22.09.2026 à 12:27
Sofía Kortysz Vaz
À Santa Catarina [Etat dans le sud du Brésil dont la capitale est Florianopolis], à moins de deux heures de vol de Montevideo, dans une région où de nombreux Uruguayens choisissent de passer leurs vacances d'été, l'extrême droite brésilienne a trouvé son plus grand soutien. Un conservatisme profondément enraciné, les origines allemandes d'une grande partie de ses habitants, l'influence de l'Église évangélique et la présence d'un nombre inhabituel de milliardaires se conjuguent ici en faveur de Flávio Bolsonaro.
12 septembre 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Renan Bolsonaro (« 04 »), candidat à la Chambre des députés dans l'Etat de Santa Catarina, au côté du gouverneur de l'Etat Jorginho Mello. https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-le-sud-du-bresil-la-terre-promise-du-bolsonarisme-foi-famille-armes-et-grand-capital.html
« Tout comme il y a eu un avant et un après le Christ, il y a eu un avant et un après l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, il y a huit ans », a déclaré à Brecha [hebodmadaire uruguayen] un membre du Parti des travailleurs (PT) de Santa Catarina lors d'une réunion de militants favorables au président Luiz Inácio Lula da Silva. « Attention, je ne compare pas Bolsonaro au Christ », a-t-il précisé en souriant.
Lors des élections de 2018, Jair Bolsonaro s'est imposé dans tout le sud du Brésil, mais c'est dans l'État de Santa Catarina qu'il a obtenu ses meilleurs résultats, avec 75,9% des suffrages, contre 24% pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. En 2022, il n'a pas obtenu d'aussi bons résultats, mais le défi était plus grand : il se mesurait à l'actuel président, Lula, qui venait d'être libéré. Malgré tout, l'écart entre les deux hommes était très important : 69,2% contre 30,7% en faveur de l'ancien capitaine [Jair Bolsonaro a été capitaine de l'armée dans la seconde moitié des années 1980 avant d'être transféré à la réserve en 1988, il est élu député fédéral en 1990 et réélu six fois].
Lorsque les électeurs de gauche ou du centre évoquent un changement profond depuis l'arrivée de Jair Bolsonaro au Palais du Planalto, ils pensent avant tout à une fracture au sein de la société, dans laquelle s'est installée, sous l'impulsion de la présidence, une culture de la haine de l'autre. Mais il existe sur le territoire brésilien une division antérieure au mandat de Bolsonaro : la polarisation entre un Sud et un Sud-Est riches, d'une part, et un Nord et un Nord-Est pauvres, d'autre part. Le magazine Forbes, qui dresse chaque année le classement des personnes les plus riches de chaque pays, a publié dans son numéro de la semaine dernière, à propos du cas brésilien : « Alors que le Sud-Est concentre la majeure partie de la richesse avec Eduardo Saverin et Jorge Paulo Lemann, le Nord du pays ne compte aucun représentant » parmi les plus puissants. Saverin est cofondateur de Facebook [fortune estimée à 35,6 milliards de dollars en 2025], et Lemann, un ancien joueur de tennis issu d'une famille d'origine suisse [a la double nationalité suisse et brésilienne] a étudié à Harvard et a fait fortune dans la finance [actionnaire majoritaire du groupe Kraft Heinz, Burger King et fondateur de 3G Capital]. Un autre milliardaire du sud est Luciano Hang, propriétaire de Havan, l'une des plus grandes chaînes de supermarchés brésiliennes, qui a eu l'idée ingénieuse de placer des répliques de la statue de la Liberté devant ses magasins en hommage au « rêve américain ». On a vu Luciano Hang en compagnie de Flávio Bolsonaro, candidat présidentiel d'extrême droite pour les élections du mois prochain.
Soixante pour cent des super-magnats brésiliens sont originaires du sud-est du pays, et dans le sud, Santa Catarina apparaît comme leur terre promise : c'est l'État qui compte le plus grand nombre de personnes extrêmement riches par rapport à sa population. Leur culture a imprégné le reste de la société, et de nombreux habitants de Santa Catarina, y compris des travailleurs qui ne feront jamais fortune, regardent les habitants du Nord-Est avec méfiance, voire avec mépris. « Maintenant qu'ils migrent vers le sud, la sécurité commence à vaciller parmi nous », affirment certains d'entre eux, reprenant le cliché de l'immigrant pauvre, coupable de tous les maux. Dans le Nord-Est, « beaucoup de gens ont cessé de travailler pour percevoir des aides de l'État », affirment-ils également. « Ils préfèrent rester dans la rue plutôt que de respecter des horaires », nous a déclaré un chauffeur Uber selon lequel Santa Catarina est l'État qui « fait vivre le pays » et qui « les entretient », en référence aux habitants du Nord-Est. Certains vont même jusqu'à rêver de séparer Santa Catarina du reste du Brésil, à l'instar du mouvement « O Sul é Meu País », créé à Santa Catarina en 1992 avec un objectif clairement sécessionniste. Deux ans auparavant, au Rio Grande do Sul, était née la « República do Pampa », avec un projet similaire. D'autres, dans le Sud, plus réalistes, choisissent de préserver l'unité nationale par intérêt personnel. Lors des célébrations locales du 7 septembre pour l'indépendance du Brésil organisées par l'extrême droite à Florianópolis, un homme s'est exclamé à tue-tête : « Le Sud a de la tête, c'est vrai, mais le Nord a des minerais. » L'Amazonie et l'Etat de Bahia sont en effet les régions du pays qui possèdent le plus de terres rares.
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Lors d'un rassemblement bolsonariste à Balneário Camboriú [littéral de Santa Catarina], le candidat au poste de vice-gouverneur de Santa Catarina, Adriano Silva, du Parti Novo [ultralibéral opposé aux droits sociaux et la Bolsa Familia], a évoqué ce contraste entre les régions. « On pourrait même croire qu'ici, nous ne sommes pas au bord d'une crise économique, contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions, car ici, nous sommes en pleine croissance », dit-il sans étayer ses affirmations par aucune donnée concrète.
Balneario Camboriú est surnommée Bolsonaro city. C'est là que siège en tant que conseiller municipal le plus jeune des fils de l'ancien président, Renan Bolsonaro, qui se présentera aux élections du 4 octobre pour un siège à la Chambre fédérale des députés. Le « Fils n° 4 Junior », comme on l'appelle, n'est pas le seul membre de la famille à briguer un mandat dans l'État de Santa Catarina. Son frère Carlos se présentera également, quant à lui pour un siège au Sénat. Il sait qu'il a des chances ici [sur la famille Bolsonaro, voir l'article publié sur ce site (alencontre.org) le 25 août 2026].
Le rassemblement bolsonariste s'est déroulé dans un lieu emblématique de la ville, où, au sommet d'une colline, se dresse la statue du Cristo Luz, un Jésus-Christ de 33 mètres, plus haut que le célèbre Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. Carlos Bolsonaro figurait parmi les orateurs de l'événement, aux côtés de la sénatrice Carol de Toni [Parti libéral bolsonariste] et du gouverneur Jorginho Mello [Parti libéral] ; « 04 » est resté dans la salle de réunion, au pied du Cristo Luz. À un moment donné, Adriano Silva a tapoté l'épaule de 04 et lui a dit : « Les médias sont agressifs et affirment que tout ce que fait la famille Bolsonaro est mauvais, mais un masque est tombé à Brasilia et a révélé à quel point cette famille a souffert. » Le vice-gouverneur faisait allusion au scandale impliquant le juge de la Cour suprême fédérale Alexandre de Moraes [qui a confirmé, en tant que président du Tribunal supérieur électoral la victoire de Lula en décembre 2022 et qui a mené l'enquête sur le projet de coup d'Etat qui a abouti à la condamnation de Bolsonaro, ce qui l'a fait considérer comme un « allié » de Lula].
Armes Sous la présidence de Jair Bolsonaro, la réglementation relative au port d'armes a été assouplie au Brésil, à tel point qu'en 2020 plus de 4,4 millions d'armes étaient en circulation [sur une population de 7,8 millions]. Lula a ensuite rétabli le contrôle des armes, mais la situation n'est toutefois pas revenue à ce qu'elle était auparavant. L'État de Santa Catarina reste le plus armé du pays, avec environ 25'000 fusils, carabines et fusils de chasse, ainsi que près de 40'000 pistolets entre les mains de civils.
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Ce même discours qui attribue à « la gauche » le contrôle des médias – propagé par l'extrême droite aux quatre coins du monde – s'est également fait entendre lors d'un rassemblement organisé dans la nuit noire, dans un coin perdu de la route menant à Rio do Sul, dans l'État de Santa Catarina. Le lieu était signalé par une pancarte sur laquelle on peut lire : « Chamados para servir », une branche de l'Église évangélique pentecôtiste. Lors de ce rassemblement, la députée régionale Ana Campagnolo [Parti social-libéral de droite affirmée], candidate à sa réélection, a longuement expliqué en quoi « la télévision et la radio sont contre les partisans de Bolsonaro ». Au cours d'une sorte de conférence publique intitulée « L'Évangile en pratique » – qui a duré environ deux heures –, Ana Campagnolo, qui se définit comme « conservatrice et chrétienne », a appelé l'Église évangélique à produire « de la musique et des films de qualité, qui ne soient pas perçus comme chrétiens » afin de contrer efficacement l'influence idéologique de la « gauche ». Aujourd'hui, a-t-elle affirmé, « il n'existe que la musique d'église et la musique pornographique », et la première, plutôt ennuyeuse, n'est pas en mesure de contrebalancer la seconde, a-t-elle suggéré. « Tout est politique. Depuis l'origine, depuis que le Christ a été crucifié, religion et politique sont liées », a-t-elle également expliqué à son public dans le cadre d'une dynamique divertissante consistant à montrer des extraits du Roi lion [film de Disney] pour établir des parallèles avec la Bible. « Lorsque le mur de Berlin et l'Union soviétique sont tombés, on a dit que le communisme avait pris fin, mais non, il s'est réorganisé au sein des mouvements indigénistes, écologistes et féministes, qui ont dressé les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétérosexuels », a-t-elle affirmé. Le premier coup a été porté aux écologistes, pour leur vision « erronée » du monde. « Dans la Genèse, selon elle, en substance, Dieu a créé les animaux avant les hommes. C'est pourquoi on ne peut pas affirmer que les plantes, les animaux et les humains sont d'égale importance. Ils le sont tous, mais l'homme est plus parfait car il a été le dernier à être créé. Que la nature soit au centre et non l'homme est un postulat incompatible avec le christianisme. Rien n'est plus important que l'homme, pas même la forêt amazonienne. » Les féministes ont ensuite été prises pour cible : « Car vous pouvez bien éduquer votre enfant, mais ensuite, il va à l'école et tombe sur une enseignante écoféministe athée qui lui dira que, pour des raisons morales, il doit être végétarien. » Il faut également écarter toute volonté de mettre fin au patriarcat, a déclaré la députée en adressant des clins d'œil complices à l'assistance. « Il faut comprendre qu'il s'agit là d'un élément de la société qui a été décrit et prescrit par la Bible, et qu'aucune interprétation philosophique de celle-ci ne peut conduire à vouloir le détruire. »
Son discours s'est conclu par un appel à mettre fin à l'avortement légal, peut-être l'objectif principal de la députée. « Si vous avez un arbre qui risque de tomber sur votre maison, vous n'osez pas l'abattre, car la police environnementale viendrait et vous n'avez aucune idée du montant de l'amende que cela vous coûterait, mais si vous vous rendez dans un établissement de santé public et que vous prétendez à tort avoir été victime d'abus, le médecin va immédiatement vous administrer une injection qui va traverser votre ventre, atteindre le cœur de votre bébé, et celui-ci va subir un arrêt cardiorespiratoire après avoir agonisé de douleur. » La description est ensuite devenue encore plus terrifiante : « Vous serez alors soumise à l'accouchement d'un cadavre, un bébé mort-né verra le jour ou, si votre bébé a moins de mois, ils utiliseront une pince pour démembrer les restes, les morceaux de bébé, et les aspireront. Combien devrez-vous payer pour avoir fait cela ? Rien. »
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La plupart des descendants d'Allemands arrivés au Brésil vivent tant dans le sud-est que dans le sud. Les premiers Allemands à avoir débarqué dans le pays se sont installés dans le Rio Grande do Sul, en 1824. Puis ce fut le tour de Santa Catarina, en 1850. Dans plusieurs localités de ces deux États, la culture germanique est célébrée et préservée. La dernière fête a eu lieu le 2 septembre, à l'occasion de l'anniversaire de Blumenau, commune de Santa Catarina. Plusieurs candidats locaux du mouvement bolsonariste s'y sont rendus pour faire campagne lors de rassemblements qui ont parfois été marqués par des actes de violence. Depuis le début de l'année 2026, deux incidents liés à l'apologie du nazisme se sont produits à Santa Catarina, l'État où la première cellule nazie a vu le jour sur le territoire brésilien, en 1928. En janvier dernier, un homme a été dénoncé pour avoir apposé sur sa voiture un immense autocollant représentant une croix gammée, accompagné de la phrase « Guerre civile maintenant ». En juin, la justice de l'État a confirmé l'acquittement de deux hommes dénoncés pour avoir porté des chapeaux ornés de croix gammées lors d'une fête traditionnelle. Ces dernières années, des événements de ce type se sont multipliés dans cet État où le bolsonarisme pourrait, une nouvelle fois, enregistrer ses meilleurs résultats lors des élections d'octobre 2026.
Le dernier sondage de l'institut Quaest, publié le 24 août, montre que c'est dans les États de Rondônia [capitale Porto Velho] et de Santa Catarina que Flávio Bolsonaro obtiendrait ses meilleurs résultats au premier tour. À Santa Catarina, il recueillerait 45% des voix, contre 20% pour Lula. Dans l'hypothèse d'un second tour entre les deux candidats, un autre institut, Futura/Apex, avait attribué en juin 52,3% des voix à l'extrême-droitier et 23,3% au candidat du PT. En mai, ce même institut avait mesuré le rejet que suscitaient les deux candidats dans cet État : Lula totalisait 70% et Bolsonaro 29%. Dans ce contexte, Lula entame ce week-end une tournée dans le Rio Grande do Sul, le Paraná et l'Etat de Santa Catarina, avec peu de chances de renverser la tendance. (Article publié par l'hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Forum La semaine dernière s'est tenue à Santiago du Chili la Ve Rencontre régionale du Forum de Madrid, une instance qui rassemble les forces d'extrême droite d'Amérique et d'Espagne, sous l'égide de la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox. Le président chilien, José Antonio Kast, en tant qu'hôte, et son homologue argentin, Javier Milei, ont été les vedettes de la rencontre, mais des représentants du gouvernement américain (son ambassadeur au Chili, Brandon Judd, et la sous-secrétaire d'État Sarah Rogers), la vice-présidente hondurienne María Antonieta Mejía, une députée européenne proche de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán ainsi que des délégués de plusieurs think tanks états-uniens étaient également présents. « Nous sommes sur la bonne voie. Si nous continuons ainsi, nous ne tarderons pas à entrer à La Havane », a déclaré Antonio Kast depuis la tribune du forum. Flávio Bolsonaro n'a pas pu se rendre à l'événement car il était en campagne électorale, mais il a été l'un des plus acclamés et des plus cités par ses compagnons de route. Messieurs Milei et Kast ont tous deux déclaré espérer une victoire du Brésilien aux élections d'octobre afin d'achever d'encercler le « communisme » dans la région.
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22.09.2026 à 12:26
David Montgomery
Alors que les États-Unis étranglent économiquement Cuba, Marco Rubio met en œuvre sur l'île un programme de « conquête des cœurs et des esprits » d'un montant de 100 millions de dollars.
Tiré du site A l'Encontre 11 septembre 2026
Par David Montgomery
(Capture d'écran)
Le 21 juillet, un avion-cargo a atterri à La Havane, transportant la première tranche d'une aide humanitaire états-unienne promise à Cuba d'un montant de 100 millions de dollars. La cargaison comprenait des cartons de denrées alimentaires et des bidons en plastique contenant des produits d'hygiène destinés à 700 familles. Après une séance photo médiatique de l'aide avant le décollage à Miami, la mise en scène de la livraison s'est poursuivie aux abords de La Havane, où Mike Hammer, chef de mission de l'ambassade des États-Unis à Cuba, a rendu visite à certaines des premières familles à recevoir cette aide. Il a ensuite publié ses échanges sur les réseaux sociaux. Les kits d'aide étaient pourvus d'autocollants représentant le drapeau américain et protant la mention, en espagnol : « Don du peuple des États-Unis d'Amérique aux citoyens de Cuba. »
Tout dans ce modeste geste de bonne volonté de la part des États-Unis semble conçu pour gagner le cœur et l'esprit du peuple cubain – et détourner l'attention des politiques états-uniennes qui contribuent à la faim et à la misère que ces colis alimentaires sont censés soulager. La livraison de cette aide est arrivée, comme par hasard, le lendemain de la publication par le Département d'État d'un rapport de 100 pages accusant Cuba de mener « une révolution contre la civilisation occidentale elle-même », afin de justifier l'escalade de la guerre d'agression économique et d'usure menée par les États-Unis.
Pour la fraction de la population cubaine qui a la chance de recevoir un colis d'aide, le riz, les haricots, l'huile de cuisson, le sucre, le dentifrice, le savon et les autres articles ne dureront guère plus de dix jours. Beaucoup n'auront pas d'eau courante pour utiliser le savon, car les coupures d'électricité affectent le réseau d'approvisionnement en eau, et ils devront faire cuire le riz et les haricots au bois ou au charbon de bois dans l'obscurité, car le durcissement des sanctions imposées par l'administration Trump entrave l'accès au combustible, à l'électricité, à la nourriture et à l'argent liquide sur l'île.
Le gouvernement cubain a accepté cette aide, mais ses responsables ont souligné l'hypocrisie du blocus économique états-unien qui est à l'origine de ce besoin d'aide humanitaire. Dans un message publié sur X, le président Miguel Díaz-Canel a déclaré que les États-Unis « ne se heurteront ni à des obstacles ni à l'ingratitude de la part de Cuba, aussi incohérente et paradoxale que puisse paraître cette offre à un peuple que le gouvernement des Etats-Unis lui-même punit collectivement de manière systématique et impitoyable ». « Cent millions de dollars seraient certainement utiles », a fait remarquer en juin le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, « même si nous devons reconnaître que cela ne représente que cinq jours du coût annuel du blocus [des Etats-Unis] » contre Cuba.
Une boîte de Pandore humanitaire
Cette aide de 100 millions de dollars est source de tensions depuis que le secrétaire d'État Marco Rubio l'a annoncée en mai, alors que les pourparlers secrets visant à satisfaire les exigences des Etats-Unis battaient de l'aile. Dans un discours vidéo en espagnol adressé aux Cubains, Rubio a précisé les objectifs de ces 100 millions de dollars : « Je tiens à vous dire ce que nous, aux États-Unis, vous proposons pour vous aider non seulement à atténuer la crise actuelle, mais aussi à construire un avenir meilleur… La véritable raison pour laquelle vous manquez d'électricité, de carburant ou de nourriture, c'est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n'a été utilisé pour aider la population », a affirmé Marco Rubio. « Le président Trump propose une nouvelle relation entre les États-Unis et Cuba. Mais elle doit s'établir directement avec vous, le peuple cubain », et non avec des entités contrôlées par le gouvernement.
Pour contourner les autorités cubaines, le Département d'État a alloué 60 millions de dollars de cette aide à Catholic Relief Services afin qu'elle soit distribuée par l'intermédiaire de son homologue cubain dirigé par l'Église, Cáritas Cuba. Cet argent permettra de fournir des kits à près de 200'000 familles, soit plus de 500'000 personnes, selon l'organisation. La population cubaine s'élève à plus de 9 millions d'habitants. Par ailleurs, le révérend Franklin Graham [président de la Billy Graham Evanglistic Association, sioniste chrétien, partisan inconditionnel de l'Etat d'Israël], un allié du président Trump, a confirmé que Samaritan's Purse, l'organisation évangélique d'aide humanitaire qu'il dirige, prévoit de participer à la distribution d'une partie de cette aide.
Les organisations religieuses sont confrontées à un énorme fardeau logistique qui pourrait ralentir les efforts visant à acheminer l'aide vers les personnes qui en ont le plus besoin. Ces groupes doivent se procurer des camions de livraison et de l'essence dans un pays où les véhicules manquent de pièces de rechange et où l'essence est devenue plus rare et plus chère depuis que les États-Unis ont imposé un blocus sur les carburants en janvier. En effet, les prêtres tentent toujours de distribuer des kits alimentaires similaires à ceux que Marco Rubio avait promis en février dans le cadre d'une aide de 9 millions de dollars destinée à faire face aux dégâts causés par l'ouragan Melissa en octobre dernier. Les autorités cubaines affirment que seule une fraction de cette aide destinée à faire face aux conséquences de l'ouragan, orchestrée par Marco Rubio, avait été distribuée en juillet.
En juillet, lorsque la première livraison de cette nouvelle aide de 100 millions de dollars est arrivée à La Havane, plus de deux mois après l'annonce faite par Marco Rubio, la population était plus désespérée que jamais, en quête d'un répit dans sa lutte quotidienne pour se procurer de la nourriture, de l'eau et de l'électricité. Les gens ont commencé à affluer vers les églises ou à interpeller les prêtres dans la rue, suppliant qu'on leur donne un colis alimentaire.
« L'aide est destinée à tout le monde, mais il n'y en a pas assez », explique le révérend Leandro NaunHung, curé de la paroisse San José Obrero, située à la périphérie de Santiago, la deuxième plus grande ville de Cuba. L'écart entre l'ampleur des besoins et le volume de l'aide « est énorme », note-t-il. Et cette aide sème la discorde et la jalousie. Certaines personnes prétendent avoir plus de bouches à nourrir qu'elles n'en ont réellement, dans l'espoir d'obtenir un colis. Partout où il va, rapporte le révérend, il entend des gens implorer : « Padre, Padre, mon colis, mon colis, mon colis ! »
Tourmenté par les passions et les contradictions déchaînées par ces colis d'aide, Leandro NaunHung a récemment prononcé un sermon comparant les cartons alimentaires états-uniens à la boîte de Pandore. Selon le mythe grec, en ouvrant la boîte, Pandore a libéré toutes sortes de malheurs sur la terre. Dans la version du révérend, le dernier des malheurs, au fond de la boîte, était l'espoir – que l'on ne considère généralement pas comme malfaisant. Il met en garde ses paroissiens contre le fait de s'accrocher à de faux espoirs, tels qu'un colis alimentaire humanitaire, pour résoudre leurs problèmes. « La faim est plus grande que l'aide humanitaire qui arrive », leur dit-il.
Et pourtant, aussi précaire et limitée que puisse être cette aide, NaunHung estime que ses livraisons ne sont pas vaines. « Certains disent que si l'aide n'est pas destinée à tout le monde, alors elle ne devrait être destinée à personne », explique-t-il. Mais « si ne serait-ce que dix personnes peuvent en bénéficier, nous ferons ce travail ». Il ajoute : « Les gens disent qu'ils n'ont jamais vu autant de nourriture d'un seul coup. » (Article publié sur le site The Nation le 10 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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22.09.2026 à 12:26
Xavier Abu Eid
Tout en s'aliénant ses alliés traditionnels, Israël renforce ses liens avec une nouvelle vague de dirigeant·es populistes de droite prêt·es à le protéger de toute obligation de rendre des comptes.
16 septembre 2026 | tiré du site de l'Agence media Palestine | Photo : Le président argentin Javier Milei rit aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, lors d'une séance extraordinaire de la Knesset organisée en l'honneur de Milei, à Jérusalem, le 11 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90). https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/09/16/pourquoi-lamerique-latine-joue-un-role-cle-dans-limpunite-diplomatique-disrael/
Le 10 août, trois jours seulement après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement colombien dirigé par le président Abelardo de la Espriella a officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan occupé. Cette annonce a d'autant plus retenu l'attention qu'elle a eu lieu le jour même où la Colombie a été frappée par l'un des plus importants séismes de son histoire récente, qui a fait plus de 300 morts et causé d'importants dégâts dans tout le pays.
Avant même son entrée en fonction, la future administration de de la Espriella avait convenu avec Israël de rétablir pleinement les relations diplomatiques, de transférer l'ambassade de Colombie à Jérusalem, de reprendre les exportations de charbon et de se retirer de la procédure engagée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide, ainsi que du Groupe de La Haye. De la Espriella a également annoncé que la Colombie reviendrait sur son projet d'ouvrir une ambassade en Palestine, et s'est engagé à « ne jamais cesser de défendre Israël, car c'est le peuple de Dieu ».
Ces mesures marquent un revirement diplomatique remarquable. Jusqu'à récemment, la Colombie était l'un des exemples les plus évidents d'une tendance très différente en Amérique latine.
Au cours du génocide israélien à Gaza, plusieurs gouvernements de gauche et sociaux-démocrates ont vivement critiqué les politiques israéliennes, ont rappelé leurs ambassadeurs de Tel-Aviv, se sont joints à la plainte déposée par l'Afrique du Sud devant la CIJ et ont fait pression sur la Cour pénale internationale (CPI) pour qu'elle accélère les enquêtes sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité présumés commis en Palestine. Certains ont également participé aux réunions du Groupe de La Haye, qui appelait à des mesures coordonnées visant à faire rendre des comptes en réponse aux violations systématiques du droit international par Israël.
Mais les récentes élections ont porté au pouvoir des dirigeant·es de droite, d'extrême droite et populistes dans un nombre croissant de pays, notamment l'Argentine, le Paraguay, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l'Équateur, la Colombie et le Honduras. Une tradition diplomatique latino-américaine longtemps ancrée, du moins formellement, dans le droit international s'oriente vers une politique plus transactionnelle : un alignement plus étroit sur Israël et l'adhésion à ses récits politiques en échange d'une coopération militaire et sécuritaire plus approfondie, ainsi que de la perspective de relations plus solides avec Washington.
Des dirigeant·es tels que l'Argentin Javier Milei, le Colombien de la Espriella et le Paraguayen Santiago Peña ont ouvertement adopté un alignement politique étroit avec le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Le Paraguay, le Honduras et le Guatemala ont transféré leurs ambassades à Jérusalem, tandis que l'Argentine et la Colombie ont annoncé leur intention de faire de même, au mépris du consensus international reflété dans la résolution 478 du Conseil de sécurité de l'ONU.
Aux Nations unies, l'Argentine, le Honduras, le Guatemala et l'Équateur se sont de plus en plus alignés sur Israël, les États-Unis et un petit groupe de soutiens diplomatiques traditionnels d'Israël, tels que Tuvalu et les Îles Marshall.
Pour Israël, le moment choisi pour ce revirement est crucial. Si les décideurs israéliens ont longtemps considéré la question palestinienne avant tout comme une bataille autour de la perception internationale, cette bataille est devenue considérablement plus difficile à remporter, alors que le soutien de l'opinion publique à Israël s'effrite dans une grande partie de l'Europe et aux États-Unis.
Pourtant, alors que la destruction de Gaza et l'accélération de l'annexion de la Cisjordanie occupée ont suscité une condamnation internationale croissante et tendu les relations avec les alliés traditionnels, certaines forces politiques restent déterminées à protéger Israël de toute obligation de rendre des comptes : les mouvements d'extrême droite, notamment les sionistes chrétiens et les figures populistes.
Associés au soutien politique bien ancré dont bénéficie Israël à Washington et aux gouvernements européens qui lui sont favorables, ces forces contribuent à empêcher que cette condamnation ne se transforme en un isolement diplomatique total. L'Amérique latine est aujourd'hui l'un des théâtres les plus évidents où observer le déroulement de cette dynamique.
Des partenaires « fiers d'être sionistes » L'intérêt d'Israël à nouer des alliances avec l'extrême droite latino-américaine repose sur un objectif stratégique central : l'imunité.Se souciant peu du droit international et des droits de l'homme, Israël s'oppose depuis longtemps à toute limitation de son territoire aux frontières de 1967 et a contesté les mesures politiques européennes refusant un traitement préférentiel aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il a également privilégié des accords bilatéraux mettant l'accent sur la coopération économique et politique, tout en laissant de côté la question du statut juridique des territoires palestiniens occupés.
Les relations d'Israël avec les pays d'Amérique latine ont souvent reflété cette approche. Son accord de libre-échange de 2007 avec le MERCOSUR, le bloc commercial sud-américain créé en 1991, ne contenait aucune référence explicite aux frontières de 1967. La vague de reconnaissance de l'État palestinien par les pays d'Amérique latine entre 2010 et 2012 a changé la donne, plusieurs pays ayant clairement indiqué que leurs relations avec Israël ne concernaient que le territoire situé à l'intérieur des frontières de 1967.
Ce principe a pris une importance renouvelée pendant le génocide de Gaza et alors qu'Israël s'engageait de plus en plus résolument vers l'annexion de la Cisjordanie occupée. Le Groupe de La Haye a été créé début 2025 pour transformer les déclarations de soutien au droit international en actions contraignantes, principalement en ce qui concerne la Palestine. La Colombie s'est imposée comme l'un de ses principaux participants latino-américains, tandis que les débats menés ailleurs dans la région, notamment au Chili, ont débouché sur des propositions visant à interdire l'importation de produits provenant des colonies israéliennes.
Conjugués aux débats parallèles menés en Europe, aux États-Unis et au Canada, ces développements laissaient entrevoir que la stratégie diplomatique traditionnelle d'Israël commençait à montrer des signes de faiblesse. Ses tactiques habituelles — coopération en matière de sécurité, culpabilité historique liée aux persécutions antisémites et invocation de « droits bibliques » — s'avéraient moins efficaces face aux preuves de plus en plus nombreuses de graves crimes de guerre commis à Gaza.
Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu défendait ouvertement des positions que la diplomatie israélienne s'était longtemps efforcée de dissimuler, notamment le nettoyage ethnique de Gaza et le refus permanent d'un État palestinien.
Mais si de tels arguments restent largement inacceptables en Europe, ils trouvent aujourd'hui un public plus réceptif parmi une nouvelle génération de dirigeant·es latino-américains de droite et populistes, qui semblent prêts à approfondir leurs relations avec Israël, quel que soit son bilan en matière de droits de l'homme ou ses violations systématiques du droit international.
Ce changement est particulièrement visible au Chili, qui abrite l'une des plus grandes diasporas palestiniennes au monde, et dont le nouveau gouvernement a nommé Gabriel Zaliasnik ambassadeur en Israël au début de cette année. Avocat de renom, ancien président de la communauté juive du Chili et défenseur déclaré des intérêts israéliens, Zaliasnik s'est publiquement identifié comme un « fier sioniste » et a évoqué le renforcement des liens entre « le peuple chilien et le peuple juif » — renforçant ainsi l'idée qu'Israël est un État appartenant exclusivement au peuple juif plutôt qu'à tous ses citoyen·nes à parts égales.
Les diplomates étrangers en poste à Tel-Aviv représentent leurs États auprès d'un pays composé à la fois de citoyen·nes juif·ves et palestinien·nes ; ils ne sont pas des émissaires interconfessionnels auprès du « peuple juif ». De même, entretenir des relations diplomatiques avec Israël n'implique pas d'approuver le sionisme ni les lois et pratiques discriminatoires à l'égard des Palestinien·nes. Au contraire, ces pays restent liés par les conventions internationales interdisant la discrimination raciale.
La nomination de Zaliasnik a été fermement soutenue par le président chilien José Antonio Kast, dont l'ascension politique a elle-même marqué une rupture avec une grande partie de la tradition diplomatique récente du Chili. Kast a pris la défense du défunt dictateur Augusto Pinochet, et son père était un membre du parti nazi allemand. Son entourage en matière de politique étrangère comprend également des personnalités ayant des liens institutionnels de longue date avec des organisations pro-israéliennes, comme le conseiller en politique étrangère de Kast, Eitan Bloch, ancien conseiller politique de l'ambassadeur d'Israël au Chili et membre de l'American Jewish Committee.
Considérer Israël comme une exception risque de porter atteinte aux principes mêmes de citoyenneté, d'égalité et de non-discrimination que ces gouvernements prétendent défendre ailleurs. Et la normalisation des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et de l'annexion affaiblit également un système international sur lequel les États d'Amérique latine se sont historiquement appuyés pour défendre leur propre souveraineté et leur intégrité territoriale.
Des Accords d'Abraham aux « Accords d'Isaac »En avril 2026, Netanyahou et le président argentin Javier Milei ont lancé les « Accords d'Isaac », un nouveau cadre de coopération entre l'Argentine, Israël et ce que leur déclaration commune qualifie de « nations partageant les mêmes valeurs » dans l'hémisphère occidental. L'initiative invoque explicitement les descendants d'Isaac et une « tradition judéo-chrétienne » commune.
Ces accords pourraient apporter à Israël ce qui lui faisait jusqu'alors défaut en Amérique latine : un cadre politique permettant d'approfondir la coopération avec Israël au-delà des relations bilatérales existantes. L'initiative s'inspire des Accords d'Abraham conclus entre Israël et les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn. Ces accords ont démontré qu'Israël pouvait étendre ses liens régionaux et son intégration économique sans pour autant résoudre la question palestinienne.
Les accords d'Isaac et d'Abraham partagent donc une caractéristique structurelle importante : ils offrent à Israël une forme de normalisation diplomatique largement détachée du respect du droit international. Bien qu'ils ne parviennent pas à demander des comptes à Israël, les États membres de l'UE, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, l'Australie et le Canada continuent d'insister sur le fait que le droit international fournit le cadre permettant de traiter la question de l'occupation israélienne. Plus récemment, le Royaume-Uni, le Canada, la France et d'autres pays ont annoncé des sanctions à l'encontre des colonies israéliennes, des mesures que l'Espagne, l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas avaient déjà prises.
En présentant Israël comme faisant partie d'une civilisation « judéo-chrétienne » commune, les Accords d'Isaac vont d'ailleurs plus loin que les Accords d'Abraham en embrassant explicitement une idéologie religieuse. Un tel cadrage peut trouver un écho auprès de dirigeant·es tels que Milei et Kast ainsi qu'auprès des électorats sionistes chrétiens, mais il est loin de faire l'unanimité en Amérique latine. Ce cadrage s'accorde également mal avec l'inquiétude croissante des communautés chrétiennes face au traitement réservé par Israël aux chrétien·nes palestinien·nes.
L'idéologie n'explique toutefois qu'une partie de ce revirement. Certains dirigeant·es populistes latino-américains semblent également estimer que des relations plus étroites avec Israël peuvent leur ouvrir la voie à une plus grande influence à Washington.
Mais il reste difficile de savoir si ce calcul sert réellement les intérêts de leurs pays. L'ancien ambassadeur chilien Jorge Heine a décrit succinctement ce danger dans une interview accordée à Responsible Statecraft : « Dès l'instant où vous vous alignez sur l'une des grandes puissances en concurrence, vous devenez un subordonné. Et vous êtes alors traité comme tel. »
L'expérience récente ne montre guère que l'alignement politique garantisse un traitement favorable de la part de Washington. L'Argentine, le Panama et le Chili ont tous subi des pressions américaines au sujet de leurs relations économiques avec la Chine, malgré leurs efforts pour s'attirer les faveurs de l'administration Trump. Le Chili, par exemple, s'est vu imposer en juillet un droit de douane américain supplémentaire de 12,5 % sur bon nombre de ses exportations.
La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël — comme l'ont fait le Honduras, le Guatemala et le Paraguay en y installant leurs ambassades — marque également une rupture significative avec la tradition diplomatique d'après-guerre de l'Amérique latine. La région a généralement défendu le principe selon lequel un territoire ne peut être légalement acquis par la force. Même les conflits territoriaux les plus acharnés, de la crise du canal de Beagle entre l'Argentine et le Chili au conflit entre le Pérou et l'Équateur, ont finalement été résolus par la médiation, des mécanismes conventionnels et le recours au droit international plutôt que par une annexion unilatérale.
Pour certains gouvernements populistes, cependant, le respect de ces principes semble de plus en plus passer au second plan face à d'autres préoccupations immédiates : l'accès, via Israël, à la cybersécurité et aux technologies militaires afin de renforcer leurs propres dispositifs de répression intérieure.
Ces dernières années, cependant, les pays arabes, notamment le Qatar et l'Arabie saoudite, ont également développé leurs échanges commerciaux et leurs investissements en Amérique latine, en particulier dans les domaines de la logistique, des transports et des infrastructures. Les échanges bilatéraux entre l'Amérique latine et le Conseil de coopération du Golfe ont dépassé les 32 milliards de dollars en 2022, dont plus de 21 milliards provenaient des exportations latino-américaines vers le Golfe. À titre de comparaison, le volume total des échanges entre Israël et l'Amérique latine s'élevait à environ 6 milliards de dollars cette année-là.
Les liens de l'Amérique latine avec d'autres puissances du Moyen-Orient se sont également développés rapidement. À eux seuls, les échanges commerciaux de la Turquie avec l'Amérique latine et les Caraïbes ont atteint 16,4 milliards de dollars en 2025, accompagnés d'une expansion diplomatique remarquable : Ankara a fait passer le nombre de ses missions dans la région de six en 2022 à vingt aujourd'hui, tandis que les liaisons aériennes directes et la représentation commerciale se sont développées en parallèle.
Il n'y a donc aucun argument économique évident justifiant de subordonner la politique moyen-orientale d'un pays aux préférences israéliennes. Les États arabes possèdent un poids économique considérable, tandis que les importantes communautés arabes et palestiniennes d'Amérique latine revêtent une importance politique, commerciale et culturelle qui leur est propre.
Une stratégie à long terme ?Alors qu'Israël renforce sa présence en Amérique latine, l'Autorité palestinienne semble dépourvue d'une stratégie régionale comparable. Les organisations de la société civile et les communautés palestiniennes peuvent se mobiliser contre les tentatives de normalisation des crimes de guerre israéliens, mais elles ne peuvent se substituer à une approche diplomatique palestinienne plus large à l'égard de l'Amérique latine.
Une telle stratégie nécessiterait une coordination beaucoup plus étroite avec les États arabes et musulmans, en particulier ceux qui développent déjà leurs échanges commerciaux et leurs investissements dans toute la région. À tout le moins, les dirigeant·es palestinien·nes pourraient nommer un envoyé spécial pour l'Amérique latine et collaborer avec les gouvernements arabes afin de mettre en place un groupe de travail diplomatique permanent dédié à cette région.
Cela impliquerait également de s'opposer aux gouvernements qui contribuent à normaliser l'annexion par Israël des territoires arabes occupés, notamment Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les gouvernements arabes et musulmans sont en droit de se demander pourquoi des États tels que le Paraguay, la Colombie, le Guatemala et le Honduras devraient bénéficier d'une représentation diplomatique dans les capitales arabes et musulmanes sans subir de conséquences politiques après avoir reconnu ou légitimé les revendications unilatérales d'Israël sur les territoires occupés.
Les oppositions internes au rapprochement avec Israël se renforcent également dans plusieurs pays d'Amérique latine, en particulier là où les gouvernements sont perçus comme contribuant à normaliser les crimes de guerre. La vague actuelle de dirigeant·es de droite et populistes ne façonnera pas indéfiniment l'Amérique latine.
Il n'est pas non plus certain que les efforts de ces dirigeant·es visant à normaliser le déni des droits des Palestinien·nes résisteront aux prochains cycles électoraux. Le calendrier politique à venir pourrait s'avérer décisif : Israël doit tenir des élections le 27 octobre, suivies peu après par les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre. Ces deux scrutins pourraient recomposer les coalitions politiques qui soutiennent actuellement la stratégie diplomatique d'Israël.
Les gouvernements latino-américains pourraient alors devoir déterminer si les avantages à court terme de cet alignement l'emportent sur leur intérêt national à plus long terme à préserver les règles internationales dont dépendent, en définitive, leur propre souveraineté et leur sécurité.
Source : +972.
Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.
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22.09.2026 à 12:25
Israel Dutra, Mariana Riscali
Le PSOL et la gauche anticapitaliste ont deux défis gigantesques à relever simultanément lors de ces élections : contribuer à la lutte plus large contre la principale expression brésilienne du néofascisme mondial, et construire un pôle de gauche radicale et indépendante.
20 septembre 2026 | tiré d'inprecor.fr https://inprecor.fr/les-elections-au-bresil-un-enjeu-crucial-pour-freiner-lextreme-droite
Donald Trump, chef de file de l'impérialisme hégémonique et leader mondial des mouvements et partis d'extrême droite, est en train de redessiner les relations politiques mondiales, en cherchant à mettre en place des régimes autoritaires et ultralibéraux tant au niveau national qu'international – mais surtout sur ce qu'il considère comme « son » territoire élargi, l'Amérique latine. Il poursuit son offensive guerrière au Moyen-Orient, commencée avec le génocide qu'il a aidé Netanyahu à perpétrer à Gaza, et qui se poursuit aujourd'hui par une nouvelle série d'attaques contre l'Iran, le Liban et de nouveau la Palestine.
Face à l'imminence d'un effondrement climatique, comme le montrent les phénomènes extrêmes du Nord au Sud et d'Est en Ouest, le gouvernement américain fait fi de la plus grande crise environnementale de notre histoire, en encourageant, tant dans la lutte idéologique que dans la pratique politique, le déni antiscientifique. Chaleurs extrêmes, effondrements de glaciers, feux de forêt, ouragans, tornades, cyclones, inondations… les catastrophes résultant du réchauffement climatique provoqué par le capitalisme laissent présager une situation encore pire que celle d'aujourd'hui. Le Brésil, dans ce contexte, court un risque immédiat : il n'est pas prêt à faire face aux effets du super El Niño qui s'annonce dévastateur.
Sur tout le territoire au sud des États-Unis, le gouvernement Trump-Rubio met en œuvre avec succès un sinistre plan de recolonisation, fondé sur des attaques militaires, des menaces d'invasion – comme à Cuba, une fois de plus encerclée et résistant héroïquement –, des chantages économiques et des ingérences peu subtiles dans les processus électoraux de pays souverains. C'est ce qu'il a fait au Honduras, en Argentine et, cette année, en Colombie. Après l'opération d'invasion menée en janvier au Venezuela, et la prise en otage de Nicolás Maduro et Cilia Flores, Trump vient d'officialiser, avec l'aide du gouvernement fantoche de Delcy Rodríguez, le pillage d'une bonne partie du pétrole vénézuélien. Et maintenant, avec l'aide de ses géants de la tech et de sa gigantesque machine de guerre et d'espionnage, il commence à s'ingérer dans le processus électoral brésilien, dans le but explicite de ramener le clan Bolsonaro au pouvoir.
Une élection polariséeLe Brésil se rend aux urnes en octobre pour ce qui constitue la sixième plus grande élection au monde. Un scrutin qui combine le renouvellement du mandat présidentiel – où Lula affronte le fils Bolsonaro – avec l'élection de centaines de membres des deux chambres du Parlement (l'ensemble des député·es et les deux tiers des sénateur·rices), ainsi que les élections pour le gouvernement des 27 États et de leurs assemblées locales. Un scrutin dont l'issue reste incertaine entre les deux principaux candidats, Flávio Bolsonaro et Lula.
Ces élections seront, sans aucun doute, marquées par les retombées du scandale de la banque Master. La pyramide s'écroule au dernier trimestre 2025 et la banque centrale décrète la liquidation de la banque Master. Le Brésil découvre alors le plus grand scandale financier de son histoire : un trou encore mal évalué, qui dépasserait les 10 milliards d'euros. Daniel Vorcaro est arrêté par la police fédérale.
Dès le début apparaissent des liens d'affaires, de copinage et de corruption, profonds et solides, avec l'extrême droite. Des figures de proue de l'extrême droite, comme le député Nikolas Ferreira (Minas Gerais) ou le sénateur Ciro Nogueira, ont profité des largesses (voyages, hôtels de luxe, argent) de Vorcaro. Le gouverneur bolsonariste Claudio Castro (Rio de Janeiro) a investi les ressources du fonds de retraite des fonctionnaires de l'État dans les fonds gérés par Master. Son collègue de Brasília, Ibaneis Rocha, bolsonariste lui aussi, a investi près de 2 milliards d'euros provenant de la Banque régionale de Brasília.
La cerise sur le gâteau reste l'affaire Dark Horse (L'Outsider), un navet censé conter l'épopée de Jair Bolsonaro. Vorcaro s'était engagé à financer le film à hauteur de 136 millions de réais (plus de 20 millions d'euros), dont la moitié seulement a effectivement été transférée. Les conversations et messages retrouvés sur le téléphone portable de Vorcaro montrent des contacts fréquents, des négociations directes entre Vorcaro et Flávio Bolsonaro, et même une visite de Flávio à Vorcaro la veille de son incarcération.
On trouve donc l'ADN de l'extrême droite à tous les niveaux du scandale. Cela n'empêche pas l'impérialisme et l'extrême droite de vouloir renverser la situation et faire rejaillir la crise Master sur celles et ceux que des couches entières de la population considèrent comme des allié·es de Lula, à commencer par les ministres de la Cour suprême fédérale. Ils sont aidés en cela par le fait que Vorcaro n'a pas limité ses largesses à la seule extrême droite, mais a tenté de coopter tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin, détenaient une parcelle de pouvoir exécutif, législatif, judiciaire ou administratif. Mais surtout, ils peuvent compter sur l'engagement du ministre du STF (Tribunal suprême fédéral) André Mendonça – ex-ministre de la Justice de Bolsonaro – en charge du dossier. Mendonça conduit l'affaire en protégeant ses complices politiques et vise des cibles choisies en fonction de leur proximité supposée avec Lula, en premier lieu un autre ministre du STF, Alexandre de Moraes, cité dans le dossier, considéré comme un allié de Lula et juge du procès des putschistes de janvier 2023 – ce qui donne en plus aux bolsonaristes un goût de revanche.
Une intervention étasunienne continueLe gouvernement américain agit déjà délibérément contre la souveraineté du Brésil, tout en maintenant le Mexique sous la menace économique et militaire. En plus de droits de douane exorbitants, qui ont taxé à 37,5 % divers produits brésiliens, le Département d'État continue de s'ingérer, notamment en classant le CV et le PCC comme groupes terroristes, et en semant sans cesse le doute sur les élections et les urnes électroniques. L'escalade d'août a notamment consisté à révoquer le visa diplomatique de l'ambassadrice brésilienne à Washington. Trump et Rubio se sont servis de leur subordonné Milei pour s'en prendre au Brésil, à son gouvernement et à la candidature de Lula.
Le véritable enjeu de la bataille électorale, c'est donc la souveraineté du Brésil. Les géants de la tech, comme Palantir de Peter Thiel, font office de force de choc numérique au service du projet d'extrême droite. Une partie de leurs ambitions consiste à mettre en place une expérience techno-fasciste dans les pays de la région — un projet qui bénéficie aussi du soutien enthousiaste de Renan Santos et du parti Missão au Brésil. Une victoire de Flávio Bolsonaro ouvrirait la voie à une offensive coloniale plus large : contrôle des terres, des eaux, des ports et de bien d'autres ressources et infrastructures nationales.
La tentative de déstabilisation de l'élection, en cours depuis quelques semaines – au moment où nous écrivons cet article –, est flagrante, comme on peut le voir dans la récente crise qui secoue le STF. D'un côté, les ramifications tissées par Vorcaro et la banque Master montrent qu'un changement global s'impose dans les relations troubles entre le pouvoir judiciaire et la bourgeoisie. C'est pourquoi il est juste de demander que soit enquêté chacun de ceux qui sont cités dans l'affaire Master — Moraes, Toffoli et Mendonça compris —, tout en promouvant une réforme politique et judiciaire radicale pour abolir les privilèges. André Mendonça teste le terrain pour semer la confusion et créer un écran de fumée autour du scandale Dark Horse, dans une manœuvre pro-Trump destinée à garantir à Flávio les conditions pour se présenter en position de force au second tour.
La bataille politique au sein du STF n'est qu'une manifestation supplémentaire – et l'une des plus graves – du degré de polarisation dans lequel se trouve le pays. La tendance est que les élections deviennent un référendum, où l'on approuve ou rejette Lula, la gauche, les politiques sociales, le régime démocratique bourgeois et la souveraineté même du pays. Une victoire de Bolsonaro fils rendrait le contrôle de l'appareil d'État à l'extrême droite et à Trump, ce qui représenterait un risque d'une ampleur historique pour les libertés démocratiques et les droits socio-économiques acquis ces quarante dernières années. Pour toutes ces raisons, la campagne électorale de 2026 est une bataille stratégique d'envergure régionale et internationale.
Le PSOL et la réélection de LulaLe Comité national du PSOL a voté à une quasi-unanimité en faveur d'un soutien électoral à Lula, sans pour autant approuver son programme de gouvernement. Cette décision s'est accompagnée d'un débat sur la proposition, portée par une partie du parti, de former une fédération avec le PT — rejetée par 75 % des membres de la direction nationale. À travers ces deux débats distincts, le PSOL a montré qu'il comprenait la nécessité d'un vote tactique essentiel en faveur de la réélection de Lula, sans pour autant confondre le parti avec le projet du PT.
Le PSOL a mis toute son énergie dans la campagne de Lula et a fait de ses candidatures dans les scrutin majoritaires et proportionnels une tribune pour cette victoire indispensable, tout en conservant son indépendance programmatique. Concrètement, par exemple, notre Fondation Lauro Campos et Marielle Franco a choisi, politiquement, de ne pas participer à la rédaction du programme de la coalition que dirige Lula. Nos priorités dans le cadre de la réélection de Lula sont la lutte pour mettre fin au système « 6x1 », la défense de la souveraineté du Brésil face aux attaques de Trump, la défense des droits et de la vie même des femmes contre la misogynie et les féminicides, et la nécessité d'un programme de gouvernement qui tienne compte de la crise climatique — en luttant contre la dévastation causée par l'agro-industrie, l'exploitation minière, l'extraction et l'usage des combustibles fossiles ; en défendant les forêts sur pied, l'agriculture familiale biologique, le caractère de bien commun des rivières, des lacs et des forêts, ainsi qu'une transition énergétique urgente vers l'utilisation exclusive de sources renouvelables.
Le PSOL se tourne vers l'avenirLe PSOL aborde l'élection la plus importante de son histoire, un moment où se jouent sa cohérence et son avenir : il se bat pour dépasser le seuil électoral1, contribue à endiguer le bolsonarisme et l'extrême droite en aidant à faire réélire Lula, et réaffirme dans le même temps son profil politico-programmatique pour ce que sera l'« après-Lula ». Dans cette voie autonome, le parti a attiré des personnalités de poids comme Manuela D'Ávila, Duda Salabert et Jones Manoel2.
Il faut d'ores et déjà réfléchir à ce que sera le PSOL après octobre, à ses contours et aux défis qui l'attendent. Nous pensons qu'il doit servir de point d'appui aux luttes, en se montrant utile à celles et ceux qui vivent de leur travail. Pour contribuer à rassembler les conflits les plus importants, il devra se mettre au service des mouvements sociaux afin de construire des espaces unitaires, des fronts uniques et des convergences associatives. Il faut combiner la lutte contre l'extrême droite et pour la souveraineté nationale avec la défense des droits des travailleuses et des travailleurs – via les syndicats, sur les lieux de travail comme dans les lieux de vie, pour les salaires, la santé, l'éducation, les crèches – et avec les mobilisations et organisations antiracistes, féministes et LGBTQIA+.
La dernière conférence de mise à jour programmatique, qui a eu lieu en 2025, a été un point de départ pour aligner notre action sur ce qu'il y a de plus vivant dans les luttes pour la civilisation – mais ce n'était qu'un début. Des thèmes comme la crise environnementale et la souveraineté numérique, qui définissent le rôle des mouvements et le nôtre en tant que parti, doivent être abordés avec l'urgence que les temps exigent. Un bon exemple de ce qu'il faudrait généraliser comme pratique est l'élaboration de la plateforme « Lignes directrices programmatiques pour une transition écosocialiste », coordonnée par les fondations du PSOL et du Rede. Ce programme a été élaboré de manière inclusive et participative par des activistes, des expert·es invité·es, des militant·es et des dirigeant·es.
Pour avancer dans cette voie, dans un pays aussi vaste et diversifié que le Brésil, il est essentiel de renouer avec l'esprit pluraliste sur lequel le PSOL a été fondé il y a 22 ans : constituer une convergence entre différents secteurs et traditions de la gauche socialiste brésilienne, au sein d'un parti-front radical et radicalement démocratique, où toutes les tendances ont leur place. Pour jouer un rôle important dans la vague actuelle de nouveaux mouvements de gauche socialiste (comme le DSA américain, Die Linke en Allemagne ou le Parti des travailleurs en Turquie), le parti doit s'affirmer comme présent dans les luttes et au service de celles-ci : un parti militant, démocratique et internationaliste.
Une fois Lula vainqueur – la tâche à laquelle nous nous consacrons pleinement –, nous tracerons une voie programmatique pour l'avenir, sans pour autant négliger la lutte contre le putschisme. C'est maintenant que se joue l'avenir.
Le 20 septembre 2026
Notes
1. En 2026, les partis (ou fédération de partis) qui n'auront pas obtenus 13 élu·es au niveau fédéral n'auront pas accès à un ensemble d'avantages politiques ou matériels, en particulier l'accès aux fonds de financement public des partis politiques. 2. Manuelle D'Ávila est une figure centrale de la vie politique dans l'état du Rio Grande do Sul. En 2018, alors militante du PCdoB, elle a été candidate à la vice-présidence de la République en association avec Fernando Hadda du PT. Elle a rejoint les PSOL en 2026 et sera candidate pour le poste de sénatrice pour la coalition formée dans l'État dont Porto Alegre est la capitale et qui réunit PT, SPOL et PDT.
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22.09.2026 à 12:24
Frank Prouhet
Dans la rue et au Parlement, nous devons censurer les budgets d'austérité que Lecornu veut nous imposer en prenant sur le financement des urgences sociales et climatiques comme sur nos retraites. Et toujours pas question de toucher aux assistés du CAC 40 !
17 septembre 2026 | L'Hebdo L'Anticapitaliste-814 | Crédit Photo : Charmag https://lanticapitaliste.org/actualite/economie/budgets-lecornu-le-ruissellement-vers-le-haut
Pas moins de 30 milliards à arracher aux services publics et aux classes populaires, dont 6 milliards sur nos retraites ! Et le gouvernement veut faire adopter ces budgets sans majorité parlementaire, à quelques mois de l'élection présidentielle. Un pari que nous pouvons faire échouer. Comme le dit Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT : « La question du budget, c'est combien de pompiers, combien de Canadairs, combien de soignants, combien d'écoles et de crèches ? » Ajoutons-y la désindexation des retraites, la suppression de l'abattement fiscal de 10 % sur les pensions, le gel du point d'indice des fonctionnaires…
L'Insee a ramené sa prévision de croissance pour 2026 à 0,4 %, le déficit dépassera 5 % et les taux auxquels la France emprunte à dix ans sur les marchés financiers ont franchi les 4 %. Les seules marges de manœuvre que le gouvernement Lecornu envisage, ce sont encore et toujours les attaques contre les plus pauvres, les salariéEs, les retraitéEs, les chômeurEs et les malades. Celles et ceux qui paient déjà la crise et n'en sont pas responsables !
Le Medef et l'armée chouchoutés
Car l'austérité n'est pas pour tout le monde ! Pendant que la Macronie rationne les hôpitaux et les pensions, les budgets militaires vont augmenter de 6,2 milliards d'euros en 2027, au nom de la loi de programmation militaire, qui prévoit une hausse de 36 milliards d'euros sur 2026-2030. Et évidemment, pas question de toucher aux 211 milliards d'aides massives au patronat révélées par le rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises, dont 80 milliards d'exonérations de cotisations sociales ! Macron, c'est le ruissellement vers le haut !
Nos luttes peuvent changer la donne
À la Fête de l'Humanité, LFI, le PCF, les Écologistes et même les représentantEs du PS se sont dits prêts à censurer les budgets Lecornu. Mais Marine Le Pen, devant les parlementaires RN au Touquet, a ouvert la porte à une non-censure en affirmant préférer « un budget imparfait » à une loi spéciale. Sans doute veut-elle rassurer le Medef et la droite sur la « responsabilité » d'un gouvernement Le Pen-Bardella, en demandant elle aussi des « économies » pour rentrer dans les clous des 3 % de déficit — au risque de montrer bien trop tôt à ses électeurEs que, loin de défendre « le peuple », le RN est aussi un parti du capital, qui ne surfe sur les colères populaires que pour les détourner contre les étrangerEs.
Des pompiers aux fonctionnaires, des personnels des hôpitaux aux opposantEs aux pesticides, une série de mobilisations sociales vont marquer la rentrée. Elles doivent converger pour bloquer l'austérité et imposer des réponses à l'urgence écologique. Elles peuvent aussi changer le climat politique, faire que l'espoir change de camp. Le RN n'est pas une fatalité. Cela dépend aujourd'hui de nos luttes : elles doivent être fortes, unitaires, auto-organisées et porteuses d'exigences populaires !
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22.09.2026 à 12:23
Gerhard Klas
Depuis fin mai, jour après jour, des Albanais·es manifestent à Tirana contre un complexe touristique de luxe que la fille de Trump, Ivanka, et son gendre, Jared Kushner, prévoient de construire avec un investisseur albanais. Au début, ils n'étaient que quelques centaines de manifestant·es, mais c'est désormais devenu un mouvement de masse.
26 août 2026 | tiré du site de la gauche anticapitaliste https://www.gaucheanticapitaliste.org/trois-mois-de-manifestations-de-masse-a-qui-appartient-lalbanie/
Parfois, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue – dans un pays qui ne compte que 2,5 millions d'habitant·es. Ce qui a commencé comme une mobilisation contre la dégradation de l'environnement est devenu une remise en cause du système. Le drapeau national albanais et les symboles de l'UÇK flottent au vent aux côtés des drapeaux américains et des flamants roses. Ce dont il est question ici, c'est de la nature, de la corruption, du capitalisme.
Tout a commencé à cause d'un morceau de littoral. Sur l'île de Sazan, Atlantic Incubation Partners LLC, liée à la société d'investissement de Kushner, Affinity Partners, souhaite investir 1,4 milliard d'euros. 4,7 milliards d'euros sont également prévus pour des projets touristiques dans la lagune de Narta, près de Zvërnec. Ces deux zones sont protégées ; on y trouve notamment l'une des plus importantes escales européennes pour les flamants roses et autres oiseaux migrateurs. Elles doivent céder la place à des hôtels, des appartements, des villas et un port de plaisance. Pour le gouvernement de Tirana, il s'agit d'un projet prestigieux : investissements internationaux, tourisme de luxe, emplois, croissance. Pour les opposant·es, c'est un exemple révélateur de la manière dont le gouvernement traite l'Albanie.
Au départ, les manifestant·es réclamaient le retrait des assouplissements de la loi sur les zones protégées, adoptés en 2024 peu après la publication des plans de Kushner. Ils demandaient également l'abrogation de la loi sur les investissements stratégiques, qui permet une accélération du traitement et de l'approbation des projets considérés comme prioritaires. Atlantic Incubation Partners LLC a déjà obtenu le statut d'investisseur stratégique. Mais les projets de Kushner ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Partout dans le pays, des projets permettent, de manière extrêmement opaque, que des terrains abritant des sites historiques et culturels ainsi que des zones protégées sur le plan écologique passent entre les mains d'investisseurs privés, notamment étrangers.
L'île de Zvërnec, dans la lagune de Narta, avec, à l'horizon, l'île de Sazan. © Arbenllapashtica / CC BY 4.0,
« L'Albanie n'est pas à vendre »
Tel est le slogan que scandent soir après soir les foules rassemblées sur la place Skanderbeg, dans le centre-ville, et sur les rues qui mènent au quartier du gouvernement. Elles ne veulent plus être les simples spectatrices d'une évolution dont d'autres décident. Lors des manifestations, ce sont surtout des drapeaux albanais qui flottent, parfois accompagnés de quelques drapeaux de l'UÇK. L'« Ushtria Çlirimtare e Kosovës » (Armée de libération du Kosovo, UÇK) kosovare-albanaise occupe encore aujourd'hui une place importante dans ce qu'on pourrait appeler le « bagage émotionnel » de la conscience nationale albanaise. On voit également parfois des drapeaux américains.
À première vue, cela semble paradoxal : une manifestation contre un projet de luxe américain – et à côté, le drapeau américain… Mais c'est précisément dans cette contradiction que réside tout le sens du mouvement. Elsa Paja a 33 ans ; elle est artiste plasticienne, graphiste et militante. Elle a participé aux manifestations dès le début. Avec d'autres artistes, elle a notamment mis en place un espace où les enfants peuvent dessiner et exprimer ce qu'ils ressentent.
« Lorsqu'on regarde les messages véhiculés par ces dessins, on voit à quel point ce conflit touche même les enfants », explique Paja. Ils dessinent des plages, des flamants roses, des pelleteuses, des clôtures.
La politisation des manifestations a été rapide : une réserve naturelle clôturée, des forces de sécurité qui ont réprimé violemment les manifestant.es à Zvërnec. Les images de cette violence sont devenues virales.
« Nous n'avions plus le droit de fouler notre terre, c'était désormais clair », explique Elsa Paja. Et soudain, la question était de savoir qui avait le droit de décider de l'avenir de ce pays.
Le flamant rose contre les oligarques
Melitian Nezai, un biologiste environnementaliste et militant de 29 ans, s'est lui aussi engagé très tôt dans le mouvement.
« Le symbole de notre révolution, c'est le flamant rose », dit-il. Le flamant rose ne représente ni un parti, ni une nation, ni un dirigeant. Il est le symbole même d'un espace de vie. Ainsi, il devient le point de ralliement d'un mouvement difficile à classer idéologiquement. « Gauche, droite, libéraux, conservateurs : beaucoup de gens y participent », explique Nezai.
Le mouvement a en effet rassemblé une coalition exceptionnellement large, composée notamment d'organisations de gauche, de membres de la communauté LGBTQ+, de militant·es écologistes, de représentant·es des quatre communautés religieuses, de collectifs féministes et, enfin et surtout, de forces conservatrices, nationalistes et de droite. Cela donne parfois lieu à des conflits : ainsi, il n'a pas été possible de brandir un drapeau arc-en-ciel, considérant que cela était sans rapport avec la cause défendue par le mouvement.
Mais les frontières s'estompent aussi. « Les garçons albanais portent désormais du rose, la couleur des flamants roses, et trouvent ça cool », explique Elsa Paja. Ce qui unit les manifestant·es : ils et elles en ont tout simplement assez du gouvernement du Premier ministre Edi Rama, qui se qualifie lui-même de socialiste et dénonce le mouvement comme partie intégrante d'une « guerre hybride » orchestrée de l'extérieur.
Pour Nezai et beaucoup de manifestant·es, le chef de l'opposition (et ancien Premier ministre) Sali Berisha fait lui aussi partie du problème. Il ne s'agit pas de remplacer le gouvernement par le parti d'opposition. Le problème, ce sont les élites corrompues qui contrôlent le système politique.
Le drapeau albanais est omniprésent. On peut aussi voir quelques-uns des emblèmes de l'UÇK.
Mais ils ne constituent pas une preuve d'une implication organisationnelle de l'UÇK. Au contraire : l'organisation des vétérans de l'UÇK a elle-même mis en garde contre l'instrumentalisation de ses symboles à des fins politiques actuelles. Les militant·e·s expliquent la présence des nombreux drapeaux américains par la proximité traditionnelle de nombreux Albanais·es avec les États-Unis. De même, Paja ne dirige pas ses critiques de manière générale contre les investissements étrangers.
« Nous voulons des investissements qui profitent à la population locale, et pas seulement aux oligarques et aux étrangers venus prendre possession de notre pays ».
© Arbenllapashtica / CC BY 4.0
Qui décide de l'utilisation des terres ? Qui décide de l'utilisation des ressources ? Qui en tire les bénéfices ?
Depuis le début des années 1990, ces questions agitent l'Albanie. Après la fin de la « République populaire socialiste d'Albanie » (1944-1990), le pays a été soumis à une thérapie de choc néolibérale. Alors que les institutions d'une démocratie bourgeoise en étaient encore à leurs balbutiements et étaient peu développées, la privatisation s'est déroulée à un rythme effréné et le pays s'est ouvert aux capitaux étrangers. Peu de gens en ont profité, et cela a entraîné d'importants bouleversements sociaux. La majorité des Albanais·es n'avait aucune expérience de l'économie de marché capitaliste et était donc vulnérable à la manipulation. La diffusion fulgurante de la télévision par satellite a fait prendre conscience à une grande partie de la population albanaise de tout ce qui avait vraiment ou supposément été raté en plus de quarante ans d'isolement sous le régime d'Enver Hoxha, alimentant ainsi le désir d'enrichissement rapide. Les systèmes pyramidaux mafieux construits sur des taux d'intérêt exorbitants, dans lesquels des responsables politiques des deux partis étaient impliqués et où une grande partie de la population avait placé ses économies, ont fini par s'effondrer en 1997. L'État a de fait cessé de fonctionner dans certaines régions du pays ; la colère populaire a conduit à l'« insurrection de la loterie », et des affrontements dignes d'une guerre civile ont fait plus d'un millier de morts.
Ce n'est pas le chaos de 1997, mais la thérapie de choc, qualifiée à la légère de « transformation », qui perdure plus ou moins jusqu'à aujourd'hui ; elle est devenue un état permanent. La génération qui manifeste aujourd'hui ne connaît pas le prétendu « socialisme » par expérience personnelle. Mais elle vit avec les conséquences de son effondrement et de la thérapie de choc néolibérale qui a suivi.
Une phase de transition sans fin
« J'ai 29 ans, et cela fait déjà 36 ans que nous sommes plongés dans la transformation. Toute ma vie jusqu'à présent n'est qu'une phase de transition », résume Melitian Nezai.
Personnellement, il s'en sort plutôt bien : il travaille pour une ONG environnementale et gagne plus que le salaire moyen de 630 euros. En revanche, d'autres jeunes de son âge, comme les chauffeurs de taxi, travaillent six jours par semaine, douze heures par jour. Mais le salaire moyen suffit à peine à vivre, avec des prix alimentaires dignes de l'Europe occidentale et des petits appartements qui coûtent encore 400 euros de loyer, même dans les banlieues de Tirana.
C'est pourquoi de nombreux jeunes Albanais et Albanaises quittent le pays. Près de cinq millions vivent aujourd'hui à l'étranger – soit près de deux fois plus qu'en Albanie même. (Ce chiffre inclut toutefois également les Albanais·es des pays voisins, le Kosovo et la Macédoine du Nord, qui représentent à eux seuls près de deux millions de personnes.) Parallèlement, le tourisme albanais est en plein essor. Les plages, les montagnes et les villes historiques attirent de plus en plus de visiteur·ses. Avec le secteur de la construction, le tourisme est aujourd'hui le principal moteur économique.
Pour les manifestant·es, il ne s'agit pas d'une contradiction, mais d'une facette du même problème. « Nous avons l'impression d'être des touristes dans notre propre pays », déclare Elsa Paja. Elle décrit ainsi comment certains lieux, toujours plus aménagés pour les visiteurs et les investisseurs, leur sont désormais étrangers. Et une société dans laquelle les jeunes cherchent leur avenir ailleurs. « Les gens ne sont plus là, ils ne peuvent donc plus faire entendre leur voix », explique Nezai, qui établit ainsi un lien direct entre l'exode et la question du pouvoir politique. Lorsque les jeunes partent, il reste moins de personnes capables de s'opposer aux atteintes portées à leurs régions.
Elsa Paja estime que le capitalisme et le néolibéralisme font clairement partie du problème. « Alors que quelques-uns en profitent, tous les autres sont exclus », explique-t-elle pour décrire la société.
« Des personnes venues d'autres pays arrivent désormais en Albanie pour s'inspirer de ce mouvement », explique Melitian Nezai. Elles s'intéressent à la manière dont la résistance contre les grands projets peut être organisée.
Où en est le mouvement aujourd'hui ?
Drapeaux albanais et flamant rose : ce mouvement semble incarner un patriotisme critique envers le capitalisme, qui défend la souveraineté nationale et réclame l'émancipation sociale. Il s'agit avant tout d'un mouvement anti-corruption, dépourvu de direction claire et porté par la génération Z. Son symbole, le « Jolly Roger », ce drapeau orné d'une tête de mort et d'un chapeau de paille, est omniprésent lors des manifestations. Outre les deux partis établis, rejetés par le mouvement, il existe au moins trois petits partis qui soutiennent les manifestations.
Outre un parti de centre-droit et un parti réformateur il convient surtout de mentionner ici Lëvizja Bashkë (« Mouvement Ensemble ») : Il s'agit d'une force radicale jeune, d'orientation écologique et de gauche, qui s'efforce de nourrir et de faire fond sur les sentiments hostiles à ceux qui tiennent les leviers. Les militant·es de Lëvizja Bashkë ont été présent·es dès le début dans les manifestations, ont consigné les incidents – tels que les actions d'intimidation menées par les forces de sécurité – et les ont rendus publics, ce qui a permis au mouvement de gagner en visibilité au-delà des frontières locales. Elle constitue en quelque sorte la colonne vertébrale organisationnelle du mouvement ; elle aide à coordonner les manifestations, les discours, les banderoles et la communication – sans pour autant se présenter comme la seule direction. Le mouvement réclame de nouvelles élections – Lëvizja Bashkë y trouverait son compte.
Le 14 août 2026
***
À paraître dans Sozialistische Zeitung. Traduit de l'allemand par Pierre Vandevoorde
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22.09.2026 à 12:23
Ariadna Roig
Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.
Tiré d'Orient XXI.
Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.
Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.
« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.
Une caserne à ciel ouvert
Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.
Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.
Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc (1). Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.
« On sentait sous nos pieds des corps »
« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »
La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.
Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.
Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.
« Je ne me sens plus en sécurité »
Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.
« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.
La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »
Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.
« Les chrétiens ne veulent pas voir de migrants dans le centre »
Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.
« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.
Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.
« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :
Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »
« Moi, je les brûlerais tous ! »
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.
Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.
Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.
Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »
« Les gens ont enlevé leur masque »
À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.
Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.
Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.
La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.
Des mères empêchent leurs filles de sortir seules
« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.
La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.
Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.
« Eux, ce ne sont pas des gens civilisés »
Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.
Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».
C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.
Une crise réelle qui déplace les frontières
Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.
Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.
Notes
1- Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.
22.09.2026 à 12:22
Erik Peter
Elif Eralp est la grande gagnante des élections au Parlement régional de Berlin. Avec 25,7% des suffrages, l'avance de Die Linke sur la CDU, qui obtient 18,8%, est nette – et plus importante que prévu. Lors de la soirée électorale organisée à la Festsaal Kreuzberg [quartier « multiculturel » de Berlin], les militants et militantes s'étreignent, tandis que des cris « Elif ! Elif ! » résonnent dans la salle.
Tiré d'À l'encontre.
Dix minutes seulement après la première estimation des résultats, Elif Eralp monte sur scène. Elle déclare : « À partir d'aujourd'hui, nous allons changer ensemble notre Berlin et en faire un endroit meilleur. » Dans la ville, « l'amour et la justice ont triomphé de la haine ». Elle est interrompue par les cris « Alerta, Alerta, Antifascista » de ses partisans et partisanes. Car tous ici le savent : le succès de Die Linke a également permis de tenir l'AfD en échec. « Ce signal part vers le monde entier », s'exclame Elif Eralp.
Dans son discours de 20 minutes, Elif Eralp remercie ensuite toutes les personnes qui l'ont soutenue et ont rendu ce résultat possible : sa famille en Turquie, ainsi que tous ceux qui l'ont soutenue par des appels au vote, tant les acteurs du monde culturel que les syndicats.
La stratégie de Die Linke a pleinement porté ses fruits lors de cette campagne électorale. Bien que la députée Elif Eralp fût inconnue de la plupart des électeurs et électrices, son parti a décidé il y a un an de la désigner comme tête de liste et a dès lors mis en scène un duel entre Eralp et la CDU, faisant comme si le SPD et les Verts – qui se situaient jusqu'alors à un niveau similaire dans les sondages – n'existaient pas.
La stratégie « Eralp contre Evers » a porté ses fruits
Le leitmotiv Elif Eralp contre Stefan Evers – le candidat tête de liste de la CDU [de 2016 à 2023, il était secrétaire général de la CDU Berlin, il se caractérisait par ses violentes critiques adressées à la gauche] – a récemment fait la une de tous les médias : dans des débats diffusés sur plusieurs chaînes de télévision privées, à la une des journaux nationaux et également dans d'innombrables vidéos virales sur Internet. Lors de la clôture de la campagne électorale de Die Linke, vendredi 18 septembre devant la mairie rouge, Elif Eralp était entourée d'un nombre de journalistes sans précédent pour ce Die Linke régional. Alors qu'une éventuelle victoire de la CDU ne promettait qu'un « statu quo », la perspective d'une victoire de Die Linke a fait monter l'émotion en flèche. La tête de liste a promis : « Nous allons écrire une page d'histoire qui ne se limitera pas seulement en Allemagne. »
Avec ce duel mis en scène, Die Linke a désormais devancé les deux autres partis du bloc de centre-gauche lors du scrutin de dimanche : elle a nettement distancé les Verts, qui ont obtenu environ 14,3% des suffrages, et a carrément surclassé le SPD, qui obtient 12,1%. Et pourtant : sans ces deux partis comme partenaires, Elif Eralp ne deviendra pas la prochaine maire de Berlin.
25,7% des suffrages : c'est un record historique pour Die Linke à Berlin. En 2001, le PDS (Parti du socialisme démocratique-Partei des Demokratischen Sozialismus) [1], sous la houlette de Gregor Gysi [2], avait obtenu 22,6% à la suite du scandale bancaire [3], ce qui ne lui avait toutefois valu que la troisième place.
Les bastions de Die Linke sont répartis dans toute la ville
La première place dans la capitale marque un tournant et revêt une grande importance symbolique – notamment en réponse à la montée en puissance de ‘AfD. Die Linke remporte par ailleurs pour la première fois une élection régionale grâce, entre autres, aux arrondissements de Berlin-Ouest. Ses bastions sont répartis dans toute la ville.
Il y a à peine deux ans, le parti était au plus bas, affaibli par la polémique autour de Sahra Wagenknecht [qui rompt avec Die Linke en octobre 2023 puis formera le BSW], et se rapprochait même à Berlin du quorum des 5%. Mais depuis, la tendance est à la hausse, notamment grâce à un nouvel élan après les élections fédérales de février 2025. Dix mille personnes ont adhéré au parti à Berlin. Aucun autre parti n'est aussi présent dans la capitale, que ce soit lors d'assemblées de locataires, à l'occasion porte-à-porte, de collectes de déchets ou sur les réseaux sociaux. Le parti a frappé à un quart de million de portes, a annoncé le chef du parti berlinois, Maximilian Schirmer, lors de la clôture de la campagne électorale – « aucun parti n'avait jamais réussi cela lors d'une élection régionale ».
Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi Die Linke a pu réitérer, voire consolider, son succès des élections fédérales, lors desquelles il était déjà en tête dans la ville [Die Linke obtenait 19,9%, SPD 15,1%, Grüne 16,6%, CDU 18,3%, AfD 15,2%, listes de parti]. La candidate elle-même a joué un rôle majeur : elle a su se démarquer de ses concurrents ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas un homme prénommé Stefan ou Steffen. Elif Eralp n'a même pas eu besoin de mettre en avant son parcours migratoire, mais dans une ville où 42% des habitant·e·s sont issu·e·s de l'immigration, dont beaucoup, comme elle, sont d'origine turque, c'est un atout. « Il n'est pas écrit que l'un·e d'entre nous y parvienne », tel était l'un de ses messages. Et après les élections en Saxe-Anhalt, Elif Eralp s'est déclarée avec assurance « la riposte à l'AfD ».
Parallèlement, non seulement Elif Eralp n'a commis aucune erreur pendant la campagne électorale, mais elle a gagné en assurance. Ses discours ne semblaient plus récités par cœur ; elle donnait l'impression authentique de connaître les grands problèmes des Berlinois à travers sa propre expérience, par exemple en expliquant qu'elle-même, en tant que mère, avait dû chercher un logement [la crise du logement est au centre des préoccupations sociales à Berlin]. En tant que candidate proche du peuple, prônant une « politique inclusive », elle s'est de plus en plus rapprochée de la comparaison souvent citée avec le maire new-yorkais Zohran Mamdani, même si elle n'a pas suscité un véritable engouement dans la ville.
La seule fausse note de ces dernières semaines a été le manque de volonté de la part d'une partie de son parti de ne pas pousser trop loin la solidarité avec la Palestine au point de la faire basculer dans l'antisémitisme, surtout après qu'un rappeur eut pu vanter les mérites de l'« Intifada » lors d'un meeting électoral de Die Linke à Neukölln [4]. Elif Eralp elle-même, engagée de longue date dans la lutte contre le racisme, a certes su faire valoir de manière crédible son opposition à l'antisémitisme comme au racisme, mais aucun autre sujet ne l'a amenée à s'exprimer aussi souvent.
Elle a elle-même bénéficié du soutien d'un appel à voter lancé par des survivants et des proches de victimes d'attentats d'extrême droite. Pas un appel en faveur de Die Linke, mais en faveur d'Elif Eralp. La mesure dans laquelle les franges rebelles du parti ont néanmoins nui à la campagne ne se révélera peut-être qu'au cours des prochaines négociations exploratoires ou de coalition.
Mais Die Linke a marqué des points non seulement grâce à sa candidate, mais aussi sur le fond, en mettant l'accent sur les loyers, le ramassage des ordures, le nettoyage urbain, la gestion des déchets ainsi que les transports en commun. La chaîne dorée portée par la candidate, sur laquelle était inscrit le thème « plafonnement des loyers », était plus qu'un simple gag : elle exprimait le fait que le parti avait réussi à se positionner comme l'offre la plus crédible pour les locataires victimes d'abus dans la ville. Les contrôles des loyers abusifs et des frais de chauffage ont apporté une aide concrète à des dizaines de milliers de personnes, tout comme les rassemblements organisés dans les grands quartiers contre des groupes immobiliers indélicats ou indifférents. À cela s'ajoute toute une série de mesures en matière de politique locative qui dorment dans les tiroirs – ainsi que la promesse de faire enfin avancer la socialisation des grands groupes immobiliers.
La mise en œuvre du référendum de 2021 [sur l'expropriation des compagnies immobilières de Berlin qui possède plus de 3000 logements, avec rachat par le gouvernement régional : il a obtenu 60% des suffrages], qui a remporté un franc succès, devrait constituer le principal obstacle dans les négociations en vue d'une alliance de gauche. Le candidat tête de liste du SPD, Steffen Krach, a d'emblée rejeté ce projet. Mais les Berlinois·es n'ont pas récompensé cette position du SPD. (Article publié dans la Taz, le 20 septembre 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)
Notes
[1] Le PDS, fondé en 1990, est issu du SED de l'Allemagne de l'Est, fondé en 1946. En décembre 1989, une structure SED-PDS est créée et en février 1990, le PDS s'affirme comme parti, « débarrassé » du SED, mais présent pour l'essentiel dans l'est de l'Allemagne. En juin-juillet 2005, dans le contexte des élections fédérales, s'opère une alliance entre la WASG (Alternative électorale travail et justice) – organisation regroupant des opposants à la ligne Schröder du SPD et des syndicalistes – et le PDS. Cette coalition prend le nom de Linkspartei. Cela aboutira en juin 2017 à la naissance de Die Linke, qui regroupe PDS (1990), Linkspartei-PDS (2005). (Réd.)
[2] Gregor Gysi (né en1948), membre du SED depuis 1967, va s'affirmer sur la scène politique lors de la crise ouverte du régime de la RDA en novembre 1989. Il sera un des animateurs poussant à la transformation du SED en PDS. De 1990 à 2002, il est élu député au Bundestag. Il sera durant une courte période ministre de l'Economie et maire adjoint de Berlin. Après s'être retiré de ses responsabilités – il s'est trouvé comme d'autres députés sous pression médiatique pour utilisation privée de miles de Lufthansa – il revient sur la scène politique lors des élections de 2005 et va présider la fraction parlementaire de Die Linke, initialement en collaboration avec Oskar Lafontaine, puis seul. (Réd.)
[3] En juin 2001 éclate l'effondrement de la Bank Gesellschaft Berlin qui annonce un trou de plus de 2 milliards d'euros. Cette banque est détenue à hauteur de 56,6% par la Ville-Etat de Berlin. Cette crise est provoquée par l'effondrement du marché immobilier à Berlin et par une gestion tout sauf transparente par ses dirigeants issus de la CDU. Ce « scandale » va déboucher sur de nouvelles élections. (Réd.)
[4] Le samedi 29 août, le rappeur Dahabflex, lors du meeting électoral de Die Linke à Neukölln, quartier multiculturel de Berlin, a lancé le slogan : « Yallah, yallah, Intifada, Cisjordanie, Palestine, Gaza » et « Death to the IDF ». Il s'en est suivi des fortes critiques de la CDU, du SPD et des Verts qui ont accusé Die Linke d'inclination d'antisémitisme, une accusation qui rapidement utilisée en Allemagne. Dans ce contexte, Die Linke doit gérer une double pression. D'un côté, le maintien de liens avec des formations comme le SPD et les Verts pour une coalition gouvernementale, de l'autre sa présence et les liens tissés avec les mouvements sociaux parmi lesquels la solidarité avec la Palestine occupe une place de relief, à côté du thème du logement et de l'expropriation des spéculateurs. Elif Eralp, à propos des slogans lancés par ce rappeur, a pris ses distances mais a souligné l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme contre Die Linke. Elle a répété à multiples fois son opposition au racisme et à l'antisémitisme. (Réd.)
22.09.2026 à 12:21
Babak Kia
Dans l'incapacité de remporter la guerre, Trump s'enlise. La République islamique d'Iran répond coup pour coup aux bombardements américains. À l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis et des élections législatives en Israël, Trump et Netanyahou ne peuvent reculer. Cela fait craindre une fuite en avant et une intensification de la guerre dans les semaines à venir.
Tiré de Entre les lignes et les mots
La fermeture du détroit d'Ormuz, le blocus maritime et les sanctions imposées par les États-Unis, l'inflation galopante, la pauvreté et l'aggravation de la crise économique, ont conduit la société iranienne au bord de l'explosion sociale. La détérioration des conditions de vie s'accompagne de la militarisation du régime, de l'augmentation des exécutions et du renforcement de la répression.
Le pouvoir renforce son dispositif sécuritaire.
En témoigne le projet présenté au Parlement le 16 août, consacré à « l'infiltration des services de renseignement étrangers et d'officines ». Trois jours plus tard, neuf hauts responsables du pouvoir judiciaire, des dirigeants de l'Organisation des prisons et de l'Inspection générale du pays, d'organes sécuritaires, des Gardiens de la révolution ou du Bassidj, ont été destitués et remplacés.
Cette prétendue « réforme » est avant tout destinée à renforcer la capacité répressive du régime face aux soulèvements à venir.
Le Guide suprême, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, a remplacé le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de l'Iran par un ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ce changement soudain à la tête du Conseil place Mohsen Rezaee au cœur du processus décisionnel en matière de sécurité nationale.
La nomination inattendue de Mohsen Rezaï, ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique pendant la guerre Iran-Iraq, au « Conseil suprême de sécurité nationale », ou celle de Hossein Taëb à la tête du Bassidj en sont des exemples. Taëb, ancien chef du renseignement des Gardiens de la révolution, est une figure majeure de l'appareil sécuritaire iranien, associée notamment à la répression des soulèvements populaires et des opposant.es.
Lectrices, lecteurs, Apportez votre soutien financier aux militant·e.s de l'association Solidarité socialiste avec les Travailleurs en Iran (SSTI), 75011 Paris, qui publie L'Echo d'Iran.
Coordonnées bancaires internationales : IBAN : FR 76 10278 06069 0002063780164 BIC / SWIFT : CMCI FR 2A (CREDIT MUTUEL – CCM Paris Reuilly St Antoine) Compte au nom de : Solidarité avec les travailleurs Iraniens
Une économie en lambeaux
Washington renforce encore le blocus maritime et les sanctions. Le 20 août, les États-Unis ont annoncé de nouvelles mesures menaçant de lourdes sanctions les pays qui aideraient l'Iran à les contourner ou entretiendraient avec lui des relations commerciales. Si elles étaient effectivement mises en œuvre, la situation économique et sociale deviendrait encore plus critique pour l'immense majorité de la population.
Conséquences immédiates : nouvel effondrement de la monnaie nationale et nouvelle flambée des prix. Le blocus du détroit d'Ormuz affecte durement les importations. À titre d'exemple, la réduction des exportations de médicaments de l'Inde vers l'Iran.
En août 2026, une société pharmaceutique iranienne a annoncé une hausse moyenne de 117% sur 8 médicaments, certaines molécules augmentant de plusieurs centaines de pour cent. Ainsi, entre septembre 2025 et septembre 2026, le prix de l'amoxicilline a augmenté de 284%, celui de l'ibuprofène de 110%.
À cela s'ajoute une importante pénurie d'essence, qui pousse le régime à réduire les subventions et limiter la consommation. Cette situation illustre les difficultés croissantes de production, d'importation et de distribution des carburants.
L'inquiétude des dirigeants iraniens
Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, déclarait le 21 août : « Nous pouvons disposer de toute la puissance militaire que nous voulons, mais sans circulation financière, croissance économique et production nationale, nous ne pourrons pas tenir face à un peuple affamé. »
Le président Massoud Pezeshkian parle lui aussi d'une véritable guerre économique, militaire et sécuritaire. Il reconnaît la chute des importations et des exportations ainsi que les restrictions financières pesant sur les aides à la population, le versement des salaires et des prestations sociales. Il a également déclaré qu'« il vaudrait mieux mettre fin à la guerre dès aujourd'hui », mettant implicitement en cause la direction des Gardiens de la révolution, qui joue un rôle central dans la définition des orientations stratégiques du régime.
En réponse, les courants proches des Gardiens de la révolution et leurs médias accusent les critiques de la politique actuelle d'être des « laquais de Trump et de Netanyahou ».
À quelques jours du quatrième anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini et du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le pouvoir redoute particulièrement une nouvelle mobilisation des travailleurs/euses, des femmes, de la jeunesse et des minorités nationales.
Pris en tenaille entre la violence de l'impérialisme étatsunien et celle de la dictature réactionnaire, les peuples d'Iran luttent pour leur survie, leur dignité et leur liberté. Ils ont besoin de notre solidarité anti-impérialiste.
Babak Kia Publié par L'Echo d'Iran n°33, septembre 2026 https://alencontre.org/moyenorient/iran/iran-a-loccasion-du-quatrieme-anniversaire-de-lassassinat-de-jina-mahsa-amini-et-du-soulevement-populaire-de-2022-1.html
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22.09.2026 à 12:20
Anand Dibyesh
Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus. Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu'elles soient, sur le Tibet) empêchent d'alerter efficacement les populations en aval.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières Par Anand Dibyesh, 3 septembre 2026
Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.
Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l'effondrement d'un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.
On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d'accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l'information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.
Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s'atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s'agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu'une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.
Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l'un ou l'autre de ses grands voisins, la Chine et l'Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d'affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d'égalité.
Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu'elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.
Une frontière militarisée
Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d'une seule Chine » et n'accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.
La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l'armée, l'accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l'écart. Le Tibet est un trou noir en matière d'information.
Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd'hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d'intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.
Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d'aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d'eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.
Lorsqu'une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d'alertes et l'acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l'efficacité.
De plus en plus d'éléments indiquent que, le 26 août, l'effondrement du glacier s'est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d'origine de la crue, aucun avertissement n'est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.
Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n'avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s'explique en partie par la rapidité de l'inondation provoquée par l'avalanche de glace, qui n'a sans doute laissé que peu de temps pour donner l'alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d'avoir pu envoyer un signal d'alerte.
Mais comme je l'ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n'existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.
Une coopération limitée
Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d'un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n'avait été donné. Les responsables népalais de l'hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.
La coopération entre les deux pays n'est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.
De part et d'autre de la frontière, l'information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l'autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d'alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.
Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d'un attentat terroriste au Cachemire, l'Inde a suspendu le traité sur les eaux de l'Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.
Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l'Inde. Face à ces risques, il faut considérer l'Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu'une zone de conflit.
Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d'alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c'est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l'épreuve : il ne s'agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d'un État étranger.
Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d'améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.
Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster
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22.09.2026 à 12:20
Laurent Bonnefoy
Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.
Tiré d'Orient XXI.
Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.
Incarner l'État
Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.
Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.
Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.
S'autonomiser
Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.
Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.
Humilier les Saoudiens
L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.
L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.
En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.
La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.
Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.
22.09.2026 à 12:18
Sylvain Cypel
Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.
Tiré d'Orient XXI.
Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.
Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.
Nétanyahou, un menteur pathologique
Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.
Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.
Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains (1).
Ces Marocains au couteau entre les dents
Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités (2).
Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents (3). Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).
Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.
Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.
L'inventeur de la doctrine Dahiya
Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.
Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :
Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah (4).Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.
« Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, c'est que lui veut coloniser « proprement »Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.
En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.
Critique de la loi sur Israël État-nation
Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.
Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.
« Un État palestinien n'a plus lieu d'être »
Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure » (5). Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…
Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il (6). Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit (7).
Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes (8) et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte » (9). Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.
Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn (10). Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.
Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?
Notes
1- Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.
2- Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.
3- Hazkani, op. cit.
4- « Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.
5- Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.
6- Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.
7- Linda Dayan, op. cit.
8- La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes
9- Ibidem.
10- Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.
22.09.2026 à 12:18
Monique Chemillier-Gendreau, Mouloud Idir
Entrevue avec Monique Chemillier-Gendreau Juriste spécialiste du droit international, professeure émérite de droit public et de sciences politiques à l'université Paris-Diderot, et autrice, entre autres, de Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création (Textuel, 2025)
Tiré de l'Infolettre de Collectif 19 mars
Sept 8, 2026
Dans un monde où le droit international semble de plus en plus méprisé, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau remet les pendules à l'heure. Elle rappelle notamment les vices de conception que les grandes puissances y ont laissés dès le départ, les ambigüités du principe de la souveraineté des États, et la faillite du droit international face au colonialisme sioniste. Celle qui plaide régulièrement devant les juridictions internationales, y défendant les droits du peuple palestinien, a accepté de répondre à nos questions. Cet entretien prolonge les réflexions qu'elle livrait dans le cadre de notre webinaire « Gaza, de la faillite globale au devoir d'humanité ». Une version écourtée de cet entretien, mené l'hiver dernier1, a également été publiée dans la revue Droits et libertés (vol. 45, no 1, Printemps/Été 2026).
Dans le contexte des chamboulements qu'on observe dans l'ordre multilatéral libéral qui prévalait depuis 1945, peut-on parler, selon vous, d'un effondrement du droit international ?
Monique Chemillier-Gendreau : Je dirai, pour situer d'emblée la réflexion, qu'il n'y a pas un effondrement subit du droit international ni une contestation imprévue de l'ordre multilatéral mis en place en 1945 avec une organisation regroupant les États du monde. Il y avait dès la mise en place de ce droit et de cet ordre, c'est-à-dire après la Seconde Guerre mondiale, des fragilités, des contradictions qui minaient l'un et l'autre. Elles éclatent au grand jour aujourd'hui. Je regrette que la pensée critique, si peu présente dans les Facultés de droit, n'ait pas permis d'analyser ces contradictions dès leur apparition. Dans les années 1970-1980, sous l'impulsion de Charles Chaumont, il y avait eu, lors des Rencontres de Reims, un mouvement d'analyse qui mettait en lumière les apories du droit international. Il n'y a pas eu de relais depuis. Il y a bien sûr des auteur·rices isolé·es qui développent des positions critiques. Mais le positivisme reste la doctrine qui domine les études sur le droit, or il se contente de prendre la norme juridique comme elle est et de vérifier sa validité au regard du système en vigueur. Il fait l'impasse sur l'analyse critique des fondements de ce système.
Il y a des changements notables dans la distribution du pouvoir entre les États et dans l'affichage de la volonté de domination. Celle-ci est désormais revendiquée, bien que selon des moyens différents, de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Et elle est accompagnée évidemment par un mépris du droit, lequel reste pourtant le contre-feu aux volontés de domination (« Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit », disait Lacordaire). Mais cette nouvelle donne ne fait que dévoiler ce qui était en germe dès l'origine.
Jusqu'en 1945, la société mondiale n'était régie que par les pouvoirs régaliens des États parmi lesquels le droit de faire la guerre et, notamment, la guerre de conquête. L'évolution de la technologie militaire a rendu la situation dramatique avec les deux guerres mondiales et leurs millions de morts. Lorsque le monde sort de là, meurtri par les destructions du second conflit mondial, une apparence de sagesse saisit alors les dirigeants mondiaux. C'est la création des Nations unies avec le principe central de l'interdiction du recours à la force et le développement du droit international. Et c'est très vite le vote de la Déclaration universelle des droits de l'homme aux Nations unies. Mais derrière ces avancées remarquables, les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, celles qui en étaient responsables, n'avaient pas renoncé à leur volonté de domination. C'est ce que révèle le rôle attribué aux membres permanents du Conseil de sécurité. Jamais soumis à réélection et dotés du droit de veto, ils peuvent ainsi que leurs alliés échapper à tout contrôle de l'institution, même lorsqu'ils en violent ouvertement les normes.
Cela dit, d'autres indicateurs pouvaient alerter. La Charte des Nations unies ne prévoyait aucun processus de décolonisation. Les peuples colonisés n'y étaient abordés que dans la Déclaration relative aux territoires non autonomes (chapitre XI), qui ne faisait pas de la décolonisation une obligation. Ce sont les luttes des peuples qui ont amené l'Assemblée générale des Nations unies à proclamer, en 1960, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Enfin, bien que la Charte ait affiché le souci de développer le droit international, son affirmation en faveur de la souveraineté des États fait obstacle au développement de celui-ci. Pour synthétiser, disons qu'il y avait de réelles avancées, mais une insincérité de la part de ceux qui en étaient les promoteurs et qui avaient prévu des mécanismes subtils leur permettant d'afficher des valeurs universelles tout en y dérogeant pour eux-mêmes.
Pourquoi voyez-vous le principe de souveraineté des États comme un obstacle au respect du droit international ? Par quelles voies vous semble-t-il souhaitable et possible d'agir si on espère un jour que ce droit protège vraiment les populations ?
M. C.-G. : La souveraineté des États est un principe ambigu. On fait le plus souvent l'impasse sur sa définition, laissant croire qu'il s'agit du principe garantissant l'indépendance d'un État et le protégeant contre les ingérences éventuelles des autres États. Mais la souveraineté se définit comme un pouvoir autoconstitué, qui a sa source en lui-même, un pouvoir au-dessus duquel il n'y a rien. Là est la source de la faiblesse congénitale du droit international. Celui-ci n'est pas au-dessus des États, il ne peut pas les contraindre. Le droit international leur est proposé, notamment à travers tous les traités préparés par la Commission du droit international, mais ils y puisent librement les normes auxquelles ils acceptent de souscrire. Les traités ne s'appliquent ainsi qu'à ceux qui les ont ratifiés. Et ils peuvent être dénoncés. Ainsi, n'y a-t-il pas de normes réellement universelles. Or, le monde est entré en relations intenses entre toutes ses parties sans disposer de normes communes qui s'imposeraient à tous sans qu'ils puissent les contester.
Cette faiblesse du droit international est aggravée par le fait que les juridictions internationales (à l'exception de la Cour européenne des droits de l'homme) ne peuvent être saisies d'un différend entre deux États que si l'un et l'autre en acceptent la juridiction. Si tel n'est pas le cas, le procès ne peut avoir lieu. Ainsi, la Palestine ne peut traduire Israël devant la Cour internationale de justice pour la colonisation du territoire palestinien, car Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour.
Disons enfin que la souveraineté n'est un véritable pouvoir indépendant que pour les grandes puissances. Leur souveraineté ne protège pas les États moyens ou faibles des agressions ou ingérences des plus puissants. Ce qui les protégerait, ce serait un droit commun reconnu comme tel par tous et non une souveraineté qui n'est qu'un cache-misère de leur position de dominés. On ne sortira de cette situation, aujourd'hui périlleuse, que par une réforme radicale qui conduirait la communauté internationale à reconnaître la position prééminente du droit international, le fait qu'il s'impose à tous les États. Cela suppose une codification des normes ayant cette valeur. Rien de tel ne sera possible dans le cadre actuel.
Les membres permanents du Conseil de sécurité, lorsqu'ils ont rédigé la Charte des Nations unies, ont verrouillé le système qui leur est favorable, puisqu'aucune réforme n'est possible sans l'accord des cinq membres permanents. Nous devons donc commencer à penser un avenir meilleur en dehors du cadre des Nations unies, car le cœur du réacteur, le mécanisme du maintien de la paix, est à l'arrêt. Cela dit, l'ONU reste le seul lieu permettant le dialogue entre tous les États et elle a mis en place des organisations spécialisées, des agences, des programmes qui permettent de véritables actions de solidarité mondiale. Nous devons défendre les Nations unies pour ses aspects positifs, mais il est de notre devoir de repenser comment faire advenir la paix autrement, puisque la manière dont elle a été pensée par l'ONU a échoué.
Le génocide du peuple palestinien montre la faillite du droit international sur tous les plans. Vous intervenez avec courage sur ce sujet et rappelez quel est le début de l'effacement des droits politiques de ce peuple. Où le situez-vous historiquement ?
M. C.-G. : La source historique de la situation, aujourd'hui tragique, des Palestinien·nes est dans les ambigüités entretenues dès le passage de la Palestine sous domination occidentale lors du mandat britannique exercé sur ce territoire entre 1922 et 1947. Les peuples dégagés du joug ottoman par la défaite de celui-ci en 1918 sont placés sous mandats de puissances européennes (la France et la Grande-Bretagne), les mandats A, pour lesquels, le principe est affirmé que ces peuples seront, aux termes du mandat, « reconnus comme nations indépendantes ». Ainsi, l'horizon de l'indépendance était-il esquissé et cette promesse fut respectée pour tous les mandats A (Syrie, Liban, Jordanie, Irak), à l'exception de la Palestine.
Pourquoi cette exception ? Dans le cas de la Palestine, la relation bilatérale entre le nouveau maître, une puissance européenne, et le peuple soumis à ce nouveau régime juridique considéré comme transitoire vers l'indépendance, fut percutée par l'irruption d'un tiers : le mouvement sioniste et son ambition de s'implanter sur cette même terre de Palestine. La position du mandataire britannique, exprimée dès la Déclaration Balfour en 1917 et résolument favorable au sionisme, déséquilibra complètement le rapport des forces aux dépens des Palestinien·nes. Pendant toute la durée du mandat et encore plus dans les toutes dernières années lorsque le génocide des Juif·ves par les nazis fut connu, les autorités britanniques favorisèrent pleinement l'implantation des Juif·ves et réprimèrent violemment les révoltes palestiniennes qui surgirent en réponse. Ainsi, un nouveau type de colonialisme (colonialisme de remplacement) s'est-il développé au profit des sionistes.
Pourquoi les mécanismes onusiens pourtant prévus dans le plan de partage de 1947 n'ont-ils pas permis de freiner l'expansionnisme colonial de l'État israélien et de présider à l'établissement d'un État palestinien ?
M. C.-G. : Le plan de partage prévoyait en effet deux États. Mais les Arabes de Palestine, soutenus par les États arabes de la région, refusèrent d'abord ce plan. On peut les comprendre dans la mesure où il actait la prise d'une partie de la terre palestinienne par les Juif·ves. Israël l'accepta mais en ne cessant par la suite d'élargir la part du territoire qui lui revenait aux dépens de celle attribuée à un État arabe. Écrasé·es par la guerre de 1948-1949 et la Nakba (c'est-à-dire l'expulsion massive des Palestinien·nes de villes et villages pourtant situés dans la partie de la Palestine qui leur revenait selon le plan de partage), les Palestinien·nes finirent, lors des Accords d'Oslo en 1991, par admettre le plan de partage et par reconnaître l'État d'Israël. C'est cette reconnaissance qui est la source de la légitimité actuelle de l'État d'Israël. Et il faut dire clairement que l'existence d'Israël ne peut plus être remise en cause, dans la mesure où les principaux·ales intéressé·es, les Palestinien·nes, en ont reconnu l'existence. Mais cette légitimité n'est attribuable à l'État d'Israël que dans les limites territoriales consacrées par le droit international, c'est-à-dire celles représentées par la Ligne verte qui est celle résultant des Accords d'armistice de 1949, ligne également acceptée par les Palestinien·nes à Oslo.
Les mécanismes onusiens n'ont pas freiné l'expansionnisme israélien, d'une part parce qu'ils sont faibles et, d'autre part, parce qu'il n'y a pas eu de volonté politique des autres États de les actionner. Le plan de partage prévu dans la résolution 181 votée par l'Assemblée générale des Nations unies en 1947 n'était qu'une recommandation et ne pouvait en soi créer un nouvel État. L'Assemblée générale le savait si bien que dans sa recommandation, elle demande au Conseil de sécurité de prendre les mesures permettant l'exécution de ce plan. Le Conseil de sécurité n'en a rien fait. Ensuite, lors des expansions israéliennes, si parfois le Conseil de sécurité les a condamnées, il n'a jamais mis en place les sanctions qui étaient cependant en son pouvoir et qui auraient été de nature à stopper l'expansion coloniale d'Israël. Les États-Unis ont été le gardien vigilant des intérêts d'Israël, les autres puissances occidentales, comme les États arabes, n'ont protesté qu'en paroles non suivies d'actes.
Abordons la question du droit au retour des Palestinien·nes chassé·es de Palestine après 1948 et découlant de la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU. Cette dernière est souvent minorée au nom d'un principe jugé supérieur : la résolution 181 donnant droit à l'existence d'Israël. Face au génocide et à la destruction de Gaza, sans oublier celle aussi en cours en Cisjordanie, et face à l'incapacité de l'ONU d'agir, quels leviers reste-t-il aux Palestinien·nes pour défendre leurs droits ?
M. C.-G. : La résolution 181 n'est qu'une recommandation de l'Assemblée générale, comme je viens de le rappeler. Elle n'a pas l'autorité d'une résolution du Conseil de sécurité. Il n'y a aucune « supériorité » du principe validant la création d'Israël, sur le principe du droit au retour. Ce droit leur reste donc par principe acquis. Cela d'autant plus que la majorité d'entre elleux ont été expulsé·es non pas du territoire attribué à Israël par le plan de partage, mais de la partie qu'Israël a conquise par la force, donc illégalement, à la suite de la guerre de 1948-1949. Et si les Palestinien·nes ont renoncé, par les Accords d'Oslo, à revendiquer cette partie de leur terre, illes n'ont pas renoncé à leur droit au retour qui reste intact juridiquement.
Il est vrai que la situation créée par les attentats du 7 octobre 2023 leur est très défavorable. Écrasé·es par les actions génocidaires à Gaza et par les avancées violentes de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem, désavantagé·es par la réputation d'incurie de l'Autorité palestinienne, il leur manque actuellement d'avoir une visibilité politique incarnée par une force politique incontestée. Si, comme il en est vaguement question, on programmait des élections, il serait indispensable que celles-ci concernent autant les Palestinien·nes de l'intérieur que de l'extérieur. Dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre2, j'ai défendu l'idée que si se tenaient des élections renouvelant le Conseil national de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), celui-ci, une fois renouvelé, devrait se déclarer gouvernement de la Palestine en exil. Bénéficiant de plus de 150 reconnaissances comme État, il pourrait déployer une action diplomatique qui modifierait enfin le cours des choses.
Quand le Conseil de sécurité en vient à condamner Israël, il le fait rarement en convoquant les dispositions de la Charte de l'ONU relatives à la menace contre la paix et la sécurité internationale. Ces éléments sont pourtant souvent invoqués par l'axe de l'OTAN lorsqu'il met de l'avant la « responsabilité de protéger ». Quelle est l'importance de cette différence à vos yeux ?
M. C.-G. : Le Conseil de sécurité des Nations unies a en effet, à de multiples reprises, condamné les actions d'Israël comme contraires au droit international. Mais il ne l'a pas fait sous le Chapitre VII de la Charte, celui qui est le cadre des sanctions. Il n'y a pas à s'en étonner, compte tenu de la position des États-Unis, qui ont toujours été complices des actions d'Israël et qui ont toujours utilisé leur droit de veto de manière à le protéger. À cet égard, je ne pense pas qu'il y ait explicitement un « axe de l'OTAN » qui mettrait en avant « la responsabilité de protéger » et qui serait différent de l'axe des Nations unies. Il est vrai cependant que, lorsque ce concept a été proposé dans les années 2000, l'OTAN a déclenché une opération militaire contre le régime libyen en invoquant cette responsabilité de protéger. Mais c'est le Conseil de sécurité qui en a eu l'initiative. Il a, par une résolution du 26 février 2011 (résolution 1970), rappelé cette responsabilité pesant sur le gouvernement libyen. Puis, faute d'effet de cette première résolution, le 17 mars 2011, il autorise les États membres à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations touchées (résolution 1973). L'OTAN n'a été, dans ce cas, que le bras armé du Conseil de sécurité et pas du tout une alternative.
De toute façon, cette « responsabilité de protéger » ne peut survivre aux contradictions du droit international3. Il s'agit d'un discours sans possibilité de réalisation, puisque par ce nouveau concept l'on prétend que la souveraineté ne comporte pas seulement des droits, mais des devoirs. Mais on la maintient comme souveraineté, c'est-à-dire comme pouvoir autoconstitué. De ce fait l'État souverain n'a donc que les devoirs qu'il se donne à lui-même et le droit international échoue à lui en imposer. Et le texte proposant cette « responsabilité de protéger », qui est le Document final du Sommet mondial de New York de 20054, admet que cette responsabilité peut conduire à une action collective lorsque des autorités nationales manquent à cette responsabilité. Mais cette action doit être autorisée par le Conseil de sécurité. C'est donc bien cet organe, et donc les membres permanents qui le dominent, qui gardent la main sur ces opérations.
Comment comprendre l'argument de la légitime défense, avancé le plus souvent par Israël ? En dépit du génocide en cours, celui-ci continue à circuler médiatiquement.
M. C.-G. : L'argument de la légitime défense et de la sécurité d'Israël est en effet continuellement présenté pour justifier l'emploi de la force contre les Palestinien·nes. Pourtant la sécurité des Palestinien·nes est infiniment plus menacée que celle des Israélien·nes, pas seulement à Gaza où illes meurent sous les bombes ou par famine organisée, mais aussi en Cisjordanie où les attaques des colons, protégés par l'armée israélienne, se multiplient. Le plus souvent, l'argument a été avancé par Israël sous la forme de la légitime défense préventive. Mais selon le droit international, la légitime défense ne peut jamais être préventive, car elle doit, pour être légitime, répondre à une attaque armée effective et non pas supposée. Et elle ne peut être que de courte durée, car le Conseil de sécurité doit être immédiatement saisi pour décider des suites à donner à la situation. Et en tous les cas, elle doit être proportionnée. Manquant à toutes ces conditions, la légitime défense invoquée par Israël n'a jamais eu de fondement légal.
Le seul cas qui mérite d'être examiné de plus près est celui des attentats du 7 octobre, car la sécurité des Israélien·nes a été gravement atteinte ce jour-là. Mais il faut s'interroger sur la qualification juridique de ces attaques et ensuite sur la légalité de la réponse apportée par Israël. Ces attentats pouvaient-ils être considérés comme l'exercice par le peuple palestinien de son droit à lutter par tous les moyens contre la domination coloniale ? Nous savons que l'Assemblée générale des Nations unies a admis que la lutte des peuples colonisés pouvait être exercée par « tous les moyens nécessaires » (résolution de l'AGNU 2621 de 1970), ce qui inclut la lutte armée. Toutefois cette lutte reste encadrée par le droit humanitaire, ce qui interdit l'attaque de civil·es. Si le Hamas n'avait attaqué que des postes militaires et n'avait fait prisonnier·ères que des militaires, l'argument aurait été valable. Mais cela n'a pas été le cas. Ces attaques menées contre les civil·es constituent une série de crimes internationaux qui devront être jugés un jour et sanctionnés. Ainsi le veut le principe d'objectivité du droit, car à ne pas l'observer, il est déconsidéré. Il en résulte que l'argument de la légitime défense peut ici être invoqué, contrairement à bien d'autres situations où il a été mis en avant par Israël, sans fondement.
Toutefois Israël a ouvert une guerre génocidaire qui dure depuis plus de deux ans et qui est totalement contraire au principe de la proportionnalité qui commande la légitime défense. Et il n'a pas saisi le Conseil de sécurité dans les heures ou les jours qui ont suivi, comme l'exige le droit de la légitime défense. Israël ne s'est jamais plié à l'exigence d'objectivité du droit international qui, par un recours à des tiers supposés impartiaux, crée un espace permettant une solution du conflit. Israël s'est toujours considéré comme au-dessus du droit commun puisqu'il fonde ses droits sur des textes religieux. Et le Conseil de sécurité, qui détient le rôle d'arbitre, c'est-à-dire de faiseur d'objectivité, est disqualifié par sa partialité.
Pour conclure, que signifie politiquement la reconnaissance du génocide fait aux Palestinien·nes, selon vous, et en quoi vient-elle troubler le récit sioniste ?
M. C.-G. : Pour ce qui est de la reconnaissance d'un génocide contre le peuple palestinien, cette reconnaissance n'est pas un fait politique. Le génocide est un crime dont la reconnaissance ne peut résulter que d'une décision fondée en droit par des juridictions internationales. Quant à la question de savoir si cette reconnaissance aurait une signification politique, il faudrait d'abord être au clair sur les principes ayant légitimé historiquement la création de l'État d'Israël. Celle-ci a été acquise au mouvement sioniste bien avant le génocide des Juif·ves pendant la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement britannique officialise cette légitimation en 1917 avec la Déclaration Balfour et les États fondateurs de la Société des Nations la reprennent à leur compte en 1922 en introduisant cette Déclaration dans les termes du Mandat sur la Palestine. Est-ce cependant l'argument de l'antisémitisme qui sévissait alors en Europe qui a servi de légitimation ? S'il a été un élément, ce n'est pas le seul. Pour le mouvement sioniste, la légitimation d'un regroupement des Juif·ves en terre de Palestine est d'ordre messianique, comme on le voit dans les discours des sionistes actuellement au pouvoir en Israël. C'est a posteriori, alors que la légitimation d'Israël avait été imposée sur d'autres fondements, que l'on a repris l'argument du génocide perpétré par les nazis pour renforcer la légitimité d'Israël.
Entretien réalisé par Mouloud Idir, politologue, membre du Collectif 19 mars
À noter que c'était avant que les États-Unis ne procèdent à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et n'attaquent l'Iran avec les forces israéliennes. ↩︎ M. Chemillier-Gendreau, « Monique Chemillier-Gendreau, juriste : « Il faut rendre au peuple palestinien les commandes de son destin » », Le Monde, 12 décembre 2025 [en ligne]. ↩︎ Mouloud Idir et Rémi Bachand, « Décoloniser les esprits en droit international. La “responsabilité de protéger” et l'alliance entre naïfs de service et rhétoriciens de l'impérialisme », Mouvements, vol.4, no 72, 2012 [en ligne]. ↩︎ A/60/1 du 24 octobre 2005, para. 138 à 140. ↩︎
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22.09.2026 à 12:17
Alex Levac, Gideon Levy
Un colon signale le vol de moutons – apparemment une fausse accusation –, ce qui déclenche la série d'événements suivante : l'armée mène un raid dans un village palestinien, se joint aux colons pour voler des dizaines de moutons et de chèvres et, au cours de cette opération, abat deux jeunes hommes.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Des soldats israéliens protègent des colons après qu'ils aient attaqué Al-Mughayyir et tiré sur 3 Palestiniens, s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village. Crédit : Alex Levac 30 août 2026 © Ihab Hassan.
On aurait pu croire que tout avait déjà été dit et écrit sur le rôle incroyable que jouent les Forces de défense israéliennes dans les pogroms perpétrés par les colons en Cisjordanie. Mais cette semaine, nous avons appris un incident qui pourrait bien les surpasser tous.
Un colon a signalé que 12 de ses chèvres avaient été volées par des habitants du village voisin d'Al-Mughayyir. L'armée a tout laissé tomber, a envahi le village et a exigé que le président du conseil local veille à la restitution immédiate du troupeau. Il était minuit passé. Lorsque le président du conseil a fourni la preuve que les chèvres appartenaient à un habitant du village, l'affaire a semblé réglée.
Mais le lendemain soir, un important contingent de l'armée israélienne arrive et vole 11 moutons à un berger bédouin. Quelques heures plus tard, les soldats reviennent et volent des dizaines de moutons et de chèvres dans d'autres enclos. Ils se dirigent ensuite vers le centre-ville où des tireurs d'élite prennent position sur les toits et ouvrent le feu sur des adolescents qui sortent dans les rues. Deux d'entre eux sont tués.
Pour rejoindre Al-Mughayyir, dans la partie centrale de la Cisjordanie, nous empruntons ce que Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l'organisation israélienne de défense des droits de l'homme B'Tselem, appelle « la route de la mort ». Y circuler est en effet dangereux. La route passe par la ville « américaine » de Turmus Ayya – où 80 à 90 % des habitants possèdent la nationalité américaine, et où l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, s'est rendu samedi dernier – et c'est actuellement le seul moyen d'accéder à Al-Mughayyir. Depuis environ un mois, un nouvel avant-poste illégal érigé par des colons surplombe la route et ses occupants s'en prennent aux voitures qui passent. Selon les Palestiniens, sept véhicules ont déjà été endommagés et les colons en ont également volé un, une Mercedes appartenant à un habitant de Naplouse, après avoir forcé ses occupants à prendre la fuite. L'un des passagers était un citoyen américain.
Dans son bureau délabré, Amin Abu Aaliya, président du conseil d'Al-Mughayyir, nous raconte ce qui s'est passé mercredi dernier. Même ce village, qui souffre depuis si longtemps et qui a perdu 13 de ses habitants ainsi que des milliers d'acres de terres depuis le 7 octobre, n'avait jamais connu une telle situation.
Nous nous y étions rendus en avril et avions constaté le vol de 170 moutons par des colons, ainsi que le meurtre d'un garçon de 12 ans et d'un homme de 32 ans par un colon en uniforme militaire. Or, M. Abu Aaliya rapporte que la situation s'est aggravée : depuis peu, des soldats et des policiers accompagnent les colons lorsqu'ils volent le bétail des villageois. Les événements de la semaine dernière en sont un exemple typique.
Avant minuit, le mardi 1er septembre, Abu Aaliya a reçu un appel d'un fonctionnaire de l'Administration civile. Ce dernier lui a expliqué qu'un colon affirmait qu'un villageois lui avait volé 12 de ses chèvres. Le président du conseil s'est montré sceptique dès le départ. Les habitants de la région n'osent pas s'approcher de ce qu'on appelle désormais des « fermes » – qui sont en réalité des avant-postes de colons – dans la région ; de toute façon, voler du bétail dans un pâturage, comme cela a été allégué, n'est pas une mince affaire. Même avec 20 jeeps, dit-il, les villageois n'auraient pas pu y parvenir.
Il a demandé à voir les photos que le colon avait prises des chèvres qui auraient été volées, puis a réveillé le propriétaire des animaux en question. Ce dernier lui a montré des photos de ces mêmes chèvres noires – datant du printemps précédent. Elles avaient des taches blanches sur les oreilles, explique Abu Aaliya, endossant le rôle d'enquêteur médico-légal. Il s'est avéré que la veille, des colons étaient venus à Al-Mughayyir, avaient pris des photos de ces mêmes chèvres et avaient prétendu qu'elles leur appartenaient.
« Vous avez déjà eu pas mal de blessés. Vous feriez mieux de rendre le bétail », a averti l'officier au président du conseil. « Nous sommes déjà à l'entrée de votre village. »
La nuit même, le président du conseil a envoyé à l'Administration civile les photos qu'il avait reçues des chèvres tachetées. Le fonctionnaire à qui il s'est adressé a répondu : « Inshallah khair (Tout ira bien). » Abu Aaliya était convaincu que l'affaire était close.s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village.
Mercredi soir, cependant, les villageois ont été pris par surprise par l'arrivée d'une importante force mixte composée de soldats, de policiers et de colons. Ceux-ci ont d'abord attaqué une famille bédouine à la périphérie du village et lui ont volé 11 moutons, avant de réapparaître quelques heures plus tard au centre du village. Ils ont évacué les rues à l'aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, puis se sont mis à voler du bétail dans plusieurs enclos des environs : 48 moutons et 12 chèvres.
Les soldats ont protégé les colons tandis que ceux-ci faisaient sortir de force les animaux et les conduisaient vers l'avant-poste situé sur la colline.
Les propriétaires des animaux ont donné l'alerte sur les réseaux sociaux : « Ils volent notre bétail ! » Des habitants bouleversés, parmi lesquels des jeunes, se sont précipités dans les rues. Pendant ce temps, selon des témoins oculaires, des tireurs d'élite se sont postés sur le toit d'un bâtiment en construction et ont commencé à tirer à balles réelles. Khalil Shehadeh, 17 ans, a été le premier à être tué. Quelques minutes plus tard, son voisin, Omar al-Naasan, 19 ans, a été abattu.
D'après des témoins, tous deux ont été touchés par le même tireur d'élite posté sur le même toit, à une distance de quelques dizaines de mètres. Khalil est mort sur le coup. Omar est décédé dans l'ambulance qui le transportait d'urgence à l'hôpital. Le secouriste Mujahid Abu Alia nous a raconté cette semaine qu'il avait porté Omar jusqu'à l'ambulance, mais qu'il était déjà trop tard : le jeune homme, qui, selon ce qu'on nous a dit, espérait étudier à l'université de Birzeit cette année, avait été touché dans le dos.
Mercredi, à 21 h 30, deux heures après son début, l'opération « Vol de moutons » – ainsi baptisée par l'armée – était terminée. Les forces se sont retirées, laissant derrière elles deux corps et emportant avec elles des dizaines de moutons (et quelques chèvres).
Le président du conseil, Abu Aaliya, a déclaré : « J'ai de la peine pour les colons. Leurs enfants devraient être à l'école ou à l'université. Au lieu de cela, ils volent et tuent. Quand ils seront grands, ils retourneront leur violence contre vous, en Israël. Les mafias et les familles du crime les exploiteront, car la violence est tout ce qu'ils connaissent. Il est étrange qu'Israël, avec toute sa puissance, ne comprenne pas cela et ne fasse rien. »
Le président du conseil a également son mot à dire sur la visite de l'ambassadeur Huckabee à Turmus Ayya, localité voisine : « Il a dit qu'il n'y avait qu'une poignée de colons violents ? Il n'est pas des nôtres. Les Américains qu'il a rencontrés à Turmus Ayya sont différents des Américains de la colonie [juive] de Shiloh. Apparemment, un Américain de Shiloh a le droit de voler des terres à un Américain de Turmus Ayya, et d'attaquer sa maison aussi. »
Nous sommes sortis dans la rue, là où la vie de ces deux adolescents a été fauchée. Les tireurs d'élite auraient tiré dans les deux directions. L'une des victimes s'est effondrée et est morte à droite du bâtiment sur lequel ils se trouvaient, l'autre à gauche. Un partage égal. Les habitants ont planté un jeune arbre à chaque endroit où ils sont tombés, en leur mémoire.
Vêtu d'une casquette et d'un t-shirt gris, Ghasem, 38 ans, le père endeuillé de Khalil, est assis dans la chambre d'amis soigneusement entretenue de sa maison le jour de notre visite, submergé par le chagrin. Ouvrier agricole et agriculteur, il est père de quatre fils, dont Khalil, l'aîné, qui s'apprêtait à entrer en première.
La veille au soir du meurtre de son fils, Ghasem était chez lui avec lui lorsqu'il a entendu leur voisin, Abu Nabil, appeler à l'aide. Des soldats et des colons avaient envahi son enclos à moutons et avaient commencé à les chasser. Ghasem et Khalil se sont précipités dehors pour tenter de protéger Abu Nabil et son troupeau. Environ deux minutes plus tard, se souvient-il, les lampadaires se sont éteints et une pluie de balles s'est abattue sur eux. Khalil s'est effondré sous ses yeux. Son père l'a emmené à la hâte dans une voiture particulière pour l'évacuer, mais il savait déjà que Khalil était mort.
Au moment de la mise sous presse, le bureau du porte-parole de l'armée israélienne n'avait pas répondu.
Traduction : AFPS
22.09.2026 à 12:17
Amira Hass
Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.
Tiré d'Orient XXI. Publié dans Haaretz le 1er septembre 2026 sous le titre « Israel Isn't Debating a Palestinian State. It's Preparing for Expulsion ».
Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud (1) d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.
Effacer tout un peuple
« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.
Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.
-* L'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.
En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.
« Une terre débarrassée des Arabes »
Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.
Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.
Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».
Notes
1- NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.
22.09.2026 à 12:16
Théo Quintard
Du Texas à l'Oklahoma, les attaques contre l'enseignement du réchauffement climatique se multiplient, entre manuels censurés, pressions des partis politiques locaux et autocensure des professeurs.
San Antonio (États-Unis), correspondance
14 septembre 2026 | tiré de reporterre.net https://reporterre.net/Une-guerre-culturelle-des-livres-censures-et-des-cours-sur-le-climat-menaces-aux-Etats
Aux États-Unis, l'enseignement du réchauffement climatique reste l'objet de controverses. Depuis le prétendu « endoctrinement » dénoncé par Donald Trump en 2017, l'enseignement du climat s'est imposé comme un nouveau front de la « guerre culturelle », résume Glenn Branch, directeur adjoint du National Center for Science Education (NCSE), une organisation de défense de l'enseignement des sciences.
Lire aussi : « Femme », « climat »... Trump interdit des mots dans les articles scientifiques
Selon lui, « les salles de cours sont devenues des champs de bataille » politique et culturel, en particulier dans le système « K-12 » (écoles, collèges et lycées) mais aussi dans les universités, avec « une tentative d'édulcorer la manière dont le sujet est abordé dans les programmes ». Celle-ci reprend de vieux arguments utilisés pendant des décennies contre la théorie de l'évolution de Charles Darwin, selon laquelle les espèces se transforment au fil des générations, notamment sous l'effet de la sélection naturelle.
Des manuels censurés en FlorideEn l'absence de système scolaire national, les élèves peuvent être confrontés à des approches radicalement différentes d'un État à l'autre. Si le réchauffement climatique est largement intégré aux référentiels scientifiques, son enseignement varie fortement entre les quelque 13 300 districts scolaires du pays. 78 % des électeurs inscrits pensent pourtant que « les écoles devraient enseigner aux enfants les causes et les conséquences du réchauffement climatique, ainsi que les solutions possibles », selon un rapport publié en juin 2025 par le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC).
En Floride, le département de l'Éducation a exigé que plusieurs éditeurs de manuels scolaires revoient leur copie sur le climat, révèle une récente enquête de la radio locale WUSF et du média spécialisé dans l'éducation The Hechinger Report.
Il « finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel »
Dans certains ouvrages, le terme « changement climatique » devient parfois « modifications de l'environnement », tandis que disparaissent des références à son « origine humaine » ou à « l'immense pouvoir politique et économique » de l'industrie des combustibles fossiles. Surtout, la communauté éducative redoute l'introduction de cette vision tronquée du réchauffement climatique dans le programme, en cours de révision pour la première fois depuis 2008.
« À force, le changement climatique finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel », souffle une lycéenne de la proche banlieue de Miami, ayant requis l'anonymat. Parfois « désemparée par la situation », elle affirme que « près d'un tiers de sa classe » adhère aux théories conspirationnistes de Donald Trump, selon lesquelles le réchauffement climatique serait « un canular ou une invention politique », dans un État où toute référence à ce phénomène a été supprimée des lois en mai 2024.
Des cours sur le climat et l'environnement ont été retirés du tronc commun
Comme l'université de Houston, Texas A&M a, de son côté, décidé de retirer ses cours sur le climat et l'environnement du tronc commun, jugés non « fondamentaux et essentiels » par la loi texane SB 37 de 2025. « À partir de la rentrée 2027, ce ne sera plus qu'une simple option sans importance », se désole Judy Dickey, enseignante au département des sciences de l'atmosphère sur le campus de College Station au Texas.
Cette ancienne météorologue de l'US Air Force y voit « une manière détournée de marginaliser son cours », plutôt que de le supprimer ou d'en limiter explicitement le contenu, sans que cela soit « trop flagrant ». Près de 600 étudiants ont suivi cet enseignement ces trois dernières années ; aujourd'hui, elle espère simplement qu'ils seront encore assez nombreux pour permettre son maintien.
Pour les enseignants, la crainte d'accusations de militantismeMalgré le consensus scientifique, des responsables politiques continuent de remettre en cause l'importance de cet enseignement. En janvier, les républicains de l'Oklahoma le présentaient comme « contestable » et exigeaient que « les forces et les faiblesses des théories » dites environnementales soient soupesées — mais leur projet de loi n'a finalement pas été adopté.
Même si aucune loi n'interdit explicitement d'aborder le sujet, certains enseignants hésitent à en parler ouvertement en classe, confient plusieurs de nos interlocuteurs. Non pas par désintérêt de la nouvelle génération, au contraire, mais par crainte d'accusations de militantisme politique et de réactions hostiles des parents, de leur hiérarchie ou de leur communauté. Face à ces pressions, certains établissements s'appuient sur des associations comme le Cleo Institute, en Floride. L'organisation forme les enseignants, leur fournit des ressources pédagogiques et sensibilise les élèves au chaos climatique.
Un « déluge d'informations erronées »
Directrice du Teacher Institute for Evolutionary Science, un programme destiné aux enseignants de sciences, Bertha Vazquez plaide pour un retour à un enseignement fondé sur les preuves scientifiques. « Car au final, le plus grand danger n'est pas l'absence d'enseignement sur le changement climatique, mais le déluge d'informations erronées qui s'abat sur nos enfants et sur nous tous », alerte cette ancienne professeure de sciences dans la région de Miami.
Des États résistentÀ l'heure où la Floride et le Texas rendent plus difficile l'enseignement du réchauffement climatique dans leurs établissements, d'autres États adoptent, eux, une position presque diamétralement opposée.
Depuis 2020, le New Jersey encourage un enseignement interdisciplinaire du climat. En cours d'espagnol, une séquence intitulée « El Colibrí y el Cambio Climático » invite les élèves de primaire à suivre la migration des colibris entre le New Jersey et le Mexique. Ils y apprennent notamment le vocabulaire associé à leur habitat et travaillent sur les effets du réchauffement climatique.
À New York, Carolina Castro-Skehan, une enseignante des sciences de la Terre dans un lycée du Bronx, pense ses cours en dehors de la classe. Dans une logique de science citoyenne — où l'observation du milieu local devient elle-même un outil d'apprentissage, elle travaille avec ses élèves pour créer des jardins potagers dans le quartier et ses environs. « Le meilleur enseignement est celui qui favorise l'action, souligne Rajul Pandya, spécialiste de l'éducation climatique informelle et professeur à l'université d'Arizona State. Celui-ci amène les élèves non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils souhaitent entreprendre. »
Pour lui, un enseignement de qualité sur le réchauffement climatique repose sur quatre caractéristiques : il doit être « actif, interdisciplinaire, social et ancré localement ». Et de conclure : « Le but n'est pas de leur dire quoi penser, mais de leur donner les outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. »
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22.09.2026 à 12:15
Théo Quintard
Aux États-Unis, la course à l'intelligence artificielle se heurte à une fronde contre les data centers qui rassemble démocrates et républicains. Aussi inédite qu'improbable, cette coalition pourrait rebattre les cartes lors des élections de mi-mandat.
San Antonio (États-Unis), correspondance
16 septembre 2026 | tiré de reporterre.net https://reporterre.net/Data-centers-meme-les-pro-Trump-rejoignent-la-fronde-aux-Etats-Unis
Mar-a-Lago, ses terrains verdoyants, son golf… et bientôt son data center ? À écouter Donald Trump, sa luxueuse résidence floridienne aurait tout intérêt à accueillir l'un de ces centres de données sans âme ni charme, la nouvelle « poule aux œufs d'or » des États-Unis aux yeux du président républicain. À moins de deux mois des élections de mi-mandat (midterms), pourtant, les foyers de contestation se multiplient localement à mesure que pullulent ces immenses bâtiments nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Entre réunions publiques parfois très tendues, pétitions et recours juridiques, la contestation prend plusieurs formes.
Des campagnes trumpistes aux bastions démocrates, cette mobilisation « populaire décentralisée et rapide » dépasse largement « les clivages politiques et idéologiques », sans pour autant qu'il y ait une « organisation capable de coordonner le mouvement à l'échelle nationale », observe la sociologue Nancy Whittier, spécialiste des mouvements sociaux et de leurs effets sur les politiques publiques et professeure au Smith College (Massachusetts).
Lire aussi : « Un bruit constant » : en Virginie, les riverains des data centers paient le prix fort de l'IA
Le rejet est désormais tel que les data centers suscitent davantage d'hostilité que les centrales nucléaires : 7 Étasuniens sur 10 s'opposeraient à l'installation d'un data center dans leur communauté, selon un sondage de Gallup publié en mai. Même si cette opposition transpartisane reste ancrée chez les démocrates, traditionnellement plus sensibles aux enjeux environnementaux, 63 % des républicains se disent eux aussi opposés à ces centres de données.
« Let Data Reign »Chantre de l'IA et allié de la première heure des géants de la tech, Donald Trump ne cache pas son agacement face à cette fronde citoyenne. Comme à son habitude, il méprise ses opposants et les accuse de vouloir délibérément finir « arriérés et pauvres », tout en précisant que « la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de ce mouvement anticentres de données ». « Let Data Reign [“Vive le règne des data centers”] », écrivait-il encore sur son réseau social Truth Social, fin août, convaincu qu'au pays de l'or noir, les data centers finiront par peser « plus lourd que le pétrole ».
D'après les calculs de Reporterre à partir de la base de données de Data Center Map, les États-Unis comptent près de 4 800 data centers en activité, plus que leurs 17 poursuivants réunis dans cette course mondiale aux data centers — la France en totalise 393, soit douze fois moins que son concurrent étasunien.
Lire aussi : PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l'IA révolte des riverains
Mère au foyer de cinq enfants dans le comté très rural de Grant, en Indiana, Molly Earley, 49 ans, l'avoue sans fard : en novembre prochain, elle votera démocrate « pour la première fois depuis dix ans ». Alors qu'elle avait soutenu le milliardaire républicain lors des trois dernières élections présidentielles, elle est aujourd'hui persuadée que d'autres électeurs ruraux pourraient, à leur tour, s'éloigner du trumpisme Maga (Make America Great Again), voire « basculer complètement vers le camp démocrate ».
Les sorties à répétition de Donald Trump l'ulcèrent particulièrement et ne font que « témoigner de son décalage avec l'Américain moyen », peste-t-elle. « Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, mon parti s'est laissé aller. » Comme Molly Earley, près de 1 Étasunien sur 2 se dit davantage susceptible de voter pour un candidat proposant un moratoire sur les data centers dans son État, selon un sondage publié en juillet par Politico. « Peu de gens basculent radicalement de la droite vers la gauche mais ils commencent à percevoir une certaine pertinence dans les positions du camp adverse », insiste Nancy Whittier.
Dans le comté de Loudoun, en Virginie, certains centres de données ont été construits à quelques pas des maisons. © Nastasia Peteuil / Reporterre
Une alliance improbableMi-juillet, l'État de New York est devenu le premier à adopter un moratoire sur les data centers consommant 50 mégawatts ou plus. Sous pression, d'autres États ont depuis infléchi leur position. Au Nebraska, le gouverneur républicain Jim Pillen a signé un décret supprimant les incitations fiscales accordées aux nouveaux data centers. Au Texas, son homologue, Greg Abbott, a suspendu l'avancée des nouveaux raccordements au réseau électrique, le temps de passer au crible plusieurs centaines de projets. Le collectif Data Center Watch recense au moins 75 projets de data centers bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que sur l'ensemble de l'année 2025.
À Independence (Missouri), McKenna Cobb, 31 ans, est elle aussi montée au front : cette mère de deux enfants, qui ne s'était jamais engagée politiquement, a lancé une procédure de révocation contre un élu favorable à un projet de data center. Sa campagne a porté ses fruits : après avoir recueilli 1 000 signatures, près de 68 % des votants ont choisi de destituer John Perkins lors d'une élection partielle, début septembre.
Cette victoire électorale est aussi celle d'une alliance improbable. D'abord réticente à frapper aux portes ornées de pancartes Trump, elle a fini par sympathiser avec un couple de retraités républicains, au point de leur confier ses enfants quelques heures pour aller militer.
Lors de l'une de ces réunions, elle se souvient encore de cet homme portant un t-shirt « Le socialisme est l'avenir » discuter paisiblement avec un autre portant une casquette « Maga ». Sans occulter les profondes divergences entre les deux partis à l'échelle nationale, notamment sur l'avortement, l'immigration et les droits des minorités, cette mobilisation lui a tout de même permis de « dédiaboliser l'autre camp », souligne-t-elle. « Car au niveau local, on veut tous la même chose : des routes entretenues, des lieux où nous retrouver, une eau de qualité et des factures d'électricité abordables. »
Si les motivations divergent selon les sensibilités politiques, la hausse du coût de la vie (et notamment de l'électricité) fait consensus — une autre promesse de campagne non tenue par Donald Trump : depuis son retour à la Maison Blanche, les prix à la consommation ont augmenté d'environ 5 %.
Factures d'électricité intenables, risques de pénurie d'eau, nuisances sonores, accaparement des terres, défiance envers les géants de la tech et les élus locaux qui leur accordent permis et allègements fiscaux : cette impressionnante liste de griefs ne fait que nourrir la colère des différentes communautés touchées par le développement des data centers.
Une réelle rupture ?Longtemps acceptés parce qu'ils rapportaient des taxes et créaient des emplois, les data centers sont devenus « une sorte d'incarnation des inquiétudes autour de l'IA », pointe Scott Brennen, directeur du Centre des politiques technologiques de l'université de New York (NYU). Il précise : « Ce sont de gros blocs disgracieux qui matérialisent physiquement des problèmes qui, autrement, resteraient diffus et difficiles à cerner. Contrairement aux débats sur la réglementation de l'IA où le citoyen ordinaire a finalement peu de prise [l'encadrement des chatbots, les obligations de sécurité, etc.], les data centers s'implantent localement, là où les habitants peuvent se mobiliser et peser concrètement. »
« En novembre, je voterai pour le bon candidat, qu'il soit démocrate ou républicain »
La plupart des habitants interrogés par Reporterre en veulent d'ailleurs davantage à leurs élus locaux qu'aux hyperscalers, ces géants technologiques comme Amazon, Microsoft et Google qui exploitent d'immenses réseaux de data centers.
Les élus « sont censés être nos protecteurs » face à la voracité des géants de la tech et à leur soif de profits, mais alors qu'on « leur agite un gros sac d'argent sous leur nez, ils s'aplatissent devant eux et oublient les personnes qu'ils sont censés aider et protéger », fustige Kyle Schmidt, 44 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Lui habite une zone rurale très conservatrice près de Sand Springs (Oklahoma), où un projet doit voir le jour à proximité de sa ferme familiale.
Celui qui se définit désormais comme un libertarien — favorable à un État minimal et à une forte protection des libertés individuelles — ressent un dégoût face au système politique et économique qu'il juge « injuste » depuis cette prolifération de data centers partout aux États-Unis. « En novembre, je voterai pour le bon candidat démocrate ou pour le bon candidat républicain, continue le président de la coalition d'habitants Protect Sand Spring Alliance. Tout dépend vraiment de la personne : je suis beaucoup plus attentif à ce qu'ils proposent aujourd'hui qu'auparavant. »
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