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02.11.2026 à 16:16

« GenZ de merde »

dev

Texte intégral (1586 mots)

23 OCTOBRE 2026

À la télévision
un monsieur a dit
que Trappes
était la capitale européenne du djihad

À Trappes
il y a des écoles
des maisons
des arrêts de bus
un jardin d'enfants
et une petite fille de douze ans

Dans le jardin d'enfants
il y a des jeux pour les enfants
des bancs pour les parents
et des enfants qui jouent
pendant que les parents
les regardent jouer

Vendredi matin
un autre monsieur
est arrivé en voiture

Les enfants jouaient
les parents regardaient

Pan
pan
pan


JE SAIS

Il faut trouver du travail maintenant.
T'as peut-être pas choisi la bonne voie.
Je connais des jeunes, ils ont pas tous le même discours.
Si t'es déprimé, oublie pas de prendre tes médicaments.
Je te dis ça pour t'aider.


COMPLAINTE DU PROGRÈS

ça va être la complainte du progrès si tu m'demandes
est-ce un film de Tati ou un film de Godard ?
j'suis pas bien sûre
un gloubi-boulga des deux peut-être
deux ou trois choses que je sais de l'époque moderne
c'est qu'on n'a pas fini de faire la pute
et que Godard qui se croit très malin
n'avait rien vu

c'est du vrai sang pas du rouge

parce que
à ce stade
par où commencer
c'est la post-post-post-modernité
prostitution au carré
aliénation au cube
milliard de possibilité pour se faire *******
pas de possibilité quand on peut pas payer
l'argent ne fait pas le bonheur
attend de voir ce que la misère te fera (proverbe italien)
on y est

la vraie vie n'est pas sur Mars
et ça repart


NE TRAVAILLEZ JAMAIS

Dès qu'un lycée est bloqué
qu'un bâtiment est occupé
que des travailleurs font grève
il y a toujours quelqu'un
dans les commentaires
pour écrire

Allez travailler !
bande de feignasses !

On travaille depuis qu'on est petits
On travaille à l'école
on travaille au collège
on travaille au lycée
on travaille pour passer le bac
on travaille pour avoir un diplôme
on travaille pour en avoir un autre
on travaille pour payer son loyer
on travaille pour manger
on travaille pour avoir le droit de continuer à travailler
Et quand on n'a plus de travail
on travaille à en chercher

Les jeunes ne veulent plus travailler
ils préfèrent rester chez eux
à ne rien faire
ils n'ont plus le goût de l'effort

Ils se lèvent à cinq heures
pour bloquer leur lycée
ils fabriquent des pancartes
ils tiennent des assemblées
ils prennent les transports
ils marchent toute la journée
week-end compris

Et il y a toujours quelqu'un dans
les commentaires
pour écrire

Allez travailler !


LE MOUVEMENT S'ESSOUFLE

Une vieille dame de quatre-vingt-sept ans a refusé de quitter son appartement
Elle y vivait depuis soixante et onze ans
La police est venue la chercher
Elle s'appelait Maricarmen
Elle avait résisté à quatre tentatives d'expulsion
Cette fois, ils ont réussi
Elle est morte deux semaines plus tard

À Jakarta, un livreur à moto est mort écrasé par un véhicule de police
À Katmandou, les manifestations contre la corruption ont fait tomber le gouvernement
À Tirana, des étudiants mettent le feu au ministère de l'Éducation
Les flamants roses défendent leur lagune contre le gendre de Trump
En Kanaky, on refuse que Paris décide qui a le droit de voter
En Martinique, on manifeste contre le prix de la nourriture
Au Maroc, Gen Z 212 réclame écoles, hôpitaux, dignité
Au Pérou, on descend dans la rue contre une réforme des retraites
À Rio aussi, on descend

Un drapeau de pirate apparaît au-dessus d'une foule
Puis d'une autre
Chapeaux de paille, Spider-Man & Under Armor
À Hong Kong, des parapluies contre les lacrymos
Des lasers pour aveugler les caméras
Les robocops avancent
Ça charge, ça court, ça revient
Des pavés volent
Les robocops reculent
Les journalistes demandent si on condamne les violences

Gen Z de merde !
Terroristes !
Agents étrangers !
Parasites !

En Inde, on fonde le Parti des cafards
Pas la même langue ? Who cares ?
Dans les cortèges français, on chante en italien
À Berlin et à Turin, ça scande « Tout le monde déteste la police »
Génération Tasty Crousty polyglotte
Six seven six seven

Les ministres annoncent que le mouvement s'essouffle

On nous disait enfermés dans nos écrans
Voilà qu'on nous reproche d'être dehors


QUITTER L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

On a appris l'Antiquité
On a appris le Moyen Âge
On a appris l'époque moderne
L'époque contemporaine
On va vous apprendre comment elle finit


LES BOURGEOIS C'EST COMME DES COCHONS

Les fossés se creusent
et continuent de se creuser
hier j'ai vu une guillotine devant une maison
décor d'Halloween ou message politique
sûrement les deux

demain
fondent les neiges d'antan

qu'est-ce qu'on peut faire
pour pas devenir aveugle
pour pas devenir sourd
pour pas devenir con
qu'est-ce qu'on peut faire
pour ne pas répéter des slogans bêtement
garder ouvertes ses oreilles et le cœur
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on ne sait pas quoi faire
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on n'a plus le temps
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on va trop vite

est-ce qu'on peut chanter
est-ce qu'on peut danser
est-ce qu'on peut écrire
est-ce que ça sert encore à quelque chose tout ça
est-ce que ça a jamais servi à quelque chose tout ça
est ce qu'on a le droit de croire
qu'un autre monde est possible
est ce qu'on a le droit de croire
en soi
est- ce qu'on a le droit

qu'est-ce qu'on peut faire
pour y voir plus clair

qui a éteint la lumière

est-ce que les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent
est-ce que par les temps qui courent on peut être autre chose qui s'ignore
est-ce que j'ai mal au cœur ou est-ce que j'ai mal à la tête
ou les deux
est-ce que j'ai soif est ce que j'ai faim
ou est-ce que j'ai juste besoin
d'un peu d'amour

Paix-Rec & Pré-Vert
Photo : Bernard Chevalier

PDF

02.11.2026 à 15:31

Thèses sur le concept de compétence (Suite 7/9)

dev

Texte intégral (19010 mots)

La lutte contre la pénétration du concept de compétence dans les établissements d'enseignement se poursuit. Le comité d'action contre les compétences Pontcerq est intervenu de manière un peu vive à l'Université de Nantes (avec certaines conséquences). En marge des manifestations et blocages des lycées circule par ailleurs, depuis Rennes pour l'instant, une « Lettre aux lycéennes et lycéens sur la compétence ».

Lundimatin a déjà publié, dans cet ordre, les thèses n° 1, 3, 4, 5, 6 et 7 (voir ici et ici), les n° 16 et 18 (voir ici et ici) et les n° 15 et 19 (voir là). Voici la thèse n° 12 – qui manquait.

SITUATION

La thèse n° 12 sur la compétence, qu'on va lire in extenso ci-dessous, permet des clarifications d'importance. Certaines lectrices et lecteurs des précédentes thèses avaient pu en lisant vite croire pouvoir (ou vouloir) les disqualifier en parlant de propos conservateurs (parce que les questions de l'imitation, du maître, de la note, de la discipline, de l'approche actionnelle, de l'apport des sciences de l'éducation, etc., y étaient réinterrogées toutes de manière un peu vertigineuse, ou inhabituelle). La quadripartition proposée ci-dessous en nota bene (n° 3) donne une géographie – qui aidera les uns et les autres à se repérer mieux politiquement : à se situer soi ; à nous situer nous ; et à situer nos adversaires (possiblement communs).

La compétence est le nom d'un projet pédagogique-politique étendu à l'ensemble de la société. Ce projet court de la maternelle à l'université : mais il ne se limite pas même à la question scolaire. Il est un concept social totalisant. (Ce sur quoi la thèse n° 13, en cours d'écriture, reviendra.)

Nous rappelons qu'un « Appel contre les compétences » circule actuellement en France, et alentour, dans tous les lieux d'enseignement. L'Appel est à lire ici. Il a déjà été signé par plus de 600 universitaires. Il peut être également signé électroniquement, là. Il s'adresse à toutes les enseignantes et tous les enseignants, depuis la maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur. (Merci à toutes celles et ceux qui œuvrent à faire connaître cet appel, et les questions qu'il soulève, dans les établissements scolaires, en particulier dans le primaire et le secondaire : autour d'eux, auprès de leurs collègues, comme aussi auprès des syndicats ; et auprès des élèves, premiers concernés.)

J.-A. Marie, octobre 2026

Thèse n° 12
Compétence et démocratisation de l'enseignement

La compétence comme renoncement de l'enseignement
(à enseigner, au sens le plus fort).
La compétence comme démission.

Un bouleversement d'ampleur eut lieu dans l'édifice scolaire au cours des années 1960 et 1970 ; on a parlé à son sujet de « démocratisation » ou de « massification » de l'enseignement. (Replacer la notion de compétence sur le fond de cette transformation va permettre de la faire apparaître dans un éclairage nouveau ; en particulier, l'un de ses sens politiques se laisse apercevoir et déterminer, sous ce jour, plus nettement.) Alors qu'aux classes les plus basses de la société n'avait été le plus souvent accordée jusqu'ici que la fréquentation d'un enseignement primaire (clos par le certificat d'études, à 12 ou 13 ans), et que la poursuite d'un cursus dans l'enseignement secondaire, jusqu'au baccalauréat, était réservée dans les lycées presque exclusivement à la petite, moyenne et grande bourgeoisie, des politiques nouvelles – volontaires, de grande ampleur – furent gouvernementalement adoptées : c'est, en France, en particulier la création d'institutions d'enseignement secondaire inédites, dans les années 1970 : les collèges ; par quoi l'on fit que la plus grande partie d'une classe d'âge, indépendamment des origines sociales des élèves, puisse désormais poursuivre au-delà du seul enseignement primaire son parcours, et accède au lycée [1]. Cette transformation eut pour conséquence simple l'arrivée dans les établissements secondaires d'une population toujours plus nombreuse – mais aussi plus socialement bigarrée. (C'est toute la société désormais, sur l'ensemble de son spectre ou presque, qui entrait dans les collèges, les lycées : les enfants des paysans des campagnes reculées, ceux des petits commerçants, ceux des ouvriers immigrés du Maghreb ou d'Afrique noire, etc. [2]) Il est utile de distinguer ces deux points : 1° l'augmentation en nombre de cette population scolaire (massification) ; 2° sa bigarrure sociale (diversification). 1° L'augmentation en nombre posa d'évidentes difficultés matérielles et pratiques : de vastes politiques publiques durent assurer l'édification sur le territoire d'établissements scolaires nouveaux, et l'embauche d'un personnel enseignant supplémentaire nombreux [3]. (Qu'en regard de la tâche immense les investissements n'aient pas été à la hauteur, d'emblée – que les rigueurs budgétaires, à partir des années 1980, et toujours plus drastiques depuis, aient fini par les rendre incontestablement insuffisants : bien des questions se posent depuis là.) 2° Dans le même temps, au-delà de la seule massification, laquelle posait des questions pressantes en termes de quantité, on considéra que la diversification de l'origine sociale des élèves conduisait à un autre type de difficultés, celles-là « qualitatives » – c'est-à-dire : soulevait quant à la nature de l'enseignement et de ce qu'il fallait enseigner des questions nouvelles – pressantes elles aussi.

L'enseignement secondaire, en effet, ayant jusqu'alors été réservé aux classes supérieures de la société, était fait pour elles. (Il était fait pour elles 1° dans le sens qu'il répondait aux besoins de cette classe : formait à de certains métiers, préparait à de certaines fonctions, qui étaient ceux et celles de cette classe ; il avait pour but de conduire à l'université, où les diplômes correspondant à ces métiers, les concours ouvrant à ces fonctions, étaient préparés ; 2° mais aussi dans le sens que cet enseignement s'adressait à elle : en cela qu'il parlait la langue de cette classe, partageait et s'appuyait sur les références culturelles propres à celle-ci.) Or cet enseignement ne devait-il pas être modifié, dès lors qu'il n'était plus réservé à ces groupes sociaux particuliers ? (Ainsi se posait la question – nouvelle – de savoir pour quoi on voulait faire accéder à l'enseignement secondaire la totalité des élèves : pour leur procurer quel enseignement ?) [4]

Avant qu'une réponse à cette question ait pu être donnée, ou que la question, même, ait pu être formulée avec assez de clarté, on fit le constat que la « démocratisation » de l'enseignement, par la diversification qu'elle induisait, compliquait le métier des enseignants, dans le secondaire. On constata certes aussi des difficultés nouvelles dans l'enseignement primaire : mais cet enseignement était déjà préparé à accueillir les classes les moins favorisées de la population ; il avait été créé pour elles ; il existait pour elles depuis son commencement. Sur le plan pédagogique il n'y avait pas de radicale nouveauté. La difficulté, nécessairement, fut plus grande dans le secondaire : la transmission de pans entiers des programmes (Pascal, Flaubert, Rimbaud…) (les mathématiques abstraites, exigeantes) (la physique newtonienne) avait pu, commença-t-on à se dire alors, s'effectuer jusque là assez bien : en raison de la proximité de la classe bourgeoise avec ces éléments culturels enseignés. (La littérature, les mathématiques, les arts, l'écriture de l'histoire, etc., avaient été faits, en quasi-totalité, par la bourgeoisie, ou par l'aristocratie avant elle.) Mais un fossé plus grand devait être franchi, se dit-on, pour approcher ces savoirs et richesses, quand on avait affaire à des enfants issus de classes sociales qui en étaient plus distantes. Lorsque des difficultés surgirent (or, dans l'enseignement, des difficultés surgissent toujours), on disposait donc d'une explication : le « public » (car on commença alors à user de ce terme) avait changé ; et, pour certains élèves, en raison de leur origine sociale, l'apprentissage des contenus imposés était rendu « difficile ». On commença à dire et entendre dire [5] que la matière même de l'enseignement, pour certains élèves, n'était peut-être plus adaptée. Évidemment ce n'étaient pas leurs capacités intellectuelles qui étaient mises en question ; mais la culture dont ils étaient issus (paysanne ou ouvrière ou petite-commerçante, au lieu qu'elle soit bourgeoise ; arabe, au lieu qu'elle soit française, etc.). Or cette culture faisait très simplement qu'ils étaient plus à distance des objets à atteindre, partaient de plus loin.

Si cette difficulté, cependant, avait été la seule en question, les enseignantes et enseignants auraient sans doute tiré la conclusion supplémentaire qu'en ce cas il fallait redoubler d'efforts pour amener ces élèves – ces élèves eux aussi – jusqu'aux objets d'étude enseignés. Et il n'y avait là rien d'impossible. Si certains parmi les enseignants renoncèrent et même se persuadèrent, ou se laissèrent persuader, qu'il fallait renoncer, c'est qu'autre chose se passa. (Un enseignant de sport ne peut très raisonnablement décider qu'on renoncera à l'apprentissage de la nage pour la raison que quatre ou cinq privilégiés dans la classe l'ont déjà acquise ou pourront l'acquérir plus facilement ailleurs, hors l'école ; et que les autres sont plus éloignés, pour l'instant, d'acquérir cette capacité. Au contraire même. À condition de considérer que l'enseignement de la nage importe – et importe de la même manière pour tout le monde.)

S'ils renoncèrent ou se persuadèrent qu'il fallait renoncer, c'est que par ailleurs – au-delà de la seule difficulté [6] – un doute s'empara de certains d'entre eux quant à la pertinence (l'importance) même de leur tâche, c'est-à-dire de leur enseignement (c'est-à-dire : de l'importance, pour les élèves, des objets enseignés). Certes l'idée de démocratisation avait pu trouver d'abord une approbation franche en leur cœur militant : c'est quand les enseignants du secondaire ne pouvaient enseigner qu'à une élite étriquée, et favorisée à maints égards, que leur tâche était fondamentalement injuste et que le savoir scolaire, dont ils étaient porteurs et dispensateurs, était instrumentalisé : capté par la seule classe dominante. Cependant il leur fallait constater maintenant que, même si on faisait entrer dans l'enseignement secondaire tous les enfants ou presque, et non plus seulement ceux des classes les plus favorisées, ces derniers y réussissaient mieux ; les examens notés les plaçaient inexorablement en tête, statistiquement. Il n'y avait à cela rien de tellement étonnant (1° puisque ces enfants-là étaient infiniment plus aidés, à la maison et ailleurs ; 2° puisqu'ils partaient de moins loin que les autres pour aller à Flaubert, à Rimbaud, aux langues étrangères, aux arts, à l'histoire : linguistiquement, culturellement, leur effort pour s'approcher était moindre). Il n'empêche : certains enseignants et enseignantes se sentirent coupables de participer à la sélection de la sorte (et de faire participer, contribuer, leur discipline à cette sélection). Des enquêtes sociologiques et statistiques parurent [7] ; leurs résultats étaient cinglants : par l'enseignement de leur propre discipline (en ce que celle-ci favorisait la classe dont elle était la plus proche), les enseignants faisaient fonctionner un mécanisme brutal de sélection. On s'avisa que les enfants des classes défavorisées quittaient l'édifice scolaire munis des bribes d'enseignement disciplinaire que l'école leur avait dispensées ; mais que ces bribes ne leur servaient de rien, dès lors que contrairement aux autres ils ne poursuivaient pas de cursus universitaire, ou moins qu'eux, même à niveau scolaire égal (ce que ces mêmes études statistiques révélaient). Pour les enfants des classes défavorisées, l'enseignement des disciplines n'avait donc en réalité aucun sens, se dit-on ; l'enseignement des disciplines n'avait de sens que pour celles et ceux qui iraient en poursuivre l'apprentissage à l'université (où on le leur sanctionnerait d'un diplôme ou d'une place à un concours). Mais un élève qui par son origine sociale ne pouvait se destiner à des études longues et n'avait ni le désir (peut-être) ni la possibilité de devenir mathématicien, physicien, biologiste, historien, juriste, journaliste, littérateur : pour celui-là l'enseignement des disciplines était une charge inutile. Ce qu'on lui enseignait à l'école – dans la succession des disciplines – n'était pas pour lui, se dit-on. Il avait besoin d'autre chose – pour la vie qui l'attendait, dès l'école quittée (vie professionnelle et citoyenne). Il fallait lui donner autre chose que ce qu'on avait donné jusqu'à présent, dans l'enseignement secondaire. « Présidant en 1971 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire, Hélène Romian, déjà, estimait que la confrontation aux savoirs abstraits et aux textes littéraires devait être épargnée aux enfants des milieux populaires qui y étaient mal préparés [8]. » « La position de R. F. Gauthier (inspecteur général de l'administration de l'Éducation nationale) est très claire : il considère qu'il aurait fallu repenser les contenus d'enseignement dès lors que l'on élargissait aux enfants du peuple la scolarisation secondaire. Faute de l'avoir fait on suscite l'ennui et le décrochage [9]. » La culture bourgeoise pouvait même avoir quelque chose d'excluant [10]. Les enseignants du secondaire, en continuant à se river à leurs disciplines (lesquelles n'ont de sens, disait-on, que dans leur continuation universitaire) (et donc n'ont de sens que pour les privilégiés qui les poursuivront en effet à l'université, comme eux l'avaient fait en leur temps), étaient incapables de donner ce dont ces élèves nouveaux avaient besoin. (Certains enseignants pensèrent eux aussi cela, et le pensent encore aujourd'hui : et ils agissent et enseignent, selon cette pensée.)

Alors, quand la notion de compétence commença de circuler dans les milieux de la pédagogie et des sciences de l'éducation nouvellement apparues, nombre d'enseignantes et d'enseignants – et parmi eux certains des plus sensibilisés aux questions de justice sociale ; et parmi eux certains des plus à gauche – y virent la possibilité d'échapper à la fonction de sélection à laquelle ils se voyaient – en tant qu'enseignants de telle ou telle discipline – astreints malgré eux. C'est en enseignant une discipline qu'ils servaient une classe sociale particulière : il fallait trouver un moyen d'enseigner autrement que par disciplines : or c'est exactement ce que proposait la logique neuve des compétences [11].

Et avec cette logique neuve, c'était une révolution cette fois véritablement pédagogique qui pouvait avoir lieu : puisqu'elle atteignait la matière même de l'enseignement ; elle le réformait et transformait qualitativement, et non plus seulement quantitativement. (L'approche par compétences, se disait-on, venait accomplir qualitativement, c'est-à-dire dans la manière même d'enseigner, ce que la massification, en ouvrant à tous les portes du secondaire, n'avait d'abord pu accomplir que quantitativement.)

Vite, la notion de compétence acquit dès lors une coloration émancipatrice dans le milieu enseignant de gauche. On lui chercha des garants. On remarqua que Freinet avait enseigné par compétences (ou à peu près) ; on s'aperçut que Chomsky (figure de la gauche contestataire américaine) avait employé le mot, dans certaines de ses études. (Des chercheurs en sciences de l'éducation, dans des départements qui s'étaient créés à la fin des années 1970, firent ces ponts.) (Plus tard, quand son œuvre fut rendue enfin accessible en français, on se référa aussi en ce sens très spécifiquement à Dewey.)

En se réclamant de la compétence – et en acceptant de se démettre des encombrements ou carcans de leur discipline – en se déclarant enseignants avant tout (avant que d'être enseignants de mathématiques, de lettres, d'histoire, etc.), les enseignants se persuadèrent qu'ils étaient critiques, voire subversifs à l'endroit du système. Ils ne virent pas qu'ils faisaient exactement ce que le système attendait d'eux : 1° en renonçant à enseigner les disciplines, ils répondaient à la volonté des politiques gouvernementales (car celles-ci avaient-elles jamais eu sérieusement en tête d'enseigner à tous, au sens le plus fort et le plus exigeant, ce qui avait d'abord été réservé à une élite : la physique, les mathématiques, les lettres, etc. [12] ?) ; 2° en acceptant la logique des compétences, sur le plan pédagogique, ils contribuaient à acclimater sans résistance – voire avec enthousiasme – jusque dans l'intérieur des écoles un concept clef de la nouvelle gestion biopolitique et économique des individus [13].

Ce ne fut sans doute pas la première fois dans l'histoire qu'une instance politique vit ceux dont elle pouvait craindre qu'ils ne s'opposent à sa volonté, par un singulier mécanisme de renversement idéologique faire exactement ce qu'elle souhaitait qu'ils fassent. Mais un pareil renversement aura rarement eu lieu de façon aussi parfaite ; et donc aussi tragique. Puisque de bonne foi des enseignantes et des enseignants, persuadés de contrer un gouvernement et une politique de droite et d'agir pour leurs élèves les plus défavorisés socialement, acceptèrent la solution d'un enseignement au rabais – précisément prévu, par la gouvernementalité néolibérale, pour ces populations d'élèves qui ne devaient pas aller bien loin, mais qu'il fallait cependant faire sortir du système scolaire « certifiées » a minima [14]. (Il y a aussi une ironie particulière et supplémentaire liée au fait que les enseignantes et les enseignants sont des intellectuels : et que les intellectuels sont réputés, se dit-on, mieux armés pour déjouer des pièges idéologiques de cette sorte [15].)

{}C'est pour des raisons diamétralement opposées que les enseignants de gauche, lecteurs de Bourdieu, et que les milieux gouvernementaux, néolibéraux, estimèrent que l'enseignement secondaire devait être transformé : et qu'ils s'accordèrent sur le fait qu'en raison de l'arrivée dans le lycée des enfants des classes les plus défavorisées le lycée devait être transformé, dans son enseignement même. C'est pour des raisons diamétralement opposées mais ils voulurent les uns et les autres – et finalement très collégialement – la même chose : qu'on renonce à enseigner les disciplines scolaires dans toute leur exigence méthodologique et conceptuelle ; et qu'on enseigne à la place des « compétences », utiles aux individus pour leur vie [16].

*

Pourquoi tout élève n'aurait pas droit – même s'il ne poursuit pas d'études à l'université – à être initié aux plus belles et utiles choses de l'enseignement disciplinaire (mathématiques, physique, économie, biologie, philosophie, sciences naturelles, histoire, musique, sociologie, langues étrangères, sport, arts plastiques, etc.), c'est ce qui n'a pas été établi par les adversaires de l'enseignement secondaire disciplinaire. (Et il n'a pas été établi non plus que les disciplines ne disent pas quelque chose de la vie ; ne préparent pas à leur manière – manière beaucoup plus détournée sans doute, plus lente – à vivre elles aussi.)

(Après tout, celui qui va à l'université faire des mathématiques, de la biologie, etc., lui non plus n'a pas besoin d'avoir eu un enseignement en philosophie, en littérature, en histoire ou en aucune matière autre que la sienne, se dit-on.) (Pourquoi faudrait-il renoncer à enseigner les disciplines à tous les élèves qui désormais montent jusqu'à l'enseignement secondaire ? C'est ce qui n'a pas été démontré.)

Nota Bene n° 1 (sur la notation et la sélection) : Quand certains enseignants, placés face au constat qu'en enseignant leur discipline ils participaient à une sélection brutale – laquelle favorisait les classes déjà les plus favorisées de la société –, décidèrent pour cette raison de renoncer à enseigner leur discipline, une erreur de raisonnement eut lieu. Ce qui organisait la sélection brutale était la notation et le classement des élèves. Rien dans l'enseignement d'aucune discipline n'implique qu'il faille pour l'enseigner noter et classer les élèves. Ce qui exerçait la sélection brutale, ce n'était pas la discipline – mais la notation, mais le classement.

(Et l'on a eu le temps de comprendre et de constater, depuis, qu'en matière de notation, de classement, de tri, la logique de la compétence ne venait aucunement, à l'encontre des promesses faites si souvent à ce sujet, se substituer aux anciennes pratiques de notation, ou les adoucir ; puisqu'il a fallu à l'inverse exact faire le constat qu'elle a permis d'étendre massivement le champ de la notation, la précision de la saisie comportementale et personnelle des individus, et va permettre à terme d'augmenter la fiabilité implacable des sélections et des tris [17].)

Nota bene n° 2 sur l'échec – (Rancière, Jacotot et les sociologues.) (L'espérance, la volonté.)
On a dit, et entendu dire, que l'enseignement secondaire disciplinaire a été par la massification des années 1960-1970 rendu impossible pour une part de la population, dans la forme qu'il revêtait jusqu'alors : et qu'il fallait par conséquent réagir à un échec inévitable (voire d'avance scientifiquement prouvé). Ainsi la compétence naissait sur fond de l'échec – accompli ou supposé devoir s'accomplir inévitablement – du système scolaire. Elle ne pouvait dans un tel contexte que surgir comme remédiation et pis-aller, sur fond angoissé ou anxieux. (Pour cette raison, la pédagogie de la compétence est au plus loin d'une pédagogie de l'espérance qui promet l'infini (le chemin infini, indéfini, qu'ouvre dans la connaissance toute discipline), de façon rayonnante (comme les rayons d'un cercle partent en différentes directions, opposées même parfois : mais partent à l'infini très sûrement… [18]). ) Jean-Pierre Terrail a parlé à ce titre d'un paradigme « déficitariste » – autre nom pour cette pédagogie du manque, de l'échec, de la remédiation, de l'anxiété [19]. La pédagogie de la compétence est aussi pour cette raison une pédagogie de la vie nécessairement ordinaire et soumise [20]. Même dans les intentions les meilleures des pédagogues de gauche (ceux prenant parti pour un enseignement au service des classes populaires), la logique de la compétence naît pour s'assurer – négativement – que l'élève, malgré tout, sortira de l'école en n'ignorant pas certaines choses qu'il ne faut surtout pas qu'il ignore (double négation) (et d'autant moins s'il est socialement fragile). Il ne s'agit plus de désigner, de donner, d'offrir (un objet) (un monde) (positivement) [21] ; il s'agit de parer, anxieusement, à une situation d'avance défavorable et condamnée à l'échec, d'avance perdue : donner (au moins) ce dont il ne faut pas que l'élève (le plus défavorisé) manque. (On n'apprend plus que pour ne pas ignorer.) (On n'apprend plus que ce qu'il ne faut pas ignorer – quand on a échoué.) Il n'est pas étonnant que le socle commun – texte censé donner l'ambition de l'enseignement pour toute la classe d'âge – ait finalement été formulé dans les termes d'une semblable double négation : « … [le socle commun] détermine ce que nul n'est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé [22]. »

Mais, objectera-t-on, l'échec n'est-il pas une réalité ? N'a-t-il pas été démontré ? Ne l'a-t-on pas même, précisément et statistiquement, chiffré ? Et, plus récemment, la psychologie scientifique n'a-t-elle pas mis en évidence à son tour les dispositions déficitaires (par exemple linguistiques ou cognitives) où selon elle se trouvent inévitablement placés certains ? L'échec, les partisans de l'enseignement secondaire disciplinaire (partisans de la secondarisation) (qu'ils soient de droite ou de gauche) ont beau jeu de ne pas le considérer, de faire comme s'il n'existait pas. Puisque cet échec existe. Et puisque les raisons de cet échec existent.

L'échec existe mais : ne le fait-on pas exister inévitablement et sans espoir d'en sortir, si l'on part de cet échec ; si l'on pense et transforme l'enseignement à partir de cet échec ? Il est très troublant de remarquer que l'échec a été constaté, mesuré, prédit, extraordinairement tôt. C'est très vite en effet que des statisticiens et experts sont venus montrer que certains réussissaient moins bien que d'autres – et qu'il y avait inégalité [23]… L'enseignement se massifiait d'une façon considérable et inouïe, sur fond d'une société dans sa base matérielle extrêmement inégalitaire : et il aurait fallu qu'en dix ans il ait déjà fonctionné parfaitement – et égalitairement [24]. A-t-on laissé le temps à la « démocratisation » de se faire ? Surtout : lui en a-t-on donné les moyens ? Les mesures statistiques sont venues tout aussitôt, avant même l'effort commencé, mesurer précipitamment l'échec de l'immense entreprise, c'est-à-dire prouver comme par avance son impossibilité [25].

Que certains enfants, parce qu'issus de classes culturellement plus éloignées des habitudes scolaires (d'abord bourgeoises), aient eu plus de mal, la distance étant pour eux un peu plus grande, à arriver aux objets enseignés, cela est une simple tautologie : ils sont plus loin car ils sont plus loin. Mais cela, pour l'enseignement, ce n'est pas le point d'arrivée. Cela, c'est seulement le point de départ. Et c'est au point de départ que l'enseignement commence. (Or on ne le laisse pas commencer.) (On ne le laissa pas commencer.) (On ne lui donna pas le moyen de commencer vraiment.) (On ne crut pas ou ne voulut pas croire qu'enseigner aux classes populaires était possible.) (Avant qu'ils aient pu commencer, on a dit aux enseignants : « Vous n'y arriverez pas. » On leur a dit : « Regardez vos élèves (car nous les avons étudiés). (Nous avons étudié leur déficit initial, leur retard.) Certains parmi eux ne peuvent réussir : nous l'avons pour vous scientifiquement prouvé [26]. »)

Or l'enseignement est – comme toute tâche ou entreprise humaine de quelque envergure – comme toute tâche d'espérance et de volonté – et comme tout ce qui a trait en particulier à la démocratie – toujours d'abord une tâche impossible. (L'enseignement est toujours difficile, les enseignants savent cela, eux aussi, étant bien placés pour le savoir [27].) Il y a certes quelque chose de terriblement scandaleux pour les scientifiques de l'éducation, et pour tout scientifique en général (statisticien, cogniticien, etc.), à admettre que des enseignants puissent leur rétorquer ne pas vouloir savoir le résultat de leurs études ; ne pas vouloir connaître l'état initial des capacités ou prédispositions des élèves qui sont les leurs ; et même qu'il leur faut absolument, pour enseigner, ignorer volontairement tout cela... (Ne prend-on pas alors des enseignants – eux censés vouloir savoir et toujours faire savoir – en flagrant délit de vouloir ici ignorer quelque chose [28] ?) C'est qu'enseigner est un acte qui ne peut avoir lieu que sur fond d'une présupposition d'égalité et de liberté. La liberté et l'égalité ne peuvent se construire progressivement, par adjonctions successives (comme le croient les partisans d'une construction cognitiviste de l'individu par la pédagogie : on deviendrait progressivement libres, progressivement égaux, en se dotant progressivement de qualités et de savoirs, de compétences...). La liberté et l'égalité ne peuvent qu'être données au départ. Et c'est parce qu'elles doivent être données au départ – et que peut-être, et que très certainement, elles ne sont pas là, réellement, au départ – que l'enseignant, pour enseigner, doit à toutes forces les présupposer [29]. L'enseignant, instituant la classe comme scène, ne peut faire autrement que comme si tous étaient égaux, et comme si tous étaient capables [30].

Dès qu'il cesse de présupposer l'enseignement absolument possible, l'enseignant rend de fait l'enseignement impossible. Il mesure l'état initial, et nécessairement inégalitaire, du niveau de ses élèves : et il s'installe alors dans la gestion (même bienveillante) de l'échec scolaire, et des tristesses et déboires afférents. Et il renonce alors, toujours déjà, pour « l'élève en difficulté », aux objets les plus grands [31]. (Et alors on ne cherche plus des solutions dans l'enseignement ; on cherche des solutions ailleurs. Mais c'est parce qu'on a renoncé, dès avant d'avoir commencé [32].) (Ce qui s'esquisse dès lors, c'est une logique – lente, politique, scientifique – de l'abrutissement : où l'abrutissement est exactement « effroi devant la liberté [33] ».)

Certains élèves partent certes d'un peu plus loin que d'autres (comme dans le cas de la nage précédemment évoqué) : mais qu'on leur donne les moyens, le temps, de rattraper ce retard, ils le rattraperont (comme dans le cas de la nage) (ou bien ils feront autre chose : car tout n'est pas retard en ce monde… et tous les chemins ne sont pas identiques, contrairement à l'idée véhiculée par l'acquisition constructiviste et curriculaire des compétences). Comment justifier que cet enfant ne reçoive pas de véritable enseignement de mathématiques, de physique, d'histoire, parce qu'il est au départ un peu plus loin que les autres de ces enseignements-là [34] ?

(Cela ne veut pas dire que l'enseignant – se plaçant à une distance absolue sur son estrade ou derrière son bureau – refuserait d'observer des différences entre tel et tel élève : évidemment qu'il voit ces différences. Voir ces différences, c'est son quotidien ; mais ces différences ne peuvent constituer les conditions de son enseignement. Il s'agit de lire le Télémaque et toutes et tous y arriveront...) (Il n'y a rien qui prédestine – sinon précisément une mesure initiale que l'on ferait ou accepterait de laisser faire (au psychologue, au sociologue), afin de connaître la situation de départ – pour s'y adapter.)

*

Or l'enseignement est possible. (L'égalité des intelligences se vérifie : l'enseignement, dès qu'il a lieu, l'avère, la vérifie [35].) L'enseignement est même possible sans maître savant – c'est la leçon scandaleuse (scandaleuse à un deuxième degré) de Jacotot. L'enseignement fonctionne toujours à la proportion de la croyance et de l'espérance (c'est-à-dire de la volonté) qu'on y met [36]. Et l'enseignement ne peut avoir lieu, ne peut commencer, que si l'on considère (c'est-à-dire postule) que tous sont capables. Ou bien l'enseignement ne commence jamais… Or le renoncement dont nous avons parlé ne désigne pas autre chose que le fait que l'enseignement le plus souvent cesse de vouloir commencer.

« Présidant en 1971 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire, Hélène Romian, déjà, estimait que la confrontation aux savoirs abstraits et aux textes littéraires devait être épargnée aux enfants des milieux populaires qui y étaient mal préparés. »
J.-P. Terrail, « D'un socle à l'autre. Vers une démocratisation de l'école ? » [2014]

« L'inégalité n'est la conséquence de rien, elle est une passion primitive ; ou, plus exactement, elle n'a pas d'autre cause que l'égalité. La passion inégalitaire est le vertige de l'égalité, la paresse devant la tâche infinie qu'elle exige, la peur devant ce qu'un être raisonnable se doit à lui-même. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 134

« Il est vrai que nous ne savons pas que les hommes soient égaux. Nous savons qu'ils le sont peut-être. C'est notre opinion et nous tâchons, avec ceux qui le croient comme nous, de la vérifier. Mais nous savons que ce peut-être est cela même par quoi une société d'hommes est possible. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 124

« Il faut donc retourner les questions des rieurs. Comment, demandent-ils, une chose comme l'égalité des intelligences est-elle pensable ? Et comment son opinion pourrait-elle s'installer sans provoquer le désordre de la société ? Il faut demander à l'inverse comment l'intelligence est possible sans l'égalité ? »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 123

« Le cercle de l'impuissance est toujours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dissimule dans l'évidente différence de l'ignorance et de la science. Le cercle de la puissance, lui, ne peut prendre effet que de sa publicité. Mais il ne peut apparaître que comme une tautologie ou une absurdité. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 29

« … il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d'après ce principe : toutes les intelligences sont égales. »
Joseph Jacotot (aut al.) [37]

Nota bene n° 3 : Enseignement primaire et enseignement secondaire. Primarisation du secondaire ou secondarisation du primaire. Quadripartition des positionnements.
Le rappel historique, accompli ci-dessus, d'un développement d'abord parallèle et entièrement séparé des enseignements primaire et secondaire, depuis la première moitié du XIXe siècle jusqu'aux années 1960, éclaire peut-être utilement la situation actuelle, ainsi que les différentes positions en présence, dans les débats contemporains sur l'école : au moins permet-il de comprendre qu'en transformant le primaire en un premier, et le secondaire en un second degré, les réformateurs de l'édifice scolaire se trouvaient placés face à une alternative, laquelle se laisse reformuler assez bien dans les termes suivants : à ces réformateurs, en ces années de massification, il revenait ou bien de « primariser » l'enseignement secondaire, ou bien de « secondariser » le primaire [38].

Dans la première solution (« primarisation »), on considérait que si l'on envoyait toute la classe d'âge dans le secondaire c'était à la condition de revenir sur la nature de cet enseignement : et de primariser celui-ci, au sens où l'on renonçait à y faire ce que le secondaire y avait fait jusqu'alors (enseigner des disciplines) et où l'on décidait de prolonger à la place, jusqu'à la fin de l'enseignement obligatoire, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on appellerait bientôt « socle », la logique qui jusque là avait été celle de l'enseignement primaire : préparer à la vie. (Et certes la vie n'était plus la même ; certes les exigences se transformaient ou augmentaient ; certes il fallait maintenant l'anglais et des compétences nouvelles, technologiques, communicationnelles, etc. Mais la logique était bien celle – primaire – d'une préparation à la vie [39].)

Dans la seconde solution (« secondarisation »), on considérait qu'envoyer l'ensemble de la classe d'âge dans le secondaire et les lycées, c'était en effet permettre à tous les élèves d'accéder à l'enseignement secondaire tel qu'il avait existé jusque là (c'est-à-dire comme enseignement disciplinaire) ; et qu'il s'agissait de prodiguer désormais cet enseignement – autrefois réservé aux classes favorisées – à tous. (Certes la vie et les disciplines n'étaient plus les mêmes : et des modifications pouvaient être envisagées ; l'on pouvait raisonnablement se poser la question de l'entrée de nouvelles disciplines (sciences économiques et sociales, psychologie, informatique, droit, etc.) ; ou celle du recul en âge, voire de la pertinence, de l'apprentissage de disciplines anciennes, grec et latin par exemple, etc. Il n'empêche : on restait sur la volonté de faire exister un enseignement secondaire, et c'est à lui que l'enseignement de premier degré devait préparer les élèves [40].)

L'alternative une fois installée en ces termes, si maintenant l'on fait jouer très simplement deux à deux les couples d'oppositions primarisation/secondarisation et droite/gauche, on se trouve en présence, assez élémentairement, des quatre positions suivantes (et c'est faute de cette cartographie à quatre termes que très souvent actrices ou acteurs du débat, rabattant tout sur deux termes seuls, évaluent de façon erronée leur propre positionnement, ainsi que ceux de leurs adversaires ou alliés) :

1° la thèse d'une primarisation du secondaire, venue de la droite :
La primarisation est ici réclamée au nom du bon et rationnel fonctionnement de la société telle qu'elle existe (organisation capitaliste de l'économie, gestion concurrentielle du marché de l'emploi, etc.). La massification de l'enseignement, qu'on peut sans préjudice grave laisser nommer et nommer soi-même « démocratisation », ne consiste pas, depuis ce point de vue, à mener toute la classe d'âge aux exigences de l'enseignement secondaire ancien. Cela, même, n'est pas souhaitable, et doit être empêché (contrainte à laquelle répond précisément la primarisation) : 1° d'abord parce que cela serait inutile : le marché de l'emploi est étudié prospectivement par des agences nationales ou internationales ; ces agences sont formelles ; les postes à haute qualification, dans la société capitaliste de demain, ne vont concerner, après comme avant, qu'une faible proportion des populations au travail ; il serait inutilement coûteux par conséquent d'envoyer trop de jeunes gens dans le supérieur pour les porter à des niveaux de qualification auxquels le marché ne saurait ensuite les employer. Si l'investissement dans la connaissance, et donc dans l'éducation, est reconnu comme un impératif de premier ordre par les pouvoirs économiques depuis les années 1950 ou 1960, cela n'implique pas que le savoir exigeant (en particulier disciplinaire) doive être prodigué à toutes et tous. La masse de la population peut sans inconvénients être maintenue à bas niveau. Elle doit être en revanche formée à des compétences de base – correspondant au socle – que les métiers les plus déqualifiés, sur le marché de l'emploi, requerront (communication en langue vernaculaire, lecture et arithmétique élémentaires, anglais minimal, compétences de bonne comportementalité sanitaire, technologique, sociale, citoyenne, etc.) ; 2° ensuite, parce qu'une secondarisation réelle de l'enseignement serait socialement dangereuse : les études psycho-sociales montrent assez bien chiffres à l'appui, dit-on, la frustration que peut créer sur un individu un emploi « au-dessous de ses capacités ». (Et il est connu par ailleurs que les lieux d'enseignement supérieur dans lesquels certains élèves s'enlisent, ou naguère s'enlisaient, sont des lieux de radicalisation politique à gauche – dont il faut, depuis ce point de vue, cesser d'encourager voire freiner de manière active le développement : facultés de sociologie, de lettres, d'histoire, de philosophie, etc.). Pour ces raisons, les pouvoirs néolibéraux, s'ils ont partout consenti et même pris une part active à la mise en place d'une massification de l'enseignement dans les années 1960-1970, ne la veulent et ne la peuvent vouloir qu'à la condition que le secondaire soit primarisé. Or l'approche par compétences, par destitution des disciplines, réalise exactement cette primarisation souhaitée [41].

2° la thèse d'une primarisation, venue de la gauche : L'argumentation est absolument inverse par rapport à la précédente. Se plaçant du point de vue des élèves les plus défavorisés, dont on sait statistiquement et sociologiquement qu'ils le quitteront tôt, on fait le constat qu'un enseignement secondaire disciplinaire ne saurait leur être utile et qu'il exerce même sur eux une violence possiblement considérable (par l'utilisation qui en est faite pour exercer la sélection) : alors, faisant le choix politique fort d'enseigner d'abord pour ces classes les plus défavorisés, on renonce à cet enseignement secondaire au sens ancien, considéré pour ces populations comme inutile et hostile. (Il s'agit de tenter d'épargner à ces élèves les douleurs voire l'humiliation de l'échec répété, que l'école, dans sa forme actuelle, par l'évaluation, organise et institue, dès le plus jeune âge.) Dans un tel positionnement, on fait le choix d'accepter de changer la logique même de l'enseignement pour permettre aux élèves de sortir du système scolaire au moins munis de compétences qui leur seront le plus immédiatement utiles pour s'insérer socialement et professionnellement dans la vie (primarisation). L'idée est qu'on essaie de cette façon de les armer au mieux, en vue de la vie (hostile) qui les attend – eux tout particulièrement [42].

3° la thèse d'une secondarisation, venue de la gauche : Cette thèse prend au sérieux le mot de « démocratisation » de l'enseignement. Elle considère naïvement (naïveté volontaire ?) qu'il est une belle chose que toutes et tous puissent recevoir un enseignement de disciplines. Elle considère que l'école ne sert pas, d'abord, à distribuer des places mais effectivement à enseigner des disciplines (lesquelles ont des objets et des méthodes multiples) ; et qu'il n'y a pas de raison, indépendamment de ce qui se passe après, qu'un tel enseignement n'ait pas lieu, au moins pendant le temps scolaire des élèves – où il est possible de les considérer égaux. (Dans ce positionnement s'ajoute, sans doute nécessairement, la croyance implicite que même pour un jeune élève qui ne pourrait accéder ensuite, en raison des inégalités existant hors l'école, à un emploi considéré comme haut-situé socialement, l'enseignement de disciplines forme mieux et plus librement à la vie que l'enseignement par compétences – enseignement piloté gouvernementalement.) (C'est l'idée que les disciplines préparent elles aussi à la vie – mais à leur façon ; et cette façon fait qu'elles ne préparent pas à la vie telle qu'elle est ; puisqu'elles ne préparent à aucun attendu ; le chemin des disciplines est ouvert, à l'infini… [43])

4° la thèse d'une secondarisation, venue de la droite : Ce positionnement est celui d'une droite non pas néolibérale, comme dans le cas du premier positionnement, mais conservatrice. Pour ses représentants, il faut conserver les valeurs propres à l'enseignement tel qu'il a toujours existé. La préoccupation est en particulier que la présence des populations nouvelles, qui jusqu'alors n'accédaient pas à l'enseignement secondaire, voire étaient absentes du pays, ne serve pas de prétexte à ce qu'on abaisse le niveau général, dans le secondaire (ce qui serait l'abaisser pour les enfants des classes les plus favorisées aussi), ou à ce qu'on modifie les conditions de préséance d'une « culture » particulière (élitaire) dans laquelle ont baigné les disciplines jusqu'à une date récente. Ce positionnement, sans doute, devient pour cette raison nerveux quand les disciplines, depuis l'intérieur, changent (et ne reflètent plus, ou plus seulement, la « culture » souhaitée). Ce positionnement, par ailleurs, ne prend pas en compte l'inégalité des chances des élèves. Il préfère considérer qu'il faut exiger beaucoup de toutes et tous – et le mérite décide.

*

Une telle cartographie quadripartite, un peu simple, permet au moins d'expliquer pourquoi, par exemple, le syndicat SUD-Éducation (à gauche) et l'OCDE ou le patronat français (à droite) peuvent se trouver à soutenir ensemble le passage à la pédagogie de la compétence (primarisation) ; et pourquoi des enseignants de gauche, dans le primaire et le secondaire, peuvent s'y opposer radicalement, en même temps, remarquera-t-on à juste titre, qu'une droite conservatrice, favorable elle aussi à la secondarisation.

(On préfère parfois, afin d'éviter une clarté blessante, le flou que permet la polarisation sur l'opposition entre le camp 2 et le camp 4, connue en France depuis les années 1980 sous le nom de « débat entre pédagogues et républicains ».) (Et pendant ce temps le camp 1, très sûrement, poursuit sa progression... [44]) (Il est frappant, enfin, que faute d'avoir cartographié ainsi, même un auteur aussi lucide que Pierre Bourdieu n'ait pas vu, dans ces mêmes années 1980, que son positionnement sur les questions scolaires, à propos desquelles il fut très explicitement interrogé, servait une politique dont il était théoriquement ailleurs l'un des plus farouches adversaires [45].)

Nota bene n° 4 : Enseignement primaire et enseignement secondaire. Raisons tristes des difficultés de communication entre les enseignants de l'un et de l'autre.
Cette présentation des choses permet également d'éclairer et d'affronter un point problématique en général peu discuté : celui des relations entre les enseignants de l'enseignement primaire et ceux de l'enseignement secondaire. Au lieu d'accepter un récit qui insiste sur les incompréhensions, voire les tensions existant entre les uns et les autres, depuis toujours, et qui en argumentant volontiers psychologiquement cherche à faire accroire que chacun des deux corps (celui des enseignants du primaire et celui du secondaire) défendrait son pré carré, ou sa façon de faire, et serait pris bien malgré lui dans des contraintes internes pour cette raison indémêlables [46], la cartographie ici proposée permet un positionnement politique des uns et des autres. Rien ne prédétermine un enseignant du primaire à penser ceci ou cela ; de même un enseignant du secondaire.

Ainsi nombre d'enseignantes et d'enseignants du secondaire, s'ils se sont persuadés que c'était là la voie souhaitable, ont sans rechigner accepté de « primariser » leur enseignement – et accepté de se penser d'abord comme enseignants (dans l'absolu) et ensuite seulement comme enseignants de leur discipline. Inversement, rien ne prédispose un enseignant des classes élémentaires ou maternelles à l'idée de la primarisation.

Ce qui a été appelé ici secondarisation en aucun cas ne minimise ou efface la tâche primordiale des enseignants du primaire (on dira plus justement peut-être, au lieu de primaire, « premier degré » ; le primaire devenant, dans cette perspective, le premier degré d'un enseignement enfin secondarisé...) : précisément parce que même pour eux alors le refus de la primarisation permet d'affirmer que dès le début (dès les cours préparatoire ou élémentaire, dès la maternelle...), l'école n'a pas pour but ultime de préparer à la vie ; mais prépare à quelque chose de plus grand – qui dépasse la vie (telle que les gouvernants et les pédagogues se la représentent et peuvent se la représenter). (Pour un gouvernant, comme pour un pédagogue ayant pour but de préparer à la vie, la vie est nécessairement la vie telle qu'elle est. Mais, pour les disciplines, la vie n'est pas telle qu'elle est.)

Regarder la feuille d'arbre, la chrysalide, Saturne, réciter la fable de La Fontaine, faire une ronde en se tenant par la main : rien de tout ça ne sert d'abord à préparer à la vie. (Refuser la primarisation, y compris et surtout au « primaire », c'est enfin refuser la logique gouvernementale de la primarisation, qui a en effet été celle de Jules Ferry à la naissance de l'école primaire républicaine...) (« Quoi de plus trivial que le regard de la pauvreté sur la richesse sa voisine ? Mais ici le sentiment se complique d'orgueil poétique, de volupté entrevue et dont on se sent digne […]. Nous aussi, nous comprenons la beauté des palais et des parcs. Nous aussi nous savons l'art d'être heureux [47]. »)


[1] « C'est la Ve République qui reconfigure le système éducatif en plusieurs épisodes, de 1959 à 1985, d'abord en créant des établissements de premier cycle, les collèges, et non des écoles moyennes, pour l'ensemble de la classe d'âge, puis en réorganisant le second cycle et le supérieur. » (Antoine Prost, Du changement dans l'école. Les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours, Seuil, 2013, p. 24) / Le point de départ est la réforme Berthoin, promulguée le 6 janvier 1959 (ibid., p. 84) : cette réforme élève de 14 à 16 ans l'âge de l'obligation scolaire légale. / La loi Haby, du 11 juillet 1975, réorganise l'enseignement. / Les baccalauréats professionnels sont créés en 1985 par le gouvernement Fabius (loi du 23 décembre).

[2] Avant cette transformation, les enseignements primaire et secondaire n'étaient pas des systèmes successifs : ils couraient de manière parallèle, s'adressant chacun à des parties différentes de la population ; ils ne communiquaient pas. Tandis que l'enseignement secondaire, au XIXe siècle, s'était constitué avec la tâche de préparer des élèves au baccalauréat (créé ou recréé par Napoléon en 1808), et qu'il s'adressait par conséquent aux enfants qu'on destinait à entrer dans les grandes écoles ou les facultés, l'enseignement primaire, créé par la Restauration, puis renforcé et généralisé par la République (loi Guizot de juin 1833, lois Ferry de 1881-1882), s'adressait au reste de la population. Les deux systèmes étaient bien distincts : 1° L'enseignement secondaire possédait ses propres classes élémentaires ; 2° Quand on voulut sous la République, pour une partie plus aisée de la population paysanne ou commerçante, prolonger l'éducation de certains enfants, l'enseignement primaire n'envoya pas pour autant ses élèves dans le secondaire : mais créa une prolongation de lui-même, sous le nom d'« écoles primaires supérieures » (EPS) ou de « cours complémentaires » (CC) : « L'enseignement primaire ne constituait donc pas un premier degré qui accueillait tous les enfants. C'était un enseignement autonome, qui débouchait sur la vie active » (Antoine Prost, op. cit., p. 123). Cette séparation perdura jusqu'aux réformes de la seconde moitié du XXe siècle (1959-1985), en conséquence desquelles le primaire devint le premier, et le secondaire le second cycle d'un parcours scolaire destiné à être d'abord commun à tous les élèves : « ... une organisation en degrés successifs remplaçait une structure en deux ordres parallèles. » (ibid., p. 33)

[3] « Un immense effort de constructions industrialisées a fait sortir de terre en dix ans 2500 nouveaux établissements, pour l'essentiel des collèges et des établissements techniques ou professionnels. » (Antoine Prost, op. cit., p. 190-191) / Cf. A. Prost, « Jalons pour une histoire de la construction des lycées et collèges de 1960 à 1985 », in Pierre Caspard, Jean-Noël Luc et Philippe Savoie (dir.), Lycées, lycéens, lycéennes. Deux siècles d'histoire, INRP, 2005, p. 459-478.

[4] On peut considérer indu le partage de la question que nous faisons ici, entre massification et diversification. Car on objectera que si les moyens financiers étaient et avaient été suffisants, les difficultés produites par la diversification ne se seraient pas posées : elles ne se sont posées que parce que les moyens ont manqué. (Nous ressaisirons un peu plus bas le fil de l'argumentation à ce nœud.)

[5] Qui commença à dire et à entendre dire ? Nous laissons volontairement en suspens cette question pour l'instant. (Nous la reprendrons plus loin.) Remarquons simplement que ces discours surgirent en des lieux différents et habituellement adversaires les uns des autres : ainsi par exemple furent-ils tenus par des gens de gauche, comme aussi par des gens de droite.

[6] La difficulté se situe au point de commencement de tout acte d'enseignement. La difficulté est l'obstacle initial. « Cet obstacle-là n'a aucune importance. Du moins il n'en aurait aucune, si l'on ne commettait pas l'erreur de lui en attribuer. » (Simone Weil, L'Enracinement, Payot et Rivages, 2021, p. 79)

[7] Les études magistrales de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron furent publiées en ces années 1960 et 1970. Voir : Les Héritiers : les étudiants et la culture, Les Éditions de minuit, coll. « Grands documents », 1964 ; puis : La Reproduction : Éléments d'une théorie du système d'enseignement, Les Éditions de minuit, coll. « Le sens commun », 1970 *.

* « Continuellement les individus, en se reliant les uns aux autres par la comparaison, reproduisent cette déraison, cet abrutissement que les institutions codifient et que les explicateurs solidifient dans les cerveaux. […] Simplement ce travail est un travail de deuil. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, Fayard, 1987, p. 137)

[8] Jean-Pierre Terrail, « D'un socle à l'autre. Vers une démocratisation de l'école ? » [décembre 2014], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), https://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article198, prélevé le 30 décembre 2025. / Hélène Romian a présidé au début des années 1970 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire ; elle a été dans ces mêmes années chef de travaux à l'Institut National de Recherche Pédagogique. Voir son ouvrage : Pour une pédagogie scientifique du français, PUF, coll. L'Éducateur, 1979.

[9] Alain Beitone, « Disciplines scolaires et disciplines savantes. Enjeux pour la formation des maîtres et la formation des élèves. L'exemple des SES », septembre 2015, publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article209 [prélevé le 20 février 2025]. Roger-François Gauthier fut inspecteur général de l'administration de l'Éducation nationale et de la recherche, et membre du Conseil supérieur des programmes ; il est l'auteur de Ce que l'école devrait enseigner (Dunod, 2014). / C'est aussi la thèse du pédagogue Philippe Perrenoud, souvent relayée, et à laquelle les jeunes enseignantes et enseignants sont systématiquement renvoyés dans leurs formations pédagogiques. Perrenoud, qui prend expressément parti pour les classes populaires contre les classes privilégiées, en tire la conclusion qu'il faut enseigner pour les premières : c'est-à-dire enseigner à « se préparer à la vie » – et non plus enseigner des disciplines : « … les connaissances enseignées à l'école n'ont pas été choisies pour préparer à la vie, mais pour donner des bases à ceux qui poursuivront et approfondiront l'étude d'une ou plusieurs disciplines au-delà de la scolarité obligatoire, en général en vue de suivre une formation professionnelle et/ou universitaire encore plus spécialisée. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie… Développer des compétences ou enseigner d'autres savoirs ?, ESF éditeur, coll. « Pédagogies », 2011, p. 13-14) / « Pourquoi, alors, passer des heures à acquérir des connaissances qui n'ont véritablement de sens que pour ceux qui continuent leurs études ? » (ibid., p. 175) « ... de facto, le temps investi dans l'acquisition de connaissances préparant aux études longues manquera pour se préparer à la vie active dès 15 ans ! » (ibid.) *

* Philippe Perrenoud applique à l'Afrique un raisonnement semblable : « Ce ne sont pas les mêmes [conditions et modes de vie] dans l'Afrique subsaharienne et en Scandinavie, non pas seulement en raison du climat et de la température, mais parce que dans les pays les plus pauvres, les compétences renvoient davantage aux besoins fondamentaux dans la pyramide de Maslow : accès à l'alimentation, à l'eau, à un toit, à la santé, à la sécurité, à la dignité, à la liberté (de déplacement, de parole, de confession, etc.), à l'information, aux médias et à Internet, à l'instruction, à un travail. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., p. 198) (Nous reviendrons sur cette question dans la Thèse n° 21 : « Le concept de compétence, l'UNICEF et l'Afrique » [en cours de rédaction].)

[10] « Ainsi Marine Roussillon souligne que “faire du commun” passe par des contenus qui ne produisent pas l'exclusion. » (Jean-Pierre Terrail, « D'un socle à l'autre », art. cit. [2014]) Terrail renvoie en note à une contribution de Marine Roussillon à Carnets rouges : n° 1, septembre 2014. / Les disciplines sont conceptuellement assimilées à une culture singulière (bourgeoise), à laquelle il s'agirait d'opposer une culture commune.

[11] « En clair l'enseignement “disciplinaire”, “abstrait”, “conceptuel”, “transmissif”, “vertical”, serait adapté aux enfants des milieux favorisés, mais pas aux autres. La critique des disciplines se fait donc au nom de la démocratisation scolaire. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) / « … la structuration en disciplines scolaires des savoirs enseignés est [Beitone expose ici une argumentation qu'il critique] un obstacle à la réussite des élèves (notamment les plus faibles) et [...] débouche sur une approche élitiste car trop abstraite, trop conceptuelle. Ils proposent donc des approches plus “concrètes”, davantage fondées sur la motivation des élèves ce qui supposerait le dépassement des disciplines, leur “intégration”, pour le moins leur relativisation et le développement d'approches interdisciplinaires considérées comme plus favorables à la réussite des élèves. » (ibid.) / Voir aussi : Jean-Pierre Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège » [novembre 2015], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS). http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article213#nb3 [prélevé le 19 avril 2023]. / Alain Beitone et Jean-Pierre Terrail, à notre connaissance, font partie des rares auteurs, en France, à avoir saisi de façon aiguë que la compétence se comprend conceptuellement par rapport à la question de la discipline (la compétence étant libération du carcan des disciplines) – de même que dans le monde du travail la compétence est à comprendre par rapport à la question du métier et de la qualification (la compétence libérant du carcan du métier et des qualifications : cf. Thèse n° 13). (Voir aussi : Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux, La nouvelle école capitaliste, La découverte, 2011, rééd. 2012 ; p. 236-237) / Sur la difficulté de nombreux auteurs écrivant sur la compétence à affronter la question de la discipline, voir la Thèse n° 16 : « L'enseignement capturé par la pédagogie. – La compétence comprise comme opérateur, ou dispositif, de capture ». *

* Remarquons par exemple que même Jean-Pierre Astolfi – qui est pourtant l'un des rares parmi les scientifiques de l'éducation à affronter la question de savoir ce qu'est une discipline – ne parvient pas à voir (aveuglé qu'il est par l'entourage de ses collègues influents qui préfacent ses livres, dirigent les collections où il publie : Philippe Meirieu, Michel Develay, etc. ?) (très complaisant ?) (ou intimidé par autre chose ?) que la compétence est exactement le concept destiné à contourner ou destituer la discipline : voir son livre La Saveur des savoirs. Disciplines et plaisir d'apprendre (ESF éditeur, 2008) dans lequel les concepts de discipline et de compétence se côtoient sans frottements.

[12] La question des motifs qui poussèrent des gouvernements en place (gouvernements très souvent de droite) (ainsi en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie…) à décider et organiser matériellement la massification de l'enseignement, en repoussant l'âge de la scolarité obligatoire, est évidemment importante. Nous ne la traitons pas ici.

[13] « Et ils s'imagin[èrent] ainsi se montrer “critiques”, voire subversifs. Ils ne s'interrog[èrent] pas sur le fait que tout l'appareil de l'éducation nationale et l'OCDE t[enaient] le même discours qu'eux. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) / Sur le fait que depuis les années 1990 tout l'appareil idéologique néolibéral est occupé à « pousser » le concept de compétence, voir les textes (de l'ERT, de l'OCDE, de la Commission européenne) patiemment relevés et cités par Gérard de Sélys et Nico Hirtt dans : Tableau noir. Résister à la privatisation de l'enseignement, Bruxelles, Éditions EPO, 1998.

[14] Ces élèves qui ne devaient pas aller bien loin, ce sont – déterminés à l'avance, désignés de façon sociologique, assignés – « ceux que l'école devrait le mieux préparer à la vie », d'après la formulation de Philippe Perrenoud (op. cit., p. 19).

[15] Peut-être faut-il cependant rapporter ce fait à cette proposition simple, tautologique, que sorti de sa discipline un enseignant, comme toute personne sortie de son métier ou de sa spécialité, n'est pas plus que n'importe qui.

[16] « Le département éducation de l'OCDE dénonce le caractère académique, magistral, transmissif, encyclopédique des enseignements disciplinaires, la Cour des comptes préconise d' “alléger le poids de la tradition disciplinaire dans le second degré” afin de favoriser le suivi individualisé des élèves, le principal syndicat des chefs d'établissement (SNPDEN) déplore les exigences disciplinaires inutiles des jurys des concours de recrutement des enseignants, nombre d'experts et de pédagogues dénoncent la sclérose des disciplines et opposent, à l'enseignement qui les juxtapose et empile les savoirs, des contenus plus souples et plus susceptibles de s'adapter aux situations de terrain. » (J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]) / « La convergence entre les idées défendues par les Cahiers pédagogiques et celles défendues par Administration et éducation est tout à fait remarquable. D'un côté des militants animés par le souvenir de mai 1968, de l'autre des inspecteurs généraux, recteurs et autres proviseurs. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) *

* « Concernant les compétences, un rapport de l'OCDE, finalisant en 1997 des travaux menés de longue date à l'échelle internationale, formalise un programme de réformes comportant comme axe essentiel la définition des “compétences clés” indispensables à tout individu pour “faire face aux défis de la vie et contribuer au bon fonctionnement de la société”. C'est ce programme qui débouchera sur la stratégie dite “de Lisbonne” adoptée en 2000 par la Commission européenne, destinée à permettre la construction d'une “économie de la connaissance”, et qui fera l'objet de recommandations en direction de chacun des pays de l'Union européenne. Les pressions actives du patronat occidental, soucieux de substituer le jeu des “compétences”, évaluées individuellement par les directions d'entreprise, à la détermination beaucoup plus collective et objective du salaire par la qualification, auront pesé ici très efficacement. Ainsi, sans grande difficulté, en l'espace de quelques décennies, la problématique utilitariste fondée sur les besoins de l'économie définis par les milieux patronaux se sera imposée à l'école. » (J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]) **

** Nota bene sur le « socle » et la certification a minima : Même du point de vue de la gouvernementalité néolibérale, l'échec scolaire, s'il est après comme avant nécessaire pour organiser la brutale sélection que le système social requiert (puisqu'une telle gouvernementalité n'aura jamais sérieusement envisagé de mener toute la classe d'âge vers un baccalauréat exigeant et des études supérieures : une sélection s'impose), resterait cependant une aberration : l'existence de cohortes d'élèves sortant sans diplôme ni certificat d'aptitude d'un système scolaire où ils ont été gardés pendant près de quinze années, coûteuses pour l'institution, attesterait de façon criante l'échec de celle-ci ; l'œil gestionnaire ne manquerait pas d'y dénoncer (à l'heure de la LOLF) des dépenses publiques inutiles, révélatrices d'erreurs de gouvernementalité évidentes et d'autant plus répréhensibles qu'elles seraient cause possiblement ensuite de dépenses encore supplémentaires (requises pour gérer extra-scolairement de jeunes adolescents sortis de tout cadre et livrés à la marginalité et ses possibles délinquances, etc.). Les sociologues de l'OCDE savent, enfin, les frustrations et marginalisations que produit l'échec. Il est donc très préférable – de tous les points de vue – de garder les élèves dans la réussite, ou – à défaut de la réaliser effectivement – dans l'illusion ou l'apparence de la réussite. L'introduction d'un « socle commun » répond très exactement à cette difficulté posée, d'un point de vue gouvernemental, par l'échec scolaire nécessaire : instauré par définition (puisque c'est un socle) à un niveau bas, il permet de s'assurer que les élèves quittant tôt le système éducatif – c'est-à-dire ayant été brutalement éliminés par lui – puissent cependant valider une certification en quelques compétences minimales ; et être ensuite confiés, munis de celle-ci, au monde du travail, disposant ainsi d'un panel premier d'aptitudes initiales directement utilisables. L'école, dès lors, n'aura pas servi à rien – même vis-à-vis de ces élèves éliminés. Elle aura, en plus de la sélection, organisé pour eux le lien direct vers les emplois déqualifiés (dont le monde du travail, se technologisant, continue comme on sait d'avoir besoin massivement). Du point de vue gouvernemental, le socle commun, pensé sur fond d'échec scolaire (c'est-à-dire de sélection institutionnalisée), a exactement pour but de transformer sur le papier un échec en un succès (institutionnel). Les élèves éliminés de la poursuite d'études sont déclarés avoir validé les acquis minimaux. Jean-Pierre Terrail a parlé à ce titre d'une « validation de l'échec » : il s'agit si l'on veut de trouver « la meilleure façon de garantir malgré tout une sortie honorable aux élèves en échec » (respectivement dans : J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? » [mars 2013], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article164 [prélevé le 11 février 2025] ; et dans : J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]). Du côté des enseignants, l'existence de ce socle institue exactement le renoncement : « … le principe du socle invite en effet, en paraissant offrir une issue aux élèves concernés, à considérer leurs difficultés comme inéluctables plutôt qu'à entreprendre de les combattre » (J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? », art. cit. [2013]). On comprend que ce socle, dès lors, est en effet créé pour les élèves les plus faibles ; il n'existe que pour eux. « Le socle, qui s'annonce de lui-même comme destiné aux élèves faibles, n'est en ce sens qu'une porte de sortie de plus pour l'institution, une invitation de plus à renoncer, puisqu'une autre issue existe, à tout faire pour la réussite de ces élèves faibles. » (ibid., n. s.)

[17] Ce que nous montrons en détail dans la Thèse n° 11, appuyée sur Foucault *.

* « Il ne suffit pas à l'inégalité d'être respectée, elle veut être crue et aimée. Elle veut être expliquée. Toute institution est une explication en acte de la société, une mise en scène de l'inégalité. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 173-174)

[18] Et « cet infini, ce n'est [pas] le secret du maître, c'est la marche de l'élève. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 42)

[19] Cf. Jean-Pierre Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle. Changer de paradigme pédagogique, La Dispute, coll. « L'enjeu scolaire », 2016, p. 54.

[20] Les socles de compétences proposés ici et là, si on en entreprend la lecture, dessinent le tableau systématique d'une vie morne, soumise, anxieuse – sans éclat ; et d'abord terriblement triste. (Sur ce point, voir la Thèse n° 22 « Compétence et vie nécessairement ordinaire ». *) / On rétorquera que ces « socles » produits par les instances gouvernementales ne sont pas les socles voulus par les pédagogues de gauche ; mais même Philippe Perrenoud, qui prend ouvertement et sans doute très sincèrement parti pour un enseignement destiné d'abord aux classes populaires, est condamné dans la logique qui est la sienne (armer pour la vie qui les attend ceux et celles que l'école exclut) à produire un socle qui n'est pas moins terriblement triste : voir les compétences qu'il propose très explicitement de faire acquérir aux élèves (cf. Quand l'école prétend préparer à la vie…, 2011, p. 199-200) **.

* « Demain, nous nous occuperons de Saturne… et je vous engage d'autant plus à apporter la plus grande attention à cette planète que très probablement vous n'aurez jamais de votre vie l'occasion de l'apercevoir. » (H. Daumier, dessin [« Une salle de classe »] ; 1846)

** « … le plus sage serait de conduire des enquêtes à large échelle sur la vie qui attend les gens ordinaires dans les sociétés du XXIe siècle. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., p. 19) / « Dans les sociétés industrielles ou postindustrielles, des millions de jeunes adultes faiblement scolarisés affrontent la précarité, le chômage, l'absence de perspectives […]. » (p. 21) / « La compétence est donc […] une sorte de routinisation de la mise en synergie de ressources. Elle ajoute en quelque sorte de la rapidité, de la sécurité et un moindre coût à ce que pouvait faire plus lentement et moins sûrement quelqu'un qui n'a pas été entraîné à se servir des mêmes ressources pour faire face à [c]es situations [...]. » (p. 51) / « Si l'on peut dans une certaine mesure rompre avec le romantisme... » (p. 44)

[21] Cf. Thèse n° 1 : « L'enseignement est enseignement de quelque chose ».

[22] « Socle commun de connaissances et de compétences », in Journal officiel, 12 juillet 2006. / Cet aspect a été très bien repéré par Jean-Pierre Terrail : le projet des compétences s'appuie sur « une pédagogie dont les thèmes récurrents sont redevables au souci de compenser le manque », une « pédagogie de l'adaptation au déficit » (Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 22). « L'esprit général qui préside à l'entreprise, et qui définit [...] le “paradigme déficitariste”, conjugue la conviction de l'insuffisance des ressources intellectuelles et des capacités d'abstraction des enfants des classes populaires, et celle, puisée dans le patrimoine des pédagogies nouvelles, selon laquelle il est possible de compenser ce déficit par une conduite des apprentissages individualisée, motivante, et contextualisant les savoirs de façon concrète et familière. » (ibid., p. 54)

[23] « De quoi il y a égalité et de quoi il y a inégalité, c'est ce qu'il ne faut pas manquer. Car la chose porte à aporie et à philosophie politique. » (Aristote, Politique, IV, 1282 b 21)

[24] Les études sociologiques et statistiques décisives dans le contexte historique que nous avons rappelé ont lieu dès les années 1960 et 1970 (cf. ci-dessus note 7) : on vient mesurer l'échec de la « démocratisation » de l'enseignement, dans les années mêmes où on est en train de la mettre en place *.

* « Il y a seulement cette passion ou cette fiction de l'inégalité qui développe ses conséquences. C'est pourquoi l'on pourra décrire la soumission sociale de deux manières apparemment contradictoires. On pourra dire que l'ordre social est soumis à une nécessité matérielle irrévocable, qu'il roule comme les planètes selon des lois éternelles que nul individu ne peut changer. Mais on pourra dire aussi bien qu'il n'est que fiction. Tout ce qui est genre, espèce, corporation, n'a aucune réalité. Seuls les individus sont réels, seuls ils ont une volonté et une intelligence, et la totalité de l'ordre qui les soumet au genre humain, aux lois de la société et aux diverses autorités n'est qu'une création de l'imagination. Ces deux façons de parler reviennent au même : c'est la déraison de chacun qui crée et recrée sans cesse cette masse écrasante ou cette fiction dérisoire, à laquelle tout citoyen doit soumettre sa volonté, mais à laquelle aussi chaque homme a les moyens de soustraire son intelligence. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 135-136)

[25] « … anticipations ravageuses de l'échec qui opèrent aujourd'hui dès la maternelle » (Jean-Pierre Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 130)

[26] « Si certaines différences d'ordre socio-culturel entre les parlers des enfants peuvent jouer positivement, d'autres jouent vraisemblablement dans un sens négatif. Hypothèse fortement appuyée par les travaux de Bernstein et de Lawton. Il semble que la langue de la conceptualisation et en général le langage dit hors situation – en ce qu'il permet la communication indépendamment d'une situation donnée ou tout au moins de prendre une certaine distance par rapport au vécu immédiat – soient plus difficilement pratiqués par les enfants des milieux les plus défavorisés. » (Hélène Romian, Pour une pédagogie scientifique du français, PUF, coll. L'éducateur, 1979, p. 86) *

* « L'égalité des intelligences est le lien commun du genre humain, la condition suffisante et nécessaire pour qu'une société d'hommes existe. “Si les hommes se considéraient comme égaux, la constitution serait bientôt faite.” (Journal de philosophie panécastique, t. V, 1838, p. 265) » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 124) / « Ce peuple présent sous la forme de sa réduction statistique, c'est un peuple transformé en objet de connaissance et de prévision qui met en congé l'apparence et ses polémiques. » (Rancière, La Mésentente, La Découverte, 1995, p. 146) / « La Vieille dit que la mémoire enfantine est incapable de tels efforts parce que l'impuissance en général est son mot d'ordre. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 43) / « Elle croit la mémoire faible parce qu'elle ne croit pas à la puissance de l'intelligence humaine. Elle la croit inférieure parce qu'elle croit aux inférieurs et aux supérieurs. Son double argument en somme revient à ceci : il y a des inférieurs et des supérieurs ; les inférieurs ne peuvent pas ce que peuvent les supérieurs. » (ibid., p. 43-44)

[27] Sans doute les difficultés que rencontrait un enseignant à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, devant une classe de lycée plus socialement homogène, sont a posteriori minimisées : Racine ou le latin de Salluste, les théorèmes de la physique, ne parlaient pas à tous de la même façon. La violence des chahuts (dont la littérature par exemple témoigne) était parfois considérable. Il n'est pas du tout nouveau que l'enseignement soit impossible.

[28] On se trouve ici replacé sur le terrain des remarques troublantes d'Alain sur le lien entre l'enseignant et le psychologue : « Vous dites qu'il faut connaître l'enfant pour l'instruire ; mais ce n'est point vrai ; je dirais plutôt que etc. » (cf. Thèse n° 6)

[29] « L'égalité n'était pas un but à atteindre, mais un point de départ, une supposition à maintenir en toute circonstance. Jamais la vérité ne parlerait pour elle. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 228-229)

[30] « Mais aussi par son exhibition même, par le fait de s'adresser à un interlocuteur qui ne reconnaît pas la situation d'interlocution, elle fait comme si elle s'exerçait dans une communauté dont, en même temps, elle démontre l'inexistence. Au jeu méta-poétique de l'apparence et de son démenti, la politique démocratique oppose cette pratique du comme si qui constitue les formes d'apparaître d'un sujet et qui ouvre une communauté esthétique, à la manière kantienne, une communauté qui exige le consentement de celui-là même qui ne le reconnaît pas. » (Jacques Rancière, La Mésentente, op. cit., p. 128) / « Elle ne s'oppose pas à la réalité, elle la divise et la refigure comme double. » (ibid., p. 140) / « … la logique de la simulation ne s'oppose pas tant au réel et à la foi réaliste qu'à l'apparence et à ses pouvoirs » (p. 145). / C'est le même geste, exactement, qui fait dire à Jean-Pierre Terrail, en réponse au paradigme « déficitariste » : « Tous capables ! » Cf. J.-P. Terrail, Entrer dans l'écrit. Tous capables ?, La Dispute, Paris, 2013 *.

* On retrouve ici une présupposition kantienne troublante : la liberté ne peut se construire ; il faut qu'elle soit là dès le début. Si on veut aller vers elle à petits sauts, à petits pas indéfiniment répétés : on ne la rejoindra jamais. « Fragmentarisch ein besserer Mensch werden zu wollen, ist ein vergeblicher Versuch. » (Kant, Gesammelte Schriften [Akademieausgabe, Berlin, 1902 sq.], t. VII, p. 294) / « Tatsächlich liegt aber in Kants Verzicht auf jegliche ontologische, anthropologische oder theologische Begründung von Freiheit die eigentliche Radikalität des Gedankens. Kants Programm politischer Emanzipation gründet in der Einsicht, dass wir Freiheit grundlos voraussetzen müssen, wenn wir frei sein wollen. » (Andreas Gelhard, Skeptische Bildung, Zurich, Diaphanes, 2018, p. 75 **) Or, comme le montre Andreas Gelhard, la réflexion kantienne s'oppose à toute forme de pédagogie ou de psychagogie : « Das ist Kants Argument gegen alle Formen der Psychagogik und Pädagogik, die den Moment der Freiheit auf später verschieben, um sich vorläufig – und letztlich endlos – seiner Vorbereitung zu widmen. » (ibid. ***) / On ne peut pas dire qu'on n'est pas mûr pour la liberté, car la liberté n'est pas quelque chose qui puisse mûrir ****. Dans son livre (qui en apparence porte en premier lieu sur Kant et Hegel), Gelhard sait bien indiquer l'étonnant point de rencontre avec la pensée de Rancière : « Wer der Dynamik des endlosen Aufschubs von Gleichheit entgehen will, der darf, so Rancières zentrale Ensicht, Gleichheit nicht als „Ziel“ emanzipativer Prozesse setzen. Gleichheit kann mit Rancière nicht als Resultat politischer oder pädagogischer Prozesse verstanden werden, das bei hinreichender Bemühung erreicht wird, sondern nur als „unbedingt anzunehmende Vorraussetzung aller Emanzipation“. » (Gelhard, op. cit., p. 402-403 ***** ; citation : Tobias Nikolaus Klass, « Depotenzierungen eines Nicht-Wissenden », in Alfred Schäfer (dir.), Hegemonie und autorisierende Verführung, Padeborn, 2014, p. 133) / Cf. infra Thèse n° 18 : « La compétence est le concept central d'une psychotechnique, c'est-à-dire d'un mode nouveau de gouvernement des hommes (ou menschenlenkung). »

** « Mais la véritable radicalité de la pensée, chez Kant, se trouve en fait dans son renoncement à fonder la liberté, que ce soit ontologiquement, anthropologiquement ou théologiquement. Le programme kantien d'émancipation politique se fonde sur l'idée que nous devons présupposer la liberté sans aucun fondement, si nous voulons être libres. » (n. t.)

*** « C'est l'argument opposé par Kant à toutes les formes de psychagogie et de pédagogie, lesquelles reportent à plus tard le moment de la liberté – afin de se consacrer tout d'abord – mais finalement ce sera indéfiniment – à la préparation de celle-ci. » (n. t.)

**** Sur ce point voir la note de bas de page que Kant laisse en passant dans La Religion dans les limites de la simple raison. (Cf. Religionsschrift, Akademieausgabe, t. VI, p. 188 ; trad. fr., Vrin, 2004, p. 290.)

***** « Qui veut échapper à la dynamique du report indéfini de l'égalité, ne peut se donner celle-ci – c'est l'idée centrale de Rancière – comme le “but” de divers processus d'émancipation. L'égalité, chez Rancière, ne peut être comprise comme le résultat de processus politiques ou pédagogiques, résultat qu'on atteindrait à la condition d'efforts suffisants ; elle ne peut être comprise que comme “la présupposition – admise de façon inconditionnelle – de toute émancipation”. » (n. t.)

[31] Cf. note 6 ci-dessus.

[32] Jean-Pierre Terrail formule de façon incisive l'alternative en ces termes : « Les difficultés intellectuelles rencontrées par les élèves dans leurs apprentissages confrontent les maîtres et l'institution scolaire à une alternative. Ou bien les élèves sont estimés capables de les surmonter, et l'on n'a de cesse de trouver les moyens de les y aider. Ou bien l'on admet, au moins implicitement, qu'ils n'ont pas tous les ressources mentales suffisantes, et il reste à valider les mauvais résultats de ceux qui échouent. L'école actuelle choisit d'évidence la deuxième solution [...]. » (J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? », art. cit. [2013]) Jean-Pierre Terrail précise ensuite : « Le choix de la première solution, qui irait de soi dans toute école visant réellement à la réussite de tous les élèves, supposerait à l'inverse la suppression de toute possibilité de traiter la difficulté intellectuelle autrement qu'en s'attelant à la surmonter » (ibid.). Or une telle formulation n'est pas que d'ironie : elle permet de comprendre que l'échec scolaire, au sens strict, ne peut être affronté que par l'enseignement et par les moyens propres de l'enseignement (et non par des moyens extérieurs à lui) (lesquels n'ont pour effet que de faire renoncer à enseigner). « Le socle, qui s'annonce de lui-même comme destiné aux élèves faibles, n'est en ce sens qu'une porte de sortie de plus pour l'institution, une invitation de plus à renoncer, puisqu'une autre issue existe, à tout faire pour la réussite de ces élèves faibles. » (ibid.) On comprend dès lors – chose troublante tant le discours sur l'échec scolaire est dominant depuis quarante ans – que le discours de l'échec est précisément le discours qui empêche littéralement l'enseignement d'avoir lieu dans les classes. Et c'est à l'inverse quand on s'empêche de trouver à l'échec scolaire des solutions (institutionnelles) en dehors de l'enseignement, qu'on s'oblige à ce que l'échec soit traité véritablement par l'enseignement : « Les difficultés d'apprentissage resteront [...] les mêmes. Mais, au lieu d'être traitées in fine par [d]es moyens institutionnels [...], elles ne pourront l'être que par les moyens intellectuels et pédagogiques qu'appelle leur nature. » (J.-P. Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 129)

[33] « Nous savons que c'est cela qui définit la vision abrutissante du monde : croire à la réalité de l'inégalité, s'imaginer que les supérieurs dans la société sont effectivement supérieurs et que la société serait en péril si l'idée se répandait, surtout dans les basses classes, que cette supériorité est seulement de fiction convenue. » (Le Maître ignorant, op. cit., p. 180) / « L'abrutissement n'est pas superstition invétérée, il est effroi devant la liberté » (ibid., p. 178). *

* Le mot « abrutir », Rancière le prend chez Jacotot **. / « La Vieille sait ce qu'elle veut, l'abrutissement, et elle œuvre en conséquence. » (Le Maître ignorant, op. cit., p. 200)

** « Si l'on n'y prend garde, l'abrutissement va devenir plus grand à raison qu'il sera moins sensible et plus facile à justifier. » (Jacotot [aut al.], Enseignement universel. Mathématiques, 2e édition, 1829, p. 21, cité in Le Maître ignorant, p. 203) / « De détours en détours, l'esprit arrive à un but qu'il n'avait même pas entrevu au moment du départ. Il s'étonne de le toucher, il se retourne, il aperçoit son guide, l'étonnement se change en admiration et cette admiration l'abrutit. » (id., Enseignement universel. Droit et philosophie panécastique, Paris, 1838, p. 41, cité in Le Maître ignorant, p. 101)

[34] Un enfant ignorant tout du français l'apprend très vite ; il rattrape et efface son retard en quelques mois ; il ne faut qu'un peu de temps et de moyens. De même, si l'on admet (et les pédagogues mêmes sont bien obligés d'admettre...) qu'il n'y a pas de différences intellectuelles entre les classes sociales, alors il n'y a pas davantage de raison que les enfants des classes défavorisées, si on se donne les moyens de rattraper leur petit retard initial (dû à la distance dite), n'apprennent pas aussi des mathématiques et de l'histoire comme les autres : avec les mêmes goûts irrépressibles et les mêmes violentes répulsions possibles. (Et c'est au contraire en leur refusant l'enseignement des mathématiques, de l'histoire etc., qu'on organise leur échec, et qu'on anticipe très sûrement leur exclusion.) (Comme c'est aussi en cessant de parler et d'écrire devant les élèves considérés comme « culturellement lointains » un français riche en mots, orthographiquement un peu sûr, et syntaxiquement élaboré, et en leur parlant à la place une langue simplifiée et qu'on prétend « commune », qu'on cesse de leur donner la possibilité d'accéder à cette langue, également (il y a tant de langues !) (et tant de langues françaises !), et qu'on anticipe, très sûrement là aussi, leur exclusion.)

[35] « L'égalité ne se donne ni ne se revendique, elle se pratique, elle se vérifie. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 227) / « … non pas une égalité décrétée par loi ou par force, non pas une égalité reçue passivement, mais une égalité en acte, vérifiée à chaque pas » (ibid., p. 123).

[36] « Il faut dire à l'inverse [id est : à l'inverse de Descartes] que c'est le défaut de la volonté qui fait errer l'intelligence. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 94)

[37] Propos cités in Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 167.

[38] Nous empruntons ces termes, et la position du problème que ces termes autorisent, à Antoine Prost : cf. Du changement dans l'école, op. cit., p. 80 ; p. 270 ; p. 321. (Antoine Prost ne distingue pas en revanche les quatre positions qui en découlent très logiquement ; ceci explique – à notre avis – la très grande naïveté de son propre positionnement idéologique et politique dans la totalité de son livre : il y défend un mouvement de réformes pédagogiques qui, opposé à des adversaires puissants, n'aurait pas été entendu selon lui… Est-ce si sûr ?)

[39] Dans la conception de l'école primaire républicaine, à sa naissance (Jules Ferry), « l'école devait armer les enfants du peuple pour la vie, en leur apprenant tout ce qu'il n'était pas permis d'ignorer » (Antoine Prost, op. cit., p. 121). Ce que nous nommons ici « primarisation » est la reprise de cette conception « primaire » de l'enseignement comme « préparation à la vie ».

[40] Dans cette conception, c'est aussi l'enseignement jusque là dit primaire qui peut cesser d'être « primarisé » : il peut en effet revendiquer pour ses élèves (dès le plus jeune âge de ceux-ci) n'être pas fait seulement pour préparer à la vie (celle qui les attend) ; ni pour seulement enseigner ce qui ne doit pas manquer. Voir ci-dessous le Nota bene n° 4.

[41] L'opérateur Canopé est un agent parmi d'autres de cette primarisation néolibérale de l'enseignement. Sa lettre hebdomadaire, qui se présente comme un service d'« appui » pédagogique auprès des enseignantes et enseignants, travaille à la primarisation dans de multiples domaines. Elle prépare aussi à la primarisation des enseignants eux-mêmes – du primaire comme du secondaire.

[42] C'est la position de Philippe Perrenoud par exemple (Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., 2011). Mais c'est aussi, avec une conscience beaucoup plus aiguë de la souffrance produite sur les élèves par le fonctionnement actuel de la sélection, la position d'un grand nombre d'autres pédagogues de gauche, ainsi que l'argumentation fréquemment sollicitée par certains syndicats, à gauche également, pour justifier leur soutien (ou leur absence d'hostilité de principe) à la notion de compétence.

[43] Sur l'opposition que nous établissons conceptuellement entre les disciplines et la pédagogie : voir la Thèse n° 16.

[44] Ce n'est pas la droite conservatrice qui triomphe dans les systèmes scolaires du monde entier ; mais la droite néolibérale. On comprend assez bien cependant que le camp 2 ait quelque intérêt tactique à considérer le camp 4 comme son adversaire véritable, et à ne pas (ou mal) percevoir l'existence du camp 3 : les partisans de gauche de la primarisation (compétence) préféreront considérer en effet qu'ils ont en face d'eux les partisans conservateurs, voire réactionnaires, de la secondarisation (c'est-à-dire des gens de droite). D'où la tendance, très fréquente dans ce camp, à grossir l'importance du camp conservateur ; et la figure triste du journaliste Alain Finkielkraut est utilisée à cet usage, depuis de longues années. (Ainsi Antoine Prost par exemple rappelle-t-il à plusieurs reprises dans son livre les interventions dans la presse de ce journaliste et de ses amis : Régis Debray, Catherine Kintzler, etc. Car ils signent des tribunes. Cf. A. Prost, op. cit., p. 271 ; et p. 324.)

[45] Pierre Bourdieu fut en effet, dans les années 1980, un des promoteurs d'une approche nouvelle de la pédagogie, critique des disciplines, et destinée à mieux préparer à la vie ; il est l'auteur pour la Présidence de la République puis pour le Ministère de l'Éducation nationale de rapports qu'on peut lire comme ouvrant la voie à un enseignement dépassant le disciplinaire, et donc acceptant, au moins en son principe, la compétence. Voir : 1° Pierre Bourdieu, « Propositions pour l'enseignement de l'avenir » [Rapport demandé par le Président de la République, François Mitterrand, au Collège de France, et remis le 27 mars 1985] ; 2° Pierre Bourdieu et François Gros, « Principes pour une réflexion sur les contenus de l'enseignement », dit « Rapport Bourdieu‐Gros », demandé par le Ministère de l'Éducation nationale [8 mars 1989] *. / Le rapport de 1989 parle d'une « redéfinition des formes d'enseignement » qui « permett[rait] d'échapper à la simple comptabilité par “discipline” qui est un des obstacles majeurs à toute transformation réelle des contenus des enseignements ». / Est-ce un hasard que nous retrouvions Bourdieu, cité plus haut, à cet endroit ?

* « Tant de fois dans le passé, des mesures inspirées par les meilleures intentions ont abouti à des résultats qui allaient à l'inverse des fins poursuivies. » (Bourdieu, « Propositions pour l'enseignement de l'avenir », rapport de 1985) / Sur ces questions voir : Pierre Clément, Réformer les programmes pour changer l'école ? Une sociologie historique du champ du pouvoir scolaire, Thèse de doctorat, Université de Picardie, 2013.

[46] Voir les développements psychologisants auxquels se laissent aller de nombreux auteurs, par lesquels ils cherchent à attacher chacun des deux corps à son identité et à des réflexes conditionnés par celle-ci. Par exemple : Antoine Prost, op. cit., p. 80 (« Eux qui connaissent le peuple parce qu'ils... ») ; Philippe Perrenoud, op. cit., p. 154 et 201 (« … les enseignants dont l'identité tient davantage aux savoirs disciplinaires qu'ils transmettent qu'à... » ; « Sans doute parce que les enseignants primaires ne sont pas enfermés dans... »), etc.

[47] Baudelaire, « Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains », L'Art romantique, in Œuvres complètes, Cercle du Bibliophile, t. III, p. 234, cité par Jacques Rancière, in Le Philosophe et ses pauvres, Fayard, 1983, rééd. Flammarion, coll. Champs/Essais, 2007, p. 286. *

* Il resterait en suspens, à l'issue de ces développements, la question de la « culture », telle que soulevée par le récit que nous avons donné au début de cette thèse : où la culture bourgeoise des disciplines était présentée comme excluante ; et où il devenait nécessaire, selon certains pédagogues, d'opposer aux disciplines (bourgeoises) une « culture commune ». Nous traiterons ailleurs cette question plus avant. La distinction conceptuelle entre « discipline » et « culture » nous paraît, à tenir, de première importance, surtout sur fond de l'usage du terme de « culture » promu actuellement par la gouvernementalité néolibérale (« culture commune », « culture de l'évaluation », « culture citoyenne », etc.). / S'il est absolument nécessaire de prendre acte du fait que les disciplines, ayant en effet été constituées historiquement par la classe supérieure de la société (depuis cinq ou six siècles par la bourgeoisie par exemple) (et aussi quasi-exclusivement, d'abord, par des hommes, à l'exclusion des femmes), ont pour cette raison négligé certains aspects, voire se sont sur certains points complètement aveuglées (avec des effets de légitimation, et donc de pouvoir, désastreux), la « correction » des disciplines ne peut se faire que depuis l'intérieur des disciplines (ou, si besoin, par la création de disciplines neuves – car la vie des disciplines est un vaste et permanent champ de bataille nécessaire) (raison pour laquelle, également, il est tellement important qu'entre enfin, dans toutes les disciplines, pour les poursuivre et les transformer, indéfiniment, précisément cette bigarrure sociale où on avait cru pouvoir déceler un obstacle à leur enseignement…). Sinon les « corrections » se font de manière gouvernementale (par inculcation et implémentation de bons comportements, de compétences psychosociales et émotionnelles ; par acculturation). (Sur ce que nous entendons par « fach-disciplines » et sur leur résistance à une capture ou à un pilotage gouvernemental, voir notre Thèse n° 16.) / Sur le caractère à notre avis très problématique du concept de « culture scolaire », nous renvoyons par ailleurs à : « Extraits de lettres sur les sciences de l'éducation, à un ami qui enseigne en province. (Lettres 1 et 2) », Appendice à Monsieur Rey, pédagogue, in flugblatt-pontcerq, n° 25, novembre 2023. Notamment : « … il n'est pas sûr [...] qu'on gagne à parler (au singulier) de la culture scolaire. Celle-ci n'est au mieux que la somme heureusement irréconciliée (et heureusement irréconciliable), de regards différents et possiblement contraires ou contradictoires, que sont les disciplines. C'est par nature que les disciplines portent chacune sur le monde un regard différent ; et c'est donc par nature que les disciplines résistent à leur unification… (Or, ce que cherche toujours la pédagogie, c'est au contraire, plus ou moins consciemment, l'unification ; la réduction des disciplines...) » (Lettre provinciale n° 2, p. 5)

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02.11.2026 à 13:26

De la misère en milieu lycéen

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Comité d'action Lycéen [Archives]

- 2 novembre / , ,
Texte intégral (5557 mots)

1969, la crise de mai et juin 1968 ne s'est toujours pas refermée. La politisation de la jeunesse est constante et ses sursauts spontanés jalonnent les mois. Les lycéens se sont lancés dans la bataille d'abord par les comités Vietnam, puis dans l'explosion du joli mois de mai et ses comités d'action lycéens (CAL). Ils s'activent pour défaire les carcans : séparation des genres, interdiction des activités politiques dans les lycées, refus des lycées-taules ou lycées-casernes. Pour accompagner cette agitation constante, un groupe autour du journal Passer outre [1] édite une brochure De la misère en milieu lycéen (et autres scolarisés). Notre archiviste est parvenu à mettre la main sur un exemplaire. Cette brochure nous informe sur les préoccupations de la jeunesse de l'époque qui n'apparaissent finalement pas si éloignées de celles d'aujourd'hui.

1 • Dernier sermon dans le désert

Ce qui caractérise a priori le lycée c'est, outre le caractère d'immuabilité de son institution, sa similitude avec l'ensemble superstructurel de la société et son corollaire immédiat : l'aberration de sa double aliénation physique et mentale. L'incroyable institution est née d'un régime politique et social qui ne pouvait produire dans sa conception fasciste, que des entreprises de déshumanisation : des prisons, des casernes et des lycées. Ainsi depuis le factieux du dix-huit Brumaire il a traversé les années, les gouvernements, les régimes, dûment protégé par le pouvoir, qui de tout temps y a vu le moule, parfait producteur des générations de chiens de garde. Dès la fin de son enfance l'individu se trouve ainsi propulsé dans une micro-société où l'on se chargera de l'introduire dans les formes et le contenu de l'aliénation généralisée. Le lycée apparait comme un des stages de redressement et comme une des périodes de matraquage et de répression intellectuels qui jalonnent la non-vie accordée par le pouvoir.

Premier appareil répressif ; le lycéen apprend le respect de la pléthore administrative. Du pion au surveillant général la dépendance est totale. Imbriqué dans un système horaire qui délimite son temps de déglutition culturelle, il partage son aliénation entre la dictature de professeurs fossilisés et celle de garde-

chiourmes au titre évocateur de surveillant. Asservi, réprimé, brimé, le lycéen apprend vite la soumission. Par le système de valeur établi, il comprend que la condition de sa « réussite scolaire » dépend de sa capacité d'adaptation à l'appareil. Par suite la condition de sa « réussite sociale » dépend du succès de cette adaptation. L'échelle des valeurs entre récompense et punition, assez justement répartie dans les classes primaires entre conduite et travail, permet facilement le clivage entre l'adapté et l'inadapté.

Le premier poursuivra une scolarité dont l'éclat sera proportionnel à son taux progressif d'asservissement, et le deuxième se verra rejette hors de l'entreprise et de fait hors de toute possibilité d'accession aux parcelles de pouvoir. On aperçoit donc facilement, dans sa structure hiérarchique et autoritaire, le tremplin que le

lycée constitue à court terme pour les jeunes rejetés vers les emplois d'éxécutants et de manœuvres au sens large du terme (ils auront tout le loisir d'apprécier la servitude du travail dans les délais les plus brefs), et à long terme pour ceux qui constitueront la docile technocratie de relève. Ceux-ci seront généralement transférés à leur sortie du secondaire dans les « grandes écoles » scientifiques où l'achèvement de leur formation se fera dans des cadres para-militaires. La garantie de leur adaptation, et par suite de leur aptitude dans leur future fonction, est ainsi totale par le conditionnement de leur milieu scolaire.

Etabli de manière autoritaire, le temps de présence est rendu obligatoire et le système punitif est conçu bien souvent sur un allongement de ce temps. Le principe des colles est le constat de l'esclavage physique que représente le temps de présence.

Micro-société jusque dans sa juridiction, le lycée possède ses lois (les règlements), ses flics (l'appareil de surveillance), ses tribunaux (le conseil de discipline). Le lycéen dans son lycée évolue dans des rapports disciplinaires comparables à ceux du soldat dans sa caserne.

Caserne, le lycée l'est dans sa forme architecturale comme dans sa forme sociale. Divisé bien souvent entre lycée de filles et lycée de garçons, la sectorisation interne est poussée au maximum : année, section, classe. La cellule minimale obtenue, la classe, réunit un nombre à peu près égal d'individus. Ainsi classés, déclinant en guise d'état civil des coordonnées numériques et alphabétiques, les lycéens sont parqués dans les alvéoles qui constituent les éléments de base du lycée.

D'autre part la séparation existante dans les lycées non-mixtes achève le phénomène d'aliénation physique par la répression sexuelle la plus évidente.

Mais si le caractère d'évidence est provoqué par les structures, l'encadrement, les rapports hiérarchiques et les brimades consécutives pour l'aliénation physique, l'aliénation mentale et son corollaire répressif pour en être moins ressentis et donc mieux acceptés par le lycéen, n'en sont pas moins violents au contraire. Si la première se manifeste comme les prémices et comme l'introduction des rapports dirigeants-dirigés imposé par le pouvoir, les seconds refoulants instincts et passions, imposent la meilleur garantie d'insertion dans la société par la digestion passive des éléments philosophico-culturels constituant la somme idéologique.

Le passage temporel correspondant à la scolarité montre effectivement sa destination essentielle : l'intronisation de l'adolescent à l'existence en société de survie. C'est l'époque durant laquelle le jeune reçoit des adultes leur savoir. Mais ce don s'effectue à la condition première qu'est le renoncement à la vie, le refoulement des instincts, de l'imagination, de la création, en un mot de la spontanéité. Ce refoulement indispensable à la survie de la société de survie, que W. Reich a parfaitement analysé. La totalité de la jouissance échangée contre sa parcellarisation. Les cérémonies initiatiques des sociétés tribales où l'adolescent reçoit les attributs ornementaux ainsi que les pouvoirs de l'adulte, sont remplacées par le diplôme sanctionnant ses capacités manuelles ou intellectuelles.

L'enfant introduit dans ce contexte idéologique apprend à réprimer sa créativité au profit d'une culture

qui spectacularise cette dernière. L'enfant ne créera plus, il copiera. Il n'accomplira plus le mouvement qui tend à objectiver sa création subjective. Il troque l'acte d'extériorisation contre l'acte d'intériorisation. Il apprend qu'il ne doit plus agir, mais subir. Il entre par l'objet de consommation le mieux partagé, la culture, dans l'immense irréalité réalisée par le système spectaculaire marchand. Cette culture sera la gangue protectrice du pouvoir car c'est en son nom que l'enfant refoulera ses possibilités d'expression. Elle assujet-tit, comprime et délimite la pratique globale humaine, préparant ainsi l'acceptation inconditionnelle de l'individu à son rôle social défini, à la division du travail. Car la transformation de l'être par l'amputation de sa créativité permanente, au profit de sa spécialisation productive, ne sert à autre chose qu'à l'acceptation du travail, de la production économique attribuée. L'individu verra ainsi se substituer à sa réalisation totale, c'est-à-dire à sa réalisation créative, à son affirmation générale par le plein emploi de sa spontanéité, une fonction de producteur : sa transformation en élément économique établi, permettant le fonctionnement de l'infrastructure au profit de la bourgeoisie.

L'idéologie dispensée par le pouvoir est donc sa meilleure protection. La résultante de toutes les forces aliénantes de cette superstructure sera la démission et la condamnation de tout sursaut de spontanéité par l'individu, au nom de l'éthique de l'ordre et du travail. La jouissance et le jeu sont relégués comme nuisibles et méprisables. La liberté devient illusion et le credo du lycéen s'inscrit : « Arbeit macht Frei ». L'avenir réservé sera celui de flic.

Tout cela ne suffit pas à la misère de l'enseignement, il y manque la misère des enseignants. Ceux-ci, zélés défenseurs de leur rôle, poussent le grotesque et la pauvreté jusqu'à croire à la transformation d'un monde par la vertu d'un enseignement mieux dirigé, et, prolongeant leur bétifiante logique, arrivent à faire l'éloge de l'idéologie et de la culture en affirmant « les redoutables possibilités de l'intelligence » contre le pouvoir.

Poussant parfois l'incohérence jusqu'à soutenir la possibilité d'un renversement de structures par le simple changement du contenu et des formes de l'enseignement, sans voir que l'enseignement de l'inutilité a sa logique dans l'inutilité de l'enseignement. Voilà bien la soi-disant élite universitaire toujours à l'avant-garde de la contestation contemplative, satisfaite de sa pauvreté intellectuelle, incapable de saisir que c'est dans la totalité et par la radicalisation que se mène la lutte révolutionnaire. Enfermés dans leur méprisable fonction, ne pouvant saisir que leurs possibilités passent par le reniement de leur rôle, ils s'intègrent le plus facilement du monde dans le domaine idéologique dont ils suivent les pseudo-conflits et les modes en alignant leur « engagement » sur les différentes sectes représentées par les vedettes idéologiques du moment, de génération de sartriens en génération d'althussériens.

Il n'y a pas de professeurs révolutionnaires, il ne peut y avoir que des « révolutionnaires » qui exercent le métier de professeur.

L'impossibilité d'un changement radical de l'éducation est inhérent à l'essence même du terme. L'éducation est en effet rationalisée, c'est-à-dire qu'elle est conçue comme une succession d'éléments reproduits. La méthode de production, c'est-à-dire le phénomène de la prise de conscience, destinée à engendrer les

connaissances d'une manière active par l'intervention personnelle à l'aide du pouvoir imaginatif, est remplacée par l'absorption minutieuse et contrôlée de connaissances reproduites. « La rationalisation tue la prise de conscience qui est la méthode même du raisonnement » [2]. Le statisme et l'inertie des idées acquises pétrifient l'intelligence et assurent la garantie du système par l'impuissance du sujet à sortir des marges établies délimitant « la variabilité des réactions de conscience ».

Dûment pesées et mesurées sont donc les possibilités d'ouverture accordées par les enseignants, celles-ci appellent immédiatement des réactions dont l'ampleur et la puissance sont connues et permises. La polarisation sur certains thèmes sectoriels et partiels, obtenue par des pseudo-intérêts progressivement amenés, empêche la saisie totale des éléments par le plein emploi des facultés intellectuelles dans un sens de recherche où la prise de conscience ne serait pas enfermée dans un possible élaboré primitivement par l'éducateur.

L'éducation est et restera la courroie de transmission de l'idéologie dominante. Toute société a l'éducation qu'elle se donne.

Celle-ci est édulcorée, maniée, orientée, destinée à remplir sa fonction de passation de l'idéologie à la génération montante. Il n'y a pas d'enseignement « objectif » car il n'y a pas d'idéologie « objective ». L'acceptation d'un enseignement est l'acceptation du reniement de soi. C'est l'acceptation de la domination des objets sur la subjectivité. C'est l'apprentissage de l'économie bour-geoise, de la dépossession de ses valeurs créatrices et de la prise en main de sa vie réelle, au profit de la soumission à la réalité de l'illusion généralisée de vie. L'enfant accomplit le refoulement de ses élans vitaux par l'apprentissage et la pratique du comportement aliéné.

Le pouvoir étend sa répression sur l'ensemble de l'existence du jeune. De la cellule familiale à la cellule scolaire, l'insertion dans l'ordre est permanente. Respect et obéissance du père ne le cède qu'au respect et à l'obéissance de l'enseignant.

Cette continuité est tellement établie, que durant le mois de Mai les parents d'élèves reprochaient aux professeurs dits progressistes de se « substituer au rôle du père ». Admirable confession. Ainsi le relais fonctionne, quel que soit le lieu et le temps dans lequel évolue le jeune, son rôle de candidat à l'intronisation est permanent. Fils, écolier ou consommateur, la dépossession de son temps est entamée, qu'on lui impose respect, culture ou gadget, le processus de soumission semble irréversible.

Il apprend que sa possibilité d'imagination, sa capacité d'occupations ludiques et ses rêves ne sont qu'enfantillages. L'assurance lui en est tellement inculquée, qu'un complexe se crée vis-à-vis de son enfance qu'ils doit renier, en affirmant en toute occasion son accession à l'âge d'homme. Ce complexe poursuit également et surtout les formes d'extériorisation de l'enfance et : entre autres le jeu. Les loisirs consommables et partiels se substituent aux loisirs qu'il vivait et qu'il consumait. Les loisirs, totalité d'un temps ignorant la séparation entre le travail et les loisirs, permettaient la linéarité de moments vécus dans une succession sans rupture.

Le potentiel de consommation des loisirs des jeunes (scola-risés ou non), dans les sociétés développées économiquement, a augmenté proportionnellement à l'importance grandissante de cette couche dans l'éventail des générations. Cette importance a été immédiatement saisi par le marketing. Les moyens publicitaires ont suscités une domination spectaculaire plus intense en reculant les limites de la consommation individuelle et collective à des âges de plus en plus restreints, augmentant proportionnellement le nombre d'intégrés au système marchand. Le spectacle envahit une couche qu'il n'atteignait jusque-là qu'imparfaitement.

Le non-vie s'installa à travers une consommation qui emplit peu à peu la totalité du temps non scolarisé ou non laborieux. Elle alla jusqu'à créer une autonomie fictive de cette couche de nouveaux consommateurs en affirmant une suprématie du Jeune sur le Vieux, par sa possibilité d'accession à des produits de consommation qui lui sont spécialement destinés : « les jeunes boivent Coca-Cola ». Les générations n'adoptent plus le nom d'une période historique ou d'une découverte scientifique, mais le temps étant devenu an-historique par la pétrification d'une époque, elles adoptent le nom de produits marchands divers : « vous êtes de la génération Salador », etc...

En détournant en luttes de générations l'éternelle frustration du jeune dépossédé progressivement de sa vie, la non-vie rejette ses forces de refus dans des démonstrations de pseudo-révoltes, en réalités vraies démonstrations de consommation, calculant jusqu'à ses fausses destructions par un phénomène savamment dosé d'action et de réaction (notamment lors de passages de chanteurs dans un music-hall). Le spectacle joue sa fonction de domination absolue de la non-vie et son rôle de communication entre individus et entre couches sociales, dont elle assume même les limites.

2 • Agir, Réfléchir, Agir

L'évidence de l'aliénation de la scolarité rend d'autant plus épidermiques les réactions de révoltes des scolarisés. Mal intégré du fait d'un laps de temps relativement court écoulé depuis la fin de son enfance, l'écolier est enclin à une révolte instinctive et primaire face aux schémas qu'on tente de lui imposer. Mal à l'aise dans des structures de contrainte, il réagit généralement contre l'ordre que symbolisent l'école et la famille. Mais cette révolte ne connait pas son essence, elle n'est donc, sans objectif précis, qu'un conglomérat de pratiques ludiques. Il lui manquait d'être théorisé, c'est-à-dire que les lycéens et collégiens en prennent conscience. Il fallait effectuer la transformation de la lutte instinctuelle en lutte politique. Cette nécessité fondamentale permettant une effectivité jamais atteinte, devait être le point de départ à l'insertion des lycéens et collégiens dans le mouvement révolutionnaire général, en vue de la transformation radicale des conditions d'existence par la réalisation du projet révolutionnaire.

Si, jusqu'à présent, cette conscience a manqué aux lycéens, c'est en grande partie à cause d'une situation objective particulière qui ne leur permettait pas de se joindre activement et en masse aux traditionnelles manifestations d'un mouvement généralement provoqué par des incidences économiques directes qui touchaient essentiellement le prolétariat. Depuis Mai la démystification active, théorique et pratique, de l'aliénation superstructurelle, leur a donné la possibilité de la prise de conscience et la reconnaissance de leurs intérêts dans le combat. Toutefois le mouvement contestataire qui s'est développé dans les lycées, surgit pour la première fois dans une certaine conjoncture de crise qui devait produire l'explosion de Mai.

C'est en novembre 67 que pour la première fois l'on vit se joindre à une manifestation cinq à six cents lycéens qui s'étaient spontanément mis en grève et qui, venant de plusieurs lycées, s'étaient retrouvés aux côtés des étudiants et des ouvriers. C'est donc dans et par la spontanéité que ce que les groupuscules n'avaient pu réussir, les lycéens eux-mêmes accomplissaient : la mobilisation active.

Ils venaient de déclencher un processus irréversible de politisation et d'expression inconsciente de libération. Justifiant la banalité qui consiste à dire que les masses ont toujours une pratique en avance sur la conscience qu'elles en ont, il leur restait à en faire l'analyse concrète.

Le phénomène fut immédiatement interprété dans un sens spéculatif pour tous les groupuscules et autres politiciens. On chercha à organiser. Une poignée de militants trotskystes, trouvant là le rôle qui manquait au sens de leur vie, entamèrent la première phase d'unification, en prenant soin de transformer intégralement leur groupe en comité de liaison, comité de rédaction du journal qu'ils créèrent (Liaison) et comité provisoire préparatoire aux assises nationales. Le 26 février l'organisation lycéenne de masse naissait, ce furent les comités d'action lycéens.

En fait, l'embryon bureaucratique accomplissait son sacre en déposant des lauriers sur les têtes des « lycéens ayant réaliser un travail intense pour le mouvement ». Faute de justification de leur présence dans ce comité provisoire, une éthique du travail méritant en tint lieu. Ayant soigné leur popularité et prenant soin avant chaque réunion de procéder à un exposé politique et revendicatif par un de leur prétendant au vedettariat, ils imposèrent l'état de fait à quelques lycéens parisiens encore peu conscients de ce qui se produisait. Bien entendu les C.A.L. qui s'étaient formés ou se formaient spontanément en province étaient encore moins au courant de cette nomination honoraire et théorique. L'acte de naissance eut donc lieu devant trois ou quatre cents lycéens assemblés, sans que la masse lycéenne participante fut le moins du monde consultée.

L'organe établi, la lutte pour le pouvoir commença entre les groupuscules qui déployèrent un regain d'activité dans les Ivyées. pour recruter dans cette nouvelle clientèle qui affluait aux C.A.L., poursuivant ainsi ce qu'ils avaient entamé dans les comités Vietnam lycéens.

Une certaine décantation se fit, et l'on s'aperçut que le « bureau national » se composait en fait de petits cons J.C.R. et des inamovibles militants de la quatrième internationale appelés communément « pablistes » (de Michel Pablo, dirigeant trotskyste), démontrant l'incroyable instinct de conservation de sectes dont on ne sait si l'on doit s'étonner le plus de leur survivance miraculeuse ou de leur pauvreté, qui elle, ne l'est pas. Les apprentis bureaucrates, outre l'inestimable spectacle qu'ils offraient lors des assemblées générales, entamèrent leur jeu d'intrigues destiné à expulser leurs frères ennemis hors de la « direction ». A part cela, incapables de déployer une autre activité, ils pratiquèrent ouvertement la récupération systématique des actions déclenchées par les C.A.L. Exposant leur inconséquence, ils se firent les spécialistes des communiqués et des conférences accordés à la presse bourgeoise.

Avant, pendant et après mai, toutes les actions menées par les C.A.L. s'effectuèrent à l'échelle locale du lycée, dont seul le C.A.L. pouvait apprécier, comprendre, analyser et exploiter une situation en lançant les actions appropriées. Quant aux manifestations massives, telle que celle du 10 mai à Denfert-Rochereau, la structure fédéraliste permettait d'en appliquer le mot d'ordre par le collectif, représentant des C.A.L. de base qui en étaient les véritables instigateurs.

Tout cela se poursuivit durant une année, parsemée « d'assemblées générales » dont seuls les militants de Rouge étaient prévenus à l'avance, d'actions intéressantes menées par les C.A.L. de base et de communiqués de victoire des bureaucrates. Pourtant il se dessinait une hostilité accrue à l'égard de leur bureau national qui outrepassait grandement ses attributions de spectacle permanent.

Pour couronner les efforts déployés de la part des C.A.L. d'un côté et de la part du « bureau national » de l'autre, un congrès national fut décidé pour novembre. Après une admirable journée préparatoire dont le ridicule d'une parodie de débat parlementaire n'échappa qu'aux militants de Rouge (même pas aux pablistes), on vota un texte dit « de référence politique » qui n'était autre que le programme politique des cercles Rouge à l'usage. des C.A.L. Ceux-ci justifiaient ainsi leur main-mise sur l'appareil directionnel par une soi-disant orientation théorique.

La plupart des lycéens de province, étant peu au courant des luttes intestines parisiennes, laissèrent passer ce texte qui n'était voté qu'à titre indicatif.

La journée du congrès s'acheva, après d'interminables palabres insipides, sur le but poursuivi par le « bureau national », c'est-à-dire son remplacement, ou plutôt sa continuation, par la liste unique proposée par celui-ci pour le nouveau « bureau ».

Un bataillon inconditionnel de nouvelles recrues des cercles Rouge, dûment encadrées, et munies préalablement de cartes de vote distribuées par le bureau sortant, concrétisa la simple formalité de la passation du « pouvoir ». Rouge achevait ainsi sa lente et remarquable évolution allant d'un misérable militantisme à un misérabilisme militant. On put tout de même apercevoir l'opposition violente de la majorité des spectateurs de cette comedia dell'arte, qui manquèrent toutefois de cohérence en tolérant le dernier tableau et en ne manifestant que verbalement leur désapprobation.

Le plus sérieusement du monde ces messieurs offrirent une place à un membre de la Jeunesse Anarchiste Communiste, ce qui ne leur attira que des rires amplement justifiés. Quand aux pablistes, cruellement écartelés entre le respect qu'ils doivent à une si honorable institution et l'impossibilité de leur part à servir la propagande de Rouge, ils subirent dignement leur martyr et enterrèrent désormais leur espoir de remplacer un jour les militants de Rouge comme bureaucrates. En manquant ainsi la possibilité inespérée de balayer cette poignée de guignolesques irresponsables, les lycéens remettaient une fois de plus en question les C.A.L.

Les C.A.L. n'ont pas d'histoire. La lutte entreprise par l'action de l'ensemble des scolarisés est toujours au présent. Il est plus que temps de retrouver l'essence des C.A.L., c'est-à-dire l'action. C'est par et dans la radicalisation de cette action que peut s'effectuer la prise de conscience d'un combat révolutionnaire. La critique totale d'une société d'aliénation et d'exploitation doit se porter sur l'ensemble des structures qui la composent. C'est en mettant à jour l'articulation et l'interdépendance de l'infrastructure économique et de la superstructure idéologique que la démystification pourra s'accomplir. Mais la radicalisation de l'action ne peut se faire sur des thèmes polarisateurs privilégiés.

C'est à une somme d'aliénations que s'oppose la lutte révolutionnaire mais, préfigurant le dépassement du monde de la séparation, elle doit par son action constituer une totalité. [3]

Rompre avec des structures que l'on combat consiste avant tout à ne pas reproduire ces structures dans les moyens d'action employés. Il faut désormais que les lycéens assimilent qu'on ne combat pas l'aliénation sous des formes aliénées.

L'entrée dans le combat des scolarisés est certes le fait qui inquiète le plus la bourgeoisie. Alors qu'elle tolérait la contestation traditionnelle du milieu étudiant dont elle n'ignorait pas la pauvreté et l'inconséquence, elle ne pouvait accepter celle du milieu lycéen qui, par sa position, risquait de remettre en cause ses fondements moraux et idéologiques. En effet le lycéen, non encore sclérosé par les modes idéologiques et les sectes qui se disputent le droit de représenter les élans révolutionnaires des étudiants masochistes, peut, par sa pratique, trouver des formes spécifiques d'action. Non attaché à l'éthique du travail qu'on tente de lui imposer, il sait réagir par des formes d'activité ludique (par exemple le chahut) qui laissent présager qu'il peut, en orientant et en développant ses possibilités, renverser les notions bourgeoises et retrouver les valeurs qu'on tente de lui substituer.

De plus, se trouvant à l'intérieur de la cellule aliénante de base de la société, la famille, il perturbe les relations hiérarchiques établies. La réaction significative du Pouvoir a été de faire appel à tous les parents pour rétablir l'ordre en menaçant notamment de faire payer les dégâts matériels par les familles de scolarisés. La police, dernier rempart du pouvoir mais inefficace contre l'extension du mouvement, est remplacée dans sa fonction par la première défense du pouvoir dont elle est la justification, plus habile à enrayer ce phénomène.

Les C.A.L. peuvent désormais s'engager dans la voie du double pouvoir. Préfiguration de ce que pourraient être des conseils lycéens, ils peuvent profiter de la caserne qui est la leur pour entamer un processus de pouvoir révolutionnaire. Chaque C.A.L. peut par son action concrétiser, dans un premier stade, la notion de contrôle lycéen, c'est-à-dire la prise en main des pouvoirs effectifs concentrés entre les mains de l'administration. Le pouvoir de diffusion d'une certaine culture doit lui être retiré, non pas en pactisant ou en grignotant ces pouvoirs, mais en instaurant un pouvoir parallèle. Pouvoir parallèle dont les activités ne consisteraient pas uniquement à assurer une contestation active des idéologies par ses débats parallèles tendant à ruiner la possibilité d'effectuer des cours, non plus que de prendre en main les intérêts lycéens en établissant une structure parallèle permettant l'élimination des rapports dirigeants-dirigés. Le pouvoir de ce « conseil », devrait lui permettre d'assurer aux scolarisés la possibilité d'entamer leur libération totale en se livrant à diverses activités, et en employant aux mieux les locaux dont ils disposent. La critique et la récréation perpétuelle de la totalité de la vie quotidienne, avant d'être faites dans les conditions de l'oppression présente, et pour ruiner ces conditions. [4]

L'élan révolutionnaire étendu aux lycéens s'est généralisé. Dans les pays capitalistes comme dans les pays bureaucratisés la lutte de libération est entamée, rien ne saurait l'arrêter. La génération actuelle des scolarisés versée dans l'université, pourra accomplir la reprise effective de la totalité de la vie, en écartant toutes les entraves que les actuels étudiants chérissent amoureusement. Les lycéens de Tokyo ont montré, en s'alliant aux manifestations du Zengakuren, l'apport important de leur radicalisme. En Italie, en Allemagne, aux Indes, au Sénégal, les scolarisés sont descendus dans la rue et ont obligé la répression à se démasquer. Les jeunes noirs de Watts et de Harlem ont eu une part importante dans les émeutes révolutionnaires qui ont fait trembler les défenseurs de l'American Way of Life à l'usage de la bourgeoisie.

La révolution sera totale. La victoire du prolétariat verra l'achèvement du projet révolutionnaire. L'autogestion généralisée est le but vers lequel tend le mouvement. La préhistoire finira avec ses représentants, l'histoire réelle des hommes pourra commencer. Les scolarisés peuvent imposer une dynamique radicale jusqu'à l'instauration du pouvoir des conseils ouvriers.

La bourgeoisie internationale aux abois, elle colmate crises économiques, elle colmate crises économiques, financières ou politiques de plus en plus difficilement. Dans les lycées, à l'université, elle tente d'associer ses exploités à leur propre exploitation. Ultime thérapeutique : la participation alliée à quelques réformes superficielles qui ne peuvent (comme toute réforme) modifier le système. Contre l'avènement de la société sans classes, on offre aux lycéens le changement d'une notation de 1 à 20 pour une notation de A à E.

Il s'agit maintenant de vivre, contre les médiocres et les minables qui se battent pour résoudre leurs problèmes miettes d'un pouvoir anachronique [5]. La révolution totale se fera sur les corps des représentants du vieux monde.

Lycéens, à vous de jouer !


[1] Passer outre est formé par d'anciens de Socialisme ou Barbarie proches des situationnistes et de jeunes anarchistes de la revue Noir et Rouge, tous plus ou moins passés par le mouvement du 22 mars. Le titre de cette brochure se réfère explicitement à la brochure situationniste De la misère en milieu étudiant, publiée trois ans plus tôt à Strasbourg, qui avait marqué son époque et participé à la politisation de beaucoup d'étudiants.

[2] Cf. Asger JORN : « Critique de la Politique Économique ».

[3] Cf. ARCANE, n° 3.

[4] Cf. Internationale Situationniste n° 6.

[5] Il n'est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni Castro, ni Mao.

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02.11.2026 à 13:21

Cinéastes de notre temps

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L'Époque | Boum Boum Entretien croisé avec Laurie Lassalle et Matthieu Bareyre

- 2 novembre / , , ,
Texte intégral (14242 mots)

Cette semaine, cinéastes de notre temps s'est entretenu avec Laurie Lassalle, réalisatrice du film Boum Boum et Matthieu Bareyre, réalisateur de L'Époque. Deux films puissamment d'actualité, encore à voir en streaming gratuit pendant une semaine sur lundimatin.

« L'idée était de mettre un réalisateur face à un autre réalisateur, qu'il soit mort ou vivant – même si on s'est vite aperçus que la rencontre avec les vivants présentait un plus vif intérêt. »
André S. Labarthe


La naissance d'un film

Il y a un événement, une atmosphère, un soulèvement : vous commencez un film. Pourquoi vous décidez d'aller dans la rue avec une caméra ? Qu'est-ce qui motive votre geste ? Comment naissent vos films ?
Laurie Lassalle : Pour moi, un film commence quand, à un endroit inattendu, je retrouve un sentiment extrêmement familier. C'est la coïncidence entre un fait politique et un sentiment intime qui me bouleverse. Pendant le mouvement des Gilets Jaunes, dans la colère que je voyais dans la rue, j'y reconnaissais la mienne. Et dans la foule une ardeur et une joie. C'est l'Avenue Kleber en feu qui a donné naissance au film. Il y avait tout dans cette image : une rage, un désir, un besoin de dignité, une démesure nécessaire, la révolte d'un peuple et l'expression d'un sentiment puissant. Ce qui m'intéresse n'est pas le spectacle du feu en soi, mais d'où il provient, ce niveau d'intensité, cette forme insurrectionnelle, jamais vue en France depuis 68. C'était littéralement une reprise de territoire.

Ensuite, ce qui a fait événement pour moi, c'est la parole, une parole en train de se libérer. J'ai voulu filmer ça : le débordement des corps en colère et cette parole, rendue inaudible par les médias. J'ai été touchée par les premières discussions, qui racontaient les vies de déclassés, de gens cassés, de gens qui galèrent et qui représentaient la majorité d'une population.

Ce qui provoque puis guide un film est souvent une question. Elle a surgi comme les GJ : “D'où vient votre colère ?” Si je me la pose sincèrement et qu'elle résonne auprès des gens filmés, c'est qu'elle est juste. Après il faut trouver la forme, comment le film peut plonger dans la question. Souvent un élément inattendu me déplace de mon premier geste. Faire un film documentaire immersif ressemble à circuler dans une émeute : c'est l'instant et les corps qui dictent les mouvements, un art du moindre geste, une “discipline de l'attention”, comme le disent Isabelle Frémeaux et Jay Jordan évoquant elles-mêmes Starhawk. Ce qui fait événement est donc politique, social, mais aussi intime. Ce sentiment de libération de la colère était une immense joie : le paradoxe de ces sentiments mêlés m'intéresse.

Matthieu Bareyre : La première brique, c'est le titre. Je commence par là. Tant que je n'ai pas de titre, je ne me lance pas dans un film. Il est comme un repère posé de l'autre côté du temps du film.

Pour “L'Époque”, j'ai trouvé ce titre très rapidement, dans les trois jours qui ont suivi les attentats de janvier 2015. Je pressentais que nous étions en train de vivre une bascule, que nous changions d'ère et d'air, de contexte global, politique, et que nous pourrions résumer ainsi : la disparition des libertés au profit d'une conception répressive de la sécurité.

J'ai passé des heures à griffonner des titres possibles sur des pages blanches, et puis j'ai fini par écrire “L'Époque”. Et j'ai fait intérieurement le pari que la jeunesse de ce pays n'allait pas supporter la diminution forcée de son amplitude existentielle, qu'elle allait explorer tous les moyens possibles pour déjouer cette compression de son destin, de la fête à la révolte, de la discussion au cri, du mot trouvé au pavé lancé. Tout le film était déjà là, dans ses principes fondamentaux, sa dialectique de contrôle et de liberté, de mort et de vie, avec l'État, les études et le marché du travail d'un côté, et la danse, les rencontres, l'amour, l'ivresse, toutes les formes de débordements et de déprises de l'autre.

Si la rue m'attirait, c'est aussi en réaction à mon film précédent, “Nocturnes [1]”, tourné pendant deux années dans l'hippodrome de Vincennes. J'avais dépensé une énergie incroyable avec la productrice du film, Cécile Lestrade, à tenter d'obtenir les autorisations de l'hippodrome, tout en filmant presque chaque semaine de façon complètement clandestine, me faisant passer pour un journaliste d'Equidia. Je trouvais absurde de dépenser autant d'énergie et de temps pour obtenir des autorisations et trouvait libérateur de pouvoir sortir de chez moi avec ma caméra dans le sac et d'aller filmer dans l'espace public. C'était bien sûr sans comprendre encore à quel point l'espace public de la mégapole était lui-même grignoté par le privé, les interdictions, les autres caméras, celle de la surveillance, et le contrôle policier. Mais ça, j'allais avoir trois années de tournage pour le découvrir.

LL : Pour moi le plus difficile n'est pas de commencer, mais de finir. À quel moment et pourquoi on referme un film ? C'est un inconfort de filmer, un arrachement de finir.

Ma question maintenant, c'est : comment continuer ? Faire des films politiques précarise : on met les mains dans le cambouis du monde, on n'est pas payées pendant des mois, il faut travailler à survivre en parallèle. Le documentaire de création est le dernier maillon de l'industrie du cinéma d'auteur, et même là, personne ne sait faire sans argent.

En face, il y a Bolloré, une hécatombe se prépare. Il faut créer nos propres structures de financement, de fabrication pour rester libres, il faut s'allier. J'imagine une mise en commun des moyens de production, des coopératives de cinéma, des échanges de savoirs. Avis aux cinéastes et producteurices !

Qu'est ce qui fait cinéma ?

Qu'est-ce qui différencie votre approche d'autres pratiques audiovisuelles, je pense par exemple au travail du média Taranis news [2] qui documente les manifestations depuis 2016 ?
Matthieu Bareyre : Les médias, que ce soit Taranis ou Le Monde, veulent informer. Ce n'est absolument pas un souci que j'ai et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle mes films peuvent apparaître comme déceptifs à celles et ceux qui attendent des films qu'ils les informent. Les journalistes savent ce qu'ils vont chercher quand ils vont tendre un micro à quelqu'un. Ils veulent un supporter de tel ou tel parti, une exemplification en personne d'une idée. Avec Laurie, nous ne savons pas ce que nous allons chercher, et c'est toute notre difficulté, de défaire nos a priori, nos préconceptions et de se laisser perturber par ce dont nous allons faire l'expérience. Nous ne savons même pas ce que nous cherchons. Le journaliste cherche une réponse ; le cinéma cherche une question.

LL : Les vidéos tik tok des lycéen.n.e.s sont ultra-créatives, elles renouvellent le genre.
À la différence des films médiatiques ou de propagande qui travaillent sur ce qui a lieu dans l'immédiat, le cinéma s'inscrit dans une durée ample, et permet de raconter les choses autrement que tenu par l'urgence de convaincre ou d'éduquer. Le cinéma est une manière d'assembler des regards.

Laurie, dans BoumBoum, tu assistes à un moment historique et tu enregistres des paroles et des gestes qui ont une grande valeur en eux-mêmes. Pourquoi tu décides d'intégrer dans le film le récit très intime d'une histoire d'amour ?
LL : J'ai voulu raconter un état du temps de la révolte, de son intensité. Sans frontière entre ce qui est vécu dedans et dehors, ce qui est tenu pour intime et le sérieux de la lutte. L'histoire d'amour dans BB n'existerait pas sans les GJ. Boum Boum est un manifeste de la révolte comme désir : la relation intime est une déclaration d'amour à la lutte.

Il y a plusieurs niveaux. D'abord, je voulais être sincère même si le geste est périlleux : dans la lignée des petits récits qui fabriquent l'Histoire, je crois que cette intimité relève du champ politique. Comment confronter le désir et la colère - deux élans puissants, comme Eros et Thanatos - et qu'est-ce que ça fait “alchimiquement” quand on les met ensemble ?

Ensuite, la lutte n'est rien sans les affects entre les gens : l'amitié, la colère, le besoin de justice, l'amour. Je parle de l'amour aussi comme forme de solidarité, de pulsion de vie ; contre la pulsion mortifère d'un Etat guidé par le néolibéralisme et un fascisme rampant, qui n'ont de cesse de séparer les gens.

Parfois, je pense au corps sans organes de Deleuze et Guattari et j'ai une vision : mille colères comme des forces qui mettent en mouvement des organes, un bordel de sensation qui flotte dans l'air parmi les lacrymos. Ce gloubi boulga devient un, une foule organique sans organisation. Un corps polymorphe monstrueux. Ces moments sont autant improbables, inespérés, que littéralement magiques. Le cinéma m'aide à voir les béances, les failles d'un monde, dans lesquelles peut s'engouffrer quelque chose de très poétique. Filmer à ce moment-là ressemble à cette phrase de Deleuze à propos de Bacon « en art, il ne s'agit pas de reproduire ou d'inventer des formes, mais de capter des forces ». Et à la fois, c'est très concret : les corps ensemble, c'est l'un des sentiments les plus beaux et puissants que j'ai pu vivre politiquement. Dans les moments de répression, la solidarité m'apparaît comme un instinct de survie collective. Ça m'émeut beaucoup.

D'ailleurs, l'émeute, comme le précise Ritchy Thibault, est l'expression d'une émotion collective : les masses se meuvent et s'émeuvent.

On pourrait croire qu'ensuite, la parole défait cette illusion. Mais ce n'est pas tout à fait ça. Les corps aident la parole à s'accorder. On se comprend mieux quand on se voit dans le monde réel. Les manifs c'est aussi ça : quitter instagram et se donner à corps perdu avec les autres, des inconnu.e.s, pour un monde meilleur. Les rageux n'ont rien de mieux à proposer.

Mes deux longs-métrages Boum Boum, Forêt rouge [3] (et le suivant) racontent cela : des communautés en lutte.

Matthieu, dans L'Époque on a la sensation que le film tourne autour de la place de la République. Il se nourrit de l'énergie de Nuit debout, de la circulation de la parole, des affrontements avec la police etc. mais sans jamais en faire le cœur du film. Pourquoi tu fuis le centre de ce qui se passe ?
MB : Contrairement à ce qui a été écrit partout, ce n'est absolument pas un film sur Nuit Debout. La plupart des images de manifestations ont été filmées lors de manifestations qui ont lieu soit avant, juste après le 13 novembre, pendant la Cop 2015, soit après, lors des émeutes pour Théo au mois de février 2017 ou des élections présidentielles de mai 2017. Je ne consacre pas une seule image à Nuit Debout en tant que telle : il n'y a pas, dans L'Époque, un seul plan sur les assemblées délibératives qui fleurissaient chaque soir pendant les mois d'avril et de mai 2016. J'ai pourtant des heures de rushes de ces assemblées, mais je n'ai jamais eu pour projet de les intégrer à L'Époque, elles n'avaient à mon sens rien à voir dans ce film. D'instinct, je me méfie des “évènements”, estampillés comme tels ou perçus comme tels par les gens. Je m'intéresse à ce qui passe sous les radars, à tout ce que les mailles perceptives ordinaires, parce que trop grosses, ne retiennent pas et ne font pas remonter à la surface. Pour L'Époque, je n'avais pas envie de faire une Histoire pas plus que de faire une chronique. Au moment de l'écriture, je parlais de mon film comme d'un “collage”, pendant le montage, je me suis dit que c'était plutôt comme un morceau de musique à plusieurs voix. À l'arrivée, beaucoup l'ont décrit comme un poème.

Je ne sais pas si je « fuyais le centre ». Mais je dois admettre que ta formule me marque, car elle me ramène à l'état d'esprit qui était le mien au cours des 4 années de fabrication. J'avais une façon de penser par contradiction. Dès que la production essayait de m'insuffler une idée qui lui semblait bonne, je prenais le contre-pied. Je ne trouvais aucun intérêt à aller filmer, comme me l'avait conseillé le producteur, la soirée d'intronisation d'Emmanuel Macron au Louvres. Ce sont des évènements fabriqués pour les médias et il me semblait impossible d'y trouver autre chose que son déroulé programmatique. J'étais très inquiet, toujours en doute sur ce que je faisais et je compensais sans doute en surprotégeant le film. Quelque part, même si je ne retenais aucune de leurs idées, elles m'ont beaucoup servi, car elles m'indiquaient où placer le curseur.

Le centre, pour moi, c'était aussi ce qu'il y avait déjà sur les écrans français. Dans ce film, je voulais y mettre tout ce que je ne voyais pas dans le cinéma français. J'avais une connaissance assez précise de la production française des années 2010-2015, et j'avais identifié tout un ensemble de points aveugles : la jeunesse, les rapports de classe, l'État, la police, les classes populaires. J'avais cette conviction que le centre est peut-être le dominant et au cœur de toutes les attentions, mais ce n'est jamais lui qui « fait l'histoire ».

LL : Comme Matthieu, ce n'est pas l'événement qui m'intéresse, mais ce qui s'y vit concrètement et ça se passe souvent hors champ : dans BB une histoire d'amour au milieu d'une tentative de révolution, dans Forêt Rouge la naissance d'un attachement au vivant au cœur des expulsions.

L'imaginaire à défendre est ce qui m'occupe le plus. Face à cette question éculée “Que peut le cinéma ?” à laquelle on est tenté de répondre : rien, toujours rien. Aujourd'hui je répondrais : le cinéma peut raconter des imaginaires, mis à la marge par les dominants. Les histoires qu'on se raconte nous font agir. Le cinéma doit lutter pour faire exister, voire inventer, d'autres imaginaires.

Des films de rue

Une petite équipe, du matériel réduit, vos deux films ont en commun d'être des 'films de rue'. Une fois qu'on est dans la rue, où est ce qu'on place la caméra ? Comment bien placer la caméra ?
LL : Dans BB, ma caméra est mon corps, je l'appelle caméra-corps.

Exister en tant que corps à la caméra, se situer géographiquement, c'est se situer politiquement. Je me place alors le plus intuitivement possible, là où je retrouve la sensation du geste, du moment, d'un regard : être à côté des corps en action est une manière de me tenir dans le mouvement. Je vis les choses en les filmant, je mets mon corps en jeu, je prends des risques avec les autres. J'essaie de me représenter leur regard, de le remettre en scène au cadre.

J'ai une approche matérialiste de l'esthétique : c'est le matos qu'on a qui détermine le style. Dans FR, j'ai trouvé plus simple d'être dans l'ombre, à l'abri d'une barricade ou d'un arbre. Les premiers plans nets sont devenus des figures de style - ce sont aussi des manières de se protéger physiquement. Et de protéger l'identité des personnes en action dans le flou de l'arrière-plan. Cette double nécessité nous amène à nous mouvoir proche de la terre, à ramper à côté des souches, des tritons palmés et des grenades lacrymo. Et à filmer beaucoup de pieds, de mains pour éviter les visages. Ces contraintes matérielles, politiques et formelles donnent le style et le point de vue.

Si je filme avec un 50 mm et que je veux cadrer un visage, je dois me rapprocher donc l'autre sait immédiatement qu'iel est filmé.e. Cela détermine ma relation avec les personnes filmées, mais aussi un style : le portrait. Dans BB ce sont les personnes qui déterminaient où je me plaçais : elles venaient toujours trop près pour me parler et débordaient du cadre, je devais sans cesse reculer pour faire le point, en mouvement et parmi la lacrymo, ce n'était pas simple. Au montage, je me suis dit : eh bien voilà, ce mouvement déborde jusqu'au cadre. Ça a donné cette couleur un peu chaotique du film, très proche de ce que j'ai vécu du mouvement. Ça faisait sens. Ces visages qui débordent sans cesse s'allient à une parole qui déborde, une colère qui déborde, un amour qui déborde. Bref un film de débordement. L'enjeu était de retranscrire ce sentiment de tout ce qui déborde. Et sa nécessité vitale.

Je crois à un rapport charnel au territoire, ici à la rue. Je ne me sens pas très bien à l'intérieur. Un jour j'embourgeoiserai peut-être mes films, mais pour l'instant, pas un ne se passe “dedans”. Tous sont ancrés dans un dehors. “Je suis Gong [4]” est le portrait d'une cité à Grigny, La Grande Borne, autant que des jeunes qui y vivent. “Les Fleuves m'ont laissée descendre où je voulais [5]”, un road movie dans la campagne landaise. BB, un huis-clos sur les Champs-Élysées. FR, la forêt qui devient une maison. L'extérieur est plus rassurant pour moi, le paysage se raconte comme un visage. Je ne fais pas grande différence entre une cité et les humaines qui la composent : iels font partie de la cité, la cité les constitue, les façonne, leur donne parfois une langue. Pareil pour la ZAD : plus on y vit, plus ce territoire finit par nous habiter.

Dans BB, c'est un peu différent mais il y a tout de même un rapport viscéral à la rue : c'est “la plus belle avenue du monde”, celle des plus riches et on va se la réapproprier, leur arracher, la rebaptiser, la faire flamber pour la faire renaître. Un jour de la semaine, ce territoire des ultra riches appartient aux ultras pauvres, aux sans-voix, aux sans visage. Le film vient remettre les choses à l'endroit. Cet “endroit” se trouve dans l'envers du décor le plus arrogant et le plus célèbre de France.

Avec l'écriture ou le dessin, tu prends un crayon, une feuille. Je suis de la team caméra-œil, cinéma vérité : aller dans la rue, interroger les gens, capter le surgissement. Ce qui surgit dans la rue exige de ne pas attendre les financements, donc de filmer sans argent. Au moment du tournage de BB je n'avais pas de prod, j'avais mon intermittence, ce qui m'a permis de le faire. Je n'aurais jamais pu faire ce film sans ce statut qui est précieux, unique au monde. Et qui dit aussi : être artiste est un métier.

MB : Ce qui est intéressant avec le documentaire, c'est la difficile leçon d'humilité que nous prenons constamment, dans toutes les situations. Car il est rare que les documentaristes décident pleinement de l'endroit où ils veulent placer la caméra. Le travail est souvent d'évaluer où il est d'abord impossible de la placer, pour de très nombreuses raisons. D'autres forces décident pour nous, tout au moins réduisent considérablement nos possibilités. Les places sont très souvent déjà prises, par les personnes, leurs trajectoires, leurs rites et tout un système tacite d'interdictions et d'autorisations. Il faut connaître la règle du jeu. Or cette connaissance ne peut être acquise que pour une longue fréquentation des lieux et des personnes. Cette place peut aussi se dealer, faire l'objet d'une négociation avec les personnes. Bien des choses sont possibles, mais ce n'est jamais seul que nous prenons la décision. Une situation préexiste et nous, nous en trouvons les recoins, les plis, les angles morts.

LL : Comme le dit Matthieu, la place est aussi celles que te donnent celleux que tu filmes. J'aime déroger aux règles pour imaginer une forme qui s'adapte aux personnes filmées. La tension entre la place qu'il est possible de prendre au sein d'une communauté et celle dont je rêve pour la forme idéale du film. C'est cette tension qui décide de la distance du pont entre deux regards. J'aime arriver à peu près au milieu du pont, me nourrir de la manière d'exister au monde de celleux que je filme et de ma propre vision. C'est cela le regard du film. Pas juste quelqu'un qui a une vision et la réalise avec tous les moyens possibles. Quand bien même il aurait tous les moyens, le film prend la forme de ses accidents, des hasards accueillis. Dans BB, je trouvais particulièrement fort que les personnes aient besoin de surgir. Alors le film a simplement pris cette forme.

Pour moi c'est cela honorer la matière - le réel, les personnes, les choses filmées. Leur trouver une forme bien à elles. Je ne dis pas que le style ne m'intéresse pas, au contraire. Mais je crois au style comme une composition de différentes dimensions.

Je trouve beau ce premier moment où on découvre un visage sous l'œil de la caméra. Et comme on est en mouvement, on peut être séparé à n'importe quel moment : c'est une première rencontre et peut-être la dernière. On va se perdre, alors je dois capter tout ce que je peux, il n'y aura pas de seconde chance. J'ai aimé cette façon de rencontrer les gens à ce moment. Ça ne veut pas dire que dans la vraie vie je n'ai pas tissé des liens avec les personnes rencontrées : des personnes de l'Assemblée des blessé.e.s, les Mutilé.e.e.s pour l'exemple, notamment Vanesa Langard qu'on voit au sol au début, qui a été très gravement blessée par un tir de LBD. Ces images ont servi à son procès. Ce sont des liens spéciaux, c'est le film qui m'a amenée là, à être bouleversée par ces blessures, par une parole, par ces regards.

Avec qui vous tournez ? Comment tu t'entoures ?
LL : Dans BB, le personnage principal est devenu équipier et complice. Le montage raconte une histoire à deux, mais une grande partie du temps, j'étais seule avec ma caméra. C'était très sportif. Je ne pourrai plus refaire un tel film, physiquement et psychiquement. Je me sens une grand-mère quand je revois ce que j'ai vécu avec les Gilets jaunes. Quand le film me rappelle ces moments, je suis impressionnée par le courage, l'insouciance et la détermination des gens et par la mienne. Honnêtement, je ne sais pas où j'ai trouvé cette force. C'est là que je me dis que la répression gagne. Et à la fois, en allant en manif aux côtés des lycéen.e.s, ce mois d'octobre, je me dis ok, d'autres ont cette force. Finalement c'est peut-être vrai : la lutte ne meurt jamais. Simplement elle traverse des corps. S'en va et puis revient. Le film montre ce moment de foi, où on se sent traversé par plus grand que soi, parce que la lutte est aussi pour d'autres qui nous semblent lointains, mais qui soudain sont nos camarades, nos voisins de manif. Alors mon corps n'est plus qu'un corps à côté d'autres corps, il perd son individualité, son ego, quelques instants. Je crois que c'est précisément ce sentiment qui nous rend empathiques et solidaires, dans des élans très joyeux et là que naissent des gestes héroïques. Ce processus est très proche du sentiment amoureux.

Dans FR, je commence avec une équipe de la Fémis pour finir avec une équipe de camérades fous furieux de la lutte. C'est un mode de fabrication qui raconte totalement l'histoire du film et de ma propre politisation : d'une petite équipe de tournage que je ne savais pas bien guider, le collectif a donné une autre direction au film

Comme le dit Matthieu, le documentaire t'oblige à l'humilité et les gens filmés avaient une exigence de confiance absolue. J'ai dû revoir mes visions d'équipe. Et pour un technicien pro, ça va quelques jours de pas être payé, dormir dans un cabanon ou un dortoir. Mais à un moment, c'était plus simple pour moi d'être seule. Et de trouver des compagnons de lutte qui filmaient aussi. C'était le bordel mais un bordel si joyeux que je ne l'oublierai jamais. Ces camérades sont restés des amis de lutte et de cinéma. Et je suis reconnaissante de leur présence, au-delà des images qui sont pour certaines les plus belles du film : celles de Thibault Jacquin, Alberto Ploquin, Guilhem Murat, Louise Rock et de Michel Dartois, un habitant de la Zad.

MB : J'ai deux envies, contradictoires : la première, c'est d'être toujours à deux, une personne au son, une autre à l'image. Car j'ai le sentiment que c'est seulement lorsque le son et l'image existent pleinement, sur deux lignes séparées, que le cinéma peut commencer. C'est ainsi que j'ai pu tourner une partie de Nocturnes, l'intégralité de L'Époque et 95 Stories, un film que j'ai tourné il y a quelques mois dans deux cités de Pontoise.

Le deuxième, c'est d'être seul, pour l'allègement logistique que cela représente et parce que je cherche, sur les tournages, à faire disparaître l'idée du cinéma dans la tête des gens que je regarde, me faire oublier et créer les conditions d'une intimité réelle. C'est ainsi que j'ai tourné la totalité du Journal d'une femme nwar [6]. Mais comme Laurie pour Boum boum, je n'en reviens pas d'y être arrivé. Tourner seul un reportage me semble tout-à-fait faisable. Mais tourner un film t'oblige à t'oublier et à empiéter dangereusement sur tes propres limites.

Je n'ai pas résolu cette contradiction. Je la pense insoluble. Je crois que j'adapte à chaque projet, trouve des solutions appropriées. Ce qu'on gagne quelque part, on le perd ailleurs.

Chaque rencontre après L'Époque, des gens me demandent comment j'ai fait pour obtenir une telle intimité, comment je fais pour que les gens me fassent à ce point confiance. J'ai mon idée. Mais cette intimité n'est rien à côté de celle qui traverse Le Journal. J'en viens parfois à me poser une autre question : est-ce que l'intimité est vraiment l'affaire du cinéma ? Je ne le crois pas fait fondamentalement pour ça. Évidemment, nous en faisons autre chose, et c'est ce mésusage qui le rend peut-être artistique. Mais cela se fait souvent au prix de la santé et de la vie. Je ne crois pas que nous vivons réellement en faisant un film. C'était mon idéal pendant longtemps, la disparition de la frontière de l'art et de la vie. Mais nous n'oublions jamais que nous faisons un film. Nous autres, nous poursuivons une œuvre qui peut prendre le pas sur tout. Peu importe ce qui s'offre à nous, une fois lancés dans un film, c'est lui qui commande.

Le choix des personnes avec lesquelles nous travaillons est de loin le plus fondamental que nous ayons à faire. Il n'est pas seulement question de métier, mais de relation humaine. Il en va des techniciens comme des comédiens.nes. Tout le film sera une conséquence de ce choix inaugural. L'Époque n'aurait jamais eu cette forme sans Thibaut Dufait, ingénieur du son, qui fut une personne avec laquelle j'ai discuté du film quasiment tous les jours pendant les trois années de tournage ; 95 Stories [7] et Le Journal d'une femme nwar sont ce qui reste de deux films impossibles, mais sans Houssem Bokhari, je n'aurais même pas pu montrer ces deux impossibilités. Je me dis souvent que, n'ayant pas fait d'école de cinéma, les techniciens.nes furent pour moi les personnes qui m'ont le plus appris. Je pense en particulier au monteur Matthieu Vassiliev, qui m'a transmis dès 2013-2014 ce qu'il connaissait du montage et m'a aidé à trouver une autonomie de travail, mais aussi à Stéphane Rives, brillantissime monteur-son de L'Époque et du Journal. Dans le champ théâtral, pièce après pièce, Patrick Jammes continue de partager avec moi les bases de son esthétique. De façon générale, je m'entends plutôt bien avec des gens d'humeur aventurière, qui trouvent un certain plaisir à ne pas faire les choses dans “les règles de l'art”.

La violence et la brutalité

Vous vous trouvez parfois dans des situations assez tendues, notamment de violence urbaine, est-ce que vous appréhender ou pas le fait d'être dans la rue ? Comment vous vous y préparez ? Quel est votre rapport aux émeutier.ères, à la brutalité policière et à votre propre violence ?
LL : Pour BB, on se préparait physiquement : triples couches de vêtements, lunettes de ski, masques à gaz. Sans masque, je n'aurais rien pu filmer. Quand les flics prennent le matériel des manifestants, ils les empêchent de manifester, quand ils prennent celui de journalistes et cinéastes, ils entravent la démocratie, la liberté de la presse et d'expression.

La violence, ce sont les morts dans les banlieues sans que ni la justice ni la vérité soient établies. Dans BB, Ramata Dieng le dit parfaitement, et son regard face caméra nous renvoie à notre ignorance. Soudain, il est risqué pour n'importe qui de manifester dans la rue. En 2018, Vanessa Langard manifeste pour la première fois avec les Gilets jaunes : victime d'un tir au LBD, en moins d'une seconde, sa vie bascule. Perte de la vision, nécrose cérébrale, douleurs permanentes. Huit ans plus tard, aucune justice ne lui a été faite. Elle a rejoint l'Assemblée des blessées et des liens se sont créés entre les GJ et les familles de victimes de violences policières des banlieues. À cet endroit, quelque chose a convergé.

J'ai vu des blessures de guerre, ça m'a habituée à un certain niveau de violence. Mais s'y habituer c'est laisser une part de soi sur le bas-côté. Ça nous revient dans la gueule à un moment. Et aujourd'hui comme beaucoup, je vais manifester la peur au ventre.

Sur la violence : je suis fatiguée de ce mot, usé à cause de Cnews. Quand on voit comment ils matraquent des jeunes, les mettent à genoux, les violent, les humilient avec leur fantasme de “classe qui se tient sage”, arrachent leur vie en fracassant une mâchoire, une main, un bras, un oeil. Je ne comprends pas les personnes qui arrivent à voir quand-même la violence d'une poubelle brûlée. Ça n'a aucun sens. Ou plus exactement ça a un sens bien précis : saccager le mot “violence”, retourner les mots pour retourner les cerveaux.

Mais à ce stade de mépris, la colère est impossible à négocier. Les films sont aussi là pour remettre à l'endroit le sens des mots, des choses. Pour que ce que nos dirigeants veulent tenir caché et soumis soit regardé et écouté.

La joie est notre meilleure arme. On l'a vue avec l'inventivité des lycéen.n.e.s qui nous ont redonné le droit à l'insouciance. Leur joie m'a beaucoup émue. Elle est subversive. Le pouvoir ne supporte pas de perdre la surveillance des corps et le contrôle des affects. Il nous veut tristes et soumis. Ne cédons jamais sur notre joie ni sur notre désir.

MB : La violence a existé tout au long de mon enfance, je me considère en partie comme un de ses produits et elle est présente de façon différente dans tout ce que j'ai écrit ou filmé. Je tournerais sans doute autour d'elle toute ma vie. Peu importe où elle a lieu dans le monde et la vie, je la vois comme une aberration qui révèle l'aberration qui la produit, une amoralité qui révèle les origines immorales de notre morale.

Pour L'Époque, les situations violentes furent très nombreuses, puisque j'ai filmé autant que j'ai pu l'ensemble des manifestations sauvages qui ont eu lieu depuis la COP21 de 2015 jusqu'à celles qui ont émaillé les 2 tours de l'élection présidentielle. Je serais sans doute terrifié à l'idée de retourner avec une caméra au milieu des tirs. Et comme la plupart des gens, je ne pars plus en manifestation le cœur léger, mais l'esprit soucieux. Ce qui vaut dans le cercle familial, amical ou amoureux vaut pour le monde du travail ou la politique : nous relevons nos seuils de tolérance à la violence, parce que nous y trouvons un intérêt, parce que nous sommes lancés dans un processus. Le film nous protège bien sûr, pas seulement à la manière d'une banderole ou d'un masque rituel. Quand je me suis fait arrêter en 2016 et 2017 et lors de mes deux garde-à-vues, j'ai mesuré, dans les réactions ou le regard des avocats ou de l'OPJ, que « cinéaste » restait un statut, un privilège protecteur. Ils se demandaient ce que je faisais là, je n'avais pas « le profil » comme l'avocate m'avait dit.

Autant que j'ai pu, je me suis méfié de ce que la violence subie provoquait en moi. J'ai vu beaucoup de gens que je suivais ou même des amis se laisser transformer par la violence et perdre de vue leurs objectifs. C'est d'ailleurs l'une des grandes perversions des violents, l'espoir de nous transformer en leurs semblables. La violence est le piège que le violent nous tend. Encore une fois, le film me protégeait de ce piège, non seulement de la violence des autres, mais aussi de ma propre violence.

Quand en avril 2017, alors que je suivais un petit groupe de manifestants, une équipe de la BAC nous font dévaler en nous tabassant deux étages d'un escalier haussmannien avant de m'envoyer 17 heures en garde-à-vue, la seule chose que j'ai en tête à ce moment-là, c'est de trouver une solution pour ne pas qu'ils trouvent les rushes. Car je savais qu'ils pouvaient s'en servir pour faire des problèmes à celles et ceux que je suivais. Du moment où la BAC enfonce la porte de l'immeuble jusqu'à ma sortie de garde-à-vue, ma principale préoccupation, c'est : comment cacher les rushes. Je considère que je suis responsable de ma mise en danger pour parvenir à un film, mais en aucun cas ce film doit compliquer la vie des autres. Sur le moment, ce souci m'aide donc à garder la tête froide.

Sans le film, je serais bien plus vulnérable à la violence, et je ne sais pas où tout cela m'aurait mené. On ne compte plus les personnes comme Christophe Dettinger qui, révulsées jusqu'au cœur par une situation de violence ou d'injustices, l'ont payé jusqu'à l'absurde par de la prison ferme. Bien sûr, comme il le dit lui-même, il a “gagné en dignité”. Mais il n'est jamais anodin pour le corps et le cerveau de prendre des coups, jamais non plus d'en donner. Tout cela se paie cher. Une fois l'excitation retombée, il faut vivre avec et on n'a pas idée à quel point la violence peut peser lourd, à quel point elle ankylose nos vies. Je pense avoir perdu des années, quasi-immobilisé, à me remettre de certaines violences. C'est pourquoi il faut trouver des solutions pour s'en préserver et ne jamais perdre son cap.

La parole et les rencontres

Ce qui fait la force de vos films, ce sont les paroles des personnes rencontrées au hasard. Votre méthode de tournage se base sur une forme de confiance dans la rencontre : comment dans votre situation on va vers les autres ? Est-ce que la caméra est un frein à la rencontre ou au contraire un accélérateur ?
LL : Je n'arrive pas à me débarrasser de cette croyance que la caméra nous protège. Elle est un lien entre les personnes et moi. La caméra m'aide à aller vers des gens vers qui je n'aurais pas osé aller. Et les GJ, eux, avaient besoin de la caméra ; ils en ont fait leur moyen d'expression. C'était notre deal. Je voulais donner une vraie place à cette parole, pour contrer les grands médias. Pour eux, tout ce qui déborde est animal, sauvage. Cette métaphore néocoloniale des « jeunes sauvages » de banlieue, et des GJ comme des animaux qui « grognent », permet aux forces de l'ordre de leur tirer dessus, de les défigurer, de les mutiler, de les tuer. Leur enlever le langage est stratégique. On voit des stratégies médiatiques similaires en ce qui concerne les Palestinien.n.e.s. Le cinéma peut réouvrir un espace et un temps où leur parole, leurs gestes peuvent être vus et entendus.

Et c'est encore une question matérielle ! Vu comme j'étais équipée - appareil photo, 50 mm fixe, micro sur la caméra, c'est tout. J'étais très loin des équipements tv. Les GJ repéraient vite que j'étais indépendante et venaient vers moi, certains comme s'ils s'adressaient à Macron en direct, je trouvais ça fort car bizarrement à la tv, on le voit peu : ils venaient articuler leurs colères, des revendications de justice, de dignité. Le simple fait qu'une femme à la caméra les écoute, prenne le temps, c'était déjà un espace-temps inhabituel.

Parfois je repérais des personnes, je parlais avec elles, parfois c'était Pierrot et on leur proposait simplement de continuer la conversation avec la caméra.

Je n'avais qu'une question et elle déclenchait souvent un torrent de paroles qui me semblait précieux. Quand une question ne fonctionne pas, on le sait très vite. Marker et Lhomme demandent “c'est quoi le bonheur ?” moi : “D'où vient votre colère ?” Voilà, tout est dit. On n'est vraiment pas à la même époque : en 68 la France était prospère et les jeunes avaient un avenir, leur révolte était dirigée contre les vieux qui gardaient le pouvoir. Aujourd'hui les jeunes ne voient aucun horizon, leur colère est une pure rage, et elle est parfaitement légitime. J'ai voulu y montrer ces visages. Cette question, c'était à mon sens la seule que je pouvais leur poser. Matthieu aussi avait je crois une question pour L'Époque, ça concernait les rêves, je crois quelque chose comme : “À quoi tu rêves la nuit ?” C'est une très belle question qu'il faudrait reposer aux lycéens dans la rue aujourd'hui.

MB : Oui, il y avait “est-ce que tu fais des rêves la nuit”, mais j'avais d'autres questions, comme “Qu'est-ce qui t'empêche de dormir ?”, “Quand est-ce que tu te sens libre ?” Je n'avais pas une seule question en tête, mais plusieurs, qui me permettaient d'engager la discussion.

LL : J'ai aimé être débordée par cette parole. Je tenais à laisser déborder au montage, à ne pas trop couper : à montrer ce qui est coupé à la tv, mais aussi les maladresses, les approximations. Ce ne sont pas des spécialistes qui parlent. Ce sont des personnes très en colère. Je voulais garder le mouvement des corps pour ne pas perdre cet élan de la pensée en train de se fabriquer, qui se déroule autrement dans le mouvement. Et la parole est parmi la foule, je voulais qu'elle émerge de cet instant collectif, des corps ensemble. Les gens m'auraient parlé bien différemment assis tranquillement dans leur canapé, seuls dans le silence.

Je voulais faire dialoguer toutes ces paroles, tisser un fil au montage pour recréer la sensation de ces manifestations : non pas une unité illusoire, mais une composition très disparate de gens qui convergent contre le mépris des classes dirigeantes.

MB : Je suis un solitaire que les autres rendent plus heureux que ce à quoi la solitude me destine. Ce n'est jamais simple de briser cette solitude, car, disons, c'est ma pente, mais rien ne me rend plus heureux que d'être en contact avec les autres.

Je trouve assez difficile de faire des rencontres dans la vie. La plupart sont assez superficielles ou succinctes. Quand je vis une rencontre forte ou suis témoin d'une situation intéressante, je trouve dommage de ne pas avoir eu ma caméra avec moi. Je crois que je pense tout le temps au cinéma, qu'il ne quitte jamais mon esprit, si bien que parfois je me dis que ça ne me dérangerait pas que toute ma vie ne serve finalement qu'aux films. Evidemment, ces mêmes rencontres ou évènements n'auraient sans doute pas eu lieu, ou pas de la même manière, en présence de ma caméra. La caméra crée autre chose, des rencontres d'ordre cinématographiques. Les personnes rencontrées aussi ont besoin de ma caméra. Sinon elles passeraient leur chemin. Nous trouvons tous les deux un intérêt à nous parler avec cette caméra entre nous.

Le montage

Dans la rue, vous accumulez des images et des sons mais finalement est-ce que le film ne s'écrit pas au montage ? Quelle place vous accordez au montage dans le processus du film ?
LL : Oui (presque) tout s'écrit au montage. Sauf ce qu'on met dans le cadre, comment on regarde celles et ceux qu'on filme, ce qui nous intéresse, et les relations qu'on tisse. Cela doit être honoré par le montage.

MB : Tout film doit à mes yeux être une aventure de montage. Je vais même aller plus loin : tout ce que je fais, tout ce que j'écris, réécris, filme, enregistre, essaye, tout le temps à chercher des financements, à penser l'équipe, les lieux, les personnes avec lesquelles travailler, n'a à mon sens qu'une seule finalité, celle du montage. Même en fiction, le jeu des comédiens ou des lumières ne seront toujours à mes yeux qu'un des sous-éléments du montage qui constitue l'opération par laquelle un film se réalise. D'une multiplicité naît un film et un seul, là est l'acte magique. Pour autant, je cherche toujours à préserver une trace de cette multiplicité. J'appartiens à une tradition disons moderne du cinéma, qui rend les coupes visibles, quand l'autre tradition, dite classique, cherche à les rendre insensibles. J'admire beaucoup la tradition classique. Je dirais même qu'un très grand nombre de films que j'admire y appartiennent. Mais, jusqu'à présent, elle ne correspond pas à la façon dont fonctionne ma pensée. C'est pour moi une torture que de suivre une ligne. Toutes mes tentatives d'écriture linéaires ont échoué, car je ne crois pas être doué pour ça, du moins pas pour le moment. J'ai donc décidé d'assumer pleinement la forme de ma pensée, dont l'élément de base est le fragment et le mouvement celui des sauts et des correspondances temporelles. Pour les lignes droites, on verra plus tard.

En revanche, je ne crois pas que les films “s'écrivent au montage”. Cette expression est devenue une manière de parler de ces films qui continuent à chercher ou expérimenter une fois le tournage terminé. Mais le montage n'est pas à proprement parler une écriture. Je dirais même qu'il n'y a pas plus éloigné de l'écriture que le montage. Autant l'une est développement linéaire, continu, épouse de la pensée, autant l'autre est du côté du saut, de la discontinuité et repose sur des classements très manuels.

Alors qu'est-ce que c'est ? Avant, je disais “composition”, en référence à la composition musicale. Mais j'ai peur que l'on se serve du modèle musical classique pour ramener le montage à l'écriture. Puisqu'on parle des mains, peut-être une manipulation de matières. Chimie donc, mais souvent effectuée à mi-chemin de la science et de l'intuition, de l'expérience et de l'ignorance. Alchimie alors ? On croirait à une transformation, alors qu'il n'y a pas, à proprement parler, de transformation. La matière propre de chaque élément est respectée, “honorée” comme dit Laurie.

Me reviennent d'un coup les mots de Céline au sujet de sa propre pratique, celle de l'écriture (la vraie) : 'Je ne crée rien à vrai dire - Je nettoie une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise - Tout existe déjà c'est mon impression - Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net - alors le livre est fini. Le ménage est fait - On sculpte, il faut seulement nettoyer, déblayer autour - faire venir au jour crû - avoir la force c'est une question de force - forcer le rêve dans la réalité - une question ménagère.” Restons-en là pour le moment, le montage, c'est du ménage.

Cela m'arrive de commencer le ménage pendant le tournage, car, comme dit souvent ma mère, “qui range sa chambre range sa tête” et j'en éprouve souvent le besoin. Mais mêler les deux ce n'est pas ce que je préfère. Pour mon prochain film, une fiction, j'aimerais pouvoir adopter un processus en double phase de tournage-montage : organiser un premier grand tournage important dont je sors avec l'intuition de tenir un film, au cours duquel je m'assure d'avoir l'essentiel des piliers essentiels à sa construction, de monter ensuite jusqu'à élaborer une première version qui se tient, pour ensuite repartir en tournage avec ce que m'aura permis de comprendre ce premier montage. C'est du moins ce que je me dis aujourd'hui.

LL : C'est la plus grande aventure du film oui. J'aime bien essayer de décrire l'opération de montage comme tu le fais. Une sorte de révélateur, comme le ménage oui, ou la cuisine. Je comparerais le montage à de la peinture. J'ai lu cette phrase de Florence Andoka (Qu'est-ce que le corps sans organe ?) à propos de Cézanne, ce peintre aux mille montagnes, toujours la même : “Il est alors nécessaire de réinterpréter les tableaux de Cézanne, qui ne répètent le motif de la Sainte-Victoire que pour mieux montrer à quel point ce sont les lignes et les couleurs qui comptent au-delà de la restitution fidèle de la montagne. Par le jeu des couleurs et des formes, peindre, ce n'est pas représenter un objet extérieur, mais assister au geste pictural en train de se faire dans la présence des rythmes colorés.”
C'est un art non-mathématique : 1+1= 3, et soustraire un plan en fait apparaître d'autres.

Et surtout, un art du lien. Dans BB, avec Raphaël Lefèvre et Catherine Catella, on a voulu tresser ces trois dimensions : les manifestations, l'histoire d‘amour et les portraits des GJ. Ces trois matières dialoguent entre elles et le casse-tête commence. Je visualisais la tresse. Je pourrais passer ma vie en montage. La seule chose qui m'en empêche : la position du corps. Le montage est un mouvement perpétuel intérieur qui donne l'illusion de cheminer. Mais le corps souffre beaucoup dans ce labyrinthe intellectuel.

Des films politiques ?

On pourrait avoir l'impression que vos films sont des films politiques, mais je présuppose que cette appellation ne vous irait pas …
MB : Si, ça me va très bien. Pendant longtemps, je n'avais pas conscience de faire des films politiques. Ce n'est que très récemment que je me suis rendu compte que je n'avais fait que ça. Il faut dire que j'ai une idée assez précise de la chose : j'entends par « politiques » les œuvres qui représentent la communauté dans ses épreuves, la société dans son organisation et en questionnent les fondements. Metropolis de Lang en est un exemple, Echos d'un sombre empire d'Herzog aussi, L'homme qui tua Liberty Valence de John Ford tout aussi bien.

Comme mes points de départ sont souvent très personnels, que c'est une pulsion d'expériences et de rencontres qui pour beaucoup préside à ma démarche filmique, je crois que j'avais du mal à appréhender mes films comme politique. Je me disais que ça se situait en dessous. Puis à force d'entendre les gens me le dire, j'ai fini par les croire. Cuz I am whatever you say I am disait un certain Marshall Mathers.

Je vais même aller plus loin : aujourd'hui, il n'y a que les films ou les pièces politiques qui me semblent mériter que j'y consacre autant de temps et d'énergie. Je travaille actuellement à l'écriture d'une fiction avec Marion Siéfert et nous avons mis très longtemps à lui trouver une forme qui nous paraisse politique. Si je ne sens pas que l'histoire, aussi intime soit-elle, ouvre sur ce qui nous relie à toutes et tous, j'ai du mal à croire à ce que je fais et tout me semble d'un coup sans intérêt.

En revanche, je ne comprends toujours pas pourquoi je trouve, à Potemkine, ma boutique de cinéma préférée, le DVD de L'Époque dans le rayon militant. Je comprends bien que je filme quelques militants dans le film, mais la plupart ne le sont pas, mais alors pas du tout, et j'ai pris un soin infini à ce que les propos des uns et des autres ne se fondent pas dans un grand brouillard idéologique. Je voulais que chaque personne se sente respectée et jamais instrumentée au profit d'un message unique que défendrait le film. Je viens de la philosophie, qui est ma seule formation, et je ne trouve aucun intérêt à un film qui pourrait se résumer à une démonstration. Les démonstrations, les argumentations, je les trouve dans les textes. Si un film peut être résumé par une argumentation, alors inutile à mes yeux de le faire. Et parallèlement, plus j'avance dans ma vie, moins j'ai envie de convaincre les gens de quoi que ce soit.

J'en suis venu à me dire que L'Époque était regardé comme un film militant principalement pour une raison : c'est le simple fait de n'avoir donné la parole qu'à des jeunes ; dans une société gérontocratique comme la France, consacrer tout le temps d'un long-métrage à la jeunesse, c'est prendre le point de vue minoritaire, c'est donc faire un film engagé ou militant. Bon nombre de films font la part belle aux seniors, et ils ne seront jamais regardés comme militants. Tout énoncé d'un adulte, même idiot, passe toujours à l'oreille des gens comme plus légitime ou fondé. C'est le privilège des majoritaires, de produire et d'incarner la norme, c'est ainsi.

C'était déjà un débat que j'avais pendant les financements : tout le monde m'invitait à basculer sur les « adultes », soit les parents, les professeurs, les policiers, peu importe à vrai dire, mais une instance qui faisait autorité et que le film aurait fondé en contrepoint. Or moi je sentais bien que si je faisais ça, j'allais affaiblir considérablement le film, par un relativisme commode. Et puis, de toute façon, j'avais trouvé mon personnage principal, c'était la jeunesse. Son contrepoint, c'était « le monde dont ils héritent » qui comprenait aussi bien l'école, la police, les parents que la famille, l'absence d'horizons professionnels ou bien les monuments de Paris, bref, le monde qui leur faisait face.

Je n'ai pas encore trouvé la solution à ce problème, qui est très profond : ma passion du cinéma est en partie liée au fait que j'aime y découvrir d'autres vies que la mienne. Aujourd'hui, j'ai l'impression que la plupart des spectateurs.trices veulent surtout retrouver leur propre vie à l'écran. C'est peut-être encore plus vrai pour le monde du théâtre, qui aime retrouver un reflet de son propre monde social sur la scène. Par exemple, nous nous disions avec Marion qu'un reflet un peu satirique de personnages issus de la classe moyenne instruite, comme en offrait quelques-unes de ses pièces précédentes, fonctionne décidément mieux sur le public de théâtre que le portrait réaliste d'une famille d'ultra-riche comme nous l'avons fait dans Bunker [8], qui représente davantage pour les spectateurs.trices de théâtre une réelle altérité et l'altérité choque ou gêne beaucoup. Alors que faut-il faire ? Une grande partie de notre boulot, c'est de trouver un chemin, pour emmener les gens à s'intéresser aux autres.

LL : Films politiques si tu veux. Pourquoi pas autre chose ? Ils sont autant politiques que poétiques. Je laisse les gens dont c'est le métier, définir ce qu'ils ont besoin de définir. J'ai simplement remarqué que je ne suis jamais assez militante pour les militant.e.s et trop engagée pour le milieu du cinéma.

Un jour, un programmateur m'a demandé : quand est-ce que tu refais des films ? Il sous-entendait de fiction. Je venais de sortir mon second long-métrage documentaire. Mais il y a longtemps, j'ai réalisé des fictions. J'y reviens d'ailleurs. Je me suis dit : je fais des films trop politiques ou bien le documentaire n'existe pas à ce point. Ça m'a rendue triste, le mépris pour le documentaire ressemble un peu au mépris de classe.

MB : Je crois que l'alternative est là : soit tu acceptes des catégorisations ineptes ; soit tu les remets en cause pour en imposer d'autres. Je suis adepte de la seconde branche de l'alternative, même si je trouve assez rageant de devoir tout faire en tant qu'auteur, les œuvres et leur catégorisation.

La critique, justement, parlons-en : comme style littéraire et travail intellectuel, elle est devenue rare. La meilleure est toujours très précarisée, quand la critique disons professionnelle court toujours après les sorties et l'actualité. Ça peut paraître paradoxal, mais je considère aujourd'hui qu'il y a trop de films, et pas assez de critiques. L'argent consacré aux films devrait être en partie fléché pour rémunérer les critiques, qu'ils puissent penser les films dans de meilleures conditions. La critique est la seule chose qui permet au cinéma d'être un peu moins bête que ce à quoi la logique industrielle le destine.

LL : Le dialogue entre les critiques et nos films nous aide à comprendre les gestes qui nous ont échappé, ou à confirmer ce qu'on n'osait pas assumer. Parfois un texte me touche parce qu'il met en lumière ce qu'il y a au fond d'un film, sa forme inconsciente. Charlotte Garson fait dialoguer Ford et une scène de danse à la Zad, Rimbaud et les barricades : son imaginaire fait lien.

Je pense à la phrase de Godard qui est un peu comme une boussole : 'il ne faut pas faire des films politiques mais politiquement des films [9].' Qu'est-ce que ça veut dire pour vous 'faire politiquement des films » ?
MB : Voici comment j'entends le fameux « faire politiquement des films politiques ». Je dirais que ce n'est pas juste un rêve de réalisateur, c'est un rêve de producteur ou, plus précisément, un mot d'ordre de réalisateur-producteur. Il n'est pas anodin qu'il fut lancé par un groupe, Dziga Vertov, à un moment où Godard décide de se défaire avec l'aide d'autres personnes d'un système de production dans lequel il n'a pas la main sur la production. Pour moi, c'est un programme d'équité, de distribution égalitaire du pouvoir et des fonctions mais qui ne peut être réalisé en dehors d'un cadre collectif. Car c'est une refonte de toute l'organisation du travail, qui engendrera forcément une autre esthétique, c'est un projet rigoureusement révolutionnaire. Par ailleurs, c'est aussi propre au parcours d'une personne qui, après avoir enfreint à peu toutes les grandes « règles » du cinéma, cherche un moyen de s'en donner de nouvelles. Nous avons toutes et tous besoin de revenir à des règles à certains moments de nos vies. Certains les trouvent dans des manuels de scénarios, d'autres dans le marxisme-léninisme.

Ce qu'on appelle « le film d'auteur » est aujourd'hui, plus que jamais, un film de producteurs. Et pour aller plus loin, le film d'auteur-producteur est en réalité un film de diffuseur, car est producteur celui qui décide si le film se fait ou pas. Et aujourd'hui, le plus grand décisionnaire, ce n'est plus celui qu'on appelle le producteur, c'est plutôt le diffuseur. Or je ne pense pas envisageable un partage égalitaire du pouvoir dans ce système. Ce n'est pas ainsi qu'il est structuré. Il est possible de prendre soin des gens, de protéger les personnes filmées, qu'ils soient professionnels ou pas ; il y est possible de discuter un peu de l'organisation du travail, des plannings, de ce que les uns et les autres donnent pour rendre le film possible et de comment l'honorer ou le rémunérer. Mais il est structurellement impossible d'y faire des films « politiquement politiques ». Ou alors c'est du marketing.

Les grandes victoires du cinéma de système, les « coups de génie », tiennent souvent à des petites modifications, qui n'ont l'air de rien, mais tracent une nouvelle limite entre les académiques et celles et ceux que Bourdieu appelait les « hérétiques », c'est-à-dire celles et ceux qui viennent bouleverser cet ordre. On l'a vu récemment avec Notre Salut. Le génie de ce film est le fruit d'une méthode de production, mis au point depuis 15 ans par Emmanuel Marre, ses producteurs et, sans doute, d'autres personnes comme Julie Lecoustre et qui emmène à ça : un film d'histoire, soit la forme académique par excellente, mais où l'essentiel du temps de travail a été mis partout au bon endroit, jusqu'à délester la forme historique de sa vétusté et de sa sclérose. Les scènes de nuit flashées à la Nan Goldin ; la suppression des lourdes équipes lumière et électro ; ne pas chercher à reconstituer une époque par ses décorations et ses signes extérieurs, mais retrouver les interrogations qui la traversent, et regarder les comédiens.nes se laisser à leur tour être traversées par elle. Dans le cadre de production qui nous est proposé, qui est toujours un cadre structuré par un nombre effarant de réflexes professionnels, techniques et logistiques, il est possible de créer quelques légères inflexions qui, placées au bon endroit, obligeront toute la carlingue à prendre une direction différente. Dans le cinéma de système, la révolution ne peut être que du domaine du symbolique, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas la faire, bien au contraire. Ce que Dziga Vertov a légué à tout le cinéma disons hérétique, ce n'est donc pas un dogme, mais d'avoir pensé l'articulation entre fabrication et esthétique, que toucher à l'une, c'est toucher à l'autre.

Dans Le Journal d'une femme nwar, au moment où je retourne la caméra sur moi, il y a un passage qui fut appelé la “litanie des “blancs”, lorsque je décris que toutes les personnes qui ont participé à la fabrication de ce film, moi y compris bien sûr, étaient des blancs, de la production jusqu'aux co-directeurs d'Arte. Depuis plusieurs années, le système a fait une mue, en faisant une place aux réalisatrices comme aux réalisatrices et réalisateurs non-blancs. C'est bien, mais pourquoi en rester là ? Tant que les centres décisionnaires, les commissions de financements, le monde de la production, les jurés de festivals, seront constitués uniquement ou en très grande partie d'hommes blancs, les films qui verront le jour auront beau être réalisés par des femmes ou des non-blancs, ils resteront des films d'hommes blancs.

En vérité, le fameux “regard” du cinéaste n'est que le point d'aboutissement, le produit d'une très grande chaîne de décision. Nous nous fantasmons toujours à l'initiative des choses, des idées, des œuvres, alors que nous n'en sommes qu'un maillon. Ce sont des discussions que nous devrions pouvoir avoir de façon suivie, à tous les étages du cinéma, car c'est seulement collectivement que nous pourrons faire muter notre art. Avec Le Journal, nous avons fait ce qu'il nous était possible de faire à ce moment-là, car les producteurs initiaux étaient les deux co-directeurs d'un théâtre, le Théâtre de La Commune à Aubervilliers, à qui ça plaisait d'expérimenter et qui avaient suffisamment d'assurance pour nous faire confiance. Il était évident que Rose serait co-autrice et qu'elle serait, en tant que personnage de documentaire, rémunérée pour chaque session de tournage, au tarif de répétition d'usage dans ce théâtre, pratique très peu courante dans le documentaire. Lorsque le film est sorti, il y avait eu un débat après la projection, en présence de critiques de cinéma, et il m'a été rapporté que l'un des grands points de débat dans le public était le fait que Rose soit co-autrice du film : des personnes trouvaient cela légitime, d'autres non. De mon point de vue, je trouvais cela insultant que cela puisse être remis en question : si une équipe décide d'associer un nom à une fonction dans un générique, c'est qu'il y a des raisons réelles de le faire, que cela correspond à un apport, un travail. Bref. Mais le plus intéressant dans ce débat, c'est ce dont personne n'a bien sûr parlé : personne n'a trouvé intolérable que Rose soit quasiment la seule non-blanche de toute la chaîne de fabrication. C'est pourtant le cas de la très grande majorité des films. La blanchité de la production, c'est l'éléphant au milieu de la pièce et ce n'est pas les quelques films de racisé.e.s que les productions ou les festivals intègrent à leur line up ou leur programmation qui changeront fondamentalement la donne. Ça, c'est fait pour remplir des cases découpées en fonction d'une sociologie des publics toujours plus ou moins utilitariste. C'est seulement par le partage de tous les pouvoirs, à tous les étages de la fabrication, que de nouvelles inventions dans le cinéma seront possibles.

LL : Je suis d'accord avec le constat de Matthieu. Mais je crois aux changements des institutions qui viennent d'en bas, pas du pouvoir. Dans la diffusion, le Décolonial Film Festival en est un super exemple. Le cinéma La Clef, les ciné-clubs du Doc ou Le collectif La Palestine sauvera le cinéma, aussi.

Mes films ont eu la “chance” d'être pauvres, c'est-à-dire que j'ai eu le moins de contrepoint possible des prods à la distribution. Comme toujours, moins il y a d‘argent, plus on est hors des circuits tv, plus on est libre. Ma plus grande contrainte est le manque de moyens, donc mes plus grandes armes : la patience et la détermination. Faire politiquement des films, c'est une ambition que peu atteignent. Un peu comme la révolution. Qui fait politiquement des films ? Je ne suis pas sûre que Godard lui-même les faisait. Il était libre en revanche et j'admire son humour fracassant et sa désinvolture. Ce qui est déjà pas mal.

J'aime l'idée d'une boussole, même si le temps de la révolution du cinéma - un art vraiment très bourgeois- ne viendra qu'au pied du mur. Peut-être dans pas si longtemps.

Tradition commune et divergence

On peut identifier vos films comme du cinéma-vérité ou du cinéma-direct. Vous êtes de la même génération, est-ce que vous vous inscrivez dans une tradition cinématographique commune ? Est-ce que vous avez une cinéphilie partagée ? Vos deux films ont beaucoup de choses en commun. Une méthode de tournage, un rapport à l'altérité, la forme du micro-trottoir etc. En quoi selon vous ils divergent ?
MB : Le cinéma-vérité ou direct ne m'a jamais beaucoup intéressé. Je regarde mes films comme des films de montage. La prise directe n'est à mes yeux qu'un matériau, que j'utilise en le mettant au même niveau que la musique, les voix off ou des surimpressions.

Laurie et moi sont d'une génération qui avons beaucoup souffert d'une institutionnalisation de l'écrit scénaristique, qui n'est plus regardé comme un document de travail modulable mais comme un programme à réaliser. Le cinéma d'auteur est devenu un cinéma de scénaristes. Je me retrouve constamment à rappeler que le cinéma d'auteur s'est construit par référence à des réalisateurs hollywoodiens, comme Hawks ou Hitchcock, qui n'écrivaient même pas leur scénario. L'auteur, c'était le metteur en scène. Le scénario n'est qu'un des paramètres de la mise en scène. C'est ce primat de la mise en scène que Laurie et moi défendons plus que tout. Reste à savoir si la mise en scène existe au cinéma : Bresson préférait parler de “mise en ordre”, ce qui m'a toujours plutôt parlé. Mais ça, c'est une autre question.

LL : Nos films sont des films de la street.

des films de paroles

de son et de musique

qui vivent et qui vibrent sans nous

qui respirent malgré les lacrymos

Nos films dialoguent entre eux, ils n'ont pas besoin de nous.

Je n'aime pas Spielberg. Ça c'est une divergence fondamentale ! (ahaha) Pour moi, c'est un enfant doué qui a les meilleurs jouets techniques dans les mains. Il croit à la technologie : c'est elle qui fait et défait le récit, par elle que le malheur arrive, grâce à elle qu'on s'en sort. Il est délicat de s'arrêter avant le moment où un mouvement de caméra est trop démonstratif. Wong Kar Wai, dans ses premiers films, me fait aimer très fort les mouvements de caméra et ses cadres sublimes parce qu'il y laisse entrer la vie avant le récit.

MB : Avec Laurie, nous discutons constamment de nos propres films, de comment les mener à bout, nous nous soutenons, mais nous avons à proprement parler assez peu de discussion cinéphilique. À l'occasion, je prendrais bien un mouvement d'appareil de Spielberg pour la comparer à un autre de Wong Kar Waï. Je ne suis pas sûr que le familialisme politique de l'un résiste moins bien à la critique que l'esthétisme du second.

Laurie, je la vois comme une personne qui vient plutôt de la poésie et moi comme quelqu'un qui vient davantage de la peinture. L'un comme l'autre peut se rencontrer, mais il y a des dominantes quand même.

LL : Nos divergences : toi tu es Bergman et moi Pasolini. Mais on s'accorde sur Watkins et Maya Deren, Akerman et Tarkovski. Non ?

MB : Non. (haha) Je suis très cinéphile, aime des styles très différents les uns des autres. Le maniérisme d'un de Palma m'a parfois autant fasciné que la sobriété et l'efficacité de Fritz Lang dans certains de ses films les plus secs. Ça dépend des moments de ma vie et de ce dont j'ai besoin.

Celui auquel je reviens constamment, c'est Jean-Luc Godard. J'ai eu un rapport si intense et si continu avec son œuvre depuis le début de ma vingtaine, qu'après sa mort en 2022, je me suis senti incapable de revoir un seul de ses films. Ce n'est que maintenant que j'envisage de le faire. Je me demande même s'il n'y a pas un lien entre sa mort et le fait qu'entre 2023 et la sortie de notre pièce Bunker en septembre dernier, j'ai passé l'essentiel de mon temps au théâtre, ailleurs que dans mon monde cinématographique. Je lui avais envoyé un mot un jour, qui se terminait ainsi : “Tous mes films se souviendront des vôtres”. Je ne sais même pas s'il est arrivé à bon port, mais j'avais besoin de lui écrire. J'avais aussi écrit à Bergman le jour de sa mort, dont l'œuvre a littéralement changé ma vie. Peu de temps après, alors que mes parents venaient de divorcer, j'ai décidé de passer noël seul sur son île. Le cinéma de Bergman, c'était la seule chose stable à ce moment-là de ma vie. J'aime bien sûr beaucoup Pasolini, dont Mamma Roma, L'Évangile selon Saint Matthieu et Salo ont beaucoup compté pour moi. Mais, de fait, je n'ai jamais ressenti le besoin de lui écrire. Il y a les cinéphilies, et puis il y a des figures dont on a besoin pour se construire. Godard, je me disais vraiment que tant qu'il était vivant, c'était pour moi possible de faire des films. Il y a beaucoup de cinéastes qui m'ont fait aimer le cinéma, mais seul Godard m'a fait entrevoir qu'il était concrètement possible d'en faire. En faisant L'Époque, je pensais constamment à Adieu au langage, que j'étais allé voir trois fois au cinéma. Bien sûr, il y avait d'autres films en moi, Spring Breakers de Korine notamment. Le Journal, c'était davantage Dans la chambre de Vanda de Costa. Pendant Bunker, j'ai repensé énormément à certains films de Paul Thomas Anderson. Aujourd'hui, pour la fiction sur laquelle je travaille, j'ai ressenti le besoin intense de revoir Le Miroir de Tarkovski et je songe revenir à La Règle du Jeu. Voir les films des autres me donne envie de faire les miens.

LL : Bien sûr que si on parle cinéphilie ensemble. Matthieu a des problèmes de mémoire ahah (moi aussi). J'aime récemment les films d'Alice Rohrwacher, Lucrecia Martel et en France ceux de Jean-Gabriel Périot, Alice Diop. “Notre Salut” et “La Gradiva” me réjouissent. Pour la même raison : j'y trouve des manières de faire enfin un peu libérées du carcan du scénario et une confiance dans l'expérimentation d'une mise en scène, ce que peuvent apporter les acteurs et non acteurs. En somme le réel, la vie percent à travers la machinerie.

MB : Contrairement au moment où j'ai commencé, c'est vrai que quelques verrous ont sauté autour du scénario. Une série de films ont desserré un peu l'étau, Notre Salut et La Gradiva sont effectivement les derniers en date. Je suis aussi de près ce que fait Lucrecia Martel et Pietro Marcello et Périot, et je me sens très bien dans le cinéma de Thierry de Peretti. Aux États-Unis, je ne manque pas un film de Sean Baker, de JC Chandor et je viens enfin de découvrir Memory de Franco que j'ai trouvé admirable.

Comment évoluer avec le temps ?

Vos films ont été réalisés dans des périodes d'agitation politique forte, 2016 et 2018, les choses ont changés et en même temps pas tant que ça. Est-ce que vous feriez les choses différemment aujourd'hui ? Et au contraire est-ce qu'il y a des choses que vous trouvez toujours particulièrement justes dans vos films ?
MB : Je ne veux rien changer de spécifique à ce film. Il porte l'empreinte de son temps et de ce que je fus dans ce laps de temps, cela me va très bien. Ce que je voudrais faire, c'est remonter complètement L'Époque. C'est une idée que j'ai eue très tôt, pendant le montage du film. Il faut savoir que j'ai 250 heures de rushes et je m'imagine parfois, vieux, en train de remonter mes films. L'idée pour le coup serait vraiment un montage totalement différent. Cela impliquerait de repartir des rushes et de choisir une forme différente. Cela serait la preuve par le fait de ce que j'avançais plus haut, que ce qui fait un film, c'est son montage. S'il sort en 2050, le film pourrait s'appeler L'Époque 2050.

Ce qui me paraît le plus juste dans L'Époque, c'est d'avoir saisi, sur le moment, la bascule de notre pays dans l'autoritarisme. Il faut imaginer que ce qui est critiqué et dénoncé aujourd'hui, par tout un ensemble de personnes et d'institutions, était précisément ma position dès la semaine de Charlie, position qui fut rarement comprise par mon entourage et qui, c'est le moins que l'on puisse dire, ne m'a pas aidé pendant le processus de financement de film. L'Époque est née de cette intuition, que notre pays démantelait ce qui le constitue fondamentalement, son exigence de liberté. L'Époque est la recherche quasi pathologique de tous les endroits que la liberté des jeunes pouvait encore investir.

L'autre chose qui me semble juste, c'est d'avoir compris ce qui était en train de se jouer dans la jeunesse, que notre pays vieillissant était en train d'abandonner sa jeunesse et que ma génération ne devait pas juste affronter un classique “conflit générationnel”, mais arrivait dans un monde qui lui proposait un destin funeste, celui de travailler pour payer les retraites de générations qui ont promis, par leur hubris, le monde à sa pure et simple destruction. Je n'ai à présent envie de travailler que sur cette question que j'ai ouverte avec L'Époque, la question intergénérationnelle. Rien ne me paraît plus important aujourd'hui.

LL : Ah l'obsession de remonter ses films ! c'est à la fois un rêve impossible et un cauchemar pour moi. Avec Matthieu on a en commun de tourner beaucoup : FR c'était 280 heures de rushs. Il y a des trilogies qui se perdent, mais nous n'avons pas neuf vies, alors il faut avancer. À un moment, je fais le deuil de tous les autres films possibles et j'accepte qu'il n'y en ait qu'un, qu'il est imparfait.

Dans BB, ma voix off finit avec ces mots : “Je me force à penser : l'été passera, la foule reviendra, nos cœurs guériront. Et dehors, tout se soulèvera, à nouveau.”

Paul Martel pour cinéastes de notre temps.
Pour toutes propositions, écrire à dimanchepm@riseup.net


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02.11.2026 à 13:19

Profanations

dev

De la Commune de Paris au 17 octobre

- 2 novembre / , ,
Texte intégral (3025 mots)

D'un pur point de vu comptable, le butin des pillages du 17 octobre reste assez modeste. N'importe quelle inondation, sécheresse, catastrophe écologique ou piratage de frigos de supermarché s'accompagne de son lot de marchandises perdues. Comment s'expliquer alors que les évènements récents aient suscité pareille terreur dans les ministères et sur les plateaux télé ? Peut-être que les manifestants d'octobre n'ont pas seulement volé, redistribué ou détruit des marchandises mais qu'ils ont d'abord et par-dessus tout profané quelque chose de sacré.

Que font ces ordres de vandales, en ce mois de mars 1871, déferlant des Aventins Grand-parisiens sur le centre de la capitale ? C'est la ville qui libère la ville ; c'est la marge qui récupère sa ville.

Que font ces ordres de vandales, en ce mois d'octobre 2026, déferlant des Aventins ultra-parisiens sur le centre de Paris ? C'est la banlieue qui braque la ville ; c'est le ban qui se libère.

* * *

Que signifie libérer ? Libérer signifie restituer au monde commun ce qu'une pernicieuse opération avait préalablement retranché de l'usage, du monde, du quotidien : libérer veut dire profaner.

Les communards, les communardes, celles et ceux qui prennent les rues, les arrondissements, les diocèses, qui grouillent désormais dans l'étendue parisienne, qui prennent finalement l'hôtel de ville en soirée, ce 18 mars 1871, proclament, véritablement et d'abord sans besoin de cérémonie officielle, que cette ville leur appartient. Ces communardes et communards achèvent – pour 72 jours à tout le moins – la reconquête de la ville par la ville [1]. C'est cela que Commune veut dire : non pas ce qui nous appartient en propre, mais ce que l'on reprend. Profaner est une action ; cela nécessite de disputer une chose que le pouvoir avait rendue indisponible, c'est-à-dire sacrée.

On s'est souvent demandé si la Commune constituait le crépuscule des révolutions politiques ou l'aube des révolutions sociales ? Question oiseuse, dans la mesure où celles et ceux qui œuvraient sur les barricades, occupaient les églises, s'écharpaient dans les clubs, organisaient les bureaux de bienfaisance, tenaient des cantines populaires, patrouillaient dans les bataillons sédentaires ou marchaient dans ceux de guerre, n'avait que faire de donner l'heure aux historiennes du futur. Ce que ces gens faisaient, c'était restituer au libre usage des hommes et des femmes un espace que l'on avait minéralisé [2], muséifiée ; ou, pour faire plus 19e, haussmannisé.

Paris fut « libérée » bien avant 1944. La ville avait été d'abord sacrifiée aux forces de l'Empire et de l'Église, haussmannisée deux fois : rationalisation urbaine + rationalisation religieuse. La destruction du bâti ancien et la construction d'avenues immenses percèrent la ville pour la rendre lisible, fluide à la circulation des marchandises et des lignards. Ces percées étaient aussi religieuses, sacrés. Le diocèse partait à l'exploration de cette nouvelle ville grouillante, peuplée de nouveaux arrivées montées à la capitale et peuplant les communes suburbaines, bientôt intégrées au « grand Paris » d'alors – les Batignolles, Montmartre, Belleville, Charonne…

Ces trouées missionnaires et policières participaient d'un processus de sanctuarisation de l'espace – Paris avait été, littéralement, sacrifiée, c'est-à-dire en partie retirée à l'usage des personnes qui la peuplait. La consécration de Paris, capitale du 19e siècle, des Expositions universelles, vitrine du commerce du luxe et du colonialisme, minéralise la ville : embellit au centre, honteuse à ses abords. Paris devint un Musée. Le « Musée, écrit Agamben, ne désigne pas ici un lieu ou un espace physiquement déterminé, mais la dimension où est transféré ce qui a cessé d'être perçu comme vrai et décisif ». « Le Musée, ajoute-t-il, peut coïncider avec une cité tout entière [3] ». Les parisiennes des buttes du Nord et de l'Est se moquait de savoir s'iels étaient les précurseurses des révolutions du XXe, ils savaient par contre qu'il fallait détruire le Musée. La joie de l'occupation ; la fête révolutionnaire non-organisée ; les pillages de lieux-saints ; l'iconoclasme rédempteur visant statues et autres monuments ; les exhumations de cadavres et leurs grotesques expositions publiques ; les libations et carnavals dans les églises occupées, soulignent l'envie de neutraliser tous ces fétiches en faisant un usage parfaitement incongru du sacré : on pisse dans les bénitiers, on picole dans la sacristie, on parodie la messe, à l'image de ces anarchistes espagnols posant en soutane devant une église de Madrid reprise en 1936, des objets liturgiques à la main [4].

À l'inverse, sacraliser, c'est retirer les corps, s'en éloigner au maximum. C'est pour cela que les mortels n'ont pas le droit de toucher les corps sacrifiés, où les reliques. Profaner, par contre c'est mettre au jour le mensonge liminal du sacré. Le sacré n'est seule chose du ciel et, pour retirer une chose du monde, pour l'expulser dans les cieux, il a fallut une opération humaine. Pour les reliques, ont dit translation ; pour les lieux, on dit consécration ; pour les humains, on dit sacrifice ou sanctification. Dans tous les cas, l'opération est la même, précisément parce que c'est une opération, une manipulation, donc un rite qui crée un mythe et surtout le reproduit, le recharge [5]. Foutre le zbeul, piller, parodier, se déguiser face aux flics, chanter des refrains obscènes dans une église, c'est révéler ce mensonge premier du sacré ; c'est montrer les sutures de la sacralité et donc sa faiblesse. Faire tout cela, c'est ce montrer négligeant, distrait [6] face au sérieux du mythe. C'est revenir à la « relation de plaisanterie [7] » égalitaire, profane, irrespectueuse, moquant les formalismes de la hiérarchie qui elle suppose évitement, respect et déférence. Piller ou reprendre Paris, c'est montrer que l'on ne prend plus au sérieux le mythe. C'est faire tout haut ce que tout le monde rêve tout bas, mais n'ose faire devant la différence que suppose la « relation d'évitement [8] ». La pire chose que l'on puisse faire au sacré, c'est ne pas le prendre au sérieux. Alors, il s'effondre. Et, enfin on respire, et enfin on rigole.

Reprendre Paris c'est dire, précisément, que Paris est une ville ; et non pas un territoire annihilé par le pouvoir et la marchandise en représentation. Braquer Paris, c'est briser la vitrine qui met à distance la marchandise, les objets de convoitises, les rendant d'autant plus convoitables. C'est d'ailleurs le tour de force du capitalisme, explique Agamben : le fait d'avoir réussi brouiller la dialectique sacré-profaine : « la religion capitaliste, dans sa phase extrême, vise la création d'un Improfanable absolu ». Le capitalisme sacralise ce qu'il faut tenir pour éminemment désirable ; ce que précisément il n'est pas possible de s'approprier pour la plupart des personnes. Et pour celles et ceux qui le peuvent, consommer, c'est à chaque fois détruire, retirer de l'usage commun. Le spectacle est le sacré et le profane à la fois [9]. La séparation qu'opère la marchandisation d'une chose, d'un lieu, d'une fonction, ne s'abolit pas au moment de son acquisition, mais se reproduit. Contrairement au sacrifice, toucher une marchandise, la posséder, l'acquérir, ne signifie par la rapatrier dans le monde, mais simplement ouvrir un nouveau cycle de sacralisation vide en relançant le besoin, en réactivant la production infinie. Acheter n'est pas profaner, mais retrancher encore un peu plus. Et c'est désespérant. Et souvent, on abdique.

Piller, par contre, c'est contourner ce problème. C'est certes réaliser un désir sans la médiation habituelle, le péage, de l'argent. Mais c'est aussi prendre possession des espaces qui protègent ces marchandises. C'est pulvériser la séparation spatiale qui nous exclu des villes toutes entières dédiées à l'exposition (Universelle) des produits. Ces séparations sont concrètes : des portes blindées, des sas, des vigiles, des chouffes, des portiques, des antivols, des caméras et autres dispositifs de surveillance et de contrôle, des ethos appris de bons consommateurs, des rideaux de métal qui s'abaissent, des kilomètres de contreplaqués que l'on clou la veille des manifestations, comme si ces boutiquiers avaient au fond conscience de l'évidence de l'inanité de leur proposition. Tous ces dispositifs sont des aveux de sacralité. Ils admettent matériellement que le sacré n'existe que parce qu'il est produit, protégé, conservé, défendu. Qu'il est une opération bassement humaine. Ainsi voler, c'est dédaigner ces dispositifs, les négliger, et accéder sans médiations aucune à la vérité nue du système de valeur : l'usage réel ne peut venir que d'une reprise, d'une profanation.

Les cris de panique de la bourgeoisie ne font que traduire, entre autre un racisme crasse, la panique quant à la révélation du vide que constitue leur monde. La profanation d'un espace montre ces vacuités : les églises, les commerces, les centres de pouvoir sont vides de dieux. Et la panique, c'est que l'on fasse autre chose de ces espaces. Qu'on transforme les fantasmes aplanis de l'aménagement du territoire [10] en Communes, en espace ouverts et profanés. C'est pour cela que le mouvement du 17 octobre, où celui des premiers moments de la Commune ont si bien fonctionné, car ils se sont réalisés sans le pilotage des chefferies militantes autorisée qui elles, la plupart du temps, se remettent immédiatement à bidouiller du sacré. Les Grandes révolutions ont eu le réflexe du transfert de sacralité et de la sécularisation [11], qui consiste seulement à déplacer les lieux et les objets de la sacralisation, « laiss[ant] le pouvoir intact [12] ». Le pouvoir panique non parce que l'on pille, mais parce que l'on profane une forme de sacralité qui leur est propre, qu'elle se dise laïque, religieuse, républicaine, on s'en fout. Le pouvoir panique parce qu'un pillage ne parle pas au pouvoir, il agit sans lui, il ne revendique rien, il s'effectue en dehors (en deçà) de la sphère autorisée de la reconnaissance. C'est pour cela, aussi, que les journalistes qui demandent bêtement aux lycéenes en plein 17 octobre, « quelles sont vos revendications », n'obtiennent que des réponses hésitantes, stéréotypées et (du point de vue de leurs attendus) peu convaincantes. Parce qu'un pillage ne se passe pas sur le même plan. Le pillage contourne la politique, dédaigne et se moque du pouvoir et même, le neutralise en passant outre le processus de sacralisation sur lequel ses mythes reposent. Le pouvoir déteste être éconduit. Alors, il voit rouge, se fâche, vocifère et éborgne. C'est pour cela qu'il nous renvoie maintenant déambuler mollement autour du sanctuaire, sur les maréchaux, dans une sorte de « marche de l'humiliation » comme le disait, dépitée, une camarade le 31 octobre. Cette humiliation c'est le sacré qui se reconstitue son Haussman en nous faisant faire le chemin inverse : les enfants, il s'agit maintenant de repartir dans vos marges, de re-gravir vos Aventins, de retraverser le périph'. Les corps obscènes, ces space invaders [13], s'en vont, meurtris par la répression et le cœur plein de haine. Mais le sacré ne peut exister sans profane. Pour le moment, la Commune est redevenue Paris.

Photo : Bernard Chevalier


[1] Jacques Rougerie, Paris livre 1871, Paris, Seuil, Points Politique, 2004 [1971], p. 19.

[2] Manuel Charpy, « De la ville incertaine à la ville minérale », dans Sylvie Aprile, Emmanuelle Retaillaud-Bajac (dir.), Clandestinités urbaines, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

[3] Giorgio Agamben, Profanations, Paris, Rivages poche, p. 110.

[4] Enzo Traverso, « chapitre II. Éveil. Formes de l'iconoclasme révolutionnaire », dans, Survivances de la révolte, Paris La Découverte, 2026, p. 149-241.

[5] Philippe, Boutry, 'Une recharge sacrale. Restauration des reliques et renouveau des polémiques dans la France du XIXè siècle', in Pierre-Antoine Fabre, Dominique Julia (dir.), Reliques modernes : cultes et usages chrétiens des corps saints des réformes aux révolutions, Paris, EHESS, 2009, p. 121-173.

[6] Giorgio Agamben, op. cit., p. 97.

[7] David Graeber, Possibilités. Essais sur la hiérarchies, la rébellion et le désir, Paris, Payot & Rivages Poche, 2023 [2007].

[8] Idem.

[9] Giorgio Agamben, op. cit., p. 107.

[10] Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts. Habiter des territoires en lutte, Paris, La Découverte, « Zones », 2017.

[11] Giorgio Agamben, op. cit., p. 100.

[12] Idem.

[13] Nirmal Puwar, Space Invaders : Race, Gender and Bodies Out of Place, Londres, Berg, 2004, cité in Guy Di Meo, « Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de la géographie », Annales de géographie, vol. 675, no 5, novembre 2010, p. 466‑491.

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02.11.2026 à 12:58

La menace de l'auto-justice

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Gérald Darmanin, la police & les fascistes Avec Vanessa Codaccioni, Laurent Gayer et Gilles Favarel-Garrigues

- 2 novembre / , , ,
Texte intégral (5193 mots)

Au lendemain du 17 octobre, le garde des sceaux Gérald Darmanin, brandie le menace de milices d'auto-défense : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Une semaine plus tard, le 24, des milices fascistes sous-couvert de défense des petits commerçants attaquent des manifestations dans plusieurs villes de France. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux attestent d'une collusion voir d'une collaboration avec les forces de l'ordre. Pour tenter d'y voir plus clair dans cette intrication étonnante entre pouvoir politique, police, milices d'extrême droite et auto-défense populiste, nous avons invité Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer, chercheurs au CNRS qui ont travaillé sur l'histoire de l'auto-justice ainsi que Vanessa Codaccioni, politiologue dont les recherches portent sur la répression, la délation et la société de vigilance.

À voir lundi 2 novembre :

De Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer, lire Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi(Seuil) et Après le 17 octobre, le spectre de l'auto-justice paru dans lundimatin.
Vanessa Codaccioni est l'autrice de La société de vigilance. Auto-surveillance, délation et haines sécuritaires (Textuel) et plus récemment de Comment les États répriment ? Une courte histoire du pouvoir de punir (Divergences).

01:08 Introduction
04:25 Une histoire de l'auto-défense sécuritaire en France
09:10 Une politisation de l'insécurité
09:54 L'émergence de la figure du justicier auto-proclamé
13:18 Une contestation réactionnaire de la justice
16:47 Le lynchage comme paradigme de l'auto-justice
18:56 Une auto-défense contre les subalternes et les dominés qui réclame davantage de répression
24:00 L'État et la demande de répression participative en régime néo-libéral
28:36 La menace de la perte du monopole de la violence et la délégation son exercice
32:12 Laurent Nuñez protège-t-il l'extrême droite ou la police ?
35:56 La police française en voie d'autonomisation politique ?
41:02 La possibilité d'une police justicière
44:22 La police assume-t-elle désormais de rendre la justice ?
49:18 La justice est-elle toujours celle des dominants ?

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Dress code : Halloween - Norman Ajari & Pacôme Thiellement

Émeutes, pillages et état d'urgence - Premières leçons du 17 octobre avec Eugénie Mérieau et Samuel Hayat

Faire sauter Parcoursup - Bruno Andreotti

De mai 68 à octobre 26 - Ludivine Bantigny

Corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte - Sébastien Charbonnier

Le temps des promesses - Christian Ingrao

Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle

Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane

L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch

« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat

De la guerre en Amérique - Catherine Hass

Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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29.10.2026 à 10:28

Dress code Halloween

dev

31 octobre : qu'attendre de la manifestation sauvage et déguisée ? Norman Ajari & Pacôme Thiellement

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (5341 mots)

Le 31 octobre, c'est Halloween – la fête des morts. Généralement ils reviennent exiger des bonbons ou des sorts. Le 17 octobre, le gouvernement a choisi les sorts. Résultat : on vient de quitter l'époque contemporaine et, depuis, Bismillah, c'est les ténèbres. Mais ces ténèbres, elles sont super drôles.

Jamais autant de créatures multiformes n'avaient déferlé dans nos insurrections. Il nous a fallu analyser cet étrange phénomène. Alors on a invité deux experts des ténèbres joyeuses : le philosophe Norman Ajari et l'essayiste Pacôme Thiellement. La brèche entre les mondes vient de s'ouvrir, elle n'est pas près de se refermer. C'est la première fois que la révolution s'apparente à la chorégraphie du Thriller de Michaël Jackson. Si le Gilet Jaune de 2018 s'est ajouté au k-way noir de 2016, désormais : c'est l'intégralité du multiverse qui se fait costume. Il n'est pas certain que, dans cette immense Battle d'aura avec le gouvernement, ce soient la police qui ait le meilleur déguisement. Joyeux Halloween.

00:00 Intro : le gouvernement va-t-il lâcher ses bonbons ?
03:21 Après le k-way noir et le Gilet Jaune, quel sens donner aux déguisements de la GenZ ? La police est-elle un déguisement ? Qui va gagner la battle d'aura ?
05:33 Watchmen et les superhéros : piller comme on se costume. À force de nous faire bouffer des franchises commerciales de superhéros, il fallait bien qu'ils s'incarnent !
10:55 : De l'histoire suprémaciste des vengeurs masqués du Klu Klux Klan à leur renversement aujourd'hui. S'identifier aux méchants de l'histoire pour prendre de court la police.
12:37 Pourquoi est-on passé du Joker à Batman ?
14:26 Choisir son super-héro : dans un carnaval on s'en fout. Retour sur le carnaval historique : il doit faire peur.
16:29 La lettre du prêtre Walchelin du XI° siècle et l'origine du géant Hellequin. Du carnaval aux danses macabres en passant par les orgies dans les cimetières.
19:34 Une blague fantôme.
20:08 L'auto-mise en scène des manifestants sur Instagram.
22:08 Du riotporn à la contre-offensive anti-journalistique des jeunes avec leurs portables.
24:08 Ridiculiser la presse mainstream.
25:09 Travailler depuis les vaincus de l'histoire, plutôt que des enfants à naître. Qui sont nos morts ?
29:19 La porte entre les morts et les vivants est ouverte.
29:09 Laisser Quentin D. là où il est.
30:04 Commercer avec les morts
33:40 Des nouvelles de Louise Michel. La générosité des vaincus.
34:14 Les « statues de con »
36:47 Un poème de Louise Michel, « Chant de mort à mes frères », 1871.
37:22 Le 31 octobre vengera-t-il les spectres du passé mais aussi ceux des futurs empêchés ?
38:20 La « répartition inégalitaire de l'avenir ».
40:07 André et Raphaël Glucksmann, qui est le plus mort ?
41:45 Peter Thiel, Greta Thunberg et l'Anté-christ jeune.
46:17 Technofascistes, Gilets Jaunes/GenZ, elfes et nains.
49:49 WE ARE COMING FOR YOU.
50:09 Blague fantôme.
51:04 Pourquoi revendiquer les ténèbres, plutôt que les Lumières ?
51:59 Presser le citron ou clore l'époque.

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Faire sauter Parcoursup - Bruno Andreotti

De mai 68 à octobre 26 - Ludivine Bantigny

Corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte - Sébastien Charbonnier

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« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat

De la guerre en Amérique - Catherine Hass

Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

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Vivre sans police - Victor Collet

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Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

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Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

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Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
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Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

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Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

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Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

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Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

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Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

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Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

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Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

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De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

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L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

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La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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28.10.2026 à 07:25

Les Voyageurs et le chtar

dev

« Sommes-nous destinés à croupir derrière ces barreaux ? » Ritchy Thibault depuis la prison de Fleury-Mérogis

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (2334 mots)

Dans cette nouvelle lettre que Ritchy Thibault est parvenu à nous faire parvenir depuis la prison de Fleury-Mérogis, il revient sur le rapport que les voyageurs entretiennent avec la prison. Depuis son expérience personnelle et familiale, il raconte un « art de la carcérologie » qui est aussi une manière de ne jamais céder sur la dignité et la liberté [1].

« Nos ancêtres, nos vieux ont vécu pire, donc on garde la tête haute. »
Mickaël Gilgenmann dans une lettre du 5 octobre 2026 depuis la centrale de Lannemezan où il est incarcéré non loin du site d'un ancien camp de concentration pour Nomades.

Mickaël c'est mon pral [frère]. Ça fait maintenant quelques mois que l'on correspond. Il est rentré au chtar [prison] à 22 ans avec une peine de 5 ans pour un tchore [vol]. Il en a aujourd'hui 37 et est encore retenu derrière les barreaux suite à une série de « peines internes » prononcées contre lui du fait qu'il a toujours refusé de baisser la tête. La semaine juste avant d'être écroué, j'ai pris un café avec un autre de mes pral voyageurs dans le 95. Je lui ai dit : « T'as un beau tatouage sur la main. » Il a en effet trois points en triangle (mort aux vaches), signe et affirmation d'un profond rejet et mépris de l'autorité – que l'on est si nombreux à arborer sur nos corps chez nous. Mon papou [grand-père] l'avait sur sa main, lui qui a aussi connu le chtar en région parisienne avant de venir s'installer en Dordogne et de fonder sa famille. Après ma remarque, cet homme m'a répondu : « Je l'avais fait quand j'étais tombé au chtar à 22 ans pour un tchore. » Quelques semaines avant de me faire ramasser par les klisté [arrêté par la police] et de finir entre ces vilains murs, j'ai mangé avec un copain voyageur avec qui je milite et son père. Le sien était sous le coup d'un mandat de recherche pour une peine de 10 mois de chtar et le mien y était déjà depuis presque 4 ans dans un centre de détention. Alors maintenant que je suis ici privé de ma liberté sous le régime de l'isolement, je suis dans l'obligation de me poser la question : sommes-nous condamnés à finir en prison lorsque l'on naît gitan ?

Des destins déjà écrits ?

Quand j'étais petit, je me souviens que les gens de ma famille me disaient souvent : « Toi tu n'iras pas au chtar, tu rakav [parles] bien. » Et bien force est de constater qu'ils se sont trompés. Comme mes deux frères, déscolarisés en primaire et au collège, je viens moi aussi d'y tomber alors pourtant qu'il est vrai que je suis dans une école qui se veut « grande ».

Dans une lettre du 12 octobre 2026, voilà ce que m'a dit Aurélie Garand, la sœur d'Angelo abattu de cinq balles en 2017 par le GIGN : « Mine de rien le destin des Voyageurs est quasi écrit d'avance par l'État. De Angelo à toi, d'une conduite sans permis à un étudiant de 22 ans avec des mots : les pieds dans le système carcéral. Au final c'est leur case. » Au fond si je me refais la trame il y a effectivement quelque chose de logique. Toutes les heures de route, les allers-retours dès mon plus jeune âge avec mes frères et ma mère pour aller voir mon père au parloir. Les moments où les enseignants nous interrogeaient sur les activités de nos parents et où je déclarais au sujet de mon père : « Il est en déplacement professionnel. » L'hiver dernier, je suis descendu lui apporter un « colis de Noël » auquel ont droit les détenus en fin d'année. Cet été, où une agente pénitentiaire est venue chez mes parents installer un bracelet électronique à mon grand-frère, handicapé et en proie à de graves crises d'angoisse – pour le châtier suite à une simple bagarre. J'ai enragé et il y avait de quoi puisque quelques jours après la pose de cet affreux appareil il a fait une tentative de suicide. Ma colère était telle que pendant qu'elle installait ce sinistre machin, j'ai coupé au couteau le câble d'alimentation d'un de ces boitiers en me disant que ça permettrait sûrement au prochain de gagner quelques jours en liberté. J'étais en compagnie de mon pote rom Spartacus qui a aussi connu l'enfer du chtar. C'est lui qui m'a expliqué l'origine sémantique de ce mot. En effet, en romanès et en manouche, ça signifie littéralement « quatre », le nombre – comme les quatre murs qui te coupent du monde.

Dans une lettre du 7 octobre 2026, une Voyageuse m'a livré le témoignage suivant : « Mon arrière-grand-mère Aimée Leguenée a fait deux séjours (18 mois) à la prison de Tours pour vagabondage alors qu'elle avait 12 enfants. […] Je pense à ta maman. La vie a fait que je suis allée voir mon fils à la maison d'arrêt. » Le récit de cette femme avec qui j'ai un lointain lien de parenté résume le sort auquel l'État français assigne les Voyageurs : l'incarcération. Le père de mon arrière-grand-père écope lui aussi d'une condamnation pour vagabondage. Les condamnations ont frappé toutes les générations sans discontinuer jusqu'à la mienne.

Le prix à payer

Est-ce que les souffrances et cet engrenage liberticide pendront fin un jour ? Le jour où les Voyageurs n'iront plus au chtar, l'État aura gagné, il nous aura assimilés et réduit à néant nos singulières inscriptions dans le monde. Si nous finissons autant dans la case prison, c'est précisément parce l'on refuse de rentrer dans leurs cases et dans leur moule uniformisateur. Pour paraphraser le poète Kery James, on paie le prix de la marginalité et de la rébellion. C'est parce que l'on refuse catégoriquement leurs lois et leurs codes qu'ils nous enferment.

Je me souviens d'un des nombreux reportages antitsiganes diffusés à la télé que j'avais visionnés lorsque j'étais petit, dans lequel un vieux gadjo disait : « Mais vous comprenez bien que ce n'est pas possible. Nous on dort la nuit et on vit le jour, eux c'est l'inverse. » Tant que l'on restera, que l'on préservera notre intégrité de Rabouins comme il est d'usage qu'on s'auto-désigne, ils voudront nous mettre à l'ombre du monde. Dans le fond ce qui nous arrive c'est bien malheureux mais ça a quand même une signification très positive : la société des gadjé n'a pas eu raison de nous. Ils encagent nos corps, mais nos esprits échappent à leurs griffes et demeurent libres.

Nous sommes tous des prisonniers politiques – voilà des siècles que nous affrontons avec des registres de tactiques diversifiées, l'État et la République française. Nos casiers judiciaires sont parsemés de condamnations pour « outrage et rébellion » car il nous est impossible de courber l'échine devant une pourriture déguisée de bleu. Nos casiers sont remplis de condamnations pour « violence » car nous savons pertinemment que nous ne pouvons compter que sur la force de nos corps pour défendre nos vies dans cette société hostile. Nos casiers comptent une myriade de condamnations pour ce qu'ils appellent du « vol » car nous n'occuperons jamais un monde dans lequel l'argent dort et s'accumule, il est fait pour circuler entre les mains de tous et quand cela n'est pas le cas nous ne quémandons rien et mettons fin à cette injustice par des actes.

Faire face au chtar – l'art de la carcérologie

Lorsque l'on est mis ici en dehors du monde, ce qui nous maintient en vie – qui s'avère impératif et vital – c'est de garder un lien avec l'extérieur. Et il faut dire qu'avec la dense mémoire et l'expérience continue que l'on a avec le chtar, nous avons fini par en développer une expertise et/ou une science que l'on peut nommer la chtarologie ou la carcérologie du point de vue gadjikano.

Derrière ces notions, je veux évoquer le fait que nos familles maîtrisent avec subtilité un ensemble de pratiques permettant de soutenir les chtardiers. Illustrons notre propos par deux anecdotes contées par une amie. Elle m'a raconté qu'après ma comparution immédiate de début octobre une dizaine de militants présents se sont retrouvés déboussolés face à mon maintien en détention provisoire et elle m'a dit : « Heureusement qu'il y avait des Voyageurs présents pour expliquer à tout ce beau monde comment la suite de la vie avec toi en prison allait désormais se passer. » C'est en effet les Voyageurs qui ont expliqué avec pédagogie les procédures pour m'envoyer des mandats, faire les demandes de parloirs, etc. Nous disposons donc d'un capital culturel important en matière de compréhension de l'univers carcéral – une carcéraloculture pouvons-nous dire.

Elle m'a également raconté qu'en venant me voir au parloir dans la longue, voire interminable attente avec les autres familles, elle a vu un nombre impressionnant de Voyageuses avec leurs enfants. Je peux attester à travers mon vécu d'enfance que chez nous les visites au parloir sont systématiques jusqu'à la libération des nôtres. Quand quelqu'un se retrouve enfermé comme chez beaucoup d'autres gens, il y a un sentiment prégnant d'incomplétude dans la liberté chez les siens qui dure jusqu'au terme de la sentence.

Parmi les autres pratiques de soutien chez les Voyageurs dont nous n'avons nullement le monopole mais chez qui il y a une récurrence frappante, il y a une série d'usages épistolaires. Ainsi depuis le début de mon incarcération quand je reçois des lettres de Voyageuses, de ma mère, d'amies ou d'inconnues, voilà les gestes qui reviennent : lettres abondamment parfumées, présence de photos, enveloppes timbrées et feuilles jointes au courrier pour permettre la réponse, versets bibliques pour les croyantes… Ce sont des attentions qui ont des effets décisifs sur la tournure que peut prendre notre détention. Recevoir une lettre ici, ça vaut de l'or. Sa lecture procure un sentiment d'évasion et de liberté.

Conclusion

Pour commencer ma conclusion, j'aimerais apporter une clarification. Il s'avère que je suis étudiant en Master 2 d'anthropologie sociale à l'École de Hautes Études en Sciences Sociales et que je travaille sur le traitement réservé aux personnes catégorisées comme « gens du voyage » par le système pénal. Pourtant, vous l'avez remarqué ma plume n'est pas celle d'un apprenti chercheur qui se cantonne à la « neutralité axiologique ». Cette dernière n'est pas possible, je rejette cette lâche et dangereuse posture pseudo scientifique. Ce que Fanon formule si bien dans Peau noire, masque blanc : « La situation que j'ai étudiée, on s'en est aperçu, n'est pas classique. L'objectivité scientifique m'était interdite, car l'aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »

Ceci étant énoncé, je vais finir. Il y a peu de temps au tribunal judiciaire de Paris un minable « journaliste » du torchon Marianne m'a posé la question qui suit : « Comment pouvez-vous affirmer que l'institution judiciaire s'acharne contre vous par antitsiganisme ? » Cette institution, elle me fait payer cher le mépris que j'exprime avec force à son endroit. L'expression sévère que j'ai à son égard trouve sa source dans ma condition de gitan, sinto, manouche, yéniche et voyageur. Ce qui m'a conduit au chtar comme les miens avant moi c'est le fait de refuser de baisser la tête devant ceux qui veulent nous voir disparaître.

Dans Les misérables, dont je viens d'achever la lecture, Hugo dit : « Ce n'est rien de mourir ; c'est affreux de ne pas vivre. » Eh bien nous, nous ne vivons pas à demi ni à moitié, et c'est ce que l'on veut nous faire payer. Mais qu'importe le prix, on ne se met pas à genoux, on reste toujours debout comme le disait le grand et vaillant Raymond Gurême.

Pour échapper au chtar, deux chemins s'ouvrent à nous : se rendre prisonniers de la société dominante en se laissant incorporer par cette dernière ; ou bien la détruire méthodiquement, la briser en mille morceaux, la terrasser et en faire advenir une nouvelle avec tous nos frères et sœurs d'humanité où notamment la plaie des prisons aura disparu.

Ritchy Thibault, le 25 octobre 2026, prison de Fleury-Mérogis


[1] Une soirée de soutien à Ritchy Thibault aura lieu vendredi 30 octobre à Paris, plus d'informations sur le compte Instagram @liberte.pour.ritchy.

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26.10.2026 à 19:04

Art Basel, la foire du Pillage

dev

Une fermeture spéculative

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1983 mots)

« L'époque contemporaine est finie (…). Autant en finir aussi avec les dîners de gala ». La foire internationale du Grand Palais « Art Basel » a, pour la première fois de son histoire, été l'objet d'un véritable happening le 24 octobre dernier : un appel à « reprendre le Palais », signé « Pillage de classe ». Il ne s'en est pas fallu davantage pour que les organisateurs spéculent sur l'irruption d'un peu de réel. La galerie fut suffisamment épatée pour fermer pendant deux jours. Spéculera bien qui spéculera le dernier !

Comme tous les ans à Paris, Art Basel – la foire internationale d'art contemporain – devait se dérouler la semaine dernière au Grand Palais dans un bêlement sédatif. Une foire préparée bien en avance pour laquelle il valait mieux ne pas se tromper, vu les prix de location astronomiques des stands à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Depuis quelques jours, professionnels et pique-assiettes étaient dans les starting-blocks pour enchaîner jusqu'au dimanche soir les soirées en plastique dans des clubs en toc, pour courir les événements du off (en concurrence les uns contre les autres), et pour subir les programmes de discussion assommants habituels (« les nouvelles scènes émergentes »). Tout aurait pu continuer tranquillement jusqu'à dimanche. C'était sans compter l'intrusion d'un phénomène très concret au cœur de la machinerie d'Art Basel : celui du mouvement en cours.

Mardi soir, premier coup de semonce. Alors que des ultra-riches s'agglutinaient à la preview, le compte Instagram Documentations.art publiait un appel à « reprendre le Palais le 24 octobre » signé d'un collectif : Pillage de classe. Le 24 octobre, soit le jour de l'acte II du mouvement social et insurrectionnel en cours. Le post, liké par milliers et relayé par la presse bourgeoise fut interprété comme une invitation à piller la foire. Menace symbolique ou réelle, toujours est-il que des appels à se rassembler aux abords du Palais pour déborder l'appareil sécuritaire mis en place pour le protéger commencèrent à se répandre.

Pour enfoncer un peu plus le clou, et prouver aux organisateurs que l'énorme dispositif de sécurité mis en place était incapable d'empêcher les intrusions – et, donc, que la foire ne serait pas protégée le 24 octobre en cas de débordement –, des actions sont organisées le jeudi 22 lors du vernissage public : distribution de vrais-faux programmes détournant le graphisme d'Art Basel, collage d'affiches dans les toilettes dénonçant « la foire du pillage », déploiement d'une banderole dénonçant la collusion du marché de l'art et de l'armement…

Jeudi, la rumeur est confirmée : Art Basel fermera définitivement ses portes dès le vendredi soir. Plus de temps à perdre. Les transporteurs et les régisseurs sont rappelés en 4e vitesse pour décrocher. Il faut changer les billets de train et d'avion… Malgré le vernissage en cours, l'humeur en berne et le visage morose de certaines galeristes trahissent la fuite de Varennes qui s'organise au même moment en toute discrétion.

Sans surprise, une partie du monde de l'art tente de décrédibiliser cette victoire éclatante d'une mobilisation collective, révélant une fois de plus la posture contre-insurrectionnelle qui échoit à ce secteur. Il était de bon ton chez les professionnels de minimiser l'action, affirmant que les plus grosses transactions ayant eu lieu dès mardi soir, la fermeture anticipée du week-end n'aurait aucun impact sur le marché de l'art. Et qu'a contrario, en contraignant la foire à fermer ce week-end, nous pénalisions le « grand » public qui avait payé ses billets (47 euros !) et les « petites » galeries courageuses qui faisaient « un travail formidable de prospection pour soutenir de nouvelles pratiques ». Nous n'avons que faire des leçons des anti-communistes de l'art, qu'elles soient morales ou stratégiques !

La fermeture du week-end est une victoire qui résulte de la force tactique conférée par la puissance des mobilisations débordantes qui ont souvent lieu le week-end depuis les Gilets Jaunes. Certains semblent avoir des leçons à nous donner. Les mêmes qui nous demandent pourquoi ne pas avoir organisé un rassemblement le mardi soir, sont ceux qui nous accusent aussi d'approximations. Les journalistes du Monde, du Figaro, les professionnelles de l'art, vous vous plaigniez d'un manque de précisions. Et nous vous demandons : Qu'avez-vous à cacher derrière vos œuvres d'art ? Vos cours si bien révisés de défiscalisation ? Votre compromission avec les business les plus sales ? Ou bien nous avions mal compris et vous étiez prêts à piller le Palais dès le mardi ? Appelez-nous la prochaine fois.

Quoi qu'il en soit, l'impact financier de cette mobilisation sur l'ensemble de la foire a été considérable. Il touche en premier lieu les petites et moyennes galeries – plus fragiles, moins résilientes –, et ce n'est pas notre affaire. D'un point de vue systémique, ce sont ces petites galeries qui apportent le vernis progressiste dont l'art a besoin de se parer. Elles ont une fonction structurelle intégrative : ce sont elles qui repèrent les nouveaux artistes, les nouvelles formes, les nouvelles pratiques pour les transformer en marchandises et les intégrer à l'ensemble du système capitaliste. Pour autant, les mégas galeries auraient-elles couru le risque de voir leurs booths pillés ? Ce n'est pas nous qui regretterons que les petites galeries n'ait pas pu vendre ce weekend. Nous ne faisons pas de distinction morale entre bonnes et mauvaises galeries, gros ou petits commerçants au sein d'Art Basel. Chacune d'elle participe d'un système que nous souhaitons abolir, et non réformer !

Programme distribué devant la foire :

Nous nous sommes glissé-es dans la brèche laissées par la mise en concurrence des nombreuses entreprises de sous-traitants à qui reviennent les missions de sécurité, d'accueil, de médiation et nous avons pris une mission de distribution d'un tract au public de la foire. « Art Basel, vous voulez le programme d'Art Basel ? »

Nous serions en droit de questionner l'intérêt stratégique d'attaquer une foire telle qu'Art Basel. Pourquoi perdre son temps en d'aussi vaines occupations alors qu'il suffirait juste de de s'en détourner ? Nos modes de sociabilisation et d'action n'ont pas besoin de ceux du monde de l'art pour s'épanouir. Nous savons en revanche pourquoi il existe, ce rendez-vous mondial qui rassemble inlassablement, année après année, artistes, galeristes, curateurs, public, collectionneurs, agents, commissaires-priseurs, etc.. Et nous connaissons le rôle qu'il a pris au sein du système capitaliste impérialiste. En 2025, la pièce la plus chère s'y est vendue à 23 millions d'euros. Les quelques acheteurs (les fameux 1 %) y font leurs emplettes dans les conditions les plus opaques possibles, et le tout financé grâce à l'enchâssement obscur de puissants fonds d'investissement et holdings états-uniennes (Art Basel by MCH by Lupa Systems).

Pendant ce temps, dans des quartiers et des lycées qui auraient besoin d'argent public, la jeunesse a lancé un puissant mouvement social. Le 17 octobre, ils ont été rejoints par toutes celles et ceux qui dénoncent l'augmentation indécente du coût de la vie et la captation des richesses par quelques-uns. Certaines brisent courageusement les vitrines de Chanel au risque de leur vie et de la répression judiciaire. L'opulence, le style de vie, le luxe, ils prennent tout ce qu'ART BASEL et son monde présentent comme désirable. Et la presse bourgeoise appelle cela du pillage.

Comment s'appelle ce que fait ART BASEL ?

Un véritable pillage organisé ! Les ultra-riches s'y retrouvent pour acheter, vendre et spéculer sur des œuvres devenues des actifs financiers. À ce marché s'ajoutent les dispositifs de mécénat et les fondations privées, qui permettent aux grandes fortunes et aux entreprises de bénéficier d'avantages fiscaux considérables, tout en exerçant une influence sur la production et la consécration artistiques. Autant de recettes auxquelles les États renoncent, voyant de potentielles richesses publiques s'évanouir dans des manœuvres d'optimisation fiscale, grâce à l'entremise de fondations ou autres sociétés-écrans, alors qu'on entend sans cesse répéter que cet argent manque cruellement pour nos besoins élémentaires. La liste des cadeaux faits aux plus privilégiés s'allonge chaque fois qu'on se penche sur elle (retrait de l'ISF, refus de la taxe Zucman, augmentation du seuil de la taxation sur l'héritage...).

Les œuvres couvrent la violence de classe. Elles sont des « valeurs refuges » pour les bourgeois dans des moments où la spéculation est moins efficace ailleurs. Pour ne rien voir, tout doit briller ! D'ailleurs personne ne veut savoir que James Murdoch, via sa holding Lupa Systems, premier actionnaire de l'organisateur d'ART BASEL (MCH), a également un fonds « défense », étroitement lié au complexe militaire américain et dont le directeur a proposé une réforme ouvrant davantage le ministère de la défense des États-Unis aux géants de la tech.

ART BASEL incarne les deux faces d'une même bourgeoisie transnationale qui assure son hégémonie culturelle grâce aux conditions militaires et politiques de son enrichissement – au prix, s'il le faut, d'un génocide en Palestine.

Les foires d'art contemporain veulent se donner bonne conscience, et on aime citer Debord, Butler, Federici, Fanon et le "décolonial". Mais quand les artistes et les étudiantes demandent une sécurité sociale de la culture et un salaire étudiant, le marché de l'art et son monde les traite de casseurs.

L'époque contemporaine est finie : son système capitaliste aussi. Commençons par en finir avec les dîners de gala.

Le Grand Palais et les fantômes coloniaux qui le hantent doivent disparaître en même temps que les projets qu'il accueille. À l'instar des enseignes du grand luxe de la rue Saint-Honorée, saccagées lors de l'insurrection du 17 octobre, nous avons contraint la vitrine somptuaire de l'art contemporain et du capitalisme à baisser précipitamment le rideau ! Et nous recommencerons, autant de fois qu'il le faut.

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26.10.2026 à 18:37

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dev

Du cardio mais des euros

- 26 octobre / ,
Lire + (108 mots)

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