20.10.2026 à 13:05
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Battles d'aura, avatars, mèmes, gamification sociale, folklore militant et monde numérique Coline Rousteau
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Si vous avez ricané en regardant les vidéos d'adolescents s'adonnant à des « Battle d'aura », qu'il vous a fallu demander à plus jeune ce que pouvait bien signifier « farmer » ou que par principe vous tenez pour superficielles et dérisoires les modes de cours de récré, alors cet article est pour vous.
Ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. [1]
Guy Debord place en exergue du premier chapitre de La Société du spectacle une réflexion de Ludwig Feuerbach, selon laquelle « notre temps [2]… préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être… Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré » [3]. Cinquante-neuf ans après la publication de La Société du spectacle, il serait tentant de voir dans les smartphones brandis devant les lycées, les vidéos TikTok, les mèmes et les « battles d'aura » – ces brefs duels de présence où deux personnes entrent successivement dans un cercle jusqu'à ce que le bruit du public désigne qui l'emporte – l'accomplissement presque littéral de ce diagnostic. La première génération entièrement socialisée à travers le monde numérique et ses images aurait fini par ne plus pouvoir manifester sans immédiatement se représenter en train de manifester, transformant le conflit en contenu et le blocage en décor. Il y aurait pourtant quelque chose de paradoxalement peu debordien à réduire ainsi le « spectacle » à une simple prolifération d'images. Guy Debord lui-même récuse explicitement cette réduction lorsqu'il affirme que « le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » [4]. Inutile, donc, d'opposer une expérience supposément authentique à sa représentation dégradée, et encore moins de croire que les corps seraient politiques tant qu'ils agissent, et aliénés dès lors que leur action fait l'objet d'une représentation filmique.
Le ou la spectatrice « aussi agit », elle « observe, [...] sélectionne, [...] compare, [...] interprète » écrit Jacques Rancière [5], retournant le soupçon qui pèse sur celui ou celle qui regarde et prenant, sur ce point, explicitement ses distances avec la critique debordienne du spectacle. Voir n'est pas l'antithèse de l'action : l'émancipation commence, au contraire, lorsque cesse d'aller de soi la division entre les personnes auxquelles on reconnaît la capacité de comprendre ce qu'elles font et celles que leur position de spectatrice condamnerait à recevoir passivement un sens qui serait fabriqué par autrui.
Le mépris générationnel suscité par le nouveau phénomène socioculturel des « battles d'aura » reproduit finalement assez bien cette vieille méfiance – que Jacques Rancière associe à une matrice platonicienne – à l'égard des images et de la position de spectateurices. Celles et ceux qui prétendent savoir ce qu'est une véritable manifestation expliquent aux personnes qui entrent aujourd'hui dans la lutte qu'elles ne savent pas ce qu'elles font ; celles et ceux qui se réclament de leur connaissance de l'histoire révolutionnaire disposent déjà d'une sorte de police esthétique de ce qu'une lutte doit montrer, jusque dans les affects qu'elle autorise. À cela s'ajoute une suspicion plus récente en apparence, mais remarquablement compatible avec la précédente : chaque téléphone brandi serait la preuve qu'une jeunesse entière est désormais incapable d'habiter le monde autrement qu'à travers un écran, autrement qu'à travers sa représentation.
Tout ce petit monde se tient, bien entendu, du bon côté du partage : celui où l'on sait. La situation actuelle ne nous invite-t-elle pas, au contraire, à renverser la question ? « Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » [6], écrit Guy Debord dès la première thèse de La Société du spectacle. Les battles d'aura ne font pourtant pas simplement le chemin inverse, comme si des images supposément confinées aux écrans venaient soudain se réincarner dans des corps. L'irruption de nouvelles icônes insurrectionnelles brouille ce partage : elles se forment à même les corps au moment où elles deviennent images, sans cesser d'agir sur les gestes dont elles procèdent. Leur trajectoire est ainsi beaucoup plus ambiguë et multidirectionnelle. Des écrans aux cours de récréation, des mèmes aux blocages, d'une battle organisée pour rire à un face-à-face avec un cordon de CRS, les images et les gestes circulent sans cesse entre les espaces en ligne et hors ligne. Ce qui paraissait relever d'une séparation produit parfois les conditions d'une nouvelle coprésence.
À Mayotte, le lycée du Nord de M'tsangadoua est bloqué dès le 31 août ; à Cayenne, le lycée Félix-Éboué l'est le 7 septembre. Ces scènes ont beaucoup moins circulé que celles qui ont ensuite saturé les réseaux depuis l'Hexagone. Vieille géographie coloniale de la visibilité, où ce qui se passe outre-mer demeure aisément hors-champ du récit national jusqu'à ce qu'ailleurs surgissent les images appelées à devenir celles du mouvement. À Cayenne, des revendications sont formulées dès le 7 septembre autour des conditions matérielles de scolarisation.⁹ Le fait mérite d'être rappelé parce que le mouvement que l'on découvre ensuite à travers ses images commence par quelque chose d'aussi peu spectaculaire qu'un service public devenu matériellement inhabitable.
Vendredi 2 octobre, à Montpellier, les lycéennes parties de Clemenceau rejoignent Joffre après les premiers gaz et les premières interpellations. Nouvelle arrestation, nouveaux tirs de lacrymogènes. Puis, devant les CRS, ça danse. À Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne, une battle d'aura s'improvise, Michael Jackson entre dans le cercle, après Batman, Spider-Man et les T-Rex gonflables qui peuplent depuis quelques jours les blocages. Les reels abondent, enchantent le mouvement, galvanisent.
À Montpellier, une lycéenne de dix-sept ans est grièvement blessée à l'œil ; ailleurs, des adolescentes perdent des dents ou l'usage d'un œil, une grenade de désencerclement arrache la main d'un lycéen de quinze ans. Au 2 octobre, plus de cinq mille personnes ont été interpellées, mineures à 85 % de l'aveu même du ministre de l'Intérieur [7]. Sylvain George a commencé, dans ces mêmes pages, à établir beaucoup plus systématiquement ce registre de la répression [8]. Tenir le registre des violences est devenu une tâche presque bureaucratique, et d'autant plus nécessaire.
Une jeunesse qui danse devant la police peut être regardée comme si elle ne comprenait pas complètement la gravité de ce qui lui arrive ; cette infantilisation rend ensuite beaucoup plus aisée l'idée qu'il revient aux adultes armés présents en face de rappeler ce qu'est réellement le sérieux. Casques, visières, boucliers, gilets, protège-tibias, armes suspendues au corps et silhouettes uniformisées sont censés ne pas apparaître comme des costumes. Le rapprochement presque involontaire entre des costumes de super-héros (où sont nos héroïnes ?) et des équipements policiers produit pourtant une curieuse hésitation visuelle. Les policiers, eux, se présentent comme la forme naturelle de l'autorité légitime, pendant que Batman, Spider-Man ou le dinosaure gonflable signalent d'emblée leur appartenance au déguisement. Et pourtant, leur juxtaposition rend soudain perceptible ce que l'habitude avait naturalisé. L'État, lui aussi, travaille ses silhouettes, des signes de puissance, des augmentations techniques du corps et une iconographie de l'invulnérabilité. Le ridicule n'annule évidemment aucune asymétrie matérielle ; le T-Rex reste en plastique et le LBD peut mutiler. Mais pendant quelques minutes vacille au moins la répartition selon laquelle des adolescentes costumés « jouent » tandis que des adultes suréquipés s'occupent sérieusement de l'ordre.
Il faut même un certain effort pour continuer à considérer le T-Rex comme le seul corps déguisé de la scène. Spider-Man annonce immédiatement sa fiction ; le policier, lui, tire une partie de son efficacité symbolique de ce que son casque, son armure, ses armes, sa couleur, ses gestes appris et la standardisation de sa silhouette aient cessé de nous apparaître comme les éléments d'une mise en scène. Devant le lycée parisien Hélène Boucher, des lycéennes ont chantonné « La Marche impériale » de Star Wars devant une ligne de CRS qui avançait vers elles et eux. Quelques notes suffisent, et les casques deviennent des casques de stormtroopers, ce qu'ils n'étaient pas une seconde auparavant et ce qu'ils avaient pourtant toujours un peu été. Rien n'est symétrique, et ce serait manquer l'image que de le prétendre : le premier, Spider-Man, peut tout au plus être ridicule, tandis que le second, le policier, dispose de la puissance matérielle de l'État. La dissymétrie matérielle rend pourtant le trouble visuel plus intéressant, parce que le costume qui avoue être un costume oblige pendant quelques secondes l'autre à redevenir visible comme costume.
« CRS = SS », slogan apparu dans les conflits miniers de 1948 puis massivement réactivé en 1968, opérait déjà en arrachant les policiers au registre de la violence légitime pour les projeter dans une iconographie de la violence d'État. Une image importée d'ailleurs dérègle la lecture officielle de la scène. La « police », chez Jacques Rancière, c'est « un ordre des corps qui définit les partages entre les modes du faire, les modes d'être et les modes du dire », qui assigne des corps à certaines places et décide quelles paroles seront entendues comme des discours et lesquelles comme du bruit [9]. Un ordre policier réussit lorsqu'une place ne se montre plus comme place : le policier paraît simplement être policier et l'élève simplement élève. Le proviseur, lui, aura bientôt l'occasion de vérifier la même chose. Quant au ou à la spectateurice, son rôle semble aller de soi tant qu'il ou elle reste là où on l'a mise. Chacun à sa place ; surtout, que personne ne voie la place.
Le lycée est l'un de ces grands appareils de répartition des temps, des lieux et des capacités. Entrer à telle heure, se placer dans telle salle, attendre qu'un professeur arrive ou qu'un remplacement soit enfin trouvé, recevoir une note, remplir un dossier, être orienté, classé puis distribué par Parcoursup. La mobilisation commence quand cette concordance entre une identité et sa place se défait. On ne rentre plus au lycée, mais on déplace les poubelles devant ses portes ; la chaussée devient un lieu d'assemblée ; des élèves d'établissements différents se rencontrent ; un mineur filme un policier ; des personnes auxquelles l'institution demande ordinairement de recevoir une évaluation inventent un système de notation absurde où elles s'attribuent entre elles des milliards de points d'aura. C'est lorsqu'un corps quitte « le lieu qui lui était assigné » et qu'un espace change de destination que la politique commence chez Jacques Rancière [10].
Rappel des faits pour les adultes du fond. Dansant avec un flegme olympien à la proue d'un bateau engagé dans une course traditionnelle de Pacu Jalur en Indonésie, Rayyan Arkan Dikha, onze ans, entraîne les passions sur les internets à l'été 2025. Il farme de l'aura. L'expression circulait pourtant déjà : le 28 janvier 2024, un utilisateur de TikTok avait légendé « Aura Farming » une vidéo de bowling où l'enjeu consistait à faire beaucoup d'effet en ayant l'air de ne fournir aucun effort. La formule fait ensuite tache d'huile autour des personnages d'anime et des streamers avant que la vidéo indonésienne ne lui fournisse, en 2025, son enfant-prophète involontaire. Rayyan, placé à l'avant du bateau dans le rôle traditionnel de togak luan, ne dansait pourtant ni pour TikTok ni dans l'espoir de faire monter un quelconque compteur. S'y ajoutaient déjà les « aura points », qui récompensent ou sanctionnent fictivement les gestes les plus infimes de la vie quotidienne. Un an plus tard, la blague sort des écrans. Au Brésil, des championnats apparaissent au début de l'été 2026 ; le 4 juillet, plus de deux cents personnes se retrouvent au Parque Max Feffer de Suzano, près de São Paulo, autour d'une compétition organisée par le créateur de contenu Uvitinho. Quelques secondes pour faire effet, puis le bruit du public décide qui reste dans le cercle. La forme essaime ensuite ailleurs en Amérique latine avant de réapparaître, à la rentrée, dans les établissements français puis devant leurs grilles bloquées.
Farmer, dans le jeu vidéo, consiste à répéter certaines opérations afin d'accumuler des ressources ou de faire progresser un compteur. Appliqué à l'aura, le terme transforme quelque chose d'aussi peu docile à la mesure que le style ou le charisme en capital imaginaire susceptible de s'effondrer aussi vite qu'il a grandi. Digression : certaines parlent de « gamification sociale », la gamification désignant l'introduction d'éléments issus du game design dans des situations qui ne sont pas elles-mêmes des jeux [11]. Stabilisée au tournant des années 2010 dans des mondes très proches du marketing, elle désigne aussi la mobilisation des puissances du jeu afin de rendre productives des activités qui lui sont extérieures, comme apprendre, travailler, modifier un comportement, accepter une évaluation, se mettre en compétition, avec cette promesse assez contemporaine qu'une contrainte deviendrait plus aimable dès lors qu'elle attribue des points. Emmanuelle Savignac insiste à juste titre sur le potentiel aliénant du jeu, dans la mesure où le cadre auquel on adhère en jouant peut cesser d'apparaître lui-même comme une prescription [12].
Les battles d'aura reprennent ce langage de la mesure jusqu'à ce qu'il commence à capoter. Si le moindre geste est susceptible de faire valoir un gain imaginaire, un score, une maladresse peut générer un malus, puis se métamorphoser en triomphe si celui ou celle qui vient de trébucher réussit suffisamment bien sa sortie de scène. Sous cet angle, les aura points prolongent assez directement les likes, les classements et les métriques qui structurent déjà les plateformes. Mais les aura points ont ceci de bizarre qu'ils sabotent presque aussitôt la mesure qu'ils prétendent instaurer. En somme, les aura points ont emprunté au capitalisme contemporain son obsession de la mesure pour en faire une monnaie dont personne ne tient les comptes. La métrique y devient si arbitraire qu'elle finit par parodier la possibilité même de mesurer, tâche dévolue à Pronote. Cela n'en fait pas spontanément une pratique anticapitaliste, pas plus que l'ironie ne nous protège magiquement des formes sociales que nous tournons en dérision. Mais le phénomène reste plus ambigu qu'une simple intériorisation adolescente de la compétition. Davantage encore, la battle reprend la logique de valorisation personnelle dont les plateformes tirent profit, tout en produisant une valeur dont l'inconsistance rend impossible une véritable comptabilité.
TikTok, Marvel, Dragon Ball, GTA, le football mondialisé, la drill ou les mangas ne sont pas des objets extérieurs au capital qui seraient soudain venus contaminer la politique. Ils proviennent d'industries dont l'économie repose sur la propriété des formes et la captation de l'attention. On ne gagne cependant pas grand-chose à en déduire que leur origine fixe une fois pour toutes leurs usages. Le sens d'un signe ne doit en effet pas être assigné à son lieu de production, il évolue et se charge différemment au gré des situations. Un mouvement n'a d'ailleurs jamais à sa disposition un magasin d'utopies intactes où il pourrait choisir des symboles enfin débarrassés de leurs compromissions. Il travaille avec ce qui existe, c'est-à-dire avec des objets chargés d'histoire, de domination, de plaisir, de commerce et de contradictions. Guy Debord et Gil J Wolman avaient théorisé ce déplacement dès 1956 sous le nom de détournement [13]. Dix ans plus tard, à Strasbourg, André Bertrand, étudiant proche des situationnistes, annonçait De la misère en milieu étudiant par une bande dessinée détournée, Le Retour de la colonne Durutti [14]. Le Guy Debord que l'on convoque aujourd'hui contre les mèmes avait donc lui-même pensé la puissance politique de formes compromises [15], tout en pensant aussi l'inverse : la récupération, par laquelle le spectacle digère ce qui le conteste.
Jeudi 1er octobre, devant le lycée Ambroise-Paré de Laval bloqué, le proviseur Philippe Minzière entre dans un certain cercle à l'invitation de ses élèves et se livre à une battle depuis devenue virale. Il reste extraordinairement proviseur, épargnant à tout le monde le tour de force, toujours légèrement déprimant, d'un chef d'établissement devenu adolescent parmi les adolescentes. Il reste au contraire extraordinairement proviseur. Son maintien lui colle au corps jusque dans la battle, et la petite raideur professionnelle avec laquelle il s'y engage contribue au rire. In other words, la battle n'a pas aboli son rôle et personne n'a oublié qui pouvait ouvrir le portail ou sanctionner. Elle l'a rendu visible comme rôle. Pendant quelques secondes, Philippe Minzière, le proviseur, force légèrement le trait. Il se regarde être proviseur au milieu d'un dispositif qui n'était pas prévu par sa fonction et accepte que son maintien devienne un matériau susceptible d'être applaudi ou tourné en dérision. C'est un effet voisin de celui que produisent les T-Rex gonflables devant les CRS. Le déguisement déclaré fait ressortir le déguisement qui ne se donne jamais comme tel. L'uniforme ou la posture d'autorité rendent les fonctions immédiatement lisibles, au point de faire oublier qu'ils les mettent aussi en scène. Le pouvoir n'a nul besoin d'être faux pour être théâtral. Il gagne même une partie de sa force lorsque ses signes ont été assez répétés pour ne plus apparaître comme des signes. Quelques jours plus tard, les rôles reprennent d'ailleurs très bien leurs droits : le même proviseur, hostile aux blocages, retrouve avec certaines élèves un rapport autrement conflictuel.
Les réseaux sociaux ont considérablement élargi le temps que nous passons à entretenir notre propre personnage, non pas au sens où une existence réelle se cacherait intacte derrière un avatar mensonger, mais parce qu'il faut désormais tenir ensemble ce que nous faisons et ce que nos profils sont en mesure d'en montrer. Une photographie malheureuse s'efface, une opinion ancienne revient dix ans plus tard. L'image accumulée exige une certaine fidélité à elle-même. Plus on se raconte, plus il devient coûteux de cesser de coïncider avec le récit produit. De ce point de vue, l'aura farming pourrait sembler la forme presque grotesquement accomplie de la réification numérique : il ne suffit plus de posséder du capital social ou culturel, encore faut-il capitaliser sa façon de marcher, de regarder, de perdre à un jeu, de se relever après une chute. La présence elle-même devient valeur à faire fructifier. Et... c'est là que la battle fait un petit croche-pied à la logique dont elle provient. Le meilleur moyen de perdre de l'aura serait théoriquement de paraître ridicule ; or le ridicule est partout. On exagère une pose, on rejoue un geste de manga avec un sérieux impossible, on grimace devant l'adversaire, on accepte qu'un mouvement échoue sous les cris du cercle. Pour continuer à farmer, il faut parfois cesser de protéger son image. L'aura peut naître de l'instant où l'on arrive à capitaliser sur un faux-mouvement pour en faire une matière de jeu, au lieu de naître d'une parfaite maîtrise de soi. Si le double numérique ne disparaît évidemment pas – tout le monde filme –, l'identité, elle, se fissure un peu.
Ce petit défaut de coïncidence ne concerne d'ailleurs pas que l'avatar. Sébastien Charbonnier, auteur parmi ces pages, décrivait la répression du mouvement comme une manière de « corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte ». On pense au proviseur farmant de l'aura : c'est lorsqu'une posture se voit exagérée, ou qu'un costume ostensiblement faux vient se placer à côté de l'uniforme que la couture réapparaît.
Un cercle où deux corps s'avancent l'un vers l'autre pour régler une affaire de prestige n'a d'ailleurs rien d'une invention de TikTok. Aucun lien généalogique direct n'autorise à faire descendre les battles d'aura du breaking ou du voguing, et il serait assez grossier d'aplatir les histoires noires et latino, parfois queer, dont ces pratiques procèdent afin d'offrir une noblesse rétrospective à un mème de la GenZ. Dans les battle cyphers du South Bronx, Imani Kai Johnson montre comment le cercle organise une manière d'entrer dans l'espace, de répondre et de fabriquer une réputation sans que le défi soit réductible à une simple démonstration technique [16]. Les ballrooms ont, dans une autre histoire sociale, fait de la pose elle-même une puissance de présentation et de jugement collectif. Si une battle d'aura n'en hérite pas directement, leur présence empêche au moins de traiter comme une extravagance spécifiquement numérique cette vieille affaire qui consiste à mettre son corps en jeu devant d'autres corps et à faire de l'apparition elle-même le lieu du défi.
On décèle aussi un voisinage troublant avec le clowning militant. Lors des mobilisations contre le G8 de Gleneagles en 2005, la Clandestine Insurgent Rebel Clown Army avançait en treillis et nez rouges, imitait de travers les gestes policiers et astiquait les boucliers. Même étrangeté produite que pour le T-Rex, qui n'a pas besoin de savoir que la CIRCA a existé pour nous rendre étrangeres aux policiers.
À la veille du 17 octobre, il serait évidemment ridicule de décider déjà quelles formes resteront. C'est le propre d'un folklore en train de se faire que d'être composé de choses dont personne ne sait encore lesquelles seront oubliées le mois prochain et lesquelles deviendront, rétrospectivement, les signes reconnaissables d'un moment. Le folklore révolutionnaire fait ce que font les folklores lorsqu'ils sont encore vivants : il vole. Et il oublie aussi volontiers qu'il est folklore. Mai 68 nous parvient aujourd'hui à travers une iconographie suffisamment sélectionnée et répétée pour sembler avoir toujours appartenu à l'essence même du mouvement insurrectionnel. Et le marché s'est chargé d'en achever la patrimonialisation lorsque, pour le quarantième anniversaire, des affiches des Ateliers populaires sont passées sous le marteau à Drouot. Le comique de situation, c'est de reprocher aux lycéennes leur dépendance aux images tout en exigeant implicitement d'elles et d'eux qu'iels viennent faire de la politique habillées comme dans les albums photos des années 1960. Les lycéennes de 2026 n'ont aucune obligation de fabriquer les images dont nous posséderions déjà la nostalgie.
Elles n'ont pas davantage à produire d'abord les bonnes formes d'une revendication pour mériter d'être entendues. La politique commence aussi lorsqu'une parole que l'on voudrait tenir pour du vacarme parvient à se faire entendre comme parole [17]. Je tiens ici à tenir ensemble deux choses que le commentaire public s'empresse souvent de séparer par volonté de se cultiver une bonne conscience : les casseureuses et la revendication de conditions d'études décentes. Qu'une fenêtre d'un lycée soit brisée ne permet pas de conclure que celles et ceux qui cassent veulent la disparition du service public ; défendre un lycée comme service public n'oblige inversement personne à sanctuariser l'ensemble de ses objets ou la forme institutionnelle qu'il a prise. On peut demander des professeures et attaquer l'ordre scolaire qui organise la sélection. On peut aimer l'étude, et considérer qu'il y a mille choses à réinventer. Je reconnais ici un fatalisme qui m'est familier, chez les millennials comme chez les zillennials, qui ont appris à préparer la prochaine étape tout en voyant se dérober l'horizon qui devait lui donner sens. Un présent fuyant, où l'avenir existe surtout sous la forme de ce qu'il faut anticiper administrativement. La lutte des classes est déjà là : elle traverse la possibilité même de se projeter, parce que l'avenir ne coûte pas la même chose à tout le monde.
Une difficulté reste ouverte : les battles d'aura sont profondément générationnelles, jusque dans leur capacité à demeurer partiellement opaques aux adultes, tandis que la politique suppose qu'un tort puisse déborder celles et ceux qui l'éprouvent directement. Comment une parole située dans la minorisation de la jeunesse devient-elle une parole qui ne vaut pas seulement pour « les jeunes » ? À Rennes, quatre lycéennes manifestaient derrière cette pancarte : « Assez grandes pour se faire gazer mais pas pour manifester ». Ou comment la minorité juridique se mue en contradiction politique.
Guy Debord, encore : « À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil »¹². Devant Joffre, le 2 octobre, on voit très bien qui monte la garde. Le premier grade de la police nationale porte un nom qui ne s'invente pas : gardien de la paix. La paix qu'ils gardent ressemble beaucoup à ce sommeil-là, celui d'un ordre qui voudrait qu'on ne voie pas ses costumes et qu'on prenne ses rôles pour des états de nature. Reste à savoir qui rêve. Pas l'ado en Spider-Man : il sait qu'il est déguisé, il le montre et il en joue. Celui qui dort debout, c'est l'homme casqué persuadé de ne porter aucun costume, et l'éditorialiste persuadé de n'avoir devant lui que des écrans.
Le rêveur qui sait qu'il rêve est déjà en train de se réveiller ; la battle d'aura ressemble à ce moment-là. Et ce qui réveille, dans le parc de Suzano comme devant les grilles de Joffre, c'est peut-être ce point où le bruit devient audible sans tout à fait cesser d'être du bruit, où la parole garde quelque chose du vacarme qui l'a fait émerger. Les gardiens de la paix ont des LBD et des grenades. En face, il y a un T-Rex gonflable et beaucoup de bruit. On n'a jamais réveillé personne en chuchotant.
Coline Rousteau
Photo : Bernard Chevalier
Une première intuition de ce texte est née d'une conversation avec mon ami Simone Buzzi.
Ces premières réflexions feront l'objet d'un approfondissement dans un texte prochain. Merci, aussi, à mon ami Frédéric et à mon amie Zoé pour leur lecture et leurs réflexions aiguisées.
[1] Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, § 30, p. 31.
[2] Écrite en 1843, cette réflexion de Feuerbach vise la société de son temps, celle du 19e siècle, et plus particulièrement la tendance de la conscience religieuse et philosophique moderne à privilégier les représentations et les illusions au détriment de la réalité. Debord, en reprenant cette citation en exergue de La Société du spectacle (1967), l'actualise au sein de la société capitaliste moderne du milieu du 20e siècle.
[3] Ludwig Feuerbach, « Préface » à la deuxième édition de L'Essence du christianisme, cité dans Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., chap. I, « La séparation achevée ».
[4] Ibid., chap. I, § 4.
[5] Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 19.
[6] Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., § 1.
[7] Le 2 octobre à 20 h 13, Laurent Nuñez annonce « plus de 5 000 » interpellations depuis le début de la semaine et indique que 85 % des personnes interpellées sont mineures. Le Monde.fr
[8] Sylvain George, « L'ordre contre la jeunesse. Violence d'État et gouvernement de l'interruption », lundimatin, n° 536, octobre 2026.
[9] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995, p. 51-52.
[10] Ibid., p53, Jacques Rancière écrit que « l'activité politique est celle qui déplace un corps du lieu qui lui était assigné ou change la destination de ce lieu ».
[11] Sebastian Deterding, Dan Dixon, Rilla Khaled et Lennart Nacke, « From Game Design Elements to Gamefulness. Defining Gamification », Proceedings of MindTrek, 2011.
[12] Emmanuelle Savignac, « La gamification et le pouvoir productif du jeu en questions », Inflexions, 2025/2, n° 60, p. 97-104.
[13] Guy-Ernest Debord et Gil J Wolman, « Mode d'emploi du détournement », Les Lèvres nues, n° 8, mai 1956.
[14] André Bertrand, Le Retour de la colonne Durutti, Strasbourg, 1966. Voir « Nos buts et nos méthodes dans le scandale de Strasbourg », Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967.
[15] Voir aussi Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., § 208 : « Le détournement est le contraire de la citation. »
[16] Imani Kai Johnson, « Battling in the Bronx : Social Choreography and Outlaw Culture Among Early Hip-Hop Streetdancers in New York City », Dance Research Journal, vol. 50, n° 2, 2018, p. 62-75.
[17] Jacques Rancière, La Mésentente, op. cit., p. 53 : l'activité politique « fait entendre comme discours ce qui n'était entendu que comme bruit ».
20.10.2026 à 11:58
dev
Le mouvement pour le logement en Espagne : entre hypothèse syndicale et débordement
- 19 octobre / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 4
Le 23 septembre dernier à Madrid, Maria del Carmen Abascal, 87 ans, était expulsée de son logement. Le 7 octobre, elle mourait sans avoir pu regagner l'appartement où elle avait vécu pendant près de soixante-dix ans. Son décès a déclenché une vague de manifestations autour du logement dans toute l'Espagne.
Le 23 septembre, l'huissier de justice et la Policía Nacional étaient convoqués pour procéder à l'expulsion de Maricarmen de son logement, dans le quartier madrilène d'El Retiro. C'était la quatrième tentative ; les trois précédentes avaient échoué grâce à la pression et au travail du Sindicato de Inquilinas de Madrid [1], qui avait organisé la défense du logement contre Urbagesa, un groupe d'investissement immobilier spécialisé dans les achats dits « con bicho dentro » [2]. En clair : acheter à bas prix un bien avec son locataire à l'intérieur, destiné à être expulsé sur ordre d'un juge qui fera respecter le sacro-saint droit de propriété privée et l'Empire de la Loi.
À première vue, rien d'extraordinaire : une expulsion de plus parmi celles qui ont constitué le visage le plus visible du cycle ouvert par la crise de 2008. Selon le CGPJ [3], entre 2013 et 2025, 627 421 expulsions ont été exécutées dans l'ensemble de l'État espagnol, avec une part toujours plus importante des impayés de loyer par rapport aux défauts de remboursement des prêts immobiliers, dans un pays où l'accession à la propriété a été une affaire d'État — rappelons la formule du ministre phalangiste José Luis Arrese, qui voulait « un pays de propriétaires, pas de prolétaires » [4] — et presque une norme sociale.
Pourtant, l'expulsion de Maricarmen avait quelque chose de particulier : elle a réussi à canaliser l'exaspération latente d'une partie de la société espagnole face à l'inertie du « gouvernement le plus progressiste de l'histoire » [5] en matière de régulation du marché du logement.
Cette exaspération a des racines structurelles. Les loyers ont atteint des niveaux exorbitants dans les grands centres urbains, sous l'effet, notamment, du tourisme et de la dépendance des générations les plus âgées aux revenus locatifs pour maintenir leur niveau de vie, dans un contexte de bas salaires et de pensions insuffisantes. La loi adoptée en 2023 [6] s'est révélée clairement insuffisante pour freiner cette escalade et les expulsions. L'étau se resserre même autour des jeunes qui aspirent à rejoindre les classes moyennes et occupent un emploi public dans les grandes villes, en entravant leur reproduction sociale, sans parler de la quasi-impossibilité, pour le prolétariat migrant, d'accéder à la propriété.
La veille au soir, en prévision de l'arrivée de la police, convoquée pour le lendemain matin, de nombreuses personnes ont passé la nuit sous tente devant la porte de Maricarmen. Parmi elles, on a vu une bonne partie de la crème de la crème de la gauche espagnole : musiciens d'hier et d'aujourd'hui, humoristes, animateurices de podcasts… La stratégie d'organisation et de communication du Sindicato de Inquilinas a poussé beaucoup de personnes à se sentir appelées à engager leur corps, ce jour-là, pour empêcher l'expulsion. Elle a obtenu davantage encore : déplacer le récit politique et médiatique du cadrage droitier de l'« invasion » marocaine de Ceuta [7] et de la crise migratoire, qui avait dominé l'été, vers la question du logement.
Après une manifestation en soirée qui s'est achevée devant un appartement de luxe au dernier étage, acheté par la Communauté de Madrid pour la modique somme de 6,3 millions d'euros et qui, selon des indices de plus en plus nombreux, serait le domicile de la présidente de la région, des militants du Sindicato de Inquilinas, avec des membres d'autres collectifs de la ville, ont annoncé qu'ils planteraient leurs tentes à la Puerta del Sol. La Communauté de Madrid, c'est-à-dire le gouvernement régional présidé par Isabel Díaz Ayuso, est le bastion du Partido Popular, principal parti d'opposition au gouvernement central de gauche. Le choix du lieu n'était pas non plus anodin : le gouvernement régional siège à la Puerta del Sol, et c'est là qu'est née, en mai 2011, l'acampada du 15M [8].
En un peu moins d'une semaine, l'acampada de Madrid est passée de quelques dizaines de personnes à plus de 1 200 tentes, devenant un véritable espace d'expérimentation politique. Un microcosme singulier s'y est constitué : chaque jour, des assemblées du mouvement pour le logement s'y tiennent et la gestion des problèmes quotidiens du campement s'organise collectivement. C'est, en somme, un espace qui a largement débordé les frontières du ghetto militant et où se pense, ici et maintenant, la question de la Commune. Il s'est également reproduit par contagion dans les principales villes de l'État espagnol, comme Malaga, Alicante, Santander, Barcelone ou Bilbao, pour ne citer que quelques villes avec lesquelles l'auteur de ces lignes entretient des liens. Naturellement, le rapprochement avec le 15M et le mouvement des indignés de 2011 est la première chose qui vient à l'esprit.
Le 15 mai 2011, à l'issue d'un cycle de mobilisations à l'appel de Juventud sin Futuro et de Democracia Real YA [9], un groupe de jeunes a décidé de camper à la Puerta del Sol, probablement inspiré par l'écho des printemps arabes. Cette expérience a pris au dépourvu la majeure partie de l'establishment politique, aussi bien institutionnel que militant, qui a oscillé entre deux lectures : celle de ceux qui, avec davantage d'hostilité, qualifiaient les occupants de « perroflautas » [10], et celle des commentateurs télévisés plus condescendants, qui les présentaient comme de jeunes diplômés maîtrisant des langues étrangères et titulaires de masters, dont l'avenir avait été brisé. En peu de temps, l'acampada de Sol a dépassé toutes les prévisions : elle s'est multipliée dans les villes de tout l'État espagnol et a même suscité ses propres foyers parmi les Espagnols « exilés » à l'étranger.
Quinze ans plus tard, les tentes se dressent à nouveau dans de nombreuses villes espagnoles, mais le contexte a changé. La différence la plus évidente est que cette conjoncture survient dans une situation de relative prospérité économique. Certes, la hausse dramatique des loyers et l'effet de l'inflation sur les salaires réels érodent cette prospérité, mais la situation n'est pas comparable à celle d'alors.
En 2011, l'Espagne subissait les effets en chaîne de l'éclatement de la bulle immobilière, dans une société qui avait fait de la financiarisation du logement, par le crédit et les prêts hypothécaires, sa marque distinctive. L'effondrement de la valeur des biens immobiliers a provoqué un effet de cascade : la première vague d'expulsions pour défaut de remboursement des prêts, l'effondrement du secteur de la construction, qui avait employé jusqu'à 12,3 % des personnes en emploi, et une envolée du chômage, qui a fini par dépasser 25 % de la population active. Le tout dans un contexte européen dominé par la troïka [11], avec le sauvetage et la restructuration du système bancaire et des programmes d'austérité imposés et garantis par Bruxelles et, tout particulièrement, par Berlin.
Aujourd'hui, en revanche, le boom du tourisme, l'augmentation du nombre de postes ouverts aux concours de la fonction publique et les programmes européens, des fonds Next Generation au plan ReArm Europe, ont évité qu'un tel effondrement se reproduise.
Par ailleurs, un élément central pour comprendre la conjoncture espagnole actuelle est l'évolution de l'hypothèse du syndicalisme social au cours de toute cette décennie, en particulier au sein du mouvement pour le logement. Aujourd'hui, on ne peut expliquer l'installation des premières tentes à Sol sans l'intervention d'une machine organisationnelle très rodée, fondée sur les méthodes de l'organizing [12], que le Sindicato de Inquilinas a mise en mouvement ces dernières années. Celle-ci s'est notamment distinguée par un travail très soigné sur les porte-parole et la répartition des rôles, ainsi que par des systèmes de cotisations permettant de soutenir les conflits. S'y ajoutent les dispositifs qui regroupent les locataires d'un même propriétaire, les « bloques en lucha », les « blocs en lutte », qui ont en partie réussi à donner une résonance publique au problème du logement, notamment autour de la figure du locataire : la personne qui, en raison des prix de l'immobilier, se voit contrainte de rester en location, faute de pouvoir accéder à la propriété.
Cette structure est davantage présente dans certaines villes, surtout à Madrid et dans l'aire métropolitaine de Barcelone, mais son organisation confédérale permet l'existence de noyaux ailleurs également. Elle est ainsi capable de donner le tempo, malgré une certaine diversité tactique liée à l'ampleur du conflit urbain dans chaque ville.
On ne peut pas davantage expliquer la présence et la continuité des acampadas, qui ont débordé le Sindicato de Inquilinas dès les premiers jours, sans tenir compte du tissu d'expériences de syndicalisme de quartier qui existe dans tout l'État espagnol. Depuis des années, ce tissu se dévoue corps et âme à la défense du logement : il s'expose lors des expulsions, occupe, accompagne et organise les secteurs les plus durement touchés de la société. À l'échelle locale, ces expériences ont construit leurs propres formes d'articulation, dont les versions les plus abouties sont le COSHAC en Catalogne, le Proceso de Unión de Colectivos de Vivienda à Madrid et l'EHESS en Euskal Herria [13]. Leur contribution est immense : dans de très nombreuses villes, les processus d'auto-organisation ne peuvent s'expliquer sans leur présence et, peut-être, n'existeraient tout simplement pas sans elles. Mais elles ne sont pas encore parvenues à changer d'échelle pour porter le conflit à un niveau supérieur, par l'occupation, l'articulation autonome depuis la base et des structures populaires coordonnées au-delà de leurs territoires respectifs, dans le respect de l'autonomie et des rythmes de chacune.
L'existence de cet humus organisationnel rend peut-être la comparaison avec le 15M peu pertinente, précisément parce que ces organisations ont construit toute leur architecture organisationnelle et discursive en se démarquant des limites de ce modèle et du paradigme des mouvements sociaux. Dans les acampadas actuelles, personne ne sera non plus traité comme un extraterrestre pour s'être présenté avec un drapeau rouge [14], et il est peu probable que le « ni de droite ni de gauche » ou d'autres formules semblables, qui avaient trouvé leur place dans le 15M, y prennent racine. Si, dans un certain sens, le 15M a exprimé le malaise d'une partie de la jeunesse diplômée à qui l'on avait coupé les ailes sur la trajectoire sociale promise, les protagonistes d'aujourd'hui, tout en restant de jeunes issus des classes moyennes, ont probablement moins d'espoirs, ou ont déjà oublié que cette possibilité existe. Leur politisation s'est en effet forgée dans la crise de 2008 et dans la crise de la solution néolibérale qui lui a succédé.
Quoi qu'il en soit, le phénomène des acampadas dépasse la galaxie des collectifs organisés autour du logement. Avec un accompagnement inégal selon les villes, ces organisations sont intervenues dans les espaces des acampadas et ont engagé des processus de coopération qui ont soutenu leur reproduction quotidienne. Mais, souvent, ces espaces ont fini par déborder les organisations, ou se sont heurtés à la défiance envers les jeunes qui y affluaient : des personnes, dans bien des cas, totalement étrangères aux rituels et aux codes qui régissent l'identité militante. Dans les cas les plus féconds, les collectifs ont pu mettre à l'épreuve leurs analyses, leurs propositions et leur capacité de réaction face à un événement qui surgit et bouleverse les rythmes habituels du militantisme. Ils ont éprouvé leur capacité à infléchir une dynamique, à la prolonger et à l'élargir, et ont appris de la rencontre avec des terrains et des subjectivités qu'ils n'avaient jusqu'alors jamais croisés.
Ailleurs, comme à Bilbao, cela n'a tout simplement pas eu lieu, alors même que les personnes qui animent et mobilisent l'acampada ont démontré une incroyable capacité d'auto-organisation. Cette capacité s'est construite chemin faisant et se trouve constamment mise à l'épreuve par les défis quotidiens : faire tenir un tel espace, faire face aux inondations, se protéger des fascistes ou planter un drapeau en plein cœur touristique de la ville. Une capacité qui ne devrait en aucun cas être méprisée ni regardée de haut. Au contraire, si l'on ne trouve pas le moyen d'y remédier, la séparation entre ces deux sphères pourrait devenir une blessure dont nous finirons tous, tôt ou tard, par payer les conséquences.
Selon toute vraisemblance, la grève générale appelée pour le 11 novembre constituera l'une des portes de sortie honorables recherchées par celles et ceux qui ne sauront pas faire durer la puissance destituante qui habite les places. Aujourd'hui encore, je crois, nous ne savons pas clairement ce que signifie une grève qui déborde le domaine du travail au sens strict et touche de plein fouet la reproduction sociale et cet État social néolibéral si particulier. De plus, bien qu'elle soit portée par les syndicats du logement et les confédérations de tradition anarcho-syndicaliste, la CNT et la CGT [15], avec les syndicats souverainistes [16] et d'autres organisations plus petites, cette grève a également reçu le soutien des deux grandes confédérations du pays, CCOO et UGT [17]. Elles l'ont fait après leur absence fantasmagorique — ou peut-être pas tant que cela — pendant huit années marquées par l'inflation et la hausse constante des loyers.
Il faut être lucides : ces deux syndicats fonctionnent selon ce que la tradition syndicale a de pire. Ils constituent un élément fondamental de régulation de la force de travail et un prolongement du ministère du Travail depuis les pactes de la Moncloa de 1977 [18], qui ont construit l'architecture du marché du travail espagnol. Et, très probablement, ils font aujourd'hui le jeu de la manœuvre de Pedro Sánchez : un décret d'urgence et des élections anticipées le 29 novembre, auxquelles une grève générale dix-huit jours plus tôt peut servir de tremplin. Voyez le paradoxe : une grève qui pourrait finir par être une grève en faveur du gouvernement.
Face à ce nouveau séisme, la tentative de récupération la plus immédiate du gouvernement a été ce que l'on a appelé le « décret Maricarmen », un ensemble de mesures de protection des locataires. Dès le départ, il a fallu le scinder en deux décrets distincts pour négocier avec les bourgeoisies périphériques, catalanes et basques, qui font partie de la « coalition Frankenstein » [19] soutenant Pedro Sánchez, le « Perro », surnom né comme une insulte de la droite et qu'il a lui-même fini par revendiquer [20]. Malgré cela, les deux textes ont échoué au Congrès, qui n'a même pas validé le plus timoré des deux textes [21].
Malgré cette défaite, il est probable que le PSOE et ses partenaires de Sumar [22] se sentent plus à l'aise sur ce terrain de débat que sur celui qu'ils occupaient encore avant-hier. Ce terrain était, d'un côté, le cadrage droitier de l'« invasion » après la crise migratoire de Ceuta, qui a eu des répercussions jusque dans l'Italie de Meloni avec la suspension de la libre circulation dans l'espace Schengen. De l'autre, c'étaient les nombreuses affaires de corruption qui entourent le président, celles-là mêmes qui ont emporté José Luis Ábalos et Santos Cerdán, lesquels se sont succédé au poste de secrétaire à l'organisation du PSOE, le numéro trois du parti.
La manœuvre du Perro, qui s'est révélé être un véritable animal politique et à qui il faut reconnaître la capacité de survivre contre vents et marées, a consisté à convoquer des élections pour le 29 novembre. Le scénario électoral sera limpide : « nous ou l'extrême droite », « vote avec le V de vivienda, pas avec le B de buitre » [23]. Le tout, paradoxalement, après huit années d'inertie et de tiédeur. La pantomime saute aux yeux, car le problème du logement en Espagne ne peut être résolu par la voie institutionnelle : il tient à la structure du marché et au modèle économique.
La question est plutôt de savoir si le mouvement pour le logement, sous toutes ses formes, sera capable de déclencher un nouveau cycle de luttes. Il a déjà démontré, par la force des faits, qu'il pouvait provoquer un séisme institutionnel. Pour l'instant, les acampadas tiennent, les comités de grève commencent à se former et il semble exister un désir, une puissance, de pousser les choses plus loin contre la spéculation et le système rentier. Et ce, quel que soit le scénario des prochains mois : une reconduction du gouvernement du PSOE, qui fera du logement son étendard, ou un gouvernement de droite, dont les mesures régressives en matière de logement sont plus que prévisibles.
Quoi qu'il en soit, l'extension de cet événement a été inattendue. C'est pourquoi, quelle que soit l'issue, nous ne devons pas exclure l'émergence de nouvelles formes de conflit capables de mettre en crise le pacte social.
[1] Organisation autonome de locataires née sur le modèle du Sindicat de Llogateres de Barcelone (2017) et aujourd'hui membre d'une confédération à l'échelle de l'État espagnol. À ne pas confondre avec les syndicats de locataires italiens comme le SUNIA ou l'Unione Inquilini : elle ne propose ni services ni assistance, mais applique au logement locatif la logique du syndicalisme de base, avec une organisation par immeuble, des conflits collectifs contre les propriétaires et la défense contre les expulsions.
[2] Littéralement « avec la bête à l'intérieur ». Expression du jargon immobilier espagnol désignant les biens vendus avec leur locataire encore à l'intérieur, et donc à prix réduit.
[3] Consejo General del Poder Judicial, l'organe d'autogouvernement de la magistrature espagnole, équivalent du Conseil supérieur de la magistrature. Le chiffre porte sur les « lanzamientos », c'est-à-dire les expulsions effectivement exécutées, et non sur les procédures engagées.
[4] José Luis Arrese, ministre du Logement sous Franco, a prononcé cette phrase en 1957. Elle est restée la devise de la politique franquiste de promotion de l'accession à la propriété.
[5] Formule par laquelle s'est lui-même défini le gouvernement de coalition dirigé par Pedro Sánchez (PSOE), au pouvoir depuis 2020.
[6] Ley 12/2023 por el derecho a la vivienda. Le plafonnement des loyers dans les « zones de marché tendu » dépend de sa mise en œuvre par les communautés autonomes, les régions espagnoles. La Communauté de Madrid, gouvernée par le PP, a refusé de l'appliquer.
[7] Ceuta est une enclave espagnole sur la côte nord-africaine, frontalière du Maroc. Il est ici fait référence à l'entrée de milliers de personnes depuis le Maroc durant l'été 2026, présentée par la droite comme une « invasion ».
[8] Acampada : campement de protestation sur une place. Le 15M, nommé d'après la date du 15 mai 2011, est le mouvement des indignés, né précisément avec le campement de la Puerta del Sol.
[9] Plateformes de jeunes et de citoyens qui ont appelé aux mobilisations du printemps 2011, culminant avec la manifestation du 15 mai.
[10] Littéralement « chien-flûte » : terme péjoratif désignant un jeune alternatif à l'allure négligée, accompagné d'un chien et une flûte à la main. Équivalent approximatif du terme italien « punkabbestia » ou « punk à chien » en français.
[11] Contrairement à la Grèce et au Portugal, l'Espagne n'a pas fait l'objet d'un programme de sauvetage complet, mais d'un sauvetage bancaire en 2012. L'austérité de 2011 est arrivée avec la lettre de la BCE d'août de cette même année, analogue à celle adressée au gouvernement Berlusconi, et avec la réforme éclair de l'article 135 de la Constitution, qui a donné la priorité au remboursement de la dette.
[12] Méthode d'organisation d'origine états-unienne, de Saul Alinsky au syndicalisme des services. Elle repose sur la construction de leaderships à la base, sur des campagnes ciblées et sur une organisation à partir de lieux concrets.
[13] Coordinations de collectifs et de syndicats de quartier pour le logement, respectivement en Catalogne, à Madrid et au Pays basque.
[14] Allusion à l'hostilité répandue sur les places du 15M envers les drapeaux et les symboles de partis.
[15] La CNT et la CGT sont les deux principales confédérations de tradition libertaire en Espagne. La CGT espagnole ne doit pas être confondue avec la confédération française du même nom.
[16] Syndicats liés aux mouvements nationaux basque et galicien, comme ELA et LAB en Euskal Herria ou la CIG en Galice. Au Pays basque, ELA est le premier syndicat.
[17] Comisiones Obreras et Unión General de Trabajadores, les deux grandes confédérations syndicales espagnoles, historiquement proches du PSOE.
[18] Accords économiques et politiques signés en octobre 1977 par les partis de la Transition, qui ont fixé le cadre de la modération salariale et de la concertation sociale.
[19] Expression forgée en 2016 par le socialiste Alfredo Pérez Rubalcaba, puis reprise par la droite pour désigner la majorité hétérogène qui soutient Sánchez. Outre le PSOE et Sumar, elle comprend des partis indépendantistes et nationalistes catalans, basques et galiciens.
[20] Perro signifie « chien ».
[21] En Espagne, les décrets-lois du gouvernement doivent être validés par le Congrès dans un délai de trente jours, selon un mécanisme analogue à la conversion en loi des décrets en Italie.
[22] Coalition située à gauche du PSOE, partenaire minoritaire du gouvernement depuis 2023.
[23] Jeu de mots intraduisible : en espagnol, V et B se prononcent de la même manière. Vivienda signifie « logement, habitation ». Buitre, « vautour », renvoie aux fondos buitre, les fonds vautours.
20.10.2026 à 11:48
dev
Incarcéré dans le quartier d'isolement de Fleury-Mérogis, Ritchy Thibault poursuit néanmoins sont travail journalistique pour lundmatin. Il s'interroge ici sur le triste sort que certains lycéens ont réservé à leur établissement.
« La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau déjà se lève, il doit nous trouver fermes, avisés et résolus. »
Franz Fanon, Les damnés de la terre
D'où est-ce que le surgissement lycéen a-t-il débuté ? Sur quelles terres la gestation de cette insurrection a-t-elle eu lieu ? Cette enthousiasmante irruption populaire a d'abord pris forme dans les territoires prolétariens qui sont sous le joug d'une gestion coloniale. Que ce soit dans les pays colonisés comme la Guyane et Mayotte ou bien dans les quartiers où sont ghettoïsées racialement les personnes issues de l'immigration coloniale et postcoloniale, tel qu'à Créteil et Saint-Denis.
Pour la jeunesse de manière générale, mais plus encore pour celle de condition subalterne, il nous faut analyser ce qu'incarne et représente le lycée. Sans cette étape préalable, il est impossible d'avoir la moindre compréhension de la mobilisation en cours.
Le lycée est la dernière étape de domestication avant l'âge adulte. C'est une institution disciplinaire. Un rythme infernal et nocif nous y est imposé. Les journées s'étalent souvent de 6h à 21h, entre le réveil et la fin des devoirs. C'est une véritable torture infligée à des corps et des esprits qui ne sont même pas encore arrivés au terme de leur développement biologique. Une certaine posture du corps est imposée, ainsi que le silence. Il faut lever la main avant de parler. En somme, se soumettre aux codes de bienséance attendus par la société et celui ou celle qui s'en écarte termine puni et sanctionné. Les diverses sonneries vous mettent au pas, en vous imposant un rythme. L'architecture de ces établissements n'est ni plus ni moins que carcérale : grillages, murs, etc. En leur sein les dispositifs sécuritaires sont de plus en plus nombreux : portique de détection, vidéosurveillance, etc.
C'est aussi donc cet espace que l'État-nation intensifie son processus d'assimilation et d'uniformisation des gens pris entre ses griffent en particulier des groupes vivants dans les marges. Notre cerveau est dans leur viseur. Ils tentent d'y ingurgiter une langue, une culture, un récit national, un modèle de « réussite ». Il s'agit d'un réel formatage, d'une machine à fabriquer des clones. C'est pour reprendre la rhétorique clastrienne, la loi de l'Un. L'État tente d'inventer de toute pièce un peuple en réduisant à néant une myriade d'inscriptions singulières dans le monde. Ce fait ethnocidaire est d'une violence accrue pour les populations traitées avec le logiciel colonial et sur les étrangers de l'intérieur que sont les Roms et les Voyageurs par exemple. Là-bas, dans leurs lieux « d'éducation » - le terme est particulièrement signifiant, nos langues maternelles, nos manières d'être, nos croyances (au nom de leur laïcité) doivent être laissées à la porte. On nous impose une double attitude, le moi à l'école et celui en dehors. Si bien qu'à la fin il devient difficile de se situer, la personnalité s'en trouve troublée. Une véritable aliénation.
Nous sommes également avec le lycée face à une fabrique, une industrie visant à préparer en série d'individus qui tels des machines se limiteraient à produire et consommer. On nous inculque comment bien se vendre sur le marché du travail. Nous sommes dans l'antichambre de la sélection. Nos vies doivent être définies, déterminées, il nous est instamment enjoint de faire des choix, de trancher. Il faut que l'on se prépare à une morne existence, pouvant être résumée par le triptyque suivant : métro, boulot, caveau.
Tout cela rend la jeunesse malade, malheureuse, ça l'a fait souffrir. Il n'y a qu'à voir l'explosion juste colossale de la consommation d'anxiolytiques dans ma génération. Mais encore à se pencher sur l'accablante et macabre explosion du nombre de suicides dans cette catégorie d'âge. Au sein de cette institution, en particulier pour certains milieux comme nous l'avons évoqué, il règne pour reprendre un vocable fanonien une véritable atmosphère de mort. Nous pouvons donc dire sans trembler que brûler un lycée comme ça a été le cas à Nantes récemment, c'est faire disparaître un lieu d'oppression et de domination. C'est par l'action dire avec fermeté, non à la mort-vivance, à la demi-vie, à la survie. Nous refusons d'être des zombies, nous affirmons notre humanité.
Avant que des lycées partent en fumée, la rage de celles et ceux qui y sont assignés à pris le temps de germer et de fleurir. Dès la fin du mois d'août, des vidéos appelant au soulèvement et à l'insurrection dans le sillage revendiqué fièrement des gilets jaunes ont inondé TikTok et Instagram touchant des millions de personnes. Il s'agit de vidéos faites quasi exclusivement par des jeunes noirs et arabes appelant à prendre la rue avec radicalité le 17 octobre, vêtus de gilets fluorescents contre la vie chère à laquelle nous condamnent Macron et son monde. C'est l'appel d'une génération qui m'a connue que la dèche et la misère et dont l'imaginaire politique est imprégné par les puissantes émeutes du 1er décembre 2018 et du 16 mars 2019 sur les Champs-Élysées. C'est une génération subalterne tant sur le plan de la race que de la classe - et qui a bien compris qu'elle a tout à gagner.
Nous sommes une génération résolument prête à accomplir sa mission. Le court récit d'une action survenue ce 15 octobre dans la prison de Fleury Mérogis va me permettre de l'illustrer. Nous avons ce jeudi matin, incapable d'attendre samedi, décidé collectivement de ne pas quitter la cour de promenade du quartier arrivant du bâtiment D5 et de ne pas réintégrer nos cellules avant d'être reçu par la direction pour faire entendre nos revendications concrètes, tel que l'accès à de l'eau chaude et des coussins pour dormir. Nous sommes 10 à avoir pris part au mouvement sur les 15 détenus présents dans la cour. Parmi ceux qui sont restés, nous avions tous entre 18 et 25 ans. Un camarade a d'ailleurs crié : « On est la GenZ ». Tout est dit. La suite de l'histoire c'est que trois d'entre nous avons été placés au quartier disciplinaire - le mitard - et nous allons passer ce lundi en commission de discipline. J'ai pour ma part entamé depuis hier une grève de la faim tant que ne sera pas levé ce châtiment à notre encontre.
Le 1er octobre avant de me faire interpeler à Saint-Denis puis fait prisonnier entre ces murs, j'ai vécu des choses d'une puissance extraordinaire aux côtés d'autres lycéens et étudiants. Ne serait-ce que ces moments où nous avons pourchassé et fait fuir des voitures de la BAC. Ces modalités d'action, ce degré extrêmement élevé de combativité et d'offensivité est hautement signifiant sur le plan politique. Il y a, j'en suis intimement convaincu, dans la GenZ, davantage encore dans les strates de cette dernière appartenant au lumpenprolétariat, inscrit dans nos gènes et notre corporéité, un réflexe vital de reluctance et de confrontation directe avec l'autorité de l'État. C'est une chose glorieuse et prometteuse ! Comme le dit à merveille le slogan : « Qui sème la hagra récolte l'intifada ».
Je ne pourrai malheureusement pas suivre la mobilisation de ce 17 octobre étant enfermé dans un cachot du quartier disciplinaire. Vous m'en donnerez des nouvelles. Une chose est certaine, il y a déjà un acquis très positif du mouvement en cours : avoir réussi à passer au second plan la vaste fumisterie et escroquerie de l'élection présidentielle. Affirmant ainsi que nous ne sommes pas des mougeons (moitié moutons, moitié pigeons) et que nous avons pleine conscience que c'est dans la rue que ça se passe. Maintenant il faut durer, faire monter en intensité la dynamique insurrectionnelle, ayons notamment pour cap le 17 novembre qui vient et qui marquera les 8 ans des gilets jaunes. Donnons-nous les moyens d'assiéger l'Élysée et les sièges des entreprises du CAC 40.
Combativement !
Ritchy Thibault , le 16 octobre 2026 depuis depuis le quartier disciplinaire de Fleury-Mérogis.
20.10.2026 à 11:01
dev
Le 1er octobre dernier, l'écrivain, voyageur et étudiant Ritchy Thibault a été interpellé en pleine rue pour avoir invité une foule de lycéens à mettre le feu à l'Élysée. Pour ces quelques paroles, il a été incarcéré dans l'attente d'un procès qui se tiendra le 9 décembre. Depuis le quartier d'isolement de la prison de Fleury-Mérogis, il nous a transmis ces quelques impressions quant à cette journée du 17 octobre à laquelle juges et ministres ne voulaient vraiment pas qu'il participe.
Dans la nuit du 17 au 18 alors que j'entamais mon quatrième jour de grève de la faim pour protester contre mon placement au quartier disciplinaire (mitard), un médecin a ordonné à l'administration pénitentiaire de m'en extraire au vu de mon état de santé qu'il jugeait préoccupant. J'ai donc partiellement eu gain de cause, car la direction ne m'a pas reconduit en détention « ordinaire », mais dans une aile d'isolement. J'ajoute que je dois passer devant un conseil de discipline (le fameux prétoire [juge et geôlier dans le même temps]) cet après-midi même. Tout ça pour vous dire que j'ai pu accéder à des informations sur la mobilisation de samedi dernier et son prolongement hier – avec, je précise, le philtre déformant de la presse bourgeoise aux ordres. Je vais donc brièvement vous donner mon sentiment sur cette journée dont j'aurai tellement voulu être.
Il ne faut pas perdre son temps à défiler et parader loin de tous les espaces de pouvoir. Il faut au contraire aller dans le viseur des institutions stratégiques. Il faut aller là où ça dérange. Il faut qu'ils tremblent. Si après l'attaque d'une cible vous les voyez s'indigner outrancièrement c'est que l'opération est une réussite.
Le 17 octobre j'ai ouï dire qu'un des premiers objectifs fut de prendre d'assaut les locaux du canal de propagande fasciste : CNEWS. C'est excellent ! Les propagandistes de l'ordre établi doivent être mis hors d'état de nuire dans nos manifestations et également dans leurs locaux. Peut-être devrions-nous redoubler d'efforts pour hacker/briser directement leurs sites et antennes de diffusions. Nous devons aussi mener les cyberbatailles. Ensuite j'ai eu des échos en ce qui concerne le saccage de la résidence de la préfète de Bordeaux. Les préfectures sont des cibles cruciales et déterminantes. Elles sont les centres opérationnels de la répression. Par exemple, sans la salle de commandement de la préfecture de police de Paris, les unités de matraqueurs dans la capitale se trouvent aveugles. Des poulaillers ont également fait l'objet d'énergiques prises d'assaut. C'est là aussi salutaire, le symbole est fort. Mais n'en oublions pas pour autant les palais de l'injustice, car c'est là-bas que se trouvent les magistrats qui nous envoient croupir dans des geôles en prison.
Enfin, je n'ai pu que me réjouir en apprenant qu'un groupe a réussi à se rapprocher de l'Élysée. N'oublions pas qu'il y a là-bas au moins une deuxième entrée, à savoir la grille du coq à l'arrière de sa résidence présidentielle.
La bourgeoisie a toujours pris goût à afficher triomphalement, derrière des vitrines, ses produits de luxes que les gueux ne pourront jamais se payer. Il est donc absolument jouissif de voir, comme dirait le poète, ces boutiques s'ouvrir aux enfants du soufre. Les richesses ne circulent que quand les pauvres récupèrent d'autorité leur dû. Ce que l'on a vu samedi c'est le ruissellement en acte.
Les chaînes de distributions alimentaires, qui sont également ouvertes lors de ce type de journées offensives, disent aussi quelque chose de très politique. Il y a à la fois un : « on ne quémande ou mendie plus pour manger mais on se sert ! ». Mais également une apologie, une ode en acte à la gratuité – un réquisitoire contre l'argent roi.
Ils peuvent bien garder leur indignation mondaine. La prochaine fois, on organise un grand banquet populaire dans la Samaritaine. Nous sommes une génération qui hérite de glorieuses pratiques comme l'autoréduction. Et nous le disons fermement : tant que la boulangerie ne sera pas sous notre contrôle collectif, nous refuserons les miettes que l'on nous jette et nous réquisitionnerons toute la production, des chocolatines comme on dit chez moi jusqu'aux baguettes.
Lorsque l'on défile entre République et Nation, même à 200 000, chacun de nos mouvements se retrouve cadenassé par un asphyxiant dispositif policier – qui se trouve sur son terrain de prédilection. A contrario si vous divisez cette masse en 20 groupes de 10 mille personnes, leur dispositif se retrouve tout de suite mis en échec. En réalité, en ce qui concerne Paris, il me semble que le plus pertinent serait de faire plusieurs dizaines de groupes très mobiles de 500 à 1000 personnes qui se dispersent aux quatre coins de Paris. La journée du 17 nous a donné un aperçu du potentiel immense de cette stratégie de la mobilité et de la dispersion.
J'ajoute que s'il y a un écueil à éviter c'est celui de faire converger toutes les forces du pays vers la capitale. Nous avons vu par le passé que cela facilite le travail de coercition des forces de répression en leur permettant de centraliser tous leurs moyens au même endroit. Il faut donc être partout sur le territoire comme samedi et renforcer des bastions combatifs comme Limoges. Même les plus petits bleds ne doivent pas échapper à la mobilisation générale. D'expérience, je dirai même que notre agentivité et nos marges de manœuvre, en matière d'action, sont bien plus importantes dans les campagnes que dans les centres urbains.
Le sursaut du 17 octobre est donc enthousiasmant à maint égard. D'abord, il faut le dire quel hommage rendu aux martyrs de 1961 abattus et noyés dans la Seine par la police française (dont les pratiques n'ont jamais rien envié à la Gestapo). Cette insurrection vaut mille fois toutes les hypocrites commémorations des « élus » avec leurs vilaines écharpes chaque année. Ensuite, il faut le dire, le tribut fut encore une fois lourd. Nouvelle main arrachée, adolescente de 17 ans éborgnée, etc. Nous le savons, ils sont prêts à faire couler autant de sang que nécessaire pour s'accrocher à leurs privilèges. Cela nous rappelle qu'il faut toujours davantage renforcer nos vaillantes brigades de streets-medics.
Cet éclatant sursaut populaire, à l'initiative duquel furent des jeunes racialisés et parqués par l'État français dans des marges, a tué les sentiments de fatalité et de résignation qui pouvaient miner nos esprits. Nous nous sommes fait la propre démonstration qu'il est possible de les mettre en échec, de leur rendre les coups. Cette journée est donc en particulier sur le plan psychologique une immense réussite.
Il reste beaucoup à faire, rien n'est gagné mais un chemin est ouvert. Il nous appartient maintenant de gagner en intensité sur la durée. Le fait est que de remettre le couvert le dimanche 18 est de bon augure. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » disait Étienne de la Boétie, après en avoir fait le constat, il faut en tirer les justes conclusions. Écrivons la suite ! Gloire aux émeutières et émeutiers !!
Combativement !!!
Ritchy Thibault
Photo : Bernard Chevalier
20.10.2026 à 10:16
dev
Trois remarques sur l'heure de vérité présente
- 19 octobre / 4, Avec une grosse photo en haut, Mouvement
L'édition de cette semaine a été chamboulée par la belle journée du 17 octobre et les courbatures qui s'en sont suivies. Une avalanche de récits et d'analyses sont en cours d'édition, pour commencer, ces quelques remarques sur l'heure de vérité présente.
Tout d'abord, le coup de com' gouvernemental : les services de police auraient fait preuve d'impréparation. Le 17 octobre, l'Etat ne s'y attendait pas. Nous aurions surgi comme un orage d'été imprévu, explosant en un instant dans un ciel jusqu'alors si beau, si pur, si lumineux et étoilé - certes brouillé par les mobilisations lycéennes, mais ceci est un détail. Inattendus donc, saccageant sans pitié les mets raffinés dressés sur la table, gâchant le repas, arrachant la jolie nappe fleurie de la paix sociale, emportant tout dans un grondement criminel.
L'Etat, s'il avait vu la météo, aurait pu faire plus, promet-il dès dimanche matin : on aurait mis les assiettes sous cloche. L'Etat, aujourd'hui fait penser à ce type bourré et titubant à la sortie d'une boîte de nuit sur les Champs, sauvé par le gong et ses potes, levant le poing et promettant qu'il était à deux doigts de remporter la bagarre.
Alerte spoiler : c'est faux.
Donc, commençons par le plus facile : griller le bluff. Démasquer l'escroc. Dans sa main aujourd'hui, un 2 de carreau et un 7 de pique, et par conséquent, deux possibilités seulement : se coucher ou tenter de nous arnaquer. La clique à Macron choisit sans surprise la deuxième option.
Pourquoi la thèse de l'impréparation ne tient pas
Avec un budget de 37 milliards d'euros dont 27 milliards dédiés à la Police et la Gendarmerie Nationale, on aurait pu penser les RG suffisamment dotés pour infiltrer nos réseaux, pourtant publics. Tout y était exposé, depuis des semaines. Nos grands-parents étaient dans la rue, à nos côtés, eux qui pourtant n'ont ni Signal, ni Telegram, ni Instagram. Mais l'Etat, lui, ne savait pas. Peut-être devrait-il penser à engager Mamie. Elle est mieux renseignée.
Parenthèse : si c'était vrai ? S'ils n'avaient vraiment rien vu venir ? Alors combien faut-il ne rien comprendre au pays pour ne pas avoir vu l'explosion venir.
Mais ça ne tient pas. Disons les faits. L'Etat savait. Nunez la cuve à pisse savait.
Pour le dire autrement, voici donc ce qu'on tente de nous faire croire.
Si, ce samedi, à Lyon, Limoges, Marseille, Paris, Pau, Rennes, en Guadeloupe, etc. nous avons marché sur la tête des rois, ce n'est pas de notre fait. Non non braves gens, lycéens, étudiants, ouvriers et paysans, grands-mères en colère, gamins affamés, employés insultés, syndicalistes, prolétaires, et j'en passe, ne vous flattez point. Ne gonflez pas vos égos de cette (pourtant) si évidente et resplendissante victoire populaire sur l'autoritarisme et la violence des sociopathes en uniforme à la botte de Nunez. Vous n'avez pas marché sur la tête des rois. Au contraire, le roi, sa cuve à pisse (on ne se lasse pas de l'injure) et toute sa cour se sont laissés piétinés. Mais pourquoi ? Par négligence. Voilà ce qu'on veut nous faire croire. Braves gens, soyez prévenus. Une fois, pas deux.
Telle est l'embrouille, la tentative un peu ridicule et désespérée de poker menteur. Il faut nous faire croire à l'impréparation. Parce que derrière cette martialité de façade, ça tremble, ça panique.
Il faut entendre la chorale médiatique et ses journalistes de préfecture, du Monde à CNews reprendre en un seul et unique chant du cygne l'embrouille gouvernementale et appeler plus ou moins au carnage vengeur.
Voici donc l'Etat et ses préfets, le ministère de l'intérieur et le violeur de la Justice qui se flagellent (ne gâchons pas notre plaisir, c'est sympathique à voir) sans oublier de nous insulter puisque c'est leur unique langage avec celui des armes. Et tous ces bons soldats (à l'exception du chef suprême de ceux-ci bien sûr, car la honte n'a pas de prise sur Macron) proposent leur démission. Ah non ! répond Macron. Ne me laissez pas seul. Car ils ne sont pas loin - presque dans ma couche.
Il faut entendre l'effroi du roi.
Camarades, la victoire se perçoit à l'odeur de merde qui émane du pouvoir. Oui, ils se chient dessus. Dès samedi, repartons au combat.
A propos du piège cuit et recuit de la division des forces révolutionnaires
Âmes sensibles s'abstenir.
Breaking news : la révolution, c'est violent.
Ce qui ne nous empêche pas d'éprouver de la peine face aux images de ces petits commerçants dévalisés, cette fleuriste en larmes, cet opticien effaré assis au milieu des verres brisés, cette buraliste passée à tabac. Nous leur souhaitons un bon rétablissement, et que l'Etat et les assurances si chères payées indemnisent les victimes collatérales. Proposition : Prendre un peu (ou beaucoup) à Bernard Arnault ou à Bolloré, ces bons patriotes qui - prétendent-ils - aiment tant notre pays. Avec tous les cadeaux fiscaux et autres aides dont ils ont bénéficié à nos frais, peut-être peuvent-ils passer à la caisse - pour une fois.
Reprenons : nous sommes peinés de voir ces petits commerces assaillis, ces vies de labeur parties en éclats, d'autant plus lorsque nous passons devant une agence immobilière, bancaire ou d'intérim' restée intacte. Mais l'explosion d'une rage face à l'injustice ne s'embarrasse pas d'un livret de bonne conduite. Nous pouvons condamner les violences et hurler avec la meute, pour la plus grande jouissance de Laurence Ferrari, de Pascal Praud et leurs amis. Mais nous laisserons ce triste réflexe aux juges et aux curés. Par chance, nous ne sommes ni l'un ni l'autre.
Il faut lire Libération pour comprendre la radicalité de la détestation bourgeoise pour le peuple. Ainsi interroge-t-il « Pourquoi s'en sont-ils pris aux fleurs ? » Mais pour les offrir pardi. A un pote, un manifestant ou un.e amant.e. Car oui, les pauvres aussi ont droit à un joli bouquet. Et plus loin, dans ce même papier, la destruction des agences d'intérim est qualifiée d'« incongrue ». Combien faut-il méconnaître la réalité de la violence du système pour oser écrire ces mots ?
L'histoire de l'humanité est ainsi faite. Les régimes décrépissent, pourrissent puis s'effondrent dans le feu des révoltes. Comment faut-il le dire ? C'est un peuple de miséreux qui s'est exprimé samedi. La France crève la dalle. Nous sommes 10 millions de pauvres. La queue devant les CROUS pour un repas à 1 euro s'étend jusqu'à l'horizon. Nous sommes exploités par le patronat. Nous chauffer et nous nourrir coûte un rein. Partir en vacances avec ses gosses est devenu un luxe. 10 ans de macronie et de cadeaux aux oligarques ont fini de ruiner le pays. On nous berce quotidiennement de l'illusion de la richesse à portée de main, tandis que nos impôts financent le saccage de la planète pour le bénéfice des actionnaires des grands groupes.
Oui, nous avons débordé. Vilain Peuple Indocile, Ta colère aveugle a ruiné des petits commerçants. C'est vrai. Et pourtant. S'il faut tout détruire pour tout reconstruire, alors nous le ferons. Car oui, nous reconstruirons tout. L'exploitation a trop duré.
Ce que nous avons vu samedi 17 octobre : des mères de famille se ruer dans les enseignes de grandes distribution en traînant leurs mioches apeurés derrière elles, et des gosses -la jeunesse de ce pays- saisir leur chance dans des centres commerciaux pour une fois désarmés. Les horribles gauchistes n'y sont pour rien : la France a faim, tout simplement.
Ce qui se joue dans les premiers jours de cette potentielle nouvelle Révolution Française, c'est la constitution d'un peuple révolutionnaire. L'alliance stratégique de tous les affamés, par-delà nos distinctions de classe, de race, de genre. L'alliance des beaufs, des barbares et de cette si détestée gauche de rupture. Tenons bon. Ne cédons rien. Notre pouvoir de renversement est notre force. Ne nous effrayons pas de notre propre puissance. Combien de morts pour nous débarrasser de la monarchie ? Rassurez-vous. Nous n'en avons qu'après les fascistes et les macronistes.
Un dernier point. C'est en restant groupés et en apprenant à reconnaître nos ennemis que nous nous constituons non plus en groupuscules, en îlots et en territoires désignés par la presse et le pouvoir, mais au contraire, dans le seul espoir de notre devenir commun : en peuple révolutionnaire. Quant à nos adversaires les plus raffinés, ils sont simples à reconnaître : ce sont ceux qui tentent de nous diviser entre bons et mauvais manifestants. Entre manifestants et casseurs. Entre casseurs d'ultra-gauche et pilleurs de banlieue, etc. La division est sans fin.
Sachons donc reconnaître - même si cela nous dérange - que le pillage est politique. Intensément et terriblement politique. Que, écrabouillé, isolé, recroquevillé au fond de sa misère, le peuple s'est redressé et que sa colère est politique, jusque dans ses formes les plus subversives et inquiétantes. D'ailleurs, les pillards ont le sens de la formule : quel meilleur symbole du combat contre la vie chère qu'un mannequin Zara déshabillé, abandonné au coin d'une rue ?
Voilà comment s'expriment ceux que l'on muselle.
L'effet de surprise est passé, et notre message aussi : le 17 octobre était une première sommation. Le gouvernement en a pris acte, et a fait le choix de ne pas reculer. De ne rien concéder. Parcoursup, pour ne citer que lui, est toujours là. Les 10 millions de pauvres aussi. Comme réponse, nous avons eu droit à des mots, toujours des mots comme chantait Dalida, vides de sens de la part d'un maître des horloges totalement déboussolé (et bien moins envoûtant que la chanteuse préféré de nos karaokés d'affamés). Et puis des menaces, comme toujours, et des couvre-feux en bataille de la part des criminels qui lui servent de ministres. Nous ne les oublierons pas et les traduirons très bientôt en justice.
S'il nous a semblé juste et important de souligner la fragilité du pouvoir, rappelons pour conclure qu'une bête n'est jamais si dangereuse que lorsqu'elle est blessée. Le pouvoir, la bourgeoisie et le camp de la réaction patientent, tapie dans l'ombre, prêts à dévorer l'espoir né de la révolte. Déjà, ils s'activent, en cherchant à nous diviser, en suppliant l'armée, la justice, la police, le bon Dieu, de nous arracher les mains, les pieds, la tête. De faire taire les pauvres, les gauchistes et la jeunesse.
Pour cette raison, nous n'avons plus le choix. Nous sommes allés trop loin pour faire machine arrière. L'extrême centre et l'extrême droite préméditent en ce moment même leur vengeance : à n'en pas douter, elle s'annonce terrible. A nous de les faire déjouer et de les en empêcher.
Il faut donc finir le boulot et conquérir le pouvoir. La défaite des Gilets Jaunes en 2021 nous a précipité dans un recul inédit de nos conquêtes sociales, au premier rang desquels le droit de manifester - dont cette journée du 17 octobre n'est qu'une conséquence logique. Si la maxime “si je ne gagne pas, j'apprends” s'applique dans le champ sportif, elle est inutile à la pratique contestataire. Une défaite s'accompagne toujours d'un retour de flammes qui ne nous enseigne rien, mais nous projette dans des années de ténèbres policières et de surveillance tous azimuts des moindres signaux contestataires.
Il nous faut agir avec un sens aigu du devoir. Dès 2016, nous promettions de devenir ingouvernables. Nous le sommes devenus. Désormais, il nous faut vaincre. Pour les blessés, les daronnes et nos mamies. Pour les lycéens qui sont le présent et l'avenir de ce pays et comptent (aussi) sur les adultes pour abolir le vieux monde.
Restons mobilisés jusqu'à la victoire.
Vive la Révolution !
Photo : Bernard Chevalier
15.10.2026 à 10:06
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Leçons des dossiers Epstein. Les droites, les riches, le complots, c'est le dernier livre du célèbre auteur italien Wu Ming 1 aux éditions lundimatin, désormais disponible dans toutes les bonnes librairies et directement sur notre site.
Dans ce texte court et incisif, Wu Ming 1 propose d'analyser le contenu politique des dossiers Epstein. Pour l'auteur italien, il s'agit de prolonger le travail entamé dans le magistral Q comme qomplot, Comment les fantasmes de complot défendent le système (Lux éditeur) et de se confronter à une question décisive pour l'époque : le « complot » Epstein dépasse-t-il dans la réalité les théories complotistes les plus farfelues ? Ou pour le formuler autrement, les conspirationnistes détenaient-ils, malgré eux, les clefs d'un déchiffrement adéquat du monde ?
Ce que révèle le célèbre auteur italien dans cette enquête sociologique, littéraire et journalistique ce sont les liens idéologiques, amicaux et financiers qu'entretenait Epstein avec l'extrême-droite américaine et européenne la plus friande de récits complotistes. Dès lors, les lectures paranoïaques et fantasmagoriques des rapports de pouvoir bien réels apparaissent pour ce qu'elles servent : l'abrutissement et donc la fascisation des esprits, jamais leur subversion.
Ces Leçons des dossiers Epstein sont suivies d'un second texte inédit : Quelque chose de grave se passe dans le ciel. L'urgence, les précipitations et la beauté des chemtrails, qui dénoue la manière dont les fantasmes de complot obstruent jusqu'à notre perception des effets brutaux et dévastateurs de la crise climatique.
Disponible dans toutes les bonnes librairies et directement sur notre site : https://lundi.am/livres.
Wu Ming 1
Les droites, les riches, les complots
13.10.2026 à 08:35
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C'est visible partout, la jeunesse a pris la rue et la parole. Une nouvelle génération rejoint celle de 2016 dans la détestation de la police et sur les chemins de la révolte. L'époque est toujours aux acharnés. Pour ce premier épisode de Cinéastes de notre temps nous passerons l'Époque de Matthieu Bareyre (2019) dans une version un peu différente de ce qui a été diffusé au cinéma et en festival. Bref, le vrai « director's cut » comme on dit.
Il est parfois difficile d'extraire ce qui mérite d'être vu parmi les milliers de productions cinématographiques dont nous sommes abreuvés. Les films sont jetables comme n'importe quelles autres marchandises. Le cinéma peut être une place forte contre le spectacle seulement si nous sommes en mesure de défendre une culture critique.
« Je voudrais que Cinéastes de notre temps soit une émission de laboratoire pour la création d'un nouveau langage ... Pour moi, cette émission poursuit un ensemble de réflexions sur le matériau filmique et sur la manière dont le sens peut ou non s'en emparer ».
(André S. Labarthe. Cinéma 69, 140, novembre 1969.)
Régulièrement, nous proposerons sur lundimatin des films gratuits et en streaming pendant une semaine, accompagnés d'un entretien avec leurs cinéastes.
« L'idée était de mettre un réalisateur face à un autre réalisateur, qu'il soit mort ou vivant – même si on s'est vite aperçus que la rencontre avec les vivants présentait un plus vif intérêt. » (Entretiens avec André S. Labarthe,Thierry Lounas, Capricci 2011)
Notre époque est riche en soulèvements, en bouleversements, en évènements. Elle se caractérise par la mise en images et en sons, en cinéma, de ceux-ci. Nous irons à la rencontre des cinéastes qui ont été fidèles à un événement et qui ont fait du cinéma un lieu de son expression. Nous chercherons des films qui vont vers la rencontre et le dehors. Un cinéma dans lequel la vie se multiplie et qui invente de nouveaux désirs.
A rebours de la tyrannie de l'actualité et de la publicité, mais aussi contre toute nostalgie, nous essayerons de proposer ici une sélection de films « actuels » qui font l'épreuve du temps. C'est à dire que par leur puissance visionnaire, nous parions qu'ils ne s'useront pas.
Entre l'après-Charlie de 2015, Nuit debout en 2016 jusqu'aux élections présidentielles de 2017, des jeunes de tout horizons prennent la parole au hasard des rencontres nocturnes dans Paris. Sous-titre : « regarde ta jeunesse dans les yeux ». Un film en hommage à « ceux qui ne dorment pas : leurs rêves, leurs cauchemars, l'ivresse, la douceur, l'ennui, les larmes, la teuf, le taf, les terrasses, les vitrines, les pavés, les parents, le désir, l'avenir, l'amnésie. » L'époque c'est une génération qui se raconte à travers des visages en gros plans, autant de pairs d'yeux, à travers une multitude de mondes hétérogènes et communicants réunis par le film dans leur confrontation commune avec le monde tel qu'il est. L'époque c'est une communauté temporelle, un cocktail Molotov de sensibilités connectés ensemble par la parole, l'intelligence collective et le montage.
Épisode 2 : Boum Boum, Laurie Lassalle, 2022. (En streaming).
Entretien croisé - Matthieu Bareyre & Laurie Lassalle
@Marion Siéfert
Pour toutes propositions, écrire à dimanchepm@riseup.net
13.10.2026 à 07:55
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À quand une psychanalyse des nouveaux contes de fées ? Le vent serait-il en train de tourner ? Entre les Docteur Frankenstein de l'IA qui prennent peur de leur créature et les manifestations contre l'implantation de data centers un peu partout aux USA, mais aussi maintenant en France, l' 'IA mania', qui avait débuté comme un cyber-conte de fées, commence à virer au cauchemar.
Les fournaises estivales devenues habituelles (« il ne fait que 30°C… ça va ») entretiennent des torpeurs mentales qui convergent opportunément avec un aveuglement salutaire pour la santé mentale, sacrée cause nationale. Peut-on être assez inconscient pour se féliciter de la douce moiteur de cet été indien sans en voir ni les causes, ni les conséquences à bien trop court terme ? Comme l'a montré une anthropologue, Elise Boutié, à propos des méga-feux en Californie, les victimes de la catastrophe elles-mêmes (du moins les survivants, car il y a eu des morts) restent souvent dans le déni quant à l'origine climatique de ces incendies et les attribuent au simple hasard [1], un peu comme Emmanuel Macron avec son « Qui aurait pu prédire... ? » en 2022. C'est sans doute la même chose avec l'IA. "Qu'est-ce qui réveille ?" se demandait Lacan. Il semble en tout cas facile de continuer à ignorer le vase communicant entre la courbe des investissements dans l'IA et celle des investissements dans la transition écologique, désormais nettement inférieurs [2]. On s'alarme du niveau d'endettement, mais quid de ses causes ? Une transition chasse l'autre : il n'y aura pas assez pour le numérique et pour l'environnement. Et il pourrait ne pas y avoir assez pour aucun des deux. Oui, mais : aux USA, 75 projets de data centers ont été annulés rien qu'au premier trimestre, sous la pression des citoyens de toute sorte [3]. Républicains comme démocrates, rednecks ou cols blancs se révoltent contre ces gigantesques aspirateurs à eau et à énergie.
Et en France ? On part de loin : le problème, médiatiquement et politiquement construit, ce sont, semble-t-il, les éoliennes, approuvées sur le principe et en théorie, mais en fait très mal tolérées quand elles s'implantent dans le champ d'à côté. L'IA et le numérique, au contraire, c'est virtuel : comme disent les élèves, « mais comment ça peut émettre du CO2, un téléphone ? Où est le pot d'échappement ? » Si l'on ajoute la fable de la prétendue neutralité du nucléaire sur le plan environnemental, et de son coût prétendument faible, le piège se referme. Et pourtant un rapport récent à la Commission Européenne montre que non seulement le coût de l'énergie produite par les nouveaux EPR sera plus de 3,5 fois supérieur à celui des renouvelables, mais aussi que ces EPR2 bénéficient d'aides à l'investissement inédites (et de conditions particulièrement arrangeantes et coûteuses pour le budget de l'État) [4]. A l'heure où l'EPR de Flamanville est à nouveau à l'arrêt, à peine un an après sa mise en service complète, il y a de quoi faire réfléchir au prix de l'électricité.
La France cherche à "rester dans la course" : "attirer les investisseurs", c'est-à-dire d'abord les data centers ("Choose France"), cela veut dire offrir aux GAFAM sur un plateau nos ressources en eau, notre électricité pas (trop) chère, en échange de... hum. Pas de transferts technologiques en tout cas. Quant à Mistral, il semble avoir renoncé à la compétition sur les LLM pour faire du business autrement, en contrats avec les Américains (... et avec Total). "Mistral AI veut être présent", dixit, "sur toute la chaîne de valeur, des data centers aux applications chez les entreprises, pour contrer la domination américaine" : c'est justement le contraire qui est en train de se passer. Et la France, sous l'influence de ses start-ups (théoriquement) souveraines a longuement renâclé avant de finir par signer un texte présenté à l'ONU pour renforcer les mesures de sécurité sur l'IA, sans engagement clair cependant.
Faisons confiance à la communication de la "marque France" : les éléments de langage nous livrent le bon message, mais sous forme inversée. Encore du Lacan !
Le décalage entre les discours toujours lénifiants des medias mainstream, qui continuent à distiller des éléments de langage semi-publicitaires, et le réel (épuisement des ressources, émissions gigantesques de CO2, siphonnage d'emplois, voire autonomisation inquiétante des machines, inversement proportionnelle à la dépendance des humains à leur égard, etc) ressemble de plus en plus au déni chez les patients borderline.
Les experts de plateaux télé n'en démordent pas : la bonne pratique, c'est de "ne surtout pas diaboliser" cet "outil", neutre comme tous les outils : comme les armes, les mines antipersonnel, les pesticides, etc. Un usage "raisonné" et "'éthique", c'est comme la guerre chirurgicale ? Ou l'"agriculture raisonnée" ? Ce discours de sous-préfet en quête de modernité fait, ou plutôt faisait l'unanimité, il y a peu.
En attendant, "pour les métiers les plus exposés à l'IA générative, le nombre de nouvelles offres publiées sur le site de France Travail (...) a chuté de plus de 50 % relativement aux métiers peu exposés" [5].
La contestation opérerait désormais à trois niveaux : dénonciation, y compris par certains concepteurs de l'IA eux-mêmes, des dangers qu'elle fait planer sur les emplois et l'organisation du travail, voire de la société dans son ensemble ; collusion entre pouvoirs publics et entreprises de la tech (dont Palantir est l'emblème), voire transfert de souveraineté au profit du « techno-pouvoir » ; enfin luttes locales, et assez souvent victorieuses,contre l'implantation de data centers. « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard. », selon le Wall Street Journal [6].
A cela il faut ajouter les prophéties alarmistes des « doomers », ces experts de l'IA qui, au vu des comportements transgressifs de certains « agents » IA, devenus capables d'initiative et même de hacking de certains sites, pourraient rapidement développer des compétences dangereuses [7]. Certes, ces propos ont été relayés par la presse pendant quelques semaines. Mais il est frappant de constater qu'ils ont la plupart du temps été commentés de façon distante, sinon sceptique, en insistant sur l'intérêt qui pourrait motiver les dirigeants de certains GAFAM, comme Dario Amodei mais aussi Sam Altman, à accréditer cette hypothèse. S'agit-il réellement d'une hypothèse ? C'est ce que semblent insinuer nombre de medias, alors que les 40 chercheurs mandatés par l'Assemblée générale des Nations-Unies sont unanimes à tirer la sonnette d'alarme, reprenant des conclusions déjà développées notamment dans la revue Science ou la revue Nature [8]. Don't look up ? Comme dans cette fameuse fiction censée montrer notre déni collectif, il est peut-être trop difficile pour nos appareils psychiques de digérer une information d'une telle gravité. Impensable, n'est-il pas plus sécurisant de ranger tout cela dans la rubrique « hum… on verra plus tard », ou bien dans la rubrique « c'est une série Netflix » ? Il est possible que la météorite percute la terre : jusqu'ici tout va bien. On reste dans le pacte fictionnel, le public des medias accueille ces informations comme un récit post-apocalyptique de plus.
Mais comment expliquer le clivage entre le discours médiatique dominant et le rejet croissant, bien réel, de ces technologies, même par des Etats-Uniens dont 71 % jugeraient le rythme de développement de l'IA trop rapide, toutes appartenances politiques confondues, et 40 % déclareraient vouloir l'interdire [9] ? Chiffre littéralement incroyable : car dans le même temps, les publireportages en continu en faveur du progrès technologique battent leur plein. Est-ce le même phénomène qui fait que les medias français continuent à présenter l'opinion comme hostile aux éoliennes alors que 70 % de la population s'y dit favorable ?
A moins que le clivage ne passe aussi par notre propre cerveau : nous qui vilipendons l'intelligence artificielle d'une main tout en l'utilisant de l'autre.
C'est notamment le cas dans l'Education. Il existe un cadre d'usage de l'IA à l'école, restrictif, mais pas trop. Il est surtout question d'appel à l'éthique, à l'usage raisonné. Pourtant, pas de semaine ne se passe, depuis trois ans, sans que les enseignants ne reçoivent des sollicitations diverses, émanant de diverses sources, publiques ou privées, pour acclimater ces technologies à marches forcées. Non peut-être sans une petite arrière-pensée pour les petites ou grandes économies que l'on pourrait faire à moyen terme sur les budgets en laissant les élèves se débrouiller avec leur Ordilib, comme au moment du confinement ?
Depuis peu, une nouvelle loi vise à interdire les téléphones au lycée : mais dès sa promulgation, l'accent a été mis sur la difficulté d'application, faute de moyens de surveillance,ou même ses dangers, l'interdiction risquant de mettre les élèves littéralement « à la rue », réduits à consulter sur la voie publique au risque d'un accident... pointant les failles ou l'absurdité du dispositif avant même que la règle ait eu la moindre chance d'être seulement essayée. S'agit-il réellement d'interdire ou de faire mine d'interdire ? Est-ce une proclamation vertueuse ou un réel objectif ? On se souviendra que, concernant l'interdiction du téléphone au collège, en vigueur depuis longtemps (2018), une des (éphémères) Ministres, Nicole Belloubet, avait cru bon d'initier un second dispositif (en 2024), après des années de tergiversation, pour interdire « vraiment » le téléphone [10]. L'emboîtement réglementaire finit par ressembler à une mise en abyme : il faut une loi pour appliquer la loi, faut-il parler de l'effet Vache Qui Rit ? Ou d'un paradoxe vertigineux ? Pour l'IA en tout cas, le grand écart est abyssal, et laisse béer un gouffre entre les principes et les actes.
C'est bien cette contradiction qui semble devenue quasi systémique : comme pour les lois environnementales du reste, dont il est devenu patent que c'est un « détricotage » qui s'opère, contrairement aux objectifs affichés. En fait, il faudrait plutôt parler d'un « syndrome de Pénélope », qui détricote la nuit ce qu'elle fait semblant de tisser le jour.
Chez les enseignants, le grand écart est manifeste : en trois ans, les salles des profs sont passées d'un refus poli (« l'IA, non merci ») à un usage assumé. Si la plupart des profs continuent à vilipender les élèves utilisateurs d'IA, eux-mêmes l'expérimentent beaucoup plus souvent, soit sur un mode soft d'« assistant de direction », soit d'une manière plus intensive, comme « incubateur de conception » [11].
Les élèves, eux, présentent le même genre de syndrome : ils sont beaucoup plus nombreux qu'on ne pense à critiquer l'IA et à être conscients de ses dangers, mais cela ne les empêche pas de s'en servir au quotidien, sans aucune mauvaise conscience [12]. Mais désormais, il semblerait qu'on assiste à des stratégies plus retorses. La ruse pour les élèves les plus madrés exposés à la compétition consisterait à pousser les autres à utiliser l'IA... pour éviter qu'ils ne progressent (témoignage d'élèves d'un grand lycée parisien [13]).
Est-ce le signe que nous allons enfin, collectivement, sortir du clivage et entrer en résistance ? Cela supposerait de lutter contre soi-même, comme le baron de Münchhausen qui doit se sortir lui-même de l'eau. Ou l'autruche qui doit apprendre à manoeuvrer son long cou pour regarder autre chose que le sable, et cesser de se croire à la plage. Sous la plage de l'IA, les pavés ?
Même le monde littéraire semble se réveiller, en découvrant que le petit génie de la rentrée littéraire avait peut-être signé un pacte avec le génie de la lampe... artificielle ? Mais, une fois n'est pas coutume, la polémique sur les « éléments de langage » n'étant peut-être elle-même qu'un élément de langage. Voire un élément de plan marketing : selon le fameux principe du « ballon d'essai », bien connu de tous les communicants, une première annonce qui provoque un scandale permet, en creux et à bas bruit, de déblayer le terrain et de préparer les esprits ; au deuxième essai, beaucoup moins de gens se disent scandalisés, et au troisième on est déjà bien avancés sur le chemin de l'acculturation. Depuis trois ans d'innombrables essayistes, musiciens, penseurs, créateurs ont déjà assumé et médiatisé une utilisation plus ou moins poussée de l'IA dans leur travail, avec des réactions diverses. Qu'en sera-t-il dans un an ou deux, quand d'autres Thélyson Orélien auront publié des livres avec 30, 60 ou 80 % d'IA, et que de plus en plus de lecteurs ne les trouveront pas si mauvais ? Comme les auditeurs de la musique au kilomètre sur Deezer (plus de la moitié des nouveaux uploads sont déjà générés par l'IA). Le rédacteur en chef du Monde, face au scandale Orélien, déclare vaillamment : « Il n'y a qu'une solution. En attendant un véritable gendarme de l'IA, européen ou mondial, sans doute faut-il l'accepter (l'IA) » [14], mais bien d'autres disent qu'ils n'ont juste pas envie d'écrire des livres avec ChatGPT, ni d'en lire. Certes, la solution « unique », sur le mode « There is no alternative », a été majoritaire jusqu'ici : principe de modération, plutôt que de précaution ? Peur de passer pour un réactionnaire, un Amish, ou un has been ? Ou peut-être effet du matraquage tellement insistant des marchands de soupe artificielle. Pourquoi est-il si difficile de refuser simplement d'utiliser l'IA, ou de dire non ? Parler d'usage « limité » ou « éthique » semble mesuré et humaniste : mais s'agit-il réellement de cela, lorsque l'outil et son "affordance" a précisément pour but affiché de servir à un usage non pas partiel mais "large" et "général" (LLM, IAg) et, par ailleurs, de se substituer à l'intelligence de l'utilisateur, voire de le pousser à la fraude (à la fin de la réponse de ChatGPT : "veux-tu que je t'aide à mettre en forme ces éléments", etc.) ? Pas sûr cependant que le techno-centrisme des ravis de la crèche numérique et de l'inaction écologique continue à l'emporter très longtemps, face à la radicalité qui monte. Ni que la légende urbaine de la neutralité technologique tienne encore. Lorsque Evgeny Morozov, habituellement plus acéré, propose, dans un article effarant du Monde Diplomatique d'août 2026 [15], de socialiser l'IA pour la mettre au service du peuple (puisque Marx pensait que les machines n'étaient ni de gauche ni de droite), il n'a qu'un exemple concret, pour l'instant, à l'appui de sa thèse, celui d'un automobiliste qui a réussi, grâce à ChatGPT, à faire sauter une contravention. C'est un début, mais l'utopie sonne un peu comme si on projetait de récupérer tout l'argent de la Mafia pour le distribuer aux pauvres. En attendant la collectivisation des IA et leur conversion aux valeurs de la démocratie sociale, il serait peut-être plus avisé de se tenir à distance.
Julien Cueille
[1] Recherche menée par Elise Boutié sur la ville de Paradise, dans un article de 2022 « Crise climatique, crise politique – Quand l'incendie le plus meurtrier de l'histoire des États-Unis affecte la perception de la forêt », Journal des Anthropologues. https://sms.hypotheses.org/38711
[2] L'OCDE estime que l'IA aurait capté en 2025 61 % de la valeur totale des investissements mondiaux en capital-risque.
[3] Pierre Rimbert, « Tout le monde déteste l'IA », Le Monde Diplomatique, juillet 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/07/RIMBERT/69683.
[4] Antoine de Ravignan, « EPR2 : aides publiques monstres et concurrence déloyale », Alternatives Economiques, juillet-août 2026.
[5] https://www.lemonde.fr/vie-au-travail/article/2026/09/22/ia-et-emploi-la-nouvelle-etude-qui-legitime-de-s-inquieter_6779793_6768900.html?search-type=classic&ise_click_rank=1
[6] Pierre Rimbert, art.cit.
[7] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/09/09/les-gens-qui-construisent-l-ia-croient-qu-elle-pourrait-tous-nous-tuer-d-ici-a-la-fin-de-la-decennie-le-chercheur-jacob-coxon-qui-a-travaille-pour-anthropic-et-openai-quitte-l-industrie_6768853_3234.html
[8] https://amphisciences.ouest-france.fr/2026/07/nous-ne-pouvons-plus-dire-que-nous-ne-savions-pas-lonu-alerte-sur-les-risques-de-lia/
[9] Selon un sondage TheEconomist/YouGov de mai 2026 : https://www.economist.com/leaders/2026/06/25/the-ai-backlash-is-only-getting-started
[10] https://www.franceinfo.fr/societe/education/interdiction-du-telephone-portable-au-college-cinq-questions-sur-l-experimentation-lancee-a-partir-de-septembre_6749695.html
[11] https://blogs.mediapart.fr/julien-cueille/blog/150626/quand-l-ia-corrige-l-ia-un-bac-de-philo-tres-augmente
[12] Ibid.
[13] Pauline Quillon, « l'IA et les jeunes : les liaisons dangereuses », Famille Chrétienne, 2497, novembre 2025.
13.10.2026 à 07:49
dev
(mélanges 22 v'là) Ciné-tract
- 12 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 4, Littérature
qui me frappe, de quelle autorité ?
je n'en éprouve aucune colère,
seuls mes os réclament justice
je suis ainsi fait que ce n'est jamais « moi » qui suis insulté, battu, repoussé
mais, dans ma personne,
quelque chose du dessus,
une réalité organique, solidaire
ou une solidarité historique,
voire métaphysique
13.10.2026 à 07:05
dev
Troisième volet de l'enquête théorico-pratique de Lucas Amilcar qui tente de restituer et resituer l'hypothèse révolutionnaire dans la configuration militante actuelle [1], à savoir la menace de l'accession au pouvoir de l'extrême droite et une adhésion diffuse et plus ou moins critique à l'idée que son rival social-démocrate, la France Insoumise, repousse ce péril et permette une plus grande marge de manœuvre pour les années à venir. Après s'être interrogé sur l'état du mouvement révolutionnaire en France (Volet 1), avoir constaté une crise de la pensée subversive et le retour de l'une gauche autoritaire (volet 2), l'auteur propose d'esquisser différentes stratégies selon les configurations politiques à venir.
« De la défaite surgissent des itinéraires »
Carmen Castillo
Nous l'avons décrit dans les deux précédents volets, les différents soulèvements de la dernière décennie -portés par des idées telles que l'anarchisme, l'autonomie, l'horizontalisme, les féminismes, le mouvement queer, l'insurectionalisme- ont eu pour point commun d'avoir été poussés par une grande dose d'idéalisme. Mais l'idéalisme, contrairement à ce que les militants « chevronnés » tentent souvent de faire croire, n'est pas toujours une chose mauvaise. Toute politique révolutionnaire doit en être dotée d'une grande dose.
Cet idéalisme de début de siècle, au cœur d'une époque politique moribonde et sans perspectives, a été extrêmement porteur. Il a permi de démolir de nombreuses digues que les idéologies et formes fossiles du XXe siècle avaient construites pour empêcher tout écart de leurs girons. Il a permis à la politique de reprendre contact avec la vie et d'expérimenter, d'inventer de nouvelles formes inspirantes pour des millions de personnes.
Mais rattrapé par les contradictions et la perte de vitesse de nos mouvements, un grand nombre d'entre nous - cette génération politique issues des soulèvements des années 2010 - a été amenée depuis quelques années à repenser ce que nous avions vécu et d'en tirer des constats pour orienter la suite de notre action. [2] Mais à partir de ces bilans, déjà différentes voies sont proposées par les uns et les autres :
La première (voir volets 1 et 2) est celle de l'obstination autour d'une partie des idées libertaires (horizontalisme dogmatique, absence d'organisation non-affinitaire, défense de l'idée de l'archipel comme horizon politique, etc.). Elle a conduit à cette « crise libertaire » que nous avons déjà évoqué ; une sorte de repli sur soi et d'enfermement sous la forme d'un milieu se préoccupant parfois plus de son « lifestyle » [3] radical que de l'impact de ses paroles et actes sur le réel. L'absence de pensée et de propositions stratégiques condamne souvent cette tendance à la faiblesse et à une certaine aigreur qui se traduit par une critique (voir un sabotage) constant des tentatives organisées et stratégiques qualifiés de façon simpliste comme forcément « autoritaire » [4].
La seconde approche, (voir volets 1 et 2), a profité au contraire du moment de déroute et de repli de ces dernières années marqué par la recomposition et parfois la confusion, pour mener un assaut contre l'esprit des mouvements du début de siècle. Découlant parfois d'une expérience personnelle décevante, voire traumatisante, ce sentiment a été alimenté par des groupes et intellectuels (qui eux sont généralement passés à côté des révoltes récentes) issus depuis longtemps des différentes tendances de la gauche autoritaire (certains trotskistes, décoloniaux ou anti-impérialiste ou alors carrément staliniens et maoïstes). La spécificité de ces derniers est qu'ils fondent leur pratique sur une théorie autoritaire de la révolution (et l'assume en général, à savoir : éduquer les masses, imposer une direction par le « parti » ou l'organisation sur le mouvement et prendre le pouvoir central par les armes ou les élections). [5]
Le risque de cette posture, qui se présente comme le remède à l'immaturité des mouvements défaits, est alors de se retrouver à contre-courant du mouvement réel jusqu'à jouer contre lui [6]. Une erreur qui selon nous, sans le voir ni le vouloir, pourrait parfois mener certains à flirter avec les idées réactionnaires ou conservatrices et à participer, depuis la gauche, aux différentes expressions de la contre-révolution en cours [7].
La troisième et dernière approche, que nous défendons, part d'un point de vue opposé aux deux précédentes, et leur condescendance partagée pour le mouvement réel car il ne serait pas suffisamment proche de ce que l'un ou l'autre incarne. Au contraire, nous défendons que c'est depuis ce mouvement réel qui s'est déployé sous une multitude de formes pendant les derniers soulèvements qu'il nous faut repartir. De nos défaites et de nos succès. Sans rien renier, mais en admettant nos erreurs afin de chercher les moyens de les dépasser.
Comment faire passer les soulèvements, révoltes et expérimentations politiques des vingt dernières années d'une forme éphémère ou fragmentaire à un véritable mouvement révolutionnaire commun et conscient de lui-même ? Comment trouver des formes d'organisations à même de démultiplier la puissance du mouvement réel et le faire exister sur la durée plutôt que de le limiter ou l'absorber ? Quelles stratégies et quels moyens sont nécessaires pour donner une cohésion à cette force naissante ?
Cette approche, est sans aucun doute la plus difficile, la plus inconfortable car elle ne s'appuie sur aucune théorie toute faite, organisation ou sauveur suprême. Prendre l'une des autres voies est compréhensible, d'une certaine façon. Car tant que la nôtre sera incapable de formuler un projet révolutionnaire (soit une articulation entre théorie et pratique [8]) clair et partageable, elle ne sera empruntée que par quelques croyants, c'est-à-dire les partisans les plus convaincus de notre capacité à faire mieux.
Ce moment est donc décisif à sa manière. Car l'histoire nous rappelle que la route de la révolution peut se séparer en plusieurs voies [9]. Et si chacune contient son lot d'obstacles, celles qui paraissent les plus courtes, amènent souvent à des impasses et parfois dans des précipices. Pour passer aux étapes suivantes, il convient donc d'être attentif. De continuer à avancer, certes, mais en étant pleinement conscient de où nous allons et par quel chemin.
Si dans la continuité des textes précédents, nous allons concentrer nos réflexions sur la situation en France depuis laquelle nous opérons, il nous faut préciser d'emblée que nous en sommes arrivés à ces conclusions, non pas en se centrant sur celles-ci, mais au contraire à l'aide d'un grand détour par des expériences révolutionnaires du grand monde. Ce détour nous a permis, non seulement de réunir des enseignements issus d'autres révolutions mais aussi de mieux comprendre ce que nous vivions ici.
Multiplier les références ne sert pas à collectionner du savoir internationaliste pour ne rien en faire. Il permet tout d'abord de comprendre que nous ne sommes pas seuls dans nos tâtonnements, ensuite de mettre en lumière des dynamiques communes à l'échelle mondiale et enfin d'affiner nos stratégies ici en apprenant de ce qui se passe ailleurs.
Une part de miracle est toujours nécessaire pour réussir une révolution. Néanmoins connaître le plus grand nombre de combinaisons possibles (de la part de nos ennemis comme du mouvement réel) nous permet, non pas de les calquer, mais de réagir plus rapidement quand nous rencontrons les différentes situations types d'un moment révolutionnaire.
Pour tenter de contribuer, à notre échelle, à cet effort d'élucidation, je vais tout d'abord réfléchir à partir de la conjecture la plus proche, à savoir l'élection à venir et le rôle des révolutionnaires [10] dans celle-ci ; puis essayer d'identifier ce qu'il reste des mouvements des dernières années en France et de réfléchir aux formes qui pourraient nous aider à augmenter leurs puissances.
La différence fondamentale qui oppose les réformistes et les révolutionnaires est de savoir où se situe le cœur de la transformation : dans la conquête du pouvoir institutionnel par la voie électorale ou dans la construction d'un mouvement autonome capable de déclencher une crise politique par la voie insurrectionnelle à même de renverser le régime et/ou le système en place. Bien des distinctions intéressantes ont été proposées par le passé pour casser la binarité entre révolution et réforme [11] mais il nous semble qu'elles ont parfois eu pour effet d'orienter les énergies [12] vers les stratégies institutionnelles ou les forces électorales plutôt que de penser sincèrement les articulations les plus à même de nous approcher d'une rupture. Nous constatons aussi qu'il arrive que des stratégies a priori opposées puissent bien s'articuler, nous entendons pour l'heure peu de propositions explicitant les contextes et conditions dans lesquels elles peuvent voir le jour.
Une chose est sûre, il nous paraît difficile d'appeler à une réorientation des énergies révolutionnaires de ce pays vers une force électoraliste telle que la France Insoumise sans une réflexion stratégique évaluant les gains et les risques d'un tel choix. Et sans un débat de fond sur les véritables possibilités d'aboutir à un changement réel des conditions d'existence par la voie réformiste et électorale (plutôt que par la révolution donc).
L'élection présidentielle en France est toujours un moment particulier pour les révolutionnaires. Faute de pouvoir influer réellement dans un moment qui, par définition, n'est pas leur terrain de prédilection, les élections sont souvent le moment de laisser le tour aux réformistes.
Le problème de la séquence politique que nous connaissons est que nous avons laissé la place aux jeux institutionnels depuis presque trois ans et les élections législatives de 2024. Il faut croire que la « grenade » dégoupillée par Macron en annonçant la dissolution de l'assemblée, a eu encore plus d'effet sur les révolutionnaires que sur la classe politique.
Pourtant, la crise de gouvernement, puis celle du régime qui a suivi, aurait pu être une période propice à l'attisement des tensions, avec l'ouverture d'une éventuelle crise de nature révolutionnaire en ligne de mire. Plus facile à dire qu'à faire, car en réalité, l'absence de cohésion et de stratégie, voire d'espaces pour en discuter a laissé beaucoup d'entre nous les bras ballants. Permettant, dans cette période, un retour en grâce d'un PS qu'on pensait avoir enterré. Mais surtout à la France insoumise de prendre le leadership non seulement de la gauche institutionnelle mais aussi extra-parlementaire.
Cette situation est problématique sous plusieurs aspects : perte d'autonomie qui se manifeste dans l'absence de cadres organisationnels ou de stratégies propres ; et surtout manque de préparation aux prochaines occasions comme le soulèvement de la jeunesse que nous vivons à l'heure où nous écrivons ces lignes. Cette situation aurait sûrement pu être évitée ou contrebalancée en essayant de développer une alternative à cette voie purement institutionnelle. Mais maintenant il est trop tard, il faut prendre acte et réfléchir à notre marge de manœuvre dans une telle situation.
Il reste à présent six mois avant une élection présidentielle, sous plusieurs aspects inédite. Inédite car suivant un mouvement déjà d'ampleur. Inédite surtout car il existe une réelle possibilité pour La France insoumise d'arriver au second tour et d'y retrouver le Front national, réalisant ainsi la prophétie de Mélenchon qui disait dès 2012 : « à la fin, ce sera eux et nous ». Contrairement aux dires des médias et des sondages, si une telle situation arrive, l'issue est totalement incertaine dans un scénario qui ne s'est encore jamais produit en France.
Si une partie d'entre nous (même parfois ceux qui iront voter Mélenchon ce jour-là) refuse de travailler activement à la victoire électorale de LFI, la majorité de la gauche extra-parlementaire clame par tous les moyens possibles que Mélenchon et la LFI sont la réponse tant attendue à nos impasses et que la rupture est proche. Jetant l'opprobre à tous les sceptiques, accusés (on connaît la chanson) de faire le jeu du RN. Mais alors qu'en penser ?
Comment s'orienter en révolutionnaires en saison électorale ?
Commençons par clarifier : contrairement à ce qui a été pensé parfois à la lecture du deuxième volet, nous ne considérons pas LFI comme une organisation de la gauche autoritaire. LFI n'est pas une organisation révolutionnaire d'avant-garde cherchant à prendre la direction d'un soulèvement de masse pour y imposer, par la force s'il le faut, la bonne ligne. C'est une organisation de gauche réformiste qui se radicalise mais opérant quasi exclusivement dans le cadre institutionnel. Certes c'est une organisation fortement structurée autour d'un leadership personnel. Cette forme a ses forces et ses fragilités, mais c'est avant tout son problème, pas le nôtre. La question qui nous occupe est de savoir si elle est à même de défendre les intérêts d'un mouvement qui la dépasse plutôt que les siens une fois arrivée au pouvoir ?
De plus, il faut comprendre ce ralliement massif de nombreux insurgés — parfois les mêmes qui étaient farouchement anti-élections par le passé — au projet de La France insoumise plutôt que de le mépriser depuis une position dogmatique ou de distinction. Le ralliement de nombreux révolutionnaires et d'une partie des classes populaires au projet insoumis découle de quatre points importants, et commentés au fil de ces textes :
Dans un tel contexte, je ne pense pas qu'il soit pertinent de nous opposer, d'agir contre, ou d'appeler au boycott ou à l'abstention de ces élections.
Premièrement car si nous restons sceptiques sur les capacités — ou les possibilités — de La France insoumise à mener la politique et le programme qu'elle défend, nous pensons néanmoins qu'une son accession au pouvoir pourrait desserrer la pression sur toute une partie du mouvement révolutionnaire en construction (moins de répression, amélioration des certaines conditions de vie, plus d'accès à certaines ressources, etc.) et nous offrir des occasions de nous renforcer. En somme, nous aurions un gouvernement au pouvoir qui serait a priori bien plus clément que le Front National avec les militants, les migrants et les quartiers populaires.
Ensuite car l'espoir suscité par La France insoumise est aussi un facteur de politisation d'une partie de la société. Donc si nous arrivions à construire nos propres stratégies et avoir les moyens de les déployer, une victoire comme une défaite de LFI pourrait amener une partie de ses nouveaux militants et sympathisants vers une ligne révolutionnaire.
Plutôt que de déployer une énergie oppositionnelle peu constructive et entrer en conflit avec certains alliés ou camarades potentiels, il nous revient de trouver les gestes permettant de tirer bénéfice de la situation et notamment de la radicalisation d'une partie de la gauche réformiste voire de certains secteurs de la société.
Pour autant, je pense qu'il ne faut pas non plus nous rallier à LFI. Et qu'il est important d'appeler à la prudence ceux et celles qui, tête baissée ou non, foncent dans le projet insoumis et son soutien, y compris « critique ». Tout d'abord car il faut rappeler que si LFI s'est radicalisée ces dernières années c'est aussi pour faire le plein de voix les plus proches pour le premier tour, elle risque bien de se modérer au deuxième tour comme font de nombreux candidats à ce stade afin de rallier les plus mous.
Ce qui nous ramène à une triste vérité que personne ne niera : LFI reste avant tout une machine électorale. Son travail territorial est presque uniquement orienté vers les échéances électorales et la conquête du pouvoir institutionnel. Cela lui a permis de construire une force politique réelle, de populariser un discours plus radical et de former de nombreux cadres et militants. Mais cela ne suffit pas à construire matériellement un mouvement capable d'apporter autre chose que des votes.
Un mouvement révolutionnaire doit subsister par lui-même sans devoir attendre la transformation de l'intérieur du système politique qu'il combat. C'est l'avantage d'une politique autonome : la somme de lieux, des coopératives, des organisations locales, des espaces d'entraide, des bases syndicales, des collectifs féministes, écologistes ou anti-racistes qui construisent des outils d'organisation et de subsistance pour permettre la transformation des conditions de vie, sans devoir toujours passer par l'Assemblée nationale. Certes, les changements ne sont pas encore pour des millions de personnes mais au moins ils sont immédiats [13].
De plus, nous sommes obligés de rappeler la faible probabilité de voir le programme de LFI être mené au bout car il faudrait que cette dernière surmonte un certain nombre d'obstacles. Déjà gagner l'élection présidentielle ; puis démontrer une volonté sincère et déterminée de mener à bien son programme et notamment les aspects les plus radicaux ; et ce, malgré les pressions et l'opposition de la bourgeoisie nationale et internationale. Enfin, l'espoir que ce programme soit applicable, même en partie, dans la configuration capitaliste technofasciste actuelle tout simplement. Plus que jamais, le changement depuis l'intérieur du système, en se conformant aux règles du jeu, semble illusoire.
Disons-le, croire que le programme de Mélenchon va se réaliser dans la France et le système d'aujourd'hui est une sorte de « pragmatisme utopique » comme l'écrivait un camarade. On nous rétorquera, à juste titre sûrement, qu'en tant que révolutionnaires nous aussi nos rêves sont un petit peu fous. Cependant, la réalisation des nôtres ne commence pas par « la prise de pouvoir d'Etat par les urnes » car ils ne misent pas tout sur celui-ci.
Entendons-nous, ça ne sert à rien de spéculer pour savoir laquelle des voies est la plus réaliste ou praticable. Toutes sont encombrées et chacun choisira le chemin en fonction de ses désirs, ambitions, croyances et capacités. Les opportunistes, ou ceux qui manquent d'une stratégie propre, opteront pour les « deux en même temps » ou passeront d'une à l'autre sans réelle orientation de fond. Les autres, savent bien que prendre sérieusement l'une des voies est le travail d'une vie.
Si LFI avait la capacité de consacrer plus de temps à construire des ancrages locaux forts entre les élections, elle pourrait parvenir à davantage d'effets après et hors ses victoires électorales. Or, tous les groupes locaux que nous connaissons sont catégoriques ; sauf en cas de sortie de route des consignes données par les cadres de LFI, tout leur temps doit être consacré à préparer l'élection suivante, avec toujours la présidentielle en ligne de mire.
Le plus étonnant dans ce ralliement massif par la gauche extra-parlementaire est que souvent il se fait sans trop de conditions. Le risque pour le mouvement réel et ses partisans, c'est d'être absorbés et instrumentalisés par un parti institutionnel qui construit sur leur travail de terrain. De plus, l'adhésion peu critique à la stratégie de LFI ne sert même pas les intérêts du mouvement insoumis. Comme ce dernier l'a lui-même affirmé, en cas de confrontation avec le capital et ses institutions, elle aura besoin d'un mouvement populaire puissant et inventif. Ce mouvement, ce n'est pas en déployant la majorité de notre énergie dans la préparation des élections que nous allons le construire.
Ainsi, le risque majeur et habituel avec la gauche, c'est que le ralliement massif des différents protagonistes des luttes et des révoltes des dernières années aux processus institutionnels aboutissent à la désactivation et la neutralisation de la radicalité de la rue. Et in fine, des conditions de vie, un quotidien, qui ne changent pas réellement, une nouvelle désillusion et le découragement qui s'ensuit. C'est ce que nous avons vu en Espagne, en Grèce ou au Chili par exemple ces dix dernières années. [14]
LFI comme la majorité des organisations, récupère, recycle et absorbe nos idées (communalisme, écologie radicale, antiracisme politique, etc.) et puis neutralise une partie de leur puissance en les orientant vers les élections. C'est une spécialité-maison d'une partie de la gauche dont nous devons continuellement nous méfier : faire mourir les mouvements après les avoir fait grossir, en définitive pour renforcer ou faire grossir leur organisation.
Les enseignements de l'expérience chilienne : le MIR et le président Allende
Le cas de l'Unidad Popular (UP), cette large coalition socialiste ayant porté Allende au pouvoir en 1970 est souvent cité en comparaison à LFI et sa stratégie. Pour nous, c'est surtout l'expérience de la relation entre Allende et l'organisation révolutionnaire Movimentio de Izquiera revolucionaria (MIR) qui comporte plusieurs enseignements.
Le MIR, fondé en 1965, considérait que la transformation socialiste ne pouvait se passer d'une rupture révolutionnaire. Il n'appela pas à l'élection d'Allende qui, au contraire, défendait la « voie chilienne au socialisme », soit un changement dans le cadre démocratique et institutionnel. Mais il n'appela pas non plus au boycott des élections [15]. A la place, les révolutionnaires cherchèrent surtout à remettre en question la « naïveté » de la stratégie réformiste de l'UP et à se préparer aux conséquences de celle-ci.
D'une part en poussant à la radicalisation du processus post-électoral - par le bas - profitant de l'élection pour intensifier son travail politique et l'extension de ce qu'il nommait « pouvoir populaire » [16]. D'autre part en se préparant à l'éventualité d'un coup d'État fasciste à travers l'entraînement militaire de ses militant.es, le contre-espionnage, en tissant des liens avec l'international, etc.
Après la victoire d'Allende, le lien entre les deux ne se fit pas cordialement mais par le rapport de force. Cela n'empêcha pas le MIR de garder des espaces de discussion ouverts avec l'UP et de collaborer occasionnellement. Et s'il décida bien de faire une trêve dans ses actions de propagande armée, celui-ci imposa une pression constante sur l'UP par l'action : interventions dans les usines, occupations de terres, construction de quartiers autoorganisés, ainsi que par ses discours appelant à la confrontation avec la bourgeoisie. On est loin de l'attitude flatteuse d'une bonne partie des ex-révolutionnaires envers LFI que nous voyons aujourd'hui.
Il faut dire que le MIR ne cherchait pas à se faire une place au sein de l'UP pour en briguer une ou deux places de députés. Ils pensaient sincèrement, et à raison, étant donné la suite, que le socialisme ne pouvait arriver sans une confrontation armée et violente avec la classe économique. Et que si les socialistes ne prenaient pas l'initiative, la bourgeoisie le ferait si ses intérêts étaient trop sérieusement menacés. Pour cette raison, il pressa l'UP, aux côtés de nombreuses autres forces révolutionnaires, de profiter de sa position pour « armer les pouvoirs populaires ».
A l'inverse, l'UP voyait d'un œil inquiet le risque de débordement de cette floraison de pouvoirs populaires que le processus de 70-73 avait vu naître (cordones industriales, commandos communales, occupations de terres mapuche et paysannes dans le sud et de terrains vagues dans les villes, etc.). Comme bien d'autres militants de la gauche réformiste ou autoritaire avant et après eux, ils eurent peur de se faire dépasser par le pouvoir du peuple et tentèrent de l'endiguer pour garder le contrôle plutôt que d'aider à son déploiement.
Lorsque le coup d'État de Pinochet, avec l'aide la CIA, arriva en 1973, le MIR, au côté de militants d'autres tendances, entra immédiatement en résistance en utilisant les réseaux construits au préalable. Allende, qui n'avait toujours armé personne (malgré un premier coup d'État raté quelques mois avant) fit le choix du suicide plutôt que d'envoyer des consignes de contre-offensive. Le reste du mouvement révolutionnaire chilien ayant confié une bonne partie de sa force et de se son autonomie entre les mains du président, fut incapable d'avoir une réponse collective et tous se firent écraser les uns après les autres malgré un niveau d'organisation et de conscience rarement égalé [17].
Construire notre propre force
L'histoire de la « révolution démocratique » au Chili nous rappelle le risque que contient le fait de remettre les clefs de sa force et de son autonomie à un parti institutionnel [18] aussi bien intentionné soit-il.
Cela nous rappelle aussi que pour être en mesure de « discuter », de mettre la pression sur les réformistes puis de s'opposer à la bourgeoisie dans les moments fatidiques, il nous faut construire une force d'appel et de mobilisation puissante et commune (au moins occasionnellement). Afin de faire des pouvoirs populaires en germe des interlocuteurs crédibles et solides et non pas des figurants se faisant absorber les uns après les autres par n'importe quelle force mieux organisée. C'est ce que sont parvenus à faire, par exemple, les comités de résistance au Soudan en se constituant en coordination à même de s'opposer aux récupérations de la gauche institutionnelle. Et surtout de proposer leur propre stratégie et vision concernant les suites de la révolution. C'est aussi ce que tenta, sans succès, l'assemblée des assemblées pendant les Gilets jaunes.
En somme, ces exemples nous montrent la nécessité de construire une force révolutionnaire qui sera capable de discuter avec LFI si cela s'avérait nécessaire, mais aussi de s'y opposer. L'objectif, est bien que le mouvement réel se constitue en force autonome et par le rapport de force oblige LFI à se mettre au service du mouvement et non l'inverse. C'est à nous-même de construire cette force.
Pour résumer, nous pouvons dire que le rôle des révolutionnaires dans une période comme celle-ci est, certes, de regarder de près les élections car quelques surprises pourraient s'y jouer, mais de ne pas y consacrer toute leur énergie : ni en s'opposant, ni en militant pour la victoire de LFI. Si LFI fait bien son travail, alors essayons de bien faire le nôtre.
Quel que soit le résultat - si Mélenchon est élu et ne respecte pas ses promesses ; si Mélenchon respecte ses promesses et qu'il est confronté à l'opposition des institutions internationales ; si Le Pen est élu ; si un candidat de l'establishment est à nouveau élu — ce ne sera pas la « guérilla discursive » à l'Assemblée nationale qui pèsera dans la situation. Ce sera le rapport de force entre d'un côté la rue, les révolutionnaires, le mouvement réel qui s'insurge et de l'autre, la classe politique, la bourgeoisie et leurs chiens de garde (les médias et la police).
Dans tous les cas, ceux et celles qui pourront faire la différence, c'est nous.
Nous, qui lutterons contre les fascistes dans la rue. Nous, qui défilerons devant les bureaux de patrons pour leur faire comprendre qu'augmenter les salaires est un « moindre mal » pour eux. Nous qui tiendrons les cantines et les champs pour alimenter l'auto-organisation en cas de pénurie ou de manque. Nous qui sommes les seuls à pouvoir rendre possible une véritable « rupture » profonde et non pas un changement cosmétique négocié au sein de la classe politique afin de préserver l'État et la bourgeoisie.
« Avec les bons yeux qui regardent aux bons endroits au bon moment, vous pouvez peut-être voir l'ombre sinistre de l'avenir éclatée par des éclairs de lumière d'un autre monde. »
Phil A. Neel - Théorie du Parti [19]
L'immense réussite de la première Internationale ne fut pas tant d'organiser des grèves immenses, de réussir des révolutions de masse ni même de lever des millions de francs pour soutenir telle ou telle lutte. Non, la force de l'Internationale fut l'exploit de donner au mouvement réel les moyens de se voir comme appartenant à un mouvement commun en pleine expansion.
Grâce à la liaison entre noyaux de partisans, la stimulation de débats transnationaux sur la révolution, la construction d'une entraide matérielle entre ouvriers et syndicats, le soutien aux grèves et aux luttes et enfin la construction d'une menace (surestimée et fantasmée) ciblée par la presse, l'AIT a permis de faire sortir de son état de masse informe, fragmentée et surtout en concurrence, ce que l'on appellera ensuite « le mouvement ouvrier ».
C'est-à-dire, non pas un parti central et son avant-garde éclairée, mais plutôt une multitude d'entités, d'organisations, de luttes, d'autonomies ouvrières, de partisans appartenant à un même combat pour le socialisme (et ses différentes déclinaisons : communisme, anarchisme, mutualisme, etc.). Voilà l'immense réalisation de l'Internationale. Et son point d'honneur fut que ce mouvement survécu totalement à sa disparition, la faisant entrer dans le panthéon des quelques organisations véritablement révolutionnaires de l'histoire.
Cette réussite, dans une époque, qui par certains aspects, ressemble à la nôtre [20], doit nous guider. Ne pas chercher tant à « conscientiser les masses » ou « diriger la révolte » mais avant tout, à lui permettre de se voir elle-même, de prendre conscience de sa force et de son nombre, d'aider à tisser ses parties séparées contre la mise en concurrence de ses intérêts.
Peut-être alors, la tâche prioritaire qui nous incombe commence ici ; à se regarder un peu plus attentivement que ce que l'on a fait ces derniers temps, afin de voir ce qu'a réellement donné l'accumulation des mouvements de la dernière décennie.
Se décentrer pour se voir
De retour après avoir passé quelque temps loin des espaces militants français et après voyage destiné à rencontrer lieux et groupes locaux aux quatre coins de la France, j'avais été très surpris de découvrir le contraste entre le nombre assez considérable de ces derniers et le niveau de pessimisme et de manque de perspective qui y régnait. Partout, on se sentait écrasé par l'état du monde et ses guerres, ou bien par la crise climatique et la montée du fascisme. Ces menaces, mises en vis-à-vis avec le manque de perspectives révolutionnaires et d'issues politiques de nos mouvements, poussaient au ralliement à LFI. Ce sentiment, que je ne partageais pas vraiment, me fit conclure à la nécessité de se décentrer.
Géographiquement d'abord. Et ainsi voir que le monde continue à se soulever. Le flot d'insurrections (Serbie, Madagascar, Maroc, Albanie, etc.) et même de révolutions partiellement victorieuses (Népal, Bangladesh, Madagascar, etc.) ne s'est pas tari et se retrouve menée par une nouvelle génération qui entend bien connaître elle aussi l'expérience des soulèvements. Cela devrait nous donner de la force et nous encourager à participer au début de la révolte actuelle corps et âme et à préparer les prochaines à venir.
Un décentrement géographique, qui paradoxalement aidait aussi à prendre conscience de notre situation : des moyens que nous avons, des possibilités politiques en termes de liberté d'action, de moyens matériels nous permettant de nous organiser, d'une surveillance pas encore toute-puissante et enfin de la vivacité des luttes et de la récurrence des mouvements de masses.
Mais, décentrement temporel aussi : on le sait, les autonomes et une partie des révolutionnaires rodés aux insurrections n'aiment pas les moments d'accalmie en France. Le moment du mouvement social, ou de révolte signifie souvent excitation, enthousiasme, intensité où l'on pense que tout est possible (jusqu'à la révolution). Les temps qui s'intercalent entre deux moments de ce type sont souvent des moments plus laborieux, moins gratifiants, synonymes facilement d'isolement ou de sentiment de faiblesse, de perte de sens provoquant généralement son lot de retrait, de dépression, et de résignation. Quand l'agitation manque, cela laisse un sentiment de vide ou de défaite que beaucoup ont du mal à traverser.
Dans un tel moment : une partie de ceux et celles qui s'étaient soulevés, confie, tout simplement leur force à des partis politiques qui semblent plus à même de donner des « débouchés politiques » à leur colère [21]. Et l'autre partie, par réflexes activistes et gauchistes [22], passent d'une action, d'une cause ou d'une campagne à une autre. À la recherche, non pas forcément d'un effet réel, mais de l'intensité pour continuer à donner un sens à sa vie par la lutte [23].
Pourtant, les moments d'accalmie ne sont pas forcément négatifs pour un mouvement révolutionnaire en germe. Car ce sont aussi des occasions pour retrouver son souffle et donc du calme, du recul, du temps. Des occasions pour penser, faire le bilan, apprendre de tout ça, imaginer et construire la suite.
Pour cela, il nous faut accepter qu'aucun moment insurrectionnel ne peut amener à lui seul la révolution profonde [24]. Et même s'il faut « toujours être préparé à une bonne surprise » comme le dit un camarade, les moments d'intensité ne durent pas éternellement et le retour au calme suit toujours, d'une manière ou d'une autre.
La construction et la croissance d'un mouvement révolutionnaire est un processus lent et laborieux qui connaît ses périodes de flux et de reflux. « Habramarea » disent les féministes en Uruguay. Il y aura des marées. Garder cela à l'esprit ces dernières années, plutôt que de cultiver l'esprit défaitiste aurait permid plusieurs d'entre nous d'un peu mieux se préparer [25] à l'inévitable retour du mouvement réel auquel nous assistons actuellement.
Un des premiers défis pour se constituer effectivement comme mouvement révolutionnaire est d'être capable de se maintenir dans le temps, même avec un rythme réduit, entre les phases d'intensités qu'elles soient des « victoires » [26] ou des « défaites ». Pour construire et solidifier en continu. Et ce quel que soit le niveau de la mer.
Ce que nous avons bâti
Mais alors où en sommes-nous ? Car si nous avons connu des défaites sur le plan institutionnel (dont il ne faut pas minimiser les conséquences sur les plans matériels et moral) nous ne pouvons pas réduire notre bilan à ce constat. Car l'augmentation de la puissance d'un mouvement révolutionnaire est une question de forces matérielles, de lucidité stratégique, et de solidité organisationnelle [27].
Si l'on se met d'accord sur ce point, les critiques sévères faites régulièrement au « mouvement autonome » ces dernières années (y compris en interne) contiennent leur part de vérité bien sûr, mais ratent aussi souvent le tableau complet. Pour que cela ne soit pas notre cas, commençons donc par jeter un regard d'ensemble et proposons une estimation de ce qui a été construit pendant cette période et ce qu'il en reste :
- Des lieux : on peut estimer à presque 500 lieux amis en milieux ruraux et urbains : centres sociaux autogérés, squats politiques ou d'habitations, lieux culturels, maisons du peuple et de lutte, ateliers partagés, fermes et communes rurales, coopératives, écolieux radicaux, ZAD et lieux issus de luttes territoriales, habitats collectifs militants, librairies, et tiers-lieux radicalisés.
- Des capacités alimentaires : plusieurs centaines de cantines collectives, solidaires, autogérées, des réseaux de ravitaillement des luttes, des collectifs de récup alimentaires, des marchés rouges (gratuits) et plus d'une centaine de fermes collectives.
— Des moyens financiers inédits : fonds de dotation, caisses de soutien, mutuelles autonomes, soutien de fondations radicales.
— Une centaine de médias, journaux, radios et pages sur les réseaux sociaux dont les principaux sont des médias aux larges audiences qui totalisent ensemble des millions de vues chaque mois.
— Des centaines de collectifs et organisations de luttes locales, de soin, d'éducation populaire, d'entraide.
— Des moyens anti-répression, des avocats, des legal teams, des réseaux de soutien aux familles.
— Une dizaine de maisons d'éditions indépendantes imprimant des dizaines de milliers de livres cumulés chaque année.
— Des réseaux ou maisons d'accueil et d'entraide aux exilés, des bateaux de sauvetages en mer, des associations de soutiens administratifs et matériels.
— Des capacités organisationnelles et de mobilisation de plus en plus impressionnantes, comme la capacité de lever une flotte entière pour se rendre à Gaza en quelques mois, des mobilisations à l'échelle de la planète pour construire une entraide effective, des mobilisations autonomes de masse pour soutenir des luttes locales, l'organisation de festivals ou rencontres rassemblant des milliers de personnes.
— Des réseaux et des organisations issus des causes écologistes, internationalistes, antifascistes, antiracistes et autonomes de plus en plus structurés et expérimentés avec des connexions transnationales puissantes et de plus en plus nombreuses. Mais aussi une culture commune de l'organisation collective permettant de très rapidement aboutir à des larges coordinations.
Combien de personnes composent ces différents espaces à l'échelle du territoire ? Il est ici beaucoup plus difficile de proposer un chiffre en dehors des moments de soulèvement. Quelques dizaines de milliers de personnes qui s'organisent régulièrement. Quelques centaines de milliers à participer ponctuellement à ce type d'espace. Et combien de sympathisants Quelques millions, espérons-le.
Cette liste donne une photographie du type d'outils, de capacités et de ressources que nous avons aujourd'hui en France. Bien sûr, ces nombreux acquis sont continuellement menacés, attaqués et fragilisés par les pouvoirs en place et les embrouilles internes. Néanmoins, pour toute personne qui a connu cette évolution, il est difficile de dire que nous sommes à l'heure actuelle moins équipés qu'il y a dix ans par exemple.
Bien sûr, une liste ne permet pas de saisir toute la complexité que cet écosystème représente. Cet espace n'est pas cohérent, il existe de nombreux désaccords ou divergences de stratégies et de tactiques et une grande difficulté à se coordonner autour d'une ligne politique claire.
De plus, il faut bien rappeler que toutes ces forces quand elles ne cherchent pas à contribuer à quelque chose qui les dépasse, à participer activement à un mouvement révolutionnaire transversal, risquent d'être cantonnées a de l'alternativisme ou de l'activisme. La construction des pouvoirs populaires, au contraire, implique une dimension offensive, ainsi qu'une volonté de déploiement.
Alors oui, ce n'est pas encore assez, ce sont des outils et pratiques qui ne sont pas encore suffisamment répandus au sein de certains fragments de la population, ils ne sont peut-être pas suffisamment liés entre eux et surtout, il ne se pensent pas encore comme tels et ne partagent pas nécessairement une lecture commune de la situation. Mais malgré tout, combinés à tous ces moments de révoltes ou de mouvements de masses qui se succèdent dans le pays depuis plus de 10 ans, on a du mal à se dire autre chose que « voilà une bonne base pour construire un mouvement révolutionnaire. »
« La tâche de notre génération n'est pas encore achevée »
En plus de tous ces aspects, il existe quelque chose d'autre qu'on ne peut ni voir ni toucher mais qui est tout aussi crucial. Il existe des centaines de milliers de personnes (des millions à l'échelle du monde) qui ont vécu un soulèvement. Celles-ci ont gardé une flamme et surtout ils ont appris des choses. Appris la vie collective, des techniques de rue, des moyens de cuisiner pour 1000 personnes, les difficultés de s'organiser, de tenir des barricades, comment se protéger numériquement, de prendre soin des blessés, etc. Des gens aussi, qui ont gardé des solidarités, des amitiés, des amours.
L'histoire est faite de soulèvements qui se répètent des années, parfois des décennies plus tard avec un niveau d'intelligence populaire décuplé. Du fait des partisans qui ont appris, se sont mieux préparés et ont réussi à trouver les bons gestes et formes pour y intervenir et dépasser leurs propres limites ou celles de leurs aînés. Mais les expériences ne sont pas automatiquement cumulatives. Quand les révoltes reviennent, il est aussi possible qu'elles conduisent presque exactement aux mêmes erreurs (et en commettent de nouvelles) sans même savoir qu'elles ont été commises par d'autres dix ans plus tôt.
C'est bien là que nous devons intervenir et que le rôle de la génération politique des années 2010 est crucial. « La tâche de notre génération n'est pas encore achevée » disait un camarade à raison. Pour participer aux prochains soulèvements et y injecter son expérience mais aussi transmettre pour la suite. Le défi pour nous est de ne pas prétendre que nous avons réponse à tout, ou être cynique bien évidemment. Construire des cadres et des approches permettant de se nourrir mutuellement entre générations politiques - voilà un de nos nombreux chantiers.
Mais pour cela, encore faut-il savoir que garder de tout ça ? Comment chercher des pistes de dépassement aux impasses et obstacles rencontrés ?
Suite aux deux précédents volets, il m'a souvent été demandé si je pensais ou souhaitais un retour du mouvement autonome tel qu'il avait existé entre 2015 et 2020 ? La réponse est non. Le mouvement autonome tel que nous l'avons connu a fait son heure. Il a été « destitué » comme dirait un camarade, car une bonne partie de ses pratiques de prédilection (manifestations sauvages, occupation, groupes affinitaires, pratique de l'émeute, etc.) se sont répandues au sein des soulèvements du monde entier. Et le désir de rupture est devenu de l'ordre du sens commun. Et s'il a contribué à sa manière au retour du mouvement révolutionnaire, il a accompli sa tâche pourrait-on dire.
Néanmoins, plus qu'un mouvement que l'on voudrait ressusciter, il convient de retenir ce qui fait la force de l'idée d'autonomie : le développement d'un combat passe nécessairement par l'autonomie de ses combattant.es et la concordance autant que possible entre théorie et pratique. C'est comme ça historiquement que le mouvement ouvrier s'est constitué, en développement, ce que l'on nommait alors « l'autonomie de classe » ; soit en créant ses propres institutions révolutionnaires (mutuelle, syndicats, internationale, parti, bourses du travail etc.) à même de répondre aux besoins de la vie et de la lutte en dépendant le moins possible de ses adversaires ou rivaux et ainsi renforcer sa force et sa cohésion interne.
Pour pouvoir exister, le mouvement révolutionnaire doit se doter des moyens de son autonomie matérielle comme politique : espaces d'élaboration, de décisions et de discussions tactiques, ses propres capacités de mobilisation, ses propres relais, des ressources de production et de reproduction de sa force, son propre agenda et enfin et surtout : la construction, sur le temps long, d'une stratégie et d'un projet révolutionnaire.
Les formes de notre force
Mais alors comment donner corps aux idées et aux forces fragmentées afin qu'elles deviennent un véritable mouvement révolutionnaire ?
Aux quatre coins de la planète, les réflexions autour de la question organisationnelle se sont amplifiées à partir des expériences passées et actuelles. Des tentatives pertinentes sont en cours pour tenter de dépasser certaines limites. Croisant nouvelles formes d'organisations, capacité de mobilisation de masse ou depuis celles-ci, efficacité, construction de stratégie hors des mouvements d'intensités : l'autonomie organisée fut l'une d'entre elles pour le début du siècle (appelisme et ses suites), les Soulèvement de la terre ou la Coordinadora 8M au Chili sont d'autres exemples à regarder de près, tout comme les social centers movement au Kenya, Les Peuples Veulent ou les nouveaux réseaux apoistes à l'échelle transnationale.
Pour ne pas rejouer certains débats du XXe siècle, disons d'emblée qu'il n'existe pas LA bonne forme organisationnelle. Nous sommes à peu près convaincus qu'il faudrait au contraire trouver des assemblages qui correspondent aux nombreuses caractéristiques de chaque situation que nous rencontrons. Avec toujours comme fin visée, non pas le renforcement de l'organisation mais le renforcement du mouvement.
Et pour faire exister un début de mouvement révolutionnaire en France nous devons chercher des architectures qui nous permettent de lutter contre la fragmentation et la dispersion. Il nous manque tout d'abord des espaces de discussion, d'élaboration de stratégies et d'articulations. Sans pour autant trancher définitivement entre eux, il nous semble que trois chemins s'offrent à nous actuellement pour envisager l'étape suivante :
La première serait de réunir un certain nombre de partisans issus des luttes des dix dernières années avec une expériences de l'organisations collective afin de tenter de construire un socle théorique et stratégique (en quelques points par exemple) à même de servir de base à une organisation révolutionnaire commune rassemblant plusieurs combats pour le moment trop indépendants les uns des autres. Les choix et types d'interventions seraient alors élaborés à partir des objectifs qu'elles se donnent et devrait surement aller vers des formes relativement centralisées. En somme, une forme mise à jour du parti.
La seconde option, plus souple idéologiquement et structurellement pourrait ressembler à un réseau ou une plateforme à même de fédérer et coordonner les différentes expériences, collectifs, individus issus des luttes récentes. Elle mènerait sûrement à plus de décentralisation et une autonomie forte des différentes composantes.
Si des expériences de ce type ont déjà été menées ces deux dernier decennies (et avec un certain succès) au sein d'espace circonscrits (coordination de lieux autonomes ; coordination féministe ; assemblée des quartiers, Soulèvements de la Terre pour les luttes écologiques, etc.), une étape supplémentaire (et difficile) serait premièrement d'assembler des entités de différentes luttes au sein d'un même espace pour construire une base transversale. Et deuxièmement de le faire, non pas à partir d'un cadre idéologique prédéfini (troskysme ou anarchisme) mais depuis une base politique commune construite à partir de différentes traditions de ses composantes et ouverte à la nouveauté de notre époque.
La dernière option (qui n'est pas exclusive) et qui nous semble être surement la plus adaptée au moment politique dans lequel nous nous trouvons correspond à une forme hybride et originale : le camp révolutionnaire. Le nom et la théorisation de cet espace nous vient du Québec :
« Il nous faut des espaces pour construire des plans [...] Le camp révolutionnaire représente pour nous le lieu non seulement d'un partage d'idées, mais de la prise de parti active pour la révolution. Il doit servir d'espace de discussion, d'élaboration stratégique et d'organisation entre différents groupes. [...] L'intérêt d'un espace tel que le camp est d'abord de remédier au caractère diffus et isolé des forces révolutionnaires. Dans une situation donnée, la coordination au sein du camp nous amène à penser des interventions plus puissantes, autant sur le plan tactique qu'au niveau du discours. Éviter de multiplier les appels et la confusion. Si nécessaire, penser les désaccords sur des bases politiques et stratégiques, et non pas sur des malentendus ou des embrouilles interpersonnelles. Hors mouvement, alors que les forces tendent à se replier sur elles-mêmes, le camp établit un espace où l'échange permet de tenir dans le temps. [..]
Les décisions qui y sont prises reposent sur la possibilité d'accords et d'initiatives transversales aux forces qui le composent [...] Bien que le camp ne nécessite pas que tous ceux qui y appartiennent aient les mêmes priorités, il présuppose néanmoins un critère et une orientation de base, qui sont de poser et de faire exister la question de la révolution.[..] Pour les forces qui appartiennent au camp, l'activité politique doit s'inscrire dans une stratégie qui peut s'expliciter [...] La révolution implique un bouleversement de l'ordre établi et des manières de vivre par les foules insurgées. Participeront au camp révolutionnaire tous ceux et celles qui œuvrent d'arrache-pied à l'avènement de ce bouleversement et décident de s'organiser sur cette base. » [28]
Si de nombreuses modalités restent à discuter (rythmes, critères d'appartenance, formes des discussions, etc.) nous pensons qu'un espace révolutionnaire de ce type serait à même de poser un jalon à notre portée et en même temps répondre à un manque cruel. L'originalité de cette proposition est qu'elle ne prévoit pas de faire entrer tout le monde au sein d'un même parti ni de redoubler les tentatives de coordination déjà là sous la forme d'un réseau. Mais plutôt, dans un premier temps, de faire se rencontrer (plus ou moins régulièrement) des « noyaux révolutionnaires » au sein d'un espace commun afin de :
1 : Expliciter les stratégies et les désaccords
2 : Y penser des occasions d'articulations, d'interventions ou d'élaboration de plans communs augmentant nos capacités de construction de rapport de force (y compris avec des forces de gauche)
3 : Contribuer à renforcer une culture commune notamment de la discussion stratégique, mais aussi du conflit politique explicité
Quelle que soit l'option que nous choisissons entre celles-ci ou d'autres que nous n'avons pas présenté, l'importance d'un organe de liaison contribuant à faire exister et se penser le mouvement révolutionnaire devient urgent.
Car ni l'intellectuel des médias sans force réelle, ni le syndicat de masse qui n'a d'autre objectif que d'emporter des victoires immédiates et partielles, ni le groupe affinitaire qui améliore son quotidien sans rencontrer l'autre, n'ont les moyens de peser dans les situations que nous rencontrons.
Le contexte actuel de déshérence des révolutionnaires organisés, donne une place centrale à toute une ribambelle d'influenceurs, intellectuels ou encore de plateformes en ligne se fantasmant comme de nouvelles avant-gardes [29].
Aussi important puisse être le combat culturel et pour les idées, le centre de gravité d'une politique révolutionnaire ne peut être la production de discours. Cela reste avant tout la construction d'une force réelle dont les trois piliers sont : capacités organisationnelles, force matérielle et moyens d'interventions. Et si l'élaboration théorique et stratégique et sa diffusion est bien entendu indispensable pour nourrir et accompagner cette force réelle en construction, quand c'est le discours qui guide le mouvement et non pas l'inverse alors c'est le signe d'une période politique moribonde favorable aux charlatans.
Nous l'avons répété à plusieurs reprises, depuis une dizaine d'années, les révoltes de plus ou moins grande ampleur se succèdent en France. Quartiers populaires, agriculteurs, Gilets jaunes, Kanaky et maintenant la jeunesse.
Avec l'absence de réponses des gouvernements successifs, tout continue de s'aggraver, économiquement, politiquement : la colère s'intensifie et la possibilité de nouvelles explosions est toujours plus grande. Cette situation fait certainement de la France (aux côtés des États-Unis) un des pays les plus volcanique d'Occident. En révolutionnaire il faut donc, s'éloigner du défaitisme fataliste ou du pragmatisme utopique et redevenir un minimum réaliste :
1 : les insurrections reviennent toujours et de plus en plus souvent.
2 : Si on ne s'y prépare pas sérieusement, elles risquent de se transformer encore en occasions ratées et à se succéder les unes après les autres, sans réellement ébranler le régime.
Nous l'écrivons depuis quelque temps, il paraissait de plus en plus évident qu'une révolte majeure de la jeunesse était en train d'incuber. Le reste du monde connaissait depuis quelques années les soulèvements de la Gen Z même en France : révolte de la jeunesse de banlieue pour Nahel, fêtes et affrontements lors des victoires en ligue des champions de PSG et les dernières fêtes de la musique. Dans chacun de ces cas, nous avons pu voir une jeunesse des périphéries, majoritairement racisé.e, de plus en plus encline à pénétrer les centres des grandes villes pour y affirmer en acte sa dignité, sa joie et sa colère.
L'appel du 10 septembre 2025 à tout bloquer avait aussi constitué un signal intéressant, notamment par la présence importante de jeunes dans les cortèges et par l'apparition de formes de manifestations spontanées pratiquement uniquement composées de lycéen.nes et étudiant.es. Pour une partie d'entre eux, il s'agissait des premières expériences concrètes de manifestations sauvages, de confrontations avec l'ordre établi et surtout, de la découverte de la force collective que peut produire une mobilisation. Le problème n'était donc pas tant l'absence de colère et d'énergie mais plutôt l'incapacité (logique) de prolonger le mouvement au-delà de ce jour, empêchant à toute cette génération de connaître son premier mouvement (partie remise).
À l'heure où nous terminons ce texte, il n'est plus question d'anticipation mais de l'actualité la plus chaude et depuis une semaine, plusieurs centaines de lycées et dizaines d'universités du pays sont bloqués. Le 17 octobre en ligne de mire. Nous assistons à ce qui ressemble de plus en plus à un soulèvement beau et drôle à la fois, lancé depuis la périphérie des grandes villes, de la jeunesse déterminée. Sans surprise et beaucoup moins amusant, celui-ci est attaqué de façon brutale et inhumaine par l'État et sa police. 5000 arrestations en dix jours, des lycéen.nes éborgné.es, mutilé.es et un racisme totalement décomplexé qui continue de prouver que dans ce pays les enfants non-blancs ne sont pas vraiment des enfants.
Mettant bien en lumière deux mouvements contradictoires qui se développent simultanément et qui entrent de plus en plus directement en collision préparant une situation explosive. Des regards attentifs ont vu ces dernières années que nous n'assistions pas simplement à la montée du suprémacisme blanc et d'une extrême droite de plus en plus décomplexée. Mais aussi que de l'autre côté, les populations visées par ces discours semblaient de moins en moins disposées à accepter l'invisibilisation et la place subalterne qui leur était assignée. Occupant de plus en plus fréquemment les centres-villes lors des révoltes [30] comme des fêtes populaires, prenant la parole, investissant les espaces culturels et politiques et accédant progressivement à des positions institutionnelles affirmant et assumant de plus en plus le fait d'être des « français » comme les autres (les drapeaux français et les marseillaises entonnées devant les lycées du 93 en sont sûrement les meilleurs exemples). Une prise de puissance, de confiance et de dignité de plus en plus menaçante pour l'ordre social à la française.
C'est aussi cette transformation que LFI avait cherché à traduire culturellement à travers le récit de la « nouvelle France ». Et surtout électoralement avec de plus en plus de candidats et d'élus dans ses rangs issus des quartiers populaires ou de l'immigration. S'il y a des motifs de s'en réjouir car cela participe à la prise du centre par les marges, il faut aussi se rappeler des récupérations de gauche du vote et des militants des quartiers populaires (essentiellement par le biais de la marche des beurs, de SOS racisme et du PS).
Reste alors la question centrale, pour ceux qui pensent que défendre de simples changements de gouvernement ou de réformes ne permet pas à terme de s'attaquer aux racines de la structure raciste et coloniale de ce pays, quelles perspectives et conséquences donner à cette recomposition politique et culturelle depuis un point de vue révolutionnaire ?
La révolte en cours est un élément de réponse éloquent. Dans un moment comme celui-ci, le rôle de notre génération politique et de tous ceux et celles qui ont participé aux précédents soulèvements est important. Afin de proposer une voie entre d'une part un mouvement social classique, souvent capté et endigué par les forces syndicales et politiques (LFI a déjà commencé à produire dix mesures sensées résumer le mouvement) ; et d'autre part le caractère éphémère de quelques belles journées de révolte.
Il me semble alors que nous ne pouvons pas nous limiter à « soutenir » le mouvement, encore moins à participer au mouvement social que nous promettent les syndicats. Et qu'enfin il nous faut autre chose que ce que propose la tradition autonome, soit la tentative de déborder le cadrage de ces derniers.
Notre tâche alors est peut-être de trouver le moyen d'étendre la révolte à d'autres espaces, secteurs et générations (nos quartiers et villages, nos lieux de travails, etc.) tenter d'ouvrir d'autres brèches afin de desserrer la pression qui pèse sur la jeunesse. Et de plus, s'appuyer sur tout ce que nous avons construit et appris, proposer des outils mais aussi des formes d'auto-organisation, des techniques d'offensivité et des horizons qui dépassent la réforme de l'enseignement national. Comme l'abolition de la police ou la chute du régime tout simplement. C'est-à-dire, contribuer à défendre des perspectives qui ne se limitent pas à la signature de quelques accords à Matignon qui seront suivis par la demande du retour au calme en attendant l'hypothétique élection de Mélenchon.
La révolution qui vient
« Un de ces moments aveuglants où la perspective de la justice apparaît pendant une seconde fugace. [Depuis] nous ne pouvons défaire la lumière que nous avons vue. En conséquence, cette défaite est en soi un réveil. »
Phil A. Neel – Théorie du parti
Le vendredi 30 novembre 2018, je suis revenu en catastrophe à la capitale après avoir passé presque trois semaines à tenir puis sillonner différents ronds-points non loin de Valence, de Marseille, de Vendée, dans le Limousin. Après avoir vu des dizaines de blocages, des milliers de Gilets jaunes aux fenêtres des maisons, des immeubles, des voitures ; des dizaines de radars défoncés, des péages ouverts, etc. J'ai compris l'ampleur de la colère, de l'intelligence populaire, des contradictions, de la puissance et du désir révolutionnaire en circulation et j'allais être changé à vie.
Revenant à Paris où le calme ambiant, hors des samedis de manifestations, était vraiment déroutant, j'y retrouvais un groupe élargi de camarades avec qui j'étais plus ou moins habitué à m'organiser. Ce soir-là, ils étaient en train de débattre de s'il fallait ou non participer au soulèvement. Perdant légèrement mon calme et m'appuyant sur ce que j'avais vu et entendu depuis trois semaines, je disais seulement : « demain, il va y avoir une insurrection. » Si une partie de mon groupe de l'époque partageait ce constat, une autre partie me renvoyait à mon enthousiasme, à mon manque de lucidité à ma foi.
Le lendemain nous étions le 1er décembre 2018 et une insurrection populaire avait lieu au cœur de Paris et aux quatre coins de la France. Les beaux quartiers de Paris à Bordeaux étaient ravagés, l'hélicoptère de Macron était prêt à décoller voyant les foules se rapprocher de l'Elysée.
La bourgeoisie fuyait Paris de « peur à un moment d'avoir leurs têtes sur des piques. » [31] ; des dirigeants d'entreprise suppliaient le président du MEDEF « de tout lâcher parce que sinon… » ; et certaines élites confessaient : « La peur. Pas celle de perdre un scrutin [...] Plutôt celle de l'insurrection, de la révolte, de la destitution. »
Le directeur de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne, eut ces mots pour résumer ce 1er décembre 2018 : « Pour la première fois de ma vie, j'ai compris que la République, les institutions [...] pouvaient tomber du jour au lendemain. ».
Nous avons eu le temps pendant des années de penser et repenser ce moment avec de nombreux camarades et au sein de bien des groupes. Notre constat est souvent commun : une occasion historique s'est offerte à nous. Et nous avons raté le coche.
Si, ce jour-là, notre petit groupe, retrouvant d'autres camarades sur le chemin, fut capable de mener un cortège composite -prolétaires blancs et non-blancs venus de toute la France, jeunes de quartiers populaires, militants autonomes, gauchistes parisiens - de milliers de personnes d'avancer vers certains lieux symboliques de la capitale et mettre en déroute chaque voiture de police rencontrée sur notre chemin, nous n'avions en soi aucun plan et nous l'avons payé.
S'il est impossible de dire ce qu'aurait pu ouvrir un geste plus fort de notre part telle qu'une occupation d'un lieu de pouvoir, une assemblée nationale en flamme ou bien un périphérique bloqué en des dizaines de points, nous pouvons nous accorder que si les 7000 black blocs du 14 juin 2016 (pic de la loi travail) ou les milliers de grévistes les plus déterminés de certains mouvements par exemple, s'étaient joints, organisés et préparés au soulèvement, nous aurions eu d'autres résultats.
Ce moment ne doit pas seulement parler à nos cœurs et à nos tripes mais aussi à notre tête. Il ne doit pas rester un moment de nostalgie, mais nous rappeler que l'inattendu peut toujours se produire. Et que si nous nous disons révolutionnaires, alors il faut croire que la révolution peut venir. Vraiment. Mais que pour cela il faut aussi la pousser un petit peu. C'est-à-dire avoir construit des plans qui préparent ce type de moments mais adaptables face au bouleversement que provoquent ces mouvements. Pour, la prochaine fois, ne pas rater l'occasion quand elle se présente.
Nous avons connu en cinq ans quatre révoltes contre l'État français. Trois mouvements de masse. Allumé par la jeunesse des marges, un nouveau est peut-être en train de s'ajouter au moment où nous écrivons ces lignes.
La plupart des segments de la société sont bouillants et enragés. Jamais le mot révolution n'a été autant en circulation. La bourgeoisie est divisée entre une tendance libérale qui veut maintenir le statu quo et une autre réactionnaire qui veut se protéger derrière le fascisme. Aucune victoire électorale de l'extrême droite comme de la gauche ne pourra réellement éteindre le feu qui couve. Les contradictions du capitalisme, du patriarcat et du racisme sont trop profondes.
La France vit donc peut être un contexte pré-révolutionnaire. Nous savons que cette affirmation peut faire sourire, pourtant nous nous rappelons que quand certains écrivaient « l'insurrection qui vient » cela faisait aussi sourire. Pourtant elles sont venues, dans le monde entier comme en France.
L'histoire est faite de secousses insurrectionnelles qui connaissent 1, 2, 3 répliques (parfois sur 100 ans !) avant d'aboutir, quelques fois, à un changement profond, à cette rupture par insistance. Peu importe si les répliques arrivent le 17 octobre, dans 5 ou 20 ans, nous devrons répondre présent. Et cette fois-ci l'objectif ne doit pas être juste de brûler le Fouquets.
Mais la chute du régime. Et l'ouverture de tous les possibles.
Un grand merci, une nouvelle fois à R. pour ses conseils, son exigence et son intelligence. Sans elle cette série de texte n'aurait tout simplement pas vu le jour aussi car beaucoup d'idées qui y sont développées ont été co-construites. Merci à L. pour son aide et son soutien et enfin à ma maman. Je remercie enfin les lecteur.rices des derniers volets dont les mots, les commentaires exigeants et les encouragements m'ont aidé dans l'écriture.
à tous et toutes, rendez vous samedi 17 octobre prochain (au plus tard).
Lucas Amilcar
lucas_amilcar at riseup.net
[1] NDLR : Fort heureusement, les configurations militantes ne coïncident pas toujours, voir jamais, avec le mouvement réel.
[2] Arya Meroni, C'est la loose finale, les textes de Phil A. Neel, les nombreuses publications du média Illwill, le manifeste des Peuples Veulent « révolutions de notre temps » etc.
[3] On se contente d'aller aux mêmes fêtes, mêmes bars, avec les mêmes cercles d'amis, le même style vestimentaire, même avis environ sur tout mais finalement de moins en moins subversif du fait de sa faible participation à l'activité révolutionnaire et son manque de rencontre avec d'autres fragments du peuple.
[4] Ou à qualifier tout ce qui ressemble à de l'autonomie organisé de « appeliste »
[5] C'est donc ici l'inverse des tendances libertaires, qui considèrent qu'une recherche révolutionnaire consiste à construire par le bas des pouvoirs populaires, seuls légitimes à guider le mouvement révolutionnaire. C'est un rapport différent a ce que signifie « autoritaire » qui se dessine entre nous et les défenseurs de la 1re voie mentionnée plus haut. Nous pensons qu'il est important de différencier une vision qui s'appuient sur les théories révolutionnaires et les dynamiques micro-politiques inhérentes à tout espace organisationnel.
En effet, au sein du camp libertaire, comme cela est toujours arrivé au cours de l'histoire, des formes verticales et de leadership existent. Cela dit, il est aussi évident que des nombreux rapports de pouvoir préexistant dans la société existent dans nos groupes. La différence entre la 2ere et la 3e voie se situe dans la recherche de limitation des effets négatifs et coercitifs de ces rapports de pouvoir dans nos espaces politiques sans pour autant renier la stratégie. . Et ensuite dans la théorie de la révolution (citée plus haut) que nous tentons d'appliquer.
[6] C'est par exemple le mépris d'une grande partie de la gauche marxiste pour les révoltes de la dernière décennies car pas assez anticapitalistes ou anti-imperialistes »
[7] Citons par exemple Bruxelles panthère ou Ramon Grosfoguel qui signent la même tribune « décolonial » que les pires militants d'extrêmedroite.(https://www.counterpunch.org/2026/04/10/six-non-negotiable-terms-from-international-scholars-and-former-officials-from-30-countries-to-end-the-u-s-war-on-iran-amid-trumps-threat-of-war-crimes/) Ou encore Houria Bouteldja qui participe à un sommet « décolonial » sous l'égide de Esra Erdoğan Albayrak fille du président Erdogan et belle-sœur d'un des plus magnat de l'armement turc Selçuk Bayraktar.
[8] C'est une des raisons qui expliquent le ralliement large au projet kurde qui est un des rares mouvements actuellement à formuler explicitement un projet, une stratégie et qui de plus possède des moyens de les matérialiser.
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[9] Quels que soient les choix que nous faisons aujourd'hui, ils peuvent avoir un impact durable sur les orientations, les tendances et les suites du mouvement révolutionnaire de demain. Un peu comme nous héritons, parfois sans le savoir, de débats qui ont eu lieu il y a 150 ans au cœur de la première internationale ou alors au congrès d'Amiens, sur les suites à donner au mouvement révolutionnaire.
[10] Avançons un peu sur la définition que nous avons proposé dans la premier texte : nous appelons révolutionnaires, ceux qui posent la question de la révolution et surtout en ont fait une priorité de vie, en pensée comme en acte que cela soit pendant et/ou hors du moment de soulèvement. Avec le coût sur le plan matériel, affectif, relationnel, vital parfois, que cela comporte. Et avec le gain, notamment sur le plan existentiel, que cela nous offre.
[11] Rosa Luxembourg, Erik Olin Wright, le mouvement féministe argentin par le biais notamment de Veronica Gago, les propositions des mouvements abolitionniste qui font la différence entre une réforme positive et négative. L'une affaiblit le pouvoir de l'État et l'autre le renforçant : lire par exemple Brique par brique, mur par mur de Shaïn Morisse.
[12] La question de l'énergie et du temps est centrale dans la construction d'une stratégie. Il est tout simplement difficile de mener de front différentes approches en même temps : du travail local en même temps que des élections nationales ou encore la bataille médiatique en même temps que l'organisation sociale. Même dans le champ électoral une organisation telle que LFI a longtemps négligé les élections municipales pour prioriser d'autres échelles plus adéquates avec ses moyens.
[13] Par ailleurs, ils peuvent aider à préparer les changements institutionnels. Le cas de l'avortement en Argentine est parlant. Même quand la loi est passée, dans des dizaines d'hôpitaux les médecins refusaient tout simplement de les réaliser. C'est dans les espaces où les collectifs féministes étaient forts ou des médecins alliés étaient présents. Ou encore dans les espaces illégaux qui continuaient à exister après la légalisation.
[14] Par le biais de Podeamos, Syriza ou Frente Amplio.
[15] Dans certains cas, ils firent tout de même comprendre qu'en cas de vote, le choix le plus propice aux intérêts des travailleurs était « Allende ».
[16] Pour le MIR le pouvoir populaire désignait la construction, à partir des travailleurs et des secteurs populaires, d'organes de pouvoir autonomes et alternatifs à l'État bourgeois destinés à permettre aux travailleurs et au peuple de devenir les acteurs directs de la transformation révolutionnaire de la société.
[17] Voir le film La bataille du Chili du regretté Patrizio Guzman décédé le mois dernier.
[18] Le plus ironique est qu'une lecture encore présente au Chili aujourd'hui revient à remettre une partie de la responsabilité sur les révolutionnaires, jugés trop turbulents et accusés d'avoir « poussé les bourgeois et l'armée à intervenir ». On voit déjà poindre ce genre de réflexions avec les appels au calme et à la modération de certaines branches de la gauche radicale aujourd'hui même avant l'élection. Même s'ils nous disent que le temps de la pression viendra nous savons qu'il ne manquera pas d'oppositions et d'attaques contre LFI de la part de la classe médiatique et politique en cas d'élection. La logique sera donc de se taire et de faire bloc, quelle que soit la politique menée. Jusqu'à quand va-t-il falloir se taire, on ne le sait pas vraiment.
[20] Elle émerge dans le sillage des défaites du printemps des peuples, série de révolution aboutissant à des retours autoritaires à peu près partout ; émergence de nombreuses luttes éparses mais peinant à s'organiser et obtenir des victoires.
[21] On l'a vue en Grèce, en Espagne, au Chili ou ces virages électoralistes arrivent à chaque fois après presque une décennie de lutte intense dans chacun des cas.
[22] Ce que j'entends par réflexe gauchiste est le fait d'agir ou de penser, non pas selon l'addition de notre expérience et des contextes, en fonction de la situation mais à travers un script déjà écrit par les milieu politiques et ses idéologies prêts à l'emploi. C'est, en gros, agir et penser par automatismes tirés des habitudes de la gauche.
[23] Ce que l'on comprend très bien mais que l'on pense peut-être orienté vers plus d'effet.
[24] Plutôt que débattre si tel ou tel moment est une révolution, nous préférons nous questionner sur le type de révolutions que nous voulons. A savoir une révolution profonde : c'est à dire, non pas uniquement un changement qui s'attaque à la façade ou aux têtes, mais une transformation qui sectionne les racines même du régime et du système en place afin de les remplacer par d'autres bases, égalitaires. Cette révolution ne peut aboutir qu'au moment de la rencontre entre la révolution comme processus et la révolution comme événement, soulèvement et chute du régime.
[25] Si nous ne développerons pas ici en détail la question de ce que signifie pour nous « se préparer » on peut basiquement au moins lister quelques éléments : tisser des liens entre différentes communautés de lutte pour faciliter les rencontres et la conspiration nécessaire pendant le soulèvement, avoir des plans sur la façon d'intervenir dans les moments de soulèvements en fonction de leur intensité, construire des capacités matérielles et des forces d'appel. Se préparer à être « bouleversé par le moment » plutôt que de juste jouer sa partition comme d'habitude. Et enfin avoir les moyens de protéger le pouvoir populaire au moment où la foule de récupérateur tentera de récupérer le mouvement dans la période de baisse d'intensité.
[26] Prenons l'exemple chilien où l'obtention d'une constituante était perçu comme une « victoire » par le plus grand nombre. Une des raisons de sa défaite aura été l'incapacité du mouvement à se maintenir dans le moment constituant pour des raisons compréhensibles étant donné le Covid notamment.
[27] On pense notamment à plusieurs victoires locales obtenues par les Soulèvements de la Terre ou d'autres.
[28] Texte complet : https://www.infolibertaire.net/vers-une-politique-de-la-destitution-noyau-et-camp-revolutionnaire/
[29] Voir les réflexion de Gramci à ce sujet dans le volet 2.
[30] Rappelons que Nahel avait aussi marqué un changement avec 2005, ou les insurgés ont beaucoup plus osé aller dans les centres-villes là ou 2005 les émeutes s'étaient concentrées dans les quartiers.
[31] Les 'gilets jaunes' en chiffres et citations, publiée dans le numéro 168.