24.03.2026 à 11:19
Yorgos Mitralias
Dire, comme nous l'avions fait dans notre précèdent article titré éloquemment « Trump auto-piégé », que Trump est en train de tomber dans le piège qu'il a lui-même créé, est désormais une évidence partagée par pratiquement tous les médias un tant soit peu sérieux. Comme d'ailleurs est désormais devenu presque un lieu commun que les impasses de Trump sont dues en grande partie, à la résistance et àl'intelligence tactique « non prévues » du régime de Téhéran.
Avec l'aimable permission de Yorgos Mitralias
Ceci étant dit, trop peu d'attention est portée sur les problèmes toujours plus grands et insolubles que la guerre de Trump contre l'Iran rencontre à l'intérieur des Etats-Unis, dans son parti Républicain, et surtout à l'intérieur de la Maison Blanche elle-même ! À part quelques plutôt vagues références aux fractures que cette guerre est en train de provoquer dans le mouvement (présidentiel) MAGA, pratiquement pas un mot sur les dissensions aux sein de l'administration Trump et des sphères dirigeantes du trumpisme. Et pourtant, comme nous allons le voir, ces dissensions non seulement existent, mais sont aussi grandissantes et en train de peser fortement sur l'issue de la guerre, et même sur le présent et surtout l'avenir du parti Républicain, des Etats-Unis et du monde entier.
En effet, on pourrait dire que ces dissensions se sont manifestées pour la première fois publiquement quand le conseiller et « tsar » de Donald Trump en matière d'intelligence artificielle et de cryptomonnaies David Sacks a mis en garde Trump de trouver au plus vite une porte de sortie de cette guerre, en argumentant longuement contre sa prolongation. Une prolongation de cette guerre qui, selon lui, conduirait inexorablement à des situations très dangereuses y compris à un conflit nucléaire quand un Israël épuisé et aux abois serait obligé de faire usage de son arsenal nucléaire ! (1)
L'importance capitale de cette prise de position si tranchée tient à la personne de David Sacks, ce milliardaire co-fondateur -avec Thiel- du géant de l'intelligence artificiel Palantir qui est en train de guider et de coordonner les frappes de l'armée américaine contre l'Iran. Et voici ce qu'on écrivait de lui et de ses amis, en Mars 2025 : « C'est comme si les démons d'un passé qu'on croyait enterrés, continuent à hanter notre présent (...) surtout en raison du passé et de la formation idéologique de ceux qui sont à la fois les têtes pensantes et la garde rapprochée de Trump : le triumvirat de Elon Musk, Peter Thiel et David Sachs ainsi que leur protégé, le vice-président J.D. Vance. Moins connu que Musk, David Sachs a été nommé par Trump « czar en charge de l'Intelligence artificielle et des cryptomonnaies », c'est-à-dire de deux secteurs plus que névralgiques de son administration, tandis que Peter Thiel qui peut se targuer d'avoir « découvert » et senti le premier le potentiel de Trump, a formé idéologiquement, a financé et a propulsé sur la scène politique J.D. Vance, avant de l'imposer comme vice-président de Trump. Évidemment, le contenu des professions de foi et des actes de ces messieurs suffiraient amplement à les qualifier de néonazis. D'ailleurs, ils s'évertuent eux-mêmes à poser en racistes et suprématistes convaincus et en soutiens et propagandistes de tout ce qu'il y a de néofasciste et surtout de néonazi de par le monde. Toutefois, c'est leur passé commun de sud-africains blancs, partisans enthousiastes de l'apartheid et grandis dans des milieux ouvertement nostalgiques du Troisième Reich, qui éclaire (..) la profondeur et la solidité de leurs convictions néonazies ». (2)
Étant donc donnés les liens qui unissent les membres de ce triumvirat, on peut légitimement supposer que David Sacks, qui s'exprime en public très rarement, n'aurait pas fait cette déclaration tonitruante sans l'aval de ses associés Thiel et Musk. Mais, cela signifierait que Silicon Valley qui est représentée auprès de Trump par le triumvirat Thiel-Musk-Sacks, est aussi en train d'entrer en dissidence. Ainsi que, chose encore plus grave, toute une aile de la direction du trumpisme, dont le vice-président Vance ! Ce qui explique évidemment le silence prolongé de Vance qui cache une opposition d'ailleurs désormais confirmée par Trump lui-même qui a fait état du peu d'enthousiasme de son vice-président pour cette guerre. Sans oublier la récente démission tapageuse du chef de l'anti-terrorisme, l'extrémiste de droite et suprématiste Joe Kent, qui a accusé Trump d'avoir été entrainé dans la guerre contre un Iran qui « ne constitue pas une menace imminente contre les Etats-Unis », par Israël et « le tout puissant lobby juif ».
Mais, que sont-ils et qu'est que unit tous ces Républicains de tendance Maga qui sont en train de s'opposer publiquement à la guerre de leur Président contre l'Iran ? De Sacks à Thiel, de Joe Kent a l'ex star de Fox News Tucker Carlson et de la nouvelle idole des jeunes Républicains Nick Fuentes a Steve Bannon, la plupart sinon tous sont des extrémistes de droite ou même des nostalgiques de Mussolini ou du Troisième Reich national-socialiste. Et en plus, la plupart sinon tous se déclarent libertariens nouvelle mouture, partisans des guerres courtes qui visent non pas au « changement de régime » pratiqué dans le passé par les néoconservateurs américains, mais plutôt, selon le président de la Chambre des Représentants Mike Johnson, au « changement de comportement d'un régime », pratiqué récemment au Venezuela par le gouvernement Trump. (3)
Il n'y aucun doute que la fraction libertarienne du trumpisme n'a jamais été très favorable à la guerre contre l'Iran. D'ailleurs, plusieurs de ses membres ultraréactionnaires et très antisémites, comme par exemple Nick Fuentes, ne cachent pas leur sympathies pour les régimes également ultraréactionnaires des Talibans Afghans ou des Ayatollahs Iraniens, avec lesquels ils partagent plusieurs « sensibilités » communes, comme p.ex. la misogynie pathologique. Mais, ce qui a mis le feu aux poudres et a accéléré énormément la fracture du sommet dirigeant du trumpisme a été le changement plutôt radicale, en l'espace de quelques jours, des objectifs de la guerre contre l'Iran poursuivis par Trump : la guerre initialement annoncée comme devant être courte et visant au changement du comportement du régime Iranien, a été remplacée au fil de jours, par la perspective d'une guerre longue et sans qu'il y ait le moindre espoir de trouver des leaders Iraniens disposés de devenir les Delcy Rodriguez d'un régime iranien collaborant avec l'Amérique de Trump.
Alors, à qui la faute de cette dérive du trumpisme et de Trump lui-même ? Mais, évidemment à cet Israël de Netanyahou qui a entrainé Trump dans une guerre aux mille dangers pour l'impérialisme américain. Et encore à Israël qui, non content d'avoir torpillé, en bombardant l'Iran, les négociations américano-iraniennes à Oman peu avant leur conclusion positive, il assassine ensuite l'un après l'autre tous les dirigeants Iraniens qui pourraient négocier la fin de la guerre avec les Etats-Unis. Pour les libertariens de MAGA, Israël qui continuera sa guerre jusqu'à la destruction totale de l'Iran, tout en écrasant sous se bombes le Liban, devient inévitablement un obstacle et un adversaire qui met en danger leur plan d'installer en 2028 leur poulain J.D. Vance à la Maison Blanche, d'autant plus que certains d'entre eux sont connus pour leur antisémitisme viscéral.
En recapitulant, on ne peut que tirer la conclusion que la guerre de Trump contre l'Iran n'est qu'une des guerres en cours au Moyen Orient. En même temps qu'elle, fait aussi rage la guerre d'Israël contre l'Iran, une guerre dont les objectifs diffèrent sensiblement des objectifs, tout au moins initiaux, de la guerre américaine. Et aussi, on est en train d'assister à la transcroissance de la guerre israélienne contre le Hezbollah en guerre israélienne contre le Liban tout entier, dans le cadre de la campagne messianique de la réalisation du Grand Israël, que l'inénarrable ambassadeur de Trump à Jérusalem soutient avec ferveur en invoquant « le droit biblique d'Israël sur un territoire qui va du Nile a l'Euphrate » !
Et en plus, il y a toujours en cours la guerre du régime Iranien contre son propre peuple, qui est, sans doute, la plus sauvage et la plus meurtrière de toutes. Et aussi, la guerre de Teheran contre les micro états du Golfe Persique, lesquels sont en train de perdre (définitivement ?) tout ce qui a fait d'eux des paradis artificiels pour les élites privilégiées de notre monde. Et enfin, il y a une guerre, probablement la plus critique de toutes, qui commence à se profiler sur l'horizon, celle des libertariens contre les néoconservateurs américains, laquelle est sans doute destinée de peser lourdement sur le présent et l'avenir non seulement du trumpisme mais aussi de la droite et de l'extrême droite mondiale. En attendant évidemment, l'émergence du mouvement radical de masse du peuple américain, qui balayera ensemble néoconservateurs et libertariens, ainsi que tous ceux qui les financent et les soutiennent bec et ongles, pour le malheur de l'humanité et de son planète...
Notes
1. David Sacks : This Is A Good Time To Declare Victory And Get Out of Iran : https://www.realclearpolitics.com/video/2026/03/14/david_sacks_this_is_a_good_time_to_declare_victory_and_get_out_of_iran.html
2. Pas d'illusions. En bons fascistes, Trump et ses amis violeront droit international et toute règle établie ! : https://www.pressegauche.org/Pas-d-illusions-En-bons-fascistes-Trump-et-ses-amis-violeront-droit
3. Sur ce sujet, l'excellent article de Gilbert Achcar : Changer le régime ou le vassaliser : https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/ACHCAR/69271
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24.03.2026 à 11:19
Alain Saint Victor
Après le désastre de la Seconde Guerre mondiale (plus de 70 millions de morts), l'Occident jugeait nécessaire d'instituer un certain nombre d'organismes pour préserver la paix dans le monde. C'est ainsi que fut créée, en 1945, l'Organisation des Nations Unies (ONU), dont les objectifs principaux furent de maintenir la paix, promouvoir les droits humains, développer l'aide humanitaire, etc. Face aux conséquences tragiques de cette guerre, non seulement en Europe, mais aussi en Chine (plus de 20 millions de morts), au Japon (plus de 3 millions de morts), sans oublier les 38 mille Africains du Maghreb, de la région subsaharienne et de l'Afrique du sud, qui ont perdu la vie dans cette guerre qui n'était pas la leur, ces objectifs paraissaient louables, souhaitables et nécessaires.
L'auteur est historien.
Et cela, même si l'ONU se trouvait impuissante pour empêcher les guerres coloniales et impérialistes de la période de l'après Deuxième Guerre mondiale, et même si, selon certains analystes, elle en était complice dans certains cas. Des guerres coloniales et impérialistes qui ont fait près de 6 millions de morts de 1945 jusqu'à la fin des années 1980.
Certes l'ONU n'était jamais neutre au cours de ces guerres et procédait également à des interventions militaires, parfois de grande échelle, comme ce fut le cas dans la guerre de Corée en 1950, parfois de petites et moyennes échelles, comme cela a été le cas en Afrique et dans d'autres régions du Sud global, mais, elle offrait un espace où un discours à valeur universaliste (droits humains, droits des peuples à la souveraineté, droits des premières nations, lutte contre le racisme, la discrimination, etc.) pouvait se déployer et s'imposer comme une norme acceptée de tous.
Aujourd'hui, avec la montée de cette nouvelle domination impériale incarnée par l'administration de Donald Trump, l'ONU semble inutile et même nuisible. Le discours du secrétaire d'État étatsunien Marco Rubio prononcé à Munich (Allemagne) le 14 février dernier illustre bien cette nouvelle tendance à reconfigurer le monde selon les propres intérêts de l'Empire. Et cette reconfiguration nécessite un narratif différent de celui promu par l'ONU, un narratif qui sous-tend une idéologie réactionnaire faisant renaitre l'idée de la nécessité de défendre « une grande civilisation (celle de l'Occident) qui a toutes les raisons d'être fière de son histoire, confiante en son avenir et déterminée à rester maîtresse de son destin économique et politique. »
Rubio rappelle que « c'est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C'est l'Europe qui a mis au monde l'État de droit, les universités et la révolution scientifique. C'est ce continent qui a donné naissance au génie de Mozart et de Beethoven, de Dante et de Shakespeare, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones. Et c'est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la grande cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l'avenir. »
Pour Rubio, ces réalisations attestent le génie d'un peuple (ici le mot « race » est sous-entendu) et la responsabilité de celui-ci non seulement de défendre ce « précieux passé », mais également de le considérer comme un gage des « merveilles qui nous attendent dans l'avenir. » Il ne s'agit pas simplement de glorifier ce passé mythique où l'Occident était à son apogée, il s'agit surtout, aux yeux de Rubio, de le faire revivre ; une renaissance nécessaire à la conservation de la civilisation occidentale.
Pour arriver à ce point, certaines conditions sont essentielles : d'abord « reprendre le contrôle de nos frontières nationales, en contrôlant qui et combien de personnes entrent dans nos pays. » Car « ne pas le faire n'est pas seulement un abandon de l'un de nos devoirs les plus élémentaires envers nos peuples. C'est une menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation. » Ici Rubio reprend sans ambages, mais sans la nommer explicitement, la « théorie » du « grand remplacement » qui « explique » la déchéance de l'Occident par l'immigration non blanche. Pour conjurer le sort de ce « grand remplacement », il est nécessaire, ensuite, de réformer « les institutions mondiales », particulièrement « l'ONU (qui) n'apporte aucune réponse et (…) ne joue pratiquement aucun rôle. »
Rubio met en garde contre « l'idéalisme » du droit international, car, pour lui, « nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière les abstractions du droit international », des « abstractions » que l'Occident lui-même a pris le soin d'élaborer et qu'il instrumentalisait dès qu'il s'agissait de condamner des pays perçus comme pays ennemis.
Le fait que ces « abstractions du droit international » ne sont plus opératoires aujourd'hui témoigne d'une certaine crise de l'hégémonie occidentale certes, mais aussi de l'Occident, en tant que « monde » qui, dans les imaginaires collectifs, représentait un idéal démocratique et civilisationnel, un model de société à suivre.
Pour Rubio, il ne s'agit plus maintenant de se donner pour objectif de perpétuer le mythe de la « mission civilisatrice », (comme idéologie de domination) que l'Occident s'était assigné depuis la fin du 19e siècle lors des grandes conquêtes coloniales, époque de la deuxième phase de la révolution industrielle, et qui s'est reproduite sous différentes formes depuis lors (promotion des droits humains, de la démocratie, etc.).
La question aujourd'hui est tout autre : « Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper de vastes portions de la carte du marteau et de la faucille rouges pour des années. »
Si Rubio reconnait ce fait comme historique, cela ne veut nullement dire, pour lui, que « la domination de l'Occident était révolue et que notre avenir était voué à n'être qu'un pâle et faible écho de notre passé. » C'est justement cet objectif de redonner à l'Occident son éclat d'antan que l'administration Trump veut entreprendre, et c'est à ce « grand » projet que Rubio convie les Occidentaux en tant que « héritiers d'une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts à la défendre et en sont capables. »
De tels propos semblent être étonnants lorsqu'on connait toute la propagande des grands médias occidentaux sur l'importance de la souveraineté des nations. En réalité, ces déclarations alarmistes de Rubio viennent d'un constat qu'il est difficile de nier aujourd'hui : au fond, tout ce discours dérogatoire aux lois internationales et qui fait montre ouvertement d'une arrogance raciste digne de l'époque coloniale n'est qu'un « cri d'alerte », sinon un « cri de détresse » face à la montée possible d'un monde multipolaire.
Cette nouvelle réalité qui se dessine à l'horizon remet en question l'hégémonie occidentale sur tous les plans. Plan économique certes, mais aussi scientifique et technologique. Elle ouvre également la voie à d'autres espaces de réflexion et d'émancipation aux peuples du Sud global luttant pour l'émergence d'un autre monde.
Notes
1- Cet article est une brève analyse de la version française du discours de Marco Rubio prononcé lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026 https://www.revueconflits.com/marco-rubio-discours-a-munich-un-nouveau-monde-se-dessine/
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24.03.2026 à 11:18
Hubert Testard
L'élargissement de la guerre en Iran aux monarchies du Golfe et au détroit d'Ormuz met l'Asie en première ligne. Elle est de loin la première destination des exportations de pétrole brut, de GNL et de produits pétroliers transitant par le détroit. Pour le continent asiatique, la crise énergétique actuelle n'est pas qu'une affaire de prix. L'arrêt des approvisionnements met en danger certaines économies de la région. Vu d'Asie, le blocage du détroit ne peut pas durer.
Tiré de Asialyst 16 mars 2026
Photo : Détroit d'Ormuz. Image satellite. Source : Wikimedias Commons.
« Le passage à travers le détroit d'Ormuz n'est pas autorisé. » Cette déclaration des gardiens de la révolution iraniens a été diffusée sur les canaux de communication radio maritimes dès le 28 février, premier jour de l'attaque israélo-américaine sur l'Iran. Depuis cette annonce, 18 navires ont été attaqués dans le détroit, incluant des pétroliers, des porte-conteneurs et des remorqueurs. SI l'on met de côté les navires transportant le pétrole iranien, qui semblent continuer à charger à partir de l'île de Kharg, et à emprunter le détroit, l'arrêt de la circulation des navires est pratiquement total, les passages journaliers étant passés de 150 à une dizaine. Seuls quelques navires battant pavillon chinois ont pu franchir le détroit, et deux navires transportant du gaz de pétrole liquéfié (GPL) ont pu se diriger vers l'Inde le 13 mars. Certains navires enregistrés sous des pavillons « neutres » comme Panama ou les Îles Marshall ont modifié leur signature électronique pour se déclarer « chinois ou de propriété chinoise » pour franchir le détroit. Ces exceptions restent très limitées par rapport au trafic antérieur.
L'Asie au cœur de la tourmente énergétique
Le détroit d'Ormuz était, selon l'Agence Internationale de l'Energie, le point de passage de 20% des ventes mondiales de pétrole et produits pétroliers (soit environ 20 millions de barils/jour) en 2025.
Le continent asiatique représente 84% des exportations de pétrole brut transitant par le détroit d'Ormuz, les quatre principaux acheteurs asiatiques étant la Chine, l'Inde, la Corée et le Japon. SI l'on ajoute les produits pétroliers, cette proportion passe à 87%.
Source : US Energy Information Administration.
Les proportions sont similaires pour le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), le Qatar représentant une large majorité des exportations de GNL des pays du Golfe. L'Asie totalise 77% des exportations de GNL du Qatar. Après le trio Chine, Inde et Corée, c'est le Pakistan qui est le quatrième client asiatique du Qatar devant le Japon.
Source : Banque Mondiale, World Integrated Trade Solution (WITS).
Une dépendance globalement très forte pour le pétrole
Si l'on se place du point de vue des pays importateurs, les niveaux de dépendance pour le pétrole brut sont globalement très élevés. Le Japon détient la palme de la dépendance, puisque sa consommation intérieure de pétrole brut est basée à 100% sur l'importation, et que 95% des importations viennent du Moyen Orient, dont 70% par le détroit d'Ormuz. La Corée vient en second avec 70% de ses importations de pétrole brut en provenance du Moyen Orient. L'Inde a réduit sa dépendance à 58% récemment grâce à la montée en puissance rapide de ses importations en provenance de Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Cette « filière russe » a fait l'objet de sanctions commerciales par les États-Unis, qui viennent d'être levées pour un mois. La Chine est dépendante du Moyen Orient pour à un peu plus de 50%. Elle est aussi de loin le premier client de l'Iran qui représentait 11% de ses importations de pétrole brut en 2025. La Chine représente pour sa part 80% des exportations iraniennes, qui sont soumises à des sanctions américaines et internationales renforcées depuis 2018.
Dans le reste de l'Asie, certains pays sont également très dépendants du Moyen Orient pour leur approvisionnement en pétrole brut, comme les Philippines (98%), Taïwan (70%), Singapour (plus de 70%) ou la Thaïlande (plus de 50%).
Un approvisionnement en GNL beaucoup plus diversifié Le panorama des approvisionnements asiatiques en matière de GNL est très différent. La palme de la dépendance revient cette fois-ci au Pakistan, qui importe 88 % de son GNL du Qatar, suivi par le Bangladesh à 70%. L'Inde a également un niveau de dépendance élevé (57%) en dépit de ses achats croissants en provenance des États-Unis et de différents pays d'Afrique. Les autres pays de la région s'approvisionnent majoritairement en Asie-Pacifique.
Source : Banque Mondiale, WITS.
Le Japon a un approvisionnement en GNL particulièrement diversifié, ses principaux fournisseurs étant l'Australie, l'Asie du Sud-Est, les États-Unis et… la Russie, à partir notamment de l'île de Sakhalin. La Chine affiche un niveau de dépendance de 25%, comparable à celui de la Corée. Elle a un partenariat ancien avec le Qatar, qui représente un quart de ses achats, mais elle entretient également des relations bien établies avec l'Australie et le Russie, qui sont respectivement ses premiers et troisièmes fournisseurs.
Le choc provoqué par la guerre sur les flux de GNL a été violent et immédiat, le Qatar ayant cessé de produire et d'exporter son GNL à partir du 4 mars. Il faudra des semaines pour relancer ces exportations lorsque surviendra l'arrêt des hostilités. Les sources alternatives dans le monde ne permettraient de compenser qu'un tiers des volumes perdus selon l'agence Kpler (spécialisée dans l'analyse des matières premières).
Les réserves stratégiques sont très inégales
Les pays développés d'Asie et la Chine disposent de réserves stratégiques de pétrole brut supérieures aux normes de l'Agence Internationale de l'Energie. Le Japon possède les réserves les plus importantes, estimées aujourd'hui à 254 jours de consommation. Il a déjà décidé de libérer 80 millions de barils de pétrole sur le marché, soit l'équivalent de 45 jours de consommation. La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l'agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Les réserves dont dispose la Corée sont équivalentes à celles de la Chine en jours de consommation.
La situation de l'Asie du Sud-Est et de l'Asie du Sud est beaucoup plus tendue. Les réserves dont dispose l'Inde représentent environ 70 jours de consommation tandis que celles des différents pays d'Asie du Sud-Est se situent entre 30 et 60 jours.
S'agissant du GNL, le Pakistan et le Bangladesh se trouvent dans une situation catastrophique, avec un niveau de dépendance très élevé et des réserves limitées à 2-3 semaines de consommation. Pour Kpler, ces deux pays vont devoir consentir une réduction brutale de leur consommation et les rationnements ont déjà commencé.
Des conséquences économiques multiples
L'Asie du Sud est confrontée à des ruptures physiques d'approvisionnement qui touchent aussi les fertilisants et le gaz de pétrole liquéfié (butane et propane). Le Nikkei Weekly signale une série de chocs concernant l'Inde. Par exemple le risque d'un arrêt à bref délai de centaines d'usines de céramique en Inde si l'approvisionnement en propane n'est pas rétabli. La restauration, dont les cuisines fonctionnent au butane ou au propane, est menacée dans les grandes villes. Près de 20% des hôtels et restaurants ont déjà fermé leurs portes à Bombay. Les exportations indiennes de riz vers le Moyen Orient sont au point mort et les stocks s'entassent dans les ports indiens.
Le Bangladesh a fermé temporairement ses universités par anticipation sur une période de congés et le rationnement de l'essence s'organise. Le Pakistan impose également des fermetures d'écoles et des journées de télétravail dans les services. Les fonctionnaires se rendent désormais au bureau un jour sur deux par rotations. Les transferts de fonds des migrants pakistanais représentent 8% du PIB du pays. La moitié provient du Moyen Orient et se trouve désormais à risque.
Selon Chatam House, le secteur des semiconducteurs, déterminant pour les économies asiatiques, peut être touché à bref délai par des pénuries d'hélium, un gaz dont le Qatar assure 40% de l'approvisionnement mondial.
Sur le plan des prix, l'effet inflationniste de la hausse des prix du pétrole, du gaz et des produits pétroliers touche toute la planète, avec un impact plus fort sur les économies asiatiques compte tenu de leur niveau de dépendance énergétique. Le problème est moindre pour la Chine. L'économie chinoise est actuellement en déflation et elle peut s'accommoder d'un certain retour de l'inflation. Il est en revanche préoccupant ailleurs. L'emballement des prix est un risque aigu pour le Pakistan et sérieux pour l'Inde.
Il n'y a pas d'alternative crédible à un cessez le feu
Depuis l'annonce du blocage du détroit par l'Iran, une course de vitesse est engagée pour trouver des solutions, mais aucune ne paraît convaincante. L'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis disposent de deux oléoducs destinés respectivement au port de Yanbu en Mer Rouge et au port de Fujairah dans le golfe d'Oman. Mais l'augmentation du transit par ces deux oléoducs se heurte à un potentiel limité, estimé à un maximum de 2 millions de barils/jour, soit moins de 20% des pertes d'exportation enregistrées actuellement. Par ailleurs, ni les oléoducs ni les deux ports ne sont à l'abri des attaques par l'Iran ou par les milices chiites qui lui sont liées. N'oublions pas que les Houthis du Yémen, traditionnels alliés de l'Iran, ne sont pas encore entrés en guerre.
Donald Trump multiplie les promesses d'une protection du trafic dans le détroit par les forces maritimes américaines et alliées. Il rapatrie des forces supplémentaires du Japon (2 500 Marines et plusieurs navires) et menace ses alliés européens, japonais et coréens s'ils ne coopèrent pas pour sécuriser collectivement le détroit. Mais tous les experts militaires indépendants jugent l'entreprise extrêmement coûteuse et hasardeuse. Michael Clarke, ancien Directeur Général du Royal United Services Institute de Londres et analyste militaire pour Sky news, estime qu' « il n'y aura jamais assez de navires de guerre pour accompagner l'ensemble des pétroliers qui transitent habituellement par un tel passage difficile » (avec deux canaux de circulation étroits de chacun 1,5 km de large et 160 km de long). La compagnie d'assurance Lloyd's List estime que, même avec des escortes militaires, on ne pourra pas protéger plus de 10% des volumes de trafic perdus.
L'armée iranienne dispose d'un arsenal diversifié incluant des drones aériens et sous-marins, des milliers de mines de différents types, des sous-marins et des dispositifs de brouillage GPS. Une partie de cet arsenal a été détruite mais une partie reste opérationnelle et les armes les moins coûteuses peuvent aussi être fabriquées rapidement, comme ont su le faire les soldats ukrainiens avec les drones.
Farzin Nadimi, un spécialiste des forces navales iraniennes cité par le Financial Times, estime « pratiquement certaine » l'hypothèse selon laquelle l'Iran aurait déjà disposé un certain nombre de mines sur les fonds marins du détroit, avec des dispositifs de déclenchement par câble ou par acoustique qui ne demandent qu'à être activés. Le déminage est une activité beaucoup plus longue et coûteuse que le minage, qui est l'une des « armes du pauvre » dans cette guerre asymétrique. Mais le minage ne peut pas non plus être utilisé sans retenue par l'Iran, au risque de rendre le détroit impraticable pendant des mois, de bloquer toutes les exportations de pétrole du pays et de s'aliéner les quelques alliés ou partenaires qui lui restent, en particulier la Chine. On peut donc parier sur un éventuel usage ponctuel, destiné à frapper les esprits, plutôt que sur une offensive généralisée. L'économie iranienne ne peut pas résister indéfiniment à l'offensive des États-Unis et d'Israël. Le pouvoir en place déclare disposer de 45 jours de réserves de nourriture pour la population. Que se passera-t-il après ? Le pétrole représente 40% des ressources budgétaires du pays. Si l'Iran se lance dans une vraie politique de minage du détroit, les installations pétrolières de l'île de Kharg, jusqu'à présent épargnées par l'aviation américaine et israélienne, pourraient facilement être détruites, ce qui achèverait de mettre l'économie iranienne à genoux.
Les pays asiatiques ne veulent pas contribuer à l'exercice hasardeux de sécurisation militaire du détroit exigé par Donald Trump. Ses alliés japonais et coréen ont de bonnes chances de traîner des pieds. Ils vont en revanche exercer une pression maximale sur la Maison Blanche pour obtenir l'arrêt des hostilités à bref délai. La vision japonaise a été résumée le 12 mars dans un éditorial collectif du Japan Times : « En bref, la confusion prévaut. Les Américains ont été aveuglés par cette guerre et ils luttent pour faire face à son impact… Ce n'est absolument pas une façon de mener une guerre, de gérer des alliances ou de conserver la paix dans une région vitale. »
Par Hubert Testard
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