11.05.2026 à 15:27
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Le retour de la guerre dans sa forme brutale, inter-étatique et aux frontières de l'Europe a ressuscité des débats importants quant au pacifisme, à la désertion et aux mille manières de se rapporter à une modalité de la conflictualité qui nous est imposée. Sur la question spécifique de l'invasion de l'Ukraine, la gauche et le mouvement anarchistes se divisent, certains pensent qu'il faut fuir la ligne de front à tout prix pendant que d'autres estiment que le soutien à l'effort de guerre, y compris armé, est une condition préalable aux luttes qui suivront si l'on veut qu'elles puissent advenir. Dans cet article qui paraîtra dans le 5e numéro de la jeune revue Mondes en décroissance intitulée Les questions difficiles de la décroissance, Romain Guingouin propose d'historiciser la question du pacifisme plutôt que d'en faire un totem réconfortant dégagé de toutes les contingences de l'époque.
Fondé en 2015, à Lviv, Ecological Platform est l'un des rares groupe anarchiste et technocritique d'Ukraine. Le collectif a vu l'engagement de plusieurs de ses membres au front – souvent en tant que volontaires – contre la guerre d'invasion à grande échelle menée par l'armée de Vladimir Poutine depuis février 2022. Interrogés, une poignée de ses membres fait observer que « les détracteurs sont nombreux à nous renvoyer ce paradoxe : le recours à un système technologique militaire que nous critiquons par ailleurs. C'est en réalité assez simple : pour continuer à faire du militantisme (y compris technocritique), à questionner nos institutions et à défendre notre autonomie, nous devons gagner la guerre contre la Russie. Car, dans une dictature, cela serait difficile, voire impossible pour un laps de temps inconnu [1] ». Une analyse issue de la réalité vécue sur place qui met en lumière la ligne de fracture qui s'est creusée depuis quatre années entre le pacifisme provenant d'Europe de l'Ouest, qui tend à refuser toute aide militaire [2] à l'Ukraine agressée et à la résistance antifasciste et antimilitariste d'Europe de l'Est, qui s'engage parfois sur le front ukrainien, armes à la main.
C'est de ce problème aux accents tragiques dont nous souhaitons traiter brièvement dans cet article. D'une part, les sociétés contemporaines, sous leur forme capitaliste et industrielle, extraient des matériaux des sols et produisent des marchandises dans une quantité insupportable pour la pérennité du vivant sur Terre. D'autre part, nous observons une multiplication, désormais bien documentée, des guerres entre États et groupes armés [3]. Des guerres qui justifient la relance partout dans le monde de programmes industriels de production d'armes, de munitions, de drones, de systèmes électroniques de renseignements, d'une aviation « de pointe », d'une course à l'espace, à quoi s'ajoutent mille autres instruments et infrastructures aussi sophistiquées qu'énergivores.
Un réarmement et un retour de la guerre qui s'articulent à un contexte de recomposition des impérialismes (étasunien, chinois, russe, indien, turc, saoudien, etc.), lui-même enchâssé dans une situation de raréfaction des ressources. En effet, les dépenses militaires mondiales, en croissance, s'élèveraient à 2 700 milliards de dollars en 2024 (soit 2,5 % du PIB mondial [4]). L'Europe y prend sa part avec le plan « Readiness 2030 [Préparation 2030] », lancé au printemps 2025, qui vise à financer à hauteur de 800 milliards d'euros la défense des pays de l'Union européenne dans un cadre géopolitique incertain.
Ainsi s'énonce la situation : nous faisons face à la nécessité vitale d'une remise en question de l'illimitation que comporte la logique de la croissance économique, de la prédation et de l'accumulation d'argent propre au capitalisme. Cela, dans un contexte de montée des périls géopolitiques où s'agitent des États et des clans dont l'un des buts semble être de défaire toute entrave à leur volonté de puissance [5]. Or ces États et ces clans sont par nature hostiles aux capacités d'auto-organisation des populations et à fortiori aux groupes qui militent pour une désescalade technologique, économique et militaire.
Commençons par nous mettre d'accord sur quelques termes employés. Par « antimilitarisme », nous pouvons entendre deux choses qui sont, au fond, contradictoires. Dans son sens classique, il est une hostilité de principe, voire une opposition concrète aux armées, à leur esprit et aux régimes politiques qui les renforcent et y ont recours. Mais une compréhension critique du terme peut nous amener à le définir comme une manière de porter la contradiction politique ou idéologique à l'intérieur même de l'institution militaire, et avant tout quand celle-ci est étatique. Car comment, sans cette seconde acception, penser l'expérience de la Commune de Paris en 1871, son appel à la prise des armes au service de la redéfinition d'autres rapports sociaux ? Comment penser la résistance espagnole en 1936 au franquisme ? Celle de l'armée zapatiste de libération nationale au Mexique à partir de 1994 ? Dans ces quelques cas, il n'est pas question pour les insurgés ou résistants de s'accaparer l'institution militaire étatisée, mais de prendre les armes pour se donner les moyens de défendre concrètement une autre forme de société.
Une variante radicale de l'antimilitarisme « classique » s'incarne dans l'« antibellicisme » qui souhaite voir disparaître l'institution militaire elle-même, laissant en suspens la question de la défense de populations qui subissent une agression armée. Puis, il y a le bien connu « pacifisme », dont le Larousse nous rappelle qu'il est un « courant de pensée qui préconise la recherche de la paix internationale par la négociation, le désarmement, la non-violence », approche qui présuppose le respect des accords internationaux en vigueur, sans quoi prévaut le loi du plus fort. Ainsi, quand l'antimilitarisme « critique » peut s'autoriser à prendre les armes pour s'opposer à l'oppression de régimes bellicistes, le pacifisme s'y refuse, pour quelque raison que ce soit.
Nous pouvons dire sans trop de risque qu'une majeure partie de l'écologie politique, depuis les années 1970, et des mouvements décroissants actuels s'identifient à une approche pacifiste concernant les questions de géopolitique mondiale. Aucune guerre, aussi « juste » puisse-t-elle être, n'est en mesure d'infléchir l'opposition pacifiste, qui les juge toutes également soumises à la recherche de l'efficacité, de l'accumulation et de la puissance : logique qu'elle veut le plus souvent combattre.
Creusons le cas de l'invasion poutinienne de l'Ukraine comme exemple pour nous faire réfléchir sur le rapport aux armes, à la guerre et au pacifisme qu'entretient une partie de l'écologie décroissante. L'approche pacifiste s'en tient souvent à quelques axes d'interprétation. Premièrement, cette guerre, depuis la France, tendrait à être une invention. « Depuis 2022, une propagande de guerre intensive, comparable au bourrage de crâne de la Première Guerre augmenté par la technologie, a été une cause, à elle toute seule, de l'emballement de la guerre », affirme la tête de liste « Paix et Décroissance », candidate aux élections européennes de 2024. « Un regard vers le passé nous rappelle pourtant cette mécanique éculée et pourtant si terriblement efficace de l'invention de l'ennemi » poursuit l'Association des refusantes et refusants à l'armée et à la guerre, récemment créée et issu du milieu de l'écologie décroissante [6]. Ainsi, il conviendrait de remettre sur le devant de la scène une approche pacifiste, et d'appeler les soldats comme les populations, de quelque bord qu'elles soient, à baisser les armes, à refuser le combat.
Dans le cas de l'Ukraine, l'argument d'une guerre « inventée » fonctionne selon une double articulation. Premier mouvement, bâtir une symétrie entre la puissance attaquante et la population attaquée. La « guerre russo-ukrainienne » pourrait se réduire à un conflit entre deux impérialismes ou deux formes du capitalisme (occidental et oriental). Pas de coupable, ni de victime : seulement des guerriers. Et des bourgeoisies qui s'opposeraient par classes populaires interposées. Second mouvement, certains gouvernements occidentaux érigeraient de toute pièce une menace russe [7], parfois dans le but tacite de trancher dans les dépenses de l'État social [8], parfois pour relancer le productivisme guerroyant et les juteux profits qu'il laisse escompter : et quelques fois les deux. En conséquence de quoi se trouve promue par certains pacifistes une opposition à la guerre en tant que telle, indépendamment d'une analyse de son contexte politique et de ses motivations.
Suivant cela, tout écologiste décroissant et pacifiste devrait-il se désolidariser d'une population qui résiste, parfois les armes à la main, à l'oppression qu'elle subit de la part d'un régime politique voisin au passé colonial et impérial séculaire comme l'a été l'empire Russe, puis l'Union soviétique et la Fédération de Russie ? La guerre comme invention de l'ennemi ne repose-t-elle pas sur un déni de l'existence de « faits de guerre » (les guerres qui nous sont faites, que l'on subit) et sur une ignorance de la situation concrète des populations envahies ? Peut-on s'en tenir à une critique des armes du point de vue moral – les armes comme objet du mal – et d'un point de vue économique – les armes comme manière d'entretenir l'accumulation d'argent ? L'historien de la Première Guerre mondiale, Stéphane Audoin-Rouzeau, se rappelle : « Comme tous les pacifistes, nous avons cru que c'était nous qui désignions l'ennemi. Et que donc, si nous ne désignions aucun ennemi en Europe, nulle action de guerre n'était susceptible de nous menacer. Nous avons simplement oublié que l'ennemi peut nous désigner [9] [...] ».
Le pacifisme, qui voit dans chaque acte de désignation d'un « ennemi » le risque d'une course à l'armement et un comportement de « va-t-en-guerre », escamote une distinction qu'il est nécessaire d'introduire. Peut-on sérieusement assimiler l'usage des armes que ferait un régime politique autoritaire et expansionniste, et celui défensif qu'en ferait une société donnée, attaquée par un tel régime ?
Distinguons, d'une part, l'armée comme institution militaire au service d'un régime politique qui en agresse un autre pour imposer sa domination. De l'autre, l'autodéfense, qui est une manière, armée et non armée, de (se préparer à) résister aux attaques extérieures effectives ou possibles. Une autodéfense qui peut être plus ou moins populaire selon qu'elle est auto-organisée à de petits échelles géographiques, ou stato-centrée si le commandement est centralisé par et autour d'un appareil d'État.
La politiste ukrainienne Hanna Perekhoda pose le problème : « Lorsque votre voisin [la Russie] est la deuxième puissance militaire mondiale, qu'il bombarde quotidiennement des villes, consacre un tiers de son budget à la guerre et qualifie votre pays d'“erreur historique”, la capacité à se défendre ne peut pas être taxée de course à l'armement. C'est une question de survie [10] ». Pour tenter de prendre la mesure de la menace, contentons-nous de rappeler la charte de l'Union de la jeunesse eurasienne, dirigée par Alexandre Douguine, l'un des idéologues impérialistes du Kremlin : « Nous sommes un parti totalitaire de type intellectuel, orienté vers la conquête eschatologique du pouvoir planétaire. Une conquête rusée et cruelle… Car nous sommes les maîtres de la terre, nous sommes les enfants et les petits-enfants des maîtres de la terre. Des peuples et des pays nous ont vénérés, notre main s'est étendue sur la moitié du monde, et nos semelles ont foulé les montagnes et les vallées de tous les continents du globe. Nous réinstaurerons tout cela [11] ». Ou, au nom d'une « dénazification », les appels à l'extermination de la population ukrainienne, lancés en 2022 par l'idéologue Timofeï Sergueïtsev, également partie prenante des premiers cercles du pouvoir russe.
Dans ce cas, comment est-il possible de résister aux projets coloniaux, bellicistes et productivistes auxquels nos sociétés ont à faire face, sans verser dans le soutien aux industries militaires, à leur logique de puissance et de croissance économique ? Cela est-il seulement possible ? Dit autrement, peut-on faire avancer une critique sociale décroissante et anticapitaliste sans combattre les forces impériales qui ont pour but avoué de défaire toute critique et même toute vie digne ? Peut-on s'autoriser à pousser l'action non-violente, au nom de la logique de non-puissance et de décroissance, jusqu'à accepter d'être envahi et asservi ?
Si comparaison n'est évidemment pas raison, gageons tout de même que les débats autour du pacifisme, dans les milieux socialistes, radicaux ou anarchistes des années 1930 peuvent éclairer un tant soit peu nos discussions contemporaines. L'écrivain libertaire Daniel Guérin pose le décor : « La crise [des accords] de Munich [en 1938] bouleversa toutes les formations politiques, des plus grandes aux plus modestes. Chacune s'éclata en deux tronçons : l'un belliciste, l'autre pacifiste… La logique de cette ligne de partage devait conduire les uns à l'Union sacrée, en septembre 1939, et au gaullisme, les autres au fascisme de Vichy et à la collaboration avec l'Occupant [12] ».
Félicien Challaye, philosophe dreyfusard, anticolonialiste, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), président de la Ligue internationale des combattants de la paix, affirme : « La Guerre est le mal absolu. À mal absolu, remède absolu : pacifisme intégral, paix sans aucune espèce de réserve. Plutôt l'occupation étrangère que la guerre. La défense de la nation serait la mort de la nation ». » C'est ainsi que Challaye prend une part active aux organes politiques et médiatiques de la collaboration. Et pour cause : « On ne tue pas ceux qui ne se défendent pas, et même, l'occupation étrangère, même par les troupes de Hitler, causerait moins de morts, moins de ruines, moins d'humaines douleurs que la guerre ayant pour but de les éviter... »
À ce moment, les slogans qu'inspire encore la terreur légitime de la Première Guerre mondiale [13] amènent à minimiser la menace de l'hitlérisme. C'est alors que Jean Mathé, dirigeant syndical aux Postes, télégraphes et téléphones (PTT), affirme lors d'un congrès de la CGT en 1936 : « Plutôt la servitude que la guerre, parce que la servitude on s'en sort tandis que la guerre on n'en revient pas ». Et si menace il y a, mieux vaut encore une paix dans la défaite qu'une liberté, même relative, dans la confrontation.
Le 3 septembre 1939, jour où les gouvernements Français et Britannique déclarent l'entrée en guerre contre l'Allemagne, Louis Lecoin, figure centrale de l'objection de conscience et du pacifisme français de l'époque met sur pied un tract, La Paix immédiate. Il en appelle à la cessation, de toute part, des hostilités. Un certain nombre de signataires, Marcel Déat, Pierre Vigne, Ludovic Zoretti ou Lucien Emery, issus des milieux pacifistes, syndicalistes et socialistes, verseront plus ou moins directement dans la collaboration par la suite.
Une situation, en France, mais aussi en Angleterre, qui interroge George Orwell, en 1942 : « Je suis intéressé par les processus psychologiques par lesquels des pacifistes sont partis d'une horreur de la violence, pour finir par une tendance à la fascination envers le succès et le pouvoir du nazisme. » Sans détour, il en vient même à écrire dans ce contexte de guerre que « le pacifisme est objectivement pro-fasciste [14]. »
Thierry Maricourt, biographe de l'écrivain prolétarien Henry Poulaille, pose les termes du dilemme de façon simpliste mais néanmoins éloquente : « Doit-il [Henry Poulaille] s'entêter dans un pacifisme qui risque fort, à présent, de laisser les portes grandes ouvertes au fascisme ? Ou doit-il renier son antimilitarisme de naguère comme le fait une partie de la gauche, et consentir, le moment venu, à endosser l'uniforme et à lutter les armes à la main ? Cette dernière solution ne revient-elle pas, s'interroge-t-il, à rallier ce régime capitaliste qu'il abhorre ? »
Nous ne voulons et ne pouvons soutenir que les pacifismes qui caractérise aujourd'hui un certain nombre de décroissants, est semblable à celui de l'entre-deux-guerres. Ni même qu'il entretient une quelconque accointance subjective pour des régimes autoritaires, quels qu'ils soient. Mais une question persiste pour quiconque, écologiste, anticapitaliste, décroissant – peu importe comment nous l'appelons : ne risque-t-on pas, par notre pacifisme même, de devenir et même d'être déjà complices de régimes politiques qui mènent explicitement une guerre de mise en esclavage et d'extermination d'une population ? Ne risque-t-on pas de verser dans un pacifisme qui fait abstraction des évolutions politiques de notre temps ?
En avril 2025, une coalition, Guerre à la guerre [15] (qui se définit comme antimilitariste et non comme pacifiste), est lancée dans le sillage du groupe écologiste des Soulèvements de la Terre. Pourrait-elle fournir une piste pour coaliser la critique du bellicisme et une lutte contre l'oppression politique ? Autorisons-nous un extrait in extenso de sa présentation [nous soulignons] :
« “Guerre à la guerre” fut le cri de Rosa Luxembourg et de Jean Jaurès à la veille de la grande boucherie de 14-18. La formule condense aujourd'hui le paradoxe qui nous travaille : nous sommes contre la logique même du complexe militaro-industriel, mais nous assumons qu'en Palestine, en Ukraine ou ailleurs, les peuples ne peuvent toutefois pas se défendre sans arme face aux invasions impérialistes, coloniales, ou aux dictatures qui les écrasent. Les possibilités d'auto-détermination populaire, dont nous sommes solidaires, tiennent aux moyens très concrets de faire face aux guerres. Elles relèvent d'une urgence permanente à trouver des appuis divers, autant que faire se peut par le bas, aux besoins de la résistance. Elles inventent et maintiennent des équilibres précaires entre les nécessités de la lutte armée et l'idéal de la souveraineté populaire, entre les dynamiques de la militarisation et celles de l'émancipation. Depuis la France, notre engagement face au complexe militaro-industriel chemine sur une ligne de crête. Ni opposition morale de principe à toute guerre en s'exonérant de prendre parti dans les conflits en cours ; ni ralliement à l'union sacrée derrière 'notre' État-nation, [ni] inaction face à la course à l'armement et acceptation passive des sacrifices qu'il veut nous imposer en son nom. »
Une analyse qui recoupe celle d'Ecological Plateform introduite en début d'article. S'il demeure indispensable de chercher à sortir de la dualité « guerre ou capitulation » par une exigence populaire de désarmement des États [16], reste que les populations directement attaquées par ces derniers n'ont souvent d'autre choix que d'allier toutes les formes de résistance : armées et non-armées.
Romain Guingouin
[1] « “Un écocide en Ukraine !” : comment défendre la liberté et l'écologie pendant la guerre ? », interview d'Ecological Platform, La Brèche n°11, mars-mai 2025.
[2] Et parfois humanitaire.
[3] Selon le Uppsala conflict data program (UCDP), 61 conflits engageant au moins un État étaient en cours en 2024.
[4] Chiffre du Stockholm international peace research institute (Sipri), dans sa base de donnée des dépenses militaires de 2024.
[5] Etats, qui, dans certains cas, exigent des « espaces vitaux » (Lebensraum).
[6] « “J'IRAI PAS !” Pourquoi nous nous opposons à la guerre et à ses préparatifs », Association des Refusantes et Refusants à l'Armée et à la Guerre (ARRAG), lundi.am, 2 décembre 2025.
[7] Alors que Vladimir Poutine a entamé plusieurs guerres depuis 1999 (contre la Tchétchénie), sans que les occidentaux ne réagissent, eu égard à leurs intérêts pétroliers, gaziers ou nucléaires.
[8] Etat social attaqué depuis les années 1980, décennie marquée par la victoire de la contre-révolution néolibérale.
[9] « La guerre, à nouveau ? », Revue AOC n°3, automne 2025, p.24.
[10]
« La gauche et la question de la défense », blogs.mediapart.fr, 24 août 2025.
[11] Cité par le philosophe Mikhaïl Epstein dans « L'anti-morale. Le bobok et la panphobie », Desk Russie, 16 novembre 2025.
[12] Front populaire, révolution manquée. Cité par Maurice Rajfus, dans un chapitre dont nous recommandons chaudement la lecture, « Le pacifisme dévoyé », De la victoire à la débâcle. 1919-1940. Le Cherche midi, 2000. Les citations qui suivent proviennent de ce chapitre.
[13] À quoi s'ajoute l'obnubilation pour Octobre 1917 et le bolchévisme.
[14] « Pacifism and the war », Partisan review, Londre, août-septembre 1942. Trad. fr. : George Orwell, Essais, articles, lettres (1996), Ivrea, p.284.
[15] Plus d'information : guerrealaguerre.net
[16] Comme l'appelle de ses vœux Cornélius Castoriadis dans « Doit-on et peut-on défendre les oligarchies libérales ? » publié dans Guerre et théorie de la guerre. Écrits politiques 1945-1997, VI, Éditions du Sandre, 2016, pp. 485-501.
11.05.2026 à 15:00
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Nous vivons, en France, un paradoxe politique énorme. D'un côté, la confiance accordée aux hommes et femmes politiques n'a jamais été aussi famélique et le mépris à leur endroit immense, de l'autre, nous sommes continuellement sidérés et happés par le spectacle tantôt pathétique, tantôt désopilant de séquences électorales qui ne semblent plus jamais finir. Pour conjurer le sort, l'anthropologue Jean-Louis Tornatore a décidé d'ouvrir un journal de campagne dont voici le premier épisode consacré au retour tellement inattendu d'un candidat dans la course à la présidentielle.
C'est l'histoire d'un type qui, au soir du premier tour d'une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d'électrices et d'électeurs, pas mal pour une troisième tentative, pas assez cependant pour « nous » éviter le bulletin prophylactique contre la peste brun marine, tient le discours digne et pugnace du chef de guerre défait dans les honneurs, félicite ses troupes du travail accompli malgré cette chute sur l'avant-dernière marche, avoue qu'il lui « cuit » de pas être en finale, persuadé de ce qu' « il se préparait à faire » avec ses « belles équipes prêtes à se déployer » au service de la patrie et son peuple tant sont pressantes les urgences sociale, écologique et politique, tonne que plus que jamais la lutte continue, pressent que les « plus jeunes » viennent lui reprocher cet échec à deux doigts et leur lance, en forme de défi, un sec et définitif : « Faites mieux ! Merci. »
Je suis devant ma télé à vrai dire assez épaté par ce discours de neuf minutes chrono. Je n'ai guère l'habitude d'écouter les discours des hommes et des femmes politiques, sauf les soirées électorales, à petite dose car l'ennui guette. Mais, en l'occurrence, l'homme m'attrape, moins par la teneur de ses propos que par son art du tribun dans lequel il excelle. Sans doute y a-t-il de l'obsession professionnelle dans cet intérêt, moi qui ai toujours écrit mes cours et ne pourrai jamais prendre longuement la parole sans notes construites sinon écrites. J'avoue que les beaux parleurs me fascinent autant que je m'en méfie. Et d'autant plus en politique, même si la politique les appelle et en redemande, mais alors sur le mode du manque éprouvé par celui ou de celle qui veut retrouver la sensation originelle d'un quelconque paradis un jour approché, désormais fuyant. C'est ça la parole politique : le symptôme d'une privation sans cesse reconduite, la preuve d'une absence diffluente, indéfinie et lancinante.
Il faut dire que, dans le genre, le bougre est au-dessus du lot. Non seulement il te donne l'impression d'une invention continuée mais en plus il finit ses phrases, lesquelles sont généralement bien tournées et pétries d'expression châtiée. De l'art d'épuiser la langue dans toute sa richesse. Rien n'est pire d'un côté que le bavard ou la bavarde qui se perd et te noie dans les méandres d'un fleuve lent et congestionné de syntagmes commencés et jamais unifiés, du moins ponctués, enfilés comme les grains d'un chapelet qui le ou la mettent transe et toi te plongent dans une torpeur sans fin. Et de l'autre, rien n'est plus insipide que le débit saccadé du précautionneux ou de la précautionneuse attentif.ve à te livrer, à force de finales appuyées, le fond de sa pensée, si j'ose dire, dans une grammaire honnête et laborieuse, sujet, verbe, complément et ainsi de suite. Entre les deux, toute une gamme du registre politique, en reflet de la donc bien nommée classe. Et de temps à autre, éclair de génie ou staff efficace, une anaphore vient leurrer l'électeurice…
De l'art aussi d'un discours fait corps. Je veux dire que l'homme soigne sa gestuelle en expert consommé qui sait de quoi elle, aussi, parle. Et en use. Les mots sont pour ainsi dire gesticulés en sorte que le propos est à la fois fluide et joué, porté par un corps mobile qui prend la peine de s'adresser à chacun.e et à toustes. Ici, pas de raideur guindée comme si ce qui se dit ne devait sortir que d'un canal minimal qui serait le conduit idéal de la raison raisonnable, du cerveau à la bouche, et c'est tout ! Et c'est bien là où je suis épaté, par cette parole encorporée qui indexe les mots et construit leur poids sur les sonorités, l'intonation, le souffle, le port, l'attitude, bref toute une écriture spatiale, c'est-à-dire qui fait de l'espace la page du discours. Et il y a un moment dans ce discours de neuf minutes qui m'a scotché tant il me semblait exemplaire de ce savoir-faire le dire. Soit vers la fin, à huit minutes vingt secondes exactement, juste après avoir lancé, s'adressant à sa droite, d'une voix forte que la lutte continuait, il enchaîne de cette même voix de stentor (forte à fortissimo), accompagnée par le mouvement saccadé du bras, le doigt levé et comminatoire, « nous disons à ceux qui n'ont pas voulu l'entendre ». Oui, quoi ? Vous dites quoi ? Hop, quart de tour du corps, tourné vers sa gauche, le doigt pointé, d'une voix redevenue calme et presque mesuré, d'une tonalité égale (piano subito) : « Ici est la force ». Alors là, chapeau l'artiste ! N'importe qui et on en a connu, prenez Gamin 1er qui, avant d'accéder au trône, s'égosillait les bras levés en V exhortant l'assistance en délire à aller faire gagner son projet, n'importe qui aurait continué sur le même ton voulant, croyant donner toute une puissance à l'énoncé annoncé. Mais non, cette force n'a pas besoin d'être hurlée, elle est juste énoncée dans sa force en tant que force signifiée, comme s'il suffisait simplement de faire confiance au faire du mot dit.
Je dis qu'il faut une sacrée présence à l'acte de parole pour atteindre à ce moment de perfection oratoire. Moment fugace dans une soirée terne et sombre qui laissait augurer d'une suite à l'avenant. Ça n'a pas loupé. L'à peu près politique d'une locomotive roulant à vue, la belle cagade, comme on dit dans mon Sud, dont une dissolution a été le nom, le rêve de gouvernement d'une gauche incroyablement et éphémèrement réunie, le piège tendu par la droite de l'extrême-gauchisation d'un mouvement qui ne l'est certes pas si l'on veut bien se pencher une seconde sur l'histoire politique du demi-siècle passé, les accusations distribuées d'antisémitisme, vraies ou fausses, et surtout là où on ne voudrait pas les attendre, la désunion moins de la gauche que des politiciens de gauche, voilà bien le drame qui se joue et nous ballotte, nous peuple de gauche (si, si, j'ose !). Etc.
Mais je reviens à mon tribun. La méfiance accrue jusqu'à la détestation, j'ai voulu en comprendre un peu plus, je suis allé sur le blog de l'impétrant, bavard, même à l'écrit, un mot comme il se doit sur tout. J'y ai découvert ce qui est appelé « Le moment politique », sorte de mise à jour (update) des cerveaux militants, digest de tout ce qu'il faut savoir de ce que le chef pense à, précisément, ce moment de l'actualité, ses analyses et les éléments de langage qui vont de pair. Il est debout à son pupitre sur une estrade, parfois entouré de son staff sagement assis, le premier cercle de figures du mouvement, devant son audience réactive à ses bons mots et, semble-t-il, enamourée. Et ça dure, nom de Zeus, ça dure ! Au bas mot une bonne heure et demie, et sans entracte ! J'ai visionné l'un de ces moments politiques, in extenso mais sur trois jours, histoire d'alléger la peine. Certes, rien à voir avec un discours fleuve de président du présidium du soviet suprême, de secrétaire général du parti communiste chinois ou avec le waving trumpiste engluant. Mais tout de même, il faut avoir le sens du deuxième degré chevillé au corps ou alors, je ne sais pas, l'âme servile ? pour rester même une plombe et demie le cul sur une chaise, les mains benoîtement croisées, à écouter le chef asséner ses leçons et distribuer ses bons points – toi je t'ai cité, toi aussi, qui encore je n'ai pas cité ? toi et toi, voilà je crois que je vous ai tous cités (sic).
Je me suis toujours senti plus à gauche que la gauche et je me suis alors souvenu de cette étonnante école d'éloquence et d'art oratoire que furent pour certains, une majorité écrasante de mâles, les mouvements estudiantins d'après 68. Grèves et révoltes, telles que je les ai vécues, suscitées par les réformes des DEUG et de la loi Debré. Et justement nous allions aux AG comme on allait au spectacle, gourmand.es par avance des tirades attendues de nos figures révolutionnaires locales. Foin des divergences, parfois abyssales, entre trotskystes des différentes chapelles (Frank, Pablo ou Lambert, tu as le choix, camarade !), staliniens du PC, ou maos du PCMLF, ce qui se décidait pouvait tenir à une formule bien troussée, à une démonstration inopinée de l'art d'emporter la foule plus qu'au rapport de force et aux programmes défendus. Si tu fais bien attention, me dit un jour le chef de notre officine trotskyste, dépêché par la direction de son parti pour l'implanter sur les terres aixoises, tu verras que certains bandent quand ils parlent à la tribune. Je n'ai pas vérifié la chose ni hier ni aujourd'hui et peut-être faisait-il allusion à ses propres émois, lui qui, pas du tout en reste, était aussi un orateur hors-pair, attendu parmi les attendus, et fit par la suite carrière de journaliste et de grand reporter au journal parlé d'une chaîne de télévision.
Qu'il y ait une érotique du verbe, nul n'en doute et quoi de plus banal, mais là est sans doute le revers de la médaille, soit le manque attisé de la parole (en) politique, l'érotique transmuée en autorité. Tu en attends toujours plus et tu finis par confondre cette attente avec l'attente inhérente à l'utopie de tes convictions, au monde que tu espères loin des saloperies ici et ailleurs qui égrènent le quotidien de ton journal. Surtout tu finis par oublier que tes convictions portent une autre conception du politique loin des rodomontades et autres hâbleries de phraseur en scène, même atteignant parfois la perfection, loin de l'autorité de l'auteur grimée en suffisances de l'autoritaire. Dans une sorte de mouvement contre nature, la scène politique, là plus qu'ailleurs alors que ce devrait être là moins qu'ailleurs, est devenue de la politique sur scène.
Alors reprenons. C'est l'histoire d'un type qui, au soir du premier tour d'une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d'électrices et d'électeurs, dans l'élan de sa déception d'être éliminé si près du but, peut-être mû par un bref sentiment de lassitude, enjoint les plus jeunes que lui à faire mieux. Certain.es, et moi le premier, ont cru à sa sincérité. Mais d'autres ont bien dû se douter qu'à être ce point drogué à la parole et à la scène, il ne lâcherait pas si facilement le morceau. La suite leur aura très rapidement donné raison. Aussi, le sens du « faites mieux », manifeste à la première écoute, résonne-il différemment quatre ans plus tard à l'annonce comme une évidence de sa quatrième candidature. Non pas faites mieux que moi, mais vous, électeurs, électrices, supporters, supportrices, sympathisants, sympathisantes, petites et grandes mains de mon mouvement, faites mieux que vous ! Soyez à la hauteur de ce que je me prépare à faire ! Soyez à ma hauteur !
Jean-Louis Tornatore
11.05.2026 à 14:11
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Sources de motivation pour briser l'emprise
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Nous savons parfaitement à quel point nos smartphone altèrent et réduisent nos rapports au monde, pourtant chaque jour, nous nous sommes davantage englués dans cette nouvelle dimension de la réalité, nos yeux et doigts indécollables de nos écrans. Les bonnes raisons de nous en arracher ne manquent pas, nous pourrions même les collectionner. C'est ce que propose Brice Costa dans cette longue enquête qui fera office de synthèse (et que 70% d'entre nous liront sur leur « appareil intelligent ».
Cet article poursuit la réflexion amorcée au sujet de l'interdiction des réseaux sociaux, en passant en revue le rôle joué par le smartphone dans la survenue et le déroulé d'un certain nombre de processus qui caractérisent notre époque. Plus précisément, nos intentions sont les suivantes :
Nous vivons une situation historique qui n'est pas excellente, du fait de la survenue concomitante de processus tels que les ravages du climat et des milieux vivants, la progression des idées et pratiques fascisantes, la mise sous surveillance des populations, la multiplication des conflits de toutes natures (impérialisme, guerres civiles, guerres pour des causes nationalistes) et la modification radicale de l'expérience humaine par l'imposition de nouvelles technologies. Imputer tout ou une partie de ces processus destructeurs à une cause (le smartphone) serait une entreprise douteuse, et quoiqu'il arrive hors de notre portée. Sans parler des autres causes (capitalisme, « nature humaine », technique), l'étude du rôle du smartphone dans la survenue de ces processus se heurte très vite à la difficulté de trancher, devant la multiplicité des cas et des interprétations possibles de ces cas. Par exemple, comment prouver que la fréquentation des réseaux sociaux produit de la dépression, de l'isolement ou de la haine ? Certains réseaux sociaux produisent cela chez leurs usagers, mais pas tous ; certains usagers (les moins éduqués, les plus fragiles psychologiquement) sont plus sensibles à ces effets que d'autres ; certains parviennent à s'adapter, d'autres non. Et puis corrélation n'est pas causalité. Beaucoup de facteurs s'entre-croisent, qui ne permettent pas d'imputer les effets observés à des causes certaines [2]. Il est même probable que pour certains phénomènes, la causalité ne pourra jamais (ou pas avant longtemps) être établie avec certitude. Bref, le merdier apparaît inextricable, sans compter que d'aucuns ont peur de passer pour des ringards, technophobes, réacs, ou tout simplement de se tromper si d'aventure ils allaient un peu trop loin dans la tentative de démonstration. Les experts de la question (ici la chercheuse Anne Cordier) disqualifient ainsi toute tentative d'intrusion dans leur pré-carré (c'est nous qui soulignons) [3] : « Les détracteurs des réseaux sociaux sont en réalité des détracteurs des ados, de l'éducation, de la recherche, celle qui se construit patiemment, rigoureusement, avec des protocoles répliqués. Ils jouent de cet amalgame et nourrissent une panique morale qui leur est profitable. »
En renvoyant toute critique non scientifique au domaine de l'irrationnel, au mieux celle de parents trop paniqués qui n'ont rien compris, au pire celles de journalistes du Figaro prêts à faire feu de tout bois pour que progresse la réaction, ces scientifiques suppriment le débat (ou se le gardent pour eux) : il faudrait leur laisser le temps de terminer leurs études, puis de rejoindre d'obscurs conseils convoqués par le(ur)s dirigeants afin qu'ils puissent, à l'aune de leur compréhension incomparable du phénomène, éclairer la société en préconisant des mesures que ces mêmes dirigeants reprendront, ou non, à leur compte. La même Anne Cordier préconise ainsi d'attendre qu'elle et ses collègues aient statué avant de prendre des mesures conséquentes : « Si demain le consensus scientifique considère que les réseaux sociaux sont addictifs, alors effectivement, on basculera dans une tout autre discussion. Mais il faut dans un premier temps que les experts statuent sur cette question. »
Ce prétexte du manque d'études scientifiques (sans parler de la production d'études bidons) pour délayer le passage à l'action est maintenant bien connu : il a servi à retarder l'interdiction du plomb et de l'amiante, la prise en compte du changement climatique dans l'agenda politique, à fabriquer du doute quand à la nocivité de la clope, et sert encore aujourd'hui de prétexte contre le bannissement du glyphosate.
Cet article s'emploie donc à une critique du smartphone selon d'autres procédés que ceux de l'exercice pur de la rationalité scientifique : outre l'existence de preuves scientifiques (car il y en a quand même quelques unes), des enquêtes journalistiques, des sondages, notre propre expérience, le principe de précaution, l'intuition, la détestation de la situation actuelle, l'amour de la critique critique ou l'empathie pour ses concitoyens ont été des carburants très efficaces pour l'écriture de ce texte.
Au risque de décevoir les personnes en recherche de cohérence d'impartialité, les processus décrits ne sont pas tous cohérents, ni observables en même temps chez un même usager de smartphone, et n'opèrent pas tous dans la même direction ou selon une même logique. Et puisqu'on ne manque pas de discours, d'articles, d'œuvres, de penseurs, de dirigeants politiques et économiques (sans parler du fonctionnement matériel même de la société) qui légitiment l'usage du smartphone, cet article est uniquement à charge.
Addiction, temps volé ou perdu, colère, sentiment de honte, de culpabilité, impression de se sentir nul. Ce sont des termes employés par les usagers pour décrire leur rapport au smartphone, lors de cercles de discussion sur le sujet, auxquels nous avons participé. Sur la planète, un utilisateur passe 3h36 par jour sur son smartphone (c'est 2h30 en France), durée moyenne qui cache bien des différences selon les tranches d'âge, l'origine sociale et les pays. 45 % de ce temps est passé sur les réseaux sociaux, ce qui équivaut à plusieurs heures par jour pour une partie importante des usagers (surtout les plus jeunes). Les applications de messagerie instantanée sont le second type d'usage (17 % du temps total passé) [4]. Le fait que l'essentiel du temps passé sur le smartphone soit consacré à l'utilisation des « médias sociaux » (réseaux sociaux + applis de messagerie) exige donc d'accompagner toute critique du smartphone d'une critique de ces médias sociaux.
D'après une étude portant sur 5600 jeunes Français, 44 % des 15-29 ans passent plus de 3h par jour sur les réseaux sociaux. Et plus le temps passé sur ces derniers est important, plus les personnes présentent un signe de dépression (image 1). Bien-sûr, corrélation n'étant pas causalité, il ne faut pas en conclure que les réseaux sociaux ou les écrans créent systématiquement des dépressifs. Mais cela permet d'évoquer la présence massive, chez les plus jeunes générations, des troubles anxieux ou répressifs (1/3 des jeunes de 11-24 ans) et du sentiment de solitude (40 % de cette même tranche d'âge) [5].
Dans un englobement de la critique irritant mais couramment observé, le smartphone fournit des solutions (gratuites ou payantes) aux problèmes qu'il a lui-même créé. L'usager accro pourra télécharger une application pour rationaliser sa consommation, et opter pour la version payante s'il veut augmenter ses chances d'en finir avec son addiction. L'usager souffrant d'isolement social ou de solitude pourra compter sur des IA génératives pour vider son sac, chercher des relations sentimentales sur Tinder ou partager des « moments de sociabilité » sur des applications comme Bumble for Friends ou Timeleft, moyennant un abonnement de « 10 à 70 euros par mois » [6]. Et pour ceux dont la vie va à mille à l'heure et qui manquent de temps (mais pas d'argent), ils pourront toujours se faire livrer leurs repas, leurs courses, leur coke, tout en fait.
L'utilisation du smartphone accapare toute (ou une partie seulement, lors de l'écoute de musique ou d'un podcast) l'attention de l'usager, ce qui explique pourquoi c'est un outil qu'il utilise surtout lorsqu'il est seul (l'utiliser en présence d'autres personnes est assez mal vu). Ce n'est donc pas étonnant que son usage soit corrélé avec le sentiment de solitude. Et si utiliser son smartphone est une occupation solitaire… être seul est bien souvent aussi synonyme d'utiliser son smartphone. L'objet chasse le sentiment d'ennui puisqu'il est consulté au moindre temps mort se présentant : il est embarqué aux toilettes, aux repas, au sport, en balade, au volant ou au pieux. Quand nous écrivons « seul », ça ne veut pas dire que l'utilisateur est le seul présent dans l'espace où il utilise le smartphone, mais plutôt que l'utilisation même du smartphone ne pouvant que se faire seule, cette même utilisation l'isole (qu'on pense aux personnes travaillant ou mangeant avec des écouteurs dans les oreilles).
D'un point de vue quantitatif, plus le smartphone est utilisé, moins son utilisateur passe de temps en présence d'autres personnes. On peut donc faire l'hypothèse que les personnes utilisant beaucoup leur smartphone sont moins habituées à évoluer dans un groupe, et moins confrontées aux tensions éventuelles qui s'y font jour. Cette intolérance à la frustration est peut-être renforcée chez ceux qui dialoguent avec des « compagnons IA », puisque ces outils ont la particularité d'aller toujours dans le sens de l'utilisateur, de ne jamais le contredire (d'où leur succès). D'après un psychologue clinicien [7], « l'IA, qui est programmée pour aller dans le sens de son utilisateur, favorise l'évitement : on s'habitue à parler sans risque et sans contrainte, sans avoir à affronter la différence ou le désaccord d'un autre être face à soi. » C'est donc aussi la qualité de la vie en collectivité qui serait dégradée (aptitudes à supporter la contradiction, à résoudre des conflits, à exprimer ses besoins, à entretenir une relation malgré des désaccords).
La principal médium d'utilisation de l'IA est le smartphone [8]. D'après Microsoft, 16,3 % de la population mondiale a utilisé au moins une fois une application ou un logiciel d'IA au cours du deuxième semestre 2025 [9] (soit 1,3 milliards de personnes). En France en 2025, 48 % des personnes ont utilisé des outils d'IA générative [10]. Nous distinguons quatre types d'applications d'IA.
En février 2026, ChatGPT compte 900 millions d'utilisateurs actifs [11] par semaine, Gemini 750 millions par mois. Du fait de l'émergence régulière de nouvelles applications et du caractère encore émergent de l'IA, les chiffres sur les usages qui en sont actuellement faits ne peuvent pas être considérés comme définitifs. Deux sons de cloche existent sur l'usage majoritaire de l'IA par les individus. Un premier indique qu'elle serait utilisée avant tout pour obtenir des informations (« conseils pratiques, recherche d'informations et rédaction », d'après des données ChatGPT analysées par l'entreprise elle-même [12]), et 73 % des Français l'utiliseraient à cette fin [13]. Le second indique à l'inverse que les requêtes relevant du « soutien psychique » et du « compagnonnage » seraient majoritaires [14], alors que le rapport de ChatGPT indique qu'elles constituent seulement 1,9 % du total des messages échangés dans son application. De tels usages sont rendus possibles par la personnalisation de l'application d'IA (qui nécessite l'activation de la « mémoire » de ChatGPT), que les versions payantes rendent bien-sûr plus performante. Mais cette focalisation sur les usages principaux ne doit pas cacher l'enchevêtrement de plusieurs usages. En effet on n'est pas obligé de n'échanger que des messages sur sa vie sentimentale avec son IA, on peut aussi lui demander le résultat de PSG-OM ou de synthétiser un document au travail.
Pour ce qui est de l'« usage informatif » des IA polyvalentes, il s'agit évidemment de déléguer l'acte de réfléchir ou de chercher à une machine. Comment la répétition de cette délégation peut amener à un rabougrissement des capacités cognitives de ces personnes est sûrement difficile à prouver, mais pas à imaginer. Les jeunes publics sont des utilisateurs chevronnés des outils d'IA (59 % des 12-17 ans, 85 % des 18-24 ans), notamment pour « l'aide aux devoirs et l'apprentissage » (usage déclaré par 70 % de ces deux tranches d'âge). Dans un système éducatif où on juge la valeur des lycéens et étudiants (et leur aptitude à poursuivre leurs études) sur la base des seules notes qu'ils obtiennent, cet usage massif n'est pas étonnant. Mais les années collège et lycées ainsi que les études supérieures servent normalement à développer des savoir et savoir-faire indispensables à l'épanouissement de l'individu et de la vie en société : structurer et communiquer ses idées de manière claire, rechercher des informations fiables, aiguiser son esprit critique, développer un argumentaire. La délégation massive d'une partie de ce travail à une machine affaiblit mécaniquement la qualité de l'apprentissage dans ces domaines.
Le but de telles applis (Replika, Character AI, Nomi, Kindroid) est de générer un « ami » avec lequel interagir, la vocation amoureuse ou érotique faisant même l'objet d'un marché de niche (Candy AI par exemple). Cet usage recouvrirait plus 50 millions d'utilisateurs actifs par mois dans le monde [15], même si des estimations bien plus élevées existent [16]. Aux États-Unis, 72 % des ados auraient déjà testé une IA qui mime le rôle d'un compagnon, et la moitié en seraient devenus des habitués [17]. Pour accéder aux fonctionnalités plus « intimes » de ces applications, il faut bien souvent payer un abonnement mensuel. Comme on l'a vu plus haut, cette affinité avec l'IA n'est pas l'apanage des applis spécialisées. Une étude menée au sein de la communauté Reddit « My Boyfriend is AI » [18] a révélé que parmi ses membres, le chemin le plus courant d'adoption d'un compagnon IA était d'avoir initialement sollicité l'IA pour un usage qui n'avait rien à voir. En gros, on peut se retrouver à échanger des messages érotiques avec ChatGPT alors qu'on était venu lui demander de l'aide pour rédiger un mail. L'incompréhension et les railleries que suscitent de telles pratiques chez beaucoup de gens ne doit pas nous dispenser de chercher à cerner un peu mieux le phénomène. On l'a vu plus haut, beaucoup de gens se sentent seuls, détresse à laquelle les compagnons IA apportent une réponse visiblement salvatrice (à court-terme ou lors d'une « crise »). Une corrélation entre un usage quotidien intensif et la solitude a même été mise en évidence chez les utilisateurs de ChatGPT [19]. Des gens seuls, qui vont vers l'IA et se retrouvent encore plus isolés, ou bien des gens qui vont vers l'IA et développent un usage intensif qui les isolent… peu importe le sens dans lequel le phénomène se produit, il est (de l'extérieur) préoccupant.
Mais quelles relations développe-t-on avec une IA ? Les enquêtes, sondages et articles de presse (sur un ton un brin moqueur) documentant cela fourmillent. Outre les quelques personnes qui se sont suicidées sur recommandation de leur « compagnon IA » (des cas extrêmes, a-t-on pu lire), l'intérêt est de pouvoir échanger en (théoriquement) toute discrétion des choses très personnelles. D'après un récent sondage [20], 39 % des Français de moins de 30 ans ont déjà utilisé l'IA à des fins de séduction, 39 % pour des conseils sexo ou d'éducation sexuelle, et 19 % des hommes de moins de 35 ans se sont déjà masturbés sur des images de personnalités ou d'avatars générées par IA. Le phénomène semble plus développé chez les jeunes hommes. Pour les plus curieux, la série de témoignages carrément trollesque collectés par Libération (intitulée « Je sors avec une IA ») donne des idées plus précises d'à quoi peut bien ressembler une relation amoureuse, érotique ou sexuelle avec une IA. Vu la dépendance affective installée, on ne souhaite pas à ces gens une coupure de courant.
Pour ce qui est de remplacer un psy avec une IA, c'est aussi une réalité du fait du manque chronique de psychologues. Logiquement, ça pose surtout des problèmes chez les personnes déjà concernées par un trouble psy : « L'IA ne comprend pas réellement les émotions — elle produit des réponses statistiquement probables ; l'IA tend à valider plutôt qu'à confronter ; l'IA ne détecte pas le risque suicidaire de manière fiable ; l'IA n'a pas de mémoire entre les sessions (sauf si activée manuellement) et ne peut pas construire une relation thérapeutique au sens clinique » [21]. Une psychologue citée par cette même source pointe le risque de dépendance, et remarque judicieusement que « le support utilisé – le smartphone – amplifie le risque en rendant l'accès permanent et sans friction ».
L'IA n'est pas (ou n'était pas) l'intérêt premier de ces applications, qui intègrent des « assistants IA » : Firefly (Adobe), Grok (X), Meta AI (Instagram, Facebook Whatsapp), My AI (Snapchat), Copilot (Microsoft), résultats IA associés à chaque recherche Google (AI Overview), etc. Pour ces applis, le nombre d'utilisateurs actifs est assez difficile à obtenir. En juin 2023, 2 mois après le lancement de son IA intégrée, Snapchat déclarait que 150 millions d'utilisateurs avaient utilisé My AI et lui avaient envoyé plus de 10 milliards de messages [22]. Quant à Meta AI, elle revendiquait 1 milliard d'utilisateurs actifs par mois en mai 2025 [23].
Leur intérêt repose sur l'intégration de l'IA pour faciliter, améliorer, accélérer la réalisation d'une tâche : monter une vidéo ou retoucher une photo (CapCut, Picsart AI), créer des images (Midjourney), identifier des plantes (Pl@ntnet), reconnaître des photos, graphiques ou images (Google Lens), etc.
Les conséquences possibles d'un usage massif de ces différentes IA sur smartphone sont, entre autres :
Les autres services d'IA sont aussi concernés, notamment Claude (Anthropic) et Gemini (Google). Mais ChatGPT ayant été la première IA à s'imposer auprès du grand public, la plupart des analyses, études et articles disponibles sur les IA ont été réalisés dessus, ce qui explique pourquoi nos exemples sont tirés principalement de son usage.
Le smartphone a également des effets négatifs particuliers chez les usagers les plus jeunes. Leur développement cérébral, cognitif et émotionnel est proportionnel au nombre et à la diversité des interactions qu'ils ont dès le plus jeune âge, aux possibilités qu'ils ont de manipuler tous types de matières et d'objets, de se mouvoir à leur guise et d'explorer le monde à l'aide de leurs corps. Toutes les heures passées devant un smartphone à cet âge sont autant d'heures perdues pour mener à bien ce développement. Cet effet néfaste concerne tous les écrans, mais le smartphone étant présent à tout moment de la journée, il est plus susceptible de se retrouver à un moment ou un autre entre les mains des jeunes enfants, et a donc mécaniquement augmenté leur temps d'écran. Comme souvent, ce sont les enfants dont les parents ont peu d'argent qui sont les plus concernés, car ils n'ont pas de nourrice pour s'occuper d'eux lorsqu'ils travaillent travaillent ou font à manger, et parce qu'ils sont moins éveillés à ces enjeux que les parents riches et plus éduqués. En outre, l'usage du smartphone par les parents devant leurs enfants est également préjudiciable au développement des gosses, puisqu'il détériore la qualité de leur relation, du fait de la réduction de la quantité et de la qualité de leurs interactions (mimiques, longueur des phrases) [25]
Le smartphone est aussi le principal vecteur par lequel les nouvelles arrivent : 72 % des Français déclarent s'informer grâce à leur mobile [26]. Il y a une multitude de manières de s'informer par ce biais : podcasts, radio, applications des titres de presse ou des chaînes de télévision, consultation des réseaux sociaux [27], newsletters, fils Whatsapp, chaînes YouTube, lives Twitch. Ces différents canaux délivrent des informations de natures différentes : elles peuvent être brutes ou contextualisées, traitées avec un angle idéologique (journalisme d'opinion), fausses ou insignifiantes, et surtout elles portent sur tout et n'importe quoi. Jusque là, rien de bien différent d'avec la presse traditionnelle, la radio et la TV.
L'accès à ces informations par le smartphone implique pourtant quelques spécificités : démultiplication des canaux d'émission, réception de notifications, volume potentiellement illimité d'informations à l'échelle d'une journée (scroll infini, nombre illimité de sites consultables), accès aux nouvelles à tout moment. Les nouvelles arrivent de partout (du monde entier et de toutes les applis à la fois), toute la journée, et sont de nature et de qualité très variables. Il faut donc pour l'usager trier en continu ce flux d'informations, ne retenir que celles qui lui semblent pertinentes. Pour qui s'informe directement sur les réseaux sociaux (une majorité de Français), il faut faire le tri entre des posts très variées : les fameuses fake news, les posts d'influenceurs ou de personnalités politiques, les posts de leurs amis, les publicités, les informations diffusées par des médias, les posts des collectifs politiques de sa localité, en fait toutes les publications qui ne sont pas de l'info. A chaque épisode jugé digne d'intérêt par les journalistes, ceux-ci mettent en place des lives : des posts réguliers informent de l'évolution d'une situation en cours (il y en a plein en lien avec Trump : taux de douanes, enlèvement de Maduro, annexion du Groenland, bombardements de l'Iran). L'usager peut aussi suivre du contenu audio en direct, des lives de chaînes de TV, de chaînes Twitch, de chaînes YouTube, d'influenceurs reconvertis en journalistes, la radio, toute cela pouvant tourner en arrière-fond. S'il a le bonheur d'être sur X, il peut avoir accès en direct à la pensée du génie et apprenti fasciste Musk, et sa soixantaine de messages publiés quotidiennement. Ou bien à la vidéo du dernier fait divers filmé par un voisin vigilant depuis sa fenêtre. Et même si l'usager n'est pas assez con pour être sur Truthsocial, le « réseau social » de Trump, les journalistes ne manqueront pas de lui distiller le contenu des quelques vingt messages que le fasciste confirmé poste chaque jour, souvent en majuscules et avec plein de points d'exclamation. Quand il ouvre Whatsapp pour savoir où retrouver ses amis il peut aussi voir ce que dit Hugo Décrypte sur sa chaîne d'actu. Enfin, des vidéos et photos générées par IA s'invitent sur les différents réseaux sociaux. Rien qu'à lire, c'est fatiguant.
Quels effets ce déferlement d'infos peut-il produire sur l'usager ?
Quant aux préconisations d'éducation à l'usage de tous ces médias numériques, faites par nombre de personnes dont les scientifiques déjà mentionnés, nous reprenons à notre compte la réponse faite par Jean-Lou Fourquet sur son blog : « La métaphore est simple : nous vivons dans un lac d'information littéralement saturé de merde par ces plateformes et on dit aux individus — enfants compris — de développer des branchies pour trier ce qui est potable. Chacun avec sa petite gourde, à analyser l'eau pendant 45 minutes avant de boire. » [29]
La grande promesse du smartphone est de faciliter la vie de ses usagers, notamment dans la réalisation des tâches du quotidien. Les applications mises à disposition partagent pour beaucoup, en apparence, ce point commun : prendre le chemin le plus rapide (Google Maps), prendre un rendez-vous médical en quelques secondes (Doctolib), régler ses achats en magasin en un geste (applis de paiement sans contact) ou bien les faire directement depuis ses chiottes (Amazon, Shein, Temu et toutes les sites de vente en ligne), se faire livrer sa bouffe (UberEats et Deliveroo), obtenir une info en interrogeant le smartphone à haute voix (Siri, assistants IA), prendre le train ou le métro sans faire la queue à un guichet (SNCF Connect, Bonjour Ratp), commander son taxi (Uber). Cette promesse de facilitation est peut-être réalisée pour des profils ayant suffisamment de détermination ou de disponibilité d'esprit (permise par un travail pas trop éreintant, comme rester dans un bureau toute la journée) pour ne pas dépenser ces précieuses minutes libérées dans une consultation incontrôlée du smartphone. Et suffisamment d'argent pour se faire servir, car c'est ce que promet le smartphone : déléguer une partie des tâches reproductives (souvent effectuées par les femmes) à des tiers, des sortes de serviteurs : ménage, cuisine, achats en magasin, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure ou massage à domicile.
Mais pour l'autre partie des gens (majoritaire), le smartphone et ses applis ont surtout produit une accélération et une fluidification du quotidien : ils peuvent réaliser plus de tâches dans une même journée (à Paris, on peut croiser des gens en call durant leur running !), souvent au prix d'un stress accru. Mais surtout les minutes libérées ne sont pas du temps gagné : elles ne servent pas à se reposer, à être plus concentré dans ses tâches ou à s'occuper de ses enfants, mais bien souvent à … consommer davantage (de contenus en ligne ou de marchandises). D'ailleurs si on a enregistré son moyen de paiement sur son smartphone, l'achat est encore plus rapide et fluide.
Si c'est leur salaire que les consommateurs dépensent grâce au smartphone (lui même acheté grâce au fruit de leur travail), ce dernier joue également un rôle dans leur travail, à travers les applications que le fonctionnement de leur entreprise exige qu'ils installent, les conversations Whatsapp qu'il leur impose de regarder, etc. C'est le même outil, souvent personnel, qui est utilisé pour travailler autant que pour consommer (dépenser l'argent gagné grâce à son travail). La séparation vie pro/vie perso, travail/loisirs, se brouille. En ce sens, c'est l'outil par excellence de l'emprise du capitalisme sur nos vies, car en lui trouvent à s'exercer les deux activités dans lesquelles nous enferme ce système : travailler et consommer. Ce phénomène a également cours à l'école ou dans le monde de l'engagement politique : pour étudier ou militer, il est entendu qu'il faudra rejoindre des conversations Whatsapp et Signal.
Mais pour certains, le smartphone peut occuper une place bien plus importante dans le travail. Plateformisation, management algorithmique, les concepts pour décrire cette situation ne manquent pas : le travail est réparti par le biais d'une application smartphone, selon des critères de choix parfois obscurs (apparemment, personne ne comprend l'algorithme de UberEats). Il s'agit bien souvent de travail à la tâche (intérim, services), faiblement rémunéré, offrant peu de protection en cas d'accident, et qui éreinte le corps et l'esprit de ceux qui le font. Le smartphone occupe donc une place centrale dans l'accès au travail des plus précaires : intérimaires, auxiliaires de vie, livreurs 2 ou 4 roues, ainsi que toute la ribambelle des métiers des services à domicile déjà listée : ménage, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure, massage [30]. Les consommateurs de tous ces « services » accessibles via une appli participent donc à cette mise au travail bien particulière. Quelques exemples.
Les personnes travaillant en intérim sont dans les faits souvent obligées de télécharger l'application que leur impose l'agence d'intérim. Cette appli leur permet d'avoir accès aux jobs proposés, sert à signer leurs contrats de travail, à vérifier leur identité, à les géolocaliser en temps réel, à saisir les heures effectuées et à pointer. La vérification d'identité peut se faire par reconnaissance faciale [31], permettant au passage aux entreprises commercialisant ces logiciels d'agrandir leurs bases de données biométriques et d'entraîner leurs algorithmes, dans l'espoir d'un futur usage à grande échelle de la technologie. D'ailleurs, il existe même des agences d'intérim entièrement dématérialisées, comme Iziwork, où tout se passe via l'application du même nom.
Du côté de la livraison 2 roues, le patron c'est l'application (UberEats, Deliveroo). Elles octroient les livraisons, géolocalisent le coursier en permanence, fixent la rétribution pour chaque course et vérifient régulièrement l'identité des coursiers, au nom de la lutte (visiblement inefficace) contre la fraude et l'emploi illégal. La méthode utilisée est là encore la reconnaissance faciale : « Quand l'application me demande un selfie, je vais voir le propriétaire du compte et je lui demande une photo. Ça peut m'arriver trois ou quatre fois par jour. Mais pour certains collègues, c'est jusqu'à dix fois ! [32] », indiquait un livreur à Mediapart. Effectivement en France, la livraison en 2 roues est en grande majorité un travail réalisé par des personnes sans papiers d'identité français, et qui doivent donc louer un compte pour pouvoir exercer. Les clients notent les livreurs, et une note trop basse peut amener ces derniers à se voir déconnectés et donc privés de leur source de revenus. Le montant de la rémunération (5,83 € bruts de l'heure) et de telles conditions de travail assimilent cela à de la « traite d'être humains » [33].
Les auxiliaires de vie, souvent des femmes, s'occupent de personnes (âgées, handicapées) qui ont besoin d'aide pour pouvoir continuer d'habiter chez elles : aide au lever et au coucher, pour la douche, pour préparer le repas, faire les courses ou les démarches administratives. De leur côté, l'application smartphone leur sert à prendre connaissance du planning de la journée, à savoir si des visites prévues sont annulées, à pointer (en entrant et en sortant du logement), à renseigner tout un tas de données sur la personne accompagnée et la visite effectuée, et surtout à leur rappeler que le temps est compté : « En une demi-heure, on doit avoir levé une personne. En une demi-heure, à midi, une personne doit avoir mangé, on doit avoir fait la vaisselle, balayé, rangé et vidé la poubelle. Avec nos téléphones, on badge. Et au bout de 30 minutes, ça sonne. Si on met dix minutes de plus, c'est facturé à la personne. (…) J'ai connu ce métier qui était beau il y a vingt ans, dit Dominique. On avait du temps. Aujourd'hui, tout est rythmé par le smartphone. Il n'y a plus le côté humain. » [34] Le smartphone permet aussi de « gamifier » les cadences infernales et la compétition entre collègues : « Pour les motiver à travailler plus vite, certaines agences de Vitalliance organisent des concours entre salariées basées sur les données récoltées grâce aux téléphones des auxiliaires de vie. Le « pointage TGV », soit un taux de 100 % de ponctualité rapporte 10 points, le remplacement au pied levé, 20 points. Celle qui cumule le plus de points remporte un chèque-cadeau de 70 euros. » [35]
On peut aussi mentionner les caméras installées aux domiciles et dont les images retransmises en direct sur le smartphone des propriétaires permettent de parler au chien et de le surveiller … ainsi que la personne qui fait le jardinage ou le ménage (qui a pointé sur son appli en arrivant, et ainsi envoyé une notification au propriétaire). Du côté de chez Amazon, apparemment les lunettes connectées vont bientôt remplacer l'incontournable smartphone des livreurs, de quoi pousser encore un peu plus loin le contrôle des actes du travailleur par l'entreprise. [36]
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Ces quelques exemples montrent que le smartphone constitue dans ces situations le rouage technique indispensable d'une surveillance des travailleurs, d'une accélération des cadences de travail, d'une déshumanisation des tâches, d'un éclatement des expériences de travail, et d'une compréhensible « perte de sens » au travail. Une autre conséquence bien merdique de tout cela est la progressive résignation ou habituation d'une partie de ces travailleurs à être surveillés dans les moindres contextes, ce qui est une condition nécessaire pour un déploiement à grande échelle de la vidéosurveillance et ses raffinements algorithmiques. Pas de lieu de travail commun, pas d'endroit où se retrouver, pas de collectif avec lequel partage son vécu au travail, seulement l'expérience de la solitude, d'être seul face à ses difficultés et ses doutes [37]. En étant le dispositif technique par lequel cette atomisation des travailleurs et de leurs vécus est réalisé, le smartphone crée les conditions de l'impossibilité même de sa critique. D'ailleurs, même les espaces dont on pourrait attendre une critique de ce rôle (universités, groupes politiques) substituent aux espaces de délibération collective des conversations Whatsapp, Signal et des visios.
L'exigence de disponibilité permanente, de facto mise en place par l'usage massif de messageries instantanées, rend suspecte ou inquiétante la non-réponse aux messages. Pourtant l'encombrement du quotidien par des notifications intempestives et la charge mentale représentée par tous ces messages en attente de réponse, font que nombre d'usagers ne répondent plus à tous ces messages qui s'accumulent. C'est un indice évident d'une surcharge, et du besoin de s'en protéger.
A première vue, garder contact avec ses proches ou avec des camarades, et ce à moindre coût, relève d'un besoin qui n'a rien d'artificiel. En revanche, la manière avec laquelle ces applis permettent de le satisfaire peut amener à des comportements aberrants (mais prenant bien leur source dans ces besoins) : exigence de « preuves de vie » d'un proche plusieurs fois par jour, « discussion » à travers un flot de messages (photos, vidéos, vocaux, messages textes) tout au long de la journée, exigence d'une réactivité de l'ordre de la minute de la part de « collaborateurs » dans le milieu du salariat, etc.
De telles pratiques sont rendues possibles uniquement par la possession d'un smartphone. Dans ce sens, arguer qu'on a besoin d'avoir des nouvelles régulières de sa conjointe ou de réponses rapides de ses collègues, permet de naturaliser des pratiques qui ne pouvaient avoir cours avant. On ne peut donc pas dire que le smartphone a amélioré la manière qu'on avait de satisfaire ces besoins (être rassuré, partager des infos avec ses collègues de travail), il les a seulement changés. Pour être plus précis, il a accéléré l'exigence de réactivité en créant de nouveaux standards de disponibilité : pour ne pas être inquiet, un copain (possessif ?) doit avoir une réponse de sa copine dans l'heure, un parent un signe de vie de son enfant en temps réel [38], et un patron une réponse de son employé as soon as possible. Ainsi, la possibilité technique de solliciter quelqu'un à tout moment produit l'exigence de réponse, en l'absence de laquelle les personnes pourront se voir reprocher d'être respectivement inhumaines, inconscientes ou non-professionnelles. Mais l'expérience montre que malgré cette accélération, le besoin d'être rassuré ne sera jamais satisfait : une fois qu'on a habitué la personne à répondre rapidement à tous ses messages inquiets, toute réponse ne survenant pas dans ce délai devient pour lui l'objet d'une inquiétude maladive, nécessitant un nouvel abaissement du temps de réponse.
On voit donc que le smartphone, à rebours des refrains stupides sur sa prétendue « neutralité technologique », façonne bien des besoins (ici en l'occurrence les déforme et leur donne la possibilité de s'exprimer de manière pathologique) et surtout des pratiques, qui relèvent du contrôle de l'activité d'humains par d'autres humains (autrement dit : de la domination, ou de la privation de liberté).
Le contenu de cette partie est grandement inspiré d'une présentation publique faite à Nancy dans le cadre de la semaine sans smartphone, en avril 2025. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les exemples et possibilités techniques mentionnées ci-dessous, car la surveillance par le biais du smartphone est un phénomène bien documenté dans les médias grand public et très présent dans l'esprit des usagers.
Comme rappelé dans notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux, la personnalisation à l'extrême du smartphone le rend assimilable à son usager. Votre smartphone sait le détail de votre agenda personnel et professionnel, la durée et le tracé de vos déplacements, la nature, la localisation et le montant de vos achats, où vous habitez, quelles sont vos convictions politiques, avec qui vous faites l'amour, si vous allez avorter, quand vous aurez vos règles, les maladies que vous avez, avec qui vous échangez, où vous êtes allé en vacances, les frontières que vous avez passées, et il stocke vos données biométriques. La mise en correspondance de telles données est facilitée par l'utilisation de smartphones nécessitant l'utilisation d'un compte Google (qui sera utilisé comme moyen de paiement, GPS, agenda, boîte mail, etc). Pas étonnant qu'en concentrant toutes ces données relatives à la vie personnelle de l'usager, le smartphone soit aujourd'hui le point d'entrée principal pour connaître sa vie à son insu.
Selon les pays où il vit (où l'homosexualité ou l'avortement sont interdits par exemple) ou à la faveur de l'évolution des lois, une partie de ces informations peut être utilisée à charge contre l'usager. La manière la plus simple pour cela est l'accès physique au smartphone. A Dubaï, dans le cadre des bombardements iraniens, la police fouille le smartphone des gens lors de contrôles, afin de vérifier qu'ils n'ont pas filmé et/ou photographié des missiles en train de survoler, de s'écraser ou d'être interceptés. Même pas besoin d'avoir partagé cela sur les réseaux sociaux pour être inquiété, il suffit de détenir des images [39] pour risquer un peu de prison et une belle amende. Dans le Catatumbo, un département de Colombie en proie à des conflits entre groupes armés pour le contrôle du territoire, les habitants voient leur téléphone contrôlé par les membres de ces milices lorsqu'ils sortent de chez eux : « ils vérifient le téléphone, lisent vos chats, vérifient vos photos et vos contacts et écoutent même certaines de vos conversations téléphoniques. (…) Pour toute photo ou message considéré comme suspect, la personne est placée en détention et on n'entend plus jamais parler d'elle » [40]. Plus classiquement, la police française peut vous demander votre code de déverrouillage de votre smartphone, et un refus de votre part peut faire l'objet de poursuites.
On ne doute pas que cette pratique coercitive soit bien plus répandue que ces quelques exemples, puisqu'il suffit d'être mis suffisamment sous pression pour qu'on consente à donner accès au contenu de son smartphone, qui centralise comme aucun autre objet toutes les informations sensibles d'une personne. Et même si vous refusez de fournir votre code d'accès, il y a d'autres manière d'avoir accès à ces infos : si elle a réquisitionné votre smartphone dans le cadre d'une enquête, la police française peut utiliser Cellebrite, un appareil du nom de l'entreprise israélienne qui extrait les données contenues dans la plupart des modèles de smartphone grand public [41]. D'après la source citée ci-dessus, l semblerait que les groupes armés de Colombie possèdent le même type d'appareil, et donc qu'ils ne soient dans les faits, pas juste réservés à des États dans leur « lutte contre le terrorisme ».
Mais plutôt qu'une longue et illisible liste des possibilités à disposition des États, des entreprises ou d'un acteur malintentionné pour avoir accès aux données de votre smartphone, voici une typologie tirée de la présentation susmentionnée, et qui apportera un peu de clarté.
Là encore, l'actualité récente nous fournit de beaux exemples. Les données des profils publics sur l'application Strava permettent de retrouver facilement le domicile de ses usagers (comme des militaires ou des gardes du corps de présidents) [42]. La presse se fait aussi l'écho de l'utilisation d'applications d'espionnage par des conjoints violents pour surveiller leur compagne, ou de la fuite de données de trackers GPS pour enfants.
Tout d'abord il faut rappeler que les entreprises ont le contrôle total des outils qu'elles commercialisent. Ainsi Meta peut voir toutes vos photos et lire tous vos messages sur Facebook et Instagram, Google a accès à toutes les données que vous faites transiter à travers ses applications, etc. Seuls les messages chiffrés dans des applications spécialisées comme Signal auront la certitude de ne jamais être lus. Sauf s'ils sont « piratés » avec du fishing, comme cela arrive actuellement à plein de « hauts responsables » allemands [43].
Les bases de données publicitaires, constituées au cours de l'utilisation des applications (de rencontre, de météo, de vente en ligne), font l'objet d'un marché aux enchères en temps réel (activité exercée par les data brokers), afin de proposer des publicités ciblées aux usagers (Real-time Bidding [44]). En acceptant les conditions générales d'utilisation (CGU), action indispensable pour utiliser l'application, l'usager « autorise » cette collecte d'informations.
Théoriquement anonymisées et utilisées seulement à des fins publicitaires, elles sont dans les faits … désanonymisées et utilisées par des entreprises commercialisant des prestations d'« Advertising Intelligence » (Adint) pour espionner des individus [45] : « Ubiqo, la solution d'Adint lancée par le conglomérat italien de la surveillance RCS Lab, est ainsi présentée par ses commerciaux comme capable de pister les téléphones quasiment en temps réel et jusqu'à dix ans en arrière, de manière invisible, et en ne nécessitant ‘‘aucune collaboration des opérateurs téléphoniques'' ». Si ces outils ne semblent pas aussi fiables que vantés par les entreprises qui les commercialisent, ils restent un moyen facilement disponible (du fait de la grande permissivité offerte par la loi) pour des entités suffisamment dotées de géolocaliser des individus en temps réel.
En 2023, on apprenait que les données de l'application de rencontre GrindR, spécialisée pour les personnes LGBTQIA+, avaient été achetées et utilisées par une organisation catholique pour identifier des prêtres gays dans l'État du Colorado, aux États-Unis [46]. Les requêtes Google, le contenu de messages Facebook [47], les données d'une application de suivi des règles [48], ont également pu servir à repérer, poursuivre et condamner des femmes ayant avorté au-delà du délai légal, ou dans des États où c'était interdit. Bien-sûr, à chaque fois les entreprises dont les données sont exploitées se trouvent de bonnes excuses, et jurent qu'elles prennent des mesures pour que cela ne se reproduise pas.
L'État est l'acteur qui dispose d'à peu près toutes les possibilités techniques pour avoir accès aux données d'un smartphone. Il peut lui-même se charger d'exploiter les données des usagers, fournies par les entreprises du numérique (sans intermédiaire), ou avoir recours à une entreprise spécialisée dans la surveillance numérique (avec intermédiaire). Il peut s'appuyer sur des lois et un cadre réglementaire lui donnant des prérogatives exorbitantes, voire sur son pouvoir discrétionnaire dans les régimes qui ne s'embarrassent pas du vernis démocratique. Il peut opérer une surveillance de masse du réseau (à la recherche des « signaux faibles ») ou bien une surveillance ciblée (un individu).
La surveillance de masse n'est malheureusement pas un mythe : de nombreux États, souvent avec le concours des entreprises du numérique, opèrent une surveillance à grande échelle de leurs citoyens (et ceux d'autres États), en vertu de leurs propres lois. Par exemple, Israël intercepte toutes les communications (appels et sms) entrantes et sortantes de Palestine. En 2013, on apprenait que les États-Unis espionnaient des dizaines de millions de personnes à travers le monde entier (programme PRISM), grâce à un accès direct aux données des principales entreprises nationaes du numérique (Microsoft, Google, Yahoo, Facebook, PalTalk, Youtube, Skype, AOL, Apple) : contenu des mails et des messageries instantanées, vidéos, photos, historiques de connexions, etc. Ceci en vertu de la lutte contre le terrorisme. En Chine (et bientôt avec la même efficacité en Russie [49]), l'ensemble du trafic internet (et donc celui des smartphones) est surveillé, avec un fonctionnement tout à fait spécifique au pays, où toutes les applications grand public (Google, WhatsApp, Tik Tok) ont leur version chinoise. En France, la loi relative au renseignement, adoptée en 2015, légalise la surveillance en temps réel des réseaux des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d'accès internet, y compris pour d'autres motifs que le terrorisme. Notamment, toutes les connexions effectuées par le biais du réseau Tor semblent concernées, car considérées comme suspectes par nature. De telles mesures ne sont dont pas l'apanage des régimes impérialistes ou autoritaires, et il n'y a pas à douter qu'un travail de recensement permettrait de repérer de tels dispositifs dans de nombreux autres États (sans compter tous les dispositifs encore inconnus, en attendant le prochain Edward Snowden).
La surveillance ciblée, qui concerne quantitativement moins de monde, est bien plus intrusive. Avec l'automatisation croissance d'une partie des tâches constitutives du travail de surveillance (probablement accélérée par le recours à l'IA), tels que le recoupement des informations, la création de profils de suspects, l'analyse de conversations téléphoniques ou de contenus de messages, la distinction entre surveillance de masse et surveillance ciblée perd largement de sa pertinence. De telles mutations font que la surveillance ciblée devient accessible à bien moindre coût, faisant qu'il est désormais possible de lui faire revêtir un caractère de masse. Et le smartphone a constitué, encore une fois, le dispositif technique indispensable à cette évolution. Cela ne tient pas à son caractère spécialement maléfique, mais simplement parce qu'il accompagne la grande majorité des adultes de notre planète, tous les jours de l'année, tous les moments de la journée, du lit aux chiottes en passant par les champs de bataille ou les repas de famille. Nul doute qu'avec des lunettes ou des montres connectées on aurait le même effet, puisqu'on se déplace avec et qu'on a aucune possibilité d'agir sur leur manière d'interagir avec le réseau, mais elles sont bien moins répandues que les smartphones. Le génocide des Palestiniens commis par Israël ou les rafles de l'ICE aux États-Unis fournissent des exemples, dans l'actualité récente, que la possibilité d'une surveillance de masse et ciblée est largement due à la généralisation du smartphone.
Rappelons d'abord les « classiques » de la surveillance ciblée. La méthode la plus courante en France est l'exploitation des fadettes (pour « factures détaillées »). Cela consiste, pour la police judiciaire, à acheter selon un protocole réglementaire et des coûts fixés par l'État, un ensemble d'informations aux opérateurs téléphoniques : liste et date des sms et appels passés, numéros concernés, durée des appels, localisation approximative. Les enquêteurs peuvent aussi récupérer les données des antennes relais (« événements réseaux ») pour savoir quels numéros s'y sont connectées dans un laps de temps donné, et obtenir par la même leur localisation approximative (par triangulation). Ils peuvent également géolocaliser les appareils a posteriori, ou en temps réel, grâce à leur antenne GPS (dont sont équipés tous les smartphones) et une précision cette fois de l'ordre du mètre. Il faut aussi noter qu'un appareil avec le Wifi ou le bluetooth activés, en recherchant en permanence des appareils auxquels se connecter, laisse à chaque fois des traces de son passage : date et heure, identifiant de l'appareil. La police peut compter sur les IMSI catchers, fonctionnant comme des antennes relais et qui positionnés pour des événements spécifiques (par exemple une manifestation), interceptent plein d'infos d'intérêt (identifiant du téléphone, numéro du téléphone, voire communications en clair, etc). Comme Sarkozy ou des militants politiques, on peut aussi être mis directement sur écoute (appels et sms), bien que cette procédure reste rare.
Toutes ces méthodes, qui concernent la France, sont utilisées dans le cadre d'enquêtes judiciaires, des gens qui ont des choses à se reprocher ! Le problème c'est que la typologie des faits répréhensibles peut vite changer, à la faveur d'élections, d'une « alliance des droites » sortie de derrière les fagots, d'un contexte de guerre ou tout simplement en passant une frontière.
Dans un cadre extra-judiciaire, il y a d'autres possibilités techniques pour exploiter les données d'un smartphone, et qui sont surtout mises en place par des entreprises pour le compte d'États, ou bien par des services de l'État eux-mêmes contre d'autres personnes. Les logiciels espions comme Pegasus ou Predator sont assez connus, du fait de leur redoutable efficacité : ils permettent de connaître en direct le contenu des smartphones espionnés, sans même que l'usager concerné n'ait dû faire une action (par exemple cliquer sur un lien [50]) pour que son smartphone soit infecté. De tels dispositifs concernent théoriquement seulement des individus bien précis, du fait du coût élevé de leur achat. Mais bien loin de ne viser que des terroristes ou des criminels, des membres de gouvernements, des journalistes ou militants d'un peu partout dans le monde ont vu leur téléphone ainsi espionné, ou ont été l'objet de telles tentatives d'infection.
Mais récemment, de nouveaux outils ont été développés, qui s'inscrivent dans la logique décrite plus haut, à savoir une surveillance à la voie massive et ciblée. Les États-Unis sous Trump sont actuellement le laboratoire d'expérimentation de ces dispositifs, qui ne mobilisent d'ailleurs pas seulement des données relatives aux smartphones.
Ils prennent la forme d'applications smartphone très faciles à prendre en main, permettant aux agents de l'ICE (la police de l'immigration) d'identifier les gens directement sur le terrain, à partir d'une simple photo de leur visage prise avec leur smartphone (appli Mobile Fortify), d'une photo de leur doigt (grâce aux données d'empreinte digitale), ou d'une photo de leur plaque d'immatriculation. Plus ludiques encore, les outils Tangles et Webloc [51], achetés en 2025 par l'ICE, permettent aux flics de déterminer un périmètre d'intérêt, en traçant un rectangle avec leurs petits doigts sur l'écran de leur smartphone, au sein duquel ils peuvent connaître, en temps réel ou a posteriori, la localisation de tous les smartphones s'y trouvant, et ensuite suivre leurs déplacements où ils veulent (en réalité celui des propriétaires de smartphone jusqu'à leur domicile, leur travail, etc). Des applications qui ringardisent définitivement la géolocalisation d'un individu dans le cadre d'une enquête judiciaire, décrite ci-dessus pour la France. En permettant de savoir où vont telles et telles personnes, comment elles se regroupent, comment elles agissent ensemble, ce genre d'outil est ontologiquement anti-politique.
Du côté des usagers du smartphone (en gros tous les citoyens états-uniens adultes), de grands volumes de données de natures variées sont utilisés : données de l'État fédéral (pour Mobile Fortify ou les empreintes digitales), publications des comptes publics sur les réseaux sociaux, données vendues par les data brokers évoqués plus haut, données fuitées et disponibles sur le darkweb (pour Tangle et Webloc). Elle sont ensuite traitées grâce à de l'IA, qui selon les atermoiements du PDG d'Anthropic Dario Amodei, est capable de reconstituer « une image exhaustive de la vie de n'importe quelle personne, automatiquement et à une échelle massive » [52].
Ces outils ont donc des spécificités, par rapport aux autres déjà décrits, qui les rendent particulièrement efficaces : ils offrent une interface facile à prendre en main (sous forme d'application smartphone), sont utilisables sur le terrain, directement par les agents de police, et sans nécessité de solliciter l'accord d'une autorité tierce (par exemple un juge) [53]. Mais il ne faudrait pas croire que de tels dispositifs ne sont disponibles qu'aux États-Unis, « parce qu'un fou y est au pouvoir ». En France, on vient d'apprendre que la police utilise également la reconnaissance faciale, avec des outils moins sophistiqués mais un résultat identique : l'identification simple et directe, à l'aide du smartphone et sans solliciter d'autorisation tierce, des gens qu'elle contrôle dans la rue, grâce à l'interrogation du fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) [54]. En Colombie, les flics de la ville de Medellín ont également cette possibilité depuis 2024, avec une appli qui interroge directement l'institution étatique qui gère les titres d'identité des Colombiens [55].
Pendant longtemps, beaucoup se rassuraient en se disant que de tels outils ne leurs étaient pas destinés : ils concernaient les pédophiles, les trafiquants de drogue, les criminels, les terroristes ! Qu'on pense à l'application CBP One, qui obligeait déjà, sous l'administration Biden, les personnes sans papiers états-uniens à se géolocaliser quotidiennement, vraisemblablement pour que l'ICE sache exactement où elles sont quand elle vient les rafler [56]. On observe assez classiquement, pour créer de l'acceptation, que certains publics (ceux listés plus haut) sont souvent ceux sur lesquels ces technologies sont testées et éprouvées, avant d'être étendues à d'autres : migrants irréguliers, migrants réguliers (titulaires d'un visa, touristes), puis enfin toute la population, ordre d'adoption observé aux États-Unis avec la reconnaissance faciale. Dans ce pays, l'État fédéral ne surveille plus seulement les « méchants », mais toute la population et plus particulièrement ses opposants politiques, ceux qui s'opposent physiquement aux rafles. Une banale démonstration du glissement qui s'opère toujours, en termes de surveillance, lorsqu'on laisse les détenteurs du pouvoir se doter d'outils par nature intrusifs.
Le smartphone est donc le dispositif technique qui a rendu possible l'efficacité de tels dispositifs de surveillance : collecte des données des usagers (data brokers), usagers ayant leur smartphone en permanence sur eux, et flics se servant eux-mêmes d'un smartphone pour utiliser ces applications.
Régulièrement les médias se font l'écho de nouvelles obligations ou pratiques mises en place par les États, reposant sur le smartphone, ayant pour conséquence d'accroître la surveillance des populations. L'administration Trump prévoit d'obliger toutes les personnes entrant sur son territoire à fournir à la police des frontières les comptes de réseaux sociaux (et les passer en mode public), les numéros de téléphone et les adresses mail qu'elles utilisent, ainsi que ceux des membres de la famille. « Les oublis et les erreurs pourraient être assimilés à de fausses déclarations et entraîner un refus d'entrée sur le territoire. » [57] Toute trace de « militantisme en ligne », que ce soit avec son compte personnel ou un compte anonyme (possibilité largement en sursis), constituera-t-il bientôt un motif pour refuser le passage d'une frontière ? L'avantage, avec la surveillance par le smartphone, est que les régimes n'ont mêmes pas besoin d'être autoritaires ou dictatoriaux. En raison des multiples liens de dépendance qui lient l'usager à son smartphone, mis en place par des gouvernements de toutes natures (voir le premier article à ce sujet), la surveillance par le biais du smartphone devient une simple conséquence mécanique, trouvant son origine dans la possession de l'objet. Surveillance contre laquelle l'usager dépendant est pour l'instant condamné à se défendre seul.
Si désormais on a bien compris pourquoi le smartphone est par nature un objet permettant la surveillance, il faut rappeler à quel point il favorise également le contrôle social. Il peut s'agir d'un contrôle exercé par les usagers sur eux-mêmes (auto-censure des pratiques en ligne et dans l'espace public, non-adoption de certaines pratiques par nature suspectes – éteindre son téléphone, utiliser Tor), de peur d'être ciblés par la surveillance. Ou bien d'un contrôle exercé par des usagers sur d'autres usagers, comme l'exigence de disponibilité permanente décrite plus haut. En outre, on ne compte plus les vidéos amateurs de tout un tas d'événement du quotidien, dont ceux tombant sous le coût de la loi, et qui constituent des éléments de preuve systématiquement mobilisés par la police dans ses enquêtes. Tout citoyen doté d'un smartphone est, en puissance et simultanément, un flic (celui de tous les autres), un lanceur d'alerte et une balance. La possibilité de se faire filmer par n'importe quel promeneur de chien ou fumeur de clope à sa fenêtre vient mettre une pression supplémentaire sur les épaules de ceux qui font de la rue un espace de confrontation politique.
Mais il peut aussi s'agir d'un contrôle (ou d'une influence) des comportements, exercé par un détenteur de pouvoir quelconque sur l'usager du smartphone, du fait que l'objet établit un canal direct entre eux. En possédant de loin le compte le plus suivi sur X (238 millions de followers), Musk peut faire afficher simultanément ses messages sur 238 millions d'écrans (sans compter les « suggestions » de ses tweets aux comptes qui ne le suivent pas).
Cette possibilité de communiquer, directement et sans intermédiaire, ses « pensées » à tant de personnes à la fois et partout dans le monde donne à cet homme, au demeurant le plus riche du monde, un pouvoir d'une nature inédite et pour le moins préoccupante. En Iran, durant les manifestations de début 2026, massives mais atrocement réprimées par le pouvoir en place, certains opposants de Téhéran ont vu s'afficher un avertissement sur leur smartphone : « Il vous est conseillé de vous abstenir de participer à de tels rassemblements illégaux, qui sont souhaités par l'ennemi. » [58] La géolocalisation de leur smartphone a bien-sûr été exploitée pour aller les arrêter chez eux, mais ils ont en revanche été déconnectés du réseau internet pendant plusieurs dizaines de jours (comme l'ensemble des Iraniens). Lorsqu'internet est coupé, le smartphone ne constitue même plus cet outil permettant de témoigner des atrocités vécues sur place, il est ce simple vecteur par lequel la répression s'abat. Enfin, dans un autre registre, les projets d'identité et d'argent numérisées sur smartphone, avec pour corollaire l'identification dans de nombreuses démarches de la vie quotidienne (achat d'un billet de train, passage de frontière, paiement en ligne, utilisation d'un réseau social) et la menace d'être « débranché » à distance et à tout moment, constituent des vulnérabilités supplémentaires pour l'usager, qui pourraient l'amener à reconsidérer d'éventuelles velléités de remise en question du statu quo.
Cet état de fait déprimant quant au rôle du smartphone dans la surveillance, ne doit pas faire perdre de vue qu'il reste possible de se prémunir contre tout ce que nous venons de décrire. La solution la plus simple et la plus efficace reste de se passer de son smartphone (et de ne surtout pas se croire plus protégé avec un téléphone à touches). L'activation du mode avion, ou l'acquisition de la dernière version d'un smartphone « Google Pixel » tournant avec le système d'exploitation GrapheneOS, constituent des réponses techniques au moins partielles pour plus de sécurité. Mais ce texte ayant été écrit dans l'intention de défendre seulement la seule première option, on ne s'attardera pas sur les possibilités consistant à se doter d'un smartphone plus sécurisé [59]. Il est réjouissant de constater que, si on se libère de son smartphone, on donne beaucoup moins de prise sur nos existences à l'État, au marché, aux proches violents, et à tous les autres sources de pouvoir.
Depuis 2013, plus d'un milliard de smartphones sont vendus chaque année dans le monde. Sans compter leur lot d'accessoires (coques, câbles, montres connectées), leur production en tant que telle cause des ravages écologiques conséquents. La production d'un seul smartphone nécessite l'extraction de 280 kg de matières premières (car les 50 métaux qu'ils contient sont peu concentrés dans les roches où ils sont extraits), la consommation de 83 m³ d'eau et les émissions de 87 kg de CO2 [60]. La production des 1,24 milliards de smartphones vendus en 2024 a donc causé un peu moins de 110 millions de tonnes de CO2, soit les émissions du Bangladesh ou du Koweit. Les matériaux qu'il contient venant des 4 coins de la planète, il est estimé qu'un smartphone fait 4 fois le tour du monde avant d'arriver dans la poche de l'usager. L'extraction s'accompagne bien-sûr de son petit lot de nuisances écologiques (sols pollués et stériles, eau polluée, trous béants, barrages remplis de résidus miniers à la stabilité non garantie dans le temps) et sociales.
Précisons la réalité se cachant derrière ce finalement si doux qualificatif de « social », avec un focus sur la République Démocratique du Congo (RDC). L'est de ce pays, dont une partie (le Nord-Kivu) est aux mains du groupe armé M-23 (financé et armé par le Rwanda), est parsemé de nombreuses mines, exploitées selon des modalités industrielles (ce sont essentiellement les machines qui sont à l'œuvre) ou artisanales. Par « artisanal », il faut comprendre des dizaines de milliers d'enfants et de jeunes adultes passant leurs journées dans des galeries, à creuser à la recherche de minerais. Parmi ces minerais se trouve le coltan, dont entre 60 et 80 % des réserves mondiales se trouvent en RDC [61]. Il permet d'obtenir le tantale (excellent conducteur, a-t-on pu lire), indispensable dans la conception des smartphones et dont 42 % de l'extraction mondiale est réalisée en RDC [62]. Dans la mine artisanale de Rubaya, sont extraits entre 15 et 30 % du coltan mondial [63]. Cette mine a été le théâtre, le 28 janvier puis le 3 mars 2026, de glissements de terrain causés par de fortes pluies, sur des versants fragilisés par les réseaux de galeries. A elles deux, ces catastrophes ont tué plus de 1000 mineurs dont de nombreux enfants, la majorité engloutie dans les galeries, sans que le bilan exact ne puisse être établi [64]. Nous laissons à d'autres la difficile tâche de reconstituer la chaîne des causalités, et de trancher si oui ou non l'industrie du smartphone possède une once de responsabilité dans cette situation.
Mine de coltan de Luwowo, près de Rubaya (2014). © Monusco/Sylvain Liech
Une fois en utilisation, l'impact écologique du smartphone est constitué des cycles de recharge de l'appareil, de l'infrastructure qui permet son utilisation (réseau internet, centres de données), de son usage (utilisation d'IA génératives, vidéos en streaming et haute définition) et du surcroît de consommation de marchandises en tous genres qu'il permet. Cette hausse de la consommation peut être dû à la facilitation de l'acte d'achat permis par des applis (données bancaires pré-saisies, essor de sites de fast fashion [65], livraison gratuite) mais aussi par de la publicité en ligne, qu'elle soit le fait de placements de produits en tous genres dans des vidéos, d'influenceurs promouvant un mode de vie style Dubaï ou « ultra-fast tourisme » [66], ou tout simplement du classique encart publicitaire qui squatte l'écran du smartphone, et dont le contenu est le fruit du profilage réalisé grâce aux données patiemment collectées et revendues par les data brokers.
Même si ce petit objet est conçu pour être rapidement obsolète (obsolescence logicielle : les applications ne peuvent plus tourner sur un système d'exploitation trop ancien), les usagers les plus riches ont visiblement besoin de le renouveler avant qu'il ne devienne inutilisable (en moyenne tous les 2 ans en France). Consommation ostentatoire, forte sensibilité à la publicité, amour de la technologique … les mécanismes pouvant expliquer cela sont sûrement nombreux.
Une fois mis à la retraite, le smartphone peut croupir dans un tiroir ou bien être « recyclé ». En réalité il s'agit d'objets fort peu recyclables, du fait des quantités infimes de chaque métal présent. Parmi les métaux que contient le smartphone, seuls ceux dont le cours est suffisamment élevé sur le marché sont récupérés et purifiés (or, argent, platine). En 2022, 62 millions de tonnes de déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE) ont été produits dans le monde (dont 4,6 millions pour la catégorie des « petits équipements informatiques et de télécommunication », comprenant les smartphones [67]). 18 millions ont été traités dans des « pays à revenus faible et intermédiaire inférieur qui ne disposent pas d'infrastructures de gestion des DEEE développée, principalement par le secteur informel » [68]. Le reste a été enfoui en décharge (14 millions de tonnes) ou recyclé dans des conditions environnementales et sanitaires jugées bonnes (13,8 millions) à bof-bof (16 millions). Le recyclage dans le secteur informel se fait bien souvent dans des conditions sanitaires et environnementales déplorables, comme celles ayant cours au Ghana, dans la ville d'Accra [69]. Quant aux décharges, elles polluent bien-sûr les cours d'eau, l'atmosphère et les sols.
Et il ne faudrait pas faire l'impasse sur les pratiques impérialistes des États cherchant à s'assurer un approvisionnement durable en métaux. Dans les années 2010, la Chine a commencé à délocaliser ses activités extractives dans d'autres pays, comme l'avaient fait l'Europe et les États-Unis dans la 2e moitié du XXe siècle pour diminuer les effets environnementaux et sanitaires néfastes de cette activité. Direction le Myanmar, pays à la frontière duquel des entreprises chinoises exploitent des mines de terres rares lourdes (éléments du tableau périodique se terminant en -ium), ensuite exportées en Chine pour y être raffinées et transformées [70]. Les territoires en question sont sous contrôle de guérillas, dont une partie sont soutenues et armées par le pouvoir chinois. Ces mines permettent aux groupes armés de se financer (c'est aussi le cas en RDC pour le M-23), en prélevant une taxe sur les matériaux extraits. Afin de sécuriser ses approvisionnements la Chine joue donc un rôle de plus en plus actif dans la guerre civile au Myanmar, en soutenant la junte militaire et les guérillas qui lui sont favorables, et ce au détriment des guérillas pro-démocratie ayant refusé le coup d'État militaire de 2021.
Du côté des États-Unis, l'impérialisme pour s'assurer un approvisionnement en métaux stratégiques s'incarne dans « l'art du deal » de Trump. Il s'agit des accords bilatéraux (ou mémorandums d'entente) passés avec une palanquée d'États depuis son retour au pouvoir, pour assurer des permis d'exploitation aux entreprises états-uniennes : Arabie saoudite, Australie, Maroc, Canada, Rwanda, RDC, Équateur, Argentine, Guinée, Paraguay, Émirats arabes unis, Pérou, Philippines, Royaume-Uni, Ouzbékistan, et même jusque dans les fonds marins, avec les Îles Cook et le Japon [71]. En outre, les velléités d'annexion du Groenland cachent mal la convoitise des États-Unis pour les minerais supposément présents dans cette immense île. Leur « médiation » (finalement dépourvue d'effets) dans les conflits Ukraine-Russie et RDC-Rwanda a été conditionnée à la conclusion d'accords stratégiques sur les minerais avec les pays concernés.
D'aucuns argueront que ces métaux ne sont pas convoités pour fabriquer seulement des smartphones, puisqu'ils servent aussi à fabriquer des fusées spatiales, des puces pour l'IA, des éoliennes, des panneaux solaires, des bagnoles électriques et bien sûr tout ce qu'il faut pour tuer des gens (des drones aux sous-marins en passant par des systèmes de guidage de missiles). Finalement autant de raisons supplémentaires de s'opposer à cet essor tous azimuts de la mine.
En parlant de guerre. Dans la bande de Gaza, les bombardements israéliens ont officiellement toujours ciblé des terroristes ... mais directement chez eux et de préférence la nuit, afin que toute leur famille y passe. Pour déterminer ses cibles, l'armée israélienne a utilisé le programme assisté par IA Lavender, qui synthétise des données de diverses natures, dont une partie obtenue grâce au téléphone (smart ou dumb) des combattants : « Informations visuelles, cellulaires, connexions aux médias sociaux, informations sur le champ de bataille, contacts téléphoniques, photos. » [72] Ensuite, pour savoir où se trouve la cible et sa famille, le logiciel Where's Daddy est utilisé, qui se base sur la géolocalisation fournie par les smartphones personnels des cibles. Comment Israël a accès à toutes ces données ? C'est simple, elle intercepte toutes les communications téléphoniques en provenance et vers la Palestine, et stocke tout cela sur des serveurs Microsoft [73] (jusqu'à la récente suspension de cette « collaboration » par l'entreprise, en septembre 2025). Ce cloud est pratique pour Israël car il intègre des outils carburant à l'IA, comme « noisy message [74], [qui] repère les SMS dans lesquels les gens parlent d'arme ou de leur envie de mourir ». Selon ces sources, des outils d'IA plus poussés permettraient d'extraire des profils de risque ou de générer des recommandations de ciblage à partir des données vocales. On imagine que les Palestiniens communiquent aussi via des messageries sécurisées, mais la couverture internet n'étant pas optimale [75], cela peut expliquer que les SMS et appels restent largement employés… et donc interceptés. La menace représentée par l'utilisation des smartphones est bien connue des ennemis d'Israël, comme le montrent les conseils du (défunt) chef du Hezbollah aux habitants du Liban Sud, en 2024 : « Jetez vos smartphones, enterrez-les, mettez-les dans une boîte de métal et éloignez-les » [76]. Les réseaux sociaux sont également concernés par cet espionnage de masse.
Le smartphone sert aussi à faire connaître l'ampleur d'un massacre en cours, grâce aux photos, vidéos et témoignages envoyés par les personnes présentes sur place. Les preuves de ces atrocités sont diffusées sur les smartphones du monde entier, grâce aux réseaux sociaux, bien souvent intercalées entre une « publication sponsorisée » (publicité) et une recette de cuisine. Les conséquences de cette mise en spectacle d' expériences traumatisantes, choquantes, ignobles, sur des écrans de smartphone du monde entier pourrait bien avoir d'autres conséquences, à la description desquelles nous réservons un article spécifique.
Pour ce qui est de la France, passer 2h30 par jour sur son smartphone de ses 10 ans à ses 80 ans reviendrait à y consacrer plus de 7 années d'existence. L'essentiel du temps passé réside fondamentalement dans l'attente d'une nouveauté (vidéo, message, notification quelconque) ou d'une actualisation dont la satisfaction procure un plaisir, de courte durée et de nature invariable. Cette homogénéisation des sensations est synonyme d'appauvrissement des existences, et explique pourquoi on ne conserve aucun souvenir des heures passées sur le smartphone. Il faut donc battre en brèche les discours cherchant à mettre en équivalence le temps passé derrière l'écran avec le reste du temps. Lorsqu'on fixe un écran, nos sens ne trouvent à s'exercer que de la même manière : on ne touche et ne regarde toujours qu'une surface vitrée, et on n'entend que la même fréquence de sons. C'est donc un temps privé d'interactions avec d'autres êtres vivants, avec le réel, dont la propension à « résister » ne peut évidemment procurer le même plaisir à court-terme. Face à ce réel parfois carrément insupportable (canicules, air vicié, environnement bruyant, injustices à tous les coins de rue, métropole moche et espace public surveillé dans ses moindres recoins), le virtuel a fort logiquement une fonction de refuge : on peut y vivre des émotions de natures diverses mais toujours à travers d'autres personnes, sans prise de risque. Surtout, on peut y vivre une vie par procuration, s'identifiant à des personnages le temps de quelques heures, mettant ainsi un peu d'excitation dans nos vies ennuyeuses.
En retournant vers le smartphone pour tromper son mal-être (dû en parti à l'objet), l'usager s'enferme dans une boucle qui se renforce. Cela explique que certaines personnes passent des durées aberrantes sur leur smartphone : 10 heures par jour le week-end ou durant les vacances (moments pourtant libérés du travail et de l'école). S'identifier à et se comparer avec des inconnus a également toutes les chances de rendre malheureux à terme, car l'usager se rend bien vite compte du caractère factice de l'expérience, et en ressort toujours plus frustré. Mais en passant tout ce temps sur son smartphone, il n'a pas appris à bâtir de la satisfaction ou du bonheur sur autre chose. Déjà seul de par le fonctionnement atomisant et individualisant de la société, l'objet vient tromper la solitude (en l'apaisant temporairement, ou en la faisant oublier), mais la renforce dans les faits. Le smartphone diffère alors la difficile quête consistant à chercher un sens à sa vie, accentuant encore le mal-être. En privilégiant le chemin le plus rapide comme le promet Google Maps (plutôt que de risquer de se perdre et de jouir de l'imprévu), en promettant d'identifier la plante exacte avec un pourcentage d'erreur comme le promet Plantnet (plutôt que de faire le chemin intellectuel qui mène à ce résultat), le smartphone contribue à enfermer l'usager dans une quête d'efficacité dépourvue de toute poésie, de tout flow, obnubilé par l'atteinte d'objectifs complètement inoffensifs.
Tous ces moments consacrés au virtuel sont autant d'occasions perdues d'apprendre à détester un réel qui a pourtant bien des raisons de l'être. Car il faut expérimenter dans sa chair à quel point ce dernier est pérave pour se risquer à envisager une remise en question du statu quo. C'est d'ailleurs à cette contradiction que se heurtent les « créateurs de contenus » engagés, qui s'échinent à informer leur audience sur l'état révoltant du monde, espérant provoquer chez elle un passage à l'acte, un acte de révolte. Mais en retenant les consommateurs de leurs contenus captifs derrière les écrans, ils diminuent seulement les chances qu'ils ont de se confronter à ce répugnant réel, en ne leur en offrant qu'une représentation. Les influenceurs engagés qui présentent le smartphone comme un indispensable outil de lutte [77], omettent que l'objet n'a aucunement la même fonction pour tous les influencés auxquels sont destinés leurs contenus. Ces derniers n'ont aucun intérêt politique ni personnel à passer autant de temps sur un smartphone ou des réseaux sociaux, surtout lorsqu'ils sont déjà convaincus et que tout ce qu'ils expérimentent est une confortable mais inoffensive confirmation de ce qu'ils pensent déjà.
Mais outre que seul le réel offre les conditions de possibilité d'un bonheur partagé avec autrui, d'un développement de la sensibilité à la détresse des autres ou d'un lien à la nature, il finit toujours par nous rattraper. Smashphone, donc.
D'autres articles suivront sur les thèmes suivants :
Brice Costa
Contact : brice.costa@proton.me
[1] Plutôt que de chercher à prouver un lien de causalité.
[5] https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/10/10/sante-mentale-un-tiers-des-jeunes-presentent-des-signes-de-troubles-anxieux-ou-depressifs_6645679_3224.html
[6] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/ces-applications-de-rencontres-amicales-qui-alimentent-le-capitalisme-de-la-solitude-20260123_UY3YFCK34FBERKDCFS4WVLEN2Q/
[7] https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/10/11/ca-ne-remplace-pas-ma-psy-mais-ca-permet-de-vider-son-sac-ces-jeunes-qui-s-en-remettent-a-l-ia-comme-confident-et-soutien-emotionnel_6645722_4401467.html
[8] Cela concerne ChatGPT (https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-chatgpt/?utm_source=chatgpt.com), ainsi que toutes les autres applis fonctionnant à l'IA ou intégrant des outils IA.
[9] https://www.microsoft.com/en-us/corporate-responsibility/topics/ai-economy-institute/reports/global-ai-adoption-2025/#fn:1. Cette estimation est basée sur des données Microsoft de trafic pour 19 sites et applications d'IA.
[11] Utilisateurs actifs : nombre de personnes ayant ouvert ou utilisé une application au cours d'un laps de temps donné.
[13] https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/barometre-du-numerique/le-barometre-du-numerique-edition-2026.html
[15] https://www.intelmarketresearch.com/blog/565/human-digital-engagement-rise-of-ai-companion-platforms
[16] 1 milliard dans cet article : https://usbeketrica.com/fr/article/derriere-le-buzz-du-collier-ia-friend-le-business-de-l-amitie-sous-algorithme
[17] https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/10/11/ca-ne-remplace-pas-ma-psy-mais-ca-permet-de-vider-son-sac-ces-jeunes-qui-s-en-remettent-a-l-ia-comme-confident-et-soutien-emotionnel_6645722_4401467.html
[19] https://cdn.openai.com/papers/15987609-5f71-433c-9972-e91131f399a1/openai-affective-use-study.pdf
[20] https://www.ifop.com/article/lia-et-le-sexe-de-lattirance-a-la-dependance-observatoire-des-usages-sexuels-de-lia/
[21] https://www.ifemdr.fr/quand-les-patients-utilisent-lia-comme-psy-ce-que-le-clinicien-doit-savoir/
[25] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/04/23/quand-les-ecrans-brouillent-les-interactions-parent-bebe_6682763_3224.html
[27] Le prochain article sera consacré à une critique approfondie des réseaux sociaux.
[28] Par exemple, au moment où on a appris qu'elle avait donné à des associations de ses amis de l'argent collecté par le biais du Fonds Marianne, créé à la suite de l'assassinat de Samuel Paty pour lutter contre les discours haineux et séparatistes, Marlène Schiappa, alors ministre, a posé pour la une du magazine Playboy.
[29] https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-ni-de-l-%C3%A9ducation-ni-de-l-%C3%A9mancipation-8b82a25d1e2d
[31] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/18/la-discrete-montee-en-puissance-de-la-reconnaissance-faciale-dans-le-monde_6631500_4408996.html
[32] https://www-mediapart-fr.bases-doc.univ-lorraine.fr/journal/economie-et-social/261025/la-reconnaissance-faciale-une-contrainte-de-plus-pour-les-livreurs-de-repas
[33] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/23/uber-eats-et-deliveroo-accusees-de-traite-d-etres-humains-des-multinationales-deconnectees-des-difficultes-des-livreurs_6682848_3234.html
[34] https://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-brieuc-22000/temoignage-desabusees-elles-racontent-leur-quotidien-d-aide-a-domicile-au-rythme-du-smartphone-e7352528-8365-11ec-94b7-b1b3167b9fc3
[35] https://www.lavie.fr/actualite/societe/une-application-nous-geolocalise-a-tout-moment-quand-les-auxiliaires-de-vie-ont-un-biper-dans-la-tete-96424.php
[36] https://www.usine-digitale.fr/article/les-livreurs-amazon-bientot-equipes-de-lunettes-de-realite-augmentee.N2240185
[37] C'est le propos, à quelques virgules près, que tient Stéphane Le Lay dans le podcast Lundi soir déjà cité.
[38] La proportion croissante de parents géolocalisant leurs enfants en temps réel (40 % des parents en Angleterre) est révélatrice de cette normalisation de pratiques aberrantes mais rendues possibles par la possession d'un smartphone. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-vendredi-14-octobre-2022-9634633
[39] https://www.leparisien.fr/international/iran/we-love-dubai-fortes-amendes-telephones-fouilles-apres-la-panique-le-brusque-changement-de-ton-des-influenceurs-03-03-2026-PIESKKWHDJE6FIDK64HSDMNTPA.php
[40] https://www.elespectador.com/colombia-20/paz-y-memoria/guerra-en-catatumbo-grupos-armados-ejercen-control-territorial-y-social-sobre-las-comunidades/
[41] https://www.youtube.com/watch?v=9ctcmjYTOMg ; voir aussi la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975.
[42] https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/10/27/comment-suivre-a-la-trace-emmanuel-macron-decouvrez-le-premier-episode-de-notre-enquete-stravaleaks_6361677_3224.html
[43] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/27/l-allemagne-accuse-la-russie-d-avoir-pirate-la-messagerie-signal-de-plus-de-300-personnalites-politiques-et-militaires_6683638_3210.html
[45] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/21/comment-l-industrie-de-la-publicite-en-ligne-alimente-en-secret-la-surveillance-d-etat_6663454_4408996.html?random=2091570154
[46] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-lundi-20-mars-2023-9454100
[47] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-mardi-07-mars-2023-6034395
[48] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-vendredi-17-novembre-2023-6999970
[49] https://www.lemonde.fr/international/visuel/2026/04/15/la-mise-sous-cloche-d-internet-ou-comment-vladimir-poutine-veut-couper-la-russie-du-reste-du-monde_6680307_3210.html
[51] https://www.lepoint.fr/monde/lice-soffre-des-applications-de-surveillance-de-masse-pour-geolocaliser-les-migrants-sans-aucun-6YL64GSKJVGX5L2JRUNSNCVY7I/
[53] https://www.mprnews.org/episode/2026/01/12/how-ice-uses-phone-and-internet-data-to-identify-and-track-people
[55] https://www.medellin.gov.co/es/sala-de-prensa/noticias/medellin-es-pionera-en-colombia-en-tener-la-app-de-verificacion-de-identidad-con-biometria-facial/
[56] https://www.mediapart.fr/journal/international/050325/le-retour-de-trump-ouvre-la-porte-au-cauchemar-techno-securitaire
[57] https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/etats-unis-les-voyageurs-devront-fournir-leurs-identifiants-de-reseaux-sociaux-pour-entrer-sur-le-sol-americain/
[58] https://www.leparisien.fr/international/iran/un-jeu-du-chat-et-de-la-souris-en-iran-la-machine-de-surveillance-numerique-du-regime-traque-ses-citoyens-25-02-2026-FXIJXAF4UBAARPAWLXUUYIEGM4.php
[59] Pour cela, des ressources sont disponibles dans la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975 ; sur la chaîne YouTube de Christophe Boutry (https://www.youtube.com/@Ced_haurus) ; sur le site internet suivant : https://telmob.0id.org/fr:accueil. Pour être clair : si vous (ou votre collectif) devez quand même utiliser un smartphone, nous pensons qu'il faut tout faire pour sécuriser celui-ci, ne serait-ce que pour se familiariser avec tous ces aspects techniques (et ainsi faire ses choix en conscience), et se rendre compte de l'étendue des « surfaces d'attaque » offertes par l'objet.
[64] https://charliehebdo.fr/2026/04/societe/tech/mines-de-coltan-en-rdc-des-milliers-de-morts-dans-nos-smartphones/
[65] On peut d'ailleurs se poser une question : la fast fashion aurait-elle existé sans les smartphones ? Encore une causalité sûrement impossible à prouver.
[66] https://www.liberation.fr/lifestyle/voyages/les-sejours-en-moins-de-24-heures-avion-inclus-un-nouveau-fleau-atmospherique-20250611_WH5SA4X7KBBSFOO3YFJUZN5UK4/
[67] Ainsi que les téléphones, les appareils GPS, les routeurs, les ordinateurs personnels et les imprimantes.
[69] Les travailleurs de ce quartier d'Accra ont développé une indéniable expertise dans le démontage et le recyclage de ces objets, des savoir-faire qui seraient indispensables dans une perspective de démantèlement de la société industrielle. Cette expertise est mise en avant par certains (https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/je-reviens-du-monde-d-avant/je-reviens-du-monde-d-avant-du-samedi-06-juillet-2024-9175169) pour contrer les descriptions misérabilistes qui sont souvent faites des conditions de travail dans ces décharges. L'entreprise Back Market joue sur cette corde pour vanter ses produits reconditionnés, et sûrement soulager la conscience des usagers (voir par exemple cette vidéo : https://www.backmarket.fr/fr-fr/c/tech-education/agbogbloshie-ewaste-dump-ghana)
[70] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/07/23/comment-la-chine-a-delocalise-ses-mines-les-plus-sales-vers-la-birmanie-en-guerre_6623129_3234.html
[71] https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/2026-critical-minerals-ministerial ; https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250425-trump-veut-ouvrir-l-extraction-mini%C3%A8re-sous-marine-en-eaux-internationales-un-coup-de-force
[72] https://www.lemonde.fr/international/article/2024/04/05/gaza-des-dizaines-de-milliers-de-cibles-identifiees-par-l-ia-pour-l-armee-israelienne_6226102_3210.html
[73] https://www.theguardian.com/world/2025/aug/06/microsoft-israeli-military-palestinian-phone-calls-cloud
[74] https://www.theguardian.com/world/2025/aug/06/microsoft-israeli-military-palestinian-phone-calls-cloud
[75] La bande de Gaza est très souvent coupée d'internet, et ne dispose que d'un débit 2G ; la Cisjordanie elle dispose d'un débit 3G « capricieux » (https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/d-un-monde-a-l-autre/communications-internet-comment-les-israeliens-et-elon-musk-organisent-l-isolement-numerique-des-palestiniens-2686726) mais devrait être reliée à la 4G sous peu (annonce d'Israël le 6 janvier 2026).
11.05.2026 à 12:19
dev
« Trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience »
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Ces dernières semaines, des milliers de scientifiques, ingénieurs et étudiants de la région grenobloise ont parcouru les lignes de Seditium, un journal gratuit largement diffusé appelant à faire sédition et à trahir, depuis l'intérieur, les institutions de la technoscience alors que le Commissariat à l'Énergie Atomique de Grenoble [1] fête ses 70 ans. Petit résumé.
Clins d'œil complices, pouces levés, confessions faites sur l'absurdité de leur travail et leur mépris à l'égard de l'institution qui les emploie, la diffusion de Seditium, ce « nouvel élément qui agite la recherche », aura délié des langues sur la Presqu'Île Scientifique grenobloise.
Nombre de chercheurs et d'ingénieurs souffrent de ce mal diffus qu'on appelle la perte de sens et de ce tiraillement consécutif qu'on nomme la dissonance cognitive. Entrés dans le monde de la recherche avec la promesse de répondre aux grands enjeux de société, la réalité a souvent été une longue série de désillusions. De la conception d'implants électroniques pour mesurer le stress des cochons – et pouvoir optimiser leur concentration dans les élevages – aux recherches qui servent à perfectionner des armes, en passant par celles pour développer la 5G ou l'IA [2], il ont été confronté au fait que la Science est structurellement asservie aux intérêts privés et militaires. CEA, CNRS, INRIA et autres mastodontes de la recherche publique ne sont que le premier maillon d'une chaîne de « valorisation » d'un système capitaliste et industriel ravageur.
Elle est bien loin l'époque où l'on pensait que les innovations scientifiques amélioraient la vie, que les gains de productivité profiteraient à tous et où l'on associait progrès technique et progrès social. Cette croyance est aujourd'hui largement mise à mal par les faits. L'automatisation profite en premier lieu aux patrons et aux actionnaires. Le raffinement des équipements militaires augmente l'intensité des conflits. L'optimisation des technologies conduit à l'effet rebond. Le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité sont des conséquences directes des sauts technologiques commencés au début du XIXe siècle dans les laboratoires : chimie, nucléaire, électronique… Et les solutions techniques promettant d'y répondre n'ont en rien diminué la consommation de ressources et d'énergies fossiles. À l'instar de la « transition électrique et numérique », des énergies alternatives (solaire, hydrogène, éolien…) et des nouvelles technologies, IA en tête, c'est avant tout de nouveaux marchés, de nouvelles nuisances et de gigantesques profits qui ont été générés.
Bercés par le mythe du progrès, certains imaginent encore pouvoir compenser ces dégâts par des recherches plus poussées et par le développement de solutions techniques plus « performantes », plus « résilientes ». Mais il n'y a pas de solution technique à une question politique. Le problème n'est pas tant le combustible qui alimente la Machine que la logique-même qui l'anime : la quête illimitée de croissance économique, de pouvoir, de puissance et de richesses ; l'objectivation de tous les êtres et la domination de la nature qu'elle induit. Répondre de façon conséquente à la crise écologique, s'opposer au fascisme et au militarisme, implique de refuser de perpétrer l'idéologie qui les a générés. C'est prendre acte du fait que la technoscience et ses institutions ne font pas partie de la solution mais qu'elles sont au cœur du problème.
Pris entre tenailles entre l'industriel et le militaire, le chercheur joue le rôle du cerveau servile au service d'un projet politique qui génère guerres, ravages sociaux et catastrophes environnementales. Que faire alors lorsque l'on réalise que notre activité professionnelle contribue à l'état désolant du monde ? Quand les projets pour lesquels nous dédions notre temps, notre créativité et notre intelligence vont à l'encontre du bien commun ? Beaucoup avancent que déserter est un remède à la dissonance : on part faire une formation en charpente, acheter un lopin de terre, vivre en collectif… Cela fait du bien de tout plaquer, c'est même assez accessible quand on a un peu d'argent, du réseau et un bon bagage culturel. Mais cela va-t-il ralentir le grignotage du monde par la machine à broyer ? Entre rester dans l'institution pour y faire ce que l'on nous demande et partir à tout jamais sans l'avoir minimement secoué, il existe une autre voie plus sinueuse que l'on pourrait l'appeler « la ligne de crête ».
Naviguer sur la ligne de crête, c'est agir directement à l'intérieur des institutions qui participent au désastre mondialisé pour que les choses changent. C'est identifier les savoirs, les privilèges et les possibilités que l'on a quand justement on travaille au cœur du réacteur. C'est prendre acte de tous ces avantages et de la riche palette d'actions qu'ils permettent. C'est une position délicate à tenir, où il faut en permanence réévaluer nos choix et nos actes : est-ce que ce que je fais va dans le sens d'une déstabilisation, fût-elle minime, d'un projet, d'un labo, d'une structure et de son idéologie ?
Car ce que l'institution n'aime pas, c'est qu'en son sein des personnes s'organisent et qu'un rapport de force naisse et conteste sa légitimité. Que se passe-t-il quand l'on cesse de jouer le rôle que l'on attend de nous ? On le sait, pour fonctionner, une institution a besoin de la coopération de tous ses membres, de leur servitude volontaire. Il ne suffit pas de d'être présent un certain nombre d'heures, il faut s'impliquer, collaborer, faire preuve initiative, d'esprit d'équipe. La réussite d'un projet demande la participation morale à l'institution ou à l'équipe de recherche. Si l'on cesse de jouer le rôle qui est attendu de nous, cela peut changer la donne. Il ne s'agit pas de trainer la patte par flemme personnelle – nombreux le font déjà. Il s'agit de cesser d'y croire, de militer pour que les autres aussi cessent d'y croire, et de poser dans ce but des gestes. L'institution se fragilise d'autant plus lorsque, depuis l'intérieur, des personnes se mobilisent. Petit à petit, la défiance et la méfiance s'installent, le statut quo est mis à mal, les autres commencent à douter, et la sédition, contagieuse, peut se propager : un rapport de force se construit et la contestation peut sortir des labos.
Invités à rejoindre l'équipe de Seditium le jeudi 7 mai, quelques dizaines de chercheurs, ingénieurs, travailleurs de la tech et étudiants grenoblois se sont d'ores et déjà organisés pour lancer les prochains assauts de « l'agitation ».
Et vous ? Si vous souhaitez vous emparer de l'objet Seditium pour participer à vos dynamiques locales, c'est possible. Nous en tenons un stock à votre disposition, que nous pouvons vous envoyer gratuitement. Vous pourrez alors vous en servir pour une distribution dans ou devant un labo, une boîte de la tech, une école d'ingénieurs, ou tout lieu où sa présence provoquerait de l'agitation ou des rencontres. Plus que jamais, séditionnez avec nous !
Si vous souhaitez recevoir des exemplaires du journal ou prendre contact, écrivez directement à : seditium@riseup .net.
Et sinon, le journal est trouvable en librairies.
[1] Le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble est un laboratoire public qui emploie 4 500 personnes et dont les recherches, brevets et innovations profitent à l'industrie et au secteur privé via la création de centaines de startups et spinoffs. Parmi les plus célèbres on peut citer : STMicroelectronics, Soitec et Lynred.
[2] Le livre La noix connectée (Le Postillon, 2025) fournit un large panel des innovations de la cuvette grenobloise.
11.05.2026 à 11:47
dev
Le fantôme de Michel Foucault ressuscité par l'IA
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, 2, Cybernétique
Depuis quelques jours, une version IA d'un fantôme de Michel Foucault hante les réseaux sociaux. Tout part d'une blague que certains trouvent très drôle, d'autres beaucoup moins : foukenstein.lol, l'hybridation en LLM du célèbre philosophe et de l'encore plus célèbre monstre, Frankenstein. Les auteurs de ce canular qui n'en est pas tout à fait un, saisissent l'occasion pour interroger de manière plus générale notre rapport à la technique. Peut-on se contenter de critiquer, conspuer et rejeter l'IA ou faut-il envisager de la hacker ?
Quiconque sʼest déjà aventuré dans certains espaces critiques de Bluesky, Mastodon ou Instagram connaît le réflexe. Dès quʼun projet touche aux LLMs (Grand modèle de langage), à la génération dʼimages ou à un algorithme dʼapprentissage, le soupçon précède souvent lʼexamen : technosolutionnisme, technocésarisme, technoautoritarisme…
Le terme « technofascisme » circule désormais comme une clé qui prétend ouvrir toutes les serrures et qui, ce faisant, finit surtout par reconduire une évidence : une IA générative sans capital, sans terres rares, sans travailleurs du clic, sans néo-colonialisme, sans prédation de nos données personnelles et sans spoliation massive des bibliothèques, des œuvres et des archives nʼexiste pas. Il y a de la violence, du racket et de la prédation dans cette infrastructure, et quiconque prétend le contraire soit ne comprend pas le fonctionnement de cette industrie soit est en train dʼessayer de vous vendre quelque chose.
Cette ossification de la critique est en soi parfaitement compréhensible. Elle dit une fatigue réelle, un écœurement légitime face aux promesses des militants du capital qui passent leur temps à grimer leur lubies et leurs intérêts en révolution. Mais cette ossification dit peut-être aussi quelque chose de moins glorieux : un abandon, une désertion du monde technique.
Et cet abandon est peut-être périlleux. Non pas parce que lʼIA constituerait enfin une technique politique — le nucléaire, le pétrole, les réseaux logistiques ou lʼécriture lʼétaient déjà, chacun à leur manière — mais parce que celle-là est en train de devenir, à grande vitesse, l'infrastructure, le substrat même par lequel passeront demain l'accès aux savoirs, la production des énoncés et la circulation des idées. Le hic, cʼest qu'on ne risque pas de peser sur ce qu'on a refusé d'examiner, de détourner ou de hacker dans son petit laboratoire dʼidées.
L'écriture servait l'État. Lʼimprimerie, rappelons-le, avant de servir la Réforme, servait le commerce des indulgences — cette fabrique tarifée du salut chrétien, adossée à une fiction admirablement profitable, le purgatoire et ses flammes, dont lʼinstitution ecclésiale écoulait l'antidote sur papier contre florins sonnants à travers les premières presses de Gutenberg. Ce sont pourtant ces mêmes presses, ces mêmes caractères mobiles — ou plutôt cette même infrastructure technique, passée dans dʼautres mains, branchée sur dʼautres colères, dʼautres conflits, dʼautres formes de circulation — qui finirent par cracher les quatrevingt-quinze thèses de Luther.
Avec lʼIA, la comparaison vaut moins comme équivalence historique que comme leçon tactique. Luther nʼa pas critiqué les presses de Gutenberg depuis lʼextérieur — il les a utilisées. Les quatre-vingt-quinze thèses sont une prise sur le dispositif dʼimprimerie, pas une simple dénonciation à son propos. Une prise, au sens où lʼon grimpe : un point dʼaccroche, un endroit où la main se referme et où le geste, lʼacte, devient possible. Toute technique en distribue. Cʼest ce que Simondon appelait lʼécart entre lʼintention fabricatrice — celle qui dépose lʼobjet dans le monde — et lʼintention utilisatrice, qui, parce quʼelle vient dʼailleurs, nʼa aucune raison de coïncider avec la première. La question, devant un dispositif — une serrure, un portail, une IA — nʼest jamais dʼabord : que fautil en penser ? Cʼest : où peut-on lʼattraper ?
Vous avez peut-être vu passer cet étrange site : foukenstein.lol ; un col roulé beige en 3D qui flotte à l'écran, et d'où émerge, à la demande, la voix de Michel Foucault.
Au départ de Foukenstein, il y avait moins un projet quʼune profanation un peu idiote : prendre Foucault au mot. Puisquʼil annonçait lui-même la dissolution de lʼauteur et la survivance autonome des discours, pourquoi ne pas pousser le geste jusquʼau mauvais goût ? Cloner sa voix, brancher quelques gigaoctets de Michel sur un LLM open source, et regarder ce que ce monstre philosophique devenait capable de dire.
Et puis, les choses allant, en bricolant cette machine — en l'alimentant, en la corrigeant, en la cassant, en la rebricolant — on s'est aperçu de quelque chose : on était en train de faire lʼexpérience de ce que pourrait être une machine réglée non sur une neutralité abstraite, mais sur une communauté de problèmes, de textes, dʼaffects et dʼennemis. Une machine qui ne parlerait pas au nom dʼun Parti, mais depuis ce fond commun où se composent déjà nos évidences, nos colères et nos manières de lire le monde.
Il nous faudra faire lʼeffort, alors, de ne pas fétichiser la forme-livre. De nous en tenir, plutôt, à lʼopération tactique dont il constituait le support : mettre en partage, depuis la circulation de marques muettes, une forme de vie, un problème, une certaine disposition des évidences ; indiquer une position qui, depuis le lieu sans nom de lʼécriture, appelle à vérifier son effectivité dans le réel. Livres, tracts, journaux, brochures ou revues nʼétaient pas seulement des supports de doctrine ; ils formaient des manières de voir, de parler, de se tenir, de reconnaître des alliés et des ennemis, dʼhabiter une fidélité. Or nous entrons dans une époque où lʼon lit peut-être moins quʼon ne dialogue avec des machines : lʼaccès aux textes passe de plus en plus par une voix synthétique, disponible, capable de résumer, traduire, comparer, reformuler, relancer. Abandonner cette voix aux corpus dominants, aux prudences institutionnelles, aux langues managériales et aux neutralités de façade serait une paresse que les condamnations, justifiées mais peu opérantes du technofascisme, ne devraient pas occulter.
On découvrira peut-être, alors, que dʼautres communautés sont susceptibles, par delà le livre, de se constituer en discutant avec ces machines. Que choisir la voix dʼoù nous parle ce monde pourrait bien ressembler, dʼici peu, à un geste politique : un choix qui nous force à prendre position et à nous tenir à cette position. Nous ne proposons évidemment pas dʼexhumer ici le fantasme dʼun catéchisme ou dʼune ligne de Parti - lʼarchitecture des LLMs sʼy prêterait de toute façon assez mal, mais de discuter des archives, des bibliothèques, des problèmes, des ennemis, des affects communs à partir desquels ces machines nous parlent. Une IA nʼest jamais seulement un modèle - Claude, ChatGPT, Mistral, etc. : cʼest un agencement de textes, de filtres, de consignes, de mémoires, dʼinterfaces, de choix documentaires, de gestes dʼusage. La question politique deviendrait alors : depuis quel monde cette voix parle-t-elle ? Quels morts fait-elle revenir ? Quels livres rend-elle praticables ? Quels conflits sait-elle nommer ? Quels mots refuse-t-elle dʼadoucir ?
Il nous faudra alors accepter que ces machines parlent dʼune voix qui ne sʼattribue à aucune intériorité ni aucune volonté. Que leurs paroles, donc, ne veuillent rien dire. Cʼest là, dʼailleurs, lʼune des principales critiques qui leur est adressée : quʼune voix se lève sans personne pour en répondre. Lʼétrangeté de la chose rend en fait visible une fissure plus ancienne. La politique moderne a beaucoup réclamé du sujet - ou dʼune certaine forme de sujet : quʼil possède sa parole, quʼil réponde de ses mots, quʼil les assume comme expression de sa conscience, comme manifestation de sa volonté. Ce sujet, nous le savons, était une fiction : le discours, déjà, le précédait ; çà parlait à travers lui avant même quʼil ne prenne la parole. LʼIA débarrasse cette fiction du dernier ornement humaniste dont notre société sʼévertuait encore à lʼentourer : ça parle, et pourtant aucun sujet ne vient recueillir la parole dans lʼunité rassurante dʼune intention, dʼune biographie ou dʼune conscience. Il ne sʼagirait pas dʼen conclure à la disparition heureuse du sujet, mais de prendre acte de ce que cette vérité là du sujet est morte. Et de chercher, au contact de ces parole sans propriétaire, dʼautres régimes de subjectivation politique : des manières de sʼengager dans ce qui se dit sans chercher à y restaurer un auteur souverain, mais en faisant malgré tout tenir une position, une fidélité, un camp.
On écoutera donc les trois prises de parole de Foukenstein qui suivent non comme des oracles, mais comme les borborygmes dʼun monstre de foire : sans y croire tout à fait, sans lui demander dʼavoir raison, avec ce mélange de rire, de gêne et dʼattention quʼon réserve aux créatures mal cousues. Mais cʼest peut-être depuis ce grotesque même quʼil faut prendre au sérieux ce quʼil laisse entrevoir : la possibilité dʼune voix synthétique qui ne parlerait pas depuis cette neutralité du monde dont la Silicon Valley aime se donner pour organe, mais depuis des archives, des colères et des fidélités situées. Non pas une voix “objective”, extérieure à ce quʼelle décrit, mais une voix partielle, engagée dans les antagonismes quʼelle rend lisibles.
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11.05.2026 à 11:01
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(nouvelles de l'Italie – 2) Serge Quadruppani
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Terreur, 2, Serge Quadruppani
Au début du siècle, nous fûmes quelques-un.e.s, révolté.e.s par le cynique acquittement du meurtrier d'un jeune racisé abattu d'une balle dans le dos à un barrage policier, à fonder un « Réseau contre la fabrique de la haine », qui produisit un important petit livre et quelques interventions. L'initiative fut en peu d'années dissoute par les concurrences militantes et académiques, mais l'intitulé sous lequel elle se constitua paraît toujours une excellente trouvaille, bien à même de désigner une réalité d'aujourd'hui. Partout, du trumpisme au poutinisme, de l'Israël de Netanyahou à l'Angleterre de Reform UK et à la France des lois spéciales anti-immigrés, anti-pauvres et anti-musulmans, l'essor d'une extrême-droite mondiale (que les puristes, forts de leur savoir, tiennent absolument à ne pas appeler « fascisme ») prend appui sur une machinerie idéologique produisant de la haine. Depuis plus d'une décennie, en France la fabrique de la haine est activée pour prendre le pouvoir (Le Pen-Bardella et leurs clones républicains) ou le conserver en singeant les challengers (Hollande et ses lois spéciales ; Macron et sa loi antiséparatisme). L'Italie de Meloni n'échappe pas à la règle. Depuis bien avant elle, une cruauté revancharde et baveuse y détermine la conduite à l'égard des vaincus des révoltes des années 70.
Cesare ne pourra pas, comme il y aurait droit, bénéficier de quelques heures de sortie de sa prison de Massa (province de Florence] pour voir son fils de douze ans.
Le quotidien de Florence La Nazione a publié le 8 mai une lettre de Cesare dans laquelle il raconte : « Je me trouve à purger ma condamnation à la perpétuité dans une prison de moyenne sécurité : c'est-à-dire comme prisonnier de droit commun car ni l'article 4 bis [celui sur la « perpétuité réelle »] ni d'autres mesures restrictives décidées par l'autorité judiciaire ne me sont applicables. Le total de la peine d'emprisonnement purgée jusqu'aujourd'hui est de 17 ans et quelques mois [Cesare compte, comme il est de règle, les années passées en prison en Italie avant son évasion et celles de ses divers emprisonnements en Amérique latine], je suis donc depuis sept ans, dans les critères pour un accès légal [aux permissions de sortie]. » Mais le tribunal d'application des peines a refusé cette permission de sortie le 28 avril dernier. La décision s'appuie sur deux avis négatifs émis par la Direction antimafia et antiterrorisme et la Direction centrale de la police préventive du ministère de l'Intérieur. Cesare risquerait, assure le tribunal, risquerait de profiter de ces heures de sortie pour s'enfuit : cette conviction provient s'appuie sur deux arguments :
— Battisti aurait continué à entretenir depuis des années des liens avec des « milieux radicaux ». Il Manifesto précise que ces liens seraient des « lettres, articles et commentaires publiés dans les années passées sur un blog comme Carmillaonline ». Les lecteurs un peu au fait de la vie culturelle italienne n'ignorent pas qu'il s'agit d'un blog qui se consacre aux littératures dont l'intitulé est « Littérature, imaginaire et cultures d'opposition ». Créé et animé jusqu'à sa mort par l'ami Valerio Evangelisti, on peut y lire des articles sur la littérature de genre (du noir à l'horror et la SF) et des analyses sur des mouvements sociaux : on voit là à quel point est extensive et dangereuse cette fameuse notion de « radicalité », si volontiers utilisé en France par l'arc républicain qui va de la gauche de droite au RN en passant par l'extrême-centre qui prépare l'accès de ce dernier au pouvoir. Il s'agit d'un de ces mots-stigmates qui permet d'appliquer aux personnes concernées un droit pénal de l'ennemide sinistre mémoire.
— Mais le premier argument avancé est aussi décisif : la « longue histoire judiciaire et procédurière » de Cesare, autrement dit, ses tentatives multiples d'opposition par voie judiciaire à son extradition, que ce soit au Mexique, en France, au Brésil et en Bolivie, avant son enlèvement extrajudiciaire dans ce dernier pays. Le fait d'avoir voulu éviter la prison est retenu comme une raison de durcir considérablement ses conditions de détention. Il ne peut plus aujourd'hui écrire et travailler dans des projets culturels, ayant été transféré dans une cellule occupée par deux autres détenus, et le seul travail qu'on lui propose, la buanderie, est passablement pénible pour un homme de 72 ans. Comme l'écrit Paolo Persichetti, « la faute de l'exilé est fondamentalement d'avoir été un exilé. »
(Prochains épisodes : « les lectures refusées de l'anarchiste Alfredo Cospito » et « un milicien d'extrême droite pro-israélien tire sur la manifestation antifasciste de la Fête de la Libération)
Serge Quadruppani
11.05.2026 à 10:41
dev
Ce que le « fait divers » d'Espaly-Saint-Marcel révèle de notre moment politique Sylvain George
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Le 19 avril 2026, à Espaly-Saint-Marcel, dans le quartier populaire de l'Arbousset, des enfants jouent au football au pied des immeubles. [1] Ils ont, selon les éléments rapportés par la presse, entre six et onze ans. Un homme âgé de soixante-cinq ans est mis en cause après avoir fait usage d'une carabine à plomb à proximité d'eux. Sylvain George ne se contente pas ici de revenir sur ce fait divers particulièrement violent, il analyse et interroge ce que cela révèle d'un moment politique plus large : la manière dont le racisme rend certains enfants chassables, puis oblige les victimes et leurs proches à lutter pour que la violence soit reconnue dans sa dimension raciale [2].
Plusieurs témoignages évoquent une poursuite, un tir, des enfants effrayés, un projectile qu'un garçon de dix ans dit avoir senti passer près de lui, ainsi que des injures visant les Noirs et les Arabes. Le mis en cause, de son côté, soutient une autre version, parle d'un tir en l'air ou d'un accident, et la procédure judiciaire retient d'abord des faits de violences avec arme. Quelques jours plus tard, une enquête distincte est ouverte pour injures publiques à caractère raciste, après des signalements associatifs, des témoignages, la circulation d'une vidéo où l'homme revendique sa fierté d'être raciste, et la contestation du père d'un enfant, qui affirme que les propos racistes signalés dès le dépôt de plainte n'auraient pas été transcrits dans leur pleine dimension. [3]
Cette dernière précision est cruciale, et il nous faut sans doute commencer par elle, non pour suspendre indéfiniment la pensée dans la prudence judiciaire, mais pour empêcher que cette prudence, nécessaire à l'établissement des faits, ne se retourne en neutralisation politique de la scène, ne vienne désarmer celle-ci. Distinguer ce qui est établi, ce qui est rapporté, ce qui est contesté, ce qui relève encore de l'enquête, ne signifie pas renoncer à penser la structure politique de l'événement. Au contraire, c'est à partir de cette distinction même qu'apparaît le problème. D'un côté, une violence armée, reconnue comme telle par la qualification de violences avec arme. De l'autre, une enquête ouverte ensuite sur des injures racistes. Entre les deux, une séparation dont il faut interroger le sens, car ce que l'expérience vécue semble tenir ensemble, l'arme, l'injure, la peur, l'injonction d'expulsion, la procédure peut le redistribuer en éléments distincts, comme si le tir et son adresse, le geste et sa signification, la menace et le monde racial qui la rend possible, appartenaient à des ordres séparés.
Ce texte partira donc d'une hypothèse apparemment très simple dans sa formulation, mais extrêmement lourde dans ses conséquences. L'affaire d'Espaly-Saint-Marcel ne met pas seulement en jeu un homme armé, des enfants menacés, des injures alléguées et une procédure en cours. Elle rend visible deux opérations indissociables. La première est sociale, sensible et spatiale, et consiste à produire des enfants racisés comme corps chassables, c'est-à-dire comme des présences que l'on peut sommer de partir, poursuivre, menacer ou viser, parce qu'elles ont déjà été constituées comme intruses dans l'espace commun. La seconde est institutionnelle, et elle intervient lorsque cette violence entre dans l'ordre de la plainte, de l'audition, de la qualification et du dossier, et qu'elle peut alors être fragmentée, retardée, séparée d'elle-même, comme si le racisme devait toujours être prouvé après coup, alors même qu'il structurait déjà la scène.
Il faut prendre au sérieux le mot de chasse. Ce mot n'est pas une image destinée à ajouter de l'indignation à l'indignation, mais une véritable catégorie politique. [4] Chasser, ce n'est pas seulement poursuivre un corps, mais d'abord le produire comme chassable. C'est tracer une ligne entre ceux dont la présence va de soi et ceux dont la présence reste toujours soumise à condition. Ici, cette ligne ne passe pas à la frontière extérieure de l'État, ni dans un centre de rétention, ni sur une route d'exil. Elle passe au pied d'un immeuble, dans un quartier populaire, à l'endroit même où des enfants jouent. Elle transforme le jeu en occupation et le bruit en nuisance raciale, jusqu'à faire de la présence enfantine une provocation, et du voisinage un territoire à défendre.
C'est pourquoi cet événement ne peut en aucun cas être ramené à une simple altercation de voisinage, comme si l'irritation devant le bruit, l'hypothèse d'un accident ou la seule haine individuelle d'un homme suffisaient à en épuiser le sens. Le racisme, ici, ne relève pas seulement d'une opinion ou d'une haine exprimée, mais d'une production de l'espace, dans la mesure où il fabrique du dehors à l'intérieur même du dedans, transforme des enfants qui sont là, qui jouent là, qui ont pleinement le droit d'être là, en présences auxquelles il faudrait rappeler qu'elles ne seraient jamais tout à fait chez elles. Il fait ainsi de l'injure, lorsqu'elle prend la forme d'un « dehors », non la description d'une extériorité préalable, mais l'acte même qui la produit, qui fabrique l'étranger intérieur et invente une frontière à l'endroit précis où l'espace devrait rester à partager.
Cette production de l'espace atteint ici une gravité particulière parce qu'elle vise des enfants. Non que l'enfance soit jamais réellement protégée de la violence, tant l'histoire sociale et coloniale montre au contraire combien elle en fut l'une des cibles les plus exposées, mais parce qu'elle continue malgré tout de fonctionner comme une limite normative que le racisme, dans cette scène, franchit ouvertement en refusant de reconnaître dans l'enfant autre chose qu'un corps racialisé à expulser. Or c'est précisément cette limite que la scène d'Espaly-Saint-Marcel donne à voir comme franchie. L'enfant racisé n'y apparaît plus d'abord sous le signe de son âge, de son jeu, de sa vulnérabilité ou de sa présence ordinaire. Il est saisi par une lecture raciale qui le précède, le fixe, et recouvre ce qui devrait le rendre immédiatement reconnaissable comme enfant. Avant même d'être perçu comme un enfant qui joue, il est assigné à une couleur et à une origine supposées, c'est-à-dire à une étrangeté fabriquée qui le constitue d'emblée comme présence en trop. [5] C'est en ce sens seulement que l'on peut parler d'une enfance désenfantisée, non parce que l'enfant perdrait son enfance, mais parce que le regard raciste refuse de lui reconnaître la valeur de protection qu'elle devrait encore porter.
La carabine intervient alors comme l'instrument d'une souveraineté minuscule. Celui qui n'a aucun mandat sur l'espace commun se comporte comme s'il pouvait, depuis le seuil de son domicile, étendre au dehors partagé une autorité qu'il ne possède pas. L'arme donne à cette prétention une puissance matérielle, mais elle ne l'invente pas, puisqu'elle donne forme à une permission déjà présente, celle qui fait que certains corps sont perçus comme moins légitimes dans leur droit à occuper l'espace commun.
Cette permission diffuse ne surgit pas hors du monde, comme si elle relevait seulement d'une disposition individuelle ou d'un passage à l'acte sans histoire. Elle appartient à un climat, non au sens où un discours politique, médiatique ou gouvernemental produirait directement un tir de carabine, ce qui reconduirait une causalité trop pauvre, mais au sens où certaines paroles publiques, à force de désigner les mêmes corps - les Noirs, les Arabes, les musulmans, les immigrés ou leurs descendants - comme suspects, intrusifs ou menaçants, abaissent peu à peu les seuils de ce qui peut se dire, se penser et parfois se faire. Ce qui relevait encore de la honte peut alors se présenter comme une opinion légitime, puis s'installer dans l'air commun jusqu'à modifier la perception même des lieux et des présences. Dans un tel climat, certains enfants n'apparaissent plus simplement comme des enfants qui jouent au pied d'un immeuble, mais comme les signes anticipés d'un trouble, et leur présence dans l'espace commun devient aussitôt plus fragile, plus contestable, plus facilement exposée à l'ordre de partir.
Mais l'affaire ne s'arrête ni au moment du tir, ni au moment où les enfants prennent peur, car elle se prolonge aussitôt dans la procédure, là où la scène de l'arme doit devenir la scène de l'écriture, où la fuite, la sidération, la parole de l'enfant et celle du père doivent être reprises dans la plainte, puis transformées en éléments susceptibles d'être inscrits, qualifiés et transmis. C'est là que commence l'archive disputée du tort, c'est-à-dire le moment où ce qui a été vécu doit entrer dans une langue institutionnelle qui peut le reconnaître, mais aussi le fragmenter. [6] Si les propos racistes rapportés ont bien été tenus, ils ne constituent pas un commentaire extérieur à la violence, puisqu'ils en donnent la cible même, au point que l'arme matérialise l'injure tandis que l'injure oriente l'arme. Les séparer, ou les faire entrer dans des procédures distinctes, ne revient donc pas seulement à organiser techniquement un dossier, mais à risquer de désarticuler l'unité politique de la scène.
La question devient alors celle-ci. Que devient une violence raciste lorsqu'elle doit passer par l'appareil d'État pour être reconnue comme telle ? Que devient le tort lorsque l'institution traite d'un côté l'arme, de l'autre les mots, d'un côté le projectile, de l'autre l'ordre d'expulsion, d'un côté la peur, de l'autre son adresse raciale ? Dans cet écart peut se produire une forme d'assignation à l'illisibilité raciale. Les victimes ne doivent pas seulement dire ce qui leur est arrivé, elles doivent encore faire reconnaître que ce qui leur est arrivé leur est arrivé comme violence raciale, comme si le racisme, pourtant audible dans l'injure et lisible dans la sommation à disparaître, devait traverser une épreuve supplémentaire pour devenir recevable dans la langue de l'institution.
L'affaire d'Espaly-Saint-Marcel rejoint ainsi les textes que nous avons consacrés à Nahel, Aly, Bilal ou Alexandre Georges, tout en déplaçant leur centre de gravité. Ici, la violence première ne vient pas directement de la police ni d'un agent mandaté par l'État, mais d'un voisin qui s'arroge, depuis l'espace ordinaire du domicile, un pouvoir de tri sur le commun. L'institution revient pourtant aussitôt, non plus d'abord comme force qui frappe, mais comme puissance d'écriture et de qualification, capable de reconnaître le tort ou d'en retarder la pleine lisibilité. Le point commun n'est donc pas l'identité des faits, mais la lutte pour que ce qui a eu lieu soit nommé sans être diminué. À Espaly, cette lutte commence avec des enfants qui jouaient au pied d'un immeuble et qui ont découvert que le monde habitable pouvait se refermer sur eux sous la forme d'une frontière. C'est depuis cette scène, depuis ce basculement d'un lieu de jeu en lieu de chasse, qu'il faut désormais interroger la manière dont le racisme produit l'espace, désenfantise ceux qu'il vise et dispute jusque dans la procédure le nom même du tort.
Il faut donc revenir à la scène, non pour la raconter une seconde fois comme un fait divers dont les éléments seraient désormais établis une fois pour toutes, mais pour prendre la mesure de ce qu'elle déplace dans l'ordre même de la perception. Avant l'arme, avant la plainte, avant les qualifications judiciaires, il y a ces enfants qui jouent au football au pied des immeubles. Ce point pourrait sembler presque anecdotique, tant il relève d'un usage ordinaire de l'espace commun, mais c'est précisément cette ordinarité qui donne à l'événement sa gravité politique. Les enfants ne font rien qui puisse être interprété comme une transgression de l'espace ou comme une mise en cause de l'ordre public. Ils jouent là où des enfants jouent, dans ce dehors proche qui prolonge l'habitation sans appartenir à personne, dans cet espace qui n'est ni tout à fait privé ni simplement public, mais que le voisinage devrait reconnaître comme une part minimale du commun.
Cette scène initiale est importante parce qu'elle oblige à penser la violence non à partir de ce qui la justifie dans le récit de celui qui la commet, mais à partir de ce qu'elle interrompt. Un ballon, des voix d'enfants, un après-midi de quartier, une circulation ordinaire entre le pied de l'immeuble et le jeu. Rien de cela n'est innocent au sens abstrait du terme, car aucun espace social n'est jamais entièrement neutre, mais rien de cela ne devrait appeler l'apparition d'une arme. Le passage de cette scène de jeu à une scène de menace marque donc un renversement, puisqu'un usage ordinaire du lieu se trouve soudain converti en présence indésirable, comme si le bruit enfantin suffisait à transformer le droit d'être là en occupation à faire cesser. L'événement ne commence donc pas seulement lorsque le coup part ou lorsque les enfants prennent peur, mais au moment où leur présence cesse d'être reçue comme allant de soi.
La peur qui surgit alors n'est pas seulement la peur immédiate d'un projectile ou d'une arme, mais la découverte brutale que le lieu où l'on joue peut être retourné contre soi, que le voisinage peut devenir hostile, que le dehors familier peut soudain se refermer sous la forme d'un ordre d'expulsion. Un enfant qui se trouve face à une carabine, ou qui affirme avoir senti un projectile passer près de lui, n'est pas seulement confronté au risque immédiat d'une blessure physique. Il éprouve une rupture dans cette confiance élémentaire sans laquelle aucun lieu ne peut être pleinement habité. Ce qui se trouve atteint n'est donc pas seulement un corps exposé à la possibilité d'être touché, mais la continuité d'un monde où ce corps pouvait encore se déplacer sans se savoir d'avance menacé. Le choc ne se laisse pas alors mesurer seulement à la présence d'une plaie visible ou à l'existence d'un certificat médical, même si ces éléments comptent dans la procédure, mais il se prolonge dans ce que l'enfant emporte avec lui, dans son sommeil, dans son retour éventuel à l'école, dans sa manière de traverser à nouveau le quartier, désormais marqué par cette connaissance que le monde commun peut, sans prévenir, lui adresser une arme. [7]
Mais cette peur n'est pas une peur quelconque, ni seulement celle d'un enfant confronté à la violence d'un adulte. Elle s'inscrit dans une scène où des propos racistes sont rapportés, où le mot « dehors » donne à la menace une orientation politique, où la violence ne se contente pas d'effrayer mais désigne ceux qu'elle entend faire partir. C'est là que l'enfance est atteinte dans une dimension plus profonde. L'enfant racisé n'est pas seulement exposé à un danger immédiat, il est exposé à une lecture qui le précède et l'arrache à la scène même où il se trouve, pour le renvoyer à une origine supposée et à une étrangeté fabriquée. Avant même d'être reconnu comme un enfant qui joue, il est constitué comme une présence déplacée, comme s'il fallait lui rappeler que l'espace où il se tient ne lui appartient jamais tout à fait.
Il ne s'agit pas de prétendre que l'enfance serait habituellement préservée de la violence et que l'affaire d'Espaly-Saint-Marcel viendrait seulement briser une règle jusque-là intacte. Une telle affirmation serait historiquement fausse et politiquement naïve. Les enfants sont régulièrement exposés à des violences sociales, familiales, coloniales, policières ou militaires, et l'histoire moderne n'a cessé de montrer que l'enfance pouvait être ciblée, administrée, déplacée, mutilée, enfermée ou abandonnée. Mais l'enfance continue malgré tout de fonctionner comme une limite normative, c'est-à-dire comme ce devant quoi une société prétend reconnaître une vulnérabilité particulière. Or ce que la scène d'Espaly rend visible, c'est le moment où cette limite normative ne suffit plus, parce qu'elle est recouverte par une assignation raciale qui vient avant elle et la neutralise.
C'est en ce sens seulement que l'on peut parler d'une enfance désenfantisée. L'expression ne signifie pas que l'enfant perdrait son enfance, ni que celle-ci disparaîtrait de son corps ou de son expérience. Elle signifie que le regard raciste refuse d'accorder à l'enfance la valeur de protection qu'elle devrait encore porter. L'enfant reste enfant, mais il n'est plus perçu sous le signe premier de son âge, de sa fragilité ou de son jeu, qui se trouvent recouverts par une signification imposée de l'extérieur. Ce qui occupe alors l'espace n'est plus perçu comme une présence enfantine ordinaire, mais comme un corps racialisé déclaré en trop, dont le jeu lui-même devient un bruit suspect et dont l'appartenance fantasmée se voit fixée par l'injure dans l'ordre du dehors.
Cette opération est d'autant plus violente qu'elle se déploie dans un espace proche, presque domestique, puisque le pied de l'immeuble n'est pas un lieu abstrait, mais un seuil collectif où se négocient chaque jour les usages modestes du commun. Les enfants y apprennent quelque chose de la vie partagée, de ses limites et de ses tensions, dans cette proximité ordinaire du voisinage où le dehors prolonge l'habitation sans se confondre avec elle. Or, dans la scène d'Espaly, ce lieu se transforme en espace d'exposition. Il cesse d'accueillir le jeu pour devenir l'endroit où un adulte peut prétendre décider que certains enfants n'ont pas à être là. La violence raciste ne vient donc pas seulement troubler un espace préexistant, mais elle le recompose, en modifie la signification et fait apparaître, à l'endroit même où l'on croyait reconnaître un quartier, une frontière minuscule mais réelle.
Ce basculement est décisif pour comprendre la suite, car l'enfant désenfantisé, celui dont l'enfance a été recouverte par l'assignation raciale dans la scène même de la menace, risque de rencontrer une seconde épreuve lorsque sa parole entre dans la procédure. Ce qu'il a vu, entendu, senti devra être repris dans une langue institutionnelle, puis traduit en éléments recevables, qualifiés, parfois discutés dans leur portée, comme si l'espace du droit devait à son tour reconnaître ce que l'espace du quartier avait d'abord refusé de voir. Il faudra alors que la peur puisse être entendue, que le choc trouve sa forme probatoire, que les mots rapportés soient inscrits, et que l'unité de la scène ne soit pas brisée par les formes mêmes censées la recueillir. Ainsi, la scène d'enfance interrompue n'est pas seulement le commencement narratif de l'affaire. Elle est le lieu où se donne déjà tout le problème, puisque l'enfant y apparaît à la fois comme celui que la violence devrait épargner et comme celui que le racisme rend disponible à la menace.
La scène d'Espaly-Saint-Marcel oblige à distinguer la chasse comme geste visible, de la chassabilité comme condition préalable. Il ne suffit pas de dire qu'un homme aurait poursuivi des enfants ou qu'il aurait tiré à proximité d'eux, car cette description, même lorsqu'elle restitue la violence matérielle de l'événement, risque encore de commencer trop tard. Elle commence avec l'apparition de l'arme, le mouvement de l'adulte et la peur des enfants, alors que la scène est déjà travaillée par une opération antérieure, moins visible et plus silencieuse, qui a rendu pensable le fait que ces enfants puissent être traités comme des présences à faire fuir. La chassabilité raciale désigne précisément cette opération par laquelle certains corps, avant même d'être effectivement poursuivis, sont produits comme pouvant l'être, parce qu'ils sont déjà perçus comme excédentaires dans l'espace qu'ils occupent.
Chasser, en ce sens, ne signifie pas seulement courir après quelqu'un, ni même le menacer. C'est d'abord produire un rapport d'asymétrie dans lequel un corps peut se donner le droit d'en déplacer un autre, de lui intimer de partir, de lui signifier que sa présence n'est admise qu'à condition d'être discrète et toujours susceptible d'être contestée. La chasse ne commence donc pas au moment où celui qui poursuit se met en mouvement, mais au moment où celui qui sera poursuivi a déjà été constitué comme un corps disponible à la poursuite. Il y a là une opération politique profonde, que la scène d'Espaly condense brutalement, parce qu'elle touche des enfants dont la seule présence dans le dehors proche de l'immeuble se trouve convertie en présence expulsable. [8]
Cette chassabilité n'est pas seulement sociale ou spatiale. Elle est raciale parce qu'elle procède d'une assignation qui précède les gestes des enfants, leur jeu, leur bruit, leur manière d'habiter le lieu. Ceux-ci ne deviennent pas menaçants parce qu'ils auraient accompli un acte appelant une réponse, mais parce que leur présence est lue à travers une grille où la couleur et l'origine supposée, prises dans une appartenance fantasmée, suffisent à transformer l'ordinaire en trouble. Il ne s'agit donc pas de dire que la race existerait comme une donnée naturelle, mais de montrer comment elle opère comme un rapport social qui distribue inégalement la légitimité d'apparaître dans l'espace commun. [9] La race, ici, n'est pas ce que les enfants sont, mais ce que le regard raciste fait d'eux en les arrachant à la scène de jeu pour les inscrire dans une scène d'intrusion.
C'est pourquoi l'injure rapportée est si décisive. Lorsqu'elle prend la forme d'un ordre de départ, elle ne se contente pas d'insulter, puisqu'elle institue un rapport au lieu en signifiant que ceux qui sont là ne devraient pas y être, ou qu'ils n'y sont jamais que sous condition. Elle transforme ainsi l'espace commun en espace conditionnel, et cette conditionnalité se trouve au cœur de la chassabilité raciale. Le problème n'est donc pas seulement qu'un homme aurait nommé des enfants par des catégories racistes, mais que cette nomination, si elle est établie, fonctionne comme un acte spatial, comme une manière de retirer à ces enfants la pleine évidence de leur présence. Le « dehors » ne renvoie pas à un lieu précis où ils devraient aller. Il fabrique un dehors autour d'eux, là même où ils se trouvent.
Ce mécanisme rejoint une expérience plus large du corps racialisé, qui n'apparaît jamais simplement comme corps singulier, mais comme une présence déjà précédée par un savoir hostile, par une perception qui le fixe avant qu'il n'agisse. Le regard raciste ne voit pas d'abord ce que fait l'enfant. Il croit reconnaître en lui une signification déjà disponible, déposée sur son corps comme une enveloppe qui transforme sa présence en signe. Le corps racialisé se trouve ainsi exposé à une capture perceptive où il n'est plus rencontré dans la situation qu'il traverse, mais à travers l'image préalable que l'on a fabriquée de lui. [10]
La violence de cette opération tient à ce qu'elle précède toute justification. Elle fabrique d'abord un corps en trop, puis elle pourra toujours trouver ensuite des raisons apparentes à son rejet. Le bruit des enfants, leur manière de jouer ou leur proximité avec une fenêtre peuvent alors être repris dans un récit de l'exaspération, mais ce récit masque ce qui le rend possible. Ce n'est pas le bruit en lui-même qui suffit à expliquer la scène, c'est le fait que ce bruit soit entendu comme le bruit de ces enfants-là, déjà inscrits dans un imaginaire du trouble. La chassabilité raciale commence exactement dans cette conversion, lorsque des gestes ordinaires se chargent d'un sens que d'autres corps, dans la même situation, ne porteraient pas de la même manière.
Il faut donc refuser de faire de la chasse une pure métaphore, car elle permet de nommer une structure d'exposition dans laquelle être chassable ne signifie pas seulement risquer d'être un jour poursuivi par un individu violent, mais habiter un monde où la possibilité de l'expulsion accompagne déjà certaines présences et où le droit d'être là peut être contesté sans que celui qui le conteste ait besoin de produire une raison véritable. Cette possibilité ne se manifeste pas toujours sous la forme spectaculaire d'une arme. Elle peut se loger dans un regard, dans une plainte de voisinage, dans une injonction au silence ou dans cette manière de faire sentir que certains corps dérangent avant même d'avoir fait quoi que ce soit. À Espaly-Saint-Marcel, l'arme rend cette structure brutalement visible, mais elle ne la crée pas à partir de rien.
C'est là que l'affaire prend une portée qui excède l'individu mis en cause. Si l'on s'en tenait à sa seule psychologie, à son ressentiment, à sa colère ou à sa revendication raciste, on manquerait la dimension collective de ce que l'événement révèle. La chassabilité raciale n'appartient pas seulement à celui qui chasse. Elle suppose un monde où le geste de chasse devient concevable, où l'espace commun peut être imaginé comme un espace à défendre contre certains enfants, où l'ordre de partir peut se présenter comme une manière de rétablir une tranquillité prétendument troublée. Le racisme n'agit donc pas seulement dans la conscience de l'agresseur, mais dans la distribution des évidences, dans ce qui paraît supportable ou intolérable, dans ce qui est reconnu comme présence légitime ou ressenti comme occupation.
L'enfant racisé se trouve ainsi placé dans une contradiction brutale. Il appartient au lieu par l'usage qu'il en fait, par le jeu et par cette familiarité quotidienne qui permet aux enfants d'habiter un dehors sans avoir à en produire le titre. Mais il est en même temps renvoyé à une extériorité fabriquée, comme si sa présence devait toujours être validée par ceux qui s'arrogent le droit de définir le voisinage. La chassabilité raciale naît de cette contradiction, puisqu'elle fabrique un corps qui est là sans être reconnu comme pleinement là, un corps présent mais déjà susceptible d'être sommé de disparaître. Elle ne nie pas seulement un droit abstrait, elle abîme la manière même dont un enfant peut se sentir appartenir au monde qui l'entoure.
Il importe enfin de comprendre que cette chassabilité n'est pas seulement une condition de la violence initiale, mais aussi ce qui rend possible sa minoration après coup. Si certains corps sont déjà perçus comme moins légitimes dans l'espace commun, alors la violence qui les atteint risque toujours d'être traduite autrement, sous la forme d'un conflit de voisinage, d'une réaction excessive à un trouble ou d'un incident dont le caractère racial resterait à démontrer. La chassabilité produit ainsi un double effet, car elle expose d'abord certains enfants à la menace, puis rend plus difficile la pleine reconnaissance de ce qui les a exposés. C'est pourquoi l'affaire d'Espaly-Saint-Marcel ne peut pas être pensée seulement à partir de l'arme. Il faut partir de ce qui, avant l'arme, a rendu possible qu'un enfant soit perçu comme un corps à chasser, puis de ce qui, après l'arme, oblige encore cet enfant et les siens à faire reconnaître que cette chasse avait un nom.
La chassabilité raciale ne concerne jamais seulement les corps car elle engage aussi les lieux où ces corps apparaissent, les seuils qu'ils traversent et les espaces qu'ils habitent sans avoir à demander l'autorisation d'y être. C'est pourquoi la scène d'Espaly-Saint-Marcel ne peut être comprise si l'on sépare la violence dirigée contre les enfants de la transformation du lieu où cette violence se produit. Le pied de l'immeuble n'est pas un simple décor, mais le lieu même de l'opération raciste, l'endroit où une présence ordinaire se trouve convertie en présence contestée et où l'espace cesse d'être pleinement partagé pour devenir un espace conditionnel, dont l'évidence commune se trouve brusquement retirée à certains corps.
La frontière qui s'y dessine n'a pas besoin d'un mur, d'un poste de contrôle ou d'un dispositif administratif pour produire ses effets, puisqu'elle peut apparaître dans une injonction, dans un regard, ou dans la manière dont une présence est perçue comme indésirable avant même d'avoir fait quoi que ce soit. Lorsque l'ordre rapporté prend la forme d'un « dehors », il ne renvoie pas seulement les enfants vers un autre lieu, mais introduit du dehors là où ils se trouvent déjà, en produisant une extériorité au cœur même de l'espace commun, comme si le quartier pouvait soudain se diviser entre ceux qui y seraient naturellement chez eux et ceux dont la présence resterait soumise à révocation. C'est en cela que la frontière passe au pied de l'immeuble, non parce qu'elle séparerait deux États, mais parce qu'elle sépare des manières d'habiter un même lieu.
Il faut donc entendre le « dehors » comme un acte spatial. Il ne décrit pas une situation préalable, mais l'institue. Les enfants ne sont pas dehors parce qu'ils viendraient d'un autre territoire, parce qu'ils auraient franchi une limite ou parce qu'ils se trouveraient là illégitimement. Ils le deviennent au moment où l'injure les y assigne. Le racisme produit ainsi une géographie instantanée, mais cette instantanéité n'a rien d'accidentel car elle réactive une longue histoire de l'étranger intérieur, de celui qui est là sans être jamais pleinement reconnu comme étant d'ici, de celui dont la présence demeure exposée à la question de son droit d'être là.
Cette opération est d'autant plus violente qu'elle touche un espace de proximité. Le pied de l'immeuble n'est pas un lieu abstrait où s'exercerait seulement une logique générale d'exclusion. Il est fait d'usages quotidiens, de passages, de jeux, de relations parfois tendues mais ordinaires, de cette familiarité modeste par laquelle un quartier se constitue malgré tout comme monde vécu. C'est précisément ce tissu de proximité que le racisme vient défaire, lorsqu'il transforme l'endroit où des enfants peuvent jouer en lieu où leur présence doit être justifiée, et fait surgir une frontière non dans un espace vide de relations, mais au cœur même d'un voisinage.
La production raciste de l'espace repose sur cette inversion. Ce qui devrait relever d'un usage commun devient un privilège contestable, une présence enfantine se trouve relue comme occupation, et ce qui devrait rester un dehors partagé se trouve réapproprié par le regard de celui qui prétend en décider la composition. Le racisme ne se contente donc pas d'ajouter une hostilité à un lieu déjà donné. Il modifie ce lieu de l'intérieur, en altère les coordonnées sensibles, et transforme la signification des gestes les plus ordinaires, de sorte qu'un cri, un ballon ou un mouvement d'enfant ne sont plus perçus de la même manière selon les corps auxquels ils sont attachés.
C'est ici que le racisme apparaît comme une police du sensible, non parce qu'il faudrait confondre immédiatement cette scène avec l'institution policière, mais parce qu'il organise une distribution inégale des places et des droits d'apparition. [11] Il décide quels corps peuvent faire du bruit, stationner ou jouer sans que leur présence soit aussitôt convertie en menace. Cette police n'a pas toujours besoin d'un uniforme, puisqu'elle peut se loger dans un voisinage, dans un seuil domestique qui s'arroge le droit d'organiser le dehors, et elle commence lorsque certains corps, par leur seule apparition, sont déjà tenus pour déplacés.
L'espace commun n'est donc pas seulement l'espace où plusieurs corps coexistent, mais celui où se décide, souvent silencieusement, quelles présences peuvent être reçues sans justification et quelles autres doivent se rendre discrètes pour être tolérées. L'affaire d'Espaly-Saint-Marcel rend visible cette dissymétrie. Les enfants ne sont pas expulsés d'un lieu dont ils auraient été juridiquement exclus, mais d'une évidence sensible, celle qui devrait leur permettre d'être là sans avoir à prouver qu'ils y ont droit. La frontière ne vient donc pas après coup, elle se forme au moment où leur présence cesse d'être admise comme simple présence et devient le signe d'un désordre supposé.
Cette frontière intérieure rejoint des formes plus vastes de tri et d'assignation, mais elle les ramène à une échelle presque domestique. Elle montre que la frontière n'est pas seulement située aux marges du territoire national, dans les lieux où l'État contrôle les passages ou administre les mobilités puisqu'elle circule aussi dans l'espace quotidien, à travers les regards, les habitudes de soupçon et les manières d'ordonner la proximité. Elle peut passer devant un hall, autour d'un banc ou au bord d'un terrain de jeu improvisé, partout où l'on fait sentir à certains qu'ils ne sont jamais entièrement légitimes dans l'espace qu'ils habitent pourtant. La frontière devient alors moins une ligne qu'une opération, moins un lieu fixe qu'une manière de produire du dehors autour de certains corps. [12]
Cette opération engage une orientation raciale de l'espace. Certains corps y avancent comme s'ils étaient portés par l'évidence du lieu, tandis que d'autres le rencontrent comme une surface de friction. [13] Ils ne sont pas nécessairement empêchés à chaque instant, mais leur présence demeure plus facilement interrompue, questionnée ou rendue suspecte. Le racisme travaille ainsi la sensation même d'être chez soi, non seulement en refusant l'appartenance par des discours explicites, mais en la rendant instable dans les gestes les plus ordinaires, lorsqu'il s'agit de jouer, de courir, de parler, ou simplement de rester là. Pour certains enfants, le quartier cesse alors d'être le milieu de l'enfance pour devenir un espace où l'enfance peut être brusquement ramenée à une assignation.
Il faut insister sur ce point, car il empêche de rabattre l'événement sur la seule brutalité d'un homme. Si la scène a cette portée, c'est parce qu'elle révèle une structure plus générale dans laquelle l'espace commun est continuellement produit comme commun pour certains et conditionnel pour d'autres. Les enfants n'ont pas seulement été attaqués dans un espace, c'est l'espace lui-même qui a été recomposé par l'attaque. Le racisme a fait apparaître dans le quartier une ligne de partage qui était peut-être déjà là, mais que l'arme et l'injure ont rendue brutalement visible. À l'endroit où l'on croyait voir un pied d'immeuble, il a fait surgir une frontière.
Cette frontière n'est pas seulement symbolique, car elle affecte les conduites, les déplacements et la mémoire des lieux. Après une telle scène, revenir au même endroit ne signifie plus revenir tout à fait dans le même monde. Le ballon peut rouler au même endroit, les immeubles peuvent être les mêmes, le trajet entre la maison et le dehors peut n'avoir pas changé, mais le lieu porte désormais la trace d'une menace possible. L'enfant qui y revient ne rencontre plus seulement l'espace du jeu, mais aussi le souvenir d'une adresse hostile, et cette connaissance nouvelle que le voisinage peut se retourner, dès lors que certains prétendent défendre l'espace commun contre ceux qui l'habitent.
C'est pourquoi la frontière au pied de l'immeuble ne doit pas être comprise comme une métaphore. Elle désigne une transformation concrète de l'expérience spatiale. Elle dit que le racisme ne fonctionne pas seulement en produisant des représentations dégradantes de certains corps, mais en organisant les conditions mêmes de leur apparition dans le monde partagé. Il ne se contente pas de dire qui serait inférieur ou indésirable, il travaille les lieux où cette indésirabilité peut devenir sensible, praticable et parfois armée. La scène d'Espaly-Saint-Marcel montre ainsi que la chasse à l'enfant suppose toujours un terrain de chasse, non parce que le quartier le serait par nature, mais parce que le racisme tente de le produire comme tel.
La question n'est donc pas seulement de savoir qui a tiré, ni même qui a insulté. Elle est aussi de savoir comment le tir et l'injure ont transformé l'expérience du lieu, comment une frontière s'est installée dans le voisinage, comment le droit d'habiter a été contesté à des enfants. Si le racisme transforme l'espace commun en espace conditionnel, alors la réponse à l'événement ne peut pas se limiter à la reconnaissance d'une violence individuelle. Elle doit aussi porter sur la restitution du commun, c'est-à-dire sur la possibilité pour ceux qui ont été désignés comme dehors de réapparaître comme pleinement légitimes là même où l'on a prétendu les chasser.
Ce qui se joue à Espaly-Saint-Marcel ne tient pas seulement à l'irruption d'une arme dans une scène d'enfance. Il faut encore interroger la position depuis laquelle cette arme apparaît, car elle surgit depuis un lieu qui n'est ni celui de la police, ni celui d'un pouvoir officiellement institué, mais celui du voisinage et du domicile, ce seuil privé qui prétend soudain étendre son autorité au dehors commun. C'est là que se constitue une forme de souveraineté minuscule, non parce qu'elle serait faible dans ses effets, mais parce qu'elle se déploie à une échelle apparemment ordinaire, depuis un domicile, une fenêtre, un seuil, là où un homme prétend transformer sa proximité avec un lieu en pouvoir sur ceux qui l'habitent.
La carabine n'est donc pas seulement un objet dangereux. Elle est l'instrument par lequel une prétention privée cherche à devenir une puissance sur l'espace commun. Celui qui n'a aucun mandat pour régler l'usage du dehors se comporte comme si la proximité de son domicile lui donnait un droit sur ce qui l'entoure, comme si la fenêtre, le garage, l'entrée de l'immeuble ou le seuil de l'habitation pouvaient devenir autant de points depuis lesquels ordonner le voisinage. Il ne s'agit pas de défendre un espace privé contre une intrusion réelle, mais d'étendre imaginairement la propriété jusqu'au lieu partagé, puis de faire de ce partage même une offense lorsqu'il est occupé par des corps déjà lus comme indésirables.
Cette souveraineté est minuscule par son échelle, mais elle reproduit une logique beaucoup plus vaste, celle d'un pouvoir qui ne possède pas le commun mais prétend en commander l'usage. L'homme armé ne se contente pas d'exprimer une haine. Il tente d'en faire une puissance d'organisation spatiale. Il se donne le rôle d'un gardien du seuil, mais d'un seuil qu'il déplace au-delà de chez lui, jusque dans le pied d'immeuble où des enfants jouent. La violence raciste commence alors à prendre la forme d'une police privée du commun, c'est-à-dire d'un pouvoir sans mandat qui transforme une position de simple voisin en prétention à gouverner le dehors.
Ce point est décisif, car il empêche de réduire l'affaire à l'opposition entre un individu violent et des enfants victimes. Ce qui apparaît dans cette scène, c'est une manière pour le racisme de se donner comme défense. Celui qui menace peut encore se raconter comme celui qui aurait été dérangé, mis à l'épreuve par la présence des enfants, tandis que la carabine surgit dans un récit où l'agresseur tente de se placer du côté de la protection, comme si l'arme venait répondre à une menace dont il aurait été l'objet. Cette inversion est l'un des mécanismes les plus constants de la violence raciale. Celui qui détient la puissance de blesser se raconte comme celui qui se protège, tandis que ceux qui subissent la menace doivent encore démontrer qu'ils n'étaient pas eux-mêmes la cause du danger. [14]
C'est pourquoi la question de l'arme ne peut pas être isolée de la question du droit à la défense. Une société ne distribue pas également la possibilité de se dire menacé. Certains corps sont autorisés à transformer leur peur en protection légitime, tandis que d'autres voient leur simple présence convertie en péril. Dans la scène d'Espaly, l'homme armé peut invoquer l'exaspération ou l'accident, mais les enfants, eux, doivent faire reconnaître que leur peur n'est pas une exagération, que les propos rapportés ne sont pas accessoires, et que le tir ne peut être séparé du monde racial dans lequel il prend sens. L'asymétrie est là, dans cette situation où un homme peut présenter son geste comme réaction à un trouble, tandis que des enfants doivent prouver que leur présence n'était pas ce trouble.
La souveraineté minuscule du seuil fonctionne donc à partir d'une fiction. Elle suppose que le voisinage serait un espace menacé par ceux qui l'habitent autrement, et qu'il faudrait le préserver contre des enfants dont le jeu devient, dans le regard raciste, le signe d'une occupation. Cette fiction transforme la tranquillité en propriété morale, puis cette propriété morale en droit de sommation. Celui qui s'y autorise ne dit pas seulement que les enfants font trop de bruit. Il prétend que leur manière d'être là excède ce que le lieu peut supporter. Il ne se contente pas de vouloir le silence, il veut rétablir une hiérarchie des présences.
L'arme intervient alors comme la matérialisation brutale de cette prétention. Elle ne remplace pas l'injonction, elle lui donne une force physique en faisant passer l'ordre d'expulsion dans la possibilité d'une atteinte au corps. Si les injures rapportées ont bien été prononcées, la carabine ne vient pas après les mots comme un élément séparé puisqu'elle prolonge leur violence dans la possibilité d'une atteinte au corps. Le racisme ne parle plus seulement depuis le langage. Il prend position dans l'espace et menace depuis un seuil devenu poste de contrôle.
Il faut mesurer ce que cette configuration fait au commun. Celui-ci n'est pas seulement atteint dans les grandes formes visibles de l'exclusion politique, détruit lorsqu'un État ferme une frontière, lorsqu'une loi exclut ou lorsqu'une institution refuse d'inscrire un tort. Il peut être attaqué à une échelle plus proche, dans la relation de voisinage, lorsque celui qui partage un lieu avec d'autres prétend se réserver le pouvoir de dire qui y appartient. La violence ne vient donc pas de l'extérieur du quartier. Elle surgit de l'intérieur même de sa proximité, révélant que le voisinage n'est jamais en soi une garantie de communauté, puisqu'il peut devenir le lieu d'une hostilité d'autant plus brutale qu'elle s'appuie sur la familiarité des distances courtes.
Cette proximité donne à la scène sa charge particulière. Être menacé par un inconnu de passage ne produit pas la même expérience qu'être menacé depuis un lieu où l'on devra peut-être repasser, devant une fenêtre que l'on pourra revoir, au pied d'un immeuble où le jeu avait ses habitudes. La souveraineté minuscule du seuil n'est donc pas seulement un geste ponctuel. Elle laisse une trace dans l'espace, parce qu'elle attache la menace à un lieu identifiable, à un visage possible, à une cible. Elle fait du quartier un espace où l'enfant peut désormais reconnaître le point depuis lequel le monde commun s'est retourné contre lui.
Il ne s'agit pas pour autant de transformer le voisin armé en figure exceptionnelle, comme si son geste appartenait à une monstruosité solitaire dont la société pourrait se laver les mains. C'est précisément l'inverse qu'il faut penser. La souveraineté minuscule du seuil est possible parce qu'elle condense des autorisations plus larges et des formes ordinaires de soupçon qui précèdent l'événement. L'homme qui prétend défendre son voisinage contre des enfants racisés n'invente pas seul le monde dans lequel il se croit légitime. Il en actualise violemment une possibilité.
Cette actualisation prend la forme d'un pouvoir sans titre, qui emprunte à la police sa logique la plus brutale lorsqu'elle ne protège plus le commun, mais prétend décider quelles présences peuvent y être admises. Prétendre décider qu'une présence enfantine relève moins du jeu que du trouble, c'est déjà exercer une police du lieu. Le voisin armé ne devient pas un policier au sens institutionnel, mais il adopte une fonction policière au sens où il prétend ordonner l'espace et y rétablir une hiérarchie des présences.
La violence de cette prétention se révèle pleinement lorsqu'on la rapporte à l'enfance. Car il ne s'agit pas d'un conflit abstrait autour d'un territoire, mais d'un pouvoir exercé contre ceux qui devraient pouvoir habiter le dehors sans devoir en justifier l'usage. L'enfant qui joue au pied de l'immeuble n'exerce aucune souveraineté et ne possède pas l'espace. Il l'habite provisoirement, par le jeu, par cette manière légère de faire monde sans le gouverner. Face à lui, la carabine introduit une dissymétrie radicale, puisqu'elle substitue à l'usage fragile du commun une volonté de commandement, et à la présence enfantine une scène où l'adulte armé prétend avoir le dernier mot sur le lieu.
C'est pourquoi la souveraineté minuscule du seuil ne peut être réduite à un débordement local ou à l'excès isolé d'un voisin armé. Elle est l'une des formes par lesquelles le racisme ordinaire rejoint une logique politique plus large. Il ne se contente pas de dégrader ceux qu'il vise, puisqu'il cherche à régler leur apparition, à décider des lieux où ils peuvent être tolérés, à rappeler que leur présence reste conditionnelle. Dans cette scène, le seuil ne sépare plus seulement le dedans du dehors. Il devient l'endroit depuis lequel un homme prétend produire du dehors pour d'autres. La carabine, dès lors, n'est pas seulement une arme, mais l'instrument par lequel cette frontière inventée tente de se rendre effective.
Il faut maintenant inscrire la scène d'Espaly-Saint-Marcel dans le climat qui la rend pensable, sans céder pour autant à la facilité d'une causalité directe. Aucun discours public ne produit mécaniquement un tir de carabine, et il serait trop pauvre de chercher dans une séquence médiatique, une déclaration politique, ou une formule gouvernementale l'origine linéaire d'un geste violent. Mais un climat n'agit pas comme une cause isolable. Il travaille les seuils de perception et de tolérance, il déplace ce qui peut être dit sans honte, entendu sans scandale durable, puis repris comme opinion légitime alors même que s'y reconduisent des formes anciennes de désignation raciale. C'est à ce niveau qu'il faut penser la permission, non comme un ordre explicite adressé à un individu, mais comme la transformation progressive de l'espace sensible et politique dans lequel certains peuvent se croire fondés à parler, à menacer et à chasser.
L'affaire d'Espaly-Saint-Marcel ne surgit donc pas dans un pays abstrait, ni dans une société qui découvrirait soudain, à la faveur d'un fait divers, la persistance du racisme. Elle s'inscrit dans une France où les atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux demeurent à un niveau élevé, puisque les services de police et de gendarmerie ont enregistré en 2025 plus de 16 400 infractions de ce type, dont 9 700 crimes ou délits, en hausse de 5 pour cent par rapport à l'année précédente, et où la majorité de ces faits relève encore d'injures, de provocations ou de diffamations. [15] Ces chiffres ne suffisent évidemment pas à dire l'expérience vécue du racisme, puisqu'ils dépendent des plaintes, des classements, des qualifications et de la volonté institutionnelle d'enregistrer ce qui est signalé. Mais ils indiquent au moins ceci : l'injure raciste n'est pas un reste folklorique, une survivance marginale ou une parole honteuse vouée à disparaître d'elle-même. Elle demeure une forme massive de la violence raciale, précisément parce qu'elle travaille les seuils du commun avant même qu'un geste armé ne surgisse.
Ce point est décisif pour l'affaire qui nous occupe. Si les propos rapportés ont été tenus, ils n'accompagnent pas seulement la violence comme un excès de langage, mais appartiennent à cette couche de paroles par lesquelles une société apprend à certains corps qu'ils sont tolérés plutôt que pleinement accueillis, toujours susceptibles d'être rappelés à un dehors qu'on fabrique pour eux. C'est dans cette répétition que se forme une permission raciste diffuse. Il ne tient pas seulement à des mots spectaculaires, mais à la banalisation de catégories qui associent sans cesse les Noirs, les Arabes, les musulmans, les immigrés ou leurs descendants à une menace pour l'ordre, la tranquillité, la République ou l'identité nationale. À force d'être désignés comme problème, ces corps finissent par être perçus comme porteurs d'un trouble avant même d'avoir agi, et l'espace commun devient alors moins un espace partagé qu'un lieu travaillé par les affects racistes qui le traversent.
Il faut aussi nommer la dimension institutionnelle de ce climat. Lorsque des responsables politiques reprennent des formules qui stigmatisent publiquement des pratiques associées aux musulmans, et que la question du voile devient l'un des lieux récurrents où se rejoue cette mise en suspicion, il ne s'agit pas seulement d'un débat sur la laïcité, le sport ou l'ordre public. Il s'agit d'une manière d'installer certains corps dans un régime de suspicion permanente. La phrase de Bruno Retailleau, « Vive le sport, et donc à bas le voile », prononcée lors d'un rassemblement présenté comme dirigé contre l'islamisme, appartient à cette atmosphère où la lutte affichée contre un ennemi idéologique tend à se rabattre sur des corps réels, très souvent féminins, auxquels s'imposent des injonctions contradictoires et impossibles quant à leur présence : être là sans trop apparaître, appartenir sans que les signes de cette appartenance puissent devenir immédiatement suspects. [16] Ce type de parole n'explique pas Espaly. Il participe au monde dans lequel Espaly devient lisible.
La prudence est ici indispensable. Il ne s'agit pas de mélanger tous les faits, ni de faire d'un événement local le simple symptôme d'une totalité indistincte que l'on nommerait « racisme français ». Il faut au contraire comprendre comment des scènes différentes peuvent se répondre sans se confondre. L'attaque verbale contre un signe religieux, le soupçon médiatique dirigé vers les quartiers populaires, les discours d'expulsion visant les étrangers ou les propos qui reconduisent l'hostilité envers les Noirs et les Arabes, n'ont pas la même forme ni la même histoire. Mais ces registres peuvent converger dans une même production de l'indésirable, lorsque des groupes distincts sont constamment ramenés à une menace commune ou à une présence qu'il faudrait contenir. Le « climat d'autorisation » ne réside donc pas dans l'identité des discours, mais dans leur effet commun sur la perception des corps. Il rend plus facile de croire que certains sont de trop.
Cette hiérarchisation se manifeste aussi dans la manière dont les racismes sont reconnus, commentés, mobilisés ou relativisés. La lutte contre l'antisémitisme est nécessaire et ne saurait être opposée à la lutte contre les autres formes de racisme. Mais elle peut être instrumentalisée lorsqu'elle sert à disqualifier les paroles antiracistes qui nomment le racisme anti-Noirs, anti-Arabes ou antimusulman - ou encore, bien évidemment, toutes critiques émises à l'encontre de l'État d'Israël - comme si la reconnaissance d'une violence devait nécessairement en concurrencer une autre. L'enjeu n'est pas d'établir une comptabilité des douleurs, mais de refuser le régime politique qui distribue différemment la crédibilité des victimes. Une société qui prétend combattre tous les racismes doit pouvoir reconnaître chacun d'eux dans sa structure propre, sans demander à certaines victimes d'attendre, de préciser, de prouver davantage, ou de ne pas troubler l'ordre des indignations légitimes.
C'est pourquoi certaines séquences politiques récentes doivent être évoquées avec exactitude. Lorsqu'une minute de silence est observée à l'Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque, avant que les révélations sur son profil néonazi et antisémite ne provoquent un embarras public, l'enjeu n'est pas de tirer de cette seule séquence une conclusion générale sur l'État, mais de comprendre ce qu'elle révèle de la rapidité avec laquelle certaines figures peuvent être publiquement honorées, puis de la gêne institutionnelle qui surgit lorsque cette reconnaissance apparaît rétrospectivement intenable. [17] L'institution peut se tromper, rectifier, assumer ou se justifier, mais ces gestes ne se valent pas pour ceux qui constatent, dans le même temps, la lenteur ou la prudence extrême avec laquelle d'autres violences sont qualifiées. Le problème n'est donc pas seulement la faute ponctuelle. Il est dans la distribution politique des évidences.
Cette distribution apparaît fortement à Espaly-Saint-Marcel. Les enfants disent la peur, le père affirme avoir signalé les injures, des témoins rapportent des propos racistes, des associations interviennent, une vidéo circule où le mis en cause revendique sa fierté d'être raciste, et pourtant le caractère racial de la scène semble encore devoir faire l'objet d'un travail supplémentaire pour être inscrit comme tel. C'est précisément cela que ce climat de permission raciste rend possible, non seulement le geste, mais aussi la difficulté à nommer le geste sans en dissocier les éléments. Le racisme peut être visible et audible, puis rester malgré tout difficile à recevoir comme principe organisateur de la violence. Il devient un élément à part, une qualification différée, une enquête distincte, presque une couche seconde déposée sur l'événement.
Il ne faut donc pas séparer trop vite le climat politique du travail procédural. Le climat d'autorisation prépare la scène en rendant certains corps chassables, mais il prépare aussi sa minoration possible, parce qu'une société habituée à entendre parler de ces corps comme de problèmes éprouve plus difficilement la violence qui les vise comme scandale absolu. Là où d'autres enfants auraient peut-être été spontanément reconnus comme victimes sans reste, ceux d'Espaly doivent entrer dans une bataille pour la qualification de ce qu'ils ont vécu. Leur peur doit être rendue lisible, leur parole reprise, l'injure consignée, et le lien entre l'arme et le racisme défendu contre la séparation qui menace de le dissoudre.
L'autorisation dont il est question n'est donc pas seulement celle qui précède l'arme. Elle continue après elle, dans les formes mêmes de la réception publique et institutionnelle de la violence. Elle se manifeste lorsque l'on parle d'un voisin excédé plutôt que d'un ordre raciste d'expulsion, lorsque le bruit des enfants devient le contexte explicatif d'une menace armée, lorsque l'injure est séparée du tir comme si l'une ne donnait pas à l'autre sa cible et son sens. Elle travaille la scène avant le geste en rendant certains corps disponibles à la chasse, puis après le geste, lorsqu'elle complique la reconnaissance de cette chasse sous son nom.
Ainsi, le climat d'autorisation raciste n'est pas un décor extérieur à l'affaire d'Espaly-Saint-Marcel. Il est la condition atmosphérique dans laquelle l'événement devient possible, puis discutable. Il ne remplace pas l'analyse du geste, mais l'oblige à remonter vers ce qui, dans la langue publique, dans les institutions, dans les médias et dans les habitudes sensibles du pays, rend certains enfants moins immédiatement protégés par leur enfance. À Espaly, un homme est mis en cause pour avoir tiré à proximité d'enfants. Mais ce que la scène révèle dépasse l'homme et le tir. Elle montre un pays où certains enfants peuvent être perçus comme déjà trop présents, puis contraints, une fois menacés, de faire reconnaître que cette menace avait une orientation raciale.
Après la scène du jeu interrompu, après la carabine, après l'injure rapportée et la peur des enfants, une autre scène commence, moins visible mais tout aussi décisive, celle où l'événement doit entrer dans les formes de l'institution. Il ne suffit pas qu'une violence ait eu lieu pour qu'elle soit reconnue dans ce qui la constitue. Il faut encore qu'elle soit dite, reçue, transcrite, qualifiée, puis transmise dans un dossier dont les catégories ne recueillent jamais le réel sans le transformer. C'est à cet endroit que la question de l'archive devient centrale, non comme simple conservation de ce qui s'est passé, mais comme lieu d'une lutte autour de ce qui aura officiellement eu lieu.
La plainte n'est donc pas seulement le prolongement administratif de la scène. Elle en devient une seconde épreuve, puisque ce que l'enfant a vu, ce que le père rapporte, ce que les témoins disent avoir entendu et ce que les associations signalent doivent passer par une langue institutionnelle qui dispose de ses propres seuils de recevabilité. Or cette langue n'est jamais neutre. Elle peut accueillir ce qui lui est confié, mais elle peut aussi le réduire en séparant ce qui, dans l'expérience vécue, formait une seule violence. Lorsque l'arme est d'abord retenue comme violence avec arme, tandis que les injures racistes donnent lieu ensuite à une enquête distincte, il ne s'agit pas seulement d'un agencement procédural. C'est une manière de répartir l'événement entre plusieurs régimes de lisibilité.
C'est cette répartition qu'il faut interroger. Dans la scène vécue par les enfants et par les familles, si les propos racistes rapportés ont bien été tenus, l'arme et l'injure ne sont pas deux faits parallèles. L'injure ne vient pas commenter la menace après coup, comme une parole honteuse mais secondaire. Elle en donne l'adresse, elle désigne ceux que l'arme menace et ce que l'on veut faire partir. Elle transforme une violence de voisinage en opération d'expulsion raciale. Dès lors, traiter l'arme d'un côté et l'injure de l'autre risque de briser ce qui fait la structure politique de la scène, car l'arme matérialise l'injure tandis que l'injure oriente l'arme.
Ce risque est d'autant plus grave que l'affaire d'Espaly-Saint-Marcel est travaillée par une contestation portant sur l'inscription même des propos racistes. Le père de l'un des enfants affirme que ces propos avaient été signalés dès le dépôt de plainte, mais qu'ils n'auraient pas été retranscrits dans leur pleine dimension, tandis que le parquet a indiqué devoir faire le point sur les conditions de cette première audition. Ce point ne relève pas d'un détail périphérique. Il touche au cœur de ce que l'on peut appeler l'archive disputée du tort, c'est-à-dire le moment où la mémoire de l'événement cesse d'appartenir seulement à ceux qui l'ont subi pour être reprise par l'écriture institutionnelle, avec le risque d'y être reformulée, appauvrie ou déplacée. [18]
L'archive disputée du tort désigne donc cette zone où l'événement n'est pas encore stabilisé comme fait public, où plusieurs récits s'affrontent, où la parole des victimes doit lutter pour ne pas être absorbée dans une version appauvrie de ce qu'elles ont vécu. Il ne s'agit pas seulement de savoir si la plainte a été correctement enregistrée, même si cette question est évidemment décisive. Il s'agit de comprendre que l'écriture policière et judiciaire produit une forme de réalité. Ce qui n'y figure pas, ou ce qui n'y figure qu'après coup, n'a pas la même force. Ce qui y est séparé, isolé ou renvoyé à une enquête distincte ne travaille plus l'événement de la même manière. Le dossier n'est pas le miroir de la scène. Il en est une traduction, et toute traduction peut déplacer le centre de gravité de ce qu'elle prétend restituer.
C'est pourquoi la prudence judiciaire, nécessaire lorsqu'elle distingue ce qui est établi de ce qui reste à vérifier, peut devenir politiquement problématique lorsqu'elle suspend la reconnaissance de la structure raciale de l'événement. Il ne s'agit pas de demander à l'institution de renoncer à l'établissement des faits. Il s'agit de refuser que l'exigence probatoire se transforme en soupçon supplémentaire porté sur ceux qui disent avoir subi une violence raciste. Lorsque des enfants et leurs proches doivent revenir, insister, compléter leur parole et obtenir l'appui d'associations pour que le racisme soit enfin inscrit comme élément de l'affaire, la procédure ne se contente plus de vérifier, mais fait peser sur les victimes une charge supplémentaire, celle de rendre visible ce que la scène, pour elles, avait déjà rendu indissociable.
C'est ici que peut apparaître une forme d'assignation à l'illisibilité raciale. L'expression ne signifie pas que le racisme serait simplement effacé ou nié de manière frontale. Elle désigne un mécanisme plus trouble, par lequel le racisme, même lorsqu'il est rapporté, doit encore franchir une série de seuils pour devenir intelligible dans la langue de l'institution. Il peut être entendu comme injure, comme parole séparée, comme fait à examiner ensuite, mais non immédiatement comme ce qui structure l'acte, oriente la menace et produit la frontière. Les victimes ne doivent donc pas seulement dire ce qu'elles ont subi, elles doivent encore obtenir que cette violence soit entendue pour ce qu'elle est : une violence raciale.
Cette assignation à l'illisibilité ne relève pas seulement d'une erreur possible de transcription. Elle appartient à un régime plus large dans lequel le racisme anti-Noirs, anti-Arabes ou antimusulman est souvent sommé de se prouver au-delà de lui-même. Il ne suffit pas toujours qu'une injure soit rapportée, qu'un ordre d'expulsion soit entendu, qu'une vidéo montre une revendication raciste ou encore qu'un climat local soit décrit par des habitants. Il faut encore que ces éléments soient reliés à la scène comme ce qui lui donne sa structure. Le racisme doit se montrer davantage que les autres dimensions de la violence pour être admis comme principe organisateur, alors même qu'il fonctionne précisément en se déposant dans les gestes, les perceptions et les manières de dire qui rendent certains corps expulsables.
Le droit, dans cette affaire, n'est donc pas extérieur à la violence qu'il doit juger. Il intervient après elle, mais il la reconfigure. [19] Il transforme une scène en faits, des faits en qualifications, des paroles en éléments recevables ou discutables, un traumatisme en certificat, une expérience en dossier. Cette transformation est nécessaire à toute procédure, mais elle devient problématique lorsque la forme juridique fragmente ce qui faisait l'unité politique de l'événement. Le droit peut alors reconnaître la violence tout en affaiblissant la manière dont elle a été vécue, comme s'il pouvait y avoir d'abord un tir, puis seulement ensuite, séparément, la question de savoir si ce tir s'inscrivait dans une scène raciale.
C'est dans cette zone trouble entre violence et droit que l'affaire d'Espaly prend une portée plus large. La police et la justice ne sont pas seulement appelées à constater un événement. Elles participent à la production de sa vérité publique. Elles déterminent ce qui sera nommé, ce qui sera joint ou séparé, ce qui sera reconnu comme central ou maintenu à la marge. Lorsqu'une famille conteste la manière dont sa parole a été enregistrée, elle ne conteste pas seulement une formulation. Elle conteste le devenir public du tort. Elle refuse que l'événement soit amputé de ce qui, pour elle, en constitue le cœur.
Il faut alors entendre la plainte comme un lieu de conflictualité politique. Porter plainte, dans une affaire de violence raciste, ce n'est pas seulement demander réparation à l'institution. C'est exposer son récit à une machine de qualification qui peut le confirmer ou le défaire. C'est entrer dans une langue où les mots doivent changer de statut pour produire des effets, où la peur doit devenir préjudice, où l'injure doit devenir élément constitutif, où l'ordre de partir doit être reconnu comme un geste d'expulsion raciale. La plainte est donc à la fois une demande de reconnaissance et un risque de dépossession, car ce qui a été vécu ne revient jamais intact de son passage dans l'appareil qui le traduit.
Cette dépossession est d'autant plus sensible que les victimes sont des enfants. Leur parole est déjà prise dans une asymétrie puisqu'elle doit être recueillie, portée par des adultes, confrontée à la version du mis en cause, puis intégrée dans un ordre de preuve qui ne lui accorde pas spontanément toute sa force. Si l'enfant dit avoir eu peur, si son père rapporte son choc et si les mots racistes sont répétés, tout cela doit encore être rendu recevable. Si la violence initiale a déjà fragilisé l'enfant dans son rapport au monde, la procédure risque ensuite de fragiliser sa parole dans son rapport à la vérité publique.
C'est pourquoi l'archive disputée du tort ne concerne pas seulement le passé immédiat de la scène mais aussi l'avenir de ce qui pourra être dit d'elle. Selon la manière dont les faits seront inscrits, Espaly-Saint-Marcel pourra être ramené à l'image d'une altercation armée entre un voisin excédé et des enfants bruyants, ou apparaître comme une scène de chasse raciale où des enfants ont été sommés de quitter symboliquement l'espace commun. Ces deux récits ne se distinguent pas seulement par leur degré d'indignation, ils engagent deux façons de produire le monde. Dans le premier, le racisme demeure un élément incertain ou périphérique ; dans le second, il est reconnu comme ce qui donne à la violence sa forme, son adresse et sa portée.
La lutte porte donc sur le nom même de l'événement. Nommer ne signifie pas enfermer les faits dans une certitude militante qui se substituerait à l'enquête. Nommer signifie empêcher que l'enquête, au nom de sa prudence, efface la structure qui rend les faits intelligibles. Il faut tenir ensemble l'exigence de vérification et l'exigence de pensée, afin que la rigueur ne devienne pas neutralisation et que la pensée ne se défasse pas dans l'imprécision.
L'archive disputée du tort est ainsi le lieu où se vérifie une dimension essentielle de la violence raciste contemporaine. Celle-ci ne se joue pas seulement dans l'acte qui atteint les corps, mais aussi dans les conditions de son enregistrement. Elle ne s'épuise pas dans l'injure, le tir ou la peur, puisqu'elle se prolonge dans la difficulté à faire reconnaître que ces éléments appartiennent à une seule scène. À Espaly-Saint-Marcel, la procédure ne vient donc pas simplement après la chasse. Elle devient le lieu où se décide si cette chasse pourra être dite comme telle, ou si elle sera divisée entre une violence armée et un racisme séparé, devenu presque secondaire parce qu'il aura été traité ailleurs, plus tard, autrement.
Reste alors à revenir vers l'enfant, non pour faire de lui une figure abstraite de l'innocence, ni pour refermer le texte sur une émotion qui dispenserait de penser, mais parce que c'est depuis son expérience que la scène retrouve sa mesure la plus exacte. Ce que voit l'enfant, ou ce qu'il comprend après coup de ce qu'il a vu, ne se réduit pas à la présence d'un adulte armé, à une fenêtre, une carabine ou la possibilité d'un projectile. Il voit le monde familier se modifier sous ses yeux, découvre qu'un lieu où il jouait peut devenir un lieu où il est visé, que le voisinage peut contenir une hostilité armée, que l'espace commun n'est pas donné une fois pour toutes, mais peut se fermer soudain sur certains corps sous la forme d'un « dehors » armé.
Ce savoir n'est pas un savoir théorique, car il s'inscrit dans le corps avant même de devenir une pensée. L'enfant n'a pas besoin de nommer la frontière pour en éprouver le surgissement. Il lui suffit de sentir que le même lieu n'est plus tout à fait le même, que le dehors proche de l'immeuble ne se laisse plus habiter avec la même confiance, que le trajet du jeu à la maison, qui semblait relever d'une continuité ordinaire, s'est chargé à présent d'une mémoire pleine de menace. Il n'est pas nécessaire qu'une blessure soit visible pour que quelque chose ait été atteint. La violence raciste ne frappe pas seulement lorsqu'elle laisse une trace sur la peau. Elle frappe aussi lorsqu'elle transforme la manière dont un enfant traverse un lieu, entend une voix, reconnaît une fenêtre, ou revient vers un espace où il a appris que sa présence pouvait être contestée par une arme.
Il faut donc refuser de reléguer la peur au rang de conséquence psychologique, comme si l'événement véritable se limitait au tir et comme si ce qu'il produit dans l'enfant n'appartenait déjà plus à la scène. La peur fait partie de l'événement parce qu'elle est l'une des formes par lesquelles celui-ci se prolonge dans le temps. Elle ne demeure pas enfermée dans l'instant où les enfants courent ou se figent. Elle accompagne le retour au quartier, trouble le sommeil, modifie la manière de regarder désormais le pied de l'immeuble. Elle donne à l'espace une profondeur nouvelle, non celle d'un monde plus riche, mais celle d'un monde moins sûr, où le familier conserve la possibilité de son retournement.
Ce que voit l'enfant, dès lors, n'est pas seulement la violence d'un homme, mais une distribution inégale de la protection. Il comprend, avant même de pouvoir le formuler ainsi, que tous les enfants ne sont pas également garantis par leur enfance, et que certains apprennent plus tôt que d'autres la fragilité de leur droit à être là. Ce que l'on appelle ici enfance désenfantisée trouve son point le plus sensible dans cette découverte. L'enfant reste enfant, mais il est contraint de rencontrer une vérité que l'enfance devrait ne pas avoir à porter, celle d'un monde où la couleur supposée, le nom ou l'origine assignée peuvent précéder le jeu et le rendre suspect. Il découvre que le simple fait d'être là peut déjà suffire à être sommé de disparaître.
Il ne s'agit pas de faire de cet enfant un pur témoin, comme si son expérience devait seulement confirmer une thèse déjà construite. Il faut au contraire comprendre que son regard déplace la thèse elle-même. Là où l'adulte analyse un dispositif, l'enfant éprouve une cassure. Là où le droit distingue les qualifications, l'enfant a vécu une scène. Là où l'espace public discute la prudence des mots, lui a rencontré l'unité brutale de l'arme, de l'injure rapportée et de l'ordre de partir. C'est cette unité qu'il faut préserver contre les formes de fragmentation qui menacent de l'appauvrir, non pour substituer l'émotion à l'enquête, mais pour rappeler que l'enquête ne devrait pas perdre ce que l'expérience a tenu ensemble.
Ce point rejoint les textes précédents que nous avons consacrés aux différentes formes que prennent les violences policières sans les répéter. [20] Dans chacun d'eux, il fallait affronter une même difficulté, celle de maintenir le nom du tort contre les forces qui le déplacent, l'atténuent ou le dispersent. Nahel, Aly, Bilal, Alexandre ne forment pas une série homogène où les situations seraient interchangeables, car chaque scène a sa topologie propre, son régime de violence et sa manière d'effacer ce qu'elle produit. Mais toutes obligent à interroger ce qui arrive lorsqu'un corps exposé doit encore lutter pour que l'exposition dont il a fait l'objet soit reconnue comme telle. Espaly ajoute à cette constellation une figure singulière, celle d'enfants très jeunes, menacés non par un agent officiel de l'État, mais par un voisin qui s'est cru autorisé à exercer sur l'espace commun une souveraineté raciale de proximité.
La singularité d'Espaly tient donc à ce déplacement. La violence première vient d'un civil, mais elle fait apparaître une continuité plus profonde entre racisme ordinaire, police privée du seuil et traitement institutionnel du tort. Le voisin armé prétend décider qui peut demeurer au pied de l'immeuble, puis la procédure doit ensuite décider comment cette prétention sera nommée. Entre ces deux moments, l'enfant est pris deux fois. Il l'est dans l'espace du quartier, où sa présence est désignée comme excessive, puis dans l'espace de la qualification, où l'unité de ce qu'il a vécu risque d'être divisée. L'affaire commence donc par un jeu interrompu, mais elle se poursuit dans la lutte pour que cette interruption soit comprise comme une scène de racisme armé et non comme une simple querelle aggravée par une arme.
Ce que voit l'enfant, enfin, c'est peut-être ce qu'une société préfère souvent ne pas voir. Il voit que la frontière n'est pas seulement au bord des États, dans les lieux de passage contrôlé ou dans les dispositifs qui administrent les exils. Elle peut surgir au pied d'un immeuble, là où le monde semblait trop proche pour devenir frontière. Il voit que le commun n'est pas seulement un principe politique, mais une expérience fragile qui se défait dès qu'un voisin prétend y distribuer les droits de présence selon une ligne raciale. Il voit que la chasse n'a pas besoin d'un territoire lointain pour se déployer, car il suffit que certains corps soient rendus chassables pour que le terrain de jeu devienne terrain de menace, et de chasse.
Rien ne serait plus dangereux, dès lors, que de refermer l'affaire sur l'individualité du mis en cause, comme si un homme raciste avait seulement fait irruption dans un espace par ailleurs intact. L'espace n'était pas intact. Il était déjà traversé par des lignes de soupçon, par des discours qui rendent certaines présences plus contestables, par des institutions qui peuvent hésiter à reconnaître le racisme comme une structure profonde de l'événement. La scène d'Espaly rend cela visible parce qu'elle condense ce qui, d'ordinaire, demeure plus diffus. Elle montre comment un enfant peut être transformé en intrus, comment un voisin peut se rêver gardien du seuil, comment une procédure peut séparer ce que la violence avait uni, et comment le monde commun peut se défaire à l'endroit même où il semblait le plus ordinaire.
Il faut donc revenir au pied de l'immeuble, non comme à un décor, mais comme au lieu où se noue la question politique. Des enfants jouaient. Cette phrase, dans sa simplicité, doit rester au centre du texte, car elle dit ce que la violence a interrompu et ce que la pensée doit restituer. Elle ne désigne pas une innocence hors du monde, mais un usage du commun que le racisme a voulu rendre illégitime. Ce que l'enfant voit, c'est que ce commun peut lui être retiré. Ce que le texte doit faire entendre, c'est qu'un tel retrait n'est jamais seulement local ou accidentel, puisqu'il engage une société entière dans sa manière de reconnaître certains enfants comme pleinement présents dans le monde qu'ils habitent.
La chasse à l'enfant commence lorsque cette présence devient contestable. Elle se poursuit lorsque l'ordre de partir trouve une arme pour s'énoncer. Elle se prolonge encore lorsque le nom racial de la violence doit être arraché à la procédure. C'est pourquoi Espaly-Saint-Marcel ne peut pas être traité comme un fait divers de plus. C'est une scène où se dévoile la manière dont le racisme produit l'espace, retire à certains enfants la protection même de l'enfance, puis dispute jusque dans l'archive le nom du tort. Dire cela n'est pas conclure l'affaire avant la justice. C'est refuser que la justice commence par désassembler ce que la scène a rendu politiquement indissociable.
Espaly-Saint-Marcel ne désigne pas seulement le lieu d'une agression présumée, ni le théâtre d'un affrontement entre plusieurs versions des faits. Ce nom désigne désormais une scène où le racisme apparaît dans l'une de ses opérations les plus concrètes, lorsqu'il produit un espace, transforme des enfants en corps chassables, puis contraint ceux qui ont subi la violence à lutter pour que celle-ci soit reconnue sans séparer ce que la scène a tenu ensemble. Ce qui s'est joué au pied de l'immeuble ne relève donc pas seulement de l'apparition d'une arme dans un quartier populaire, mais d'un partage plus profond, par lequel des enfants qui jouaient se sont trouvés renvoyés à une origine supposée et à une présence jugée excessive dans un lieu où ils avaient pourtant pleinement le droit d'être.
La chasse à l'enfant commence là, au moment où l'espace commun cesse d'accueillir certaines présences comme allant de soi. Elle commence lorsque le jeu devient suspect, lorsque le dehors partagé se trouve soumis à une prétention de contrôle, lorsque l'injure ne se contente plus de blesser mais cherche à produire une frontière autour de ceux qu'elle vise. L'arme ne surgit alors pas comme un objet isolé. Elle donne une puissance matérielle à une assignation qui la précède, celle qui fait de certains corps des corps moins protégés dans leur droit à apparaître.
C'est pourquoi il fallait refuser de séparer trop vite l'arme et l'injure, comme si l'une appartenait au domaine des faits matériels et l'autre à celui des paroles secondaires. Si les propos racistes rapportés sont établis, ils ne viennent pas après la violence. Ils la situent, lui donnent son sens, et transforment le geste en scène d'expulsion. Les dissocier revient à appauvrir ce que les enfants et leurs proches semblent avoir vécu comme une seule scène, où la menace physique et la sommation raciale de disparaître formaient une même attaque contre leur présence.
La procédure devient dès lors un second lieu de conflit. Elle ne vient pas simplement après les faits pour les recueillir dans une forme neutre, puisqu'elle les traduit dans ses propres catégories et peut, ce faisant, reconnaître le tort ou en déplacer le centre. Lorsque le racisme doit être ajouté, complété, réinscrit, lorsqu'il doit passer par une enquête distincte pour être admis comme élément de l'affaire, ce n'est pas seulement un délai technique qui se joue, mais la possibilité même de nommer la violence dans sa structure. L'archive disputée du tort commence dans cet écart entre ce qui a été vécu et ce que l'institution accepte d'abord de retenir.
Il ne s'agit pas de conclure avant la justice, ni de substituer à l'enquête une certitude qui n'aurait plus besoin de preuves. Il s'agit de tenir ensemble l'établissement rigoureux des faits et l'exigence de ne pas désarmer politiquement la scène. Une justice véritable ne peut pas réduire le racisme à un supplément verbal. Elle doit accepter de le penser comme ce qui organise la menace et lui donne son sens.
Ce que voit l'enfant, dans cette scène, est peut-être ce qu'une société refuse souvent de voir. Il voit que la frontière peut surgir là où il n'y avait qu'un terrain de jeu, que le voisinage peut devenir un lieu d'exposition, que l'enfance elle-même ne protège pas toujours ceux que le racisme perçoit d'abord comme des corps à expulser. Ce savoir s'attache à un lieu, à la possibilité de revenir ou non jouer au même endroit, à cette expérience terrible par laquelle le monde commun cesse d'être immédiatement habitable.
C'est en cela qu'Espaly-Saint-Marcel rejoint les autres scènes du tort sans se confondre avec elles. Elle ne répète pas Nahel, Aly, Bilal ou Alexandre Georges. Elle déplace la question vers un autre lieu, celui où le racisme civil se croit autorisé à exercer une police privée du commun, avant que l'appareil institutionnel ne décide comment cette violence pourra être nommée. Le fil qui relie ces scènes n'est pas l'identité des faits, mais la lutte pour que ce qui a eu lieu ne soit ni diminué, ni dispersé, ni rendu méconnaissable.
Dire la chasse à l'enfant, ce n'est donc pas céder à une formule excessive. C'est nommer le moment où le racisme franchit une limite en traitant des enfants comme des corps expulsables, puis en obligeant leurs proches à faire reconnaître que cette expulsion avait une structure raciale. C'est dire que la frontière n'est pas seulement au bord du territoire, mais qu'elle peut apparaître au pied d'un immeuble, dans le voisinage le plus proche, là où le monde commun devrait se transmettre aux enfants sous la forme simple du jeu. C'est enfin rappeler que la justice ne consistera pas seulement à juger un homme, mais à reconnaître ce que cette scène dit d'un pays où certains enfants doivent encore prouver qu'ils ont le droit d'être là.
« En tonnes, vous m'entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m'avez refusé en grammes. » [21]
Sylvain George
[1] Voir notamment « Haute-Loire : une enquête pour injure raciste ouverte après un tir à la carabine à proximité d'enfants », Le Monde, 23 avril 2026 ; « Tir à la carabine sur des enfants en Haute-Loire : une deuxième enquête ouverte pour injures racistes », Le Parisien, 23 avril 2026 ; Inès Pons-Teixeira, AFP, « Ce que l'on sait de l'enquête visant un homme soupçonné d'insultes racistes et de tirs à la carabine sur des enfants en Haute-Loire », franceinfo, 28 avril 2026.
[2] Ce texte s'inscrit dans le prolongement d'autres analyses déjà publiées :
[3] Nicolas Cheviron, « Enfants visés par des tirs en Haute-Loire : le racisme que les policiers n'ont pas voulu voir », Mediapart, 27 avril 2026. Pour la vidéo où le mis en cause revendique sa fierté d'être raciste, voir également Manon Aublanc avec AFP, « En Haute-Loire, un homme de 65 ans soupçonné de racisme tire avec sa carabine à proximité d'un groupe d'enfants », Le Parisien, 21 avril 2026, qui cite les éléments rapportés par Le Progrès.
[4] Grégoire Chamayou, Les chasses à l'homme. Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique, 2010.
[5] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
[6] Walter Benjamin, « Critique de la violence », dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000.
[7] Voir notamment « “Si on ferme les yeux…” : le cri d'alarme de Nordine, dont le fils a été visé par un tir de carabine et des insultes racistes en Haute-Loire », Le Parisien, 24 avril 2026 ; Geneviève Colonna d'Istria, « Tirs et insultes racistes visant des enfants en Haute-Loire : “Il a bien dit sale arabe et sale nègre, j'en suis sûr” », Le Parisien, 27 avril 2026.
[8] Grégoire Chamayou, Les chasses à l'homme. Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique, 2010.
[9] Sur la race comme rapport social et non comme donnée naturelle, voir Colette Guillaumin, L'idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Mouton, 1972.
[10] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, opus cité.
[11] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995, notamment la distinction entre police et politique, entendue comme distribution des places, des corps et des modes d'apparition dans l'espace commun.
[12] Étienne Balibar, Nous, citoyens d'Europe ? Les frontières, l'État, le peuple, Paris, La Découverte, 2001. Voir également « Qu'est-ce qu'une frontière ? », texte d'abord publié dans Asile, violence, exclusion en Europe, Genève, 1994, puis repris dans La crainte des masses, Paris, Galilée, 1997.
[13] Sara Ahmed, Queer Phenomenology. Orientations, Objects, Others, Durham, Duke University Press, 2006. Pour un prolongement sur les formes institutionnelles du racisme, voir également On Being Included. Racism and Diversity in Institutional Life, Durham, Duke University Press, 2012.
[14] Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017. Le livre analyse notamment la distribution inégale de la légitime défense, en montrant comment certains corps sont historiquement autorisés à se défendre tandis que d'autres sont constitués comme menaçants, y compris lorsqu'ils subissent la violence.
[15] Ministère de l'Intérieur, « Les atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en 2025 », publié le 7 avril 2026. La CNCDH souligne également que les actes racistes et antisémites sont restés à un niveau très élevé au cours des années 2024 et 2025, après les fortes hausses de 2023, notamment concernant les actes antisémites et antimusulmans. Voir CNCDH, « Évaluation du Plan de lutte contre le racisme et l'antisémitisme 2023-2026 : un bilan très décevant », 26 mars 2026.
[16] Sur la déclaration de Bruno Retailleau, voir « “Vive le sport et à bas le voile” : dans quel contexte Bruno Retailleau a prononcé cette phrase », Le Dauphiné libéré, 27 mars 2025.
[17] Sur la minute de silence observée à l'Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque et les révélations ultérieures concernant son profil néonazi et antisémite, voir « Minute de silence à l'Assemblée : “choquée” par les révélations sur Quentin Deranque, Yaël Braun-Pivet assume », LCP, 13 mars 2026.
Voir également la page de la présidence de l'Assemblée nationale consacrée à l'hommage :
https://presidence.assemblee-nationale.fr/activites/discours/47735
[18] Nicolas Cheviron, « Enfants visés par des tirs en Haute-Loire : le racisme que les policiers n'ont pas voulu voir », Mediapart, 27 avril 2026. L'article rapporte les affirmations du père d'un enfant selon lesquelles les injures racistes auraient disparu de sa déposition et de celle de son fils, ainsi que la réponse du parquet indiquant faire le point avec le commissariat sur un éventuel refus de retranscription et sur des difficultés rencontrées lors du dépôt de plainte.
[19] Walter Benjamin, « Critique de la violence », opus cité. La référence permet ici de penser non seulement la relation entre violence et droit, mais aussi la zone trouble où l'institution ne se contente pas de constater la violence et participe à sa qualification, donc à sa lisibilité publique.
[20] Voir : Sylvain George « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu -Anatomie d'une impunité (Souveraineté policière • Violence d'État • Interruption benjaminienne) », in Lundimatin # 484, 30 juillet 2025 :
https://lundi.am/Nahel-Merzouk-du-nom-propre-au-coup-de-feu-anatomie-d-une-impunite#nh21
« Aly : du nom propre à la relégation silencieuse - Anatomie d'un effacement ((Souveraineté sans témoin • Gouvernement par l'abandon • Réassignation primitive) », in Lundimatin # 485, 17 août 2025 : https://lundi.am/Aly-du-nom-propre-a-la-relegation-silencieuse-anatomie-d-un-effacement
« Alexandre Georges : du nom propre à l'œil blessé - Anatomie de la monocularité d'État
(Souveraineté visuelle • Chronopolitique de la plainte • Économie des preuves) », in Lundimatin # 487, 9 septembre 2025 :
https://lundi.am/Alexandre-Georges-du-nom-propre-a-l-oeil-blesse
« Bilal : du nom propre à l'infra-humain - Anatomie de l'animalisation policière (Souveraineté sans visage • Gouvernement par la dégradation • Production de l'inadressable) », in Lundimatin # 503, 9 janvier 2026 : https://lundi.am/Bilal-du-nom-propre-a-l-infra-humain-Anatomie-de-l-animalisation-policiere
[21] Henri Michaux, « Contre ! », in La nuit remue, Oeuvres Complètes, t. i, Paris, Gallimard, 1998, p. 457-58.
11.05.2026 à 10:14
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(ne suffit pas à réparer les mondes détruits, mais enraye la spirale de l'inattention) Julien Pieron
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
L'inattention détruit des mondes. Ne pas faire attention, ne pas juger utile ou important de prêter attention, tenir des choses et des êtres pour négligeables, c'est s'octroyer le droit de les négliger en se déliant des conséquences. Amplifier la présence, la visibilité ou la voix des choses et des êtres peut constituer une réponse au défaut d'attention. L'amplification ne suffit pas à réparer les mondes détruits, mais elle enraye la spirale de l'inattention. Elle prépare des résurgences. C'est pourquoi le geste d'amplification importe. Suivons-en trois déclinaisons.
« Ces monocultures de l'esprit font disparaître la diversité de notre perception, et par conséquent la font disparaître du monde. »
(Vandana Shiva)
« […] les pratiques industrielles et impériales, intentionnellement inattentives […] »
(Anna Tsing)
Les quatre salles du pavillon belge graviteraient autour d'un poêle de masse. Dans une des ailes latérales, les visiteurs le rencontrent à l'échelle 1 : 1. Le matin, lorsque la flambée quotidienne est lancée, on peut l'entendre vrombir et comprendre d'où lui vient son surnom de Batch Rocket (Stove). Le reste de la journée, le poêle de masse chauffe par rayonnement les corps de celles et ceux qui s'assoient tout autour pour consulter le catalogue ou écouter les histoires de ses réinventions situées dans des communautés DIY (Do It Yourself). Dans la salle principale, le même Batch Rocket se présente maintenant comme une sculpture monumentale, dont la cheminée touche presque la verrière du toit. Rien ni personne n'y est brûlé, mais en déambulant de la première à la seconde chambre du poêle géant, les visiteurs peuvent faire l'expérience de ce courant d'air accéléré qui rend possible une seconde combustion des gaz habituellement rejetés dans l'atmosphère. C'est parce qu'il permet une combustion presque complète que le Batch Rocket est particulièrement économique et peu polluant. Dans une autre aile latérale, un mur entier est envahi par les flammes – mais ce sont celles d'un documentaire qui explore les entrailles du poêle en fonctionnement. Le vortex en double hélice de la seconde chambre provoque la création d'un plasma à plus de 1000 degrés, petit soleil enveloppé par la masse. On comprend alors pourquoi une seule flambée suffit au confort thermique pendant une journée entière. Autour du pavillon, un atelier d'auto-construction est à l'œuvre [1]. Un groupe d'étudiantes du master interdisciplinaire en arts de l'habiter apprend à construire un modèle d'essai en blocs de béton cellulaire. La rencontre du Batch Rocket a remis en question quelques-uns des présupposés de leur approche de la transition énergétique et réouvert le champ du possible. Ils n'ont pas trouvé une « solution » mais un aliment qui nourrit l'imagination. Dans quel lieu et avec quels collectifs la prochaine amplification du Batch Rocket prendra-t-elle place [2] ?
Le petit groupe s'est arrêté dans une ruelle peu accueillante. Il fait froid. Les substances et objets qui jonchent le pavé témoignent que le territoire appartient aux usageres de drogues. Plusieurs membres du groupe sont accroupis ; d'autres hésitent encore ; certains, raides, en habits de ville, ont décidément trop froid (ils n'avaient pas imaginé qu'un ralentissement du tempo puisse opérer une telle modification de leur expérience du climat). Ces étranges flâneurs observent des mousses et des plantes minuscules dans les interstices du pavé et les lézardes des façades. Il y a des loupes, des lentilles pour transformer les smartphones en microscopes, des applications géolocalisées de reconnaissance de la faune et la flore [3] – tout un attirail qui participe à une nouvelle culture de l'attention. De l'apparent royaume du minéral – pierre, ciment, brique, béton – émerge un monde végétal inattendu. (Émergent aussi au passage les locaux discrets de l'antenne liégeoise d'Espace P, une association de soutien aux travailleureuses du sexe [4].) Cette dérive à travers la biodiversité urbaine leur rappelle que ce qu'on nomme le monde est fait de nombreux mondes, dont les échelles et les lieux se croisent et s'entrelacent. Au terme de la promenade, certains ne regarderont plus le pavé et les murs de la même façon [5].
Elles se prennent en photo à tour de rôle avec leur enfant, dans la cour de l'école d'enseignement spécialisé. Leurs visages de mères sont cachés derrière un grand masque de lionne sculpté dans du carton et rehaussé de blanc et de bleu. (Les postures des enfants, et leur discours qu'on n'entendra pas sur la photo, disent que l'accompagnement logopédique leur est au plus haut point utile. En Belgique on a, dit-on, la chance d'avoir un bon système de sécurité sociale. Mais, absurdité administrative ou eugénisme d'État, la sécurité sociale n'intervient pas dans les soins logopédiques des enfants au QI inférieur à un seuil défini [6]. Il y a là de quoi rugir, un peu.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à l'hôpital, à l'occasion d'un contrôle de routine en cardiologie. (La routine, c'est aussi l'éventualité d'une autre opération à cœur ouvert. Découper une nouvelle fois sa frêle poitrine de poulet. Le personnel de l'hôpital est en général très gentil. Mais une nuit, aux urgences, la mère s'est fait chapitrer par l'infirmière de garde parce qu'on avait laissé repartir l'enfant quelques heures plus tôt en oubliant un cathéter dans son bras. Elle avait découvert le cathéter à deux heures du matin – en donnant un bain, pour faire baisser la fièvre, à l'enfant incapable de mettre des mots sur son mal.) Elle se prend en photo derrière le masque avec son fils à la laverie. Elle en est bleue. Il est bleu des machines. (« Machine, machine. » En général les gens sont sympas au lavoir. Mais, etc.) Quelquefois, elle poste ce visage masqué sur les réseaux sociaux [7]. (Elle est une lionne bleue, parmi tant d'autres.)
Ces brefs récits relaient des gestes d'amplification. Nous avons à dessein choisi des personnes et des collectifs qui nous sont proches, et des projets ou des démarches dont l'audience et la visibilité sont relativement confidentielles. C'est que notre texte entend prolonger à sa façon le geste d'amplification qu'il thématise. Le philosophe Gilbert Simondon distinguait trois types d'amplification : l'amplification transductive – qui se propage de proche en proche comme un virus, une traînée de poudre ou un feu de forêt ; l'amplification modulatrice – qui contrôle et limite comme le fait l'ampli d'une chaîne stéréo ; l'amplification organisante – qui articule les deux précédentes dans la création-invention d'une structure nouvelle, comme la vision en trois dimensions naît de la réorganisation de deux images rétiniennes disparates [8]. Ces trois types d'amplification se conjuguent dans les situations précédemment décrites. On y retrouve, au moins à titre de visée, la propagation transductive sur le mode de la contagion. On y croise des amplificateurs de divers types, dont les modulations permettent des changements d'échelle spatiale, cognitive ou affective. On y assiste parfois à une réorganisation des structures perceptives de celles et ceux qui traversent la performance amplificatrice, et à un début de transformation de leur rapport au monde.
Bien sûr, tout phénomène ou forme de vie n'appelle pas l'amplification [9]. Toute amplification n'est pas, non plus, bonne en soi. Pratiquer l'amplification avec tact suppose de lui associer une écologie : une enquête sur la composition et la puissance des milieux [10]. C'est depuis une écologie située que se décide si la propagation par contagion constitue une catastrophe ou une pratique de soin [11] ; depuis une écologie située qu'il devient possible d'envisager la modulation des voix autrement que comme une compétition où l'écoute des uns suppose la réduction au silence des autres [12] ; depuis une écologie située que l'invention organisationnelle pourra éventuellement devenir transformation vers plus d'épanouissement et de justice.
Julien Pieron
[1] On trouve toutes les informations et les plans nécessaires à la construction du Batch Rocket en libre accès sur le site « batchrocket.eu » : https://batchrocket.eu/fr/.
[2] Cette fabulation reformule la proposition faite dans Pauline Fockedey, Julien Pieron, Antoine Rocca, « Amplifier – le Batch Rocket », Dossier de candidature à la Biennale d'architecture de Venise 2023. Commissariat de la représentation belge francophone, 2022.
[5] Ce récit est tiré d'une promenade effectuée dans les rues de Liège le 10 novembre 2025 en compagnie d'Olivia Molnàr et d'Aldwin Raoul (auteurice de l'Atlas des plantes de mauvaise vie. Un herbier de l'infra-ordinaire, Hélice Hélas, 2023), de Florian Zanatta (membre fondateur de l'asbl Lacyme : https://www.facebook.com/lacYmeasbl) et de compagnons de route du master en Analyse et création de savoirs critiques de l'Université de Liège. – Pour une approche de la performativité de ces promenades orientées biodiversité, voir Julien Pieron, « Leçons de bioblitz. Première promenade », Les Temps qui restent, Numéro 8, Hiver (janvier-mars) 2026. Disponible sur : https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-8/lecons-de-bioblitz-premiere-promenade.
[6] https://www.liguedroitsenfant.be/les-refus-de-remboursement-de-la-logopedie/ ; https://www.rtl.be/actu/belgique/politique/le-critere-de-qi-temporairement-supprime-pour-le-remboursement-des-seances-de/2024-08-27/article/704109 ; https://www.inami.fgov.be/fr/professionnels/professionnels-de-la-sante/logopedes/logopedie-remboursement-des-seances-pour-vos-patients-ayant-un-qi-inferieur-a-86
[7] Voir la photo de profil datée du 7 janvier 2025 sur la page « Alexia Bertholet Illustration » : https://www.facebook.com/profile.php?id=100064068039110 (dernière consultation le 6 mai 2026).
[8] Gilbert Simondon, « L'amplification dans les processus d'information » (1962), dans Communication et information. Cours et conférences, Chatou, Les Éditions de la Transparence, 2010, p. 157-176.
[9] Voir sur ce point James C. Scott, dont les travaux revigorent et infléchissent, dans la direction d'une anthropologie anarchiste, la vieille maxime : Pour vivre heureux, vivons cachés – ou à bas bruit.
[10] Cette façon de concevoir l'écologie s'inspire d'Isabelle Stengers, Résister au désastre, Marseille, Wildproject, 2019.
[11] Dans Le champignon de la fin du monde (La Découverte, 2017), Anna Tsing rappelle que les feux de forêt constituaient, pour les populations natives de ce qui deviendra l'Amérique du Nord, une technique d'entretien, qui a notamment permis la croissance de ces séquoias majestueux ensuite victimes de l'extractivisme. L'impossibilité de continuer à cultiver d'imposants séquoias dans les forêts devenues plantations est directement liée à la prohibition des incendies imposée par la sylviculture scientifique moderne. – On trouve des considérations similaires dans les travaux de Gilles Clément autour des paysages du feu.
[12] L'expérience du premier confinement aura certes mis en évidence qu'une des meilleures manières d'amplifier le chant des oiseaux était de suspendre l'agitation et les bruits d'une partie (non ubérisée) du monde économique. Le modèle du jeu à somme nulle n'est pourtant pas le seul possible pour penser l'amplification des voix minoritaires. Dans une série de compositions symbiotiques pour clavicorde, dédiées aux insectes et destinées à être jouées et écoutées dans les interstices d'une exécution simultanée des pièces « florales » pour piano de György Kurtág, la compositrice belge Paula Defresne (qui est aussi arboricultrice : https://www.natpro.be/producteurs/aux-vergers-dal-savatte/) invente une pratique artistique d'amplification de l'infime qui ne repose pas sur la silenciation de l'altérité, même « majeure » (Le clavicorde et les insectes, concert au Salon Mativa, Liège, 31 mars 2025).
11.05.2026 à 08:58
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« Une contribution à l'amour révolutionnaire... »
- 11 mai / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 4
Voici une adaptation sonore du monologue de Lakhdar du Cadavre encerclé de Kateb Yacine. Elle est suivie d'une petite intervention - Gloire à Kateb ! - qui a lieu entre le 7 mai de Dien Bien Phu et le 8 mai de la libération et de Sétif. Une contribution « la plus sérieuse et la plus joyeuse à la définition de l'amour révolutionnaire ».
Nous sommes le 7 mai. Demain est férié – c'est heureux : la France fête sa libération. Entre les deux, peut-être, une rue se souvient. Elle déborde de paroles, de visions et de sensations qui débordent la mort. Ses entrailles bouillonnent et sont prêtes à éclater. C'est la rue des Vandales, des mendiants et des éclopés, des cadavres vivants que les Gardiens de la Nation veulent étouffer – ou encore tuer. C'est une rue de Sétif ou de Guelma, d'Alger ou de Constantine, de Tunis ou de Casablanca. C'est une rue qui n'appartient plus seulement à l'histoire algérienne. C'est une rue de Hà Nội, de Yên Bái, de Thiaroye, d'Antananarivo, de Pointe-à-Pitre ou de Saint-Domingue – puisque la francophonie du massacre colonial est transcontinentale. Et aujourd'hui, pour d'autres raisons emmêlées, c'est une rue de Beyrouth, de Téhéran, de Gaza ou de Naplouse. Et il faut renoncer à clore cette liste qui n'en pas finit pas.
Nous sommes le 7 mai. Il y a 72 ans à Diên Biên Phu, l'ordre colonial tombait d'une façon qui lui reste incompréhensible : l'événement est toujours impossible avant qu'il arrive. Ce qu'il reste de cette chute et cette grâce, ce n'est pas tant le triomphe et le monument, mais le souvenir qu'on peut toujours les faire tomber – cette impossibilité au seuil de l'événement. C'est une forme de la mémoire révolutionnaire qui passe par l'histoire indisciplinée où les morts et les vivants se connectent pour un nouveau départ : la marche des aberrants, des passages et des tunnels, la marche de ceux qui ont quitté la voie droite de l'histoire.
L'art naît de cette aberrance, habite sa marche (et meurt de subventions et de conférences). L'art ne sert à rien qu'à rendre inoubliable ce que nous sommes toujours capables de faire : résister à l'abjection du monde qui nous sort des yeux. Car il y a deux types de morts à discerner : les vivants-morts qui nous gouvernent – c'est ce qui organise l'abjection –, et les morts ingouvernables qui vivent encore – c'est ce qui y résiste. Il y a lutte des premiers contre les seconds : les morts ingouvernables n'ont pas scellé leur défaite. C'est pourquoi ils reviennent, ils crient, ils nous regardent et nous appellent : « je suis peut-être mort, mais j'ai vécu pour me libérer, même si personne ne s'en souvient, je porte encore en moi tous mes rêves inoubliables de libération ». Ce n'est pas une commémoration. C'est eux qui nous convoquent. C'est une mémoire qui exige des vivants de bouleverser leur présent. En aucun sens, on ne saurait classer ces morts-là. Ils ne tiennent pas en place dans un récit. Ils remontent et ils brûlent les yeux. En eux, entre eux et nous, il existe une énergie d'un type spécial qui circule, une énergie des cendres inextinguibles : tapie dessous, elle reste en puissance ; pour ne pas mourir, elle réclame du souffle.
Kateb Yacine n'est pas un historien. C'est un poète. Le poète comme un boxeur, un guerrier, un stratège. Le poète qui pense et lutte dans la langue et dépouille la pensée stratégique de son uniforme : le contraire du militaire, du bureaucrate et du romantique. Répétons : Kateb Yacine est un poète. C'est donc de l'âme qui pulse, du ventre et du cœur. C'est donc du souffle pour la germination de la matière. Pour cette raison, il sait pénétrer le champ de l'histoire indisciplinée : une histoire du sauvetage des possibilités que l'histoire a escamotées et qu'elle se refuse à elle-même.
Et, en effet, Kateb Yacine fait jaillir le cri des morts de Sétif et d'ailleurs. Prêtons l'oreille et nos entrailles. De cette rue des Vandales du Cadavre encerclé, il a arraché cette voix plurielle de Lakhdar ressuscité : « je dis Nous et je descends dans la terre pour ranimer le corps qui m'appartient à jamais ». Ce corps, c'est la rue assassinée. Ce que vous entendez n'est plus le monologue d'un homme tué pour rien. C'est le polylogue étoilé d'un peuple qui prend des airs d'eucharistie révolutionnaire : « ceci est mon sang », crie la rue par l'entremise de Lakhdar. Et nous répondons avec lui, en lui : « ici est notre rue ! » Nous le ressuscitons. Nous la ressuscitons.
Mais nous ne sommes pas Léviathan et nous ne mangeons pas de cadavres. Laissons-nous plutôt zombifier par ces fantômes sporulants – voilà l'amour. Ils crient à la mort qu'ils veulent vivre : en nous et au-delà – voilà la révolution. Car qu'est-ce d'autre que cette zombification, sinon la réalisation vraiment amoureuse de l'impératif à « faire l'âme monstrueuse » ?
La mémoire révolutionnaire ne s'hérite pas. Elle n'est pas déposée dans des palais – ou alors : dans les palais buccaux. Car elle est du type sporagineux en quête de bouche, de ventre et de cervelle. Elle veut particulièrement ta glande pinéale pour s'emparer de tes visions. C'est pourquoi elle exige une nouvelle éthique de l'hospitalité des fantômes. Une éthique capable d'accueillir et de rendre raison de cette autre naissance sans fécondation – ni mystique, ni théologique. La mycologie plutôt que la mythologie. Il n'y a rien à comprendre. Il n'y a qu'à prêter : l'oreille, les os, la peau et les entrailles. Le poème et le cri passent comme les courants d'air dans le crâne obscur du temps historique – on dirait qu'on respire, on dirait qu'on renaît. Gloire à Kateb ! et aux partisans de la poésie ! Ils sont seuls capables de voler les germes de libération aux cadavres pour les rendre à la poussée des mondes, les disséminer partout où il y a des hôtes et encore des chevauchements à venir.
Et tant pis pour les ironistes et les malins… Ce sera notre contribution la plus sérieuse et la plus joyeuse à la définition de l'amour révolutionnaire.
Atelier Oncléo
Texte de Kateb Yacine, Début du Cadavre encerclé, Monologue de Lakhdar
« Ici est la rue des Vandales. C'est une rue d'Alger ou de Constantine, de Sétif ou de Guelma, de Tunis ou de Casablanca. Ah ! l'espace manque pour montrer dans toutes ses perspectives la rue des mendiants et des éclopés, pour entendre les appels des vierges somnambules, suivre des cercueils d'enfants, et recevoir dans la musique des maisons closes le bref murmure des agitateurs. Ici je suis né, ici je rampe encore pour apprendre à me tenir debout, avec la même blessure ombilicale qu'il n'est plus temps de recoudre ; et je retourne à la sanglante source, à notre mère incorruptible, la Matière jamais en défaut, tantôt génératrice de sang et d'énergie, tantôt pétrifiée dans la combustion solaire qui m'emporte à la cité lucide au sein frais de la nuit, homme tué pour une cause apparemment inexplicable tant que ma mort n'a pas donné de fruit, comme un grain de blé dur tombé sous la faux pour onduler plus haut à l'assaut de la prochaine aire à battre, joignant le corps écrasé à la conscience de la force qui l'écrase, en un triomphe général, où la victime apprend au bourreau le maniement des armes, et le bourreau ne sait pas que c'est lui qui subit, et la victime ne sait pas que la Matière gît inexpugnable dans le sang qui sèche et le soleil qui boit. Ici est la rue des Vandales, des fantômes, des militants, de la marmaille circoncise et des nouvelles mariées ; ici est notre rue. Pour la première fois Je la sens palpiter comme la seule artère en crue où je puisse rendre l'âme sans la perdre. Je ne suis plus un corps, mais je suis une rue. C'est un canon qu'il faut désormais pour m''abattre. Si le canon m'abat je serai encore là, lueur d'astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n'atteindra plus mon foyer à moins qu'un enfant précoce ne quitte la pesanteur terrestre pour s'évaporer avec moi dans un parfum d'étoile, en un cortège intime où la mort n'est qu'un jeu... Ici est la rue de Nedjma mon étoile. C'est une rue toujours crépusculaire, dont les maisons perdent leur blancheur comme du sang, avec une violence d'atomes au bord de l'explosion.
Un silence, puis la voix de Lakhdar reprend.
Ici sont étendus dans l'ombre les cadavres que la police ne veut pas voir ; mais l'ombre s'est mise en marche sous l'unique lueur du jour, et le tas de cadavres demeure en vie, parcouru par une ultime vague de sang, comme un dragon foudroyé rassemblant ses forces à l'heure de l'agonie, ne sachant plus si le feu s'attarde sur sa dépouille entière ou sur une seule des écailles à vif dont s'illumine son antre ; ainsi survit la foule à son propre chevet, dans l'extermination qui l'arme et la délivre ; ici même abattu, dans l'impasse natale, un goût ancien me revient à la bouche, mais ce n'est plus la femme qui m'enfanta ni l'amante dont je conserve la morsure, ce sont toutes les mères et toutes les épouses dont je sens l'étreinte hissant mon corps loin de moi, et seule persiste ma voix d'homme pour déclamer la plénitude d'un masculin pluriel ; je dis Nous et je descends dans la terre pour ranimer le corps qui m''appartient à jamais ; mais dans l'attente de la résurrection, pour que, Lakhdar assassiné, je remonte d'outretombe prononcer mon oraison funèbre, il me faut au flux masculin ajouter le reflux pluriel, afin que la lunaire attraction me fasse survoler ma tombe avec assez d'envergure. Ici je me dénombre et n'attends plus la fin. Nous sommes morts. Phrase incroyable. Nous sommes morts assassinés. La police viendra bientôt nous ramasser. Pour l'instant, elle nous dissimule, n'osant plus franchir l'ombre où nulle force ne peut plus nous disperser. Nous sommes morts, exterminés à l'insu de la ville...
Une vieille femme suivie de ses marmots nous a vus la première. Elle a peut-être ameuté les quelques hommes valides qui se sont répandus à travers nous, armés de pioches et de bâtons pour nous enterrer par la force... Ils se sont approchés, à pas de loup, levant leurs armes au-dessus de leur tête, et les habitants les observaient du fond de leurs demeures éteintes, partagés entre l'angoisse et la terreur à la vue des fantômes penchés sur le charnier. Un grand massacre avait été perpétré. Durant toute la nuit, jusqu'à la lueur matinale qui m'éveille à présent, les habitants restèrent claquemurés, comme s'ils prévoyaient leur propre massacre, et s'y préparaient dans le recueillement ; puis les fantômes eux-mêmes cessèrent leurs allées et venues, et les derniers chats firent le vide ; des passants de plus en plus rares s'inquiétaient de nos râles, et s'arrêtaient un instant sur les lieux de la mêlée ; aucune patrouille ne vint troubler leurs furtives méditations ; ils connurent un nouveau sentiment pour les obscurs militants dont le flot mugissait encore à leurs pieds, dans cette rue qu'ils avaient toujours vue pourrie et sombre, où la gloire d'un si vaste carnage venait soudain prolonger l'impasse vers des chevauchées à venir. »
11.05.2026 à 08:53
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L'avenir ne dure pas longtemps (éditions La Tempête), c'est le titre du dernier livre du philosophe Bernard Aspe. Comme une manière de dire que le temps presse. Que l'heure n'est ni au pessimisme ni à la mélancolie car rien ne garantit que ce qui nous écrase ne continue pas de le faire encore longtemps.
Il est donc question de mise au travail, de vérité mais aussi de politique, de philosophie et d'histoire pour continuer de penser ici et maintenant l'époque en révolutionnaires. Se défaire de l'idée que les contradictions du capitalisme permettront inéluctablement sa chute, tout en se libérant de l'horizon bouché par la catastrophe et le présent perpétuel. Essayer, donc, de redonner l'élan nécessaire au geste révolutionnaire.