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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

▸ Les 89 dernières parutions

16.04.2026 à 01:42

Les cols bleus à Montréal encore en grève contre le privé et l'inflation

Comité de Montreal

Sous-traitance, surcharge de travail et salaires qui ne suivent pas le coût de la vie : voilà parmi les enjeux qui ont poussé les cols bleus de la Ville de Montréal… Source

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15.04.2026 à 23:21

Zapatistes : la traversée « pour la vie »

Jan Torras Griso

Leçons zapatistes pour un internationalisme du XXIe siècle par Jan Torras Griso, correspondant à Paris En 2021, des zapatistes ont traversé l'Atlantique pour, à l'inverse de Christophe Colomb, accompagner un peuple dans son élan d'émancipation. 32 ans après leur soulèvement armé, le EZLN (…)

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15.04.2026 à 22:00

Haïti : luttons pour une augmentation substantielle du salaire minimum

Regroupement des Haitiens de Montreal contre l'Occupation d'Haiti REHMONCO

Renel Exentus et Frank W. Joseph pour le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l'Occupation d'Haïti (REHMONCO) Depuis plusieurs années, les syndicats ouvriers se mobilisent pour exiger un ajustement du salaire minimum proportionnel à la montée vertigineuse de l'inflation. Rappelons que, (…)

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15.04.2026 à 17:38

L'apport des syndicats dans la lutte pour le désinvestissement de la Caisse de dépôt

Rédaction

Des campagnes de désinvestissement des entreprises complices des crimes commis par Israël sont en action à travers le monde entier. Au Québec, une mobilisation est en cours, à laquelle prennent part plusieurs organisations syndicales, en cohérence avec leurs prises de position historiques en matière de solidarité avec le peuple palestinien. Rappelons en outre que la Confédération des syndicats natinaux (CSN), dans le cadre d'une vaste campagne en 1985, avait déjà ciblé la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pour qu'elle se désinvestisse des institutions participant à l'apartheid en Afrique du Sud. Les choix d'investissement non éthiques de cette société d'État avaient alors été remis en cause. Le positionnement de la campagne actuelle, qui rallie bon nombre de syndicats, consiste à pointer la CDPQ comme institution complice du génocide qui se déroule sous nos yeux à Gaza.

La CDPQ est un investisseur institutionnel, un riche héritage de la Révolution tranquille, qui gère le bas de laine des Québécoises et des Québécois. En effet, l'argent des cotisations obligatoires de chaque travailleuse et travailleur à la Régie des rentes du Québec (RRQ) et à d'autres régimes de retraite tels que le RREGOP est confié à cette institution pour le faire fructifier. La RRQ est le plus gros déposant de la CDPQ, en y investissant 125,9 milliards de dollars en 2024, alors que le RREGOP en est le troisième avec 91,4 milliards de dollars. Ces deux caisses de retraite représentent près de la moitié (45 %) des sommes gérées annuellement par la CDPQ. À cela s'ajoutent les fonds de la CNESSST[1]et ceux de plus d'une quarantaine d'institutions.

Le génocide, une occasion d'affaires !

Le scandale révélé en juillet dernier par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, dans son rapport De l'économie de l'occupation à l'économie du génocide qui identifie la CDPQ parmi les 48 institutions dans le monde qui contribuent directement à l'infrastructure du génocide en cours à Gaza a provoqué une onde de choc au Québec. En d'autres mots, chaque travailleuse et travailleur contribue à chaque paie à soutenir le génocide mené par Israël contre les Palestiniennes et Palestiniens.

Neuf mois plus tôt, au moment d'une assemblée publique organisée à l'automne 2024 par le collectif citoyen Désinvestir pour la Palestine (D4P), on a assisté à une importante sensibilisation d'un ensemble d'actrices et d'acteurs du milieu universitaire, collégial, communautaire et syndical. À cette occasion, les personnes participantes furent invitées à former des comités de travail pour établir collectivement un plan d'action visant le désinvestissement de la CDPQ, plan d'action qui fut la pierre angulaire de la campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine, lancée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine quelques mois plus tard. en mars 2025. C'est ainsi qu'un comité, dont je faisais partie, s'est chargé de la formulation d'un modèle de résolution pouvant être adoptée tant par le milieu communautaire que syndical, et exigeant que la CDPQ se départisse de tout investissement dans des entreprises et institutions ciblées comme complices d'activités liées à la colonisation et au génocide palestinien.

Cependant, bien que la Coalition du Québec URGENCE Palestine[2] ait tenté à de nombreuses reprises d'attirer l'attention médiatique sur l'enjeu des investissements de la Caisse, il aura fallu attendre la sortie du rapport de Francesca Albanese, rapport auquel la Coalition a participé par le dépôt d'un mémoire, pour faire monter la pression sur la Caisse de dépôt. En effet, figurant parmi les entreprises qui participent à « l'économie du génocide », la CDPQ s'est retrouvée sur la sellette. Et cela d'autant plus que, dans la foulée, La Presse publiait une lettre ouverte[3] de 125 signataires – nous l'avons fait circuler en cette période estivale –qui demandait à la CDPQ de se désinvestir des entreprises complices. La Presse a accepté de la publier à la condition d'obtenir de la CDPQ un communiqué qui serait publié dans la même édition. Mais l'argumentaire de la CDPQ, qui fait une sorte de dénégation, ne tient pas la route et tente de détourner l'attention des investissements réellement problématiques[4].

En parallèle, à l'Assemblée nationale, deux députés de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez et Haroun Bouazzi, sensibilisés par la Coalition du Québec URGENCE Palestine, ont interpellé directement Charles Emond, PDG de la CDPQ, à la Commission des finances publiques. Elle et il se sont notamment étonnés que la CDPQ ait maintenu ses investissements en Israël, alors qu'elle avait rapidement désinvesti de la Russie après l'invasion de l'Ukraine – démontrant ainsi qu'aucun obstacle technique ne s'y oppose. Ils ont également souligné que les placements de la Caisse dans 24 entreprises du secteur militaire, impliquées dans les violations du droit international à Gaza, avaient augmenté de 70 % en 2024, un chiffre qui montre combien la machine de guerre représente une occasion d'affaires pour plusieurs entreprises. S'il ne s'agit pas là d'une manière de tirer profit d'une occupation génocidaire de la Palestine, comment faut-il l'appeler ? Face à ces questions, Charles Emond, président de la CDPQ, est resté sans réponse.

Cette situation est alarmante à plusieurs titres, car elle correspond aussi à un mouvement plus large de remilitarisation : Charles Emond lui-même a déclaré que le secteur de la Défense au Québec est une occasion d'affaires[5]. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles la CDPQ rechigne à désinvestir des entreprises qui collaborent au génocide en Israël, parce que la guerre, c'est payant. Or, la CDPQ se targue d'être un leader en matière d'investissements responsables !

L'enjeu est énorme pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour leurs syndicats : les investissements de la CDPQ manquent d'éthique en nous rendant complices de crimes contre l'humanité et de violations des droits humains. La plupart des syndiqué·e·s ignorent dans quelles actions ou entreprises est investi l'argent de leur fonds de pension. Quand ils apprennent que leur argent est notamment investi dans des entreprises militaires fournissant Israël en avions F35 et en bulldozers, c'est une réelle consternation ! C'est pourquoi il est essentiel de les informer et de les sensibiliser, notamment en effectuant des présentations de la campagne de désinvestissement en cours, et en diffusant les modèles de résolution[6], qui sont le fruit d'un travail d'équipe, afin de rallier le milieu syndical autour de revendications communes. Ce travail est mené depuis dix mois au sein de diverses instances syndicales et assemblées générales.

Les résolutions adoptées demandent aux différents acteurs syndicaux – fédérations, structures régionales, centrales – d'agir non seulement pour que la CDPQ se désinvestisse des entreprises impliquées dans des violations des droits humains et du droit international en Palestine, mais aussi pour que le Canada cesse de fournir du matériel militaire à Israël et pour que le Québec ferme son bureau à Tel-Aviv, dont le rôle est le maintien et l'intensification des liens économiques et politiques avec Israël.

Le conseil d'administration du Centre international pour une solidarité ouvrière (CISO), organisation intersyndicale qui regroupe plusieurs syndicats québécois, a donné son appui à la campagne, contribuant aussi à l'ancrer davantage auprès des groupes syndicaux. Parallèlement aux prises de position dans le milieu syndical[7], des organismes des milieux communautaire, municipal et culturel adoptaient les mêmes demandes. Il s'agit réellement d'un mouvement large qui place la dimension éthique au cœur des priorités pour une saine gestion de la CDPQ.

Des résolutions syndicales contraignantes

Les résolutions syndicales n'ont pas qu'une valeur symbolique : elles mandatent les représentantes et représentants syndicaux qui siègent aux conseils de gestion des fonds de retraite (RRQ, RREGOP) afin qu'ils portent ces revendications directement auprès de la CDPQ. Ce caractère contraignant est essentiel, car il permet de ramener la transparence et la responsabilité publique au cœur de la gestion du bas de laine collectif. La Caisse doit rendre des comptes et permettre à ces représentants syndicaux de contribuer à redéfinir les critères éthiques et moraux pour nos investissements collectifs.

L'aspect contraignant des résolutions pousse les organisations syndicales à vouloir se former sur ces enjeux d'investissement et, potentiellement, à se réapproprier les débats qui avaient eu cours dans les années 1970-1980 sur les critères éthiques des placements – à l'époque, la FTQ[8] lançait son Fonds de solidarité et quelques années plus tard, la CSN créait Fondaction. La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine est ainsi en train de relancer, chez les travailleuses et travailleurs et dans les syndicats, les débats éthiques sur les choix d'investissement et, corollairement, sur les choix de société, qui avaient été étouffés par la montée de la vague néolibérale.

Grâce à leurs ressources, leur capacité de mobilisation et leur influence au sein des instances de la RRQ et du RREGOP, les syndicats ont un rôle crucial à jouer. Cette lutte représente également l'occasion d'une concertation intersyndicale élargie, visant à se réapproprier nos choix de société et à exiger que cette société d'État investisse notre argent dans le respect de nos valeurs collectives. La CDPQ est un organisme public, non une entreprise privée : la manière dont elle gère les fonds des travailleuses et travailleurs devrait faire l'objet de débats publics. La mobilisation des syndiqué·e·s peut contribuer à multiplier les initiatives visant à influencer la population québécoise et à accroître la pression sur la Caisse. Espérons que la force du milieu syndical serve de moteur pour mobiliser plus largement la société civile autour des enjeux démocratiques et éthiques que soulève cette lutte.

Par Rafaëlle Sinave, professeure au Cégep du Vieux Montréal, syndicaliste et militante à la Coalition du Québec URGENCE Palestine

Commission des normes du travail, de l'équité, de la santé et de la sécurité au travail. La Coalition du Québec URGENCE Palestine a été créée en mai 2024, et regroupe une cinquantaine d'organisations, dont des syndicats, la Ligue des droits et libertés et des organisations juives antisionistes. Voir leur site :https://urgencepalestine.quebec/a-propos/membres/>. La Coalition est impliquée dans le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) lancé il y a déjà plusieurs années. Rafaëlle Sinave et 125 cosignataires, « Sortez nos caisses de retraite de “l'économie du génocide” », La Presse, 15 juillet 2025. Charles Émond, « Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine », La Presse, 15 juillet 2025. Éric Desrosiers, « La glace de plus en plus mince sous les pieds de Trump, selon Charles Emond », Le Devoir, 11 juin 2025. On peut se procurer le matériel sur le site Sortons la Caisse des crimes en Palestine à :https://cdpq-palestine.info/agir/index.fr.html>. Nommons la CSN, le Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN), le Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ). FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

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15.04.2026 à 17:14

CHRONIQUE OBJECTIONS DE CONSCIENCE : COULEZ PAS CHEZ NOUS (NI AILLEURS) !

Marc Simard

Alors que le spectre d'une nouvelle guerre mondiale quitte son tombeau et se matérialise pour revenir hanter les peuples et les territoires, on apprenait le mois dernier qu'on envisageait la construction d'une base navale militaire dans l'est du Québec. Dans une entrevue au journal Le Devoir, le (…)

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14.04.2026 à 21:25

0,1% du Québec a élu la nouvelle première ministre

Comité de Montreal

L'annonce est tombée hier : Christine Fréchette sera la prochaine première ministre du Québec, après le départ de François Legault en janvier dernier. Elle a remporté la course à la chefferie… Source

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14.04.2026 à 20:36

« La guerre américano-israélienne aura des répercussions à vie sur des millions d'enfants à travers le Moyen-Orient »

Lorenzo Tondo, Oliver Holmes, William Christou

Des millions d'enfants ont été plongés dans la crise par la guerre au Moyen-Orient, avec des informations faisant état d'enfants soldats en Iran, de déplacements forcés massifs au Liban et du meurtre de centaines de mineurs.

Par William Christou à Beyrouth, Lorenzo Tondo à Jérusalem, Oliver Holmes à Londres

4 avril 2026 | tiré d'alencontre.org | Photo : Cinq enfants d'une même famille tués lors d'une frappe israélienne sur Irkay (Saïda-Liban) le 13 mars. (L'Orient-le Jour, 13 mars, Montage Céline Bejjani) https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/la-guerre-americano-israelienne-aura-des-repercussions-a-vie-sur-des-millions-denfants-a-travers-le-moyen-orient.html

Selon l'agence des Nations unies pour l'enfance, l'Unicef, plus de 340 enfants ont été tués et des milliers blessés depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leurs attaques contre l'Iran, qui a riposté par des bombardements dans toute la région.

Le plus grand nombre de victimes parmi les enfants a été signalé le premier jour de la guerre, lorsqu'une frappe de missile américain sur une école en Iran a tué au moins 160 enfants et enseignants.

L'invasion du Liban par Israël – ainsi que ses attaques incessantes en Cisjordanie occupée et à Gaza – ont aggravé le bain de sang. Dans toute la région, plus de 1,2 million d'enfants ont été déplacés.

« Les enfants de la région sont exposés à une violence effroyable, tandis que les systèmes et services mêmes destinés à assurer leur sécurité sont pris pour cible », a déclaré la directrice générale de l'Unicef, Catherine Russell.

Voici quelques-unes des conséquences de la guerre sur les enfants.

Déplacements forcés au Liban

Selon une évaluation de l'Unicef, plus de 1,1 million de personnes, dont près de 400 000 enfants, ont été contraintes de fuir leur foyer en raison des bombardements israéliens et des ordres d'évacuation au Liban. Près de 90 % d'entre elles vivent en dehors des centres d'accueil, et beaucoup dorment dans la rue.

Nidal Ahmed, 52 ans, et deux de ses enfants vivent dans une tente au sein d'un campement de fortune avec des centaines d'autres familles à Biel, le quartier des boîtes de nuit de Beyrouth. C'est la deuxième fois qu'Ahmed est déplacé : sa maison à Tyr a été détruite lors d'une frappe aérienne le deuxième jour de la guerre entre Israël et le Hezbollah, et la maison de son frère, située dans la banlieue sud de Beyrouth, a reçu l'ordre d'être évacuée par Israël quelques jours après qu'il s'y soit réfugié.

« Il est 17 h et nous n'avons rien mangé aujourd'hui », a déclaré Ahmed, sa fille de huit mois, Zahraa, assise devant lui dans une grenouillère tachée. « Nous n'avons pu donner aux enfants que du thé et un peu de pain. Ce n'est pas adapté à une enfant aussi jeune de manger du pain, mais que pouvons-nous faire ? », a-t-il dit en montrant du doigt quelques restes de pain azyme rassis que Zahraa était en train de mâchouiller.

Après un mois de déplacement, Ahmed n'a plus d'argent pour nourrir ses enfants. Il dépend d'organisations locales qui se présentent de manière irrégulière, distribuant un repas la plupart du temps, mais pas tous les jours.

Les conditions de leur exil sont « humiliantes », a déclaré Ahmed en montrant la tente qu'il a montée pour lui et ses enfants, une bâche bleue jetée à la hâte sur une armature en bois et maintenue par des pierres. « J'ai essayé de la recouvrir pour nous protéger de la pluie, mais nous nous réveillons chaque matin avec nos matelas trempés. »

Tandis que son fils de trois ans, Ahmad, joue avec un autre enfant dans un terrain vague, Ahmad explique qu'il peut se doucher une fois par semaine, le vendredi, lorsque son père les conduit en voiture pendant 30 minutes jusqu'à la maison d'un ami qui leur permet d'utiliser la salle de bains. Pour leurs besoins les plus immédiats, il n'y a qu'une seule salle de bains pour des centaines de familles, qui font la queue pendant une demi-heure pour avoir la chance d'utiliser les toilettes, qui ne disposent pas d'eau courante.

Le représentant de l'Unicef au Liban, Marcoluigi Corsi, a averti le mois dernier que le déplacement aurait des effets durables sur les enfants. « Ce cycle incessant de bombardements et de déplacements aggrave considérablement leurs traumatismes psychologiques, ancrant une peur profonde et menaçant de causer des dommages émotionnels profonds et durables », a déclaré Marcoluigi Corsi.

Ahmed a déclaré avoir déjà constaté certains de ces effets chez ses propres enfants. Lorsque les avions israéliens franchissent le mur du son ou bombardent Beyrouth, son fils se met à courir, essayant de se cacher d'une bombe qu'il pense voir s'abattre sur lui.

Ahmed lui-même est épuisé. Il a dû laisser sa femme et sa fille de 17 ans à l'hôpital de Tyr après qu'elles ont été blessées lors du bombardement de leur maison. Il montre une photo de sa femme dans le coma, allongée sur un lit d'hôpital, et énumère ses blessures : 33 fractures du crâne, hémorragie interne, lésions de la moelle épinière.

« Ils disent qu'elle ne s'en sortira pas », a déclaré Ahmed en regardant ses enfants. « Les enfants sont occupés pour l'instant, ils jouent. Mais quand ils rentreront à la maison et ne trouveront pas leur mère, ce sera un désastre. »

Morts, blessés et deuil en Palestine

Malgré un cessez-le-feu en vigueur depuis plus de cinq mois, les responsables sanitaires de Gaza affirment qu'au moins 50 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes depuis le début du conflit avec l'Iran il y a plus d'un mois. Le nombre d'enfants tués n'est pas connu, mais le 29 mars, des frappes aériennes israéliennes sur des postes de contrôle ont tué au moins six Palestiniens, dont une fillette, selon les services de secours locaux.

La bande de Gaza ne s'est pas remise de 23 mois de bombardements israéliens, qui ont tué des dizaines de milliers de personnes et détruit des hôpitaux et des écoles, dans ce qu'une enquête de l'ONU a qualifié de génocide. Jusqu'en octobre de l'année dernière, au moins un enfant palestinien était tué en moyenne toutes les heures. Le nombre d'enfants tués par les forces israéliennes dans leur guerre contre Gaza a dépassé les 20 000 à la fin de l'année dernière, selon Save the Children.

Si la guerre contre l'Iran n'a pas ouvert un nouveau front à Gaza, elle a aggravé l'insécurité et entraîné une intensification des opérations militaires israéliennes en cours.

Les bouclages et les restrictions de circulation à Gaza, déclenchés par l'escalade, ont perturbé encore plus l'accès aux services de base et contraint certaines écoles à fermer. Les points de passage vers Gaza ont été fermés pendant les premiers jours de la guerre, bloquant l'aide humanitaire et les marchandises.

En Cisjordanie occupée, les colons israéliens et les forces de sécurité ont intensifié leurs violences contre les Palestiniens depuis le début de la guerre en Iran, tuant au moins trois enfants. Le 15 mars, la police israélienne a abattu deux jeunes frères palestiniens et leurs parents à Tamoun, en tirant sur la voiture de la famille alors qu'elle rentrait d'une sortie pour faire des achats pour le ramadan.

Mohammed, cinq ans, et Othman, sept ans – qui était aveugle et avait des besoins particuliers – ont été tués aux côtés de leur mère, Waad Bani Odeh, 35 ans, et de leur père, Ali Bani Odeh, 37 ans. Deux autres frères ont survécu. Khaled, 11 ans, a raconté plus tard qu'il avait entendu sa mère pleurer et son père prier avant leur mort. Après la fusillade, il a déclaré que la police des frontières israélienne l'avait traîné hors de l'épave, l'avait raillé et l'avait battu. Un officier lui a dit : « On a tué des chiens », a rapporté Khaled.

En Israël, au moins quatre enfants ont été tués par des missiles iraniens de représailles. L'une des pires attaques s'est produite le 1er mars, lorsqu'un missile iranien a frappé la ville de Beit Shemesh, dans le centre d'Israël.

« Aucune excuse » : des enfants âgés d'à peine 12 ans gardent des postes de contrôle en Iran Des informations faisant état d'enfants âgés d'à peine 12 ans utilisés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) pour garder des postes de contrôle de sécurité ont tiré la sonnette d'alarme sur le recours aux enfants soldats.

Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport fin mars indiquant que le CGRI menait une campagne visant à recruter des enfants pour qu'ils s'engagent comme « combattants de la défense de la patrie ».

Le 26 mars, un responsable de l'IRGC à Téhéran a déclaré qu'une campagne visant à enrôler des civils, intitulée « Combattants pour la défense de la patrie en Iran », avait fixé l'âge minimum à 12 ans.

L'affiche de cette campagne de recrutement montre un garçon et une fille aux côtés de deux adultes, dont un homme en uniforme militaire.

HRW, basé à New York, a déclaré que le recrutement et l'utilisation d'enfants par l'armée constituaient une grave violation des droits de l'enfant et un crime de guerre lorsque les enfants avaient moins de 15 ans.

Bill Van Esveld, directeur adjoint chargé des droits de l'enfant à Human Rights Watch, a déclaré : « Rien ne justifie une campagne de recrutement militaire visant à enrôler des enfants, et encore moins des enfants de 12 ans. En fin de compte, cela revient à dire que les autorités iraniennes sont apparemment prêtes à risquer la vie d'enfants pour disposer d'effectifs supplémentaires. »

Un garçon iranien de 11 ans aurait déjà été tué lors d'une frappe aérienne israélienne alors qu'il se trouvait à un poste de contrôle de sécurité. La mère d'Alireza Jafari, Sadaf Monfared, a déclaré au journal municipal Hamshahri qu'il aidait les patrouilles et les postes de contrôle gérés par les Basij, une milice volontaire sous le commandement du Corps des gardiens de la révolution islamique.

Van Esveld a déclaré : « Les responsables impliqués dans cette politique répréhensible exposent les enfants à des risques de préjudice grave et irréversible et s'exposent eux-mêmes à des poursuites pénales. Les hauts dirigeants qui ne mettent pas fin à cela ne peuvent prétendre se soucier des enfants iraniens. »

Attaques contre des écoles et perte d'accès à l'éducation

Le bombardement américain d'une école primaire à Minab, le 28 février, a tué des dizaines de personnes [168 selon les enquêtes les plus précises], dont la plupart étaient des filles âgées de 7 à 12 ans. Cette frappe constitue le pire massacre de la guerre américano-israélienne contre l'Iran à ce jour, et a été qualifiée par l'Unesco de « grave violation » du droit international.

Les attaques incessantes dans toute la région détruisent et endommagent les installations et les infrastructures dont dépendent les enfants, notamment les hôpitaux, les écoles et les réseaux d'eau et d'assainissement.

La Société du Croissant-Rouge iranien a déclaré que 316 centres médicaux et 763 écoles avaient été gravement endommagés ou détruits par des attaques israéliennes soutenues par les États-Unis.

Ces attaques, ainsi que la violence générale, ont paralysé l'éducation. Save the Children a indiqué qu'au moins 52 millions d'enfants d'âge scolaire ont vu leur scolarité perturbée dans toute la région, passant à l'enseignement en ligne ou n'ayant plus aucune scolarité du tout.

Sur les 669 abris collectifs au Liban, 364 sont des écoles publiques, selon l'Unicef. En Israël, les écoles ont été fermées à plusieurs reprises dans une grande partie du pays.

Ahmad Alhendawi, directeur régional de Save the Children pour le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et l'Europe de l'Est, a déclaré : « Dans chaque conflit, les salles de classe sont généralement les premières à fermer et parmi les dernières à rouvrir. Chaque cours manqué aggrave les séquelles de la guerre. Tous les enfants ne peuvent pas échapper à la violence ni se permettre de passer à l'enseignement en ligne ; nous savons que pour les enfants les plus vulnérables, une fois qu'ils quittent l'école, beaucoup n'y retourneront jamais. »

Il a ajouté : « Les écoles sont des sites protégés et les attaques contre celles-ci pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire. Les lois de la guerre doivent être respectées. »

Le bilan psychologique

Les effusions de sang et les bouleversements ont exposé les enfants à des événements traumatisants. On sait qu'une exposition prolongée à la violence et à l'instabilité a des répercussions durables sur le développement du cerveau, la régulation émotionnelle et la santé mentale à long terme.

Alors qu'il y a eu un black-out quasi total d'Internet en Iran, les chaînes de télévision par satellite continuent d'être diffusées et captées. La chaîne satellite Iran International, basée à Londres, a commencé à diffuser, entre les bulletins d'information, une rubrique donnant des conseils sur la manière de gérer les peurs et les angoisses des enfants.

« Toute guerre est une guerre contre les enfants », a déclaré Ahmad Alhendawi. « Les enfants vivent dans la peur, pris entre deux feux dans cette guerre d'adultes », a-t-il ajouté. « Les guerres ont des lois et les enfants doivent être hors de portée dans tout conflit. » Article publié dans The Guardian, le 4 avril 2026 ; traduction par la rédaction de A l'Encontre)

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14.04.2026 à 20:35

« C'est un écocide ! » : une marée noire historique suscite l'indignation au Mexique

Julien Delacourt

Au moins 630 km des côtes du golfe du Mexique sont contaminés par une importante fuite de pétrole. Les conséquences, largement minimisées par les autorités, sont dénoncées par la société civile, qui « ne croit plus les discours officiels ».

Veracruz (Mexique), correspondance

7 avril 2026 | tiré de reporterre.net | Photo : Des manifestants défilent sur le front de mer du port de Veracruz pour dénoncer les déversements d'hydrocarbures au Mexique, le 5 avril 2026. - © Rolando Ramos / Anadolu / Anadolu via AFP https://reporterre.net/Au-Mexique-la-pire-maree-noire-de-l-histoire-du-pays-suscite-l-indignation

« Le golfe n'est pas une zone de sacrifice ! » Alors que le pétrole se déverse depuis plus d'un mois sur les plages du golfe du Mexique, les slogans d'un groupe de manifestants traduisent la colère de la population. Le 5 avril, une centaine d'activistes et habitants du port de Veracruz, dans le sud-est du pays, ont manifesté le long des plages remplies de touristes malgré la catastrophe en cours. « C'est la pire marée noire de l'histoire du Mexique », affirme Roberto Juarez, activiste environnemental venu spécialement de Mexico.

Début mars, de premiers signalements ont alerté sur des dépôts de pétrole le long de côtes du golfe et le phénomène s'est rapidement transformé en une marée noire inédite. Plus d'un mois après, même si le pire de la crise semble être passé, des restes d'hydrocarbures continuent de s'échouer sur certaines plages, et les craintes augmentent quant à l'étendue réelle des dégâts.

Les autorités affirment avoir nettoyé 700 tonnes de restes de pétrole dans un périmètre de 630 km de côte. Mais le regroupement d'organisations locales Red Corredor Arrecifal del Golfo affirme que ce sont 933 km de littoral, à cheval sur trois États du pays, qui sont affectés, selon leur carte collaborative.

933 km de littoral sont affectés, selon la carte collaborative de Red Corredor Arrecifal del Golfo. © Red Corredor Arrecifal del Golfo

Dommages irréversibles

En plus des plages infestées de taches noires, la faune marine comme terrestre est l'une des premières victimes. Si les données précises manquent, de nombreux spécimens de pélicans ont été vus coincés dans le pétrole alors que des tortues et des dauphins ont été retrouvés morts à cause des eaux polluées.

Les pêcheurs et activistes redoutent une contamination invisible et durable des eaux. Mais aussi une dégradation irréversible du grand récif de corail du golfe du Mexique, long de 600 km, déjà largement affaibli par l'activité pétrolière offshore et le dérèglement climatique.

Avec la marée noire, des membres de la Protection civile mexicaine recouvrent un dauphin mort trouvé sur une plage d'Alvarado, dans l'État de Veracruz, au Mexique, le 24 mars 2026. © Victoria Razo / AFP

« Les conséquences sont déjà là, constate Farid Susvilla, un étudiant de 22 ans, pancarte à la main. En plus de demander des comptes au gouvernement, on pousse les citoyens à se mobiliser et à faire la lumière sur ce qu'on veut nous cacher. » Depuis le début de cette crise, le Mexique fait face à une véritable crise de confiance envers les autorités.

L'extractivisme en cause

Au milieu de la marche, en face du port industriel de Veracruz, une porte-parole brandit son mégaphone : « Le peuple ne croit plus les discours officiels ! Ils n'ont toujours pas répondu à comment, quand et où a commencé la marée noire. »

Fin mars, après trois semaines de marée noire et une timide communication officielle, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a finalement attribué la catastrophe à une combinaison d'événements : le déversement illégal de carburant d'un navire non identifié et l'apparition naturelle de résidus de pétrole solidifié venant des fonds marins. Deux pistes fermement balayées par des images satellite publiées par des ONG, montrant une large nappe de pétrole ayant commencé à se former mi-février, probablement autour d'une plateforme en haute mer de la pétrolière nationale Pemex. En mars, le débordement de cuves de stockage d'hydrocarbures dans la raffinerie Olmeca de Dos Bocas (État de Tabasco) a également pu participer à la marée noire.

Le gouvernement réfute toute implication de Pemex, alors que l'entreprise semi-publique et ses sous-traitants extraient environ 1,5 million de barils de brut par jour dans le golfe du Mexique. Les incidents dans la région sont pourtant connus et le Mexique génère, notamment avec son industrie pétrolière, l'équivalent de 9 000 piscines olympiques d'eau contaminée par an, selon une récente étude.

L'absence avérée de protocoles clairs en cas de fuite inquiète tout autant que la dépendance du pays aux énergies fossiles. Malgré la crise en cours, le débat reste ouvert autour de l'autorisation de la fracture hydraulique, une technique controversée et polluante pour extraire du gaz et du pétrole de schiste.

En attendant, les militants comptent bien continuer leur lutte. « Certains disent qu'il n'y a pas de solution, mais le simple fait d'être là, de brandir une pancarte ou de chanter, cela aide à faire prendre conscience aux gens de ce qui se passe », assure Farid Susvilla.

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14.04.2026 à 20:21

Québec 2026 : Les nécessaires ruptures pour éviter l'approfondissement des crises !

Bernard Rioux

Le Québec a la bougeotte. Les sondages l'indiquent, les partis se repositionnent, les chefs politiques font des calculs. À droite, on se dispute l'héritage du caquisme en décomposition. Regardons les choses en face : ce qui se joue, c'est la recomposition du champ politique partisan québécois sans que s'impose jusqu'ici une alternative politique significative à gauche. C'est un réarrangement des meubles dans une maison qui brûle auquel on risque d'assister dans les prochaines élections québécoises. Et pendant que les chefs de partis calculent leurs chances électorales, des centaines de militant·es, de syndicalistes, de membres de groupes communautaires et de citoyen·nes ordinaires descendent dans la rue ou se préparent à le faire — parce qu'ils et elles savent que rien ne changera d'en haut et que les nécessaires ruptures seront l'oeuvre des mobilisations massives d'en bas.

I. Retour sur les politiques du gouvernement Legault : une offensive systématique contre la majorité populaire

Les politiques du gouvernement de la CAQ ne sont pas simplement le résultat d'une mauvaise gestion, d'une série d'erreurs ou d'un manque de vision. C'est une offensive systématique contre les droits de la population, contre les services publics et les conditions de vie de la majorité populaire, menée au nom d'un nationalisme identitaire servant de couverture à un projet de classe.

La liste des attaques est longue. Les lois 21, 94 et 9, en ciblant les signes religieux dans la fonction publique, n'ont pas défendu la laïcité — elles ont normalisé la discrimination envers les personnes racisées, arabes et musulmanes, au nom d'une identité québécoise définie par l'exclusion. Elles ont envoyé un message clair aux minorités : votre appartenance à ce pays est conditionnelle à une intégration nationale (voir loi 84) qui ressemble fort à un appel à la simple assimilation.

Derrière la rhétorique identitaire et sa prétendue défense du Québec, le gouvernement de la CAQ a multiplié les projets de loi antisyndicaux, cherchant à réduire l'action syndicale à une simple gestion technocratique des conventions collectives, attaquant le droit de grève, criminalisant les mobilisations sociales. Il a procédé à des compressions majeures dans les services publics et sociaux, laissant des milliers de Québécois·es choisir entre manger ou se loger.

Sur le plan migratoire, le gouvernement a aboli sans préavis et sans clause de droits acquis le Programme de l'expérience québécoise, jetant dans l'angoisse des milliers d'immigrant·es francophones, intégré·es, à l'emploi. Il a désigné les personnes migrantes comme des boucs émissaires responsables des crises du logement et de la santé — des crises que les politiques néolibérales que le gouvernement de la CAQ a lui-même aggravées.

Sur le plan environnemental, le gouvernement a sabordé la transition écologique : détournement des fonds climatiques pour réduire la dette, démantèlement des protections environnementales, contournement des garde-fous, report de cibles de réduction des GES déjà insuffisantes pour faire face à la crise climatique. En voulant faire du Québec un acteur majeur de l'industrie militaire, Legault a décidé de détourner des ressources vitales de la justice sociale et de la transition écologique vers la production d'armes et de matériel militaire. Il y voyait un nouvel espoir de croissance économique pour le Québec.

Et comme couronnement de cette trajectoire autoritaire, le projet de loi no 1 sur la Constitution du Québec — imposé de manière unilatérale et antidémocratique — constitue une attaque frontale contre l'État de droit : il affaiblit les contre-pouvoirs, piétine les libertés fondamentales et perpétue une logique coloniale en escamotant la reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples autochtones. Voilà le bilan. Voilà ce que Christine Fréchette hérite, et voilà ce que les formations qui lui succéderont devront assumer ou combattre.

II. Après Legault : Christine Fréchette veut administrer les reculs imposés à la majorité populaire avec plus de doigté

L'élection de Christine Fréchette à la tête de la CAQ et au poste de première ministre marque la fin d'un cycle, mais pas une rupture. Fréchette arrive avec ses promesses — agir sur le prix des aliments, relancer l'économie, revoir le Programme de l'expérience québécoise (PEQ), éviter les propos outranciers sur la politique migratoire, enterrer définitivement le troisième lien. Des gestes tactiques, des signaux envoyés à un électorat inquiet et déboussolé.

Mais peut-elle incarner le changement ? La question mérite d'être posée sans détour : comment prétendre représenter une rupture quand on assure qu'on va gouverner au centre droit, qu'on priorise la croissance économique en favorisant les entreprises privées, y compris pour les services publics, et qu'on reprend pour l'essentiel l'architecture idéologique du gouvernement Legault — sur le nationalisme identitaire et sur l'immigration ?

Fréchette administrera le déclin, mais administrer le déclin, ce n'est pas gouverner l'avenir. La courte période qui la sépare des prochaines élections est à la fois sa chance et son piège : trop peu de temps pour des résultats tangibles sur le coût de la vie, assez pour que les électeurs et électrices mesurent l'écart entre les promesses de changement et la réalité de sa gestion.

III. À droite, l'appel du vide — et ses conséquences

Pendant que la CAQ cherche son second souffle, le paysage à sa droite se densifie dangereusement. Le Parti conservateur du Québec et ses héritiers sont devenus des acteurs réels, ancrés notamment dans la région de la capitale nationale, nourris par la colère diffuse d'un électorat qui ne croit plus aux institutions et cherche des boucs émissaires plutôt que des solutions. Ce phénomène n'est pas accidentel. Il est le produit direct d'une convergence des droites économique et idéologique — qui se renforce mutuellement.

Et puis il y a le PQ. Paul St-Pierre Plamondon, qui a viré son parti vers un nationalisme de droite de plus en plus assumé, tend la main aux caquistes déçus par l'élection de Christine Fréchette. Son projet d'indépendance, tel qu'il le formule, ne constitue pas une véritable rupture : « Un Québec indépendant devra aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis », a-t-il déclaré en dévoilant les premiers éléments de son Livre bleu. Ce serait une indépendance néocoloniale, où la souveraineté du peuple serait sacrifiée sur l'autel de l'impérialisme américain. L'indépendance du Québec devra être anti-impérialiste, ou elle ne sera pas.

Le PQ de PSPP, c'est un parti qui a choisi la fermeture là où il faudrait l'ouverture, la nostalgie là où il faudrait l'imagination, et qui défend un nationalisme identitaire qui divise le Québec entre un « nous » canadien-français et un « eux » étranger — dans la continuité directe du caquisme qu'il prétend dépasser.

Quant au PLQ de Charles Milliard, sa remontée dans les sondages en dit moins sur lui-même que sur le désarroi général. Le Parti libéral remonte parce que les autres déçoivent. C'est le parti des chambres de commerce, du statu quo bien géré, de la mondialisation heureuse — un projet qui appartient à un monde d'avant la triple crise qu'aucun parti politique néolibéral ne veut affronter.

IV. La triple crise qu'on ne veut pas nommer [1]

Car voilà ce que tous ces partis, de la CAQ au PCQ en passant par le PLQ et le PQ, refusent obstinément de nommer : nous vivons une triple crise qui n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle, civilisationnelle, et elle exige une réponse à la hauteur.

La crise économique d'abord. Le coût du logement a explosé. La précarité s'est installée pour la majorité laborieuse. L'inégalité des richesses atteint des sommets historiques. Le filet social est en ruines. Le communautaire est sous-financé. Les promesses d'agir sur le prix de certains aliments ou sur les prix des loyers, tout en respectant la logique de marché et en stimulant la croissance, ne changeront rien aux fondamentaux : tant qu'on refusera de remettre en question la logique de l'accumulation privée, de la spéculation immobilière et de l'austérité déguisée, on soignera les symptômes en laissant prospérer la maladie. Et pendant ce temps, le gouvernement distribue des milliards aux multinationales et aux grands groupes industriels sans garanties ni retombées sociales, tout en prétendant manquer de ressources pour les hôpitaux, les écoles, le logement social et la francisation.

La crise écologique ensuite. Les forêts du Québec brûlent. Les inondations se multiplient. Le climat se dérègle. Et l'ensemble du champ politique continue de traiter l'urgence climatique comme une variable d'ajustement, une contrainte à gérer plutôt qu'une réalité qui exige une transformation radicale de notre modèle de développement. La CAQ a sacrifié l'avenir collectif aux intérêts du capital en détournant les fonds climatiques, en refusant de donner la priorité au développement du transport public, en favorisant la privatisation d'une partie de la production d'électricité, notamment l'éolien, en défendant l'exploitation forestière sans limites par les grandes entreprises du secteur, en favorisant la multiplication des claims miniers sur tout le territoire québécois dans une politique extractiviste pleinement assumée. Pas un grand parti ne propose de sortir réellement de ce paradigme extractiviste. Il faut changer de système, pas le climat !

La crise anthropologique enfin — la plus profonde, la moins nommée. C'est la crise du sens. Ce désespoir diffus qui traverse les générations, cette incapacité croissante à se projeter dans un avenir collectif désirable, ce repli sur soi que les algorithmes alimentent et que la politique-spectacle aggrave. Cette détresse existentielle — qui se traduit en votes protestataires, en abstention, en cynisme — ne trouvera pas de réponse dans un plan économique de centre droit ni dans un discours identitaire cherchant à exclure les autres. Elle réclame une politique du sens, une vision du monde partagée, un projet de civilisation.

V. La résistance qui monte : vers la grève sociale

Face à cette convergence des crises et des droites, la résistance s'organise. Et elle ne demande pas la permission.

L'appel au 1er mai 2026 lancé par des militantes et militants de partout au Québec est un signal fort : « C'est une invitation à toutes les personnes qui ne veulent pas rester silencieuses devant le triomphe de la haine et du capital à s'organiser. » Un appel à adopter des moyens de pression au sein des organisations pour interrompre le cours normal des choses, à organiser des actions de perturbation autonomes, à se rejoindre massivement dans la rue.

Cet appel n'est pas naïf. Il est lucide. Il nomme ce que les partis institutionnels refusent de nommer : nous faisons maintenant face, au niveau mondial, particulièrement chez notre voisin du sud, à un fascisme de plus en plus décomplexé, composé d'investissements massifs dans l'appareil militaire, d'attaques répétées aux droits des minorités, d'une précarisation accélérée des travailleuses et travailleurs, et de la poursuite effrénée de l'extractivisme colonial.

La grève sociale n'est pas un simple arrêt de travail. C'est une mobilisation collective élargie qui articule le travail salarié, le travail du care, les services communautaires, les groupes féministes, les artisan·es de la culture, les minorités immigrantes et les peuples autochtones. Elle rend visible ce que l'État et le capital invisibilisent : sans le travail des travailleuses et travailleurs, sans les femmes, sans les communautés et sans les services publics, ni l'économie ni la société ne peuvent fonctionner. Cette grève sociale doit porter des exigences claires : arrêt de la déréglementation environnementale, réinvestissement massif dans une transition écologique juste, défense des droits sociaux et du logement, refus de la militarisation de l'économie, respect de l'autonomie des communautés et reconnaissance des droits des peuples autochtones. Elle doit affirmer que la crise climatique et sociale est incompatible avec le modèle extractiviste et néolibéral actuellement imposé.

Comme l'exprime l'appel au 1er mai : « Devant un avenir qui se referme, cherchons dans ce qui nous rassemble la force de proposer de nouveaux horizons. Face à la peur, l'accablement et l'insoutenable, proposons la résistance, l'organisation collective et la solidarité. »

VI. Québec solidaire : l'heure de la clarté et du choix

Dans ce paysage de recomposition droitière, Québec solidaire occupe une position à la fois inconfortable et décisive. Inconfortable parce que le mouvement du centre de gravité politique vers la droite crée une pression constante pour adoucir les angles. Décisive parce que QS est le seul espace politique qui refuse de jouer le jeu de cette recomposition.

Mais cette position ne peut pas être seulement défensive. QS doit se poser comme le débouché politique incontournable du front uni des mouvements sociaux. Parce qu'il est issu des mouvements sociaux, parce qu'il articule lutte contre les changements climatiques, justice sociale et démocratie, parce qu'il refuse l'alignement sur les droites économiques et sécuritaires, QS peut et doit se définir comme le traducteur institutionnel de la résistance populaire — non pas pour se substituer aux mouvements, mais pour amplifier leurs revendications et préparer une alternative électorale crédible.

Cela exige une clarté idéologique sans concession. QS doit assumer pleinement son identité de gauche — non par sectarisme, mais parce que c'est précisément ce que le moment exige. Relever le défi de défendre activement le projet d'un Québec égalitaire, solidaire, féministe et inclusif ne peut se faire en laissant le pouvoir politique aux mains des partis liés à la classe dominante.

La plate-forme électorale de QS devra porter une orientation de lutte centrée sur les intérêts matériels de la classe ouvrière et des classes populaires : lutte contre la pauvreté, défense des services publics, lutte contre les discriminations. Elle devra exiger l'abrogation des lois antidémocratiques de la CAQ et le retrait du projet de loi no 1. Elle devra embrasser la décroissance comme stratégie de transition écologique, et la décentralisation des pouvoirs vers les collectivités locales.

Et sur la question nationale : QS doit proposer une indépendance inclusive, plurinationale, intégrant pleinement les Premières Nations, anti-impérialiste — une indépendance qui soit un projet de société écologiste, féministe, redistributif et véritablement égalitaire, et non une simple transposition de la souveraineté formelle au service des mêmes logiques de classe.

Enfin, cela exige une politique du sens. Face à la désespérance anthropologique, QS doit proposer non seulement des politiques publiques, mais une vision du monde — une utopie concrète, réaliste et mobilisatrice. Un Québec où l'on prend soin les uns des autres, où la richesse collective sert le bien commun, où on laisse à nos enfants une planète vivable et une société solidaire. Ce n'est pas naïf. C'est nécessaire.

VII. Les ruptures ou le déclin

La recomposition du champ politique québécois que nous observons aujourd'hui est, au fond, une fuite en avant. Changer de chef, reformuler les promesses, récupérer des électorats orphelins : toutes ces manœuvres s'effectuent à l'intérieur d'un cadre que personne, ou presque, n'ose remettre en question.

Ce cadre, c'est celui d'une économie au service du capital, d'une politique climatique compatible avec la croissance, d'un vivre-ensemble défini par l'exclusion de l'autre plutôt que par la construction du commun.

Ce dont le Québec a besoin,c'est d'une rupture avec la logique du profit.. Une rupture avec l'illusion que la croissance infinie peut coexister avec une planète finie. Une rupture avec la politique du repli identitaire qui dresse les précaires les uns contre les autres pendant que les puissants consolident leurs positions. Une rupture avec la militarisation et l'extractivisme au service de l'empire.

Cette rupture ne viendra pas d'en haut. Elle ne sera pas offerte par Christine Fréchette, Charles Milliard, Paul St-Pierre Plamondon ou Éric Duhaime. Elle devra être construite, patiemment et obstinément, par les mouvements sociaux, les syndicats, les groupes communautaires, et les formations politiques qui acceptent de porter ce projet sans en atténuer la radicalité.

Elle se construit déjà, sur les piquets de grève et dans les rues. Elle se construit dans les assemblées syndicales qui débattent de la grève sociale. Elle se construit dans les organisations communautaires qui refusent le mépris et exigent la dignité. Elle se construira le 1er mai 2026 dans les rues de Montréal/Tiohtià:ke, et dans les différentes villes et villages du Québec.

[1] Cette définition de la triple crise est reprise du livre de Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme, sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens d'y faire face), Éditions de la Découverte, 2026

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14.04.2026 à 16:35

Transformations en cours : on ne peut plus enseigner comme si de rien n'était

Marc Simard

Du 7 au 10 janvier 2026, une délégation du Cégep de Rimouski et de l'UQAR participait aux États généraux « Transformations en cours – l'enseignement pour la transition écologique et sociale » au Collège Montmorency à Laval. Plus de 250 personnes étudiantes, enseignantes et conseillères en (…)

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14.04.2026 à 14:43

Plus de 135 organisations, syndicats et collectifs ont signé l'appel à la mobilisation pour le 1er mai 2026

Collectif

Ceci est une invitation à toutes les personnes qui ne veulent pas rester silencieuses devant le triomphe de la haine et du capital à s'organiser en préparation du 1er mai 2026.

Tiré de la page web https://premiermai.info/

C'est un appel à adopter des moyens de pression au sein de vos organisations pour interrompre le cours normal des choses, à organiser des actions de perturbation autonomes, à participer à celles annoncées et à se rejoindre massivement dans la rue lors d'une manifestation commune à Montréal/Tiohtià:ke.

Alors que le système mondial se redessine sous le joug de la guerre et de l'impérialisme et que le génocide en Palestine se poursuit dans un silence insupportable, les contre-pouvoirs sont activement réprimés. Par le pire des opportunismes, nos dirigeant.e.s se succèdent en misant tour à tour sur la peur de l'Autre pour gagner des votes. La flopée de projets de loi antisyndicaux, anti-immigrants, racistes, transphobes, antiféministes et liberticides proposés par nos gouvernements dans la dernière année annonce un vent d'autoritarisme bien de chez nous.

Nous faisons maintenant face à un fascisme de plus en plus décomplexé. Il est composé d'un ensemble de rouages bien rodés, où se rencontrent des investissements massifs dans l'appareil militaire, des attaques répétées aux droits des minorités, une précarisation accélérée des travailleurs et des travailleuses marquée par des compressions majeures dans les services publics et sociaux et la poursuite effrénée de l'extractivisme colonial, sans égards aux conséquences sur nos écosystèmes.

Devant un avenir qui se referme, cherchons dans ce qui nous rassemble la force de proposer de nouveaux horizons.

Face à la peur, l'accablement et l'insoutenable, proposons la résistance, l'organisation collective et la solidarité.

Le 1er mai 2026, retrouvons-nous dans la rue ou sur un piquet de grève et faisons de cette journée un point d'ancrage pour les luttes à venir.

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14.04.2026 à 14:25

Alors qu'Israël envisage des exécutions, le Canada s'en prend à la solidarité avec la Palestine

Owen Schalk

Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort. Fin mars, le gouvernement fédéral a pris des mesures pour Canadian dimension | Photo : Un drapeau arborant le logo de Samidoun lors d'une manifestation de solidarité avec la Palestine à São Paulo, au Brésil, le 15 février 2025. Photo gracieusement fournie par Samidoun Network/X.

Photo gracieusement fournie par Samidoun Network/X.">dissoudre Samidoun, le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, un groupe international d'organisateurs et de militants depuis longtemps visés par une campagne de criminalisation menée par le lobby israélien au Canada. Cette décision fait suite aux modifications introduites dans le budget fédéral de 2025, qui accordent à Ottawa le pouvoir explicite de dissoudre les organisations désignées comme « entités terroristes ».

Cette décision marque une escalade significative de la répression étatique contre la solidarité avec la Palestine, qui coïncide avec l'intensification de la répression des Palestiniens par Israël lui-même.

Samidoun a été fondé en 2011 pour soutenir la grève de la faim des prisonniers palestiniens. La grève de 22 jours, qui s'est déroulée d'octobre à novembre de cette année-là, appelait à la fin des pratiques israéliennes d'isolement cellulaire, du refus de livres et de journaux aux prisonniers politiques, et de l'enchaînement des prisonniers lors des visites familiales. Elle exigeait également la libération d'Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), de l'isolement.

Depuis lors, Samidoun s'efforce de sensibiliser le public à la situation des prisonniers politiques palestiniens et aux conditions auxquelles ils sont confrontés dans le système pénal d'apartheid israélien.

À travers Israël et les territoires occupés, le gouvernement israélien détient environ 10 000 Palestiniens dans son réseau de prisons notoirement brutal. Les prisonniers sont régulièrement victimes de torture, de privation de nourriture et d'abus. Des milliers d'entre eux sont détenus sans inculpation ni procès. Des centaines de ces détenus sont des enfants — en fait, Israël est le seul pays au monde à juger des enfants devant des tribunaux militaires. Defense for Children Palestine note qu'« environ 500 à 700 enfants palestiniens sont détenus et poursuivis chaque année par le système judiciaire militaire israélien — certains n'ont que 12 ans ».

Dans le contexte de la répression menée par l'État canadien contre la solidarité avec la Palestine en 2023–2024, le lobby de l'apartheid a intensifié sa campagne visant à criminaliser Samidoun. Cet effort de longue date repose sur l'allégation non prouvée selon laquelle Khaled Barakat, époux de la fondatrice de Samidoun, Charlotte Kates, serait associé au FPLP, une organisation de résistance armée que le gouvernement canadien a inscrite sur la liste des groupes « terroristes » depuis 2003.

En octobre 2024, les lobbyistes de l'apartheid ont obtenu ce qu'ils voulaient. Ottawa a annoncé que Samidoun avait été inscrit sur la liste des « entités terroristes » en vertu du Code criminel. Cette annonce a été faite en coordination avec le gouvernement américain, qui, le même jour, a désigné Samidoun comme « terroriste mondial spécialement désigné » par décret.

Le mois suivant, la police de Vancouver a mené une descente militarisée au domicile de Kates, qui avait déjà été arrêté pour avoir salué les opérations militaires du Hamas contre les forces d'occupation israéliennes. La descente a mobilisé un véhicule blindé et des agents lourdement armés. Le voisin de Kates a qualifié l'opération d'« exagérée », ajoutant : « Je ne pense pas qu'il soit approprié d'utiliser autant de force. »

Mais cette démonstration de force était le but recherché. Le raid a servi de tactique d'intimidation, envoyant un message effrayant à l'ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine au Canada.

Une telle fureur politique et une telle répression policière pour une prétendue association avec un groupe palestinien révèlent un double standard flagrant dans la vie politique canadienne. On pourrait se demander pourquoi des liens supposés avec une organisation politique palestinienne provoquent une telle indignation, alors que plus de 200 vétérans canadiens des Forces de défense israéliennes (FDI) — une armée qui a rasé Gaza et qui est actuellement engagée dans de brutales guerres d'agression contre le Liban et l'Iran — sont apparemment accueillis chez eux à bras ouverts.

À tous égards, les FDI sont bien plus violentes et destructrices que n'importe quel groupe palestinien. Pourtant, malgré un prétendu embargo sur les armes, le Canada continue d'expédier des armes à Israël via les États-Unis, et le gouvernement libéral a récemment rejeté un projet de loi visant à mettre fin à ces transferts.

En effet, la liste des « terroristes » du Canada elle-même semble largement destinée à délégitimer la lutte armée palestinienne contre l'apartheid et l'occupation israéliens. Cela se reflète dans son accent disproportionné sur les organisations palestiniennes. La liste a été créée en 2001, et en 2022, « plus de 10 % de la liste des organisations terroristes du Canada [était] composée d'organisations dont le siège se trouve sur un territoire occupé de longue date [la Palestine], représentant un dixième de pour cent de la population mondiale ».

Alors que les armes canadiennes alimentaient l'assaut d'Israël sur Gaza, le ministre Dominic LeBlanc a affirmé que les militants de solidarité de Samidoun constituaient une « menace pour la sécurité nationale du Canada ». Sa déclaration concernant la désignation du groupe disait :

L'extrémisme violent, les actes de terrorisme ou le financement du terrorisme n'ont pas leur place dans la société canadienne ni à l'étranger. L'inscription de Samidoun sur la liste des entités terroristes en vertu du Code criminel envoie un message fort indiquant que le Canada ne tolérera pas ce type d'activité et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrer la menace persistante qui pèse sur la sécurité nationale du Canada et sur l'ensemble de la population canadienne.

La manière dont un réseau de solidarité visant à sensibiliser le public à la cause des prisonniers politiques palestiniens constitue exactement une telle « menace » reste inexpliquée.

Le 30 mars de cette année, trois jours après que la base de données du gouvernement fédéral eut répertorié Samidoun comme « dissoute pour non-conformité », le parlement israélien a adopté un projet de loi ethno-nationaliste sur la peine de mort imposant l'exécution par pendaison aux Palestiniens reconnus coupables d'avoir tué des Israéliens dans le cadre d'actes « terroristes ». La même peine ne s'appliquera pas aux Israéliens juifs qui tuent des Palestiniens.

Lorsque le projet de loi a été adopté, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir — un ethno-nationaliste intransigeant et l'une des figures les plus puissantes d'Israël — a célébré l'événement à la Knesset avec une bouteille de champagne. Il s'était auparavant filmé devant une potence tout en menaçant de mort les « terroristes ». Au cours des mois qui ont précédé le vote, Ben-Gvir et d'autres parlementaires ont porté des insignes en forme de nœud coulant à leur revers pour promouvoir l'exécution massive de Palestiniens.

Le gouvernement canadien a critiqué ce projet de loi raciste prévoyant la peine de mort par pendaison. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a souligné qu'il « vise systématiquement les Palestiniens » et « s'ajoute à une liste croissante de mesures qui encouragent la violence illégale des colons tout en déshumanisant le peuple palestinien ».

Ces paroles sonnent creux. La même semaine, le Canada a dissous de force un important réseau de soutien aux prisonniers politiques palestiniens. Cette mesure s'inscrivait dans le cadre d'une campagne menée depuis des années visant à saper la solidarité avec la Palestine au Canada par le biais de la censure, de la perte d'emploi, de campagnes de dénigrement, d'intimidations étatiques et non étatiques, de la criminalisation ciblée et de violences policières manifestes.

Les critiques du Canada à l'égard de certains aspects grotesques de la politique israélienne n'ont guère de sens alors que le gouvernement soutient fondamentalement un système de dépossession et de domination ethno-supremaciste qui dure depuis des décennies. Ce soutien se manifeste par des transferts d'armes, un appui diplomatique et la répression de la solidarité avec la Palestine sur son propre territoire.

La criminalisation de Samidoun a démantelé un réseau clé de solidarité avec les prisonniers palestiniens au moment même où cette solidarité est la plus nécessaire.

Ottawa peut exprimer autant qu'elle le souhaite ses objections face aux horreurs du projet de loi israélien sur les exécutions. Cela ne change rien au fait que le Canada est profondément impliqué dans les conditions qui ont rendu une telle loi possible.

Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.

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14.04.2026 à 14:24

Opportunité ou diversion ? 4 organisateurs et organisatrices débattent de la collaboration avec un NPD dirigé par Avi Lewis

Contributions de 3 militant·es

Un an après que le NPD ait subi sa pire défaite électorale de l'histoire du parti, le nouveau chef Avi Lewis est monté sur scène lors du congrès du parti et a promis son renouveau. « Canadien·nes, notez la date dans vos agendas : le retour du NPD commence maintenant. » Les réactions de certains milieux ont été vives et furieuses. Lewis a été attaqué par les chefs provinciaux du NPD des Prairies, des chroniqueurs des médias établis et des groupes de lobby pro-israéliens.

Afin de recueillir les points de vue de ceux qui forment la gauche canadienne — dont les forces ont contribué à porter Lewis à la victoire — The Breach a sollicité des réponses à la question suivante : comment la gauche doit-elle se positionner face au nouveau NPD dirigé par Lewis ? Des cinq contributions publiées par The Breach.media, Presse-toi à gauche ! a retenu les trois textes suivants :

9 avril 2026 | The Breach.media https://breachmedia.ca/opportunity-or-distraction-5-organizers-debate-how-to-work-with-a-lewis-led-ndp/

1. Le NPD ne nous sauvera pas. C'est la lutte de la classe ouvrière qui le fera

Par Deena Newaz et Dave Bush

Être socialiste, c'est être optimiste, et nous croyons que nous pouvons accomplir un changement radical. Mais nous ne pouvons pas attendre qu'Avi Lewis ou le NPD construise nos mouvements et nous livre le socialisme.

La gauche devrait saisir ce moment pour réfléchir plus largement aux possibilités de rejoindre un public plus large avec nos idées.

Cela signifie reconstruire un mouvement syndical militant et des mouvements sociaux dynamiques qui attirent de nouvelles couches de la population dans la lutte. Nous avons désespérément besoin de mouvements extra-parlementaires indépendants construits à la base, selon des lignes de classe, pour résister à l'opposition violente que l'État capitaliste ne manquera pas d'opposer au projet de Lewis.

Ce sont ces mouvements de masse indépendants qui viendront à la rescousse et deviendront le vent dans les voiles des meilleures parties du NPD. Les mouvements poussent les gouvernements à agir avec audace, comme nous l'avons vu avec la solidarité pour la Palestine et contre l'austérité ici au Canada.

Sans ces mouvements puissants, l'histoire nous montre qu'une stratégie électorale socialiste finira par s'échouer sur les récifs de l'État capitaliste et se retrouvera à gérer le capitalisme plutôt qu'à faire avancer le socialisme. Les victoires électorales de la gauche se font trop souvent au prix de l'abandon de la transformation socialiste et de l'affaiblissement des mouvements sociaux indépendants et du pouvoir des travailleurs.

La victoire d'Avi Lewis est un développement bienvenu et indique une réelle ouverture pour la gauche. La faiblesse du NPD a créé un espace permettant à Lewis de se déplacer vers la gauche — mais ce serait une erreur de croire que la classe ouvrière au sens large soutient automatiquement des revendications social-démocrates plus robustes, encore moins le socialisme.

En tant que socialistes, nous aspirons à quelque chose de plus large qu'un simple projet parlementaire. En construisant quelque chose d'indépendant et de plus grand que le NPD, et en unissant les électeurs de Lewis avec des personnes qui n'ont pas voté pour Lewis ni même pour le NPD, nous pouvons renforcer les chances que les politiques proposées par Lewis trouvent leur ancrage dans la classe ouvrière. Cela nécessite un travail d'organisation patient et un travail de terrain dans les milieux de travail, dans les communautés et dans les quartiers, souvent avec des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas d'accord.

Les idées des gens peuvent changer, mais cela ne peut se produire de manière significative qu'à travers des luttes qui les impliquent directement dans la transformation de leurs propres conditions. Quiconque a organisé dans son syndicat ou sa communauté peut témoigner du travail acharné qu'il faut pour convaincre les gens et créer des voies d'entrée faciles et accessibles pour les amener dans la lutte. Notre objectif doit être de renforcer la confiance des travailleurs pour s'opposer aux patrons, aux propriétaires et aux politiciens réactionnaires.

Nous voulons construire des mouvements de masse qui donnent voix aux revendications de la classe ouvrière pour une vie décente et digne. Sous le capitalisme, ce travail ne peut pas être accompli par Lewis ni même par un NPD renouvelé seul, sans un projet plus large et indépendant. Sinon, la défaite du chef deviendra votre propre défaite.

Saisissons cette ouverture pour unir et construire des mouvements encore plus grands dont nous avons désespérément besoin.

Deena Newaz est chercheuse syndicale, organisatrice et membre du Spring Socialist Network. Dave Bush est journaliste et organisateur syndical, ainsi que membre de Spring.

2. Combler le « maillon manquant » entre la campagne de Lewis et un renouveau de la gauche

Par Nathan Rao

Premièrement, célébrons et savourons la victoire d'Avi Lewis. Ensuite, soyons honnêtes : cette victoire est aussi le résultat de la faiblesse sans précédent des forces au sein du NPD — les dirigeants syndicaux et les couches associées de professionnels et de consultants — qui se sont opposées à la gauche pendant des décennies. Elles ont subi un coup décisif lors de l'effondrement quasi total du NPD aux élections fédérales d'avril 2025.

Cela signifie que les techniques employées par Lewis pour remporter la direction du NPD ne suffiront pas à surmonter les nombreux défis, bien plus importants, auxquels son projet sera confronté à court et à moyen terme.

La domination des Libéraux de Carney, centre-droite, et des Conservateurs durs au teint MAGA ne s'estompera pas de sitôt. La réponse belliqueuse, voire hystérique, de l'establishment politique et médiatique face au projet Lewis a déjà commencé. Et bien que temporairement affaiblis et désorientés, ceux qui s'opposent à son projet au sein du NPD et dans son entourage chercheront à le marginaliser.

Que pouvons-nous donc faire pour maintenir et consolider cette percée historique pour la gauche ?

Lewis a dit que cela ne peut pas se limiter à des politiques audacieuses, mais doit aussi passer par une transformation de la façon dont nous pratiquons la politique de gauche. À l'heure actuelle, le NPD s'appuie sur des associations de circonscription (AC) bureaucratiques, obsédées par les élections et souvent moribondes. Cette structure n'est manifestement pas à la hauteur de la tâche.

Lewis a parlé de transformer les AC en foyers d'activisme. Ce seraient des endroits où les militants de gauche, nouveaux et anciens, pourraient réfléchir ensemble de manière critique, débattre, acquérir de nouvelles compétences, faire de l'éducation politique, établir des priorités et prendre des initiatives collectives.

La campagne Lewis a prouvé que les ressources humaines pour un tel projet existent. Et ce serait une occasion manquée monumentale que de traiter les milliers de personnes qui se sont mobilisées pour Lewis comme de simples démarcheurs et téléphonistes.

Mais il n'existe pas de chemin clair pour que ces foyers d'organisation se multiplient à travers le pays. « La gauche » au Canada est un ensemble très fragmenté et inégal de groupes, de campagnes et d'individus. Et beaucoup de personnes attirées par le projet Lewis n'ont aucune expérience politique préalable et ne peuvent pas, seules, faire vivre ces pôles militants en rejoignant simplement leur AC locale. Nous devons combler le « maillon manquant » entre l'équipe de campagne de Lewis et la vision d'un maillage de pôles militants dynamiques à travers le pays. Nous avons besoin d'une sorte d'« assemblée constituante » pour débattre franchement de ces épineuses questions stratégiques et organisationnelles, et pour dégager des pistes concrètes vers la mise en place du réseau de pôles envisagé.

L'assemblée pourrait sélectionner une ou deux initiatives prioritaires comme « preuve de concept » de la vision des pôles militants. Pourquoi pas une coalition pancanadienne contre la guerre opposée à l'assaut américano-israélien contre l'Iran, la Palestine et le Liban ? Ou une mobilisation contre la loi C-5 de de Carney qui constitue une attaque contre la souveraineté autochtone et l'environnement ?

En cas de succès, ces pôles militants pourraient générer le dynamisme et l'unité qui attireraient des milliers de personnes à travers le pays. Pendant et entre les campagnes électorales, ils pourraient briser l'emprise du centre-droit et de l'extrême droite sur la politique et construire le rapport de force nécessaire à notre projet d'émancipation humaine, d'internationalisme et de restauration écologique.

Lewis a l'opportunité — et la responsabilité — de faire de cela une réalité. Et le reste d'entre nous, à gauche, devrait tout faire pour l'aider.

Nathan Rao est traducteur-interprète basé à Toronto. Il a soutenu la campagne de leadership d'Avi Lewis et a contribué à organiser une réunion passée et une prochaine pour discuter des questions soulevées ici. Il a également co-écrit un court essai sur la campagne Lewis avec Marcel Nelson. Il écrit sous un nom de plume.

3. Nous avons besoin d'une nouvelle organisation capable de se battre pour le socialisme, à l'intérieur et à l'extérieur du parti

Par Emma Jackson

La victoire d'Avi Lewis ouvre de nouvelles opportunités pour la gauche canadienne de démocratiser le NPD et d'en faire un véhicule politique pour les 99 %. Pour réussir dans cet effort, nous devons tirer les leçons des campagnes insurgées qui ont tenté de transformer les institutions de gauche en construisant un rapport de force à la fois en leur sein et à l'extérieur.

En 2008, des enseignants de la base mécontents à Chicago ont fondé le Caucus of Rank-and-File Educators (CORE) pour revitaliser le syndicat des enseignants de Chicago et le transformer en un syndicat démocratisé et militant. En quelques années, la liste du caucus avait remporté les postes électifs du syndicat, organisé l'une des grèves les plus puissantes de l'histoire récente des États-Unis, et commencé à négocier des conventions collectives qui bénéficieraient non seulement aux membres, mais aussi aux communautés dans leur ensemble.

Une formation similaire a émergé au Royaume-Uni après que Jeremy Corbyn ait remporté la direction du Parti travailliste. Les membres de sa campagne ont créé une organisation appelée Momentum, qui cherchait à s'organiser à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Parti travailliste pour faire avancer un projet socialiste en son sein et construire un soutien populaire pour la politique socialiste en dehors.

Bien que la campagne d'Avi Lewis ait inscrit des dizaines de milliers de nouveaux membres au NPD, remporté 56 % des voix et emporté les postes clés de gouvernance du parti, le NPD est encore façonné par des forces qui ne disparaîtront pas avec un changement de direction. Les lobbyistes du monde des affaires, les sections provinciales du parti et une culture méfiante envers les « étrangers » continueront à façonner les conditions d'organisation au sein du parti.

Nous devrions tirer les leçons de CORE et de Momentum et construire une organisation qui serve de pont entre l'organisation extra-parlementaire et le NPD. Cette organisation canaliserait les revendications des mouvements sociaux dans les processus d'élaboration des politiques du parti, construirait un soutien populaire pour les idées socialistes, et créerait un mécanisme de reddition de comptes pour le nouveau chef de gauche.

Une telle organisation pourrait créer un sentiment de communauté parmi ceux qui rejoignent leurs AC fédérales pour la première fois, les aidant à naviguer dans des cultures bien établies et une hostilité potentielle. Elle pourrait construire des relations avec des dirigeants et des organisations de mouvements sociaux qui sont encore, pour des raisons légitimes, réticents à faire confiance au NPD, et s'efforcer de nouer ces relations avec le parti au fil du temps. Et surtout, elle pourrait former une base d'organisateurs compétents pouvant être mobilisés pour faire adopter des résolutions cruciales lors des congrès, mais aussi pour mener des campagnes thématiques tout au long de l'année, faire élire des conseillers municipaux socialistes, ou s'organiser en opposition au programme pro-entreprise de Mark Carney.

Comme le montrent clairement CORE et Momentum, ceux qui cherchent à transformer le NPD bénéficieront d'être unifiés par une théorie du changement précise et cohérente — une théorie qui ne sous-estime pas la résilience des cultures et des structures existantes. Pour gagner le socialisme de notre vivant, nous avons besoin de plus qu'un changement de direction. Nous devons construire une nouvelle organisation, aux côtés d'un front commun de syndicats militants, de mouvements sociaux puissants et d'un NPD démocratisé.

Emma Jackson est une organisatrice vivant à Edmonton, en Alberta. Elle était directrice des relations extérieures de la campagne d'Avi Lewis.

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14.04.2026 à 14:22

L'expansionnisme israélien au Liban s'empare du Hezbollah comme prétexte

Gilbert Achcar

Le Hezbollah libanais entre répudiation majoritaire pour sa subordination à l'Iran et regain de légitimité face à une nouvelle occupation du Sud-Liban, manifestement prévue pour le long terme.

9 avril 2026 Tiré du blogue de l'auteur.

Jamais une initiative militaire du Hezbollah libanais (littéralement, Parti de Dieu) n'avait été aussi répudiée au Liban que sa décision, le 2 mars, de lancer des roquettes par-dessus la frontière sud du pays avec l'État israélien, en représailles au meurtre du Guide suprême iranien Ali Khamenei. Cette salve d'ouverture fut immédiatement saisie par l'État sioniste comme prétexte pour lancer une invasion longtemps préméditée du Sud-Liban.

Le peuple libanais a toutes les raisons d'être massivement en colère contre ce qu'il a perçu comme l'implication de son pays dans une confrontation dépassant ses capacités, à travers une décision unilatérale prise par une organisation militaire opérant pour le compte d'un État étranger, en parallèle aux institutions officielles du pays. Cela est particulièrement compréhensible du fait que la légitimité de ces institutions du point de vue de la démocratie électorale est indiscutable, surtout comparée au contexte politique régional.

Ce qui a exacerbé la colère publique, c'est que la cause pour laquelle le Hezbollah a ravivé la guerre avec l'État sioniste n'est pas une cause sur laquelle une grande partie de la population pourrait s'accorder – contrairement à la solidarité avec le peuple palestinien en général, et avec le peuple de Gaza en particulier, face à la guerre génocidaire qu'ils ont endurée. En effet, la cause pour laquelle le Hezbollah est entré dans la mêlée cette fois-ci n'est même pas un objet de consensus parmi les chiites libanais eux-mêmes, la base sociale religieuse confessionnelle au sein de laquelle le parti a construit sa base. L'initiative du parti de lancer des missiles sur Israël était ostensiblement en représailles à l'assassinat du chef de l'État iranien, le Juriste-Théologien tutélaire (Vali-ye Faqih en farsi), selon la constitution théocratique du pays.

Le Hezbollah n'a jamais caché son affiliation à l'État iranien. Son défunt Secrétaire général, Hassan Nasrallah – lui-même un clerc selon la règle théocratique qui préside à l'organisation du parti en vertu du modèle iranien – a un jour fameusement déclaré : « Nous sommes le Parti de la Tutelle du Juriste-Théologien » (Wilayat al-Faqih en arabe). Il s'agit d'une doctrine théocratique intégriste élaborée par le père fondateur de la République islamique d'Iran, Rouhollah Khomeini, Grand Ayatollah (Grand Signe de Dieu), l'un des plus hauts dignitaires du chiisme duodécimain (la branche dominante du chiisme) et l'un des millions de prétendus descendants du Prophète de l'Islam, reconnaissables parmi les clercs – comme son successeur Khamenei, ou Nasrallah lui-même par ailleurs – par le turban noir qu'ils portent, qui les distingue du reste des clercs portant un turban blanc, et par le titre de Sayyid (maître ou seigneur).

La doctrine de Khomeini n'a jamais été consensuelle parmi les clercs chiites. Son interprétation politique intégriste s'écartait considérablement de la compréhension strictement religieuse originale des attributs du Juriste-Théologien tutélaire. Cela devint encore plus évident lorsque le même poste, à la mort de Khomeini en 1989 et à la suite de manœuvres politiques au sein du nouveau régime, fut confié à Ali Khamenei, qui n'avait atteint que le rang inférieur de Hodjatoleslam (Argument de l'Islam). Cette mesure nécessita un changement constitutionnel, supprimant l'exigence du titre théologique suprême pour le Juriste-Théologien tutélaire, élu par l'Assemblée des Experts – une assemblée composée de 88 clercs élus après sélection par les douze membres du Conseil des Gardiens, dont la moitié sont nommés par le Juriste-Théologien tutélaire lui-même.

Le même type de nomination d'un clerc de rang inférieur à la fonction suprême s'est répété avec le fils de Khamenei, Mojtaba, qui, comme son père au moment de son accession au pouvoir, n'a pas dépassé le rang de Hodjatoleslam. Ainsi, la Tutelle du Juriste-Théologien, telle qu'interprétée en République islamique d'Iran, est devenue une simple façade idéologique pour un régime théocratique dans sa forme, mais dépourvu des exigences spirituelles et reposant plutôt sur des institutions et intérêts très temporels. Au cœur de ces institutions se trouve le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), qui constitue la principale composante idéologique des forces armées iraniennes et contrôle un empire économique – un complexe militaro-industriel-social financé par les revenus pétroliers de l'Iran.

Le Hezbollah libanais a été fondé en pleine résistance contre l'occupation israélienne de la moitié du Liban en 1982, avec une implication iranienne directe. Il combinait ainsi les caractéristiques d'une organisation de résistance à l'occupation avec celles d'un bras armé local du régime iranien. Cette dualité est devenue particulièrement évidente lorsque le parti est intervenu massivement dans la guerre civile syrienne à partir de 2013, pour soutenir un régime qui n'avait aucun lien avec l'idéologie khomeiniste, mais se revendiquait plutôt d'une idéologie opposée à celle-ci (nationalisme arabe et « socialisme »). Cette intervention a constitué l'élément principal du soutien iranien au régime baasiste syrien des Assad, un soutien guidé par les intérêts de l'État iranien et qui n'a pris fin qu'avec l'effondrement du régime à la fin de 2024.

Dans cette optique, l'initiative du Hezbollah visant à déclencher une nouvelle guerre contre l'État sioniste, dans le cadre de la stratégie du régime iranien visant à étendre régionalement sa résistance à l'agression américano-israélienne lancée le 28 février, constitue le deuxième acte majeur qui a confirmé, aux yeux de la plupart des Libanais, la priorité accordée par le parti aux intérêts du régime iranien au détriment de ceux de son propre pays et de son peuple, y compris les intérêts de sa propre base populaire déjà épuisée par la guerre de deux ans que le parti a menée en solidarité avec Gaza depuis octobre 2023 – plus précisément en soutien au Hamas, un autre allié de Téhéran, mais qui est aussi une force engagée dans le combat antisioniste, contrairement au régime des Assad.

Cependant, il existe un dénominateur commun évident entre l'offensive sioniste en cours au Liban et l'offensive à Gaza après l'opération Déluge d'Al-Aqsa d'il y a deux ans et demi. Comme pour cette dernière opération, le lancement par le Hezbollah de ses roquettes a été saisi comme prétexte par le gouvernement sioniste actuel – le gouvernement le plus à l'extrême droite de l'histoire de l'État d'Israël – pour poursuivre des ambitions expansionnistes de longue date, qui sont au cœur de l'idéologie sioniste originelle et sont farouchement revendiquées par l'extrême droite israélienne, dominante dans le cabinet israélien actuel. En effet, le parallèle est frappant entre la manière dont Israël a envahi la bande de Gaza, ordonnant un déplacement progressif de sa population du nord au sud, et ce qu'il fait actuellement au Sud-Liban.

Et comme pour Gaza, les membres les plus extrémistes du cabinet sioniste révèlent le véritable objectif que poursuit leur gouvernement. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré le 24 mars que « le fleuve Litani doit être notre nouvelle frontière » avec le Liban (le Litani coule 15 à 30 km au nord de la frontière actuelle, délimitant une région qui constitue plus de 10 % de la surface du Liban). Smotrich a plaidé pour la mainmise permanente de l'État israélien sur cette partie du Liban, tout comme il occupe une partie de la bande de Gaza dans l'intention d'en perpétuer l'occupation et de l'annexer plus tard. Le même jour, le ministre de la guerre Israel Katz, membre du parti Likoud de Netanyahou, a déclaré que la région convoitée constitue la « zone de sécurité » d'Israël.

Dans ces guerres, le gouvernement israélien exploite la présence à la Maison-Blanche d'un président qui est certainement le plus indulgent envers les ambitions sionistes de tous les présidents américains, un Donald Trump qui, lors de son premier mandat, avait déjà été le premier président américain à reconnaître l'annexion de Jérusalem-Est et du plateau du Golan syrien, occupés par Israël depuis 1967. Il était également prêt à soutenir l'annexion de la majeure partie de la Cisjordanie, n'avait-ce été le veto des monarchies du Golfe, y compris la « ligne rouge » fixée par la plus proche de Trump parmi elles, les dirigeants des Émirats arabes unis. Benyamin Netanyahou et son cabinet espèrent que le président américain fermera les yeux sur leur invasion du Sud-Liban, voire la soutiendra ouvertement. Ils ont conservé le contrôle de plus de la moitié de la bande de Gaza, dans l'espoir que Trump, ou l'échec de son « plan de paix », leur permettrait de prolonger l'occupation en vue d'annexer plus tard la majeure partie de l'enclave. Ils envisagent également d'annexer la majeure partie de la Cisjordanie, qui subit une appropriation progressive et un déplacement de population violents de la part de colons juifs avec le soutien du gouvernement.

Le gouvernement sioniste d'extrême droite espère reproduire cette situation dans le sud du Liban, dont il est actuellement en train d'occuper le territoire après l'avoir vidé de la plupart de ses habitants. Tout comme il utilise la persistance du Hamas et la menace qu'il représente pour l'État d'Israël comme prétexte à la perpétuation de son occupation de Gaza, il entend utiliser l'existence du Hezbollah et la menace qu'il représente pour son État comme prétexte à une occupation à long terme du Sud-Liban. Dans cette optique, la résistance du Hezbollah à l'occupation, tout comme celle du Hamas, devient un argument pour la mise en œuvre et la perpétuation de l'occupation.

Mais une occupation israélienne renouvelée du Sud-Liban ne peut que renforcer la légitimité nationale de la résistance menée par le Hezbollah. Elle confère un regain de justice à sa lutte contre l'occupation, dans l'espoir que son harcèlement de l'armée israélienne puisse finalement forcer le retrait de celle-ci, tout comme la résistance menée par le Hezbollah dans les années 1990 y était parvenue en 2000. Certes, ce retrait fut mené par un gouvernement dirigé par les travaillistes sionistes, et il est peu probable que le gouvernement israélien actuel le répète. Mais le gouvernement israélien pourrait changer de mains dans un avenir proche.

Dans ces circonstances, le mieux que le gouvernement libanais puisse faire est de démarcher énergiquement les États arabes, en particulier ceux qui ont la plus grande influence sur la Maison-Blanche, c'est-à-dire les monarchies du Golfe, afin qu'ils exercent des pressions sur Trump pour empêcher une occupation prolongée du Sud-Liban. Ces monarchies comprennent sûrement que l'occupation israélienne d'une partie du Liban durant les deux dernières décennies du XXe siècle a conduit à la montée du Hezbollah et à l'expansion régionale de l'influence iranienne. Elles ont donc un intérêt direct à empêcher une répétition de ce scénario. C'est sur cela que le gouvernement libanais devrait concentrer ses efforts face à l'agression israélienne – et non sur le désarmement du Hezbollah sous pression des États-Unis, une tâche qui dépasse ses capacités.

Pire encore, le gouvernement libanais a clairement constaté que, malgré le retrait des forces du Hezbollah de la région au sud du fleuve Litani et le déploiement des troupes gouvernementales des Forces armées libanaises (FAL) sur place, conformément à l'accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Israël n'a pas cessé ses frappes aériennes et ses incursions dans cette région. Et pourtant, la réaction du gouvernement libanais à cette nouvelle invasion israélienne a été de retirer ses troupes du sud et d'élever la voix contre le Hezbollah, déclarant son action militaire illégale au moment le plus inapproprié.

Les intérêts supérieurs du pays exigent de viser à un accord pacifique pour l'intégration des forces armées du Hezbollah au sein des FAL – une mesure qui ne deviendra possible que lorsque l'équation régionale connaîtra un changement fondamental. Toute tentative de désarmer le Hezbollah par la force n'est qu'une recette pour une reprise de la guerre civile dans un pays déjà dévasté par quinze ans de pareil conflit, entre 1975 et 1990.

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025). Cet article est adapté et augmenté à partir d'un original arabe publié dans Al-Quds al-Arabi le 24 mars 2026. Une version anglaise en a été publiée le 30 mars parNew Politics.

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14.04.2026 à 14:22

Comprendre la victoire de Péter Magyar contre Viktor Orbán : 5 points sur la géographie politique d'une défaite historique

François Hublet

Après seize ans au pouvoir, le parti de Viktor Orbán a essuyé une défaite historique en perdant la majorité absolue au profit de la coalition de Péter Magyar.

Sur quelle base ? Avec quelle géographie ?

13 avril 2026 | tiré du site Le grand continent

1 — La victoire annoncée de l'opposant Péter Magyar

Donné en tête dans les enquêtes d'opinion depuis l'automne 2025, le Parti Respect et Liberté (TISZA, PPE), mené par le conservateur Péter Magyar, a remporté la victoire. Les résultats préliminaires portant sur 99 % des bureaux de vote lui accordent 54 % des suffrages exprimés et 138 sièges, contre respectivement 38 % et 55 sièges pour le FIDESZ-KDNP (PFUE) de Viktor Orbán.

Les deux principales formations politiques du pays se partagent ainsi l'essentiel des sièges au Parlement, le petit parti ultranationaliste Mi Hazánk (MH, ENS) étant la seule autre formation à dépasser la barre des 5 %, avec 6 % des suffrages et 6 sièges. Sans doute victime du vote utile, la seule formation de centre gauche encore en lice, la Coalition démocratique (DK, S&D), n'obtient que 1 % des voix et aucun siège. Cette concentration des voix permet à TISZA d'obtenir la part des sièges la plus importante jamais recueillie par un seul parti depuis le retour de la démocratie en Hongrie.

Avec ces résultats, Péter Magyar parvient pour la première fois à faire tomber la majorité nationaliste au pouvoir depuis 2010. Cette victoire est d'autant plus notable qu'elle intervient à l'issue d'une décennie au cours de laquelle le clan Orbán a capturé les ressources de l'État hongrois, un régime officiellement désigné comme « autocratie électorale » par le Parlement européen en 2022. Dans un système à forte composante majoritaire, cette victoire est également due au retrait de l'opposition de centre gauche.

Le Parti socialiste hongrois (MSZP, S&D), les partis verts Dialogue et LMP (Verts/ALE) ainsi que les centristes de Momentum ( RE) ont en effet renoncé à présenter des candidats afin de faciliter la victoire du parti d'opposition le mieux placé. En ce sens, la victoire de Péter Magyar est celle d'un « cordon sanitaire » justifié par les lourdes menaces pesant sur la démocratie hongroise. Ce retrait, effectué sans coalition formelle avec TISZA, signifie également que l'opposition de centre gauche sera totalement absente du prochain Parlement, alors qu'elle disposait de 35 sièges lors de la précédente législature.

La politique hongroise reste ainsi solidement ancrée dans le camp conservateur : si Magyar s'est engagé à rompre avec le système Orbán et à renouer avec l'Union, sa politique se rapproche de celle de la majorité précédente sur plusieurs points, notamment l'opposition à l'immigration et un certain conservatisme social.

2 — Une participation historique

Tout au long de la journée électorale, le taux de participation a atteint des niveaux record, dépassant dès 16 heures le taux de 2021 (70,2 %) pour finalement s'établir à 79,5 % en fin de journée. La participation a été particulièrement élevée dans les villes et sensiblement plus faible dans les comitats plus ruraux, où le Fidesz a ses bastions historiques. À Budapest, elle était de 82,8 %, tandis qu'elle n'était que de 74,4 % dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, où le FIDESZ avait obtenu ses meilleurs résultats en 2022.

Contrairement à ce qui se passe dans d'autres États de l'Union, la participation plus forte des zones urbaines n'est pas un phénomène nouveau en Hongrie. En revanche, la hausse de la participation dans les zones urbaines déjà mobilisées signale un engagement redoublé de l'électorat face à un scrutin perçu comme particulièrement déterminant.

3 — Un système électoral peu proportionnel, favorable aux grands partis

Le système électoral hongrois comprend une composante majoritaire et une composante proportionnelle. Chaque électeur dispose de deux voix lors d'un tour de scrutin unique. La première permet d'élire un candidat qui est élu à la majorité simple dans l'une des 106 circonscriptions uninominales. La seconde voix sert à distribuer 93 sièges au scrutin proportionnel au niveau national, avec un seuil de 5 % des suffrages exprimés nécessaire pour obtenir des sièges.

Un système de report des premières voix vers les secondes compense partiellement le caractère majoritaire du scrutin uninominal 1. Dans l'ensemble, le système électoral est peu proportionnel et favorable au parti en tête : en 2022, le Fidesz a obtenu 68 % des sièges avec seulement 54 % des suffrages de liste.

Une supermajorité des deux tiers des sièges est nécessaire pour procéder à des amendements constitutionnels. Des soupçons de découpage de circonscriptions favorables au parti au pouvoir (gerrymandering) existent depuis longtemps sous les mandats d'Orbán 2.

Ce dimanche, ce redécoupage électoral a profité à TISZA, qui a obtenu une super-majorité de 138 sièges (soit 69 % du total) avec seulement 54 % des secondes voix. Arrivé en deuxième position, le FIDESZ ne conserve que 55 sièges.

Il s'agit d'un retournement quasiment siège pour siège entre le Fidesz et l'opposition, le parti ultranationaliste Mi Hazánk conservant ses six mandats.

4 — La persistance des clivages territoriaux

Malgré le caractère historique du scrutin, les anciens clivages territoriaux sont toujours bien visibles. L'opposition l'emporte largement dans les grandes villes, notamment à Budapest (63 %), tandis que le FIDESZ fait pratiquement jeu égal dans ses bastions, comme dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, dans l'est du pays (49 % pour le TISZA contre 45 % pour le FIDESZ).

Contrairement à l'élection de 2022, où le FIDESZ-KDNP avait remporté tous les comitats du pays, hormis la capitale, l'opposition s'impose cette fois dans l'ensemble des 19 comitats, avec une avance variant de 2 à 34 points.

Ancien membre du FIDESZ, Magyar a su mobiliser bien au-delà de l'électorat progressiste des villes et domine désormais le jeu électoral dans l'ensemble du pays.

On peut mettre cette évolution en parallèle avec celle qui a conduit, en 2023, à la chute du gouvernement polonais de Droit et Justice (PiS).

Si la coalition de centre droit de Donald Tusk a remporté les élections, l'alternance n'a pas pour autant effacé les clivages géographiques qui continuent de diviser le pays en deux moitiés relativement égales.

5 — Battu, Viktor Orbán a admis sa défaite

Au soir du vote, Viktor Orbán a reconnu la nette victoire de son adversaire. Il a déclaré : « La tâche qui nous attend est claire, la charge du gouvernement n'est plus sur nos épaules » 3. Pendant toute la journée, son camp avait pourtant tenté de signaler un nombre important de cas de fraude présumée, faisant craindre une volonté de contester les résultats du vote devant la justice.

Pour sa part, Péter Magyar a insisté sur l'importance d'un réel « changement de régime », appelant au départ de toutes les personnalités issues de l'ancienne majorité de droite radicale. Sur X, Friedrich Merz, Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen ou encore Volodymyr Zelensky ont félicité le vainqueur.

La loi hongroise prévoit que l'ancienne Assemblée nationale continue de siéger pendant 30 jours après l'élection, avant de céder la place à la nouvelle législature. Le Premier ministre sortant dispose d'un contrôle considérable sur la justice, l'appareil d'État et les médias hongrois, ce qui pourrait perturber un transfert ordonné du pouvoir.

Sources

1. Connu en Italie sous le nom de scorporo, ce système peu fréquent est connu pour favoriser le vote tactique et est généralement considéré comme peu transparent. 2. Pour une occurrence récente, voir Mixing of constituencies benefits Fidesz, not Tisza – changes on the map, Telex.hu, 2025, cité dans une note du Comité d'Helsinki hongrois. 3. Választás 2026 : A Tisza kétharmados győzelme is biztossá vált, 168.hu, 12 avril 2026.

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14.04.2026 à 14:21

L'anti-impérialisme à l'heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales

Sushovan Dhar

Le CADTM publie le discours prononcé par Sushovan Dhar, du CADTM Inde, lors de la 5e session plénière de la Conférence antifasciste et anti-impérialiste qui s'est tenue à Porto Alegre. Cette intervention aborde la convergence croissante entre impérialisme et politique d'extrême droite, critique les limites de la multipolarité émergente et souligne la nécessité d'une solidarité internationale renouvelée entre les peuples.

10 avril 2026 | tiré du site du CADTM https://www.cadtm.org/L-anti-imperialisme-a-l-heure-de-la-montee-du-fascisme-une-solidarite-au-dela

La situation mondiale actuelle est marquée par une convergence dangereuse de trois grandes tendances : la montée du nationalisme autoritaire — parfois sous la forme d'un ultranationalisme exclusif —, la progression des mouvements d'extrême droite et l'intensification des rivalités impérialistes entre puissances mondiales et régionales. Ces évolutions ne constituent pas des phénomènes isolés, mais sont les manifestations étroitement liées d'une crise plus large du capitalisme mondial et de la légitimité politique.

Historiquement, le fascisme a émergé lors de périodes de profonde instabilité sociale et économique. Lorsque les inégalités s'intensifient, que les institutions démocratiques s'affaiblissent et que les élites au pouvoir voient leur autorité remise en cause, les forces autoritaires et réactionnaires gagnent souvent du terrain. À de telles époques, le nationalisme, le racisme et la militarisation servent à consolider le pouvoir et à détourner la colère sociale des inégalités structurelles.

Aujourd'hui, nous assistons à des schémas similaires dans différentes régions. La militarisation s'étend. Les guerres sont de plus en plus souvent justifiées au nom de la sécurité, de la démocratie ou de la civilisation. Les migrants sont transformés en boucs émissaires. Les minorités sont diabolisées. Les institutions démocratiques sont vidées de leur substance, tandis que le pouvoir exécutif se renforce.

Derrière ces développements se cache une réalité structurelle plus profonde : l'impérialisme. L'antifascisme sans anti-impérialisme reste incomplet. L'impérialisme normalise la hiérarchie, la domination et la violence à l'échelle mondiale. Il crée un ordre mondial où les États puissants et les multinationales exercent une influence disproportionnée sur les économies et les systèmes politiques plus faibles. Par le biais de mécanismes tels que la dépendance à la dette, les déséquilibres commerciaux, l'extraction des ressources et l'intervention politique, l'impérialisme sape la souveraineté et aggrave les inégalités. Cependant, toute lutte contre l'impérialisme est impossible sans une lutte contre le capitalisme.

Cet ordre mondial renforce les tendances autoritaires. Lorsque la violence est normalisée au niveau international, la répression devient plus facile au niveau national. Lorsque la rivalité géopolitique est présentée en termes de civilisation ou de race, la xénophobie se développe au sein des sociétés.

Lorsque la domination économique est acceptée à l'échelle mondiale, les inégalités s'intensifient au sein des pays. La récente agression militaire contre l'Iran illustre la convergence dangereuse entre l'impérialisme, la militarisation et l'influence croissante de l'extrême droite dans les relations internationales. Les attaques coordonnées des États-Unis et d'Israël contre des cibles iraniennes constituent une violation flagrante de la souveraineté de l'Iran et contribuent à faire passer l'action militaire unilatérale pour un moyen normal pour un pays de montrer sa puissance. De telles actions risquent de déstabiliser davantage une région déjà fragile, d'accroître la possibilité d'un conflit plus large et d'aggraver les tensions géopolitiques à travers l'Asie occidentale.

Dans le même temps, s'opposer à cette agression ne signifie pas soutenir le régime iranien. L'État iranien est depuis longtemps marqué par un régime autoritaire, la répression des mouvements démocratiques et de sévères restrictions des libertés civiles. Les soulèvements et mouvements de protestation répétés en Iran ces dernières années démontrent que de larges pans de la société iranienne aspirent à la liberté politique, à la justice sociale et aux droits démocratiques. Une position anti-impérialiste de principe doit donc dénoncer à la fois l'agression militaire extérieure et l'oppression autoritaire interne. La solidarité doit aller au peuple iranien — en soutenant son droit à l'autodétermination, aux libertés démocratiques et à la justice sociale, à l'abri tant de l'intervention étrangère que d'un appareil d'État répressif.

L'invasion russe de l'Ukraine illustre comment la politique des grandes puissances continue d'influencer les conflits, souvent au détriment des droits des peuples. Cette intervention militaire a violé la souveraineté de l'Ukraine et porté atteinte au droit du peuple ukrainien à déterminer son propre avenir. Si l'expansion de l'OTAN et l'escalade des tensions géopolitiques peuvent fournir des éléments d'explication, ces facteurs ne justifient pas l'invasion militaire, l'occupation et les ravages infligés aux villes et aux populations civiles ukrainiennes.

Pour nous, défendre les droits du peuple ukrainien ne revient pas à approuver l'OTAN ou à s'aligner sur les stratégies géopolitiques occidentales. De plus, la guerre a été exploitée par des puissances mondiales rivales pour servir leurs propres intérêts stratégiques, ce qui a entraîné une militarisation accrue et une confrontation prolongée, exacerbant ainsi les souffrances des civils et entravant les efforts en faveur d'une résolution pacifique. Une position anti-impérialiste cohérente doit donc rejeter l'agression russe tout en s'opposant simultanément à la logique globale de la politique des blocs et de l'escalade militaire.

La solidarité doit s'adresser spécifiquement au peuple ukrainien, en soutenant son droit à la paix, à la souveraineté et à l'autodétermination démocratique, indépendamment tant de l'agression russe que des rivalités entre grandes puissances.

Les tensions géopolitiques actuelles sont souvent présentées comme une lutte entre des blocs rivaux et une « multipolarité » émergente. Nombreux sont ceux qui affirment que la montée en puissance de nouvelles puissances et de formations telles que les BRICS représente une alternative progressiste à la domination occidentale. Cette hypothèse mérite toutefois d'être examinée avec circonspection. La multipolarité, en soi, ne signifie pas nécessairement l'émancipation. Un monde où coexistent plusieurs puissances rivales peut tout à fait reproduire les hiérarchies impériales, les rivalités géopolitiques, la militarisation et la domination économique. La multipolarité peut réduire la domination d'une seule puissance hégémonique, mais elle ne produit pas automatiquement un ordre mondial plus démocratique ou plus juste.

En ce sens, la multipolarité peut offrir des opportunités aux élites dirigeantes et aux acteurs étatiques, mais elle ne constitue pas nécessairement une alternative pour les peuples du monde. La concurrence entre les puissances peut intensifier la militarisation, les conflits liés aux ressources et les tensions géopolitiques. Sans internationalisme démocratique et sans solidarité entre les peuples, la multipolarité risque de se réduire à une simple redistribution du pouvoir entre puissances concurrentes / des élites en concurrence.

L'Inde offre un exemple important de ces contradictions. Le pays est souvent présenté comme faisant partie d'un monde multipolaire émergent grâce à son appartenance au BRICS. Pourtant, dans le même temps, l'Inde a approfondi sa coopération stratégique avec les cadres militaires occidentaux visant à contenir la Chine. Bien qu'elle ne fasse pas officiellement partie de l'AUKUS [1], l'Inde a renforcé son alignement militaire et stratégique avec les États-Unis et leurs alliés par le biais de mesures tels que le Quad [2], l'élargissement de la coopération en matière de défense, des exercices militaires conjoints et des partenariats technologiques stratégiques.

Ce double positionnement illustre la complexité de la géopolitique contemporaine. Les États participent simultanément à plusieurs blocs de pouvoir, recherchant l'autonomie stratégique tout en renforçant la militarisation et la rivalité géopolitique. De tels alignements ne représentent pas nécessairement une alternative à l'impérialisme, mais reflètent souvent de nouvelles configurations au sein de la même compétition mondiale pour le pouvoir.

Dans le même temps, l'Inde représente également l'un des exemples contemporains les plus significatifs de la montée du nationalisme autoritaire. Le régime politique actuel est étroitement lié au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), un projet idéologique et organisationnel vieux de près d'un siècle, fondé en 1925. Le RSS s'est inspiré, dans ses premières années, des mouvements fascistes européens, en particulier de l'Italie de Mussolini, puis, plus tard, de certains aspects du modèle nazi allemand de nationalisme culturel, d'identité majoritaire et de mobilisation idéologique centralisée.

Au fil des décennies, le RSS a développé un vaste réseau organisationnel à travers la société indienne, comprenant des structures politiques, éducatives, culturelles et paramilitaires. Son projet politique à long terme a été la transformation de l'Inde, d'une république laïque et pluraliste en un État à majorité hindoue, souvent décrit comme un « Hindu Rashtra ».

Ce projet idéologique a acquis un pouvoir étatique sans précédent ces dernières années. Il en résulte notamment une recrudescence des attaques contre les minorités, en particulier les musulmans et les chrétiens, des restrictions des libertés civiles, des pressions sur les médias indépendants, un affaiblissement des institutions démocratiques et une centralisation croissante du pouvoir.

Dans le même temps, le gouvernement indien a renforcé ses relations politiques et militaires avec Israël, qui sert de plus en plus de modèle dans des domaines tels que la doctrine de sécurité, les technologies de surveillance, la militarisation et le nationalisme majoritaire. Certaines franges de l'extrême droite indienne établissent ouvertement des parallèles entre le projet d'un État à majorité hindoue et le modèle ethno-national d'Israël.

Cela illustre une tendance mondiale plus large : les mouvements d'extrême droite et autoritaires s'inspirent de plus en plus les uns des autres. On assiste à une circulation transfrontalière des cadres idéologiques, des doctrines de sécurité, des technologies de surveillance et des méthodes de gouvernance. Ces évolutions soulignent un point important : l'antifascisme contemporain doit lui aussi être international.

À travers les pays et les continents, les travailleurs sont confrontés à des défis de plus en plus similaires. La précarité du travail, l'austérité, la privatisation et la hausse du coût de la vie sont généralisées. Les agriculteurs sont confrontés à l'expropriation de leurs terres et à des crises agraires. Les communautés autochtones résistent aux industries extractives. Les migrants sont victimes de criminalisation et d'exploitation. Les femmes subissent à la fois une marginalisation économique et une intensification de la violence patriarcale.

Ces luttes sont interconnectées. Pourtant, les mouvements d'extrême droite et autoritaires cherchent à les fragmenter. On accuse les migrants d'être responsables du chômage. Les minorités sont présentées comme des menaces pour l'identité nationale. On invoque des ennemis extérieurs pour justifier la répression intérieure. Ces stratégies visent à diviser les opprimés et à protéger les structures de pouvoir bien établies.

La solidarité entre les peuples constitue la réponse la plus efficace. Cette solidarité ne peut rester abstraite. Elle doit se construire à travers des formes concrètes de coopération : campagnes communes contre la dette et l'austérité, solidarité avec les migrants et les réfugiés, résistance à la militarisation et à la guerre, défense des droits du travail et protection des libertés démocratiques. L'internationalisme n'est donc pas seulement un engagement éthique. C'est une nécessité politique.

L'histoire nous offre des leçons importantes. La résistance la plus forte au fascisme est née de larges coalitions de forces sociales : travailleurs, paysans, étudiants, intellectuels et mouvements démocratiques. Ces luttes ont souvent dépassé les frontières nationales. Les mouvements anticolonialistes, les luttes contre l'apartheid et la solidarité internationale des travailleurs ont tous démontré la puissance de l'action collective au-delà des frontières nationales. Il est essentiel aujourd'hui de reconstruire cet esprit de solidarité.

Dans un monde marqué par la fragmentation et la peur, la coopération internationale entre les peuples offre une alternative fondée sur l'égalité et la justice. L'anti-impérialisme et l'antifascisme ne sont pas des luttes distinctes, mais des dimensions interdépendantes d'un même projet politique.

Renforcer la coopération entre les mouvements, approfondir la solidarité internationale et résister à la division et à l'autoritarisme sont des tâches urgentes. L'avenir ne sera pas déterminé uniquement par les États puissants ou les rivalités géopolitiques. Il sera également façonné par des peuples organisés agissant collectivement par-delà les frontières.

Face à la montée du fascisme, l'anti-impérialisme et la solidarité entre les peuples restent le socle permettant de construire une alternative démocratique et émancipatrice / les piliers centraux d'une alternative démocratique et émancipatrice.

Traduction : Christine Pagnoulle

Notes :

[1] Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité trilatéral crucial pour contenir l'influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l'Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l'architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C'est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d'autres partenariats comme le Quad

[2] Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l'Australie, l'Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l'influence croissante de la Chine, en mettant l'accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s'agit d'une composante clé de la politique américaine de « libre et ouvert Indo-Pacifique », complétant d'autres alliances comme AUKUS.

Sushovan Dhar CADTM Inde

Alors qu'Israël envisage des exécutions, le Canada s'en prend à la solidarité avec la Palestine Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort 8 avril 2026 | tiré de Canadian dimension https://canadiandimension.com/articles/view/as-israel-eyes-executions-canada-targets-palestine-solidarity

Un drapeau arborant le logo de Samidoun lors d'une manifestation de solidarité avec la Palestine à São Paulo, au Brésil, le 15 février 2025. Photo gracieusement fournie par Samidoun Network/X. Fin mars, le gouvernement fédéral a pris des mesures pour dissoudre Samidoun, le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, un groupe international d'organisateurs et de militants depuis longtemps visés par une campagne de criminalisation menée par le lobby israélien au Canada. Cette décision fait suite aux modifications introduites dans le budget fédéral de 2025, qui accordent à Ottawa le pouvoir explicite de dissoudre les organisations désignées comme « entités terroristes ». Cette décision marque une escalade significative de la répression étatique contre la solidarité avec la Palestine, qui coïncide avec l'intensification de la répression des Palestiniens par Israël lui-même. Samidoun a été fondé en 2011 pour soutenir la grève de la faim des prisonniers palestiniens. La grève de 22 jours, qui s'est déroulée d'octobre à novembre de cette année-là, appelait à la fin des pratiques israéliennes d'isolement cellulaire, du refus de livres et de journaux aux prisonniers politiques, et de l'enchaînement des prisonniers lors des visites familiales. Elle exigeait également la libération d'Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), de l'isolement. Depuis lors, Samidoun s'efforce de sensibiliser le public à la situation des prisonniers politiques palestiniens et aux conditions auxquelles ils sont confrontés dans le système pénal d'apartheid israélien. À travers Israël et les territoires occupés, le gouvernement israélien détient environ 10 000 Palestiniens dans son réseau de prisons notoirement brutal. Les prisonniers sont régulièrement victimes de torture, de privation de nourriture et d'abus. Des milliers d'entre eux sont détenus sans inculpation ni procès. Des centaines de ces détenus sont des enfants — en fait, Israël est le seul pays au monde à juger des enfants devant des tribunaux militaires. Defense for Children Palestine note qu'« environ 500 à 700 enfants palestiniens sont détenus et poursuivis chaque année par le système judiciaire militaire israélien — certains n'ont que 12 ans ». Dans le contexte de la répression menée par l'État canadien contre la solidarité avec la Palestine en 2023–2024, le lobby de l'apartheid a intensifié sa campagne visant à criminaliser Samidoun. Cet effort de longue date repose sur l'allégation non prouvée selon laquelle Khaled Barakat, époux de la fondatrice de Samidoun, Charlotte Kates, serait associé au FPLP, une organisation de résistance armée que le gouvernement canadien a inscrite sur la liste des groupes « terroristes » depuis 2003. En octobre 2024, les lobbyistes de l'apartheid ont obtenu ce qu'ils voulaient. Ottawa a annoncé que Samidoun avait été inscrit sur la liste des « entités terroristes » en vertu du Code criminel. Cette annonce a été faite en coordination avec le gouvernement américain, qui, le même jour, a désigné Samidoun comme « terroriste mondial spécialement désigné » par décret. Le mois suivant, la police de Vancouver a mené une descente militarisée au domicile de Kates, qui avait déjà été arrêté pour avoir salué les opérations militaires du Hamas contre les forces d'occupation israéliennes. La descente a mobilisé un véhicule blindé et des agents lourdement armés. Le voisin de Kates a qualifié l'opération d'« exagérée », ajoutant : « Je ne pense pas qu'il soit approprié d'utiliser autant de force. » Mais cette démonstration de force était le but recherché. Le raid a servi de tactique d'intimidation, envoyant un message effrayant à l'ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine au Canada. Une telle fureur politique et une telle répression policière pour une prétendue association avec un groupe palestinien révèlent un double standard flagrant dans la vie politique canadienne. On pourrait se demander pourquoi des liens supposés avec une organisation politique palestinienne provoquent une telle indignation, alors que plus de 200 vétérans canadiens des Forces de défense israéliennes (FDI) — une armée qui a rasé Gaza et qui est actuellement engagée dans de brutales guerres d'agression contre le Liban et l'Iran — sont apparemment accueillis chez eux à bras ouverts. À tous égards, les FDI sont bien plus violentes et destructrices que n'importe quel groupe palestinien. Pourtant, malgré un prétendu embargo sur les armes, le Canada continue d'expédier des armes à Israël via les États-Unis, et le gouvernement libéral a récemment rejeté un projet de loi visant à mettre fin à ces transferts. En effet, la liste des « terroristes » du Canada elle-même semble largement destinée à délégitimer la lutte armée palestinienne contre l'apartheid et l'occupation israéliens. Cela se reflète dans son accent disproportionné sur les organisations palestiniennes. La liste a été créée en 2001, et en 2022, « plus de 10 % de la liste des organisations terroristes du Canada [était] composée d'organisations dont le siège se trouve sur un territoire occupé de longue date [la Palestine], représentant un dixième de pour cent de la population mondiale ». Alors que les armes canadiennes alimentaient l'assaut d'Israël sur Gaza, le ministre Dominic LeBlanc a affirmé que les militants de solidarité de Samidoun constituaient une « menace pour la sécurité nationale du Canada ». Sa déclaration concernant la désignation du groupe disait : L'extrémisme violent, les actes de terrorisme ou le financement du terrorisme n'ont pas leur place dans la société canadienne ni à l'étranger. L'inscription de Samidoun sur la liste des entités terroristes en vertu du Code criminel envoie un message fort indiquant que le Canada ne tolérera pas ce type d'activité et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrer la menace persistante qui pèse sur la sécurité nationale du Canada et sur l'ensemble de la population canadienne.

La manière dont un réseau de solidarité visant à sensibiliser le public à la cause des prisonniers politiques palestiniens constitue exactement une telle « menace » reste inexpliquée. Le 30 mars de cette année, trois jours après que la base de données du gouvernement fédéral eut répertorié Samidoun comme « dissoute pour non-conformité », le parlement israélien a adopté un projet de loi ethno-nationaliste sur la peine de mort imposant l'exécution par pendaison aux Palestiniens reconnus coupables d'avoir tué des Israéliens dans le cadre d'actes « terroristes ». La même peine ne s'appliquera pas aux Israéliens juifs qui tuent des Palestiniens. Lorsque le projet de loi a été adopté, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir — un ethno-nationaliste intransigeant et l'une des figures les plus puissantes d'Israël — a célébré l'événement à la Knesset avec une bouteille de champagne. Il s'était auparavant filmé devant une potence tout en menaçant de mort les « terroristes ». Au cours des mois qui ont précédé le vote, Ben-Gvir et d'autres parlementaires ont porté des insignes en forme de nœud coulant à leur revers pour promouvoir l'exécution massive de Palestiniens. Le gouvernement canadien a critiqué ce projet de loi raciste prévoyant la peine de mort par pendaison. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a souligné qu'il « vise systématiquement les Palestiniens » et « s'ajoute à une liste croissante de mesures qui encouragent la violence illégale des colons tout en déshumanisant le peuple palestinien ». Ces paroles sonnent creux. La même semaine, le Canada a dissous de force un important réseau de soutien aux prisonniers politiques palestiniens. Cette mesure s'inscrivait dans le cadre d'une campagne menée depuis des années visant à saper la solidarité avec la Palestine au Canada par le biais de la censure, de la perte d'emploi, de campagnes de dénigrement, d'intimidations étatiques et non étatiques, de la criminalisation ciblée et de violences policières manifestes. Les critiques du Canada à l'égard de certains aspects grotesques de la politique israélienne n'ont guère de sens alors que le gouvernement soutient fondamentalement un système de dépossession et de domination ethno-supremaciste qui dure depuis des décennies. Ce soutien se manifeste par des transferts d'armes, un appui diplomatique et la répression de la solidarité avec la Palestine sur son propre territoire. La criminalisation de Samidoun a démantelé un réseau clé de solidarité avec les prisonniers palestiniens au moment même où cette solidarité est la plus nécessaire. Ottawa peut exprimer autant qu'elle le souhaite ses objections face aux horreurs du projet de loi israélien sur les exécutions. Cela ne change rien au fait que le Canada est profondément impliqué dans les conditions qui ont rendu une telle loi possible. Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.

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14.04.2026 à 14:21

Piégé en Iran, Trump ne peut être arrêté que par le peuple américain !

Yorgos Mitralias

De ce peuple américain qui d'ailleurs non seulement s'oppose déjà très majoritairement aux guerres et aux politiques de Trump, mais qui commence aussi à descendre massivement dans les rues de tout le pays pour manifester contre le « roi » Trump et son messianisme cauchemardesque.

Par Yorgos Mitralias

Tandis que, en dépit du cessez-le feu de deux semaines, la guerre continue de faire rage accumulant des milliers de morts et des destructions au Moyen (Golfe Persique) et au Proche (Liban) Orient, tout indique désormais que ce Trump malmené par les Iraniens, fou furieux, délirant, auto-piégé et menacé de se trouver bientôt en position de... Shah et Mat ( comme par hasard, l'expression dérive du persan shâh mât, signifiant « le roi est pris en embuscade/désemparé »), est disposé de commettre -et de revendiquer ! - les pires crimes de guerre et contre l'humanité pour ne pas perdre la face et rester cramponné au pouvoir. Comme d'ailleurs tout indique qu'il n'y a aucun pays capable et décidé d'arrêter Trump et ses délires apocalyptiques.

Alors, un constat presque unanime est en train de faire son chemin : le salut contre le péril existentiel pour l'humanité représenté par Trump ne peut venir que de l'intérieur de son pays, du peuple américain lui-même ! De ce peuple américain qui d'ailleurs non seulement s'oppose déjà très majoritairement aux guerres et aux politiques de Trump, mais qui commence aussi à descendre massivement dans les rues de tout le pays pour manifester contre le « roi » Trump et son messianisme cauchemardesque. Et ce n'est pas un hasard que le premier à admettre et à tenir très sérieusement compte de cette perspective est Trump lui-même. Un Trump qui fait déjà tout en son pouvoir pour prévenir cette éventualité, qui pourrait se manifester de façon désastreuse pour lui aux élections plus que critiques de mi-mandat en novembre prochain.

Alors, étant donné tout ce qu'on sait déjà du total mépris que Trump nourrit pour les lois et la constitution de sa propre classe bourgeoise et capitaliste, on peut légitimement se poser la question suivante qui n'est pas du tout rhétorique : qui oserait prétendre que Trump est disposé d'accepter sans réagir violemment une défaite électorale qui aura comme conséquence que des nouvelles majorites parlementaires (au Senat et a la Chambre des Représentants) votent son « impeachment », donc sa destitution du pouvoir ?

Cependant, bien naïfs ceux qui croiraient que Trump va attendre tranquillement le résultat de ces élections de mi-mandat avant de réagir violemment. En réalité, il est plus que probable que prévoyant ce résultat désastreux pour lui, Trump n'hésitera pas de tout faire pour que ces élections n'aient pas lieu. De quelle manière ? Mais, en inventant une (nouvelle) guerre ou n'importe quelle grande crise qui servirait comme prétexte pour déclarer le pays en état d'exception. Ce qui lui permettra non seulement de restreindre drastiquement les droits et les libertés démocratiques, mais aussi de réaliser son vieux rêve : gouverner son pays, la première superpuissance du monde en dictateur ! Ce qui évidemment, ne va pas se passer sans provoquer des réactions (violentes) en chaine, notamment au sein de la majorité présidentielle et du mouvement MAGA déjà fracturé gravement. (1) Sans oublier ni l'armée américaine où sont rendues publics les premiers appels à la désobéissance aux ordres (illégales) de la Maison Blanche, ni les élites économiques du pays désormais divisées, ni le reste de la société américaine et surtout ceux d'en bas, qui voudront peut être en découdre une fois pour toutes...

Désormais, il ne s'agit plus ni d'un scenario de politique fiction, ni d'une lointaine éventualité. On est déjà en pleins préparatifs de cet affrontement et à seulement 8 mois des élections de mi-mandat. Alors, force est de constater que la situation actuelle se presente pleine d'inattendus et de surprises qui brouillent la façon traditionnelle de voir la scène politique des Etats-Unis dominée par le bipartisme monopolisant le pouvoir et la Maison Blanche. En effet, la tendance observée depuis plusieurs ans, marquée par la désaffection des américains envers les deux partis traditionnels, ainsi que par l'extrême polarisation politique de la société américaine, continue et même s'accentue actuellement au point d'atteindre des records historiques. Mais, ce qui est peut être encore plus important c'est que cette désaffection est plus prononcée parmi les Démocrates bien que leur parti ne soit plus au gouvernement.

C'est ainsi que selon une enquête de la CNNi publiée il y a quelques jours,(2) ceux qui disent vouloir voter en faveur des Démocrates aux élections de mi-terme, apprécient leur parti Démocrate bien moins que ceux qui voteront Républicains apprécient le leur. En somme, les Démocrates iront aux urnes massivement pour voter contre Trump plutôt qu'en faveur de leur parti bien déconsidéré à leurs yeux ! Et la même chose vaut aussi pour ceux catalogués comme « indépendants », qui comptent aller aux urnes en masse pour punir les Républicains de Trump, tout en s'opposant à la mollesse avec laquelle le parti Démocrate s'oppose à l'administration Trump.

La leçon à tirer des résultats de cette enquête, confirmés d'ailleurs quotidiennement par les péripéties de la vie politique et sociale du pays, est que le bipartisme américain est en train de traverser sa crise la plus grave, sa crise historique. Et surtout, que la crise encore plus profonde du parti Démocrate et de son « establishment », rend non seulement possible mais aussi impérieuse la création d'un troisième parti de masse représentant de façon autonome et indépendante les salariéEs et ceux d'en bas.

Cependant, force est de constater que les voix en faveur de la creation de ce troisieme parti des travailleurs se comptent, pour l'instant, aux Etats-Unis sur les doigts d'une main. Pratiquement personne parmi les personnalités de la gauche indépendante ou semi-indépendante du parti Démocrate, n'ose encore appeler publiquement ni à rompre définitivement avec ce parti, ni à construire une nouvelle grande formation socialiste. Et cela bien que les organisations progressistes comme celle de Working Families et socialistes comme les Democratic Socialists of America (DSA) revendiquent plus de 600.000 membres la première, et plus de 100.000 membres la seconde. Et aussi et surtout, bien que les divers clones politiques du maire de New York Zohran Mamdani soient en train de se multiplier un peu partout au pays, a l'instar de cette nouvelle etoile montante des Démocrates au... Texas, le jeune pasteur totalement atypique James Talarico qui fait un malheur en déclarant une véritable guerre aux « Chrétiens Nationalistes », avec des thèses très radicales sur des questions brulantes qui vont des droits des travailleurs, des femmes et des LGBT à la défense sans concessions des Palestriniens contre Israël, la denonciation de la guerre contre l'Iran, et la condamnation sans détours des politiques en faveur des combustibles fossiles au nom du combat contre la catastrophe climatique.

Toutefois, ne désespérons pas car cette absence des positionnements claires et nettes en faveur du troisième grand parti de gauche risque d'être de courte durée. Pourquoi ? Mais, parce que nous croyons dur comme fer que Trump ne s'avouera jamais vaincu, et fort de ces 32%-33% des américains bien bétonnés, qui le suivent aveuglement et soutiennent depuis 10 ans même ses pires « folies », fera absolument tout pour rester cramponné au pouvoir. Et cela même s'il perd les élections de mi-terme avec résultat qu'il soit destitué par les nouvelles majorités au Senat et à la Chambre des Représentants. Dans une telle situation, qui préfigurera une véritable guerre civile, la création de ce troisième parti des travailleurs et de tous ceux et celles disposéEs de se battre contre Trump et sa réaction fasciste, apparaitra comme une évidence presque existentielle. Alors, le devoir des gens de gauche un tant soit peu clairvoyants et responsables, est de ne pas attendre la dernière minute, mais d'entreprendre dès maintenant les préparatifs pour la création de cette grande formation de combat de ceux d'en bas. Car désormais chaque minute compte et l'ennemi de classe est puissant, terriblement féroce et ne cache plus ses intentions apocalyptiques...

Notes

1. Voir notre article Libertariens contre Néoconservateurs-La guerre fracture le sommet du trumpisme ! :https://www.pressegauche.org/Libertariens-contre-Neoconservateurs

2. A new CNN poll reveals how people mad at both parties see the midterms : https://edition.cnn.com/2026/04/03/politics/cnn-poll-double-haters-democrats-midterms

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14.04.2026 à 14:16

Trump ordonne un blocus naval de l'Iran après l'échec des négociations ; Téhéran menace de représailles dans le Golfe

Democracy now !

Le trafic maritime s'est de nouveau interrompu dans le détroit d'Ormuz après que le président Trump a ordonné aux forces armées américaines d'imposer un blocus naval de tous les ports et zones côtières iraniens à compter de ce lundi à 10 heures, heure de l'Est. L'Iran a dénoncé cette décision comme un acte illégal assimilable à de la « piraterie » et a menacé de frapper des ports du Golfe en représailles. Trump a ordonné ce blocus après l'échec des négociations américano-iraniennes destinées à mettre fin à la guerre, à l'issue de 21 heures de pourparlers à Islamabad, au Pakistan. Les prix mondiaux du pétrole ont bondi à l'annonce du blocus. Ervand Abrahamian, professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, prédit que « les États-Unis commenceront à bombarder les installations pétrolières iraniennes. L'Iran répliquera en bombardant les installations pétrolières et gazières du Golfe. Les prix du pétrole pourraient alors s'envoler. Certains s'attendent à ce qu'ils atteignent 200 dollars le baril. » Abrahamian avertit que la flambée des prix de l'énergie aura des répercussions durables sur l'économie mondiale.

13 avril 2026 | tiré de democracy now ! https://www.democracynow.org/2026/4/13/ervand_abrahamian

AMY GOODMAN : Le trafic maritime s'est de nouveau interrompu dans le détroit d'Ormuz après que le président Trump a ordonné aux forces armées américaines d'imposer un blocus naval de tous les ports et zones côtières iraniens à compter de ce jour, à 10 heures, heure de l'Est. L'Iran a dénoncé cette décision comme un acte illégal assimilable à de la piraterie et a menacé de frapper des ports du Golfe en représailles. Trump a ordonné ce blocus après l'échec des négociations américano-iraniennes destinées à mettre fin à la guerre, à l'issue de 21 heures de pourparlers à Islamabad, au Pakistan. Ces négociations constituaient les échanges de plus haut niveau entre les deux pays depuis la Révolution islamique de 1979. La délégation américaine était dirigée par le vice-président JD Vance, accompagné de l'envoyé spécial Steve Witkoff et du gendre de Trump, Jared Kushner. Les négociateurs iraniens s'étaient rendus au Pakistan à bord d'un avion qu'ils avaient baptisé « Minab 168 », en hommage aux 168 personnes tuées lors d'une frappe de missile américaine sur une école primaire de la ville de Minab, le 28 février dernier. L'appareil arborait les photos des écoliers tués, ainsi que des cartables ensanglantés récupérés sous les décombres. Les prix mondiaux du pétrole ont bondi à l'annonce du blocus par Trump. Nous accueillons Ervand Abrahamian, professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent, *Oil Crisis in Iran : From Nationalism to Coup d'État*, et dont le prochain livre s'intitule 1979 : An Inevitable Revolution.

Quelle est votre réaction à ce qui s'est passé au Pakistan — l'accord qui n'a pas été conclu entre l'Iran et les États-Unis — et quelles en sont les implications, Professeur ?

ERVAND ABRAHAMIAN : Eh bien, je pense que les deux parties ont en réalité présenté des exigences maximales que l'autre ne pouvait accepter, ce qui en faisait un faux départ. Mais les conséquences de cet échec vont s'avérer particulièrement graves pour les États-Unis, car la principale préoccupation de Trump a été de contenir la hausse des prix du pétrole — or ceux-ci ont déjà bondi de 88 à plus de 100 dollars le baril. Ils vont continuer d'augmenter avec la crise actuelle, avec l'embargo sur le détroit d'Ormuz. Et à mesure que la crise s'intensifie, je pense que les États-Unis commenceront à bombarder les installations pétrolières iraniennes. L'Iran répliquera en bombardant les installations pétrolières et gazières du Golfe. Les prix du pétrole pourraient alors véritablement s'envoler. Certains s'attendent à ce qu'ils atteignent 200 dollars le baril. Dans ce cas, cela aura des répercussions à long terme sur Wall Street et sur l'ensemble de l'économie américaine, sans parler de l'économie mondiale. Ainsi, ce que Trump s'était efforcé d'éviter, il s'y est lui-même précipité — une crise majeure, une crise économique.

AMY GOODMAN : Robert Malley, qui avait été impliqué dans des négociations avec l'Iran par le passé, a déclaré : « Vingt et une heures, c'était vingt heures de trop si l'objectif était de réitérer une exigence que l'Iran avait déjà rejetée. C'était bien trop peu si l'objectif était de négocier. » Quelle est votre réaction ?

ERVAND ABRAHAMIAN : Il a tout à fait raison. Et je pense que ce que l'Iran perçoit dans la crise actuelle, c'est une menace existentielle, parce que même si l'on a beaucoup parlé de changement de régime, la politique israélienne, clairement, au cours des dix dernières années, a visé bien au-delà. Il s'agit fondamentalement de la destruction de l'État iranien, de la nation iranienne. L'Iran voit donc cela comme une menace existentielle.

Trump a prononcé un discours au moment du lancement de l'attaque contre l'Iran, il y a quelques semaines. C'était un discours assez intéressant. Il y évoquait diverses minorités ethniques opprimées en Iran, qui aspiraient à être libérées du contrôle iranien. Il a énuméré des groupes ethniques connus, mais il en a mentionné un que je n'avais, à vrai dire, jamais entendu auparavant. Je me suis donc creusé la tête. Quel est ce groupe ? Et j'ai fait ce que la plupart des gens font : j'ai cherché sur Google. Et, surprise, ce groupe ethnique existe bel et bien — mais de l'autre côté des montagnes du Caucase, au Daghestan.

On est alors en droit de se demander pourquoi ils ont inclus ce groupe ethnique, qui n'existe pas en Iran, dans la liste des groupes opprimés, à moins qu'il y ait derrière cela une idée sinistre des Israéliens : provoquer une guerre civile en Iran, en recrutant des mercenaires de l'autre côté du Caucase pour les faire entrer sur le territoire iranien. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais c'est précisément ce qui s'est passé en Syrie, où de nombreux Tchétchènes ont été amenés à combattre contre Assad. Les Israéliens envisagent peut-être de prolonger indéfiniment la guerre civile en Iran en y faisant affluer des mercenaires de l'extérieur. C'est pourquoi, je crois, l'Iran considère cela comme une guerre réellement existentielle. Ce n'est pas simplement une question d'ajustements mineurs dans les relations avec les États-Unis.

AMY GOODMAN : Vous avez beaucoup écrit sur le pétrole en Iran. Ghalibaf, le président du parlement iranien, a publié dimanche sur les réseaux sociaux : « Profitez des prix à la pompe actuels. Avec ce prétendu "blocus", vous serez bientôt nostalgiques de l'essence à 4 ou 5 dollars le gallon. »

RVAND ABRAHAMIAN : Oui, tout à fait. Le prix pourrait atteindre 200 dollars le baril, voire davantage, si le pétrole et le gaz du Golfe dans leur ensemble — pas seulement le pétrole iranien — se trouvent coupés du marché mondial.

AMY GOODMAN : Parlons maintenant de ce que veulent respectivement l'Iran et les États-Unis. Il est 10 heures du matin — nous diffusons juste avant cette échéance — heure de l'Est, moment auquel la marine américaine impose apparemment son blocus sur le Golfe Persique et le détroit d'Ormuz. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Comment les pays du Golfe seront-ils affectés ? Comment l'Iran sera-t-il touché ? Car il exporte du pétrole, mais il en produit et en consomme également une grande quantité.

ERVAND ABRAHAMIAN : Cela ne brisera pas l'Iran, parce que l'Iran dispose d'autres moyens d'exporter son pétrole. Ce sera évidemment une contrainte, mais les pays du Golfe souffriront bien davantage si l'Iran démantèle leurs installations pétrolières. Et cela affecte directement l'économie américaine, parce qu'une grande partie des revenus pétroliers et gaziers du Golfe est investie dans les hautes technologies américaines. Une bonne part de la technologie de pointe américaine est financée par des subventions provenant des différents États du Golfe. Les répercussions sur l'économie américaine seraient donc désastreuses.

AMY GOODMAN : Que veut Trump ? Sa dernière position — et ce qu'a déclaré Vance — : Vance quitte le premier ministre hongrois, pour lequel il faisait campagne, Orbán, qui a été largement battu, puis se rend à Islamabad pour mener ces négociations. Il affirme que tout tourne autour des armes nucléaires. Vance a dit : « Le simple fait est que nous devons voir un engagement ferme de leur part à ne pas chercher à se doter d'armes nucléaires et à ne pas acquérir les moyens qui leur permettraient d'y parvenir rapidement. » Votre réaction ?

ERVAND ABRAHAMIAN : Exactement. C'est précisément ce que prévoyait l'accord Obama.

AMY GOODMAN : Dont Trump s'est retiré.

ERVAND ABRAHAMIAN : Oui, dont Trump s'est retiré. Mais si l'on examine cet accord, il stipulait que l'Iran avait le droit d'enrichir de l'uranium, mais sous surveillance, afin de s'assurer qu'il ne pouvait pas enrichir jusqu'au niveau requis pour des armes nucléaires. Netanyahu crie que c'était un accord vague. En réalité, il était très précis. L'Iran pouvait enrichir l'uranium à 3,67 % — on ne peut pas être plus précis que cela. La quantité était limitée à 200 grammes d'uranium enrichi. Et l'ensemble du processus était supervisé : 140 contrôleurs internationaux, dont des Américains. C'était une procédure incroyablement stricte pour s'assurer que l'Iran respecterait son engagement de ne pas se doter d'armes nucléaires.

En se retirant de cet accord, Trump a fondamentalement démantelé tout le dispositif. Et le mieux qu'il puisse obtenir, c'est d'y revenir. Exiger que l'Iran renonce totalement à l'enrichissement nucléaire est donc une condition inacceptable d'emblée. Le mieux qu'il puisse espérer, c'est de revenir à l'accord précédent : autoriser l'Iran à enrichir, mais avec une surveillance garantissant que l'enrichissement ne vise pas la fabrication d'armes.

AMY GOODMAN : Il nous reste une minute. Lors d'un appel avec le président russe Poutine, le président iranien Masoud Pezeshkian a déclaré qu'un accord n'était pas « hors de portée ». Pouvez-vous nous dire où vous pensez que tout cela nous mène ?

ERVAND ABRAHAMIAN : Eh bien, il y a des gens au sein du Conseil de sécurité nationale iranien, dont Pezeshkian, qui pensent qu'un accord avec les États-Unis est possible. Cette position existe depuis longtemps. Mais il y a aussi, désormais, des faucons — qui sont plus forts aujourd'hui qu'avant la guerre — qui soutiennent qu'on ne peut pas conclure un accord avec Trump. Même si Trump signe un accord, il pourrait décider la semaine suivante de s'en retirer. C'est donc une impasse, de leur point de vue, à moins que les États-Unis ne prennent des engagements fermes. Et je ne vois pas comment ils pourraient le faire, parce que Trump est fondamentalement peu fiable.

De leur point de vue, je crois que les faucons iraniens peuvent arguer de façon convaincante que plus la pression s'intensifie, plus les prix vont monter ; et plus ils montent, tôt ou tard, le patient aura une crise cardiaque ou un accident vasculaire cérébral. Ils ont donc le dessus en ce moment.

AMY GOODMAN : Ervand Abrahamian, je vous remercie infiniment de votre présence. Professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent *Oil Crisis in Iran*, et dont le prochain livre s'intitule *1979 : An Inevitable Revolution*.

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14.04.2026 à 14:14

Israël applique au Liban sa stratégie de Gaza : transformer les « zones tampons » en frontières permanentes

Qassam Muaddi

Israël a déclaré n'avoir aucune intention de quitter le Liban, même si la « guerre » actuelle venait à prendre fin. Si on se fie au modèle de Gaza, Israël pourrait bien chercher à étendre sa frontière au Liban.

Tiré de Agence Média Palestine 7 avril 2026

Par Qassam Muaddi

Des soldats israéliens à la frontière libanaise, près de Misgav Am, le 12 juin 2023. (Photo : Ayal Margolin/JINI via Xinhua) (Crédit photo : Ayal Margolin/Jini/Xinhua via ZUMA Press/APA Images)

Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran et ses répercussions économiques sur l'économie mondiale continuent d'occuper le devant de la scène médiatique internationale, Israël est en train de redessiner la carte du Moyen-Orient, en particulier au Liban. En cas de succès, les plans d'Israël pourraient avoir des répercussions régionales et mondiales. Et pourtant, l'invasion israélienne du Liban n'a pratiquement pas fait la une des médias occidentaux.

La semaine dernière, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que les forces israéliennes ne quitteraient pas le sud du Liban après la fin de la guerre actuelle. Les déclarations de Katz vont dans le sens de celles du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui a déclaré le week-end dernier avoir donné pour instruction à l'armée israélienne d'étendre son contrôle dans le sud du Liban jusqu'à 10 kilomètres, afin de créer une « zone tampon de sécurité ». Ces déclarations font suite au déploiement par l'armée israélienne de quatre divisions à la frontière libanaise et à la poursuite de son avancée en territoire libanais.

Tout dans l'invasion israélienne actuelle du Liban est une répétition des invasions précédentes : les ordres donnés par Israël aux civils de quitter leurs villages dans le sud, le déplacement de près d'un million de Libanais, le bombardement des infrastructures, en particulier des ponts sur le fleuve Litani, et les combats à l'intérieur et autour des villages libanais. Mais il y a une différence cette fois-ci : la destruction des infrastructures par Israël n'est pas une simple stratégie de guerre. Il s'agit d'une nouvelle annonce de la doctrine renouvelée d'Israël : occuper de nouvelles zones, souvent en les dépeuplant par la force, et les contrôler de manière permanente, élargissant de fait les frontières d'Israël avec des « zones tampons ».

Si Israël a déjà mis en œuvre une partie de cette stratégie par le passé, la situation est cette fois-ci très différente. Premièrement, parce qu'Israël déclare explicitement vouloir occuper de manière permanente de nouveaux territoires arabes, sur fond de déclarations officielles sur ses ambitions d'un « Grand Israël ». Deuxièmement, parce que cela se produit sans réaction internationale significative. Et enfin, parce que ce nouveau modèle qu'Israël tente de reproduire sur un deuxième front pourrait avoir des implications pour l'avenir de la guerre et du tracé des frontières à l'échelle mondiale.

Cette réalité soulève deux questions cruciales : comment ce modèle est-il devenu une politique officielle israélienne ? Et que signifiera cette vision israélienne pour le Moyen-Orient et le monde, si elle se concrétise ?

Appliquer la logique de la « zone jaune » de Gaza au Liban

Au cours de la dernière vague de combats entre Israël et le Hezbollah, les forces israéliennes ont procédé à des explosions et à des démolitions à grande échelle de villages et d'infrastructures libanais dans le sud. Ces tactiques ressemblent à celles qu'Israël a utilisées à Gaza au plus fort du génocide. À Gaza, Israël avait pour objectif explicite de chasser définitivement les Palestiniens de zones entières, comme les villes de Beit Hanoun et Beit Lahia, au nord de la bande de Gaza, et la ville de Rafah, au sud.

Alors qu'Israël intensifie sa guerre contre le Liban, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a clairement exposé les intentions d'Israël : appliquer au Liban le modèle de Gaza, à savoir la destruction totale et le nettoyage ethnique. Il a déclaré mardi que « le modèle de Rafah et de Beit Hanoun » serait appliqué au Liban.

Cela signifie que les ordres donnés par Netanyahou à l'armée israélienne de créer une zone tampon s'enfonçant de 10 kilomètres à l'intérieur du Liban sont plus qu'une simple stratégie militaire. Il s'agit d'une déclaration visant à remodeler une zone d'environ 10 000 kilomètres carrés, à la rendre inhabitable pour ses résidents libanais et à la placer sous contrôle militaire israélien. En Syrie, Israël n'a pas mené le même type de destruction, mais a annoncé son intention de rester dans les nouveaux territoires occupés après la chute du régime d'al-Assad en décembre 2024. Au total, au Liban et en Syrie, Israël cherche à maintenir un contrôle permanent sur quelque 14 000 kilomètres carrés, le tout pour créer une soi-disant « zone tampon ».

Le modèle que Katz évoque à Gaza a abouti à la création de la « zone jaune », qui représente 53 % de la bande de Gaza, où les forces israéliennes ont détruit toutes les infrastructures civiles, repoussant la population palestinienne vers les camps de tentes surpeuplés d'Al-Mawasi et de Deir al-Balah. L'armée israélienne était censée évacuer la zone située derrière la « ligne jaune » dans le cadre du cessez-le-feu, mais en décembre dernier, le chef d'état-major de l'armée israélienne a annoncé que la « ligne jaune » dans la bande de Gaza constituerait la nouvelle frontière d'Israël.

Si le génocide perpétré par Israël à Gaza est révélateur de sa politique d'État, les actions actuelles d'Israël au Liban suggèrent qu'il prévoit d'appliquer la même logique de la « ligne jaune » au Sud-Liban – en créant une « zone tampon » temporaire avant de la consolider en frontière permanente.

La manière dont cette logique s'est développée introduit une approche nouvelle et dangereuse dans l'élaboration et la mise en œuvre des plans stratégiques. D'abord, créer des faits accomplis sur le terrain, militairement, sans opposition politique. Ensuite, consacrer ces faits dans des accords de cessez-le-feu prolongés et unilatéraux avec le soutien des États-Unis. Si cela se concrétise au Liban, cela peut facilement se reproduire ailleurs, comme en Syrie ou dans certaines parties de la Cisjordanie. Plus inquiétant encore, rien ne garantit que d'autres pays disposant d'une puissance suffisante ne feraient pas de même dans d'autres conflits ailleurs dans le monde.

La nouvelle doctrine territoriale israélienne va au-delà du redécoupage de la carte du Moyen-Orient. Elle s'inscrit dans le processus en cours de refonte de l'ordre international, consistant à faire fi du droit international, ne serait-ce qu'en apparence, et à façonner le monde par la force militaire.

Israël a annoncé que même si les États-Unis mettaient fin à leur guerre contre l'Iran, il poursuivrait sa propre guerre contre le Liban. Au vu de la nouvelle réalité sur le terrain, le Hezbollah ayant révélé que ses forces n'ont pas été détruites au point espéré par Israël et qu'il restera très probablement présent dans le pays, le nouvel objectif d'Israël pourrait être d'ordre territorial, à travers une guerre longue et destructrice qui aboutirait à quelque chose ressemblant au modèle de Gaza, établissant de nouvelles frontières de facto dans le sud du Liban, sans accord politique pour leur conférer une quelconque légitimité.

Au-delà de l'impact sur le Liban lui-même, c'est la manière même dont le monde sera géré et dont les frontières seront tracées à l'avenir qui est en jeu.

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14.04.2026 à 14:14

Au Liban, une souveraineté sans défense : l'armée, l'État, et les armes du Hezbollah

Ziad Abu-Rish

Dans cet article, Ziad Abu-Rish offre un rare éclairage de l'histoire sur l'armée libanaise, depuis ses origines jusqu'à ses développements les plus récents. Il montre que l'armée libanaise est structurellement incapable de défendre le Liban contre l'expansionnisme israélien et que la raison d'être du Hezbollah est précisément d'assumer le rôle de dissuasion et de refoulement de l'armée coloniale israélienne

Tiré de Contretemps 8 avril 2026

Par Ziad Abu-Rish

Alors qu'Israël amplifie ses bombardements aériens sur le Liban et tente une invasion terrestre du Sud du pays, les Forces armées libanaises (FAL) n'ont toujours pas réagi de manière significative. Faisant écho au discours dominant étasunien-israélien, certains commentateurs continuent de présenter les opérations militaires du Hezbollah contre Israël comme le problème de fond qui saperait la souveraineté du Liban. Pourtant, la question de la souveraineté est fondamentalement liée à l'histoire de l'État libanais et à la question de savoir qui protège le Liban des menaces extérieures — notamment de l'hégémonie et de l'expansionnisme israéliens.

Le 2 mars [2026], deux jours après le déclenchement de la guerre contre l'Iran par les forces étasuniennes et israéliennes, le Hezbollah a tiré depuis le Liban des projectiles visant un système radar israélien situé près de Haïfa. Cette frappe constitue la première opération militaire du groupe libanais depuis la signature, le 27 novembre 2024, du soi-disant accord de cessation des hostilités entre le Liban et Israël. Alors que le Hezbollah avait cessé ses opérations et s'était retiré au nord du fleuve Litani, les Forces armées libanaises s'étaient déployées dans tout le Sud et avaient commencé à saisir et détruire les armes du Hezbollah ainsi qu'à démanteler ses infrastructures. En parallèle, Israël n'a jamais respecté l'accord, refusant de se retirer de ses avant-postes militaires sur le territoire libanais et continuant de lancer des frappes à sa guise.

Pour aller plus loin | Tribune : 500 universitaires, journalistes et artistes libanais signent l'« Appel national à la résistance globale contre l'agression du Liban »

En novembre 2025, Israël avait ainsi commis plus de 7 500 violations de l'espace aérien, environ 2 500 incursions terrestres et au moins 669 frappes sur le Liban. Ces attaques ont tué au moins 331 personnes, en ont blessé 945 et ont empêché 65 000 personnes déplacées de retourner dans leurs foyers et leurs villages du sud du Liban. Le gouvernement libanais s'est montré incapable de s'opposer efficacement à ces violations — tant sur le plan politique que militaire — et encore moins d'atténuer de manière significative leur impact sur les civils qui en subissaient les conséquences.

Au cours des vingt dernières années, et en particulier depuis l'accord de novembre 2024, la scène politique libanaise a été dominée par de virulents débats sur la question de la souveraineté : qui détient le monopole de l'usage de la force ? Qui contrôle le territoire et la circulation des personnes à l'intérieur de celui-ci ? Le Hezbollah peut-il et doit-il être désarmé ? Ce débat a atteint un point de bascule le 2 mars dernier, lorsque le cabinet du Premier ministre Nawaf Salam a déclaré « illégales » les activités militaires du Hezbollah et a appelé les Forces armées libanaises (FAL) à aller de l'avant pour mettre en œuvre un plan approuvé l'année dernière visant à placer toutes les armes sous l'autorité de l'État. À cet égard, le commandant en chef des FAL, Rodolphe Haykal, a opposé une résistance à l'utilisation de la force contre le Hezbollah, et certains indices laissent penser que le cabinet du Premier ministre envisage de remplacer le commandant – une mesure soutenue par les États-Unis.

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, la position de Nawaf Salam envers le Hezbollah reflète la conjonction de deux forces au Liban. D'une part, sur le plan intérieur, les partis et les personnalités traditionnellement opposés au Hezbollah — parmi lesquels des alliés de Washington qui sont, tacitement, alignés aux intérêts stratégiques israéliens — cherchent à exploiter ce qu'ils dépeignent comme la faiblesse du groupe après la guerre de 2023-2024. Ils souhaitent isoler politiquement et démanteler militairement le Hezbollah. D'autre part, sur le plan extérieur, le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu met à profit ses frappes incessantes, l'occupation du territoire libanais et le déplacement de civils pour faire pression sur le gouvernement libanais afin qu'il désarme le Hezbollah.

Le 13 mars, Israël a frappé le pont de Zrarieh qui enjambe le Litani, avertissant que de telles attaques reflétaient le prix de plus en plus lourd que l'État et le peuple libanais devront payer pour ne pas avoir désarmé le Hezbollah. Le même jour, des avions israéliens ont largué des tracts au-dessus de Beyrouth, appelant le peuple libanais à se désolidariser du Hezbollah et l'avertissant que le Liban risquait de connaître le même sort que Gaza. Face à cette pression croissante, la réticence de Haykal à s'opposer au Hezbollah est largement perçue comme une tentative d'éviter un conflit direct qui pourrait fracturer les Forces armées libanaises ou plonger le pays dans une nouvelle guerre civile.

Certains évaluent la capacité et la souveraineté de l'État libanais à partir de l'existence et du rôle de l'organisation militaire du Hezbollah. Cela relève, au mieux, d'une analyse erronée et, au pire, de la propagande. La confrontation militaire du Hezbollah avec Israël est née en réaction à l'absence de toute véritable tentative étatique pour mettre fin à l'occupation israélienne et dissuader l'agression israélienne. Beaucoup de ceux qui invoquent la souveraineté pour justifier le désarmement du Hezbollah ne remettent que rarement, voire jamais, en cause les violations militaires israéliennes, l'ingérence politique étasunienne ou saoudienne, ou le pouvoir bien établi de l'élite bancaire libanaise.

Au milieu des débats fréquents sur les armes du Hezbollah et leurs implications pour la souveraineté libanaise, les menaces extérieures restent une réalité quotidienne — les ambitions territoriales sionistes au Liban remontent au moins aux années 1920, et les interventions militaires israéliennes ont commencé en 1948. Comme le montre la situation actuelle, les Forces armées libanaises sont incapables – de par leur conception même – de défendre le pays contre les violations persistantes de son espace aérien et de son intégrité territoriale, et elles n'ont pas non plus empêché les meurtres, les blessures et les déplacements de population.

Or, cette réalité est bien antérieure à la création du Hezbollah au début des années 1980. Depuis sa naissance, le Hezbollah a endossé et assumé un rôle défensif que les Forces armées libanaises (FAL) n'ont jamais été mandatées à réaliser, ni politiquement autorisées à mener et n'ont que rarement tenté de le mettre en œuvre.

Certains pourraient citer les opérations des FAL contre Fath al-Islam dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared (2007) ou contre l'État islamique à la frontière nord-est du Liban avec la Syrie (2017) comme exemples de leur efficacité en tant que force de combat. Bien que ces cas soient très différents l'un de l'autre, les analystes militaires les décrivent néanmoins globalement comme des opérations de « lutte contre le terrorisme » ciblant des « groupes insurgés » spécifiques, plutôt que comme des opérations militaires conventionnelles contre une force armée permanente d'un autre État. En ce sens, ces deux cas démontrent qu'il s'agit d'investir les FAL comme force de sécurité intérieure, sans aspiration à assurer la défense contre les ambitions historiques, les invasions répétées et les violations continues de l'espace aérien par l'armée israélienne.

L'État libanais a officiellement établi les Forces armées libanaises en 1945, suite au soulèvement de 1943 qui a conduit à l'indépendance politique vis-à-vis de la France. Des groupes issus de tout l'éventail politique et social avaient alors réclamé la création d'une armée nationale comme corollaire nécessaire de la souveraineté. Pourtant, dès sa création, le développement des FAL a été façonné par la logique de constitution d'une force de sécurité intérieure. Parallèlement, les FAL ont servi de canal clé pour les relations diplomatiques, militaires et économiques avec d'autres États, principalement, mais pas exclusivement, occidentaux. En ce sens, la défense territoriale a toujours été subordonnée à d'autres considérations.

Les présidents, gouvernements, commandants militaires et majorités parlementaires successifs ont ainsi compris ce cadre de fonctionnement de l'armée libanaise et ont agi suivant ce cadre. Il en a résulté une armée structurellement tournée vers le renforcement du pouvoir de l'État sur le plan intérieur, la gestion des fractures internes du Liban et le maintien des alliances internationales, plutôt que destinée à faire face aux violations répétées du territoire libanais par Israël. Cette dynamique historique est au cœur de la situation actuelle et du débat sur la souveraineté qu'elle a ravivé.

L'absence de défense concrète de l'armée libanaise face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise est aussi, en partie, le reflet de l'arrangement politique issu de la guerre civile de 1975-1990. À cette période, l'hégémonie syrienne et le flux des aides occidentales ont veillé à ce que le rôle de l'armée libanaise soit restreint à la sécurité intérieure, en évitant la confrontation directe avec Israël — un rôle que le Hezbollah a historiquement assumé.

Après la libération du Sud Liban par le Hezbollah en 2000, cette division des tâches s'est encore institutionnalisée. Cela s'explique, dans une certaine mesure, par l'orientation pro-occidentale des principales factions politiques. À cet égard, la guerre de 2006 a marqué un tournant paradoxal. Sur le plan militaire, elle a représenté un point culminant pour le Hezbollah, lequel a résisté et est parvenu à repousser une invasion terrestre israélienne. Sur le plan politique, elle a mis à nu l'étendue des fractures internes du Liban et a constitué un épisode critique pour les dirigeants politiques libanais. Des images ont en effet circulé montrant des membres du gouvernement en réunion avec des responsables de l'ambassade étasunienne ; et des câbles WikiLeaks ont révélé que des dirigeants libanais avaient, en privé, exhorté Washington à faire pression sur Israël pour qu'il prolonge ses bombardements aériens dans l'espoir d'affaiblir, ou du moins de discréditer, le Hezbollah. Cet épisode a cristallisé la division persistante au Liban entre un projet de résistance mené par la branche militaire du Hezbollah et une classe politique libanaise dont les calculs stratégiques et la survie même étaient largement liés au parrainage occidental.

Le rôle limité des Forces armées libanaises remonte toutefois à bien avant l'ordre post-guerre civile, puisqu'il date de l'époque du mandat français (1920-1943). Le noyau des FAL trouve son origine dans les contingents libanais des Troupes spéciales du Levant, créées et commandées par la France. Établies en 1930, les Troupes spéciales étaient elles-mêmes issues de forces locales réorganisées et recrutées par les Français, destinées à réprimer les rébellions et mobilisations anticoloniales locales et à faire respecter la domination française. Ces forces locales ont soutenu l'Armée française du Levant dans la répression de la résistance armée et non armée contre l'imposition des frontières [nationales dans la région], des politiques économiques et des hiérarchies politiques du Liban colonial. Sans surprise, les Troupes spéciales n'ont pratiquement joué aucun rôle dans l'obtention de l'indépendance du Liban en 1943.

Cette orientation restrictive a perduré après l'indépendance. En juin 1948, les Forces armées libanaises ont lancé une opération militaire de portée limitée pour prendre al-Malikiyya, un village palestinien situé juste au sud de la frontière, avant d'en céder le contrôle à l'Armée arabe du salut le mois suivant. Alors que les forces sionistes progressaient dans le nord de la Palestine plus tard dans l'année, les FAL auraient refusé les demandes d'appui militaire émanant des contingents de l'Armée arabe du salut stationnés juste au sud de la frontière entre le Liban et la Palestine. Lorsque les forces israéliennes ont ensuite pénétré au Liban, occupant plus de 15 villages, dont Houla — où elles ont massacré des dizaines de civils —, l'armée libanaise a refusé d'intervenir officiellement. Cette première occupation israélienne du Sud Liban a pris fin en mars 1949, à la suite de l'armistice israélo-libanais qui en décrétait le retrait.

Depuis l'indépendance [en 1943], les Forces armées libanaises ont connu un développement important sur le plan organisationnel, en termes d'effectifs et de matériel. À l'instar de la période 1945-1975, l'après-1990, et en particulier après 2005, a vu se renforcer les liens de l'armée avec ses homologues étasuniens et européens. Les États-Unis, par exemple, ont fourni au Liban plus de 3 milliards de dollars d'aide militaire entre 2006 et 2024. Grâce à des exercices conjoints, des programmes de formation, des initiatives de coopération en matière de sécurité et des transferts d'armes, les FAL sont devenues un maillon important reliant le Liban aux réseaux diplomatiques, militaires et économiques occidentaux. La plupart des programmes d'aide militaire étrangère destinés aux FAL ont explicitement écarté la possibilité de doter le Liban d'une véritable capacité défensive, se concentrant plutôt sur la sécurité intérieure. À cet égard, le soutien étasunien à l'armée libanaise est en particulier subordonné à la condition qu'elle ne soit en aucun cas utilisées contre Israël.

À la suite de l'effondrement économique du Liban après 2019, les modalités de l'aide étrangère ont radicalement changé. Les FAL sont devenues l'un des principaux canaux de distribution de l'aide bilatérale étrangère. Depuis, les États-Unis sont le principal fournisseur d'aide au développement, d'aide humanitaire et d'aide à la sécurité au Liban. L'aide bilatérale étasunienne s'est élevée en moyenne à 285 millions de dollars par an entre 2021 et 2024, dont une grande partie sous la forme d'aide militaire étrangère destinée aux FAL.

Compte tenu de la dépréciation de plus de 90 % de la livre libanaise, de l'effondrement du niveau de vie et de la grave pénurie de devises étrangères, l'armée libanaise n'aurait peut-être pas survécu ces six dernières années sans un soutien extérieur soutenu. Ces bouées de sauvetage ont encore davantage enfoncé le Liban dans les sphères d'influence des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, renforçant les dépendances extérieures qui contribuent à expliquer la position de longue date de l'armée. Ses partenaires occidentaux ont renforcé le rôle des FAL en tant que force de sécurité intérieure, façonnant à la fois leur répulsion et leur incapacité à faire face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise.

Au regard de cette histoire de parrainage, la décision de la présidence et du gouvernement de retirer l'armée du sud du Liban et d'autres régions frontalières à la suite de l'attaque au projectile menée par le Hezbollah le 2 mars 2026 n'est pas une surprise. Le contexte [décrit en amont] explique également les informations selon lesquelles le gouvernement a rejeté la demande du commandant Haykal visant à obtenir l'autorisation de déployer l'armée contre une invasion israélienne anticipée : l'armée libanaise n'était ni conçue ni équipée pour une telle confrontation.

En 2000, près de deux décennies d'opérations militaires menées par le Hezbollah contre l'occupation israélienne du Sud Liban ont abouti au retrait d'Israël des territoires qu'il avait conquis lors des invasions de 1978 et 1982. Bien qu'il ait instauré un niveau de dissuasion remarquable, en particulier après 2006, le groupe de résistance n'a pas réussi à empêcher totalement les violations israéliennes de la souveraineté libanaise. Rien qu'entre 2007 et 2022, Israël a violé l'espace aérien libanais plus de 22 000 fois, dont plus de 8 200 incursions d'avions de chasse et plus de 13 000 incursions de drones. Pourtant, les Forces armées libanaises (FAL) et le gouvernement libanais n'ont pas réagi de manière significative.

Quelle que soit l'évaluation que l'on fasse des rôles (loin d'être exempts de critiques) du Hezbollah dans la politique intérieure libanaise ou en Syrie voisine, la raison d'être de l'appareil militaire de l'organisation depuis sa fondation dans les années 1980 est l'expulsion, la dissuasion et le refoulement des forces militaires israéliennes hors du territoire libanais. Il est prévisible que les commandants des FAL reconnaissent qu'ils ne sont ni structurellement préparés ni dotés d'un mandat populaire pour affronter le Hezbollah. Indépendamment des sentiments nationalistes ou anticoloniaux que les membres des FAL peuvent ou non nourrir, l'armée libanaise a été créée pour gérer l'ordre interne, tandis que le Hezbollah a été conçu pour affronter l'une des forces militaires les plus puissantes au monde.

En principe, le monopole de l'État sur l'usage de la force — y compris le pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix — mérite d'être soutenu. Néanmoins, dans la pratique actuelle, ces revendications ne s'accompagnent d'aucune application cohérente et globale de ce principe, en particulier pour défendre le territoire libanais contre les attaques extérieures. Les appels lancés à l'armée libanaise pour qu'elle affronte le Hezbollah ne sont donc ni stratégiquement cohérents ni fondés sur une vision réelle de la souveraineté libanaise. Alors qu'Israël étend son occupation et le dépeuplement du Sud, il est temps que la présidence, le gouvernement et le parlement libanais prennent au sérieux la défense active du Sud et du Liban, de manière générale. *

Article initialement publié sur le site de la revue The Public Source , ici. Traduit de l'anglais par Contretemps .

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14.04.2026 à 14:14

« La Nakba se répète » : l'obsession israélienne pour le fleuve Litani au Liban

Moshe Gilad

Le fleuve Litani est devenu un objectif cher aux éléments messianiques et une solution miracle face à la menace sécuritaire émanant du Liban. Israël reprend une idée bien connue – tout en espérant un résultat différent.

Tiré de Association France Palestine Solidarité 9 avril 2026

Haaretz par Moshe Gilad

Photo : L'aviation israélienne bombarde la ville de Beit Yahoun, sud du Liban, 5 mars 2026 © Quds News Network

Il y a 2 500 ans, le philosophe grec Héraclite disait : « On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. » Il voulait dire par là que la réalité est en constante évolution : l'eau coule, et celui qui se baigne dans le fleuve change lui aussi. Bien sûr, Héraclite n'a jamais connu la réalité israélienne. Ici, semble-t-il, on peut se baigner trois ou quatre fois dans le même fleuve sans que rien ne change. Les eaux et ceux qui s'y baignent oublient rapidement leur expérience passée et s'y jettent à nouveau avec empressement.

Le fleuve Litani constituera un jour un cas d'étude fascinant. Les étudiants tenteront de comprendre comment un fleuve libanais devient sans cesse l'objet des aspirations israéliennes. Même les experts en mémoire collective examineront probablement le Litani pour comprendre comment il est sans cesse redécouvert comme une solution parfaite, tandis que tous les problèmes qui y sont associés sont oubliés. Cela se produit à nouveau sous nos yeux, et ce n'est pas la première fois. Dans ce cas, la citation souvent attribuée à Albert Einstein semble plus appropriée : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent. »

Le Litani est le fleuve le plus long et le plus important du Liban. Long de 174 kilomètres (108 miles), il prend sa source dans les sources d'Al-Aleeq, dans la région de Baalbek, et coule vers le sud le long de la vallée de la Bekaa. À la fin des années 1950, le barrage de Qaraoun a été construit au nord du village de Qaraoun, créant ainsi un grand lac artificiel. Ce barrage fournit environ 15 % de l'électricité du Liban.

Si le Litani peut apparaître aux yeux de nombreux Israéliens comme une solution miracle ou un rêve cher à leur cœur, son état actuel en dit tout autre chose. L'hiver dernier, le Liban a connu la sécheresse la plus grave depuis le début des relevés. Le niveau d'eau du fleuve a atteint un seuil historiquement bas, menaçant l'approvisionnement en eau, la production d'électricité et l'agriculture du pays.

Une vision récurrente du Nord

Dans l'imaginaire israélien, le Litani est souvent considéré comme une frontière naturelle au nord. Bien qu'il ne soit pas mentionné dans la Bible, certains l'interprètent comme une frontière biblique séparant la Haute Galilée du Liban. Ils peuvent également faire valoir qu'il marque la frontière nord des territoires des tribus d'Asher et de Nephtali.

Cette idée fait écho aux propositions formulées par les premiers dirigeants sionistes il y a plus d'un siècle. En 1919, David Ben-Gurion écrivait : « Le fleuve Litani, ou comme l'appellent les Arabes le fleuve Qasmiyeh, est la ligne de démarcation entre les deux parties du pays. La frontière nord de la Terre d'Israël devrait donc être le fleuve Qasmiyeh. » De même, le géographe Avraham Brawer a écrit dans son ouvrage de 1929 intitulé « La géographie d'Eretz Yisrael » que la frontière nord devrait être la vallée de l'Ayun et le ruisseau Qasmiyeh, c'est-à-dire le Litani.

L'accord Sykes-Picot de 1916 entre la Grande-Bretagne et la France a placé le Litani sous contrôle français. La frontière actuelle entre Israël et le Liban, connue sous le nom de « Ligne bleue », repose sur l'accord Newcombe-Paulet de 1923, qui a défini la limite entre le mandat britannique en Palestine et le mandat français en Syrie et au Liban, ainsi que sur les accords d'armistice de 1949.

Au cours des 50 dernières années, Israël est revenu plusieurs fois jusqu'au Litani. En 1978, lors de l'opération Litani, les forces de l'armée israélienne ont atteint le fleuve et repoussé les forces de l'OLP au nord de celui-ci. Lors de la première guerre du Liban en 1982, Israël a conquis de vastes zones jusqu'au Litani, y compris le lac Qaraoun. Trois ans plus tard, l'armée israélienne s'est retirée de la plupart de ces zones mais a maintenu une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, contrôlée conjointement avec l'Armée du Liban du Sud jusqu'en 2000.

Au cours de la deuxième guerre du Liban en 2006, les États-Unis ont autorisé Israël à étendre ses opérations jusqu'au Litani, mais les forces de l'armée israélienne ne l'ont pas atteint. Un mois après le début de la guerre, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 1701, instaurant un cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah. La résolution prévoyait le déploiement de forces de l'ONU aux côtés de l'armée libanaise dans le sud du Liban et le retrait du Hezbollah au nord du fleuve, créant ainsi une zone tampon. Dans la pratique, le Hezbollah a par la suite rétabli sa présence au sud du Litani.

En novembre 2024, les forces de l'armée israélienne ont de nouveau atteint le fleuve près de Deir Mimas, un village chrétien au nord de Metula, et dans la région de Saluki, où un affluent se jette dans le Litani. À peu près à la même époque, un mouvement de droite appelé « Uri Tzafon » a vu le jour, prônant le contrôle israélien du sud du Liban jusqu'au fleuve et l'établissement de colonies dans cette région. Son site web déclarait : « L'idée d'une colonisation au Liban semble aussi éloignée de la réalité aux oreilles des Israéliens que celle d'une colonisation sur la planète Vénus, mais ce n'est pas le cas. »

Le site ajoutait : « Qu'est-ce que le « Sud-Liban » en réalité ? C'est tout simplement la Galilée du Nord. La frontière naturelle évidente entre Israël et les montagnes du Liban suit le cours du Litani, le plus grand fleuve du Liban, une région à propos de laquelle Moïse a dit : « une terre avec des ruisseaux, des cours d'eau et des sources profondes jaillissant dans les vallées et les collines ».

La conférence fondatrice du mouvement a réuni le professeur Amos Azaria, l'un de ses fondateurs et dirigeants, ainsi que le professeur Yoel Elitzur et le docteur Hagai Ben-Artzi, frère de Sara Netanyahu.

Sur le site web en hébreu du Forum israélien pour la défense et la sécurité, un groupe opposé à la solution à deux États, on peut lire : « La mention du fleuve Litani comme ligne de frontière figure déjà dans la Bible. Bien que le nom « Litani » ne soit pas explicitement mentionné, de nombreux chercheurs estiment, sur la base de données géographiques, que le fleuve Litani d'aujourd'hui est le prolongement de l'Euphrate biblique. Selon cette analyse, on peut s'appuyer sur le verset du Livre de Josué : « Du désert et de ce Liban jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate… et jusqu'à la Grande Mer vers le couchant du soleil, ce sera votre frontière » (Josué 1:4). »

La logique du « pas d'autre choix »

Une analyse de dizaines d'articles israéliens récents sur le sud du Liban suggère qu'un consensus large et inquiétant se dessine concernant le statut et l'avenir du fleuve Litani. Ce consensus s'exprime souvent par deux mots parmi les plus alarmants en hébreu : « pas d'autre choix ». Beaucoup semblent croire qu'il n'y a pas d'autre alternative que de conquérir une partie du sud du Liban, d'atteindre le Litani et d'en faire la nouvelle frontière nord d'Israël. Nous l'avons déjà fait plusieurs fois par le passé. Cela n'a pas aidé à l'époque. Pourtant, selon cet argument, il n'y a pas d'autre choix.

Les ordres émis par l'armée israélienne le mois dernier se sont succédé en plusieurs vagues. Tout d'abord, une série de directives visait 120 localités réparties sur une vaste zone du Sud-Liban. Cela a été suivi d'un ordre enjoignant à tous les habitants au sud du Litani d'évacuer vers le nord. L'ordre concernait notamment Tyr, l'une des principales villes du Liban, qui compte environ 160 000 habitants. Au total, les ordres d'évacuation couvraient environ un dixième du territoire libanais.

Le 24 mars, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que l'armée maintiendrait le contrôle du sud du Liban jusqu'au fleuve Litani. Il a ajouté que des centaines de milliers de résidents libanais ne seraient pas autorisés à rentrer « tant que la sécurité ne serait pas garantie » pour les communautés du nord d'Israël. Quelques jours plus tard, le 31 mars, Katz a déclaré que les habitations des villages libanais situés près de la frontière seraient démolies « comme à Rafah et à Beit Hanoun », faisant référence aux zones de Gaza où l'armée israélienne avait procédé à des destructions massives pendant la guerre.

Katz a expliqué que l'objectif était « d'éliminer définitivement les menaces à la frontière » pesant sur les habitants du nord d'Israël. Il a ajouté que plus de 600 000 Libanais déplacés ne seraient pas autorisés à retourner dans le sud du Liban tant que la sécurité et la sûreté ne seraient pas garanties.

Fin mars, l'armée israélienne a bombardé le pont de Qasmatiyeh, qui permet à la route côtière de traverser le Litani. Le lendemain, elle a frappé le pont de Qaqaiya. Au cours du même mois, le pont de Dleifeh a également été bombardé. Il s'agit du plus grand pont du sud du Liban et du deuxième plus grand du pays. Il avait déjà été détruit par l'armée israélienne en 1981 et n'avait rouvert qu'en 2009. Au total, cinq des huit principaux ponts enjambant le Litani ont été pris pour cible depuis les airs.

Selon des sources de la défense israélienne, 585 000 personnes ont fui le sud du Liban à ce jour, soit environ 70 % de la population au sud du fleuve. Les autorités libanaises indiquent que depuis le début des combats et jusqu'à la fin du mois de mars, environ 1 200 personnes ont été tuées, dont 121 enfants, et environ 3 400 ont été blessées. Des centaines de milliers d'enfants ont été déplacés et ne vont plus à l'école. Une nouvelle crise des réfugiés se profile. La Nakba, de ce point de vue, est en train de se reproduire.

Le géographe Amnon Kartin rejette l'idée selon laquelle un fleuve pourrait constituer une frontière naturelle significative.

« La frontière entre Israël et le Liban est une frontière convenue et reconnue. Elle a été établie dans les années 1920, puis réaffirmée dans les accords d'armistice. Atteindre le Litani reflète les ambitions de ceux qui veulent s'installer au-delà de la frontière. Étendre la souveraineté israélienne jusqu'au Litani semble farfelu. Ce sont des fantasmes messianiques. D'un point de vue géographique, il n'existe pas de « frontière naturelle ». Ils peuvent toujours nous tirer dessus depuis la vallée de la Bekaa, alors quelle différence cela fait-il ? »

Le professeur Eran Feitelson, également géographe à l'Université hébraïque, ajoute : « Le Litani n'est pas un fleuve transfrontalier. Le Hasbani et l'Ayoun sont des cours d'eau transfrontaliers. Ce qui se passe dans le secteur oriental est plus significatif que ce qui se passe à l'ouest.

« Lorsque nous sommes entrés au Liban en 1978, les communautés chiites du sud du Liban ne nous étaient pas hostiles. Nous avons réussi à les monter contre nous, et nous sommes très efficaces pour consolider l'opposition. On a l'impression d'avoir déjà vu cela : la création d'une zone tampon et des mesures similaires. Malheureusement, cela n'a pas fonctionné à l'époque, et il est difficile d'imaginer que cela fonctionne aujourd'hui. »

Le Dr Michal Braier, architecte à la tête de la division de recherche de Bimkom – Planning and Human Rights et professeur d'urbanisme à l'Université hébraïque, souligne la nature politique de l'aménagement du territoire, en particulier lorsqu'il s'agit d'une zone complexe et en proie à des conflits, et établit une comparaison entre la Cisjordanie et le sud du Liban :

« Israël tente constamment de remodeler la géographie et la démographie, ce qui est extrêmement dangereux. En Cisjordanie, le « plan décisif » de Bezalel Smotrich vise à expulser 80 % de la population palestinienne et à laisser la zone pour la colonisation, la judaïsant de fait. Cela a des conséquences dévastatrices pour les communautés expulsées et pour toute chance de paix future. Je ne doute pas que suivre une voie similaire au Liban serait tout aussi destructeur, sinon plus.

« L'expulsion et le déplacement engendrent la résistance et la haine. C'est tout le contraire de la sécurité. Cela jette également un profond discrédit moral sur nous. L'idée selon laquelle déplacer un million de personnes au nord du Litani garantirait la sécurité est sans fondement. Et cela ne tient même pas compte de la violation du droit international.

« Des informations indiquent également qu'Israël a commencé à pulvériser des zones agricoles dans le sud du Liban, et que des groupes israéliens préconisent de pénétrer dans la région pour y planter des arbres dans un premier temps. Je ne vois aucune justification à l'utilisation de telles mesures pour empêcher les habitants de retourner chez eux. Cela ne se justifie pas à l'intérieur des frontières d'Israël, et encore moins au-delà. Ce sont des pratiques qui rappellent celles utilisées pendant la Nakba. Il est crucial de reconnaître l'injustice et l'inégalité qui en ont résulté, et d'admettre la nécessité d'y remédier.

« Nous utilisons la population civile au Liban comme un moyen de faire pression sur l'État, et c'est une erreur. Je le constate clairement dans notre travail auprès des communautés palestiniennes, qui veulent vivre en paix, avec des droits fondamentaux et dans la dignité, et non sous occupation. C'est nous qui les en empêchons. Au Liban également, il semble y avoir une idée reçue selon laquelle les populations peuvent être manipulées, déplacées et déracinées. Il est effrayant de constater que de telles idées se sont normalisées dans le discours israélien. »

Traduction : AFPS

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14.04.2026 à 14:13

« Trump menace de “réduire en cendres“ le réseau énergétique iranien si un cessez-le-feu n'est pas conclu “sous peu” »

Joseph Gedeon, Peter Beaumont

Lundi 30 mars, Donald Trump a menacé de « détruire » les centrales électriques et les usines de dessalement d'eau potable iraniennes si Téhéran n'acceptait pas « sous bref délai » les conditions de paix, alors même qu'il affirmait que des progrès diplomatiques avaient été réalisés pour mettre fin à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël.

Tiré de A l'Encontre 31 mars 2026

USS Abraham Lincoln. (Centcom)

Téhéran est resté sur ses positions tout au long de ce conflit qui dure depuis un mois, qualifiant les propositions de paix états-uniennes d'« excessives, irréalistes et irrationnelles » et tirant des salves de missiles sur Israël.

Le risque d'une nouvelle escalade, notamment d'une opération terrestre américaine visant à s'emparer de l'île de Kharg [et de trois plus petites îles très proches : Hengam, Larak et Qeshm], a continué de faire trembler les marchés financiers. Les prix du pétrole sont en passe d'enregistrer une hausse mensuelle record.

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Dans un message publié sur son réseau social Truth Social, Trump s'est dit confiant quant à la conclusion prochaine d'un accord négocié, ajoutant que les États-Unis menaient des « discussions sérieuses » avec ce qu'il a qualifié de manière fantaisiste de « régime plus raisonnable » à Téhéran.

Mais il a déclaré que si aucun accord n'était conclu – notamment pour rouvrir la voie maritime du détroit d'Ormuz –, les forces des Etats-Unis détruiraient « toutes leurs centrales électriques, leurs puits de pétrole et l'île de Kharg (et peut-être toutes les usines de dessalement !) ». La destruction d'infrastructures civiles telles que les installations électriques et hydrauliques serait illégale au regard du droit international humanitaire et constituerait probablement un crime de guerre.

Plus tard dans la journée de lundi, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a déclaré que Trump serait disposé à demander aux pays arabes de contribuer au financement de la guerre contre l'Iran. « Je pense que c'est quelque chose que le président serait tout à fait disposé à leur demander de faire. C'est une idée que je lui connais. »

Cette proposition ajoute une nouvelle dimension spectaculaire au conflit, laissant entendre que Washington pourrait chercher à faire porter le coût de la guerre aux États du Golfe eux-même qui s'efforcent actuellement de négocier un accord de paix.

La déclaration publiée par le président américain sur les réseaux sociaux et les informations fournies par l'équipe de communication de la Maison Blanche interviennent dans un contexte de messages toujours confus. Dans une interview accordée au Financial Times, Trump a déclaré qu'il préférerait « s'emparer du pétrole iranien », ce qui, selon les analystes, nécessiterait le recours à des troupes des Etats-Unis pour s'emparer de l'île de Kharg, le terminal par lequel transitent la quasi-totalité des exportations de pétrole iranien.

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Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a reconnu lundi 30 mars que Téhéran avait reçu une proposition en 15 points de la part de l'administration Trump après les pourparlers de dimanche entre les ministres des Affaires étrangères du Pakistan, de l'Égypte, de l'Arabie saoudite et de la Turquie. Il a toutefois précisé qu'il n'y avait eu aucune négociation directe avec Washington, ajoutant que les exigences états-uniennes étaient « excessives, irréalistes et irrationnelles ».

Mohammad Bagher Ghalibaf [1], président du Parlement iranien, a qualifié les pourparlers d'Islamabad de prétexte pour envoyer davantage de troupes US dans la région, ajoutant que les forces iraniennes « attendaient l'arrivée des troupes états-uniennes sur le terrain pour les mettre en pièces et punir à jamais leurs partenaires régionaux », selon les médias officiels.

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Les organisations de défense des droits humains ont critiqué la menace de frappes punitives de Trump contre des infrastructures civiles. Erika Guevara-Rosas, directrice principale de la recherche, de la défense des droits, des questions politiques et des campagnes chez Amnesty International, a déclaré : « Attaquer intentionnellement des infrastructures civiles telles que des centrales électriques est généralement interdit. Même dans les rares cas où elles peuvent être qualifiées de cibles militaires, une partie ne peut toujours pas attaquer des centrales électriques si cela risque de causer des dommages disproportionnés aux civils. « Étant donné que ces centrales électriques sont essentielles pour répondre aux besoins fondamentaux et assurer la subsistance de dizaines de millions de civils, les attaquer serait disproportionné et donc illégal au regard du droit international humanitaire, et pourrait constituer un crime de guerre. »

Alors que les responsables de l'administration Trump – notamment Pete Hegseth [2], son belliqueux secrétaire à la Défense [à la Guerre] – ont tourné en dérision le droit des conflits armés, la conduite par Washington de sa guerre conjointe avec Israël contre l'Iran a eu de graves répercussions diplomatiques. L'Espagne a annoncé lundi que son espace aérien était fermé aux avions américains impliqués dans le conflit.

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Keir Starmer, le Premier ministre britannique, a réaffirmé : « Ce n'est pas notre guerre et nous ne nous laisserons pas entraîner dedans. » Et dans une intervention inhabituellement ferme, Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, a appelé Trump à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, qui en est désormais à son deuxième mois. « Je dis au président Trump : personne ne sera capable d'arrêter la guerre dans notre région, dans le Golfe… S'il vous plaît, aidez-nous à arrêter la guerre, vous en êtes capable », a déclaré Sissi lors d'une conférence de presse au Caire, soulignant le malaise international croissant.

Le sort des efforts des médiations du Pakistan pour mettre fin à la guerre, qui menace de plonger l'économie mondiale dans la récession et de provoquer des pénuries alimentaires et pharmaceutiques, reste incertain. Le prix du pétrole a grimpé à près de 117 dollars le baril, proche du niveau de 119,50 dollars atteint plus tôt en mars, avant de redescendre. Le Brent est désormais en passe d'enregistrer sa plus forte hausse mensuelle jamais observée. Il a progressé de 54% depuis le début du mois de mars, battant le précédent record de 46% établi en septembre 1990 après l'invasion du Koweït par Saddam Hussein.

Le Fonds monétaire international (FMI) a déclaré que « toutes les voies mènent à une hausse des prix et à un ralentissement de la croissance mondiale » si le conflit au Moyen-Orient continue d'étrangler les flux à travers le Golfe.

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Alors que les médias américains rapportaient ce week-end que le Pentagone se préparait à des semaines d'opérations terrestres en Iran, Téhéran semblait lancer un appel à des volontaires pour une opération dite « Janfada » – « sacrifice de la vie » –, rappelant les vagues humaines d'assauts de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, auxquelles avaient participé de jeunes volontaires.

Les experts ont averti qu'une opération terrestre états-unienne risquerait de faire basculer le conflit vers une guerre régionale de plus en plus profonde. Maziyar Ghiabi, directeur du Centre d'études persanes et iraniennes de l'université d'Exeter, a déclaré : « Alors que le président américain se prépare à une invasion terrestre – même si celle-ci devait se limiter aux îles iraniennes du golfe Persique –, la trajectoire de la guerre se dirige vers un point de non-retour. »

Maziyar Ghiabi a mis en garde contre le risque d'« un conflit régional à grande échelle impliquant le Yémen et le détroit de Bab-el-Mandeb [ce qui implique le canal de Suez], l'Irak, ainsi que le Liban, qui subit déjà une invasion terrestre israélienne. Les conséquences de cette tournure des événements seront imprévisibles et très durables, tant sur le plan humanitaire qu'économique. »

Dans le même temps, Téhéran a frappé une installation cruciale d'approvisionnement en eau et en électricité au Koweït ainsi qu'une raffinerie de pétrole en Israël, tandis qu'Israël et les États-Unis lançaient une nouvelle vague de frappes contre l'Iran [3]. Les combats ont continué de s'étendre au Liban alors qu'Israël s'apprêtait à s'emparer de nouveaux territoires dans le sud du pays. Ce week-end, les rebelles houthis du Yémen ont tiré des missiles sur Israël pour la première fois depuis le début de la guerre.

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La mission de maintien de la paix de l'ONU au Liban a déclaré que deux membres de son personnel avaient été tués lundi lors du deuxième incident meurtrier en 24 heures dans le sud du pays.

La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a indiqué que deux casques bleus indonésiens avaient été tués « lorsqu'une explosion d'origine inconnue a détruit leur véhicule ». Deux autres casques bleus ont été blessés, dont un gravement.

L'UNIFIL a déclaré avoir ouvert une enquête sur les décès de lundi, survenus un jour après qu'un autre soldat de la paix indonésien a été tué et trois autres blessés par un projectile, également d'origine inconnue, qui a explosé près d'une position de l'UNIFIL.

Ailleurs, l'armée syrienne a déclaré qu'une attaque de drones à grande échelle avait visé ses bases près de la frontière avec l'Irak, le dernier incident de ce type depuis le début de la guerre. L'identité de l'auteur de ceux qui ont lancé l'attaque n'a pu être établie avec certitude. (Article publié The Guardian le 30 mars 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

[1] Selon Amwaj Media du 31 mars : « Alors que les forces spéciales états-uniennes se mobilisent parallèlement aux appels au dialogue lancés par Washington, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a averti que les forces terrestres américaines, en cas d'invasion, seraient prises en embuscade, et a conjointement rejeté toute capitulation. À Téhéran, les élus accélèrent quant à eux l'adoption d'une loi visant à officialiser le contrôle de l'Iran sur le détroit d'Ormuz, désormais fermé de facto à tous les navires sauf ceux qui ont reçu l'autorisation. De plus, un nombre croissant de partisans de la ligne dure ont commencé à exiger que l'Iran se retire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Cela intervient alors que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a menacé de frapper des universités israéliennes et américaines en représailles aux attaques contre des établissements universitaires iraniens. » (Réd.)

[2] Le Financial Times du 30 mars a écrit : « Selon trois personnes proches du dossier, un courtier travaillant pour Pete Hegseth – le secrétaire américain à la Défense – a tenté de réaliser un investissement important dans de grandes entreprises du secteur de la défense au cours des semaines qui ont précédé l'attaque américano-israélienne contre l'Iran. Le courtier de Pete Hegseth chez Morgan Stanley a contacté BlackRock [énorme fonds d'investissement] en février au sujet d'un investissement de plusieurs millions de dollars dans le fonds ETF « Defense Industrials Active » de la société de gestion, ont indiqué ces trois personnes. Et cela peu avant que les États-Unis ne lancent une action militaire contre Téhéran. Cette demande, formulée au nom de ce client potentiel de premier plan, a été signalée en interne chez BlackRock, selon les personnes proches du dossier. Selon BlackRock, ce fonds d'actions de 3,2 milliards de dollars, dont le symbole boursier est IDEF, recherche « des opportunités de croissance en investissant dans des entreprises susceptibles de bénéficier de l'augmentation des dépenses publiques en matière de défense et de sécurité dans un contexte de fragmentation géopolitique et de concurrence économique ». Parmi ses principales participations figurent les conglomérats de défense RTX, Lockheed Martin et Northrop Grumman, qui comptent le département américain de la Défense parmi leurs plus gros clients, ainsi que le spécialiste de l'intégration de données Palantir. » Pete Hegseth qui s'est baptisé « ministre de la Guerre, avec l'approbation de son patron, s'est engagé de facto dans un délit d'initié. Il ne fait pas de doute qu'une partie de décisions politico-militaires du clan Trump sont déterminées par des objectifs d'enrichissement « privé », autrement dit de corruption institutionnalisée. (Réd.)

[3] Selon le site HRANA-Human Rights Activists News Agency, en date du 30 mars, le décompte des victimes est le suivant : « Victimes civiles : 1574 personnes (dont au moins 236 enfants). Victimes militaires : 1211 personnes. Victimes non classées (civiles/militaires) : 707 personnes. » Cyrus Schayegh, spécialiste du Moyen-Orient à l'IHEID (24 heures, 28 mars), après avoir cité les chiffres de HRANA, indique : « Le bilan est probablement beaucoup plus lourd si l'on en croit les données du Croissant-Rouge iranien : les frappes auraient détruit ou endommagé 61'555 habitations, 19'000 entreprises, 275 centres médicaux et près de 500 écoles. » Les bombardements israélo-américains mettent en question la reproduction sociale de la société iranienne, au prétexte de frapper un régime réactionnaire des plus répressifs. (Réd.)

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14.04.2026 à 14:10

Immigration au Québec : défaire les mythes en temps de polarisation

Isabel Cortés

Dans un contexte mondial marqué par les crises migratoires, les tensions économiques et la montée des discours polarisés, l'immigration s'impose comme l'un des sujets les plus sensibles du débat public. Au Québec, les perceptions et les simplifications dominent souvent les données vérifiables. Un livret publié par l'Observatoire pour la justice migrante et Amnistie internationale Canada francophone tente de rétablir l'équilibre : défaire les mythes et les idées reçues et s'appuyer sur des preuves concrètes.

7 avril 2026 | tiré du journal Alter-Québec | Illustration Sfiya du livret Brisons les myhtes sur les personnes im.migrantes https://alter.quebec/immigration-au-quebec-defaire-les-mythes-en-temps-de-polarisation/

Un débat contaminé par les perceptions

Cliquez ici pour accéder au livret.

Ces dernières années, des partis politiques comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) ont renforcé les discours sur la « capacité d'accueil » et la pression migratoire sur les services publics. Or, selon le livret, ces discours reposent plus souvent sur des constructions politiques plus que sur des données empiriques solides.

À l'échelle mondiale, le portrait contredit l'idée d'une surcharge des pays du Nord. Près de 73 % des personnes réfugiées vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Le Canada, pour sa part, ne figure pas parmi les dix principaux pays d'accueil, ni en valeur absolue ni en proportion de sa population.

Des chiffres qui contredisent les discours

En 2024, environ 8,4 millions de demandes d'asile ont été déposées dans le monde. De ce nombre, 272 440 l'ont été au Canada — une part minime soit 2,7 %. L'image d'une « vague incontrôlable » ne tient pas la route sur le plan statistique.

Au Québec, les personnes immigrantes récentes représentaient 0,8 % de la population en 2022. Les titulaires de statuts temporaires comptaient pour environ 1,1 %. Des proportions limitées, loin de pouvoir expliquer à elles seules des crises structurelles comme celle du logement.

Logement : une crise structurelle

L'argument liant immigration et pénurie de logements est parmi les plus fréquents. Le livret en démonte cette idée en pointant des facteurs bien documentés : sous-investissement chronique dans le logement social, spéculation immobilière et absence de régulation.

La crise touche même des villes où la présence migrante est relativement faible — Drummondville, Saguenay, Trois-Rivières — ce qui renforce son caractère systémique et non démographique. Par ailleurs, de nombreuses personnes migrantes temporaires n'ont pas accès au logement social, tandis que la main-d'oeuvre étrangère sont logés par leurs employeurs.

Paradoxe du contexte : le secteur de la construction, indispensable pour résorber la crise, dépend fortement de la main-d'œuvre migrante. Loin d'être une cause, celle-ci fait partie de la solution.

Une précarité passée sous silence

Le livret met aussi en lumière une réalité peu discutée : l'exclusion de nombreuses personnes migrantes, notamment celles à statut temporaire. Accès limité aux soins de santé, aux prestations familiales ou au logement social — ces barrières contredisent l'idée d'un système « surchargé » par leur présence.

Dans plusieurs cas, ces personnes contribuent fiscalement sans bénéficier pleinement des services publics, soulevant des enjeux d'équité et de droits fondamentaux.

Le virage vers la migration temporaire

L'augmentation du nombre de personnes migrantes temporaires ne résulte pas d'une dynamique spontanée, mais bien de choix politiques. Tandis que les admissions permanentes diminuent, on recourt davantage à des travailleuses et travailleurs et des étudiant.es provenant d'ailleurs, créant ainsi un système qui privilégie la précarité et la temporalité.

Ce modèle a été critiqué par des spécialistes, qui mettent en garde contre ses effets à long terme : une plus grande vulnérabilité sur le plan du travail, des difficultés d'intégration et des risques d'exploitation. Des organismes internationaux ont même alerté sur les conditions de certains programmes de travail au Canada.

Le risque du bouc émissaire

Le livret souligne également comment, dans des contextes d'incertitude économique et sociale, les personnes migrantes deviennent des boucs émissaires commodes. On leur attribue des problèmes structurels — de la crise du logement à la saturation des services — détournant ainsi l'attention des décisions politiques et des défaillances systémiques.

Ce phénomène n'est pas propre au Québec ni au Canada. À l'échelle internationale, l'instrumentalisation de la migration comme outil politique a été documentée dans de nombreux pays, alimentant des discours d'exclusion et affaiblissant le débat démocratique.

Projet de loi C-12 : un recul des droits ?

Le projet de loi C-12, intitulé Strengthening Canada's Immigration System and Borders Act, a suscité de vives inquiétudes au sein des organisations de défense des droits civils et chez les spécialistes en migration en raison de son impact potentiel sur l'équité du système canadien. Dans un mémoire présenté devant le Comité permanent de la sécurité publique et de la sécurité nationale, l'Association canadienne des libertés civiles (CCLA) avertit que cette initiative introduit une « injustice fondamentale » en restreignant l'accès des personnes réfugiées à des évaluations indépendantes et équitables de leurs demandes.

Parmi les points critiqués : la possibilité de refuser des audiences devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié.e, augmentant le risque de renvois vers des contextes de persécution, de détention ou même de torture. Le projet accorde de vastes pouvoirs discrétionnaires au gouvernement pour suspendre ou annuler des demandes migratoires selon des critères flous d'« intérêt public », sans garanties procédurales claires, ce qui pourrait ouvrir la porte à des décisions arbitraires et politisées.

Des organismes internationaux ont indiqué que ces restrictions ne respectent pas les normes minimales en matière de droits de la personne. L'accroissement des pouvoirs étatiques et l'échange massif d'information sensible pourraient augmenter les risques accrus de discrimination, tout en affaiblissant la qualité des décisions et en érodant l'engagement historique du Canada envers la protection internationale.

Vers un débat éclairé et inclusif

Face à ce portrait d'ensemble — et devant des initiatives comme le projet de loi C-12 —, le livret propose un outil essentiel : l'alphabétisation critique. Comprendre les données, remettre en question les discours et reconnaître la complexité de la migration constituent des étapes fondamentales pour bâtir des sociétés plus justes.

Les personnes migrantes ne sont pas des chiffres abstraits ni des catégories politiques. Ce sont des travailleuses et travailleurs, des étudiantes et étudiants, des familles et des communautés qui contribuent activement au développement économique, social et culturel du Québec et du monde entier.

À une époque où la désinformation se propage rapidement, le défi n'est pas seulement local, mais bien mondial. Défaire les mythes sur l'immigration, c'est défendre des principes fondamentaux : la dignité humaine et l'équité.

L'invitation est claire : s'informer, comparer les sources et participer au débat avec responsabilité. Car derrière chaque statistique se cachent des histoires de résilience, et derrière chaque politique, des choix qui définissent le type de société que nous voulons construire.

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14.04.2026 à 14:10

Le FRAPRU dresse le bilan du gouvernement Legault : près de 8 ans de recul pour le logement social

Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)

À quelques jours de l'élection d'une nouvelle chefferie de la Coalition avenir Québec (CAQ) et d'un changement à la tête du Gouvernement du Québec, le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dresse un bilan critique de près de huit ans d'actions de la CAQ en matière d'habitation. Son constat est sans appel : plutôt que de s'attaquer de front à la crise du logement, le gouvernement de François Legault s'en est servi pour justifier une transformation profonde des politiques publiques, au détriment des locataires à faible et à modeste revenus et du logement social. L'organisme appelle à une réorientation des choix gouvernementaux.

Abandon progressif du logement social

Le FRAPRU rappelle qu'à son arrivée au pouvoir en 2018, la CAQ ne prend qu'un seul engagement en matière de logement : finaliser les quelque 15 500 logements sociaux déjà prévus, mais non livrés par les gouvernements précédents, dans le cadre du programme AccèsLogis. Quatre ans plus tard, alors que la pénurie de logements s'étend à tout le Québec et que les loyers augmentent fortement, moins de la moitié des logements promis sont livrés.

Lors de son deuxième mandat, il change d'approche en abandonnant le logement social au profit de celui dit « abordable ». Rapidement après sa réélection en 2022, il abandonne AccèsLogis pour le remplacer par le Programme d'habitation abordable Québec (PHAQ). Selon le FRAPRU, ce programme, présenté comme plus rapide et plus efficace par le gouvernement caquiste, échoue à répondre aux besoins des ménages les plus vulnérables. « Non seulement ce programme n'est pas adapté au développement du logement social, mais il ouvre la porte au marché privé et abandonne progressivement une approche qui prenait en compte la capacité réelle de payer des locataires. », dénonce Véronique Laflamme.

L'organisme souligne par ailleurs qu'aucune garantie n'est donnée dans le programme quant au nombre d'unités réellement réservées au secteur sans but lucratif. Les groupes doivent en outre recourir à des montages financiers complexes et exigeants. « Pire encore, le dernier appel de projets destiné aux ménages à faible et modeste revenus, à l'exception des personnes vulnérables, remonte à juin 2023. Dans le plus récent volet du programme destiné à des « développeurs qualifiés », l'abordabilité peut être limitée à dix ans seulement, tandis que les loyers demeurent largement arrimés aux réalités du marché privé », poursuit la porte-parole.

Sous-traitance et opacité

En lieu et place d'un programme gouvernemental solide, le gouvernement Legault a confié des centaines de millions de dollars à des partenaires externes : Fonds de solidarité FTQ, Mouvement Desjardins, Mission Unitaînés — un OSBL créé par le philanthrope Luc Maurice, par ailleurs propriétaire de résidences privées pour aînés lucratives. « Ces attributions se font souvent par décrets, sans appels d'offres larges et selon des critères peu transparents — contournant ainsi les règles du PHAQ lui-même. L'ex-ministre de l'Habitation, France-Élaine Duranceau, a d'ailleurs affiché sans détour sa volonté de mettre fin aux programmes gouvernementaux au profit de “partenariats”. Ce faisant, la CAQ a amoindri le rôle de maître d'œuvre de la SHQ en logement social. En clair : on assiste à la sous-traitance croissante de la mission publique de la SHQ. Les appels de projets deviennent l'exception, les décrets et les ententes ciblées deviennent la norme », souligne Véronique Laflamme.

Une crise utilisée comme justification politique

Au printemps 2025, Québec introduit deux nouvelles catégories de logements éligibles à des fonds publics : le « logement abordable intermédiaire » dont les loyers peuvent atteindre 150 % du loyer médian du marché, et le logement « à loyer basé sur les coûts réels » sans soutien public durable autre qu'une garantie de prêt.

Selon le FRAPRU, ces nouvelles catégories, présentées comme des réponses rapides à la crise, permettent surtout de justifier un recul des exigences d'abordabilité et d'élargir l'usage de fonds publics à des logements qui demeurent inaccessibles pour une large part des locataires. « La crise que vit le Québec est avant tout une crise du logement cher. La rareté de logements à bas loyers — qui en est l'essence — ne se résorbera pas par la construction d'un plus grand nombre de logements chers, qu'ils soient qualifiés » d'abordables », à but lucratif ou non. Ce dont le Québec a besoin, c'est de logements sociaux », affirme Véronique Laflamme.

Des besoins toujours plus criants

Pour le FRAPRU, le résultat de cette réorientation est clair : « le gouvernement Legault n'a pas corrigé la crise du logement : il s'en est servi pour transformer en profondeur les interventions publiques, en transférant graduellement ses responsabilités vers des mécanismes financiers complexes, des partenariats ciblés et des acteurs externes, au détriment du logement social. Dans les circonstances, il n'est pas surprenant que la crise s'aggrave. », affirme Véronique Laflamme, rappelant que « depuis l'arrivée au pouvoir de la CAQ, en 2018, le loyer moyen a augmenté de plus de 60 %, que de plus en plus de locataires s'appauvrissent et que l'itinérance progresse dans plusieurs régions du Québec. Pendant ce temps, les ménages à faible et modeste revenus sont de plus en plus exclus des nouveaux logements produits avec des fonds publics ».

Revenir au logement social

Le FRAPRU est catégorique : le logement social ne peut être dissout dans le logement dit « abordable ». Ces deux réalités n'ont ni la même fonction ni les mêmes effets sur l'accessibilité réelle au logement.

Pour le FRAPRU, un changement de cap est nécessaire. Cela passe par le retour de programmes complets, pérennes et suffisamment financés permettant le développement de nouveaux logements sociaux, incluant des HLM. Pour répondre aux besoins les plus urgents, il demande le financement pluriannuel d'au moins 10 000 nouveaux logements sociaux par année, afin de doubler le parc québécois d'ici 2040. L'organisme appelle également tous les partis en lice pour former le prochain gouvernement à prendre des engagements clairs et chiffrés en ce sens.

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14.04.2026 à 14:10

Les voix palestiniennes doivent être entendues

Collectif

Martine Éloy, Corey Balsam, Valérie Delage, Bruce Katz et Yasmina Moudda : les auteurs et autrices sont respectivement membre du comité exécutif de la Coalition du Québec Urgence Palestine ; coordonnateur national à Voix juives indépendantes (Canada) ; directrice générale du Comité de solidarité / Trois-Rivières ; coprésident de Palestiniens et Juifs unis (PAJU) ; directrice générale d'Alternatives. Ils cosignent cette lettre avec 27 autres signataires d'horizons divers.*

Nous avons assisté au fil des derniers mois et années à une criminalisation et une censure inacceptables des prises de parole critiques sur la Palestine. Des voix dénonçant un génocide pourtant reconnu par nombre d'organisations internationales et d'experts et dénonçant la complicité des pays occidentaux. Des voix demandant le respect du droit d'exister et de décider de son avenir pour le peuple palestinien. En témoigne le projet de loi « Yadan », en France, qui risque d'assimiler à l'antisémitisme toute critique d'Israël et de son processus colonial. Le récent refus par les autorités canadiennes d'octroyer un visa à Rima Hassan, députée européenne élue qui dénonce un « harcèlement judiciaire et politique » chez elle, s'insère dans cette mouvance et doit être fortement dénoncé afin de protéger la liberté d'expression et d'opinion.

Ce refus s'inscrit dans un contexte de déchaînement des impérialismes états-unien et israélien alors que l'horreur se poursuit à Gaza, dont plus de 90 % du territoire est détruit et 60 % annexé, et s'étend aujourd'hui en Cisjordanie, dans un silence tonitruant, invisibilisé par la guerre d'agression en Iran et au Liban. Normalisant cette logique génocidaire, Israël vient d'adopter une loi « instaurant la peine de mort pour les terroristes » et ne s'appliquant qu'aux Palestiniens. Aujourd'hui plus que jamais, il est essentiel que des voix palestiniennes soient entendues, dans toute leur révolte et leur clarté, avec toutes leurs désillusions et leurs déceptions, pour enfin mettre fin au carnage qui se poursuit devant nos yeux.

Le refus de laisser entrer Rima Hassan au Canada résulte notamment des pressions politiques de groupes sionistes, pour qui toute critique envers l'État d'Israël est associée à de l'antisémitisme. Ces derniers souhaitent que les attaques contre Gaza, son occupation, et les attaques envers la population de Cisjordanie soient réalisées dans le confort de ce vide médiatique. Les faits sont avérés, ces organisations s'étant même vantées de leur influence sur le processus décisionnel. Il est de plus documenté que ces lobbys ont cherché à influencer l'adoption du projet de loi C-9, criminalisant le port de signes associés de près ou de loin à des groupes désignés « terroristes », en toute opacité, une attaque importante à la liberté d'expression et au droit de manifester.

Le gouvernement canadien a-t-il laissé ces lobbys influencer une décision formelle des douanes canadiennes sur l'entrée sur le territoire de Rima Hassan ? Qui sera la prochaine victime des ingérences de ces lobbys dans ce processus institutionnel ? La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, Francesca Albanese ? Tout groupe de la société civile palestinienne venant témoigner des atrocités vécues ? Ce tournant est extrêmement préoccupant et ne représente pas le fonctionnement d'un État de droit.

Parmi les arguments de la révocation de l'autorisation de voyage électronique (AVE) de Rima Hassan, on lui reproche un refus de visa par Israël comme fondement de la décision d'enquête. Le gouvernement canadien doit-il octroyer de la crédibilité aux décisions migratoires d'Israël, alors qu'il est notoirement discriminatoire envers toute voix critique de ses politiques, allant jusqu'à inclure cette discrimination dans des projets de loi ? S'il croit au respect des droits et à la nécessité de les défendre pour tous, y compris les Palestiniens, le Canada ne peut en aucun cas se faire l'agent d'application extraterritoriale de ces politiques migratoires discriminatoires. Nous demandons au gouvernement canadien la transparence sur les circonstances ayant mené au retrait de cette autorisation.

Rappelons que le terme « terroriste » n'a aucune définition reconnue en droit international et qu'il est régulièrement utilisé pour discréditer la voix de ceux qui dérangent, tout comme la désignation de personne ayant fait « l'apologie du terrorisme ». Rima Hassan a fait l'objet d'une campagne de salissage acharnée, d'humiliation, de délégitimation, voire de criminalisation et de harcèlement judiciaire, dont les derniers événements ayant mené à sa garde à vue illégale font partie. Elle n'a fait l'objet d'aucune condamnation à ce jour.

Témoins du double standard et de l'intimidation dont elle est victime, nous lui affirmons toute notre solidarité. Le 31 mars, nous avons pu entendre Rima Hassan à Montréal, avec près de 500 personnes, en ligne. Nous avons compris pourquoi certains la trouvent menaçante : pour la clarté et la portée de ses propos, ancrés dans la compréhension de l'occupation et de l'oppression vécues depuis des générations par sa famille de réfugiés palestiniens ; pour son appel à rehausser les mobilisations et leur intensité pour faire face « à la dynamique globale d'effacement d'un peuple ».

Elle nous laisse avec une phrase de sagesse : « La Palestine libérera ceux qui souhaitent la libérer. » On le souhaite. Et nous continuerons à être à ses côtés pour que cela devienne réalité. Ne laissons pas cette ingérence se poursuivre et menacer la liberté d'opinion, d'expression et le droit de manifester ici et ailleurs. Nous ne nous tairons pas.

* Ont aussi cosigné cette lettre

1. Saadatou Abdoulkarim, représentante, FDO-WDO -Femmes de diverses origines-Women of diverse origins 2. Ihmayed Ali, Palestine Memoir 3. Benoît Allard, porte-parole, collectif Désinvestir pour la Palestine 4. Michèle Asselin, directrice générale, Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) 5. K. Beeman, Salon Rouge/Sala Roja/Red Saloon 6. Sonya Ben Yahmed, co-coordonnatrice, Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ) 7. Ronald Cameron, responsable de la rédaction, Journal d'Alter 8. Cyrielle Casse, responsables des communications, Co-Savoir 9. Sarah Charland-Faucher, coordonnatrice, CIBLES / Carrefour international bas-laurentien pour l'engagement social 10. Safa Chebbi, porte-parole, Global Sumud Canada 11. Dolores Chew, CERAS (Centre sur l'Asie du Sud) 12. Samaa Elibyari, présidente, Conseil Canadien des Femmes Musulmanes-Québec 13. Marie-Hélène Fortier, coordonnatrice, Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF) 14. Pascale Frémond, présidente, Religions pour la Paix – Québec 15. Cymry Gomery, coordonnatrice, Montreal for a World BEYOND War 16. Marie-Hélène Hébert, vice-présidente, Collectif de Québec pour la paix 17. Chantal Ide, secrétaire générale, Conseil central du Montréal métropolitain – CSN 18. Benoît Lacoursière, président, Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) 19. Haley Land-Miller, comité de coordination, Voix juives indépendantes Montréal 20. Amélie Nguyen, coordonnatrice, Centre international de solidarité ouvrière (CISO) 21. Martine Ouellet, cheffe, Climat Québec 22. Michel Poirier, président du C.A. de SLAM (Solidarité Laurentides Amérique centrale) 23. Karen Rodman, directrice générale, Just Peace Advocates/Mouvement Pour Une Paix Juste 24. Mela Sarkar, secrétaire, South Asian Women's Community Centre/Centre des femmes sud-asiatiques de Montréal 25. Salem Tajeddine, porte-parole, Centre culturel libanais 26. Manuel Tapial, coordonnateur, Palestine Vivra 27. Sophie Zhang, porte-parole, Médecins du Québec contre le génocide à Gaza

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14.04.2026 à 14:09

Le retour du boomerang

Jean-François Delisle

Voici deux semaines, on a assisté à un déluge d'émotions chez la plupart des députés de l'Assemblée nationale lors du départ de François Legault.

Au moins les chefs des partis ont souligné son « apport » à la société québécoise et son attachement au Québec. On a eu droit à la rhétorique élogieuse habituelle en pareil cas au point que c'en devenait embarrassant. Même Ruba Ghazal de Québec solidaire y est allé de son petit couplet, question de se plier aux usages parlementaires. Il est ironique de voir que d'après le dernier sondage Abacus, en termes d'intentions de vote, la Coalition Avenir Québec et Québec solidaire se trouvent à égalité : 9% chacun. Si le petit parti de gauche piétine, l'ancien grand parti, lui, a subi une chute vertigineuse. C'est tout ce qu'ils ont en commun : une défaite assurée au prochain scrutin.

La réaction émotive provoquée par le départ de François Legault au sein de son parti s'explique sans doute, jusqu'à un certain point, par l'habitude d'exercer le pouvoir, que certains assimilent à une « drogue », laquelle fait parfois, à la longue, perdre le sens des réalités à ceux et celles qui en ont abusé. Changer de chef, même lorsque le parti est encore au pouvoir mais qu'on a largement perdu contact avec les électeurs et qu'on refuse de voir les problèmes sociaux criants qui les affligent, constitue le signe indubitable d'une fin de régime. Pourtant, François Legault a mené deux fois sa formation au pouvoir (2018 et 2020).

On peut aisément en conclure que les membres de la CAQ (et sans doute d'autres partis) considèrent les électeurs et électrices mécontents comme des ingrats et des bornés, incapables d'apprécier le « dévouement » de la classe politique à la chose publique, ce qui illustre bien le relatif fonctionnement en circuit fermé du système politique qui est le nôtre ; et il se transforme toujours davantage en un simple mécanisme d'accession à l'Assemblée nationale pour les formations qui disposent de l'argent et de l'organisation nécessaires pour former le gouvernement. Les politiques mises en application, elles, ne changent guère, marquées qu'elles sont au sceau du néolibéralisme et du conservatisme fiscal.

Lors de la cérémonie d'adieu à François Legault, qui, à l'Assemblée nationale, a parlé des problèmes sociaux aigus affligeant Québécois et Québécoises ? Personne ne s'est apitoyé sur le sort des innombrables locataires en difficulté, sur les malades victimes de la crise du système de santé, des gens devant recourir aux centres de dépannage alimentaire et aux friperies, pour ne mentionner que ces difficultés. On n'a pas fait mention que le « communautaire est à boutte », en dépit du fait qu'au même moment permanents et militants protestaient énergiquement à l'extérieur de l'Assemblée nationale. Tout ça sans mentionner le gaspillage des fonds publics dans divers projets, dont certains avortés, un élément parmi d'autres qui a nécessité d'importantes et douloureuses compressions budgétaires.

Aucun de tout ce « beau monde » parlementaire n'y a fait la moindre allusion. Les caquistes en particulier ont préféré se congratuler entre eux, se décerner des certificats de bonne gestion et se prosterner devant leur chef sur son départ plutôt que de regarder la réalité en face, laquelle ne peut manquer de les rattraper bientôt. Le retour du boomerang...

Jean-François Delisle

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14.04.2026 à 14:08

Loi 31 : Les élus de Longueuil contournent les règles qu'ils ont eux-mêmes fixées

Julien Keller

Loi 31 : Les élus de Longueuil contournent les règles qu'ils ont eux-mêmes fixées Mardi 31 mars 2026, des centaines de citoyens de Longueuil ont assisté à une séance d'information sur le projet de construction par l'OBNL “Le PLAN” d'un ensemble immobilier sur le site de l'ancien Paladium, à l'intersection de Roland-Therrien et Fernand-Lafontaine.

La plupart ont découvert avec stupeur un projet de 670 logements, comprenant une tour de 24 étages et plusieurs bâtiments massifs, là où le zonage et le plan d'urbanisme ne permettent que des usages commerciaux et une hauteur maximale de 8 étages. On est loin d'un simple ajustement : il s'agit d'une rupture brutale avec le cadre existant, une forme d'urbanisme sauvage dans un quartier qui n'a jamais connu de telles hauteurs.

Effarés par la densité (plus de 500 logements par ha), ces citoyens ont commencé à poser des questions sur les impacts, notamment pour la circulation puisqu'il n'y a pas de transport collectif structurant et performant à proximité. Ils ont rapidement découvert un problème flagrant de méthodologie dans l'étude de circulation et le faible nombre de cases de stationnements (à peine 292). D'autres questions ont porté sur les impacts sur le boisé qui jouxte le terrain, puisqu'il s'agit d'un écosystème d'intérêt écologique devenu récemment une zone protégée par la ville de Longueuil. De sérieux doutes ont été émis sur les capacités des écoles environnantes d'accueillir plus de jeunes et sur le phénomène de ghettoïsation que peut engendrer une telle densité, un phénomène largement documenté par les études universitaires. L'absence de services de proximité, la participation au montage financier de certaines personnes aux motivations discutables et la faible expérience du promoteur ont été aussi relevées.

La promesse du promoteur en matière de loyers abordables est elle aussi hautement discutable. À 2,18 $/pi², un modeste logement de deux chambres (4 ½) de seulement 832 pi² (77 m²) atteindrait un loyer mensuel de 1 813 $. À ce niveau de prix, l'« abordabilité » exclut d'emblée les ménages gagnant moins de 72 500 $ par année, à peu près le revenu médian à Longueuil. Ce projet n'aidera pas les plus pauvres à trouver un logement.

Quant à l'absence du conseiller municipal du quartier, Marc-Antoine Azouz, elle n'est pas passée inaperçue. C'est Jonathan Tabarah, le conseiller du Parc-Michel-Chartrand, qui est venu à sa place, en opération déminage.

En définitive, les citoyens n'ont obtenu que des réponses évasives du promoteur, de l'élu et des équipes techniques de la ville. Une situation tout à fait inacceptable quand on songe à l'ampleur du projet.

En remettant en cause le plan d'urbanisme qui avait fini par faire consensus après des années de discussion et de réflexion, ce dossier dépasse largement le cadre de la ville de Longueuil. La stratégie du promoteur est simple à comprendre et pourrait s'appliquer ailleurs au Québec : la densité finance l' « abordabilité », et si la ville donne la hauteur, le promoteur fait des économies d'échelle et peut se passer de subventions publiques. Mais cette stratégie apparemment séduisante dissimule en réalité un coût supporté par les citoyens seuls : les conséquences sur les infrastructures de la ville (routes, aqueducs) et les services publics (écoles, système de santé notamment) seront à la charge des contribuables. Ce sont des coûts collectifs volontairement masqués par le promoteur et qui sont disproportionnés en raison de la densité de construction. Lorsque le promoteur affirme à Radio-Canada que 16 millions de dollars se créent « magiquement » grâce à un changement de zonage, l'argent ne sort pas du chapeau mais de la poche des Longueuillois, de manière déguisée.

Ce dossier met également en lumière une contradiction flagrante dans notre vie démocratique locale. D'un côté, la Ville s'est dotée d'engagements clairs à travers un plan particulier d'urbanisme (PPU, articles 939 & 940, “ une volumétrie et une implantation intégrées au milieu d'insertion et à l'échelle du piéton”) et un zonage adopté en 2025, prévoyant un usage de bureaux/commerces d'une hauteur maximale de 8 étages, fruit de plusieurs années de travail, de consultations et de délibérations, notamment par l'Office de Participation Publique de Longueuil (OPPL), qui recommandait une « intégration harmonieuse » des nouveaux projets.

De l'autre, ces mêmes élus choisissent aujourd'hui de renier leurs propres engagements. En décembre 2025, ils ont appuyé le principe du projet de l'OBNL Le PLAN alors même qu'il implique de tripler les hauteurs maximales prévues au zonage et de déroger aux usages autorisés. Comme l'indique explicitement la résolution du comité exécutif de la ville, leur intention est désormais de recourir à la Loi 31, en imposant des conditions minimales au promoteur afin de préserver les apparences d'une gestion responsable.

S'ensuivra une consultation publique expéditive, sans possibilité d'approbation référendaire, puis un vote final au conseil municipal visant à entériner le projet. Il s'agit pourtant d'un projet immature, qui ne contribuera pas à résoudre la crise du logement : leur objectif est surtout de réaliser une opération de communication politique.

En résumé, cette démarche constitue un véritable coup de poignard porté à la démocratie locale. Et elle ouvrira la porte à des abus inacceptables : chaque promoteur à Longueuil n'hésitera pas à demander que la loi 31 lui soit appliquée.

Fin 2025, l'Ordre des Urbanistes du Québec avait déjà alerté des dérives potentielles avec la loi 31 et des super pouvoirs confiés aux conseils municipaux. Après la théorie, nous sommes maintenant arrivés au cas pratique à Longueuil.

Le conseiller Jonathan Tabarah s'est engagé publiquement à demander au conseil municipal à ce qu'une consultation publique par l'OPPL soit mise en place, sans pouvoir assurer qu'il pourrait convaincre le conseil municipal. Avec un projet si démesuré, il sait pertinemment que l'OPPL recommanderait fort probablement de renvoyer les promoteurs à leur table à dessin.

Devant un projet aussi déraisonnable, il est temps que le conseil municipal de Longueuil fasse preuve de sérieux, en exigeant que le promoteur révise sa copie, en diligentant des études d'impacts exhaustives, puis en mettant en place une consultation citoyenne en bonne et due forme impliquant tout le quartier. Si le zonage n'est pas qu'un simple bout de papier que l'on puisse jeter à la corbeille, la démocratie locale, elle, n'est pas un simple slogan électoral.

Professeur Julien Keller

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14.04.2026 à 14:08

Sherbrooke mérite un débat public sur la stratégie DEFSEC

Laure Letarte-Lavoie, Catherine Boileau, Fernanda Luz

Le 23 mars 2026 – La guerre, les conflits armés et la militarisation du monde sont des réalités qui bouleversent profondément des millions de vies. Derrière les mots « défense », « sécurité » ou « technologies duales » se cachent des vies perdues, une société surveillée, des populations déplacées et des sociétés marquées par la violence.

Tiré du Journal Entrée Libre

30 mars 2026 | Laure Letarte-Lavoie, Catherine Boileau et Fernanda Luz de Sherbrooke citoyen

Dans cette période sombre à l'échelle internationale et devant les incertitudes économiques qui planent, nous devons collectivement réfléchir à l'utilisation de notre savoir, de nos talents et de nos ressources publiques.

Chacune des décisions prises pose un questionnement éthique sur notre responsabilité morale face à la gravité de la situation. C'est pourquoi l'annonce récente d'une stratégie visant à positionner Sherbrooke dans les secteurs de la défense, de la sécurité et des technologies dites « duales » (DEFSEC) soulève, pour plusieurs citoyens et citoyennes, des questions profondément humaines et éthiques. Même si le discours autour de cette stratégie semble apaisant, il est légitime de se demander si nous souhaitons, comme municipalité, participer à un écosystème économique qui vise la militarisation de nos communautés.

Sherbrooke possède un écosystème scientifique, universitaire et entrepreneurial exceptionnel. Le talent, l'ingéniosité et la créativité font partie de notre ADN et constituent un levier précieux pour relever plusieurs défis de notre époque. Nous pensons qu'une économie durable devrait s'orienter vers la résilience de nos collectivités, la santé de la population, l'innovation sociale et la transition socioécologique.

La vision de développement économique adoptée par le conseil municipal à travers la Politique de développement industriel et technologique en avril 2025 et la Politique d'économie sociale en juin 2025 s'inscrit précisément dans cette vision. L'énergie était mise sur des projets dont les retombées profitent directement à la population de Sherbrooke, à nos PME, à nos commerces locaux et à la vitalité de nos communautés. La stratégie DEFSEC, elle, nous détourne de cette trajectoire et mobilise nos talents et nos ressources pour servir un marché lié à l'armement et aux technologies de guerre.

Ce choix n'est pas simplement économique. C'est un choix de société. Or, un changement de cap aussi important mérite d'être mené au grand jour. Malheureusement, les membres du conseil municipal ont appris l'existence de la stratégie DEFSEC de la ville de Sherbrooke lors d'une présentation d'une vingtaine de minutes tenue à huis clos, à peine deux jours avant son lancement public.

La stratégie prévoit de l'accompagnement des équipes du développement économique, des crédits de taxes foncières, de nouvelles orientations au développement de l'aéroport. Bref, de l'argent public payé avec les taxes des citoyens et des citoyennes de Sherbrooke pour un système qui peut contribuer, même indirectement, à la destruction et à la souffrance humaine.

Aucun débat en conseil municipal.

Aucun passage par les instances politiques.

Aucun véritable espace de discussion entre élu.e.s.

Pour une stratégie qui pourrait influencer profondément le positionnement et le développement économique de Sherbrooke, ce manque de transparence est préoccupant. Dans une démocratie municipale vivante, les grandes orientations qui engagent les ressources publiques, les infrastructures de la ville et la vision de développement de notre territoire doivent être discutées ouvertement. Les citoyens ont le droit de comprendre les choix qui sont faits en leur nom et les élu.e.s doivent pouvoir débattre pleinement de ces orientations.

Sherbrooke mérite une démocratie municipale transparente et participative. Les décisions qui façonnent son avenir doivent être prises collectivement afin que nous puissions être pleinement conscient des conséquences de nos actes. Nous ne souhaitons pas que les bonnes idées créées ici dans le confort de nos maisons résonnent au rythme des bombes ailleurs.

Nous proposons d'investir notre énergie, notre intelligence et nos ressources dans des initiatives qui renforcent l'autonomie alimentaire, soutiennent l'agriculture locale, appuient les organismes communautaires et développent une économie plus enracinée dans nos besoins locaux. Nous demandons surtout de ne jamais oublier les valeurs humaines que nous souhaitons défendre.

[Note de la rédaction : En date du 24 mars, en 24 heures 185 personnes ont signé la pétition à titre personnel ou au nom des organisations qu'elles représentent. Toutes sont de Sherbrooke à moins d'indication contraire.]

Lucie Desgagné, François Villeneuve, Marianita Hamel – Solidarité populaire Estrie, Sahar Asefi, Fatou Ramatoulaye Kante – Fédération Étudiante de l'Université de Sherbrooke, Jupiter Nakhla, Akli Ait-Eldjoudi, Isabelle Mercieca (Magog), Christine Meunier, Gilles Daoust, Sylvain Frappier, Bryan Teasdale – Les AmiEs de la Terre de l'Estrie, Marianne Mondon (Stoke), Kelly-Ann Beaupré, Olivier Ross, Rémi d'Anjou-Barrieau – TROVEP de l'Estrie, Sarah Rahimaly, Louis Béchard, Valérie Boisvert, Sylvie Brunelle, Marco Labrie, Guillaume Loiselle-Boudreau, Jasmine Tanguay Hébert, François Boudreau (Ascot Corner), ACEVS – Association citoyenne des espaces verts de Sherbrooke, France Bergeron, Jean-Pierre Harel (Saint-Camille), Solidarité Sherbrooke – Palestine – Solidarité Sherbrooke – Palestine, Lyne Moreau, Clément Moliner-Roy, Karine Collette – Université de Sherbrooke, Luc Cloutier, Annie Lamontagne, Mathieu Bourque, Mathieu Gervais-St-Amour, Sonya Anvar, Colette Bernier, Claude St-Jarre, Elmehdi Aitnouri, Guylaine Gagnon, Raphaël Royer, Nancy Parr (Valcourt), Marypascal Beauregard, Simon Lavallée, Olivier Laliberté, halah magri, Wegdania Koronfol, Marie Grégoire, mohamed barouti, Nina Luz, Mathieu Poulin-Lamarre, Maryam Al-Ali, Mohammed Al-Ali, Giulietta Di Mambro, Lucie Jessie Battaglia, Janick Boudreau-Dumont, Marc Therrien, Alexandra Arès Bruneau, Francis Laliberté, Jim Arevalo, Éric Laverdure, julie cloutier, Abderrazzaq Ghazi Jerniti, William S. Messier, Jayson Roy, Annabelle Lalumière-Ting, Sylvain Bérubé, Cyril assathiany, Evelyne Lapointe, Alessandro Luz, Anne Boileau-Zaragoza, Josée-Ann Larone, David Poulin-Latulippe, Rejeanne jodoin, Rémi Brosseau-Fortier, David D. Letendre, Pascale Thibault, Qais, Hamdard, Myrthô Ouellette (East Angus), Simon Gauthier-Brulotte, Jolyane Arsenault, Ayman Chahid, Cauê Siqueira Luz, Florence Carrier, David Lanneville, Émilie Dugré, Sophie Paré-Beauchemin, David O'Connor, Robin Massicotte, Catherine Sanfaçon Dubé, Stephen SMITH, Martine Vachon, Souad Tab (Trois-Rivières), Mia Fréchette, Seira Suzuki-Fortin, Fabien Burnotte, Adla Sabra, Paul Lavoie, Marjan Heidinga, Helena Pinheiro Jucá Vasconcelos, Anna Burnotte, Raphaela Sales, Valéry Martin, Brigitte Leduc, Étienne Beaulieu, Nureyla Kama – Simple citoyenne qui aime juste la paix, Hugo St-Pierre, Mitsue Siqueira, Anne Letarte, Félix Morin, Sophie Desrochers – Musulmans de Sherbrooke (groupe FB de près de 4000 membres), Manuella Guerreiro, Mongi Boubakri (Windsor Qc), Blaise Vaney – Société d'étude politique de l'Université de Sherbrooke, Morency Duchastel, Vicky Hébert, Marie Duchesneau, Faïçal Bettaïeb, Claudia Fiore-Leduc, Véronique Grenier, Ingee Hassan, Rémi Tavon, Catherine Dupuis, Dominique Desautels, Marielle Rouleau, Jalila Achafani – Musulmans de sherbrooke et CIAV, Pascal Florant – Solidarité populaire Estrie, Vanessa Javaux, Sylvie L. Bergeron, Abdelilah Hamdache, Jean-Francois Therrien, Nour Amjahdi, Aude Presseau Gagnon, Abdelaziz Laaroussi, Michèle Vatz Laaroussi, Coralie Beaumont – Candidate au doctorat en droit à l'UdS, Mathieu Vinette, Julien Fontaine-Binette, Thomas Levesque, Marc-Olivier Jacob – REMDUS (Regroupement étudiant de maîtrise, diplôme et doctorat de l'Université de Sherbrooke, Andre Duncan, Olivier Therrien, marie-France Hétu, Bradley Baker, Micheline Pigeon, Richard Bombardier, Jean Beaudin, Nathalie Plaat, Josée Gauthier, Michelle Salvail, Josee Gauthier – Association du Syndrome de Down, Patrick Malouin, Olivier Roy, Isabelle Harnois, Jerry Espada, Emmanuelle Jarniat, Pascale David, Marie-Danielle Larocque, Kim Beaudoin, Michelle Corcos, Rémy Perras, Isabelle Breune, Ariane Cristina de Castro, Émile Carrier, Marie-Eve Millette, Claudine Marcoux, Anouk Lavoie, Justine Pelletier, Jean-François Hamel, Bruno Blais – Famille Marie-Jeunesse, Marie-Josée Fraser, Ali Soltani, Moumouni Krissiamba Ouiminga, Léo Boivin, Élise Hardy, isabelle boisclair, Geneviève Ratté, Tatiana Deysine, Frédéric Tremblay, Serge Rodier (Compton), Lamiaa Bidouh, Marie-Josée Caron.

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14.04.2026 à 14:07

En Ontario, la jeunesse étudiante se mobilise contre le gouvernement Ford

Robert Tremblay

La fin du gel des frais de scolarité et la refonte de l'aide financière aux étudiant·es ont mis le feu aux poudres. Depuis février 2026, une vague de mobilisation sans précédent déferle sur les campus ontariens. Les étudiants ont un message clair pour Queen's Park : bas les pattes de notre éducation.

Un double coup de massue

Le 12 février 2026, le gouvernement Ford a annoncé 6,4 milliards de dollars supplémentaires sur quatre ans pour le secteur postsecondaire — une mesure accueillie avec un soulagement prudent par les universités et collèges de la province, sous-financés depuis des années. Mais la pilule était empoisonnée : cette injection de fonds s'accompagnait de la fin du gel des frais de scolarité en vigueur depuis 2019, et d'une refonte radicale du Régime d'aide financière aux étudiantes et étudiants de l'Ontario (REEA).

À compter de septembre 2026, les établissements publics pourront augmenter leurs frais jusqu'à 2 % par an pendant trois ans. Une hausse qui peut sembler modeste, mais qui s'inscrit dans un contexte de crise du coût de la vie déjà insupportable pour des dizaines de milliers de jeunes ontarien·nes.

Le véritable coup de grâce, cependant, vient de la restructuration du REEA. Jusqu'ici, un·e étudiant·e ayant besoin de 20 000 dollars pouvait recevoir jusqu'à 17 000 dollars en bourses non remboursables. Dès l'automne 2026, ce montant s'effondre à 5 000 dollars. La part des bourses dans l'aide totale passe de 85 % à seulement 25 %. Le reste ? Des prêts. Au moins 75 % du financement sera désormais du crédit à rembourser.

Le gouvernement justifie cette décision en brandissant les chiffres : les bourses ont bondi de 1,7 milliard de dollars en 2024-2025, soit une hausse de 143 % depuis 2020, avec des projections atteignant 3,7 milliards en 2026-2027. Un coût jugé « insoutenable ». Mais insoutenable pour qui ? Certainement pas pour les familles aisées, qui ne déboursent que quelques centaines de dollars supplémentaires. Ce sont les étudiant·es à faible revenu qui absorbent le choc, condamnés à accumuler plusieurs milliers de dollars de dette supplémentaire pour obtenir le même diplôme.

La rue répond

La réaction étudiante n'a pas tardé. Dès les premières semaines suivant l'annonce, les campus se sont mis en mouvement. Le 4 mars 2026, un premier grand rassemblement à Queen's Park réunit des milliers d'étudiants venus des quatre coins de l'Ontario, aux côtés de syndicats, d'organisations solidaires et d'élus provinciaux. Le ton etait donné.

Du 18 au 24 mars, une semaine d'action provinciale coordonnée s'empare des universités et collèges. Assemblées publiques, débats, rencontres avec des élu·es : le mouvement prend de l'ampleur et s'organise. Le 24 mars, un second grand rassemblement à Queen's Park rassemble une foule encore plus nombreuse, pendant que des actions parallèles éclatent simultanément à Ottawa, Windsor, North Bay et Thunder Bay. Des autobus affrétés depuis Niagara, Hamilton, Guelph, Waterloo et le Grand Toronto convergent vers la capitale provinciale. L'Ontario étudiant est debout.

La colère est palpable. Deux manifestants sont arrêtés après qu'un rassemblement tourne à l'affrontement — l'un d'eux, retiré de force d'une statue après avoir tagué un slogan anti-Ford, fait face à des accusations de méfait et de voies de fait sur un agent de la paix. Les charges retenues contre ces militants ne font qu'attiser la détermination du mouvement.

Alex Stratas, du syndicat étudiant de l'Université d'Ottawa, ne mâche pas ses mots : les changements au REEA sont « dévastateurs pour les étudiants qui dépendent des bourses pour se nourrir ». Husam Morra, président de l'Alliance étudiante de l'Université de Windsor, rappelle que ces réformes s'ajoutent à une crise d'accessibilité déjà sévère : logement hors de prix, transport coûteux, marché du travail précaire. Pour beaucoup, c'est la goutte qui fait déborder le vase.

La FCEE-O à la manœuvre

Au cœur de cette mobilisation, la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants — Ontario (FCEE-O), qui représente plus de 350 000 étudiants de la province, mène la charge. Sa campagne « Bas les mains de notre éducation » fédère l'ensemble des actions contre les réformes Ford et trace une ligne claire : pas question de céder.

La présidente de la FCEE-O, Cyrielle Ngeleka, reconnaît certes l'injection de fonds opérationnels comme « un pas dans la bonne direction », mais refuse de laisser ce geste masquer l'essentiel : « Ce gouvernement est prêt à ouvrir les cordons de sa bourse pour financer l'éducation postsecondaire quand il le veut. Cependant, la hausse des frais de scolarité et la modification du cadre REEA en faveur des prêts alourdiront davantage l'endettement étudiant — gâchant ainsi l'annonce de financement pour les étudiants. »

Les revendications de la Fédération sont précises et non négociables : des bourses plutôt que des prêts, la suppression de tout intérêt sur les prêts REEA, et l'arrêt de l'ingérence gouvernementale dans les admissions, les plans de recherche et les frais étudiants. Derrière ces demandes concrètes se dessine une vision politique plus large, résumée avec force par Cyrielle Ngeleka : « L'éducation devrait être une voie de sortie de la précarité, et non une autre facture que les étudiants sont censés absorber. »

La FCEE-O a également pris soin de nouer des alliances solides. CUPE Ontario et le SEFPO marchent aux côtés des étudiants, ancrant le mouvement dans une solidarité syndicale plus large. Car ce qui se joue en Ontario n'est pas une simple querelle de chiffres budgétaires : c'est une bataille pour l'avenir de l'éducation publique.

Ford campe sur ses positions — le mouvement se prépare à riposter

Du côté du gouvernement, le ministre des Collèges et Universités, Nolan Quinn, maintient le cap. Il présente son plan comme une façon d'assurer la « viabilité » du réseau postsecondaire tout en « maintenant l'accessibilité à l'éducation ». Le Conseil des universités de l'Ontario salue pour sa part « un investissement audacieux et substantiel ». Mais Kayla Weiler, porte-parole de la FCEE-O, balaie ces arguments : même une hausse de 2 % « n'est pas ce que les étudiants souhaitaient voir », et les changements au REEA ne feront qu'alourdir leur endettement.

Sur le plan parlementaire, le NPD, les Libéraux et les Verts sont alignés contre les réformes. Mais le gouvernement Ford dispose d'une majorité confortable et n'a montré aucune intention de reculer. L'application REEA pour 2026-2027, qui entérinera les nouveaux ratios bourses-prêts, sera publiée au printemps — constituant le point de non-retour pour la cohorte étudiante entrante à l'automne.

Face à cette réalité, la FCEE-O adopte une stratégie d'escalade progressive et déterminée. Pas question de rentrer chez soi après les premiers rassemblements. La Fédération s'engage à « organiser, mobiliser et intensifier ses actions aux côtés des étudiants jusqu'à ce que le gouvernement retire ses mains de notre éducation ». L'été et l'automne 2026 s'annoncent comme une nouvelle phase de la lutte — et le mouvement s'y prépare.

Ce qui se joue en Ontario dépasse la simple question des frais de scolarité. C'est un choix de société : celui de traiter l'éducation comme un bien commun ou comme une marchandise. La jeunesse ontarienne, elle, a choisi son camp.

Alors qu'Israël envisage des exécutions, le Canada s'en prend à la solidarité avec la Palestine Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort

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14.04.2026 à 14:06

La Ministre Diab et le Ministre Anandasangaree appelés à intervenir dans le cas d'un militant Sénégalais qui fait face à une déportation dans six jours

Solidarité sans frontière

Montréal, 13 avril 2026 – Le 19 avril, Amadou*, réfugié politique, sera renvoyé de force vers le Sénégal où il sera confronté à une grave répression, à moins que la ministre de l'immigration Diab ou le ministre de la Sécurité Publique Anandasangaree n'interviennent sur son cas.

La Commission de l'immigration et du statut de réfugié (CISR) du Canada avait reconnu qu'il avait déjà été arrêté et torturé à de nombreuses reprises en tant que membre d'un parti politique qui s'opposait à l'arbitraire du gouvernement, mais elle avait refusé sa demande parce que son ancien avocat n'avait pas remis suffisamment de preuves attestant des risques encourus sous le gouvernement actuel.

"Je suis contre toutes les formes d'injustice. C'est pourquoi j'ai subi la répression sous le gouvernement de Macky Sall en tant que membre d'un parti d'opposition. Maintenant, le Canada me renvoie vers le Sénégal où je subirai la répression du gouvernement de Bassirou Diomaye Faye. Depuis l'arrivée du nouveau gouvernement, nous avons vu les arrestations arbitraires et des actes de brutalité policière se multiplier, jusque dans mon village où des députés ont été arrêtés. Je me suis montré très critique envers le nouveau gouvernement, qui a trahi ses promesses de justice sociale et d'équité politique, et j'ai reçu des menaces en conséquence. Le Sénégal n'est pas sûr pour moi," a déclaré Amadou.

Activistes, représentant-e-s d'organisations et des communautés, proches et personnes soucieuses de montrer leur solidarité se sont rassemblés samedi dernier pour demander à la Ministre Diab d'accorder un permis de séjour temporaire et au Ministre Anandasangaree d'accorder un sursi de déportation, en souligné le fait que la Cour Fédérale n'a pas encore se prononcer sur son appel qui est toujours en cours.

"Tout le monde mérite d'être traité avec humanité et dignité. Défendre la vie et les droits des personnes vulnérables est un devoir moral," a dit Tania Luzolo de Solidarité sans frontières.

"ICE reçoit beaucoup d'attention mais ici-même au Canada, nous voyons se mettre en place une machine de déportations en masse," a souligné Aboubacar Kane, porte-parole de Solidarité sans frontières, dénonçant l'accélération du rythme des expulsions au Canada qui avait atteint en 2025 une moyenne de 400 déportations par semaine.

"Les déportations sont une forme de racisme systémique. Elles déchirent des familles et des communautés, conduisant les gens à des situations de grande précarité où ils peuvent ne plus subvenir aux besoins de leurs familles ni être en sécurité," a rappelé Samira Jasmin de Solidarité sans Frontières.

Source : Solidarité sans frontières (SSF)

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14.04.2026 à 14:02

Marinwest Energy, fossoyeur d'avenir

Pierre Prud'homme

« Le nouveau mégaprojet de gazoduc et d'usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) que l'entreprise Marinwest Energy veut construire sur la Côte-Nord, au Québec, est « incompatible » avec la voie à suivre pour éviter le naufrage du climat planétaire ».

Voilà ce qu'affirmait dans une entrevue au Devoir (30 mars 2026), M. Alain Webster, le président du Comité consultatif sur les changements climatiques (CCCC), mis sur pied par le gouvernement du Québec lui-même, pour le conseiller.

Mais qu'est-ce que nous ne comprenons pas, au niveau cognitif, pour réaliser que ce « naufrage du climat planétaire » ne mène à rien d'autre qu'à notre propre naufrage ? Qu'est-ce qui nous échappe, au niveau affectif, quand nous sommes capables, au quotidien, de serrer sincèrement dans nos bras nos enfants et petits-enfants et de vouloir ce qu'il y a de meilleur pour eux, et parallèlement, de laisser se développer sur notre territoire et dans nos instances décisionnelles, une activité économique qui se veut fossoyeuse d'avenir pour nos êtres chers ?

Et qu'on ne s'y méprenne pas : je n'en appelle pas au sentiment de culpabilité qui, pour moi, est aussi mortifère que le projet de Marinwest Energy. L'avenir des générations futures est dans nos mains. Nous en sommes les bâtisseurs. Il est de notre responsabilité. Ne sous-estimons pas ce pouvoir que nous avons individuellement et collectivement. Mais ce pouvoir est conditionnel, entre autres, au choix qui est le nôtre de faire confiance en la science climatique.

M. Webster ne s'arrête pas là. Il nous prévient que le projet de Marinwest Energy sabote la voie à suivre qui nous permettrait de « développer une économie résiliente pour les décennies à venir ».

On connaît déjà la réserve des scientifiques à utiliser des expressions ou des termes qui pourraient faire peur et provoquer ainsi la paralysie et la démobilisation. Mais jusqu'où, pour éviter l'éco-anxiété, nous faut-il éviter de nommer les choses par leur nom pour rendre compte de la réalité ?

Devant celle-ci, M. Webster ne se défile pas. En parlant du projet de Marinwest Energy, son constat est clair et limpide : « D'un point de vue économique, c'est une catastrophe. D'un point de vue environnemental, c'est une catastrophe. D'un point de vue social, c'est une catastrophe. C'est donc une très mauvaise idée ».

Pourtant, on a déjà joué dans ce film-là. Les promoteurs essaient de nous convaincre que leur projet constitue un outil de « transition énergétique », comme avait fait l'entreprise GNL Québec il y a quelques années. Avons-nous déjà oublié l'analyse qu'en faisait l'Agence internationale de l'énergie en rappelant qu'au contraire, une telle infrastructure gazière représenterait un frein à la nécessaire transition énergétique dont l'urgence n'est plus à démontrer ?

On se fait une belle jambe en voulant répondre à court terme aux besoins énergétiques de certains pays par nos énergies fossiles. Mais en gardant le silence sur le fait que la consommation de notre gaz dans ces pays retardera leur propre transition énergétique, nous nous faisons complices de l'accentuation du disfonctionnement du climat. Nous sommes d'accord avec M. Webster quand il nous rappelle que retarder la transition énergétique revient aussi à « perdre des occasions de développement économique ».

Au Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétiens, nous avons adopté au niveau international un plan d'action des quatre dernières années sur le thème : Justice sociale dans une économie pour la vie. Pour nous, une économie qui entretient notre dépendance aux énergies fossiles ne peut prétendre servir la vie, ni aspirer à une plus grande justice sociale, puisqu'elle sape les fondements d'une meilleure justice intergénérationnelle.

Voilà pourquoi nous en appelons à élever nos voix contre le projet de Marinwest Energy et contre la stratégie économique du gouvernement Carney qui mise sur la croissance des exportations d'énergies fossiles canadiennes et qui collabore depuis des mois à ce que le projet de Marinwest se réalise au Québec.

Pour reprendre l'image de M. Carney à Davos, faute d'être à la table de négociation sur la crise climatique, nos enfants, petits-enfants et générations futures n'ont pas à voir la qualité de leur avenir passer « au menu » de nos décisions à courte vue.

Pierre Prud'homme Laval

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14.04.2026 à 14:00

Criminalisation du contrôle coercitif : une avancée majeure pour les victimes, à condition d'une mise en œuvre rigoureuse

Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Ottawa, 13 avril 2026 – Le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale présente aujourd'hui son mémoire devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personne dans le cadre de l'étude du projet de loi C-16, lequel offre une nouvelle façon d'analyser et de sanctionner les infractions entre partenaires intimes.

La reconnaissance législative du contrôle coercitif comme infraction criminelle marque un tournant décisif dans la lutte contre la violence conjugale et la protection des victimes. Cependant, la création de cette infraction ne suffira pas à elle seule à garantir un meilleur accès à la justice ni une sécurité accrue pour les femmes victimes.

Après être allé à la rencontre des acteurs impliqués dans plusieurs de ces réformes en Écosse, en Angleterre et en Australie (Nouvelle-Galles du Sud et Queensland), le Regroupement peut témoigner de l'importance d'accompagner l'infraction de mesures structurantes permettant d'assurer la meilleure application possible. Autrement, on risque de passer à côté de ce moment historique qui reconnaît enfin le caractère particulier de la violence conjugale.

Les conditions indispensables au succès

Pour éviter que la nouvelle infraction de contrôle coercitif ne reste lettre morte ou ne soit mal appliquée, le Regroupement recommande que certaines mesures soient inscrites dans le texte de loi :

1- Formation exhaustive : Tous les acteurs socio-judiciaires travaillant auprès des victimes et des auteurs de violence entre partenaires intimes devraient être formés avant l'entrée en vigueur de la loi pour être en mesure de reconnaître, documenter et mettre en preuve le contrôle coercitif.

2- Mécanisme de monitorage, de comptabilisation des données et de reddition de comptes : En raison du changement de paradigme et de pratiques introduit par la reconnaissance du contrôle coercitif dans le Code criminel, un monitorage de l'application de l'infraction constitue un instrument essentiel pour évaluer l'efficacité de la réforme, éviter les effets non désirés et corriger d'éventuels dysfonctionnements. Ce mécanisme devrait être confié, sur le modèle de l'État australien de la Nouvelle-Galles du Sud, à un Comité d'expert·e·s chargé de superviser et de rendre compte du déploiement de la réforme d'un océan à l'autre.

3- Révision de la loi : Basée sur les travaux du Comité d'expert·e·s, la loi devrait faire l'objet d'une révision à intervalles réguliers afin d'ajuster le cadre législatif selon les lacunes ou besoins identifiés dans la pratique.

En plus des mesures prévues dans le projet de loi C-16, le succès de la réforme devra passer par une collaboration accrue avec les services d'aide aux victimes, des directives claires, une vaste campagne de sensibilisation du public, et aussi un financement adéquat pour répondre aux besoins des victimes.

« Nous constatons déjà au Québec l'impact des activités de sensibilisation offertes à différents services de police sur la capacité des policières et policiers à documenter les différentes manifestations de contrôle coercitif. Ces avancées rendent mieux compte du vécu des victimes et facilitent le travail des procureur·e·s. » illustre Louise Riendeau, coresponsable des dossiers politiques au Regroupement.

Le Canada devra relever le défi de garantir une application uniforme à l'échelle du pays, exigeant une collaboration des provinces et des territoires, afin d'éviter que des failles fragilisent les droits des victimes ou entrainent une jurisprudence préjudiciable à toutes. L'expérience entourant l'adoption de la loi sur l'aide médicale à mourir a démontré notre capacité à construire une voie canadienne malgré les juridictions et les champs de compétences différents.

« En Australie, une interlocutrice nous disait que le soin accordé à l'implantation est aussi, si ce n'est plus, important que la création de l'infraction elle-même. On espère que les moyens déployés par le gouvernement seront à la hauteur des attentes et des besoins des victimes. » déclare Karine Barrette, avocate et chargée du projet Améliorer la pratique judiciaire pour accroître la sécurité des femmes victimes de violence conjugale.

Liens

Consulter le mémoire du Regroupement sur C-16

Consulter le rapport de mission du Regroupement sur la criminalisation du contrôle coercitif en Australie (mars 2026)

Consulter le rapport de mission du Regroupement sur la criminalisation du contrôle coercitif en Grande-Bretagne (septembre 2024)

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14.04.2026 à 13:59

Christine Fréchette première ministre désignée : pour des choix à la hauteur des enjeux

L'R des centres de femmes du Québec

Le 12 avril, Christine Fréchette a été élue à la tête de la Coalition Avenir Québec. Elle a affirmé bien connaître les groupes de femmes et être issue de ce milieu. Nous prenons acte de cette déclaration, qui devra maintenant se traduire en engagements concrets. À ce moment charnière, L'R des centres de femmes du Québec souhaite rappeler des attentes claires envers le gouvernement du Québec.

Dans un contexte marqué par la montée des violences faites aux femmes, la précarité grandissante et la fragilisation du filet social, il est impératif que la nouvelle Première ministre du gouvernement du Québec fasse des choix à la hauteur des enjeux.

Nous appelons à des engagements concrets :

– Augmenter de façon significative et immédiate le financement à la mission des organismes communautaires ;

– Reconnaître pleinement le travail essentiel des centres de femmes en matière de violences faites aux femmes, et leur rôle incontournable en prévention ;

– Assurer des pratiques démocratiques respectueuses des débats et du rôle des institutions, sans recourir à des mesures qui en limiteraient indûment la portée.

Les centres de femmes sont au cœur des communautés. Ils accompagnent, préviennent, mobilisent avec des ressources insuffisantes.

La nouvelle Première ministre a l'occasion d'envoyer un signal fort : celui d'un gouvernement qui choisit de soutenir les groupes qui tiennent le filet social, de s'attaquer réellement aux violences faites aux femmes et de renforcer la démocratie.

Nous serons attentives aux engagements qui seront pris.

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14.04.2026 à 13:59

Un couronnement qui sent la fin de règne

Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Des centaines de personnes issues de la CSN, du Réseau québécois de l'action communautaire autonome (RQ-ACA), du mouvement le Communautaire à boutte et du collectif Le Québec, c'est nous aussi étaient présentes aujourd'hui, en marge du congrès de la CAQ, pour le couronnement du nouveau premier ministre ou de la nouvelle première ministre. Ils sont d'avis que les chances de voir les priorités de la population être prises en compte par le gouvernement à l'issue de la course à la chefferie sont minces.

À quelques mois des élections, le gouvernement caquiste a fait le choix de multiplier les projets de loi qui affaiblissent l'État de droit, en s'en prenant aux contre-pouvoirs et en ciblant des boucs émissaires comme les syndicats, les immigrantes et les immigrants. Pendant ce temps, le gouvernement laisse dans l'ombre les priorités de la population, comme le coût de la vie, l'accès aux services publics et la préservation du filet social.

« Ce gouvernement vit sur du temps emprunté. Il a décidé d'utiliser ses derniers mois au pouvoir pour affaiblir le filet social en tirant dans toutes les directions. Pendant ce temps-là, bien des Québécoises et des Québécois doivent choisir entre manger ou se loger. Le Québec qu'on veut, il est bien différent. Il s'occupe des travailleuses et des travailleurs et il remet les services publics sur pied pour aider toute la population. Dans les prochaines semaines, nous allons continuer de faire valoir nos revendications aux partis politiques pour que les choses changent », lance le premier vice-président de la CSN, François Enault.

« Devant un filet social en ruines et des droits trop souvent piétinés, nous nous tenons aujourd'hui en solidarité avec les forces syndicales et citoyennes pour exiger que la dignité humaine et la justice sociale redeviennent la boussole de l'État québécois. Nous demandons au prochain ou à la prochaine chef-fe du gouvernement d'enfin oser s'attaquer au sous-financement chronique du milieu communautaire. Le temps du mépris doit cesser pour faire place à une reconnaissance réelle de notre rôle essentiel au filet social et à la prospérité du Québec », expriment d'une même voix Caroline Toupin, du RQ-ACA, et Mathieu Gélinas, du mouvement Le communautaire à boutte.

« Des milliers d'immigrants francophones, intégrés et à l'emploi vivent avec la peur au ventre, car le gouvernement organise leur départ forcé depuis l'abolition sans préavis et sans clause de droits acquis du Programme de l'expérience québécoise (PEQ). Les Québécoises et les Québécois l'ont prouvé à maintes reprises : il faut de toute urgence rouvrir le PEQ et permettre à toutes les personnes qui en remplissaient les conditions d'obtenir la résidence permanente. Les solutions sont là, il faut juste les mettre en place », rappelle la vice-présidente du collectif Le Québec, c'est nous aussi, Sabrina Kouider Philippon.

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14.04.2026 à 13:59

Les conditions d'emploi des chargé-es de cours universitaires propices à la détresse psychologique

Natacha Laprise, Christine Gauthier, Pierre-David Desjardins

Au Québec, près de 50% des cours sont donnés par des enseignants en situation d'emploi contractuel. Si les personnes chargées de cours partagent des conditions d'emploi similaires, elles ne font pas partie d'un groupe homogène.

Par Christine Gauthier, Natacha Laprise, Pierre-David Desjardins Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ) et Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Entre celles qui font leur doctorat à temps plein, celles qui bénéficient d'une carrière fortement engagée en dehors de la vie universitaire et celles qui s'installent durablement dans une « carrière » académique à statut précaire, leur participation à la vie universitaire ne s'inscrit pas dans les mêmes trajectoires et ne génèrent pas les mêmes attentes à l'égard du travail.

Pour les chargé-es de cours qui font carrière à l'université malgré leur position instable et leur intégration incertaine (environ 30%, selon nos données), nous avons voulu réfléchir aux conditions psychosociales dans lesquelles elles travaillent. L'enquête quantitative que nous avons menée, qui s'est déroulée pendant l'année 2022-2023, visait ainsi exclusivement les personnes dont les contrats d'enseignement universitaire représentaient leur principale source de revenu. Nous avons constitué un échantillon de 431 participant-es qui ont répondu à un sondage visant à mesurer les risques psychosociaux de leur travail à l'université et leurs impacts sur leur santé psychologique. Ce sondage a été construit à partir de questionnaires validés.

La précarité face à l'engrenage du capitalisme académique

Les résultats obtenus confirment la présence de risques psychosociaux pour les personnes participantes. La faible reconnaissance et la charge de travail élevée sont les facteurs qui arrivent en tête de liste et qui touchent respectivement 69 % et 64 % des personnes sondées. Il ressort notamment, pour 52 % des répondant-es, un important déséquilibre entre les efforts déployés pour faire face à la charge de travail élevée versus la reconnaissance qu'ils perçoivent. De plus, 70 % des personnes sondées mentionnent que le travail est devenu plus exigeant depuis les dernières années. Environ 50% d'entre elles rapportent aussi recevoir un faible soutien de leurs pairs et de leur supérieur lorsqu'elles vivent des situations de tension.

Face à l'engrenage du capitalisme académique (Cantwell et Kauppinen, 2014) et à la culture du « toujours plus », les personnes précaires se retrouvent souvent prises dans le piège du travail sans fin et soumises aux logiques de compétition entre pairs afin de maintenir leur valeur « sur le marché ». Sans rémunération stable et sans garantie quant à leur avenir, même à court terme, elles choisissent souvent de cumuler les contrats et de surengager leurs tâches.

En plus des demandes accrues (d'accommodements, de sollicitation par courriels, de corrections), c'est aussi tout le poids associé au clientélisme qui accroît la demande psychologique ressentie. Confrontées à des injonctions paradoxales (à la fois sanctionner les études et ne pas déplaire aux étudiant-es), les chargé-es de cours doivent tout faire pour éviter les plaintes et les embûches, qui peuvent être des menaces réelles à leur lien d'emploi. Cette réalité permet d'expliquer entre autres le fait que 74 % des personnes sondées considèrent que leur travail est émotionnellement exigeant.

Du fait de leur statut précaire, les chargé-es de cours de carrière vivent aussi un fort sentiment d'isolement et de mise à l'écart. Absent-es des assemblées départementales, elles n'ont souvent pas accès à un bureau personnel pour travailler sur le campus.

La vie personnelle au ballotage

À ce « cocktail » de conditions psychosociales délétères pour la vie professionnelle, s'ajoutent les impacts sur la vie personnelle. Le poids de la précarité et l'incertitude des revenus qu'elle génère ont des effets sur la capacité à réaliser des projets personnels et financiers importants. De fait, pour les deux tiers des personnes répondantes, la nature contractuelle de l'emploi limite leur capacité à planifier leur avenir à long terme, tels qu'avoir des enfants ou acheter une maison. Parmi celles-ci, 43% mentionnent que l'incertitude de ne pas être réembauchées rend impossible les engagements financiers importants.

En somme, la relation d'emploi exclusivement contractuelle en enseignement universitaire dresse les contours d'une profession confrontée à des risques psychosociaux qui peuvent être similaires à ceux mesurés dans une récente enquête menée par l'Institut national de santé publique chez le personnel de l'enseignement (2025). Toutefois, nous entrevoyons le poids des conséquences multiples de la précarité chez les chargé-es de cours. Ainsi, il n'est pas étonnant de constater que nous avons obtenu la même proportion de répondants présentant un niveau de détresse psychologique élevée ou très élevée, soit 56% des personnes sondées. Également, 95 % des chargé-es de cours associaient leur détresse psychologique partiellement ou totalement en lien avec leur travail. Rappelons par ailleurs que ce 56 % de personnes avec un niveau de détresse psychologique élevée ou très élevée est en fait 15 % de plus que les résultats obtenus par l'Enquête québécoise sur la santé de la population 2020-2021, réalisée auprès de la population active durant la pandémie de Covid-19 (Institut de la statistique du Québec).

Quelles solutions pour l'avenir ?

Au Québec, de nouvelles dispositions législatives en santé et sécurité au travail imposent dorénavant aux établissements des mécanismes de prévention qui tiennent compte des risques psychosociaux dans l'analyse de l'environnement de travail et des impacts potentiels sur la santé psychique. Il s'agit d'une avancée importante dans la mise en place de milieux de travail sécuritaires pour la santé de tous, particulièrement en enseignement.

Nous proposons deux pistes d'action à explorer pour s'attaquer à la racine des problèmes. La première consiste à réduire la précarité de l'emploi, par exemple par l'allongement des contrats et le retrait des décisions arbitraires qui mènent à l'obtention de contrats, mais aussi en s'attaquant au capitalisme académique qui « broie » les intellectuels précarisés, notamment en renforçant le financement public et inconditionnel des universités. La seconde vise à soutenir l'enrichissement professionnel et la reconnaissance des chargé-es de cours, par exemple par une plus grande participation démocratique à l'université, par le soutien à la réalisation et à la rémunération des activités de recherche et par un renforcement des processus d'accueil.

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14.04.2026 à 13:58

Colloque des États généraux du syndicalisme : la réflexion se poursuit

Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Les États généraux du syndicalisme ont réuni cette semaine plus de 500 militantes et militants provenant des neuf principales organisations. Pour la vaste majorité des travailleuses et des travailleurs consultés au préalable, le syndicalisme demeure le moyen privilégié pour lutter contre les inégalités sociales et faire face à la crise du coût de la vie. Une mise en commun des travaux et l'élaboration d'un plan d'action sont prévues au cours des prochaines semaines.

Tiré de l'Infolettre CSN En Mouvement

31 mars 2026

Plus de 500 militantes et militants provenant des neuf principales organisations syndicales québécoises — l'APTS, la CSN, la CSD, la CSQ, la FAE, la FIQ, la FTQ, le SFPQ et le SPGQ — se réunissent aujourd'hui pour franchir une étape décisive des États généraux du syndicalisme : définir ensemble des solutions pour répondre aux défis actuels et futurs.

« Démarche collective sans précédent dans l'histoire du mouvement syndical, son thème – L'Union fait l'avenir – reflète pleinement notre démarche collective axée sur l'écoute et le partage d'idées. Alors que les droits des travailleuses et travailleurs sont attaqués, nous répondons par la solidarité et la volonté de renforcer l'action syndicale », déclarent conjointement les présidentes et présidents des organisations syndicales, Robert Comeau (APTS), Luc Vachon (CSD), Caroline Senneville (CSN), Éric Gingras (CSQ), Mélanie Hubert (FAE), Julie Bouchard (FIQ), Magali Picard (FTQ), Christian Daigle (SFPQ) et Guillaume Bouvrette (SPGQ). Les organisations syndicales en mode solution

Lancés il y a un an, les États généraux ont débuté par une vaste consultation menée auprès des membres de toutes les organisations syndicales. Cette démarche a permis d'identifier clairement les perceptions de nos membres et les défis auxquels est confronté le mouvement syndical.

Premier constat : pour la vaste majorité des travailleuses et des travailleurs consultés, le syndicalisme est toujours aussi essentiel, notamment pour continuer à lutter contre les inégalités sociales grandissantes et faire face à la crise du coût de la vie.

Parmi les thèmes abordés, la participation et l'implication des membres en dehors des périodes de négociation, le besoin de renforcer le rapport de force et la capacité de mobilisation des organisations syndicales ressortent comme des enjeux prioritaires. Ils seront au cœur des discussions durant le colloque.

Cette consultation révèle aussi l'importance d'accroître les efforts pour favoriser l'inclusion des jeunes, des personnes racisées ou immigrantes, des membres de la communauté 2ELGBTQIA+ et des travailleuses et travailleurs étrangers temporaires. Elle met également en lumière le besoin d'assurer une démocratie syndicale toujours plus vivante dans toutes les organisations.

À partir de ces constats – et avec l'expertise du milieu universitaire – les personnes participantes mettront en commun leurs idées et leurs propositions afin de bâtir, au cours des prochains mois, un plan d'action inspirant, porté par des solutions concrètes pour l'avenir du syndicalisme québécois.

«  Les consultations nous l'ont clairement montré : les membres veulent un mouvement syndical fort, inclusif et mobilisé. Ce colloque, c'est notre occasion de transformer leurs préoccupations en solutions concrètes. Ensemble, nous avons la responsabilité — et la capacité — de construire un rapport de force solide et un avenir syndical répondant aux aspirations de nos membres », concluent les présidentes et présidents.

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14.04.2026 à 13:54

Bombarder l'Iran, c'est aussi détruire le patrimoine de l'humanité et hypothéquer la recherche

Collectif

« Outre les morts qu'elles causent par milliers, ces guerres conduisent à l'effacement d'une mémoire partagée en visant des sites patrimoniaux. » Parce que le cessez-le-feu conclu ce 8 avril entre les Etats-Unis et l'Iran est précaire, un large collectif d'acteurs et actrices de la recherche sur les mondes iraniens et de soutiens alerte sur les frappes visant à « effacer les traces du passé » : « elles participent à la déshumanisation des sociétés du Moyen-Orient en oblitérant leurs histoires longues ».

Tiré du blogue de l'auteur.

Depuis le 28 février 2026, les gouvernements des États-Unis et d'Israël ont lancé une campagne de bombardements intenses sur le sol iranien, illégale du point de vue du droit international. En dépit du cessez-le-feu précaire annoncé dans la nuit du 7 au 8 avril, ces bombardements ont déjà eu un impact considérable. Nous exprimons ici notre solidarité avec le peuple iranien sur lequel repose et reposera l'essentiel des conséquences de cette guerre.

Les répercussions désastreuses de cette guerre pour le patrimoine iranien, et plus largement pour celui du Moyen-Orient, ont été dénoncées par l'UNESCO dans plusieurs déclarations publiées au cours du mois de mars (la dernière en date ici) pour alerter la communauté internationale. Ces alertes ont été relayées par d'autres organisations internationales chargées de la préservation et de la protection du patrimoine (Europa Nostra ; ICOM ; ICOMOS ; United States Committee of the Blue Shield). Au-delà des cas emblématiques des dommages subis par le Palais du Golestan à Téhéran, le palais Chehel Sotun et la place Naqsh-e Jahan d'Ispahan, inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, de trop nombreuses destructions irréparables sont signalées quotidiennement par des organisations internationales, les administrations iraniennes en charge du patrimoine, ainsi que par plusieurs médias iraniens et internationaux.

En effet, à ce jour plus de 120 sites ont été touchés. Au-delà des cyniques « dommages collatéraux », ces dégâts relèvent parfois de frappes intentionnelles, destinées à effacer les traces du passé et à détruire les institutions dédiées à la préservation de ce patrimoine et à la formation scientifique des nouvelles générations qui en auront la charge (exemples des tirs visant des universités à Téhéran et Ispahan).

Ces frappes touchent non seulement les sites mais également les agents chargés de leur étude et de leur conservation. A titre d'exemple, nous sommes particulièrement préoccupés par les frappes du 8 mars dernier qui ont détruit les bureaux de l'organisation iranienne du patrimoine culturel à Khorramabad, dans la province du Luristan, et dont la vallée environnante est classée sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO. Plusieurs membres de cette organisation ont été blessés (voir ici et ici). Le sort des archives archéologiques et de la documentation scientifique qui y étaient conservées reste incertain. Ces frappes ont également causé des dégâts sur l'antique citadelle de Falak-ol-Aflak ainsi que sur le musée voisin.

Pourtant, ces bâtiments, comme tant d'autres, avaient été dûment signalés et leurs coordonnées transmises aux belligérants par l'UNESCO pour que de telles frappes soient évitées. Plus généralement, le patrimoine iranien a déjà payé un lourd tribut aux événements désastreux successifs qui ont secoué le pays depuis les premiers bombardements israélo-américains déjà massifs au mois de juin 2025. Nous tenons donc à relayer les déclarations de l'UNESCO qui rappellent « à toutes les parties leurs obligations de respecter le droit international, notamment la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, ainsi que la Convention de 1972 concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel ».

« Témoins irremplaçables du passé de l'Iran pour les générations présentes et futures »

En tant qu'acteurs et actrices de la recherche sur les mondes iraniens, nous tenons à témoigner de l'exceptionnelle richesse patrimoniale de ce pays. Outre les 29 sites classés sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, environ 40 000 sites ont été inscrits sur la liste nationale du patrimoine iranien depuis 1930, époque à laquelle a débuté la construction du Musée national d'Iran à Téhéran, lequel conserve des collections archéologiques inestimables. À ce patrimoine matériel s'ajoutent les nombreux et volumineux fonds d'archives que le pays abrite.

Ces sites, ces collections et ces archives constituent des témoins irremplaçables du passé de l'Iran pour les générations présentes et futures. Pour nous, chercheurs, elles représentent aussi des sources essentielles pour étudier les sociétés anciennes, modernes et contemporaines qui ont occupé et occupent l'actuel territoire iranien. Parce que nous les étudions quotidiennement, nous pouvons attester combien ces sources sont essentielles pour approfondir notre connaissance de l'Histoire, non seulement à l'échelle nationale de l'Iran et à celle, régionale, du Proche et du Moyen-Orient, mais aussi à l'échelle de l'humanité dans son ensemble.

Cette histoire remonte en effet au Paléolithique, il y a plus de 300 000 ans, comme l'ont démontré des recherches archéologiques récentes au nord-ouest du pays. Depuis, le territoire iranien actuel a vu naître et s'épanouir de nombreuses cultures et civilisations. Elles nous ont laissé des témoignages matériels exceptionnels, tels que les indices de foyers précoces de néolithisation, c'est-à-dire d'émergence de l'agriculture ; les signes d'une écriture parmi les plus anciennes au monde (proto-élamite) ; les vestiges de villes datées de l'âge du Bronze, pleinement intégrées à des réseaux d'échanges internationaux (telles que Suse, Shahr-e Sokhteh et Konar Sandal).

Elles nous ont également légué des ensembles monumentaux construits par les souverains achéménides, parthes et sassanides, à la tête de vastes empires (tels que Pasargades, Persépolis, Firuzabad et Takht-e Suleiman), ainsi qu'une multitude d'édifices illustrant les évolutions des traditions architecturales remarquables issues de dynasties islamiques successives (par exemple, à Yazd, Ispahan, Kashan et Shiraz), sans compter la production d'arts décoratifs exceptionnels (céramique, dinanderie, textiles, etc.).

Si ces quelques exemples suffisent à démonter la place centrale de l'Iran dans l'histoire mondiale, le pays regorge aussi de sites archéologiques et patrimoniaux vernaculaires qui constituent des témoignages moins visibles (sanctuaires et mausolées locaux, vestiges d'habitations en terre, inscriptions rupestres, traces d'activités agricoles…) mais tout aussi cruciaux pour comprendre la vie quotidienne et les échanges des populations des nombreuses cultures anciennes de l'actuel Iran et de ses voisins.

Cette diversité concerne également la géographie d'un pays grand comme trois fois la France, intégrant des zones au climat tempéré dans le nord-ouest, des déserts et des chaînes montagneuses sur le plateau Iranien, ainsi que des ouvertures vers la mer, sur le golfe Persique au sud et la mer Caspienne au nord. Ces conditions environnementales font du territoire iranien un espace unique pour étudier la capacité d'adaptation des sociétés anciennes à l'évolution du climat, un enjeu majeur aujourd'hui, dont témoignent les prémices de la domestication des plantes et des animaux il y a plus de 10 000 ans, le développement de pratiques agro-pastorales, de systèmes d'irrigation complexes ou encore des emblématiques jardins persans. La guerre en cours entraînera également des conséquences écologiques graves sur ces milieux souvent fragiles et les populations qui les habitent.

Des dispositifs d'accueil à accroître pour les collègues iraniens

Nous ne sommes que des maillons dans l'écriture et la préservation de cette vaste histoire, qui reposent avant tout sur un réseau dense de collègues et partenaires iraniens (chercheurs, professeurs, conservateurs, archivistes, restaurateurs, et les étudiants de ces disciplines), membres d'institutions académiques, muséales et patrimoniales réparties sur l'ensemble du pays. Nous tenons à leur exprimer notre plus profond soutien en ces temps troublés, où l'urgence est d'abord d'assurer leur protection et celle de leurs familles tout en essayant de continuer à préserver leur patrimoine et à documenter et réparer les dommages qui lui ont été causés.

Nous soutenons l'appel, relayé par la « Museums Association » basée au Royaume-Uni, lancé par plusieurs professionnels du patrimoine pour une surveillance accrue du patrimoine iranien et une coordination des efforts internationaux. Nous insistons sur l'importance de toutes les initiatives internationales visant à recenser les dommages causés aux sites archéologiques, musées et centres d'archives iraniens (par exemple l'atlas lancé par la Society of Iranian Archaeology – SIA en collaboration avec le Center of Ancient Middle Eastern Landscapes – CAMEL). Notre connaissance du terrain et nos liens avec les milieux académiques iraniens ainsi que nos compétences méthodologiques peuvent en effet contribuer à documenter et évaluer précisément les dégâts causés. Ce travail de documentation est toutefois freiné par l'isolement de nos collègues iraniens, les communications internet avec l'Iran étant coupées depuis de longues semaines.

Nous en appelons à l'ensemble de nos institutions de rattachement (ministères, organismes de recherche, universités) pour qu'elles agissent et prennent toutes les mesures nécessaires afin de soutenir les initiatives internationales visant à protéger le patrimoine iranien et son exceptionnel potentiel scientifique. Nous leur demandons de rappeler aux parties prenantes, en toutes occasions, leur obligation de tout mettre en œuvre pour en assurer la préservation. En tant que chercheurs sur les mondes iraniens, nous appelons à ce que soient mis en œuvre tous les moyens nécessaires au maintien d'une recherche dynamique dans ce domaine. La France, forte d'une expérience de plus de 150 ans de coopération scientifique et académique avec l'Iran, a un rôle déterminant à jouer. En effet, la multiplication des zones de conflits sur l'ensemble du Proche et Moyen-Orient, de l'Afghanistan au Liban, a certes entraîné des conséquences lourdes sur la recherche dans cette vaste aire géographique, mais elle nous a également appris à poursuivre résolument notre travail en contexte de terrains empêchés.

Nous appelons nos institutions de rattachement à un engagement fort, non seulement dans l'immédiat, par le biais d'impérieuses mesures de sauvegarde, mais aussi dans le temps long. À ce titre, nous demandons d'agir en soutien à nos collègues iraniens en amplifiant les moyens permettant de maintenir leurs activités au sein des réseaux de collaborations scientifiques internationaux. Une recherche empêchée est aussi une recherche en danger. Ainsi, il est crucial que nos pouvoirs publics soutiennent la continuité de la recherche fondamentale et collaborative en sciences humaines et sociales sur le domaine iranien.

Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de connaissances éclairées sur l'Iran. Nous ne pouvons pas laisser se creuser un fossé entre des peuples et des sociétés qui, sur le temps long, partagent évidemment une communauté de destins. Un enjeu majeur que nous devons surmonter est la fermeture des terrains qui nous pousse à explorer de nouvelles pistes de recherche sur l'histoire des mondes iraniens. Des moyens doivent donc être mobilisés pour la recherche sur les mondes iraniens, y compris de financements exceptionnels pour répondre à cette situation d'urgence. A ce titre, pour nos collègues iraniens, les dispositifs d'accueil en mobilité internationale en France doivent être accrus (séjours de recherche de type chaire temporaire, bourses de recherche, visas Talents, etc.).

L'engagement de l'ANR est essentiel pour soutenir et visibiliser des programmes de recherche sur les mondes iraniens (appels Flash de l'ANR par exemple). Des programmes de numérisation des fonds d'archives sur les mondes iraniens sont indispensables pour en assurer la préservation, le partage et la valorisation scientifique. Comme pour toutes les disciplines dites « rares », une attention particulière doit être portée au renouvellement et à la création de postes dédiés au sein des institutions de recherche, au risque, sinon, de connaître une disparition progressive des études iraniennes du champ académique. Il faut impérativement continuer à former des spécialistes, de jeunes chercheurs, en leur apportant des financements solides et pérennes (bourses de thèse ou financements post-doctoraux).

La France a en outre la chance de pouvoir s'appuyer sur un remarquable réseau d'instituts de recherche français répartis dans la région (unités de recherche du MEAE et, pour certaines, du CNRS (UMIFRE) : Institut Français de Recherche en Iran (IFRI), Institut Français d'Etudes sur l'Asie Centrale (IFEAC), Délégation Archéologique Française en Afghanistan - DAFA). Ancrés en Iran et dans les pays voisins, depuis plus d'une centaine d'années pour certains, ils jouent un rôle crucial dans le maintien de liens avec les communautés scientifiques sur place, la coordination de la recherche, et ils constituent des centres de ressources importants (bibliothèques, archives).

Si la situation actuelle a parfois conduit à la fermeture de leurs locaux, nous devons, avec l'appui des tutelles, trouver les moyens pour qu'ils continuent à jouer un rôle moteur dans l'animation et la structuration des réseaux de collaboration. Pour fédérer, soutenir et visibiliser la recherche sur les mondes iraniens, il est également nécessaire de s'appuyer plus encore sur les réseaux nationaux de recherche en études aréales (GIS Moyen-Orient et mondes musulmans, GIS Asie). Ils sont les incubateurs d'une réflexion de fond sur le maintien d'une recherche dynamique ainsi que les vecteurs d'un soutien renforcé aux programmes de recherche sur les mondes iraniens.

Oblitérer l'histoire du Moyen-Orient

Au-delà de l'Iran, le maintien du dialogue scientifique, la préservation et l'approfondissement des connaissances du passé sont au fondement de notre humanité. Le peuple iranien et l'ensemble des populations de la région ont bien vite été oubliés au gré des développements de cette nouvelle et énième guerre du Golfe dont les objectifs paraissent chaque jour plus aberrants et sa sortie plus qu'incertaine – et ce même si nous ne pouvons que saluer l'annonce d'un cessez-le-feu depuis le 7 avril au soir.

Les exemples récents de destructions, non seulement en Iran, mais aussi chez ses voisins du Moyen-Orient, démontrent que les conséquences de ces guerres sont, elles, certaines et que, outre les morts qu'elles causent par milliers, elles conduisent à l'effacement d'une mémoire partagée à travers les frappes qui visent les sites patrimoniaux. Elles participent ainsi à la déshumanisation des sociétés du Moyen-Orient en oblitérant leurs histoires longues, riches et connectées au profit d'enjeux géopolitiques et économiques de court terme. Ce faisant, elles continuent aussi d'alimenter le concept fumeux et funeste de choc des civilisations.

*****

Premiers signataires

– Sébastien Gondet, chercheur au CNRS, archéologue, UMR 5133 Archéorient (Lyon)

– Camille Rhoné-Quer, maîtresse de conférences, histoire, Aix-Marseille Université, UMR 7310 IREMA. Co-responsable du programme SEFIR – Soutien aux Etudes Françaises sur les mondes IRaniens (GIS Asie et GIS MOMM)

– Sandra Aube Lorain, chercheuse au CNRS, historienne de l'art, UMR 8041 CeRMI. Co-responsable du programme SEFIR – Soutien aux Etudes Françaises sur les mondes IRaniens et du réseau RePaZ (Recherche et Patrimoine en Zones de crises)

– Marjan Mashkour, directrice de Recherche CNRS, Bioarchéologue, UMR 7209 CNRS/MNHN-BioArch

– Hossein Davoudi, Researcher, Bioarchaeology Laboratory of the University of Tehran, and Post-Doc fellow in UMR 7209 BioArch MNHN/CNRS

– Zahra Hashemi, chargée de mission, Département des Antiquités Orientales, Musée du Louvre

– Eloïse Brac de la Perrière, professeur, Sorbonne Université / co-directrice de RePaZ (Recherche et Patrimoine en Zones de crises), Institut national d'histoire de l'art

– Benjamin Mutin, professeur d'archéologie à Sorbonne Université (UFR d'Histoire de l'Art et Archéologie), chercheur UMR 8167 Orient & Méditerranée Denis Hermann, chercheur au CNRS, historien, UMR 8041 CeRMI

– Sipana Tchakerian, coordinatrice scientifique de RePaZ (Recherche et Patrimoine en Zones de crises), Institut national d'histoire de l'art

– Laurent Glattli, Chargé d'enquête et d'édition pour le programme SEFIR – Soutien aux Etudes Françaises sur les mondes IRaniens, CNRS UAR 2999 Etudes aréales

Autres signataires

– Frédéric Abécassis, maître de conférences en histoire contemporaine à l'ENS de Lyon, directeur du GIS MOMM – Fatemehgol Abedi, doctorante à l'Inalco – Camille Abric, doctorante, Paris 1 Panthéon-Sorbonne - ArScAn (UMR 7041) – Denise Aigle, directrice de recherche émérite, UMR 8167 "Orient et Méditerranée" – Ekin Akalin, expert des arts de l'Islam auprès de Fnepsa, chercheuse associée à Cetobac et à l'Ifea – Ayda Alehashemi, enseignante chercheuse, ENSA paris-malaquais-PSL – Viola Allegranzi, post-doc, Académie autricienne des sciences – Abbas Amanat, Graham Sumner Professor of History Emeritus, Yale University – Christiane Amberg Penroz, historienne – Branka Arrivé, PRCE, Université Sorbonne Paris Nord – Rigas Arvanitis, directeur de recherche émérite IRD – Mohsen Ashtiany, retired associate editor, Encyclopaedia Iranica – Martine Assénat, maîtresse de conférences en histoire ancienne, Université Montpellier Paul-Valéry – Association pour la Promotion des Arts du Monde Islamique (APAMI), association étudiante, Sorbonne-Université – Bayram Balci, CERI/Sciences Po, Paris – Johnny Samuele Baldi, chercheur au CNRS – Mehmet Balsever, éditeur, docteur Inalco – Joel Bastenaire, retraité (ancien attaché culturel à l'ambassade de France en Russie) – Marie-Noelle Beauvieux, enseignante-chercheuse en littératures comparées, Université Meiji Gakuin (Tokyo) – Orestis Belogiannis, docteur en histoire perse, Université de Strasbourg, UMR 7044 – Nourane Ben Azzouna, maîtresse de conférences, Université de Strasbourg – Zaïneb Ben Lagha, maitresse de conférences en littérature arabe contemporaine, Université Sorbonne Nouvelle – Julio Bendezu-Sarmiento, directeur MAFTUR, CNRS-MNHN – Sami Benkherfallah, chercheur postdoctorant, enseignant à l'Université d'Angers – Simon Berger, historien, chercheur postdoctorant Inalco, CeRMI – Gilles Berillon, directeur de recherche au CNRS, Archéo-préhistorien, UMR 7194 HNHP, Paris – Marie Besse, professeure ordinaire à l'Université de Genève – Sophie Biard, postdoctorante, IAO (CNRS-UMR 5062) – Mélisande Bizoirre, chercheuse indépendante – Alice Bombardier, professeure agrégée à Sorbonne Université, historienne et géographe, CERMOM EA 4091 – Stéphanie Bonilauri, chargée de recherche CNRS, préhistorienne, UMR 7194 CNRS-MNHN/HNHP – Olivier Bordeaux, chargé de recherche, CNRS – Rémy Boucharlat, directeur de recherche honoraire au CNRS – Olivier Bouchaud, Université Sorbonne Paris Nord – Frederique Bressand, présidente de l'Association Timuride – Pierre Briant, professeur émérite Collège de France – François Bridey, conservateur en chef, département des Antiquités orientales, musée du Louvre – Christian Bromberger, ancien directeur de l'IFRI, professeur émérite d'anthropologie à l'université – Noémie Cadeau, doctorante en littérature comparée, INALCO – Marie-Eve Celio, Senior curator & head of the collection of graphic arts, Musée d'art et d'histoire, Geneva – Frantz Chaigne, enseignant agrégé, historien d'art – Marie-Laure Chambrade, chercheuse contractuelle, CNRS – Agnès Charpentier, CNRS, UMR 8167 – Gosia Chwirot, pilotage administratif du GIS Asie, CNRS, Unité d'appui aux études aréales, UAR2999 – Robin Clément, masterant Études sur le genre Angers – Annabelle Collinet, ingénieure de recherche, collections du monde iranien médiéval (DAI, musée du Louvre) – Patrice Cressier, chargé de recherche CNRS (retraité), CIHAM-UMR 5648, LLyon – Julien Cuny, musée du Louvre – Ken Daimaru, maître de conférences, historien. Université Paris Cité, CRCAO (UMR 8155) – Méryl Defours Rivoira, doctorante, Université de Genève – Nicolas Dejenne, maitre de conférences, Département d'Etudes orientales, Université Sorbonne Nouvelle – Sylvie Denoix, directrice de recherche émérite, CNRS, UMR 8167 – Agnès Devictor, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Ecole d'Histoire de l'Art et d'Archéologie – Aurore Didier, chargée de recherche au CNRS, UMR 7041 ArScAn – Karima Dirèche, directrice de recherche CNRS/TELEMMe – Morteza Djamali, chercheur au CNRS, paléoécologue, IMBE (UMR 7263) – Djavad Djavahery, romancier – Sohrab Dolatkhah, linguiste, chargé de conférences à l'EPHE-PSL, Traducteur littéraire indépendant – Cloé Drieu, chargée de recherche, CNRS – Maxime Durocher, maître de conférences en archéologie du monde islamique, Sorbonne Université - UMR 8167 – Julie Duvigneau, maîtresse de conférences, Inalco – Anne-Marie Eddé, professeur émérite en histoire des pays d'Islam à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – Sepideh Farsi, Cinéaste – Sébastien b. Fasel, Architecte EPFL, conservateur des Monuments Historiques – Nastaran Fatemi, professeure, University of Applied Sciences, Switzerland – Adrien Fauve, enseignant-chercheur en science politique, Université Paris Saclay – Marie Favereau, historienne (Université Paris Nanterre), directrice de l'Institut Français d'études sur l'Asie Centrale (IFEAC) – Eve Feuillebois, maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle, Etudes iraniennes, Laboratoire d'études sur les monothéismes – Emmanuel Francis, chercheur au CNRS, CESAH (UMR 8077) – Charles Ganier, historien de l'Iran Qajar, Université Paris Cité (CESSMA) – Laurent Garreau, Chercheur associé, DICEN. Directeur fondateur du Festival Nouvelles Images Persanes de Vitré – Claudine Gauthier, professeur des universités, Université de Bordeaux – Didier Gazagnadou, professeur des universités émérite à l'Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis – Asyeh Ghafourian, doctorante en histoire moderne, Sorbonne Nouvelle, bibliothécaire, Bulac – Parsa Ghasemi, postdoctorant de l'université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, UMR 7041 ArScAn – Fârès Gillon, maître de conférences en islamologie et langue arabe, Aix-Marseille Université – Chloé Girardi, chercheuse contractuelle au CNRS, archéologue, UMR 8167 Orient & Méditerranée – Gwenola Graff, archéologue, chargée de recherche à l'IRD – Frantz Grenet, professeur au Collège de France – Manelli Grisoni, professeur d'histoire géographie – Christiane Gruber, professeure, University of Michigan – Carol Guillaume, chercheuse indépendante – Valentine Guillocheau, doctorante en linguistique à l'université Lyon 2, DDL (UMR 5596) / CeRMI (UMR 8041) – Negar Habibi, chargée de cours d'études iraniennes, Université de Genève – Yves-Jean Harder, maître de conférences émérite en philosophie, CREPHAC Strasbourg – Wouter Henkelman, maitre de conférences, EPHE, directeur Centre Sarikhani d'Études Élamites – Sophie Hohmann, maîtresse de conférences, Inalco – Bernard Hourcade, ancien directeur de l'IFRI – Philip Huyse, directeur d'études à l'EPHE, philologue et historien, CeRMI (UMR 8041) – Belgheis Jafari, chargée de cours à l'Inalco, chercheure affilée au CERLOM – Lou Judas, master en études asiatiques, Université de Genève – Marmar Kabir, statisticienne, journaliste du Monde Diplomatique Persan et membre du comité éditorial d'Orient XXI – Farhad Kazemi, conservateur du patrimoine, département des arts de l'Islam, musée du Louvre – Loraine Kennedy, directrice de recherche CNRS, CESAH (UMR 8077) – Yassaman Khajehi, enseignante-chercheuse, Université Clermont Auvergne – Zakir Khan, Archaeologist Field Archaeologist, Directorate of Archaeology and Museums Government of Balochistan – Farhad Khosrokhavar, directeur d'études de l'EHESS – Azadeh Kian, université Paris Cité – Leila Koochakzadeh, chargée de cours, Inalco (CERMOM) – Margaux Kubler, doctorante, université de Strasbourg – Giuseppe Labisi, chercheur contractuel Université de Constance, membre associé Polen Orléans – Marie Ladier-Fouladi, directrice de recherche honoraire au CNRS-CETOBaC/EHESS – Damien Laisney, ingénieur de recherche CNRS, Maison de l'Orient et de la Méditerranée (Lyon) – Sarah Lakhal, ATER, Sorbonne Université – Claudine Le Blanc, professeure, littérature comparée, Sorbonne Nouvelle – Corinne Lefèvre, chargée de recherche au CNRS, Centre de Sciences Humaines, Delhi – Eva Lefèvre, doctorante, Paris 1 Panthéon Sorbonne – Théo Lefort, doctorant, IHEID – Benjamin Lellouch, Maître de conférences HDR, Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis – Nathalie Lelong, secrétaire générale de l'Institut français de recherche en Iran (IFRI) – Agnès Lenepveu-Hotz, maître de conférences en langue et linguistique persanes, Université de Strasbourg - UR 1339 LiLPa – Anaïs Leone, chercheuse associée, historienne de l'art, LA3M (UMR 7298) – Evelyne Lesigne-Audoly, maîtresse de conférences, Université de Strasbourg – Johanna Lhuillier, chercheure au CNRS, archéologue, UMR 5133 Archéorient (Lyon) – Yixin Lu, doctorante, CeRMI (UMR 8041) – Elise Luneau, chercheuse, CNRS UMR 8215 – Lucie Martin, collaboratrice scientifique, laboratoire d'archéologie préhistorique et anthropologie, Université de Genève – Catherine Marro, directrice de recherche au CNRS, archéologue, UMR 8068 TEMPS – Martina Massullo, docteure en Histoire de l'art, documentaliste scientifique, département des arts de l'Islam, Musée du Louvre – Charlotte Maury, chargée de collection, musée du Louvre – Sepideh Maziar, Senior researcher, Institute of Archaeological siences, Goethe University, Frankfurt – Delphine Miroudot, conservatrice en chef du patrimoine, Musée national de Céramique, Sèvres – Iman Moinzadeh, chargée de collections et d'expositions à l'Institut du monde arabe – Benoît Moussu, chercheur indépendant – Sophia Mouttalib, ATER Université Grenoble Alpes – Virginie Muller, maitresse de conférences, assyriologie, Université Lumière Lyon 2 – Esra Mungan, Assoc. Professor (retired), Bogazici Universitey, Istanbul – Olivia Munoz, chargée de recherche au CNRS, archéologue, UMR 8215 Trajectoires, Paris – Annliese Nef, professeure, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – Amélie Neuve-Eglise, maîtresse de conférences, islamologie, Inalco – Clélia Paladre, chercheure, Département des Antiquités orientales, musée du Louvre – Hervé Pennec, directeur de recherche au CNRS, Directeur du GIS Afrique(s), Institut des mondes africains-Aix (UMR 8171) – Sarah Piram, responsable de l'unité patrimoniale Afrique du Nord et Moyen-Orient, Musée du quai Branly - Jacques Chirac – Anja Pistor-Hatam, professeur, Université de Kiel, Allemagne – Yves Porter, professeur (retraité), Aix-Marseille Université – Flore Provoost, Doctorante, université de Strasbourg – Malika Rahal, directrice de l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS- Université Paris 8), membre de l'équipe Gazahistoire – Rocco Rante, professeur des universités, Sorbonne-Panthéon, ArScAn UMR 7041 – Caroline Renard, maitresse de conférences, études cinématographiques (Aix-Marseille université) – Niloufar Rezaei Naraghi, chercheuse associée, archéologue, UMR 7041 Archéologies et Sciences de l'Antiquité – Jean-David Richaud-Mammeri, historien, chercheur associé à l'UMR 8167 Orient & Méditerranée – Gulcin Kaya Rocheman, maitre de langue, Département Eurasie, INALCO – Marcella Rubino, maîtresse de conférences, Inalco – Aya Sakkal, maître de conférences, manuscrits de l'Orient médiéval /GEO Université de Strasbourg – David Sarmiento-Castillo, IGR en Archéologie à l'IRD, PaLoc UMR 208 /8087 "Patrimoines locaux, environnement et globalisation" – SEMOMM, Société des Etudes sur le Moyen-Orient & les Mondes Musulmans – Noémie Sévêque, UMR 7044 Archimède / GéoArchEon. Archéozoologue membre du programme FIPP – Laurianne Sève, directrice de la DAFA – Fabrizio Speziale, directeur d'études, EHESS, Paris-Marseille – Tara Steimer, Université de Genève, Laboratoire d'archéologie préhistorique et anthropologie, Chargée – Nicoletta Lilly Stendardo, chargée d'accompagnement des Bibliothèques - OpenEdition – Homeira Sunderland, artiste peintre – Aseman Talebi, doctorante en histoire de l'art iranien, Université du Michigan – Elise Tancoigne, chargée de recherche, CNRS – Margareta Tengberg, professeure, Muséum national d'Histoire naturelle – Mathieu Terrier, directeur d'études à l'EPHE, directeur adjoint de l'IISMM (Institut d'études sur l'islam et les sociétés du mon – Jean-Jacques Thibon, profeseur émérite, Inalco, Cermom – Julien Thorez, chargé de recherche au CNRS, géographe, CeRMI – Eve Tignol, chercheuse CNRS, historienne, CESAH (EHESS) – Jean-Joinville Vacher, directeur de recherche émérite IRD, UMR PALOC – Eric Vallet, professeur des universités, Université de Strasbourg – Stéphane Valter, professeur à l'université Lumière Lyon 2 – James Vanzo, doctorant, Inalco, CERMOM – Aurélie Varrel, chargée de recherche, CNRS – Françoise Vaufrey Briegel, collaboratrice externe, Université de Genève – Chantal Verdeil, professeure des Universités, Inalco – Emmanuelle Vila, directrice de recherche, CNRS – Anne-Sophie Vivier-Muresan, anthropologue et théologienne, Institut Catholique de Paris – Jean-Claude Voisin, membre du bureau de la Société Asiatique – Perin Emel Yavuz, chercheuse indépendante, Groupe de recherche sur les arts visuels au Maghreb et au Moyen-Orient (ARVIMM) – Chantal Zabus, Research Professor, CEPED (Centre Population et Développement- UMR 196), Université Sorbonne Paris Nord – Eva Zahiri, Post-doctorante à l'EPHE, histoire des idées, CeRMI (UMR 8041) – Valéry Zeitoun, directeur de recherche, Centre de recherche en paléontologie UMR 7207 – Leili Anvar, maître de conférences en langue et littérature persane, Inalco – Marcia Camargos, historienne, journaliste et écrivaine – Romeo Carabelli, ingénieur de recherche HDR, Université de Tours – Mina Dabbagh, chercheuse associée à l'UMR 5133 Archéorient – Elisa Eschenlauer, PhD student, UniGe – Mathilde Moeini, réalisatrice – Zahra Wejdani, doctorante en patrimoine culturel, laboratoire POLEN, Université d'Orléans

Signataires complémentaires

– Martine Abed – Sylvie Baboukhian – Haleh Bagheri – Annik Baradat – Myriam Birchmeier – Christian Blatter, bénévole à Amnesty Internatkonql – Agnès Cathelin – Colette Courtois – François Devianne, médecin hospitalier hôpital de PARIS SACLAY 91 – Alexia Dorkel – Marlyse Fasel – Marie-Aude Firmin – Suzanne Forel – Madeleine Frantzen – Emmanuel Frossard – Patrice Ghane – Mitra Goberville – Anne Granjon – Rafi Hadid – Farrokh Hesabi – Mahdieh Hessabi – Moussa Kamara – Françoise Lavoir – Jean-Yves Lavoir – Annalisa Lollo – Emmanuelle Madra – Yannick Monsnereau – Agnès Montanari – Mmohammad Montazeri – Pakdaman Nahal – Nora Njima, étudiante – Victoria Oroudji – Martin Ouwehand – Elisabeth Perzo – Souad Sellami, géophysicienne – Fereshteh Shojaei – Danielle Viterbo – Pierre Vuilleumier – Rita Wilson – Genevieve Ziegler, Lausanne – Mani Zirak – Sharareh Zolfaghari – Ali Majidi – Anne-Christine Reinberg

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14.04.2026 à 13:54

Visages des massacres d'Israël au Liban

Pascal Maillard

Avec les femmes, les hommes et les enfants, Israël assassine aussi la culture en Iran et au Liban. Parmi les 350 victimes du massacre du 8 avril, la poétesse Khatoun Salma Kershet et tant d'autres vies auxquelles il est essentiel de donner un visage.

Tiré du blogue de l'auteur.

Les gouvernements d'extrême droite des États-Unis et d'Israël incarnent désormais le visage le plus hideux d'une politique de haine, de destruction et de prédation. Ces gouvernements qui propagent le feu et le sang dans tout le Moyen-Orient, nous font sortir de l'humanité.

Au désastre humanitaire s'ajoute aussi un désastre écologique, patrimonial et culturel sans précédent. De nombreux sites iraniens classés au Patrimoine mondial de l'Unesco ont été endommagés gravement par les tirs des armées israéliennes et étasuniennes, que ce soit le Palais du Golestan à Téhéran, ou celui de Chehel Sotoun à Ispahan (voir ICI).

Ce sont aussi les universités et des institutions scientifiques qui ont été visées. Dès le 9 mars l'UNESCO alertait la communauté internationale : « Le personnel de l'éducation, les étudiants et les infrastructures éducatives, ainsi que les installations liées aux médias et aux sciences, sont de plus en plus exposés aux conséquences de la dégradation de la situation sécuritaire dans certaines parties de la région ».

Le « mercredi noir » de ce 8 avril 2026 à Beyrouth restera certainement dans l'histoire comme l'un des symboles les plus effrayants de la barbarie du gouvernement israélien : destruction intégrale d'immeubles résidentiels, absence de toute alerte, des familles entières décimées en pleine journée, 40% de femmes et d'enfants, 358 morts d'après un dernier décompte.

Parmi les victimes, parmi les enfants, les étudiant·es, les médecins, les journalistes et tant d'autres civils, il y a la poétesse Khatoun Salma Kershet, à laquelle le site « Resumen Latinoamericano » consacre ce 10 avril un article que je restitue en traduction ci-dessous. J'invite aussi à consulter cet article de « L'Orient-Le Jour » qui met un nom et un visage derrière « celles et ceux tués par Israël ».

Pascal Maillard

Liban. Culture réduite au silence : La poétesse libanaise Khatoun Salma Kershet tuée par Israël lors d'un bombardement à Beyrouth !

La célèbre poétesse libanaise Khatoun Salma Kershet a été tuée avec son mari lors d'un bombardement israélien de quartiers résidentiels à Beyrouth. L'attaque, qui visait des zones civiles de la capitale, a coûté la vie à l'écrivaine et à son époux, ajoutant leurs noms à la liste des victimes de l'offensive actuelle au Liban.

« Cette voix vide / La lutte de mes lèvres / Répétant la tentative / Encore et encore. » Les vers de la poétesse libanaise Khatoun Salma Kershet résonnent aujourd'hui comme un tragique écho de ce qui se passe dans son pays.

Dans son recueil de poésie, Les Derniers Reclus de la Lune, son écriture fragmentée, riche en métaphores et en symboles, cherchait à saisir l'insaisissable : la douleur, l'absence, l'impossibilité de construire la plénitude au milieu du chaos. Aujourd'hui, cette fragmentation n'est plus seulement esthétique, mais une réalité brutale : des vies brisées, des histoires inachevées, des familles déchirées par la guerre.

Kershet est morte aux côtés de son mari lors d'un bombardement israélien à Beyrouth. Sa voix, comme celle de tant d'autres civils, a été réduite au silence lors de l'une des journées les plus meurtrières qu'ait connues le Liban ces derniers mois.

Plus de 300 personnes ont été tuées et plus de 1 000 blessées lors de frappes aériennes qui, selon l'armée israélienne elle-même, ont comporté plus de 100 bombardements en seulement dix minutes.

Un poète, plusieurs journalistes : tous assassinés par Israël

Bien qu'Israël affirme que ses cibles sont des positions du Hezbollah, la réalité sur le terrain est tout autre : enfants, médecins, journalistes, étudiants et citoyens ordinaires figurent parmi les victimes.

La mort de la journaliste Ghada Dayekh, après qu'un missile a touché sa maison dans la ville de Tyr, illustre tragiquement cette situation.

Pendant 37 ans, elle a été une voix familière sur les ondes de la radio Sawt al Farah, relatant le quotidien de son pays. Sa station lui a fait ses adieux en tant que professionnelle dévouée, « martyre » d'une attaque qui n'a fait aucune distinction entre combattants et civils. À ses côtés, une autre journaliste, Suzanne Khalil, a également perdu la vie dans un attentat à la bombe à Kaifoun, tandis que le reporter Amin Shomer a été blessé à Saïda.

Le journalisme libanais paie ainsi un prix très élevé. Avec la mort de Dayekh, le nombre de journalistes tués dans le conflit actuel s'élève à au moins six, parmi lesquels Mohammed Sherri, Hussain Hamood, Ali Shoaib, Fatima Ftouni et Mohamad Ftouni. Chacun d'eux représente un récit interrompu, une perspective qui ne pourra plus jamais témoigner de ce qui se passe.

Israël attaque la population civile au Liban

Mais la liste des victimes ne s'arrête pas aux médias. Il y a aussi le Dr Nadim Shamseddine, tué avec sa femme et ses trois enfants lorsqu'une attaque a détruit leur maison à Kaifoun, où il exerçait également.

Il y a Rana Hessaiki Mlaheb, assassinée alors qu'elle achetait des médicaments pour les personnes déplacées. Il y a Ola Attar, qui a perdu la vie à Beyrouth, laissant deux enfants orphelins, après avoir déjà perdu son mari des années auparavant lors de l'explosion du port. Il y a aussi les jeunes Talin Ahmed Hamzi et Yasmin Hussein Allam, étudiants dont la vie a été brutalement interrompue.

Dans ce paysage dévasté, la poésie de Kershet prend un sens nouveau. Ses textes, dont certains lecteurs avaient du mal à saisir la cohérence, semblent désormais refléter fidèlement l'expérience d'un pays incapable de se reconstruire. Des fragments de douleur, des images éparses, des émotions sans continuité.

« La fille arrivera seule / Elle n'aura rien d'autre que son nom », écrivait-elle. Cette fille pourrait être n'importe laquelle de celles qui survivent aujourd'hui parmi les décombres.

L'utilisation de symboles innocents – une lune, une larme, une poupée – dans son œuvre résonne avec force au cœur de cette guerre, où les objets du quotidien demeurent les seuls témoins après les bombardements. À l'instar de ce sac rose et de ces chaussures qui subsistent parmi les ruines d'autres tragédies récentes, un rappel qu'à chaque statistique se cache une vie.

L'offensive s'est intensifiée malgré l'annonce d'un cessez-le-feu temporaire dans la région. Tandis que les discours officiels évoquent des objectifs militaires, la réalité révèle un massacre de civils. Plus de 300 morts au total lors des dernières attaques, selon diverses sources, confirment une escalade qui frappe sans distinction.

Une question demeure, qui traverse aussi bien la poésie que la réalité : comment reconstruire une histoire lorsqu'elle est réduite à des fragments ?

Au Liban aujourd'hui, chaque nom – journaliste, poète, médecin ou étudiant – est une pièce d'une histoire plus vaste que le monde ne peut plus ignorer. Car dans le tumulte de la guerre, ce ne sont pas seulement les bâtiments qui disparaissent, mais aussi les voix qui tentaient de raconter cette histoire.

Publication originale : https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/04/10/libano-voces-de-la-cultura-son-silenciadas-por-ataques-de-israel/

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14.04.2026 à 13:53

Jacmel Jazz Festival : Dix ans de résilience et de rythmes caribéens

Smith Prinvil

Perchée sur la côte haïtienne, Jacmel n'était pas vraiment une ville de jazz pourtant, en 2016, des passionnés audacieux ont lancé le Jacmel Jazz Festival, avec l'ambition de transformer la cité en un carrefour musical international.

Par Smith PRINVIL

Dix ans plus tard, le pari est réussi : le jazz y pulse désormais dans les rues, les cafés et les places publiques, porté par une énergie à la fois locale et cosmopolite.

Ainsi, ce festival n'est pas seulement un rendez-vous musical. En effet, il reflète une ville qui résiste, une scène qui s'invente et une communauté qui croit à la musique comme moteur de changement. Malgré les crises politiques et économiques, les organisateurs ont su maintenir une programmation audacieuse, soutenir les jeunes talents haïtiens et attirer des musiciens des États-Unis, de Port-au-Prince, des Cayes et de Petit-Goâve. C'est pourquoi cette vitalité leur a valu le prix du Meilleur Festival Émergent aux Prestigious Awards 2024. Pour cette 10e édition, le festival retrouve sa forme originelle tout en gagnant en ampleur : trois jours de concerts, une quarantaine d'artistes, ainsi que trois conférences et cinq ateliers qui font dialoguer musique et réflexion.

De plus, déplacé sur la rue du Commerce, le festival devient plus accessible, plus vivant, et laisse le jazz respirer dans un espace ouvert à tous.

À la tête de l'événement, Jeux Dits Pwezi co-organise avec la Alliance Française de Jacmel, tandis qu'Allan Adifils et Lamy Shalomson représentent le festival aux États-Unis et en Europe.

Ainsi, ils font de Jacmel un lieu où le jazz retrouve son essence : liberté, créativité et partage.En somme, le Jacmel Jazz Festival n'est pas qu'une célébration musicale. Au contraire, c'est un manifeste : le jazz peut survivre et fleurir même là où tout semble fragile. Aujourd'hui, dix ans après sa création, Jacmel continue de swinguer, invitant le monde à écouter et à vibrer au rythme de ses rues. Et plus que jamais, le festival affirme que la musique est un langage universel capable de rassembler, d'inspirer et de célébrer la vie, même au cœur des défis.

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14.04.2026 à 13:53

L'IA et les autocrates : Pandémie existentielle

Gaétan Roberge

Le puzzle géopolitique est de plus en plus fragmenté et ses pièces volent en éclats. Des gouvernements abdiquent face à la montée des eaux chaudes du climat et glaciales de l'autoritarisme et banalisent le tsunami provoqué par les géants du Web. L'humanité est en état de siège face à cette nouvelle pandémie existentielle et se dirige droit vers son effondrement.

Avènement des alchimistes de l'IA et des autocrates

Nous venons d'entrer de plain-pied dans un monde multipolaire marqué du sceau de l'incertitude. Les populations sont troublées et les têtes dirigeantes faiblardes de nombreux gouvernements choisissent de plier l'échine ou de s'accommoder plutôt que de résister et livrer combat face à cette bande d'autocrates, de ploutocrates et de seigneurs de la tech qui aspirent à la conquête matérielle et virtuelle du monde. Cette bande d'autocrates est déterminée à oblitérer l'État de droit et balayer les changements climatiques et les problèmes de l'humanité sous le tapis de la désinformation et des duperies. Quant aux gouvernements en place, ils se comportent tels des vassaux en manque de volonté politique pour affronter les défis locaux et globaux. Ils se refusent à effectuer des ponctions salutaires dans les fortunes scandaleuses des ultra-riches qui pourraient permettre une répartition plus équitable des richesses. Ils tardent à adopter une réglementation à l'échelle mondiale encadrant non seulement les dérives des réseaux sociaux et du web, mais également les avancées et les implications de l'IA. Que nous réserve l'avenir ? Les autocrates et les faux prophètes ont déjà dressé des plans de « vol » et pris position à la tour de contrôle pour occuper le tarmac du chaos. Ils entendent gérer les trafics d'influence et définir les pistes d'atterrissage de leurs projets. Leur but à peine voilé est de réfuter les aspirations légitimes de solidarité, de justice et de liberté et d'imposer leur vision – pour ne pas dire illumination mystique – d'un royaume InnovAnt, autoritaire et sectaire. Ils s'autoproclament maîtres du monde afin de pouvoir s'élever vers les glorieux cieux « cloudiens » de la félicité. Ils deviendront, tel Bellérophon ayant vaincu la Chimère, les seuls à avoir droit de cité sous les murailles de leur nouvelle parousie. Eh oui, ces alchimistes et seigneurs de l'IA ont été désignés personnalités – prophétiques – de l'année en 2025 par le magazine Time. Trump l'a été en 2016 et 2024. Adolph Hitler l'avait été en 1938 et Joseph Staline deux fois, en 1939 et en 1942 …

Apologie des autocrates et de l'IA

Ces autocrates, les Netanyahou, Poutine et Trump et al., incarnent les nouveaux « Borgia » corrompus et assoiffés de pouvoir qui après avoir parachevé leur travail de prédation sont plus que jamais déterminés à s'installer à demeure et s'imposer par la tyrannie au cœur même des affaires de l'État et des institutions. – Poutine règne sur la Russie depuis 26 ans, Netanyahou sur Israël depuis 18 ans et Xi Jinping sur la Chine depuis 13 ans. – Institutions qu'ils ont d'ailleurs déjà commencé à saccager ainsi qu'à encager brutalement des responsables, museler des opposants, enfirouaper des populations et imposer leur froid et sombre agenda. Ils projettent d'harponner le développement de nos sociétés, éteindre les phares de la science, précipiter davantage de personnes dans les abîmes de la pauvreté et de l'exclusion, s'attaquer aux droits fondamentaux et supprimer les libertés individuelles. Et s'il le faut : en dehors de tout cadre juridique et alimenté par des campagnes de désinformation pour légitimer leurs répressions, leurs conquêtes et leurs guerres. Quant aux apôtres de l'IA, ils s'évertuent à instaurer un chaos programmé de « zéro à l'infini » à l'aide de leurs algorithmes et leurs métadonnées mystificatrices et de nous envoûter avec leurs informations enrobées de promesses éternelles et leurs communications prophético-alarmistes saupoudrés de graines de chantage éhontées et de séduction subliminale.

L'IA – Vaccin ou virus

À l'image d'habiles prestidigitateurs, ils braquent tel un bouclier providentiel les possibilités infinies et « salvatrices » de leur créature. Une IA devant protéger la planète de menaces et présentée devant le parquet des nations à la foire mondiale aux illusions tel un essentiel et unique vaccin universelocivilisationnel. Ces conquistadors du numérique implantent leurs mines sociétales au fond des esprits et au centre des rouages du monde consolidant ainsi leur pouvoir régalien usurpé, favorisant l'accroissement de leurs richesses et protégeant les territoires de leur nouvel Eldorado financier et numérique. Ainsi, par une sorte de « mirage » parfaitement programmé : leur pseudo-vaccin salvateur opère alors sa transformation. Il se mute en une espèce de virus attaquant les fondements des États, contaminant les objectifs et les priorités des sociétés en plus de bâillonner les voix dissidentes et dérouter les voies légitimes de l'humanité … L'IA générative ou dégénérative

Concernant les « 7 magnifiques », (Alphabet (Google), Amazon, Apple, Meta (Facebook), Nvidia et Tesla), leur capitalisation boursière représente 34,3 % du S&P 500 et approche les 21 800 milliards de dollars américains. C'est totalement « giga gigantesque » et pourrait provoquer une bulle financière qui risquerait d'éclater et d'éclabousser ainsi les économies mondiales. Selon des projections du Fonds monétaire international (FMI), celui de tous les États d'Afrique devrait atteindre 3 320 milliards de dollars américains en 2026. Ces « 7 mercenaires » veulent dorénavant régner sans partage sur les affaires du monde grâce à leur domination boursière et leur influence économique, politique et sociale. Ainsi, après eux le déluge car ils se sont construits une « Arche » boursière insubmersible dotée d'un gouvernail GPS/satellite, d'une voile numérique, d'un bastingage en or, d'une ancre d'argent en plus d'un équipage robotisé, non syndiqué et « bezosgnant » beau temps, mauvais temps, de jour comme de nuit. – L'Arche de Jeff Bezos a pour nom Koru signifiant « nouveau départ » en maori de Nouvelle-Zélande et elle a coûté 500 millions de dollars américains ! L'Arche bat pavillon des Îles Caïmans et mouille sur les littoraux de cette île à l'abri des tempêtes fiscalotropicales. –

L'IA assoiffée

Ces géants non verts du Web aux pieds d'argile numérique épandent un fumier argenté et polluant à la surface de nos terres. Il s'agit de gargantuesques centres de données (plus de 11 000 dans le monde) produisant un bruit constant pouvant atteindre 85 décibels, une chaleur accablante et consommant des quantités colossales d'énergie et d'eau « potable » nécessaire au refroidissement des serveurs. Selon la revue scientifique Nature, un centre de données de 1 mégawatt utilisé pour les services nuagiques ou l'IA peut consommer jusqu'à 25,5 millions de litres d'eau par an. À l'échelle mondiale, cela représentait 560 milliards de litres d'eau en 2023 et pourrait atteindre 1 200 milliards d'ici 2030 … Ce qui peut aussi s'avérer catastrophique pour l'approvisionnement en eau, l'agriculture, provoquer l'assèchement de terres humides et entraîner le tarissement de nappes phréatiques. Tout cela, sans parler des conséquences environnementales et sociales ainsi que des énormes coûts associés aux infrastructures nécessaires à leur implantation et à leur exploitation. Pendant ce temps, selon les données de l'ONU, plus de 2 milliards d'êtres humains n'ont pas accès à une eau potable. Ils meurent empoisonnés ou atteints de graves maladies et crient au secours dans le vide sidéral du cortège « funèbre » des pays intoxiqués par leur opulence ventripotente et troublés par leur cécité volontaire. L'IA s'en va-t-en guerre

L'IA est actuellement utilisée par Israël et les États-Unis en Iran et au pays du cèdre vert par Israël. Elle l'a également été de façon criminelle à Gaza alors qu'on invoquait la possibilité grâce à son utilisation d'effectuer des bombardements dits « chirurgicaux » sur des cibles supposées menaçantes et militaires et non sur des civils innocents, des enfants dans les écoles et des infrastructures civiles dont des hôpitaux. Mais en vérité, la communauté internationale a plutôt assisté lâchement à la destruction totale de la bande de Gaza, aux déplacements forcés de 1,9 million de personnes et à un atroce carnage humain qui constitue à n'en jamais douter une véritable opération de nettoyage ethnique et un génocide. Qu'arrivera-t-il lorsque des gouvernements choisiront d'abandonner leurs responsabilités pour les confier à un nouveau « chef de guerre » : soit une « machine » ploguée au mur de la bêtise et branchée sous perfusion constante à une intelligence artificielle avancée ? L'IA décidant seule du type d'arme employé, des règles d'engagement, de la stratégie et des objectifs légitimes ou non à atteindre. Où se situera notre part de responsabilité et qu'elles seront les conséquences létales, légales et morales ? Nous jouons déjà depuis plus d'un mois dans un film de série gros « B » pour budget au coût deux milliards de dollars par jour de tournage et dans lequel un fervent metteur en scène, le Secrétaire américain à la Défense, déclare brutalement et naïvement : « Il faut de l'argent pour tuer les méchants ». Il demande alors 200 milliards de dollars de plus pour le faire et pouvoir utiliser encore plus d'IA. Quant à Trump, le producteur en faillite, il réclame 1 500 milliards au Congrès et implore Dieu – lui-même – pour sauver son film d'horreur sur sa « guerre sacro-sainte » contre les animaux et les tarés … Cependant, il n'a pas d'argent* pour les programmes de santé Medicare et Médicaid venant en aide aux personnes âgées et aux plus démunies. * « In Trump We Don't Ttrust » –

Big IA vous a à l'œil

Adieu, veau, vache, cochon, vie privée et liberté individuelle car nous sommes fichés, filmés et catalogués du berceau au tombeau – version contemporaine : du landau à l'urne –. Quoique nous pensions, affirmions et où que nous nous trouvions, nous sommes sous surveillance constante. Avec l'aide des multitudes de caméras de surveillance assistées de l'IA au service de la reconnaissance faciale à des fins de contrôle social et d'ostracisation comme en Chine et en Russie. En plus de la surveillance numérique des GAFAM – pensons aux programmes Prism de la CIA et XKeyscore de la NSA dénoncés par Snowden – et de leur collecte massive de données sur nos vies privées et publiques. À savoir nos aspirations et préoccupations sociales, nos allégeances politiques, nos appartenances à des causes et ce que nous préférons manger, boire, lire, écouter, et avec qui et dans quelle circonstance. Sans oublier la surveillance dans les milieux de loisir et de travail ou celle tentaculaire exercée par les réseaux sociaux par l'entremise d'un torrent de plateformes, Instagram, Facebook, X (Twitter), de commerce en ligne Amazon, eBay et de streaming tel YouTube, etc. –Votre grand frère vous surveille pour assurer votre protection. Merci d'accepter qu'il ne soit pas essentiel que vous contrôliez votre propre vie puisque nous le faisons déjà. Bienvenue chez vous ! Vous êtes maintenant à votre nouveau village global « Dystopia » et n'oubliez-pas : le libre arbitre conduit à l'adversité, votre identité numérique est votre seule identité, la surveillance c'est la liberté et votre devise est maintenant : « Bonjour chez vous ! » –

L'IA – Un univers aux portes du paradis et des fosses de l'enfer

À l'évidence, nous venons d'entrer dans une ère d'innovation et d'inquiétude face à l'arrivée de l'IA. Elle a rapidement tracé sa voie insidieuse, tumultueuse et elle est déjà utilisée, sans manuel d'instructions, par des millions de personnes. Nous ne sommes qu'à ses balbutiements, mais l'on sait déjà qu'elle occupera une place centrale dans notre développement. Elle apportera une riche contribution dans de nombreux domaines comme la climatologie, l'éducation, l'ingénierie, la médecine, la robotique etc. Malheureusement, elle participera au perfectionnent d'armes létales tels des robots tueurs et à déterminera des cibles militaires. L'IA représente à la fois un levier pour les États et un gigantesque marché pour les entreprises de technologies. Mais, nous ne devrons pas commettre les mêmes erreurs qu'avec l'arrivée d'internet et attendre plus de 20 ans avant de se doter d'un début de règlementation. Nous en payons d'ailleurs un fort prix avec la dérive des réseaux sociaux et les problèmes d'addiction et sa litanie d'intimidation, de désinformation et d'infiltration dans les débats politiques et le fonctionnement des institutions ; et cela en toute impunité ou presque. Depuis sa venue, nous assistons à une contamination pestilentielle de deapfakes, ces hypertrucages déformant la réalité, corrompant les contenus du web et nous plongeant dans un maelstrom de fumisteries et où le chaos semble se complaire en toute liberté. L'IA– Un défi monumental pour l'humanité

Nous devrons impérativement faire nos devoirs. Comment affronter la déferlante mondiale de l'Intelligence Artificielle et corriger ses déviances, répondre aux inquiétudes légitimes et multiplier les débats fondamentaux sur les questions éthiques. Et surtout, nous doter d'un solide cadre juridique « planétaire » afin de tracer les frontières de son utilisation et faire en sorte que les autocrates ne puissent en prendre possession à des fins criminelles. En terminant, trois choses devraient nous préoccuper au plus haut point. D'abord, comment réussirons-nous à contrer la brutalité fanatique et répressive des droites autoritaires carburant à la censure, à l'obscurantisme et au sectarisme ? Comment allons-nous parvenir à intégrer à la marche du monde les nombreux pays qui ne disposent pas à ce moment-ci des ressources humaines et matérielles à l'implantation de l'IA ? En troisième lieu, si nous n'y prenons pas garde, le web et les réseaux sociaux se transformeront en véritables poubelles virtuelles débordantes d'algorithmes en folie et expurgées des réalités factuelles et historiques et dont la science serait bannie au profit de croyances ineptes telles celles des antivax et des créationnistes. Ainsi, nous pourrions alors être précipités dans un univers complètement dystopique. Et, qu'à force d'être à la fois surinformé dans notre instantanéité obsessionnelle et sans cesse envahi par des campagnes de désinformation et de manipulation, nous finirons par douter de tout et deviendrons incapables de distinguer le « vrai du faux ». Nous risquons alors d'être en état de siège plongés au cœur d'une sombre et dévastatrice pandémie existentielle atteints du virus de la déraison chaotique, en manque d'empathie, de sens et de vérité contribuant à l'effondrement de notre civilisation. – Finalement, peut-être que la terre et l'univers ne s'en porteront que mieux. –

« Le développement d'une intelligence artificielle complète pourrait signer la fin de l'humanité. » Stephen Hawking

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14.04.2026 à 13:50

De Nature morte à Muhammad en passant par Taxi, l'Iran moderne se raconte !

Mohamed Lotfi

En 1976, à deux pas de chez moi, je pouvais me rendre en Iran. Une traversée d'à peine 150 mètres entre notre maison et le Grand Théâtre Mohammed V, vaste navire posé au cœur de Rabat, où le monde venait accoster son théâtre et parfois son cinéma.

Ces Journées du cinéma iranien furent pour moi une initiation. J'avais 16 ans et déjà une curiosité inquiète pour ce pays aux contours anciens, chargé de rois, de poètes, de grands esprits scientifiques et de mythes. Mais ce que je découvrais-là n'était pas la Perse des livres d'histoire, c'était une Perse vivante, faisant sa transition entre tradition et modernité, saisie dans le grain d'une pellicule dominé encore par le noir et blanc. Une Perse du vingtième siècle qui respirait, doutait, aimait et se débattait.

Les films défilaient, sous-titrés en arabe ou en français, et j'entrais dans des maisons modestes, des ruelles poussiéreuses, des visages graves. Il y avait dans ces images une vérité nue, souvent rude, qui me bouleversait. Je ne savais pas encore nommer cette impression, mais c'était la force de la Nouvelle Vague iranienne, portée alors par une effervescence rare. Un cinéma qui osait regarder la société en face, sans fard, avec une tendresse inquiète.

J'appris avec étonnement cette année que l'Iran avait produit plus de 1000 films. Ce chiffre me semblait vertigineux. Rien qu'en 1976, une soixantaine de longs métrages avaient vu le jour. Pour l'adolescent que j'étais, cela relevait presque du miracle. Comment un pays que je connaissais à peine pouvait-il produire une telle richesse d'images, alors que tant d'autres, comme le Maroc, de toute son histoire, n'avait réalisé qu'une dizaine de long-métrages.

De tous les films, j'avais été marqué par Nature Morte que j'ai revu dernièrement sur youtube. Ce deuxième film de Sohrab Shahid Saless n'est pas passé inaperçu dans plusieurs festivals dont celui de Berlin où il a remporté l'Ours d'or en 1974, l'année de sa sortie. Pourtant, Nature morte est un film lent, exigeant, austère, mais profondément cohérent. Il transforme la banalité en matière cinématographique et fait du temps un personnage à part entière. Ce n'est pas un film que l'on consomme. C'est un film que l'on traverse.

Nature morte c'est l'histoire d'un vieux garde-barrière et sa femme, isolés dans une routine qui semble hors du temps. Chaque geste est répété, chaque journée ressemble à la précédente. Le train passe, la barrière se lève, puis se baisse. Rien ne change, ou si peu que cela en devient imperceptible.

Ce minimalisme radical n'est pas gratuit. Il traduisait une réalité sociale, celle d'une existence réduite à une fonction. L'homme n'est plus vraiment un individu, mais une extension de son travail. Le temps ne progresse pas, il s'accumule. Si le film frappait par son caractère universel, il renvoyait aussi à une réalité iranienne avant la révolution.

Le garde-barrière, après 30 années de loyaux services, est remplacé sans ménagement. Aucune reconnaissance, aucune transition. L'humain est interchangeable. La modernité avance, indifférente.

Le film pointe une réalité brutale. Les structures sociales utilisent, puis écartent. Et ceux qui ont vécu toute leur vie dans une fonction se retrouvent démunis face au vide. Les petits et les hauts fonctionnaires se montraient entièrement indifférents au sort de ce vieil homme et sa femme après une vie de travail.

Après la révolution de 1979, les cinéastes iraniens vont doubler d'effort et de créativité pour rester fidèles à l'héritage du cinéma de la nouvelle vague. Il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est un des cinémas les plus inventifs au monde. Malgré la censure, malgré l'emprisonnement de plusieurs artistes, des cinéastes iraniens ont créé des chefs-d'œuvre. Certains, comme Jafar Panhabi et Mohammad Roussolof, ont su intégrer la réalité de la censure directement dans leurs films, transformant la contrainte en source d'inspiration.

Taxi est un exemple éclatant de cette audace. Panhabi, déjà reconnu pour son grand film Séparation, transforme un simple taxi en véritable plateau de cinéma. À l'intérieur de cette cabine, chaque passager devient le porte-voix d'une société complexe et plurielle. Les discussions, parfois légères, parfois profondes, révèlent les tensions, les espoirs, les frustrations et les interrogations d'un peuple qui, autrement, n'aurait pas de tribune. Le taxi devient un espace de liberté, un lieu où les mots peuvent circuler sans filtre, où les réalités sociales se dévoilent avec sincérité et humour.

Mais le film ne se limite pas à une observation documentaire. Il crée une intimité rare avec les personnages, mélangeant fiction et réalité, et montre comment la vie quotidienne peut refléter des vérités plus larges sur le pays. À travers ce microcosme mobile, Panhabi capte la poésie des gestes simples, la gravité des situations et la résilience des individus. Taxi n'est pas seulement un film sur l'Iran, c'est un film qui laisse parler l'Iran, qui donne la parole à ceux que l'on n'entend pas toujours et qui révèle, avec une subtilité remarquable, les contradictions et la vitalité de la société iranienne.

Par ailleurs, un cinéaste comme Majid Majidi, qualifié comme le cinéaste du régime, a réalisé en 2015 le film le plus cher du monde musulman. Muhammad a coûté 40 millions de dollars. Le film retrace les 13 premières années de la vie du prophète. Objectif officiel du film, montrer un islam tolérant. Après avoir vu le film à deux reprises, au défunt Festival des Films du Monde, Muhammad me paraît plus qu'un joli film à grand déploiement.

La première de « Muhammad » en Iran avait été repoussée d'une journée afin de laisser la primeur mondiale à Montréal, lors de la 39e édition du Festival des films du monde. Quelque cinq cents Montréalais avaient ainsi pu découvrir, le jeudi 27 août 2015, la plus grande et la plus coûteuse production cinématographique iranienne. À quelques mètres de l'Impérial, une cinquantaine d'opposants au régime iranien manifestaient, rappelant haut et fort les atteintes aux droits humains en Iran.

La sortie de « Muhammad » dans une ville occidentale n'était pas anodine. Elle s'inscrivait dans un contexte de rapprochement diplomatique entre l'Iran et l'Occident. L'histoire du film se déroule il y a quatorze siècles, mais elle résonne avec les tensions contemporaines, à la fois entre l'Iran et les puissances occidentales, et entre chiites et sunnites au Moyen-Orient.

La décision de produire un film sur le prophète de l'islam remonte à 2008, à une époque où l'administration Bush envisageait sérieusement l'hypothèse d'une guerre contre l'Iran. N'est-ce pas ce même président qui, en 2002, avait désigné l'Iran, aux côtés de l'Irak et de la Corée du Nord, comme faisant partie de « l'axe du mal » ? « Muhammad » naît ainsi d'une volonté claire de dédiabolisation de l'Iran dans l'opinion publique occidentale.

L'islam étant religion d'État en Iran, quoi de plus stratégique que de convoquer la figure fondatrice du prophète pour incarner une résistance ? Le courage de Muhammad devient alors une métaphore de la détermination d'un peuple à préserver son autonomie face aux pressions extérieures. À travers cette fresque spirituelle, c'est une lecture politique qui se dessine.

Depuis plus de deux millénaires, l'histoire de l'Iran est jalonnée de luttes pour préserver sa souveraineté territoriale, culturelle et linguistique. Des invasions afghanes, ottomanes, russes, britanniques jusqu'aux tensions contemporaines avec les États-Unis, cette mémoire historique irrigue le film. Il suffit de lire entre les images pour en saisir les échos.

Dans les dernières séquences, Muhammad, encore adolescent, fait face à la mer pour contenir une vague dévastatrice, ne laissant passer que les poissons qui sauveront une tribu affamée. Au-delà du miracle religieux, la scène prend une dimension symbolique. À travers le prophète, c'est l'Iran lui-même qui se met en scène comme une force capable de résister, de filtrer, de survivre.

Après la destruction de l'Irak, il n'était pas question pour l'Iran de subir le même sort. La question nucléaire a renforcé son pouvoir de négociation sur la scène internationale. Dans ce contexte, « Muhammad » est apparu comme un moyen de réhabilitation, une œuvre accompagnant les efforts d'un pays cherchant à redéfinir son image après des années d'isolement et de sanctions économiques.

Au-delà de ses qualités cinématographiques et artistiques indéniables, le film demeure profondément politique, pour ne pas dire idéologique. Lorsqu'un État investit des moyens considérables dans une telle production, il ne s'agit pas seulement de répondre à une ambition artistique, aussi sincère soit-elle.

Derrière « Muhammad », la République islamique d'Iran adressait un message au monde. Et pour le porter, elle a choisi un cinéaste reconnu, Majid Majidi, qui s'est entouré de techniciens de haut niveau, y compris occidentaux, afin de donner au film une ampleur visuelle à la hauteur de son ambition.

Après 171 minutes de projection, un message s'est imposé. L'Iran cherchait à dire qu'il n'est ni l'Irak, ni la Syrie. Qu'il est une entité singulière, ancienne, enracinée, capable de résilience et de continuité.

Parce qu'il est seulement le deuxième film d'envergure consacré à la vie du prophète de l'islam depuis « Le Messager » de Moustapha Akkad en 1976, « Muhammad » ne pouvait qu'attirer l'attention, autant celle de ses sympathisants que de ses détracteurs.

Un film comme « Muhammad » ne livre jamais un seul message. Il agit comme un miroir. Chacun y projette ses attentes, ses convictions, ses craintes. Certains y verront une œuvre spirituelle, d'autres un instrument de communication politique, d'autres encore une tentative sincère de dialogue entre les cultures. En regardant ce Muhammad, chacun fait de l'Iran son film.

C'est peut-être là sa véritable réussite. Dans sa grande ambiguïté, le film ne se contente pas de raconter une histoire, il propose un menu d'interprétations.

À la lumière de cette dernière année tumultueuse où l'Iran a su se défendre face aux flammes de l'histoire, le cinéma iranien continue de se renouveler, fidèle à sa capacité à observer, à interroger et à émouvoir. Le retour de Panhabi en Iran, en 2025, malgré les risques de censure et d'emprisonnement, témoigne de la force d'engagement des artistes.

Comme un vieux film qui se réinvente à chaque projection, le cinéma iranien nous entraîne encore dans ses ruelles, ses maisons, ses visages et ses silences. Il nous rappelle que l'Iran n'est jamais figé, qu'il respire, qu'il doute, qu'il crée. Et tant que ces histoires seront racontées, il continuera à nous captiver, à nous surprendre, et à nous parler d'un pays à la fois ancien et éternellement jeune.

Mohamed Lotfi 8 Avril 2026

PS : Aujourd'hui, l'industrie cinématographique iranienne reste très active malgré les contraintes politiques et sociales. Dans les années récentes, la production annuelle de **films – longs métrages de fiction, principalement pour le public iranien – se situe généralement entre 80 et 120 films par an. Cette estimation inclut essentiellement les films produits pour la distribution dans les salles mais aussi ceux qui trouvent leur voie vers les plateformes numériques ou les festivals internationaux. Ce chiffre varie selon les années en fonction des conditions économiques, de la censure et des possibilités de financement, mais il donne une bonne idée de l'ampleur de la production cinématographique iranienne contemporaine.

PS2 : Ce texte reprend et actualise un brouillon entamé il y a quelques années, à la suite du visionnement du film iranien Nature morte (1975), découvert sur YouTube.

https://www.youtube.com/watch?v=uGZLUBQd4r8 فیلم سینمایی ایرانی طبیعت بی جان برنده جشنواره برلین خرس نقره ای بهترین کارگردان youtube.com

https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid02uBCBvjTjp6qBQMpLcte8V1tLnNZ6D3WNQJma2zJALAcBkdDApsFnGNtz6rRTxg3Zl De Nature morte à Muhammad en passa... - Mohamed Lotfi facebook.com

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14.04.2026 à 13:50

Point virgule

Zaz Pitit Dessalines

Caresser l'envie d'y déroger arriver à les déloger ces arrières pensées ne plus y penser

Aspirer à ne plus dépenser autant pour compenser ce manque en nous déposé S'affranchir de ce qui a tant indisposé

Quoique prédisposé à suivre les règles du jeu avec lesquelles on a du mal à composer faudrait bien un jour faire face aux enjeux S'imposer

Balayer son terrain de jeu miné par la peur ruminée relayée de génération en génération déterminé à dominer ses pulsions, ses émotions Cheminer

Au pied du mur acculé à défaut de reculer se méfier de ce qui nous fera basculer Défier les lois de la gravité À son instinct se fier, léviter

Réfugié au port d'attache clandestin point d'ancrage faconner son destin Ces bagages encombrants s'en séparer Ce qui en nous est brisé les réparer

Flairer le moment propice pour s'aligner Faire amende honorable pour sa lignée Mettre l'emphase sur sa quête d'identité Se mettre en phase avec ses entités.

Zaz pitit Dessalines

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14.04.2026 à 13:49

Amer café

Marie-Ève Mathieu

Samedi matin, je me suis levée plutôt tard et, pour une fois, j'ai perdu du temps à ne rien faire, allant même jusqu'à prendre deux cafés que je n'ai pas accompagnés de ma lecture quotidienne du contenu des fils de mes médias sociaux. Cela m'amène à considérer une question existentielle : est-ce la lecture de nouvelles déprimantes qui rend le Java si amer ? Autre question, pourquoi est-ce que je sabote toujours mon café en lisant les actualités sur mon téléphone ?

Boire son café devrait être un moment sacré que l'on se donne à soi-même, si l'on en croit certains adeptes de la pensée positive ou de la croissance personnelle. L'important n'étant pas ici la substance ingurgitée – on pourrait avoir l'idée saugrenue d'avaler du matcha – mais de s'octroyer un moment pour se recentrer. Après quoi, on serait prêts à affronter toutes les adversités sans en être fondamentalement bouleversés. Oubliés les déconvenues du service des transports, les itinérants, en nombre toujours grand, qui dorment n'importe où, l'anxiété galopante des étudiants et étudiantes, aucune irritation devant les travaux pollués par les artifices qu'on a l'audace d'appeler de l'intelligence, générée par des robots conversationnels. Dans mon cas, le recentrage ne fonctionne jamais, je passe souvent ma journée indignée par le climat social. Mais, je m'emporte, j'étais en train de raconter ce que je n'ai pas fait ce matin. Ou plutôt ce que j'ai tardé à faire ; en réalité, je dois être un moustique qui, inévitablement, va aller se griller contre une ampoule électrique.

Vers 11h, j'ai ouvert Meta et ma bonne humeur s'est évanouie. J'ai trouvé un post d'un collègue, syndicaliste de gauche, qui commentait le dernier sondage Léger. On y apprend que le parti libéral prend la tête des sondages. La publication était en ligne depuis moins de 3 heures et avait reçu 157 commentaires déjà. 157 personnes avaient ressenti le besoin de prendre la parole et d'écrire des commentaires, parfois assez longs, pour réagir. En dehors du fait que la gauche patauge en dessous des 10%, ce qui est passablement irritant, ce qui m'a mis particulièrement de mauvaise humeur, c'est la somme des énergies humaines détournées par la machine. Mon temps, le temps de mon collègue et de tous ceux qui sont intervenus. Les médias sociaux sont conçus pour faire développer des comportements addictifs (à ce sujet, deux poursuites de parents contre Facebook et d'autres de ces géants ont été gagnées en Californie, ce qui devrait entrainer des changements dans les règles d'admission dans les plateformes), je le sais, néanmoins je me fais prendre. Beaucoup d'énergie militante se perd dans les médias sociaux. Trop en fait.

S'il fut un temps où la gauche pouvait détourner Facebook et consorts pour les utiliser comme outils de mobilisation et d'information, je pense que cette époque est révolue. Il y a 10 ou 12 ans de cela, je pouvais lire une revue de presse quotidienne sur les nouvelles écologistes, je voyais toutes les femmes féministes que je suivais en ligne pour me renseigner sur les sujets qui me préoccupaient. Puis, je voyais passer une panoplie d'activités militantes, ateliers, tables rondes, manifestations. Zuckerberg, depuis, a fait une série d'ajustements qui contrôlent le contenu des usagers. Le premier a été de laisser visibles environ 15% des amis des usagers. Il faut maintenant décider d'aller consulter les pages qui n'apparaissent plus sur le fil. Cela fait qu'on oublie des gens et qu'on perd de vue certaines analyses. Je ne vois plus rien des groupes et des militants contre les gaz de schiste, certes, ils ont été moins actifs depuis quelques années. Je ne vois que rarement les publications des députés de Québec solidaire, pourtant, ils devraient être dans ma chambre d'écho. Le deuxième changement majeur a eu lieu quand Facebook a décidé qu'il n'autorisait plus le contenu des médias d'information canadiens. S'il existe des moyens pour contourner cette difficulté, disons que la spontanéité de lire des articles et de les partager est brisée. Finalement, Facebook a licencié plusieurs milliers de vérificateurs de contenu, laissant la porte grande ouverte aux publications contenant des virus et des fake news.

D'habitude, après avoir vu un ou deux Reels stupides, comme des requins qui sautent dans une chaloupe pour manger un chien, ou des piscines situées au 100e étage qui éclatent et déversent tous leurs baigneurs dans le vide, ou, la meilleure, de la tour Eiffel qui brûle – cela donne un sentiment panique d'une demi-seconde qui paralyse, jusqu'à ce que le sens critique revienne et rappelle qu'une tour en métal ne peut pas prendre en feu – je me sens suffisamment flouée pour quitter la plateforme. À la rigueur, je peux endurer des vidéos de Huskies qui se prennent pour des sirènes de police, parce que c'est un peu drôle.

Il y a bien des luttes qui se font dans les médias sociaux et qui fonctionnent, en partie. Je pense aux intrépides, par exemple Alexandre Dumas ou Marie-Ève Cotton qui interviennent régulièrement pour commenter l'actualité politique. Mais à quel coût personnel ! Juste à voir le torrent de trolls plaignards qui déversent leur fiel avec tellement de fautes d'orthographe que je frôle l'anévrisme à chaque fois que je les lis, cela donne le tournis. Quant à leur argumentation, on pourrait finir par admettre que la tour Eiffel a la capacité de brûler, ce serait plus sensé. Évidemment, depuis l'élection de Trump, les abysses de l'imbécillité se sont approfondis. Néanmoins, les publications des intrépides et de leurs compagnons et compagnes idéologiques ont fini par montrer les faiblesses du chef du PQ. Ses échanges sur les médias sociaux ont laissé apparaître un homme à l'égo surdimensionné, prompt aux déclarations à l'emporte-pièce, réticent à admettre ses erreurs. Parfois, Facebook peut être franchement divertissant. J'ai hâte de voir les milliards de réfugiés qui vont vouloir venir honorer le bonhomme Carnaval, comme un symbole de la société québécoise, dont Carney voudrait s'emparer. Du bonhomme Carnaval, pas des réfugiés, ceux-là vont tous arriver au Québec.

À ce stade, plusieurs lecteurs devraient être singulièrement agacés par mes digressions et les détours que j'ai pris. C'était délibéré. Je cherche à reproduire le sentiment de vertige qui peut frapper l'usager des médias sociaux : tellement de contenu disjoint, de motifs disparates.

Comment trouver du sens ? Difficilement. Aussi, je vais revenir au message essentiel de cet article, car l'esprit humain dépasse et déborde les outils technologiques. En apparence, se renseigner et commenter dans les médias sociaux pourrait sembler un geste militant significatif. On peut cependant craindre que ce ne soit plus le cas, si cela ne l'a jamais été. Virtuellement, on peut contribuer à ce que PSPP s'autopeluredebananise, mais cela suppose les trolls, les Reels de requins et un BBQ de tour Eiffel. Québec solidaire serait à 8% dans les sondages, cela signifie que le recul du PQ ne nous profite pas. Comment reprendre les énergies dépensées dans les médias sociaux pour bâtir quelque chose de constructif ? Je suggère les mobilisations et les actions en personne. Justement, le 16 avril, le Parti de la rue tient une rencontre au Centre St-Pierre.

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14.04.2026 à 13:34

Que pensent les Parisiens (es) et les touristes de l'hystérie belliqueuse de Trump ?

Omar Haddadou

Eu égard à la situation géopolitique actuelle, nous avons jugé opportun de greffer à notre enquête sur le terrain (ci-dessous accolée), cette modeste synthèse des derniers développements.

France

De Paris, Omar HADDADOU

La campagne belliqueuse et dévastatrice menée par le tandem Trump - Netanyahou, au Moyen-Orient, sur fond d'une probable débâcle cuisante face à l'Iran, atteste d'un bouleversement des rapports de force à l'échelle internationale, et de toute évidence, d'un essoufflement de l'hégémonie étasunienne.

Au 46 ème jour du conflit, empreint d'une flambée des prix à la pompe et de la sidérante proposition de Poutine d'accueillir l'Uranium enrichi, Donald Trump, qui s'en est pris hier au Pape par l'IA pour lui avoir pris la vedette, a encore braillé dans la journée : « Tout navire iranien qui s'approche du blocus sera détruit ! » A l'issue de l'échec des négociations à Islamabad, samedi 11 avril 2026, où les émissaires iraniens ont rejeté d'un revers de main un deal biaisé, le locataire de la Maison Blanche a tenté, le lendemain, un ultime coup de force que d'aucuns définissent d'esbroufe : Un blocus naval du détroit d'Ormuz, depuis hier 13 avril à partir de 10 heures ! Mesure qualifiée par l'armée iranienne « d'illégale et d'acte de piraterie ! ». Tordre le bras aux Gardiens de la Révolution et faire tomber tout le régime pour récupérer les 440 kg d'uranium, n'est, indubitablement, pas une mince affaire. Elle épouse les contours d'une campagne suicidaire, susceptible d'accoucher de conséquences dramatiques, à postériori. Ce bastion de combattants aguerris, vient d'annoncer « avoir entièrement sous contrôle le détroit d'Ormuz (truffé de mines) et menaçait d'y piéger ses ennemis dans un tourbillon mortel ! ».

Une saillie qui corrobore la déclaration récente d'un Amiral français à la retraite : « L'Iran a trouvé la méthode pour ne pas perdre la guerre ! » Animé d'une volonté d'apaiser les tensions, le Président français, Emmanuel Macron, a annoncé hier, lundi 13 avril, la tenue dans les prochains jours d'une conférence franco-britannique en vue de créer « une Mission multinationale pacifique destinée à restaurer la liberté de navigation dans le détroit ». Selon le chef de l'Etat, elle sera déployée quand la situation le permettra et demeurera « strictement défensive et distincte des belligérants ». Histoire de marquer le point aux Bellicistes à l'origine du chaos au Moyen-Orient. Ces derniers restent verrouillés dans leur acharnement à atteindre les objectifs stratégiques, à savoir, le démantèlement du programme nucléaire iranien, ses ambitions balistiques, l'éradication du Hizbollah libanais et la mainmise sur l'or noir et surtout le détroit d'Ormuz ! Une culture d'interventionnisme prédateur, sans cesse rééditée. D'où le « delirium tremens » de Trump, un Président souffrant du syndrome de visibilité médiatique : « Notre armée refait le plein et se repose, en attendant avec impatience sa prochaine conquête ! En réalité, Trump aux abois, ne parvenant pas à briser la citadelle iranienne, négocie une sortie rapide avec autant de fanfaronnade ubuesque. Téhéran peut se targuer de son courage de ruer dans les brancards, face à un ogre impérialiste totalement siphonné ! O.H

***** Réactions a chaud des Parisiens (es)et des touristes que nous avons interroges samedi soir sur le despotisme trumpiste :

(Boulevard Voltaire dans le 11 ème, les restos, les cafés et les théâtres, sont pris d'assaut à l'instar d'autres établissements sur la Place de Paris. La guerre ? On en parle, autour d'une tablée ).

3 touristes italiennes enfourchant des Vélibs au sortir d'un petit restaurant : - Notre regard sur la guerre en Iran ? - Oui. – Donald Trump, el PASSO ! el Passo ! - El Passo ? Je veux bien. Attendez ! Ne partez pas ! C'est la presse canadienne. Vous pouvez me traduire SVP ? (Elles éclatent de rire en donnant vivement un coup de pédale ) - Fou ! Fou !

***** 2 touristes américaines de la Californie sur le même Boulevard. C'est Ashley, l'Universitaire qui se prête à l'échange : ( Sur un ton acéré, elle fustige ) : - Donald Trump est fou ! Ce conflit a mis au jour le racisme sous-jacent. Il s'agit d'une guerre de religion, avec une cristallisation d'un nationalisme chrétien blanc que les électeurs américains auraient dû anticiper bien avant, au lieu de regretter le vote d'aujourd'hui. La situation est aussi dangereuse pour l'Europe et le reste du monde. Le discours sur la suprématie américaine a dépassé le simple nationalisme pour devenir une propagande pure, comme à l'époque du Nazisme. Trump agit en Autocrate, verrouillant les médias criques d'une manière très sévère. Il exerce des pressions sur les Journalistes et les Artistes, les empêchant de parler des sujets sensibles, comme ICE ou la guerre. La France reste comme destination privilégiée pour les demandeurs d'Asile. En tant que qu'Américaine, il m'est incroyablement difficile, sous le mandat Trump, d'accéder à la Vérité. L'Amérique est actuellement en train de perdre la guerre !

***** 1 Etudiant chinois de la province Wenzhou, sud de Shanghai nous répond par un seul vocable : - Injustice ! (De loin son père accoure et lui susurre d'arrêter)

***** 1 Franco vietnamien, Place Odéon 6ème Arrondissement. (Edouard, sosie de l'acteur David Carradine, élancé, crâne rasé, la besace en bandoulière, l'allure sereine et élégante, il inspire le respect) - C'est triste cette guerre ! nous répond-t-il. On ne peut même pas se projeter dans la semaine qui arrive. Il n'y a pas de solution. On ne voit pas de freins à cette violence ! Au Liban, en Iran, en Palestine, au Yémen, tout est détruit ! (Mon interlocuteur scrute un long moment le sol dans un silence qui en dit long, puis se reprend) : – On ne voit pas la fin de tout ça ! C'est l'Amérique ! (Je lui demande des nouvelles de ses proches au Vietnam pour sortir du contexte tragique) - Au téléphone, on me dit que tout le monde est impacté sur le carburant. Mais ils s'en sortent bien. (Je hasarde une facétie) : - Un peuple débrouillard qui gagne des batailles avec un bambou contre des armadas occidentales, ça mérite Révérence ? - (Edouard rigole. Il me serre la main et, après une longue discussion, on se quitte avec sa touche rassurante) : - Ça va, Omar, pour le moment on ne sent pas la menace nucléaire de « l'Autre » ! A bientôt !

***** 1 Etudiant de Sorbonne-Université, Paris 5ème. (Corentin ne cache pas son inquiétude) : - Je suis à la fois préoccupé et désabusé. On a frôlé la catastrophe. Tout est imprévisible avec « ce mec ! » C'est la folie totale ce qu'il est en train de faire. Et je pense qu'il ne se rend pas compte des conséquences de ce qu'il fait. Il n'a aucune conception de l'importance du Droit international et des retombées de ses actions sur le peuple américain. Je pense que c'est quelqu'un qui garde la face et fera tout pour montrer qu'il a la main. Et qu'il sait bien manœuvrer. Alors que récemment, il a réalisé (Excusez-moi du terme ) qu'il a « merdé ! ». Tout ce que je peux voir en lui, c'est une fuite en avant ! A moins qu'il soit arrêté par les Institutions internationales, mais… Vu que l'Europe ne se mouille pas, cela m'étonnerait. De toute façon, toutes les interventions américaines sont un désastre ! Avec l'Iran, un pays extrêmement puissant militairement, et un peuple intelligent, il aura du mal. (A la question si Trump va s'arrêter ?, Corentin tranche) : - Il y a dans son mouvement MAGA des fascistes, prêts à tout. Ce sont des gens qui ne connaissent que la Loi du marché et de la force ! Trump est prêt à envahir le monde, s'il le pouvait ! O.H

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14.04.2026 à 13:00

Aimer pour survivre

Dee Graham

Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/07/aimer-pour-survivre/?jetpack_skip_subscription_popup

Dans Loving to survive, Dee Graham montre que l'« amour », les liens affectifs que les femmes développent avec les hommes, ne sont qu'une stratégie de survie dans le contexte du régime de terreur patriarcal dans lequel elles vivent, comme les otages avec le syndrome de Stockholm.

Vous vous demandez pourquoi les femmes ont été plus sympathiques que les hommes envers O. J. Simpson ? Pourquoi les femmes n'étaient pas plus favorables à l'égalité des droits que les hommes ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas plus susceptibles que les hommes de soutenir une candidate politique féminine ? Pourquoi les femmes ne sont pas plus susceptibles que les hommes d'embrasser le féminisme, un mouvement par, environ et pour les femmes ? Pourquoi certaines femmes restent avec des hommes qui les agressent ? Loving to Survive résout ces problèmes et propose une réponse surprenante. En comparant la situation des femmes à celle des otages, Dee L. R. Graham et ses co-autrices soutiennent que les femmes se lient aux hommes et adoptent la perspective des hommes dans un effort pour échapper à la menace de la violence masculine contre elles.

L'annonce par Dee Graham, en 1991, de ses recherches sur le lien homme-femme a été immédiatement suivie d'une tempête nationale d'intérêt médiatique. Sa conclusion surprenante et provocatrice a été couverte dans des dizaines de journaux nationaux et débattue avec enthousiasme. Dans Loving to Survive, Graham nous fournit un compte rendu complet de ses remarquables connaissances sur les relations entre les hommes et les femmes.

En 1973, trois femmes et un homme ont été retenues en otage dans l'une des plus grandes banques de Stockholm par deux anciens détenus. Ces deux hommes ont menacé leur vie, mais leur ont également fait preuve de gentillesse. Au cours de la longue épreuve, les otages en sont venues s'identifier à leurs ravisseurs, développant un lien émotionnel avec eux. Elles et ils ont commencé à percevoir la police, leurs libérateurs potentiels, comme leurs ennemis, et leurs ravisseurs comme leurs amis, comme une source de sécurité. Cette réaction apparemment bizarre à la captivité, dans laquelle les otages et les ravisseurs se lient mutuellement les uns aux autres, a également été documentée dans d'autres cas, et est devenue largement connue sous le nom de syndrome de Stockholm.

Les autrices de ce livre prennent ce syndrome comme point de départ pour développer une nouvelle façon de voir les relations hommes-femmes. Loving to Survive considère la violence des hommes contre les femmes comme cruciale pour comprendre la psychologie actuelle des femmes. La violence masculine crée une terreur omniprésente, et donc souvent méconnue, chez les femmes. Cette terreur est souvent vécue comme une peur pour toute femme de viol par un homme ou comme une peur de mettre un homme en colère. Elles proposent que la psychologie actuelle des femmes est en fait une psychologie des femmes dans des conditions de captivité, c'est-à-dire dans des conditions de terreur causée par la violence masculine contre les femmes. Par conséquent, les réactions des femmes aux hommes et à la violence masculine ressemblent aux réactions d'otages à leurs ravisseurs.

Loving to Survive explore le lien entre les femmes et les hommes en ce qui concerne la violence des hommes contre les femmes. Il propose que, comme les otages qui s'efforcent d'apaiser leurs ravisseurs de peur qu'ils ne les tuent, les femmes travaillent pour plaire aux hommes, et de là jaillit la féminité des femmes. La féminité décrit un ensemble de comportements qui plaisent aux hommes parce qu'ils communiquent l'acceptation par une femme de son statut subordonné. Ainsi, les comportements féminins sont, par essence, des stratégies de survie. Comme les otages qui se lient à leurs ravisseurs, les femmes se lient aux hommes dans un effort de survie.

Il s'agit d'un livre qui changera à jamais la façon dont nous regardons les relations hommes-femmes et la vie des femmes.

https://tradfem.wordpress.com/2026/03/27/aimer-pour-survivre-2/

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14.04.2026 à 13:00

La saignée

Les Éditions du remue-ménage, Tracey Lindeman

Tracey Lindeman · traduction de Catherine Ego | essai Parution le 14 avril 2026 au Québec | 21 août 2026 en Europe

Combien d'années faut-il souffrir pour que notre voix soit enfin entendue ?

Entre récit intime et enquête de terrain, Tracey Lindeman se lance dans un implacable réquisitoire contre le silence qui entoure l'endométriose. Diagnostiquée après des décennies d'errance médicale, la journaliste remonte aux racines de la médecine pour comprendre pourquoi le système de santé moderne continue de faillir. Elle expose une vérité brutale : la prise en charge de la douleur est encore trop souvent parasitée par le sexisme, la grossophobie et le racisme. Un essai corrosif qui agit comme un cri de ralliement pour toutes les personnes ignorées ou malmenées par l'institution médicale. Pour que, plus jamais, elles ne soient seules.

Pendant très longtemps, j'ai vécu ces tribulations médicales en silence. En tant que « Journaliste Professionnelle de la profession écrivant sur des Sujets Très Sérieux », je m'interrogeais : est-ce que je voulais vraiment que le grand public sache ce qui se passait dans mon corps ? Je me trouvais faible de laisser la douleur se répercuter dans tous les aspects de ma vie. J'avais le sentiment que, si j'entrouvrais la porte, si j'évoquais publiquement mes problèmes de santé, tôt ou tard, ils me définiraient tout entière. Pire encore, ils altéreraient le regard que les autres posaient sur moi. J'aurais l'air folle, à m'élancer ainsi à l'assaut d'un système que la société tenait pour un parangon d'altruisme érigé pour le plus grand bien de l'humanité.

Tracey Lindeman est une journaliste anglo-canadienne de renommée internationale. Née à Montréal, elle vit aujourd'hui à Chicago où elle poursuit des études doctorales.

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14.04.2026 à 13:00

Face à des bouleversements politiques inouïs, Françoise David lance un cri du cœur et nous invite à reprendre du pouvoir sur ce qui nous arrive.

Françoise David

Le livre Se tenir debout !, un appel et un cri du cœur de Françoise David, paraîtra en librairie le 22 avril prochain.

À propos du livre

« L'année 2026 est celle de nombreux dangers. Mais je crois de plus en plus qu'elle sera aussi celle de prises de position courageuses et de mobilisations sociales d'envergure. Je demeure confiante en notre capacité à réagir, et certaines actions collectives récentes me donnent espoir. »

Hautement préoccupée par la montée des droites autoritaires, inquiète pour l'avenir de ses petits-enfants et toujours animée par la même soif de justice et d'égalité, Françoise David lance ici un plaidoyer et un appel à l'action individuelle et collective.

Avec Se tenir debout !, un petit livre abordable et facile à lire, l'ex-politicienne et fière grand-maman interpelle tous ceux et celles qui se sentent dépassés par les bouleversements politiques récents et qui ne se reconnaissent pas dans les choix politiques de nos gouvernements. « Nous avons le droit d'imaginer et de construire un monde plus juste, et le pouvoir de le faire advenir », nous dit-elle. Que ce soit en soutenant le mouvement « Le communautaire à boutte », en prenant la rue le 2 mai prochain lors de la manifestation nationale « Droits piétinés, faut résister », qui rassemble les syndicats et la société civile, ou en participant aux prochaines élections québécoises à l'automne, nous avons les moyens de nos ambitions : nous pouvons agir.

Prenant position sur de nombreux sujets qui lui tiennent à cœur, dont les inégalités, les reculs environnementaux, la laïcité, les droits des femmes et l'indépendance, elle ancre sa parole dans le présent, tout en nous faisant bénéficier de sa mémoire et de son expérience.

« Ensemble, nous pouvons agir. Nous l'avons fait lors de la Révolution tranquille, nous le faisons en ce moment en nous mobilisant : continuons. Allons plus loin, ensemble ! Et surtout : ne laissons personne derrière. »

À propos de l'autrice

Militante féministe et femme politique, Françoise David a été présidente de la Fédération des femmes du Québec, députée de Gouin (2012−2017) et porte-parole de Québec solidaire. Elle est l'auteure, chez Écosociété, de Bien commun recherché (2004) et De colère et d'espoir (2011).

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14.04.2026 à 13:00

Dans le ciel sombre d'orage, il faut suivre le plus petit trait de lumière [Adresses – internationalisme et démocr@tie n°19]

Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein

Le premier numéro, d'Adresses : internationalisme et démocr@tie est paru le 15 mars 2024. Depuis, Adresses a suivi l'évolution de luttes multiples contre diverses formes de domination et d'aliénation, relayé les actions de solidarité et soutenu les résistances dans une période marquée par une triple ouverture : l'attaque impérialiste de l'Ukraine par la Russie poutiniste [1], le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 et l'entrée de Donald Trump [2] à la maison Blanche.

3 avril 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/03/dans-le-ciel-sombre-dorage-il-faut-suivre-le-plus-petit-trait-de-lumiere-adresses-internationalisme-et-democrtie-n19/#more-103560

Des crimes, des génocides et des atteintes aux droits humains et au droit international ont été commis à Gaza, en Ukraine, au Congo, au Soudan, en Iran, en Syrie, etc. Les projecteurs braqués sur les souffrances des Palestinien·nes, sur Netanyahou, sa politique et le génocide à Gaza, laissent dans l'ombre de nombreuses souffrances, de nombreux crimes mais aussi de courageuses résistances.

Nous avons maintenu l'attention sur le courage du peuple ukrainien afin de préserver le lien de soutien internationaliste que certain·es, que l'on a la faiblesse d'appeler encore « campistes », veulent rompre. Nous avons fermement soutenu cet éclairage en publiant des articles et des déclarations.

Beaucoup d'autres analyses et reportages ont été publiés dans la revue Soutien à l'Ukraine résistante [3] publiée sous l'égide des Brigades éditoriales de solidarité, une esquisse de coalition internationaliste.

Nous avons toujours privilégié les mots, les paroles, les témoignages, les analyses des protagonistes et des combattant·es aux discours de tribune, aux considérations gnérales.

Le combat mené par les Ukrainien·nes est courageux et exemplaire ; résister à l'un des pôles impérialistes est un exploit qui éclaire la période.

Aujourd'hui, la Russie, comme Israël ou les États-Unis [4], tente de créer une nouvelle réalité dans laquelle les saisies illégales de terres sont présentées comme une « justice historique », les déportations d'enfants comme une bagatelle. Une « nouvelle réalité » où les guerres préventives, les frappes préventives, les assassinats préventifs générés par l'IA ne sont plus de la science-fiction. Un monde sous le regard des caméras et des drones. En guerre comme paix. À Minneapolis comme à Beijng [5].

Face à cette « nouvelle réalité », les Ukrainien·nes nous ont montré et nous montrent la voie du refus. Une armée « ouvrière » riposte à l'agression russe [6] ; une classe de travailleur·euses refuse les mesures gouvernementales ordonnées par le FMI. Elle maintient debout un État chancelant. Combattre les armes à la main l'impérialisme russe au sein des forces armées ukrainiennes et lutter en même temps contre l'ordre néolibéral défendu par le gouvernement ukrainien est un de ces traits de lumière dont la gauche de transformation devrait être à l'affût. Ce double combat est la voie étroite de l'espérance en un avenir simplement possible.

Cette transformation du monde, ces bouleversements d'équilibres, cette « nouvelle

réalité » ont été abordés dans d'importants textes d'analyse. Nous pensons notamment à ceux qui traitent de la multipolarité impérialiste, un concept popularisé par Kavita Krishnan [7]. L'imbrication des chaînes de production et des lignes de financement à l'échelle mondiale, la concurrence exacerbée par l'innovation, comme l'intelligence artificielle, la toujours plus difficile extraction de la plus-value ainsi que les conflits ex-cluant toute négociation ne pouvaient que conduire au pire.

Mais nous n'avions jamais assisté encore, dans cette nouvelle période, à l'explosion d'une guerre régionale qui implique maintenant l'ensemble du monde. Une « unjustified war » (comme le dit la presse états-unienne)

guerre injustifiée, aux répercussions politiques, économiques, écologiques qui s'étendent sur la totalité de la planète. Une guerre incertaine non seulement par son issue militaire mais surtout par sa durée, ses suites politiques et économiques, ses victimes innocentes. Une guerre de pilonnages aériens, terrible pour les populations civiles, qui pourrait engendrer des effondrements sociaux, des famines dans les pays les plus

fragiles, une inflation record et une crise économique dans les autres. Le détroit d'Ormuz contrôlé par les Gardiens de la révolution iraniens (une milice antipopulaire au cœur du fonctionnement du régime des mollahs) est un nœud coulant pour le trafic des produits pétroliers qui étouffe une grande partie de l'économie mondiale.

C'est à cette aune qu'il faut apprécier les articles de Frieda Afary [8] et celui de Sepehr Haghighi [9] sur l'Iran et leurs appels aux progressistes du monde entier. C'est toujours à cette aune qu'il faut entendre l'appel que lancent les Kurdes d'Iran aux nations opprimées [10] et celle de la Confédération syndicale iranienne [11].

C'est évidemment à cette aune qu'il faut comprendre les appels aux progressistes d'Occident à sortir des vieilles références pour aborder les situations actuelles et que lutter contre la guerre de Trump et de Netanyahou ne peut que signifier dénoncer et combattre le régime des mollahs en criant encore plus fort « Femme, vie, liberté » [12].

C'est aussi à cette aune – et c'est un trait de lumière dans l'obscurité –

qu'il faut mesurer la lutte des femmes afghanes pour l'éducation des enfants et la préservation de la culture [13].

Dans cette situation politique globale, souvent mal appréciée ou dessinée à grands traits, la difficulté réside à tracer un chemin, une espérance. Articuler la recherche et la pratique dans une lutte constante pour ouvrir des perspectives comme en Argentine même sous Milei, dans l'Inde de Modi est indispensable [14] ou encore dans les États-Unis de Trump [15].

De manière générale, les grandes proclamations ne suffisent plus, les équations électorales paraissent dérisoires, le temps est à l'autodéfense des peuples contre les pays agresseurs, des salarié·es contre les exploi- teurs, des démocrates contre les fascistes.

Cadres unitaires, autodéfense sociale et politique, auto-organisation pour défendre ensemble les intérêts de la majorité des populations. Sans oublier l'indispensable démocratie de la base au sommet au sein des mouvements populaires, ce que semblent oublier ou négliger certain·es.

Dans ce ciel sombre d'orage, il faut suivre le plus petit trait de lumière.

Notes

[1] Voir Adresses, n°15, spécial « Russie » , 30 septembre 2025. [2] « La croisade de Trump : nationalisme chrétien et guerre sainte », p.64. À l'heure où nous bouclons ce numéro, nous apprenons la disparition de Jean-Pierre Faye qui a tant contribué à démêler les fils de la « stratégie des deux discours dans le même langage » de l'extrême droite, à distinguer comment s'opèrent les transformations du langage qui font passer le discours de l'extrême droite du « contre » au « pour » et à rendre ainsi intelligible les processus de fascisation qui font qu'une idéologie se cristallise en bloc politico-social (Langages totalitaires, Hermann, 1972 ; La déraison antisémite et son langage, avec Anne-Marie de Vilaine, Babel, 1996). [3] Téléchargeable sur le site des Éditions Syllepse, sur celui du Comité belge du Resu, sur celui du Centre Tricontinental ou encore sur le site des Utopiques, la revue de l'Union syndicale Solidaires. [4] Voir aussi dans ce numéro, « Les menaces croissantes de Trump contre Cuba », p.60. [5] Voir Adresses, n°8, spécial « Chine », 12 janvier 2025 et dans ce numéro : « Que reste-t-il de la gauche chinoise ? », p. 40. [6] Voir dans ce numéro, « Socialisme européen, militarisme et défense de l'Ukraine », p.29 et « Le peuple ukrainien contre l'envahisseur russe », p. 35 [7] Voir « Multipolarité : une doctrine au service des autoritarismes », Adresses, n°0, janvier 2024. Voir également Joey Ayoub, Romeo Kokriatski, Kavita Krishnan et Promise Li, « Contre l'impérialisme multipolaire », Adresses, n°2, 1er mai 2024 [8] Voir « La guerre contre l'Iran : quelle approche pour une gauche socialiste attachée à ses principes ? », p. 9. [9] « Le capitalisme politique iranien et les hésitations de la gauche occidentale : une révolte filtrée par l'idéologie », p.15. [10] « Les Kurdes d'Iran lancent un appel à l'unité des nations opprimées », p. 25. [11] « Déclaration de la Confédération syndicale iranienne », p.26. [12] « Ni turban ni couronne, mais femme, vie, liberté », p.21. [13] « Comment les Afghanes reconstruisent le savoir en dehors des institutions », p.51. [14] Voir « L'économie des travailleur·euses confronté au libertarisme », p.43 et « Ce que la nuit enseigne : vers une nouvelle gauche indienne à l'ère de la non-liberté », p.55. [15] Trait de lumière dans le monde trumpien : le 28 mars, le troisième et plus imposant « No Kings Day » , avec ses 3 200 évènements dans 50 États et ses 8 millions de participant·e dans les villes, y compris les plus petites, apporte une lueur d'espoir. Tout comme les 500 000 manifestant·es dans les rues de Londres. Mais Trump, pendant ce temps, jouait au golf en Floride. Sur les mouvements de résistance au trumpisme, voir Adresses, n° 18, n° spécial « Free America », 23 février 2026.

Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein

Télécharger le n°19 :Adresses n°19

Toutes les introductions et les numéros à télécharger gratuitement sont disponibles sur une page dédiée : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/adresses-internationalisme-et-democrtie/

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14.04.2026 à 13:00

Pour affronter le fascisme, il faut comprendre la fascisation

Côme Rothé, Ismaël Chanard

Cette recension du livre d'Ugo Palheta, "Comment le fascisme gagne la France "(La Découverte, 2025), revient sur l'analyse que l'auteur consacre au processus de fascisation à l'œuvre dans la société française. Les auteurs en présentent les principaux arguments et en soulignent la portée dans le contexte politique que nous traversons, en concluant sur les éléments de stratégie antifasciste avancées par Ugo Palheta.

10 avril 2026 | tiré du site contretemps.eu https://www.contretemps.eu/a-propos-de-comment-le-fascisme-gagne-la-france-dugo-palheta-la-decouverte-2025/

Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France, Paris, La Découverte, 2025. Paru à La Découverte en mai 2025, Comment le fascisme gagne la France, de Macron à Le Pen, est une édition actualisée par son auteur d'une première version datant de 2018 et intitulée La possibilité du fascisme. Reprenant les principaux arguments de l'ouvrage d'origine, Ugo Palheta insiste notamment sur le raidissement autoritaire et l'offensive raciste qu'a connus le pays sous les deux quinquennats Macron pour alerter sur le fait qu'il existe actuellement une possibilité que le fascisme s'installe en France.

Conscient que la lutte contre le fascisme nécessitera plus que l'invocation des valeurs républicaines, ce livre propose une analyse solide du processus de fascisation en cours dans la société française et amène des clés de compréhension nécessaires à une réponse antifasciste unitaire et déterminée.

Le premier chapitre s'attache à démontrer la pertinence du concept de fascisme dans l'analyse du contexte politique français.

Depuis les années 1980, les notions de totalitarisme, puis de populisme, ont progressivement remplacé celle de fascisme, contribuant ainsi à assimiler des projets politiques que tout oppose tout en délégitimant les alternatives au projet politique néolibéral. De tels concepts contribuent à occulter la centralité du racisme dans les projets fascistes d'hier et d'aujourd'hui. Bien plus, la notion de populisme tend à désigner le peuple comme seul responsable de la progression de l'extrême-droite, faisant ainsi l'impasse sur la responsabilité d'une série d'acteurs (médiatiques, économiques, politiques et universitaires) dans le processus de fascisation.

C'est pourquoi il est nécessaire de réhabiliter le concept de fascisme, ce qui suppose cependant de le définir rigoureusement : un des enjeux inhérents à la définition du fascisme est de parvenir à le cerner à la fois comme une idéologie et une pratique du pouvoir. L'auteur propose une définition a minima et provisoire : le fascisme est un mouvement de masse prétendant œuvrer à la régénération d'une communauté imaginaire (nation, race et/ou civilisation) dont il craint la décomposition. Cette régénération passe par une purification ethno-raciale, l'anéantissement de toute forme de conflit social, vise une unité sans faille de ladite communauté imaginaire et s'appuie sur une pratique politique centrée sur la répression et la violence systématique (p. 37-38).

L'histoire ne repassant pas les plats, il faut se garder d'imaginer qu'un retour du fascisme se ferait à l'identique et selon les mêmes modalités qu'après la Première Guerre mondiale. Il faut plutôt envisager une telle résurgence sous la forme de ce que Robert Paxton désigne comme une équivalence fonctionnelle[1]. Si l'on considère que le fascisme est le produit d'une crise d'hégémonie du capitalisme (chapitre 2) et en se référant à la définition proposée ci-dessus, on peut avancer qu'il existe une actualité du fascisme, c'est-à-dire une possibilité – qui n'est donc ni une fatalité ni une imminence – de son avènement dans le contexte actuel.

Dès lors, « la mise en parallèle du fascisme classique et de l'extrême-droite contemporaine est […] utile et productive si elle permet de mieux cerner le fascisme de notre temps, à travers les conditions économiques et sociales qui le rendent possible, les dynamiques politiques qui favorisent son ascension, les complicités structurelles qu'il peut trouver parmi les acteurs sociaux dominants, ainsi que les idées et affects qui permettent à l'extrême-droite d'influencer et parfois de mobiliser une partie du corps social » (p.53).

Le but de l'ouvrage n'est dès lors pas de crier au loup ou de formuler une quelconque prophétie alarmiste mais bien d'identifier les conditions d'émergence du fascisme pour mieux l'affronter. Pour Palheta, c'est la mise à mal des structures économiques, institutionnelles et sociales qui ouvre la voie à un éventuel retour du fascisme car « c'est lorsque les structures sont en crise que l'événement devient possible » (p.65).

Capitalisme néolibéral et fascisme

Le deuxième chapitre vise à démontrer que le fascisme doit avant tout être compris comme le symptôme de la décomposition du capitalisme et non comme une anomalie dans une supposée marche inéluctable de l'histoire vers le progrès.

Cette partie permet également de dépasser l'analyse marxiste orthodoxe considérant le fascisme comme l'ultime rempart de la bourgeoisie face à la montée des masses révolutionnaires. Cette lecture fonctionnaliste présente en effet diverses limites : d'une part, le fascisme a une dynamique qui lui est propre et dispose d'une relative autonomie vis-à-vis de la bourgeoisie. D'autre part, les fascistes historiques se sont appuyés sur diverses fractions de classes aux intérêts divergents pour accéder et se maintenir au pouvoir.

Par ailleurs, le lien de cause à effet entre masses révolutionnaires et fascisme ne se vérifie pas dans le contexte actuel où le mouvement social révolutionnaire est plutôt faible et la menace fasciste importante. On peut également noter qu'historiquement la bourgeoisie n'a pas besoin du fascisme pour réprimer les mouvements contestataires. Enfin, cette analyse conduit à minimiser la place centrale jouée par le racisme et le conspirationnisme dans la dynamique fasciste. Il s'agit donc de chercher à saisir le fascisme dans son autonomie vis-à-vis de la classe possédante tout en démontrant en quoi il représente l'ultime recours pour le capitalisme en crise.

Depuis les années 1970, le capitalisme mondial est entré dans une phase de crise permanente. Les réformes néolibérales, présentées comme réponse à la crise, sont venues démanteler les conquis sociaux et mettre à mal le compromis social d'après-guerre. Cela a eu pour effet de remettre en cause l'adhésion des travailleurs au système capitaliste provoquant une crise d'hégémonie prolongée du néolibéralisme[2].

Loin de nous permettre d'annoncer la fin du capitalisme, cette crise peut en revanche donner lieu à une « subjectivation politique de masse sur laquelle le fascisme peut s'appuyer » (p. 90). En effet, l'insécurité sociale et la précarité généralisée génèrent une importante fragmentation du marché du travail : les fractions de travailleurs plus stabilisées craignent de perdre leur position alors que les plus précaires ne disposent ni des ressources ni de la sécurité nécessaire pour s'organiser collectivement. Une telle situation produit du ressentiment, ce qui constitue un terreau fertile pour le fascisme[3].

Depuis 2007, la bourgeoisie parvient difficilement à se maintenir au pouvoir. Elle n'a plus de relais dans la société civile notamment car la classe travailleuse n'est plus intégrée via les syndicats réformistes ou la social-démocratie. Le rejet des réformes néolibérales s'est accompagné d'un effondrement des partis ayant conduit ces politiques ces trente dernières années. Depuis 2016-17, on assiste ainsi à la recomposition du champ politique autour d'un extrême-centre[4], dont l'assise politique et électorale repose sur une part toujours plus congrue de la classe dominante[5].

Nous nous trouvons donc actuellement dans une situation d'entre-deux : les gouvernements ne parviennent pas à mener au bout le projet néolibéral tout en étant en capacité d'imposer des contre-réformes, la gauche radicale et les mouvements sociaux arrivent encore à empêcher le pire mais sans réussir à faire advenir un nouveau modèle. Dans cette situation, le FN/RN semble alors comme le seul opposant en mesure de l'emporter en agrégeant des votes d'adhésion à son projet et de contestation au néolibéralisme.

Ainsi, le néolibéralisme, en générant des inégalités toujours plus importantes et la classe politique bourgeoise, en réprimant de manière de plus en plus autoritaire la contestation des réformes, participent largement du processus de fascisation en cours.

Autoritarisme néolibéral et fascisation

Palheta commence par rappeler les différentes étapes du raidissement autoritaire de la France au cours de ces vingt dernières années. Les gouvernements qui se sont succédé ont conduit une politique toujours plus répressive, particulièrement ciblée contre les musulmans et les organisations de gauche, construisant la figure d'un ennemi intérieur à combattre.

Cette tendance autoritaire s'inscrit plus largement dans une volonté d'émancipation de la bourgeoisie des carcans de la démocratie libérale : son projet politique étant remis en cause dans les urnes et dans la rue, la bourgeoisie cherche à rétablir un pouvoir capitaliste en conservant l'apparence de la démocratie tout en la vidant de sa substance. L'auteur identifie trois éléments permettant à la classe dominante d'imposer son agenda néolibéral en contournant les instances démocratiques.

En premier lieu, la mondialisation néolibérale échappe au contrôle politique des États et est en mesure d'imposer des politiques publiques favorables au capital grâce à des institutions comme le FMI, l'OMC ou la Banque mondiale. Ensuite, le processus d'intégration régionale des économies capitalistes permet le pilotage des économies nationales par des instances non-élues par les peuples telle que la Commission européenne. Enfin, la transformation des États capitalistes via l'étatisme autoritaire conduit au déclin de la démocratie dans la vie politique de ces pays.

Le principal danger pour la démocratie est donc la bourgeoisie qui cherche à gouverner via des institutions politiques placées aussi loin que possible de toute forme de contrôle populaire. En effet, capitalisme et démocratie ne sont pas nécessairement liés, au contraire :

« partout où la gauche et les mouvements populaires ont remis en cause leurs intérêts […], les classes possédantes et leurs représentant politiques n'ont ainsi jamais craint de se débarrasser purement et simplement de la démocratie libérale, allant jusqu'à user de moyens criminels, pour maintenir ou asseoir leur pouvoir » (p.167).

Ainsi, pour Palheta – qui rompt ici avec d'autres théoriciens de gauche révolutionnaire réduisant la démocratie à un instrument au service du capital – la démocratie peut au contraire représenter un obstacle au capitalisme et les attaques répétées de ce dernier contre celle-ci participent pleinement du processus de fascisation en cours.

En accoutumant les élites politiques traditionnelles à recourir à des procédures d'exception et à la répression, l'autoritarisme facilite l'accession au pouvoir des fascistes. D'autre part, le peuple s'habitue peu à peu à cet état de fait, entrant dans une forme d'apathie politique face au risque encouru face à la répression. Le tournant autoritaire conduit en outre à une autonomisation croissante des appareils répressifs, posant ainsi des bases institutionnelles et juridiques sur lesquelles l'extrême-droite peut s'appuyer une fois arrivée au pouvoir.

On voit alors comment la crise d'hégémonie du capitalisme génère un processus d'auto-renforcement de l'autoritarisme : en remettant en cause l'État de droit pour maintenir coûte que coûte leur domination, les gouvernements affaiblissent ce qui constitue un élément décisif de stabilisation de la domination capitaliste et légitiment ainsi des modes de gouvernance autoritaires. La crise d'hégémonie devient alors une crise de régime si un mouvement fasciste se montre suffisamment habile pour s'imposer comme une alternative crédible et mettre son projet à l'ordre du jour. En cela, la transformation autoritaire de l'État favorise les fascistes en créant les conditions de la crise de régime via la fascisation des élites, de l'État et de la société.

Le fascisme ne doit cependant se comprendre ni comme « le stade terminal d'un lent processus menant inexorablement les démocraties capitalistes au totalitarisme en passant par tous les degrés d'autoritarisme » (p.175) ni comme une simple progression électorale de l'extrême-droite. La conquête du pouvoir par les fascistes est toujours précédée d'une période de fascisation. C'est la fascisation des institutions (à commencer par les corps répressifs) qui permet le fascisme, c'est à dire un régime d'exception dans lequel le droit tel que nous le connaissons n'existe plus. Si la démocratie assure à la classe dominante une certaine légitimité, le fascisme reste toujours une option par défaut de la bourgeoisie qui s'y résout faute d'une meilleure option, avec l'illusion de pouvoir le contrôler.

Le processus de fascisation en cours procède donc d'un affaiblissement de l'État social (chapitre 2) et d'un durcissement autoritaire (chapitre 3), mais il s'inscrit également dans la lutte hégémonique menée par la classe bourgeoise (chapitre 4)[6].

Offensive raciste et fascisation

Cette bataille culturelle s'appuie sur une idéologie raciste qui, délaissant les discours pseudo-biologiques, repose désormais sur l'idée d'une incompatibilité entre les cultures, faisant de l'islam une menace intérieure. Cette islamophobie n'est pas simplement une reformulation d'un racisme anti-arabes déjà existant mais présente des caractéristiques en partie inédites.

Premièrement, on remarquera que cette idéologie, véritable « racisme d'État » (p. 219) s'est largement diffusée par « en haut », par l'intermédiaire des forces politiques qui ont gouverné à partir des années 1980 (p. 219). Ce discours a pu se diffuser en se donnant une apparence respectable à travers une instrumentalisation de la laïcité[7] désignée par l'auteur comme la « pièce centrale du dispositif islamophobe » (p. 221).

L'objectif idéologique de cette offensive raciste est double : à l'international, elle répond à une crise de l'impérialisme français duquel découle un besoin de renouveau du nationalisme qui permettrait de légitimer le « renouveau des interventions militaires » (p. 233). À l'intérieur des frontières, il s'agit de construire une alliance de classes hétérogènes sous la forme d'un « bloc blanc sous domination bourgeoise » (p. 192), tout en soumettant matériellement et idéologiquement les classes subalternes non blanches.

Palheta insiste longuement sur le fait que cette obsession xénophobe n'est pas l'apanage de l'extrême droite. En effet, la gauche comme la droite ont abondamment participé à banaliser cette idéologie à partir des années 1980 au point que ce discours soit aujourd'hui hégémonique. Pour comprendre comment a pu se constituer ce consensus, l'auteur décrit non seulement la radicalisation de la droite dans les années 2000 (avec l'arrivée au pouvoir de Sarkozy en 2007), mais également l'alignement du PS sur ce discours entre 2012 et 2017, prolongeant ainsi le travail opéré par Mitterrand et Rocard et par le PCF avant eux.

L'alignement d'une grande part des forces politiques sur les obsessions xénophobes du RN pourrait nous pousser à relativiser la dimension raciste de son projet politique. Au fond, il n'y aurait qu'une différence de degré dans la part qu'occupe le racisme dans les différentes idéologies partisanes. Palheta rappelle pourtant que « le RN constitue la composante la plus brutalement raciste du nationalisme français », le racisme y jouant toujours un rôle « central dans son idéologie et son développement » (p. 239).

Cela permet à l'auteur de récuser l'idée d'une dédiabolisation du parti de Marine Le Pen, qui est moins le signe d'un assagissement de l'extrême droite que d'un climat raciste qui « tend à rendre acceptablel'hostilité publiquement manifestée à l'égard des musulmans » (p. 252). On a donc assisté à un virage tactique dans la politique frontiste, remplaçant son antisémitisme (encore présent chez ses militants et chez ses cadres, bien que de plus en plus masqué dans les discours de ces derniers) par une islamophobie virulente empruntant au vocabulaire républicain.

Ancrage et politique du FN/RN

Après avoir adopté une « approche par le haut » révélant le processus de fascisation issu de la lutte hégémonique menée par les classes dominantes, Palheta propose une « approche par le bas » qui analyse, à travers une étude du vote RN et du programme du parti, la manière dont cette idéologie est reçue au sein de la population. Analyser la manière dont le parti progresse dans la population permet à la fois à l'auteur de récuser la thèse d'un attrait inhérent du fascisme, et d'étudier la force réelle de l'extrême droite au sein du pays.

Palheta retrace l'ascension du RN, fondé en 1972 avec quelques centaines de militants, jusqu'à ses 89 députés en 2022, marquée par une progression récente chez les classes aisées. Bien que Marine Le Pen soit souvent présentée comme l'artisane d'un virage idéologique du RN, le faisant passer du fascisme à un populisme compatible avec les normes républicaines, Palheta conteste l'idée d'un changement en profondeur et distingue dans la stratégie du parti les évolutions réelles (le succès de l'unification des extrême droites) des constantes (refus d'alliance gouvernementale avec la droite traditionnelle, persistance de l'anticommunisme sous forme d'anti-wokisme, la centralité du racisme).

En analysant l'ancrage du RN dans la population, Palheta réfute plusieurs idées reçues. Premièrement, l'étiquette de parti « populaire » donnée au RN mérite d'être nuancée : bien que le vote progresse chez les classes populaires, la gauche reste dominante chez les plus précaires et l'abstention demeure majoritaire. De plus, la base électorale du RN est un « conglomérat » (p. 307) où la petite bourgeoisie constitue le principal réservoir de voix, suivie des employés. La progression chez les jeunes électeurs, bien que notable, est relativisée par la persistance d'une forte abstention et d'un soutien à gauche[8].

Il est important de rappeler contre un aveuglement typiquement français que les caractéristiques ethno-raciales « constituent l'un des principaux facteurs de différenciation des votes au sein des classes populaires » (p. 315). Ce fait amène l'auteur à se demander si le vote RN devrait être qualifié de vote de classe ou de vote raciste. Palheta s'oppose à l'idée défendue par Thomas Piketty et Julia Cagé[9] selon laquelle le vote RN relèverait essentiellement du dépit.

La thèse défendue par ces derniers s'appuie sur deux arguments : les communes les plus favorables au RN compteraient peu de populations immigrées, et un électorat animé par un racisme assumé aurait davantage soutenu un candidat comme Éric Zemmour, perçu comme plus radical sur ces questions. Palheta rejette ces deux arguments en faisant valoir que le racisme ne résulte pas forcément de la proximité avec l'immigration, et que les électeurs du RN et de Zemmour se différencient moins par le degré de xénophobie que par le capital économique.

Enfin, comme l'a montré Félicien Faury[10], même lorsque d'autres déterminants de vote sont affichés par les électeurs RN, comme le pouvoir d'achat par exemple, ils sont reformulés en termes nativistes (les dépenses publiques bénéficieraient indûment aux immigrés), le racisme y joue le rôle de « ciment » (p. 323).

Reste tout de même à expliquer la progression du vote RN chez les classes populaires. Palheta y voit une manifestation de la conscience sociale triangulaire[11] des classes populaires : un mélange d'attentes envers les élites et de ressentiment envers les plus précaires, perçus dans un contexte néolibéral comme des assistés ou fraudeurs, stigmatisation qui se racialise sous l'effet des discours xénophobes. L'effritement des solidarités collectives favorise un repli sur le groupe affinitaire, qui s'exprime en un « déjà-nous » trouvant sa traduction électorale dans le mot d'ordre « les Français d'abord »[12] (p. 332-333).

Au sein des classes dominantes, la progression du vote en faveur du RN s'explique par d'autres facteurs. On peut notamment évoquer la porosité entre la droite traditionnelle et l'extrême droite. Le vote RN relèverait d'un héritage familial, consolidé par des trajectoires scolaires et professionnelles (le parti offrant des perspectives d'ascension sociale plus rapides que d'autres formations politiques).

On constate que le FN/RN parvient à surmonter le problème de l'hétérogénéité de classes de son électorat par une surenchère du discours nativiste. Néanmoins, cette stratégie pose problème lorsqu'il s'agit d'élaborer un programme économique. Initialement pro-néolibéral, le FN commence à critiquer ce courant dans les années 1990, profitant du vide laissé par la gauche, jusqu'à en faire, sous Marine Le Pen, un axe central mais relativement flou de son programme. Depuis 2017, le parti a clairement renoncé à cet aspect vaguement social (p. 340). En effet, son électorat étant peu sensible aux propositions de gauche, le parti a depuis 2022 préféré réorienter son programme vers les employeurs et accentuer sa critique du mondialisme et du wokisme.

L'ambiguïté du RN sur ces questions et sa difficulté à présenter un programme cohérent sur le long terme rapprochent le parti des fascismes historiques (si on met de côté ses obsessions nationalistes et xénophobes). En effet, le fascisme s'est toujours présenté comme la synthèse entre le libéralisme et le marxisme. Ce caractère « caméléon » est toutefois immédiatement abandonné une fois au pouvoir : le projet fasciste de dépassement de l'opposition capital-travail par une forme de corporatisme n'a jamais vu le jour dans l'histoire ; c'est toujours une politique violemment capitaliste qui a été mise en place (p. 353-354).

Une des grandes différences qui permet de distinguer le RN des différents fascismes historiques est qu'il n'est pas un parti de masse (p. 357-358). Néanmoins, cela ne fait pas du RN un parti moins fasciste, les ancrages populaires du parti nazi sont à relativiser par exemple, tandis que les succès électoraux de Mussolini étaient carrément inexistants (p. 359). On pourrait également remarquer un usage moins systématique de la violence politique. Le parti serait davantage dans une période de guerre de position ayant pour but principal de parvenir au pouvoir par les urnes. Néanmoins, sa capacité à préparer l'opinion à la violence, par un discours alarmiste et ses liens avec des groupes violents, ne doit pas être sous-estimée.

Quel antifascisme ?

La conclusion de l'ouvrage permet à l'auteur d'esquisser les contours d'une stratégie antifasciste efficace (p. 368).

Palheta commence par écarter deux tactiques vouées à l'échec, à commencer par la tactique électoraliste de l'antifascisme bourgeois qui se contenterait d'appeler à constituer un front républicain, comprenant parfois en son sein des tendances politiques qui ont alimenté le processus de fascisation, dans le but de « faire barrage » aux partis d'extrême droite. Palheta alerte en effet sur le fait que des alliances de ce type ne peuvent constituer l'alpha et l'oméga de notre stratégie antifasciste et, bien qu'étant parfois nécessaires, elles risquent à long terme de faire apparaître l'extrême droite comme la seule alternative crédible.

La seconde visée stratégique vouée à l'échec est une posture qu'on peut trouver chez une partie de l'extrême gauche et qui revient à affirmer que l'antifascisme serait un leurre[13] et que seul un véritable bouleversement révolutionnaire permettrait d'écarter pour de bon le danger fasciste. Bien qu'on puisse s'accorder sur la nécessité d'un tel bouleversement, cette tendance maximaliste freine toutes avancées antifascistes concrètes.

Une variante vulgaire de cette tactique est celle opposant les combats sociaux « traditionnels » (autour des questions matérielles) aux autres luttes d'émancipation dans le but de séduire un électorat qu'on présume peu sensible aux combats féministes et antiracistes. C'est sur ce genre d'oppositions fallacieuses que se base le projet d'un Roussel ou d'un Ruffin qui, en plus d'affaiblir la possibilité d'un réel surgissement antifasciste, s'avère être une tactique électorale perdante[14].

Comment dès lors pratiquer un antifascisme réel qui ne tombe ni dans l'opportunisme ni dans le sectarisme ?

I. Prendre au sérieux l'antifascisme dans sa dimension sectorielle :une priorité pour un mouvement antifasciste pourrait être d'empêcher la constitution sur tout le territoire d'organisations militantes fascistes capables de « harceler les mouvements de contestation » (p. 373). Cette implantation est un risque réel car cette dimension est précisément ce qu'il manque au RN pour signer l'avènement d'un « mouvement fasciste achevé » (p. 374). Concrètement chaque rassemblement doit être l'occasion pour notre camp d'une mobilisation unitaire capable de « surpasser les fascistes en nombre » et ainsi de la marginaliser publiquement (p. 374).

II. Mais dans la mesure où l'ascension du fascisme se fait davantage par le démantèlement du modèle social et la pénétration de la xénophobie dans le champ politique et les médias que par le militantisme de base, on ne saurait cantonner notre antifascisme à de l'autodéfense, et il faut également mener la bataille culturelle :Cela implique 1. de défaire le récit d'une victoire inévitable de l'extrême droite, en prenant appuis sur les victoires récentes (juillet 2024) et sur les limites réelles du RN (implantation militante, formations des cadres, attraction intellectuelle, etc… (p. 379)). 2. Briser l'image du parti comme parti du « peuple » en rappelant qu'il est dans les faits violemment anti-social. 3. Cette bataille culturelle doit aller au-delà d'une bataille intellectuelle, il faut « que les idées d'égalité, de justice sociale, les idées de gauche pour faire vite, soient incarnées par des figures au niveau local » comme le remarque Benoit Coquard[15].

III. Il faut que cette autodéfense et cette bataille culturelle soient « connectées étroitement à la construction d'une offre politique alternative »comme a pu l'être le NFP, réunissant partis de gauche, syndicats, associations, collectifs de quartier, organisations féministes et antiracistes, médias indépendants. Néanmoins, l'auteur regrette entre autres que ce front ne soit pas devenu pour toutes les organisations membres une « priorité en cherchant à se doter de comités locaux, de manière à permettre un engagement allant bien au-delà des seuls membres de cette organisation » (p. 380).

IV. Un antifasciste conséquent doit garder un regard lucide sur les enjeux électoraux.L'auteur reconnaît à la France Insoumise le mérite d'avoir brisé « l'hégémonie de la gauche d'accompagnement du capitalisme néolibéral », mais avertit que tout miser sur les élections peut conduire à négliger « la nécessité, pour la gauche, de disposer d'une réelle assise dans la société » (p. 382). À l'inverse, on ne peut les négliger au motif d'une « mythologie conservatrice de la grève générale » ou « l'appel réconfortant à vivre autrement » en dehors des institutions (p. 383).

V. Cet appel à dépasser les oppositions — parfois érigées en options stratégiques irréconciliables — entre électoralisme et mouvements sociaux, social et politique, local contre global, doit se faire à travers un projet de rupturedont l'antifascisme pourrait être à la fois le moteur et le résultat, et qui devra s'articuler autour de trois axes principaux suffisamment fédérateurs pour réunir différentes organisations autour d'un projet unitaire : un anti-capitalisme rigoureux, une lutte contre le durcissement autoritaire devant aboutir à une démocratie réelle, une lutte contre le racisme et ses structures institutionnelles.

VI. Enfin cette alternative doit parvenir à être « identifiée par les exploité·e·s et les opprimé·e·s comme un monde meilleur, désirable »[16]. Cela implique de ne pas s'en tenir à « des propositions d'urgence ou à des positions défensive »[17].

L'ouvrage de Palheta offre un panorama convaincant et exhaustif de la manière dont procède le processus de fascisation en cours. On soulignera la clarté et le caractère didactique du texte. L'un des apports majeurs de son approche à nos yeux est de décrire la fascisation comme un processus déjà à l'œuvre, alimenté par la décomposition du champ politique français et par la « triple offensive – néolibérale, autoritaire et raciste ». Cela permet d'éviter l'écueil consistant à considérer le fascisme comme un danger lointain.

On peut toutefois remarquer que si l'ouvrage se donnait pour but de « décrire la trajectoire d'un désastre possible (…), mais résistible », c'est davantage sur le premier point qu'il se montre le plus solide. Cela ne signifie pas qu'il laisse un sentiment de fatalité : l'auteur insiste constamment sur le caractère contingent d'une arrivée au pouvoir du fascisme. Mais on pourrait avancer que les quelques éléments de stratégie antifasciste avancés en conclusion auraient pu mériter un chapitre à part entière.

Ceci dit, ce léger manque est largement comblé par le travail d'Ugo Palheta dans les épisodes de son podcast Minuit dans le siècle – où l'on trouve des entretiens avec des militants antifascistes européens qui explorent les apports des luttes passées et présentes. On comprend également que, face à l'extrême droite, l'analyse et l'action sont en partie indissociables. La description précise des causes du fascisme, « si elle cohabite avec la conscience de notre capacité à la conjurer, peut constituer pour nous, et autour de nous, une incitation à l'action politique » (p. 387).

L'ennemi est désormais identifié : espérons que cette lucidité se transforme en élan politique.

Notes [1] Robert O. Paxton, « The Future of fascism », Slate, 6 avril 2017.

[2] Voir Stathis Kouvélakis, « Une crise d'hégémonie prolongée », Contretemps, n°1, 2009.

[3] Voir notamment la première partie de l'ouvrage collectif Extrême droite : La Résistible ascension (Dir. Ugo Palheta, Éditions Amsterdam, 2024).

[4] Ludivine Bantigny fournit par ailleurs une critique intéressante de cette notion d'extrême-centre, soulignant à quel point cette expression tend à occulter la dimension droitière des politiques ainsi désignées.

[5] Ce que démontrent Julia Cagé et Thomas Piketty dans Une histoire du conflit politique, Le Seuil, 2023.

[6] Comme l'affirmait l'auteur dans un récent entretien, « la fonction historique du fascisme, du point de vue des classes dominantes, est donc davantage hégémonique que militaire (faire face à une montée révolutionnaire des classes populaires, un soulèvement en cours ou imminent, etc.) ». « Le fascisme gagne-t-il la France ? Entretien avec Ugo Palheta », Rob Grams, Frustration magazine, 24 septembre 2025.

[7] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, La Découverte 2012.

[8] Voir Chapitre 1 de Extrême droite : la Résistible ascension (coord. Ugo Palheta), Éditions Amsterdam, 2024.

[9] Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique : Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022, Le Seuil, 2023.

[10] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l'extrême-droite, Le Seuil 2024.

[11] Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine », La Vie des idées, 22 septembre 2009.

[12] Benoit Coquard, Ceux qui restent : faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, 2022.

[13] Eric Hazan et Kamo, Premières mesures révolutionnaires, Paris, La Fabrique, 2013, p. 103-104, cité par Ugo Palheta p. 373.

[14] « Le fascisme gagne-t-il la France ? Entretien avec Ugo Palheta », Rob Grams, Frustration magazine, 24 septembre 2025.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

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14.04.2026 à 13:00

Québec 2001 : vingt cinq ans d'altermondialisme au Québec

Baptiste Godrie, Claude Vaillancourt

Nous reproduisons l'introduction publiée le 27 avril 2021 du livre d'ATTAC-Québec, Vingt ans d'altermondialisme au Québec, à l'occasion du 20e anniversaire de la mobilisation contre la ZLÉA à Québec en avril 2001. Sous la direction de Baptiste Godrie et Claude Vaillancourt, la publication fut publiée chez M Éditeur et est toujours disponible auprès d'ATTAC-Québec. Québec 2001 : contre la nouvelle Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA)

8 avril 2026 | tiré du journal Alter-Québec https://alter.quebec/vingt-ans-daltermondialisme-au-quebec/

Le Sommet de Québec en 2001 a fortement marqué les militante·s qui y ont participé. Ce Sommet suivait d'autres rencontres internationales du même type, dont la ministérielle de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle, en 1999, alors que beaucoup de personnes dans le monde militant partageaient l'impression que le sort de l'humanité se décidait derrière les portes closes d'hôtels luxueux. S'y rassemblaient élue·s et riches patrons, pendant que, dans la rue, la population essayait de faire entendre sa voix, subissant pour cela une forte répression policière.

À Québec, en mai 2001, tout était en place pour qu'éclate le drame. Les gouvernements des Amériques avaient concocté en secret, sous l'impulsion des plus importantes entreprises, un immense accord commercial qui permettrait de marchandiser les principaux secteurs de l'économie. Ces gens avaient préparé leur mise en scène qui devait se terminer par une photo des chefs des États d'Amérique (sauf Fidel Castro, qui n'avait pas été invité) réunis sur la terrasse Dufferin, et par l'annonce d'une prospérité relancée grâce à la nouvelle Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA).

Déjà, les gens de Québec avaient ressenti les contrecoups d'une telle opération de propagande. Les services d'ordre avaient encerclé une partie du centre historique d'une hideuse clôture de métal. Pendant tout le sommet, Québec a pris l'apparence d'une ville assiégée. Les rues commerciales étaient vides et les commerces placardés. La clôture, défendue par des centaines de policiers aux allures de pelotons d'intervention, a été constamment attaquée, alors qu'ils asphyxiaient les manifestant·es en utilisant d'importantes quantités de gaz lacrymogène. Des hélicoptères bourdonnaient dans le ciel, la police prenait en chasse des individus de façon parfois arbitraire et les arrestations se multipliaient.

La question devenait évidente : mais dans quelle sorte de démocratie vivions-nous ? Nos réprésentant·es politiques, dont le devoir est d'œuvrer pour le bien de la population qui les élit, choisissaient plutôt de se cacher d'elle et de violenter celleux qui voulaient tout simplement qu'on les écoute. Dans une société habituellement aussi calme que la nôtre, le Sommet de Québec a surpris par les forts antagonismes qu'il a déclenchés. Depuis le virage engendré par le néolibéralisme dans les années 1980, les gouvernements avaient rassuré les populations en promettant un avenir radieux si on libéralisait autant que possible les marchés. À Québec, en 2001, s'est produit un choc majeur : les manifestant·es ont démontré qu'iels ne croyaient plus dans ces belles paroles, alors que les gouvernements ne cherchaient qu'à accélérer le processus de libéralisation. C'est de cet affrontement qu'est né le mouvement altermondialiste. Un affrontement que l'on retrouvait ailleurs dans le monde, dans les pays du Sud notamment, chez les négligé·es de la mondialisation, et parmi les populations autochtones.

Naissance et vie d'un grand mouvement

Le Sommet de Québec est un événement parmi d'autres qui préside à la naissance de l'altermondialisme chez nous. Cet enfantement aurait pu être relié, par exemple, à la Marche du pain et des roses, en 1995, une dénonciation de la pauvreté des femmes, qui se transformera en événement international, la Marche mondiale des femmes. Ou encore, on pourrait penser à la lutte contre l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), une opposition ferme à une entente internationale donnant aux entreprises le pouvoir démesuré de poursuivre les États par l'intermédiaire des tribunaux conçus pour elles. Les aspirations à un monde meilleur et plus juste ne remontent certes pas à ces années-là et d'autres mobilisations encore auraient pu être qualifiées comme moment de naissance de l'altermondialisme au Québec.

Le Sommet de Québec a cependant été exceptionnel par la mobilisation très large, intergénérationnelle, touchant une partie importante du mouvement social au Québec, les syndicats, les associations étudiantes, les écologistes et les regroupements progressistes les plus divers. La dimension du projet de la ZLÉA, ses implications multiples à la fois sur les fronts de l'économie et de l'organisation sociale, de même que la très forte réplique citoyenne, en ont fait un événement unique dans l'histoire moderne du Québec. Il méritait donc qu'on l'associe – celui-là au lieu d'un autre – à l'origine du mouvement altermondialiste.

D'autant plus qu'il coïncide à l'expansion du mouvement sur le plan international. Les personnes qui l'ont défendu ont cherché à se qualifier elles-mêmes, lasses de s'entendre traités d'« antimondialistes » – un terme négatif trop associé à la violence des manifestations, dont les médias attribuaient très souvent la responsabilité aux militant·es plutôt qu'à la police. Elles ont inventé le mot « altermondialiste ». Il était inspiré par leur propre slogan « Un autre monde est possible ! » Cette nouvelle création a été annoncée, entre autres événements, à l'Université d'été d'ATTAC-France, en 2002, alors qu'on se demandait si le terme aurait du succès et s'il serait bel et bien adopté.

Personne ne doute plus aujourd'hui de la pertinence de ce mot. Le Sommet de Québec a aussi coïncidé avec la naissance des forums sociaux, qui ont été un véritable tremplin pour le mouvement. Les astres étaient donc parfaitement alignés : tant sur le plan national qu'international, l'altermondialisme se présentait comme le plus important opposant de l'ordre néolibéral.

Vingt ans après le Sommet de Québec, il nous paraissait nécessaire de revenir sur l'aventure de l'altermondialisme chez nous. Si le mouvement s'est d'abord distingué par son extraordinaire éclosion, qui lui donnait une grande visibilité, comme beaucoup de phénomènes nouveaux, il s'est depuis développé, transformé, consolidé. Il s'est trouvé de nombreux compagnons et compagnes de route au cours des dernières années : les Indigné·es en Espagne, le mouvement Occupy, le mouvement étudiant au Québec, celui pour la transition juste. Quelques partis politiques se revendiquent de lui, plus spécifiquement Québec solidaire chez nous. Ses idées ont beaucoup cheminé, même s'il n'a toujours pas réussi à arrêter le rouleau compresseur du néolibéralisme.

Persistance et questionnements

Bien que peut-être moins éclatant qu'à ses débuts, le mouvement altermondialiste reste pertinent. Les inégalités sociales qui se perpétuent et la grande dégradation de l'environnement le rendent toujours aussi nécessaire. Plus que jamais, il importe de se pencher sur les solutions offertes par les altermondialistes : aborder les problèmes en considérant leur dimension locale, mais dans un contexte global et selon une pensée internationaliste ; assurer les droits de chacun·e et les égalités entre les individus ; planifier la transition écologique dans ses aspects les plus divers ; entrevoir d'importants mécanismes de distribution de la richesse ; diversifier les modes de production, sortir du consumérisme et démanteler les entreprises transnationales ; protéger le bien commun et réduire autant que possible la marchandisation.

Ce programme ambitieux est encore très loin d'être réalisé. Toutefois, les idées des altermondialistes ne cessent de circuler et constituent sûrement, encore aujourd'hui, l'opposition la plus articulée, présentant le projet de société le plus élaboré, contre le capitalisme débridé que les gens au pouvoir continuent à soutenir au Québec et ailleurs dans le monde.

L'altermondialisme au Québec est-il un succès ou un échec ? Quelles en sont ses plus importantes avancées et transformations ? Quelles leçons faut-il retenir de ses différents combats ? Nous n'avons pas, bien sûr, la prétention de répondre à la perfection à ces questions. Notre point de vue est celui de personnes qui ont participé à ce mouvement, l'ont vu évoluer de près, se sont franchement impliquées dans des luttes particulières. La réflexion se fait aussi par l'intermédiaire d'ATTAC-Québec, une association qui s'est toujours identifiée à l'altermondialisme, qui s'est inscrite au cœur de ses combats. C'est à la fois comme acteur·trices et comme témoins que nous intervenons ici.

Cet ouvrage commence par un bilan des vingt dernières années des luttes altermondialistes au Québec, esquissé par Claude Vaillancourt, des combats qui se transforment considérablement à la suite d'une conjoncture au parcours nécessairement imprévisible. Il nous semblait nécessaire de raconter le Sommet de Québec, sa préparation, son déroulement très animé, tel que vu par Robert Jasmin, un témoin et un organisateur de la résistance qui a perturbé cette rencontre internationale.

L'altermondialisme au Québec n'a jamais été replié sur lui-même, il s'est au contraire intégré à de vastes réseaux et s'est alimenté de rencontres diverses avec les individus qui l'ont façonné dans le monde, ce que raconte Pierre Beaudet, fort impliqué dans l'internationalisation du mouvement. Féminisme et altermondialisme ont été indissociables et ont partagé des luttes significatives pour Diane Lamoureux dans une réflexion étoffée sur la question. Impossible de parler de l'altermondialisme sans mentionner le rôle central des forums sociaux ; ces forums nous ont beaucoup marqués : par deux forums sociaux québécois, par d'importantes délégations dans les forums sociaux mondiaux (FSM), et par la tenue de l'un de ces FSM à Montréal en 2016, tout cela vu par Raphaël Canet, très engagé dans ces projets.

Dès les tout débuts, on a reproché aux altermondialistes leurs comportements violents, ce qui semble contredire leur pacifisme revendiqué ; Catherine Caron fait la lumière sur ce sujet complexe et délicat. Le mouvement syndical a appuyé fermement l'altermondialisme au Québec et a participé à ses grands événements ; sans ce soutien majeur, celui-ci n'aurait pas pu bénéficier d'une pareille expansion, selon Amélie Nguyen, qui nous montre que les syndicats sont restés unis dans leur volonté de protéger le bien collectif. Le Québec est l'un des rares endroits au monde où l'on trouve un parti politique qui se dit clairement altermondialiste, ce qui implique une réflexion nécessaire sur le rôle du mouvement social et celui de la politique active pour mettre de l'avant le programme altermondialiste, une situation qu'analyse Ronald Cameron, militant aguerri sur ces deux plans. L'environnement a toujours été une préoccupation majeure du mouvement, mais depuis ces dernières années, à la suite des grandes préoccupations causées par le réchauffement climatique, ce sujet s'impose au-delà de tous les autres, mais sans perdre de vue la justice sociale, un positionnement sans ambiguïté qu'expose Baptiste Godrie. Si Montréal et Québec ont été le théâtre d'événements qui ont marqué l'évolution du mouvement, l'altermondialisme a aussi été particulièrement présent dans nos régions, par des activités multiples et un engagement à la base, ce que nous démontre Corinne Lamy.

Dans ce livre, nous n'avons certes pas l'intention de couvrir entièrement un sujet aussi large que l'altermondialisme, qui laisse place à tant de points de vue et tant d'interprétations. Néanmoins, nous sommes convaincu·es que les diverses analyses et différents témoignages présentés ici pourront efficacement nourrir la réflexion et offrir quelques jalons à une discussion dont nous souhaitons qu'elle se poursuive encore longtemps.

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14.04.2026 à 12:59

Comptes rendus de lecture du mardi 14 avril 2026

Bruno Marquis

Oka : Dernier alibi du Canada anglais Robin Philpot

C'est une amie de ma femme qui m'a fait découvrir, avec ce livre, le journaliste et écrivain Robin Philpot. Il y a trente ans, du 11 juillet au 26 septembre 1990, se déroulait ce que l'on eut tôt fait d'appeler la crise d'Oka, opposant les Mohawks aux gouvernements québécois et canadiens. Le Canada anglais en avait alors profité pour salir l'image du Québec une nouvelle fois, d'où le titre du livre, le comparant à un Alabama du Nord, une sorte de paria dans leur monde civilisé. Mais la réalité était – et est encore – toute autre, et c'est ce que démontre, preuves et statistiques à l'appui, Robin Philpot : les Québécois, comme tous les Français d'Amérique, ont toujours entretenu avec les Amérindiens de meilleures rapports que les Anglais ! Le livre a été édité en 1990, quelques mois après les événements, puis réédité plusieurs fois par la suite. C'est un ouvrage essentiel sur la crise d'Oka et sur nos relations avec les Amérindiens. Vous allez apprécier ! Extrait :

Le premier indicateur de discrimination, celui qui m'avait amené à pousser plus loin la comparaison Québec-Canada et qui a abouti à la publication de ce livre, mérite qu'on s'y attarde un peu aujourd'hui : c'est l'incarcération excessive des Autochtones au Canada anglais. Dix ans plus tard, les prisons du Canada anglais débordent toujours d'Autochtones, lesquels se voient incarcérer jusqu'à 10 fois plus souvent que le reste de la population. Qui plus est, la tendance marquée des Autochtones au Canada – pas au Québec - à quitter leurs réserves, dont les services de base (tout-à-l'égout, eau courante, écoles, électricité à des tarifs acceptables) sont quasi absents, et à s'installer dans les villes permet de présumer que cette situation va s'aggraver.

Chronologie du Québec depuis 1534 Jean Provencher

Cette quatrième édition de la chronologie du Québec de 1534 à nos jours (soit jusqu'à la fin de 2016) est un petit livre agréable à lire qui nous permet de relier de façon fort agréable l'histoire de la Nouvelle-France et du Québec aux événements, développements, écrits et inventions des mêmes années ailleurs en Amérique du Nord et dans le monde. C'est une belle façon de redécouvrir notre histoire, avec ses vicissitudes et avancées, et de la resituer, de façon plus globale, dans l'histoire du monde. Vous n'aurez pas besoin de beaucoup vous intéresser à l'histoire pour apprécier cette lecture.

Extrait :

1642 – Le 17 mai, fondation de Ville-Marie, ville missionnaire, par un laïc dévot, Paul Chomedey de Maisonneuve. En août, pour lutter contre les Iroquois, le gouverneur Montmagny se hâte de bloquer le Richelieu, leur route traditionnelle. Il emploie 40 soldats à construire le fort Richelieu, sur l'emplacement de la future ville de Sorel.

Kolkhoze Emmanuel Carrère

Ce bouquin s'est mérité le dernier prix Médicis. L'auteur, qui n'en était pas à son premier prix littéraire, semble depuis plusieurs années posséder un vaste lectorat. Kolkhoze aurait dû me plaire, parce que l'auteur y relate la vie de ses ancêtres sur plusieurs générations, jusqu'au décès de ses parents, et qu'il le fait en grande partie à partir des recherches et des souvenirs de son père et de son oncle, mais ça n'a pas été le cas. C'est un long récit plein de prétention, l'auteur aimant certainement beaucoup les hommages et la reconnaissance ; mais ce qui m'a surtout déplu, c'est son petit côté souvent réactionnaire, qui finit inévitablement par se révéler agaçant, même, sans doute, pour des lecteurs qui ne sont que modérément progressistes.

Extrait :

Pour résumer : ce n'est pas la même chose, ce n'est pas le même rapport au monde d'avoir eu comme ami de la famille Romain Gary ou Maurice Bardèche. Un demi-siècle plus tard, je suis bien placé pour savoir que cela pèse encore.

Le Livre noir du Canada anglais 2 Normand Lester

Ce second livre noir du Canada anglais de Normand Lester, publié en 2002, poursuit le survol de l'histoire du Canada avec ses injustices, ses pratiques discriminatoires, ses propos racistes et haineux, ses encouragements à la violence et ses menées infâmes d'hommes politiques, de journalistes et d'intellectuels anglo-canadiens contre les Canadiens français, les Indiens, les Japonais et les Juifs. Il traite plus précisément du Ku Klux Klan au Canada, de la crise de la conscription, du lac Meech, de Charlottetown, du référendum de 1995, des siècles d'injustices du Canada anglais envers les Autochtones, de l'esclavage et de la ségrégation raciale au Canada anglais, du mépris à l'endroit des asiatiques, des Sikhs, des Ukrainiens… Peut-être plus virulent que le premier, il jure également avec l'histoire officielle, consensuelle et souvent mielleuse, de nos livres d'histoires.

Extrait :

Dans les années 1920, le racisme et le mépris à l'endroit des minorités sont des comportements courants au Canada anglais. C'est durant cette décennie que le Ku Klux Klan fait son apparition au Canada. Pour le Klan, seuls les blancs protestants et anglo-saxons devraient obtenir la citoyenneté canadienne. Tous les autres, et en particulier les catholiques, les Juifs et les Noirs devraient être bannis ou, à tout le moins, empêchés de voter. Le Klan canadien calque son idéologie sur celle de la maison mère américaine dont les deux journaux, The Kourier Magazine et The American Standard, sont largement distribués au Canada.

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14.04.2026 à 12:59

Un autre petit pas pour l'homme, une occasion manquée pour l'humanité !

Mohamed Lotfi

Pourquoi, au moment même où l'Amérique découvre la face cachée de la Lune, annonce-t-elle, par la voix de son président, qu'elle s'apprête à faire disparaître une civilisation vieille de 6000 ans ?

La question dérange parce qu'elle juxtapose deux élans que tout devrait opposer. D'un côté, l'exploit scientifique, la maîtrise, la précision, la capacité de l'homme à s'arracher à sa condition terrestre pour aller voir ce qui, pendant des millénaires, lui était caché. De l'autre, une décision froide, presque administrative, qui réduit des siècles d'histoire humaine à un obstacle, à une variable que l'on ajuste. L'humanité progresse, dit-on. Mais vers quoi, exactement ?

Dans ce décor vertigineux, trois astronautes à bord d'Artemis regardent la Terre comme aucun regard ordinaire ne peut le faire. Là-haut, il n'y a plus de frontières, plus de cartes, plus de discours. Il n'y a qu'une sphère fragile, suspendue dans le noir. Un monde entier contenu dans un silence. Ce recul, rare entre tous, devrait offrir une clarté nouvelle. Une lucidité presque brutale. Voir la Terre ainsi, c'est comprendre à quel point tout y est lié, à quel point tout y est précaire.

Et pourtant, lorsque vient le moment de nommer, le geste reste intime. Un cratère reçoit le nom d'une femme disparue, l'épouse de l'un des astronautes. Le geste est humain, profondément humain. Il y a dans ce choix une fidélité, une douleur, une mémoire que l'on refuse d'abandonner, même à des centaines de milliers de kilomètres. Un autre cratère est baptisé d'un mot noble, intégrité. Là encore, rien à redire. C'est respectable.

Mais une question persiste, insolente dans sa simplicité.

Pourquoi pas Paix ?

Pourquoi, dans cet instant unique où la Terre entière tient dans un regard, où les conflits disparaissent à l'échelle de la vision, où l'humanité pourrait, pour une seconde, se penser comme un tout, ce mot n'a-t-il pas été prononcé, encore moins accordé à un cratère ? Il ne manquait ni le symbole, ni l'occasion, ni même la nécessité. L'urgence. Il ne manquait peut-être qu'un pas de côté. Un geste qui dépasse l'individu. Un mot qui n'appartient à personne et qui concerne tout le monde.

Pendant ce temps, sur cette même Terre devenue si petite vue de là-haut, d'autres décisions se prennent. Des décisions qui engagent des peuples, des cultures, des mémoires vieilles de plusieurs millénaires. Des décisions qui parlent d'effacement, de disparition, de recomposition du monde au nom d'intérêts que l'on dit supérieurs. Quel contraste. Là-haut, on honore une mémoire. Ici-bas, on projette effacer d'autres.

Les astronautes n'ont fait que ce que les hommes font depuis toujours. Ils ont inscrit leur histoire personnelle dans l'immensité. Ils ont ramené l'infini à une échelle humaine. Mais c'est précisément là que réside le malaise. Être allé si loin pour, au fond, rester si près de soi.

Ce voyage, que l'on présente comme un autre petit pas pour l'homme dans l'espace, portait en lui la possibilité d'un geste plus grand. Nommer un cratère Paix n'aurait rien coûté. Aucun calcul, aucune technologie, aucun risque. Juste un mot. Un mot simple, universel, presque banal à force d'être répété, mais qui, prononcé depuis la Lune, aurait peut-être retrouvé son poids, sa gravité, son urgence.

Au lieu de cela, l'humanité a confirmé ce qu'elle sait déjà faire. Explorer sans forcément donner sens à ce dont elle a le plus besoin. S'élever sans forcément grandir. Toucher les étoiles sans parvenir à régler ce qui se joue sous ses pieds. Alors la question demeure, entière, intacte.

Pourquoi ?

Pourquoi, au moment même où l'Amérique découvre la face cachée de la Lune, annonce-t-elle, par la voix de son président, qu'elle s'apprête à faire disparaître une civilisation vieille de 6000 ans ?

Peut-être parce que la véritable distance n'est pas celle qui sépare la Terre de la Lune, mais celle qui sépare ce que l'homme est capable de faire de ce qu'il est capable de devenir.

Mohamed Lotfi 7 Avril 2026

https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid02Pm7WKRMQyqbRUT2CHdQfrF1MtXeaJyzeatH4MUpL1UndBXgMbUwsVhj4K1AnMWgkl Un autre petit pas pour l'homme, u... - Mohamed Lotfi facebook.com

Rédaction Presse toi à gauche

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14.04.2026 à 12:59

Environnement Le retour à l'entraide

Bruno Marquis

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition d'avril du journal Ski-se-Dit.)

À la lumière des événements en cours à l'échelle planétaire, il peut certes nous apparaître décourageant – et même déprimant – d'écrire ou de lire sur l'environnement. Ce n'est pourtant qu'une question de perspective...

Ce qui pourrait nous décourager, à courte vue, c'est de réaliser que ceux à qui nous nous en remettons – bien bien indirectement, il faut dire – ne font en fait pas grand-chose face aux importants défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés. Et ce n'est pas tant l'inaction de cette élite politique inféodée aux pouvoirs économiques des multinationales et des banques qui nous angoisse, que notre propre sentiment d'impuissance, comme femmes ou comme hommes, à changer le cours des événements.

Sans en avoir conscience, nous sommes incapables de sortir du cercle de pensée dans lequel nous enferme le discours ambiant. Et c'est en fait en sortant de ce système de pensée pernicieux, qui tend à nous réduire à l'insignifiance, et nous tenir à l'écart, et en agissant, que nous pourrons le mieux contrer cette angoisse et assurer notre bien-être mental. Assumer d'abord

Nous devons d'abord admettre certaines réalités : nous n'atteindrons pas les objectifs pourtant timides que nos élites s'étaient sentencieusement fixés pour nous lors de la conférence des Nations Unies de décembre 2015 menant à l'Accord de Paris (la COP 21), objectifs qui visaient à limiter le réchauffement climatique mondial d'ici la fin du siècle bien en dessous de 2°C – et de préférence à 1,5°C – par rapport aux niveaux préindustriels.

Pas plus d'ailleurs que nous ne mettrons un frein rapidement aux autres atteintes à l'environnement : pollution de l'air, empoisonnement des écosystèmes par des substances chimiques, changement d'affectation et dégradation des sols, acidifications des océans et disparition des récifs coralliens, diminution des ressources en eau douce, perturbation des cycles de l'azote et du phosphore entraînant la prolifération d'algues et l'appauvrissement de l'eau en oxygène, pollution par le plastique et pollution et dangers associés à l'énergie nucléaire.

Agir ensuite

Le fait de ne pas atteindre certains de ces objectifs ne devrait cependant pas nous empêcher d'agir, pour notre avenir et l'avenir de nos proches, comme pour l'avenir des humains d'aujourd'hui et de demain, pour lesquels nous devrions éprouver de l'empathie, et pour les autres êtres vivants. Parce que dans le cas du réchauffement climatique, par exemple, même si nous n'atteindrons pas les objectifs fixés, plus nous en limiterons l'augmentation, plus nous limiterons la quantité et la portée des catastrophes, et les souffrances et le nombre de morts qu'ils entraîneront. Il en va de même pour tous les autres défis qui se posent en matière d'environnement.

Ce n'est en fait qu'en surface, qu'en apparence, que nous sommes impuissants. Parce que nous vivons dans l'immédiat, dans l'isolement propre aux sociétés de consommation, du chacun pour soi, nous avons souvent l'impression d'être seuls... et impuissants. Mais dans les faits, nous sommes extrêmement nombreux à nous soucier de notre environnement et de notre avenir sur la planète. Et, nous l'ignorons souvent, il existe autour de nous un très grand nombre d'organismes voués à la défense de l'environnement et à une foule d'autres causes qui y sont liées, de près ou de loin, et plus souvent de près que de loin, comme la justice sociale, le partage des ressources, le logement abordable, la démocratie directe (la véritable démocratie en fait), l'égalité entre les femmes et les hommes, l'égalité de genre, la libération animale, et d'autres encore.

Il existe aussi une foule de sources d'information crédibles, de livres et de sites Web, bien sûr, pour mieux s'informer ; mais l'important demeure de créer des liens, de rencontrer d'autres gens qui luttent aussi en faveur d'un monde plus écologique, plus juste, et d'unir nos forces aux leurs, de partager avec eux nos joies aussi, nos triomphes, nos combats. Rien n'est plus stimulant que la présence de l'autre, que la lutte en commun, que les amitiés et le réseautage en vue de quelque chose d'aussi édifiant que notre bien-être collectif, et notre survie et la survie d'une foule d'autres êtres vivants sur la planète.

Nos bibliothèques et des institutions scolaires ou d'enseignements et d'autres organisations publiques (et donc désintéressées) organisent également des conférences sur ces sujets et sur l'environnement. C'est une belle occasion de créer des liens et de s'impliquer, d'en apprendre plus, de développer ses connaissances et sa pensée, pour agir plus et mieux. Bref, une belle occasion de créer des liens, d'agir ensemble et de créer et de nourrir des mouvements menant aux changements désirés. Retour aux sources

Ce n'est que très récemment dans l'histoire de l'humanité, vieille de 300 mille ans, que nous vivons un tel isolement structurel. L'Homo sapiens – l'humain que nous sommes – n'a pu assurer sa survie souvent fragile au cours de ces nombreux millénaires qu'en faisant preuve de solidarité et d'entraide. Et c'est ce que nous serons de plus en plus amenés de nouveau à faire à mesure que la crise climatique et la crise écologique entraîneront des catastrophes – catastrophes qui surviendront de plus en plus souvent et avec de plus en plus d'intensité.

Des mouvements de solidarité et d'entraide surgissent bien sûr lorsque surviennent des catastrophes – inondations, incendies de forêt, tsunamis, tempêtes violentes, famines ou pandémies – mais s'amenuisent et finissent pas disparaître une fois le danger disparu. Notre défi, dans la mesure où nous nous impliquerons dans de tels organismes et mouvements, sera de maintenir ces mouvements de solidarité, d'entraide et de lutte pour un environnement sain toujours vivants et de plus en plus vivants.

Je vous recommande, pour en savoir plus sur le sujet, la lecture des deux importants bouquins : d'abord « L'Entraide – Un facteur de l'évolution » de Pierre Kropotkine, l'essai de référence dans ce domaine, puis, plus récemment, « L'Entraide - L'autre loi de la jungle », de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. Problèmes de perspective

Je crois que ce qui perturbe aussi notre perception de la réalité et limite donc notre engagement en matière d'environnement, c'est notre conception tronquée de la réalité sur la Terre et de la mesure du temps et de l'espace dans lequel nous avons évolué.

Ces quelques rappels pourront, je l'espère, éclairer certains lecteurs : • selon les estimations les plus récentes, l'Univers observable contiendrait environ 2000 milliards de galaxies ; • notre galaxie, la Voie lactée, qui est tout de même une galaxie assez imposante, contient entre 200 et 400 milliards d'étoiles, notre soleil étant l'une de ces nombreuses étoiles ; • notre Univers serait né il y a environ 13,8 milliards d'années ; • et notre planète, la Terre, se serait formée il y 4,5 milliards d'années.

Pour mieux comprendre l'histoire de l'apparition de la vie, ramenons ces 4,5 milliards d'années à une année de calendrier : • si la Terre s'est formée le 1er janvier, la vie n'est quant à elle apparue que le 26 février avec les bactéries ; • le 3 avril, apparaît la photosynthèse, faculté qui permet d'utiliser la lumière du soleil pour assembler le vivant ; • il faut ensuite attendre le 24 septembre pour observer l'apparition des premiers organismes multicellulaires ; • le 22 novembre, presque deux mois plus tard, les premières plantes se répandent sur terre, mais les premières forêts s'épanouissent seulement à partir du 1er décembre ; • le 6 décembre apparaissent les premiers reptiles, suivis, le 14 décembre, des premiers mammifères ; • les premiers primates - l'ordre auquel nous appartenons – apparaissent le 25 décembre ; • et finalement l'Homo sapiens, nous, les humains, apparaissons le 31 décembre à 23 h 23, soit juste à temps pour le Nouvel An...

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14.04.2026 à 12:58

Trois caractéristiques générales de la nouvelle ère du fascisme

Ivan Drury Zarin

Au cours de la dernière décennie, et plus particulièrement ces derniers temps, le fascisme a fait l'objet d'un débat animé au sein de la gauche. Mais, comme le déplorait un long éditorial du collectif Salvage à propos des débats sur la manière d'interpréter la guerre de la Russie contre l'Ukraine, une grande partie de ce débat s'est enlisée dans le marécage de l'analogie historique. Le trumpisme s'apparente-t-il davantage au fascisme de Mussolini ou à celui d'Hitler ? Lorsque l'on dresse la liste de toutes les violations et atteintes aux droits, l'extrême droite d'aujourd'hui résiste-t-elle à la comparaison avec les grands événements fascistes du XXe siècle ?

4 avril 2026 | tiré d'International viewpoint https://internationalviewpoint.org/Three-general-characteristics-of-the-new-era-of-fascism

Deux penseurs en particulier ont tenté de contourner ce problème d'analogie en soutenant que ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui est un « fascisme tardif » (Alberto Toscano) ou un « post-fascisme » (Enzo Traverso) : un phénomène d'extrême droite qui s'appuie sur la mémoire culturelle du fascisme d'antan et la mobilise, mais sous des formes propres à notre moment historique. Mais une partie de cette analyse de la « farce de la seconde fois » implique que le fascisme du XXIe siècle n'a pas de forme particulière : pas de caractéristiques universelles, pas de politiques ou de modes de gouvernance spécifiques. Le problème que je vois dans cette approche est que, poussée à son extrême, elle nous fait perdre toute compréhension utile du fascisme en tant que quelque chose de distinct de la démocratie bourgeoise, avec toutes ses exceptions et ses variétés de violence.

Je viens de terminer la première journée de la conférence antifasciste à Porto Alegre, au Brésil — un rassemblement de milliers d'antifascistes venus de toute l'Amérique latine, avec une représentation plus restreinte de délégués d'autres régions du monde. Il y avait beaucoup trop de tables rondes simultanées pour que je puisse évaluer la dynamique de la conférence dans son ensemble, mais d'après les tables rondes auxquelles j'ai assisté et les conversations que j'ai eues, une question utile s'est posée : celle des formes concrètes que prend le fascisme aujourd'hui.

D'après les différentes perspectives des antifascistes réunis ici, trois caractéristiques générales du fascisme du XXIe siècle se dessinent : la guerre comme solution, le durcissement des frontières et des conditions de citoyenneté, et la fin du consensus sur les droits humains universels. Cela ne signifie pas que le fascisme ne possède que ces trois caractéristiques. Cela signifie simplement que j'ai remarqué que ces trois caractéristiques émergeaient des discussions auxquelles j'ai pris part lors de la première journée de cette conférence. Mais je pense qu'il est significatif que de telles synthèses émergent, et qu'il vaut la peine de les noter afin de discuter, débattre et améliorer notre compréhension ensemble.

Première caractéristique : le fascisme s'appuie sur la guerre comme solution aux problèmes nationaux

Des décennies de politique néolibérale ont engendré une crise de la reproduction sociale pour la classe ouvrière et de la croissance productive pour la classe capitaliste mondiale. Pour la classe capitaliste aux États-Unis, cette crise prend la forme d'un effondrement de l'hégémonie mondiale, un problème pour lequel, comme l'a dit Giovani Culan, conseiller municipal de Porto Alegre, « la guerre est la seule issue, et Trump est la personnification de cette solution violente ».

Pour les classes capitalistes et les gouvernements du Sud, la crise se traduit par la dissolution de leur souveraineté — une souveraineté qui s'était érodée au cours des décennies de néolibéralisme, mais qui prend désormais la forme de menaces ouvertes de l'empire : guerres, coups d'État et assassinats. C'est pourquoi, a déclaré Culan, « nous nous opposons à l'enlèvement par les États-Unis du président vénézuélien Maduro et de la députée Celia Flores, ainsi qu'à l'étranglement de Cuba ».

Cette forme de domination impérialiste signifie que, comme l'a déclaré Valter Pomar, représentant du Parti des travailleurs (PT) brésilien, « le cœur des gouvernements d'Amérique latine se trouve à Washington », subordonné à leurs maîtres, et non à la « souveraineté populaire » du peuple. Cette dynamique a pour effet d'accélérer la montée de l'extrême droite en Amérique latine, alors que les besoins des populations sont subordonnés à l'empire et que la pauvreté et le désespoir s'aggravent.

Ainsi, pour paraphraser Aimé Césaire, le fascisme naît dans le corps de l'empire et jaillit de la peau comme une plaie purulente, d'abord dans les néocolonies. Il se propage, non pas comme les vagues ou les graines d'un mouvement populaire, mais comme une maladie, le long des canaux du capital, circulant dans le monde, puis revenant vers le cœur, plus fort et plus sûr de lui grâce aux infections qu'il a pu propager ailleurs. La guerre comme solution est le résultat de cette dynamique, et elle subordonne davantage les gouvernements nationaux capitalistes du Sud, qu'ils soient progressistes ou réactionnaires dans leur politique, à l'empire.

Deuxième caractéristique : le fascisme arme les frontières contre les migrants

Lors d'une table ronde sur l'utilisation et l'exploitation des migrants par l'extrême droite, Bea Whitaker a fait valoir que la domination impérialiste a chassé les migrants du Sud, et que les fascistes ont réagi par une force étatique brutale pour bloquer leur arrivée et contrôler la présence de ceux qui franchissent leurs murs.

Les premiers contrôles migratoires sérieux de l'Union européenne à l'époque contemporaine, a-t-elle déclaré, remontent aux années 1990, en réponse à l'arrivée de personnes fuyant les guerres. Puis, dans les années 2000, en particulier après le soulèvement de la place Tahrir, des millions de migrants sont arrivés dans l'UE. « Les pays ont érigé un mur de lois pour empêcher les migrants d'entrer et pour réguler ceux qui arrivaient », a-t-elle déclaré. Puis « l'UE a créé une agence appelée Frontex pour surveiller les migrants », les pourchassant avec des navires, des avions, des radars, des caméras et « tous les types de robots imaginables ». L'UE a ensuite sous-traité la fabrication de cette technologie, ainsi que son exploitation, à des entreprises privées. Mme Whitaker a déclaré : « C'est un paradis pour les entreprises qui fabriquent des armes et des dispositifs de surveillance. On parle de milliards d'euros. Et il est devenu plus rentable pour ces entreprises de vendre leurs produits à Frontex que sur le marché privé. »

Veronica Carrillo, du Comité mexicain pour l'abolition de la détention illégitime, a déclaré que cette dynamique décrite entre l'UE et les pays d'Afrique et d'Asie occidentale se reflète dans le traitement réservé par les États-Unis aux Latino-Américains. Dans le monde trumpiste, l'externalisation du contrôle des migrants passe par la mobilisation des gouvernements d'extrême droite d'Amérique latine pour qu'ils participent au contrôle de leurs propres peuples. L'exemple le plus frappant est la transformation par Trump des prisons salvadoriennes en lieux infernaux où les migrants expulsés peuvent disparaître. Il existe d'innombrables autres exemples où l'État américain canalise les ressources publiques vers les poches des entreprises carcérales privées. Carrillo affirme que les États d'extrême droite « utilisent nos ressources pour construire leurs partis et leurs politiques fascistes, pour mobiliser les ressources publiques contre les travailleurs, et non contre le système capitaliste », tout en rejetant la responsabilité de la crise mondiale sur les migrants, plutôt que de les considérer comme ses pires victimes.

Une contradiction fondamentale de notre époque réside dans le fait que le néocolonialisme et l'impérialisme ont sapé et anéanti les objectifs de développement des mouvements anticolonialistes et indépendantistes de l'après-guerre. Et en plus de la crise économique et sociale qui en a résulté et qui se répercute dans de nombreux pays du Sud, davantage de guerres et de catastrophes climatiques ont poussé plus de personnes à migrer à l'échelle mondiale qu'à aucun autre moment de l'histoire humaine. Le fascisme a une réponse à cette contradiction : construire le mur. Et le privatiser.

Troisième caractéristique : le fascisme en a fini avec les droits humains

La solution frontalière à la panique raciste face aux migrants engendre la troisième caractéristique comme un élément nécessaire. Comme l'a dit Bea Whitaker, la mobilisation anti-migrants de l'UE « va totalement à l'encontre de toutes les conventions relatives aux droits de l'homme, et ils le savent. Ils enfreignent les principes de l'UE en matière de droits de l'homme ». Et plutôt que de créer des échappatoires ou des justifications, l'ensemble du corps juridique, politique et social de l'Europe détourne le regard des corps de migrants qui s'échouent sur ses côtes.

Il existe une anecdote révélatrice à ce sujet dans le livre de David Scott Fitzgerald publié en 2019, Refuge Beyond Reach. Il raconte qu'après que les gardes-frontières eurent coulé un bateau de migrants, un corps s'est échoué près du rivage d'un village de pêcheurs grec. Un pêcheur, horrifié, a signalé le corps de cette personne, qu'il avait repéré depuis son bateau et sorti de l'eau. L'État grec a réagi en saisissant son bateau dans le cadre de son enquête, privant ainsi ce pêcheur de ses revenus et le punissant pour avoir signalé le corps. Les pêcheurs de sa communauté ont compris le message, et lorsqu'ils ont ensuite trouvé des corps, ils les ont repoussés en mer. Ce n'est pas que notre perception de la valeur des vies soit dictée d'en haut, mais l'État peut montrer quelles vies seront officiellement sauvées, et à quel point vous êtes vous aussi jetable.

Veronica Carillo a déclaré que dans la terreur anti-migrants de Trump, les droits humains sont totalement absents. Et en introduisant un nouveau langage de la brutalité à la place du discours universel sur les droits humains, les gouvernements fascistes renvoient les tensions sociales vers les travailleurs pour qu'ils ressentent et naviguent différemment selon leur statut de citoyenneté légale.

Les droits humains ont toujours été une rubrique qui renvoyait à la relation d'une personne particulière à un processus de valorisation de la propriété. Mais il était possible pour les socialistes de reprendre le langage des droits de l'homme pour faire avancer les revendications de liberté des travailleurs et des personnes dépossédées, ou d'interroger les questions relatives aux droits de l'homme pour révéler l'hypocrisie éhontée de la classe capitaliste. Aussi tendus et imprégnés de pouvoir capitaliste soient-ils, le fait que les gouvernements abandonnent la rhétorique et les cadres juridiques formels des droits de l'homme est caractéristique du virage fasciste.

La dynamique entourant l'utilisation sélective par Poutine des cadres des droits de l'homme nous en dit long sur cette tendance. Mikail Lobanov a déclaré que Poutine a toujours utilisé la répression comme partie intégrante de son modèle particulier de gouvernance ; jouer ainsi avec les droits de l'homme n'a donc rien de nouveau pour lui. Mais Poutine sait que, pour l'Occident, les revendications en matière de droits de l'homme peuvent servir de revendications contre la souveraineté des anciens pays colonisés et fonctionner comme un instrument d'intervention impérialiste, tout en identifiant l'Occident aux droits de l'homme. Poutine a donc compris comment utiliser les structures internationales des droits de l'homme dans le cadre de la gestion de la répression politique : en offrant une issue extra-systémique en cas de pression concernant un prisonnier particulier, et aussi comme preuve du mythe de Poutine selon lequel des gouvernements étrangers s'ingèrent dans la souveraineté de la Russie.

Parce qu'elle comprend la manœuvre de Poutine, Kseniia Kagarlitskaya a déclaré que son père, Boris Kagarlitsky, avait refusé d'être ajouté à une liste d'échange de prisonniers au début de sa peine de cinq ans de prison, qu'il purge actuellement pour son activité journalistique. Il a donné deux raisons : premièrement, que l'exil est aussi une forme de répression, et qu'il ne s'agit donc pas d'une libération.

Et deuxièmement, qu'il estime que les échanges de prisonniers politiques s'inscrivent dans un système qui normalise la répression ; que les détentions devraient être abolies, et non manipulées. Un problème unitaire

Ce que ces trois caractéristiques ont en commun, c'est que les gouvernements bourgeois dirigés par des politiciens fascistes ou influencés par le fascisme abandonnent les routines bien rodées de la recherche du consentement (au sein de certaines parties de leur électorat) et de la diplomatie (avec certains pays) sur la scène internationale. Ce qui remplace cette stratégie de construction d'un bloc hégémonique, c'est un recours accru à la force violente comme moyen de gouvernance et de relations internationales.

On pourrait expliquer ces phénomènes comme des moments extrêmes ou exceptionnels dans l'évolution politique d'un État bourgeois plus ou moins normal. Mais considérer ces trois caractéristiques comme des éléments d'un fascisme du XXIe siècle nous confronte à un problème unitaire, face auquel nous pouvons alors élaborer une stratégie pour l'affronter, le combattre et le vaincre, de manière unifiée. Cela revêt une valeur tant épistémologique que stratégique. Restons attentifs aux autres caractéristiques constitutives de cette menace fasciste contemporaine.

Source : Against the Current 28 mars 2026

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14.04.2026 à 12:57

Des luttes altermondialistes, les gauches du nord ont appris à décoloniser leur pensée critique

Patricia Pol

Le CADTM, qui a participé activement à la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre au Brésil, du 26 au 29 mars, est heureux de publier la communication réalisée par Patricia Pol d'Attac France lors de la cinquième plénière.

2 avril 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : De gauche à droite Patricia Pol (ATTAC France), Rafael Bernabe (Democracia socialista Puerto Rico), Sushovan Dhar (Cadtm Inde), le 27/3/2026 à la cinquième plénière de la conférence de Porto Alegre. Photo : Éric Toussaint Cadtm https://www.cadtm.org/Des-luttes-altermondialistes-les-gauches-du-nord-ont-appris-a-decoloniser-leur

Compañeras, compañeros buenas tardes, camarades, bonjour, hello comrades, olà camaradas

Permettez-moi tout d'abord de remercier les organisatrices et les organisateurs de cette initiative vivifiante et stimulante qui réunit une grande diversité de participantes et de participants à Porto Alegre, dans cette ville qui nous est chère. Une ville aux fortes traditions de démocratie participative et à l'origine du 1er Forum Social Mondial (FSM) qui s'est tenu en janvier 2001 pour proposer un autre monde que celui des forums économiques de Davos. Mais aussi dans cette ville qui, en 2024, a connu les conséquences dramatiques du changement climatique. Lorsqu'en février 2024, dans une plénière du FSM au Népal, Éric Toussaint nous a parlé de ce projet de réunir partis politiques, mouvements sociaux et citoyens à Porto Alegre en mai pour constituer un front mondial contre le fascisme et l'impérialisme, nous l'avons suivi. La conférence a dû être reportée et nous voici ici réuni.es. Une occasion magnifique pour recharger nos batteries de ce que j'ai pu voir depuis hier !

Permettez-moi également de remercier l'Université Fédérale de Rio Grande do Sul qui nous accueille tout comme nous avait accueillis l'université do Para pour le Sommet des peuples en novembre 2025 parallèlement à cette COP 30 et ses fausses solutions étatiques. Cela ne serait pas possible en France en ce moment tant les universités publiques françaises ont perdu de leur autonomie en matière de partage des savoirs et de libertés académiques. Soumises aux injonctions ministérielles du gouvernement d'Emmanuel Macron, nombreuses et nombreux sont les étudiant.es, enseignant.es, chercheuses et chercheurs, personnel administratif qui connaissent une forte répression lors des luttes pour la solidarité avec le peuple de Palestine, contre le génocide à Gaza et les impérialismes américains et israéliens. Parler de génocide reste encore suspect en France, alors autant vous dire combien nous apprécions cette reconnaissance en Amérique Latine.

Plénière de clôture de la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre

Étant à cette plénière la seule représentante de ce qu'il est convenu d'appeler le nord global dans les rapports de force géopolitiques, je voudrais commencer par souligner quelques éléments de contexte. Je viens en effet d'une Europe confrontée à l'impérialisme russe qui a déclenché une guerre contre l'Ukraine dont on ne voit pas la fin. Je viens d'une Union européenne (UE) championne en matière de politiques néolibérales et rompue aux accords de libre-échange. Parmi les plus récents, soulignons les accords avec le Mercosur qui met dans la rue nombre de nos agriculteurs défendant une agriculture paysanne non productiviste, avec l'Inde ou le refus de dénoncer l'accord avec Israël. Une Union européenne aux investissements massifs dans l'armement pour une économie guerrière, aux programmes de recherche au service de fausses solutions des technosciences, une UE imposant une politique migratoire raciste et totalement déshumanisée.

De nationalité française, je vis dans un pays toujours colonialiste ; en effet les Kanaks luttent pour leur indépendance et les colonies des départements et territoires d'outre-mer subissent de plein fouet des inégalités croissantes ; un pays qui dispose d'un droit de véto avec les autres quatre membres permanents impérialistes du Conseil de sécurité des Nations Unies (États-Unis, Chine, Russie, Royaume Uni), avec un gouvernement qui se glorifie d'être le deuxième exportateur mondial d'armes ; un pays où l'extrême droite est de mieux en mieux insérée dans les petites et moyennes villes comme viennent de le montrer les élections municipales du 22 mars 2026 mais également un pays où une gauche dite de rupture (la France insoumise) a réussi à faire une percée notable lors de ces mêmes élections malgré les tentatives permanentes de diabolisation par les médias, le gouvernement et une frange du parti socialiste ; un pays où des alliances entre les mouvements sociaux et citoyens s'unissent contre la guerre pour défendre la justice sociale, écologique et démocratique.

Alors non, l'arrivée de l'extrême droite en France n'est pas une fatalité et cette Conférence internationale peut nous aider à le démontrer !

Représentant Attac au Conseil international du FSM, je voudrais poursuivre avec vous mes interrogations sur ce que les luttes altermondialistes ont apporté et peuvent encore apporter à nos combats contre l'impérialisme et le fascisme structurés autour de cette implacable dynamique capitaliste qui ravage la planète, les droits humains et ceux de la nature. Quelles leçons tirer de ces 30 années de luttes altermondialistes ?

Force est de constater que nous n'avons pas réussi à désarmer les marchés comme le proposaient Bernard Cassen et Ignacio Ramonet dans un article publié dans le Monde diplomatique de décembre 1997 suivi par la création de Attac (Association pour la Taxation des Transactions Financières et l'Action Citoyenne) en 1998. Attac qui a joué un rôle déterminant dans les combats menés contre la mondialisation néolibérale en s'attaquant aux mécanismes et aux institutions internationales qui dirigent le monde depuis 1945 (Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international(FMI), Banque Mondiale, G7, Forum économique mondial de Davos) et en participant très activement dans le lancement et le développement des FSM.

L'impunité des FMN domine toujours et les rares tentatives de régulation sont mises à mal. L'exemple de remise en cause de la directive européenne de 2024 sur le devoir de vigilance est à cet égard significatif. Les injustices fiscales, sociales, écologiques sont de plus en plus grandes (les 10% les plus riches de la planète possèdent 75% du patrimoine mondial [1]). Nous n'avons donc pas réussi à empêcher cette nouvelle phase du capitalisme mondialisé où la souveraineté des États est entrée en collusion permanente avec les intérêts privés : austérité, économie de guerre, répression, remise en cause du droit international, États en très grande partie dirigés par des hommes : Trump, Netanyaou, Poutine, Xi jinping, Modi, Milei, Kast, Orban, Macron, pour n'en citer que quelques-uns car malgré les luttes féministes (et je pense tout particulièrement à mes sœurs iraniennes du mouvement Femme, Vie, Liberté), la domination patriarcale reste un danger majeur pour nos sociétés. Nous n'avons pas réussi à forger un front mondial post-capitaliste, anti-productiviste féministe, anti-raciste.

Peut-on pour autant parler d'un relatif échec historique comme l'analysent mes camarades Christian Laval et Pierre Dardot [2] ?

Si l'objectif était de créer une gauche mondiale unie, c'est en effet raté ! Mais est-ce l'objectif qu'il faut suivre en 2026 ? On pourrait le souhaiter lorsque l'on voit par exemple dans le cas français que les gauches réunies dans le Nouveau Front Populaire [3] en 2024 ont réussi à faire barrage à l'extrême droite lors des dernières élections législatives. Mais deux ans plus tard, à l'approche des élections présidentielles de 2027, cette union a déjà vacillé…

En revanche, les luttes altermondialistes restent bien vivantes. Sans prétendre fournir une théorie universelle, nos luttes restent, comme le soulignait Oskar Negt [4] en 2007, un « espace public oppositionnel » à l'échelle mondiale capable d'impulser des initiatives plus ou moins coordonnées. Par exemple récemment, en Europe, une campagne européenne « Tax the Rich » a mis en valeur les contradictions criantes du capitalisme qui permet aux riches de payer moins d'impôts que les classes moyennes et populaires ; des actions contre la multinationale Total énergies face au projet EACOP d'oléoduc géant entre la Tanzanie et l'Ouganda ont ralenti les opérations, le Sommet des peuples à Belem où les peuples autochtones ont crié haut et fort : « la réponse c'est nous ». Lors d'une Rencontre européenne organisée début mars par Attac et le CRID, l'organisation d'une campagne contre Palantir est en cours, cette entreprise américaine à la pointe de l'intelligence artificielle, un contre G7 se profile en France et en Suisse mi-juin, un contre- sommet de l'OTAN au Cameroun en juillet, le FSM 2026 à Cotonou en août. La liste pourrait être beaucoup plus longue et se poursuivra au-delà de cette Conférence.

De ces luttes altermondialistes, les gauches du nord ont par ailleurs appris à décoloniser leur pensée critique. Ce n'est pas une mince affaire comme vous le savez ! Il ne faudrait pas perdre cet acquis à un moment où nous sommes toutes et toutes menacé.es par des tendances au repli sur nos seules luttes territoriales et nationales.

Cette Conférence internationale antifasciste, qui se veut une première étape vers un au-delà (une Internationale des peuples antifasciste ?) est donc très importante. Nous devons nous poser la question de savoir quel chemin nous voulons suivre pour aller plus loin. Va-t-il falloir renverser la table, ne plus se contenter d'encadrer le capitalisme et remettre en question ses bases mêmes ? Viser un au-delà du capitalisme, une bifurcation décidée vers le post-capitalisme tout en restant à l'abri du jeu des rivalités des partis.

Désarmer les marchés oui mais cela est impossible sans désarmer les États souverains en pleine collusion avec les intérêts du capital. Désarmer les États- nations quand ils s'opposent à l'égalité des peuples que nous défendons envers et contre tout. S'appuyer sur les alternatives de ci de là, émanant de tous les coins de la planète, telles des irruptions cosmopolitiques pour reprendre l'analyse de Dardot et Laval, sans programme clé en main mais une boussole suffisamment claire pour produire des alliances capables de transformer le système à la racine afin de trouver des solutions à la hauteur des enjeux.

N'est-ce pas en effet la radicalité que nos luttes doivent poursuivre pour affirmer cette souveraineté des communs, caminando preguntando pour reprendre la devise zapatiste. Pour que plusieurs mondes soient possibles dans cet autre monde post-capitaliste que nous voulons construire tous ensemble, partis, syndicats, mouvements ouvriers, féministes, écologiques, anti-racistes, anti-impérialistes, anti-guerre…

Alors unissons-nous pour construire ensemble un agenda commun de mobilisation contre les guerres. Pour lutter contre l'impérialisme et pour la solidarité entre les peuples, faisons la Guerre à la Guerre. Faisons la Guerre au Capitalisme, faisons la Guerre au Patriarcat ! Hasta la victoria siempre !

Notes

[1] https://www.inegalites.fr/inegalites-patrimoine-monde

[2] Pierre Dardot et Christian Laval, Instituer les mondes, Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, Février 2025.

[3] Le Nouveau Front Populaire (NFP) réunissait la France Insoumise, le parti socialiste, les parti communiste, Europe, écologie les verts (EELV), Place PUBLIQUE, Génération(s), Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), la Gauche républicaine et socialiste, la Gauche écosocialiste avec le soutien des forces syndicales et citoyennes dont Attac.

[4] Oskar Negt, L'espace public oppositionnel, Critique de la politique, avril 2007.

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14.04.2026 à 12:56

Antiracisme, féminisme et droits civils dans la lutte contre le fascisme

Mireille Fanon-Mendès

Le CADTM est heureux de publier la communication présentée par Mireille Fanon Mendes France lors de la plénière intitulée « Antiracisme, féminisme et droits civils dans la lutte contre le fascisme » organisée dans le cadre de la conférence antifasciste et anti imperialiste de Porto Alegre le 29 mars 2026.

9 avril 2026 | tiré du CADTM https://www.cadtm.org/Antiracisme-feminisme-et-droits-civils-dans-la-lutte-contre-le-fascisme

Que dit la succession d'évènements graves qui ne cessent de fracasser l'équilibre des relations internationales et surtout de déstructurer l'ensemble des normes impératives du droit international depuis ces derniers mois ? A commencer par le kidnapping illégal du Président Maduro et l'enlèvement de la députée, Cilia Flores, la mise en place par le gouvernement Trump d'une politique d'Etat contre les migrants relevant d'une déclaration de guerre contre les damnés, la décision des Etats Unis de gérer, après l'échec de la force militaire kenyane, la crise sécuritaire en Haïti d'une part, en envoyant trois navires USS Stockdale (DDG 106), USCGC Stone (WMSL 758) et USCGC Diligence (WMEC 616) (https://lelouverture.com/haiti-des-navires-americains-arrivent-a-port-au-prince-pour-renforcer-la-securite-et-la-stabilite/) face à Port-au-Prince et d'autre part, après la désignation du Premier Ministre, en attribuant le règlement de cette crise à la firme transnationale Evergreen Trading System Limited (https://evergreentradingsystems.com/), ce qui met l'Etat haïtien sous tutelle et dans l'obligation de payer la somme de 542 millions de dollars dans dix ans, peu importe que la crise socio-économique et politique que traverse Haïti soit le résultat de politiques imposées de l'extérieur, entre autres par la dette illégale imposée par l'ancien colonisateur français ; Cuba quant à elle est déclarée « menace inhabituelle extraordinaire et directe pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis », (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2026/01/addressing-threats-to-the-united-states-by-the-government-of-cuba/) et de fait se trouve sous blocus total et tout pays qui, par solidarité, lui viendrait en aide sera soumis à la vindicte du locataire de la Maison Blanche, un conseil de la paix prétend prendre la main sur l'ONU avec un prix d'entrée de 1 milliard, ce même locataire fanfaronne sur la reprise “officielle” de la Doctrine Monroe contre les pays de l'Amérique du sud ; il mène de facto une guerre déclarée contre le droit à l'autodétermination et à la souveraineté politique (article 1-1, Charte des Nations Unies), en un mot contre la non-agression et les relations internationales amicales (article 1-2 et 1-3, Charte des Nations Unies), contre son propre peuple et contre les peuples. Et pendant ce temps-là la Palestine reste sous les bombes, victime d'un génocide et d'un ethnocide sans fin avec son territoire toujours plus englouti par les colonies illégales. Il ne faut pas oublier l'agression que subit depuis un mois la République islamique d'Iran qui n'a jamais eu le doigt sur le bouton des missiles nucléaires pas plus qu'elle n'a, en premier, agressé les Etats-Unis ou l'Etat d'Israël.

Toutes ces questions auxquelles nous faisons face obligent à mettre en place des processus de radicalité

Cette accélération vers un monde incertain et particulièrement depuis le 7 octobre 2023 trouve sa justification dans les éléments de langage proférés par Marco Rubio à Munich « (…) Nous sommes liés les uns aux autres par les liens les plus profonds qui puissent unir des nations, forgés par des siècles d'histoire commune, de foi chrétienne, de culture, de patrimoine, de langue, d'ascendance et par les sacrifices consentis par nos ancêtres pour la civilisation commune dont nous sommes les héritiers » (ww.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/secretary-of-state-marco-rubio-at-the-munich-security-conference). Éléments repris par les défenseurs de la tech biberonnés à l'idéologie portée par l'apartheid en l'Afrique du sud, entre autres purification de la race, homogénéisation et hiérarchisation.

Quels désastres humains à venir avec un racisme institutionnel n'avançant plus à visage masqué mais la tête haute et plus que jamais nécessaire à un projet autoritaire exigeant le profit pour une élite et l'imposition de la colonialité du pouvoir sur les Non Êtres portée à de bien plus hauts niveaux qu'elle n'est actuellement. Il va falloir passer d'une démocratie -même s'il y aurait beaucoup à dire sur ce modèle hanté par le profit, la corruption et le pouvoir- où les mouvements sociaux pouvaient donner sens et corps à des revendications portant sur les Droits Economiques Sociaux et Culturels à un corps social hyper hiérarchisé défendant les valeurs portées par la white supremacy ; la question des réparations politiques et collectives sera encore plus inopportune ; elles pourront éventuellement, bénéficier de quelque visibilité pour peu qu'elles se limitent à des aspects mémoriels et psychologisants.

Tout cela au nom de la loi et de l'ordre pour aller vers un futur où seules les élites pourront respirer. Pour les tenants du technofascisme, c'est à ce prix que l'humanité, enfin une partie, pourra atteindre le futur, le transhumanisme où l'homme sera alors libéré de ses chaînes et cela seulement pour les élus. Pour les autres n'est-ce-pas à la fois le retour à la doctrine de la plantation qui les attend et celle de la guerre sans fin contre les peuples résistants ? La doctrine des découvertes, elle, sera remplacée par celle de l'accaparement des terres rares et des ressources naturelles au nom du futur de la white supremacy autoritaire et violente défendu par le droit des plus riches et des plus forts. Que deviendront les corps noirs et les autres racisés dans un tel projet ?

Si les corps noirs portaient atteinte à la domination eurocentrée blanche et étaient dépourvus de tous droits, et depuis les abolitions juste tolérés, actuellement les corps des damnés racisés, pour peu qu'ils démontrent une volonté d'entraver la mission des entreprises transnationales, seront vécus comme portant atteinte aux droits et aux libertés fondamentales des entreprises de la tech et des transnationales, qui, par le pouvoir de l'idéologie fasciste, se trouvent soudainement dotées d'humanité pendant que certains corps, et particulièrement ceux des racisés et des damnés, redeviennent des marchandises et perdent tous droits. On est loin du fascisme ayant émergé dans les années 30.

Il serait essentiel que les mouvements sociaux n'oublient pas que combattre le capitalisme oblige à combattre le racisme institutionnel

Ce qui est sûr c'est que de la mise en esclavage au technofascisme la question noire va encore être la variable d'ajustement structurel de ce nouveau futur à nos portes. Dès lors il serait essentiel que les mouvements sociaux n'oublient pas que combattre le capitalisme oblige à combattre le racisme institutionnel. Il n'y a pas de racisme sans capitalisme comme il n'y a pas de capitalisme sans racisme. Cette alliance consubstantielle entre racisme et capitalisme est trop souvent oubliée dans nos mouvements ce qui a laissé les corps noirs absents et invisibles. Au Brésil où 54% de la population est afrodescendante et indigène, il aura fallu attendre des années pour que leurs voix commencent à être entendues et acceptées. Et dans nos propres mouvements, même s'il y a des changements, la partie n'est pas gagnée ; à l'ouverture de cette première conférence sur le fascisme tous les panelistes étaient blancs. Et c'est bien trop souvent encore le cas. Résister, inventer, lutter, se déclarer solidaires sont des formes de combat qui doivent rompre avec le modèle colonial intériorisé qui a maintenu trop longtemps les racisés de côté.

Si cette idéologie précise que les transformations à venir ne visent qu'à améliorer le futur, il faut s'interroger sur cette vision du futur qui serait si désirable qu'il faudrait l'adopter au plus vite au risque de perdre le droit d'accéder à un futur où ne survivront à la lumière que ceux qui SONT ; pour tous les autres, réduits à ce qu'ils FONT, il leur sera assigné l'ombre et l'obscurité, est-ce le retour à la cale des bateaux ayant transporté nos ancêtres ?

L'appréhension décoloniale de ce que signifie Non-Être n'aura jamais été aussi pertinente. Et c'est ce qui se préfigure avec le génocide et l'ethnocide du peuple palestinien visant à l'émergence d'un nouveau Moyen Orient à coup d'un Conseil de la paix violant toutes les normes de régulation des relations internationales et d'une reconstruction de Gaza style Mar-a-lago pour un Etat s'étant auto-proclamé start-up-nation.

Dans ce nouvel ordre mondial, la loi et l'ordre est renforcée par l'établissement d'une justice privée rendue par les tribunaux d'arbitrage internationaux permettant aux multinationales d'attaquer des Etats lorsque des politiques publiques vont à l'encontre de leurs intérêts. Cette justice a été pensée et mise en place afin de garantir, aux transnationales, l'exploitation des ressources naturelles des pays nouvellement décolonisés (https://youtu.be/9nMuK_U0uvA?is=91uR86ORul7nKzhf). Le droit de blocage des transnationales prédatrices sur les politiques publiques des Etats n'a-t-elle pas favorisé la collusion entre certaines d'entre elles qui ont des budgets bien supérieurs à ceux de nombreux d'Etats avec celles de la tech en faveur d'une approche hégémonique impérialiste, raciste et fasciste ?

Toutes ces questions auxquelles nous faisons face obligent à mettre en place des processus de radicalité permettant de s'extirper de ce qui a bétonnisé la Modernité eurocentrée portant l'idéal de l'Homme libéral blanc. Comment penser la mutation d'une société illibérale, capitaliste s'assumant raciste et fasciste ? Est-ce possible d'organiser les résistances en politisant des objectifs communs dans des luttes visant à l'autonomie et à l'émancipation des communautés opprimées comme le préconisait Huey P. Newton lorsqu'il évoquait l'intercommunalisme pour mieux lutter contre l'impérialisme nord-américain ayant « transformé toutes les autres nations en communautés opprimées » (H.P Newton ; To die for the people, 1972) ?

Concrètement, aujourd'hui nous devrions décider de porter nos engagements, nos résistances, nos rébellions contre le technofascisme entre autres, en soutien à Haïti pour que nous soyons l'écho de la voix de son peuple exigeant d'une part, la fin de la main mise étrangère qui décide de ses présidents et détruit et son autodétermination et sa souveraineté et d'autre part, la restitution de la dette illégale imposée par la France ; nous devrions être aux côtés de la Palestine, dans une campagne mondiale pour exiger l'arrêt total et sans condition du génocide en Palestine avec l'application des résolutions de l'ONU et exiger que la CPI juge les génocidaires et les criminels de guerre ; nous devrions exiger que soit mis fin à une opération militaire coloniale et illégale en République islamiste d'Iran et en République libanaise, entre autres en luttant pour la libération de ces « communautés opprimées » par un système meurtrier impérialiste. Cela doit, parmi les damnés, devenir comme le précise Frantz Fanon « une attitude de l'esprit et un mode de vie, une lutte poursuivie avec amour, en faisant preuve d'une attitude positive, sans laisser de côté sa rage. L'amour et la rage étant l'expression du « Oui » et du « Non » première expression d'une attitude décoloniale. C'est un enjeu de taille, mais c'est à ce prix que pourra éventuellement se construire un rapport de forces visant à inverser les volontés d'un pouvoir encore plus hégémonique et encore plus mortifère.

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14.04.2026 à 12:54

Résistances, articulations, défis et alternatives | un autre monde est possible

Fernanda Gadea

Nous sommes à Porto Alegre, nous serons en Argentine, au Mexique, à Bruxelles, à Ankara, à Cotonou, à toutes les réunions antifascistes. Je m'appelle Fernanda Gadea, membre d'ATTAC Espagne depuis environ 17 ans. Mon organisation, l'Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l'Action Citoyenne, est étroitement liée à Porto Alegre ; elle est née en 2001 avec cette devise qui reste d'actualité aujourd'hui : « Un autre monde est possible ». Je vais commencer par la façon dont nous comprenons l'alter mondialisation des peuples.

9 avril 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : Fernanda Gadea à la tribune de la plénière finale de la conférence de Porto Alegre le 29 mars 2026. Photo : CADTM, CC https://www.cadtm.org/Contribution-a-la-pleniere-finale-de-la-conference-de-Porto-Alegre-le-9-mars

Ce panel s'intitule Résistances, Articulations, Défis et Alternatives pour « Un autre monde est possible », donc je commencerai par vous dire notre position, qui est NON à abandonner la lutte, OUI aux à toutes les articulations qui font avancer le combat, OUI à accepter les défis, quoi qu'il arrive,... C'est une alternative, ce que nous faisons ici, que nous finalisons aujourd'hui après trois jours de conférences, d'activités autogérées et beaucoup de travaux antérieurs, c'est une alternative que nous présentons face à la montée du fascisme et de l'impérialisme dans le monde et en faveur de la souveraineté des peuples. Cette étape est la première marche d'un escalier que nous commençons à construire ici et qui nous rapprochera de cet « autre monde possible » plus nécessaire que jamais.

Très brièvement, je vais commenter les revendications concrètes et réalistes (j'insiste sur le « réaliste ») que l'ATTAC a lancées pour une altermondialisation des peuples. Premièrement, nous appelons à une fiscalité progressive des finances, puis à l'insistance sur le contrôle des flux de capitaux et à l'annulation des dettes injustes. De plus, nous exigeons des services publics universels et de qualité, ainsi qu'un NON retentissant aux privatisations et un OUI à la renationalisation des services publics déjà privatisés.

De plus, nous nous sentons très sérieusement engagés dans la bifurcation énergétique au-delà de la simple « transition », en proposant une économie souhaitable et possible qui représente réellement un défi social plutôt qu'un défi technique, puisque beaucoup des réponses que la technologie peut offrir sont déjà là. Ce sera une autre chose si nous les utilisons au profit du peuple, c'est un autre aspect du défi, d'utiliser toute la technologie, tout cet arsenal d'idées, cette connaissance universelle, au service de ceux qui comptent vraiment, au service du peuple, à notre service. Et enfin, chez ATTAC, nous nous déclarons fermement défenseurs des droits humains de toutes les personnes, en tout lieu. Je vais vous parler d'une campagne que nous menons en lien avec d'autres organisations concernant la régularisation des migrants, une campagne qui, fondée sur l'approche « personne n'est illégale » et « la migration est un droit », a conduit le gouvernement espagnol, après six ans de plaidoyer politique et communicatif face au racisme à tous les niveaux, à approuver une régularisation extraordinaire en janvier 2026.

Il n'y a pas de frontières pour le capital, alors comment admettre qu'il y en a pour les gens ? Migrer est un droit et le sera toujours, et nous n'accepterons pas non plus la criminalisation des migrants.

D'un autre côté, je voudrais souligner ici notre affinité avec le CADTM, le Comité pour l'Abolition des Dettes illégitimes. Ne pas payer ses dettes peut sembler un peu tiré par les cheveux, non ? Cela a même été considéré comme une utopie, mais c'est une réalité. Abolir les dettes illégitimes est possible, c'est déjà un fait ici en Amérique latine, en Équateur, par exemple, dans de nombreux autres endroits et à différentes époques de l'histoire, cela s'est déjà produit. Et nous allons continuer avec l'initiative, nous allons continuer à le faire. Parce qu'on peut le faire. La dette tue, et c'est quelque chose que nous devons garder à l'esprit. Le CADTM International organise ses sections et sessions partout dans le monde, toujours avec la même vision et approche : la dette tue.

Migrer est un droit et le sera toujours, nous n'acceptons pas la criminalisation des migrant·es

« Nous ne payons pas parce que nous ne devons pas » ne sont pas nos dettes, pas en notre nom. Je pense que nous pouvons comprendre ce paradigme : la dette n'est pas la mienne, je ne vais pas la payer. Nos droits passent avant tout, et nous devrons découvrir ce que certaines personnes ont fait de cet argent qui devrait nous appartenir. La plupart des politiciens comprennent très bien ce langage ; si nous leur disons d'en bas ce qu'ils doivent faire, ils finissent par le faire.

En Espagne, quelque chose qui semblait impossible, comme la régularisation des migrants, est déjà un fait, c'est un petit progrès, puisque 800 000 migrant-es auront la possibilité d'obtenir quelque chose qui leur correspond de droit, mais c'est déjà quelque chose...

Et puisque je vois que le temps file vite, je vais maintenant dénoncer une question d'une importance vitale : après cette conférence, quoi ? Par où commencer pour assurer la continuité de notre action ? Eh bien, pour le plus immédiat, on, pourrait annoncer une rencontre spécifique de l'Amérique latine qui pourrait avoir lieu dans la région du cône sud (l'Argentine, par exemple) puis être reproduite en Amérique du Nord (Mexique ou États-Unis eux-mêmes). Quant au Mexique, avec près de 3200 km de frontière avec l'empire, il est d'un intérêt maximal d'affronter le fascisme et l'impérialisme, mais nous n'oublierons pas qu'au cœur de l'empire il y a aussi une place pour la résistance, il ne s'agit que de nous organiser pour nous sauver, d'ajouter une cellule à une autre jusqu'à obtenir l'organisme qui fera que tout le mal commence à s'effondrer.

Je vous parle également de notre présence décisive à la 7e Réunion internationale écosocialiste à Bruxelles, du 15 au 17 mai 2026. À une époque où la survie de l'humanité est en jeu, nous avons besoin d'un mouvement qui repense l'espoir d'une alternative confrontée à l'extrême droite et au néolibéralisme. Cette réunion propose la lutte contre l'austérité budgétaire, ainsi que la demande de remboursement des dettes publiques aux marchés financiers, ce qui accélère la catastrophe écologique et climatique, ainsi que le transfert massif de richesses du Sud global vers le Nord et des classes ouvrières vers les capitalistes. Cela empêche une redistribution équitable des richesses dans le monde.

Nous avons un autre engagement à être présents, un contre-sommet lors de la réunion du G7 à Évian, en France, les 15 et 17 juin pour célébrer la présidence française du G7, eh bien, nous serons là aussi, soutenant les personnes qui se réuniront pour montrer leur rejet de ce Groupe des Sept qui ne nous représente pas et en leur tenant un miroir sous le visage : Nous sommes plus qu'eux, ils vont devoir commencer à penser que la peur va changer de camp dès que nous nous montrons unis et organisés.

Et il y a d'autre dates importantes à l'horizon proche : le sommet de l'OTAN à Ankara, en Turquie, les 7 et 8 juillet. Là, ils vont nous avoir en face d'eux, il est nécessaire que nous disions « Rien pour la guerre », NON à l'augmentation des budgets militaires déjà exorbitants depuis des décennies ; encore une fois, « PAS en notre nom. »

Et enfin, je veux parler de la 17e édition du Forum Social Mondial à Cotonou, au Bénin, en Afrique, le continent frère qui saigne à travers l'histoire. Cela doit finir. Il existe une dette historique que tous les pays du Nord global doivent assumer et réparer, par des actions concrètes, sans hypocrisie ni paroles en l'air. Le FSM nous attend, la Conférence antifasciste et anti-impérialiste doit être présente au Bénin pour poursuivre les alliances et actions sur lesquelles nous avons travaillé durant cette période.

Nous quittons cette conférence les mains pleines, ce qui me procure une satisfaction indescriptible. Je dis adieu avec une phrase de José Martí, le politicien, le poète qui nous a tant inspirés : « une cause juste, même au fond d'une grotte, a plus de pouvoir qu'une armée. »

Les fascistes veulent nous voir au fond d'une grotte, mais nous n'y sommes pas. Nous sommes à Porto Alegre, nous serons en Argentine, au Mexique, à Bruxelles, à Ankara, à Cotonou, à toutes les réunions antifascistes.

Nous ne sommes dans aucune grotte et s'il y a une cause juste, c'est l'antifascisme.

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14.04.2026 à 12:53

La guerre au Soudan primée par le World Press Photo

La Rédaction de Mondafrique

Le photojournaliste franco-syrien Abdulmonam Eassa a reçu le 9 avril le prix du World Press Photo dans la catégorie « Stories », pour son reportage « Guerre au Soudan, une nation prise au piège », réalisé en octobre 2024 et décembre 2025 pour Le Monde.

Tiré de MondAfrique.

Au cours de deux reportages en octobre 2024 et décembre 2025, le photographe Abdulmonam Eassa et le journaliste Eliott Brachet sont partis pour le quotidien sillonner le pays des deux Nils, où sévit l'une des plus graves crises humanitaires contemporaines.

Ce qui avait commencé comme un soulèvement populaire en faveur de la démocratie a dégénéré en affrontement ouvert entre l'armée régulière soudanaise et les Forces de soutien rapide du général Hemedti. Depuis trois ans, ce conflit a jeté 13 millions de personnes sur les routes et fait au moins 150 000 morts. Abdulmonam Eassa a photographié « les écoles transformées en camp de réfugiés voire en sites d'inhumation d'urgence, les morts et ceux qui les pleurent, l'université qui peine à poursuivre ses activités, les rues jonchées de gravats. »

La Photo de l'Année sera révélée le 23 avril.

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14.04.2026 à 12:51

Macron relance l'arme atomique

Dominique Boury

En annonçant une « dissuasion avancée » et un renforcement de l'arsenal nucléaire, Macron relance la logique de course aux armements et tourne le dos aux politiques de désarmement.

12 avril 2026 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 791 (12/03/2026) https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/macron-relance-larme-atomique

Le 2 mars, sur la base opérationnelle de l'Île Longue, devant le dernier sous-­marin nucléaire, le Téméraire (!), Macron a annoncé un tournant décisif dans la ­doctrine d'emploi de l'arme nucléaire.

Dissuasion nucléaire renforcée et étendue

Jusqu'à présent, la dissuasion nucléaire était étroitement liée à une vision gaullienne de l'indépendance nationale (nourrissant le fantasme d'une France puissante et respectée). Aujourd'hui, la « dissuasion avancée » étendrait le parapluie nucléaire à plusieurs pays européens. Les armes nucléaires permettraient de faire de la gesticulation « nucléaire » en déployant des avions français équipés de leurs ogives nucléaires chez les partenaires européens.

Macron annonce en même temps une augmentation et une modernisation des ogives nucléaires, ainsi que la construction d'un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d'engins.

Ce renforcement de l'arsenal nucléaire n'a aucune justification, puisque nous disposons déjà de suffisamment de ressources pour anéantir n'importe quel agresseur… et la planète entière !

Une bombe utilisable sur le champ de bataille

Pour le président, l'arme nucléaire ne serait plus l'arme de dernier recours contre un éventuel agresseur, mais pourrait être considérée comme une arme de bataille. Il utilise même la notion d'« ultime avertissement », un concept nouveau, très discutable et très dangereux : un pas vers son emploi possible.

Avec cet affaiblissement de la frontière entre armes classiques et arme nucléaire, Macron s'inscrit de manière explicite dans un nouvel âge de l'arme nucléaire : « Le demi-siècle qui vient sera un âge d'armes nucléaires », un horizon dominé par le nucléaire où Macron/Zeus serait investi du pouvoir de vie et de mort…

Un virage à l'opposé du désarmement

Cette prise de position de la France est un signal fort de participation à la course aux armements nucléaires. Cette banalisation de l'arme nucléaire (et de son usage) rend progressivement acceptable ce qui devrait rester impossible.

Alors que les tensions géopolitiques sont à leur niveau maximum, mettant en jeu des puissances nucléaires (Russie, États-Unis, Israël, Inde, Pakistan), il est urgent de relancer une politique internationale de désarmement nucléaire. Comment les diplomaties française et européenne pourront-elles défendre de manière crédible la non-prolifération lors de la prochaine conférence d'examen du TNP (Traité de non-prolifération), du 27 avril au 22 mai, tout en valorisant l'intérêt des armes nucléaires pour leur propre sécurité ? Absence de débat démocratique

Aucune consultation parlementaire n'a précédé cette annonce et aucun débat à l'Assemblée nationale n'est programmé. Le président prévient qu'aucune information ne sera donnée quant au nombre d'ogives nucléaires supplémentaires. De même, les négociations sur les conditions d'emploi entre pays européens (notamment avec le Royaume-Uni, autre puissance nucléaire européenne) se mèneront à l'écart des instances de débat public.

Pour stopper la dérive militariste des dirigeants de l'UE, le mouvement contre l'armement nucléaire doit se mobiliser et réagir vite et fort — en lien avec le mouvement anti-guerre, les associations contre le nucléaire civil et tous nos partenaires européens.

Dominique Boury

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14.04.2026 à 12:50

Israël tue trois journalistes en une journée, 359 depuis le 7 octobre 2023

Agence Média Palestine

L'armée israélienne a tué trois journalistes dans la seule journée du 8 avril 2026, un à Gaza et deux au Liban.

Tiré de Agence Média Palestine 9 avril 2026

Par l'Agence Média Palestine

Mohammed Washah, correspondant arabophone d'Al-Jazeera a été victime d'une frappe ciblée contre sa voiture à Gaza, au rond-point Al-Nabulsi, dans la ville de Gaza. Il était la cible de campagnes de déligitimation israéliennes visant à l'assassiner depuis au moins février 2024.

Suzan Khalil a été tuée dans le bombardement israélien de son immeuble qui a été entièrement détruit dans la ville de Kayfoun, dans le centre côtier du Liban. Elle était présentatrice et productrice d'émissions sociales et humanitaires sur la chaîne Al-Manar TV, et animatrice sur les ondes d'Al-Nour Radio.

Ghada Dayekh, journaliste de la radio Sawt Al-Farah a quant à elle été tuée dans le bombardement d'un immeuble résidentiel à Tyr, dans le sud du Liban. Son corps a été extrait des décombres après plusieurs heures de recherches.

Selon le site de recensement Stop murdering journalists, Israël a tué 359 journalistes depuis le 7 octobre 2023 dont 19 à Gaza, 23 au Liban.

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14.04.2026 à 12:49

« La guerre fait de l'Iran une grande puissance mondiale »

Democracy now !

L'Iran rejoindra-t-il la Chine, la Russie et les États-Unis en tant que quatrième grande puissance sur la scène mondiale ? La résilience de l'Iran face à la guerre américano-israélienne est déjà en train de modifier l'équilibre mondial des pouvoirs, affirme le politologue américain Robert Pape. « Ce que l'on observe avec l'Iran, c'est que sa géographie, combinée à un niveau de technologie des drones que nous ne pouvons tout simplement pas détruire », montre aux autres pays qu'ils n'ont peut-être pas à rester sous la coupe de l'hégémonie américaine. « Qu'est-ce qui nous fait penser que nous allons vraiment empêcher l'Iran de devenir une puissance nucléaire dans les six prochains mois ou dans un an ? », demande Pape. « L'Iran est bien plus fort qu'il ne l'était il y a seulement 40 jours. Il contrôle 20 % du pétrole mondial. C'est désormais un quatrième pôle de pouvoir émergent. … Les États-Unis sont d'un côté, et leurs rivaux sont la Chine, la Russie et désormais l'Iran. »

9 avril 2026 | tiré de demcracy now https://www.democracynow.org/2026/4/9/strait_of_hormuz_robert_pape

AMY GOODMAN : « La guerre fait de l'Iran une grande puissance mondiale. » Tel est le titre d'un nouvel éditorial publié dans The New York Times par notre prochain invité, Robert Pape, professeur de sciences politiques à l'université de Chicago. Le professeur Pape écrit que le contrôle de l'Iran sur le détroit d'Ormuz pourrait contribuer à faire de l'Iran un « quatrième pôle de puissance mondiale », aux côtés des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Pape écrit, je cite : « Si le contrôle iranien sur le détroit persiste pendant des mois ou des années, comme je le pense, cela redessinera radicalement l'ordre mondial au détriment des États-Unis », fin de citation. Le professeur Pape nous rejoint maintenant depuis Londres. Bienvenue à Democracy Now !, professeur. Pouvez-vous nous exposer votre argumentation, pourquoi vous pensez que la guerre est en train de faire de l'Iran une grande puissance mondiale ?

ROBERT PAPE : Oui. Merci beaucoup de m'accueillir. Ce que la plupart des gens savent, c'est que l'Iran provoque des pénuries de pétrole par un blocus sélectif utilisant des drones et des mines. Je vais un peu plus loin. Je parle du pouvoir que ce blocus sélectif confère à l'Iran aujourd'hui, dans les mois à venir et dans les années à venir. C'est un pouvoir lié à la géographie. Le goulet d'étranglement d'Ormuz est géographiquement idéalement situé pour permettre à l'Iran de contrôler de manière sélective le trafic maritime dans le détroit, ce qui signifie qu'il peut utiliser ce contrôle sélectif comme levier pour acquérir un pouvoir politique dans le Golfe, modifier la hiérarchie — transformer l'équilibre des pouvoirs dans le Golfe en une hiérarchie, où l'Iran se trouve désormais au sommet, et si d'autres États n'acceptent pas le pouvoir de l'Iran, ils perdent une part considérable de leur produit intérieur brut.

En Asie également, le pouvoir dont dispose l'Iran pour amener les États asiatiques à prendre leurs distances avec les États-Unis est déjà évident, et cela ne fera que s'accentuer avec le temps, car l'Asie est le point d'impact des effets de choc économique que l'Iran peut provoquer avec son blocus sélectif. En outre, si l'on considère les États-Unis, on constate à quel point leur pouvoir est limité en ce qui concerne leurs bases, compte tenu de la structure de celles-ci dans le golfe Persique. Nous savons que les États-Unis ont des bases au Koweït, au Qatar, à Bahreïn, mais regardez à quel point ces bases sont vulnérables, à quel point elles ont dû suspendre leurs opérations. Et nos propres porte-avions se trouvent à mille kilomètres du golfe Persique, par crainte d'être touchés et coulés.

Tout cela se résume à un pouvoir croissant de l'Iran et à un pouvoir décroissant des États-Unis. Et pour couronner le tout, Amy, au cours des prochains mois et de l'année à venir, entre 75 et 100 milliards de dollars de recettes pétrolières iront en Iran et seront déposés dans des banques chinoises, où ils pourront servir à transformer ce matériau enrichi en armes nucléaires opérationnelles. Et si nous ne parvenons pas à détruire les drones dans ces grottes profondes, qu'est-ce qui nous fait croire que nous allons réellement empêcher l'Iran de devenir une puissance nucléaire dans les six prochains mois ou dans l'année à venir ? Si l'on additionne tout cela, l'Iran deviendra une puissance hégémonique disposant à la fois de l'arme nucléaire et du pétrole dans un avenir proche, dans les mois et les années à venir. Cela signifie qu'il sera le quatrième pôle de puissance mondiale.

AMY GOODMAN : Vous écrivez qu'il est possible de contrôler le détroit sans le fermer. Expliquez-nous comment cela se passe.

ROBERT PAPE : Nous observons en temps réel que l'Iran déclare : à moins que vous ne coopériez avec l'armée iranienne, celle-ci coulera votre navire s'il traverse le détroit d'Ormuz. Et cette menace a été rendue crédible par plus de 40 jours d'actions concrètes. Il y a quelques jours à peine, un pétrolier koweïtien a tenté de franchir le détroit. Et que s'est-il passé ? Il a été touché.

Les Français, pour la première fois dans cette guerre, il y a environ deux jours, ont vu un pétrolier européen réussir à passer ; cela s'est produit alors que le président Macron annonçait que la France ne participerait à aucune opération militaire visant à arracher le détroit d'Ormuz à l'Iran et qu'elle coopérerait, en fait, avec l'Iran. Donc, ce que vous voyez, c'est que la coopération, c'est-à-dire la soumission politique, vous permet d'obtenir du pétrole. Si vous ne le faites pas, votre navire est coulé. Et l'Iran fait cela, cela fait maintenant 40 jours qu'il le fait. C'est donc un instrument de pouvoir très crédible, et l'Iran n'est pas près de s'en défaire. Au cours de toutes mes recherches, depuis 35 ans, je n'ai jamais trouvé un État, au cours des 300 dernières années, qui ait volontairement renoncé à sa puissance mondiale. Et c'est pourquoi le cessez-le-feu est en train de s'effondrer.

AMY GOODMAN : Vous avez publié hier sur les réseaux sociaux : « Le pouvoir ne se résume pas à ce que l'on contrôle. Il s'agit de ce que l'on peut mettre en jeu. Dans une économie mondialisée, risque = pouvoir. » Expliquez-nous.

ROBERT PAPE : Oui, donc, en sciences politiques, en relations internationales, nous avons toutes nos mesures de la puissance brute. Nous examinons le produit intérieur brut. Nous examinons les forces militaires. Nous examinons les armes nucléaires. Ce que tous ces indicateurs statiques reflètent, Amy, c'est la capacité d'un État à menacer d'autres États pour qu'ils agissent – en d'autres termes, à rendre d'autres États vulnérables.

Ce que l'on observe avec l'Iran, c'est que sa géographie, combinée à un niveau de technologie de drones que nous ne pouvons tout simplement pas détruire — nous pouvons en détruire 50 %, 70 %, mais l'Iran, grâce à la géographie du détroit, n'a besoin que d'une faible puissance offensive, via un petit nombre de drones, un petit nombre de mines, pour accomplir la mission qu'il doit accomplir afin de rendre les pays vulnérables, à savoir couler leurs navires.

C'est en fait assez similaire à la guerre du Vietnam, où la Piste Ho Chi Minh — les États-Unis, grâce à leur puissance aérienne, ont réussi à réduire de 80 à 90 % le débit de la Piste Ho Chi Minh, mais nous n'avons jamais pu atteindre les 10 % restants, et c'est pourquoi les Vietcongs ont gagné.

AMY GOODMAN : Professeur Pape, votre page Substack s'intitule Escalation Trap. Qu'est-ce que c'est ?

ROBERT PAPE : Le piège de l'escalade, c'est lorsqu'un pays puissant, comme les États-Unis, utilise la force militaire, la puissance aérienne, qui peut être un succès tactique — les bombes atteignent leurs cibles, les bombes tuent des dirigeants — mais qui ne produit pas de succès stratégique. Et cette perspective imminente de défaite pour cette puissance qui vient de lancer cette attaque est ce qui pousse cet État à gravir les échelons de l'escalade à la recherche d'un échelon où il trouvera la victoire.

Et c'est exactement ce que l'on observe avec Donald Trump. Donald Trump a déclenché cette guerre avec un plan aérien prévu pour trois jours. Certes, il disposait de quelques plans de secours, mais il nous disait : « Ce sera terminé dans trois jours. » Eh bien, au lieu de neutraliser le régime iranien et de provoquer son effondrement, celui-ci s'est renforcé. C'est désormais un régime plus vicieux et plus puissant qu'auparavant. Il a donc lancé la campagne aérienne. Eh bien, la campagne aérienne était censée affaiblir l'Iran, et nous avons détruit des lanceurs, mais cela a permis à l'Iran de riposter dans une escalade horizontale qui a pris le contrôle du détroit d'Ormuz.

Aujourd'hui, après 40 jours, l'Iran ne se contente pas d'avoir pris le contrôle du détroit d'Ormuz. Il prend conscience de sa puissance, Amy. Il utilise désormais sa puissance. Il se rend compte qu'il ne s'agit pas seulement d'une capacité de puissance théorique ; c'est une capacité de puissance réelle. Et on le voit avec l'Inde. L'Inde coopère effectivement avec l'Iran, s'incline devant l'Iran, et c'est pourquoi un certain nombre de pétroliers indiens ont pu passer. Et les Français, que je viens de mentionner.

Et avec le temps, cela va exercer un pouvoir énorme — l'Iran exercera un pouvoir énorme sur les États du golfe Persique, l'une des raisons pour lesquelles les Saoudiens et les Émirats arabes unis sont si désespérés. Mais vers qui vont-ils se tourner pour se protéger ? Donald Trump n'est nulle part — il a prouvé que sa protection ne valait rien. Donc, avec le temps, vous verrez probablement de plus en plus de pays se rallier à l'Iran. L'alternative pour ces États du Golfe, s'ils ne se rallient pas, est que l'Iran renversera probablement leurs gouvernements.

AMY GOODMAN : Je voudrais avoir votre réaction aux propos du secrétaire à la Défense Hegseth après l'annonce du cessez-le-feu.

SECRÉTAIRE À LA DÉFENSE PETE HEGSETH : L'opération Epic Fury a été une victoire historique et écrasante sur le champ de bataille, une victoire militaire avec un grand V.

AMY GOODMAN : J'aimerais donc avoir votre réaction à cela, surtout à la lumière de ce que vous avez écrit : « Imaginez l'Iran contrôlant environ 20 % du pétrole mondial, la Russie environ 11 % et la Chine capable d'absorber une grande partie de cette offre. Ils formeraient un cartel pour priver l'Occident de 30 % du pétrole mondial. » Professeur Pape ?

ROBERT PAPE : Exactement. Ce que vous entendez de la part de — ce que vous entendez, Amy, de la part du secrétaire Hegseth, c'est un discours de victoire, mais il se heurte à la réalité de l'escalade. La réalité, c'est que l'Iran est bien plus fort qu'il ne l'était il y a seulement 40 jours. Il contrôle 20 % du pétrole mondial. Il est désormais un quatrième pôle de pouvoir émergent, et les autres pôles de pouvoir ne sont pas tous en concurrence les uns avec les autres. Les États-Unis sont d'un côté, et leurs rivaux sont la Chine, la Russie et désormais l'Iran. Et même si ces trois rivaux ne forment pas une structure de commandement intégrée à l'image de l'OTAN, ils finiront structurellement — simplement en raison de la nature de l'équilibre des pouvoirs — par coopérer tacitement ou explicitement.

Et comme vous venez de l'expliquer, dans mon éditorial, j'expose un scénario très plausible avec les 20 % de pétrole mondial détenus par l'Iran. La Russie en détient 11 %. Pourquoi exactement ne travailleraient-ils pas ensemble à un moment donné dans un avenir proche pour réduire cela, pour priver l'Europe et l'Occident de ces 30 % de pétrole mondial, et laisser essentiellement la Chine absorber ce pétrole ? Ce sera un formidable levier qu'ils exerceront. Et à moins que nous ne commencions à en prendre conscience, cela pourrait bien devenir une réalité, car 30 % du pétrole mondial, c'est une pression énorme, et même les États-Unis ne pourront pas échapper aux conséquences de cela.

AMY GOODMAN : Y a-t-il un moyen de sortir du piège de l'escalade à l'heure actuelle ? Et pouvez-vous commenter ce qui est sur le point de se produire ? Le vice-président Vance se rend de Hongrie à Islamabad pour rejoindre Witkoff et le gendre du président Trump, Jared Kushner, afin de négocier avec l'Iran.

ROBERT PAPE : Eh bien, il n'y a que deux façons de régler cela : l'une, sur le champ de bataille — c'est le piège de l'escalade ; l'autre, à la table des négociations. Le problème avec la table des négociations, c'est que, compte tenu de la montée en puissance de l'Iran, le prix à payer pour que l'Iran renonce ne serait-ce qu'à une infime partie ou à la moitié de ce pouvoir ne cesse d'augmenter. Ainsi, les accords proposés le 27 février ne suffiront tout simplement pas. L'Iran voulait déjà son uranium enrichi à 3,5 % le 27 février. Or, notez qu'il dispose désormais d'un pouvoir accru, il ne reviendra donc pas à l'ancien — l'ancien accord.

La seule carte qui pourrait être jouée et qui aurait vraiment de l'importance, je crois, pour attirer l'attention de l'Iran, serait un encerclement militaire contraignant d'Israël. Vous voyez, l'Iran a dit très clairement qu'il voulait une protection, l'assurance qu'il ne serait pas attaqué à l'avenir par les États-Unis et Israël. Eh bien, vous pourriez penser que les États-Unis ont déjà suffisamment pris un coup ici. Ils pourraient faire marche arrière. Israël, c'est une tout autre histoire, comme vos précédents reportages l'ont justement exposé. Donc, un véritable encerclement militaire d'Israël, peut-être même qu'Israël adhère au TNP et doive accepter qu'il y ait des inspections sur place en Iran, qu'il y ait des inspections sur place des installations nucléaires, des installations de production de matières nucléaires à Dimona, là, on parle. Mais si ce n'est pas le cas — si cela n'est pas politiquement possible, si nous disons que cela n'arrivera tout simplement jamais, alors comment allez-vous vraiment vous sortir de ce piège ? Que donneriez-vous à l'Iran pour qu'il renonce à sa puissance mondiale ? Je ne pense pas qu'ils accepteront un accord désavantageux à ce stade.

AMY GOODMAN : Robert Pape, nous tenons à vous remercier infiniment d'être avec nous. Vous êtes professeur de sciences politiques à l'université de Chicago et étudiez la manière dont la force est utilisée pour atteindre des objectifs politiques. Nous mettrons un lien vers votre article paru dans The New York Times, intitulé « La guerre est en train de transformer l'Iran en une grande puissance mondiale ». Le professeur Pape nous rejoint depuis Londres.

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14.04.2026 à 12:47

Comment OpenAI veut faire peau neuve avec la guerre

Henry Burke

Tandis que la guerre contre l'Iran s'intensifie, une autre bataille se joue à huis clos. En quelques mois, le géant de l'intelligence artificielle OpenAI a méthodiquement investi les rouages de l'appareil sécuritaire américain, recrutant à tour de bras anciens responsables du Pentagone, du Conseil de sécurité nationale ou du Congrès. Une stratégie payante : au moment où Anthropic est brutalement écartée pour avoir refusé certains usages militaires de ses modèles, OpenAI s'engouffre dans la brèche et décroche des contrats stratégiques. Une recomposition accélérée du complexe militaro-technologique se dessine, où la frontière entre innovation civile et machine de guerre devient chaque jour plus poreuse.

05 avril 2026 | tiré de la Lettre de Le vent se lève ! https://lvsl.fr/comment-openai-veut-faire-peau-neuve-avec-la-guerre/?utm_source=brevo&utm_campaign=Newsletter%20Derniers%20Articles&utm_medium=email

Bien avant que ne s'imposent, dans le débat public, les inquiétudes liées à l'usage de l'intelligence artificielle sur les théâtres de guerre – notamment son rôle dans les pertes civiles lors du conflit iranien –, OpenAI s'était déjà engagée, à bas bruit, dans une stratégie d'ancrage au sein de l'appareil de sécurité nationale américain, avec en ligne de mire les perspectives offertes par la guerre algorithmique.

Cette stratégie s'est traduite par le recrutement d'une douzaine de figures issues des cercles du pouvoir, républicains comme démocrates, cumulant des décennies d'expérience dans les institutions de sécurité nationale, mais aussi par la conclusion d'un partenariat avec un grand contractant militaire lié à l'entourage de Donald Trump.

Ces profils, qui avaient auparavant contribué à façonner la politique de défense des États-Unis, se retrouvent désormais en position d'accompagner l'entreprise dans la captation des budgets militaires colossaux débloqués par l'administration Trump – en dépit des dilemmes éthiques soulevés.

Pour rentabiliser ses investissements colossaux, Open AI mobilise un levier d'influence bien connu : le système des « portes coulissantes » privé et public

Les effets de cette stratégie ne se sont pas fait attendre. Le mois dernier, l'un de ces recrutements aurait permis à OpenAI de décrocher, en quelques heures à peine, un contrat de défense de 200 millions de dollars, au moment même où la Maison-Blanche mettait à l'écart la société concurrente Anthropic, réticente face à l'usage de ses technologies à des fins de surveillance ou d'armement automatisé.

Le tournant semble amorcé dès janvier 2024. À cette date, l'entreprise modifie discrètement ses règles d'utilisation, supprimant une interdiction de longue date portant sur l'usage de ses modèles d'IA avancés à des fins « militaires et guerrières ».

À l'époque, son agent conversationnel ChatGPT, sous la direction de Sam Altman, domine largement le secteur avec plus de 100 millions d'utilisateurs hebdomadaires, qui s'en servent pour des usages variés – rédaction, recherche, organisation ou conseil.

Certains observateurs attentifs relèvent rapidement cette inflexion. L'entreprise minimise d'abord la portée du changement, évoquant une simple clarification destinée à rendre ses règles plus lisibles. Elle explique vouloir établir « un ensemble de principes universels faciles à mémoriser et à appliquer ». Mais interrogée plus avant, elle reconnaît viser des « cas d'usage relevant de la sécurité nationale ».

Les modalités concrètes de cette intégration au complexe militaro-industriel restent alors floues. Pourtant, les choix internes de l'entreprise éclairent rapidement ses intentions : une campagne de recrutements ciblés est lancée, destinée à renforcer ses liens avec le Department of Defense en attirant des profils directement issus des sphères décisionnelles.

Cette évolution intervient dans un contexte où l'usage militaire de l'intelligence artificielle suscite des inquiétudes croissantes, notamment depuis la guerre à Gaza, au cours de laquelle l'armée israélienne a eu recours à ces technologies pour définir des cibles de bombardement et établir des listes d'individus à éliminer.

Comme nombre d'entreprises du secteur, OpenAI fait face à un déséquilibre financier structurel : ses investissements, qui se chiffrent en milliards, dépassent largement ses revenus. Le virage opéré en 2024 vers les applications militaires apparaît dès lors comme une tentative de sécuriser des financements massifs via les contrats du Pentagone, suivant une trajectoire déjà empruntée par plusieurs géants de la Silicon Valley.

Pour maximiser ses chances, l'entreprise mobilise un levier d'influence bien connu à Washington : le système des « portes coulissantes » entre secteur public et privé.

Vague de recrutements sans précédent

Dès le début de l'année 2024, OpenAI multiplie les embauches de profils issus de tous les horizons politiques, passés par le Capitole, le Conseil de sécurité nationale, le ministère de la Défense ou d'autres composantes de l'appareil sécuritaire.

En février 2024, soit à peine un mois après la levée de l'interdiction des usages militaires, l'entreprise recrute Katrina Mulligan comme responsable des partenariats en matière de sécurité nationale. Sa mission : « structurer les accords avec le Département de la Défense et les clients relevant de ce secteur ». Elle occupait auparavant des fonctions au sein de l'administration Biden, auprès de hauts responsables du Pentagone.

Elle a notamment fait partie de l'équipe conseillant le secrétaire adjoint à la Défense chargé des opérations spéciales et des conflits de basse intensité (SO/LIC). Peu connu du grand public, ce poste civil est pourtant central dans l'architecture militaire américaine, puisqu'il supervise le United States Special Operations Command.

Selon le journaliste spécialisé Seth Harp, le supérieur de Mulligan à ce poste occupait « la position la plus élevée au sein de la structure militaire clandestine mise en place après le 11 septembre pour mener des assassinats et des enlèvements à travers le monde ». D'après lui, ces connexions pourraient s'avérer précieuses si OpenAI cherche à accéder aux financements issus du « budget noir » des opérations spéciales – ces crédits classifiés dédiés aux activités les plus sensibles. « Il y a beaucoup d'argent à gagner là-dedans », résume-t-il.

Quatre mois plus tard, en juin 2024, l'entreprise annonce une nouvelle recrue de premier plan : le général Paul Nakasone rejoint son conseil d'administration. Ancien directeur de la National Security Agency (NSA) et commandant du US Cyber Command entre 2018 et 2024, cet officier quatre étoiles a occupé deux des postes les plus stratégiques de l'appareil sécuritaire américain. OpenAI affirme que sa présence permettra d'éclairer ses « décisions critiques en matière de sécurité ».

La dynamique se poursuit durant l'été. En août 2024, l'entreprise recrute Morgan Dwyer et Benjamin Schwartz, deux responsables de l'administration Biden impliqués dans la mise en œuvre du CHIPS and Science Act de 2022 – programme de subventions publiques de plusieurs milliards de dollars destiné à soutenir la production de semi-conducteurs aux États-Unis, y compris pour des applications militaires.

Officiellement recrutés pour piloter le développement des centres de données et des infrastructures, Morgan Dwyer et Benjamin Schwartz n'en restent pas moins des produits typiques de l'appareil sécuritaire américain. Dwyer, notamment, a été le principal collaborateur civil chargé de superviser la recherche militaire et les technologies de pointe, dont l'intelligence artificielle. Schwartz, pour sa part, a longtemps conseillé le bureau du secrétaire à la Défense sous l'administration Barack Obama, notamment sur les questions de terrorisme et de politique sud-asiatique.

Ce même mois d'août 2024, OpenAI recrute Sasha Baker à la tête de sa politique de sécurité nationale. Ancienne conseillère de la sénatrice Elizabeth Warren, passée également par le cabinet du secrétaire à la Défense Ashton Carter, elle a occupé des fonctions de premier plan à la fois au Conseil de sécurité nationale et au ministère de la Défense sous Joe Biden.

Dans les mois suivants, deux autres membres de l'administration Biden rejoignent l'entreprise : une ancienne porte-parole adjointe du Conseil de sécurité nationale et un ancien collaborateur du bureau chargé de la sécurité indo-pacifique au Pentagone.

Mais cette politique de recrutement ne se limite pas au camp démocrate. OpenAI s'emploie aussi à consolider ses relais du côté républicain.

En avril 2024, l'entreprise engage Matt Rimkunas, ancien directeur législatif et chef de cabinet adjoint du sénateur Lindsey Graham, pour diriger ses affaires fédérales. Quelques mois plus tard, elle recrute également Meghan Dorn, elle aussi issue de l'équipe de Graham. Tous deux sont enregistrés comme lobbyistes pour le compte d'OpenAI.

Si leur expérience de l'exécutif reste limitée, leur proximité avec l'un des sénateurs les plus interventionnistes de Washington – par ailleurs figure centrale des arbitrages budgétaires – a sans doute contribué à renforcer leur influence.

Appuis au sommet

En juin 2025, OpenAI franchit un nouveau cap en annonçant l'un de ses premiers grands projets dans l'industrie de défense. L'entreprise révèle un partenariat avec Anduril, société spécialisée dans les technologies militaires et soutenue par Peter Thiel, afin de « renforcer les systèmes de défense protégeant les forces américaines et alliées contre les attaques de drones ».

Anduril a immensément bénéficié de ses connexions avec l'entourage de Donald Trump. Son fondateur, Palmer Luckey, est notamment lié à l'ancien candidat au poste de ministre de la Justice Matt Gaetz. Au-delà des retombées financières, ce partenariat offre à Sam Altman l'occasion de se rapprocher de l'écosystème conservateur de la tech, en plein essor depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, aux côtés de figures de la Silicon Valley.

L'intégration d'OpenAI au dispositif sécuritaire de Washington s'accélère encore en 2025. En juin, l'entreprise obtient un contrat de 200 millions de dollars avec le Department of Defense, portant sur la fourniture de capacités d'intelligence artificielle « tant pour les opérations de combat que pour les fonctions internes ».

Le mois suivant, la société poursuit ses recrutements ciblés.

En juillet 2025, elle nomme Joseph Larson au poste de « responsable des affaires gouvernementales ». Ancien cadre d'Anduril et ex-responsable adjoint des questions numériques et d'intelligence artificielle au Pentagone, Larson est salué pour son rôle dans la promotion d'une IA « responsable » au service de la sécurité nationale. Il reçoit en 2026 une distinction du secteur des contrats publics. Ses réseaux s'avèrent rapidement décisifs pour l'entreprise.

OpenAI accueille également dans son cercle de conseillers l'ancienne sénatrice de Californie Laphonza Butler, membre de la commission de la sécurité intérieure. Dans le même temps, les mouvements de « portes coulissantes » s'opèrent dans l'autre sens : le Pentagone recrute deux dirigeants d'OpenAI – Kevin Weil et Bob McGrew – comme officiers de réserve au sein d'une unité d'innovation de l'armée, afin de mettre leur expertise technologique au service de l'institution militaire. Aucun des deux n'est tenu de se retirer des discussions contractuelles entre OpenAI et le ministère.

Dans les mois qui suivent, l'entreprise renforce encore ses équipes avec Connie LaRossa, ancienne responsable des relations législatives au Département de la sécurité intérieure et au Pentagone. Elle a également travaillé pour Google, ainsi que pour une filiale du groupe d'armement General Dynamics.

Parallèlement, OpenAI recrute un ancien conseiller du ministère de la Justice sur les questions de sécurité nationale et un ancien responsable de la communication du bureau chargé de la recherche et de l'ingénierie au Pentagone.

Au bon endroit, au bon moment

Malgré cette offensive tous azimuts, les technologies d'OpenAI ne constituaient pas, au début de la guerre contre l'Iran, la solution privilégiée du Pentagone. Celui-ci avait initialement confié un contrat majeur de 200 millions de dollars à Anthropic.

Mais la situation évolue rapidement. Face aux réticences d'Anthropic à voir ses modèles utilisés à des fins militaires sans garanties suffisantes, l'administration Trump se détourne de l'entreprise. OpenAI saisit l'opportunité et décroche à son tour un contrat équivalent.

L'accord aurait été conclu sous l'impulsion de Joseph Larson, que le Pentagone sollicite lorsque les négociations avec Anthropic s'enlisent.

L'usage de l'intelligence artificielle dans la guerre contre l'Iran a suscité de récentes controverses aux Etats-Unis même. Le ministère de la Défense refuse notamment de préciser si ces technologies ont été mobilisées lors du bombardement, le 28 février, d'une école primaire de filles en Iran, qui a causé la mort de 175 personnes – dont une très grande majorité d'enfants.

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « OpenAI Is Bleeding Cash. Its Solution ? Military Contracts ».

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14.04.2026 à 12:45

La réforme onusienne de la politique fiscale mondiale : du gros bon sens qui restera chimérique sans une puissante mobilisation écosocialiste

Marc Bonhomme

Selon de The State of the Tax Justice of 2025 du Tax Justice Network, sur les six années de 2016 à 2021 une somme de 6 552 milliards $US de 2021 de profits déplacés vers l'extérieur ont donné lieu à une perte fiscale mondiale de 1 717 milliards $US de 2021, soit en dollars canadiens de 2021 de 2 152 milliards ce qui équivaut à un peu plus du tiers des dépenses publiques mondiales pour la santé. Pour le Canada, cette perte fiscale serait de 34 G $CDN l'an soit 3% des dépenses publiques pour la santé. C'est donc dire qu'en termes des dépenses pour la santé, le transfert des profits vers les paradis fiscaux affectent davantage les pays dépendants comme en Afrique (53%) et en Amérique latine (45%).

12 avril 2026

Le rapport de l'année 2024 affirmait que chaque année les multinationales transfèrent plus de 40% de leurs bénéfices dans des paradis fiscaux. Selon l'ONG française Terre solidaire, on estime l'évasion fiscale mondiale des multinationales et des individus les plus riches à 500 milliards $ US l'an, une estimation basse car « ces estimations se heurtent par nature à un déficit de transparence ». Le FMI parle plutôt de 600G $US. Ce serait 200G $US l'an pour les seuls pays du Sud soit l'équivalent de l'aide publique au développement de 2024. « En 2024, les Canadiens détenaient au moins 682 milliards de dollars dans des paradis fiscaux, ce qui représente une augmentation de 165 % depuis 2014. » Les individus les plus riches dissimuleraient dans les paradis fiscaux l'équivalent de 10% du PIB mondial. Faut-il se surprendre qu'« en 10 ans, les 1% les plus riches ont accaparé la moitié des nouvelles richesses crées à l'échelle mondiale, tandis que la richesse totale des milliardaires a explosé augmentant de 2 000 milliards de dollars pour la seule année 2024. »

Cette évasion fiscale n'est cependant que la pointe visible de l'iceberg. Les Accords de Bretton Woods, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, qui contrôlaient la circulation monétaire mondiale sur la base de taux de change fixes se basant sur un taux fixe or versus dollar US, se sont effondrés dans les années 1970 à la suite de la guerre du Vietnam qui causait une sortie massive net de dollars vidant la réserve d'or étatsunienne arrachée aux alliés de la Deuxième guerre. La circulation monétaire, alimentée par la sortie nette de dollars dit « eurodollars », en est devenue fluide et par là non réglementée par les banques centrales. Ce fut là le volet financier du pilier globalisation du paradigme néolibéral qui a émergé dans les années 80. Ce volet a été la matrice des paradis fiscaux. Le terrain en avait été préparé dès les années 1920 quand la pré-ONU Société des nations, confrontée au dilemme fiscal dû à la naissance des multinationales, leur avait permis de considérer leurs filiales étrangères comme des entreprises indépendantes. Cette fiction leur permettait de transiger avec elles sur la base des prix fictifs faisant apparaître leurs profits non là où ils étaient générés mais là où ils étaient les moins imposés.

La combinaison globalisation néolibérale et transferts de profits, à laquelle s'est ajouté l'échafaudage de l'incorporation des individus fortunés — souvent des sociétés à numéro — leur permettant de se constituer en sociétés-écrans dans les paradis fiscaux, et sans oublier le blanchiment d'argent mafieux, donnèrent une énorme ampleur à la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux. Les pertes fiscales étaient si importantes qu'elles poussèrent à une adaptation vers le bas des systèmes fiscaux nationaux, qui devint une concurrence entre pays, afin de tenter de retenir la fuite des patrimoines vers les paradis fiscaux. Pire, pour encourager le retour au bercail de ces patrimoines et de leurs revenus offshore, les pays centraux pour ne pas dire impérialistes se mirent à multiplier les conventions fiscales bilatérales avec les paradis fiscaux afin de soi-disant éviter la double imposition mais non pour corriger à la hausse leur faible sinon nul taux d'imposition. Nul besoin d'insister que ces quelques 3 000 conventions bidon doivent disparaître.

Reconstituer le système fiscal de l'Ancien régime où noblesse et clergé ne payaient pas d'impôt

« Depuis les années 1980, cette dynamique a conduit à une chute vertigineuse des taux d'imposition des entreprises, qui sont passés en moyenne de plus de 40 % à moins de 25 % aujourd'hui ». Selon l'OCDE, ce taux est passé de 45% en 1986 à 23% en 2020. Selon Thomas Piketty, pour les particuliers aux ÉU, le taux d'imposition de la tranche supérieure était en moyenne de 1930 à 1980 de 81%. Là se cachent les incommensurables pertes fiscales, autrement plus importantes que celles dues à la seule évasion fiscale, ce qui justifie les politiques d'austérité permanente et coince les pays du Sud dans la dépendance de la dette. Comme le dit Thomas Piketty, on a reconstitué le système fiscal de l'Ancien régime où noblesse et clergé ne payaient pas d'impôt.

Nonobstant l'austérité, l'effort fiscal retombe sur les « classes moyennes » puisque la masse des pauvres en est incapable mais qu'il faut quand même lui assurer ou prétendre lui assurer le minimum vital. Au Québec, en tenant compte que le tiers des contribuables ne paient pas d'impôt sur le revenu, mais paient quand même des taxes indirectes y inclus les droits de polluer, « [l]e taux marginal d'imposition maximal combiné (fédéral et provincial), […] atteignait 82,4 % en 1972 […]. En comparaison, ce taux s'élève à 53,31 % en 2025. » Ajoutons que la grande majorité des gains en capital, perçus seulement par la tranche des 1,5 % des ménages canadiens les plus riches mais qui ne sont imposés qu'à la moitié de leur valeur « ont augmenté sept fois plus vite que le revenu global que les particuliers ont déclaré. » En 2018, la tranche de revenu moyen 30 000-100 000 $ payait au Québec 51% de l'impôt sur le revenu. Peut-on avancer que la classe riche n'est prête à financer que le noyau dur répressif et régalien de l'État ?

Une réforme de gros bon sens que rejettent dès le départ les « five eyes » anglophones

La grande crise de 2007-2008 s'amorça au sein du système financier néolibéral — par les « subprime » — devenu une opaque orgie de capital fictif dont le lien organique était les paradis fiscaux. Le sauvetage à coup de billions des grandes banques « too big to fail », opérateurs tant visibles qu'invisibles de ce système dont dépendent en dernière analyse les « banques de l'ombre » issus de la globalisation déréglementée, a provoqué une telle colère populaire qu'il a fallu prétendre accentuer leur contrôle fiscal :

À la suite de la crise financière de 2008, l'écart entre les discours sur la justice fiscale et la réalité des pratiques est devenu impossible à ignorer. Les révélations successives — de LuxLeaks aux Panama Papers puis aux Paradise Papers — ont exposé un système permettant aux multinationales et aux plus grandes fortunes d'échapper massivement à l'impôt, au détriment des États et des populations et au profit des paradis fiscaux.

Sous une pression continue de la société civile l'OCDE et le G20 ont tenté de répondre par des réformes successives, connues sous le nom de BEPS (Base Erosion and Profit Shifting), présentées comme une réponse globale à l'évasion fiscale. Mais en évitant toute remise en cause des principes centraux du système — notamment les prix de transfert— ces réformes ont échoué à endiguer les transferts de bénéfices et l'évasion fiscale. Les évolutions plus récentes, regroupées sous BEPS 2.0, en particulier l'accord sur la « taxation minimale des multinationales à 15% » ont confirmé cet échec.

C'est dans ce contexte d'impasse politique et d'échec des réformes menées sous l'égide de l'OCDE, que les pays du Sud, soutenus par une mobilisation constante de la société civile internationale, ont progressivement contesté la légitimité d'un système fiscal mondial décidé par un cercle restreint de pays riches. Cette contestation a trouvé une traduction politique majeure à partir de 2022, ouvrant la voie à un processus inédit : la négociation d'une Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale. Pour la première fois depuis près d'un siècle, la refonte des règles fiscales internationales se joue dans un cadre universel, où chaque État dispose d'une voix égale.

C'est espérer beaucoup de l'ONU dont la faillite générale a plus qu'été démontrée tant vis-à-vis le climat (les COP), la défense des droits que vis-à-vis la gouvernance mondiale plongée dans l'antichambre d'une guerre mondiale. Même cette tentative onusienne, utile pour démarquer le terrain à conquérir, le noyau dur du capitalisme mondial la rejette comme en témoigne un important vote en 2024 pour lancer le processus censé se terminer fin 2027 avec des protocoles clairs et applicables par les gouvernements nationaux :

• 110 voix pour : […], principalement du Sud global • 8 contre : L'Australie, le Canada, Israël, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la République de Corée, le Royaume-Uni et les États-Unis […] • 44 abstentions : L'UE a notamment modifié son opposition antérieure en choisissant de s'abstenir

Astucieusement, les pays des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) se sont montrés en faveur. Pourquoi faire voir leur but de défier l'hégémonie des « Five eyes » anglophones et de leurs proches alliés lors d'un vote dont la portée pratique est loin d'être évidente ? D'autant plus que ces réformes affaibliraient surtout les transnationales du bloc hégémonique où se logent de plus en plus directement les paradis fiscaux. Les débats menés au sein des ONG ont permis de préciser l'évidente simplicité de ces réformes :

• La mise en place d'une taxation unitaire des multinationales selon leurs activités réelles dans les pays où elles opèrent, assortie d'un taux de taxation minimal ambitieux permettant une allocation équitable des droits d'imposition entre les pays, • La mise en place d'un mécanisme global de taxation de la fortune des individus les plus riches contribuant à une répartition plus équitable des richesses à l'échelle mondiale, • La mise en place d'instruments de fiscalité environnementale progressive fondés sur le principe pollueur-payeur et sur celui des responsabilités communes mais différenciées, au service du développement durable, comme une surtaxe sur les profits des entreprises fossiles et des secteurs fortement polluants, permettant aux Etats de dégager des ressources nouvelles, prévisibles et pérennes pour financer l'action climatique. • La mise en place de mécanismes effectifs et inclusifs de transparence fiscale (registre mondial des bénéficiaires effectifs, registre mondial des actifs et publication systématique des reporting payspar-pays)

Une réforme fiscale qui restera vide sauf une mobilisation anticapitaliste qui reste balbutiante

Les ONG, fédérations syndicales mondiales et maints pays du Sud ne sont pas naïfs à ce point bien qu'ils se laissent prendre au jeu :

Une “Convention vide” : un risque politique majeur. Les débats ont rapidement cristallisé une opposition politique claire. D'un côté, les pays du Sud, menés par le Groupe des pays africains, ont défendu une Convention-cadre substantielle, intégrant directement les règles structurantes du futur système fiscal mondial. Pour eux, les protocoles doivent compléter la Convention, non s'y substituer. De l'autre, plusieurs pays européens ont plaidé pour une approche minimaliste, cantonnant la Convention à des principes généraux et reportant le contenu contraignant vers des protocoles. Cette vision, proche du modèle OCDE, fait craindre le retour des logiques d'« opt-in / opt-out » et une dilution de l'ambition politique du processus. Le risque politique est clair : si la Convention se limite à des principes généraux, elle deviendrait un instrument essentiellement déclaratoire, dépourvu de la force normative nécessaire pour transformer véritablement la gouvernance fiscale mondiale. Une telle architecture recréerait les asymétries que le processus onusien entend précisément dépasser.

La technicisation des débats, les tentatives de fragmentation et les lenteurs procédurales demeurent des freins réels. En l'absence des États-Unis, l'Union européenne s'est imposée comme le principal pôle de résistance face aux propositions portées par le Sud global. […] Bien que le rôle de la société civile ait été essentiel dans la naissance de ce processus, sa participation pleine n'est toujours pas assurée. Ainsi la participation de la société civile demeure entravée par une décision préoccupante : le refus des États d'ouvrir les réunions de travail intersessions aux observateurs. Cette fermeture — contraire aux pratiques onusiennes — affaiblit la transparence du processus et limite la capacité des ONG à formuler des contributions éclairées. […] À cela s'ajoutent des obstacles matériels récurrents — visas, accréditations, coûts de déplacement — qui empêchent encore trop souvent des organisations du Sud de participer pleinement aux négociations.

Ce processus onusien est voué à l'échec à moins d'un surgissement de mobilisation mondiale qui ne s'annonce pas. Il n'en a pas moins, par ces débats et pressions institutionnelles, déblayé le champ des idées et esquissé un mouvement de réformes qui ébranle le dogme néolibéral de la baisse de l'imposition des revenus et des fortunes. Ce dogme tolère au pire l'inique taxation indirecte souvent déguisée en vertueuse taxe sur le carbone ou même droit de polluer faisant hypocritement disparaître le vocable ‘taxe'. Il s'appuie sur la crue réalité des crises de 2007-08, de la pandémie et du surgissement des guerres qui ont démontré que l'argent devient soudainement abondant quand le temps vient de sauver les banques et la demande solvable, et maintenant de booster les dépenses militaires. Une bonne partie de l'épargne mondiale, faute d'occasions rentables d'investissement, ce que démontre la persistance du bas taux de profit mondial, s'engouffre dans la bulle spéculative qui ne cesse de croître malgré l'intensification de la pluricrise parvenue dans l'antichambre de la guerre mondiale.

La frilosité des partis de centre-gauche à réclamer ce qui est dû au peuple-travailleur témoigne de leur adaptation à la logique capitaliste. Comme pour les partis ouvertement capitalistes, le déficit budgétaire permanant, rançon de la guerre fiscale néolibérale, l'emporte sur le déficit social qui entraîne les services publics et les programmes sociaux au seuil de la liquidation des gains réalisés lors des « trente glorieuses ». Ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas un hic. La lutte politique est nationale mais la circulation du capital est mondiale surtout depuis que le paradigme néolibéral a imposé la pensée magique du libre échange dont les grandes puissances, États-Unis et Chine surtout, se dégagent pour l'essentiel. Aller à contre-courant impose à minima une banque centrale et une monnaie nationale, donc pour le Québec son indépendance, condition nécessaire mais non suffisante. Autrement, on succombe au piège de la guerre fiscale à quelques réformettes près pour sauver la face.

La condition suffisante réside dans le retour à la mode Bretton Woods du contrôle de la circulation du capital-argent pour empêcher la fuite des capitaux, dont le capitalisme canadien est adepte. Il faudrait même réguler l'allocation interne de l'épargne nationale pour combler le déficit social et avoir à l'œil la gestion du portefeuille des grandes fortunes accumulées aux dépens du labeur prolétarien. Serait-ce possible pour un Québec indépendant de juguler les grandes banques canadiennes ? Poser la question est y répondre. Voilà du pain sur la planche pour la gauche anticapitaliste du Québec si elle veut sauver Québec solidaire de la perdition et donner une perspective à la mobilisation du mouvement social qui semble vouloir péniblement se mettre en place. Comme le dit Piketty, quand les taux d'imposition étaient à leur maximum, le monde capitaliste n'avait jamais été aussi prospère. Mais c'était une prospérité croissanciste qui a précipité le monde dans le cauchemar de la terre-étuve. Maintenant, il faut dépasser le capitalisme comme le rappelle le programme Solidaire, vers une société du soin et du lien en décroissance matérielle ce dont ce programme ne parle pas.

Marc Bonhomme, 12 avril 2026 www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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14.04.2026 à 12:37

Ukraine. Solidarité syndicale internationaliste avec les mineurs du Donbass

Sian Norris

Une mission d'aide organisée par la Campagne de solidarité avec l'Ukraine s'est récemment déroulée dans le Donbass, à la suite d'un appel urgent lancé par la NGPU (Syndicat indépendant des mineurs d'Ukraine) pour obtenir des fournitures de première nécessité. Nous publions ici un compte rendu de l'écrivaine et militante Sian Norris, qui faisait partie de la délégation, financée grâce à la solidarité directe des syndicats britanniques – GMB, UNISON, UNITE, NAUTILUS, UCU, PCS et NASUWT. La mission a livré des véhicules et du matériel pour l'hiver indispensable aux membres de la NGPU qui défendent la ville de Pokrovsk et les positions sur le front de Zaporijia. En outre, un important chargement de fournitures médicales, financé par le PCS (Public and Commercial Services Union) et le NASUWT (The Teachers Union), a été remis au Syndicat libre des travailleurs/travailleuses de la santé de la région de Zaporijia pour les centres de stabilisation d'urgence.

4 avril 2026 | tiré du site alencontre.org

Après un long voyage, nous sommes arrivés à Pavlohrad tard dans la nuit du 24 février – jour du quatrième anniversaire de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. Sur la route ce matin-là, à 9 heures, la circulation s'est arrêtée à Ternopil tandis que les conducteurs sortaient de leurs voitures pour se tenir debout, en silence, et se souvenir des héros/héroines tombé·e·s au combat.

Yuriy Kryvoruchko, qui dirige le syndicat NGPU (Syndicat indépendant des mineurs d'Ukraine) à Pavlohrad, nous a accueillis pour un délicieux petit-déjeuner et un café bien mérités, avant de nous emmener en ville où nous avons déposé l'aide. Ce fut l'occasion de revoir de vielles et vieux amis comme Anatoly, qui dirige une unité paramilitaire chargée du sauvetage des mineurs, ainsi que de rencontrer de nouveaux camarades.

Nous avons acheminé deux camions remplis de matériel humanitaire, notamment des sacs de couchage et des fournitures médicales, ainsi que deux groupes électrogènes Ecoflow qui se sont révélés indispensables aux Ukrainien·nes pendant cet hiver rigoureux. Les camions et l'aide humanitaire devaient ensuite être acheminés vers Pokrovsk et Zaporijia, afin de venir en aide aux soldat·es et au personnel médical dans le Donbass.

Pavlohrad est désignée comme une ville de héros, avec une forte communauté minière qui travaille sans relâche pour maintenir l'éclairage public, alors même que la Russie attaque sans cesse les infrastructures énergétiques. Le travail du syndicat des mineurs a changé depuis le début de l'invasion à grande échelle. Outre la lutte pour les droits des travailleurs/travailleuses, le syndicat vient désormais en aide aux familles de mineurs déplacées par la guerre, notamment celles qui ont fui les territoires occupés ou qui ont été évacuées des villes et villages proches du front et situés dans la zone de combat.

Nous avons pu entrevoir le sort de ces familles lors de notre visite dans un centre de « stabilisation » ou de transit pour personnes déplacées à l'intérieur du pays. Secourues et évacuées par de courageuses et courageux bénévoles, les familles et les personnes âgées arrivant au centre étaient souvent effrayées, désorientées et le cœur brisé d'avoir été chassées de leur foyer. Le NGPU et le KVPU (Confederation of Free Trade Unions of Ukraine) soutiennent les mineurs et les familles de mineurs déplacés en leur apportant une aide financière, un soutien psychologique et une aide à la recherche d'un logement. L'administration locale, que nous avons visitée plus tard dans la journée, dispose désormais d'une unité chargée de venir en aide aux personnes déplacées, qui représentent actuellement un quart de la population de Pavlohrad.

Il s'agit de familles qui fuient une zone de combat qui ne cesse de s'étendre, l'utilisation croissante des drones FPV(First Person View) transformant des lieux autrefois sûrs en cibles. Pour protéger Pavlohrad et les villes environnantes de ces armes meurtrières, un « tunnel anti-drones » de 100 km – constitué de filets recouvrant les routes – a été construit en trois semaines. Il n'est pas encore achevé. Il devra être rallongé, et les bénévoles s'affairent pour s'assurer que les routes et les civils soient protégés par ces kilomètres de filets.

Anatoly, accompagné d'Andrii, conseiller municipal et ancien mineur, nous a emmenés visiter le centre de formation où les secouristes acquièrent les compétences nécessaires pour faire face aux conditions dangereuses à l'intérieur d'une mine et secourir les personnes piégées sous terre. Comme tant d'autres lieux en Ukraine, le centre sert également d'abri. Les opérations de sauvetage sont extrêmement dangereuses : comme nous l'a expliqué l'un des membres de l'équipe, en cas d'incendie, les pompiers peuvent reculer. Dans une mine, on ne peut qu'avancer. Le plus grand danger provient de l'accumulation de gaz hautement inflammables.

De là, nous avons enfilé nos casques et nos gilets pare-balles, puis nous nous sommes rendus en voiture sur le site où 12 personnes, pour la plupart des mineurs mais aussi une femme qui travaillait dans une station-service voisine, ont été tuées par une attaque de drone russe. Les drones ont frappé leur bus alors qu'ils quittaient leur poste. Cela nous a brutalement rappelé la violence et le danger quotidiens auxquels sont confrontés les mineurs.

Notre étape suivante nous a menés à l'école locale, où nous avons pu voir les abris souterrains dans lesquels les élèves peuvent passer toute la journée à étudier et à apprendre. Un groupe d'élèves, tous vêtus de leurs vyshyvankas [vêtement orné de motifs brodés riches en histoire – NdT], nous a accueillis en récitant un poème qu'elles et ils avaient appris. Leur courage et leur résilience étaient remarquables et profondément émouvants. Les enfants sont les victimes oubliées de cette guerre : séparés de leurs pères, elles et ils perdent des êtres chers et sont privés d'une enfance normale. Elles et ils grandissent sous la menace des drones, des roquettes et des missiles, étudiant sous terre dans des conditions joyeuses, mais exiguës. Et pourtant, elles et ils sont déterminés à apprendre, pleins de rêves, d'ambitions, de rires et d'intelligence.

Kryvyi Rih se trouve à trois heures de route de Pavlohrad, et nous y arrivons par une journée froide et grise. La température est d'environ -4°C, mais la « température ressentie » est de -7°C, et les coupures d'électricité sont quasi constantes. Notre hôtel n'a pas de générateur, et pendant une nuit glaciale, nous vivons ce que les Ukrainiens et Ukrainiennes ont enduré tout l'hiver : des températures négatives, sans lumière ni chauffage. Et il faisait pourtant plus chaud que pendant la majeure partie de l'hiver, où le thermomètre est descendu jusqu'à -25°C.

Nous avons rencontré nos camarades du Mouvement social (Sotsialniy Rukh), qui nous ont fait visiter la ville, notamment le palais de justice détruit par un tir de missile. Notre guide, Sasha, connaissait une personne tuée lors de l'attaque.

Le soleil fait son apparition après une nuit glaciale, et Kryvyi Rih est magnifique sous ce ciel bleu. Snezhana Oleksu, du Mouvement social, nous emmène à l'école où elle enseigne et où les enfants suivent leurs cours dans un abri souterrain en raison d'une alerte aérienne. Elle nous présente ensuite ses élèves d'anglais, âgés de 7 à 14 ans, et nous avons pris beaucoup de plaisir à les aider à mettre en pratique leurs compétences linguistiques.

Snezhana explique que « Sotsialniy Rukh se concentre sur la protection des droits sociaux et du travail en temps de guerre. Le mouvement défend les travailleurs/travailleuses, promeut la justice sociale et surveille les changements dans le droit du travail susceptibles d'avoir un impact négatif sur les salarié·e·s. Il soutient également des initiatives humanitaires et sensibilise la communauté internationale aux conséquences sociales de la guerre en Ukraine. »

Au cours de la rencontre, nous écoutons les témoignages de jeunes qui participent aux réunions et aux activités de solidarité. Cela leur procure un sentiment d'appartenance à une communauté et leur offre l'occasion de s'amuser, de se faire des ami·e·s et de découvrir de nouvelles idées. Elles et ils ont participé à des cours d'autodéfense, à des excursions et à des discussions sur la politique. C'est tellement inspirant de voir une jeune génération déterminée à forger un nouvel avenir pour l'Ukraine, un avenir fondé sur la justice, les droits et l'égalité.

Ce sont des enfants et des jeunes qui rêvent d'un ciel paisible, du retour de leurs pères, du calme, de pouvoir aller à l'école tous les jours, de pouvoir rentrer chez elles et chez eux dans leurs villes qui sont aujourd'hui sous occupation russe. Elles et ils ont besoin de notre solidarité, de notre attention et de notre soutien. Mais surtout, elles et ils ont besoin qu'on se souvienne d'elles et d'eux. Nous ne devons pas oublier l'Ukraine. (Article publié et traduit par Didier Epsztajn)

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14.04.2026 à 12:37

Santé des femmes au travail : invisibilisation, biais et discriminations

Collectif CGT Educ Travail-Santé

La santé des femmes dans le monde du travail est un enjeu social, économique et politique majeur. Si les femmes représentent près de 49% de la population active en France, elles continuent de subir des inégalités de santé liées à des conditions de travail spécifiques, à des biais de genre dans la médecine et à une reconnaissance insuffisante de leurs souffrances et pathologies.

Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/10/sante-des-femmes-au-travail-invisibilisation-biais-et-discriminations-autre-texte/

Des conditions de travail qui pèsent sur la santé des femmes

Dans de nombreux secteurs, les femmes subissent des effets du travail sur la santé qui diffèrent de ceux des hommes. Selon Santé publique France, plus de 11% des femmes salariées souffrent d'une maladie en lien avec leur activité professionnelle. Les troubles musculosquelettiques (TMS), par exemple, touchent près de 60% des femmes de 18 à 64 ans, contre environ 51 % chez les hommes [1].

Par ailleurs, la souffrance psychique liée au travail est nettement plus élevée chez les femmes : environ 6 % d'entre elles en souffrent contre 3% des hommes [2]. Cette surreprésentation s'explique notamment par la division sexuelle du travail qui conduit les femmes vers des emplois plus précaires, plus intensifs sur le plan émotionnel (services, soins, enseignement) et moins valorisés socialement.

Biais médicaux et reconnaissance différenciée des douleurs

La médecine, historiquement structurée autour du modèle masculin, continue d'ignorer ou de minimiser les spécificités de la santé féminine, avec des conséquences directes sur la prise en charge des patientes.

Une enquête menée pour la Fédération Hospitalière de France (FHF) met en lumière que les biais sexistes compromettent la santé des femmes, par des retards de diagnostic, des minimisations des symptômes et des erreurs de prise en charge. Les femmes hospitalisées pour un infarctus sont par exemple presque trois fois plus susceptibles d'être prises en charge tardivement que les hommes [3].

En outre, un rapport du Défenseur des droits souligne que de nombreuses femmes rapportent la minimisation ou la banalisation de leurs douleurs, notamment lorsqu'il s'agit de douleurs gynécologiques ou hormonales (règles, endométriose, ménopause). Ces biais de genre peuvent conduire à une errance diagnostique, avec un refus d'examens appropriés ou une interprétation des symptômes comme psychosomatiques [4].

Cette invisibilisation des douleurs féminines s'inscrit dans un continuum de discriminations systémiques : les femmes sont souvent moins écoutées, leurs plaintes sont plus fréquemment attribuées à l'émotion ou à la psychologie plutôt qu'à une cause médicale, et certaines affections propres au corps féminin restent sous-étudiées et sous-financées.

Discriminations cumulées dans le monde du travail et la santé

Les biais médicaux ne sont pas isolés : ils s'articulent avec des discriminations sociales et professionnelles. Dans le secteur de la santé lui-même, 80% des femmes médecins déclarent avoir été victimes de comportements sexistes, et une majorité estime que les hommes sont davantage valorisés à travail égal [5].

Cette discrimination de genre dans le monde professionnel a des répercussions directes sur la santé : l'accès aux postes à responsabilités, aux conditions de travail décents et à la reconnaissance des souffrances physiques et psychiques est entravé, renforçant la précarité, le stress et l'exposition à des risques professionnels polarisés par le genre. Discriminations cumulées entre le racisme et la santé

Le phénomène du syndrome méditerranéen est un biais discriminant consistant à considérer que les personnes issues du bassin méditerranéen (Maghreb, Afrique subsaharienne…) exagèreraient leurs douleurs ou symptômes, entrainant des retards dans le diagnostic ou la prise en charge des pathologies. Cela est d'autant plus marqué chez les femmes, où les violences obstétricales sont systémiques, du fait de la minimisation des douleurs [6].

Un enjeu global de santé et d'égalité

Au niveau international, les inégalités structurelles se retrouvent aussi dans les secteurs où les femmes sont majoritaires mais sous-payées, comme la santé et l'aide à la personne, où elles gagnent en moyenne 24% de moins que leurs homologues masculins [7]. Cette dévalorisation économique renforce la vulnérabilité des travailleuses, tout en soulignant la contradiction entre leur rôle essentiel et la reconnaissance institutionnelle qui leur est accordée.

Perspectives revendicatives :

Face à ces constats, il est urgent de repenser la santé des femmes au travail non pas comme un ensemble de cas isolés, mais comme une question structurante d'égalité et de justice sociale :

* Reconnaître et prévenir les atteintes spécifiques à la santé des femmes au travail, en intégrant les données genrées dans les politiques de prévention des risques professionnels et dans les systèmes de suivi médical.

* Garantir la prise en compte de la santé sexuelle et reproductive dans les politiques de santé au travail, avec des droits nouveaux comme un congé de santé hormonale, un accompagnement spécifique durant la grossesse, et une reconnaissance des pathologies menstruelles et de la ménopause.

* Combattre les violences sexistes et sexuelles, qu'elles soient médicales ou professionnelles, en renforçant la prévention, la formation et les sanctions contre les comportements discriminatoires.

* Promouvoir une égalité réelle dans les conditions de travail, les salaires et l'accès aux postes de responsabilité, afin de réduire les effets délétères des discriminations de genre sur la santé physique et mentale des femmes.

* Ces revendications ne sont pas seulement des mesures correctives : elles ouvrent la voie à une société du travail où la santé est reconnue comme un droit pour toutes et tous, débarrassée des biais historiques qui ont trop longtemps invisibilisé les souffrances des femmes.

[1] Fiche 43, Santé des femmes au travail, CGT [2] Fiche 43, Santé des femmes au travail, CGT [3] Enquête inédite Ipsos et FHF : « Santé des femmes : quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes » [4] Rapport 2025, « Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d'égalité », Défenseur des droits [5] Enquête Ipsos/BVA : « 80% des femmes médecins déclarent s'être senties discriminées dans leur parcours professionnel », 7/04/2022 [6] The conversation, « Quand la pratique médicale perpétue des stéréotypes hérités du racisme scientifique des XVIIIème et XIXème siècles », 26/03/2026 [7] Rapport OMS, 13/07/2022

Collectif CGT Educ Travail-Santé https://blogs.mediapart.fr/collectif-cgt-educ-travail-sante/blog/300326/sante-des-femmes-au-travail-invisibilisation-biais-et-discriminations

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14.04.2026 à 12:36

Le pouvoir des données : comprendre les complexités des violences faites aux vendeuses ambulantes

GRAIN

Chaque année, du 25 novembre au 10 décembre, se tiennentles 16 jours d'activisme contre les violences basées sur le genre . À cette occasion, nous souhaitons attirer l'attention sur la vulnérabilité économique, physique et psychologique à laquelle sont exposées les vendeuses ambulantes et les commerçantes des marchés, tout en nous associant à des actions mondiales visant à mettre fin aux violences faites aux femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/31/le-pouvoir-des-donnees-comprendre-les-complexites-des-violences-faites-aux-vendeuses-ambulantes/?jetpack_skip_subscription_popup

Les femmes constituent la majorité des vendeurs et vendeuses de rue et de marché dans le monde. On les voit chaque jour sur les marchés et dans les rues, gagnant leur vie pour subvenir aux besoins de leurs familles et contribuant de manière significative à l'économie locale. Selon les données du Baromètre des vendeurs ambulants [Le Baromètre des vendeurs ambulants est un projet de recherche participative mené par le Global Labour Institute (GLI) et deux organisations affiliées de StreetNet : l'UTEP en Argentine et la ZCIEA au Zimbabwe], une recherche participative menée par StreetNet International avec le Global Labour Institute (GLI), 64,2% des vendeuses au Zimbabwe subissent des violences physiques de la part de clients, et beaucoup signalent des actes de harcèlement et d'intimidation qui compromettent leur sécurité et leur dignité. Certaines sont des victimes de violences conjugales qui se sont tournées vers la vente ambulante comme moyen de survie plutôt que par choix. La précarité économique spécifique aux femmes exacerbe leur vulnérabilité, puisque seulement 7,8% disposent d'une couverture maternité, et que la plupart d'entre elles travaillent de longues heures dans des conditions de précarité et d'exploitation. Globalement, les vendeurs et les vendeuses du Zimbabwe n'ont pas accès aux infrastructures de base. Plus d'une personne sur cinq travaille à même le sol, sans aucun abri. Les conditions météorologiques extrêmes ont été désastreuses pour leurs revenus, en particulier pour celles et ceux qui vendent des denrées périssables comme des produits frais, des fruits, des légumes ou du poisson.

Par ailleurs, l'enquête a révélé que 56,9% des commerçant·es de rue en Argentine n'ont pas accès à des toilettes sur leur lieu de travail, un problème qui a un impact disproportionné sur les femmes. Parmi celles qui disposent de sanitaires, seules 32,9% ont accès à des toilettes séparées pour les hommes et les femmes – un élément essentiel pour la sécurité et le bien-être des vendeuses – ce qui soulève des inquiétudes quant à leur santé et pose problème en période de menstruation. L'enquête a également révélé que 40,9% des vendeuses sont fréquemment victimes de violence et de harcèlement de la part de la police et d'autres vendeurs. Ces constats montrent que le manque de sanitaires, l'insécurité et les conditions climatiques extrêmes intensifient le stress économique et psychologique, renforçant l'exposition des femmes aux violences physiques et émotionnelles.

Les données détaillées ci-dessus dressent un tableau sombre de la réalité, mais elles pourraient aussi contribuer à la changer. L'étude participative menée par le Baromètre des vendeurs ambulants vise à donner plus de visibilité et d'autonomie aux vendeuses et commerçantes des marchés confrontées à la violence basée sur le genre. Elle permet en effet aux vendeuses de passer du statut de simples sujets d'étude à celui de partenaires à part entière dans le processus de recherche, produisant ainsi des données fondées sur leur vécu pour mettre en lumière les aspects sexistes de l'exclusion économique. C'est également un outil d'organisation pratique, qui renforce la solidarité et met en lumière les expériences communes à différents pays.

Le Baromètre des vendeurs ambulants a confirmé deux problèmes majeurs auxquels sont confrontés les commerçant·es de rue et de marchés, en particulier les femmes : d'une part, la lutte contre le harcèlement et les expulsions des petit·es commerçant·es ; d'autre part, la lutte pour les protections sociales, telles que l'accès aux services de santé et la sécurité des revenus. Il a également amplifié les revendications des vendeuses pour le droit à formaliser leur activité et à vivre à l'abri de la violence. Dans ce numéro, nous racontons également comment des femmes de communautés riveraines des lacs en Ouganda ont démontré l'effet de levier qu'offre la transformation des données en preuves convaincantes, pour soutenir l'engagement des femmes dans le débat politique et renforcer la solidarité dans la lutte pour des systèmes alimentaires justes.

https://grain.org/fr/article/7334-le-pouvoir-des-donnees-comprendre-les-complexites-des-violences-faites-aux-vendeuses-ambulantes

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14.04.2026 à 12:35

Violations systématiques et leurs impacts sur les droits syndicaux

Narmeen Nasur

Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan le 15 avril 2023, entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, les travailleurs et les syndicalistes soudanais sont confrontés à une crise humanitaire et professionnelle sans précédent, résultant de violations généralisées visant les lieux de travail et les organisations syndicales.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Résumé

La Coordination des professionnels et des syndicats soudanais (SPSC) a recensé 454 violations graves à l'encontre de travailleurs et de syndicalistes pendant la période de guerre. Toutefois, selon des estimations sur le terrain, le nombre réel de victimes dépasserait plusieurs milliers, en raison des difficultés de documentation et de la crainte de signaler ces faits dans un contexte de restrictions sécuritaires sévères imposées par les autorités exécutives et militaires.

Ces violations ont entraîné une paralysie quasi totale de l'activité syndicale indépendante et une détérioration significative des conditions économiques et sociales des travailleurs. Elles constituent également une violation manifeste des obligations du Soudan au titre des conventions de l'Organisation internationale du travail (OIT) et des traités internationaux relatifs aux droits humains.

Ce rapport intervient à l'un des moments les plus critiques de l'histoire moderne du Soudan, alors que la guerre a entraîné une détérioration sans précédent des conditions humanitaires, économiques et sociales. Les travailleurs et les syndicalistes comptent parmi les groupes les plus durement touchés par les conséquences de ce conflit.

Les lieux de travail et de production ont été détruits ou contraints de fermer, des millions de travailleurs ont perdu leurs sources de revenus, et de nombreux syndicalistes ont été victimes de diverses formes de violations visant leur droit de s'organiser et de défendre les intérêts des travailleurs. Ces violations comprennent des meurtres et des attaques ciblées, des détentions arbitraires, des actes de torture, des violences sexuelles, des menaces et des persécutions sécuritaires, ainsi que des campagnes de dénigrement et du cyberharcèlement — visant en particulier les femmes syndicalistes et les travailleurs opposés à la guerre.

À travers ce rapport actualisé, la Coordination des professionnels et des syndicats soudanais cherche à mettre en lumière les réalités auxquelles sont confrontés les travailleurs et les syndicalistes au Soudan pendant la guerre et à documenter les violations commises à leur encontre, étape nécessaire vers la justice et la responsabilisation.

Le rapport souligne également le rôle essentiel que le mouvement syndical soudanais peut jouer pour soutenir les efforts de paix et reconstruire l'État sur les fondements de la justice sociale et de la démocratie.

1. Portée du rapport

Ce rapport vise à documenter et à analyser les violations commises à l'encontre des travailleurs et des syndicalistes au Soudan pendant la guerre, en mettant particulièrement l'accent sur les violations portant atteinte aux droits syndicaux et à la liberté d'association.

Le rapport couvre la période allant d'août 2025 à mars 2026.

Il ne prétend pas documenter toutes les violations en raison de contraintes de sécurité, d'un accès limité à de nombreuses zones de conflit et de la crainte qui existe de dénoncer ces faits. Il vise toutefois à fournir une image aussi complète et factuelle que possible des principales tendances en matière de violations et de leur impact sur le mouvement syndical.

Indicateurs clés sur la situation des travailleurs et des syndicalistes au Soudan : ● Nombre total de violations documentées : 454 cas ● Nombre réel estimé de victimes : Plusieurs milliers de travailleurs ● Période couverte par le rapport : août 2025 – mars 2026 ● Violations commises pendant la période couverte par le rapport : 164 cas

Secteurs les plus touchés : ● Secteur de la santé ● Éducation et enseignement supérieur ● Transports et services ● Secteur des médias ● Secteur public et fonction publique ● Secteur juridique

Principaux types de violations : ● Assassinats et attaques ciblées ● Détention arbitraire et disparitions forcées ● Torture et mauvais traitements ● Menaces et harcèlement sécuritaire ● Licenciements arbitraires et retenue des salaires ● Confiscation des biens syndicaux ● Violence sexiste ● Cyberharcèlement et diffamation numérique

Principales conséquences : ● Paralysie quasi totale de l'activité syndicale ● Désintégration des structures syndicales ● Déplacement des dirigeants syndicaux ● Risque accru d'exploitation économique

2. Contexte général

Depuis le déclenchement de la guerre, le Soudan a connu un effondrement généralisé des institutions de l'État et des infrastructures économiques et de services.

Les opérations militaires ont entraîné : ● La destruction des lieux de travail ● La fermeture de vastes segments de l'économie et des services ● Le déplacement de millions de personnes ● La perte de revenus pour des millions de travailleurs

Les autorités ont également pris des décisions visant à dissoudre les organes exécutifs syndicaux et à les remplacer par des comités nommés, alignés sur les autorités militaires par l'intermédiaire du Registre des organisations syndicales, portant ainsi atteinte à l'indépendance syndicale.

3. Types de violations documentées

3.1 Assassinats et ciblage direct Les travailleurs des secteurs de la santé, de l'éducation, des transports, des médias, de l'aide humanitaire et des droits de l'homme ont été directement pris pour cible.

3.2 Détention arbitraire et disparitions forcées Des travailleurs et des syndicalistes ont été détenus sans mandat judiciaire et retenus dans des lieux tenus secrets.

3.3 Torture et mauvais traitements Certains détenus ont été soumis à des tortures physiques et psychologiques, certains décédant peu après leur libération en raison de leurs séquelles.

3.4 Menaces et persécutions par les forces de sécurité De nombreux dirigeants syndicaux ont fait l'objet de menaces de mort et de convocations par les forces de sécurité, ce qui a contraint certains à fuir ou à quitter le pays.

3.5 Licenciements arbitraires et violations économiques Des milliers de travailleurs ont été licenciés ou privés de leurs salaires et de leurs pensions. Des retenues mensuelles ont également été imposées pour soutenir l'effort de guerre.

3.6 Confiscation et destruction des biens syndicaux Les locaux syndicaux ont fait l'objet de perquisitions, ont été saisis ou transformés en installations militaires. Des fonds ont été confisqués en coordination avec les autorités et réaffectés au financement de l'effort de guerre.

3.7 Violence sexiste Les travailleuses et les syndicalistes ont été victimes de harcèlement, de violences sexuelles, d'esclavage sexuel et de persécutions judiciaires.

3.8 Cyberharcèlement et diffamation numérique Des campagnes de dénigrement et d'incitation en ligne ont pris pour cible les syndicalistes, en particulier les femmes et les travailleurs opposés à la guerre.

3.9 Violations transfrontalières à l'encontre de syndicalistes en exil Les syndicalistes à l'étranger ont été victimes de menaces, de violences physiques et de harcèlement liés à leur travail de défense des droits. 4. Impact sur les travailleurs et le mouvement syndical

Ces violations ont entraîné : ● Une paralysie quasi totale de l'activité syndicale ● L'effondrement des structures organisationnelles ● Une exploitation économique accrue ● Une détérioration des conditions de vie ● L'exclusion des travailleurs des processus décisionnels

5. Analyse juridique

Ces violations constituent des infractions au droit international, notamment : ● Les articles 2 et 3 de la Convention n°87 de l'OIT ● La Convention n° 98 de l'OIT ● La Convention n° 29 de l'OIT ● Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) ● Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) Elles constituent également des violations du droit international humanitaire.

6. Risques d'un affaiblissement continu du mouvement syndical

Le fait que les syndicats indépendants continuent d'être pris pour cible comporte des risques plus larges, notamment : ● Une fragilité sociétale accrue et un risque de reprise du conflit ● Une escalade de l'exploitation économique ● L'exclusion des travailleurs des processus décisionnels ● La reproduction de structures autoritaires ● Des menaces pour la reconstruction et le développement d'après-guerre

7. Recommandations

Le SPSC demande : ● La libération immédiate de tous les travailleurs et syndicalistes détenus ● Le déploiement de missions d'enquête de l'OIT ● Une condamnation claire de la répression contre les syndicats ● L'annulation des décisions portant atteinte à l'indépendance syndicale ● Un soutien aux travailleurs touchés et déplacés ● La mise en place de mécanismes de protection internationaux ● Un soutien à la reconstruction de syndicats indépendants

8. Appel à la solidarité internationale

La solidarité syndicale internationale est essentielle pour protéger les droits des travailleurs et soutenir les efforts de paix au Soudan.

Le SPSC appelle les syndicats du monde entier à :

1. Renforcer la solidarité internationale ● Condamner la répression ● Publier des déclarations de solidarité claires ● Donner la priorité au Soudan dans les programmes syndicaux ● Lancer des campagnes de sensibilisation internationales

2. Défendre les normes internationales du travail ● Accroître la pression pour mettre fin à la guerre ● Mettre en lumière les violations à tous les niveaux ● Exiger le respect des conventions de l'OIT ● Soutenir les efforts en matière de responsabilité

3. Soutenir les travailleurs touchés ● Fournir une aide humanitaire ● Proposer des programmes de formation et de renforcement des capacités ● Soutenir les initiatives de protection, en particulier pour les femmes

4. Reconstruire les syndicats indépendants ● Fournir un soutien technique ● Soutenir le renforcement de leurs capacités institutionnelles ● Renforcer les partenariats internationaux Conclusion

La crise à laquelle sont confrontés les travailleurs et les syndicalistes soudanais constitue un test décisif de l'engagement de la communauté internationale en faveur de la justice sociale et des droits humains.

La protection de la liberté syndicale et des droits des travailleurs n'est pas seulement une obligation légale, mais aussi un pilier fondamental pour parvenir à une paix durable au Soudan.

La Coordination des professionnels et des syndicats soudanais affirme que l'avenir du Soudan ne peut se construire sans la participation active des travailleurs et de leurs syndicats indépendants à l'élaboration des politiques économiques et sociales, ainsi qu'aux processus de consolidation de la paix et de reconstruction.

La solidarité syndicale internationale reste essentielle pour soutenir les travailleurs soudanais dans leur lutte pour la liberté, la dignité et la justice sociale.

Coord des professionnels et syndicats soudanais Rédigé par : Narmeen Nasur Bureau exécutif SPSC https://laboursolidarity.org/fr/n/3825/rapport-sur-la-situation-des-travailleurs-et-des-syndicalistes-au-soudan-aout-2025–mars-2026

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14.04.2026 à 12:34

Réponse à la chute du projet de loi « Unbuyable » d'Ash Regan

Amanda Quick

Un code-barres sur fond violet avec « Unbuyable » (inachatable) en haut et « Women are NOT for sale » (les femmes ne sont PAS à vendre) en bas, sauf que le « Un » dans « Unbuyable » est barré d'une grande croix rouge, tout comme le « NOT » dans « not for sale ».

TIré de Entre les lignes et les mots

Un appel à tous ceux qui vivent dans un système qui traite les femmes comme des marchandises et appelle cela la liberté.

Le 3 février 2026, le Parlement écossais a débattu et voté la première étape du projet de loi d'Ash Regan sur la prostitution (infractions et aide) (Écosse) (communément appelé « Unbuyable Bill »), qui, s'il avait été adopté, aurait introduit le modèle nordique en Écosse. Malgré les discours passionnés de Regan et des partisan·es du projet de loi, 64 député·es ont voté contre, contre 54 pour. Le projet de loi a donc été rejeté.

Malgré cela, il existe désormais un terrain politique propice à la sensibilisation du public. Ayant assisté à une séance du Parlement écossais en octobre 2025 pour témoigner oralement de mon expérience de la prostitution devant la commission de la justice pénale dans le cadre de ce processus, j'espère que de nombreuses autres femmes, filles et hommes trouveront également le courage de se montrer vulnérables et de dénoncer les méfaits de la vente de services sexuels. Non seulement des femmes comme moi, mais aussi des femmes qui vivent un processus traumatisant similaire en découvrant que leur mari ou leur partenaire achète des services sexuels.

Comme je l'ai dit à la commission de la justice pénale, je me demande combien d'entre eux enverraient une jeune fille de 16 ou 17 ans dans un bordel pour acquérir une expérience professionnelle ?

Ce n'est pas seulement une déclaration de celles d'entre nous qui ont quitté la prostitution. C'est un appel à toutes les personnes victimes des systèmes que le projet de loi « Unbuyable Bill » d'Ash Regan cherchait à combattre, ainsi qu'à celles qui sont prêtes à dénoncer ce dont elles ont été témoins, ce qu'elles ont perdu et ce qui leur a été pris dans les maisons closes et dans le calme de leur propre foyer.

Nous remercions Ash Regan, membre du Parlement écossais, pour son travail, et nous soutenons les survivantes, les défenseur·es et les organisations qui ont apporté leur témoignage, leurs recherches et leurs heures de travail bénévole pour rendre ce moment possible. Reem Alsalem, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence à l'égard des femmes et des filles, a apporté son soutien sans équivoque, renforçant ce que beaucoup d'entre nous disent depuis des années : la demande d'accès sexuel aux femmes et aux filles est le moteur du préjudice, et toute réponse sérieuse doit se concentrer sur cette demande.

Mais cela ne concerne pas seulement celles d'entre nous qui ont été prostituées. Cela concerne toutes les personnes qui vivent dans un système qui traite les femmes comme des marchandises et appelle cela la liberté.

Il s'agit de familles déchirées par une trahison normalisée, romancée ou dissimulée derrière le discours sur la sexualité masculine comme un besoin incontrôlable. Des femmes et des hommes dont les relations ont été perdues, anéanties ou détruites par la prostitution numérique, la consommation de pornographie et l'achat de services sexuels. Des partenaires qui ont découvert la trahison. Des enfants qui ont ressenti cette absence. Celles et ceux qui ont vu un être cher disparaître dans ce qui pourrait ressembler à un travail, mais qui, derrière des portes closes, s'apparente à un viol rémunéré.

Jenna, une survivante de la prostitution membre du groupe Nordic Model Now !, a réagi à cette nouvelle en ces termes :

« Il est accablant de constater que la question de la violence masculine envers les femmes et les filles n'a aucune importance pour la majorité des personnes occupant des postes de pouvoir. Écouter Maggie Chapman parler de la prostitution comme d'un travail significatif et épanouissant m'a donné l'impression d'assister à un cours magistral sur la manipulation mentale. Le sentiment qui régnait dans ce bâtiment était celui d'un détachement total. Ash Regan est une femme d'une grande intégrité et d'une grande force, et c'est ce qui m'a réconfortée dans les heures qui ont suivi la prise de conscience que le changement n'allait pas se produire. Ce n'est pas la fin et les femmes ne resteront pas silencieuses. »

Cela dépasse largement le cadre du Parlement

Le pouvoir évolue discrètement dans la société. Il se manifeste parfois sous forme d'attention ou d'argent, ce qui peut être flatteur avant de devenir douloureux. Sally Rooney a décrit cette dynamique dans « Normal People » : la domination ne se présente généralement pas sous forme de cruauté, mais sous le couvert de l'attirance, en empruntant le langage du désir.

Il ne s'agit pas d'une pathologie propre à une femme ou à un homme. C'est quelque chose qui s'apprend. Et ce que Rooney a diagnostiqué dans son roman se produit quotidiennement dans les salons à travers le Royaume-Uni. Des hommes qui pensent que la consommation de pornographie ou le recours à la prostitution ne regardent pas leur femme ou leur partenaire. Des femmes qui découvrent que leur mari utilise une autre femme ou une autre fille pour atteindre l'orgasme et qui sentent le sol se dérober sous leurs pieds. Des enfants qui sentent que quelque chose ne va pas à la maison, mais qui ne trouvent pas les mots pour le dire.

La culture occidentale a longtemps été confuse, mal informée et ignorante en matière d'exploitation sexuelle, de marchandisation et de vente et d'achat de services sexuels. Même à une époque supposée plus consciente, la vente de services sexuels peut encore sembler valorisante et glamour lorsqu'elle est normalisée en tant que revenu ou travail.

Le projet de loi « Unbuyable Bill », à l'instar du modèle nordique, remet en cause cette logique au niveau structurel. Il stipule que nous ne protégerons plus les systèmes qui permettent aux hommes d'acheter des femmes tout en prétendant qu'il s'agit d'un choix privé sans conséquences publiques.

Misogynie et misogynie intériorisée

L'une des nombreuses raisons pour lesquelles le projet de loi n'a pas été adopté est la misogynie et la misogynie intériorisée. Le projet de loi « Unbuyable » ne visait pas principalement à punir les hommes, mais plutôt à appeler à un changement de mentalité et d'attitude.

La misogynie intériorisée opère discrètement. Elle se manifeste lorsque le témoignage des femmes est mis en doute plus que le confort des hommes. Les dossiers Epstein en témoignent.

Elle se manifeste lorsque les préjudices décrits par les survivantes sont mis en balance avec des préoccupations abstraites concernant « l'autonomie », qui ne remettent jamais en question l'existence même du marché.

Elle se manifeste lorsque des législateurs/législatrices qui ne défendraient jamais aucune autre industrie fondée sur l'exploitation adoptent soudainement un discours libertaire dès lors que cette industrie implique la marchandisation des femmes.

Le regard masculin est absorbé, puis reproduit intérieurement. Margaret Atwood a décrit cela comme une forme de contrôle tellement normalisée qu'elle donne l'impression suivante : « Vous êtes une femme avec un homme à l'intérieur qui regarde une femme. Vous êtes votre propre voyeur. » Dès leur plus jeune âge, les femmes apprennent à s'observer à travers le regard masculin. L'estime de soi repose sur la satisfaction sexuelle masculine et devient ainsi inconsciemment la mentalité « les garçons seront toujours des garçons ».

Le même mécanisme protège la prostitution. Nous avons intériorisé l'idée que le droit sexuel des hommes est naturel, que la disponibilité des femmes est inévitable, que les femmes n'ont pas droit à un revenu indépendant à moins d'être sexuellement disponibles pour les hommes, que le préjudice causé par la prostitution est soit exagéré, soit librement choisi. Nous minimisons notre propre malaise. Nous modérons nos objections. Nous faisons semblant d'accepter parce que s'exprimer ouvertement semble dangereux, peu féminin ou prude.

La domination et les droits des hommes prospèrent dans la peur et le silence. Changer la loi n'est pas une question de cruauté ou de punition individuelle. Il s'agit de briser la peur et le silence d'un système fondé sur l'exploitation et la violence.

Ce qui se passe dans les salons.

Le débat autour de la prostitution a longtemps été présenté comme un conflit entre les « droits des travailleur·es du sexe » et les « abolitionnistes ». Mais le véritable débat est plus large et plus urgent. Il porte sur ce que nous sommes prêt·es à tolérer dans nos foyers, nos relations, notre culture. Il s'agit de savoir si nous continuerons à accepter que les habitudes sexuelles des hommes relèvent de la sphère privée, même lorsqu'elles brisent la confiance, déstabilisent les familles et enseignent aux enfants que l'intimité est transactionnelle.

Beaucoup d'entre nous ont vu un être cher rayonner sous le feu des projecteurs, pour ensuite remarquer à quel point son monde était devenu petit. Un partenaire assis sur le canapé, l'écran tourné vers l'extérieur. Un enfant qui demande pourquoi maman semble triste. Une femme découvre l'historique d'un navigateur et la pièce bascule. De l'extérieur, cela ressemble à une lutte privée. De plus près, c'est un schéma qui se répète dans des milliers de salons. Une trahison sexuelle silencieuse, corrosive, protégée par la honte.

La prostitution, que ce soit dans la rue, dans un bordel, à domicile ou sur un écran, repose sur le silence, la honte et la misogynie intériorisée. Les voix inaudibles.

Où sont les femmes et les hommes qui ont vécu l'achat de services sexuels, la trahison et l'éclatement familial liés à la consommation de pornographie, à la prostitution numérique et à l'achat de services sexuels ? Ces histoires sont importantes. Elles constituent des preuves. Elles sont les témoignages manquants.

Bien sûr, il y a punternet, un site rempli d'hommes anonymes qui critiquent et dénigrent le corps acheté d'une femme ou d'une fille. Beaucoup, beaucoup de ces hommes anonymes qui achètent des services sexuels sont en couple. Il y a des épouses et des partenaires oubliées dont les voix et la trahison ne sont pas entendues.

Si vous êtes un homme qui a pris conscience du mal que vous causez, qui êtes-vous ? Si vous êtes une femme trahie, qui êtes-vous ? De nombreuses et nombreux enfants sont également touchés par la prostitution, que ce soit par la vente ou l'achat de leurs parent·es.

Une autre survivante de la prostitution a réagi ainsi à l'annonce du rejet du projet de loi « Unbuyable Bill » :

« J'ai passé des années dans la prostitution, victime de violence, de coercition et de pauvreté. Ma fille a malheureusement vécu la même expérience. Aucune de nous ne souhaite cela à nos jeunes générations. Les problèmes physiques et psychologiques que cela nous a laissés nous accompagnent toute notre vie. Les femmes et les filles méritent mieux que de se voir dire qu'elles doivent se vendre et s'en réjouir ! »

La misogynie intériorisée s'apprend, ce qui signifie qu'elle peut être désapprise.

Les structures qui protègent les privilèges masculins sont héritées, ce qui signifie qu'elles peuvent être démantelées.

Le fait que 54 député·es écossais·es aient voté en faveur de la priorité accordée aux droits et à la sécurité des femmes prostituées plutôt qu'au droit présumé des hommes à acheter leurs services prouve que le démantèlement est déjà en cours.

Nordic Model Now ! reste engagé dans l'éducation, la défense des droits et le soutien aux femmes qui souhaitent sortir de la prostitution. Les preuves ne disparaîtront pas. Celles qui ont quitté la prostitution, les survivantes qui ont pris la parole, ne seront pas ignorées.

Et maintenant, il y a les voix de celles qui vivent avec les ravages privés des systèmes publics que nous essayons de changer. La sensibilisation du public, par le biais de débats politiques, contribue grandement à démanteler ces systèmes, un témoignage, une conversation inconfortable, un vote à la fois.

Pour conclure, je vous laisse avec la réaction d'une autre survivante de la prostitution à l'abandon du projet de loi « Unbuyable Bill » :

« Mes réflexions sont celles d'une survivante de la prostitution, qui est entrée dans cette industrie à l'âge de 17 ans, alors que j'étais encore une enfant et que j'avais l'air d'une enfant. J'étais très vulnérable et j'avais grandi en voyant les femmes traitées comme des servantes des hommes et en croyant que c'était mon rôle. J'ai suivi mes pairs dans cette industrie, car cela me semblait préférable à la solitude. C'était le fond du gouffre pour moi. Je consommais de plus en plus d'alcool et de drogues pour échapper à ce qui m'arrivait et ma santé mentale s'est détériorée. Ce sont principalement des hommes d'âge mûr qui payaient pour utiliser mon corps à leur guise, alors que je mourais à l'intérieur et que je me détestais, moi et ce qu'était devenue ma vie. Le résultat me donne l'impression que le gouvernement écossais considère que le comportement de ces hommes est acceptable. Il en va de même pour le comportement des personnes qui dirigeaient les maisons closes où j'ai été vendue, qui prenaient une part de mes gains et m'obligeaient à « faire la queue » chaque fois qu'un homme venait choisir le corps qu'il voulait utiliser. Cela me fait mal qu'ils disent que cela devrait continuer pour d'autres filles. »

La réalité de la prostitution : la parole des survivantes

Au cours du débat sur le projet de loi, Jamie Hepburn, membre du Parlement écossais, a déclaré qu'il n'avait pas eu suffisamment l'occasion d'écouter les survivantes de la prostitution. Si seulement il avait accepté l'invitation d'Ash Regan à participer à un événement en ligne organisé la veille au soir en collaboration avec Nordic Model Now ! Et si seulement la commission de la justice pénale nous avait demandé d'organiser une rencontre entre un groupe de survivantes et la commission.

L'événement de la veille (2 février 2023) mettait en vedette deux survivantes de la prostitution au Royaume-Uni et une survivante de Suède et de Nouvelle-Zélande (faites défiler vers le bas pour en savoir plus à leur sujet). Après les discussions, une séance de questions-réponses a permis à certains des députés qui regardaient l'événement de poser des questions aux survivantes. Vous pouvez regarderl'enregistrement ici . À propos de ces survivantes

Venessa MacLeod : Venessa est une survivante écossaise de l'industrie du sexe ; elle partage son expérience d'avoir été victime de traite à des fins de prostitution à Édimbourg à l'âge de 17 ans, et milite pour un changement législatif qui protège les femmes et les filles de la violence masculine.

Jenna : Jenna est une survivante de la prostitution au Royaume-Uni et une fervente défenseuse de son abolition et de la mise en œuvre du modèle nordique.

Cajsa : Cajsa est une survivante de la prostitution en Suède. Après avoir échappé à une relation abusive à l'adolescence, elle a commencé à consommer des drogues et s'est tournée vers la prostitution pour financer sa dépendance. Désormais sobre depuis huit ans, Casja se bat pour les droits des femmes et est membre de #intedinhora, une organisation regroupant des personnes ayant connu la prostitution en Suède et qui soutiennent avec passion le modèle nordique.

Chelsea Geddes : Chelsea est une survivante de 20 ans de prostitution en Nouvelle-Zélande, depuis l'âge de 14 ans en 2001 (deux ans avant l'entrée en vigueur de la loi de dépénalisation totale) jusqu'à l'âge de 34 ans en 2020.

Amanda Quick https://nordicmodelnow.org/2026/02/08/response-to-ash-regans-unbuyable-bill-falling/ Traduit par DE

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14.04.2026 à 12:33

Le réseau de traite d'êtres humains de Jeffrey Epstein et les « gangs de proxénètes » britanniques : les deux facettes d'un même commerce

Maureen O'Hara

Les réseaux de traite dirigés par Jeffrey Epstein et les réseaux britanniques généralement appelés « gangs de proxénètes » [grooming gangs] opéraient dans des pays différents et dans des environnements socio-économiques très différents, mais faisaient tous deux partie d'un commerce du sexe plus large dans lequel des filles et des femmes (et parfois des garçons et des jeunes hommes) sont régulièrement victimes d'abus sexuels et échangées entre hommes contre de l'argent ou d'autres formes de gain.

Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/01/le-reseau-de-traite-detres-humains-de-jeffrey-epstein-et-les-gangs-de-proxenetes-britanniques-les-deux-facettes-dun-meme-commerce/?jetpack_skip_subscription_popup

Les similitudes entre ces deux types de réseaux d'exploitation sexuelle des enfants

Il existait des différences importantes entre le fonctionnement de ces deux types de réseaux, mais les méthodes utilisées pour abuser et exploiter les filles et les femmes sont très similaires.

La principale motivation des « gangs de proxénètes » est le profit financier. En plus d'abuser sexuellement des filles qu'ils ciblent eux-mêmes, ils les vendent à d'autres hommes qui les abusent sexuellement. Ce sont des proxénètes. Les qualifier de « réseaux de pédocriminels » occulte cette réalité. Tous les abus sexuels sur mineurs, à l'exception des agressions commises par des inconnus, impliquent une mise en condition des enfants, mais tous les abus sexuels sur mineurs ne sont pas motivés par le profit financier. J'utilise ici le terme « gangs de proxénètes » car il décrit plus précisément ce qu'ils font que « réseaux de pédocriminels ».

Epstein opérait différemment à certains égards, mais ses réseaux tournaient tout de même autour de l'achat et de la vente de filles et de femmes en tant que marchandises sexuelles. Il payait pour avoir des relations sexuelles avec des filles et des jeunes femmes – parfois en payant les filles elles-mêmes, parfois en payant les trafiquants. Il vendait également les jeunes femmes qu'il contrôlait à d'autres hommes. Virginia Giuffre, qui a été abusée par Epstein pendant plus de deux ans à partir de l'âge de 16 ans, a décrit avoir été « vendue à une multitude d'hommes puissants ». (1, p.111)

Tant les gangs de proxénètes que le réseau d'Epstein ont abusé de femmes adultes ainsi que de mineures. On les qualifie parfois tous deux de « pédophiles », ce qui sous-entend qu'ils s'intéressent exclusivement aux enfants sur le plan sexuel, mais ce n'est pas le cas. Fiona Goddard, qui a été abusée par un gang de proxénètes alors qu'elle était prise en charge par les services sociaux à Bradford, a déclaré : « Ils y trouvaient leur propre plaisir, mais je ne pense pas que ce soit parce qu'ils étaient attirés par les enfants ; je pense plutôt que c'est parce qu'ils savaient que nous étions plus faciles à cibler et à contrôler. Nous étions vulnérables et influençables. » (2)

Epstein a abusé sexuellement de mineures et de jeunes adultes, et il était également impliqué dans la traite de femmes adultes.

Epstein et les gangs de proxénètes ciblaient tous deux des filles et des jeunes femmes, les conditionnaient pour briser leurs barrières et les rendre plus faciles à contrôler, les abusaient sexuellement et les contrôlaient par la contrainte, puis les échangeaient avec d'autres hommes contre de l'argent ou d'autres avantages. Dans les deux cas, cela visait notamment à renforcer leur statut social au sein de réseaux d'autres hommes abuseurs. Dans le cas d'Epstein, le fait de fournir à d'autres hommes fortunés des filles et des femmes qu'ils pouvaient traiter comme des marchandises sexuelles l'a aidé à conserver une position de pouvoir au sein de réseaux masculins d'élite, composés notamment de financiers, de politiciens et d'autres hommes influents.

Dans les deux cas, les filles et les femmes ciblées étaient souvent vulnérables en raison d'antécédents d'abus, d'une expérience des systèmes de prise en charge, de la pauvreté et du sans-abrisme. La plupart des filles ciblées par les réseaux de proxénétisme appartenaient à la classe ouvrière. Il en allait de même pour bon nombre des filles ciblées par Epstein. Toutes provenaient de milieux dont le statut économique et social était bien inférieur à celui d'Epstein et des cercles d'élite qu'il fréquentait.

Les réseaux de proxénétisme ont souvent recours à leurs plus jeunes membres pour recruter des filles en se faisant passer pour des « petits amis ». Par la suite, ces « petits amis » présentent les filles aux hommes plus âgés qui dirigent le réseau. Epstein s'est servi de l'une de ses partenaires adultes, Ghislaine Maxwell, ainsi que de certaines des filles et jeunes femmes qu'il avait déjà abusées, pour recruter des filles. Elles proposaient aux filles un emploi chez Epstein, souvent en tant que masseuses. D'autres trafiquants fournissaient également des filles à Epstein.

Les filles étaient contrôlées par la création d'une dépendance affective et par différentes formes de coercition.

Les gangs de proxénètes recouraient souvent à la violence physique et sexuelle pour maintenir leur contrôle. Dans son rapport de 2014 sur l'enquête relative à l'exploitation sexuelle des enfants à Rotherham, Alexis Jay déclare : « Il est difficile de décrire la nature effroyable des abus subis par les enfants victimes. Elles et ils ont été violé·es par de multiples agresseurs, victimes de traite vers d'autres villes du nord de l'Angleterre, enlevé·es, battu·es et intimidé·es. On a vu des enfants aspergé·es d'essence et menacés d'être brûlé·es vifs/vives, menacé·es avec des armes à feu, contraint·es d'assister à des viols d'une violence brutale et menacé·es d'être les prochains sur la liste si elles ou ils en parlaient à qui que ce soit. Des filles âgées d'à peine 11 ans ont été violées par un grand nombre d'agresseurs masculins. » (3, p. 1)

Epstein ne semble pas avoir eu recours à la violence physique, mais il a utilisé des menaces liées à sa puissante position sociale pour empêcher les jeunes filles qu'il contrôlait de révéler à quiconque ce qu'il faisait.

Virginia Giuffre a raconté qu'Epstein lui avait montré une photo de son jeune frère, lui avait dit qu'il savait dans quelle école il allait, puis avait ajouté : « Et je contrôle le département de police de Palm Beach, donc ils ne feront rien à ce sujet. » (1, p.83).

Giuffre a déclaré que son « travail » auprès d'Epstein et de Ghislaine Maxwell consistait à : « … faire tout ce qu'elle et il me demandaient, quand elle ou il me le demandaient. Il n'y avait ni barreaux aux fenêtres ni serrures aux portes. Mais j'étais une prisonnière enfermée dans une cage invisible. » (1, p.75) Déni institutionnel et culpabilisation des victimes

Pendant de nombreuses années, tant dans le cas d'Epstein que dans celui des réseaux de proxénètes, les institutions chargées de protéger les enfants contre tout préjudice ou de traduire en justice les auteurs d'abus ont nié ou minimisé les abus sexuels subis par les jeunes filles, ou bien leur en ont attribué la responsabilité.

Le déni de la police et des services sociaux au Royaume-Uni

Au Royaume-Uni, les services sociaux, qui sont les principaux organismes chargés de la protection de l'enfance, n'ont pas pris de mesures lorsque les filles ou leurs familles leur ont signalé les abus, et ont souvent tenu les filles pour responsables de leur propre maltraitance. Les services de police ont souvent omis d'enquêter lorsque des signalements leur ont été adressés.

Le Conseil de protection de l'enfance de la municipalité de Rochdale (RBSCB) a commandé une étude sur les réponses multi-agences à l'exploitation sexuelle des enfants dans la région entre 2007 et 2012. Il note que les services sociaux chargés de l'enfance n'ont généralement pris « aucune mesure supplémentaire » lorsque des cas d'exploitation sexuelle leur ont été signalés, et que leurs dossiers indiquaient souvent que les enfants se livraient à des « activités sexuelles consensuelles » [“consensual sexual activity”].

Fiona Goddard a évoqué la manière dont elle était décrite dans les dossiers des services sociaux. Les travailleurs/travailleuses sociaux affirmaient qu'elle faisait de mauvais choix, qu'elle était la meneuse, qu'elle échangeait des faveurs sexuelles contre des cadeaux et qu'elle tenait une maison close. Fiona avait 15 ans lorsque les travailleurs/travailleuses sociaux ont formulé ces commentaires. Ses dossiers indiquent également qu'elle avait signalé à sept reprises des viols ou des agressions sexuelles aux services sociaux alors qu'elle était sous leur prise en charge. Les services sociaux n'ont enquêté sur aucun de ces cas.

Ce ne sont là que quelques exemples du déni professionnel qui s'est opéré. Ce phénomène a été mis en évidence dans des rapports d'enquête portant sur l'exploitation sexuelle des enfants dans d'autres régions, notamment le rapport d'Alexis Jay sur Rotherham, ainsi que dans des rapports concernant l'Oxfordshire et Telford.

Le débat public sur l'inaction de la police et des services sociaux face aux réseaux de proxénètes dans de nombreuses régions s'est concentré sur leur crainte d'être perçus comme racistes. Parmi les gangs de proxénètes connus du grand public, les hommes musulmans pakistanais sont surreprésentés par rapport aux hommes d'autres groupes ethniques et religieux : bien que les origines des auteurs d'autres formes d'abus sexuels sur mineurs tendent à refléter globalement celles de la population générale.

Dans son audit national de 2025 sur ce qu'elle appelle l'exploitation sexuelle des enfants par des groupes, la baronne Louise Casey déclare : « La question de l'origine ethnique des auteurs a été un élément central de cet audit, puisqu'elle a été soulevée dans des enquêtes et des rapports remontant à de nombreuses années. Nous avons constaté que l'on évite d'aborder la question de l'origine ethnique des auteurs et que celle-ci n'est toujours pas enregistrée pour les deux tiers d'entre eux ; nous ne sommes donc pas en mesure de fournir une évaluation précise à partir des données collectées à l'échelle nationale.

Malgré l'absence d'une vue d'ensemble complète dans les ensembles de données nationales, les données des services de police locaux de trois zones que nous avons examinées fournissent suffisamment de preuves montrant une proportion disproportionnée d'hommes d'origine asiatique parmi les suspects d'exploitation sexuelle d'enfants en groupe, ainsi que le nombre important d'auteurs d'origine asiatique identifiés dans les examens locaux et les poursuites judiciaires très médiatisées pour exploitation sexuelle d'enfants à travers le pays, pour justifier au moins un examen plus approfondi. » (7, p.8)

Quelles que soient les proportions des différents groupes ethniques et religieux au sein des réseaux de proxénétisme au Royaume-Uni, il est clair que, lorsque les auteurs étaient d'origine pakistanaise ou d'autres origines musulmanes, les institutions se sont montrées réticentes à reconnaître ces abus, du moins par le passé.

Alexis Jay indique que plusieurs membres du personnel des services sociaux interrogés pour son rapport ont déclaré craindre d'être taxés de racistes si elles ou ils identifiaient l'origine ethnique des auteurs des faits à Rotherham, tandis que d'autres ont déclaré avoir reçu pour consigne de leurs supérieurs de ne pas le faire. Plusieurs conseiller·es municipaux interrogé·es estimaient que l'identification de l'origine ethnique des auteurs « alimenterait » les idées racistes et menacerait la cohésion communautaire.

Cependant, la crainte d'être perçu·es comme racistes n'était pas la seule raison de la complicité institutionnelle dans ces abus. La misogynie et les préjugés de classe ont joué un rôle important. Le rapport d'Alexis Jay indique que la police de Rotherham considérait avec mépris les jeunes filles victimes d'abus.

Lorsqu'on lui a demandé pourquoi, selon elle, les institutions n'avaient pas pris de mesures face aux abus dont elle avait été victime, Fiona Goddard a répondu que c'était à cause : « d'un sens exagéré du politiquement correct, de la volonté de ne pas offenser les personnes ou de ne pas heurter leurs sentiments, ce qui a alimenté la peur du racisme. Un pont de vue de classe [classism] profondément ancré qui semblait régner au sein de ces services, où nous étions considérées comme inférieures, le tout aggravé par la misogynie. »

Le déni des procureurs étasuniens : le « traitement de faveur » [sweetheart deal] de Jeffrey Epstein

L'exploitation sexuelle de jeunes filles et de jeunes femmes par Epstein avait été signalée à la police bien avant les poursuites engagées contre lui en 2019.

En 2005, une jeune fille de 14 ans a signalé au département de police de Palm Beach qu'Epstein l'avait agressée sexuellement. En 2006, après une année d'enquête, la police a engagé des poursuites contre Epstein et une autre personne accusée de lui avoir fourni des jeunes filles, pour de multiples chefs d'accusation d'actes sexuels illégaux avec des mineures. La police disposait de témoignages contre Epstein provenant de cinq jeunes filles n'ayant pas atteint l'âge du consentement, et avait connaissance de dix-sept autres victimes potentielles de ses abus.

Dans une démarche inhabituelle pour ce type d'affaire, le procureur général du comté de Palm Beach a pris en charge l'affaire et a fait en sorte qu'un grand jury enquête sur les accusations portées contre Epstein et son coaccusé.

Un grand jury est différent d'un jury qui juge les accusés. Son rôle est d'évaluer les preuves présentées par les procureur·es et de déterminer s'il existe une « cause probable » de croire qu'un individu a commis un crime et doit être traduit en justice. Si le grand jury estime qu'il y a suffisamment de preuves, un acte d'accusation sera délivré contre l'individu. Dans le cas d'Epstein, le grand jury n'a inculpé ni Epstein ni son coaccusé pour un seul chef d'accusation d'abus sur mineur.

Après quelques tractations juridiques, le ministère de la Justice et les avocats d'Epstein ont conclu un accord de plaidoyer, en vertu duquel Epstein ne serait pas jugé s'il plaidait coupable de deux infractions. Il s'agissait d'un chef d'accusation de sollicitation de prostitution d'un adulte et d'un autre de sollicitation de prostitution d'un mineur de moins de 18 ans. Ces infractions sont passibles d'une peine maximale de 20 ans d'emprisonnement. Epstein a été condamné à dix-huit mois de prison et a purgé treize mois. Tout au long de sa peine, Epstein a été autorisé à quitter la prison pendant 12 heures chaque jour. Cet accord a été qualifié de « sweetheart deal » (traitement de faveur).

Les procureurs ont également conclu un accord fédéral de non-poursuite concernant toutes les autres personnes qui auraient été impliquées dans les infractions commises par Epstein.

Dans l'affaire Epstein, la police semble avoir pris les allégations au sérieux et mené une enquête approfondie, mais l'affaire a été compromise par les procureurs de l'État. Julie K Brown, une journaliste d'investigation qui a écrit un livre sur Epstein, a interviewé les policiers impliqués dans l'enquête plusieurs années après cet « accord de complaisance » (8). Ils lui ont confié qu'ils avaient eu l'impression, à l'époque, que les procureurs sabotaient l'affaire et qu'ils avaient dissimulé des preuves importantes au grand jury. Ils ont également déclaré que certains éléments de preuve avaient disparu.

Le détective Joe Recarey a déclaré que les raisons pour lesquelles les procureurs avaient saboté les poursuites étaient en partie liées à la politique locale du Parti démocrate. Epstein était un donateur du parti et entretenait de bonnes relations avec les élites de Palm Beach. Recarey a déclaré que le procureur général de Palm Beach était motivé par ses ambitions professionnelles. Les procureurs semblent également avoir été intimidés par les avocats d'Epstein.

Après l'« accord de complaisance » de 2008, aucune procédure pénale n'a plus été engagée contre Epstein jusqu'en 2019, date à laquelle il a été inculpé pour des infractions liées au trafic sexuel de mineurs entre 2002 et 2005. Epstein est décédé en prison alors qu'il attendait son procès. La version officielle est qu'il s'est suicidé.

En 2021, Ghislaine Maxwell a été reconnue coupable de plusieurs infractions liées au trafic sexuel de mineurs sur une période de dix ans. En 2022, elle a été condamnée à 20 ans d'emprisonnement.

La culpabilisation institutionnelle des victimes et la perception de la prostitution Un chroniqueur de presse interviewé par Julie K. Brown, qui avait couvert la première affaire Epstein, lui a confié se souvenir que les procureurs lui avaient dit : « … ces filles n'étaient rien d'autre que des prostituées. » (8, p. 129)

Tels étaient les propos des procureurs, dont le rôle était de traduire en justice les auteurs d'abus. L'expression « rien de plus que » traduit un profond mépris, présentant les filles et les femmes prostituées comme sans valeur et ne méritant aucune protection.

Des commentaires similaires ont été formulés par des travailleurs/travailleuses sociaux et des policiers à propos de jeunes filles victimes d'exploitation sexuelle par des réseaux de proxénètes au Royaume-Uni.

Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, des professionnel·les utilisaient le mot prostituée » pour laisser entendre que les jeunes filles choisissaient librement ce qui leur était fait et qu'il ne s'agissait donc pas d'abus, ou que si des abus étaient commis, les jeunes filles en étaient elles-mêmes responsables.

Et ce, malgré le fait que la plupart de ces filles n'avaient pas l'âge légal pour consentir à des relations sexuelles et qu'elles étaient à un âge où la plupart des adultes ne les considéraient pas comme suffisamment mûres émotionnellement pour avoir des relations sexuelles, en particulier avec des hommes beaucoup plus âgés. C'est comme si l'échange d'argent dans la prostitution rendait invisible l'abus sexuel qu'elle implique. Pour certain·es des professionnel·les censé·es protéger ces filles, cela semblait être le cas même lorsque l'argent allait aux proxénètes et non aux filles, et même lorsque les filles leur disaient qu'elles étaient violées.

Le commerce du sexe repose sur l'abus sexuel, la déshumanisation et la coercition, principalement à l'encontre des femmes et des filles, mais cette réalité est constamment niée ou minimisée au sein de la culture patriarcale. Si la réalité du commerce du sexe était largement reconnue et discutée, il serait impossible de le justifier et de le maintenir.

Le commerce du sexe traite les femmes et les filles comme des marchandises pouvant servir au plaisir sexuel (ou au sentiment de pouvoir) d'autrui, mais le cadre patriarcal dans lequel s'inscrit ce commerce minimise les abus qu'il engendre et rejette la faute et la stigmatisation sur celles qui sont déshumanisées, et non sur ceux qui les déshumanisent.

La culpabilisation des filles est liée à celle des femmes adultes prostituées. Lorsque la marchandisation sexuelle des femmes est normalisée, cela contribue à créer des contextes culturels dans lesquels la marchandisation sexuelle des filles est plus facilement normalisée ou excusée.

L'exploitation sexuelle des filles et des femmes fait partie du même commerce. Tant les gangs de proxénètes que le réseau d'Epstein ont abusé de femmes adultes ainsi que de mineures. Un gang de proxénètes poursuivi à Newcastle en 2017 a été reconnu coupable d'avoir exploité sexuellement des filles et des femmes âgées de treize à vingt-cinq ans. Epstein a abusé sexuellement de jeunes adultes ainsi que de mineures, et il était également impliqué dans la traite de femmes adultes plus âgées vers d'autres hommes.

L'exploitation sexuelle des enfants fait partie intégrante du commerce du sexe. Tant que le commerce du sexe au sens large existera et sera normalisé, l'exploitation sexuelle des enfants dans ce commerce se poursuivra.

Après que le déni institutionnel des abus commis par les gangs de proxénètes à l'encontre des filles a été révélé, les décideur·es politiques ont estimé que le fait de s'éloigner du langage de la prostitution et de parler plutôt d'exploitation sexuelle des enfants contribuerait à améliorer les réponses institutionnelles. Le terme « exploitation » est utile dans une certaine mesure dans la mesure où il met l'accent sur le préjudice, mais il occulte également la motivation lucrative en jeu et les liens entre l'exploitation sexuelle des filles et des femmes adultes, dont la compréhension est essentielle pour saisir pleinement cette forme d'abus sexuel sur mineurs. L'utilisation du terme « grooming » plutôt que « proxénétisme » a le même effet.

Au début des années 2000, l'association caritative Barnardo's a proposé d'utiliser l'expression « enfants victimes d'abus par le biais de la prostitution » (10), mais celle-ci n'a pas été largement adoptée en raison de la présence du mot « prostitution », bien que ce terme indique clairement que l'implication d'enfants dans la prostitution constitue un abus. Si ce terme avait été adopté, la compréhension par les professionnels·le et le grand public de la nature de ce que l'on appelle aujourd'hui l'exploitation sexuelle des enfants serait peut-être bien plus développée.

Le potentiel du modèle nordique pour lutter contre l'exploitation sexuelle des enfants L'exploitation sexuelle des enfants ne peut, en fin de compte, être combattue efficacement que par une approche législative et politique visant à réduire et à éradiquer à long terme le commerce du sexe dans son ensemble. Cela impliquerait de réduire la demande masculine, qui alimente ce commerce, car tant qu'il y aura de la demande, les proxénètes et les trafiquants trouveront des moyens d'en tirer profit.

La réduction de la demande est l'objectif central du modèle nordique. Ce modèle érige l'achat de services sexuels en infraction pénale, dépénalise celles et ceux qui vendent des services sexuels et leur apporte un soutien pour les aider à sortir de ce commerce. Il criminalise également le fait de tirer profit de la prostitution d'autrui.

La législation en vigueur dans l'ensemble du Royaume-Uni érige actuellement en infraction pénale le fait d'acheter des services sexuels auprès d'enfants ; par conséquent, l'importance potentielle du modèle nordique dans la lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants n'apparaît peut-être pas d'emblée. Cependant, son importance réside dans la capacité de ce modèle à faire évoluer les mentalités qui sont à l'origine de la marchandisation sexuelle tant des adultes que des enfants, et à contribuer à créer un contexte culturel dans lequel cette marchandisation n'est plus considérée comme normale, *

L'efficacité potentielle d'une approche fondée sur le modèle nordique pour lutter contre l'exploitation sexuelle commerciale des enfants ainsi que des adultes est démontrée par les résultats de la stratégie d'Ipswich contre la prostitution de rue, élaborée en réponse aux meurtres de cinq femmes prostituées à Ipswich en 2006. Il s'agissait d'une stratégie d'actions multiples visant à dissuader les acheteurs de services sexuels, à offrir des voies de sortie de la prostitution et à empêcher l'entrée dans la prostitution des enfants et des jeunes en particulier.

Le projet a identifié et accompagné plus de 400 enfants exposé·es à un risque d'exploitation sexuelle sur une période de six ans. Son action a été facilitée par la prise de conscience que la prostitution des adultes et celle des enfants font partie du même commerce d'exploitation. Si les policier·es, les travailleur·es sociaux, les procureur·es·et les autres professionnel·les qui jouent un rôle dans la protection des enfants et des adultes contre les abus ou dans la traduction en justice des auteurs d'abus comprenaient cela, les réponses institutionnelles apportées aux enfants victimes d'exploitation sexuelle ou exposé·es à ce risque pourraient être transformées.

* Une version du modèle nordique a été introduite en Irlande du Nord en 2015. Les recherches menées à ce jour sur son fonctionnement n'ont pas examiné son impact sur l'exploitation sexuelle des enfants.

Maureen O'Hara https://nordicmodelnow.org/2026/03/30/jeffrey-epsteins-trafficking-network-and-the-uk-grooming-gangs-different-sides-of-the-same-trade/ Traduction DE Ouvrages cités : (1) Giuffre, V (2025) Nobody's Girl : A Memoir of Surviving Abuse and Fighting for Justice. Doubleday (2] Goddard, F (2026) ‘Bradford Grooming Gangs : Fiona's Story – Escaped Trafficking to Pakistan – PART THREE,' Open Justice UK, (3) Jay, A (2014) Independent Inquiry into Child Sexual Exploitation in Rotherham1997-2013. Rotherham Metropolitan Borough Council. (4) Rochdale Borough Safeguarding Children Board (2012)Review of Multi-agency Reponsesto the Sexual Exploitation of Children. Rochdale Borough Safeguarding Children Board. (5) Bedford, A ( 2015 ) Serious Case Review into Child Sexual Exploitation in Oxfordshire : from the experiences of Children A, B, C, D, E, and F. Oxford Safeguarding Children Board. (6)Independent Inquiry into Telford Child Sexual Exploitation(IITCSE) (2022), Telford and Wrekin Co-operative Council. (7) Baroness Casey of Blackstock (2025) National Audit on Group-Based Child Sexual Exploitation and Abuse. (8) Brown, J K (2021) Perversion of Justice : The Jeffery Epstein Story. Harper Collins (9) Perraudin F (2017) ‘Eighteen people found guilty over Newcastle sex grooming network', The Guardian. 09 August. (10) Crawley, Roberts and Shepherd (2004) Taking stock : Children and young people at risk of, or involved in, abuse through prostitution in Stockton-on-Tees. Barnardo's, (11) Caton A (2016) ‘Written evidencesubmitted by Alan Caton OBE', Home Affairs Committee Prostitution Inquiry, PRO0007', 23 February 2016.

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14.04.2026 à 12:31

Prostitution, violence contre les femmes ou travail du sexe : deux analyses incompatibles

Geneviève Duché

Dans le livre dirigé par Camille Froidevaux-Metterie « Les théories féministes », Seuil, 2025, les deux textes « Les échanges sexuels tarifés » de Maria Nengeh Mensah et Sex-War's : « pornographie et féminisme pro-sexe » de Julie Lavigne ont certainement été choisis en toute connaissance de cause à savoir leur positionnement clair pour un « travail du sexe » reconnu, assimilable aux divers services marchands constituant un secteur important de l'économie moderne, contre les abolitionnistes de la prostitution et de la pornographie. Cette dernière est une forme de prostitution, les actes sexuels imposés à l'« actrice » sont réels et constituent des films et des images pouvant être achetés et vus durant toute la vie des femmes filmées.

Ce choix est étonnant, voire choquant, puisque ces articles ne sont pas contrebalancés par la théorie féministe abolitionniste du système prostitutionnel. Dans un livre universitaire on attendrait d'abord des données qui justifient les déclarations et assertions et s'il y a choix de présenter le féminisme « pro-sexe » ou plutôt pro-prostitution, on attendrait qu'il y ait un certain équilibre entre les tenant·es d'analyses opposées, ici pro-prostitution d'un côté et féministes abolitionnistes de l'autre. Rien de cela. Et chacun des chapitres indiqués se termine sur un paragraphe confortant, renforçant la « théorie » mise en valeur et soutenue.

Ce choix est en contradiction avec l'introduction « Les idées féministes : libération, révolution, résistance » de la coordonnatrice d'un ouvrage important et dans l'ensemble passionnant. Il y est écrit : « Toutes celles qui ont pensé le système de domination mis en œuvre par les hommes pour réduire les femmes et les personnes féminisées à une condition d'objectivation (être assignée à son corps-objet) et d'aliénation (être rendue étrangère à soi-même) ont édifié le champ des théories féministes dont nous avons voulu rendre compte dans cet ouvrage ».

Ou encore « Les théories féministes aspirent toutes à démanteler le système patriarcal par la destruction de son socle – l'assignation des femmes à leur corps sexuels et maternels – ». Or, la prostitution (pornographie comprise) est une fameuse et fort violente assignation des femmes à leur corps-sexuel. Pourquoi alors choisir cette théorie d'un travail sexuel qui « empouvoirait » les femmes ?

On ne peut accepter que les prétentions théoriques piétinent la réalité et l'oppression des femmes ainsi que les violences commises contre elles. Voyons de plus près le texte intitulé « Les échanges sexuels tarifés » :

Dès la première phrase « la compréhension des échanges sexués (en fait actes sexuels tarifés) est importante pour penser la sexualité et le pouvoir des femmes » on voit le parti pris et surtout, rien de féministe ici ! Les violences prostitutionnelles, l'achat de l'usage d'un corps par les hommes pour leur propre plaisir n'ont rien à voir avec la sexualité des femmes et leurs désirs, et ne peut être un moyen de pouvoir pour les femmes, c'est le contraire ! Elles ont à voir avec la soumission des femmes aux désirs des hommes et à leur chosification ou marchandisation. La marchandisation étant à la fois la clé de voute et le combustible du système économique dominant, le capitalisme.

Maria Nengeh Mensah professeure à l'Ecole de travail social et chercheuse à l'Institut de recherches et d'études féministes à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) est spécialiste des dynamiques d'exclusion sociale liées à la santé et à la sexualité des femmes et des minorités sexuelles et de genres. Ses travaux portent sur l'action collective contre la stigmatisation et la création de contre-discours pour la reconnaissance sociale de tous·tes.

La prostitution qui existe au service des hommes, organisée par des hommes et qui contraint des millions de femmes et d'enfants dans le monde n'est pas une histoire de minorité sexuelle puisqu'elle n'est pas la sexualité des femmes. Elle est un usage particulier de leurs corps par les hommes dans un contexte de domination masculine, cette dernière n'est jamais questionnée dans le texte. Pourtant l'autrice est dans un institut d'études féministes.

Même les analyses de la directrice de l'ouvrage qui contient ce chapitre semblent être balayées d'entrée. Dans son livre « Un corps à soi », Seuil, 2021, Camille Froidevaux-Metterie différencie clairement ce qui arrive aux filles et aux garçons et qui soumet les unes au profit des autres : « Si les corps féminins et masculins sont toujours conçus à travers le prisme de leur sexuation, dans le cadre de la binarité à perpétuer, l'opération ne revêt absolument pas le même sens pour les uns que pour les autres… L'apparition des marqueurs sexués renvoie les filles à une immédiate objectivation qui place leur corps sous le signe de la disponibilité sexuelle quand elle initie chez les garçons un processus d'incarnation-subjectivation annonciateur de leur future autonomie. Si, des deux côtés, les mécanismes de l'enfermement dans les rôles de genre fonctionnent à plein, les effets produits quant aux possibilités d'action dans le monde et aux potentialités d'épanouissement des corps-sujets sont diamétralement opposés ».

L'apparent consentement de personnes prostituées à recevoir de l'argent contre des actes sexuels suffit-il à égaliser les potentialités masculines et féminines et à épanouir le corps-sujet de la prostituée ?

Catharine Mc Kinnon, oubliée dans le chapitre incriminé, écrit : « Le désir sexuel des femmes, au moins dans cette culture (Amérique du Nord) est construit socialement de telle sorte que nous en arrivons à souhaiter notre propre anéantissement, c'est-à-dire que notre soumission est érotisée comme féminine et féminité » (Traite, prostitution, inégalité. Editeur M, Québec, 2014).

Dans l'écrit de Maria Nengeh Mensah, on comprend vite qu'il ne sera pas question de personnes en situation de prostitution, d'êtres humaines réelles en fait, comme les femmes des premières nations soumises à la traite interne au Canada (voir Last girl first : une étude sur l'exploitation sexuelle ou système prostitutionnel et son impact disproportionné sur les personnes des communautés les plus discriminées, Ed. Libre, 2023), mais il sera question d'un fantasme de transgression et de résistance « brisant la règle patriarcale du service gratuit » !

Résistance à quoi ? au pouvoir des hommes, ceux qui ont l'argent, qui paient, qui commandent l'acte, ceux qui organisent le trafic et la coercition obligeant des femmes à la prostitution et à la soumission, coups, viols, violences psychologiques ? Tout est utilisé pour soumettre les femmes au commerce juteux de la prostitution.

L'autrice du chapitre n'a donc jamais entendu ou lu les clients s'échangeant leurs impressions et leurs envies entre mecs sur les réseaux sociaux ou dans les bistrots (Victor Malarek : Les prostitueurs, sexe à vendre, les hommes qui achètent du sexe Ed. M, 2013, voir aussi le livre de Zeromacho « Des bordels au forums, paroles d'hommes » qui sortira le 13 avril, Ed. La Trêve) ?

L'autrice du chapitre n'a donc jamais entendu des survivantes de la prostitution ou des femmes essayant de s'en sortir ?

Comment accepter qu'une violence sexuelle et sexiste, qu'une exploitation sexuelle mondiale prospère contre les personnes les plus vulnérabilisées par les systèmes de domination mondialisés soit théorisée par des universitaires comme un simple commerce de services ?

Ces universitaires imprègnent les étudiant·es qui les lisent ou assistent à leurs cours, de l'idée que le féminisme pourrait promouvoir l'asservissement sexuel comme un métier complexe et une liberté. Les universitaires ont la responsabilité de former le jugement des étudiant·es et de leur transmettre des moyens d'émancipation et non, de mon point de vue, de théoriser la liberté, sous l'influence nord-américaine, non plus comme « instrument de résistance à l'oppression » mais « outil même de la servitude volontaire » comme l'écrit Muriel Fabre-Magnan dans son livre « L'institution de la liberté », PUF, 2018.

Activité gratuite dans le mariage et service commercial pour la prostitution :

Pour le plus grand bonheur des hommes violents, des proxénètes et trafiquants, un groupe de personnes, d'associations pro-prostitution et d'intellectuelles et d'universitaires qui utilisent leur réputation « scientifique » et leur pouvoir, s'annoncent féministes en faisant croire aux femmes qu'en se comportant exactement de la manière dont les hommes veulent les traiter, elles regagneraient le pouvoir, qu'il serait empouvoirant de donner volontairement aux hommes ce qu'ils exigent d'elles. Ainsi elles ne tiennent pas compte de la double appropriation des femmes par les hommes dans le système patriarcal, l'appropriation privée par le mariage (corps féminins qui produisent des enfants, l'usage sexuel des corps féminins par les hommes, le corps des femmes qui nettoie, soigne, nourrit…) et l'appropriation collective par le viol, le harcèlement sexuel, la prostitution, la pornographie. La lecture de Colette Guillaumin serait utile à l'autrice.

Dans l'article « Les échanges sexuels tarifés » les féministes abolitionnistes sont critiquées parce qu'elles ne s'en prendraient qu'à la prostitution alors que le mariage serait pire oppression puisqu'imposant un travail gratuit. Une théorie féministe ne peut qu'analyser ces oppressions et les combattre toutes le deux. Les féministes abolitionnistes sont les plus actives dans la lutte contre toutes les formes de violences sexistes et sexuelles dont le viol dans le mariage par exemple.

Beaucoup de femmes sans autonomie financière ou assumant double ou triple journée de travail ou soumise à l'emprise du mari disent être bien dans cette situation ou y rester. Est-ce pour autant que nous ne pourrions remettre en question ce système de domination ? Les féministes l'ont fait et nous avons obtenu des progrès, des changements dans certains pays

Lorsque l'argent apparaît, la violence semble disparaître…Vive le commerce qui transforme les vulnérabilités subies par un très grand nombre de femmes et leur manque de liberté, en pouvoir de gagner fièrement leur vie ! Depuis Tabet, Pheterson et Rubin, qui déjà ne voulaient pas voir que la prostitution faisait partie des violences sexistes et sexuelles, des études et l'accompagnement des personnes en situation de prostitution (femmes les plus nombreuses, mais hommes et trans aussi) ont été multipliés et montrent comment les violences physiques, psychologiques et sexuelles (dont l'inceste) subies dans l'enfance et l'adolescence sont prégnantes dans la population des personnes prostituées. Elles montrent combien les proxénètes, les trafiquants, les clients ou acheteurs d'actes sexuels sont violents, combien les dommages à la santé des victimes sont importants et irréversibles. En France on pourra consulter : l'enquête pro-santé nationale de 2011, les travaux de Muriel Salmona, de Judith Trinquart, l'enquête participative santé et prostitution de 2025 réalisée par l'INSERM, le Mouvement du Nid en association avec l'Amicale du Nid, le livre Duché-Franjou en libre lecture sur le site de l'Amicale du Nid : « Pour un accompagnement féministe et abolitionniste des personnes victimes de la prostitution, une violence sexuelle et sexiste », 2023. La prostitution qu'elle soit déclarée consentie ou pas (le forçage, la coercition, le trafic concernent la grande majorité des personnes prostituées) détruit la santé physique, psychique et sexuelle des victimes. Tout cela est aujourd'hui bien documenté et ne peut être ignoré par les chercheuses en Sciences sociales et humaines dès lors qu'elles souhaitent publier sur ce sujet, sinon leur honnêteté peut être mise en doute. La prostitution n'est pas « une autonomie sexuelle » comme c'est écrit dans le texte, c'est un problème de santé publique.

Quant est citée dans l'article Paola Tabet (2009 : « Mais le rapport de pouvoir est à la base de l'entière organisation de la société », il faut savoir en tirer les leçons. Où est le pouvoir dans les relations femmes-hommes ? Et l'argent n'est-il pas essentiellement détenu par les hommes et au centre des rapports de pouvoir (tu n'en auras pas si tu ne fais pas ce que je veux !)

Service commercial complexe ou absence de choix des victimes de la prostitution :

Le chapitre objet de ma critique présente la prostitution comme un service parmi les autres services de consommation qui exige des savoir-faire complexes, de l'endurance physique, une connaissance sexuelle et anatomique de base. Certes les femmes en situation de prostitution sont fortes de supporter toutes ces violences, elles sont très résistantes pour survivre au nombre de passes quotidien, au mépris des clients, à la saleté des clients, aux coups des proxénètes, au peu d'argent reçu pour la majorité d'entre elles à tel point qu'une partie d'entre elles ne mangent pas à leur faim (les associations féministes abolitionnistes françaises reçoivent des milliers de femmes en situation de prostitution par an et connaissent très concrètement leur épuisement et leurs difficultés).

Essayons chacune de nous mettre à la place d'une femme prostituée, de nous représenter l'intimité mise en jeu dans cette rencontre avec chaque client et la peur constante que ça dégénère en violences supplémentaires. Le seul fait d'avoir à « offrir » son « corps » à des inconnus pour de l'argent est une violence en soi, et oblige à la dissociation qui détruit la santé.

Le stigmate qu'il faut savoir combattre, oui, est d'abord celui généré par les acheteurs d'actes sexuels ou prostitueurs.

La production de tant d'effets délétères pour la santé de celles qui « fournissent ce service » suffit à en interdire l'organisation. El il faut réclamer la même interdiction si d'autres services commerciaux produisent autant de dégâts humains. Le taux de personnes prostituées ayant des symptômes de psycho-trauma, 62,5%, est beaucoup plus élevé que celui des soldats ayant participé à des combats.

Quant à la connaissance sexuelle et anatomique du corps, les accompagnant·es des personnes prostituées se rendent compte que beaucoup ne connaissent pas leur propre anatomie, n'osent pas parler de leur corps, que beaucoup ont été violées et soumises à la prostitution très jeunes et n'ont pas eu de vie sexuelle autonome.

« Une ouverture d'esprit, une inclination à composer avec le mépris » voilà ce qui constituerait la valeur d'un « travail sexuel » alors que les prostituées se sentent violées, salies, manipulées, simples objets dans les mains d'hommes qui exigent parfois, en plus, d'être écoutés dans le déversement de leurs malheurs ou leur mal-être. Mais lisez donc les témoignages, écoutez les femmes au lieu de théoriser sans savoir ! C'est particulièrement grave lorsque cela concerne aussi le domaine du travail social.

Quant à la complexité des savoir-faire, ne va-t-elle pas exiger, pour reconnaître la valeur de ce service, l'organisation d'une formation, d'une filière scolaire ? et en particulier pour les plus démunies, les plus vulnérables qui ont seulement leur corps à vendre ou les mineures mal protégées dans les établissements des services sociaux, en France par exemple, où un grand nombre d'enfants dès 12-13 ans sont soumis·es à la prostitution. Un scandale certes, une ignominie, oui, et qui existe depuis bien longtemps. La soumission à la prostitution débute le plus fréquemment avant la majorité.

Il est difficile de sortir de la situation de prostitution non parce que la situation est bonne et pleine d'avenir mais parce qu'elle use et déprime, parce qu'elle accroit les vulnérabilités et bloque toute perspective d'avenir, parce qu'il faut prendre le risque de s'affronter aux proxénètes et trafiquants et de subir leur violence ou de la faire subir à sa famille. L'avenir, le hors prostitution est incertain, non connu, non appréhendé. Alors dans cette situation, il est logique d'entendre les personnes prostituées dirent qu'elles ont choisi cette activité, que ça leur convient, et qu'elles sont libres. Pour survivre, pour « retourner au turbin » tous les jours, comme certaines le disent, il faut bien se dire que l'on sert à quelque chose malgré la violence subie. Tant que l'on est soumise au système prostitutionnel on ne peut dire autre chose. C'est sur le chemin de sortie de la situation que l'on peut analyser l'oppression subie, et comprendre comment et par qui on a subi cette violence et petit à petit se réapproprier sa vie. Voilà ce que l'on sait et ce que l'on peut dire quand on passe du temps à accompagner les personnes en situation de prostitution. Et ce n'est pas une question de charité, c'est la volonté de réalisation d'une solidarité féministe qui propose aux femmes subissant des violences, d'en sortir.

La prostitution n'est pas un choix, elle est un piège tendu autant par celleux qui prétendent que c'est un travail à reconnaître que par celleux qui organisent et suscitent ce marché, les prostitueurs (un certain nombre de femmes sont proxénètes souvent pour pouvoir sortir elles-mêmes de la prostitution). La prostitution est une guerre contre les femmes comme l'écrit dans le titre de son livre Claudine Legardinier (Syllepse, 2015).

Il ne faut pas pénaliser les victimes mais abolir le système qui les produit.

Féminisme carcéral ou luttes féministes radicales contre les violences sexistes et sexuelles :

Sous ce titre « féminisme carcéral » l'autrice présente sommairement et faussement l'abolitionnisme qu'il faut bien distinguer de la prohibition qui criminalise les victimes que sont les personnes prostituées.

Pourtant l'abolitionnisme a fait et fait débat au Canada et au Québec et des associations féministes abolitionnistes accueillant de survivantes de la prostitution ou des femmes souhaitant en sortir ont fait connaître leur travail et la nature de l'exploitation sexuelle qu'est la prostitution.

L'abolitionnisme ou l'abolition de la prostitution est plus facilement comprise si on fait la comparaison avec l'esclavage et si on regarde de près la loi abolitionniste d'abolition du 13 avril 2016 en France : abolir l'esclavage signifie libérer les esclaves, interdire le trafic, le marché des esclaves, et interdire « leur utilisation » par des esclavagistes. Reviendrait-on sur l'abolition de l'esclavage si d'anciens esclaves en difficulté de trouver de quoi vivre disaient souhaiter retourner chez leur maître ? C'est arrivé aux Etats-Unis, par exemple, quand les esclaves ont été libéré·es mais démuni·es. Certain·es ne trouvaient pas d'emplois ou étaient plus mal traité·es par les industriels du nord qui les attendaient comme main d'œuvre corvéable.

Pour abolir un asservissement il faut en interdire la pratique à celleux qui en tirent profit, avantages et pouvoir et libérer les êtres asservis. Donc pour la prostitution cela se traduit par l'interdiction du marché des êtres à prostituer et l'achat des actes sexuels si vite justifié, dans nos sociétés, par de soi-disant « besoins sexuels irrépressibles » des hommes qu'aucune théorie féministe ne peut justifier. Dans le même temps cela nécessite la reconnaissance des personnes prostituées comme victimes de violences sexuelles et sexistes avec l'accompagnement nécessaire à la sortie de leur situation.

La loi abolitionniste française du 13 avril 2016 « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » inspirée du modèle suédois (pour plus de détail voir mon livre « Non au système prostitutionnel, une analyse féministe et abolitionniste », version février 2019, en libre lecture sur le site de l'Amicale du Nid), comprend quatre piliers :

La dépénalisation des personnes en situation de prostitution puisqu'elles sont victimes du système et leur accompagnement vers la sortie de la prostitution lorsqu'elles le désirent (parcours de sortie de la prostitution), avec étude des dossiers par des commissions départementales pour attribuer allocation et papiers pour les victimes étrangères ou « importées comme marchandises » par les trafiquants.

L'interdit de l'achat d'acte sexuel, ce qui est nouveau par rapport à l'abolitionnisme de 1949 (convention internationale luttant contre le proxénétisme et le trafic et considérant les personnes prostituées comme victimes) ; une contravention de de 1500 euros maximum. La récidive est punie de 3750 euros et devient un délit. Des stages de sensibilisation des acheteurs peuvent être imposés à la demande d'un juge.

Le renforcement de la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle

La prévention dans sa double dimension de la prévention santé des personnes en situation de prostitution et la prévention primaire des pratiques prostitutionnelles et du recours à la prostitution (prévention auprès des jeunes, ajout à l'éducation à la vie affective et sexuelle dans l'Education nationale).

Il reste à la faire appliquer complètement, cette loi, avec efficacité comme pour toutes les lois progressistes qui gênent les intérêts d'une classe ou d'un groupe, ici celui des hommes. Rares sont encore ceux qui luttent réellement contre la prostitution. Le procès de Mazan en France a montré la grande « tolérance » des hommes pour la chosification des femmes et leur viol.

Pourquoi faut-il toujours, trop souvent aussi auprès de femmes qui se disent féministes, justifier l'usage du mot victime, qualification d'une situation à un moment donné des femmes qui subissent des violences en particulier l'exploitation sexuelle ? Le terme n'est pas remis en question quand on parle de victimes de raz de marée, d'accidents de voiture ou de tuerie de masse. Etre victime n'est pas une identité.

Reconnaître une personne comme victime, c'est reconnaître qu'elle est sujet de droit, droit à ce que soit reconnu le préjudice subi. Reconnaître une personne prostituée comme victime c'est lui permettre de ne pas retourner la culpabilité contre elle comme c'est souvent le cas ; c'est lui permettre de comprendre ce qui lui est arrivé ; c'est lui permettre d'en parler et d'en faire l'analyse et contrairement à l'infantilisation, de recouvrer sa dignité piétinée par la chosification opérée par le système prostitutionnel. C'est favoriser la reconnaissance sociale tant attendue par les pro-prostitution d'un travail du sexe reconnu.

Les femmes déterminées du mouvement « MeToo » ne revendiquent-elles pas que l'on reconnaisse les violences subies, qu'on reconnaisse leur situation de victime et que l'on poursuive les auteurs de ces violences. Je ne les vois pas infantilisées, au contraire elles font face, se lèvent et doivent avoir un courage immense. Les femmes n'auraient-elle pas le droit à la justice, à la reconnaissance de crimes commis contre elles et punis ? que la honte change de camp !

Quant à l'accusation de féminisme carcéral visant les abolitionnistes : expéditif et pas sérieux !

Je doute souvent que la répression, la prison, soient les seules solutions et soient très efficaces pour changer la société mais que faire face à la criminalité, la violence contre les femmes en particulier ? Ne faut-il pas arrêter les violeurs, les auteurs de féminicides ou de violences conjugales, les pédocriminels ? Doit -on dire aux victimes : débrouillez-vous, nous préférons que votre agresseur ne soit pas arrêté parce que ce serait du féminisme carcéral ?

Les lois sont nécessaires pour faire changer les comportements, faire reconnaître les droits des femmes et les sortir de l'asservissement patriarcal, pour obtenir l'égalité réelle entre les femmes et les hommes (parité en politique, égalité au travail, dans le mariage etc.), la liberté pour les femmes (contraception et avortement), la protection (interdit du viol, des coups, de la prostitution et de la traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle…). Les lois qui facilitent l'émancipation sont des éléments incontournables, mais pas les seuls, pour la réinvention du monde que nous voulons, nous les féministes. Et dans nos revendications pour ces droits, notre complicité avec les appareils d'Etat ou les institutions est inexistante dans la mesure où nous sommes obligées tous les jours de revendiquer, exiger, manifester, écrire pour arracher la justice, pour animer une lutte contre l'asservissement, pour l'émancipation, qui se heurte aujourd'hui à des régressions mortifères.

Pour un féminisme conséquent, est indispensable la promotion des travaux d'universitaires qui forment au regard et à l'analyse critique de la violence prostitutionnelle comme pour les autres violences sexuelles et sexistes, au lieu de laisser penser qu'il s'agit d'une chance de reconnaissance sociale pour les femmes.

Geneviève Duché Féministe, universitaire retraitée, ancienne présidente de l'Amicale du Nid. Mars 2026

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14.04.2026 à 12:31

Comment « Nordic Model Now ! » a vu le jour

Anna Fisher

« Nordic Model Now ! » (NMN) fête ses dix ans ce mois-ci. Pour marquer l'occasion, nous publions cet article sur ses débuts et envisageons de publier d'autres articles consacrés à certaines de nos principales réalisations de ces dix dernières années.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Les débuts

J'ai cofondé NMN au printemps 2016 en réponse à mon inquiétude grandissante quant au risque que le Royaume-Uni s'engage, sans s'en rendre compte, dans la mise en place d'un système de prostitution entièrement dépénalisé, à l'image de celui de la Nouvelle-Zélande.

La plupart des personnes s'accordent à dire que les femmes impliquées dans la prostitution ne devraient pas être criminalisées. Ainsi, pour l'observateur/observatrices occasionnel·les la dépénalisation peut sembler une évidence. Mais celles et ceux qui prônent cette mesure ne visent pas seulement à dépénaliser la vente de services sexuels.Elles et ils entendent dépénaliser l'ensemble du système de la prostitution – la publicité, les maisons closes, le proxénétisme, l'achat de services sexuels, tout le tralala. Elles et ils veulent ouvrir la prostitution à toute la fureur du capitalisme moderne – sans aucune restriction.

Quand la plupart des personnes y réfléchissent vraiment, elles commencent à hésiter. Voulons-nous que les agences pour l'emploi envoient des mères célibataires et des jeunes filles tout juste sorties de l'école dans la maison close du coin ? Voulons-nous d'immenses maisons closes à plusieurs étages dans chaque centre-ville et dans les zones d'activité en périphérie ? Voulons-nous que ces mêmes maisons closes soient annoncées sur des panneaux publicitaires au bord des autoroutes et sur les côtés des bus ? La culture ne souffre-t-elle pas déjà de l'impact de la pornographie en ligne industrialisée ? Voulons-nous vraiment aggraver cela avec des bordels industrialisés remplis de jeunes femmes répondant à tous les désirs et fétiches masculins ? Cela n'aura-t-il pas un impact sur toutes nos relations intimes et sur la façon dont les hommes et les femmes se perçoivent mutuellement ? Comment cela affectera-t-il les enfants ?

En Allemagne, où le système est similaire, on trouve des maisons closes juste à côté des restaurants McDonald's. Est-ce que c'est ce que nous voulons ici ? Que direz-vous à votre enfant de quatre ans lorsqu'il vous demandera pourquoi le magasin d'à côté affiche des photos de femmes nues dans sa vitrine ? Quel message implicite tout cela enverra-t-il à votre enfant de 11 ans sur ce que signifie être une femme ou un homme, et sur ce à quoi elle ou il peut aspirer dans la vie ?

Celles et ceux qui prônent la dépénalisation totale font tout leur possible pour vous empêcher de penser ainsi. Elles et ils réduisent la question à un terme à consonance sympathique, « dépénalisation », et affirment, à tort, que ce serait plus sûr pour les femmes, et que toute opposition relève de la « panique morale » ou d'autres clichés qui étouffent la réflexion. Et elles et ils bénéficient du soutien et des ressources d'une industrie de plusieurs milliards de dollars qui cherche désespérément à s'étendre et à gagner en légitimité, ainsi que de l'aide des médias grand public, dont la plupart ont depuis longtemps abandonné le véritable journalisme d'investigation et de réflexion au profit de petites phrases et de la complaisance envers les puissants.

Plusieurs événements m'ont fait prendre conscience que je ne pouvais pas me contenter d'espérer que quelqu'un d'autre fasse quelque chose face à cette tendance.

Tout d'abord, le 11 août 2015, le Conseil international d'Amnesty a voté, lors d'une réunion à Dublin, l'adoption d'une politique de dépénalisation totale. Amnesty a publié cette politique en mai de l'année suivante et n'a cessé depuis de faire pression en sa faveur à l'échelle mondiale.

En raison de son engagement de longue date en faveur des prisonnier·es politiques et d'autres groupes opprimé·es, Amnesty jouit d'une excellente réputation auprès du grand public. Si l'organisation soutient la dépénalisation totale, n'est-ce pas là forcément la meilleure option ? Il est inconcevable qu'Amnesty adopte une politique qui ne respecte pas le droit international et qui ne serve pas les intérêts des personnes marginalisées qui seraient les plus touchées. Sauf que c'est exactement ce qu'Amnesty a fait.

J'ai rédigé à l'époque un article de blog montrant que l'approche adoptée par Amnesty ne répondait pas aux normes éthiques que l'on est en droit d'attendre d'une telle organisation.

La question a été soulevée pour la première fois lors de l'assemblée générale annuelle d'Amnesty UK à Nottingham en 2008, lorsque la section de Newcastle a présenté une motion appelant à la dépénalisation totale. Cette motion était une idée de Douglas Fox, alors membre de la section de Newcastle et fondateur et associé de Christony Companions, qui était à l'époque l'une des plus grandes agences d'escortes du Royaume-Uni. En d'autres termes, c'était un proxénète qui avait un puissant intérêt financier dans la dépénalisation du proxénétisme.

Il a encouragé ses associés du commerce du sexe à adhérer à Amnesty afin de faire pression pour l'adoption de cette politique de l'intérieur, et il a plaidé pour que les proxénètes – des tiers comme lui qui tirent profit de la prostitution d'autrui – soient redéfinis comme des « gestionnaires » et des « organisateurs » du « travail du sexe », et soient donc classés comme des « travailleurs du sexe ».

Ces contorsions intellectuelles ont permis à Amnesty d'affirmer que la dépénalisation du proxénétisme était conforme au droit international, alors qu'en réalité, plusieurs traités internationaux imposent aux États signataires l'obligation contraignante de lutter contre le proxénétisme et le trafic sexuel.

Il est clair que la stratégie de Fox a réussi à convaincre les dirigeant·es d'Amnesty, car les procès-verbaux d'une réunion de son Secrétariat international en 2013, qui ont fait l'objet d'une fuite, ont montré que l'organisation était déterminée à faire pression en faveur d'une dépénalisation totale, alors même qu'elle n'avait encore mené aucune recherche ni consulté ses membres. Elles et ils ont par la suite mené une consultation et des recherches dans quatre pays, mais celles-ci présentaient de sérieuses limites – notamment le fait qu'elles et ils n'aient mené aucune recherche dans un pays, comme la Nouvelle-Zélande, qui avait mis en place le type de système quelles et 'ils prônaient. À ma connaissance, elles et ils ne l'ont toujours pas fait, dix ans plus tard.

Alors que le mouvement féministe était conscient de la direction prise par Amnesty, la résistance organisée a été trop faible et est arrivée trop tard. La Coalition contre la traite des femmes (CATW) a publié une lettre ouverte en juillet 2015 et de nombreux blogs et articles se sont élevés contre ces propositions, mais cela n'a pas suffi à changer le cours des choses.

Le deuxième événement marquant a eu lieu en février suivant, lorsque la commission spéciale des affaires intérieures du Parlement de Westminster a mené une enquête sur la prostitution. J'étais terrifiée à l'idée que le résultat soit similaire ; que la commission, présidée par Keith Vaz, parvienne à la même conclusion qu'Amnesty et que le gouvernement conservateur de l'époque accepte ses recommandations et mette en œuvre une dépénalisation totale ici, au Royaume-Uni.

Les premiers pas

J'ai cherché partout un groupe local militant sur cette question auquel je pourrais m'associer, mais en vain. C'est donc avec une certaine appréhension que j'ai décidé de créer moi-même un tel groupe. Nous avons tenu notre première réunion en mars 2016 et, lors de cette réunion, quelqu'un·e a suggéré que nous nous appelions « Nordic Model Now ! », car nous militons en faveur de l'approche lancée pour la première fois en Suède, puis reprise par la Norvège et l'Islande, et qui était alors connue sous le nom de « modèle nordique », bien qu'on l'appelle aujourd'hui souvent « modèle d'égalité », « modèle abolitionniste » ou « modèle des survivantes ». Un·e sympathisant·e nous a créé un logo et nous avons mis en place un site web et des comptes sur les réseaux sociaux, conçu et imprimé des tracts, et organisé des actions devant les locaux du Secrétariat international d'Amnesty à Clerkenwell.

Le Modèle nordique reconnaît que le système de la prostitution fait partie de l'oppression structurelle des femmes et d'autres groupes marginalisés, et qu'il est à la fois une cause et une conséquence de l'inégalité persistante entre les sexes. C'est la seule approche qui donne la priorité au soutien et aux voies de sortie de l'industrie pour celles et ceux qui y sont pris au piège (presque toutes les enquêtes montrent que la grande majorité souhaite désespérément s'en sortir), tout en demandant des comptes aux proxénètes et aux clients.

Plus précisément, il dépénalise la vente de services sexuels et offre à celles qui s'y livrent des services d'aide de qualité, sans jugement, des voies de sortie et des alternatives ; il renforce les lois contre le proxénétisme, la gestion de maisons closes et la traite des êtres humains ; et il érige l'achat de services sexuels en infraction pénale, avec pour objectif principal de changer les attitudes et les comportements des hommes. Pour être efficace, cette approche doit s'accompagner d'une série de mesures globales, notamment une campagne d'information publique, une éducation dans les écoles, une formation de la police et la lutte contre les inégalités et la pauvreté qui poussent les personnes à se prostituer. Le rapport Vaz

La commission parlementaire des affaires intérieures a publié son rapport sur la prostitution en juillet 2016. En le lisant, j'ai eu le sentiment très fort qu'il avait été rédigé par un client (acheteur de services sexuels). La connaissance de la façon dont pensent les clients et de leur duplicité est profondément ancrée en moi depuis mon enfance, durant laquelle mon père m'a abusée sexuellement dès mon plus jeune âge et m'a livrée à d'autres pour qu'ils fassent de même, en échange de faveurs politiques.

Nous avons publié une réponse à ce rapport sur notre site web, dans laquelle nous avons fait valoir qu'il ne pouvait être considéré comme fondé sur des preuves, car la sélection des éléments de preuve sur lesquels il s'appuyait était biaisée et que tout ce qui ne cadrait pas avec ce biais – par exemple, les preuves soutenant l'approche du modèle nordique – était minimisé et écarté comme étant « émotionnel » ou découlant de « valeurs morales ».

Nous avons également noté que huit des onze membres de la commission étaient des hommes, mais qu'il n'était pas précisé si certains d'entre eux étaient des acheteurs de services sexuels. Nous avons fait valoir que, l'un des mandats de l'enquête étant d'examiner si le recours aux services sexuels devait être criminalisé, le fait d'être un client du sexe constituait un conflit d'intérêts manifeste. Comme il était statistiquement probable qu'au moins un des hommes du comité était un client du sexe, nous avons soutenu qu'il y avait de bonnes raisons pour que les membres du comité déclarent s'ils avaient déjà été des clients du sexe et, le cas échéant, se récusent.

Curieusement, cela a incité certaines féministes de carrière à nous attaquer pour avoir « sali » la réputation des membres masculins de la commission, ce qu'elles ont qualifié d'« acte d'ineptie politique sans précédent dans l'histoire du mouvement abolitionniste britannique ».

Il a donc été gratifiant de voir, en septembre 2016, le Sunday Mirror révéler que Vaz était un client du sexe. Des journalistes avaient obtenu des preuves irréfutables que Vaz avait récemment exploité et abusé sexuellement de deux jeunes migrants en échange d'argent et avait proposé de payer la cocaïne qu'ils avaient consommée pendant la séance. La consommation de cocaïne, illégale au Royaume-Uni, était un autre sujet sur lequel la commission avait conseillé le gouvernement sous la présidence de Vaz.

Nous avons mené campagne pour que Vaz soit démis de ses fonctions et que son rapport sur la prostitution soit abandonné. Nous avons manifesté à Westminster. Quelques-un·es d'entre nous ont rencontré la ministre de l'Intérieur de l'époque et ont discuté de cette question avec elle. Même si elle semblait être d'accord avec nous, quelques mois plus tard, le ministère de l'Intérieur, sous sa direction, a répondu au rapport au nom du gouvernement sans faire aucune mention des conflits d'intérêts de Vaz qui remettaient en cause sa validité et ses conclusions. En conséquence, son rapport figure toujours sur le site web du Parlement et à la bibliothèque de la Chambre des communes, comme s'il s'agissait d'une source fiable, et il est fréquemment cité comme argument en faveur de la dépénalisation des maisons closes, par exemple.

Une plainte a été déposée contre Vaz, fondée sur ses conflits d'intérêts. La commission des normes de la Chambre des communes a publié son rapport trois ans plus tard, concluant que Vaz avait porté atteinte à la réputation de la Chambre des communes en proposant d'acheter de la cocaïne pour les hommes qu'il exploitait sexuellement, mais pas en payant pour les exploiter sexuellement. Elle l'a inexplicablement innocenté des accusations de conflits d'intérêts. Cela illustre en partie ce à quoi nous sommes confronté·es : une réticence systémique à tous les niveaux de la société à demander des comptes aux hommes. C'est exactement ce que remet en cause le modèle nordique. Il vise à tenir les hommes responsables des dommages causés par leur comportement d'acheteurs de services sexuels.

On ne saurait trop insister sur le fait que le modèle nordique constitue un profond changement de paradigme. Il s'agit d'une façon fondamentalement différente de voir le monde par rapport à ce qui a été la norme au Royaume-Uni et dans de nombreux autres endroits pendant des siècles, où l'État a toléré, voire facilité, la prostitution pour les hommes, en particulier les militaires, tout en blâmant et en punissant les femmes, dont la plupart s'y sont engagées sous la contrainte et souvent pour éviter la misère qui leur était autrement inévitable, compte tenu de l'exclusion systématique des femmes d'une participation égale à la vie économique.

Dix ans plus tard, on pourrait facilement penser que peu de choses ont changé. Cependant, nous avons remporté quelques victoires et avons assisté, au cours de cette dernière décennie, à l'épanouissement d'un mouvement international de survivantes de la prostitution qui dénoncent les méfaits de cette pratique et réclament l'adoption du modèle nordique. Nous sommes fières d'avoir apporté notre modeste contribution à l'essor de ce mouvement.

Anna Fisher https://nordicmodelnow.org/2026/03/29/how-nordic-model-now-began/ Traduction DE

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14.04.2026 à 12:29

Comores : la santé malade des inégalités salariales

Paul Martial

Une grève d'une ampleur inédite secoue le principal hôpital des Comores. L'enjeu, le combat pour l'égalité salariale, indépendamment du statut.

Depuis plus d'un mois, l'hôpital El-Maarouf de Moroni, la capitale de l'archipel des Comores, est paralysé par une grève des personnels contractuels de santé — près de cinq cents personnes au total. Le mouvement porte sur des revendications salariales et sur l'amélioration des conditions de travail.

À travail égal, salaire égal

Deux revendications portées par la grève sont considérées comme majeures : la revalorisation des primes de garde, de 6 à 10 euros, et l'alignement des salaires sur leurs collègues fonctionnaires. Le salaire d'un contractuel s'élève actuellement à 57 500 francs comoriens (environ 116 euros), contre 100 000 francs (201 euros) pour un fonctionnaire. Si cette inégalité perdure depuis longtemps, elle n'est aujourd'hui plus tolérée, d'autant que les autorités avaient déjà promis, lors de précédents conflits, de corriger la situation. Ces engagements n'ont jamais été tenus, tout comme le versement des arriérés de salaire liés aux gardes : sur huit mois de retard, seuls trois ont été régularisés.

Les grévistes se sont constitués en « comité du personnel », chargé de diriger le mouvement et de mener les négociations. Les deux principales centrales syndicales du pays — la Confédération des Travailleuses et Travailleurs des Comores (CTTC) et la Confédération des Travailleurs des Comores (CTC) — ont exprimé leur soutien. Elles estiment que les inégalités de traitement violent la Convention n°100 sur l'égalité de rémunération et la Convention n°111 sur la discrimination à l'emploi de l'Organisation internationale du travail (OIT). Mécontentement populaire

Le 10 mars, au lendemain du déclenchement de la grève, la direction de l'hôpital a adressé un courrier à l'ensemble des grévistes contestant la légalité du mouvement, faute de dépôt de préavis, et menaçant le personnel de sanctions disciplinaires et administratives. Pour Zainoudine Ahamada, représentant du « comité du personnel », cette mobilisation s'inscrit dans la continuité du conflit de 2024, au cours duquel les autorités s'étaient engagées à ouvrir des négociations sur l'alignement salarial.

Paradoxalement, alors qu'un investissement de cinquante-cinq millions d'euros est prévu pour la rénovation et l'agrandissement de l'hôpital, aucun budget n'a été prévu pour instaurer l'égalité salariale entre contractuels et titulaires.

Le conflit a des répercussions importantes sur la population, car l'hôpital El-Maarouf reste l'établissement de référence aux Comores. Plusieurs organisations de la société civile ont appelé à une mobilisation pour faire pression sur les autorités.

Lors de son discours sur l'état de la nation, le président Azali Assoumani déclarait : « Notre objectif est de renforcer la souveraineté sanitaire de notre pays. En effet, une nation qui ne soigne pas et qui ne forme pas ses enfants est une nation sans avenir. » On aurait envie d'ajouter : idem pour une nation qui méprise ses travailleurs.

Paul Martial

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14.04.2026 à 12:29

Libye : l'apatridie des Touaregs, une politique du retard

Mohamed Ag Ahmedou

Dans le sud libyen, des milliers de familles touarègues vivent sans nationalité depuis des décennies. Une recherche de la politiste Souad Akhaty Alamin, publiée sur la revue scientifique égyptienne "Eurasien", démontre que cette situation n'est pas un dysfonctionnement administratif, mais le produit d'une stratégie de gouvernance.

Par AG AHMEDOU MOHAMED

Un peuple rendu invisible par l'administration :

Dans l'immensité du Fezzan, au sud de la Libye composé de 4 grands départements, Sebha, Oubari, Ghat, Ghadames, des générations entières vivent dans une forme d'existence suspendue. Ni pleinement reconnues, ni totalement exclues, des milliers de familles touarègues sont maintenues dans une zone grise administrative où l'identité légale devient une négociation sans fin.

Elles sont là depuis les années 1950. Bien avant l'indépendance libyenne de 1951, bien avant l'extension effective de l'autorité de Tripoli vers le Sahara. Pourtant, malgré des décennies de présence continue, leurs demandes de nationalité, déposées dès les années 1970, restent, pour beaucoup, sans réponse.

Dans un article scientifique dense et rigoureux, la chercheuse Souad Akhaty Alamin déconstruit une idée largement répandue : celle d'un simple engorgement bureaucratique. Sa thèse est plus radicale et plus dérangeante. Le retard administratif, écrit-elle, est en réalité une politique.

L'apatridie comme stratégie d'État :

L'étude repose sur plusieurs années d'enquête de terrain (2023-2026), près d'une cinquantaine d'entretiens, et une analyse approfondie du droit libyen de la nationalité. Elle met en lumière une mécanique cohérente, répétée à travers les régimes, de Mouammar Kadhafi à la Libye post-2011.

Trois dynamiques principales structurent cette politique de l'ombre :

L'inversion de la charge de la preuve :

Dans un État de droit, c'est à l'administration de prouver qu'un individu ne remplit pas les conditions de nationalité. En Libye, cette logique est inversée. Les familles touarègues doivent prouver, génération après génération, qu'elles ont le droit d'exister légalement.

Résidence, actes d'état civil, témoignages tribaux : tout est fourni. Pourtant, les dossiers restent bloqués. Pire, les demandeurs sont souvent requalifiés administrativement comme « Maliens » ou « Nigériens », sans que ces États ne les reconnaissent. Résultat "une apatridie fabriquée".

La deuxième est le paradoxe constitutionnel post-2011 :

Depuis la chute de Kadhafi, une situation institutionnelle absurde s'est installée. Les autorités affirment ne pas avoir le pouvoir d'accorder la nationalité. Mais elles conservent celui de suspendre des dossiers annuler des décisions antérieures ouvrir des enquêtes sur les statuts civils.

Autrement dit, l'État ne peut pas inclure, mais il peut exclure.

Ce paradoxe crée une machine administrative où aucune résolution n'est possible, mais où le contrôle reste total.

La troisième est L'automatisation de l'exclusion avec le NIN :

L'introduction du Numéro National d'Identification (NIN) en 2013 marque un tournant décisif. Avant cette réforme, les Touaregs inscrits dans les registres « temporaires » disposaient d'une reconnaissance partielle, c'est à dire avec un accès à l'école parfois à l'emploi local existence administrative minimale. Le NIN a brutalement fermé cet espace. Sans ce numéro, pas d'inscription à l'état civil

pas d'accès aux services bancaires pas d'intégration économique formelle.

L'exclusion devient systémique, automatisée, irréversible.

Une double norme révélatrice :

L'un des apports les plus saisissants de l'étude concerne ce que Souad Akhaty Alamin appelle une « double norme structurelle ».

Dans la vie civile, les exigences administratives sont rigides :

– impossible d'ouvrir un compte bancaire – impossible d'obtenir un emploi formel – impossible de régulariser sa situation

Mais lorsqu'il s'agit de recrutement militaire, ces exigences deviennent soudain flexibles. Des individus considérés comme « inexistants » administrativement peuvent être mobilisés comme soldats.

Exclus comme citoyens, mobilisés comme ressources.

Une exclusion en cascade :

Les conséquences de cette apatridie administrative sont profondes et intergénérationnelles :

– enfants non enregistrés à la naissance – accès limité à l'éducation supérieure – impossibilité de propriété légale – marginalisation économique vulnérabilité accrue aux réseaux informels.

Le phénomène produit ce que la littérature appelle une violence structurelle : une domination sans violence directe, mais aux effets durables et systémiques.

Un enjeu de sécurité nationale ignoré.

Contrairement à une idée répandue, cette marginalisation ne stabilise pas l'État libyen. Elle l'affaiblit.

L'étude montre que, des anciens agents publics exclus après la réforme du NIN ont rejoint des économies informelles certains se sont tournés vers des réseaux de contrebande ou de migration.

En maintenant une population entière en dehors du contrat social, l'État crée lui-même les conditions d'une instabilité chronique.

Une lecture politique de la citoyenneté :

Au-delà du cas touareg, l'article s'inscrit dans une réflexion plus large sur la citoyenneté en Afrique.

Comme le souligne la juriste Bronwen Manby, le droit de la nationalité est souvent utilisé comme un instrument de pouvoir politique.

En Libye, le « dossier touareg » devient : un outil de contrôle démographique "un levier politique", un moyen d'éviter des arbitrages sensibles.

Sortir de l'impasse : une solution par les droits :

Face à cette situation, Souad Akhaty Alamin propose une approche fondée sur les droits humains.

Elle appelle à reconnaître la résidence longue comme critère principal, valoriser la contribution civique des populations mettre fin à la logique de suspicion permanente réintégrer administrativement les populations exclues.

Réhabiliter l'existence :

L'apport majeur de cette recherche est de renverser le regard.

Les Touaregs du Fezzan ne sont pas apatrides par accident.

Ils le sont parce qu'un système les maintient dans cet état.

Ce que révèle cette enquête, c'est moins une faillite administrative qu'une rationalité politique du retard.

Et une question, en creux : combien de temps un État peut-il maintenir une partie de sa population dans l'inexistence sans en payer le prix ?

Biographie :

Souad Akhaty Alamin est une Chercheuse indépendante et militante communautaire basée dans la région du Fezzan en Libye, elle est membre de la communauté touareg. Forte de plus de dix ans d'expérience professionnelle dans les domaines de la protection, de l'état civil, de la recherche de terrain, du suivi et de l'évaluation à travers la Libye, elle a notamment collaboré avec des organisations humanitaires et de migration internationales telles que le HCR, l'OIM, le PAM et des programmes financés par l'UE. Ses recherches portent sur l'exclusion administrative, l'apatridie, les droits des populations autochtones et la gouvernance dans le sud de la Libye.

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14.04.2026 à 12:27

La guerre au Soudan s'invite au Tchad

Leslie Varenne

Après trois ans de conflit au Soudan, la guerre déborde désormais sur le territoire tchadien. Frappes à la frontière, tensions militaires, crispations communautaires : la crise soudanaise rattrape N'Djamena.

Tiré de Afriques en Lutte 7 avril 2026

Par Leslie Varenne

Depuis avril 2023, la guerre au Soudan oppose l'armée du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagolo, dit Hemedti. Bien que le Tchad se soit toujours affiché comme neutre, il a soutenu, dans les faits, les FSR. Ce positionnement suscite de vives controverses. Il place le pouvoir tchadien dans une contradiction majeure : soutenir un camp qui combat, au Darfour, des populations zaghawa, alors même que cette communauté est au cœur de l'appareil d'État tchadien. Des livraisons d'armes, financées par les Émirats arabes unis, ont ainsi transité par des villes comme Amdjarass ou Adré. Un choix risqué dont les conséquences, pourtant prévisibles, se font désormais sentir.

Tiné, les villes au cœur des tensions Il existe deux villes nommées Tiné, l'une au Soudan, l'autre au Tchad. Ces localités jumelles abritent les mêmes populations zaghawa et constituent un point de passage majeur pour les civils fuyant le Darfour Nord et les violences de la guerre pour se réfugier au Tchad.

Le 21 février 2026, les Forces de soutien rapide ont pris le contrôle de la partie soudanaise. Elles ont immédiatement été confrontées aux Toroboros, ces combattants tchadiens et soudanais engagés aux côtés du général Abdel Fattah al-Burhan, ainsi qu'à des militaires tchadiens intervenus sans l'aval de leur hiérarchie. Ces affrontements ont permis une reprise rapide de la ville. Face à cette dégradation sécuritaire, N'Djamena a annoncé la fermeture de la frontière. Les combats se sont néanmoins poursuivis, confirmant l'installation durable du conflit dans cet espace transfrontalier.

C'est dans ce contexte déjà explosif qu'est intervenue, le 21 mars, une attaque de drone meurtrière à Tiné (Tchad) faisant une vingtaine de morts parmi les civils. Les autorités tchadiennes démentent toute implication dans ce drame. Néanmoins, nombreux sont ceux qui l'accusent. Ainsi l'opposant Ousmane Dillo, actuellement exilé au Soudan, a, dans un audio diffusé largement diffusé sur les messageries privées, pointé du doigt Mahamat Déby et a appelé à l'éliminer. Il l'accuse, en outre, de mettre en danger la communauté zaghawa. Côté soudanais, le gouverneur du Darfour, Minni Arkou Minawi, a lui aussi franchi un cap en affirmant que « la guerre avec le Tchad a déjà commencé », actant ainsi une escalade régionale du conflit.

Mise en alerte maximale Les autorités tchadiennes, elles, ont campé sur leurs positions et affiché leur fermeté. Le porte-parole du gouvernement, Gassim Chérif Mahamat, a réaffirmé la neutralité du Tchad tout en promettant une riposte « proportionnelle » aux attaques. Dans le même temps, le président Mahamat Déby a ordonné la mise en alerte maximale des forces armées. Le 22 mars, un sommet sécuritaire s'est tenu à Tiné, réunissant plusieurs hauts responsables militaires pour renforcer la protection de la frontière et prévenir toute déstabilisation du pays. « Ici, c'est Tiné, Tchad, ce n'est pas Tiné, Soudan. L'armée soudanaise, les Toroboros, les FSR, qu'ils se battent au Soudan, qu'ils s'entretuent là-bas dans leur pays. Qu'ils ne viennent pas se battre dans notre pays ou tuer notre peuple », a lancé le ministre de la sécurité, le général Ali Ahmat Akhabach.

Au sommet sécuritaire du 22 mars à Tine. Dans la foulée, Ndjamena a interdit aux populations de franchir la frontière empêchant ainsi les femmes et les enfants qui fuient les horreurs de la guerre soudanaise de se sécuriser dans les camps de réfugiés au Tchad. Cette décision lourde de conséquences humanitaires, prise pour empêcher une rébellion de la communauté zaghawa, n'aura pourtant que peu d'impact sur la situation sécuritaire. Au contraire, Cameron Hudson, expert du conflit soudanais, estime : « L'armée tchadienne renforce sa présence à la frontière soudanaise face à la montée des tensions. Je crains fort que cela n'augmente le risque d'une implication directe du Tchad dans le conflit soudanais, au lieu de l'empêcher. Déby, voulant se donner une image de fermeté, commet une grave erreur stratégique ».

Quand la guerre au Soudan attise les tensions communautaires au Tchad De plus, ce ne sont pas seulement les Zaghawa qui sont entraînés dans le conflit soudanais. Selon des sources sécuritaires tchadiennes, depuis plusieurs semaines, les FSR recrutent des jeunes issus de la communauté Tama. Cette mobilisation, qui s'apparente à du mercenariat, s'appuie sur des réseaux locaux mêlant chefs traditionnels, autorités administratives et figures proches du pouvoir.

Comme les Zaghawa, les Tama constituent une communauté transfrontalière, présente à la fois dans l'est du Tchad (Wadi Fira, Ouaddaï) et dans l'ouest du Soudan. Bien que non Arabes, lors de la première guerre du Darfour, débutée en 2003, ils ont été intégrés à des milices janjawid, les ancêtres des forces d'Hemedti, et engagés dans des combats contre des groupes ethniques, notamment les Zaghawa. Cette évolution est particulièrement inquiétante : elle fait ressurgir des fractures au sein de la société tchadienne et alimente un sentiment de mise en danger entre communautés.

Dans ce contexte, la frontière entre le Tchad et le Soudan cesse d'être une ligne de séparation pour devenir un espace de projection du conflit. Ce qui relevait hier d'un calcul stratégique ambigu apparaît désormais comme une fuite en avant. Le pouvoir tchadien se retrouve pris dans un engrenage qu'il risque fort de ne plus maîtriser. Le diable était dans la bouteille, il en est désormais sorti.

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14.04.2026 à 12:27

Résolution de l'ONU sur l'esclavage africain : des élus des Antilles et de Guyane dénoncent l'abstention de la France

Nouvelles calédoniennes

Le 25 mars 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a qualifié la traite transatlantique des esclaves africains de " crime le plus grave contre l'humanité ", une décision saluée par les défenseurs de cette cause comme un pas vers la guérison et d'éventuelles réparations. AFP - Yanick Folly

Tiré de Afriques en Lutte 8 avril 2026

L'abstention de la France lors du vote à l'ONU le 25 mars d'une résolution qualifiant l'esclavage et la traite transatlantique de "plus grave crime contre l'humanité" suscite une vive polémique. Des élus de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane dénoncent un choix jugé incompréhensible et en rupture avec l'histoire mémorielle française.

"Un signal profondément incompréhensible" : plusieurs parlementaires des territoires français d'outre-mer de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane ont critiqué vendredi 27 mars l'abstention de la France lors du vote aux Nations unies, mercredi, d'une résolution reconnaissant l'esclavage et la traite transatlantique comme "le plus grave crime contre l'humanité".

La France a envoyé "un signal profondément incompréhensible" en contradiction avec "son histoire législative", a dénoncé dans un communiqué Béatrice Bellay, députée socialiste de la Martinique, rappelant que la France avait été pourtant "le premier" pays à faire un pas vers cette reconnaissance, par la loi Taubira du 21 mai 2001.

Le texte adopté mercredi ne crée pas d'obligation juridique contraignante mais constitue "un acte politique et mémoriel majeur" qui permettra d'"ouvrir un dialogue international sur [les] conséquences durables" de l'esclavage, a de son côté estimé le député apparenté socialiste guadeloupéen Christian Baptiste, qualifiant de "recul" la position française.

"Faute morale" La France "a encore affaibli sa crédibilité auprès des peuples des dits outre-mer", a pour sa part fustigé son homologue martiniquais Marcellin Nadeau (GDR, gauche), dénonçant "un nouveau refus de reconnaissance pleine et entière" à l'égard des Ultramarins.

Dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron jeudi, le sénateur guadeloupéen et ex-ministre des Outre-mer Victorin Lurel avait déploré "une faute morale, historique, diplomatique et politique" contribuant à "ternir un peu plus" l'image de la France et à "fragiliser" les efforts de réconciliation mémorielle entre les pays occidentaux et leurs anciennes colonies.

Le Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale de Guyane, auquel appartient le député Jean-Victor Castor, a lui aussi dénoncé l'abstention de la France, ajoutant que "l'esclavage n'est pas seulement un crime du passé" car "ses conséquences structurent encore les inégalités actuelles".

Le parti a par ailleurs appelé l'ONU à "permettre à la Guyane de réintégrer la liste des territoires non autonomes et forcer la puissance administrante à accepter un plan de décolonisation".

"Mettre en concurrence des tragédies historiques" La résolution, soutenue par l'Union africaine et présentée par le Ghana, a été adoptée mercredi par 123 voix pour, 3 contre (États-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions (dont le Royaume-Uni et les États membres de l'Union européenne).

Elle déclare "la traite des Africains réduits en esclavage et l'esclavage racialisé des Africains" comme "les plus graves crimes contre l'humanité", condamnant cette "injustice la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l'humanité".

Les opposants au texte l'accusent de mettre les crimes en "compétition". Celui-ci "risque de mettre en concurrence des tragédies historiques qu'il n'y a pas lieu de comparer, sauf à le faire au détriment de la mémoire des victimes", a par exemple justifié Sylvain Fournel, membre de la représentation française à l'ONU, tout en plaidant pour refuser "l'oubli et l'effacement".

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14.04.2026 à 12:25

Le « gazoduc arabe » au service d'Israël

Hisham Bustani

La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux.

Tiré de orientxxi 8 avril 2026

Par Hisham Bustani

Al-rich, nord du Sinaï, Égypte, 12 juillet 2011. Sabotage du gazoduc, provoquant la rupture de l'approvisionnement en gaz d'Israël et de la Jordanie. ©AFP PHOTO/STR

Traduit de l'arabe par Shathil Nawaf Taqa.

Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de pieds cubes par jour (1). Cette phase a abouti à la signature, le 26 janvier à Amman, d'un accord formel entre la Compagnie nationale d'électricité (National Electric Power Company, Nepco), détenue à 100 % par l'État jordanien, et la Compagnie syrienne des produits pétroliers (Syrian Petroleum Company, SPC), en présence des ministres de l'énergie des deux pays. Cet accord prévoit la fourniture de 140 millions de pieds cubes de gaz par jour (soit 4 millions de mètres cubes) à la Syrie pour la production d'électricité, une quantité cruciale compte tenu du déficit énergétique important du pays.

Le même mois, l'Égypte a commencé à approvisionner la Syrie en gaz à hauteur d'environ 50 millions de pieds cubes par jour (soit 1,5 million de mètres cubes) via le « gazoduc arabe » – long de 1 200 kilomètres, le conduit a été construit entre Al-Arich dans le Sinaï, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, et le Liban en quantité similaire – bien que d'autres sources aient démenti la livraison au Liban.

Mais la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et le Liban ne peuvent s'appuyer sur des infrastructures à même de garantir un volume des échanges suffisant. Le gazoduc arabe se trouve phagocyté par le circuit d'acheminement du gaz israélien vers la Méditerranée orientale. Israël, qui s'emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible : celui des gazoducs.

Cartographier les sources d'approvisionnement

Depuis l'annonce de cet accord, de nombreuses interrogations se sont fait jour quant à la provenance effective du gaz livré. En effet, la Jordanie n'est pas un pays producteur de gaz, du moins pas à une échelle significative. Elle demeure fortement dépendante des importations énergétiques. Pourtant, le pays dispose de ressources non négligeables. Le gisement de Richa, à la frontière avec l'Irak, connu depuis les années 1980, contiendrait environ 9 400 milliards de pieds cubes de gaz (soit 266 milliards de mètres cubes). Malgré ce potentiel, les autorités jordaniennes n'ont jamais engagé d'exploitation ambitieuse ni soutenue de ces réserves. Les investissements dans les sources d'énergie locales – solaire, éolienne ou encore le schiste bitumineux – ont été longtemps insuffisants.

Cette situation résulte d'un choix politique persistant, fondé sur une dépendance structurelle aux importations d'énergie. Dans les années 1990, la Jordanie comptait largement sur le pétrole en provenance d'Irak. Cette relation énergétique a pris fin à la suite de la guerre qui a suivi l'invasion du Koweït en 2003. Par la suite, entre 2003 et 2011, la Jordanie s'est tournée vers le gaz égyptien, via des infrastructures régionales. Ces approvisionnements ont toutefois été fragilisés puis interrompus en raison d'attaques répétées contre les gazoducs dans le contexte du mouvement de protestations égyptien de 2011 puis de soulèvements dans le Sinaï. Il convient de rappeler que ces mêmes infrastructures alimentent Israël. Enfin, à partir de 2020, la Jordanie s'est tournée vers l'importation de gaz israélien, marquant une nouvelle étape dans cette trajectoire de dépendance énergétique externe.

Quelle traçabilité du gaz livré ?

L'ensemble de ces options a conduit la Jordanie à dépendre, pour l'essentiel de ses besoins énergétiques, d'une source unique. S'agissant de l'Égypte, sa production nationale a connu un déclin continu, atteignant en 2024 son niveau le plus bas depuis six ans. Cette même année, les importations de gaz par Le Caire ont atteint un niveau record, en particulier celles de gaz naturel liquéfié, majoritairement d'origine américaine.

Face aux interrogations concernant la traçabilité du gaz livré, le directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, Abdel Hamid Sallat, a précisé en 2026 que le gaz importé « n'est pas d'origine jordanienne, mais provient de gaz naturel liquéfié acquis sur les marchés internationaux, regazéifié à Aqaba avant d'être acheminé via le “gazoduc arabe” ». Cette explication occulte une réalité plus complexe, au cœur de laquelle se trouve Israël. Le « gazoduc arabe », autrefois symbole de coopération énergétique régionale, est devenu un axe central des flux gaziers en Méditerranée orientale, y compris pour le gaz exporté depuis Israël vers la Jordanie et Égypte.

Les infrastructures reliant le gisement de Leviathan, situé au large de Haïfa, se connectent au « gazoduc arabe » dans la région d'Al-Khanasri, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq, au nord de la Jordanie. De là, le gaz est acheminé vers le sud en direction de la frontière égyptienne, avant de poursuivre vers Égypte.

Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d'entrée des gazoducs en provenance d'Israël dans le gazoduc arabe, au sud à Al-Arich (Égypte) et au nord à Al-Khanasri (Jordanie). Source : CEDIGAZ, avec modifications.

Un système régional capté par Tel-Aviv

Par conséquent, toute cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) importée du marché mondial et arrivant au terminal GNL d'Aqaba se trouve injectée dans le réseau du gazoduc arabe, où elle se mélange automatiquement au gaz circulant déjà, y compris celui importé d'Israël. Ces quantités intègrent ainsi ce que l'on peut appeler le « mixage gazier » utilisé par tous les acteurs du réseau.

Le gaz importé d'Israël constitue un pilier fondamental et durable de l'approvisionnement, en vertu d'accords s'étalant sur plusieurs décennies. Les chiffres sont colossaux : environ 10 milliards de dollars d'ici 2035 pour la Jordanie, et environ 35 milliards de dollars d'ici 2040 pour l'Égypte.

Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique arabe.

Il est donc probable que ces cargaisons soient gérées selon un système qui limite la traçabilité. Au lieu de transporter le gaz sur de longues distances au sein du réseau, les importations sont sans doute acheminées sous forme de gaz naturel liquéfié depuis le port d'Aqaba, au sud, vers l'Égypte, compte tenu de sa proximité géographique avec ce point du gazoduc. Inversement, une partie du gaz en provenance d'Israël et à destination de la Syrie serait pompée depuis son point d'entrée dans le gazoduc arabe, au nord de la Jordanie, le point le plus proche du territoire syrien. Ceci limiterait les coûts de transport supplémentaires et éviterait l'inversion du flux de gaz dans le gazoduc.

Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique syrienne. Grâce à cet accord, la Syrie est intégrée au nouveau système énergétique régional centré sur le hub israélien d'approvisionnement et d'exportation. Dès lors, le gazoduc arabe sert de principal mécanisme de transport. Initialement conçu comme un projet d'intégration arabe, il est devenu une infrastructure d'exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale.

La main sur le robinet

L'attaque israélo-américaine du 28 février contre l'Iran a mis à l'épreuve tout ce système. Dès le début, Israël a annoncé la fermeture du champ gazier de Leviathan, son principal gisement d'exportation. Cette décision a immédiatement interrompu les approvisionnements vers la Jordanie et l'Égypte, contraignant les deux pays à activer leurs plans d'urgence pour faire face à une grave pénurie.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé ; c'est la deuxième fois en moins d'un an que ce même champ est fermé, privant de gaz les deux pays. En juin 2025, lors de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël avait suspendu la production de ce champ, provoquant également des pénuries. En mars 2026, la Jordanie, dans le cadre de son plan d'urgence visant à pallier l'interruption des importations de gaz israélien, a annoncé qu'elle importerait du gaz naturel liquéfié depuis le marché mondial via le port d'Aqaba. Elle a aussi loué un nouveau navire de regazéification qui rejoindra celui actuellement amarré dans ce même port.

Au-delà de la dépendance économique, Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyens de pression politique.

Il est devenu évident que le facteur déterminant du fonctionnement du système énergétique régional, qui a commencé à se structurer en 2016 avec la signature par la Jordanie du premier accord majeur d'importation de gaz avec Israël, est l'acheminement du gaz israélien lui-même. Importateurs nets d'énergie, incapables d'atteindre l'autosuffisance ou d'exporter leurs excédents de production nationale ou d'importations provenant d'autres sources, les pays arabes, voisins d'Israël, sont placés en situation de grande dépendance.

La dimension politique est également manifeste. Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyen de pression, notamment lorsqu'il a menacé de se retirer de l'accord gazier signé avec l'Égypte en septembre 2025, invoquant le non-respect supposé par Le Caire des termes des accords de Camp David. De même, Israël a menacé à plusieurs reprises de couper à la Jordanie l'approvisionnement en eau, une ressource essentielle. Interrompre les flux d'énergie et d'eau et détruire les infrastructures connexes, comme lors de la guerre contre Gaza depuis 2023, ainsi que cibler les infrastructures d'électricité et d'eau au Liban lors de ses attaques répétées font partie de l'arsenal déployé par Israël.

Le Liban et la Syrie pris dans l'étau

Le Liban progresse également, et à un rythme accéléré, vers le même type d'arrangements régionaux. En 2022, un accord de normalisation pour la délimitation de ses frontières maritimes avec Israël a été signé. Il devait permettre à Israël de lancer la production du champ de Karich et de renforcer ses exportations de gaz vers l'Europe via les installations de regazéification en Égypte. Malgré le contexte de guerre en Ukraine, de hausse des prix de l'énergie et la volonté de l'Europe de se détacher du gaz russe, l'exploitation des champs gaziers du Liban dans l'est de la Méditerranée reste au point mort.

L'exploitation des réserves en gaz du Liban et de la Syrie nécessite des moyens financiers et techniques, une volonté politique ainsi que la capacité de résister aux pressions régionales.

La Syrie comme le Liban disposent de ressources nationales : le potentiel gazier libanais dans ses zones maritimes est estimé, selon l'Agence d'information sur l'énergie (2), à 25,4 trillions de pieds cubes, tandis que la Syrie compterait 8,8 trillions de pieds cubes en mer et 8,5 trillions de pieds cubes sur son territoire central et oriental. Mais l'exploitation de ces réserves nécessite des moyens financiers et techniques colossaux, ainsi qu'une volonté politique en ce sens, doublée de la capacité de résister aux pressions régionales. Or le Liban et la Syrie connaissent un déficit électrique sévère et une demande énergétique très élevée qui les lie à l'étranger.

Cette urgence est susceptible d'être invoquée pour justifier le retard dans le développement des ressources locales et pour accélérer l'intégration dans le nouveau réseau énergétique régional. Implicitement, ce processus affirme la centralité d'Israël et lui laisse la latitude d'utiliser ces coupures d'approvisionnement comme un outil de siège, d'anéantissement, de chantage politique et d'expansion coloniale.

Notes

1. NDLR. Un pied cube équivaut à 0,028 mètre cube (m3). La conversion suppose une division par 35,315. Donc ici, il s'agit de 850 000 à 2 550 000 m3

2. Une agence fédérale dépendant du département états-unien de l'énergie, créée en 1977.

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14.04.2026 à 12:25

Inde : Narendra Modi fait flèche de tout bois pour promouvoir le soft power indien

Olivier Guillard

Sommet international sur l'intelligence artificielle en février 2026, multiplication des accords de libre-échange, journée internationale du yoga, conquête spatiale, alliance solaire, élargissement des BRICS, toutes les initiatives internationales de Narendra Modi visent à porter l'image d'une pays ouvert, à la fois moderne et riche de traditions millénaires, avec un certain succès dans le contexte guerrier du moment.

Tiré de Asialyst 5 avril 2026

Par Olivier Guillard

Modi s'adresse à la communauté indienne à New-York, septembre 2024. DR.

Organisé dans la capitale indienne mi-février, étiré sur quatre riches journées (proposant plus de 400 sessions distinctes !) avec la participation de quelques 100 000 visiteurs et de plusieurs chefs d'État influents – dont le Président de la République Emmanuel Macron et son homologue brésilien Lula da Silva – le Sommet indien sur l'impact de l'Intelligence Artificielle a, selon Paul Fraioli de l'International Institute for Strategic Studies, « constitué une initiative marquante en matière de diplomatie publique. »

L'India AI Impact Summit (16-20 février), modèle se soft power digital

Adoptée à l'issue de cet événement international qu'aucun média étranger n'omit de mentionner (en Occident comme dans le Sud global) la Déclaration de New Delhi sur l'impact de l'IA a été approuvée par une centaine de nations et d'organisations internationales. Non contraignante autant qu'ambitieuse, elle est clairement l'œuvre personnelle du très technophile Premier ministre Narendra Modi, artisan convaincu s'il en est des dividendes pour New Delhi des multiples facettes du soft power indien contemporain.

Renforcer l'image d'ouverture par le libre-échange

Une autre de ces facettes est la multiplication des accords de libre-échange au moment où se déchaîne le protectionnisme américain le plus obtus.

Conclu fin janvier 2026 au terme de laborieuses négociations étirées sur près de deux décennies, l'Accord de libre-échange Inde-Union européenne constitue « la mère de tous les accords, qui va offrir de nombreuses opportunités aux 1,4 milliard d'Indiens et aux millions de citoyens de l'Union européenne » selon le chef du gouvernement indien. Il s'agit de créer un marché de deux milliards d'individus par la suppression des droits de douane sur 97 % des exportations européennes vers la « plus grande démocratie du monde. »

On retrouve dans le propos d'Ursula von der Leyen, la présidente en exercice de la Commission européenne, un enthousiasme littéralement au diapason : « L'Europe et l'Inde écrivent aujourd'hui une page d'histoire. »

Contrer Washington en Amérique du Nord

Les relations bilatérales indo-canadiennes étaient sinistrées depuis l'assassinat sur le sol canadien en juin 2023 d'un Canadien d'origine indienne, dirigeant d'un mouvement séparatiste Sikh. Trois ans plus tard, en mars 2026, la visite à New Delhi du Premier ministre canadien Mark Carney, permet d'enterrer la hache de guerre pour faire front commun face à Washington. Les deux pays annoncent une série d'accords dans de nombreux domaines : technologie, énergie (accord décennal sur l'énergie nucléaire), minéraux critiques, espace, défense, éducation, etc.

Un an exactement après son entrée en fonction (mars 2025), le chef du gouvernement canadien Mark Carney annonçait la conclusion prochaine – d'ici la fin de l'année – d'un accord de libre-échange, dans les tuyaux depuis des années, les deux partenaires économiques et commerciaux se montrant désireux de réduire l'exposition aux droits de douane punitifs imposés par Washington : « Il ne s'agit pas simplement de renouveler une relation. Il s'agit d'élargir un partenariat précieux en lui insufflant une nouvelle ambition, une nouvelle orientation et une nouvelle vision d'avenir » clama avec conviction le chef de gouvernement canadien dans la capitale de son homologue indien, lequel de son côté ne bouda ni son plaisir, ni sa fierté en confirmant que les deux démocraties parapheront sous peu un « partenariat économique global » permettant de quintupler d'ici 2030 leurs échanges bilatéraux (qui passeraient de 9 à 50 milliards de dollars) !

Au-delà de la dimension strictement comptable du long séjour de quatre jours effectué par Mark Carney dans la patrie du Mahatma Gandhi, son homologue indien a pu légitimement savourer un indéniable succès diplomatique, replaçant les rapports Ottawa-New Delhi sur une trame bilatérale normalisée et enfin apaisée.

Le Yoga, fer de lance du néo-soft power indien

* Médecine traditionnelle arabe remontant à la médecine gréco-romaine. La stratégie d'image de Narendra Modi n'est pas récente. Peu après son entrée en fonction au printemps 2014, il intégrait à son gouvernement une entité ministérielle pour le moins composite autant qu'atypique, alliant spiritualité et santé : dans le dessein d'associer la médecine traditionnelle indienne à la recherche scientifique moderne était alors créé le ministère AYUSH (Ayurveda, Yoga, Naturopathie, Unani*, Siddha**, Homéopathie). ** Celui ou celle ayant atteint le but suprême, la perfection, l'éveil.

« L'Inde est un véritable trésor de plantes médicinales ; c'est en quelque sorte notre or vert » aime à dire l'ancien Chief minister du Gujarat qui, la même année, était à l'origine de l'adoption par l'Assemblée générale de l'ONU de la journée internationale du yoga (21 juin), laquelle célébrera donc d'ici un trimestre sa 11e édition placée sous le thème « Yoga : une planète, une santé. »

Les succès de la « diplomatie spatiale » indienne

Ces dernières décennies, les réussites technologiques de l'Inde dans la course pacifique à l'espace ont été spectaculaires : découverte de la présence d'eau sur la lune (mission Chandrayaan-1 en 2008) ; mission Mangalyaan en 2013 (1ère nation asiatique à atteindre l'orbite de Mars) ; alunissage près du pôle Sud en 2023 (mission Chandrayaan–3). Ces succès ont porté la diplomatie spatiale du pays du Mahatma Gandhi comme un puissant instrument de soft power. Les scientifiques indiens ont partagé leur savoir-faire technologique spatial avec d'autres nations, encourageant la coopération, le développement et l'utilisation pacifique de l'espace extra-atmosphérique.

Une dynamique porteuse vivement soutenue par le Premier ministre : le 23 août dernier, à l'occasion de la Journée nationale de l'espace 2025, Narendra Modi annonçait fièrement que l'Inde disposerait à court terme de sa propre station spatiale nationale…

L'alliance solaire internationale, une initiative pour la planète

Lors de la conférence de Paris de 2015 sur les changements climatiques (COP 21), le chef de gouvernement indien se fit le chantre – soutenu en cela pleinement par le locataire de l'Elysée – d'une nouvelle initiative internationale susceptible, entre autres dividendes politiques, de densifier / diversifier le soft power de la 2e démographie de la planète : « Nous voulons apporter l'énergie solaire dans nos vies, dans nos maisons en la rendant moins chère, plus fiable, et plus facile à relier au réseau. » Trois ans plus tard, au printemps 2018, était organisé dans la capitale indienne le sommet fondateur de l'Alliance solaire internationale (ASI), co-présidé par le président de la République française Emmanuel Macron, et le Premier ministre indien Narendra Modi.

L'ASI est aujourd'hui la première organisation intergouvernementale basée sur le sol indien. 83 États ont signé son accord-cadre (mais pas la Chine, premier producteur mondial d'énergie solaire). Ses objectifs très ambitieux – 1000 Gigawatts de capacités solaires supplémentaires d'ici 2030 – tranchent avec la morosité des débats actuels sur l'atténuation du changement climatique.

Les BRICS, une caisse de résonnance naturelle des ambitions indiennes

« Alors que les États-Unis se retirent des organisations internationales et s'aliènent d'autres pays par le biais de droits de douane, le groupe des BRICS, qui rassemble dix grandes économies émergentes (dont l'Inde), comble progressivement le vide croissant en matière de soft power, en particulier parmi les pays du Sud » relevait très pertinemment un éditorialiste du Japan Times l'été dernier. * Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie.

Et le quotidien nippon d'enrichir son article d'une « photo de famille » prise au terme du 17e sommet des BRICS (Rio de Janeiro) où, au milieu de ses pairs (chefs d'État et de gouvernement), large sourire et bras levés, au tout premier plan, rayonnait le chef de gouvernement indien Narendra Modi. Tout un symbole, toute une ambition, synthétisés en un seul cliché.

De fait l'agenda des BRICS correspond très précisément à celui de la diplomatie indienne : développer les liens avec le Sud global, promouvoir le multilatéralisme et la multipolarité, œuvrer à la réforme des Nations Unies (l'Inde revendique depuis longtemps un siège permanent au conseil de sécurité) et critiques les régimes de sanctions américaines et occidentales (qui affectent les relations de l'Inde avec la Russie et l'Iran).

L'effet d'aubaine des tensions avec Washington et Pékin

En 2026, les efforts des autorités de la désormais 1ère démographie mondiale visant à étayer, consolider son soft power profitent également d'une sorte d'effet d'aubaine créé par les tensions internationales.

Les nouvelles orientations stratégiques définies depuis janvier 2025 par l'administration Trump 2.0, adepte convaincue du bras de fer, du verbe haut (quand il ne s'agit pas de menace pas même voilée) et de la politique du plus fort, remisant les règles diplomatiques usuelles et les partenariats au rang d'incongruités. Entre Washington et New Delhi, la passe d'armes de l'été 2025 sur l'imposition unilatérale des droits de douanes américains aux produits indiens (25%… + 25 % supplémentaires !) laissera des traces durables entre les deux capitales, même si un accord a été finalement annoncé début février pour ramener ces droits de douane à 18%. Reste que l'Inde pratique un art consommé du « dos rond, » acceptant la conclusion à l'automne 2025 d'un accord de défense d'une durée de 10 ans avec les États-Unis.

A l'est du continent asiatique, l'agenda stratégique opaque sinon sciemment agressif de la Chine en Asie-Pacifique se décline de multiples manières, sur un spectre régional des plus étendus : volonté de réunification avec Taïwan (y compris si nécessaire par la force), ambitions territoriales sans respect des conventions internationales en mer de Chine du Sud, activisme dans l'océan Indien et dans les capitales des États riverains de l'Inde en Asie méridionale, sans compter les revendications de Pékin sur l'État indien de l'Arunachal Pradesh (au point de mentionner ce périmètre du nord-est indien comme partie du territoire chinois sur les cartes officielles chinoises).

En ce bien agité premier trimestre 2026, ce ne sont pas les autorités indiennes qui se plaindront de composer avec une image extérieure plus flatteuse. A l'opposé de la Chine, le fait de ne pas être perçue comme une nation ayant des ambitions territoriales, de figurer parmi les démocraties les plus stables d'Asie et d'être aujourd'hui membre du prestigieux quatuor des premières économies mondiales (en PIB nominal) confère à l'Inde une position plus favorable, que renforce sa stratégie multiforme de soft power.

Par Olivier Guillard

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14.04.2026 à 12:23

Inde - Émirats arabes unis. Une alliance qui ne dit pas son nom

Olivier Da Lage

La visite éclair, le 19 janvier 2026, du président des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed en Inde a marqué un rapprochement entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, la veille des bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre Téhéran, le premier ministre indien Narendra Modi se rendait en Israël. Est-ce le signe d'un axe Inde-Émirats-Israël, symbole d'une recomposition géopolitique au Moyen-Orient ?

1er avril 2026 | tiré d'Orient XXI | Photo : New Delhi (Inde), le 19 janvier 2026. rencontre entre le président des Émirats, Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le premier ministre indien Narendra Modi. contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s'est personnellement déplacé à l'aéroport pour accueillir son invité. mohamedbinzayed.ae https://orientxxi.info/Inde-Emirats-arabes-unis-une-alliance-qui-ne-dit-pas-son-nom

En février 2018, la princesse Latifa, fille de l'émir de Dubaï et premier ministre des Émirats arabes unis (EAU) Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, s'enfuit de Dubaï pour rejoindre à Oman son amoureux, un ancien officier français. Ils prennent la mer à bord du yacht de ce dernier à destination de l'Inde, où Latifa espérait demander l'asile. Mais le 4 mars, à une cinquantaine de kilomètres au large de Goa, une opération conjointe des garde-côtes indiens et des forces spéciales émiriennes met fin à l'escapade et la princesse est reconduite dans son pays où elle est enfermée chez elle.

Huit mois plus tard, les EAU, qui s'y étaient jusque-là refusés, extradent vers l'Inde un ressortissant britannique, Christian Michel, accusé d'être un intermédiaire dans le scandale des hélicoptères AugustaWestland1. Pour nombre d'observateurs, il s'agit d'un marché donnant tour à tour satisfaction aux autorités émiriennes et indiennes, en dehors de toute procédure régulière, du moins pour la livraison de la princesse.

Cette anecdote illustre l'étroitesse des liens qui se sont tissés entre l'Inde et la fédération des Émirats arabes unis, après l'accession au pouvoir de Narendra Modi. Au-delà des relations entre États, ce sont les relations personnelles très fortes unissant le premier ministre indien Narendra Modi et celui qui est alors prince héritier d'Abou Dhabi avant de devenir, en 2022, président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ).

Un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi se rend aux EAU les 16 et 17 août 2015 — première visite d'un chef du gouvernement indien depuis Indira Gandhi, 34 ans auparavant. Au stade de cricket de Dubaï, il s'exprime devant 50 000 membres de la diaspora indienne qui représente plus du tiers de la population de la Fédération. Sa visite se conclut par la proclamation d'un « partenariat stratégique global » entre New Delhi et Abou Dhabi.

Ce ne sera pas un voyage sans lendemain : en une décennie, Modi a visité sept fois les EAU, tandis que MBZ s'est rendu à cinq reprises en Inde. Ce dernier a même été, en janvier 2017, l'invité d'honneur du défilé militaire de la Journée de la République. La fréquence de ces visites réciproques est exceptionnelle, même pour deux pays très proches.

Ces relations couvrent tout l'éventail d'un partenariat étroit. Bien entendu, la fourniture d'hydrocarbures est essentielle pour un pays de près de 1,5 milliard d'habitants qui ne dispose pas d'énergie indigène en quantité suffisante pour assurer sa forte croissance. La présence sur le sol émirien de plus de 3,5 millions de travailleurs indiens transférant chaque année dans leur pays d'origine près de 22 milliards de dollars (19 milliards d'euros) est également cruciale pour l'économie des deux nations. Enfin, l'Inde apprécie fortement la tolérance religieuse aux EAU, qui contraste avec l'absence totale de libertés politiques : Narendra Modi est d'ailleurs allé sur place, en février 2024, inaugurer le premier temple hindou au Moyen-Orient. Les EAU ne semblent guère gênés par les critiques des autorités états-uniennes et des organisations de défense des droits humains à l'encontre du pouvoir indien pour les restrictions subies par les minorités religieuses, notamment les musulmans2.

Un vaste accord de libre-échange

Alors que, dans un premier temps, le premier ministre était réticent à abaisser les barrières commerciales de l'Inde, notoirement protectionniste, en 2022, il a conclu avec les EAU un traité de libre-échange après seulement 88 jours de négociations. Signé en février, l'Accord de partenariat économique global (Comprehensive Economic Partnership Agreement, CEPA) entre en vigueur en mai de la même année. Il ne tarde pas à produire ses effets : en 2024-2025, le commerce total entre les deux pays a dépassé 100 milliards de dollars (86 milliards d'euros).

En juillet 2023, les deux pays décident de favoriser le règlement de leur commerce bilatéral en devises locales (dirhams et roupies), favorisant la dédollarisation, l'un des objectifs des BRICS3. La vérité oblige à dire qu'une part infime du commerce bilatéral, de l'ordre de 10 milliards de roupies (91 millions d'euros), utilise effectivement ce mécanisme.

Puis, en septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, les participants annoncent le lancement du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (en anglais IMEC), un couloir multimodal reliant comme son nom l'indique la côte ouest de l'Inde à l'Europe en traversant le Moyen-Orient. L'IMEC se veut un concurrent des « Nouvelles routes de la soie » chinoises, même si les EAU en sont partie prenante. Le premier segment, à l'est, connecte Bombay et un port du Gujarat à la zone franche de Jebel Ali, à Dubaï. Si la guerre de Gaza a mis sur pause la partie centrale du projet, Indiens et Émiriens n'en ont pas moins continué d'avancer ce premier tronçon qui concerne non seulement les liaisons maritimes, mais également la circulation de données informatiques. Du reste, lors du quatrième sommet sur l'intelligence artificielle à New Delhi en février 2026, les deux pays ont confirmé leurs projets communs dans ce domaine.

La connectivité numérique est effectivement l'un des aspects cruciaux d'IMEC. Le groupe émirien MGX, présidé par le cheikh Tahnoun, frère de MBZ, s'est imposé en moins de deux ans comme l'un des plus grands investisseurs mondiaux dans le domaine de l'intelligence artificielle. Il participe à la mise en œuvre de l'accord signé en février 2024 par Modi à Abu Dhabi visant à développer un cluster de supercalcul indo-émirien.

Le « Quad du Moyen-Orient »

Les relations humaines et commerciales, multiséculaires, ne doivent pas occulter un aspect contemporain, qui s'est imposé comme colonne vertébrale de ces rapports : la dimension stratégique, géopolitique, de cette interdépendance. Elle était discernable dès la première visite de Modi en août 2015 : en obtenant une déclaration commune condamnant le terrorisme et les États qui le soutiennent — implicitement le Pakistan —, le premier ministre indien était parvenu à son objectif de distendre les rapports entre les monarchies du Golfe et Islamabad. Le document signé entre les deux pays évoquait déjà une coopération en matière de défense. Mais c'est avant tout la conclusion, en 2020, des « Accords d'Abraham » entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, dont les EAU, qui va dégager la voie à une accélération et un approfondissement de cette dimension géopolitique.

Quelques mois plus tard, en octobre 2021, l'Inde, Israël, les EAU et les États-Unis fondent un organisme informel connu sous les initiales de ces pays, I2U2 que l'on a aussi surnommé le « Quad du Moyen-Orient », par référence à l'organisme également informel rassemblant l'Inde, les États-Unis, le Japon et l'Australie dans l'Indo-Pacifique. L'officialisation des relations entre les monarchies de la Péninsule arabique et l'État israélien a libéré toutes les inhibitions indiennes pour afficher un rapprochement spectaculaire avec Tel-Aviv. Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n'avaient été établies qu'en 1992, des liens étroits s'étaient déjà noués en 1998, puis à partir de 1999, sous la houlette du premier ministre d'Atal Behari Vajpayee, issu comme Narendra Modi du parti nationaliste hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP). Ce dernier a notablement accéléré le mouvement depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Israël est devenu le troisième fournisseur d'armements du pays, après la Russie et la France. Ce rapprochement se voit également lors des votes à l'Organisation des Nations Unies (ONU) de la délégation indienne.

Certes, il ne s'agit pas d'une « alliance » : le mot est tabou en Inde où, après le non-alignement de Jawaharlal Nehru et de ses successeurs, le gouvernement Modi préfère le « multi-alignement », qui se veut plus réaliste et pragmatique tout en continuant de se revendiquer de l'autonomie stratégique mise en place par le premier chef de gouvernement de l'Inde indépendante. Il s'agit plutôt d'un axe, solidement ancré dans des intérêts convergents. Mais cet axe Abou Dhabi-New Delhi semble très solide, et la présence de voisins menaçants n'a fait que renforcer la détermination des deux partenaires.

Dans le cas de l'Inde, il s'agit naturellement du Pakistan. Pour ce qui est des Émirats, la menace, sous forme de rivalité d'influence, vient du royaume d'Arabie Saoudite, son puissant voisin. Les deux pays étaient pourtant unis en 2015 pour intervenir militairement au Yémen contre les houthistes. Mais les divergences stratégiques sur les objectifs étaient déjà perceptibles depuis plusieurs années. Ils ont éclaté au grand jour lorsque, à la fin de l'année 2025, les forces armées saoudiennes ont bombardé au Yémen des milices armées soutenues par Abou Dhabi et que les autorités de Ryad ont publié des communiqués menaçants pour les Émirats arabes unis, conduisant ces derniers à un repli tactique.

Si l'on ajoute que le 17 septembre 2025, l'Arabie Saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire, ont conclu un pacte stratégique d'assistance mutuelle (SMDA) et qu'en janvier 2026, la Turquie a indiqué son intention de le rejoindre — certains ont parlé d'une « OTAN islamique »4) —, on conçoit l'inquiétude qu'ont pu éprouver tant l'Inde que les EAU.

C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la visite extraordinaire de MBZ à New Delhi, le 19 janvier 2026.

Extraordinaire, elle l'est à plus d'un titre. Elle n'a été annoncée que quelques jours avant d'avoir lieu, sa durée n'a pas dépassé trois heures et, contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s'est personnellement déplacé à l'aéroport pour accueillir son invité. Rarement visite aussi courte aura été aussi productive : douze contrats et protocoles d'accord ont été conclus entre les deux dirigeants, portant sur les investissements, la coopération spatiale, la livraison de GNL sur dix ans à partir de 2028, le doublement du commerce bilatéral pour atteindre 200 milliards de dollars d'ici 2032, une coopération dans le domaine des données numériques et des échanges culturels. Mais c'est surtout la lettre d'intention sur le partenariat stratégique de défense qui retient l'attention : il est en quelque sorte la réponse au SMDA pakistano-saoudien.

Émirats-Inde-Israël contre Arabie Saoudite-Pakistan-Turquie

Dix ans après la visite de Modi à Abou Dhabi et Dubaï, les rapports ont évolué en profondeur, passant d'une relation transactionnelle (énergie contre main-d'œuvre) à une quasi-alliance multidimensionnelle. En témoigne l'appel téléphonique passé par Narendra Modi à MBZ dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 pour condamner les bombardements iraniens alors qu'il a fallu attendre le 12 mars pour qu'il contacte le président iranien, sans pour autant condamner l'attaque israélo-états-unienne. Rappelons que l'Iran et les EAU sont tous deux membres de l'organisation des BRICS, actuellement présidée par l'Inde.

Cette évolution, marquée par un double rapprochement Inde-Israël et Inde-EAU, traduit la mise en place d'un triangle Émirats-Inde-Israël faisant face à l'émergence du triangle Arabie-Pakistan-Turquie, modifiant en profondeur les dynamiques géopolitiques à l'œuvre au Moyen-Orient. Même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un face-à-face, New Delhi ne cherchant surtout pas à rompre avec Ryad.

Beaucoup se sont étonnés que Narendra Modi ait attendu près de trois ans après son arrivée au pouvoir pour se rendre en Israël, en juillet 2017, alors qu'il a ainsi multiplié les visites dans les pays arabes du Golfe. En réalité, par ce calendrier subtilement maîtrisé, il obtenait en quelque sorte la bénédiction des Arabes du Golfe pour cette visite israélienne qui confirmait sa proximité politique et intellectuelle manifeste, depuis l'époque où il était à la tête de l'État indien du Gujarat (2001-2014). On en a eu la confirmation avec son étonnante visite des 26 et 27 février 2026, littéralement à la veille de l'attaque israélo-états-unienne contre l'Iran.

A posteriori, la proximité publiquement manifestée avec Nétanyahou, alors que ce dernier s'apprêtait à attaquer un pays avec lequel l'Inde entretient également d'étroites relations5, lui a été vivement reprochée par l'opposition ainsi que par des diplomates à la retraite. Ces derniers ont exprimé ce que beaucoup de leurs anciens collègues en fonction ne peuvent dire publiquement.

La relation New Delhi-Abou Dhabi est largement due à la chimie interpersonnelle entre Narendra Modi et MBZ, deux dirigeants autoritaires ayant la haute main sur la diplomatie de leur pays et partageant largement une même vision du monde. Bien entendu, on ne sait si, le moment venu, leurs successeurs montreront le même volontarisme dans ce rapprochement accéléré. L'autre question, qui les dépasse, est de savoir dans quelle mesure la recomposition qui naîtra de la guerre d'Iran accentuera la tendance ou, au contraire, contraindra leurs rapports. La relation tant de l'Inde que des Émirats avec l'Iran au sortir de cette guerre sera la clé de la réponse à cette interrogation.

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14.04.2026 à 12:22

Quelque chose semble être en train de changer

Eduardo Lucita

Il se pourrait que quelque chose soit en train de changer. L'humeur sociale semble incarner ce changement, qui s'était lentement élaboré mais que cette formidable démonstration collective qu'a été la mobilisation du 24 mars dernier [« 50 ans du Coup d'État »] a fait émerger. Ce sont des problèmes économiques, sociaux et moraux qui seraient à la base de cette mutation.

8 avril 2026 | tiré de Vientosur.info https://vientosur.info/algo-parece-estar-cambiando/

Lorsque je rédige le titre de cet article, ma mémoire me rappelle que l'année dernière, après une nouvelle manifestation de masses lors de ce 24M, j'avais formulé un titre similaire et me demandais si une nouvelle subjectivité était en train de se former. Bien avant cela, lors de la première Marche pour l'Université et l'Éducation Publiques, je m'étais demandé si nous n'étions pas face à un point d'inflexion dans la situation politico-sociale. Quelque chose de semblable lors du sauvetage du Trésor américain peu avant les élections de mi-mandat. Dans tous les cas, j'avais caractérisé un gouvernement sur la défensive. Pourtant, dans tous ces cas, le gouvernement, non sans difficultés, avait réussi à se reprendre et à reprendre l'initiative.

**Quelles conditions existent maintenant pour que le gouvernement éprouve des difficultés, tant pour sortir de son attitude défensive que pour retrouver un agenda politique ?**

Le contenu du 24M

La formidable et massive manifestation a été qualifiée par plusieurs analystes de « Moment charnière », qui déterminerait « un avant et un après ce jour » ; certains vont même jusqu'à se demander « Qu'est-ce qui vient après Milei ? » Ces caractérisations reposent non seulement sur la massivité — pour certains, le plus grand rassemblement des quarante dernières années —, sur la forte présence des jeunes (plus importante que les années précédentes), sur le fait qu'elle fut fédérale (la massivité s'étendant à tout le pays), mais aussi sur le fait que, parallèlement à la commémoration des 50 ans du début de « la nuit la plus sombre de notre histoire », on a également rejeté la conception de la « mémoire complète » que veut imposer le parti au pouvoir et que, comme jamais auparavant, on a aussi rejeté et dénoncé le plan économique en cours et ses conséquences sociales, ainsi que l'insertion internationale du pays et sa subordination aux États-Unis.

Cette potentialité sociale et politique que la marche a manifestée serait à la base de ce qu'on peut considérer comme un nouveau climat social. Ce nouveau climat est dominé par deux impondérables (des Cygnes Noirs, selon Nassim Taleb). L'un international — la guerre au Moyen-Orient — qui a ouvert une grande incertitude mondiale et qui contribue à compliquer la politique anti-inflationniste du gouvernement (des rumeurs indiquent qu'une trêve aurait été atteinte dans le conflit). L'autre est local : le feuilleton Adorni, une affaire de corruption qui a déchaîné une forte indignation sociale et qui a durement affecté l'image du gouvernement.

Le labyrinthe mileiiste

La dérive politique a adopté un rythme vertigineux ce mois de mars. En quelques jours, le gouvernement a consumé le capital politique engrangé grâce à l'approbation de plusieurs lois parlementaires (budget 2026, réforme du travail, abaissement de l'âge de la responsabilité pénale, loi sur les glaciers), au point qu'il n'a pas pu capitaliser sur la baisse controversée des indices de pauvreté et d'indigence. Pas davantage sur la décision d'un tribunal de New York qui a exonéré le pays du paiement de 16 milliards de dollars (une autre aide de l'ami américain).

C'est qu'il se trouve dans un labyrinthe dont il ne trouve pas la sortie (du moins pour l'instant). Un labyrinthe qui combine divers problèmes. Économiques (bas salaires, chute de la consommation, absence de croissance intégrée, chômage en hausse, le gouvernement achète des dollars qui partent dans la dette sans accumulation de réserves, l'inflation ne recule pas et les recettes fiscales chutent…). Scandales de corruption (le feuilleton Adorni ; la fraude à la crypto $Libra ; les pots-de-vin à l'ANDIS ; les prêts VIP de la Banque Nation à des fonctionnaires et législateurs de la majorité). Revers judiciaires (la justice a confirmé la mesure conservatoire ordonnant l'application de la loi de financement de l'enseignement universitaire et la revalorisation salariale des enseignants ; elle a suspendu l'application de 82 articles de la loi de réforme du travail ; elle a obligé FATE à payer les salaires dus et à respecter l'accord de non-licenciement jusqu'en juin).

Changement de climat

Sous tout cela se déroule la crise économique. Une situation qui génère une incertitude croissante sur l'avenir, qui perturbe les marchés et favorise la dévaluation, qui a conduit les familles à un niveau d'endettement élevé, tandis que l'inflation — principale réussite politique revendiquée par le gouvernement — est en train de recrudescence.

Tout cela contribue à un malaise social croissant qui se manifeste dans le changement de priorités que révèlent les sondages. La principale préoccupation exprimée par les personnes interrogées tourne autour des bas salaires et de la corruption, suivis par la crainte du chômage et de la hausse des prix. Ainsi, les problèmes sont d'abord imputés au modèle économique, puis à la corruption. Les deux se nourrissent mutuellement.

Sondages

Selon ces sondages, le niveau d'approbation du gouvernement est en baisse — il se situe aujourd'hui autour de 35 à 37 % (pour la première fois en dessous des 40 %) —, tandis que la désapprobation va de 56 à 59 %. Il en va de même pour les attentes d'amélioration économique : les perspectives positives sont tombées à 35 %, tandis que les négatives restent au-dessus de 50 %. Pour le cabinet de conseil Analía del Franco, « c'est le pire moment de Milei, parce que la situation de l'affaire Adorni et de $Libra survient dans un contexte de grande tension économique. Il y a de la désillusion, de la déception, et il semblerait qu'on soit en train de perdre patience. »

À quel moment cette combinaison de perceptions négatives fait-elle un saut vers le politique ? C'est une grande interrogation alors que nous sommes dans les prémices d'une année électorale qui pourrait être décisive. Ces mêmes sondages ne manquent pas de souligner que le principal atout du parti au pouvoir est l'absence d'une opposition solide et cohérente avec des possibilités d'alternance.

Où iraient les votes ?

C'est évident : la crise du péronisme n'en finit pas de se résoudre, même si certains indices laissent déjà entrevoir qu'ils iraient vers une « unité large ». L'absence d'un leadership rassembleur et d'un programme partagé retarde la définition de ce projet d'unification. Il est également possible que beaucoup de gens désillusionnés par le mileiisme décident de grossir les rangs de l'abstention.

Un vide s'est ainsi créé que certains analystes, comme Carlos Pagni sur La Nación+ il y a quelques semaines, tentent d'interpréter. À propos du fait que la députée Myriam Bregman affichait l'une des images positives les plus élevées parmi les dirigeants politiques, il se demandait : « Une radicalisation vers la gauche commence-t-elle à se dessiner face à ce gouvernement ? » Tandis que le journaliste Pablo Rossi, sur TN, montrait avec une certaine inquiétude que le cabinet de conseil Tendencias faisait état d'intentions de vote en faveur de la dirigeante du PTS-FITU à hauteur de 11 %. Tous deux concluaient que les votes que le kirchnérisme est en train de perdre se déversent vers le trotskisme. Ernesto Tenembaum, sur Radio Con Vos, soulignait qu'en faisant la moyenne des sondages, l'intention de vote se situait autour de 10 %, ajoutant : « Avec cette intention de vote, la gauche décide des élections. »

Se pourrait-il que cette fois la crise commence à se résoudre par la gauche ?

Il est possible que des groupes désenchantés du péronisme, ou qui ne se sentent pas inclus dans cette alliance large qui semble prendre forme, soient à la recherche d'une alternative plus combative. Et il ne fait aucun doute que Bregman et la gauche anticapitaliste en donnent des signes, tant au parlement que dans la rue.

Tout cela n'est qu'une photo du moment — nous verrons quand débutera la campagne électorale, pour laquelle il reste encore beaucoup de temps. Bien qu'il y ait des moments où les temps politiques vont plus vite que le calendrier. Les présidentielles de fin 2027 sont déjà dans l'air.

En tout état de cause, ce sont des manifestations variées de la crise.

*Eduardo Lucita, membre du collectif EDI — Économistes de Gauche*

— -

Note :

À la clôture de cet article (au moment où expirait le délai à l'issue duquel Trump avait menacé d'éliminer la millénaire civilisation perse), une trêve entre les États-Unis et l'Iran a été confirmée (ainsi qu'Israël ; des doutes subsistent quant à l'inclusion du Liban), pour deux semaines sur la base de 10 points présentés par l'Iran. Avec le cessez-le-feu, le détroit d'Ormuz — sous contrôle militaire iranien — serait rouvert, avec perception d'un péage pour financer la reconstruction du pays. Nous verrons comment les négociations se poursuivent : il est clair que l'Iran a été durement frappé, mais non vaincu, et que Trump n'a pas atteint plusieurs des objectifs qu'il s'était fixés au début du conflit. Il entre affaibli dans cette négociation alors que les élections de mi-mandat aux États-Unis sont déjà à l'horizon, et il pourrait perdre la majorité dans les deux chambres. Si cela devait se produire, cela aurait des répercussions dans notre pays et sur les perspectives politiques de Milei, son allié inconditionnel.

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14.04.2026 à 12:21

Procès de Maduro : une mascarade impérialiste pendant que la soumission du Venezuela se renforce

Marc Iñaki

Le procès illégal de Nicolas Maduro est en cours aux États-Unis, tandis que la vassalisation de l'État vénézuélien se renforce avec la collaboration active de l'ex-vice-présidente Delcy Rodriguez.

9 avril 2026 | tiré de Révolution permanente https://www.revolutionpermanente.fr/Proces-de-Maduro-une-mascarade-imperialiste-pendant-que-la-soumission-du-Venezuela-se-renforce

Procès de Maduro : une mascarade impérialiste pendant que la soumission du Venezuela se renforce Quatre mois se sont écoulés depuis l'opération militaire américaine « Absolute Resolve » du 3 janvier 2026, qui avait abouti au kidnapping de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores. Depuis, la situation au Venezuela s'est précipitée vers une forme de tutelle néocoloniale que Washington n'avait plus exercée aussi ouvertement depuis des décennies sur le continent. Le tableau des dernières semaines résume à lui seul ce que cette transition signifie. D'un côté, le président du Venezuela comparaît menotté devant un tribunal new-yorkais dans un procès purement politique pour finir de soumettre la souveraineté du pays. De l'autre, la présidente par intérim Delcy Rodriguez reçoit de Washington la levée des sanctions en récompense de sa docilité.

Comparution de Maduro à New York : un procès illégal et factice

Le 26 mars 2026, Nicolas Maduro a fait sa deuxième comparution publique devant le tribunal fédéral du district sud de Manhattan. Extrait bien avant l'aube du Metropolitan Detention Center, prison de Brooklyn où il est incarcéré depuis janvier et connue pour son insalubrité, il est apparu en uniforme gris de détenu. L'audience, qui n'a duré qu'un peu plus d'une heure, n'a débouché sur rien : pas de nouvelle date d'audience et aucune avancée sur le fond.

Maduro fait face à quatre chefs d'accusation, parmi lesquels narcoterrorisme, complot pour importation de cocaïne aux États-Unis et détention illégale d'armes. L'acte d'accusation est signé par Jay Clayton, procureur fédéral de New York nommé par Trump lui-même. Il y affirme que Maduro aurait, pendant plus de 25 ans, abusé de ses fonctions pour protéger un vaste réseau de trafic de drogue allié au cartel de Sinaloa et au gang vénézuélien Tren de Aragua. Le procès est grotesque à souhait, avec des accusations formulées à Washington, pour des actes supposément commis au Venezuela, jugés selon le droit américain, par un magistrat nommé à la discrétion du pouvoir exécutif américain. Le dossier repose sur la loi américaine sur le narcoterrorisme de 2006, dont le bilan judiciaire est éloquent : sur 83 personnes inculpées depuis son entrée en vigueur, seulement quatre condamnations ont été obtenues, dont deux ont ensuite été annulées en appel pour des problèmes de crédibilité des témoins.

Le juge en charge de l'affaire,Alvin Hellerstein, est un magistrat fédéral sénior de 92 ans. Des experts juridiques estiment que les seules questions préliminaires sur l'immunité du chef d'État, légalité de la capture sans procédure d'extradition, pourraient occuper six à neuf mois de procédure avant tout examen au fond. Ce qui se dessine, c'est un processus qui a pour objectif de maintenir Maduro hors-jeu pour une durée indéfinie, pendant que le reste se règle à Caracas.

En plus de formuler contre Maduro des chefs d'accusations fantaisistes, Washington tente de d'entraver toute possibilité de défense des accusés. Les avocats de Maduro ont demandé l'annulation de l'acte d'accusation, arguant que l'administration américaine empêche l'État vénézuélien de financer les frais de défense du couple en raison des sanctions internationales qui pèsent encore sur le pays. Selon eux, il s'agit d'une violation directe du sixième amendement de la Constitution américaine, qui garantit le droit à un avocat. Le 9 janvier, l'OFAC (l'organe du département du Trésor chargé des sanctions) avait accordé une autorisation permettant à Caracas de financer les frais juridiques. Moins de trois heures plus tard, sans explication, la licence était annulée. Un revirement que l'avocat de la défense Barry Pollack a porté devant le juge, soulignant que Maduro se retrouve dans l'incapacité pratique de rémunérer une défense à la hauteur de la complexité de l'affaire.

Le juge Hellerstein a tranché : « Je ne vais pas abandonner les poursuites. » Aucune nouvelle date d'audience n'a été fixée. Cette situation met en difficulté l'État vénézuélien qui est sanctionné et ne peut payer les avocats, qui menacent de se retirer faute de rémunération. C'est le droit à la défense lui-même qui est méthodiquement saboté par l'impérialisme étasunien.

Ce procès n'est pas un dysfonctionnement de la justice américaine, mais c'est bien son fonctionnement normal au service d'une politique impérialiste. Ce que Washington organise ici, c'est l'humiliation publique d'un dirigeant qui a refusé de soumettre son pays aux intérêts américains. Maduro, dans la continuité d'Hugo Chavez, incarnait une orientation qui pouvait remettre en cause la superpuissance étasunienne et une tradition politique se revendiquant d'une forme d'anti-impérialisme inaceptable pour les États-Unis. C'est précisément pour cela qu'il se retrouve aujourd'hui dans une cellule de Brooklyn. Ces méthodes impérialistes ne sont pas nouvelles pour maintenir leur domination en Amérique Latine. En 1989, les États-Unis envahissent le Panama pour en extraire Manuel Noriega, jugé ensuite à Miami pour trafic de drogue. Avant lui, le Guatemala de Jacobo Árbenz avait été renversé en 1954 par la CIA pour avoir osé nationaliser les terres de la United Fruit Company. Nous avons changé de siècle mais la logique reste identique avec l'objectif de maintenir l'Amérique latine comme la chasse gardée de Washington.

À Caracas, Delcy Rodriguez continue de soumettre le pays aux États-Unis

Tandis que Maduro se présente lui-même comme « prisonnier de guerre » et que ses avocats se débattent avec les sanctions américaines, sa vice-présidente devenue présidente par intérim mène une politique de capitulation accélérée. Donald Trump, qui répète à l'envi qu'il gouverne désormais lui-même le Venezuela depuis Washington, a qualifié Delcy Rodriguez de « formidable ». L'appréciation n'a pas tardé à être récompensée avec, ce 1er avril, la levée des sanctions étasuniennes qui pesaient personnellement sur elle.

La réouverture de l'ambassade américaine à Caracas le 31 mars, sept ans après sa fermeture, marque une étape symbolique forte dans la normalisation en cours. Elle s'inscrit dans une séquence que Rodriguez pilote depuis janvier avec une efficacité redoutable.

Adoptée moins d'un mois après le kidnapping de Maduro, la loi sur les hydrocarbures permet désormais aux entreprises privées d'exploiter, de distribuer et de commercialiser le brut vénézuélien sans participation de l'État. La General License 46 de l'OFAC autorise explicitement les entreprises américaines à opérer sur ce pétrole. Elle impose aussi que les paiements à la société pétrolière vénézuélienne transitent par des comptes contrôlés par le Trésor américain, privant concrètement Caracas de la libre disposition de ses propres revenus pétroliers. Le Venezuela est donc mis sous tutelle financière directe.

Concernant la purge militaire, Delcy Rodriguez a limogé Vladimir Padrino, ministre de la Défense depuis 2014 et pilier du dispositif chaviste, pour le remplacer par le général Gustavo González López, ancien chef du SEBIN (services de renseignement), connu pour avoir supervisé des pratiques de torture. L'éviction de Padrino López constitue un gage direct envoyé à Washington. En effet, il incarnait une ligne dure et idéologique au sein des forces armées. Son départ s'inscrit dans une volonté plus large de « dépolitisation » de l'institution militaire, marquée par la fin progressive des slogans politiques dans les casernes et l'effacement des symboles chavistes au sein de l'armée. Le plus révélateur est que cette nomination n'a été possible qu'avec l'aval explicite de Washington. Le Venezuela a un nouveau ministre de la Défense nommé, en dernière instance par Donald Trump.

Le contraste est saisissant et dit tout de la logique mise à l'œuvre par l'impérialisme. D'un côté, on juge un dirigeant souverain avec les lois d'un État étranger, on sabote son droit à la défense, on l'isole dans une cellule de Brooklyn sans accès à Internet ni aux journaux. De l'autre, on récompense celle qui vend le pays en levant ses sanctions personnelles, on rouvre son ambassade, on autorise ses entreprises à pomper le pétrole. C'est de la politique brutale des États-Unis visant à faire du Venezuela un véritable protectorat avec une domination sans occupation territoriale directe, mais avec un contrôle effectif des ressources stratégiques, des institutions militaires et des décisions politiques majeures. Delcy Rodriguez trahit sans scrupules tous les discours anti-impérialistes historiques du chavisme. Loin d'être une incompréhensible capitulation personnelle, ces choix reflètent les intérêts d'une fraction de la bureaucratie chaviste qui choisit sa survie politique au prix de la souveraineté nationale. Cette fraction a calculé qu'un accord avec Washington lui garantissait le pouvoir, quitte à liquider les acquis du bolivarisme.

Faire front contre l'impérialisme sur tout le continent. Yankees fuera !

Le Venezuela n'est pas seul dans l'offensive états-unienne sur le continent. À 150 kilomètres de là, Cuba subit depuis le kidnapping de Maduro un resserrement du blocus pétrolier américain qui a provoqué plusieurs pannes nationales d'électricité en mars, l'île ne produisant que 40 % du carburant nécessaire à son économie. En Argentine, le gouvernement Milei continue les attaques contre les couches populaires et l'extrême droite de Kast au Chili les prépare. C'est toute une offensive qui est à l'œuvre à l'échelle du continent.

Face à cette offensive impérialiste la réponse ne peut être que l'organisation et la mobilisation des travailleurs et des peuples d'Amérique latine et des Caraïbes. La solidarité continentale avec Cuba et avec le peuple vénézuélien est une nécessité stratégique. La construction d'une grève générale continentale contre l'impérialisme est la seule réponse à la hauteur des enjeux. Pendant que les avocats de Maduro se battent pour obtenir le droit élémentaire d'être payés pour le défendre, l'impérialisme américain plante ses drapeaux sur les puits de pétrole vénézuéliens. L'urgence d'une réponse internationaliste est plus que jamais à l'ordre du jour.

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14.04.2026 à 12:20

Le gouvernement israélien aurait « approuvé en secret un nombre record » de nouvelles colonies en Cisjordanie

Fleur Hargreaves

Un reportage d'i24NEWS révèle que de nouvelles colonies ont été approuvées pendant la guerre contre l'Iran, mais que cette information a été gardée secrète.

Association France Palestine Solidarité 9 avril 2026

Photo : visuel diffusé par i24NEWS

Selon la chaîne d'information israélienne i24NEWS, le gouvernement israélien a approuvé en secret un nombre record de nouvelles colonies en Cisjordanie occupée.

Dans le contexte de la guerre contre l'Iran, le gouvernement a ratifié 34 nouvelles colonies en une seule décision – soit plus de la moitié du total approuvé au cours de l'année 2025, qui détenait jusqu'alors le record.

Les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée sont largement considérées comme illégales au regard du droit international.

Des sources ont indiqué à i24NEWS que le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, qui assistait à la réunion, ne s'est pas explicitement opposé au projet, mais a exprimé des inquiétudes quant au manque de personnel et a suggéré de procéder par étapes, en limitant le nombre de sites concernés à chaque fois.

Le gouvernement avait initialement gardé cette décision confidentielle, mais des détails ont été divulgués jeudi avec l'accord du censeur.

Ces 34 nouvelles colonies s'ajoutent aux 68 déjà approuvées par le gouvernement actuel depuis 2022, ainsi qu'aux quelque 200 avant-postes non autorisés mis en place au cours de la même période.

Bien que les emplacements exacts n'aient pas encore été rendus publics, certaines de ces nouvelles colonies semblent se situer dans des zones où aucune colonie n'existait auparavant, y compris dans des zones rarement fréquentées, même par l'armée israélienne.

Cela marque une accélération significative de l'expansion des colonies en Cisjordanie, qui a connu une forte augmentation depuis le début du génocide perpétré par Israël à Gaza en 2023.

Selon l'organisation de défense de la paix Peace Now, 54 colonies ont été approuvées par le gouvernement israélien l'année dernière – un record historique, dépassant le précédent record de neuf en 2023. Parmi celles-ci, 26 étaient des avant-postes non autorisés légalisés rétroactivement par le gouvernement.

Le rapport a également noté une forte augmentation du nombre d'avant-postes non autorisés, qui a atteint 86 – soit près de 40 % de plus que l'année précédente, avec une moyenne d'un à deux nouveaux avant-postes par semaine.

Un rapport des Nations unies publié le 17 mars a révélé que plus de 36 000 Palestiniens ont été déplacés en Cisjordanie entre novembre 2024 et octobre 2025, dans un contexte de recrudescence des attaques de colons.

Au cours de la même période, 1 732 incidents de violence commis par des colons et ayant causé des blessés ou des dégâts matériels ont été recensés, soit une augmentation de 25 % par rapport à l'année précédente.

La « mission » israélienne

Cette dernière initiative représente la plus importante autorisation de colonisation jamais adoptée par le cabinet israélien.

Lior Amihai, directeur exécutif de Peace Now, a déclaré à Middle East Eye que cela faisait « partie de leur mission ».

« Ils ne le cachent pas. Ils sont en fait très clairs à ce sujet, et ce sont là les éléments d'annexion de facto qu'ils mettent en œuvre, en s'emparant des territoires et en procédant au nettoyage ethnique des Palestiniens de la zone C », a expliqué M. Amihai, en référence à la partie de la Cisjordanie entièrement contrôlée par Israël.

Malgré le secret initial, probablement destiné à éviter l'attention internationale dans un contexte de tensions entre les États-Unis et Israël au sujet de la guerre en Iran, M. Amihai a déclaré : « Ce gouvernement dans son ensemble ne cache pas son intention de détruire toute possibilité d'un État palestinien et de paix entre Israéliens et Palestiniens. »

Cette annonce intervient alors que la violence des colons connaît une recrudescence. Ces dernières semaines, des dizaines de colons israéliens ont commis des incendies criminels contre des Palestiniens, notamment en mettant le feu à une clinique, en tirant sur des civils et en vandalisant une école avec des graffitis proclamant « Mort aux Arabes ».

Selon un décompte de l'AFP basé sur les données du ministère palestinien de la Santé, au moins 1 050 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis octobre 2023 par les forces israéliennes ou des colons, dont six depuis le début du mois de mars.

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14.04.2026 à 12:19

« Si le Hamas est désarmé, c'est la guerre civile à Gaza »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.

Tiré d'Orient XXI.

Lundi 30 mars 2026

Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.

Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.

Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.

Ce que cherchent les Israéliens : le chaos

Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.

Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.

Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.

La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.

Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement

Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.

L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.

Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

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14.04.2026 à 12:18

3 000 volontaires et des dizaines de navires : la plus grande flottille humanitaire va quitter Barcelone pour tenter de briser le blocus de Gaza

Agence Média Palestine

Une nouvelle flottille, baptisée “Global Sumud Flotilla”, a commencé à appareiller depuis le port de Barcelone les 12–13 avril 2026. Objectif : briser le blocus sur Gaza. Il y a une semaine, une vingtaine de bateaux français avaient quitté le port de Marseille pour rejoindre cette coalition humanitaire internationale.

Tiré d'Agence média Palestine.

L'annonce du départ a été marquée par des rassemblements militants et internationaux sur les quais. Plusieurs dizaines de bateaux sont mobilisés, avec un objectif pouvant atteindre 70 à 100 navires selon les phases de la mission. Toutefois, le départ effectif en mer a été retardé par les conditions météorologiques, certains navires restant à quai en attente d'une fenêtre favorable.

La flottille regroupe plus de 3 000 volontaires issu.es d'une centaine de pays, selon les organisateurs, rapporte le journal espagnol El Pais. Le 12 avril, des centaines de personnes se sont rendues au Vieux Port de Barcelone pour soutenir et dire au revoir aux 41 premiers bateaux, même si ceux-ci ne prendront la mer qu'en milieu de semaine prochaine, en fonction de la météo. En effet, bien que les préparatifs soient en cours depuis des mois, les organisateurs ont décidé de reporter le départ de quelques jours pour éviter que ne se reproduise le départ avorté de 2025 : les bateaux avaient dû rebrousser chemin en raison du mauvais temps. Cette fois-ci, rapporte encore El Pais, les embarcations feront étape dans un lieu tenu secret pour une escale technique : ravitaillement en carburant et en provisions supplémentaires, et attente de conditions de vent favorables. Le départ est donc prévu le 14 ou le 15 avril, si la météo le permet. Des participant.es se joindront à la flottille en chemin, notamment depuis l'Italie, la Grèce et la Turquie. Selon les organisateurs et organisatrices, il s'agirait de la plus grande flottille civile jamais organisée vers Gaza.

La mission a un double objectif. D'une part, acheminer de l'aide humanitaire (médicaments, nourriture, matériel éducatif) mais aussi emmener à Gaza du personnel médical et technique pour mettre en œuvre et soutenir des projets de reconstruction et de soutien sanitaire. Environ 1 000 médecins et infirmier.es feraient ainsi partie du voyage. Il s'agit d'autre part, et avant tout, de dénoncer et de défier le blocus maritime israélien sur Gaza, en attirant l'attention internationale sur la situation humanitaire dans l'enclave.

Cette nouvelle flottille s'inscrit dans la continuité des initiatives de la Freedom Flotilla Coalition, active depuis 2010. Des ONG internationales y participent, dont Greenpeace avec certains de ses navires, ainsi que d'autres organisations humanitaires et civiles (comme Open Arms) qui apportent un soutien logistique.

Depuis 2010, les flottilles sont presque systématiquement interceptées. En octobre 2025, Israël a mis fin à l'une d'elles en interceptant illégalement les membres de la flottille en eaux internationales. Les autorités israéliennes ont ensuite détenu des dizaines de personnes pendant plusieurs jours dans des conditions épouvantables, les privant de soins, de médicaments, de nourriture, avant de les expulser.

Les nouvelles et nouveaux participant.es sont informé.es des risques qu'ils et elles encourent et se sont entraîné.es à faire face à des situations d'arraisonnement et de détention. L'histoire des flottilles pour Gaza a été marquée par l'affaire du Mavi Marmara. En 2010, ce bateau qui tentait de rejoindre Gaza a été intercepté par Israël qui a ouvert le feu, tuant dix volontaires humanitaires. Cet épisode reste présent dans l'expédition en cours, note El Pais : « parmi les participants se trouve une délégation turque, dont plusieurs personnes sont liées aux victimes de cette mission. ». Depuis leur arrivée à Barcelone, ils et elles chantent chaque jour, d'une voix grave et avec un fort accent, un refrain que les membres des autres pays ne comprennent pas mais connaissent : « Kahrolsun İsrail, Filistin'e özgürlük », soit « À bas Israël, Palestine libre ».

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14.04.2026 à 12:16

Racisme (France) : Affronter la négrophobie

Olivier Lek Lafferrière

La négrophobie — le racisme anti-NoirEs — est la forme de racisme qui engendre le plus de morts, de violence et d'inégalités.

2 avril 2026 tiré d'Europe solidaire sans frontières https://europe-solidaire.org/spip.php?article78481

Ce sont avant tout des NoirEs qu'on fait mourir aux frontières, qu'on enferme dans des CRA, que la police violente, qu'on assigne à la condition de sans-papiers comme aux emplois les plus pénibles, les plus précaires, les moins bien payés…

La négrophobie occupe pourtant une place réduite dans le débat public, parce qu'elle est largement naturalisée. Le discours explicitement négrophobe se heurte encore un peu au tabou qui a frappé l'expression ouverte du racisme biologique (mais pour combien de temps ?). Pour autant, la très large adhésion aux politiques et pratiques qui en découlent témoigne de la profondeur du consensus négrophobe.

La vague de discours négrophobes suscitée par l'élection de quelques maires noirs souligne que les idéologies racialistes subsistent en tant que fond culturel. La fascisation en cours libère désormais leur expression décomplexée. Il suffit qu'un homme noir accède à une portion de pouvoir pour qu'il soit instantanément reconduit à son assignation raciale.

Après une première offensive culturelle — faisant de Bally Bagayoko un « communautariste » ou un « séparatiste » au service de la pègre —, il a ces derniers jours été associé à des animaux, à un chef de tribu primitive, à une menace sécuritaire. Sont ainsi mobilisés les tropes négrophobes les plus structurants : la bestialisation, la sauvagerie et la violence physique.

Ces discours donnent lieu à une très large réprobation, mais en trompe-l'œil. De même que les politiciens les plus racistes peuvent s'élever à peu de frais contre des cris dans les stades, les condamnations verbales des expressions les plus crasses de la négrophobie ne doivent tromper personne lorsqu'elles viennent des mêmes qui légitiment la division racialisée du travail, la répression des sans-papiers et la nécropolitique des frontières.

Il ne suffira pas d'en dénoncer les expressions les plus outrancières. En la nommant comme telle, en l'identifiant par-delà la diversité de ses manifestations, en la combattant radicalement, il est temps d'affronter la négrophobie.

Olivier Lek Laffferrière

P.-S. • Hebdo L'Anticapitaliste - 794 (02/04/2026). Publié le Jeudi 2 avril 2026 à 19h00 : https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/affronter-la-negrophobie

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14.04.2026 à 12:15

Italie : désigner et réprimer les ennemis de l'intérieur Les lois sécuritaires du gouvernement Meloni

Anna Capretta

La défaite de Meloni lors du référendum récent sur la justice a constitué une victoire populaire permettant de mettre un coup d'arrêt à sa coalition d'extrême droite. Mais Meloni n'en a pas terminé avec son projet répressif et son agenda autoritaire, qu'elle a commencé à mettre en oeuvre à travers plusieurs lois et décrets sécuritaires ciblant les mouvements populaires, les exilé·es et les travailleurs·ses précarisé·es ou marginalisé·es.

Tiré de la revue Contretemps 9 avril 2026

Par Anna Capretta

Les 22 et 23 mars, les Italiens étaient appelés à se prononcer par referendum sur la réforme de la magistrature souhaitée par Giorgia Meloni. Son large rejet à 54% a constitué un revers inédit pour la dirigeante d'extrême droite, et un espoir pour les oppositions. Ce désavœu semble démontrer que Meloni et son gouvernement ne sont pas en mesure de remettre réellement en cause les institutions démocratiques italiennes, sans parler d'imposer un régime post-fasciste.

Pourtant, depuis son accession au pouvoir, le gouvernement Meloni a imposé une série de mesures sécuritaires qui continuent de grignoter les libertés publiques. Anna Capretta revient ici sur ces différents décrets qui servent à désigner et réprimer les ennemis de l'intérieur, à commencer par la classe travailleuse, les mouvements contestataires, les migrant·es et les minorités.

***

En février dernier, le gouvernement Meloni a adopté encore un nouveau paquet de mesures de sécurité à caractère répressif. « Encore un » car un autre paquet de mesures de sécurité avait déjà été adopté par ce même gouvernement il y a moins d'un an, en avril dernier 2025, à l'issue d'un processus parlementaire entravé par de nombreuses contestations. Il s'agit de deux paquets de mesures de sécurité qui semblent complémentaires : le second approfondit la dérive sécuritaire amorcée par le premier.

Les thèmes abordés dans les deux paquets sont similaires, tout comme le sont les instruments utilisés. On en vient à criminaliser la dissidence politique et la marginalité sociale par le biais du droit et de la force. Pour s'assurer du résultat, le gouvernement a décidé dans les deux cas de contourner le débat parlementaire et d'imposer sa ligne, en recourant à la procédure d'urgence. En effet, les paquets de mesures de sécurité ont été approuvés par des décrets-lois, promulgués « en cas extraordinaire de nécessité et d'urgence » par le Conseil des ministres (donc par le gouvernement) puis confirmés par le Parlement dans un délai de 60 jours.

Ces dernières années, presque tous les gouvernements – tant de droite que de centre-gauche – ont élaboré leur paquet de mesures de sécurité en recourant à l'instrument du décret d'urgence : on peut citer le décret Minniti (2017, gouvernement Gentiloni – gouvernement de coalition dirigé par le centre-gauche), le décret Salvini (2018, gouvernement Conte I – gouvernement de coalition entre la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Étoiles) et le décret Salvini bis (2019, toujours le gouvernement Conte I).

Le gouvernement Meloni avait déjà commencé à adopter des mesures en matière de sécurité, d'abord avec le décret « anti-rave » (2022), puis avec le projet de loi « ecovandali » (« loi écovandales » – un équivalent italien de l'appellation « écoterroristes » en France – 2024), qui visait directement les groupes d'activistes pour le climat.

Pour aller plus loin | Pourquoi l'Italie s'est soulevée pour la Palestine. Entretien avec Maurizio Coppola et Salvatore Prinzi

De quelle sécurité parle-t-on ?

Face à cette production incessante de politiques de sécurité, qui revêtent un caractère de plus en plus punitif, on est en droit de se demander : peut-on parler de situations d'urgence ? Y a-t-il vraiment une « urgence sécuritaire » en Italie ? À en juger par les chiffres, la réponse semble être négative : en Italie comme dans le reste de l'Occident, les chiffres de la criminalité sont en baisse depuis des décennies (à l'exception de ceux concernant les féminicides). Pourtant, le sentiment d'insécurité de la population continue de croître. Une deuxième question s'impose donc : de quel type de sécurité ou d'insécurité parlons-nous ? En d'autres termes, la sécurité pour qui et par rapport à quoi ?

Le concept de sécurité a profondément changé à la suite des grandes transformations de la société qui se sont affirmées à partir des années 1970, liées surtout à la transformation du capital et à sa déclinaison néolibérale. Jusqu'aux années 1980, parler de sécurité signifiait avant tout parler de sécurité sociale : il s'agissait d'une sécurité qui se voulait pour toutes et tous, garantie en premier lieu par les dépenses sociales prises en charge par l'État.

À partir des années 1980, cette dimension s'est progressivement effacée : la sécurité s'est liée à la protection de l'ordre public, un tournant définitivement consacré par le décret Minniti en 2017. Cette nouvelle notion de sécurité ne concerne que certaines parties de la société, celles qui ont le pouvoir de définir ce que l'on entend par ordre public et surtout ce qui peut être considéré comme une menace pour cet ordre – menace qui est généralement ramenée aux domaines de l'immigration, de la marginalité sociale et, surtout depuis les décrets Salvini, de la dissidence politique.

En conséquence, les instruments utilisés pour garantir ce type de sécurité changent également : ce ne sont plus les politiques sociales, mais le droit (non seulement pénal, mais aussi administratif), les forces de l'ordre et divers dispositifs de contrôle et de surveillance. Ce tournant sécuritaire est décrit très clairement dans la directive émise en décembre 2024 par le ministre de l'Intérieur Matteo Piantedosi, relative à la création de « zones rouges » – des zones urbaines spécifiques considérées comme à risque, par exemple les gares ferroviaires, dans lesquelles une présence massive des forces de l'ordre est autorisée dans le but d'éloigner les personnes (surtout les migrants) considérées comme dangereuses ou perturbatrices.

Le texte de cette directive s'avère particulièrement utile pour se faire une idée de la conception des politiques de sécurité qui s'est imposée : la directive en identifie les finalités dans la « dissuasion », la « prévention » et la « répression ». Le changement de paradigme est substantiel : on passe de la sécurité sociale au contrôle et à la répression au moyen de la rhétorique de la protection de l'ordre public.

Les deux paquets de mesures de sécurité

Pour en revenir aux derniers paquets de mesures de sécurité signés par Meloni, ce qui les caractérise, c'est d'une part un recours extensif au droit administratif et pénal, avec l'identification de nouvelles infractions et de nouvelles circonstances aggravantes, qui entraînent dans de nombreux cas des alourdissements de peine et l'imposition de sanctions pécuniaires ; d'autre part, le renforcement des protections et des outils à la disposition des agents de la sécurité publique, à commencer par les forces de l'ordre et les forces armées.

En examinant plus en détail le décret sur la sécurité de 2025, on constate que son potentiel punitif se concentre sur trois domaines : la dissidence politique, la prison et l'immigration. En ce qui concerne la dissidence politique, la criminalisation passe par l'attaque de formes spécifiques de lutte : de nouvelles infractions, de nouvelles circonstances aggravantes et des peines plus lourdes sont prévues pour des faits tels que les occupations de bâtiments, les barrages routiers, la dégradation et la souillure de biens publics.

Il s'agit d'une attaque contre des réalités et des mouvements politiques actifs dans tout le pays, souvent déjà touchés par la répression : les occupations liées aux luttes pour le logement, les barrages routiers des syndicats de base et des mouvements écologistes, souvent responsables également de dégradations, les actions de sanction et de sabotage menées lors de manifestations de divers types, comme par exemple celles en faveur de la Palestine.

Une circonstance aggravante est également prévue dans les cas où une violence ou une menace présumée contre les forces de l'ordre serait « commise dans le but d'empêcher la réalisation d'infrastructures destinées à la fourniture d'énergie, de services de transport, de télécommunications ou d'autres services publics ». La référence directe aux infrastructures stratégiques s'inscrit dans le cadre de processus de criminalisation déjà en cours à l'encontre des mouvements opposés aux grands projets : le mouvement No Tav (dans la vallée de Suse mais aussi à Vicence), le mouvement No Ponte et le mouvement No Tap, pour n'en citer que quelques-uns.

En ce qui concerne la prison et l'immigration, l'introduction du délit de révolte (y compris par des formes de résistance passive) au sein des centres de détention et de rétention des personnes migrantes est significative : face à des conditions de vie de plus en plus inhumaines pour les personnes détenues et retenues, souvent à la limite de la légalité, le gouvernement tente de leur retirer le droit de protester en le transformant en un nouveau délit et en répondant par la violence de la répression et de l'incarcération.

Si, d'une part, on assiste à la criminalisation d'une série de catégories sociales – catégories qui ne sont certainement pas choisies au hasard mais qui font l'objet de politiques visant à semer la panique morale –, d'autre part, on observe un renforcement des protections accordées aux agents de la sécurité publique. Il s'agit de protections qui, dans la plupart des cas, se traduisent également en termes économiques, prévoyant l'allocation de plusieurs millions d'euros.

S'inscrivant dans un contexte de militarisation de notre société, qui trouve une expression claire dans les politiques européennes de réarmement, ce décret va dans le sens d'un investissement croissant de fonds publics dans les secteurs de la sécurité et de la défense, tandis que les dépenses sociales sont progressivement réduites.

Par exemple, environ 1 million d'euros par an est alloué pour offrir une protection juridique au personnel de police et des forces armées faisant l'objet d'une enquête pour des faits commis dans l'exercice de leurs fonctions. Pour chaque étape de la procédure dans laquelle il est impliqué, l'agent faisant l'objet d'une enquête peut demander jusqu'à 10 000 euros. On décide donc de soutenir financièrement, par l'allocation de fonds publics, des agents qui pourraient avoir été accusés d'abus de pouvoir et de violences – accusations qui sont souvent classées sans suite – au lieu de protéger les citoyennes et citoyens qui ont subi un préjudice de la part de fonctionnaires ayant abusé de leur pouvoir. À cela s'ajoute le fait que le décret augmente de manière significative les montants que doit verser toute personne, victime de la répression de la dissidence, condamnée pour certains types d'infractions.

Quant au nouveau paquet sécurité de 2026, il se compose d'un décret-loi et d'un projet de loi, qui ne réserve toutefois que très peu de mesures significatives au débat parlementaire – seule exception : un article qui durcit la criminalisation de l'occupation de biens immobiliers, en simplifiant les procédures pour d'éventuelles expulsions. En effet, le cœur du paquet sécurité passe par le décret d'urgence, qui s'ouvre et se termine sur les thèmes de la marginalité sociale et de l'immigration. En ce qui concerne les personnes migrantes, certains articles sont introduits qui accélèrent les procédures d'expulsion et compliquent les regroupements familiaux, avec la promesse du ministre Piantedosi de l'arrivée prochaine d'un nouveau décret ad hoc. En ce qui concerne la marginalité sociale, l'accent est surtout mis sur la soi-disant violence juvénile, avec l'évocation de la figure des « maranza » dans les différents articles concernant la vente, l'utilisation et le port de couteaux.

Le thème central du nouveau décret est toutefois sans l'ombre d'un doute celui de la dissidence politique, qui est encore davantage criminalisée par des mesures punitives et dissuasives, rendant le choix de descendre dans la rue de plus en plus risqué. Le thème de la dissidence se retrouve déjà dans l'article qui « normalise » les zones rouges, en allongeant la liste des personnes susceptibles de faire l'objet d'ordonnances d'éloignement et d'interdictions d'accès aux zones urbaines désignées, y compris les personnes ayant fait l'objet d'une plainte ou d'une condamnation, même non définitive, au cours des cinq années précédentes, pour des infractions commises lors de manifestations dans un lieu public. Il s'agit d'un élargissement pour le moins problématique, qui porte préjudice à des personnes n'ayant pas fait l'objet d'une condamnation définitive et qui ne peuvent donc pas, du moins d'un point de vue juridique, être considérées comme responsables des faits qui leur sont reprochés par le parquet et la police judiciaire.

Une logique similaire est adoptée dans un autre article, celui qui introduit la garde à vue préventive. Selon la réglementation qui vient d'être introduite, les agents de police peuvent conduire au commissariat, avant le déroulement d'une manifestation, des personnes (à partir de 14 ans) soupçonnées de représenter un « danger concret pour le déroulement pacifique » de la manifestation, ne serait-ce qu'en raison de signalements de police effectués au cours des cinq années précédentes.

Les personnes interpellées pourront être retenues pour permettre la réalisation d'enquêtes de police, pendant une durée maximale de 12 heures, et en informant immédiatement un magistrat – en particulier le procureur, qui peut ordonner la remise en liberté de la personne retenue s'il estime que les conditions de la garde à vue ne sont pas réunies. Le procureur est également informé immédiatement de la remise en liberté. Les aspects problématiques sont ici innombrables : par exemple, l'utilisation d'un vocabulaire très vague qui laisse une large marge d'interprétation aux agents de police autour de concepts tels que « danger concret ».

La question des délais semble également problématique : les transferts incessants entre la police et le procureur pourraient ne pas être aussi immédiats qu'on le prétend, avec pour conséquence que la personne retenue puisse rester au commissariat plusieurs heures même si elle est ensuite libérée par le procureur. Ce faisant, l'effet répressif de la mesure se concrétise : même si, au final, la personne interpellée est reconnue « non coupable », elle n'a pas été autorisée à manifester. Le même article évoque les fouilles sur place, en faisant une pratique courante avant une manifestation. Les agents de police pourront effectuer des contrôles pour « vérifier la possession d'armes, d'explosifs ou d'outils d'effraction ».

D'autres mesures qui transforment les places publiques en « zones à risque » sont celles qui prévoient l'arrestation en flagrant délit différé, c'est-à-dire dans les 48 heures suivant la commission des faits, pour des dommages aggravés commis lors de manifestations publiques, ainsi que pour des blessures, des violences ou une résistance contre les forces de l'ordre. Sans parler des mesures qui apportent des modifications au TULPS (Texte unique des lois sur la sécurité publique, décret royal n° 773 du 18 juin 1931). Est sanctionné le défaut de notification préalable d'une manifestation aux autorités compétentes, mais aussi la violation des interdictions ou des prescriptions de ces autorités, par exemple en s'écartant du parcours convenu. Ces comportements sont passibles d'amendes très lourdes : de mille à 10 000 euros.

Enfin, il y a l'introduction de l'interdiction judiciaire de participer à des réunions ou à des rassemblements dans un lieu public, qui fait de la place publique une zone interdite pour toute personne condamnée pour des délits spécifiques liés aux manifestations. Il s'agit d'une sanction accessoire qui peut être prononcée par un juge, imposant à la personne condamnée l'interdiction de participer à des réunions publiques et de prendre part à des rassemblements publics, pour une période allant d'un à trois ans (prolongeable jusqu'à dix ans si la peine prononcée dépasse trois ans). Une fois de plus, nous sommes face à une grave atteinte à la liberté de manifester garantie par la Constitution.

Face à ces supposées menaces à l'ordre public, quelle réponse apporte le gouvernement Meloni ? Plus de police, littéralement. Tant dans le décret-loi que dans le projet de loi, il est question de renforcement opérationnel des forces armées et de la police, à commencer par les dispositifs territoriaux (pour lesquels 50 millions d'euros sont alloués pour la seule année 2026, soit une augmentation de 50 % par rapport à ce qui était prévu par le décret précédent). Il est également question du recrutement de nouveaux effectifs, afin de « garantir la mise en œuvre des nouvelles mesures » introduites par le paquet sécurité, comme l'explique la note du Conseil des ministres.

Surtout, il est question d'immunité pénale. Initialement prévu uniquement pour les forces de l'ordre, puis étendu à tous les citoyens sous la pression du Quirinale (le palais présidentiel italien), le bouclier pénal concerne toute personne commettant une infraction en présence d'une « cause évidente de justification ». Au lieu d'être automatiquement inscrite au registre ordinaire des personnes mises en examen, la personne ayant commis l'infraction est inscrite dans un registre distinct qui prévoit une procédure accélérée devant aboutir à un classement sans suite dans les trente jours, sauf décision contraire du procureur.

Dans la pratique, on s'attend toutefois à ce que les forces de l'ordre soient les principales bénéficiaires de cette mesure. L'utilisation qui pourrait en être faite pour dissimuler la violence au sein des prisons est préoccupante, là où, pour faire face à la détérioration des conditions de vie, le décret précédent avait répondu par l'introduction du délit de révolte, prévoyant des peines sévères. Au sein d'institutions inhumaines, où de plus en plus de personnes détenues se suicident, la violence de l'État devient le principal instrument de maintien de l'ordre.

L'ennemi, c'est nous

Quelles conséquences ces paquets de mesures de sécurité peuvent-ils avoir ? Comment se traduisent-ils dans la pratique ? C'est clair : par la définition d'un ennemi de l'intérieur. Et cet ennemi, c'est nous : les personnes de la classe travailleuse, les personnes marginalisées, les personnes migrantes, les personnes qui descendent dans la rue contre le gouvernement.

Cette accélération répressive du gouvernement ne se produit pas dans le vide, mais s'inscrit comme une réponse à une montée effective du conflit politique et social, notamment à la suite du mouvement « Blocchiamo tutto » (Bloquons tout), qui, de septembre à novembre, a vu à l'appel de dockers de Gênes le pays paralysé par plus d'un million de personnes descendues à plusieurs reprises dans la rue en soutien à la Palestine. Il s'est agit d'un moment historique, qui a marqué un changement dans les rapports de force entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, et qui a permis de redécouvrir le pouvoir du blocage populaire et de la grève générale.

Les gouvernants ont répondu à ce changement dans le rapport de force en durcissant le ton, en commençant par une intensification de la répression policière dans les rues (par exemple, l'utilisation massive de canons à eau et de gaz lacrymogènes en milieu urbain) et en poursuivant avec les instruments du droit pénal (par exemple, les plaintes et les mesures de sûreté) et administratif (comme les amendes et les ordonnances d'expulsion), jusqu'à l'évacuation de centres sociaux – par exemple le centre social Askatasuna à Turin, occupé en 1996 et devenu rapidement une référence au niveau national pour le mouvement autonome italien et pour l'ensemble des milieux militants de gauche.

C'est précisément une manifestation nationale organisée le 31 janvier dans la capitale piémontaise en réponse à cette expulsion qui a été instrumentalisée par le gouvernement pour faire adopter le nouveau paquet sécurité, présenté dans la presse comme une réponse nécessaire à une prétendue recrudescence de la violence de rue. De Meloni à Piantedosi, on a parlé d'« attaque contre l'État », de « terrorisme », de « nouvelles Brigades rouges ».

Des mots qui rappellent les années 70 en Italie – des « années de plomb » marquées par un niveau de violence politique inégalé alors en Europe – et qui, par ricochet, visent à légitimer des théories répressives similaires à celles élaborées à l'époque, fondées sur la criminalisation de ceux qui exprimaient une vision politique alternative. Car c'est bien de cela dont parle le nouveau paquet de mesures de sécurité : la criminalisation de la dissidence politique et de la marginalité sociale. Le message est clair : punir, y compris de manière préventive, pour maintenir l'ordre.

Sur le plan concret, cela peut entraîner une réduction des espaces et des formes possibles d'exercice du conflit politique. Pour répondre à ce conflit, l'appareil d'État utilise la dimension idéologique de la répression afin de délégitimer la résistance organisée et collective pratiquée par en bas à travers la construction d'un « appareil défensif », comme le définit Elsa Dorlin. Comment fonctionne cet appareil ? Par la répression et la criminalisation, « les groupes sociaux définis comme “à risque” sont associés à un pouvoir d'action exclusivement négatif » et les formes de lutte venues d'en bas sont présentées comme des formes exprimant une violence injustifiée, qui est abstraite du contexte de conflit politique et social dans lequel elle se développe et ramenée au domaine criminel.

De cette manière, la violence répressive des appareils d'État apparaît comme une réponse visant à défendre l'ordre social, une réponse qui est toujours légitime. Le lien entre la dimension idéologique et la dimension matérielle de la répression apparaît donc clairement : la première pose les conditions de la seconde, en délégitimant l'expression des formes de dissidence et de résistance et en justifiant leur criminalisation, qui est ensuite mise en œuvre par la violence des forces de l'ordre et la sévérité du droit pénal – et, dans certains cas, du droit administratif également.

Ces processus de répression et de criminalisation ne datent pas du gouvernement Meloni, mais constituent un élément commun à tous les récents paquets de mesures de sécurité, qu'ils aient été promus par la droite ou par le centre-gauche. L'objectif est de consolider le consensus électoral des forces politiques au pouvoir autour d'un sentiment croissant d'insécurité, en alimentant la peur et la panique morale autour de « menaces » spécifiques à l'ordre social, pour ensuite promouvoir le recours à la punition et à la dissuasion comme outils de prévention et de protection de cet ordre.

Le gouvernement Meloni accélère le virage punitif, manifeste au moins depuis 2017, en choisissant une approche plus dure, surtout à l'encontre de ceux qui expriment leur désaccord, même lorsque, pour ce faire, il produit des normes à la limite de l'inconstitutionnalité. Avec ces paquets de mesures de sécurité, le gouvernement a mis à nu sa tentative d'opérer un virage autoritaire, dont la deuxième étape prévoyait un référendum constitutionnel qui aurait limité l'indépendance de la magistrature, en liant étroitement le gouvernement et les procureurs.

Et c'est précisément sur ce référendum que le gouvernement a essuyé sa première défaite politique : le NON populaire l'a emporté avec 53,74 %. La majorité des Italiens, surtout les jeunes, ont dit non aux politiques répressives et bellicistes du gouvernement Meloni. Cette victoire populaire nous montre que face à des politiques de ce type, il est important de ne pas tomber dans le piège de l'alarmisme dans lequel on veut nous faire tomber.

L'offensive punitive lancée par les paquets de sécurité présente des aspects indubitablement graves et problématiques qui constituent un dangereux précédent et qui doivent être reconnus, mais elle ne vient pas de nulle part et ne frappera pas notre société de manière aveugle. La répression est un projet : elle suit des logiques punitives et sécuritaires bien précises et sait où et comment frapper. C'est pourquoi il est important de ne pas se laisser gagner par la peur et de continuer à descendre dans la rue et de lutter pour exprimer son désaccord, en Italie comme ailleurs.

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14.04.2026 à 12:14

Trump en échec et plus dangereux que jamais

Daniel Tanuro

La chute de Trump a-t-elle commencé ? Ou sommes-nous au contraire a la veille de son saut dans la dictature totale ? Il est trop tôt pour prédire l'issue. Mais une chose semble certaine : en déclenchant sa guerre contre l'Iran avec Netanyahu, en sous-estimant l'adversaire, en crachant sur ses alliés impérialistes et autres avec mépris (« le prince héritier d'Arabe saoudite me baise le cul »), l'aspirant dictateur s'est mis lui-même dans une situation extrêmement difficile, dont on voit mal comment il peut sortir sans subir une défaite plus ou moins humiliante… Sauf à « déchaîner l'enfer », comme il dit… contre le peuple iranien qu'il prétendait libérer… et contre les mobilisations populaires aux USA.

Tiré de Gauche anticapitaliste 7 avril 2026

Par Daniel Tanuro

« Allez ouvrir Hormuz vous-mêmes, bande de lâches, les USA n'en ont pas besoin et ont fait le gros du boulot » : voila ce que Trump a dit en substance à ses « alliés ». Eh bien, ouvrir Hormuz, c'est en effet ce que font le Japon, la France, les Philippines, la Grande-Bretagne… Pas en bombardant l'Iran, pas en menaçant de ramener les Iraniens « à l'âge de pierre auquel ils appartiennent » (!!!). En négociant avec les mollahs, dont le régime sanglant- c'est un comble – est en train de sortir renforcé de l'épreuve censée « l'oblitérer ». Renforcé à l'extérieur (le contrôle sur le détroit lui est reconnu de facto) et à l'intérieur (l'agression sauvage de Trump-Netanyahu fait serrer les rangs autour de l'aile ultra). La Grande-Bretagne convie 35 pays a une réunion pour une solution diplomatique. Les monarchies du Golfe font marche arrière après le rejet par le conseil de sécurité de leur résolution, qui ouvrait la voie à une solution militaire. Dorénavant, elles demandent à normaliser leurs relations avec Téhéran…

Le sol semble se dérober sous les pieds de Donald J.Trump. Deux jets US ont été abattus, ruinant toutes ses rodomontades sur la « victoire écrasante » de son armée – « la plus forte du monde, et de loin ». Si les pilotes n'avaient pas été récupérés, l'humiliation aurait été totale. Les éructations du secrétaire à la guerre, Hegseth, qui invoque Jésus Christ en conférence de presse, ne parviennent pas à dissimuler l'echec de « Epic Fury ». Dans ce contexte militaire et diplomatique, il devient politiquement de plus en plus difficile à Trump de mettre à exécution ses promesses de guerre totale pour « décapiter, annihiler l'Iran ». Pourtant, il risque bien de franchir le pas.

Chaque jour qui passe montre plus clairement que les ultimatums successifs de Trump sont l'expression de son impuissance. Ses menaces de détruire tous les ponts et toutes les centrales électriques iraniennes – un crime de guerre – et ses insultes (« bâtards, ouvrez ce détroit ») expriment sa rage de s'être mis lui-même dans une impasse. S'il mettait ses menaces à exécution, ce serait au prix d'une perte de crédibilité et d'influence catastrophique pour l'impérialisme US. De plus, dans ce cas, Trump devrait agir très vite, avant d'être contourné et isolé plus gravement encore par une alliance « alterimpérialiste » des « pays moyens » contestant le leadership US, sur le modèle proposé à Davos par Carney et soutenu par Macron en Corée récemment.

L'alternative – reculer, chercher un « deal », miser sur l'aide de la Chine, du Pakistan, de l'Egypte et de la Turquie pour se sortir du mauvais pas sans perdre totalement la face – serait sans doute « moins pire » du point de vue de la classe dominante US. Mais le prix politique à payer ne serait pas mince non plus. En particulier, l'Iran ne cédera pas sans garanties pour sa sécurité, qu'Israel refusera d'accepter. De toute manière, une courbe rentrante de ce genre semble difficilement faisable tant que Trump est aux manettes. Depuis ses zigs-zags sur les droits de douane, le Président est certes connu pour reculer sur le mode TACO ( « Trump always chickens out »). Mais les enjeux géostratégiques sont si importants qu'on le voit mal faire TACO dans le Golfe… Alors, une révolution de palais à la Maison Blanche, au nom du 25e amendement (incapacité du Président) ? Ce n'est pas totalement exclu (la hiérarchie militaire n'apprécie pas les purges dont elle est victime ; le parti Républicain est en panique face aux sondages pour les midterms, la magistrature ne cède pas face au despote), mais peu fort probable à court terme. Le risque d'accélération de la fuite en avant criminelle est donc très présent. D'ores et déjà, des équipements sanitaires sont massivement bombardés (l'Institut Pasteur de Téhéran, notamment, est détruit).

La situation est d'autant plus volatile et imprévisible que, sur le front intérieur aussi, les mauvaises nouvelles s'accumulent pour Trump. Près de 9 millions de gens ont manifesté sur le thème « NO King, no ICE, no war », dans un climat de convergence des luttes. La base MAGA est fissurée par le scandale Epstein, mais aussi par l'opposition à la liberté totale que Trump veut laisser aux oligopoles de l'IA. La construction de la salle de bal pharaonique du despote est bloquée par un juge… républicain. La cote d'approbation de l'action de Trump est à 32% à peine (plus de 60% désapprouvent son action). Les sondages pour les midterms, on l'a dit, sont catastrophiques.. Et la Cour suprême (à majorité réac !) se prépare à déclarer que la suppression du droit du sol (tout enfant né aux USA a la nationalité US) est anticonstitutionnelle… Bref, rien ne va plus !

Son succès au Vénézuéla à poussé Trump à croire qu'il pouvait tout se permettre, notamment s'approprier brutalement le pétrole iranien, remodeler le Moyen-Orient à sa guise (et à celle de Netanyahu) et renforcer ainsi l'hégémonie US menacée par la montée économique de la Chine capitaliste. Le calcul était faux d'un bout à l'autre. Cette erreur risque de lui couter très cher, et de couter très cher a l'impérialisme US. L'aspirant néofasciste à la Maison Blanche se voyait déjà en empereur romain (genre Caligula). Bien qu'il n'ait pas une ombre de culture classique, Trump sent intuitivement que » arx tarpeia Capitoli proxima » (La roche tarpéienne est proche du Capitole – la chute est proche du succès). La bête blessée, menacée, peut redoubler de dangerosité. Netanyahou – et Poutine !.- montrent de quelles atrocités ces gens sont capables. Mobilisons-nous pour les arrêter.

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14.04.2026 à 12:13

Les mouvements d'opposition à Trump convergent

Kay Mann

Les manifestations de masse No Kings ! prévues pour le 28 mars et les préparatifs ambitieux pour des mobilisations le 1er Mai montrent la convergence croissante des forces qui s'opposent à Trump. Cette convergence se produit dans le contexte des attaques menées par Trump contre les droits démocratiques aux États-Unis et contre la souveraineté de pays étrangers – l'exemple le plus récent étant son agression irresponsable contre l'Iran – et dans le contexte de la chute de sa cote de popularité.

Tiré de Inprecor 743 - avril 2026 7 avril 2026

Par Kay Mann

Trois pôles de résistance populaire et ouvrière ont émergé depuis que Trump a été élu pour un deuxième mandat. Le premier est constitué autour d'Indivisible, le collectif à dominante ONG qui a organisé les deux premières manifestations No Kings ! en 2025 et qui a appelé à une nouvelle série de manifestations pour le 28 mars 2026. Près de 25 millions de personnes étaient descendues dans les rues dans tout le pays lors des dernières manifestations. Ces manifestations ont permis l'expression du rejet de Trump sur de nombreux fronts, comme en ont témoigné les cortèges et les banderoles, notamment en défense des immigré·es, en solidarité avec la Palestine (même si Indivisible, dans ses déclarations officielles, ne mentionnait ni Gaza ni la Palestine), en défense des communautés LGBTQI+, de l'environnement, et bien sûr de façon générale en opposition à la politique de Trump qui mène à l'autoritarisme.

Le mouvement contre l'ICE

Le deuxième pôle de résistance à Trump est le mouvement contre l'ICE, la police de l'immigration. La résistance des réseaux anti-ICE de Minneapolis, face à l'arrivée de plus de 3 000 agent·es de l'ICE, a frappé l'imagination des antifascistes et des anti-autoritaires dans le monde entier. Le meurtre de Renee Good, militante du soutien aux immigré·es et citoyenne américaine, par des agents de l'ICE à Minneapolis, non loin du lieu où George Floyd avait été tué par un policier en 2020, suivi quelques jours plus tard du meurtre d'Alex Pretti, lui aussi citoyen américain et blanc, a déclenché un vaste mouvement de contestation qui ébranle la situation politique américaine. Ces manifestations de masse et les réseaux qui y participent sont de l'ordre d'un nouveau mouvement social de masse doté de toutes les caractéristiques d'un mouvement social. La première de ces caractéristiques est son ampleur. Si les manifestations de rue ont regroupé très largement, la participation aux réseaux de solidarité a été également très forte. C'est entre 25 et 50 % de la population de Minneapolis et de St Paul (ville qui jouxte Minneapolis) qui a participé aux mobilisations et aux réseaux d'entraide, une proportion exceptionnelle.

La création de nouvelles organisations est également typique d'un mouvement social. Le mouvement anti-ICE a développé de nouvelles organisations et a intégré des organisations et réseaux militants préexistants, notamment des associations de quartier et des réseaux créés pendant la mobilisation qui avait suivi le meurtre de George Floyd en 2020. En plus des réseaux eux-mêmes, des alliances de groupes anti-ICE nouveaux et anciens se sont développées, comme à Chicago où une coalition regroupant une centaine d'organisations sur toute la ville, l'Immigrant Coalition for Immigrant and Refugee Rights, a été fondée. Ces groupes se sont coordonnés avec les militant·e·s anti-ICE de Minneapolis. Dans certains cas, cela a été réalisé grâce à des liens préexistants établis par les syndicats.

Le mouvement anti-ICE est présent non seulement à Minneapolis et dans des villes comme Los Angeles et Chicago où il y a eu un déploiement très important de l'ICE, mais également dans des villes comme Milwaukee, qui n'ont pour l'instant pas vu déferler en nombre les agent·es de l'ICE mais où un mouvement anti-ICE se développe en préparation d'une telle éventualité.

Les actions concrètes du mouvement

Ce mouvement a fait preuve d'un niveau d'organisation impressionnant et a su faire usage de méthodes traditionnelles des mouvements sociaux, comme les manifestations et le boycott, ainsi que de variantes originales de ces tactiques. Dans les quartiers, des réseaux de réaction rapide ont créé des groupes sur la messagerie Signal pour mettre en contact les militant·es (qui pour beaucoup s'engageaient pour la première fois) et organiser la défense collective via diverses formes d'entraide pour aider les immigré·es à échapper aux patrouilles de l'ICE, comme la livraison de repas aux immigré·es. Quand l'ICE est repérée quelque part, elle est signalée sur les boucles Signal et les militant·es se précipitent sur les lieux pour aider et pour filmer ses activités. Les numéros de plaque d'immatriculation des véhicules de l'ICE sont diffusés et les militant·es suivent avec leur voiture les déplacements de l'ICE. Des sifflets sont utilisés pour alerter de la présence de l'ICE. La façon dont les militant·es s'organisent pour suivre en voiture les véhicules de l'ICE rappelle les piquets mobiles mis en place lors de la grève nationale du textile de 1934 et lors de la célèbre grève des camionneurs de Minneapolis de 1934.

Un boycott est organisé contre l'entreprise de location Enterprise et contre les hôtels Hilton, qui ont loué des véhicules à l'ICE et hébergé ses agent·es. Il s'agit d'adaptations des méthodes utilisées depuis les années 1980 pour faire pression sur les entreprises de façon indirecte, en ciblant leurs client·es. Dans tout le pays, lycéen·nes et étudiant·es ont refusé d'aller en cours pour protester contre les descentes de l'ICE, et de nouvelles mobilisations sont prévues pour le 1er Mai.

De très nombreux syndicats, parmi les plus importants du pays, comme le Service Employees International Union (SEIU), United Auto Workers (UAW) et des syndicats enseignants locaux et nationaux dont l'American Federation of Teachers (AFT) et la National Education Association (NEA), ainsi que la fédération AFL-CIO elle-même, ont exprimé leur opposition à l'ICE. À Minneapolis, ces syndicats et d'autres encore ont soutenu les manifestations des 23 et 30 janvier.

May Day Strong

Le troisième pôle de résistance est May Day Strong (MDS), qui réunit des syndicats de gauche et des sections syndicales, comme le syndicat enseignant de Chicago CTU et des sections combatives du SEIU à Minneapolis. MDS est engagé dans la préparation d'une journée d'action le 1er Mai (« May Day » en anglais) qui consisterait en une grève générale, une grève des études et une grève de la consommation. 3 000 personnes ont participé à une visioconférence organisée récemment par MDS pour discuter des actions du 1er Mai, notamment les grèves, le fait de ne pas aller en classe et le boycott économique. La mobilisation du 1er Mai, cette année, ne fera sans doute pas l'objet d'une grève classique avec des débrayages à l'appel des syndicats, à cause des lois qui interdisent les grèves politiques, et des accords collectifs dans lesquels les syndicats ont renoncé à la grève. Mais l'agitation en faveur d'une grève générale va stimuler le débat autour de la question de la mobilisation sur les lieux de travail, des grèves de masse et de la nécessité de s'opposer aux lois qui restreignent l'action syndicale.

Il est tout à fait possible que les actions de ce 1er Mai ressemblent un peu à celles de 2006 lors de la « Journée sans Latinos », qui avait vu des manifestations de masse dans des villes comme Los Angeles et Milwaukee – des villes où vit une importante population d'origine mexicaine et latino – ainsi que des grèves de facto réalisée lorsque de nombreux·ses travailleur·ses s'étaient mis en arrêt maladie ou n'étaient simplement pas venu·es au travail afin de manifester.

L'extrême gauche américaine et le mouvement anti-Trump

Au-delà de l'activité locale contre l'ICE à Minneapolis et ailleurs, et des manifestations No Kings !, les organisations d'extrême gauche ont organisé des manifestations en opposition aux agressions décidées par Trump contre le Venezuela et contre l'Iran, ainsi qu'en solidarité avec le mouvement anti-ICE. L'organisation de ces manifestations a été dominée par des organisations aux orientations campistes, comme le Party of Socialism and Liberation (PSL) et la Freedom Road Socialist Organization (FRSO). D'autres groupes également ont participé, dont Solidarity, organisation socialiste et révolutionnaire.

Jusqu'à présent, la plus importante organisation de la gauche américaine, Democratic Socialists of America (DSA), s'est davantage consacrée à l'intervention électorale qu'aux manifestations anti-guerre et à la contestation de masse de façon générale. Mais les choses sont en train de changer. Certaines sections de DSA ont participé à des actions sur le Venezuela et l'ICE, et il semble que DSA va s'impliquer dans l'opposition à la guerre que mène Trump au Moyen-Orient.

Perspectives d'unification du mouvement anti-Trump

Le climat social et politique actuel dans le pays a créé un espace immense pour la résistance. Ni la campagne menée contre les immigré·es ni la guerre contre l'Iran ne vont faire disparaître l'affaire Epstein ou faire oublier aux classes populaires le coût de la vie, qui va encore augmenter avec la hausse du prix du pétrole provoquée par la guerre qui touche tout le Moyen-Orient. À la différence de l'opération menée au Venezuela, la guerre contre l'Iran promet de durer. Les sondages montrent déjà que l'agression américaine est peu soutenue et fortement rejetée. La guerre va également amplifier le mécontentement envers Trump parmi ses soutiens MAGA (Make America Great Again) et parmi certain·es élu·es républicain·es à qui il avait promis de mettre fin aux aventures militaires du type de la guerre en Irak.

Le mouvement anti-ICE à Minneapolis et dans tout le pays s'est profondément enraciné dans les quartiers populaires. Ces épisodes récents laisseront une marque indélébile dans la conscience de millions de personnes et beaucoup deviendront réceptif·ves à des analyses et à des programmes radicaux sur les plans social et politique.

Le fait que la population immigrée latino aux États-Unis fasse très majoritairement partie des classes populaires rend possible une évolution de la conscience des masses, partant d'une simple défense de ses voisin·es (ce qui est la perspective actuelle de beaucoup des participant·es au mouvement anti-ICE) pour aller vers une opposition à Trump sur une base de classe plus claire. Les anticapitalistes et les syndicalistes de lutte doivent souligner la nature de classe des attaques de Trump et la composition populaire, ouvrière, des communautés immigrées qui subissent son offensive.

Unifier les différentes composantes de la coalition de masse No Kings ! qui reflètent la résistance globale et sectorielle à Trump, avec le mouvement anti-ICE, et les doter d'une direction démocratique et ouvrière indépendante du Parti démocrate, serait une avancée majeure pour le mouvement anti-Trump. Mais des défis existent. Indivisible est une organisation verticale où les décisions sont prises par les ONG et non de façon démocratique par le mouvement. Et ses dirigeant·es affichent ouvertement leurs sympathies pour le Parti démocrate et leur intention d'utiliser les manifestations pour appuyer le Parti démocrate.

May Day Strong pourrait peut-être jouer le rôle de lien entre les manifestations No Kings !, avec leurs différents éléments de gauche, et le mouvement anti-ICE, pour constituer un large mouvement anti-Trump dont les syndicats et les classes populaires prendraient la direction. Les organisateurices des manifestations du 28 mars pensent leur action comme une étape en vue du 1er Mai, ce qui aidera à cette unité. Mais après le 1er Mai, il y aura un gros effort de la part d'Indivisible pour orienter le mouvement vers le soutien au Parti démocrate pour les élections de mi-mandat de novembre 2026, ce qui aurait un effet démobilisateur sur le mouvement.

La puissance potentielle des trois composantes de la résistance à Trump réside dans son caractère de masse, dans son recours à des tactiques traditionnelles et nouvelles du répertoire protestataire, dans son enracinement profond dans les classes populaires et les communautés opprimées des États-Unis, et dans son indépendance vis-à-vis du Parti démocrate. Et vu les enjeux des élections de mi-mandat de novembre prochain, la préservation de l'indépendance du mouvement va être une tâche particulièrement importante.

Le 4 mars 2026

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14.04.2026 à 12:12

La lutte contre le trumpisme peut revigorer le mouvement syndical

Joseph A. McCartin, Stephen Lerner

Le danger que représente l'autoritarisme de Donald Trump signifie que les syndicats ne peuvent pas se permettre de rester dans une posture défensive et recroquevillée. Et l'histoire nous suggère que le combat pour défendre et revitaliser la démocratie dans les moments de péril maximal peut créer une fenêtre d'opportunité pour le monde du travail.

Dans le contexte actuel, les syndicats ont non seulement la possibilité de jouer un rôle indispensable dans la défaite de l'autoritarisme trumpiste — ils pourraient également déclencher le renouveau du mouvement syndical au XXIe siècle, dont nous avons si désespérément besoin.

9 avril 2026 | tiré de Jacobin.com https://jacobin.com/2026/04/trumpism-labor-opportunity-unions-democracy

Le mouvement syndical américain, comme la nation dans son ensemble, se trouve à un carrefour. Les prochaines années pourraient bien déterminer si les États-Unis sombrent dans une ère d'« autocratie électorale ». Nous croyons que cette période fixera également les paramètres du pouvoir et de l'influence du mouvement syndical pour les années à venir, car l'état de la démocratie et de l'organisation des travailleurs sont depuis longtemps profondément liés.

Pendant des décennies, les forces qui ont progressivement érodé la démocratie effective et marginalisé de plus en plus le travail organisé se sont mutuellement aggravées, nous rendant vulnérables au danger autoritaire auquel nous faisons face aujourd'hui. Pourtant, ce même danger représente également une opportunité de surmonter une inertie institutionnelle profondément enracinée, d'extraire des éléments d'un mouvement syndical prudent de leur posture défensive, et de les aider à concevoir des formes de lutte susceptibles à la fois de revitaliser le mouvement syndical et de renouveler la démocratie américaine.

Le second mandat du président Donald Trump a, d'une certaine façon, rompu un sortilège. Pendant des années, le statu quo d'avant Trump maintenait le monde du travail enfermé dans un schéma de déclin lent, tandis que la démocratie était de plus en plus étouffée et restreinte par la suppression du droit de vote, le découpage électoral partisan, les manœuvres d'obstruction parlementaire et le pouvoir écrasant de l'argent organisé. Mais le statu quo dysfonctionnel vieux de plusieurs décennies qui a engendré le trumpisme s'effondre aujourd'hui sous le poids de l'administration la plus hors-la-loi, antidémocratique et piétineuse de droits que ce pays ait connue depuis le XIXe siècle.

L'histoire nous enseigne que combattre pour défendre et revitaliser la démocratie dans son moment de péril maximal peut créer une fenêtre d'opportunité pour le monde du travail. L'expérience passée — tant aux États-Unis que dans d'autres nations — nous apprend que lorsque les syndicats luttent pour défendre la démocratie et gagnent, ils se positionnent pour des périodes de croissance explosive et de renforcement du pouvoir des travailleurs. Pour son propre bien et celui de notre démocratie, il est impératif que le mouvement syndical américain saisisse cette leçon et s'empare de la fenêtre d'opportunité qui s'ouvre en ce moment sous l'impulsion des besoins urgents de l'heure.

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### Dépasser la pensée magique

Il est clair que la crise qui menace la démocratie fondée sur les droits s'approfondit. Au cours de la dernière année, les immigrés et les voisins et collègues qui leur ont témoigné leur solidarité ont subi une occupation paramilitaire meurtrière à Minneapolis, Chicago et dans d'autres villes à travers le pays. La nation a été plongée dans la guerre contre l'Iran sans consultation préalable du Congrès, encore moins une déclaration formelle d'hostilités. Le président a laissé entendre que le gouvernement fédéral devrait prendre le contrôle des prochaines élections de mi-mandat.

Tout cela s'ajoute à l'assaut incessant de la Cour suprême contre les droits syndicaux des travailleurs. Et une longue liste d'autres outrages corrompus, cruels et grossiers — trop nombreux pour être nommés — envahissent quotidiennement les fils d'actualité, tandis qu'une crise d'accessibilité qui s'aggrave a sapé la stabilité des foyers de la classe ouvrière et amené les travailleurs à se demander si le système est irrémédiablement brisé.

> *Si les victoires électorales ne s'accompagnent pas d'un mouvement syndical revitalisé et réorganisé, elles laisseront les travailleurs et les syndicats dans une situation pas différente de celle qu'ils connaissaient avant la montée de Trump.*

Alors que la crise de notre démocratie s'approfondit, le mouvement syndical national n'a pas encore joué un rôle de premier plan dans la résistance contre l'autoritarisme montant. En saisissant l'opportunité de jouer un tel rôle dans l'année à venir, le monde du travail a la possibilité de renverser son glissement vers l'insignifiance, amorcé depuis des décennies, en assumant un rôle indispensable dans la préservation, l'expansion et l'approfondissement de la démocratie fondée sur les droits.

En luttant pour reconstruire notre démocratie face à la menace mortelle qu'elle affronte aujourd'hui, le monde du travail pourrait se transformer d'une force déclinante — dont la structure et les perspectives portent encore l'empreinte des luttes des XIXe et XXe siècles qui l'ont engendré — en un mouvement rajeuni, suffisamment ambitieux pour donner aux travailleurs la voix puissante qu'ils méritent au XXIe siècle.

Malheureusement, un spectre hante le mouvement syndical à ce moment crucial : la pensée magique selon laquelle, si les syndicats peuvent simplement survivre à l'ère Trump, ils pourront aider à restaurer une sorte de normalité d'avant-Trump après son départ. Le sentiment dominant parmi les dirigeants syndicaux semble être que, s'ils peuvent simplement aider leurs alliés à reprendre le contrôle du Congrès plus tard cette année, ils seront en mesure de contenir les dommages causés par Trump et de se coaliser derrière une alternative en 2028 capable de faire reculer le trumpisme.

Aussi importantes que soient les élections à venir, les syndicats devraient fermement rejeter l'illusion réconfortante qu'ils peuvent récupérer par les urnes le pouvoir qu'ils ont perdu sur les lieux de travail. Car si ces victoires électorales ne s'accompagnent pas d'un mouvement syndical revitalisé et réorganisé, elles laisseront les travailleurs et les syndicats dans une situation pas différente de celle qu'ils connaissaient avant la montée de Trump.

S'il veut avoir un avenir viable, le monde du travail ne doit pas seulement survivre, mais capitaliser sur la rupture opérée par Trump avec des normes, des hypothèses et des institutions de longue date — dont beaucoup n'œuvrent plus au bénéfice du travail, si tant est qu'elles l'aient jamais fait — pour faire avancer une vision audacieuse du XXIe siècle fondée sur une solidarité inclusive, l'égalité, les droits et la démocratie.

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### Transformer la crise en opportunité

La façon dont le monde du travail pourrait tirer profit des excès autoritaires du trumpisme pour faire avancer une telle vision a été mise en lumière au Minnesota cet hiver, où des organisations syndicales locales se sont appuyées sur des années d'expérience pour jouer un rôle central de rassemblement dans la résistance à l'invasion de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) de Trump. Des syndicats de concierges, d'enseignants, de travailleurs de la santé et d'autres ont contribué à fédérer une résistance qui comprenait des centres de travailleurs, des communautés religieuses et des membres du clergé, des organisations communautaires, des groupes de défense des droits des immigrés, des petites entreprises et des voisins solidaires. Des manifestants se sont mobilisés par dizaines de milliers par des températures inférieures à zéro, des leaders religieux ont accepté d'être arrêtés dans des actes de désobéissance civile, et des témoins par milliers ont transformé leurs téléphones portables en un arsenal de démocratie du XXIe siècle.

Cette résistance s'est construite sur une analyse partagée du pouvoir axée sur le bien commun et sur la reconnaissance de l'influence de plus en plus néfaste des milliardaires sur notre vie politique et économique. Les manifestants ont ciblé non seulement l'ICE, mais aussi des entreprises comme Target et Hilton qui sont soit restées silencieuses, soit ont ouvertement facilité et tiré profit du coup de force autoritaire de Trump.

Ne nous y trompons pas : la fin formelle de l'« Opération Metro Surge » n'indique guère un affaiblissement des ambitions autoritaires de cette administration. Des questions non résolues concernant les limites de l'autorité légale de l'ICE, le port de masques par les agents et l'obligation d'utiliser des caméras corporelles — qui ont conduit à un affrontement budgétaire au Congrès — continueront de susciter des protestations et une résistance dans les rues. Entre-temps, de nouveaux fronts sont susceptibles de s'ouvrir dans les mois à venir à mesure que le président fait fi de toutes les contraintes sur son pouvoir de déployer la force militaire à l'étranger et pousse à « nationaliser » les élections de mi-mandat sur le plan intérieur.

Alors que les dirigeants syndicaux contemplent les conflits probables qui pourraient surgir dans les mois à venir, ils devraient tirer les leçons de ce qui s'est passé au Minnesota, où les syndicats ont joué un rôle important dans la mobilisation de la résistance, mais aussi dans d'autres villes comme Chicago et Los Angeles. Ils devraient également s'inspirer des expériences des syndicats d'autres nations qui ont résisté avec succès aux régimes autoritaires.

Les exemples du Brésil, de l'Afrique du Sud et de la Corée du Sud sont éloquents. Dans ces pays, les mouvements syndicaux ont rejoint et contribué à mener les luttes contre la dictature, l'autoritarisme et l'apartheid. Dans chaque cas, lorsque la démocratie l'a emporté, les syndicats ont connu des augmentations massives de leurs effectifs. Lors de la transition démocratique du Brésil au milieu des années 1980, la participation des travailleurs aux grèves a décuplé, et la centrale syndicale brésilienne CUT (Central Única dos Trabalhadores), fondée pendant cette période, a vu ses effectifs grimper à plus de quinze millions de membres en 1990.

Lorsque la dictature sud-coréenne s'est effondrée en 1987, une période de lutte ouvrière militante s'est ensuivie : le nombre de grèves a bondi et les effectifs syndicaux ont augmenté d'un tiers en deux ans. En Afrique du Sud, le mouvement syndical a joué un rôle clé dans la lutte contre l'apartheid, et les adhésions aux syndicats ont connu une croissance spectaculaire, passant de 1,4 million de travailleurs et une densité de 18 % en 1985 à 3,8 millions et 58 % en 1998. Qui plus est, ces poussées de croissance ont créé suffisamment de pouvoir ouvrier pour ériger des bastions syndicaux qui ont empêché tout retour en arrière vers l'autoritarisme dans les années suivantes.

Au Brésil, le monde du travail s'est mobilisé pour battre Jair Bolsonaro aux urnes en 2022, puis s'est opposé à sa tentative de coup d'État post-défaite et a soutenu les poursuites judiciaires qui l'ont visé avec succès. De même, les syndicats sud-coréens ont joué un rôle vital en déjouant une tentative de coup d'État en 2024 en menaçant de déclencher une grève générale.

Comme ces exemples le suggèrent, et comme les chercheurs l'ont longtemps noté, les mouvements syndicaux — quel que soit leur contexte national — tendent à se développer non pas de façon linéaire, mais par bonds quantiques. L'historien du travail britannique Eric Hobsbawm a décrit ces épisodes comme des flambées « discontinues » et « explosives » qui surviennent lorsque les circonstances imposent des « innovations qualitatives au mouvement ». La lutte contre les autoritaires a nécessité de telles innovations dans de nombreux contextes nationaux, et les syndicats ont grandi à travers ces engagements. Lorsque les syndicats se sont alignés sur les forces de résistance démocratique et ont réussi à ébranler les régimes autoritaires, leurs victoires ont permis aux travailleurs de témoigner et de ressentir leur pouvoir collectif. Les affrontements avec l'autoritarisme dans la rue se sont presque inévitablement traduits par une combativité accrue, une action collective et une meilleure organisation sur les lieux de travail.

L'histoire du mouvement syndical américain confirme ce schéma. Bien que les Américains n'aient jamais connu une bataille contre l'autoritarisme tout à fait comparable à celles qui ont éclaté en Afrique du Sud, au Brésil et en Corée du Sud, une incubation analogue de croissance explosive s'est produite lorsque le mouvement syndical américain s'est aligné sur des luttes pour défendre la démocratie contre ce qui était perçu comme des menaces existentielles.

La guerre civile menée pour vaincre la Confédération et préserver l'Union dans les années 1860 a déclenché ce que W. E. B. Du Bois appelait une vaste « grève générale », dans laquelle les esclaves ont transféré leur travail « des planteurs confédérés à l'envahisseur nordiste » — même si cette guerre a alimenté l'expansion des syndicats nationaux qui allaient plus tard former l'American Federation of Labor (AFL).

L'effort visant à « rendre le monde sûr pour la démocratie » lors de la Première Guerre mondiale a fourni le cadre d'expérimentation de l'unionisme industriel qui a préparé la voie à la formation ultérieure du Congress of Industrial Organizations (CIO). Et la construction d'un « arsenal de démocratie » américain contre le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale a mené directement au point culminant de l'organisation syndicale américaine.

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### Passer à l'action

Les bonds quantiques dans la croissance syndicale et le pouvoir ouvrier qui se sont produits lorsque le mouvement américain a lié son sort à l'avenir de la démocratie dans le passé peuvent se reproduire. Dans la résistance croissante au trumpisme, on voit déjà des lueurs de la façon dont cela pourrait se produire à notre époque. Les syndicats et les organisations alliées du travail et des communautés au Minnesota ont constitué l'épine dorsale de la résistance ; les employés des plus grands et plus influents laboratoires technologiques affrontent des patrons qui vendent leur technologie au gouvernement à des fins de surveillance intérieure et de guerre mondiale ; et les syndicats de l'enseignement supérieur s'attaquent aux agressions contre la liberté d'expression sur les campus universitaires.

Ces éclairs de résistance se multiplient. Pourtant, ces étincelles n'alimenteront pas une percée majeure à moins que les syndicats à tous les niveaux — des sections locales aux fédérations internationales — n'embrassent la lutte contre le régime autoritaire et au service des milliardaires de Trump, et ne défendent la démocratie en défiant les entreprises et les technofascistes de la Silicon Valley qui façonnent les politiques de Trump et en profitent.

Une telle opposition doit aller au-delà d'une stratégie électorale pour 2026 et 2028. Contrecarrer les efforts du régime Trump pour supprimer le droit de vote et battre ses alliés aux urnes sera une victoire à la Pyrrhus si ses alliés de la Silicon Valley et du monde des affaires maintiennent leur taille et leur pouvoir. Si les démocrates reprennent le Congrès et la Maison-Blanche, les mêmes entreprises qui se sont alignées avec Trump travailleront à saboter les politiques pro-travailleurs, redoublant d'ardeur dans leur agenda obsédé par l'IA, menaçant les emplois et antidémocratique.

Comme l'expérience d'autres nations et l'échec de notre propre Reconstruction post-guerre civile nous le rappellent, les élites et les structures économiques qui bénéficient du pouvoir autoritaire ne disparaissent pas lorsque les régimes antidémocratiques s'effondrent — ils se regroupent. Nous ne pouvons pas permettre un tel regroupement après Trump, car comme nous l'avons vu au cours des cinquante dernières années de déclin du travail sous des administrations démocrates et républicaines confondues, un retour au statu quo d'avant-Trump n'offre aucun espoir aux travailleurs ni au monde du travail. Nommer et défier dès maintenant les acteurs économiques alignés avec Trump est donc crucial si nous voulons affaiblir leur emprise sur le pouvoir après Trump.

Les syndicats locaux dans les villes de tout le pays commencent à créer le type d'ouverture qui pourrait conceivablement entraîner l'ensemble du mouvement syndical dans la lutte.

Bien que leurs critiques aient souvent suggéré que les syndicats américains ont trop étroitement lié leur sort à la politique, en réalité, le monde du travail américain a été réticent à s'emparer des grandes questions politiques qui ont souvent conduit les travailleurs dans les rues (et bâti des mouvements de travailleurs) dans d'autres démocraties. En ce moment, nous ne devrions pas être surpris si de nombreux syndicats nationaux hésitent à agir de manière décisive. Nous ne devrions pas non plus nous attendre à ce que leurs dirigeants soient à l'avant-garde, car malgré les discours incessants des critiques sur les « patrons syndicaux », le mouvement n'a jamais fonctionné efficacement comme une institution hiérarchique fonctionnant par le commandement et le contrôle.

Plutôt, le mouvement national a eu tendance à répondre de façon opportuniste aux ouvertures qu'il n'avait pas la volonté institutionnelle ou l'unité d'objectif pour créer lui-même. Dans la crise actuelle, les syndicats locaux dans les villes de tout le pays, à travers les alliances de bien commun qu'ils construisent pour combattre l'ICE, soutenir les fonctionnaires fédéraux assiégés et exiger que les milliardaires commencent à payer leur juste part, commencent à créer le type d'ouverture qui pourrait conceivablement entraîner l'ensemble du mouvement dans la lutte.

Les preuves sur le terrain dans des endroits comme le Minnesota suggèrent déjà que des actions bien conçues par des coalitions de volontaires progressistes peuvent ouvrir des fenêtres d'opportunité et créer des structures de permission capables d'entraîner des organisations dominantes plus prudentes dans la lutte. L'AFL-CIO du Minnesota n'a pas lancé la remarquable « Journée de la Vérité et de la Liberté » qui a déclenché un quasi-arrêt économique de Minneapolis le 23 janvier, alors que des dizaines de milliers de résidents se sont abstenus d'aller au travail, à l'école et de faire leurs achats. Pourtant, l'organisation et la construction d'alliances qui ont précédé cet événement ont valu le soutien de la fédération d'État dans les jours précédant l'action, produisant un impact bien plus grand que ce qu'espéraient ses organisateurs initiaux.

Il existe des moyens pour les syndicats progressistes et leurs alliés de reproduire cet effet dans d'autres contextes en construisant des campagnes qui démasquent les entreprises qui conspirent avec la poussée autoritaire de l'administration Trump. Se concentrer sur des secteurs et des géographies clés, ainsi que s'engager dans des actes calculés de perturbation et de résistance non violente, peut non seulement ériger des défenses contre l'agression de l'administration, mais aussi préparer le terrain pour une poussée organisationnelle post-Trump.

Nous voyons trois éléments comme cruciaux dans cette stratégie. Le premier consiste à définir nos cibles de façon expansive et à s'attaquer aux racines financières de leur pouvoir. Nous avons besoin d'une analyse partagée de qui détient le pouvoir dans nos communautés et au niveau national, y compris les grands titans de la Silicon Valley qui prônent ouvertement le recul de la démocratie et l'expansion d'un État de surveillance omniscient.

Ayant identifié ces « malfaiteurs de grande richesse » de l'ère contemporaine — comme on les appelait après l'ère progressiste —, nous devons exiger que les fonds de pension des travailleurs (les actifs des fonds de pension des employés des gouvernements d'État et locaux dépassent à eux seuls 6 000 milliards de dollars) cessent d'investir dans ces entreprises et leur agenda anti-travailleurs et antidémocratique. Nous devons également articuler une plateforme et un programme politique visionnaire axé sur la fragmentation et la limitation de leur pouvoir économique et politique. Nous devons trouver des moyens de taxer leur richesse accumulée, en réinvestissant les revenus dans nos travailleurs en difficulté et dans nos communautés privées de ressources par l'austérité.

Un deuxième élément implique de mettre le mouvement syndical en posture de combat. Le demi-siècle passé a fait des ravages débilitants sur la volonté et la capacité du mouvement à s'engager dans l'action collective. En 1955, l'année de la formation de l'AFL-CIO, l'équivalent de 12,1 % des membres syndicaux ont participé à un arrêt de travail majeur. Ce niveau de combativité syndicale a disparu depuis longtemps aux États-Unis. Au cours des vingt-cinq dernières années, la moyenne annuelle des participants aux arrêts de travail majeurs a été égale à seulement 1 % des membres syndicaux américains. (Le point culminant de la combativité dans cette période est survenu lors du mouvement #RedForEd de 2018, lorsque l'équivalent de 3,3 % des membres syndicaux ont fait grève — une fraction infime de la combativité des années 1950.)

> *S'il est difficile d'imaginer un renouveau du travail organisé sans un renouveau de la combativité ouvrière, il est encore plus difficile d'envisager une opposition efficace à l'autoritarisme sans elle.*

Les experts en résistance à l'autoritarisme théorisent que 3,5 % d'une population doit rejoindre activement une résistance pour qu'elle réussisse. Si tel est le cas, le monde du travail devra massivement surperformer pour atteindre ce seuil. Le travail ne peut jouer ce rôle que s'il commence à reconstruire sa capacité d'action collective, gravement atrophiée. Les syndicats peuvent commencer à retrouver cette capacité en alignant les dates de contrat et les grèves, en élaborant des revendications de négociation axées sur le bien commun qui mobilisent le soutien du public pour ces luttes, et en planifiant des actions nationales de type « pas de travail, pas d'école, pas d'achats » comme celle que les Minnesotans ont réalisée le 23 janvier, et comme le fait désormais le mouvement May Day Strong.

Enfin, nous avons besoin de comités d'organisation pour mener des campagnes à grande échelle dans des secteurs cruciaux, tout en reliant ces efforts à l'objectif de démanteler les grandes entreprises qui dominent de plus en plus notre économie et notre politique. Alors que nous faisons face à la consolidation du capital et du pouvoir économique la plus agressive que cette nation ait jamais connue, notre objectif ne peut pas être seulement de syndiquer les géants qui réorganisent notre société — nous devons exiger que leur vaste pouvoir monopolistique soit diminué et rendu responsable devant le bien public.

Il ne fait aucun doute que la démocratie et les droits des travailleurs font face à une menace existentielle en ce moment. Pourtant, cette menace même, et le sentiment d'urgence qu'elle a engendré, ont créé une opportunité que nous n'aurions pas pu construire nous-mêmes. Elle a éveillé un nombre croissant de citoyens à la défense de la démocratie, a cruellement exposé les dangers du pouvoir des entreprises sans contrôle, et a catalysé des actions au sein de pans du mouvement syndical qui ont le potentiel de se propager et de devenir transformatrices.

Dans les années immédiatement à venir, si davantage de syndicats commencent à saisir ce moment comme les Minnesotais l'ont récemment fait et à embrasser l'unionisme des mouvements sociaux, ils joueront non seulement un rôle indispensable dans la défaite de l'autoritarisme trumpiste — ils pourraient également déclencher le renouveau du mouvement syndical au XXIe siècle dont nous avons si désespérément besoin.

Republié depuis In These Times.

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13.04.2026 à 18:26

Réflexion sur La justice face aux incrédules

Marc Simard

Carlos Barra est un cœur qui parle. Depuis 2018, Monsieur Barra s'active à rassembler ses milliers de poèmes en solitaire, mais accompagné par tous les souvenirs des personnes qui ont jalonné sa vie. Originaire du Chili, Carlos Barra cherche du soutien pour la rédaction de son recueil de proses (…)

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