16.02.2026 à 13:21
dev
(Question de sport 6) Fred Bozzi
- 16 février / Avec une grosse photo en haut, Fred Bozzi, Positions, 4
Première du classement avec dix points, l'équipe de France de rugby a fait une entrée très prometteuse dans le tournoi des Six Nations. Certains espèrent même que la cruelle défaite de 2023, en quart de finale de la Coupe du monde, sera bientôt cicatrisée. D'autres, plus circonspects, effectuent des calculs de probabilité au sujet de la victoire finale, histoire de bien préparer leurs paris en ligne. Les derniers considèrent les joutes rugbystiques du moment comme une énième opération de divertissement, et qui fait oublier la réalité des guerres actuelles. Comme si Pascal le croyant, Pascal le mathématicien et Pascal le philosophe ne s'entendaient plus. Comme s'ils n'apercevaient pas qu'ils se posent tous les trois la même question : pouvons-nous compter sur le quinze du coq ?
L'approche statistique est utilisée par ceux qui visent la performance, notamment dans les sports d'équipe, par exemple dans le rugby. Fabien Galtier, le coach de l'équipe de France, aime rappeler qu'il est parmi ceux qui utilisent le plus les data – et ce n'est pas pour perdre. Un staff qui n'utiliserait pas cet outil serait probablement désavantagé. À preuve : les équipes qui ont le meilleur profil statistique sont souvent victorieuses – la logique est respectée.
Cette rationalisation de la performance par la quantification permet de se représenter une performance individuelle ou collective (de son équipe, de l'adversaire), et plus globalement de savoir que dans le rugby contemporain, il y a augmentation du temps de jeu, du nombre de phases par possession, du taux de réussite des plaquages ; que l'on pratique une forme de rugby moins risquée (les passes sans contact ont diminué, les défenseurs prennent le dessus en utilisant une plus grande vitesse de ligne), et que la gestion du jeu aérien est cruciale.
L'approche statistique semble en outre légitime dans la mesure où, la pratique aboutissant à un score, il n'y a pas de dénaturation à chiffrer, en amont, les actions qui se sont déroulées jusqu'à ce score – à décomposer une partie, coder et quantifier les phases de jeu (attaque-défense, mêlée, touche, ruck, maul) et les actions (passes, plaquages, ballons grattés, défenseur battus, franchissements des lignes) pour en tirer un rapport chiffré (occurrences, pourcentage de réussite et d'échec, nombre de pénalités concédées, mètres parcourus ballon en main) [1].
Ainsi le coach averti adopte-t-il un autre point de vue sur la partie achevée. On dit parfois qu'une personne qui n'y aurait pas assisté s'en ferait une image, saurait en quelque façon ce qui s'est passé. On pense en tout cas que les statistiques permettent d'approfondir la vision, voire révèlent certaines choses : elles permettent de faire d'étonnants constats à partir des détails issus de la décomposition, et qui appellent une compréhension nouvelle. On repère par exemple le tournant d'une partie, quand un joueur est entré et a effectué de nombreuses passes réussies, on explique une domination stérile par le faible nombre de passes après contact.
A partir de cette vision appuyée sur les mathématiques, enrichies en outre par les données biologiques fournies par le GPS et le cardio-fréquence-mètre (lesquelles permettent de calculer la capacité maximale d'oxygénation (VO2max), la composition musculaire et la puissance déployée…), il est possible de piloter les entraînements (calibrer les exercices, prévenir les blessures), en contrôler les effets attendus et en évaluer les progrès. Et dans la mesure où l'on peut déterminer la combinaison la plus efficace contre tel adversaire ou le comportement d'une équipe dans telle ou telle condition (par exemple face au vent), comprendre les tactiques des adversaires (voire les « décisions » : pénaltouche ou tentative de but ?), on peut préparer les compétitions (formation du plan de jeu, appréhension des modes d'offensive adverse et adaptation de la défense en prévision, appui sur les probabilités pour décider (calcul des chances de gagner en allant vers telle ou telle forme de jeu), anticipation du coaching et des scénarios, estimation de leur normalité ou de leur pathologie…).
Ainsi se construit une perspective commune pour le coach et son staff, et qui peut être partagée avec les joueurs (à qui l'on montre des images et des chiffres, qui ont un intérêt pédagogique). Cette construction d'un point de vue commun via l'approche quantitative ne contrevient certes pas aux habitudes de ces derniers, qui cherchent eux aussi à réduire l'incertitude quand ils construisent leur technique, leur façon de jouer. Elle est d'autant plus utile qu'il y a quinze joueurs sur un terrain (plus sept sur le banc), avec des profils hétérogènes (les rapides et les forts, les réfléchis et les spontanés…).
Et il faut ajouter que le public n'est pas en reste : particulièrement friand de statistiques pour agrémenter son expérience sportive, il emprunte souvent la même perspective analytique. Il se nourrit même parfois de data et de calculs savants pour optimiser ses paris sportifs. Aussi certains supporters estiment-ils raisonnable de miser sur la victoire finale de l'équipe de France en fonction des données du passé, voire d'une évaluation plus théorique des probabilités [2].
Evidemment, il y a des réticent.es : allergiques aux chiffres, amoureuses du « flair » et des relations de qualité. Mais à ceux qui disent que le recours aux statistiques appauvrit le jeu, et même le mécanise, Fabien Galtier répond que les données chiffrées sont un outil qu'il faut savoir utiliser « avec intelligence ». Les fournisseurs de data disent d'ailleurs eux-mêmes que l'analyse doit rester humaine : malgré les avancées technologiques, la capacité à ressentir et interpréter reste au cœur de toute décision (la statistique n'est en outre pas un outil fiable à 100 %, il y a toujours une marge d'erreur). Il ne faut donc pas opposer culture de jeu et esprit de groupe d'un côté, indicateurs et approche analytique de l'autre. En d'autres termes : il doit toujours rester du « jeu » (humain) dans la mécanique. D'ailleurs si les statisticiens ont établi des rapports de match, c'est pour qu'il soit possible de poser des questions aux données [3].
Le problème, pourtant, c'est qu'il est possible de faire un implacable constat : après que la France a perdu contre l'Afrique du Sud en quart de finale de la Coupe du monde en 2023, Fabien Galtier a su rappeler que si l'équipe a marqué 28 points (contre 29), « selon les data elle aurait dû marquer 37 points » (il parle des « expected points ») ; or « quand sur des données, vous êtes en capacité de marquer 37 points, c'est que tactiquement, vous ne vous êtes pas trompés ». L'énoncé n'est pas anodin, et fut réitéré, confirmé, défendu.
C'est étonnant. Car bien qu'il semble laisser entendre que tout n'est pas quantifiable, et qu'il y a des choses non quantifiées qui importent [4], le coach finit en l'occurrence par s'appuyer abusivement sur le quantifié pour donner sens à une défaite, formuler un argument qui la met en perspective pour éviter d'avoir à l'assumer trop crûment. Cela avait d'ailleurs conduit à une certaine désolidarisation d'avec le capitaine de l'équipe, Antoine Dupont, qui lui, avait plutôt tendance à pointer les erreurs d'appréciation de l'arbitre.
Cette étonnante phrase semble même dire que les statistiques finissent par prendre assez d'importance pour relativiser le score final – le résultat. Les chiffres du score sont débordés par les nombres évoqués en amont, par les nombres relatifs à la décomposition de la partie en phases de jeu, et au final par les « expected points ». Dit plus philosophiquement : sur le plan des nombres, le devoir être prime sur l'être, l'abstrait sur le concret.
Comment expliquer cet étonnant renversement ? Il est certes possible d'expliquer la phrase de Fabien Galtier en la rapportant à ses conditions d'expression : après avoir demandé au coach de conduire l'équipe vers la victoire, on lui demande de répondre de la défaite et, pour la justifier, il s'appuie sur des données objectives qui semblent pouvoir convaincre l'auditoire – être partagées par tous sans remettre en cause sa position d'expert. Il est même possible de rapporter cette phrase à un certain accord des inconscients : par intérêt, les acteurs du champ sportif (joueurs, coaches, dirigeants, journalistes, spectateurs) font confiance à des calculs qu'ils ne comprennent ni ne mesurent (par exemple la loi des grands nombres qui autorise le passage d'un constat sur un échantillon à un énoncé global), s'en remettent à une « boite noire » et feignent de ne pas voir en retour qu'il est délicat de formuler un énoncé statistique à l'échelle d'un individu ou d'une partie.
Soit. Mais en matière de renversement, il peut sembler plus pertinent encore de rappeler que l'acte de prédiction inhérent aux statistiques implique de calculer avant d'observer pour, justement, ne plus subir l'observé – ne plus être assigné à l'induction, qui n'a aucun pouvoir de prédiction. Idem concernant les modèles mathématiques importés puis affinés pour être appliqués au terrain de façon pertinente, ou pour la possibilité de décider d'un intervalle de confiance afin de ne plus subir la probabilité (traduite ensuite en « marge d'erreur »). Dans cette perspective, le théorique prime et préexiste sur l'empirique.
Il faut même dire que par-delà les simples pourcentages, les statistiques véritables consistent à établir une répartition aléatoire pertinente, puis à rapporter ce qui est ensuite observé à cette répartition théorique pour voir si ce qui est observé aurait pu arriver par hasard, c'est-à-dire n'être pas « significatif » [5]. En d'autres termes : en faisant primer un certain devoir être, les statistiques semblent finalement désigner ce qui est et ce qui importe. Aussi donne-t-on de l'importance à telle action ou tel événement parce qu'ils ont été révélés par les statistiques.
Plus précisément encore, il faut apercevoir que l'approfondissement de la perception d'une partie par l'analyse quantifiée tend à rendre tout élément « significatif », par conséquent à perdre en relief au niveau de l'espace et du temps, des actions et des événements – c'est-à-dire, finalement, à perdre en profondeur. Voilà qui prépare le terrain d'une valorisation par les données statistiques. Si cette remarque relative à l'aplatissement du réel est initialement inverse à la précédente, elle aboutit donc à la même conclusion : c'est le compté qui dit ce qui compte.
N'est-il pas alors possible de penser que la phrase de Fabien Galtier (qui met un score en rapport avec une prévision calculée, les « expected points », comme on dit parfois avec humour que la moyenne de quarante possessions par match devrait aboutir à marquer 280 points), est en réalité symptomatique de la méthode statistique, qui consiste à établir un renversement permettant de ne plus subir l'observé et être réduit à l'induction ? N'est-il pas possible de penser que ce n'est pas un hasard si les statistiques sont devenues prioritaires, voire hégémoniques, dans son approche, alors qu'il prétend manipuler un simple outil au service de la performance ? [6]
Peut-être la précédente hypothèse a-t-elle le défaut de déposséder l'utilisateur de l'utilisation : elle laisse entendre que s'il ne comprend pas l'opération de renversement propre aux statistiques, s'il n'a pas accès à la « boite noire », dans la mesure où il ne s'intéresse qu'aux résultats fournis par cette approche, il peut malgré lui en épouser le mouvement. Mais pour prévenir l'abstraction et la violence de cette hypothèse tout en allant en un même sens, il est justement possible d'intégrer le point de vue de l'utilisateur. Voici en effet : si l'analyse consiste certes à décomposer, coder puis quantifier pour gagner en précision, et ainsi réduire l'incertitude, il faut remarquer que la décomposition en question est sans fin [7], et qu'elle n'aboutit jamais à la certitude censée permettre une décision sereine et rapide [8].
Or cette analyse infinie semble offrir la possibilité d'un progrès infini, et charrie par conséquent une confiance sans faille dans l'analyse. Cercle vicieux. A quoi il faut ajouter qu'en plus de faire écho aux valeurs de persévérance propres au sport, elle alimente une intolérance toujours plus grande à l'incertitude comprise dans la « marge d'erreur ». Plus rien ne semble dès lors pouvoir interrompre le processus d'analyse : quand la défaite pointe, on continue de croire au progrès ; quand quelque chose cloche, il semble opportun d'approfondir l'analyse statistique ; une incompréhension dans le rapport entre les data et le résultat ? on se propose de travailler avec l'arbitrage international, dixit Fabien Galtier (quel rapport entre l'incompréhensible et la règle ?). Autrement dit l'approche statistique fait système. Rien ne vient remettre en cause sa légitimité, dans le même temps où le jugement « humain » peut être sujet à caution. Le piège se referme sur une conscience qui se croit libre de penser autrement.
Et il faut ajouter que ce processus d'abstraction ne peut être aperçu par l'utilisateur, dans la mesure où le monde qu'il pense a été façonné par la perspective statistique qu'il emprunte : les entraînements sont conçus pour pouvoir être mesurés, le plan de jeu est progressivement construit en fonction des données qui collent de plus en plus à la singularité de l'équipe. Mieux : on décompose l'espace, le temps, les actions, les événements, puis on les recompose sur un plan abstrait. Voici en effet : on reterritorialise pour retrouver de la continuité terrestre ; on « réhumanise » arbitrairement le futur, par-delà la séquenciation chronologique, pour prétendre que les décisions éclairées peuvent être suivies d'effets ; on compare les actions des joueurs pour pallier l'absence de sommation en fibres ; on réconcilie les données physiques et les données physiologiques pour mimer la réincarnation ; on reconstruit le déroulement d'une partie en moments d'attaque et de défense pour pallier la désintrication événementielle.
Si le monde ainsi coordonné paraît concret, puisque tout y tient finalement ensemble, c'est donc en vertu d'une synthèse (monde que l'on se donne) plutôt que d'un il y a (monde préexistant). Et en plus de se retrouver dans un monde façonné selon ses calculs (abstraction opérante qui implique l'opération de renversement propre aux statistiques), l'utilisateur estime disposer d'une marge de décision, étant donné qu'il y reste de l'incertitude. Il ne décide certes pas vraiment, puisque la décision véritable implique d'assumer l'incertitude plutôt que de seulement la réduire, mais la correspondance entre la prétendue décision et le prétendu monde concret peut lui faire croire que c'est le cas.
Disons donc que l'accointance de la pensée et du monde ne pousse pas à réfléchir leur relation, à saisir l'abstraction de l'analyse, seulement à gagner en précision dans le chiffrement. En matière de réflexion, c'est alors évidemment le relativisme qui s'impose : le coach considère que la perspective statistique et « l'œil du maquignon », deux points de vue sur une même réalité, sont aussi légitimes l'un que l'autre, et que les deux sont a priori compatibles (certains coaches affirment d'ailleurs que les statistiques ne font que confirmer ce qu'ils pensent). Rien d'étonnant alors à ce qu'il ne reconnaisse pas l'hégémonie de la perspective statistique quand elle advient.
Rien d'étonnant non plus, puisque la perspective était partagée, à ce que les statistiques gouvernent tous les esprits. On sait que moins on organise, plus l'aléatoire augmente, donc on martèle que la décision individuelle doit se faire dans un cadre ; mais puisqu'il reste des aléas et des erreurs, on a tendance à les rapporter à l'échelle de l'individu – l'acteur. A partir de là, réciproquement, les joueurs finissent par se conformer à la perspective statistique : bien que potentiellement envahis par une surcharge d'informations, et pour ne pas l'être plus encore, ils se contentent de faire ce qu'on leur dit de faire, jouent au profit de leurs statistiques individuelles, se comparent les uns les autres, voire gèrent leur carrière. Ils rapportent la relation de pouvoir entre eux aussi, et ont tôt fait de prendre les adversaires pour des abrutis (les joueurs étant ceux qui prétendument ne savent pas, comparés aux statisticiens, ils imaginent aisément que les joueurs d'en face sont ignares).
Voici donc où nous en sommes : nous constatons une certaine hégémonie des statistiques, et pensons pouvoir la rapporter non seulement aux conditions sociales de leur exercice, mais encore à la méthode intrinsèque à ce type de mathématiques. Nous pensons même pouvoir comprendre, du point de vue du coach, pourquoi il dénie cette hégémonie : il ne réfléchit ni la méthode statistique, ni la façon dont elle est censée s'harmoniser avec l'œil du maquignon. Mais disons-le nettement ici : il est hors de question de laisser entendre que le coach ne parvient jamais à cette harmonie. Si Fabien Galtier fait manifestement l'erreur d'inverser être et devoir être, théorie et empirie, quand il déclare cette phrase étonnante sur les « expected points », il ne fait aucun doute que parfois, il réussit à compatibiliser les deux points de vue. La seule chose que nous puissions affirmer, c'est qu'il ne s'efforce jamais d'expliciter la façon dont cette harmonie s'opère (quand il est performant, il la montre seulement).
Charge à nous, par conséquent, de l'expliciter. Pourquoi ? Parce que l'autonomisation de la data nuit à la performance et à la participation du public, certes, mais surtout parce que le sport est un terrain privilégié pour le développement de l'abstraction statistique – au détriment du reste. A même un processus d'analyse qui encourage de plus en plus la précision, le recours à l'IA est en effet inéluctable pour suppléer les limites humaines de mémoire et de calcul. A preuve : l'encodage prenant du temps, les statisticiens du sport tendent à récupérer des parties qui ont déjà été encodées par l'IA (évidemment, croyant l'utiliser, ils l'ont éduquée au préalable). La prétention à automatiser certaines tâches pour libérer les acteurs, voués à faire des actions plus « significatives », est donc parfaitement illusoire : il est plutôt question d'accompagner le processus d'autonomisation de la data. D'ailleurs, quel intérêt, si tout le monde utilise les statistiques (sans compter que les modèles prédictifs sont prédicatifs, et pourtant inaptes à changer les choses) ? Évidemment, chacun croit tirer son avantage dans la course aux data, mais en réalité fait surtout fonctionner la machine à chiffres – concrétise le projet encore trop abstrait des fournisseurs. Ainsi les souscrit-on à la ruse de la Matrice.
A quoi il faut ajouter que par-delà la construction du jeu, les sportifs participent aveuglément à la construction d'une société 2.0 où les calculs sont légion [9], à la construction d'une société de marché où les joueurs deviennent des marchandises comme les autres [10]. C'est très concret : en plus de se faire support d'un profit (élément central de la dialectique argent-marchandise-argent), une équipe de rugby est l'agent d'une dialectique nouvelle, constructrice de monde. Ainsi l'espace devient-il quadrillage (pour servir la logistique) ; le temps devient flèche (pour permettre le progrès et le solutionnisme) ; les agents sont faits responsables d'un programme imposé (ayant cédé « librement » au projet – en les mettant dans la confusion, on les contraint à souscrire à la première solution claire qui se présente) ; les événements convergent vers l'alternative gagner/perdre, et sont enregistrés sous forme de chiffres, après qu'aient régné les probabilités cousines des 1 (événement effectif) et des 0 (impossibilité) chers à l'informatique et propices à la formation du système cybernétique.
Bref : la phrase de Fabien Galtier n'est vraiment pas anodine. C'est plutôt le symptôme avancé d'une société habitée par des calculateurs sur pattes, eux-mêmes gérés par des politiciens experts qui ne portent jamais la responsabilité de leurs décisions. Dès lors, si cela vient notamment de l'imperceptible renversement théorie/pratique inhérent à la statistique, et que celui-ci est assez opérant pour déborder le terrain de sport, il convient de l'expliciter. L'enjeu est clair, l'obstacle tout autant : il est question de sortir du cercle vicieux qui va d'une perspective statistique à la formation d'un monde puis à l'acte de reconnaissance d'une pensée qui s'y retrouve.
Comment faire ? Déclarer la fin de l'utilisation des statistiques serait illusoire. Par contre il est possible de penser que puisque c'est un mode de pensée qui enclenche le processus, du moins y participe grandement, puisque c'est la formatation d'un type de pensée qui pilote l'utilisation de l'outil [11], puisque c'est une méthode de calcul qui produit des effets, alors il faut infléchir ce mode de pensée et cette méthode. C'est-à-dire qu'il s'agit de faire en sorte que la perspective soit plus concrète en elle-même (plutôt que via l'application de l'abstrait au concret, la concrétisation extérieure), et qu'elle permette une décision véritable (plutôt qu'un calcul et une approximation progressive).
Il n'est évidemment pas question de prétendre faire fi de l'incertitude – ne plus en avoir peur, par conséquent se laisser aller aux paris aveugles. Ce serait en effet absurde et abstrait : personne n'agit ainsi [12]. Mais il est certes question d'aller vers une capacité de décider et d'agir à même et à partir de l'incertitude. C'est bien ce que fait Fabien Galtier quand il agit en phase avec la réalité sportive, plutôt que se laisser piloter « avec intelligence » par les statistiques (qui elles, cherchent à circonscrire l'incertitude et évaluer la possibilité d'être dans l'intervalle de certitude). Cherchons donc à expliciter cette perspective du sportif concret, lui qui ne se laisse pas aller à l'hégémonie de l'approche statistique pour réduire l'incertitude coûte que coûte.
Pour commencer, disons d'abord que l'incertitude en question vient de la rencontre des deux équipes – elle est partagée. Aussi semble-t-il opportun d'épouser un point de vue placé à la frontière des deux équipes pour l'appréhender, à cette frontière faite d'espace, de temps, d'actions, d'événements, d'enregistrement. C'est certes une perspective compatible avec l'approche statistique : les graphiques rendant compte du trajet du ballon (« scénario ») et les courbes du « rapport de force psychologique » en attestent.
Mais là où il y a rupture d'avec la statistique, c'est que le sportif concret ne cherche pas à connaître cette frontière sur le mode du constat (par exemple en disant qu'il y a eu 10 touches, 6 perdues, c'est là que s'est dessinée la défaite). Pourquoi ? Parce qu'il cherche la victoire de son point de vue, partial et non partagé, bien sûr, mais surtout parce qu'il cherche la victoire dans une perspective qui n'est pas du même ordre que celle qui explique les faits a posteriori. Alors que cette dernière est une perspective de défaite (on explique une défaite), il faut en effet apercevoir qu'il y a toujours plus dans la perspective de victoire : quelque chose dépasse la volonté de ceux qui la cherchent, c'est pourquoi on la dit souvent « incroyable » quand elle advient [13]. Il est dès lors possible d'ajouter qu'en amont, le sportif qui cherche la victoire se projette au-delà de son corps pour aller vers l'équipe, au-delà de la situation et de l'état présent du score pour aller vers la victoire : il y a pour lui une certaine abstraction, et qui ne relève pas de l'abstraction statistique.
Voici donc : il y a deux points de vue chez le sportif concret, et ils sont faits d'incertitude et d'abstraction sans être réductibles aux statistiques. Au lieu que s'ajoute un autre point de vue sur une réalité d'abord visée à l'œil nu, au lieu même d'un relativisme mou qui compatibilise à bon compte le point de vue statistique et l'œil du maquignon (voire l'expertise augmentée par les data, en surplomb de la situation sportive, et un point de vue incarné), il faut ainsi penser que le sportif adopte un point de vue double, qui comprend une frontière partagée et une partialité non partagée. Et il faut surtout voir qu'entre les deux, il n'y a pas de correspondance, donc de stabilité. Disons ainsi que du point de vue du sportif concret, les deux perspectives sont en alternance.
Evidemment, s'il alterne entre les deux perspectives quand il cherche la victoire, le sportif se demande chaque fois la même chose : où, quand, qui, comment se joue (noue) la partie en cours ? et à quoi donner de l'importance ? Voilà qui assurément unifie sa perspective double. Mais il n'accorde pas les importances en question en fonction de la répartition des « chances » propre aux statistiques (ni en allant contre, d'ailleurs). Il s'agit plutôt pour lui de déborder ce plan en allant vers la décision véritable et l'action.
Le sportif concret agit-il alors sans incertitude ? Non, loin s'en faut. Car il procède au contraire par hypothèses. Or en plus d'impliquer une certaine instabilité (elle n'est pas aussi assurée qu'une thèse), une hypothèse redouble l'incertitude : le sportif ne nie pas l'incertitude par le savoir statistique, il en rajoute au contraire. Et c'est certes pour faire l'incertitude, peut-être même pour se constituer en plan des incertitudes (l'incarner) et faire basculer la trame incertaine du match à son avantage. Autant dire qu'il fait une hypothèse en acte : si la rencontre semble converger vers telles actions, tels événements et scores qui le désavantagent, il tente de les infléchir – ne pas se laisser faire par une telle convergence.
Ainsi décide-t-il vraiment de son hypothèse. Il ne saurait certes dire la formule de son émergence (il sait en outre que décider n'est jamais pur), mais il vit pleinement son essai d'expression. Plutôt que prétendre faire en fonction de la loi des grands nombres, en fonction d'un savoir des mécanismes sous-jacents du hasard, plutôt que considérer une répartition aléatoire qui le désengage, il soutient son hypothèse pour qu'elle ne bascule ni dans le hasard, ni dans le savoir. Ainsi accepte-t-il une part d'ignorance (plutôt qu'une incertitude contrôlée, et qui suppose la continuité de l'Etre). Il accepte la trame d'incertitude jusqu'au bout de façon à y agir, il assume son hypothèse et s'engage en fonction d'elle. Il s'engage dans le jeu avec elle plutôt que de s'en remettre à une résolution symbolique et neutre (un coup de dés). Ne pouvant tout essayer, il s'engage en une voie pour faire des essais réels et les transformer [14].
Conclusion de cet effort d'explicitation de la perspective concrète du sportif : comme nous disions qu'il adopte un point de vue double, oscillant, nous pouvons dire qu'il adopte un point de vue opérant – il fait une hypothèse qui construit la réalité et s'assume comme telle. Voici donc venu un certain perspectivisme en lieu et place du relativisme, qui supposait a priori la compatibilité de deux points de vue (statistique et maquignon). C'est d'ailleurs bien parce qu'il construit son point de vue (constructeur de réalité) que le sportif peut tomber dans l'ornière de l'abstraction (l'hégémonie statistique).
Or ce qu'il nous faut remarquer une nouvelle fois, c'est que ce point de vue concret est partagé par les coaches, les joueurs et le public : chacun vit cette alternance entre frontière et partialité, et tente de pousser en un sens qui va faire basculer la rencontre vers la victoire. Le point de vue abstrait peut certes être partagé, lui aussi, mais cela pose effectivement problème, nous l'avons vu : les coaches s'entêtent à vouloir approfondir les calculs, les joueurs sont sommés d'y obéir, le public s'éloigne de l'action à mesure qu'il est enseigné par des pourcentages sommaires, la société 2.0 pousse alentour…
Le point de vue concret ne peut-il alors enseigner certaines choses au statisticien, à défaut d'être partagé par celui-ci ? Vu ce que notre réflexion a mis au jour, il s'agirait premièrement d'adopter un double point de vue, instable, plutôt que de s'en tenir à la stabilité du point de vue statistique ; et deuxièmement de penser une façon de passer de l'aléatoire à l'hypothétique. Est-ce envisageable, alors que la statistique vise à stabiliser un point de vue à même la considération de l'aléatoire ? Voyons voir…
Pour commencer, il faut rappeler l'efficacité de l'approche statistique – éviter les erreurs habituelles. Les objections les plus communes et sommaires consistent en effet à signifier que les joueurs ne sont pas des individus-types, plutôt des sujets singuliers, et que la présupposition de la constance de l'expérience humaine est erronée, par conséquent que les modèles formés à partir des données du passé sont voués à l'échec. Or il faut justement confronter ces objections à la pertinence des modèles analytiques : bien qu'il y ait création perpétuelle, il est possible de montrer une certaine constance dans les interactions [15]. Rien ne sert donc de disqualifier les statistiques à bon compte, car en réalité les acteurs du champ sportif s'appuient sur cette pertinence pour décider et agir.
Par contre il est déjà possible d'indiquer un certain effet de seuil : à partir d'un certain degré d'utilisation, les statistiques nuisent à la prise de décision. A preuve : quand Fabien Galtier met en avant les « expected points » pour donner sens à la défaite de l'équipe de France face à l'Afrique du sud en 2023, il se rappelle aussi que sur les sept derniers matchs de la Coupe de monde, cinq fois le vainqueur avait moins d'« expected points », et avoue qu'il ne l'explique pas. Nous pouvons en déduire qu'il est dans l'incapacité de faire des hypothèses et de s'y engager, puisque la formulation (intuitive ou explicite) des hypothèses implique de donner sens à ce qui s'est passé.
Le problème, certes, c'est que Fabien Galtier évoque ensuite la nécessité de « réfléchir sur la règle » pour comprendre. C'est-à-dire qu'il commet à nouveau l'erreur de faire primer le devoir être, et semble vouloir faire correspondre l'être au devoir être. Il laisse surtout entendre qu'il pourrait être en mesure d'expliquer les choses (donc d'arbitrer en connaissance de cause). Or c'est une erreur bien plus profonde : alors que les modèles humains tentent de s'en tenir à quelques variables pour être utilisables, les modèles du big data capables de déterminer les « expected points » impliquent de multiplier les variables dans des proportions inatteignables à un esprit humain, et se constituent donc inévitablement en « boite noire ». Ainsi se creuse le fossé entre les calculs sur l'aléatoire et le passage à l'hypothèse : car pour faire une hypothèse et s'engager en fonction, voire la partager, il faut mettre du sens à cet endroit – Fabien Galtier n'en mettra jamais (il n'expliquera pas, par exemple, pourquoi les « expected points » étaient de 37,1 côté français, non pas de 37 comme il l'a dit).
Faut-il alors envisager, vu ces effets de seuil, de mettre une limite à l'utilisation des statistiques pour maintenir leur efficacité ? Imaginer tracer, en amont, une limite d'aval ? Le problème, c'est que Fabien Galtier le prétendait déjà quand il disait utiliser les statistiques « avec intelligence ». Et l'expérience nous montre justement que les limites ainsi tracées pour plus tard permettent de se délester du problème au présent, et sont souvent dépassées quand surgit le problème de la limite d'efficacité. Mieux vaut donc tenter d'imaginer la façon dont les statistiques pourraient s'empêcher, à même leur pratique, à même leur méthode, de produire les effets indésirables qui nous sont apparus (en premier lieu la pente hégémonique). Il s'agirait en l'occurrence d'empêcher que les statistiques semblent indiquer ce qui compte (ce qui est important) à partir de ce qui a été compté (alors même que les variables retenues dans les modèles sont repérées sur la base de calculs sophistiqués effectués à partir de données nettoyées et uniformisées [16]). Et il s'agirait de faire en sorte que la décision se fasse, certes sur la base d'une réduction de l'incertitude, mais de façon à permettre l'engagement dans l'action, c'est-à-dire en l'assumant.
Comment faire ? Une première piste, ce serait d'amender la présupposition de la constance de l'expérience inhérente aux statistiques (ce qui s'est passé ici et hier pourra se passer là et demain). Non pas pour la disqualifier a priori (l'objection est sommaire et contreproductive, on l'a vu), mais pour rapporter ce bémol à même l'utilisation des statistiques. Il s'agirait en effet de considérer que si ce qui va advenir peut être en rupture avec ce qui est advenu, alors cette rupture peut advenir à même une rencontre.
Ainsi l'espace et le temps, abondamment partitionnés et séquencés pour les besoins de l'analyse, pourraient-ils être conçus d'une autre manière – envisagés comme pouvant changer de façon imprévisible en fonction de choses irréductibles aux paramètres déjà sélectionnés, et réputés significatifs pour les data. Idem au niveau des agents : plutôt que d'entériner des plans de jeu, une organisation rationnelle où l'on parle des agents comme d'individus typiques (en plus d'être caractérisés par leur rôle) en laissant une place au joueur exceptionnel (nommé « facteur X »), il s'agirait d'accepter de mettre en rapport les singularités, voire de chercher les différences, plutôt que le commun, lorsqu'on construit un modèle.
Quant au plan des événements, il s'agirait de prendre en compte la nécessité pour l'équipe de créer de l'incertitude, plutôt que seulement la réduire (et faire le constat que les défenses prennent le pas sur les attaques). Enfin, rapport à l'enregistrement, il s'agirait de montrer que si l'on réussit à découvrir d'autres choses via une certaine ouverture aux chiffres (irréductible au choix de la méthode de traitement des données, une fois celles-ci uniformisées et nettoyées, et bien plus encore à une simple prise d'appui sur une base de données externes et des modèles préexistants), il convient de faire perdurer cette ouverture à même l'utilisation des résultats statistiques (passer sans certitude de la question « où s'est jouée la partie ? » à « où va-t-elle se jouer ? »).
Bref : tout ce que permet l'approche statistique en matière de réduction d'incertitude devrait être amendé par ce qui entrave cette approche. Autrement dit il pourrait être bon de réintégrer ce qui a été mis de côté pour permettre la simplification – la modélisation. Mieux : au lieu de parler d'irrationnel à la marge, il s'agirait de se rappeler que ce qui est mis de côté pour les besoins de la simplification fait aussi la texture du réel. Ainsi la statistique pourrait-elle accepter son geste d'abstraction tout en s'en méfiant, dans l'idée qu'il peut y en avoir des mauvaises abstractions. Ainsi pourrait-elle assumer le geste d'abstraction pour le mettre au service de la réalisation en corps (comme un joueur s'abstrait de son corps pour aller vers l'équipe, de la situation et de l'état présent du score pour aller vers la victoire – au contraire des statisticiens qui plaquent leur geste sur le « fait »).
Ce qui précède met en outre sur la voie d'un enseignement plus général – au niveau des mathématiques. Car s'il semble difficile, initialement, de demander au mathématicien d'utiliser un point de vue double, alternatif, dans la mesure où sa discipline consiste à construire des perspectives uniformément cohérentes à partir d'axiomes [17], notamment pour tester l'axiomatique en question, il est néanmoins possible de signaler que l'application des trouvailles mathématiques, établies à partir d'axiomes purs, est en conséquence tout à fait problématique.
C'est ce qu'a hurlé Grothendieck en son temps, par-delà la prétendue séparation entre mathématiques fondamentales et mathématiques appliquées – alors même qu'il était enclin à lier des univers différents, vu les ponts logiques qu'il a créés (entre la géométrie algébrique et la topologie par exemple). Exhortant ses collègues à se demander pourquoi, et pour quoi, ils étaient financés, et à considérer l'état du monde en conséquence, il fit dès lors face à un certain déni de leur part, et rapporta ce déni à une incompréhension fondamentale de ce que sont les mathématiques : une ouverture du sens strictement inapplicable.
A partir de là, puisqu'il semble impossible de demander une raison initiale, en amont, à la position d'un axiome [18], peut-être serait-il possible de questionner celle-ci en fonction de sa raison finale. C'est certes ce que font les mathématiciens quand ils reviennent sur une axiomatique pour la récuser, l'augmenter, la réduire, en cas d'incohérence surgissant dans les démonstrations en aval. Mais dans l'idée qu'il y a un risque à faire cohérer le monde en conséquence, il s'agirait ici de leur proposer d'aller jusqu'à accepter une part de contradiction – évidemment, il leur appartiendrait de dire quelle incohérence est légitime. Sans supposer qu'il soit possible aux mathématiciens de jouer avec leur rigueur propre pour compatibiliser à bon compte des approches différentes, il s'agirait de les inviter à accepter une part d'incohérence dans une axiomatique, histoire de prévenir les conséquences des prétentions à la cohérence parfaite – abstraite. En ce sens, la contradiction pourrait constituer un signal de la nécessité de changer de point de vue, dixit Nietzsche, plutôt qu'une injonction à ignorer le premier point de vue : une certaine alternance des points de vue viendrait en lieu et place de la compétition éliminatoire des algorithmes. A partir de là, les mathématiciens seraient évidemment plus enclins à conseiller aux statisticiens, voire aux utilisateurs de statistiques, d'être particulièrement attentifs aux autres points de vue, notamment à ceux qui interviennent quand vient le temps de l'application, plutôt que de se laisser aller au confort de l'hégémonie en vertu d'un relativisme aveugle.
A minima pourrions-nous inviter les mathématiciens à reconnaître une certaine a-cohérence dans leur pratique. C'est d'ailleurs ce à quoi les invitait Gödel, qui indiquait l'incomplétude des théories mathématiques : certes cohérentes, elles ne peuvent rendre compte elles-mêmes de leur cohérence (ni démontrer que celle-ci tiendra dans des développements futurs) [19]. Disons donc ici que si les mathématiques sont faites de position d'axiomes et de démonstrations éprouvant la cohérence de l'axiomatique, elles comportent une part d'a-cohérence qui ne se mesure pas en « marge d'erreur » – si l'on sait que ça marche, on ne sait seulement pas pourquoi ça marche. En conséquence de quoi les mathématiciens pourraient inviter les applicateurs à considérer que, rigoureusement, ils ne maîtrisent pas tout, qu'il ne peut être question de tout maitriser, et qu'il ne faut donc ni le prétendre, ni même le chercher.
Bref : plutôt que de partir du principe que pour dire, en mathématique, il faut soit postuler, soit démontrer – principe déresponsabilisant –, il s'agirait de prendre en charge le problème de l'application des mathématiques en le croisant avec le problème de l'émergence du sens proprement mathématique [20]. Ainsi serait-il possible de conjurer, dès l'amont méthodologique, l'hégémonie qui ne manquera pas de tenter les esprits avides de victoires, mais fatigués par l'incertitude inhérente à l'existence (et qui s'enorgueillissent trop durement de résider dans l'intervalle de confiance – le territoire du raisonnable). Ainsi le mathématicien pourrait-il intervenir en garde-fou pour conjurer la pente du tout statistique, et qui cache une volonté de contrôler le futur au nom du « hasard » ou des « chances ».
Alors : pouvons-nous compter sur le quinze du coq ? A l'évidence, oui. Car pour échapper aux défauts de la statistique, il est tout à fait utile d'approfondir la perspective de quantification de la performance. C'est ce qui nous a permis de voir que si les joueurs portent un boitier GPS et obéissent à un coach qui obéit parfois trop aux chiffres, ils incarnent l'inconfort d'un point de vue double, et même montrent la réalité de la contradiction. Ils font surtout la preuve que l'irrationnel fait partie du monde, et que le disqualifier parce qu'on l'a d'abord mis de côté pour les besoins de l'analyse est une erreur imbécile.
Ainsi enseignés par le sportif, ceux qui comptent sauront que c'est à eux de rappeler à tous que la mathématique, muse de la rationalité, ne saurait décemment muer en inquisitrice. Peut-être pourront-ils alors dénoncer le prétendu salut par les chiffres, et la menace de péché qui pèse sur les citoyens calculateurs (sommés aussi de faire un décompte calorique chaque fois qu'ils font du sport). Au moins sauront-ils prévenir ceux qui veulent plaquer les statistiques sur les pratiques de performance qu'il y a des effets de seuil, et que loin de constituer un amont innocent, elles sont un constructeur de monde – de la société 2.0.
Convaincus qu'il leur incombe de prendre en charge le problème de l'application, ils sauront rappeler qu'il faut éviter de penser que tout est compatible, voire que tout devrait être cohérent si le monde était bien fait, par conséquent apercevoir la pertinence d'un rapport dialectique entre les approches plutôt que se laisser aller au relativisme et, au final, à l'uniformisation. Autant dire qu'inspirés par la façon dont le sportif concret incarne l'incertitude pour la faire basculer à son profit, par la façon dont la pensée sportive s'affronte sans discontinuer au problème de l'émergence du sens et à la nécessité de s'engager pleinement et continuellement dans une hypothèse, ils sauront indiquer la charge ontologique immanente des mathématiques – assumer un certain perspectivisme.
Et pour aller contre l'autonomisation de la data, ils inviteront à vivre les maths comme les joueurs vivent les matchs – sans jamais faire de commentaires ni de pronostics, encore moins des paris [21]. Clairement conscients de leur tendance à déplier des idées d'abord posées sans raison pour en éprouver la cohérence (comme un sportif fait face à la contradiction après avoir déclaré, par sa simple présence, qu'il est là pour gagner), ils sauront rappeler le danger de s'en tenir à des constats positivistes, surtout quand ils sont des plus abstraits.
En tout cas, à ceux qui prétendent s'adosser à sa puissance de calcul pour légitimer leurs décisions (ils sont aujourd'hui nombreux et omniprésents), ils sauront dire qu'ils ne décident pas vraiment. Mieux encore : à ceux qui, en temps de Covid, ont trouvé bon de coupler les prédictions statistiques à l'exemplification sommaire et aux accusations préventives (si les prévisions s'avèrent fausses, c'est qu'il y aura eu des coupables), ils pourront rappeler que c'était verser dans un certain terrorisme épistémologique, et que rien de mathématique ne les autorisait à faire ainsi – pas plus qu'à oublier les vraies incertitudes de la vie une fois les pics épidémiques successifs repérés à l'aide des modèles de calcul les plus sophistiqués.
Fred Bozzi
[1] Ceci passe notamment par l'analyse vidéo. On séquence et on code les images au fil de leur déroulement à l'aide d'un séquenceur. A quoi s'ajoutent les données fournies par les capteurs GPS portés par les joueurs : positions, courses, vitesse, distance parcourue, accélération. On a aussi la possibilité de faire des analyses statistiques plus poussées par la collecte automatisée (les caméras haute définition capturent chaque mouvement sur le terrain, un ballon équipé de capteurs reliés à des balises installées autour du terrain permet de suivre en temps réel les passes, les coups de pied ou les mètres gagnés) et le traitement informatique (en croisant les données, Intelligence artificielle et Machine learning transforment les données collectées en informations (insights) sur la façon dont les joueurs et le ballon se déplacent au cours d'un match et à l'entraînement). On travaille alors sur une immense base de données, plus variées et plus vastes, on fait des statistiques sur la durée.
[2] Les sites de data indiquent que pour gagner le tournoi (sans compter sur le Grand Chelem), l'équipe de France doit remporter deux victoires consécutives sur les trois dernières confrontations (Italie, Ecosse, Angleterre). Or sachant que l'équipe d'Italie a battu l'Ecosse, qui a battu l'Angleterre, mais que l'Angleterre est réputée redoutable à la dernière partie, le calendrier indique qu'il est question de jouer contre une équipe plus forte, une plus faible, une plus forte. Il est alors possible de considérer que la probabilité de remporter la séquence prévue est supérieure à la probabilité de remporter la séquence inverse, où il s'agirait de jouer une plus faible, une plus forte, une plus faible. En effet : sachant que l'équipe J est plus faible que l'équipe A, la probabilité de gagner contre J, notée J, est plus forte que celle de battre A, notée A, soit J > A ; or la probabilité P de gagner J-A-J est la somme des probabilités de gagner les deux premiers match (J x A) et de celle de gagner les deux derniers (1-J, sachant que la probabilité effective = 1, et A x J), soit : P = J x A+ (1-J) x A x J, ce qui donne par factorisation : J x A x (1 + 1 - J) = J x A x (2-J) ; quant à la probabilité R de gagner A-J-A, R = A x J + J x A x (1-A) = J x A x (2-A). Or A -J donc 2-A > 2-J donc J x A x (2-A) > J x A x (2-J), c'est-à-dire que R > P. (in La conquête du hasard. La théorie des probabilités).
[3] Par exemple : quelles sont les zones où l'équipe est en difficulté après avoir récupéré un ballon joué au pied ? quelle performance a un lancement de jeu dans telle configuration ? pourquoi une équipe choisit-elle de jouer au pied dans certaines situations ?
[4] « Ce ne sont pas les chiffres qui nous dirigent, mais nous qui dirigeons les chiffres. D'ailleurs sur un match, je ne suis connecté à rien. Je regarde, j'écoute, je suis au cœur de l'environnement, il n'y a pas un seul chiffre qui m'impacte. Les décisions, on les prend avec notre intuition et notre savoir-faire ».
[5] On peut par exemple se rappeler que les cas d'agénésie transverse des membres supérieurs (absence de formation d'une main, d'un avant-bras ou d'un bras), soit quatre enfants à Guidel (Bretagne) entre 2011 et 2013 et huit enfants dans plusieurs communes de l'Ain entre 2009 et 2014, furent déclarés « non significatifs ».
[6] Autant dire que contrairement à ce qui est avancé, les staffs sont pilotés par les statistiques. A preuve le fait que l'on resserre les défenses, quand on sait qu'une défaite pointe si 20 % des plaquages sont ratés. Ou, plus anecdotique mais très parlante, la fois où le demi de mêlée Danny Care fut sorti parce qu'il était censé être « dans le rouge », à la limite de sa capacité physique à reproduire les efforts : cette sortie entraîna la défaite de l'équipe d'Angleterre.
[7] En matière de plaquages par exemple, on compte les plaquages réussis et ratés ; puis, dans les plaquages réussis, les plaquages subis et les plaquages dominés ; puis, dans les plaquages dominés, les plaquages qui sont suivis d'un grattage de ballon et ceux qui ne le sont pas …
[8] Il y a seulement convergence : le processus de décomposition tend certes vers une forme stable, comme la somme 1 + ½ + ¼ + 1/8 … tend vers 2.
[9] Le magazine Forbes insistait en 2021 sur l'importance croissante de la data, notant que le marché de l'analytique sportive devrait croître de 2,5 milliards de dollars jusqu'à 8,4 milliards de dollars en 2026. Les dirigeants de Keyrus, une société de conseil en développement de données, écrivent aussi : « comme un terrain de rugby où chaque mètre gagné, chaque essai marqué et chaque plaquage compte, le marché commercial est un espace compétitif où chaque décision, chaque vente et chaque interaction client peut influencer le succès global. A l'instar de l'entraîneur de rugby qui utilise la data pour analyser les performances de son équipe, identifier les points forts et les faiblesses et élaborer des stratégies gagnantes, vous pouvez et devez devenir le super coach sportif data-driven de votre entreprise ».
[10] Les statistiques permettent d'identifier les recrues idéales, l'Intelligence Artificielle influence le marché des transferts. AIA Sports (Athletes Improvement Analysis), qui « produit et diffuse des statistiques précises et compréhensibles pour aider la prise de décision des acteurs économiques du rugby », annonce disposer d'une base de données de plus de 10 000 joueurs, analysant leur rendement sur plusieurs critères : « nous pouvons dire qui a le meilleur pourcentage de lancers en touche, qui plaque le plus, qui franchit le plus la ligne. Ces outils permettent aux clubs et aux agents d'avoir une vision plus précise des joueurs à recruter ». Voir aussi la façon dont Tony Bloom, joueur de Poker et fondateur d'une société de conseil en paris sportifs (Starlizard), gère le club de football de Brighton : en utilisant un algorithme apte à trouver les joueurs capables d'alimenter « la machine équipe », y compris en anticipant le départ de certains joueurs – story telling à la clef : ici, on ne fait pas jouer des stars.
[11] L'étude de la « décision » définit celle-ci comme calcul, la Machine Learning prétend apprendre sans être explicitement programmée mais le fait sur le mode de l'arborescence.
[12] Nous pouvons réciproquement entendre que la pente statistique existe pour conjurer la peur de l'incertitude (d'autant qu'il en va de relations (avec les adversaires, les partenaires), où ne pas savoir semble une faiblesse, rend vulnérable). On va au détail pour se rassurer, on focalise. On se rassure donc à bon compte, on imagine que sans statistiques on serait moins performant. Rien ne sert dès lors de rappeler que tout n'est pas quantifiable, car la peur de l'incertitude fera toujours pencher et s'appuyer sur le quantifié – qui converge vers le certain.
[13] Si d'aucuns pensent que la défaite remet en cause, quand la victoire consolide, ils devront apercevoir que ce n'est pas une objection à l'idée que la victoire dépasse toujours les acteurs.
[14] Peut-être effectue-t-il un changement de statut de l'incertitude, qui n'est plus théorique mais pratique. En tout cas il sent parfois que ce n'est pas vraiment lui qui joue, et se sait pourtant des plus « significatifs ». Ainsi dépasse-t-il son statut statistique. Le coach le sent depuis les tribunes, lui qui tente de saisir ce qui est sur le point d'arriver dans une réalité en train de se faire, de voir ce qui se trame entre les deux équipes (et qui, bien qu'il parle de « faits de jeu » et de « moments clefs », ne veut jamais ramener la défaite à un facteur unique).
[15] Bourdieu versus Bergson. C'est d'ailleurs parce que les décisions ne sont pas « pures » que les statistiques sont possibles : il y a une stabilité parce que les décisions sont précédées de conditions et suivies de réalisation. Il y a des raisons à ce qu'une équipe fasse comme elle fait assez souvent : la réalisation prime, et ces comportements sont exécutés sous-pression, donc ne relèvent pas de la libre et confortable décision. Ainsi les statistiques décrivent-elles ce qui est en vertu de la réalisation. Ajoutons d'ailleurs qu'il faut éviter de disqualifier la statistique augmentée par IA, dans le sens où, génératrice de lieux communs qui tiennent lieu d'innovation, celle-ci ne serait pas en capacité de prédire, ni même d'épouser le cours des choses. Car si les prétentions des vendeurs de data, l'aide à prédire et à décider en temps réel, ne sont encore que des arguments de vente, il ne faudrait pas préparer le terrain d'un triomphe à venir – quand ils montreront que leur capacité de prédiction est viable.
[16] Rapport aux « expected points », voici la démarche : on connait la relation entre le score et les tentatives, on cherche les points communs dans les tentatives et on les nomme « variables », on demande à un logiciel d'identifier les variables les plus pertinentes pour rendre compte de la relation connue, on stabilise un modèle en fonction de ces variables.
[17] A quoi s'ajoute la découverte de Cantor : il y a des nombres qui ne peuvent être appariés (quelle que soit leur stabilité respective, condition de toute bijection). Cantor montre par exemple il n'y a pas de bijection entre entiers naturels (1, 2, 3) et nombres réels (ex : 2PIR), lesquels modélisent la continuité du monde, alors que les entiers naturels (1, 2, 3) et les nombres rationnels (fraction) peuvent être appariés.
[18] A moins de questionner les intuitions mathématiques ? C'est en tout cas plus difficile encore qu'à l'attention des scientifiques, volontiers poppériens par intérêt.
[19] Rappelons aussi que Pascal signalait l'indémontrable inhérent à toute démonstration, et que Brouwer, pourtant adversaire de Gödel, affirmait qu'un raisonnement par l'absurde ne saurait prouver A en montrant par démonstration l'incohérence de non-A – la cohérence n'étant pas démontrée, elle ne peut être érigée en critère du vrai, en juge logique.
[20] C'est d'autant plus important que l'IA semble aujourd'hui trouver des solutions viables aux problèmes, notamment informatiques, sans que l'on soit en mesure de dire si elles fonctionnent vraiment et, surtout, comment elles ont émergé.
[21] Dans Les pensées, Pascal invitait lui-même à croire plus qu'à parier.
10.02.2026 à 12:25
dev
Si vous souhaitez vous épargner dix minutes de blabla youtubisé, cette vidéo est accessible en version écrite, intelligible et utilement synthétisée ci-dessous.
Bonne semaine et merci !
[1] Merci à tous les artistes qui y ont contribué :
Stéphanie Corrado
Fabrice Pellé
Major Minuit
Jonfaa
Maya Huasca
Stéphane Bérard
Alex Ratcharge
Vibri Feno
Quentin Faucomptré
Sophie Imren
Antiproduct
Quentin Dugay
Bernard Chevalier
Maxence kerloc'h
10.02.2026 à 10:08
dev
Du soutien populaire à la Palestine au rejet du gouvernement Meloni, la pression monte en Italie
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, International, Mouvement, 2
En sus des Quelques banalités de bases publiées cette semaine et qui reviennent sur les affrontements du 31 janvier à Turin, un second texte traduit depuis l'Italie sous la forme d'un bulletin météorologique. Du mouvement « Bloquons tout » en soutien à la Palestine au rejet du gouvernement Meloni, le pression monte en Italie.
« Ma c'è una grossa fila di persone,
camminano di fretta e cambian posizione,
fateli passare, piantatela di insistere… »
0. À Turin, le jour de la Saint-Géminien, le vent mordait. À cause des gaz lacrymogènes tirés sur la population, pour le compte du gouvernement, par des soldats excités et brutaux chargés de défendre l'ordre existant, en uniforme bleu et en tenue de guerre pour défendre le front intérieur, empoisonnant rues et poumons. Mais aussi à cause de la charge électrique dans l'atmosphère, laissée par la grande tempête de septembre et octobre, qui crépitait encore « dans la joie et dans la colère ». On avait envie d'être là, il fallait être là. Le jour de la Saint-Géminien, à Turin, le vent a sifflé [1].
1. Nous pensons que les mobilisations pour la Palestine et le mouvement « Bloquons tout » ont constitué l'irruption la plus forte et la plus claire de ce changement de pression dans l'atmosphère. Même dans des contextes « provinciaux » et tendanciellement pacifiés comme Modène, notre ville. Des journées qui ont valu des années dans la subjectivité. Elles ont laissé ouvert un saut dans la composition de la conflictualité sociale, dont le cortège de Turin doit être vu comme une étape. Un moment du processus de clarification et de maturation dans le parcours d'une nouvelle génération politique, fille de la crise — de système, certes, mais surtout d'un cycle entier de luttes — qui, pas à pas, se bat pour prendre conscience d'elle-même, de ses tâches et de ses outils dans les conditions laissées par les cycles précédents, de sa force possible, du visage de son ennemi. Nous l'écrivions il y a quelque temps déjà, et la révolution a travaillé avec méthode : dans les yeux sans peur de tant de jeunes, nous avons vu avancer la possibilité d'une rupture avec les subjectivités de la défaite, forgées dans le déclin du cycle précédent. Enfants de personne, à la recherche de leur propre tradition du feu. Un processus non encore donné, puissant mais encore fragile. Trouver le moyen de l'alimenter, de le construire, sans le transformer en une simple reproduction des cendres.
2. Respirons, ensemble, ce vent. Aussi pour ne pas laisser notre cœur et notre esprit s'empoisonner par les miasmes qui ont aussitôt infecté l'air. Ceux que politiciens, journalistes, éditorialistes, forces de l'ordre et leurs serviteurs diffusent de manière organisée, comme un mur, le long des canaux de l'industrie de la propagande que certains persistent encore à appeler « information ». Comme en ce qui concerne le génocide en Palestine, complémentaire de la répression, instrument de gouvernement contrôlé par les clans qui soutiennent l'exécutif Meloni, le gouvernement saisit l'occasion pour approfondir sa posture policière et militariser davantage le front intérieur avec le soutien des oppositions. La dynamique était déjà en cours : il l'aurait fait de toute façon, avec ou sans Turin : un prétexte aurait été trouvé à court ou moyen terme. La prochaine grève générale, le prochain blocage des ports ou des gares, l'énième « menace maranza [2] »… c'est la colère légitime exprimée par la conflictualité sociale et la tenue massive d'une manifestation populaire, plurielle et déterminée, qui lui en ont fourni l'occasion. Faut-il vraiment s'en étonner ? Faut-il dire autre chose ? Quand le peuple montre la lune, l'État sort la matraque, et les médias cadrent le marteau. Les belles âmes opportunistes de la gauche, elles, regardent ailleurs — plus précisément vers leur propre compatibilité avec les sièges du pouvoir. Le gouvernement Meloni, avec l'opposition, se démasque en révélant sa nature et ses objectifs : imposer la paix intérieure pour se préparer à la guerre extérieure.
3. Les dizaines de milliers de personnes — environ 60 000 — qui, le 31 janvier, ont rempli les trois points de rassemblement de Porta Susa, Porta Nuova et Palazzo Nuovo avant de confluer en un seul grand fleuve en crue, ont exprimé un fait politique, celui qui effraie le plus l'adversaire — comme un coup de marteau bien asséné : la possibilité concrète d'une recomposition sociale, large et articulée, mais marquée par un signe de classe, en opposition conflictuelle à l'exécutif Meloni et à ses projets bellicistes, autonome par rapport aux inutiles chauffe-fauteuils du centre-gauche. Un gouvernement — et un parlement tout entier — ennemis du peuple, complices du génocide perpétré par Israël, fidèlement subordonnés aux caprices de Trump pour mendier des dividendes tirés des horreurs de l'impérialisme américain. Dividendes cependant de plus en plus insuffisants pour maintenir à flot les bourgeoisies nationales européennes, au regard des coûts politiques, économiques et sociaux répercutés sur les populations. Il n'existe aucune recette pour faire face à l'aggravation des besoins et des contradictions populaires dans l'approfondissement de la crise, sinon la menace — sur le canal télé Rete 4 — d'un pistolet braqué sur le front par un uniforme. Il n'y a plus d'autres marges budgétaires : tout est alloué aux bombes, aux projectiles et au réarmement. Des armes qui, des escouades de l'ICE aux États-Unis à celles des recruteurs en Ukraine en quête de chair à canon jeune et fraîche à envoyer en première ligne, tirent déjà dans les rues de l'Occident. Comme le savent bien aussi les jeunes et les prolétaires racisés qui vivent dans les quartiers populaires des métropoles italiennes, et tous les morts aux mains de l'État qui attendent encore justice.
4. Des familles aux collectifs, des étudiants aux travailleurs, des organisations palestiniennes aux comités de quartier et aux syndicats de base, jusqu'aux derniers espaces sociaux. La composition du cortège national a en partie repris celle, classique, des mouvements sociaux, mais elle a certainement dépassé la simple somme arithmétique des nombreuses réalités et sigles présents dans la rue. Elle l'a dépassée à commencer par la raison même de l'expulsion d'Askatasuna. Nous pensons en effet que l'intelligence collective sédimentée après le cycle de « Bloquons tout » a saisi précisément dans ce moment le sens de l'attaque du gouvernement : non seulement contre quatre murs, contre une expérience, une proposition, une histoire enracinée de lutte et de résistance qui vient de loin, mais contre la possibilité même du conflit social dans l'une de ses incarnations les plus radicales. Une attaque contre une composition dont « les jeunes de Vanchiglia [3] » incarnent, avec cohérence, la capacité à s'organiser de manière autonome, avec radicalité et pragmatisme, contre les projets du pouvoir d'exploitation, d'appauvrissement et de spoliation de nos vies, dans toutes leurs dimensions matérielles et subjectives. Ce qui a uni cet embryon de résistance de masse a été, en effet, la volonté collective de relancer avec force et sans peur une riposte, de passer à la contre-offensive, contre les gestionnaires d'un système toujours plus inhumain — le degré de pourriture, de collusion et d'intouchabilité des classes dirigeantes politiques, économiques et culturelles du capitalisme occidental que révèlent les Epstein Files n'avait été imaginé par les classes subalternes que dans des fantasmes complotistes — et arrivé en bout de course.
5. Il n'est pas nécessaire de s'attarder à décrire l'horreur matérielle et subjective que produit la société capitaliste : nous l'avons tous devant nous et en nous chaque jour, bien visible, puisqu'elle est tous les jours devant et à l'intérieur de nous. Nous observons l'obscurité à l'horizon. C'est la guerre qui nous attend, qu'ils préparent, qui brûle déjà, plus proche que nous ne le pensons. Des ruines de Gaza aux rues de Minneapolis, des tranchées du Donbass au Venezuela. C'est là-dedans, dans cette obscurité, que l'Ennemi nous conduit. C'est son Ombre qu'il projette, toujours plus proche et féroce. En restructurant filières, territoires et universités en départements et laboratoires de « l'usine de la guerre ». En militarisant l'éducation, les villes et la gestion de la dissidence interne ; en promouvant le fichage, le retour du service militaire et la déportation ; en criminalisant comme « terroriste » le conflit social. En rétrécissant ou en fermant toute dimension de liberté, de contre-pouvoir et d'organisation populaire incompatible avec leurs projets bellicistes et de profit. En nous imposant un destin : celui décidé dans les couloirs du pouvoir — démocratiques — de l'Ennemi. Comment imposer, en l'articulant dans la composition, en le déployant dans l'espace et en l'organisant dans le temps, un refus de classe autonome et massif qui rompe avec ce destin, avec ces institutions de l'adversaire, avec cette forme de vie ? C'est ce nœud que, de manière programmatique, nous saisissons dans le vent, et que nous remettons dans le vent.
6. Respirons. Ensemble, sans peur. Ce vent est celui de notre temps. Il arrive par rafales. Il a déjà tout bouleversé. Il ouvre et ferme des fenêtres, renverse tables et cadres, dérange les plans et fait vaciller ce que nous croyions rigide. Il met en mouvement un air auparavant immobile, provoque des vertiges qui ouvrent sur de nouvelles hauteurs. Il rafraîchit les esprits, revigore les cœurs. C'est à ce vent qu'il faut se mesurer. Saisissons-en l'occasion, précieuse. Non pas pour faire tourner nos moulins, petits ou grands, dont on prend souvent les ombres pour des géants. Mais pour prendre le large sur les vagues, en traçant la route dans une direction collective. Et ainsi hisser les voiles.
À la conquête d'un rêve commun.
Kamo Modena
[1] Référence à la chanson antifasciste « Fischia il vento » (Le vent siffle) de l'époque de la résistance. Un des appels à la manifestation nationale pour Askatasuna s'appelait « Torino è partigiana », (Turin est une ville partisane), en référence au passé de la ville, rempart de la résistance le fascisme tout le long de son histoire. N.d.t.
[2] Equivalent du français “racaille”, mais le terme, issu de l'argot milanais, n'indique pas uniquement des jeunes des classes populaires issus de l'immigration, et fait l'objet d'une réappropriation de la part des jeunes prolétaires depuis quelques années. N.d.t.
[3] Le quartier où se trouve le centre social Askatasuna à Turin
10.02.2026 à 09:16
dev
« La pensée n'est pas dévastée ; elle dans le mécanisme de l'amusement général » Nathan J. Beltràn
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Nous n'étions rien de plus que de modestes comptables, pour mieux dire : chargés d'accomplir une tâche dont l'enchaînement, rigoureusement calé sur une case de registre, ne pouvait rien saisir de la « réalité » de ce qu'elle enregistrait ; cet objet - que vous nommez tantôt corps, tantôt élément de preuve, selon un choix de mots qui me paraît fortement situé, voire problématique - la reprise méthodique, par souci de précision, en a effacé le fond. Si bien que ce que vous désignez comme des preuves et des corps, nous n'en avons pas la moindre trace matérielle ; ce que vous qualifiez de crime n'a pas de lieu, ou alors ce lieu nous l'avons oublié. Nous ne savions pas qu'il s'agissait de « corps », pas davantage qu'il s'agissait d'« amis » ou de « preuves ». Je ne vous l'apprends pas. Chacun fait son geste sans en voir l'aboutissement global.
Ne prenez pas ce ton, cette cérémonie, le souvenir n'est-il pas convivial ? Nous fêtons, convivialement, le souvenir de l'horreur, nous nous parerons bientôt des costumes et, il est bien spécifié sur l'affiche : pour la chasser, nous rejouerons la scène.
Si bien, il faut dire que les lieux ont disparu. Comme dirait l'autre : rongés par la guerre, par cette guerre-ci qui chasse l'autre, enfin par l'économie. Se le remémorer lors des promenades familiales, la commémoration même comme promenade familiale. Ne la ramenez pas quand, comme vous, on observe la chute des choses, le spectacle de la chute des choses depuis sa fenêtre, d'une manière qui me semble peu en règle avec celle du guichet...
Vous causez encore de corps et de corps et de corps, mais je vous le répète : « il n'y a pas de corps, il n'y en a plus », vous-même n'en avez plus, moi-même je n'en ai plus. On s'habitue, messieurs, mesdames, très facilement à ce « pire », on s'habitue très facilement à la « maladie nouvelle ». Très facilement à l'oubli de la teneur des jours, des autres et des mots.
C'est une logistique globale, le transit des marchandises et des dites chairs massacrées ? On ne voit pas la différence au loin. Ne prenez pas ce ton, tout le monde ne s'amuse-t-il pas ? Dois-je préciser que les balles sont fausses ? Ce n'est qu'un jeu. Ce n'est pas bien différent du Cowboy et de l'Indien.
Il ne faudrait pas, par soi-disant sursaut de conscience, insulter nos actions, lesquelles vous façonnent, tant bien elles viennent par-ci et par-là à vous « broyer ». Il faut savoir faire preuve de résilience. Tenter de redonner la parole, de redonner des noms à ceux-là ne sert à rien, je vous l'ai déjà expliqué : de loin, on ne distingue aucune différence. Et pas davantage de près. Pas davantage dans l'être non dense, dans l'être dont le fond est atteignable du regard. L'institution nouvelle de l'art et la délicatesse ne dirait pas différemment de moi.
La pensée n'est pas dévastée ; ne s'insère-t-elle pas, dans le mécanisme de l'amusement général, lequel nous conduirait, si le corps des cadavres existait et était trouvable, à la cérémonie du piquetage de drapeaux au-dedans d'eux ? Geste qui prouverait une sensibilité dont vous croyez que nous manquons faute de corps morts. Si bien, mesdames et messieurs, si les choses sont telles que vous le pensez, la violence, par un simple effet de levier sur nous, modestes comptables, finirait par fermer le cycle de la statistique : si témoin il y a, il se retrouvera nécessairement sans lieu, n'est-ce pas ?
MALADIE NOUVELLE
on en oublie la teneur des jours, des autres et des mots. Rien n'est à remiser
pourtant on :
cherche
absolument
à arracher le goût perdu aux lieux où il peut être
au fond, on fait
ce qu'on peut,
on donne de son nerf à qui lit.
: imperfection du geste.
7.
c'est une chierie d'attendre, à peine tremblé, tu crispes & plantes le s
oc en toi. Retournez aux gouffres, crie-t-on, des fils se nouent à vos côtes
hélas : : la sueur n'y fait rien, ou que peu :
un fil n'a
ni la verve ni l'haillon pour tirer le sang.
Il aurait fallu t'arracher de là & montrer à leurs faces ce qui tremble
encore, dit l'intruse, sa paume percée & nue.
8.
débris d'os brisés par les danses peau fendue frappant l'sol y laisse son sang du moins les en tache les os j'veux dire, pis la treille chutée
se cabre alors la femme qui danse & danse encore comme pour
guetter la flaque la
voir
ruiss'ler
Nathan J. Beltràn
À Cédric Demangeot, en écho
Illustration : Bernard Chevalier
10.02.2026 à 09:03
dev
« La reproduction des semences prend ainsi une dimension profonde, celle de la survie et de la résistance »
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, 2, International, Terreur
En cette fin d'année 2025, nous avons effectué un voyage de solidarité d'un mois et demi en Palestine afin de soutenir des paysan.nes palestinien.nes. Malgré l'ambiance lourde et affectée par le génocide à Gaza, la colonisation, l'apartheid et les guerres alentours, nous avons rencontré de nombreux projets inspirants menés par des Palestinien.nes. C'est ce foisonnement d'initiatives et leurs contextes difficiles que nous souhaitons partager.
Notre voyage débute à Amman, capitale de la Jordanie. Israël contrôlant tous les points d'accès à la Palestine, le choix est donc restreint : on arrive soit par l'aéroport de Tel -Aviv soit par la Jordanie. C'est cette seconde option que nous avons choisi, bien qu'elle implique de traverser trois check-points : palestiniens, israéliens et jordaniens. Pour les Palestinien.nes, ce choix n'existe pas : ce passage est le seul qui leur est autorisé. Dès la frontière, nous, occidentaux, traversons dans un bus moderne, tandis que celui réservé aux Palestinien.nes semble tout droit sorti d'une autre époque. Ce sera le premier aperçu d'un système d'apartheid que nous nous apprêtons à découvrir.
Arrivé.es en Palestine, nous avons rendez-vous chez notre ami Saad, que deux d'entre nous ont déjà rencontré en janvier, dans un village perché au milieu des terrasses d'oliviers, entre Ramallah et Naplouse. Au village, tout le monde possède des oliviers et nous aidons Saad à récolter les siens. Ils sont une source de subsistance pour de nombreuses familles qui consomment ou vendent l'huile et les olives transformées. C'est un arbre incroyable : il pousse tout seul, ne demande pas beaucoup d'eau et peut vivre des centaines d'années. Le peuple Palestinien en a fait un symbole de résistance, surtout depuis que les colons les arrachent. Cette saison de récolte a été particulièrement difficile : ces trois derniers mois, 11500 oliviers ont été arrachés par l'armée israélienne et les colons [1]. En termes d'attaque de colons contre des Palestinien.nes, le mois d'octobre a été le plus violent jamais enregistré depuis 2006 [2]. Comme si cela ne suffisait pas, à cause de la sécheresse, les arbres n'ont produit qu'un dixième de la récolte habituelle, du jamais vu depuis 1960. Concernant les attaques, le village est relativement préservé : les colons du coin préfèrent s'en prendre au village voisin, où ils se sont déjà accaparés l'une des deux sources d'eau (la deuxième est désormais surveillée jour et nuit par les habitant.es...). Mais ils ne sont jamais loin : au cours des derniers mois, ils ont été aperçus dans le coin en train d'étudier des cartes. Alors on s'inquiète sérieusement au village : quels sont leurs plans ? Vont-ils également s'accaparer la source ? [3] Un habitant nous explique que l'apartheid concerne aussi les ressources en eau. Les Palestinien.nes disposent toujours d'un réservoir d'eau sur leur toit, car elle peut à tout moment être coupée et cela peut durer plusieurs semaines. Dans les colonies, les autorités ne coupent jamais l'eau, même pas une heure. Le stockage d'eau est donc une nécessité pour les Palestinien.nes.
Dans le village, nous rencontrons plusieurs membres du Forum Agroécologique Palestinien, qui s'est donné pour but de promouvoir l'agroécologie comme outil de résistance. Nous avons la chance de participer à une distribution de semences organisée par le Forum et financée par des dons de particuliers à l'étranger. Les paysan.nes se succèdent toute la matinée pour récupérer leurs graines, une tonne de semence est distribuée à une cinquantaine de personnes. Ces semences sont reproductibles et nos ami.es espèrent que l'initiative fera naître une envie de retour à la terre. Plus qu'une envie, c'est une nécessité : les déplacements en Cisjordanie sont toujours plus compliqués, et il n'est pas sûr que les semences pourront toujours voyager librement demain. C'est dans ce contexte, et avec la conviction que l'agriculture paysanne permet l'autonomie à celleux qui la pratiquent, que les membres du Forum tentent de faire vivre la paysannerie sur leur parcelle : Mahmoud [4] est éleveur de brebis et apiculteur au village, tandis que Nour vit à Ramallah mais a acheté une parcelle pour y planter des arbres et en faire un lieu de rencontre et de transmission. Avec Saad, une fois les olives pressées, nous plantons patates, oignons, ails, fèves et radis entre les oliviers. Dans un village voisin, Laïla cultive des légumes qu'elle vend à prix libre lors d'une journée conviviale de récolte collective où elle cuisine pour tout le monde. De son côté, Marwan a planté vignes et pêchers sur une parcelle familiale, où il cultive également des légumes. Il travaille de préférence la nuit depuis qu'il est sorti de prison et nous propose un café du matin chaque soir où nous le retrouvons. Il est sensible à la beauté de la montagne où il aime passer ses nuits et a beaucoup d'humour. On a du mal à imaginer une telle personne en prison, mais la réalité est ainsi : en ce moment même, Israël détient plus de 11 000 prisonnier.es palestinien.nes, dont plus de 3 500 sous le régime de « détention administrative » [5], c'est-à-dire que les prisonnier.es ne connaissent pas la raison de leur incarcération et peuvent rester des années en prison sans défense ni procès. Un simple post Facebook peut mener en prison, et chaque déplacement est un risque de se retrouver face à l'occupant et son bon vouloir. La détention de masse est un des outils de contrôle de la population et, bien évidemment, nos amis du village sont également concernés. La plupart ne sont pas bavards sur ce qu'ils ont subis en prison mais les quelques témoignages que nous recevons confirment ce que nous savons grâce au travail des ONG sur les conditions de détention épouvantables et inhumaines imposées aux prisonnier.es palestinien.nes [6].
Pour en savoir plus sur la répression et le système colonial, nous nous rendons à Bil'in, village bien connu pour sa résistance pacifiste contre le mur de séparation qui enferme les Palestinien.nes de Cisjordanie [7]. Ici, les habitant.es du village se sont mobilisé.es pendant des années pour empêcher le mur de traverser leur village. Après une victoire en justice en 2007, le mur a été déplacé plus loin du village et une ferme s'est installée sur les terres regagnées en 2016. C'est la ferme où nous logeons et elle est juste en face de l'une des plus grandes colonies de Cisjordanie (Modi'in Ilit, plus de 80 000 habitant.es). Nous sommes séparés d'elle par le mur qui s'étend entre les collines. On est surpris.es du contraste entre le vert de la ferme et des terrasses d'oliviers de notre côté, et la tristesse des immeubles en béton du côté des israélien.nes. On est tellement proches que les bruits de la colonie accompagnent le quotidien de la ferme : on entend les voix, la musique, les bruits des chantiers... Mais ce sont pourtant deux mondes qui s'opposent, de façon absurde. Tandis que les colons se croient sûrement 'protégés' par le mur qui les enferment, les Palestinien.nes regrettent de ne pas pouvoir accéder à la mer. Le mur n'est malheureusement pas le seul obstacle à la liberté de circuler des Palestinien.nes : même à l'intérieur de la Cisjordanie, les check-points omniprésents rendent tout déplacement compliqué ou temporairement impossible. Sur la ferme, tout est pensé comme un outil de résistance : on prend le thé sur une terrasse avec vue sur la colonie et de tous les bâtiments, ce sont les toilettes qui bénéficient de la vue la plus panoramique. Toutes les constructions sont légères et démontables : nous sommes en zone C [8], où les constructions en dur sont interdites. On cultive de tout sur les buttes du jardin, du choux, de la papaye ou encore de la citronnelle. Une attention toute particulière est accordée à la construction du sol, en utilisant du compost et du fertilisant écologique produit sur place. La belle terre de la ferme contraste avec le sol pauvre et caillouteux que l'on trouve dans la région.
Dans le village de Bil'in, nous rencontrons Bilal, un grand bonhomme d'une trentaine d'années qui nous aborde en allemand. Il vit avec la famille de sa sœur, qui nous accueille chaleureusement quelques jours dans leur maison. Bilal a vécu les 10 dernières années en Allemagne et nous raconte lors de discussions touchantes comment sa vie en tant que palestinien est devenue un calvaire depuis le 7 octobre. Après avoir perdu son travail, harcelé par son voisin et éloigné de ses amis, il a décidé de rentrer en Palestine il y a seulement 6 mois. Il souffre toujours du racisme qu'il a subit en Allemagne mais se sent mieux depuis qu'il est de retour ici, malgré les conditions difficiles dans son village. Sa famille était un des piliers de la lutte pacifiste contre le mur et il nous fait mesurer l'horreur de la colonisation : toute les familles du village ont perdu des membres, tué.es par les militaires ; la plupart des hommes ont été emprisonnés et torturés.
Depuis quelques mois, le village comprend un nouvel habitant : un colon a élu domicile sur une colline toute proche. Nous le voyons descendre de chez lui en voiture, faire un tour dans la vallée, à grand renfort de klaxon et de gyrophare. Aussitôt, les gens sont en alerte, se rassemblent et scrutent l'arrivant de loin. L'imbécile n'est pas inoffensif, il a déjà tué plusieurs personnes, en toute impunité. C'est comme cela que la colonisation commence : un israélien arrive et pose un mobile home quelque part. Il vole les animaux et effraye les locaux. L'embryon de colonie s'agrandit ensuite avec l'arrivée de nouvelles personnes. Les colons mettent en place des routes, des écoles, la connexion au réseau d'eau... Passé un certain stade, la colonie est 'légalisée' par Israël (mais pas au regard du droit international) et l'Etat hébreu pousse l'ignominie jusqu'à donner des subventions aux personnes qui s'installent. Quand les colonies s'agrandissent, les maisons alentour reçoivent des ordres de démolition et les familles palestiniennes vivant là n'ont alors que deux choix : détruire eux même leur maison ou attendre que l'armée s'en charge et leur fasse payer la facture. Plusieurs maisons du village ayant déjà reçu un ordre de démolition, on ne peut que s'inquiéter pour le futur de nos ami.es. C'est ainsi que la Palestine se fait grignoter par les intégristes, avec la bénédiction de l'État israélien, qui leur fournit armes et protection militaire.
Nous passons ensuite une journée dans un village voisin où des jeunes ont monté une coopérative pour produire des légumes. Tout y est rationnel et productif, le groupe veut montrer qu'il est possible de produire beaucoup, sans pesticides, même sur ces petites parcelles très pauvres. Cela ne les empêche pas de travailler à la reproduction de semences anciennes ; nous semons ensemble des parcelles de blé avec des variétés originaires du Levant. Si la culture des céréales aurait sans doute de l'avenir dans la région, la récolte ne peut pas se faire à l'aide de machines : le bruit ne manquerait pas d'attirer les colons, qui les détruiraient. La parcelle que nous avons semé est d'ailleurs coincée entre une colonie et une future zone commerciale israélienne, dont le terrain est déjà clôturé.
C'est pendant les semis que nous rencontrons Saïd. Il est paysan de l'autre coté du mur de l'apartheid, dans ce que les occidentaux appellent Israël et que nos ami.es préfèrent appeler la 'Palestine de 1948', en référence à la date à laquelle 700 000 palestinien.nes en ont été expulsés. Il nous emmène dans sa ville, proche de Haïfa et de la frontière libanaise. C'est ici qu'ont été regroupées les familles palestiniennes expulsées des villages voisins lors de la création de l'État d'Israël. Saïd nous fait visiter les ruines de l'un des nombreux villages détruit depuis l'occupation. Comme souvent, des arbres à croissance rapide ont été plantés sur le lieu, la forêt étant utilisée pour cacher le crime. Les restes des ruines ne sont visibles que si l'on cherche à les voir.
Pendant quelques jours, nous travaillons sur la ferme avec Saïd qui pratique l'agriculture syntropique : les légumes poussent entre les arbres, dont certains servent seulement à enrichir le sol de leur bois, dans un jardin qui grouille de vie. Saïd et sa mère se débrouillent pour faire fleurir leur oasis malgré les discriminations qu'iels subissent. Même avec un passeport israélien, iels n'ont pas les mêmes droits dans la pratique que les juif.ve.s. Par exemple, iels ne peuvent pas commercialiser certains fruits tels que les mangues et les avocats, de même qu'iels n'ont pas le droit de posséder plus de trois ruches. Ici aussi, tandis que d'affreux immeubles résidentiels s'implantent à quelques kilomètres, iels ont l'interdiction de construire en dur sur leurs terres alors, comme en Cisjordanie, iels s'adaptent avec des structures en matériaux naturels et démontables.
En Israël, le régime d'apartheid se matérialise de différentes manières. Parfois, ces restrictions prennent la forme de lois qui s'appliquent à tout le monde mais dans la pratique, des dérogations sont facilement accordées, sauf aux arabes. Un autre subterfuge consiste à créer des restrictions pour des raisons soi-disant 'écologiques' dans des zones qui ne sont habitées que par des arabes. Ces Israélien.nes qui sont appelés arabes musulmans, arabes chrétiens, druzes ou bédouins, facilement identifiables car ce nom est inscrit sur leur carte d'identité, sont en fait les descendant.es des Palestinien.nes qui sont restés dans les frontières d'Israël en 1948.
Ainsi, des deux côtés du mur de séparation, l'occupation prend différentes formes et, même dans la « seule démocratie du Moyen Orient », l'apartheid est violent. L'eau est également un sujet d'inégalité : une seule compagnie possède le monopole de l'approvisionnement en eau en Israël et les arabes sont contraints de la payer beaucoup plus cher que les juifs. Alors sur la ferme de Saïd, une fois de plus, la permaculture permet de contourner ces problèmes : on fait des buttes pour retenir l'eau, on couvre le sol et les arbres permettent de faire de l'ombre.
La dernière semaine de notre voyage, nous choisissons de la passer autour de Ramallah, pour revoir les différentes personnes que nous avons rencontrées lors de ce séjour. Nous sommes toujours accueilli.es avec le sourire et une générosité débordante. Nos nouveaux et nouvelles ami.es nous expriment l'importance de recevoir des visites dans cette situation désespérante et nous sommes toujours épaté.es par leur envie de s'engager vers un futur durable.
Au cours de ce voyage, nous avons eu de nombreuses discussions politiques. Toutes les personnes que nous avons rencontrées sont en colère contre l'Autorité palestinienne qu'elles estiment corrompue et complice d'Israël. Malgré les soutiens financiers de nombreux pays et d'ONG à la Palestine, peu d'argent arrive réellement jusqu'aux Palestinien.ne.s. Certain.es de nos ami.es estiment qu'il s'agit d'une politique volontaire visant à maintenir les gens dans des conditions de vie précaires pour qu'iels n'aient pas les moyens de résister et de remettre en cause la situation d'occupation qui profite à l'Autorité palestinienne.
Au cours de nos rencontres, certain.es nous ont aussi dit se sentir privilégié.es de ne pas être à Gaza ou dans un camp de réfugié. Certain.es estiment que cette situation 'préservée' leur permet de théoriser une éventuelle paix et une coexistence avec les juif.ves et se disent admiratif.ves que leurs proches de Gaza continuent à leur transmettre leurs projets et leurs envies de vie et de paix.
Les liens avec nos ami.es palestinien.nes sont forts et nous remarquons que nous sommes à peu près du même milieu : classe moyenne, ayant un peu voyagé, sensibles à la justice sociale, à l'écologie et convaincu.es de l'intérêt de l'agriculture écologique. Mais la comparaison entre nous s'arrête là : malgré leur situation 'privilégiée' par rapport à d'autres palestinien.nes, la plupart sont déjà passé.es par la prison et iels se savent constamment en danger (de retourner en prison, d'être expulsé.es de chez eux, de voir leur terre détruite, de perdre des ami.es ou d'etre tué.e...). Iels ne se font pas d'illusion sur le futur et se préparent à subir le même sort que leurs voisins de Gaza ou de Jénine. La reproduction des semences, l'auto-production, l'agroécologie, les réseaux d'entraides, auxquels nous croyons pour des raisons humaines et écologiques, prennent ainsi une dimension profonde, celle de la survie et de la résistance.
Quatre ami.es solidaires
[1] Applied Research Institute Jerusalem ARIJ
[3] Le 26 décembre 2025, juste après la rédaction de cet article, un ami nous a informés que 50 colons armés sont entrés dans le village. Ils se sont rendus aux sources d'eau et ont détruit des plantes aux alentours. Les habitant.es sont plus préoccupé.es que jamais.
[4] Les prénoms ont été modifiés.
[5] Selon l'ONG israélienne HaMoked, sur la base de chiffres fournis par l'IPS (administration pénitentiaire israélienne)https://hamoked.org/prisoners-charts.php
[6] Par exemple le rapport de l'ONG israélienne B'Tselem Welcome to hell, juillet 2024 https://www.btselem.org/publications/202408_welcome_to_hell
[7] Voir par exemple le film caméras brisées, Emad Burnat et Guy Davidi, 2011.
[8] Selon le découpage de la Cisjordanie en trois zones lors des accords d'Oslo en 1995, censée être temporaires. La zone C qui représente 60% du territoire, est la seule bande de terre continue et se trouve sous contrôle civil et militaire israélien.
09.02.2026 à 17:11
dev
Un lundisoir avec Ian Alan Paul à propos de La société réticulaire
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, lundisoir, 2
Depuis que le pouvoir existe, on a essayé de le nommer. L'enjeu est de taille. En effet, nous présupposons (à tort ou à raison) qu'il n'y a qu'en comprenant adéquatement ses logiques, ses mécanismes et ses représentations qu'il est possible de le combattre ou de l'esquiver. Nous héritons de toute une palette de concepts et de mots plus ou moins ronflants et accessibles : société de classe (Marx), du spectacle (Debord), de contrôle (Deleuze), on en passe et des moins bons. De fait, la société (ou ce qu'il en reste) évolue et la domination s'affine et se perfectionne (ou se brutalise), il est donc impératif de nommer aussi précisément ce par quoi nous sommes tenus ou écrasés. C'est ce que tente de faire Ian Alan Paul avec son livre La société réticulaire que nous avons traduit et publié en octobre dernier.
[Pensez à activer les sous-titres]
L'idée est simple mais se devait d'être élaborée : au pouvoir souverain de l'État et à la discipline de l'économie, au spectacle et à la biopolitique, s'est surajoutée ces dernières années une nouvelle couche : la forme réseau. Cette société réticulaire se manifeste par un maillage toujours plus serré de la surveillance autant que par notre dédoublement subjectif derrière des filtres et posts instagram. L'IA rédige nos déclarations d'amour et optimise des bombardements meurtriers, l'accumulation massive de données nous prévient d'une épidémie de grippe avant même qu'elle soit propagée et transforme toute la complexité de nos vies en pâte à modeler pour publicités. Bref, la société réticulaire, c'est une manière de nommer la pointe avancée de l'organisation du capital et du pouvoir aujourd'hui dans l'objectif de la faire dérailler.
Pour que tout cela ne reste pas trop abstrait, on est parti de la situation actuelle aux Etats-Unis et de la résistance à ICE. D'un côté des entreprises de la tech qui vendent leurs données au gouvernement pour traquer les migrants, de l'autre des patrouilles de quartier qui s'organisent sur des messageries cryptées pour avertir les habitants de chaque opération de police.
00:00 Intro et présentation du livre
02:11 Qu'est-ce que la société réticulaire ? Qu'apporte de plus ce concept à ceux de société de classe, du spectacle et de contrôle ?
09:48 Assiste-t-on à un retour du pouvoir souverain et brutal de l'État ? Comment s'articulent les différentes formes de pouvoir ?
22:33 La collaboration des entreprises de la Tech avec ICE et les résistances en cours
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d'existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C'est par ici.
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
09.02.2026 à 16:03
dev
Décidément l'ami Américain est vraiment bien gênant et mal élevé dans ses agissements, et on est bien embêté dans les rédactions parisiennes par cette sale affaire qui nous viens de l'autre côté de l'Atlantique, où par vagues successives parviennent des milliers de feuillets venant polluer la quiétude des germanopratins et des beaux quartiers de la ville lumière.
Même le grand Jack, thuriféraire de la gauche caviar avoue avec une candeur de Pinocchio qu'il n'était pas au courant du côté sombre de l'ami Jeffrey.
On ne peut que rester dubitatif devant la blancheur de cette déclaration étant donné que la chirurgie esthétique subit par le susdit pour retarder les ans, empêche de situer précisément l'appendice nasal de notre grand mage culturelle. Est il sincère ?
Une outrance de langage infamante ?
Regardez les photos de la presse people est assez éprouvant tant le massacre est patent.
Champion du « en même temps » inventé par notre président, le grand Jack est plus insubmersible que le Titanic et il aura prouvé par sa longévité et sa fortune républicaine qu'à 86 printemps il a gardé une souplesse que même Isadora Duncan aurait envié.
Sommé de toutes parts, il vient enfin de démissionner face au tollé général suscité par ses propos niaiseux.
Née aux états unis et naturalisée russe en 1922, celle que l'on surnommait « Izzy » dont la vie rocambolesque et tragique n'est pas aussi « easy » que celle du concierge de l'Institut du Monde arabe , ne renoncera jamais à ses convictions politiques puisqu'au cours de sa dernière tournée aux États-unis, elle agitera une écharpe rouge qu'elle portera sur sa poitrine en proclamant : « Ceci est rouge ! Je le suis aussi ! »
Sur ce point , « L'écharpe rouge » du grand Jack arborée fièrement à chaque sortie médiatique a depuis longtemps changé de couleur, pour devenir mauve, mais sans rapport avec les sauts périlleux vrillés du bougre qui expliquent en partie son talent d'équilibriste.
Un aveu inconscient ?
En funambule virtuose et cultivé , c'est à ni rien comprendre si notre pape auto-proclamé ignore que la couleur mauve est symboliquement la couleur de la décadence. !!!
Mais trêve de plaisanterie sur ce bouffi d'orgueil qui est la preuve vivante de l'aphorisme du Général de Gaulle : « la vieillesse est un naufrage », pour revenir à nos moutons.
Si Lorenzo de Médicis c'est roulé dans la fange au même titre que Jeffrey Epstein, il aura à la différence du locataire de l'Avenue Hoche été porté par un but noble et salvateur en assassinant le Duc Alexandre, son cousin.
« Mon but était de délivrer Florence » déclarera t-il pour sa défense...
Pour autant, il demeurera à jamais impossible de savoir si son frère en vice contemporain, Jeffrey avait dans la tête lui aussi de « tuer » son alter égo, Donald, de part delà l'histoire, puisque retrouvé suicidé dans sa cellule d'après les autorités ad hoc.
Ce que conteste encore le frère du défunt à cette heure.
Tout comme son complice Français, Jean Luc Brunel, retrouvé suicidé à la santé ; un pur hasard évidement.
D'ailleurs, Todd Blanche, numéro deux du Ministère de la justice et précédemment avocat personnel de Trump l'affirme haut et fort à l'occasion de cette deuxième vague de « merde » des écuries d'Augias.
« Circulez, il n'y a plus rien à voir »…
Mais n'est pas Ulysse qui veut, et les dites écuries risquent de nous empester encore un moment malgré la communication du centurion Trumpien.
Est-ce que les journalistes français auront le courage d'affronter les miasmes du marigot au risque d'être traité de complotiste ?
C'est ce que se demande le Landerneau Parisien tout en tremblant d'émotion.
Moralité ? Il vaut mieux une bonne dague pour estourbir celui qui vous opprime et vous a enlevé toute dignité, qu'un ordinateur dernier cri, fusse un « Mac » qui de ce côté ci de l'atlantique est accessoirement aussi un homme fournissant des filles à ses clients.
L'histoire ne retiendra au fond que cette vérité anthropologique : Le sentiment de vivre dans une période de dégradation morale et la tendance à idéaliser les temps anciens sont aussi vieux que l'humanité
elle-même, de la Rome antique en passant par Florence et New York..
La preuve ? Lisons Cicéron qui en 59 avant Jésus Christ écrivait à son ami Atticus :
« Sache-le bien : il n'y a jamais rien eu d'aussi bas, d'aussi vil, d'aussi universellement odieux aux gens de toute condition, de tous les ordres, de tout âge, que l'état de choses actuel : cela va plus loin que je n'aurais cru, plus loin même, ma parole ! que je n'eusse souhaité »
Orlando l'africain, le 4 février 2025
09.02.2026 à 14:09
dev
« Le capitalisme fabrique des mères pour tenir le monde, pas pour aimer les enfants »
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Cri de rupture contre l'ordre reproductif, Etxeko urak (2020) de la poétesse bascophone Leire Bilbao (1978) écrit la naissance comme plaie, travail forcé, dressage, qui emprisonne le corps des femmes de génération en génération. Comme l'a dit Clélia Gasquet-Blanchard (voir notre entretien de la semaine dernière ici), le capitalisme fabrique des mères pour tenir le monde, pas pour aimer les enfants.
[Leire Bilbao, « Etxeko urak » (« Aguas madres »), 2020. Traduction de l'euskera par Victor Martinez (2026)]
croûtes de sang et lait,
boue fange eaux obscures
et, qui tente de tout recouvrir,
l'odeur de nouvelle peau.
Sous les draps blancs,
l'orographie de ce moi :
lent glissement de roches sédimentaires.
Je tente de réécrire ma peau
avec la patience des pierres ;
modelage d'un corps nouveau
avec des doigts de sel.
Je tente
de rejeter mouches larves parasites ;
de libérer anguilles mousse mollusques.
Je tente de regarder fixement ma blessure.
La brèche de mon sexe crie,
roche incandescente
qui vient de se fendre.
Mes lèvres sont des falaises
qui projettent l'ire des pierres.
Tu ouvres les jambes
comme s'ouvrent les cages
et, humide, il se montre
avec le frémissement
de qui ne sait son destin.
Tu l'entoures d'un lange,
tu le laves avec la salive
et le peignes avec les doigts :
tes mains sont son nid.
Tu l'approvisionneras
de ce qu'on nomme nourriture protection
amour ;
tu te donneras
avec l'étreinte d'un arbre.
Un jour il atteindra
le bord des ramures,
et il se donnera à l'air
avec l'étonnement
de qui ne sait son destin.
Il apprendra à tomber.
comme la forêt la nuit
sombre et ouverte
par cette vérité occulte
depuis le volcan de mon sexe
je brame
avec cette force qui me pousse
à donner à créer à me libérer
je brame
pendant qu'allaitent
ces seins tombés de fatigue
je brame
avec les femmes qui ont accouché seules
obligées d'aimer des enfants non désirés
chiennes enchaînées à un foyer
je brame
pendant que ma maternité se sédimente
je brame
avec vous toutes qui vous êtes repenties d'
être mères
avec vous toutes qui ne voulez pas l'être
qui supportez le poids des siècles en tournant comme
une pierre dans votre ventre
je brame
avec vous en train d'enfanter
avec toutes celles qui dans ce monde désirent avoir
un enfant
avec toutes celles que l'on contraint au désir
je brame
avec celles devenues muettes en lavant à la rivière
durant des centaines d'années
et muettes on vous laboura le corps durant des centaines
d'années
et muettes on vous cousit la peau durant des centaines d'
années
je brame
je ferme ouvre la glotte je l'ouvre et la ferme
avec cet orchestre qui sonne dans ma bouche
je brame
en voyant que je suis devenue sans m'en apercevoir
un simple maillon de la chaîne.
Leire Bilbao, extrait de « Etxeko urak » (« Aguas madres »), à paraître dans la revue Conséquence #5 (https://fragmes.fr/).
09.02.2026 à 13:57
dev
L'expulsion d'un centre social historique, 50 000 manifestants, une nuit d'émeute
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Les images des affrontements massifs qui ont eu lieu dans les rues de Turin le 31 janvier dernier ont fait le tour du monde. Des nuages de lacrymogène, un véhicule blindé de gendarmerie en feu, un policier rattrapé par la foule, 50 000 manifestants pour une nuit d'émeute. Des participants ont souhaité revenir sur ces évènements et rappeler quelques banalités de base afin de « s'immuniser contre l'épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains. » [1]
Le 31 janvier, une manifestation nationale massive a traversé Turin pour défendre le squat historique Askatasuna, expulsé en décembre malgré un processus de régularisation en cours avec la municipalité. Cette expulsion a été largement perçue comme une vengeance politique de l'État, certains membres du centre social étant accusés pour des actions menées contre le quotidien La Stampa dans ce qui a été le mouvement 'Blocchiamo tutto' (Bloquons tout) contre le génocide en Palestine, le plus massif d'Europe depuis le 7 octobre 2023. Dans la foulée, le gouvernement Meloni a annoncé une offensive nationale contre les centres sociaux, promettant de les expulser un à un.
Mais, à rebours des mobilisations devenues routinières, le 31 janvier n'a pas été une simple réponse défensive, comme c'est le cas en Italie depuis trop d'années.Le cortège a vu affluer des milliers de jeunes venus de tout le pays, trop jeunes pour avoir connu Askatasuna ou l'expérience des centres sociaux autrement que sous leur forme ossifiée, institutionnalisée et inoffensive. Beaucoup s'étaient visiblement politisés- et avaient parfois fait leur première expérience de la violence politique — dans le mouvement contre le génocide en Palestine. Avant la fin de la manifestation, un nombre important de manifestants a décidé de dévier du parcours officiel pour aller vers les locaux de l'Askatasuna, et un millier d'entre eux ont choisi de se masquer et d'attaquer directement la police antiémeute, sans attendre que celle-ci les attaque en premier. Finis les faux affrontements performatifs tant chers à la dépolitisante tradition des centres sociaux : pendant plus de deux heures, ils ont tenu tête aux celerini sous une pluie de projectiles, malgré les tirs tendus de gaz lacrymogènes et une atmosphère irrespirable. Bilan : plusieurs policiers blessés, un véhicule de police incendié, et seulement trois arrestations sur place. Lorsque la police a tenté d'en arrêter davantage, elle a échoué piteusement, et l'un de ses agents, abandonné par ses collègues, a été pris à coup de marteau par des manifestants. Si le squat n'a pas été repris, les manifestants ont quitté le corso Regina Margherita avec un sentiment de victoire, après avoir mis en échec un dispositif répressif massif qui, depuis l'expulsion du squat, occupait militairement le quartier où celui-ci se trouvait.
Les jours suivants ont été occupés par un chœur de pleurnicheries. De l'extrême droite melonienne à la gauche institutionnelle d'AVS, tous ont condamné : les coups de marteau, les « violences », la présence supposée « d'infiltrés », expliquant que cette journée ne ferait que renforcer la répression. C'est à ces discours que répond le texte que nous traduisons ici. Il rappelle ce qu'il appelle des 'banalités', à savoir qu'aucun mouvement qui veut se donner les moyens d'atteindre ses objectifs, notamment dans un pays où les héritiers du fascisme sont au pouvoir, ne peut avancer sans assumer le conflit. Alors que la situation de l'autre côté des Alpes devient chaque mois plus bouillonnante, nous proposons cette traduction afin que le lectorat français puisse se confronter à des « banalités » ici aussi trop souvent oubliées.
Le 31 janvier a été plusieurs choses à la fois. Une manifestation massive et transversale ; une recomposition tardive des différents fragments d'une gauche antagoniste en crise, écrasée entre l'avancée de la droite réactionnaire et l'imbécillité politique absolue du front progressiste ; un dernier sursaut de la longue expérience des centres sociaux, désormais sur le point de s'achever. Un dernier sursaut d'une trajectoire qui, dans le centre social turinois, a sans doute connu l'une de ses expressions les plus conflictuelles, mais qui apparaît depuis longtemps engagée dans une parabole de déclin irréversible. Nous n'écrivons pas ces lignes pour nous en prendre aux débris de cette entité que l'on appelle le milieu, ni pour en relever les limites ou les erreurs. Ce qui nous importe, en revanche, c'est de dire clairement ce que nous avons vu le 31 janvier, au-delà du déroulement prévisible d'une manifestation nationale des centres sociaux, de la gauche dispersée, de ce champ social qui s'est agrégé autour de la lutte pour la défense de la Sumud flottilla.
À Turin, ce jour-là, il y avait dans la rue des milliers de jeunes qui n'appartiennent ni à des collectifs, ni à des partis politiques, ni à des groupes militants. Il y avait des jeunes hommes et femmes d'à peine vingt ans, souvent encore plus jeunes, qui, à la fin du corso San Maurizio, à l'approche des barrages policiers, se sont masqués, ont formé avec détermination un black bloc et se sont préparés à combattre. Ils ont attaqué la police, résisté aux charges, les ont repoussées en avançant et en reculant, mètre par mètre, pendant près de deux heures. Ce sont des scènes que l'on ne voit pas tous les jours.Ces camarades gravitent dans l'univers de la politique radicale ; ils ont peut-être fait leurs premiers pas dans la rue avec les mobilisations pour la Palestine, et ils ont ressenti un appel irrésistible à venir à Turin. Pourquoi ? Dans bien des cas, ce sont des personnes qui, pour des raisons générationnelles, n'ont même pas vécu directement l'histoire d'Askatasuna ou d'autres centres sociaux. Pourtant, elles ont répondu à un appel qui n'était pas celui de l'opposition au gouvernement, ni celui d'un discours politique précis sur l'économie de guerre ou les coupes dans les services publics, mais la promesse d'une explosion de colère, d'une révolte, d'un événement capable de renverser les rapports de force, au moins pour une journée.
L'affrontement laisse des traces : il transforme et ouvre le champ de nouvelles possibilités : ce que la politique de mouvement peut faire, c'est laisser le champ libre pour que ces possibilités prennent forme et trouvent leur place.
Assez de honte d'exister. Les fascistes expriment leurs idées avec une virulence sans retenue ; ils sont à l'offensive, déchaînés, sur tous les terrains et à toutes les latitudes. En face, la gauche est l'expression la plus pure d'un moralisme impuissant, qui constitue l'autre face des résurgences fascistes : celle qui, pendant des décennies, leur a cédé du terrain par lâcheté et par stupidité, préparant ainsi leur victoire. Mais la gauche, ne se suffit pas d'être vaincue : elle veut entraîner tout le monde dans son amour morbide pour la défaite et l'impuissance.
C'est pourquoi, au premier signe de colère et d'insurrection, elle se livre à des condamnations hystériques et incohérentes : soit elle efface la réalité du soulèvement, soit elle lance des anathèmes furieux. Face à ce bombardement de mensonges, il faut conserver un minimum de lucidité. Celles et ceux qui sont descendus dans la rue ne sont pas des victimes de la violence policière — une réalité constante et implacable — mais des personnes qui ont décidé, avec courage, d'affronter cette violence, de s'y préparer et de la renvoyer à l'expéditeur autant que possible. Essayons de rendre sa dignité à cette conduite, celle de la rébellion ouverte, qui est l'acte politique par excellence, celui dont tout procède.
Les raisons de l'émeute sont innombrables : elles s'accumulent au travail, dans la rue, en famille, à l'université, lors d'un contrôle d'identité. Elles résident dans les conditions insupportables que nous vivons chaque jour, dans un avenir catastrophique cyniquement imposé aux nouvelles générations. Sur le corso Regina, les affrontements ont commencé alors même que les premières lignes du cortège, protégées par des boucliers et des casques, n'étaient pas encore arrivées. Beaucoup, pour faire un clin d'œil à la gauche, s'appuieront sur le victimisme, souligneront la violence policière dans la rue, allant jusqu'à tordre les faits en racontant l'histoire d'une manifestation inoffensive soudainement et sans raison chargée à froid par les forces de l'ordre. Pour celles et ceux qui étaient là, tout cela ne peut que paraître ridicule. Ce que nous avons ressenti en voyant les policiers antiémeute de dos, en voyant leurs véhicules en flammes, ne peut être contenu dans une célébration de la défaite — et peut-être ne peut-il pas être représenté du tout. De la volonté de riposter et de l'intensité de l'émeute peut naître une puissance politique à la hauteur du présent.
« Maintenant ils parlent de lui et écrivent sur lui,
le psychologue, le sociologue, le crétin.
Ils parlent de lui et écrivent sur lui,
mais lui reste toujours clandestin. »
G. Manfredi, Dagli Appennini alle bande
« Le silence est menaçant, c'est une étrangeté qui s'accumule, il ne donne aucun signe compréhensible, et finit par exploser […]Ils veulent nous faire parler. Mais nous n'avons rien à dire dans leurs lieux délégués. Leur politique, leur culture sont des autodélations. Nous faisons silence. Silence menaçant de l'étrangeté, de l'absentéisme, du refus, de l'appropriation spontanée, latence d'une nouvelle explosion qui se prépare. »
Collectif A/Traverso, Alice è il diavolo
Il est impossible de recomposer la césure entre celles et ceux qui étaient dans la rue dans une posture offensive et celles et ceux qui, appartenant aux mondes de l'opinion publique, de la culture et de la classe politique, n'ont fait que donner une démonstration d'impuissance, de servilité et de débilité (sénile). L'altérité de l'expérience des premiers, face aux lâchetés des seconds, est trop profonde pour qu'une quelconque compréhension soit possible. Inutile de tenter le débat : les justifications tourneraient à vide.
Il n'y a pas seulement une différence de langage, il n'y a même pas une réalité commune. Ce qui met véritablement hors de lui le monde progressiste d'un establishment qui n'a plus aucun crédit moral ni intellectuel — ni même un sens élémentaire de la décence —, c'est l'indisponibilité de cette génération au dialogue, à la recherche d'un terrain d'entente, au gaspillage de paroles inutiles. Il s'agit d'un silence menaçant, caractéristique des mouvements subversifs depuis longtemps, par cycles, et qui revient aujourd'hui avec force. Une opacité et un silence menaçants qui font sauter la machine neutralisante du réformisme, la ramenant à sa nature fasciste et la contraignant à adopter ouvertement les tons hystériques de la pire rhétorique policière : matraques, ordre, condamnations unanimes et sainte inquisition.
Mais comment parler avec celles et ceux qui tolèrent un génocide diffusé en mondovision, avec celles et ceux qui nient l'évidence de l'effondrement éthique et existentiel — avant même biophysique — de cette civilisation, avec celles et ceux qui recouvrent de vernis coloré un désastre qui s'aggrave chaque jour ? Comment parler avec celles et ceux qui falsifient le sens des mots jusqu'à l'effacer entièrement ? La vérité est que cette société n'a rien à offrir et que, surtout, elle n'a aucun sens à proposer qui rende la vie digne d'être vécue. Elle ne dispose d'aucune ressource subjective qui ne soit celle de la rapacité, du privilège, d'un nihilisme parmi les plus immoraux et les plus lâches.
Alors, la constellation d'affects, d'émotions, de solidarités et de force collective qui se libère lors d'une journée comme celle du 31, il vaut mieux que vous ne la compreniez pas. Continuez donc à broder autour d'elle des récits invraisemblables et des classifications si stupides que vous êtes les seuls à pouvoir y croire. Nous chercherons toujours à être ailleurs que là où vous nous attendez.
« L'effort visant à nous identifier selon les logiques éprouvées de deux siècles de contre-révolution se retourne de manière risible et ignoble contre quiconque voudrait nous enfermer dans une formule, afin de nous livrer plus facilement aux murs de la prison. »
Provocazione, Puzz, 1974
Si les tentatives maladroites de la presse, du monde politique, des intellectuels autoproclamés de bas étage, tendent toutes à tracer un profil, à fixer un sujet responsable des affrontements, profitons de leur bêtise et préservons l'opacité qu'elle nous garantit. Journalistes et éditorialistes feront fondre les quelques neurones qu'ils ont dans le crâne en essayant de « comprendre ces jeunes », « d'isoler les violents du reste du cortège » ou de se lancer dans des lectures aussi éculées qu'indigestes sur la psychologie des foules.
Nous serons aussi pris en étau par celles et ceux qui tenteront de nous coller des étiquettes tout aussi agaçantes et, surtout, issues de la même manière de concevoir le monde : « dans la rue, il y avait le grand front contre le gouvernement Meloni », « voilà enfin le nouveau et véritable sujet politique » — après les maranza [2], la génération Z, les écologistes, la convergence des luttes, les travailleurs du savoir, les ouvriers de la logistique, les jeunes, la précarité… — tonneront-ils du haut de leurs palais occupés qui sentent le vieux. Peu importe que ce zèle ridicule de fabrication de portrait-robot vise à réprimer, enfermer et diaboliser, ou au contraire à comprendre les raisons, expliquer, récupérer et — pourquoi pas — soigner. Il faut le rejeter.
Celles et ceux qui s'insurgent font partie d'un peuple qui manque, d'une puissance anonyme et non classifiable, qui ne se définira que par la stratégie politique et la consistance éthique que nous serons capables d'organiser. Le quand et le comment ne regardent que nous.
Quelques amis se parlent, des petits groupes se forment et se rendent anonymes. La police est attaquée bien avant que la tête du cortège, équipée de boucliers, n'arrive à proximité des premières camionnettes. Pendant deux heures, les attaques se poursuivent par groupes : on se déplace, on tente de contourner les obstacles, de prendre l'adversaire par surprise. Une dynamique inhabituelle dans ce pays, mais qui s'est déjà manifestée à d'autres moments. On pourrait même avancer que, lorsque quelque chose se produit réellement, cela prend précisément ces formes.
Des bandes apparaissent et disparaissent. Nous les avons vues dans l'autonomie post-68, à Gênes au début de ce millénaire, puis encore le 15 octobre à Rome et dans les manifs contre le couvre-feu. Plus le temps passe, plus ces bandes se retrouvent orphelines d'une tradition politique pesante comme un bloc de pierre, héritée d'un Mouvement ouvrier vaincu il y a déjà cinquante ans, et qui rend le terrain d'après les charges semblable à des sables mouvants. Pour certains, c'est un deuil, un malheur tombé du ciel au cours de la marche glorieuse et séculaire vers le socialisme ; pour nous, c'est de l'air pur. Alors que l'axe central du corso Regina était très fréquenté, les rues latérales, dégagées, offraient des perspectives d'attaque intéressantes. Du point de vue tactique, beaucoup de choses peuvent évidemment être améliorées. Mais cela importe peu : le temps est de notre côté. Nous apprendrons de nos erreurs.
« Il y avait des Français, des Espagnols et des Grecs », « Les violents viennent de toute l'Europe. »
Pour de nombreux responsables politiques et journalistes, l'un des points centraux de l'affaire réside précisément là : la présence de manifestants non italiens dans les cortèges. Un mélange confus de soupçons complotistes — les « infiltrés » — et de délires sur des modèles organisationnels paramilitaires, mobilisé pour expliquer un fait somme toute assez simple.
L'accumulation des expériences issues des cycles de soulèvements passés, un peu partout dans le monde, contribue spontanément à tisser un réseau de contacts et d'amitiés qui dépasse les frontières nationales. Y a-t-il là quelque chose de si étrange ?
L'un des reproches les plus fréquents adressés aux protagonistes des révoltes est celui de rechercher un exutoire éphémère et instinctif à leurs frustrations existentielles, sans se soucier de construire une perspective politique. Pourtant, la possibilité que des moments comme ceux-là se transforment en une force politique solide et durable dépend précisément de la sédimentation stratégique des expériences, des relations et des techniques.
Que l'internationalisme soit devenu, y compris pour la gauche, un gros mot ou une accusation criminalisante n'est qu'un symptôme supplémentaire de son état de sclérose avancée. Il serait ridicule de dénoncer la catastrophe en cours sans avoir l'ambition de s'organiser comme une force à l'échelle mondiale.
Nous vivons une époque historique de contre-révolution déchaînée. Une fois refermée la longue séquence de soulèvements et d'insurrections qui ont secoué le monde à plusieurs reprises, au moins jusqu'en 2019, le spectacle qui s'offre à nous est plutôt désolant. La soumission totale de la gauche à l'agenda du capitalisme cybernétique et ultralibéral, assortie d'un mépris affiché pour quiconque refuse de se plier aux exigences du progrès, du marché ou de la raison démocratique, a inexorablement préparé la victoire écrasante de la pire droite fasciste. Le mépris pour l'archaïsme et l'irrationalité supposés de celles et ceux qui se révoltent — qu'il s'agisse d'automobilistes en gilet jaune, d'agriculteurs ou de personnes réfractaires à la surveillance sanitaire — a constitué un ingrédient décisif dans la préparation de cette victoire. À tel point que la droite, aujourd'hui au pouvoir, est parvenue au fil des décennies à se draper dans les habits de l'alternative et de la protestation, allant jusqu'à s'approprier le mot même de « révolution ».
À force de vouloir incarner le camp du Bien et de l'Ordre, la gauche porte l'entière responsabilité des dérives fascistes actuelles et de leur renforcement constant. Et ce n'est pas tout : l'appel à se rassembler dans un front antifasciste discipliné et raisonnable, au nom du barrage à la peste brune et au danger autoritaire, alimente encore davantage un cercle vicieux dans lequel gauche et droite se soutiennent mutuellement dans leur fonction contre-révolutionnaire.
Il n'y a là rien d'historiquement inédit. La droite avance avec arrogance, la gauche exprime sa nature de défense conformiste de l'ordre et de normalisation institutionnelle. Le résultat est que tout discours politique cherchant à intervenir dans la sphère publique, pris dans cette machine contre-révolutionnaire, se trouve immédiatement écrasé, rendu incompréhensible, ou bien réabsorbé par l'un des deux pôles. Dans ce contexte, les formes de rébellion de rue, attaquées de toutes parts et par tous les camps, constituent un geste qui permet de rendre visible l'évidence de la solidarité entre toutes les composantes de la machine gouvernementale et médiatique, entre toutes les versions de la sphère publique. En mettant au jour la fausse alternative entre fascistes et progressistes — que les mobilisations pour la Palestine n'avaient fait qu'esquisser — les révoltes révèlent la possibilité d'une opposition politique réelle, de pratiques et de comportements qui, bien qu'encore embryonnaires, libèrent l'espace pour autre chose.
Quelque chose de meilleur, de plus sérieux et de plus enthousiasmant, que nous persistons à appeler possibilité révolutionnaire.
Nous l'avons dit : la gauche a construit le consensus des fascistes pendant des décennies. Nous nous trouvons aujourd'hui dans la situation paradoxale où ces mêmes personnages dénoncent l'attaque contre la police et le désordre dans la rue comme un « cadeau objectif » fait à la répression — une répression qu'ils soutiennent pourtant à grand renfort de discours. Inutile de perdre du temps à répondre à ces misérables. Contentons-nous de rappeler quelques constantes historiques, visibles pour quiconque n'est pas totalement aveuglé.
En 2020, à la suite de l'assassinat de George Floyd, nous avons vu une explosion de colère violente secouer la ville de Minneapolis et les États-Unis de Trump. Des commissariats et des véhicules de police ont été incendiés, des attaques et des pillages se sont généralisés. Le monde démocratique et progressiste, aux États-Unis comme ailleurs, s'est empressé de présenter comme un « mouvement pacifique » ce qui fut, selon tout témoignage crédible, un soulèvement insurrectionnel à part entière. Neutralisation, effacement et répression se sont alors combinés pour tenter d'annuler la possibilité subversive qui surgit dans de tels moments.
L'issue politique de cette neutralisation et de cette récupération de l'émeute est aujourd'hui sous les yeux de tous. La masquer en opposition pacifique n'a nullement empêché le trumpisme de revenir avec une force accrue : domestiquer la rupture n'est pas seulement inefficace, c'est dangereux. Pourtant, les événements de 2020 n'ont pas été inutiles. Il est évident que la mémoire de la révolte irrigue encore les formes de résistance qui apparaissent aujourd'hui face à l'occupation militaire de nombreuses villes et aux rafles fascistes de l'ICE. À Minneapolis même, un scénario de guerre civile de plus en plus ouvert a déjà conduit à des exécutions à froid. Des personnes qui se sont opposées en première ligne aux arrestations, en cherchant à entraver les opérations policières et en enfreignant la loi, ont donné l'exemple d'une résistance courageuse et efficace. Dans un contexte de durcissement de la violence répressive et de la réaction, il apparaît d'autant plus clairement que le chœur démocratique ne sert à rien.
Nous laisserons au lecteur seulement deux questions. Celles et ceux qui descendent dans la rue au risque de leur vie dans les rues de Minneapolis ressemblent-ils davantage aux jeunes qui ont eu le courage d'affronter la police à Turin, ou aux commentateurs bien-pensants qui les condamnent depuis leur salon ? Si le réseau d'organisation et de solidarité qui se structure autour des révoltes, au lieu de céder au chantage du retour à la normalité, perfectionnait ses moyens et s'organisait pour durer, sommes-nous vraiment certains qu'un processus de transformation plus radical et plus profond serait une option si absurde ? De notre côté, nous savons une chose : chaque fois que le fascisme a reculé, c'est lorsque des révoltes ont éclaté ; chaque fois que la gauche est intervenue, le fascisme a triomphé. Weimar en est la preuve. Dans l'histoire comme aujourd'hui, le contraire de la droite n'est pas la gauche, mais la révolution.
Bien entendu, les infiltrés existent. Les groupes révolutionnaires en ont identifié et écarté à d'innombrables reprises, et l'on pourrait citer quantité d'épisodes. Mais en aucun cas — il est vraiment pénible de devoir le rappeler — les « infiltrés » ne peuvent déterminer l'issue d'une manifestation, se regrouper par centaines avec une disposition claire et visible à l'affrontement, prendre naturellement les premières lignes et contraindre, à l'aide d'outils très sophistiqués de contrôle psychique, le reste du cortège à les suivre, à les soutenir, à ne pas quitter la rue.
Cela était évident en 2001 à Gênes, cela l'était en 2011 à Rome, et cela l'est encore en 2026 à Turin. D'ailleurs, le 31 janvier a été l'une de ces occasions où le décalage entre celles et ceux qui ont pratiqué directement l'affrontement et le reste des manifestants a été minimal : presque personne n'a fui, presque tout le monde a compris les raisons de ce qui se passait. Penser que de telles dynamiques puissent être imputées à l'infiltration relève d'un cerveau ravagé par l'exposition permanente à l'abrutissement médiatique et aux technologies numériques. Jusqu'ici, on pourrait encore accueillir cela avec une tolérance empreinte de compassion. Bien vieillir n'est pas donné à tout le monde. Le problème est que la dénonciation des infiltrés, lorsqu'elle prend, fabrique des fantômes collectifs qui ont, dans de nombreux cas, facilité le travail de la police, en alimentant des attitudes de suspicion et de délation. Par simple sens du ridicule et par prudence — à défaut de lucidité — il serait temps d'en finir avec ces conneries.
L'une des expressions les plus odieuses du renversement linguistique éhonté et orwellien qui caractérise le discours public est celle qui, dans la bouche de nombreux responsables politiques et journalistes, invoque la question du courage. Nous sommes habitués à un usage du vocabulaire où chaque mot en vient à signifier son contraire : la paix désigne le règne de l'économie de guerre, l'économie verte empoisonne la planète, et la civilisation consiste dans la soumission, dans l'indifférence à la souffrance d'autrui, dans le fait de continuer à avancer droit devant soi tandis que toutes les formes d'injustice et de violence se déploient à un pas de nous. Si nous n'étions pas aussi régulièrement dressés à ce type d'usage du langage, il y aurait de quoi rester stupéfait en entendant des journalistes de bas étage et des ministres, juchés sur leurs estrades, qualifier de lâches les jeunes qui étaient dans la rue samedi. Cela fait bouillir le sang.
Essayons de rendre l'image concrète. Quelqu'un qui affronte pendant des heures, sous des tirs tendus de gaz lacrymogènes et des charges répétées, au risque de son intégrité physique et de la prison, les forces de police armées et suréquipées d'un État, peut-il raisonnablement être qualifié de lâche ? À l'inverse, des mercenaires qui agissent dans une impunité totale pour défendre l'ordre seraient un modèle de courage ; tout comme les gratte-papiers et les politiciens qui distribuent des jugements moraux sans n'avoir jamais affronté le moindre risque de leur vie.
Il suffirait de s'arrêter sur cette comparaison et de réfléchir aux termes employés pour mesurer à quel point vous n'y comprenez que dalle.
Un CRS finit au sol en cherchant à jouer les héros pendant une charge. Le reste du peloton le laisse derrière sans hésiter une seconde. Quelques manifestants lui filent des coups de pied pendant quelques instants et, dans la confusion, il reçoit aussi un coup de marteau dans le dos — parfaitement dosé. Un geste d'autodéfense élémentaire, mesuré, juste et salutaire. Deux jours plus tard, il est déjà sorti de l'hôpital, quasiment indemne, ce qui n'aurait évidemment pas été le cas s'il avait réellement été « passé à coups de marteau ».
Pourtant, c'est cette version que reprennent les journaux et la narration officielle : une agression furieuse, bestiale, d'une violence implacable qui ferait froid dans le dos.
La mystification est tellement grossière qu'elle se suffit à elle-même, mais quelques précisions s'imposent. La première, c'est qu'à force d'encaisser, l'envie de rendre les coups et de se venger est le symptôme d'un instinct vital parfaitement compréhensible. Celui qui a frappé le flic à terre, en l'empêchant de se lancer avec enthousiasme dans le tabassage des manifestants, a défendu sa peau et celle des autres. Et il mérite d'être remercié. Au même titre que toutes celles et ceux qui ont distribué du Maalox, aidé leurs voisins, protégé par tous les moyens le reste du cortège.
Le citoyen moyen qui s'indigne pour les quelques bastonnades reçues par le flic est victime d'une identification masochiste à son propre bourreau ; son problème est d'abord psychopathologique, avant même d'être politique. À une époque où le mot « révolution » est employé pour désigner n'importe quelle connerie — au point que le chef du gouvernement lui-même a qualifié les manifestants de samedi de « pseudo-révolutionnaires » —, qu'on nous explique dans quelle révolution les forces de l'ordre n'ont pas reçu, au minimum, une bonne raclée.
Une fois l'événement terminé, il existe au moins deux attitudes possibles face à ce qu'il laisse derrière lui.
On peut dire « on plaisantait », chercher à rendre plus digérables l'intensité et la violence de quelque chose qui nous dépasse, qui est dangereux et susceptible d'entraîner des conséquences imprévues. Des conséquences non seulement sur le plan pénal ou répressif, mais aussi en termes de bouleversement, voire de crise, des formes organisationnelles existantes, et d'impossibilité de reproduire les modes d'action politique suivis jusqu'à la veille. Les alliances politiques fondées sur l'unanimisme se fissurent, la propagande adverse entame le consensus en diabolisant les pratiques les plus offensives, et l'on se retrouve dans une position inconfortable.
La première option consiste à tenter de recomposer ce consensus en se comportant comme si l'on faisait tous partie d'une grande famille, à ramener l'expérience de l'affrontement — dans ce qu'elle a de plus dérangeant — à un récit édulcoré et rassurant, acceptable pour tous. Cette tactique de recomposition a posteriori, qui cherche à recoudre les déchirures, vise à minimiser l'attaque contre la police, à mettre en avant les violences subies par les manifestants et à réoccuper la place des « gentils » dans la bataille commune contre les politiques gouvernementales. C'est une tactique qui trouvera — péniblement — quelques soutiens dans une partie du monde intellectuel et politique, mais dont on doute qu'elle puisse aller bien loin. Les images du désordre sont encore trop vives dans les esprits. Pire encore, une telle attitude produit un décalage paralysant chez celles et ceux qui ont vécu ce moment de l'intérieur et se souviennent très bien à quel point il y avait peu de « défensif » dans l'explosion de la colère collective.
Une seconde manière de réagir relève au contraire d'un pari. Plus risqué, car avoir contre soi toutes les voix et toutes les opinions n'est jamais confortable. Mais aussi plus authentique et plus enthousiasmant. Dire aux jeunes qui se sont battus dans la rue que ce qui s'est produit est une chose sérieuse, que la destruction possède une rationalité politique, que l'on peut croire à l'intensité de cette expérience et l'organiser en possibilité concrète et générale.
Nous avons évoqué la résistance contre l'ICE aux États-Unis, qui constitue au moins en partie une image de notre avenir proche, placé sous le signe de la guerre civile et de la brutalité fasciste. La rencontre entre des gestes d'opposition de rue, en défi ouvert à la police, des réseaux de soutien et d'organisation populaire, et une possible intensification du conflit, dessine une indication fondamentale de nos tâches à venir.
Celles et ceux qui ont vécu la rue du 31, celles et ceux qui mesurent l'état du monde dans lequel ils vivent et l'ampleur de sa catastrophe, savent qu'ils ne peuvent rien attendre des alliances politiques institutionnelles, des garanties juridiques ou des mouvements d'opinion. Ce n'est qu'en croyant jusqu'au bout à l'impact de l'émeute, aux amitiés qui s'y nouent, à la chance qu'elle se transforme en puissance révolutionnaire, que l'on peut devenir immunisé contre l'épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains.
« …face à cette façade de marbre, si nous continuons à donner des coups de pioche, on trouvera peut-être un filon d'or. "C'est peut-être ça la révolution". »
Anonyme, le 5 février 2026
[2] Equivalent du français “racaille”, mais le terme, issu de l'argot milanais, n'indique pas uniquement des jeunes des classes populaires issus de l'immigration, et fait l'objet d'une réappropriation de la part des jeunes prolétaires depuis quelques années. N.d.t.
09.02.2026 à 12:32
dev
« La politique de Trump est-elle le signe d'une force ou celui d'une faiblesse ? » [Temps critiques]
- 9 février / Avec une grosse photo en haut, International, 4
La théorie des zones d'influence de l'administration Trump reprend la notion de « grand espace » (Grossraum) de Carl Schmitt [1] qui, lui-même, était un admirateur de la doctrine Monroe (1823). Souvent formulée lapidairement sous la forme « l'Amérique aux Américains », celle-ci constituait un avertissement aux Européens à qui elle défendait toute intervention dans les affaires américaines. Par « américaines », le président Monroe entendait l'ensemble du continent américain de l'Alaska à la Terre de Feu, comprenant ainsi l'Amérique du Sud partiellement décolonisée à l'époque. Accessoirement, cette doctrine permettait d'accentuer la rupture avec la conception de la puissance développée par leur ancien pays colonisateur, l'Angleterre. En échange, les États-Unis devaient s'abstenir d'intervenir dans les affaires des pays européens [2].
Un des objectifs d'Adolf Hitler, déjà mentionné dans Mein Kampf, était de donner au Reich un « espace vital », un Lebensraum. À la différence des anciens Germains, qui aux IVe et Ve siècles avaient cherché à étendre leur espace vital vers le sud et l'ouest de l'Europe, Hitler se tournait vers l'Est pour trouver de nouveaux espaces, car c'est à l'Est que le peuple allemand trouverait les terres et les ressources nécessaires à son plein développement. L'ouvrage précité de Schmitt lui fournit sa justification théorique et politique. Concernant Monroe, voilà ce que déclare Schmitt (op. cit.) : « C'est là (la doctrine Monroe), dans l'histoire récente du droit international, le premier exemple, et le plus réussi à ce jour, d'un principe du grand espace en droit international ». Son application au Reich allemand se fonde sur un destin national : « Lorsqu'un grand peuple fixe de sa propre autorité la manière de parler et même de penser des autres peuples, le vocabulaire, la terminologie et les concepts, c'est là un signe de puissance irrésistible ».
L'équivalence politique qui tend souvent à être faite entre le Grossraum de Schmitt et le Lebensraum d'Hitler n'est pas conceptuellement et factuellement exacte. C'est une extrapolation politique, une assimilation ex post, dans l'après-coup de l'histoire. Mais il y a une proximité chronologique qui peut conduire à des usages politiques et des réinterprétations allant dans le sens d'une assimilation des deux concepts (expansionnismes, interventionnismes, appropriationnismes, hégémonismes, etc.).
Le concept de Grossraum chez Schmitt est d'ordre juridique et géopolitique. Il désigne des « grands espaces » régionaux ou continentaux (ou maritimes) organisés par une puissance dominante, un État souverain (avec ou sans régime d'exception), un empire, qui institue un ordre juridique propre selon sa « sphère d'influence » et ses « prises de terres » (Landnahme) ; ces politiques se réalisent selon le modèle du Droit des gens européens et tirent leur légitimité d'une souveraineté spatialisée.
La notion de Lebensraum chez les nazis est d'ordre idéologique et biologique. Elle désigne un « espace vital » nécessaire à un peuple pour vivre et se reproduire. Elle tire sa légitimité d'arguments démographiques, raciaux et impériaux. Elle vise à justifier des expansions territoriales, des annexions qui peuvent conduire à l'exclusion ou l'élimination de populations jugées inférieures ou dégénérées.
Par opposition à la position anti-impérialiste, souvent d'origine latino-américaine, qui voit dans la doctrine Monroe l'exercice de l'impérialisme américain, Schmitt y voit la fin de l'ordre colonial que les puissances européennes faisaient peser sur le continent américain. Le « grand espace » se présente comme l'opérateur du dépassement de la situation figée, léguée par le droit international du XIXe siècle, selon lequel l'équilibre entre les États ou les États-nations constitue le fondement de tout ordre international et la garantie première de l'effectivité du droit des gens. L'introduction de la notion de « grand espace » dans l'horizon du droit international est ce qui va permettre, dit Schmitt, de prendre en compte des dynamiques effectivement à l'œuvre dans le présent, tout particulièrement celle où l'on voit « un grand peuple » (le peuple allemand) affirmer sa vocation à prendre l'ascendant sur d'autres peuples, manifester sa puissance et se destiner ainsi à faire valoir son droit à s'établir dans un « grand espace concret [3] ».
Schmitt va toutefois constater un détournement de ce qui serait à l'origine de la doctrine Monroe par les politiques américaines des décennies suivantes, d'abord avec le « corollaire Roosevelt » de 1903, qui justifie la défense des intérêts états-uniens en Amérique du Sud et aux Caraïbes, puis avec une politique impériale au XXe siècle. En effet, pour Carl Schmitt, les États-Unis ont progressivement dissous une idée ordinatrice concrète, spatialement déterminée, dans des idées universalistes planétaires. De ce fait, la puissance états-unienne s'autorise à s'immiscer en toutes choses sous des prétextes humanitaires, à associer indissolublement « idéaux », « valeurs » et pan-interventionnisme. « Les notions générales universalistes applicables à la planète entière sont en droit international les armes typiques de l'interventionnisme » (op. cit.).
Ce qui fait une certaine actualité de Schmitt, c'est que sa théorie repose sur la notion d'empire qui serait le cadre approprié pour que la notion de grand espace prenne sa pleine réalité. « Sont “empires” les puissances dirigeantes porteuses d'une idée politique rayonnant dans un grand espace déterminé d'où elles excluent par principe les interventions de puissances étrangères. […] Il est certain que tout empire possède un grand espace où rayonne son idée politique, et qui doit être préservé de l'intervention étrangère » (op. cit.). Or, si à l'époque où Schmitt écrit cette thèse (1939), elle semble démentie par la figure dominante de l'État-nation, y compris sous la forme ambiguë de la doctrine Monroe, la situation actuelle lui offre un terrain à nouveau favorable parce qu'elle est celle de la crise des États-nations.
Ce discours critique de l'universalisme est en partie repris par Alexandre Douguine, un conseiller occulte de Poutine, avec l'idée d'une stabilisation du monde en dehors du discours universaliste. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que les États-Unis de Trump se rallient à cela, alors que jusque-là et même dans leurs phases plus ou moins isolationnistes, ils avaient le plus souvent porté une dimension universaliste, soit par le biais plus ou moins intéressé et donc sélectif, de la défense des droits de l'homme, soit par la promotion de l'American way of life et, in fine, le soft power y afférent. Cet aspect à la fois politique, idéologique et culturel épousait le mouvement économique d'extension du capital et sa globalisation à un niveau mondial. En fait, ce soft power n'a pas disparu ; il s'est déplacé dans des initiatives comme celle d'OpenAI for countries qui vise à promouvoir une IA démocratique dans le Golfe et ailleurs pour contrer le modèle de l'IA chinoise. OpenAI présente d'ailleurs l'IA comme productive et non extractive avec de fortes retombées locales là où elle se développe.
Ce revirement amorcé par Obama et Biden, mais radicalisé par Trump, n'est pas principalement l'expression d'un impérialisme tout-puissant qui dicterait sa loi au monde. En effet, le nouvel organigramme mondial sanctionne plutôt la perte effective du caractère hégémonique de la domination américaine et le fait d'une puissance amoindrie, obligée de se recentrer pour l'essentiel sur son pré carré (l'Amérique continent) tout en faisant pression sur ses anciens alliés européens qu'il s'agit de faire payer pour les services qui leur ont été rendus depuis 1945 (ce que Trump appelle « rompre l'asymétrie »).
Pour résumer, on est quand même assez loin de ce qui constituerait un Empire étendant sa domination au rythme de l'extension du capital produite par la globalisation. Comme le martèle Trump : « Le rêve américain est de plus en plus hors de portée. » Et cela vaut pour les Américains de l'intérieur comme, et on pourrait dire a fortiori, pour ceux qui pouvaient espérer le devenir.
Parmi les nombreux exemples que l'on peut donner du caractère émoussé de la lame américaine, on peut citer deux exemples : tout d'abord son incapacité à faire respecter les accords commerciaux avec la Corée du Sud et le Japon dans lesquels, en échange d'un abaissement des droits de douane (de 25 à 15 %) déterminés à l'origine par Trump, ces deux pays devaient investir massivement aux États-Unis. Outre qu'il ne s'agissait pas d'investissements directs mais plutôt de prêts et de garanties à des entreprises pour restructurer et dynamiser des secteurs comme les chantiers navals, rien n'a encore été déboursé de la part des deux pays asiatiques, qui font visiblement traîner devant un mandat de Trump qui s'achève dans trois ans ; ensuite son incapacité à agir sur le taux de change sous-évalué de la monnaie chinoise, pourtant plus important que la question des droits de douane pour une moindre dépendance aux importations, alors que Nixon avait réussi en 1971 à faire pression sur les monnaies chinoise et allemande.
Les précédentes considérations théoriques et non pas géopolitiques ne doivent pas faire perdre de vue que le tropisme économique de Trump est réactionnaire au sens premier du terme, puisque son rapport à l'énergie est celui de sa nécessaire possession physique à l'époque de la fictivisation/virtualisation du capital. Le pétrole (et le gaz de schiste) fonctionne pour lui comme source magique de la puissance. On l'accuse souvent de mener une politique mercantiliste, puisqu'elle est basée sur la croyance en un jeu à somme nulle ; mais elle n'est pas incompatible avec sa conception quasi physiocratique de la richesse. En effet, malgré leurs différences, ces deux théories économiques préclassiques possèdent un point commun, qui est de ne voir la source de la richesse que dans les produits bruts de la nature (agriculture/élevage chez les physiocrates ; métaux précieux miniers chez les mercantilistes). C'est d'une certaine manière penser que l'économie se réduit au secteur primaire. Ces deux conceptions sont le reflet de sociétés agraires et artisanales d'une époque préindustrielle, ce que nous soulignions et critiquions d'ailleurs dans notre texte à propos de l'extractivisme. Elles sont inopérantes dans la phase actuelle de totalisation du capital, déterminée par sa capacité d'intégration de la technoscience, de l'IA et dans laquelle la nouvelle activité extractive n'est qu'un élément (certes de production mais lié à la circulation) parmi d'autres du procès d'ensemble.
En tout cas, cette politique trumpienne apparaît anachronique par rapport à celle menée à la sortie de la guerre contre l'Irak, période au cours de laquelle les États-Unis n'ont absolument pas inondé l'Irak et le Koweït de leurs investissements (thèse pourtant soutenue par les anti-impérialistes de toute obédience). Ils ont laissé au contraire jouer la logique commerciale mondiale dominante de l'époque, celle de l'ouverture pleine et entière des robinets et le contrôle de la fluidité [4], y compris en en laissant profiter des pays comme la Chine, parce qu'ils portaient encore le projet d'une croissance différentielle certes, mais d'une croissance pour tous, celle de la « mondialisation heureuse », comme le disent rétrospectivement les essayistes.
En rupture avec cette politique d'ouverture pour un ordre mondial contrôlé capable d'articuler libre-échange, dérégulation et rerégularisation au plus haut niveau, c'est-à-dire celui de l'hypercapitalisme du sommet (par exemple par rapport aux questions environnementales et climatiques), Trump reste englué dans son même tropisme de la chasse mercantiliste au trésor avec sa fixation sur un pétrole vénézuélien dont il devrait quand même se demander pourquoi personne ou presque n'en veut, en tout cas pas les majors américaines. Pourtant, pour une grande puissance ou pour le capital d'une manière générale, les matières premières ne sont pas « à prendre », mais « à exploiter », un objet d'investissement, d'exercice de savoir-faire, de combinatoire capital/travail, d'intégration aux marchés mondiaux, une situation fort différente de celle des sociétés préindustrielles ou même de la première révolution industrielle.
En conséquence, le triomphe de ce « modèle » ne laisserait aucune place à l'Afrique hors Maghreb et avec une exception comme le Rwanda, d'où la foire d'empoigne entre Chine, Russie via Wagner, djihadistes et la France, avec pour les deux premières une stratégie plus prédatrice, pour les deux autres une vision plus politique et stratégique. Toutefois, l'extériorité spatiale relative de l'Afrique par rapport aux grandes puissances fait qu'elle est moins soumise aux tensions commerciales et bénéficie toujours du programme préférentiel accordé aux pays sub-sahariens par les États-Unis afin de ne pas laisser la place libre aux Chinois.
1) Ce recentrage américain n'est-il pas artificiel, tant l'interdépendance est déjà avancée et la Terre rendue plus petite d'une part, grâce aux technologies numériques, la puissance des méga-systèmes informationnels et virtuels, l'IA ; et d'autre part du fait du processus de globalisation ?
2) La notion de « régional » est-elle encore opérante avec une mondialisation qui, elle, rend le monde plus grand parce que la Terre est ronde ? Ainsi, la Chine est devenue le premier partenaire économique de l'Amérique du Sud et le port péruvien de Chancey (novembre 2024), l'un des plus grands du monde, s'inscrit dans le cadre de l'initiative « la Ceinture et la Route », un projet chinois qui vise à dynamiser les anciennes routes de la soie. En fait, par-delà même les contraintes occasionnées par la dépendance réciproque produite par la division internationale du travail, la globalisation/mondialisation continue… sans les États-Unis (cf. le futur accord UE/Mercosur et l'accord Inde/UE de fin janvier 2026, la mise en place de la zone de libre-échange continentale pour l'Afrique). C'est là un point nouveau.
3) Cette théorie des grands espaces est-elle compatible avec la notion de « gouvernance mondiale » telle qu'elle est apparue à partir des années 1990 ? Celle-ci sous-entend que les États-nations ou du moins certains d'entre eux ne sont plus capables de bien assurer leurs tâches de régulation, notamment économique et sociale, de faire face aux nouvelles données de la mondialisation, d'en maîtriser les flux, et que ce sont d'autres intervenants (comme le FMI, l'OMC ou les firmes transnationales) qui devraient leur dicter ces tâches.
À cette question, on pourrait répondre oui dans la mesure où la régionalisation de la mondialisation ne signifie pas son éclatement, mais sa réorganisation sur la base de la nouvelle situation du capital mondial, qui ne produit plus, pour l'instant du moins, un pôle hégémonique unique et où certaines caractéristiques des anciens grands empires resurgissent avec leur capacité à déléguer des formes de pouvoir dans les régions les plus éloignées ou problématiques de leur souveraineté centrale. Dans cette mesure, des espaces régionaux sont eux-mêmes gérés en partie par des puissances intermédiaires, telle la Turquie pour ne citer que cet exemple.
Oui encore si on regarde ce qui vient de se passer à Davos, où Trump s'est trouvé isolé. Ce qui se passe en Iran est donc à regarder de près de ce point de vue-là, puisque ce pays est censé être une puissance régionale, ce qui explique à la fois le soutien ambigu des États-Unis à la révolte en cours (hiver 2025) et le silence de la gauche et de l'extrême gauche (elle préfère les ayatollahs « anti-impérialistes » aux shahs à la solde de l'impérialisme !) ; un silence déjà pesant au moment du mouvement « Femme, vie, liberté » (septembre 2022).
Non si on estime que la structure même de cette « domination sans hégémonie [5] », pour reprendre les termes de Giovanni Arighi, la rend dépendante de pouvoirs politiques qui forcément portent un imperium latent ou affirmé (cf. Trump et la personnification à outrance de l'exécutif et du « pays réel ») porteur de guerre contre l'ennemi extérieur (le terrorisme hier, la Chine demain) ou civile (la répression sauvage contre les migrants, la politique sécuritaire contre les manifestations comme à Minneapolis).
Cette notion de domination non hégémonique ne nous paraît pas incompatible avec celle de « domination non systémique » avancée par Jacques Guigou en 2003 dans le no 14 de Temps critiques, selon laquelle le capital est bien encore un rapport social de domination et non pas un « sujet automate » répondant à un plan du capital.
Xi, Poutine et Trump sont des personnalisations de la puissance plus que du profit et ils donnent l'impression de dominer le monde de l'économie, soit directement comme les deux premiers, soit indirectement comme le troisième. Mais si c'est en partie vrai pour Xi et Poutine avec le sort réservé aux « oligarques » en disgrâce, ce l'est moins pour Trump. En effet, il n'a pas ce pouvoir sur les grandes entreprises et leurs dirigeants et il le sait, lui qui s'attaque principalement à l'administration, symbole de l'« État profond » selon les termes et valeurs Maga. C'est donc plus sur lui qu'il peut exercer des pressions efficientes que sur les firmes transnationales et les plateformes (voir ses hésitations sur une éventuelle application des lois anti-trust).
La vision d'un retour du politique et des « valeurs » qui serait déconnecté du reste, par exemple de l'économie et comme hors-sol, ne tient guère pour le cas américain. Wall Street et la FED ne sont pas à la botte des illuminés des « Lumières noires » et leur rôle, comme celui du dollar, est à la fois national et international, tout comme celui de la Big Tech.
La politique de Trump et de ses conseillers n'est d'ailleurs pas univoque ; en effet, si d'un côté, il y a de leur part une volonté de réaméricaniser des entreprises de la Big Tech qui se voulaient pourtant des acteurs globaux, de l'autre côté, ils se sont attelés à construire une union internationale autour de l'IA. La Pax Silica signée le 12 décembre 2025 est une alliance internationale destinée à sécuriser l'ensemble de la chaîne de valeur de l'économie de l'intelligence artificielle. Une architecture industrielle pour faire face aux chocs futurs. La domination énergétique ne se limite plus à l'extraction d'hydrocarbures, mais consiste également à convertir l'énergie et les matières premières en puissance de calcul. L'accord comprenait initialement les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l'Australie, Israël et Singapour. Il vise à sécuriser tous les maillons de la chaîne, de l'amont que constitue l'extraction minière à la fabrication de pointe jusqu'à la logistique des centres de données en aval. Ce que l'on appelait auparavant, au niveau industriel, un processus de concentration verticale. L'adhésion récente des Émirats arabes unis et du Qatar renforce la dynamique de ce partenariat. Pax Silica répartit les risques, renforce les capacités, distribue les rôles entre les pays selon leurs avantages comparatifs définis par une politique libérale classique. Elle constitue une tentative de réponse aux stratégies industrielles intégrées qui ont permis à la Chine de devenir la puissance qu'elle est.
Arnaud Orain, dans ses analyses du Capitalisme de la finitude, est lui aussi conscient de la nécessité de réintroduire l'importance de l'entreprise dans son analyse globale pourtant plutôt géostratégique dans son ensemble, avec l'importance qu'il accorde à la maîtrise des mers, des ports, aux transports maritimes et à la marine de guerre. Mais il le fait un peu comme une concession, tant et si bien qu'il ne voit cette importance de l'entreprise que sous la forme des « Compagnies-États », qui semble être sa conception de la totalisation capitaliste. Peut-être veut-il signifier par là la prise d'importance d'entités hybrides mi-publiques, mi-privées, mais alors pourquoi ne pas aborder la réorganisation actuelle du capital en termes de réseaux ? Cela ne semble pas être ce qui le motive puisque dans son argumentation, il cite l'ancienne Compagnie des Indes, sa puissance et sa longévité à une époque où, c'est le moins qu'on puisse dire, l'accélération n'était pas la caractéristique principale du capital, le temps de l'accumulation étant un temps long et il en allait de même de la vitesse d'une circulation dont on ne parlait pas encore en termes de flux.
Il en est autrement aujourd'hui. La « démocratisation du capital », due d'abord à sa financiarisation, puis à sa technologisation et sa virtualisation, conduit à une destruction créatrice accélérée et à l'épuisement rapide des rentes de situation. L'échec de la dernière stratégie Apple nous en fournit un exemple récent. N'oublions pas non plus que la plus vieille des « 7 magnifiques », Microsoft, a 50 ans et Meta seulement 20 ans ; que Google semble mener l'IA, mais qu'OpenAI et Anthropic pointent déjà le nez. Au niveau micro-économique, c'est moins visible mais tout aussi patent et actif, avec par exemple des PME américaines qui jouent à fond la carte de l'automatisation des tâches les plus rebutantes ou difficiles [6], ce qui s'avère un remède relatif à la concurrence chinoise et aux délocalisations sans avoir besoin pour cela de menacer l'« ennemi », tout en fidélisant la main-d'œuvre restante.
Non encore si l'ancienne complémentarité de la mondialisation première mouture devient distorsion des échanges quand les différentes puissances ne veulent plus jouer un jeu (« à somme nulle », disent Trump et les néo-décadentistes), que seule l'Union européenne (UE) défend encore sur le mode libéral [7]. En effet, les grandes puissances interviennent, quelle que soit leur idéologie officielle, par l'action de l'État, soit par le biais de leurs « fonds souverains » comme la Chine et la puissance particulière que représentent les pays du Golfe, soit par les moyens indirects que sont les subventions (Biden), soit encore par entrée au capital de l'entreprise avec 10 % au sein d'entreprises jugées stratégiques (Intel et ses semi-conducteurs), comme le font les États-Unis de Trump, qui ne représentent pourtant pas un modèle de capitalisme d'État.
Sans adopter cette thèse de la décadence du capitalisme telle qu'elle a pu être avancée par les marxistes des années 1930 et certains groupes ultragauche, la notion de « reproduction rétrécie », que nous avons pu développer dans certains de nos écrits [8], tend à rendre compte de ce nouveau régime de croissance et du rééquilibrage qui s'est produit au niveau mondial entre les différents pôles de développement, particulièrement avec l'essor de l'Asie. Elle semble plus pertinente que celle de « capitalisme de la finitude » qui, comme nous le critiquons dans le texte à propos de l'extractivisme, ne pose la question du capital que sous l'angle de la rareté et donc là aussi d'un point de vue physiocratique, naturaliste et réductionniste.
4) Celle de la qualification de la politique de Trump. Est-elle le signe d'une force ou celui d'une faiblesse ? La vision d'un Trump fasciste correspond à la première option et notre position, sur ce qu'on a produit pour le moment, va plutôt vers la seconde. Pourtant, il avait de quoi s'assurer au moins le soutien de sa base populaire même si sa clientèle est plus composite, mais par un mélange d'incompétence, de dispersion chaotique et de sous-estimation des difficultés économiques (inflation, hausse vertigineuse des primes d'assurance de santé) qu'il infligeait par ricochet à cette même base, Trump a réussi la prouesse de dresser une partie de ses électeurs contre lui. De ce fait, beaucoup de ce qu'il entreprend ou dit, peut-être même le coup du Groenland, ne sert de ce fait et en dernier ressort, qu'à détourner l'attention, à adopter, implicitement ou explicitement, ce que la classe politique dirigeante italienne des années 1970 appelait la « stratégie de l'attention » (Aldo Moro), qui resta peu comprise, car recouverte par une autre stratégie encore plus voyante, la « stratégie de la tension ». Sauf qu'avec les deux exécutions à Minneapolis, ces coups de force lui explosent à la figure et le contraignent aux reculades. Il faut donc s'attendre à une suite de coups de force désordonnés, de « stop and go », marqueurs de cette faiblesse.
5) Compte tenu de cela, comment interpréter politiquement la méthode de répression contre les immigrés et la méthode employée contre tous les manifestants et opposants à Minneapolis ? Parler comme le font certains d'une volonté de Trump de provoquer des troubles afin de reprendre la main, paraît très hasardeux [9]. La ligne de Trump est certes celle qui ne conçoit la confrontation que sous la forme ami/ ennemi, ce en quoi il rompt avec le schéma démocratique traditionnel que les États-Unis ont connu, sauf au moment du maccarthysme et de la guerre froide. Mais, avec la chasse indistincte à l'immigré sans papiers, il tend à brouiller les frontières (sans jeu de mots), puisque les États-Unis sont historiquement une terre d'immigration et que les immigrés ont tous fini par être acceptés dans ce pays comme des Américains, même si ce fut parfois de mauvaise grâce ou à retardement (y compris pour les Suédois, très nombreux dans le Minnesota). Trump et son équipe ont donc du mal à faire passer les vagues actuelles de migrants comme étant liées au terrorisme international (on n'est plus en 2001). Les Latino-Américains ne sont pas des djihadistes, tout juste des membres de gangs, vient-on de nous apprendre de source gouvernementale. Selon certains analystes, l'hystérie anti-immigrés a surtout une valeur politique : après la disparition relative des ennemis antérieurs tous dirigés de l'extérieur (djihadistes et auparavant communistes), la droite américaine, très divisée, ne sait plus à quel saint se vouer, et l'immigration, surtout latino-américaine, lui donne un thème unificateur en liant immigration et délinquance. Il présente notamment l'avantage de relier politique intérieure et politique extérieure, avec la redécouverte de la doctrine Monroe. La finalité apparaît cette fois davantage politique qu'économique ou géostratégique. Incidence secondaire de cette politique inconséquente, Trump et son équipe viennent de se faire souffler dans les bronches par la plupart des grands patrons de la Tech et ce n'est pas un hasard si les plus virulents se sont avérés être les outsiders d'OpenAI, Anthropic, LinkedIn, Reddit ; les dominants (Amazon, Facebook, Google, Méta) gardant le silence (source, Les Échos, le 29 janvier 2026).
6) Les deux logiques signalées, celle de la gouvernance mondiale au niveau du capitalisme du sommet et celle du « grand espace », s'opposent-elles vraiment dans la mesure où la première donne l'impression d'un « achèvement du temps historique [10] » dans lequel la guerre n'est plus une déchirure politique de l'histoire, mais perdure encore de façon résiduelle comme une opportunité pour des ambitions nationales d'un autre temps, alors que la seconde tente de ressusciter celle de « grande histoire », à travers la guerre impériale pour la création d'un nouveau grand espace (Poutine) qui ressemble à une resucée ? Posée comme cela, la question est déjà pleine d'incertitude [11] et suppose que tout se joue finalement à un niveau géopolitique sans que des affrontements de type guerre civile plus que guerre de classes d'ailleurs, si l'on regarde ce qui se passe aux États-Unis et en Iran, ne viennent troubler encore davantage le grand désordre actuel.
L'indétermination semble plus prégnante que le parachèvement inéluctable d'une tendance et en conséquence, la critique doit se faire modeste.
Temps critiques, le 7 février 2026
[1] – Le titre complet de l'essai de Schmitt est : Le droit des peuples réglé selon le grand espace proscrivant l'intervention de puissances extérieures – une contribution au concept d'empire en droit international (1939-1942), Paris, Krisis, 2011).
[2] – Il y a une certaine confusion, des deux côtés de l'Atlantique, entre cette doctrine et la vague notion antérieure de « Destinée manifeste », qui concernait surtout l'expansion vers l'Ouest, comportant entre autres l'annexion du Texas puis la guerre avec le Mexique. Mais la doctrine Monroe était au départ plutôt d'esprit anticolonialiste et, de toute façon, les États-Unis n'avaient pas les moyens d'imposer grand-chose à leurs voisins avant la fin du XIXe siècle. Or c'est aujourd'hui au nom de cette doctrine, et pas de la « Destinée manifeste », que Trump et ses acolytes revendiquent leurs visées continentales. Sauf qu'ils n'arrivent pas à trancher entre puissance hémisphérique (Venezuela, Canada, Groenland) et empire planétaire (bombardements au Yémen, en Iran, en Somalie, en Syrie, au Nigéria). Ce qui a changé, non seulement en raison d'une érosion progressive de la prééminence américaine, mais aussi sous l'effet des transformations de la technologie militaire, c'est que les États-Unis n'imaginent plus désormais de mener, et encore moins de gagner, des guerres de grande envergure. D'où leur préférence pour des opérations coup de poing qui détruisent beaucoup, mais qui sont aux antipodes de la reconstruction du Japon et de l'Allemagne, modèle historique de l'intervention américaine à l'étranger.
[3] – Alain Brossat, « Grand espace et guerre froide », Acta.zone, 29 septembre 2020, https://acta.zone/alain-brossat-grand-espace-et-guerre-froide/.
[4] – Sur ce point particulier, cf. Robert Vitalis, Oilcraft : The Myths of Scarcity and Security That Haunt U.S. Energy Policy, Stanford University Press, 2020.
[5] – cf. G. Arrighi : « Le début de la fin de l'hégémonie américaine », in Agone, 2014/3 no 55. Les problèmes auxquels sont confrontés les États-Unis ne sont pas principalement imputables à des personnalités (par exemple, celle de Trump), mais sont fondamentalement structurels, découlant pour la plupart des contradictions de leurs tentatives de s'accrocher à leur prééminence face aux transformations du capital et des rapports de forces entre ses différentes fractions dans ce que nous avons appelé la « révolution du capital ». L'incapacité des gouvernements états-uniens successifs, depuis Barak Obama, à rompre avec leur vision d'une hégémonie américaine, devant une situation de « domination sans hégémonie », les conduits à jouer un rôle de plus en plus dysfonctionnel.
[6] – Éviter les tâches aux 3 D : Dangerous, Dirty, Dull.
[7] – Et même au sein de l'Europe, des voix se font discordantes avec la volonté allemande de garder ses fleurons industriels traditionnels.
[8] – Jacques Wajnsztejn, « Capitalisation et reproduction rétrécie », Temps critiques, no 19, automne 2018, disponible sur notre site. Elle se distingue de la notion marxiste de reproduction élargie dans la mesure où c'est maintenant la capitalisation qui prime sur l'accumulation, le capital qui domine la valeur.
[9] – Pour Schmitt, c'est le monopole de la décision politique du souverain, de l'État souverain, qui détermine l'action politique et lui donne sa puissance. Un décisionnisme qui est certes présent dans les « coups » (et les contrecoups) de Trump, mais qui se réalise de manière plutôt chaotique et brouillonne comme l'indiquent la prise de position de proches comme Steve Bannon, ex-conseiller de Trump qui en appelle à appliquer la loi sur les insurrections pour pouvoir envoyer l'armée à Minneapolis, ainsi que la mise sur la touche momentanée de Stephen Miller, autre partisan de cette ligne au sein du cabinet.
Un décisionnisme contrarié, pourrait-on dire…
[10] – Cf. J. Wajnsztejn, L'achèvement du temps historique, L'Harmattan, 2025.
[11] – Quid de ce « machin » qu'est l'ONU quand Biden a proposé un « sommet des démocraties » qui a fait long feu et Trump un Conseil de la paix qui compte ses membres ? Le récent accord (janvier 2026) entre l'UE et l'Inde écorne aussi la théorie des grands espaces.