ACCÈS LIBRE
03.04.2025 à 16:20
La Déferlante
Ancien procureur général de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, Robert Gelli revient sur les attaques contre les juges provenant de personnalités politiques françaises et étrangères après la condamnation de Marine Le Pen, lundi, dans l’affaire des assistant·es parlementaires. Dans un contexte où l’État de droit, « fondement de la démocratie », est attaqué partout dans le monde, il s’inquiète notamment qu’« une décision rendue par des juges français à l’égard d’un citoyen français [soit] ouvertement critiquée par les dirigeants de la Russie et des États-Unis ».
→ Lire l’interview sur le site de L’Humanité
L’avocate Anne Bouillon, spécialiste des affaires de violence de genre, déplore la stratégie de défense du duo formé par Gérard Depardieu et son avocat, Jérémie Assous, lors du procès de l’acteur la semaine dernière. Non-reconnaissance des faits, invectives, propos sexistes et mépris de classe :
« Une autre défense était possible », écrit-elle.
→ Lire la tribune sur le site de Libération
Salaires minuscules, cadences infernales, positions douloureuses ou clientes exigeant une attention personnalisée : plusieurs esthéticiennes se confient sur la face cachée de leur métier. Un métier qu’elles ont souvent choisi et mais qu’elles n’imaginent pas supporter toute une vie.
→ Lire l’article sur le site du Monde
Les jeunes de 2025 adoptent des scripts sexuels différents de ceux de leurs parents : première fois plus tardive, augmentation du nombre de partenaires, brouillage de la frontière entre amitié et amour. « Longtemps, on s’est inquiété que les jeunes aient une sexualité trop précoce […]. Aujourd’hui c’est l’inverse »,s’amuse la sociologue Marie Bergtsröm, qui voit dans les discours médiatiques sur la sexualité des jeunes, de nouvelles « paniques morales ».
→ À lire sur le site de Télérama
Artiste et poétesse franco-marocaine, Rim Battal publie en ce début d’année son premier récit sous la forme d’une autofiction. À 17 ans, elle s’est enfuie de chez elle après avoir été battue au sang par sa mère, qui l’a surprise une cigarette à la bouche et en a immédiatement déduit que sa fille couchait avec tous les garçons du quartier. Seule possibilité pour rentrer au domicile familial : obtenir un certificat de virginité. Au rythme galopant de sa fuite, à pied puis en train, la jeune femme prend violemment conscience que la tradition observée par sa famille a réduit les femmes et leurs corps au rang d’objets sous surveillance. Et dans le même mouvement, d’entre ses dents serrées de rage, alors qu’elle est contrainte d’obtempérer, s’échappent bientôt des mots insolents et drôles : un magnifique roman.
→ Je me regarderai dans les yeux, de Rim Battal.Bayard, 2025, 16,50 euros.
Dim 6 Avril 2025
Place de la République, Metz
Emmanuelle Josse, corédactrice en chef de La Déferlante, est invitée au festival Le Livre à Metz. Elle participera à une rencontre avec l’illustratrice Juliette Mancini, intitulée « Elles ne lâchent rien ».
→ Informations à venir par ici
Mer 30 Avril 2025
Librairie l’Interstice, Besançon
À partir de 19 heures, Emmanuelle Josse présentera aux lectrices et aux lecteurs le dernier numéro sur le thème « Travailler » et échangera avec elles et eux sur les coulisses de La Déferlante.
03.04.2025 à 12:37
Marie Kirschen
Louise Delavier est directrice des programmes de l’association En avant toute(s), qui, depuis 2013, a pour objet la prévention contre les violences sexistes et sexuelles à destination des jeunes, notamment à travers un tchat et le site internet CommentOnSAime.fr.
Manon Garcia est philosophe et professeure juniore à la Freie Universität de Berlin. Elle est l’autrice d’On ne naît pas soumise, on le devient (Flammarion, 2018) puis de La Conversation des sexes. Philosophie du consentement (Flammarion, 2021), dans lequel elle s’interroge sur la notion de consentement dans
la définition du viol.
Élodie Tuaillon-Hibon est avocate au barreau de Paris, spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles. Entre autres dossiers, elle a assisté une partie civile dans l’affaire Georges Tron et elle représente notamment Sophie Patterson-Spatz, qui a porté plainte pour viol contre Gérald Darmanin.
« Qui ne dit mot consent » : dans une société traversée par des dominations systémiques et entrecroisées, le proverbe sert encore souvent à dédouaner ou à protéger les individus qui commettent des agressions. Étymologiquement, le mot « consentir » vient du latin cum et sentire, « sentir avec ». Il implique donc les sensations, l’émotion, l’implicite, dans des circonstances qui relèvent souvent de l’intime ou de la santé. Dès 2002, la loi Kouchner stipule que le consentement éclairé des patient·es doit être recueilli pour tout acte médical. Mais comment le définir pénalement ? Une absence de non, un oui vigoureux ? Et que faire de la prétendue « zone grise », cet « entre-deux » où l’on ne sait pas si ce qui s’est passé était voulu : parce qu’on est sous l’emprise de drogue, d’alcool ou en état de sidération, parce que l’on est très jeune, confronté·e à une personne plus âgée, détentrice d’autorité ?
Avec le livre Le Consentement, publié en 2020 et adapté au cinéma en 2023 par Vanessa Filho, l’autrice et éditrice Vanessa Springora a exploré les ombres de ce concept en racontant la relation qu’elle a vécue adolescente avec l’écrivain Gabriel Matzneff, de trente-cinq ans son aîné, à la fin des années 1980. Plus récemment, les révélations de la comédienne et réalisatrice Judith Godrèche (lire l’entretien publié dans La Déferlante), conduite à la même époque à vivre en couple avec le cinéaste de 39 ans Benoît Jacquot alors qu’elle n’avait elle-même que 14 ans, sont venues éclairer à leur tour les violences sexuelles vécues dans le cadre de ces relations, aujourd’hui requalifiées d’agressions par les victimes.
Si dans sa directive sur les violences faites aux femmes adoptée en février 2024, l’Union européenne a finalement renoncé à définir pénalement le viol comme une « absence de consentement », c’est bien cette question qui reste au cœur du débat féministe : à quelles conditions sommes-nous réellement libres de nos choix en matière sexuelle ?
Depuis quelques années, et encore davantage depuis l’explosion médiatique du mouvement #MeToo, en 2017, le terme « consentement » s’est imposé dans le débat sur les violences sexuelles. Comment expliquez-vous l’engouement pour ce concept ?
LOUISE DELAVIER Cette notion a le grand avantage de remettre l’expérience des filles et des femmes au centre. Avec l’association pour laquelle je travaille, En avant toute(s), nous discutons avec des adolescent·es et nous voyons qu’elles et ils continuent de se regarder à l’aune de ce que pensent les autres. La norme sociale est très forte. Il n’y a pas la place pour leur choix, leurs propres désirs… Mais, avec la notion de consentement, et toute la discussion qu’il y a autour de la sexualité ces dernières années, on a commencé à mettre un petit coup de pied dans la fourmilière. Évoquer le consentement équivaut à parler de sexe, mais aussi d’empouvoirement (1) et de la capacité des femmes à avoir un rôle dans la sexualité. Cela revient à explorer son désir : qu’est-ce que je veux, moi ? Ce n’est pas toujours facile de répondre à cette question, notamment pour les jeunes femmes. Mais ce questionnement est hyper puissant.
MANON GARCIA Historiquement, pour les femmes, le sexe a toujours eu pour fonction de rendre service ou de montrer son amour. C’est complètement révolutionnaire de se demander ce qu’elles veulent, elles. Le nouveau modèle de la sexualité depuis #MeToo, c’est, dans les rapports hétérosexuels, de ne pas concevoir la sexualité comme un cadeau de la femme à l’homme, mais comme une subjectivité sexuelle propre à la femme.
J’ai une anecdote sur le potentiel émancipateur du concept de consentement. En novembre 2017, donc au tout début de #MeToo, je suis à Paris et je me retrouve à traverser la place de la République toute seule, à 4 heures du matin. Évidemment, un homme vient m’importuner. Mais, empouvoirée par #MeToo, j’ose lui dire qu’il m’ennuie et que je voudrais qu’il me laisse tranquille. Et là, il me répond : « Ah, t’es une de ces connasses qui parlent du consentement ? » Que cet homme évoque le consentement m’a fait me rendre compte qu’il était vraiment en train de se passer quelque chose. Lui-même, désormais, connaît cette notion et sait que, socialement, il est censé me laisser tranquille quand je lui ai dit non. C’est une belle victoire intellectuelle !
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Je crois que l’engouement pour le concept vient aussi du fait que la question du consentement a beaucoup été mobilisée par ceux qui voulaient s’en prévaloir pour ne pas être tenus responsables de leurs actes. Je pense à tous ces hommes accusés de viol qui se défendent en arguant que la victime était « consentante ». « Vous voyez bien, elle ne m’a pas frappé, elle ne m’a pas repoussé, elle n’a pas dit non. » Alors que, nous, on sait que cela ne fonctionne pas ainsi. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’écrits sur le phénomène de la sidération, sur l’impact traumatique qui peut paralyser la personne victime d’une agression. #MeToo, finalement, c’est le grand renversement : on en a ras le bol de cette mobilisation du consentement à nos corps défendants. Donc on va s’emparer de cette notion pour en faire une arme, afin de casser la culture du viol et les stéréotypes sexistes. Et ça, c’est quelque chose que je trouve vraiment important et admirable.
Le concept a beaucoup de force et, pourtant, il a aussi ses détractrices, y compris chez les féministes. Que lui reproche-t-on ?
LOUISE DELAVIER Sur le terrain, on voit que cette notion est de mieux en mieux connue par les jeunes, mais qu’elle n’est pas forcément facile à faire exister dans les relations. On peut connaître le concept, mais cela ne veut pas dire qu’on est capable de poser son désir, de mettre des limites dans ses relations. La sexualité est très chargée émotionnellement. Par exemple, lors d’un premier rapport sexuel : comment savoir si je suis d’accord ou pas ? Qu’est-ce que ça questionne en moi ? C’est pour ça que, dans les mouvements féministes, on parle aussi beaucoup du désir, en plus du consentement. Je trouve qu’il faudrait davantage encore parler de cette question du désir, y compris chez les garçons, car on voit qu’ils mesurent leur sexualité à l’aune des questions de pénétration, de performance. En général, la tendresse chez eux n’est pas du tout valorisée, c’est vraiment quelque chose qu’on leur dénie. Au-delà du consentement, il faut donc interroger ce que la société nous renvoie comme représentations de nos sexualités. Pour consentir, encore faut-il comprendre ce dont il est question. C’est ce qui se joue dans des relations asymétriques, notamment du point de vue de l’âge ou du pouvoir, qu’il soit symbolique ou réel. Dans le cas d’une jeune fille de 13 ans avec un majeur de 18 ans, parler de consentement n’est pas adapté. Dans nos milieux militants, on insiste alors sur la notion de discernement, plutôt que sur le consentement. Parce que si jamais je n’ai pas compris ce que ça voulait dire que tu mettes ta main dans ma culotte, ce n’est pas la peine de savoir si je suis d’accord ou pas…
MANON GARCIA « Consentement » est un terme ambigu, car il peut vouloir dire « le choix » ou « l’acceptation » – ce qui n’est pas la même chose. On peut utiliser les termes « désir » ou « plaisir », mais eux aussi sont ambigus. C’est ce qu’on découvre sous le patriarcat : quel que soit le terme trouvé, il va être utilisé contre nous ! On peut le voir lors des procès pour viol : l’accusé (2) va prétendre que la victime avait du désir, ou qu’elle a pris du plaisir… et que donc elle était « consentante ». Il me semble important de rappeler qu’on peut avoir du désir sans consentir, et qu’on peut consentir sans avoir du désir. Par exemple, si vous êtes dans une relation monogame, mais que vous voyez dans la rue un homme qui fait naître votre désir, celui-ci ne peut pas vous imposer un rapport sous ce prétexte, car vous pouvez ne pas du tout vouloir coucher avec lui. Inversement, quand vous essayez d’avoir un enfant avec votre partenaire, vous pouvez ne pas avoir réellement de désir, mais consentir à un rapport sexuel parce que vous voulez tomber enceinte.
Enfin, s’il peut être empouvoirant de dire que les femmes peuvent choisir tel ou tel acte, le consentement est aussi une notion qui, historiquement, est extrêmement sexiste. Le consentement vient souvent avec l’idée que c’est quelque chose qui concerne les femmes. C’est le modèle du chasseur et de la proie : l’homme propose, la femme dispose. Les hommes sont toujours vus comme force de proposition sexuelle, pas les femmes. Et c’est aussi un stéréotype sexiste de présumer qu’ils veulent toujours du sexe. Cela contribue à mettre un voile sur toutes les questions de violences entre gays, ou même au sein des couples hétéros, où des hommes peuvent s’entendre dire : « Pourquoi tu n’as pas envie de coucher ce soir ? C’est quoi ton problème, t’es pas un vrai mec ? »
Le consentement est souvent intuitivement perçu comme le critère de démarcation entre une relation sexuelle et un viol. Cependant, notre Code pénal définit le viol comme une pénétration sexuelle ou un acte bucco-génital commis sur une personne avec « violence, contrainte, menace ou surprise ». Le terme « consentement » ne figure donc pas dans cette définition…
ÉLODIE TUAILLON-HIBON En matière pénale, le droit français est construit sur une présomption de consentement à l’acte sexuel, puisque les seules situations qui y sont visées sont en effet celles où il y a violence, contrainte, menace ou surprise. Ce qui veut dire que si vous êtes en dehors de ces cas, vous êtes automatiquement présumé·e consentir. Et c’est ce qui permet finalement aux agresseurs sexuels de se défendre en prétendant que la victime était consentante. Cette défense repose sur la construction intellectuelle de ce qui est supposé être la sexualité juste d’une femme, aux yeux du Code pénal : une disponibilité permanente pour les rapports sexuels avec des hommes.
MANON GARCIA Je ne comprends pas bien l’intérêt de cet argument. Vous dites qu’il y a une présomption de consentement comme si c’était très grave. Mais dans tout le droit pénal, il y a la présomption qu’il n’y a pas de crime jusqu’à ce qu’on prouve qu’il y en a un. Par exemple, il n’y a pas meurtre jusqu’à ce qu’on prouve qu’il y a meurtre. Cela me paraît donc inévitable que le droit présume le consentement.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Je trouve qu’on ne peut pas comparer le vol, par exemple, et le viol. Cette présomption en matière de rapports sexuels, impliquant l’irruption dans la génitalité d’autrui, touche quand même à des aspects fondamentaux de la personne. Et donc cette présomption me dérange. Sur une échelle de valeurs, la possession d’une voiture, par exemple, a moins d’importance que le maintien de notre intégrité physique.
MANON GARCIA Et le kidnapping, par exemple ? Là, ce n’est pas un bien. Si vous partez en vacances avec quelqu’un, on va présumer que vous êtes en voyage, même si vous êtes mineur·e, jusqu’à ce qu’on prouve qu’il s’agit d’un enlèvement.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Bien sûr. Mais il y a une dimension que vous éludez complètement : c’est le fait que nous vivons encore dans des systèmes patriarcaux, avec une domination masculine. Historiquement, les femmes ont été pensées comme étant à disposition des hommes, avec le devoir conjugal qui équivaut à un droit de viol conjugal, ou encore le droit de cuissage. Il se joue, dans la question des rapports sexuels, quelque chose qui n’est pas comparable. Cela mérite qu’on s’y arrête. Comment est-il possible, par exemple, de ne pas avoir de textes pour répondre aux arguments des accusés concernant l’intentionnalité ? Ils peuvent se contenter de dire qu’ils n’avaient pas l’intention de violer. « Ah, je ne me suis pas rendu compte, je ne pouvais pas comprendre qu’elle n’était pas consentante parce que [par exemple] elle est sortie du bar à mon bras. » Aujourd’hui, on a énormément de dossiers comme ça, et les agresseurs s’en tirent. Et la question n’est pas seulement d’obtenir des condamnations. Le problème pour nous, les avocat·es, avant même cela, ce sont les poursuites : nous avons du mal à faire arriver nos dossiers devant une cour d’assises [qui juge les crimes]. Sur ce point, il y a un énorme problème.
Dans les débats sur le consentement, on entend souvent parler d’une « zone grise » pour évoquer des relations qui ne sont pas vraiment consenties, mais qu’on ne qualifie tout de même pas de viols. Que pensez-vous de ce concept ?
MANON GARCIA Ce qui me semble intéressant dans l’idée de « zone grise », c’est qu’on reconnaît qu’il y a des rapports sexuels qui ne sont pas illégaux, mais qui sont quand même mauvais. Il y a plein de cas pour lesquels il n’y a pas viol, mais où, moralement, ça ne tient pas la route. Cela peut venir du fait qu’on se connaît mal, mais aussi de l’internalisation de normes de genre, tel le sexe « par politesse », quand des femmes ont l’impression qu’elles « doivent » du sexe aux hommes.
LOUISE DELAVIER En fait, la « zone grise » est un concept un peu embarrassant, qui peut avoir pour effet de minimiser les comportements des agresseurs. C’est le symptôme de ce dont on parlait plus tôt, quand le consentement n’est pas clair. Par exemple, si dans un couple hétérosexuel la femme dit non à un rapport sexuel, mais que son compagnon fait la gueule ou insiste jusqu’à ce qu’elle cède, le viol conjugal ne sera pas facile à prouver devant la justice. On a souvent des victimes qui nous parlent de ça, qui nous disent : « Est-ce que ça s’appelle un viol, ce que je viens de vivre ? Ou est-ce la “zone grise” ? » On se rend bien compte que la situation qu’elles décrivent risque de ne pas passer au tribunal. Alors qu’on peut considérer que c’est quand même un viol.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON La définition de la « zone grise » n’est pas du tout évidente, donc le risque est qu’on y mette des tas de situations qui sont clairement des viols – que ce soit au sens juridique ou dans un autre sens. Je dis « ou dans un autre sens », car il y a quelque chose qui est extrêmement important dans ce débat, c’est que le viol ne doit pas devenir la chose du droit. Je pense que, même si vous n’avez pas le papier estampillé « viol » à la sortie du tribunal, vous devez absolument avoir le droit de dire que vous avez été victime de viol. Le viol existe depuis la nuit des temps, avant même que sa répression criminelle n’existe, et ce qui est un viol selon la loi sous certains cieux ne l’est pas sous d’autres, et inversement. Je ne vois donc pas de quel droit on dirait aux victimes : « Vous ne pouvez pas employer le terme de viol parce que ça n’entre pas dans la case du Code pénal à tel ou tel endroit », comme s’il y avait une espèce de copyright juridique. Il y a énormément de choses à changer en droit sur le viol, mais on ne peut pas non plus faire reposer sur la justice tout son traitement sociétal, culturel, moral et philosophique.
« On fait comme si l’agression sexuelle relevait du comportement de la victime. Or, l’agression sexuelle, c’est quelque chose que fait l’agresseur. Le viol doit être défini uniquement par les actions du violeur. »
Manon Garcia
Certains pays ont modifié leur définition légale du viol pour y inclure explicitement la notion de consentement : le Canada dès 2012, et plus récemment la Suède (2018), la Suisse et l’Espagne (2022) ou encore les Pays-Bas (2024). La France devrait-elle changer sa définition du viol pour inclure également ce terme ? Manon Garcia, vous avez publié une tribune dans Le Monde, en décembre dernier, où vous vous prononcez contre ce changement de définition.
MANON GARCIA Ce qui me pose le plus problème avec l’utilisation du concept de consentement dans un contexte légal, c’est que j’ai peur que ça renforce cette tendance – qui existe déjà dans les tribunaux – qui fait qu’on évoque le comportement de la victime, alors qu’on ne devrait pas en parler. Si on demande à l’accusé : « Avait-elle consenti ? Qu’a‑t-elle fait qui montre qu’elle avait, ou non, consenti ? », on fait comme si l’agression sexuelle relevait du comportement de la victime. Donc on fait comme si le viol, c’était du sexe normal moins du consentement. Or, l’agression sexuelle, c’est quelque chose que fait l’agresseur. Je pense qu’il faut que le viol soit défini uniquement par les actions du violeur.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Mais le comportement de la victime est déjà, de fait, depuis toujours au cœur des débats, y compris en France, où le terme « consentement » ne figure pas dans le Code pénal. Pour moi, au contraire, il est temps de prendre les choses à bras-le-corps et de sortir de cette situation où rien n’est écrit sur le consentement ni sur le comportement de la victime, mais où tout, en fait, nous y ramène. Mettre la question clairement sur la table aurait le mérite de mieux encadrer les choses et de mettre un terme à certaines pratiques et à certains biais insupportables qui continuent d’influer sur la justice. Lors des procès, si on a du mal à caractériser la « violence, menace, contrainte ou surprise », il suffit que l’agresseur allègue qu’il a pu croire au consentement pour que la machine se remette en route et on retombe dans les stéréotypes de la culture du viol. Je n’ai pas un dossier d’instruction où ce ne sont pas le comportement, l’habillement, la situation de la victime qui sont au cœur des débats.
MANON GARCIA Élodie Tuaillon-Hibon et moi avons des points de vue opposés. En tant que praticienne du droit, elle affirme : « La question du consentement est là tout le temps, donc autant le définir et avoir quelque chose sur quoi travailler. » Moi, je pense en théoricienne : le consentement ne devrait pas être abordé du tout, donc réfléchissons pour nous assurer qu’il ne soit pas abordé. Par exemple, en Australie, il est interdit de faire référence à la vie sexuelle passée d’une victime dans un procès pour viol. Au contraire, aux États-Unis, les victimes sont traînées dans la boue au nom de la procédure pénale, et on peut leur demander : « Pourquoi tu étais habillée comme ça si tu ne voulais pas te faire violer ? » C’est pour ça que je suis très réticente à l’idée de définir le viol par le comportement de la victime et non par celui de l’agresseur. Selon moi, il faudrait plutôt un changement de jurisprudence sur la manière dont est définie la contrainte. La Cour de cassation pourrait dire qu’il y a contrainte dès lors que l’accusé ne s’est pas assuré du consentement de la victime. Je pense aussi qu’il pourrait y avoir la création d’un autre délit, un peu sur le modèle de ce qu’a fait la Suède avec le « viol par négligence ». Je n’aime pas le nom, je pense que c’est une erreur d’appeler ça un viol, car on sait que c’est extrêmement difficile d’obtenir un procès aux assises. Mais l’idée est de considérer comme un délit [et non pas comme un crime] le fait d’obtenir du sexe sans s’être assuré du consentement de l’autre alors qu’il pouvait y avoir un doute.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Moi aussi, j’aimerais bien que les juges de notre pays soient plus novateurs et novatrices et, par exemple, qu’elles et ils se servent du droit international et du droit européen pour s’octroyer plus de liberté sur la manière dont on entend la contrainte. Mais elles et ils ne le font pas. En réalité, il y a déjà des instruments qui obligent – en théorie – le ou la juge française. Par exemple, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui a rendu à ce jour plus d’une vingtaine de décisions concernant le viol. Les juges français·es ne sont pas censé·es pouvoir s’en abstraire ou les ignorer. Pourtant elles et ils s’en moquent totalement. Manon Garcia faisait référence au droit australien, qui interdit de prendre en compte la vie sexuelle passée de la victime pour apprécier si le viol est caractérisé ou non. En Europe, on a déjà cette obligation. Les juges ne sont pas censé·es décortiquer la vie sexuelle de la victime ou porter atteinte à son intimité. Mais ce n’est pas respecté. Vous n’imaginez pas le combat que c’est, de faire valoir ces jurisprudences…
Élodie Tuaillon-Hibon, vous avez également publié une tribune dans Le Monde, coécrite avec huit autres spécialistes du droit, dans laquelle vous appelez, à l’inverse de Manon Garcia, à redéfinir pénalement le viol pour y intégrer la notion de consentement…
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Oui, inclure la notion de consentement dans nos textes de loi changerait beaucoup de choses. Mais il faut s’entendre sur ce qu’on appelle « modifier la loi », parce qu’il y a plusieurs propositions sur la table, qui ne sont pas équivalentes. Je fais partie d’un groupe de travail constitué d’avocat·es, de professeur·es, de magistrat·es. Ce que nous demandons, c’est qu’on ouvre la définition du viol. C’est-à-dire qu’on garderait les notions de « contrainte, violence, menaces, surprise », notamment pour ne pas se retrouver dans une situation où on abroge totalement un texte pénal et où on met en carafe les dossiers qui étaient en cours au moment du changement de la loi. Mais on y ajouterait, plus généralement, le fait de ne pas avoir consenti, en définissant le consentement en droit pénal, ce qui n’est actuellement pas le cas. Pour cela, on peut s’appuyer sur la convention d’Istanbul, signée par la France en 2011 et ratifiée en 2014, qui devrait conduire à une modification du droit français. Elle définit le consentement sexuel comme le résultat libre d’une volonté propre, exprimée volontairement, en fonction des circonstances et du contexte. Je suis très attachée à cet instrument parce qu’il nous permet aussi de remettre le moment où se commet le viol dans son contexte, pour dire : « Attendez, un viol, ça n’arrive pas comme un orage dans un ciel serein. » En fait, si vous êtes déjà dans une situation de soumission, de nécessité ou de vulnérabilité, c’est cette situation qu’il faut commencer à regarder pour évaluer s’il y a ou non consentement.
MANON GARCIA C’est bien qu’Élodie Tuaillon-Hibon clarifie le fait qu’il y a plusieurs propositions. S’il s’agit effectivement de garder le texte français tel qu’il est et de rajouter le non-
consentement, avec une définition du consentement comme affirmatif, c’est-à-dire le fait d’avoir clairement manifesté sa volonté, y compris de manière non verbale, alors là, oui, c’est une piste intéressante.
« Pour consentir, encore faut-il comprendre ce dont il est question. C’est ce qui se joue dans des relations asymétriques, notamment de pouvoir, qu’il soit symbolique ou réel. »
Louise Delavier
On estime que moins de 1 % des accusations de viols débouchent sur une condamnation. Outre l’éventuel changement de définition que nous avons évoqué, comment faire pour que les viols soient mieux sanctionnés par la justice ?
LOUISE DELAVIER Beaucoup de victimes ne vont même pas porter plainte pour viol, parce qu’elles craignent d’être mal reçues au commissariat. Les formations sont donc capitales, dans la police, dans la magistrature et pour toutes les personnes qui contribuent à la justice. Et ces formations doivent être approfondies. J’en dispense souvent, je vois bien comment cela se passe : si la formation ne dure que deux jours, c’est trop court. Il ne faut pas se contenter de notions sur les conséquences du traumatisme psychique ou sur le fait de recueillir la parole des victimes. Il faut vraiment s’attaquer aux stéréotypes sexistes, car si les policier·es sont formé·es aux mécanismes des violences, mais qu’elles et ils continuent de penser que les femmes mentent et sont instables, les comportements ne changeront pas ! Et cela vaut pour toute la société : on voit bien que la couverture médiatique et la mobilisation des féministes, ça fait bouger les choses, et ça influe sur le traitement judiciaire. Il faut aussi investir la question de la réparation des victimes. La justice peut aider, mais c’est important de penser à d’autres mécanismes pour prendre soin de celles qui vivent cela. Enfin, il y a la question des agresseurs. Maintenant qu’on a commencé à les voir, qu’en fait-on ? Il y a une vraie réflexion à mener.
ÉLODIE TUAILLON-HIBON Outre les formations évoquées par Louise Delavier, qui sont très importantes, il faudrait une véritable politique pénale, avec des circulaires, qui prenne en compte les avancées de la médecine, de la neuropsychiatrie, de la psychotraumatologie… Et il faudrait aussi donner beaucoup plus de fonds publics aux associations comme En avant toute(s), qui s’occupent des victimes. C’est un travail essentiel.
MANON GARCIA Pour conclure, je voudrais répéter qu’il n’y a pas que les pauvres et les Arabes qui violent les femmes. Il existe un certain nombre d’hommes [issus de milieux privilégiés] qui se sentent intouchables devant les tribunaux. Certes, avec les affaires Gérard Depardieu ou Jacques Doillon (3), cela commence à bouger, mais globalement l’opinion a du mal à penser que des hommes riches et célèbres puissent violer. •
Entretien réalisé en visioconférence le 21 février 2024 par Marie Kirschen.
Article édité par Élise Thiébaut.
(1) Traduction littérale du mot anglais « empowerment », ce terme désigne le processus consistant à prendre ou reprendre le pouvoir sur sa propre vie en s’émancipant des oppressions qui la contraignent ou la restreignent.
(2) Selon la dernière enquête « Sécurité et société » de l’Insee (2021), 96,5 % des infractions à caractère sexuel, en France, sont commises par des hommes. Pour cette raison, nous utilisons ici un masculin générique.
(3) Cinq plaintes pour viol ou agression sexuelle ont été déposées contre Gérard Depardieu depuis 2018. Jacques Doillon est, pour sa part, accusé de violences sexuelles par plusieurs femmes, dont la comédienne Judith Godrèche, qui a porté plainte (lire aussi page 12). Les deux hommes nient les faits. Jacques Doillon a annoncé, à la fin de février 2024, attaquer Judith Godrèche en diffamation.
27.03.2025 à 17:12
Sarah Boucault
Travailleuse sociale, ancienne directrice d’association d’accueil pour les jeunes victimes d’inceste, Nathalie Mathieu a coprésidé, avec le juge Édouard Durand, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) entre 2021 et 2023 avant d’en être évincée. Elle est l’autrice de Personne n’est prêt à entendre ça. Violences sexuelles faites aux enfants (L’Harmattan, 2024).
Quelques semaines après que Caroline Darian, la fille de Dominique Pelicot, a porté plainte pour viol contre son père et tandis que le procès Le Scouarnec met en lumière depuis plusieurs semaines les mécaniques incestueuses à l’œuvre dans beaucoup de familles, Nathalie Mathieu décrit la spécificité de ce crime assimilé à tort aux autres violences sexuelles et propose des pistes d’action pour l’éradiquer.
Procès des violeurs de Mazan, procès Le Scouarnec : dans ces deux affaires, les hommes jugés pour violences sexuelles sont également accusés d’inceste. Est-ce une coïncidence ?
Ces deux affaires très médiatisées ne sont pas forcément représentatives de la réalité. Car le plus souvent les auteurs d’inceste ne vont pas agresser des enfants en dehors de leur famille. Comme le dit l’anthropologue Dorothée Dussy, l’inceste est « un viol d’opportunité » car les enfants du cercle familial sont des proies faciles et les agresseurs peuvent « se servir » facilement. Joël Le Scouarnec a agressé sexuellement ses nièces, mais le secret a été gardé à l’intérieur de la famille. Ce n’est que quand il a violé la fille de ses voisins, âgée de 6 ans, qu’il a été dénoncé et que les carnets dans lesquels il consignait méthodiquement ses agressions ont été découverts.
Comme celui de Joël Le Scouarnec, le père de Dominique Pelicot se serait rendu coupable de viols et d’agression sur des enfants de la famille. Est-ce un schéma fréquent dans les affaires d’inceste ?
L’inceste n’arrive jamais par hasard car il préexiste toujours, dans les familles où il est dévoilé, un terrain incestuel, incestueux*, des rapports flous à la loi, des agresseurs égocentriques qui ont une difficulté à être empathique. Les témoignages reçus à la Ciivise parlent beaucoup de ces schémas qui se transmettent : de père en fils, chez les frères, les oncles. Du côté des mères, le silence se transmet également de génération en génération. D’où l’importance de stopper la chaîne.
Malgré tout, dans le champ judiciaire comme dans le champ politique, l’inceste est toujours traité comme le corollaire d’autres violences et très peu en tant que tel…
Notre société est construite sur deux croyances : d’abord que l’inceste serait marginal parce que tabou, ce qui est largement contredit par les chiffres [une personne sur dix en est ou en a été victime selon une enquête réalisée en 2020 par l’institut Ipsos], ensuite l’idée que ce qui se passe à l’intérieur de la famille relèverait de la sphère privée. Quand une victime parle – et encore plus quand elle accuse le chef de famille –, elle met à mal ces deux croyances et c’est elle qui est mise au ban de la société.
L’inceste reste considéré, encore aujourd’hui, comme le problème individuel de la victime et non pour ce qu’il est : un problème de santé publique. Malgré l’ampleur du phénomène, c’est toujours l’incrédulité qui domine quand on en parle et c’est ce qui empêche la société de conscientiser ce phénomène. On sait très bien – car les études sur le sujet sont nombreuses – que le lieu de tous les dangers pour l’enfant, c’est d’abord sa maison et sa famille. Mais les médias préfèrent s’intéresser à la figure du monstre. Ce déni contamine les familles, les institutions scolaires, juridiques, sociales.
« Les professionnel·les ont trop rarement à l’esprit que l’enfant est peut-être victime de violences sexuelles, alors que ça devrait être l’hypothèse numéro un. »
Un an et demi après la remise du rapport de la première équipe de la Ciivise, à l’automne 2023, qu’est-ce qui a vraiment changé ?
Avec cette première équipe, nous avons fait un point sur l’état actuel des connaissances sur l’inceste et ouvert un espace de parole inédit pour les victimes. En 2023, nous avons remis 82 préconisations : elles concernent le repérage des violences sexuelles par les professionnel·les, leur traitement judiciaire, les parcours spécifiques de soins et la prévention. En 2024, une nouvelle équipe a été nommée à la tête de cette institution. Elle n’a retenu que 16 de nos recommandations, dont la création d’une ordonnance de sûreté qui permet de mettre rapidement à l’abri les enfants, la clarification du processus de signalement et la protection des médecins, le questionnement systématique de l’enfant ou la facilitation de l’accès aux soins spécialisés pour les jeunes victimes. Je ne sais pas pourquoi celles-ci plutôt que d’autres. En tout cas, je ne vois pas d’effets concrets sur le terrain. L’objectif était de mettre en œuvre une politique publique ambitieuse pour protéger les enfants : on est très loin du compte.
Quelles seraient, selon vous, les mesures politiques à mettre en place urgemment pour lutter contre l’inceste ?
Sensibiliser les enfants au maximum est fondamental. Elles et ils doivent savoir qu’il y a des choses qui ne se font pas, mettre des mots dessus. Savoir aussi qu’il existe des adultes en capacité de les écouter et de les aider. Les associations qui actuellement s’opposent à l’enseignement d’un programme sur la vie affective, relationnelle et sexuelle aux enfants à l’école ont tort : moins on parle de sexualité aux petites filles et aux petits garçons, plus on préserve l’agresseur.
On sait que ces séances sont souvent l’occasion pour elles et eux de prendre la parole sur ce qui leur est arrivé. Et comme l’inceste est un phénomène massif, il faudrait que cette parole soit au cœur des préoccupations de tous les adultes qui travaillent avec des enfants. Quand leur comportement change, on cherche toujours plein d’excuses : ses parents divorcent, elle a eu un petit frère, il a déménagé, sa grand-mère est morte… Les professionnel·les ont trop rarement à l’esprit que l’enfant est peut-être victime de violences sexuelles, alors que ça devrait être l’hypothèse numéro un.
* Le terme « incestuel » renvoie à un climat familial dans lequel les limites sur la sexualité des adultes et celle des enfants ne sont pas clairement posées. Une famille « incestueuse » est une famille dans laquelle des actes incestueux sont commis.
20.03.2025 à 17:27
La Déferlante
Cette semaine, le gouvernement français s’est prononcé en faveur de l’interdiction du port du voile pendant les compétitions sportives. Les frappes d’Israël contre la population civile palestinienne ont repris à Gaza, tandis qu’aux États-Unis, Donald Trump poursuit sa politique ultra-répressive à l’égard des immigré·es clandestin·es.
Dans ce contexte de banalisation des idées et des politiques d’extrême droite, demain, samedi 22 mars, des citoyen·nes défileront partout dans le monde et en France contre le racisme et le fascisme. Pour mieux comprendre les raisons et les enjeux de cette mobilisation, vous trouverez dans cette newsletter des recommandations d’articles à lire et un documentaire à regarder. Et toujours, disponible en ligne ou en librairies, notre numéro spécial « Résister en féministes » paru en août 2024.
→ Commandez notre numéro 15 « Extrêmes droites : résister en féministes »
Accueil des réfugié·es suspendu, renforcement des contrôles à la frontière mexicaine, remise en question de l’enseignement des questions de genre et de racisme à l’école. Les décodeurs du Monde dressent le bilan effarant des 50 premiers jours au pouvoir de Donald Trump.
→ Lire le dossier sur le site du Monde
Que penser de la publication par La France insoumise, pour appeler à manifester contre le racisme, d’affiches reprenant des tropes antisémites ? Dans un post Instagram clair et efficace, Valérie Rey-Robert dénonce une faute politique majeure. En complément, on peut lire cette tribune publiée le 8 mars dernier et signée par « des juifs et des juives français·es », appelant à « mener le combat contre l’antisémitisme en refusant son instrumentalisation ».
→ Lire le post de Valérie Rey-Robert et la tribune sur le site du Monde
Depuis septembre 2024, dans la basilique de Saint-Denis, l’artiste Sandra Reinflet expose des portraits de femmes vivant en Seine-Saint-Denis – certaines sont racisées ou voilées – sur le corps desquelles sont projetés les vitraux de la basilique. Des textes retraçant leurs parcours accompagnent les portraits.
Mais depuis quelques jours, et malgré le soutien de la ville et du diocèse, cette exposition baptisée « Nouvelles Reines » est la cible d’une virulente campagne des milieux catholiques de droite et d’extrême droite.
→ Lire l’article de Libération sur cette affaire
Et si au lieu de nous lamenter sur les « wesh » et autres expressions utilisées par nos enfants, nous nous réjouissions de leur capacité à jouer avec les mots et à manier avec à propos différents registres de langage ? C’est l’objet de cette tribune signée par le linguiste Rémi Soulé.
→ Lire la tribune sur le site du Monde
Un sociologue, un militant antifasciste et une militante antiraciste débattent de la meilleure stratégie pour remporter la bataille culturelle contre l’extrême droite et faire obstacle à sa victoire dans les urnes. Un entretien croisé, long et passionnant, nourri d’expériences du terrain militant autant que de réflexions empruntées aux théories féministes, antiracistes et anticapitalistes.
→ Lire l’entretien sur le site de la revue Ballast
L’écrivaine Lola Lafon a passé une nuit dans la maison où fut cachée Anne Frank, à Amsterdam, pendant la Seconde Guerre mondiale. La jeune fille juive qui souhaite devenir écrivaine tend un miroir à l’autrice des années 2020, elle-même issue d’une famille juive d’Europe de l’Est ayant vécu la déportation. C’est même peut-être grâce à Anne Frank, dont le souvenir a été transmis par sa grand-mère Ida, que Lola Lafon s’est mise à l’écriture. Une manière, affirme-t-elle, de « rester vivante ».
On est si souvent déçue·es lorsque nos livres adorés sont adaptés à l’écran qu’on l’avoue : on n’attendait pas grand-chose de ce documentaire de Mona Achache adapté du récit de Lola Lafon (Stock, 2022). Pourtant, en gardant intact le récit de l’autrice qui sert de fil conducteur au film, et grâce à un brillant travail d’évocation par l’archive, le film parvient à reconvoquer chez nous l’émotion puissante ressentie à la lecture de l’ouvrage.
→ Quand tu écouteras cette chanson, 54 minutes, en replay sur france.tv. Adaptation : Lola Lafon et Mona Achache ; réalisation : Mona Achache ; production : Schuch Productions, 2025.
Après avoir été sauvé in extremis l’an dernier grâce à la mobilisation de nombreuses militantes et personnalités féministes, le LAO Pow’Her, premier centre d’accueil pour les jeunes femmes de 15 à 25 ans victimes de violences sexistes et sexuelles à Bagnolet (Seine-Saint-Denis) est de nouveau à la recherche de financements pour pérenniser son activité. La campagne dure jusqu’au 8 avril 2025.
→ Je soutiens financièrement le LAO Pow’Her
Dim 23 Mars 2025
Église Saint-Guillaume, Strasbourg
Sylvie Fagnart et Elsa Sabado, journalistes et coautrices des articles sur le travail domestique et les inégalités salariales dans le dernier numéro « Travailler, à la conquête de l’égalité » de la revue, interviendront à partir de 19h dans le cadre du festival Le Temps des féminismes.
Lun 24 Mars 2025 à 16h15
Théâtre du Nord, Lille
Dans le cadre du festival de séries lillois, Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante animera une Masterclass de 1h30 avec l’écrivaine Lola Lafon, présidente du jury Panorama international de l’édition 2025 et fan de séries notoire. La rencontre est complète mais il est encore possible de tenter sa chance le jour même, en arrivant un peu en avance.
Sam 29 — Dim 30 Mars 2025
La Coop, Strasbourg
La Déferlante sera présente au festival Central Vapeur qui met à l’honneur les arts graphiques. Un stand proposera revues, goodies et ouvrages à la vente. Léa Djeziri, illustratrice de l’album Iddù (La Déferlante Éditions, 2024), sera présente le dimanche pour dédicacer son livre.
→ Toute la programmation sur le site du festival
Mer 2 Avril 2025
Librairie Brin d’acier, Bruxelles
Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante, sera présente à partir de 19h pour échanger avec les lecteur·ices au sujet de la revue et de son dernier numéro sur le thème « Travailler ».
→ Toutes infos à venir sur le compte Instagram de la librairie
Dim 6 Avril 2025
Place de la République, Metz
Emmanuelle Josse, corédactrice en chef de La Déferlante, est invitée au festival Le Livre à Metz. Elle participera à une rencontre avec l’illustratrice Juliette Mancini intitulée « Elles ne lâchent rien ».
13.03.2025 à 17:16
Tal Madesta
Le comportement humiliant de Donald Trump à l’égard du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, le 28 février à la Maison Blanche, a été beaucoup commenté. Quel regard féministe peut-on poser sur cette scène ?
Nous assistons à une véritable démonstration viriliste de chefs d’État qui semblent dire qu’on ne peut exister sur la scène internationale qu’en tant que dominant ou dominé. Alors qu’ils sont la base de la diplomatie, le dialogue, la raison, le compromis ou le développement de relations fondées sur le respect sont perçus comme des comportements faibles et associés au féminin. C’est un type de diplomatie qu’on peut qualifier d’antiféministe. Au sujet du rapprochement entre Donald Trump et Vladimir Poutine, certains commentateurs parlent de « diplomatie des bros » [pour brothers, « frères »], d’un boys club organisé en meute sur la scène internationale, pour qui le monde est un terrain de jeu. Pour Trump comme pour d’autres dirigeants, adopter ce comportement revient à montrer patte blanche à Poutine et à s’aligner sur sa stratégie brutale, notamment lorsqu’il s’agit des droits des personnes LGBTQIA+.
Justement, peut-on revenir sur ce qu’est la diplomatie féministe ?
La diplomatie féministe consiste à intégrer une perspective de genre dans la politique étrangère d’un pays. Elle s’appuie sur une politique de coopération internationale, notamment par une aide publique au développement qui prend en compte les besoins et les expériences spécifiques des femmes. Cette approche implique de considérer les enjeux d’égalité de genre comme transversaux dans les politiques qui sont menées – défense des droits sexuels et reproductifs, lutte contre les violences basées sur le genre, réduction des inégalités, paix et sécurité humaine…
Pour être efficace, la diplomatie féministe doit travailler avec des ONG féministes et avec la population civile. À l’Institut du Genre en Géopolitique (IGG), nous considérons qu’elle doit être intersectionnelle et décoloniale pour transformer les structures de pouvoir existantes. Mais également antifasciste.
En février 2025, le président argentin, Javier Milei, a symboliquement offert une tronçonneuse à Elon Musk. Nous avons assisté aux saluts nazis répétés de ce dernier mais aussi de l’ancien conseiller de Donald Trump Steve Bannon. Parallèlement, l’administration Trump est en train de démanteler l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Concrètement, comment la diplomatie féministe peut-elle se positionner dans ce contexte ?
Les multiples crises économiques, politiques, sanitaires et environnementales affectent les femmes de manière disproportionnée : 80 % des personnes déplacées à cause du changement climatique sont des femmes ; elles ont 14 fois plus de risque de mourir lors d’une catastrophe naturelle. La diplomatie féministe a un rôle central à jouer pour les défendre.
Par ailleurs, lors de son investiture, le président Trump a repris la formule « Drill, baby, drill ! » (« Fore, bébé, fore ! »), qui encourage l’extractivisme et renvoie métaphoriquement à un acte de pénétration. Car l’exploitation de la terre va de pair avec l’exploitation des femmes. Mais il faut garder espoir : la diplomatie féministe structure ses efforts à travers des initiatives comme le Groupe de politique étrangère féministe (FFP+) de l’ONU, qui travaille en collaboration avec la société civile, où les mouvements féministes se développent considérablement. Le rôle de la diplomatie féministe est de défendre les droits humains et les libertés individuelles. Tout ce que le fascisme déteste.
« En affirmant sa puissance militaire tout en prônant une diplomatie féministe, la France envoie un message contradictoire. »
La France se présente souvent comme pionnière en matière de diplomatie féministe, tout en coopérant avec des partenaires commerciaux qui bafouent les droits des femmes, comme l’Arabie saoudite ou Israël. N’y a‑t-il pas un risque que la diplomatie féministe soit uniquement une vitrine marketing ?
Effectivement, de nombreux pays revendiquant une diplomatie féministe restent guidés par des intérêts géopolitiques et économiques qui desservent les droits des femmes. La France est le deuxième exportateur d’armes au monde. Une activité qui contribue directement aux violences subies par les femmes et les minorités dans certaines régions du monde. En affirmant sa puissance militaire tout en prônant une diplomatie féministe, la France envoie un message contradictoire.
À Gaza, les Palestiniennes sont victimes du silence complice des puissances occidentales [selon l’ONU, les femmes et les enfants représentent près de 70 % des victimes des bombardements israéliens]. Le revirement du président Macron sur l’arrêt des ventes d’armes à Israël en octobre 2024 est arrivé trop tard, et le soutien à Israël reste majoritaire. Cet immobilisme s’explique, en France, par un contexte de forte instrumentalisation de l’antisémitisme, d’extrême-droitisation du champ politique et d’un traitement ultra émotionnel de ces thématiques depuis le 7 octobre 2023.
Le gouvernement oppose un prétendu réalisme stratégique à un pacifisme féministe inapplicable dans le réel. Cela illustre une vision du monde où la realpolitik et la politique du « deux poids, deux mesures » prédomine. Récemment, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a publié une brochure afin de définir la diplomatie féministe de la France pour 2025–2030 : elle comporte seulement huit pages et propose des objectifs flous, sans plan d’action.
Malgré tout, dans un contexte international où les droits des femmes sont de plus en plus menacés, il reste crucial que certains États défendent, même très imparfaitement, ces principes, car cela crée un effet d’entraînement entre les pays.
06.03.2025 à 17:16
La Déferlante
Ce soir 7 mars et demain, samedi 8 mars, des cortèges défileront dans le monde entier pour
À La Déferlante, nous sommes plus mobilisées que jamais pour cette journée internationale des droits des femmes. Nous serons présentes dans la rue, mais également à la Maison des Métallos, à Paris, à partir de 18 heures pour fêter la sortie de notre 17e numéro, consacré au travail.
Nous vous proposons ci-dessous une sélection de recommandations pour mieux comprendre les enjeux de cette mobilisation.
→ Commandez notre numéro 17 sur le thème « Travailler »
Dans cet essai publié en 2021, Verónica Gago, chercheuse et militante argentine de la coordination Ni una menos, propose de penser la grève féministe comme un catalyseur des luttes sociales, anticapitalistes et féministes qui, mises toutes ensemble, permettent de résister aux politiques néolibérales et conservatrices désormais en vigueur en Argentine, aux États-Unis comme en Europe. Plus intéressant encore, elle voit dans le processus de construction de cette « grève sans programme » un outil d’émancipation des imaginaires pour les groupes sociaux dominés : « Parler de puissance féministe, c’est revendiquer l’indétermination – nous ne savons pas de quoi nous sommes capables avant d’en avoir fait l’expérience, avant d’avoir repoussé des limites qui ne sont destinées qu’à nous rendre crédules et obéissantes. »
→ Verónica Gago, La Puissance féministe. Ou le désir de tout changer, éditions Divergences, traduit par Léa Nicolas-Teboul, 2021. 268 pages, 17 euros
Les syndicats de travailleur·euses ayant été historiquement préemptés par les hommes, la mémoire ouvrière conserve peu l’histoire des luttes au féminin. C’est pour réparer cette injustice que l’historienne Fanny Gallot dresse dans ce livre –tiré d’une thèse soutenue en 2012 – le portrait d’une génération d’ouvrières ayant émergé au tournant de 1968. Retraçant certains de leurs combats épiques, notamment les grèves de Moulinex, en Basse-Normandie, et de Chantelle, à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), elle décrit comment ces ouvrières ont agi concrètement malgré les nombreux obstacles auxquels elles ont fait face. À travers ces luttes, elles ont contribué à reconfigurer les identités de genre et de classe et « révolutionné le travail et la société ».
→ Fanny Gallot, En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, La Découverte, 2015. 288 pages,19,50 euros
« L’imposture du travail » que dénonce dans ce court ouvrage la sociologue Maud Simonet, est le fait que celui-ci soit systématiquement envisagé comme étant pratiqué à l’extérieur de la maison en échange d’une rémunération, mais aussi que la figure archétypale du travailleur soit un homme. En pointant la diversité du travail invisible, qu’il soit associatif, domestique, bénévole ou lié au soin, et en montrant qu’il est presque toujours pris en charge par des femmes, la sociologue ouvre une réflexion sur la définition du travail et les moyens de repenser l’émancipation des personnes minorisées.
→ Maud Simonet, L’Imposture du travail. Désandrocentrer le travail pour l’émanciper, éditions 10/18, 2024. 96 pages, 6 euros
Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Travail reproductif, grève féministe, temps partiel ou plafond de verre : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, qui sera alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
Des bribes d’assemblées générales, des interviews de grévistes, des chants de lutte, Sardines FM, l’émission culte d’Arte Radio, nous replonge dans le Douarnenez de 1924, alors qu’éclate la grève des sardinières. Mêlant fausses archives sonores et rigoureuses explications des spécialistes de ce mouvement social, ce podcast « historico-loufoque » rend hommage à la lutte menée par les ouvrières bretonnes des conserveries de poissons. La lutte sonne vivante et actuelle et fait le lien avec le combat contemporain des Douarnenistes contre le grignotement de la ville par les résidences secondaires et les locations de courte durée.
→ Sardines FM, une création d’Olivier Minot, « Le Radio Show », Arte Radio, 16 février 2024
Que sait-on du métier de secrétaire une fois tombés les clichés qui l’entourent ? Pas grand-chose, si on en croit les témoignages de ces six femmes, à la retraite ou en activité, que la réalisatrice Michèle Dominici réunit dans son documentaire Et l’homme créa la secrétaire. Mises face à l’histoire de leur métier, elles-mêmes découvrent qu’il était au départ réservé aux hommes, avant de s’ouvrir aux jeunes filles et épouses de bonne famille à la faveur de la révolution industrielle. Métier d’appoint pour un salaire d’appoint, les secrétaires n’ont cessé, au fil du temps, de gagner en responsabilités sans être réellement prises au sérieux, bien au contraire. D’édifiantes archives rappellent qu’en plus de leur rigueur et de leur savoir-faire technique, on a toujours attendu d’elles qu’elles soient souriantes et attirantes. Un cas d’école des stéréotypes sexistes qui bloquent l’évolution de carrière des femmes dans de nombreuses entreprises.
→ Et l’homme créa la secrétaire, documentaire de Michèle Dominici, coproduit par Zadig Productions et Arte. 52 minutes, 2025. Visible ici en replay.
Le collectif féministe et antivalidiste Les Dévalideuses appelle celles et ceux qui battront le pavé cette fin de semaine à jouer les porte-voix pour des personnes n’ayant pas la possibilité de manifester mais souhaitant participer à la mobilisation autour du 8 mars. Si vous comptez manifester, vous pouvez vous signaler en commentaire de leur post, mais aussi interpeller les organisateur·ices afin de rendre les cortèges plus accessibles.
Cofondée en 1981 par Simone de Beauvoir et Christine Delphy, Nouvelles Questions féministes est une des premières revues francophones à s’être intéressée aux études féministes et au genre. Faute de financements suffisants, elle risque aujourd’hui de disparaître et fait donc un appel aux dons et aux abonnements.
→ Je soutiens Nouvelles Questions féministes
Lun 10 Mars 2025
Majestic Bastille, Paris 11e
À l’occasion de la prochaine édition du festival « Femmes, droits sur Mars » organisé par la mairie des 4e et 5e arrondissements de Marseille, Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante, rencontrera les lecteurs et lectrices de la revue.
Dim 23 Mars 2025
Église Saint-Guillaume, Strasbourg
Sylvie Fagnart et Elsa Sabado, journalistes et coautrices des articles sur le travail domestique et les inégalités salariales dans le dernier numéro « Travailler » de la revue, interviendront à partir de 19h dans le cadre du festival Le Temps des féminismes.
Lun 24 Mars 2025
Théâtre du Nord, Lille
Dans le cadre du festival de séries lillois, Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante animera une Masterclass de 1h30 avec l’écrivaine Lola Lafon, présidente du jury Panorama 2025 et fan de séries notoire. Ouverture de la billetterie le lundi 10 mars.
→ Informations sur la rencontre
Lun 24 Mars 2025
Théâtre du Nord, Lille
La Déferlante sera présente au festival Central Vapeur qui met à l’honneur les arts graphiques. Un stand proposera revues, goodies et ouvrages à la vente. Léa Djeziri, illustratrice de l’album Iddù (La Déferlante Éditions, 2024), sera présente le dimanche pour dédicacer son livre.
27.02.2025 à 16:56
Maya Elboudrari
En arrivant en région parisienne, où peut se rendre une adolescente exilée, pas (encore) reconnue par l’État français comme mineure, pour manger, se doucher, consulter une infirmière ?
Les centres d’accueil de jour pour les personnes migrantes sont réservés aux adultes, ou mixtes, donc très majoritairement fréquentés par des hommes. Pour combler ce déficit d’accueil spécifique des jeunes filles, Médecins sans frontières (MSF) a décidé de rendre petit à petit son accueil de jour de Pantin (Seine-Saint-Denis) non mixte, et d’orienter les garçons vers d’autres lieux. « Ces jeunes filles manquent de protection, elles sont plus vulnérables que les vulnérables. Elles fuient l’horreur, et se retrouvent encore exposées, pour beaucoup d’entre elles, à l’horreur ici », déplore Ali Besnaci, coordinateur des activités de MSF en Île-de-France.
C’est ainsi que, depuis juillet 2024, ce centre est le seul de la région entièrement dévolu aux filles. Les adolescentes sont en attente de passer devant un·e juge des enfants qui reconnaisse leur minorité. Elle pourront ensuite, à ce titre, être prises en charge par l’État. « Soixante-dix pour cent des jeunes filles qu’on accompagne ici et qui ont réussi à avoir une audience sont reconnues comme mineures et placées », informe Ali Besnaci. Mais avant la décision de justice, elles sont livrées à elles-mêmes et tributaires des dispositifs associatifs, parfois pendant de longs mois.
Après avoir passé une porte d’entrée discrète, au bout d’un long couloir où des photos de jeunes femmes déguisées en super-héroïnes s’alignent, les adolescentes découvrent plusieurs bureaux où l’équipe de l’ONG les reçoit, une salle à manger et une pièce commune d’où parviennent parfois des voix adolescentes, des rires ou de la musique.
L’accueil non mixte permet d’assurer aux filles un environnement sécurisé, là où l’écrasante majorité a déjà subi violences masculines, violences sexuelles, mutilations génitales ou mariages forcés. Le long des couloirs, des affichettes délivrent des messages de prévention. On lit sur l’une d’elles : « Dire non, c’est ton droit », sur d’autres, des numéros de services d’aide.
« Je suis arrivée le 31 janvier [2025] en France. J’ai d’abord été dans un autre centre, de la Croix-Rouge, mais on m’a dit que, vu que j’étais mineure, je ne pouvais pas être prise en charge. On m’a parlé de ce lieu et je suis arrivée hier, rapporte Naomi, 16 ans et demi, originaire de République démocratique du Congo. Je me sens un peu en sécurité ici ; là où il y a des hommes, il y a parfois des choses bizarres… Je veux de l’aide pour être scolarisée et pour qu’on puisse me reconnaître comme mineure. Je ne sais pas où j’irais sinon. » La jeune fille dort, en ce moment et pour une poignée de jours encore, dans un appartement mis à sa disposition par l’association Utopia 56. Elle devra ensuite trouver une nouvelle solution de logement.
MSF et d’autres associations disposent de quelques places d’hébergement d’urgence pour ces filles, mais pas suffisamment, et certaines d’entre elles dorment dehors, ou dans des tentes dans des gymnases réquisitionnés par les associations, où les jeunes filles souffrent du froid et du manque de confort. À la veille de leur arrivée au centre, 60 % d’entre elles sont à la rue, d’après les chiffres communiqués par l’ONG.
« Depuis qu’il n’y a plus de garçons, les filles prennent plus de place. »
« J’aime bien le fait qu’il n’y ait que des filles ici. Là où j’étais avant, il y avait trop de garçons. Il y en a qui sont rentrés là où on dormait, relate Dalicia, 15 ans, arrivée en France depuis l’Angola en janvier. Je me sentais isolée là-bas. Et je n’aime pas le comportement des garçons avec nous, je ne veux pas être amie avec eux. Ici, il y a beaucoup de filles qui parlent les mêmes langues que moi, je me sens mieux. »
Une petite vingtaine d’entre elles sont présentes le jour de notre visite. Certaines se font des tresses, d’autres discutent dans un coin ou passent du temps sur TikTok, après avoir mangé ensemble le repas du jour : du poulet yassa, une spécialité ouest-africaine. Elles viennent parfois pour des rendez-vous, mais aussi simplement pour occuper leur journée, surtout pour celles qui ne sont pas encore scolarisées. Dans le centre, les adolescentes peuvent manger, se doucher, se reposer, se procurer des protections hygiéniques – des services de base qui ne leur sont pas forcément accessibles ailleurs. Des ateliers, par exemple sur l’utilisation de Google Maps, la santé sexuelle, ou encore le dessin, sont aussi régulièrement organisés.
L’équipe a remarqué que la fréquentation hors rendez-vous, a augmenté avec la non-mixité. « La douche était beaucoup moins utilisée avant, alors que c’est compliqué pour elles d’avoir accès à l’hygiène à Paris. Là, on sent qu’elles sont beaucoup plus à l’aise, et on va même devoir en installer une deuxième », raconte Véga Levaillant, responsable des activités socio-juridiques.
Plus largement, « les filles prennent plus de place, elles rigolent fort, elles chantent, elles se coiffent… Elles ne se comportent pas de la même manière que lorsqu’elles étaient minoritaires dans une salle remplie de garçons », poursuit la responsable. Elle note aussi que les filles adhéraient moins au programme lorsqu’il était mixte : l’équipe perdait souvent leur trace en cours de route, ce qui est devenu « extrêmement rare ». Véga Levaillant observe aussi que la libération de la parole sur les violences subies est « beaucoup plus rapide » qu’avant.
Le centre a pris en charge une centaine de filles depuis le mois de juillet. Elles ont en moyenne 15 ans, et ont, pour la plupart, fui des pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. « Tous les acteurs ont remarqué une augmentation du nombre de mineur·es non accompagné·es en recours depuis deux ans », et notamment des filles, explique Véga Levaillant (lire l’encadré ci-dessous).
La prise en charge au centre a évolué, pour s’adapter à ce public exclusivement féminin. Quatre rendez-vous sont organisés pour chaque nouvelle arrivante : avec l’infirmière ou la sage-femme, la psychologue, un·e assistant·e social·e et un·e juriste. Dans son cabinet dont les murs sont tapissés d’affiches en faveur des droits LGBT+ et contre les violences, Margot Seas, l’infirmière, a aussi ajusté sa pratique. Elle propose une séance de dépistage des urgences médicales ou psychologiques dès l’arrivée de chaque jeune. Elle demande à chacune si elle a été victime de violences sexuelles dans les trois derniers jours, pour une prise en charge rapide à l’hôpital. L’infirmière parle également des douleurs de règles et de la découverte de son corps pendant la puberté.
« Maintenant, j’aborde beaucoup plus les questions des violences, de consentement, de contraception, observe-t-elle. Presque 100 % des jeunes filles ont été violées dans leur pays d’origine. Pour certaines, en France aussi. Leur statut ici les rend très vulnérables. Venir au centre leur évite de mendier, de s’exposer encore plus. »
Dans la salle commune, où le chauffage est poussé au maximum, au milieu des conversations multilingues, les jeunes filles semblent baisser la garde entre deux rendez-vous. Elles retrouvent des occupations d’adolescentes, en espérant être bientôt prises en charge, logées et scolarisées par l’État.
À l’accueil de jour de Pantin (Seine-Saint-Denis), MSF reçoit une vingtaine de nouvelles jeunes filles chaque mois depuis le début de l’année, contre une dizaine habituellement. Cette augmentation est aussi constatée par d’autres associations, ailleurs en France. À Lille, l’association Utopia 56 a mené lundi dernier une action pour demander la mise à l’abri urgente de quinze jeunes filles à la rue.
En 2023, l’antenne lilloise d’Utopia 56 n’accompagnait que trois filles. En 2024, ce nombre est passé à 24. Depuis le début de l’année 2025, l’association a déjà été contactée par une dizaine de nouvelles adolescentes. Elles étaient jusque-là hébergées par un réseau d’habitant·es solidaires. « Ce nombre n’était plus tenable pour nous, on s’est dit qu’on allait bientôt devoir en laisser certaines à la rue, alors que c’est très risqué pour elles », relate Marie Davtian, la coordinatrice locale. L’association dit avoir alerté depuis plusieurs mois les pouvoirs publics sur l’augmentation du nombre de jeunes filles isolées, sans réponse pour l’instant. À l’issue de la manifestation de lundi, ces 15 adolescentes ont fini par obtenir des places en hébergement d’urgence.
La situation à Lille n’est pas isolée : « Cette augmentation se constate dans toutes les antennes locales d’Utopia qui accompagnent des jeunes », rapporte Marie Davtian. Les associations d’aide aux exilé·es observent que les raisons qui poussent à l’exil sont plus variées chez les filles que chez les garçons, mais n’ont pour l’instant pas assez de recul pour expliquer cette hausse. En 2023, le rapport d’activité du ministère de la Justice relevait déjà « une augmentation de la proportion et du nombre de jeunes filles » mineures non accompagnées, ajoutant qu’une « attention particulière » devait être portée à leur suivi et aux risques qu’elles courent.
20.02.2025 à 16:30
La Déferlante
Samedi 8 mars aura lieu la Journée internationale des droits des femmes. Cette année encore, partout dans le monde, des collectifs appellent à manifester et à suivre la grève féministe.
À La Déferlante, nous vous proposons de nous rejoindre dans les cortèges qui défileront partout en France. Une partie de notre équipe marchera à Paris, avant de vous accueillir, à partir de 18 heures à la Maison des Métallos (11e arrondissement) pour une soirée d’engagement et de fête.
Au programme :
18h30 : « La grève féministe est-elle le seul moyen de se faire entendre ? » Table ronde en présence de militantes, comme Nina Faure (La Syndicale),
Dans un long article publié sur Mediapart, la journaliste Mathilde Mathieu replace les mensonges de François Bayrou au sujet de l’institution catholique Notre-Dame-de-Bhétarram (Pau) dans le paysage plus large d’un pays qui, à la protection des enfants, préfère la sanction des « mineur·es ». La journaliste rappelle ainsi que l’adoption devant l’Assemblée nationale, jeudi 6 février, du projet de loi de Gabriel Attal pourrait mettre fin à l’un des principes fondamentaux de notre justice des mineur·es : la primauté de l’éducation sur la répression.
Dans un entretien donné à la newsletter « Impact » des Glorieuses, Kehinde Ajayi, directrice du programme sur l’égalité des genres et l’inclusion du think tank Center for Global Developement, revient sur le gel des activités de l’agence de développement international USAID décidée par Donald Trump. Selon elle, les femmes et les filles seront les plus durement affectées à l’échelle de la planète, en raison notamment de la fermeture de nombreux centres de santé reproductive et maternelle. Elles seront également très impactées par la fin de l’accès aux traitements contre le VIH.
Dans une longue analyse publiée sur le site AOC, le politiste Benjamin Boudou met au jour la parenté entre les déclarations de Marine Le Pen sur l’immigration clandestine au lendemain du passage du cyclone Chido à Mayotte avec le slogan inventé par Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 : « 1 million de chômeurs = 1 million d’immigrés ». Tout comme la sortie de François Bayrou sur la « submersion migratoire », ce type de discours résulte de ce qu’il nomme « la migrantisation des problèmes publics », soit une simplification outrancière des analyses politiques dans le double but d’incriminer des citoyen·nes étranger·es et de flatter des électeur·ices par des solutions simplistes.
Elles ont tracé plusieurs fois sur la carte de France la distance qui les séparerait bientôt. Elle se sont dit au revoir le cœur gros. Presque 900 kilomètres et puis… que restera-t-il de cette fragile amitié entre l’autrice, une artiste trentenaire en partance pour le sud de la France, et Janine, pensionnaire à jamais d’une maison de retraite pour personnes sans revenus à Lille ? Depuis trois ans, la première rend régulièrement visite à la seconde : promenades à pas lents dans le quartier, bribes de souvenirs, révélations inattendues – Janine veut faire remplacer son unique dent par une prothèse en or – ponctuées de silences. Un compagnonnage claudicant dont Léa Anaïs Machado nous confie le récit avec énormément de tendresse et de talent. Comme pour tous les ouvrages publiés chez La Fourmi Éditions, le texte est accompagné de notes permettant de mieux comprendre le processus d’écriture. De ce premier ouvrage littéraire, l’autrice écrit ainsi : « Terminer ce livre me donne l’étrange sensation de relâcher un oiseau qui m’a tenu compagnie des saisons durant. Je suis joie de le laisser s’envoler mais au moment d’ouvrir les mains, mon cœur se pince un peu. »
→ Juste une dent en or, Léa Anaïs Machado. La Fourmi Éditions, 2025. 18 euros. En précommande jusqu’au 6 mars 2025 sur le site de La Fourmi.
Le monde de la culture subit depuis quelques mois des coupes budgétaires drastiques menaçant l’existence même des spectacles, des salles et des emplois qui y sont liés. « Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20 000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle […] qui est menacé de disparition. À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française », explique une pétition disponible en ligne. Elle a déjà été signée par plus de 40 000 personnes.
Jeu 27 Fev 2025, à 19h
Librairie Albertine, Concarneau
Marie Barbier, corédactrice en chef de La Déferlante échangera avec les lecteur·ices finistérien·nes au sujet du numéro 17 « Travailler », disponible dès aujourd’hui en librairie.
13.02.2025 à 16:39
Marie Kirschen
Le 21 janvier 2025, une mission parlementaire menée par les députées Marie-Charlotte Garin (Les Écologistes) et Véronique Riotton (Renaissance) rendait un rapport préconisant une clarification de la notion de consentement dans la loi française sur le viol.
Pourquoi la notion de consentement n’a « jamais été une chose simple et évidente » à saisir, comme vous l’écrivez dans votre livre ?
À l’heure actuelle, on parle du consentement comme s’il s’agissait d’une nouveauté. Pourtant, c’est une notion centrale aussi bien dans la théorie politique moderne que dans les systèmes juridiques des démocraties occidentales. Ce qui se passe, c’est qu’une nouvelle approche du consentement est en train de percer, celle du consentement positif, ou affirmatif.
Dans les années 1980, il y a eu tout un débat aux États-Unis sur les violences sexuelles au sein des universités, avec des cas impliquant des professeurs et des étudiantes. Sous l’impulsion des mouvements féministes, l’idée s’est imposée que, pour plus de prudence, le consentement devait être exprimé de manière positive : le consentement, ce n’est pas seulement les situations dans lesquelles on ne dit pas « non », c’est quand on dit « oui ».
Dans cette configuration, le « oui » devient la seule manière de prouver le consentement. Dans les années 1990, cette nouvelle conception du consentement a infusé dans la rédaction de textes en loi, en Californie par exemple. Est-ce la seule façon d’envisager le consentement et de l’inscrire dans la loi ? Non, mais c’est l’idée la plus répandue aujourd’hui.
Une autre manière de définir le consentement est la voie négative, comme en France [lire notre encadré ci-dessous], où la définition légale du viol déduit le non-consentement lorsqu’il est fait usage de violence, de menace, de contrainte ou de surprise…
C’est vrai. Et l’Allemagne est aussi un bon exemple de cette manière de concevoir les choses : les textes de loi établissent qu’il n’y a pas consentement quand une personne dit « non », mais détaillent également les circonstances où il n’est pas possible de dire « non » — et de manière plus exhaustive que dans les textes français actuels. Car le viol c’est aussi toutes les fois où l’on n’a pas eu la possibilité de dire « non » : parce qu’on a eu peur, parce qu’on est mineure, parce que l’agresseur a utilisé son pouvoir pour nous contraindre…
« Le consentement est un concept qui peut dissimuler des inégalités de pouvoir. »
Clara Serra
Vous dites que vous regrettez que l’on soit passé du slogan « non c’est non » à l’idée que « seul un oui est un oui ». Pourquoi ?
Si l’on s’engage dans la voie où le « oui » devient la preuve indiscutable du consentement, on se retrouve dans une perspective clairement libérale et, à mon sens, problématique. Car il existe des situations où le consentement est vicié. Par exemple, une femme peut dire « oui » sous la menace, dans un contexte d’intimidation… Ce contexte n’est pas pris en compte lorsque l’on fait du « oui » un mot magique ; il est au contraire complètement occulté. Il faut être conscient·es que le consentement est un concept qui peut dissimuler des inégalités de pouvoir. Il me semble que la gauche avait raison quand, face au libéralisme, elle rappelait qu’aucun « oui » n’est libre s’il n’est pas assorti de la possibilité de dire « non ». Un·e travailleur·euse n’accepte un emploi de manière libre que si le refuser est également possible. Les femmes ne sont libres de dire « oui » que lorsqu’elles sont libres de dire « non », et le « non » me semble alors être une délimitation beaucoup plus claire du consentement.
Ces derniers mois, en France, dans le contexte du procès des violeurs de Mazan, des féministes et des politiques ont proposé d’intégrer le terme de « consentement » à la définition légale du viol. Qu’en pensez-vous ?
La loi française fonctionne déjà sur le principe du consentement, mais par la négative : c’est l’absence de consentement que la loi tente d’identifier lorsqu’elle tient compte de la violence, la menace, la contrainte ou la surprise qui ont pu s’exercer. Mais ce n’est pas explicite, c’est vrai ; or il est opportun que la loi énonce clairement son propre principe réglementaire. Je pense qu’il est possible d’être exhaustif·ves dans la recherche des critères qui faussent le consentement. Par exemple, dans un cas où il y a eu intimidation, il faut se demander à partir de quel moment l’asymétrie des positions de pouvoir est suffisante pour invalider le consentement. La véritable discussion politique se cache ici et c’est là que le féminisme a beaucoup à dire.
En France, le Code pénal définit le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise ». Si la base de cette définition date de 1980, le critère de menace n’a été introduit qu’en 1994, et la mention des actes bucco-génitaux en 2021. Cette dernière permet de parler de viol même lorsque la victime n’est pas pénétrée.
→ Pour aller plus loin :
Clara Serra, La Doctrine du consentement, La fabrique éditions, 2025, 13 euros.