21.10.2026 à 14:38
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Comprendre le soulèvement albanais Julian Bejko
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, International, 2
Pour décrire la situation de l'Albanie (en révolte elle aussi), le sociologue Julian Bejko nous propose un analogie entre l'accaparement de l'espace commun albanais par les oligarques et le gouvernement Rama, et la réduction de la taille des humains dans le film Downsizing.
Le film d'Alexander Payne Downsizing offre une solution aux difficultés quotidiennes de l'époque libérale : toute personne peut faire partie d'un programme médical, semblable à l'industrie de la chirurgie esthétique ; une équipe de médecins peut réduire la taille des gens, disons de 175 cm à 10 cm. C'est une industrie – fille de celle des nazis – de réduction de la taille des humains, dont, une fois le processus achevé, on ne peut revenir. Mais pour en bénéficier il faut d'abord se soumettre à une intense réflexion et il y a un prix à payer. Il faut vendre tous ses biens, maison, voiture, objets personnels avant de pouvoir profiter du luxe d'un mini-vie dans un espèce d'aquarium - des mini-colonies humaines à échelle réduite. Ces ruches faites d'humains domestiqués, réduits à la condition de modèles réduits, ont plusieurs avantages : ils occupent peu de place, consomment peu d'énergie, utilisent peu de ressources, produisent peu d'ordures et surtout sont débarrassés de tout souci politique, ne sont plus sujets au mécontentement et cessent de se bagarrer avec un régime en fin de course. C'est un monde qui propose de remplacer la vie difficile du quotidien – espace de réflexion et d'action – par une miniature d'hédonisme, le fameux American Dream version maquette dans un aquarium.
Mais peu à peu, le discours du film lui-même en vient à se rétrécir. Il abandonne la réflexion critique implicite sur l'accroissement des élites – downsizing democracy [1] – et sur ces gens qui n'ont désormais, pour se perpétuer, qu'une solution, la réduction en petit format. Car la réduction physique des humains vient effacer l'espace terrestre que chacun occupe de droit naturel et rationnel. C'est l'événement politique le plus important : il consiste à abandonner littéralement du terrain, de l'espace, aux intérêts d'un monde oligarchique. Or le film hésite à frapper au cœur de l'ordre techno-libéral et à dénoncer l'un de ses traits les plus détestable - l'ultracolonialisme comme art économique et politique.
L'image la plus générale qu'on se fait du colonialisme est bien évidemment celle d'une puissance/État projetée hors de ses frontières dans l'idée d'accaparer des territoires, de dominer, d'exploiter et de s'approprier ce que bon lui semble, d'implanter ses colons, d'expulser les locaux, de substituer une population à une autre, de perpétrer des génocides, et de réduire les conditions de la vie même afin que les gens décident de se réduire eux-mêmes aux proportions de cette vie réduite, c'est-à-dire : s'adaptent à l'hégémonie du XXL made in USA.
Mais bien avant que le colonialisme ne devienne un phénomène d'outre-mer suivi par un vaste système de clientélisme global et des alliés soumis au ridicule, c'est d'abord un processus interne. C'est ce que montre aujourd'hui le gouvernement albanais. Il exerce son autorité sur le territoire et la population comme s'il s'agissait d'une horde hostile et menaçante. Il considère sacrifiables les communautés locales, les pousse à céder leur place, à se dépouiller des droits d'occuper un espace, les invite à chercher leur vie ailleurs, donc à se rétrécir.
Avec cet état d'esprit, le gouvernement fait du territoire l'extension de son propre corps, son domaine réservé et son droit, il a la possibilité de circonscrire son royaume, de délimiter ses zones d'influence, où, si jamais il devait s'y manifester la moindre résistance, la moindre contradiction, on les réduirait encore et encore, au point de leur arracher tout lien au réel, à la terre, au village, au passé et aux lendemains.
En Albanie, ce type de gouvernement - c'est en vérité un gang -, peu importe qu'il soit le client state d'une plus grande puissance, lui assurant l'autonomie de petit violeur local ou quoi que ce soit d'autre. Son but n'est pas de gouverner au sens positif, par exemple de protéger les vulnérables, ceux qui sont exposés à toutes sortes de risques et de dangers, d'offrir une certaine sécurité et du travail, d'imposer un système de justice, un monde d'ordre et de confiance. Il cherche plutôt à perturber, à affaiblir, à minimiser, à briser et à rétrécir la puissance sociale – gouverner consiste à gérer librement les multi-espaces du vivant, désormais propriété privé, partagée entre une minorité criminelle prospérant dans le real estate et un réseau de banques globales et anonymes.
C'est l'inauguration festive d'une oligarchie coloniale qui traite la société comme un bien destiné à être vendu et le territoire comme domaine seigneurial. On en a l'exemple avec le Premier ministre albanais et son règne, au pouvoir depuis 2013, piloté par l'Occident dans la gestion de ce misérable latifundium. Pour ses concitoyens il est un monarque absolu dans un état de délire ; pour ses collègues il est un tyran psychotique en train de bouffer l'un après l'autre tous ses dauphins politiques : certains sont fugitifs politiques, d'autres sont en prison, d'autres encore sont silenciés. En fait il est l'exemple du tragi-comique dans la mosaïque burlesque de la Méditerranée : servus des patrons, despote à la maison.
Depuis 2013, lui et son entourage ont réussi à s'approprier de jure une grande partie du territoire albanais par des lois et des réformes, comme toujours, au nom du progrès et du rapprochement avec l'UE. La loi est désormais l'instrument d'un pouvoir concentré dans une seule main. Ils ont colonisé ce qui en principe appartient au peuple. Ils se sont accaparé des plages, des endroits stratégiques, des villages, des villes, des ressources, tout ce qui constitue le système capillaire de la vie d'une société.
Par une realpolitik de downsizing dans tous les domaines, ce régime pousse les gens à abandonner le pays – depuis 2013, l'Albanie subit une forte hémorragie démographique. Ses réformes économiques, juridiques et culturelles ont encore rétréci les espaces quotidiens. La vie intellectuelle y est dégueulasse, le pays n'a au son et à l'image, 24h sur 24h, que la voix et le visage de son guignol imperator. Dans son histoire polyphonique, l'Albanie n'a jamais été si contractée et la richesse jamais si mal partagée. Jamais la vie d'un pays n'a été à la merci d'un homme dont la médiocrité illimitée rendrait jaloux les grands tyrans du passé, que l'on risquerait de considérer au regarde de l'histoire, et par comparaison, comme des bienfaiteurs. Petit rappel : le Premier ministre albanais est celui qui a signé l'accord racial avec Meloni et qui a rendu possible la création des centres de détention en Albanie.
L'installation de l'oligarchie économique en Albanie a rendu possible et nécessaire la colonisation de la république, un putsch, un coup d'État pour instaurer une dynastie libérale et légale, sur directive implicite de l'Occident – le plus grand firestarter des guerres et des conflits. Il serait impossible de faire une liste de toutes les interminables catastrophes, échecs et scandales associés à la tyrannie libérale de Rama. Le plus grand scandale est la présence de ce vieillard voûté, sec comme un fruit périmé et seul comme un arbre au début de l'hiver : sans feuilles, les branches tordues, prêt à tout les compromis, pour conspirer contre le cours de l'Histoire.
Le dernier scandale c'est la donation d'une partie de plage et la seule île albanaise (Sazan) à la dynastie Trump-Kushner. Derrière eux, il y a toute une alliance internationale où figurent des Arabes, des Juifs et des Américains et qui sait quoi encore. L'idée est de construire des hôtels de luxe au point le plus stratégique d'Albanie. Le détroit d'Otrante est la porte de l'Adriatique mais aussi une des portes de la Méditerranée, donc le Proche-Orient, le Moyen-Orient, Suez, la Route de la Soie, le pétrole, les pipelines de gaz et des ZEE (zones économiques exclusives). Pour l'Albanie c'est le seul avantage géostratégique et donc le seul joker qu'elle peut abattre, dans le poker occidental.
Pendant le régime socialiste (1944-1991), l'île de Sazan ainsi que la baie de Vlora étaient la zone la plus fortifiée du pays – pour paraphraser le bon camarade Enver Hoxha, Sazan est la clef de l'Adriatique et cette clef est dans les mains des Albanais. Elle doit désormais se voire privatisée (la république perd sa souveraineté sur l'île) et ramenée à l'intérieur de l'espace OTAN (Albanie en fait partie depuis 2009). Sazan avec la baie de Vlora risque de devenir un checkpoint, un Ormuz à péage américain, un Groenland luxueux, un Suez d'or, un Gaza pour les riches, bref un prétexte hôtelier sous lequel passeraient des intérêts géostratégiques et dont l'Albanie mais aussi l'UE perdrait l'exclusivité.
Il n'y a pas longtemps, une fille naviguait dans sa trirème de luxe. Partie du Monténégro, elle passe devant l'île et là, tombe en amour devant ce rocher bizarre. Elle hallucine, fascinée par le béton des bunkers communistes, puis un petit port, des bateaux à voiles, des hélicoptères, des casinos, bref elle demande à qui appartient ce massif solitaire. Son mari demande quel est ce pays africain. Quelqu'un ose le corriger – Messire, on n'est pas loin de l'Afrique, mais c'est l'Albanie. Ils exigent alors que contact soit pris avec le seigneur du coin. Tout émotionné, Rama se pame devant cette invitation à passer quelques heures sur la trirème pour discuter de l'avenir de l'île.
On est en pleine campagne électorale aux USA et Trump caracole en tête dans les sondages. Sous le coup d'une forte émotion, Rama offre aussi la plage en face de Sazan, la seule plage de sable intacte de Vlora, à côté de la lagune de Narta, un petit paradis naturel pour les oiseaux migratoires. En 2025, la fille Trump débarque à Vlora, visite privée sur la plage de Zvërnec, toute contente de voir l'État albanais humblement à son service. Des mains signent en silence, loin de toute publicité. Mais c'était sans compter l'une de ces mains qui vend la mèche : la propagande du gouvernement propage elle-même le mythe d'un Trump investissant en Albanie. Le projet est dans tous les médias du monde. Sazan devient Trump island. Mais à côté de l'île de Sazan il y une autre plage à accaparer. Zvërnec, 251 hectares.
Avant 1991, en Albanie il n'y avait pas de propriété privée, surtout pour les terrains agricoles, plages et d'autres types de terrain. Pourtant, à la fin de son existence, le régime socialiste a rendu intacts tous les documents cadastraux des anciens propriétaires. Donc, il était assez facile pour le bonne démocratie libérale de corriger les maux socialistes, par un coup fatal et présomptueux de baguette tragique. Comme toute nouvelle élite arrivée au pouvoir après la faillite du précédent régime et sous le coup d'un ébranlement profond de la société, elle doit bien faire des promesses populistes pour survivre dans une situation politique précaire. Et dans une société physiquement et mentalement rurale, le discours sur la terre, c'est un hameçon qui marche toujours.
À l'époque il y avait deux groupes sociaux à prendre en considération : les paysans (majorité) et les anciens propriétaires (minorité) réclamant leurs terres. La loi sur la terre et la propriété fut le premier acte arbitraire du pluralisme démocratique accompagné par une corruption énorme. Cette loi demeure même aujourd'hui un sujet d'affrontement – les statistiques parlent d'environ treize mille morts en Albanie (1992-2025) à cause des disputes sur la propriété privée.
En donnant à chaque paysan un petit bout de terre, ils ont parcellisé et paralysé la production agricole ainsi que la puissance socio-politique de la plus grande communauté – l'Albanie des années 1990 comptait d'environ 60% de population rurale. Souvent les paysans vendaient la terre pour pouvoir acheter un appartement en ville. La terre agricole désormais n'avait plus le même intérêt qu'au début, à l'exception des endroits facilement accessibles comme les plages et les terrains qui en étaient proches. Ce fut l'époque de la grande soif d'achat ou d'occupation des terrains proches des plages et de la construction de monstres en béton, peu important alors à qui appartenait vraiment ce bout de terre.
La plage de Zvërnec est l'objet de disputes mettant aux prises deux groupes de propriétaires. Des personnages douteux dont on ne sait pas trop comment ils ont pu acheter des hectares et des hectares dans un endroit aussi stratégique – on soupçonne qu'ils ont falsifié des documents cadastraux et ils ont acheté pour une poigné de dollars une partie du territoire qui appartenait à l'État dans les années 1990. Aujourd'hui ils ont vendu leur partie de la plage pour 230 millions de dollars à un fonds d'investissement arabe liée au le tandem Trump-Kushner.
Le deuxième groupe de propriétaire de cette zone, ce sont des banques albanaises. Comment en sont-elles entrées en possession ? Les paysans devenus propriétaires avec la réforme de 1991, avaient un besoin urgent de liquidités. Entre 1993 ou 1997, le revenu principal était l'argent des entreprises pyramidales, avec l'espoir de doubler ou tripler les gains en laissant la terre en collatéral. En 1997, une bonne partie des paysans a perdu le collatéral et les banques sont devenues les héritières de la dette, de cette plage et de ses alentours agricoles.[Cette histoire mérite une analyse à part. Il faudrait montrer le choc de la colonisation libérale : le plus grand mensonge, qui a promis le paradis et a assurée l'enfer, en arrachant la terre aux paysans pour la donner aux riches.]
Puis un jour, vers mi-mai 2026, on voit apparaitre du fil barbelé sur les plages, sur le parc, sur les terres agricoles. Ils marquent un territoire désormais défini comme privé et conseillent de se tenir éloigné. Les habitants des villages sont stupéfiés. Le paysan réclame sa propriété, sa terre, ses ancêtres. C'est tellement surréaliste que les premières images publiées sur les réseaux sociaux incitent à penser qu'elles sont produites par IA. Alors éclatent les premières tensions entre les paysans et les gardiens de l'entreprise privée qui s'occupe du barbelé. Toujours rien sur les médias, juste les réseaux sociaux. Les tensions montent, on en vient au contact physique. La police de l'État est sur place, tout à fait passive, elle ne fait rien, elle s'occupe de protéger la police privée qui élargit le barbelé et invite les paysans à se tenir éloignés.
Quelques habitants transgressent l'interdit pour discuter avec les types de la police privée, mais eux, ils ne discutent pas. Ils commencent à s'en prendre aux habitants à coup de matraques et de gaz lacrymo. L'un d'eux est emmené violemment par les gardes privés sous les yeux de la police d'État qui regarde et hésite à réagir. L'acte abominable consistant à maltraiter les paysans se produit à l'intérieur d'un espace privé et juste devant la police qui refuse de transgresser la sacralité du privé. C'est la première fois dans l'histoire moderne du pays qu'un paysan, sur sa terre est traité comme un criminel, sous le regard paisible de la police et abandonné à la violence de la milice privée.
Les bagarres se multiplient et finalement les médias commencent à publier les premières images après quelques jours de silence. Il est clair que la police et les médias ont reçu l'ordre, politique, de se taire. D'une petite communauté de paysans, on est passé à une grandissante manifestation populaire contre le projet de destruction du parc naturel, contre l'investissement, contre le savoir-faire du gouvernement et contre les trente cinq années d'abus de pouvoir.
Le Premier ministre Rama insiste sur le fait que le gouvernement ne doit pas se mêler de l'affaire, car c'est un litige entre particuliers, entre acheteur et vendeur – pourtant il est l'archange du projet qui selon lui relève d'une nécessité vitale.
Après une semaine, la manif se déplace de Zvërnec à Tirana, devant le Palais royal de la république. Le grand boulevard est rempli surtout de jeunes qui dénoncent tout le système politique albanais. C'est la première fois depuis la fin du socialisme que des gens protestent contre un système pervers. C'est une manifestation particulière : pas de bagarres, pas de violences, souvent des familles avec les enfants, la lutte passe par les médias et les réseaux sociaux, par le sarcasme et la qualité ironique des messages politiques.
Le gouvernement est pris de panique et tremble. L'opposition, prête à arracher les yeux de Rama, se range à ses côtés et tous deux soutiennent le projet. L'UE fait quelque déclaration à la con, genre la manifestation c'est un droit essentiel de la démocratie, le gouvernement doit respecter ce droit ainsi que la nature, les investissements doivent prendre en compte l'environnement, etc.. L'UE veut bien critiquer le gouvernement albanais mais elle a peur de vexer Trump.
Le gouvernement se met à l'œuvre, il a un plan bien précis pour réduire l'effet de la manifestation. Il trouve des ennemis, il annonce que celle-ci est organisée par des voisins qui veulent détruire l'image du pays auprès des touristes, que l'Iran a introduit ses missionnaires dans la manif, qu'il ne s'agit pas de protéger le parc naturel des flamants roses mais de flétrir l'honneur Trump.
Les médias travaillent en plein régime pour salir l'action populaire. Des gardiens du régime montés sur les toits, d'autres en tenue civile se cachent, ils filment et captent des visages. C'est l'art policier, avec une certaine nostalgie du passé, de fouiller pour trouver de petits secrets chez les individus qui y participent.
Des analystes mal payés à la télé font la distinction entre bon et mauvais manifestant. D'autres poussent le mouvement à déclarer qui sont ses dirigeants politiques. L'idée est de diviser, couper, morceler pas à pas le potentiel populaire et le risque de voir grandir son impact politique. À la fin, ils introduisent des individus masqués et des mercenaires, qui par leurs actes de violence parviennent à éloigner une bonne partie des manifestants. Par là, ils offrent sur un plateau au gouvernement l'argument selon lequel tout ceci est organisé en vue de nuire à la bonne image du pays et à son rapprochement avec l'UE.
Cette histoire n'est pas un cas isolé, elle représente la majorité des investissements sur le littoral, le grand théâtre de bagarres et des violences entre l'oligarchie et les habitants. C'est la marque et le trait principal du monde libéral fondé sur la colonisation et l'exclusion.
Après plus de cent vingt jours de manifestations paisibles sur le boulevard principal de Tirana, contre le projet Trump et contre le modus operandi de toute la classe politique albanaise, les manifestants en ont marre de voir la neutralité et l'indifférence totale du gouvernement. Depuis trois jours ils sont passés à l'action. Ils brûlent et détruisent les institutions, le bâtiment du ministère de l'éducation, des finances, de la justice, celle de la mairie, puis les banques et tous ceux qu'ils trouvent sur le chemin. C'est principalement des jeunes qui surgissent de partout, pas seulement à Tirana mais dans d'autre villes, des étudiants, des lycéens, des hommes et femmes qui attaquent les gardiens de l'ordre, qui bloquent les avenues et les boulevards de Tirana du matin jusqu'à minuit.
Le gouvernement est choqué et paralysé par la rage de cette jeunesse plébéienne laquelle refuse de se laisser réduire. Elle utilise la force brute contre les manifestants, mais personne ne recule, bien au contraire. En ce moment, Tirana est une ville qui brûle, une ville policière qui ne gère plus rien sauf les matraques sur les corps de ce qu'on appelle l'avenir du pays. Les rues et les places de Tirana sont hors contrôle et ce n'est que le début d'une collectivité en colère qui récupère le terrain de l'action politique volé depuis longtemps.
Aujourd'hui (16.10.2026) les gardes-chiens du régime ont cherché à canaliser le mouvement (qui a pour slogan L'Albanie n'est pas à vendre) en le traitant de force antisémite ayant avec affinités nazies, ou bien en l'accusant d'être contrôlé par l'Iran ou par des forces anti-occidentales. En vérité, ce mouvement n'a aucune coloration antisémite. L'Albanie est un des rares pays du monde actuel où des touristes israéliens (trois à quatre avions par jours arrivent à Tirana depuis Tel-Aviv) se promènent tranquillement et en toute sécurité à Tirana et ailleurs, avec leurs styles vestimentaires facilement identifiables. C'est une sécurité qu'ils n'ont pas chez eux, et c'est pour cette raison qu'ils viennent passer leurs vacances en Albanie ! Le seul fascisme identifiable se trouve au gouvernement Rama (très pote avec le régime israélien). Il réprime ses citoyens depuis très longtemps, il légalise les centres de détentions pour les migrants et impose le diktat des oligarques.
L'Albanie est une terre d'accueil pour tout le monde, y compris les Juifs et les Palestiniens, son histoire est celle d'une île-refuge et ne deviendra jamais une île des seigneurs. Elle appartient aux peuples réduits chez eux, invités à prospérer ici, avec nous autres.
Nous ne nous laisserons pas downsizer.
Julian Bejko
[1] Le mauvais fonctionnement du mode démocratique USA et ses fils a aussi pour origine, le débordement continu des élites qui voient dans ce modèle, désormais un poids mort lequel doit s'enterrer au plus vite.
21.10.2026 à 13:21
dev
Je me suis réveillé vers 9h35, douchée, pris une tartine et suis sortie. J'ai pédalé jusqu'au canal Saint-Martin en essayant de pas rouler sur des débris de verre. Il y en avait partout. Il faisait beau et le soleil brillait dans tout ça comme sur une mer infinie. J'ai entendu une femme dire : « Pour une fois que ça a brûlé intra-muros, ça change. » J'ai souri. J'étais d'accord.
Place de la République, les marches sur lesquelles on s'assied de temps en temps pour regarder les gars jouer au foot, ont été arrachées comme des dents. Il y a des bouts de pierres encore par terre. Il y a des pipettes vides de sérum phy, des palets de lacrymo, des vélos couchés. Il y a aussi des hommes, des femmes, des familles qui prennent en photo le squelette d'un kiosque cramé, de trois carcasses de voitures brûlées et le dos de la statue. Elle est couverte d'un gilet jaune qui dit : « 1961 la police noie les algériennes ». Son rameau se découpe sur un ciel sans nuage. Je plisse les yeux à cause de la lumière et de la fatigue. J'essaye de me souvenir de la journée d'hier qui m'arrive en flashes.
12H : Deux jeunes adultes, en bas du Père Lachaise ont installé une petite table. Un thermos et une pile de gobelets. Ils proposent du café pour qui va marcher. Sympa.
13H : Angle Parmentier / Avenue de la République, une dame crie : « le sérum, les lunettes, les masques, dans vos chaussettes ! Ça fouille à République. » Elle distribue certains de ces trucs pour ceux qui en manquent. Mon amie crie à son tour pour que le mot passe. Et derrière nous ça fait ricocher l'info. On planque nos petites affaires dans nos soutifs. « Pourquoi ils prennent le sérum phy ? On ne peut rien faire avec ça, à part se nettoyer les yeux de leur gaz », j'entends dire une mère.
13H20 : Avenue de la République / Boulevard Richard Lenoir : Ça passe moyen. On ne saurait pas dire si c'est parce qu'il y a trop de monde ou parce que l'accès est déjà bloqué. On glisse vers la rue du Faubourg du Temple pour voir si c'est plus fluide. Le départ de la manif autorisée est prévu à 14H. On est large. Ça claque des bises à droite à gauche mais ça ne parvient pas à rejoindre le point de rendez-vous.
13H40 : Il y a du monde partout. Qu'ils voudraient nasser Repu qu'ils seraient eux-mêmes nassés tant nous sommes nombreux. La manif déborde, dégueule. Alors on coupe direct sur Jacques Bonsergent. On se colle à Révolution Permanente. Ça chante, ça gueule acab. Je dis à ma voisine : « Les flics qui nous entendent crier « plus d'agent au lycée pour pas finir policier », vont avoir envie de nous caillasser d'autant ». Elle me répond : « Je pense qu'ils s'en foutent total... D'ailleurs, ils sont où là les CRS ? » C'est vrai qu'on n'en voit aucun. Les pancartes au-dessus de nos têtes gueulent en majuscule. J'accroche sur celle qui dit : « Recherche studio. Minimum : 18m2. Maximum : 700 euros. » Plus de la moitié d'un smic pour faire 4 pas et demi sur 4 et y vivre.
15H : Arrivée à Barbes. Chaque métro aérien qui passe suscite nos acclamations. On distingue les quelques voyageurs, collés aux vitres, éberlués. Je m'agrippe à un feu rouge pour regarder derrière si ça suit. La mer infinie, c'est nous.
16H : « Allez Papiiii » chante en chœur une cinquantaine de lycéens en pause boulevard de Clichy. Au troisième étage, sur son balcon, un vieux monsieur s'agrippe à sa rambarde et danse. Il lève un bras. Les adolescents l'encouragent. Il lève le deuxième et tout le monde s'exclame : « Allez Papiiiii ». Frêle et radieux le papi étire ses mains au ciel. Et nous avec lui.
16H30 : Juste avant la place, une meuf à vélo remonte le courant : « C'est bloqué, on peut plus avancer, ça descend par la rue Blanche direction Saint-Lazare. » À notre tour on diffuse le mot dans l'épaisseur du cortège. La foule dévie, s'engouffre dans les rues adjacentes.
17H30 : À Saint-Lazare mes nouveaux voisins ont leur google maps ouvert sur l'itinéraire : Palais de l'Élysée. On remonte place Saint-Augustin. Côté Madeleine, ça fume. Vers la place de l'Étoile l'accès semble fermé. Premiers CRS qui repoussent l'avancée de la manifestation. Ils se mettent à charger et même si tout le monde dit « ne courez pas », tout le monde court. Avec deux adolescentes, je me fous sur un banc pour regarder si ça se calme et d'un coup on voit un groupe de manifestants charger les flics. On explose de rire et de peur. Aujourd'hui, ce sont les chargés qui chargent. On entame un retour en espérant que la réplique ne fera pas de blessés.
18H40 : Place de l'Opéra chaque axe est terminé à l'horizon par une ligne de gyrophares bleus, surmontée d'une colonne de fumée noire. On s'adosse au métro fermé pour réaliser à quel point nous sommes partout et indociles. Un gars nous montre sur son téléphone la photo du bus touristique qui a bloqué une avenue pour ralentir l'arrivée des camions des forces de l'ordre. Ma pote lui raconte qu'en chemin, on a vu des jeunes gens monter des barricades grâce à des barrières JCDecaux, des poubelles et des vélos. Sur le toit d'un des hôtels qui bordent la place, trois silhouettes noires se dessinent. Aucune idée de qui sont ces gens. Des policiers ou des camarades.
19H : On se disperse. La nuit commence à tomber. Je remonte le boulevard des Italiens en suivant les indications qu'on me donne sur différents groupes. La Brav-M vue ici, vue-là. Je prends les petites rues. Porte Saint-Martin ça pète. Rue de la Lune, j'opère un demi-tour en deux-deux quand une trentaine de personnes se mettent à détaler vers moi. L'adrénaline est mêlée de joie. Il n'y a pas de lumière. Il n'y a pas de peur. Ça rit même. Ça rit de ce pouvoir prendre. Prendre la rue. Rue Saint-Martin, les silhouettes agiles trottinent. Trois adolescents ont les bras chargés, l'un me tend un pot de crème « Madame pour vos cheveux bouclés, c'est une super marque qui coûte chère », me dit-il en me tendant un pot d'après-shampoing l'Oréal. Je le remercie et l'invite à la garder puisque lui aussi, a les cheveux bouclés. « C'était pour partager, mais allez, pourquoi pas », dit-il en mettant le pot dans sa poche et m'offrant un large sourire.
19H30 : Pause chez mamie qui habite pas loin. Elle a essayé de me joindre plus tôt pour que je reste chez moi. Je passe la rassurer et voir si tout va bien. Elle est branchée sur LCI et n'est pas sortie de la journée. Sur l'écran de sa télé, la mairie de Limoges brûle et celle de Marseille se fait pénétrer. Au-loin on entend les tirs qui partent de la place de la République. Elle tricote, repliée sur elle-même. À ses côtés j'écoute Nunez qui dit : « Il y a eu 110 défilés sur l'ensemble du territoire national qui ont réunis aujourd'hui 550 000 personnes dont 110 000 à Paris. Une partie d'entre eux ont été déclarée d'ailleurs par les organisations syndicales. En marge de ces défilés nous avons assisté à une mobilisation importante de la mouvance d'ultra gauche ou d'extrême gauche radicale qui a fait dégénérer une grande partie de ces actions. » Mamie me tend le menton pour savoir ce que j'en pense moi qui étais dehors. Mais je ne lui réponds pas, je me demande comment Nunez nous qualifierait moi et mes amix qui avons marché en marge des cortèges : les rues étaient tellement bondées que ça débordait des tracés officiels. Est-ce que du coup, toutes ces personnes avec qui nous avons cheminé dans Paris, dévié rue Blanche, ou rue de la Lune pour rejoindre Saint-Lazare ou se rapprocher de République, étaient d'ultra gauche et de gauche radicale ? Si oui, tant mieux. Si non, peut-être étions-nous simplement trop nombreux et nombreuses pour qu'un tracé nous contienne tous et toutes ? Pour qu'un seul tracé accueille notre joie et notre colère.
À 22H22 je quitte mamie qui me prie de rester dormir chez elle et que je rassure : « Je ferai demi-tour si c'est trop chaud ». Je la laisse devant le direct qui montre des images de Paris dans le noir en regrettant qu'elle n'ait pas vue sur rue avec un balcon. Sans doute serait-elle moins inquiète si elle n'avait pas que LCI et son imagination pour tisser un récit aux cris lointains. Peut-être même aurait-elle levé les bras, et on aurait chanté « allez mamie ». Elle, là-haut mais ensemble.
En bifurquant par la rue de Bretagne pour rejoindre Bastille, je croise une vingtaine de motos et le double de voltigeurs. Je serre les dents. Une cousine de la peur me remonte dans le dos même si de toute évidence, je ne crains rien. Je suis seule, je suis blanche, je suis habillée avec du bleu. Je préviens sur les groupes que le Brav-M se dirige sur République, pour ceux qui y sont encore. Dans les bistrots les gens boivent des coups comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire. Pourtant ça pue l'électricité. Pour me tenir compagnie je fais un vocal à une amie qui était coincée avec moi la nuit du 13 au 14 novembre, dans un bar rue Bichat, entre le petit Cambodge et la Bonne Bière. Je lui dis : « La comparaison ne tient pas, mais y a un truc dans l'air qui me rappelle quelque chose de la nuit du 13. Quand on était remontés à pied rue Belleville, à 2H du matin, que tout était noir et tendu. Y a un truc dans l'air… Sur la crête. » Elle m'a répondu aussitôt : « C'était la seule fois où les Parisiens ont vu l'ordre des choses tel que connu, en véritable danger. Mais aujourd'hui, ce n'est pas mortifère. Tout le contraire même. »
Un peu avant 23H00 j'ai traversé le boulevard Richard Lenoir. Une femme négociait le prix d'une paire de Nike bleues à une autre qui portait sous son bras trois boîtes neuves. Je ne sais pas à combien la première évaluait le prix de sa prise de risque. Ni comment elles ont reparti cette richesse. Mais elles m'ont semblé satisfaites. Un homme me dépassant a marmonné d'un ton réprobateur qu'il était honteux de piller. Je n'ai pas répondu, j'ai gardé la tête baissée. À ses chaussures, j'ai compris qu'il n'avait pas de difficulté à s'en offrir des nouvelles.
Valentine Fell
21.10.2026 à 13:17
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Je chercherai dans ce texte à rendre compte de ce que peuvent nous apprendre sur « l'autisme » et les « non-autistes » les écrits de Fernand Deligny issus de l'expérience « antipsychiatrique » qu'il mena avec ses camarades et amies dans les Cévennes dans le sud de la France de 1967 au début des années 80. Il sera ainsi question du « réseau » comme méthode d'intervention développée par Deligny, puis de ses conséquences théoriques allant du développement d'une distinction entre « l'humain » et « l'homme-que-nous-sommes », jusqu'à la découverte d'un « communisme primordial » et de ce qu'il serait possible d'appeler un devenir mutique (ou devenir autiste). Je chercherai finalement à proposer la piste d'une réactualisation contemporaine de la pensée de Deligny en la mettant en contraste avec le concept de « neurodiversité » et en la faisant entrer en relation avec la notion de devenir minoritaire proposée dans Mille plateaux par Deleuze et Guattari.
« Les cartes, à vrai dire, ne disent pas grand-chose, sinon que l'humain, on ne sait pas du tout ce que c'est, et le commun non plus.
D'où le fait qu'être communiste, c'est bien ce qu'il y a de plus difficile dans cet univers
où l'homme s'acharne et s'entête […] »
« Or le commun dont je veux parler, réfractaire à l'intrusion du langage, ne communie ni ne communique. »
« Serions-nous partisans d'un régime tout à fait obsolète ?
Pas du tout ; le régime est idéal, l'idéal du régime est de ne pas être. »
Fernand Deligny
C'est dans un contexte marqué par des expériences de réformes radicales en psychiatrie que doit être placé le projet de Deligny de constituer un réseau de prise en charge d'enfants mutiques [1] à l'air libre en dehors des murs de l'institution psychiatrique. Plutôt que de s'en tenir à chercher à « soigner l'institution » comme l'ont fait les tenantes du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, qui avaient pour but d'abolir les séparations et hiérarchies instituées entre médecins et personnes hospitalisées, c'est l'institution en tant que telle à laquelle Deligny décidera de tourner le dos. Rejetant ce mode de prise en charge et les savoirs qui en découlaient, il en vint donc à développer son propre modèle d'intervention anti-institutionnel, qui prend justement la forme du réseau. Concrètement, à partir de 1967, Deligny et ses camarades squattent des terres dans une région campagnarde du sud de la France. Se tisse un réseau « d'aires de séjours », où les enfants mutiques sont libre de circuler et d'agir librement et où les adultes usant du langage prennent en charge les travaux de subsistance. Au-delà de la liberté absolue qui est laissée aux enfants mutiques, une autre particularité, qui en est en fait la condition, participe de l'originalité de la méthode de Deligny, c'est que les adultes usant ou disposant du langage évitent à tout prix d'interpeller les enfants. En effet, il ne s'agissait pas de chercher à forcer les mutiques à parler ou à incorporer le mode d'être des personnes usant du langage.
Il ne s'agissait pas, non plus, pour Deligny et ses camarades de chercher à comprendre pourquoi les mutiques ne se comportent pas comme « on » voudrait qu'iels se comportent, comme le font les savoirs(-pouvoirs) institutionnels, mais plutôt de créer un espace, un topos selon les termes de Deligny, qui permette à des interactions fructueuses d'advenir entre les enfants mutiques et les adultes usant du langage, ainsi qu'entre les mutiques et leur environnement naturel et anthropique. Il ne s'agit donc pas, selon cette logique, de produire un savoir permettant de prédire les comportements des mutiques pour mieux les régler-diriger-contrôler, mais plutôt de relever les coïncidences, comme lieux, évènements et interactions à l'intérieur du réseau qui sont sources de joie et qui viennent neutraliser les manifestations de mal-être. Deligny et ses camarades considèrent en effet que les enfants mutiques sont plus à même de vivre des vies épanouies et libres s'iels existent dans un environnement ouvert et vivant (donnant lieu à des interactions imprédictibles ne pouvant pas être l'objet d'un savoir), que dans un environnement institutionnel fermé où les interactions sont dans les faits réduites au minimum (favorisant peut-être la production d'un savoir prédictif, mais étouffant à la naissance toute coïncidence fructueuse).
Pour relever ces coïncidences et construire ce qu'on pourrait appeler un non-savoir expérientiel, Deligny et ses camarades développèrent donc l'outil des cartes. Plutôt que de chercher l'intention derrière les gestes des mutiques, geste par lequel iels n'auraient fait que projeter le mode d'être des personnes usant du langage sur la réalité des enfants mutiques, iels s'en sont donc remis à l'étude des gestes des personnes mutiques et des personnes usant du langage en tant qu'ils se déploient dans l'espace, sur les aires de séjour, sur le topos. Iels produirent donc des cartes rendant compte des trajets des personnes usant du langage (appelés lignes coutumières, en tant qu'elles sont rattachées au activités coutumières ou de subsistance) et ceux des personnes mutiques (appelés lignes d'erre en tant qu'elles relèvent de l'errance et qu'elles dévient des lignes coutumières). Cette méthode cartographique, permet ainsi de rendre visibles les coïncidences qui émergent du réseau, des croisements qui s'opèrent entre les trajets des personnes mutiques et ceux des personnes usant du langage où se devinent l'existence d'un Nous au carrefour de deux modes d'être.
Le « non-savoir expérientiel » développé par Deligny et ses camarades ne permis pas seulement de faire advenir des coïncidences fructueuses, il donna lieu également à la construction de distinctions analytiques permettant de mieux comprendre les modes d'être respectifs des personnes mutiques et des personnes usant du langage. Selon Deligny, le mode d'être mutique est celui de l'humain. L'humain comme espèce se déploit en réseaux asubjectifs avant que la conscience (associée au langage ou à la « fonction symbolique ») ne le fasse émerger comme sujet. Ainsi plutôt que de relever de l'humain comme espèce, le langage, ainsi que ses corollaires le sujet (distinct de l'objet) et le moi (distinct de l'autre), relèvent de l'homme-que-nous-sommes comme ethnie.
L'humain du mode d'être mutique et l'homme-que-nous-sommes des personnes usant du langage se distinguent également, selon Deligny, par leurs manières d'être en action. Ainsi, l'humain agit sans fin (sans objectif) et sans intention manifeste, c'est ce qu'il appelle l'agir, alors que l'homme-que-nous-sommes fait avec une intention et en fonction de fins, c'est ce qu'il appelle le faire. Les lignes coutumières par exemple relèvent donc du faire, alors que les lignes d'erre relèvent elles de l'agir.
En outre, il apparait que puisqu'iel n'est pas sujet, l'humain, le/la mutique, contrairement à l'homme-que-nous-sommes, à la personne usant du langage, n'est pas interpellable, il ne sert donc proprement à rien de chercher à faire d'iel un sujet, puisque l'agir contrairement au faire, ne répond pas à l'interpellation qui régit l'organisation autoritaire, étatique et capitaliste (dit autrement institutionnelle) de la vie. Il apparait également que l'humain ou le/la mutique « ne fait pas de distinctions de sexe » (on dirait aujourd'hui de genre), on pourrait donc dire qu'avant le langage et la subjectivité, l'humain est « non-binaire », que l'humain est une iel.
Si l'homme-que-nous-sommes tend à vouloir faire de lui-même un modèle et à faire de l'humain son inférieure, une déviation, une dégénérescence, une erreur de la nature, un déchet à anéantir, il apparait à Deligny qu'il y a là une grande erreur. On peut voir dans ces distinctions analytiques issues d'un « non-savoir expérientiel », une tentative de revaloriser le mode d'être des personnes mutiques, qui plutôt que d'échapper à l'humanité, serait en réalité le propre de l'humain tel qu'il existe au fond de nous, éclipsé par le sujet, par l'homme-que-nous-sommes. En effet, bien que selon lui cette distinction soit nécessaire, pour lui, derrière le faire, il y a toujours de l'agir, derrière le sujet se déploie, toujours une toile asubjective, mutique (ou dirions-nous « autiste »).
Le réseau cherchera donc à rendre possible le déploiement de ce mode d'être mutique caractéristique de l'humain. Deligny dira que ce mode d'être humain est un communisme primordial. Il s'agit d'un communisme, puisque tout y est commun. Il n'y existe en effet pas de distinctions claires entre sujets et objets, ni entre sujets, l'agir dans le milieu, sur le topos est donc essentiellement commun. Cet agir commun est le lieu d'une structure en réseau, autre que celle du langage qui régit le faire de l'homme-que-nous-sommes. En effet, si le trajet des enfants mutiques, leurs lignes d'erre, dévient des lignes coutumières des adultes usant du langage, il le fait d'une manière étrangement réglée. Suivant Deligny, le communisme primordial n'est autre que le monde asubjectif du « mouvement réitéré des choses qui précède la distinction entre moi et toi ». Ce communisme est dit primordial, dans la mesure où il n'est pas « primitif », c'est-à-dire qu'il ne correspond pas à un stade qui devrait être dépassé. Le mode d'être mutique, n'est en effet pas conçu ici comme un « trouble de développement », mais comme un monde propre à l'humain que l'homme-que-nous-sommes devrait cesser de combattre et qu'il devrait chercher à retrouver.
C'est donc ce communisme primordial que Deligny et ses camarades chercheront à faire émerger du réseau des Cévennes. Pour ce faire, en plus d'éviter, comme on l'a vu, d'avoir recours à quelque forme que ce soit d'interpellation (l'interpellation cherchant à faire émerger un ou des sujets, elle est en contradiction totale avec le mode d'être asubjectif des mutiques), iels développeront une technique qu'iels nommeront l'orné. L'orné consiste en le fait pour les adultes usant du langage participant du réseau à intégrer à leurs trajets et activités comme lignes coutumières des détours « inutiles », qui font écho à l'agir, soit aux actions sans fins ni intentions des enfants mutiques. On pourrait dire ce faisant, que d'une certaine manière, l'orné est le geste qu'exécute l'homme-que-nous-sommes lorsqu'il cherche à devenir humain, l'action qui permet aux personnes usant du langage de commencer à devenir mutique (ou autiste).
Il m'apparait ainsi que l'orné est une des contributions fondamentales de Deligny et de ses camarades. Cette notion, cette pratique, ou dirions-nous, cette notion pratique, permet en effet d'envisager la rencontre entre un mode d'être historiquement dominant (ou majeur), celui de l'homme-que-nous-sommes, et un mode d'être historiquement minorisé, celui de l'humain. Il m'apparait ainsi que l'orné est un devenir mutique, au sens des devenirs minoritaires tels qu'ils furent théorisés par Deleuze et Guattari notamment dans Mille plateaux. Un devenir minoritaire étant en quelque sorte le mouvement par lequel le mode d'être d'une minorité cesse d'être définit par son rapport à la majorité (le modèle de la majorité étant celui de l'homme adulte) pour se déployer de lui-même. Il est entendu pour Deleuze et Guattari que ce devenir minoritaire de la minorité, va de pair avec un mouvement réciproque par lequel la majorité devient mineure, se minorise, se transforme en adoptant des rapports propres au mode d'être de la minorité.
Ainsi, interpréter l'orné à la manière d'un devenir minoritaire nous permet d'envisager une voie alternative non-essentialiste à ce qu'on appelle aujourd'hui le « mouvement de la neurodiversité ». Puisque le concept de « neurodiversité » renvoie à des catégories issues d'un savoir-pouvoir institutionnel (la psychiatrie et les neurosciences), il tend à être essentialiste, il produit des « intériorités » au travers desquelles il cherche à catégoriser, à cataloguer et à fixer les gens. Au contraire, l'orné, le devenir mutique de l'homme-que-nous-sommes, notamment du fait qu'il est issu non pas d'un savoir-pouvoir institutionnel, mais de ce que j'appelle dans ce texte un non-savoir expérientiel est ouvert sur l'extérieur (sur le dehors), il ne fixe-fige personne dans ses catégories. Une telle conception non-essentialiste permettrait donc de politiser pleinement la question de l'autisme et des soi-disant « neurodivergences » (le neuro est problématique en tant qu'il continu de se rattacher aux savoirs-pouvoirs institutionnels plutôt qu'aux non-savoirs expérientiels), en tant qu'elle permet d'envisager la possibilité de rendre les non-autistes autistes, les non-divergentes divergentes, d'entrainer la majorité sur un devenir minoritaire, plutôt que d'intégrer la minorité au monde de la majorité moyennant la reconnaissance d'une soi-disant « neurodiversité » encadrée dans son expression par la psychiatrie et les neurosciences.
Bibliographie :
Deleuze, G. et Guattari, F. (1980). Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Les Éditions de Minuit.
Deligny, F. (2008). L'Arachnéen et autres textes. L'Arachnéen.
[1] C'est le nom qu'il donnait à celleux qu'on appelle aujourd'hui des « autistes non verbaux ».
21.10.2026 à 12:44
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Ne s'embarrassant pas d'une quelconque séparation des pouvoirs, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a exigé publiquement que la justice soit la plus sévère possible à l'encontre des manifestants interpellés le 17 octobre. La magistrature, peu connue pour son indépendance vis-à-vis des coups de menton du pouvoir, semble obtempérer. Quelques instants d'audience recueillis au tribunal de Lyon.
Deux jeunes femmes arrivent dans le box. L'une est accusée de vol en réunion (en « récidive légale »). L'autre d'avoir conduit un véhicule alors que son permis est suspendue et d'avoir commis un « refus d'obtempérer ».
« Est-ce que quelqu'un est là pour la société JD sport, partie civile » demande le juge. Pas de réponse.
Le procès commence. Vers 3h du mat', une patrouille de police est positionnée derrière le JD Sport de la Soie à Vaulx-en-Velin. La porte de la réserve a été fracturée et « un pillage est en cours ». Le sol est jonché de vêtements. L'équipage remarque un jeune homme, chargé de vêtements, qui s'engouffre dans une voiture, qui démarre. La police les prend en chasse sur quelques dizaines de kilomètres (30 min de course-poursuite apparemment). Puis la voiture stoppe. Le jeune homme en sort et s'enfuit dans un immeuble.
La conductrice stoppe la voiture quelques rues plus loin et les deux occupantes sont sorties de force et menottées. La passagère est dépistée au cannabis. La voiture finit au commissariat de Villeurbanne.
Le préjudice des vêtements retrouvés dans la voiture s'élève à 1725 euros. Mais, précise, le juge, des vêtements ont été jeté par la fenêtre durant toute la course-poursuite.
La conductrice raconte : « j'étais posé, je regardais les petits qui sortaient du magasin, y'avait plein de gens qui sortaient les bras chargés. En vrai, je cautionne pas. »
Un type est venu dans sa voiture. Il lui a proposé 50 euros pour le ramener à Vaulx-en-Velin. Le véhicule qui devait le récupérer était parti. Le véhicule de police s'est rapproché. La proposition s'est transformé en menaces (« je connais ton blaze, démarre »). Et la course-poursuite s'est lancée.
« En garde à vue, j'ai réalisé que j'avais fait de la merde, je ne peux plus revenir en arrière. »
Le juge, à son amie qui a ramassé des vêtements devant le magasin : « vous avez dit que c'était une pulsion dans votre corps ? » « Non j'ai jamais dit ça. Les policiers ne m'ont pas laissé relire ma déposition. »
Procureur : « Vous avez un certain nombre de choses qui se sont passées dans le centre, des événements qui ont secoué la ville de Lyon ce week-end. Ces faits sont qualifiés par la loi au préjudice du magasin JD Sport. On peut se dire que ce ne sont que des atteintes aux biens, que ce n'est pas très grave. Des gens ont profité du chaos, ce qui a donné lieu à des scènes de pillage au préjudice des magasins et des habitants des quartiers. »
« On est là dans l'expression de comportements asociaux. Ils profitent de l'anonymat de ces rassemblements. Elles ont profité de l'anarchie. L'agglomération a été à feux et à sang, tout le monde regarde la télé et les réseaux sociaux. Les fonctionnaires de police ont été débordés. Elles sont les seules à se faire interpeller, certes. Tant pis pour elles. »
« Ces dames ont bien vu ce qui se jouait cette nuit-là. Il y avait un pillage en cours. Même ramasser les vêtements par terre, c'est du vol. Elles n'ont pas d'intégration de la loi. »
La proc' demande 10 mois avec mandat de dépôt, dont 6 mois assortis d'un TIG + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans. Pour la conductrice 9 mois d'emprisonnement + la révocation d'un sursis de 3 mois, le tout avec mandat de dépôt + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans et confiscation de la voiture + interdiction de repasser le permis pour 5 ans.
[Les deux jeunes femmes ont les yeux rougis.]
Avocat : « J'entends qu'on parle d'une nuit de chaos. À chaque fois, c'est un dossier, une personnalité, ce ne sont pas des éléments de contexte qui doivent contraindre cette décision. Quand un pillage est opéré, ce ne sont pas les 20 premiers qui sont interpellés. Ce sont les derniers, ceux qui étaient là parce que c'était noël. Par opportunisme, l'une a ramassé des affaire. Attrapé les dernières n'a pas empêché les 30 premiers de prendre des affaires. La sanction ne doit pas satisfaire le pouvoir politique. Le "refus d'obtempérer" en comparution immédiate, c'est le lot quotidien. Elle n'a pas eu de comportement particulièrement dangereux. La culpabilité a été reconnue. »
« Mais quand j'entends 9 mois d'enfermement avec mandat de dépôt, est-ce qu'on fait du maintien de l'ordre ici ? Non, c'est la justice ici. Je n'ai pas entendu que les règles de droit aient changé dernièrement. J'entends qu'il y a des attentes d'ordre de la part de la population. Prononcer cette peine, c'est complètement disproportionné, ses enfants risquent d'être placés. Elle a une charge de famille, on doit basculer sur du ferme aménageable. »
« L'interdiction de Vaulx-en-Velin ? Toute sa famille habite là-bas, le père de ses enfants. Les interdictions territoriales, c'est pour des infractions liées au territoire. »
Avocate de la deuxième : « Je voudrais que cette jeune femme soit sanctionnée pour ce qu'elle a commis. Vous ne devez pas cédé à la pression, par exemple de cette salle qui est pleine [en vérité, la plupart des gens sont des proches des arrêtés]. Ne rendez pas des décisions qui sont des exemples. Elle ne s'est jamais retrouvée devant la justice. »
Verdict : pour l'une, 8 mois avec sursis, interdiction de Vaulx-en-Velin pour 2 ans.
Pour l'autre, 6 mois + 3 mois de sursis révoqués, 3 mois pour le refus d'obtempérer, le tout sous bracelet. Interdiction du Carré de Soie pour 2 ans.
Pour les dommages et intérêts pour JD Sport, la cour renvoie à plus tard.
Un jeune homme comparait pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ».
Le juge : « On a retrouvé sur vous une cagoule et du sérum physiologique, vous avez été arrêté dans le Monoprix de Bellecour. Vous êtes aussi accusé d'avoir exercé des violences sur Benjamin C., fonctionnaire de police, n'ayant pas entraîné d'ITT de plus de 8 jours, en l'espèce en lui mettant un coup de tête. On a reçu un courrier de constitution de partie civile. »
« Pouvez-vous nous expliquer ce que vous veniez faire ? Dans quel contexte vous êtes vous retrouvés là. »
Prévenu : « J'ai bien tenté de voler. En sortant j'ai été interpellé par les CRS. Je n'ai pas tenté de fuir. Ils m'ont fait mal, je me suis débattu. Ils ont considéré ça comme de la violence. En aucun cas je n'en avais l'intention. »
J : « Qu'allez-vous faire dans un Monoprix en train de se faire piller ? » (le juge précise qu'il a un casier vierge). »
P : « J'avais manifesté de manière pacifique. »
J : « Justement, on entend dire qu'il faut distinguer les manifestants des pillards. Mettez-vous à la place des CRS, votre tenue, c'est une tenue pour aller manifester ? Pourquoi êtes-vous surpris qu'on vous interpelle ? Quand on est interpellé on lâche prise, sinon on risque la rébellion. Et vous pouvez blesser des policiers. Et le coup de tête au menton ? »
J : « Je n'avais pas l'intention de lui faire mal ». L'avocat intervient : en réalité, dans sa tentative de fuite, le policier certifie dans sa déposition qu'il a pris un coup de bras involontairement et que c'est le poids de son casque qui l'a blessé. Contrairement à certains PV du dossier, il n'y a jamais eu de coup de tête…
Maitre Bohé, l'avocat de la police prend la parole. Il se met à poursuivre l'interrogatoire du jeune homme. comme si on était encore en garde à vue. « À quelle heure êtes-vous arrivés pour la manifestation ? Celui-ci habite en Suisse, pourquoi venez-vous à une manifestation à Lyon ? (« J'ai déjà habité en France, je voulais soutenir la cause ») ? Quelles informations avez-vous eu sur le 17 octobre ? Êtes-vous sur des groupes telegram ? Il y avait de nombreux black blocs de toute l'Europe, que veniez-vous faire-là ? Pourquoi en noir ? Pourquoi ne pas être reconnaissable ? Vous alliez dormir où ? Avez-vous jeté des pierres plus tôt ? »
L'avocat de la défense se lève : « Cher collègue, on s'égare, on déborde du dossier, tout cela n'est pas dans la prévention. Il n'a pas d'obligation de vous répondre. »
L'avocat de la partie civile (Monop') demande un renvoi sur intérêt civil pour « chiffrer le préjudice ».
L'avocat de la police (de nouveau) : « Je me lève en soutien de la défense des fonctionnaires de police. La CRS83 était là pour du maintien de l'ordre. Première chose : il y avait ce 17 octobre un mouvement social qui devait se dérouler à Lyon et à d'autres endroits. La police avait été déployée pour permettre son bon déroulement. Certains groupes sont venus uniquement pour affronter la police. Je rappelle que cent policiers ont été blessés au cours de cette journée à Lyon.
La manifestation s'est déroulée sans trop de difficulté [ça c'est le plus gros mensonge de la journée, il n'y a jamais eu à Lyon de manifestation « bon enfant » « revendicative » avec à la marge du pillage. Il y a eu des cortèges sauvages toute la matinée puis une foule qui s'est massée à Bellecour et autour en fin de matinée/début d'aprem, puis sa dispersion par gaz, puis une marée humaine qui a grossi en différents endroits de la presqu'île, des affrontements avec les flics, de l'expropriation de marchandises toute l'après-midi, une mutinerie au CRA de St-Ex et deux bâtiments incendiés, des répliques à Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Mermoz, etc.].
« Les CRS sont lourdement défendus. Les projectiles lancés pouvaient les tuer s'ils n'étaient pas protéger. 1000 grenades lacrymogène ont été tirées ce jour-là, les stocks locaux étaient presque épuisés. »
« Sur le plan collectif, ça a été très destructif. Quand on participe individuellement à une œuvre aussi destructive, il faut se rendre compte qu'on va devoir assurer les conséquences. La plupart des prévenus ont accepté d'être interpellés. Lui non. Tous n'étaient pas habillés comme lui. »
« Je crains qu'il ne soit venu avec d'autres sur la ville de Lyon pour provoquer des saccages. L'essentiel des blessures aux cervicales de mon client est dû à son casque très lourd. En dépit de son arrêt de travail, ce policier m'a dit qu'il était retourné en mission aujourd'hui. Le prévenu a essayé d'échapper à ses responsabilités. Il y a une sidération par rapport à cette violence que Lyon n'avait pas connu depuis longtemps. »
Procureur : « Il y a eu des exactions particulièrement graves. Un PV global a été demandé pour se rendre compte de l'ensemble de ce qui s'est passé. Il nous dit si je résume "j'étais seul, qu'est-ce que je pourrais faire de mal ?" Il ne pourra pas vous faire croire qu'il a agi de manière décorrélée du contexte de guérilla urbaine. On a tous été sidéré. On a tous suivi pas à pas ce qui se passait. J'attends que votre tribunal prenne en compte ce PV de contexte. Ce jeune homme a des capacités à s'exprimer. Il a des convictions. »
« Je vais mettre ma petite cagoule et je vais rentrer dans un magasin pillé. Vous avez un citoyen qui est capable de s'en prendre physiquement à un fonctionnaire de police. L'intéressé a bien participé à un groupement formé. Je vous demande d'entrer en voie de condamnation : 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du Rhône pendant 5 ans.
Avocat de la défense : « Le "coup de tête" se transforme au gré des PV. Benjamin F. (CRS) dit que deux personnes étaient à l'intérieur du Monoprix. Mon client a été sorti du magasin par deux fonctionnaires de police. Ils l'ont remis à un troisième qui tenait à la main une grenade. Il a vu l'occasion de se carapater.
Après avoir été maîtrisé, le police enclenche sa caméra piéton et commence une audition sauvage alors que mon client est menotté au sol. Ce n'est pas son office. Mon client reconnaît la tentative de vol mais c'est irrecevable. C'est illégal. Dans sa fuite, son bras a heurté le menton du policier, le poids de son casque a accentué sa "blessure". »
« Le sérum physiologique qu'on a retrouvé sur lui pour caractériser le "groupement" ? Tout le monde en a, les manifestants comme les policiers. »
« Le certificat médical du policier ? Pour des femmes battues que j'ai défendu avec des bleus sur tout le corps, je n'ai obtenu que deux jours d'ITT1. Il a des acouphènes ? Ça n'a rien d'objectif, c'est lui qui le dit. Huit jours pour des “contractures aux cervicales” ? On se moque du monde ? Je tombe des nues. »
« La comparution immédiate n'était à mon sens pas nécessaire, ça valait une CRPC2. On est là juste parce qu'il est étranger. Ce qu'il a fait appelle à une simple peine d'avertissement. »
« Porter une cagoule et avoir tenté de voler des chips ne constitue pas un groupement pour commettre des violences. »
L'avocat de la police reprend la parole. Il avait oublié de demander les dommages et intérêt pour son client : 3000 euros.
Verdict : relaxe pour le « groupement de vue de... », 12 mois de sursis + interdiction du Rhône pendant 3 ans + 500 euros pour le policier-blessé-qui-va-travailler-le-lendemain pour ses « souffrances endurées » [sic].
Enfin, il est renvoyé sur « intérêt civil » pour indemniser « l'agent judiciaire de l'État »...
M. est arrêté avec un sac contenant six porte-feuilles, un pantalon, deux paires de lunettes, un sac en cuir, un en tissu (le tout Louis Vitton). Il serait entré par effraction par une vitrine cassée. Il est en « récidive ».
Juge : « Vous avez été interpellé à 23h40 en marge des pillages. Vous êtes interpellé avec deux personnes (un mineur et un dont l'état s'avérera incompatible avec la poursuite de la garde à vue). Il n'y a pas d'inventaire des marchandises. Simplement des photos.Que nous dites-vous aujourd'hui ? »
Prévenu : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, y'avait trop de trucs par terre. Je ne suis pas rentré, je n'ai rien cassé. »
J : « Pourquoi vous ramassez alors ? Qu'est-ce que vous faisiez ici ce soir-là ? »
P : « Non je passais par là. »
J : « Que vouliez-vous faire avec ces objets ? [narquois] Les payer ?
P : « … Je ne sais pas, c'était juste devant le magasin. Y'avait trop de trucs par terre. Je m'excuse. »
Proc : « [narquoise] Est-il si naturel pour vous de voler que vous ne vous en rendez même plus compte ? »
P : « Tout le monde le faisait, c'était par terre. »
P : « C'était à quelle heure ? Le magasin était ouvert ? [se foutant de sa gueule] Ah non !
[bis repetita] Vous saviez que les gens qui étaient autour de vous n'étaient pas les services de la ville quand même ! »
Juge : « Vous avez déjà un sursis pour vol en réunion. Vous êtes algérien, arrivé en 2020, vous vivez chez votre tante, vous êtes célibataire sans enfant. Vous avez une OQTF depuis le 10 mai 2026. »
Proc : « Le tribunal appréciera les agissements de l'intéressé. Je ne veux pas être redondante mais vous apprécierez aussi le PV de contexte qui constate une situation catastrophique de la presqu'île lyonnaise. »
« Il vient vous soutenir qu'il n'avait pas conscience qu'il volait. Le tribunal appréciera. Le tribunal pour enfants l'a déjà condamné à 3 mois avec sursis, on peut se poser la question de savoir s'il n'abuse pas le tribunal. Je ne vais pas alourdir votre audience, il y a encore beaucoup d'individus qui ont commis des exactions. »
« Le centre-ville était une vaste zone de guerre. Pour la vol aggravé, vous le condamnerez, le tribunal le rappellera à ses responsabilités. Je demande 6 mois ferme + les 3 mois de sursis, le tout assorti d'un mandat de dépôt + interdiction du territoire de 5 ans. »
« Il a un gros défaut d'intégration de la loi chez nous. L'autorité administrative le lui a fait comprendre. Mais il faut qu'il comprenne qu'il n'a rien à faire sur notre territoire. Derrière moi se tiennent les citoyens qui veulent qu'on puisse vivre de manière apaisée. »
La défense : « C'est un vol d'opportunité, il était en "tenue bourgeoise" [vocabulaire policier]. Il n'avait pas de sac [il l'a ramassé sur place], pas un élément de préparation. »
« On a pas le temps de faire un inventaire précis des biens volés... Je m'interroge. Tout le monde sait que ce sont des biens de grande valeur. Comme tout le monde, j'ai vu les vidéos suspectes de policiers qui semblaient subtiliser des marchandises… Je n'accuse personne. Mais je m'interroge. Attention quand même. »
L'avocat rappelle qu'il y a eu une mutinerie au CRA de St-Ex le 17 octobre et que certains policiers ont été envoyés en urgence sur place « Si vous voulez lui faire quitter la France, ce n'est pas nécessaire de le mettre en prison. »
Verdict : condamné à 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du territoire français pour 2 ans.
Nouvel accusé dans le box. Il lui est reproché d'avoir exercé des violences sur des fonctionnaires de police avec une « barre ». « Voulez-vous être jugé aujourd'hui ou préférez-vous un délai ? » L'homme ne comprend pas complètement ce qu'on lui dit.
« Monsieur vous n'avez pas demandé d'interprète en garde à vue. Il est indiqué que vous ne pouvez ni lire ni écrire le français. Vous le comprenez ou pas ? [Silence] Vous voulez un renvoi pour avoir un interprète ? [moment de flottement] Vous vivez en France depuis 2017, vous arrivez à échanger avec les gens ? » [réponse peu audible] Le tribunal décide alors de renvoyer l'affaire.
Juge : « Vous avez un casier vierge, célibataire sans enfant, avec un titre de séjour jusqu'en 2027. Vous êtes intérimaire dans le BTP, vous gagnez 1700 euros/mois. Vous faites aussi un peu de "Uber" ».
Procureur : « En fonction des éléments pénaux, il y a des risques de fuite hors de France et qu'il ne se représente pas. Je demande le placement en détention. »
Avocat : « Ces réquisitions, je ne m'y attendais pas, elles ne sont pas raisonnables. Il est "réfugié", il n'y a pas de risque de retour dans le pays qu'il a quitté. Qu'est-ce qu'il faisait dans le quartier ? Il y habite. Il n'a pas de casier. Il doit comprendre ce qu'on lui reproche. Avec un interprète, nous serons plus à l'aise pour communiquer avec lui. »
Verdict : il est placé sous contrôle judiciaire jusqu'au 10 décembre, date de l'audience avec interdiction de manifestation dans le Rhône.
Nouvel inculpé, renvoyé devant le tribunal pour recel, refus d'obtempérer (il aurait fait mine de s'arrêter, puis redémarré brusquement sur 20 mètres avant d'être bloqué par la circulation, selon les policiers). Il aurait percuté la jambe d'un policier, la voiture serait donc une « arme par destination ».
Il demande un délai pour préparer sa défense.
Proc : Elle requiert le placement en détention. « Je crois que sans aller à l'examen du fond de cette affaire, les faits sont suffisamment graves. Il se voit reproché encore une fois des faits de pillages dans un JD Sport. Un fonctionnaire a été blessé ».
« Le tribunal doit avoir à l'esprit que les faits sont graves. Je pose la question de la garantie qu'on a qu'il se représente devant votre tribunal ou qu'il re-commette les mêmes faits. »
« Les promesses d'embauche apparaissent toujours de manière magique alors que les gens déclarent n'avoir ni revenus ni ressources en GAV [désapprobation dans la salle]. »
La défense : « les faits sont graves ? On en a même pas parlé encore ! Ce soir il ne participait pas aux pillages. Il passe devant les policiers, il décide de les filmer, ceux-ci le braquent. La gravité des blessures des policiers ? Un seul agent sans ITT, pas de certificat médical, rien. »
« Il s'est exprimé sans avocat en GAV, durant laquelle il a amendé sa version à la fin sous pression des policiers. Là, il n'est pas en état de s'exprimer. Tous les éléments hormis le contexte permettent de ne pas le placer en détention. Dans ce tribunal, on ne fait pas de politique général, on fait du particulier. »
Verdict : affaire renvoyée au 8 décembre avec interdiction jusque là de conduire un véhicule, et interdiction de se rendre à Vaulx.
Nouveau prévenu qui prend place dans le box.
Juge : « Il vous est reproché d'avoir dérobé des bouteilles d'alcool (Monoprix) et un téléphone (Orange), une sacoche Nike, des bijoux, une enceinte provenant d'un vol et dissimulé tout ou partie de votre visage sans motif légitime. »
« Vous êtes interpellé sur la presqu'île avec un sac JD Sport. Le butin est estimé à 850 euros. On a visionné de courtes vidéos sur votre téléphone : notamment l'incendie de l'office du tourisme, puis la caméra qui se retourne et qui vous filme cagoulé. Des messages ont été trouvé dans des conversations : « c'est la guerre », « on a tout niqué », « je viens de péter la caisse on a tout défoncé », etc.
Prévenu : « Je suis bien allé à la manif mais je n'ai pas... »
Juge [le coupe] : « Alors je veux bien qu'on fasse la différence entre aller manifester et aller piller. »
P : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, le téléphone on me l'a donné devant. »
J : « Vous aviez conscience que les vêtements étaient neufs ? »
P : « Oui. »
J : « Y'a eu une distribution de téléphones devant Orange ? »
P : « Oui. »
J : « Vous n'êtes rentré dans aucun magasin pillé ? »
P : « Non. Sauf peut-être Monoprix. "On a pété la caisse", c'était un "on" euphorique. »
J : Vous n'étiez pas sidéré ? Qu'est-ce qui peut vous rendre euphorique dans un tel contexte ? Vous étiez accompagné ? Vous vous êtes donnés rendez-vous devant des magasins semble-t-il [exploitation du tel] ? Vous aviez une cagoule, une casquette ? »
P : « Oui je ne savais pas que c'était interdit d'être masqué, c'était plus pour les gaz. »
J : « Vous savez que vous risquez 7 ans de prison ? »
P : …
J : « Vous allez manifester sans savoir pourquoi. »
P : « Si pour la hausse des salaires. »
J : « Vous croyez que ça sert votre cause de faire ça ? Vous aviez un sac ? »
P : « Non je n'en avais pas, je l'ai trouvé sur place. »
Proc : « Vous dites vouloir participer à la manifestation ? Mais vos conversations toutes entières [sur le tel] ne parlent pas de manifestation. “Le 17/10, on va remplir des sac JD” je vois.
Vous assumez que vous n'êtes pas allé manifester mais pour piller ? »
Elle lit les derniers messages reçus : « vous êtes fous, vous aller tous finir à la rate, au hebs. » puis « Ramène des pâtes ».
Il est en alternance depuis 8 mois.
Proc : « Vous n'avez pas pensé à votre patron ? Il va penser quoi de vous ? Il peut ne pas y avoir de rupture de confiance. Il s'est fait interpellé dans une configuration qui interroge beaucoup sur sa capacité à se tenir en société. Il est en marge de la société, de la manif, il vient faire son petit commerce. Il n'est pas là pour des destructions de biens mais on peut s'interroger sur ce qu'il a fait avant son interpellation. On a quelqu'un qui était sur la presqu'île pendant 4h, qui était hyper-actif.
Le mouvement lycéen est bien malheureusement invisibilisé par toutes ces actions.
Ces faits signent une personnalité. Il est coupable de faits inadmissibles dans un contexte de guérilla. Tout le monde n'a pas fini dans un magasin à faire n'importe quoi. »
« Je vais requérir pour le recel, le vol aggravé et la dissimulation du visage. 12 mois, dont 6 avec sursis avec du TIG, un mandat de dépôt et une interdiction du 2e arrondissement.
Avocat : « Les vols sont très opportunistes. Il n'est pas rentré dans le JD Sport, il a trouvé des affaires devant. Est-ce que c'est un vol ? Je vous pose la question. Ça devient tellement facile, la barrière morale cède rapidement. C'est dans la rue, à la portée de n'importe quel passant, alors on ramasse. »
« Qu'a-t-on ? On a un jeune homme pris dans un effet de groupe. S'il avait été déterminé et prévoyant, il n'aurait pas laissé libre accès à son téléphone avec toutes les informations. La peine demandée est très sévère. Cette peine mettrait un terme à ce qu'il est en train de construire. C'est un âge où les choses ne sont pas encore très claires. Les réquisitions ne sont pas en phase avec les éléments du dossier. »
Verdict : 12 mois de sursis (il part en prison pendant 5 jours jusqu'à ce que le JAP aménage sa peine) + interdiction de manifestation pendant 2 ans.
« Il vous est reproché d'avoir frauduleusement soustrait une paire de baskets en pénétrant par effraction dans une enseigne et ceci en "récidive légale". »
« Lors de votre interpellation, vous êtes porteur d'une cagoule et de masques chirurgicaux. Vous n'avez pas reconnu les faits de dégradation. Vous déclarez être rentré dans le magasin sur recommandation d'une personne qui vous aurait dit qu'il y avait "moyen de se faire de l'argent". »
Prévenu : « L'alcool m'est monté à la tête, je suis allé dans le magasin, je me suis fait prendre par la police. »
Juge : « Vous étiez venu sur Lyon pourquoi ? »
P : « À la base, j'étais venu signer au commissariat avec un collègue, je descends chaque semaine.
On est passé à coté du JD, on a vu que tout le monde se servait. »
J : « Vous saviez que ça allait se passer comme ça [à Lyon. Il vient de Dijon] et vous venez quand même ? Pourquoi vous venez cagoulé ? »
P : « Parce que les gens autour son cagoulés. »
J : « On vous voit en photo avec d'autres gens cagoulés sur l'exploitation de votre téléphone » (qui n'a pas été réalisée entièrement, faute de temps).
Proc : « Celui-ci comparait pour ces faits qu'il a l'air de reconnaître, avec un contexte d'opportunité. Il était avec des individus qui étaient très intéressés par l'ambiance (« ça nique le Rolex »). Il n'était pas venu manifester contre la vie chère mais il était là pour du vol. Il a été découvert sur lui tout l'attirail pour piller. »
« Pas de chance pour lui, beaucoup de gens ont commis des vols et des délits mais n'ont pas été attrapés, la police étant débordée. »
Elle requiert : 3 mois + 6 mois de sursis révoqués, le tout avec mandat de dépôt + confiscation du téléphone + interdiction du Rhône pendant 2 ans.
Avocate : « le pillage est déclarée commencer à 17h22. Il est interpellé à 20h. Il n'est plus alors avec les casseurs. Arrivait-il sur Lyon dans l'intention de manifester, de se livrer à des déprédations ? La question se pose. Si ça avait été le cas, il aurait été équipé autrement.
Il m'a demandé s'il pouvait faire sa peine de détention chez lui.
On peut lui prêter des intentions qu'on veut. Mais il n'a rien cassé, il a été interpellé avec une paire de chaussures seulement sur lui. »
Prévenu : « J'ai vu la manif. Je n'ai aucune haine de la police. Je n'ai rien fait, à part voler cette paire de chaussures. C'est la seule chose que j'ai faite. »
Verdict : 4 mois + 6 mois révoqués avec mandat de dépôt. Interdiction du Rhône pour 2 ans + confiscation du tel.
21.10.2026 à 11:41
dev
Ritchy Thibault est Gilet jaune depuis ses 14 ans, voyageur depuis toujours, écrivain quand il le faut. Étudiant brillant sur son temps libre, assistant parlementaire interdit d'accès à l'assemblée, journaliste quand ça lui chante, il est aussi le premier prisonnier politique du mouvement lycéen en cours pour avoir appelé au soulèvement. Placé à l'isolement à la prison de Fleury-Mérogis, les contacts vers l'extérieur lui sont théoriquement interdits, nous avons proposé à ses amis de lui écrire en vidéo et à ses avocats de raconter comment en France, en 2026, on peut finir en prison pour des mots.
Ami et un collaborateur de lundimatin, il tient désormais dans une page une chronique hebdomadaire depuis sa détention.
Pour lire les deux premières :
Le 17 octobre depuis le quartier d'isolement de Fleury-Mérogis
21.10.2026 à 11:24
dev
Les enfants, les smartphones, Jacques Rancière et la révolte
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Une réponse de Distributed Gallery
Michel Pastoureau raconte qu'au Moyen Âge, on tenait le cochon pour une bête diabolique. Le groin dans la boue et le cul à l'air, le cochon ne lève jamais les yeux vers le ciel. Morale : qui ne lève pas les yeux reste prisonnier de sa condition. Les préjugés ont la vie dure. Quelques siècles plus tard, le soupçon tient toujours, mais a changé de cible. Ce sont maintenant les lycéennes, ces petites diablotines au nez plongé dans leur téléphone comme des pourceaux dans l'auge, qu'on accuse de ne plus voir le monde.
Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Les écrans, explique-t-il, feraient des élèves des « zombies », que leur téléphone, « stupéfiant-image », arracherait au monde. Leur confiscation aurait ainsi fait l'effet d'un électrochoc. Privés d'écran, les porcelets auraient enfin levé les yeux au ciel pour y découvrir leur misérable existence, et avec elle, ce que les adultes font de leur monde.
L'hypothèse est sans doute bienveillante. Le professeur précise qu'il écrit « sans aucune agressivité ni mépris envers mes élèves, que j'aime et apprécie ». On le croit, et c'est bien le problème. Le berger peut parfaitement aimer son troupeau : il n'en reste pas moins un berger. Or en matière de pouvoir pastoral, la sollicitude est parfois pire que le mépris.
Il faut en effet comprendre ce que cette hypothèse suppose : qu'avant la confiscation de leur téléphone, les lycéennes ne voyaient pas grand-chose. Comme s'il avait fallu leur retirer leurs écrans pour qu'iels deviennent enfin capables de regarder leur propre vie. Comme s'il avait fallu la décision d'un ministre pour qu'iels découvrent que leur lycée est une porcherie.
Car de porcherie, il est bien question, mais pas de celle du groin dans les réseaux. Ce sont les rats, les chiottes bouchés, les canicules dans les préfabriqués. C'est cette lycéenne de Paul-Eluard qui résume tout au micro de l'Humanité : « On dirait pas on est des classes, on dirait on est un élevage. »
? Saint-Denis (93) — « On est les futurs médecins et ingénieurs ! On dirait pas on est des classes, on dirait on est un élevage. » ? Les élèves des Lycées Paul Eluard et Bartholdi continuent de " ;manifester" ;. https://t.co/TU4bT2QfZO
&mdash ; FranceUnie ?゚ヌᄋ (@FranceSouvUnie) September 30, 2026
On peut donc raconter cette histoire autrement. À une condition : ne pas tomber dans le piège symétrique, qui consisterait à faire du téléphone l'instrument de leur libération. Zombies ou affranchies, ce serait encore laisser un objet décider pour les lycéennes de ce qu'iels sont ; et ce serait encore laisser des adultes prendre la parole à leur place pour le constater. De ce second écueil, ce texte ne se défera pas : il est lui aussi écrit par des darons. Du premier, au moins, il tâchera de se garder.
Commençons par rendre aux écrans ce qui leur revient. Ce ne sont pas seulement des machines à nous abrutir : ils donnent aussi à voir des mondes qui, sans eux, nous seraient restés étrangers, et qui, à leur manière, rendent le nôtre étrange. Les écrans sont des fenêtres. Des fenêtres qui ont ceci d'embêtant qu'elles décident elles-mêmes de ce qu'on voit dehors, mais des fenêtres quand même.
Or une fenêtre se regarde toujours depuis quelque part. Chaque doomscroll met en rapport le lointain et le familier, le bout du monde et le bout de la rue, ce qui défile sur l'écran et l'existence lycéenne. Il n'y a pas les petits cochons le nez dans la merde des réseaux sociaux d'un côté, et le monde de l'autre. Il y a une navette incessante entre les deux. Pour la plupart des lycéennes, le téléphone n'est pas une distraction parmi d'autres : c'est le principal accès à l'information. On n'y ouvre pas le journal, on n'y écoute pas la radio ; c'est dans des vidéos TikTok qu'on apprend ce qui se passe à Gaza, à l'Assemblée ou dans le lycée d'à côté. C'est souvent la première fois qu'on entend parler du monde autrement qu'à la table familiale, et qu'on peut s'en faire un avis qui ne soit pas celui du patriarche.
Car ces fenêtres qui décident de ce qu'on voit dehors, on sait très bien les orienter. Un étudiant nous racontait qu'il trompait l'algorithme exprès, pour qu'il cesse de lui servir toujours le même plat. Le fil n'est pas une fatalité : c'est un réglage, et iels le connaissent mieux que celleux qui les en croient prisonnieres. Le mouvement lui-même, d'ailleurs, est parti de là : quelques lycées, le nez dans la merde, qui commencent à bloquer ; des vidéos qui circulent sur TikTok ; et des lycées de la France entière qui suivent. Le comble, pour la thèse de notre professeur du 93 : la révolte qu'il attribue à la confiscation des téléphones s'est propagée par téléphone. Ce n'est pas dire que l'écran a fait le mouvement. C'est dire que ces fenêtres-là donnent aussi sur la rue.
Les boomers nous rétorqueront que sur l'écran, il n'y a aucune poésie : que tout y est « débile », « abrutissant », « toxique ». Admettons un instant que ce soit le cas et qu'on n'y regarde effectivement que de la merde. Ce serait encore oublier que ce qui est regardé n'est pas ce qui est vu. Devant un match de MMA, tu ne regardes pas qu'un combat. Tu vois aussi un niveau de vie, une ambiance de foule, une gestuelle propre à la culture du show à l'américaine. Devant un tuto maquillage, tu vois aussi l'aménagement d'une chambre douillette, le goût qui l'a disposée, une voix et un phrasé qui n'appartiennent qu'à ce corps-là. Et tout cela n'est pas regardé depuis nulle part. C'est regardé depuis un bahut hardcore de Saint-Denis.
Ce lointain-là ne laisse pas le lycée Paul-Eluard intact. Évidemment, ni le MMA ni le tuto ne t'apprennent que ton lycée est merdique et que c'est une insulte faite à ta vie d'y passer huit heures par jour : ça, tu le sais déjà. Mais scroller, c'est comparer. On prélève un geste, une expression, une manière de se tenir. On les rapporte dans la cour, on les rejoue sur son corps, on les affiche en patchs sur son sac. On partage des références, on adopte des codes, on se construit des goûts. On participe à des mondes qui débordent de toutes parts l'« élève » que dessinent les fichus fichiers de l'Éducation nationale. Au lycée, personne n'est jamais « l'apprenant », ni « l'acteur de ses apprentissages », ni, plus con encore, « le scripteur autonome » que l'institution croit avoir devant elle.
Rancière dit du spectateur qu'il « compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui ». C'est exactement ça. Sauf qu'il faut lire Rancière jusqu'au bout. Et c'est là que l'histoire se complique.
Car le spectateur n'est qu'une porte d'entrée. Dans La Nuit des prolétaires, Rancière raconte ces ouvrieres du XIXᵉ siècle qui, au lieu d'employer leurs nuits et leurs dimanches à recharger leurs batteries pour le lundi, discutent métaphysique, écrivent des vers et fondent des journaux. Là aussi, on composait son poème avec ce qu'on avait devant soi : la langue des poètes qu'on lisait, les mots des journaux, tout ce qui tombait sous la main. On serait tenté d'en faire les ancêtres des lycéennes d'aujourd'hui qui rejouent dans la cour un geste prélevé sur un écran, et de voir dans le téléphone une sorte de dimanche de poche : un bout de nuit ouvrière qu'on emporterait partout avec soi et qu'on sortirait entre deux cours. Mais ce n'est pas la poésie qui émancipe ces ouvrieres, pas plus que la lecture ou le théâtre. Rancière le montre avec Gabriel Gauny, menuisier, qui pose du parquet dans un appartement bourgeois et s'arrête pour contempler la vue par la fenêtre. Au beau milieu de sa journée de travail, il s'approprie le regard désintéressé du propriétaire : un regard qui n'était pas censé appartenir à sa condition.
Ce qui compte, ce n'est pas la vue. C'est la place. Notre monde impose un ordre, que Rancière appelle « police » : un certain partage du sensible, qui distribue à chacune une place, un temps et des capacités. Depuis Platon, l'artisan n'a pas le temps d'être ailleurs qu'à son ouvrage. Gauny prend ce temps. Il prend un regard qu'on lui refusait. La subjectivation politique est une désidentification : ne plus coïncider avec la place qu'on nous assigne. Et vérifier par là une égalité des intelligences que l'ordre de ce monde passe son temps à nier.
Or c'est là que ça coince. L'ado le nez dans son téléphone n'est pas une figure qui déroge à sa place. C'est la place elle-même : sa définition sociale la plus banale. L'article discuté ici en est la preuve vivante. Le zombie à l'écran, c'est l'identité qu'on lui colle. Le monde ne lui refuse pas le scroll, il l'attend. Pire : il en vit (ou plutôt : certaines en vivent). Les dimanches de Gauny échappaient au patron ; le temps du doomscroll est la matière première d'une industrie entière. Le dimanche de poche est le lundi de quelqu'un d'autre.
Bien sûr, la police n'est pas toujours d'accord avec elle-même. L'une veut que tu regardes ton téléphone ; l'autre exige que tu écoutes ton prof désespéré parler de Molière ou de trigonométrie. À l'école, la place assignée est celle d'élève, et sortir son téléphone la transgresse : c'est un illégalisme minuscule. Mais on passe alors d'une identité assignée à une autre identité assignée. Ce n'est pas une désidentification, c'est un changement de guichet.
On aurait tort de croire qu'en confisquant aux lycéennes leurs téléphones, on a rendu la vue aux aveugles. Mais on aurait tort, à l'inverse, de croire qu'on les a privées d'un instrument d'émancipation : scroller, à lui seul, n'a jamais suffi à sortir de sa place. Ce qu'on leur a pris est plus discret, et plus précieux qu'il n'y paraît.
Revenons à Saint-Denis. Ce que voient celleux qui scrollent là-bas, ce n'est pas un monde, mais deux. Il y a celui qui se définit en les excluant : le show à l'américaine et la chambre douillette du tuto ne leur réservent aucun rôle sur scène, et les placent en spectateurices de ce qui leur manque : du prestige, de la thune, des paillettes. Et puis il y a l'autre, où, d'une vidéo à l'autre, des gens de leur âge et de leur quartier parlent comme elleux et filment les mêmes cours de récré, les mêmes bus, les mêmes galères.
D'un côté comme de l'autre, pourtant, rien ne se passe comme prévu : on traduit, on détourne, on rejoue. C'est bien le spectateur de Rancière, celui qui compose son propre poème. Mais ce qui rend ce spectateur possible, ce n'est pas l'écran. C'est une condition très particulière de son usage : le droit de regarder de travers, sans que personne ne vienne redresser ton regard.
L'école, elle aussi, fait des élèves des spectateurs : spectateurs du savoir du maître. Mais c'est une position sous surveillance. On explique, puis on vérifie qu'on a été compris. Ce que l'élève a vu doit être restitué, justifié, évalué, rapporté à une grille de compétences. L'institution mesure en permanence l'écart entre ce qu'iel a compris et ce qu'iel aurait dû comprendre. C'est ce que Rancière, dans Le Maître ignorant, appelle l'abrutissement : l'explication, qui suppose l'incapacité de cellui à qui elle s'adresse, et confirme ainsi à chaque leçon l'inégalité qu'elle prétend combler. On n'a pas le droit de mal voir, ou de voir autrement.
Le téléphone, lui, ne corrige rien. On objectera qu'il compte tout : les vues, les likes, le Snapscore, les flammes qu'il faut entretenir chaque jour pour ne pas les voir s'éteindre. C'est vrai, et les copains comptent aussi : qui a liké, qui a vu sans répondre, qui a laissé s'éteindre la flamme. Mais l'algorithme mesure ton attention, pas ta compréhension. Il n'existe pas de bonne manière de regarder un tuto, pas de contresens possible sur un combat de MMA. On peut y être compté sans y être corrigé. L'algorithme se fout royalement de ce que tu comprends : il veut seulement que tu restes. C'est là le paradoxe. Cette indifférence ouvre un espace où l'on peut habiter la position de spectateur à sa façon, sans en rendre compte à personne. Ce que tu vois là-dedans ne regarde que toi : personne ne te le note, personne ne te l'explique.
N'en faisons pas pour autant un maître ignorant. Celui de Jacotot ne savait rien, mais il voulait tout : il exigeait que l'élève cherche, et lui demandait sans relâche ce qu'iel voyait, ce qu'iel en pensait, ce qu'iel en faisait. L'algorithme ne pose qu'une question, toujours la même : on continue ? Et il n'attend même pas la réponse. Sa seule pédagogie, c'est l'autoplay. Ce n'est pas un maître ignorant, c'est un maître qui s'en fout. Mais au cœur du pire dispositif de capture jamais inventé, c'est justement ce je-m'en-foutisme qui laisse, malgré lui, une place vide : celle où personne ne corrige.
Ce n'est pas encore une émancipation. C'est une disposition, parfois déjà un exercice, et elle se vit dans la place même qu'on t'assigne. Mais elle change tout au rapport à l'école. Quand on fait chaque jour l'expérience d'une appropriation qui se passe de validation, la grille scolaire cesse d'apparaître comme la nature même du savoir : les fiches, les compétences, « l'apprenant ». Elle apparaît pour ce qu'elle est : un régime particulier, et arbitraire, de distribution des capacités.
Voilà ce que l'interdiction a confisqué. Pas un divertissement, pas une drogue, pas une liberté : le seul endroit de la journée où l'on pouvait regarder sans être noté. Le dimanche de poche, c'était ça. Quelques heures par jour où l'école-prison ne décidait pas de ce que tu avais le droit de voir.
Édouard Geffray a cru bon d'arracher les images des cours de récré pour faire rentrer les élèves dans le « monde réel ». En leur signifiant qu'iels n'étaient pas là pour regarder mais pour apprendre, il leur a surtout rappelé, à chaque fouille de sac, que l'école entend tenir leur regard tout entier. Il a voulu remettre les spectateurs à leur place. Il leur a montré qu'on ne leur en laissait aucune.
L'ironie de l'histoire, c'est qu'à vouloir forcer les lycéennes à touch grass, le gouvernement les voit débouler en hordes sur le bitume. Et c'est là, pas sur l'écran, que commence l'émancipation au sens strict.
Car celleux qui prennent la rue sont des mineures, assignées à la place des « enfants ». Ce sont les sans-voix de la politique : on parle à leur place, et les ministres règlent le contenu de leurs poches et de leurs sacs. En prenant la parole publique, iels font exactement ce que Rancière appelle la politique : celleux qui ne comptaient pas se mettent à compter, et instituent, sans la demander à personne, la part des sans-part. Gauny regardait par la fenêtre du bourgeois ; les lycéennes occupent la chaussée du ministre.
Et iels ne viennent pas les mains vides. Du 6-7 aux battles d'aura, de Batman à Spider-Man, du Snap français à la course au wanted level, c'est tout un peuple de personnages qui pop. Des T-Rex gonflables, Mickey qui kalash au mortier, Super Mario qui jump dans les lacrymos. Tout ce qui faisait la navette entre les écrans et les cours de lycée a trouvé une nouvelle destination : la rue.
Et iels ne viennent pas les mains vides. Du 6-7 aux battles d'aura, de Batman à Spider-Man, du Snap français à la course au wanted level, c'est tout un peuple de personnages qui pop. Des T-Rex gonflables, Mickey qui kalash au mortier, Super Mario qui jump dans les lacrymos. Tout ce qui faisait la navette entre les écrans et les cours de lycée a trouvé une nouvelle destination : la rue.
On aurait tort d'y voir la simple preuve que les écrans les ont colonisées. Dans la manif, les mèmes changent de statut. Les lycéennes reprennent l'identité qu'on leur colle (les gamins des écrans, les zombies, les NPC) et l'exhibent comme nom politique dans l'espace public. On les disait NPC, ces personnages non joueurs qui attendent dans le décor qu'on vienne leur parler : iels débarquent en Mario, en Spider-Man, en personnages principaux de leur propre partie. On les disait zombies : iels marchent en zombies, mais en cortège, et vers où iels l'ont décidé. Iels ne refusent pas l'étiquette, iels la portent si ostensiblement qu'elle devient un costume. Or un costume, ça se joue, et ça s'enlève : c'est le contraire d'une nature. C'est cela, se désidentifier : non pas fuir la place assignée, mais en rajouter jusqu'à la faire voir pour ce qu'elle est, une assignation. Le téléphone a fourni le répertoire, et jusqu'à la traînée de poudre ; mais c'est la rue qui en fait une politique.
Pendant ce temps, sur Snapchat, la police fait ses devoirs. Pour remonter les fils des blocus, des flics en civil se glissent dans les groupes et se font passer pour des lycéennes. Ils demandent l'air de rien des noms, des prénoms, l'heure du prochain blocage, dans ce qu'ils imaginent être la langue des jeunes : un argot d'adulte qui a révisé ses fiches. Même l'appli leur résiste. Il arrive que la localisation du message les trahisse, posée pile poil sur un commico. Captures d'écran, parodies : la police devient la risée des réseaux.
C'est le maître ignorant à l'envers. D'ordinaire, c'est l'élève qui doit prouver qu'iel a compris, et l'institution qui lui démontre, copie après copie, qu'iel n'a rien compris. Cette fois, c'est la police, au sens le plus littéral, qui passe l'examen. Elle doit restituer des codes qu'elle n'a jamais habités, et ce sont les lycéennes qui corrigent. Iels mesurent l'écart entre ce qu'elle a compris et ce qu'elle aurait dû comprendre, l'épinglent, le font circuler. Celleux qui passent leur temps à dire ce que sont les jeunes ne savent pas en imiter une cinq minutes. Pour une fois, la grille a changé de mains.
Demandez-leur pourquoi iels bloquent. Une lycéenne nous a répondu sans détour : parce que c'est marrant. Les revendications sont bien réelles, précisait-elle, et c'est bien dans des lycées croulants que tout a commencé. Mais elles ne pèsent pas partout du même poids, et ce qui a fait suivre les autres tient aussi à autre chose : à la solidarité avec les premiers lycées bloqués, à une envie de révolution qui couvait depuis longtemps, au plaisir de se retrouver, à celui de désobéir à celleux qu'on n'aime pas, à la joie d'arracher sur le temps des cours une journée enfin traversée par autre chose que l'ennui auquel elle était destinée.
Un adulte y verrait la preuve que le mouvement est vide. Nous choisissons d'y voir l'exact inverse. La politique ne tient pas toute entière dans une liste des revendications : elle commence quand on interrompt le partage ordinaire du temps. Les revendications disent ce qui ne va pas ; la joie de bloquer montre que l'ordre des journées n'a rien de naturel. Le blocus, c'est Gauny qui lève les yeux de son parquet : un dimanche pris en plein lundi.
Malgré la répression ignoble de la cuve à pisse Nuñez et sa meute, cette mobilisation est sans doute la plus drôle qu'il nous ait été donné de voir. Les imaginaires des mangas, des jeux vidéo et des mèmes débordent des écrans pour s'incarner au milieu des lacrymos, avec le second degré d'une génération qui n'a plus grand-chose à perdre. Un peu comme dans Sirāt, où l'on trouve encore l'énergie de danser sur la fin du monde et de rire dans le chaos.
Vous avez voulu assigner les lycéennes à la place des enfants, et pour ça, vous leur avez confisqué leur dimanche de poche. Bravo. Les voilà qui se le reprennent, en plus grand, en plein jour, IRL. Iels sont sublimes, et vous allez les prendre dans la gueule.
Distributed Gallery
21.10.2026 à 11:00
dev
Archives des interruptions populaires des rassemblements fascistes (3/3) 27 juin 1978
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2
Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 27 juin 1978, lorsque l'organisation fasciste parti des forces nouvelles (PFN) organise un meeting à la Mutualité à Paris dans le cadre d'une campagne rassemblement de différentes organisations fascistes européennes, l'Eurodroite.
Après le meeting chahuté du 21 juin 1973 (voir le deuxième volet de notre série), Ordre nouveau, dissous, fini par se recomposer en 1974 dans le PFN. À la fin des années 1970, les partis communistes de France, d'Espagne et d'Italie collaborent pour élaborer une doctrine prenant ses distances avec celles de l'URSS : l'eurocommunisme. Cette démarche provoque à l'extrême droite une volonté d'unification en réaction, en ayant en perspective les premières élections européennes. Des partis fascistes de France (le PFN), d'Espagne (Fuerza Nueva) et d'Italie (le MSI) travaillent ensemble à constituer… l'eurodroite ! Le congrès fondateur est à Rome en avril 1978, exactement au moment où Aldo Moro, le président du conseil Italien, est capturé par les brigades rouges.
En juin 1978, le PFN prévoit d'héberger un meeting de l'Eurodroite à Paris, à la Mutualité.
Une réaction antifasciste s'organise en demandant son interdiction mais le spectre du 21 juin 1973 et de sa violence est dans toutes les têtes. Les organisations de gauche (dont le PCF, le PS et le PSU), cette fois, appellent à un rassemblement, une partie des organisations révolutionnaires, comme la LCR, s'y associent. La stratégie est celle du front commun, avec un appel à une large manifestation tout de même scindée en deux qui ne cherche pas physiquement à interdire le meeting. Près de 4000 flics sont mobilisés pour protéger les fascistes.
Des groupes autonomes et quelques organisations révolutionnaires tentent d'accéder à La Mutualité sans parvenir à renverser le rapport de force.
En 1979, les premières élections européennes sont un véritable échec pour l'eurodroite. En France, le PFN, dont la liste est dirigé par Jean-Louis Tixier-Vignancourt, un collaborateur député poujadiste passé par le gaullisme puis revenu à l'extrême droite, n'obtient que 1,3 % des votes.
L'Étincelle, no 74, 25 juin 1978
Trois organisations fascistes européennes, le PFN, Fuerza Nueva (Espagne) et le MSI (Italie) ont annoncé leur décision de tenir un meeting à Paris, le 27 juin, « contre le terrorrisme ». Cette réunionoù doivent se produire les « furhers » des trois organisations, se tient dans le cadre de la préparation des futures élections européennes. C'est dans cette perspective qu'elles avaient créé, à Rome, il y a quelques semaines, un cartel européen ; « l'eurodroite ».
Car les trois principaux mouvements néo-fascistes d'Europe (si l'on excepte le NPD Allemand que l'on n'a pas invité par soucis de respectabilité) ont décidé de faire des prochaines élections européennes, leur thème principal de campagne. Pour cela, ils cherchent à se donner un aspect respectable. Dans ce souci, le PFN a choisi de prendre comme tête de liste pour ses candidats, Tixier-Vignacourt, ancien secrétaire d'État de Pétain, dans le but de s'attirer les faveurs des notabilités d'extrême droite.
Pourtant, derrière les volonté de respectabilité et leur proclamation démocratique, les buts et les méthodes des fascistes européens n'ont pas changé.
Les héritiers du Duce
Le MSI (mouvement social italien), s'est proclame, dès ses origines, comme un parti fasciste. Créé le 26 décembre 1946, dans l'appartement d'Arturo Michelini, ancien vice-président de la fédération fasciste de l'Urbe, ses statuts précisent qu'il est basé « sur le fascisme révolutionnaire de 1919 et sur les 18 points du manifeste de Vérone. »
Même son sigle traduit, on ne peut mieux, la filiation du MSI. La flamme aux couleurs italiennes, jaillissant d'un catafalque, représente la pérénnité de l'idée de l'idée jaillissant de la dépouille du Duce.
En 1972, lançant la « droite nationale », qui devait fournir une façade respectable au MSI, Almirante s'écriait : « si l'État est absent ou inefficace, c'est à la droite nationale qu'incombe de devoir de choc contre les subversifs de l'extrême gauche ».
Les groupes fascistes et notamment le MSI sont en effet impliqués dans des dizaines de meurtres et d'attentats. L'un des derniers en date étant l'assassinat d'un militant du PCI par le député MSI Sandro Saccucci. Un certain nombre d'éléments du MSI ont impliqués dans la « stratégie de la tension », stratégie de la provocation destinée à créer en Italie un climat propice à l'instauration d'un pouvoir fort. Qui peut nier aujourd'hui les liens puissants qui unissaient certains secteurs de l'appareil d'État italien et les fascistes ? On en eut l'illustration quand, en 1972, on vit de nombreux officiers supérieurs — tels l'ancien commandant du Centre Méditerranée de l'OTAN, l'amiral Birindelli — se présenter sur les listes MSI.
Les assassins d'Atocha
Dans leur stratégie de la provocation, les fascistes italiens avaient des ramifications internationales (avec le Portugal de Caetano, L'Espagne de Franco, la Grèce des colonels). Le groupe espagnol Fuerza Nueva, du député Blas Pinar, ancien combattant de la guerre civile, n'est pas en reste sur ses collègues italiens. On a vu, à plusieurs reprises, ses troupes de choc ratonner les rues de plusieurs grandes villes ou attaquer les locaux d'organisations de gauche. L'un des protagonistes de la tuerie d'Atocha (attentat contre un cabinet d'avocats des commissions ouvrières en 1976), Carlos Garcia Julia, est membre de Fuerza Nueva.
Par ailleurs, FN collabore avec le CEDADE (Cercle espagnol des amis de l'Europe), organisme nazi, créé par d'anciens volontaires du Front de l'Est, dont l'un des piliers fut Otto Skorzeny (ancien chef des commandos hitlériens « Friedenthal »). Le CEDADE est affilié au Nouvel ordre européen, dont le congrès rassembla le 5 avril 1969 toutes les organisations fascistes d'Europe. Nombreux sont les membres de cette secte nazie qui militent à Fuerza Nueva.
Ajoutons que FN, n'entretient pas, en France de liens qu'avec le seul PFN. Il est aussi lié à la CFT et aux réseaux Foccart (patron occulte des SAC). C'est l'un des lieutenants de Blas Pinar, Enrique Valarte, qui a assuré la liaison avec des responsables des réseaux Foccart.
Attentats en tout genres
L'un de ceux qui organisaient ces contacts se nomme Pino Rauti, ancien chef du groupe terroriste Ordine Nuovo, inculpé en 1972 pour complicité dans les attentats et mystérieusement blanchi par la suite. C'est le même Rauti, qui voit son influence se renforcer au sein du MSI, après la scission de 1977, où 17 parlementaires (les plus modérés — sic ! —) décidèrent de fonder Démocratie nationale.
Ce sont aussi des éléments du MSI que l'on retrouve impliqués dans une stratégie de provocation à l'échelle européenne. Ainsi, l'un des plus actifs dans les récents attentats en Espagne se nomme Stefano Delle Chiaie, qui s'est enfui d'Italie, à la suite des attentats de 1969.
Les nostalgiques du pétainisme
Point n'est besoin de parler longuement du PFN français. Les lecteurs de L'Étincelle savent à quoi s'en tenir avec les héritiers d'Ordre nouveau. Personne n'a oublié que les auteurs du rapt Hazan étaient membres du PFN et que l'un d'eux, Mischini, était l'un des responsables de la liaison avec le MSI. Personne n'a oublié que des militants du PFN combattirent aux côtés des phalangistes au Liban. Personne n'a oublié les attentats du GIN (groupe d'intervention nationaliste) et dont chacun sait maintenant que les auteurs étaient « proches » du PFN.
Les nazillons français veulent aujourd'hui faire peau neuve, remplacer les casques et les matraques par le complet veston. Pourtant, le passé des dirigeants du PFN ne peut laisser aucune illusion sur les intentions de ce groupe en mal de respectabilité. Qu'il s'agisse de Rolant Gaucher ancien du Rassemblant national populaire de Marcel Déat, d'Alain Robert et de Gauchon, anciens dirigeants d'Ordre nouveau), de Dupuy de Méry, ancien du SO d'Ordre nouveau et toujours en quêtes de place de chef (il vient de passer du secrétariat du mouvement de Furnon au Bureau politique du PFN), tous ces hommes ont à leur actif, des années de propagande raciste et de provocation contre le mouvement ouvrier.
Pas de nazis à Paris !
Oui, le meeting du 27 juin est une provocation. Derrière le sigle de l'Eurodroite se cachent des forces qui ont collaboré aux pires actes contre les travailleurs. Le visage « design » que veut se donner l'extrême droite ne peut cacher la couleur brune de ses drapeaux, son idéologie raciste, antisémite, sa haine du mouvement ouvrier.
Aujourd'hui les groupes fascistes ne représentent pas une menace immédiate, néanmoins la bourgeoisie peut s'en servir en tant que forces de provocations contre les travailleurs, car ces SS charognards sont toujours à l'affût de meurtres et attentats contre tout ceux qui luttent.
Nazis, nazillons, fascistes, extrême droite : quelle que soit l'étiquette qu'on leur colle, notre haine reste la même ; leur existence est une continuelle insulte, une continuelle provocation à la vie et aux libertés des peuples ;
Nous ne pouvons pas laisser parader cette vermine le [27] juin, nous ne devons pas tolérer l'expression de cette internationale fasciste.
Tout doit être mis en œuvre pour que ce meeting ne se tienne pas. Pas de nazis à Paris !
Louis Vernon
Rouge, no 683, 27 juin 1978
3/6/1977 : attentat contre le foyer chilien de Fontenay-sous-Bois, revendiqué par le groupe Hermann Gœring.
4/6/1977 : assassinat du gréviste CGT Pierre Maître à Reims par un commando appartenant à la CFT.
5/6/1977 : attentat contre l'avocat algérien Assouline.
15/7/1977 : attentat contre les locaux du MRAP signé Groupe Joachim Peiper.
4/11/1977 : attaque contre le consulat général d'Algérie du Front national de la jeunesse.
28/11/1977 : attentat du GIN contre Air-Algérie.
2/12/1877 : Laïd Sebaï, gardien de l'Amicale des Algériens en Europe, est assassiné de 10 balles de 11,43 par un commando de trois hommes. L'attentat est revendiqué par les commandos Delta. C'est le 71e Algérien assassiné en France en six ans.
4/12/1977 : appel à une manifestation « contre la puissance juive » à Marseille, interdite.
Décembre 1977-janvier 1978 : inscriptions antisémites à Dijon et menaces téléphoniques de la « section francaise d'Odessa International » (organisation des filières d'évasion des anciens SS), « décidée à condamner à mort certains membres de la juiverie dijonnaise » (sic).
11/12/1977 : attentat contre le foyer Sonacotra de Strasbourg revendiqué par les commandos Delta. « Elsa » une revue autonomiste fasciste alsacienne publie sous la plume du Dr lffrig : « Je vous donne les conseils suivants : qu'on brûle leurs synagogues et leurs écoles et s'il en reste quelque chose qu'on mette des pierres et de la terre, pour qu'on ne voie plus rien d'eux. »
5/1/1978 : inscriptions au lycée Gérard-de-Nerval de Luzarches « À bas la dictature judéo-marxistes, Arabes et communistes hors de France, Arabes et Juifs tous égaux devant les fours », signé GAJ-Ordre nouveau.
6/1/1978 : dans « le Dauphiné libéré », Robert Mosnier, président de la Chambre des métiers de Grenoble, publie une lettre à la mairie :
« Doit-on céder Grenoble aux Algériens ? » et demande à la municipalité PS ce qu'elle compte faire contre l'invasion étrangère dans la ville, concluant : « Que peuvent faire les commerçants contre cette invasion ? Il faut faire dégager les trottoirs pour une libre et honnête circulation. Je vous demande de prendre une décision. S'il en était autrement, nous n'hésiterions pas à passer à l'action. »
10/1/1978 : 60 coups de feu contre un foyer Sonacotra de Nice, revendiqué par le club Charles Martel.
27/1/1978 : Gérard Grosset, accusé du meurtre d'un Algérien Elaïd Djenati est acquitté par la cour d' assises de la Creuse. Le 11/12/1976, Grosset, qui avait eu une altercation avec Djenatti, était aller chercher chez lui une winchester et était revenu abattre Djenatti. Légitime défense ont estimé les jurés.
11/3/1978 : attentat à Toulon contre les locaux de l'Amicale des Algériens revendiqué par les commandos Delta. Deux arrestations : un mineur de 14 ans et Raymond Goudard.
4/5/1978 : assassinat d'Henri Curiel, en tant que « militant de la cause arabe », revendiqué par les commandos Delta. Le pistolet de 11,43 qui a abattu Curiel est le même que celui qui a servi pour l'assassinat de Laïd Sebaï.
26/5/1978 : attaque des locaux de « Jeune Afrique » à Paris par un commando de 20 personnes ; plusieurs personnes blessées dont un journaliste qui restera plusieurs jours dans le coma.
15/6/1978 : 10 militaires du 1er RMP de Tarbes ratonnent à Paimpol des Noirs en les traitant de « sales nègres du Zaïre ».
Rouge, no 285, 29 juin 1978
La riposte unitaire s'est déroulée pendant que plusieurs milliers de policiers protégeaient le meeting nazi.
Près de la moitié de la manifestation derrière les banderoles de l'extrême gauche.
Plus de 15 000 personnes ont répondu à l'appel de toutes les organisations ouvrières de Paris et ont participé à la manifestation antifasciste de la place d'Italie à la gare Montparnasse. Vu la force de ces organisations, ce chiffre peut paraître faible, mais il représente l'état de la manifestation des travailleurs. La campagne contre ce meeting a été mené en grande partie par l'extrême gauche et c'est l'écho qu'elle a rencontré qui a forcé les organisations réformistes à accepter, dans les derniers jours, le projet de manifestation.
Depuis des années, le PC et le PS ont abandonné toutes les traditions de lutte antifasciste, ils n'ont pas bougé le 21 juin 1973 contre le meeting raciste d'Ordre nouveau, ils n'organisent pas l'autodéfense contre les agressions de la CFT. Dès lors, il n'était pas étonnant de constater qu'hier soir à Paris, le cortège de l'extrême gauche, où Lutte ouvrière brillait par son absence, représentait plus de la moitié de la manifestation.
Ces faits étant rappelés, cette démonstration représente un succès. Son caractère unitaire est un tremplin qui va permettre de faire de la lute antifasciste une lutte de masse, une lutte de tous les travailleurs.
Certes, le meeting nazi a eu lieu, regroupant à peine 2000 personnes sous la protection de milliers de policiers. La mobilisation et la politique des grandes organisations ouvrières n'ont pas permis de l'empêcher. Il s'agit maintenant, partout où nous travaillons, de montrer le danger que représente ces groupes fascistes, de dénoncer et d'expliquer le soutien qu'ils reçoivent du pouvoir, de promouvoir dans l'unité toutes les initiatives d'autodéfense contre leurs agressions. Le fascisme n'est pas un courant politique avec lequel on débat, il faut l'écraser.
Enfin, nul doute que bon nombre de militants du PC s'interrogeront sur les exclusives lancées par leur parti contre la moitié de la manifestation, comme si au Chili et en Argentine, les fascistes faisaient le tri entre les militants trotskystes, socialistes ou communistes.
La mobilisation policière était impressionnante : plusieurs milliers de flics, CRS et gendarmes mobiles bouclaient le quartier de la Mutualité. Place Maubert, ils sont regroupés par paquets de 15 ou 20. Au départ de la manifestation, et tout le long du cortège, les forces de police sont placées en évidence. À Montparnasse, plusieurs dizaines de cars placés en quinconce et des groupes de gardes mobiles bloquaient toute entrée sur la place.
15 000 à 20 000 personnes se sont retrouvées en fin d'après-midi place d'Italie à l'appel de plusieurs organisations ouvrières et démocratiques (PS, PC, CFDT, CGT, Ligue des droits de l'homme, etc. ) et des organisations d'extrême gauche (LCR. OCT, CCA, OCI, PCR, PCMLF). La manifestation se divisait en deux parties à peu égales.
A 18 h 45, le cortège démarre. En tête, ont pris place des femmes distribuant un tract signé « Des femmes du mouvement réunies en assemblée générale le 26 juin ». Elles avaient décidé de ne pas s'intégrer au cortège et précédaient la manifestation « officielle » de quelques dizaines de mètres. Celle-ci est introduite par les dirigeants des fédérations parisiennes du PC et du PS ainsi que les responsables syndicaux de la région parisienne, des dirigeants d'associations d'anciens combattants et de la Ligue des droits de l'homme. Le service d'ordre de la manifestation est assuré essentiellement par la CGT.
La majorité du cortège des organisations traditionnelles est dominée par des sections CGT et des sections du PCF. Ils crient : « Le fascisme ne passera pas ! » Un très mince cortège CFDT – quelques centaines ! - ajoute : « Barre, Giscard, Chirac, complices des fascistes ! ». « Union, action contre les nazillons ! ».
Plusieurs centaines de militants du Parti socialiste sont regroupés à la queue de cette première partie de la manifestation précédés par les élus socialistes à la mairie de Paris, drapés de leur écharpe tricolore.
Le cortège des organisation d'extrême gauche est ouvert par la Ligue communiste révolutionnaire qui rassemble plusieurs milliers de personnes aux cris de « A bas les assassins du mouvement ouvrier ». « Contre les tueurs d'immigrés et les agresseurs du mouvement ouvrier , mobilisation dans l'unité »,« Ils ont tué Pierre Maître, assassiné Curiel, autodéfense ouvrière ! ». « Contre les fascistes et les agresseurs, unité et mobilisation ».
Derrière, prennent placent successivement, plusieurs centaines de militants de l'OCT, des CCA et de l'OCI, puis les organisations marxistes-léninistes et enfin quelques groupes d'« autonomes » en queue de manifestation.
Ceux-ci provoqueront quelques incidents, notamment vers 19 h 15 sur le boulevard Saint-Jacques au niveau de la rue de la Santé. Un coktail Molotov est lancé contre les flics qui répondent immédiatement par des lacrymogènes.
Malgré un début de panique, le service d'ordre de la manifestation évite que l'incident aille plus loin.
A plusieurs reprises, des petits groupes de ces « autonomes » ont tenté sans succès d'emmener des manifestants vers la Mutualité.
La tête de la manifestation arrive place Montparnasse aux environs de 20 h. La dispersion aura lieu à quelques centaines de mètres sans incident notable.
19 h 30. Aux environs de la place Maubert, c'est Paranoïa-City. Des policiers partout ; ils encerclent la Mutualité, stationnent rue Monge, rue des Ecoles, un peu plus loin place du Panthéon.
Aux coins des rues, des groupes de fascistes flairent le vent, dévisagent des passants. Tout ce qui est jeune se regarde. Fachos ? Gauchos ? les genres vestimentaires se sont un peu mélangés, difficile de dire. Quelques crânes rasés et des « ray-bans » ( ce sont des lunettes) font parfois la différence.
On attend un incident. 20 h 30, le meeting commence. la place devant la Mutualité, se vide un peu, les journalistes mettent leurs brassards. le Cavelier, traîne-savate du SAC et du PFN est là, devisant, relax, avec des flics. Il est chez lui.
21 h 20. On signale un rassemblement d'une centaine de personnes au bas de la rue des Ecoles, juste devant Jussieu. les flics font mouvement. Quelques jets de pierres, cavalcades de gens qui se dispersent alors que les CRS tentent une petite charge. Ils reviennent en ramenant cinq « prises de guerre » : cinq personnes qui sont promptement fouillées sous le flash des photographes. Elles n'ont rien sur elles. Sans doute leur « allure » ...À 22 h, les flics stationnent toujours sur le carrefour qui fait l'angle entre la rue Cardinal-lemoine et la rue Jussieu. On attend alors que le meeting se déroule.
Devant la Mutualité, une centaine de motos de dispersion remontent la rue Monge.
21.10.2026 à 10:46
dev
En 1913, Apollinaire ouvrait Alcools avec « Zone », qui commençait par « À la fin tu es las de ce monde ancien » et s'achevait sur « Adieu Adieu / Soleil cou coupé ». Cent treize ans plus tard, « Zone 2026 » s'empare de ce monument de la poésie française à la manière des casseurs. Écrit à chaud autour du 17 octobre, le poème traverse dix années de macronisme, des Gilets jaunes aux blocus lycéens, en mêlant colère, souvenirs et joie.
Wallah ce monde j'en peux plus frère
Tour Eiffel nique ta mère
Leurs monuments aux morts, c'est dead
Brûlez leurs Tesla et leurs SUV 2mer2
Eux qui se croient au temps des croisés
Qui comptent les enfants morts en contrats de Rafale
Prêts à grand remplacer la joie par des bombes
La France de la start-up nation pue la naphtaline
Tous ces vieux qui boivent CNews toute honte bue
Qui regrettent une France qu'ils n'ont pas connue
Le maréchal leur souhaite une bonne nuit
La poésie de ce monde n'est plus très réjouissante
Mieux vaut regarder un TikTok de lycéen
Il y a des dinosaures qui dansent dans la foule
Les lives de blocus font des millions de vues
J'ai vu hier un vieux sur un scooter PMR
Suivi par une liesse de lycéens en folie
Des images qu'on ne voit pas – Trotro aux infos !
Sur les plateaux ils ont tous des costumes
Qui porte des costumes dans la vraie vie ?
Je veux voir un gamin en Under Amour cagoulé
Balancer des pétards sur l'Élysée
Du lundi matin au samedi soir on n'en peut plus gros
Dans le RER on voyage en classe animale
Au lycée on nous demande notre carte d'identité
La sonnerie a été remplacée par les sirènes de keufs
Des cochons sans RIO se promènent dans les rues
Liberté Égalité Fraternité brille au fronton des mairies
On choisit ses mots pour ne pas faire de vagues
Radio Mille Collines est partout sur les ondes
Voici que les conscrits ont moins de dix-huit ans
Ton père ne te parle plus ou tu ne parles plus à ton père
Tu es très impie quand tu es seul avec ton VPN
Tu n'aimes rien tant que les pompes de l'Élysée
Il est sept heures l'orage est dehors et tu bois une Duckpin
Tu regardes L'Époque de Mathieu Bareyre
La veille du 17 octobre 2026
Tu espères que demain entrera dans les manuels
Autrement que le 17 octobre 1961
Quelle hâte de quitter l'époque contemporaine
Les fleurs de lys poussent dans les commicos
C'est la torche d'un tel qui enflamme la Bastille
C'est Bally le héros qu'on appelle monsieur le maire
C'est l'arbre qu'on coupe pour construire l'A-69
C'est le castor qu'on expulse lui l'espèce protégée
C'est l'étoile de David peinte sur un bulldozer
Ce sont des colons qui prient sur les terres qu'ils ont prises
C'est Mahomet qui scrolle les news sur son tel
Il fait défiler les noms d'enfants avec son pouce
Mohamed est sur la liste
Enfants du siècle plus personne ne sait à quel saint se vouer
Dans tous les pays ça n'en peut plus de finir
Des satellites dans l'espace privatisent la lumière
Les moustiques sont morts voici l'ère des drones
Qui piquent des écoles et des parcs pour enfants
Ils disent que c'était un accident
Ils crient que les lycéens sont des hordes barbares
Nahel est mort Eden ne peut plus parler Maël ne voit plus que d'un œil
Leurs visages passent sur les feeds
On connaît leurs prénoms mais pas ceux qui ont tiré
Les mortiers d'artifice fleurissent sur les condés
Ces hommes en bleu ne reconnaissent plus leurs fils
Des LBD rencontrent des mâchoires et des dents à 340 km/h
Les colombes ont les yeux rouges
Dans les rues des nuages de fumée
Lacrymo à tire-d'aile sur un air de blues
La BAC et la BRAV-M se prennent pour des hommes
Au-dessus de Paris les oiseaux cherchent les saisons
Ils viennent boire aux bouches des canons à eau
Le colibri bat des ailes devant le micro de Frontières
L'aigle débarque en jet privé
Des essaims de bots infestent les commentaires
Et combien de pigeons y a-t-il dans Paris
Ils couvent des œufs dans les casques de la garde républicaine
Des mouettes se disputent un kebab sur les quais de Seine
Les sirènes ont appris à chanter avec Auto-Tune
Un paon traverse Paris en faisant la roue arrière
Et des Dracaufeu s'envolent au passage d'un Tmax
Maintenant tu marches dans Panam multiplié par la foule
Des stories te parviennent des posts que tu déroules
L'amour de tous ces gens te desserre le gosier
Si tu vivais dans le présent tu t'allongerais sur l'herbe
Vous n'avez plus le temps de connaître l'ennui
Ils se moquent de vous puis vous demandent de lever la main
Ils comptent les mains levées un seul doigt est tendu
Le ministre a convoqué les représentants des doigts
Il leur promet une place autour de la table
Aujourd'hui tu reviens dans Paris les années ont passé sans passer
C'était tes vingt ans son premier quinquennat
Les gilets jaunes remontaient les Champs-Élysées
Tu as connu cette avenue avec des vitrines et sans
Notre-Dame a brûlé un soir devant toi
Ils ont confiné le printemps les cerises et les fleurs
Lui dit n'avoir jamais été adolescent et toi tu as déjà vécu cent ans
Des amis ont des enfants d'autres voient grandir ceux qu'ils n'ont pas eus
C'est toujours près de nous ces images qui fanent
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée dans une story
Sous les citronniers chacun vit sa meilleure vie
Tu connais les vacances de gens dont tu as oublié le prénom
Tes amis sont à Montpellier à Montreuil d'autres à Marrakech
Vous vous écrivez « Faut trop qu'on se voie »
Et chaque fois vous le pensez vraiment
Tu es dans la salle d'escalade
Tu te sens dans ton élément magnésie sur les mains
Et tu observes au lieu d'écrire des lignes de prose
Le grimpeur qui tremble sur une prise rose
Les romanciers vendent leurs méthodes pour changer
Tu étais un de ces ados en manque de confiance
Tu ressembles à un pastiche de toi-même
Tu lâches la prise et te jettes dans le vide
Tu avances depuis dans ta vie en tombant
En dévalant les échecs et les nuits en regardant
Des champignons pousser au milieu du salon
Te voici à Médicis au milieu des jardins
Te voici sur le mont Palatin jugé par des statues en ruines
Te voici à Paris on te remercie de ton intérêt
Te voici sous un pont à investir dans ton avenir
Les Champs-Élysées sont interdits aux gens qui veulent y marcher
Je me souviens d'un jour où des CRS m'ont menacé de mort
Combien ont été en GAV
Tu as traversé des frontières et changé plusieurs fois de vie
Avant de voir tes parents vieillir sur des écrans
Tu sais mieux aimer aujourd'hui qu'à vingt ans
Tu as passé tant de temps à attendre d'avoir du temps
Tu as rempli des dossiers pour avoir le droit de rester quelque part
Tu ne sais toujours pas dans quel pays tu vivras l'année prochaine
Tu regardes ces lycéens tu as de nouveau dix-sept ans
Ils ne demandent plus la permission de changer le monde
Ils rient si fort qu'on n'entend plus les ordres au mégaphone
Des trompettistes jouent debout sur les conteneurs verts
Tu retrouves les rues où tu as dansé et celles où tu as couru
Tu as vu des migrants grandir les pieds dans la boue
Ils dorment porte de la Chapelle à deux pas des hôtels
On voit les bidonvilles quand on roule sur le périph
Les voitures passent si près qu'elles font trembler les tentes
Tu es debout devant un comptoir qui colle aux manches
Tu prends une pinte à sept euros parmi les étudiants
Tu les regardes s'aimer comme on s'aimait avant
Sans argent pour partir et sans savoir rester
Il y a des baisers auxquels tu repenses dix ans plus tard
Tu as une tendresse immense pour les rendez-vous manqués
Les dealers t'envoient sur WhatsApp les prix de la soirée
La nuit te fait peur tu l'aimes et tu l'évites
Tu connais trop bien les lendemains de cuite
Tu as déjà dit trois fois que tu rentrais
Tu marches vers chez toi tu voudrais pouvoir t'en passer
Tu voudrais dormir sans lui mais il veille près de l'oreiller
Il contient les visages des vivants et les voix des morts
Tu le retournes pour ne plus voir la lumière
Odieu odieu
Jupiter cou coupé
Jupollinaire
21.10.2026 à 10:30
dev
(note sur la propagation et la sélection) Natacha Samuel
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Il semble que la vie est en train de reprendre ses droits. D'une seule voix, puissante, nuancée, foisonnante, joyeuse et hilarante. L'humour qui la traverse de part en part est sans doute le signe le plus clair de sa maturité et de sa juste distance
Depuis 2016 on s'égosille à appeler à la convergence des luttes et à la massification-nous-sommes-le-nombre. Qui demeure vœu pieux à force de se penser pensable et fabricable à coup d'ag interminables comme les manifs qui finissent le bec dans l'eau (de boudin)
Le mouvement actuel, parti des lycées des quartiers populaires, s'est d'emblée manifesté comme une puissance transversale/traversante court-circuitant classes, genres et toutes autres formes de séparations
Voilà les enfants du 93 qui ne s'embrasent pas d'abord contre la violence policière ou contre la relégation qu'ils subissent en propre mais pour le droit à étudier qui se veut commun. S'emparant du signifiant lycéen qui est commun comme peu (désignant une condition par quoi tous on veut passer) ils ont donné naissance à un champ de lutte vaste comme la jeunesse et capable de viser droit au cœur pourri du monde
Les enfants à privilèges ont très vite suivi jusqu'à Assas ou aux scouts cathos. C'est une génération entière qui fait sécession contre le monde d'avant, chacun voulant dire d'abord son appartenance à ses pairs horizontaux - à leur commune condition
La catastrophe qui leur est promise en place de futur par ceux qui ne seront plus là pour en éprouver le tragique : fait tomber comme peaux mortes les vieilles places et assignations. Qu'importe de posséder choses ou pouvoir qu'importe la fonction quand il va faire 50° six mois de l'année et que les vieilles demeures risquent l'incendie ou le déluge ? A l'aune de la catastrophe en cours la structuration sociale ancienne (héritage direct de l'ancien régime) semble dérisoire et grotesque
La massification n'est pas leur enjeu c'est leur point de départ et il jubile de se crier. Vingt ans qu'on leur promet le RN mais la jeunesse emmerde le front national et la comédie monstrueuse a assez duré. Comme Spiderman qui vient rattraper dans ses tendres bras la belle ou le beau juste avant qu'elle s'écrase au sol : ils viennent sauver le monde in extremis, parce que c'est toujours in extremis qu'on (se) sauve
Ils ont su faire de la catastrophe écocidaire prise au fascisme qui lui est consubstantiel l'élan décisif pour une mue révolutionnaire à même de reprendre le monde en mains. C'est que leur art de retourner le pharmakon dans le sens du possible est sans fin, comme leur lucidité. Dupes de rien, et ensemble
On a craint les écrans où on les voyait vissés. On n'a pas vu que leurs écrans étaient des trouées. Les uns vers les autres comme des détenus par les murs et fenêtres de cellule en cellule : ils ont appris à se parler à parler la même langue, à s'ajuster les uns aux autres contre la bêtise méchante du vieux monde et la prison des assignations. Leurs pratiques sont déjà prêtes à fusionner depuis longtemps. Ils ne jouaient pas aux jeux vidéos ils apprenaient la même langue. Ils ne scotchaient pas devant Star Wars et ne s'abrutissaient à relire One Piece : ils se créaient un cadre de référence commun. Longtemps qu'ils ont appris à chanter les mêmes morceaux et à se mettre en bouche les mêmes mots - d'arabe souvent, malgré ou contre la forclusion de cette langue la deuxième du pays (moins d'une dizaine de lycées sur tout le territoire où on peut « prendre arabe au bac »)
La propagation est leur forme géniale. A une vitesse qui défie l'idée même de temps. Voir comment la battle d'aura en deux semaines a gagné tous les mondes. Et la battle ils la plient facile parce qu'ils n'ont pas peur du ridicule : ils ont peur de la fin du monde
On dit qu'ils métabolisent synthétisent toutes les luttes anciennes récentes ou moins et en effet on dirait qu'ils vont savoir puiser jusqu'à la Commune. On oublie là-dedans de parler des luttes féministes. Qui par leur conscience de la transversalité intersectionnelle et par leur invention de l'inclusivité inconditionnelle – mon corps mon choix – ont réinventé les corps et les modes de se relier. Haute tolérance hospitalière à l'autre comme à soi, en vue du commun
Des garçons montent sur un camion pour réclamer des serviettes hygiéniques, des filles des beaux quartiers appellent à l'égalité et promettent la fin de la ségrégation
Le mouvement n'est pas frontalement antiraciste il n'en a pas besoin : il incarne l'antiracisme par sa forme même. Il rend le racisme caduque en proclamant : maintenant on fait corps
Non à la sélection : ils le crient en vain depuis 2018 et l'instauration de parcoursup qui marque la fin du droit à l'enseignement dit supérieur pour tous conquis après la seconde guerre mondiale et en réponse à elle - la fin d'une société appelant au moins en théorie chacun à se gorger de savoir et à s'aguerrir à penser
Non à la sélection parce qu'ils veulent à l'avenir continuer à faire corps - que l'avancée de l'un ne s'arrache pas sur la route barrée devant l'autre. Le fantasme sélectionneur ils connaissent bien ils ont déjà vu une grande part des leurs contraints de bifurquer dès la fin du collège, qu'ils le désirent ou non
Non à la sélection - comme s'ils s'adressaient encore au cauchemar d'Auschwitz. Celui qu'ont décrit comme marque au fer tous les survivants. Dès l'arrivée du train les corps dénudés défilant sous l'œil sadique du médecin DRH qui tranche dans la foule des vivants ceux qu'on peut encore user au travail de ceux qu'on envoie direct au gaz : valides aptes à l'emploi d'un côté, et de l'autre les vulnérables décrétés improductifs - vieux, trop jeunes, malades, enceintes. Selektion encore au hasard des jours dans le camp, arrivées et place à faire - un matin après l'appel les plus faibles du bloc : envoyés au gaz. Tout faire, alors, pour se tenir aussi en forme que possible, ne pas laisser son corps donner prise au sélectionneur
Selektion : c'était le signifiant maitre nazi, qui se justifiait de Darwin pour fantasmer la nouvelle consistance anthropologique du sujet. Ne devoir sa vie qu'à la mise à mort de l'autre, se hisser de la mort de l'autre, qui sera toujours en trop. C'est toujours le signifiant maître aujourd'hui. Forme nodale, à l'os de l'organisation sociale. Pour étudier pour travailler pour habiter pour créer pour participer pour « avoir une place » : il me faut en passer par un processus de sélection. Par la terreur de ne pas. La honte de. Ou la joie mauvaise. C'est que la sélection nous configure à l'intime et joue de nos structures les plus archaïques. Instillant en chacun la hantise du surnuméraire et la terreur de la mise à mort au moins symbolique elle rend nos psychismes instables et nos corps précaires. Les dispose ainsi à la compétition, son corollaire. A la mise au pas – soulagé d'avoir une place (sauvé, et pas toi) qui songerait à protester ?
C'est contre ce régime de mort que ceux qui arrivent pour porter le monde à leur tour sont en train de se lever, plus dupes. La sélection voulait briser l'idée de solidarité, dévier nos affects pour les retourner contre le corps social. Les enfants lui répondent que la solidarité est leur mécanique et qu'elle est increvable : ils sont des corps solidaires. S'en prendre à l'un c'est s'en prendre à l'autre. D'un quartier à l'autre, d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, d'un genre à l'autre
Des années que les mouvements sociaux ici et là appellent la jonction des quartiers et des centres villes. En partant des lycées du 93 le mouvement a pulvérisé ce qui faisait frontière. Et le feu a pris, transversal, visant le cœur pourri du monde. Il s'embrase contre le racisme, les privilèges hérités, les assignations et inégalités. Sans avoir besoin de le clamer, juste de le performer. Ils habitent la même terre et ils savent ce que ça veut dire. Ils ont retourné leur angoisse commune en élan décisif capable de nous jeter tous dans la bataille, sans plus rien à perdre que ce qui nous touche tous
C'est le sens lui-même qu'ils veulent se (et nous) rendre. En rappelant ça : la vie n'a pas à être indexée parmi les choses sur le marché des valeurs par nature relatives. Sinon elle se rebelle toute entière. Et de toutes les manières qui lui sied, en fonction des coordonnées (initiales ou construites) de chacun. La rage de l'un – qui vit depuis toujours en état d'oppression – n'a pas le temps des mots et s'engouffre d'abord dans l'action directe la plus immédiate. Elle vient appuyer de son urgence la position savante de l'autre qui n'a pas appris à mettre son corps en jeu. Que l'un et l'autre se rappellent seulement qu'ensemble ils font force, et que l'histoire a déposé à leur disposition de quoi prêter forme agile à leur commun désir de recommencement, pour qu'il l'emporte
Natacha Samuel
Photo : Bernard Chevalier
21.10.2026 à 10:27
dev
Vendredi 16 octobre au matin, Ticho est mort. C'était un dragueur lourd, un musicien hors pair, un vieux punk dégarni, morveux, qui ces derniers temps se chiait dessus en parvenant, quand il n'était pas sous oxygène, à s'enquiller des quantités admirables de bières et de joints. Un survivant. D'ailleurs son groupe Long Time Survival – mythique au-delà des Alpes – aura nommé la prophétie, et Ticho l'aura accomplie. Il m'apparaissait increvable. Un vieux de la vieille. Quand les touristes se radinaient, on adorait sortir Ticho, qui leur aboyait des paroles en provençal. Il était chouette, il était chiant.
Avant de comprendre pour sa mort, j'étais au café-librairie. Je vois que c'est le jour de sortie du Manuel de survie. On l'a même reçu en avance. Je quitte les lieux après avoir imprimé quelques affiches. Je croise Moka, un vieil anar qui a vécu les belles années de la Butte aux Cailles. Il a une tronche d'enterrement. Il se radine devant la porte. Je lui dis qu'on est vendredi. Il me répond « tout est permis », je lui dis sauf qu'on est fermés. Il dit s'en foutre, parce qu'il attend les pompes funèbres. Je ne comprends pas. On se regarde, je lui dis ciao. Je remonte la ruelle du Vival, sans trop savoir pourquoi, c'est pas mon chemin d'habitude. Et j'arrive au niveau du Four. Ils sont tous là. Zylo qui regarde dans le vide, Noé qui a les yeux tout rouges. Je comprends maintenant, je m'arrête. Les larmes montent. C'est un peu incompréhensible, elles ne m'appartiennent pas vraiment, ce sont des larmes communautaires. Je monte au Bar le Pountin. Giovanni voit ma gueule de loin, me dit t'as appris la nouvelle. On se fait un câlin maladroit. Il est parti. Ça fait bizarre. Il ne pétera sur plus personne. Fita le lave, et tout le monde le veille en silence. La communion. Un mec se cache pour sangloter. Quelqu'un a mis de la musique. Son fils est là, assis devant. Quelques femmes s'activent doucement sur les papiers, le nettoyage, les trucs relou qu'il y a à faire dans ces cas là. Y'a des gens qu'on aime malgré eux, Ticho était de ces gens-là. Il a réussi à mourir. Ça c'est donc vendredi matin, ça commence fort.
Le soir au cinéma de Tende, un peu + haut dans la vallée, projection du film SOULÈVEMENTS. Autant dire que les discussions étaient houleuses. Thomas Lacoste se prend littéralement la tête. On est quelques uns à lutter contre un grand projet inutile. Certains sont fans des SdT, mais on n'a pas la stratégie. Des narvalos venus de Marseille disent qu'il faut cramer des voitures. On risquerait de se griller. « Faudrait faire sauter ce tunnel » me glisse à l'oreille une ancienne, venue de la vallée du Var. On rentre chez nous.
Ça faisait déjà quelques semaines que l'appel du 17 octobre grondait sur les réseaux sociaux et Internet. Ça allait être un énorme zbeul. La mairie rouge de Saorge avait fait paraître sur les boucles (tout maintenant, tient dans une boucle) une affiche immonde en IA (on est plein à haïr l'IA) figurant un groupe citoyen avec des typos fluides, ludiques et dynamiques. Pour annoncer cette grande journée « mouvement citoyen à Saorge ». Une alternative aux blocages, aux actions révolutionnaires. Il allait se passer quelque chose dans notre village. On ne savait pas encore quoi. Quelques jours plus tard cette affiche, suite à de petits coups de gueule, a été vite remplacée par une affiche + sympathique, artisanale, et digne des années 2000. On en arrive a adoré ce qui est mal fait par l'humain. Sur l'affiche on peut encore lire « brunch », « discussions », « débats », « intersyndicale », « gilets jaunes ». Le lendemain, il n'en est rien. Ce déjà légendaire samedi est donc finalement arrivé.
J'ouvre alors clandestinement la librairie, fais les cafés. Plusieurs personnes descendent à Nice. On s'échange des infos utiles. Je donne mon stock de sérum phy à mes copines, parties faire la révolution. J'essaye de rester au village, de prendre un petit peu au sérieux une hypothèse communaliste. Je suis là pour participer, et observer ce qui se trame. Et comme d'habitude ce qui se trame, c'est une gauche qui installe des stands (oui c'est la société du stand), et rabâche des complaintes oiseuses. Les élus se plaigent que les gens ne traduisent pas leur colère dans un vote qui irait à gauche. Je ne fais qu'entendre cette phrase ALLER AUX URNES. Ça me donne envie de pisser.
Ça fait des siècles qu'on réfléchit à pourquoi la vie politique a été gâchée par le vote, à comment faire le quotidien, refabriquer des relations et des responsabilités, habiter le monde singulièrement, au-delà des formes politiques politicardes, pour qu'à chaque fois ça recommence. Ensemble, oui, nous larmoierons sur l'abstention. Je suis furax. On me demande de faire un atelier pancarte avec les gosses. Je réponds non. Le maire, partisan communiste, se félicite d'incarner l'alternative à la violence. La gauche contre-insurrectionnelle. Le camp de l'ordre et des gentils. On est littéralement quatorze, et on s'ennuie. Nous mimons la vie politique. Cette anti-vie. Tout le monde s'adapte ou fait semblant. Moi je trépigne d'intolérance.
Nous sommes samedi, il est 13 heures. Partout l'insurrection commence. Et ici un calme d'église. La répression des émotions, et de la représentation. Le stand, le stand, et le spectacle. Surtout bien lisser les discours. Parler du fascisme sans parler de ses racines. De nos échecs. De nos erreurs. Ne surtout pas les regarder. Ils avaient beau être annoncés, écrits avec la bonne couleur sur l'affiche, personne n'a vu les gilets jaunes. Il y avait deux messieurs élus du PCF, un élu de la France Insoumise. C'est à croire que le monde tient dans une annonce, et que la vie (l'événement) ne compte pas.
La gauche n'a aucun intérêt à faire la révolution.
Je vois que certaines militantes – après des années de bagarres littorales – commencent à penser au repli post-élection. Si jamais le RN remporte les élections. Prendre le maquis et la montagne. Embrasser l'hypothèse village. Je regarde tout autour de moi et je ne vois que la victoire de cet esprit petit-bourgeois qui nous gouverne. Les forces magiques et chthoniennes, bizarroïdes, restent tapies. Elles sont tout le temps réprimées.
Les premières nouvelles nous arrivent. À Nice des affrontements violents, des pieds de biche qui dédalent la place. Des pavés jetés sur les flics qui envoient nasse, gaz et grenades. Un bus qui se met en travers de la promenade, ça fait une énorme barricade. Main arrachée, œil éclaté ; mairie en flammes, des offices de tourisme qui crament. Ça aurait bien plu à Ticho. J'entends déjà tous les discours et les yeux ronds des innocents qui se révulsent face aux saccages, et aux vitrines fracassées. L'habituation quotidienne à enjamber des sans-abris, et les larmes qui coulent pour des murs. Je vois partout de la lâcheté et du réflexe. Tellement de cœurs matrixés, anesthésiés. J'aimerais tant avoir la patience, j'aimerais que nous ayons l'espace et le luxe de la discussion. Parce que tous les doutes sont permis. Et qu'entre nous, entretenir les désaccords, les densifier, les clarifier, sera vital. Mais six ans après le confinement, la guerre civile est revenue. Avec encore des élections en balle de match.
Plus tard le soir et pour blaguer, à partir d'une photo navrante (où l'on voit le peu de personnes réunies face à un micro et à deux stands) le maire communiste de Saorge fera un petit montage sympa avec une foule agglutinée, grâce à l'IA.
J'aurais finalement préféré me joindre au virilisme lyrique des pillards. J'aurais voulu être avec celles qui avaient douze ans au moment des gilets jaunes et qui ont maintenant 18 ans ; avec ceux qui se sont faites confiné.es à la fin de l'école primaire, et sont désormais au lycée.
Lundi 19 octobre : toute la presse nationale larmoie sur les familles de vitres. Les journalistes lèchent leurs chaînes et imposent leur narratif dramatiquement anti-émeute, anti-révolte. L'État peut désormais poser l'ultimatum sempiternel : soit t'es du côté des casseurs, soit du côté de la République. Et la prouesse est encore là, beaucoup de gens tombent du côté de la République. Comme d'habitude.
Je descends à la gare de Breil. Je lis les journaux catholiques, j'achète aussi le Nice Matin. L'Humanité s'est quand même senti obligé de titrer L'EXPLOSION SOCIALE (couv de gauche) mais condamne les vengeances de classe (intérieur droite). Même La Croix est plus nuancée. C'est quasiment plus amusant d'entendre Ciotti dénoncer les islamo-narco-gauchistes. Ça c'est mon peuple. Je pars à Vence. J'arrive chez ma mère pour dîner. La télévision tourne en boucle. Je lui dis c'est dingo maman les gens adorent revendiquer toutes les Révolutions françaises, la Commune et Mai 68, mais quand ça surgit au présent, on trouve ça sale. Elle tombe d'accord, mais ne votera pas Mélenchon. On débouche une bouteille de rouge. Je n'ai pas le cœur de faire campagne. Est-ce que l'exercice du pouvoir peut être autre chose que contre-révolutionnaire ? Je vais me coucher.
Mardi 20 octobre 2026 : C'est le matin, je vais au bar. Ils ont fait passé le couvre-feu pour les mineurs. À quand une autre dissolution ou un énième état d'urgence. Un camarade infirmier (qui m'a tenue sur ses genoux quand j'étais encore un bébé et qu'il était un jeune adulte) me dit qu'à part en 2001, dans les révoltes anti-G8, il n'a jamais vu ça à Nice. Il me raconte les assauts d'une trentaine de nazillons contre certains manifestants. Il se souvient de 2001 : des habitant.es qu'on a forcé à héberger des snipers de l'armée française pour mater les insurrections ; les italien.nes antifascistes venu.es aider. Il me raconte les vidéos d'un street-médic ratonné, les flics filmés en train de sauter à pieds joints sur son visage ; un jeune homme qui saute dans le vide du haut de l'Arc de Triomphe ; plusieurs décès, la prison ferme et les détentions provisoires sur des minots.
Aujourd'hui L'Huma se concentre sur les crimes du corps policier. Combien de temps faudra-t-il attendre, pour que l'opinion générale raconte que c'était un scandale, ce maintien de l'ordre ? Une fois que tout le monde sera mort, comme pour Gaza ?
Je rentre déjeuner chez ma mère. Je terrifie mes géniteurs. Il faudrait que je les protège. On n'aura rien dit d'important sur l'infantisme tant qu'on ne regarde pas en face la terreur que les gosses inspirent aux adultes. La crudité du patriarcat c'est la terreur profonde que les hommes ressentent pour les femmes. Tout le reste n'est que bavardage. Esquives et réconciliations.
Le ciel s'y met. Épisode méditerranéen. Émeute météorologique. Les nuages bas et les nuées d'oiseaux paniques, nassés par l'orage qui arrive.
Nous ne sommes pas prêt.es, mais nous pouvons le devenir. Prendre au sérieux l'hypothèse révolutionnaire, croire en nos forces et préparer le monde d'après, c'est d'abord voir ce qui nous manque ; et se POURVOIR réellement, réunir toutes les conditions de la Commune. Mais nous sommes tellement différents. C'est difficile de se compter. Nous sommes en train d'apprendre encore, de mieux comprendre. Nous avançons. Mais est-ce que nous pouvons gagner, autrement que temporairement ?
Ce qui est complètement dément, c'est la co-existence intense de toutes nos solidarités – de lieux, de liens, de classe, d'espèce – et l'infini disparité qui nous distingue énormément les un.es des autres. Si ce que nous voulons vraiment c'est la reprise en main du soin, de l'éducation, de la vie, de la subsistance : si ce que nous voulons vraiment c'est la vie dans tous ses replis et ses recoins les + infectes, on n'est pas prêt.es, mais on peut peut-être le devenir.
Nous avons beaucoup à apprendre.
mais si nous traduisons encore
la foi en espoir et l'espoir en attente
et si nous attendons des autres
qu'ils nous libèrent à notre place
nous n'élirons que des bouffons
et on se rappellera encore
que même les bons deviennent des cons
une fois convertis au pouvoir
et surtout nous n'apprendrons pas
alors qu'il faut que l'on apprenne
si nous sommes révolutionnaires : nous voulons tout
c'est le déluge : nous voulons tout
Leïla Chaix