02.09.2026 à 10:42
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« Ne nous habituons pas à comptabiliser les victimes de l'ICE »
- été 2026 (fin) / Avec une grosse photo en haut, 2
Le texte présenté ici dans une traduction spontanée a été diffusé sur le site américain CounterPunch. C'est une réaction aux rafles de tous ceux qui ont l'air immigrés par les soudards de Trump agissant au nom de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) qui nous informe sur des faits dont les médias dominants n'ont pas l'air d'avoir eu connaissance.
Ces glaçants soudards !
José Chajon-Rakson, immigrant du Guatemala, est mort au mois d'août dans le centre Delaney Hall, un local controversé de ICE, dans le New Jersey. Sa mort s'inscrit dans la cinquantaine de décès causés par ICE depuis que Trump a été élu président l'an dernier.
Malgré les protestations, ICE continue à tuer des gens. C'est une situation qui ne devrait pas paraître normale. Nous ne devrions pas nous trouver en train de compter les jours entre les morts ou guetter le prochain gros titre des journaux. Mais, étrangement, nous en sommes là.
Au début de l'année, il y a eu Renée Good, puis Alexis Pretti. Cet été il y eut Lorenzo Salgado Araujo et John Sebastian Duran Guerrero. Avant eux, il y avait eu Silvero Villegas Gonzales et Ruben Ray Martinez. Ce sont les seuls noms dont nous avons eu connaissance. De nombreux autres ne feront jamais la une des journaux.
Le jour où j'ai appris la mort de Duran Guerrero, j'étais en train de rentrer chez moi après mon travail. J'ai jeté un œil sur l'article du journal et j'ai poursuivi mon chemin. C'est ce qui m'a fait peur, après coup. Je n'étais pas choquée que ICE ait tué quelqu'un. Je m'y attendais.
Ce n'est qu'ensuite, lorsque j'ai lu les détails, que ça m'a frappée. Il avait subi plusieurs tirs. Sa petite fille de trois ans était alors dans sa voiture, dans son pyjama. Selon l'avocat de sa famille, Duran Guerrero était présent légalement aux États-Unis et avait un permis de travail en règle. Et, lorsqu'il fut tué, ce n'était même pas la personne qu'ICE recherchait.
Après lui avoir tiré dessus, les policiers le tirèrent hors du véhicule et lui passèrent les menottes. En fait, il était probablement déjà mort.
Il ne s'agit pas d'une erreur tragique. Il s'agit d'un choix.
Imaginez vous dans votre voiture entouré par surprise d'hommes armés, aux visages masqués et sans camera d'intervention légale. Presque tout le monde serait terrifié. Presque tous essaieraient de sortir de ça. Duran Guerrero s'était arrêté. Mais ça ne changea rien. Les policiers l'ont tout de même abattu.
ICE continue à poursuivre ses opérations avec des agents masqués dans des véhicules banalisés, provoquant la confusion et la peur avant que le moindre mot soit proféré. Les agents de l'immigration ont tiré sur au moins 30 personnes depuis que le président Trump a repris ses fonctions. Huit d'entre elles en sont mortes.
A chaque fois, le gouvernement déclare que les agents ont agi en légitime défense. Les déclarations officielles s'empressent de prétendre que la victime représentait une menace. Des témoignages de personnes présentes et des vidéos font souvent douter de cette version. Mais elle continue à détourner l'attention loin de la perte d'un être humain et à fournir une justification de cet acte.
Pendant ce temps, des dizaines de milliers de personnes sont toujours arrêtées chaque mois.
En juin 2026 ICE a arrêté plus de 43 000 personnes, c'est à dire environ 1 400 par jour. En juillet, près de 68 000 personnes étaient détenues au nom des lois sur l'immigration. L'écrasante majorité de ces interpellés ne présentait aucun motif de criminalisation.
Elle comprenait plus de 6 000 enfants (dont certains passent leur anniversaire derrière les barreaux). Enfants qui devraient être à l'abri à l'école. Nombreux sont ceux qui ont été détenus 100 jours et plus, c'est à dire cinq fois plus que la limite légale de détention pour les enfants migrants, qui est fixée à 20 jours.
Ils sont détenus dans des locaux comme celui de Delaney, que les associations de défense des droits humains ont de nombreuses fois désignées comme lieux où les dangereuses conditions de détention ont déjà causé des morts qui auraient pu être évitées. Les morts causées par ICE ont atteint l'an dernier leur point culminant sur dix ans, et cette année ne s'annonce pas meilleure.
Ces chiffres sont importants. Derrière ces statistiques, il y a un père, une mère, un mari, un voisin, un ami.
J'ai peur qu'on s'habitue à lire ces informations sans plus réagir. Je le sens parce que je me suis surprise à le faire.
Quel que soit l'endroit où l'on est né, le parti politique auquel on appartient, même si l'on soutient des lois strictes contre l'immigration, on ne doit pas admettre qu'un gouvernement ait le pouvoir d'emprisonner ou tuer des gens en ayant si peu à en rendre compte. Aucune famille ne devrait voir le nom d'un de ses aimés se retrouver sur cette grossissante liste macabre.
Nous ne pouvons laisser ces morts entrer dans une routine, et être noyés dans les statistiques. Chaque mort devrait nous contraindre à nous demander ce que notre pays est en train de devenir. Nous ne devons pas trouver ces meurtres normaux, et nous ne devons pas cesser d'exiger la justice et la responsabilité.
Ne nous habituons pas à comptabiliser les victimes de ICE.
Sofia Leyba,
Counterpunch, le 28 août 2026.
Traduit par Gédicus.
02.09.2026 à 10:20
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Le fournisseur de mail et de sites internet Autistici/Noblog.org désigné comme « menace terroriste globale »
- été 2026 (fin) / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Fondé en 2001, Autistici/Inventati est un fournisseur bénévole de courriels, de sites web, de listes de diffusion, de blogues et d'outils de communication axés sur la protection de la vie privée pour les utilisateurs qui préfèrent ne pas se fier aux plateformes des entreprises. Selon le département d'État américain, Autistici/Inventati héberge « environ 16 000 boîtes aux lettres, 1 500 sites web, 5 500 listes de diffusion et 10 000 blogs » sur sa plateforme personnalisée. Le 26 août 2026, le gouvernement américain a classé le collectif italien comme « terroriste mondial spécialement désigné », arguant de sa politique « d'extrême gauche »
Le glissement vers la dictature via l'abandon progressif des « règles » démocratiques n'est pas une nouveauté. Il n'empêche que la « Designation of Autistici/Inventati as a Specially Designated Global Terrorist [1] » par le département d'État américain [2] le 26 août n'est pas anodine.
Autistici/Inventati fournissait non seulement une messagerie considérée comme l'une des plus confidentielles au monde, mais également toute une gamme de services, toujours confidentiels, pour à peu près tout ce qui concerne l'information et la communication via l'internet. La première remarque, fondamentale, est qu'A/I ne faisait par-là que respecter l'idée de départ du web, cette idée désormais « hors course » qui stipulait que « l'information veut être libre » sur l'internet, mantra inlassablement psalmodié par les premiers constructeurs du web planétaire dans les années 1990 [3], y compris par Tim Berners-Lee, l'inventeur de l'hypertextualisation, donc de la navigation sur l'internet. Bien sûr, nous savons depuis longtemps que les grandes entreprises du web ont remisé cette idée au rayon des antiquités après avoir pourtant surfé dessus. Cette idée de libre communication a été pervertie, Google se positionnant à l'avant-garde de ce mouvement liberticide [4], par les moyens que nous connaissons toutes et tous.
Vous qui lisez cet article, si votre messagerie passe par gmail, hotmail ou wanadoo, s'il vous plaît, changez pour une messagerie confidentielle : voici déjà un mois que Google, Microsoft ou Orange envoyaient systématiquement les messages d'A/I dans les spams, et depuis le 26 août, il est impossible de se connecter à A/I quel que soit le navigateur utilisé.
Le département d'État indique : « Autistici/Inventati est un groupe extrémiste basé en Italie, qui fournit et gère l'infrastructure numérique de cellules antifa violentes et d'autres militants d'extrême gauche à travers le monde. Le noyau dur d'A/I, composé de hackers radicaux et de développeurs informatiques, offre un éventail complet de services, tels que chats et e-mails cryptés, hébergement de sites web, systèmes sécurisés de visioconférence et de streaming, dispositifs de protection de l'anonymat ainsi qu'une suite d'autres outils technologiques, à des groupes marxistes, anarchistes et d'extrême gauche aux États-Unis, en Europe et partout dans le monde. Ces outils sont spécifiquement conçus afin de soutenir les opérations des réseaux terroristes d'extrême gauche ; ils sont construits pour leur permettre de s'organiser, de recruter, de communiquer, de diffuser de la propagande, de partager des informations sur leurs cibles et leurs tactiques, et de mener des attaques violentes, tout en restant anonymes, intraçables et hors d'atteinte de la loi » (traduction par nos soins).
D'après le département d'État, A/I hébergeait 16 000 boîtes mails, 1 500 sites web et 5 500 mailing lists. Les individus qui ont financé A/I (qui proposait à ses utilisateurs de contribuer de temps à autre, environ une fois par an, sans la moindre obligation) sont désormais passibles de la loi américaine pour avoir soutenu une organisation terroriste. La « désignation » états-unienne se termine par une liste quelque peu ridicule de revendications qu'A/I a relayées, sans qu'aucune preuve soit apportée à la participation effective d'A/I auxdites actions violentes.
Comme l'avait bien montré Serge Quadruppani dans son ouvrage pionnier à l'époque, L'Antiterrorisme en France (1989) puis avec La Politique de la peur (2011), ou encore Philippe Godard dans Il Consenso nell'epoca del terrorismo (en italien, « Le Consensus à l'époque du terrorisme », chez Elèuthera, 2018), l'antiterrorisme n'a jamais eu pour but de mettre fin à l'état de violence extrême ou de terreur de nos sociétés, mais bien plutôt de l'entretenir, en justifiant la violence d'État.
En nous interdisant l'usage d'un site parfaitement conforme aux idées fondamentales de ce que certains appellent « le premier internet », le gouvernement états-unien [5] nous prive unilatéralement d'un outil qui n'allait en aucune manière contre la démocratie, y compris sous sa forme imparfaite actuelle [6]. Informer n'est pas équivalent à structurer des groupes terroristes. Quoi qu'en pense le gouvernement trumpiste, les attaques subies çà et là par des forces d'occupation étrangères ou illégitimes ne cesseront pas du fait que leurs actions auront de plus en plus de mal à être relayées. Ce serait même plutôt l'inverse : si les libertés dites fondamentales se réduisent à peau de chagrin, les seuls moyens de « se faire entendre » consisteront à privilégier les violences dites extrêmes [7], qui seront de toute façon toujours plus ou moins connues et répercutées dans le public, quelle que soit la forme de la dictature.
Élisée Personne
[1] Passons sur la grossière erreur de rédaction : « désignation d'Autistici/Inventati comme organisation terroriste mondiale spécifiquement désignée », avec l'insistance sur la désignation désignée… Des incultes seraient-ils aux manettes ? Cela se saurait sûrement…
[2] Voir state.gov/releases/office-of-the-sp...> .
[3] Précisons : donc après le web originel strictement militaire du DARPA, l'agence technologique du Pentagone.
[4] Voir Philippe Godard, Le Pouvoir selon Google, éditions du Monde libertaire, 2025, ou partage-le.com/2021/08/18/echapper-...> .
[5] Voir « Donald Trump contre le péril rouge », de Serge Halimi dans Le Monde diplomatique de septembre 2026, concernant une réunion internationale tenue cet été et destinée à définir (« avaliser »…) la stratégie antiterroriste états-unienne dirigée contre l'extrême gauche.
[6] Il ne faudrait surtout pas que riseup soit le prochain sur la liste ; à nous donc de soutenir les sites web soucieux de la confidentialité. Comme moteur de recherche, on peut privilégier Tor ou Starpage...
[7] Voir Annette Becker et Octave Debary, Montrer les violences extrêmes, Créaphis, 2012, ainsi que le film Brazil (Terry Gilliam, 1985) qui illustre ce qui produit la montée vers le terrorisme.
02.09.2026 à 10:05
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Nous recevons très souvent des poèmes, régulièrement signés, parfois sous pseudonyme voir complètement anonymes. Celui-ci nous a été envoyé en anglais et raconte l'incendie à Liège de l'entreprise BATS dont les technologies seraient utilisées pour commettre ou faciliter le génocide en cours à Gaza. C'est en tous cas ce que ce poème raconte et que semble confirmer le ministre de la Défense belge.
Aujourd'hui, dans la nuit du lundi 31 août, nous avons incendié l'entreprise BATS à Liège. Le bâtiment principal et l'antenne de sécurité ont été sévèrement endommagés. Les lignes qui suivent vont main dans la main avec cet acte politique :
Notre époque brûle.
Nul besoin d'ouvrir les yeux de qui que ce soit.
Nul besoin d'éveiller les consciences.
La plupart d'entre nous le ressent.
Soit vous vous accordez à détruire les bases concrètes de l'impérialisme, soit vous faites concrètement parti de l'impérialisme.BATS est une entreprise 100% israélienne, possédée à 100% par l'industrie aéronautique israélienne.
Les technologies développées par BATS visent à contrôler le peuple, à renforcer les frontières et à équiper les forces armées à l'échelle mondiale.
Cela suffit à justifier de réduire BATS en cendres.Notre époque brûle mais nous avons décidé de riposter.
D'allumer un nouveau feu que rien ne pourra contenir.
Un feu immémorial qui ouvre l'avenir.
Un feu de profonde vengeance et de dignité pour toutes celles et ceux qui luttent contre l'impérialisme.
Un feu que Pitbull et Chris Brown ont un jour baptisé « International Love ».Le feu noir des révolutions à venir.
Gaza dans nos cœurs, le feu se propage depuis nos bras
Black Fire
02.09.2026 à 09:56
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En réponse à l'article de Didier Wampas dans le Monde Diplomatique de juin
- été 2026 (fin) / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
« Les paroles de Joe Strummer font tellement pitié quand tu écoutes les Clash » [1]. Cette formule a forcement explosé aux oreilles (enfin, aux yeux), de toutes celles et ceux qui connaissent et apprécient les paroles du cofondateur des Clash... et celles de Didier Wampas.
Lui et ses musiciens ont du talent et trimballent depuis 40 ans un nihilisme joyeux et foutraque, une belle énergie sur scène et un timbre vocal et musical singulier immédiatement identifiable (ce qui peut aller jusqu'à le rendre insupportable). Bref, les Wampas, on aime ou on aime pas.
Quoi qu'il en soit, Didier Wampas gagnerait beaucoup à laisser Joe Strummer tranquille. Je pense être parfaitement iconoclaste, mais c'est une différence de posture politique essentielle qui me fait réagir. Le chanteur des Wampas explique qu'il ne « voit pas le rock comme une musique contestataire », qu'il « essaie de ne pas se prendre au sérieux » (tout en renvoyant l'ascenseur en fin d'article à M. Bégaudeau, à qui il arrive pourtant, plus qu'à son tour, de pontifier) et célèbre le rock'n'roll et la « joie de chanter « yéyé », chanter « shalala », chanter n'importe quoi ». Grand bien lui fasse, mais sa conception du rock me semble simplement ... de droite. Très en accord, finalement, avec un air du temps acquis à la résignation, à la fascisation et aux assauts suicidaires contre le vivant. Il est certes préférable pour tout punk (ou pas) qui se respecte d'éviter de « se prendre au sérieux », mais il peut être profitable de comprendre le contresens punk originel tel que le décrit brièvement mais avec beaucoup d'efficacité M@quis dans cet article. La formule « No future ! », devenue slogan, n'est pas l'illustration d'un nihilisme borné plus ou moins rigolo, mais bien l'expression d'une volonté de subversion d'un ordre injuste. Lorsque Julian Temple, le biographe documentaire de Joe Strummer intitule son excellent biopic « The future is unwritten », c'est bien pour montrer que, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les thuriféraires néolibéraux autoritaires de la « fin de l'Histoire » rien n'est écrit d'avance et que l'avenir sera ce que nous en ferons collectivement. Les Sex Pistols se revendiquaient « fleurs dans la poubelle » [2]. D'autres, en France, comme les Bérurier Noir, réussiront à dénoncer « putréfaction, gerbe et nausée » tout en réussissant à impliquer une large partie de la jeunesse à travers à des performances artistiques et politiques impeccablement autonomes.
Par ailleurs, on croise beaucoup de « fachos », « électeurs Front national » ou
« racistes » rendus presque sympathiques dans l‘article autobiographique de Didier Wampas. Beaucoup moins de racisé.e.s, pourtant nombreux.ses à la RATP où il travaillait ( les seules références sont « les taudis des chibanis » ou une allusion - dont on se
serait aisément passés - au titre « Enfonce-toi ta burqa dans l'cul »). Évocation des
premières émotions musicales, les hommages musicaux s'adressent, à Claude François,
Johnny, Mike Brant. Le rock arrivera plus tard dans la vie de Didier Wampas, mais il
semble avoir oublié qu'à l'instar du jazz ou du rap, le rock est une musique minoritaire,
périphérique, devenue majoritaire, centrale. Il serait inspiré de méditer ces paroles de la
rappeuse Casey (dans Chuck Berry, Ausgang), qui rappellent que le rock, ce n'est pas que chanter « shalala », loin de là :
« Ma race a mis dans la musique sa dignité de peur qu'on lui prenne
A fait du blues du jazz du reggae du rap pour lutter et garder forme humaine
Et l'Occident qui avait honte a inventé le punk s'est haï lui-même
Et l'Occident qui avait honte a inventé le punk s'est haï lui-même
Tu as le cuir la coupe les clopes les bottes et la Fender
Les anecdotes Les Enfants du Rock la collection de vinyles de ton père
Je l'ai dans la chair je l'ai dans les veines
Qu'est-ce que tu crois ? cette histoire est la mienne !
Et je l'ai dans la chair et je l'ai dans les veines
Qu'est-ce que tu crois ? cette histoire est la mienne ! »
Pas fier pour un sou (on ne lui enlèvera pas ça), Didier Wampas rappelle que La
« carrière » de la Mano Negra et des « Bérus » a pris fin en 1989. Ces derniers se sont
séparés pour des motifs politiques éminemment respectables (cf. notamment l'émission Mauvais genre avec François Guillemot, ex Bérurier Noir– France culture [3]). Didier Wampas, qui rappelle dès qu'il le peut sa simplicité, sa modestie, son humilité ferait bien de bifurquer avant de finir comme Mick Jagger et ses acolytes, pantins pitoyables de l'industrie musicale, voire soutien électoral de M. Fabien Roussel.
Un ex-rude boy, toujours antifasciste.
[2] « We're the flowers in the dustbin » https://www.youtube.com/watch?v=yqrAPOZxgzU
3 Porcherie https://www.youtube.com/watch?v=GlbDGs8h9yY&list=RDGlbDGs8h9yY&start_radio=1
02.09.2026 à 09:54
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« Appel à ne pas congeler ses ovocytes »
- été 2026 (fin) / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
La guerre et a minima son vocabulaire, pénètrent chaque jour davantage les discours publics et politiques, ainsi, le président Emmanuel Macron a annoncé il y a plusieurs mois vouloir organiser le « réarmement démographique de la France ». Parmi les différentes mesures mises en place, l'une d'elle consiste à envoyer une lettre à toutes les françaises de 29 ans afin de les inciter à congeler leurs ovocytes. En réponse, des femmes indisponibles et indivisibles appellent à refuser que ce champs de bataille s'insinue jusque dans les utérus et expliquent pourquoi.
Un SMS vient d'arriver, j'ai [29] ans,
Envolée ma [fertilité], j'suis plus un enfant.
L'horloge tourne, les minutes sont des rides
Et moi je rêve d'arrêter le temps.
Variations sur L'horloge tourne de Mickael Miro
Effet d'annonce ou pas, l'avenir nous le dira, ces prochains jours, toutes les françaises – et les français – de 29 ans recevront un courrier les informant de leur « santé reproductive » pour leur rappeler que les amours fertiles n'ont qu'un temps et qu'il pourrait être bon d'envisager la congélation de leurs gamètes. Il s'agit de la mesure phare du plan de lutte contre l'infertilité qui fait suite à l'appel au « réarmement démographique » lancé par Emmanuel Macron en janvier 2024. Si la continuité évidente entre les deux annonces suffit à elle seule à s'inquiéter du lancement de cette nouvelle campagne, qui tend à militariser l'imaginaire de la naissance, des dynamiques plus profondes semblent également à l'œuvre, laissant deviner un projet de société particulièrement dangereux pour l'autonomie et la santé féminines.
Le plan de lutte contre l'infertilité, tel qu'il est présenté avec ses mesures pour inciter à la congélation des gamètes, occulte la différence profonde du traitement des corps masculins et féminins, en mettant sur le même plan congélation de gamètes mâles (spermatozoïdes) et congélation de gamètes femelles (ovocytes). Si la congélation du sperme est ancienne et indolore, la congélation des ovocytes est quant à elle beaucoup plus récente, complexe et éprouvante.
En France, elle a été autorisée en 2011 par la loi bioéthique, d'abord uniquement pour les femmes avec « nécessité médicale » – par exemple lorsqu'une femme subissait un traitement médical susceptible de la rendre infertile. C'est seulement depuis 2021, avec la dernière révision de la loi bioéthique, que la congélation des ovocytes a été ouverte aux femmes « sans indication médicale », à la condition qu'elles aient entre 29 et 37 ans.
D'après l'agence de biomédecine, une femme sur trois serait intéressée par cette possibilité et la demande aurait été multipliée par 10 en quatre ans (1500 demandes en 2021 ; 15500 en 2024). Mais l'essor de la demande se heurte aux infrastructures : le délai d'attente pour mettre ses œufs dans le grand congélateur est de, en moyenne, 12 à 17 mois et il atteindrait trois ans dans certains hôpitaux. D'où l'annonce l'été dernier par Catherine Vautrin, alors ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles de France, de l'ouverture de 30 nouveaux centres de congélation ovocytaire et l'autorisation de cette pratique aux centres privés d'ici à 2027.
Malgré la demande que suscite cette possibilité technique, il convient de rappeler que l'extraction des ovocytes est autrement plus lourde et invasive qu'un prélèvement de sperme, obtenu par simple masturbation. Le prélèvement des ovocytes requiert une hyper-médicalisation : batterie d'examens, injections d'hormones pendant plus de dix jours et intervention chirurgicale sous anesthésie, ce qui n'est pas sans risque pour la santé puisque le traitement peut provoquer un syndrome d'hyperstimulation ovarienne nocif pour la fertilité [1]. L'impact physique et psychique de ces pratiques est d'ailleurs sous-étudié, comme bien souvent lorsqu'il s'agit de s'intéresser aux spécificités des corps féminins [Alyson McGregor, Le sexe de la santé, Editions Eres, 2021]. Pourtant, le fait que des femmes fertiles et en bonne santé soient encouragées à recourir à une procréation hyper-technicisée comportant des risques mérite, a minima, de s'interroger sur cette trajectoire.
« Présentée comme une façon de remédier à l'inégalité biologique entre homme et femme, l'autoconservation ovocytaire constitue plutôt une réponse sociotechnique au déclassement du corps féminin face à un modèle de performance machinique. »
Céline Lafontaine, Bio-objets
Si ces techniques rencontrent malgré tout une audience grandissante, c'est qu'elles reposent sur ce que Céline Lafontaine nomme une économie de la promesse et des affects puissants. Mobilisés par le néo-libéralisme, ceux-ci nous rendent plus sensibles à la question du désir individuel de grossesse qu'à l'émergence, en parallèle, d'un prolétariat féminin soumis à un bio-extractivisme. En Belgique, des jeunes filles « donnent » leurs ovules contre de l'argent. En Grande-Bretagne, de jeunes étudiantes anglaises et des femmes endettées « donnent » désormais leurs ovocytes après y avoir été invitées par une publicité reçue sur leur téléphone les incitant à devenir « donneuse d'ovule » : « You will receive compensation of up to £750 for each egg donation treatment cycle ». À New York, le prélèvement d'ovules est autorisé pour la recherche et les réseaux sociaux se font le relai de campagnes publicitaires pour inciter à « donner » ses ovocytes. Une économie « du don » dont l'euphémisme occulte qu'il concerne donc les plus pauvres et les plus vulnérables des femmes [2].
Les « bio-objets » que sont les gamètes congelés sont porteurs de l'espoir d'une grossesse différée et du rêve de maîtrise de la naissance. Premier motif du recours à l'auto-conservation des ovocytes, celle-ci vient rassurer les femmes célibataires qui se mettent la pression (et/ou la subissent) comme celles qui ne se sentiront jamais prêtes, en faisant miroiter une sorte d'« assurance maternité » et un « outil de gestion de l'incertitude conjugale » face au temps qui passe. Stocker ses ovocytes permettrait aux femmes d'être délivrées de leur rythme corporel propre pour pouvoir vivre au rythme – non négociable - du capitalisme industriel : faire carrière, puis avoir des enfants. Le corps réel, vivant, des femmes est occulté par un corps idéal, un corps-capital devenu variable de gestion et d'optimisation, sur lequel les femmes sont sommées de se responsabiliser et d'investir afin de préserver leur « capital fertilité » et leur « stock d'ovocytes ». Avec le grand congélateur, la bio-citoyenne met ses œufs en sûreté.
Pourtant, la promesse n'est que rarement tenue, car entre 10% et 25 % seulement des femmes ayant congelé leurs ovocytes entament réellement un parcours de « PMA » aux moyens de ceux-ci [3], sans compter que le taux de grossesses pour un ovocyte dévitrifié se situe en réalité seulement entre 4,5% et 12%, loin derrière les chiffres gonflés généralement mis en avant [4].
Et alors que commence à devenir audible la souffrance psychique engendrée par les désillusions de l'économie de la promesse, les associations de patients demandent à lever certaines des entraves législatives et éthiques à l'ingénierie reproductive en appelant à optimiser la sélection des embryons à travers le DPI (diagnostic pré-implantatoire), bientôt assisté par le calcul de l'intelligence artificielle [5].
En effet, aussi troublant que cela puisse paraître, la pression à la maternité qui pèse sur les femmes ne baisse pas et même, comme le souligne la philosophe Sylviane Agacinski, « l'offre de faire des bébés autrement rend la stérilité plus intolérable que jamais ». Ainsi, en les soumettant aux techniques de la bio-industrie, il s'agit encore et toujours de domestiquer le corps des femmes et de le plier aux logiques socio-économiques, tout en renforçant subrepticement l'injonction à la maternité. La dissociation d'avec la temporalité de la fécondité féminine au nom de la promesse d'une maîtrise techno-scientifique de la reproduction n'émancipe pas les femmes, ne les rend pas plus libres vis-à-vis du travail ou de la maternité.
« Car la société de masse ne pose jamais les problèmes qu'elle prétend “gérer” que dans les termes qui font de son maintien une condition sine qua non. »
René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable
À travers la promotion de ces techniques de reproduction, le plan gouvernemental entend d'ailleurs moins s'attaquer aux causes de l'infertilité qu'à la baisse de la natalité (près de 25 % de naissances en moins en 15 ans en France). Dans les pays industrialisés, c'est le recul de l'âge de la première grossesse qui constitue la cause première de la dénatalité. Ce recul est notamment lié à des contraintes sociales (difficulté à concilier travail salarié et maternité) et économiques (logement), sans oublier la fragilisation des liens sociaux. Les injonctions paradoxales et le double bind qui visent spécifiquement les femmes n'y sont peut-être pas pour rien non plus. Nulle surprise donc à ce que ce gouvernement recoure à la seule chose en laquelle il croit : le techno-solutionnisme marchand plutôt que des mesures sociales et écologistes qui permettraient à celles et ceux qui souhaitent mettre au monde des enfants de le faire dans les meilleures conditions.
Concernant la hausse de l'infertilité, qui toucherait près de 3 millions de français, elle s'explique avant tout par la toxicité des milieux de vie et l'explosion des maladies de civilisation (cancers, diabètes, obésité...). Là encore, le Plan de lutte contre l'infertilité prétend apporter des solutions. Il prévoit le déploiement des plateformes PRÉVENIR (Prévention Environnement Reproduction), destinées à délivrer un « diagnostic environnement » et des recommandations ciblées aux couples désireux d'enfanter, pour leur permettre de « gérer » leur exposition aux perturbateurs endocriniens, produits chimiques et autres pollutions. À leur charge d'appliquer les dispositions adéquates qui demandent évidemment de bénéficier d'un capital financier permettant, par exemple, de déménager, pour fuir un environnement nocif ou de changer de métier (charges lourdes, travail de nuit, surexposition). À travers l'individualisation des problèmes de fertilité et de gestion des risques, les mesures gouvernementales développent une politique nataliste individualiste bien plus qu'une politique de santé publique [6], ce qui a pour effet de dépolitiser les questions bioéthiques et d'occulter le fait que l'artificialisation de le reproduction est à la fois produit et réponse de la société industrielle et de ses nuisances.
« Comme si l'enlaidissement de tout n'était qu'un vague détail, propre à offusquer le seul bourgeois esthète. »
René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable
« Il faut se défaire de l'idée chimérique que ce sont les grands événements qui déterminent les hommes pour l'essentiel. »
Siegfried Kracauer
La transformation de la sexualité procréative et de la maternité en procédures administratives et technoscientifiques constitue une rupture majeure des dernières décennies et demeure un impensé, un tabou. Ces bouleversements dans la manière de concevoir la parenté (qui tend à se fonder sur le concept d'intentionnalité), la filiation et la maternité ne sont pas sans conséquences sociales et politiques. Loin d'approuver l'idée que les technologies reproductives relèveraient d'un progrès social, nous faisons au contraire le constat de la façon dont elles accroissent toujours davantage la mainmise de l'État, du marché et de la technoscience sur notre corps, nos intimités et un des derniers pans de nos existences – la sexualité procréative – qui échappaient encore, il y a peu, aux experts, aux blouses blanches et à leurs dispendieuses machines.
Ces avancées constituent selon nous une régression sociale et politique, achevant de déposséder les femmes et les hommes, tant de leur rapport social et sexuel mutuel, que du rapport à leur corps et à l'enfantement, désormais appelé à être piloté par une caste, une classe, dont l'empire ne cesse de croître. Qu'il s'agisse de la procréation médicalement assistée, de la maternité de substitution (« gestation pour autrui ») ou de la congélation des gamètes, le lucratif marché de la reproduction artificielle est en plein essor, de 25 milliards en 2019, il devrait atteindre 41 milliards en 2026 [7].
Nous soutenons l'idée que ces technologies, loin de permettre l'émancipation politique des femmes, nous aliènent et nous soumettent à la caste technicienne ; qu'elles entravent notre autonomie réelle et collective, en faisant miroiter une « autonomie individuelle » qui en réalité accroît les possibilités de notre exploitation par le biais de notre « fonction reproductrice ». Nous affirmons que l'intégration maximale des femmes au rythme machinique du capitalisme industriel n'est pas le gage de leur émancipation mais de leur domestication, de leur conformation à un ordre politique et économique.
À l'approche d'une nouvelle révision de la loi de bioéthique en 2028, certaines législations relatives à la procréation et à l'embryologie humaine feront encore une fois l'objet de nouvelles modifications : diagnostics préimplantatoires, PMA post mortem, technologie ROPA [8]. Nous nous opposons à ces politiques eugénistes et transhumanistes.
C'est pourquoi, nous appelons les femmes à ne pas congeler leurs ovocytes.
À dénoncer pour ce qu'il est ce projet de femme augmentée, de femme-machine. C'est au monde, à la société et à l'organisation du travail de s'adapter aux femmes telles qu'elles sont, avec leur rythme qui n'a rien de honteux.
Nous appelons à s'opposer à l'artificialisation et à la marchandisation du vivant pour ne pas céder à l'État et aux experts ces parts de notre autonomie.
Des femmes indisponibles et indivisibles.
Contre l'ingénierie reproductive et son monde.
Pour aller plus loin :
Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant. Céline Lafontaine.
Le corps-marché, La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bioéconomie, Céline Lafontaine.
Corps en miettes, Sylviane Agacinski.
Déclaration de Comilla, Finrrage ( 1989) traduit in L'inventaire n°7, Printemps 2018
La reproduction artificielle de l'humain, Alexis Escudero, Ed. Le monde à l'envers
https://www.finrrage.org/
Guerre généralisée au vivant et biotechnologies [4/4], Le front humain, Groupe Grothendieck, lundimatin
Bio-objets, les nouvelles frontières du vivant de Céline Lafontaine [Note de lecture]
[1] Une congélation d'ovocytes se découpe en diverses étapes médicales : cela commence avec une échographie vaginale, visant à évaluer la réserve ovarienne, et par une mesure du taux d'hormones (FSH, œstradiol et HRM). Ce sont ces deux paramètres qui vont déterminer le dosage adéquat du traitement de stimulation ovarienne que la femme devra ensuite suivre. Ce traitement consiste en l'auto-injection d'hormones (antagonistes de la LHRH et gonadotrophines recombinantes) pendant 10 à 12 jours qui ont pour but de faire mûrir un groupe d'ovocytes dans les ovaires. Durant cette phase, la femme devra passer une échographie pelvienne et réaliser des prises de sang tous les 2-3 jours afin de surveiller les réactions de son corps aux hormones. Au bout de 8 à 14 jours, elle recevra une injection dite déclencheuse contenant de la gonadotrophine chorionique humaine ou du Lupron (un médicament) afin d'aider les ovocytes à parachever leur maturation. Environ 36 heures plus tard, les ovocytes seront prélevés au cours d'une intervention chirurgicale pendant laquelle une aiguille guidée par ultrasons est insérée depuis le vagin jusqu'aux ovaires pour aspirer une dizaine ou plus d'ovocytes, le tout sous anesthésie locale ou générale. Une fois ceux-ci prélevés, le cumulus molletonneux de cellules qui entoure les ovocytes est retiré pour préparer à la congélation. Les ovocytes sont alors vitrifiés et plongées dans de l'azote liquide à -196°c avec des produits cryoprotecteurs pour être conservés jusqu'à ce que la femme décide de les utiliser en ayant recours à une PMA.
[2] Sur la situation en Angleterre, voir : https://abolition-ms.org/actualites/don-et-congelation-dovocytes-contribution-dans-le-cadre-de-lenquete-menee-par-la-commission-des-femmes-et-de-legalite-du-parlement-du-royaume-uni/
[3] Les chiffres que l'on trouve en ligne varient entre 10 à 25% selon les grands centres de fertilité d'Europe ( Belgique, Espagne). En ce qui concerne les cliniques en Espagne, une usagère qui a renoncé à un parcours de PMA nous confie s'être rendue compte qu'elle pouvait toujours en tirer profit en les vendant à bon prix sur des sites de banque en ligne américains, eu égard à son parcours académique d'excellence et son statut social élevé.
[4] À ce sujet, lire Léa Frigout. Préservation dite “ sociétale ” de la fertilité de la femme. Santé publique et épidémiologie. 2019. Comme l'explique la chercheuse, « Lors d'une procédure de vitrification chez une femme de moins de 35 ans présentant une bonne réserve ovarienne d'ovocytes, le nombre d'ovocytes recueillis est d'environ 8-13 par cycle, le taux de survie des ovocytes après dévitrification est d'environ 85%, le taux de fécondation par ICSI (injection intra-cytoplasmique d'un spermatozoïde) autour de 70% et le taux global de grossesses autour de 40% (le taux de grossesse est à peu près équivalent que la fécondation ait lieu avec des ovocytes frais ou des ovocytes vitrifiés). Ainsi, Le taux de grossesses pour un ovocyte dévitrifié est de 4,5%-12%. Il faut donc au moins vitrifier 15-20 ovocytes, ce qui correspond en moyenne à deux stimulations ovariennes et deux ponctions d'ovocytes, pour raisonnablement espérer obtenir une naissance ».
[5] “ Au Mexique, un bébé a été conçu par fécondation in vitro à l'aide d'un dispositif entièrement robotisé, piloté à distance et partiellement contrôlé par l'intelligence artificielle. Premier bébé conçu par une FIV pilotée par l'intelligence artificielle. » , Le monde, Avril 2025. En France, l'hôpital américain de Paris intègre une IA de la startup israélienne AIVF (pour AI-powered In Vitro Fertilization) à la vidéosurveillance de l'embryon.
[6] Soulignons qu'en même temps que le gouvernement promeut ces mesures, il œuvre à la fermeture des maternités de proximité (- 40 % en 20 ans), au déremboursement des soins de base et à l'augmentation du ticket modérateur. Déjà, en 2011, lorsque la question de la prise en charge à 100% de la PMA fut posée, pour l'élaboration de la loi de financement de la sécurité sociale (en vue de réaliser une économie de 51 millions d'euros) ; il fut finalement décidé de retirer l'hypertension artérielle sévère des affections de longue durée. Un arbitrage de la solidarité nationale qui pose question puisqu'il privilégie le « droit à l'enfant » au remboursement des soins de millions de personnes malades.
[7] https://theconversation.com/the-business-of-ivf-how-human-eggs-went-from-simple-cells-to-a-valuable-commodity-119168
[8] La technologie ROPA (Réception de l'ovocyte par le partenaire) est le processus de fécondation in vitro dans lequel une femme porte l'embryon issu de l'ovule de sa compagne et fécondé par un don de sperme.
02.09.2026 à 09:36
dev
Appel à l'insurrection pâtissière le dimanche 13 septembre (activité ludique familiale)
- été 2026 (fin) / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
En sus de l'hommage à Noël Godin que nous publions cette semaine, nous avons reçu cet appel à l'insurrection pâtissière programmée ce dimanche 13 septembre et qui doit marquer la première d'une longue série, jusqu'à l'abolition des pompeux cornichons.
L'entarteur est mort, vive l'entartage !
Ce dimanche 13 septembre, Noël Godin aurait fêté son 81e anniversaire.
Afin de prolonger son bras armé, nous déclarons son jour de naissance
Journée Mondiale de l'Entartage !
Entartez-les, entartez-vous, entartons tout !
Mais où ça se passe ? Partout ! Les têtes-à-tarte ne manquent pas. Qu'ils soient en statues ou en chair, nos chers pompeux cornichons agissent dans votre entourage, sur votre lieu de travail, au coin des rues. Les entartables ont tous une adresse… Laissez-vous guider par la force de la crème pâtissière (de la chantilly fera aussi l'affaire) et vive le terrorisme burlesque !
Gloup gloup !
Amicale de l'entartage
amicale-de-lentartage at proton.me
02.09.2026 à 09:36
dev
Ce texte rédigé par le collectif Roja [1], constitue une intervention collective portée par une partie de la gauche iranienne en diaspora et en exil. Il entend répondre aux problèmes politiques, aux contradictions et aux nouvelles lignes de fracture qui traversent les forces anti-impérialistes et qui se sont accentués depuis le 7 octobre 2023, notamment autour de la question de la République islamique d'Iran. Il propose une analyse critique des raisons pour lesquelles toute politique anti-impérialiste conséquente doit aujourd'hui s'opposer aux guerres impérialistes, aux sanctions et aux projets de changement de régime, tout en combattant simultanément la répression et les massacres perpétrés par la République islamique. Une telle position ne suppose toutefois ni de mettre sur le même plan la République islamique, les États-Unis et Israël, ni d'effacer les profondes asymétries de pouvoir qui les séparent.
Les guerres ne se contentent pas de déchiqueter les corps, les territoires, les foyers et les possibilités de vie collective ; elles pénètrent à l'intérieur des organisations et des collectifs politiques, des amitiés et des familles, fragmentent parfois les horizons communs de lutte. Au cœur de la dévastation, les fractures politiques et théoriques se sont également approfondies : sur le sens de l'impérialisme et son lien avec la reproduction du capital mondial, sur le rapport entre guerre extérieure et répression intérieure, sur la possibilité d'une solidarité entre des luttes hétérogènes, et sur les conditions d'élaboration d'une politique émancipatrice qui ne se soumette ni aux camps du pouvoir, ni ne suspende la lutte jusqu'à un « moment plus opportun ».
Ce qui suit a été écrit dans ce contexte. C'est un texte collectif rédigé du point de vue d'une partie de la gauche iranienne en diaspora. Le point de départ est celui des expériences historiques de l'Iran et du Moyen-Orient. L'horizon est celui d'une réflexion à nouveaux frais sur l'anti-impérialisme et l'internationalisme et ce, au service d'une révolution sociale, à un moment où les bellicistes impérialistes, l'État colonial israélien, l'extrême droite, les nationalismes autoritaires et les États répressifs, chacun à leur manière, s'approprient, dénaturent ou retournent le langage de la libération et de la résistance contre d'autres peuples.
Notre position exige des clarifications conceptuelles, un rappel des faits historiques, un nouveau regard sur les expériences. Il faut se confronter à des questions qui n'ont pas de réponses toutes faites : une politique antiguerre et anti-impérialiste ne peut se satisfaire du remplacement d'un bloc de pouvoir par un autre. Une telle politique doit se dresser contre la guerre, les sanctions et le changement de régime impérialistes, tout en refusant les politiques de répression et de massacre menées par les États autoritaires et la confiscation étatique de la résistance.
Nous vivons une époque où le capitalisme a adopté la guerre comme mécanisme normal de reproduction de l'ordre mondial. La guerre ne se limite pas aux bombardements, aux terres brûlées, à la destruction des villes, aux meurtres d'enfants. Elle s'est liée à d'autres formes de violence : économique, sécuritaire, technologique. Ce qui se déroule en Iran et plus largement dans cette région, n'est pas non plus un simple débordement de crises antérieures, un épisode de plus dans la longue histoire du colonialisme et de l'occupation, ou une série de guerres séparées les unes des autres ; ce sont des processus enchevêtrés visant à une réorganisation impérialiste et violente de la région. Cette réorganisation a pris des dimensions nouvelles, notamment depuis le 7 octobre 2023, avec le génocide ordonné des Palestinien.nes à Gaza, l'occupation du sud du Liban et les attaques répétées contre Beyrouth, l'annexion de facto de parties de la Syrie, les bombardements du Yémen, et l'agression américano-israélienne de l'Iran. Désormais, sanctions, occupation, génocide, apartheid, siège, guerres hybrides et médiatiques, sabotage numérique, guerre économique, emprise sécuritaire sur la vie quotidienne, militarisation de la société, contrôle des frontières, répression des migrant.es et destruction des infrastructures vitales se produisent dans le cadre de cet ordre guerrier. La guerre n'est plus une rupture ou un moment exceptionnel dans l'ordre existant : elle est l'ordre lui-même.
La campagne militaire d'Israël et des États-Unis contre les peuples de la région fait partie d'un projet de reconfiguration politique, économique et sociale du Moyen-Orient dans le cadre d'un capitalisme de guerre ; un projet qui vise à consolider un ordre régional centré sur Israël et orienté vers les objectifs hégémoniques extrarégionaux des États-Unis. Ce que Trump appelait en 2020, parallèlement aux accords d'Abraham, le « nouvel ordre du Moyen-Orient », se déploie aujourd'hui sous une forme pure et plus sanglante : l'intensification de la colonisation de peuplement en Cisjordanie et le génocide à Gaza s'accompagnent de la normalisation des relations avec Israël, de la connexion des capitaux des pays du Golfe aux réseaux sécuritaires et logistiques israéliens, du contrôle des corridors et de la domination sur les infrastructures régionales, et finalement de l'enterrement de toute possibilité de libération de la Palestine.
L'Iran se trouve au cœur de cette reconfiguration violente. La guerre contre l'Iran et le génocide à Gaza ne sont pas, de ce point de vue, deux épisodes séparés. Ils s'inscrivent dans une même configuration qui relie guerre, capital, sécurité, frontières, racisme, occupation et répression. Une position contre la guerre doit donc partir de cet enchevêtrement. Elle ne doit pas dissocier ces enjeux les uns des autres ni exceptionnaliser l'un d'entre eux.
L'agression de quarante jours des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, débutée le 28 février 2026, a été présentée dans le discours de Washington et de Tel-Aviv comme une campagne contre le programme nucléaire, les capacités balistiques, les drones et les réseaux militaires régionaux de la République islamique. Mais la réalité de la guerre a démenti ce récit dès les premières heures : maisons, écoles, dispensaires, usines, centres de recherche, installations énergétiques, réseaux de transports et infrastructures vitales de la vie quotidienne ont été pris pour cible. Jusqu'au cessez-le-feu fragile du 8 avril, plus de 3 400 personnes ont été tuées et plus de 25 000 blessées ; environ 3,2 millions de personnes ont été déplacées, et au moins 87 294 infrastructures civiles (résidentielles, commerciales ou économiques) ont été gravement endommagées ou détruites. Dans l'une des attaques les plus catastrophiques des premières heures de la guerre, à Minab et à Lamerd (où certaines armes étasuniennes ont été testées pour la première fois), 168 enfants ont été tué.es par la première frappe et plusieurs dizaines par la seconde. Les coups portés aux infrastructures pétrolières, gazières, pétrochimiques, sidérurgiques, portuaires, électriques et de transport, conjugués à une coupure totale d'Internet (qui constituait la base de l'emploi pour un grand nombre de personnes), ont aggravé la crise de l'emploi ; selon les rapports, environ deux millions d'emplois ont été perdus. Ce qui était présenté mensongèrement comme une frappe chirurgicale contre des « centres militaires » ou une « guerre contre le régime » a en réalité visé les corps, les villes, les moyens de subsistance et l'avenir de plusieurs générations. Cette guerre s'inscrit dans la longue histoire des ingérences, de l'élimination physique des acteurs du programme nucléaire, du sabotage numérique, des attaques contre des installations sensibles, du sabotage des infrastructures vitales et des sanctions qui avaient déjà pris pour cible les médicaments, le travail, la nourriture, l'énergie, l'emploi et la vie quotidienne.
Défendre son lieu de vie, et plus généralement défendre et protéger la vie collective, est un droit évident des peuples ; mais il y a une différence entre ce droit et ce que l'on nomme « défense de la patrie », devenu nom de code pour la défense des dirigeants de la République islamique. Le droit de souveraineté, du point de vue des intérêts du peuple, signifie le droit à l'autodétermination, l'autonomie et la capacité des peuples à décider de la forme de leur vie commune. Lorsque le droit de souveraineté et le droit à l'autodéfense sont arrachés à cet ensemble fondamental, ils sont facilement absorbés par le langage de la sécurité et de l'autorité (langage juridique de l'Etat) et vidés de leur sens. La défense de la société cède alors la place à la défense de l'appareil de répression de classe, c'est-à-dire la machine politique, administrative et militaire au pouvoir.
Depuis le début de la guerre, cette même conception étatiste, nationaliste et sécuritaire a été attisée en Iran. La défense des frontières, des forces militaires, de l'intégrité territoriale et de l'unité abstraite de la nation est plus que jamais mise en avant, tandis qu'est écartée l'idée d'une défense par les peuples de leur vie collective et de leur lieu d'existence. Les droits sociaux et politiques sont plus que jamais subordonnés à la rationalité de l'État, et les revendications d'autonomie, d'égalité et d'autodétermination (en particulier pour les nations et minorités opprimées comme les Kurdes, les Azéri.es, les Arabes et les Baloutches, dont la vie et l'action politique font déjà l'objet de politiques ultra sécuritaires) sont criminalisées au nom de la sécurité nationale et de la menace séparatiste.
Les dirigeants veulent imposer l'idée que la souveraineté signifie que la vie des habitant.es appartient à l'État. Contre cette logique, nous considérons la souveraineté comme la capacité des peuples à administrer, reproduire et transformer la vie collective ; une capacité indissociable de l'autonomie et du droit à l'autodétermination aux niveaux individuel, social, ethnique, national, de genre et sexuel. Notre approche est féministe. Notre point de départ n'est pas la sacralisation des frontières mais les territoires vécus : les corps, les foyers, les quartiers, la terre et l'eau, les infrastructures, le travail reproductif, les rapports sociaux et les réseaux de soin qui rendent possible la continuité de la vie. La lutte contre les bombardements, les sanctions, l'occupation et les destructions impérialistes ne peut pas non plus être séparée de la lutte pour l'autodétermination, la protection des vies et la confrontation avec les rapports d'accumulation, d'exploitation et de domination. Un État dont la souveraineté est déjà fondée sur le patriarcat, le chauvinisme et la logique sécuritaire ne protège pas la société en se préservant lui-même ; il restreint au contraire l'autonomie collective et subordonne les ressources vitales à la survie du pouvoir. Les conséquences de la guerre et du militarisme ne sont d'ailleurs jamais réparties également au sein de la société. Les groupes déjà exposés à la privation des droits, aux discriminations et à la répression étatique (les femmes, les personnes queer, les migrant.es, les classes subalternes et les nations opprimées) portent plus que d'autres le poids des déplacements, de l'insécurité, tout comme en juillet 2026, avec la reprise des affrontements après l'accord et le cessez-le-feu fragile, le sud défavorisé, frontalier et périphérique de l'Iran, de Bandar Abbas et Siric jusqu'à Bouchehr et Chabahar, est redevenu l'un des principaux foyers de violence. Ce sont des régions dont les habitant.es étaient déjà aux prises avec les discriminations, la privation et la négation des moyens de vivre, et qui doivent désormais payer aussi le prix de la poursuite de la guerre et de la destruction. Parallèlement à l'intensification des attaques dans le sud de l'Iran, la République islamique a également poursuivi sa guerre contre le Kurdistan par des frappes de missiles contre le siège des partis kurdes du Rojhelat (région Est du Kurdistan, située actuellement en Iran), établis en exil dans la région du Kurdistan irakien. Au cours de ces attaques, au moins 9 peshmergas du parti de gauche Komala ont été tués et plusieurs autres blessés. Au même moment, la grève de 500 prisonniers condamnés à mort dans la prison de Qezel Hesar s'est poursuivie pendant plus d'une semaine, mais la seule réponse du pouvoir a été la répression et la poursuite des exécutions.
Sous cet angle, défendre la souveraineté ou défendre l'habitat ça n'est pas défendre l'État illégitime en place ; il s'agit plutôt de défendre les conditions matérielles et sociales de la vie face aux bombardements, à la militarisation, à la dépossession, au colonialisme intérieur, à la répression et au racisme d'État. Ce qui mérite d'être défendu, ce n'est pas la souveraineté des dictateurs, mais la capacité du peuple à construire, préserver et transformer les conditions de sa vie commune ; une souveraineté n'est populaire que lorsque le pouvoir d'imposer la mort et le sacrifice sort du monopole de la classe dirigeante, et que le droit de décider des modalités du maintien de la sécurité, de l'usage des ressources et de définir l'avenir commun revient à la société elle-même. C'est pourquoi, de notre point de vue, il faut défendre l'arrêt immédiat de la guerre impérialiste et le faire sans jamais glorifier l'État iranien.
Et il faut rappeler que l'existence d'une souveraineté antipopulaire et répressive ne justifie en aucun cas les agressions impérialistes. De même, que l'État iranien cherche à préserver les frontières issues d'histoires coloniales et impérialistes, du centralisme, de l'homogénéisation autoritaire et de la répression des peuples, cela n'équivaut pas non plus à protéger la société.
Sur cette base, une politique antiguerre féministe ne laisse pas détruire la vie du peuple iranien au nom d'une « libération » impérialiste, et n'accepte pas non plus que l'opposition absolue à l'impérialisme se transforme en bouclier pour l'étatisme autoritaire. Il faut remettre en question le droit de l'État à s'approprier les corps au nom de la nation : le droit d'envoyer les hommes à la guerre, d'imposer aux femmes le rôle de reproductrices de la nation, de contrôler le genre et la reproduction, et de sacrifier certaines populations comme prix à payer pour la survie du pays.
L'attaque des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, survenue seulement quelques semaines après la répression sanglante du soulèvement de Dey (janvier 2026), a conduit, en plus des destructions massives, à une intensification de la répression intérieure. Dès les premiers jours, l'accès à Internet a été fortement restreint. Selon NetBlocks, les coupures et les perturbations généralisées se sont poursuivies pendant plus de 1 272 heures. Durant cette même période, au moins 35 prisonniers politiques (dont un jeune de 19 ans arrêté lors des manifestations de Dey) ont été exécutés, et environ 3 000 personnes ont été arrêtées sous des chefs d'accusation politiques et sécuritaires.
Contrairement à ce qu'affirme la propagande impérialiste, la guerre n'a apporté ni liberté, ni sécurité, ni démocratie. Elle a davantage détruit les infrastructures vitales, approfondi la crise, exacerbé les contradictions de classe et l'appauvrissement de la société, consolidé le dispositif militaire et sécuritaire du pouvoir. Après l'accord entre la République islamique et les États-Unis, elle a fait entrer l'Iran dans une situation où s'enchevêtrent destructions, insécurité, siège, inflation, chômage, répression, suspension du temps, incertitudes.
La menace extérieure devient elle-même un instrument de gouvernance. La logique de l'état d'urgence opère précisément à travers cette transmutation : au nom de la sécurité, l'État transforme un événement temporaire en un mode de gouvernement ; il ferme l'espace politique, accentue les politiques sécuritaires, et qualifie toute opposition de trahison, d'espionnage, de complicité avec l'ennemi ou d'affaiblissement du front intérieur.
Ce mécanisme n'est d'ailleurs pas nouveau ; il relève des schémas anciens de gouvernance de la République islamique. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), le même phénomène s'est produit : une guerre destructrice et d'usure a permis à l'Etat d'accélérer la concentration du pouvoir, d'étendre l'appareil sécuritaire, de consolider les Gardiens de la révolution et de militariser la société. Simultanément, les conseils populaires et les forces révolutionnaires de gauche et communistes étaient réprimés, la discipline sur le travail s'était renforcée, et les politiques d'altérisation et de répression des nations et minorités opprimées, accélérées. Les institutions nées au cœur de la révolution étaient démantelées sous la pression de la guerre et au prétexte de la « défense sacrée » ; des milliers de prisonnier.es politiques communistes et moudjahidines du peuple étaient exécuté.es alors qu'ils et elles purgeaient leur peine. Ces exécutions ont été décidées au nom de l'état d'exception (épisode gravé dans la mémoire collective des masses sous le nom de « boucherie des années 1980 ») tandis que le nouvel État militaire et bureaucratique étendait son autorité sur l'ensemble du territoire iranien. Les Gardiens de la révolution, dans ce même contexte, étaient passés du statut de force idéologique et militaire à celui de l'une des principales puissances économiques, sécuritaires et politiques du pays. Ce schéma continue d'opérer. Chaque fois que la crise de légitimité se fait plus visible et que les femmes, les travailleurs et travailleuses, les étudiant.es, les enseignant.es, les retraité.es, les peuples opprimés et les familles en quête de justice entrent en scène, la menace extérieure est utilisée pour déplacer l'agenda, étouffer la vie politique, couper Internet, déployer le tout sécuritaire dans l'espace public et discréditer la voix des victimes.
Dans un tel contexte où la vie du peuple est prise en otage entre la menace extérieure et la discipline sécuritaire intérieure, la position antiguerre ne peut se limiter à la condamnation de l'agression extérieure ; elle doit aussi dévoiler les mécanismes internes qui mettent la guerre et le climat de guerre au service d'une répression violente et généralisée. Lorsque la répression, les exécutions, l'emprisonnement et la torture en Iran, loin d'être suspendus par la guerre, s'intensifient, on ne peut attendre des familles en quête de justice qu'elles suspendent leur lutte contre ces violences au nom de la guerre.
De même que nous considérons la criminalisation en Occident des militant.es et organisations pro-palestiniennes et les politiques sécuritaires à leur encontre comme une forme de prolongement de la guerre au sein de la société, nous ne pouvons ignorer ce même mécanisme lorsque la République islamique l'emploie contre ses opposant.es, les militant.es et les organisations indépendantes.
Une politique antiguerre n'a de sens que dans la résistance conjointe aux agressions extérieures et à l'autoritarisme intérieur. Non dans la mise à l'abri de l'un au nom de la lutte contre l'autre.
L'impérialisme des Etats-Unis, du coup d'État de 1953 en Iran aux guerres, interventions, sanctions et architectures sécuritaires des dernières décennies, a joué un rôle déterminant dans la destruction de la vie collective au Moyen-Orient. Israël est un État colonial dont la domination sur les Palestinien.nes s'est reproduite depuis des décennies à travers l'occupation, la dépossession, la colonisation, le siège, les déplacements de population et la guerre. L'histoire de la République islamique est elle aussi faite d'emprisonnements et d'exécutions de masse, de démantèlement des conseils ouvriers, de subordination des femmes et de violence contre les nations opprimées et de répression de ses opposant.es. Ces histoires sont enchevêtrées, mais la place et la capacité des forces qui les portent dans l'ordre mondial ne sont pas les mêmes.
Malgré la multipolarisation croissante de l'ordre mondial, les États-Unis demeurent la plus grande puissance impérialiste au monde ; une puissance dont les capacités militaires, financières, technologiques, juridiques, médiatiques et institutionnelles ne sont pas comparables à celles de la République islamique, et qui lui donnent les moyens d'organiser guerres, sanctions et interventions à l'échelle mondiale. Néanmoins, la domination n'est jamais une simple pyramide avec un sommet unique et une masse de victimes ou de dominé.es à sa base. Le pouvoir et l'oppression sont distribués de manière inégale, et leurs formes, intensités et foyers varient selon les situations géographiques et historiques, les appartenances de classes et aux groupes nationaux, aux positions dans les rapports de genre. Pour de nombreux peuples du monde, les États-Unis demeurent la plus grande menace extérieure ; mais pour des sociétés directement confrontées à l'expansion chinoise en termes d'infrastructures, de flux des capitaux, de dette, à l'extraction des ressources par l'Etat et les entreprises chinoises et à leur influence, la question de l'impérialisme chinois peut être plus concrète et plus déterminante. L'expansion rapide de l'« Initiative 'la Ceinture et la Route' » (Belt and Road Initiative ou « les Nouvelles routes de la soie ») et la multiplication des réseaux d'investissement et des contrats qui lui sont liés montrent que le pouvoir mondial ne peut être compris uniquement à travers un centre unique « super-impérialiste ».
Reconnaître l'inégalité des puissances ne doit pas nous faire ignorer leur nature également anti-populaire. Cela ne doit pas servir de justification pour établir une hiérarchie entre les souffrances des peuples sous le joug d'une puissance et celles des peuples soumis à une autre, ni pour accorder plus de valeur et de légitimité aux luttes d'un groupe social dans un coin du monde qu'à celles d'un autre groupe ailleurs. Autrement dit, la supériorité militaire et économique, ou l'intensité plus grande d'une menace impérialiste, ne peut fonder une priorité politique ni justifier la suspension d'autres combats. De même, on ne peut affirmer que, parce que les États-Unis sont une puissance plus destructrice, la lutte contre la République islamique devrait cesser ; parce que la guerre et le changement de régime venus de l'extérieur sont des dangers réels, la critique radicale de l'État devrait être renvoyée à plus tard ; parce que les puissances sont asymétriques, les souffrances et les résistances devraient elles aussi être distinguées en principale et secondaires. Les États-Unis, Israël et la République islamique ne sont ni équivalents, ni de même nature, ni dotés d'une même capacité de destruction ; mais la différence d'échelle et de forme du pouvoir ne confère à aucun d'eux une immunité politique. La domination impérialiste n'abolit pas les rapports d'exploitation et de répression au sein de la société, et la violence de la République islamique ne diminue en rien la réalité l'impérialisme occidental.
Le slogan « Ni République islamique, ni impérialisme » n'est pas une mise en équivalence de ces deux forces. Il ne doit pas être réduit à une formule mathématique qui pèserait deux « maux ». On ne peut mettre les crimes sur deux plateaux d'une balance et prendre, à l'égard des deux, une distance morale et sans risque. Ce slogan rejette une logique qui fait de la délégation du pouvoir et du droit de décider des peuples à une puissance étatique, une nécessité, et ce au nom de l'opposition à une autre puissance. L'impérialisme des Etats-Unis et l'État colonial israélien sont des ennemis des peuples de la région ; la République islamique, elle aussi a restreint la possibilité d'une libération collective et même celle de simplement vivre, avec plus de quatre décennies de politiques d'emprisonnement, d'exécutions de masse, de dépossession et de répression des femmes, des travailleurs et travailleuses, des nations opprimées et minorités ; elle a détruit les possibilités d'auto-organisation. Une politique émancipatrice ne part pas de la recherche d'un « ennemi principal » pour ajourner d'autres combats, mais de la capacité à préserver l'indépendance des luttes.
Ces dernières années, l'Iran a connu un cycle intense de soulèvements populaires, de menaces extérieures et d'agressions impérialistes. Le soulèvement de Jina/Mahsa en 2022 a constitué le point culminant d'une série de révoltes et de mouvements sociaux amorcée au moins depuis 2017. Ce cycle a trouvé de nouvelles formes et prolongements dans le soulèvement de l'automne (Aban) 2019, les manifestations étudiantes, les grèves ouvrières, les mouvements d'enseignant.es et de retraité.es, la résistance au Kurdistan et au Baloutchistan, ainsi que les protestations du peuple arabe face à la crise de l'eau et de l'environnement. Par la suite est survenue la guerre de douze jours de juin 2025 ; puis le soulèvement réprimé dans le sang de janvier (Dey) 2026 et, six semaines plus tard seulement, le 28 février, une nouvelle agression impérialiste.
La menace de guerre pesait depuis des années sur l'Iran, mais après le 7 octobre 2023 et l'extension à la région de la guerre génocidaire à Gaza, elle est passée d'un horizon permanent à une réalité concrète et, il faut le dire, effroyable.
Dans cette succession, la guerre extérieure et la répression intérieure ne sont pas deux événements séparés, mais deux logiques distinctes et enchevêtrées. L'intensification de la tension géopolitique ouvre le champ aux politiques sécuritaires et à la répression intérieures. Les fractures réelles entre la société et l'État peuvent elles aussi être instrumentalisées par les projets extérieurs de changement de régime et traduites dans le langage de la guerre. Mais cela ne signifie pas que ces deux logiques sont identiques ni que l'une est la simple conséquence de l'autre.
Les appels à la « pression maximale », aux « sanctions ciblées », aux politiques de « regime change » reposent sur l'illusion qu'il serait possible d'attaquer militairement un État en épargnant la société. Comme s'il était possible de sanctionner, d'isoler, d'assassiner des membres de l'élite étatique ou de s'attaquer militairement au pouvoir sans détruire les infrastructures qui permettent à un peuple de vivre. « Sanctions ciblées », « frappes chirurgicales » et guerre contre le « régime et non contre le peuple » sont autant de formes différentes du fantasme d'une « bonne guerre » ; alors même que cette guerre détruit la société à travers les mêmes réseaux financiers, énergétiques, de transport, de soins, de communication et d'administration publique que visent précisément la guerre et les sanctions. Les guerres impérialistes sont également mortifères sur un autre plan : elles détruisent la possibilité des mobilisations locales, les conditions déjà difficiles dans lesquelles les luttes émergent. Les forces qui renversent les États disposent d'une marge de manœuvre importante dans la définition de l'avenir. Les guerres impérialistes détruisent ainsi le droit à l'autodétermination pour l'avenir et la capacité d'agir des populations locales.
Cette logique s'accompagne aussi d'une épistémologie coloniale. Dans ce discours, la République islamique n'est pas représentée comme l'une des formations autoritaires du capitalisme contemporain et comme faisant partie des contradictions de l'ordre mondial, mais comme une excroissance extérieure, une entité anormale et un vestige d'un monde précapitaliste. L'Iran est rejeté hors du temps du « nous » ; relégué dans une géographie arriérée que la violence de la guerre pourrait ramener à sa place « naturelle ». L'importance de la formule de Trump du 1er avril 2026, « les renvoyer à l'âge de pierre, là où ils appartiennent », réside précisément dans cet ajout : « là où ils appartiennent ». C'est une politique coloniale : certains peuples et certains territoires sont assignés à un passé prémoderne. Dès lors, la violence à leur encontre devient acceptable. Les bombardements ne détruisent pas que des lieux et des biens. Ils sont aussi un acte qui vise à « ramener » l'autre aux temps que le pouvoir colonial leur a déjà assigné.
Mais les contradictions et l'écart entre l'État et la société ne sont pas qu'une construction imaginaire. Cette fracture n'est pas une invention de l'impérialisme. Un antagonisme réel et historique s'est formé et intensifié, par le bas, au fil des décennies. Le discours impérialiste ne crée pas cette fracture. Il la déconnecte de son histoire matérielle pour en faire un instrument de guerre : comme si l'État et la société étaient deux réalités indépendantes, et que l'on pouvait anéantir le premier sans que la seconde ne soit blessée, appauvrie et détruite.
Ce même antagonisme, bien réel, est à l'inverse, nié ou minimisé par le discours campiste. Le soulèvement de janvier 2026 pris forme au milieu de ce même cycle entre révoltes et guerres : produit par l'augmentation de la pauvreté, l'inflation, les sanctions, le blocage politique, la domination de genre et nationale, et la destruction des voies indépendantes d'auto-organisation. La colère des manifestant.es n'était pas le produit d'une opération étrangère. Pourtant, l'une des premières réactions de la République islamique (ainsi qu'une partie du discours dit campiste) a consisté à présenter les manifestant.es comme des « agents du Mossad ».
Nous sommes ici en présence de deux opérations idéologiques opposées, qui toutes deux déconnectent l'antagonisme réel qui existe entre la société et l'État de son histoire matérielle. Le discours impérialiste transforme cette fracture en technologie d'intervention ; le discours campiste la rend secondaire et accessoire. Le premier se sert de la souffrance et de la colère sociales pour légitimer la guerre ; le second, parce que cette même souffrance et cette même colère risquent d'être récupérées par l'impérialisme, en nie l'autonomie et la vérité historique. Dans les deux récits, le peuple, et en particulier les classes subalternes révoltées, sont réduits à des « dommages collatéraux » d'un combat jugé plus important.
Dans la logique campiste, la répression est réduite à une réaction défensive, la misère des classes populaires à une simple conséquence des sanctions, le soulèvement populaire à une influence étrangère, et la pluralité des luttes de la diaspora au royalisme et à la droite. Le soutien d'Israël à l'extrême droite et aux forces iraniennes favorables à un regime change venu de l'étranger est réel. Les projets impérialistes cherchent aussi ouvertement à s'approprier la colère sociale ; mais aucun de ces faits n'annule la légitimité de la lutte des peuples qui se sont soulevés contre la pauvreté, la répression, les discriminations et l'absence d'avenir. Réduire un soulèvement social à l'action de services de renseignement étrangers efface son histoire matérielle et nie la subjectivité et la volonté des classes subalternes. L'exploitation par l'impérialisme des protestations populaires ne les invalide pas ; de même que l'exploitation par la République islamique de la question palestinienne n'annule pas la légitimité de la lutte du peuple palestinien.
Dès lors, la question n'est pas de choisir entre la confiscation impérialiste fondée sur le fantasme d'une « attaque contre le régime sans destruction de la société » et le déni campiste de l'antagonisme entre la société et le pouvoir en Iran, mais de préserver l'indépendance matérielle et politique des luttes.
Les contradictions accumulées sur le territoire actuel de l'Iran ne sont pas réductibles à la relation entre la République islamique, les États-Unis et Israël. La République islamique ne se situe pas en dehors de l'ordre mondial capitaliste ; elle en fait partie, même si elle est en contradiction, en concurrence ou hostile avec certaines puissances impérialistes. Son histoire récente n'est pas non plus celle d'une résistance au capitalisme, mais celle de l'approfondissement d'une forme violente d'accumulation, d'exploitation, de dépossession et de l'expansion d'un capitalisme sauvage.
Les sanctions imposées par les Etats-Unis sont l'une des armes les plus destructrices de la guerre contemporaine. Leur puissance ne découle pas seulement de la décision d'un État, mais repose sur la position dominante du dollar, le contrôle des réseaux financiers et bancaires, la possibilité d'imposer des sanctions extraterritoriales et la capacité à sanctionner des entreprises, des banques et des États tiers. Cette hégémonie monétaire et financière permet aux États-Unis, sans déclaration de guerre officielle, de perturber le flux du crédit, du commerce, des médicaments, de la technologie et de l'accès au marché mondial, et d'imposer le coût de leurs décisions géopolitiques à la vie quotidienne de millions de personnes.
Mais il ne faut pas transformer un facteur aggravant en cause unique. Les sanctions ont approfondi et réorganisé la domination de classe en Iran, sans l'avoir engendrée. Le pillage et la dépossession, la libéralisation économique, la privatisation clientéliste, la marchandisation des services publics et la déréglementation du travail trouvent leurs racines dans l'histoire même de la République islamique, et étaient déjà à l'œuvre avant l'intensification des vagues de sanctions. Celles-ci ont davantage détruit l'économie, étendu le clientélisme, le marché noir, la captation des rentes par la fraction des élites proches de l'Etat, la contrebande et l'économie sécuritaire, et accru la pression sur les classes subalternes ; mais les rapports de classe et les mécanismes de répression des classes subalternes leur préexistaient.
La Force Al-Qods, les réseaux transnationaux du pouvoir et l'oligarchie interne des Gardiens de la révolution dessinent une architecture plus large qui concentre les richesses dans les institutions parapubliques, les fondations (bonyad), les complexes économico-militaires. Ce processus est lié aux vagues de dépossession et de privatisation. La privatisation, dans de nombreux cas, n'a pas conduit à un retrait de l'État, mais au transfert des biens publics vers des institutions parapubliques et des réseaux proches du pouvoir. Simultanément, un ordre a été imposé aux classes populaires dans lequel le coût de la vie s'aligne de plus en plus sur les prix des économies nationales en meilleure position dans l'économie mondiale, tandis que les salaires demeurent contenus dans une économie fondée sur des contrats précaires, locaux et sous contrôle.
Ainsi, on ne peut expliquer l'éruption des crises sociales et politiques iraniennes par la seule situation économique, ni attribuer la crise économique aux seules sanctions. Le récit qui impute toute la misère à la « bourgeoisie occidentalisée », aux « compradores » ou à l'aile réformiste sert souvent de bouclier pour dédouaner les Gardiens de la révolution, les fondations, les réseaux qui permettent la captation de rentes par une minorité de privilégiés, l'oligarchie clérico-militaire et l'ensemble de la classe dirigeante de la République islamique. Une analyse de classe doit se demander qui a profité des sanctions, de la pénurie et de la privatisation clientéliste, qui a eu accès aux devises, au commerce extérieur et aux grands contrats, et enfin, qui a payé le prix de la crise par la pauvreté, le chômage, l'émigration et la répression.
Cette même économie politique est liée à une longue histoire d'élimination et de répression : de l'élimination des communistes et des démocrates révolutionnaires jusqu'aux libéraux et réformistes au sein même du bloc au pouvoir ; des premiers assauts pour imposer le hidjab obligatoire en mars 1979 jusqu'à la répression du soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » en 2022 ; du démantèlement des conseils ouvriers dès l'instauration de la République islamique jusqu'au massacre de milliers de prisonnier.es politiques en 1988 ; et de la répression sanglante du soulèvement étudiant de juillet 1999 et des assassinats en série d'intellectuel.les et de dissident.es jusqu'à la répression du Mouvement vert en 2009. Cette histoire c'est aussi celle, continue, d'humiliations, de discriminations et d'exploitation des personnes originaires d'Afghanistan, y compris depuis plusieurs générations (les irano-afghan.es, très souvent privé.es des droits les plus élémentaires). Cela ne s'explique pas par la contradiction entre la République islamique et l'impérialisme.
À cette histoire, il faut ajouter la « guerre intérieure » menée par la contre-révolution islamique contre les peuples opprimés, leur répression, notamment celle des Turkmènes et des Arabes, ainsi que le jihad décrété par Khomeini contre le Kurdistan le 19 août 1979 : envoi de chars et d'hélicoptères, mise en place de tribunaux expéditifs et exécutions collectives. Cette violence fut exercée dans une région qui, avec le slogan « Autonomie pour le Kurdistan, démocratie pour l'Iran », était devenue l'un des principaux étalons d'appréciation du sens de la révolution de 1979, une façon de tester la possibilité d'un avenir démocratique, un rempart contre la monopolisation du pouvoir par les forces de la contre-révolution islamique. Le Kurdistan et le Turkmen Sahra, dans les premiers mois qui suivirent la chute de la dictature du Shah, vivaient l'une des expériences les plus lumineuses d'autogestion populaire, de participation politique et de résistance organisée. Ces expériences, la République islamique naissante a jugé devoir les noyer dans le sang pour asseoir son autorité.
Ce processus s'est poursuivi les décennies suivantes : de l'automne sanglant (Aban) de 2019 et du massacre des manifestant.es contre le triplement du prix de l'essence, l'acheminement de mitrailleuses douchka dans les roselières de Mahshahr pour réprimer la population arabe, jusqu'à la mort de plus de 220 enfants dans la répression du soulèvement de janvier 2026 (une « école complète », selon les mots de Mohammad Habibi, porte-parole du Conseil de coordination des syndicats d'enseignant.es). Ce sont là les histoires accumulées d'antagonismes et de conflits qui bien qu'aggravés par les ingérences étrangères ne s'y réduisent pas.
La République islamique n'est pas simplement née du renversement du régime monarchique, allié de l'impérialisme des Etats-Unis. Elle est aussi le produit de l'élimination sanglante de forces qui faisaient elles-mêmes partie du bloc révolutionnaire et se trouvaient au premier rang des luttes anti-impérialistes. Cette histoire qui est donc aussi une histoire des rapports de classe, de genre, de nations opprimées et minorités, le récit campiste la lit à partir de la seule grille d'une contradiction entre « l'Iran » et « les États-Unis ». Comme si tout l'Iran se réduisait à la République islamique, l'État à la société, et le pouvoir au peuple. Dans ce cadre, les forces politiques ne sont pas évaluées selon leur position dans les rapports matériels de classe, d'État, de domination et de libération, mais selon leur relation à l'un des blocs de pouvoir. « L'ennemi de mon ennemi » devient un allié potentiel, et les contradictions internes à chaque camp doivent attendre, aux portes de l'histoire, la résolution de la contradiction avec le camp adverse.
Cette logique se mêle à une forme d'orientalisme inversé : en apparence anti-occidentale, elle continue pourtant à considérer les grandes puissances comme les seuls sujets de l'histoire. Les peuples du Sud global y sont soit considérés comme des instruments et des objets de l'Occident, soit sommés de devenir l'infanterie de leurs propres États anti-occidentaux ; il ne reste aucune place en dehors de ces deux pôles. Les femmes et les queer, les travailleurs, travailleuses, les précaires, les étudiant.es, les chômeurs et les chômeuses, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, les Arabes d'Ahvaz, les minorités religieuses et les populations non croyantes, les migrant.es afghan.es et leurs descendant.es, les habitant.es des marges urbaines, les prisonnier.es politiques et les exilé.es, les militant.es écologistes et les syndicalistes, dès qu'ils et elles apparaissent en dehors du récit officiel de l'Etat sur la « sécurité nationale », sont accusé.es d'occidentalisation, de complicité avec l'étranger ou d'inconscience et d'immaturité politique. Le campisme, précisément au moment où il prétend défendre le Sud global, invisibilise le « Sud du Sud ».
Si les femmes-queers d'Iran deviennent, dans le féminisme libéral occidental, des victimes civilisationnelles dont la souffrance sert à justifier les sanctions, les guerres, l'islamophobie ou des politiques d'État racistes restreignant le port du hidjab dans les pays du Nord, la République islamique et ses soutiens campistes qualifient de leur côté toute critique féministe d'occidentalisée. Elle les taxe de trahison ou de complicité avec l'impérialisme. Dans les deux récits, par des mécanismes différents et dans des rapports asymétriques, les femmes-queers sont privées de leur subjectivité politique : d'un côté par un impérialisme qui confisque leur souffrance, de l'autre par ceux qui nient leur résistance au nom de l'hostilité à l'impérialisme. C'est pourquoi l'une de nos responsabilités politiques est de reprendre le féminisme et « Femmes, Vie, Liberté » à ces deux types opposés de confiscation. « Femmes, Vie, Liberté » n'est pas pour nous un simple slogan de protestation contre la République islamique, mais l'expression d'une politique émancipatrice fondée sur l'autonomie et la subjectivité des peuples opprimés.
Cette même logique vaut aussi pour l'oppression nationale. L'ironie de l'histoire veut que certains partisans de la République islamique et l'extrême droite royaliste bénéficiant du soutien politique d'Israël, se rejoignent dans la négation de l'oppression des nations minorisées, et s'efforcent, à travers les mêmes refrains de « séparatisme » et de « balkanisation », de faire taire la voix des peuples et des nations opprimées.
L'histoire de la politique étrangère de la République islamique ne s'accorde pas avec le mythe d'un affrontement absolu et continu avec l'Occident. On peut penser aux conditions de libération des otages états-uniens (accords secrets avec l'entourage de Reagan avant son élection), aux achats d'armes pendant la guerre, à l'affaire Iran-Contra, à la coopération ponctuelle entre l'Iran et les États-Unis dans le processus de Bonn en 2001 ou encore aux intérêts communs après la chute des Talibans et de Saddam Hussein, aux négociations, ouvertes ou secrètes pour attirer des capitaux après l'accord de Vienne (JCPOA). Les relations entre l'Etat iranien et les pays occidentaux sont un mélange d'hostilité, de concurrence, de transactions et de coopérations ponctuelles. Le projet d'une intégration plus profonde au marché mondial et d'attraction des capitaux étrangers n'était pas non plus simplement la volonté d'une faction extérieure au régime ; les blocs technocrates et favorables au marché, au sein des différentes factions du pouvoir, l'ont eux-mêmes porté.
La contradiction entre la République islamique, d'une part, et les États-Unis et Israël, d'autre part, est réelle, mais elle n'est ni un principe métaphysique, ni homogène, ni immuable. Elle se recompose en fonction du rapport de forces, des impératifs de survie du régime, des intérêts et des conflits entre blocs au pouvoir, et de la position régionale de l'État. Un gouvernement qui a maintes fois accepté, face aux puissances étrangères, négociations, transactions, replis tactiques ou convergences temporaires, a tracé des lignes rouges bien plus strictes face à l'auto-organisation des femmes, des travailleurs et travailleuses, des peuples opprimés, des familles en quête de justice et des opposant.es politiques. Cette différence même montre que la politique de l'État ne peut être directement déduite de sa rhétorique officielle.
Dans le même temps, il ne faut pas réduire l'hostilité de la République islamique envers les États-Unis et Israël à une simple « hostilité utile ». La contradiction réelle et son exploitation politique peuvent coexister : les États-Unis et Israël se sont servis de la menace de la République islamique pour militariser la région, vendre des armements et consolider des alliances sécuritaires ; la République islamique, de son côté, s'est servie de la menace matérielle et bien réelle des États-Unis et d'Israël pour étendre et renforcer ses politiques sécuritaires à l'intérieur, poursuivre son expansionnisme régional en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen, réprimer ses opposant.es à l'intérieur comme au-delà des frontières, et imposer une solidarité forcée.
L'opposition à la guerre ne peut conduire à suspendre l'histoire des luttes du peuple iranien, et la défense de ces luttes ne saurait non plus autoriser leur confiscation impérialiste. Notre position sociale et politique, en tant que personnes liées à ce territoire, position formée au cœur même de cette histoire de luttes, nous impose de défendre l'indépendance du combat face à ces deux logiques.
Placer les antagonismes réels de la société iranienne au centre de l'analyse n'est pas pour nous un choix arbitraire, ou un simple geste moral (bien qu'un point de vue moral ne soit pas seulement acceptable, mais nécessaire). Cela découle de notre position sociale et de notre expérience historique. Notre position dans la diaspora est née à l'intersection des violences et des luttes qui ont pris forme sur le territoire actuel de l'Iran. Mais cette position ne signifie ni retrait face à la question palestinienne, ni relativisation de la violence coloniale et impérialiste d'Israël et de ses soutiens occidentaux.
L'occupation, l'apartheid, le siège et la guerre génocidaire contre les Palestinien.nes sont des vérités matérielles indéniables. La question n'est pas de substituer les luttes d'Iran aux luttes des Palestinien.nes ou l'inverse ; il s'agit de comprendre le rapport entre les luttes émancipatrices et les États qui cherchent à se poser en représentants exclusifs des peuples et de leurs revendications. De ce point de vue, la relation de la République islamique avec la résistance palestinienne est l'une des sources d'ambiguïté du débat actuel sur l'Iran. Alors que les forces de gauche indépendantes, qui croient en une voie dépassant à la fois l'impérialisme et le despotisme, sont privées du droit d'organiser un rassemblement indépendant de soutien à la Palestine à l'intérieur de l'Iran, et que toute organisation indépendante de leur part peut se heurter à une répression immédiate, refuser que la question palestinienne soit le monopole de la République islamique, c'est lutter pour la libération de toute forme de domination. Cela ne signifie pas prendre ses distances avec la lutte anticoloniale palestinienne, mais défendre le principe selon lequel la Palestine, comme toute autre lutte émancipatrice, appartient à son peuple, et non aux États et aux camps de pouvoir qui cherchent à en faire un instrument de répression intérieure.
Et une lecture erronée de ce que l'on appelle l'« Axe de la résistance » peut conduire à des malentendus déterminants. L'« Axe de la résistance » n'est ni simplement un réseau de forces supplétives de Téhéran, ni un bloc homogène et émancipateur. Cet axe est un ensemble hétérogène d'éléments étatiques, parapublics et supra-étatiques, aux histoires, aux bases sociales, aux intérêts et aux degrés d'indépendance différents : l'un de ses versants, en Palestine, s'inscrit dans la lutte anticoloniale, tandis que l'autre, en Iran, est un agent de la répression de type colonial des nations opprimées intérieures (le colonialisme intérieur). Les composantes de cet « Axe » se sont formées dans le contexte d'occupations, de guerres civiles, de l'effondrement des États et de contradictions sociales spécifiques, et ne peuvent être réduites à de simples instruments dépourvus de volonté propre entre les mains de la République islamique. Néanmoins, ces mêmes forces s'insèrent dans un réseau militaire et sécuritaire dans lequel l'Etat iranien a joué un rôle central par le financement, l'armement, l'organisation et l'orientation stratégique. Certaines ont réellement combattu l'occupation et le colonialisme ; d'autres, notamment durant la guerre de Syrie, ont participé à la répression et à la violence contre d'autres peuples. Le langage simpliste des « proxy » ne suffit pas à comprendre cet ensemble, mais le nom de « résistance » ne les absout pas non plus de leurs contradictions.
La République islamique a matériellement soutenu une partie de la résistance palestinienne, et ce soutien témoigne d'une contradiction réelle avec Israël et les États-Unis ; nier cette réalité réduirait l'analyse à une forme de propagande géopolitique inversée. Néanmoins, ce soutien s'est progressivement intégré dans l'appareil de sécurité nationale avec la doctrine de la « profondeur stratégique » et la logique de survie du régime et d'expansion de son influence régionale. La question palestinienne, formulée dans les premières années après la révolution dans un mélange de panislamisme, de révolutionnarisme chiite et de revendication du leadership des « déshérités » (mostazafin), est devenue peu à peu l'une des composantes de l'architecture sécuritaire de la République islamique. La contradiction réside précisément ici : ce réseau a, d'un côté, fourni une capacité matérielle de confrontation avec Israël et de soutien à une partie des forces palestiniennes, et, de l'autre, organisé ce soutien selon la logique de la compétition militaire, de la dissuasion sécuritaire et de l'équilibre régional des puissances. Résister à une puissance étrangère ne dispense aucune force d'un examen de ses rapports de pouvoir, de sa relation à la société et de sa manière d'exercer le pouvoir.
La Syrie est l'un des points les plus clairs de cette contradiction. Il n'est pas possible de défendre l'« Axe de la résistance » sans affronter le rôle de la République islamique dans la survie sanguinaire de l'État d'Assad qui a répondu au soulèvement populaire par les emprisonnements et les tortures de masse, les bombardements, le siège et les déplacements de population. La politique de l'Etat iranien en Syrie reposait sur la protection de son allié, la préservation de la profondeur stratégique et l'expansion de réseaux militaires alignés (aujourd'hui encore, cette logique se poursuit à travers l'extension de la guerre aux pays du Golfe et c'est précisément pour cela que l'appareil militaro-sécuritaire du pouvoir va jusqu'à considérer comme « trahison » la revendication pourtant élémentaire d'un cessez-le-feu immédiat). Ce constat n'invalide ni la lutte des Palestinien.nes contre l'occupation, ni ne minore le rôle d'Israël et des États-Unis dans la région. Il montre que la terminologie de la résistance, une fois détachée des rapports de pouvoir réels, peut devenir, dans d'autres contextes politiques et territoires, un instrument de domination. Le nom de code de la résistance et de la libération à un endroit donné peut, ailleurs, devenir un instrument de répression et de domination ; les appellations ne remplacent pas l'analyse des rapports réels.
Cette critique ne doit pas conduire à un exceptionnalisme inversé concernant l'Iran. Le rôle des États-Unis et d'Israël dans l'occupation, le génocide et la militarisation de la région est central, mais la centralité de cette violence n'efface pas de l'histoire les puissances régionales : l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, les Émirats au Soudan et dans la Corne de l'Afrique, la Turquie dans la répression des Kurdes et ses interventions militaires en Syrie et en Irak, la République islamique en Syrie et en Irak, ont chacun, à leur manière, contribué à la reproduction de la guerre, de l'autoritarisme et de la militarisation. Il ne s'agit pas de mettre ces puissances sur un même plan, mais de refuser une politique qui, en fixant son regard sur un seul pôle, rend invisible la violence du bloc rival.
La contradiction fondamentale de l'anti-occidentalisme étatique de la République islamique est que, en réprimant la gauche, les organisations ouvrières, les mouvements féministes, les luttes nationales et d'autres formes de politique indépendante, elle a affaibli les forces mêmes qui auraient pu porter une résistance populaire à l'impérialisme. La confiscation du langage de la résistance ne transforme pas la société en sujet de l'anti-impérialisme ; elle réduit le peuple à des soldats silencieux de l'État, à des victimes consommables ou à des spectateurs d'une rivalité géopolitique. Un anti-impérialisme qui détruit la possibilité d'une auto-organisation indépendante sape ainsi le terrain sur lequel repose sa propre politique anti-impérialiste.
Notre position à l'égard de la Palestine part de cet entrelacement. Se tenir aux côtés du peuple palestinien face à l'occupation, à l'apartheid et à l'anéantissement n'exige pas d'oublier les luttes des peuples en Iran ; de même que la défense de la révolte « Femmes, Vie, Liberté » se trouve en contradiction absolue avec tout alignement sur Israël, les projets de regime change extérieur ou le fascisme iranien. Le lien entre la Palestine et « Femmes, Vie, Liberté » ne se construit pas en mettant en équivalence des situations différentes, mais naît d'une solidarité concrète entre des luttes qui ont chacune leurs conditions matérielles propres, tout en étant liées les unes aux autres au sein d'un même ordre régional et mondial.
Nous n'attendons pas des populations de Palestine ou du Liban, qui vivent sous les bombes, l'occupation et la menace d'anéantissement, qu'elles adoptent les mêmes priorités et le même langage politique que les nôtres. Mais nous attendons des forces qui sont éloignées d'une telle situation d'urgence qu'elles renoncent au moins à soutenir et à célébrer nos bourreaux, et qu'elles fassent de la solidarité par le bas le guide de leur action. La différence des situations matérielles engendre des urgences et des tactiques différentes. La solidarité n'exige pas des regards et des approches identiques, mais blanchir les crimes de telle ou telle force pour préserver la cohésion d'un camp homogène constitue également une violation du principe de solidarité. Défendre la Palestine ne met pas la République islamique à l'abri de la critique, tout comme la lutte contre la République islamique ne peut jamais être instrumentalisée pour justifier la guerre, l'occupation et le colonialisme israéliens.
Refuser la logique des camps ne constitue pas en soi une politique positive. Rejeter la délégation de la capacité d'agir des peuples aux États et aux blocs de pouvoir n'est qu'un point de départ ; la question la plus difficile est de savoir quels liens peuvent être construits entre des luttes qui se sont formées dans des géographies, territoires, temporalités et des rapports de pouvoir différents, et qui n'ont pas nécessairement le même langage, les mêmes priorités ou le même horizon politique. La question suivante est de déterminer comment, malgré toutes ces fractures, construire un bloc antiguerre puissant.
Il n'y a ici ni de sujet mondial préexistant, ni de camp pur auquel on pourrait se rallier. Dans le même temps, l'objectif n'est pas de constituer un « troisième camp » entre les deux blocs ; il est de ramener la politique là où elle doit commencer : au niveau des vies réelles, des corps, des expériences historiques, et des luttes qui ne procèdent pas de la logique des États, mais du désir de libération des êtres humains.
Dans le cadre de l'anti-impérialisme campiste, la position géopolitique d'un État ou d'une force politique détermine souvent d'avance sa position morale et historique. Mais l'expérience des peuples opprimés a montré que le pouvoir et la domination ne viennent pas d'un centre unique, et que la résistance ne se définit pas non plus uniquement face à une seule forme de pouvoir.
L'Afghanistan est l'un des exemples qui mettent à nu l'impasse d'un anti-occidentalisme purement géopolitique. Si l'hostilité aux États-Unis était, à elle seule, le critère de l'émancipation, ce même critère devrait alors ranger les Talibans parmi les forces libératrices. Mais pour les femmes afghanes, pour les Hazaras qui ont subi des massacres organisés de manière systématique, pour les forces progressistes, les opposant.es et les minorités dont l'éducation, le travail, le corps et la sécurité sont anéantis sous la domination talibane, le slogan « ni Talibans, ni États-Unis » n'est pas une abstraction libérale ; c'est une nécessité vitale. Un slogan comme « ni roi, ni cheikh » (variante de ni chah ni mollah) brise lui aussi ce même dilemme entre « ordre existant ou Occident salvateur ». Il fait émerger un horizon émancipateur, loin des deux pôles. Un horizon qui, contrairement à ce qui est souvent affirmé, n'est pas la répétition des rêves déçus de l'Occident ; car ses composantes ne sont pas prédéterminées, mais se construisent et se transforment au cours d'une lutte autonome.
Cet internationalisme ne se fonde pas sur la sacralisation des identités, mais sur l'analyse des situations objectives et, plus important encore, sur la reconnaissance mutuelle des résistances et des oppressions dans différentes géographies politiques. Une identité collective ou une force politique peut, dans un champ, être l'objet de discrimination et d'oppression, et, dans un autre champ, lorsqu'elle s'organise au sein d'un État et d'un appareil militaire, se trouver en position de domination. Aucune identité n'est intrinsèquement émancipatrice ; c'est son rapport au pouvoir, à l'État, à la classe, au genre et aux relations de répression qui est déterminant. L'enfant tué sous les bombes d'une puissance impérialiste et l'enfant qui perd la vie sous la machine répressive d'un État autoritaire font tous deux partie d'une même réalité humaine et politique qu'il faut se donner les moyens de voir.
De ce point de vue, un bloc antiguerre internationaliste n'a de sens que s'il place en son centre celles et ceux qui portent directement, sur leur corps et dans leur vie, le refus de la guerre, de l'occupation, du siège et de la répression. Construire une voix commune par le bas exige une traduction entre des expériences différentes et non simultanées, malgré les écarts entre les imaginaires des différentes géographies politiques. Cela ne se construira pas du jour au lendemain. Pour construire un tel lien, il existe à la fois des conditions objectives et d'abondantes traditions locales et régionales, celles des conseils, des communes, celles de l'autogestion, des expériences de pluralisme et de démocratie par le bas.
Les expériences du début du XXIe siècle nous ont donné d'importantes leçons à cet égard : de la révolution soudanaise à la solidarité régionale contre le génocide en Palestine, de l'expérience d'autogestion au Rojava aux soulèvements d'octobre 2019 au Liban et en Irak, et au soulèvement transnational de Jina. Ces expériences ne représentent pas un modèle unique, elles n'échappent aux contradictions ; les limites, les échecs et les conflits de chacune font partie de son histoire. Mais ces mêmes expériences hétérogènes montrent que l'alternative à l'ordre impérialiste ne se situe pas nécessairement dans les États-nations autoritaires, patriarcaux et militaro-centrés.
L'internationalisme émancipateur n'est pas non plus un programme complet et préétabli, mais un processus en formation : le lien entre celles et ceux qui remettent en cause la domination dans ses formes diverses et imbriquées. Celles et ceux qui, sous les bombes, en prison, en exil, soumis aux états d'urgence et à l'intersection des oppressions, maintiennent vivant l'imaginaire de la liberté et de l'égalité ; celles et ceux qui, par la grève et la révolte, la quête de justice et le soin apporté aux autres, la solidarité et la création d'autres mondes, ne renvoient pas leur libération à un « moment plus opportun ». Ils et elles ne mettent pas leur lutte entre parenthèses en attendant l'Histoire.
Collectif Roja
[1] Roja est un collectif féministe, internationaliste et anticapitaliste, constitué dans l'exil, basé à Paris. Il est né en septembre 2022, à la suite du féminicide de Jina Amini et du déclenchement simultané du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté).
02.09.2026 à 09:36
dev
Puissance subversive du gamin farceur renvoyant à leur néant les vedettes médiatiques, irrésistible enthousiasme pour la vie et ses débordements, érudition cinéphilique impressionnante et savoir encyclopédique sur la subversion (son Anthologie de la subversion carabinée est une merveille), inventivité du langage, adorable ami... Noël Godin « est parti en douceur sur la pointe des pieds dimanche 23 août 2026 », selon sa compagne, que nous embrassons de tout notre cœur.
Jambon à cornes ! comme il dirait, sa capacité à se jeter sur les puissants médiatiques du jour en criant Gloup ! Gloup ! nous manque aujourd'hui particulièrement, quand on voit les paltoquets degoche et autres crapules réacs se bousculer sans vergogne sur la ligne de départ de la présidentielle, tant de philosophes Céniouze et autres pompeux cornichons mariannesques, tant d'experts en expertise encombrer l'espace public. L'homme qui avait réussi à interdire la Belgique à BHL (six entartages, quand même !), qui avait à son tableau de chasse Bill Gates et Sarkozy, nous aura beaucoup inspiré en démontrant que la subversion n'est pas une question de testostérone, et pas forcément une question de prise d'arme, mais de courage, d'inventivité et de persévérance.
Comme nous l'avons écrit par ailleurs : « L'entartage est bel et bien devenu une pratique diffuse qui ne se limite pas aux jouissifs coups de main de l'ami Noël Godin. Les attentats pâtissiers répondent à la nécessité de ridiculiser toutes les formes de pouvoir (politique, médiatique, économique, culturel) tout en échappant à l'enfermement dans la case 'terrorisme' qui fait le jeu de ces mêmes pouvoirs. Cette pratique intervient donc au contact de deux dominations pour les subvertir : la domination médiatique et la domination politique.
Quand l'entarté est un personnage comme BHL, dont l'existence repose uniquement sur sa maîtrise des circuits médiatiques, l'entartage apparaît comme la seule arme vraiment efficace : la nullité intellectuelle du personnage a été si souvent démontrée que s'acharner encore à la prouver, non content d'être une perte de temps, finit par lui restituer une forme de légitimité perverse (« Si on le critique tant… »). De lui, la seule chose à dire désormais, c'est que son interdiction de fait du territoire belge sous peine d'entartage est une punition qu'il convient d'étendre au reste de la planète. En opposition à la réaction de Godard, entarté pour avoir commis un film sur la Vierge (il a goûté la crème, rigolé et insisté pour que Godin ne soit pas interdit de festival), la réaction si comiquement hystérique de BHL à chaque fois qu'on le couvre de crème, montre bien que le cinéaste sait d'expérience qu'une image est une idée, alors que la starlette « philosophique » n'est qu'une image sans idée.
En revanche, l'entartage de Chevènement, en mars 2002, alors qu'il était candidat aux présidentielles et qu'il était en train de dire « Il faut comprendre qu'une minorité violente… » prend une toute autre portée. Ne maîtrisant plus grand chose sur le reste d'une vie sociale domestiquée par l'économie, la domination politique tend à se réduire au pouvoir de police, comme pouvoir de définition de ce qu'est le terrorisme et ce que sont les formes d'interventions autorisées. Ce n'est pas par hasard si Chevènement est, à ce jour, le seul des entartés à s'être acharné judiciairement contre Noël Godin et à avoir obtenu une lourde condamnation financière (heureusement épongée en une soirée de solidarité, preuve du soutien que rencontre la guérilla pâtissière). Comme Chevènement l'a dit lui-même : pour un homme public, ce qui est important désormais « c'est son image » et « ce genre d'action vise à empêcher une discussion sérieuse » dans le cadre électoral. »
A bas le cadre électoral ! Sachons rendre hommage à Noël en continuant la subversion pâtissière ! Gloup ! Gloup ! [1]
Serge Quadruppani
[1] À ce titre, voir l'appel à l'insurrection pâtissière publié dans cette même édition.
02.09.2026 à 09:36
dev
Tout le monde s'accorde à dire que l'ampleur inédite des incendies qui se sont propagés aux quatre coins du globe cet été est directement liée au réchauffement climatique et donc au capitalisme. En se penchant sur l'histoire et l'économie politique de la pinède landaise, Alèssi Dell'Umbria propose une analyse, non pas alternative mais complémentaire et approfondie : c'est aussi parce qu'elle a été pensée et construite comme une usine et en détruisant tout l'habitat naturel antérieur que la forêt des Landes se trouve désormais à la merci du moindre mégot.
À la date du 10 août 2026, près 90 000 hectares de forêts et plantations ont brûlé sur toute la France depuis le début de l'année ; pire que 2022 et ses 65 546 hectares détruits [1]. Le département de la Gironde, dans le Sud-Ouest du pays, aura été à ce jour le plus sinistré, avec 16 feux qui ont détruit environ 40 000 hectares. Près de 200 000 personnes habitant la région ont dû quitter leur domicile pour plusieurs jours, fuyant l'avancée des flammes dans l'exode le plus important que la France ait connu depuis juin 1940... Mais si la sécheresse extrême de cet été explique la multiplication des départs de feu, elle n'explique pas que ceux-ci aient pris une telle ampleur pour aboutir à une véritable catastrophe.
C'est bien une économie politique à l'origine des mégas feux de forêt qui frappent de plus en plus fréquemment les zones boisées dans le sud de l'Europe, de la Grèce au Portugal. Du reste, en France les feux ne frappent plus seulement les régions méditerranéennes mais des régions jusqu'alors épargnées, comme la Bretagne.
L'incendie qui vient de ravager la pinède landaise, dans la Gironde, est emblématique à tous points de vue. L'on estime à environ dix-sept millions d'hectares le couvert forestier en France, qui a tendance à gagner du terrain par suite de la déprise agricole, mais sept millions ne sont que des monocultures, dont une grande partie est constituée de pins maritimes ou de sapins douglas. Ces résineux sont déjà hautement inflammables lorsqu'ils se développent de façon spontanée, comme nous le savons depuis longtemps dans les collines provençales, languedociennes et catalanes, mais le système de plantation dont la pinède dite des Landes de Gascogne est l'exemple type démultiplie le risque de façon délirante.
« La forêt des Landes a été pensée et construite comme une usine » a pu dire à juste titre un biologiste de l'Inrae [2] après le grand incendie de 2022. Il est donc abusif de parler de forêt en ce cas. Comme le dit Jean-Baptiste Vidalou, la forêt est « une réalité sensible, moins un "espace recouvert d'arbres", comme sa définition courante le laisse à penser, qu'une façon singulière d'agencer le monde, de l'imaginer, de s'y attacher » : « un certain alliage, une certaine composition tout à fait singulière de liens, d'êtres vivants, de magie » [3]. Ce sont des plantations qui ont brûlé durant cet été 2026 entre Bordeaux et le littoral atlantique. L'étendue et l'intensité de ce désastre ne peut se comparer qu'aux incendies ayant ravagé les plantations d'eucalyptus et de pins au Portugal ces dernières années.
Cette région était jadis couverte de landes, marais et marécages, mais aussi d'îlots boisés où le pin maritime côtoyait diverses espèces de chênes, ainsi que des aulnes, des bouleaux et des saules dans les endroits plus humides. La loi forestière de 1857 sur l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne imposa le drainage de ces zones humides et leur transformation en plantations de pins maritimes - l'argument aujourd'hui invoqué par les exploitants forestiers, selon lequel rien d'autre ne pousse sur ces terrains sableux est assez spécieux, puisque le drainage systématique a modifié la composition du sol, dans le but d'en réserver l'usage à la seule culture de résineux... Une superficie d'environ un million d'hectares se trouva ainsi vouée à la monoculture du pin maritime. Et l'humus fourni par les résineux étant notoirement plus pauvre en calcium que celui des feuillus, ces sols siliceux et acides n'ont cessé de s'appauvrir depuis un siècle et demi. Mais la défense des intérêts privés autorisant tous les mensonges, le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest peut ainsi affirmer que « la seule chose qui pousse correctement sur ces sols, c'est le pin maritime », crédité d'avoir sorti « de la misère cette région malsaine où subsistait un agropastoralisme pauvre et archaïque » [4].
Les Landes de Gascogne n'ignoraient donc pas le pin maritime au par avant, qui fixait spontanément les cordons des dunes. Les Landais avaient à partir de là développé des procédés d'ensemencement efficaces, que les techniciens venus de Paris après 1857 se contentèrent de reproduire. Les pignadars formaient ainsi 70 000 hectares à la fin du XVIII° siècle, exploités en sylviculture douce pour leur résine (70% de colophane et 30% d'essence de térébenthine). Mais les indigènes savaient aussi creuser des fossés d'écoulement et réguler le couvert forestier pour l'empêcher de s'étendre au détriment des zones de pâturage - les fameuses landes... N'en déplaise aux colonisateurs méprisants, les Landais n'étaient donc pas un peuple souffreteux, mais d'abord besogneux, comme le rapporte le comte Jacques-Antoine de Guibert en 1775 : « Le commerce des bestiaux, qui trouvent dans ces landes un pâturage excellent, la vente de la résine et des bois, y sont deux grandes sources de richesse. Presque toutes les maisons qu'on voit dans ces Landes sont bien bâties, ou en pierre ou en bois, avec des entre-cloisonnements en briques ou en terre, bien blanchies par-dessus ; elles sont toutes couvertes de tuiles. » [5] Jusqu'à la loi de 1857, les Landais avaient toujours été à la fois bergers et agriculteurs, la fumure du bétail permettant d'enrichir des sols sableux, pauvres en nutriments.
L'éradication des zones humides a toujours été un objectif de gouvernance étatique, les exemples ne manquent pas y compris dans l'histoire récente, l'écocide signifiant tout aussi bien l'ethnocide [6]. Dans le cas des landes gasconnes, ce fut le régime de Napoléon III qui décida de la fin d'un monde existant aux marges de la civilisation industrielle. Le modèle de la plantation est historiquement lié au colonialisme, sucre et coton américain, arachides et huile de palme africains, caoutchouc brésilien et indochinois... Ici la loi de 1857 est emblématique de ce colonialisme intérieur qui a caractérisé la construction de l'État-nation français et détruit méthodiquement toutes les formes de vie locales en même temps qu'il traitait leurs territoires comme des espaces vierges à conquérir. Ces zones humides alternées de grandes étendues sableuses désertes suscitaient donc les élans coloniaux « de ceux qui voulaient traiter les landes avec aussi peu d'égard qu'un pays d'Afrique nouvellement conquis », comme le commente l'historien landais Jacques Sargos [7]. Aux yeux des citadins bourgeois de Paris et Bordeaux, l'agropastoralisme développé par les Landais juchés sur leurs échasses relevait d'un mode de vie arriéré où la culture ne l'aurait pas encore emporté face à la nature. Les Landais étaient assimilés à des sauvages qu'il fallait civiliser, « tant ils diffèrent peu des animaux dont ils ont emprunté la peau », leur parler gascon réduit à du patois à peine bon pour s'adresser au bétail.
Loin d'être guidée par des préoccupations sanitaires, la Loi relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne de 1857 fut donc avant tout une opération d'économie politique. Il s'agissait d'arracher légalement les terres des bergers, pour les transformer en monocultures de pins. Cet accaparement rencontra une vive résistance des Landais, qui incendièrent plus de 30 000 hectares de jeunes forêts en 1868 et 1869. Un système d'autarcie agraire et pastoral reposant sur des solidarités communautaires refusait un système de plantations privées faites pour le marché extérieur.
La loi de 1857 ordonnait aux communes landaises d'organiser le drainage des sols et leur plantation en pins afin de mettre en vente les terrains ainsi domestiqués. « Décidé par Napoléon III, l'ensemencement transforme les marécages en forêt productive et fait disparaître les derniers bergers montés sur leurs échasses. Ils ont été les acteurs représentatifs d'une économie agropastorale fondée sur le travail de la lande, exerçant un pastoralisme ovin extensif dans un paysage longtemps dominé par les pâturages communaux. La colonisation par les pins exproprie puis met au travail salarial les paysans dans l'industrie du bois et le gemmage, c'est-à-dire la récolte de la résine » [8]. La bourgeoisie parisienne et bordelaise put ainsi accaparer les terres landaises, avec la caution d'une petite bourgeoisie locale qui y trouva sa part.
Toute l'histoire de la pinède landaise aura été celle d'une fuite en avant productive. Si le gemmage, extraction de la résine, constitua longtemps la principale source de richesse offerte par les plantations, la règle des avantages comparatifs entraina au tournant du siècle l'échange du bois gascon avec du charbon britannique via le port de Bordeaux, ce qui incita à étendre la plantation. Puis la mondialisation devait tarir ces deux activités qui avaient enrichi les grands exploitants durant un siècle. L'extraction de résine cessa dans les années 1970, or le gemmage avait le mérite de permettre une pinède plus diversifiée, avec des arbres vivant jusqu'à 80/100 ans. Puis la production de bois d'œuvre cessa dans les années 1990, une fois l'Espagne entrée dans le marché européen : les scieries landaises ne purent faire face à la concurrence d'une main d'œuvre à bon marché et durent fermer.
Désormais tournée vers la production de cellulose, de cartons d'emballages et de cageots, la filière bois des Landes se développa depuis en augmentant le nombre d'arbres à l'hectare et en accélérant le rythme des coupes, selon le principe capitaliste qui commande une rotation du capital toujours plus rapide. Alors que pour obtenir du bois d'œuvre il faut laisser l'arbre arriver à maturité, le bois d'un pin de vingt ou trente ans suffit pour faire du papier-cul ou du carton. Or ce sont les arbres plus anciens, à l'écorce plus épaisse, qui offrent le plus de résistance au feu...
Non seulement les arbres sont coupés de plus en plus jeunes, mais ils sont plantés de plus en plus serrés : 300 à 500 arbres à l'hectare au début du XX° siècle, 2000 un siècle après. Aujourd'hui l'industrie forestière landaise repose plus que jamais sur des rangées d'arbres de la même espèce et du même âge, vouées à des coupes rases de grande envergure. L'exploitation va jusqu'à l'arrachage des souches, destinées à fabriquer des pellets et du papier craft, détruisant ainsi les systèmes racinaires. « C'est un des rares endroits de France, si ce n'est le seul, dans lequel on a tellement appauvri les sols avec des cycles rapides qu'on est obligé de mettre des engrais. Même si on n'avait pas à affronter les conséquences du changement climatique, ce modèle ne serait pas durable. » déclarait un ingénieur forestier quelques mois avant le dernier incendie [9].
La généralisation de la coupe rase est l'aboutissement logique du régime de la plantation, et la standardisation des arbres plantés s'applique identiquement à la coupe, - au point où quand certains propriétaires de parcelles de dimension modeste contactent une entreprise forestière pour une coupe sélective, ils s'entendent le plus souvent répondre que celle-ci ne se déplace que pour des coupes rases, évidemment adaptées aux nouvelles machines dans lesquelles elle a investi. La logique industrielle agit à tous les niveaux. Ce n'est pas spécifique aux Landes de Gascogne, ni même à la France, et une multinationale comme Ikea se voit régulièrement reprocher ses pratiques de coupes rases en Suède. La coupe rase appelle la replantation, évidemment à l'identique, de sorte que les parcelles sous soumises à une rotation toujours plus épuisante pour les sols.
De plus, les plantations de résineux en futaie régulière font que l'hiver la pluie est bloquée par une canopée persistante - puisqu'il n'y a plus de feuillus- et ne recharge pas les nappes phréatiques, tandis qu'au printemps celle-ci empêche la lumière d'arriver au sol, empêchant tout développement d'un sous-bois. Ces plantations sont donc tapissées de terres quasiment stériles, où ne se trouve aucun arbre mort alors que c'est dans les souches pourries que se développe la vie. Les couches d'aiguilles de pins ou de sapins, en plus d'acidifier les eaux de ruissellement, en s'accumulant au pied des arbres offrent un terrain parfait aux départs de feu en période estivale. Asséchement du sol, biomasse saturée de résines et alignement d'arbres sur des centaines de mètres, créant de véritables couloirs qui font appel d'air, tout cela créé des conditions pour que le moindre départ de feu se transforme en un incendie gigantesque hors de contrôle. Le risque d'inflammation est sans commune mesure avec les forêts de feuillus, et la vitesse de propagation du feu dans ces plantations y est 5 à 10 fois supérieure.
La situation est verrouillée du fait que la gestion des pinèdes landaises est entièrement aux mains de ses exploitants : 90% est privée, et le Centre national de propriété foncière, auprès duquel les exploitants de plus de 20 hectares doivent déposer un plan de gestion de leurs parcelles, est lui-même dirigé par des propriétaires forestiers. Regroupant petits propriétaires et grands groupes financiers, la filière bois y représente 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel et 34 000 emplois. Elle bénéficie ainsi directement aux communes les moins touristiques de la région, où se trouvent les usines de pâte à papier. Leurs élus locaux sont, pour la plupart, eux aussi propriétaires de parcelles. À chaque incendie, la pinède est donc replantée exactement à l'identique : après le terrible incendie de 1949, après 2022, et sans doute après 2026. Peu importe aux propriétaires que le sinistre ait mis en évidence la fragilité de ce système, ils poursuivent invariablement le drainage des terrains, composant un milieu toujours plus vulnérable aux sécheresses, aux incendies et aux tempêtes - en 1999, des milliers d'arbres ont été détruits par la tourmente, et de nouveau en 2009, les couloirs rectilignes composés par la plantation faisant appel d'air aux vents atlantiques qui n'eurent qu'à s'engouffrer là-dedans pour déraciner ou briser la futaie. Après quoi les parasites, scolytes en tête, peuvent s'installer à domicile sur des troncs affaiblis, la pauvreté génétique de ces arbres leur facilitant la tache.
À court terme cela ne fera que s'aggraver. La tendance actuelle dans cette région est de déléguer la gestion du patrimoine forestier à des coopératives telles Alliance Forêt Bois, géant de l'industrie forestière né dans les Landes. Les petits propriétaires landais, habitués à agencer la pinède de façon collective depuis l'incendie de 1949 et en fonction de leurs intérêts se voient peu à peu dépossédés, depuis 2020, par les Groupements Forestiers d'Investissement, actifs financiers mis sur le marché pour inciter à investir dans des sociétés d'épargne forestières gérant un patrimoine forestier. Ces nouveaux propriétaires acquièrent ainsi des « actifs verts » : les pinèdes sont valorisées financièrement pour leur fonction de séquestration du carbone, compensant les surplus d'émission de gaz à effet de serre. « Tout laisse à penser qu'en forêt landaise, les groupes forestiers d'investissement contribuent à la financiarisation de la nature, tout en tirant profit de celle-ci, au détriment des petits propriétaires qui avaient pourtant su s'adapter aux différentes transformations de l'industrie du bois depuis la création de la forêt au XIX° siècle. Le modèle économique historique de la forêt des Landes, celui d'un capitalisme terrien et rentier de petits propriétaires, serait alors profondément modifié par l'arrivée de fonds d'investissement alliés aux grands propriétaires et aux coopératives forestières. Jusqu'à présent, les pratiques prédatrices de ces nouveaux acteurs ne sont pas évoquées dans le débat public. » [10]
Le principal débouché du bois landais, l'industrie papetière, connaît de son côté un mouvement de concentration expéditif ces dernières décennies et des multinationales comme Smurfit Kappa ou Swiss Krono ont installés des usines au milieu de la pinède. Si ce haut niveau de concentration capitaliste dans l'industrie papetière fait face à une propriété encore assez morcelée, où de grandes tenures voisinent encore avec de petites et moyennes parcelles familiales, il semble que les incendies contribuent à accélérer un mouvement de concentration capitaliste des exploitations, lui-même étroitement lié à la financiarisation de la pinède landaise. La petite bourgeoisie des propriétaires qui vivotait de la rente forestière sera sans doute la grande perdante, évidemment incapable de résister à la concentration du capital : cette classe qui a toujours servi de coussin amortissant la violence du capital a quand même contribué à créer les conditions du désastre actuel, sur lequel les capitalistes n'ont plus qu'à surfer allègrement.
La métropole, qui est la forme sous laquelle le capital étend son emprise territoriale, détruit inexorablement la campagne. Pour l'économie politique, cette dernière n'est plus qu'un espace, au sens le plus neutre, subordonné à la logique métropolitaine. Comme le dit le géographe landais Jean-Pierre Lescarret, « L'histoire économique de la Grande Lande a trop été écrite par les forestiers et les marchands d'histoire. Sans doute la forêt a-t-elle eu ses heures de gloire, mais pour les communautés villageoises, le prix à payer a été très lourd. L'agropastoralisme avait généré une civilisation, le pin a été le fondement d'une économie, ce qui est tout autre chose. » [11]
Un aspect de cette extension est évidemment la suburbanisation. Dans les Landes de Gascogne, près de huit mille hectares de pinède ont été transformés en lotissements individuels au beau milieu des pins, voire en plate-forme logistique - vendre une parcelle à des promoteurs immobiliers permet à un propriétaire de réaliser un petit capital en une opération, alors qu'il faut des années pour enfin réaliser la plus-value qu'une plantation peut rapporter une fois le bois vendu. Après les incendies, certains forestiers ont reproché aux pavillonnaires d'avoir fait construire en lisière des pinèdes, multipliant les occasions de départ de feu, les pavillonnaires reprochant inversement aux forestiers d'étendre au maximum les surfaces boisées par souci de rentabilité (divers ingénieurs ont effectivement témoigné de pratiques d'extension abusive, d'arbres plantés sur des pare-feu, des talus et des chemins). De fait, les incendies les plus récents ont eu lieu dans la partie nord de la pinède, au sud du bassin d'Arcachon en 2022 et au nord du bassin en direction de Bordeaux en 2026. Autrement dit, dans des secteurs où se sont multipliées les constructions, principalement pavillonnaires, destinée à des gens qui fuyaient la pression foncière qui sévit sur l'agglomération bordelaise et y fait monter les prix [12].
Une étude réalisée en Gascogne a établi que 80% des départs de feu se déclenchent à moins de 50 mètres des habitations, « l'urbanisation dans les zones à risque signifie aussi mécaniquement l'augmentation des victimes et des dégâts potentiels, surtout lorsque cette urbanisation se fait sous forme de prolifération anarchique au contact de la forêt » [13]. Il semble que durant l'incendie la protection des villégiatures bourgeoises, autour du bassin d'Arcachon, ait davantage pesé que celle des zones pavillonnaires peuplées de gens relativement modestes. Ainsi les habitants du Porge, qui s'est retrouvé quasiment encerclé par les flammes et où environ deux cent maisons ont été détruites, ont-ils dénoncé le fait que les pompiers aient reçu l'ordre d'abandonner le secteur pour protéger le Cap Ferret, avec ses villas cossues. Un habitant du Porge interrogé par un média a carrément déclaré « ce qui s'est passé ici pendant l'incendie ça relève de la lutte des classes »...
Le président Macron, qui s'était empressé de déclarer après l'incendie de 2022 « on replante » ne remettra pas en cause le paradigme extractiviste, et ses successeurs pas davantage. De fait le projet industriel E-Cho qui est à l'étude afin de produire du bio-carburant pour avions et bateaux à partir du bois landais à Lacq, au sud des Landes, a été reconnu par l'État comme « projet d'intérêt national majeur »... Les voix qui s'élèvent de tous côtés pour réclamer qu'on replante au moins à 20% en feuillus, qu'on restaure certaines zones humides et qu'on ménage des terrains non boisés, ces voix qui témoignent d'un bon sens élémentaire ont peu de chance d'être entendues face à la folie productive, que le processus de concentration industrielle et de financiarisation vient exacerber.
Alèssi DELL'UMBRIA, quelque part dans la forêt provençale, août 2026.
[1] Selon les chiffres communiqués sur le site indépendant www.sylvie-forêt.com. Le ministère de l'Intérieur avance des chiffres supérieurs, 119 000 hectares, mais qui leur fait confiance ?
[2] Christophe Plomion, « Les Landes, laboratoire de la forêt de demain ? », Libération, 15 mars 2023.
[3] Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, habiter un territoire en lutte, La Découverte, 2017.
[4] Forêt de Gascogne. Le journal de la forêt cultivée, no 639, juin 2017. L'argument du paludisme qui fut mis en avant pour justifier le drainage de ces zones humides est aujourd'hui encore agité par les défenseurs de la plantation : mais si les Landais souffraient de fièvres, la malaria n'était pourtant pas la pathologie principale, à une époque où sévissaient là comme ailleurs diverses maladies endémiques comme la tuberculose.
[5] Laurie Debove, « Assainir les marécages », Wave Magazine, juin 2026.
[6] Ainsi l'opération entreprise par Saddam Hussein contre les marais dans les deltas du Tigre et de l'Euphrate, après la première guerre du Golfe, qui abritaient une population lacustre traditionnellement rétive à l'autorité de Bagdad... Cf. Alec Absaroka Konigsberg, « Ecocide, Saddam Hussein's Destruction of the Iraqi Marshlands » https://penn.manifoldapp.org/read/ecocide-iraqi-marshlands/section/25c5d84e-2889-4d8c-88e8-9b74fe4fe971.
[7] Jacques Sargos, Histoire de la forêt landaise, du désert à l'âge d'or, 1997.
[8] Arthur Guérin-Turcq, « Le feu et le capital, les incendies dans les Landes de Gascogne en 2022 », Études Rurales 2024/2, Éditions de l'EHESS, 2024.
[9] Sylvain Angerand, fondateur de l'association de défense des forêts Canopée, interview Reporterre le 9 mars 2026.
[10] Arthur Guérin-Turcq, Id., op.cit.
[11] Jean-Pierre Lescarret, La vie dans la Grande Lande au temps des bergers et des loups, Pau, Éditions Cairn, 2008
[12] « Le Sud-Gironde se révèle donc un espace de seuil entre un littoral touristique attractif, une aire urbaine en croissance et un plateau landais plus rural. » dit Guerin-Turcq dans son analyse de l'incendie de 2022, citant le cas typique de la commune de Belin-Beliet, « ville-relais » desservie par l'autoroute gratuite A63, à trois quart d'heure de Bordeaux comme d'Arcachon, deux agglomérations où le prix du mètre carré n'a cessé de grimper. Cette commune, qui s'est trouvée menacée par l'incendie de 2022, a pourtant vu sa population littéralement décupler.
[13] C. Bouisset, « L'urbanisation anarchique, facteur aggravant des incendies dans les Landes », The Conversation, 11 août 2022, cité par Guerin-Turcq, Id, op.cit.
25.08.2026 à 20:02
dev
Après les incendies qui ont ravagé la France puis la Belgique, certains parlent de « relancer les marches climats ». À toutes fins utiles, le Groupe Anathème qui avait été actif lors de la première vague des marches climats et dont il est malheureusement important de rappeler que les prévisions se sont avérées exactes, nous a transmis ce poème rédigé lors de cette séquence antérieure. Une contribution à la mémoire des vaincus qui, peut-être, permettra de lutter, sinon pour le climat, au moins contre l'amnésie tout intéressée de ceux qui enjoignent à se remettre en marche.
Monsieur le professeur
nous a dit : « Il est l'heure !
De marcher pour le climat,
avançons dans le bonheur ! »
Monsieur le professeur a dit :
« Ça, c'est la démocratie,
et vous autres, mes enfants,
vous sauverez le monde en marchant. »
Semaine 1, ça marche bien,
combien d'marches avant la fin ? (x2)
On croisait aux balcons
des gens charmants, souriants,
applaudissant les garçons
et les filles en passant.
Ils étaient fiers de nous,
et nous, on était confiants.
Comme des petits fous,
nous marchions en chantant.
Semaine 2, ça marche bien,
combien d'marches avant la fin ? (x2)
Il y avait la police
afin de nous protéger,
et avec eux, complices,
des grands-parents pleins de fierté.
Tous en chœur, ils disaient :
« Surtout, ne changez jamais !
Vous n'êtes pas violents,
et c'est ça qui plaît aux gens ! »
Semaine 3, ça marche bien,
combien d'marches avant la fin ? (x2)
On a bien plu aux gens,
ils disaient : « Qu'ils sont charmants ! »
Les journalistes de reprendre :
« Ces enfants sont tellement tendres ! »
Et nous, on était confiants,
car la fête était bien là,
en marchant, en marchant,
en marchant pour le climat !
Semaine 4, ça marche bien,
combien d'marches avant la fin ? (x2)
Y en avait, tout en noir,
qui criaient des choses bizarres.
Ils chantaient des chansons
qui causaient des insurrections.
Ils gueulaient avec malice :
« Tout l'monde déteste la police !
Cop 1, cop 2, cop 21,
combien de cops avant la fin ? »
`Semaine 5, ça marche bien,
combien d'marches avant la fin ? (x2)
On a marché et marché
jusqu'à en être épuisés.
Puis vinrent les élections,
on est rentrés à la maison.
Les adultes nous ont promis :
« On prend en main votre vie. »
Et comme on a été mignons,
ils nous ont pris pour des cons.
Semaine 361, ça marche plus,
sur la Terre, on respire plus.
On a tous marché pour rien,
et maintenant, c'est la fin.
Salauds d'politiciens,
si c'était à recommencer,
on se mettrait tous en noir
pour dépaver les trottoirs.
On crierait : « Insurrection ! »
Et on chanterait des chansons :
« Écologie sans transition !
Gouvernement, destitution ! »
Groupe Anathème