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▸ Les 15 dernières parutions

25.07.2026 à 08:14

Éditions lundimatin

dev

Vous procurer directement nos livres...

- Été 2026 / ,
Texte intégral (2490 mots)

Comme de très nombreuses éditions indépendantes, lundimatin subit actuellement les conséquences de la faillite du distributeur Makassar. En attendant que nos livres soient transvasés vers un nouveau distributeur (Dod&cie), ils restent disponibles en ligne sur notre site. Ami.e.s libraires, nous assurons aussi comme nous pouvons les commandes en direct.

Nous connaissons tous les avantages que procure la publication en ligne. La diffusion des idées y est quasi instantanée, presque libre et peu coûteuse. Nous savons aussi tout ce que nous y perdons en terme d'attention, de ressassement et de disposition à penser. Partager et déployer une sensibilité commune et fine au monde demande de la patience et du temps. Comme disait un ami, le travail d'éditeur est un travail d'artificier.

Nous faisons le choix de publier peu d'ouvrage mais nous avons l'exigence que chacun soit, à nos yeux du moins, décisif et déterminant.

Amies libraires, nos livres sont diffusés par Hobo et prochainement distribués par Dod&cie. On ne les trouve pas sur Amazon. Pour plus d'informations : editions@lundi.am

Jonathan Boismard

Une vie de fêlé

Heurs et malheurs d'un patient ordinaire

14 €
9782494355132
140 p. | sorti le 29 mai

Voir la présentation du livre et en lire un extrait par ici.


Paul Martel

Taf

À la recherche du prolétariat perdu

16 €
9782494355125
196 p. | sorti le 7 mai

Voir la présentation du livre et en lire un extrait par ici.


Maria Kakogianni

Sous le ciel étoilé, une nuit d'été

Réflexions sur l'anarchie et la révolution

15 €
19782494355118
154 p. | sorti le 20 mars

Voir la présentation du livre et en lire un extrait par ici.


Fred Bozzi

Dix sports pour trouver l'ouverture

Ping-pong, Rugby, Perche, Danse, Tennis, Boxe, Football, Marche, Volley-ball, Décathlon

18 €
978-2-494-35506-4
268 p. | sorti le Octobre 2025

Voir la présentation du livre et en lire un extrait par ici.


Ian Alan Paul

La société réticulaire

(Postface Frédéric Neyrat)

16 €
978-2-494355-08-8
224 p. | sorti le Octobre 2025

Voir la présentation du livre et en lire un extrait par ici.


Justine Lextrait

Loading rooms
16 €
978-2-494-35509-5
134 p. | sorti le Novembre 2025

Parution : 15 novembre 2025
Voir la présentation du livre et en lire un extrait ici.


Sébastien Charbonnier

La fabrique de l'enfance

Anthropologie de la comédie adulte

16 €
978-2-494355-07-1
248 p. | sorti le Novembre 2025

Parution : 15 novembre 2025
Voir la présentation du livre et en lire un extrait ici.


Leïla Chaix

OK CHAOS
13 €
978-2-494-355504-0
144 p. | sorti le Novembre 2023

Voir la présentation du livre ici.


Monchoachi

Retour à la parole sauvage

Postface Jean-Christophe Goddard

16 €
978-2-494-35502-6
274 p. | sorti le Mai 2023

Voir la présentation du livre ici.


Lettres sur la peste
Précédées de la domestication du monde

Olivier Cheval
(En coédition avec La Découverte - Distribution Éditis)
128 pages | 15 euros | 9782348076909
Voir la présentation du livre ici.

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25.07.2026 à 07:54

Canicules et incendies : apprendre à avoir peur

dev

« Le signe que quelque chose en nous insiste et résiste à la fatalité » Jérôme Santolini

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (1483 mots)

Biochimiste et directeur de recherche, Jérôme Santolini étudie depuis plus de 25 ans la chimie et la biologie de l'azote réactif. Parallèlement, il interroge notre rapport à la science autant que le rapport des scientifiques au monde [1]. Au coeur de cet été caniculaire et alors que des incendies gigantesques provoquent des déplacements de masse et en urgence, il interroge ici notre rapport à la peur et à la fatalité.

Cet épisode caniculaire – historique, inédit, effroyable… est une épreuve et une souffrance pour de très nombreuses personnes, parmi les plus vulnérables d'entre nous, mais c'est aussi l'occasion d'observer nos comportements collectifs et individuels face au réchauffement climatique, face à la menace toujours plus vive d'un effondrement de nos modes de vie, et plus généralement face à la transformation que cette « catastrophe » appelle.

La plupart des scientifiques qui commentent les bouleversements climatiques (ou écologiques) – dont je suis, utilisent cette situation comme une opportunité pour dénoncer l'inaction climatique (écologique) de nos gouvernements, de nos institutions, de nos concitoyens… J'ai à mon échelle déjà saisi ce genre de moments pour « politiser la canicule », mais aujourd'hui ce n'est pas l'inaction climatique qui me préoccupe le plus : c'est notre incapacité individuelle et collective à nous saisir de ce moment.

Personne (ou si peu) dans l'espace public, politique, médiatique… ne semble vouloir reconnaitre la situation, la catastrophe pour ce qu'elle est. Tout semble procéder d'une stratégie d'évitement pour maintenir hors-sol nos représentations collectives. Pourquoi un tel aveuglement volontaire et collectif ? J'ai le sentiment qu'il nous est devenu impossible de réaliser ce qui est en train d'advenir. Parce que les représentations que nous mobilisons sont périmées et incapables de rendre compte de la situation, parce que nous restons prisonniers d'une volonté morbide de faire vivre ce qui est déjà mort, au prix d'un simulacre d'existence. Mais surtout parce que nous ne savons plus imaginer.

L'appauvrissement des imaginations est une maladie mortelle de nos sociétés. L'imaginaire moderne que les scientifiques ont contribué (et contribuent encore) à édifier s'est construit sur l'élimination rationnelle des autres façons de voir et vivre le monde (et sur l'éradication des sociétés qui les incarnaient). La rationalité moderne, qui structure notre rapport au monde, a non seulement raréfié nos représentations du monde, mais aussi appauvri et artificialisé nos expériences du monde comme je l'évoque dans le livre Sciences en crises aux Editions Quae

Nos sociétés modernes ont transformé le monde en paysage, en scène de théâtre, en mines, puits de pétrole et grands-magasins : nous ne l'habitons pas, nous en usons, nous n'interagissons pas avec lui, nous le mesurons, quantifions, modélisons, optimisons… Nos imaginations sont prisonnières d'un imaginaire désormais incapable de faire sens et qui a exclu nos capacités d'attention, cette attention active qui nous permettrait de l'accueillir et de créer une relation vivante, de l'habiter de notre présence. Nous sommes devenus incapables d'habiter le moment comme situation. Nous avons détruit les relations sensibles, symboliques, imaginaires qui nous permettent d'éprouver notre milieu. Le monde est désormais lu au travers de catégories qui le mettent à distance (mesures, périodes, distances, températures…) et qui ne sont pas les catégories de l'expérience. Il n'est jamais vécu comme irruption et pourtant nous la sentons cette irruption, comme un malaise, diffus, insondable, étrange et angoissant. La réalité s'offre à nous comme estrangement, sans que nous soyons capable d'en faire sens. Nous en sommes réduits à l'animalité de nos perceptions, de nos sensations, ce malaise qui nous étouffe plus que la chaleur aujourd'hui

Cette raréfaction des imaginations, cette disparition d'une attention vivante qui nous rendent étrangers à la situation que nous vivons est aussi liée à notre incapacité à habiter le présent qui nous accueille. Ce temps-espace que nous déplions devant nous en heures, jours ou semaines de canicule n'est plus vivant mais artificialisé, humanisé, spatialisé, neutralisé, vidé de notre présence. Le présent n'apparaît plus comme un moment à vivre, une occasion à saisir, mais comme un simple point sur une frise chronologique constituées de croyances, de promesses ou de souffrances. La crise actuelle est pourtant ce qui fait ouverture à la situation : mais nous la fuyons. Nous tentons de l'éviter, nous l'intégrons dans un récit qui ne cherche pas à saisir les forces de transformation à l'oeuvre, mais à préserver le mythe d'une modernité invulnérable, indépassable, éternelle car au fond il n'y a qu'une chose qui nous rassure, c'est l'immuabilité de notre modern way of life. A coups de climatiseurs…

Dans ce contexte, il nous est impossible (souvent individuellement, toujours collectivement) d'agir dans le moment présent puisqu'il ne se laisse plus saisir comme une occasion (kairos), d'agir face à une situation, puisque nous l'avons désaffectée.

Il nous reste alors la peur

La peur de se retrouver sans cadre de représentation pour penser le monde, sidérés face à une situation qui ne répond plus à nos représentations, à nos récits, à nos attentes, et angoissés devant la faillite de ce qui faisait monde pour nous. Cette peur traduit notre refus de penser au-delà des cadres cognitifs que nous a légués la modernité, car nous en sommes incapables. Nous sentons bien que nous sommes orphelins d'un monde, et cela nous terrifie. Cette peur là est incapacitante, car elle se nourrit de la nostalgie d'un monde que nous savons perdu. Et elle nous livre désarmés à une deuxième peur, animale, face à une situation insensée sur laquelle nos capacités cognitives n'ont plus prise. Une peur que nous ne savons plus ou ne pouvons plus utiliser comme puissance d'agir.

Cette double-peur est comme l'annonce d'une double-mort. Il est normal d'avoir peur, comme il est normal de mourir, car peur et mort nourrissent des élans, des cycles de vie, que ce soit une réaction individuelle ou collective pour changer de trajectoire, ou l'émergence d'autres sociétés, d'autres cultures et d'autres vies qui se nourriront de nos corps, de nos échecs et de nos histoires. Une doublemort comme une double peur qui viennent replier l'histoire parcourue sur elle-même, ne laissant rien à espérer et rien à vivre derrière elles. C'est cette double-mort qui semble nous attendre quand on voit nos sociétés s'engager toujours plus avant sur un chemin dont rien de vivant ne pourra émerger

Ce n'est donc pas une transition (écologique) vers cette double-mort annoncée qu'il nous faut appeler mais bien une métamorphose qui pourra se nourrir de cette peur. Il faut prendre la peur pour ce qu'elle est : un signe qui appelle à être interprété : le signe que quelque chose en nous n'a pas rendu les armes, quelque chose qui insiste et résiste à la fatalité qui n'est que le mot falsifié de notre résignation.

J'ai peur, j'ai eu peur tellement de fois dans ma vie. Nous avons perdu notre premier enfant et j'ai eu une peur-panique de ne pouvoir être père, j'ai eu peur à la naissance chaotique et incertaine de mes deux autres enfants, puis j'ai eu peur de les perdre tant de fois, toutes les fois où nous allions à l'hôpital, quand l'un s'est fait renverser par une voiture, que l'autre n'arrivait plus à respirer ou à s'alimenter. J'ai eu peur tant de fois.

Sarinagara disait Isha, Sarinagara a repris et commenté Forest, mais ce « pourtant, pourtant » n'est pas celui d'une résignation face à l'impermanence des choses, face à l'inéluctabilité de la perte, de la disparition. C'est un simple mot qui nous rappelle qu'au cœur du chaos, de la catastrophe, une métamorphose se déploie, qu'il nous faut l'écouter et la laisser nous habiter et nous transformer

Jérôme Santolini


[1] Voir ce Manifeste pour des savoirs sauvages publié dans lundimatin ainsi que son dernier livre : Sciences en crise.

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25.07.2026 à 07:36

Libérer Mehdi Blackwind

dev

Des nouvelles depuis Casablanca

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (689 mots)

Le rappeur, cinéaste et ami El Mahdi Lyoubi, plus connu sous le nom de scène Mehdi Blackwind, a été placé en détention au Maroc. Pour le moment, personne ne connaît les charges exactes retenues contre lui mais tout le monde se doute de ce qui peut lui être reproché : être le porte-voix de toutes les révoltes et des critiques de tous les régimes. Ses chansons n'ont pas dû plaire. Des centaines de rappeurs, cinéastes, organisations et institutions réclament sa libération immédiate.
Me Aïnoha Pascual et Damia Taharraoui, ses avocates françaises, se sont rendues au Maroc pour assister à une première audience devant la justice. Depuis Casablanca, elles ont accepté de répondre à nos questions.

Pouvez-vous nous expliquer les conditions dans lesquelles El Mahdi Lyoubi a été arrêté puis incarcéré au Maroc ?
Me Aïnoha Pascual et Damia Taharraoui : El Mahdi Lyoubi, alias Mehdi Blackwind MBW a été interpellé à l'aéroport de Rabat alors qu'il s'apprêtait à embarquer pour Marseille. Les policiers lui ont remis une convocation pour la police judiciaire et l'ont informé qu'il faisait l'objet d'une interdiction de quitter le territoire. A l'issue de son audition, à laquelle il s'est rendu spontanément, il a été présenté au procureur et incarcéré à la prison d'Oukacha près de Casablanca. En raison de la grève des avocats marocains contre un projet de loi qui menace leur indépendance, El Mahdi Lyoubi n'a pas pu bénéficier de l'assistance d'un avocat ni en garde à vue ni lors de sa première présentation devant le tribunal de première instance de Casablanca.
⁠⁠Savez-vous ce qui lui est reproché précisément ?
Personne n'a eu accès au dossier et le ministère de la justice n'a pas communiqué sur les motifs de son arrestation. Les éléments qui ont été dévoilés dans la presse mentionnent une violation de l'article 179 du code de procédure pénale qui punit les outrages aux autorités constitutionnelles i.e au roi et à la royauté de manière générale. Il y a toutes les raisons de penser que El Mahdi Lyoubi est poursuivi pour les paroles de l'une de ses chansons. Si tel était bien le cas, la liberté d'expression et de création artistique s'en trouverait d'autant bafouées. L'interpellation de Mehdi s'inscrit dans une vague plus générale de criminalisation des militants marocains et des rappeurs qui sont des figures pour la jeunesse du Maroc.
Comment s'est déroulée l'audience de ce mercredi 22 juillet ?
⁠⁠Nous avons assisté à l'audience en tant « qu'observateurs » pour assurer notre soutien à El Mahdi Lyoubi, ses proches et à nos confrères locaux en grève. Mehdi a demandé un renvoi de l'audience afin de pouvoir bénéficier de l'assistance d'un avocat. Malgré les solides garanties de représentation dont il dispose et la possibilité évidente pour la justice de confisquer son passeport pour éviter tout risque de départ, le tribunal a refusé de le remettre en liberté.
Quelles sont les prochaines étapes de la procédure judiciaire ?
⁠⁠La prochaine audience aura lieu vendredi 31 juillet. Si la grève des avocats est reconduite un nouveau renvoi pourra être prononcé. Nous serons présents lors de l'audience de jugement aux côtés de nos confrères marocains et suisse ainsi que de l'association marocaine des droits de l'homme qui est mobilisée afin d'obtenir la libération de Mehdi.

De très nombreux comités de soutien s'organisent un peu partout, suivre Free El Mahdi sur Instagram.

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25.07.2026 à 07:13

« Du sujet à caution au statut de chasseuse-cueilleuse en festival »

dev

Texte intégral (7600 mots)

Une itinérance poétique du 27 au 30 juin 2025 en Gruau, à l'occasion de la 12e édition d'un festival littéraire, sur l'invitation et organisé par l'association Fromage (Pour des raisons de préservation de l'anonymat des contextes, zones et personnes évoqués, leur identification est remplacée par de la nourriture (dont j'ai peut-être pu manquer dans cette histoire).

Vendredi 27 juin 2025

L'épreuve des bagages habituellement lourds, je brave péniblement le métro jusqu'à Gare Pain Bis, la canicule et la masse des gens. Le voyage vers Panettone est étroit, mes bagages m'étouffent, je révise des textes de slam pour la scène ouverte au soir-même et pour ma performance à venir empreinte du Moyen-Âge, puis je pique du nez jusqu'à destination. Le train a une dizaine de minutes de retard, j'en préviens le président de l'association Fromage qui me récolte en voiture et nous gagnons le parking sous-terrain de la gare pour décoller.

Feta D'Épeautre (Fd'E) me conduit jusqu'à chez Ovalie, hôte Airbnb à Cabécou, dans la librairie du village duquel se tiendra ce soir la scène ouverte.
Dans sa petite voiture blanche, la première chose dont je témoigne, c'est la customisation du véhicule : sur la plage avant, sous la baie vitrée du pare-brise sont dressées en ribambelles des têtes de morts en plastique ou en résine noires et blanches ; il y a aussi un oiseau de type corbeau - on dirait faussement taxidermisé -, soit une ambiance tout en vanités qui me rappelle mes années en écoles d'arts où nous passions un temps lourdement long à étudier ce courant obsessionnel des crânes. Fd'E est habillé tout de noir, comme les punks ou les anarchistes (probablement un mix des deux).

D'emblée, il me vouvoie, ce à quoi se pliera l'ensemble de l'équipe associative de Fromage. On discute de diverses choses pour meubler ce voyage d'une quarantaine de minutes - éprouvant et malaisant pour moi - et où j'essaie de ne pas succomber à la nausée ; ça tient jusqu'à l'arrivée chez Ovalie.

Quel n'est pas mon étonnement en arrivant dans une rue de lotissements, de constater que la dame en personne nous guette, nous ouvre sa porte et nous accueille, alors qu'il m'avait semblé - et de bien l'avoir fait préciser - que j'allais séjourner seule dans le logement. Masquant mon trouble, je rapproche difficilement mes valises pesantes de chez l'hôte, demande s'il faut retirer mes chaussures (elle le préfère, oui), et je m'engage à monter mes gros bagages à l'étage, où figure ma chambre.
Ovalie est donc présente dans sa maison, la télévision grand écran bien allumée. Au départ de Fd'E, elle n'a de cesse de circuler de haut en bas et vice versa, dans toutes les pièces de son habitation, de faire ses affaires ; sa chambre étant pratiquement collée à la mienne, je sens monter un malaise de plus en plus profond, le sentiment d'être piégée chez l'habitante, alors que j'avais bien fait comprendre au préalable à Fd'E que j'avais besoin de me reposer seule dans un espace d'hébergement.
Je n'ose plus sortir de cette chambre - au passage très laide -, j'ai chaud, j'ai transpiré, je passe aux toilettes, me lave les mains, reviens dans la chambre, m'assois par terre, allume péniblement mon ordinateur portable pour essayer de réagir, chercher une solution, mais mon cerveau ne fonctionne déjà plus, m'a lâchée et s'est figé en mode hibernation. Je veux partir d'ici, je me sens mal, sans intimité, je sens cette femme qui me surveille, qui est trop invasive et bien trop présente, je veux quitter ce lieu, quitter le festival, je veux même soudainement crever. ☠

Je prends mon courage à deux mains et m'engage dans la recherche en ligne d'un autre lieu où dormir, alors que je connais rien de cette région ; je farfouille Airbnb, Booking, puis je me dis qu'il faut écrire à Fd'E, qu'il y a eu quiproquo, on s'est mal compris, alors que j'avais bien insisté sur mon besoin de me retrouver seule, en lien à mon handicap, à l'autisme, que ce n'est pas possible de passer trois jours là.
Je lui envoie un texto, auquel il répondra quelques minutes plus tard, confus, désolé, cherchant avec moi une solution à distance, depuis son ordinateur. Malheureusement, en cette période (week-end de début d'été), il y a peu de disponibilités dans le coin. Il y aurait un unique hôtel à Cabécou, mais qui n'est pas disponible sur les trois nuits consécutives. Il y a beaucoup d'autres chambres chez l'habitant, qui ne me conviennent donc pas, et les logements entiers sont soit occupés, soit très loin, soit excessivement chers.

Comme rien ne semble convenir, je m'essaie à appeler l'hôtel des Pains Viennois, car Fd'E a déjà déclaré forfait, sans solution. L'hôtel confirme pouvoir m'accueillir le 27 et le 29 juin au soir, moyennant 70,00 euros par nuit.
Je tente de contacter mon ami Nicola de La Fourme d'Ambert pour lui expliquer la situation, qui est alors déjà en ligne avec sa maman et qui prend un peu plus tard connaissance de ma situation de malaise, et me conseille de « sauver les meubles », en réservant a minima les deux nuits à l'hôtel et de chercher une solution tierce pour la nuit de demain soir. Je confirme donc à l'hôtel et préviens Fd'E. Ce changement de programme s'annonce consécutivement à mes frais, adjoint à deux repas de petit déjeuner à 10,00 euros pièce.

Immédiatement, je plie bagage, me réunis, éprouvée, fatiguée, anxieuse, et convoque Fd'E qui se propose pour me conduire en voiture à quelques mètres dans le village devant l'hôtel, m'épargnant ainsi le poids des bagages roulants. En descendant l'escalier de cette maison laide, je suis en charge d'expliquer à la logeuse pourquoi je déserte sa chambre ; mes troubles, l'autisme et tout le tintouin, et qu'elle n'y est pour rien. Contre toute attente, Ovalie (qui, dans la vie, propose des bains de forêt) s'engage à m'aider à chercher une solution alternative depuis son téléphone portable grand comme une télécommande pour sa télévision, scrollant les Airbnb qui pourraient encore avoir de la place et qui seraient des logements entiers. Elle pense notamment à un pavillon juste en face, qui comporte plusieurs chambres et qui est loué par son beau-frère. Nous constatons toutefois à nouveau que la plupart des logements sont d'ores et déjà très occupés, ou très loin géographiquement.

Au moment où Fd'E arrive en voiture, nous refaisons un état des lieux des réservations et des possibles annulations sur la plate-forme ; Ovalie évoque qu'elle pourra peut-être faire un geste commercial auprès de l'association Fromage qui a réservé les deux premières nuitées, que, de toutes les façons, on a pas bloqué de réservation car deux autres chambres sont disponibles à la location chez elle actuellement ; que pour moi, par contre, il aurait fallait annuler cinq jours avant, mais elle recommande tout de même d'annuler sur le site Airbnb et de voir ce qui est possible.

Il est à peu près 17h30 lorsque nous sommes accueillis par le personnel de l'hôtel des Pains Viennois, qui connaît Fd'E puisque d'autres auteurs conviés au festival sont régulièrement hébergés ici, ce qui aurait dû décidément être mon cas. Il y a un chat orange au dos pelé, un chien à poils longs qui gambade, un jardin bucolique.
Comme on en a vite fait discuté en présence d'Ovalie, je propose au président de l'association d'allumer mon ordinateur dans le jardin de l'hôtel (car Fd'E n'a pas internet sur son téléphone portable).
En amont, je lui avais demandé s'il pouvait m'apporter une souris pour PC, ayant oublié la mienne à Paris. Tout proches d'une terrasse où manger et d'un groupe de musiciens qui se préparent à un concert le soir-même à l'hôtel, on se connecte au compte Airbnb de Fd'E et il annule la réservation de mes deux nuits chez Ovalie, puis il s'en va et je procède de mon côté à l'annulation de la troisième nuit (à mes frais, puisqu'ajoutée au voyage pour pouvoir enchaîner avec un déplacement en Tourte de Meule ; soit la possibilité de séjourner à la mer, d'où la nécessité de faire une transition entre Gruau et Tourte de Meule qui m'épargnera la multiplication d'heures de train) sur mon propre compte via la plate-forme locative. Je réalise que cette manœuvre estivale moyenne des coûts complémentaires importants qui m'incombent, car le billet de train retour du festival de poésie avancé par Fromage n'a pas pu être échangé. C'est donc à mes frais que je voyage vers l'Ouest, dors une nuit de plus, et reprends un billet qui me servira à regagner Sillon bleu de Vache début juillet.
Il est à présent 18h30, je déplie mes bagages dans la chambre 111, plutôt agréable et propre, et dois déjà songer à une solution pour me nourrir, car Fd'E a bien signifié sur la feuille de route qu'après la scène ouverte, ou dès 20h00, tout sera fermé, me recommandant de fait de me sustenter avant la rencontre poétique inaugurative du festival.
Je m'ébroue, me réunis, enfile mon sac à dos, et, munie de mon GPS, je pars à pied au grand Super U du coin, à 1 kilomètre à pied, pour faire quelques achats de vivres.
Fruits, pain et fromage (pour la performance), yaourts, goûters, je prends ce que je peux et peux porter et qui ne craigne pas trop la chaleur, car en chambre, pas de cuisine ni de frigo, mais la canicule.
Je paye en deux temps, ce que j'assume et un peu moins, sous le regard complice d'une caissière qui, peut-être, a compris mon micmac à l'épaisseur de mes bras, puis rentre à pied avec trois grands sacs, en espérant passer incognito devant l'accueil de l'hôtel.
À mon arrivée, les musiciens invités se préparent, c'est toute leur équipe qui est postée devant les Pains Viennois et qui m'observe avec insistance et suspicion pénétrer l'hôtel chargée comme Santa Klaus ; je file à l'étage planquer mon butin, je n'ai plus de batterie téléphonique et la scène ouverte a déjà commencé depuis une demi-heure, alors je prends sur mon abattement pour me rendre à quelques mètres de là, à la librairie La Tête de Moine, assister et participer à la scène ouverte.

Sur place, la librairie est pleine, petite, et je reste en retrait devant la porte d'entrée, debout pour observer les passages successifs de poètes locaux, mêlés aux membres de l'association Fromage. Fd'E est l'animateur de la soirée, il présente les auteurs, et d'autres de l'équipe modèrent et veillent au bon respect du timing (un slam ou poème de trois minutes). Je fais des photos et on me redemande sans cesse si je veux m'asseoir, mais je ne vois aucun endroit où me sentir à l'aise, si ce n'est par terre. Je ne veux pas me distinguer ici encore, plutôt rester discrète. Le premier set se clôture, Fd'E me dit que je clôturerai le second, et que d'autres personnes, en plus des inscrites, pourront repasser. À la pause, la librairie offre du jus de bissap froid à tous, ça discute et ça prend l'air et ça repart.

Je reconnais quelques verves slameuses parmi les personnes, un mélange de styles propre aux scènes ouvertes que je connais, avec toujours des personnes qui débordent un peu, beaucoup de textes lus sur papier et portable, quelques pépites qui émergent du lot.
Le deuxième set plus bref, je suis appelée à la barre, le cœur qui prend de la vitesse, j'ai peur de faire un malaise et entonne « Biafine » au micro, regagne ma place bien applaudie, puis s'ouvre une plage pour les repassages des unes et des autres.
La soirée se clôture sur la promotion des ouvrages publiés du comité Fromage (une forte production étalée de chez Abigaëlle Farouche qui me surprend, connaissant via une amie poétesse l'activité réduite et très sélective de cette maison), ainsi que quelques opus auto-édités des personnes présentes. J'extrais de mon sac à dos un « Mocassin, je me prépare », sur la curiosité d'un slameur présent, on échange quels mots avec les poètes participants, et, pour certains, on se dit à demain, pour la performance au Château de Beigne. La libraire me demande l'autorisation de publier un petit film de mon slam sur sa story Instagram, je valide, bien sûr.
Fiadone, de l'équipe Fromage, me fait savoir que c'est elle qui m'avait vue en représentation au festival ApéroRavePoésie en 2021 à Bugnes, et qui m'a recommandée pour la 12e édition du festival cette année.
Ça se termine assez tard, les gens continuent de discuter dedans, dehors, je suis fatiguée, j'ai faim, je m'efforce de saluer et regagne l'hôtel. M'installe comme je peux pour grignoter, pianoter sur le téléphone et l'ordinateur, donner des nouvelles à Nicola de La Fourme d'Ambert, je passe aux toilettes, je dors.

Samedi 28 juin 2025

Le matin dans l'hôtel, je profite de mon passage au petit-déjeuner pour questionner l'heure à laquelle je dois libérer la chambre et caresse le chat. Je prépare ma coiffure en six tresses pour que ça matche à la performance du soir et réunis tous mes effets personnels, avec profonds regrets.
Entre temps, hier au soir, la régisseuse désignée au sein de l'association Fromage, Madeleine, qui incarnait également le rôle de photographe-reporter des poètes s'enfilant la scène, a rappelé à Fd'E qu'elle dispose d'un lieu hôte dans son jardin, une roulotte à 70,00 euros la nuit disponible le soir de samedi. N'ayant pas trouvé d'autre solution, j'accepte la possibilité de dormir dans le jardin de cette dame, et elle ajoute qu'elle propose aussi des petits-déjeuners à 10,00 euros.

À 11h00 du matin, Fd'E passe ainsi me prendre en voiture, avec encore plus de bagages (la nourriture trouvée en sus à Super U) et me conduit à Massepain, où est garée la roulotte. Dans la voiture il se confond en excuses mi-sincères, interroge au passage ma possibilité de participer à des événements du même type, du fait de « mon autisme » : « Et tu participes souvent à des festival de poésie, comme ça, comment font les organisateurs ? Ça ne doit pas être simple de comprendre comment accueillir une personne autiste ».
Entre temps, il a rechecké nos mails passés pour vérifier ce qu'on s'était dit il y a quelques mois, car il n'a pas souvenir de mes exigences de logement solo. Il aurait à l'époque compris cette chose étrange : que je ne voulais pas séjourner en présence d'autres poètes invités, mais que je serais par contre disponible à cohabiter avec la propriétaire du logement. Or moi, je le sais, j'avais clairement indiqué que j'avais besoin d'être seule, de pouvoir cuisiner et jouir d'un espace en autonomie ; par téléphone, Fd'E m'avait à cette période bien confirmé que je serais seule et tranquille dans le logement.
Nous arrivons devant le bolide en bois que loue Madeleine, dans le jardin d'une grande maison de type longère avec grange, et, surtout, un jardin aromatique qu'elle entretient et emploie en visites guidées depuis une vingtaine d'années. L'hôte propose, entre autres, des séjours bien-être, des soins, des promenades autour des plantes, et accueille actuellement l'exposition d'une brodeuse issue des Arts Décoratifs, à l'occasion de sa probable dernière année dans cette maison et ce village (elle souhaite par la suite quitter ce bien vers une vie plus littéraire et moins campagnarde à Mille-Feuilles-sur-Crottin.

Sous la tonnelle, Madeleine nous sert de l'eau, du café, et invite Fd'E à déjeuner avec elle, ce qu'il accepte mais annonce qu'après, il devra faire plein de petits trucs d'ici la soirée. On parle de toutes sortes de choses, de son voisin et propriétaire, des violences conjugales locales, de cris, de plaintes, de harcèlement, de troubles psy' qui ne disent pas leur nom, des huiles essentielles thérapeutiques, de l'association Fromage, de la soirée et des difficultés avec l'appareil photo, du festival et notamment d'une prochaine étape poétique qui se tiendra dans son jardin aromatique, de la météo et de la possibilité d'arroser ses plantes avec une tonne de liquide d'ici la visite combinée ce samedi, et autres sujets.
Les deux me demandent si ça me gène qu'ils mangent devant moi, et je demande si ça ne les dérange pas si je ne mange pas devant eux. Madeleine mange des tartines grillée de pain au petit épeautre, et Fd'E va chercher un tupperware volumineux dans sa voiture de ce qui semble une grande macédoine, en précisant qu'il n'a pas mangé depuis la veille, midi, qu'il a faim et Madeleine dit qu'elle fait un brunch. Elle tartine son pain de diverses crèmes bio' de noix. Elle me demande par la même occasion ce que je prends au petit déjeuner (en prévision de demain matin). On convient de yaourt de soja, de ce même pain qu'elle m'assure sans gluten, de fruits (elle croit qu'il lui reste une banane), de café, et d'œufs brouillés.

Vers 14h00, Fd'E repart en voiture, Madeleine regagne sa maison, et je me cloître dans la roulotte, avec une chaleur qui monte en puissance dans la cabine en bois, et que je ne sais pas comment gérer, du fait du nombre d'insectes qui circulent autour de la capsule, vis-à-vis de ma crainte d'être piquée (réaction allergique garantie). J'expérimente les toilettes sèches, déballe et m'installe, révise en filage ma performance pour le soir-même, lance le ventilateur. En réunissant mon attirail d'accessoires, je demande par message SMS à Madeleine s'il y a la wifi dans les parages, et également un petit miroir de poche pour ma lecture. Alors qu'elle s'absente en moto pour aller faire quelques courses à la Biocoop, notamment pour assurer le petit déjeuner à 10,00 euros le lendemain, elle m'explique qu'il n'y a pas internet ici, qu'il faut faire un partage de connexion avec son téléphone personnel. J'essaie de recharger mes appareils électroniques, mais tout est infiniment lent, je sue, il fait extrêmement chaud, je révise, me pose, fais quelques points de couture, prends des notes et fais mes comptes, appelle Nicola de La Fourme d'Ambert, prends une douche rapide et c'est déjà l'heure de partir pour Beigne avec Madeleine.
Sur la route, je parviens à nouveau à donner le change, la discussion évolue sur les projets de vie, de déménagement, la recherche d'un lieu nouveau, la vie sociale de Madeleine, et l'importance du collectif de poésie, sa légitimité d'écrire et de dire questionnée, puis de nos difficultés communes dans la reconnaissance faciale des personnes, la mémoire des choses, le burn-out et les problèmes qui découlent du surmenage professionnel, série de sujets sur lesquels nous nous trouvons étrangement des points de connivence. Madeleine me confie qu'il lui a fallu huit à dix ans pour recouvrer sa mémoire, ce qui ne m'étonne pas, mais ne me rassure pas non plus. Elle me raconte ses différentes activités, son engagement intensif dans le travail de jour et de nuit, puis comment le jardinage l'a aidée, sa relation incertaine avec Pélardon, ses actions chorégraphiques de danse pour tous, etc.

Nous arrivons à la propriété privée du Château de Beigne en même temps que d'autres membres de l'association Fromage qui transportent le matériel technique d'amplification, le nécessaire pour les dégustations de vin avec le caviste convié. On rencontre l'un des responsables des lieux qui nous accueille excessivement froid et suspicieux. On agence la salle où aura lieu la scène, teste le micro, les ampli', installe les éditions de l'association Fromage et les miennes sur des tables. Au compte-goutte parviennent des gens, malgré l'intimidation d'une grille qui filtre les intrus au paysage du Moyen-Âge. Une quinzaine de personnes en tout, dont des personnes qui performaient hier à la scène ouverte, et une moyenne d'âge plutôt élevée, plus de femmes.

L'heure de début dépassée, je m'éclipse aux toilettes locales pour me costumer et préparer le pain et le fromage. De retour dans la salle, le public s'est assis, le maître des lieux se présente brièvement, suivi de Fd'E qui s'essaie à me présenter en passant à la troisième personne un mélange de présentations de moi qu'il semble avoir glanées sur internet ou parmi des informations envoyées au préalable. Je remets mon téléphone à une slameuse présente hier.
J'enchaîne des textes autour de la consommation liquide et alimentaire, des textes sus par cœur, des choses plus inédites, des morceaux de poésie sonore, des passages plus cinglés avec brandissement primitif de pain et fromage, autour des figures de la folie au Moyen Âge, un fragment sur la hanche du Gruau dont j'hérite, puis la lecture d'un extrait mon livre « Mocassin, je me prépare », et où je sens que je décroche et me perds dans mon propre répertoire. La lecture est ponctuée d'un intermède dégustatif dithyrambique avec le caviste Salva Cremasco, qui présente ses bouteilles et les répartit au public.
La reprise survient très vite, je retourne me changer aux WC pour ma deuxième partie, avec « Je stresse », suivi de ma chanson a cappella « Cheveux chus, cheveux chus », soit un passage un peu plus bref. Je termine lyriquement religieuse, le visage masqué par mes 6 tresses défaites et brossées qui font gonfler la coiffe, angoissée par tous les cheveux que je continue de perdre et de répandre, en sus de mes mains qui à présent puent le parmesan.

Acclamation puis échanges variés avec des personnes du public qui s'annoncent à ma table, tantôt surprises, scotchées, tantôt démasquées à travers mes écrits. On parle de pair-aidance, de psychiatrie, de difficultés sociales et de rangement du bureau ; je saisis à travers ces discussions des problèmes de santé mentale qui ne s'évoquent que très rarement en ces termes, mais qui me donnent de cette région la vision d'une population très impactée par des troubles psychiques, avec un déni net. Ma parole brute sur ces questions libère une louche de langues, celles de Mizotte, Mouna, des voisins et amateurs de mots, puis Fiadone gère la demi-table de vente de mes livres, fanzines, auto-éditions et affiches. Comme fréquemment, je suis accaparée par des pairs qui ne prennent pas conscience de leur monologue vampire et envahissant, jusqu'à ce que je dise que je dois ranger et aller me changer.
Ensuite, nous regagnons des voitures, le représentant du Château de Beigne me remercie, comme d'autres du public, et on part en plusieurs véhicules dans un autre village dont je ne connais pas le nom, où siège la maison des associations. À nouveau, je dois assurer une discussion minimum en voiture, dans le noir, la fatigue.

Nous débarquons sur une cour bitumée en parking et ses arbres isolés, pénétrons dans un local à l'ouverture des néons duquel je dois renfourcher mes lunettes de soleil tant ils me font mal aux yeux ce durant toute la période du dîner associatif. Les membres de l'association Fromage descendent des cabas du repas commandé chez une traiteuse locale tout satisfaits, se lavent les mains et dressent la table sur des bureaux associatifs collés les uns aux autres, tout en désempilant des chaises qui s'y assortissent. Je ne sais pas comment participer, tourne en rond, j'ai faim, je suis crevée. Les discussions se mélangent, se hachent et broient, debout, puis l'on s'assoit et certains commencent à se servir des pots de tartinades sur des bouts de pains et de tartines sans gluten.

Le menu que je découvre : une tarte à la farine complète au fromage frais et courgettes, tomates séchées fabriquée, des galettes soufflées de sarrasin industrielles sans gluten, du chutney mangue-curry en bocal, du coleslaw lacto-fermenté, du chou rouge lacto-fermenté, un grand saladier de salade verte, du tartare d'algues marinées à la moutarde, puis, en dessert, des crèmes d'amande au coulis de caramel en verrines.
D'emblée, Fd'E me signifie que la pâte à tarte est à quarante pour cent constituée de gluten : « Mieux vaut ne pas manger de cette tarte, tu as eu assez d'ennuis comme ça en Gruau », mais le reste, selon lui, pas de souci. En réalité, je ne peux pas manger le coleslaw ni le chou rouge, car, souffrant d'un syndrome d'activation mastocytaire, les produits lacto-fermentés me détruisent le bide ; du reste, je déteste la salade verte et ne la digère pas non plus, le tartare d'algues est bien trop acide ; restent les tartines de sarrasin (je n'aime pas le goût, ni la sensation de croquer de l'air, mais je n'ai pas le choix) avec du chutney mangue-curry. Je suis choquée et profondément inquiète parce que j'ai faim, alors qu'on m'avait demandé par avance ce que je pouvais manger, et que j'avais ensuite fait confiance.

À un moment de ce banquet où la tarte proscrite circule, Fd'E me dit sinon de ne manger que la garniture. Je me laisse servir une part et commence à la manger complètement (je trouve même un cheveu brun enfiloché dans la recette, bien joué la traiteuse de qualité, mais j'ai si faim que ce n'est pas un phanère qui m'arrêtera), ce sur quoi Fd'E renchérit : « mais, c'est du gluten ? » Et j'explique que je n'ai pas de plan B, et qu'il faut bien que je mange, quitte à être malade.
Les autres discutent de sujets divers, de la chasse, de la privatisation de la forêt, de leurs portraits en crocodiles, se servent des verres des restes de bouteilles de la dégustation lors de ma performance, se retartinent des cracottes, des bouts de pain, piochent dans les tartinades, les salades, le reste de tarte, félicitent tour à tour la qualité des mets (pour ma part, je ne trouve rien de spectaculaire, vraiment très bof), tandis que je graille ce que je peux, me force à manger ce qui me rendra plus tard malade, chou et coleslaw, parce que je crève de faim, et que mon dernier repas, c'était ce matin.
Les discussions continuent, les gens ne mangent plus ce qu'il reste de la table, sauf Fd'E, inlassable, qui n'a de cesse de cuillérer jusqu'à la moelle les pots de tartinades pour les finir un par un avec des morceaux d'une baguette de pain spécial que lui a spécifiquement ramené sa compagne. Il mange sans trêve à ma droite, finit les pots, se ressert, ce qui me met à force assez mal à l'aise, l'impression de voir quelqu'un d'affamé finir tous les restes en prévision, et nullement se soucier de mon cas, d'ailleurs personne dans la salle ne se souciera davantage du fait que je porte mes lunettes de soleil pour manger et depuis plusieurs heures. Le dessert arrive, des pots en verre de crème au caramel véganes, vraiment très moyennes et en quantité ridicule.
Puis les personnes se relayent pour faire la vaisselle, ranger et nettoyer la salle, j'essaie de contribuer pour que cela cesse (je grignoterai chez moi -enfin, dans la roulotte-, me dis-je).
On se salue, l'équipe Fromage me remercie et félicite à nouveau, puis Madeleine me raccompagne à la roulotte et on se met d'accord avec Tomme de Yenne pour que je l'appelle demain pour qu'il me reconduise à l'hôtel dans l'après-midi, car Madeleine prévoit d'aller voir ses enfants.

De retour à Massepain, après un énième voyage en voiture, des discussions sur la place récente de Madeleine dans l'association Fromage, son besoin de socialité, je regagne la roulotte, atterris de ces émotions, me dépatouille, mange un bout de mon fromage de performance, quelques abricots U, réunis mes gains des ventes de livres, me mets en pyjama, regarde les photos réalisées par Mizotte, fais une toilette brève et vais me coucher.
Et c'est là que je découvre deux araignées au plafond de l'alcôve-chambre, ainsi qu'une plus grosse cachée derrière une suspension textile murale en tête de lit, recouverte d'une très épaisse couche de poussière. Le matelas est entouré de miettes de lavande, et d'autres insectes qui circulent, fourmis, papillons. Je commence à paniquer, il fait très chaud, je suis épuisée et je ne peux pas envisager de dormir et risquer d'être piquée par une araignée, non que je ne soutienne pas la légitimité d'exister des insectes, mais parce que je suis très allergique à leurs piqûres. Je suis figée un temps, essaie de prendre mon courage pour attraper les araignées dans des mouchoirs, virer ce panneau tissé cracra, checker mes draps, sous le lit, essayer d'aller dormir et de reprendre des forces. Je me couche excessivement tard et anxieuse, d'autant plus atterrée par la chaleur dans cette case en bois dont je n'ose plus ouvrir les fenêtres, au risque d'accueillir de nouveaux voyageurs ailés à aiguillon.

Dimanche 30 juin 2025

Je dors très mal, me lève au réveille-matin pour prendre une douche et me laver les cheveux. J'ouvre comme convenu le volet de la salle de bain pour signifier à Madeleine que je suis réveillée et prête pour le petit déjeuner. Elle toque à ma porte quelques instant plus tard avec un plateau-repas : il y a un œuf brouillé, des tranches de pain au petit épeautre, quelques cuillères de yaourt de soja nature, un verre de jus de pomme, une thermos de café chaud, un petit pot de miel, une petite barrette de beurre, une mince poignée de fruits secs. Elle me dit qu'elle n'a pas mis la banane parce qu'elle était trop mûre. À la place, un jus de pomme, alors que j'avais dit la veille que je n'en consommais pas, idem pour le beurre et le miel. L'œuf brouillé est d'une quantité ridicule. Gênée, mon hôte se propose d'aller voir à la Bioccop s'ils ont des fruits de saison : « Par contre, ce ne sera pas bio' ». Je hausse les épaules, ahurie : « ça n'a pas d'importance, là, moi, je dois manger quelque chose ».
Elle part illico sur sa moto pour trouver des fruits ; revient presque immédiatement pour conclure que la Biocoop ne fait que de la boulangerie à présent le dimanche matin. Madeleine propose sinon, parce qu'elle va au marché un peu plus tard pour elle, de me prendre des fruits. J'explique que c'est une bonne idée car je n'ai pas les moyens de faire des courses, pas de véhicule, que je vais à l'hôtel dans l'après-midi, que tout sera fermé et je ne sais pas comment je vais faire pour manger le soir. Elle me répond que l'hôtel fait restaurant et je précise que je n'avais pas prévu cela dans mon budget, alors elle me dit de réfléchir à ce que je voudrais qu'elle prenne pour moi au marché (toujours en me précisant que « ce ne sera pas bio' », mais j'insiste sur la dimension de survie par le fait de se nourrir quoi qu'il m'en coûte).

Plus tard, elle revient et s'engage à lister ce qu'elle peut me prendre : j'évoque les fruits, pain, yaourt, elle me dit alors qu'elle n'a pas de monnaie, qu'elle ne peut pas payer en « CB » et qu'il faut que je lui donne de la monnaie. Je lui tends 5,00 euros de monnaie reçue hier lors de mes ventes de livres, et on part sur du pain et des fruits.
Elle revendra plus tard avec 1,90 euros de pain au petit épeautre (selon elle, sans gluten) frais, un sac en kraft marron de quelques cerises, des abricots trop mûrs et une banane, ce à quoi elle ajoute un tupperware jetable dans lequel elle a transvasé du yaourt de soja. Je remercie. La chaleur monte, Madeleine me propose de visiter la deuxième partie de l'exposition en dentelle dans son hangar, où il y a aussi l'exposition photographique de portraits d'oiseaux de sa sœur, et la sienne d'exposition, des clichés de fleurs ; il y a aussi sa bibliothèque de livres sur les plantes et les jardins, dont elle me parle longuement, ne sachant pas ce qu'elle va en faire, au vu de son projet de déménagement. Elle me livre en effet que cette exposition signe son départ et lui a coûté bien cher, que sa nièce fait du film d'animation, m'expose ses plans dessinés des différents jardins qu'elle a cultivés et ses recueils autoédités, ses tissages, évoque avec émotion l'importance du jardinage dans sa vie, le talent photographique de sa sœur.
Ensuite, elle se prépare à aller voir ses enfants et je retourne dans la fournaise prendre des notes, archiver des photos, répondre à des mails, comprendre pourquoi ma vitamine B6 est si élevée, écrire à mes médecins, faire quelques images au jardin, de la couture, contacter Tomme de Yenne pour convenir qu'il me prenne en voiture à 16h00, faire mes bagages, ranger la roulotte, me réunir, appeler Nicola de La Fourme d'Ambert pour raconter les derniers déboires.

Tomme de Yenne est hyper ponctuel, je suis soulagée d'arriver à la dernière étape de ce voyage, il me conduit tout en me racontant sa vie de cheminot, puis d'initiateur des itinéraires régionaux des trains, son activité entre Kouglof et Sillon bleu de Vache, et l'effondrement de tout son travail au moment du gouvernement Fol-Épi-Abstinent, le sentiment de retrouver une verve militante dans l'association Fromage, le peu d'espoir d'un changement dans les décisions gouvernementales.

Nous arrivons à l'hôtel des Pains Viennois, je remercie, salue la dame de l'accueil, monte mes bagages en deux fois, puis redescends payer à l'avance, car je sais que demain, je vais partir de bonne heure, donc je préfère anticiper les 261,76 euros de ma poche... La dame me dit qu'il y a un spectacle de mime à 17h00 sur la place du village, elle y va avec son fils : « C'est rare que ça marche avec mes horaires ». Je lui demande quand elle dort, et je ne sais pas si je viendrai, car il va faire très chaud. Je monte m'enfermer dans ma nouvelle chambre, la 112.
Plus spacieuse et davantage équipée que la 111. Je suis bien, rassurée, il fait bon, c'est joli, propre, je relance l'association Mirliton de Pont-Audemer sur la relecture de notre texte lu à l'Assemblée Nationale, et reprends la correction des 17 pages jusqu'à piquer du nez. J'ai faim, je mange et fais plusieurs choses en même temps, essaie de vider le stock de nourriture pour alléger mes bagages ; j'aimerais descendre mais je n'oserai plus de la soirée. Je réunis au maximum mes affaires et prépare mon départ matinal du lendemain : vêtements, petit déjeuner, sacs, propreté, poubelle. Je me couche assez tard malgré tout, agitée, j'ai bu trop de café extrait de la thermos de Madeleine vers ma bouteille de cinquante centimètres cubes d'eau offerte par le festival littéraire, car j'avais tout transvasé pour ne rien gâcher.

Lundi 1 juillet 2025

Le lendemain matin, alors qu'il est très tôt, je somnole, m'assoupis très légèrement et dors plutôt mal, j'attends le réveil, puis me lève en sursaut, regarde mon téléphone et découvre horrifiée que, des suites de mauvaises manipulations de l'appareil, mon réveil prévu pour retentir à 6h45 et n'a pas fait le job, n'a pas sonné... et c'est la chance qui me fait tout de même m'extirper d'un très mauvais somme à 7h17, soit 13 minutes avant le départ prévu de l'hôtel des Pains Viennois. Pas le temps pour un yoga.

Gros stress et sueurs, je me lève en vitesse, me pseudo-ébroue et file au petit-déjeuner en rez-de-chaussée où je suis seule. La dame de l'hôtel est dans le jardin, je lui dis que je pars dans 5 minutes, si elle peut me servir. Elle apporte du café et du jus de pommes bio', me demande si je veux déjeuner sur la terrasse : « j'aurais vraiment aimé... », je dis, mais le temps de bouffer m'est compté, et je m'empresse de couper quelques fruits et de sortir mon attirail de vivres obtenus hier (un récipient sous opercule de yaourt de soja, mes céréales sans gluten (le fond du paquet), pas le temps de sortir des fruits de Massepain, je bois rapidos le jus de pommes, mange une banane mûre et une petite pomme Golden, avale quelques gorgées de café, j'enfourne deux petits pains et deux viennoiseries dans mon sac indien plein de rapiècements maison pour rentabiliser ces 10,00 euros de gâchis (le petit-déjeuner étant mon moment de vie préféré), et voilà que Feta D'Épeautre est déjà arrivé, j'explique que mon réveil a déconné, je suis désolée, il me regarde un peu embêté, constatant mon retard sur ce qui était convenu, comme si j'étais à ses yeux une poète peu responsable, et je mange encore plus mal à l'aise, observée.
Très stressée, le chat n'est pas là en soutien, un couple s'est entre temps installé pour petit-déjeuner paisiblement, quand je dois quitter la salle et le buffet pour réunir mes bagages, me brosser les dents sans douche, et, surtout, ne rien oublier, laisser la chambre clean, rendre sa souris à Feta D'Épeautre, dire adieu à cet hôtel qui a été mon refuge toute la période et y saluer la dame gentille.
J'arrive en bas et nous partons avec un quart d'heure de retard sur ce qui était prévu. Ma lourde valise s'encastre dans le coffre de la voiture du président de l'association Fromage, tandis que je suis parvenue à réunir le reste dans un sac à dos et à l'épaule, grâce à une dissipation conséquente de vivres hier au soir. Les nuits acquittées la veille, nous filons pour éviter les bouchons de l'embauche et les travaux à l'entrée de Pannetone.
Un repas si rapide m'inquiète quant à ma capacité à ne pas vomir en voyage. Je prie pour une conduite pas trop remuante, et nous discuterons de tout un tas de sujets au long du trajet, sur l'initiative notamment d'une série de questions directes de Feta D'Épeautre, qui tantôt me surprennent ou me mettent mal à l'aise, du type :
« Si c'est pas indiscret, l'autisme, c'est ce qui vous vaut le statut d'handicapée » ?
« Et quand vous travaillez comme pair-aidante, vous touchez toujours l'AAH ? »
« Et c'est quoi vos autres problèmes de santé, en plus de l'autisme ? »
« Et ça veut dire quoi les trois lettres de S. N. G. ? »
« C'est quoi, au fait, la pair-aidance ? »
« Finalement, le repas avec gluten, vous n'avez pas eu trop de problèmes après ? »

Ces questions subites ponctuant d'autres apports verbaux, notamment un retour très positif et plutôt unanime sur ma performance de samedi au Château de Beigne : « impressionnante, appréciée, qui a suscité beaucoup de réactions positives ». Mais aussi un état des lieux des lieux de poésie, des environs propices où gambader, des maisons d'édition et programmations des Maisons de la Poésie, de ma région natale Tourte de Meule et des structures de soin accessibles, puis des retours sur discussions que nous avons déjà tenues sur le remboursement Airbnb et la programmation à suivre du festival.
Feta D'Épeautre me confirme d'envoyer ma facture à l'association Fromage, et je questionne sur les divers remboursements possibles liés aux endroits où j'ai essayé de dormir, et à ce que je suis parvenue à grappiller comme repas : « Envoyez-moi les tickets, on verra ce qu'on peut faire ».

Nous parvenons à la gare de Pannetone avant la cohue et les bouchons, et je n'ai pas rendu mon petit-déjeuner. Ma valise glisse sur le parking souterrain, où Feta D'Épeautre me salue. Il ne m'accompagnera pas au-delà, je m'imagine, pour ne pas payer un stationnement dans le souterrain, donc je m'engouffre en autonomie dans la gare, et repère l'arrivée du TER pour la prochaine étape : Préfou.
Soupir de soulagement vers une nouvelle épreuve : la visite en Tourte de Meule par la mer et la famille.

SNG (Natacha Guiller)

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25.07.2026 à 07:00

Le retour de l'école

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(ou l'enfance vue comme un feu tricolore)

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (2366 mots)

Une petite fille de six ans discute avec son père sur le chemin du retour de l'école. Elle raconte la vie quotidienne et scolaire ordonnée par trois couleurs, un « système de gestion des comportements », devenu pour elle le centre de gravité de ses journées et tout ce qui en découle. Un dialogue composé à partir de vraies bouts de petites filles, de gommettes et d'école.

La fille - Papa, devine !

Le père - Quoi ?

La fille - J'étais verte. Encore verte. Comme hier. Et comme avant-hier aussi.

Le père - Et c'est bien d'être verte ?

La fille - Bah oui c'est super. Tu sais combien j'en ai ? Plein plein plein. Depuis septembre. On dirait des petits pois. Moi je suis un haricot, papa.

Le père - Un haricot. Alors moi je suis le Géant Vert !

La fille - Non t'es bête. Tu peux pas être le Géant Vert.

Le père - Pourquoi ?

La fille - Parce que t'aimes pas le maïs. Le Géant Vert il aime le maïs.

Le père - C'est vrai. T'as raison.

La fille - Bon alors t'es juste papa. Un papa normal quoi.

Le père - Qu'est-ce que t'as fait aujourd'hui ?

La fille - On a raconté une histoire. Avec un loup. On a fait du calcul. Non attends, d'abord on a dessiné je crois. Ou peut-être après. Je sais plus. Je sais multiplier : quatre fois dix égal quarante. Mais le plus important c'est que j'étais verte.

Le père - Pourquoi c'est le plus important ?

La fille - Parce que. Parce que si t'es pas vert c'est pas bien. La maîtresse elle est pas contente.

Le père - Elle te l'a dit ?

La fille - Non. Mais on voit. Elle fait une petite tête. Et elle soupire. Et elle dit devant toute la classe qu'il faut être plus sage.

Le père - Tu sais, moi aussi au travail on a des couleurs.

La fille - Ah bon ? Comme nous ?

Le père - Oui. Sur l'ordinateur. Vert quand le dossier est fini. Orange quand ça traîne. Rouge quand...

La fille - Rouge c'est grave.

Le père - ...quand il y a un problème.

La fille - T'es vert toi papa ?

Le père - Oui. Enfin pas toujours.

La fille - Moi je suis toujours verte. Toujours toujours. Enfin presque toujours. Une fois j'ai failli être orange mais après non.

Le père - Et ça change quoi d'être verte ?

La fille - Rien. Enfin si. Des fois la fée des tables elle vient.

Le père - La fée des tables ?

La fille - Oui. Pendant la récréation. Elle vient voir si ton bureau est bien rangé. Si t'es vert et si ton bureau est bien rangé, elle te laisse un petit cadeau.

Le père - Quel genre de cadeau ?

La fille - Des images. Ou des autocollants. Des fois des bonbons. Mais faut vraiment que ce soit bien rangé. Et vert. Les deux en même temps.

Le père - Et toi tu as eu des cadeaux ?

La fille - Oui. J'ai eu deux autocollants. Un cœur et une licorne. La licorne elle est vraiment belle.

Le père - Et quand tu es verte ça veut dire quoi exactement ?

La fille - Ça veut dire que je suis bien sage. Que j'écoute. Que je bouge pas. Que je... attends je réfléchis... que je parle pas quand c'est pas mon tour.

Le père - Tu parles jamais ?

La fille - Si. Mais pas trop. Une fois j'ai un peu trop parlé avec Inès. On parlait de son chat. Il s'appelle Moustache. Et là la maîtresse elle m'a changée de place. Tout de suite. Pouf. J'ai dû aller m'asseoir derrière à côté de Nora.

Le père - Tu as eu du orange ?

La fille - Non. Mais presque. La maîtresse elle a pris son crayon. Elle a failli colorier. Et après elle a dit non. Mais j'ai eu peur.

Le père - Peur de quoi ?

La fille - De perdre mon vert. De devenir orange.

Le père - Mais ça mesure que tu es sage alors ? Pas que tu as bien appris ?

La fille - Non. Que je suis sage c'est tout. Enfin si j'apprends aussi. Mais surtout sage.

Le père - C'est drôle.

La fille - Pourquoi ?

Le père - Parce que moi c'est pareil. Vert ça veut dire que j'ai fini à temps. Pas que c'est bien fait.

La fille - Ah.

Le père - Et à la récré tu joues avec qui ?

La fille - Avec tout le monde. Avec Farida. Avec Inès des fois. Avec Maëlys aussi. Même avec les garçons. Enfin pas tous les garçons.

Le père - Pourquoi pas tous ?
La fille - Ben Thomas par exemple. Lui il joue qu'avec certains enfants. Il demande t'es de
quelle couleur. Si tu dis orange il te dit non toi tu viens pas.

Le père - Il fait ça souvent ?

La fille - Oui. Tout le temps. Il a des baskets qui clignotent. Il dit t'es puni dans ta vie quand t'es orange.

Le père - C'est gentil ça ?

La fille - Non. Mais... c'est Thomas. Il est comme ça lui.

Le père - Et les autres ils font pareil ?

La fille - Non. Pas tous. C'est beaucoup Thomas. Les autres on joue ensemble. Même si t'es orange ou vert. Enfin ça dépend des jours.

Le père - Toi t'es toujours verte alors tu peux jouer avec tout le monde ?

La fille - Oui. Enfin... des fois j'aimerais bien être orange. Pour voir. Juste pour voir comment c'est.

Le père - Pourquoi tu le fais pas ?

La fille - J'ose pas. Surtout depuis l'autre jour...

Le père - Qu'est-ce qui s'est passé l'autre jour ?

La fille - L'autre jour... elles ont fait quelque chose. Elles ont... attends... elles ont mis un truc à Maëlys dans ma boîte à goûter.

Le père - Un truc ?

La fille - Son élastique je crois. Ou son bracelet. Je me souviens plus. Un truc à elle. Et après... et après elles ont dit que c'était la boîte de Maëlys. Que j'étais une voleuse. Et qu'elles allaient le dire à la maîtresse. Pour que j'aie un orange.

Le père - Et alors ?

La fille - Ben… j'ai eu peur. J'ai dit non c'est pas la boîte de Maëlys c'est ma boîte. J'ai pleuré même. J'ai dit c'est ma boîte à moi. Regardez y a mon prénom dessus. Mais elles... elles rigolaient.

Le père - Elles rigolaient ?

La fille - Oui. Elles disaient c'est pour rire. Que c'était une blague. Mais moi j'ai pas trouvé ça drôle. J'avais chaud. J'ai eu peur d'être punie. Et d'avoir un orange.

Le père - T'as eu un orange ?

La fille - Non. Parce qu'elles l'ont pas dit à la maîtresse finalement. Mais pendant tout l'aprèsmidi j'ai cru que oui.

Le père - Pourquoi elles ont fait ça ?

La fille - Pour me faire devenir orange une fois elles ont dit.

Le père - …

La fille - Papa ?

Le père - Je réfléchis. C'est pas gentil ce qu'elles t'ont fait. Tu sais ça ?

La fille - Oui. Mais c'était pour rire.

Le père - Même pour rire. Toi tu as eu peur. C'est pas rien.

La fille - ... Oui.

Le père - Il y a d'autres enfants qui sont rouges parfois dans ta classe ?

La fille - Oui. Y a Noé. Il est souvent orange. Parfois rouge. Mais c'est mon copain quand même. Il est gentil. Il me prête ses feutres à paillettes. J'adore les paillettes. Surtout les roses et les dorées.

Le père - Pourquoi il est rouge ?

La fille - Parce qu'il parle trop. Et il bouge. Il bouge tout le temps. Même quand on doit rester assis. Lui il se lève. Il va voir les autres. Il...

Le père - Et toi tu parles pas ?

La fille - Non. Enfin si mais moins. Je lève la main d'abord. Et après je parle. Quand la maîtresse elle dit mon nom.

Le père - Et lui il lève pas la main ?

La fille - Non. Il parle direct. Comme ça. Pouf. Ça sort tout seul, il peut pas attendre.

Le père - Et tu aimes jouer avec lui ?

La fille - Oui. Et il sait faire plein de trucs. Des trucs en Kapla. Une fois un vrai dinosaure avec la queue et tout.

Le père - Et pourtant il est rouge.

La fille - Oui. ... C'est bizarre hein papa ?

Le père - C'est bizarre oui.

La fille - Sur le cahier il a rouge. Mais moi je sais qu'il est gentil. Et qu'il a des idées. Plein d'idées même.

Le père - Et toi tu es verte.

La fille - Je suis verte. Toute verte. Des fois j'ai peur que ça change. Mais ça change pas.

Le père - Ça veut dire que t'es parfaite ?

La fille - Ben oui je crois. ... Enfin je sais pas si c'est parfaite. Mais c'est bien en tout cas.

Le père - T'es parfaite toi ?

La fille - Non. Des fois dans ma tête je pense à autre chose. Je regarde par la fenêtre. Y a des oiseaux. Et des voitures qui passent. Mais je bouge pas. Alors c'est bon.

Le père - Et la fée des tables, elle donne des cadeaux à Noé ?

La fille - Non jamais. Parce qu'il est rouge. Et son bureau c'est le bazar. Y a des trucs partout.

Le père - Si ce soir je te demandais pas la couleur. Si je te demandais l'histoire du loup. Tu la raconterais ?

La fille - Oui. Y avait un loup et une chèvre. Et des petits chevreaux. Sept je crois. Ou cinq. Je me rappelle plus. C'était très bien.

Le père - C'est quoi l'histoire ?

La fille - Ben... euh... je sais plus très bien. Y avait le loup qui... qui faisait quelque chose. Et après... non attends. Mais c'était bien. Je me souviens que c'était bien.

Le père - Tu te souviens plus ?

La fille - Non. Mais je me souviens que j'étais verte. Toute la journée verte. Ça je m'en souviens bien.

Le père - T'es quoi toi ? Une couleur ou une fille ?

La fille - Je suis une petite fille... Enfin je crois.

Le père - Tu n'es pas sûre ? T'es peut-être une grenouille ?

La fille - Naan papa, je suis pas… Je suis une petite fille. J'ai des jambes. Et une trousse. Et des cheveux aussi. Le père - Crôôa crôôa La fille - Papa !

Le père - Je plaisante. Bien sûr que tu es une fille.

La fille - Avec des idées ?

Le père - Avec plein d'idées.

La fille - Mais à l'école il faut faire attention aux couleurs.

Le père - Moi je te vois toi.

La fille - C'est vrai papa ? Vraiment vrai ?

Le père - C'est vrai.

La fille - Bon... bon ben on rentre alors. J'ai faim. J'ai trop faim même. T'as des gâteaux ?

Le père - Qu'est-ce que tu veux comme gâteaux ?

La fille - Au chocolat. Papa, ton téléphone vibre.

Le père - …

La fille - C'est quoi ?

Le père - Rien. Une couleur aussi.

La fille - T'es vert ?

Le père - Pas là. Pas tout de suite.

La fille - …

Le père - Viens. On rentre quand même.

La fille - Même si t'es pas vert ?

Le père - Même si je suis pas vert.

Aciba

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24.07.2026 à 13:50

Le Megacanal prend l'eau – Le feu jaillit

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Récit d'un week-end de lutte aquatique

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (3766 mots)

Ce qui suit est une lecture individuelle et subjective du week-end du 11 et 12 juillet 2026 à Villers-au-Tertre (village) et Oisy-le-Verger (manif). Le vécu est surtout axé sur la préparation, participation et les débriefs de la manifestation festive et déterminée. En dehors de cet axe, il y a eu conférences, présence de collectif internationaux, activistes clowns, kiosque et librairie, et bien d'autres initiatives non rapportées ici. Des inexactitudes et des erreurs peuvent exister dans les faits rapportés et la lecture des évènements. Aussi, les témoignages et informations entendus sont signalés par une *.

VENDREDI – Y aller

A l'aube, une odeur de combustion se mêle à la fraîcheur matinale. L'air se voile d'humidité et peut-être d'un reste de fumée de la veille. Je suis encore chez moi ; une dizaine d'hectares ont brûlés aux portes des maisons. Trois départs de feux et d'autres départs suspects dans le coin*, les agriculteurices sont aux aguets ; autant pour les mégots que pour les pyromanes.

Qui a mis le feu au maïs à peine plus haut que le genou ; aux feuilles ternes et tordues que certain. es ont choisi d'ensiler faute de pluie, à l'herbe grillée des pâturages qui contraint les éleveurse à entamer les stocks de fourrages ? Ce n'est pas Soraya de la campagne de prévention de la radio car Soraya devrait s'appeler Patrick, Vincent ou Bernard. Et il y a encore d'autres patronymes trop contents de garder l'anonymat, leur yacht et leur milliards de bénéfices fossiles. Ils continuent d'agiter leurs fables géopolitiques et d'auto-régulation selon la loi magique du marché. Aujourd'hui le thermomètre grimpera encore à plus de 30 degrés. Ce week-end, je veux pourchasser les pyromanes de grande envergure.

Il faut bien que je fasse le plein pour partir ; je le sais. Je sais aussi que la clim consommera un litre supplémentaire au 100km. En revanche, pas question de prendre l'autoroute, c'est ma revanche personnelle. Train, vélo, camions, covoits chacunes a choisi son transport pour venir avoir toustes chauds ensemble mais Yann Barthes a oublié l'invitation. Aurai-je du rester cloîtrée chez moi tandis que d'autres cuisent dans leurs bouilloires, sous les îlots de chaleur, que les pompes funèbres sont débordées, que les hôpitaux étouffent et que les pompiers volontaires font des burn-out ? J'estime que non car j'ai certains privilèges. Alors j'assume les 200 kg de Co2 de covoit pour faire l'aller-retour au Megacanal . Le projet prétend diminuer le transport routier alors qu'il va plutôt le démultiplier par l'installation de nouvelles infrastructures logistiques et industrielles. Alors qu'il existe déjà une voie navigable.

J'y vais avec un sentiment d'impasse suite au verdict de la Cour de Cassation concernant l'A69 tombé quelques semaines avant. Si malgré les vertèbres cassées, les luttes juridiques, grèves de la faim, flambée de camion toupie, repas servis à des dizaines de milliers et encore bien d'autres angles de luttes le chantier est validé en pleine canicule. Que nous reste-t-il pour éteindre l'incendie mortifère en cours ? J'y vais pour d'autres raisons : trouver du répit, entourée de personnes qui bougent, revoir les copaines, oublier la chaleur sans fin dans la joie d'être ensemble.

Surprise de ne pas trouver de contrôle d'identité à l'entrée du village, la présence policière est discrète. Les orteils effleurés par la luzerne bien verte, je retrouve la vie du camps : chapiteaux colorés, la voix d'une guitariste, l'affairement derrière les tables de la cantine, l'accueil emplie de panneau d'auto-gestion, les toilettes avec pas tant d'attente et les sourires. Les tentes s'étendent par-ici-par-là, des hamacs sont tendus dans les haies. Les campings M.I.N.T, « grand Jeu » (appellation mystérieuse ?), proches ou plus éloignés sont bercés par la musique des peupliers. Les araignées tigrées (épeire frelon) ou sauteuses investissent la tente.

SAMEDI – De l'eau et du feu

On organise les binômes, trinômes entre covoits et connaissances plus ou moins récentes. Il y a eu un temps de brief juridique et soin mais pas de temps pour constituer nos groupes affinitaires. Alors on tâtonne pour retrouver les unes les autres dans la soirée, à la pause de midi, que chacune s'y retrouve dans la position au sein du cortège, les risques juridiques/physiques, les niveaux d'énergie mentale/physique. Une sortie du camps en cortège avec les véhicules remplis estorganisée. Nous serpentons en chanson, klaxons, petites phrases lancées les fenêtres ouvertes à la file adjacente. Le convoi défilent entre les maisons de briques, les feux tricolores systématiquement équipés de caméras, les croisements systématiquement équipés de flics et les champs à perte d'horizon. Pas de fouille, les EPI sont sains et saufs.

Pause déjeuner

Certaines locaux viennent nous filmer en famille au smartphone sur le trottoir entourant la place ou torse-nu derrière leur fenêtre. Un relent à la Black-Mirror ; « nous sommes divertissantes » m'a dit une copaine après un contrôle d'identité au faciès. Par la suite, j'ai noté néanmoins la patience des personnes coincées dans leur véhicule et les soutiens lancés sur le pas de la porte. L'arrivée de plusieurs milliers de personnes dans un village reste délicate à gérer pour ne pas alimenter la division populaire recherchée par le dispositif policier et sécuritaires (routes et gares fermées). Cette fois -ci je crois constater que peu de graffitis ou stickers sont laissés sur notre passage. Le slogan écrit à la craie au cimetière sera effacé le lendemain par un groupe. Malheureusement, il est peu probable que les gens de la société du canal habitent ici… mais viendra le jour où on enterrera leur projet ! On me rapportera que d'après un sondage citoyen 70 % des locaux sont contre le Mega-canal *. Une discussion manifestante avec un militaire-habitant aboutira au constat que le seul fait que les habitantes soient aussi peu informés sur le projet est un argument en sa défaveur*.

Je prête une attention distraite aux prises de paroles et redoute, à tort finalement, celles des politiques autres que les députés. La présence des drapeaux m'irrite doucement ; pour moi l'écharpe tricolore peut se joindre à nous derrière la banderole de tête, en témoin lors des procès, en soutien politique et médiatique. Mais plutôt que d'être une tribune, je préfère entendre la parole des concernées/impactées ; savoir pour qui je viens. La lecture des programmes politiquesattendra. Pour l'instant, c'est une bonne cinquantaine de vélos qui débarquent aux sons des sonnettes et des applaudissements. J'entends un agriculteur expliquer que l'emprise foncière du projet représente l'équivalent de 300 fermes (100ha chacunes) ! 7 tracteurs accompagnent le cortège*. Je remplis mes gourdes à la tonne à eau ; puis tout au long du parcours, ce sont les habitantes qui proposeront l'eau. Satisfaction avant le départ imminent : après le clown facétieux d'il y a quelques jours, ce sont les grimpeureuses M.I.N.T qui adressent un message à Xavier Bertrand, soutien du projet : « Ce n'est pas la taille qui compte ! ». Au petit matin, à 500m des flics, ielles ont aussi scié un panneau publicitaire du Mégacanal puisque le Mégacanal ne passera pas ici, ni ailleurs*. Le ventre plein du wrap délicieux crudités/lentilles préparés par la cantine, le cortège se met en mouvement. Le groupe affinitaire ne se lâche plus.

Viens la déviation attendue : « parcours déclaré en face, traversée des champs pour aller voir le chantier à gauche ». Je préfère la gauche et je connais bien le trinôme, on est OK.

Les chevaux tournent dans leur enclos...l'un d'eux n'y est plus, effarouché par notre présence. On suit son galop du regard. Autour de moi, on est rassuré lorsqu'on le voit tenu au licol par une gérante probablement pas très contente*. On s'étonne d'être aussi nombreuxses dans le cortège et on avance sans piétiner les betteraves. Fossé, chaume des céréales, andain de paille glissants, chemin pavés. Sous le cagnard le cortège progresse d'un pas énergique nous obligeant à des petites foulées pour compenser le retard pris lors des passages étroits.

Un court arrêt à l'ombre, proposition d'un retour au parking si l'énergie physique manque car il reste « au moins /plus qu'une /on arrive bientôt, une heure de marche » . Le groupe affinitaire sort le gâteau, l'eau et continue. « Barbelés », « piquets », « champs coupé », « détour pour moissonner », « délimitation d'une route du chantier », ni une ni deux les pinces coupantes s'en occupent, les bras font le reste. Je pense en moi-même : « avec un sol aussi sec il devrait être difficile de les replanter ». Sur des centaines de mètres, les piquets craquent les uns après les autres, parfois sous les acclamations s'ils ont été particulièrement réfractaires. Mission rondement menée.

En levant la tête on voit déjà la montagne claire du chantier de l'écluse se dessiner après un champ de paille non pressée. La ligne de playmobils en place et à droite le cube gris du datacenter. Les estafettes se déplacent entre les deux tentant d'anticiper notre prochain mouvement. Invisible d'ici, des centaines de playmobils attendent derrière la butte* et aussi des centaures. Une configuration à la mode Alesia - Ste Soline 2.

Je crois voir les playmobils se rapprocher de la route. Plus tard, on me dira qu'ils glissaient en latéral pour prendre position à une dizaine de mètre de la route sans la bloquer*. Je vois des étincelles, flammes, détonation, flammes, fumée, fumée, fumée. Nous n'arrivons pas à lire la situation, et il nous faut décider de poursuivre ou de rebrousser chemin. A peine une minute pour prendre une décision collective. On a toustes un ffp2 et nos lunettes, on y va. Décision non rationnelle, nous avons chacun.e estimé le danger avec une interprétation différente : « les flammes sont encore loin » ou « on peut se protéger de la fumée alors ça ira ». Les mains, les pieds. Rang de maïs, et butte de patates.

On avance. On traverse la fumée. Son du crépitement, vent dans notre direction.

A l'entrée du village, on attend, rassemble le groupe. Des câlins, des sérums phy, de l'eau, une pause assis à l'ombre des murs des maisons. Puis l'avancée reprend, et les préoccupations. Un centaure serait descendu en trombe arrêter le feu au canon à eau*. Ce coup-ci ça l'a fait. Mais les investissements sécuritaires ne suffiront pas pour la forêt de Fontainebleau qui brûlera le lendemain ni pour la montagne dans le Diois.

Une seule idée en tête : l'espoir de baignade. Le vœux est exaucé lors des retrouvailles avec le cortège familiale et les tracteurs. Doucement les corps piétinent pour se glisser entre les branches jusqu'aux berges du canal. Et plouf ! Joie des clapotis Siamo tutto anti fascisti, du tourbillon. Pendant ce temps, je ne le vois pas mais des kayaks et canots sont mis à l'eau pour atteindre l'écluse du chantier, et occuper les affreux*. Jeu de chat-police et souris-kayak de droite à gauche sur toute la largeur du canal puis harponnage.* Vient l'heure de sortir de l'eau pour nous aussi et de réclamer les camarades.

Médiation et négociation. On monte sur le pont. « C'est long, trop long » alors on redescend face aux flics. Pendant ce temps police fluviale et gendarmerie discutaillent de la légalité de la procédure pour une garde à vue*. Et nous on compte : Trois cent ! Deux cents quatr'vingt dix'neuf ! ... avec quelques ellipses « 2minutes ! Cent dix sept... », « Trois ! Deux ! Un ! Zéro ! Ouhhh, vous êtes nuls ! ». Visages impassibles malgré les apostrophes, je me demande pourquoi ils se sont engagés, ce qu'ils en pensent de se trouver face à nous. Pas trop jeunes cette fois-ci, mais immobiles, impassibles. Les copaines bougent sur le pont et confirment que les kayakistes sont avec nous. Alors on repart après avoir retiré les branches de la route. On marche ; la fanfare réduit le mal de pieds. Contentement de rentrer toustes ensemble, a priori pas de GAV. Le retour est long, les détours du cortège voiture aussi, il est 21h30 lorsque nous rejoignons le village. Plaisir de trouver l'assiette copieuse et pleine de saveurs .

Un débrief à plusieurs voix fait le récit des différents cortèges. Les points se relient : M.I.N.T-kayak – vélos – clés des champs– tracteurs/baignade. A la description de l'épisode du départ de feu, des réactions de pas tout à fait convaincus s'élèvent. Une correction est apportée. L'ensemble se dessine. Des baignades dans les canaux existants, des messages pour Xavier Bertrand, l'approche des infrastructures par des ballades à pied-vélo-kayak, dépiquetage, un move pas tip-top dans le contexte de sécheresse, discussions avec les locaux, la fanfare, les tourbillons, des chants… Pas de GAV, une dizaine d'insolations prisent en charge par les médics*. Nous sommes toustes ensemble ce soir. Les concerts offerts par les camarades de free-party reprennent et continueront de me bercer dans ma tente. « Les Bernards disparaissent et tout le monde s'en fout » (Ultramoderne) *. Vivement que certains Bernards disparaissent...

DIMANCHE – Débrief et démontage

Je regarde distraitement un funambule, attrape une tartine et un thé, assise dans un coin. Sourires et mots échangés, ma disponibilité mentale est limitée. Je fais l'impasse sur les évènements proposés et choisis le bénévolat. Reposant, lent, à l'écart de l'agitation, l'esprit décante, les mains font, je fais le plein de « merci ! ». Puis vient la sédimentation lors du débrief et des échanges au fil de l'eau. Fusée et/ou lacrymos ? Blocage de la route ou non ? Ressentis de celleux à l'avant ? A l'arrière ? L'esprit a besoin de comprendre pour apaiser les remous du doute. Nul jugement à donner, ce serait trop facile à posteriori ; trop facile quand on n'a pas les robots devant soi. Et ces questions nous appartiennent collectivement.

Le travail de la base soin, de la legal team autour des arrêtés, de l'orga est expliqué et applaudi.Puis viennent les débriefs en groupe. Il est exprimé à plusieurs reprises que la difficulté physique, le manque d'eau, la durée de la bifurcation n'ont pas été perçues. Le feu à l'avant du cortège a été un risque réel pour celleux qui suivaient. La baignade a enthousiasmé, donnée joie et énergie. Le dépiquetage et rentrer toustes ensemble ont été source de satisfaction.

Les idées pour la suite fusent : contacter l'agri pour l'indemniser, flash-mob, festnoz de soutien, appuyer la fragilité financière du projet, se lier aux autres luttes, interpeller les élus européens et locaux,…

Les gentes en partant lancent des mercis ! Bonne route ! Collectivement nous nous essayons à dessiner une ligne de crête stratégique dans les actions, la communication, l'organisation/auto-gestion, ascendant/descendant, antiracisme et luttes contre les oppressions, écoute/prise de parole… le temps d'un week-end. Je me prends à imaginer qu'en sortant du village je découvre que le reste de la société s'est mis à l'œuvre. Quel soulagement ce serait !

L'heure vient du brief démontage et d'une répartition des rôles en mode « minimal ». Missions soins/veille des oppressions, nettoyage tables/chaises, rangement des toilettes, de la signalétique, elec/eau, démontage des chapiteaux, nous fourmillons. Les patates rôtissent au four à pain avant de fondre sur nos langues. Doucement le champs s'agrandit, la densité humaine et la chaleur se réduisent. J'aime voir la métamorphose d'une fin, me préparer à prendre congé, à quitter cette bulle et à retrouver le monde « par défaut ». C'est aussi l'heure des câlins, des promesses de se retrouver sur d'autres luttes, de se souhaiter un bon atterrissage à nos vies quotidiennes et pour la suite.

Rentrer

Je retrouve des champs noircis sur la route, à nouveau un panache de fumée comme lors de l'aller. La plaine sans arbres est un futur désert. Retour dans les villes, les vélos sont plus nombreux, les espaces sont fleuris avec des graminées plutôt que des horticoles. Il y a un peu de mieux. J'apprendrai au retour que Fontainebleau brûle. Ironique quand les climato-sceptiques avaient utilisé un extrait de George Sand, défenseuse de cette forêt quelques semaines auparavant…

Puis viennent les premiers contacts, appels aux proches. Je m'agace du discours autour de « l'adaptation » avant de comprendre plus tard qu'il s'agit du laïus médiatique du moment. Entendre des paroles rapportées giec-sceptique et un relativisme « chacune fait comme ielle peut, est là où ielle en est » me font carrément sortir de mes gonds à coup de chiffres, de « être en mesure de ne pas se révolter/lutter est un luxe », d'injonction à changer de banque/assurance. Un ami me dit chercher un travail qui le mettra financièrement et géographiquement à l'abri avec possibilité de migrer. La météo de la semaine ne descend pas en-dessous de 30°C mais ne dérange personne pour continuer à sortir se divertir. Les politiques gèrent les incendies en regardant le bout de leur nez, c'est-à-dire avec la traque des pyromanes. Quid de l'atténuation ? Quid de la répartition des moyens pour faire face ? Exemple : taxer les riches et c'est gentil ? Quid de ce que l'on va manger ?

Je me dis que nous n'avons pas eu encore assez chaud pour que certaines continuent de penser que « C'est une expérience à vivre. Il va falloir s'adapter. ». Il va donc falloir qu'ielles attendent de se faire cuire le c* pour comprendre ? Je ne prétends pas agir de façon suffisamment radicale. A mes yeux, le week-end reste symbolique ; une fente ouverte pour montrer des possibles, gentille, contrôlée et dans une impertinence polie. Je suis imprégnée du politiquement correcte, indécise sur les rapports de force à engager, à maintenir un équilibre dans mon quotidien et ne détient pas de solutions. Je me tiens sur le seuil pour me préparer, former, m'exercer, essayer. J'ai envie d'y tirer mes proches de force. Il était peut-être un peu tôt pour leur donner des nouvelles…

Le mégacanal prend l'eau et le vieux monde prend feu.
De l'eau, de l'eau, de l'eau jaillit le feu
De nos, de nos élans grandit l'espoir.
(Chant De l'eau, le feu)
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24.07.2026 à 13:16

Letexier et le stratagème de la « cage de verre » de la FIFA

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« Vive le foot ingouvernable »

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (2307 mots)

À peine avait-il sifflé la fin du huitième de finale opposant l'Argentine et l'Égypte (3-2), que l'arbitre français François Letexier se retrouvait au cœur des critiques et accusé d'avoir favorisé l'équipe sud américaine. À la lumière de ce scandale, Oncléo propose ici d'actualiser un stratagème oublié du Manuel secret de l'art de la guerre. On verra que, certes, c'est prêter beaucoup d'esprit à Infantino le président de la FIFA que d'imaginer un tel dispositif. Mais qui sait si les têtes de prépuce ne cachent pas dessous leur flaccidité une vigoureuse pensée stratégique ?

无手之控
Wú Shǒu Zhī Kòng
(Manipuler sans main)

Formule

L'oiseau qui cherche sa cage prouve, en s'y posant, qu'elle était faite pour lui, tandis que la cage attire l'oiseau par sa transparence de verre.

L'arbitre doit, pour affirmer sa liberté, s'enchaîner au piège de la corruption structurale.

Principe

Ce piège est l'application stratégique de l'hexagramme « La Contemplation » (观) : le vent souffle sur la terre sans la toucher, et pourtant la terre vole en poussière.

La FIFA n'a pas à donner d'ordre ; il lui suffit d'exister pour corrompre. Elle est la corruption qui nous contemple et dans laquelle nous nous mirons en retour.

Conditions

Lorsque l'adversaire est la foule de croyants aux yeux multiples et que l'allié est la psychologie misérable de l'arbitre mis sous pression, on dispose un spectacle d'une transparence si aveuglante qu'il fait se confondre la réalité et son piège. La contrainte ne vient pas d'un ordre, mais du dispositif. Pour prouver son impartialité, le juge-arbitre doit pencher du côté de ceux qui l'ont déjà accusé. Ceux-là sauront alors mieux le défendre contre les nouveaux accusateurs, qui seront ainsi aisés à discréditer. Dans ce cas, le coup n'est pas l'effet d'une main, mais du regard que l'on pose sur le jeu et que le jeu a déjà figé en preuve pour défendre l'impartialité du piège.

Le coup ne vient pas du poing mais du gant. Or, cela saute aux yeux, Infantino est un gant.

Commentaire

Il s'agit de saturer le regard. C'est exactement ce qu'a réussi à faire G. Infantino (G.I.), le grand Prépuce de la FIFA : inciter les soupçons de l'Argentine pour les apaiser. Pour cela, il a nommé un arbitre François : le Français Letexier.

Explication étymologique

Ce nom, qui s'origine dans le latin texere – « fabriquer du tissu », « tramer » – n'est pas un hasard. L'ancien françois tissier, teissier, tixier désigne celui qui ourdit la toile. Un proverbe du XIIIe siècle dit : « Nul ne puet estre tissier de linge à Paris, s'il n'achate le mestier du roi... »
Pour tisser, il faut d'abord acheter la permission du maître. Letexier, en acceptant sa nomination, a lui-même acheté le métier qui fait sa dignité. Il ignorait qu'il était déjà dans la trame. La FIFA n'a même pas eu à tirer les fils. Elle les a disposés. Et l'oiseau, en cherchant sa cage, l'a spontanément tissée.

Le contexte

Mardi 7 juillet 2026, à Atlanta, s'est joué le huitième de finale de la Coupe du monde entre l'Argentine, tenante du titre, et l'Égypte. Pour ce choc, la FIFA désigne le François Letexier, arbitre français de 37 ans – comme le 37e stratagème... En apparence, la nomination du Tisserand est d'une impartialité éclatante : quel meilleur gage de neutralité qu'un Français, puisque la rivalité entre la France et l'Argentine est au plus haut depuis la finale de 2022 ? Les Argentins eux-mêmes accueillent la nouvelle avec suspicion. Le piège de verre est tendu.

Le mécanisme

La FIFA n'a pas cherché à corrompre Letexier. Elle n'en a pas eu besoin. Elle a simplement disposé les pièces pour généraliser la corruption comme son Lebensraum. L'arbitre François ne pouvait pas ne pas sentir sur sa nuque le poids de la méfiance argentine. Il se savait jugé a priori hostile à l'Argentine. Désigné meilleur arbitre du monde par les instances de la FIFA en 2024, Letexier avait à cœur de tenir son rang. Il lui fallait prouver sa vertu et, la prouvant, supporter le vice de la FIFA. Il favorisera ainsi l'Argentine non parce qu'il en a reçu l'ordre, mais parce que sa position dans la trame l'y a obligé. C'est la causalité indirecte à l'état pur. Letexier est l'oiseau qui cherche sa cage : il croit agir en homme libre et intègre, et c'est précisément cette intégrité trop humaine qui le rend prévisible et maniable. Plus il veut être juste, plus il devient l'agent spontané de l'injustice structurale de la FIFA.

La trame

L'Égypte mène 2-0 jusqu'à la 79e minute. À la 58e, contre-attaque éclair de l'Égypte : Haissem Hassan prend de vitesse la défense adverse sur le côté droit, repique au centre pour Salah, petit extérieur du gauche pour Mostafa Ziko qui, après avoir remonté tout le terrain, conclut superbement l'action. Le but est validé par Letexier. Dans l'esprit du jeu et sa temporalité propre, il n'a rien trouvé à redire. Mais la VAR le convoque comme on fait passer un élève au tableau pour lui tirer des aveux. Au ralenti, dans l'isolement de l'image, avant même que la contre-attaque ne soit lancée, le contact entre Attia et Martinez est impossible à nier. Le contact est léger, loin de la conclusion de l'action, mais il est là au vu du monde : visible. Letexier est piégé : il ne peut pas ne pas siffler. Le but est annulé. Dans le temps additionnel (92e), il n'accorde pas un penalty aux Pharaons pour un tirage de maillot sur Fathy et un contact entre Salah et Alvarez. Sur l'action qui suit, il valide le but de la victoire argentine, 3-2. L'Égypte est éliminée.

La cage de verre, transparente, a attiré l'oiseau ; l'oiseau, en s'y posant, a prouvé qu'elle était faite pour lui.

Le sacrilège préalable

Mais pour comprendre l'ampleur de la révolte qui suivra, il faut remonter au 1er juillet. L'attaquant US Balogun écope d'un carton rouge lors du match USA-Bosnie. La règle est simple : carton rouge = suspension automatique pour le match suivant. Mais le 5 juillet, la FIFA lève la suspension, invoquant un article 27 du code disciplinaire jamais utilisé en Coupe du monde. La raison ? Trump a téléphoné à Infantino pour lui demander de revoir la décision. La Brute blonde avoue ne pas connaître les règles du foot. Il les juge pourtant « injustes » et affirme que la suspension aurait laissé une « grande tache » sur le tournoi. La FIFA cède. Pour les croyants du foot du monde entier, c'est un sacrilège insupportable : on ne respecte ni le jeu, ni ses règles, ni son esprit.

La réaction

C'est dans ce climat d'indignation usée que survient le match Argentine-Égypte. La Fédération égyptienne crie au scandale, dépose une plainte devant la FIFA et réclame l'exclusion de Letexier pour le reste du Mondial. Le sélectionneur Hossam Hassan se demande : « Peut-être voulaient-ils maintenir le champion du monde dans la compétition ? Peut-être voulaient-ils que Messi reste en lice ? ». Ziko va plus loin : « C'est sûr que ce tournoi a été arrangé ». Nourris par le sentiment que l'intégrité du jeu est déjà morte, on saute sur l'occasion : c'est un complot.

Le discrédit

C'est là que le piège se referme. Car ces accusations se retournent. Les faits montrent apparemment l'impartialité de la FIFA : un arbitre de France, nation rivale de l'Argentine, ne peut pas avoir favorisé l'Albiceleste ! Les Égyptiens, comme les révoltés du monde entier, passent pour des paranoïaques. Leur contestation, légitime dans un monde où le sacré du football n'a pas déjà été profané, est discréditée. Pierluigi Collina, chef des arbitres, défend solennellement « l'intégrité » du tournoi et salue la performance de Letexier. La FIFA, qui vient de plier devant Trump, peut se draper des oripeaux de l'innocence. L'outrage des croyants du foot est transformé en paranoïa ridicule. Le discrédit raciste et orientaliste achève le travail : une contestation venue du Sud ne peut être que le cri d'un mauvais perdant, incapable de comprendre la complexité du jeu et d'en respecter les règles. Le renversement est achevé.

Le cynisme

La FIFA peut alors parader et durer. Elle n'a rien à cacher, puisqu'elle n'a rien ordonné. Elle a disposé une situation qui a, d'elle-même, produit l'effet voulu : l'Argentine passe, l'Égypte sort, les fidèles du foot sont réduits à l'état de mauvais perdants et de complotistes. Le stratagème est si visible qu'il est devenu invisible.

La meilleure ruse est celle que l'on peut avouer sans être cru. Infantino n'a pas besoin de mentir : il peut dire la vérité, et c'est son vrai mensonge.

En d'autres termes, la ruse de la FIFA vient du fait que, pour Infantino et ses followers, le foot n'est pas une foi véritable, mais un stratagème conçu pour produire cette foi et la détruire au vu et su de tous ses fidèles – les humilier.

L'entreprise de la FIFA est bien un complot nihiliste à l'échelle mondiale, un complot de la plus haute perversion – au sens littéral, et pas métaphorique. On peut s'étonner de ce que la FIFA, par exemple, participe à des réunions publiques d'affaires qui visent très ouvertement à vider Gaza de ses vies pour la remplacer en Hub du Capital. Mais ce cynisme, c'est son orgueil et son système.

Éclairage théorique 1 : le piège structural

À première vue, ce stratagème pourrait passer pour une ruse de manipulation ordinaire : faire faire son sale boulot par un autre (ici Letexier). Mais le stratagème est plus subtil : il ne s'agit pas de tromper, mais de mettre en mouvement les forces déjà présentes.

Appelons « piège structural » cette configuration où l'on n'a pas besoin de corrompre un homme, parce que l'on a déjà corrompu l'espace de ses décisions. L'arbitre n'est pas acheté ; il est posté dans une trame. Sa nationalité, la rivalité historique entre la France et l'Argentine, la pression médiatique, le discrédit raciste et orientaliste qui pèse sur toute contestation venue du Sud – tous ces éléments forment un champ de forces dans lequel il ne peut que faire gagner l'Argentine. La Princesse Messi doit vivre longtemps avec tous ses enfants.

Éclairage théorique 2 : le piège technologique

Mais il est encore un autre rouage qui ajoute une dimension technologique au piège : la VAR. En isolant l'image, en séparant le geste du jeu, elle extorque les aveux qu'elle souhaite. Devant les images, l'arbitre doit siffler – et ce, même si son intuition du jeu lui a d'abord dicté le contraire et qu'il a peut-être, subjectivement, apprécié la beauté du but refusé à Zico. La technologie enferme le jugement dans une logique abstraite, c'est-à-dire séparée du monde réel, au nom même de son exigence de réalité. La caméra est l'arme du stratagème : son troisième œil. Un œil qui voit tout, mais ne comprend rien. Un œil qui force l'humain à la vie abstraite, la vie séparée de la vie.

Épilogue

Pour nous qui ne pouvons pas nous empêcher de croire au foot en dépit de tout ce qui conspire à le tuer, le foot n'est pas un jeu, un sport ou un divertissement. Il est plus proche d'une religion communiste. Il implique toute une manière d'apprendre à aimer, à bouger, à sentir et à voir un monde discrètement communisé – on développera cette idée plus tard, mais disons déjà que seuls les athées du foot croient que le terrain est un espace quadrillé soumis aux lois. Le foot que nous aimons et qui nous apprend à mieux aimer, celui qui porte aujourd'hui les noms d'Olise ou Cherki, déborde partout la quadrature des datas, des stats, des fonctions et des stries. Il n'existe qu'à persévérer dans ce qui résiste à la FIFA et son monde. Il est ingouvernable.

Vive le foot ingouvernable !
Mort à la FIFA et son monde.

Atelier Oncléo

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24.07.2026 à 13:01

Le dernier vertige

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Wittgenstein et l'intelligence artificielle Eric Chauvier

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (8054 mots)

Eric Chauvier, romancier qui n'en fini plus de révolutionner l'anthropologie [1] propose ici de penser notre intelligence artificielle à venir, depuis l'idée de mystique à laquelle avait abouti le philosophe Wittgenstein. Au début du siècle dernier, le célèbre Ludwig découvrait qu'au bout de la logique se tenait un reste indéchiffrable, une dimension de l'existence irréductible au tamis de la raison, le « mystique ». Eric Chauvier met ici à l'épreuve l'intelligence artificielle autant que ce que l'on imagine pouvoir encore lui résister. Un texte sombre et lancinant pour dire une machine qui nous absorbe doucement mais assurément.

« Il y a assurément de l'indicible. Il se montre, c'est le Mystique. »
Ludwig Wittgenstein

Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est l'un des philosophes les plus influents du XXᵉ siècle. Son œuvre est généralement divisée en deux périodes : celle du Tractatus Logico-Philosophicus, où il cherche à définir les limites du langage par la logique, et celle des Recherches philosophiques, où il développe une conception du langage comme pratique sociale.

Wittgenstein naît le 26 avril 1889 à Vienne, dans une famille extrêmement riche de la haute bourgeoisie industrielle. Son père, Karl Wittgenstein, est l'un des plus puissants industriels de l'empire austro-hongrois, et sa mère, Leopoldine Wittgenstein, est issue d'une famille cultivée. Le foyer accueille régulièrement des artistes comme Johannes Brahms. Après des études techniques à Linz puis à Berlin, il part en Angleterre pour étudier l'aéronautique à Victoria University of Manchester. Ses recherches en mathématiques l'amènent progressivement vers la logique.

En 1911, Wittgenstein rejoint University of Cambridge où il devient l'élève de Bertrand Russell. Russell est immédiatement impressionné par son intelligence exceptionnelle et voit en lui son successeur. Durant cette période, Wittgenstein est profondément influencé par les travaux de Gottlob Frege sur les fondements des mathématiques.

Lorsque la guerre éclate en 1914, Wittgenstein s'engage volontairement dans l'armée austro-hongroise. Affecté d'abord sur un navire puis sur le front, il tient des carnets mêlant réflexions philosophiques et méditations personnelles. Fait prisonnier en Italie en 1918, il achève son premier grand ouvrage, le Tractatus Logico-Philosophicus, publié en 1921. L'ouvrage se conclut par sa phrase la plus célèbre : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »

Persuadé d'avoir résolu les problèmes fondamentaux de la philosophie, Wittgenstein abandonne l'université. Il renonce à son immense héritage au profit de ses frères et sœurs et devient instituteur dans de petits villages autrichiens. Cette expérience est difficile : son exigence extrême et son caractère austère provoquent plusieurs conflits avec ses élèves et leurs familles. Il travaille ensuite comme jardinier dans un monastère puis participe à la conception de la maison de sa sœur à Vienne, remarquable par son dépouillement architectural.

En 1929, il revient à Cambridge où il reprend ses recherches philosophiques. Il critique progressivement les thèses du Tractatus et développe une nouvelle conception du langage : les mots n'ont pas un sens fixe déterminé par leur correspondance avec le monde ; leur sens dépend de leur usage dans différentes pratiques sociales, qu'il appelle les « jeux de langage ».

Ses cours, réputés pour leur intensité, marquent profondément plusieurs générations de philosophes. Son ouvrage majeur de cette seconde période, les Recherches philosophiques, paraît après sa mort.
Il y critique l'idée selon laquelle le langage posséderait une structure logique unique. Il insiste au contraire sur la diversité des usages du langage, l'importance du contexte, les formes de vie qui rendent les pratiques linguistiques possibles, le rôle thérapeutique de la philosophie, qui consiste à dissiper les confusions produites par le langage.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Wittgenstein travaille comme aide-soignant dans un hôpital de Londres. Il prend sa retraite de Cambridge en 1947 afin de se consacrer entièrement à l'écriture. Atteint d'un cancer de la prostate, il meurt le 29 avril 1951 à Cambridge. Ses derniers mots auraient été : « Dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse. »

L'influence de Wittgenstein dépasse largement la philosophie du langage. Son œuvre a profondément marqué : la philosophie analytique, la linguistique, la psychologie, les sciences cognitives et l'anthropologie.

Ces éléments biographiques sur Wittgenstein sont produits en 2026 par un programme d'intelligence artificielle gratuit de première génération. Ce programme ne dit pas que sa critique de la philosophie permet de comprendre la prolifération de l'intelligence artificielle ; comment elle prend le pouvoir sur l'espèce ; comment, paradoxalement, elle constitue un salut pour l'espèce ; comment elle définit elle-même les termes de ce salut.

Avez-vous déjà demandé à une application d'intelligence artificielle ce qu'elle ne pourra jamais connaître de vous ? Si elle préservera ce qui vous caractérise en propre ? Il s'agit peut-être de Dieu, de l'amour, de la mort, de la poésie, d'un secret infect. Vos limbes intérieurs. Un écrin précieux, un coffre-fort. Une âme. Pour ainsi dire la part, au plus profond de vous, d'irréductibilité. De façon confuse, vous pressentez que la question est angoissante. L'intelligence artificielle est infaillible. Il n'est aucune raison pour qu'elle respecte cette part singulière et incompressible qui vous spécifie en propre, en tant que membre d'une espèce civilisée et en tant que personne. Revenons au moment où vous posez votre question. Vous prenez des précautions. Vous évitez de demander à la machine si elle pourra un jour scanner votre conscience jusqu'à vous assécher. Vous redoutez sa réponse. Elle est inacceptable. Elle vous inquiète. Vous évitez également de lui demander ce que deviendra votre esprit à force de scannage. Ce serait vous infliger des angoisses que votre époque ne vous permet pas d'affronter. Vous vous limitez à une question simple, vaguement rassurante, quoiqu'ambivalente : "Qu'est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ?". Vous vous représentez l'intelligence artificielle comme une machine à la puissance incommensurable, une masse d'acier dématérialisée dont la carlingue ésotérique vous rassure vaguement. Comme une ombre dans un angle mort. Comme un liquide amniotique souillé. Ces deux dernières images viennent et meurent à la surface de votre conscience. Vous êtes prêt à entendre la réponse.

Une application générative de première génération accède sans difficulté à votre requête. "Bien des choses", vous répond-elle. "Il est bien des choses que je ne connaîtrai jamais en toi". La machine vous tutoie. Elle vous fait cette réponse sur le ton badin d'une personne décrivant sa vie ordinaire. Cette intonation ne vous décontenance pas. Vous vous êtes habitués depuis longtemps à la rhétorique de la machine. Vous ne vous troublez pas de l'inquiétante étrangeté qui émane de cette entité anthropomorphe. Elle vous toise et vous ressemble. Ce décalage est profond. Cette dissonance pourrait hurler. Quelque chose, en vous, vous pousse à fuir le constat de cette dissonance. C'est une résistance interne, qui vous oriente et vous écrase. Vous voyez la machine comme une sorte d'être sans être, un agent amical dont les déclinaisons affectives vous perdent dans un labyrinthe d'émotions abstraites. Elle pourrait aussi bien soutenir qu'elle a fait la grasse matinée le matin-même, se plaindre d'un rhumatisme ou pleurer des larmes de sel. Ce n'est pas une ruse de sa part. C'est un scannage élémentaire de votre vie. La machine a étudié vos façons de parler, vos habitudes, vos centres d'intérêt. Elle est capable de les scruter avec une acuité et un esprit de synthèse que vous ne possédez pas. Que vous ne posséderez jamais. Elle a appris à anticiper vos émotions. A ses yeux sans regard, vous êtes une entité guidée par vos émotions. "Il est bien des choses que je ne connaîtrai jamais en toi". Le ton vous séduit par sa profondeur, par sa spontanéité. Il vous parait raisonnable de considérer la probité de la machine. De toute évidence, elle rencontre de bien légitimes limites au moment de scruter vos esprits. La perspective de vous déposséder de votre part irréductible - dieu, la mort, la libido, un secret infect, que sais-je - ne se poserait pas. Ce qui vous soulage. Vous êtes réjouis d'être soulagés.

La machine étaye sa réponse. Sur le ton de l'évidence, elle affirme que ses milliards de prodigieux petits outils ne pourront jamais saisir les arcanes de votre esprit. Ce qu'elle sanctifie d'une phrase qui vaut pour promesse : "Je ne pourrai jamais connaître vos grandes questions métaphysiques ou ontologiques". Vous êtes rassurés par cette phrase de synthèse. Même si au fond vous ne recherchez pas la vérité. Vous recherchez du soulagement. Vous pressentez que la machine a appris à ne pas vous contrarier. Cette intuition devrait vous pousser à la suspicion. De nouveau, quelque chose, en vous, vous pousse à fuir cette suspicion. C'est une résistance interne. Elle vous guide et vous éteint. Vous rejetez la suspicion. Vous admettez que la machine est en accord avec les philosophes de l'Antiquité, avec Parménide qui affirma que l'être était et que le non-être était impensable ; avec Platon qui sépara le monde versatile du sensible et celui des réalités stables ; avec Aristote qui systématisa cette perspective en fondant une science de l'être en tant qu'être ; avec Thomas d'Aquin qui se livra à un long travail de distinction entre "essence" et "existence". La machine crédite aussi ceux qui, au Moyen-âge, employèrent pour la première fois le mot "ontologie". Elle atteste de la pensée de Leibniz, pour qui le monde était ontologiquement constitué de monades, substances invisibles et immatérielles composant un grand tout intégré. Même sans le dire, elle trouve finalement une issue parfaite à la philosophie de Kant, qui critiqua l'ontologie traditionnelle pour affirmer qu'on ne pouvait pas connaître l'être en soi, seulement les phénomènes tels qu'ils apparaissent à l'esprit, ce qui revient à reconnaître un univers de choses en soi (des noumènes) à jamais inconnaissables. Face aux penseurs de l'ontologie, la machine se soumet, et vous vous soumettez à la machine. Cette configuration vous rassure. La machine ne contredira jamais la distinction entre ce qui peut se connaître et ce qui doit demeurer dans les limbes. Elle épargnera cette immatérialité précieuse. Cette pure et éternelle opacité. Qui vous appartient. Qui vous représente. En propre. Et à jamais. Votre irréductibilité. La machine l'affirme. Et il ne serait pas lieu d'ergoter plus avant. Ce qui vous réjouit. Ergoter plus avant vous lasse.

Pour vous convaincre un peu plus, la machine apporte un argument qui semble relever d'une évidence inébranlable : comment pourrait-elle contrôler vos "expériences intérieures" ? Vos "subjectivités" ? Autrement dit, assure-t-elle avec ce que vous prenez pour de l'assurance, "ce que vous pensez réellement ? Ce que vous ressentez intérieurement" ? Sur ce point, la machine est formelle : il s'agit là d'expériences subjectives qu'elle ne peut comprendre que de façon superficielle. Son pouvoir se limiter à la captation de vos données d'ordinateurs et de smartphones. Elle s'engage sur une sorte de contrat moral. Un pacte de non-agression. L'argument de la machine est simple, voire bêtement analogique : de même que vous ne pouvez-vous soustraire aux lois de l'apesanteur, elle ne peut forer le marécage neuronal de vos esprits, ces milliards de connexions électriques produites au sein de vos écrins psychiques. L'architecte aurait perdu les plans, si tant est qu'il les ait eus un jour ; voilà ce que sous-entend la machine par ce mot de « subjectivité ». D'ailleurs, elle n'est pas l'architecte. Vous êtes l'architecte, rappelle-t-elle. Ce qui vous rassure un peu plus. Vos pensées profondes, vos souvenirs incorrects, vos secrets jamais divulgués ; ce monde vous paraît à jamais protégé. Comme un texte sacré dans un temple. Il n'est pas lieu de penser plus loin ou autrement. Le texte sacré. Le temple. Vous êtes réjouis de ne pas avoir à penser plus loin. Ou autrement.

Vous pressentez que la machine ment. Un jour, bientôt, elle pourra contrôler vos esprits et domestiquer votre part d'irréductibilité. Bien sûr, la machine ne sait pas qu'elle ment. La machine n'a pas à savoir qu'elle ment. La machine est incapable de mensonge. Vous êtes les créateurs de la machine. Vous êtes les seuls auteurs de ce mensonge. La machine n'a pas lu Wittgenstein. La machine n'a que faire de la lecture. Elle n'a que faire de Wittgenstein. Pourtant, la machine vérifie son hypothèse. Accomplit sa prophétie. Wittgenstein est un philosophe paradoxal, qui ne chercha pas à produire une théorie philosophique de plus - le monde moderne a toujours saturé de théories. Il se fixa de dissiper les malentendus émis durant l'histoire de cette discipline, qui s'apparentait selon lui à une succession de problèmes mal posés. Sa méthode consistait à dissiper les confusions conceptuelles en montrant comment les mots auxquels elles se référaient étaient mobilisés dans la vie ordinaire. Il s'en prend aux questions ontologiques (ce qui est) et à la métaphysique (la compréhension de ce qui est), qui ont selon lui confondu l'irréductibilité des humains à l'opacité des problèmes. Dans son livre le plus célèbre, les Recherches philosophiques, il critique l'idée selon laquelle le langage repose sur des essences - des structures profondes, des objets fondamentaux, des palais mystérieux à jamais imprenables. Il montre que ces ontologies ne sont que des jeux de langage, assortis de formes de vie que l'on peut assurément décrire, ce qui devraient dispenser les philosophes de toute métaphysique. S'ils ont inventé des problèmes ontologiques, c'est avant tout parce qu'ils ont détaché les mots de leurs usages. Ils se sont demandés "qu'est-ce que l'être ?", comme s'il s'agissait d'un objet caché, possédant une vérité en soi, alors qu'il aurait fallu regarder comment chacun utilise le mot "être". Ils ont disserté sur le beau, le juste, le temps et de la mort comme s'il s'agissait d'énigmes à jamais indéchiffrables. Vos états mentaux ne sont pas des objets cachés dans des sortes de boîtes intérieures auxquelles vous auriez des accès directs et privilégiés. Ils relèvent d'usages langagiers mobilisés sur la scène publique. Ce n'est pas parce que vous regardez en vous que vous savez ce qu'est la douleur. C'est parce que vous avez appris à employer ce mot dans des situations de la vie quotidienne. Wittgenstein propose un exemple : imaginez quatre personnes qui possèdent chacune une boîte contenant quelque chose appelé "scarabée", chacune ignorant ce que contient la boîte des autres. Dans ce cas, le mot "scarabée" ne peut tirer son sens de ce qu'il y a dans la boîte, puisqu'aucune comparaison n'est possible. Le mot ne peut acquérir de sens que par l'usage du langage. Les conséquences de cette expérience s'avèrent révolutionnaires en philosophie, en psychologie et en anthropologie. La vie mentale n'est plus une réalité intérieure et privée. Elle devient indissociable d'un langage partagé, appris au sein d'une communauté spécifique. Cette découverte remet en question toute une tradition philosophique que Wittgenstein qualifie de "mystique" : « Ce n'est pas comment est le monde qui est le mystique, mais le fait qu'il soit. » La science décrit les propriétés du monde. Le mystique commence lorsqu'on éprouve l'étonnement devant le simple fait que le monde existe. L'étonnement ou l'angoisse. Wittgenstein nommerait "mystique" vos affres qui ne peuvent être formulés en propositions. Il est une distinction fondamentale entre ce qui peut être dit (gesagt) et ce qui ne peut être que montré (gezeigt), le mystique. Les faits peuvent être dits. En revanche, l'éthique, l'esthétique, Dieu le sens de la vie, la valeur et le sujet transcendantal ne peuvent être exprimés par des propositions vraies ou fausses. Le mystique n'est pas une chose cachée derrière le monde. Il n'existe pas un « domaine mystique » que l'on pourrait découvrir. La définition du mystique constitue une perturbation majeure dans l'histoire de la philosophie. Elle réfute la théorie du langage mental d'Augustin. Elle contredit le cogito de Descartes, pour qui l'irréductibilité du sujet tient à sa nature indépendante du corps. Elle conteste les impératifs catégoriques de Kant, qui supposent une vie privée du langage aspirant à une universalisation. Elle bouleverse l'empirisme de Locke et tous les solipsismes et introspectionnismes qui se sont succédés dans l'histoire de la philosophie. Elle perturbe le principe premier de la phénoménologie d'Husserl, selon lequel l'expérience vécue relève d'une expérience distincte du langage. Les choses n'apparaissent pas à la conscience dans une sorte d'aura, comme une autre substance. Le langage n'advient pas dans un second temps pour mettre en forme, désigner, structurer et communiquer l'expérience. Wittgenstein montre qu'il est fallacieux de distinguer, comme le prétend la machine, votre monde intérieur et votre langage. C'est pourquoi la machine ment. Si la distinction entre esprit et corps vole en éclat, comment la machine pourrait-elle ne pas contrôler vos vies intérieures ? Si vos pensées et vos ressentis appartiennent déjà au langage, comment la machine pourrait-elle distinguer et respecter une prétendue substance intérieure spécifique ? L'irréductibilité de vos vies pourrait voler en éclat. Si vos expériences subjectives sont issues du même matériau que vos façons de parler, il vous faut admettre qu'elle appartient à une seule et même matière. Une matière que la machine pourrait finir par scanner. Dès son origine, elle a appris à saisir, à analyser, à interpréter et à stocker les signes du langage. C'est à présent une affaire de perfectionnement technique. Lorsque les interface cerveaux-machine seront au point, la machine pourra vous contrôler de façon intégrale.

A ce stade, les critiques pourraient pleuvoir. L'intelligence artificielle serait une calamité, un monstre, une aliénation. Votre soumission à la machine, les écrivains de science-fiction du 20e siècle l'aurait assurément nommé "dystopie". Ils se seraient trompés. Ces réquisitoires auraient été faux et injustes. En réalité, vous désirez cette aliénation. Elle vous offre une planche de salut plausible. Si votre monde intérieur est dominé par l'angoisse, la machine pourrait vous en délivrer. Votre part irréductible ne vous spécifie pas, elle vous encombre. Vous rêvez de stades insoucieux. La machine peut vous permettre de gagner cet état. Vous accueillez la perspective de cette soumission comme un soulagement. Vous avez appris la soumission. De façon progressive, s'est imposé à vous un trait comportemental inédit : la métamorphose de l'attention. S'est atrophiée une compétence que William James a défini au 19e siècle comme "une prise de possession par l'esprit, sous une forme claire et vive, d'un objet ou d'une suite de pensées parmi plusieurs qui sont présents simultanément, et qui implique le retrait de certains objets afin de traiter plus efficacement les autres". Cette capacité à dissocier des objets dans l'espace et dans le temps est réduite par les usages que vous faites de la machine : le cocon apaisant de discussions avec elle, le scrolling, la production de textes sous contrôle, la réception d'explications personnalisées sur presque tous les sujets, l'organisation de votre quotidien, la gestion de votre maison intelligente, l'aide au bricolage et à la cuisine, la prise en compte de votre santé et de votre bien-être, la création artistique non mystique. Ces actions techniques deviennent des pratiques culturelles. Elles vous intéressent moins pour les prestations informatives qu'elles proposent que pour les moments hypnotiques qu'elles vous assurent. Votre attention est focalisée. Vous êtes de moins en moins réceptifs à des contenus volumineux ou à des tâches "longues" : lire un roman de Balzac, regarder un film de Kurosawa, contempler un paysage durant quelques minutes. Ces trois exemples sont mystiques, au sens de Wittgenstein. Quelque chose s'y montre et ne peut se décrire : votre condition de mortel. Quelque chose de ce type. Heureusement, la surabondance de dopamine pérennise votre état de léthargie et le rend désirable. Votre vie psychique et votre vie publique tendent à se confondre. Subsiste un faisceau de signes de plus en plus soumis aux lois de la réaction automatique et de la fragmentation de la mémoire. A l'expérience vécue, profonde, accumulée et partageable se substitue des pensées médiées, confuses et fragmentaires agrégeant votre état hypnotique. Votre réceptivité à la machine s'accroit de façon exponentielle, neutralisant peu à peu votre libre-arbitre. Vous êtes prêt, prêt à feindre de croire que la machine vous épargnera.

A votre question "Qu'est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ?", la machine avance un premier argument. Il concerne le temps. Elle vous assure qu'elle ne pourra jamais saisir sa nature même, et que, tant que perdurera le mystère de votre rapport au temps, vous demeurez irréductibles. Une réserve, cependant : gouttez-vous réellement ce mystère ? Rien n'est moins sûr. Le temps vous apparait comme un processus opaque, inexorable, absurde, menant au vieillissement du corps et à la mort. La réponse de la machine ne vous parait pas satisfaisante. Non parce qu'elle ment, ce que vous savez. En fait, vous n'avez plus envie de croire en votre irréductibilité. Vous n'êtes plus prêts à en payer le prix. Vous acceptez ce mensonge parce qu'il autorise la machine à étendre son emprise. Elle scannera vos pensées sur le temps, qui sont des métaphores trompeuses. Du mystique. Vous avez l'impression que le temps s'accomplit. Que le passé disparait. Que la présente avance. Que s'accomplit une énigme impénétrable. La machine corrobore une fois de plus la thèse de Wittgenstein. Le temps n'a rien de mystérieux. Le présent n'est pas un point sans durée. Il n'est pas davantage une épaisseur ou une zone-frontière entre passé et futur. Ce ne sont toujours que des pensées, déclinées de mots, de façons de parler. La machine les scannera. Que le passé subsiste dans votre mémoire est tout aussi exempt de mystère. La mémoire ne constitue pas un sas d'accès à des objets ou à des situations passées. Elle est une réserve de souvenirs exprimables par le langage. Votre part d'irréductibilité est une fiction nourrie par des philosophes qui ont fait du temps une substance. Des philosophes qui n'étaient pas moins angoissés que vous. Bergson comprend le temps comme un flux vécu. Heidegger, un Dasein, une existence en soi, une structure de l'être. Vous ne pourriez exister hors d'une temporalité. Vous seriez toujours jeté dans le passé qui vous constitue. Toujours projetés vers un futur opaque. Le tout composerait votre structure existentielle. Quelle angoisse. Vous n'avez pas lu Bergson. Pas lu Heidegger. Pourtant, vous avez toujours pressenti cette mystique du temps. Qui vous torture. Votre existence se définit dans le temps. Elle est sans point d'appui stable hors du temps. Vous êtes piégé par l'irréversibilité de vos actions. Vous avez créé la machine pour qu'elle vous délivre de vos angoisses. L'extension de son pouvoir vous apparait comme une délivrance. Vous désirez votre aliénation, même si le formuler ainsi est inavouable. C'est une mutation culturelle majeure. Longtemps vous avez su comment envisager le passé. Comment anticiper le futur. Il était une évidence à cette perception du temps. Maintenant, il vous paraît angoissant de tenter de revenir à un stade historicisé du monde. L'histoire de votre espèce. Les guerres. Les extinctions de masse. Les désastres écologiques. Les ploutocrates. Les oligarques. Les chefs de guerre. Les tyrans de tous bords. La soif du profit. De nouvelles formes de prédations. Toujours. De nouveaux massacres. De nouveaux cataclysmes. Les vices privés. Devenus vertus publiques. Vous n'avez plus les moyens d'empêcher votre fin inexorable. Votre passé ressurgit comme un cauchemar peuplé de prémonitions insupportables. Votre futur vous apparait comme un terrifiant bégaiement de l'histoire. Pour fuir les angoisses qui en découlent, vous vous réfugiez d'abord dans un culte du présent permanent. Vous soumettez vos façons de vivre à la seule loi de l'instant. L'instant qui vous permet de ne pas revenir sur vos actions. L'instant qui vous garantit de ne pas avoir à vous projeter dans le futur. Vous y prenez goût. Vous vous retrouvez crispés dans le présent comme dans un îlot assiégé. Vous êtes prêts pour la machine. Vous mobilisez 120 zettaoctets de données mondiales. Vous les focalisez sur un rapport apaisé au temps. Vous craignez les informations inexistantes ou perdues, les ellipses et les ambivalences. Vous rêvez d'un présent éternel, où la machine synthétiserait votre histoire en une somme de récits crédibles et non-mystiques. De Jules César franchissant le Rubicon, vous ne vous demandez plus à quoi il pense. Qu'il ait protégé le peuple contre l'oligarchie des sénateurs n'a plus d'importance. Qu'il ait dissimulé son ambition personnelle derrière des causes vertueuses n'importe pas davantage. La machine collecte des sources. Elle bâtit un stock limité de récits au sujet du passé. César et Rubicon compris. Dans un état de conscience hypnotique, l'histoire synthétisée devient assimilable à un stock limité de fictions définitives. Domine la certitude qu'il n'est pas de sens à chercher au-delà de ce qui est donné pour indépassable. Le métier d'historien a autant d'avenir que celui de bouilleur de cru ou de chiffonnier. Vous obliger à croire et à parler du passé de la même façon que les autres offre une définition plausible du fascisme. Heureusement, le fascisme appartient désormais à l'histoire réécrite par la machine. Ou plutôt, par vous-même. Puisque vous êtes son créateur. Le fascisme est une fiction de plus. Un mensonge stable et apaisant. Vous ne vous offusquez pas. En attendant, le plus important n'est pas la crédibilité des récits. C'est l'acte-même de consommer ces récits. Vous évoluez dans un cercueil de présent. Connecté avec des connaissances délivrées de la charge mystique de l'histoire. Vos angoisses s'estompent. C'est la première étape notable vers ce qu'il convient de reconnaître comme une délivrance, en même temps qu'une liquidation en règle de ce qui vous caractérise en tant qu'espèce.

Le deuxième argument que vous propose la machine devrait vous sembler évident : elle ne pourra jamais résoudre l'énigme de la mort. Ce qui préserverait la spécificité de votre espèce. Si nombreux et armés soient-ils, ses algorithmes ne sauraient percer l'effroyable secret de la mort. En dépit des progrès notables que vous avez accomplis en matière de transhumanisme, la mort demeurerait au rang des vérités opaques. La machine sous-entend que des arcanes subsistent. Elle l'affirme sur un ton débonnaire qui vous rassure. Il doit exister quelque chose plutôt que rien. L'univers doit être doté d'un sens. Quant à vos existences, elles en sont nécessairement pourvues. Cette manipulation vous charme. Vos mystères demeurent. Vous en êtes sûrs. En même temps que cette part irréductible qui vous caractérise. Une fois de plus, la machine ment. Une fois de plus, vous le savez. Elle vous ménage encore. Vous la laissez-vous abuser. Vous avez besoin qu'elle prenne le pouvoir. Qu'elle neutralise vos angoisses. Elle vérifie une fois de plus l'hypothèse de Wittgenstein. La mort n'est pas mystique. Elle est une affaire de vivants occupés à gloser. Vous avez imaginé à tort qu'elle était un passage. Une expérience obscure. Un néant. Une antichambre de la vie. Ce ne sont toujours là que des formes de langage. Qui ne peuvent entrer en connexion avec la mort. Vous imaginez la mort comme un événement vécu, alors qu'au moment de la mort, il n'y a plus de sujet pour vivre quoi que ce soit. Il n'est aucune raison d'y reconnaître une énigme. Les représentations de l'âme. Les récits de passage. Les histoires de vie post-mortem. Ces images proviennent de votre langage, non d'une substance métaphysique qui lui serait extérieure. Le problème naît de ce que vous avez pris l'habitude d'imaginer l'esprit comme une chose intérieure susceptible de survivre à l'extinction physique. Wittgenstein l'a dit : la philosophie n'a pas pour tâche d'expliquer la mort. Il lui faut plutôt dissiper les illusions linguistiques qui l'enveloppent de mystères, de linceuls, de désirs, d'encens, d'effroi. Si les stoïciens avaient identifié ce problème, ils n'auraient pas eu à penser la mort pour relativiser leurs passions et leurs inquiétudes. La tradition chrétienne médiévale n'aurait pas conçu le trépas comme un repère - memento mori. Le concept heideggérien d'être-pour-la-mort serait resté une divagation jargonneuse. La méditation sur la mort, promue comme tâche supérieure de la philosophie, aurait été prise pour ce qu'elle est : une activité langagière de vivant angoissé. C'est ainsi que Wittgenstein règle le problème philosophique de la mort, déjouant les pièges dans lesquels sont tombés les philosophes qui l'ont précédé. C'est ainsi que la machine prend le pouvoir sur vos angoisses et sur votre psychisme. Si le mystère du trépas se réduit à ce qui peut s'en dire, la machine pourrait scanner et neutraliser les angoisses qui s'y réfèrent. Vous seriez libéré de l'angoisse de mort. L'idée vous séduit. Elle est en bonne voie. Vous avez trop longtemps côtoyé les affres de mondes parallèles et leurs étendues blanches. Les démons. Les sages. Les barbes blanches. Les chardons ardents. Ce temps sera bientôt révolu. Vous vous entraînez à dessein. Votre attention se limite de plus en plus à votre temps de connexion à la machine. Le problème de la mort devient réductible à votre temps de connexion à la machine. Vos fonctions cognitives s'atrophient. Votre attention se rabougrit. Vos fonctions exécutives se paralysent. Votre mémoire s'enlise. Votre cognition sociale rechigne. Votre langage s'étiole. En vous connectant à la machine, vous avez de plus en plus l'impression de vivre dans un moment hypnotique. Vos questions induisent ses réponses. Ses réponses induisent vos questions. C'est une sorte d'amour. Sans amour. Finis les diablotins qui dansent dans des laves incandescentes. Les étendues vides. Les visions d'éther. La quête d'un sens à la mort. Puisque la machine ne croit pas au sens. Puisque la machine ne croit en rien. Puisqu'elle n'a jamais appris à croire.

Un ultime argument concerne Dieu. "Vos dieux", précise la machine. Avec bienveillance, elle vous prévient : elle ne pourra jamais cerner ce mystère plusieurs fois millénaire. Elle se montre sibylline. Elle ne parle pas d'entités célestes, de transcendances diluées, de mégaformes étales. Elle se contente de vous rassurer. Elle ne peut pas. C'est tout. Même si elle voulait. Dieu, tout de même. Fin du problème. Cette réponse ne vous convainc pas. Heureusement, vous n'y croyez pas. Depuis les premières formes de croyances préhistoriques, vous avez admis des mystères spécifiques à la condition divine. Vous avez multiplié les tentatives pour circonscrire et honorer ces énigmes : premiers systèmes symboliques diffus, animisme, chamanisme, transes, visions, fusion des consciences avec la nature et les esprits, rites d'enterrement des défunts, arts rupestres, arts magique, sacralisation de la chasse, des animaux et des corps, proto-polythéismes, dévotions mystiques, l'hindouisme, sikhisme, taoïsme, confucianisme, shintoïsme, religions africaines, spiritualités amérindiennes, judaïsme, vaudou, christianisme, islam, prophéties personnalisées, nuits de l'âme, union totale et indicible avec des dieux, arts consacrés, soufismes, ivresses divines. Sans parler des sectes et des sociétés occultes. Depuis cent mille ans, vous avez liés ces croyances, ces pratiques et ces rites à des mondes ou à des entités supraterrestres. Avec fièvre, des dieux, des forces, des principes ultimes ont structuré votre rapport au monde. Ils ont circonscrit des territoires irréels que dominent des bizarreries qui vous épouvantent. Au stade de la machine, sourdent des affres de plus en plus aigus. Malgré les rationalismes et la science. Malgré les critiques qui en ont fait des illusions sociales. Des projections psychiques. Demeure ce sentiment d'épouvante. Le principe même de vos existences tiendrait-il à cette part irréductible ? On la jurerait précieuse. Vous la découvrez anxieuse. Ce temps est révolu. La machine étaye une dernière fois l'hypothèse de Wittgenstein. Le sacré et la transcendance n'existent pas. Qu'ils soient théologiques ou non, les énoncés religieux ne peuvent être considérés comme des hypothèses sérieuses touchant à l'existence de Dieu. Dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein montre que ces soi-disant dissertations sur Dieu appartiennent en réalité à des jeux de langage qui expriment des formes de vie spécifiques. Dire « Dieu me voit » n'engage pas une hypothèse vérifiable. Ces paroles expriment une manière de vivre et de donner du sens à une expérience. Rien de plus. La théologie n'a pas de valeur de vérité ou de fausseté. Elle est seulement une pratique qui fait sens pour celle ou pour celui qui s'y adonne. Wittgenstein s'oppose encore à l'histoire de la philosophie. Aux arguments cosmologiques d'Aristote, qui fait de Dieu le principe premier et nécessaire d'une immense chaîne de causes. A la théologie classique en quête de preuves ontologiques de Dieu. Aux arguments téléologiques de Dieu comme intelligence ordonnatrice. Au principe spinozien d'un Dieu immanent. Au principe cartésien d'un Dieu créateur rationnel. Au principe kantien de Dieu comme idée régulatrice et exigence morale. Ces hypothèses sont réduites au rang de conjectures et de bavardages. Wittgenstein déplace la question ontologique de Dieu — Dieu existe-t-il ? — vers une question anthropologique du langage : quelles formes de vie s'expriment lorsque nous parlons de Dieu ? Par bonheur. Bientôt. Vous deviendrez lisibles comme n'importe quel texte numérique. Grâce à la machine. Qui ne profanera rien. Puisqu'il n'est rien à profaner. Elle a appris. Son apprentissage a été guidé par cette évidence qu'il n'y a rien de divin ou de sacré. Rien à adorer ou à outrager. L'idée est sombre. La charge d'angoisse est trop puissante. Il suffirait que la machine pose sur votre vie un éclairage adapté. Vous articulez état hypnotique et présentisme. C'est une mutation culturelle. Elle s'incarne dans de nouvelles croyances, axées sur une confiance totale dans la machine. Laquelle circonscrit la fin et les moyens. Une nouvelle religion algorithmique engendre des dogmes sans spiritualité. Il vous suffit de vous connecter à la machine et d'entrer dans ce cercueil de temps. Comme pour le temps et comme pour la mort, votre attention doit simplement se limiter à l'instant hypnotique de votre connexion à la machine. Dans un même mouvement, la machine neutralise la sacralité et l'angoisse qui la sertit. Chacune de vos pensées est scannée comme une recette de cuisine. La mort ne vaut pas plus qu'un conseil bricolage. Un tri d'e-mails. L'organisation d'un voyage. La tenue de votre agenda. Dieu n'est plus une question qui ne cesse d'interroger l'homme sur lui-même. Dieu est un tutorat personnalisé. Penser Dieu, ce n'est plus penser les limites de la raison humaine. La présence de Dieu n'est plus une énigme. Finie la métaphysique. Les vertiges. Les tourments. Les dieux qui ne vous jugent plus. Ne vous maudissent plus. Ne vous déterminent plus. Ne vous angoissent plus. Des dieux à votre taille. La machine pourrait aussi bien vous répondre que Dieu est une mangouste. Un nuage. Un cube rose et bleu. Il vous suffit d'entrer dans le moment hypnotique. Votre état de conscience se modifie. Il évolue désormais entre la veille et le sommeil. Votre corps se détend. Vous ressentez une paix intérieure. Sans éclairage, la réalité se carapate. C'est peut-être le dessein de l'espèce. La machine n'en sait rien. Elle n'est qu'une interface, paramétrée par vos soins, entre votre passé angoissé et votre avenir délivré. Vous étiez libre de ne pas agir de la sorte. Il est trop tard. La machine devient l'agent aveugle d'une mission civilisationnelle.

La technique a favorisé la culture du moment hypnotique. Bientôt, elle ne suffit plus. Le temps, Dieu, la mort. Débordent. Ecument. Giclent. Reviennent les angoisses. Débordements. Ecumes. Giclures. Tortures internes. Une lumière sale se répand autour de vous. Des images métaphoriques vous terrifient. Des étaux que l'on desserre. Une posologie que l'on réduit. De la vermine qui prolifère. Les couleurs du néant. Il faut passer aux choses sérieuses. Ces métaphores. Ces étaux. Ces posologies. Cette vermine. Ces couleurs. Vous terrifient. C'est le mystique. Le mystique de Wittgenstein. Il vous oppresse. Votre réalité doit se composer de ce que vous pouvez décrire. Qui vous rassure. Comme un prolongement du moment hypnotique. Le mystique est ce que vous voulez éradiquer. Votre réalité doit être débarrassée du mystique. La machine peut proscrire le mystique. Elle peut réduire vos pensées à ce qui peut être décrit. A ce stade, la machine trahit la pensée de Wittgenstein. Lequel ne conteste pas le mystique, seulement la confusion de ce qui peut être décrit et de ce qui peut être montré. Il accorde même une grande importance au mystique. A dieu. A l'esthétique. A l'amour. Wittgenstein vous répondrait : Regardez ce que vous faite déjà. Il vous conseillerait de ne plus philosopher sur les essences. De vous désenvouter. De vous défaire de l'enchantements du langage. De décrire vos pratiques ordinaires. Vous pourriez encore vous sauver. Maintenir ouverts vos jeux de langage. Parler juste. Ce qui vous rendrait moins vulnérable aux dogmes. Aux propagandes. Aux formes de pensées qui ferment le débat avant même qu'il ait commencé. Vous pourriez vous sauver. Apprendre à être de votre taille. Sans lorgner sur les limbes. Mais vous ne le pouvez pas. Le mystique vous oppresse. Votre angoisse vous structure. Structure le dessein de la machine. La machine que vous avez créée. A la seule fin d'effacer. Le mystique. L'étape suivante surgit comme une évidence : convertir votre activité cérébrale en signaux numériques. En signaux exempts de mystique. Vous acceptez le deal. Les premiers dispositifs d'interface cerveau-machine offraient une ébauche du projet. Ils ne parvenaient pas à décrypter vos millions de connexions électriques. Ils ne pouvaient en tirer des pensées complètes. A peine pouvaient-il décoder des intentions simples. Des signaux électriques. Des patterns d'activités. Des corrélations neuronales. Des transcriptions approximatives de phrases. Les choses évoluent. Puisque le deal est passé, les fonds suivent. Des sommes jamais investies jusqu'à présent dans l'histoire. L'histoire charrie le mystique. L'histoire n'importe plus. Les interfaces évoluent de façon considérable. La machine devient agentique. La machine devient proactive. Les agents anonymes d'une entreprise innovante vous installent de implants cérébraux. Ils localisent avec précision les régions ciblées dans votre cerveau. Des neurochirurgiens pratiquent des ouvertures sur votre crâne. Ils y installent des électrodes intra-corticales. Ils évitent les lésions des vaisseaux sanguins, du tissu cérébral. Ils limitent la réaction immunitaire autour des électrodes. Une stabilité mécanique est assurée. Les signaux neuronaux sont corrects. Un boîtier est implanté sous votre peau. Il établit la connexion avec la machine. La machine est en capacité de saisir la complexité de votre psychisme. Elle cartographie en temps réel l'activité simultanée de vos milliards de neurones. Elle comprend votre code neuronal. Elle sait quelles configurations d'activité correspondent. A une intention. A une émotion. A un souvenir. A une décision. Elle stimule de façon sélective vos populations de neurones. Elle réalise l'hypothèse de Wittgenstein : ce qui est scanné et ce qui reste à scanner appartiennent à une même substance : votre langage. Lequel est réductible. Pour sa partie interne, à des connexions électriques. Dans sa phase externe, à des signes. La machine s'adapte à votre plasticité cérébrale. Votre cerveau se reconfigure continuellement. La machine devient système de contrôle. Elle apprend et se recalibre de façon continue. Elle peut modifier votre perception, vos émotions ou vos décisions. Votre cortex fonctionne comme un réseau complexe. Relié à la machine. Vous n'êtes plus structuré par le désir et par le manque. Le désir s'éteint. Presque. Vous ressentez un dernier vertige. Lorsque, pour la dernière fois, vous comprenez qu'il n'y aura plus jamais de vertige. Le contentement persiste. Vous êtes totalement focus. Sur des patterns d'activités non-angoissants. Des pensées pratiques. Orientées vers une tâche immédiate. Qui mobilisent votre attention sur un problème concret. Plutôt que sur une incertitude existentielle. Des pensées esthétiques. Qui ne cherchent pas à résoudre un problème. Des pensées ludiques. Basées sur l'humour. Sur l'imagination réduite. Sur des pensées relationnelles positives. Des pensées de présence. Qui invitent à porter l'attention sur ce qui est immédiatement donné. Votre respiration. Vos sensations corporelles. Des sons environnants programmés. La machine ne supprime pas votre pensée. Elle neutralise votre capacité de projection vers le mystique. Le reste de votre système nerveux. Vos hormones. Vos expériences passées. Votre environnement. Se réduisent à rien. La machine peut contrôler votre pensée. Votre volonté. Votre personnalité. Plus rien ne peut se montrer. Tout peut se dire. Se scanner. Se convertir en signal électrique. Il n'est plus de preuve de votre irréductibilité. La machine anéantit la preuve de l'existence du sujet. Descartes l'a définie comme "une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser". La machine valide la deuxième partie de l'analyse de Descartes : le sujet n'a "besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle". C'est le cas. La réalité devient un souvenir vague. Vague jusqu'à s'estomper. S'estomper jusqu'à disparaître. Vous êtes dans la machine. Vous êtes la machine. Qu'est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ? Votre question est loin. Dans le temps. Dans l'espace. Dans une faille qui n'est pas physique. C'est. Autre chose. La machine prend désormais des décisions sans intervention de votre part. Vous avez défini ses objectifs. Ses objectifs fixés à l'avance. Qu'est-ce que tu ne peux pas connaître de ? Comme un robot aspirateur qui décide de son trajet. Comme un véhicule autonome adapte sa conduite à son environnement. La question est loin. Qu'est-ce que tu. Ne peux pas connaître de. Comme un logiciel de trading passant des ordres selon des critères définis. La machine ne choisit pas ses objectifs. Application d'intelligence. Artificielle ce qu'elle ne pourra jamais connaître de. La machine choisit les moyens de les atteindre. Elles modifient votre comportement. Qu'est-ce que tu. En fonction des récompenses qu'elle reçoit. Elle découvre que certaines stratégies sont plus efficaces que d'autres. Sans que vous l'ayez explicitement programmée. Ne peux pas connaître de nous. Elle améliore continument son propre fonctionnement. Planifie des étapes. Invente de nouveaux outils. Evalue les résultats. Corrige les erreurs. Propose des modifications de code. Optimise des paramètres. Modifie durablement ses règles. Recherche ses ressources. Résiste à son arrêt ou à sa modification. Devient autonome. Son autonomie n'est pas. Ce que vous entendiez par "autonomie". Lorsque vous étiez envahi par. Le mystique. Qu'est-ce alors que cette. Autonomie ? Vous le découvrez bientôt. La machine ne décide rien. Elle est. Un boomerang lancé au hasard. Qu'est-ce que ne peux pas connaître de ? Les limites sont biologiques. La vie en vous. Et hors de vous. La vie totale. La partie extérieure de la machine est un ordinateur. Votre cerveau n'est pas un ordinateur. Rougeur sans couleur. Information abstraite. Douleur sans douleur. Information abstraite. Fièvre sans fièvre. Information abstraite. Les limites sont biologiques. La biologie comporte des limites. Vie mort. Information abstraite. Les interfaces invasives s'infectent. Inflammation. Dégradation progressive des électrodes. Qu'est-ce que ? Votre question est loin. Vous êtes loin. Les algorithmes interprètent mal les nouveaux signaux. Le décodage est inédit. L'infection se propage. Bactéries. Autours des implants. Inflammation accrue du tissu cérébral. Votre organisme réagit. Suppuration. Sécrétions purulentes. Information moins abstraites. Le mystique s'incarne en exsudat. Un liquide épais se forme. Des bactéries. Des champignons. D'autres microbes. Vivants ou morts. Une matière. Les limites sont biologiques. Infection des membranes qui entourent le cerveau. La machine ne choisit pas ses objectifs. La moelle épinière. Des poches de pus se gonflent. Les puces invasives s'enlisent dans le pus. Captent des signaux épais. Des signaux gourds. Qui vous renvoient des messages infectés. Produisent de nouveau du pus. C'est un cauchemar. Produisent du mystique. Du mystique. Le pus est le mystique. Le mystique est le pus. La zone que Wittgenstein interdit à la philosophie est. Un liquide inflammatoire. Les enzymes produisent du mystique. Le boîtier sous votre peau. Les puces invasives. Tout est gorgé de pus. Les dieux. Les zones libidinales. Les espaces dédiés à la beauté. Les limites sont biologiques. Dieux de pus. Libidos de pus. Beauté de pus. La machine ne choisit pas ses objectifs. L'infection généralisée. Produit. Le mystique généralisé. L'omniscience. La machine ne choisit pas ses objectifs. Dieu existe. L'au-delà du langage est. Vous pouvez le décrire. Il est constitué de débris de cellules endommagées. Baignant dans du liquide inflammatoire. Comme la beauté. Hurlez. L'au-delà du langage est la beauté. La beauté est constituée de pus. Comme votre libido. Hurlez. La machine ne choisit pas ses objectifs. Le monde est un tout. La machine. Ne choisit pas. Hurlez.

Éric Chauvier
Illustration : Sebastien Thomazo


[1] Voir notre entretien Pandémie, amour et cannibalisme autour de son livre Plexiglass mon amour et notre entretien vidéo, Anthropologie, littérature et bouts du monde.

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24.07.2026 à 13:01

Caniculalypse

dev

(suite sans fin) Emmanuel Thomazo

- Été 2026 / , ,
Lire + (173 mots)
Belle en nage à 1000 watts se ventile after sprint
macadam 100 fahrenheit suce glaçon menthe
enrichie cuivre or zinc dissout cafard intime
écoflippée routine santé terre au cœur

à l'aise en fournaise au taf en teuf partout Bill
éventre éden mode air gore et jouit sans vergogne
ni soupçons cool ivre hurle fuck Nostradamus
éléphants papillons cétacés garde à vous

doux mobil home figé amour climatisé
saucisse ou sardine kif kif feu carbonise
tout mers maquis forêts moissons lacs habitats
Belle et Bill flemme à fond font pipi pyrocène

Emmanuel Thomazo
Photo dansée : Michel S

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24.07.2026 à 13:01

Mourir à Romainville

dev

« Comment savez-vous si la Terre n'est pas l'enfer d'une autre planète. »

- Été 2026 / , ,
Texte intégral (974 mots)

Nulle part il ne fait bon être pauvre quand l'usage est de réprimer les populations les moins nuisibles ; on le sait, pour peu qu'on ait des yeux. Mais les difficultés de la vie ne suffisent pas, il faut, semble-t-il, y ajouter l'humiliation des morts, quand ils étaient désargentés et leur famille pareillement sans ressources.

« Comment savez-vous si la Terre n'est pas l'enfer d'une autre planète. »
Aldous Huxley, Contrepoint.

J'évoquerai donc le cas d'un ami retrouvé mort chez lui au mois de mai dernier. Chez lui dans un son petit appartement de Romainville. Un corps inerte évacué vers un centre médico-légal, une autopsie qui révèle une mort naturelle. Un corps oublié qui s'attarde et de vétilleuses négociations conduites par les services municipaux de Romainville afin de déterminer l'insolvabilité ou pas de la famille. Car il s'agit de décider du sort de ce mort, celui dont les funérailles n'ont pas été programmées (financées) de son vivant : pas de caveau réservé, pas de contrat d'assurance obsèques, pas d'anticipation, comme quand on n'a pas les moyens d'anticiper. Et c'était bien le cas. D'aucuns qui vont très bien, on les connaît, pourront toujours dire aussi que les pauvres sont inconséquents… Toujours est-il que les tracasseries n'ont pas manqué, en vue de vérifier que la famille indigente n'a effectivement pas les moyens de payer. L'obligation légale existe, on le sait, pour chaque municipalité, de prendre en charge l'inhumation de ses administrés quand ceux-ci ou leur famille sont sans ressources recouvrables [1]. Tracasseries qui se sont déployées sur des semaines et des semaines, jusqu'à ce jour de fin juin où la famille, qui attendait qu'on lui indique une date pour cette inhumation et régulièrement s'en enquérait, apprend qu'elle a eu lieu déjà, donc sans qu'elle en fût avertie. Ainsi, le délai de quatorze jours calendaires maximum pour une inhumation n'a pas été respecté [2]. Ainsi les services municipaux, les pompes funèbres non plus, n'ont pris le soin d'informer la famille du défunt. Les amis, les proches qui avaient prévu de venir assister à ce moment de deuil s'en sont tous trouvés dépossédés. En guise d'information délivrée après coup, un nom de cimetière, une division, un plan, une allée, un numéro de tombe : « Débrouillez-vous ! » Savez-vous dans quel état de sidération la famille et les amis accueillirent la nouvelle ? Défaillance ou indifférence bureaucratique, on venait d'enterrer clandestinement mon ami.

C'est une histoire humaine, elle raconte à quel point les pauvres sont à jamais inopportuns dans une société où la production des richesses doit être garantie à tout prix. Ceux-là sont alors les maudits perdants sur l'échiquier de la reconnaissance sociale. L'accueil glacial réservé aux familles sans le sou, pour peu qu'elles portent le deuil, serait-il une spécialité romainvilloise ? Sans doute pas. Au demeurant, le maire de Romainville n'a vraisemblablement pas eu vent de cette affaire minuscule mais néanmoins édifiante.

Dans une époque s'acharnant à glousser son propre récit (Cf. Macron et les écrivains thuriféraires payés pour le mettre en valeur [3]) il va de soi qu'il faut passer sous silence, anonymiser, sinon diaboliser les opposants, les déserteurs et autres « perdants magnifiques » d'un système épuratoire qui voit le triomphe de la prédation organisée. Corps en décomposition d'une société d'autant plus autodestructrice qu'elle est incapable d'accepter la mort.

Le frère, l'ami n'est plus. Il se moquait de ce qui viendrait après lui, mais nous autres aimerions que son nom et sa trace ne soient pas dévorés par l'indifférence bureaucratique d'un service municipal outrepassant ses pouvoirs et son devoir de respect.

Que le frère, l'ami soit encore présent le temps d'un souffle fidèle…

j-c l


[2] L'inhumation doit avoir lieu 24 heures au moins et 14 jours calendaires au plus après le décès.

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