02.07.2026 à 12:34
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D'un nouvel antisémitisme de Luc Ferry et de Guillaume Erner
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
On ne compte plus les travaux et recherches sur l'antisémitisme classique, sa genèse, ses structures, ses horreurs autant que sa bétise. Le texte qui suit propose d'en déceler la dernière mutation qui en serait aussi une nouvelle forme . À travers les déclarations polémiques de trois figures intellectuelles, Luc Ferry, Guillaume Erner et Jean-Claude Milner, l'auteur soutient que la réduction de tout débat politique à l'accusation ou au soupçon d'antisémitisme relève... d'un nouvel antisémitisme, qui n'annule pas les formes antérieures mais au contraire s'en nourrit.
Au temps des Gilets Jaunes, Luc Ferry avait encouragé les policiers à se servir « de leurs armes une bonne fois ». « On a la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies. » [1] La mégère à gueule de trottinette débridée appelait à tuer les insurgés de l'Arc de Triomphe. Pas l'ombre d'une réaction affligée sur les plateaux. Luc Ferry – dont on voit mal la continuité mentale et morale avec la déontologie kantienne dont il a été l'expert – est devenu l'inconscient incandescent de l'extrême centre. La plupart de ses sorties font office de symptôme et servent à la clinique des structures cérébrales sadiques du moment. Luc Ferry est le Ben Gvir au petit pied des plateaux français, et – en tant que kantien – n'a intellectuellement rien à envier à feu Ali Larijani, ancien chef suprême du Conseil de sécurité national iranien, lui-même auteur d'une thèse sur Kant, et qui a « joué un rôle clef » dans la répression des manifestations iraniennes de janvier 2026 (+ 30 000 morts). [2] Pour revenir à Luc Ferry, est-il anodin qu'il ait été ministre de l'Éducation nationale de Chirac et membre du conseil consultatif d'éthique du plus grand gangster de la République, je veux dire Nicolas Kadhafi Sarkozy al-Lybianî – déjà condamné en première instance pour « association de malfaiteurs » (en anglais : « Conspiracy ») et bientôt confirmée en seconde instance ? Qu'importe. La sénescence neurologique de Luc Ferry, qui lui fait prendre avec arrogance les pays baltes pour les Balkans [3] – mimant les sénilités de Trump relatives à l'Albanie et l'Arménie – est pour nous une affaire politique très sérieuse : elle dit tout haut le symptôme de cette pathologie que Julien Benda appelait, sur un registre moral, « la trahison des clercs. »
Récemment, nous avons eu droit à deux merveilleuses manifestations de cette trahison. Luc Ferry a tenu des propos sur la canicule et Samuel Paty qui synthétisent à la fois sa déréalisation personnelle et la structure d'un nouvel antisémitisme. [4]
Pour comprendre les figures de style de cette nouvelle rhétorique, il nous faut en passer par la polémique déclenchée par Guillaume Erner le 24 juin dernier. Lors d'un entretien à France Culture avec Marine Le Pen, Guillaume Erner diffuse un montage récupéré sur les réseaux sociaux [5] « faisant un parallèle entre plusieurs propos de Jean-Marie Le Pen (1928-2025) sur les juifs et des déclarations sorties de leur contexte de Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise (LFI) à la présidentielle. » [6] Dans l'esprit conscient de Guillaume Erner, il s'agit de révéler l'antisémitisme de Mélenchon en le décalquant sur celui de Jean Marie Le Pen. Si depuis un certain temps, l'antisémitisme est une accusation flottante – visant uniquement la gauche qui est pourtant la plus décidée à lutter contre l'antisémitisme de tout le champ politique selon les statistiques de la CNCDH –, s'il est une « atmosphère », s'exprimant de manière cryptée par de mystérieux « dog whistle », s'il est même « inconscient » comme a tenté de le défendre le clerc Enthoven, il faut reconnaître qu'il a aussi sa réalité et son objectivité. Il est vrai que la critique du sionisme peut servir de masque à l'antisémitisme, que l'évocation de la caste peut servir de cryptogramme des Juifs, il est vrai que les antisémites détournent les « dragons célestes » de One piece pour parler des Juifs et il est vrai que la question « QUI ? » est un trope antisémite. Mais il faut immédiatement affirmer que les « dragons célestes » ne sont pas antisémites, la question qui ? ne l'est pas non plus, et ni la caste n'est en soi soralienne, ni la critique du sionisme, une critique des Juifs.
Et c'est précisément là que, par rapport aux traces et aux signaux de l'ancien antisémitisme, nait le nouvel antisémitisme. Celui-ci relaie et propage l'opération cryptographique antisémite, l'étend à toute question et tout problème, au moment où il croit la prendre sur le fait. Par une sorte d'aliénation mentale, la dénonciation de l'opération antisémite classique devient le véhicule de sa perpétuation et de son extension dans tout le champ social historique. Avec la médiatisation du montage fallacieux par Guillaume Erner, l'atmosphère paranoïaque dans laquelle la traque des signes de l'antisémitisme ancien plonge les pourfendeurs des « salopards antisémites » (Jérôme Guedj), vient d'entrer dans une nouvelle dimension – la quatrième : conséquence cumulée de procès d'intention et de biais de confirmation, l'antisémitisme est désormais produit médiatiquement. Et ce nouvel antisémitisme n'est pas attribuable à ceux qu'ils dénoncent, mais bien à ceux qui le dénoncent. Autrement dit : cette fois, à son corps défendant, c'est Guillaume Erner l'antisémite.
Guillaume Erner avait déjà exprimé les relents d'un antisémitisme de caractère islamophobe et antiarabe face à Mathieu Pigasse [7]. Cherchant à se débarrasser de l'ambigu monsieur Akim Omiri, un humoriste arabe de gauche présentateur de La Riposte, Erner demande : « vous ne voulez pas embaucher un humoriste séfarade qui fasse des blagues, parce que ça tape toujours sur les mêmes. » Embaucher un séfarade pour remplacer un autre arabe, utiliser un juif pour le substituer à un musulman, voilà la mentalité raciale d'Erner, qui suppose donc que l'humour est déterminé par l'ethnie, et qu'un séfarade (l'auteur de ces lignes par exemple) ferait d'autres blagues qu'un Akim. D'une part, le propos d'Erner est communautariste et raciste – il suppose que le rire est déterminé par le clan. Raciste pour les séfarades comme pour les arabes et les musulmans. Il suppose que le séfarade juif atténuerait la critique de l'État génocidaire israélien et de ses soutiens (« ça tape toujours sur les mêmes », il faudrait donc un juif pour taper sur d'autres gens ?). D'autre part, l'opération de substitution du musulman par le séfarade, opération qui ici s'exprime localement dans le huis-clos d'une émission d'humour, a été, et reste, dans la distance des temps historiques, l'opération coloniale de base, à la fois antisémite et antiarabe du décret Crémieux de 1870 [8], divisant la population algérienne entre juifs citoyens français et arabes sujets coloniaux, demeurés sous le statut de « l'indigénat ». L'antisémitisme colonial de Guillaume Erner, par lequel il propose de substituer des arabes entre eux (séfarade et autres arabes), de les hiérarchiser ou de leur octroyer des fonctions critiques différentiées dans l'ordre médiatique général, comme s'il s'agissait de pions sur un échiquier politique insane, est typique de la rhétorique du nouvel antisémitisme – dont le fondement est le déni colonial.
Mais l'usage du montage fallacieux acte définitivement l'antisémitisme d'« atmosphère et inconscient » de Guillaume Erner. Sait-il que le montage étant fallacieux, il renvoie à une opération de l'antisémitisme moderne ? Entre 1901 et 1903, pour conjurer les troubles révolutionnaires qui traversent la Russie, les tsaristes et les services secrets se livreront à un montage en tout point identique à celui de Léon le média. Ce fait est connu, mais il est bon de le rappeler. Pour détourner les masses de la critique de l'ordre impérial Russe et du capitalisme, les tsaristes plagient un pamphlet antinapoléonien de l'avocat français Maurice Joly pour substituer les mots « juif » et « Franc-Maçon » aux mots « capitalistes », « financiers » et « princes ». Ce plagiat donne Les Protocoles des Sages de Sion qui reprend des paragraphes entiers du Dialogue de Machiavel et Montesquieu aux Enfers et fait passer une discussion philosophique critique sur la censure, le pouvoir et l'ordre pour les minutes d'une réunion secrète des juifs destinée à manipuler le monde. Or que fait Erner avec le montage de Léon le média ? Exactement le même geste. La dénonciation populiste classique de la « caste » (ou de la « citadelle ») par Mélenchon est associée fallacieusement à une dénonciation des « juifs ». D'un coup, la caste = les juifs. L'antisémitisme est évidemment dans cette équation, c'est-à-dire dans l'opération qui traduit caste par juif et inversement. Erner veut voir dans la dénonciation populiste de la « caste », la dénonciation antisémite des « juifs ». Ce faisant, Erner monte dans son esprit l'association antisémite et produit une vision antisémite du monde qui ne lui permet pas d'imaginer un instant que la critique anticapitaliste est une critique anticapitaliste et que la personnification de la caste (médiatique et politique) est une image populiste de la bourgeoisie.
Ce phénomène apparaît de manière éclatante et transparente avec Jean-Claude Milner. Milner ne se rend pas compte qu'en croyant identifier un « syllogisme » antisémite caché (sur la base d'un procès d'intention générique), il produit lui-même l'opération tsariste classique :
« J'ai toujours une crainte quand je vois des imprécations sur les murs ou lorsque j'en entends. « Taxer les riches » : oui, certes – mais aussitôt je me dis qu'on peut en faire la majeure d'un syllogisme : « taxer les riches », or « les Juifs sont riches », donc « taxer les Juifs ». (…) On a également raisonné ainsi dans des universités ou des établissements universitaires français. » [9]
Le syllogisme imaginaire de Milner n'a aucun sens. Pour exister, il faudrait que les anticapitalistes soient d'abord antisémites. La « mineure » du syllogisme (« les Juifs sont riches ») devant être présente à l'esprit avant la majeure (« taxer les riches »), la conclusion du syllogisme ne peut aboutir que si l'anticapitalisme est déjà, a priori, un antisémitisme. Or c'est précisément les antisémites qui posent une telle équivalence a priori afin de conjurer l'anticapitalisme.
Revenons à Luc Ferry. Son cas est particulier parce qu'il confine à la folie. Le père de Luc Ferry, Pierre Ferry était gaulliste, mais n'était pas juif. Selon Luc, il se serait évadé quatre fois ou, dans d'autres interview, cinq fois des « camps allemands » (« Durant la guerre, mon père s'était évadé cinq fois des camps allemands – où les conditions de détention, à la fin, étaient atroces. », je souligne [10]). On trouve une mention du passage de Pierre Ferry dans les camps de travail allemands, mais l'anecdote n'évoque pas des évasions. En revanche, elle nous apprend que Pierre Ferry – qui était constructeur de voiture de course – s'est lié d'amitié dans ce camp de travail avec un neveu de Hans Stuck (un coureur allemand qui, par sa proximité avec Hitler, évitera à sa famille d'être ennuyée. Hans Stuck reçoit une récompense du régime nazi en 1937 [11]), grâce auquel il obtient les secrets de fabrication de la voiture de course allemande [12]. Quoiqu'il en soit, le père de Luc Ferry n'a jamais été exposé aux camps d'extermination ni aux fours crématoires.
Pourtant, dans une interview de LCI, alors qu'on lui parle des propos d'une ministre sur la canicule, il sort : « mon père s'est évadé quatre fois des camps nazis. Il faisait très chaud aussi, surtout dans le four qu'on avait préparé pour lui. » De toute évidence, aucun « four » n'était préparé pour Pierre Ferry et la chaleur des camps devant se substituer ici à la chaleur des canicules, Luc Ferry mobilise la Shoah et le sort des juifs, en falsifiant sa propre histoire familiale, pour minimiser les morts en surnombre – reconnu par le premier ministre – de l'épisode de juin. D'une part, l'appropriation du sort des Juifs par la fiction du récit familial de Ferry est évidemment honteuse. D'autre part, l'usage de l'extermination des juifs d'Europe pour disqualifier la critique écologique des létalités du dérèglement climatique est de part en part antisémite. Cet usage rhétorique postule que la parole des victimes du réchauffement climatique n'est pas légitime parce qu'il y a eu les fours crématoires. En ce sens, puisque les nazis ont élevé la température à des degrés exterminateurs, tout va bien avec le climat, car c'est pas Auschwitz. Le fait que le climat tende à s'élever lui aussi à des températures nous rapprochant de l'extinction ne suffirait probablement pas à troubler le climatoscepticisme de Ferry. La rhétorique antisémite de Ferry est simple : le Juif est le bouclier humain de toute contestation. En cela, Ferry suggère que si l'on veut aborder une question politique quelconque, il faut d'abord répondre de la question juive.
À propos de David Guiraud, maire LFI de Roubaix, refusant de baptiser une école du nom de Samuel Paty, Luc Ferry renvoie à l'antisémitisme. Pourquoi ? Parce que Samuel Paty est Juif, dit-il. La présentatrice de LCI lui répond que non. Il répond alors que l'on peut penser qu'il est juif, parce que « Samuel est un prénom juif ». Mais qui est ce « on » ? Pour Luc Ferry, ce sont évidemment les antisémites. Les antisémites de LFI pensent que Samuel Paty est Juif parce qu'il s'appelle Samuel et donc, puisqu'il est Juif, on refuse de nommer une école en son honneur quand on est LFI, c'est-à-dire antisémite. Pourtant, ce « on » est plus proche de Ferry qu'il ne le croit. Car c'est bien évidemment lui-même qui vient de faire cette assimilation entre Samuel Paty et le judaïsme au nom de son prénom. Qui a cru que Samuel Paty était Juif ? Luc Ferry. Qui justifie cette croyance à partir du prénom de Paty ? Luc Ferry. En voulant ventriloquer le « on » des antisémites qu'il dénonce, il ne fait qu'énoncer son propre cheminement mental. Pour Ferry, son Père est Juif, l'Ordre social est Juif, Paty est Juif, la canicule n'est pas à la hauteur du destin des Juifs. Ainsi tout ce qui, pour un homme de gauche, doit être remis en question et critiqué est, pour Luc Ferry, garantit par le signifiant « Juif ».
Voilà où nous en sommes. Alors que l'ancien antisémitisme est toujours plus vivace chaque jour, et que nous les Juifs en souffrons – voilà que nos défenseurs en inventent un nouveau. Nous les Juifs, nous sommes ramenés à la défense de l'ordre établi. Dans le propos de ces nouveaux antisémites, nous leur servons d'arme idéologique. Évidemment qu'ils se foutent pas mal de nos souffrances. Au contraire, leur protocole est assez clair : associer toutes les causes politiques à l'antisémitisme. Instrumentaliser le mot Juif. Ils ont trouvé l'envers structural de la reductio ad hitlerum – la réduction de toute question à la question juive. Opération antisémite d'autant plus cynique qu'elle se présente comme philosémite. Ivan Segré avait raison : « ce que nous avons nommé la réaction philosémite est la pièce maîtresse, en France contemporaine, d'une opération idéologique d'envergure visant à imposer le mot d'ordre d'une « défense de l'Occident ». » (La Réaction philosémite. La trahison des clercs, p. 11)
Alors, qui est l'antisémite ? Qui ?
Dire qu'en 2006, un certain Luc Ferry publiait un livre sur Kant où l'on pouvait lire :
« La pensée élargie, c'est justement la pensée qui, grâce à la réflexion, parvient à s'arracher à sa situation particulière d'origine pour s'élever jusqu'à la compréhension d'autrui. Pour donner un exemple simple, lorsque j'apprends une langue étrangère, il faut tout à la fois que je m'éloigne de moi-même – de ma condition particulière d'origine qui est, en l'occurrence, le français – pour entrer dans une sphère plus large, plus universelle, où vit une autre culture et, sinon une autre humanité, du moins une autre communauté humaine que celle à laquelle j'appartenais et dont je commence en quelque façon, sans pour autant la renier, à me déprendre. En m'arrachant à mes particularités de départ, j'entre dans plus d'humanité. En apprenant une autre langue, je m'élève en quelque sorte du particulier au général : je peux non seulement communiquer avec un plus grand nombre d'êtres humains, mais je découvre aussi, à travers le langage, d'autres concepts, d'autres modalités du rapport à autrui et au monde. J'élargis ainsi l'horizon, je repousse les bornes naturelles de l'esprit rivé à sa communauté. Si connaître et aimer ne font qu'un, j'entre dans une dimension de l'existence humaine qui, en un sens théologique qu'on pourrait dire sécularisé, la « justifie » et lui donne un sens – tout à la fois une signification et une direction. »
Un séfarade
[1] Esprits Libres, le 9 janvier 2017, https://www.youtube.com/watch?v=63wat37b4lw
[2] Quelque chose se passe au pays des kantiens. Après tout, Netanyahu ne citait-il pas le Projet de paix perpétuel quelques années avant de commettre un génocide et Kant ne disait-il pas, dans ce même projet, qu'une insurrection organisée en secret est plus injuste que la répression publique du despote – car la publicité a au moins la forme de ce qui est juste, tandis que la duplicité, elle, est formellement déjà injuste ? Peut-être que de Ferry à Bibi en passant par Larijani, nous vivons les derniers jours de l'idéalisme allemand.
30.06.2026 à 18:53
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Avant d'aller plus loin, il n'est pas inutile de savoir qui possède quoi dans l'industrie du livre. On peut consulter une infographie de la concentration éditoriale française — maisons, groupes, actionnaires — réalisée par Le Vent se lève, Agone et Le Monde Diplomatique ici. Vous pouvez aussi jeter un œil à cet article.
« L'après-midi où il faisait un temps si pourri et où tu as compris qu'écrire avait été un travail au black sans aucun retour sur investissement. » (Liliane Giraudon, Pot Pourri)
Je suis écrivain. J'ai publié trois romans, deux textes courts ; il m'arrive de publier des textes dans des revues littéraires ou artistiques, et des articles dans Diacritik et lundimatin ; il m'arrive aussi d'animer des rencontres littéraires à la librairie les Mots à la bouche. Je viens d'avoir 27 ans. Je suis né et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris.
Je suis Artiste-Auteur depuis 2022, l'année où j'ai touché mes premiers revenus artistiques suite à la publication de mon premier roman en 2021. Mes revenus artistiques regroupent : le pourcentage sur les ventes de mes livres, la rémunération (parfois) pour des textes de commande que j'écris, publiés en revue par exemple, les rencontres littéraires que je fais, quand elles sont payées, les bourses de Centre National du Livre, et les versements annuels de la SOFIA, qui gère les droits de prêt en bibliothèque. En 2022, j'ai perçu 5 313 euros (857 € de droits d'auteur, 456 € de lectures publiques, 4 000 € d'une bourse du CNL pour l'écriture de mon troisième roman). En 2023, j'ai perçu 5 857 euros (657 € de droits d'auteur, 1 000 € du reste de la bourse du CNL suite à la publication de mon troisième roman cette année-là, 4 200 € d'une commande théâtrale). En 2024, j'ai perçu 1 266 euros (685 € de droits d'auteur, 81 € de droits SOFIA, 500 € de lectures publiques). En 2025, j'ai perçu 1 613 euros (207 € de droits d'auteur, 84 € de droits SOFIA, 1 042 € de lectures publiques, 280 € de textes de commande pour des revues). À noter que sur ces sommes, une partie est soumise à des cotisations sociales prélevées à la source par l'URSSAF — environ 17 % du brut. Une bourse CNL de 4 000 € représente ainsi, net, environ 3 320 €.
Depuis 2024, l'année de mes 25 ans, je vis surtout du RSA et d'aides familiales.
Les écrivains parlent rarement d'argent. Les gens pensent que les écrivains ont un revenu mensuel. On m'a demandé, souvent. Si c'était comme les intermittents, par exemple. Non. Ou alors, les gens pensent qu'on touche des milliers d'euros à chaque sortie. Non.
C'est un peu pour ça que j'écris ce texte aujourd'hui. Pour dire ce que c'est d'être un jeune artistauteur aujourd'hui, concrètement, un artistauteur un peu précaire ou en tout cas pas rentier — mais alors pas du tout. Ces derniers mois ont été particulièrement compliqués. Politiquement. Partout, mais aussi un peu dans le monde du livre.
Mi-avril 2026, Olivier Nora se fait quitter par Grasset — se fait virer par Bolloré. Les auteurs quittent Grasset par la grande porte. Pour aller où ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tôt ?
Je n'ai pas de réponse. Je ne veux pas écrire un guide pratique. Je ne sais pas ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas d'indications à donner. Je peux dire ce que ça me fait et ce que j'en pense. Hmm.
« De ce qu'il a vu et entendu, l'écrivain revient les yeux rouges, les tympans percés. Quelle santé suffirait à libérer la vie partout où elle est emprisonnée par ou dans l'homme, par et dans les organismes et les genres ? » (Gilles Deleuze, La littérature et la vie)
Il y a quelques semaines, j'étais encore plutôt actif sur les réseaux sociaux — maintenant, j'y suis plutôt passif (de passage). Mi-avril 2026, Cécile Guilbert (qui n'est pas de ma famille, même si on porte le même nom) publie un post sur Instagram avec une couverture Grasset. Elle écrit, en description : « NON AU BOYCOTT ! Au-delà de la rage et de la tristesse de savoir notre maison à terre, rien ne serait plus scandaleux, injuste et désespérant que de voir les libraires et les lecteurs boycotter la prochaine rentrée littéraire de Grasset qui portera, pour la dernière fois, l'empreinte exigeante et attentive d'Olivier Nora. Soutenons les auteurs dont certains ont travaillé des années pour voir s'accomplir leur rêve, ainsi que toutes les équipes de Grasset : éditeurs, correcteurs, attachées de presse, équipes de fabrication, commerciales, événementielles, des droits étrangers et du web, personnels de l'accueil et du magasin… Honneur à toutes et à tous ! »
Je publie un commentaire : « Il fallait peut-être y penser avant »
Elle répond : « Avant quoi ? »
Je ne réponds pas. Je désinstalle Instagram.
Bolloré a racheté Hachette (dont Grasset est une filiale) en novembre 2023. Le processus a démarré au printemps 2020 : Baulloré avait acheté ses premières actions Lagardère (alors propriétaire d'Hachette) dès le printemps 2020. Mais c'est l'année suivante que les choses s'accélèrent vraiment : le 15 septembre 2021, il annonce son intention de lancer une OPA sur le groupe Lagardère — avec Hachette comme enjeu central —, après avoir acquis au préalable les 18 % détenus par le fonds Amber dans le capital du groupe. La bataille a ensuite duré plus de deux ans, avec notamment l'exigence de Bruxelles que Baulauré cède Editis (vendu au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky) pour éviter une position dominante excessive dans l'édition française. Au total, il aura fallu trois ans et sept mois entre l'entrée de Baulauray au capital de Lagardère (avril 2020) et la finalisation du rachat d'Hachette, en novembre 2023.
« Avant quoi ? »
Issu de la grande bourgeoisie bretonne catholique et formé dans les meilleures écoles parisiennes, Vincent Beaulauré reprend dans les années 1980 une papeterie familiale au bord de la faillite — point de départ d'un empire bâti sur les héritages, les réseaux et une certaine aptitude à se glisser dans les interstices du capitalisme colonial. Héritier d'une papeterie bretonne, Beaulauraie bâtit l'essentiel de sa fortune en Afrique à partir des années 1980 : concessions portuaires et ferroviaires obtenues dans le sillage des privatisations imposées par les institutions financières internationales, exploitation forestière massive au Cameroun, plantations d'hévéas et de palmiers à huile sur des centaines de milliers d'hectares — conditions de travail dénoncées par les ONG et les communautés locales expropriées. En parallèle, il déploie des procédures judiciaires contre quiconque documente ses (ex)actions — surtout pour épuiser financièrement ses contradicteurs : France Télévisions après un reportage sur ses plantations, ou les auteurs du livre Vincent Tout-Puissant, par exemple. La méthode au cœur de son dispositif reste la corruption. Il finance des campagnes présidentielles via sa filiale de communication de l'époque — au Togo et en Guinée notamment, en 2010 — en échange de concessions portuaires attribuées sans appel d'offres. Acculé par la justice française, le groupe négocie une amende de 12 millions d'euros contre l'abandon des poursuites, avant que le Parquet national financier ne décide de maintenir le dossier, jugeant les faits trop graves pour être soldés comme ça. Le procès se tiendra à la fin de l'année 2026. En 2022, il revend l'ensemble de sa logistique africaine à l'armateur MSC pour 5,7 milliards d'euros, et réinvestit aussitôt dans les médias et l'édition français.
« Avant quoi ? »
Mi-avril 2026, Olivier Nora est licencié de la direction de Grasset après un désaccord avec Baul'orée sur la date de publication du prochain livre de Boualem Sansal — propagandiste d'extrême droite que son éditeur historique, Gallimard, venait à peine de lâcher. S'ensuit ce qu'on pourrait appeler une scène : plus de cent quarante auteurs signent une tribune, partent en claquant la porte, pleurent leur maison, leur éditeur, leur liberté. Virginie Despentes parle de « prédation », de se sentir « dépouillée de son humanité ». D'autres évoquent un « deuil », se voient en « oiseaux migrateurs » ou en « chien des rues ». Certains pleurent la fin de la « démocratie culturelle ». Un article du Monde diplomatique de juin 2026 signé Thierry Discepolo a compté : 47 % des signataires sont ou ont été journalistes, leurs carrières couvrent une cinquantaine de médias, quinze d'entre eux sont passés par Le Monde, onze par Libération, dix par France Culture. Les mêmes siègent dans les jurys de quatorze prix littéraires et fournissent le personnel des principales émissions littéraires. Un lobby, donc — efficace, tentaculaire, et qui s'est découvert une conscience au bout de trois ans. Trois ans pendant lesquels leurs livres et leurs idées remplissaient l'escarcelle de Boloraie sans que ça semble déranger grand-monde. Trois ans aussi pendant lesquels les auteurs de La Découverte, maison du groupe Editis alors détenu par Bouilloré, observaient le même silence pudique.
Comme si, ce qui dérangeait vraiment, finalement, ce n'était pas son idéologie — qui, comme le note Thierry Discepolo, aurait toute sa place dans l'édition « pluraliste », celle qui fait « cohabiter les contraires » depuis Gallimard sous l'Occupation jusqu'à aujourd'hui — mais bien sa vulgarité. Olivier Nora était un rempart, dit-on : élégant, lui. Vincent Boulorez ne l'est pas. La fronde est moins politique qu'esthétique.
Ce n'est pas la première fois que j'évoque tout ça. À la rentrée 2025, j'avais déjà appelé, depuis un article publié sur Diacritik, à une forme de grève de la lecture — une façon comique de nommer l'épuisement que je ressentais face à une rentrée littéraire dont une part trop grande servait, de près ou de loin, les intérêts de Bol-au-ré. Je disais que je ne voulais plus écrire de chroniques sur des livres publiés par le groupe Hachette ou en interviewer ses auteurices. À la suite de Déborder Bolloré, je posais la question : ne pas lire les livres du groupe, ne pas en parler, ne pas les faire circuler, est-ce que ça suffit, est-ce que ça sert à quelque chose ?
En mars 2021, je n'étais pas encore publié. J'avais 21 ans, je croyais déjà que j'étais écrivain mais je débutais. Je cherchais des pistes, des réponses, des directions. Je publiai sur Rebellyon une tribune appelant à une morale de l'écriture, avec déjà la conviction que proposer ses textes à un grand groupe, c'était accepter son régime. Qu'il fallait se poser des questions lorsqu'on partageait une couverture avec Houellebecq, Zemmour ou Finkielkraut. Que c'était accepter de se faire avaler sa littérature d'émancipation — si, en tout cas, telle était l'intention de départ. Sans connaître encore le mot ni ce qu'il signifiait, j'y disais que les grands groupes pratiquent ce qu'on appelle la tokénisation : intégrer quelques voix minoritaires, féministes, queers, décoloniales, pour en faire des vitrines — le risque éditorial et économique ayant significativement diminué depuis les politiques identitaires pseudo-inclusives et visibilisatrices. (« Queer » sur la couverture comme un label.) Cinq ans plus tard, l'affaire Grasset donne à cette question une acuité nouvelle — et une ironie certaine, quand on voit Virginie Despentes et Paul B. Preciado, cités dans ma tribune comme exemples d'une édition militante récupérée par le groupe Lagardère, compter parmi les signataires les plus médiatisés de cette fronde contre Boldorée.
Déjà, je me demandais comment faisaient les auteurs (les artistes en général) pour tenir. Pour se tenir. Je me pose toujours la question. Comment font les gens pour se tenir en entier. Pour se tenir ensemble, tout plein de contradictions. (Je repense souvent au titre du dernier livre publié du vivant de Stéphane Bouquet : Tout se tient.)
Aujourd'hui, si j'écrivais cette tribune, dans le titre j'y ferai figurer les mots intégrité, éthique et rigueur.
La campagne pour Désarmer Bolloré a dit les choses plus clairement encore, dans une lettre ouverte publiée sur lundimatin fin avril. Adressée aux auteurices qui quittaient Grasset avec « bruit et fracas », la lettre leur rappelait qu'ils avaient été interpellés des mois plus tôt — en vain — pour les inviter à déserter, et qu'ils n'avaient alors rendu que « du silence, des fins de non-recevoir et des réactions outrées ». Que leur indignation publique n'arrive qu'au moment où la menace touche leurs propres cercles mondains dit quelque chose sur ce qui fait vraiment autorité : leurs intérêts de classe, pas les arguments de celles et ceux qui font vivre leurs livres. La lettre le dit sans ménagement : c'est triste de partir pour qui est Olivier Nora, et pas pour ce que fait Vincent Bol-urée.
Je partage ce diagnostic. Je partage aussi l'inquiétude de ce qui vient après — le « mercato éditorial du siècle », comme ils l'appellent, où l'on risque fort de voir des auteurices fuir un piège pour se jeter dans un autre grand groupe, reproduire les mêmes arrangements, les mêmes silences. La lettre pose la vraie question : le problème n'est pas que Bolhorée possède Hachette, mais que quelque chose comme Hachette puisse exister.
À la fin de leur lettre ouverte, la campagne pour Désarmer Bolloré convoque 1968, et notamment Duras, Sarraute, ou Blanchot : des écrivaines qui ont choisi de fuir leur rôle d'auteurices pour se fondre dans le tumulte, parier sur la rencontre plutôt que sur la notabilité. La lettre leur demande : serez-vous avec les cheminots qui refuseront les campagnes de pub du prochain livre de Bartoidella dans les gares ? Avec les libraires harcelés par l'extrême droite ? Avec les membres de l'éducation nationale qui alertent sur les manuels scolaires, dont plus de 50 % du marché est détenu par Baulauraie ? Ce sont des questions qui ne se posent pas depuis un salon littéraire. (Et qui ne trouvent sans doute pas leur réponse dans une tribune.)
À choisir, il vaut toujours mieux ne pas pouvoir être pris en otage.
La thèse de Thierry Discepolo — qu'il développe en trois livraisons sur le blog contrebandes du Monde diplomatique entre mai et octobre 2025 — mérite d'être rappelée ici, parce qu'elle complique très utilement l'ambiance. Elle pose clairement la question : « sans Bolloré, l'édition, c'est vraiment sans danger ? ». Albin Michel a publié cinq Zemmour, dont Le Suicide français à 500 000 exemplaires, sans que grand monde ne bronche. Editis appartient à Daniel Kretinsky, dont la fortune vient du lignite et des gazoducs d'Europe de l'Est. Le système qui a permis à Beauleauray d'acquérir ce pouvoir précède Beauleauray. Ça s'appelle la concentration capitalistique, la corruption et le fascisme. Trois grands copains, qui se tiennent la main — pas joli joli.
La littérature ça peut être autre chose. Il y a un moment où on voit un ami lire un texte qu'il a fini la veille devant des gens, pour la première fois — et où on ressent avec émotion qu'il est vraiment fait pour ça, parce que même si elle est profondément inutile — forcément —, sa littérature est si belle, et elle peut sauver des vies comme d'autres littératures passées ont sauvé la mienne, une nuit d'hiver 2017 par exemple.
(Il faudrait dire aussi quelque chose sur toutes les initiatives portées par des collectifs, des regroupements d'éditeurs indépendants en lutte (je pense à Éditer en féministes), l'Opération marque-page, etc.)
Imaginons. Une petite maison d'édition indépendante apprendrait que son distributeur est en cessation de paiement et s'apprête à faire faillite — conséquence, entre autres, du placement en redressement judiciaire de plusieurs grandes librairies clientes (Gibert Joseph en avril 2026, le Furet du Nord et Decitre en mai 2026) qui lui devaient des sommes importantes. Ce seraient des dizaines de milliers d'euros de créances irrécouvrables pour cette maison d'édition — une part significative d'un chiffre d'affaires annuel. Les droits d'auteurices seraient suspendus, les impressions décalées, les sorties plus qu'incertaines. Et ce ne serait pas un accident isolé. Ce serait l'effet de ce que décrit depuis des années Thierry Discepolo : un marché du livre structurellement verrouillé, où les indépendants naviguent à flux tendu, sans filet, dans un écosystème dont les grands groupes contrôlent non seulement l'édition mais la diffusion et la distribution — autant dire les conditions mêmes de survie de ceux qui tentent de faire autrement. (Imaginons, une minute.)
Voici ce que j'ai écrit dans mon journal intime, à l'entrée du 1er octobre 2025.
« Je me réveille ce matin avec un message d'un éditeur chez Grasset. Je ne réponds pas. Ça va à l'encontre d'un truc en moi. Ça me met très mal à l'aise. Depuis quelques jours j'écris encore plus que d'habitude. J'ai repris. Je passe mes journées à ça. Je fais une pause pour manger. Une pause pour boire un verre avec P. Puis je reviens chez moi, dans ma chambre, le lieu de l'écriture. Et je reprends. Ça faisait vraiment longtemps. Il y a eu des textes courts. Des commandes. […] Mais là, ça n'a rien à voir. Le livre, ça n'a rien à voir. Ce que ça demande, comme concentration. Pour pouvoir articuler tout ça. Le rythme. Les paragraphes qui se répondent ou qui se confrontent. Les espaces. Le temps de la lecture qui n'est pas du tout le même, pour un livre. C'est tellement compliqué. C'est tellement de travail. J'adore ça. Il est 14 heures. Il est 18 heures. D'un coup. Et puis ce matin au réveil je reçois un message d'un gars de Grasset. Ça n'a rien à voir avec l'écriture. Mais ça a à voir avec la littérature. Comment on la fait, dans ce pays. Comment on est lus. Je vais sur le site de Grasset. Collection littérature française. Je vois les livres de Beigbeder, de Moix, de BHL. C'est compliqué, quand même. C'est vraiment très compliqué. De se tenir. De ne faire qu'un. Bien sûr qu'on a envie d'être lus. Bien sûr. À quel prix. À quoi renoncer. À son nom ? À tout ce dont on hérite ? Avec ce nom. Guilbert. Le mien mais pas le mien en même temps. Je parle de celui du déporté par l'extrême droite française. Le nom de mon arrière-grand-père. Ce nom-là. Ce nom, là. Sur une couverture. À côté de qui ? Payé par qui ? Par ceux qui déportent ? Par ceux qui tuent ? Par ceux qui corrompent ? Qui trafiquent des élections pour l'argent ? Qui exploitent ? Qui recèlent ? Qui blanchissent ? Comment on fait ? Comment on fait ? (Quand on peut faire autrement.) Comment on fait ? Quelle décision on prend. Parce qu'il s'agit toujours de décision. C'est jamais : c'est comme ça. C'est jamais : je travaille là par hasard, je suis édité là par hasard. C'est une décision. Et elle est prise en tout état de cause. Je retourne écrire. »
Quand je partage mon indignation à mes proches suite à ce message de l'éditeur de Grasset, certains me comprennent, d'autres me disent qu'il ne faut pas que je me ferme de porte. Cette dernière réaction m'offusque. Je leur rétorque que bien sûr je me ferme des portes, qu'à eux, je leur ferme la porte au nez, que même, je leur claque la porte au nez.
Je sais que je dis ça parce que je peux le faire, aussi. Je n'ai pas besoin d'eux. Je renonce peut-être à un à-valoir. À une plus grande diffusion en librairie. Tant pis ; l'intégrité prime.
Après quelques semaines, je décide finalement de rencontrer cet éditeur. Juste pour voir ce qu'il a à me dire. Je traverse Paris pour aller dans les quartiers bourges. L'éditeur a l'air plutôt intéressé par mon travail. Il a l'air de déjà savoir que jamais je ne voudrai être édité dans le groupe Beau-l'horreur. Il m'offre deux livres Grasset. Je les revends le lendemain chez Gibert pour me faire des sous et pouvoir m'acheter du PQ. Je me torche en pensant à ça, les jours suivants.
Encore quelques semaines plus tard, je suis retourné chercher des informations sur mon arrière-grand-père dont je porte le nom de famille. J'ai trouvé notamment pourquoi il avait été arrêté, ainsi que l'inventaire à son arrivée dans le camp, et l'inventaire à sa mort. Je demande qu'on m'aide à traduire de l'allemand vers le français. Je recopie tout ce que je juge utile.
[Marcel Guilbert. Né le 23/03/1896 à Érondelle. Déporté Politique Résistant R.I.F. F.F.I. Arrêté par la Gestapo le 5/06/1943 à son domicile de Villers-Bretonneux (80). Accusations : sabotage de voitures allemandes hiver 1942, agent de liaison, sabotages divers, évasion d'un patriote. Prison d'internement Amiens, Compiègne. Déporté Convoi du 17/09/1943. Déporté à Buchenwald (Allemagne). Matricule 21214. Mort en déportation le 23/03/1944. À son arrivée au camp le 19 septembre 1943 : 1 pullover, 2 chemises, 2 paires de chaussettes, 1 porte-monnaie avec papiers, 2 [illisible] mouchoirs et chemise de nuit, 1 miroir. À sa mort, il ne lui restait plus que : 1 paire de chaussettes, 1 pullover, 1 [illisible].]
« Ne plus écrire pour les gardiens. Le disciple c'est aussi le traître. Se souvenir. Ne pas oublier de se souvenir. Ce qu'on a fait pour personne sera alors à l'usage de tous ceux que Benjamin appelait les écrasés, ceux précisément avec lesquels historiquement on ne fait pas de détail. » (Liliane Giraudon, Divagation des chiens)
Le soir de la finale de la Ligue des champions, avec des amis, on essaie de trouver un bar avec le moins de télévision et d'hétérosexuels pour boire un verre. Ce soir-là, ils me racontent que le Centre Pompidou va inaugurer à Séoul sa troisième antenne internationale, baptisée Centre Pompidou Hanwha. « Hanwha », c'est le nom du conglomérat sud-coréen qui finance l'opération, dont les activités dans l'armement incluent une collaboration avec des entreprises israéliennes de défense depuis 2021, et dont l'action a considérablement augmenté après le 7 octobre 2023. Macron sera présent à l'inauguration. Quelques jours plus tôt, plus de cent artistes et intellectuels français ont publié une tribune dans Libération appelant au boycott, dénonçant un artwashing — la culture mise au service du blanchiment d'une industrie de guerre. Le président du Centre Pompidou, Laurent Le Bon, aurait constitué une liste noire à partir des signataires de cette tribune, pour annuler leurs participations aux expositions, conférences et événements programmés par le musée les prochains mois, avant de finalement se rétracter.
Quelques-uns de mes amis ont signé cette tribune. On discute de ça. Ils savent qu'en signant, ils risquent de perdre l'occasion de donner une conférence au Centre, par exemple, ce qui leur est arrivé par le passé — ils se privent donc d'une future source de revenu et de notoriété. Ils se considèrent assez à l'aise financièrement pour se le permettre. L'un d'eux dit : il fallait signer cette tribune, mais c'est vrai qu'on s'est grillés, quand même. Je finis par couvrir leur voix en disant : mais grillons-nous ! Je répète : grillons-nous ! Je rajoute : on ne veut pas travailler avec ces gens-là, alors grillons-nous auprès d'eux, sans regret. Je finis par citer la phrase mythique de Porco Rosso : plutôt être un porc qu'un fasciste.
Je préfère être un porc qu'un fasciste.
Baptiste Thery-Guilbert
30.06.2026 à 18:38
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J'ai été invité par la Galerie Oraxe à écrire le texte de l'exposition Les Réso_nances. Voici ce que j'ai essayé de dire.
Quand la galerie m'a demandé d'écrire pour Les Réso_nances, j'ai voulu éviter le piège : faire parler les artistes iraniens à la place de leurs œuvres, les transformer en témoins.
Car il y a une attente, devant l'art iranien. Bienveillante, peut-être. Mais une attente reste une demande — et l'on ne quitte pas une censure pour une autre, plus douce, qui réclame qu'on témoigne, qu'on rassure.
Témoigner, oui — mais encore faut-il savoir si c'est mon désir de dire, ou le désir de l'autre que je dise. L'injonction ne supprime pas le témoignage. Elle le confisque.
Ce que j'essaie de dire : l'œuvre n'est pas faite pour combler, ni pour clore. Elle n'a pas de mission. Vingt-cinq artistes, ce sont vingt-cinq mondes qui n'ont pas à s'accorder — et « iranien » ne dit presque rien de ce que chacun invente, seul.
Se débarrasser du signifiant-maître, c'est ça le geste : non pour le remplacer par un autre maître, mais pour une liberté à venir.
Foutre la paix à l'œuvre, c'est la laisser exister avant de lui demander de parler pour nous.
Il y a une attente, devant l'œuvre d'un artiste iranien. Elle précède la rencontre ; elle attend déjà sur le seuil — avant l'entrée, avant le premier regard. Discrète parfois, parfois souriante ; mais là, toujours, avant nous. Elle murmure : raconte, explique, dis-nous comment c'est, là-bas. Elle naît de la curiosité, de l'empathie, du désir sincère de comprendre. Elle n'est pas malveillante — et c'est peut-être ce qui la rend si difficile à déposer.
Mais une injonction qui sourit demeure une injonction. Et l'on ne sort pas d'une prison pour entrer dans une autre. L'artiste qui a connu le poids des interdits — ceux d'un système qui décide de ce qui peut être montré, peint, photographié, sculpté, ou tu — n'est pas venu jusqu'ici pour troquer une contrainte contre une autre, plus douce, plus aimable, mais contrainte encore : témoigne, représente, sauve-nous de notre ignorance.
Alors la résonance ne serait plus que l'écho de ce qu'on espérait entendre. Et l'on n'aurait rien entendu.
Car la résonance véritable — celle qui dérange, qui surprend, qui survient là où nul ne l'attendait — réclame un espace dégagé, vacant de toute attente. La caisse n'impose pas sa fréquence : elle recueille ce qui vient et le laisse vibrer sans le déformer, sans le redresser vers ce qu'il aurait dû être. Il faut savoir se taire pour entendre. Tendre une oreille qui ne sache pas, d'avance, ce qu'elle cherche.
Les Réso_nances réunit vingt-cinq artistes iraniens. Vingt-cinq singularités — vingt-cinq possibilités d'être au monde, mises côte à côte. Ici un nu frontal et charnel, là une brume sans visage, ailleurs une tache rouge qui déborde. Rien n'oblige tout cela à s'accorder. Rien ne dit que les Iraniens auraient la même bouche, le même imaginaire, le même rapport au monde — et c'est tant mieux. « Iraniens » : peut-être ce signifiant ne dit-il pas grand-chose, sinon qu'on a réuni des êtres qui construisent et déconstruisent, chacun à sa guise, chacun — espérons-le — libre du signifiant-maître.
Chacun est un peuple à lui seul. Chacun porte ce qui lui permet de tenir dans un monde qui vacille. Et aucun « je » ne se laisse rabattre sur un pays : ce serait trop faux.
L'œuvre n'est pas faite pour sauver quiconque. Ni le regardeur de son ignorance, ni l'artiste de son exil, ni la galerie de sa bonne conscience.
À qui lui demande — dessine-moi un mouton —, l'œuvre garde le droit de répondre : je ne dessine point. Ce refus n'est pas une fermeture : c'est sa liberté même — décliner la commande, fût-elle tendre, pour demeurer fidèle à ce qu'elle ne sait pas encore tout à fait être.
Ce que cette exposition propose, si on lui en laisse la chance, c'est une rencontre sans mandat. Venir voir sans savoir. C'est peut-être cela, foutre la paix en œuvre.
Et consentir à ceci : il n'est pas nécessaire que tout résonne pour tout le monde.
Parham Shahrjerdi
Les Réso_nances — Fragments d'Iran, voix d'aujourd'hui
25 artistes iraniens commissaire Mahdi Fatehi
25 juin – 13 juillet 2026 Galerie Oraxe
20 rue Saint-Roch, 75001 Paris
30.06.2026 à 18:31
dev
Nos lectrices et lecteurs savent à quel point nous apprécions la musique de L'Êtrangère (qui nous avait gratifié d'un concert au bureau à revoir et écouter ici). Elle vient de sortir un nouveau clip pour le morceau Il neige du phosphore blanc inspiré d'un poème publié dans lundimatin. Le voici.
30.06.2026 à 18:19
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Récit d'un week-end partisan et caniculaire contre le technofascisme
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 4
Le week-end dernier en Belgique, s'est tenue la première action festive du mouvement Code Rouge contre l'installation de data centers. Entre une vague de perquisitions quelques jours plus tôt, la canicule et les orages, les évènements ont bifurqué de façon inattendue. Petit retour dispersé et photographique sur les enseignements du week-end.
En Belgique, le coup d'envoi de la lutte contre les data centers a eu lieu ce week-end, à Aiseau, près de Charleroi. Les géants de la tech ont élu la Belgique comme une de leurs terres privilégiées pour implanter des centres de données. Google, par exemple, a investi pour ses data centers des milliards aux alentours de Charleroi lors des 20 dernières années, 5 milliards rien que pour les deux prochaines années (2026-2027). Dans un rayon de 40km en Wallonie, l'entreprise en compte huit, cinq actifs aujourd'hui, deux en construction, et un dont le terrain vient d'être acheté. Si la gent wallonne est réputée chaleureuse et accueillante envers n'importe qui, le gouvernement de cette région réserve quant à lui son sens de l'accueil à des grandes entreprises qui viennent ravager ses territoires, s'accaparer ses ressources, le tout évidemment en recherchant la moindre possibilité d'évasion fiscale. Ce week-end une action Code Rouge, en lien avec des locaux en lutte, avait donc décidé d'occuper un site en construction pour un data center Google. Ce n'est toutefois pas vraiment le récit de cette action qui sera proposé ici, juste quelques notes sensibles sur les reconfigurations des conditions de lutte, sur les conditions changeantes de la guerre en cours pour celleux qui entendent encore, malgré tout, porter le fer contre l'Empire.
Peut-être quelques mots avant ces notes, sur les data centers. Nous pourrions compiler les chiffres (« les data centers c'est déjà 4% de la consommation énergétique belge, il est prévu que ce soit 10% au moins en 2035 », etc.) qui nous donnent raison, empiler les raisons suffisantes pour invoquer l'urgence de détruire ces infrastructures. Aussi fastidieux puisse être ce travail de base consistant à partager ce qui pour beaucoup relève de l'évidence, il est important et nécessaire (surtout quand la construction des data centers s'opère dans une opacité organisée) : moins pour s'attirer du soutien médiatique (même si nous ne pouvons nous permettre de nous excepter du puant jeu médiatique) que pour nouer des alliances précieuses qui fondent une communauté de lutte. Ici nous nous épargnerons ce travail en partageant simplement le discours de la Fronde Liégeoise Anti-Militariste (la FLAM), un des trois discours prononcés au début de l'action sur un campement militant établi en bord de cascade :
Qu'est-ce qu'un data center sinon l'infrastructure du désastre par excellence ?
Qu'est-ce qu'un data center sinon la dernière infrastructure stratégique du capitalisme pour assurer son renouvellement au prix de sacrifier plus que jamais le vivant ?Comme beaucoup le savent déjà, l'implantation des data centers, ces gros entrepôts qui stockent les data numériques, repose sur une logique prédative à au moins quatre niveaux :
- prédation de la terre, et notamment des terres arables dont on pourrait faire usage pour nous nourrir.
- prédation des terres rares, de minérais pour les serveurs de data centers et plus généralement pour toutes les technologies du numérique – des terres rares dont l'Europe ne dispose que très peu et dont elle doit se fournir ailleurs, dans les pays du Sud surtout . La numérisation du monde, la construction des data centers, tout cela repose sur une logique néo-coloniale et des procédés impérialistes d'une violence inouïe. Pour comprendre le génocide au Congo en ce moment, il n'y a peut-être pas à aller chercher beaucoup plus loin que ça. Les poches où nous glissons nos smartphone sont tâchées notamment du sang des congolais.es, tout autant que nos doigts et nos voix imbécilisés quand elles posent leurs questions à une intelligence artificielle.
- prédation de l'eau pour le refroidissement des serveurs, à l'heure où l'eau est en passe de devenir une denrée rare.
- prédation colossale de l'énergie... une demande à une intelligence artificielle c'est 10 fois plus de consommation énergétique qu'une simple requête sur un moteur de recherche.
Cette logique prédative est d'autant plus vive et mortifère que les militants de l'Économie construisent de plus en plus de data centers et des data centers de plus en plus gros.
Rien que la dimension manifestement écocidaire et néo-coloniale de ces infrastructures suffit à justifier l'urgence qu'il y a pour nous à empêcher par tous les moyens possibles et inimaginables toute construction de data centers.
Mais en tant que collectif anti-militariste, nous la FLAM (Fronde Liégeoise Anti-Militariste), on aimerait insister aussi sur une autre dimension des data centers. Nous aimerions les réinscrire comme des infrastructures clés non seulement de la vision de la société portée par ce qu'on appelle aujourd'hui le technofascisme mais aussi comme infrastructure clé des guerres impérialistes en cours et à venir.
Pour saisir d'abord l'ampleur de l'horreur technofasciste, il faut plonger dans le manifeste publié le 18 avril dernier par Palantir : un texte où l'entreprise présente clairement ses positions suprémacistes en proclamant par exemple que « certaines cultures ont permis des avancées essentielles ; d'autres demeurent dysfonctionnelles (...) se sont révélées médiocres, voire régressives et néfastes. ».
Cette entreprise vient d'ouvrir un bureau à Bruxelles pour signer des contrats avec la Belgique. Palantir fournit des logiciels pour aider au maintien de l'ordre autoritaire ; Palantir a collaboré au génocide à Gaza ; Palantir a également été utilisée comme support pour les rafles des milices fascistes de Trump ; Palantir a un président ouvertement masculiniste, pro-sioniste et néofasciste. Mais la puissance funeste de Palantir est strictement dépendante des data centers.
Le manifeste de Palantir constitue en fait « un changement majeur de régime dans lequel l'État doit être mis à la disposition d'un groupe capitaliste (...) ». Nos soi-disant « représentant.e.s », nos soi-disant élu.e.s de la démocratie ont l'intention de se/nous vendre à des acteurs qui affichent clairement leurs ambitions autoritaires et génocidaires !
Le projet technofasciste veut ainsi assurer le contrôle autoritaire des populations non seulement en faisant pulluler des technologies de surveillances artificiellement intelligentes à peu près partout dans l'espace public ; mais aussi en infiltrant le numérique et l'intelligence artificielle dans les moindres recoins de notre quotidien pour mieux connaître et donc mieux contrôler les sujets du pouvoir. Sans parler de l'impact délétère de ces technologies sur notre santé mentale, il faut insister sur le dynamique totalitaire du projet technofasciste.
En ce qui concerne les guerres impérialistes, nous voyons s'expérimenter aujourd'hui de nouvelles formes de guerres, où les robots parcourent les champs de batailles, où les drones menacent depuis les cieux, et où nombre d'armes sont rendues artificiellement intelligentes, c'est-à-dire sont dotées d'une intelligence qui se mesure à sa capacité létale. Ainsi le gouvernement belge voudrait investir un milliard d'euros jusqu'en 2030 pour construire des data centers réservés uniquement à l'armée. Il va sans dire que les investissements de plus en plus massifs vers le complexe militaro-industrielles se fait au détriment d'autres secteurs : notre anti-militarisme se doit d'être rattaché à la grève de l'enseignement actuelle, et à toute autre grève sauvage qui veut s'attaquer au néolibéralisme autoritaire.
Pour terminer, nous aimerions rajouter un point. L'horizon qui se dessine devant nous, avec les guerres, le technofascisme, le ravage des conditions de vie sur terre, cet horizon peut sembler pesant et inéluctable. Mais il faut rappeler que cette horizon nous pouvons le saboter, en changer les contours. Car les guerres, le technofascisme, l'écocide, tout ça ça se fabrique chez nous, comme ici avec le data center d'Aiseau. Il est important donc d'ancrer la lutte, de créer des collectifs qui veulent se réapproprier leur territoire. Nous ne pouvons pas appeler à la libération de la Palestine ou du Congo sans libérer nos propres territoires de la machine de guerre impérialiste.
Avec la FLAM, nous avons donc décidé de mener une guerre à la guerre qui se fabrique à Liège, de lancer une campagne nommée 'Désarmons Liège'. Car à Liège il y a un nombre impressionnant d'entreprises de l'armement. Nous débutons cette campagne maintenant en ciblant Thalès, une des pires entreprises du complexe militaro-industriel. Thalès a des sites de productions et beaucoup de collaborateurs divers sur Liège, Thalès a aussi un partenariat avec l'Université de Liège pour rendre artificiellement intelligente des roquettes. Il y a 2 semaines, par un blocage déterminé, nous avons empêché la commissaire de la défense européenne, Andrus Kubilius, de se rendre sur le site de Thalès et de la FN Herstal pour signer des contrats !
Où que nous soyons, il nous faut donc enquêter autour de chez nous pour mettre en lumière toutes les maillons de ce complexe militaro-industriel et du technofascisme, constituer des collectifs de luttes et trouver comment attaquer ensemble de la manière la plus efficace pour désarmer nos territoires et nous les réapproprier.
À tous ces néofascistes et autres marchands de mort qui ont décidé de répandre l'enfer sur terre, nous voulons qu'à leur tour leur vie devienne un enfer. Ce retour à l'envoyeur est nécessaire pour toucher à tous ces beaux moments collectifs de joie, de sens retrouvé, et de solidarité, comme celui que nous vivons aujourd'hui, comme chaque fois que nous nous rassemblons pour faire vivre un autre monde et s'attaquer au monde l'ennemi. Fuck l'impérialisme et ses guerres, à-bas le technofascisme, Free Palestine, Free Congo, et vive les luttes de libération !
Cette action code rouge aura vu son organisation plus que perturbée. Qu'elle ait eu lieu tient moins du miracle que d'une détermination à toute épreuve qui aura accouché de quelques moments de grâce.
Deux semaines avant cette action qui appelait à une occupation festive contre le technofascisme, une vague de perquisitions frappe Code Rouge à travers toute la Belgique : 19 personnes perquisitionnées, 6 déférées devant le juge d'instruction, 2 placées sous surveillance électronique. Cette vague est le fruit d'une coordination entre différentes polices à l'échelle nationale, et fait suite à une action de masse qui a visé l'an dernier Cargill (plus grande firme agro-alimentaire du monde, infâme géant américain si puissant qu'il façonne les politiques agricoles), occasionnant plusieurs millions d'euros de dégâts sur le site par des actes de désarmement énergiques. À cette répression qui avait évidemment aussi pour enjeu de déstabiliser Code rouge avant sa prochaine action, s'est ajoutée la canicule. Comment assumer une action de masse, une certaine conflictualité avec le bras armé de l'État capitaliste, comment tenir une occupation festive peut-être sur plusieurs jours sous pression policière et sous des températures pouvant grimper jusqu'à 40° ou plus ? Des genx viendront-iels sous 40° pour l'action ? Que ce soit en termes de logistique, de care, de possibilités physiques de mener telle ou telle action, plein de problèmes un peu nouveaux se posent et continueront de se poser dans les années qui viennent. Il faut dès à présent réfléchir à ça, non pour alarmer sur le changement climatique, mais pour se préparer à lutter quand « au devant de nous le Déluge ! ». Un des effets concrets de l'écocide en cours, le réchauffement climatique, est donc venu perturbé ce qui cherche depuis plusieurs années par tous les moyens à mettre un frein d'urgence à cette catastrophe. Code rouge n'a jamais mieux porter son nom.
L'action se doit de prendre ce contexte en compte, et à partir de là de se doter d'objectifs politiques tout de même pertinents, quand bien même l'antagonisme ne pourra pas être aussi intense que lors des dernières éditions de code rouge : 1. rendre sensible sur le territoire la nocivité de l'infrastructure et consolider de premières alliances, 2. retourner la perturbation à notre avantage en en faisant un élan de joie.
Nous installons donc un camp militant à quelques kilomètres du site, en bord de cascade, bloquant le pont par où le police visible à quelques centaines de mètres de là pourrait tenter de faire irruption. Il fait mourant de chaud, les peaux sont moites et la sueur perle, les prises de parole raniment notre vigueur, puis nous prenons le temps de nous délasser dans la cascade. En début de soirée, nous remballons le camp et démarrons une marche bruyante et musicale en direction du site, à travers le village, la police est aux aguets. Mais nous bifurquons à l'approche du site qui est en bord de Sambre (« En-Sambre contre Google ! »), longeons le cours d'eau, traversons un pont pour nous rendre sur l'autre rive et relongeons en sens inverse l'eau à la surface de laquelle s'éteignent les derniers reflets du jour. En cours de route, une structure métallique sur roues et chargée d'un gros système son surgit d'une route perpendiculaire pour nous rejoindre. Le bolide envoie la sauce sonore et prend le lead de la manif le long du hallage, les fumis nimbent le cortège de rouge, de noir et de flammes, et ça danse. Nous déboulons sur une gigantesque dalle en béton, aussitôt repeinte, pile en face du data center, et des projections lumineuses décorent un pylône électrique, le flanc d'une colline boisée, et sur la rive du cata center sont projetées ces quelques lettres géantes : « FUCK GAFAM ». Un village festif se monte autour de du système son : platines pour accueillir nos dj-guest, stand rdr, table pour la bouffe en cours d'acheminement.
Il fait chaud, très chaud, c'est le début de la teuf et des traditionnels conciliabules nocturnes, mais à l'horizon quelques éclairs et gros nuages semblant se rapprocher à grands pas laissent deviner que nous allons être rafraîchiexs sous peu. C'est d'abord un vent violent qui se déclare, mettant en péril les tonnelles qui manquent de s'envoler et que nous devons ranger, puis une averse qui combinée au vent violent nous frappe comme des grêlons. Le système son crache vaillamment et ça danse encore, détrempé, alors que le ciel se déchire de long en large : des éclairs réguliers, d'une taille et d'une géométrie remarquable, d'une couleur parfois surprenante tirant vers l'orange, illuminent le dance floor et le data center. Arrêt sur (sublime) image : il y a là bien deux mondes ennemis qui se font face, celui des data center et celui du dance floor, et si la guerre n'a pas pu se déclarer en ce week-end, si son potentiel demeure couvert, à la renverse d'où nous sommes le ciel déchainé nous rappelle à la violence, celle dont les data centers sont les vecteurs technologiques, celle que d'une certaine manière nous ne pourrons manquer de revendiquer pour défaire ces infrastructures et tous ceux qui les défendent.
Ça danse donc, pendant un moment, par vents et averses violentes, sous éclairs époustouflants, free party. Drôlement, on entend plusieurs personnes évoquer le film Sirat comme si nous en étions une nouvelle scène. Monde étrange et souvent déprécié, ou pas apprécié à sa juste valeur, que celui de la free party. Même chez les révolutionnaires on a parfois du mal à reconnaitre la politique dont la free party est porteuse : on se dit que l'énergie de la teuf serait mieux dépensée ailleurs, on a au fond de soi un petit mépris pour tousxtes ces corpxs étranges qui se déplacent la nuit, occupent des lieux en toute illégalité, s'adonnent à d'étranges rituels. Pourtant il faut avoir vu, comme ce week-end (mais aussi lors d'autres actions politiques vénères cette année en Belgique), la débrouille collective et les actes courageux pour greffer de diverses manières la teuf à l'action politique, pour tenir la teuf par temps proto-apocalyptique, pour offrir un espace-temps de dépense si joyeuse par des temps si sombres. Il n'y a pas à se tromper quand on voit à quel point la free est une obsession des politiques réactionnaires : elle incarne une sorte de bug dans la gestion normative du temps, de l'espace, des corps. Et plus que jamais, en face d'un cata center, la présence de la free annonçait une politique à venir : celle du bug, où l'on cherche à perturber la numérisation du monde en s'attaquant à son exo-squelette, où l'on se débrouille dans les intempéries pour faire vivre momentanément une collectivité, où l'on bricole nos propres technologies qui répondent toujours à un double enjeu : embellir la fête et riposter (des faisceaux lumineux suffisamment puissants peuvent servir à décorer le site de teuf mais aussi à perturber le fonctionnement des drones !), où la festive collectivité sait que la police est une menace constante à laquelle il faut savoir faire face, où s'expérimente un trouble dans les normativités du pouvoir. Nous n'ignorons pas tous les travers de la teuf, les gouffres qu'elle peut ouvrir sous nos pieds, les cercles vicieux dans lesquelles elle peut entrainer nos psychés à distance de l'organisation politique. Mais il y a bien une organisation toute politique de la teuf, loin des tiers-lieux pour coolkid, et nous croyons dur comme fer que cette politique de la teuf est une composante essentielle d'une politique révolutionnaire.
À partir d'un moment la pluie est trop forte, les éclairs trop menaçants, il faut couper le courant, le son. Le temps se suspend, l'ambiance est lunaire, il pleut fort, on ne sait plus s'il fait chaud ou froid, si on veut partir ou rester, si l'on est sujet à la fatigue ou à l'extase. Des teuffeureuxses débarquent à ce moment là, découvrent une fête mise en pause par l'orage violent : c'est le jeu. Mais la pluie s'arrête, le son reprend, de la pyro jaillit dans le ciel, les différentes tables sont remontées, c'est reparti pour un tour, pour toute la nuit. L'extase prend le dessus sur la fatigue et se déchaîne. La police jusqu'à l'aube assurera sa fonction : tenter de ficher, faire chier, réprimer, couper les élans vitaux de rébellion, se rendre toujours plus haïssable.
La répression frappe, le temps se dérègle, nous n'abdiquons pas. Nous régulons l'offensive et la réfléchissons selon le contexte, nous nouons des alliances, nous faisons de la fête une force, nous nous donnons le temps d'une joie partagée en attendant celui où il faut frapper.Il y a à craindre ou à se réjouir, selon le côté de la ligne de front, de voir une montée en puissance de la détermination à désarmer par tous les moyens les cata centers. Ceci est une invitation à rejoindre sous peu la danse.
30.06.2026 à 16:51
dev
Manifestation aux Goudes contre le surtourisme, désert de valises à roulette dans le quartier du Panier, banderoles de voisins contre les Rooftop illégaux à Malmousque, manifestation d'habitant.es contre un 6e restaurant branché au Vallon des Auffes, dancefloors sans fin à la Friche et soirées contre-culturelles sympa à la Belle de Mai, Jacuzzi hors de prix et jets de harissa pour réchauffer les maillots de bain des touristes à Belsunce, arrêtés de péril dans les Airbnb aux Réformés... Mais encore effondrements de bâtiments et blessées à la halle Delacroix [1], rénovations avec toujours autant de tact et de supposé « soin » pour les habitant.es de Noailles, chaleureusement accompagnés par les enseignes blanc immaculé des succursales culturelles comme Montevidéo (préempté 900 000 euros par la ville) ou verdâtre de bars à New Yorkais, repeints pendant le carnaval... Victor Collet poursuit ici son travail d'enquête sur la gentrification de Marseille et tout ce qui lui résiste.
« 6 à 8 000 logements sont sortis du domaine locatif traditionnel pour aller dans la location saisonnière pour touristes. Dite de courte durée. On assiste à une véritable érosion des propriétaires-bailleurs. Ils vendent à tour de bras. La plupart ne veulent plus de locataires. »
Un agent immobilier vertueux ayant quitté la profession après les effondrements du 5 novembre 2018 et le grand boom immo de 2020 à Marseille [2]
Les Apparts [mimant le Shylock de Shakespeare] - « Ces personnes qui font la guerre aux touristes n'ont-elles jamais été touristes elles-mêmes ? Chacun doit donc rester chez soi et ne jamais découvrir le monde ? »
Groupe privé Facebook, « Hôtes Airbnb Marseille », automne 2023
Dire qu'il ne se passerait plus rien à Marseille, que la ville serait vouée à n'être qu'un dépotoir à touristes branchouilles et un cauchemar pour les gens cherchant à se loger, bref qu'elle ne serait plus que cette gigantesque boite de nuit de Paris et de Lyon (de New York, Barcelone ou Berlin désormais aussi) dont parlait déjà Bruno Le Dantec dès 2008 dans « la bouche de ceux qui assassinent Marseille »...
Ce serait faux.
Mais la guerre sociale, elle, est bien en cours. Et on n'est pas toujours en train de la gagner. C'est vrai aussi. Tourisme, gentrification et insalubrité n'ont jamais aussi bien cohabité. Pour le meilleur du business, et le pire de nos vies... Et ça tombe bien, c'est exactement de ce combo en apparence si contradictoire et sordide qu'il sera question ce mercredi 1er juillet. Grâce à un procès. Celui d'un certain Florent Richard.
En fait, c'est l'aboutissement de trois années. De lutte notamment. En particulier de celles qui, durant l'année 2023, entre carnavals anti-airbnb dans le quartier de la Plaine, murs repeints un peu partout dans la ville, et saccages d'appartements témoins faisant le tour des plateaux-télé surtout, une coordination des actions anti-gentrification a révélé tout un tas de crevards de l'immobilier numérisé qui fondaient sur Marseille. De fait, il a bien fallu se mettre à les suivre, voire à les poursuivre finalement, en municipalité. Vincent Challier en novembre dernier. Avec ses 5 millions de vues sur Twitter dans un documentaire de Complément d'enquête, son « ici c'est Marseille bébé, on s'débrouille » pour parler de ses 6 appartements transformés illégalement en 14 meublés Airbnb... ça commençait à se voir. Ou comme Florent Richard, ses grosses ficelles retracées comme coach immobilier sur Instagram, ses bons plans marseillais. En procès donc. Trois ans après.
Mais qui est Florent Richard ?
« Ici on fait du business, pas de la charité. On a tout automatisé, avec des poignées connectées, des entrées automatisées, des boîtes à clés, qui nous permettent de ne jamais être là. L'accueil dans la LCD [Location courte durée], si tu veux mon avis, c'est de la prostitution : tu vas te mettre en quatre pour accueillir tes clients et avoir de bonnes notes mais, à la fin, ça te rapporte rien. […] Si tu veux rester un investisseur pauvre, tu peux faire ces quatre choses-là : tu fais des check-in physiques en location courte durée ; tu fais le ménage toi-même ; tu réponds à tes clients ; tu es à leur disposition 24/24. […] Moi, j'investis à plus de 700 kilomètres, la majeure partie de mes biens est à Marseille. Je gère tout en Société immobilière, une trentaine de biens. La France reste un beau pays pour investir. Il y a tout un système d'optimisation fiscale, avec des sociétés, différents montages, que je décrirai pas ici mais qui permet d'en garder un petit peu pour soi plus que si on investissait en nom propre.
(Florilège Florent Richard, page Facebook et compte Instagram, 2023)« On ne savait pas trop la procédure ».
(Sortilège Florent Richard, adressé aux agents de la brigade de contrôle des Airbnb de la Ville de Marseille peu avant son procès le 6 mai prochain, La Marseillaise, 16.04.26)
C'est drôle parce qu'en 2023, Florent en comptait « une majorité » de sa trentaine de biens touristiques à Marseille. Patatras, quand la patrouille est arrivée deux ans plus tard, plus que 4 sur 44 meublés possédés en « société ». Banqueroute, revente, société – écran pour les déguiser ? Va savoir.
Mais que fait vraiment Florent Richard avec tout ça ?
Un article paru il y a peu dans la revue Espaces et sociétés, de très sérieuses chercheur-euses, détaillent un peu le métier. Parce qu'il y en a qui bossent. Apolline Meyer par exemple, qui s'est farcie des entretiens avec une vingtaine d'affreux de ce genre-là. 1/3 de femmes [3].
Coaches et coaché.es. Une profession non réglementée, à la frontière pratique du conseil en immo et du développement personnel. Du conseil sur les réseaux essentiellement. Des publi sympas sur Insta. Objectif ? Vendre des services qui n'existent pas en promettant de trouver du cashflow, de la rentabilité, de la « renta », comme ils disent tous, « coaché.es » ou ce beau Florent dans ses vidéos. L'idée de base : promettre 10% de retour sur investissement et, pour nous donc, faire péter les prix partout où ils déboulent. Mais aussi donner quelques conseils débiles du genre « cliquez sur Le Bon coin et cochez tous les endroits les plus paumés », « sélectionnez à moins de 2h de transport votre investissement », parce que « quand ça coince avec tes artisans, la rénovation ou pour virer quelques manants », ça devient chiant.
Sauf les plus branchés, presque tous Parisiens ou Bordelais, tous masculins cette fois aussi qui, comme Florent, voient toujours un peu plus grand, et font ça un peu partout. Et, sur place, comme à Marseille, comme lui, font donc tout faire par d'autres. Par celles qu'il nomme ses « mini-gestionnaires » le Florent. Il n'aime pas le mot « femme de ménage ». Et il a raison car, avec lui, elles sont travailleuses du nettoyage, vigiles assermenté.es, shouffent les allées et venues des touristes, les éponges volées, le mobilier dégradé... Elles ont un « visuel sur ton bien », dit Florent. Mais, surtout, elles sont « chasseuses de tête ». Il faut dire qu'elles en connaissent un rayon sur le quartier, et les bons plans taudis, contrairement à lui. C'est ce qu'il appelle le « off market », du « pas encore sur le marché », du taudis pas cher qu'il se fait fort de revendre deux fois son prix sans travaux, qu'il transforme (plus rarement) ou qu'il refourgue en conseil à ses coaché.es. Justement.
Et des loyers, des prix, tout qui grimpe en conséquence de notre côté.
D'abord, on a envie de dire « Florent, mange tes m... ». Mais on ne peut pas en rester là. Alors on reprend un peu de souffle... Taudis… Airbnb… Co-living... Bail mobilité... Et ça en fait des outils pour nous faire dégager, nous temporariser dans nos logements, nous rendre l'habiter et la vie impossibles.
Découper, diviser, éparpiller, optimiser, standardiser, communiser les espaces, cuisines, chiotte... Plus que des chambrées... Défiler, faire défiler, du digital nomad, du précaire, de l'habitant.e à la demande, à la commande.
Mais prenons de la hauteur. Coach, c'est un métier. C'est fait pour donner à des clients de la renta, pour se vendre. Et les coachs, pour ce faire, prospectent, reniflent à tout va : tous les espaces, surtout les moins côtés. Les petits SS de la rentabilité numérisée chassent de l'espace à louer, management dématérialisé [4]. Et flinguent nos vies, à l'aise, à distance. Ils traquent du village fatigué, de la ville désinduss' en galère. Parce que ce sont ceux-là et ceux-là seulement qui offrent ce fameux « rent gap », cet écart maximal entre la mise de départ, le prix du mètre carré, et la revente, le prix de revient, la loc'. Et si c'est de la courte durée, Banco ! Garantie sans impayés.
Et voilà comment ton habitat dégradé, ton quartier dévalorisé, à la réput' un peu pétée, qui n'intéressait personne il y a une minute, voire depuis des décennies, devient Eldorado à crevards de l'Hexagone, parfois du monde entier. Surtout quand, au même moment, tout se rencontre : avec la « nouvelle attractivité », la grande « rénovation » de Marseille, les politiques publiques, les vœux municipaux.
Ils le disent hyper bien les coachs dans cet article... Quand on voit un secteur où tous les indicateurs sociaux sont au rouges, bien niqué, mais avec des mots-clés du genre « développement du réseau des transports », « politique de rénovation », « opération cœur de ville », des acteurs publics qui s'agitent... Boom ! C'est là que la renta va exploser... On fond comme des mouches à m.... De Vierzon à Roubaix, de Saint-é à la Belle de Mai, de villages désossés en perdants dans la course à l'attractivité... Surtout quand, à Marseille, plein de quartiers sont déjà devenus hyper chers, ce fameux rattrapage, et que tout le monde se replie des Réformés, La Plaine, des 1er, 2e arrondissements vers la Belle de Mai, les Chartreux, Baille, Chute Lavie, Saint Just ou l'Estaque... Après s'être fait dégagé.es ou pour sécuriser ses vieux jours...
Bon, ça paraît insurmontable dit comme ça.
La gentrification, la touristification,
Vaste mouvement mondial de capitaux, de rénovations en Grand.
Un processus inéluctable à tous les coups...
Mais en fait... Pas du tout !
Parce que ce business, comme tous les autres,
repose sur une vaste illusion... de rentabilité.
Sur du très fragile et du très précaire en réalité.
Là aussi. Comme la ville en vrai. Comme nos quartiers.
La moindre résistance, une réputation ou une note qui chute, un conseil qui foire,
Inverse aussi le rapport.
Traqueur traqué...
Le business préfère la tranquilité.
Bien planqué derrière son écran.
Drone – tueur de quartier à distance,
Double clic sur le bon coin de la renta...
Tout à coup traqué sur Insta...
Qui s'enfuie.
Pas hyper courageux, le payo-mercenaire du numérique.
C'est étrange, le mois où le portrait de Florent Richard est apparu en gros plan sur les affiches du centre-ville de Marseille, il s'est volatilisé avec sa superbe. En 2023.
Celui qui se prenait en vidéo au comptoir du café Berti place des Capucines à Belsunce,
Son compte public s'est tout à coup fermé sur ses seuls abonné.e.s.
Perte de visibilité. De Followers. De renta.
Dur. On compatit.
60 coach en immobilier...
C'est tout ce que cette pauvre France compterait pour l'instant.
C'est Apolline qui le dit encore une fois.
C'est pas tant à suivre finalement.
60 personnes. Et combien de coaché.es ?
De communauté pour les soutenir sur Facebook, Whatsapp ou Insta ?
Et de dégâts ?
Le business a besoin de sérénité.
Pas si impuissant.es finalement devant les rentes locatives.
Sur nos logements.
Faire baisser. Des notes, des algorithmes.
Ça va vite finalement.
Faire cesser. Ou laisser proliférer.
Laisser proliférer, c'est exactement ce qui semble se profiler en municipalité.
Coupable, disait même une banderole écrite par une très très jeune participante
devant la Halle Delacroix désormais fermée à Noailles.
On communique fort, on dépêche vite.
Péril dans le Airbnb, on agit.
Et on dépolitise fort fort aussi.
Cachez ce « Procès Airbnb » !
Ce sont juste des propriétaires « un peu indélicats ».
On en prend deux, trois ou quatre sur 6 000 (de fraudeurs) [5].
On les envoie au civil. Du pénal, surtout pas. Que du commerce, de la moula.
Pour le reste, circulez, y a rien à voir.
C'est sous contrôle, on gère.
Et on le répète, fort fort encore, à longueur de micro :
« Cette ville n'est pas contre le business » et les propriétaires.
ON avait capté merci.
« Faites de la renta, c'est ok » mais « légalement please ».
Sauf qu'en fait...Non.
Ce procès est tout sauf une question de faire rentrer dans le rang quelques petits méchants,
Brebis galeuses du BB, erreur de compta, un ou deux zéros oubliés sur la fiche d'imposition,
Petits mensonges sur 14 couchages standardisés déclarés en résidence principale, dira ce 30 juin le manager de l'international Paul Cassarino, coincé, le pauvre, entre ses appart' à Paris, Marseille et Mexico city.
Pas easy la vie.
Non, ce procès, c'est une guerre sociale en cours, une épuration sociale, raciale, sur fond de folklore de la misère et de la contre-culture marseillaises.
Une guerre de déplacement, d'épuisement, d'isolement. D'usure.
Evidente pour celles et ceux qui la subissent.
Entre une ville accessible, solidaire, pour/avec les pauvres, les exilé.es, les fatigué.es de tous bords, celles et ceux qui voudraient bien survivre à l'enfer climatique, raciste, de classe, qui est déjà là et qui s'annonce pire chaque jour qui passe.
Et une autre, pour toutes celles et ceux dont les logements, nos vies, nos déplacements ne sont plus que des placements, de la renta, un travail comme un autre, où on peut nous remplacer allègrement.
Nous tuer plus ou moins rapidement.
En nous jetant à la rue.
En nous laissant crever dans des bouilloires thermiques.
En nous laissant pourrir dans l'insalubrité.
En nous dégageant pour rénover.
En nous isolant par déménagements forcés.
En nous laissant seul.e.s au milieu d'immeubles plateformisés...
Des B&B, de nomades digitalisés, de baux mobilité.
Où ça défile au jour, à la semaine, au mois.
Guerre invisible mais bien réelle. Dans laquelle chacun.e a un rôle à jouer.
Observer, documenter, enquêter, alerter, afficher, balancer, visibiliser, débusquer, traquer, dégrader, la note, le boîtier, gluer, saboter.
Faire fermer.
Condamné.es à distance le plus souvent.
Numérisé.es.
Alors mort sociale ou mort tout court...
Tuons leurs (business) plans.
Victor Collet
Post scriptum : Ce mercredi 24 juin, une étrange soirée réunissant des dizaines de personnes ensardinées sous une chaleur accablante précisait l'équation : entre les jaccuzzi à 496 euros la nuit à Belsunce, où des habitant.es au bord de la crise de nerf jettent de la Harissa dans l'jaccuzzi pour rafraichir les slips de bain des touristes, aux appartements découpés à la pelleteuse pour y mettre plus de chambres Airbnb avant de finir en arrêté de péril et en taudis des Réformés à Noailles, la soirée de lutte du collectif « Marseille à vendre » s'est conclue par un judicieux appel à l'ouverture de la chasse de l'été... Premier acte : ce mercredi 1er juillet pour accueillir comme il se doit l'un de ses hérauts, Florent Richard, dès 8heures (avant les fortes chaleurs, i.els sont malin.es) devant le tribunal judiciaire de Marseille.
A bon.ne.s entendeu.reu.ses...
[1] Jeudi 18 juin à 21h, l'opération de rénovation d'immeubles dans une des rares places encore publique et populaire du quartier de Noailles, par la Société publique d'aménagement d'intérêt national (SPLA-IN), conduit à l'effondrement non pas des seuls « planchers » mais aussi de la toiture et de tout un tas de matériaux conduisant à blesser plusieurs personnes alentours. Ravivant un certain nombre de trauma pour les habitant.es, ils continuent à demander des comptes sur le supposé changement « de méthode » et sur ces « rénovations » comme ce samedi 27 juin où de nombreuses banderoles ont été posées un peu partout autour de la place désormais fermée. Quand on sait que la SPLA-In a été officiellement créée pour redonner du « soin » aux opérations de réhabilitation après le scandale des effondrements du 5 novembre 2018 (et ses 8 morts), pour endormir un peu comme toujours les contestations en faisant « participer » ses habitant.es aux supposées choix de la rénovation, et surtout on voit depuis combien le quartier subit avant tout la gentrification – touristification effrénée avec la fermeture à cette période de tant de bâtiments depuis le 5 novembre, on est en droit de questionner l'avenir de ces Halles Delacroix après leur fermeture et un tel événement. Aussi.
[2] Jean-Laurent Cassely, « Marseille, ville rêvée d'une jeunesse créative et fauchée », Le Monde, 30.06.2021
[3] La rente locative ordinaire et ses espaces, « Espaces et sociétés », n°2026/197, et notamment Appoline Meyer, « Repousser le front de rentabilité. Le coaching immobilier, ou l'enrôlement des ménages dans la production capitaliste de l'espace », p. 20-40 : https://shs.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2026-1?lang=fr
[4] Sur les liens sans précédent entre liberté sans frein, management et épuration raciale et sociale, on se permet de renvoyer à Johann Chapoutot, Libres d'obéir.
Le management du nazisme à aujourd'hui, Paris, Gallimard, 2020, 176 p.
[5] A l'annonce des premiers procès intentés à des propriétaires de meublés touristiques par la municipalité, à l'été 2025, le journal La Marseillaise a révélé l'étonnant pourcentage de fraudes dans les Airbnb : un meublé sur deux ou presque (6 000 sur 12 700 annonces) se trouvaient alors dans l'illégalité.
30.06.2026 à 16:40
dev
L'antispécisme comme lutte sociale Un lundisoir avec Victor Duran-Le Peuch
- 29 juin / lundisoir, Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 4
On parle un peu de tout dans lundimatin, certaines choses que l'on connaît bien d'autres pas du tout. Mais il y a aussi des choses dont ne parle pas ou dont on parle très peu, c'est le cas notamment de l'antispécisme. Nous avons donc invité un ami qui s'y connait pour interviewer Victor Duran-Le Peuch qui s'y connait tout autant et nous avons trouvé ça particulièrement intéressant.
Depuis quelques années, la cause animale est parvenue à briser le carcan de silence dans lequel elle était enfermée. Plus personne ne peut prétendre ignorer l'immensité des souffrances que nous faisons subir quotidiennement aux animaux pour les motifs les plus frivoles. Mais les militant.es font désormais face à une réaction tout à la fois naïve et de mauvaise foi : au fond, à l'explicitation de l'idéologie spéciste qui jusque là passait pour allant de soi. Dans Pour en finir avec les idées fausses sur l'antispécisme, l'animateur depuis plusieurs années du podcast Comme un poisson dans l'eau, Victor Duran-Le Peuch, nous offre un manuel combatif et très informé de l'actualité intellectuelle et militante de ce mouvement encore trop souvent marginalisé. Son antispécisme est politique : en tant que mouvement pour la justice sociale, il se pense nécessairement en convergence avec la question sociale, le féminisme, l'écologie, la cause handie et celle décoloniale. Mais la convergence des luttes ne se fera pas à n'importe quelle condition : Victor Duran-Le Peuch indique les obstacles à surmonter, mais aussi la richesse des analyses qui y parviennent.
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
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« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
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Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
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Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
30.06.2026 à 14:37
dev
Ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Près de 25 ans après sa mort du sida le 11 juin 1992, le temps est peut-être venu de ré-arpenter le travail du critique de cinéma Serge Daney. Il ne s'agit pas ici de fixer une pensée, de façon systématique ou monumentale. Plutôt de faire sentir (et goûter) la singularité d'un régime d'écriture qui, par connexions partielles partiales, reprises et approximations successives, a porté une pratique quotidienne de soin des êtres et des milieux du cinéma.
« Il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)
« (Je dis bien « êtres », bien que je n'ignore pas qu'il ne s'agisse que d'un tas de celluloïd impressionné – only a film – mais les films ne font pas que vieillir, ils nous regardent vieillir aussi.) »
(Ciné journal, 27 mars 1984)
« C'est quand [le cinéma] se mit à parler, et surtout après l'invention du doublage (1935), que plus rien ne résista au déferlement du dialogue et de la musique. Les bruits faibles, imperceptibles, n'avaient aucune chance. Ce fut un génocide.
On s'en remet, lentement. »
(Ciné journal, 20 février 1982)
Parce qu'il se glisse entre les films et leurs publics, entre ceux qui produisent des images et ceux qui les consomment, le critique entretient une relation privilégiée aux milieux du cinéma et de la cinéphilie, ainsi qu'aux êtres qui les peuplent et les composent – documents, fictions, personnages, acteurs, auteurs, producteurs, paysages, sons, expériences, événements. Parce que sa pratique quotidienne contribue au soin et à la culture d'un milieu, le critique s'inquiète en outre de la façon dont les transformations de ce milieu génèrent des pouvoirs d'instaurer ou de mutiler les êtres qui le composent.
C'est depuis la perspective de l'écologie, entendue comme exploration et comme soin des milieux et de leurs puissances, qu'on voudrait ici revenir sur quelques aspects du travail critique de Serge Daney. Au gré d'une déambulation dans le massif de Ciné journal [1], on se propose d'esquisser un relevé (au sens topographique et biologique du terme) de la dimension écologique de la critique de cinéma telle que Daney l'a inlassablement pratiquée. Il s'agira d'établir une série de régions et de points cardinaux, de recenser les êtres qui les peuplent, les mouvements qui les animent, et d'accompagner le critique dans son interrogation sur leurs conditions de vie, de survie ou de récupération.
Prenez une copie trente-cinq millimètres de La Mort aux trousses, prélevez directement les images de la scène en question. Vous obtenez 3426 images (on appelle ça un photogramme). Mettez ces photogrammes bout à bout, comme pour un roman-photo intello-pervers, et que voyez-vous ?
D'abord que, comme dit Truffaut, Hitchcock a toujours filmé les scènes d'amour comme des meurtres (et vice versa). Regardez l'air vicieux et brechtien de Cary Grant, ses longues mains poilues en quête de cou étranglable, la sensualité froide, l'euphorie qui calcule. Et les mains de vieux squelette d'Eva Marie Saint, son front dégarni, son extase surjouée. Vous voyez bien qu'il se passe bien des choses dans un plan de baiser. Des choses très mélangées.
« Nord par Nord-Ouest », c'est le bon titre. Le spectateur de cinéma est comme Cary Grant : il perd le nord. Hitchcock est comme une machine : il sait où est le nord (c'est-à-dire le dénouement, le terminus, les Monts Rushmore). Mais le Nord, on n'y va jamais directement. On y va par le Nord-Ouest. Le vrai film, celui que vous hallucinez et qui nourrit vos rêves les plus tenaces, c'est le Nord-Ouest. Le film va vers le Nord, les photogrammes — cette chair inconnue du film — vont vers l'Ouest. Voici une page « ouest ».
(Ciné journal, 25 juin 1982)
La région du nord est celle de la maîtrise, en un sens artistique mais aussi politique. La maîtrise à elle seule ne produit rien d'intéressant. L'intéressant advient quand la ligne de maîtrise, qui chemine imperturbablement vers le nord, est déviée par une ligne de folie qui file à l'ouest – ligne de non-maîtrise, d'inconscient, d'involontaire, d'inavouable. Cette ligne ouest est chargée de tout ce qui dans le cinéma relève de l'enregistrement et de la matérialité (les photogrammes comme « chair inconnue du film »). Bref de cette dimension documentaire qui fait que le cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement n'est pas du dessin animé, et que le film le plus minutieusement planifié ne se réduit jamais à son story-board. Le film intéressant, qui offre la possibilité que quelque chose s'y passe (un événement, une expérience), conjugue ou mélange toujours une ligne nord et une ligne ouest : il va au nord en passant par le nord-ouest. Le film nul serait un film sans mélange, qui cheminerait uniquement vers le nord. Il n'y arriverait littéralement rien ; il serait vide d'événement et d'expérience. Le film nul ne serait pas l'œuvre d'un homme mais d'une machine à dépeupler le monde de ce qu'il s'y passe (des événements, des expériences). La réflexion sur le nord indique en creux la question écologique du dépeuplement du monde et de l'expérience.
Dans un texte tardif sur L'Amant, Serge Daney explore la région nord en filant la métaphore de la machine. Il portraiture Jean-Jacques Annaud en cinéaste robot, revenu du futur et instruit via un manuel rédigé par des publicitaires des années 80 – un robot qui ignorerait qu'il y a des expériences.
Annaud, en fait, n'est pas n'importe qui, mais le premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma. Dans le manuel « L'espèce humaine en vingt story-boards », potassé dans la navette spatiale qui a remonté le temps jusqu'à nous, il a lu que le cinéma, c'était « raconter une histoire en images ». On sent qu'il n'ira jamais au-delà de ce cliché-là et qu'il saura toujours à quoi ça doit ressembler, le « rendu » des comportements et des émois humains. Mais justement, il ne sait que cela : il a le savoir du robot qui ne sait pas qu'il ne sait pas tout.
Il ne sait pas qu'il y a des choses que l'on vit sans bien les voir et d'autres qui crèvent les yeux sans renvoyer pour autant à aucun vécu, des moments où il ne faut pas crier trop fort, des omniprésences nulles et des absences fortes, des mensonges collectifs et des vérités partielles, bref, des expériences que le cinéma a bien du mal parfois (mais c'est sa dignité d'essayer) à approcher.
(La Maison cinéma et le monde. 4. Le moment Trafic 1991-1992, P.O.L, 2015, p. 157, 31 mars 1992)
Daney établit ces premières coordonnées (nord, ouest, nord-ouest) depuis la scène du baiser dans La Mort aux trousses. Son geste critique consiste à remonter de l'image-mouvement aux photogrammes, pour y exhiber la dynamique d'un devenir, d'une réversibilité, d'une oscillation, au sein d'un même instant, entre deux pôles indécidables : ici la scène d'amour et la scène de crime. Cette oscillation fait événement. En retournant aux photogrammes et en les re-montant, Daney donne à voir la naissance de l'événement. Il écrit sur Hitchcock en mobilisant le même procédé de ralenti ou d'arrêt sur image que Godard explorait en 1979 dans Sauve qui peut (la vie).
Quelque chose ne va pas avec Noiret. Dès le début du film, il est clair que le jeu de Noiret n'est qu'une composition, n'apportant pas un gramme de trouble à un scénario supposé sulfureux. […] On voit l'acteur doser sa composition, on ne voit pas le personnage prendre corps. […] Coup de torchon échoue à nous faire découvrir un « autre Noiret » qui serait pour Tavernier l'objet d'un documentaire affectueux et non pas un double narcissique.
(Ciné journal, 6 novembre 1981)
Le mouvement qui file à l'ouest introduit dans le film du trouble, du mélange, du louche – et par là de l'événement et de l'expérience. L'un des ressorts fondamentaux de ce mouvement, de ce « bougé », réside dans la rencontre de la fiction et du documentaire, qui est peut-être constitutive du cinéma pratiqué comme art de l'enregistrement. On peut aborder l'écologie de cette rencontre en considérant les rapports de l'acteur et du personnage. Donner corps à un personnage est une opération qui n'engage pas seulement l'acteur pris dans un devenir, mais aussi le cinéaste auquel il se livre. Du côté du cinéaste, l'opération exige non pas de filmer quelqu'un qui mime ce qu'il n'est pas, mais d'avoir assez d'amour et d'imagination à l'égard de son acteur pour l'inventer autre, et pour documenter ou enregistrer cette invention de l'autre. C'est ce que Tavernier échoue à faire avec Noiret dans Coup de torchon. C'est ce que Hitchcock, malgré sa haine des acteurs, a très cruellement réussi dans Vertigo.
L'histoire de Vertigo est celle d'un homme qui passe de l'acrophobie à la nécrophilie, donc d'un grand malade. Mais la beauté de Vertigo réside dans la façon dont une femme, en dépit de tout, existe. […] Kim Novak joue le rôle d'une femme qui, par deux fois, n'est qu'une image, la matérialisation d'un fantasme d'homme. Elle n'est « elle-même » qu'une fois, le jour où Scottie la retrouve, boudinée dans sa terrifiante robe verte. Sinon, elle vit dans la peur. Peur de se trahir, peur de ne « pas être à la hauteur ». Peur aussi de l'actrice Kim Novak de ne rien comprendre à ce que « le Maître du Suspense » voulait d'elle sur le plateau. Si bien que Robert Burks, le chef-op habituel d'Hitchcock, n'a pas pu ne pas enregistrer cette frayeur et ce désarroi, la solitude de l'acteur hitchcockien (ou de l'acteur tout court) au moment du clap. C'est à une suite de bouts d'essai que nous assistons ; ils se succèdent avec un tremblé presque documentaire qui confère à Vertigo, à ce Vertigo-avec-Kim-Novak-et-malgré-Hitchcock, un trouble réel.
(Ciné journal, 27 mars 1984)
Dans Vertigo, le mouvement vers l'ouest se produit bel et bien. Le documentaire et la fiction se croisent, se reflètent et s'échangent ; les relations d'amour-haine entre cinéaste et actrice/personnage prennent un tour abyssal. La grandeur de Hitchcock, seul cinéaste dans l'histoire qui « a pu haïr [les acteurs] et a dû se les payer », réside dans la façon dont le dispositif de son film ménage une résistance à sa propre maîtrise et toute-puissance – et dans la façon dont cette résistance contribue paradoxalement, par une dialectique perverse, à faire exister davantage le personnage, à le nourrir et l'épaissir en l'opacifiant.
Dans sa critique de Vertigo, Daney croise et juxtapose images de fiction (Scottie, Madeleine/Judy) et images documentaires (le making-of de Vertigo : le chef-op Robert Burks, Kim-Novak-l'actrice terrorisée par le « Maître du Suspense », etc.). Il s'agit moins d'un commérage qui rapporterait des potins de tournage que d'un procédé de montage anticipant le Godard des Histoire(s) du cinéma, qui pose d'aplomb et fait dialoguer l'image documentaire de Hitler et l'image fictionnelle de James Stewart aux jumelles dans Fenêtre sur cour.
L'écologie de la rencontre entre fiction et documentaire a été abordée via la question des rapports entre personnage et acteur. Le détour par No man's land d'Alain Tanner (où il est, une fois encore, question de mouvement sur un axe est-ouest : celui des passeurs entre la Suisse et la France) est l'occasion de réfléchir à l'écologie de la fiction elle-même, et à la destruction du fragile équilibre entre fiction et document, sans lequel il n'y a pas de fiction cinématographique qui tienne.
Car Tanner sait encore, par ruse, obtenir de l'argent des deux côtés pour tourner chez lui des histoires de passeurs. Il sait éviter les chants de sirènes (enrouées) du « scénario de béton » pour entrelacer patiemment une multitude de petits événements forts qui racontent – de justesse – une histoire. Il a encore le désir d'extorquer un peu d'histoire(s) aux paysages suisses. Mais l'avenir du cinéma suisse (et, d'une manière générale, de tout cinéma local) n'est pas assez radieux pour qu'on ne se pose pas déjà la question fatidique : à quel moment la Suisse ne sera plus du tout un terreau à fiction ? A quel moment elle ne sera plus qu'un terrain pour documentaristes ? Avec cette question en tête, on a moins envie de « critiquer » Tanner que de lui savoir gré de filmer, encore, des vaches. De vraies vaches qui regardent passer la fiction et que l'on regarde soudain avec une affection décuplée puisqu'il est clair que dans un cinéma réduit aux effets spéciaux et au mythe du polar, la pauvre bête est condamnée à l'espace off. Bref, il y a désormais une dimension écologique dans la critique du cinéma. »
(Ciné journal, 30 août 1985)
L'avènement d'un cinéma qui abandonne les histoires au profit du mythe, et l'enregistrement au profit des effets spéciaux, menace l'équilibre fragile entre fiction et document. La partie « fiction » de la Suisse s'y verrait récupérée par une entreprise de mythologisation, et la partie « paysage » par des documentaristes – que Daney, avec Agnès Varda, distingue rigoureusement des documenteurs. Tant que subsiste l'équilibre entre fiction et document, les vaches des films regardent encore passer la fiction. Une fois l'équilibre rompu, les vaches, reléguées à l'espace off, ne regardent même plus passer les trains. La destruction des conditions écologiques de la fiction a des conséquences politiques. Daney définit la fiction comme un « chemin collectif » menant aux choses dont il peut y avoir expérience. La fiction noue singulier et collectif : elle offre une voie d'accès et de problématisation collective d'une expérience singulière. Perdre la fiction, c'est perdre à la fois la dimension de l'expérience et celle de son partage. Le résidu de l'effacement de la fiction, c'est la juxtaposition mutique du secret et de l'individuel.
Comme je trouvais cette idée par trop mélancolique (et un brin démobilisatrice), je m'en ouvris à Tanner lui-même qui passait par Paris pour procéder à la promotion rapide de son film. […] Tanner, ce jour-là, parlait en peintre, et un peu en mystique. Son problème, de plus en plus, c'est « la matière cinématographique ». C'est la jouissance à l'idée que « les choses sont là » et qu'elles exigent, en silence, d'être vues, enregistrées, filmées, et c'est l'angoisse à l'idée qu'il n'y a plus de chemin collectif qui mène à elles (c'est cela la fiction, un chemin collectif), tout juste des itinéraires individuels et des passages secrets.
(Ciné journal, 30 août 1985)
A l'Ouest, il se forme des « comités Paradjanov ». Au seuil des années 80, on finit par apprendre qu'il a été libéré. Paradjanov est, pour les autorités de son pays, un ex-cinéaste, statut qui le condamne à la semi-mendicité du « parasite social ». Peu à peu Paradjanov est donc devenu personne. […] Rien de plus étrange que le dispositif de Sayat Nova. Rien de plus dépaysant. Dans cette suite d'« icônes-séquences », une image ne succède pas à une autre, elle la remplace. Aucun mouvement de caméra dans ce film. Aucun raccord entre les images. Leur seul point commun, c'est nous. Pour prendre une métaphore tennistique, je dirai que voir Sayat Nova, c'est être rivé au fond du « court » de notre champ visuel et, de là, renvoyer chaque image comme une balle. L'une après l'autre. L'image devient un fétiche (plus fétichiste que Paradjanov, non, je ne vois pas) et très vite, nous faisons l'expérience du regard-boomerang. […] C'est comme si le cinéma venait d'être inventé et que les acteurs, revêtus de leurs plus beaux habits, apprenaient à se mouvoir dans cet élément inconnu qu'est l'espace filmique : le champ de la caméra. […] Il est vraiment dommage que Paradjanov-Paradjanian n'ait pas continué à faire du cinéma, qu'on l'ait à ce point découragé, usé, battu. Car dans le film de cet « ex-cinéaste », il y a quelque chose qui n'a peut-être existé que dans le cinéma soviétique (et que l'on retrouve aujourd'hui dans un film comme Stalker) : l'imaginaire matériel. L'art de se tenir au plus près des éléments, des matières, des textures, des couleurs. […] Paradjanov, Tarkovski (mais déjà Eisenstein, Dovjenko ou Barnet) regardent la matière s'accumuler et s'engorger, une géologie d'éléments, d'ordures et de trésors, se faire au ralenti. Ils font le cinéma du glacis soviétique, cet empire immobile. Que cet empire le veuille ou non.
(Ciné journal, 29 janvier 1982)
Si la région du nord-ouest est celle des mouvements divergents ou contrariés, la zone de l'est est plutôt le lieu de l'immobilité – de l'imperceptible croissance en épaisseur, par engorgement et accumulation. L'histoire y est devenue géologie. La critique de Sayat Nova ouvre un espace à la fois préhistorique et post-historique. Préhistorique, au sens où Paradjanov filme comme si l'histoire du cinéma n'avait pas eu lieu, comme si l'outil venait à peine d'être inventé. Post-historique, en ce sens que, dans la forme même de son argumentation, la critique de l'ex-cinéaste Paradjanov anticipe étrangement la critique du post-cinéaste Annaud – qui, en sa qualité de « premier robot non cinéphile de l'histoire du cinéma », filme lui aussi comme si l'histoire du cinéma n'avait pas existé. S'il y a un monde (ou une religion) de différence entre les deux cinéastes, la similitude des structures formelles de leur critique par Daney est frappante : les images ont cessé de s'enchaîner, elles sont servies (au sens tennistique du terme) une par une à la figure du spectateur, elles fonctionnent comme autant de fétiches (fétiche-religieux ou fétiche-marchandise). Une fois encore, le texte critique apparaît comme le laboratoire, le matériau ou l'occasion pour d'autres textes et d'autres pensées. D'un point de vue écologique, l'espèce la plus menacée, dans l'est du début des années 1980, c'est celle du cinéaste : « découragé, usé, battu », « devenu personne ».
Dans ses critiques de films « classiques », la démarche de Daney comporte toujours cet élément « asiatique » et géologique. Contrairement à la restauration numérique, la critique ne gomme pas la patine du temps ; elle ne prétend pas nous faire voir les films « comme pour la première fois », mais fait au contraire, par toute une série de procédés stylistiques, sentir les couches de regards et de pensées qui se sont lentement accumulées à leur surface. Si Daney envisage le cinéma comme art du présent, c'est en y incluant toujours l'épaisseur d'un passé sédimenté. On note d'ailleurs, çà et là, un mouvement similaire dans les critiques aux prises avec l'actualité : il arrive que Daney fasse voir, comme en surimpression, des films anciens derrière des films récents. L'enjeu de ce procédé de surimpression, qui anticipe une fois encore, sur le terrain de l'écriture, celui des Histoire(s) du cinéma, c'est notamment de comparer les solutions différentes à des problèmes similaires. (On trouve un exemple de cette démarche dans la surimpression Sjöström/Straub, qu'on croisera plus loin sans l'étudier pour elle-même. Le problème est ici : filmer le vent.)
Quand un documenteur vient du Nord, qu'il a un passeport et une conscience en règle, une caméra, un pied et un bon œil derrière, où va-t-il ? Vers le sud, bien entendu. […] Les rapport Nord-Sud commencent là : tout ce qui est devant la caméra est au Sud ; la caméra, elle est toujours au Nord. La caméra est une boussole.
Mais aller vers le Sud, c'est perdre le nord, quand même.
(Ciné journal, 2 mars 1982)
On l'a vu, le nord est le lieu de la maîtrise. Filmer, documenter, revient toujours à faire de ce qui est filmé un sud, un tiers-monde, un désert ou une ruralité, même chez soi. Se rendre au sud avec une caméra sans se poser de questions, c'est prendre le risque de tout dévaster. La leçon du documenteur Johan Van der Keuken, qui le distingue du documentariste des zones dévastées (dans lesquelles on ne sait qui, du documentariste ou de la dévastation, précède l'autre), c'est qu'on ne peut commencer à atteindre et à habiter le sud si l'on n'a pas préalablement perdu le nord. Message reçu cinq sur cinq par les Straub.
Ces scrupules étonneront. Ils ne sont pas courants. Filmer, surtout à la campagne, c'est en général tout dévaster, faire irruption dans la vie des gens, en faire de la vignette paysanne, du régionalisme, du retour à, du rance, du musée. […] Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Jean-Marie Straub, né en 1933, est « trop vieux » (l'un de ses leitmotive) pour parler de ses films autrement qu'en grand seigneur. C'est lui qui est pauvre mais ses films (qui sont aussi ceux de Danièle Huillet) sont comme des enfants qui ont, comme disent les pauvres, « tout ce qu'il faut ».
Pas un centime, pas une lire, pas un mark dont Straub (et surtout Huillet) ne connaissent personnellement la provenance, la circulation et l'usage. La bonne compréhension des « rapports de classe » commence tout bêtement par celle du rapport qualité-prix. […] Straub-Huillet (comme Godard, Duras ou Rohmer) sont par excellence les ciné-artistes (je ne dis pas « auteurs », je le fais exprès) de l'époque où l'image et le rôle du producteur se sont effacés. Produire, pour eux, c'est produire tout à la fois leur vie et leur œuvre, ou, plus modestement, leur travail et leur force de travail.
(Ciné journal, 3 octobre 1984)
Ce qui a permis à Huillet & Straub de perdre le nord, c'est la façon dont ils ont d'emblée su inventer une réponse originale à un autre problème écologique : l'effacement ou la disparition du producteur, qui risque bien d'entraîner avec lui l'effacement ou la disparition de l'auteur. (Daney voyait dans l'accident de voiture de la fin du Mépris l'allégorie ou la prophétie de cette disparition, en soulignant que Godard ne s'en est jamais réjoui.) Filmer le sud en perdant le nord suppose d'être au clair sur « la provenance, la circulation et l'usage » de l'argent qui sert à filmer le sud. La supervision économique du « rapport qualité-prix » n'est pas un préambule à un discours sur le film. Elle est à la fois condition nécessaire et partie intégrante du juste positionnement que les Straub ont toujours recherché. Ce positionnement fait du filmage une affaire fondamentalement éthique et politique.
Les Straub (qui connaît leurs films sait que, là-dessus, ils ne transigent pas) accordent une grande importance au fait qu'un cinéaste ne devrait pas déranger ceux qu'il filme. Il faut donc voir la seconde partie de Trop tôt, trop tard comme un drôle de jeu, fait d'approches et de reculs, où les cinéastes, moins météorologues qu'acupuncteurs, cherchent le lieu – le seul, le bon – d'où leur caméra pourra capter les gens sans les gêner. […] Trouver ce point, ce point moral, c'est à ce moment-là tout l'art des Straub.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Dans Trop tôt, trop tard, Straub, Huillet et leur ingénieur du son habituel, le grand Louis Hochet, se perdent dans la campagne française avant de se mettre à errer le long du Nil et dans son delta, en Égypte. A partir des bruits, de tous les bruits, des plus infimes aux plus ténus, ils identifient, eux aussi, un crime. Lieu du crime : la terre ; victimes : les paysans ; témoins du crime : les paysages. C'est-à-dire des nuages, des chemins, de l'herbe, du vent. […] Pas d'acteurs, pas même de personnages, surtout pas de figurants. S'il y a un acteur dans Trop tôt, trop tard, c'est le paysage. Cet acteur a un texte : l'Histoire (les paysans qui résistent, la terre qui reste) dont il est le vivant témoignage. Cet acteur joue avec plus ou moins de talent : le nuage qui passe, un déchaînement d'oiseaux, un bouquet d'arbres pliés par le vent, une éclaircie, voilà de quoi est fait le jeu du paysage. Cette façon de jouer est météorologique. On n'en avait plus vu comme ça depuis longtemps. Depuis le muet exactement. […] Trop tôt, trop tard est, à ma connaissance, l'un des rares films qui, depuis celui de Sjöström, ait filmé le vent. Il faut le voir – et l'entendre – pour le croire. C'est comme si la caméra et la frêle équipe de tournage prenaient le vent comme une voile et le paysage comme une mer.
(Ciné journal, 20 février 1982)
En apparence, Trop tôt, trop tard dépeuple : pas d'acteurs, pas de personnages, pas de figurants. À mieux y regarder, Danièle Huillet & Jean-Marie Straub introduisent quelque chose d'inouï (ou de « très ancien, mais oublié ») : ils réussissent à faire du paysage un acteur à part entière. Cela ne s'était plus vu depuis Le Vent de Victor Sjöström (1928). Le paysage n'est plus un motif pour documentaristes, mais un être qui joue (de façon météorologique et « faunesque » : oiseaux, puis plus tard lézard ou papillon) et qui parle un texte (ce texte est celui de l'Histoire, et le vent une pièce centrale dans l'agencement collectif d'énonciation du paysage). Les Straub ouvrent du même coup des directions inédites pour la pratique cinématographique du personnage et de la fiction, et inventent de nouvelles façons de répondre au désastre écologique qui guette les êtres cinéphiliques. Se laissant porter par les mots, Daney cerne dans sa réflexion sur le discours de l'acteur-paysage l'une des dimensions majeures du futur cinéma des « Straub-des-champs ». Il le fait par le biais d'une réflexion sur le vent, qui est aussi une réflexion sur le son, et sur la façon dont la rééducation sensible du corps et de l'oreille pourrait servir de boussole pour la récupération d'une expérience et d'un monde dépeuplés.
Il faut donc voir les Straub, habitants des villes, navigateurs en terre ferme, perdus. Il faut les voir au milieu du champ le doigt humecté levé pour prendre le vent et l'oreille tendue vers ce qu'il dit. Alors, la sensation la plus nue sert de boussole. Tout le reste, éthique et esthétique, fond et forme, en découle.
On peut ne pas supporter l'expérience. Cela s'est vu. On peut ne plus supporter l'idée même d'expérience. Cela se voit tous les jours. On peut décider que filmer le vent est une opération dérisoire. Du vent, justement. On peut aussi passer à côté du cinéma quand il se risque à sortir de chez lui.
(Ciné journal, 20 février 1982)
Julien Pieron
[1] Serge Daney, Ciné journal (Préface de Gilles Deleuze), Cahiers du cinéma, 1986. Ciné journal a été composé par Daney à partir de la masse d'articles écrits pour le quotidien Libération entre 1981 et 1986. [Les écrits des « années Libé » ont été recueillis à titre posthume chez P.O.L, dans les tomes 2 (2002) et 3 (2012) de La Maison cinéma et le monde.] La réédition ultérieure (1998) de Ciné journal en deux volumes au format poche (plutôt moche) abrase les jeux typographiques et l'iconographie choisis par Daney, qui maintenaient dans la forme-livre un lien visuel à l'article de presse. Ce choix éditorial tend à occulter l'origine quotidienne de l'écriture critique et à statufier (un peu) la « pensée-Daney ».
30.06.2026 à 14:35
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En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête. Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières (…)
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, 2, Histoire
En juin 2026, à San Francisco, la police a chargé la Marche Trans — là même où, soixante ans plus tôt, l'émeute de Compton's avait allumé les premières braises de la libération queer. Récit, par l'artiste et activiste Keith Hennessy, d'une violence d'État qui se rejoue, et de la solidarité trans qui lui tient tête.
Le contexte : en juin 2026, à San Francisco, la police a attaqué la Marche Trans, un événement qui commémore les émeutes de Compton's Cafeteria de 1966, l'une des premières révoltes à avoir soufflé, trois ans avant Stonewall, sur les braises de la libération queer. La scène, décrite ci-dessous, ne se comprend qu'à l'échelle de la séquence ouverte depuis la première campagne de Trump à la présidence des États-Unis, qui a fait de l'offensive antitrans l'un de ses gestes de ralliements. Depuis sa seconde investiture en janvier 2025, le décret 14168 (« Defending Women from Gender Ideology Extremism » [défendre les femmes contre l'extrémisme de l'idéologie du genre]) a notamment imposé à l'État fédéral de ne reconnaître que deux sexes, fixés « dès la conception », et de remplacer partout « genre » par « sexe » — effaçant la mention du genre des passeports, des bases de données et des financements publics. Huit jours plus tard, un autre décret s'attaquait à l'accès aux soins de transition pour les moins de 19 ans ; un troisième réactivait l'exclusion des personnes trans de l'armée. Un observatoire médiatique queer (glaad.org) recense aujourd'hui pas moins de 240 attaques, en actes ou en discours, contre les personnes LGBTQ depuis le retour de Trump au pouvoir.
On aurait tort de n'y voir qu'une obsession transphobe. Dans la bouche et dans les actes de ces dirigeants, l'attaque des vies trans sert de cheval de Troie pour une attaque sur les vies de toustes. Attaqués les premiers parce qu'arrivés les derniers, les droits des personnes trans sont remis en cause pour permettre ensuite d'ouvrir la voie à des offensives qui visent les migrantxs, les pauvres, et l'accès de toustes au soin.
C'est cette mécanique à l'échelle nationale et internationale qui vient alimenter ce qui s'est passé cette semaine à San Francisco, et qu'il faut apprendre, encore et encore, à déjouer.
Keith Hennessy :
« Et donc me voilà à la Marche Trans, un événement annuel ici à San Francisco : des milliers de personnes se joignant à une parade-festival qui honore et commémore une révolte trans/queer survenue en 1966 contre le harcèlement et les violences policières. L'émeute de la cafétéria Compton's est l'une des premières révoltes à avoir ouvert la voie à un mouvement radical de libération gay… mais voilà que soudain, ici à San Francisco, en 2026, soixante ans plus tard, les flics ont violemment attaqué la marche, s'en prenant à de jeunes personnes queers et trans, les jetant à terre.
En quelques minutes : 20 à 30 voitures de police, toutes sirènes hurlantes, des flics écumant de rage qui nous gueulaient dessus, matraque à la main, prêts à frapper, bousculant violemment les personnes queers sur leur passage. Plusieurs d'entre eux pointaient des fusils à lacrymo sur la foule.
On a crié en retour, on a fait ce qu'on a pu pour se protéger les unxs les autres, et on a tenté de tenir la rue, tandis que beaucoup d'entre nous, venuxs fêter et célébrer les vies trans, se retrouvaient violemment jetéxs à terre, arrêtéxs et entasséxs dans des fourgons de police.
On a fini par réussir à faire reculer les flics, et ils sont partis ; certainxs d'entre nous sont alléxs soutenir les amixs qui avaient été embarquéxs, pendant que les autres restaient, secouéxs mais unixs. Après quoi on a pu voir l'incroyable performance de danse aérienne de BodyStor. Sous le choc émotionnel de voir se déployer la violence anti-trans — et de voir s'y opposer l'éclat, la créativité et la solidarité trans — certainxs ont réussi à se réjouir, à pleurer, à respirer de nouveau.
L'écœurante ironie, dans tout ça : l'un des rares endroits des États-Unis à demeurer à peu près protégé des violences anti-trans orchestrées à l'échelle nationale redevient un lieu où les flics nous tabassent en pleine rue — à l'endroit même où nos ancêtres queers et queens avaient fini par réussir à s'organiser contre le harcèlement policier. La cafétéria Compton's avait longtemps été un refuge pour les personnes trans, queers, drag, gays et leurs amixs, avant que les flics n'y mettent un terme. Et l'émeute de Compton's, suivie trois ans plus tard par celle de Stonewall à New York, avait fourni son sol au mouvement lgbtq+ et à ses prolongements.
Aujourd'hui, les médias répètent à l'envi le récit policier selon lequel une foule aurait attaqué la police — alors que, manifestement, c'est l'inverse qui s'est produit. Les médias généralistes reprennent le mensonge selon lequel deux flics auraient été blessés (c'est faux), mais ne s'interrogent pas sur la violence injustifiée que les flics ont exercée sur beaucoup d'entre nous. Ce genre d'« information », qui nous somme de ne pas croire ce que nous avons vu ni ce que rapportent les témoignages, remonte à bien plus loin que Compton's et les années 1960. Quiconque s'est fait tabasser par les flics sait qu'iel finira accuséx de les avoir attaqués. Mais les trois dernières années de meurtres de masse perpétrés par les États-Unis et Israël contre le peuple palestinien ont appris aux jeunesses queers et militantes qu'on ne peut pas se fier à leurs récits.
Gratitude à toutes les personnes trans et queers, partout ; à nos adelphes trans, dans toutes les cultures, depuis l'aube des temps ; et aux personnes trans de demain, qui continueront de danser, de chanter, de se battre et de prendre soin du monde. »
E.B.
Traduction d'un billet publié hier par un ami, l'artiste et activiste Keith Hennessy.
Image extraite de Screaming Queens, un documentaire réalisé par Susan Stryker et Victor Silverman sur les émeutes de Compton's Cafeteria. (Pour le visionner, cliquer ici.)
30.06.2026 à 14:34
dev
L'antitsiganisme dans le patriarcat producteur de marchandises
- 29 juin / Avec une grosse photo en haut, 2, Mouvement
Tout continue comme avant. C'est à tout le moins ce que suggère le dernier rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, publié jeudi 25 juin 2026 [1]. Les Roms demeurent la figure de l'altérité maximale pour la population française.
Roms et Sintés [2] forment une minorité d'Europe diverse et fragmentée. Bien que quotidiennes et en tous lieux omniprésentes, des tabòrs d'Ukraine [3] jusqu'aux aires d'accueil françaises [4], les discriminations envers les Roms et Sintés prennent des formes spécifiques selon les groupes concernés et les régions considérées. L'antitsiganisme, à savoir le racisme visant les Roms et les Sintés, assignés à l'identité « Tsigane », quoique endémique en Europe et intimement lié à son histoire interne, n'est pour ainsi dire jamais thématisé dans la critique sociale, à tel point que le terme même d'antitsiganisme, qualifiant ce « racisme sans nom » [5], ce « racisme oublié », puisse tinter étrangement, « étranger » à l'oreille de la critique de la modernité capitaliste – est-ce parce que le « Tsigane » est la figure repoussoir par excellence, de laquelle tout le monde détourne instinctivement le regard ? Le « Tsigane » resterait, dans la bonne conscience militante, ce « parasite » qui nous ressemble contre notre gré, l' « asocial », le voleur, le chouraveur, trop proche de nous pour qu'on ne puisse voir en lui et dans sa condition autre chose que l'expression de sa mauvaise volonté, d'une déchéance feinte ou choisie. Tout au plus sont-ils dignes de théorisation en tant que « rebut » de la société : Karl Marx n'accolait-il pas au lumpenproletariat l'étiquette, à ses yeux infamante, de « bohème » [6] ?
Cette année encore, le rapport de la CNCDH révèle que plus de la moitié des françaises (63 %) interrogées perçoivent les Roms comme une communauté « formant un groupe à part dans la société » ; ce pourcentage monte jusqu'à 66 % lorsque la question porte sur les « Gens du voyage ». Ces chiffres, en augmentation par rapport à l'année dernière (respectivement +5 pts et +1 pt), mais qui se maintiennent à un niveau globalement très élevé depuis 2012, sont deux à trois fois supérieurs à ceux obtenus pour les autres groupes retenus dans l'enquête. 56 % des personnes interrogées considèrent que les Roms « ne veulent pas s'intégrer en France » (+ 7 pts par rapport à l'année dernière), ce qui expliquerait à leurs yeux leur mauvaise intégration, qui serait donc « choisie ».
Leur mode de vie supposé est toujours jugé très spécifique et condamnable par la majorité des françaises : 72 % (+5 pts) pensent que les Roms « sont pour la plupart nomades », 54 % (+4 pts) qu'ils « exploitent très souvent les enfants », 49 % (+4 pts) qu'ils « vivent essentiellement de vols et de trafics ». Alors qu'une très large majorité (91 %) des personnes interrogées partage l'opinion selon laquelle « les Français juifs sont des Français comme les autres », ce n'est le cas que pour une courte majorité (65 %) d'entre elles lorsque la question porte sur « les Français Roms ».
À partir des résultats de cette enquête annuelle, les autrices et auteurs du rapport concluent que « si la société française manifeste, au regard de plusieurs indicateurs, une tolérance accrue envers la diversité, les Roms et les Gens du voyage restent maintenus à la lisière de cet horizon commun. » Le contenu de l'antitsiganisme connaît en outre une évolution : aux accusations anciennes de vol et de vagabondage, s'ajoutent aujourd'hui celles d'exploitation abusive de l'État-providence, de parasitisme social organisé et « de tourisme social » délibéré. Le rapport met en évidence que les deux principaux facteurs explicatifs de l'antitsiganisme en France sont, par ordre décroissant d'importance, la proximité partisane et le sentiment de déclassement (« Je vis moins bien qu'il y a quelques années »).
La « question rom » est aujourd'hui particulièrement saillante au niveau local, les conflits entre « Roms et riverains » sont par exemple abondamment relayés par la presse régionale, bien plus qu'elle ne l'est à l'échelon national, comme ce fut le cas autour des années 2010-2013 [7] ; l'antitsiganisme n'a pas disparu de l'espace public, il s'est plutôt transformé.
Un rapport de l'agence européenne pour les droits fondamentaux (FRA – Fundamental Rights Agency), paru en 2019, observait que « la moitié (52 %) de la population française se sentirait (très) mal à l'aise à l'idée d'avoir des Roms comme voisins. Cette proportion est nettement plus élevée que dans les autres pays couverts par l'enquête. » [8] La CNCDH relevait pour sa part, dans un rapport daté de 2008, qu'en France tous les droits des personnes roms étaient bafoués (droits civils et politiques, droit d'asile, droit au logement, droit au séjour, droit à l'éducation, droit sociaux et accès à l'emploi), mettant à mal « l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'Homme ». [9]
L'exclusion transversale et « systémique » des populations roms, n'est pas propre à la France ; comme le rappelle un récent rapport de Ashwini K. P, rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée, elle s'exerce partout en Europe :
Dans toute l'Europe, les Roms sont victimes d'une exclusion systémique en matière d'éducation, d'emploi et d'accès aux soins de santé, y compris aux services de santé sexuelle et procréative, et au logement. […] Les Roms se heurtent à cette discrimination structurelle, institutionnelle et intersectionnelle et à l'exclusion sociale pour de multiples motifs, notamment l'appartenance ethnique, la race, la classe, le travail et les métiers traditionnels, l'ascendance, le statut migratoire et/ou l'éducation. Les femmes, les jeunes, les personnes âgées, les personnes LGBTQ+ et les personnes handicapées roms sont victimes de formes composées de cette discrimination systémique qui sont fondées sur l'âge, le genre, l'orientation sexuelle et le handicap. Ainsi, les femmes roms sont victimes de façon disproportionnée de violences fondées sur le genre et de stérilisations forcées, qui restent souvent impunies. […] [L]es chiffres mettent en évidence l'effet cumulé de l'appartenance ethnique et du genre sur l'espérance de vie, les femmes roms étant parmi les plus désavantagées. [10]
Le dernier rapport de la FRA, publié en 2025, ne fait que confirmer les précédents résultats. Dans le rapport d'enquête, l'agence révèle qu'en moyenne 70 % des Roms et Sintés européens sont « menacés par la pauvreté » [11], contre 16 % pour le reste de la population ; 37 % sont dans une situation de « privation matérielle sévère », contre 6 % pour le reste de la population ; un peu moins de la moitié (47 %) vivent dans un logement insalubre (« housing deprivation »), quasiment 3 fois plus que les personnes de la population générale. Les personnes qui sont confrontées à des limitations graves ou modérées dans leurs activités quotidiennes en raison de leur état de santé sont plus durement touchées que les autres.
Par ailleurs, près d'un tiers des personnes interrogées déclarent qu'elles ont fait l'expérience, dans l'année précédant l'enquête, de discriminations à leur égard en raison de leur appartenance au groupe rom et sinté. Seulement 32 % des Roms et Sintés âgés de 20-24 ans ont terminé, au moins, leurs études secondaires : soit environ 3 fois moins que le reste de la population. La différence entre les sexes [gender gap] présente dans la population générale (le taux d'achèvement des études secondaires pour les jeunes femmes est supérieur à celui pour les jeunes hommes) était absente pour les populations roms. 46 % des élèves âgés de 6-15 ans suivent des cours dans des écoles dont les élèves sont majoritairement ou exclusivement Roms et Sintés, ce qui relève d'une situation de ségrégation scolaire.
En moyenne 54 % des Roms et Sintés d'Europe déclarent comme activité principale du « travail payé », contre 75 % des personnes de la population générale. Bien que ce « taux de travail payé » puisse varier considérablement d'un pays à l'autre, s'approchant, dans certains cas, pour les hommes roms du taux retrouvé pour les hommes de la population générale (par exemple en Hongrie, Italie et Roumanie), le gender gap observé pour ce taux est beaucoup plus important dans les populations roms (31 % en moyenne) que dans le reste de la population (10 % en moyenne). Enfin, en Europe, les femmes et les hommes roms ont une espérance de vie moyenne respectivement inférieure de 7,4 et 8 ans (8,6 et 9,6 ans en France) à celles des femmes et hommes de la population générale.
Bien que depuis la dernière enquête de 2019-2021, une nette amélioration à l'échelle européenne soit observable, des disparités territoriales importantes persistent, avec parfois des régressions marquées pour certains pays. La France ne fait pas figure de bon élève. Sur les 10 pays étudiés dans l'enquête, elle est l'un des trois pays, avec l'Irlande et le Portugal, pour lesquels aucun des 7 objectifs fixés par l'UE ne sera vraisemblablement atteint d'ici à 2030.
Il peut être utile de rappeler quelques traitements récents de la « question rom » en Europe, ainsi que de mentionner un cas topique de remobilisation de la figure repoussoir du « Tsigane ». Tel que révélé par des articles de presse en 2013, la police suédoise avait constitué une base de données regroupant les informations, notamment généalogiques, de 4029 Rom, comprenant 1000 enfants, dont la majorité n'avaient jamais été poursuivis. En 2018, Matteo Salvini, à la tête de la Lega Nord, alors fraichement nommé ministre de l'Intérieur d'Italie, déclarait vouloir s'attaquer prioritairement à la « question rom », et annonçait un « recensement » de cette population en vue de sa déportation de masse (il disait vouloir s'inspirer d'un certain Donald Trump). En mai 2022, en pleine guerre d'invasion russe en Ukraine, le Ministre de l'Intérieur ukrainien, Viktor Andrusiv, déclarait dans une interview retransmise sur YouTube : « si vous êtes un déserteur qui a fui consciemment, vous n'êtes pas un Ukrainien. Vous êtes un Tsigane. »
Alors que 25 à 50 % de la population rom d'Europe fut exterminé durant la Seconde Guerre mondiale, le génocide nazi des Roms, ou Samudaripen, n'est encore que trop rarement évoqué, enseigné et reconnu [12]. Le complexe de camps de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau comprenait un « camp tsigane [Zigeunerlager] », aussi connu sous le nom de « camp des familles », dans lequel environ 20 000 Roms et Sintés, provenant de toute l'Europe, furent déportés pour y périr. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944, le camp fut « liquidé », les 2300 personnes encore présentes furent gazées, en famille [13]. Le génocide nazi des Roms ne fut reconnu par l'État allemand qu'en 1982. [14] Les réticences entourant cette reconnaissance, et le refus d'octroyer aux victimes les réparations correspondantes, découlent du préjugé mortifère et tenace selon lequel les Roms et Sintés auraient été persécutés (et détruits !) en tant qu'« asociaux », qu'ils l'auraient été du fait de leurs comportements criminels, et non en raison du statut racial qui leur fut assigné sous le nazisme. Le négationnisme du génocide nazi des Roms est donc atrocement banal, quand il ne s'agit déjà plus de simple ignorance. Le rôle des autorités françaises dans le Samudaripen reste encore un point sensible et discuté de l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale. [15] L'internement des populations « nomades » ne prit fin qu'en 1946, le carnet anthropométrique resta en vigueur jusqu'en 1969, pour être prolongé sous la forme du livret de circulation obligatoire pour les « Gens du Voyage », finalement supprimé en 2017. Il semblerait donc que l'antitsiganisme, qui de tout son poids pèse sur l'histoire européenne, soit digne d'intérêt pour la critique sociale.
La théorie critique de la valeur-dissociation, portée et développée par Roswitha Scholz à partir de la parution de son article de 1992 intitulé « La valeur, c'est le mâle » [16], part du problème de constitution suivant :
[S]oit le travail abstrait et la valeur sont déjà compris dès leur constitution et ainsi dans leur essence comme principe masculin ; soit une hiérarchie de concepts est à nouveau introduite, dans laquelle l'indexation sexuée est bannie dans un espace secondaire comme simple problème de dérivation et concrétisation. [17]
En d'autres termes, il faut partir du principe que « le rapport entre les genres structure lui-même de manière centrale le principe de synthèse sociale. » R. Scholz dépasse donc « l'univers masculin de la valeur » [18] en insistant notamment sur le fait qu'il « n'existe pas de rapport de dérivation logique et immanent entre valeur et dissociation » [19]. Comme elle le démontre, le travail abstrait, activité socialement médiatisante historiquement spécifique, auparavant considéré « neutre du point de vue du genre », a pour condition préalable l'exclusion des femmes, mais aussi des « racisés », des « invalides », etc. Sans pouvoir préciser plus avant ici, il convient d'affirmer que la « théorie de la crise », de la « borne interne absolue » [20] du patriarcat producteur de marchandises, est une composante essentielle de la théorie de la valeur-dissociation [21]. Par ailleurs, la critique de la valeur-dissociation place au centre de sa démarche la tension dialectique entre le général et le particulier, qui se déploie notamment par l'usage de différents niveaux, domaines, moments, de différentes sphères et dimensions : la critique de la valeur-dissociation « doit maintenir la tension, tout en la mettant en évidence dans ce contexte-là, entre les niveaux général et particulier » [22] et cela non pas de manière purement formelle mais dans une orientation vis-à-vis du contenu. Pour R. Scholz, la question n'est plus celle de la « nécessité » du racisme, à savoir sa dérivation (phénoménale) à partir d'un principe premier abstrait ; elle est de saisir les déterminations, intrinsèques et réciproques, les « médiations », entre ces niveaux, sans hiérarchie. L'antitsiganisme (tout comme les racismes, l'antisémitisme, le sexisme, le validisme, etc.) structure, compose, cimente en pratique le principe de « synthèse sociale » (Alfred Sohn-Rethel) capitaliste. Il faut donc partir de ce qui est, négativement, et non de ce qui devrait ou doit être, positivement.
L'introduction de la dissociation dans la critique de la valeur [Wertkritik] [23], en fait et plus justement la refonte de l'appareil conceptuel dans sa totalité [24], rend envisageable pour la critique de la valeur-dissociation, et finalement nécessaire pour celle-ci, l'analyse du racisme et de l'antisémitisme ainsi que des disparités matérielles [25], dans « leurs hypothèses fondamentales » [26] ; elle doit mettre l'emphase sur « le contenu des différentes formes de discrimination » [27] en tant qu'« ensembles historiquement transformables » [28]. L'approche de R. Scholz aiguise la théorie critique des racismes, dans ce qu'ils ont de spécifiques mais aussi de fondamentalement commun.
Finalement, c'est dans cet élan de refonte théorique, refonte toujours provisoire, qui est une exigence renouvelée de relativisation des notions fondamentales à l'aune de l'objet historique concret particulier [29], qui ne refuse cependant pas à analyser la forme sociale et à présenter ses principes généraux, dont le moteur principal est la dialectique général-particulier, que s'inscrit Homo Sacer et les « Tsiganes » [30], le texte de R. Scholz que nous reprenons ici pour tenter de saisir l'antitsiganisme dans ses relations avec le mode de socialisation capitaliste.
Le racisme n'est pas une forme vide ; toute critique véritablement radicale de celui-ci doit refuser tout à la fois la logique d'identité et l'ontologisation des différences. Au moyen de la théorie critique de la valeur-dissociation, il s'agit, avec R. Scholz, de penser le contenu spécifique de l'antitsiganisme comme variante spécifique et oubliée du racisme dans le mode de socialisation capitaliste. L'antitsiganisme doit être compris comme moment catégoriel fondamental du patriarcat producteur de marchandises, moment culturel, social-symbolique, économique et comme fondement négatif de la subjectivité pulsionnelle bourgeoise [31].
La reconfiguration radicale des rapports sociaux lors du « grand basculement » du système féodal au capitalisme [32] a engendré, comme figure historique négative, le « Tsigane ». Il ne rentre ni dans le cadre rigidifié de l'État-Nation, ni dans celui de la société du travail [33] ; il en est bien plutôt l'envers, les fondations enterrées et depuis oubliées, l'image renversée du travailleur salarié contribuant à l'économie nationale : le « Tsigane » représente le vagabond et le sans-patrie, le voleur et le paresseux, celui qu'il faut « sédentariser » et « discipliner », de force. En un mot, le « Tsigane » est, dans la modernité capitaliste européenne, l'idéal-type de l'asocial. Dans le même temps, il est la figure fantasmée de la liberté sans entrave, d'une indiscipline atavique et d'un hédonisme intrinsèque – la « drôle de vie des Tsiganes » [Das lustige Zigeunerleben] est érigée en modèle romantique de l'émancipation et du refus de la société du travail. En apparence opposés, antitsiganisme « ouvert » et antitsiganisme « romantique » forment les deux faces de la même pièce raciste.
L'histoire des populations Tsiganes en Europe est une longue histoire de proscriptions, de bannissements ; une histoire de marginalisation qui a pu, sans solution de continuité, basculer dans l'exclusion puis l'extermination pure et simple. Dès les années 1930 en Allemagne, un antitsiganisme organisé, systématique, et que guide l'« hygiène raciale », est appliqué par le régime national-socialiste. À partir de 1933, les populations Roms et Sintés sont stérilisées de force ; dès 1936, elles sont internées dans des camps ; en 1938, la « solution finale à la question tsigane » est ordonnée par Heinrich Himmler. La fin de la guerre et la « découverte » des atrocités génocidaires commises par les nazis ne marque pas un tournant majeur dans l'appréhension, le contrôle, la surveillance, la discrimination, la marginalisation et l'exclusion des populations roms : on constate la poursuite des pratiques de stérilisations forcées, d'internement sous contrainte et d'encampement. En Suisse, par exemple, dans le cadre du programme des « Enfants de la grand-route » (1926-1978), les enfants yéniches étaient retirés à leurs parents afin d'« éviter qu'un fruit de plus du vagabondage ne voit le jour ».
« L'histoire déchirée » (Enzo Traverso) du xxe siècle pose la question de l'entrelacement de l'antitsiganisme et de l'antisémitisme. Dans la modernité capitaliste occidentale, le Juif fait figure d'auteur surcivilisé de la modernité elle-même ; le « Tsigane » représente, de son côté, le passé fantasmé et romantisé de la culture occidentale : un passé tout à la fois brutalement refoulé et nostalgiquement désiré par les populations que la modernité a disciplinées par la mise au travail. Ces deux formes de racisme, en apparence opposées, s'agencent parfaitement dans une configuration spécifique de la conscience réifiée ; elles constituent deux planches d'une même plateforme [ticket] raciste, caractéristique de la « personnalité autoritaire ». La répulsion pour l'abstraction capitaliste, pour la « finance internationale », est indissociable de la haine des « assistés » et des exilés, des « sans aveu », de la peur de la déchéance sociale et de l'appel à la surveillance globalisée des populations et de leurs déplacements ; « antisémitisme structurel » et « antitsiganisme structurel » – schémas de pensée dans lesquels ni Juifs ni « Tsiganes » ne sont indispensables – se conjoignent et se renforcent, ils s'alimentent et participent d'une même conception du monde [34].
Reprenant les propositions de Giorgio Agamben portant sur l'état d'exception et l'homo sacer, « vie nue » tuable mais non sacrifiable, tout en leur redonnant leur contenu concret et historique, R. Scholz affirme, contre G. Agamben lui-même, que nous ne sommes pas toutes et tous au même titre des homines sacri en puissance : ce sont bien les Sintés et les Roms, ceux que l'antitsiganisme constitue sans cesse en « Tsiganes », qui sont les homines sacri par excellence de la modernité capitaliste – ils sont maintenus « en état d'exception perpétuel » [35]. Ce sont « les derniers des derniers », persécutés, exterminés sans conséquence ; jusqu'à être exclus des critiques habituelles du racisme. De même que la loi se fonde elle-même par la possibilité de sa suspension (état d'exception) [36], la synthèse sociale capitaliste est fondée par l'asocialité qu'elle engendre comme son contraire « englobé ». Autrement dit, l'absence de loi réalisée dans l'existence-comme-homo-sacer du « Tsigane » constitue la loi véritable, le nomos, du rapport de valeur-dissociation (capitalisme) ; tout à la fois et à un autre niveau, l'existence comme homo sacer constitue le contenu particulier de l'antitsiganisme. Selon R. Scholz, « la valeur-dissociation, en tant que principe fondamental [de la socialisation capitaliste], a elle-même pour fondement le “Tsigane” en tant qu'homo sacer par excellence, et inversement. » [37]
Comme nous l'écrivions en introduction, l'antitsiganisme, ce « racisme socialement acceptable », n'a été que très peu thématisé dans la critique sociale, jusqu'à être déconsidéré dans le marxisme ; la figure du « Tsigane », que ce soit dans son appréhension négative ou positive, au travers de l'image romantisée de la « Bohème » wild and free, a fourni l'étalon, en tant que référence occultée ou fondement caché, à la figure du lumpenprolétariat, « ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes » [38], cette « underclass » répugnante, indisciplinée et réactionnaire en puissance, qui représentait une asocialité décadente et pernicieuse : une « masse confuse, décomposée, flottante » [39] qui entravait, dans sa course historique vers l'émancipation, le sujet révolutionnaire, la classe prolétarienne, exclusivement composée d'ouvriers masculins blancs – « le travailleur ».
La réprobation théorique que formule le marxisme du mouvement ouvrier à l'égard du « Tsigane », dont les répercussions pratiques sont multiples, fait écho à l'accueil timide réservé, jusqu'à la fin du xxe siècle, aux luttes pour l'émancipation des femmes et des personnes immigrées. Comme l'écrivait Monique Wittig en 1990 : « […] en résumant toutes les oppositions sociales en termes de lutte des classes et de lutte des classes seulement, Marx et Engels ont réduit tous les conflits à deux termes. Il s'agit là d'une opération de réduction qui a fait l'économie de toute une série de conflits qui pouvaient être rangés sous l'appellation marxiste d' “anachronisme du capital”. Le racisme, l'antisémitisme et le sexisme ont été mis hors-champ par la réduction marxiste. » [40] Toutefois, dans le cas des femmes et des personnes immigrées, l'émancipation pouvait encore être atteinte par le travail, par la dissolution des particularités de ces luttes dans l'univers androcentrique de la valeur et de la marchandise ; comme sujet du travail, elles pouvaient être intégrées dans les luttes syndicales pour l'émancipation, avec en unique ligne de mire leur pleine intégration dans le « monde du travail ». Il n'en demeurait pas moins que ces luttes et les oppressions contre lesquelles elles s'érigeaient relevaient, pour beaucoup, de fronts et de contradictions secondaires ; le racisme et le sexisme n'étant alors considérés que comme des « formes résiduelles » [41], des anomalies, des scories de modes de production depuis bien longtemps dépassés : des « anachronismes du capital » en somme.
Cette perspective émancipatrice tronquée ne pouvait même pas être offerte au « Tsigane », dont il ne pouvait être question qu'en tant qu'image négative de l'émancipation et de la subjectivité de la classe prolétarienne. Dans la lutte « positive », prenant pour termes les catégories de valeur, de travail, de marchandise et d'argent, le « Tsigane » est l'innommable. D'ailleurs, qui sont-elles, qui sont-ils ? Travaillent-ils vraiment pour s'en sortir ? Pour ledit « mouvement ouvrier » et la tradition marxiste : hors du travail, point de salut ! « Jedem das Seine ». Or le « Tsigane » est par définition hors-travail, il est l'incarnation, à tout le moins pour la pensée européenne, de la rétivité au travail ; il s'agit là de son stigmate social, qui se fait « marque de la permanence » (Colette Guillaumin) somato-biologique : le « Tsigane » est « l'asocial par excellence ».
Ce faisant, dans la continuité des remarques fondamentales formulées par les féministes matérialistes dès les années 1970, il semble évident que la critique de la « loi de la valeur », à elle seule, n'est pas à même de rendre pleinement compte des disparités économiques et sociales, des racismes, par exemple de l'antitsiganisme, et plus largement des rapports de domination, qui ne s'intègrent que difficilement dans le schéma marxiste traditionnel de l'exploitation purement « économique ». Selon le mot de M. Wittig, « [l]es anachronismes ne [peuvent] pas faire l'objet d'une interprétation exclusivement économique : c'est-à-dire en termes de stricte appropriation de la plus-value » [42]. La critique de l'économie politique seule ou le seul Marx ne permettent pas de saisir la domination ; c'est aussi ce que soutient R. Scholz : il n'est pas possible de comprendre la totalité sociale avec le seul K. Marx.
Il s'agirait donc de s'éloigner de l'automatisme d'intégration fonctionnelle et mécanique des discriminations et des dominations dans le schéma neutre du point de vue du genre et de la « race » – c'est-à-dire dans la perspective de « l'ouvrier masculin blanc » – qui consiste à saisir l'exclusion, le sexisme et le racisme à travers le prisme de l'« intérêt capitaliste » personnifié, à savoir en termes d'ambitions personnelles de poursuite de l'auto-valorisation de la valeur, qui finit par prendre les traits d'un complot. C'est toutefois ce schéma qui est remobilisé quand, par exemple, Alberto Toscano soutient que « la principale fonction de l'expulsion dans les économies capitalistes qui dépendent de la main-d'œuvre immigrée et sans papiers n'est pas d'expulser ces travailleurs, mais de les subordonner. » [43] Il serait intéressant de reconsidérer cette assertion à la lumière des développements de R. Scholz dans Homo sacer et les « Tsiganes ». Car cet ouvrage, plus qu'une « étude de cas », est aussi et peut-être avant tout une mise en garde épistémologique : la totalité sociale ne peut pas être comprise à l'aide de dérivations en cascade des phénomènes à partir d'un principe premier, en dernière instance économique. Pour R. Scholz, il s'agirait plutôt de partir de l'exigence théorique selon laquelle « la valeur n'a aucune primauté » [44] pour ensuite maintenir la tension entre différents niveaux :
[L]a critique de la valeur-dissociation renonce à toute affirmation d'un principe premier. Une théorie critique de la valeur-dissociation, en tant qu'elle insiste précisément sur une pensée de la totalité brisée, doit faire reconnaître des dimensions différentes, comme les niveaux matériel, culturel-symbolique, socio-psychique, donc les niveaux micro, méso et macro […], ainsi que les dimensions globale et locale. Elle conçoit ces dimensions à la fois comme articulées entre elles et comme des dimensions pour soi […] et elle doit maintenir la tension, tout en la mettant en évidence dans ce contexte-là, entre les niveaux général et particulier. [45]
Au-delà de cette précédente critique, il convient de dépasser une critique « singulariste » qui prétend saisir le rapport social, quand ce n'est pas au moyen de la consignation superficielle de la multitude des phénomènes, par agrégation d'éléments, de particules, de catégories identiques à elles-mêmes, en vue de se forger une représentation en « contre-plongée » – dans une « perspective de grenouille » – du procès d'ensemble. Ce vers quoi nous oriente la théorie de la valeur-dissociation de Roswitha Scholz, c'est le rejet des conceptions et des méthodes fonctionnalistes ou mécanicistes ; c'est aussi vers le rejet de toute approche s'inscrivant dans « l'individualisme méthodologique » [46], c'est-à-dire qui saisit son objet à l'aide de catégories abstraites indéterminées, à l'aide d'un singulier – opposé au pluriel – qui ne serait qu'un exemplaire, dont la logique « pourrait en quelque sorte s'étendre du point à la totalité […] en passant par la surface limitée, tout en restant toujours identique à elle-même » [47]. Pour R. Scholz il s'agit au contraire d'analyser le rapport social de la valeur-dissociation dans son « entrelacement paradoxal » [48] en faisant en sorte, pour cela, de « maintenir la tension […] entre les niveaux général et particulier. » [49]
Ainsi, la prise en considération du principe de valeur-dissociation, en tant que « rapport processuel et contradictoire fondamental » (R. Scholz), nous astreint à penser à nouveaux frais la « contradiction en procès », au-delà de la simple exégèse du « fragment sur les machines » de K. Marx. Le processus de crise qui découle de cette « contradiction en procès » ne doit donc pas être uniquement saisi à travers sa composante économique, comme essoufflement mécanique du processus de valorisation de la valeur. Tout autrement, le processus de crise, en tant que crise de la valeur-dissociation, est à saisir à travers la barbarisation du patriarcat producteur de marchandises ; barbarisation qui passe par des dynamiques d'inclusion et d'exclusion en apparence contradictoires et dont les expressions sont toujours géographiquement et historiquement déterminées. La figure du spéculateur ou du « parasite d'en haut », qui réémerge pour se radicaliser en temps de crise, n'est, par exemple, pas la même en Europe et en Asie de l'Est [50].
La critique de la valeur-dissociation de R. Scholz nous offre donc des perspectives théoriques, largement inédites dans le paysage théorique francophone, pour penser les développements actuels du capitalisme, les transformations contemporaines des pratiques de la race et la fascisation globale en cours [51]. En effet, le procès de dévalorisation de la valeur, intrinsèque à la dynamique du patriarcat producteur de marchandises, entraine à présent le déclassement de groupes sociaux jusqu'alors relativement épargnés qui peut favoriser l'émergence de traitements réflexifs pernicieux de cette situation de crise. La « réduction de la croissance » hante par exemple les moindres pensées d'un Nick Land, figure de proue de la NRx (Neo-reactionary movement aussi appelé le Dark Enlightenment) néofasciste étatsunienne [52]. Ces traitements réflexifs de la contradiction reprennent de manière positive les catégories fondamentales du rapport patriarcal-capitaliste en crise et cherchent à résoudre le problème de la « réduction de la croissance » par leur remobilisation maximaliste et guerrière, bien qu'elles soient à l'origine de ce dernier. Ces catégories sont « ontologisées » et la reprise du procès de valorisation se mue en nécessité naturelle, seulement entravée par un corps étranger, parasitaire, qui rompt l'harmonie de la « belle machine ». Pour N. Land, « la modernité capitaliste a un fondement socio-culturel précis et la force compensatoire, démocratique, qui s'oppose à la techonomie, a un contenu racial : c'est, aux États-Unis, les “Blancs” qui constitueraient l'élite et qui seraient victimes, par les violences urbaines, des attaques des minorités portées par la religion démocratique. » [53]
Avec R. Scholz, la gageure consiste en l'historicisation radicale des différentes formes de domination, des « formes réflexives du traitement affirmatif de la contradiction » [54] et de leur contenu sans toutefois se détourner d'une théorie générale, mais non-unidimensionnelle, du rapport social patriarcal-capitaliste.
Cette approche théorique de ce rapport, dont la valeur-dissociation est le « cadre catégoriel fondamental » (R. Scholz), offre de même une grille de lecture critique des hypothèses néo- ou techno-féodales (et des thèses sur le « techno-fascisme » qui les reprennent) actuellement en vogue [55]. Premièrement, elle dépasse la « caractérisation vague de la reproduction sociale » propre à ces hypothèses pour saisir négativement, dans son essence, le rapport patriarcal-capitaliste à l'aide de la détermination de ses catégories fondamentales. Ensuite, elle bat en brèche une théorie de la féodalité proprement indigente sur le plan de la recherche historique et se rapproche, en cela, des considérations historiographiques et des travaux des historiennes Jacques Le Goff, Anita Guerreau-Jalabert, Alain Guerreau, Joseph Morsel et Jérôme Baschet [56]. Le concept de « fétichisme » est si central pour la théorie de la valeur-dissociation que Robert Kurz se propose de faire une « histoire des rapports-fétiche », qui bouleverserait notre compréhension des « rapports de dépendance personnelle ». Pour R. Kurz :
[I]l faut d'abord retenir le concept de « représentation de Dieu » personnifiée en tant que généralité, afin de ne pas mal comprendre les relations de « dépendance personnelle » dans les sociétés prémodernes, déjà thématisées par Marx, dans le sens des concepts modernes de sujet et d'intérêt, par exemple comme une « domination arbitraire » personnelle, telle que cela apparaît dans l'idéologie des Lumières et, dans une large mesure, dans la philosophie de l'histoire moderne classique (ce qui fait naturellement partie de la métaphysique du progrès en tant qu'idée d'une progression depuis la non-liberté obscure vers la prétendue « liberté » bourgeoise). En réalité, les représentations métaphysiques personnifiées dans les « rapports avec Dieu » sont strictement définies par le rite, les réglementations transmises, les obligations personnelles, etc. À l'époque moderne, la constitution-fétiche se déplace de la « relation à Dieu » ancrée dans la transcendance vers la valorisation immanente du monde. [57]
L'hypothèse de la « régression techno-féodale » apparaît, en regard, relever plus de la régression théorique que d'une théorie critique de la totalité patriarcale-capitaliste sensible aux questions de (dis)continuité historique et à même de saisir les développements contemporains de celle-là [58]. Enfin, ces « hypothèses » se veulent encore trop souvent neutres du point de vue du genre et de la « race », alors que ces dernières irriguent, par exemple, les pratiques du « capitalisme de plateforme » [59]. À contrario, R. Scholz nous oblige à penser dialectiquement la continuité et la rupture historique pour ne pas sombrer dans une pensée de l'identité qui ne souligne que les apparentes similitudes, historiques notamment, dans le champ clos de l'économie, sans rechercher jamais les différences, le « non-identique » (T. Adorno), le dissocié.
À l'instar et au-delà de T. Adorno dans Dialectique négative, R. Scholz prône un retour au concret, à l'objet d'analyse, dans tout sa particularité. Elle souligne l'importance des médiations :
Il s'avère ainsi qu'il ne peut s'agir, pour la théorie de la valeur-dissociation, de soutenir de manière purement formelle la tension entre général et particulier, mais au contraire de soutenir des orientations de contenu, qui correspondent toujours à « la chose », même dans sa médiation, raison pour laquelle elle ne pourra jamais être juste elle-même comme dans une interprétation immédiate et vitaliste. [60]
La critique sociale, en particulier la critique de l'économie politique, ne peut pas continuer de présupposer que la valeur est le principe « neutre » du rapport-capital, alors que celle-ci est matériellement déterminée par le genre/sexe et la « race ». Bien qu'il ne faille pas s'arrêter aux phénomènes et à l'immédiateté, pour alors les hypostasier (il faut « saisir l'immédiateté comme elle-même médiatisée » [61]), le niveau général ne peut pas plus être séparé du niveau factuel-empirique, du particulier, qui lui est intrinsèquement relié [62]. L'« exploit difficilement réalisable [qui] consiste […] à maintenir la tension entre le général, le particulier et le singulier, entre ce qui est commun et ce qui est différent » [63] trouve sa tentative théorique la plus aboutie dans le « réalisme dialectique » proposé par Roswitha Scholz ; une tentative critique qui traverse toute son œuvre :
Il s'agit donc, dans le sens de la totalité concrète déployée, d'une nouvelle détermination des rapports sociaux mondiaux qui ne doit pas craindre les « bas-fonds de l'empirie » (Kant) et qui doit donc, suivant Adorno, donner la priorité à l'objet réel. Lorsque la réalité sociale change, la théorie doit changer, tout en maintenant la critique du principe de forme et donc la distinction entre essence et apparence. L'empirisme et les niveaux d'analyse plus concrets ne doivent pas être subordonnés à la détermination de la forme sociale fondamentale. [64]
C'est bien pour cela que, en ce qui concerne l'antitsiganisme, Roswitha Scholz ne propose pas seulement une théorie de la projection pathique ou une critique de l'idéologie, mais quelle présente l'existence-comme-« Tsigane » en tant que principe de synthèse social, réel, matériellement effectif, au même niveau que les catégories fondamentales de valeur ou de dissociation : la figure du « Tsigane » représente effectivement la rationalité moderne, « leur situation sociale est conditionnée par la société de travail capitaliste elle-même, dans la mesure où, d'une part, ils en sont séparés en tant qu'ils en sont l'antipode et, d'autre part, ils constituent la matrice de l'homo sacer par excellence, la condition de cette socialisation négative. » [65]
Soulignons, pour terminer, que de récents travaux de recherche visent à mettre en exergue la prégnance de l'antitsiganisme en France, notamment dans ses évolutions les plus contemporaines. L'anthropologue Lise Foisneau réinterroge par exemple le rôle de l'État français dans le Samudaripen et met en lumière les « figures du déni » qui hantent encore l'historiographie et les politiques mémorielles à ce sujet [66]. Le sociologue Éric Fassin, pour sa part, démontre qu'une véritable « politique municipale de la race », discriminatoire à l'égard des Roms, mortifère aussi, se déploie en France depuis les années 2010 au moins [67]. Il s'agirait à présent de croiser ces travaux historiographiques, sociologiques et anthropologiques avec une théorisation critique, générale mais non-unidimensionnelle, du rapport social patriarcal-capitaliste ; et ce dans une unique perspective : l'abolition totale de ce dernier.
En ces temps de fascisation et de barbarisation du patriarcat producteur de marchandises en crise, le « marginal » devient l'ennemi intérieur, l'être parasitaire freinant la production de valeur que le repli national voudrait réamorcer, par la fuite en avant « téléoplexique » et le « hard reboot » (N. Land), par la « purification » du corps social s'il le faut. La marginalisation forcée de pans entiers de la population va de pair avec les redéfinitions toujours plus serrées d'une marginalité sociale qui finit par s'inscrire durablement dans les corps. Le darwinisme social fait son grand retour, eût-il jamais vraiment disparu. Le grand partage entre le « travailleur libre en puissance » et le parasite, l'irrécupérable, l'asocial se fait aujourd'hui plus pressant, dans une urgence aux iridescences eschatologiques. Dans ce contexte omineux, il semble impératif d'analyser l'intrication des processus de crise du capitalisme et de racialisation. Il s'agit toutefois de garder à l'esprit que tout le monde n'est pas égal vis-à-vis de ce processus de racialisation : tout le monde n'est pas le marginal-type, tout le monde n'est pas « l'homo sacer par excellence ». En ces temps, donc, les Roms et les Sintés réels sont particulièrement vulnérables. – Tout continue comme avant, n'est-ce pas ?
[1] https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025
[2] Nous désignons à travers l'usage de ce terme « Roms et Sintés » les personnes qui sont identifiées ou qui s'identifient en tant que Roms, Sintés, Gitans, Manouches, Yéniches ou Voyageurs. Les processus de désignation administrative, policière, scientifique, etc., mais aussi d'auto-identification, doivent toujours être approchés de manière critique et négative – et non romantique, affirmative ou simplement positiviste : l'individu présente une singularité qui jamais ne s'épuise dans ces processus et dénominations abstraites et générales. Ces désignations et leurs usages doivent de plus être replacés dans les contextes historiques et géographiques qui leur sont propre. Il en est de même pour le terme « Tsigane », comme l'écrit Lise Foisneau dans « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », dans L'Homme, 249, 2024 : « L'usage du terme “Tsigane” n'est presque jamais justifié par ceux qui l'emploient, comme s'il allait de soi pour la période 1939-1946 (Peschanski 2010 [1994] ; Filhol & Hubert 2009). Parmi les rares auteurs qui s'en expliquent, Monique Heddebaut écrit qu'elle l'utilise par “défaut […] afin de nommer l'ensemble d'une communauté dont les représentants et les témoins n'ont pas de vocable unique pour se désigner en tant qu'entité humaine singulière” (2018 : 18). Or, les collectifs persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale ne forment pas une “communauté”, chaque collectif ayant un autonyme pour se designer. Réunir sous le seul nom de “Nomade” ou de “Gens du Voyage” des personnes à l'histoire si différente est une décision administrative que l'historien et l'anthropologue doivent interroger, et cela n'en est pas moins vrai pour le terme “Tsigane”. » Pour les questions terminologiques, on pourra utilement se reporter à : https://www.angvc.fr/wp-content/uploads/2016/09/COE-20120518-Glossaire-Roms.pdf
[4] Lise Foisneau, « Les Aires D'accueil des Gens du Voyage : Une Source Majeure D'inégalités Environnementales » dans Études Tsiganes, 67(3), 2019, p. 28-51. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-etudes-tsiganes-2019-3-page-28?lang=fr >.
[5] Ilsen About, « Un Racisme Sans Nom. Les Origines Historiques de la Haine Antitsigane », dans Communications, 107(2), 2020, p. 89-101. Disponible en ligne : https://doi.org/10.3917/commu.107.0089 >.
[6] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 76.
[7] Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard, Aurélie Windels, Roms & riverains, La fabrique, 2014.
[8] Rapport disponible en ligne : https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2021-roma-and-travellers-survey-country-sheet-france_fr.pdf >
[9] CNCDH, Étude sur la situation des Roms et des gens du voyage en France, 2008.
[10] https://www.ohchr.org/fr/documents/thematic-reports/ahrc5962-intersectionality-racial-justice-perspective-report-special
[11] « Cela signifie qu'ils vivent dans des ménages dont le revenu équivalent après transferts sociaux est inférieur à 60 % du revenu médian de leur pays. »
[13] Henriette Asséo, « Le Sort des Tsiganes En Europe Sous le Régime Nazi », dans Revue d'Histoire de la Shoah, 167(3), 1999, p. 8-19. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah1-1999-3-page-8?lang=fr >.
[14] Henriette Asséo, « L'avènement Politique des Roms (tsiganes) et le Génocide la Construction Mémorielle En Allemagne et En France », dans Le Temps des médias, 5(2), 2005, p. 78-91. Disponible en ligne : https://shs.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-2-page-78?lang=fr >.
[15] Lise Foisneau, « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », art. cit.
[16] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Albi, Crise & Critique, 2019.
[17] Ibid., p. 21.
[18] Ibid., p. 85.
[19] Ibid., p. 81.
[20] Et de la « borne externe », voir Sandrine Aumercier, Le Mur énergétique du capital, Albi, Crise & Critique, 2021.
[21] Roswitha Scholz, « Valeur-dissociation, sexe et crise du capitalisme », Jaggernaut. Crise et critique de la société capitaliste-patriarcale, no 2, Albi, Crise & Critique, 2020.
[22] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 138.
[23] Pour une introduction à la critique de la valeur, se reporter à Ernst Schmitter, L'Économie comme catastrophe. Une introduction à la critique de la valeur-dissociation, Albi, Crise & Critique, 2025.
[24] En contradiction avec ce qu'écrit Ernst Schmitter dans L'Economie comme catastrophe, Albi, Crise & Critique, 2025.
[25] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 94.
[26] Ibid., p. 105.
[27] Ibid., p. 106.
[28] Ibid., p. 118.
[29] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 119.
[30] On trouvera une version condensée de ce texte dans la revue allemande Phase 2 sous le titre « WASTE TO WASTE – Die Roma und “wir” ». Une traduction française est disponible en ligne : https://lundi.am/Waste-to-waste-les-Roms-et-nous >.
[31] Pour une autre synthèse, se reporter à https://lundi.am/Putain-ca-pue
[32] Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ?, Albi, Crise & Critique, 2024.
[33] Voir Groupe KRISIS, Manifeste contre le travail, Albi, Crise & Critique, 2020.
[34] Ce que confirme, statistiquement, le rapport de la CNCDH.
[35] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », Albi, Crise & Critique, 2025.
[36] « nous appellerons ban […] cette puissance […] de la loi qui lui permet de se maintenir dans sa propre privation et de s'appliquer en se désappliquant. La relation d'exception est une relation de ban. Celui qui est mis au ban, en effet, n'est pas simplement placé en dehors de la loi ni indifférent à elle ; il est abandonné par elle, exposé et risqué en ce seuil où la vie et le droit, l'extérieur et l'intérieur se confondent. » (Giorgio Agamben, Homo sacer ; l'intégrale, 1997-2015, Paris, Le Seuil ; 2016, p.33 sqq., §1.7.)
[37] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », op. cit.
[38] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 76.
[39] Ibid.
[40] Monique Wittig, La pensée straight, Paris, Amsterdam, 2019, p. 90 sq.
[41] Christine Delphy, « Pour une théorie générale de l'exploitation » dans Mouvements n°26, 2003.
[42] Monique Wittig, La pensée straight, op. cit., p. 91.
[43] Alberto Toscano, « Trump, la répression anti-migratoire et les profits de la peur », dans la revue Contretemps, en ligne : https://www.contretemps.eu/profits-peur-trump-immigration-racisme/ >.
[44] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, « masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, op. cit., p. 433.
[45] Roswitha Scholz, « La nouvelle critique sociale et le problème de la différence » dans Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 138, souligné dans l'original.
[46] Robert Kurz, Argent sans valeur, Albi, Crise & Critique, à paraître.
[47] Robert Kurz, Argent sans valeur, op. cit., chapitre 3.
[48] Roswitha Scholz, « La nouvelle critique sociale et le problème de la différence » dans Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 136.
[49] Ibid., p. 138, nous soulignons.
[50] Voir Julian Go, « Théoriser le capitalisme racial : critique, contingence et contexte » dans Marronnages, vol. 3, n°1, 2024, p. 32-55.
[51] Roswitha Scholz, La démocratie dévore toujours ses enfants, Albi, Crise & Critique, 2024.
[52] Romaric Godin, « Nick Land, le penseur des « Lumières sombres » qui inspire la Big Tech » sur Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/international/270425/nick-land-le-penseur-des-lumieres-sombres-qui-inspire-la-big-tech >.
[53] Ibid.
[54] Robert Kurz, Gris est l'arbre de la vie, verte est la théorie, Albi, Crise & Critique, 2023.
[55] Ces démarches sont dangereuses à plusieurs égards. Sans rentrer dans le détail, elles considèrent premièrement que ces « régressions » n'ont rien à nous apprendre sur le capitalisme, nous serions déjà dans un après le capitalisme identifié, de façon totalement acritique et anhistorique, à son avant féodal ; deuxièmement, si l'après est comme l'avant, à savoir « obscur », le capitalisme déjà dépassé devient un phare dans la nuit (étonnant « romantisme » éclairé) : l'« âge d'or » fordiste est transmué en idéal d'émancipation. Enfin, toutes ces réflexions sont prisonnières des catégories du rapport de valeur-dissociation, elles restent enfermées dans l'espace intérieur de la marchandise et de la dissociation, du mode de socialisation capitaliste en général, ce qui en émousse irrémissiblement leur tranchant.
[56] Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme, Albi, Crise & Critique, 2024.
[57] Robert Kurz, « l'histoire comme aporie » dans Jaggernaut n°7, Albi, Crise & Critique, 2025.
[58] Mais est-ce seulement l'objectif ? N'est-ce pas une niche théorique dont le seul bénéfice est de contribuer à la carrière (universitaire) de ses promoteurs ? Qui, parmi ceux-là, désire vraiment, existentiellement, changer radicalement le monde ? On les comprend : « C'est long une vie de colère. »
[59] Sophie Bernard, UberUsés, Paris, PUF, 2023.
[60] Roswitha Scholz, Le Sexe du Capitalisme, op.cit., p. 138.
[61] Ibid., p. 171.
[62] Ibid., p. 137.
[63] Ibid., p. 136.
[64] Roswitha Scholz, Forme sociale et totalité concrète, Albi, Crise & Critique, 2024, p. 107.
[65] Roswitha Scholz, Homo sacer et les « Tsiganes », op. cit.
[66] Lise Foisneau, « Le génocide des “Nomades” : figures du déni », art. cit.
[67] Éric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard, Aurélie Windels, Roms et riverains, op.cit.