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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

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22.09.2026 à 16:21

Campagne électorale, quelque observations et réflexions

Alexandra Cyr

Il est étonnant de voir l'alignement physique et matériel des partis dans cette campagne. Tous dans un autobus bien identifié, tous avec des tournées d'une certaine ampleur sauf les conservateurs de M. Duhaime et tous avec des points de presse ou conférences de presse à un moment donné de la journée et un slogan bien affiché.

Alexandra Cyr, 6 septembre 2026

Avant-propos

Même modèle sinon mêmes propos, avec annonces d'engagements, de promesses etc. et prises de bec en garniture.

Qu'est-ce qui nous vaut une telle uniformité dans la présentation ? Les exigences de diffusion ? Les réseaux sociaux ? Une même analyse du corps électoral qui serait plus accessible avec ce format ?

Il faut souligner le traitement tout aussi uniforme que fait Radio-Canada de la campagne. Cela à la vertu de rendre QS tout aussi visible que les autres partis malgré sa situation dans les sondages.

La CAQ-équipe Fréchette

Elle s'affiche avec M. Carney, participe aux annonces d'ouvertures de contrats venant du fédéral. Elle a commencé cela avant le déclenchement de la campagne : à Terre-Neuve-Labrador, à Lévis, à La Pocatière etc. Ce qui fait dire au P.Q. qu'il y a connivence entre les deux capitales, une connivence qui profiterait à la CAQ au pouvoir, qui se bat pour y demeurer minoritaire ou majoritaire peu importe, c'est le pouvoir qui compte.

Il faut comprendre que le nationalisme de la CAQ ne lui a jamais imposé de voir le fédéral, peu importe le parti au pouvoir, comme l'ennemi du Québec. Elle s'est toujours située comme la meilleure avocate des intérêts québécois auprès d'Ottawa et ailleurs au Canada. Comme le parti libéral d'ailleurs. Ce qui n'est pas le cas du P.Q. En proposant la séparation avec le Canada, il ne peut que le voir comme un adversaire sérieux, même un ennemi, l'ennemi à repousser en dehors de nos talles. D'où la réaction soupçonneuse de P. St-Pierre Plamondon. On peut l'excuser si on se rappelle le comportement du fédéral à l'égard de son parti depuis sa fondation pour ainsi dire et les lourdes infiltrations d'Ottawa dans le processus démocratique devant mener à l'indépendance. Mais, maintenant, avec ou sans les menaces Trump, le gouvernement Carney est-il aussi « politique » ?

Dans les annonces et promesse, Mme Fréchette se farcit d'un milliard de dollars pour le soutien à domicile. Et une claque dans la face avec ça ? Il est révoltant d'entendre une telle prise de position quand son gouvernement, au pouvoir depuis 8 ans avec des majorités plus qu'écrasantes, n'a rien fait de sérieux dans ce domaine, que toute une partie de la population âgée et handicapée qui veut vivre chez-elle, n'arrive pas à avoir un minimum de services décents quand ce n'est pas rien du tout. Avec toute la souffrance que ça suppose pour les personnes à capacités amoindries et pour leur entourage, particulièrement les femmes proches aidantes. Soulignons que c'est au Québec que le taux d'hébergement est le plus élevé au pays. Le P.Q.

Il semble bien que le fameux référendum soit reporté à des temps meilleurs, un jour ou l'autre. En tous cas après le départ de D. Trump du bureau ovale de la Maison blanche. Mais qu'est-ce que ça peut signifier ? Quel parti sera au pouvoir aux États-Unis dans deux ans ? Est-ce que les Démocrates seraient plus conciliants avec nous ? Et si c'était à nouveau les Républicains mais avec J.D.Vance à la présidence ? On peut penser que son programme serait proche de celui en vigueur en ce moment mais avec plus de sérieux, beaucoup mieux organisé et dirigé. Possiblement plus radical. Alors, à quand une consultation populaire sur l'avenir du Québec qui veuille dire quelque chose ?

En immigration, que des reculs, que des manières de discréditer les travailleurs.euses étrangers.ères quel que soit leur statut. Même manière de leur faire porter le poids des crises existantes pour lesquelles ils et elles ne jouent aucun rôle déterminant. C'est une position honteuse qui nourrit les préjugés, le rejet de l'autre, la haine raciale et empoisonne nos rapports sociaux. Construire un pays avec de tels handicaps dans son sac…..

Et ce parti ose en plus, mettre dans le débat la langue parlée à la maison par les immigrants.es, en déplorant que ce n'est pas le Français. Allons-nous arriver au point de vouloir surveiller à domicile, la langue qui s'y parle ? La Stasie ne faisait pas mieux ! Toutes les études un tant soit peu sérieuses, partout dans le monde ont démontré qu'il faut de deux à trois générations pour que l'usage courant de la langue d'origine s'atténue sérieusement. Est-ce qu'on peut imaginer la pression psychologique que soulèverait l'interdiction de s'exprimer dans une nouvelle langue dont on ne maitrise pas toutes les subtilités, qui ne permet pas d'exprimer justement des sentiments, de décrire des situations complexes ou chargées émotivement ? C'est pour cela qu'il y a des interprètes dans les tribunaux, les hôpitaux et autres lieux de services aux personnes. Les conservateurs

Ils ont posé le diagnostic : tout va mal, le modèle Québec Inc est pourri à l'os, il faut tout défaire et tout refaire. Mais on ne nous dit pas vraiment comment cette opération de démolition-reconstruction peut se faire ni clairement quel en serait le résultat.

Il faut avoir peur de ce genre de parti qui, sans le dire vraiment, veut tout renvoyer aux entreprises privées sous prétexte de remettre de l'argent dans les poches des citoyens.nes. Mais, il faudra bien payer pour les services que l'État ne dispensera plus. Les plus riches le feront facilement, d'autres s'endetteront et le plus pauvres seront renvoyés.es à la charité. C'est une incitation à se priver de soins et prestations dans la foulée. Au Québec, la lutte pour les droits sociaux et médicaux et d'éducation a durée pendant des décennies avant et durant la Révolution tranquille. Les arguments contre étaient du même acabit à l'époque. Que valent des réductions d'impôt de quelques dollars par année si cela exige que vous achetiez vos services au prix fort. Et est-ce qu'on mesure les effets sur les individus et les familles de devoir s'en remettre à la charité ?

Leur catéchisme est la libéralisation des activités de production et des finances. On a compris. C'est une recette prônée depuis l'introduction du néo-libéralisme et de la mondialisation débridée, depuis le consensus de Washington. On voit ce que cela donne : des inégalités abyssales partout dans le monde, la crise du logement, des soins de santé etc. etc. C'est un programme qui enrichit à outrance les riches, appauvri d'autant les pauvres et mène la fameuse classe moyenne au dépérissement.

C'est dans ce contexte que le parti ose proposer de renvoyer les femmes à la maison !!! Cessons d'étendre les capacités des CPE et donnons 100$ par semaine au parent qui restera à la maison pour garder ses enfants. Or, dans notre régime d'inégalités, ce sont les femmes qui, gagnant moins que leurs conjoints, seront assignée à cette tâche. Quel bonheur ! Alors qu'il est démontré depuis longtemps que la garde des enfants dans des milieux compétents et sécuritaires sont bénéfiques aux mère de famille qui peuvent gagner un peu plus d'indépendance financière et sociale, bénéfices qui les suivent toute leur vie. Leurs revenus à la cinquantaine sont 20% plus élevés que les autres femmes hors travail, nous révélait une étude récente.

Et rien n'est dit des bienfaits pour les enfants, eux-aussi démontrés depuis longtemps. Les apprentissages liés à la fréquentation de milieux éducatifs où on doit vivre avec des inconnus.es, socialiser, développer des habitudes et des attitudes respectueuses et positives, des aptitudes qui persisteront toute la vie, sont sans comparaison. Le meilleur cocon familial n'apporte pas cela. Conclusion

Les élections libres sont une institution fondamentale dans nos sociétés démocratiques, malgré toutes les lacunes qui peuvent persister. Mais, il faut être lucides : nous vivons dans une société capitaliste qui encadre les actions et décisions de nos gouvernements. Parfois sévèrement. Ceux et celles qui veulent nous représenter, former le gouvernement à la fin du processus électoral, deviennent les administrateurs.trices dans ce système. L'itinérance par exemple, n'est pas le fait des itinérants.es c'est celle de système. Mais les gouvernements successifs, à tous les niveaux, n'ont pas pu/su, jusqu'ici, contraindre les capitalistes à agir, entre autre, en faveur du logement pour tous et toutes. Il faudra donc, que nos élus.es naviguent en tenant compte des intérêts des entreprises, surtout les grandes, en déterminant la position la plus favorable malgré tout pour la population dans son ensemble ou pour des segments plus précis.

La base de l'existence du capitalisme est l'accumulation, le profit. La demande fondamentale des capitalistes est donc de pouvoir exploiter tout ce qui est exploitable à souhait sans entrave : territoires, ressources naturelles, populations, travailleurs.euses. Il arrive qu'étant donné l'objectif, il soit avantageux d'accorder des droits, des avantages par ailleurs revendiqués de haute lutte et souvent pendant des périodes très longues. Il faut savoir repérer ces conjonctures, les utiliser pour faire progresser toute la société sans exception.

C'est la tâche que nous confions à ceux et celles que nous élirons à la fin du cycle. Elle est énorme.

Québec Solidaire s'est présenté dans l'actuelle campagne comme un parti de pouvoir. Il agit comme les autres en parlant de son programme de gouvernement. C'est un peu osé si on s'en remet aux résultats des sondages successifs, mais de bonne guerre. Il est temps, de sortir de cette fiction et d'admettre la réalité : il restera un parti d'opposition, et le seul parti d'opposition de gauche, ce n'est pas rien. L'expérience nous montre la qualité d'opposition qu'il a pu exercer. C'est précieux et indispensable dans notre démocratie. Les candidats.es de QS ont le talent de cerner les enjeux prioritaires, de les faire valoir et de proposer des réponses intelligentes et réalistes. Il ne faut pas perdre ces atouts.

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22.09.2026 à 15:16

Le championnat cycliste perturbé par les cols bleus du parc Jean-Drapeau

Comité de Montreal

Lundi matin, environ 300 ouvriers du parc Jean-Drapeau à Montréal sont entrés en grève, alors que les négociations avec la mairie sont dans une impasse. Les employés du parc sont…

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22.09.2026 à 14:30

Mondes postcapitalistes

Laurent Jeanpierre

Le capitalisme est l'imposition et l'extension de la normativité économique à toutes les sphères sociales. Il repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins. Aussi les problèmes qu'identifient les gauches – injustice, inégalités, habitabilité de la Terre, vie meilleure pour tous – ne peuvent-ils être résolus que si l'on renverse le primat, qu'on ré-encastre l'économie dans le tissu des relations sociales. Les pratiques qui échappent en partie à la marchandise rassemblent déjà des centaines de millions de personnes.

14 septembre 2026 | tiré d'AOC media https://aoc.media/opinion/2026/09/13/postcapitalisme/

Les gauches n'ont pas seulement besoin d'idées neuves pour lutter contre le glissement vers les droites extrêmes et autoritaires qui gagnent du terrain en France et à l'échelle de la planète. Il leur faut aussi un idéal régulateur général, un horizon de moyen ou long terme, à la fois désirable et réaliste, vers lequel les politiques qu'elles entendent conduire puissent converger.

Un tel horizon a existé par le passé : les idéaux révolutionnaires d'égalité, de liberté et de fraternité ; le principe communiste de justice « de chacun selon ses capacités » et « à chacun selon ses besoins ». Ces aspirations sont aujourd'hui bouleversées par le dépassement incontrôlé des limites planétaires qui menace à moyen terme l'habitabilité de la terre et la survie des espèces. L'horizon normatif des gauches s'en trouve redéfini.

À l'égalité, la solidarité ou l'entraide, et à l'autonomie individuelle et collective, s'ajoute l'exigence d'une vie digne pour toutes et tous, d'un bien-vivre minimal en matière de couverture des besoins, de santé et d'environnement, et dans le respect des milieux de vie et des autres vivants non humains sans lesquels la vie des humains n'est pas possible. Aussi impensable puisse-t-il paraître, le dépassement du capitalisme n'est pas, dans ce contexte, une simple lubie de révolutionnaires sans attaches ou désespérés, il est la condition de possibilité ultime de l'exigence éthique des gauches[1].

Le terme même de « postcapitalisme » rencontre immédiatement des objections, à droite mais aussi à gauche. On a déjà essayé, dit-on : les expériences soviétique, chinoise ou cubaine ont échoué et conduit à des régimes autoritaires, à des catastrophes humaines et environnementales. Un objectif aussi massif est écrasant : il affaiblit plutôt qu'il ne donne de l'espoir. Il préempterait le futur, alors que celui-ci demeure incertain et que l'on ne peut anticiper les effets en cascade des événements de rupture qui se multiplient en temps de crise. Il serait, enfin, trop utopique. On peut répondre qu'il ne s'agit pas de recommencer les erreurs du passé : la critique des expériences révolutionnaires du siècle dernier est une condition de la pensée actuelle du postcapitalisme. Ensuite, ne pas avoir d'horizon paralyse davantage encore.

La critique des pathologies et des maux du présent ne suffit pas. Il faut produire une image de ce qui est désirable, sans irénisme ni naïveté, parce que c'est la condition pour penser une stratégie politique d'ensemble et pas seulement des mesures sectorielles détachées les unes des autres. Le postcapitalisme n'est pas non plus une idée détachée de la réalité : les formes de vie militantes ou expérimentales qui échappent en partie à la marchandise, l'agriculture paysanne, qui regroupe des centaines de millions de personnes dans le monde, les secteurs non lucratifs, les coopératives, et tout le continent méconnu des pratiques populaires et ordinaires qui échappent encore à l'échange économique et à la simple exploitation indiquent que ces manières de vivre ou bien n'ont jamais été complètement effacées, ou bien sont déjà en germe[2].

En outre, comme celle de « post-croissance[3] », l'idée de « postcapitalisme » n'est pas un simple idéal théorique ou fantasmatique, elle fait déjà l'objet d'une somme de savoirs qu'il s'agit de fédérer et de faire dialoguer ; un travail de figuration raisonnée du postcapitalisme et des chemins qui y conduisent a commencé[4]. Dans le seul domaine de l'économie écologique, il est déjà établi que la croissance – horizon normatif propre au capitalisme – n'améliore pas la qualité de vie au-delà d'un certain seuil et qu'elle n'est pas découplable d'une utilisation non soutenable des ressources naturelles. Une croissance continue et respectueuse des limites planétaires est structurellement impossible.

Parler de postcapitalisme, c'est donc reconnaître que les problèmes qu'identifient les gauches, à commencer par les questions sociales classiques d'injustice et d'inégalités, mais aussi d'habitabilité de la Terre et de survie des espèces, ne peuvent être résolus que si le capitalisme n'existe plus.

L'anti-civilisation capitaliste

Le capitalisme n'est pas seulement un mode de production, ni la logique de la seule sphère économique, il est le règne de cette sphère de l'économie sur la vie : l'imposition et l'extension de la normativité économique à l'ensemble des autres sphères sociales. Cela commence avec ce que Karl Polanyi a nommé le désencastrement de l'économie : la production et l'échange y répondent à une logique propre, sans considération des relations sociales ni des normes éthiques, en particulier religieuses, qui les subordonnaient[5]. L'autonomisation de l'économie repose sur l'investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins.

Ce règne de l'économie n'a pas été une création spontanée, il s'est appuyé sur d'autres institutions qui lui préexistent et que le capitalisme a reconfigurées. Des structures coloniales et raciales, d'abord, qui assignent les racisés non blancs à des tâches subalternes et organisent l'exploitation des ressources terrestres et humaines des pays autrefois colonisés ou non occidentaux. Des structures patriarcales, ensuite, qui ont pour effet d'assigner les femmes aux tâches reproductives considérées comme sans valeur d'échange, part occultée sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister. Des structures spécistes, enfin, que le capitalisme le plus contemporain reconfigure en favorisant une exploitation animale industrialisée.

Dire ainsi que le capitalisme est un système d'institutions, une formation historique totale, une forme de « civilisation », ou plutôt d'« anti-civilisation », ne signifie pourtant pas qu'il est la source de toutes les injustices vécues, de toutes les violences observées, ni qu'il doit constituer l'objet principal de toutes les idées pertinentes des gauches, ni non plus que son dépassement serait la seule cause qui vaille. Il s'agit plutôt de réfléchir à la contribution des luttes, des expérimentations et de l'action publique se réclamant des gauches depuis cet horizon normatif d'une vie meilleure pour toutes et tous dégagée peu à peu du capitalisme.

Postcapitalismes sans sobriété

Il faut, pour cela, commencer par accepter l'idée que le postcapitalisme sera fait d'une pluralité de mondes, renoncer à penser cet après comme un univers homogène découlant d'un projet universalisant, comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles.

Il faut par ailleurs écarter les versions du dépassement qui ont dominé les imaginaires. Ancrées dans une vision progressiste assumée, elles conçoivent le postcapitalisme comme l'aboutissement de l'essor des forces productives permis par le capitalisme lui-même : l'automatisation et la révolution numérique conduiraient d'elles-mêmes à une société d'abondance, libérant l'humanité du règne de la nécessité et de l'obligation du travail[6]. Les accélérationnistes portent ce schéma à la caricature en prônant l'intensification de toutes les tendances du capitalisme pour se projeter plus vite vers son dépassement[7]. En reproduisant l'exaltation de l'innovation technologique et l'exigence d'essor des forces productives, un tel postcapitalisme a toutes les chances de s'avérer aussi productiviste que le capitalisme, comme le furent les expériences révolutionnaires du siècle passé, qui n'ont fait qu'imiter le productivisme des puissances capitalistes pour tenter de les rattraper.

Critères du postcapitalisme

On peut alors tenter de définir un socle minimal commun à tous les postcapitalismes viables écologiquement. Si le capitalisme est le désencastrement de l'économie, l'autonomisation d'une sphère de la production et de l'échange répondant à sa seule logique, alors le postcapitalisme sera d'abord le ré-encastrement progressif des activités dans le tissu des relations sociales qu'elles concernent. Les décisions relatives à ce qu'il est pertinent de produire cessent d'être des décisions économiques pour devenir des choix de vie, élaborés dans les instances où se décide l'organisation de la vie collective. La séparation entre producteurs et usagers s'efface au profit d'usagers-producteurs : l'usage d'un bien est associé à la connaissance de ce que sa production implique, soit que l'on y ait contribué, soit que l'on ait été associé aux décisions concluant à sa pertinence[8]. Et la dissociation entre production et reproduction laisse place à une réarticulation où le primat revient à la seconde : il ne s'agit plus d'assurer la reproduction pour alimenter la production en force de travail, mais de produire dans le seul but de garantir la reproduction de la vie digne pour toutes et tous.

Là où le capitalisme produit pour la production, sous la mesure abstraite de la valeur, les mondes postcapitalistes se caractérisent par la recherche collective, démocratiquement constituée, de la couverture des besoins et d'un seuil de bien-être partagé. Ce seuil ne peut être fixé du dehors, par des experts ou seulement par un calcul : il relève de choix qualitatifs et éthiques, mettant en balance ce que l'on estime pertinent de produire pour le bien-vivre collectif et les implications de chaque production, en matériaux, en énergie, en déchets, en impacts écologiques et sanitaires comme en temps d'activité. Les travaux d'économie écologique montrent déjà qu'il serait possible de satisfaire les besoins essentiels, alimentation, santé, accès à l'énergie, éradication de l'extrême pauvreté, sans dépasser plus avant les limites planétaires[9].

Cette définition du postcapitalisme est minimale à dessein. Elle ne tranche ni la question de l'État, ni celle des techniques, ni celle des échelles de la coordination : ce sont là des clivages ouverts, par lesquels la diversité des mondes postcapitalistes a toutes les chances de se manifester.

Composition politique

Qui, dans les sociétés contemporaines, pourrait porter cette aspiration et aurait intérêt à un monde débarrassé du capitalisme ? La réponse héritée du mouvement ouvrier désignait une classe définie par sa place dans la production, dont l'émancipation devait coïncider avec celle de la société entière. Elle est aujourd'hui affaiblie, et pas seulement par le déclin des organisations de masse : dans des sociétés (des pays du Nord global) où les collectifs de travail sont devenus difficiles à politiser et où l'emploi est fragmenté, sous-traité, dispersé, le lieu de travail a cessé d'être le site principal où se problématise la domination capitaliste. Si le capitalisme est le règne de l'économie sur la vie, le conflit se joue partout où la vie est soumise à la normativité économique. Et si le postcapitalisme se caractérise par le renversement du primat de la production sur la reproduction, alors ceux et celles qui sont susceptibles de le porter sont d'abord celles et ceux qui assurent la reproduction.

Le travail reproductif, réalisé pour l'essentiel par les femmes, est la part occulte sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister, et son invisibilisation est une dimension essentielle des rapports sociaux capitalistes[10]. L'historienne Stefania Barca a proposé de nommer « forces de reproduction » celles et ceux qui, sans figurer dans le récit héroïque du développement des forces productives, entretiennent la vie et les milieux dont ce développement se nourrit[11].

On peut étendre cette notion au-delà des seules dimensions environnementales. Appelons forces de reproduction l'ensemble des individus stigmatisés et dépossédés, plus souvent des femmes, des racisées, des pauvres, mais aussi des vivants non humains ou plus qu'humains, qui reproduisent l'humanité et les autres vivants en prenant soin des milieux et des pratiques, et rendent envisageable une vie plus digne[12]. Outre les plus vulnérables, elles comprennent notamment une partie des paysannes, des soignantes, des enseignantes, des ouvriers et ouvrières du bâtiment et des transports, ainsi que des communautés indigènes. Il ne s'agit ni d'une classe au sens sociologique ni d'un sujet historique constitué, mais d'une composition politique possible, dont le périmètre varie selon les territoires et les communautés de vie.

Dans des sociétés où les services publics n'ont jamais été développés de manière suffisante ou dans celles où ils sont démantelés à grande échelle, comme la société française, la sphère de la reproduction est devenue le site où s'éprouve en première ligne la crise du capitalisme néolibéral contemporain. Les privatisations et les profits élevés dans la santé, l'éducation, le logement, les transports et l'extraction en témoignent : c'est là que les forces capitalistes et leurs adversaires s'affrontent avec le plus de vigueur. Et les mobilisations sociales les plus vigoureuses des quinze dernières années, comme celle des gilets jaunes en France, sont parties des difficultés les plus concrètes rencontrées par les fractions les plus fragiles de la population, en matière de subsistance, de reproduction sociale — dette, logement, eau, énergie, alimentation, soin, éducation, transports — et d'habitabilité.

Ce terrain n'appartient à personne : la dégradation des conditions matérielles d'existence nourrit aussi les droites extrêmes, qui offrent aux mêmes populations une explication et des cibles, l'étranger, l'assisté, la norme environnementale. Les forces de reproduction ne sont pas un sujet à mobiliser mais une alliance à construire, et cette construction est sans doute le premier chantier des gauches. Elle suppose de cesser de traiter le soin, la subsistance (dont l'alimentation, l'eau, l'énergie) et l'entretien des milieux mais aussi l'éducation comme des questions secondes pour en faire le centre depuis lequel tout se reformule.

Combinaison stratégique

Reste la question la plus lourde : comment faire ? L'examen de l'histoire des socialismes et l'analyse des rapports de forces actuels conduisent à une observation simple : aucune des stratégies existantes n'a été ni n'est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme. C'est vrai des stratégies dites « de rupture » qui envisagent la transition depuis une confrontation décisive, insurrectionnelle (ou électorale) avec les institutions existantes ; des transformations « interstitielles » qui tentent de faire exister des espaces en partie libérés des logiques capitalistes ; des transformations « symbiotiques » qui font usage des institutions existantes, en particulier de l'État, pour corriger les dommages du capitalisme et parfois y introduire des éléments d'une alternative. Ces trois logiques correspondent aux trois grandes traditions de la gauche, le marxisme révolutionnaire, l'anarchisme et la social-démocratie[13]. Toute pensée stratégique conséquente doit être une pensée de leur combinaison, là où la discussion des deux derniers siècles, à gauche, a favorisé l'opposition, souvent féroce, entre les partisans de chacune des logiques.

Notes

[1] Jérôme Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.

[2] J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006 ; Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010].

[3] Timothée Parrique, La Science de la post-croissance, Actes Sud, coll. Système Terre – climat, biosphère, société, 2026.

[4] Jérome Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes. Parmi de nombreuses autres publications reprenant le terme depuis une quinzaine d'années, voir par exemple Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste, Lux, 2023.

[5] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 [1944] ; Serge Latouche, L'Invention de l'économie, Albin Michel, 2005.

[6] Paul Mason, Postcapitalisme. Le guide de notre futur, Diateino, 2021 [2015] ; Nick Srnicek, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, Verso, 2015 ; Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism. A Manifesto, Verso, 2019.

[7] Alex Williams, Nick Srnicek, « Manifeste accélérationniste », dans Laurent de Sutter (dir.), Accélération !, PUF, 2016.

[8] Voir l'entrée « Production », dans Mondes postcapitalistes.

[9] Daniel W. O'Neill, Andrew L. Fanning, William F Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n° 2, 2018.

[10] Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive », Entremonde/Senonevero, 2014 ; Mariarosa Dalla Costa, Selma James, The Power of Women and the Subversion of the Community, Falling Wall Press, 1972 ; Tithi Bhattacharya (dir.), Social Reproduction Theory. Remapping Class, Recentering Oppression, Pluto Press, 2017.

[11] Stefania Barca, Forces of Reproduction. Notes for a Counter-Hegemonic Anthropocene, Cambridge University Press, 2020.

[12] On étend ici, au-delà des questions environnementales, la définition proposée par S. Barca ; voir l'entrée « Stratégies transitionnelles », dans Mondes postcapitalistes.

[13] On reprend ici, avec de légères modifications, Erik Olin Wright, Utopies réelles, voir note 2.

[14] Tomasz Konicz, « La vue sur l'apocalypse ne doit pas devenir un luxe ! », Palim Psao, 16 août 2026. La polémique vise la gauche allemande, et en particulier Die Linke ; on en retient ici la caractérisation générale.

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