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25.05.2026 à 19:16

Texte pour le peuple palestinien

dev

Entendez-vous le rossignol chanter l'horreur barbare du monde Il s'attelle à clamer en rimes les cadavres les massacres les génocides Lorsque la lune est pleine Il profane la tombe de l'oubli chante les fosses communes les charniers Sous le soleil de minuit Il s'éprend des squelettes écoute les résonances intimes des tombes des fosses des gisements de corps se laisse aller aux silences aux voix muettes aux murmures des os Le rossignol a perdu ses ailes printanières La colombe a (…)

- 25 mai / , ,
Texte intégral (1076 mots)

Entendez-vous le rossignol chanter l'horreur
barbare du monde

Il s'attelle à clamer en rimes les cadavres
les massacres les génocides

Lorsque la lune est pleine
Il profane la tombe de l'oubli
chante les fosses communes les charniers

Sous le soleil de minuit
Il s'éprend des squelettes
écoute les résonances intimes des tombes
des fosses des gisements de corps
se laisse aller aux silences aux voix muettes
aux murmures des os

Le rossignol a perdu ses ailes printanières
La colombe a délaissé son éclat d'antan

Les plumes dans le sang des enfants tués par
les balles des diplomates
des nouveaux nés noyés sous les gravats

Ces guerres loin de nous obscurcissent le ciel
Les néons des missiles de guerre fulminent dans
la nuit bleue-noire
Les sirènes agitent les corps les têtes les
cervelles

Les blindés au sol qui racolent
vos âmes qui s'envolent
Les gens sous les bombes (sous les bombes)
vos mains sur vos joues
vos sourires dégarnis

Les armes à feu pointent le ciel étoilé

Vers qui se tourne l'enfant qui ne veut pas
mourir
Cet enfant qui aime sa maison blanche
Cet enfant à qui manque le soleil d'avril

Ici-bas il y a le cri des cygnes et le chant
des bombes
Il y a les os les gravats les cailloux le ciment
des bâtisses effondrées
les vestiges de guerre entassés
le béton la poussière
Des maisons des enfances des amours oubliées
Quelques fantômes quelques images furtives
d'une époque de fureur et de sang

Vers qui se tourne l'enfant qui ne veut pas naître

Voyez cette chape de plomb ce dôme de fer
Le cri ardent de l'enfant s'y cogne

*

À bout portant sur l'esplanade
une femme déploie son voile
Les keffiehs s'envolent et parsèment
le firmament de couleurs crépitantes

*

Le cri des mômes
Le bruit des bombes
La peur des mères
L'effroi l'effroi l'effroi
Les corps lacérés des gosses
Les balles qui sifflent les balles qui tuent
Le regard perdu des pères
Le courage des familles
Les corps décharnés
La famine le cri du ventre le cri des êtres
Les poètes sacrifiés des villes assiégées

Où sont les jouets des enfants et les caprices des minots
Où sont les manuels scolaires les dictionnaires
les dessins enfantins

On bombarde des écoles on
bombarde des écoles
on bombarde des écoles
on bombarde des écoles
on bombarde des écoles
on bombarde des écoles
on bombarde des écoles

Je pleure cette poésie
sans cri de jeunesse

Jeunesse
ô donjon où tu vis

Les familles fuient
les familles s'exilent

les familles pleurent
dans la terreur
de la nuit ensanglantée

mais les familles avancent
vers la lumière
et c'est assez

Ô rossignol
n'implore plus
Glisse vers la liberté au travers des écorces mûres
Nulle balle ne teint le battement de tes ailes
Vigoureux sera l'olivier
où combat ton ney

*

quelques missiles
jaillissent de l'obscurité ténébreuse
quelques civils à terre
frémissent pour la dernière fois

Zones humanitaires
zones mortuaires
Ô réfugiés de Rafah

L'industrie militaire a son idéal
sa logique meurtrière
frénétique
logique mathématique d'accumulation
logique de destruction : « que le rossignol se taise ! »

*

Quand vos os eurent frappé la terre
chancelant à travers vos visages
Amour amour rien ne fut anéanti
un amour frais vint dans un éclat
vous ranimer et vous ressaisir

Et si la chaleur s'était omise de vos corps
Une chose continuait
Opposée à la vie agonisante

Terre et ciel ne renonceront jamais
à leurs féeries saisonnières à leurs danses lumineuses

Que le rossignol transporte le verbe
Toi qui passes entre l'épanoui et l'oubli
Touche les fleurs de ton chemin
Efforce-toi par ta chaleur blanche et ta suave persévérance
de diffracter leurs souvenirs

Que diras-tu
Tu nous parleras d'un amour si lointain qu'il rejoindra l'enfance

*

Entendez le frémissent du vent
entendez le sifflement de l'océan
faire chavirer les cœurs

L'insolence de l'enfance gazaouie est
persistante

Armand

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25.05.2026 à 19:09

Antinomies du gouvernement par le chaos

dev

« Ce ne sont pas même des barbares conquérants mais des pèlerins du néant » Alain Brossat

- 25 mai / , ,
Texte intégral (11574 mots)

Cette semaine, le philosophe Alain Brossat, tente de déchiffrer la politique trumpiste. Si l'acte même de gouverner à toujours consisté à rationaliser la violence pour produire la stupeur et les "bonnes" conduites, que se passe-t-il lorsque le chaos devient la puissance et le coeur même de l'ordre ? « La politique du chaos mise en œuvre par Trump, c'est la version hystérique et terminale de la dérégulation néo-libérale. »

Dans la mythologie grecque, le Chaos est cet état des choses premier qui précède l'apparition des Dieux. Une faille, une béance, un non-temps primordial antérieur à l'éclosion de la lumière, laquelle est nécessaire à l'apparition de la vie. Pour évoquer l'origine des dieux, il faut se référer au Chaos (ce que fait la théogonie d'Hésiode, VIIIe siècle avant J.C). Chaos précède Gaïa (la Terre) et les principaux éléments, le Ciel, les Ténèbres, la Nuit, le Jour, la Lumière... Il est informe, inerte, un amas – ou bien alors un abîme.

L'apparition des dieux est donc la condition pour qu'un ordre prenne forme, dans lequel les humains vont trouver leur place. L'existence et la vie commune de ceux-ci sont donc placés sous ce signe. Les dieux leur assignent un destin et celui-ci, aussi tragique ou tortueux ou habité par le conflit puisse-t-il être, a pour horizon une certaine forme d'ordre. L'apparition des dieux est une production d'ordre. En allant à l'essentiel, on ne se contentera pas de souligner que les dieux règnent dans le cosmos post-chaotique, mais qu'il leur revient de gouverner les hommes – fût-ce de haut ou de loin.

Pour aller droit au sujet en abrégeant les préliminaires, au risque de l'approximation, on dira, en empruntant à la théologie politique de Carl Schmitt que le gouvernement des vivants, quelle qu'en soit la forme, n'est jamais que la transposition dans le monde profane de ce récit des origines. L'état de nature, c'est la transposition dans la pensée contractualiste hobbesienne du Chaos primordial des Grecs, et ce qui rend possible la production d'un ordre social et politique est l'apparition du Souverain, héritier profane des dieux anciens. Il faut que le Chaos primordial (l'état de nature) ait été relégué dans cet état antérieur des choses où n'existaient ni temps ni espace pour qu'apparaisse un ordre dans lequel les mortels deviennent gouvernables par les immortels. Dans la perspective hobbesienne, une souveraineté particulière est bien périssable, mais la figure du Souverain s'impose, elle, comme impérissable. En son absence, pas de gouvernement des vivants, pas d'ordre social ou politique, rechute dans le chaos primitif (la guerre civile, la lutte de tous contre tous).

On retiendra ceci de ce raccourci : le gouvernement (plutôt que le règne), cela consiste en premier lieu en la production d'un ordre de forme toujours singulière, mais qui a pour prémisse, en général, la révocation du chaos, c'est-à-dire cet état gazeux où rien ne peut prendre forme ou consistance. Gouverner, cela consiste en la production de cet ordre en vue de l'exercice d'un pouvoir ; mais les choses pourraient aussi bien se dire à l'inverse : gouverner, cela consiste à établir des formes de pouvoir destinées à mettre en place ou assurer la pérennité d'un certain d'ordre.

Dans les sociétés modernes (occidentales), la production de l'ordre est inséparable du gouvernement des vivants, lequel appelle des stratégies et des tactiques, des savoirs et des techniques spécifiques – avec Foucault, par exemple, on mettra l'accent sur les disciplines dans lesquelles se condensent ces notions et qui, étant des moyens en vue de fins particulières, ont pour prémisses non seulement des savoirs en général mais aussi, plus spécifiquement, des formes de rationalité, des modes de rationalisation. On pourrait ici rapprocher Foucault de Max Weber.

Mais aussi bien, produire de l'ordre, ordonner le monde environnant, cela va bien au delà de la normation des conduites. Il faut ordonner les formes de vie en général, ce qui passe par l'organisation de la production, la maîtrise (au moins relative) des processus économiques, la distribution de l'espace, la régulation des échanges, le contrôle des circulations, la prise en charge des conflits entre groupes humains... j'en passe.

Le motif du Chaos hérité de la tradition grecque est, en ce sens, réinterprété, redéployé. Le chaos, dans la perspective des gouvernants, c'est ce qui menace sans cesse de refaire surface et d'imposer ses conditions si le gouvernement des vivants et des choses vient à défaillir. Gouverner, c'est donc arracher les vivants, les choses, les mots (les discours) au chaos naturel, produire de l'ordre dans toutes les dimensions, toutes les sphères de vie. Le gouvernement (dans son sens le plus extensif) a, en ce sens, un pacte avec la connaissance et, à la jointure des deux plans se déploient les savoirs – là où la connaissance (la production de l'intelligibilité du monde) rejoint les enjeux de pouvoir et devient indémêlable de ceux-ci.

Le gouvernement des vivants n'est au fond qu'une petite partie de la production de l'ordre et, dans cette petite partie, le gouvernement, entendu dans le sens qui prévaut aujourd'hui, une partie plus infime encore. Si gouverner consiste à prendre l'ascendant sur le chaos naturel et sur la tendance perpétuelle du désordre à reprendre le dessus, alors il faut l'envisager tel qu'il se développe dans tous les azimuts – il faut dresser des cartes pour que la navigation lointaine et l'exploration des terres soient rendues possibles, il faut enseigner aux gens l'art de se tenir à table et la manière civilisée de satisfaire leurs besoins naturels (les traités de savoir-vivre servent à cela), il faut promouvoir des règles de circulation sur les routes, il faut, pour rendre le monde habitable et les vivants gouvernables, produire un nombre infini (et en constant renouvellement) de savoirs et de techniques dont la diversité excède, et de loin, tout ce que le recours à la violence ou une approche contractualiste des rapports entre sujets ou groupes humains peuvent envisager.

Ce qui rend les choses compliquées, c'est ceci : pour disposer des moyens de gouverner (au sens de produire de l'ordre), il faut se pourvoir d'un certain monopole de la violence – ce n'est pas pour rien qu'on appelle la police forces de l'ordre. Or, la violence est habitée par le désordre, elle a, dans tous ses usages, partie liée avec le trouble, la contrainte, le danger, les passions tristes, la mort. C'est le paradoxe souligné par Machiavel dans Le Prince : pour instaurer un ordre qui ait quelque chance de durer, il faut en passer par un moment violent, un désordre calculé destiné à produire des effets de sidération ou de tétanie sur la « populace ». Pour étendre un empire, c'est-à-dire passer d'une forme d'ordre à une autre, il faut transiter par ce moment de désordre paroxystique qu'est la guerre. La guerre est généralement vue par ceux qui y recourent comme un moyen en vue d'une fin - un état de paix plus favorable que celui qui prévalait auparavant. La paix, quelle qu'en soit la forme, est ici entendue par excellence comme figure de l'ordre. Il existe donc des connivences secrètes entre ordre et désordre, le désordre ou le trouble étant ici compris comme des euphémismes, des produits dérivés, des cas particuliers ou des reprises partielles du chaos originel.

Cependant, les passages par le désordre auxquels recourent habituellement des gouvernants reposent sur des calculs, ils sont orientés vers des finalités et ils reposent donc sur des formes de rationalité – des stratégies, des tactiques, des ruses, des techniques, des savoirs, etc. Les gouvernants qui recourent à ces moyens se voient en maîtres de la dialectique de l'ordre et du désordre – il arrive (souvent) que cette maîtrise soit illusoire et que les désordres qu'ils ont provoqués en se fondant sur des calculs les emportent dans un maelström chaotique (les déroutes militaires retentissantes étant une des formes les plus courantes et exposées de ces mauvais usages de la dialectique de l'ordre et du désordre). La guerre est toujours un point de passage risqué entre deux formes d'ordre, elle est un des visages du désordre (ou de chaos) extrême plus ou moins volontairement calculé et provoqué par des puissants disposant de moyens de force et les déployant en vue d'une augmentation de leur puissance ; à moins, bien sûr, qu'elle ne soit entièrement subie – une guerre défensive visant à protéger une forme d'ordre menacée par un agresseur.

Dans tous les cas, la production d'une variété de chaos découlant de l'emploi massif de la force vive (la violence armée en règle générale) a le statut de l'exception, d'une montée en intensité requise, dans une perspective où le retour à une sorte d'ordre plus favorable (quelle qu'en soit la forme, une fois encore) est la visée ultime. Les nazis, à partir de 1937, provoquent des crises calculées destinées à déboucher sur l'augmentation du Lebensraum de l'Allemagne, crises auquelles succèdent des intermèdes fallacieux de réduction des tensions (Accords de Munich), et débouchant, avec le déclenchement des hostilités contre la Pologne, sur la Seconde guerre mondiale. Il s'agit alors d'une guerre de conquête ; son but est distinct : une fois la victoire remportée (et ayant pour conséquence, en vertu de l'infâme traité germano-soviétique, le partage de la Pologne entre Hitler et Staline), d'établir, dans les espaces conquis, une nouvelle forme d'ordre ; la victoire entraîne la mise en place d'une administration despotique allemande, les autorités locales polonaises sont placées sous tutelle, une sorte d'ordre colonial impliquant entre autres le pillage des ressources du pays, la réduction en état de quasi-esclavage d'une partie de sa population se met en place, le tout sur fond d'idéologie raciale - le peuple des Seigneurs aryens étant tout naturellement destiné à dominer les Slaves de toutes espèces.

Avec l'attaque déclenchée contre l'URSS durant l'été 1941, ce projet d'extension de l'ordre germanique dans l'Est européen, jusqu'aux confins de l'Oural au moins, prend un nouvel élan. Et, lors de chacune de ces poussées conquérantes, avec le lot de destructions et de massacres qu'elles provoquent dans les nouveaux territoires gagnés sur l'ennemi (et dont les Juifs vont tout particulièrement faire les frais), c'est bien l'ordre nazi qui s'installe – quand bien même celui-ci aurait avant tout en pratique, le visage de l'horreur et de la terreur. Il n'est pas anecdotique (pour notre propos) de rappeler ici que les nazis, à commencer par le Führer, étaient des maniaques de l'ordre. La Solution finale, aussi inconcevable la chose puisse-t-elle nous sembler, était perçue par ses promoteurs comme par ses exécutants comme une opération de mise en ordre avant tout, consistant à faire en sorte que les territoires conquis soient désormais judenrein. La mise en ordre ne se sépare pas ici de la purification, du nettoyage, de l'épuration, les Juifs étant perçus par les idéologues du régime nazi comme facteur de corruption, de dissolution, de trouble et de désordre.

Ce type d'ordre en est évidemment une forme limite dans la mesure où il a un pacte non seulement avec la mort, mais avec l'extermination de la masse. Mais, c'est désormais une banalité de le rappeler, la mise en œuvre de la Solution finale est si rigoureusement planifiée et exécutée avec ordre et méthode qu'il est impossible de la concevoir autrement que comme l'assemblage d'un ensemble de moyens ordonnés à une fin, impliquant donc toute une rationalité instrumentale, des plans, des techniques, des objectifs mis au service de la réalisation d'un programme. Tout se passe (ou est supposé se passer) selon un ordre minutieusement établi, d'un bout de la chaîne à l'autre, y compris le dernier maillon de celle-ci – la descente des déportés du train, la sélection, la conduite de ceux qui sont voués à l'extermination immédiate à la chambre à gaz, leur mise à mort par asphyxie, l'évacuation et la crémation des corps...

Tout conquérant ambitionne d'établir un ordre nouveau. Napoléon mit l'Europe à feu et à sang, mais ce qu'avait en vue ce « professeur d'énergie » (Maurice Barrès) était bien une nouvelle forme d'ordre européen, établie sur les ruines du système des monarchies et des empires dynastiques. La formation des empires coloniaux européens, puis, après les deux guerres mondiales, celle de l'empire américain (états-unien ) sont également conformes à ce modèle très général, inscrit dans la très longue durée, ceci dans la civilisation occidentale et sans doute au-delà.

Mais précisément, le soupçon qui nous vient aujourd'hui et n'a cessé de se renforcer depuis le début du second mandat de Trump est celui-ci : que les productions de désordres violents et de moments d'intensité chaotique produits par cette Amérique-là, en vue de la reconquête de sa position hégémonique (sa « grandeur »), ne seraient plus vraiment compatibles avec cette grille.

Tout semble se passer désormais comme si le fil dialectique qui reliait la production de moments violents (expéditions militaires, coups d'Etat, course aux armements, crises ayant pour cadre la Guerre froide...) à la défense, la restauration ou la production de formes d'ordre obéissant à des objectifs stratégiques (faire que l'Amérique latine demeure l'arrière-cour des Etats-Unis, empêcher que des armes nucléaires soviétiques soient installées sur le sol cubain...), tout se passe comme si ce fil était désormais rompu.

L'offensive tous azimuts conduite par le gang regroupé autour de Trump et qui s'est emparé des commandes de la machine de guerre « America » apparaît comme un OVNI politico-historique, dès lors qu'on l'envisage sous l'angle des finalités supposées de l'usage des destructions massives et de la production du chaos. Cette politique apparaît davantage tissée de passages à l'acte sans suite, de coups de sang, de décisions improvisées ou prises sous influence, de lubies (le tout dans un parfait état de dispersion et de discontinuité) que fondée sur des calculs rationnels d'intérêt prenant en compte le court comme le long terme – des calculs débouchant sur des actions envisagées et entreprises en vue d'une fin distincte. Aujourd'hui, la politique extérieure des Etats-unis ressemblerait davantage à une séance de shadow-boxing conduite à l'aveugle sur un ring plongé dans l'obscurité.

Pour dire les choses simplement : quand deviennent criants le contraste et la disproportion entre les moyens dont dispose une puissance (ici réduite aux dimensions d'une sorte de bande ayant concentré entre ses mains les moyens du pouvoir) de déchaîner les feux de l'enfer et l'imprécision de ses intentions (quels buts tangibles ces gens poursuivent-ils, en vérité ?), alors les prises intellectuelles que nous pouvons nous assurer sur la politique internationale de cette famiglia mafieuse deviennent très incertaines.

Nous sommes intuitivement sensibles à l'apparition d'un novum d'une si inquiétante étrangeté que nous échouons à le nommer. La déliaison flagrante de ces actions brouillonnes (des rodomontades sur l'achat du Groenland à la guerre contre l'Iran en passant par l'enlèvement de Maduro et les menaces d'invasion de Cuba, la création du fantomatique « Conseil de la paix » censé régler tous les conflits qui criblent le Moyen-Orient d'un coup de baguette magique...) d'avec une stratégie concertée et ordonnée nous jette dans le plus grand des troubles. C'est que nous sommes habitués à ce que les gens de l'Etat, dans le domaine de la politique extérieure et dans le champ des relations avec les autres Etats, défendent des intérêts particuliers, généralement établis dans une longue durée ; à ce que dans cette sphère prévalent les calculs et les continuités stratégiques lisibles ou au moins déchiffrables, plutôt que les lubies et les coups de sang.

Dans la configuration présente, ce qui semble prévaloir, par contraste, ce n'est pas le calcul mais la jouissance : on exhibe sa force, ce qu'on pense être sa toute-puissance, notoirement boostée par les nouvelles technologies (à commencer par l'intelligence artificielle), on fait un show avec cette force sur un mode hyperviolent en décapitant les puissances adverses, en terrorisant et massacrant les populations civiles, en frappant les sites stratégiques, en tirant des traites sur les connivences du Pentagone avec la Silicon Valley, en se calant sur l'hubris fasciste des dirigeants israéliens (leur rêve de régner en maîtres sur l'ensemble du Moyen-Orient) ; mais ceci sans idées particulières à propos du lendemain et du surlendemain de ces démonstrations de force massacrantes.

Quand il s'agit de jouir (dans l'instant, donc, par définition,) de ces exhibitions de la capacité à produire le chaos (wreak havoc) plutôt que de vouloir, c'est-à-dire réaliser un objectif susceptible de se traduire en pratique, dans le réel, sous une forme stable (un nouvel ordre) - alors on entre vraiment dans ces eaux inconnues où la philosophie politique (je ne parle pas ici de la dite science politique qui n'est que la servante académique de la politique institutionnelle) ne s'aventure que dans la crainte et le tremblement – son sonar apparaît bel et bien durablement en panne.

A l'évidence, ces gens-là (l'amalgame d'illuminés et d'opportunistes qui entoure Trump) ne sont pas des conquérants ou des re-conquérants ordinaires, et moins encore des colonisateurs – à la différence des colons fascistes juifs en Cisjordanie - avec ceux-là, nous sommes en terrain de connaissance. Ce sont surtout, dirait-on, des enfants psychotiques qui trouvent leur plaisir à détruire, semer la terreur, provoquer le chaos – plaisir pervers, abject et surtout ouvertement nihiliste. Ce ne sont pas même des barbares conquérants, des Gengis Khan, mais des pèlerins du néant. Ce qu'ils « veulent », cela ne peut se formuler à proprement parler comme un vouloir, puisque c'est le chaos, c'est-à-dire ce qui nous reconduit en deça de toute forme ou espèce d'ordre. Le raccourci qui conduit de l'usage de la violence extrême à la production du chaos durable (comme état limite et figure politique impensable) ne passe pas par la case « conquête ».

On a déjà connu les prémisses de ce glissement de la stratégie conquérante ou hégémoniste vers la jouissance associée avec la production du chaos à l'occasion de la seconde guerre d'Irak. La guerre, dès lors, change d'horizon : il ne s'agit plus de viser la défaite de l'adversaire, mais la production, dans ses espaces de vie, d'un chaos généralisé sous la forme d'une régression historique, d'un effondrement culturel et social, d'une thanatopolitique se destinant à porter atteinte aux fondements même de l'existence des populations concernées ; ceci en détruisant de façon systématique toutes les infrastructures vitales de leur pays.

On peut dire, dans un premier temps, qu'ici, comme en d'autres matières, la bande à Trump s'est mise à l'école des dirigeants israéliens, de ce qui a, de longue date et bien avant Netanyahou a été au fondement de leur ligne de conduite à l'endroit des Palestiniens – moins réprimer ce qui résiste à l'apartheid et à l'expansion territoriale que saper sans relâche le socle même de leur existence collective. Moins neutraliser les rebelles, étouffer dans le sang les soulèvements que pratiquer une attrition permanente d'une intensité si élevée qu'elle fait basculer en continuité la vie dans la survie, la précarité perpétuelle. En ce sens, la question est moins de savoir combien le vies palestiniennes la violence de l'Etat sioniste a prises depuis la Nakba que celle d'imaginer combien elle en a empêchés de venir au monde. La Nakba continue est ce processus par lequel le peuple palestinien est réduit à une condition résiduelle, en tant qu'il se trouve exposé à une thanato- (ou nécro)-politique d'intensité variable selon les séquences politico-historiques, mais en tout cas ininterrompue. La production réglée du chaos, d'un état de précarité, d'insécurité, d'angoisse, de terreur qui constitue la condition durable qu'endurent les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie découle de ce décret : pour qu'ils ne trouvent pas leur place parmi les peuples du monde et soient reconnus par ceux-ci comme tel(s) (un peuple dans la pleine acception du terme), il faut prendre le problème à la racine – saper les fondements de leur existence matérielle, les user et les mutiler en permanence comme corps collectif - une biopolitique inversée ou bien, si l'on préfère, un gouvernement d'une catégorie de vivants définis comme espèce encombrante et superfétatoire.

Mais ici - second temps - dans la permanence et la continuité de cette attrition, nous identifions aisément les éléments d'une stratégie, de la mise en œuvre d'un arsenal toujours plus perfectionné et brutal, pervers à plus d'un titre, de moyens en vue d'une fin distincte – empêcher les Palestiniens d'exister comme peuple auquel l'Etat d'Israël serait contraint de reconnaître les droits attachés dans les sociétés modernes à cette condition – à commencer par celui de disposer de lui-même et de décider de son propre destin.

Or, ce qui nous trouble aujourd'hui, c'est que si le wild bunch assemblé autour de Trump s'est bien mis à l'école de Netanyahou là où il est qiestion de produire un chaos destiné à mettre à genoux l'ennemi déclaré du moment, de recourir à la terreur fondée sur l'écrasante supériorité en moyens militaires et technologiques, on ne comprend plus très bien selon quelles fins se destine cette accumulation de ruines et cette fabrication d'une instabilité généralisée durable dont les conséquences sont par définition imprévisibles.

A l'évidence, le grand récit propagandiste agencé autour du motif de l'exportation de la démocratie à la pointe des baïonnettes n'est plus tout à fait de saison quand on écrase sous les bombes ceux qu'il était question, la veille encore, de libérer de la tyrannie ; pas davantage que quand, dans la foulée de la guerre déclenchée par Israël et les Etats-Unis contre l'Iran, le Hezbollah reprend du poil de la bête et le Hamas consolide ses positions dans la partie de Gaza qu'il contrôle. A l'évidence, le blocus du détroit d'Ormuz par la marine de guerre US est une singulière façon d'assurer la « liberté des mers » - autre grand motif de la propagande états-unienne et occidentale (ce motif accompagne comme son ombre la colonisation européenne puis l' expansion impérialisme états-unienne depuis le XVIIe siècle – Grotius – De la liberté des mers, 1609).

Tout se passe comme si la production du chaos et de l'instabilité généralisée, la destruction des bases de ce qui pouvait persister d'un ordre international fondé sur des règles (toujours disputées mais dans l'ensemble dotées d'une efficace modératrice) s'étaient substituées aux visées et aux pratiques impériales-impérialistes classiques. La constitution de chasses gardées, la mise en place d'Etats clients ou fantoches, l'institutionnalisation de l'échange inégal entre maîtres du Nord global et subalternes du Sud global, etc. - tout ceci apparaît comme en passe d'être rejeté dans le passé au profit d'actions inspirées par le changement climatique (dont l'existence est, au demeurant, farouchement nié par Trump et ses charlatans) : une succession chaotique et désordonnée de tornades, typhons, pluies diluviennes, inondations-du-siècle, sécheresses inédites et autres plaies d'Egypte au centuple... Le réchauffement climatique comme modèle inattendu pour la politique de la superpuissance à la dérive.

Mais alors l'idée même que la production du chaos au fil d'actions sans suite puisse être devenue quelque chose comme un but en soi, ou ce qui en tiendrait lieu, cette notion même conduit nécessairement à une conclusion dont il nous faut mesurer toute la portée : ces gens-là (le clan de Trump) ne sont pas seulement velléitaires, inconséquents, incompétents, bouffis d'orgueil et aveuglés par leurs rêves de grandeur retrouvée – leur sens de la réalité (leur capacité à percevoir le réel et à statuer sur celui-ci) sont profondément altérés. Il ne suffit pas de dire : ils sont (devenus) complètement fous, leurs décisions sont entièrement irrationnelles (attaquer l'Iran, frapper ses infrastructures, bloquer le détroit d'Ormuz au risque de provoquer une crise pétrolière à l'échelle de la planète, avec toutes les conséquences en chaîne) ; il faut statuer sur ce qu'il en est de cette forme de psychose politico-historique (un étrange amalgame de schizophrénie et de paranoïa), sur sa provenance, ses manifestations et surtout sa dynamique. Tout se passe comme si le réel était désormais halluciné par ces gens-là, comme si le monde se peuplait toujours plus densément de leurs hallucinations.

Il faut bien faire la différence entre de mauvais calculs, des décisions maladroites que peuvent prendre des gouvernants, aussi bien en politique intérieure qu'extérieure et le passage à l'imaginaire sous le signe duquel semble désormais placée la politique internationale de l'administration états-unienne. Rétrospectivement, il apparaît que la décision prise par Hitler d'attaquer l'URSS par surprise au cours de l'été 1941 se situe dans une zone grise entre l'un et l'autre – car après tout, rien ne dit que ce coup de poker n'aurais pas pu être couronné de succès, le tournant de Stalingrad et de la bataille de Koursk n'était pas gravé dans le marbre de l'Histoire de toute éternité. Certes, on discerne déjà dans la décision prise par Hitler les signes précurseurs du passage à l'imaginaire (la folie des grandeurs du conquérant imaginant la rencontre entre les éléments avancés de la Wehrmacht et ceux de l'Armée impériale japonaise quelque part en Sibérie ou sur les flancs de l'Himalaya...) ; mais aussi bien, l'opération Barbarossa, si elle est infiniment risquée, s'analyse encore en termes de moyens et de fins – eût-elle débouché sur le chute du régime de Staline, elle eût été assurément qualifiée par les historiens du futur (de ces années-là) non pas comme folle mais comme un génial lancer de dés.

Il n'en va pas du tout de même aujourd'hui avec les acting out de l'administration des Etats-Unis en politique internationale, placées sous le signe premier de l'incohérence et, pour les plus perspicaces des observateurs, de l'illisibilité. Un jour il est question de libérer le peuple iranien de la tyrannie des ayatollahs (en mettant sur orbite le fils du Shah renversé en 1979 et de triste mémoire), un autre de réduire en cendres la civilisation iranienne [1]. Un jour, dans la bouche des dirigeants de Washington, les négociations avec le régime iranien sont sur le point d'aboutir, et le le lendemain, ce sont les feux de l'enfer qui, à nouveau, sont promis aux villes iraniennes.

Le régime du coup par coup, c'est le triomphe de l'hyper-présentisme, l'élément naturel de la politique internationale, ce n'est plus la durée mais l'instant. Visiblement, ce qui signale ici l'extermination de la politique internationale dans son acception traditionnelle, c'est sa fatale contamination par le temps de la com' – l'instant sans suite ni enchaînement impose ses conditions quand la politique étrangère, la guerre et la diplomatie se pensent (si l'on peut dire) au rythme des tweets. Ce qui succombe à cette contagion, c'est ni plus ni moins que le pacte de la rationalité avec la politique d'une puissance face à d'autres puissances, dans un environnement infiniment complexe, fragmenté, multipolaire, agencé autour des conflits. La politique (étrangère, tout particulièrement) en tweets présente un immense avantage – elle réduit la complexité aux conditions de la plus décharnée des simplicités – the good guys (us, that is the US) vs. the bad guys ... Le problème avec cette simplification est (entre autres) qu'elle détruit toute capacité d'anticipation.

L'incohérence des effets d'annonce, le tohu-bohu des rodomontades, la succession sans queue ni tête des imprécations et des promesses de désescalade, toute cette confusion des énoncés, cette prolifération de phrases sans suite porte la marque, dans la rhétorique du pouvoir (ou plutôt, ici, de la puissance déchaînée et hors contrôle) de la plus radicale des dissociations. La dissociation apparaît toujours plus criante entre d'une part, l'usage de la violence, l'exercice de la force (conservant ici son trait essentiel, le monopole de la violence par la puissance étatique) et, de l'autre le gouvernement des vivants et des choses entendu comme production d'une forme d'ordre global et cohérent – tout se passe comme si le premier facteur était en passe de s'imposer résolument, au point de reléguer le second au rang des accessoires, dans l'exercice de la puissance de l'Etat.

Ce n'est pas pour rien que les commentateurs des postures présentes de l'administration états-unienne sont naturellement portés à associer celles-ci à cette réserve d'images prophétiques que constitue le film d'anticipation dystopique qu'est Dr Folamour – l'image du fou de guerre chevauchant son ogive nucléaire et la fouettant avec son chapeau de cowboy. Cette image sublime (tant le grotesque y est associé à la terreur) tend à devenir dans la situation présente quelque chose comme une allégorie, voire un concept-image où se condense toute l'énergie chaotique, l'allant jubilatoire avec laquelle les dirigeants états-uniens congédient le réel au profit de leurs divagations néo-hégémonistes et leur suprémaciste rejuvénilisé. On retrouve ici le motif de la jouissance dans l'instant présent, associée à des images apocalyptiques.

Que ce soit dans le domaines des affaires intérieures ou extérieures, la politique se déploie par définition dans des cadres et selon des contraintes imposés par le réel. Ce sont ces conditions limitatives qui balisent le champ du possible. Toute espèce de rationalité politique, dans son sens courant, se fonde avant toute chose sur la prise en compte de ces cadres et ces restrictions (la finitude est le milieu de la politique entendue dans son sens moderne – quand celle-ci tend à se relancer du côté de l'infini et de l'illimité, ça sent mauvais).

Désormais, dans la perspective de la Maison Blanche, ces cadres et ces contraintes semblent s'être volatilisés. D'autre part, dans le champ de la politique moderne, les paroles et les actes des gouvernants ne sont pas entièrement déliés les uns des autres. Il ne s'agit évidemment pas de dire qu'en règle générale, les premiers font ce qu'ils disent, qu'ils s'en tiennent à leurs engagements et leurs promesses ; que les leurres et la dissimulation, tout autant que les reniements et les volte-face ne produisent pas des effets de dissociation ou de tension constants entre la parole des dirigeants et leurs actes. Il s'agit simplement de noter du fait que, dans la durée, un certain rapport de cohérence, même relative, doit exister entre ce que professent publiquement les gouvernants (ou leurs adversaires dans le champ de la politique institutionnelle) et les décisions qu'ils prennent, les actions qu'ils entreprennent, la « ligne » qu'ils suivent, leur orientation générale.

L'effet de sidération et de désorientation produit par la rhétorique volcanique et incohérente de Trump tient pour une grande part à ce qui s'y constate désormais de la désarticulation à peu près complète de cette relation entre les paroles et les actes. C'est qu'il faut un certain temps (aussi bien aux dirigeants des autres puissances, aux élites mondiales qu'à l'opinion publique en général) pour se familiariser avec l'idée que la parole publique du détenteur du pouvoir suprême dans la première puissance du monde serait une forme de délire (d'intensité variable) peuplé d'obsessions et de rodomontades, de contre-vérités flagrantes et d'imprécations, de trivialités obscènes et de vantardises de saloon, ceci davantage que l'énoncé d'intentions réelles, de déclarations programmatiques, de propositions adressées à des interlocuteurs légitimés.

L'état de transe dans lequel Hitler prononçait devant des foules nombreuses et galvanisées ses fameux discours retransmis sur les ondes est passé à la postérité, parfaite incarnation de l'enragement de la politique nazie et qui débouche sur l'embrasement de l'Europe toute entière. Chaplin, dans une scène anthologique de Le Dictateur, en a tiré le meilleur parti. Il n'en demeure pas moins que la rhétorique incendiaire du Führer conservait dans le réel des référents solides. Lorsqu'il promet aux Juifs européens (et au delà) accusés de conspirer à la chute de l'Allemagne une guerre sans merci débouchant à leur extermination, la Solution finale est en vue. Il y a délire et délire, celui de Hitler est (jusqu'aux derniers temps, ceux du bunker, immortalisés par le film Der Untergang) [2] d'un style hyperbolique mais il est porté par une énergie qui trouve son prolongement dans des projets de conquête ; ceux-ci, l'Europe et le monde en ont fait l'expérience malheureuse, relèvent d'une évidente suite dans les idées.

Quand Trump évoque la perspective du rachat du Groenland au Danemark, de la transformation du Canada en cinquante-et-unième état de l'Union, la métamorphose de Gaza en Riviera destinée, entre autres, aux pétromillionnaires des Emirats, la régression de l'Iran à l'âge de pierre, on a affaire à une forme de délire sensiblement différente. Moins nourri par la folie des grandeurs, l'esprit de démesure qui habitent les dirigeants nazis (et leur émule Mussolini) que par le congédiement de la réalité par un potentat en état d'apesanteur dont le monde perplexe se demande s'il est plutôt le double du roi Lear, d'Ubu ou de Georges III, le roi d'Angleterre having become nuts auquel Foucault a consacré quelques belles pages (Le pouvoir psychiatrique, 1973-74).

Hitler avait des obsessions, des idées fixes, mais cela en effective compatibilité avec la capacité de dessiner des plans d'avenir, de mettre sur pied des programmes d'action, des campagnes au long cours – la raison pour laquelle on l'a parfois rapproché de Napoléon, une comparaison qu'il ne récusait pas. Trump, lui aussi, est hanté par des motifs obsessionnels, à commencer par celui du rétablissement de la grandeur perdue de l'Amérique rêvée à laquelle il s'identifie ; mais ceci se conjugue avec l'incapacité à s'établir dans la continuité et la durée d'une politique s'incarnant sous la forme d'une stratégie raisonnée et cohérente. Le saut perpétuel du coq à l'âne, le régime hyper-présentiste des intensités et arrêts sur image sans enchaînements ni suite – tout ceci fait symptôme et le définit comme l'incarnation pathologique d'un mal d'époque.

C'est au point, remarquait récemment Le Monde, que la qualité première, si l'on peut dire, de son ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, est de réussir, en conférence de presse, le tour de force consistant à faire tenir ensemble les lambeaux épars de la politique internationale de Trump [3] ; ceci plus particulièrement à l'occasion de la guerre en Iran, de réaliser cette opération cosmétique prodigieuse : exposer aux journalistes que derrière les zigzags, les pas en avant et les pas en arrière, les effets d'annonce détachés de toute réalité, se tiendrait un plan d'action réglé sur des objectifs parfaitement définis. Les éléments de rationalité commandant l'action entreprise en commun par Israël et les Etats-Unis sont fabriqués a posteriori et leur milieu n'est pas le terrain (le réel), mais la rhétorique, les éléments de langage. Le chaos est donc bien logé au cœur même de ce qui s'effectue, au jour le jour, et le travail du Secrétaire d'Etat Rubio, responsable de la politique internationale, est de fabriquer des villages Potemkine aux façades aussi impeccablement alignées que possible – une pure production d'illusion.

Par contraste, lorsque Le Monde, toujours, dans la même édition, décrit les assassinats ciblés, par l'armée israélienne, de policiers palestiniens chargés du maintien de l'ordre dans la bande de Gaza comme relevant d'une stratégie du chaos délibérée, c'est un cas de figure tout différent qui se présente : cette stratégie, locale, située dans une séquence particulière, s'inscrit dans une perspective à long terme – il s'agit bien, en entretenant un chaos perpétuel dans l'enclave, de rendre impossible la reconstitution même élémentaire de formes de vie et d'ordre, pour ne pas parler même de retour à la normale ou d'ébauche de reconstruction. Aussi odieuse et criminelle soit-elle, cette tactique (des actions conduites dans un contexte déterminé) trouve bien sa place dans une stratégie plus générale, laquelle découle de la visée à long terme définie plus haut - ce qui présuppose la destruction des fondements biopolitiques de l'existence collective des Palestiniens. La production de chaos se fonde donc ici sur une rationalité instrumentale qui, pour inclure jusqu'aux pratiques génocidaires, n'en relève pas moins de schèmes généraux qui n'en sont pas moins intelligibles comme formes d'une Realpolitik infâme, innommable, en dépit de leur un air de famille avec des précédents que nous ne connaissons que trop bien – dans le contexte de la formation des empires coloniaux européens, des génocides du XXe siècle notamment.

Le « comme si » pratiqué par Rubio est d'une espèce différente. Il s'agit d'assurer vaille que vaille le service après-vente d'une campagne conduite de façon erratique en tentant de masquer le terrible secret qui l'habite : la matrice réelle de cette politique, c'est le chaos. Non pas la production du chaos de propos délibéré, selon des objectifs déterminés, mais le chaos sur le terrain accouplé au chaos dans la tête de ceux qui le produisent ; ceci pour autant que, selon toute vraisemblance, le disque dur permettant d'agir stratégiquement, selon des buts constants et d'inscrire une telle politique dans la durée a implosé. C'est en cela que semble bien consister le trait véritablement inédit du jeu avec le chaos dont Trump apparaît comme le terrifiant expérimentateur. Pour être en unité de soins palliatifs, le sujet n'en demeure pas moins terriblement agité – d'autant plus agité, dirait-on, qu'il est en phase terminale.

Les dirigeants des principales puissances européennes qui se sont lancés à corps perdu dans l'aventure de la guerre en août 1914 ont pu être qualifiés par l'historien Christopher Clark de somnambules pour autant qu'ils se sont laissés emporter par l'enchaînement des circonstances dans le maeström du conflit, à chaud, beaucoup plus qu'ils n'ont choisi, guidés par la réflexion et l'intérêt d'y engager leur force et le destin de leur pays [4]. Ce somnambulisme partagé, épidémique, cependant, demeure différent de l'hypnose trumpienne, peuplée d'hallucinations. Les somnambules de 1914 ont en commun d'être habités par l'idée-force de l'Etat-nation, de la défense et la promotion des intérêts de celui-ci, le nationalisme étant le fondement idéologique de cette matrice et le patriotisme son oriflamme. Même si l'on n'a pas choisi au terme d'une mûre réflexion de conduire les peuples à l'abattoir, pour quatre ans (tout l'inverse, tous les dirigeants européens croient alors à une guerre brève), même si ces gouvernants et chefs de guerre n'ont évidemment pas choisi l'apocalypse ni imaginé les proportions inédites qu'allait prendre le conflit, ils n'ont pas pour autant entièrement congédié le réel – au contraire, ils ont bien dû s'adapter à l'apparition d'une forme de réalité sans précédent (la guerre industrielle impliquant la mobilisation totale et un état d'exception permanent), avec plus ou moins de succès. Ils n'ont pas fui dans l'imaginaire, ils sont devenus les bourreaux de leurs peuples respectifs en adoptant le parti d'un réalisme féroce, enté sur l'idée fixe du salut de la nation, une sorte de théologie sécularisée, ce salut devenant une cause sacrée, la patrie un mythe. Mais il y a aussi mythe et mythe.

Trump et son pack (et son troupeau disparate, aussi bien, ses fans et ses followers) sont sortis du champ de l'idéologie. Les idéologies sont ou étaient des visions du monde structurant les conduites, augmentées d'un degré variable de propagande. Elles se doivent de revêtir un certaine cohérence et de fournir des réponses à tous les problèmes. Elles sont discursives en ce sens qu'elles procèdent par enchaînement d'un énoncé sur un autre, le tout formant une clôture, un tout, et présentant une forme systématique plus ou moins rigoureuse ou lâche – le marxisme, comme idéologie de l'Etat et de ses dépendances est quand même beaucoup plus porté à la cohérence que l'idéologie fasciste dans ses multiples versions – un habit d'Arlequin. Les idéologies relèvent du genre discours long.

Trump et sa séquelle sont sortis de l'orbite de l'idéologie pour autant que la parole supposée faire autorité et être répercutée par les vassaux n'est plus astreinte à aucune règle d'enchaînement ; on n'est plus dans le discours au sens où celui-ci suppose un certain ordre - et l'idéologie, elle aussi, est, pour l'essentiel, astreinte à cette règle. La parole instantanée s'est substituée au discours et celle-ci n'est faite que d'une succession discontinue et disparate d'énoncés qui n'ont pas le statut de messages, au sens où ceux-ci sont supposés véhiculer du sens – ici, émettre des intentions, formuler des propositions destinées à établir une communication avec leurs destinataires.

La parole est ici faite d'intensités et enfermée dans le présent immédiat. Elle exprime les dispositions (intensités, affects...) de l'instant et, à ce titre, se rapproche du statut de l'interjection, du cri ou bien trouve sa forme et sa norme adéquates dans ce qui tend à imposer son empire dans la sphère de l'expression digitalisée (qui n'est pas à proprement parler communicatonnelle mais avant tout exponentielle) - le pépiement. Dans ce monde post-idéologique, le chaos découle de la succession discontinue des affects trouvant leur traduction dans les espaces publics sous la forme d'énoncés lapidaires se situant bien en deça des feulements, des croassements, des brames, des hululements..., lesquels, nus nous en sommes avisés tardivement, transmettre des messages et véhiculent du sens.

Dans le cas des éclats de voix trumpiens, on n'a pas affaire à des messages, mais plutôt à des signaux – tel annonçant des bombardements, tel autre le durcissement des « sanctions » contre tel pays déclaré hostile, tel autre l'augmentation unilatérale de taxes douanières, tel autre encore saluant l'extermination d'un dirigeant politique ou d'un chef de guerre ennemi – la politique internationale tendant à s'aligner ici de plus en plus sur la gesticulation d'un agent de la circulation débordé au milieu du trafic urbain.

Le problème majeur que nous rencontrons avec les gouvernants et les élites qui perdent pied dans le réel est que leur passage de l'autre côté du miroir, en même temps qu'il est fondé sur un éloignement (ou une mise entre parenthèses) du réel, n'en produit pas moins des effets tout à fait tangibles dans le réel. Ce qui constitue l'un des constats premiers établis par la sociologie, à savoir que ce que croient ou imaginent ou fantasment les gens, la façon dont ils perçoivent et interprètent les faits et les objets du monde qui les entourent, ceci est partie intégrante du réel et produit des effets dans le réel ; ce constat vaut au centuple pour les fantasmagories qui peuplent l'imaginaire des fascistes et des psychotiques politiques à la Trump. Dans leur cas, le réel n'est pas interprété (selon des systèmes de croyance, en fonction de positions sociales...) comme c'est le cas des sujets sociaux ordinaires, il est fantasmé. Maga, soit dit en passant, cela pourrait être un prénom féminin – la femme des rêves de Trump, le tycoon (nabab) libidineux, amateur des blondes naturelles ou platinées.

La notion même d'une stratégie du chaos recèle une tension intenable qui tend à en faire un concept introuvable. Une puissance peut produire du chaos (pas de guerre sans production du chaos, sous toutes ses espèces) en vue d'objectifs particuliers, localisés. Mais alors, cet usage du chaos est tactique, davantage que stratégique. La stratégie est orientée vers un but déterminé, elle se déploie dans un horizon à l'intérieur duquel se tiennent les actions entreprises par la puissance qui la met en œuvre. La stratégie, dans les sociétés modernes, ne se réduit pas à la dimension militaire – on la retrouve partout, dans le champ de la politique institutionnelle aussi bien que dans l'économie. Elle vise à donner une tournure pratique à l'augmentation de la puissance, à son maintien, à sa défense. En ce sens, elle est, dans ces sociétés, indissociable des formes infiniment variées du gouvernement des vivants ; ce sont des gens ou des instances qui aspirent à gouverner les vivants, dans toutes les dimensions de leur vie, qui déploient des stratégies en vue de la réalisation de ces fins – qu'il s'agisse de convaincre les gens de voter pour tel parti plutôt que pour tel autre, de consommer tel produit plutôt que tel autre, de regarder telle chaîne de télé plutôt que telle autre (etc.) – il s'agit toujours de gouverner des conduites.

Or ces actions ne peuvent se développer sous le signe de stratégies diverses, adaptées aux domaines concernés et en recourant à telles ou telles modalités tactiques que selon des formes de rationalité et des enchaînements dans lesquels rien n'est laissé au hasard et où le désordre n'a pas sa place. Le gouvernement des vivants est l'ennemi du chaos.

Dans ces conditions, considérer que les actions de Trump et ce qui l'entoure ont pour matrice une stratégie du chaos, que celle-ci serait la formule magique autour de laquelle s'agence toute entier le déploiement de la force dont ils disposent - cela supposerait prendre au sérieux l'hypothèse suivante : ces gens-là n'inscrivent plus leur action dans l'horizon du gouvernement des vivants. Gouverner, au sens où Foucault emploie ce terme et en fait la généalogie, ce ne serait plus, pour l'essentiel ce qui les intéresse – rendre les populations et le monde « gouvernables ».

Ce qui se substituerait alors à cette figure moderne du gouvernement, dans la perspective de Trump et de ses affidés, ce serait la guerre des marchés, guerre de conquête, même si elle est conçue par ses promoteurs comme une guerre défensive, la guerre des marchés comme matrice de la politique et de la promotion de la puissance. Le chaos, chassé par la porte du gouvernement des vivants et de l'élaboration des conditions de la gouvernementalité, revient en force par la fenêtre de la tyrannie des marchés. Dès lors que les gouvernants tendent à devenir la puissance exécutive des marchés, le gouvernement des vivants change radicalement de tournure – il vise désormais, pour une part essentielle, à assurer la soumission de la vie des populations aux conditions du marché. Les rationalités et les calculs qui s'associaient à la biopolitique tendent à céder la place à l'adaptation aux décrets de cette puissance tant tyrannique, volatile que foncièrement ingouvernable qu'est le marché.

D'où l'atmosphère de rechute, de régression qui entoure l'exercice du pouvoir par Trump et son équipe. Ces gens-là ne gouvernent pas, ils tentent plutôt de régner, de restaurer une forme archaïque de règne où l'imprévisibilité, les caprices et l'esprit de démesure du monarque (du despote, du tyran) occupent une part essentielle – le marché comme monarque absolu dont l'imprévisibilité et le trait despotique sont la signature. C'est en effet que le despotisme trumpiste est bien calqué sur celui des marchés. Au temps où le capital financier règne en maître, précisément, où les cotes en Bourse des sociétés en pointe dans l'IA sont dépourvues d'assises dans l'économie réelle [5], l'hubris du pouvoir se contente au fond de décalquer, démarquer, voire ornementer celle des marchés.

D'où le style de guerre conduite contre l'Iran par les Etats-Unis (leur poisson pilote israélien mène, lui, une guerre de nature sensiblement différente) et qui n'est que la version militarisée de la campagne lancée contre le monde entier lors de l'épisode de la fixation des « tariffs » au début du second quadriennat de Trump – une guerre de monarque absolu d'Ancien régime, dans laquelle l'ego (l'orgueil) du souverain, élu par la puissance divine joue un rôle primordial tandis que les visées stratégiques de la campagne engagée demeurent tant variables que flous.

Quand le réel n'est plus interprété par des gouvernants selon leurs positions et leurs intérêts dans un champ où ils sont confrontés à d'autres positions et d'autres intérêts mais remplacé par des fantasmagories, lorsque les gouvernants ont cédé la place à des despotes qui ont prospéré sur le fumier de la démocratie représentative en fin de course, alors la politique de l'Etat sort de son orbite ; les usages de la puissance ne sont plus encadrés dans les limites qui leur sont traditionnellement assignées – l'existence d'un champ du possible. Il existe une relation distincte entre cette façon dont la la politique se désaxe et l'expansion chaotique de la force, les paroxysmes d'hyperviolence, discontinus, portés par une pulsion de mort hors contrôle.

Cependant, ces usages de la violence, avec les accès de frénésie, de fureur et de rage qui les accompagnent, ne sont pas signe de toute-puissance, mais de faiblesse. L'amok qui brandit le kriss et massacre tout ce qui se tient à sa portée est bien un psychotique qui entraîne le monde dans son délire, porté par un souffle mortifère que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme on le sait bien, le sujet qui s'est délié de la réalité et qu'emporte son délire s'apparente à une bombe incendiaire – les passants s'écartent en panique de son chemin.

Tel est le paradoxe du charivari sanguinaire que constituent les actuelles campagnes entreprises par Trump et ses cavaliers de l'Apocalypse et dont rien n'indique qu'elles devraient trouver une fin – tout au contraire, elles sont irréversiblement installées dans l'élément de l'infini, l'illimité, condamnées à la répétition sans fin : elles sont l'indice de la faiblesse, la fuite en avant d'une puissance-monde dont le parcours conquérant et la position hégémonique s'achèvent, à bout de souffle. Ce qu'il faut tenter de comprendre, c'est la façon dont cette folie (ce délire psychotique) trouve son point d'insertion dans un moment historique et sous une forme politique spécifiques. Comment cette folie se fait monde en produisant un effet de sidération qui, dans un premier temps, du moins, tend à incapaciter les puissances qui auraient vocation (et intérêt) à s'y opposer. Mais à l'heure actuelle, le régime iranien ne s'étant pas, contre toute attente, effondré sous les coups de boutoir de l'agression israélo-états-unienne, l'essoufflement de l'enragé armé du kriss est déjà perceptible.

Comme cela est bien connu, il n'existe pas de clinique, c'est-à-dire de cure ou de soin assurant la guérison de ce type de conduite pathologique ayant trouvé son point

de chute dans la politique mondiale, les relations internationales. Une fois qu'il a pris racine dans le réel historique, dans la politique au présent, ce type de délire ne peut être interrompu qu'à la condition d'avoir rencontré sur son chemin une force qui en annihile les effets. La seule « clinique », c'est une contre-force suffisamment efficiente pour neutraliser le porteur du kriss.

Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, que le Drang enragé de Trump et consorts a radicalement fait disparaître du paysage des relations internationales, pour autant que les Etats-Unis s'y trouvent engagés, l'instance de la diplomatie. Quand ils ne font pas du troc (ou tentent de le faire, comme avec Poutine, à propos de l'Ukraine - un autre fantasme trumpiste, réduire la politique internationale aux conditions du business...), ils substituent purement et simplement à la négociation, à la recherche de compromis, les menaces, les ultimatums, les effets d'annonce, les cris de victoire sans victoire, les diversions... fondés sur aussi bien sur la totale méconnaissance de l'adversaire ou l'ennemi que sur le plus abyssal des mépris à son égard.

Or, la diplomatie est fondée sur la connaissance et la reconnaissance de l'irréductibilité des formes d'altérité et des angles de vue (perspectives) des uns et des autres ; sur le renoncement à l'idée (qui n'en est pas une – une pure présomption) d'une seule perspective légitime et dotée d'un fondement moral. La diplomatie suppose la reconnaissance du caractère irréductible de la pluralité des points de vue et des intérêts, dans les relations internationales. Le réalisme diplomatique découle d'un sens aiguisé du relatif et du multiple, de l'irréductibilité d'une position (perspective) à une autre. Or, si Trump et ses gens sont des pèlerins du néant, c'est qu'ils sont devenus des militants fanatiques de l'absolu et de l'unique. Ils sont des providentialistes et des néo-messianiques en toc, pour autant que leur théologie politique est avant toutes choses un fanatisme – l'équivalent en politique internationale de ce que l'évangélisme fondamentaliste est au christianisme. Le retour en force de la foi en la « manifeste destinée » des Etats-Unis ( à accomplir son destin d'exception en régentant le monde) est inséparable d'un monisme impitoyable – la notion de la seule vraie foi excluant et diabolisant toutes les autres, une croyance découlant de l'avènement d'un syntagme introuvable, la « civilisation judéo-chrétienne » et ses idoles [6]. Le fondement de cette nouvelle religion (superstition et idolâtrie, plus précisément), c'est la restauration du dogme de l'Un-seul, le culte de l'identité excluant toute reconnaissance de la pluralité et de la multiplicité – de l'altérité légitime, aussi bien. Ce providentialisme relancé, c'est la théologie des imbéciles qui se croient nés pour régner sur le monde.

Si ces gens-là ont récusé la diplomatie, c'est qu'ils ont perdu toute capacité non seulement à voir les problèmes en suspens, les conflits en cours, par les yeux des autres (quels qu'ils soient), mais qu'ils ne peuvent même plus concevoir l'existence (comme élément de réalité) de forces incarnant l'altérité et la pluralité. La raison pour laquelle, quand ils entament de prétendues négociations avec l'Iran, c'est tout naturellement avec l'idée préétablie que celles-ci ne peuvent consister qu'en la réception magnanime de la reddition sans condition de l'ennemi.

Ce dont l'abolition de la diplomatie est ici le symptôme est tout à fait flagrant : ces gens-là ont désappris à parler. Ou plutôt ils parlent au monde comme les pires des maîtres grecs et romains parlaient à leurs esclaves – à sens unique. Or, parler, dans les sociétés modernes où prévaut, dans la vie courante, dans la sphère politique, comme dans les espaces publics, le délibératif, cela suppose l'interlocution placée sous un régime de reconnaissance de l'acceptabilité de la parole de l'autre comme parole humaine, ceci selon un régime d'échanges réglés – ce qui ne suppose évidemment en rien l'accord avec ce que profère l'autre. Dans le cinéma d'Hollywood, le champ-contrechamp propose une forme standardisée et une visibilité immédiate de cette condition générale.

Trump, lui, est le représentant typique, caricatural à l'extrême, de cette espèce de dirigeant ou de maître ou de VIP ou de chef, de gourou, de despote (etc.) qui s'est entièrement émancipé de ce régime communicationnel – quand il parle, c'est pour édicter, invectiver, humilier, ses sorties verbales sont une parodie perpétuelle de la Parole divine – la parfaite concaténation du dire et du faire – à ceci près que le réel ne se plie que rarement à ses décrets et ces édits – ce qui, précisément en fait un souverain ou un Tout-puissant d'opérette, une caricature des dieux d'Offenbach ou encore, quand il lui arrive de nous faire rire (c'est-à-dire quand ses bouffonneries ne sont pas engluées dans le crime de guerre ou le crime contre l'humanité), un Ubu roi à l'âge de l'intelligence artificielle.

A l'heure de l'IA, justement, les nouvelles machines intelligentes (smart) peuvent être équipées en vue de l'interlocution avec des sujets humains – mais dans ces échanges, les énoncés proposés par la machine résultent de programmes fondés sur des calculs de probabilité et non pas sur des dispositions à la reconnaissance ou l'être-pour-autrui, lesquels persistent à être des prérogatives humaines. On pourrait dire en ce sens que la parole des représentants de l'espèce trumpiste est de type machinique, radicalement régressive en tant qu'hypermoderne. Si la production du chaos par une machine de pouvoir et un appareil de puissance comme ceux des Etats-Unis est ce qui, aujourd'hui, tend à faire époque, alors il nous faut statuer sur ce paradoxe abyssal : ce qui est nodal et constamment prévisible dans la parole émise par cette machine, c'est essentiellement son imprévisibilité. C'est ce paradoxe qui porte la marque du chaos. Là où le seul élément de prévisibilité dont nous puissions être assurés (lorsqu'il nous faut bien tenter d'anticiper, de nous projeter vers l'avenir), c'est l'imprévisibilité.

La politique du chaos mise en œuvre par Trump, c'est la version hystérique et terminale de la dérégulation néo-libérale, radicalisée par les ultra-libéraux et les libertariens, redéployée dans le champ de la politique internationale. La matrice de cette politique, c'est l'idée qu'il faut s'affranchir des règles, des normes (et de la bureaucratie d'Etat) qui entravent le libre jeu des forces économiques et enferment l'esprit d'entreprise dans une multitude de carcans. Il faut abolir les règlements inutiles, défaire les monopoles, libérer les forces encloses dans ces systèmes de contraintes. Il est facile d'observer que, sur le terrain, lorsque l'on adopte des réformes allant dans le sens de l'allègement des règlements, de la mise en concurrence, de l'encouragement de la recherche du profit associés à l'abolition des monopoles et des situations acquises, cela produit des désordres, cela entraîne des accidents, des catastrophes parfois – l'exemple classique étant ce qui a découlé de la fin du monopole des British Railways. Le chaos est l'horizon permanent de la dérégulation, de la « libéralisation ».

La notion du désordre salutaire, inséparable de l'allègement ou la suppression des contraintes entravant le libre jeu des forces économiques hante donc la pensée néo-libérale et son obsession des « réformes » ; cette notion devient un mantra et une idée fixe chez les ultra-libéraux et les libertariens, elle prend la tournure d'un soulèvement des forces vives de l'innovation, d'un retour triomphant aux sources de la liberté individuelle (comme liberté d'entreprendre), l'idée force devient une marotte, omniprésente dans les espaces publics, puissamment relayée par les médias acquis à ce nouveau culte.

La politique du chaos de Trump trouve ici l'une de ses sources – la nécessité impérieuse de s'affranchir des contraintes, des règles et des usages dans les relations entre puissances souveraines, le mépris pour le droit international et les institutions supposées le promouvoir et l'incarner, la prise en compte des seuls rapports de force, l'établissement d'un continuum entre guerre économique et interventions armées – tout ceci met en lumière les affinités du motif de la dérégulation (de l'abolition de certaines formes de l'ordre dénoncées comme contraintes néfastes) avec le chaos. La production du chaos est vue par Trump et ses adeptes comme libération des forces comprimées de la puissance à laquelle la Providence a assigné le destin de conduire les affaires du monde, une libération en forme d'émancipation des systèmes de règlements désuets hérités du passé (le droit international, le droit humanitaire...). L'usage massif et décomplexé de la force brute signale le retour à un certain état de nature, scandaleusement emmailloté dans tout un entrelacs de contraintes et de formes contractuelles ne profitant au fond qu'aux faibles, aux parasites et aux ennemis de la grandeur de l'Amérique.

Le chaos est, dans cette perspective, vu comme le point de passage vers le retour au temps mythique des origines, celui de la grandeur de cette Amérique-là, le chaos est le pont destiné à conduire à cette restauration. Il s'agit d'une figure apocalyptique nourrie d'une imagerie biblique mal digérée et, en même temps, fondée sur l'affinité originaire, dans l'histoire des Etats-Unis entre affirmation de soi, promotion de l'identité et hyperviolence – le monde comme un vaste saloon où l'homme fort (bandit ou marshall, qu'importe) fait valoir sa loi, avec ses poings ou son colt. La réintensification du mythe n'est pas tournée ici vers l'émancipation (comme chez Sorel – la révolution comme mythe), mais exclusivement vers la vengeance, la revanche. Le ton de ce retour aux sources halluciné est tout uniment vindicatif, donc tourné vers la mort. Les affinités entre cette figure et l'usage que firent les nazis du mythe sont évidentes.

La course à la restauration de la grandeur perdue projette ses activistes dans l'imaginaire, dans la mythification des origines substituée à une approche réaliste du présent, soutenue par des calculs rationnels d'intérêt. Cette involution des capacités d'analyse, de calcul et de prévision des dirigeants de la plus grande puissance militaire de la planète convoque le spectre de l'Accident général interrompant brutalement le cours des choses, faisant irruption dans le présent en plaçant celui-ci sous le signe de la catastrophe. Dans la mémoire historique des Européens, cette figure de l'Accident-majuscule porte la nom de Sarajevo – l'assassinat en juin 1914 de l'Archiduc d'Autriche qui ouvrit les portes de l'enfer pour quatre ans. Dans un autre temps, celui du progrès technique, cette figure portera d'autres noms emblématiques – Titanic, par exemple. Dans celui de l'environnement, d'autre temps encore – Tchernobyl, Fukushima, La Nouvelle Orléans...

A l'heure de Trump dont la fureur de reconquête est boostée par l'IA, les passions guerrières par les nouvelles technologies militaires, l'Accident général qui vient s'envisage aisément comme résultant d'une réaction en chaîne où entrent en composition ces différents ingrédients. On imagine difficilement que le réveil (en sursaut) de nos somnambules emprunte un autre chemin que celui du désastre. Ces automates jouent avec le chaos comme des enfants surexcités jouent avec des allumettes. Leur rôle leur est déjà attribué : celui de pyromanes survoltés des années de ruines et de cendres qui s'annoncent.

Alain Brossat


[1] Voir sur ce point l'article de Benoît Bréville « Une journée comme une autre », Le Monde diplomatique, mai 2026.

[2] Der Untergang (la Chute), film de Oliver Hirschbiegel, 2004.

[3] Le Monde des 8 et 9 mai 2026.

[4] Christopher Clark : The Sleepwalkers, 2012.

[5] Voir sur ce point l'article de Frédéric Lordon : « La crise scélérate », Le Monde diplomatique, mai 2026.

[6] Voir à ce propos l'essai de Sophie Bessis : La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les liens qui libèrent, 2025.

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25.05.2026 à 19:00

« Le poème est un lancer qui dure »

dev

À propos de deux recueils de Florence Pazzottu

- 25 mai / , ,
Texte intégral (1201 mots)

Deux livres de Florence Pazzottu viennent de paraître. Ses poèmes opèrent des découpes dans le réel, dans l'actualité, où se donnent à voir les incises, les coups, les effets de déréalisation et ce qui leur résiste.

« Monsieur Belgherbi a été expulsé jeudi
22 février 2007 ».

Ainsi commence « treize ans pour empirer (et ce n'est pas fini) », première partie du recueil Qui. Sur base des informations des « chroniques de l'intolérable » du Réseau d'éducation sans frontières documentant des expulsions de personnes « sans-papiers », la poétesse et cinéaste, Florence Pazzottu, donne à voir et à éprouver « quelque chose du réel de ces vies singulières et des coups qui leur sont portés au nom du Droit ».

« Le 21 mai,
à 6 heures, les époux d'Aïouchev et leurs enfants
sont réveillés et emmenés jusqu'à Dôle où les
attend un avion tout spécialement affrété.
Cinq véhicules et dix-neuf gendarmes auront été
mobilisés pour cette opération de police ».
(...)
« À Bagnolet, Rakesh Patel, numéro d'étranger
7503504938
habitait depuis huit ans ».
(...)
« Pour son ‘voyage'
— comme le juge d'appel a nommé l'expulsion -
du 17 novembre 2009, Serguey a été
embarqué de force, bras et jambes menottés ».

La sécheresse de l'écriture tend à reproduire la froideur administrative – ce « Monsieur » singe-t-il la respectabilité vide de la bureaucratie ou réinvestit-il de quelque dignité des personnes renvoyées à un dossier, à un numéro ? – pour mieux la déjouer et faire entendre, sous la logique impersonnelle, la violence et l'injustice. Mais, parfois, rarement, ça grince, ça coince et ça s'interrompt (brièvement) :

« Le 18 septembre
2016 à Roisy, un embarquement forcé
échoue grâce à des passagers qui, le voyant être
frappé menotté, se sont levés, empêchant le
décollage. Emmanuel Kundela est expulsé
le 4 octobre, au matin du quarante cinquième jour
— sa rétention se serait achevée à 15 heures ».

Autant d'incises dures et salutaires en ce qu'elles permettent un retour sur la réalité de l'ici. Ainsi, à dénoncer (légitimement) les exactions volontairement spectaculaires d'ICE aux États-Unis, on en oublierait presque, qu'en France et en Europe, les expulsions continuent. Et continuent à tuer.

« Abdelhak Goradia est mort à l'aéroport
où on l'emmenait de force ».

Suivent deux autres textes, « les gens (storyboard d'un film non réalisé, qui a eu lieu tous les jours) » et le jouissif et ironique « le triangle mérite son sommet » (texte bilingue), qui n'est pas sans rappeler le mordant Frères numains (Discours aux classes intermédiaires) de 2016 :

« la solidarité se paye, chacun compte, c'est un luxe, qu'on se le dise, cotisons, cotisez, solidaires est un luxe, soyez solidaires du luxe ; le triangle mérite son sommet : quand le sommet vacille, la base doit porter, quand les sommités misent, la base participe, assume les pertes des élites,
(...)
on va tout bien vous expliquer, chacun sa tâche, et c'est bien fait, les agences de notation orientent, le peuple vote, un peu, c'est assez, et cotise aussi, mais trop peu, allez, encore un effort s'il vous plaît ».

Les contes d'ici (à lire n'importe où) sont publiées au même moment, également par les éditions Lanskine. Ils s'inspirent de contes japonais du Xe siècle (les Contes d'Ise). Souvent sur la toile de fond du Marseille d'aujourd'hui, ces courts récits commencent par un énoncé simple qui décline autant de variations de l'attente et du désir, de la rencontre amoureuse et de la séparation :

« Une femme avait perdu celui qu'elle aimait – son amour – lors d'un drame terrible »

« Un homme ne pouvait s'empêcher de penser à une femme »

« Une femme et un homme éprouvaient en présence l'un de l'autre un trouble plus ou moins intense, auquel ils ne cédaient pas, qu'ils ne cherchaient pas non plus à apaiser »

« Une femme avait cessé d'attendre »

Ces contes pivotent autour de poèmes-sms qui, en détournant l'outil trivial d'échanges fonctionnels, chargent les messages d'une toute autre valeur d'usage et destination :

Le temps est doux
et calme comme si
le monde
s'était accordé un répit,
ou, même,
s'était remis à espérer

*

Peut-être aimez-vous désirer
désirez-vous aimer
mais ne pouvez-vous à la fois
aimer et désirer ?
Avez-vous peur de brûler ?

*

Ne te donne pas la peine.
Je viens de voir passer
sous l'Ombrière
La raison de ton silence.
Elle portait la robe sirène
que tu lui avais offerte
quand tu espérais encore
qu'elle ne s'en irait pas.

S'il arrivait qu'on se revoie
ne compte pas alors sur moi
pour t'attacher au mât.

D'un livre à l'autre, d'un texte à l'autre, les sujets, les formes changent donc. Mais peut-être que ce que dit Florence Pazzottu de son écriture de « treize ans pour empirer (et ce n'est pas fini) » dans la conversation qui clôt Qui – « un certain travail de découpe dans le réel, dans l'actualité » est en réalité mis en œuvre, sous diverses modalités, dans l'ensemble de sa poésie ? La sécheresse, l'ironie, la citation, la reprise de contes opèrent sur un matériau brut du quotidien – ordres administratifs, phrases banales de tous les jours dans un bus, SMS, etc. – afin d'en repérer les effets immédiats – de réenchantement ou de déréalisation –, d'en reprendre ou d'en détourner la puissance (fut-elle potentielle ou négative), d'en redécouper les signes et les lignes de fuite. Sa poésie résiste ainsi, dans les mots et dans l'ordre du discours, aux logiques d'invisibilisation, de neutralisation et de négation, pour s'engager dans un processus de re-subjectivation. Et de relance.

Frédéric Thomas

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25.05.2026 à 18:49

Kanaky !

dev

Deux ans depuis le dernier soulèvement [Un reportage Mayday podcast]

- 25 mai / , ,
Lire + (309 mots)

Alors que le gouvernement Lecornu vient de faire voter par le Sénat et l'Assemblée nationale un nouveau dégel du corps électoral de la Nouvelle-Calédonie satisfaisant une nouvelle fois les loyalistes
Caldoches, on a trouvé important de revenir sur la longue histoire de Kanaky.

Le 13 Mai 2024, il y a deux ans, la Kanaky entrait pendant plusieurs mois en insurrection suite à l'annonce du dégel du corps électoral. Les raisons de la colère dépassaient sans doute largement cette nouvelle mesure. Une mesure d'ailleurs semblable à ce que la France a toujours essayé de faire sur l'archipel depuis la naissance du mouvement indépendantiste Kanak dans les années 70 : Rendre minoritaire le peuple premier sur sa terre en plantant du Blanc pour garder dans le giron français ce territoire stratégique dans le Pacifique.

Pendant 1 heure on revient donc sur la révolte de 2024 mais aussi beaucoup plus largement sur l'histoire du peuplement de l'archipel, sa colonisation, la ségrégation de la population autochtone, le racisme qui structure encore largement la société calédonienne, la naissance des mouvements indépendantistes, la décennie d'insurrection dans les années 80 et les accords qui devaient amener à l'auto-détermination des premiers concernés par plus d'un siècle et demi de colonisation.

Avec des textes mais aussi beaucoup d'archives des différentes époques et des rencontres récentes qui témoignent sous forme documentaire du dernier soulèvement.

Illusatration Floriane de Lassée. – De la série « Le Caillou calédonien », la tribu de Tendo, non loin de Hienghène, 2014

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25.05.2026 à 18:45

Peut-on se sauver de la psychiatrie ?

dev

Un lundisoir avec Jonathan Boismard autour de son livre Une vie de fêlé, heurs et malheurs d'un patient ordinaire

- 25 mai / , ,
Texte intégral (4944 mots)

Diagnostiqué bipolaire, Jonathan Boismard nous plonge dans le quotidien léthargique et violent d'un patient ordinaire en désaffiliation psychique d'avec l'ordre des choses. Le récit explosif et éclaté d'une vie cernée par la psychiatrie, les molécules et les injonctions à être — à peu près — fonctionnel. Son livre paraît vendredi 29 mai et il est à de nombreux égards exceptionnels. Pour en lire une meilleure présentation et des extraits, voir cet article.

À voir lundi 25 mai à partir de 20h

Sommaire :
00:00 Teaser et intro
1:16 « Aux tarés, aux frappés, aux cinglés... »
2:09 Raconter dix ans de psychiatrie
6:24 Trouver les formes, éclater le témoignage et l'analyse
9:51 Patchword et fragments de gens (et d'expériences)
13:08 « Ça peut faire de la belle littérature la folie... »
19:30 Comment raconter adéquatement la maladie ?
25:22 Y a-t-il une bonne (ou meilleure) psychiatrie ?
26:51 Diagnostic ta mère
29:05 Tout ce que le diagnostic recouvre et étouffe
32:17 Politiser la dépression (et tout le reste)
37:12 « Elle était pas si mal cette petite phase maniaque »
41:29 « La psychiatrie c'est de la gestion, pas du soin »
44:27 Repartir du dehors et du commun, l'exemple de France Dépression
47:50 Grève intérieure : désindividualiser et politiser nos psychismes
55:08 Exploser l'idée d'une existence linéaire et délimitable
58:56 La santé mentale s'indexe sur l'adéquation au monde de l'économie
1:02:55 Le rapport médico-moral aux médicaments
01:05:48 « Se veiller et s'unir »
1:08:20 Bonus TSA (trouble du spectre autistique)

Pour vous procurer le livre, c'est par ici : lundi.am/livres

Version podcast

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.


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Voir les lundisoir précédents :

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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25.05.2026 à 18:36

Canal Saint-Martin : la ratonnade en survêtement

dev

ou le fascisme quand il fait semblant d'aimer le football

- 25 mai / , ,
Texte intégral (2847 mots)

Pourquoi une bande organisée d'hommes vêtus de noir, cagoulés, gantés, équipée pour le choc, finit mystérieusement décrite comme une « rixe » ? Terme admirable car il transforme une expédition politique en météo de terrasse. Il y a eu « rixe », comme il y a eu « pluie ». Personne n'est responsable du cumulonimbus fasciste, il passait par là, probablement pour admirer les reflets du canal.

Dans la nuit du 21 au 22 mai 2026, avant la finale de Coupe de France OGC Nice–RC Lens, une centaine de supporters niçois ont été impliqués dans des violences autour du quai de Valmy et du Canal Saint-Martin. Le parquet et la préfecture ont fait état de 65 interpellations, dont quatre mineurs, et de six blessés, dont un grave ; des couteaux, cagoules, gants renforcés, protège-dents et armes improvisées ont été signalés parmi les éléments saisis ou relevés. L'enquête cherche encore à établir si l'épisode relève d'une attaque de passants et riverains ou d'un affrontement convenu entre groupes hooligans. Cette nuance importe juridiquement mais politiquement, elle n'efface rien.

StreetPress [1] rapporte des témoignages décrivant une bande de hooligans niçois, avec des alliés lillois et nancéiens, ayant attaqué un bar et des passants. Plusieurs témoins évoquent des saluts nazis, des symboles nazis, des propos racistes, notamment l'idée d'aller « casser du noir et de l'arabe », ainsi que des personnes identifiées comme « gauchos » ou « antifas ». Un homme noir aurait reçu un coup de couteau dans le dos en tentant de s'interposer. Le football qui dégénère est une berceuse pour éditorialistes fatigués, le vrai objet étant une violence de bande qui trie ses cibles selon les vieux critères de la politique fasciste : race, gauche, vulnérabilité et présence dans l'espace public.

La mention de la BSN n'est pas un détail folklorique. La Brigade Sud Nice a été dissoute par décret le 28 avril 2010 [2] ; StreetPress rapporte qu'un chant « La BSN est toujours là » aurait été entendu après les violences, et rappelle que la BSN s'est ensuite recomposée autour de la Populaire Sud Nice, principal groupe ultra niçois. L'État adore dissoudre, cela donne l'illusion d'un acte chirurgical. Les groupes, eux, savent très bien que les noms meurent plus vite que les sociabilités, les locaux, les bars, les codes, les amitiés viriles et les chaînes Telegram.

Il faut donc cesser avec la thèse imbécile du « sport apolitique ». Le football n'est pas fasciste par essence. Il est un terrain social. On y trouve des traditions populaires, ouvrières, antiracistes, antifascistes, commerciales, virilistes, mafieuses, municipales et policières. À St. Pauli, l'émergence d'une culture supportériste antifasciste dans les années 1980 s'est construite face à la présence néonazie en tribune. À Clapton, Dulwich Hamlet ou Enfield Town, il existe des cultures ultras antifascistes et solidaires. À Livourne, les affinités antifascistes de tribune sont un marqueur historique. Le problème n'est donc pas « les ultras » mais bien la conquête fasciste de certains segments ultras, puis leur utilisation comme infanterie sociale.

La tribune fascisée fonctionne comme une école basse intensité de la milice : discipline de groupe, déplacements coordonnés, uniformisation vestimentaire, culte de la force, entraînement au contact, banalisation de l'attaque collective et sélection de l'ennemi. Mediapart [3] documentait déjà, à propos de Lille, les connivences entre ultras, hooligans et militants d'extrême droite. StreetPress [4] a enquêté sur le Club 15.43, décrit comme un lieu de sociabilité de l'extrême droite niçoise, avec retape auprès de supporters ultras de l'OGC Nice. Blast [5] a traité la banderole raciste lors d'OGC Nice–OM comme un symptôme supplémentaire de l'extrême droitisation des stades. On peut toujours appeler cela « passion » mais il s'agit bien d'une infrastructure.

Historiquement, rien de neuf sous le crâne rasé. Dans les années 1930, la violence fasciste française n'était pas un excès périphérique mais une méthode d'occupation de rue, de provocation, de test de l'adversaire et d'intimidation. Contretemps [6], à partir des travaux de Chris Millington sur Clichy, rappelle qu'entre le massacre de Clichy et la Seconde Guerre mondiale, d'autres morts suivirent dans des affrontements impliquant ennemis politiques et police. La rue est l'endroit où l'ordre social vérifie qui peut circuler, parler, boire, aimer, militer ou simplement exister.

Même logique dans les années 1970 : Ordre nouveau devient la cible centrale de l'antifascisme révolutionnaire, et la Ligue communiste organise des contre-manifestations à chacune de ses initiatives. Contretemps [7] décrit alors une séquence d'agression et de riposte. La formule est sèche parce que la réalité l'est : le fascisme n'est pas seulement une opinion réactionnaire, c'est une opinion qui cherche des jambes, des poings, des murs, des horaires, des quartiers, des bars et des listes de noms.

Les années 1980 et 1990 ajoutent la couche skinhead, bande, contre-culture, racisme de rue et FN en ascension. Lundi Matin [8], à propos du film Les Rascals, insiste sur cette France des bandes antifascistes, des menaces néonazies à Paris, de la violence raciste omniprésente et de l'extrême droite redevenant force institutionnelle dans les années 1980. La fiction touche ici au réel : quand les fascistes prennent confiance électorale, leurs bras deviennent plus légers. Ils se lèvent plus vite.

La liste des morts devrait suffire à enterrer le bavardage sur « deux extrêmes ». Ibrahim Ali, tué à Marseille en 1995 par des colleurs d'affiches du FN ; Brahim Bouarram, jeté dans la Seine en 1995 par des militants néonazis présents dans une manifestation du FN ; Clément Méric, militant antifasciste et syndicaliste assassiné en 2013 à Paris. Contretemps [9] rappelle ces noms parce que la mémoire dominante préfère dire « dérapage », « fait divers », « affrontement » mais jamais « continuité ». Or la continuité est précisément le sujet.

La séquence récente confirme cette continuité.

L'attaque de l'ACTIT à Paris en février 2025 [10] montrait déjà un commando d'extrême droite visant une soirée de projection antifasciste, avec la signature vocale « Paris est nazi ». Là encore, ce n'est pas une métaphore, c'est un programme miniature. Entrer, frapper, terroriser et repartir en marquant symboliquement le territoire.

Conceptuellement, il faut nommer trois opérations.

  • Première opération : la désignation. « Noirs », « Arabes », « gauchos », « antifas » : le fascisme simplifie le monde en cibles.
  • Deuxième opération : la meute. Il remplace l'argument par le nombre, la politique par l'encerclement, la doctrine par le coup porté à plusieurs.
  • Troisième opération : la dépolitisation après coup. La presse parle de « rixe », les autorités de « troubles », les clubs de « minorité violente », les élus de « ne pas amalgamer ».

Très bien, n'amalgamons pas. Séparons donc très proprement les supporters de football des hooligans fascisés, puis traitons les seconds pour ce qu'ils sont : des entrepreneurs de terreur raciste.

Il faut distinguer contradiction principale et contradictions secondaires.

  • La contradiction secondaire : rivalité de clubs, culture ultra, circulation de groupes hooligans et vieille économie masculine de l'honneur imbécile.
  • La contradiction principale : la fascisation rend disponibles des fractions organisées de jeunes hommes blancs pour faire police hors police. Ces fractions peuvent s'habiller en supporters, militants identitaires, colleurs d'affiches, « patriotes », videurs, combattants de free fight ou défenseurs autoproclamés de civilisation. Le costume change. La fonction reste : produire de la peur chez les racisés, les militants, les femmes, les queers, les pauvres trop visibles, les corps non conformes à leur petite mythologie d'Europe de parking.

Ugo Palheta [11] définit l'antifascisme non comme simple opposition morale à l'extrême droite, mais comme lutte politique visant aussi à enrayer le processus de fascisation et à saper les conditions sociales, politiques et idéologiques dans lesquelles les mouvements fascistes prospèrent. C'est exactement ce que le commentaire libéral refuse de voir : les bandes ne tombent pas du ciel. Elles poussent dans un compost fait d'impunité, de virilisme, de racisme d'État, de concurrence sociale, d'affaiblissement des organisations populaires et de banalisation médiatique de l'extrême droite.

Le regain d'agressivité des groupuscules d'extrême droite s'inscrit dans une séquence de fascisation et de durcissement autoritaire ; les groupes identitaires peuvent agir comme supplétifs des logiques policières, notamment contre les migrants. On peut discuter les termes, mais le mécanisme est visible : quand une bande fascisée patrouille, elle ne défie pas l'ordre. Elle l'imite. Elle l'exécute en version sale, enthousiaste et privatisée.

Le football fournit alors une couverture commode. Le déplacement de supporters permet la mobilité. Le maillot fournit l'alibi affectif. La rivalité sportive donne une première couche de justification. Les autorités, elles, préfèrent traiter cela comme un problème de maintien de l'ordre sportif plutôt que comme une production politique de violence raciste. C'est pratique : on interdit l'alcool, on encadre les bus, on compte les fumigènes, puis on découvre avec une surprise d'enfant qu'un groupe équipé pour la chasse ne venait pas uniquement comparer les mérites tactiques d'un 4-3-3.

Il faut aussi refuser l'autre piège : faire comme si toute conflictualité de rue était symétrique. Libcom [12], à propos des campagnes antiracistes de supporters de Leeds, rappelle que les violences racistes liées aux groupes fascistes ne relevaient pas seulement de rencontres consenties entre hooligans, mais d'agressions raciales contre des individus ou communautés entières ; d'où la nécessité, pour des fans antiracistes, de nommer les groupes fascistes comme enjeu central de la bataille culturelle. La symétrie est une paresse de dominant car elle met sur le même plan ceux qui veulent chasser et ceux qui veulent ne pas être chassés.

Reste notre tâche. Elle n'est pas de supplier l'État de « mieux dissoudre » ce qu'il laisse repousser. Elle n'est pas de confier aux directions de clubs, souvent obsédées par l'image plus que par les victimes, le soin de distinguer passion populaire et terreur politique. Elle est de reconstruire une culture antifasciste populaire, enracinée, documentée, capable de nommer les groupes, leurs lieux, leurs relais, leurs habitudes et leurs alliances ; capable aussi de défendre l'accès à l'espace public pour celles et ceux que ces bandes veulent faire disparaître. Pas une esthétique de posture mais une hygiène collective.

La morale provisoire tient en une ligne : quand une centaine d'hommes organisés débarquent pour « casser du noir et de l'arabe » et des « gauchos », le sujet n'est pas la mauvaise réputation du football. Le sujet est la bonne santé du fascisme de rue. Et comme toujours, il porte très mal la lumière.


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25.05.2026 à 18:36

Red flag (suite et fin)

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« Je crois que je deviens féministe » Leïla Chaix

- 25 mai / , ,
Texte intégral (5614 mots)

Leïla Chaix est pas mal de choses, notamment écrivaine (Voir OK Chaos (éditions lundimatin et Haïr le monde (éditions du Sabot). Suite et fin cette semaine, d'un sacré mal de gorge (la première partie était là).

Le médecin m'avait prévenue, la ponction ne fait pas de miracle, ça peut augmenter la douleur, mais après ça rentre dans l'ordre. D'ailleurs il m'a dit on vous garde jusqu'à ce que tout rentre dans l'ordre. Ma mère vient me voir, m'amène mon sac et mon chargeur de téléphone. Une culotte propre. Elle me dit que j'ai meilleure mine. Ma voix n'est toujours pas revenue. Mon père est dans un autre hosto, pas celui-là. Je force un sourire pour le selfie que ma mère envoie à mon frère. J'ai beaucoup de mal à parler, mais les douleurs ont disparu. On passe un peu de temps ensemble. J'essaye de manger une compote, je me sens relativement mieux. Elle s'en va visiter mon père, qui est à Saint-Laurent du Var. J'envoie des messages aux âmi..es et à l'amiant. Je leur annonce que je vais mieux. Je crois que je suis délivrée. Sauf qu'en milieu d'après-midi les douleurs redeviennent atroces : l'oreille me lance énormément, je sens que l'abcès se débat, qu'il est troué mais encore là, les amygdales et ganglions rénvahissent tout l'espace en gorge. Déglutir redevient affreux puis impossible. Tout recommence. J'ai envie de chialer, ça brûle. Ça fait très mal. Ma tête est lourde et traversée de part en part par des rayons qui irradient. Je demande des antidouleurs qui soient plus forts mais qui ne me fassent pas vomir. Ça sera encore du Tramadol mais avec anti-nauséeux. Ça met du temps à faire effet. J'ai mal aux dents, dans le palais, la langue, l'oreille, l'amygdale. Je sens ma chair, le cartilage et certains nerfs, endoloris. Tout se réveille. Emma (ma jeune voisine de chambre) est maintenant prête à s'en aller. Elle s'en va en me souriant, me dis courage. Je la salue chaleureusement entre deux spasmes de douleurs. J'ai comme un oursin dans la gorge.

C'est un sacré mot amygdale. Moi qui aimerait tant me vouer à l'amitié.

Me voilà seule dans ma petite chambre d'hôpital. Je commence à sentir l'effet du Tramadol : je suis perchée et détachée, je flotte et je suis insensible. Je ne ressens plus de douleur mais ne suis plus présente du tout. Mon égo ne s'est pas dissout, mais ma façon d'être affectée a disparu. Cette auto-absence me déprime. Je ne peux pas allonger le lit, car à l'horizontal j'éructe des glaires. Je me redresse à l'aide de la télécommande. Je somnole et le soir arrive. Je suis dans un télé-coma. Je ne peux à nouveau rien boire, rien avaler. Impossible de déglutir. Je crache encore énormément. J'essaye d'aller à la salle d'eau, de me lever pour être humaine. Il faut que j'ingère le bain de bouche conseillé par les infirmières. Les murs sont verts, et je me vois dans le miroir. Je suis bouffie ! J'ai rien mangé depuis 2 jours mais je suis bouffie. J'essaye de regarder ma langue. J'arrive pas à ouvrir la bouche. Le peu que j'en vois elle est jaunâtre. Ça sent mauvais. Je parviens à passer la brosse avec un peu de dentifrice dans l'entrouverture de ma bouche. Ça me fait mal. Je brosse mes dents difficilement. Ma gorge est enflée, ça se voit. Je tente de faire des gargarismes mais en fait je me bave dessus. Je pisse un coup. Je ne dors pas. Je divague dans ma somnolence. Il y a en moi (et malgré moi) des tas de dialogues et des scènes qui se rejouent, s'écrivent, roulent et se disputent. J'entends des choses. Les jours sont longs au mois de mai. Heureusement j'ai mon bandeau d'œil pour m'offrir un peu de pénombre.

Je ne veux pas rentrer chez moi. Je veux rester à l'hôpital. Dehors je ne sais rien gérer. Je voudrais ne pas me vouer. Ne pas m'offrir. J'ai besoin de me reposer. Me retirer. Ne rien faire d'autre. Je redoute déjà la sortie. Je dors un peu. Je n'ai plus mal. Vers 20h l'infirmière revient, elle balance les antibiotiques à travers mon intraveineuse. Bénédiction. Je n'ai rien besoin d'ingérer car j'entre dans un rapport direct avec les liquides qui sillonnent et se déversent dans mon sang. Comme une rivière dans un fleuve. Je n'ai plus mal mais j'expectore des glaires difficiles à sortir. Ils sont verdâtres, gluants, épais. Pour les sortir je dois racler et sentir les lames de rasoirs. Ça fait désormais 24 heures que je suis arrivée ici. On peut dire que les choses avancent. Je ressens de la gratitude et de l'injustice. Je sens que ma vie sera changée. Je regarde quelques vidéos, des mash-ups d'actualités. Les centrales pétrolières qui pètent, Gaza, l'Iran, Pascal Praud et Donald Trump. Les forêt qui brûlent par millions d'hectars complètement calcinés. Une russe qui parle de la guerre, qui n'en dit rien, mais qui craint d'avoir des problèmes. J'éteins et je somnole, assise. On me perfuse le Tramadol vers minuit, avec l'anti-nauséeux. C'est merveilleux.

Quelques heures plus tard dans la nuit, j'allonge le lit comme par réflexe. Ce revirement d'orientation me fait tousser – douleur aiguë – je crache et j'aperçois dans le noir (le crachoir beige) que les glaires apparaissent foncés. Plus foncés que les précédents, dont j'aperçois encore la trace. Mais tout est en nuances de sombre. J'allume la lumière, c'est du sang. Rouge hyper-vif. Le même que dans Sleepy Hollow. Putain de merde, ça recommence. Le drapeau rouge et l'angine blanche. Ça me fait peur. J'appelle l'infirmière pour savoir. Elle me dit que tout est normal, que c'est l'abcès, ça va aller. Puis elle me laisse. Je ré-éteins donc la lumière, et redresse le lit mécanique. Je crache du sang et des glaires jaunes. Ça fait très mal et ça libère. Ma gorge se rouvre un petit peu. De l'air y passe. Je ne dors pas, autant écrire. Je rallume alors la lumière, je crache du sang et j'écris tout. Dans le petit carnet fuchsia, acheté début mars à Caussade. On s'était vaguement embrassé, sans trop y croire. On pensait qu'on allait se revoir. On ne s'est d'ailleurs pas revu.es. C'est mieux comme ça. J'écris et je ne pense pas à toi. Je pense à moi. À toutes ces merdes qui m'arrivent. Mon nouvel ami me l'a dit, comme les potes me le disent toujours, « ça fera une super chronique ». Je me concentre et je raconte. Je crache du sang. Je remplis des pages et des pages avec le stylo plume volé à l'Intermarché du quartier où tu vivais temporairement. Le Vallon des Auffes à Endoume. J'écris jusqu'à en avoir mal. Jusqu'à me sentir un peu mieux. Quand ma main ne peut plus écrire je me rendors.

En me réveillant le matin, je vais bien mieux. J'ai dormi si profondément ! J'arrive à boire et déglutir ! Une gorge qui fonctionne : quel bonheur. Enfin je peux bien avaler et respirer. J'arrive à manger une compote. J'ingère doucement la matière froide, je la sens descendre et glisser dans l'œsophage. Bonté divine. Je mange pour la première fois depuis trois jours. Je sens l'absence de cet abcès, qui a laissé derrière lui tout un espace miraculeux. Printemps des veuves. Durant ce doux sommeil profond, réparateur, je crois que j'ai rêvé de toi. Tu étais beau. T'avais les cheveux longs et clairs sur t-shirt noir. Tu étais debout et inquiet, car tu voulais plaire à ***, cette haute gradée du milieu. Et il y avait Yon aussi. Ça m'a fait plaisir de vous voir. Je pense à toi et d'un seul coup, ça me fait pleurer à chaudes larmes. Sur les souvenirs qui disparaissent, sur tout ce qu'on ne cultive plus, sur tout ce qui était si drôle. Ça me surprend. Au fond c'est cette difficulté à être ou devenir ami..es – à être égaux – qui me rend triste. Que toutes les violences subies composent encore notre matière jusqu'à dicter ce qu'on peut faire, ce qu'on croit pouvoir devenir. Que nous ayons si bien appris à se conformer au spectacle exaspérant et tortionnaire qui n'arrange au fond que les hommes, en vous mutilant vous aussi. Que nos enfances dominées, que tous ces mensonges se déguisent en une culture éducative. En civilisation moderne. Je n'en peux plus. Tout ça pour qu'on ne puisse pas entrer réellement en relation. Être en rapport. Devenir dangereux.ses.

C'est le matin et je vais bien. Ma voix est presque revenue. L'infirmière vient et me propose le Tramadol. J'accepte sans trop réfléchir, spontanément, par politesse, et elle injecte. Bouffées de chaleur insupportables. Quelque chose en moi se décolle, se dissocie. Je la rappelle pour qu'elle arrête, je m'en excuse. Ça lui est complètement égal. Elle ferme le tuyau de la poche qui s'écoulait jusqu'à mes veines. J'arrive à aller prendre une douche. Je suis moi-même. Je me sens éveillée, présente. Mon corps arrive à fonctionner. Je me sens bien moins lamentable. C'est une victoire mais je veux rester. Ma vie dehors est trop confuse. Je me disperse et me diffuse. Je me répands. J'avais besoin d'un contenant. Mon téléphone est l'appendice qui me relie encore au monde. J'essaye de réduire les écrans, d'accepter le vide et l'ennui. Mais mes relations sont médiées par ce cordon. Il faudrait pouvoir arrêter. Retrouver des formes d'existence analogiques. Non numériques. Je me sens techno-dépendante, comme tout le monde.

La semaine dernière je me trouvais au Cours Julien, dans le centre branché de Marseille. Au milieu des Batucadas et des clients, dans une ambiance Barcelonnaise et excessivement touristique. J'étais attablée dans un bar d'artistes branchés. Engagé comme un forcené contre la gentrification, mon amiant m'y avait rejoint, et il avait été déçu. Ce genre d'ambiances le dégoûtent. Je suis malheureusement soluble dans l'ethos des mulets stylés. Et j'ai beau être mal à l'aise face à la folklorisation de l'esthétique contestataire, à l'auto-pacification et le devenir inoffensif de nos luttes contre-culturelles, il m'arrive de collaborer. C'est le risque en étant artiste. Nos styles de vie se recyclent en des placebos politiques. On croit qu'on a des opinions, qu'on incarne une alternative, mais en fait on est des tote-bags. Rébellion représentation. Nos idées deviennent une version dans le marché de l'underground. La répression demeure subtile. Tu performes la contestation. Tu partages tu clickes tu exprimes. Ton existence est corsetée, et difficile à modifier. Tu ne menaces rien. Tu t'accroches à ton algorithme, tes petits droits, tes privilèges. Tu en profites.

Quelques jours avant l'hôpital (une énième fois) j'avais enlevé Instagram de mon portable. Auto-exploitation induite, collaboration à des forces qui artificialisent nos vies, uniformisent l'écosystème, remplacent et tuent. Sensibilités gentrifiées. Anesthésiées. Devenir client, publicitaire, de sa propre étrange existence. Avoir la chance de ne pas être celleux qui crèvent, être légèrement au-dessus. On cherche encore à ressentir. On aimerait sortir du déni. C'est un problème existentiel. Confondre la représentation et la transformation réelle. C'est un problème matériel. Choisir ses cibles. Choisir aussi sa solitude et ses supports. Ça veut dire qu'il faut être capable, dans tous ses actes, de vivre selon ses principes. De tuer et donner naissance, d'entretenir et de permettre – de perdurer.

c'est incessant
et la bagarre est permanente
c'est le djihad
« ça veut dire combat
intérieur »

De certaines choses nous sommes complices. J'entends fréquemment rappeler que notre culpabilité (en tant que personnes blanches par exemple) ne sert à rien. Je trouve ça faux, ça peut servir. C'est une étape, certes agaçante, insuffisante, mais également inévitable. Il faut ajouter à cela l'orgueil d'une haine bien dirigée. Comprendre que le combat se mène contre la version de nous-même qui croit bénéficier du monde. Savoir à quelle classe j'appartiens. La classe des bêtes, des animaux et des fantômes. Cette masse spectrale et chtonienne, qui est sans nom.

La matinée s'écoule lentement, et je divague. Je repense au centre de Marseille. À cet ami dont le cerveau attire le mien par une attraction magnétique. Comme deux aimants. Nos villes sont en train de devenir des simulations numériques. L'expropriation permanente. On adhère aux technologies qui ravagent nos écosystèmes. Cet endormissement qui s'opère avec nos corps qui disparaissent, glissent et consultent, clickent, achètent. Anesthésie des aptitudes. Une intraveineuse de confort, de cécité. On se vautre dans cet entre-deux qui est une participation à l'entreprise coloniale de remplacement capitaliste et progressiste. La destruction des habitant..es. Instagram et le Cours Julien, c'est la même chose. Circuits de récompense comblés, temporairement. Nous prenons alors l'habitude d'être sans monde.

Quelques jours avant mon abcès, je croyais que j'avais fini mon troisième livre. Ce livre s'appelle Œsophage. Déglutition miraculeuse. Je suppose que je sors demain. Quelle joie de redevenir normale, d'avoir une gorge qui laisse enfin passer des choses. J'attends le docteur.

On a parfois besoin de mots. Je suis choquée. Parce que je ne savais pas nommer ce que j'avais (aucun mot à part angine blanche), parce que j'avais honte des symptômes et peur d'être illégitime, d'exagérer, je n'osais simplement décrire le fait que je ne pouvais pas avaler ma propre salive. Méconnaissance et confusion. Peur d'en faire trop. Je suis une femme. Je n'osais simplement pas dire, ni même observer ce symptôme, le reconnaître. Or après coup je l'ai appris, c'est un des indices de l'abcès amygdalien : la salivation excessive. Je ne voulais pas être une femmelette. Fallait que j'endure. Je suis faite pour ça, endurer. Je suis forte et je suis agile. Faute de savoir et d'assumer, faute d'oser, je me résignais et j'encaissais. Car je craignais d'être douillette, parce que ça n'avait aucun sens et pas de nom, pas encore de validation. C'était informe. À cause de la honte et la peur qu'on m'a quasiment inculquées. Je consentais.

On tape à la porte et tout de suite, je vois la chirurgienne entrer. C'est l'ORL. Elle veut regarder dans ma gorge. J'arrive à ouvrir mes mâchoires. Je peux parler, manger et boire. La docteure dit que je peux sortir. Je suis prête, je le sais, j'en ai marre. Je ne peux plus les supporter, toutes ces personnes qui font les soins en se racontant leur week-end. Ces odeurs de désinfectants et de calmants ; ces couleurs ternes, ces fenêtres qu'on ne peut pas ouvrir. Ça y'est je suis mûre pour partir. Nous sommes le lundi 11 mai. Pendant la pandémie de Covid, le déconfinement aussi est tombé un lundi 11 mai. Et c'est drôle parce que quelques jours auparavant, j'avais acheté CQFD (ce journal anar marseillais), et en le lisant distraitement, j'avais trouvé mes propres mots, copiés dans la rubrique punchline. J'en étais fière et je me disais, peut-être que je suis écrivain. Ces mots publiés (ici même). Dans l'angoisse de devoir sortir de l'appartement parisien. Effrayée de devoir reprendre un quotidien pas si intense : « va donc falloir reprendre nos vies et appeler ça des existences ».

À nouveau je me déconfine. Tout recommence. Je fais mon sac. Je signe les papiers de sortie, prends l'ordonnance. Je descends les marches, je suis moi. Je me perds un peu, je suis moi. Je trouve enfin la porte et là, je sens l'air tiède sur mon visage. Je vois les gens qui sont bizarres, tellement étranges et singuliers. Une famille entière de gitanes qui fument leurs clopes. Il y a une vieille qui me captive. Elle est tellement bronzée, ridée. Creusée par les plis si profonds. Les motifs de sa robe me bercent. Les rondeurs de son corps si vieux. Sa cigarette. Des poussettes, des vieilles et des gens. La communauté des humains, dépareillée. Je les observe subjuguée – ivre de tant d'adversité/réalité. Faut que j'arrête de la regarder. Ma mère arrive. Elle est venue me chercher en voiture.

On rentre à Vence. Je démarre ma convalescence. Sept jours sous antibiotiques. On m'a prescrit de la Cortisone. Je ne prends pas la Cortisone. Je passe une semaine avec ma mère dans l'appartement familial, où elle est seule, parce que mon père est sous surveillance cardiaque à l'hôpital. Ce patriarche provençal. Nous regardons un film par jour. Un soir nous faisons une recherche, je songe à regarder Twilight pour me vautrer dans l'imagerie hyper-hétérosexuelle. Je préviens ma mère : c'est de la merde. Ça l'indiffère, elle est ouverte. Finalement nous sommes sauvées, parce qu'on tombe sur un autre film THE CHRONOLOGY OF WATER. Par Kristen Stewart, justement. On le regarde. C'est fascinant. Toute la tension visuelle, hyper-active, m'aspire et m'emporte entièrement. Les flash, les fragments, les images. Les tiraillements et la douleur. L'intensité. C'est un père qui viole ses deux fille. La mère dissociée totalement. C'est l'histoire d'une femme écrivain, qui le devient. J'adore le film. Le lendemain assises au café, ma mère me dira tout le mal qu'elle pense du père ; mais aussi (et ça me surprend) tout le mal qu'elle pense de la mère.

Quelques jours passent. Je traverse des états étranges. Avec l'amiant, j'essaie de clarifier les choses. Je ne veux pas de dépendance, pas de romantisme. Je veux qu'on soit bons camarades. J'ai envie de faire l'amitié. Je souffle le chaud et le froid. J'oscille entre indulgence aimante et puis rejet. Me protéger. Symptômes de stress post-traumatique. Il me rabroue au téléphone et je comprends. L'hétérosexualité, cette matrice du sexisme. Cette violence décorative et quotidienne. Auto-mutilation mentale. Diminution des capacités cognitives. Colonisation des esprits. Les femmes sont faites pour être vouées, pré-occupées, détournées de leurs capacités. Après on dit qu'elles sont stupides, qu'elles sont stressées. C'est un programme.

Je cuisine un peu pour ma mère, je sors, je me promène. De l'autre côté de la rue, chez mes parents, il y a un parc qui s'appelle le bois de la Conque. J'essaie de m'y adonner un peu à des temps de contemplation. Essayer de devenir quelconque, se fondre un peu entre les herbes et les appareils de work out. J'essaie de laisser retomber tout ce qui s'était emballé, ces derniers temps. L'envie d'aimer et d'être aimée, d'à nouveau me privatiser, de me river. Je dois rester indépendante. Préserver mon intégrité. Ça macère et ça bouge en moi. Tout ce qui fait mon rapport aux hommes. Il allait falloir que j'apprenne à vivre une vie qui m'appartienne.

Je vois des enfants dans la rue ou dans le bus, ils doivent avoir 4 ou 5 ans, ça déclenche un torrent de larmes. Je ne comprends pas. On mate un docu sur Renaud, à la télé ; l'interview de sa première femme, qui raconte l'amour si puissant et le sentiment amoureux, l'arrivée de leur fille, Lolita. D'un coup les larmes se déclenchent. Cette envie d'être enceinte de toi qui avait insisté en moi. Comme un précipité liquide, apparu dans une éprouvette. L'éprouvette de la relation et des coïts. Devenir radeau ou centrale. Réussir à faire comme tout le monde. Que de l'extrême proximité, et de l'absurdité du vide, sorte une personne. Que jaillisse quelque chose qui dure. Intégrer aussi ta famille. Je me souviens distinctement de toutes les pièces du rez-de-chaussée de la maison de tes parents. Depuis Noël, je m'y déplace, mentalement. On me disait, il faut le vouloir pour toi-même, mais moi je le voulais avec toi. J'étais entièrement disponible. Je m'étais beaucoup renseignée. J'avais acheté des DVD, et lu des livres. Et d'en avoir eu si envie, une partie de moi me juge. J'avais beau refuser de l'admettre : le couple stabilise les hommes tout en diminuant les femmes. Comment tout peut se mélanger, à ce point-là, en permanence ? L'amour, le déni et les mythes ; les mouches, l'envie et le réel. Le cul, l'accouchement, les enfants. Et finalement, l'épuisement. Le décollement. J'ai bien failli devenir une femme. J'avais envie, sincèrement. J'étais prête à l'abnégation la plus totale. C'est pourquoi quand je t'ai quitté, tu ne m'as quasiment rien dit, à part que ce sera difficile, car j'avais mis la barre très haute. Je me rends compte que je perçois l'enfantement comme le détachement absolu, la séparation absolue. Ça ne fait pas sens.

Mon cerveau ne s'arrête jamais. Je n'ai pas tellement exploité le fait que mon esprit mouline de l'abstraction en permanence, entrechoque des idées ensemble, surréagit aux stimuli par des foisonnements intérieurs et des larsens. L'écriture est un réceptacle, mais il faudrait pouvoir transcrire en permanence. Directement. Traduire les tambouilles internes. Je ne sais pas même si je pense, ou si je me trouve traversée par des pensées comme des liens et des onglets.

Je remonte enfin au village. J'ai sommeil et je pense encore à mes amours para-sociales, au poids de toutes ces données, toutes les photos envoyées, les interminables messages, conversations, captures d'écran... Ça doit peser son petit pesant de cacahuètes, dans le cloud infernal du monde. Le train passe à travers les cols et les montagnes qui verdoient entre les falaises rocailleuses. Je pense à mes dernières idylles, vécues forcément « à distance » car j'habite un caillou perché au milieu d'une vallée lointaine. Par sms puis sur Signal. Entamer des dialogues suivis, se raconter tout ce qui se passe, la moindre pensée volatile, les émoji, les vidéos et les vocaux. À n'importe quelle heure du jour. Pas trop la nuit. Attendre que le message soit lu. Attendre de voir les trois petit points parce que tu es en train d'écrire. Éteindre le tél. Ponctuer de sessions réelles ces amours par correspondance numérique. Elles sont bizarres les entrevues quand on est dans l'intense absence, le bavardage et l'hyper-communication, le reste du temps. Il faut s'habituer à l'autre. Les contraintes de la co-présence sont perturbantes. Se parler en étant ensemble, se rapprocher puis s'interrompre, sentir la peau et les odeurs, partager un espace commun, le traverser. Habiter les silences étranges. Observer la forme de l'autre, tous ses petits détails bizarres. Se supporter. Avoir des corps qui traînent ensemble, qui s'attirent et qui se déçoivent. On ne se connaît pas tellement, mais par messages on est si proches. Parfois plus intimes qu'avec ceux que l'on connaît depuis longtemps. Décompensation, addictions. Agitations. Besoin de désintox. J'étais en train d'écrire un livre à propos de l'emprise du couple. Je lis des textes qui datent un peu, à propos du mythe de l'amour comme « cage mentale ». L'enfermement dans l'obsession, la dévotion. La dépendance. Nous ne sommes pas égaux là-dedans, selon si l'on subi le sexisme. Selon si tu es fabriqué.e, modelé.e et socialisé.e par le sexisme. Selon si tu es dégradé.e, valorisé.e et imprégné.e par le sexisme. Selon si tu en es l'objet. Antibiotiques et probiotiques : nique l'amour, vive l'amitié. On s'appelle quasi tous les jours. Tu me dis que je suis un djinn.

Ce village est inaccessible. Je fais du stop après le train. Je m'arrête à cette rivière qu'on a rebaptisée ensemble. J'arrive finalement chez moi et j'ai sommeil. Il commence à y avoir des mouches et des moustiques. Premières chaleurs. Cette vieille chatte qui squatte là, et qui se lave. Les heures passent et je m'active, nerveusement. Je reprends possession des lieux. Je me repose. Le soir arrive. Je suis assise à la fenêtre. Je lis avec curiosité mais aussi avec agacement, « Les Bleuets » de Maggie Nelson. Elle a une écriture trop lisse. J'apprécie parce que c'est savant, que c'est sensible, mais ça m'emmerde. Même quand elle parle de se faire baiser, ça sonne parfaitement bourgeois. Il faut être sale pour être précise.

Je crois que je deviens féministe. Il se trouve que le féminisme contient des problèmes politiques et sémantiques. Ça m'embarrasse et ça m'obsède. Le premier tout le monde le sait : dans « féminisme » il y a Femme. Or toutes les victimes du sexisme ne naissent pas femmes, ne souhaitent pas le devenir, ou ne peuvent pas le devenir. Ce qui nous mène au deuxième problème, qui est la notion même de genre et d'orientation sexuelle. La question de l'identité, de la nécessité, du choix. Dans une société qui galère à comprendre ce que veut dire « genre », considérer que généralement, les gens se reconnaissent dans leur genre, me semble louche. Le fait est que la plupart des gens ne se posent même pas la question. Alors au fond qui est cis-genre ? Qui est hétérosexuel..le ? Je ne sais pas. Or il se trouve que pour certain.es, il ne s'agit pas de réflexion, mais d'une urgence, d'une évidence. Quand pour d'autres que ce soit le genre ou bien la sexualité, ce sont des performances variables et transformables. Je ne sais pas ce que j'en pense. Je sais que je me suis conformée, que j'ai subi et que j'ai même pris du plaisir à me vautrer dans des situations merdiques. Ce qui nous mène au troisième problème : le consentement. C'est une fabrication constante, ça se génère, un consentement. On se résigne et on consent à bien des choses. Sommes-nous la somme de tout ce que nous acceptons ? Est-ce qu'on choisi son orientation sexuelle ? Et combien de compromissions peuvent se cacher derrière un « oui » ?

La vieille chatte réclame des caresse. Elle est un petit peu repoussante. J'essaye d'être gentille avec elle, je la nourris. Je lui donne des croquettes bas de gamme, tandis qu'en moi ça continue. Le quatrième problème que je vois, c'est la tendance blanche colombe du féminisme. Ses penchants policiers, bourgeois ; racistes, donc. Et universitaire aussi. L'un des aspects problématiques du féminisme, c'est le mépris de classe qui se cache derrière une sorte de raffinement. Problème qui déborde largement le féminisme, mais l'affecte particulièrement, à cause de la misandrie. Qui sont les hommes que l'on déteste ? Quelles sont les masculinités que l'on dénonce ? Quel est ce casting permanent, auquel parfois on participe ? Ça devient une pensée stérile, désinfectante. Tant des choses révolutionnaires (existentielles) deviennent des sciences à étudier ou des musées à visiter puis des hashtag à ajouter.

Il y a un cinquième problème, qui est de taille. C'est difficile d'en parler. C'est toute la physicalité que ça implique, d'être flanquée d'un corps femme. Avoir le sexe d'une femme. Être empêtrée d'une chair chargée, graissée, huilée – habituée aux œstrogènes, un certain type de stéroïdes. Ça a quand même des conséquences, un corps mythifié, raconté, traumatisé. Valorisé et méprisé. Objectifié. Un corps fabriqué et produit, un tissu épais de mensonges et de récits. Nous ne sommes pas que des corps sociaux. Nous avons des corps organiques et des existences animales. Nous sommes des variantes telluriques, charnelles et même technologiques de notre écosystème planète. Ça n'est pas parce qu'on se bat contre tous les suprémacismes et les discours essentialistes qu'il est stratège de nier la part matérielle, moléculaire, éthologique et biologique de nos expériences sociales. Nos corps ont des masses, des volumes et des histoires. Des ADN. De la mémoire et des hormones. On ne peut pas laisser la « nature » (au sens de ce qui est vivant et que l'humain ne fabrique pas) à ces fascistes. Il y a d'énormes différences entre les corps. Nous sommes composé.es de cellules. Nous varions indéfiniment. Et si c'était la précision, plutôt que la domination, qui animait réellement l'Homme, on pourrait alors désigner une myriade prolifique de genres. La binarité se briserait à force de variabilités.

C'est difficile de changer, et pourtant c'est inexorable. Tout de suite après la sortie de l'hôpital, les premiers jours après le choc, j'arpente quasiment malgré moi de nouveaux chemins. Et même chez moi je me pose dans des nouveaux coins. Je fais des choses inhabituelles. De nouveaux circuits neuronaux se sont ouverts, et des nouvelles trajectoires. Mon expérience et ma perception de l'espace sont modifiées. Tout est nouveau. Quelques jours passent et puis les habitudes reviennent. Je recommence bêtement à faire un peu toujours les même choses. Ce serait une sacrée discipline de réussir à se maintenir dans un état de nouveauté et d'ouverture. Primitivité permanente. Ne jamais trop s'habituer, s'instituer. Entretenir avec l'espace, les créatures et l'invisible un rapport d'infinie rencontre. Entrer dans l'épaisseur des cartes et dans les veines des territoires. Dans l'outre-monde. Sortir des petits algorithmes qui partout définissent nos vies. Nos parcours sont toujours les mêmes. Même dans un minuscule village, j'ai mes trajets et mes quartiers. Peut-être que mon identité se situe dans cette infra-zone, dans cet écart entre mon corps et tous les lieux où je ne vais pas. Où je pourrais pourtant aller.

J'ai rasé entièrement mon crâne. Mon frère me dit que je suis belle. Ça n'est pas tellement la question. Certains ne me regardent plus, j'ai l'air d'une gouine et c'est très bien. L'hétérosexualité est un régime politique et un envoûtement psychique, qui se fait passer pour naturel. C'est une fabrique, une construction, ce sont des mille-feuilles de récits, qui sont produits. Mais là encore, ça passe également par le corps. Ça s'inscrit et se grave en nous. Ça nous imprime. À force de chorégraphies, d'embrigadements, de propagandes. À force de penser que le stress, c'est de l'amour. À cause de la classe des adultes. À cause des gouffres qu'on remplit et de toutes les dramaturgies. Tout ça déguisé en mariages et en mairies.

Il faut que j'aille voir mon père, qui est encore à l'hôpital. Il fait très chaud. Je suis à Nice. Je vais m'asseoir par terre dans l'ombre de l'affreux centre commercial, au coin de la gare. Deux passantes me proposent des pièces. Des flics passent sur leur segway, me disent que je ne suis pas assises au bon endroit. Je demande si c'est illégal, et par mégarde je postillonne des carottes râpées sur leurs pieds. Il me disent eh ben non madame, mais ici les clochards vomissent. Je leur dis sans les regarder que je vais finir de manger, et qu'ensuite j'irai prendre mon train. Ils disent OK comme vous voulez. Je prends mon train. J'arrive à Saint-Laurent du Var. Je marche jusqu'à la clinique sous un soleil hypersonique. Je vois mon père qui est piteux. Il ne dit rien. Je garde ma casquette sur la tête pour pas qu'il phase sur ma tonte. Je rentre dormir chez ma mère. J'ai une mycose et des diarrhées, conséquences des antibiotiques. J'ai des sueurs durant la nuit. Je me réveille dans la panique et je ne sais pas si je me trouve à l'hôpital, si j'ai une mission à remplir, si je me dois d'aider quelqu'un ou de partir, ou si j'ai juste le droit de dormir. Je me dresse d'un coup en sursaut, trempée du thorax et du dos, j'observe les rainures de lumières, d'obscurité. Passé quelques secondes je sais, j'ai le droit de me rendormir. Mais tant qu'à faire autant écrire. Le jour se lève, on est lundi. Je peux retourner à ma vie. Je suis guérie.

Leïla Chaix

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25.05.2026 à 18:32

Une vie de fêlé de Jonathan Boismard

dev

Heurs et malheurs d'un patient ordinaire En librairie le 29 mai [Éditions lundimatin]

- 25 mai / ,
Lire + (490 mots)

En France, 20% de la population présentent un trouble psychique et plus de 8 millions de personnes sont prises en charge pour une maladie psychiatrique ou un traitement chronique par psychotropes. Notre effondrement intérieur est massif, documenté, administré mais toujours désemparé.
Jonathan Boismard, diagnostiqué bipolaire, nous plonge dans le quotidien léthargique et violent d'un patient ordinaire en désaffiliation psychique d'avec l'ordre des choses. Le récit explosif et éclaté d'une vie cernée par la psychiatrie, les molécules et les injonctions à être — à peu près — fonctionnel.

Une lettre à sa première psychiatre, une déclaration d'amour contrarié à ses pilules, des murs et des lits qui appellent à se révolter contre l'institution, la plaidoirie d'une maladie face au tribunal de la normalité, à travers ses douze chapitres, Une vie de fêlé dresse le paysage dévasté d'un moi en crise avec et contre le monde qui l'enserre, le rabote et tente de le calibrer. C'est un reportage embarqué dans les centres médico-psychologiques autant qu'une enquête sociologique depuis la cellule d'un HP, un manifeste littéraire contre le mensonge normalisé autant qu'un appel à lutter jusqu'au plus profond de la psyché.

L'écriture est hybride mais polarisée, parfois maniaque jamais désespérée, souvent violente mais toujours drôle. Si l'auteur connaît parfaitement la littérature antipsychiatrique, il ne parle jamais de ce surplomb-là mais toujours depuis le ras du réel et de l'expérience. Parce que la ligne de front traverse les connexions synaptiques autant que la société dans sa totalité, il n'y a pas d'idéologie qui vaille, il s'agit seulement de survivre et de lutter, le reste en découle.

Disponible dans toutes les bonnes librairies vendredi 29 mai et en vente en ligne sur lundimatin ici : https://www.lundi.am/livres

Extraits

Vous pouvez télécharger cet extrait en format PDF en cliquant ici ou bien le consulter en ligne ci-dessous :

Une vie de fêlé - Jonathan Boismard [Extraits] by lundimatin

ISBN : 978-2-494355-13-2 Format : 14 x 19 cm
140 pages
15 euros
Mise en vente : 29/05/26
Diffusion : Hobo Diffusion Distribution : Makassar

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19.05.2026 à 11:29

Le cinéma est cerné

dev

« Bolloré est désormais présent à toutes les strates qui rendent possible l'existence du cinéma français »

- 18 mai / , ,
Texte intégral (1777 mots)

En janvier dernier, nous publiions ce texte prémonitoire ou à tout le moins annonciateur, signé « Ciné Bagarre ». En écho à l'invitation à « Zapper Bolloré » qui a ouvert le festival de Cannes et déclenché une tempête sur une croisette peu habituée aux grandes marées, nous le republions cette semaine.

Nous ne sommes plus dans l'imagerie du camp fortifié encerclé par l'ennemi. Nous sommes déjà à l'étape suivante.
Le bastion de la gauche bourgeoise qu'est le cinéma français a ses murailles fissurées. L'ennemi a infiltré ses défenses ; il ne lui reste qu'à pousser quelques pierres pour que le mur cède et que la troupe entre avec fracas.
Pour mieux cerner la situation actuelle et à venir, un rappel (lapidaire) s'impose sur ce que signifie, concrètement, fabriquer un film.
Pour qu'un film existe, une société de production, l'entreprise porteuse du projet, doit réunir les fonds nécessaires à sa fabrication. Scénario en main, elle active ses réseaux (si elle en a), sollicite des acteurs intimement liés les uns aux autres, accumule des apports pour rendre le film finançable.
Pour cela, il n'existe pas mille solutions : des guichets publics et des guichets privés, dans un équilibre imposé entre financement public et privé, afin que le premier ne porte pas seul le risque industriel.
Côté public : principalement les Régions et le CNC, dont le budget provient d'une taxe prélevée sur chaque billet de cinéma.
Côté privé : les Sofica, les distributeurs, les chaînes de télévision, Canal+, Orange, France Télévisions (considérée comme privée dans ce système), Arte, selon un système de chronologie des médias typiquement français. Ces dernières apportant bien souvent les montants les plus élevés.

Le vice structurel du système apparaît ici : in fine, ce n'est ni la ou le réalisateurice, ni la société de production qui détient le pouvoir de décision sur un film, mais celui qui apporte le plus gros financement privé.
Pouvoir par exemple d'imposer un casting, expliquant pourquoi les mêmes visages réapparaissent sans cesse, encaissant des cachets indécents puisque sans eux, pas d'argent, donc pas de film.
Pouvoir d'exiger des modifications de scénario, sous peine de retirer le financement.
L'apporteur privé a, de fait, droit de vie et de mort sur les films.

Cela dit, cette logique n'était pas, jusqu'à récemment, une pratique systématique. L'industrie et les financeurs respectant à peu près la vision de l'auteur.
Elle constituait par contre une immense faiblesse d'un système qui a longtemps fonctionné comme une machine enrichissant un nombre considérable de personnes tout en en précarisant d'autres. Rien de neuf sous le soleil capitaliste.

Mais après l'explosion démesurée de la production post-Covid, due notamment à l'émergence des plateformes, et comme le reste de l'économie, l'industrie du cinéma est entrée en récession.

Entre érosion des financements et arrivée de nouveaux acteurs privés, Canal+, incontestablement premier financeur privé, a manœuvré pour renégocier son engagement historique, révélant à quel point la chaîne bolloréenne tient l'industrie du cinéma par la gorge.
Orange Cinéma est souvent citée comme partenaire de même plan, mais elle appartient également à Bolloré.

L'existence d'un film ne se résume évidemment pas à sa fabrication.
S'y ajoute son espérance de vie, indexée sur une donnée éminemment symbolique de l'hyper-centralisation française : le nombre d'entrées réalisées à Paris lors de la première semaine d'exploitation.
Une bonne première semaine dans la capitale prolonge la vie du film, à Paris comme en province. D'où l'importance stratégique du marketing et de la distribution dans les salles parisiennes.
Or, depuis peu, le propriétaire de Canal+, d'Orange, d'Hachette Livre, d'Universal et des points Relay (entre autres) a acquis une part significative du réseau UGC, dont il deviendra propriétaire exclusif en 2028.
UGC étant l'un, sinon le, principal réseau de salles à Paris.

Vincent Bolloré est désormais présent à toutes les strates qui rendent possible l'existence du cinéma français : financement, diffusion, distribution, exploitation.
Il faut reconnaître une chose : l'intelligence stratégique de Bolloré. Il s'est progressivement installé comme un incontournable de la création cinématographique française. Sa stratégie ne s'est pas bornée à cela. Pendant longtemps, aucune modification éditoriale n'était visible. Des films estampillés « diversité » ont continué à être financés par Canal+. Le film L'histoire de Souleymane en est un exemple emblématique.
Le changement s'est opéré par petites touches : non pas en réduisant frontalement la diversité, mais en déstabilisant une industrie en totale dépendance de son principal mécène.
Soudainement des projets auparavant habituellement financés ont été refusés. Le doute n'a pas tardé à se rependre dans une industrie tenue sous perfusion.
Quels projets vont être pris ou retoqués ? Selon quels critères ? Même l'entrisme et la copinade, piliers informels de l'obtention des financements, se sont mis à vaciller.
Dans le microcosme de la production dite « auteur », monter un film à 3, 4 ou 5 millions d'euros n'a rien à voir avec un film à 1,2 million.
Lorsqu'un financement échoue, l'effet domino peut être fatal. La plupart des petites sociétés ne survivent pas à plusieurs échecs consécutifs.
Une rumeur n'a pas tardé à circuler sur l'existence d'un double cabinet de lecture chez Canal+ : l'un, porté par Maxime Saada, maintenant une ligne de diversité ; l'autre, plus secret, non officiel, promouvant une vision catholique et conservatrice alignée sur celle de Bolloré.
Cette période de doute a enfanté ce que la création produit de pire pour survivre :l'autocensure.

L'obligation de financement du cinéma est la contrepartie historique accordée à Canal+ pour être une chaîne payante parmi les six premières chaînes françaises.
Une contrainte que Bolloré, en tant que principal financeur privé, a transformé en arme.
Aujourd'hui, le doute n'est plus une rumeur. Aborder certains sujets rend l'accès aux financements de la galaxie Bolloré quasiment impossible.
Bolloré n'a pas conquis l'industrie du cinéma. Il a profité de ses failles pour l'acheter corps et biens.

Vincent Bolloré prépare depuis longtemps l'arrivée possible du Rassemblement national au pouvoir. Après les médias d'information, il s'est doté d'un médium supplémentaire pour diffuser sa propagande civilisationnelle en contrôlant les principaux maillons de la chaîne cinématographique.

Il est indubitable qu'il utilisera à plein cette machine lorsque le moment lui sera le plus favorable.
Cela aurait-il pu être évitable ? Tout le monde sait qu'un milliardaire ne rachète jamais quoi que ce soit sans intention d'usage personnel et donc dans ce cas précis, politique.
Les pouvoirs publics, ne peuvent ignorer ce qu'il se joue. S'ils ne le voient pas, leur santé mentale devrait nous inquiéter.

Et le monde du cinéma dans tout cela, celui qui se revendique porteur de valeurs de gauche ?

Le cinéma est un art bourgeois et on s'alarme peu tant que le système fonctionne. Voir, on se tait, pour que surtout rien ne change. Les scandales MeToo, qui ont à peine égratigné cette industrie peu reluisante, en sont une preuve criante. Beaucoup préfèrent ne rien dire pour maintenir un statu quo d'enrichissement individuel. On peut imaginer la force qu'il a fallu, et qu'il faut encore, aux victimes de violences sexuelles ou morales pour parvenir à faire entendre leurs voix.

Quand la bascule se fera ne doutez pas que beaucoup accepteront cette capitulation morale : par adhésion, par confort ou par nécessité.
Si l'armée est la grande muette, le cinéma est le grand aveugle, mais il se bande lui-même les yeux.

À l'exception de celles et ceux qui ont déjà choisi la marge, de rares fictions, et le documentaire de création, peu sont prêts à ce qui va arriver.

Deux options se dessinent alors devant nous, cinéastes : renoncer à cette industrie sclérosée ou continuer à y traquer les moindres espaces de liberté.
Loin d'être contradictoires, elles montrent la nécessité qu'il y a à tisser dès aujourd'hui des réseaux affinitaires et solidaires de résistance.
Profitons de la clairvoyance que nous avons sur le monde à venir pour réinventer une manière de faire et de penser le cinéma. Il n'y a pas de temps à perdre.

Le cinéma est un contre-pouvoir, un geste d'exploration, d'ouverture, de compréhension. Un geste sans limites de fond ni de forme, qui doit refuser toute soumission.

De toute catastrophe surgissent de nouvelles formes, de nouvelles pensées.
Espérons que celles-ci deviennent l'humus du cinéma de demain : libre, indépendant, contestataire, collectif. Car si un manifeste devait émerger de tout cela il devrait sans aucun doute commencer par appuyer sur le fait que la manière de fabriquer un film ne peut être dissociée du discours qu'il porte.


Amies cinéastes, entourez-vous de celles et ceux qui partagent vos imaginaires.
Préparez-vous à un combat d'usure.

Acharnez-vous.
Créez.

Toujours.

Créez.

Ciné Bagarre

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19.05.2026 à 11:22

L'innommable

dev

« Bousiller le matos de l'ennemi »

- 18 mai / , ,
Texte intégral (1167 mots)

On démarra avec le fusil, en bandoulière, puis en joue,
on finit par un sabotage, pas même un explosif, juste une tentative
de bousiller le matos de l'Ennemi, réduit à sa propriété, à son art
de manipuler, son agit-prop à lui, sa pub bombardée sur
sa clientèle à chaque seconde, à toute heure anéantie.

Ne reste que Demain le feu,
puisque désarmés, même pas frontal même à l'oblique
on se paye les keufs, très cher,
ils ne sont pas donnés les salauds, le kilo de viande,
l'œil, la joue, le cul, la noyade, tout y passe, en monnaie de leur pièce.

On rappelle l'ancêtre – « il faut les tuer, pas moyen autrement,
c'est-à-dire les buter, c'est-à-dire la guerre légitime-défense-attaque
contre l'Ennemi, sa violence illégitime,
écrasante, démesurée, incommensurable,
exterminatrice, et encore il n'a pas tout donné, il lui en reste,
et les servants aspirent aussi ».
On referme le livre, on sort à poil dans la rue
avec des allumettes.

L'Époque se mord la queue.

Car en face, les plus voraces carpettes veulent un Ordre juste,
enfin apaisé sous la dictature Nationale,
sous l'effusion ordinaire du sang ordinaire,
police et auxiliaires, les balles et les coups,
et ils trouvent l'Ordure incarnée, là Maintenant, qui les fusionne,
les galvanise, hystérise, électrise, selfise,
râles de foutre et hurlements d'ovaires,
spectres frustrés compressés idolâtres,
entre BD Musclor et séries Gore en string.
Dévoreurs d'images exécrées, lacérées à jouir.
Porno-police, milices mi-flics, pleins flics nervis.
Civils si vils, matons de quartier.
Canon d'ivrognes musclés du béret, du pinard dans les veines.

Ils ont compris, ont répondu à l'appel
des « voisins vigilants »,
il y a des crimes salutaires à commettre,
des milices vertueuses à ériger en remparts contre l'abjecte,
ils sont prêts, ils cognent déjà, tirent, et l'Ordure n'y voit rien à redire,
la brutasse normale, banale quoi : « ils n'avaient rien à faire là
ces putain de mioches ».

Et il y en a un paquet, pour l'Ordure et ses nervis, qui « n'ont rien à faire là »,
de Calais à Perpignan.
Sous la force adorée de l'Ordre, la lâcheté sanctifiée :
tous ces râles et hurlements.
La Reconquista cogne d'abord les faibles, les éternels désarmés,
les « forts en gueule mais faibles en corps »,
les « Touche pas à… », ben voyons, tu vas voir si j'y touche pas,
tiens prends ça dans ta gueule.

Demain dès maintenant ne pas oublier de cogner les théoriques,
les catastropheurs, les snipers en chambre
ou commandos nocturnes, artistes de la balle au bond,
fuyards avertis, brûleurs d'émeutes en meutes,
hors compte, en pure perte et Gloire
au pavillon des combats perdus.
Ah oui, on va leur faire payer à ELLEUX aussi
leur manie de perdre avec panache,
leur impuissance verbeuse.

À l'heure du grand règlement de comptes,
à peine ressuscitée l'image
de l'ancêtre le fusil à l'épaule, puis en joue,
sur la barricade ou ailleurs, en défense de sa vie,
on termine avec des gnons, l'empreinte des poings américains
dont Nos fanatiques de l'Ord(u)re usent,
en bons acteurs fidèles et dévoués
de films d'horreur.

Ça va saigner, « il faut que ça saigne »
disaient les bouchers de la Villette
dans la chanson, ça y est,
le chansonnier est arrivé,
râclant le fond de gamelle
d'une voix de rat délavé, sinistre et fadasse,
presque honteuse de ne plus savoir hurler
devant un micro dans les tribunes d'un stade.
Elle se sent petite l'Ordure malgré tout,
pas à la hauteur de la tâche.
Elle n'aura que des coups bas à ordonner,
fraîche épluchure fanée, frelatée, planquée
à la moindre odeur de roussi
entre deux antiques reliures
qui puent la mort cérébrale.

L'Ordure s'appelle…que dalle,
son vrai patronyme,
le faux dégôute au point
que nul ne veut le nommer, sauf le jour où,
par la fureur d'un feu adverse,
il serait désigné assassin du jour, de milliers de pauvres gens
qui « n'avaient rien à faire là »,
alors nommé par son Nom,
devant le peloton d'exécution.
Enfin les fusils, réels, des partisans,
de leurs détonations chanteraient
la revanche des Anges.

« Voyez, ils veulent ma mort ! ».
Non, ils et elles veulent ce qu'un jour tu mériteras,
à hauteur des crimes approuvés, encouragés
par toi, si par malheur la faiblesse
de tes émules morts de trouille, paranoïaques,
représentés bleus blancs,
te déroule le tapis rouge, de sang,
que tu réclames, à crocs et à cri.

« face à la gauche Gaza,
nous en appelons à la France bleu-blanc-rouge »,
j'ai écouté deux fois, pour mieux t'entendre,
ces mots – ces mots assassins, les tiens-les leurs,
tes mots crachés resteront gravés
pour l'éternité
sous ton portrait fringuant,
ornant ta misérable tombe.

El sub-caporal

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