28.09.2026 à 13:51
dev
Chères lectrices, chers lecteurs,
Comme nous l'avions annoncé au début de l'été, nous sommes ruinés mais nous le sommes désormais moins grâce à vous. Nous avons néanmoins toujours et urgemment besoin de vous.
Bien que notre campagne de soutien coure toujours (nous sommes loin d'être sortis de l'auberge), nous tenions à remercier chaudement toutes celles et tous ceux qui depuis le début de l'été nous ont aidé. C'est grâce à vous (et un peu à notre acharnement légendaire, il faut bien le dire) que nous avons pu tenir le cap et garder le pied sur l'accélérateur. Nous avons publié plus de 70 articles au fil de l'été, la rentrée est repartie sur les chapeaux de roues et deux nouveaux livres paraîtront cet automne. Nous sommes néanmoins toujours dans le rouge.
Si vous jugez que notre revue se doit de continuer et que vous en avez les moyens, n'hésitez pas à participer, soit par un don ponctuel, soit par un don mensuel via cette plateforme Helloasso.
Si vous passez par Paris le 16 octobre, nous préparons une fête en guise de remerciements.
lundimatin
PS : Merci à toutes celles et ceux qui ont commandé en masse nos livres directement sur le site.
PPS : Merci à toutes celles et ceux qui nous ont apporté leur aide non pécuniaire mais particulièrement précieuse.
28.09.2026 à 13:30
dev
Le retour du prolétariat perdu... en tournée chez vous
- 28 septembre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Après le franc succès rencontré par Taf dans les librairies et la quasi faillite de son éditeur, Paul Martel a décidé de révolutionner le métier d'écrivain en réinventant la production littéraire.
Plutôt que de se terrer à la Villa Médicis ou de s'empailler sur des salons de livre, l'écrivain-ouvrier Paul Martel se met à main-d'œuvre et part en tournée… chez vous.
Dégât des eaux ou état des lieux ? Paul maçonne vos murs et refait vos peintures.
Un bel héritage mais une tapisserie moche ? Ça peut n'être qu'un mauvais souvenir.
Un crédit sur 30 ans mais une cuisine sans rangement ? N'optimisez pas que fiscalement.
Si une infiltration vous pourrie la vie depuis trop longtemps.
Si vous venez d'acheter un studio en mauvais état pour vos enfants étudiants.
Si vous avez toujours voulu savoir combien il fallait d'anarchistes pour changer une ampoule.
Si vous souhaitez ne jamais apprendre à vous servir d'une décolleuse.
Si vous êtes allergiques au plâtre.
Si vous voulez devenir l'un des personnages de TAF 2, le retour du prolétariat perdu .
Pour vos travaux en tous genre, contactez Paul Martel, l'ouvrier-écrivain :
Par mail : paul.martel@lundi.am
Sur Allovoisins
Sur Substack
Attention, les places pour la tournée 2026/2027 sont limitées : premiers devis, premiers servis.
Bientôt en rupture de stock, Taf, à la recherche du prolétariat perdu reste disponible dans toutes les bonnes librairies ainsi que sur notre site :.
En habits du dimanche, l'auteur présentera prochainement son livre :
Le 22 octobre à Saint-Étienne, à la librairie L'Une et l'Autre.
Le 28 octobre à Paris, à la librairie le Delta.
28.09.2026 à 12:02
dev
La Guyane a besoin de respirer, pas seulement avec de l'oxygène, comme voudraient le lui imposer ceux-là qui ne la considèrent qu'en tant que « poumon de la Terre », à savoir un bien « commun », qui serait par conséquent le Leur, le nouvel Eldorado, dernier joyau qui manque à la couronne d'Espagne, après avoir tout dévasté.
Et, « Respirer », c'est seulement pouvoir tracer sa propre voie.
1. Les baguettes du candidat Macron distribuées aux Amérindiens sur le Haut Maroni, en 2017, rappellent que depuis cinq siècles la Conquête n'en finit pas, et toujours avec les mêmes ficelles, le même mépris.
2. J'ai découvert cette anecdote « croustillante », et bien d'autres, dans « Réveiller les esprits de la Terre », [1] de l'anthropologue Barbara Glowczewski, un ouvrage consacré aux résistances Autochtones (mais pas que) à travers le monde.
Le fil directeur du livre n'est pas forcément ce qui m'a le plus retenu, car c'est ma nature que de m'intéresser davantage aux détails, comme par exemple ce passage magnifique, vertigineux, où dans un groupe aborigène, le corps des individus se retrouve « sans visage », c'est de la grande poésie.
J'ai trouvé aussi très à propos la répartie d'un Tahitien qui se disait plus préoccupé par la survenue du prochain cyclone que par le « réchauffement climatique », présenté par un militant écologiste comme la « mère des batailles » : ceci illustre tout le fossé entre nos priorités et des enjeux plus planétaires qui tendent à les phagocyter.
A cet égard, bien qu'également écologiste de formation et opposée à un extractivisme débridé, je nourris la plus grande méfiance à l'endroit des militants écologistes [2] qui voudraient, dans la grande tradition de domination de l'Occident, nous imposer leur « agenda ».
Or, face au rouleau compresseur de l'Etat français, et dans la plus grande indifférence, nous sommes déjà dans l'œil du cyclone sur un plan social, politique et identitaire. Et le volet environnemental, n'est pas le premier, mais le dernier étage de la fusée, comme en témoigne si nettement la situation de la Kanaky.
3. En ce qui concerne la Guyane, le projet de loi sur la poursuite de l'exploration pétrolière ravive chez les défenseurs de la Nature les clichés concernant les Créoles :
Ces stéréotypes que l'on retrouve sur des « posts » Facebook, peuvent aussi être alimentés par des travaux scientifiques, allant jusqu'à la thèse universitaire pour théoriser la discrimination des Marrons et Amérindiens par les Créoles. Mais comme disait Monchoachi, à propos de l'écriture : n'est-ce pas le rôle de la science que de « faire proliférer les mensonges » ?
Dans ce contexte, il me semble fondamental de dissiper un malentendu tenace en ce qui concerne les liens entre les créoles et les autres composantes de la société guyanaise.
4. En 1986, si je me souviens, projetant de faire un troisième cycle de botanique tropicale, j'étais rentrée en Guyane pour un séjour d'une semaine dans la forêt primaire en compagnie de chercheurs du laboratoire de Francis Hallé. Mais, dès le premier jour, quand ils ont commencé leur litanie sur les Créoles maltraitant la Nature et les Amérindiens, j'ai quitté à pied le campement qui se trouvait à 20 km de la nationale : je préférais encore avoir affaire aux jaguars plutôt qu' à la férocité de l'Homme blanc qui se masque derrière son « humanisme », jamais désintéressé. Et, leur pseudo « recherche » n'est jamais rien d'autre que de la prospection, y compris quand elle touche à l'humain.
5. D'une façon générale, les représentations sont mises en mouvement par deux leviers : la volonté du sujet qui les élabore et l'utilité qui les réclame et les justifie. Quelle volonté meut cette représentation de Créoles guyanais oppresseurs des Amérindiens et destructeurs de la Nature ? Et, en vue de quoi faire ou de quoi justifier ?
6. C'est que dans l'imaginaire colonial, il y aurait une hiérarchie entre les Vaincus, les « bons sauvages » (Amérindiens et Marrons) et les Créoles qui ne le seraient pas suffisamment. Et parmi les « bons sauvages » certains auraient plus de droits à réparation que d'autres, non pas en raison de la gravité des traumatismes subis (déportation, esclavage…), mais par leur caractère « Autochtone », ce qui discrimine les Marrons (mais pas que) : un brin trop foncés pour avoir une « âme », eût -on dit cinq siècles plus tôt ?
A cet égard, j'ai lu dans le livre de Barbara Glowczewski un fait glaçant : comment des Amérindiens en Amérique du Nord avaient refusé de partager les réparations destinées aux Autochtones avec d'autres Amérindiens, mais Noirs, l'équivalent des Blacks Caribs, qu'ils avaient adoptés et à qui ils avaient transmis sans réserve toute leur culture depuis plusieurs générations…
7. En Guyane, le concept d' « Autochtone » a permis de conforter une résistance des Amérindiens à l'international, d'assouvir un besoin légitime de reconnaissance, mais a pu aussi, malgré les dénégations, renforcer un ressentiment à l'égard des Créoles guyanais qui est d'autant plus vendeur en France qu'il permet d' exonérer cette puissance coloniale de la situation d'indigence de ce territoire à l'origine d'une maltraitance institutionnelle que subissent de plein fouet les Amérindiens, mais pas que.
8. Ainsi, l'Etat français, en 1969, en supprimant le territoire de l'ININI a confié la gestion de ce vaste territoire (90% de la Guyane) aux bons soins (ou « mauvais » soins) du Conseil général. Aujourd'hui, le taux de la taxe foncière du conseil général de Guyane bat tous les records alors qu'en Guyane paradoxalement les revenus sont deux fois plus faibles qu'en France : il s'agit là d'une bombe à retardement, prête à exploser à n'importe quel moment. De la même manière, en 1970, 25% de l'octroi de mer des communes guyanaises avait été réquisitionné par l'Etat pour le reverser au conseil général. Ce n'est qu'après la révolte de 2017, que l'Etat a compensé, sans rétroactivité, les pertes de ressources des communes.
C'est que l'Etat Français considère que les « retards » des uns peut être comblé par la « richesse » des autres, à l'échelle de la colonie, ou des colonies, ce qui explique aujourd'hui que, face aux enjeux de la Guyane et de Mayotte (auxquels s'ajoutent dorénavant ceux de la Nouvelle Calédonie), les Antilles soient littéralement sacrifiées par cette politique coloniale, supposée un crime contre l'humanité. Mais il s'agit là d'un détail de l'histoire, qui n'intéresse personne. [3]
S'agissant de la Guyane, il y a eu de fait une tutelle administrative exercée par les Créoles sur tout le territoire, et aussi une solidarité locale envers les territoires plus fragiles pour se substituer à un Etat défaillant, mais l'accent n'est mis que sur les dérives des Créoles, réelles ou supposées : Chyen maré sé pou lapidé.
Et ce qui est reproché aux Créoles, bien souvent ces derniers le reprochent à leurs propres élus (« Diviser pour mieux régner ! ») qui sont les bouc-émissaires de l'échec de la départementalisation, en Guyane comme ailleurs dans les autres « DOM ».
L'avènement d'Amérindiens ou de Marrons, aux plus hautes fonctions électives, ne changera strictement rien à leur sort, dans la mesure où les collectivités locales n'ont pas de pouvoir réel et encore moins les moyens de mettre en place une politique solidaire à la hauteur des enjeux de ce vaste territoire. (Le premier vice-président de la CTG est un Amérindien, il a assumé l'intérim de la présidence pendant plus d'un an, cela n'a aucun impact sur la politique « Autochtone » et la gestion des terres qui appartiennent à 90% à l'Etat).
9. Les créoles guyanais n'ont donc pas comme les féroces colons anglais le pouvoir de « discriminer » les Autochtones, en tout cas, il ne sont pas à l'origine de leur « discrimination ». Les plus grands acquis obtenus par les Amérindiens proviennent de la révolte de 2017 : 400 000 hectares de terres (contre 250 000 hectares pour les collectivités locales). Cette révolte était fascinante car contrairement aux Martiniquais, les Créoles guyanais ont cette capacité à se fédérer et à tenir compte de toutes les composantes de la société guyanaise, même s'il existe des frictions avec Haïtiens, Brésiliens ou Surinamiens, résultant de chocs migratoires brutaux et massifs (l'équivalent de +20 millions de migrants en France en deux décennies !). Et les « Métropolitains » ne sont pas en reste puisque durant la décennie charnière de 80 à 90, la France fut la principale pourvoyeuse de migrants. Mais eux ils seraient transparents (comme la TVA vis-à-vis de l'Octroi de mer). Et, en plus de nous coloniser, ils viennent nous culpabiliser en nous rendant responsables de la maltraitance des Amérindiens et de la Nature.
10. La maltraitance que les Créoles aussi subissent avec la colonisation et l'assimilation, serait, elle, transparente, d'aucune importance, à peine un fait divers : il ne faut pas « pleurer le ventre plein », ni « cracher dans la soupe », c'est ce que me retorquait une fois un préfet de Guyane. Si ce n'étaient les soulèvements spectaculaires à intervalles réguliers du peuple guyanais, pour dénoncer une maltraitance budgétaire (NOU BON Ké SA !) et tenter de respirer derrière le masque de l'Etat Providence, l'on serait porté à le croire.
11. D'une façon générale, l'on cherche à expliquer toutes les contradictions des Autochtones y compris vis à vis des activités extractives, en montrant que, dans certains pays, les compensations versées par les sociétés minières peuvent être perçues comme un rempart contre la déchéance qui leur est réservée une fois qu'ils sont intégrés/désintégrés dans la société moderne où ils se positionnent au plus bas niveau de l'échelle sociale, tout comme les Amérindiens en Guyane, bien plus que les Marrons d'ores et déjà les maîtres de l'Ouest guyanais.
12. En réalité, il y a deux défis distincts, celui de préserver des modes de vie traditionnels et celui de l'insertion dans le mode de vie moderne, deux objectifs qui se détruisent l'un l'autre s'il n'y a pas de la part de l'Etat central une politique publique bienveillante et éclairée pour parvenir au compromis le moins ravageur possible. Aujourd'hui, les Amérindiens sont clairement laissés pour compte, en particulier la jeunesse qui trouve une échappatoire dans le suicide. Une jeunesse non pas livrée à la cupidité des familles d'accueil « créoles », mais à la férocité de l'école républicaine obligatoire qui les place en situation d'échec (à l'école et dans leur propre culture), ce contre quoi mettait en garde Hurault dès les années 60 , et à celle de la réponse administrative mise en place par la CTG en l'état de ses finances pour assurer leur hébergement sur le littoral.
13. La fascination pour la baguette sur le Haut Maroni ( exploitée par le candidat Macron en 2017) où la culture, est basée sur le manioc, en dit long sur le rapport des forces en présence dans ce choc des cultures. L'esprit du Blanc se retrouve ici dans la baguette, une baguette magique à laquelle on ne peut résister, à l'égal de la bouteille de CocaCola qui ouvre sur un autre monde, obèse, qui s'oppose à la belle pauvreté, au dépouillement de cette culture ancestrale. Le Blanc n'a plus besoin ni du canon, ni du fusil, comme l'évoquait Rimbaud à son époque, ni même de l'Eglise, même si cette dernière, avec la montée en puissance des Evangélistes est plus que jamais en première ligne pour accomplir sa Mission.
14. Pour ma part, bien qu'étant aux trois quarts martiniquaise (je le précise car il est parfois reproché aux Créoles guyanais leur lignage « illégitime »), je me revendique entièrement de la Guyane, « un lieu qui m'habite » [4]. Et, j'ai une profonde admiration pour toutes les composantes de mon peuple, qui est unique par sa diversité mouvante et qui a montré à la terre entière comment un peuple uni, sans arme, peut défier la plus retorse et entêtée des puissances coloniales, arc-boutée sur ses seuls intérêts au mépris de l'épanouissement des peuples colonisés.
Je respecte aussi les rêves des Guyanais, ceux des Amérindiens qui veulent maintenir leur mode de vie traditionnel et aussi ceux à l'opposé des élus créoles (plus que les populations elles-mêmes) qui rêvent d'une Guyane prospère par l'exploitation de ses ressources naturelles pour conjurer une malédiction et maltraitance depuis l'époque coloniale.
15. Qu'importe que la Guyane « française » ne récolte que des miettes (et des dégâts) des prospections et activités extractivistes car l'Etat français ne lâche jamais rien à l'image de l'activité spatiale exonérée d'octroi de mer (ce qui prive les communes guyanaises de 100 millions d'euros par an) ou du sous-sol des terres rétrocédées aux Amérindiens qui demeure sa propriété. Nous sommes déjà dans l'œil du cyclone, condamnés à être réduits en pâtée (définition de l'assimilation), c'est donc une manière de pran douvan avan douvan pran'w, une sorte de suicide collectif, où bien-sûr les Amérindiens seraient aux premières loges.
16. Or, actuellement le créole guyanais n'est pas responsable de l'empoisonnement des fleuves, c'est une affaire entre les garimpeiros brésiliens, les gendarmes français qui regardent ailleurs et la Banque de France qui rafle la mise [5]. (L'orpaillage illégal produit 12 Tonnes d'or contre les 2 tonnes officiels).
Pourquoi alors, il y a quelques semaines, ce « soulèvement » médiatique, non pas contre les crimes (et complicités) actuels déjà considérables, mais contre des « menaces » provenant de parlementaires guyanais favorables à l'exploration pétrolière ?
Une fois de plus la France s'octroie à moindre frais (sans compensation pour les Guyanais) le beau rôle de protectrice de la Nature et des Autochtones. Du moins, tant que son train de vie énergétivore pourra se reposer sur les pillages et destructions de la Nature opérées par ses multinationales « hors les murs », y compris dans les autres Guyanes.
Les ressources « françaises » seront, elles, « préservées »/ « réservées » jusqu'à ce que des « intérêts supérieurs » sifflent la fin de partie, la fin de la récréation « verte ». Ainsi le budget militaire de la France a été multiplié par deux ces dernières années sans faire de vagues : « La patrie est en danger ». Mais le projecteur braqué sur l'interdiction de l'exploration de pétrole en Guyane, avec les « Autochtones » comme alibis plutôt que comme véritables sujets de préoccupation, permet de remonter le moral des troupes (et des électeurs) : « la lutte contre le réchauffement climatique est la mère des batailles pour préserver les générations futures ».
Les générations actuelles en « outremer », (c'est-à-dire les indigènes au sens large), peuvent, elles, attendre ou disparaître, emmurées dans le plus grand silence, à savoir le mépris de la « Nation » tout entière. Pour ceux qui tentent de fissurer ce mur, cette mobilisation générale en France au motif de la Nature guyanaise, a pu paraître indécente, presqu'une provocation. D'où, pour ma part, l'abandon d'un costume vert-ueux, et non moins confortable ou conformiste, pour carrément aller, n'en déplaise à nos « sachants », explorer l' « axe du Mal » : peut-être y a-t-il une « vérité » à puiser de ce côté, an chimen, une alternative à notre funeste destin ?
17. En Guyane « française », pour conjurer la malédiction de l'or noir, il ne suffit donc pas, comme il se fait lâchement, de tirer sur l'ambulance (créole) mais il faut s'attaquer à la racine du mal qui est cette misère sociale et morale que la France nous offre comme horizon.
18. Une partie du peuple Kanak bien que soucieuse de ses coutumes et des Esprits de la Terre, compte, à tort ou à raison, sur ses ressources naturelles pour rendre soutenable une indépendance. Les élus guyanais, galvanisés de surcroit par le boom économique du Guyana, ont cette croyance, pourquoi briser cet élan, le seul qu'ils entrevoient pour s'affranchir du joug de la France ou desserrer son étau (étau présenté dans un post Facebook comme une sorte de « pain béni » que les Créoles ne souhaitent pas partager avec les nouveaux migrants).
19. Face aux violences d'Etat auxquelles nous sommes exposés, il faut de la radicalité, et ne pas avoir peur de mourir si l'on veut survivre, en créole, cela reviendrait à dire « Pèd pou pèd » ou alors « Boulé an kay pou an rat », le rat serait le colonialisme français. Tout cela est du domaine du rêve, et pour cela j'ai fini par comprendre que l'on ne pourra jamais changer le point de vue des indépendantistes et autonomistes guyanais sur l'exploitation des ressources naturelles, que je ne partage pas. Mais, l'histoire n'est écrite par les hommes qu'après coup, et on verra bien sur quoi pourrait déboucher cette mèche que viennent d'allumer les élus guyanais : Sa ou pa sav gran passé-w'…
Pour rappel, 2017, était partie d'une révolte supposée « xénophobe » car contre l'insécurité liée à l'immigration avec des manifestations devant les consulats du Surinam ou du Brésil, et cela a débouché sur une des plus belles pages de la résistance écrite ces dernières années.
Je dois aussi avouer qu'à contrecourant de la volonté inébranlable des élus guyanais (et de l'histoire) j'étais opposée à la construction d'une route pourfendant la forêt primaire, pour relier la Guyane au Brésil. Aujourd'hui cette route permet un véritable ancrage de la Guyane en Amérique du Sud, pour ne plus être seulement qu'une île ultrapériphérique de l'Europe.
La Guyane a besoin de respirer, pas seulement avec de l'oxygène, comme voudraient le lui imposer ceux-là qui ne la considèrent qu'en tant que « poumon de la Terre », à savoir un bien « commun », qui serait par conséquent le Leur, le nouvel Eldorado, dernier joyau qui manque à la couronne d'Espagne, après avoir tout dévasté.
Et, « Respirer », c'est seulement pouvoir tracer sa propre voie.
20. En tout état de cause, le curseur en Guyane ne se situe pas dans la confrontation de deux visions du monde, celle des Créoles et celle des Amérindiens : il se situe au niveau de politiques publiques féroces qui n' épargnent ni les uns ni les autres.
Déplacer le curseur n'est pas anodin : c'est 1) se libérer à bon compte du costume de l'Homme blanc « raciste et destructeur de la Nature » et 2) soutenir l'entreprise coloniale au motif que l' « élève aurait surpassé le maître ».
21. En 2010, j'avais de ma propre initiative effectué une étude sur la mise en œuvre du Rsa en Pays indien, en me basant sur des travaux d'ethnologues tels que les époux Grenand, Pierre Clastres, Jean Hurault ou Marshall Sahlins. Je suis donc particulièrement préoccupée par la sauvegarde du mode de vie des Amérindiens de Guyane que les Japonais pourraient qualifier de « Trésor vivant ». Mais cette préoccupation ne saurait être déconnectée, comme il se fait, d'autres enjeux qui concernent toutes les composantes de la société guyanaise, face au mépris d'un colonialisme attardé, par nature indifférent au sort des « indigènes » au contraire considérés comme une menace [6] qu'il convient d'écarter comme aux premiers temps de la Conquête : l'arme budgétaire a remplacé le canon et les épidémies pour faire place nette, l'installation massive de colons fera le reste. Telles sont les priorités de la « Nation » s'agissant des peuples de ses possessions « Outre-mer » (bientôt « Outre-tombe » [7] ?). Mais il s'agit là d'un détail de l'histoire, et justement, je ne m'intéresse qu'aux détails.
Notre priorité n'est pas « la Terre », mais de vivre et nous épanouir en tant que Peuples sur nos terres.
Et, Panga ! à tout moment notre sens démesuré de la fête (qui n'a d'égale que notre désespérance sociale) peut se transformer en colère :
Noir est pour mon peuple
Jaune est pour le soleil
Rouge est pour l'ocre qui colore ma peau et danse dans mes poumons.
Ou peut-être que rouge est pour notre passion,
Et jaune pour la joie dans nos chansons,
et noir la sombre tempête qui se prépare,
Injustice, prends garde, nous voilà ».Babala, lyan binmal
Walgar, lyan jalnga
Babala, ma midjan gnan
Walgar, ma wanden.Colours of my people, Nidala Barker [8]
Mireille JEAN-GILLES, Vauclin, 27 septembre 2026
[1] La lecture de ce livre a été captivante, d'emblée j'ai trouvé des résonnances avec mon propre travail sur les dits « Outremers », telle l'idée de « Glissement de terrains » (« Sentir sa terre s'ouvrir sous ses pieds comme un tombeau »), ou l'importance d'un engagement sur le plan comparatif. « Réveiller les Esprits de la Terre » a fourni une source d'informations indispensable pour alimenter la présente note. A travers les différents textes, l'on mesure aussi tout l'apport de Barbara Glowczewski à diverses disciplines scientifiques (anthropologie, philosophie ou psychanalyse) et aux luttes actuelles (en Australie, ou dans l' « Empire »), ainsi que l'héritage transmis à ses filles aborigènes par leur père : elles apparaissent comme des êtres lunaires mais avec les pieds bien sur terre, l'équation impossible. Ensuite, l' on peut reconstituer le puzzle de sa vie, depuis ses grands parents, elle est donc pleinement légitime pour parler de la souffrance de l'Autre.
[2] Malgré la capacité de résistance des mouvements écologistes.
[3] La Martinique, par exemple, semble peu préoccupée par le désengagement budgétaire massif de l'Etat à partir de 2018 (- 700 M€/an !) qui conduit à la dévitalisation de l'île, favorise la colonisation de peuplement et la montée en puissance du Narcotrafic (+400 millions d'euros/an injectés dans l'économie locale selon Le Monde).
L'île, en pleine pénurie de fonds publics, est tout entière requise par le procès de sa principale recette fiscale, à savoir l'Octroi de mer. S'agit-il comme en 2024, de créer un cordon sanitaire autour de l'Etat, en orientant la colère du peuple vers une taxe locale, c'est-à-dire contre lui-même ? Sera-ce le prochain Bwa-Bwa du carnaval 2027, le mets à sacrifier pour éviter que l'île elle-même, une véritable poudrière sociale, ne s'embrase ?
Or, contrairement aux déclarations officielles alarmistes, Bruxelles n'envisage nullement la suppression de l'Octroi de mer en 2030 car ce n'est pas de sa compétence. Seuls les différentiels de taux pour favoriser la production locale seront évalués à cette date et très probablement prorogés puisque la Commission européenne est elle-même à l'origine de cette exonération, accordée aussi aux Canaries.
A qui profite cette agitation dans une confusion qui semble entretenue ? C'est que l'Octroi de mer attise les convoitises : Bercy qui a lancé la charge dès le CIOM 2023 pour « récupérer ses billes » (l'octroi de mer n'est en réalité qu'une quotepart de la TVA nationale déléguée à la gestion locale) et surtout les importateurs qui, avec une TVA qui leur serait remboursée (qu'elle soit nationale ou locale), pourraient augmenter leurs marges de 1.6 Milliards d'euros (380 M€ en Martinique) sans qu'ils ne soient tenu d'abaisser leurs prix en conséquence.
En cas de choc fiscal, généré par cette réforme d'ampleur (comme en Nouvelle Calédonie plongée dans une instabilité fiscale, budgétaire et politique depuis 2018 à cause de l'instauration d'une TVA locale), les premiers à en assumer le coût seront le consommateur final (flambée des prix) et les collectivités (effondrement des recettes).
Enfin, le silence le plus complet entoure la TVA nationale, absente en Guyane et à Mayotte, qui pèse plus que l'Octroi de mer sur le consommateur final, plonge les Antilles dans une impasse financière structurelle en bridant le potentiel de l'Octroi de mer, taxe de manière illégale l'Octroi de mer et quitte le territoire pour alimenter les caisses de Bercy.
[4] “a place that lives in me, and that I unfurl, like a nomad his tent, in each place where I live” ? Mireille Jean-Gilles https://www.twolinespress.com/shop/books/calico-series/elektrik
[5] Une assertion que la Banque de France n'a jamais démentie (Cf. « Réveiller les Esprits de la Terre »).
[6] Pour rappel la lettre du 19 juillet 1972 de Pierre Mesmer, alors premier ministre adressé au secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, afin de garantir la présence française par delà les Océans : « La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones ….La revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu'on n'obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d'enfants … ».
[7] Expression puisée dans les films d' Arlette Pacquitte et de Gilles Elie -dit- Cosaque
[8] Il s'agit d'un clip australien , les mots sont ici traduits de l'anglais avec la fin en djugun, la langue du père de la chanteuse née à Broome (Australie occidentale). https://www.youtube.com/watch?v=_XNYnwnL_f8
28.09.2026 à 11:38
dev
« En Suède, l'armée s'entraîne à inhumer "grandeur nature" 5% de sa population »
- 28 septembre / Terreur, Avec une grosse photo en haut, 2
La semaine dernière, Patrick Condé s'étonnait de l'existence de Fury room où les CSP+ peuvent venir se divertir et se défouler en cassant des objetshttps://lundi.am/Tout-casser-pour-destresser]. Cette semaine, il a découvert qu'en Suède, l'armée s'entraînait à inhumer « grandeur nature » 5% de sa population. Nouvel exercice de stupéfaction.
Au risque de passer pour le plus lunaire des naïfs, mon étonnement s'est porté cette semaine sur un article paru dans Le Monde du 1er septembre 2026, intitulé « La Suède, dans la crainte d'une guerre, planifie les funérailles d'une partie de sa population » (toutes les citations qui suivent sont extraites de cet article). Le titre d'emblée ouvre une perspective jusqu'alors inimaginable, mais l'imagination est désormais débordée par une pluralité de rationalités qui la transcende à chaque instant articulant planification et scénario dont l'objet serait la mort de masse durant LA guerre à venir. J'avais déjà observé la prise méthodique du scénario sur des planifications orchestrées par la DATAR – Délégation interministérielle à l'Aménagement du Territoire et à l'Attractivité Régionale, concernant des « Images de la France en 2040 », ou encore « Territoires 2040 ». Étude de 2012 réunissant d'éminents experts (parmi lesquels par exemple feu Bruno Latour), elle était consacrée aux prévisions chiffrées et cadastrées (de nouvelles représentations de la géographie économique de la France en relief) destinées à nous informer, anticiper et prédire l'évolution géo-socio-systémique de notre société située dans le monde d'aujourd'hui et de demain, essentiellement polarisée autour des Villes-Monde qui la dynamisent en priorité, ce sur une période d'un demi-siècle projeté devant nous.
C'est bien d'un scénario-projection qu'il s'agit dans les villes de Suède censées se préparer, bien plus anticiper, prévoir et résoudre à l'avance en vue d'une hécatombe de masse survenant lors de la prochaine guerre en Europe, que l'on prévoit plutôt à brève échéance. L'article de la journaliste dépêchée sur place mentionne clairement la menace, qui ne surprendra personne : « Dans un pays qui n'a pas connu la guerre depuis plus de deux cents ans, l'exercice a de quoi surprendre. Mais depuis l'invasion de la Crimée par la Russie en 2014, puis le déclenchement de la guerre en Ukraine huit ans plus tard, la Suède est sur le qui-vive. A la fin de la guerre froide, le royaume avait renoncé à son modèle de ‘défense totale', combinant la préparation militaire et l'engagement de la société civile. Sa reconstruction est devenue une priorité ». Et d'emblée l'enjeu est décrit au plus vif (si l'on peut dire) du sujet : « Dans le cadre de la reconstruction de la défense du royaume scandinave, l'armée et de nombreuses organisations civiles se préparent, à travers des entraînements grandeur nature, à prendre en charge les corps de 5 % des habitants du pays », c'est-à-dire 500 000 personnes, estimation large précise-t-on, en espérant moins.
L'opération fut organisée « début mai à Väddö, au nord de Stockholm, dans le cadre de l'entraînement national ‘Aurora 26 ‘, qui a mobilisé 18 000 militaires de 13 nations ». Qu'est-ce que « Aurora » ? Rien à voir avec l'attaque de cyberespionnage chinois de 2009- 2010, du même nom. C'est une initiative riposte, initiée en 2023, répondant à un scénario fictif d'attaque de l'Europe par la Russie sur le territoire de la Suède, rassemblant cette année-là 26000 soldats en provenance de 14 pays répartis sur tout le territoire et 700 marines américains. Le scénario fut alors décrit ainsi : « La Suède vient de subir une première salve d'attaques. Des opérations de sabotage ont été menées contre son réseau électrique et ses télécommunications. Une campagne de déstabilisation est en cours. Malgré un ordre de mobilisation partielle diffusé à la radio lundi 24 avril, les combats sont en train de s'intensifier dans le sud du pays. Le royaume scandinave a donc demandé des renforts à ses alliés. Les Américains ont envoyé un bataillon de 700 marines. Les Finlandais vont bientôt débarquer dans l'ouest du pays, tandis que la France a dépêché sa frégate Normandie dans le port de Göteborg ». Moins d'un an plus tard, en mars 2024, la Suède devenait le 32e pays membre de l'OTAN.
Que vaut pour ce petit pays de Suède de près de 11 millions d'habitants le privilège d'être désormais membre de l'OTAN ? Eh bien d'abord le renouvellement annuel de cet exercice « Aurora », conçu cette année, en plus des exercices proprement militaires, comme un enterrement de première classe de 5% de sa population militaire et civile. Les autorités n'y sont pas allées par quatre chemins. Voici ce que rapporte l'article du Monde : « Les 500 sacs mortuaires bordeaux ont été transportés par convoi militaire depuis les bords de la mer Baltique, chacun lesté de poids et dégageant une odeur de cadavre… l'exercice se devait d'être aussi réaliste que possible. À la tête d'une centaine d'employés de l'Église luthérienne évangélique, réquisitionnés pour l'occasion, le prêtre Lars Viper assure : "C'était digne et très émouvant" ». Non, ce n'est pas un canular, ni un article divertissant comme chaque été la presse mainstream nous en gave, pour passer le temps à la plage à 40° à l'ombre du parasol, cela eut vraiment lieu ainsi en début mai de cette année.
Le réalisme en question devait donc aller jusqu'à faire dégager de chacun des 500 sacs mortuaires lestés de poids une odeur de cadavre. Bien au-delà de l'ingénierie technique de l'opération, il importait donc de conditionner les esprits pour les faire surmonter les affres de la mort transbahutée en masse, il fallait littéralement que ça pue la mort, cela dans un pays dont la journaliste précise « qu'il n'a pas connu la guerre depuis plus de 200 ans ». En effet, il était grand temps de le ramener au principe de réalité. Quel courage donc pour le pasteur officiant, d'exercer une simulation de son métier dans une puanteur d'enfer : « Les sacs mortuaires ont ensuite été mis en terre, côte à côte, dans des tranchées creusées à cet effet. Un prêtre s'est alors avancé, s'arrêtant devant chaque poteau de bois marquant l'emplacement des corps, et il a prononcé ces mots : "Tu es tombé au combat pour la Suède. Ton devoir est accompli et reconnu. Ton inhumation est une solution de secours et provisoire. Repose-toi et attends ici" ». Ça tout de même, ni un polytechnicien ni un énarque ne l'auraient inventé, demander à un mort probablement tout déchiqueté par un ogive ou un drone de patienter en attendant meilleure sépulture. Ces suédois ont le sens de la répartie face à la catastrophe. Ci-dessous la photo qui accompagne l'article :
Ce prêtre était-il un Gilet Jaune ? Lafarce, dans son énormité, fait-elle rire jaune la Raison d'État ? Nous ne le saurons jamais. Raison d'État qui pousse sa rationalité biopolitique jusqu'au moindre détail : « Sur chaque housse censée contenir le corps d'un soldat tué au combat, une petite plaque au bout d'une chaîne indiquait l'identité du défunt. Dans de grandes tentes blanches, les employés de l'Eglise ont consigné les noms dans des registres. Puis, ils ont contacté l'Agence des impôts, chargée de la gestion de l'état civil pour les Suédois. Il a aussi fallu informer les ambassades des pays alliés dont les soldats faisaient partie des victimes, ainsi que le Comité international de la Croix-Rouge à Genève pour les combattants ennemis ». Ou comment, au travers des funérailles de chacune des victimes identifiées, la bureaucratie en temps de paix fantasme celle en temps de guerre, pour finalement les confondre, on est tout de même saisi d'un frisson.
Les cadavres étant ensuite tous destinés à la crémation, le problème s'est ainsi posé pour les officiants suédois : « Pour le reste de la population, "il est aussi important de savoir que les morts seront traités avec dignité", complète Anki Bondesson (responsable des enterrements auprès de l'Église ). En Suède, les 56 crématoriums du pays sont mobilisés. Actuellement, 86 % des Suédois optent pour la crémation. Un taux très élevé, en comparaison de la France, où il est de 46 %. Si la guerre éclate et les victimes se multiplient, la situation pourrait très vite devenir compliquée, note Dennis Jansson, le patron de la Fédération suédoise des cimetières et des crématoriums, même s'il précise que dans certaines situations, les corps ne pourront pas être incinérés : "Si des crimes de guerre sont soupçonnés, par exemple, et qu'une enquête doit être réalisée" ». Une bureaucratisation de la crémation qui ne peut en aucun cas se comparer à celle des camps nazis. Elle n'en fait pas moins froid dans le dos car elle banalise à sa manière la possibilité d'un épouvantable massacre, inévitable, subi, que sa gestion optimale s'illusionne à maîtriser, alors que dans les guerres actuelles, les morts sont justement le déchet le plus « intraitable » qui soit. Eh oui, en cas de crimes de guerre « par exemple »…
L'exercice qui s'est déroulé début mai serait l'illustration d'une volonté de renforcer le moral des soldats : « Ancien volontaire dans la garde civile, le prêtre Lars Viper évoque lui aussi l'Ukraine : "Si l'on veut renforcer le moral des soldats, il faut leur donner des garanties. Leur dire que s'ils sont blessés ou qu'ils sont tués au combat, on s'occupera d'eux. C'est ainsi que l'on construit une défense solide". La Russie est un contre-exemple : "Les soldats ne disposent pas d'uniformes convenables. Ils ne reçoivent pas une formation correcte et l'armée ne prend pas soin de façon adéquate des blessés et des victimes, ce qui a un effet très démoralisant" ». Voilà la vraie comparaison, imparable dans son fondement : l'ennemi, la Russie, traite ses soldats comme des chiens, ce qui se trouve de fait avéré à travers de nombreux témoignages (depuis au moins la guerre en Afghanistan et l'épisode des cercueils de zinc). Mourir dignement donc, surtout pas non plus comme à Gaza, déchiqueté, éventré, abandonné enfoui en train de pourrir sous les décombres en attendant que ceux-ci soient déblayés. « Repose-toi et attends ici », voilà la dignité garantie au défunt, civil ou militaire. Il me semble que les gazaouis ont d'autres prières pour s'adresser y compris aux morts en attente d'être découverts et ensevelis. La seule ressemblance : les sacs, qui pallient l'absence de cercueils en nombre, même chez nos braves suédois qui pourtant prévoient tout avec tant de minutie. Un sac pour un mort, n'est-ce pas déjà ce qui ajoute à la désolation de l'irréparable ?
« Repose-toi et attends ici ». L'article nous dit encore que c'est l'Église luthérienne évangélique (séparée de l'État seulement depuis 2000) qui reste responsable de la gestion des cimetières, et que dans ce cadre, les paroisses ont été informées qu'elles devaient disposer de terrains pour y inhumer jusqu'à 5 % de la population du pays. Possible en campagne, mais en ville difficile de trouver la surface. Ainsi la Fédération suédoise des cimetières et des crématoriums a-t-elle organisé plusieurs séminaires sur le thème de « La crémation en temps de crise et de guerre ». « Elle a aussi mené un exercice dans un crématorium à Norrköping. Objectif : voir comment il est possible de continuer à incinérer des corps en cas de coupure d'électricité. Là encore, l'Ukraine est une référence : "On sait que l'électricité peut être coupée pendant six à huit heures, avant de revenir et de disparaître de nouveau". Le test, qui s'est bien passé, a aussi permis de démontrer que les chambres froides pouvaient garder une température correcte pendant quarante-huit heures, "à condition de ne pas les ouvrir plus que nécessaires". » Autrement dit, les proches des victimes sont invités à ne pas trop s'attarder lors de leur ultime visite de recueillement auprès du mort, car il ne s'agirait pas que le jus vienne à manquer, laissant revenir odeur et putréfaction.
Et pour finir : « À l'Agence de la défense civile, Jan-Olof Olsson reconnaît que beaucoup de questions restent en suspens : "Les cimetières, par exemple, investissent dans des machines électriques, ce qui pourrait poser problème à terme. On peut évidemment creuser les tombes à la pelle. Mais faut-il encore en avoir suffisamment" ». Eh oui, la guerre revenue, revenus également dans la besace du Malin l'huile de coude, la pelle et le geste ancestral du fossoyeur. Fragile modernisme.
Nous voilà bien partis. La scénarisation de la vie et donc de la mort passe ici, en live, non plus par le cinéma grand champion du scénario préventif ou prophétique (voir la série américaine « The Lone Gunmen » qui avait fictionné le détournement d'un avion de ligne sur le World Trade Center), mais par le théâtre. On joue, en temps quasi réel les funérailles et l'enregistrement bureaucratique des défunts (bien sûr le comble de la fiction puisque ce temps du chaos est justement imprévisible et déjouera très probablement tous les scénarios imaginables). On joue avec des gestes et des mots, acteurs à part entière de la fiction. La mise en scène est sans doute sommaire mais se veut efficace, on ne sait pas si les acteurs actrices furent bon.ne.s, mais ce qui est sûr, c'est que la régie avait tout prévu. Les entraînements à la guerre ont donc désormais leur pendant civil, le terrain des opérations est global et total, que nous ne connaissons ici déjà que sous la forme de faux attentats à la bombe dans les grands magasins ou les gares des grandes villes, occasion de gérer policièrement-militairement les populations comme du bétail cobaye prédestiné à mourir un jour pour de vrai dans de telles situations. Mais tout a pris une tournure plus vaste, plus délirante, plus à la mesure de l'irréalité produite par l'archi-réalisme des scénarios qui double le réel du revers d'un veston tranquillement épouvantable. On se pose une question à l'issue de ce récit : comment ont réagi les habitants de Väddö, la ville proche de Stockholm où ce théâtre aux armées eut lieu ?
>
Dans la foulée de cet article, un second, étonnamment paru dans Le Monde le même jour – 1er septembre 2026 et signé de la même autrice, titrait : « La Suède, ce « paradis » pour les ultrariches devenu un enjeu du débat politique ». Il s'ouvre ainsi : « Dans le royaume scandinave considéré comme un des plus égalitaires du monde, le nombre de milliardaires ne cesse d'augmenter, tandis que la pauvreté progresse. Avant les élections du 13 septembre, la taxation des plus fortunés s'est imposée comme thème de campagne ». On y apprend que 3428 milliardaires résident dans le pays, dont 53 français. Tandis que la gauche veut taxer les milliardaires, le parti libéral veut doubler le nombre de ceux-ci d'ici à 2036 : « "Aujourd'hui, les 46 personnes les plus fortunées possèdent plus que 8 millions de Suédois (dans un pays de 10 millions d'habitants)" », résume la responsable d'Oxfam ». De classiques jeux de fiscalité, sur fond de crise économique et financière durant les années 90, expliquent en partie la dérégulation qui favorisa les ultra-riches avec une baisse drastique de l'ISF tandis que les impôts des plus modestes ne suivaient pas la même tendance, etc.
Ici, l'étonnement fait place à une constatation d'abord : la menace d'une guerre d'envergure menée notamment sur le territoire de la Suède ne dissuade pas les milliardaires de s'y installer, même pas peur ! Une question ensuite en suspens : y a-t-il entre l'archi-réalisme préventif d'un simulacre d'hécatombe lors d'une guerre qu'on annonce chaque jour toute proche et la présence en nombre de ces ultra-riches une corrélation idéologique, voire théologico-politique : les ultra-riches se sont-ils convertis au protestantisme, s'ils n'étaient pas déjà protestants ? Financent-ils en mécènes ce vaste théâtre des opérations ? Un protestantisme de guerre à l'image des chrétiens évangélistes américains ? Ou bien quitteront-ils le navire comme des rats, le jour où ça commencerait à se gâter (de fait, les courageux évangélistes d'Amérique ne subissent pas chez eux la guerre à laquelle ils poussent au-dehors) ? À suivre.
Patrick Condé
28.09.2026 à 11:20
dev
A propos de la polémique autour de C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien Pablo Durán
- 28 septembre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
À contre-pied du serment de ne jamais utiliser l'IA publié cette semaine, Pablo Durán replace la polémique autour de C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien dans une histoire plus large de la littérature, c'est-à-dire l'histoire de sa maîtrise par la culture bourgeoise.
Le recours aux drogues, au hasard, à l'automatisme, au montage, au cut-up, à la divination, à la transe, à l'enregistrement pur et simple de ce qui arrive, au dérèglement des sens, à la manie, à l'ascèse, à l'isolement monacal, à l'écoute des rêves, à la répétition obsessionnelle des mêmes gestes et des mêmes horaires, bref, à tout ce que la vie propose et offre pour conjurer l'angoisse d'une phrase qui avance sur la page sans que l'on soit certain d'en être l'auteur ni où elle nous mènera, et peut-être même avec le désir secret qu'elle nous échappe et que l'imprévu surgisse, et avec lui la beauté, ne peut être tu qu'à la faveur d'une censure dont tous les écrivains semblent devenus complices. Pourquoi ce silence, pourquoi cette trahison de tous les livres lus et aimés ?
Les techniques d'écriture ont fait leur entrée dans la poésie et la littérature modernes en remettant en cause les notions d'intériorité, d'intentionnalité et de maîtrise au sein d'une culture bourgeoise valorisant un savoir-faire ne s'autorisant aucun risque vécu, contrairement aux poètes et aux artistes du passé qu'elle célébrait. Un poète se vit en effet comme tel avant même qu'une société quelconque le désigne ou le reconnaisse dans ce vocable. Un auteur de roman de même : il n'a besoin d'aucune caution sociale pour s'autoriser à écrire comme il l'entend, simplement à briser en lui-même la loi qui l'assigne à obéir. C'est pourquoi quelqu'un qui écrit fait toujours l'épreuve de son propre destin dans l'écriture elle-même, et plus encore dans le fait de voir ce qu'il écrit publié, jeté au milieu des signes comme une bouteille à la mer. J'aimerais ainsi que l'on explique sans détour pour quel motif les agents d'IA ne sauraient être ajoutés à la liste des techniques d'écriture par les poètes et les écrivains : cela ne devrait-il pas relever de leur choix propre et exclusif, radicalement individuel ?
Une fois de plus, ce sont donc ceux qui n'écrivent pas qui devraient en décider, montant de toute pièce le tribunal de ce qu'il est légitime de vivre et de faire lorsque l'on « prétend » écrire, cette prétention se devant absolument d'être sanctionnée par une autorité — et de préférence la leur. Celle des assis, celle des profiteurs, celle des donneurs de leçons, celle des défenseurs de la culture outragée, en un mot, celle du public dans ce qu'il a de plus vulgairement bourgeois depuis que la bourgeoisie impose les conséquences de ses choix à l'humanité. Celui-là même qui ne s'est jamais remis des livres écrits et publiés par les poètes et les écrivains depuis Novalis ou Baudelaire : moralement insanes, idéologiquement coupables, culturellement destructeurs (et j'en passe). Cette petite musique accompagne les débats contemporains depuis au moins une trentaine d'années, autant dire, au train où va le temps, depuis la préhistoire (en tous les cas celle de l'IA). Il suffit de restituer la perspective dans laquelle elle se mire elle-même avec la satisfaction des vainqueurs pour en attester : celle, par exemple, de Jean Clair affirmant après les attentats du 11 septembre 2001 que l' « idéologie surréaliste » en était la grande responsable dans un texte publié par Le Monde, et auquel, déjà, peu avaient su répondre. C'est-à-dire que tous ces gens se font une idée de l'écriture et de sa légitimité (remplacez le mot écriture par un autre désignant toute activité créatrice autonome) selon un cahier des charges très précis établissant les valeurs auxquelles elle doit répondre. « C'est de l'art/ce n'est pas de l'art », ou encore « c'est de la littérature/ce n'est pas de la littérature », etc. se présentant comme la sanction ultime et valorisante assurant la reconnaissance à la fois de l'objet et de son auteur. Nous en sommes donc revenu à cet endroit-là de la réalité sociale dans son ensemble, à rebours de tous les gestes et de toutes les consciences alertes des deux derniers siècles formés au sein d'une hostilité qui, c'est vrai, n'apparaît plus jamais dans les livres une fois leur reconnaissance admise. On y consacrerait trop de temps.
Où sont nos valeureux universitaires progressistes pour rappeler ce que je trace ici à grand trait et prendre la défense dans son ensemble de la modernité, et donc du ou des accusés ? C'est-à-dire de l'individu libre de choisir comment il s'exprime pour révéler la part de nuit qui l'obsède ? Au lieu de cela, de petits débats remplis de précautions oratoires sur la gravité d'un recours à l'IA pour produire, le soupçon de rancune sociale qu'il faudrait lire dans sa dénonciation, la distinction oiseuse entre le contenu et le contenant, sinon la revendication pour toutes et tous de pouvoir accéder à la reconnaissance… qui ne remettent jamais en question le système même qui autorise les distinctions, les louanges, et la répartition symbolique de la propriété (la leur aussi bien). On attendrait des plus autorisés qu'ils rappellent de façon concernée que le secret révélé par l'écriture (et l'écriture, c'est toujours quelqu'un qui écrit) concerne la distribution sociale elle-même.
Quel est l'enjeu derrière la défense d'une « pureté » de la production littéraire, qui ne relèverait que de l'effort d'une tête et de la transparence d'un stylo ou d'un clavier (à peine des objets techniques) pour concevoir « une œuvre de l'esprit », autorisée à répondre à celles qui lui précède selon une logique propre à l'humanisme ? Quel est-il sinon la réfutation de toutes les expériences et de tous les positionnements qui ont contesté les notions d'intériorité et d'identité pour mettre en lumière la matière même du langage, d'un langage en nous-même, et les liens singuliers de chacun avec celui-ci ? Y aurait-il donc quelque chose de dangereux, d'extraordinairement dangereux, dans ces expériences pour l'ordre social ? Ce n'est donc pas la qualité elle-même du résultat qui pose problème à nos défenseurs d'une pseudo-culture classique dont ils seraient les gardiens devant la sauvagerie de la nuit qu'ils produisent, puisque ce monde leur appartient : c'est la distribution symbolique de la propriété elle-même, et la plus-value métaphysique qu'elle produit.
Que le langage soit désormais la propriété de l'économie à travers tous les modèles conversationnels, et tous les agents d'IA, s'accorde entièrement à ce récit d'élection. Il ne faut pas s'y méprendre : un monde malade de l'identité ne sait produire que des leurres. Il se trouve que les notions d'entendement, d'intelligence du monde et des phénomènes, remisées par les Salons et les Prix littéraires au profit du respect hypocrite de valeurs morales, s'engouffrèrent dans les lettres et dans les arts avec toute la vigueur dont les histoires témoignent. Chaque fois de façon singulière, chaque fois en dehors des dogmes, y compris progressistes : au-delà de tous les dogmes. Le mythe de la « responsabilité de l'artiste » et celui d'une création « purement humaine » ne servent ainsi qu'à étouffer le feu dont chaque individu brûle.
Pablo Durán, chef de fabrication dans un groupe d'édition.
28.09.2026 à 11:14
dev
« – Lui insufflerez-vous une intelligence ? / – Une intelligence ? non : l'Intelligence, oui. » (Villiers, L'Ève future) Un appel contre l'IA, simple, brutal, a été publié ce 19 septembre 2026. Il est, pour qui veut, à signer [ici [1]]. Il est simple et brutal, sans doute, mais dans ses nota bene, où il faut, il énerve la question...
Je, soussignée ou soussigné, prête le solennel serment de ne jamais utiliser ni faire utiliser à d'autres l'intelligence artificielle.
En prêtant ce serment de façon collective, j'exprime devant mes proches, mes amies et amis, ma famille, mes enseignantes et enseignants, ou devant mes élèves, ou devant mes clientes et clients, mes voisins et voisines, mes collègues de bureau, de chantier, de sillon, etc., l'idée que la soumission à l'intelligence artificielle n'est pas une fatalité ; et que si des entreprises ou lobbys ou gouvernements ou dynamiques collectives poussent partout à l'utiliser (dans les armées, dans les administrations, dans les rédactions des journaux, dans les écoles, etc.), il est nécessaire de se compter, de façon joyeuse, et de dire que nous en tout cas non nous ne l'utilisons pas – absolument jamais ; et qu'on vit mieux sans elle. Car possiblement, mais très vraisemblablement, l'intelligence artificielle est ou va devenir pour nous toutes et tous, êtres vivants sur Terre, très vite un danger considérable. (Elle va nous rendre en particulier dépendants de dispositifs colossaux, géostratégiques, lucratifs, sales et polluants, sur lesquels nous n'avons et n'aurons jamais aucune prise.)
Par conséquent, je prête le solennel serment de ne jamais utiliser ou faire utiliser l'intelligence artificielle.
Si l'on m'y contraint, je pourrai me réclamer de ce serment – et ainsi de l'appui de toutes celles et ceux qui ci-dessous auront apposé leur nom avec moi.
Dans tout lieu où l'on cherchera à imposer un usage de l'intelligence artificielle, ce serment permettra de se compter – et d'organiser localement une résistance.
(Car on a vu des lieux, dans l'histoire, où la totalité des personnes s'opposait intimement à ce que telle décision soit prise ; mais comme chacune, assise à la table « ronde », ignorait que ses deux voisins, son voisin de gauche comme son voisin de droite, s'y opposaient comme elle très intimement, on ne vit protester personne ; et beaucoup crurent avoir été seuls à s'y être intimement, en leur for intérieur, opposés. Ceux-là n'apprirent que plus tard – s'ils l'apprirent jamais – que ce qui avait été accompli dans la suite l'avait été sans l'assentiment intérieur d'aucun.)
1) L'intelligence artificielle pénétrant tellement vite et partout, nous n'ignorons pas que des dispositifs que nous utilisons, même au quotidien, seront possiblement des dispositifs où elle interviendra, de façon plus ou moins cachée. Mais cette contrainte où je me trouverais placée ou placé ne peut faire que pour cette raison moi-même partout ailleurs dans ma vie je recoure de façon volontaire à l'intelligence artificielle [2].
2) Certains dispositifs comme les moteurs de recherche imposent sans nous demander notre avis, dès qu'interrogés, un « overview » ou « aperçu IA » affichant automatiquement du texte produit par l'intelligence artificielle, que nos yeux ne peuvent éviter : entre nous signataires, nous nous aiderons mutuellement à trouver les moyens techniques pour contrer ces intrusions dans les espaces quotidiens de nos vies.
3) Par ailleurs, parce que nous savons que les intelligences artificielles liront ce texte – puisqu'elles lisent et liront tout, et qu'elles auront bientôt tout déjà lu –, nous ne pouvons ignorer que ce qui est dit là sur elles, elles le liront aussi. Ce que nous pensons de l'intelligence artificielle, l'intelligence artificielle le sait à sa façon, et elle le sait ou bientôt le saura mieux et bien plus intlligemment que nous ne le savons nous-mêmes et le saurons jamais ; et elle le formulera alors plus clairement et plus distinctement que nous ne l'avons fait ici, si d'autres, un jour, la sollicitent avec prompt ou même sans pour savoir ce que nous avons voulu faire ou dire, en signant ci-dessous. (Quelles que soient les intentions de ceux-là, qui interrogeront.) (Et à supposer que l'intelligence artificielle ait encore besoin qu'on l'interroge pour se mettre à donner un avis et dire sur tel ou tel ceci ou cela.) (Car ce qu'est l'intelligence artificielle, c'est l'intelligence artificielle, à sa façon, qui le sait ou qui bientôt le saura… ?)
4) Enfin : nous faisons ce constat simple et naïf que l'intelligence artificielle, en existant, a le pouvoir si l'on n'y veille d'amoindrir nos joies très sûrement. Car elle nous place dans la situation de nous demander, à chaque instant, si ce que nous avons sous les yeux (ce très beau message, ce si beau dessin…) (ce qui fait la joie du jour) est le fait de la personne qui nous l'adresse ; ou bien si ce n'est pas le produit d'une machine, produit que cette personne n'a fait que solliciter techniquement puis transmettre ? (Une enseignante peut se poser cette question en face du texte rédigé par son élève ; un parent devant le dessin ou la chanson de son enfant ; un amoureux en face d'une lettre ou message qu'il reçoit de celle ou celui qu'il aime, etc.) (Et un collègue de même, sur son lieu de travail, recevant ce qu'un autre près de lui a fait ou pensé...) Une vie où toute chose belle ne pourrait plus jaillir (et ne le pourrait d'autant moins qu'elle est très belle, trop belle… anormalement belle...) qu'accompagnée de ce destructeur et triste soupçon (entachant tout), est une vie peu intéressante et une vie très bêtement mutilée. (Car la joie vient toujours d'une chose soudain anormalement belle.) Notre décision de signer au bas du serment affirme donc notre volonté ne pas laisser mutiler nos vies aussi bêtement. En ce sens, le serment ne fait que défendre cette possibilité simple et ancienne, mais rendue soudainement fragile : la possibilité que de belles choses, provenant des autres autour de nous, nous atteignent sans soupçon, et nous emplissent de joie.
Cet appel a été publié le 19 septembre 2026. Il peut être signé à cette adresse : https://c.org/nQw4yrc9fK
[2] Nous nommons ici intelligence artificielle ce que plus techniquement il faudrait, dit-on, appeler intelligence artificielle générative. (C'est celle qui produit pour nous, à notre place, des textes, des images, des musiques, des pensées ; celle aussi introduite pour qu'avec elle on échange, discute, etc.)
28.09.2026 à 11:01
dev
Voix, gestes, voisinages Une prose fragmentaire et polyphonique Dapondy et Alain Naze
- 28 septembre / Avec une grosse photo en haut, Rencontres, 2
Le philosophe Alain Naze (que nous accueillons régulièrement dans nos pages) s'est entretenu avec un ami plasticien, Dapondy. Cela a donné tout autre chose qu'un entretien et s'accompagne d'une sorte d'exposition.
Le style télégraphique a une puissance qui ne vient pas seulement de sa brièveté. Soit une proposition du type : « Jules arriver cinq heures du soir ». Il n'y a aucun intérêt à écrire comme ça.
Mais c'est intéressant si l'écriture pour son compte arrive à donner ce sentiment d'imminence, de quelque chose qui va se passer ou qui vient de se passer, derrière notre dos. Les noms propres désignent des forces, des vents, des typhons, des maladies, des lieux et des moments, bien avant de désigner des personnes. Les verbes à l'infinitif désignent des devenirs ou des évènements qui débordent les modes et les temps.
Gilles Deleuze, Pourparlers, p51-52, Les Éditions de Minuit
Un atelier, assez discret, souterrain. Traces d'un travail qui s'y effectue, d'expérimentations en cours. Intentions, intensités ?
Si difficile d'user des mots, étant dans « le faire ». Et si l'on se passait du « je » ? Gommons-le « je ». Faisons qu'il se dissolve en un « tu », peut-être en un « nous » - mieux, un « nous » quelconque.
Des productions, des recherches dans une cellule. Leur silence est question. Elles dialoguent, conversent, chuchotent, adressent des signes. Tentatives muettes pour se libérer d'une parole trop longue. Leur cause efficiente importe peu - inscrites dans la poussière colorée du sud de l'Inde. Les lointains – écarts / décalages dans les façons de voir, de parler, de sentir.
Un désir : « faire image », y tendre en tout cas. Désir porté ou déporté par des voix aimées. Par des textes ou simplement se mettant à l'écoute des choses alentours.
Et puis, les voyages et les rencontres. Des gens lumineux et humbles. Des lieux, des objets, des œuvres de toute nature, de tout genre. Moteurs vers l'acte de peindre. Une nécessité, ni plus ni moins. Produire ou plutôt essayer de produire sans trop de gravité, sans drame. De modestes expérimentations, sans grande prétention, nourries par une foule de petites choses senties, des petits trucs. Lente accumulation de « petites perceptions ». Et soudain, une petite ouverture : une ligne, un chemin, bien souvent sans direction déterminée. Pour quelle voie ? Par quel miracle ? Peu importe. Ce qui arrive, se donne, est à prendre. On se lance, on l'habite.
Années de formation/déformation – autre lieu, autres rencontres. Paris VIII, années 80/90, des voix inoubliables. Elles résonnent toujours. Atmosphère de joyeux tumulte, disparité du public, non-hiérarchie et non-progressivité des connaissances. Premiers jalons. Regard renouvelé sur la pratique, le quotidien, la vie. Arts, esthétique, philosophie – un creuset. Aucune ligne droite dans ce cheminement. Poussé par quoi ? Ça devait se passer ainsi. Probablement.
Absence de signature. « Timidité dans l'être » ? Exigence interne ? Absence de titres.
Sur l'absence de signature…
Signer…pour quoi faire ? Rien à prouver, rien à valider, rien à revendiquer. Incapacité à reproduire à l'identique une signature, ou peu s'en faut. Catastrophe.
Et puis la question de la « personne ». Les « œuvres d'art » ont un auteur. Quid des productions sans nom d'auteur ? Un désintérêt pour la propriété, la possession. Peut-être surtout le sentiment de ne pas être une personne – sentiment d'être « personne », bien plutôt. Allègement propre à l'absence de signature. Ne pas avoir à répondre de, ne pas avoir à assumer une responsabilité.
Évitons le piège du narcissisme. Un artiste non plus défini par son « moi », mais par de menus gestes, à peine perceptibles, des actes anodins qui n'ont aucune consistance, aucun mérite sans doute non plus. Des gestes, simplement pour donner un peu de matérialité, ne serait-ce qu'un tout petit peu, essayer de donner droit à des petites choses de voir le jour, se montrer, recevoir un « plus » de réalité. Telles ces « Existences moindres » de D.Lapoujade.
Des choses demeurent, certes, mais rien de grand, de triomphal. Productions comme petites « natures » timides, sans poids, désamorcées. Inutilité de la signature – artiste sans nom, quelle légèreté ! Affinités avec des « Artistes sans œuvres ». Glisser vers du fondu au noir ou au blanc. Une telle évidence qu'un travail artistique se façonne toujours à plusieurs, avec tous ceux avec qui on a quelque chose à faire – tout autre chose qu'un travail de/en collaboration. Les autres tiennent, constituent cette « compagnie », présente comme un matériau à part entière. Travailler avec des voix, rapprocher une pluralité de voix, les regrouper, les matérialiser sous forme d'ensemble. Avec amour.
Une discrétion aussi. Une disposition, peut-être, au peu d'importance, à raser les murs – un peu comme Buster Keaton, dans Film, de Beckett. Personnage presque effrayant et attachant, qui passe son temps à fuir, à se soustraire à tous les regards, à s'effacer. Dilution, dissimulation. Choses griffonnées, abandonnées, puis reprises, et qui aspirent à une juste présence.
Sur l'absence de titres…
Le titre au centre de certaines pratiques artistiques. Le titre était le travail de Lawrence Weiner : il est le projet, l'objet, voire l'œuvre même ; pas de distinction véritable. Le titre, un baptême parfois. Duchamp – grand baptiseur d'œuvres, magicien à l'humour redoutable, brin de poésie. Le titre, ce qui fait basculer un simple objet du quotidien vers le monde de l'art. Le cas des ready-made : leurs titres deviennent eux-mêmes des ready-made n'est-ce pas ? Coup de force génial de Yves Klein : appeler un monochrome « Un monochrome ». Le monochrome bleu n'est ni mer ni ciel mais un monochrome. Caractère essentiel du titre.
Distance vis-à-vis du titre. S'en séparer ou s'en abstenir ? S'éloigner de son côté un peu sacré. L'acte de nommer appelle un sujet bien souvent. Le titre oriente la lecture, guide le lecteur, certes. Mais la saveur se révèle peut-être quand ils proviennent des spectateurs. Ainsi, à propos d'une série sur les végétaux* déclinée dans des bleus et mauves, des ami(e)s : « Ça, ce sont des ramages ! ». « Ramages », titre quasi musical – ou encore « Fougères rieuses » - tellement plus ouvert, venant des autres.
Qu'ont-ils en commun ? Le premier travaille avec des ciseaux, le second peint et le dernier écrit. Traversés par des lignes d'un certain type, ils semblent partager une même intuition.
Les Feuilles découpées dans la couleur par Matisse, toutes joyeuses et rythmées aspirent à s'élever vers une lumière. La série des Ramures de Titus-Carmel, des peintures de formes végétales fluides et quasi abstraites, croissent et ploient, s'entremêlent et se confondent parfois. A travers les Rameaux de Serres, c'est l'image d'une pensée en réseaux qui se dessine. Avec ses poussées par à-coups, ses bifurcations, ses connexions, ses ramifications. Trois cheminements à l'écoute du végétal pour dire l'horreur de la ligne droite. Trois regards pour habiter un monde vivant ; tel un chant de merle. Proche de celui du Merle noir du compositeur Olivier Messiaen.
Pas facile de donner un titre sans la présence d'un véritable sujet. Peinture : inscription de signes dans un espace et à un moment donné. Un monde de signes. Une question de perception. « Faire art » = produire des signes d'un certain type. La peinture : zone de sensibilité. Il n'y a rien derrière un pot de fleur, un vase, un corps, des écritures, des végétaux. Seulement des traits, de la couleur, des macules, de la salissure, des matières. Rien derrière ! Loin du Chef-d'œuvre inconnu ! Pas une histoire de « dessous ». Tout est en surface, témoignant quelquefois d'une grande et forte pauvreté. Seulement des traces de matière : crayons de couleurs, mine de plomb, une matière picturale, trainées de pastel, la texture du papier. Pour ainsi dire, rien à chercher en profondeur, seulement des effets de surface. Du presque rien ou des petits riens. Pas besoin de titre.
La matière de la production, au centre. Le désir de créer s'y enracine sans doute ?
À propos de la matière…
Peut-être ringard de parler de la matière à l'ère du numérique. Pas de mort de la peinture matérielle et traditionnelle. Fascination - bien au contraire, pour la vieille matière grossière, imprévisible, riche. L'étaler, la toucher, la sentir, …Question de sensibilité. La matière couleur bien sûr, mais aussi le simple trait de crayon qui laisse sur son chemin une fine couche poudreuse. Les craies, les encres. Ne pas envisager la matière dans son rapport à la forme. Pas davantage comme son rival. Tendance historique à opposer l'histoire des formes à l'histoire de l'informe. Même « contenue » dans une forme, la matière vit pour elle-même, par elle-même. Vitalité, énergie pure toujours en débordement, visible et manifeste. La matière désire la forme, certes. Plutôt la laisser, avec ses imperfections, la laisser vivre. Regarder évoluer son visage. Prêtons-lui attention – s'y révèle une « impassible présence ».
Ne pas chercher à dominer la matière. À peine « contrôlable », d'ailleurs. Pas de lutte obstinée. Ne pas s'acharner contre la matière. La forme ne domine pas la matière – les deux cohabitent. Laisser faire la matière, la laisser explorer les possibles. Le laisser-faire comme dimension expérimentale. Rien d'extraordinaire au fond.
Parfois suffisant de déposer, de déplacer un peu de matière sur un bout de papier, sur de la toile, du carton, n'importe quoi. Rien qu'un petit geste de déplacement pour marquer, indiquer sa force. La matière « vit », sans dépendre de quiconque. L'art n'a pas besoin de quelqu'un, ou si peu.
Déplacer, laisser faire, c'est une démarche. La matière, formidable vivier, se met à fonctionner : ça bouge, ça grouille, en même temps que l'affolement de la main et de ses effleurements sur le papier. Juste besoin d'un petit geste aussi maladroit soit-il pour qu'elle apparaisse sous une autre lumière, un nouveau jour. Mettre en avant, mettre en scène la matière.
Humilité à l'égard de la matière. Non pas se ruer sur elle, mais lui ouvrir les portes, tenter de la faire bégayer un peu. Elle se révèle alors pleine de poésie, c'est là qu'elle est « belle même dans sa laideur ». Il faudrait d'ailleurs parler plus de gesticulation que de geste. De menus mouvements, souvent incontrôlés et parfois involontaires, tantôt laissés bruts dans le premier jet, tantôt repris maintes fois pour répondre à un agencement global. Ne jamais tenir le crayon par où l'on a l'habitude de le tenir. Tenir parfois le crayon, ou l'outil, par son extrémité. S'exprime alors le langage de la main ou du corps, bien plutôt qu'une intention volontaire. Une forme d'inconscient corporel. Plutôt que des objets produits, des résultats, percevons d'abord des gestes dérisoires. L'attention s'attardera plutôt sur cette énergie, sur ces forces, de préférence aux réalisations. Des traces de matière, de main, d'outils et de biffures laissées apparentes, visibles.
Faire place à de l'informe, laisser parler l'informe, rester discret, peut-être, se faire « timide * ». Apprendre à rester dans l'ombre, pour laisser les remous de la matière s'exprimer dans toute leur ambiguïté. Beauté du bruissement des traces, des signes.
On trouve dans l'écriture de Blanchot comme dans celle de Beckett un geste fort : le retrait ou l'expérience du retrait.
Le livre à venir se présente comme n'ayant pas d'auteur et les pages consacrées à Kafka offrent l'image d'un écrivain qui ne s'impose pas. Blanchot laisse faire le langage en optant pour une neutralité impersonnelle. Pas d'affirmation, mais une parole qui tente de se mouvoir.
Avec Beckett, tout se réduit, s'efface, se vide : le narrateur comme les personnages. C'est l'effondrement du sujet dans une parole qui frôle le silence. La voix du Dépeupleur -en un sens, c'est celle de l'œuvre même. Voix sans nom, celle de L'innommable qui se demande « Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? » Voix sans certitudes.
Au fond, tous les deux procèdent dans la discrétion- avec peu ou presque rien.
« Œuvres » ? « Travaux de recherche » ? « Expérimentations » ?
Faire des peintures, c'est parfois écrire des « histoires ». Des histoires qui ne racontent rien. Des promenades. Accompagné de tous ceux à qui nous lie une affection, des affinités. Des artistes, des écrivains, des cinéastes, des musiciens – tous ceux auxquels nous lie une proximité. Ils sont là, présents dans le travail. Ils accompagnent, aident à broder des « histoires sur l'art ». Dialogues au cours d'une promenade. Il s'agit alors de décrire – décrire permet d'en dire peu sur soi. Ne pouvant peindre ces promenades elles-mêmes, pas plus que des rencontres, on produit, traduit, « écrit » les effets qu'elles produisent.
Soit l'exemple des pots de fleurs. Au-delà de la cause efficiente, ils résultent de Cézanne, de Gasiorowski, de Raynaud*. Ce sont des rencontres. Cet agencement, c'est le « monde » issu des échos. Cette fusion parle d'eux, et ils constituent le matériau même de ce monde.
Mais pourquoi donc s'intéresser à un pot de fleur, objet insignifiant et /ou sujet banal ? Et quels rapports les artistes entretiennent-ils avec ?
Cézanne en peignant les pots placés en série sur un rebord entamait un travail de recherche plastique, des variations : exploration d'une forme, d'un volume, des ombres et lumières -la construction d'un regard.
Gasiorowski choisit ce motif sans intérêt et le traite en série de façon obsessionnelle comme pour « se punir d'avoir voulu faire de l'art » : geste d'auto-dérision. Son intention n'était ni de peindre des pots ni des fleurs mais de combattre un art noble et héroïque. Il questionnait ainsi « le problème de peindre », menant une réflexion sur la peinture.
J.P.Raynaud n'est pas un artiste peintre. Voué initialement à être jardinier et donc à prendre soin des plantes, il remplit de ciment les pots et les peint en rouge. Geste radical pour éviter qu'une fleur ne pousse et empêcher qu'elle ne meure. Le pot de fleur connaitra des variations et deviendra la marque de fabrique de l'artiste. Cet amoureux de la peinture dialoguera avec Monet non plus avec des pots de fleurs mais avec des pots de… peinture !
En faisant écho à ces trois gestes aussi différents, la série des pots révèle un rapport au réel et à la peinture ; montre que cet objet trivial peut devenir un outil de pensée plastique.
Tous ces travaux, toutes ces tentatives ici présentes, dans cette cellule, n'ont peut-être qu'un petit coefficient d'art, un petit pourcentage artistique. Ils sont à l'image de récits d'art. Le « créateur » n'est pas pour grand-chose dans tout ce qu'il entreprend. Il est comme poussé, emporté par une nuée de petites choses vers ces artistes, pour lesquels il peut avoir le plus grand respect. Comme embarqué dans une promenade. Plus de « je ». En promenade, comme, et avec Mrs Dalloway.*
Clarissa Dalloway, personnage d'un roman, aime marcher dans Londres et sentir les choses autour d'elle : une traversée dans les rues avec ses couleurs, ses lumières, parmi les passants, leurs gestes, leurs voix... Si l'écriture de Virginia Woolf immerge le lecteur dans un temps vécu, dans un flux de perceptions c'est pour le faire circuler à travers des points de vue intérieurs. Mrs Dalloway se fond dans le murmure du monde. Plus de soi - fixe, figé mais des ambiances, des rythmes, des émotions et des sensations. La promenade : un agencement vivant.
Vouloir se promener comme ou avec Mrs Dalloway c'est chercher à se dissoudre dans un mouvement impersonnel et ainsi entrer dans l'art du « devenir-imperceptible » développé par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux (plateau 1730 Editions de Minuit).
Une traversée dans le monde des arts entre des œuvres, entre des disciplines. Une « promenade-dérive » en quelque sorte.
Sentiment d'une fuite, par plusieurs biais, dans les productions, fuite de l'idée de totalité effective, que ce soit à travers le cadre-rectangle opérant une découpe, ou encore à travers le « pli » (écho du Deleuze Leibniz ?). En témoignent les « cartables », aussi bien que les photos sous les arbres, ou encore cette rupture opérée à l'égard du centre visuel, réalisée sur des plaques de tôle avec des motifs de rouille. Geste ici omniprésent. Idée enracinée dans le corps – une idée-geste ?
Sur le pli …
Difficulté à plier le linge, à dessiner, peindre ou sculpter les drapés. Linge plié ensuite déplié : une mise au carreau pour un dessin à venir. Admiration pour l'art du drapé : Michel-Ange, Le Greco, Ernest Pignon Ernest… Le pli, une énigme. Des lignes sont soustraites à la vue, ignorance de ce qui se cache dans les replis. Des zones obscures. Quelque chose de l'ordre de la soustraction. La soustraction est une opération intéressante – du temps s'installe, se loge dans ses plis.
Le pli, quelque chose du propos des « cartables » avec des poches et ces objets oubliés dedans, comme dans des tiroirs. Cartables : des toiles pliées, plus ou moins noires, texture froissée, plissée. Un monde ! De l'épaisseur, avec en surface, des stigmates, un peu comme du cuir usé, vécu, des peaux abîmées. Les épaisseurs : l'équivalent des recouvrements dans les travaux bi-dimensionnels. Ajouts et retraits. Pas de transparence dans les cartables. Que contiennent-ils ? Une fois pliés, ils sont accrochés sur des cintres comme des vêtements, des sculptures. Mode de présentation qui allège formidablement la matière. Extrême légèreté malgré les couches, leur épaisseur. Presque des « monades », avec un squelette à l'intérieur. Invisibilité du châssis. Des châssis nus– un autre usage du châssis. La toile pliée cache et révèle la forme du châssis. Alors « fuir », oui.
Sur la fuite…
« Faire art », c'est fuir, c'est toujours chercher une issue, trouver une sortie. Bartleby* encore. Que faire pour sortir ? Fuir par n'importe quel moyen. Par les bords, par le milieu… Trouver la sortie, c'est aussi penser la porte, la fenêtre ou la marge. Toiles peintes et rivetées sur plaques de tôle rouillée. Traits à peine esquissés, sans véritable contour défini dans certaines peintures. Le geste artistique : force ne laissant pas toujours subsister l'œuvre, au sens d'une totalité effective. L'acte : mis en suspens, jamais complètement achevé, pas d'œuvre-chose, figée. Continuer, malgré tout. Reprendre constamment ses travaux, relancer, toujours. Tentation de recouvrir à nouveau, de reprendre encore. Faire un trait, le gommer, l'effacer, le retrouver, le retirer, recommencement. Une force qui va. Et puis, l'écriture, dans les productions. Écrire, une lutte, une fuite, un travail de la main. Un geste, ni plus ni moins – l'écriture se faisant pure matière. Rien à dire, rien à déchiffrer – ou presque. Une écriture qui prolifère, qui s'impose d'elle-même avec légèreté, comme si quelque chose fuyait en permanence. Une façon aussi de laisser le corps agir, suivre un mouvement. Une idée-geste. Laisser le « motif » arriver, avec et dans le matériau. Dans l'errance des gestes, au cours d'un vagabondage.
Jean-Yves Jouannais a consacré un essai intitulé Artistes sans œuvres : « I would prefer not to » dans lequel il est question de la formule de Bartleby le Scribe, nouvelle de H. Melville : « Je préfèrerais ne pas » ou « J'aimerais mieux pas ». La figure de l'artiste contemporain y est présentée un peu comme un être quelconque qui ne cherche pas réellement à s'affirmer, à s'exposer ni même à exposer, mettant ainsi en suspens toute action. Une posture paradoxale qui tient non pas d'un rejet ou d'un refus catégorique de l'art mais d'un désir profond de s'éloigner d'une logique productiviste, celle du grand spectacle et du paraître. Une attitude quasi silencieuse mais puissante qui trouve écho dans des « gestes » tels ceux d'un artiste comme Rauschenberg. Notamment quand ce dernier gomme un dessin de son ami – Erased de Kooning Drawing : effacement du « visible » et de l'expression du « soi » - en partie du moins. Et c'est précisément cette opération de réduction, en jeu également dans les White paintings – série de toiles monochromes qui ne montrent rien sinon du blanc (pas de composition, pas d'objet ni de sujet - que D. Lapoujade identifie dans son livre magnifique sur Etienne Souriau, Les existences moindres. La réduction permettant une possible ouverture à un « plan d'expérience pure ». L'oeuvre n'est plus « une chose finie » mais une manière d'exister, un mode d'existence possible et simple.
Tendre vers le neutre (Blanchot, Beckett) ? Quelque chose d'une dépersonnalisation, d'une construction d'un « corps sans organes » ? Marche vers le neutre, peut-être raréfaction (Carmelo Bene) ?
Marcher vers « le neutre » …
Jamais blanche la toile, mais noire. Noire à force d'emmagasiner – tout un tas de représentations, des références. Nettoyer la toile. Balayer. Vider. Opération délicate. Chemin vers… Nettoyer en recouvrant. Une phase. Tentative sans fin. Le geste pour lui-même. Marcher vers son propre effacement. Désir profond.
Laisser parler ce qui ne peut se dire dans ce qu'il y a à dire. Tendre vers une disparition. Du neutre. Écriture, dessin, peinture, traces – effacer. Démarche. Pas un recommencement. « Je me croyais arrivé au port et je fus rejeté en pleine mer » *. Le soi : résistance à l'effacement. Résistance sans terme. Insistance maintenue, pourtant, vers la dissolution, l'appauvrissement. Tendre soi-même vers une quasi-absence. Mouvement asymptotique, sans dénouement.
Dans un cours sur Leibniz en 1987 et pour introduire un nouveau problème, G. Deleuze citait cette phrase splendide extraite de la préface des Nouveaux essais sur l'entendement humain : « Je me croyais arrivé au port ; et je me vois rejeté en peine mer. » Énoncé de toute démarche de création. Une image de toute beauté.
Dans tout travail de recherche et de création, nous croyons à un moment avoir touché terre, avoir atteint le port, la forme - lieu stable et de repos. Mais nous réalisons vite que nous avons encore affaire à des forces, une mer de plis - un espace mouvant et changeant. Secoué, embarqué dans la logique du pli porté à l'infini, on se trouve comme emporté dans un processus qui n'en finit jamais. Pris dans un déploiement de plis toujours nouveaux, toujours plus complexes, et avec des dimensions qui ne sont jamais les mêmes qu'il s'agit de traverser en déséquilibre, tenter de déplier. Sans doute est-ce la condition pour qu'advienne et surgisse quelque chose d'intéressant et d'important à nos yeux.
Recouvrir, effacer. Des marqueurs. Des petits événements. Fabriquer des mondes. Former des blocs sensibles – tourner autour d'un « motif » dans le sillage d'une constellation singulière d'écrivains, penseurs, poètes. Rien de savant, de profond, de l'affect plutôt. Pas vraiment descriptible – paradoxe d'une démarche visant la perte du « je ». Tentative d'installation dans l'espace de la perte. Plastiquement, une obsession/espoir : la recherche d'une rencontre immédiate avec le négligé. Si seulement le regardeur pouvait s'attarder sur les choses dérisoires, le périphérique, les traits tremblants, les hésitations, les salissures, les trucs innommables.
Une anecdote / rencontre : Une personne proche avec beaucoup de gentillesse : « Ah, j'ai choisi un joli carrelage comme les peintures de X. ». Cette dame avait tout saisi du neutre. Comme un compliment. Bien plus tard, un maçon : « Vous savez, un bon carrelage, c'est celui qui se fait oublier ».
Comme un carrelage auquel on ne prête attention qu'en balayant le sol, qu'en nettoyant, avec une petite éponge. Non plus s'intéresser au global, mais s'attarder sur des parties. Recouvrement partiel, ou grattage de certaines parties, autant de formes de retrait de matières – traces restant souvent apparentes. De la place, ainsi, pour autre chose, pour qu'autre chose émerge.
Intérêt donc pour les opérations « d'amputation », de retrait, de neutralisation comme moyen de développement d'une nouvelle ligne, sous une nouvelle lumière. Plastiquement : besoin d'un matériau, d'une « pièce originaire », étrangère, en vue de constituer des blocs pour agir avec, opérer. Faire le mouvement, tendre autant que possible vers « la neutralité impersonnelle ».
Une tendance manifeste au palimpseste, donc. Recouvrements successifs de surfaces, grattages, avec, parfois, des textes devenus, progressivement, illisibles.
Un besoin de « salir », de tracer des lignes, d'inscrire des signes. Au commencement, les signes (quelque chose de confus). Et l'écriture, aussi, comme une constante. Des mots, des fragments de textes aimés – installation, matérialisation de voix, comme une aide, une manière de réassurance, mais aussi comme une façon de visualiser des forces, d'animer une surface, de lui donner une texture. Un gribouillage, une sorte de dépôt, un graphisme sans forme. Rien à lire. Pas de message. Pas d'objectif – rien à chercher, à comprendre, à déchiffrer. Une sorte d'enregistrement. Les inscriptions comme une approche de l'espace par le langage de la main, du corps. Rien d'intellectualisant ici, de la sensibilité à l'état brut. Des trainées à la mine de plomb, généralement, ou à la craie grasse ? Trainées flottantes.
Puis le processus de gommage, d'essuyage, de brouillage, de superpositions– de la poésie (l'art comme poésie). Présence forte de quelques artistes dans la construction des ensembles. Soit le bloc : Artaud, Twombly, Rainer* – non pas le signe d'une déficience, d'une insuffisance qui justifierait leur commune présence. Résultat de ces alliances, de cet alliage ? Leur présence, leur poésie, leur compagnie, comme voie pour l'écriture d'histoires. Comme une superposition de pages d'écriture ouvertes, en devenir.
Dans l'art de Twombly, les dessins d'Artaud et les recouvrements de Rainer, il semble bien qu'il y ait une véritable volonté d'aller vers des images-limites. Des images cherchant à résister à leur propre disparition, cherchant à survivre - entre oubli et insistance.
Twombly peint, écrit, laisse et fait voir ses gestes graphiques, les salissures, les effacements mais aussi les strates de matière (couleur, mine de plomb, craies…) qu'il « laisse traîner » sur le papier, la toile - se manifester.
Rainer intervient sur des images photographiques, des dessins. Ses recouvrements (übermalung) annulent en partie l'image. L'acte d'effacer se révèle ainsi plus important que ce qu'il y a en dessous.
Artaud dessine, griffonne, rature, écrit, procède parfois par superpositions de signes. Les productions deviennent des corps -palimpseste et prennent une allure chaotique.
Tous trois proposent un espace de tension et deux lectures possibles. D'un côté la forte tentation de vouloir lire en profondeur, sous les strates des références éventuelles ; à déchiffrer un processus ou le sens enfoui. De l'autre, s'en tenir aux effets de surface, à une forme d'attention sur l'acte brut, sa trace, sur les « choses » données ici et maintenant, l'énergie de la matière et non ce qu'elle représente.
L'objet du regroupement de ces trois démarches est d'interroger l'image et plus précisément celle qui se défait au moment même où elle se forme, questionner une surface habitée si l'on peut dire par le doute.
Qu'est-ce donc au fond « faire image » ?
Rien de clos, figé, fixe. Et puis, rare usage de fixatif pour des matériaux volatils, voués à disparaître, sous l'effet de la lumière, ou sous l'effet d'un simple courant d'air. S'effacer. Importance du temps dans tout cela. On n'en finit jamais avec cette histoire de disparition. Continuer.*
Charles Juliet dans ses Entretiens avec Beckett rapporte ces propos : « L'écriture m'a conduit au silence. Cependant, je dois continuer… Je suis face à une falaise et il me faut avancer. C'est impossible n'est-ce-pas. Pourtant, on peut avancer. Gagner quelques misérables millimètres… ». C'est dérisoire mais en même temps c'est la plus belle définition de l'œuvre d'art. La dignité de l'artiste est toujours de bouger encore un peu. Ramper par nécessité, avec obstination. Car c'est dans ce mouvement minimal et inutile que réside sans doute la grandeur de l'art.
Texte effacé ou traces déposées et soustraites à la vue – possible perdurance, malgré tout, d'une certaine magie. Recouvrement : disparition et apparition à la fois. Place faite à l'oubli dans le palimpseste. Savoir de l'enfant face à une ardoise d'école : il ne pourra conserver aucun de ses dessins. Plaisir supérieur de donner un coup de brosse, ou de passer l'éponge. Peindre comme accepter l'oubli, sans doute aussi s'oublier.
Recours à la production de « séries ». Logique spécifique de cette sérialité, malgré la diversité. Un « chiffre » pour toutes ces formes sérielles ?
La série, une manière de faire, un mode opératoire, un engagement dans un processus. La pratique sérielle comme un moyen de porter un regard différent sur la générosité de la matière, de ses accidents, de penser la peinture de façon fragmentaire, avec des variations. Approche en termes de multiplicité, ou d'événements. Face à une production sérielle : aux aguets de ce qui va se passer, sur fond d'une impression de voir toujours la même chose. Sensibilité à la différence dans la répétition, dans « du même et pourtant autre ».
Aussi : rares les images uniques, isolées. Travailler par série : proposer un groupement, un ensemble – tout s'y donne dans un rapport de voisinage. Cohérence avec le désir de fabriquer des petits « blocs » et d'explorer la diversité et la richesse de ces rencontres parfois improbables. Importante force visuelle de la série. Différence de nature plus que de degré entre la force de l'image seule, une vue isolée et la proposition d'un ensemble.
Ainsi, vocable de la figuration, le motif (au sens d'objet peint) se vide quelque peu – une sorte d'épuisement. Soit l'exemple des monticules (ou ce qui ressemble à de grosses graines ou des Meules), des feuillages ou des branches d'arbre… tous ces motifs sont des prétextes (au sens de mobiles) à mille petits murmures de la matière, du brut. Les chuchotements de la matière – du bruissement.
Encore : la série fait ligne aussi, dans son mode de présentation. Un accrochage en ligne comme possibilité de cheminer, sans direction aucune. Possibilité de regarder la série en commençant par un bout ou par l'autre. Ni début, ni fin – tout se passe presque au milieu, dans un intervalle, un entre-deux. Possibilité, peut-être, de voir le chiffre, dans cet entre-deux. Dans cet espace-temps, dans ce milieu s'effectue vraiment la dissolution : de l'objet et du sujet. Prendre alors un vague chemin, aller vers du « vague ». Des motifs pris dans une série : non plus des vases, ni des pots de fleurs, ni des cartables, ni des plantes, ni des portes ou fenêtres mais juste de la peinture. Détails picturaux et non des détails iconiques. La matérialité.
Le chiffre ? L'absurde espoir de voir quelque chose pousser au milieu d'une série, un petit brin de poésie ou de folie. Miracle.
Centralité du geste semble-t-il. Geste comme effort visant à briser l'harmonie et faisant du geste lui-même ce qui importe plus que le résultat. Geste physique aussi – outrepassant toute question de technicité ? Le geste, encore, comme nouage entre « idée » et quelque chose de plus large, de l'ordre d'une intensité motrice – quelque chose comme une gestualité dépourvue de finalité, et créant sa voie, sans référent hors de l'action ?
Plaisir de voir « Comment c'est » - « comment c'est » l'épaisseur d'un trait, l'intensité, la densité d'une couleur, « comment c'est » la texture de telle ou telle matière. Enfin, ça, le pictural, bien plus captivant que l'iconique. Capacité universelle à faire ou à refaire des gestes. Alors : comment c'est un balai, cet objet magique ? Et comment c'est quand les Indiens passent le balai ? Superbe invention, objet extraordinaire fait de chutes de récoltes, des tiges de coco – raide, rigide ! Voir un Indien ou une Indienne balayer la rue – rituel du matin et du soir, un spectacle étourdissant, grinçant. Montée de la poussière, comme une nuée et retombée inévitable, à chaque coup de balai. Savoir du balayeur : il ne retirera que le plus gros des saletés, pas toute la poussière – geste très noble, et maîtrisé techniquement.
Pas pareil en peinture. Geste intentionnellement maladroit – le dépôt en fait la richesse. Recouvrements par balayages successifs – malgré tout restent des choses a-signifiantes, des détails picturaux, résistant aux formes. Échos avec la question de l'écriture : les textes, l'écriture effacée est et n'est pas, visible par endroits. Dans des coins, par petites zones, en surface, possibilité de repérer des traces de passage de la main, du corps, des instruments, des outils utilisés – tous types de mouvements, tout ce qui se passe dans le crâne et sur le plan du corps. Étrange danse, sorte de mécanique qui se met en route, en marche. Plus fort que soi : pris dedans ! Idée ou geste ? Un nouage, probablement. Parler de « petites gesticulations » ? Comme un enfant tenant mal son crayon, et faisant des petits gestes très libres et spontanés – sans insistance, sans chercher à s'affirmer. Pour le plaisir intense de crayonner… de dessiner, peindre sans dessein.
Résultat de ces gesticulations de la main : des choses pauvres, finalement. Plutôt parler peut-être de quelque chose en gestation – trainées hésitantes résultant de ces petits mouvements. Quelque chose de l'ordre du remuement – à l'image des remous de la matière. Faire de la peinture sans chercher à signifier, à produire du sens – au mieux, chercher à tendre vers ? Rien de très figé, de très fermé. Utiliser, déverser l'essence de térébenthine à flots sur des supports avec des dépôts de matière colorée. Voir les tas se mélanger, des formes se faire et se défaire, se déplacer, se diluer… Voir l'essence agir, repousser les figures sur les bords. Assister au naufrage des formes sur la surface. Le médium : une force.
Parallèlement, dilution, évaporation du moi. Et puis – avancée ? ou dans la régression de ces petits gestes ? – ce petit quelque chose. Là que ça se passe, ce petit quelque chose, ignoré et qui s'ignore. Dans ces agitations elles-mêmes, une tentative absurde et vaine « à donner corps » - une forme restant en gestation. Rien de prémédité : comme la petite bête qui vit dans la terre, le petit ver dégoutant, visqueux, qui se met à gigoter, à gesticuler. L'animal qui se met à gesticuler, surpris, comme ça, par une grosse main qui vient creuser la terre. Ce petit ver de terre, cherchant à fuir, comme il peut, par où il peut.
Une force motrice, oui. Se sentir poussé, traversé par des logiques, sans nom, par des forces irrationnelles, affectant tout autant le corps que le crâne. Main, crâne, obéissance à une logique, celle des matériaux, de la matière. L'important : sentir les choses se mettre en place – à un moment donné, même en effaçant, en recouvrant constamment les choses, quelque chose se met en place et ça commence à fonctionner sur le plan plastique. Petite satisfaction, provenant de la maladresse, provenant de la bafouille, de la cafouille… sorte de jouissance inégalée à travers ce geste. Grande pauvreté*, – pas grand-chose. Une certaine force se dégageant dans la pauvreté ou l'humilité de la matière et du geste artistique. Quelque chose de l'ordre d'une conversation ou d'une correspondance, à l'horizon de « l'idée/geste ».
« …Pauvre dans sa forme, pauvre dans son contenu, pauvre dans son exécution, pauvre dans ses matériaux (…) et cependant la présence d'un certain esprit mobile qui rôde mystérieusement autour des lignes, des points, des ombres ». C'est ainsi que D.T. Suzuki évoque une pratique artistique et une esthétique dans ses Essais sur le Bouddhisme Zen. La force du pauvre, expression furtive et intense serait celle qui tient bon dans le peu. Elle souffle, elle traverse, elle laisse passer. Elle rend possible un lien. Question de perception probablement.
Quelques assemblages : installer une belle pierre dans un pot de fleurs, sorte d'association qui se crée brutalement, comme ça, à la vue de ces deux objets. Instauration d'un dialogue entre les deux éléments. Pauvreté du geste associée à une puissance à la fois visuelle et plastique. Assembler, peindre : faire du rien une force. Pas d'angoisse, pas de souci de réussir, d'aboutir à… Pas la question. Proximité entre l'acte de peindre et une « pratique corporelle de jouissance ». Très loin d'une recherche de maîtrise technique, loin de la démonstration d'un savoir-faire. Quelque chose comme « un exercice ».
Influences picturales, philosophiques, littéraires dans ce travail ? (Pas à la manière d'une extériorité guidant le geste, mais plutôt comme une énergie circulant dans les veines, et peut-être à travers le corps sans organes, s'insinuant dans l'œuvre).
Les influences, bien plus que des noms. Profondes marques d'artistes et penseurs inscrites dans le travail – lisibles et visibles. Celles des amis aussi. Difficulté : refus de distinguer le domaine de l'art de celui de la littérature ou de la philosophie. Pas de clivage.
L'important situé le long d'une ligne qui passe entre les différents mondes. Proximité avec les vitalistes et les artistes pensant l'art en termes de poésie. Pas de message politique, social ou critique. Les forces plutôt que les formes.
Influences parfois difficiles à nommer : des forces qui nous animent, forces parfois obscures, venues de très loin et qui agissent en nous. Ce « nous », ce « soi », tout aussi divisé, multiple. L'un, plus fou, affectionne plutôt la poussière*, la couleur, le jaune indien et le vieux rose. L'autre, plus sage, voit dans les noirs ou dans les blancs, tend davantage à nettoyer, à démêler, à désencombrer les espaces, à frayer un chemin, des lignes de fuite.
Besoin, peut-être, d'un balai, dans la vie comme dans l'art ?
La poussière fine comme la poudre de pigments broyés, tamisés ou poncés sait se tenir au repos, faire rêver. Elle peut aussi s'élever, s'animer, danser au gré de la chorégraphie du balayeur, se révéler et parfois prendre des couleurs dans un fondu lumineux. Merveille du « Balai » de F. Ponge. Moments fragiles et/ou de bascule de la série des Delocazioni (« déplacements ») de C. Parmiggiani, où il est question de la suie. Cette poussière est peut-être l'une de ces matières qui, par leur présence, disent déjà une absence en train de prendre corps. Un lieu où présence et disparition se côtoient, se touchent.
Les pieds, amis de la poussière en Inde, la connaissent bien mieux sans doute que notre crâne.
Et puis, la poussière, c'est comme l'éther : ça se volatilise, mais ce n'est pas non plus de la vapeur.
28.09.2026 à 10:52
dev
Échos du fascisme français Alexandre Debbiche
- 28 septembre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Le 17 septembre dernier, sur le plateau de l'émission Face à BFM, Eric Zemmour expliquait doctement que lorsqu'il sera en EHPAD, il préfèrera être pris en charge par un robot-aide-soignant que par un immigré. Il préfère d'ailleurs « TOUT à ce grand remplacement et à cette invasion. » Alexandre Debbiche s'est penché sur cette saillie passée presque inaperçue pour en faire une généalogie politique qui remonte entre autre à Georges Vacher de Lapouge, anthropologue, magistrat et théoricien de l'eugénisme à qui l'on doit entre autres L'Aryen, son rôle social, cours libre de science politique, professé à l'Université de Montpellier (1889-1890).
Il y a certains échos dont les résonances télévisuelles actuelles dissipent tout doute relatif quant à la nature exacte du bruit initial qui les a enfanté, ou déféqué, c'est selon. Le dernier en date a été vociféré par le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour sur le plateau de la chaîne du milliardaire Rodolphe Saadé BFM TV ce 17 septembre 2026. L'émission Face à BFM est disponible en intégralité sur Youtube, je retranscris la séquence incriminée :
[Éric Zemmour] Nous allons connaître l'avènement d'une révolution technologique que nous voyons déjà aux États-unis, en Chine, et au Japon...
[Laure Closier – éditorialiste économique BFM TV] Donc des robots à la place des immigrés c'est ce que vous avez dit ?
[E.Z.] Exactement ! Des robots à la place des immigrés !
[L.C.] Dans les EHPAD le modèle c'est typiquement je rappelle 68% d'immigrés en île-de-France qui travaillent dans les services à la personne, le modèle c'est un robot qui s'occupe d'une personne âgée, ça, ça fonctionne pour vous ? C'est le modèle que vous voulez ?
[E.Z.] Çà se passe déjà en Chine, ça se passe déjà au Japon, donc il n'y a aucune raison qu'on ne le fasse pas, et on a intérêt à investir vite dans cette activité économique...
[Maxime Switek] Attendez Eric Zemmour, juste une chose : c'est-à-dire que vous ou moi à l'EHPAD vous préférez que la personne qui s'occupe de vous soit un robot plutôt qu'une personne, qu'un humain [sic] parce que cette personne serait immigrée ?
[E.Z.] Je pense si vous voulez [mimique gênée – commissures des lèvres se haussent et remontent aux oreilles] c'est toujours délicat de de de [sic] si vous voulez d'évoquer...nous sommes face à un problème historique, historique. Je pense, je vous le répète...
[L.C.] l'avenir c'est ça c'est ce qu'on voit à côté de vous [image projetée sur l'écran du plateau TV d'un robot humanoïde s'occupant avec sollicitude d'une femme blanche, âgée, les cheveux blancs, les deux mains sur son déambulateur]
[E.Z.] vous voyez, ça existe !
[L.C.] non ça existe pas c'est moi qui ai généré cette photo à l'aide de l'intelligence artificielle [E.Z] ça existe en Chine et au Japon et en Corée, je pense que nous vivons un moment historique absolument dramatique, je l'ai dit, qui est le grand race... [lapsus qui n'est relevé par aucun des intervenants] remplacement de population. Et qui si vous voulez c'est la vieille guerre millénaire entre l'orient et l'occident : il y a eu les affrontements, les croisades, la colonisation [mot rapidement mâché] les offensives musulmanes, je pense qu'aujourd'hui nous vivons une offensive inédite de l'Orient et de l'Islam qui va coloniser notre [inaudible]
[M.S.] on en parlait avant on était pas d'accord...
[E.Z.] voilà, donc c'est pas grave !
[L.C.] donc les robots qui remplacent..
[E.Z.] Donc je préfère TOUT [très appuyé] à ce grand remplacement et à cette invasion !
[M.S.] Donc vous préférez un robot plutôt qu'un humain
[E.Z.] Abso...si vous voulez »
La séquence qui m'intéresse, m'effraie et me révolte et dont le référentiel théorique et psycho-affectif ne laisse aucune place au doute s'arrête ici (de +/- 49min 22 à 51min15 sur la vidéo youtube de l'émission). Moins de deux minutes donc, auxquelles se succèdent sans transition, ni reprise, ni a fortiori contre-argument, ni tentative de démonstration de la part des présentateursrices, la suite du beau programme de la soirée exclusive « Face à BFM » du 17 septembre 2026, en l'espèce la politique nataliste qu'envisage de mettre en œuvre le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour s'il advenait qu'il soit élu président de la République Française.
Quelle est la structure théorique de cette saillie ? Elle n'aura donné lieu dans la presse, sans surprise, qu'à des commentaires compassionnellement moqueurs, taxant d'irréalisme délicieusement grotesque (ah les vomissures d'Eric, encore une belle ce soir ! quel petit garnement de l'audimat celui-là !) ou d'excès d'enthousiasme pour le solutionnisme technologique (remplacer les immigrés dans l'industrie, cela va de soi, personne n'en disconvient, mais enfin ! lorsqu'il s'agit de changer les couches souillées de merde bien française de nos petits vieux bien français à nous chez nous, c'est tolérable, on pourrait faire une exception pour les métiers ingrats, allons donc !). Outrance ou intempérance mollement vilipendées, pour la forme, sous l'angle exclusivement quantitatif de leur excès tendanciel (les immigrés tous dehors, bien sûr, dans le principe ! Personne n'en disconvient sur le plateau, mais il faut des aménagements logistiques et techniques, des exemptions sectorielles à tout le moins, pour acclimater au réquisit d'accroissement des grands groupes privées du se(r)vice à la personne les apports en main d'œuvre exploitée, voyons !), cette sortie n'a pas été analysée pour ce qu'elle est : à savoir et sans équivoque — à condition de la réinsérer dans les référentiels idéologiques dont ils sont l'écho (mis au goût du jour de la cybernétique et de l'informatique dominantes dans l'épistémè et l'imaginaire politique contemporains) — une expression chimiquement pure d'un projet sélectionniste : à l'intersection (a) de l'ambition générique des fascismes et (b) des tactiques eugénistes mises en œuvre pour réaliser ce projet.
Pour les besoins de cette démonstration je me contente de manière consensuelle de la définition suivante du fascisme : projet politique qui assigne théoriquement et pratiquement à la puissance publique (l'État traditionnel ayant vocation à être remplacé par des agences sectorielles) pour fonction (composante administrative et bureaucratique) et mission (composante sotériologique et messianique) suprêmes la régénération du corps social en son entier, en tant que fusion symbiotique de ses parties ; corps social-racial réel appelé à coïncider exactement, au terme de la mise en œuvre d'une politique d'épuration tendanciellement génocidaire, avec l'imago et le fantasme de son corps social-racial uniforme car purifié, réinstitué en son état originel immaculé. Étant entendu (1) que la perfection primitive de ce corps racial-social a été historiquement souillée par la prolifération de type bactérien ou parasitaire d'éléments strictement exogènes (l'étranger, l'immigré) ou endogènes-exogènes (le communiste, le juif, le franc-maçon, l'intrus ou le traître à la nation). Étant admis que (2) cette dégénérescence est parvenue à un seuil rigoureusement critique et à un point de bascule historique justifiant un discours millénariste-apocalyptique où se joue la survie ou la disparation du corps racial-social infecté, qui appelle en conséquence des mesures politiques radicales : (3) id.est la régénération simultanée et congruente des corps individuels légitimes qui en constituent les cellules fondamentales par un travail (3a) positif, sélectionniste et eugéniste, de régénération des forces vives minées par les éléments parasitaires ; concomitant et complémentaire d'un travail (3b) négatif, d'épuration et d'annihilation des éléments exogènes parasitaires.
Cette séquence du 17 septembre 2026 a pour point commun avec les théories de Georges Vacher de Lapouge d'avoir été diffusée à une heure de grande écoute, accessible à tout un chacun, comme l'ont été Les sélections sociales, cours libre de science politique professé à l'Université de Montpellier de 1888 à 1889 (dans cet article j'utilise l'édition de 1896, parue chez A. Fontemoing, disponible en ligne pour les camarades qui comme moi se font à leurs heures perdues spéléologues de l'abject), proférée par des gens en costume cravate dont le contenu théorique des discours est formellement pré-légitimé par leur lieu d'énonciation respectifs et éminemment respectables.
Pour celles et ceux qui ne seraient pas familières de cet anthropologue, il suffit de rappeler pour essayer de cerner le personnage qu'il aura essayé de faire valoir un courant sélectionniste et aryaniste au sein du socialisme français, qu'il fonde la section Montpelliéraine du Parti Ouvrier français en 1890, avant d'être élu en décembre 1920 membre de l'association eugéniste Galton Society ; qu'il participera au 6e congrès néo-malthusien du mouvement « Birth Control », traduira chez Payot en 1926 Le déclin de la grande race, ouvrage de son ami Madison Grant, (au passif duquel il faut signaler la présidence de l' « Immigration restriction League »), et publiera plusieurs articles dans l'Eugenics Review et l'Eugenical News.
Le problème de Vacher de Lapouge, et toutes choses égales d'ailleurs le problème de toustes les penseursses spencéro-darwiniens de la décadence raciale et de la dégénérescence civilisationnelle est le suivant : « l'analyse des sélections sociales aboutit en définitive aux conclusions du pessimisme le plus absolu. L'avenir n'est pas aux meilleurs, tout au plus aux médiocres [...] maintenant nous sentons que la vie de l'Europe s'arrête, que les jours de notre monde sont comptés. À cette inévitable usure, il n'y a point de race qui puisse résister » (ch.quinzième, la sélection systématique, pp.443-444, éd.cit.). L'angoisse perceptible dans le texte, la brume apocalyptique-raciale qui nimbe chaque page de pessimisme et dessine le spectre terrifiant d'une extinction définitive des européens sans postérité appelle logiquement des mesures radicales, qui bénéficient pour leur crédibilité pseudo-épistémique d'être étayées sur la science-reine de cette fin de XIXe, la biologie de la sélection et de l'hérédité.
Sans pouvoir rentrer ici dans le détail historique et épistémologique de la torsion des postulats darwiniens, pour Vacher de Lapouge il est admis comme une loi infrangible que les êtres les plus parfaits sont les plus rapidement détruits, corollairement que les plus médiocres sont – sur le modèle des parasites – les plus tenaces et les plus favorisés : « la paléontologie nous montre ainsi que dans presque toutes les branches du règne animal les espèces les mieux armées, les plus puissantes, sont celles qui ont eu le moins de durée, et que les groupes les mieux organisés pour la concurrence vitale ont disparu, laissant la place à des collatéraux bien moins doués » (p.456). La logique du darwino-spencérisme social établit par définition que ce qui vaut pour et dans le règne naturel s'applique homologiquement à la société, descriptivement et normativement. Aussi on ne s'étonnera pas « de la destruction des meilleurs par les pires parmi les hommes vivant en société. Ces pires sont adaptés au milieu, comme les parasites, comme les microbes, comme les insectes qui ont détruit les espèces les plus grandes, les mieux armées, les plus intelligentes du monde paléontologiques. Il n'y a aucune raison, en effet, pour que dans la lutte pour l'existence le plus grand, le plus beau, le mieux armé, le plus intelligent l'emporte » (p.457).
De ce diagnostic pessimiste et angoissant se déduisent logiquement un pronostic et une thérapeutique, la sélection systématique : « n'est-il pas possible d'employer la force formidable de l'hérédité à combattre ses propres ravages, et d'opposer une sélection systématique à la sélection destructrice et déréglée qui met l'humanité en péril ? ». Que l'auditeur libre du cours de science politique de Montpellier de 1888 et lela téléspectateurrice de l'émission spéciale du 17 septembre 2026 sur BFM Tv se rassérènent, si. C'est possible.
S'ensuivent donc, dans l'esprit de l'époque et selon la méthodologie consacrée, un passage en revue des préludes historiques et des expérimentations actuelles (on aura à l'esprit le « ça se fait en Chine, au Japon, en Corée », permanence d'une tactique comparative visant à faire accepter l'inacceptable par dilution de son contenu dans la démultiplication auto-justificatrice des instanciations analogues de la forme brute, indépendamment dudit contenu dont la véracité demanderait à être empiriquement étayée et discutée). Diachroniquement parlant donc, les spartiates étaient sélectionnistes, Platon également, et les Jésuites du Paraguay, et les socialistes d'Oneida, eux aussi ! Même si l'exemple le plus admirable pour Vacher de Lapouge est bien celui des esclavagistes, précurseurs d'un sélectionnisme appelé à devenir la loi générale de toutes les sociétés bien ordonnées, et plus seulement la clef de voûte d'une économie politique de maximisation de l'investissement en matériau humain dans l'habitation coloniale. Eux seuls ont le mérite de fournir à Vacher de Lapouge une incitation à persévérer : « je ne connais guère de tentatives fructueuses que celle de certains éleveurs de chair noire [sic], qui avaient monté dans les États du Sud de véritables haras : cette pratique renouvelée du Vieux Caton a contribué à la constitution de la superbe race nègre créole. Par rapport au nègre africain, celui des États-Unis est assurément un être sélectionné » (p.460). Éleveur de chair noire, optimisateur par le contrôle de l'hérédité et de la reproduction de la force de travail asservie et esclavisée, le modèle que choisit Vacher de Lapouge pour boussole politique a le mérite d'être explicite, aux confluents de la zootechnie (sélection des reproducteurs et reproductrices animauxles possédant les caractéristiques physiques et physiologiques indexées à la maximisation du profit de l'éleveur) et de l'anthropotechnie esclavagiste, dont les techniques sont connues et débattues à l'époque [1].
Synchroniquement dans un second temps, Vacher de Lapouge passe en revue les grands noms de l'eugénisme de l'époque : Galton, Haycraft, et Stanley, dont les vues méritent d'être affiliées à celles — preuve que le thème est loin d'être marginal dans notre cauchemar technico-politique contemporain — de la famille Collins dont une camarade de lundi matin a détaillé très récemment les ambitions eugénistes technofascistes, puisque pour Stanley « les sociétés héréditaires de ce genre [sélectionnistes] qui favoriseraient les mariages exclusivement entre leurs membres deviendraient à la longue une aristocratie rationnelle, et le sang bon et pur serait perpétué de la meilleure des manières » (p.465).
Persiste malgré tout un épineux problème : le sélectionnisme est tout entier tourné vers l'avenir d'une régénération socio-raciale, certes impérieuse et urgente (le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour y insiste à deux reprises, « nous sommes face à un problème historique, historique », « nous vivons un moment historique absolument dramatique », confirmant si besoin était la justesse des analyses de Klemperer sur l'extrapolation fasciste du terme « historisch » [2]) , à même d'amener la classe-race européenne vers son point de perfection, mais dont l'étayage sur le temps moyen de l'hérédité exclut tout abolitionnisme immédiat, au moins pour son versant (3a) positif de reconstitution d'une espèce perfectionnée.
Ce qui laisse donc en suspens la question de l'inévitable période de transition entre cet avenir lumineux et ce présent dégénéré. Pour le formuler en termes zemmouriens, qui s'occupera des personnes internées et rançonnées en EHPAD d'ici que puisse être accomplie la grande déportation qu'il appelle de ses vœux ? Pour Vacher de Lapouge comme pour le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour et mutatis mutandis pour toute exaltation d'un volontarisme politique autoritarien, qui veut urgemment la fin se donne urgemment les moyens adéquats. De sorte que la rapidité de la réalisation de ladite fin ne dépende que de l'audace et de la radicalité des moyens employés : pour Vacher de Lapouge quelques générations seulement soumises à cette discipline matrimoniale stricte suffiraient à rédimer l'humanité en péril : « à trois générations par siècles il suffirait de quelques centaines d'années pour peupler la terre d'une humanité morphologiquement parfaite, si parfaite que nous ne pouvons imaginer aucun mieux possible au-delà » (p.472).
Le versant (3b) du projet fasciste-eugéniste ne fait débat quant à lui que relativement aux méthodes qu'il faut employer, l'objectif restant clair (« il faut s'arranger pour entraver la reproduction des inutiles et des nuisibles » p.468). Au choix, l'on pourra pratiquer « la séquestration, la castration et la décapitation » (p.469) ou, il faut l'avouer d'une manière aussi délicatement cocasse et saugrenue que celle qui consiste à remplacer les aides-soignantes issues de l'immigration par des robots humanoïdes — à même donc d'émulsionner la radicalité tendanciellement génocidaire du projet sous une forme grotesque qui déplace l'attention du contenu vers la forme plaisante —, « en attirant et en concentrant les sujets inutilisables, dégénérés, pervers etc dans certaines villes sacrifiées où l'alcool gratis, les maisons de tolérance et de jeu largement hospitalières les retiendront et les feront disparaître tuto, cito et jucunde ». En toute sécurité, rapidement, et agréablement dit la locution latine, ou, en français dans le texte à la phrase suivante : « l'extinction de leur race n'est qu'une question d'argent » (p.471).
Le problème de l'assignation d'une classe-race aux travaux manuels incompressibles et à l'ingratitude du travail reproductif, domestique et à « l'économie du care » en général ne disparaît pas pour autant : « la seconde opération [de la sélection systématique] est la séparation des éléments utiles en deux classes, ou plutôt deux castes fermées : travailleurs intellectuels, travailleurs manuels, les premiers sans cesse améliorés dans le sens psychique, les seconds ramenés sans cesse au minimum mental nécessaire à l'accomplissement de leur fonction économique » (p.472). Admettons, mais le raisonnement se doit de passer à et de penser la limite : à l'horizon de ces quelques centaines d'années nécessaires aux moyens de la politique sélectionniste pour produire l'effet anthropotechnique régénérateur escompté, logiquement les membres de la classe laborieuse « ramenée sans cesse au minimum mental nécessaire à l'accomplissement de leur fonction économique » auront rétrogradé vers des formes minimales, dégradées et dégradantes d'humanité, à la frontière même sinon sur le seuil mitoyen de l'espèce humaine — n'y appartenant plus que par le fil ténu de leur fonction subalterne dans l'ordre social-racial qui les y tolère, nécessités de la vie matérielle obligent, et emmerdent quelque peu les eugénistes il faut l'avouer.
Qu'en fera-t-on alors, étant admis qu'ils seront – c'est tout le paradoxe – (1) encore plus indésirables une fois le projet sélectionniste accompli qu'ils ne l'étaient à son commencement, lorsqu'ils se trouvaient logiquement moins dégénérés qu'au terme de leur dégénération programmée et activement accrue (« ramenés sans cesse ») par le sélectionnisme de castes, tout en étant (2) incomparablement plus indispensables, puisqu'on peut admettre qu'à mesure que la race-classe légitime se sera perfectionnée, à mesure elle se sera éloignée de la basse besogne du travail reproductif et domestique sans pour autant en avoir moins impérieusement besoin, ni a fortiori évacuer la question de l'allocation de quantité de travail et de type de travailleurses qu'elle requiert.
Le « socialisme » de Vacher de Lapouge offre une issue, dont on ne peut que s'étonner qu'elle intervienne à ce moment de l'ouvrage, dans une telle atmosphère : « la transformation intégrale, limitée à un peuple, est à la fois plus facile et plus difficile. Elle est plus facile en ce sens que l'esprit d'envie mettrait un moindre obstacle à une réforme tendant à faire tous les citoyens également parfaits et à rendre chacun apte à des fonctions très élevées. Elle supposerait encore une organisation socialiste, mais sans spécialisation, c'est à dire où le même individu partagerait son existence entre le travail intellectuel et le travail manuel » Une perfection pour tous et toutes, et qui appellerait le partage du temps du travail et la répartition équitable des impondérables de la vie matérielle et domestique, et un eugénisme logiquement contradictoire puisqu'il bénéficierait à toustes ? Il faut avouer que je ne l'avais pas vu venir. Que l'auditeur libre de la faculté de Montpellier de 1888 et lela téléspectateurrice de l'émission spéciale de BFM Tv du 17 septembre 2026 se rassérennent : après la page 481 des Sélections sociales, il ne sera plus question d'interroger l'éventualité d'un partage social égalitaire des travaux pénibles nécessaires et des travaux épanouissants, ni de prendre conscience de l'incompatibilité logique entre socialisme et eugénisme. Ouf, ce n'est pas passé loin.
Revenons donc à nos castes strictes, et à notre dystopie théorique dont on pourra remarquer que textuellement et sans ambages, elle fournit avec quarante-quatre années d'avance, à titre de désirable politique à réaliser urgemment par le moyen du sélectionnisme héréditaire le narratif du meilleur des mondes d'Huxley.
C'est ici que se produit un entrechat de haute voltige, un saut conceptuel périlleux, théorique pour sûr, psychique très probablement. Celui d'une logique devenue délirante à force d'être tenue envers et contre toutes les contraintes de la logique (à mesure que l'on dégrade et déshumanise l'être dont on se rend de plus en plus dépendant, comment concilier dans le même temps une dépendance maximale envers et une aversion maximale à l'encontre de ce seul et même être, simultanément irremplaçable et honni, suprêmement indispensable et suprêmement détesté ?) ou d'un délire devenu logique : « Dans toute société, si perfectionnée qu'on suppose la machinerie de l'avenir, il y aura du travail manuel à faire, et parfois du travail pénible et répugnant. Qui sera chargé de le faire ? ». Ni le français de souche zemmourien, ni l'aryen régénéré de Vacher de Lapouge bien sûr, ni les travailleurs manuels « ramenés sans cesse au minimum mental nécessaire à l'accomplissement de leur fonction économique » et voués terminalement à « la séquestration, la castration et la décapitation », ni leurs homologues travailleursses immigrées-grands-remigrées. Qui alors ? Qui se dévoue ?
C'est de Clémence Royer, traductrice en français et préfacière célèbre de l'Origine des espèces, dont Darwin désavouera la préface, d'une violence eugéniste rare, que peut venir la solution pour Vacher de Lapouge : « Mme Clémence Royer, M.Meunier, ont essayé de résoudre par la domestication des anthropoïdes le problème redoutable du travail manuel dans la société parfaite. Cela ne me paraît pas très sérieux. Les anthropoïdes ne s'acclimatent point aisément, même dans les régions équatoriales ; ils deviennent rarement adultes en domesticité et ne se reproduisent pas, enfin les structures les rend impropres au travail. J'ai passé de nombreuses heures à étudier les mouvements des anthropoïdes, j'ai eu la bonne fortune [sic] de pouvoir disséquer des exemplaires des trois grands genres, et je n'ai jamais saisi l'indice d'une possibilité de transformer en ouvriers ces animaux incapables de se tenir d'aplomb. Il faudrait une sélection très prolongée pour arriver à réaliser imparfaitement ce programme. Quant à l'hybridation, je ne regarde pas comme impossible a priori d'obtenir des hybrides des grands anthropoïdes entre eux et même avec l'homme. L'écart est moindre qu'entre les macaques d'un côté, les papions et les cercopithèques de l'autre, et ces singes de familles différentes ont plusieurs fois donné des hybrides. Avec la fécondation artificielle on pourrait arriver à créer des demi-hommes, mais il serait peut-être prématuré de tabler sur l'emploi d'hybrides hypothétiques dont aucun exemplaire n'a encore été procréé ». Effectivement, n'allons pas trop vite en besogne.
Même si théoriquement, la solution de Madame Clémence Royer et de M.Meunier est optimale, puisqu'ayant exterminé directement ou indirectement les indésirables et les nuisibles en tout genre, l'impondérable quantité de travail manuel nécessaire à la reproduction de l'espèce humaine en tant qu'espèce animale serait assumée, tout simplement, par une autre espèce animale, dont l'altérité radicale ne perturberait pas l'homogénéité biologico-politique du corps cellulaire purifié de la nation-race régénérée. Externaliser l'incompressible travail requis par la nature animale de l'homme sur une nouvelle espèce animale hybride créée et domestiquée à cet effet, extérioriser artificiellement par hybridation une espèce-organon, qui réaliserait le fantasme d'un outil absolu et autonome qui libère son usager du soin de l'utiliser, cela parfait la forclusion de la logique sélectionniste eugéniste. Car pas plus que le labre nettoyeur ou le rémora ne se confondent ni se s'immiscent symbiotiquement dans le corps même du mérou qu'ils nettoient de ses parasites, pas plus ces singes-esclaves ne seraient des membres de plein droit — on peut le supposer — de la société sélectionniste parfaite. Mais la logique est têtue, et cette position d'inclusion fonctionnelle-exclusion morale et politique n'exprime rien d'autre que l'idéal-type et le rêve symptomatique de l'esclavagiste ou du peuple de seigneurs, décidément bien ennuyés de ne pouvoir faire tout simplement disparaître leur essence organique et les impondérables contraintes de la vie matérielle à laquelle il faut toujours pourvoir d'une manière ou d'une autre : le brahmane ne cesse pas de chier parce qu'il est brahmane, et cette fonction excrémentielle que lui renvoie l'intouchable au visage ne peut pas manquer de le blesser, aussi l'humanité régénérée des sélectionnistes n'est toujours pas libérée de son arrimage physiologique et matériel, toujours pas libérée des travaux pénibles et harassants nécessaires à la reproduction des organismes, puisqu'elle doit y pallier par l'asservissement d'autres espèces (ce qui a déjà massivement existé bien sûr), ou — plus en phase avec l'atmosphère visionnaire dans laquelle les sélectionnistes aiment à patauger — par la création d'une espèce hybride, mi-homme mi-singe. Anthropoïdes mais pas rigoureusement humains, absolument indispensables mais absolument indésirables, pis-aller concédé par l'inhumanité raciste, en clef de dénégation, à son irrémissible humanité. L'échec patent au cœur de la réussite éclatante, et un inopportun retour du refoulé animal en plein banquet des seigneurs surhumains sélectionnés avec soin, mince alors.
À moins de créer une espèce artificielle dont la seule raison d'être serait purement ustensilaire et instrumentale, une coïncidence sans bavure du vivant et de l'outil, une espèce dont la nature et la raison dernière de « l'existence » serait d'être un esclave absolu. Ab-solutus dit le latin, espèce dé-liée donc de tout autre intérêt, de toute autre fonction, de toute autre utilité que celle pour laquelle elle a été exclusivement façonnée par ses créateurs tout-puissants, quoique jamais aussi puissants qu'ils puissent libérer l'humanité (fût-elle sélectionnée et triée sur le volet eugéniste) de la condition humaine — pour employer une conceptualité arendtienne.
À tout le moins il s'agirait pour cette fois d'un esclave par nature au sens rigoureux du terme. Puisque contrairement à Aristote, il n'y aurait plus aucune ambiguïté possible : la détermination exacte de la nature de ce « singe-esclave » ne serait pas le résultat d'une enquête intellectuelle toujours suspecte d'être une naturalisation a posteriori, la ventriloquie tactique d'une nature qui ne fournit pas de norme explicite à l'agir humain, et n'écrit nulle part que « oui, le grec au barbare doit commander » ; mais le produit d'une opération technique sélectionniste-eugéniste, permettant comme tout mode d'emploi pour grille-pain ou hayon de coffre de circonscrire strictement a priori, comme condition sine qua non de sa fabrication, la fonction, la fin et la raison strictement instrumentale d'être de cet esclave absolu, de ce pur ustensile tolérable.
En 1888, il est sans doute prématuré comme le remarque avec un réalisme qui l'honore Vacher de Lapouge de spéculer sur la faisabilité technique [3] de ces hybrides appelés à remplacer — extra-spécifiquement donc et sans menacer de l'intérieur de la société la pureté spéciste durement reconquise par l'humanité sélectionniste parfaite — les derniers travailleurs exclus de la participation à la régénération de la classe-race légitime. Ce qui n'est plus le cas, cocoric'heil ! en septembre 2026 lorsque le référentiel robotique-humanoïde, la « révolution technologique que nous voyons déjà aux États-unis, en Chine, et au Japon » permet d'assigner cette fonction d'esclave absolu à des robots aide-soignantes appelés par le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour à supplanter les travailleures immigrées du secteur du soin à la personne.
Il ne manquait à Vacher de Lapouge et Clémence Royer que l'imaginaire technique robotique pour proposer du Zemmour dans le texte, ou corollairement il ne manquait au multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour qu'un peu d'outrance supplémentaire, et gageons pour être charitable quelques séances de dissection de grands singes et une affirmation plus sincère de son goût pour les vieilleries fascistoïdes et eugénistes, pour proposer en lieu et place de robots-infirmiers des humanoïdes-primates à même de se substituer avantageusement aux travailleurs immigrés honnis, plus insupportables donc à la vue que des espèces artificiellement crées ou des micro-processeurs enchâssés dans des plaques de métal pour assurer le travail reproductif et domestique impondérable dans toute société. « Donc vous préférez un robot plutôt qu'un humain [E.Z.] Abso...si vous voulez ». Des chimpanzés éboueurs, des orang-outang aides-soignantes, des capucins-égouttiers, des bonobos auxiliaires de vie, tout, tout, tout vous m'entendez, « je préfère TOUT à ce grand remplacement et à cette invasion ! ». Cela inclus donc n'importe quel animal-humanoïde hybride crée ad hoc en laboratoire ou en Lebensborn, n'importe quel robot sorti des lignes de production de Figure AI, de Boston Dynamics ou de Tesla plutôt que des dégénérés, des tarés, des immigrés, des nuisibles, tout ou quoi que ce soit, en somme, tout plutôt que ces humains-là. Sans gloser outre mesure dans un registre moral et psychanalytique sur la quantité de haine raciale requise pour préférer des robots à des humains, on peut formellement considérer qu'elle est logiquement au moins égale à celle de Madame Clémence Royer, pour laquelle des singes-esclaves sont psycho-politiquement préférables à des humains dégénérés, dont l'identité précise varie au gré des fixations obsessionnelles (avec des récurrences massives cela dit) de tel ou tel eugéniste décadentiste fascistoïde.
Il y a donc certains échos dont les résonances télévisuelles actuelles dissipent une bonne partie des doutes relatifs — je l'espère au terme de cette succincte généalogie — quant à la nature du bruit initial qui les a enfanté, ou déféqué, c'est selon. Il y a aussi certaines tactiques qui se transmettent de père en faf', et qui conservent par-delà cent trente-huit années d'usure jusqu'à la corde une certaine efficace : technique du pied-dans-la-porte ou biais cognitif de la porte au nez décrit par Freedman et Fraser, qui consiste à faire précéder d'une demande extrêmement coûteuse (psychiquement ou économiquement) une autre demande tout aussi coûteuse en soi, mais dont le coût psychologique ou en l'occurrence théorique relatif bénéficiera de ce comparatif avantageux, et apparaîtra en conséquence plus aisément acceptable aux yeux de celles et ceux auxquelles on souhaite vendre ledit produit.
Car Vacher de Lapouge, contrairement à Madame Clémence Royer et M.Meunier est quelqu'un de sérieux, lui. Aussi lui faut-il raison garder derrière sa cravate et son costume de respectable professeur de science politique, et se résoudre à des solutions décentes, de bon aloi, réellement envisageables entre gens de bonne compagnie et de bonne famille qui assistent à son cours de science politique à la faculté de Montpellier : « il faut donc chercher la solution du problème dans une autre direction. Les anciens l'avaient résolu par l'esclavage de leurs congénères [sic], les planteurs modernes l'ont résolu par celui d'une espèce inférieure d'hommes [sic]. Le système des castes fermées, spécialisées, sous-espèces artificielles, est le dernier mot de l'évolution. Il comporte l'adaptation parfaite de chaque groupe à sa fin spéciale, c'est la division du travail sous sa forme la plus adéquate. [...] Le jour où la somme moyenne de travail manuel serait fortement abaissée par une meilleure organisation sociale et une machinerie plus perfectionnée, il ne resterait à régler que la question des travaux répugnants. Comme dans toute civilisation il y a des individus de rebut, ne pourrait-on pas trouver là un emploi de ces déchets inévitables ? » (p.484). Après avoir demandé à un passant de vous donner gratuitement son rein, une obole de 10 centimes paraît en effet bien peu de choses, comparé à ce que l'on vient d'éviter ; le comparatif ayant tendance à neutraliser une évaluation de la pertinence propre du contenu de la demande pour n'en laisser subsister que le contraste formel avec la seconde, plus raisonnable.
Aussi l'émission Face à BFM du 17 septembre 2026 peut-elle débuter, lors de la présentation des journalistes, par une question sans concession de Guillaume Daret : « Bonsoir Eric Zemmour [que le journaliste consciencieux aura omis, ce que je ne ferai pas bien que ne possédant pas moi-même de carte de presse, de présenter par son titre de multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité], vous parlez de la remigration, très concrètement, je vais vous demander ce que c'est, comment ça se ferait, très concrètement, j'attends votre réponse ». Sans concessions donc. Pour normaliser une entreprise fasciste-sélectionniste de déportation, et lui donner la figure d'un simple projet technique, d'une innocente question de logistique, nous pourrons toujours compter sur les consultants, ceux du Boston Consulting group [4] ou d'autres, mais n'oublions pas les journalistes de BFM TV qui se chargent de demander « comment ça se ferait, très concrètement », étant entendu qu'il s'agit d'une question de moyens. Question concrète, donc.
Car puisque nous sommes entre gens raisonnables, oublions les singes-éboueurs et les bonobos-auxiliaires de vie, ce n'est pas sérieux. En revanche, l'assignation capitaliste stricte, irréversible et infrangible, à la naissance et sous les auspices de la fatalité biologique de tous et chacun à des fonctions spécialisées dans l'ordre économique, c'est, reconnaissons-le, « le dernier mot de l'évolution ».
Pour le multi-condamné pour provocation à la discrimination raciale, complicité d'injure publique et provocation à la haine, diffamation et négation de crime contre l'humanité Éric Zemmour en toute probabilité, brandir la menace de la substituabilité des travailleurs immigrés, précaires, déclassés et désormais déportables ; jouer de leur grand remplacement par des robots humanoïdes (importés s'entend, l'exigence nationaliste ne s'étendant pas à la circulation mondialisée des marchandises, évidemment) est le dernier mot de sa politique sociale et économique, à mettre au crédit, au choix et de manière non-exclusive : d'un nouveau degré franchit par le capitalisme techno-fasciste dans la mise au pas, en silence et en rang, des plus précaires par la menace d'un chantage robotique-informatique à la privation d'emploi s'étendant désormais à strictement tous les secteurs de la vie économique et sociale ; d'un atavisme sélectionniste et fasciste qui préfère esclaviser des non-humains plutôt que de reconnaître le droit d'humains bien réels à vivre dignement et à recueillir les fruits légitimes de leur contribution impondérable à la société, soutenu par une haine raciale suffisamment intense pour affirmer sans trembler à une heure de grande écoute préférer sans hésitation un ustensile informatique à un humain réel et ne tolérer de la condition humaine que ce qui peut en être assumé par des esclaves absolus ; une tactique de diversion par le grotesque et le cocasse, se parant en l'espèce du coefficient de réalisme et de courage politique acceptant la marche de l'histoire et la fatalité de la destruction créatrice dont est affecté à un techno-solutionnisme en vogue, afin d'amener tout un chacun, un soir de 17 septembre 2026, à accepter l'inhumanité et la brutalité fascistes les plus abjectes, toujours en embuscade derrière ces saillies de moins de deux minutes.
Alexandre Debbiche
[1] Certains débats entre esclavagistes sur la docilité ou l'hostilité prétendue de telle ou telle ethnie, et les métissages adéquats qu'il est opportun d'effectuer pour obtenir un « esclave parfait », parfaitement docile et morphologiquement adapté à la nature du travail agricole qui lui est extorqué sont relatés par Catherine Coquery-Vidrovitch dans Etre esclave. Afrique-Amériques, Xvè-XIXè siècle, chez la Découverte.
[2] Viktor Klemperer, LTI.
[3] Quoique, et sans doute Vacher de Lapouge y pense-t-il, des récits de reproduction entre singes et femmes africaines circulaient dans la littérature de l'époque, sur ce point on pourra se référer aux études de Silvia Sebastiani, notamment son article Singeries des Lumières : race et esclavage, in Singeries, à la frontière de l'humain, Revue de la BNF, 2020.
28.09.2026 à 09:51
dev
Entretien avec les réals Noëlle Bastin et Baptiste Bogaert [Visionnage conseillé avant lecture]
- 28 septembre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
« Un film tendre, à la drôlerie teintée de chagrin, qui nous invite à une tranquillité dont la malice n'est jamais totalement exclue. Un premier long-métrage, accueillant, généreux, doux-amer, que cette accumulation d'adjectifs absolument insupportable s'évertue à déterminer. »
Poulets, keufs, condés, schmitts, flics, chtars, kisdés, rnouch, cops et poulagas. Les écrans, en continu, nous dégueulent des corps surmontés de képis et corsetés de gilets pare-balles. Gyrophares, dérapages, « Haut les mains ! », « À plat ventre ! », des guirlandes de menottes viennent fêter leur victoire. À la fin, happy end : les gentils se réjouissent d'avoir arrêté les méchants, ou d'avoir pu les arrêter d'une simple balle dans la tête.
« Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. »
Depuis notre enfance, l'héroïsme et le courage en uniforme nous renseignent sur l'abnégation et la bravoure d'un corps de métier tout entier voué à nous servir. De la protection au sauvetage, partout suintent le dévouement, le sacrifice, l'altruisme et l'exemplarité d'un ordre que le paternalisme d'État nous accorde avec bienveillance.
COPAGANDA.
La glorification, avouée dans la flopée de séries d'enquêtes criminelles et autres reportages à sensation.
La sélection des faits pour un récit sécuritaire.
La légitimation surfaite de cette autorité.
Le cadrage médiatique,
Le contrôle narratif,
La culture policière.
Le service public s'exhibe à nous seulement s'il a une arme.
Car c'est par elle, et par ce qu'elle permet, que se définit la justice.
Contre-plongée, travelling avant, ralentis, plans embarqués. Même la lentille de la bodycam rejoue le discours de l'institution. Les conseillers techniques, le prêt de matériel, de véhicules ou un simple accès à certains lieux, ne permettent pas non plus de ressortir d'une telle collaboration sans qu'elle n'influence la représentation finale des forces de police.
Alors, pourquoi irions-nous planter notre fourchette dans cette quantité de merde que l'on sait pourtant immangeable ? Et pire encore : pourquoi vous en parler ?
Ce n'est pas une question anodine. En fait, c'est même plutôt fondamental. Pourquoi s'infliger un énième film mettant en scène des gardiens de la paix sociale quand on a passé toute sa vie à chercher à la foutre en l'air ?
Une contradiction ?
Peut-être bien.
Une incohérence ?
Nous ne sommes qu'humains.
Une anomalie ?
Effectivement.
Vitrival nous semble en être une.
Une anomalie. Une curiosité. Une expression minoritaire. Une tentative au bord du cadre que l'on souhaitait asseoir au centre. Sa distribution modeste et sa réception minorée nous ont d'autant plus motivés à lui porter assistance, à le défendre, le protéger, comme les bons flics du septième art que nous affirmons incarner.
Un film tendre, à la drôlerie teintée de chagrin, qui nous invite à une tranquillité dont la malice n'est jamais totalement exclue. Un premier long-métrage, accueillant, généreux, doux-amer, que cette accumulation d'adjectifs absolument insupportable s'évertue à déterminer.
Coïncidence somme toute heureuse, une projection unique du film aura lieu à Paris le vendredi 2 octobre à 20h, au Centre Wallonie-Bruxelles, dans le cadre de la 33e Quinzaine du cinéma francophone.
À choisir, pousser la porte d'une salle de projection reste tout de même moins dégradant que refermer sur un être celle d'une cellule. Vous ne trahirez donc pas votre humanité en allant voir ce film.
Soyez prudent. N'hésitez pas.
[Pour lire le Visionnage conseillé avant lecture précédent, c'est par ici : Entretien avec le réalisateur Andreas Fontana ]
Les Kinologues : Avant toute chose, permettez-moi de vous remercier d'avoir réussi l'exploit de me faire aimer la police pendant 1h50. Et je peux vous assurer que ce n'était pas gagné d'avance, car mon horloge intérieure indique 13h12 toute l'année. Vitrival m'a même momentanément donné envie de devenir policier, tant j'éprouve désormais de la joie à l'idée d'un métier dont l'idéal serait de ne servir absolument à rien. Après tout, n'est-ce pas l'ultime ambition d'un policier que de vivre dans un monde où sa propre existence deviendrait inutile ? En ce sens, votre film est peut-être le plus pro-police de tous les films policiers, puisqu'il imagine la possibilité même d'un monde capable de se passer d'elle…
Noëlle Bastin : (rires) C'est marrant ce que tu racontes, mais ça pose aussi de vraies questions…
Baptiste Bogaert : Disons qu'on a eu un ressenti assez similaire lorsqu'on a commencé nos observations, dans le cadre de l'accompagnement de policiers sur le terrain. En tout cas, ceux que nous avons observés étaient très proches de la population et avaient des missions qui ne ressemblaient pas du tout à l'image qu'on se faisait de la police. Nous, on vit à Bruxelles, donc la police, on la croise globalement en manifestation : une police plutôt violente et sans véritable contact humain. Alors oui, c'est vrai, il y a eu une première forme de séduction qui s'est opérée sur nous lorsqu'on a pris conscience de cette proximité et du rôle social qu'ils jouaient réellement.
Noëlle : Déjà parce que ce n'était pas le métier tel qu'on l'imaginait, mais aussi parce qu'ils passaient leur temps à se balader, à être sympathiques avec les gens, à les écouter pour essayer de trouver des solutions à leurs problèmes, qui sont des problèmes très concrets. Donc même nous, on a fini par se dire qu'en fait, ce n'était pas si mal comme métier. (rires)
Baptiste : Après, il faut quand même souligner que nos observations ont été menées auprès de policiers qui nous avaient été spécialement recommandés pour leur approche du métier, entre guillemets, « très humaine », notamment dans la zone où ils exerçaient, à savoir l'Entre-Sambre-et-Meuse, en Belgique.
Noëlle : Oui, ce sont des agents de quartier, pas des agents d'intervention…
Baptiste : On n'a pas non plus été confrontés à des situations qui auraient pu mettre en évidence certaines valeurs politiques. Il n'y a pas eu de confrontations plus directes sur ce plan-là. Parce que le racisme, dans la police, il existe très clairement. On a beau lire davantage d'articles de presse concernant la police française, on ne peut pas dire que la situation en Belgique soit plus reluisante.
Noëlle : On avait tout de même essayé d'intégrer ça dans le film, en faisant faire à Pierre et Benjamin [1] quelques exercices d'improvisation. Rien n'a été conservé dans le film, mais on tentait de les faire parler de leur rôle dans les manifestations. L'un d'eux expliquait que c'était super d'aller taper sur des manifestants. Mais on avait l'impression de forcer un discours qu'on tentait de plaquer sur eux, un peu maladroitement. Bref, ça ne fonctionnait pas.
Baptiste : Mais, pour revenir à ta question, est-ce que tu as le sentiment que, dans le film, leur mission tend vers l'inutilité ?
Non, bien sûr, c'était de la provocation… par contre, ils font ce que n'importe qui pourrait et, à mon sens, devrait faire dans une collectivité. Est-ce que ce rôle relève nécessairement de la police ? À mon sens, pas du tout. Prendre soin des autres, écouter et prendre en compte les plaintes et les demandes de chacun, chercher des solutions et favoriser le dialogue me semblent être au fondement de toute vie en commun. Le fait que la police de proximité assume aujourd'hui une partie de ces fonctions ne signifie pas qu'elles lui sont propres. C'est le contexte social et institutionnel qui lui fait assumer ce rôle. Mais dans d'autres circonstances, cela pourrait très bien être pris en charge par la collectivité elle-même…
Noëlle : Complètement d'accord avec ça.
Baptiste : C'est exactement la perspective dans laquelle on s'est nous-mêmes placés. On les voit d'ailleurs comme des citoyens de Vitrival avant d'être des policiers.
Noëlle : C'est aussi la raison pour laquelle on les voit rénover leurs maisons, habiter le village, y connaître les gens et y avoir leur famille…
Mais pourquoi avoir fait le choix particulier de la police ? La police vous a-t-elle semblé être le meilleur point de vue pour raconter Vitrival ? Était-elle le dernier maillon de la société, le seul corps de métier encore en lien avec l'ensemble de la collectivité, ou bien le seul capable d'aller partout, d'entrer chez les gens, d'accéder à leur intimité et, ainsi, de raconter le village, à l'image de la femme de chambre chez Mirbeau, dont la position spécifique lui permettait aussi d'observer la bourgeoisie ?
Noëlle : Oui. On les a vraiment envisagés comme des véhicules nous permettant d'aller d'un lieu à un autre, de faire le pont entre différentes personnes. D'ailleurs, lorsque je regarde le film, je regrette presque que nous ne soyons pas allés à la rencontre de couches sociales plus diverses. Ça aurait pu être possible, mais il aurait sans doute fallu rallonger le film.
Baptiste : On a aussi fait le choix conscient d'une certaine homogénéité des relations sociales. On est principalement partis du noyau familial de Noëlle et de leurs connaissances. On est donc restés dans un écosystème où les différences sont en fait peu marquées. Il existe pourtant de la précarité à Vitrival, et le chômage y est assez présent. C'est une réalité qui n'est pas reflétée dans le film. C'est sans doute l'un des points faibles de notre démarche. On donne l'impression de parler du « village », alors qu'en réalité, on parle d'une classe sociale assez précise dans ce village.
Noëlle : Une classe sociale homogène, mais « précise », je ne sais pas. J'aurais personnellement des difficultés à bien la définir…
Mais, au départ, l'idée était surtout d'adapter un roman dans lequel un journaliste enquêtait. Or, nous n'avions pas du tout envie de filmer un journaliste. Nous avions déjà l'idée d'un duo… Nous nous sommes donc demandé qui pourrait mener cette enquête à sa place, et c'est ainsi que le journaliste est devenu policier. J'ai l'impression que c'était notre cheminement de pensée.
À la fin du premier tiers du film, je me suis demandé si on allait partir sur une enquête policière à la Hot Fuzz… puis, finalement, non. Cherchiez-vous volontairement à déjouer les attentes du spectateur ? D'autant que la seule véritable scène « d'action » du film se révèle être un véritable cauchemar…
Noëlle : S'il faut être honnêtes, et on a envie de l'être… je répondrais que non. En revanche, c'est quelque chose que nous avons dit pour communiquer autour du film, mais aussi et surtout pour le faire financer.
Baptiste : Oui, il fallait insister sur le fait que nous souhaitions jouer avec les codes du film policier. Mais on n'y a jamais vraiment pensé.
Noëlle : On a moins porté d'intérêt aux films policiers et aux films d'action qu'à la vie des agents de quartier. Et ça impose nécessairement un tout autre rythme. (rires) Un rythme beaucoup plus lent.
Vous avez donc dû jouer avec les codes du genre pour trouver des financements ? On pourrait se dire que c'est une bonne nouvelle, puisque c'est grâce à ça que le film existe…
Noëlle : Oui, et en même temps, c'est troublant de se dire que, pour faire financer des films de genre, il faille tenir des discours sur-intellectualisés sur le genre lui-même. Un discours qui semble valoriser le genre, tout en le dévalorisant.
Baptiste : Oui, il faut toujours qu'il y ait une déconstruction de ce qu'on souhaite faire. Il faut montrer qu'on a compris comment « ça fonctionne », qu'on est capables de l'expliquer et donc, aussi, de jouer avec.
Noëlle : En fait, lorsqu'il a fallu parler du film, on a tout de suite compris qu'on ne pouvait pas faire l'économie du rapport au film de genre policier, et qu'il fallait le vendre comme un film de déconstruction des enquêtes de police plus traditionnelles. Notre fantôme intellectuel se devait de dire ça… Alors que ce n'était pas du tout notre objectif.
Baptiste : Et même nous, nous finissions par citer P'tit Quinquin, alors que ce n'est pas du tout une œuvre qui nous a inspirés pour Vitrival. Et pourtant, il fallait faire ce lien, parce que tout le monde nous ramenait à cette série-là. En réalité, hormis le fait qu'il y ait des policiers et que l'histoire se déroule en province, il y a finalement assez peu de choses que ces deux objets ont en commun.
Mais c'est assez significatif. Il y a tellement peu d'œuvres qui se déroulent en dehors des grandes villes, qui plus est avec de vraies personnes, qu'on a tendance à mettre dans le même pot-pourri tous les réalisateurs qui font plus ou moins ça.
Noëlle : Bruno Dumont et Alain Guiraudie…
Vous filmez avec humour et bienveillance le quotidien de Vitrival, petit village à taille humaine, traversé par des problématiques interpersonnelles ou de voisinage, souvent cocasses ou risibles, qui composent le quotidien de cette petite collectivité. Il y a, dans la représentation de cet ordinaire, quelque chose de plutôt rare au cinéma et donc forcément de précieux, une forme d'humanité que certains qualifieraient sans doute de « simple », d'« authentique », de « chaleureuse » ou de « conviviale », mais qu'entache immédiatement l'irruption d'une vague de suicides. Pourquoi avez-vous tenu à faire craquer le vernis pittoresque, voire idyllique, du stéréotype culturel de « la vie à la campagne » ?
Baptiste : Si je m'arrête plus précisément sur la question des suicides, je pense que, d'une certaine manière, ils sont liés à l'atmosphère que je peux ressentir lorsque je vais dans ce village. J'ai parfois l'impression, et je crois que Noëlle la partage, d'être figé dans une sorte de stase, dans laquelle aucune possibilité ne semble donnée de vivre une vie épanouissante autrement qu'en reproduisant les modèles existants.
Noëlle : Je pense que c'est aussi une manière d'exprimer notre rapport à la norme. Le village, le contrôle des uns par les autres, l'uniformité des maisons, l'atmosphère étouffante… Ce ne sont pas des choses toujours simples à montrer. Et le suicide permettait sans doute de mettre en lumière certains éléments pesants qui existent aussi dans la vie de village, sans qu'on ait à en scruter les raisons psychologiques…
Baptiste : C'est comme si le mode de vie lui-même ne pouvait plus durer éternellement. Comme si, au bout d'un moment, la machinerie finissait par s'enrayer. Les suicides sont peut-être aussi le signe de cet enrayement. Des morts qui surviennent sans qu'on ne puisse jamais leur attribuer de cause précise.
Noëlle : Et en même temps, les choses peuvent être clarifiées. J'ai l'impression que le film s'attache à donner des indices. Il y a aussi une forme d'enquête que peuvent mener les spectateurs et spectatrices. Qu'est-ce qui pousse les gens au suicide ? Est-ce que ce sont les paysages ? Les interactions ? Toutes ces hypothèses forment une toile. Une toile de causes et de suppositions…
Mais vous auriez pu vous contenter de faire l'éloge de la « campagne », comme c'est à la mode depuis quelque temps… Pourquoi avoir voulu écorner l'image que certains s'en font ?
Noëlle : Déjà, parce que j'en viens. (rires) J'y ai grandi. Et puisqu'on cherche à être honnête dans nos films, on ne pouvait pas éviter ça.
Mais cette critique ne risque-t-elle pas de conforter les urbains dans la représentation condescendante qu'ils se font de la ruralité ? Dans leurs préjugés vis-à-vis d'un mode de vie rétrograde, qui conduirait presque inévitablement au suicide…
Noëlle : On souhaitait être honnêtes par rapport au village. Bien sûr, j'y vois tous les aspects négatifs qu'on a déjà mentionnés, mais il n'en demeure pas moins que j'y conserve une forme d'attachement et, parfois même, une forme d'envie. Un attachement qui, je pense, me prémunit de les représenter comme des « culs-terreux ».
Et puis, je crois qu'on a aussi voulu travailler la forme du film afin d'éviter justement que le récit ne soit qu'une succession de situations déprimantes, aussi bien dans l'écriture que dans la manière de les filmer.
Baptiste : À l'inverse de ce que tu dis concernant les urbains, je crois qu'il y a aussi quelque chose d'enviable dans la vie de village. Le fait d'être rattaché à une communauté, de savoir qu'on peut compter les uns sur les autres, comme c'est le cas dans la famille de Noëlle, dont presque tous les membres habitent à Vitrival. Même si chacun vit chez soi, ils restent unis par un véritable lien de solidarité.
On ne sait d'ailleurs pas, à la fin du film, si cette vague de suicides se poursuivra après le générique de fin. Mais ce que l'on comprend, c'est que cette vie est la seule qu'ils ont, et donc qu'ils la chérissent. Il me semble qu'il y a aussi quelque chose de beau là-dedans.
Même si le film est quand même très drôle, certains passages — comme la scène où les deux flics discutent avec une femme qui s'inquiète du mal-être de son mari, ou celle où deux gamins s'interrogent sur la meilleure façon de se suicider — créent des ruptures de ton qui font surgir une forme de mélancolie dans la bonhomie générale du métrage. Plus largement, le film aborde avec une certaine discrétion des sujets pourtant assez lourds. La question du Congo apparaît au détour d'une conversation et fait surgir, en sous-texte, celle du passé colonial. La question des violences policières se pose aussi à travers ce flic qui admet dormir avec un calibre sous son oreiller. Le jeu de tambour renvoie à des traditions patriarcales désuètes et donc, en creux, aux luttes féministes. On compte aussi ces conversations entre hommes, marquées par le déni de leurs « carences affectives », la honte d'avouer qu'ils vont voir un psy, ou encore leur difficulté à faire face à la solitude, qu'ils peinent eux-mêmes à reconnaître… Si le film porte en lui une certaine nonchalance et une forme de douceur, on comprend aussi qu'il aborde, en filigrane, un certain nombre de questions de société essentielles, qu'il préfère pourtant maintenir au second plan. Pourquoi avoir choisi une approche aussi allusive, plutôt que de traiter ces sujets plus frontalement ?
Baptiste : D'abord, parce qu'on se positionne pendant tout le film du point de vue du village, et qu'on ne cherche pas à entrer directement en confrontation avec lui. On avait donc envie de voir comment ces questions-là se vivent au quotidien. Qu'il s'agisse de la question du passé colonial, du patriarcat ou d'une certaine forme de violence, toutes ces choses relèvent de la vie ordinaire.
Noëlle : Et on ne souhaitait pas porter de discours dessus. L'intérêt était plutôt d'actualiser ces questions en les faisant exister dans la réalité des personnages.
Baptiste : Mais la bonhomie des personnages permet également à ces sujets de passer plus ou moins discrètement, de les rendre presque anodins. Pourtant, dès qu'on s'attarde sur ce qui est dit, on prend conscience du poids des idées reçues…
Votre premier court [2] traitait déjà de la question du suicide sans qu'aucune résolution ne soit apportée à l'écran. Votre premier long prolonge cette démarche, aussi bien dans la thématique que dans le refus d'une explication narrative. Vous ne cherchez jamais à élucider l'épidémie de suicides, vous la posez comme un fait social, comme un autre type de norme, et peut-être aussi comme une forme de fatalité. Pourquoi avoir privilégié cet angle ?
Baptiste : Parce qu'on ne sait pas écrire de scénario.
(rires collectifs)
Noëlle : Tu rigoles mais ça nous est déjà arrivé… Alors qu'on passait une commission après avoir déjà tourné quelques courts-métrages, l'une des membres du jury nous a dit : « Voilà, j'ai regardé votre premier film et je tiens quand même à vous dire qu'il y a un gros problème de scénario. Je ne sais pas si vous le savez, mais si vous montrez un suicide, vous vous devez de l'expliquer. »
Quelle horreur...
Noëlle : Elle nous donnait une leçon, comme ça. Pour bien commencer la commission. Comme si on était des débiles qui n'avions pas compris comment écrire un scénario… (rires)
Mais pour revenir à ta question. Je pense que ce qui nous intéresse, en dehors du suicide en tant que tel, de l'acte de mettre fin à ses jours de façon délibérée, c'est le rapport à la communauté. Souvent, le suicide est montré d'un point de vue plus psychologique, plus personnel, individuel. On va chercher des raisons dans la vie spécifique d'une personne, sans spontanément penser au caractère social du suicide. Ça, ça a été conscientisé pour Vitrival. Mais je ne pense pas que ce soit quelque chose dont on avait conscience au moment de La Cour.
C'est vrai aussi qu'on aurait pu choisir un meurtre, ou même un accident. Parce que dans les deux cas de figure, c'est la texture d'événement qui nous intéresse. Or, on choisit dans les deux cas un événement impossible à résoudre, un événement qui ne peut pas faire enquête. Qui est presque un événement qui bute sur lui-même.
C'est un copain qui nous a fait remarquer que dans les films, on montre beaucoup plus de meurtres que de suicides, alors que dans la réalité, il y a beaucoup plus de suicides que de meurtres.
Baptiste : Ce qui nous intéresse aussi, en posant cet acte-là, c'est que tout, dans le quotidien, devient plus saillant, plus existentiel…
Noëlle : Et puis, pour poursuivre ton parallèle, la cour d'école prend place dans une institution qui, à de nombreux égards, est presque pénitentiaire. Et là, je suis en train de me demander si le village n'a pas, lui aussi, ce caractère de prison qu'il y a dans La Cour ? Et donc, dans l'école ? Comme si le suicide était lié à une forme d'enfermement…
Si vous faites le travail d'analyse à ma place, moi, ça me soulage, j'aurais moins de chance de dire des conneries… donc je suis content.{{}}
(rires collectifs)
En observant votre filmographie, on peut y déceler des motifs récurrents, et même une certaine forme de circularité. Comme je le disais dans la question précédente, votre premier court métrage et votre premier long, qui est aussi votre œuvre la plus récente, traitent tous deux, de façon plus ou moins directe, de la question du suicide. Votre deuxième court métrage, Salut travail (2019), et votre avant-dernier, Fosse commune (2025), abordent quant à eux la question du travail par l'entremise ludique d'un dispositif numérique. Veille (2021) prolonge également ces réflexions, même s'il semble davantage marqué par l'expérience sociale du Covid. Enfin, Tout péter (2021) et On sourira de nous (2022) explorent, de deux manières bien distinctes, des désirs insurrectionnels, des élans de révolte, dans des espaces imaginaires plus ou moins fictionnels ou volontairement fictionnalisés. Il n'y a peut-être que Traquer (2020) qui pourrait sembler être un cas à part dans votre filmographie, alors qu'il me semble être celui qui permet le mieux de comprendre tous les autres, tant il traite avant tout d'une communauté : celle des chasseurs, mais aussi celle d'une famille aux subjectivités en apparence irréconciliables, et pourtant réunies par la conversation. Suicides, travail, technologies, chasse, tout est toujours prétexte à filmer une collectivité. Que ce soit celle d'un collège, d'une entreprise, d'un groupe de potes ou d'un village, votre œuvre revient toujours à la vie en commun. Vitrival synthétise d'ailleurs merveilleusement cette disposition, car Noëlle peut y filmez son village d'enfance, sa famille, son groupe, et trouver tous les artifices narratifs possibles pour continuer d'en faire partie. Filmer Vitrival n'était-il pas, au fond, une manière de prolonger votre appartenance à cette communauté, de préserver ce lien autrement ?
Noëlle : Je me rends compte qu'il y a cette recherche, et je vais parler pour nous deux, parce que je crois que c'est aussi le cas pour Baptiste… Il y a chez nous le souhait, un peu honteux, d'appartenir à un groupe. Que ce soit le village, les quatre filles dans On sourira de nous, ou même ce désir contrarié de s'insérer dans un environnement de travail plus conventionnel. Et je dis « un peu honteux » parce que devoir passer par le cinéma, par le fait de faire des films, pour pouvoir appartenir à un groupe, ou pour compenser la difficulté qu'on peut éprouver à y trouver naturellement sa place, je trouve que c'est quelque chose de finalement un peu tordu…
Mais oui, je crois que c'est ce qu'on fait, ce serait inutile de le nier.
Parce que nous, notre vie, c'est de faire des films. On en parle tout le temps. Mais il y a un vrai tiraillement, et même une certaine peur à l'idée de ne pas assez vivre, de ne pas suffisamment aller vers les autres, de finir par se refermer à deux, ou avec le petit cercle des gens qu'on connaît, qu'on fréquente, ce cercle des familiers. La peur, aussi, de ne pas aller suffisamment vers des gens qui nous sont différents, vers les autres, tout simplement.
Et, en tout cas, je crois que notre manière de résoudre ça, c'est le cinéma.
Et je le vois aussi à travers Traquer. C'était un film un peu à part, parce que c'est le seul documentaire qu'on ait fait — enfin, un documentaire au sens classique, avec une méthodologie documentaire.
Donc oui, je crois qu'il y a dans notre travail cette question de l'appartenance au collectif. Il y a à la fois un désir d'appartenir aux différentes collectivités, ou au moins d'en témoigner, et en même temps, quelque chose qui nous en empêche.
Pour autant, toutes ces appartenances ne nous semblent pas souhaitables non plus. Celle qui est liée au travail, par exemple, nous semble imprégnée de souffrance. Quant aux chasseurs, même si on peut, bien malgré nous, trouver une certaine beauté dans le fait de marcher ensemble dans la campagne, tous tendus vers un but commun, on n'oublie pas que tout cela aboutit à la mise à mort d'animaux — et, du point de vue antispéciste qui est le nôtre, on est évidemment opposés à cette pratique.
Baptiste : Disons que pour nous, ce sont toujours des rencontres qui se terminent par une forme de deuil. Par le constat qu'on ne pourra jamais vraiment appartenir à l'un de ces groupes.
Vitrival me semble finalement plus proche de Najac, à vous la terre, qui dresse le portrait d'une communauté rurale et construit une mémoire locale, ou des 4 saisons d'Espigoule, dont il me semble partager le geste anarchisant, celui d'un microcosme bigarré et joyeux, attentif à la singularité des individus et jouant avec les clichés grâce au dispositif du docufiction, que d'un épisode plus ou moins cynique de Strip-Tease, auquel on l'a, hélas, pourtant beaucoup comparé. Jean-Henri Meunier filme lui aussi des habitants qu'il connaît, un environnement qu'il habite, et une mémoire locale dont il fait partie. Le film n'est pas le produit d'un observateur extérieur, quasi-ethnographique, mais une manière de prolonger un rapport au lieu. Christian Philibert filme également son village d'enfance, avec ses habitants, qui deviennent les complices d'une expérience collective où la fiction leur permet de réinventer leur propre territoire. Si ces expériences cinématographiques me semblent davantage à même de tisser des formes de filiation artistique, Vitrival paraît néanmoins revêtir une dimension plus ambivalente que ces deux œuvres. Meunier comme Philibert s'inscrivent, malgré tout, dans une forme de célébration, tandis que Vitrival donne plutôt l'impression de filmer un lieu auquel vous appartenez, tout en créant la distance nécessaire pour le regarder, l'interroger et peut-être même vous en émanciper. Les suicides participent précisément de cette ambivalence, ils viennent contrecarrer l'instauration d'un mythe, empêcher que le village ne devienne un simple objet de nostalgie ou de fascination. Alors, pour prolonger la question précédente, filmer Vitrival ne vous a-t-il pas aussi permis de prendre la distance nécessaire pour transformer le lien que vous entretenez avec ce lieu, voire pour vous en affranchir ?
Noëlle : Ce qui est certain, c'est que travailler sur Vitrival nous a mis face à cette question.
Il s'agissait de travailler à partir d'un lieu, mais pas d'envisager ce lieu comme une simple matière fictionnelle dans laquelle on viendrait prélever quelque chose, comme c'est souvent le cas au cinéma, dans une forme de tourisme cinématographique. Ça nous obligeait à interroger notre propre rapport à l'appartenance et à la distance.
Baptiste : Je crois que, par rapport à la distance, ça tient déjà à la manière dont on filme.
Parce que cette distance se joue, me semble-t-il, dans notre manière de cadrer les personnages et de les inscrire dans leur environnement. On n'est pas directement au plus près des personnages dans ce qu'ils font. On n'embrasse pas chacun de leurs mouvements, on cherche plutôt à voir comment ces mouvements s'inscrivent dans un espace, comment les corps prennent place les uns par rapport aux autres.
Donc la distance est aussi liée à notre manière de filmer. On est souvent en plan large, et on évite justement les rapprochements, pour ne pas être directement dans l'incarnation de ce que serait la vie dans un village à travers le point de vue d'un personnage. C'est une première chose : le choix du cadrage et la distance qu'il instaure.
Je crois que la distance est aussi produite par le plan-séquence. Le fait de laisser s'installer une véritable durée permet de montrer le rythme des interactions, la manière dont les relations se déploient entre les personnes. On ne cherche pas non plus à reconstruire ou à intensifier ces rapports pour produire une émotion qui ne serait pas déjà présente dans ce qu'on filme.
Mais si on parle factuellement de nos rapports au village et à la famille de Noëlle, le tournage a quand même créé des rapprochements…
Noëlle : Oui, mais c'était le temps du tournage. Le temps du tournage et puis celui de la célébration du film lorsqu'il était projeté. Mais après, il y a un fait indépassable : c'est que chacun retrouve sa place, la place qu'il occupait auparavant. Tout le monde continue de vivre à Vitrival, alors que nous, on vit à Bruxelles. Leur vie continue ensemble, et la nôtre continue séparée.
Mais bon, ça ne me dérange pas non plus d'être « celle de Bruxelles ». C'est aussi une place, finalement.
« Celle de Bruxelles » mais aussi « L'artiste », non ?
Noëlle : Oui, il y a ça aussi. Il y a aussi cette place-là, que personne ne comprend vraiment. Enfin, quoique… maintenant…
Baptiste : C'est plus assumé. Maintenant, tu as une vraie place.
Noëlle : C'est vrai que ça a aussi été une forme de partage, de ce point de vue-là. Jusqu'ici, personne ne comprenait vraiment ce qu'on faisait comme métier.
Baptiste : En fait, notre métier n'existait tout simplement pas. Le fait de le voir, de pouvoir l'intégrer, a aussi contribué à le faire exister.
Lorsque le cinéma français et belge délaisse les milieux bourgeois et urbains, les grands appartements de la capitale et les terrasses du centre-ville, il tend souvent à représenter les milieux ruraux et populaires sous le prisme de l'exotisme, du misérabilisme, de la romantisation ou de la parodie. Vitrival, au contraire, n'appuie jamais sur la normalité qui apparaît à l'écran, normalité des corps, des intérieurs, des accents. Elle apparaît régionale dans sa région, rurale dans sa ruralité, quelconque dans sa banalité. Y avait-il une volonté de porter le regard le plus juste, le plus égal et le plus horizontal possible sur celles et ceux que vous avez décidé de filmer ?
Noëlle et Baptiste : Oui.
Baptiste : En fait, je ne dirais même pas que les autres films portent véritablement une réflexion sur la représentation. Je pense plutôt que leurs modes de mise en scène et de filmage font que les espaces eux-mêmes deviennent presque invisibles. On se concentre essentiellement sur les personnages, et les lieux qui les entourent finissent par n'être que des décors. Ils ont donc assez peu d'importance, quelles que soient les histoires que l'on cherche à raconter. D'une certaine manière, ils deviennent presque secondaires.
Noëlle : Et quand ils existent encore, ils sont souvent réduits à quelques signes immédiatement reconnaissables. Si l'histoire se déroule dans un village, on va penser à des intérieurs qui n'existent pas vraiment… Dans Vitrival, les intérieurs sont des intérieurs Ikea. Il n'y a ni nappes à carreaux vichy, ni meubles rustiques, ni paniers débordant de fleurs…
Baptiste : L'un des travers de la fiction, c'est de chercher en permanence la belle image. Nous, on fait un peu l'inverse. On va d'abord filmer ce qui est juste, et si on le filme justement, peut-être que la beauté apparaîtra d'elle-même. Mais cette beauté, il faut aussi accepter de la faire surgir de choses plus ingrates. Partir de la réalité des lieux.
Pour les intérieurs, par exemple, ce sont les vrais intérieurs des habitants qu'on filme. Et pour les extérieurs, on ne va pas non plus chercher les beaux champs, ou les endroits les plus pittoresques du village, parce qu'il n'y en a de toute façon qu'un ou deux. On filme la grand-route, parce que c'est ce qui est le plus présent, les étendues de bitume gris qui entourent les maisons…
C'est aussi en cela qu'il n'y a pas d'exotisme dans notre manière de filmer : il s'agit pour nous de faire avec le matériau qu'on a, et de chercher ce qui est juste à partir de lui.
Il y a, me semble-t-il, un commentaire absolument délicieux sur le pouvoir. Ce petit groupe de retraités vigilants qui organise la « Brigade anti-bites » et décide de poursuivre sa mission en dehors de la légalité, en s'érigeant en une sorte de mini-milice citoyenne, donne à voir, même sur le mode de la plaisanterie, des formes d'autoritarisme qui passent par des actions en apparence anodines. Cet incident rappelle que le moindre pouvoir accordé tend à être approprié, puis défendu pour lui-même, indépendamment de la mission qui le justifiait initialement. C'est une évocation très habile, en plus d'être très drôle…
(rires de Noëlle et Baptiste)
Baptiste : C'est exactement ça. Par contre… je ne sais plus très bien comment nous est venue cette idée…
Noëlle : Je ne sais plus non plus. En réalité, on a toujours l'impression de construire nos histoires, nos fictions, à partir d'une forme de bon sens… C'est vrai que je ne sais même plus comment ils sont apparus ces quatre-là.
Baptiste : Je m'en souviens. Mais en fait, c'est là que ça devient moins intéressant, parce que les choses sont finalement plus intéressantes malgré nous.
C'est venu assez simplement… Comme le film a été construit en trois parties, on n'avait pas tout le scénario dès le départ : il s'écrivait au fur et à mesure.
Noëlle : Et s'il s'écrivait au fur et à mesure, c'est aussi parce qu'on voulait se laisser surprendre, à la fois par nous-mêmes et par le réel, entre les différentes saisons. On voulait pouvoir intégrer jusqu'au dernier moment les changements qui pouvaient réellement survenir à Vitrival et dans la vie des personnes qui y habitent, et les faire entrer dans notre fiction.
Baptiste : On filmait donc ce groupe de retraités dans une scène au café, lorsque Pierre et Benjamin viennent leur demander si quelqu'un a vu quelque chose dans les environs au sujet des graffitis de bites. Au cours de l'une des rares discussions improvisées du film, finalement écartée au montage, ils évoquent l'idée qu'un petit groupe de citoyens pourrait lui aussi patrouiller dans le village et les aider dans leurs recherches.
C'est comme ça que cette idée est entrée dans la fiction : elle est née d'une situation réelle, presque par hasard, et on l'a intégrée à l'histoire.
Donc ça part d'une idée toute simple, d'une intention qui semble parfaitement raisonnable, et puis ça se transforme très vite en quelque chose de monstrueux.
(rires collectifs)
Noëlle : Mais c'est intéressant de voir à quel point tout pouvoir peut susciter l'envie de se l'approprier, de le prendre dès lors qu'une place est laissée vacante…
Je crois que ce qui nous intéresse aussi, c'est que ce soient des retraités, et des retraités dans un village. Ce n'est pas simplement le fait de montrer des vieux de droite qui décident d'endosser un uniforme. La question qui se pose, c'est aussi : qu'est-ce que ça veut dire, être retraité dans un village comme Vitrival ? Comment est-ce qu'on fait pour continuer à faire quelque chose, à se sentir utile ?
Je n'avais pas pensé à cette lecture-là.
Baptiste : C'est vrai qu'il y a des enjeux de pouvoir… mais comme le dit Noëlle, il y a aussi des motivations beaucoup plus triviales, qui tiennent simplement à l'occupation. On veut faire quelque chose. Et plutôt que d'aller faire une simple promenade, maintenant, il y a un but à cette promenade. On lui donne une raison d'être.
C'est vraiment intéressant. Cette question du pouvoir qui se mêle à l 'ennui…
Noëlle : À l'ennui, mais donc aussi à la question du rapport au travail. Quand tu es retraité, du jour au lendemain, la majeure partie de ce qui occupait ton temps t'est retirée. Comment est-ce que tu fais pour ne pas t'ennuyer ? C'est évidemment une partie du problème. Mais surtout, comment est-ce que tu fais pour continuer à faire quelque chose qui soit valorisant, et qui soit aussi valorisé par les autres ?
Parce que, dans ce genre de village — à Vitrival, en tout cas —, la valeur travail est très, très forte. Être travailleur, être quelqu'un de laborieux, le montrer… c'est quand même très bien vu.
Les questions du travail et du pouvoir se croisent d'ailleurs dans le portrait assez savoureux que vous faites du maire. Pourquoi avoir choisi d'en faire une espèce de politicien professionnel, jusque dans sa manière de lire et relire ses discours ?
(rires de Noëlle et Baptiste)
Noëlle : En fait, il est vraiment comme ça.
On s'est inspirés de ce qu'il est, en reprenant notamment ce trait-là. Mais c'est ce qu'on a fait pour tous les personnages.
On part toujours de ce qu'on connaît d'eux, ne serait-ce qu'à travers quelques traits ou quelques interactions, parce qu'on ne les connaît évidemment pas tous aussi bien que des membres proches de la famille. Dans son cas, en revanche, je le connais assez bien, puisque c'était mon médecin quand j'étais enfant.
On part toujours de ce qu'ils sont et on n'essaie jamais de trop les éloigner de ce qui constitue leur noyau, ou en tout cas du noyau qu'on perçoit d'eux.
Baptiste : Dans le cas du bourgmestre, on lui a peut-être retiré un peu de sa prestance, pour éviter qu'il ne tombe dans une caricature de lui-même.
J'ai trouvé ses scènes particulièrement réussies. Il y a quelque chose d'un peu grotesque là-dedans… Dès sa première intervention à la radio, tu te demandes : mais il se prend pour qui ce type ? Et quand, à la fin, il récite son discours face caméra, qu'on lui demande de refaire la prise et qu'il acquiesce sur un ton solennel, c'est hilarant. Le mec s'adresse à un bled de 2 000 personnes, et il leur parle comme s'il était ministre… (rires)
Noëlle : (rires) Après, ça me fait penser à autre chose, mais qui est quand même lié à ça. Nous, on voulait montrer un village — Vitrival, en l'occurrence — tel qu'il est aujourd'hui, et cela passe aussi par ne pas le couper d'une certaine modernité, ou en tout cas de la contemporanéité, notamment à travers les moyens technologiques qu'on utilise aujourd'hui. C'est normal d'être sur les réseaux, de faire des capsules vidéo, les villages ne font pas exception…
C'était aussi une manière de retirer au village cet aspect un peu reculé qu'on retrouve dans les stéréotypes de villages à l'écran.
Baptiste : Même si les capsules vidéo, facebook… ce n'est déjà plus très « moderne ».
Vitrival est un film très déculpabilisant, très apaisant. Mon père, de nature plutôt anxieuse, à qui je l'ai vivement conseillé, m'a confié s'être senti profondément détendu après le visionnage. Il y a effectivement, dans le rythme, la longueur des plans et leur fixité, une forme de soulagement bienvenue, quelque chose de reposant, de réparateur même, à contre-courant d'un monde toujours plus marqué par la digitalisation, l'immédiateté et la sursollicitation permanente. Aviez-vous conscience de faire un cinéma qui puisse avoir, aujourd'hui et peut-être davantage encore demain, une forme de vertu thérapeutique ?
(rires de Noëlle et Baptiste)
Noëlle : Non. (rires)
En tout cas, je pense vraiment que la longueur des plans était nécessaire pour montrer le village avec justesse, et les gens avec justesse, aussi. Je crois que c'est notamment un vrai bouclier contre le cynisme. Contre le cynisme que le cinéma fait souvent ressentir aux spectateurs et aux spectatrices, en les privant du temps nécessaire pour vraiment regarder, pour rester suffisamment longtemps avec ce qu'on leur montre.
Le fait de laisser du temps, de prendre le temps d'observer, c'est important.
Et je crois que c'est aussi une manière de se protéger du cynisme, des deux côtés de l'écran.
Tu penses que certaines formes permettent de mieux échapper au cynisme ?
Noëlle : Oui, je crois.
Intéressant…
Noëlle : Ce choix de durée permet de mieux observer, et de montrer qu'on a nous-mêmes pris le temps d'observer le lieu. Et ça va jusque dans le passage des saisons. Faire ce film nous a demandé du temps : ce n'est pas un seul tournage, ce sont trois tournages. Il fallait attendre à chaque fois. Notre vie était, d'une certaine manière, en pause. Enfin, en pause… On montait, on écrivait le scénario de Vitrival entre chaque tournage, et on préparait le suivant, mais on procédait de cette façon parce qu'on tenait à montrer le village dans ses différentes saisons.
Et ça, je trouve que c'est important : donner du temps à un lieu, à des gens, mais aussi simplement au film qu'on est en train de faire, dans un monde qui va extrêmement vite et dans lequel les productions cinématographiques cherchent toujours davantage à sabrer le temps.
Il y a peut-être, en effet, quelque chose de thérapeutique là-dedans… (rires)
Et quand je parle de cynisme, je pense aussi au cynisme de beaucoup de films. Moi, souvent, quand je regarde un film, j'ai l'impression qu'on me prend pour une conne.
Sans aucun doute…
Baptiste : Pris pour un con parce qu'en général, c'est la manière dont l'information est transmise qui est en jeu. Une fois qu'une séquence a livré son information, on passe tout de suite à la suivante.
Noëlle : Je sais qu'en ce qui nous concerne, on ne fait pas un cinéma de l'information, où l'on chercherait à camoufler, derrière un scénario plus ou moins virtuose, la somme d'informations qu'on veut absolument faire passer pour être sûr que le spectateur suive le film.
Je crois qu'avec Vitrival, on fait plutôt l'inverse. Les informations sont réduites au minimum. Ou plutôt, il y en a en permanence, mais il y a tellement de « gras » autour, qu'elles finissent par se diluer. Et donc, on les livre à l'intelligence des spectateurs et des spectatrices. On ne cherche pas forcément à tout leur faire comprendre.
Je trouve que ça fonctionne bien…
Noëlle : Tant mieux.
Mais il y a quand même beaucoup de gens que ça désarçonne, le fait qu'il n'y ait pas vraiment de réponse, que tout soit un peu distendu. Et surtout, si tu te dis que tu vas voir un film avec deux policiers et une enquête, si tu t'attends à quelque chose d'un peu haletant. Là, clairement, ça ne l'est pas.
Baptiste : Il y en a aussi qui trouvent que ça manque de tenue, qu'il y a une forme de laisser-aller dans le rythme. Qui disent : « On a compris, on pourrait passer à la séquence suivante. »
Oui, mais on comprend que tout ça est volontaire…
J'imagine que vous vous sentez plutôt proche du cinéma de Kelly Reichardt ? Parce qu'on lui reproche sensiblement les mêmes choses.
Baptiste : Actuellement, c'est celle dont on se sent effectivement le plus proche. Il y a chez elle une attention assez rare aux gestes, aux relations, qui peut sembler tendre vers l'insignifiance, mais qui révèle, l'air de rien, des situations assez complexes : qu'il s'agisse de la lâcheté des hommes et de l'indifférence face à la contestation de la guerre du Vietnam dans Mastermind, ou du proto-capitalisme qui se dessine à travers la conception de gâteaux dans First Cow…
Noëlle : Oui, on aime vraiment tous ses films. Donc c'est plutôt bien vu.
Et pour rester dans le thérapeutique : auriez-vous une bonne blague sur les Français ?
(rires de Noëlle et Baptiste)
Les kinologues
Illustrations & Graphisme : https://mielo3.bigcartel.com/products
https://www.instagram.com/miel.o3
[1] Pierre Bastin et Benjamin Lambillotte sont les deux comédiens principaux du film.
[2] La cour, 2017 : https://bastin-bogaert.com/La-cour
28.09.2026 à 09:49
dev
La venue du Pape Léon ce week-end à Paris s'est accompagnée d'un déploiement policier hors du commun. Dans toutes les rues de la capitale (qui n'étaient pas fermées au public et à la circulation), on pouvait voir des centaines de policiers armés patrouiller. Francesco Antonini, fidèle parmi les fidèles du collectif Anastasis, a souhaité interpeler directement le souverain pontife afin de démêler cette épineuse question : qui la police ne protège-t-elle pas ?
Paris, 25 septembre 2026. « Événement historique », titrent les journaux, « l'Église de France, une terre de reconquête », « le pape qui veut reconquérir la France », « 4 jours pour reconquérir la fille aînée ». J'en suis bien conscient : ces titres ne viennent pas de toi, cher frère Léon. Je veux le croire, je veux croire que tu resteras fidèle à l'esprit de François, je veux croire que, en te souvenant de la fraternité entre saint François et son ami Léon, tu ne tomberas pas dans la cupidité, dans le fanatisme vers lequel, néanmoins, te pousse un vent qui traverse l'Église, un vent qui n'est pas le murmure d'une brise légère que notre foi commune nous dévoile au milieu des luttes de la vie. Cher frère Léon, je veux croire que le gigantisme des événements qu'on a organisés autour de toi et pour toi n'est que le reflet de ta volonté de nous faire sentir unis. L'unité, ce mot qui t'est tant cher, ce mot qui t'anime et que tu entends nous transmettre, car, dis-tu, ce n'est que dans l'unité que l'on peut aimer et être aimé.
Mais alors, s'il est vrai que tu recherches tant cette unité et cet amour, laisse-moi te poser une question inattendue : cher frère Léon, aimes-tu la police ? Aujourd'hui, en sortant de chez moi pour me rendre au travail, j'ai été surpris par une présence dont j'aurais pu me douter : des centaines, que dis-je, des milliers de policiers, éparpillés partout dans l'espace public. Pour te laisser passer en toute tranquillité, une partie d'entre eux, peut-être une centaine, ont même bloqué tout le Boulevard saint-Michel. J'ai été impressionné par la force, la synergie, l'endurance de ces personnes armées, habillées de la même manière, toutes-puissantes. J'ai senti la guerre dans leurs yeux. Mais ce qui compte, c'est de savoir qu'ils étaient là pour te protéger, toi, qui es attendu par tant de fidèles, tant de jeunes que tu as reconquis. Tu es précieux, Léon, c'est pour ça qu'ils te protègent. C'est normal.
Mais alors, mon frère, pourquoi la police ne protège-t-elle pas tous nos frères et sœurs de la même manière ? Ne sont-ils pas assez précieux ? C'est forcément à cause de cela : ils ne sont pas assez précieux. Car si les sans-abris étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si les pauvres, dont tu prends la défense dans tes écrits, étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si les migrants, que tu nous invites à regarder comme des frères et des sœurs, étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si le frère Vent, l'air et les nuages, l'azur calme et tous les temps, notre sœur Eau, notre frère Feu, si notre sœur notre mère la Terre étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait. Regarderas-tu Paris avec les yeux de ces sans-abris, de ces pauvres, de ces migrants, de cette Terre qui brûle ? Ou seras-tu satisfait de ce pays que ton Église, nous disent-ils, veut reconquérir ?
Ces milliers de policiers m'ont rappelé un autre grand événement, les Jeux Olympiques. Je suis convaincu qu'on t'en a parlé : près de 20 000 sans-abris et migrants ont été expulsées de leurs campements en Île-de-France [1]. À cette occasion, les autorités ont déployé un dispositif policier sans précédent, permettant notamment d'occuper physiquement les lieux historiques de campements et de patrouiller dans les quartiers habituellement habités par les personnes exilées afin d'empêcher leur réinstallation. Ils étaient aussi nombreux alors pour évacuer de l'espace public les indésirables, qu'ils le sont aujourd'hui pour te protéger à toi et à ton Église. D'une part, la logique du déchet : cacher ce dont on a honte ; d'autre part, la logique de l'opulence : protéger ce qu'on considère être précieux. Cher frère, je n'arrive pas à arrêter d'y penser : pourquoi la police n'a-t-elle pas protégé ces 20 000 frères et sœurs comme elle te protège à toi ? Sont-ils moins précieux ?
Tout à l'heure, pendant que j'étais sidéré par tant de policiers qui étaient là pour te protéger, une question m'habitait et ne me laisse toujours pas en paix : pourquoi ces policiers ne semblent-ils protéger que les puissants ? Tu sais, à la veille de la rentrée scolaire 2026, au moins 2 355 enfants, dont 514 de moins de 3 ans, sont restés sans solution de logement après un appel au 115 [2]. 2 355 enfants, cela remplirait une bonne partie des places assises que les prélats et les bourgeois ont en héritage pour la messe dans le quartier le plus riche de Paris. J'espère que tu sauras écouter leur cri de désespoir, même si tu ne les verras pas. Car, tu entendras surtout des applaudissements. Je veux y croire, je veux espérer que tu oseras sinon le dénoncer, du moins le penser dans ton cœur : la police qui te protège à toi a sur la conscience ces 2 355 enfants qui, dans les prochains jours, lorsque tu traverseras Paris en papamobile, seront à la rue, mais pas pour t'applaudir.
Tu as dû t'en rendre compte. On est fin septembre et il fait toujours très chaud. Cet été, Paris était une bouilloire, la France une fournaise, le monde une catastrophe. Les feux de forêt ont brûlé, cet été, l'équivalent de 9 fois la superficie de Paris : 97 000 hectares [3]. Environ 7 300 morts en excès ont été recensés cet été en France pendant les périodes de fortes chaleurs successives [4]. Cher frère Léon, pourquoi la police n'a-t-elle pas protégé cette sœur Terre qui est en train de brûler sous nos yeux ? Tu n'es plus Prevost, mais Léon, pour être un signe de contradiction : j'espère que tu t'en souviendras pendant les grandes messes que tu présideras.
Mais j'ai peur, Léon, j'ai peur que tu aimes vraiment cette police qui te protège à toi et à ton Église alors qu'elle déporte les sans-abris et rafle les migrants, alors qu'elle laisse faire Total tout en matant les révoltes contre les mégabassines, alors qu'elle laisse mourir à la rue des milliers d'enfants tout en protégeant les enfants des lycées de ton Église. Je ne m'en remets pas, tant de policiers pour te laisser passer en toute tranquillité dans le Boulevard Saint-Michel, tant de gendarmes pour te protéger à toi et à ton Église, mais si peu d'entre eux pour protéger nos frères et sœurs à la rue, pour protéger notre sœur la Terre, qui crache le feu de son ventre tellement on l'a brûlée, pour protéger ce monde des puissants qui la ruinent. Où es-tu cher frère Léon ? Pour une fois, c'est un fidèle qui ose poser cette question : où es-tu cher frère Léon, avec les puissants ou avec nous ? Car si tu es avec nous, tu ne pourras pas aimer la police.
Francesco Antonini, collectif Anastasis
[1] Collectif Le Revers de la Médaille. Rapport final. 4 novembre 2024.
[2] Selon UNICEF France : https://www.unicef.fr/article/2-355-enfants-a-la-rue-le-triste-bilan-dune-promesse-non-tenue/