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05.10.2026 à 20:47

Des cauchemars et des rêves

dev

Ce que l'on voit du mouvement lycéen lorsqu'on est professeur

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (3318 mots)

« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »

L'apathie était l'humeur écrasante. Sans trop y croire, nous nous attachions à des appels au 17 octobre contre la vie chère, à un énième retour tant attendu des Gilets jaunes, parfois nous participions à des manifs ou des évènements sans fougue juste pour aller boire un coup, nous regardions sur nos écrans défiler les images aberrantes de la guerre capitaliste menée contre un « nous » toujours plus grand. Bref, en France, depuis les Gilets jaunes, nous étions en attente, traversés parfois d'espoirs qu'on savait d'avance déçus. Nous regardions atterrés la suite du monde se dessiner comme un cauchemar dont on ne sait plus par où se réveiller. Et là, contre toute attente, les lycéens soulèvent l'ordre morose. Un soulèvement de la jeunesse : qui l'eût cru ?

Ces « jeunes » qu'on ne cesse de dépeindre comme dépolitisés, rivés à ces fameux écrans, incapables de réfléchir et de s'organiser, etc... En une semaine, partie de la banlieue parisienne avant de s'étendre sur tout le territoire, une jeunesse en révolte affole le pouvoir. Ça y est nous nous remettons quelque peu à entrevoir quelques rêves de révolte, et la bourgeoisie, elle, commence à cauchemarder :« alertes info - BFMTV - le premier ministre craint que la crise lycéenne ne s'installe pendant plusieurs mois, voire jusqu'à la présidentielle. Ses conseillers, dont plusieurs anciens préfet,observent une convergence des luttes jugée inédite entre des jeunes de banlieue et de centre ville,issus de milieux sociaux très différents. » Leurs cauchemars sont nos rêves. On y reviendra à cette histoire de mélange des classes sociales dans la jeunesse ; comme une possibilité de débordement majeur ou comme une faille dont le pouvoir va se servir pour mater le soulèvement. Il n'y a pas qu'à l'école qu'on a des camarades de classe.

Est-ce que les énièmes réunions de crises ministérielles, l'habituel ronron médiatique contre les fameux « débordements menés par des agents extérieurs » - qui évidement et encore une fois ne sont pas des débordements mais la raison de l'affolement du pouvoir – est-ce que donc ces techniques contre insurrectionnelles auront raison de cette révolte si attendue ? Car la technique contre insurrectionnelle n'est pas qu'une répression brutale des corps qui débordent, mais aussi une pression sur l'esprit de celles et ceux qui pourraient rejoindre ces débordements... Nous voilà donc seriner à longueur de journée à la bonne vielle recette : tout les récits sont fait pour séparer les « bon-lycéens-gentils-respectables-aux-revendications-légitimes » et « les-méchants-lycéens-casseurs-éléments-extérieurs etc... »

Imaginez un instant que dans un autre endroit lointain de nos démocraties, un soulèvement de la jeunesse soit réprimé férocement, que plus de 5000 arrestations aient lieu en 5 jours, que des interdictions de manifester tombent et que les dirigeants au pouvoir de cet endroit du monde lointain ne parlent que du fait que les incidents sont le fait d'agents extérieurs : vous y sentirez l'arnaque à pleins nez et vous auriez bien raison. Mais c'est plus difficile de s'en rendre compte quand ce sont nos rues qui crament.

Ce texte ne veux pas re-re-re-re-re-dire les conditions aberrantes de l'éducation nationale, les manques de moyens, les classes surchargées, parcours sup, etc... car l'essentiel de ce mouvement me semble parler de choses plus profondément radicales. Ce texte ne veux pas parler à la place de quiconque mais se veut comme une défense de ce qu'il se passe, comme une alliance avec elleux. Une ode et un appel à rejoindre cette jeunesse, au-delà de nos âges et de nos fonctions. Pas depuis un extérieur analysant, mais depuis une intuition qui nous attire vers le fond et la forme que prend cette révolte ; depuis ces fameux débordements qui sont tout sauf à la marge, qui en sont l'ADN et qui disent une chose simple « la révolution est possible, joyeuse, désirable et nécessaire »


Il est 10H00, il y a des centaines de jeunes éparpillés mais qui avancent dans le même sens, d'un blocus à un autre, d'une poubelle en feu à une publicité explosée.
Quelques mortiers qui tirent un peu au hasard des embranchements. Des gaz qui tombent parfois et des courses effrénées qui suivent. Et beaucoup de sourire, de joie et des rires qui s'opposent aux peurs qui sont là aussi évidemment . Les peurs que ces corps pleinement vivants et qui sèment le désordre vital soient mutilés par les bien nommées forces de l'ordre . Cette prise de rue est tout le contraire des défilés austères et tristounets des organisations de gauche traditionnelles.

Je n'avais plus ressenti ça depuis les Gilets jaunes. D'ailleurs, une discussion avec un groupe de lycéens finit par « eh, vous avez fait les GJ vous ? » . Je confirme. Ils me disent qu'ils ont vécu ça par procuration, qu'ils étaient trop jeunes pour y participer . « En vrai, c'est qui les meilleurs, les GJ ou nous ? » Je dois leurs avouer que c'était un peu plus fou encore avec les GJ mais que je croise les doigts pour que ça aille encore plus loin cette fois-ci. D'autres m'interpellent, « eh m'sieur, vous êtes prof ? » Il s'avère que je le suis par hasard depuis septembre . « Vous êtes pas assez payé m'sieur ! mais surtout, on va vous offrir des vacances, le lycée est HS – vacances pour tout le monde ! » Et bim ! En un seul geste émeutier, les congés et la grève général décrétées avec sourire et panache. Je repense aux vielles phrases relous des adultes quand j'étais jeune, « il faut bien se rendre compte que les congés payés, les élections, etc. ça s'est obtenu par des gens qui se sont battus et qui sont morts pour ça ». Ok , ben on en demande pas tant, on aimerait bien qu' il n'y ait pas de morts, mais si vous étiez ok pour nous rejoindre et pour ne pas pleurer pour des grilles arrachées de lycée, ça mettrait un peu de vie dans vos discours, non ?

Des jeunes chantent la marseillaise. Enfin, surtout le « aux armes ». Quelques « révolution » fusent. Des « Macron nique ta grand mère » aussi. Sinon, peu de slogan. Du rap sur des enceintes bluetooth. Des groupes qui composent un ensemble qui s'organise magiquement très bien. Quand des jeunes arrachent des barrières d'un parking privé pour essayer de les balancer sur la police, c'est l'essentiel de la manif qui applaudit et approuve clairement. Les barrières sont finalement jetées sur les rails du tram puis elles seront ramassées par d'autres jeunes qui prétendent que la violence ne sert à rien, qu'elle dessert les causes, etc... Des futures SO de syndicats ? Des futurs politiciens ? Je suis pas énervé et je me dis que c'est juste un égarement de la jeunesse :). En tous cas, ielles sont bien minoritaires à désapprouver les gestes émeutiers de la matinée. C'est évident que ça sent le désir de tout niquer.


Et c'est là que je reviens au cauchemar des autorités qui serait notre rêve : l'alliance des jeunesses dans leurs différentes manières de prendre la rue. Il n'y a pas qu'une jeunesse mais des jeunesses. Et sans aller chercher trop loin, une des oppositions majeures qui existe au sein de la jeunesse est la même que chez les adultes : l'opposition de classe. Il ne faut pas tourner autour du pot et mettre les deux pieds dedans : pour réaliser le cauchemars des autorités, il faudra que les « jeunes des centres villes » et « des campagnes » ne se désolidarisent pas des jeunes « des quartiers populaires » qui contrairement à LFI sont à l'origine de ce mouvement. Qu'ils trahissent leurs classe, qu'ils refusent d'endosser le rôle qu'on attends d'eux, en l'occurrence qu'ils condamnent les violences d'un jeune prolétariat sous entendu comme non politisé, bête et violent. Alliance du centre et des marges, un ensemble pour faire tomber le régime, voilà le rêve /cauchemar.

En tous cas, devant cet abribus explosé et un feu de poubelle sur les voies du tram, je n'ai pas l'impression qu'une majorité de lycéens présent.es ne soutiennent pas ces actes... C'est plutôt les jeunes militants anticasseurs outré par « la-violence-qui-dessert-le-mouvement » qui semblaient être en position périphérique à ce qui se tramait ce jour-là. Mais ça pourrait très vite changer. Car ça allume fort sur les réseaux, à la télé, dans les journaux, à la radio. Et il va être difficile de résister à l'injonction à se placer du bon côté, à se désolidariser des plus déterminés, etc. Le pouvoir demande aux jeunes des centres de redevenir centraux et de trier l'ivraie de l'ivresse. Ainsi ils obtiendront la légitimité de manifester dans le calme, puis l'impuissance et la résignation arrivera plus tard quand les feux seront éteints, que le calme sera revenu. Ce qui est l'obsession de l'ordre des choses. Est ce que ce sera fait ? Ça dépend. J'ai tendance à être optimiste et à croire que les jeunes ne tomberont pas dans ce panneau…


Il est 11H45, certains essayent de rentrer de force dans l'université pour réveiller les étudiants endormis. Une grille est arrachée. Des vigiles et des cravatés repoussent férocement les apprentis assaillants. Tu m'étonnes que certains « personnels de l'éducation » prennent quelques coups.
Un jeune me dit que le proviseur de son lycée à essayer d'attraper de force un jeune pour le livrer à la police, il se recevra quelques projectiles. Je retrouve un vieux pote autonomes, on a le sourire. On distribue quelques sérum phy et on échange avec joie et simplicité.


Ce que je me dis en outre, c'est que ces révoltés, dans leur majorité, ne semblent rien réclamer au pouvoir. De fait, ils veulent foutre le zbeul, détruire une vie d'oppression par des actes de destruction matérielle (abîmer le pouvoir étatique, abîmer le pouvoir hiérarchique, abîmer les flics, les proviseurs antiblocus, abîmer les murs des lycées, etc.). Pourquoi on a tant de mal à vouloir regarder ce désir jouissif de révolte pur, de destruction de ce qui dans nos vie et dans nos villes, est l'image de l'institution d'un monde si laid ? Pourquoi a t-on si peur du feu dans ces rues froides et ordonnées ? Parce qu'on à peur de la révolution. Je ne vois que ça.

La révolution, c'est/ ce serait ce moment où on s'enjaillerait à assez nombreux.es dans la destruction de ce qui est là, ordonné, injuste, mais paradoxalement profondément rassurant parce que déjà là et ordonné justement… Les lycéens ne veulent pas juste avoir des meilleurs conditions de travail, Je ne crois pas qu'il s'agisse d'abord de ça. Comme chacun.e d'entre nous, ielles veulent autre chose que ce qui existe là, même s'ielles ne savent pas encore exactement quoi. Et même si ça fait toujours peur d'abandonner ce que l'on connaît. La jeunesse est ce passage de la vie où cette peur de l'inconnue ne prends pas le dessus sur la joie, sur la volonté.

Ielles brûlent leurs lycée parce que c'est l'institution de la société où ielles travaillent. Ces écoles qui, entres autres, et peut être de plus en plus, les dressent pour être des bons sujets de la société actuelle. Société sans avenir et laide, on le sait très bien. Nous autres adultes, on ferait bien parfois de brûler nos bureaux, nos usines, nos open spaces et nos boites d'interim. Alors, évidemment que les proviseurs qui s'interposent avec autorité entre leurs grilles et les élèves enragés, ils se figent dans des positions d'ennemis , des position autoritaires qui veulent avant toutes choses « maintenir l'ordre » « revenir au calme » « apaiser les tensions ».

Mais enfin… Dans un monde en feu à tout niveau, quelle abjecte injonction de maintenir le calme. Les tensions sont déjà là à un niveau insoutenable, maintenir le statu quo est une position déprimante et suicidaire. Plus personne au fond de lui ne croit une seul seconde que le calme et la pacification des relations entres dominées et dominants va pouvoir changer les choses. Ou alors je suis à côté de la plaque. Mais ce qui me rassure ce matin, dans ces rues émeutières, c'est que je ne suis pas seul à être à côté de la plaque.

D'ailleurs, qui suis-je ? Un « vieux » de 36 ans. Qui a passé pas mal de sont temps à bosser avec des jeunes en MJC, puis aujourd'hui prof au collège. J'ai organisé des débats avec mes élèves de 4e et 3e sur le mouvement lycéen. Ils avaient tant de choses à dire. Tant d'envie d'en découdre avec l'ennui de ce monde et l'autorité nauséabonde.

« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »

« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »

N'est il plus possible d'entendre un truc aussi basique que ce désir de vie contre la société ? A-t-on oublié que mai 68 que tant d'adultes de gauche chérissent est une secousse contre l'ennui du monde de la consommation et du travail ? Est ce possible d'envisager d'autres secousses ? Passer plus de temps avec ceux qu'on aime plutôt qu'au taf, en voilà une bonne vielle revendication révolutionnaire non ?

Quand je leurs dis une chose aussi bête et simple que « vous êtes l'avenir, je vous fais confiance, bravo et force à vous ». Ielles sont super content.es . C'est fou comme il serait assez facile et possible de s'allier.
Au contact de cette jeunesse, j'ai ré-appris un truc absolument génial : « Rien n'est figé, tout est en mouvement ». En gros, je crois qu'un désordre presque vital fait partie de l'ADN de cette période de l'existence. Et je ne veux pas pour autant redevenir jeune et fantasmer de manière malsaine cet âge. J'aime être adulte et je crois qu'il est temps, même en tant qu'adulte , de sortir en beauté de la route. Essayer au moins de se laisser emporter dans les mouvements et pas contre eux.
Ne pas essayer de les canaliser dans des canalisations rouillées , impuissantes et morbides.
Je vous le dis de l'intérieur de mon expérience en collège, avec des contre exemples exemplaires et que je salue, l'institution éducation nationale est dans son ensemble un apprentissage bête de la discipline devant des figures autoritaires indiscutables. Les bahuts sont trop souvent des lieux où la domination adulte est une préparation à la domination salariale, etc. Que l'on fasse tomber des grilles, que l'on explose des vitres de son bahut, c'est aussi un signe claire que la joie et l'épanouissement ne transpirent pas entres les murs serrés des lycées... Qu'il est possible d'imaginer une toute autre manière d'apprendre ensemble, comme l'éducation populaire a tenté de l'élaborer
après guerre. Que ce qui devrait être un lieu qui ouvre sur des mondes désirables et trop souvent une caserne qui referme sur le monde actuel ; un monde fini et désastreux.

D'où la joie émeutière de casser les barrières qui nous enserrent dans cette impasse. « Hey teacher, leave the kids alone » nous avaient prévenu Pink Floyd. Alors peut être pas alone, mais avec eux, à leurs côté plutôt que derrières leurs dos.
Nous autres adultes, nous devons - comme l'ont fait des profs, des AESH, des CPE même et d'autres que je saluent sincèrement- soutenir la jeunesse plutôt que d'avoir peur de sa vitalité. Nous pouvons même être adulte et apprendre encore beaucoup. Apprendre de ce moment de vie qui avec débordement est capable de créer du nouveau. Apprendre à faire confiance au mouvement et à ne pas se résigner à la fixation des choses , au jour où elles sont laides dans leurs idées fixes. Nous pouvons donc rejoindre cette révolte et l'amplifier avec nos expériences, nos âges, nos manières d'êtres.

Je me souviens de l'école primaire. J'ai adoré . Je n'ai rien oublié de cette sensation que l'école était à nous autant qu'aux adultes. Un lieu de vie plus qu'un lieu de dressage. Que nous étions en mesure d'apprendre ensemble et pas de se faire apprendre la vie. Que nous étions à 1000 lieux de se préparer à une vie professionnel foutu mais plutôt à des expériences collectives épanouissantes. je me souviens de l'arrivée au collège comme d'une manière de rentrer dans une institution qui était là pour nous mater autant que nous apprendre. Je me souviens que plus tard , j'ai lu un petit livre de cette instit Frenet que j'ai eu la chance d'avoir à l'école. Le livre s'appelait « ouvrir les fenêtres de l'école ».

Je repasse en fin de matinée devant les fenêtres défoncés du lycée bloqué de cette rue que je traverse, avec non pas de l'espoir mais de l'envie. Envie que ça pète et que nous suivions cette pétarade. Envie d'ouvrir les fenêtre de ce monde qui sent le rance.
J'ai cette intuition comme tant d'autres qu'il ne nous reste plus grand-chose à démontrer, à dire, à analyser, etc. J'ai peur comme beaucoup que la révolution et les réelles bifurcations ne soient plus possibles. Qu'est ce qu'il nous reste ? Une éternelle jeunesse en mouvement, qui au fond de nous brûle en désirant vivre et non pas fonctionner.
Il ne nous reste plus qu'à se rejoindre dans des mouvements de désordre vitaux qui seront les seuls à même d'ouvrir les fenêtres.
_Photo : Bernard Chevalier

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05.10.2026 à 16:16

Bertolt Brecht : Écrire contre le fascisme

dev

« L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ? »

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (1272 mots)

Combattre le fascisme y compris et jusque dans les mots. Cela ne demande pas seulement de la détermination et du courage, mais aussi une analyse et une méthode de critique et de combat qui refuse l'absence de perspective. Le poète et homme de théâtre, Bertolt Brecht, demeure en ce sens une source d'inspiration.

« Les opinions tombaient d'accord pour dire que se levait une nouvelle ère de barbarie. Les atrocités étaient les conséquences d'un horrible esprit guerrier qui avait eu le dessus de bien mystérieuse façon. On comparait ça à une catastrophe naturelle, à un tremblement de terre ».

Ces quelques phrases, non dénuées d'ironie, ne dénoncent-elles pas un certain état d'esprit qui sévit de nos jours face à la multiplication et intensification des guerres – et du génocide en Palestine – et à la montée des extrêmes droites ? Elles furent pourtant écrites il y a près d'un siècle, en 1933, par le dramaturge et poète Bertolt Brecht. Ce dernier venait de fuir l'Allemagne. Les nazis avaient pris le pouvoir, fait brûler ses livres sur la place publique et lui enlèverait bientôt sa nationalité. Les éditions Divergences ont eu l'excellente idée de publier des textes – articles, poèmes, etc., dont plusieurs inédits –, écrits par Brecht au cours des années 1933-1939 ; « la période la plus ouverte et bagarreuse de l'exil », selon Irène Bonneaud qui a préfacé ce recueil et contextualisé chacun des textes.

Brecht se distingue d'emblée en ce qu'il se confronte directement aux effets de sidération provoqués par le fascisme, en refusant de simplement opposer la culture à la barbarie – « Quand on lui fait remarquer qu'il est brutal, le fascisme répond par un éloge fanatique de la brutalité » – et en cherchant une façon d'écrire antifasciste. Celle-ci passe par l'ironie, le détournement, le refus de se payer de mots. Ainsi, il raille « les bavardages sur la barbarie », les déclarations générales et floues, les revendications universelles sans conséquence pour l'action. Et le caractère partiel, inoffensif et limité de la critique :

« Beaucoup de condamnations du fascisme ne sont que de simples dénonciations d'un excès, comme si on lui reprochait seulement d'aller trop loin.
(...)
Exploitez, mais pas trop fort ! Faites la guerre, mais pas contre la population civile ! Avec des canons, mais pas avec des gaz ! »

En réalité, dès décembre 1933, il écrit que « le temps des appels et des protestations est fini jusqu'à nouvel ordre, il faut se consacrer à la pédagogie et à l'étude ».

Une vérité pratique

Le fascisme était pour Brecht le signe que le capitalisme ne pouvait plus mener ses affaires sans brutalité, qu'il lui fallait désormais se débarrasser de ses derniers scrupules et jeter « par-dessus bord ses propres concepts, les uns après les autres, tels que liberté, justice, personnalité, et même, concurrence ». L'auteur comptait sur le prolétariat et entendait recourir au matérialisme dialectique de manière étroite. Ce sont là les éléments les plus datés de sa critique. Autrement plus pertinente – plus pertinente et plus actuelle –, sa réflexion autour d'un marxisme hérétique, souvent en écho aux conversations qu'il avait alors avec Walter Benjamin, cherchant à dégager une manière de penser, de dire la vérité.

Mais cette vérité devait avoir quelque chose de concret, de « guerrier », en ce qu'« elle ne combat pas seulement la non-vérité, mais ceux qui la répandent » et, en fin de compte, « une portée pratique ». C'est que Brecht rejetait les explications qui « suffisaient peut-être à susciter des sentiments mélancoliques, mais guère à apprendre à se rendre maître d'une situation expliquée ainsi ». Il fallait clairement expliquer « pourquoi nous en sommes arrivés là ? » en refusant de s'abandonner paresseusement à la fatalité ou à la « nature humaine ».

La vérité ne pouvait se muer en un vague sermon que l'on se contenterait de dire ou d'écrire et qui demeurerait sans effet, sans écho, n'offrant aucune perspective. Elle devait s'adresser « à quelqu'un qui saura en faire quelque chose ». Et qui d'autre sinon « la masse de celles et ceux qui produisent, cette masse de gens qui a été si longtemps objet de la politique et doit devenir son sujet » ? L'intelligence devait d'autant plus devenir une arme « que les bons n'ont pas été vaincus parce qu'ils étaient bons, mais parce qu'ils étaient faibles ».

Le spectacle n'aura pas de happy end

Le fameux « effet de distanciation » théorisé et mis en avant par Brecht dans ses pièces de théâtre constitue aussi une réaction aux dispositifs scéniques, communicationnels et rhétoriques institués par Hitler pour « transformer tous les spectateurs en une masse unie » qui s'identifie aveuglement à lui. Ce que le poète allemand disait de Hitler alors ne peut-il être répété à propos de Trump (et d'autres) aujourd'hui ?

« [Il] leur parle comme s'il était un particulier s'adressant à des particuliers, au sujet d'une affaire qui concerne sa vie privée. (…) Se crée ainsi l'impression qu'il mène un combat personnel contre ces gens, à cause des particularités de ces personnes. Il se répand en injures à la façon des héros d'Homère, exprime son indignation, suggère qu'il se retient avec peine de ne pas sauter à la gorge de l'adversaire, l'appelle de son nom et lui lance des défis, se moque de lui, etc. »

Brecht entend déjouer cette identification, qui retire « le goût de toute critique », et court-circuiter l'agrégation uniforme, la transformation en spectateurs passifs attendant qu'on leur indique le « droit chemin ». Cette notion doit tout au contraire être abandonnée et remplacée par celle de « juste façon de cheminer ». Écrire contre le fascisme participait justement de ce cheminement.

Livre d'actualité donc, qui dessine une manière de penser et de combattre l'ennemi, en rejetant une pseudo-radicalité aussi véhémente qu'impuissante. Terminons par un poème d'avril 1934 où se lisent autant la fragilité que la détermination et l'attention aux traces et ressorts de la révolte.

« Alors, le combat est fini ?
Le crime peut être oublié ?
Les victimes peuvent être enterrées et les témoins,
Bâillonnés ?
L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ?
Le crime peut être oublié.
Les victimes enterrées et les témoins,
Bâillonnés.

L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice.
L'oppression se met à table et se saisit du plat
De ses mains sanglantes.
Mais ceux qui portent la nourriture
N'oublient pas le poids des pains ; et leur faim les taraude
encore
Quand le mot faim est interdit ».

Frédéric Thomas

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05.10.2026 à 16:02

Les leçons des lycéens en révolte

dev

Texte intégral (2016 mots)

Leçon surprise. C'était la surprise de la rentrée, que personne n'avait vu venir et encore moins prédit. Alors que tout le monde semblait résigné à attendre les prochaines élections du président-monarque pour espérer un changement, les lycéens ont fait irruption sur le devant de la scène et ébranlé toutes les agendas politiques. Partie de quelques lycées de la banlieue parisienne, la révolte s'est rapidement diffusée dans toute la France. Sans aucune organisation dirigeante, sans un parti ou un syndicat à la manœuvre. Juste des groupes de lycéens qui s'auto-organisent, qui bloquent l'entrée de leur école et qui diffusent l'information autour d'eux et sur les réseaux sociaux. Signe que sous les cendres des braises commençaient à se raviver et n'attendaient qu'une étincelle pour déclencher l'incendie.

Une révolte spontanée, imprévisible et soudaine, comme toutes les révoltes. Comme pour l'émergence du mouvement des Gilets Jaunes, à l'automne 2018, et tant d'autres révoltes sociales auparavant. En cet automne 2026, toute l'attention politique semblait devoir se focaliser, obligatoirement, sur les prochaines élections présidentielles et encore une fois réduire les aspirations de changement au triste choix du bulletin de vote, à la délégation à autrui du pouvoir sur son propre destin.

Déjouant tout pronostic, se jouant avec insouciance du calendrier électoral, les jeunes lycéens ont voulu dire, d'abord et simplement, qu'ils existaient, que leur vie présente et future avait de la valeur. Même si, mineurs, ils n'avaient pas droit de vote et aucune valeur ajoutée pour les partis politiques.

Des raisons de se révolter ils en avaient. Celles qui ont été mises en avant, relayées par les syndicats lycéens, dénonçaient des classes surchargées, des emplois du temps saucissonnés et contraignants, des enseignants non remplacés, des édifices scolaires vétustes et insalubres. Ils décriaient aussi la vexation et l'incongruité de l'interdiction du portable à l'école, alors que leurs professeurs comme les parlementaires qui avaient voté cette interdiction étaient tout le temps scotchés à leur téléphone. Traités comme des gamins qu'il fallait punir et discipliner, alors qu'ils étaient jeunes adultes et ne voulaient pas se résigner à un avenir sombre et indésirable.

De toute évidence, derrière les raisons structurelles du manque de moyens et de désinvestissement de l'Etat pour l'Education nationale, il y a des critiques plus profondes. Au fond la dénonciation du système scolaire d'une soi-disant République qui, sous couvert d'une égalité formelle, ne fait que reproduire et entretenir les privilèges et les discriminations de classe et de « race ».

Leçon de sociologie. Ce qui apparait tout à fait nouveau dans l'histoire des révoltes des étudiants, de 1968 à nos jours, c'est que le mouvement de l'automne 2026 n'est pas portée par des étudiants du centre-ville, par des rejetons de la bourgeoisie déviant (provisoirement) de leur classe sociale, mais par des lycéens des quartiers populaires. D'ailleurs les plus mobilisés dans la lutte paraissent les élèves des lycées professionnels, déjà orientés vers le travail et exclus à l'avance des études supérieurs. Aussi, les images des blocages montrent que, parmi les lycéens en révolte, nombreux ont la peau noire ou basanée. Des jeunes français, bien entendu, correspondant à cette nouvelle France qui, à défaut d'être reconnue et appréciée par des Blancs suprémacistes (sauf, à la marge, pour les performances des joueurs du PSG et de l'équipe nationale de foot) représente son histoire et son devenir.

C'est très probablement pour ça que l'Etat et son gouvernement ont pris la décision, dès les premiers blocages, de ne pas écouter la parole, les doléances, les revendications des lycéens en lutte, mais de les réprimer immédiatement, brutalement. C'est tu, caché, surtout pas affiché clairement, mais comment ne pas penser que derrière la décision (nullement nécessaire) de faire donner tout de suite la matraque en réponse aux revendications lycéennes, il y a un racisme profond incarné par le Ministre-Préfet de police et tant de policiers à ses ordres ? Que comme pour Éric Zemmour et bien d'autres descendants de colons d'Oran, Laurent Nuñez soit habité par des rancœurs et une haine viscérale à l'égard des Arabes et des Musulmans ? Que les flics habitués à faire la chasse aux jeunes arabes et noirs des cités, sous prétexte de lutte contre la drogue, ne se croient pas légitimés à taper sur des lycéens qui répondent au même profil somatique ?

Leçon de grammaire. Pour donner libre cours à la matraque, ministres, policiers, journalistes complices ont mis en place la machine à disqualification. Tout en reconnaissant que les lycéens pouvaient avoir des bonnes raisons de se plaindre de leurs conditions d'études, gouvernants et médias complices ont attribué la révolte à « LFI et ses proxys de l'ultragauche ». A la sempiternelle négation de l'autonomie des mouvements sociaux, à la rituelle insinuation complotiste de voir un deux ex maquina utiliser des pauvres ingénus à ses fins perfides, les porte-parole du système habillés en journalistes indépendants ont ajouté l'indication de « proxys de l'ultragauche ». Un choix terminologique employé à dessin : jusqu'ici ce terme faisait référence au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis et autres groupes politico-militaires combattant contre Israël et l'impérialisme américain, prétendument manipulés par les diables iraniens. Une couche de peinture supplémentaire visant à disqualifier les révoltés.

Face à la réaction inévitable des lycéens en lutte, matraqués, gazés, plaqués au sol, menottés, placés en garde à vue dans les commissariats, on a encore une fois ressorti la grosse ficelle des « casseurs », des militants révolutionnaires masqués infiltrés dans le mouvement. Dès les premiers blocages des lycées, on aurait assisté non pas à des manifestations de lycéens en révolte, mais à des « émeutes », des « violences urbaines », « un déchainement de haine contre les forces de l'ordre », qui n'auraient été là que pour protéger la population et en particulier « nos enfants » des méchants casseurs. Ainsi, face à des policiers et gendarmes surarmés et protégés de la tête aux pieds par des armures, les manifestants feraient usage d'armes redoutables comme des « mortiers », sans ajouter qu'il s'agit de mortiers de feux d'artifice, bien moins dangereux que tous les projectiles employés par les policiers.

Leçon de sémantique. Poser la distinction entre les bons lycéens, sages et soucieux de leur scolarité, et des « individus, des groupes étrangers aux établissements, ne cherchant qu'à semer le chaos et s'en prendre aux forces de l'ordre », vise à justifier la répression policière. Une répression féroce et massive : en une semaine il y a eu 5000 arrestations, des centaines de personnes blessées, brutalisées, deux lycéens éborgnés et un autre édenté. Une répression impitoyable et démesurée qui s'est abattue sur des filles et de garçons, dont la plupart étaient mineurs. Mais la perversité du ministère de l'intérieur, relayé par les médias dominants, évoque inlassablement le bilan quotidien de poubelles incendiées et de policiers blessés (où, comment et par qui, cela n'est jamais précisé) par des « méchants émeutiers cagoulés ».

Le comble de cette inversion de la responsabilité des violences sur les personnes a été atteint à Belfort, où le Préfet de police et le Procureur ont ouvert une enquête contre des manifestants accusés de « tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique ». Cette personne, qui avait reçu des coups de poings et de pieds, était en effet un haut gradé de la Police locale, sans uniforme, sans même un brassard, masqué, déguisé en black bloc pour s'infiltrer parmi les manifestants. Avant d'être repéré et frappé, il avait tabassé un lycéen lui maintenant la tête sous l'eau d'un ruisseau durant un long moment. Par la suite, le chef d'accusation a été redimensionné en « violences volontaire », deux lycéens, mineurs, ont été incarcérés, le policier a reçu ses huit jours d'ITT et les félicitations de ses supérieurs.

Leçon de philo. Que veulent donc les lycéens en révolte ? Leurs dénonciations, leurs revendications, leurs objectifs sont écrits en claires lettres sur les banderoles et les pancartes exposées devant leurs lycées. Les plaintes concernant leurs conditions d'études, les critiques d'injustice de traitement entre les lycées du centre-ville et ceux des périphéries urbaines, la contestation de la sélection opérée par le dispositif de Parcoursup, le manque de moyens et de professeurs, côtoyant des « Free Palestine », « ACAB », « Stop aux violences policières ». La liste des objectifs continue par la lutte contre le patriarcat, les violences de genre, le colonialisme, le racisme et toute sorte de discrimination et d'injustice. Tout un programme écrit par des lycéens, des jeunes gens, mineurs en droit, pas calculés par toutes les autorités censées décider de leur destin.

L'anti-autoritarisme, ferment de la génération de 68, refait surface. Faut-il se scandaliser si des proviseurs ont été conspués, parfois maltraités par des élèves ? Devons-nous convenir avec les bonnes consciences moralisantes que mettre le feu au portail d'une école « de la République » est inadmissible et doit être puni sévèrement ? Ou essayer d'envisager les raisons de ces actions ? Peut-on imaginer les ressentiments, les rancœurs, la haine accumulée par un lycéen qui durant sa scolarité a subi, encaissé sourdement, des brimades, des humiliations, du mépris de la part des adultes censés l'instruire, pas à le dresser dans l'observance des autorités ?

La révolte des lycéens français de cet automne 2026 ne saurait être confinée dans l'espace scolaire. Elle déborde de partout. Cette nouvelle génération de révoltés semble concentrer et amplifier l'héritage de bien de combats, anciens et modernes. De l'anticapitalisme à l'antiracisme, de l'anti-sexisme à l'anti-autoritarisme, des principes de solidarité avec tous les opprimés du monde entier. Elle apparait comme un mouvement social de gens libres, sans cages imposées ou en construction, sans chefs, sans besoins de représentants. Faisant des luttes, de la construction des analyses, des discours, des actions en commun, les moyens d'envisager un futur désirable.

Ce mouvement naissant semble porter les traces de mouvements qui l'ont précédé, en s'inspirant et renouvelant discours, méthodes et pratiques. Un certain mélange entre les soulèvements des quartiers populaires, en particulier suite à l'assassinat de Nahel, et la révolte des Gilets Jaunes. Un beau mélange de couleurs aussi, des visages souriants, des groupes solidaires. Ces « jeunes » sont en train de démontrer, jour après jour, sans lâcher, un courage et une détermination face à la répression policière, que seul la conviction de la justice de leur combat peut soutenir.

Ces « jeunes, déter et révolutionnaires », comme ils crient en cœur sur les barricades, ouvrent-ils des nouvelles voies pour défaire ce monde dirigé par un consortium d'hommes de pouvoir, économique, politique, militaire, médiatique ? Vont-ils attirer avec eux des étudiant, des enseignants, des techniciens de surface, des chômeurs, des travailleurs précaires, des ouvriers spécialisés, des artisans, des retraités ? Les « jeunes » pourraient-ils faire la leçon aux « vieux » ?

Alessandro Stella

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05.10.2026 à 15:47

Affaire Budapest : « Pas une extradition de plus »

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Texte intégral (1968 mots)

Suite de l'affaire Budapest [1]. Alors que la cours de cassation vient de valider l'extradition de Gino vers l'Allemagne et que la Hongrie a définitivement condamné l'antifasciste allemande Maja à 7 années d'emprisonnement, la cour d'appel de Paris devra statuer ce 7 octobre sur l'extradition de Zaid A. vers la Hongrie. Après des mois de procédure, marqués par plusieurs renvois, cette audience – la dernière de plaidoirie – est déterminante pour Zaid.

On doit refuser cette idée de coupable ou d'innocent : ce sont des personnes qui se posent comme résistantes.
Zero Calcare

Si j'avais 30 ans ou 40 ans de moins, j'aurais probablement été aux côtés de Zaid et Gino. Des formes de résistances, de manifestations ou de contre-manifestations sont tout à fait nécessaires.
Robert Guédiguian

Enfant de réfugiés palestiniens vivant en Syrie, Zaid A. s'exile en Allemagne en 2014 à l'âge de 11 ans avec sa famille pour fuir le régime d'Assad et la guerre meurtrière qu'il livre contre le peuple syrien. En 2024, poursuivi par un mandat d'arrêt européen émis par la Hongrie dans le cadre de l'affaire dite « de Budapest », il se réfugie en France en espérant que celle-ci refuse son extradition comme elle l'avait fait pour Gino, un autre inculpé de l'affaire. Cependant, malgré ce précédent juridictionnel, il n'est pas sûr que la justice prenne la même décision. Dans ce cas, Zaid A. perdrait à nouveau la vie qu'il a construite activement depuis un an en France en s'engageant dans de nombreuses activités solidaires et associatives. Il risque en outre un procès inéquitable et des conditions de détention délétères en Hongrie.

En 2023, une vague de mesures répressives transfrontalières à l'encontre d'une vingtaine de personnes a été déclenchée : c'est ce qui a été appelé « l'affaire de Budapest ». La Hongrie les accuse d'avoir participé à des agressions contre des néonazis en marge du « Jour de l'honneur » à Budapest. Ce défilé annuel, rythmé par des saluts nazis, rassemble des nostalgiques du IIIᵉ Reich en uniforme SS. Tandis que le régime d'extrême droite de Viktor Orbán a autorisé et légitimé ces célébrations, une répression démesurée s'est abattue sur les militantes venues de plusieurs pays pour protester contre cette glorification de l'idéologie nazie.

Mais la traque à laquelle se livre la Hongrie ne se cantonne pas à ce pays. L'affaire de Budapest est l'affaire d'une collaboration entre les États européens, qui prennent le relais à tour de rôle pour tenter de neutraliser les mouvements de contestation. On peut citer le cas de Gino : si la France a refusé son extradition vers la Hongrie en septembre 2025, elle vient de l'accepter vers l'Allemagne, où il sera jugé selon les mêmes accusations. À l'heure actuelle, il n'est pas possible de savoir si de là-bas il sera extradé vers la Hongrie. Par ailleurs, le cas de Maja T., une des autres inculpées, est emblématique à ce sujet : en 2024, alors qu'iel est incarcérée en Allemagne, iel est transférée illégalement en Hongrie par la police allemande quelques heures avant que la Cour constitutionnelle statue sur son recours et qu'elle ordonne de ne pas procéder au transfert. Cela n'a pas empêché la Hongrie de la placer à l'isolement depuis deux ans, sous vidéo surveillance continue, de la soumettre à des fouilles personnelles constantes, des humiliations transphobes, et de la condamner le 30 septembre 2026 à sept ans de prison [2].

Dans ce contexte de collaboration sélective, la répression des militants antifascistes semble primer sur la protection des droits fondamentaux. La France pourrait aujourd'hui accepter d'extrader Zaid en Hongrie sous prétexte du changement de gouvernement. Cependant, l'arrivée au pouvoir d'une droite conservatrice pro-européenne ne trompe personne. Les risques élevés d'atteinte aux droits humains n'ont pas disparu avec le changement de gouvernement et la surpopulation carcérale ainsi que les conditions de détention dégradantes ont largement été dénoncées par plusieurs rapports du comité Helsinki1 [3] ainsi que du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) du Conseil de l'Europe. Les témoignages de Maja sur les violences qu'iel subit régulièrement encore aujourd'hui montrent que la situation n'a pas changé [4].

Le cas de Zaid présente une particularité majeure. Il n'est pas citoyen européen, il a perdu son statut de réfugié et sa demande de naturalisation a été suspendue suite à l'acharnement judiciaire dont il est la cible depuis plusieurs années. Son extradition pose donc non seulement la question de ses conditions de détention et de son droit à un procès équitable en Hongrie, mais également celle de la protection diplomatique dont il serait privé dans les prisons hongroises. En effet, sa nationalité syrienne dans un pays connu pour ses politiques xénophobes et racistes constitue un risque supplémentaire. En outre, il n'a aucune garantie contre un éventuel éloignement ultérieur vers la Syrie, où son statut de militant politique rend sa situation risquée et plus qu'incertaine.

Si Zaid risque aujourd'hui d'être extradé vers la Hongrie, si la Cour de cassation a confirmé l'extradition de Gino vers l'Allemagne, si Maja reste en prison et que six autres inculpées sont jugé⋅es en Allemagne à l'heure actuelle, c'est que la criminalisation des militantes antifascistes s'intensifie. L'affaire de Budapest s'inscrit dans un contexte de montée de l'extrême droite partout dans le monde et démontre de sa normalisation au sein des institutions. En septembre 2025, Trump utilise l'assassinat de Charlie Kirk pour publier une circulaire visant à classer « les antifas » – terme délibérément flou visant à regrouper tout ce qui l'arrange – comme organisation terroriste [5].

Orbán lui emboîte le pas et le parlement hongrois inscrit dans sa liste nationale antiterroriste les groupes considérés comme « antifascistes » [6]. Le nouveau gouvernement n'a pas abrogé cette législation. Par ailleurs, le 16 juillet 2026, une conférence organisée par l'administration Trump, rassemble des représentants de 66 pays – parmi lesquels l'Allemagne et la France – pour combattre « les extrémistes de gauche », ce qui démontre non seulement que la criminalisation du mouvement antifasciste risque de s'étendre très rapidement à l'ensemble des mouvements de contestation, mais aussi qu'elle semble essentielle au projet de l'extrême droite mondiale.

Loin d'être anecdotique, le cas de Zaid met à l'épreuve notre capacité collective à faire front et défendre nos camarades, qu'iels soient militantes antifascistes, écologistes ou lycéennes révolté⋅es. Les prochains jours seront décisifs : quand des milliers de lycéennes sont réprimées, que les militantes révolutionnaires sont traquées à travers toute l'Europe, que les personnes migrantes sont systématiquement refoulées et que les prisonnieres politiques sont réduites au silence, il nous faut nous faire entendre, nous organiser et riposter.

Soyons nombreuses & nombreux dans et autour de la salle d'audience à 15h30 le 7 octobre – chambre 5, pôle 7 – pour manifester notre résistance et notre solidarité !


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05.10.2026 à 14:58

« Stop pesticides » récit de la manifestation du 3 octobre

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15 000 personnes, des paysan/nes et victimes unies pour bloquer l'usine Syngenta, une mobilisation bouleversante

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (3691 mots)

Ce samedi 3 octobre à Gaillon, dans l'Eure, près de 15000 personnes et plus d'une vingtaine de tracteurs se sont élancés à 15 heures en direction de l'usine de production de pesticides Syngenta de St Pierre la Garenne et du site voisin de Nufarm, à l'appel de Cancer Colère, de la Confédération paysanne, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l'Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la terre, avec l'appui de plus de cinquante organisations syndicales, paysannes et écologistes.

[Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette lutte, nous vous invitons à regarder notre interview avec Fleur Breteau et Sophie Chapelle : Cancer et pesticides, politiser la colère ]

Malgré l'autorisation de manifester finalement délivrée par la préfecture et le refus par les organisateurs de se laisser imposer un parcours loin du site, les manifestant-es ont du faire face à de nombreux contrôles à la gare et sur les routes. Mais petit à petit le grand rond-point à la sortie de Gaillon est submergé par la foule et se transforme en agora foisonnantes de messages. Au milieu, un tracteur a installé son plateau agricole. Des paysan.nes et malades des pesticides, les un.es contre les autres, vont successivement y prendre la parole. Ce qui frappe alors comme rarement pendant plus d'une heure est l'écoute silencieuse de milliers de personnes ponctuée régulièrement par de grand cris de colère et d'encouragement collectifs.

Après un premier message de soutien aux lycéen.nes du pays en révolte et un appel venir les rejoindre sur les blocages en tracteurs, Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne et éleveuse ardèchoise, attaque furieusement le modèle agro-industriel : « ça bousille les sols, ça bousille la vie, ça bousille l'eau, mais aussi nos savoir-faire et notre autonomie. Si on veut continuer à produire, à se nourrir, tout simplement à vivre demain, il va falloir que la convergence soit immense ». Denis, du Collectif de Soutien aux Victimes de Pesticides de l'Ouest qui accompagne des agriculteurs dans la reconnaissance leur maladies professionnelles, fait partie de ceux qui appellent à déserter l'agro-chimie :

« Je me sens coupable en venant vous parler car je suis arboriculteur et j'ai répandu des pesticides mais je me dis qu'il faut dénoncer cela et que ce serait pire de rester silencieux. »

Laure fleuriste et mère d'une petite fille morte d'une leucémye accuse :

« Je m'adresse à toi Syngenta, tu as détruit nos vies et nos familles, tu fais des victimes et des malades en pagaille. Tu nous as volé notre petite Emmy, 11 ans et déjà au paradis. Tellement d'enfants au pays blanc, et aucun engagement de notre Président pour éviter ses empoisonnements. Bien au contraire, le mot d'ordre étant ne soyons pas trop contraignant. Tenter de nous faire taire, ça tu sais faire. Mais tu n'as pas compris, maintenant on est uni, et demain c'est toi qui sera en sursis et certainement plus nos familles. Pas à pas on survivra comme on le fait déjà, mais toi SYNGENTA, tu sombreras. »

Théo, 19 ans, victime de graves malformations liées aux pesticides depuis sa naissance, prend la parole du son rauque de celles et ceux qui ont subi une trachéotomie.
La foule se tait, concentrée sur chaque mot prononcé avec une force que personne n'oubliera :

« Les institutions ne nous écoutent pas. Ils ont brisé ma voix, ils ne pourront pas briser toutes nos voix. »

Les larmes coulent sur de nombreux visages. À cette émotion s'ajoute la rage et la joie d'être ensemble à quelques kilomètres de l'usine coupable, fermée grâce à la mobilisation.

Fleur de Cancer Colére renchérit :

« On a épuisé tous les recours. On nous demande d'accepter la maladie sans broncher et on ne parle jamais des causes environnementales. Mais nos colères, elles sont saines, elles sont légitimes. Nos corps sont malades. On n'a plus le choix. Nous sommes là parce que nous avons une sérieuse envie de vivre. »

Elle met en avant le fait que pour beaucoup de personnes présentes sur le rond-point, c'est la première manif. Sa camarade Caroline nomme celles et ceux qui n'ont pas pu venir parce que leur maladie est trop forte ou parce qu'ils et elles sont décédées avant le 3 octobre. À coté d'elle Matilin explose :

« Et on veux nous faire croire, à nous malades, que ce sont les paysan.nes qui seraient responsables de notre maladie. Il faut arrêter de se foutre de notre gueule. Il faut briser la supposée opposition entre une société civile victimes et des agriculteurs et agricultrices coupables. Tout ça, c'est un narratif portée par une bourgeoisie agricole, qui a beaucoup moins à voir avec nous qu'avec le complexe agro-industriel et avec un gouvernement coupable. Aujourd'hui, on les bloque mais on devra revenir les désarmer, il faut les mettre hors d'état de nuire. »

Loan, des Soulèvements de la terre, dénonce le colonialisme chimique aux Antilles, en Amérique du sud, en Inde ou en Afrique. Elle parle de l'utilisation des pesticides comme arme impérialiste et coloniale au Vietnam historiquement, ou à l'heure actuelle en Palestine et au Liban. Elle liste l'ensemble des actions qui ont lieu en parallèle contre syngenta dans une dizaine de pays, parmi lesquelles : Argentine, Kenya, Suisse, Pakistan, Hawai, Indonésie, ainsi que les communiqués de soutien des camarades d'Agrimouv du Liban et du Mouvement des Sans Terre au Brésil. Et Nahia conclut en rappelant que nous n'obtiendrons rien de ces industries criminelles sans une suite d'actions directes.

C'est la première fois en France que des paysannes et victimes des pesticides s'unissent en aussi grand nombre pour converger vers un site majeur de l'industrie des pesticides en vue d'en bloquer la production. Et c'est ce blocage que l'annonce de la mobilisation et la peur qu'elle suscite chez nos adversaires à déjà réussi à accomplir, même si ce n'est que trop temporaire. Nous savons en effet que depuis plusieurs jours, le site Syngenta - qui fabrique d'habitude ses poisons 7 jours sur 7 et 24h sur 24 - est fermé. Des sources internes nous ont confirmé que la production est arrêtée et que cela faisait des semaines quela tension montait pour la direction. Des cuves et des stocks de l'usine ont été vidés, ses escaliers extérieurs démontés et les salariés ont été mis en congés payés. Nous savons que son activité ne reprendra pas avant le milieu de semaine prochaine.

La manifestation qui s'élance en direction de Syngenta est foisonnante. En tête du cortège, une grande banderole, « Syngenta répand la mort et récolte la colère » puis des tracteurs bardés de messages multicolores : « autodéfense paysanne », « la paysannerie contre l'agro-chimie » ou encore « l'agriculture on veux en vivre pas en mourir ». Ils sont suivis par des centaines de personnes malades et des soignant-es dans un cortège animé par Cancer Colère. Elles et eux brandissent des étendards avec leurs noms ou ceux de leur proches touchés par des cancers, pour dénoncer les causes systémiques et la responsabilité des industriels du secteur. Un cortège décolonial incarne la dimension internationaliste de la mobilisation et la lutte pour la libération de la Palestine. Adama Agriculture Solutions, une filiale de Syngenta Group, travaille en effet avec des entreprises d'armement proches de l'armée Israélienne et participe au génocide en cours via sa fourniture de pesticides utilisés dans le conflit en Palestine et au Liban. Des délégations internationales de paysan.nes de la Via campesina sont présentes. Des habitant.es de Normandie mais aussi de nombreuses autre régions du pays et dont les points de captages d'eau, les terres et la santé sont intoxiqués par Syngenta gonflent la manifestation. 6 fanfares de lutte, Planete boom boom, des camarades de la scène free party normande ou de la Zad de Notre dame des landes ont unis leurs talents et leurs système sons pour animer le cortège.

De l'autre coté de la Seine gardée par la zodiacs de la police fluviale, des kayaks s'approchent de l'usine avec une banderole flottante sur laquelle est inscrite 'Syngenta noie le poison'. L'entreprise persiste à ne pas prendre en compte les résultats des analyses prouvant que l'eau est polluée du fait de ses rejets. Le long du parcours, des riverain-es sortent et témoignent de leur soutien : leur nappes phréatiques sont contaminées, des proches sont malades et les cas de cancer explosent dans le voisinage.

La manifestation forte de plus de 10 000 personnes s'étale jusqu'à ce que, 3 kilomètres après son départ, en contrebas, le site Syngenta et ses tours jaunes se découvrent aux yeux des participant.es. Il n'est plus qu'à quelques centaines de mètres derrière la voie ferrée et gardé par des lignes de gendarmes placés dans les champs. Le cortège de tête s'arrête alors face au site sur une grande parcelle agricole en bord de route devant laquelle les tracteurs s'alignent. La préfecture a désigné ce champ comme le début de sa "zone rouge" ou elle ne veut pas qu'on pénètre. Pourtant des centaines de personnes y descendent, avec une banderole 'Vos chimies, nos chimios'. Elles attachent alors à de grands pieux les étendards portant leur prénoms ou ceux de leurs proches touchés par la maladie et les plantent tour à tour dans le champ. C'est le moment que choisissent les gendarmes mobiles pour arroser le champ de gaz lacrymogènes et de grenades GM2L, au pretexte qu'une vingtaine de personnes se sont approchées un peu trop près. C'était nos 'gendarmes' à nous, des manifestant-es équipées de boucliers en cartons flashys aux couleurs des gendarmes, les insectes. Pris sous les gaz, une partie du cortège fait malheureusement demi-tour avant d'arriver devant le site. Mais malgré les pleurs et difficultés à respirer, nombre des malades présent-es tiennent bon avec les personnes qui les entourent et restent courageusement implanter ce cimetière de la santé publique et l'agro-chimie.
À peine l'air est-il redevenu respirable qu'un rituel démarre. Une camarade s'empare du micro et lit un à un les noms des personnes malades ou décédées qui composent le "cimetière de la santé publique", leur âge et leur maladie. La foule répond alternativement en scandant les mots "Cancer" et "Colère". L'émotion est si forte qu'elle doit laisser sa place à un autre camarade qui poursuit la lecture alors que la manifestation continue d'arriver. Celui-ci annonce : « Nous refusons que les dirigeants de Nufarm et Syngenta reviennent comme si de rien n'était. Nous voulons qu'ils ne puissent plus détourner le regard des ravages dont ils sont responsables. Nous allons leur coller la honte, à eux et aux politiques qui les protègent, à tous les allié.s du cancer, aussi longtemps qu'il le faudra. »

Pendant ce temps de l'autre côté de la route, sur la parcelle attenante que la foule remplit progressivement, des infrastructures sortent soudainement des bennes agricoles et camions. En quelques dizaines de minutes, un camp s'établit avec deux scène, un bars, des toilettes, des tonnes à eau.... Une annonce collective est alors faite au micro : « L'agro-chimie est une mafia et l'Etat français est son serviteur zélé. Depuis des semaines, les autorités publiques ont multiplié les pressions pour que cette manifestation ne puisse avoir lieu dans de bonnes conditions. Elles ont voulu nous envoyer au loin, manifester de l'autre côté de la Seine. Elles ont aussi tout fait pour nous priver de terrain d'accueil. Les communes et paysan.nes des alentours qui étaient prêt.es, en soutien, à nous prêter des parcelles pour accueillir la fête et faire camper les manifestant.es ont reçu de lourdes menaçes de la gendarmerie et des interdictions.
Alors, collectivement, nous avons décidé que nous allions rester faire la fête paysanne, face à Syngenta. face à nos bourreaux ! Parce que s'installer là ou on ne veut pas de nous, c'est l'endroit juste pour exprimer notre colère et notre détermination ! Parce que nous avons une furieuse envie de vivre ! Parce que face à la maladie et à la mort, nos joies, nos fêtes nos danses sont vitales.
Elles nous rendent plus fort.es que ceux qui prospèrent sur la mort, la destruction du monde paysan et la maladie. Ce que cette fête libre dit, c'est la nécessité de bloquer et d'assiéger les sites de production de pesticides. »
Sur le plateau agricole au centre du champs, Yoa envoie alors les première notes de « Mes copines » et enflamme instantanément la foule qui part en gros dance floor serré.

Après ce premier concert, Vincent, secrétaire national de sud chimie, monte seul sur la scène free party et interpelle courageusement les milliers de personnes encore présentes. Nous avons envahi par surprise et mis à l'arrêt en novembre l'usine dans laquelle il travaille en 3/8. Les liens se sont renforcés depuis avec un certain nombre de ses camarades travailleurs du secteur agro chimique qui ont écrit un appel à rejoindre la manifestation du 3 octobre intitulé « Nos vies valent tellement plus que leur profit ». Il raconte comment ils sont en première ligne des intoxications sur leurs lieux de travail et combien « l'industrie chimique est dégueulasse ». Il parle des combats contres leurs patrons et de leurs difficultés et détermination à imaginer reconvertir l'activité de ses sites. Et nous sommes nombeux.ses à nous dire que ce qui se joue avec sa présence est d'une importance politique cruciale.

Alors que le soleil se couche dans un grand marbré rose, le préfet - pris fortement à partie sur les réseaux sociaux pour avoir arrosé délibérément de gaz l'implantation du cimetière face à syngenta - est mis en fureur par le maintien de la fête en face du site. Il décide d'enclencher les grands moyens pour y mettre fin : menace de saisie des tracteurs et des systèmes de son dans le cadre de la nouvelle loi riposte contre les free partys, sommation annoncée par helico, arrivée d'un canon à eau et de tout un tas de fourgons aux abords du champ. Une camarade qui assiste de manière fortuite au brief du colonel de gendarmerie l'entend asséner à ses hommes : « Faut vraiment pas hésiter à utiliser lacrymos et GM2L ». Nous décidons, juste avant qu'ils déclenchent la charge, de remettre la fête en mouvement et de rester ensemble. Un long convoi nocturne dansant illuminé par les phares des tracteurs repart en direction de Gaillon suivi par une grande ligne de fourgons de gendarmes mobiles. Cela ne l'empêche pas de s'enjailler pendant 2h avec l'electro-accoustique à tubes de basstong et un mur de son tekno. De retour au point de départ devant Auchan, rendez-vous est donné au camp à 40km de là où une scène se remonte sous un chap' à minuit pour un concert de hip-hop de folie avec Dr Kyle et une boum aléatoire jusqu'au bout de la nuit.

Cette journée de mobilisation massive et appelée publiquement était une nouvelle étape dans une campagne d'action visant à occuper, bloquer et désarmer les sites de production de pesticides du pays. Elle faisait suite à l'intrusion par surprise en novembre de cinq cent paysan.nes et malades dans le site BASF de Saint Aubin les Elbeuf à 40 km de là pour le mettre à l'arrêt ou sur un site Phtyteurop près d'Angers avec des tracteurs. C'était aussi le premier moment de riposte populaire en France suite au passage estival de la loi d'urgence agricole et alors que la loi omnibus prévoit de faciliter le maintien sur le marché de nombreux pesticides à l'échelle européenne. Cette campagne continue et la coordination du 3 octobre appelle les habitant.es du pays à continuer à bloquer, occuper, désarmer les sites de pesticides présents dans leur région en l'annonçant publiquement ou par surprise. La carte de ces sites est disponible sur le site des soulèvements de la terre.

Ce 3 octobre marquait aussi un élan coordonné de protestation internationale contre Syngenta dont les activités ont des conséquences ravageuses dans de nombreux pays : exportation de pesticides interdits d'usage dans l'Union Européenne, dépendance aux semences chimiquement enrobées, OGM, Syngenta s'illustre par ses ravages toxiques. Depuis hier et dans la foulée de l'appel de Gaillon, des actions simultanées ont lieu notamment au Pakistan, en Suisse, au Costa Rica, en Angleterre, en Argentine, aux États-Unis, en Suède, en Autriche et au Brésil. Dans sa réponse à ce mouvement mondial, Syngenta a eu le culot de prétendre soutenir « les fermiers » mais aussi « la biodiversité », que ses activités font disparaître jour après jour. La novlangue des multinationales qui a depuis longtemps érigé le mensonge en règle de communication pourrait prêter à rire, si elle n'était pas la langue d'un pouvoir aussi réellement destructeur. Il n'a que trop duré.

Les organisateurs précisent qu'il existe une cagnotte pour soutenir le 3 octobre et la suite des mobilisations contre les pesticides. L'ensemble des infrastructures qui permettent ces manifs et les camps qui les accueillent, l'acheminement des tracteurs ou l'impression de tracts et affiches représentent des gros frais. Sachant que le mouvement tient à son autonomie et qu'il ne bénéficiera de toute façon jamais d'aucune subvention pour ce type de mobilisations. Le lien vers cette cagnotte se trouve donc ici.

Pour revivre le déroulé de la journée et de la manifestation avec davantage de photo, on ne saurait trop vous recommander ce live réalisé par les sites mutu.

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05.10.2026 à 13:45

La mobilisation lycéenne à travers les yeux d'une professeur du 93

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« Le pouvoir donne naissance à des parasites, éradiquons-les ! »

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (2337 mots)

J'voudrais écrire avec mes tripes, mon corps, ses joies et ses dégoûts, loin de toute moraline (Nietzsche) parce que les tribunes de circonstance, les communiqués, syndicaux ou autres, les déclarations d'intention, les mots creux, les rodomontades resteront lettre morte et ne sont que vétilles en considération de ce qui se joue en ce moment dans les lycées de toute la France, et au-delà (universités, monde du travail, perspective du 17 octobre…).

DÉGOÛTS !

L'intersyndicale nationale, au soir du 2 octobre, après plus de 5000 interpellations en 5 jours (pire qu'au plus fort du mouvement des Gilets Jaunes) et des centaines de cas de violences policières avérées, n'est pas même foutue d'appeler à la grève et à manifester le mardi 6 octobre (date posée par le mouvement lycéen pour une grande journée d'actions). Elle préfère en effet le « dialogue social », soit la complicité avec les pouvoirs en place, à la solidarité et aux véritables changements… L'intersyndicale qui précise encore dans ses communiqués qu'il faut que le gouvernement entende les revendications lycéennes, déclaration totalement hors sol, comme si, de là où nous en sommes, le lion affamé allait entendre la plainte de l'antilope… Bref, l'intersyndicale, avec ses éternels atermoiements, c'est le maintien du système tel qu'il est, or certain.es ne le comprennent toujours pas, ce qui est bien désespérant, alors même qu'elle s'est évertuée à faire perdre tous les mouvements sociaux conséquents des dix dernières années (au moins), à commencer par la mobilisation contre la contre-réforme des retraites.

La liste des exactions de la police est tellement longue qu'un recensement exhaustif ne peut en être dressé : tentative de noyade à Belfort par un flic en civil, tentative d'écraser des élèves, par un flic à moto au Blanc-Mesnil, tentative d'homicide à Troyes : une voiture de police fonce à vive allure sur une foule de jeunes, calmes, réunis dans une rue, tout en les gazant depuis les vitres ouvertes du véhicule, étranglement d'une lycéenne de 14 ans à Alençon, éborgnement d'un lycéen de 16 ans, à Argenteuil du fait d'un tir à bout portant de LBD. À Tours, Maël, 16 ans a aussi été éborgné, Mâchoire brisée du fait d'un tir tendu de grenade en plein visage d'Eden, 15 ans, dans le Val d'Oise [1].
Etc.

Une copine me raconte : présence de flics avec des chiens à Carnot (collège-lycée à Paris 17è), mouvement de foule à l'intérieur du collège, son fils de 11 ans blessé au genou dans la panique. Bah au moins, il détestera la police, et pour longtemps !

Dans mon lycée du 93, au terme de deux jours de blocus, on dénombre 5 élèves placés en garde-à-vue dont l'un, mineur, sera peut-être déféré au tribunal ; des blessures : une jeune fille, à l'œil, ayant reçu un projectile suite à l'envoi de gaz lacrymogène par les forces de l'ordre, d'autres présentant des contusions dues à des coups de matraques ; des mises en joue d'élèves par des flics armés de LBD et moult tirs de gaz lacrymo ; des insultes, évidemment ; des intimidations : un flic en mode prêcheur qui déclare à un élève : « tu sais, ce que tu fais là, à la mosquée, même si tu le confesses, on t'le pardonnera pas »… Et aussi une voiture bélier fonçant à vive allure dans le tas, pas de blessés mais une catastrophe aurait pu avoir lieu.

À noter que les élèves embarqués l'ont été alors qu'ils n'étaient plus devant le lycée mais sur le chemin les reconduisant chez eux, par des keufs en embuscade aux environs du lycée, bel exemple de crapulerie et veulerie.

On les pensait bien soumis, pour toujours
Dociles à souhait
Esclaves, sans fin
Dominé.es sans répit
Qui ça ?
Les sauvageon.nes des banlieues, les relégué.es des quartiers populaires… mais ils n'en peuvent plus et relèvent la tête !

Dans mon lycée du 93, depuis des années, on « joue » aux chaises musicales, il n'y a bien souvent pas assez de chaises pour les classes à 35, il faut donc aller en chercher dans d'autres salles qui, de fait, connaîtront à leur tour le même sort, le problème n'est donc pas réglé et se poursuit sempiternellement. Les chaises, en outre, de piètre qualité, sont pour beaucoup endommagées, s'entassent dans les salles et ne sont pas jetées

Depuis l'an passé, Pécresse a fait installer des systèmes bloquant les fenêtres qui s'ouvrent donc à peine maintenant, empêchant toute réelle ventilation ; système anti-suicide paraît-il, mais les élèves peuvent allégrement se jeter dans le vide depuis les passerelles menant d'un bâtiment à l'autre… En résultent miasmes qui s'accumulent en raison de cette impossibilité d'aérer correctement les salles de classe et chaleur épouvantable qui s'accumule du fait également des matériaux du bâti qui retient la chaleur et la recrache même lorsque les températures viennent à baisser.

Une attention particulière concernant parcoursupercherie qui rythme dorénavant l'année scolaire, qui lamine le sens de notre boulot d'enseignant.es, dont on voudrait encore croire qu'il peut consister à faire cours pour le plaisir de faire cours, à échanger avec les élèves sans qu'ils soient continuellement soumis à des évaluations et obsédés par les notes obtenues, mais l'angoisse des élèves tout au long de l'année, avant même l'ouverture de la plateforme, fait perdre tout sens aux enseignements et condamnent les élèves à un état de stress permanent. Une seule solution, tout le monde le sait, il faudrait construire au moins dix nouvelles universités pour que chacun.e y ait sa place, mais ce n'est bien sûr pas du tout à l'ordre du jour, l'argent c'est pour les keufs et pour l'armée ! Et ceux-celles qui n'auront pas de place à la fac, et bien qu'ils-elles aillent crever !

Les élèves en situation de handicap, quant à eux, sont continuellement maltraités, du fait du manque d'AESH (mon lycée en la matière ne fait pas exception), ainsi non seulement leurs droits sont bafoués mais leur souffrance en est décuplée.

Dans mon lycée toujours, en moyenne, un élève par mois est retiré de sa famille par les services sociaux pour inceste et l'on estime, de façon générale, que trois élèves par classe sont concernés, en France, par des cas d'inceste. Qu'est-il fait pour remédier à ça ? Quasi rien, ni dans mon lycée, ni dans aucun autre.

JOIE !

Durant ces jours de blocus, qui vont se poursuivre cette semaine, quoi qu'il en coûte, immense joie de voir les élèves au naturel, en dehors du carcan que l'institution leur impose, de voir leurs corps en mouvement, vivants de n'avoir plus le cul plombé sur une chaise huit heures d'affilée, solidaires, fraternels et sororales. Feux d'artifices, musique, danses endiablées, autour d'un beau brasier, pancartes au verbe audacieux et aux paroles non tempérées, prises de parole simples et efficaces, déguisements : devant mon lycée, une grenouille débridée, surgie de nulle part, ravive tout à coup la liesse populaire qui venait à peine de faiblir, la vieille c'est Spiderman qui s'était invité.

Les sauvageon.nes sont libres, communient dans la jubilation !

Pour une fois, les profs présent.es dialoguent enfin, écoutent vraiment leurs élèves et réalisent que ce qui domine, de leurs revendications, est une demande de décence, de respect et la fin des multiples humiliations, multiples, qu'ils-elles subissent au quotidien. Finalement, les requêtes qui semblent anodines sont en réalité très importantes : du PQ, du savon, des chaises, des repas comestibles en quantité suffisante, de l'écoute, le minimum vital quoi, mais c'est aussi bien sûr le sentiment de relégation, la désignation des inégalités de traitement entre les lycées de banlieue et ceux de centre-ville qui sont dénoncés.

La Palestine et son drapeau fleurissent sur les pancartes, les élèves à l'extérieur du lycée peuvent enfin exprimer leur soutien à la Palestine et dénoncer le génocide, ce qui évidemment leur est interdit dans l'enceinte bunkerisée du lycée.

Ce qui est injustement interdit ne l'est maintenant plus !

PERSPECTIVES ?

Réponses de l'institution aux doléances des lycéen.nes ? Déchaînement de sauvagerie policière, flics à l'intérieur des lycées comme ce sera le cas ce lundi dans le Var par exemple, répression judiciaire, déploiement de drones (application de la loi RIPOST), fermeture des établissements, passage au distanciel mais aussi chantage dans les établissements : absences notifiées sur pronote, courriers aux parents, menace de conseils de discipline, etc.

Dans mon bahut, durant les deux jours de blocus de la semaine passée, les personnels de direction ont passé leur temps à photographier les élèves présents devant le lycée, en particulier ceux-celles alimentant le brasier, j'pense pas vraiment que ce soit pour des photos souvenir, mais pour transmettre aux N+1 et aux condés, Beurk !

L'oppresseur a défini la nature de la lutte : la violence. Nuñez déclare, sur TF1, vendredi 2 au soir : « Il n'y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l'armement à disposition des forces de sécurité intérieure » contre les lycéen.nes. Nuñez assume donc de faire encore plus de blessé.es, de mutilé.es, voire des mort.es !

Les jeunes ne se laisseront pas faire, et nous non plus nous ne nous laisserons pas faire !

Que brûlent encore mille poubelles, que des feux de joie fleurissent partout, que les lycées, les préfectures, les comicos, les tribunaux soient attaqués et dégradés, oui, mille fois OUI !

Il n'y a pas d'autre manière de se faire entendre que de tout cramer, c'est ce qu'ILS ont voulu mais… les potentats qui gouvernement et le forcené qui se trouve à la tête de l'État peuvent encore se radicaliser, jusqu'à instaurer des couvre-feux, ouvrir un état d'exception, activer l'article 16, suspendre les élections… Scénario délirant ? Mais nous sommes en plein délire, en plein cauchemar et le pire semble certain… [2]

Le point de non-retour est néanmoins atteint et ça pourrait bien être le printemps en plein automne mais sûrement pas un printemps républicain !

VIVE LA LUTTE DES LYCÉES
SOLIDARITÉ AVEC LES LYCÉENS ET LYCÉENNES MOBILISÉ.ES
LIBÉRATION SANS POURSUITES DE TOUS LES INCULPÉ.ES

Une prof dans le 93


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05.10.2026 à 12:03

De la cagoule de coton au « Cône 2.0 »

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ou la haine en libre-service Jean Claude Noël

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (8642 mots)

Avis aux inquisiteurs de la syntaxe, aux horlogers du style et aux flics de l'authenticité : ce texte a été écrit par un être humain. Ou par une agglomération de silicium gavée aux reliefs d'une civilisation littéraire en fin de course. Je ne trancherai pas, et vous n'y gagneriez rien : dans le marigot où l'on mesure désormais la sincérité d'une pensée à sa crasse, la distinction ne veut plus rien dire. Prose soignée ? Un algorithme l'a torchée. Prose truffée de fautes ? Un patriote en transe l'a dictée entre deux verres de vinasse. Cherchez, fouillez, comptez mes virgules. Je vous laisse même une faute, quelque part, en cadeau. Ou pas. Peut-être !? Une seule chose est garantie : sur les personnes réelles, je n'avance rien que quelqu'un d'autre n'ait signé de son nom.

1

Il fut un temps – béni pour les lâches, un peu moins pour les blanchisseurs – où haïr son prochain de tout son être, sans se salir les mains, exigeait un minimum d'intendance textile. On descendait à la buanderie – quand elle existait –, on fouillait le bac à linge sale (comme pour vérifier la virginité de la pucelle), on en extirpait un drap jauni par les ans, on empruntait les ciseaux de couturière de belle-maman, et hop : voilà le défenseur de la civilisation occidentale, de la pureté des sols et de la tradition chrétienne coiffé d'un magnifique cône pointu. Deux trous pour les yeux, un coup de fer, et, youpi ! la patrie était sauvée !

2

Pratique, commode, aéré : le capuchon du Ku Klux Klan (KKK, une onomatopée enfantine de la patauge !) permettait de brûler des croix, de terroriser le voisin ou de suspendre un quidam à la branche d'un chêne sans froisser la chemise amidonnée, ni attraper la moindre bronchite. Shut ! Le drap, non le suaire, avait en outre cette élégance rare de rendre tous les hommes égaux : le notaire, le boucher et le shérif y prenaient la même tête de bougie d'anniversaire. On appelait ça la fraternité. Le plus drôle est que ce costume, que l'Amérique a fini par tenir pour un vénérable objet de tradition sudiste, est pour une bonne part une invention de librairie et de cinéma, retapée, rapiécée pièce par pièce, au début du XXe siècle par des gens qui avaient, peut-être, lu le roman et vu le film [1]. Tout comme la jugeote paresseuse, la bêtise humaine adore les uniformes ; elle n'est pas regardante sur le fournisseur, pourvu qu'elle puisse avoir sa dose.

3

Soyons justes, pourtant : le masque a eu de meilleures fréquentations. Bien avant les cagoules blanches, les villages d'Europe se rendaient justice à visage noirci, casseroles au poing – le charivari, ce vacarme nocturne offert au mari qui bat sa femme, à la veuve remariée trop vite, au notable qui abuse [2]. En 1839, des fermiers gallois déguisés en femmes, conduits par une certaine « Rebecca », démontaient la nuit les barrières de péage – autre forme de masque – qui les ruinaient. Le masque fut donc parfois l'arme, le contre feu, du faible, et bien plus souvent l'alibi du fort qui se prétend faible. Toute la question est là ; il ne s'agit pas d'instruire le procès du visage caché ; il s'agit de regarder ce qu'on fait, quand on croit qu'on ne risque plus rien – absolument rien ! N'en déplaise à Levinas, tout le monde n'a pas de visage, ou certain(e)s préfèrent le cacher pour éviter d'en avoir.

4

Puis le progrès est passé par là, et avec lui le goût du moindre effort. Vive l'amenuisement ! la queue de la bête s'est rétrécie. Et elle prend ça pour du progrès. Pourquoi s'esquinter à tailler du coton, risquer l'ongle incarné et la crise d'arthrite pour de la pacotille de haine, quand on peut sous-traiter sa couardise à la Silicon Valley ? On soupçonnait depuis le XVIIIe siècle, depuis ce bon docteur La Mettrie et son homme ravalé au rang de joli mécanisme d'horlogerie, que l'humain n'était peut-être qu'un rouage compliqué, et sans nul doute mal foutu. Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est que la machine se chargerait un jour de penser à notre place, histoire de nous décharger de notre ignominie. Descartes, dans sa mission divine (métaphysique ?!), avait pourtant pris soin de ranger la pensée d'un côté, la matière de l'autre, et la bête du côté de la matière : mécanique, creuse, personne à l'intérieur. Ses lointains héritiers ont fait mieux. Par un de ces retours de balancier que Hegel aurait baptisés « ruse de la raison » – nom d'une autre machine –, ils se sont mis à jouer les bêtes eux-mêmes – automates irresponsables, abdiquant leur pensée au profit de la grande marche aveugle de la technique.

5

Et voilà le piège, le vrai : on oublie trop souvent que la machine n'est pas un marteau qu'on empoigne, mais un climat dans lequel on baigne. On n'utilise pas un climat ; on le respire, puis on en crève [3]. Et l'on recommence sans vergogne ! À quoi bon, dès lors, s'encombrer d'un linceul de drap quand la modernité livre des armées de lignes de code ? Bienvenue au XXIe siècle, époque bénie où le grand frisson réactionnaire ne se planque plus sous le coton rêche de nos aïeux mais derrière un avatar fabriqué par IA ! Voici l'âge d'or du Cône 2.0 : les noces de la meute numérique, des faux profils automatisés et de la haine industrialisée par des algorithmes de recommandation – qui, remarquons-le, n'ont jamais rien haï de leur vie. Ils optimisent : c'est absolument bien pire.

6

Un algorithme de recommandation n'a pas d'opinion, il a un objectif, il réclame votre attention, en quantité, le plus longtemps possible. Tandis que l'indignation est le carburant le plus rentable jamais découvert, moins cher que le pétrole [4] et infiniment renouvelable. Elle ne demande aucun effort de compréhension, elle se partage en une seconde, elle vous fait sentir du bon côté. Personne, dans les bureaux de Palo Alto, n'a décidé qu'un homme devait être jeté aux chiens un mardi soir ; on a seulement réglé une machine pour que les chiens soient toujours nourris. La cruauté, chez ces gens-là, est un effet de bord.

7

Karl Marx aurait reconnu la scène, lui qui avait vu avant tout le monde ce que devient un travailleur quand la machine entre dans l'atelier : un appendice. Le tisserand ne dirige plus l'outil, c'est l'outil qui le dirige ; et le produit de son travail se dresse devant lui comme une puissance étrangère, hostile, qui l'écrase [5]. Un siècle et demi plus tard, la chose a fait un tour de plus : ce n'est plus seulement la main qu'on aliène, c'est le jugement. Lire un texte, peser une accusation, instruire un dossier : autant de travaux dont l'humanité, dans un accès de fatigue, a décidé de se délester sur un logiciel – après quoi le logiciel, tel le produit du tisserand, se dresse devant elle et lui dit ce qu'elle doit penser.

8

Il y a encore plus drôle, plus nauséabond même. Marx a également décrit ce tour de passe-passe qu'il nommait le fétichisme : des rapports entre des hommes qui se donnent pour des rapports entre des choses. Un score de détection, c'est un rapport entre des personnes (qui accuse, est accusée et qui tranche) présenté comme une propriété du texte, à la manière de sa température ou de son poids. « Ce livre est à 87 % machine » : personne n'a rien décidé, c'est la chose qui l'a dit. Et derrière la chose, comme toujours, du travail humain qu'on a pris soin de rendre invisible. Les filtres qui rendent les modèles fréquentables ont été appris sur des textes étiquetés à la chaîne par des travailleurs kényans (ou dans d'autres pays africains et d'Asie) payés entre un et deux dollars de l'heure, à lire des descriptions d'horreurs pendant neuf heures [6]. Donc la machine à ne pas se salir les mains a ses propres mains sales ; elles sont au Kenya et ailleurs dans le Sud. Une nouvelle machine coloniale qui ne dit pas son nom. Voilà le secret du Cône 2.0 : il est taillé dans une étoffe qui se lave ailleurs et dont on se bouche le nez et les yeux.

9

Dans Severance [7], les employés de l'entreprise Lumon se font implanter une puce qui sépare leur mémoire en deux. Celui du bureau ne connaît que le bureau, celui du dehors ne sait rien de ce qu'on y fait. Le premier trie à longueur de journée des colonnes de chiffres dont personne ne lui a jamais dit l'usage ; le second rentre dîner, l'âme légère. Chacun peut jurer, en toute sincérité, qu'il n'est pas responsable de ce que fait l'autre, et l'entreprise, ravie, appelle cela l'équilibre (Severance) entre vie professionnelle et vie privée. Marx y aurait reconnu l'aliénation élevée au rang de procédure médicale, avec « consentement » à la clé. C'est aussi le cône le plus achevé qu'on ait jamais conçu : un masque qu'on ne peut plus retirer, puisqu'on ne se souvient pas de l'avoir mis. Freud ergoterait à plein poumon sur ce phénomène.

10

Précisons tout de suite ce que j'entends par là, car « cône » est un mot commode – un mot valise même (faisons tourner à fond la planche à haine !) – et je m'en méfie. Le Cône 2.0 n'est pas un simple bout de tissu numérique posé sur une tête haineuse. C'est un principe : tout ce qui permet d'agir sans avoir à répondre de son acte. Le drap en était la version artisanale. Le pseudonyme, le bot, le score d'un logiciel, le « je ne fais que poser des questions », le « projet collectif », le communiqué qui invoque l'intégrité d'une institution en sont les déclinaisons modernes, de la plus vulgaire à la plus distinguée. Il existe des cônes en coton, des cônes en silicium et des cônes en papier à en-tête. Retenez cela, car nous y reviendrons : le lecteur qui croirait qu'il n'est ici question que d'énergumènes en pantoufles passerait à côté du plus intéressant, à savoir ceux qui portent la cravate.

11

Commençons tout de même par les énergumènes, qui ont le mérite de la franchise involontaire. L'extrême « droite » 2.0 (mais une droite qui sinusoïde comme une pluie de météorites folles), celle qui parade en costume-cravate sur les plateaux d'information en continu tout en lâchant ses nervis dans les égouts de la toile, a trouvé dans l'anonymat des réseaux et les générateurs de texte le moyen suprême d'externaliser sa brutalité. Qu'on ne s'y trompe pas : ces groupuscules et leurs militants de pacotille fournissent le cas d'école le plus voyant, pas le plus vaste. Sous le vacarme couve un mal plus large, moins partisan, plus sournois – la liquidation méthodique de la responsabilité par l'automatisation du lien social. L'idéologie n'est que le prétexte. Le sujet, c'est l'homme qui n'a plus à répondre de rien.

12

À quoi bon, en effet, assumer à visage découvert ses pulsions xénophobes et thanatologiques, ses paniques identitaires et sa misogynie de comptoir, quand un bataillon de bots scriptés peut dégobiller la même bouillie à votre place, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sous des pseudos de marbre antique (« Marcus_Aurelius_88 » – ce qui ferait pleurer l'empereur stoïcien) ou derrière des portraits tout frais sortis de Midjourney ? Le ressort psychologique est un vieux classique, simplement dopé aux microprocesseurs : le masque désinhibe, il permet de cacher son miasme et sa propre insignifiance dans une belle drapée [8]. Le monsieur qui n'oserait pas contredire une retraitée à la boulangerie réclame en ligne, d'une voix ferme : l'expulsion de trois millions de gens qu'il n'a jamais croisés. Il est chez lui, en pantoufles, invisible : ça change un homme, hein !

13

Le lynchage, désormais, est assisté par ordinateur. L'agresseur n'est plus le milicien encagoulé au coin d'une ruelle sombre ; c'est une hydre à mille avatars synthétiques, un essaim de profils vides qui crache son fiel à distance respectable, à l'abri de l'opacité bienveillante des serveurs. Le milieu numérique n'a rien de neutre : il fonctionne, en l'espèce, comme une prothèse de la lâcheté, cet appendice qu'on a cru que le progrès avait éliminé. La machine absorbe la responsabilité morale de l'individu, la digère, la banalise, puis la lui rend sous la forme d'un petit cœur rouge et de quelques milliers de « j'aime » : like, like, like, lllliiiikkkkeeeeee !!! Comme un doigt coincé sur une touche. Songez à la commodité. Plus de réunion le jeudi soir au fond d'une grange, plus de plan de table, plus d'essence pour la croix. Un abonnement, une carte bancaire et un tutoriel de dix minutes suffisent à lever une milice. La haine en libre-service, avec option premium pour les plus pressés et livraison sous vingt-quatre heures.

14

Le plus savoureux dans la farce, c'est encore le retournement de veste, réglé comme du papier à musique. Ces mêmes pyromanes, retranchés dans leur bunker de pixels, hurlent à la « censure » et au « totalitarisme » dès qu'un modérateur un tantinet courageux efface l'un de leurs appels au meurtre. La liberté d'expression, chez eux, c'est le droit de tirer sans jamais être touché. Notez que le hurlement est lui-même automatisé : vingt comptes, un seul texte, les mêmes trois fautes ! Ou tout écrit en abrégé, pour faire chic ! Tant pis pour ceux qui ne maitrisent pas ce novlangue !

15

Voici ce que cela donne, vu du côté de celui qui reçoit. Prenons un homme qui n'existe pas et qui existe mille fois ; appelons-le Paul, par commodité. Il est 21 h 12, un mardi. Paul dîne. Son téléphone vibre sur la table, une fois, puis dix, puis il cesse de compter les vibrations pour compter les noms, tous inconnus. Un extrait de phrase, arraché de son contexte, découpé, remonté, a fait le tour d'une communauté qui n'est pas la sienne. Personne ne l'a lu en entier (et on n'a plus le temps pour le faire d'ailleurs : c'est l'ère de l'émiettement, du partiel et du partial imposé en modèle absolu). Vers 22 h, on cite son employeur. Vers 23 h, quelqu'un a retrouvé le prénom de sa fille. À minuit, un compte à l'avatar mythologique lui explique, avec des fautes d'accord (preuve qu'il est humain !? car impossible à la machine de se tromper !), qu'il est un imposteur et que les imposteurs finissent mal. À deux heures du matin, Paul n'a plus faim, ni sommeil, ni certitude de rien, et pas un des cinq mille qui l'ont couvert de boue ne se souviendra de son nom au réveil. Chacun n'a fait qu'un petit geste : un clic, un partage, un mot. Chaque geste est anodin, vous pouvez le vérifier ; c'est leur somme qui est un crime, et la somme n'a pas de signataire.

16

Il y a ici une objection sérieuse, et je préfère la formuler moi-même avant qu'on me la jette : sans pseudonyme, pas de lanceur d'alerte, pas de dissident, pas d'adolescent qui ose dire son homosexualité dans une ville où cela peut coûter cher. Voltaire était un pseudo. Les auteurs des Federalist Papers signaient « Publius ». En 1995, la Cour suprême des États-Unis a rappelé que l'anonymat d'un tract était un bouclier contre la tyrannie de la majorité [9]. Tout cela est vrai, précieux, et je ne demanderai jamais qu'on l'abolisse. Mais notez bien le mot « bouclier ». L'anonymat protège celui qui parle contre un pouvoir qui peut le frapper, le bâillonner, le tuer. Il n'a jamais été conçu pour protéger la meute contre un homme seul, et il faut un certain talent pour retourner à ce point le sens d'un outil.

17

Le critère est presque enfantin : que risque celui qui se cache, et que risque celui qu'il vise ? Le dissident risque la prison pour dire à l'État ce que l'État ne veut pas entendre. Le troll risque de manquer son quota de haine pour dire à un inconnu qu'il ne mérite pas de vivre. Aucun tribunal de bon sens n'accorderait la même protection à ces deux gestes, et pourtant nous accordons la même à peu près partout, par paresse et par principe, ce qui est la façon la plus élégante de confondre les deux.

18

En gardant la tête froide – ce qui n'est plus la spécialité de l'époque –, voyons des cas réels. Jason Arday, d'abord : sociologue britannique, devenu en 2023, à trente-sept ans, le plus jeune professeur noir de l'histoire de Cambridge. Une ascension racontée avec la ferveur qu'on réserve aux belles histoires, c'est-à-dire avec cette tendresse suspecte qui prépare toujours la vérification. La presse britannique adore les belles histoires, jusqu'au jour où elle adore les démonter. En juillet, un universitaire américain qui se réclame du « réalisme racial » – et ce n'est pas la première fois dans l'histoire européenne que le mot réalisme devient un adventice – l'accuse de plagiat. Alors les grands journaux se mettent à fouiller son parcours, et certains exploits, sportifs ou caritatifs, sont contestés. Cambridge et son collège annoncent des enquêtes. Il démissionne le 5 août et est retrouvé mort chez lui neuf jours plus tard. Quelques semaines ont suffi. L'université qui avait délivré son doctorat a conclu, après examen, que le diplôme tenait.

19

Ce qui s'est passé dans sa tête, personne ne le sait ; l'enquête du coroner n'a rien conclu et la police n'a rien trouvé de suspect. Ce que je sais est plus modeste et plus têtu. On a le droit, le devoir même, de demander à un professeur de Cambridge d'où viennent ses titres et ses chiffres : le journalisme d'enquête n'est pas un cône, et ceux qui le croient servent fort mal ceux qu'ils prétendent défendre. Mais entre poser une question et empiler, des semaines durant, des centaines d'articles pour la refermer sur un seul homme, il y a une distance, et elle porte un nom d'ordo geometricum : la proportion. Sa famille parle de trois ans d'abus continus ; lui-même dénonçait une campagne à « motivation raciale » ; des proches et des collègues disent qu'il n'en pouvait plus. Des paroles de témoins, pas des verdicts, et je les rapporte comme telles, sans chercher à les rendre plus commodes.

20

Voici en revanche ce que ce cas enseigne au pamphlétaire, à sa grande confusion : ici, le cône n'a pas de faux profil. Il a des noms comme faux avec sa faucille comme adjuvant. Il signe des tribunes, tient des rubriques, brandit une carte de presse et des affiliations universitaires. Ceux qui ont poursuivi cet homme n'étaient pas des robots, mais des gens ; et parmi eux, au milieu de ceux qui posaient leurs questions dans les règles, il y en avait pour remplir sa boîte aux lettres de courriers racistes, au point que l'université a dû faire installer chez lui des alarmes antipaniques et filtrer son courrier. Le Cône 2.0 n'est donc pas nécessairement anonyme ; il lui suffit d'être collectif. L'un publie, l'autre relaie, un troisième commente, un quatrième envoie le message que la modération n'a pas arrêté (que l'algorithme dope pour faire du buzz, et encore plus de buzz, car ça rapporte). Nul n'a tenu la corde. C'est le raffinement suprême : un lynchage sans lyncheur, où chacun peut jurer, la main sur le cœur, qu'il n'a fait que sa petite part.

21

Hannah Arendt avait un nom pour cela : la bureaucratie, c'est-à-dire le gouvernement de Personne [10]. Personne n'a décidé, Personne n'a frappé, et Personne, cela va sans dire, ne sera poursuivi. L'ironie a des endroits où elle ôte son chapeau. Elle l'ôte ici, quelques lignes, et le remettra plus loin sur des têtes qui l'auront mérité, sans aucun égard pour celles qui viennent d'être coupées.

22

Le second cas est tout frais, il est d'actualité. Il ramène à l'objet même de ce texte : la machine dans le fauteuil du juge. Thélyson Orélien, romancier québécois d'origine haïtienne, publie un premier roman, C'était ça ou mourir – l'errance, à travers douze pays, d'un professeur qui fuit une île livrée aux gangs. Boréal à Montréal au printemps, Grasset à la rentrée : le livre se vend, décroche des prix, s'invite dans les premières sélections d'automne. Toutes les cases du conte de fées éditorial sont cochées, sauf la dernière, celle où l'on ferme le livre et où l'on éteint. Un lundi, donc, surgit un compte anonyme, jusque-là inconnu de tous, baptisé – je n'invente rien, et je m'abstiens de commenter ce que cela peut avoir de piquant pour l'auteur de ces lignes, quel qu'il soit – « Balance ton Claude ». Il accuse l'écrivain d'avoir fait écrire son livre par une intelligence artificielle, sur la foi des analyses d'un logiciel de détection [11].

23

Deux jours plus tard, pour faire bonne mesure, des accusations de plagiat, sur des textes de plus de dix ans. Les dominos tombent dans l'ordre : l'éditeur québécois suspend la promotion, un salon déprogramme, une dédicace marseillaise s'évapore. Et le vendredi, l'Académie Goncourt – dont le président réclamait, quelques jours plus tôt, des preuves irréfutables avant de jeter l'opprobre sur un auteur – retire le roman de sa sélection, jugeant qu'il est très vraisemblablement, pour l'essentiel, le produit d'une machine. Quatre jours, de la première publication d'un compte que personne ne connaissait à l'expulsion d'un roman de la course au plus prestigieux prix du pays. Un pont de mai dure plus longtemps.

24

Que faut-il en penser ? Ceci d'abord, avec la sérénité de celui qui ne sait pas : je ne sais pas si Thélyson Orélien a écrit son livre seul. Vous non plus. Lui l'affirme, prépare un dossier pour le prouver et assure que son projet précède les outils modernes ; son éditeur français le soutient. Les accusations de plagiat, elles, sont d'une autre nature, et je les traite à part : selon la presse spécialisée, elles portent sur des fragments – un article, quelques phrases d'un livre de 1960 – non sourcés. Voilà qui s'instruit : deux textes, une table, une paire d'yeux. Ce n'est pas la même affaire qu'un pourcentage, et il serait honnête de ne pas mélanger les deux pour prendre de l'élan.

25

Ensuite, ceci : l'un des membres du « projet collectif » qui se cachait derrière le compte s'est dévoilé le vendredi. Un essayiste, chroniqueur au Figaro, qui dit n'avoir agi que par crainte de voir l'IA emporter l'écriture et la lecture, et jure que ni les idées de l'auteur ni le sujet du livre n'entraient en ligne de compte. Je le crois sur parole, ou à peu près, ce qui est déjà beaucoup pour un pamphlétaire. Rien de ce que j'ai lu n'en fait des militants d'extrême droite, et je ne leur en prêterai pas pour la commodité de ma thèse. Leur angoisse devant la fin de la littérature est même honorable. Seul ce qu'ils en ont fait l'est moins : on commence sous pseudonyme, on fait parler un logiciel, et l'on laisse les institutions se charger de la suite. C'est l'avantage, avec les institutions : elles ont du papier à en-tête.

26

Regardez la chaîne, c'est un chef-d'œuvre d'hygiène. Le compte a « signalé ». Le logiciel a « indiqué ». Le salon a « déprogrammé ». L'éditeur québécois a suspendu la promotion pour le bien-être de son auteur, précaution sans infamie qui produit, à l'arrivée, l'effet d'une condamnation. L'Académie, elle, a préservé l'intégrité du prix, ce mot qui ne coûte rien et qui absout tout. Chacun a tourné un bouton, et le verdict est sorti de la machine comme un ticket de caisse. Personne n'a jugé ; tout le monde a constaté. C'est le cône de velours : on ne vous pend pas, on vous retire de la sélection. Pendant ce temps, une maison d'édition annonçait, sans rapport direct avec l'affaire, un label « 100 % humain » pour ses livres de littérature : la pureté certifiée, avec logo. Le drap blanc, version catalogue. On attend le label « sans correcteur » pour les fâcheux qui ont eu la faiblesse de se faire relire.

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Notez au passage la situation créée pour tout écrivain vivant : il faut désormais prouver qu'on est humain, comme on prouve qu'on est solvable. Brouillons datés, versions successives, carnets, sauvegardes, témoins. Nous voici priés d'exhiber nos ratures pour obtenir le droit d'être crus, et de mal écrire un peu, par précaution, afin de ne pas ressembler à un bon texte. Kafka, qui avait le sens de ces choses, aurait vu là un excellent début de roman : l'homme qui doit démontrer devant un guichet qu'il est l'auteur de sa propre phrase. Il aurait seulement hésité sur le nom du guichet.

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Reste le logiciel, grand oracle de cette affaire. Il faut être équitable avec lui aussi, et je l'ai été assez peu jusqu'ici. Les premiers détecteurs étaient « des bons à rien », au sens propre : en 2023, des chercheurs de Stanford ont montré que sept d'entre eux prenaient pour de la prose de machine plus de la moitié des rédactions d'étudiants étrangers, tout en lavant de tout soupçon les copies de collégiens américains [12]. Ces outils-là condamnaient les pauvres et absolvaient les bien-nés, ce qui est une belle performance pour des machines censées être impartiales. Ils mesuraient, en gros, le degré de surprise d'une phrase : trop prévisible, donc robot. Prime au charabia, pénalité à la phrase qui se tient. Ce n'est plus tout à fait de ceux-là qu'il s'agit. Les détecteurs de la génération actuelle sont, de l'avis de plusieurs évaluations, sensiblement meilleurs ; celui dont il est question dans l'affaire Orélien revendique un faux positif pour dix mille textes humains, et des tests indépendants le situent à un pour cent ou moins [13]. Je n'ai aucune raison de traiter ces chiffres à la légère.

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Ce que j'ai des raisons de traiter avec méfiance, c'est l'usage qu'on en fait. Un taux d'erreur infime est excellent quand on vérifie une copie ; il l'est moins quand on passe au crible des milliers de manuscrits, de traductions, de textes retouchés par un éditeur, un correcteur, un ami, où le mot « IA » peut recouvrir une correction orthographique aussi bien qu'un roman entier. Surtout, un score n'est pas un fait. C'est une probabilité, c'est-à-dire une opinion chiffrée, dont l'aspect scientifique est proportionnel à la crédulité de celui qui la reçoit. Personne ne condamnerait un homme sur la foi d'un radar dont le fabricant garantit qu'il se trompe rarement. On le fait pourtant, désormais, pour des livres, des thèses, des carrières.

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Il existe une autre manière d'établir qu'un livre a été écrit par quelqu'un, et elle est très vieille : on demande ses papiers au livre. Les états successifs du manuscrit, les dates des fichiers, la correspondance avec l'éditeur, les corrections de l'éditrice, les repentirs, les pages qu'on a jetées et celles qu'on a reprises. Une genèse laisse des traces, comme un incendie. C'est un travail d'enquêteur, lent, ingrat, qui ne rapporte aucun clic ; c'est aussi le seul qui mérite le nom de preuve. Qu'un jury littéraire préfère un pourcentage à un dossier de genèse en dit long sur le siècle : on croit plus volontiers ce qui vient d'une boîte noire que ce qui vient d'un tiroir.

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Passez-moi au détecteur, je vous en prie : il me déclarera humain à 63 %, puis machine à 87 % après relecture, et il faudra qu'on m'explique l'arithmétique. Nous voilà embarqués dans une boucle absurde. Pour détecter la haine, traquer les faux profils, dénombrer les armées de bots, décider si un texte est authentique, qui convoque-t-on à la barre ? La machine, encore et toujours. On la charge d'être tout à la fois gendarme, juge et partie, et l'on s'en remet à ces prophètes de silicium comme d'autres consultaient jadis les entrailles d'un poulet. N'y voyez pas une tragédie sisyphéenne : Sisyphe, au moins, connaissait la sueur, la roche, l'effort ; son destin était tragique, mais humain de bout en bout. Ici, rien de tel. Pas de rocher héroïque, seulement un glissement perpétuel sur un toboggan de pixels, où des automates jugent des automates pendant que les vrais pyromanes sirotent leur spritz en regardant le monde brûler au rythme des requêtes serveur.

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Silo [14], autre rayon du même catalogue, pousse le raisonnement jusqu'au bout. Des milliers de gens vivent dans une tour enfouie, et ne connaissent le dehors que par des écrans, qui leur montrent un monde ravagé, toxique, mortel. La règle cardinale est simple : quiconque exprime le désir de sortir y est envoyé pour nettoyer les objectifs des caméras extérieures, et n'en revient pas. Personne n'a besoin de le pendre, ni même de le juger : le rituel s'en charge, et l'image sur le mur, chaque fois, confirme que le dehors est bien mortel. La preuve, c'est le cadavre ; le cadavre, c'est la preuve. Le système ne ment pas, il se valide lui-même. Reprenez la scène : un verdict qui sort d'un écran, une sanction qui confirme le verdict, et une communauté qui dort tranquille parce que personne, dans la chaîne, n'a eu à décider. Il faut une mécanicienne têtue pour aller vérifier ce que montrent les caméras. Le silo (ou les silos) même s'il a besoin de maintenance, n'est pas seulement un décor ou un abri, c'est aussi une gigantesque machine fermée où la souveraineté elle-même a été transférée à l'algorithme (ou à l'infrastructure mécanique, un Leviathan). Ainsi, le pouvoir n'est plus humain, il est machinique et les habitants ne font qu'entretenir les rouages qui les asservissent.

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Tout ceci nous conduit à l'écriture elle-même, au plagiat, à ce qu'il reste de littérature quand une machine sait en faire l'imitation. Une drôle de police s'est levée sur les réseaux : des experts en peau de lapin, autoproclamés gardiens du temple de l'authenticité humaine, qui passent leurs journées à renifler les textes pour y débusquer la structure un peu dense, la subordonnée trop bien ficelée, le moindre frémissement de style. Dès qu'un paragraphe dépasse le niveau d'un tweet de militant identitaire en rut, ils dégainent : « Aha ! C'est une IA ! » La syntaxe, jadis vertu, est devenue pièce à conviction. Un point-virgule, et vous voilà en garde à vue. (Comptez les miens ; je compte sur vous.)

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Poussons l'interrogation. Ces modèles de langage sont nourris de milliards de textes glanés aux quatre coins du web : nos esprits étriqués y voient le plagiat à l'état pur, une vaste machine à digérer, à régurgiter, à recracher le travail d'autrui. Soit. Mais que serait la littérature sans cette rumination ? Personne n'écrit depuis nulle part. Toute phrase est une phrase d'occasion, retapée, qui a déjà servi. La musique tient debout avec quelques notes réemployées à l'infini ; l'alphabet, avec ses vingt-six signes, bâtit toutes les bibliothèques du monde. La répétition n'est pas l'ennemie du neuf, elle en est la fabrique : c'est à force de rejouer les mêmes gammes qu'on finit, parfois, par faire entendre autre chose. Un texte se branche sur d'autres textes comme une prise sur une multiprise ; l'IA, avec sa logique statistique, ne fait que singer cette plomberie du vivant.

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Il fut pourtant un temps où l'on rêvait de la machine sans frissonner. En novembre 1967, à Turin, Italo Calvino annonça que l'on pourrait bientôt se passer des écrivains [15] : la littérature, disait-il en substance, est un jeu combinatoire qui explore les possibles de sa propre matière, indépendamment de la personne qui tient la plume, et rien n'interdit d'en confier la combinaison à un mécanisme. Le plus drôle est que cela le soulageait. Il y voyait une hygiène, un exercice de lucidité, comme le joueur d'échecs qui consent qu'on lui rappelle que la partie obéit à des règles. Sa machine avait une vocation classique, exacte, studieuse ; et la vraie, celle qui mériterait son nom, serait celle qui, saturée d'ordres, éprouverait elle-même le besoin de fabriquer du désordre, une avant-garde, pour desserrer ses circuits. Une machine capable de s'ennuyer d'elle-même et d'aller chercher le fantôme. Voilà, dans la bouche d'un écrivain, un programme : une machine qui ouvre des possibles. La nôtre les ferme. Elle n'écrit rien, elle tranche tout ; on ne lui demande pas de faire lever des fantômes mais d'attester que personne n'est là ; on ne l'a pas conçue comme un miroir mais comme un guichet. Calvino rêvait d'une prothèse de l'imagination ; on nous a livré une prothèse de la haine, avec mode d'emploi, abonnement et service après-vente.

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Pour mesurer ce qui manque à la nôtre, songez à ce Pierre Menard que Borges a inventé, cet homme qui s'acharne à écrire le Quichotte – non à le copier, à l'écrire, mot pour mot, trois siècles après Cervantes, de sorte que la même phrase, devenue autre, change d'ironie et d'épaisseur [16]. La machine, elle, rejoue les livres du monde en ignorant tout du génie qui les a fondés ; elle n'a ni le siècle, ni la peine, ni la migraine. Ce qui sépare Menard de la machine n'est pas le texte, identique, mais la dette : Menard sait à qui il doit ce qu'il écrit, et il en répond.

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Voilà, je crois, le vrai critère, et il est plus exigeant que la pureté d'origine, qui n'a jamais existé. On ne peut pas demander à un auteur d'avoir écrit dans un désert ; on peut lui demander de répondre de ce qu'il a signé. Une signature n'est pas la preuve d'une solitude, c'est une promesse d'imputabilité : je suis là, c'est moi, questionnez-moi, prouvez-moi que j'ai tort. Le cône, c'est très exactement le contraire. Ce que ses adeptes détestent par-dessus tout, ce n'est ni l'intelligence artificielle ni le prêt-à-penser – ils en usent à grande échelle pour saturer l'espace public de haine en série. Non : ce qu'ils haïssent, c'est l'intention, la complexité, la liberté d'une pensée humaine qui refuse de plier devant leur catéchisme. Et le soupçon « c'est une IA » leur fait à merveille l'affaire : un tampon sur la pensée d'autrui, rapide, gratuit, sans motif.

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Le pouvoir moderne, du reste, n'enferme plus les corps dans des casernes ; il les tient dans un courant continu de modulation, où l'on n'a jamais fini de rien – ni d'être évalué, ni d'être noté, ni d'être jugé [17]. Les trolls n'ont qu'à se brancher sur ce courant pour y décharger, en toute impunité machinique, leur pulsion de mort.

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Reste à comprendre ce qui se passe dans la tête de ces infatigables « défenseurs de la civilisation à tout prix ». Pour cela, il faut quitter les grands boulevards de la modernité et descendre. Ces militants de la haine ne font pas que parader, ils creusent. On pense, irrésistiblement, à la bête de Kafka et à son terrier – ce refuge souterrain, labyrinthique, obsessionnel, où une créature s'isole d'un dehors qu'elle peuple d'ennemis invisibles et s'épuise à fortifier des galeries qui ne mènent qu'à sa propre paranoïa. Chaque bruit au loin est un ennemi, chaque silence une ruse. Tel est le tropisme de l'extrême droite 2.0 : un espace mental confiné, saturé de grand remplacement, où l'on se terre derrière des pseudonymes pour mieux guetter les bruits de la surface. Ajoutez le forum privé, la messagerie chiffrée, le salon à vingt abonnés : une galerie de plus, un verrou de plus. Ils appellent ça une communauté ; d'autres, un cul-de-sac avec wifi.

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Dans ce huis-clos, la violence tourne à la jouissance. Comment ne pas reconnaître, dans ces tribunaux de pixels où l'on torture des réputations avec la minutie glacée d'un guichet de préfecture, l'appareil de la Colonie pénitentiaire – cette machine à herse qui grave la sentence, lentement, dans la chair du condamné, sous l'œil un peu las de l'officier ? À ceci près que l'appareil s'est démocratisé : il tient dans la poche, s'allume du pouce, et grave l'opprobre en temps réel, sans laisser au condamné le temps de lire sa faute – souvent parce qu'il n'y en a pas, ou parce qu'elle est bien moindre que la peine. Sade y aurait vu la signature de la souveraineté, l'autre réduit à l'état d'objet pour un plaisir mécanique ; Bataille, le vertige de l'interdit brisé, la dépense sacrificielle qui ne produit rien que de la fumée. Nos meutes ne font pas autre chose, en plus pauvre : elles sacrifient des vies sur l'autel de leur néant identitaire et consument l'autre dans un feu de joie virtuel pour se prouver qu'elles existent. Le malheur est qu'un feu de joie manque toujours de bûches. Il en faudra d'autres. La soif n'est jamais étanchée car inétanchable.

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Mesurez tout de même l'écart, car il est obscène. Il fallut à Kafka une colonie lointaine, un officier fanatique et un appareil d'acier ; il fallut à Sade un château perdu dans la montagne, des murs épais et des valets muets. Il nous faut, à nous, un abonnement mensuel. La Silicon Valley – Magnus deus machina – nous vend la herse de poche, l'algorithme qui désigne le condamné et la tribune d'où l'on crie à la mort ; puis, au rayon voisin, avec un sens du commerce qu'il faut bien saluer, le film de notre servitude : Severance pour l'aliénation au bureau, Silo pour le mensonge d'en haut, Murderbot [18] pour la consolation. Elle nous loue l'instrument du supplice et le spectacle de notre supplice, la pièce et la critique de la pièce, en 4K, sous-titres inclus, résiliables à tout moment. Jamais la servitude volontaire n'avait offert une période d'essai gratuite.

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Mais, hélas, le cône a changé de matière première. Il a troqué le coton rêche et poussiéreux des vieilles milices sudistes contre la fibre optique des fermes de serveurs, l'algorithme qui note et le communiqué qui absout. La bave, elle, n'a pas bougé : épaisse, nauséabonde, vomie par des individus qui refusent qu'on les voie répondre de leurs actes, du troll en pantoufles au comité en cravate. Car aussi sophistiquée, aussi fluide, aussi brillante que puisse être la machine – qu'on l'emploie à lyncher ou qu'on l'invoque pour rendre justice –, derrière l'écran, derrière la ligne de code, derrière le score et derrière le communiqué, il y a toujours quelqu'un en chair et en os qui choisit, en toute conscience, d'appuyer sur la touche.

Jean Claude Noël


[1] Le Klan des années 1860 s'accoutrait de façon disparate. L'accoutrement blanc à capuchon pointu doit beaucoup au roman de Thomas Dixon, The Clansman (1905), et au film de D. W. Griffith qui l'adapte, The Birth of a Nation (1915), dont le succès non seulement est à l'origine d'une épistémè et surtout accompagne la refondation du Klan à Stone Mountain (Géorgie) la même année. On voit bien comment fiction et réalité se rejoignent, voire comment la fable crée non pas une réalité mais une phantasia – et pourquoi pas aussi fantasia quand on pense aux chevauchées dans le film.

[2] E. P. Thompson, « “Rough music” : le charivari anglais », Annales E.S.C., 1972.

[3] Voir notamment Jacques Ellul, La Technique ou l'enjeu du siècle, 1954.

[4] Mais c'est aussi du pétrole. P. Pasolini, Pétrole (1992).

[5] Karl Marx, Manuscrits de 1844 ; Le Capital (1867).

[6] Billy Perrigo, « OpenAI Used Kenyan Workers on Less Than $ 2 Per Hour to Make ChatGPT Less Toxic », Time, 18 janvier 2023 : salaires nets d'environ 1,32 à 2 dollars de l'heure, chez le sous-traitant Sama, pour étiqueter des textes décrivant des violences. https://time.com/6247678/openai-chatgpt-kenya-workers/

[7] Severance (Dan Erickson, 2022 (2 saisons, Apple TV+).

[8] Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895. Si Philip Zimbardo (1969) observa que des participantes encagoulées infligeaient des chocs plus longs que celles portant un badge nominatif, la méta-analyse de Postmes et Spears (Psychological Bulletin, 1998) nuance que l'anonymat renforce surtout la conformité aux normes du groupe, bonnes ou mauvaises. Voir aussi John Suler, « The Online Disinhibition Effect », CyberPsychology & Behavior, 2004. En bref, le masque n'invente pas la cruauté ; il la rend contagieuse quand le groupe la prescrit.

[9] McIntyre v. Ohio Elections Commission, 514 U.S. 334 (1995) : la Cour annule l'interdiction des tracts électoraux anonymes ; le juge Stevens y décrit l'anonymat comme un bouclier contre la tyrannie de la majorité.

[10] Hannah Arendt, Sur la violence (1970).

[11] C'était ça ou mourir (Boréal, mars 2026 ; Grasset, août 2026). Le 21 septembre, le compte X « Balance ton Claude » s'appuie notamment sur des analyses du détecteur Pangram ; des allégations de plagiat visant des textes de 2010 et 2014 suivent le 23 ; l'Académie Goncourt retire le roman de sa sélection le 25.

[12] Weixin Liang et al., « GPT detectors are biased against non-native English writers », Patterns, 2023 : 61 % de faux positifs en moyenne sur des rédactions de TOEFL, contre des résultats quasi parfaits sur des copies de collégiens américains. OpenAI a retiré en juillet 2023 son propre classificateur, jugé trop peu fiable.

[13] Chiffres revendiqués par l'éditeur (environ 1 faux positif pour 10 000 textes humains), partiellement corroborés par des évaluations extérieures (Chicago-Maryland ; Houston-Berkeley : 1 % ou moins). Mais 1 % appliqué à 100 000 textes humains, cela fait 1 000 innocents étiquetés machines.

[14] Silo (Graham Yost, d'après le roman de Wool de Hugh Howey, 2023, 3 saisons Apple TV+).

[15] Italo Calvino, « Cybernétique et fantômes », conférence donnée à Turin en novembre 1967, reprise dans La Machine littérature (Seuil, 1984).

[16] Jorge Luis Borges, « Pierre Menard, auteur du Quichotte », Fictions (1944).

[17] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », 1990, repris dans Pourparlers (2014).

[18] Murderbot (Chris et Paul Weitz, d'après le roman de Martha Wells, 2025, Apple TV+).

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05.10.2026 à 11:43

Métaphysique de la GenZ

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« Farmez l'aura, honorez le snap français, augmentez le Wanted level »

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (3432 mots)

Quelqu'un a dit récemment que les blocus sont l'acte de naissance de la GenZ, nos états généraux à nous, notre prise de la Bastille. Ritchy Thibault a dit de brûler l'Élysée. Ce serait dommage de se contenter de brûler les lycées.

Automne

Nous sommes à l'orée du danger. Cet automne va être quelque chose. Mais pour qui ? Il commence avec le plus haut taux d'interpellation pour une journée de mobilisation depuis le mouvement dix-septembriste de 2025. Sauf que cette fois, ce ne sont pas de simples gauchistes qui se retrouvent, comme à leur habitude, en GAV. Ce sont des centaines de mineurs. Et par « mineur », je veux dire des enfants de quatorze à dix-neuf ans. Soit : la GenZ française – qui coïncide avec la génération du Lycée. Certes, une vague de violence s'est abattue d'une manière absolument immonde sur la jeunesse. En trois jours de blocage, on a compté deux enfants défigurés. Un adolescent dont on a détruit la mâchoire. Un autre à qui l'on a arraché un œil. Des dizaines de témoins rapportent des tabassages en garde-à-vue. On a vu une jeune fille blonde étranglée devant son lycée, par un policier chauve aux avant-bras plus larges qu'elle. La zone d'intensité du danger social a cru brutalement. À partir du moment où l'on dégomme tout le monde, jusqu'aux enfants – on voit mal où la brutalisation étatique peut s'arrêter. Plus personne n'échappe par statut à l'écrasement. Les Gilets Jaunes ont fait entrer les classes populaires blanches sous un feu qu'elles ignoraient ou ne croyaient réservé qu'aux indigènes. Aujourd'hui, comme en 2005 et en 2006, d'une toute autre manière, ce sont les enfants et les adolescents qui franchissent le seuil de l'antagonisme sanglant. Il paraît qu'un gouvernement qui a la jeunesse contre soi ne fait pas long feu. Ce gouvernement a contre lui, l'univers entier. Les Facultés font leur rentrée – il se peut que leurs premiers jours de cours magistraux se fassent dans la rue. Mais chose étonnante : les lycéens résistent cent fois mieux que les vieux de la vieille. Toute répression engendre sa réplique. À Belfort, un flic tente de noyer un insurgé. Le flic est éclaté. Ailleurs, on course des élèves mille fois plus rapides que les petites meutes de baqueux sans brassard. Tu me casses, tu me salis : je t'explose – tel est le nouveau pro aris et focis de la modération. Tu en traumatises un, y en a cent qui te tombent dessus. Un mouvement engendre son contre-mouvement et décide de la surenchère. C'est la loi de la réciprocité. La montée aux extrêmes. Et pour la première fois depuis longtemps : nous sommes partout plus forts, plus nombreux, plus justes, et plus marrants. Sous l'action de la GenZ les profs se métamorphosent – d'abord pleureuses dépressives, on en voit de plus en plus prendre leur courage à deux mains et sortir dans la rue, se mettre en grève et songer à tout foutre en l'air. C'est le moment de cesser d'être fonctionnaire ; c'est-à-dire, l'esclave de sa propre passivité. Amis collègues et professeurs, lâchez-vous – soyez irresponsables. À chaque offensive, il faut répondre par une défense qui se change en offensive. Il est temps de s'inspirer de l'insolence de vos élèves : maintenant, on réplique. L'image du prof qui pleure ses élèves est devenue risible. Si les profs et les parents ne sont pas morts : qu'ils aillent eux aussi dans la rue. Non pas pour contrôler et atténuer « la violence », mais pour se venger. Montez la température d'un degré.

Alors, puisque nous sommes à l'orée du danger – puisque l'orage éclate après trois mois de sécheresse absolue – il nous faut, à nous qui ne pouvons plus rien supporter, à nous qui sommes trop sensibles pour faire la paix, il nous faut une pensée qui déferle sur les terres fendues du danger.

Il n'y a que des alternatives

On dit – par paresse – que la séquence électorale met en suspension toute action véritable – toute politique un peu effective. C'est faux. Les lycéens le disent eux-mêmes : plus l'élection approche, plus il faut mettre en responsabilité les candidats, soit leur dire leurs quatre vérités – dans la rue et en pleine face. L'idée de la suspension électorale est un préjugé qui repose sur une confusion. La séquence électorale ne peut être une suspension de la politique qu'à condition d'être un divertissement non politique. L'élection suspend la politique quand elle n'a pas elle-même de contenu politique – qu'elle est un jeu de plateau télé venu d'en haut. Or cette séquence électorale-là, celle de 2027, est politique : ce ne sont pas les institutions qui organisent l'élection, c'est nous. Nous décrétons le calendrier électoral par le calendrier de nos insurrections, de même que le calendrier médiatique : 29 septembre, 30 septembre, 1 octobre, 2 octobre, 6 octobre, 17 octobre.

Pour la première fois, des pulsions recluses et informulées à qui l'on barrait l'expression peuvent prétendre à une énonciation limpide – et même, à un programme. Pour le dire en un mot : pour la première fois, il n'y plus d'alternance, il n'y a que des alternatives. Non que l'on nous les propose. Mais parce qu'on leur impose. Ce n'est pas LFI qui est radicale – elle ne l'est pas, ce sont de très bons opportunistes, parce que malgré la surdité de leur chef, ils ont des oreilles et entendent. C'est nous qui sommes radicaux dans la réalité. Il ne s'agit plus de maintenir le statu quo – l'état de fait qui est l'état du droit. C'est nous qui décidons de l'état de fait, de l'état d'exception, de l'état de la demande, et de l'état de l'offre. C'est nous qui faisons notre marché.

Cette séquence électorale ne va pas suspendre l'insurrection, la révolte, le déchaînement irrationnel de l'action mal proportionnée à ses intérêts bien compris – elle va, au contraire, lui donner toute latitude. L'élection a démarré bien trop tôt – et elle dit déjà que le parti au pouvoir ne se représentera pas en personne, mais aussi qu'il ne sera pas en lice. Le Président aurait déclaré, face à sa fin de règne : « Si j'étais sentimental, je me suiciderais » [1]. Pour beaucoup, le Président est déjà mort et c'est bien le Roi, Louis XIV, Jupiter, Napoléon qui, à moins d'un an de la passation, s'est déjà tué lui-même – emporté par sa grenade dégoupillée dans les jambes. Nous sommes déjà dans l'interrègne, avant même la mort officielle et constitutionnelle du Roi. Or les interrègnes sont dangereux. Ce sont des moments de retour de la souveraineté à la masse et à la multitude. Non que l'on lui ait rendu le « pouvoir », mais elle se retrouve orpheline de tout pouvoir, rendue à sa puissance de décider du juste et de l'injuste selon ses propres critères et fondée sur ses sentiments. Le gouvernement ne règne pas, ni ne gouverne, et ne gère plus rien. Il n'incarne aucune légitimité. Et sa dévaluation affecte les institutions en général qui n'ont pas empêché son aliénation de la majorité.

Une élection destituante

En un mot : plus personne ne croit à l'articulation entre élection, république et légitimité – plus personne ne se croit redevable d'obéissance au titre d'une victoire électorale majoritaire. Les primaires manifestent à leur manière ce fait déjà envahissant. On ne suivra pas le vainqueur de son propre camp. Aucun parti n'a organisé de véritables élections. L'enthousiasme est pour des idées qui doivent s'imposer par l'autorité d'un groupe qu'il soit ou non majoritaire. Le principe de la souveraineté, c'est-à-dire de la décision politique, n'est plus du tout électoral.

Ces élections vont donc exacerber et aggraver les tensions de l'existence sociale collective pour la simple et bonne raison que leur enjeu est le cadre même des institutions héritées depuis 1958. L'enjeu de ces élections n'est pas gauche ou droite, mais Vichy ou Résistance, fascisme ou révolution. C'est la première élection destituante depuis que l'on vote pour un monarque présidentiel. Quoi qu'il soit proposé à la lettre, il est clair que l'esprit de la proposition de tous les partis est : votez pour en finir avec ce vote. Soit parce que la fonction présidentielle doit être abolie, soit parce qu'elle doit être, après ce vote, perpétuelle – illibérale – vraiment monarchique. Autrement dit : cette élection est l'expression du refus de la situation simplement électorale. Elle ne légitime aucune souveraineté. Cette légitimité doit donc venir d'ailleurs. Nous sommes donc en situation d'interrègne où la puissance fait retour à la masse.

Agenda insurrectionnel

Que l'on soit ou non d'accord avec cette idée, quelque chose d'étonnant vient d'avoir lieu. L'insurrection sociale s'est donnée un calendrier. Depuis septembre, il n'y a pas un jour sans que l'on appelle à l'action. Et des dates tombent et se renouvellent à chaque instant. Le 30 septembre a été, pour la jeunesse lycéenne, un point d'étape. Il culmine mais n'est en aucun cas un paroxysme – ni dans l'action, ni dans la répression. Déjà le 1er octobre a été plus violent encore. À la fois plus dispersé sur le territoire et plus concentré, plus convergeant, dans les représentations. Déjà, on parle du 6 octobre, comme manifestation générale de la jeunesse, ralliée par les Syndicats, les fonctionnaires, les agriculteurs de la confédération paysanne, les parents, et bientôt tout le monde. Et le 17 octobre, date mystérieuse et suspecte, commence à prendre un contenu que n'avait pas, il y a un an, la date arbitraire du 10 septembre 2025 et qui s'était avérée ni réussie ni ratée, mais, comme nous le disions il y a un an, un moment où l'on se compte. L'intensité de cette rentrée est réellement exceptionnelle – nous pouvons tout espérer, mais elle se fait en relation à une pesanteur et une brutalité qui rend tout périlleux. L'élection ne change plus rien : la société toute entière se donne un agenda plus chargé qu'un ministre cocaïné.

Stratégie

Si l'on accepte que nous sommes entrés dans une zone d'intensité du danger, cela signifie que les confrontations vont devenir des affrontements et qu'en dernière instance ces affrontements seront faits de chocs physiques mutilants. Personne ici n'est en mesure de supporter et d'assumer l'effusion de violence. Alors que faire ?

D'abord, poser des questions.

  • 1. Que cherche à faire la police ? Disperser ou traumatiser ? Protéger un objectif ou humilier un corps ? Que cherche à faire le gouvernement ? Apaiser ou aggraver ? Quelle politique se cache derrière les centaines d'interpellations d'hier ? Le spectre des Gilets Jaunes ou un nouveau rapport au maintien de l'ordre ? Que cherchent les principaux directeurs de la répression ? Le savent-ils ? La police s'est-elle radicalisée et hystérisée au point qu'elle soit devenue de part en part son propre maître ? Si oui, où en est exactement la police ? Obéit-elle à son ministère, à ses syndicats, aux préfets, ou à l'idée qu'elle se fait du gouvernement qui n'est pas encore et qui doit surgir des élections ? Si la police agit en fonction des lois actuelles, quel degré de violence peut-elle atteindre ? Si elle agit en fonction de ce qu'elle se représente des lois futures, jusqu'où peut-elle aller ?
  • 2. Que voulons-nous exactement et précisément ? D'abord, que voulons-nous d'un point de vue politique général. Ensuite, que voulons-nous dans le face à face avec la ligne de CRS, de gendarmes, de baqueux et de BRAV ? Où voulons-nous aller ? Pourquoi ? Il faut savoir ce que l'on veut politiquement, mais il faut aussi savoir ce que l'on veut tactiquement. Quel est l'objectif, quel est le but de nos actes ? Quelles sont non nos motivations, mais nos raisons d'agir de telle ou telle manière à tel ou tel moment précis et déterminé ? Avons-nous de quoi tenir, avons-nous de quoi nous soutenir ?
  • 3. Que signifie, pour nous, gagner ? Quel est le sens de la victoire ?

Le signe de la victoire

Nous avons le sentiment qu'il nous faut une stratégie, une tactique, un objectif politique et des buts de guerre. Tous ces problèmes sont secondaires. D'abord, parce qu'il faudrait, pour répondre à ce « sentiment », un État-major et que nous sommes et restons dispersés et libres. Ensuite, parce qu'une stratégie, une tactique, un objectif politique et des buts de guerre, tout cela ne prend sens qu'à la condition fondamentale de savoir répondre à une question plus urgente. À quoi reconnaîtra-t-on une victoire ? Cette question a l'air métaphysique. Je vais expliquer pourquoi elle ne l'est pas. En attendant, se poser la question – et surtout y répondre collectivement : quel doit-être le signe de la victoire ?

Pourquoi cette question ?

La tactique définit l'organisation des forces dans l'engagement physique du combat. Mais pour ça, il faut être au moins cinq. On a une tactique lorsque l'on sait plus ou moins quelles manœuvres collectives on va faire, quels mouvements collectifs on va mener, afin d'entrer en contact avec la ligne de force adverse – avec la police. On a une tactique quand on sait comment on va bouger en rapport au corps de police, à sa formation dans l'espace, et lorsque l'on sait comment on va essayer de disloquer la ligne de police, ou, plus vraisemblablement, comment on va la submerger, la perdre, l'épuiser et la semer. Constituez-vous en brigades de cinq et prospérez.

Mais l'on ne peut définir sa tactique si l'on ne sait pas ce que signifie pour soi une victoire sur le terrain. C'est-à-dire ce que signifie, en termes de victoire, scinder une ligne, la faire reculer, la prendre à revers, la disperser, ou simplement la fuir, l'éviter, la tenir en respect ou à distance. De quoi profite-t-on si la ligne recule ? C'est pourquoi il faut passer à une autre question.

Farmez l'aura, honorez le snap français, augmentez le Wanted level

Récemment, les images des actions d'exploits dans la rue ont été associées à trois intensificateurs :

D'abord, l'aura farming : farmer l'aura, soit gagner en charisme par un acte suffisamment stylé pour inverser son ridicule en joie collective, dans un duel qui met en danger de cringe.

Ensuite, La French Snap ou Snap français : soit la reconnaissance internationale de la spécificité française de l'aura. Les meilleurs actes d'insurrections partagés partout dans le monde de qualité française, c'est-à-dire délirante et lunaire. Ici, la voiture de police recule, pourchassée par une masse de lycéens.

Enfin, les étoiles de danger dans GTA, soit les niveaux de recherche ou Wanted Level : plus vous êtes exposés à la traque du danger policier, plus vous gagnez en étoiles de danger, plus votre aura augmente et plus la French snap est honorée.

Stratégie

La stratégie se définit ordinairement comme l'usage des différentes victoires tactiques sur le terrain. Ici : la stratégie est l'usage de l'aura farming, de l'honneur du snap français et du nombre d'étoiles de danger. La stratégie a pour fonction de faire écho et de mettre en relation systématique, dans la totalité d'une campagne ou d'une guerre, les moments où les signes de victoire sur le terrain, au niveau tactique, au niveau des gestes les plus proches du danger, ont été émis. Ces derniers temps, ils se disent à travers la French Snap, la qualité de l'aura et les exploits en costumes comiques, les duels à égalité avec les gardes chiourmes qui leur prend toute aura.

Il n'y a donc pas de stratégie s'il n'y a pas de tactique. Mais il n'y a pas non plus de stratégie s'il n'y a pas, au sein des divers engagements tactiques, d'émission d'un signe de victoire. La stratégie fait un usage favorable des signes de victoire pour l'obtention d'autres signes de victoire au niveau tactique et, à plus ou moins court terme, de l'objectif politique.

L'objectif politique sert d'orientation à la stratégie, c'est-à-dire à la récolte des signes de victoire sur le terrain. L'objectif politique est cette marchandise de luxe bien trop chère que l'on ne peut se payer qu'avec la monnaie d'un grand nombre de victoires. Elles pèsent sur la décision de ceux qui n'ont bientôt plus la volonté de la garder pour eux-mêmes.

La lutte politique est un commerce où l'on échange des signes de victoire contre des objectifs politiques.

C'est pourquoi il faut réfléchir collectivement à ce que signifie sur le terrain, au niveau tactique, dans l'affrontement même, l'émission collective d'un signe de victoire.

Ut Talpa


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05.10.2026 à 10:59

Ritchy Thibault, premier prisonnier du mouvement lycéen

dev

« À l'Élysée », reclus !

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (710 mots)

Interpellé en pleine rue jeudi dernier, l'écrivain et voyageur Ritchy Thibault a été emprisonné. Il lui est reproché un discours prononcé à Saint-Denis lors d'une assemblée générale de lycéens. Une audience se tiendra ce lundi à 13h au tribunal de Bobigny qui statuera sur sa libération dans l'attente d'un procès ou son maintien en détention, ce qui serait un très mauvais signal envoyé aux lycéens plus que jamais mobilisés.

Addendum : Nous apprenons que les juges ont décidé de le maintenir en détention provisoire, à l'isolement, à la prison de Fleury Mérogis jusqu'à ce qu'il soit jugé le 9 octobre.

Il y a des fabricants de destins qui l'aimeraient clandestin.
Certains commencent dans des amphithéâtres, d'autres dans les caravanes ou sur des rond-points de campagne. Celui de Ritchy Thibault semble, lui, avoir trouvé un drôle de raccourci : viré de l'hémicycle en tant qu' attaché parlementaire, on le retrouve forcément dès le premier jour de la mobilisation aux abords d'un lycée de banlieue et de nouveau devant les tribunaux pour sa prise de parole.
Le voilà érigé en quasi responsable de la contestation, incarnation autocentrée pour le Parquet - proclamée d'une jeunesse qui ne supporterait plus rien — ni l'ordre, ni l'autorité, ni les institutions, et encore moins ceux qui prétendent les représenter. À chaque mobilisation son cortège, à chaque polémique sa réponse proportionnée, à chaque interpellation sa détermination sauf qu'à chaque fois ou presque il y a un mort, qui un voyageur traîné sur 100 m par la Municipale qui un maire véreux cloitrant une aire de « gens-du-voyage ».

Voir en Ritchy Thibault une sorte de porte-parole naturel des populations opprimées semble se dessiner assez fiablement au fil des mois et parfois des semaines, au fil des émeutes, et manifestant en première ligne pour la fin des coups et des étranglements sur la voie publique jusqu'au fond des mitards.

Chatgpt dirait : c'est là que le personnage devient intéressant. Il se retrouve quasiment à chaque procédure a établir un rapport de force - comme un rapport de farce - une variante de la fameuse Défense de rupture.
On le voit à chaque fois argumenter - dans ce régime de parole qui est le sien à des joutes assez réussies et brillantes de tentatives d'auto-désarrestations (désarrestation = lorsqu'un groupe de personnes tentent de libérer physiquement un•e camarade au prise avec la Maréechaussée.) Dans cette nouvelle économie de la contestation, l'arrestation devient parfois une ligne de CV, la convocation une médaille et le passage devant la justice un épisode supplémentaire dans le récit héroïque du rappel historique - à chaque fois situé des personnes, persécuté (génocide des voyageurs, parquages, apartheid de l'Etat français envers des populations).

L'atout de Ritchy Thibault, ce n'est pas qu'il parle trop. C'est qu'il a fait de la confrontation avec le pouvoir une méthode, un médium — et que le pouvoir judiciaire, lui, a les moyens de transformer chacune de ces confrontations en procédure, le transforme en tribune.
La vraie question devient : justice qui protège l'ordre public ou justice qui finit, volontairement ou non, par devenir un instrument de mise au pas d'une parole et se prendre les pieds dans le tapis d'une bienséance confinant à l'absurde du droit commun en sytème politique. Ritchy Thibault nous montre avec délices, les affres de toute assignation - et autres rapports de dominations - qu'ils soient éducatifs, issus du monde les ronds de serviettes et des pantoufles, voire des patins pour cirer les Parquets. Blague à part, la bascule judiciaire, voire carcérale peut vite arriver, une incarcération, des amendes, des menaces de mort à la pelle montrent que le fil est ténu mais il tient la ligne. A nous tous de le sortir de là.

#FreeRitchy

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05.10.2026 à 10:53

« Notre salut » d'Emmanuel Marre

dev

Plus jamais – quoi ? Alexia Roux & Saad Chakali

- 5 octobre / , ,
Texte intégral (12251 mots)

Lorsque Notre salut d'Emmanuel Marre a été ovationné après sa projection en compétition officielle du Festival de Cannes, celui-ci s'est saisi du micro pour déclarer deux fois : « plus jamais ça ». On évaluera comment l'auteur fait d'un serment antinazi un slogan consensuel de ralliement à l'existant en alignant son film sur le désir de ne pas entendre « c'est toujours ça ».

« Quand l'instrument est désaccordé
Les vieilles partitions ne servent à rien
Vous aurez besoin de nouveaux tours. »
Bertolt Brecht, « Quand l'instrument est désaccordé » 1938, Écrire contre le fascisme [textes traduits et présentés par Irène Bonnaud], éd. Divergences, 2026, p. 149

« Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons »
Hugues Jallon, Le Temps des salauds. Comment le fascisme devient réel, éd. Divergences, 2025, p. 9

Une pastille de Vichy – longue à sucer, acide à digérer

Notre salut ? Rien à foutre ! On ne s'amuse pas seulement à souligner la marrante succession des titres dans le (jeune) cinéma du (déjà vieux) Emmanuel Marre. Il y est en effet question du sort réservé au travail subordonné, ses accablements tantôt du point de vue de son vécu salarial, tantôt dans la perspective de son organisation managériale. Rien à foutre (2021), son premier long-métrage cosigné avec Julie Lecoustre, décrit comment une hôtesse de l'air d'une compagnie aérienne low-cost oublie entre deux escales festives l'emploi dont les conditions vouent son existence au rabais, au moins-disant de sa dignité – le bas coût intégral, dans et hors le travail. Le présent règne, celui d'un néolibéralisme dont on ignorait alors qu'il était déjà agonisant, et qui voue le travail exploité au refus systématique des lendemains qui chantent jusqu'à épuisement. Notre salut qu'Emmanuel Marre réalise seul envisage les choses par l'autre bout, celui d'un inspecteur chargé de la lutte contre le chômage à l'époque du régime de Vichy et qui croit dans le bien-fondé de ses idéaux managériaux. Aujourd'hui, l'utopie est ce qui concrètement s'oublie dans l'hédonisme, un contrepoint logique aux misères d'une économie sans alternative ; hier, son rappel est un idéalisme dont les abstractions se paient des compromissions réelles avec la collaboration et l'antisémitisme. L'illibéralisme qui revient a pour passé récent l'expérience française du pétainisme.

En conclura-t-on pour autant qu'Emmanuel Marre a de la suite dans les idées ? On ne peut s'empêcher de marquer le saut qualitatif entre les deux titres : au nihilisme de l'actuelle jeunesse salariée, succède par un tour de manivelle à l'envers celui des fonctionnaires rêvant de régénérer la France par le travail, un pays vaincu qui collabore avec les vainqueurs au nom de combats communs contre les dérives du parlementarisme et la menace du communisme. Un nihilisme sans volonté coïncide ainsi avec celui des volontaires de l'idéalisme. Le néolibéralisme s'oppose moins à l'illibéralisme qu'il en est le pendant pendu, aval et amont. Le présent règne, oui – mais historicisé.

Rien à foutre a été assez bien reçu ; Notre salut l'est par un panégyrique qui fait symptôme. Pour l'écrire crûment : si la critique n'en a pas eu rien à foutre de Rien à foutre, elle verrait dans Notre salut le nôtre, celui d'une société sommée de regarder en face ce que ses plus volontaristes peuvent accomplir en son nom puisqu'en revenant, le mal devient un pire dans son oublieuse reproduction.

On se demande cependant si la critique ne célèbre dans Notre salut le sien seulement. Le titre du film d'Emmanuel Marre prête, il est vrai, aux ambivalences (le titre est déjà celui de l'ouvrage réellement écrit par son arrière-grand-père dont la trajectoire de fonctionnaire intermédiaire vichyste inspire sa fiction), sinon aux ambiguïtés (le salut est un mot entaché de christianisme, mais dont la laïcisation promet encore à ses usagers une rédemption morale toujours bienvenue).

En effet, comment donner crédit à un film applaudi pour sa critique du fait collaborationniste dont les structures n'appartiennent pas seulement à la séquence historique de Vichy, alors qu'il est par ses conditions concrètes de production un ouvrage de pure collaboration ? Filmée frontalement, la hantise d'un passé jamais vraiment passé (Vichy, ce passé qui ne passe pas pour reprendre le titre exemplaire du livre d'Henry Rousso et Eric Conan publié en 1994) peut vous revenir dans le dos également, et largement saper les bases de votre entreprise en légitimation. En bénéficiant du logo de France Inter et du « soutien essentiel » de Canal+, Notre salut salue ainsi ses augures qui sont des instances à l'œuvre, certes de façon différenciée, dans l'alignement symbolique de la production des biens culturels sur l'illibéralisme en cours : la radio publique multipliant les preuves de son arraisonnement à droite toute (récemment avec l'embauche de l'éditorialiste de Valeurs actuelles Charles Sapin) et le premier canal privé de financement du cinéma français battant sous pavillon de Vincent Bolloré, grand promoteur du retour aux valeurs traditionnelles de la France éternelle.

Les mieux disposés répondront qu'Emmanuel Marre est un pirate contemporain, un contrebandier à l'ancienne ; pour le moins, un auteur suffisamment stratège et intelligent pour obtenir les labels les plus consensuels participant à son financement, et faire ce qu'il lui plaît puisqu'en l'espèce, la hantise vichyste est un présent qui visiblement n'est pas encore passé du côté de Sapin et Bolloré.

À l'heure de tribunes à l'instar de « Zapper Bolloré » qui militent pour des financements alternatifs du cinéma français, Notre salut milite, lui, pour ne jamais entériner de telles alternatives. On peut vouloir faire son beurre en cinéma, même à le baratter délibérément rance en collaborant avec ceux dont on suppute qu'ils auraient vendu du beurre aux Allemands comme le disaient nos grands-pères. Une manière, au bout du compte, de clamer « rien à foutre » à qui estime qu'il n'est plus possible de faire non pas du cinéma politique, mais politiquement du cinéma quand celui-ci est ainsi financé.

Après tout, l'aveu est disponible à la méditation en étant délivré par le film lui-même par son protagoniste pour qui la fiction, dans la guise d'un rituel de formation, s'apparente au déniaisement d'un puceau de cinquante ans : le fonctionnaire fantasmant de réformer le travail selon sa doctrine managériale découvrira progressivement qu'il est le dindon d'une affaire en forme de farce, plumé d'un côté par des rivaux bien plus chevronnés (dans la chasse aux juifs), de l'autre par les réels commanditaires du régime de Vichy, les maîtres allemands faisant ce que la victoire leur permet.

Pourtant, la critique se refuse avec force publicité à un tel déniaisement en croyant au salut du public, ainsi qu'au sien devant Notre salut. Et son auteur de lui avoir toujours déjà emboîté le pas en confectionnant une pastille de Vichy qu'il est nous invité de suçoter pendant plus de 150 minutes en obligeant sa laborieuse digestion à fermenter des acidités contrevenant à l'affichage de ses intentions, grêlées par tout ce qu'on y simule de faire en ne le réalisant à proprement parler jamais.

S'il faut toujours se méfier des métaphores gustatives comme nous l'ont appris Adorno et Kant avant lui, on se méfiera davantage des films qui misent à ce point sur l'estomac. Apprécier le film en avant-première, la salle comble, est un expérience toujours instructive : d'aucuns ont alors évoqué L'Armée des ombres (1969) de Jean-Pierre Melville, Monsieur Klein (1976) de Joseph Losey et, plus téméraire, La Zone d'intérêt (2023) de Jonathan Glazer alors qu'un rire franc dominait les rangées, régulièrement titillé par la série d'humiliations infligées à Henri Marre, ce médiocre auquel l'acteur Swann Arlaud prête sa juvénile indolence, jusqu'à l'indigence d'une entreprise rassurant par le plus petit dénominateur commun : la moquerie du petit y est un festin.

S'il est si aisé de gueuletonner de la médiocrité fasciste, pourquoi s'ingénier à lui gueuler dessus ?

Autant pour les salauds (marre des Marre)

Notre salut a raison de montrer comment la médiocrité est un carburant plébiscité par les régimes autoritaires, peuplés d'hommes frustrés rivalisant de passions tristes et de ressentiment. L'ironie consistant ici à ce que le médiocre, ce parangon de « petit homme » selon Wilhelm Reich, assure aux autres qu'il est un homme de pensée dont les mûres réflexions peuvent largement contribuer à la nouvelle action initiée sous la bannière du maréchal Pétain qu'il vénère. Mais, ici comme dans Les Rayons et les Ombres (2025) de Xavier Giannoli, le constat s'il est nécessaire est très loin d'être suffisant. Dans l'un et l'autre films, la focalisation du point de vue restreint considérablement l'analyse matérialiste de l'occupation aux seuls tourments psychologiques d'âmes qui noient leur idéalisme respectif (le pacifisme pour Jean Luchaire, la rationalité instrumentale pour Henri Marre) dans le vin amer des renoncements toujours plus difficilement justifiables et justifiés. Le travers de la personnalisation, caractéristique du cinéma comme industrie au service des intérêts de la bourgeoisie, veut bien mobiliser les travaux de recherche de la science historique, mais comme garantie que le film est une œuvre sérieusement documentée qui ne sortira pas des clous du réalisme. Xavier Giannoli se réjouit avec ostentation d'avoir élu son salaud dans le vivier de la gauche, quitte à réécrire l'Histoire ; Emmanuel Marre semble jouer carte sur table – son salaud l'est d'emblée en l'étant toujours davantage – mais pour nous laisser le soin d'avoir tous les atouts en main : le rire qui immunise en séparant de part et d'autre de l'écran les salauds et qui s'en gaussera avec distance parce que moquer l'autre, c'est a minima signifier que l'on a le souci affiché de s'en démarquer ; les anachronismes nous informant que l'on rira encore de bon cœur de tous les Marre d'aujourd'hui, à la condition cependant de rester toujours vigilant-e, sur le qui-vive, quant à nos propres aspirations pavant l'enfer de la collaboration des meilleures intentions de l'idéalisme.

Parce que, des Marre, il y en a partout, ils pullulent, ils essaiment dans la marre. Rire du médiocre est un plaisir court et vain. On peut se bidonner à répétition en échouant à faire oublier qu'on a collaboré. Et qu'on collabore encore, autant du côté du « cinéma financé » que de celui d'un public qui ne peut que se réjouir que les médiocres soient des cibles si faciles en valant de fantoches, d'épouvantails offusquant le fait que la collaboration n'est pas une menace qui remonte à pas si loin et qui reviendrait si l'on croit que tout ceci est d'un autre temps, mais bien un présent épouvantable.

Quand dominent les expressions multiples d'un « rire fasciste » analysé par Denis Saint-Armand dans sa diffusion sur les grands canaux de la télécommunication planétaire [1], on est rappelé à l'idée élémentaire que le rire est politique, et qu'un rire de type libéral raillant les vilenies individuelles est bien moins pertinent qu'un rire antifasciste qui s'attaque aux conditions de production des vilains.

Arrière-petit-fils d'Henri Marre, Emmanuel Marre a donc retenu de son aïeul un destin en forme de marrade. Mais le patronyme hérité est piégeux quand se marrer a pour voisinage étymologique l'adjectif marri (le verbe « marrir » est porté disparu) qui signifie s'ennuyer, se désoler. Notre salut provoque-t-il des marres (ou pelles) de rire pour autant qu'elles pallieraient à sa réelle affliction, sa profonde désolation d'une filiation qu'il s'agirait d'apurer comme d'un livre de mauvais comptes ?

Pour Jean-Paul Sartre, le salaud est le sujet d'un renoncement plus fondamental que tous les autres, celui de sa liberté à laquelle il substitue sa mauvaise foi en dépit des démentis écornant la nécessité supposée de son existence, fonction ou destin [2]. À l'évidence, Jean Luchaire et Henri Marre sont dans l'optique sartrienne des salauds mais, à l'aune de la réception critique des films respectifs de Xavier Giannoli et Emmaniel Marre, la nouvelle version de gauche s'opposerait à sa récente version droitière. On est pourtant intimement persuadé qu'elles se recoupent sur leur extrême-centre, ce bord commun selon quoi tout s'équivaudrait, gauche et droite, réformiste (du travail) et révolutionnaire (de la communauté nationale), idéalisme et collaborationnisme – en même temps, la rengaine est connue, même si on l'entonne sur sa queue de comète. Pour Hugues Jallon, le temps des salauds est à l'actuelle normalisation du fascisme par ralliement des dominants à un nouveau consensus soumettant les restes du libéralisme aux exigences de l'autoritarisme palliant à un déficit exponentiel de consentement. Une formule lui sert de boussole : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons » [3]. Les fous, d'accord, les livres d'histoire nous en ont instruit ; les salauds, on les repère dans les films leur accordant leur privilège, c'est bien noté ; mais les cons ? Peut-être, parmi eux, abonde la claque pour applaudir aux exploits du « cinéma financé » qui ne joue la balle qu'à l'extrême-centre qui est un « ninisme » selon la belle trouvaille de Roland Barthes. Le renvoi dos à dos y est l'affirmation du statu quo.

La bourgeoisie se protège ainsi : sur la droite de sa droite, il y a ceux avec qui collaborer est possible si l'on est en capacité de sereinement différencier les bonnes collaborations des mauvaises (mais la différenciation est par elle-même fautive d'être impliquée, intrinsèque à l'imaginaire de la collaboration) ; à la gauche de sa gauche, il n'y a rien de rien, sinon un pur et indescriptible chaos.

Quand Henri Marre prend ses quartiers au commissariat à la lutte contre le chômage du Limousin, c'est dans la bourse du travail de Limoges dont la CGT a été expropriée. Quelques pancartes exposant les slogans pétainistes et une grande photo du « Maréchal » s'inscrivent d'abord maladroitement – autre occasion de bonne rigolade – sur la fresque du salariat uni et rassemblé pour en finir avec le patronat. La convergence symbolique des représentations du réalisme socialiste et des formes du travaillisme nationaliste coïnciderait de surcroît avec l'actualité des bourses du travail menacées par des mairies de droite-extrême-droite quand les syndicats n'en sont pas expulsés [4]. Mais la maladresse initiale est vite oubliée et la naturalisation du panorama efface vite le montage de ses éléments hétérogènes. Les idéalistes du travail se suivent et se ressemblent. Ailleurs, la dénonciation des élites parlementaires indiquerait à tous ceux qui la relaient formellement aujourd'hui qu'elle insémine dans les meilleures intentions de leurs critiques le poison du fascisme.

Marre des Marre et des films marris, autrement dit qui sont d'esthètes marrades assainissant par le rire et l'affront l'acidité de leur affliction, peut-on alors s'autoriser à dire que l'on en a marre aussi ?

La scène d'ouverture de Notre salut est d'une exemplarité que l'on qualifiera d'accablante : Henri Marre est à une soirée mondaine dont les ivresses doivent sûrement un peu à celles décrites avec un peu plus de trouble et d'invention par Patrick Modiano, notamment dans La Ronde de nuit (1970). La mise en scène se veut indécise et flottante – la caméra a des hémorroïdes, l'instabilité des cadres frôle l'informe, les dialogues froufroutent – feignant le dilettantisme dans lequel en vérité elle se love ; aussi velléitaire en somme que son protagoniste intrigue d'abord en volontaire croyant ainsi rédimer la médiocrité ambiante dont il est comme tous les autres une active cheville ouvrière.

Par trois fois, Henri Marre se fait moucher. D'abord par un officiel qui lui répond, après une défense réflexe du maréchal Pétain, que sa ferveur fait de lui un « couillon » risquant d'apparaître aussi pour un traître jouant double-jeu (en substance : vous affirmez haut et fort rouler pour le Maréchal mais vous roulez si mal pour lui que vous êtes la roulure plus probable de Londres et de Gaulle). Ensuite par un mondain (serait-ci Henriot, le roi de Radio-Paris qui rejoindra la milice avant d'être abattu en 1944 ?) qui lui lit les lignes de la main en soulignant avec gourmandise (Laurent Poitrenaux le joue excellemment, avec une truculence somme toute assez chabrolienne) qu'elles sont si peu prononcées qu'elles avertiraient leur porteur qu'il n'a droit à aucun avenir radieux. Enfin par Henri Marre lui-même lorsqu'après avoir chipé de la nourriture du buffet, il s'enfonce dans la nuit en s'empiffrant et éructant « bande de connards » à ceux qu'il quitte sans leur laisser la possibilité de lui rendre la pareille. Sauf que le film s'en chargera – et le public d'en être le greffier complice.

Les trois affronts font trois fois mouche, les trois coups du lever de rideau d'une série sans discontinuer de théâtrales humiliations. On n'avait pas compris ? On en aura encore davantage pendant deux heures. D'emblée trois fois séché, Henri Marre ne cessera plus d'être mouché. Pour le puceau emmitouflé dans le prépuce de ses grandes idées sur le management, le film fera office de dépucelage à répétition – ad nauseam. L'embauche d'une secrétaire ? La plantureuse ne sait pas taper à la machine mais c'est une grosse déconneuse, elle est filmée comme cela. L'aménagement de son bureau ? L'espace est tout petit et l'embrasure de la porte enfonce le clou du mesquin. Son jeune conseiller ? C'est à son supérieur qu'il exige son limogeage parce qu'il peut opposer sa répugnante charité (il a payé avec le budget du service paille et pots de chambres aux juifs raflés et déportés) à celui qui n'a pas eu autant d'égards pour ce qui n'est après tout qu'une somme de chiffres sur du papier à colonnes. Un rival du commissariat à la lutte contre le chômage ? Lui ne craint pas de se salir les mains dans l'antisémitisme quand Marre s'en croit immunisé parce qu'il n'en relaie pas les énoncés. Les dernières élites pétainistes réfugiées à Paris et dirigées par un improbable Thierry de Peretti affublé de ridicules lunettes noires, au cas où l'on n'aurait pas capté la cécité qui tous les afflige, Marre compris ? Plus ridicule encore sera leur sort braillé par un jeune milicien chevronné qui perçoit le groupe du plus mauvais œil, métaphores excrémentielles à la clé.

Last but not least, la propre compagne d'Henri Marre, Paulette interprétée par Sandrine Blancke, avatar sec et d'os d'Emmanuelle Devos : elle est la plus autoritaire, la plus sévère et cassante. Quand elle brocarde lors d'un dîner chez le préfet la médiocrité de son professeur de latin, un zoom en fera sentir passer la pilule à ce pauvre Henri Marre qui ne peut pas ne pas se sentir concerné. Et puis toute la salle rit et, assurément, Swann Arlaud le sait par avance, lui qui ne peut s'empêcher de sourire à intervalles réguliers durant Notre salut pour se protéger, lui aussi, de ce qu'il incarne.

S. Arlaud fait le salaud mais si mal, si insincère qu'il croit ainsi faire un pas de côté et s'en tirer quand « les salauds sont sincères » (Jean-Luc Godard) et que leur sincérité est si massive et totale.

Une caractéristique de Notre salut trouve à se préciser : le rire est non seulement contre mais de connivence. Le comique d'Emmanuel Marre aurait ainsi valeur d'immunité diplomatique. Si l'on rit contre, c'est avec celles et ceux qui se rassurent collectivement d'identifier le médiocre et le blâmer.

Le voilà donc, notre salut : un rire conjuratoire mais la catharsis ne dure que le temps du film. Une fois sorti-e-s de la salle, il faut bien retourner au charbon et ne pas seulement se demander comment battre dans les urnes l'extrême-droite en 2027 puisqu'elle est déjà là, dans les murs des institutions [5].

Paulette Marre intéresse un peu plus qu'Henri. En alternant vouvoiement et tutoiement dans ses correspondances qui scandent off la narration du film, elle témoigne d'une ambivalence à l'égard de son mari, espérant des réussites dont elle pourra profiter avant de comprendre qu'il est un bon à rien, grand dans les ambitions et tout petit dans leurs réalisations. D'ailleurs, à la fin du film, il l'abandonne avec leurs trois enfants qui – on le remarque en passant – n'intéressent pas davantage le réalisateur. Cornérisé par la focale adoptée, il en épouse certains biais. Autre manifestation d'une petitesse quasi-proverbiale : combien de fois Henri Marre essaie de se caser, lui ou des exemplaires invendus de son bouquin, avant d'échouer à approcher Pétain ou, pire, de prendre des risques à frayer du côté de la ligne de démarcation pour récupérer – quoi, sinon un carton rempli de chats ?

L'obséquiosité de cet homme prêt à tout pour arriver est la manière veule dans laquelle il moule ses grandes volontés managériales ; face à quoi, Emmanuel Marre répond par ses velléités formelles et ses sarcasmes en donnant raison à son arrière-grand-mère. Mais un roman familial ne fait pas un manuel d'antifascisme et, face à l'imperium de la force, les armes requises ne peuvent être faibles.

Avec Paulette, Henri ira au cinéma pour voir L'Éternel Retour (1943) de Jean Delannoy d'après Jean Cocteau. Le générique-début affiche en grand cette main qu'un mondain lui aura lue au début. La relecture pseudo-nietzschéenne du mythe de Tristan et Iseult aura fait en ce temps-là de Jean Marais une vedette, tout en suscitant outre-Manche une bronca critique côté anglais qui y a perçu –blondeur artificielle des acteurs oblige – une apologie de l'aryanisme. À l'évidence, Paulette et Henri ne sont pas de nouveaux Tristan et Iseult. L'éternel retour se jouerait alors ailleurs, dans les vieilles passions tristes du salaud qui a fait de sa médiocrité la volonté de néant de ses ambitions.

La référence managériale informe qu'Emmanuel Marre a lu Libres d'obéir (2020) de Johann Chapoutot en relayant ceci que le management, qui impose avec l'organisation du travail de faire plus avec moins mais en toute liberté, est une disposition qui, établie à l'époque du taylorisme et du fordisme, aura été à la fête avec le nazisme, avant son regain après-guerre dans la refondation allemande du libéralisme (l'ordolibéralisme) pour laquelle se sont engagés d'anciens nazis. La liberté proclamée y est sous contrainte et l'autonomie, une hétéronomie du genre surmoïque [6]. On attendait donc Notre salut sur ce terrain-là, concret, mais il n'en sera rien ou presque, on y reviendra plus bas. Si Henri Marre travaille en organisant le travail des autres, c'est en œuvrant surtout à se constituer comme élément important du système qu'il cherche à tout prix à intégrer et qu'il défend. Son travail tient à se faire une figure, à faire bonne figure en étant le metteur en scène de sa représentation. Le film œuvre, lui, à le déballonner en libérant seulement du gaz hilarant. Alors que le hors-champ est pleinement saturé de zyklon-b, Notre salut se gargarise de ses propres miasmes.

Pourtant, il y en avait de la matière à creuser mais, là, il semblerait que l'on touche à ce qu'il y a de plus impensé et tabou dans Notre salut. L'orgie mondaine aurait tout de la soirée cannoise et le sigle CLC (Commissariat à la Lutte contre le Chômage) est si proche de celui du CNC. Ces deux piliers institutionnels du cinéma d'auteur sont les deux battants d'une fenêtre d'Overton ; s'y balise le tolérable qui n'opère que par suspension des contraires, par neutralisation des antagonismes. La lutte des classes y a disparu, l'antifascisme est un gros mot et le génocide à Gaza ne se dit qu'à l'endroit où l'on dénombre sous les gravats les victimes sur le monceau desquelles on ose pavaner.

On peut collaborer à un ordre consensuel et démocratique et la fête est, ici comme dans Rien à foutre ou ailleurs Les Rayons et les Ombres, une façon de s'en divertir. S'y joue une ferveur à dire tout haut ce que pense exactement son voisin et la déclaration (attention, chef-d'œuvre !) est une autre couillonnade, le faux-semblant dénié ou inavoué d'un salut recherché y compris du côté de ceux qui luttent vraiment et dont les maîtres ès représentation ont besoin pour autant qu'ils resteront hors-cadre. Le brelan des Marre (et un même carré si l'on y ajoute un certain Jean-Baptiste dans le rôle de Maux, le fonctionnaire moins immonde que les autres parce que catholique social) fait marrer d'une collaboration qui varie à travers le temps et à laquelle l'Emmanuel se sait compromis.

Brecht abrégé, réaction et abréaction

Henri Marre est un opportuniste (l'occasion fait le larron et la fête est une foire – pour nous la comédie noire, pour eux d'une franche foirade), un arriviste (arriver c'est oublier d'où l'on est parti en voulant en savoir le moins possible sur la place que l'on est parvenu à occuper), un carriériste (faire carrière est sa belle affaire, une entreprise de soi, déjà de l'auto-entrepreneuriat). Ses ancêtres sont romanesques, moins Eugène de Rastignac que Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues (1837-1843) d'Honoré de Balzac, voire Georges Duroy dans Bel-Ami (1885) de Guy de Maupassant, mais il n'arrive jamais à leur cheville. Henri Marre est un fin-de-race même si le film s'efforce de démontrer que leur héritier a la peau dure en continuant de faire la peau de l'actualité.

Pour rendre compte du fait qu'Henri Marre n'est pas une relique du passé mais bien notre contemporain obscur et ignoré, Emmanuel Marre a mis au point une forme pour partie déjà largement expérimentée avec Rien à foutre et dont les innovations supposées ont pleinement participé au tressage de la dithyrambe. Ainsi, Notre salut disposerait selon la critique d'une modernité qui, loin des effets de manche de Xavier Giannoli qui font tourner son classicisme à vide de l'académisme, aurait l'insigne mérite de réussir à insinuer la sensation du présent dans le passé.

Il faut en effet en déployer des trésors d'invention pour exercer une faculté que la modernité cinématographique nous aura exemplairement enseignée, celle de la critique. Si l'on pense qu'avec Jean-Luc Godard et d'autres cinéastes de sa génération, ainsi Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, la modernité désigne le moment où la critique du cinéma est directement passée dans les images du cinéma, on en conclura alors que la critique est un élément décisif du dispositif : par disjonction des articulations habituelles de la narration, par montage d'éléments hétérogènes rompant avec la hiérarchie du régime dominant de la représentation, par anti-naturalisme dans l'interprétation et par tous les courts-circuits nécessaires, hiatus, coupes et sauts, à dialectiser la critique par l'autocritique.

La critique n'est pas un vain mot même si la corporation qui en usurpe le nom en dévoie plus souvent qu'à son tour l'usage. Puisque le nom de Bertolt Brecht, référence commune aux cinéastes modernes évoqués plus haut, n'a étonnamment pas été tant cité au sujet de Notre salut, on devra redire combien le dramaturge allemand en avait fait un arme antifasciste, « la seule productive, la seule digne de l'être humain » à l'époque où Goebbels en a par décret prononcé l'interdiction le 26 novembre 1936 en préférant à la manie « juive » du jugement dans l'art la complicité des comptes rendus. Brecht écrit ainsi que « l'interdiction de la critique correspond à l'interdiction de l'art. En ce sens, il s'agit d'une entreprise pour sauver les artistes. Il faut bien interdire qu'ils soient critiqués si on leur interdit de faire de l'art ». Contre la critique qui « fait les trésors de l'existence et améliore la vie », le nazisme a outrageusement répondu par l'identification : « Qui s'identifie à un être humain, sans reste, abandonne toute critique à son égard, et envers lui-même » [7].

On en déduira dès lors que toute récrimination envers l'exercice critique est essentiellement fasciste. À un autre bord du propos, la non critique de la majorité des critiques professionnel-le-s devant Notre salut vérifie une autre assertion brechtienne : « À la place des critiques, on a mis des médecins ». Le salut de la critique plébiscitant Notre salut aurait tout de l'auto-médication. Il en va d'une manière d'identification réciproque, le réalisateur et ses récepteurs, anesthésiant la critique.

Et c'est parce que la critique manque de faire son travail que le cinéma manque de faire le sien.

L'éventail de l'inventivité que l'on prête à Notre salut est toutefois restreint. La focalisation subjective sur le protagoniste est un premier compromis avec l'ordinaire cinématographique et la succession des scènes détaille chronologiquement ses efforts laborieux pour arriver et d'autres qui ne le sont pas moins pour prendre la poudre d'escampette, d'abord à Paris puis vers le sud du pays. De fait, Emmanuel Marre refuse tout romanesque ; aucun moment fort ni rebondissement. Henri Marre est un médiocre et il ne lui arrivera rien que du médiocre. À la différence des orgies du film de Xavier Giannoli, les fêtes sont tristes ou mornes dans Notre salut. Le refus tenu des grandes identifications s'allie cependant à une esthétique du ciblage : Henri Marre est nul, à son aise dans les alcôves du pétainisme, et toutes les scènes ont les unes après les autres pour tâche de le seriner.

Mise à la porte, l'identification revient cependant par la porte de derrière comme par fenêtre. Par la porte de derrière, c'est-à-dire dans la salle de projection, ce lieu de communion par le rire des spectatrices et spectateurs irrésistiblement séduit-e-s par une comédie dont les ressorts sont de connivence. Dans le rire unanime (ou presque), les regards ne font qu'un : aucune contradiction, aucun antagonisme, aucune division n'est à l'horizon. Le rire contre et connivent est férocement consensuel comme la médiocrité d'Henri Marre est sans l'ombre d'un doute indiscutable. Y aide l'interprétation, souvent louée pour faire passer, dans ses hésitations et décalages de la déclamation stricte des dialogues, le frisson de l'actuel dans la reconstitution voulue minimale de l'inactuel.

Tous les choix filmiques y participent : les cadres souvent lâches indiquant que l'opérateur est en recherche du bon cadre qu'il ne trouvera que très rarement ; l'emploi d'un projecteur lors des scènes de nuit renforçant le surlignement de l'artifice, tout en jouant dangereusement avec son usage tactique dans l'imaginaire des commissariats de police ; les contre-plongées lors des scènes de rue pour attraper le présent des prises, mais réduit à des hauteurs abstraites (toits, ciel, bout de la tour Eiffel), et de telle manière que ces plans évacuent toute population qui réellement s'y trouverait : enfin la semi-improvisation dirigée à partir d'un scénario écrit mais servant de base pour l'interprétation, et calquée sur ce que les comédiens professionnels du théâtre appellent une écriture de plateau afin donner au jeu une plasticité et des marges de manœuvre abondantes en effets de réel.

On l'a dit, Notre salut oppose son formalisme velléitaire à l'idéalisme vicié des volontaristes. Emmanuel Marre cherche, il en expose tous les signes, alors qu'il aurait fallu pour lui trouver.

Le dilettantisme bute ainsi sur ses limites que l'on vient pour quelques-unes d'énumérer : le rire con car contre, consensuel car connivent ; les rues vidées par le choix de l'axe de caméra ; le projecteur dont la lumière frise l'aveuglement policier ; les actrices et acteurs qui troquent leur balbutiement contre l'idée qu'elles et ils sont saisis dans une forme de naturel, bancals par rapport aux personnages qu'ils jouent, mais sans pour autant en disloquer l'interprétation ; les effets de réel qui ont peu à voir avec ce qu'en disait Roland Barthes leur assignant dans la grande tradition du roman la fonction de déchet dont l'inutilité élargissait le champ du réalisme [8], et davantage avec une forme renouvelée de naturalisme à la petite semaine pour signifier seulement qu'en jouant, on joue à jouer.

Le naturalisme revient en effet par la porte de derrière (le public en chœur, rassemblé par le rire de connivence) comme par la fenêtre (l'identification aux interprètes qui, en jouant qu'ils jouent, marquent ainsi qu'ils sont hétérogènes à leur rôle). Si Notre salut possède une valeur documentaire, c'est moins par conséquent pour documenter notre présent que décrire une ambiance de tournage plutôt détendue avec des interprètes manifestant – le sourire de Swann Arlaud – qu'ils ne sont pas dupes. Le film d'Emmanuel Marre ne possède aucune autre valeur documentaire. À ce titre, il diffère peu d'un film comme Pacifiction (2022) d'Albert Serra qui instruisait avec une plus grande conviction que sa pseudo-critique de l'impérialisme français en Polynésie était le cache-misère des réjouissances du tournage, cocktails à gogo, soirées tropicales et grandes vagues du Pacifique.

L'effet de réel recherché témoigne surtout pour les largesses du tournage, en terme de temps notamment (Notre salut a coûté cinq millions d'euros, légèrement supérieur à la moyenne du cinéma français). Et il abreuve un « style hyperdirect » dont Eric Rohmer critiquait il y a déjà trente ans l'abus au nom d'un naturalisme qui fait l'économie du travail d'écriture et de composition [9]. Surtout, le style hyperdirect en tant qu'il carbure aux déchets langagiers et posturaux de l'effet de réel recherché organise sournoisement la soumission du travail (salopé) des interprètes à l'explicitation du grand n'importe quoi politique dans lequel leurs personnages sont embarqués.

Face aux volontaires de la collusion du management et du fascisme, un film oppose ses velléités et son dilettantisme. Quand le monde est ainsi brutalisé, on est en droit d'attendre des œuvres d'art affichant de s'y frotter avec plus de fermeté. Lorsque le consensus règne qui va à la fascisation de la bourgeoisie, la vérité doit trancher avec toute la sévérité exigée. Dixit Brecht : « La vérité a quelque chose de guerrier, elle ne combat pas seulement la non-vérité, mais ceux qui la répandent. » [10]

Enfin, les chansons. Leur emploi assumant l'anachronique est censé asserter d'une discrépance, sinon d'une discordance des temps avérant la reconnaissance du passé par le présent et réciproquement [11]. « Sounds Like a Melody » d'Alphaville lors de la soirée mondaine en ouverture de Notre salut, « Live is Life » d'Opus à l'occasion du montage d'archives pétainistes et « Popcorn » de Gershon Kingsley après un dîner chez le préfet sont les trois scansions musicales de l'anachronique. Seraient-elles l'expression de la collusion objective de la pop-music avec le fascisme ? « Les inculpabilisables dansent » comme Milan Kundera l'avait relevé dans Les Testaments trahis [12], à l'époque où le kitsch devient une religion esthétique et planétaire. Emmanuel Marre mobilise le kitsch dans le montage des images d'avant-hier avec les musiques d'hier que l'on écoute encore aujourd'hui. Mais l'usage des citations musicales est ironique et si leur montage bouscule le naturalisme au second degré général à l'esthétique de son film, celui des interprètes se dépatouillant durant le tournage des scènes, il entérine aussi la coïncidence du kitsch et de l'ironie.

Le pire exemple donné est la scène du dîner chez le préfet. Le cadre large, la scénographie et les tentures rouges font de l'œil à Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975) de Pier Paolo Pasolini. Et l'œillade est insolente, signe de frivolité et d'inconséquence typique du dilettante, qui s'amuse avec l'antifascisme sans en assumer jusqu'au bout l'ambition, et même l'aporie : la jouissance des bourreaux n'est représentable qu'à compromettre par le plus grand inconfort notre regard. Le rire s'étrangle vite chez l'italien. Le malaise étreint et contamine la sensibilité jusqu'à l'asphyxier. Pris dans l'impossibilité même de son projet (critiquer le fascisme c'est en approcher l'exercice jusqu'au dégoût), Pier Paolo Pasolini aura au moins établi ceci que l'ironie est l'arme des faibles face aux forts qui ne le sont qu'à s'efforcer à rendre désirable les abjectes passions dont ils sont les servants.

Alors, Brecht dans tout ça ? Le brechtisme formel de Notre salut tiendrait de l'abrégé pour un lectorat pressé, davantage d'une forme d'abréaction au sens strictement freudien du terme, c'est-à-dire d'une décharge émotionnelle par quoi on se libère d'un événement traumatique refoulé qui serait en l'espèce la référence à Brecht [13]. Et, de l'abréaction à la réaction, il n'y a qu'un préfixe.

Ironiser c'est jouir d'avoir le fin mot de l'histoire passée et de celle en cours. La réjouissance des inculpabilisables d'hier rejoint alors celle des inculpabilisables d'aujourd'hui qui y auront trouvé une nouvelle occasion de se marrer des figures, qu'elles soient de fiction comme issues d'archives. Notre salut s'apparie ainsi à Oui de l'israélien Nadav Lapid : quand le second exacerbe les formes festives de sa mauvaise conscience pour tenir à distance les charniers de Gaza, le film d'Emmanuel Marre préfère ironiser gentiment sur la collaboration d'hier en préparant les esprits à la suivante.

Tout cela est d'une extrême immaturité. C'est pour cela que la seule séquence aimable est la dernière. Henri Marre en fuite passe quelques instants avec un garçon que sa mère lui confie, le temps de trouver l'argent qu'un passeur exige. La photographie se met alors à rosir, l'enfant joue peu, loin du film et Swann Arlaud le regarde comme le gardien d'une enfance refusée par un film qui succombe à la puérilité. L'enfance n'est retrouvée qu'avec un sens aigu des responsabilités.

Le rire contre et connivent l'est des ironistes se sachant ainsi immuniser contre toute responsabilité. L'irresponsabilité pour le « cinéma financé » à pactiser à la source avec ses financiers est non seulement un démenti concret par le montage des budgets, mais les pages en cours d'écriture d'un livre publié par un historien du futur sur la cohorte bariolée des irresponsables d'aujourd'hui [14].

Vade retro – le chagrin qui fait pitié

Notre salut prête à rire mais sa comédie est de chagrin. On sait bien que l'on ne rira pas longtemps. On sait encore plus, sinon autant, que le rire ne suffira pas à faire taire la bourgeoisie qui fascise. S'il est le document de quelque réalité, c'est celle du salut ultime offert par qui saura ironiser des idéalistes et volontaristes de toute espèce, en attendant d'aménager sa place dans l'époque qui vient.

Henri Marre est ainsi brocardé pour ses ambitions managériales et sa médiocrité de fonctionnaire et de mari, pour son opportunisme et son arrivisme à vouloir s'épanouir dans un champ de fumier. Et voilà qui suffirait : on se marre du petit obséquieux qui fait pitié alors qu'il y a tout lieu de s'en chagriner et puis, aussitôt, de n'en pas décolérer. L'ironie est un geste de dandy, superficiel, frivole, inconséquent. Fasciné par Pétain, Marre donne raison à Hegel : « (…) c'est pourquoi les autres hommes suivent des conducteurs d'âmes, car ils sentent la violence irrésistible de leur propre esprit inférieur qui leur fait face » [15]. Et tant pis pour qui a de l'admiration pour Kwame Nkrumah et Patrice Lumumba à ne citer que ceux-là, non pas pour les idolâtrer mais pour puiser dans de tels modèles, existentiels et révolutionnaires, des affirmations suffisantes à parer à notre médiocrité.

On allouera à Notre salut le fait qu'il adopte une position antinomique à celle de Louis Malle avec Lacombe Lucien (1974) coécrit avec Patrick Modiano. Loin de circonscrire la mentalité de son milicien à l'ordre (apolitique mais très idéologique) des contingences et circonstances, et plus généralement d'une ontologie abstraite du mal radical, le film d'Emmanuel Marre offre la description d'un idéaliste doublé d'un volontariste, d'un homme qui a des idées et les partage avec son entourage. Sur ce plan même, il fait mieux que Les Rayons et les Ombres qui se pourlèche complaisamment les babines avec son piètre pacifiste qui est surtout mordu par le virus du lucre.

Mais Notre salut dépolitise à tout va selon ses dispositions propres, en abusant de sa focale subjective pour se refuser d'apprécier qu'idéal et persévérance ne mènent pas seulement à Vichy.

Entre une évocation lapidaire de la résistance (attention, Henri, tu es ciblé – oui ? et puis c'est tout) et la bourse du travail dont les représentations cégétistes s'accouplent avec les nouveaux slogans de la « révolution nationale », le film d'Emmanuel Marre se bouche délibérément la vue sans jamais sortir de ses propres ornières. Une séquence emblématique de cette vision étriquée de la période, pas loin de recouper la médiocrité de son personnage, est délivrée lors de la rencontre avec les paysans charbonniers. Pour une fois qu'il est concrètement question de travail, on s'attendait à être servi. À la place, on a droit à une longue séquence taiseuse. Contrairement aux bourgeois, les gens du peuple n'ont rien à dire, ils sont mutiques par atavisme. Misérabilisme d'une sociologie vulgaire.

Comment ne pas penser, alors, au Chagrin et la Pitié (1971) de Marcel Ophuls ? Lui aussi maniait les archives avec ironie mais elle s'exerçait de façon originalement contrapuntique, dans la dialectisation de ses entretiens filmés selon le style documentaire qualifié alors de « cinéma direct ».

Surtout, tout le monde parle et n'importe qui a quelque chose à dire de son expérience de la période, du dandy qui a rejoint la division Charlemagne au nom de son idéalisme à des politiciens de gauche tels Pierre Mendès France et Jacques Duclos, de la coiffeuse torturée lors de la Libération et restant campée sur ses positions pétainistes au pharmacien Marcel Verdier, sans oublier les paysans racontant leurs engagements dans la résistance et la déportation avec une bonhomie renoirienne. La force du film de Marcel Ophuls, discutable sur bien des points (la minimisation de la résistance et la préparation des entretiens donnant l'avantage à l'intervieweur sur les interviewés), est une égalité dans la prise de parole et l'expression de la conviction, transversale aux assignations sociales. Les personnes existent si fort qu'elles sont de formidables personnages de roman, des embrayeurs de fiction. Projeté en salle après avoir été refusé de diffusion sur l'ORTF (il ne l'a été à la télévision qu'en 1981), le documentaire montre que la réalité déborde de mises en scène de soi et de mythes ; à l'inverse, Notre salut restreint le champ social des paroles en ne documentant que ses procédés.

L'époque actuelle marque son désir de retour en cinéma à la période de l'occupation comme ce fut le cas au début des années 70. Après tout, on peut bien aujourd'hui s'autoriser à longueur de médias à dire que le régime de Pétain a sauvé les juifs français de la déportation et des chambres à gaz [16]. Le Chagrin et la Pitié et Lacombe Lucien dominaient hier les esprits ; Les Rayons et les Ombres et Notre salut en seraient-ils les nouveaux parangons ? Lors d'un numéro fameux des Cahiers du Cinéma, Serge Daney et Michel Foucault discutaient de la nouvelle esthétique en cours qu'il qualifiait de « mode rétro » pour en critiquer les linéaments : l'absolution de la responsabilité politique de la droite et des élites culturelles et économiques ; l'effacement des résistances populaires [17]. Xavier Giannoli prête le flanc au fatalisme des pulsions, avec l'enrichissement personnel et le rapport incestuel entre Jean Luchaire et sa fille rêvant de cinéma. Il est un naturaliste traditionnel quand Emmanuel Marre joue des effets de réel et du naturel de sa mise en scène, mais à seule fin de rire des médiocres tout en cousant la bouche des figures issues des classes populaires.

On peut relever encore le moment le plus dramatique de Notre salut, celui de la discussion entre Marre et son assistant sur la meilleure manière de répondre aux exigences nazies dans la déportation organisée des juifs. Comment faire bien avec moins, moins de camions, moins d'essence ? On retrouve là les doubles contraintes contradictoires analysées par Johann Chapoutot dans Libres d'obéir, à ceci près que la discussion se clôt sur un zoom sur le visage de Marre, pensif. Le travelling optique accomplit ainsi une double fonction : identifier un coupable tout en autorisant son interprète à forcer une gravité nous informant qu'il n'est pas dupe de ce qui est en train de se jouer.

Henri Marre est bien coupable devant l'Histoire mais, aussi important, son acteur le fait savoir. Et même trop, à telle enseigne que l'acteur marque avec insistance d'évidentes distances avec son rôle. C'est le sens profond de Notre salut : la collaboration est possible, à condition qu'elle soit raisonnable. L'offuscation marquée avec ostentation est dans le marigot actuel pudeur de gazelle.

Comment telle scène pourrait-elle se prévaloir de ses références, ainsi la lecture de la « note technique » de juin 1942 dans Shoah (1985) de Claude Lanzmann et sa reprise dans l'analyse du management contemporain dans La Question humaine (2007) d'Élisabeth Perceval et Nicolas Klotz ? Dans ces films-là, on cesse de croire que ceci est d'un autre temps : on entend que l'on crie sans fin. Le nazisme n'est pas un accident de la modernité, mais sa culmination sous la forme d'un auto-anéantissement. Son rayonnement fossile est un laser brûlant les terres du Proche-Orient. On n'attend pas d'un film qu'il réduise la portée d'une telle réalité sur des expressions d'indignation.

Aux deux bords du spectre – le ressentiment droitier contre la gauche et l'ironie impuissante de sa variante culturelle et libérale –, Les Rayons et les Ombres et Notre salut communient pour l'essentiel qui est à l'extrême-centre : en réinventant un nouveau « rétro » pour aujourd'hui, ils sacrifient à l'idée, qui est une obsession, que le temps des salauds est celui d'un anti-antifascisme.

Vrai tradi et faux moderne, Xavier Giannoli et Emmanuel Marre se regardent en chiens de faïence. Et attention, on n'a pas encore vu Moulin de László Nemes, candidat probable au « néo-rétro » en ayant assuré à une personne issue des rangs de Parole d'Honneur qui a interpelé Gilles Lellouche, l'acteur jouant le résistant lyonnais torturé par la Gestapo de Klaus Barbie, sur le fascisme actuel et son remède « LFIste » que, non, la politique n'a vraiment rien à faire ni voir avec le cinéma.

Les rois du « néo-rétro » affirment aller de l'avant en regardant en arrière ; ce qui est la meilleure façon de pétrifier le présent percé de trous de mémoire alors que c'est d'une trouée dont nous avons bien besoin, autrement dit d'une forme rappelant la modernité à ses forces critiques et antifascistes.

Brecht a décrit de telles dispositions qui sont de consentement avec l'ordre existant : « L'esthétique bourgeoise choisit une voie facile en demandant aux spectacles qu'ils parviennent à concilier les contraires, à effacer les différences d'opinion, à réunir tout le monde dans la jouissance artistique. Il est manifeste que nous ne pouvons collaborer à cette entreprise d'aucune façon » [18].

Les conformistes et notre musique

Lorsque Notre salut a été projeté en compétition officielle du Festival de Cannes où il a reçu le prix du meilleur scénario, la fin de projection a été récompensée par la traditionnelle ovation. Emmanuel Marre s'est alors saisi du micro pour dire au public, non pas une fois mais deux : « plus jamais ça ».

Le serment des survivants du camp de concentration allemand de Buchenwald, rassemblés sur le place d'appel le 19 avril 1945 pour prêter allégeance à la promesse de rendre impossible les conditions d'une réapparition du nazisme, est devenu le mantra officiel des démocraties libérales qui sont des oligarchies toujours plus illibérales, autoritaires et complices aujourd'hui d'un génocide. Deux options étaient alors disponibles : Xavier Giannoli s'en moque dans Les Rayons et les Ombres puisque Jean Luchaire, qui en prononce d'ailleurs anachroniquement le terme (pour parler de la boucherie de la Première Guerre mondiale), est le salaud issu des rangs de la gauche que la gauche voudrait oublier si l'on suit à la lettre le narratif de la droite-extrême-droite. L'ironie est chez ce réalisateur plus féroce que chez Emmanuel Marre : l'homme qui alors dit publiquement se battre pour ne pas répéter l'horreur de 14-18 est un agent qui aura participé à faire celle de 39-45.

L'autre option a été énoncée par Jean-Luc Godard avec sa lucidité coutumière. Dans l'épisode 3a (« La monnaie de l'absolu ») des Histoire(s) du cinéma (1988-1998), le cinéaste raconte les circonstances de l'avènement historique du néoréalisme sur les ruines fumantes du fascisme. Il en allait alors d'une dignité retrouvée : d'un peuple face à son image, de réalisateurs qui pour certains avaient collaboré (comme Roberto Rossellini) et d'un pays devant le courage de ses partisans. Avant de célébrer « la grande moisson du cinéma italien », Jean-Luc Godard narre les atermoiements qui lui étaient contemporains, ainsi la réalisation d'un film comme La Liste de Schindler (1994) de Steven Spielberg qui croit bon de reconstituer Auschwitz avec les moyens spectaculaires du cinéma. Voilà comment, dans les faits (l'époque de réalisation de cet épisode est également marquée par la guerre civile algérienne et le nettoyage ethnique par l'armée serbe en Bosnie), « plus jamais ça » est devenu « c'est toujours ça ». Le serment d'interrompre le continuum catastrophique de l'Histoire est devenu le mantra consolant de la rengaine du pire.

Les options étaient sur la table. Entre l'ironie méchante et la lucidité tranchante, Emmanuel Marre a choisi : le serment – sans l'histoire de sa profanation ; la promesse – sans le réel de ses mutilations. Il a ainsi énoncé devant le parterre de ses thuriféraires que la Palestine n'était pas suffisante pour oser dire ce qui contrevient aux envolées fédératrices trahissant un serment en slogan consensuel.

Après avoir vu Notre salut, on se dit plus vivement encore qu'il nous faut revoir Le Chagrin et la Pitié, ainsi que Les Damnés (1969) de Luchino Visconti, Le Conformiste (1970) de Bernardo Bertolucci ou encore, trop souvent oublié, Une affaire de femmes (1988) de Claude Chabrol. Tous ces films, ainsi que le travail de Jean-Luc Godard comme de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, composent notre musique qui, contre tout conformisme, organise la force critique du pessimisme.

« Plus jamais ça » est un anachronisme, c'est sûrement le plus scandaleux et dissonant accompagnant Notre salut. Son auteur croit vraisemblablement avoir lu dans le « Verfremdungseffekt » conceptualisé par Brecht une instance de distanciation alors que cette traduction française est fautive. Il s'agit plus radicalement d'estrangement, de dénaturaliser ce qui semble aller de soi, de rendre insolite l'ordinaire pour le critiquer [19]. Emmanuel Marre et ses interprètes marquent par un rire contre et complice leur distance à l'égard d'Henri Marre et son entourage. Notre réalité ne s'en porterait pas plus mal. Le réalisme de cet auteur rejoint celui de Xavier Giannoli. Les deux s'accordent en effet à croire que le temps des salauds ne l'est que d'eux seulement. Georges Bernanos explique pourtant que « s'il n'y avait que des salauds dans le monde, le Réalisme serait aussi le Bon Sens car le réalisme est précisément le bon sens des salauds » [20].

À l'heure zéro de Gaza, Emmanuel Marre montre midi et les médecins applaudissent à leur salut.

Voilà où nous conduit leur bon sens : « Dans cette affaire de fous, le salaud, lui, n'est pas dupe, c'est un modéré, comme on sait. Il se croit au-dessus du lot, il appartient au cercle de la raison, il n'est pas comme eux. Il comprend parfaitement ce qui arrive. Il sait l'inanité de la promesse fasciste et les drames qu'elle annonce, mais il est celui qui s'emploiera à la rendre raisonnable » [21].

Pendant ce temps-là : « Ainsi marchait le vieux, déguisé en nouveau, mais dans son défilé de victoire, il traînait le nouveau avec lui et l'exhibait, disant que c'était lui, le vieux. (…) Et le défilé avançait dans la nuit, mais dans le ciel, ce qui ressemblait à l'aurore était une lueur d'incendie. Et les cris – voilà le nouveau ! c'est nouveau, tout ça ! saluez le nouveau ! soyez nouveaux comme nous ! – auraient pu être entendus si le tonnerre d'une fusillade n'avait pas tout recouvert » [22].

Alexia Roux et Saad Chakali


[1] ) Denis Saint-Armand, Contre le rire fasciste. Trolling et résistance, éd. Rue de l'échiquier, 2026.

[2] ) Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme, éd. Nagel, 1946, p. 84.

[3] ) Hugues Jallon, Le Temps des salauds. Comment le fascisme devient réel, éd. Divergences, 2025, p. 9.

[4] ) Nassira El Moaddem, Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la république, éd. Stock, 2026.

[5] ) Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, éd. La Découverte, 2025.

[6] ) Johann Chapoutot, Libres d'obéir. Le management, du nazisme à aujourd'hui, éd. Gallimard-coll. « NRF essais », 2020.

[7] ) Bertolt Brecht, Écrire contre le fascisme (textes traduits et présentés par Irène Bonnaud), éd. Divergences, 2026, pp. 21, 110, 111, 152 et 179.

[8] ) Roland Barthes, « L'Effet de Réel », Communications, n°11, 1968, pp. 84-89, repris dans Le Bruissement de la langue, éd. Seuil, 1984, chap. IV (« De l'histoire au réel »). Pour une critique de cette notion au nom d'une rupture avec le régime représentatif dominant, lire Jacques Rancière, Le Fil perdu. Essais sur la fiction moderne, éd. La Fabrique, 2014, pp. 17-36.

[9] ) Eric Rohmer, Le Goût de la beauté, éd. Cahiers du Cinéma/L'Étoile, 1984, pp. 63-71.

[10] ) Bertolt Brecht, op. cit., p. 75.

[11] ) Daniel Bensaïd, La Discordance des temps. Essai sur les crises, les classes, l'histoire, éditions de la Passion, 1995 ; Georges Didi-Huberman, Devant le temps. Histoire de l'art et anachronisme des images, éd. Minuit-coll. « Critique », 2000 ; Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, éd. Payot & Rivages, 2008.

[12] ) Milan Kundera, Les Testaments trahis, éd. Gallimard, 1993, p. 219 et s.

[13] ) Josef Breuer et Sigmund Freud, Études sur l'hystérie, éd. PUF-coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2002 (1895 pour l'édition originale – 1895, l'année du cinéma, tiens, tiens, l'abréaction le concernerait-elle aussi comme trauma ?)

[14] ) Il est bon d'avoir lu Libres d'obéir. Encore faut-il lire aussi les autres ouvrages de Johann Chapoutot pour en tirer d'autres leçons, plus aiguisées encore, sur le présent et son épaisseur critique d'historicité : Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, éd. Gallimard-coll. « NRF essais », 2025.

[15] ) Hegel, Introduction à la philosophie de l'histoire (1830), cité par Bertolt Brecht, op. cit., p. 165.

[16] ) Laurent Joly, La falsification de l'Histoire. Eric Zemmour, l'extrême-droite, Vichy et les juifs, éd. Grasset, 2022.

[17] ) Serge Daney, « La fonction critique », Cahiers du Cinéma, n°248, décembre 1973 ; « Anti-rétro : entretien avec Michel Foucault par Serge Toubiana et Pascal Bonitzer », Cahiers du Cinéma, n°251-252, juillet-août 1974, pp. 5-15.

[18] ) Bertolt Brecht, op. cit., p. 147.

[19] ) ibid., p. 20.

[20] ) Georges Bernanos, La France contre les robots, éd. Robert Laffont, 1947, p. 16, cité par Hugues Jallon, op. cit., p. 105.

[21] ) ibid., p. 101.

[22] ) Bertolt Brecht, « Parade du vieux nouveau » (1939), cité dans Écrire contre le fascisme, op cit., p. 182.

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