06.08.2026 à 21:45
Camille Simard
Mickaël Bergeron, Cocorico. Les gars, faut qu'on se parle, Éditions Somme Toute, 2023, 224 pages.
Je pensais ne pas être le public cible des adresses à la deuxième personne du pluriel (aux hommes, aux gars) que Mickaël Bergeron fait dans ce livre. Pourtant, je le suis. Aussi cliché que cela puisse paraître, le sujet de la masculinité nous concerne tous·tes. L'essai est fluide, punché et surtout, agréablement imagé. J'ai trouvé très louables les efforts entrepris par Bergeron pour dénoncer certaines situations sexistes et pour les expliquer à partir des concepts féministes phares, par le biais de métaphores aussi originales qu'accessibles. L'irritation de Bergeron est palpable, notamment sur la passivité des hommes devant les injustices générées par le patriarcat. Elle est bien transmise et résonne avec empathie. L'auteur est également généreux de son vécu, même s'il admet que ses réflexions sont encore en friche. Pour celle·eux qui aiment quand les livres critiques sont aussi des vecteurs de solutions, vous allez y trouver votre compte. Parmi les suggestions de Bergeron pour construire un monde moins machiste, je note : que l'on apprenne collectivement à nommer les « green flags » en relation (et pas seulement les « red flags »), que les hommes se confient davantage sur leurs complexes physiques pour mieux les déconstruire (pourquoi n'y a-t-il pas de cercles de discussion sur la calvitie ?), que les hommes optent plus souvent pour la sincérité, ou encore que le non-partage de la charge mentale entre les hommes et les femmes soit davantage identifié comme une problématique. Sur l'imbrication entre masculinité, amour et amitié, il est un peu dommage que Bergeron n'ait pas mobilisé bell hooks et son puissant ouvrage La volonté de changer. Toujours est-il que nous avons bien trop rarement la chance de lire sur les « coulisses » de la masculinité. En se croisant maintenant les doigts pour que le public cible s'y intéresse.
06.08.2026 à 21:41
Philippe de Grosbois
Thibault Prévost, Les prophètes de l'IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l'apocalypse, Lux Éditeur, 2024, 211 pages.
Journaliste indépendant spécialisé dans les enjeux liés aux technologies, Thibault Prévost tient l'excellente rubrique « Clic gauche » chez Arrêt sur images, site français d'analyse critique des médias. Dans ce premier ouvrage, Prévost propose une « alternative à la sidération » qui caractérise généralement le traitement médiatique de l'intelligence artificielle et du discours de ses principaux promoteurs.
Qui sont les « prophètes de l'IA » ? Certains sont connus, comme les Américains Elon Musk, Sam Altman ou Nick Bostrom et, au Québec, Yoshua Bengio. D'autres s'activent plus discrètement, comme Peter Thiel, Marc Andreesen et Eliezer Yudkowsky. « Issus des élites universitaire et entrepreneuriale anglo-saxonnes », nous explique l'auteur, « ils sont ingénieurs, chercheurs, philosophes, patrons et investisseurs ». Tous sont très investis dans les développements actuels en IA et « tous diffusent un discours d'apocalypse, articulé autour d'une intelligence artificielle divine ». Ce paradoxe devrait nous interpeller : pourquoi les promoteurs d'une industrie s'acharnent-ils à nous alerter des dangers colportés par leurs propres créations ? Thibault Prévost propose ainsi de nous aider à replacer « le récit propagé par la caste technocritique (...) dans le champ des idées politiques ». Ce discours entrepreneurial messianique émerge à la suite de la crise financière de 2008 et s'accompagne de concepts exotiques tels que l'accélérationisme, l'altruisme efficace, le long-termisme et, bien sûr, le transhumanisme. Essentiellement, on fait face à une nouvelle itération du projet ultralibéral, cette fois imbibé dans la vision mystique d'une technologie surpuissante.
L'ouvrage est particulièrement pertinent dans le contexte de la seconde victoire de Donald Trump, qui a propulsé Elon Musk dans les hautes sphères du pouvoir états-unien. Prévost montre que le virage autoritaire d'une bonne part de l'élite du numérique est en cours depuis la deuxième moitié des années 2010 : « un continuum s'est consolidé entre la blogosphère néofasciste la plus rance, certains milliardaires de la Silicon Valley et une nouvelle phalange d'élus républicains ». L'utopie des prophètes est souvent sécessionniste, parfois même eugéniste, et toujours profondément élitiste.
Alors, quel rôle concret jouent ces fantasmes dignes de romans de science-fiction ? Prévost soutient qu'ils imposent un certain cadre à travers lequel les débats publics sur l'IA se tiennent, et offrent à ses propagateurs l'attention des décideurs, allant jusqu'à séduire les Nations Unies. Cette élite se voit du même coup promue en tant que « référence culturelle et morale ». Enfin, ces scénarios délirants éloignent les préoccupations des problèmes tangibles et immédiats que connaissent nos sociétés, notamment en raison de ces technologies. Au final, l'IA dystopique détourne l'attention d'une autre entité hors de contrôle qui menace réellement l'existence humaine sur la planète, à savoir « la multinationale capitaliste ».
Au fil des pages, des personnages et des concepts, je me prenais parfois à souhaiter ici un schéma, là un diagramme, qui auraient aidé à cartographier cette nébuleuse. Cela dit, la démonstration de Thibault Prévost est éloquente et efficace. Souhaitons qu'elle se trouvera entre les mains de journalistes technos, qui trop souvent, « donne[nt] de la substance à une IA imaginaire, tout en occultant l'impact réel de cette technologie sur le monde ».
06.08.2026 à 21:37
Benoît Gaulin
Michel Seymour, Nations et autodétermination au XXIè siècle, Presses de l'Université de Montréal, 2024, 597 pages.
Contre la doxa dominante, le philosophe Michel Seymour publie un ouvrage important par son ambition et sa pertinence théorique et politique. En effet, après Raison, déraison et religion qui reprenait à rebrousse-poil tout le débat sur le port des signes religieux dans l'espace public, cette fois-ci, c'est la question de la nation et du nationalisme que revisite l'auteur, et ce, dans une perspective explicitement de gauche. Ambitieux, « l'objectif premier de l'ouvrage [est de] sensibiliser la gauche à la vertu du nationalisme contemporain ». On comprend ici que le nationalisme, historiquement associé à la droite ou à l'extrême-droite, a plutôt mauvaise presse chez une partie de la gauche québécoise, dont de nombreux intellectuel·les et sympathisant·es de Québec solidaire.
Seymour décortique le phénomène nationaliste dans toute sa complexité en tenant compte des usages variées des mots « peuple » ou « nation », de la diversité des groupes sociaux dans un territoire donné, ainsi que « des identités multiples des personnes et du caractère dynamique de l'identité ». Il y a plusieurs types de nations et de nationalismes (dont des formes de gauche ou de centre-gauche), et il est nécessaire de reconnaître une telle approche pluraliste, affirme-t-il, pour rendre compte de la justice réparatrice, du génocide ou du racisme systémique, et pour faire avancer les débats concernant l'origine du nationalisme et du territoire national.
En considérant le lien identitaire national avec rigueur, l'auteur, inspiré par l'œuvre de John Rawls, considère les peuples comme des agents moraux incontournables pouvant jouer un rôle crucial dans l'amélioration du sort de l'humanité. En conséquence, « il faut accorder de l'importance une fois pour toute aux droits des peuples. C'est un problème sempiternel de la gauche en Europe, au Québec et partout à travers le monde. On laisse croire que le droit à l'autodétermination est une idée ancienne et dépassée, tout comme le sont la souveraineté populaire et l'État-nation. » Pour l'auteur de La nation pluraliste, l'enjeu n'est pas la disparition de l'État-nation envisagée par des auteurs comme Eric Hobsbawm au profit d'une identité postnationale, ni un patriotisme constitutionnel à la Habermas. Il s'agit plutôt d'envisager la création de politiques de la reconnaissance, comme le suggère Nancy Fraser. Or, très peu d'États pratiquent une politique de la reconnaissance à l'égard des peuples sans État qui les composent. Reprenant la formule d'Aurélien Bernier voulant que « l'erreur de la gauche traditionnelle est qu'elle ne répond pas à la cause principale de la montée de l'extrême droite : la destruction de la souveraineté nationale au profit de l'oligarchie financière », Seymour est d'avis que la lutte contre la concentration du capital, des moyens de production et des pouvoirs de décision est inséparable du droit des peuples. Il déclare ainsi que « même si l'État-nation ne constitue plus le cadre à l'intérieur duquel se déploie la lutte contre le grand capital, il se peut qu'il faille pour lutter contre l'oligarchie apatride du 1% défendre le droit des États-nations ».