24.10.2026 à 11:28
dev
Suite aux déclarations Gérald Darmanin qui a annoncé la mise en œuvre de la reconnaissance faciale algorithmique afin de traquer les manifestants, nous avons sollicité les spécialistes de La Quadrature du Net afin qu'ils nous éclairent sur ce que l'État peut (et ne peut pas encore) faire en termes de techniques de surveillance.
24.10.2026 à 10:30
dev
En cet automne 2026, sous les feuilles mortes, ont surgis soudainement des fleurs de révolte irradiantes. Initiée par des lycéens des quartiers populaires, la révolte a été reprise par des prolétaires de tout âge des banlieues discriminées et bien au-delà. En un mois, du 21 septembre au 17 octobre, les feux se sont répandus partout, surprenant et déstabilisant les gendarmes-pompiers de l'Etat. Malgré ses immenses pouvoirs, ses dizaines de milliers de policiers et gendarmes super armés, ses moyens technologiques d'espionnage, ses rouages de propagande médiatique bien lubrifiés, l'ordre bourgeois a été ébranlé par la déferlante des populations opprimées.
Face aux revendications parfaitement légitimes des lycéens en révolte, comme au cours de ces dernières années face à celles des prolétaires en Gilet Jaune, des salariés du privé et du public, la seule et unique réponse de l'Etat a été la répression. Violente, de plus en plus violente, jusqu'à provoquer des mutilations à vie, des blessures et de traumatismes graves chez des jeunes de 14-17 ans. En matraquant et mettant en GAV des milliers de mineurs, en envoyant en prison ferme des centaines parmi eux. Au nom de la loi.
Au nom de la loi, sortant du chapeau le despotique 49-3 devant les énormes mobilisations sociales contre les réformes capitalistes des droits des travailleurs et des chômeurs, de la sécurité sociale, des retraites, et tant d'autres luttes légitimes et justifiées par l'exigence d'une vie digne et respectable. Au nom d'une loi truquée à l'avance. Bien avant Macron malheureusement, l'Oligarchie dominante habillée en Démocratie élective, impose aux plus nombreux, aux classes populaires, leur volonté. Par un codicille juridique inventé par eux, ou alors par la matraque si les récalcitrants insistent et résistent.
La journée insurrectionnelle du 17 octobre 2026, qui a vu pas loin d'un million de personnes mobilisées en France, a été décriée par les Gouvernants et leurs thuriféraires médiatiques sous les termes de « chaos, violences urbaines, saccages, pillages ». Violences auxquelles il fallait une réponse ferme de l'Etat : des couvre-feu, des militaires déployés dans les rues, des interdictions de manifester, de divulguer des informations et des appels sur les réseaux sociaux etc. Des mesures souvent illégales selon le droit, mais prise « en urgence » afin de rétablir l'ordre et la légalité, la leur, celle de l'Oligarchie dominante.
Celles et ceux qui l'ont vécue de l'intérieur, pas vue à la télé, ont bien vu qu'il s'agissait d'une énorme révolte populaire, faisant exploser les colères accumulées pendant des années, voire des générations. Colère contre des études misérables, des travaux ingrats et mal payés, des habitats infâmes, des exclusions et humiliations de toute sorte. Des luttes tout-à-fait légitimes, largement partagées par les populations concernées, et pourtant violemment réprimées « au nom de la loi ».
Une loi variable, en effet. Depuis des décennies tous les Gouvernements français ont cédé et satisfait les revendications des agro-industriels, considérant que leurs exigences étaient légitimes. Généreux et aussi cléments et miséricordieux, passant l'éponge sur toutes les actions illégales (blocages de routes et péages, attaques et saccages de Préfectures et Ministères etc.) commises par des entrepreneurs agricoles juchés sur des tracteurs de 300 chevaux (300.000 euros).
Au lendemain du 17 octobre, Gouvernants et médias complices ont commenté superficiellement les grandes manifestations qui avaient eu lieu dans toute la France, mettant la focale inquisitoriale sur les « hordes sauvages » qui ont éventré et pillé des supermarchés et des boutiques du centre-ville. Les commentateurs le moins hostiles aux manifestants (genre Le Monde et Libération) disant comprendre, à la limite, les affrontements avec la police, les barricades en feu, voire les attaques contre des Mairies, des Préfecture et autre sièges de Pouvoir, mais condamnant sans aucune excuse possible les pillages des commerces.
Bien entendu, les mêmes tenants et suppôts du système ont dit qu'il fallait faire la différence entre manifestants pacifiques et black bloc, entre étudiants et travailleurs exprimant légitimement leurs plaintes et revendications, et « les casseurs, les délinquants se greffant par opportunisme parmi les manifestants ». Renvoyant « casseurs et pilleurs » dans la sphère de la criminalité, sans aucune justification de nature politique.
Sauf que, vu de la place ou de l'avenue en feu, dans l'action, l'image était bien différente. Malin qui aurait pu faire la différence entre manifestants pacifistes, révolutionnaires, black bloc en gilet jaune ou vice-versa, entre groupes qui se lançaient dans des actions offensives et d'autres qui se limitaient à l'auto-défense. En tout cas, les milliers et milliers de personnes qui ont vécu du matin au soir les événements du 17 octobre, ont toutes eu le sentiment d'avoir participé à un mouvement collectif unitaire et multiforme. On n'a pas vu des « militants pacifistes » s'opposer à des « vilains casseurs », par contre on a vu des paquets de marchandises voler comme s'il en pleuvait, jetés dehors des magasins par des pères-noël habillés en noir, faisant le bonheur de passants, de petites-dames et de sans-abris. Pourquoi ? Pourquoi, dans les faits, la masse des manifestants a porté un regard compréhensif, voire complice, sur ces actes « illégaux » ?
Par une prise de conscience diffuse que des vitres cassées étaient bien moins importants que des vies cassées. Comme disait Berthold Brecht : « Qu'est-ce que le casse d'une banque face à la fondation d'une banque ? ». Autrement dit, en regardant avec d'autres lunettes que celles imposées par le système capitaliste, on pourrait considérer que les pillages de magasins ne sont que de la récupération partielle, de la réappropriation par des pauvres démunis des spoliations systémiques dont ils sont victimes.
La chose est aussi simple que ça : si l'on vole c'est parce qu'on n'a pas l'argent pour l'acheter. Les riches ne volent pas au supermarché (d'ailleurs ils envoient leur bonne faire les courses), ils vont au gros, en gants blancs. Au demeurant, c'était bien le pouvoir d'achat indigent la raison fédérative des manifestations du 17 octobre. Alors que certains aient pensé qu'il fallait arrêter de quémander la soupe aux cantines populaires et qu'il fallait se servir soi-même, apparaît tout-à-fait logique et conséquent. Comment expliquer autrement que des gens prennent le risque d'affronter la police, d'être arrêtés et finir au gnouf ? Peut-on imaginer la joie d'un fan de foot récupérant des vêtements sportifs qu'il n'aurait pas pu se payer, une jeune-fille qui se retrouve avec des vêtements de marque, un adulte qui n'aurait pas pu s'habiller avec un beau costard ? Envisager que des parents, des mamies n'aient pas grondé les jeunes quand ils sont rentrés à la maison, les bras plein de cadeaux pour toute la famille ?
« Des délinquants habituels, saisissant de façon opportuniste le chaos de la manif, pour leurs propres intérêts », comme veulent faire croire « les sources policières et le Ministère » ? D'après les profils des arrêtés jugés en procédure sommaire et arbitraire (dite de comparution immédiate), il s'agit de jeunes et moins jeunes, pères de famille ou célibataires, travaillant chez Amazon ou Uber, chômeurs, intérimaires, livreurs, lycéens ou étudiants en BTS, et d'autres prolétaires exploités des temps modernes. Des profils et des histoires individuelles diverses et variées qui disent finalement qu'ils considéraient légitime de voler aux voleurs. Conscients que l'illégalité du vol avait été imposée par les premiers voleurs, les grands voleurs à l'origine du droit de propriété. Un droit imposé d'abord par les armes, par la loi du plus fort, codifié ensuite par l'usurpateur lui-même et ses fidèles notaires soudoyés.
Politiciens, politistes, journalistes criant au scandale et à l'incompréhension qu'un mouvement social de révolte puisse virer de l'émeute au pillage, affichent leur profonde ignorance de l'histoire. Toutes les révoltes connues depuis l'antiquité à nos jours ont contemplé des saccages et des pillages, tant en ville qu'à la campagne. Les récits historiques du Moyen Âge et de l'Ancien Régime, écrits par des membres de l'aristocratie et de la bourgeoisie, évoquent et exècrent les pillages de caves et celliers de châteaux, de monastères, de manoirs. Rien de neuf sus le soleil. Quand le peuple a faim il va au grain, car le droit à la vie est supérieur au droit de propriété.
Les dénonciations des casseurs, des pilleurs, des manifestants violents vont toujours de pair avec les rappels aux principes sacrés de la démocratie et de la république. Une rhétorique creuse autant que perfide, dans la bouche des oligarques.
L'une des principales revendications des mouvements sociaux est l'appel à la démocratie. Les Gilets Jaunes, réclamant la démission du jeune Président-Monarque, le RIC et autres initiatives populaires, l'ont crié haut et fort. Car ils avaient bien compris que les Gouvernants étaient tous de la même race, la grande bourgeoisie, et qu'au-delà des nuances entre le noir, le bleu, le rose, voire le vert, la classe politique (sauf exceptions millésimales) appartenait aux élites socio-économiques. En France les ministres sont millionnaires, aux Etats Unis ils sont milliardaires. Des ploutocraties, des oligarchies en fait. Où trouve-t-on la démocratie, à savoir le pouvoir du peuple par le peuple ? Nulle part, dans aucun Pays du Monde.
N'en déplaise aux naïfs et aux croyants dans des concepts abstraits et facilement vendables, la Démocratie n'a jamais existé. Aucun régime politique connu dans l'histoire n'a vu le peuple dans son ensemble gérer de façon égalitaire et fraternelle la vie en société. Si la démocratie et la république ont été invoquées tout au long des siècles et des espaces pour s'opposer aux rois et aux tyrans, les régimes politiques créés au nom du peuple n'ont jamais été démocratiques et républicains. Tous les régimes qui se sont dits démocratiques et républicains ont été de fait des oligarchies, et les références à la démocratie et à la république n'ont été que rhétoriques, opportunistes, instrumentales. Une immense escroquerie déployée par une minorité de gens riches et puissants pour prendre le pouvoir et s'y maintenir. Au nom du peuple mais pour leur gueule.
La grande légende, alimentée par des historiens, des politistes, des philosophes, et reprise par des politiciens de tout bord à leurs fins, s'est construite sur une frise historique occidentale. A commencer par la supposée naissance de la démocratie en Grèce ancienne, quand la majorité de la population était composée d'esclaves, de serfs, de métèques (étrangers) exclus de tout droit de citoyenneté, à fortiori du droit de vote. L'agora était réservée à une petite minorité de riches et puissants. Tant dans la Grèce de Périclès que dans la Rome de Mucius Scaevola, dans la Florence de Dante comme dans la France postrévolutionnaire, la démocratie et la république n'ont jamais eu cours. Pour la simple raison que, outre les femmes … et les mineurs …, la grande majorité de la population masculine en était exclue et que les Pouvoirs ont toujours été et sont encore aujourd'hui aux mains d'une élite restreinte, ce qu'on appelle l'Oligarchie.
Les sans-culottes des temps modernes sont dans la rue. Partie de France, l'insurrection jeune et populaire de l'automne 2026 est en train de se répandre, rapidement, en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Albanie, en Grèce et ailleurs en Europe. Avec des points de départ qui peuvent être différents (comme la lutte pour un logement abordable en Espagne) mais qui, au fonds, disent que les classes populaires n'en peuvent plus de leurs conditions de vie invivables. Courber l'échine, travailler dur pour un salaire misérable, pour habiter dans une cage à lapin dans une cité de périphérie, pour ne pouvoir s'offrir qu'un kebab ou une pizza pour profiter de la vie. Par-delà des revendications sectorielles des uns et des autres, les insurgés veulent un changement radical de leurs conditions actuelles, mais surtout pouvoir envisager une vie désirable, plaisante, pourvoyeuse d'amour et tendresse, pas de ressentiment et de haine.
Comme en France, le peuple en révolte dans les autres Pays européens présente des caractéristiques similaires. Beaucoup de jeunes et une présence significative d'enfants d'immigrés, un spectre de couleurs montrant l'évolution démographique dans les anciens Pays colonialistes. Si leurs parents ou grands-parents ont courbé l'échine, travaillé en silence pour se faire accepter et survivre, la nouvelle génération issue de l'immigration a pris conscience de l'injustice de leur condition, et se révolte ouvertement.
Les formes d'action, les objectifs visés sont aussi semblables : les lieux de Pouvoir (Ministères, Préfectures, Mairies, Commissariats, Banques et Assurances, Dôme de Milan …), les défenseurs du Pouvoir (policiers, gendarmes, médias, fachos), ainsi que le pouvoir d'achat (les supermarchés et les boutiques du centre-ville).
Les mots d'ordre se répercutent d'une frontière à l'autre, en particulier ceux qui disent la haine accumulée contre les forces de l'ordre, identifiées comme les ultimes défenseurs du système, sans lesquels les Riches et Puissants seraient nus et accablés. « ACAB » et « Tout-le-monde déteste la police » sont sans doute les slogans le plus criés par les manifestants, en France comme partout en Europe. « Forces de l'ordre », « gardiens de la paix » ? Ça pourrait être une blague sémantique, si ça ne faisait pas mal quand ça tape. De plus en plus de gens sont désormais convaincus que les policiers ne sont là que pour défendre la paix des nantis et l'ordre qu'ils se sont créé pour assoir leurs privilèges.
Un policier en uniforme serait censé incarner la légalité, et pourtant sa légitimité est de plus en plus questionnée. Tout comme ladite démocratie représentative, l'égalité devant la Justice et tant d'autres impostures. Une légalité supposée juste, neutre, intangible, alors que ce n'est que le produit de l'illégalité sociale des Puissants, usurpateurs et violents, qui l'ont construite à leurs fins.
Car, qu'est-ce que les lois ? Des constructions socio-culturelles, historiquement et géographiquement déterminées, y compris les lois « divines ». Qui changent, évoluent ou sont abolies, par des rapports de force sociaux et culturels. Il suffit de penser à la légalité de l'esclavage, du travail des enfants, de la torture. Ou à l'interdiction et à la criminalisation de l'homosexualité, durant des longs siècles en Occident et encore aujourd'hui dans une vaste partie du Monde. A la loi d'ainesse. A toutes les lois faisant des femmes des mineures soumises aux hommes, et tant d'autres lois qui ne sont que la consécration d'un ordre suprémaciste et discriminant.
Quand les Puissants se sentent acculés, que leurs mensonges et leurs aumônes n'arrivent plus à calmer le peuple en révolte, ils n'ont plus qu'un mot : « C'est la loi ! C'est comme ça ! ». L'abolition du vieux monde devrait commencer par abolir ces injonctions proférées tous les jours par tous les pouvoirs possibles. Les mouvements de révolte qui se diffusent en ce moment sont justement porteurs de la déligitimation de tous les Pouvoirs structurels, en même temps que de l'affirmation de nouvelles légitimités constituantes. Dans les manifs, les affrontements avec les flics, les actions offensives, on entend de plus en plus le cri désirant : Révolution !
Alessandro Stella est directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l'EHESS de Paris.
24.10.2026 à 10:08
dev
Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Depuis les événements du 17 octobre 2026, le spectre de l'auto-justice resurgit dans le débat public. La menace est brandie par le ministre de la Justice Gérald Darmanin : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Elle est reprise par Patrick Delvau, président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie Paris – Île de France, qui relaie la colère de commerçants en proie à un sentiment d'abandon et déterminés à « créer des milices d'autodéfense ». L'extrême-droite surenchérit, à l'instar de Marion Maréchal : « L'étape suivante ce sera l'autodéfense », déclare-t-elle avec gravité au lendemain des manifestations. Quel crédit accorder à ces discours alarmistes ? Alors que s'intensifie la critique des défaillances de l'État, le temps des justiciers est-il venu ?
Le chantage à la création d'une milice, vouée à se substituer aux pouvoirs publics pour rétablir l'ordre, n'est pas nouveau. Il s'agit d'un discours bien rodé depuis la fin du XIXe siècle. Dès qu'une population s'estime insuffisamment défendue par l'État contre les cambrioleurs, les trafiquants ou les kidnappeurs, elle menace de prendre les armes, de rendre justice par elle-même sans s'encombrer de subtilités juridiques. Dans l'histoire récente, la menace du passage à l'acte justicier a le plus souvent tenu de la fanfaronnade, destinée à capter l'attention des pouvoirs publics ou à réclamer davantage de police. L'appel à s'affranchir du carcan de l'État de droit face aux « racailles », « casseurs » et autres « dealers » devient un cri de ralliement pour les leaders réactionnaires en quête d'attention. « Retenez-nous ou on forme une milice ! », clament à leur tour les porte-voix des commerçants ulcérés par les pillages d'octobre 2026.
Ces derniers jours, diverses initiatives ont fleuri sur les réseaux sociaux pour organiser « l'entraide citoyenne entre habitants et commerçants ». C'est notamment le cas du groupe Alpha Rise, lancé par un influenceur fitness montpelliérain, qui recense les volontaires prêts à se tenir aux côtés des commerçants « quand une ville s'agite ». Pour l'heure, les modérateurs de ces groupes affirment vouloir agir dans un strict respect de la légalité. En cela, ces initiatives s'adressent moins à des redresseurs de torts prompts à en découdre qu'à des vigies prêtes à s'impliquer dans des dispositifs de surveillance citoyenne encadrés par la loi.
La France n'est pourtant pas immunisée contre la fièvre justicière. On l'a vu en outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie en 2024, où face au soulèvement des indépendantistes kanaks, des groupes de « voisins vigilants » se sont constitués en milices armées pour défendre leur quartier. En métropole, les passages à l'acte coercitif se multiplient également : des créateurs de contenu en quête de notoriété sur Internet s'investissent dans la traque des pédophiles ou dans la chasse aux pickpockets ; des groupes d'extrême-droite intimident, voire agressent des migrants et leurs soutiens ; des agriculteurs ou des chefs d'entreprise se mobilisent contre les militants écologistes, les zadistes et autres opposants aux projets d'équipement qu'ils soutiennent. Tous partagent un constat similaire : face à l'impuissance de l'État, la seule alternative possible consiste à se défendre et rendre justice par soi-même.
Largement reprise dans les médias, cette opposition entre répression publique et initiatives justicières est cependant simpliste. Dans certains cas, professionnels et amateurs du maintien de l'ordre font bon ménage. On l'a vu à Nouméa, où les milices caldoches ont pu bénéficier du soutien tacite des pouvoirs publics. On le voit aussi dans de nombreuses luttes environnementales, où les gros bras de la FNSEA et de la Coordination rurale agressent les militants écologistes, patrouillent sur les routes et bloquent les accès aux lieux de mobilisation en toute impunité. À Sivens en 2014-2015, agriculteurs et chasseurs harcèlent les occupants de la ZAD du Testet ; à Saint-Père-en-Retz en 2019, ils usent de tonnes à lisier pour dissuader les opposants à la construction d'un surf park de s'installer dans un champ ; sur la route de Melle en 2024, ils agressent des cyclistes rejoignant un campement organisé par les Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci et d'autres organisations hostiles aux mégabassines. Dans ces trois cas, lorsque les militants saisissent la justice, les plaintes des victimes sont ignorées, les enquêtes bâclées et les condamnations rarissimes. Plus récemment, les agents de sécurité déployés autour du chantier de l'A69, dans le Tarn, se sont livrés à diverses exactions contre les opposants au projet autoroutier, au vu et au su des forces de l'ordre. Et ces dernières semaines, dans les villes touchées par les blocus de lycées et d'universités, des militants d'extrême droite s'en sont quant à eux pris aux jeunes gens mobilisés sans jamais être inquiétés par la police.
Loin de déborder les dispositifs policiers, ces justiciers autoproclamés, prétendant rétablir l'ordre et sanctionner les fauteurs de troubles par eux-mêmes, s'insèrent en réalité dans un continuum répressif où l'usage de la force est de plus en plus mutualisé. La répression des luttes sociales et environnementales est ainsi devenue une entreprise participative, surtout lorsqu'elle se déploie contre des adversaires politiques accusés de paralyser l'économie ou d'empêcher ceux qui le souhaitent de travailler. Pour l'heure localisées et informelles, ces collusions n'en esquissent pas moins les contours d'un nouvel espace de permissivité pour les partisans de l'auto-justice, dès lors qu'ils revendiquent de défendre la propriété, la liberté du travail et l'ordre économique.
Même s'ils ne passent pas à l'acte, les aspirants justiciers serviront toujours d'épouvantail pour justifier les tours de vis sécuritaires. Depuis le 17 octobre, le gouvernement a beau jeu de s'inquiéter du risque de débordements miliciens. Il place en réalité les Français devant un dilemme fallacieux : préférez-vous les mesures d'urgence ou les citoyens armés ?
Chercheurs au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer sont les auteurs de Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi (Seuil, 2021).
24.10.2026 à 09:52
dev
Du chaos, un cheval de Troie, des métamorphoses et la sortie des ténèbres comme de l'époque. Quelques éléments mythologiques pour une compréhension du 17 octobre et de ses suites.
Ils ont raison, le 17 octobre c'était le chaos. C'est-à-dire, selon la mythologie grecque, « l'espace préexistant à toute chose et notamment à la lumière. »
Le 17 octobre a été « un gouffre » dans le calendrier de la démocratie représentative qui aurait dû réguler nos révoltes jusqu'aux élections, « une faille » dans le règne de la marchandise qui devait organiser nos vies jusqu'à la fin des temps.
Avant d'être un chaos ce fut un Kairos, toujours selon les grecques, « l'usage du moment opportun. » La rencontre entre une bulle spéculative d'internet, les défaites passés et le mouvement de la jeunesse. Un accident de calendrier, le dieu du temps rattrapé par les cheveux, « une autre dimension du présent créant de la profondeur dans l'instant. »
Quelles sont les forces qui, en chutant dans « la béance » du chaos, ont débordé et humilié le dispositif policier ?
Les fantômes des Gilets jaunes obligeant la préfecture à stationner des troupes autour des lieux de pouvoir. Le « peuple de gauche » défilant dans les cortèges autorisés et fixant une partie du dispositif autour des axes principaux.
Surtout, la rencontre entre deux gestes émeutiers. Celui du cortège sauvage, avec banderoles, pancartes et drapeaux ; des pratiques d'affrontement, de dissimulation et de déplacement collectif, de la musique et des chars carnavalesques. Et celui du pillage, des petits groupes hyper-mobiles et non-identifiables, qui, profitant du désordre ouvrent les magasins et attaquent les forces de l'ordre.
Le chaos du 17 octobre a été possible d'une part par l'imprévisibilité et l'opacité d'un soulèvement lié à une date improbable. D'autre part, par la massification de ces deux gestes d'émeute et leur déploiement simultané.
Les étudiants en art de la prestigieuse école Boulle ont construit un char en forme de cheval de Troie qui, après des heures de manifestations sauvages dans le centre, est parvenu à 80 mètres de l'Elysée.
Comme les grecques devant les murs de Troie, la jeunesse a joué la ruse. Après un début de mouvement explosif et décentralisée dans les lycées et les universités, elle a fait comme si elle rejoignait les cortèges encadrés et les manifestations autorisées (6 et 8 octobre). Mais pendant ce temps elle a construit « une grande statue représentant un cheval, abandonné sur le rivage. » (L'Odyssée, Homer)
Pendant des heures, le char des étudiants de Boulle a mené des milliers de déserteurs de la manifestation place de la République vers l'ouest de Paris, et ce malgré les multiples barrages et dispersions tentés par la Brav-M, jusqu'aux Champs et jusqu'à l'Elysée.
Le char, tenu fermement et avec bravoure par les étudiants et les lycéens, bientôt rejoints par n'importe qui, fut l'avant-garde du 17 octobre à Paris. Si le phénix était la mascotte de la jeunesse en 2016, le symbole de la renaissance d'une force autonome sur les cendres du mouvement ouvrier, le cheval de Troie est sa nouvelle effigie.
Qui était caché à l'intérieur du cheval ? un prolétariat sauvage et bigarré. Derrière la jeunesse des classes moyennes inquiètes de leur prolétarisation s'est agrégé les enfants du prolétariat urbain, le lumpen-scolétariat et tous les futurs prolétaires de France.
Alors que le pouvoir regardait avec appréhension les lycées privés bloqués, les étudiants d'HEC virer les journalistes, les élèves d'Assas cramer des poubelles, et qu'il retenait ses chiens en jouant la désescalade et en mimant le dialogue, le futur prolétariat investissait le 17 octobre pour redonner un souffle à la force éruptive des débuts du mouvement.
« Les Troyens célèbrent leur victoire au cours d'un grand banquet, puis s'endorment ; c'est alors que les guerriers grecs sortent de l'intérieur du cheval où ils s'étaient dissimulés, font pénétrer leurs troupes amies et commencent le sac de la ville. » (L'Odyssée, Homer)
Pour Ovide dans les Métamorphoses{}, le chaos est une « masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans lien entre eux. »
Pour certains observateurs, le 17 octobre serait la preuve qu'un mouvement spontané, informe et confus, parviendrait à réaliser l'insurrection dont tout le monde rêve. C'est vrai et faux à la fois.
Les cortèges sauvages ont une histoire : depuis 2016 et l'apparition du cortège de tête dans les manifestations syndicales, les cortèges sauvages cherchent à s'autonomiser de la manifestation d'où ils sont nés. Le 17 octobre, des milliers puis des centaines de milliers de personnes, se sont enfuits des manifestations encadrées pour former, rejoindre ou disperser ce genre de cortège partout dans Paris.
Le pillage, lié aux émeutes dites « de banlieue », a lui aussi une histoire. Depuis les émeutes de 2005, il cherche à s'étendre vers les centres bourgeois et à sortir des cités pour porter la violence au cœur des métropoles. Le 17 octobre, des milliers de bandes sont descendues dans le centre et ont ravagé la ville en se mêlant plus ou moins aux cortèges sauvages.
Il est vrai que cette conjonction de gestes n'avait ni direction ni cohérence idéologique et qu'elle fut partagée par des groupes hybrides, des néo-manifestants, des masses, bref qu'elle a largement dépassé les cercles restreints des professionnels, tant du black bloc que du pillage.
Mais il est faux de dire qu'elle serait entièrement spontanée. Ces dix dernières années, les manifestants, les émeutiers et les pilleurs ont appris à se connaitre et à s'épauler. Le mouvement lycéen, dès son origine porté par ses marges radicalisées et déscolarisées, participa à cimenter les frontières sociales entre des franges potentiellement antagoniques du prolétariat.
La détermination des cortèges sauvages dans Paris n'aurait pas été possible sans les semaines de mobilisations qui ont précédé le 17 octobre, sans les dix dernières années de bordélisation des manifestations syndicales, sans l'apparition sur la scène politique des Gilets jaunes. Le geste émeutier de pillage et d'incendie de voiture ne serait peut-être jamais sorti des banlieues, ni compris par d'autres secteurs de la population, sans les émeutes pour Nahel et le travail politique de la gauche Ter ter.
En France c'est la première fois que nous voyons véritablement à l'œuvre cette rencontre, qui a déjà eu lieu aux Etats-Unis pendant les émeutes pour George Floyd.
Le 17 nous nous sommes rendus compte de la puissance de cette dialectique de gestes obligeant la police à courir à droite et à gauche, ne sachant pas sur qui frapper, rendant le terrain illisible, ne leur laissant pas le temps de le contrôler et de le nettoyer (sur le terrain des tonnes de matériaux « qui n'étaient encore rien que poids inerte » attendait les émeutiers au coin des rues : marchandises, sac de ciment, échafaudages, palettes de bouteilles en verre.
C'est l'informalité de « l'amas en un même tout de germes disparates » qui a donné la force au 17, c'est son absence de « liens entre eux » qui sera sa faiblesse. Les Gilets jaunes ne sont pas venus et les travailleurs rechignent à s'engager dans la bataille.
Les prolétaires de ce pays laisseront-ils sa jeunesse seule dans le chaos face à la l'hydre policière et fasciste ?
L'influenceur Rayan PSN, aujourd'hui interpellé, avait appelé sur Twitch à rejoindre le 17 octobre pour « changer d'époque », annonçant « la fin de l'époque contemporaine. » Le parquet l'accuse d'avoir engendré une insurrection.
Si le 17 a été un évènement, c'est par l'intelligence du mouvement de la jeunesse et des bandes de cité et non pas par le fait magique des réseaux. Ce qui donne la consistance à une révolte ce sont les liens qui lui préexistent.
Sans la force du mouvement étudiant et lycéen, c'est-à-dire, sans des gens qui continuent de se voir et à se retrouver ensemble, en dehors des réseaux justement, dans les restes de l'éducation nationale, elle-même vestige d'un état social en partie extérieur au capital, le 17 octobre aurait été une coquille vide ressemblant au 10 septembre 2025. Sans les pratiques des bandes révolutionnaires et émeutières, qui s'organisent dans des lieux collectifs ou des cités, le dépassement du dispositif aurait été limité dans ses gestes.
« L'époque contemporaine » c'est le post-modernisme, un temps lisse, plat, sans fin, un continuum de crises à gérer et d'états d'exception, la fin de l'histoire du néolibéralisme triomphant. Il n'y a plus qu'au lycée où l'on enseigne encore une histoire linéaire droite dont la préhistoire est le début, la modernité la fin, la révolution française le milieu.
Qu'elle est notre époque ? Celle du capitalisme de la subsomption réelle, le capital-devenu monde où nous sommes devenus capital. L'arrêt brutal de la temporalité par l'irruption apocalyptique appartient encore à la modernité. Il n'y a plus ni grand soir, ni catastrophe hollywoodienne ni grève générale. Ce que nous voyons, malgré les conditions écologiques, politiques et sociales désastreuses, ce sont des micros-soulèvements et des micros-apocalypses.
Malheureusement, le 17 ne met pas fin à l'époque contemporaine. Mais il fait renaitre une force que l'on croyait enfouit à jamais, le millénarisme. Le 17 octobre fut peut-être le premier soulèvement micro-millénariste.
« Le rêve d'un millénium, mille ans de bonheur, autant dire l'éternité, instauré, ou plutôt restauré, sur terre. (…) le millénarisme révolutionnaire ne prospère que dans certaines situations sociales précises (…) il tirait sa force d'une population vivant en marge de la société. » (L'incendie Millénariste)
Si le 17 octobre a été une explosion de colère rarement vue, un débordement sans précédent du dispositif policier, une journée plus que joyeuse, il n'a pas été une insurrection. Une insurrection se pose dans la durée, bloque l'ennemi dans ses positions et s'organise pour survivre à son délitement.
On a pu le sentir, il ne manque pas grand-chose à une insurrection : une grève massive, le blocage des flux, c'est-à-dire la poursuite d'une dialectique des gestes de révolte. Celui des rond-points, du blocage des axes routiers et des flux de marchandises qui ont eu lieu pendant les Gilets jaunes ; celui des entrepôts et des usines, des flux pétroliers et ferroviaires qui ont eu lieu pendant les révoltes syndicales.
Mais pour « changer d'époque » il faut ouvrir cette question : comment faire durer une insurrection dans cette fin infinie de l'époque contemporaine ? Comment pouvoir manger, se déplacer et communiquer quand nous sommes devenus entièrement dépendant de notre ennemi ?
Selon la théogonie d'Hésiode, le chaos précède l'origine du monde, mais aussi celle des dieux. Il donne naissance à « Erèbe », les ténèbres.
Dans les ténèbres se glissent les spectres. Les fantômes des Gilets jaunes, convoqués mais absents, dont l'aura suffi à faire trembler le pouvoir au point de concentrer ses forces sur les bâtiments officiels.
17 octobre et octobre 17. « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme » (Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels, 1848.)
17 octobre 1961, la police française noie des algériens dans la Seine. L'armée des spectres tués par la police, le racisme et le colonialisme.
Les ténèbres c'est l'heure de la violence parce que c'est l'heure de la vengeance. Vengeance sur la police qui mutile et assassine, sur le capital qui broie et qui détruit.
Comment expliquer les violences ? À partir de ce que les êtres charrient de spectres en eux et entre eux.
Lénine à propos de la révolution de 1905 : « il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait de groupuscules qui recevaient de l'argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. […] sans cette participation, la lutte des masses n'est pas possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement ils s'attaqueront au Capital. » (Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916.)
De la masse enchevêtrée du chaos, surgit Héméra, la lumière du jour, et Ether, la lumière des cieux, les premiers jaillissements de la clarté.
Qu'est-ce que la république ? la défense des biens contre les personnes.
Qu'est-ce que la gauche ? les bergers en dernier recours.
Qu'est-ce que les fascistes ? des gardes boutiques et des forces auxiliaires.
Qu'est-ce que les médias ? les relais de la pensée bourgeoise et des communiqués de la préfecture.
Qu'est-ce que la force de l'ordre ? le massacre jusqu'aux enfants.
Qu'est-ce qu'une insurrection ? ce qu'on ne sait pas encore comment construire.
Qu'est-ce que la révolution ? une inconnue.
23.10.2026 à 11:05
dev
De l'Île d'Oléron à Quimperlé
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Avec une grosse vidéo en haut, 2
Depuis le 17 octobre, un flux ininterrompu d'images spectaculaires (et de violences policières) inonde les réseaux. Afin de mieux appréhender l'étendue et la diversité du mouvement , nous avons sollicité de courts récits de nos meilleurs reporters locaux. Ce bilan étant loin d'être exhaustif, n'hésitez pas à nous transmettre vos observations.
Blocage filtrant contre la vie chère et le projet de pont payant
Un rassemblement s'est tenu à l'entrée de l'île d'Oléron, réunissant la Confédération paysanne, le comité local Sdt, des citoyen-nes, des retraité-es…autour de préoccupations communes : la vie chère, les inégalités sociales, la défense des territoires et le refus de la future mise en place d'un péage pour accéder à l'île d'Oléron. Grâce à un blocage filtrant, les participant-es ont choisi d'échanger autour des préoccupations quotidiennes et de l'accès à l'île qui ne doit pas dépendre des moyens financiers de chacun. Cette nouvelle barrière financière va encore renforcer les inégalités et fragiliser encore davantage le quotidien de celles et ceux qui y vivent. Le soutien et l'écoute ressentis renforcent nos convictions profondes.
La détermination calme à bloquer la rocade et marcher face aux bleus
La foule était hétéroclite et rassemblait tous les âges de la vie. Les lycéen.ne.s étaient particulièrement nombreu.ses portant à bout de bras leurs slogans pertinents et originaux. Les étudiant.es grossissaient les rangs. Les camarades étaient présent.es, éparpillé.es parmi les autres manifestant.es, contribuant à l'événement chacun avec ses moyens (sécu, médic, info kiosque mobile,...)
Nous avons marché durant des heures, bloquant les boulevards, grimpant sur le mur du commissariat, taguant le mur de la Mairie, parcourant la rocade sur des kilomètres dans un sens le matin, dans l'autre l'après-midi, l'entrée de la ville s'est trouvée fermée plusieurs heures, au loin quelque chose a cramé. Toujours les FdO se retrouvaient au bout d'une avenue, toujours nous avancions déterminé.es, avant de bifurquer. Quelques tirs de lacrymo, quelques confiscations, interpellations, et gardes à vue. La base arrière juridique locale veille sur elleux.
Nous étions tous-tes ensemble mais surtout, nous étions rejoints par une foule de 'modéré.es', de parents confiants, des lycéen.nes chantant parfois Céline Dion à tue-tête. Et toustes sont resté.es droit.es, ils ont avancé malgré les bleus à l'horizon, et si leur colère était tranquille, leur préparation à cette journée et leur détermination étaient impressionnantes !
C'était une belle journée, de celle qui donne de l'espoir.
La révolution repart de la Place Louis XVI
Trois cortèges qui convergent. Une foule monstre, qui déborde de partout. Une masse à perte de vue, compacte, digne des plus grandes mobilisation contre la réforme des retraites. Sauf qu'ici il n'y a pas de grève ni d'appels officiels. C'est 5 fois plus que les plus grosses dates de Gilets jaunes dans la ville. En clair : tout Nantes est dans la rue.
Un cortège joyeux, festif, coloré, créatif, constellé d'une véritable marée de pancartes, et majoritairement jeune.
Un tracteur paysan qui déborde de passagers, un camion sono qui accompagne les affrontements et des banderoles.
Plusieurs heures d'émeute, qui démarrent de la place Louis XVI, sous la colonne en hommage au roi décapité, puis se déplacent sur la place du Commerce. Des cortèges spontanés qui se déversent sur toutes les places, jusqu'au cœur des quartiers bourgeois. La jeunesse héroïque qui résiste aux agressions policières, fait reculer la BAC et les compagnies de CRS à de nombreuses reprises. Plusieurs agents au sol, des colonnes de camions qui fuient.
Un dispositif policier complètement débordé, multiplication de cortèges sauvages et offensif, les rues interdites sont reprises, des barricades en flammes, des enseignes capitalises ciblées, les marchandises redistribués.
La gare envahie, la circulation ferroviaire arrêtée, la façade de la mairie totalement dévastée dans la soirée.
Deux blindés de la gendarmerie déployés, qui tirent à pleine puissance des grenades explosives.
Des feux d'artifice qui répondent aux grenades mutilantes jusqu'au milieu de la nuit. À Nantes comme dans d'autres métropoles, la police a perdu le terrain. Et maintenant ? Le vertige, la situation est pré-révolutionnaire.
Extrait de Contre-Attaque.
Barricades enflammées, tête de cortège endiablée, et un centre-ville tenu par les insurgées
Le 17 octobre était dans les esprits bretons depuis déjà un certain temps, comme partout en France. Plusieurs assemblées, parfois laborieuses, s'étaient attelées ces derniers temps à organiser les colères, notamment pour multiplier les points de blocages le plus tôt possible. La journée commence donc bien avant le lever du jour à Rennes. Dès 6h30, c'est une foule compacte et auto-organisée qui se réunit à l'université, fraîchement expulsée après avoir été occupée par les étudiantes mobilisées en soutien aux lycéenes. Rapidement, des groupes s'organisent et prennent d'assaut les nœuds vitaux de circulation routière, au nord-ouest de la ville. À 7h, les premières barricades sont enflammées lors d'un face à face avec la police au niveau de la porte de Villejean. Déterminées à éparpiller le dispositif policier au maximum pour maintenir le rapport de force, les centaines de personnes présentes s'organisent alors en petit groupes pour ériger le plus de barricades possibles.
Pendant toute la matinée, des points de blocage éclosent le long de la rocade. Une première incursion réussie sur cette dernière est vite abandonnée, mais ce n'est que partie remise. Au niveau du stade de la ville, le Rohazon Parc, un groupe d'une grosse centaine de personnes se fait quant à lui charger sur un kilomètre par les gendarmes, et finit nassé après une course poursuite dans des quartiers résidentiels. Les coups de matraque des forces de l'ordre envoient une jeune étudiante à l'hôpital, embarquée par les pompiers. Les manifestantes se regroupent alors progressivement Porte de Cleunay, où des Gilets Jaunes ont érigé un barrage filtrant colossal pour paralyser la zone commerciale adjacente. Ici, l'ambiance joviale est entretenue à grands renforts de barbecues improvisés et grâce aux coups de klaxons des automobilistes qui soutiennent massivement le mouvement.
Pourtant, l'arrivée massive de CRS et de gendarmes fait immédiatement monter la tension. Les barricades sont renforcées à grands renforts de serflex, personne ne veut se laisser déloger. Une cinquantaine de manifestant•es déter décide alors de tenter une incursion sur la rocade. La police, prise de court, évacue difficilement la route à grands coups de lacrymogènes. Quelques minutes plus tard, les mêmes gendarmes chargent finalement le barrage, et repoussent les insurgées vers le centre ville après quelques affrontements.
La grande mobilisation du jour était attendue place République, avec un départ devant s'élancer à 14h. Mais avant même le départ officiel, la place est noire de monde, au moins 30.000 personnes sont réunies et débordent massivement dans les rues environnantes. C'est une population hétéroclite qui se mélange dans le cortège qui s'élance alors sur le parcours habituel. Les lycéenes guident la manifestation, comme c'est d'usage depuis plusieurs semaines. La mobilisation, très calme dans ses débuts, est finalement lâchement attaquée à l'angle de l'avenue Jean Janvier par la police. Une charge est déclenchée sans raison contre les lycéennes, qui suffoquent sous un épais nuage de gaz. C'était sans doute la provocation de trop.
Dans les heures qui suivent, la mobilisation change de teneur et vire à l'affrontement avec la milice. Aux alentours de République, des barricades sont érigées, et le cortège semble se renforcer à chaque grenade explosive lancée. Les banques et les assurances sont attaquées, la situation vire au chaos. La police, complètement débordée, recule dans la pagaille face aux assauts des manifestantes. L'entièreté du centre ville se charge d'un brouillard diffus de lacrymogènes, le ciel est strié par les lancers de pavés. Méthodiquement, la police est chassée du centre ville et repoussée jusqu'à la rue Gambetta dans une effervescence rarement vue. Le rapport de force s'inverse complètement, les assauts des insurgées sont difficilement contenus. Le centre ville, de République à Sainte Anne, en passant par les quais de la Vilaine, se transforme en champ de bataille.
Les caméras et abribus de la ville finissent tous en piteux état,et les slogans révolutionnaires fleurissent le long des murs. Des rues récemment rénovées sont délestées de leurs pavés, on aperçoit même une pince Monseigneur dans la foule qui découpe les chaînes qui protègent le vaste chantier autour de la Vilaine. Des dizaines d'enseignes sont pillées, comme le chaîne sioniste Starbucks, ou les galeries Lafayette.
Nos reporters présents sur place décomptent plus d'une centaine de détonations de grenades sur l'ensemble de la journée. À chaque coin de rue, des explosions retentissent, une désencerlante maladroitement lancée dans la Vilaine a même provoqué un geyser. Face à la répression, de gigantesques banderoles sont déployées en haut d'échaudages ou le long de la passerelle Zola. Pendant toute la soirée, le centre ville sera défendu becs et ongles par les émeutiers. Bien après minuit, la foule continuait de scander « Révolution ! Révolution ! » dans une fumée noire qui présage des suites ténébreuses du mouvement.
Extrait de Contre-Attaque.
Champagne et Louis Vuitton
9 h du mat'. Une centaine de personnes bloquent le pont Chaban après avoir fait des barricades dans le quartier pendant 2 h dans la joie et la bonne humeur. Les voitures applaudissent en soutien. L'heure du rassemblement officiel n'a même pas sonné que les bleus se font bombarder de pierres et d'œufs de peinture par des centaines de manifestants enragés. Une tentative d'interpellation d'un camarade donne lieu à une belle désarrestation collective. Au bout d'un moment, un mouvement commun part en semant des barricades immenses, parfois enflammées. Les gaz pleuvent, mais quelle importance ? L'élan continue et le Carrefour, allié du génocide en Palestine, est pillé dans la joie et la ferveur. Les pubs d'abribus qui gâchent la vue de toustes sont sèchement éclatées, les banques taguées, les vitrines d'enseignes capitalistes détruites.
La gendarmerie mobile gaze le gros du cortège. Qu'à cela ne tienne, tout le monde se retrouve à Pey-Berland face à la mairie. Seule une quinzaine de flics gardent l'entrée. Les manifestants sont des milliers. Les quelques flics présents ne font pas les fiers mais tiennent bon à coups de lacrymogènes, assourdissantes et désencerclantes. Ils sont finalement rejoints par le renfort d'un canon à eau et d'autres gendarmes.
Personne ne veut s'arrêter là. « La rue est à nous », « Révolution ! » scandent les manifestant-es. La porte de la maison de la Préfecture cède sous la pression du peuple en colère. La foule rentre dans les bâtiments luxueux, remplis de dorures et de lustres majestueux. Arrivés cours de l'Intendance, des petits filous habiles dévalisent le Louis Vuitton, d'autres magasins de luxe sont vandalisés. Les larmes des riches ont une saveur particulière. Plus tard, sur la route, le Decathlon est dévalisé dans la joie, c'est Noël avant l'heure ! Toutes les boutiques appartenant à des chaînes sont prises pour cible. Des commerçants sortent avec des gilets jaunes pour protéger leur boutique et affirmer leur solidarité.
Pour une fois, enfin, la jeunesse impose son style, et c'est beau. Partout dans le centre-ville, des gens masqués ou non se baladent avec des bouteilles de champagne, des sacs de luxe, des parfums. À 20 h, les rues sont jonchées d'emballages de produits de luxe ou de première nécessité. La gratuité, quand on vit la privation, est un sentiment particulier. Jusqu'à tard des gens vont danser, chanter, rigoler sur la place de la Victoire qui n'a jamais aussi bien porté son nom.
Lire le récit original complet sur La Grappe
Le mot a circulé : « à court de munitions »
Les tentatives de blocages matinaux échouent, mais très rapidement les forces se retrouvent en différents points dans la ville, telle que la gare. Ces points de rassemblements deviennent cortèges sauvages dès la fin de matinée à faire courir CRS et GM à droite à gauche. Des barricades sont montées aux abords du rassemblement déclaré, mais le gros des affrontements débute rive gauche sur le parcours déclaré par les syndicats. Aux coups de matraques, on répond avec des coups de poing, coups de pied, rondins de bois, croche-patte, prises de catch ! Les affrontements sont très intenses à la fin du parcours et la manif bloquée a semble-t-il débordée de partout rive droite. Les flics reculent rive gauche (« à court de munition » était le mot qui circulait), et pendant ce temps, des mouvements assez intuitifs (bien aidés dans un cortège par un mégaphone) convergent vers le capitole soit en petits groupes soit carrément en cortège sauvage.
Ça court, ça tire des feux d'artifices, ça casse des vitres de camion de CRS. Un véritable jeu de tennis, les flics envoient en essayant de nous faire reculer, pas de bol, on renvoie la balle et on les fait reculer aussi. Les gens ne s'en lassent pas : pendant plusieurs heures, les personnes résistent, prennent des pauses, mesurent les forces et prennent le relais, entre tous ces aller-retours. Les différents assauts par les rues de l'hyper centre sur la place de la mairie sont repoussés, les forces des flics sont concentrées là avec des camions utilisés comme remparts dans certaines rues. À d'autres endroits l'espace était est étonnamment libre. Peu importe le groupe que tu suis, la route que tu prends, il y a des choses qui se passent partout.
La bataille vers le capitole a donné lieu à une dispersion de l'émeute dans l'hyper-centre et des pillages nombreux (bien que le bilan semble limité comparé à d'autre villes) ont été rendus possibles par les affrontements rive gauche. Ce qui est marquant c'est la détermination et le l'humour des manifestant.es, ainsi que leur diversité. L'ambiance était chaleureuse et on peut espérer qu'un espace politique est en train de s'ouvrir.
Les comparutions immédiates qui ont eu lieu cette semaine montrent la violence répressive de l'état, avec des condamnations à du ferme à tour de bras. Le samedi, on compte environ 100 GAV.
On ne lâche rien, on sera là comme l'eau et on débordera dans toutes les rue de Toulouse.
Des anges-gardiens et un train volant
Bon, une chose est sûre, ça brasse un peu plus large que les mouvements de gauche des dernières années, peut être même plus que les gilets jaunes. Pour une fois pas de folklore écrasant, ni de codes militants incompréhensibles pour le reste du monde.
Le centre ville de Grenoble a ouvert ses portes à environ 30 000 personnes, il y avait autant de monde que d'ambiances différentes.
C'est un peu la France à Mélanie.
Y'à eu des révolutions sur Facebook, aujourd'hui on s'informe sur TikTok, on relaye sur Insta et on s'organise sur Snap. Pour le meilleur et pour le pire. On se rappelle quand même qu'on est du bon côté de l'histoire quand on voit toutes les comparaisons avec One Piece. Certaines images comme le vol du p'tit train touristique [qui a été lancé -sans passagers - peut-être bien en direction des forces de l'ordre] ont bien tourné et font réagir au delà des personnes présentes. Et c'est clair que les lycéens y sont pour beaucoup, ça force l'humilité… Ils ont tout à nous apprendre.
Des sœurs et mères de camarade qui ont peu l'habitude des manifs qui bougent ont pu trouver leur place. Une a pu être la tata bienveillante qui ramène du sérum phy, et demander si tout va bien... Sur TikTok ce genre d'action reviennent dans plusieurs villes et les p'tits comparent les mères et les autres à des anges gardiens, et bah ils ont bien raison.
Personne pourra dire que y'a pas d'humour, de solidarité ou de colère.. mais tout ça ça nous représente bien ! Encore merci les ptits !
Et si Nika [personnage de One piece], existe : il est en France en ce moment.
Voies rapides bloquées et grandes enseignes dévalisées
Du jamais vu ! Du matin jusqu'à la tombée de la nuit, des milliers de personnes ont envahi les voies rapides, qui sont restées bloquées pendant des heures. Le sbeul au centre était incroyable, les grandes enseignes sont dévalisées, les caméras sautent, des feux allumés partout, un cortège et une grosse déter en direction du palais de justice. À Annecy, 4000 personnes et pareil, des vitrines des abribus tombent et les gens ont convergé vers le palais de justice.
Retour au rond-point
À Thonon et ailleurs en Savoie, des blocages [filtrants] sur des ronds-points un peu partout, et les gens étaient très émus d'être en nombre même dans des coins reculés. Klaxons de soutien très nombreux !
Un cercle de danse mêlant Lindy hop et Crump, émeute-errance et l'office du tourisme en feu
À Lyon et dans toute l'agglomération, l'ambiance est électrique dés le matin. À la gare, les trains déversent des bandes avec keffieh, tambours, complet survet' noir. Sur les parkings-relais les gens s'équipent pour la journée, et dans les métros on dirais que tout le monde va manifester, mais personne ne sait où… On s'échange des sourires, on sent déjà que ça va être une journée particulière. À la Guillotière [quartier populaire du centre-ville], on croise des cortèges à 11 heures. Les lycéen-nes se sont élancées depuis longtemps, parfois depuis leur lycée de banlieue vers le centre. Une immense foule converge vers la place Bellecour, où est appelé un rassemblement, et des cortèges partent dans d'autres directions dans la ville. Dans la presqu'île [ultra-centre commerçant], pas de cortège mais une foule immense, presque tout le monde est en noir, on reconnaît les lycéen-es avec leurs pancartes en carton. Des barricades commence à brûler, à la Guillotière les arrêts de bus tombent les uns après les autres. Les milliers de personnes sur Bellecour sont dispersées, impossible de s'y rassembler, et les nuages de gaz se confondent avec le début de l'incendie de l'office du tourisme. À partir de la, personne n'y comprends plus rien et c'est une émeute-errance de plusieurs heures. On navigue dans les rues, dès fois des mini-cortèges se forment, très vite dispersés par des grenades de désencerclement, du coup tout est très fluide, les gens s'agrègent, se dispersent, se baladent, se posent un peu n'importe où sans plan vraiment ficelé. Aux quatre coins de la ville, des gens dépavent les places pour faire des barricades. Les rues et les magasins du centre bourgeois sont méconnaissables, les vitrines tombent les unes après les autres.
Un peu plus loin, un cercle se forme et des danseur de Lindy hop et de Crump se mélangent. C'est la liesse, la ville est à nous. Au milieu des gaz, les gens s'entraident, se proposent des biscuits, de l'eau, du sérum phy, se demandent des nouvelles sans se connaître.
Quand la nuit commence à tomber, on sent que l'ambiance se tend, la bac fait de plus en plus de charges, mais il y a encore beaucoup beaucoup de monde partout. Des barricades brûlent un peu partout,la ville est bouillonnante. Tard, sur le chemin du retour, on croise une grosse équipe de soignants qui ont déplié une banderole à un croisement. Les gens klaxonnent pour les soutenir.
Rien ne ressemble a ce qu'on a déjà vu, et on apprend en rentrant que c'était pareil partout.
Lire aussi le récit publié sur Rebellyon
Fête sauvage dans la gare
La journée avait mal commencé. On nous avait annoncé plusieurs points de rendez-vous pour des blocages, et il n'y avait personne à part des flics. À 10h, une vélorution au départ de Wilson qui réunit 70-80 vélos. Bonne ambiance.
On est donc tous et toutes allées à 14h place de la République, sans trop d'espoirs pour ne pas risquer d'être déçues. Et là, bim, il y avait une foule incroyable. Beaucoup de gens très jeunes, très encagoulées, beaucoup de gens en noir. Bien sur, les syndiquées de toujours sont là, mais iels ont décidé de ne pas mettre leurs chasubles. Les gens s'arrachent les conseils de Mamie Manif avec les avocates disponibles. Des tags commencent à fleurir Boulevard Thiers : « Les flics nous prothèsent », « 6-7 is the new 68 », « 17 octobre 1961, ni oubli ni pardon ». Le lycée Carnot, et son conseiller principal d'éducation, en prennent notamment pour son grade. Beaucoup d'abri-bus et de panneaux cassés (malgré leur emballage, lol).
Pleins de « petits » cortèges de 500 personnes déambulent dans le centre-ville. Et parfois, surprise, ils tombent les uns sur les autres, chacun pensant être seul au monde, les gens hallucinent de se retrouver et se mettent à danser comme des oufs. On chante des chants pour la Palestine. Des gens sortent lancent un « Siamo tutti antifascisti » depuis leur balcon. Tout le monde est en feu. De vécu de manifestantes, on avait jamais vécu un meilleur moment de manif.
La manif' repart vers la gare, des personnes embarquent les chaises d'un restaurant, parce qu'elles ont plus de chaises chez elles (« la vie est trop chère »). La gare est envahie par la foule, les percus résonnent dans le hall et tout le monde danse, en perturbant le gars qui jouait du piano tranquille. Pendant ce temps, des potes sont bloqués dans les trains, et nous disent que les wagons nous soutiennent. La foule quitte la gare sous les gaz. Le soir, les flics passent en mode ultra vénère. En s'enfuyant, des gens tombent sur des buttes de pavés et dépavent. On dirait un commencement de truc qui ne trouve pas sa destination. Un peu de timidité peut-être.
La nuit tombe. On lâche rien. On fonce vers le commissariat. Là les flics font des dingueries, ils foncent à moitié dans la foule avec leurs caisses. Ça fait flipper, et on dirait qu'eux-même savent pas trop ce qu'ils font. Une dispersion a lieu, on y perd nos derniers reporters de terrain à 23 h. Presque pas de casse de magasins ici mais les gens étaient inarrêtables…
Lire le récit original complet sur Dijoncter
Dress code : masques FFP2 et cagoules trois trous
On quitte le quartier pour aller dans le centre et les gamins qui jouent au foot sur le parking nous disent : « Ce week-end Macron il quitte la France ! ». On rigole.
Une barricade de fortune a été dressée deux rues plus loin, des automobilistes s'organisent pour essayer de la déplacer. On passe le pont et une grande banderole a été déployée : « 17/10 Déborder pour un futur stylé ». C'est un quartier périphérique, c'est inhabituel. C'est aussi ce que le mouvement nous a appris depuis quelques semaines : du fun.
On arrive et le cortège s'élance dans la grande artère centrale. C'est joyeux, et le dress-code d'entrée de jeu va du FFP2 à la cagoule Trois trous, et pas qu'à la marge. La fin du cortège n'est pas encore partis que déjà les flics gazent la tête. On se retrouve assez vite avec comme seul objectif d'aller se heurter aux forces de l'ordre qui protègent le secteur touristique et historique de la ville. Plusieurs tentatives pour passer mais rien n'y fait. Le cortège est tellement massif que ça se balade un peu partout dans l'hyper-centre. Assez rapidement, il y a un point de fixation, on a un mélange de de k-way noirs, de Gilet Jaunes, de gens habillés comme tous les jours prêts à rester là et à en découdre malgré les palets de lacrymo et les grenades assourdissantes.
Ça commence a monter une barricade de fortune et d'un coup des portes d'immeubles cèdent et des locaux techniques s'ouvrent. La barricade grossit rapidement. Des vitrines cèdent, c'est un magasin Normal. Le feu s'allume et les sprays sous pressions explosent. On a l'impression que tout devient possible et pourtant on ne sait pas comment l'habiter pleinement. La police bouge pas trop car la ligne est tenue à l'angle 50 mètres plus haut. On apprend que plus haut dans la rue d'autres magasins cèdent. Tous ces points sont reliés pas une foule à moitié là pour regarder, circonspect ou solidaire avec des sérum phy plein les poches - ou juste de la bonne humeur. En tout cas les gens ne désertent pas, alors la scène dure. L'enchaînement des grenades assourdissantes épuise et blesse beaucoup de monde à l'aveugle. Les flics remontent et vont faire des charges successives jusqu'à intervenir au niveau de la barricade en feu et des magos pillés. La liesse touche à sa fin.
Le bilan humain est lourd en blessés et en interpellations mais ici c'était des moments que nous n'avions jamais vécus, historiques.
Un mur de briques construit sur l'autoroute A344 occupée plusieurs heures
Le matin, square Colbert. Une banderole 'Stop au Racisme d'État - Fermons les CRA' est accrochée par des lycéennes. Colbert a impulsé et supervisé la création du 'Code Noir', code inscrivant et réglementant juridiquement l'esclavage racial. Cette journée entrait en résonance avec le 17 octobre 1961, jour où la police française a massacré et noyé plus de 200 algérien-nes qui manifestaient contre un couvre feu raciste, et en a arrêté plus de 12000. Il était alors indispensable de rappeler que les politiques racistes de l'État français sont toujours bien présentes.
Le cortège s'est ensuite dirigé vers la gare et l'a envahie, en prenant notamment pour cible le Relay, enseigne appartenant au milliardaire fasciste Vincent Bolloré. Quelques dizaines de minutes plus tard, le parvis de la mairie a été envahi de chants et de slogans. Sans sommations, la police a alors chargé le rassemblement pour essayer de le disperser, mais en vain. De plus en plus nombreux-ses, nous sommes allé-es jusqu'au rectorat, où la police nous attendait de pied ferme, bien décidée à protéger tous les lieux de pouvoir.
À 13h, un repas partagé avec une distribution de soupe par la Confédération Paysanne a été l'occasion de reprendre notre souffle, avant de repartir de plus belle vers le centre ville. Plusieurs milliers de personnes ont alors occupé la place d'Erlon, et pris pour cible le Sephora, propriété de Bernard Arnault. Le chantier d'aménagement des berges du canal de Reims a été désarmé. Cap sur l'autoroute A344, bloquée pendant plusieurs heures. En parallèle, un second cortège occupait le pont de Vesle, sous les yeux d'une police impuissante et dépassée. Ce blocage s'est déroulé dans la joie, et rapidement, un mur de briques a été construit sur l'autoroute, comme un écho aux barricades des luttes révolutionnaires des siècles passés. L'autoroute est restée inutilisable jusque lundi soir.
Une convergence finale a eu lieu en fin de journée au centre-ville, la police a réussi à protéger la mairie à coups de gaz mais échoué ensuite dans sa tentative de poursuivre les gens. Les unités de répression étaient complètement débordées, et les voitures de flics ordinaires comme de la bac, qui tournaient dans tous les sens, n'ont pas pu faire grand-chose…
Contre le racket de la SANEF et le tout-autoroute
« Communiqué :
Après 2 semaines de participation et de soutien à l'insurrection lycéenne, nous avons lancé les hostilités du 17/10 en ouvrant le péage de Coutevroult (77) sur l'autoroute A4 !
Contre la vie chère, la hausse des prix de l'essence, la marchandisation des routes, ouvrir un péage c'est envoyer un pied de nez anticapitaliste aux voleurs autoroutiers et un message limpide au gouvernement : le racket et le mépris sont insupportables.
Barrières scotchées et caméras aveuglées, militant.es, étudiant.es, travailleur.euses de la logistique ont permis à des centaines d'automobilistes de circuler gratuitement sur cette portion de l'autoroute, et de rejoindre la mobilisation pour la journée !
S'attaquer aux profits de SANEF, c'est aussi dire NON à la prolifération du réseau autoroutier national qui accapare les terres, détruit la biodiversité et participe à l'accélération des flux de marchandises.
Gloire à la révolte du 17 octobre,
Gloire aux GJ,
Gloire aux lycéen.nes !On reviendra. »
Retrouvez les images de l'action au début de la vidéo de @Blast.
La « Marche des Normands » fachos mise en déroute
Bon, ce n'est pas un secret, mobiliser en Normandie, on a généralement tendance à galérer (sauf côté antifa, là, on est toujours bons :) ) mais parfois ça explose et tu ne comprends pas trop pourquoi. Cette fois-ci, je crois qu'on en avait toustes la même phrase au bord des lèvre : « ouah, je n'ai jamais vu cela... » même au moment des GJ, je crois qu'il n'y avait pas autant de monde. Même au temps du CPE la ville n'était pas autant à nous…
Des jeunes vont au contact des camions de flics qui ne pouvaient que charger puis reculer, une belle métaphore marine pour tout le monde, on a fait marée haute et marée basse pendant des heures. Partout dans la ville des petits groupes partent à l'assaut des flics, pas d'organisation en tête, pas de mot d'ordre, juste un gigantesque besoin d'y aller et de porter le mouvement par soi, par ses actes, pour briser le mur assourdissant du silence. Sérum phy à gogo, masques, papiers anti-rep, un grand merci aux aide-soignantes GJ qui étaient là, oups, faut se pousser de la poubelle souterraine en train de cramer. Finalement, l'ensemble du cortège part à l'assaut de la métropole. L'auto-réduction se fait de manière magistrale, tant pis pour celles et ceux qui ne comprennent pas. On n'explique pas les conséquences des oppressions systémiques et de leur intersectionnalité en deux-deux.
Ça aurait pu s'en tenir là, mais la 'Marche des Normands' dont ils nous bénissent depuis 3 ans était prévue, et peut-être 200 fachos de tout le pays (et d'autres) venus à nouveau s'accaparer Jeanne d'Arc (transpower forever !) et l'oxygène public, c'était non. Le bazar était tellement joyeux que certain.es en ville en oublieront de revenir pour la contre manifestation. Première course-poursuite de leur mini diversion, puis leur second front arrive. Ils chargent, on reflue, attends, on est plus nombreux.ses !, on fait demi-tour, on charge, on les course, on gagne.
Mais, en vrai, cette journée du 17, les gens les plus habitué-es aux cortèges déters' ont été à la traîne, et c'est tellement tant mieux ! Car c'est la masse, des groupes indisctincts, parfois à peine formés, l'incroyable pouvoir vraiment populaire qui a dépassé toutes les organisations, pris en main la conflictualité, repris les rues, réaffirmé son droit d'exister et son féroce désir de solidarité et d'un autre monde.
Pluie de pavés sur le commissariat
La révolte à sonné, je l'ai entendu ce matin. Dès 6h, blocage du rond point de Pen-ar-C'hleuz, ambiance calme et conviviale. 14 heures, rendez-vous au centre-ville, place de la liberté. Puisque c'est bien de cela dont on parle, notre liberté est entravée. Notre liberté d'étudier dignement, notre liberté de faire la fête librement. Notre liberté de circuler sans manquer de finir parqué dans des CRA. Notre liberté de vivre en sécurité puisqu'il est permis de tuer.
La manif s'élance dans la bonne humeur vers le port. Un bidon de diesel rempli de grenadine se balade. Ça coûte moins cher. Un tour complet, nous voulons occuper la place de la liberté mais les lacrymos volent déjà à tous les coins de rue. En faisant quelques détours, une partie du cortège rejoint la place prise dans un nuage de fumée poivrée. Le commissariat est pris pour cible. Nous déterrons des pavés et une chaîne humaine s'organise. La riposte est là. On chante, on s'applaudit, on danse au rythme de la fanfare. Pendant plusieurs heures, les flics défendent leurs poulailler pendant que nous défendons notre liberté. Le journal Libération complète : « Les policiers repliés autour du commissariat central ont essuyé pendant deux heures une pluie de pavés, arrachés de la place du monument aux morts voisine, puis transportés dans des caddies jusqu'à un transformateur, en surplomb de la rue donnant sur l'arrière du poste de police. Eric Kerbrat, le secrétaire départemental Unité police pour le Finistère, n'en revient toujours pas. « Il manque un tiers de pavés sur la place, on se demande si quelqu'un parmi les manifestants savait que ces pavés n'étaient pas scellés, mais simplement posés sur du sable confie-t-il. Deux heures à se prendre des pavés d'un kilo et demi sur la tête, c'est long… »
C'est à bâbord qu'on a jeté le plus fort
À 11h, prises de parole diverses, belle convergence des luttes, des colères et des espoirs et manif déclarée encadrée par la CGT et Solidaires, plus l'habituel tour dans le centre,traditionnellement déprimant.
À 13h, manif toujours massive mais cette fois « sauvage ». Beaucoup de jeunes, beaucoup de personnes en général, beaucoup de diversité, des slogans malicieux, impactant et pluri-solidaires que chacun-e lit au micro. Blocage des quais de Quimper, plusieurs barricades se montent devant les yeux médusés des gendarmes. Une échappée belle pour une distribution de marque-pages anti-bolloré dans le point Relay de la gare et lecture d'un texte sur les milliardaires.
Belle offensivité des jeunes de 14 à 18 heures. La ville de Quimper est traversée par une rivière : d'un coté les offensives à base de feux d'artifice et de pavés, de l'autre ça réplique à coups de canon à eau et de lacrymos. Et c'est à bâbord qu'on a jeté le plus fort ! Pas tant de flics au début, puis des renforts en début d'aprem avec de nouvelles munitions en milieu d'aprem.
De 19h a 3h plusieurs départs de feux ici et là, surtout dans le quartier populaire de Kermoysan et dans les centres commerciaux autour. À minuit certaines mamans descendent en bas des tours pour discuter entre elles en attendant certains jeunes (de belle rigolades).
Méga-tour tranquille dans la ville
Depuis une dizaine de jours dans la mobilisation lycéenne des adultes du comité Sdt, de l'union locale Solidaires, des militantes LFI et des parents ont été en soutien auprès des jeunes. Les mégaphones et sonos leur ont été mis à disposition, des p'tits déj' et cantines les ont aidé à tenir.
Le 17 s'est inscrit dans la suite de cette mobilisation. Rendez-vous était donné sur le rond-point central de la zone commerciale à midi. Plus de 500 personnes au départ. Cantine puis assemblée à 13h30, départ en manif autogérée au son du party bag qui ne chôme pas ces temps-ci ! Une quinzaine de vélos, à peu près autant de bleus restés bien à distance, étrange... loin des effectifs du 10 septembre 2025 pour Bloquons tout.
Après un méga-tour dans la ville, fin de la mobilisation vers 18h sur le rond-point du départ autour d'un goûter avec des barrages filtrants et une dernière assemblée pour évoquer les suites à donner.
Le réseau de lutte s'étoffe, poursuit son auto-organisation et est à pied d'œuvre avec à venir l'accueil de François Hollande mardi prochain et une campagne locale contre l'installation de caméras de vidéo-surveillance d'ici fin novembre. On lâche rien ici entre Lorient et Quimper.
21.10.2026 à 19:11
dev
Premières leçons du 17 octobre Avec Eugénie Mérieau et Samuel Hayat
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Positions, lundisoir, 2
Allons nous enfin quitter l'époque contemporaine ? C'est la question qu'est venu ouvrir avec fracas le soulèvement du 17 octobre. Pour discuter de cette journée, de ce qu'elle enseigne, appelle et peut-être présage, nous allons enchaîner les invitations et les discussions. Pour cette première, nous accueillons Eugénie Mérieau et Samuel Hayat. On discute de ce qui a fait événement et de pourquoi cet événement naît d'une époque, celle-là même que tout le monde veut quitter et pas seulement la GenZ. Comment la police s'est-elle retrouvée à ce point en déroute ? Pourquoi l'état d'urgence n'a-t-il pas encore été décrété ? Sommes-nous à l'aube d'un virage encore plus autoritaire du régime ou de sa dislocation finale ? En quoi le pillage doit-il être défendu contre ceux qui s'en désolidarisent ? Pourquoi faut-il soutenir ce que d'aucuns appellent la « casse » ? Allons-nous enfin devoir choisir entre apocalypse et révolution ?
Lire le très bon texte de Samuel Hayat, Rouvrir l'époque contemporaine.
00:00 Teaser - produire une lecture commune des évènements
03:23 Que signifie quitter l'époque contemporaine ?
07:35 Assumer l'évènement : ce n'est pas la police qui fait l'émeute
09:35 La vengeance des enfants
11:33 La décrédibilisation totale et symbolique de l'État de sa police
14:50 Impréparation et stratégie du chaos, comment l'un n'exclut pas l'autre
17:24 La police soutiendra-t-elle le régime Macron jusqu'au bout ?
26:42 L'hypothèse du passage à un régime ouvertement autoritaire
31:58 L'état d'urgence perlé et le déni libéral du caractère autoritaire du régime
36:52 Ce que dévoilent la répression policière et l'état d'urgence latent
38:38 17 octobre 2026 / 17 octobre 1961
45:59 Comment s'expliquer que l'émeute et le pillage se soient diffusés dans toutes les grandes villes de France en même temps ?
53:52 Le pillage comme pratique politique
1:05:55 Apocalypse ou révolution, l'alternative d'une génération
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d'existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C'est par ici.
Faire sauter Parcoursup - Bruno Andreotti
De mai 68 à octobre 26 - Ludivine Bantigny
Corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte - Sébastien Charbonnier
Le temps des promesses - Christian Ingrao
Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle
Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane
L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch
« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
21.10.2026 à 14:38
dev
Comprendre le soulèvement albanais Julian Bejko
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, International, 4
Pour décrire la situation de l'Albanie (en révolte elle aussi), le sociologue Julian Bejko nous propose un analogie entre l'accaparement de l'espace commun albanais par les oligarques et le gouvernement Rama, et la réduction de la taille des humains dans le film Downsizing.
Le film d'Alexander Payne Downsizing offre une solution aux difficultés quotidiennes de l'époque libérale : toute personne peut faire partie d'un programme médical, semblable à l'industrie de la chirurgie esthétique ; une équipe de médecins peut réduire la taille des gens, disons de 175 cm à 10 cm. C'est une industrie – fille de celle des nazis – de réduction de la taille des humains, dont, une fois le processus achevé, on ne peut revenir. Mais pour en bénéficier il faut d'abord se soumettre à une intense réflexion et il y a un prix à payer. Il faut vendre tous ses biens, maison, voiture, objets personnels avant de pouvoir profiter du luxe d'un mini-vie dans un espèce d'aquarium - des mini-colonies humaines à échelle réduite. Ces ruches faites d'humains domestiqués, réduits à la condition de modèles réduits, ont plusieurs avantages : ils occupent peu de place, consomment peu d'énergie, utilisent peu de ressources, produisent peu d'ordures et surtout sont débarrassés de tout souci politique, ne sont plus sujets au mécontentement et cessent de se bagarrer avec un régime en fin de course. C'est un monde qui propose de remplacer la vie difficile du quotidien – espace de réflexion et d'action – par une miniature d'hédonisme, le fameux American Dream version maquette dans un aquarium.
Mais peu à peu, le discours du film lui-même en vient à se rétrécir. Il abandonne la réflexion critique implicite sur l'accroissement des élites – downsizing democracy [1] – et sur ces gens qui n'ont désormais, pour se perpétuer, qu'une solution, la réduction en petit format. Car la réduction physique des humains vient effacer l'espace terrestre que chacun occupe de droit naturel et rationnel. C'est l'événement politique le plus important : il consiste à abandonner littéralement du terrain, de l'espace, aux intérêts d'un monde oligarchique. Or le film hésite à frapper au cœur de l'ordre techno-libéral et à dénoncer l'un de ses traits les plus détestable - l'ultracolonialisme comme art économique et politique.
L'image la plus générale qu'on se fait du colonialisme est bien évidemment celle d'une puissance/État projetée hors de ses frontières dans l'idée d'accaparer des territoires, de dominer, d'exploiter et de s'approprier ce que bon lui semble, d'implanter ses colons, d'expulser les locaux, de substituer une population à une autre, de perpétrer des génocides, et de réduire les conditions de la vie même afin que les gens décident de se réduire eux-mêmes aux proportions de cette vie réduite, c'est-à-dire : s'adaptent à l'hégémonie du XXL made in USA.
Mais bien avant que le colonialisme ne devienne un phénomène d'outre-mer suivi par un vaste système de clientélisme global et des alliés soumis au ridicule, c'est d'abord un processus interne. C'est ce que montre aujourd'hui le gouvernement albanais. Il exerce son autorité sur le territoire et la population comme s'il s'agissait d'une horde hostile et menaçante. Il considère sacrifiables les communautés locales, les pousse à céder leur place, à se dépouiller des droits d'occuper un espace, les invite à chercher leur vie ailleurs, donc à se rétrécir.
Avec cet état d'esprit, le gouvernement fait du territoire l'extension de son propre corps, son domaine réservé et son droit, il a la possibilité de circonscrire son royaume, de délimiter ses zones d'influence, où, si jamais il devait s'y manifester la moindre résistance, la moindre contradiction, on les réduirait encore et encore, au point de leur arracher tout lien au réel, à la terre, au village, au passé et aux lendemains.
En Albanie, ce type de gouvernement - c'est en vérité un gang -, peu importe qu'il soit le client state d'une plus grande puissance, lui assurant l'autonomie de petit violeur local ou quoi que ce soit d'autre. Son but n'est pas de gouverner au sens positif, par exemple de protéger les vulnérables, ceux qui sont exposés à toutes sortes de risques et de dangers, d'offrir une certaine sécurité et du travail, d'imposer un système de justice, un monde d'ordre et de confiance. Il cherche plutôt à perturber, à affaiblir, à minimiser, à briser et à rétrécir la puissance sociale – gouverner consiste à gérer librement les multi-espaces du vivant, désormais propriété privé, partagée entre une minorité criminelle prospérant dans le real estate et un réseau de banques globales et anonymes.
C'est l'inauguration festive d'une oligarchie coloniale qui traite la société comme un bien destiné à être vendu et le territoire comme domaine seigneurial. On en a l'exemple avec le Premier ministre albanais et son règne, au pouvoir depuis 2013, piloté par l'Occident dans la gestion de ce misérable latifundium. Pour ses concitoyens il est un monarque absolu dans un état de délire ; pour ses collègues il est un tyran psychotique en train de bouffer l'un après l'autre tous ses dauphins politiques : certains sont fugitifs politiques, d'autres sont en prison, d'autres encore sont silenciés. En fait il est l'exemple du tragi-comique dans la mosaïque burlesque de la Méditerranée : servus des patrons, despote à la maison.
Depuis 2013, lui et son entourage ont réussi à s'approprier de jure une grande partie du territoire albanais par des lois et des réformes, comme toujours, au nom du progrès et du rapprochement avec l'UE. La loi est désormais l'instrument d'un pouvoir concentré dans une seule main. Ils ont colonisé ce qui en principe appartient au peuple. Ils se sont accaparé des plages, des endroits stratégiques, des villages, des villes, des ressources, tout ce qui constitue le système capillaire de la vie d'une société.
Par une realpolitik de downsizing dans tous les domaines, ce régime pousse les gens à abandonner le pays – depuis 2013, l'Albanie subit une forte hémorragie démographique. Ses réformes économiques, juridiques et culturelles ont encore rétréci les espaces quotidiens. La vie intellectuelle y est dégueulasse, le pays n'a au son et à l'image, 24h sur 24h, que la voix et le visage de son guignol imperator. Dans son histoire polyphonique, l'Albanie n'a jamais été si contractée et la richesse jamais si mal partagée. Jamais la vie d'un pays n'a été à la merci d'un homme dont la médiocrité illimitée rendrait jaloux les grands tyrans du passé, que l'on risquerait de considérer au regarde de l'histoire, et par comparaison, comme des bienfaiteurs. Petit rappel : le Premier ministre albanais est celui qui a signé l'accord racial avec Meloni et qui a rendu possible la création des centres de détention en Albanie.
L'installation de l'oligarchie économique en Albanie a rendu possible et nécessaire la colonisation de la république, un putsch, un coup d'État pour instaurer une dynastie libérale et légale, sur directive implicite de l'Occident – le plus grand firestarter des guerres et des conflits. Il serait impossible de faire une liste de toutes les interminables catastrophes, échecs et scandales associés à la tyrannie libérale de Rama. Le plus grand scandale est la présence de ce vieillard voûté, sec comme un fruit périmé et seul comme un arbre au début de l'hiver : sans feuilles, les branches tordues, prêt à tout les compromis, pour conspirer contre le cours de l'Histoire.
Le dernier scandale c'est la donation d'une partie de plage et la seule île albanaise (Sazan) à la dynastie Trump-Kushner. Derrière eux, il y a toute une alliance internationale où figurent des Arabes, des Juifs et des Américains et qui sait quoi encore. L'idée est de construire des hôtels de luxe au point le plus stratégique d'Albanie. Le détroit d'Otrante est la porte de l'Adriatique mais aussi une des portes de la Méditerranée, donc le Proche-Orient, le Moyen-Orient, Suez, la Route de la Soie, le pétrole, les pipelines de gaz et des ZEE (zones économiques exclusives). Pour l'Albanie c'est le seul avantage géostratégique et donc le seul joker qu'elle peut abattre, dans le poker occidental.
Pendant le régime socialiste (1944-1991), l'île de Sazan ainsi que la baie de Vlora étaient la zone la plus fortifiée du pays – pour paraphraser le bon camarade Enver Hoxha, Sazan est la clef de l'Adriatique et cette clef est dans les mains des Albanais. Elle doit désormais se voire privatisée (la république perd sa souveraineté sur l'île) et ramenée à l'intérieur de l'espace OTAN (Albanie en fait partie depuis 2009). Sazan avec la baie de Vlora risque de devenir un checkpoint, un Ormuz à péage américain, un Groenland luxueux, un Suez d'or, un Gaza pour les riches, bref un prétexte hôtelier sous lequel passeraient des intérêts géostratégiques et dont l'Albanie mais aussi l'UE perdrait l'exclusivité.
Il n'y a pas longtemps, une fille naviguait dans sa trirème de luxe. Partie du Monténégro, elle passe devant l'île et là, tombe en amour devant ce rocher bizarre. Elle hallucine, fascinée par le béton des bunkers communistes, puis un petit port, des bateaux à voiles, des hélicoptères, des casinos, bref elle demande à qui appartient ce massif solitaire. Son mari demande quel est ce pays africain. Quelqu'un ose le corriger – Messire, on n'est pas loin de l'Afrique, mais c'est l'Albanie. Ils exigent alors que contact soit pris avec le seigneur du coin. Tout émotionné, Rama se pame devant cette invitation à passer quelques heures sur la trirème pour discuter de l'avenir de l'île.
On est en pleine campagne électorale aux USA et Trump caracole en tête dans les sondages. Sous le coup d'une forte émotion, Rama offre aussi la plage en face de Sazan, la seule plage de sable intacte de Vlora, à côté de la lagune de Narta, un petit paradis naturel pour les oiseaux migratoires. En 2025, la fille Trump débarque à Vlora, visite privée sur la plage de Zvërnec, toute contente de voir l'État albanais humblement à son service. Des mains signent en silence, loin de toute publicité. Mais c'était sans compter l'une de ces mains qui vend la mèche : la propagande du gouvernement propage elle-même le mythe d'un Trump investissant en Albanie. Le projet est dans tous les médias du monde. Sazan devient Trump island. Mais à côté de l'île de Sazan il y une autre plage à accaparer. Zvërnec, 251 hectares.
Avant 1991, en Albanie il n'y avait pas de propriété privée, surtout pour les terrains agricoles, plages et d'autres types de terrain. Pourtant, à la fin de son existence, le régime socialiste a rendu intacts tous les documents cadastraux des anciens propriétaires. Donc, il était assez facile pour le bonne démocratie libérale de corriger les maux socialistes, par un coup fatal et présomptueux de baguette tragique. Comme toute nouvelle élite arrivée au pouvoir après la faillite du précédent régime et sous le coup d'un ébranlement profond de la société, elle doit bien faire des promesses populistes pour survivre dans une situation politique précaire. Et dans une société physiquement et mentalement rurale, le discours sur la terre, c'est un hameçon qui marche toujours.
À l'époque il y avait deux groupes sociaux à prendre en considération : les paysans (majorité) et les anciens propriétaires (minorité) réclamant leurs terres. La loi sur la terre et la propriété fut le premier acte arbitraire du pluralisme démocratique accompagné par une corruption énorme. Cette loi demeure même aujourd'hui un sujet d'affrontement – les statistiques parlent d'environ treize mille morts en Albanie (1992-2025) à cause des disputes sur la propriété privée.
En donnant à chaque paysan un petit bout de terre, ils ont parcellisé et paralysé la production agricole ainsi que la puissance socio-politique de la plus grande communauté – l'Albanie des années 1990 comptait d'environ 60% de population rurale. Souvent les paysans vendaient la terre pour pouvoir acheter un appartement en ville. La terre agricole désormais n'avait plus le même intérêt qu'au début, à l'exception des endroits facilement accessibles comme les plages et les terrains qui en étaient proches. Ce fut l'époque de la grande soif d'achat ou d'occupation des terrains proches des plages et de la construction de monstres en béton, peu important alors à qui appartenait vraiment ce bout de terre.
La plage de Zvërnec est l'objet de disputes mettant aux prises deux groupes de propriétaires. Des personnages douteux dont on ne sait pas trop comment ils ont pu acheter des hectares et des hectares dans un endroit aussi stratégique – on soupçonne qu'ils ont falsifié des documents cadastraux et ils ont acheté pour une poigné de dollars une partie du territoire qui appartenait à l'État dans les années 1990. Aujourd'hui ils ont vendu leur partie de la plage pour 230 millions de dollars à un fonds d'investissement arabe liée au le tandem Trump-Kushner.
Le deuxième groupe de propriétaire de cette zone, ce sont des banques albanaises. Comment en sont-elles entrées en possession ? Les paysans devenus propriétaires avec la réforme de 1991, avaient un besoin urgent de liquidités. Entre 1993 ou 1997, le revenu principal était l'argent des entreprises pyramidales, avec l'espoir de doubler ou tripler les gains en laissant la terre en collatéral. En 1997, une bonne partie des paysans a perdu le collatéral et les banques sont devenues les héritières de la dette, de cette plage et de ses alentours agricoles.[Cette histoire mérite une analyse à part. Il faudrait montrer le choc de la colonisation libérale : le plus grand mensonge, qui a promis le paradis et a assurée l'enfer, en arrachant la terre aux paysans pour la donner aux riches.]
Puis un jour, vers mi-mai 2026, on voit apparaitre du fil barbelé sur les plages, sur le parc, sur les terres agricoles. Ils marquent un territoire désormais défini comme privé et conseillent de se tenir éloigné. Les habitants des villages sont stupéfiés. Le paysan réclame sa propriété, sa terre, ses ancêtres. C'est tellement surréaliste que les premières images publiées sur les réseaux sociaux incitent à penser qu'elles sont produites par IA. Alors éclatent les premières tensions entre les paysans et les gardiens de l'entreprise privée qui s'occupe du barbelé. Toujours rien sur les médias, juste les réseaux sociaux. Les tensions montent, on en vient au contact physique. La police de l'État est sur place, tout à fait passive, elle ne fait rien, elle s'occupe de protéger la police privée qui élargit le barbelé et invite les paysans à se tenir éloignés.
Quelques habitants transgressent l'interdit pour discuter avec les types de la police privée, mais eux, ils ne discutent pas. Ils commencent à s'en prendre aux habitants à coup de matraques et de gaz lacrymo. L'un d'eux est emmené violemment par les gardes privés sous les yeux de la police d'État qui regarde et hésite à réagir. L'acte abominable consistant à maltraiter les paysans se produit à l'intérieur d'un espace privé et juste devant la police qui refuse de transgresser la sacralité du privé. C'est la première fois dans l'histoire moderne du pays qu'un paysan, sur sa terre est traité comme un criminel, sous le regard paisible de la police et abandonné à la violence de la milice privée.
Les bagarres se multiplient et finalement les médias commencent à publier les premières images après quelques jours de silence. Il est clair que la police et les médias ont reçu l'ordre, politique, de se taire. D'une petite communauté de paysans, on est passé à une grandissante manifestation populaire contre le projet de destruction du parc naturel, contre l'investissement, contre le savoir-faire du gouvernement et contre les trente cinq années d'abus de pouvoir.
Le Premier ministre Rama insiste sur le fait que le gouvernement ne doit pas se mêler de l'affaire, car c'est un litige entre particuliers, entre acheteur et vendeur – pourtant il est l'archange du projet qui selon lui relève d'une nécessité vitale.
Après une semaine, la manif se déplace de Zvërnec à Tirana, devant le Palais royal de la république. Le grand boulevard est rempli surtout de jeunes qui dénoncent tout le système politique albanais. C'est la première fois depuis la fin du socialisme que des gens protestent contre un système pervers. C'est une manifestation particulière : pas de bagarres, pas de violences, souvent des familles avec les enfants, la lutte passe par les médias et les réseaux sociaux, par le sarcasme et la qualité ironique des messages politiques.
Le gouvernement est pris de panique et tremble. L'opposition, prête à arracher les yeux de Rama, se range à ses côtés et tous deux soutiennent le projet. L'UE fait quelque déclaration à la con, genre la manifestation c'est un droit essentiel de la démocratie, le gouvernement doit respecter ce droit ainsi que la nature, les investissements doivent prendre en compte l'environnement, etc.. L'UE veut bien critiquer le gouvernement albanais mais elle a peur de vexer Trump.
Le gouvernement se met à l'œuvre, il a un plan bien précis pour réduire l'effet de la manifestation. Il trouve des ennemis, il annonce que celle-ci est organisée par des voisins qui veulent détruire l'image du pays auprès des touristes, que l'Iran a introduit ses missionnaires dans la manif, qu'il ne s'agit pas de protéger le parc naturel des flamants roses mais de flétrir l'honneur Trump.
Les médias travaillent en plein régime pour salir l'action populaire. Des gardiens du régime montés sur les toits, d'autres en tenue civile se cachent, ils filment et captent des visages. C'est l'art policier, avec une certaine nostalgie du passé, de fouiller pour trouver de petits secrets chez les individus qui y participent.
Des analystes mal payés à la télé font la distinction entre bon et mauvais manifestant. D'autres poussent le mouvement à déclarer qui sont ses dirigeants politiques. L'idée est de diviser, couper, morceler pas à pas le potentiel populaire et le risque de voir grandir son impact politique. À la fin, ils introduisent des individus masqués et des mercenaires, qui par leurs actes de violence parviennent à éloigner une bonne partie des manifestants. Par là, ils offrent sur un plateau au gouvernement l'argument selon lequel tout ceci est organisé en vue de nuire à la bonne image du pays et à son rapprochement avec l'UE.
Cette histoire n'est pas un cas isolé, elle représente la majorité des investissements sur le littoral, le grand théâtre de bagarres et des violences entre l'oligarchie et les habitants. C'est la marque et le trait principal du monde libéral fondé sur la colonisation et l'exclusion.
Après plus de cent vingt jours de manifestations paisibles sur le boulevard principal de Tirana, contre le projet Trump et contre le modus operandi de toute la classe politique albanaise, les manifestants en ont marre de voir la neutralité et l'indifférence totale du gouvernement. Depuis trois jours ils sont passés à l'action. Ils brûlent et détruisent les institutions, le bâtiment du ministère de l'éducation, des finances, de la justice, celle de la mairie, puis les banques et tous ceux qu'ils trouvent sur le chemin. C'est principalement des jeunes qui surgissent de partout, pas seulement à Tirana mais dans d'autre villes, des étudiants, des lycéens, des hommes et femmes qui attaquent les gardiens de l'ordre, qui bloquent les avenues et les boulevards de Tirana du matin jusqu'à minuit.
Le gouvernement est choqué et paralysé par la rage de cette jeunesse plébéienne laquelle refuse de se laisser réduire. Elle utilise la force brute contre les manifestants, mais personne ne recule, bien au contraire. En ce moment, Tirana est une ville qui brûle, une ville policière qui ne gère plus rien sauf les matraques sur les corps de ce qu'on appelle l'avenir du pays. Les rues et les places de Tirana sont hors contrôle et ce n'est que le début d'une collectivité en colère qui récupère le terrain de l'action politique volé depuis longtemps.
Aujourd'hui (16.10.2026) les gardes-chiens du régime ont cherché à canaliser le mouvement (qui a pour slogan L'Albanie n'est pas à vendre) en le traitant de force antisémite ayant avec affinités nazies, ou bien en l'accusant d'être contrôlé par l'Iran ou par des forces anti-occidentales. En vérité, ce mouvement n'a aucune coloration antisémite. L'Albanie est un des rares pays du monde actuel où des touristes israéliens (trois à quatre avions par jours arrivent à Tirana depuis Tel-Aviv) se promènent tranquillement et en toute sécurité à Tirana et ailleurs, avec leurs styles vestimentaires facilement identifiables. C'est une sécurité qu'ils n'ont pas chez eux, et c'est pour cette raison qu'ils viennent passer leurs vacances en Albanie ! Le seul fascisme identifiable se trouve au gouvernement Rama (très pote avec le régime israélien). Il réprime ses citoyens depuis très longtemps, il légalise les centres de détentions pour les migrants et impose le diktat des oligarques.
L'Albanie est une terre d'accueil pour tout le monde, y compris les Juifs et les Palestiniens, son histoire est celle d'une île-refuge et ne deviendra jamais une île des seigneurs. Elle appartient aux peuples réduits chez eux, invités à prospérer ici, avec nous autres.
Nous ne nous laisserons pas downsizer.
Julian Bejko
[1] Le mauvais fonctionnement du mode démocratique USA et ses fils a aussi pour origine, le débordement continu des élites qui voient dans ce modèle, désormais un poids mort lequel doit s'enterrer au plus vite.
21.10.2026 à 13:21
dev
Je me suis réveillé vers 9h35, douchée, pris une tartine et suis sortie. J'ai pédalé jusqu'au canal Saint-Martin en essayant de pas rouler sur des débris de verre. Il y en avait partout. Il faisait beau et le soleil brillait dans tout ça comme sur une mer infinie. J'ai entendu une femme dire : « Pour une fois que ça a brûlé intra-muros, ça change. » J'ai souri. J'étais d'accord.
Place de la République, les marches sur lesquelles on s'assied de temps en temps pour regarder les gars jouer au foot, ont été arrachées comme des dents. Il y a des bouts de pierres encore par terre. Il y a des pipettes vides de sérum phy, des palets de lacrymo, des vélos couchés. Il y a aussi des hommes, des femmes, des familles qui prennent en photo le squelette d'un kiosque cramé, de trois carcasses de voitures brûlées et le dos de la statue. Elle est couverte d'un gilet jaune qui dit : « 1961 la police noie les algériennes ». Son rameau se découpe sur un ciel sans nuage. Je plisse les yeux à cause de la lumière et de la fatigue. J'essaye de me souvenir de la journée d'hier qui m'arrive en flashes.
12H : Deux jeunes adultes, en bas du Père Lachaise ont installé une petite table. Un thermos et une pile de gobelets. Ils proposent du café pour qui va marcher. Sympa.
13H : Angle Parmentier / Avenue de la République, une dame crie : « le sérum, les lunettes, les masques, dans vos chaussettes ! Ça fouille à République. » Elle distribue certains de ces trucs pour ceux qui en manquent. Mon amie crie à son tour pour que le mot passe. Et derrière nous ça fait ricocher l'info. On planque nos petites affaires dans nos soutifs. « Pourquoi ils prennent le sérum phy ? On ne peut rien faire avec ça, à part se nettoyer les yeux de leur gaz », j'entends dire une mère.
13H20 : Avenue de la République / Boulevard Richard Lenoir : Ça passe moyen. On ne saurait pas dire si c'est parce qu'il y a trop de monde ou parce que l'accès est déjà bloqué. On glisse vers la rue du Faubourg du Temple pour voir si c'est plus fluide. Le départ de la manif autorisée est prévu à 14H. On est large. Ça claque des bises à droite à gauche mais ça ne parvient pas à rejoindre le point de rendez-vous.
13H40 : Il y a du monde partout. Qu'ils voudraient nasser Repu qu'ils seraient eux-mêmes nassés tant nous sommes nombreux. La manif déborde, dégueule. Alors on coupe direct sur Jacques Bonsergent. On se colle à Révolution Permanente. Ça chante, ça gueule acab. Je dis à ma voisine : « Les flics qui nous entendent crier « plus d'agent au lycée pour pas finir policier », vont avoir envie de nous caillasser d'autant ». Elle me répond : « Je pense qu'ils s'en foutent total... D'ailleurs, ils sont où là les CRS ? » C'est vrai qu'on n'en voit aucun. Les pancartes au-dessus de nos têtes gueulent en majuscule. J'accroche sur celle qui dit : « Recherche studio. Minimum : 18m2. Maximum : 700 euros. » Plus de la moitié d'un smic pour faire 4 pas et demi sur 4 et y vivre.
15H : Arrivée à Barbes. Chaque métro aérien qui passe suscite nos acclamations. On distingue les quelques voyageurs, collés aux vitres, éberlués. Je m'agrippe à un feu rouge pour regarder derrière si ça suit. La mer infinie, c'est nous.
16H : « Allez Papiiii » chante en chœur une cinquantaine de lycéens en pause boulevard de Clichy. Au troisième étage, sur son balcon, un vieux monsieur s'agrippe à sa rambarde et danse. Il lève un bras. Les adolescents l'encouragent. Il lève le deuxième et tout le monde s'exclame : « Allez Papiiiii ». Frêle et radieux le papi étire ses mains au ciel. Et nous avec lui.
16H30 : Juste avant la place, une meuf à vélo remonte le courant : « C'est bloqué, on peut plus avancer, ça descend par la rue Blanche direction Saint-Lazare. » À notre tour on diffuse le mot dans l'épaisseur du cortège. La foule dévie, s'engouffre dans les rues adjacentes.
17H30 : À Saint-Lazare mes nouveaux voisins ont leur google maps ouvert sur l'itinéraire : Palais de l'Élysée. On remonte place Saint-Augustin. Côté Madeleine, ça fume. Vers la place de l'Étoile l'accès semble fermé. Premiers CRS qui repoussent l'avancée de la manifestation. Ils se mettent à charger et même si tout le monde dit « ne courez pas », tout le monde court. Avec deux adolescentes, je me fous sur un banc pour regarder si ça se calme et d'un coup on voit un groupe de manifestants charger les flics. On explose de rire et de peur. Aujourd'hui, ce sont les chargés qui chargent. On entame un retour en espérant que la réplique ne fera pas de blessés.
18H40 : Place de l'Opéra chaque axe est terminé à l'horizon par une ligne de gyrophares bleus, surmontée d'une colonne de fumée noire. On s'adosse au métro fermé pour réaliser à quel point nous sommes partout et indociles. Un gars nous montre sur son téléphone la photo du bus touristique qui a bloqué une avenue pour ralentir l'arrivée des camions des forces de l'ordre. Ma pote lui raconte qu'en chemin, on a vu des jeunes gens monter des barricades grâce à des barrières JCDecaux, des poubelles et des vélos. Sur le toit d'un des hôtels qui bordent la place, trois silhouettes noires se dessinent. Aucune idée de qui sont ces gens. Des policiers ou des camarades.
19H : On se disperse. La nuit commence à tomber. Je remonte le boulevard des Italiens en suivant les indications qu'on me donne sur différents groupes. La Brav-M vue ici, vue-là. Je prends les petites rues. Porte Saint-Martin ça pète. Rue de la Lune, j'opère un demi-tour en deux-deux quand une trentaine de personnes se mettent à détaler vers moi. L'adrénaline est mêlée de joie. Il n'y a pas de lumière. Il n'y a pas de peur. Ça rit même. Ça rit de ce pouvoir prendre. Prendre la rue. Rue Saint-Martin, les silhouettes agiles trottinent. Trois adolescents ont les bras chargés, l'un me tend un pot de crème « Madame pour vos cheveux bouclés, c'est une super marque qui coûte chère », me dit-il en me tendant un pot d'après-shampoing l'Oréal. Je le remercie et l'invite à la garder puisque lui aussi, a les cheveux bouclés. « C'était pour partager, mais allez, pourquoi pas », dit-il en mettant le pot dans sa poche et m'offrant un large sourire.
19H30 : Pause chez mamie qui habite pas loin. Elle a essayé de me joindre plus tôt pour que je reste chez moi. Je passe la rassurer et voir si tout va bien. Elle est branchée sur LCI et n'est pas sortie de la journée. Sur l'écran de sa télé, la mairie de Limoges brûle et celle de Marseille se fait pénétrer. Au-loin on entend les tirs qui partent de la place de la République. Elle tricote, repliée sur elle-même. À ses côtés j'écoute Nunez qui dit : « Il y a eu 110 défilés sur l'ensemble du territoire national qui ont réunis aujourd'hui 550 000 personnes dont 110 000 à Paris. Une partie d'entre eux ont été déclarée d'ailleurs par les organisations syndicales. En marge de ces défilés nous avons assisté à une mobilisation importante de la mouvance d'ultra gauche ou d'extrême gauche radicale qui a fait dégénérer une grande partie de ces actions. » Mamie me tend le menton pour savoir ce que j'en pense moi qui étais dehors. Mais je ne lui réponds pas, je me demande comment Nunez nous qualifierait moi et mes amix qui avons marché en marge des cortèges : les rues étaient tellement bondées que ça débordait des tracés officiels. Est-ce que du coup, toutes ces personnes avec qui nous avons cheminé dans Paris, dévié rue Blanche, ou rue de la Lune pour rejoindre Saint-Lazare ou se rapprocher de République, étaient d'ultra gauche et de gauche radicale ? Si oui, tant mieux. Si non, peut-être étions-nous simplement trop nombreux et nombreuses pour qu'un tracé nous contienne tous et toutes ? Pour qu'un seul tracé accueille notre joie et notre colère.
À 22H22 je quitte mamie qui me prie de rester dormir chez elle et que je rassure : « Je ferai demi-tour si c'est trop chaud ». Je la laisse devant le direct qui montre des images de Paris dans le noir en regrettant qu'elle n'ait pas vue sur rue avec un balcon. Sans doute serait-elle moins inquiète si elle n'avait pas que LCI et son imagination pour tisser un récit aux cris lointains. Peut-être même aurait-elle levé les bras, et on aurait chanté « allez mamie ». Elle, là-haut mais ensemble.
En bifurquant par la rue de Bretagne pour rejoindre Bastille, je croise une vingtaine de motos et le double de voltigeurs. Je serre les dents. Une cousine de la peur me remonte dans le dos même si de toute évidence, je ne crains rien. Je suis seule, je suis blanche, je suis habillée avec du bleu. Je préviens sur les groupes que le Brav-M se dirige sur République, pour ceux qui y sont encore. Dans les bistrots les gens boivent des coups comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire. Pourtant ça pue l'électricité. Pour me tenir compagnie je fais un vocal à une amie qui était coincée avec moi la nuit du 13 au 14 novembre, dans un bar rue Bichat, entre le petit Cambodge et la Bonne Bière. Je lui dis : « La comparaison ne tient pas, mais y a un truc dans l'air qui me rappelle quelque chose de la nuit du 13. Quand on était remontés à pied rue Belleville, à 2H du matin, que tout était noir et tendu. Y a un truc dans l'air… Sur la crête. » Elle m'a répondu aussitôt : « C'était la seule fois où les Parisiens ont vu l'ordre des choses tel que connu, en véritable danger. Mais aujourd'hui, ce n'est pas mortifère. Tout le contraire même. »
Un peu avant 23H00 j'ai traversé le boulevard Richard Lenoir. Une femme négociait le prix d'une paire de Nike bleues à une autre qui portait sous son bras trois boîtes neuves. Je ne sais pas à combien la première évaluait le prix de sa prise de risque. Ni comment elles ont reparti cette richesse. Mais elles m'ont semblé satisfaites. Un homme me dépassant a marmonné d'un ton réprobateur qu'il était honteux de piller. Je n'ai pas répondu, j'ai gardé la tête baissée. À ses chaussures, j'ai compris qu'il n'avait pas de difficulté à s'en offrir des nouvelles.
Valentine Fell
21.10.2026 à 13:17
dev
Je chercherai dans ce texte à rendre compte de ce que peuvent nous apprendre sur « l'autisme » et les « non-autistes » les écrits de Fernand Deligny issus de l'expérience « antipsychiatrique » qu'il mena avec ses camarades et amies dans les Cévennes dans le sud de la France de 1967 au début des années 80. Il sera ainsi question du « réseau » comme méthode d'intervention développée par Deligny, puis de ses conséquences théoriques allant du développement d'une distinction entre « l'humain » et « l'homme-que-nous-sommes », jusqu'à la découverte d'un « communisme primordial » et de ce qu'il serait possible d'appeler un devenir mutique (ou devenir autiste). Je chercherai finalement à proposer la piste d'une réactualisation contemporaine de la pensée de Deligny en la mettant en contraste avec le concept de « neurodiversité » et en la faisant entrer en relation avec la notion de devenir minoritaire proposée dans Mille plateaux par Deleuze et Guattari.
« Les cartes, à vrai dire, ne disent pas grand-chose, sinon que l'humain, on ne sait pas du tout ce que c'est, et le commun non plus.
D'où le fait qu'être communiste, c'est bien ce qu'il y a de plus difficile dans cet univers
où l'homme s'acharne et s'entête […] »
« Or le commun dont je veux parler, réfractaire à l'intrusion du langage, ne communie ni ne communique. »
« Serions-nous partisans d'un régime tout à fait obsolète ?
Pas du tout ; le régime est idéal, l'idéal du régime est de ne pas être. »
Fernand Deligny
C'est dans un contexte marqué par des expériences de réformes radicales en psychiatrie que doit être placé le projet de Deligny de constituer un réseau de prise en charge d'enfants mutiques [1] à l'air libre en dehors des murs de l'institution psychiatrique. Plutôt que de s'en tenir à chercher à « soigner l'institution » comme l'ont fait les tenantes du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, qui avaient pour but d'abolir les séparations et hiérarchies instituées entre médecins et personnes hospitalisées, c'est l'institution en tant que telle à laquelle Deligny décidera de tourner le dos. Rejetant ce mode de prise en charge et les savoirs qui en découlaient, il en vint donc à développer son propre modèle d'intervention anti-institutionnel, qui prend justement la forme du réseau. Concrètement, à partir de 1967, Deligny et ses camarades squattent des terres dans une région campagnarde du sud de la France. Se tisse un réseau « d'aires de séjours », où les enfants mutiques sont libre de circuler et d'agir librement et où les adultes usant du langage prennent en charge les travaux de subsistance. Au-delà de la liberté absolue qui est laissée aux enfants mutiques, une autre particularité, qui en est en fait la condition, participe de l'originalité de la méthode de Deligny, c'est que les adultes usant ou disposant du langage évitent à tout prix d'interpeller les enfants. En effet, il ne s'agissait pas de chercher à forcer les mutiques à parler ou à incorporer le mode d'être des personnes usant du langage.
Il ne s'agissait pas, non plus, pour Deligny et ses camarades de chercher à comprendre pourquoi les mutiques ne se comportent pas comme « on » voudrait qu'iels se comportent, comme le font les savoirs(-pouvoirs) institutionnels, mais plutôt de créer un espace, un topos selon les termes de Deligny, qui permette à des interactions fructueuses d'advenir entre les enfants mutiques et les adultes usant du langage, ainsi qu'entre les mutiques et leur environnement naturel et anthropique. Il ne s'agit donc pas, selon cette logique, de produire un savoir permettant de prédire les comportements des mutiques pour mieux les régler-diriger-contrôler, mais plutôt de relever les coïncidences, comme lieux, évènements et interactions à l'intérieur du réseau qui sont sources de joie et qui viennent neutraliser les manifestations de mal-être. Deligny et ses camarades considèrent en effet que les enfants mutiques sont plus à même de vivre des vies épanouies et libres s'iels existent dans un environnement ouvert et vivant (donnant lieu à des interactions imprédictibles ne pouvant pas être l'objet d'un savoir), que dans un environnement institutionnel fermé où les interactions sont dans les faits réduites au minimum (favorisant peut-être la production d'un savoir prédictif, mais étouffant à la naissance toute coïncidence fructueuse).
Pour relever ces coïncidences et construire ce qu'on pourrait appeler un non-savoir expérientiel, Deligny et ses camarades développèrent donc l'outil des cartes. Plutôt que de chercher l'intention derrière les gestes des mutiques, geste par lequel iels n'auraient fait que projeter le mode d'être des personnes usant du langage sur la réalité des enfants mutiques, iels s'en sont donc remis à l'étude des gestes des personnes mutiques et des personnes usant du langage en tant qu'ils se déploient dans l'espace, sur les aires de séjour, sur le topos. Iels produirent donc des cartes rendant compte des trajets des personnes usant du langage (appelés lignes coutumières, en tant qu'elles sont rattachées au activités coutumières ou de subsistance) et ceux des personnes mutiques (appelés lignes d'erre en tant qu'elles relèvent de l'errance et qu'elles dévient des lignes coutumières). Cette méthode cartographique, permet ainsi de rendre visibles les coïncidences qui émergent du réseau, des croisements qui s'opèrent entre les trajets des personnes mutiques et ceux des personnes usant du langage où se devinent l'existence d'un Nous au carrefour de deux modes d'être.
Le « non-savoir expérientiel » développé par Deligny et ses camarades ne permis pas seulement de faire advenir des coïncidences fructueuses, il donna lieu également à la construction de distinctions analytiques permettant de mieux comprendre les modes d'être respectifs des personnes mutiques et des personnes usant du langage. Selon Deligny, le mode d'être mutique est celui de l'humain. L'humain comme espèce se déploit en réseaux asubjectifs avant que la conscience (associée au langage ou à la « fonction symbolique ») ne le fasse émerger comme sujet. Ainsi plutôt que de relever de l'humain comme espèce, le langage, ainsi que ses corollaires le sujet (distinct de l'objet) et le moi (distinct de l'autre), relèvent de l'homme-que-nous-sommes comme ethnie.
L'humain du mode d'être mutique et l'homme-que-nous-sommes des personnes usant du langage se distinguent également, selon Deligny, par leurs manières d'être en action. Ainsi, l'humain agit sans fin (sans objectif) et sans intention manifeste, c'est ce qu'il appelle l'agir, alors que l'homme-que-nous-sommes fait avec une intention et en fonction de fins, c'est ce qu'il appelle le faire. Les lignes coutumières par exemple relèvent donc du faire, alors que les lignes d'erre relèvent elles de l'agir.
En outre, il apparait que puisqu'iel n'est pas sujet, l'humain, le/la mutique, contrairement à l'homme-que-nous-sommes, à la personne usant du langage, n'est pas interpellable, il ne sert donc proprement à rien de chercher à faire d'iel un sujet, puisque l'agir contrairement au faire, ne répond pas à l'interpellation qui régit l'organisation autoritaire, étatique et capitaliste (dit autrement institutionnelle) de la vie. Il apparait également que l'humain ou le/la mutique « ne fait pas de distinctions de sexe » (on dirait aujourd'hui de genre), on pourrait donc dire qu'avant le langage et la subjectivité, l'humain est « non-binaire », que l'humain est une iel.
Si l'homme-que-nous-sommes tend à vouloir faire de lui-même un modèle et à faire de l'humain son inférieure, une déviation, une dégénérescence, une erreur de la nature, un déchet à anéantir, il apparait à Deligny qu'il y a là une grande erreur. On peut voir dans ces distinctions analytiques issues d'un « non-savoir expérientiel », une tentative de revaloriser le mode d'être des personnes mutiques, qui plutôt que d'échapper à l'humanité, serait en réalité le propre de l'humain tel qu'il existe au fond de nous, éclipsé par le sujet, par l'homme-que-nous-sommes. En effet, bien que selon lui cette distinction soit nécessaire, pour lui, derrière le faire, il y a toujours de l'agir, derrière le sujet se déploie, toujours une toile asubjective, mutique (ou dirions-nous « autiste »).
Le réseau cherchera donc à rendre possible le déploiement de ce mode d'être mutique caractéristique de l'humain. Deligny dira que ce mode d'être humain est un communisme primordial. Il s'agit d'un communisme, puisque tout y est commun. Il n'y existe en effet pas de distinctions claires entre sujets et objets, ni entre sujets, l'agir dans le milieu, sur le topos est donc essentiellement commun. Cet agir commun est le lieu d'une structure en réseau, autre que celle du langage qui régit le faire de l'homme-que-nous-sommes. En effet, si le trajet des enfants mutiques, leurs lignes d'erre, dévient des lignes coutumières des adultes usant du langage, il le fait d'une manière étrangement réglée. Suivant Deligny, le communisme primordial n'est autre que le monde asubjectif du « mouvement réitéré des choses qui précède la distinction entre moi et toi ». Ce communisme est dit primordial, dans la mesure où il n'est pas « primitif », c'est-à-dire qu'il ne correspond pas à un stade qui devrait être dépassé. Le mode d'être mutique, n'est en effet pas conçu ici comme un « trouble de développement », mais comme un monde propre à l'humain que l'homme-que-nous-sommes devrait cesser de combattre et qu'il devrait chercher à retrouver.
C'est donc ce communisme primordial que Deligny et ses camarades chercheront à faire émerger du réseau des Cévennes. Pour ce faire, en plus d'éviter, comme on l'a vu, d'avoir recours à quelque forme que ce soit d'interpellation (l'interpellation cherchant à faire émerger un ou des sujets, elle est en contradiction totale avec le mode d'être asubjectif des mutiques), iels développeront une technique qu'iels nommeront l'orné. L'orné consiste en le fait pour les adultes usant du langage participant du réseau à intégrer à leurs trajets et activités comme lignes coutumières des détours « inutiles », qui font écho à l'agir, soit aux actions sans fins ni intentions des enfants mutiques. On pourrait dire ce faisant, que d'une certaine manière, l'orné est le geste qu'exécute l'homme-que-nous-sommes lorsqu'il cherche à devenir humain, l'action qui permet aux personnes usant du langage de commencer à devenir mutique (ou autiste).
Il m'apparait ainsi que l'orné est une des contributions fondamentales de Deligny et de ses camarades. Cette notion, cette pratique, ou dirions-nous, cette notion pratique, permet en effet d'envisager la rencontre entre un mode d'être historiquement dominant (ou majeur), celui de l'homme-que-nous-sommes, et un mode d'être historiquement minorisé, celui de l'humain. Il m'apparait ainsi que l'orné est un devenir mutique, au sens des devenirs minoritaires tels qu'ils furent théorisés par Deleuze et Guattari notamment dans Mille plateaux. Un devenir minoritaire étant en quelque sorte le mouvement par lequel le mode d'être d'une minorité cesse d'être définit par son rapport à la majorité (le modèle de la majorité étant celui de l'homme adulte) pour se déployer de lui-même. Il est entendu pour Deleuze et Guattari que ce devenir minoritaire de la minorité, va de pair avec un mouvement réciproque par lequel la majorité devient mineure, se minorise, se transforme en adoptant des rapports propres au mode d'être de la minorité.
Ainsi, interpréter l'orné à la manière d'un devenir minoritaire nous permet d'envisager une voie alternative non-essentialiste à ce qu'on appelle aujourd'hui le « mouvement de la neurodiversité ». Puisque le concept de « neurodiversité » renvoie à des catégories issues d'un savoir-pouvoir institutionnel (la psychiatrie et les neurosciences), il tend à être essentialiste, il produit des « intériorités » au travers desquelles il cherche à catégoriser, à cataloguer et à fixer les gens. Au contraire, l'orné, le devenir mutique de l'homme-que-nous-sommes, notamment du fait qu'il est issu non pas d'un savoir-pouvoir institutionnel, mais de ce que j'appelle dans ce texte un non-savoir expérientiel est ouvert sur l'extérieur (sur le dehors), il ne fixe-fige personne dans ses catégories. Une telle conception non-essentialiste permettrait donc de politiser pleinement la question de l'autisme et des soi-disant « neurodivergences » (le neuro est problématique en tant qu'il continu de se rattacher aux savoirs-pouvoirs institutionnels plutôt qu'aux non-savoirs expérientiels), en tant qu'elle permet d'envisager la possibilité de rendre les non-autistes autistes, les non-divergentes divergentes, d'entrainer la majorité sur un devenir minoritaire, plutôt que d'intégrer la minorité au monde de la majorité moyennant la reconnaissance d'une soi-disant « neurodiversité » encadrée dans son expression par la psychiatrie et les neurosciences.
Bibliographie :
Deleuze, G. et Guattari, F. (1980). Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Les Éditions de Minuit.
Deligny, F. (2008). L'Arachnéen et autres textes. L'Arachnéen.
[1] C'est le nom qu'il donnait à celleux qu'on appelle aujourd'hui des « autistes non verbaux ».
21.10.2026 à 12:44
dev
Ne s'embarrassant pas d'une quelconque séparation des pouvoirs, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a exigé publiquement que la justice soit la plus sévère possible à l'encontre des manifestants interpellés le 17 octobre. La magistrature, peu connue pour son indépendance vis-à-vis des coups de menton du pouvoir, semble obtempérer. Quelques instants d'audience recueillis au tribunal de Lyon.
Deux jeunes femmes arrivent dans le box. L'une est accusée de vol en réunion (en « récidive légale »). L'autre d'avoir conduit un véhicule alors que son permis est suspendue et d'avoir commis un « refus d'obtempérer ».
« Est-ce que quelqu'un est là pour la société JD sport, partie civile » demande le juge. Pas de réponse.
Le procès commence. Vers 3h du mat', une patrouille de police est positionnée derrière le JD Sport de la Soie à Vaulx-en-Velin. La porte de la réserve a été fracturée et « un pillage est en cours ». Le sol est jonché de vêtements. L'équipage remarque un jeune homme, chargé de vêtements, qui s'engouffre dans une voiture, qui démarre. La police les prend en chasse sur quelques dizaines de kilomètres (30 min de course-poursuite apparemment). Puis la voiture stoppe. Le jeune homme en sort et s'enfuit dans un immeuble.
La conductrice stoppe la voiture quelques rues plus loin et les deux occupantes sont sorties de force et menottées. La passagère est dépistée au cannabis. La voiture finit au commissariat de Villeurbanne.
Le préjudice des vêtements retrouvés dans la voiture s'élève à 1725 euros. Mais, précise, le juge, des vêtements ont été jeté par la fenêtre durant toute la course-poursuite.
La conductrice raconte : « j'étais posé, je regardais les petits qui sortaient du magasin, y'avait plein de gens qui sortaient les bras chargés. En vrai, je cautionne pas. »
Un type est venu dans sa voiture. Il lui a proposé 50 euros pour le ramener à Vaulx-en-Velin. Le véhicule qui devait le récupérer était parti. Le véhicule de police s'est rapproché. La proposition s'est transformé en menaces (« je connais ton blaze, démarre »). Et la course-poursuite s'est lancée.
« En garde à vue, j'ai réalisé que j'avais fait de la merde, je ne peux plus revenir en arrière. »
Le juge, à son amie qui a ramassé des vêtements devant le magasin : « vous avez dit que c'était une pulsion dans votre corps ? » « Non j'ai jamais dit ça. Les policiers ne m'ont pas laissé relire ma déposition. »
Procureur : « Vous avez un certain nombre de choses qui se sont passées dans le centre, des événements qui ont secoué la ville de Lyon ce week-end. Ces faits sont qualifiés par la loi au préjudice du magasin JD Sport. On peut se dire que ce ne sont que des atteintes aux biens, que ce n'est pas très grave. Des gens ont profité du chaos, ce qui a donné lieu à des scènes de pillage au préjudice des magasins et des habitants des quartiers. »
« On est là dans l'expression de comportements asociaux. Ils profitent de l'anonymat de ces rassemblements. Elles ont profité de l'anarchie. L'agglomération a été à feux et à sang, tout le monde regarde la télé et les réseaux sociaux. Les fonctionnaires de police ont été débordés. Elles sont les seules à se faire interpeller, certes. Tant pis pour elles. »
« Ces dames ont bien vu ce qui se jouait cette nuit-là. Il y avait un pillage en cours. Même ramasser les vêtements par terre, c'est du vol. Elles n'ont pas d'intégration de la loi. »
La proc' demande 10 mois avec mandat de dépôt, dont 6 mois assortis d'un TIG + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans. Pour la conductrice 9 mois d'emprisonnement + la révocation d'un sursis de 3 mois, le tout avec mandat de dépôt + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans et confiscation de la voiture + interdiction de repasser le permis pour 5 ans.
[Les deux jeunes femmes ont les yeux rougis.]
Avocat : « J'entends qu'on parle d'une nuit de chaos. À chaque fois, c'est un dossier, une personnalité, ce ne sont pas des éléments de contexte qui doivent contraindre cette décision. Quand un pillage est opéré, ce ne sont pas les 20 premiers qui sont interpellés. Ce sont les derniers, ceux qui étaient là parce que c'était noël. Par opportunisme, l'une a ramassé des affaire. Attrapé les dernières n'a pas empêché les 30 premiers de prendre des affaires. La sanction ne doit pas satisfaire le pouvoir politique. Le "refus d'obtempérer" en comparution immédiate, c'est le lot quotidien. Elle n'a pas eu de comportement particulièrement dangereux. La culpabilité a été reconnue. »
« Mais quand j'entends 9 mois d'enfermement avec mandat de dépôt, est-ce qu'on fait du maintien de l'ordre ici ? Non, c'est la justice ici. Je n'ai pas entendu que les règles de droit aient changé dernièrement. J'entends qu'il y a des attentes d'ordre de la part de la population. Prononcer cette peine, c'est complètement disproportionné, ses enfants risquent d'être placés. Elle a une charge de famille, on doit basculer sur du ferme aménageable. »
« L'interdiction de Vaulx-en-Velin ? Toute sa famille habite là-bas, le père de ses enfants. Les interdictions territoriales, c'est pour des infractions liées au territoire. »
Avocate de la deuxième : « Je voudrais que cette jeune femme soit sanctionnée pour ce qu'elle a commis. Vous ne devez pas cédé à la pression, par exemple de cette salle qui est pleine [en vérité, la plupart des gens sont des proches des arrêtés]. Ne rendez pas des décisions qui sont des exemples. Elle ne s'est jamais retrouvée devant la justice. »
Verdict : pour l'une, 8 mois avec sursis, interdiction de Vaulx-en-Velin pour 2 ans.
Pour l'autre, 6 mois + 3 mois de sursis révoqués, 3 mois pour le refus d'obtempérer, le tout sous bracelet. Interdiction du Carré de Soie pour 2 ans.
Pour les dommages et intérêts pour JD Sport, la cour renvoie à plus tard.
Un jeune homme comparait pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ».
Le juge : « On a retrouvé sur vous une cagoule et du sérum physiologique, vous avez été arrêté dans le Monoprix de Bellecour. Vous êtes aussi accusé d'avoir exercé des violences sur Benjamin C., fonctionnaire de police, n'ayant pas entraîné d'ITT de plus de 8 jours, en l'espèce en lui mettant un coup de tête. On a reçu un courrier de constitution de partie civile. »
« Pouvez-vous nous expliquer ce que vous veniez faire ? Dans quel contexte vous êtes vous retrouvés là. »
Prévenu : « J'ai bien tenté de voler. En sortant j'ai été interpellé par les CRS. Je n'ai pas tenté de fuir. Ils m'ont fait mal, je me suis débattu. Ils ont considéré ça comme de la violence. En aucun cas je n'en avais l'intention. »
J : « Qu'allez-vous faire dans un Monoprix en train de se faire piller ? » (le juge précise qu'il a un casier vierge). »
P : « J'avais manifesté de manière pacifique. »
J : « Justement, on entend dire qu'il faut distinguer les manifestants des pillards. Mettez-vous à la place des CRS, votre tenue, c'est une tenue pour aller manifester ? Pourquoi êtes-vous surpris qu'on vous interpelle ? Quand on est interpellé on lâche prise, sinon on risque la rébellion. Et vous pouvez blesser des policiers. Et le coup de tête au menton ? »
J : « Je n'avais pas l'intention de lui faire mal ». L'avocat intervient : en réalité, dans sa tentative de fuite, le policier certifie dans sa déposition qu'il a pris un coup de bras involontairement et que c'est le poids de son casque qui l'a blessé. Contrairement à certains PV du dossier, il n'y a jamais eu de coup de tête…
Maitre Bohé, l'avocat de la police prend la parole. Il se met à poursuivre l'interrogatoire du jeune homme. comme si on était encore en garde à vue. « À quelle heure êtes-vous arrivés pour la manifestation ? Celui-ci habite en Suisse, pourquoi venez-vous à une manifestation à Lyon ? (« J'ai déjà habité en France, je voulais soutenir la cause ») ? Quelles informations avez-vous eu sur le 17 octobre ? Êtes-vous sur des groupes telegram ? Il y avait de nombreux black blocs de toute l'Europe, que veniez-vous faire-là ? Pourquoi en noir ? Pourquoi ne pas être reconnaissable ? Vous alliez dormir où ? Avez-vous jeté des pierres plus tôt ? »
L'avocat de la défense se lève : « Cher collègue, on s'égare, on déborde du dossier, tout cela n'est pas dans la prévention. Il n'a pas d'obligation de vous répondre. »
L'avocat de la partie civile (Monop') demande un renvoi sur intérêt civil pour « chiffrer le préjudice ».
L'avocat de la police (de nouveau) : « Je me lève en soutien de la défense des fonctionnaires de police. La CRS83 était là pour du maintien de l'ordre. Première chose : il y avait ce 17 octobre un mouvement social qui devait se dérouler à Lyon et à d'autres endroits. La police avait été déployée pour permettre son bon déroulement. Certains groupes sont venus uniquement pour affronter la police. Je rappelle que cent policiers ont été blessés au cours de cette journée à Lyon.
La manifestation s'est déroulée sans trop de difficulté [ça c'est le plus gros mensonge de la journée, il n'y a jamais eu à Lyon de manifestation « bon enfant » « revendicative » avec à la marge du pillage. Il y a eu des cortèges sauvages toute la matinée puis une foule qui s'est massée à Bellecour et autour en fin de matinée/début d'aprem, puis sa dispersion par gaz, puis une marée humaine qui a grossi en différents endroits de la presqu'île, des affrontements avec les flics, de l'expropriation de marchandises toute l'après-midi, une mutinerie au CRA de St-Ex et deux bâtiments incendiés, des répliques à Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Mermoz, etc.].
« Les CRS sont lourdement défendus. Les projectiles lancés pouvaient les tuer s'ils n'étaient pas protéger. 1000 grenades lacrymogène ont été tirées ce jour-là, les stocks locaux étaient presque épuisés. »
« Sur le plan collectif, ça a été très destructif. Quand on participe individuellement à une œuvre aussi destructive, il faut se rendre compte qu'on va devoir assurer les conséquences. La plupart des prévenus ont accepté d'être interpellés. Lui non. Tous n'étaient pas habillés comme lui. »
« Je crains qu'il ne soit venu avec d'autres sur la ville de Lyon pour provoquer des saccages. L'essentiel des blessures aux cervicales de mon client est dû à son casque très lourd. En dépit de son arrêt de travail, ce policier m'a dit qu'il était retourné en mission aujourd'hui. Le prévenu a essayé d'échapper à ses responsabilités. Il y a une sidération par rapport à cette violence que Lyon n'avait pas connu depuis longtemps. »
Procureur : « Il y a eu des exactions particulièrement graves. Un PV global a été demandé pour se rendre compte de l'ensemble de ce qui s'est passé. Il nous dit si je résume "j'étais seul, qu'est-ce que je pourrais faire de mal ?" Il ne pourra pas vous faire croire qu'il a agi de manière décorrélée du contexte de guérilla urbaine. On a tous été sidéré. On a tous suivi pas à pas ce qui se passait. J'attends que votre tribunal prenne en compte ce PV de contexte. Ce jeune homme a des capacités à s'exprimer. Il a des convictions. »
« Je vais mettre ma petite cagoule et je vais rentrer dans un magasin pillé. Vous avez un citoyen qui est capable de s'en prendre physiquement à un fonctionnaire de police. L'intéressé a bien participé à un groupement formé. Je vous demande d'entrer en voie de condamnation : 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du Rhône pendant 5 ans.
Avocat de la défense : « Le "coup de tête" se transforme au gré des PV. Benjamin F. (CRS) dit que deux personnes étaient à l'intérieur du Monoprix. Mon client a été sorti du magasin par deux fonctionnaires de police. Ils l'ont remis à un troisième qui tenait à la main une grenade. Il a vu l'occasion de se carapater.
Après avoir été maîtrisé, le police enclenche sa caméra piéton et commence une audition sauvage alors que mon client est menotté au sol. Ce n'est pas son office. Mon client reconnaît la tentative de vol mais c'est irrecevable. C'est illégal. Dans sa fuite, son bras a heurté le menton du policier, le poids de son casque a accentué sa "blessure". »
« Le sérum physiologique qu'on a retrouvé sur lui pour caractériser le "groupement" ? Tout le monde en a, les manifestants comme les policiers. »
« Le certificat médical du policier ? Pour des femmes battues que j'ai défendu avec des bleus sur tout le corps, je n'ai obtenu que deux jours d'ITT1. Il a des acouphènes ? Ça n'a rien d'objectif, c'est lui qui le dit. Huit jours pour des “contractures aux cervicales” ? On se moque du monde ? Je tombe des nues. »
« La comparution immédiate n'était à mon sens pas nécessaire, ça valait une CRPC2. On est là juste parce qu'il est étranger. Ce qu'il a fait appelle à une simple peine d'avertissement. »
« Porter une cagoule et avoir tenté de voler des chips ne constitue pas un groupement pour commettre des violences. »
L'avocat de la police reprend la parole. Il avait oublié de demander les dommages et intérêt pour son client : 3000 euros.
Verdict : relaxe pour le « groupement de vue de... », 12 mois de sursis + interdiction du Rhône pendant 3 ans + 500 euros pour le policier-blessé-qui-va-travailler-le-lendemain pour ses « souffrances endurées » [sic].
Enfin, il est renvoyé sur « intérêt civil » pour indemniser « l'agent judiciaire de l'État »...
M. est arrêté avec un sac contenant six porte-feuilles, un pantalon, deux paires de lunettes, un sac en cuir, un en tissu (le tout Louis Vitton). Il serait entré par effraction par une vitrine cassée. Il est en « récidive ».
Juge : « Vous avez été interpellé à 23h40 en marge des pillages. Vous êtes interpellé avec deux personnes (un mineur et un dont l'état s'avérera incompatible avec la poursuite de la garde à vue). Il n'y a pas d'inventaire des marchandises. Simplement des photos.Que nous dites-vous aujourd'hui ? »
Prévenu : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, y'avait trop de trucs par terre. Je ne suis pas rentré, je n'ai rien cassé. »
J : « Pourquoi vous ramassez alors ? Qu'est-ce que vous faisiez ici ce soir-là ? »
P : « Non je passais par là. »
J : « Que vouliez-vous faire avec ces objets ? [narquois] Les payer ?
P : « … Je ne sais pas, c'était juste devant le magasin. Y'avait trop de trucs par terre. Je m'excuse. »
Proc : « [narquoise] Est-il si naturel pour vous de voler que vous ne vous en rendez même plus compte ? »
P : « Tout le monde le faisait, c'était par terre. »
P : « C'était à quelle heure ? Le magasin était ouvert ? [se foutant de sa gueule] Ah non !
[bis repetita] Vous saviez que les gens qui étaient autour de vous n'étaient pas les services de la ville quand même ! »
Juge : « Vous avez déjà un sursis pour vol en réunion. Vous êtes algérien, arrivé en 2020, vous vivez chez votre tante, vous êtes célibataire sans enfant. Vous avez une OQTF depuis le 10 mai 2026. »
Proc : « Le tribunal appréciera les agissements de l'intéressé. Je ne veux pas être redondante mais vous apprécierez aussi le PV de contexte qui constate une situation catastrophique de la presqu'île lyonnaise. »
« Il vient vous soutenir qu'il n'avait pas conscience qu'il volait. Le tribunal appréciera. Le tribunal pour enfants l'a déjà condamné à 3 mois avec sursis, on peut se poser la question de savoir s'il n'abuse pas le tribunal. Je ne vais pas alourdir votre audience, il y a encore beaucoup d'individus qui ont commis des exactions. »
« Le centre-ville était une vaste zone de guerre. Pour la vol aggravé, vous le condamnerez, le tribunal le rappellera à ses responsabilités. Je demande 6 mois ferme + les 3 mois de sursis, le tout assorti d'un mandat de dépôt + interdiction du territoire de 5 ans. »
« Il a un gros défaut d'intégration de la loi chez nous. L'autorité administrative le lui a fait comprendre. Mais il faut qu'il comprenne qu'il n'a rien à faire sur notre territoire. Derrière moi se tiennent les citoyens qui veulent qu'on puisse vivre de manière apaisée. »
La défense : « C'est un vol d'opportunité, il était en "tenue bourgeoise" [vocabulaire policier]. Il n'avait pas de sac [il l'a ramassé sur place], pas un élément de préparation. »
« On a pas le temps de faire un inventaire précis des biens volés... Je m'interroge. Tout le monde sait que ce sont des biens de grande valeur. Comme tout le monde, j'ai vu les vidéos suspectes de policiers qui semblaient subtiliser des marchandises… Je n'accuse personne. Mais je m'interroge. Attention quand même. »
L'avocat rappelle qu'il y a eu une mutinerie au CRA de St-Ex le 17 octobre et que certains policiers ont été envoyés en urgence sur place « Si vous voulez lui faire quitter la France, ce n'est pas nécessaire de le mettre en prison. »
Verdict : condamné à 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du territoire français pour 2 ans.
Nouvel accusé dans le box. Il lui est reproché d'avoir exercé des violences sur des fonctionnaires de police avec une « barre ». « Voulez-vous être jugé aujourd'hui ou préférez-vous un délai ? » L'homme ne comprend pas complètement ce qu'on lui dit.
« Monsieur vous n'avez pas demandé d'interprète en garde à vue. Il est indiqué que vous ne pouvez ni lire ni écrire le français. Vous le comprenez ou pas ? [Silence] Vous voulez un renvoi pour avoir un interprète ? [moment de flottement] Vous vivez en France depuis 2017, vous arrivez à échanger avec les gens ? » [réponse peu audible] Le tribunal décide alors de renvoyer l'affaire.
Juge : « Vous avez un casier vierge, célibataire sans enfant, avec un titre de séjour jusqu'en 2027. Vous êtes intérimaire dans le BTP, vous gagnez 1700 euros/mois. Vous faites aussi un peu de "Uber" ».
Procureur : « En fonction des éléments pénaux, il y a des risques de fuite hors de France et qu'il ne se représente pas. Je demande le placement en détention. »
Avocat : « Ces réquisitions, je ne m'y attendais pas, elles ne sont pas raisonnables. Il est "réfugié", il n'y a pas de risque de retour dans le pays qu'il a quitté. Qu'est-ce qu'il faisait dans le quartier ? Il y habite. Il n'a pas de casier. Il doit comprendre ce qu'on lui reproche. Avec un interprète, nous serons plus à l'aise pour communiquer avec lui. »
Verdict : il est placé sous contrôle judiciaire jusqu'au 10 décembre, date de l'audience avec interdiction de manifestation dans le Rhône.
Nouvel inculpé, renvoyé devant le tribunal pour recel, refus d'obtempérer (il aurait fait mine de s'arrêter, puis redémarré brusquement sur 20 mètres avant d'être bloqué par la circulation, selon les policiers). Il aurait percuté la jambe d'un policier, la voiture serait donc une « arme par destination ».
Il demande un délai pour préparer sa défense.
Proc : Elle requiert le placement en détention. « Je crois que sans aller à l'examen du fond de cette affaire, les faits sont suffisamment graves. Il se voit reproché encore une fois des faits de pillages dans un JD Sport. Un fonctionnaire a été blessé ».
« Le tribunal doit avoir à l'esprit que les faits sont graves. Je pose la question de la garantie qu'on a qu'il se représente devant votre tribunal ou qu'il re-commette les mêmes faits. »
« Les promesses d'embauche apparaissent toujours de manière magique alors que les gens déclarent n'avoir ni revenus ni ressources en GAV [désapprobation dans la salle]. »
La défense : « les faits sont graves ? On en a même pas parlé encore ! Ce soir il ne participait pas aux pillages. Il passe devant les policiers, il décide de les filmer, ceux-ci le braquent. La gravité des blessures des policiers ? Un seul agent sans ITT, pas de certificat médical, rien. »
« Il s'est exprimé sans avocat en GAV, durant laquelle il a amendé sa version à la fin sous pression des policiers. Là, il n'est pas en état de s'exprimer. Tous les éléments hormis le contexte permettent de ne pas le placer en détention. Dans ce tribunal, on ne fait pas de politique général, on fait du particulier. »
Verdict : affaire renvoyée au 8 décembre avec interdiction jusque là de conduire un véhicule, et interdiction de se rendre à Vaulx.
Nouveau prévenu qui prend place dans le box.
Juge : « Il vous est reproché d'avoir dérobé des bouteilles d'alcool (Monoprix) et un téléphone (Orange), une sacoche Nike, des bijoux, une enceinte provenant d'un vol et dissimulé tout ou partie de votre visage sans motif légitime. »
« Vous êtes interpellé sur la presqu'île avec un sac JD Sport. Le butin est estimé à 850 euros. On a visionné de courtes vidéos sur votre téléphone : notamment l'incendie de l'office du tourisme, puis la caméra qui se retourne et qui vous filme cagoulé. Des messages ont été trouvé dans des conversations : « c'est la guerre », « on a tout niqué », « je viens de péter la caisse on a tout défoncé », etc.
Prévenu : « Je suis bien allé à la manif mais je n'ai pas... »
Juge [le coupe] : « Alors je veux bien qu'on fasse la différence entre aller manifester et aller piller. »
P : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, le téléphone on me l'a donné devant. »
J : « Vous aviez conscience que les vêtements étaient neufs ? »
P : « Oui. »
J : « Y'a eu une distribution de téléphones devant Orange ? »
P : « Oui. »
J : « Vous n'êtes rentré dans aucun magasin pillé ? »
P : « Non. Sauf peut-être Monoprix. "On a pété la caisse", c'était un "on" euphorique. »
J : Vous n'étiez pas sidéré ? Qu'est-ce qui peut vous rendre euphorique dans un tel contexte ? Vous étiez accompagné ? Vous vous êtes donnés rendez-vous devant des magasins semble-t-il [exploitation du tel] ? Vous aviez une cagoule, une casquette ? »
P : « Oui je ne savais pas que c'était interdit d'être masqué, c'était plus pour les gaz. »
J : « Vous savez que vous risquez 7 ans de prison ? »
P : …
J : « Vous allez manifester sans savoir pourquoi. »
P : « Si pour la hausse des salaires. »
J : « Vous croyez que ça sert votre cause de faire ça ? Vous aviez un sac ? »
P : « Non je n'en avais pas, je l'ai trouvé sur place. »
Proc : « Vous dites vouloir participer à la manifestation ? Mais vos conversations toutes entières [sur le tel] ne parlent pas de manifestation. “Le 17/10, on va remplir des sac JD” je vois.
Vous assumez que vous n'êtes pas allé manifester mais pour piller ? »
Elle lit les derniers messages reçus : « vous êtes fous, vous aller tous finir à la rate, au hebs. » puis « Ramène des pâtes ».
Il est en alternance depuis 8 mois.
Proc : « Vous n'avez pas pensé à votre patron ? Il va penser quoi de vous ? Il peut ne pas y avoir de rupture de confiance. Il s'est fait interpellé dans une configuration qui interroge beaucoup sur sa capacité à se tenir en société. Il est en marge de la société, de la manif, il vient faire son petit commerce. Il n'est pas là pour des destructions de biens mais on peut s'interroger sur ce qu'il a fait avant son interpellation. On a quelqu'un qui était sur la presqu'île pendant 4h, qui était hyper-actif.
Le mouvement lycéen est bien malheureusement invisibilisé par toutes ces actions.
Ces faits signent une personnalité. Il est coupable de faits inadmissibles dans un contexte de guérilla. Tout le monde n'a pas fini dans un magasin à faire n'importe quoi. »
« Je vais requérir pour le recel, le vol aggravé et la dissimulation du visage. 12 mois, dont 6 avec sursis avec du TIG, un mandat de dépôt et une interdiction du 2e arrondissement.
Avocat : « Les vols sont très opportunistes. Il n'est pas rentré dans le JD Sport, il a trouvé des affaires devant. Est-ce que c'est un vol ? Je vous pose la question. Ça devient tellement facile, la barrière morale cède rapidement. C'est dans la rue, à la portée de n'importe quel passant, alors on ramasse. »
« Qu'a-t-on ? On a un jeune homme pris dans un effet de groupe. S'il avait été déterminé et prévoyant, il n'aurait pas laissé libre accès à son téléphone avec toutes les informations. La peine demandée est très sévère. Cette peine mettrait un terme à ce qu'il est en train de construire. C'est un âge où les choses ne sont pas encore très claires. Les réquisitions ne sont pas en phase avec les éléments du dossier. »
Verdict : 12 mois de sursis (il part en prison pendant 5 jours jusqu'à ce que le JAP aménage sa peine) + interdiction de manifestation pendant 2 ans.
« Il vous est reproché d'avoir frauduleusement soustrait une paire de baskets en pénétrant par effraction dans une enseigne et ceci en "récidive légale". »
« Lors de votre interpellation, vous êtes porteur d'une cagoule et de masques chirurgicaux. Vous n'avez pas reconnu les faits de dégradation. Vous déclarez être rentré dans le magasin sur recommandation d'une personne qui vous aurait dit qu'il y avait "moyen de se faire de l'argent". »
Prévenu : « L'alcool m'est monté à la tête, je suis allé dans le magasin, je me suis fait prendre par la police. »
Juge : « Vous étiez venu sur Lyon pourquoi ? »
P : « À la base, j'étais venu signer au commissariat avec un collègue, je descends chaque semaine.
On est passé à coté du JD, on a vu que tout le monde se servait. »
J : « Vous saviez que ça allait se passer comme ça [à Lyon. Il vient de Dijon] et vous venez quand même ? Pourquoi vous venez cagoulé ? »
P : « Parce que les gens autour son cagoulés. »
J : « On vous voit en photo avec d'autres gens cagoulés sur l'exploitation de votre téléphone » (qui n'a pas été réalisée entièrement, faute de temps).
Proc : « Celui-ci comparait pour ces faits qu'il a l'air de reconnaître, avec un contexte d'opportunité. Il était avec des individus qui étaient très intéressés par l'ambiance (« ça nique le Rolex »). Il n'était pas venu manifester contre la vie chère mais il était là pour du vol. Il a été découvert sur lui tout l'attirail pour piller. »
« Pas de chance pour lui, beaucoup de gens ont commis des vols et des délits mais n'ont pas été attrapés, la police étant débordée. »
Elle requiert : 3 mois + 6 mois de sursis révoqués, le tout avec mandat de dépôt + confiscation du téléphone + interdiction du Rhône pendant 2 ans.
Avocate : « le pillage est déclarée commencer à 17h22. Il est interpellé à 20h. Il n'est plus alors avec les casseurs. Arrivait-il sur Lyon dans l'intention de manifester, de se livrer à des déprédations ? La question se pose. Si ça avait été le cas, il aurait été équipé autrement.
Il m'a demandé s'il pouvait faire sa peine de détention chez lui.
On peut lui prêter des intentions qu'on veut. Mais il n'a rien cassé, il a été interpellé avec une paire de chaussures seulement sur lui. »
Prévenu : « J'ai vu la manif. Je n'ai aucune haine de la police. Je n'ai rien fait, à part voler cette paire de chaussures. C'est la seule chose que j'ai faite. »
Verdict : 4 mois + 6 mois révoqués avec mandat de dépôt. Interdiction du Rhône pour 2 ans + confiscation du tel.