LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Journal en ligne gratuit paraissant chaque lundi matin.

▸ Les 10 dernières parutions

04.05.2026 à 19:34

Cinq rêves et demi

dev

Texte intégral (1740 mots)

Rêve des orphées

La maison est infestée d'orphées mais nous ne pouvons pas les voir. Ce sont des espèces de serpents à ce qu'on dit : on dirait des orvets, elles sont fragiles comme des orvets dont la queue peut nous rester entre les doigts quand on les attrape dans les jardins. Elles se lovent dans les maisons parce qu'elles ont peur d'être seules, c'est ça, elles sont attirées par les maisons. Avec les bombes invisibles partout dehors, ça ne risque pas de s'arranger. Nous cherchons nos orphées dans le salon, dans la cuisine, dans les chambres. Il y a des coins où on a des chances d'en trouver, paraît-il, sous les matelas, derrière les portes, entre deux pièces. Elles aiment surtout ce qui est entre. Ce sont des parasites d'interstices. Heureusement j'ai mon appareil photo, me dit-elle, je vais les révéler. Elle passe le salon au détecteur photo, scanne l'espace très lentement, méthodiquement, comme on tond la pelouse, par bandes parallèles. En voilà une, s'exclame-t-elle tout d'un coup, d'une voix calme et satisfaite. L'orphée est sur le paillasson, comme une chienne enroulée sur elle-même par une nuit d'orage, la patte sur les yeux. Elle a peur, on dirait. Il y en a d'autres. Il y a un nœud d'orphées dans l'escalier, quand tu penses qu'on passe dedans tous les jours sans s'en rendre compte, depuis combien ?, au moins trois semaines. C'est inévitable qu'on soit contaminés si on n'a pas une hygiène irréprochable. Il faut tout passer à l'alcool, les enivrer et les étouffer, c'est la seule manière. Maintenant c'est nous qu'elle scanne, avec son appareil. J'en ai une dans les cheveux qui se tortille. Elle se scanne aussi, elle en a plus que moi, dans ses vêtements, entre la peau et le tissu. Elles sont nouées à nous, me dit-elle, à mes chevilles j'en ai deux, à mes poignets j'en ai. Nous sommes vraiment infestés. Elles ne sont peut-être pas méchantes, après tout, il faut les comprendre, même pour les tuer il faut d'abord prendre le temps de les comprendre. On peut essayer. On a bien vécu sans les voir, alors qu'est-ce que ça change. On peut faire avec elles, qu'en penses-tu ? J'accepte. Mais bientôt elle n'en a plus que pour les orphées. Quand on fait l'amour elle me dit attention aux orphées tu leur fais peur avec ta brutalité, tu leur fais mal, tu ne les entends pas crier ? Regarde-toi un peu, regarde-toi à travers leurs yeux. La seule manière c'est de faire avec elles, de faire avec les orphées.

Rêve de la chair bleue

C'est un homme brûlé à l'huile de cuisson. Il me raconte qu'on ne peut pas faire la cuisine sans risquer de se brûler, c'est un risque qu'il faut accepter. Mais les blessures que cela provoque sont particulières. Ça fait une sorte de nécrose à l'endroit de la brûlure. Les gens brûlés se reconnaissent à ces marques, comme des pestiférés. Il y en a de plus en plus, mais ils ont honte, ils cachent les brûlures sous leurs vêtements. Et les brûlures continuent. Elles s'approfondissent peu à peu, longtemps après le contact. Chez l'homme qui me parle, le majeur et l'annulaire de la main droite sont pris ensemble, fondus et boursouflés, d'un bleu persan. Il doit manier les poêles comme avec une sorte de pince de crabe, maintenant. Et puis quelques instants plus tard, c'est le nez. Il a le nez mangé par la chair bleue. Il voit d'anciennes photos de lui, plus jeune, et il dit, Comme j'étais beau et charmant ! Mais la tristesse vire à l'angoisse. Ce qui l'angoisse surtout, c'est de ne bientôt plus pouvoir faire son travail. Car il faut continuer, vous comprenez, que voulez-vous que je fasse ? Il a les doigts recroquevillés, ce ne sont même plus des doigts. La chair bleue efface les traits et les formes. Ce qui est étrange, c'est la progression rapide du mal, comme si l'huile de cuisson devait absolument dévorer le corps. L'expansion de la chair bleue est irrépressible. Et pourtant il faut continuer.

Rêve des pénuries

Elle aime le beurre. Elle en met des couches épaisses sur ses tartines. J'allume. Elle préfère rester dans le noir pour manger le beurre, si ça ne me fait rien. D'accord, j'éteins. On met la radio. Ce sont les informations, ça parle de pénuries. Elle est en train de faire des listes. Elle compte ce qui manque, ce qui va manquer. Il faut s'organiser. On doit économiser le beurre. Il faudra faire ceinture, me dit-elle, sans le beurre je ne pourrai pas suivre le rythme d'avant au travail et en amour, nos recettes ne nous le permettent pas. Si c'est ça, je rallume. La lumière révèle son nouvel état, son corps est à vif, comme une écorchée de cours d'anatomie. Tu vois, sans le beurre, ce que je suis. Votre attention, s'il vous plaît : les autorités sanitaires annoncent que nous entrons maintenant dans la phase 2 de pénurie générale. La peau. Puis c'est la chair. Il n'y aura bientôt plus de chair. La chair manque, on en est là. Ce seront seulement des nerfs, maintenant, des tendons, des fibres. Je donne dans son squelette ça sonne sec comme du genévrier. Les pénuries s'enchaînent en cascade. Elle veut éteindre, mais je lui dis, Je vais m'habituer.

Rêve du visage

Ça te fait une drôle de tête quand tu enlèves ton visage. (C'est tout ce qui me reste de ce rêve.)

Rêve des images de diplomatie

Je fais voir à H. des images que je lui tends, comme les arcanes d'un jeu de tarot, mais de formes inégales. (Certaines images semblent avoir été découpées aux ciseaux dans des magazines, les découpes sont imparfaites.) Je lui demande celles qu'elle aime. Tu dois en choisir trois et dire ton ordre de préférence. Elle hésite, son doigt va et vient. Que regardez-vous comme ça ?, demande tout à coup quelqu'un qui vient de surgir et de s'arrêter devant nous, comme si on avait allumé la lumière dans la chambre au milieu de la nuit où nous chuchotions sur le lit. Ce sont des images de diplomatie, répond-elle timidement… Vous ne pouvez pas garder ça pour vous, les images sont à tout le monde. La personne est autoritaire : Ce sont des espèces protégées, oui ou non ? De nous deux, c'est H. qui a le plus honte. (Elle ne dit pas que c'est moi qui lui ai montré les images de diplomatie.) Abattez votre jeu, faîtes voir, un peu ! Il y a du monde. Elle doit alors montrer à tout le monde ses images préférées, celles qu'elle a choisies tout à l'heure à ma demande. Il y a une image de missile-clown, avec un nez rouge et des dents. Il y a des organes interdits ou disparus, ou en voie d'extinction. L'accusateur vindicatif est soudain de mon côté, tandis que H., elle, est toute seule de l'autre, comme agenouillée, mais toujours loyale. La diplomatie est une calamité, me dit-il en se penchant fraternellement à mon épaule, presque amical : apprenez à vous méfier, c'est une terrible diplomate, l'avez-vous seulement vérifiée avant de jouer ? C'est du vivant qu'elle manipule, tout de même.

Rêve de la glande nymphéale

Je lui tends le paquet, elle tire sur les rubans rouges qui se dénouent dans un murmure de soie, puis elle soulève lentement le couvercle de la boîte. Elle en sort le régime de lames inégales en acier chirurgical, attachée à son extrémité à la glande de Morozov, la glande nymphéale, rose et torsadée, qu'elle manie avec une infinie délicatesse entre ses doigts fins. Puis la télécommande à trois touches. Mais tu es fou. Elle est très impressionnée, comme si c'était trop cher ou trop bien pour elle, comme si elle n'allait pas être à la hauteur. Elle manipule l'ensemble avec prudence, comme des bijoux précieux, les lames, la glande. Je veux l'essayer tout de suite. Elle s'éclipse dans la salle de bain, et quand elle revient équipée, les lames sont parfaitement à sa taille, ça lui va très bien. Il y avait une vendeuse qui avait à peu près ta taille et ta morphologie, elle l'a essayé, elle s'est longtemps admirée, puis a soupiré et m'a dit votre femme a beaucoup de chance… Elle se regarde dans le miroir, je lui dis que ça lui va encore mieux qu'à la vendeuse. Les lames brillent sous les spots du faux plafond, disposées en sautoir à son cou, remontent dans ses joues, prêtes à lacérer. Elle me tend la télécommande en me disant merci, merci vraiment, je suis encore plus amoureuse maintenant que tu peux m'acérer quand tu veux. À ce moment – à ce mot –, tout change. Je panique soudain en me demandant où j'ai bien pu trouver cet équipement. C'est moi qui suis regardé, maintenant. Elle me regarde enfin, avec la glande de Morozov en elle, Tu es maintenant mon petit Nymphoznik. Attention, c'est armé : tu as trois possibilités sur la commande, ne te trompe pas.

Frédéric Bisson
Illustrations : Charles Burns, Caprice (2023)

PDF

04.05.2026 à 19:33

26 avril 1986, Tchernobyl, 40 ans après (I)

dev

Texte intégral (8826 mots)

Rédigé après la catastrophe de Fukushima-Daiichi en 2011, l'appel qui suit – traduit en huit langues dont le chinois et le japonais – fit le tour de la planète, connut plusieurs versions et porte les marques de son moment d'écriture [1] : il fallait prendre connaissance de la complexité du domaine, de ses spécificités et de son actualité cataclysmique [2], tout en tâchant de s'extraire des questions uniquement scientifiques ou techniques. C'est pourquoi ce texte s'est essentiellement appuyé sur les seules leçons disponibles à ce moment-là [3], celles tirées du désastre de Tchernobyl survenu en 1986. Il commençait également à examiner ses possibles filiations avec l'invention et l'usage du nucléaire durant la seconde guerre mondiale. Il apparut alors que les réacteurs nippons furent construits sur « les failles de la mémoire » [4] et ceux de Tchernobyl dans une perspective militaire [5]. En outre, à la suite d'un colloque de juin 2012 à Genève sur les accidents nucléaires, il devint absolument évident qu'élaborer une nouvelle approche des débuts du nucléaire aux États-unis, devenait une nécessité pour en saisir toute l'importance historique, politique et philosophique. Ce fut un travail de quatre longues années [6].

Kyiv, mémorial Tchernobyl, 2024, photo personnelle.

Hiroshima, Tchernobyl, Fukushima : des crimes contre l'humanité [7]

国际呼吁广岛,切尔诺贝利,福岛:反人类罪

Хіросіма, Чорнобиль, Фукусіма : злочини проти людяності

Depuis 1945, plus de 2 400 explosions aériennes, sous-marines ou souterraines ont eu lieu dont la puissance de la Tsar Bomba [8] équivalait à près de quatre mille fois ( ! ) celle d'Hiroshima : le 30 octobre 1961, sa détonation en Nouvelle Zemble a provoqué un séisme de magnitude 5 et engendré une boule de feu de 7 kilomètres de diamètre. On a pu apercevoir l'éclair de l'explosion à près de mille kilomètres du point zéro, le champignon atomique a atteint une altitude de 64 kilomètre avec un diamètre de 30 à 40 kilomètres et la chaleur a été ressentie à 300 kilomètres. La Tsar Bomba pouvait infliger des brûlures au troisième degré à plus de 100 kilomètres de distance et sa zone de destruction totale mesurait de 25 à 35 kilomètres de rayon, c'est-à-dire qu'elle aurait pu réduire toute l'Île de France en cendres radioactives pour longtemps. Pour autant, il ne faudrait pas en oublier les déchets radioactifs massivement rejetés en mer jusqu'en 1993, [9] les innombrables « incidents » [10] et les dizaines d'accidents de grande ampleur dans les centrales dont les premiers connus datent de l'automne 1957 à Windscale (rebaptisé Sellafield, côte Nord-est de l'Angleterre) et Maïak (sud-est de l'Oural, Russie).

Les enjeux sont tellement considérables que les conséquences de toutes ces contaminations au long cours ont toujours été farouchement niées par tous les États nucléaires. Il n'empêche que la dispersion planétaire de la radioactivité depuis 1945 n'est pas contestable, puisqu'on en retrouve les traces datables de manière précise, jusque dans les carottes de glace du pôle Sud [11]. Mais comme l'OMS est sous la tutelle de l'AIEA depuis 1959 et que le village pro-nucléaire international est puissant, aucune enquête épidémiologique internationale digne de ce nom n'a jamais été diligentée. Seul et unique exemple en la matière, un comité européen sur les risques de l'irradiation (CERI) de quarante-six personnes, constitué à la demande des eurodéputés verts en 1998, en a étudié l'impact sur les populations mondiales depuis l'après-guerre ; il avance le chiffre de soixante-cinq millions de personnes dont la mort doit être imputée à cette industrie [12]. Autrement dit, ce dont il est question, c'est d'un évènement dont l'importance est de premier plan au xxe siècle, mais comme il n'est assignable ni à un lieu, ni à des belligérants identifiés, ni à une date précise, il en devient invisible pour l'histoire officielle.

D'autant que les organisations intergouvernementales embarquées dans le nucléaire ont rapidement appris qu'il valait mieux ne pas le nier mais instiller le doute – comme les cigarettiers états-uniens – en finançant des recherches scientifiques crédibles sur l'ensemble des facteurs susceptibles d'entraîner les morbidités incriminées. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur les vérités suivantes : d'une part, toutes les pathologies peuvent être multifactorielles, d'autre part la hiérarchie de leurs causes est inaccessible car celles-ci s'agencent de manière singulière suivant l'hérédité des personnes touchées, leurs environnements etc. Le doute fut donc de rigueur et plus rien n'était connaissable avec un degré de certitude suffisant.

Tchernobyl : irradiations et multi-contaminations « à rebonds » [13]

Tout comme le 6 août 1945, le 26 avril 1986 est une date historique pour l'ensemble de l'humanité. Dès les débuts du cataclysme, les irradiations furent violentes, très supérieures à celles d'Hiroshima ou de Nagasaki, multiples, complexes et pérennes, y compris à des milliers de kilomètres de l'accident : c'est une des particularités de Tchernobyl par rapport aux bombardements de 1945.

En explosant, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl n'a pas seulement rejeté des gaz et des aérosols divers issus de la désintégration atomique des matériaux fissiles, comme le ferait une bombe, mais il a également rejeté « des particules chaudes solides » [14] : ce sont des fragments de tous types de matériaux devenus radioactifs qui sont retombés sur le site ou à proximité de la centrale. Par la suite, des « particules chaudes liquides » se sont également formées dans le sol après les pluies. Lorsque ces particules pénètrent dans l'organisme par l'eau et les aliments ingérés ou par l'air inhalé, elles produisent, même longtemps après leur émission, des doses élevées d'irradiation ponctuelle interne. Cette remarque est importante pour la compréhension des suites de l'accident.

« Liquidateur » armé de pelles et de brouettes chargés de dégager les morceaux du réacteur 4 qui ont atterri sur le toit du réacteur 3 voisin. Aucun ne survivra. INA.

Depuis la nuit du désastre, les irradiations ont été peu à peu supplantées par des contaminations de long terme et la situation radiologique évolue d'une manière que nul ne pouvait prédire. Deux exemples :

  • Suite aux processus de désintégration du plutonium 241, la formation naturelle de l'américium 241, puissant émetteur de rayons gamma, constitue un aspect important de la contamination de nombreux territoires situés jusqu'à un millier de kilomètres de l'explosion. À cause de cette désintégration progressive, les territoires dont le niveau de rayonnements gamma était faible sont redevenus dangereux.
  • Il y eut une forte redistribution des radionucléides dans les écosystèmes du fait de leur concentration par les organismes vivants (bio-accumulation) et de leur migration, après quelques années, dans les parties du sol où plongent les racines : ces radionucléides sont alors devenus de plus en plus accessibles aux végétaux, qui les reportent pour la deuxième fois à la surface du sol. C'est une des causes de l'expansion et de l'aggravation de la morbidité et de la mortalité atomique dans les territoires contaminés.
Premier sarcophage, 2005, photo AIEA.

Outre cancers et leucémies, voici quelques-unes des maladies induites par Tchernobyl

  • La contamination radiologique de Tchernobyl a influé sur le fonctionnement de tous les organes du système endocrinien dont l'effondrement joue le rôle principal dans le développement de la pathologie du système immunitaire.
  • Les maladies des organes circulatoires sont une des causes principales d'invalidité et de mort des « liquidateurs ».
  • Le vieillissement accéléré provoqué par la catastrophe de Tchernobyl a déjà touché des centaines de milliers de personnes et en touchera des millions dans le futur.
  • Le saturnisme est devenu une des pathologies importantes. En effet, entre 2 400 et 6 720 tonnes de plomb ont été déversées au cours des opérations d'extinction. Une partie importante de ce plomb a été rejetée dans l'atmosphère suite à sa fusion, à son ébullition et à sa sublimation dans l'incendie du réacteur.

En outre, les conséquences génétiques causées par la catastrophe de Tchernobyl toucheront pendant des siècles des centaines de millions de personnes, dont :

  • celles qui ont subi le premier choc radiologique (irradiation externe forte et brutale), parce que la quantité et la virulence des radionucléides rejetés dans l'écosphère furent infiniment supérieures à celles d'Hiroshima ;
  • celles qui vivent, et vivront pendant les 300 années à venir, dans les territoires contaminés par le strontium 90 et le césium 137, ou celles qui vivront dans les territoires contaminés par le plutonium et l'américium pendant des milliers d'années ;
  • les enfants des géniteurs irradiés, pendant des générations, où qu'ils vivent par la suite.

Le secret, la falsification officielle des données et les malversations

Il n'y a pas de données instrumentées disponibles de la contamination de tous les pays d'Europe par l'ensemble des radionucléides dispersées lors de l'accident de Tchernobyl, et désormais il n'y en aura plus jamais. Le rapport Forum Tchernobyl (2005) de l'AIEA et de l'OMS ne discute donc que des données concernant les territoires du Bélarus, de l'Ukraine et de la Russie occidentale, passant sous silence la contamination des autres pays européens.

Or, même si la densité actuelle de la contamination n'est pas élevée dans un territoire, l'énorme contamination des premiers jours et des semaines qui ont suivi la catastrophe (on sait par construction rétrospective que, dans certains territoires, l'activité des retombées radioactives dépassait 10 000 fois les niveaux du fond radioactif naturel), jointe à la faible contamination persistant sur des décennies, ont pu influer et influeront considérablement sur la santé des habitants et sur l'environnement.

D'autre part, la suppression des institutions chargées d'examiner les suites pathologiques de Tchernobyl, le détournement des équipes de chercheurs de l'étude des problèmes engendrés par la catastrophe, le harcèlement et l'emprisonnement de certains médecins spécialisés, sont autant de tentatives concertées et persistantes pour cacher la vérité [15].

Aussi, l'exigence avancée par les spécialistes de l'AIEA et de l'OMS, à savoir de prouver d'une manière certaine la corrélation entre la charge radioactive d'une personne concrète et l'atteinte à sa santé afin de démontrer le lien entre la maladie et l'irradiation de Tchernobyl, relève de manœuvres intellectuelles particulièrement malhonnêtes.

En plus de ces malversations en ex-URSS, en Ukraine, au Bélarus et au sein des principales organisations intergouvernementales concernées (CIPR, AIEA et OMS) les volontés de minimiser les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sont légion. En voici quelques exemples :

  • Dans aucun des livrets militaires des dizaines de milliers militaires en service qui ont participé aux travaux de « liquidation » il n'a été enregistré le dépassement de la norme alors en vigueur de 25 rœntgens [16] alors en vigueur. Mais l'examen clinique de 1 100 militaires liquidateurs a révélé chez 37 % d'entre eux les symptômes hématologiques de la maladie des rayons, indiquant à l'évidence que ces personnes ont reçu bien plus de 25 rœntgens [17].
  • La médecine officielle n'a commencé à reconnaître la fréquence de la cataracte « tchernobylienne » que 8 ou 9 ans après sa découverte. On se souviendra que les autorités nipponnes ont mis 12 années à reconnaître les suites radiologiques d'Hiroshima et de Nagasaki pour la population. Ce fut la même chose en ce qui concerne le cancer de la thyroïde, la leucémie et les affections du système nerveux central.

Les conséquences de Tchernobyl sur la santé publique

En résumant sommairement les données publiées dans le rapport du CERI, la contamination radioactive de Tchernobyl a touché près de 400 millions de personnes (205 millions en Europe et environ 200 millions hors Europe). L'analyse des courbes de la morbidité générale des enfants vivant dans les territoires contaminés de l'ex-URSS est particulièrement désespérante : seulement 20 % d'entre eux sont en bonne santé. Dans certaines régions du Polessié il n'y en a plus un seul. En Allemagne, les dents des enfants nés après la catastrophe contenaient 10 fois plus de strontium 90, tout comme on retrouve de l'uranium dans les dents de lait des enfants anglais résidant près de Windscale (Sellafield) 53 ans après cette autre catastrophe atomique. Le nombre des victimes de Tchernobyl croîtra pendant plusieurs générations. Au cours des quinze premières années suivant la catastrophe, il peut être estimé de la manière suivante :

Belarus, Ukraine, Russie d'Europe : 237 000
Reste de l'Europe : 425 000
Asie, Afrique, Amérique du Nord : 323 000
Monde entier : 985 000 [18]

Tchernobyl : une catastrophe nucléaire des temps modernes

Les catastrophes atomiques ont ceci de particulier qu'elles délimitent toujours une fracture multidimensionnelle de l'histoire du vivant :

  • La perte irrémédiable de tout un monde vivant sur d'immenses territoires, un printemps sans cris des oiseaux, et des arbres roussis par un gigantesque et silencieux incendie.
  • Une mortalité si nombreuse, et dans des conditions si inhumaines, que le travail de deuil s'avère impossible à réaliser, surtout « au temps de la mort sèche » [19].
  • Un événement imprévu et inconcevable, qui dépasse nos facultés d'imagination, et dont les conséquences futures sont elles-mêmes imprédictibles.
  • Des irradiés/contaminés subissant une atteinte aussi bien mentale que physique, dont certains effets s'étaleront sur plusieurs générations, pour donner naissance à des lignées d'êtres difformes.

Autrement dit, « un avant et un après » sans retour possible. Un trou dans la mémoire symbolique des humains, dans leur inconscient, ce qui nous prépare « un retour du refoulé » à la mesure de l'événement. Mais de plus, et c'est là le « double effet paradoxal » des catastrophes atomiques, elles n'ont pas de fin, pas de terme prévisible : c'est un monstre qui pousse et dévore de l'intérieur l'humanité, dont la morbidité persistante est difficilement évitable. La catastrophe atomique « colonise l'avenir et n'offre aucune possibilité d'échapper au destin tragique : aucune culture n'est prête à affronter ce pari » [20].

Le négationnisme et ses conséquences à l'ère atomique

Les États et les organisations intergouvernementales (UNSCEAR, CIPR etc.) ont délibérément minimisé les conséquences sanitaires de Tchernobyl : ce parti pris concerne également l'OMS [21] et sa fameuse thèse d'une trentaine de morts jusqu'en 2005. Mais il y a bien pire depuis le 6 août 1945 (cf. supra).

Figures de la défaite déshonorante du Japon, les Hibakushas, assimilés aux pestiférés par peur d'une contagion fantasmée, furent l'objet de la honte publique, décourageant ainsi la plupart des rescapés de participer à un quelconque travail de mémoire, témoignages dont on a vu avec Primo Levi, Robert Antelme, David Rousset, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Jean Améry et les autres survivants, l'importance capitale dans la reconstruction intellectuelle et politique de l'après-guerre. Les édiles japonais procédèrent à une « reconstruction » rapide de la ville qui eut pour but d'effacer méticuleusement toutes les traces de leur défaite et de ce crime effroyable. Contrairement à ce qui s'est produit après Auschwitz-Birkenau, vainqueurs et vaincus se sont associés pour aveugler l'humanité, avec succès jusqu'à ce jour, sur la nature des crimes commis à Hiroshima et Nagasaki. Un exemple : avec l'aide des autorités japonaises, les États-uniens ont mené sur place des études sur les conséquences de ces bombardements, études qui furent versées aux archives secrètes de Washington, longtemps inaccessibles. En plus du mépris des victimes en souffrance dont cela témoigne, ce sont sur ces mêmes archives que les États et les organisations internationales se basent encore aujourd'hui pour nier les effets des faibles doses à long terme.

Ne pas laisser de traces, tel est le credo commun à tous les criminels et négationnistes (cf. ce qu'en dit plus précisément Günther Anders [22]). Il en fut de même à Tchernobyl et en sera de même à Fukushima. Le travail de mémoire est ainsi forclos, comme on tente d'enfermer un déchet radioactif dont on sait pertinemment qu'on en retransmet la dangerosité aux générations suivantes.

Un autre versant de la politique négationniste face à tous ces dangers consiste en un raisonnement de type scientiste qui les transforme en risques statistiques. Ce que vise à cacher cette manipulation intellectuelle du risque, c'est qu'en cas de catastrophe (le « risque résiduel »), ce sont toujours les États qui sont appelés à la rescousse car les moyens privés sont à l'évidence insuffisants pour y faire face. Mais depuis Tchernobyl et Fukushima, les habitants de tous les pays de la planète doivent savoir qu'ils ne peuvent plus compter sur leurs gouvernements pour les protéger efficacement, ni avant et ni après une catastrophe atomique. C'est pourquoi nous pouvons dire que les populations du monde entier, après avoir été évacuées du choix politique – aucune société civile ne fut jamais consultée sur le nucléaire – courent le risque d'être évacuées de leurs territoires nourriciers, d'être « expulsées de leurs vies ».

La catastrophe de Tchernobyl aurait pu être encore plus grave

La catastrophe trouve son origine dans le projet inouï consistant à tenter une expérience au cours du fonctionnement du réacteur : il s'agissait de voir, dans le cas d'un arrêt d'urgence, s'il était possible d'utiliser le dégagement calorifique résiduel pour une production supplémentaire d'énergie électrique. Autrement dit, le monde vivant était devenu un laboratoire scientifique à grande échelle. Mais le rejet du seul réacteur n°4 a provoqué une contamination des dizaines de fois supérieure à celle due aux bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, et le « nuage de Tchernobyl » a fait au moins deux fois le tour de la Terre, ce qui fait de Tchernobyl la plus grande catastrophe technologique des temps modernes à ce jour.

Mais il y a plus grave. Le Pr. Vassili Nesterenko, physicien nucléaire qui fut directement en charge des conséquences de la catastrophe, explique [23] que les 1 400 kg [24] du mélange uranium-graphite au contact de l'eau constituaient une masse susceptible de provoquer une explosion atomique d'une puissance de 3 à 5 mégatonnes, soit environ 200 fois la puissance de l'explosion d'Hiroshima. Cela se serait produit si une quantité suffisante du corium, qui avait déjà percé la cuve du réacteur, avait transpercé la dalle de béton qui le séparait des masses d'eau contenues dans les sous-sols du réacteur. « Une explosion d'une telle puissance pouvait provoquer des radiolésions massives des habitants dans un espace de 300-320 km de rayon (englobant les villes de Kiev et de Minsk) et toute l'Europe pouvait se trouver victime d'une forte contamination radioactive rendant la vie normale impossible. […] Mon opinion est que nous avons frisé à Tchernobyl une explosion nucléaire. Si elle avait eu lieu, l'Europe serait devenue inhabitable [25] ».

2011. En avril 1986, les opérateurs travaillant dans cette salle de contrôle du réacteur n°4, située dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, ont commis une série d'erreurs lors d'un test de sécurité. La fusion du réacteur qui a suivi est à l'origine du plus gros accident nucléaire connu à ce jour.

Fukushima, une réplique de Tchernobyl

Au Japon, les systèmes de refroidissement ne pourront plus jamais être remis en service en raison de leur état. Tandis que l'on injecte de l'eau borée dans les cuves et de l'azote pour inerter l'atmosphère des bâtiments, une énorme quantité d'eau y est quotidiennement déversée pour les refroidir afin d'éviter que les coriums transpercent l'enceinte et atteignent ces mêmes masses d'eau, ce qui pourrait être très grave. Et ce n'est pas un, mais quatre réacteurs, dont le n°3 qui fonctionnait au MOX [26] français, qui sont concernés. Sans parler des conséquences d'une éventuelle réplique sismique, que l'on ne peut malheureusement pas écarter au vu de l'emplacement de la centrale. Dans ces conditions, qui peut prédire les effets cumulatifs possibles de ce type de situation, au Japon ou ailleurs ? Or, ce qu'il fut possible de mettre en place à Tchernobyl pour éviter la catastrophe planétaire ne le sera vraisemblablement plus jamais nulle part sauf, peut-être pour quelque temps encore, en Chine. En ex-URSS, il fût possible d'enrôler 800 000 « liquidateurs », les services de secours civils de tout un immense pays, des centaines de pompiers, dix mille mineurs, une armée encore puissante avec ses dizaines de milliers de réservistes, et ce sur ordre du secrétaire du Politburo. Le déploiement de tels moyens ne sera plus possible dans d'autres cas similaires, et il est douteux que l'appel aux autres pays soit suffisant : en démocratie libérale, il y aura peu de volontaires pour mourir dans des souffrances que l'on sait atroces.

La perspective d'avoir à survivre en territoire contaminé ne peut être exclue

Dans les territoires contaminés par les dépôts de Tchernobyl, il est dangereux de s'occuper d'agriculture, il est dangereux d'arpenter les forêts, dangereux de pêcher le poisson et de chasser le gibier, il est dangereux de consommer les denrées produites localement sans contrôler leur radioactivité, dangereux de boire le lait et même l'eau. Tout ce qui constituait depuis des millénaires la plus sûre et la plus fidèle des sources de vie – l'air, les eaux naturelles, les fleurs, les fruits de la terre, les forêts, les fleuves et les mers – tout cela est devenu en quelques jours source de danger pour l'homme et l'animal. La catastrophe ukrainienne nous l'a enseigné, il faut également prendre en compte les effets délétères sur la santé des dites faibles doses, inhalées ou ingérées via l'alimentation, qui vont ensuite se fixer dans l'organisme et produire leurs effets des années plus tard.

Les appareils automatiques de spectrométrie tels le SCRINNER en usage en Biélorussie, sont conçus pour mesurer l'activité des radionucléides dans le corps humain. Ces appareils devraient être d'usage courant dans tous les pays sous le vent de centrales atomiques en activité. Par ailleurs, dans de véritables prescriptions publiques à grande échelle, il faudrait préciser les avantages et les limites des pastilles d'iode et des mesures de confinement, les gestes qui sauvent, les « périmètres d'évacuation », les plans d'urgence, etc. C'est pourquoi, dans tous les pays, les organisations de la société civile doivent considérer l'importance de la création d'un système de contrôles radiologiques indépendant du système officiel.

L'industrie nucléaire, une banalisation radicale du mal

À travers son concept de « banalité du mal », Hannah Arendt a démontré dans les années soixante que des crimes contre l'humanité avaient été perpétrés par des hommes ordinaires parce qu'ils ne se posaient pas de questions sur les fins de leurs activités. D'ailleurs, à partir du moment où ils étaient liés par un serment de fidélité à leur hiérarchie (ou à une idéologie, toutes choses qui sont aujourd'hui érigées en valeurs universelles par la raison calculatrice dans le monde du « travail » et ailleurs), ils tenaient ces activités pour légitimes.

Ce concept de « banalisation du mal » n'est pas issu de supputations sur une « nature humaine », mais bien d'une analyse socio-historique de ce qui s'est passé en Europe entre 1933 et 1945 et de ce qui en a préparé l'avènement. Des décennies après, à moins de croire en un monde fixiste, il faut oser tirer les conclusions de ce qu'Hannah Arendt avait écrit.

Historiquement, la banalisation du mal occidental s'est répandue à grande échelle à partir du moment où le travail et les êtres humains ont été « industrialisés » c'est-à-dire coupés de leur réalité nourricière, terrestre, pour être encasernés, prolétarisés, disqualifiés, déréalisés et finalement déshumanisés. À partir de ce moment, tout a été possible dans l'ordre de la banalisation et tout est devenu acceptable dans l'ordre du mal, puisque toutes les fins humaines ont été discréditées au seul profit de l'aliénation productiviste et marchande.

Les choses ont empiré sur tous les plans, y compris psychique [27]. Alors, il faut avoir le courage de dire que cette banalisation du mal est devenue omniprésente et que, en conséquence, nos sociétés ne sont plus que des « totalitarismes démocratiques » nous menant au(x) désastre(s) définitif(s), ce qui devrait être analysé comme tel dans l'ordre du politique. Porteuse de mort généralisée du vivant sur la planète, l'industrie nucléaire en est un exemple particulièrement frappant. Mais les gouvernements et la plupart des médias occidentaux (la guerre froide, qui a duré quarante ans, y aura bien pourvu) ont tout fait pour recouvrir les 6 et 9 août 1945 – cette défaite historique de l'humanité – d'un épais manteau d'admiration et de dévotion devant le génie et la puissance des chercheurs, de la science, de la technique, de l'industrie. Un nouveau dieu est apparu ce 6 août 1945, à la puissance inquiétante certes, comme tous les dieux, et à la gloire duquel de nouveaux hymnes ont été rapidement forgés.

Le largage des bombes atomiques, puis « l'expérience Tchernobyl », furent non seulement un crime contre l'humanité mais, fait nouveau, un crime contre la Nature, ce que l'on appellerait aujourd'hui un écocide. Si le refoulement de ce type de catastrophe systémique pour l'écosphère persiste, il ne sera pas sans conséquences pour l'avenir de l'humanité et sa manière d'en écrire l'histoire.

Une conclusion s'impose donc : il faudrait mettre sur pied un tribunal international, à l'image de celui conduit par Bertrand Russell, jugeant les crimes atomiques contre l'humanité à Tchernobyl et ailleurs, depuis le 6 août 1945 jusqu'à Fukushima, en passant par Fallujah [28].

Cet appel a été signé par :

Paul ARIES, philosophe et écrivain, intellectuel de référence du courant de la décroissance, a publié La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, La Découverte, 2011.

Marc ATTEIA - Docteur en mathématiques appliquées, professeur honoraire de l'Université de Toulouse, auteur de Hilbertian kernels and spline functions, (Elsevier Science Publishers, 1992) et Le technoscientisme, le totalitarisme contemporain, (Yves Michel, 2009).

Martine DARDENNE, philologue, sénatrice honoraire, Administratrice du Groupe de réflexion et d'action pour une politique écologique : grappebelgique.be/

Marie-Christine GAMBERINI, traductrice, référente de l'association Les Amis de la Terre France sur le nucléaire et l'énergie.

Raphaël GRANVAUD, écrit dans « Billets d'Afrique » de l'association Survie, auteur de Que fait l'armée française en Afrique, (Agone 2009) et de Areva en Afrique, une face cachée du nucléaire français, (Agone 2012).

Alain GRAS professeur émérite de l'Université Paris I et directeur du Centre d'études des techniques, des connaissances et des pratiques, cofondateur de la revue Entropia, auteur de Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, (Fayard, 2007).

François JARRIGE, Maître de conférence à l'Université de Bourgogne, auteur de Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique, (Imho, 2009).

Baudouin JURDANT, Professeur émérite à l'Université Paris VII, traducteur de Paul Feyerabend, auteur de l'ouvrage Les problèmes théoriques de la vulgarisation scientifique, (Les Archives contemporaines, 2009).

Paul LANNOYE, Docteur en sciences physiques, député européen honoraire, administrateur responsable du Groupe de réflexion et d'action pour une politique écologique (GRAPE) en Belgique, co-traducteur en français du rapport du CERI, (Frison-Roche, 2004).

Serge LATOUCHE, professeur émérite d'économie de l'Université Paris XI et objecteur de croissance, auteur de Vers une société d'abondance frugale ; Contresens et controverses sur la décroissance, (Mille Et Une Nuits/Fayard, 2011).

Frédérick LEMARCHAND, Sociologue, co-directeur du pôle RISQUES, Université de Caen, membre du Conseil scientifique du CRIIGEN. Coauteur de Les Silences de Tchernobyl et du film La vie contaminée, Conseiller de l'exposition internationale Il était une fois Tchernobyl.

Corinne LEPAGE, ancienne ministre de l'environnement, députée européenne, enseignante à l'IEP, a publié La vérité sur le nucléaire ; le choix interdit, (Albin Michel, 2011).

Stéphane LHOMME, Président de l'observatoire du nucléaire, auteur de L'insécurité nucléaire ; bientôt un Tchernobyl en France, (Yves Michel, 2006).

Jean-Marie MATAGNE, Docteur en philosophie, Président de l'Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (www.acdn.net), auteur de En finir avec la terreur nucléaire et de Désarmer pour vivre sur une planète sans armes ni centrales nucléaires.

Roland MERIEUX, secrétaire de l'Union internationale pour l'assistance aux liquidateurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl et aux victimes nucléaires.

Jean-Marie PELT, Président de l'Institut Européen d'Ecologie et professeur honoraire de l'Université de Metz, dernier ouvrage : Heureux les simples, (Flammarion, 2011).

Jean-Marc ROYER, ingénieur, auteur, a publié La science creuset de l'inhumanité. Décoloniser l'imaginaire occidental, (L'Harmattan, 2012).

Jacques TESTART Agronome et biologiste, docteur en sciences, directeur de recherche honoraire à l'Inserm ; ex-président de la Commission française du développement durable (1999-2003). Co-auteur de Labo-planète. Ou comment 2030 se prépare sans les citoyens, (Mille et une nuits, 2011).

Alexeï YABLOKOV, académicien russe, voir le site Reporterre à son sujet.


[1] Sa version princeps fut relayée par « Independent Who » et signée, entre autres, par Marc Atteia, Martine Dardenne, Marie-Christine Gambérini, Raphaël Granvaud, Alain Gras, François Jarrige, Baudouin Jurdant, Paul Lannoye, Serge Latouche, Frédérick Lemarchand, Stéphane Lhomme, Jean-Marie Matagne, Roland Mérieux, Jean-Marie Pelt†, Jacques Testart, Alexeï Yablokov†.

[2] En témoigne la douzaine d'articles publiés sur fukushima-blog.com et intitulés : « Synthèse et commentaire des inspections conduites en 2011 par L'ASN », « Maitriser le nucléaire… ou fermer toutes les centrales du monde », « La piscine de tous les dangers », « Rapport de la commission indépendante sur la catastrophe nucléaire de Fukushima : la vérité dévoilée », « La bombe atomique, un pur produit de la technoscience », « Une 'commission d'investigation' sur Fukushima téléguidée par le village nucléaire », « Conference de presse de l'ASN du 28 juin 2012 : une langue de bois bien ciselée », « 900 prescriptions applicables aux centrales françaises », « Le premier été silencieux de l'histoire du monde », « Les îles Marshall, un des cimetières de la Terre », « Atoms for Peace à la sauce baroque, au bas mot ».

[3] Il fallut beaucoup de temps pour en décrypter tous ses aspects car le village pro-nucléaire mondial et les autorités soviétiques avaient joint leurs efforts pour les dissimuler. De plus, je n'avais pas encore traduit les archives étatsuniennes concernant l'essai nucléaire du 16 juillet 1945 au Nouveau Mexique.

[4] Ces centrales ont été mises en service en dépit des suites pathologiques des bombardements, en dépit des failles tectoniques qui entourent le Japon, en dépit des malfaçons de construction connues et en dépit de la puissance répertoriée de certains tsunamis.

[5] Ces réacteurs de type RBMK avaient été choisis pour leur plus grande capacité à produire du plutonium à usage militaire. Daniel Bastien, « Réacteurs RBMK », site de l'ingénieur, 10 janvier 2000 et Les voix du nucléaire, réacteurs RBMK.

[6] Ce qui a engendré par la suite l'écriture du livre Le Monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017.

[7] J'ai ultérieurement montré que cela était le qualificatif adapté aux bombardements atomiques du Japon. Bien qu'avec des attendus différents, il en est de même de Tchernobyl et de Fukushima.

[8] Entre 53 mégatonnes selon l'IRSN et 100 mégatonnes selon Andreï Sakharov, Mémoires, Paris, Seuil, 1990, p. 246.

[9] En 1967 et 1969, la fosse des Casquets, à 15 km des côtes du Cotentin, a ainsi servi de poubelle nucléaire sous-marine : 14 200 t de déchets provenaient du CEA de Marcoule, géré par l'Andra. En 1993, une convention internationale a finalement été signée pour interdire définitivement cette pratique. Ce qui n'a pas empêché de continuer à rejeter en mer – via une canalisation de 5000 m découverte par Greenpeace – les effluents liquides issus des retraitements de la Hague. Article de Jean-Dominique Merchet, Libération, 21 juin 1997.

[10] Il s'agit de bombes « perdues » ou larguées par des avions en difficulté, de sous-marins nucléaires disparus etc,. Cf. à ce sujet le site http://www.astrosurf.com/luxorion/accidents-nucleaires-militaires3.htm

[11] Claude Lorius, Voyage dans l'Anthropocène, Arles, Actes Sud, 2010.

[12] Comité européen sur le risque de l'Irradiation, Recommandations 2003 du CERI, Paris, Frison Roche, 2004, p. 168. https://euradcom.eu/ecrr/

[13] La grande majorité des informations qui suivent sont extraites du livre d'Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, « Tchernobyl, conséquences de la catastrophe pour l'homme et la nature », annales n°1181 de l'Académie des sciences de New York, 2009, dont le choix de textes traduits en français est dû à Wladimir Tchertkoff avec la collaboration de Lisa Mouravieff.

[14] Au moment de l'accident, l'activité de certaines « particules chaudes » atteignait 10 à 12 mille becquerels, ce qui pouvait provoquer la mort en quelques heures.

[15] Yuri Bandajevski fut arrêté en juillet 1999, prétendument dans le cadre des mesures d'urgence destinées à combattre le terrorisme. Arbitrairement détenu, puis accusé de corruption et condamné le 18 juin 2001 à huit années de prison, malgré la rétractation publique de son accusateur, au terme d'un procès digne de ceux des années 1930, il fut incarcéré jusqu'en 2005. Vassili Nesterenko, directeur de l'Institut indépendant biélorusse de protection radiologique Belrad, qu'il a créé en 1989 avec l'aide d'Andreï Sakharov, Ales Adamovitch et Anatoli Karpov, a été menacé d'internement en asile psychiatrique par le KGB, a subi deux attentats, et est décédé le 25 août 2008 après une opération à l'estomac.

[16] Ancienne unité de mesure des radiations abandonnée pour le Sievert. Ici 25 rœntgens = 250 mSv.

[17] Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, annales déjà citées.

[18] Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, op. cit. Ces chiffres ont été largement revus à la hausse soit par l'académie des sciences de New York, soit à la suite de la conférence internationale de novembre 2010, La gazette nucléaire, 259, février 2011.

[19] Allouch Jean, Érotique du deuil au temps de la mort sèche, EPEL, 1995.

[20] Frédéric Lemarchand, sociologue, membre du Conseil scientifique du CRIIGEN, article du 17 mars 2011, Les Échos.

[21] Un accord a été signé en 1959 entre l'AIEA et l'OMS obligeant celle-ci à soumettre sa position à celle de l'AIEA dans tous les cas où le nucléaire est en jeu.

[22] Günther Anders, Hiroshima est partout, Seuil, 2008.

[23] Dans le film « Tchernobyl. La vie contaminée, vivre avec Tchernobyl » de David Desramé et Dominique Maestrali.

[24] Il reste encore en 2011 l'équivalent de quelques dizaines de tonnes d'uranium sous le sarcophage.

[25] Lettre du professeur Nesterenko à Wladimir Tchertkoff, Solange Fernex et Bella Belbéoch, janvier 2005.

[26] Combustible constitué d'un mélange d'oxydes d'uranium, mais aussi de plutonium, ce qui réduit les marges de sécurité (sa température de fusion étant plus faible et plus rapidement atteinte) et accroît sa dangerosité : quelques milligrammes suffisent à déclencher une mort rapide.

[27] Melman Charles, Lebrun Jean-Pierre, La nouvelle économie psychique, une nouvelle façon de penser et de jouir aujourd'hui, Eres, 2009.

[28] Ville martyre d'Irak devenue radioactive suite aux nombreuses bombes à uranium appauvri qui y ont été lâchées par les États-unis en 2004. « Fallujah : un nouvel Hiroshima ? », France Culture, 9 août 2010.

PDF

04.05.2026 à 16:39

Taf, à la recherche du prolétariat perdu - Paul Martel

dev

En librairie le 7 mai [Éditions lundimatin]

- 4 mai / ,
Lire + (427 mots)

Ce jeudi paraît un nouveau livre aux éditions lundimatin, il est (comme tous les autres) indispensable et exceptionnel à sa manière. Imaginez la littérature prolétarienne d'un Joseph Ponthus mélangée à l'humour caustique de Fabcaro ou bien le travail d'enquête de L'établi de Linhart rebooté en roman d'aventure autobiographique dans le monde des prestataires du béton ou des défilés de mode absurdes. Taf c'est donc à la fois une enquête, un pamphlet, un roman, un manifeste et un manuel de survie dans l'univers impitoyable du BTP. Un livre qu'aurait pu écrire Debord s'il n'avait pas été rentier.

Présentation

Il n'y a pas que les bourgeois qui échappent au travail, certains prolétaires en ont même fait une devise « Ne travaillez jamais ! » et c'est une toute autre aventure. Mais que se passe-t-il lorsqu'après des années à fuir l'exploitation par la marge et la débrouille, on se retrouve contraint de retourner taffer ? Chômeur à ses heures, ouvrier dès qu'il ne le peut plus, Paul Martel a enquêté.
Comment survivre dans un monde où l'on doit perdre sa vie à la gagner ? Le prolétariat n'est-il plus qu'un mythe ou encore une menace ? Quelles légendes nous faut-il raviver ou inventer pour toujours vivre et lutter ?
Taf est le journal quotidien d'un manœuvre irrégulier, un recueil d'astuces pour résister à l'aliénation, un manuel de désertion ouvrière.

Paul Martel est née en 1993. Après avoir méthodiquement déserté l'école puis le salariat, il a mené une carrière de semi-délinquant avant de se reconvertir dans le BTP et la littérature. Auteur de très nombreux et remarqués articles lundimatin, TAF, À la recherche du prolétariat perdu est le premier volet d'une prometteuse autobiographie.

Disponible dans toutes les bonnes librairies jeudi 7 mai et en vente en ligne sur lundimatin ici : www.lundi.am/livres

ISBN : 978-2-494355-12-5 Format : 14 x 19 cm
196 pages
16 euros
Mise en vente : 07/05/26
Diffusion : Hobo Diffusion Distribution : Makassar

PDF

04.05.2026 à 16:10

Reconnaître le génocide nazi des Roms et disculper la France de sa propre responsabilité

dev

Texte intégral (3263 mots)

Le 8 avril 2026, la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale a adopté une proposition de résolution relative à « la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sinti, Manouches, Yéniches et Voyageurs ». La chercheuse et anthropologue Lise Foisneau [1], y voit un exploit : nier un génocide tout en prétendant le reconnaître.

Le 1er juin 1946, Monsieur Jean-Pierre Winterstein et sa famille furent les dernières personnes fichées comme « Nomades [2] » à être libérées du camp des Alliers à Angoulême. Ils venaient de subir six années d'assignation à résidence, d'internement et de famine en France. Leurs enfants avaient été transférés de force à l'Assistance publique. Certains des leurs étaient morts de malnutrition sous leurs yeux dans les camps. Ils avaient échappé à la déportation, mais pas leur lointaine cousine Madame Marie Madeleine Winterstein qui fut arrêtée à Roubaix en novembre 1943, puis déportée à Auschwitz-Birkenau. Quand ils sortirent du camp des Alliers, Jean-Pierre Winterstein et sa famille furent de nouveau obligés de se déplacer avec leurs carnets anthropométriques, document conçu à l'origine pour faciliter l'identification des criminels. Jean-Pierre Winterstein mourut en 1969 sans avoir obtenu le statut d'interné politique auquel il avait droit et pas davantage de réparation pour les torts qu'il avait subis.

Le 8 avril 2026, la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale a adopté une proposition de résolution relative à « la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sinti, Manouches, Yéniches et Voyageurs [3] ». Porté par la députée écologiste Madame Sandra Regol, soutenu par les différentes composantes de la gauche et par les macronistes, ce texte paraît répondre aux demandes qui se sont multipliées depuis la guerre. Il dissimule pourtant une argumentation troublante qui dénie le caractère génocidaire des persécutions subies par les « Nomades » sur le territoire français pendant la Seconde Guerre mondiale. Tel est l'exploit de cette résolution : nier un génocide en prétendant le reconnaître.

La résolution n° 2583 utilise en effet le mot de « génocide » pour qualifier les crimes perpétrés par les nazis contre les Roms, Sintis, Gitans, Manouches, Yéniches et Voyageurs, mais elle singularise « les persécutions subies en France entre 1940 et 1946 » [4]. Ces dernières relèveraient d'une catégorie à part : leur nature resterait à établir puisque le texte en appelle à une « mission nationale chargée d'établir la nature et l'ampleur des préjudices subis par les victimes des persécutions antitsiganes en France ».

Le rapport de la commission des affaires européennes sur cette résolution, quant à lui, est édifiant. Il éclaire la distinction introduite entre « le génocide des Roms », c'est-à-dire le génocide nazi des Roms, et « les persécutions subies en France ». Il écrit noir sur blanc que la persécution en France est « spécifique », « inscrite dans le temps long », et qu'elle « relève avant tout d'une logique de contrôle et d'exclusion, et non d'une entreprise d'extermination systématique [5] ». La position officielle de la France sur sa responsabilité envers ses propres concitoyens roms, sinti, manouches, yéniches, voyageurs et gitans est donc restée inchangée depuis la guerre.

Cette thèse a d'ailleurs aussi prédominé longtemps dans l'historiographie française. Les « Tsiganes » auraient été les victimes d'une répression sociale comme marginaux, mais pas d'un processus génocidaire visant à la disparition d'un groupe racialisé. La doctrine fameuse du « sort à part » prétend que les « Tsiganes » de France ont eu un sort différent de celui des « Tsiganes » d'Europe, dont elle ne conteste pas la nature génocidaire des persécutions. Ainsi, en 2013, le ministère des Anciens Combattants s'appuie encore sur cette idée de l'exception française pour répondre à une question posée par des sénateurs : « Il ressort des études historiques qu'environ 6000 Tsiganes furent internés en France. Cette mesure, injustifiée en soi, eut pour effet paradoxal de les préserver de la déportation et du sort que connurent les Tsiganes dans les autres pays européens [6] ». On reconnaît ici une variante de la thèse du glaive et du bouclier qui voit dans la politique du maréchal Pétain un moyen de la préservation des Juifs français. Appliquée aux « Nomades » en France, cette rhétorique collaborationniste – réfutée depuis bien longtemps par les historiens de Vichy – devient : l'internement et l'assignation à résidence furent des moyens efficaces de protection des populations françaises.

La résolution portée par Madame Sandra Regol ne reconnaît pas le génocide subi par les personnes catégorisées comme « Nomades » en France pendant la Seconde Guerre mondiale et laisse en suspens la « nature […] des persécutions antitsiganes en France ». Or, cette question de la « nature » des persécutions subies par les Roms et les Voyageurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale n'est pas un simple point d'histoire : elle détermine la manière dont on pose actuellement la question des politiques publiques destinées aux descendants des persécutés que l'administration désigne comme « gens du voyage ». Rappelons que la demande de reconnaissance par la France du génocide perpétré contre les Roms et les Voyageurs sur son territoire émane de la société civile romani et voyageuse qui considère qu'il s'agit d'une condition nécessaire pour repenser les politiques publiques qui les concernent.

La première version de la résolution déposée par la députée LFI Madame Ersilia Soudais avait le mérite d'être claire [7] : elle enjoignait le Parlement français à prendre ses responsabilités en reconnaissant les crimes commis par ses gouvernements successifs contre les « Nomades ». La résolution déposée par Madame Sandra Regol, qui vient d'être votée par la commission des affaires européennes, fait l'inverse. Par un tour de passe-passe mémoriel, elle reconnaît bien un génocide… mais celui perpétré par les nazis dans le Reich et maintient au contraire la doctrine qui prévaut depuis la guerre sur la responsabilité française. Comme le martèle le rapport, cette politique antitsigane française s'inscrirait dans une « logique de contrôle administratif davantage que d'extermination systématique [8] ». Le génocide commis contre les « Nomades » en France disparaît purement et simplement.

Pourtant, les cinq actes définissant ce crime ont bel et bien été commis sur notre territoire : meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe. Peu importe pour les partisans de la thèse de l'« exception française » ou du « sort à part » qui s'en tiennent à l'intention affichée par le gouvernement de Vichy, à savoir de « stabiliser » les Nomades et non de les exterminer. Cette logique est récurrente dans les dénégations de génocide : tuer les membres d'un groupe en les soumettant à des conditions de vie inhumaines, mais prétendre le faire « pour leur bien » et pour les aider à s'intégrer. C'est oublier qu'en droit l'intention de destruction se mesure aussi aux actes et non seulement aux paroles des commanditaires. La rhétorique de « protection » est en fait caractéristique de la forme spécifiquement française de l'antitsiganisme. La résolution de loi de Madame Sandra Regol lui donne un nouvel avenir.

Elle est en tout cas aux antipodes de la demande de reconnaissance émanant de l'émulation du tissu associatif voyageur qui souhaite faire droit à la mémoire de leurs ancêtres. En 2024, une campagne numérique a ainsi donné la parole aux survivants français du génocide (#VoyageursContreLeRN) [9]. Une autre, en 2025, montrait de jeunes Voyageurs interpellant des députés pour qu'ils reconnaissent le génocide en leur adressant des lettres écrites par leurs ancêtres dans les camps (#NosViesDeGitansComptent). En 2025 également, de nouvelles stèles ont été posées comme à Saint-Maurice-aux-Riches-Homme dans l'Yonne [10] ; une rencontre a réuni plusieurs associations et chercheurs dans les locaux du mémorial du camp de Rivesaltes. Ces mouvements ont été facilités par la mise en ligne d'une base de données collaborative recensant les victimes « nomades » en France [11]. Ce sont les initiatives du milieu associatif qui ont mené aux trois propositions de résolution déposées entre février 2025 et mars 2026 pour la reconnaissance du génocide des Roms et des Voyageurs.

Or, il y a exactement 30 ans, les rescapés « nomades » des camps français avaient commencé à poser, parfois sans autorisation, les premières stèles commémoratives. Les associations voyageuses exigeaient réparations et reconnaissance du génocide. Face à cette effervescence, plusieurs ministères avaient commandé à l'Institut d'histoire du temps présent un rapport sur les persécutions subies par les « Tsiganes » pendant la guerre. Ce rapport, qui parut en 1994, réduisit à néant les espoirs des survivants. Il affirmait que les « Tsiganes » avaient bien été internés, mais que ces internements ne relevaient pas d'une volonté génocidaire : il s'agissait de mesures de sécurité militaires teintées d'antitsiganisme. Ce scénario se répèterait-il ?

Le choix de transformer la résolution initiale portée par Madame Ersilia Soudais sur la responsabilité française en une résolution européenne aurait dû alerter. Le Parlement européen a en effet déjà reconnu le génocide des Roms et des Sinti en 2015 et a instauré le 2 août comme journée de commémoration en Europe. Pourquoi la résolution déposée par Madame Sandra Regol encourage-t-elle « le Gouvernement à promouvoir cette reconnaissance au niveau de l'Union européenne, en vue de l'instauration d'une journée européenne de commémoration ? » Est-ce de l'incompétence ou une stratégie délibérée ? Car en évitant de nommer les coupables et les complices de ce crime d'État, cette résolution empêche de parler de manière enfin sérieuse des réparations auxquelles les victimes ont droit.

Lors de la séance de la commission des affaires européennes, juste avant le vote, Madame Sandra Regol a proposé deux amendements à sa propre résolution : le premier qui distinguait le génocide nazi des Roms des « persécutions subies en France » ; le second qui proposait d'engager, préalablement à une commission d'indemnisation, une « mission nationale chargée d'établir la nature et l'ampleur des préjudices subis par les victimes des persécutions antitsiganes en France ». Non seulement la « nature » des persécutions françaises resterait à établir, mais les réparations ne seraient pas une priorité. Le rapport de la commission des affaires européennes est à nouveau éclairant : il y est écrit que « toute indemnisation devrait probablement s'orienter vers des formes non strictement individualisées ». En d'autres termes, pas de réparations directes pour les victimes ou leurs descendants.

La communication qui a suivi le vote de la résolution ne manquera pas d'inquiéter : Madame Ersilia Soudais, se ralliant à la résolution de Madame Sandra Regol, a figé la gauche dans la position compromettante de suppliante. Elle a appelé Monsieur Emmanuel Macron à se saisir de cette opportunité [12]. 80 ans de déni risquent ainsi d'être couronnés par une mystification : la proclamation d'une reconnaissance (bien tardive) du génocide nazi des Roms, et le silence de la France sur ses propres crimes.

Ce spectacle politicien aura un goût amer pour les Voyageurs. Ils ne tarderont pas à découvrir que les refus de reconnaissance qui leur ont été adressés depuis la guerre ne seront pas les derniers et que leurs demandes légitimes de réparations ne seront pas prises en compte. Les tragédies et les persécutions de leurs familles continueront d'être occultées du récit national. Une chose est sûre : leurs luttes ne sont pas près de s'arrêter.

Lise Foisneau, anthropologue, chargée de recherche au CNRS
Avril 2026


[1] Lise Foisneau est notamment l'autrice de l'excellent Kumpania. Vivre et résister en pays gadjo (Wildproject) que nous avions recensé ici, ainsi que de plusieurs articles dans lundimatin, notamment : Le génocide des « Nomades » : Figures du déni, Antitsiganisme, poussières et chaleur suffocante et Résistances voyageuses : un long combat.

[2] « Nomades » est une catégorie administrative française créée par la loi du 16 juillet 1912 qui fut en vigueur jusqu'en 1969. Selon sa définition juridique, le terme de « Nomades » désignait les personnes « présentant le caractère ethnique particulier aux romanichels, bohémiens, tziganes, gitanos ».

[3] Proposition de résolution européenne relative à la reconnaissance et à la commémoration du génocide des Roms, Sintis, Gitans, Yéniches et Voyageurs, Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b2631_texte-adopte-commission

[6] Réponse du ministère chargé des Anciens Combattants, publiée dans le Journal Officiel du Sénat, 25 juillet 2013, p. 2178.

[7] Proposition de résolution relative à la reconnaissance du 2 août comme journée de commémoration du génocide des Roms, des Manouches, des Sinti, des Gitans, des Yéniches et des Voyageurs, déposée le 10 février 2025, présentée par Ersilia Soudais et cie, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0923_proposition-resolution

[12] Beur FM, 9 avril 2026.

PDF

04.05.2026 à 16:09

Contretemps de Ghassan Salhab

dev

Texte intégral (9622 mots)

Contretemps est d'un autre temps, l'événement de la Thaoura et le contre-événement des désastres qui l'ont recouvert. La vidéo de la longue marche est le film de la longue marge, au bord étroit du monde comme la margelle l'est pour le puits sombre. On tient la marge pour ne lâcher ni le plan ni la page de l'atlas. Qu'est-ce qu'on peut faire, on ne sait rien faire d'autre que différer la mort, qui rêve et nous attend. Qu'est-ce que cela peut faire ? Un rien est grâce.

À l'ami sans qui
et Loulou et Lolo

« Rien de plus beau à voir que ce peuple avançant vers la lumière, sans loi, mais se donnant la main.
Il avance, il n'agit pas, il n'a pas besoin d'agir ; il avance, c'est assez : la simple vue de ce mouvement immense fait tout reculer devant lui ; tout obstacle fuit, disparaît, toute résistance s'efface. »
(Jules Michelet, Œuvres complètes. Histoire de la Révolution française, volume 2, chapitre XI « De la religion nouvelle. – Fédération (juillet 1789-juillet 1790) », s. d. 1893-1898, p. 199)

­« Voyez-vous tous ces humains
Danser ensemble à se donner la main
S'embrasser dans le noir à cheveux blonds
À ne pas voir demain comme ils seront ? »
(Gérard Manset, « Comme un lego », Manitoba ne répond plus, 2008)

Octobre (ad libitum), octobre (ad nauseam)

5h45, c'est beaucoup pour un film, encore qu'il existe des films qui durent le double, le triple et quelques-uns sont sublimes. 345 minutes, c'est cependant si peu dans une vie engagée avec d'autres – une multitude – dans l'ample coulée des journées de la Thaoura libanaise, une autre révolution d'octobre au cours de laquelle, en 2019, la levée insurrectionnelle est la résurrection d'un peuple qui, jamais, n'existerait autrement qu'ainsi – des gens qui marchent ensemble, qui s'assemblent et se rassemblent, et dont toutes les voix auront parlé d'un même chœur, inouï, avant de s'évanouir des rues, vidées par le Covid-19, puis noircies par le nitrate d'ammonium du port éventré de Beyrouth.

Plus d'un désastre. Un, deux, trois, x désastres : aussi la décès des parents et la destruction de Gaza. Contretemps a pour première date celle du 17 octobre 2019 et pour dernière, celle du 12 octobre 2023. À l'événement de la Thaoura, ce soulèvement qui a su trouer tout horizon d'attente par son imprévisibilité, aura répondu l'accumulation des contre-événements qui l'ont obscurci, effondrement sur effondrement. Ghassan Salhab demeure l'inconsolé des révolutions qui n'ont pas d'autre destin, pour s'accomplir un jour, que d'échouer sur le moment, et d'une Palestine à l'orient de laquelle il a accroché sa jeunesse en militant contre les impérialismes redoublant d'oppression dans la région.

5h45, c'est le temps que donc il faudra au cinéma pour donner à sentir que ce temps-là est un autre temps, en faisant don qu'il est d'un autre temps – le contretemps opposable aux horloges du capital.

Le contretemps est un temps contre (la montre) – le contrechamp qui voit double en faisant loucher le champ dé-composé des temporalités, l'à-présent en contre-futur, l'à-venir d'un différé qui n'est pas encore passé et dont nous ne cesserons jamais d'être endeuillé-e-s. Le contretemps est diplopie, une surimpression qui fait bégayer la morne succession des nuits et des jours, une décomposition à maturation lente des synchronicités calculées pour que rien n'arrive – temps de l'autre jour et de l'autre nuit, de l'événement qui fait merveilleusement coïncider le contretemps avec l'entre-temps.

345 minutes, c'est la durée d'une endurance, le dur désir de durer qui est brasier de vivre ensemble l'événement, le contretemps de la Thaoura que Ghassan Salhab aura dans son corps accumulé et qui s'est déposé dans son smartphone, lui parmi les autres, eux tous qui ont fait comme lui et lui comme eux, toutes et tous contemporain-e-s les un-e-s des autres, toutes et tous manifestant qu'elles et ils ne sont plus d'une population décomptée, mais d'un peuple des incompté-e-s – surrection, insurrection.

En 2010, Ghassan Salhab tourne La Montagne, son film le plus esseulé, le plus en butte à Beyrouth, la capitale des douleurs à laquelle, alors, il fallait tourner le dos pour y revenir un jour avec toute la frontalité nécessaire afin de la regarder droit dans ses yeux quand ils seront devenus des myriades. Un jour de 2023, au Sénégal, pays de sa naissance et de l'exil de ses parents, l'ami sans qui réorganise l'espace disponible dans ses machines. Le moment est alors à la première revoyure des archives accumulées, ce sédiment des sons et vues qui sont la mémoire audio-visuelle de l'événement, ces prises qui sont des prises de position – et une disposition à la déprise. C'est alors que Contretemps peut enfin apparaître, non pas comme une décision prise, calculée au premier jour du soulèvement le 17 octobre 2019, mais comme la reconnaissance après coup, incalculable, que le film se sera fait avec et sans lui, souterrainement et virtuellement, dans l'attente d'un montage qui en établirait la grande rétrospective, endeuillée par les 4D du désastre : pandémie en mars 2020, explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, décès successif de la mère et du père du cinéaste, et anéantissement israélien de Gaza depuis le 7 octobre 2023 en incluant une nouvelle fois le Liban.

En 2019, la montagne c'est le peuple, l'épars multiple des gens, ce géant horizontal à l'assaut du ciel. Mais en 2023 ? D'un octobre, l'autre : le russe (la prise du Palais d'hiver) et le libanais (le plus grand mouvement social du pays) ; le français (les massacres d'Algérien-ne-s à Paris et sa région en 1961) et le palestinien (un nettoyage ethnique avéré, l'hypothèque d'un génocide, l'équivalent de plusieurs bombes atomiques). Octobre est le mois des dialectiques sans relève, celui qui sonnerait le glas de Hegel à l'image de l'aigle tombé suite au serpent tranché dans un plan de nuit de La Vallée (2014).

Octobre ad libitum (jusqu'à en être satisfait), octobre ad nauseam (jusqu'à en avoir la nausée).

[Le ministère libanais de la Santé a publié mercredi son bilan quotidien de la guerre, dans lequel il dénombre désormais 2 167 morts et 7 061 blessés, entre le début des hostilités entre le Hezbollah et Israël le 2 mars et le mercredi 15 avril 2026. Pour la seule journée du 15 avril, 43 nouvelles personnes ont été tuées dans des attaques israéliennes, et 140 autres ont été blessées.] [1]

La langue marche et l'imagement (ce qui s'exclame et ce qui s'écarte)

Octobre rouge, octobre noir. Les couleurs du communisme et de l'anarchisme le sont toujours du sang et des deuils, des montées de sang révolutionnaires et des éclaboussures génocidaires. Le rouge est un carton au début de Contretemps, mais dominent les cartons noirs entre quelques blancs. Ce n'est pas du football (même si Ghassan Salhab aime ce sport à l'instar de ses saints patrons, Jean-Luc Godard et Pier Paolo Pasolini), mais la scansion des temps, doubles, triples, futur antérieur et passé re-dé-composé, comme des battements de cœur, systoles et diastoles. Revoilà donc la diplopie sous les pavés disjoints que battent les manifestant-e-s des pieds, des cœurs et des mains, jusqu'à motiver ces surimpressions auxquelles Ghassan Salhab tient tant, au moins depuis La Rose depersonne (2000) sur le versant des essais vidéos et Terra incognita (2002) sur celui des fictions.

[Sur fond de pourparlers diplomatiques directs entre le Liban et Israël, et alors que le cabinet israélien a refusé d'instaurer un cessez-le-feu, l'armée israélienne a élargi son invasion dans le sud du territoire libanais depuis mercredi soir en effectuant une poussée vers Debbine, village du secteur Est situé au nord de Khiam, à seulement un kilomètre du Litani. Cette avancée a lieu alors que les soldats israéliens continuent de se battre au sol contre le Hezbollah, totalement encerclé dans le centre de Bint Jbeil, mais qui a revendiqué la veille des « embuscades » dans cette ville du centre de la bande frontalière.]

Contretemps est un grand film – de cinéma direct ?, à première vue, oui, mais on préférera écrire, diplopie en guise de double vue oblige, une grande subjective indirecte libre –, comme un album de The Swans, ce groupe de rock expérimental qui, par l'entremise de son fondateur Michael Gira, s'est un jour expliqué sur son nom : « les cygnes sont des oiseaux majestueux avec un tempérament de merde ». Contretemps est tel, impressionnant de toutes ses colères. Il éblouit en effet par sa disposition à retraduire le style direct et brut des vues qui se suivent, marches et stases, chants et rassemblements, concerts et affrontements avec la police, en subjective indirecte libre, autrement dit en regard singulier qui redouble les colères manifestées du savoir des colères à venir, rentrées pendant une bonne moitié de film, et dont les plans noirs sont aussi comme les sombres précurseurs.

Le regard est singulier, celui de la grande subjective indirecte libre qu'est Contretemps, dans la conjonction disjonctive d'un filmeur, qui est personne, avec l'impersonnel de la vague émeutière. La rose de personne compose ainsi avec d'autres un bouquet, un brasier mobile qui se consume de ses présences pleines mais, par la surimpression, elles sont toujours déjà les absentes de tout bouquet, le filigrane de ses restes dans une capitale, à elle seule une entreprise de démolition-reconstruction.

Comme un album de The Swans, ainsi le dernier en date Birthing (2025), Contretemps coule de flux, agrégats et magma, qui sont d'écartement et d'espacement, qui font « imagement » de ce qui se manifeste : le grand refus d'une communauté qui en a fini avec toutes les communautés instituées, une constituante populaire dont le devenir réinvente à chaque manifestation, inlassablement, son non au communautarisme qui, depuis la fin de la guerre in-civile, informe le consensus d'un partage des bénéfices exclusifs du pouvoir, vieux chefs de guerre honnis, Aoun et Hariri, et Solidere, la société mafieuse de la spéculation immobilière qui a fait main basse sur la capitale depuis 1990.

[Une frappe israélienne de drone sur une camionnette sur la route principale de Dahr el-Baïdar, qui relie Beyrouth et le littoral à la vallée de la Békaa, a fait un mort, selon les informations de notre correspondante Sarah Abdallah. La dépouille de la victime, qui n'a pas encore été identifiée, a été transférée à l'hôpital gouvernemental de Zahlé.]

L'être-là des gens qui marchent ensemble, qui s'assemblent et se ressemblent sans jamais s'indifférencier. Et le filmeur d'être parmi ses pair-e-s, moins un parmi les un-e-s qu'autre parmi les autres, personne au milieu de la multitude avec laquelle il se refait un corps et dont son cœur est traversé, le survivant de tant de guerres pour enfin goûter la résurrection de l'insurrection inespérée. Et la laisser durer longue en bouche quand le reflux emplira ses extinctions de la terre jusqu'au ciel.

[L'armée israélienne a affirmé jeudi avoir « déjoué des attaques » du Hezbollah contre ses positions au Liban-Sud, où elle poursuit son invasion et sa destruction systématique de villages frontaliers, revendiquant dans ce cadre la destruction de « 70 infrastructures en une minute » à Bint Jbeil.]

La longue marche libanaise, quelques mois de 2019 à 2020 et ses retours de flamme en 2021, est une langue qui marche sur tous les pieds, la suspension des assignations communautaires et la solidarité clamée d'une internationale trans-régionale, Soudan et Palestine, Iran et Irak, Égypte et Algérie, et sur tous les tons, slogans à tue-tête martelés et tagués sur les murs pour qu'ils s'effondrent. Manifester est une fête des mains levées, fumigènes et smartphones ; une exclamation inouïe : la clameur de l'être-là des gens qui au Liban ont une amitié nouvelle pour l'entre et l'avec.

« Imagement », a écrit Jean-Christophe Bailly dans l'ouvrage qu'il dédie à son idée (éd. Seuil, 2020), dit ce qu'il en est de l'image comme énigme de son processus même, en demandant à qui la regarde de reconnaître le souvenir dont elle est la porteuse silencieuse. Peu de films savent faire place, dans l'image, à l'imagement qui la constitue – on songera à ceux de Yosr Gasmi et Mauro Mazzocchi. Contretemps fait une ample place à accueillir la fièvre slogandaire des manifestant-e-s, tous les contre (le capitalisme et le communautarisme, le patriarcat, la banque et la corruption endémique) qui n'ont pour seul oui que la révolution dite et répétée, clamée dans toutes les bouches, mais sans programme ni parti d'avant-garde, une anarchie pure à laquelle s'est adonné plus d'un tiers de la population libanaise, de Beyrouth comme plus exceptionnellement du sud, et qui témoigne qu'elle a eu davantage le désir d'enchanter le présent que de préparer aux lendemains qui chantent.

Sinon, les disjonctions de l'image et du son, l'une endeuillée de l'autre et la seconde divorcée de la première, dessinent les profondes lignes de faille disloquant l'événement : d'un côté, en brisant le temps homogène et vide de l'ordinaire ; de l'autre, en le rapportant souterrainement aux contre-événements qui s'y substitueront, par le vide (de la pandémie et des parents disparus) ou dans le saturé (port et Gaza explosés). Restera, contre le néant qui règne, la collecte-cueillette des petits riens, les traces éparses d'une persévérance, persistances des feux éteints et insistances du vivant.

Imagement : l'image ne ment pas dans Contretemps, elle ne contrefait jamais son énigme. Nul besoin des facilités du commentaire off et du portrait individualisant, nulle volonté de distinguer ce qui s'acharne à briser le mur des distinctions ou de parler par-dessus, nul désir de taire ce qu'il en est de la joie d'être du peuple qui n'est pas une essence fixe, mais la novation d'un mouvement de recomposition des gens depuis la soustraction de leurs identités existantes. Le bonheur d'en être au présent des plans se double cependant du malheur de n'en être plus dans leur montage rétrospectif.

[Le président américain, Donald Trump, a annoncé jeudi en fin d'après-midi sur son réseau Truth Social le très attendu cessez-le-feu au Liban, qui doit entrer en vigueur à minuit, heure locale, pour une durée de dix jours. Dans la foulée de cette annonce, refusée la veille par le cabinet de sécurité israélien, l'armée israélienne a bombardé massivement plusieurs régions du Liban-Sud, rapporte notre correspondant Mountasser Abdallah. Des détonations de missiles ont été entendues jusqu'à Saïda, avec un grondement d'avions incessant. Dans la journée, alors que tout indiquait que le cessez-le-feu était imminent, l'armée israélienne a poursuivi ses frappes destructrices et meurtrières.]

La diplopie des surimpressions se joue ainsi, en se déjouant au carré : le virtuel est un déjà-là, le spectral enveloppant le présent vivant de tous les temps passés et à venir, qui sont souvent les pires. Les figures se dédoublent alors, elles reviennent de loin, des guerres in-civiles pour en conjurer le retour et leurs disparu-e-s à qui l'on doit survivre si l'on veut vivre ; elles disparaissent aussi dans l'écart entre le pas-encore et le déjà-là, la nécrose des mauvaises répétitions et l'utopie concrète comme hétérochronie. L'énigme est que l'événement ait eu lieu – et qu'il l'aura été pour l'éternité.

La longue marche est la langue commune de qui, dans une capitale hostile à la flânerie par saturation du trafic automobile, réapprend à parler et marcher ensemble. Il y a fallu faire de la place, écarter, espacer. L'imagement dans Contretemps marque le déblayage de ses terrains d'in-actualité.

[Dans sa maison à Bagdad, Mohammad Bazzi, journaliste de 25 ans, reste rivé à son téléphone depuis une semaine. D'Instagram à X, puis à TikTok, il suit en continu l'actualité de Bint Jbeil, sa ville natale. En pleine invasion terrestre, l'armée israélienne encercle cette localité du Liban-Sud, située à moins de quatre kilomètres de la frontière. Déjà convoitée sans succès en 2006 puis en 2024, Bint Jbeil, forte d'environ 30 000 habitants, incarne un symbole : c'est là que Hassan Nasrallah, l'ancien leader du Hezbollah, avait prononcé en 2000 son « discours de la victoire » après le retrait israélien du territoire libanais, consacrant la ville comme « capitale de la résistance ».]

Je vois, tu vois, nous voyons – vous voyez ? (n'importe qui a la caméra)

[L'information a circulé à la veille de la rencontre présentée comme historique à la Maison-Blanche entre les ambassadeurs libanais et israélien à Washington. L'ancien ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer, en charge depuis le mois de mars du dossier libanais, aurait déjà un plan à présenter lors d'éventuelles négociations avec le Liban. Le plan suppose ni plus ni moins que de diviser le territoire libanais en trois zones.]

Contretemps est signé ainsi : une vidéo de Ghassan Salhab. Une vidéo, pas un film. C'est un film pourtant, mais d'un autre cinéma – le contre-cinéma qui suit la ligne traversière du documentaire, diagonale minoritaire et révolutionnaire. Le contre-cinéma de Ghassan Salhab est fait du corpus de ses films, un autre corps qui supporte son corps blessé comme la voûte céleste sur le dos du titan Atlas – son cinéma, un atlas. Comme le Liban a deux chaînes de montagnes, le mont Liban à l'ouest et à l'est l'Anti-Liban, le contre-cinéma de Ghassan Salhab a un massif offert à ses longs-métrages, qui requièrent les nécessités logistiques de la production, et une constellation sporadique de vidéos qu'il tourne à la main quand cela lui sied, cailloux ou îles qu'il dissémine sur ses réseaux sociaux ou les plate-formes hospitalières. En rompant avec les hiérarchies de l'industrie, courts et longs, vidéos spontanées et films produits, fictions et documentaires, le corpus a pour cœur battant l'égalité dans l'invention des formes et leur circulation, en prenant acte de l'extension de la sphère de la cinématographie générale dans la production et le commerce des télécommunications numériques.

[Le ministère de la Santé a annoncé dans son dernier bilan avoir recensé 2 387 personnes tuées et 7 602 blessées par les attaques israéliennes contre le Liban depuis le début de la guerre le 2 mars. Depuis l'entrée en vigueur de la trêve vendredi, les autorités et les secouristes ont retrouvé de nombreux corps sous les décombres de bâtiments dans des régions qui étaient soumises à d'intenses bombardements israéliens. Dans son dernier bilan officiel, publié vendredi, le ministère avait fait état de 2 294 tués et 7 544 blessés.]

Vidéo dit en latin « je vois ». L'auteur de Mon corps vivant, mon corps mort (2003), en prenant avec cet essai le parti de l'éclatement de son corps, œil, paume et gorge, nombril, dos et poitrine, offrait l'emblème d'un morcellement que le montage compose et recompose à partir de ce que l'image aura fragmenté : l'opacité à soi-même dont a parlé Jean-Luc Nancy dans L'Intrus (éd. Galilée, 2000). Ce que Contretemps expose désormais, c'est l'immense corpus impersonnel de la levée insurrectionnelle en tant qu'il soulage le corps de celui qui s'y fond – de la levée comme une relève avant le long abattement qui s'ensuit, décrue et reflux qu'épuise le ressassement de l'empire du pire.

Ghassan Salhab pratique la vidéo pour voir ce qu'autrement il ne verrait pas, en voyant dorénavant ce que d'autres voient avec lui en filmant comme lui, toutes et tous documentaristes de l'événement, toutes et tous archivistes de la Thaoura qui les soulève et les transit. La Thaoura est le cinéma permanent de n'importe qui dont la vidéo, seule, peut rendre compte directement. C'est à cette aune que Contretemps apparaît en version contemporaine de L'Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov. Le cinéma partout, la Thaoura aussi parce que n'importe qui en est – les roses de personne.

D'autres films ont été réalisés non pas sur mais avec la Thaoura, de Myriam El Hajj et Mai Masri. Contretemps est une vidéo en tant qu'elle voit et fait don de ce qu'elle voit ; donc un film important en rappelant que la part documentaire du cinéma, qui est toujours plus minoritaire, est également la plus disposée à l'égalité – n'importe qui filme et n'importe qui est filmé, sans hiérarchie et à égalité.

[Face à la pression extrême subie par les enfants durant les 45 jours de guerre entre le Hezbollah et Israël, l'Union pour la protection de l'enfance au Liban (UPEL) a assuré la prise en charge de 980 mineurs à travers l'ensemble de ses services, selon un rapport récemment publié. Dans ce document retraçant ses activités pendant le conflit, l'UPEL indique être restée mobilisée « à tous les niveaux de son mandat », allant des audiences judiciaires et enquêtes préliminaires à la protection dans les abris pour déplacés, en passant par les distributions d'urgence et l'intervention massive consécutive aux frappes du 8 avril. Le bilan humain de la guerre est lourd : plus de 2 200 personnes ont été tuées au Liban, plus de 7 500 blessées et plus d'un million déplacées. Les enfants ont particulièrement payé le prix de ce conflit, avec 170 morts et plus de 700 blessés.]

C'est sur ce versant-là, celui d'une cinématographie générale (tout le monde filme) contemporaine des nouveaux mouvements sociaux des années 2010, que la Thaoura libanaise continue l'histoire (très largement arabe) des places occupées, emblématiquement Tahrir en Égypte en 2011 précédée par la Tunisie, en prolongeant également le Hirak algérien qui avait démarré quelques mois auparavant tout en étant quasiment contemporaine des immenses manifestations chiliennes. À l'époque, on parlait alors d'un « réveil de l'Histoire » dont la première culmination, tunisienne-égyptienne, a ouvert la voie à une seconde, algérienne-libanaise. Les insurrections arabes sont comme des surrections, le surgissement de nouveaux massifs telluriques depuis le désir des gens ordinaires qui en ont fini d'être séparés d'avec leurs propres puissances pour enfin pouvoir s'atteler à l'extraordinaire – qui peut se dire « communer » ainsi que Michael Hardt et Toni Negri l'écrivaient.

[Le Hezbollah a dit avoir mené une attaque mardi dans le nord d'Israël en riposte à ses violations « flagrantes » du cessez-le-feu, la première revendication de ce type depuis son entrée en vigueur vendredi. Dans un communiqué, le Hezbollah indique que ses combattants ont tiré des roquettes et envoyé des drones d'attaque contre un site militaire israélien « en représailles aux flagrantes » violations du cessez-le-feu, invoquant notamment « les attaques contre des civils et la destruction de maisons et villages ». Selon l'armée israélienne, des sirènes ont retenti dans deux localités du nord d'Israël après qu'un drone tiré depuis le Liban a été intercepté avant de pénétrer dans le territoire israélien.]

L'Homme à la caméra est aujourd'hui devenu n'importe qui a la caméra. Mais la condition, si elle est nécessaire, est non suffisante. La démocratie des sujets qui filment les engage aussi à l'invention de ses formes filmiques, autant qu'ils réinventent les exercices de leur désir insurrectionnel, arrimés à deux dispositions éthiques : persévérante (sumud de Palestine) et pacifique (silmiyya d'Algérie). On nous rétorquera pourtant que les manifestant-e-s souvent profèrent que la révolution qui les engage n'est justement pas pacifique. C'est qu'il s'agit, dialectiquement, d'opposer au pacifisme des idéalistes, la paix de qui lutte dans le savoir que « seule la violence aide là où la violence règne » (Brecht), et que ces deux violences-là ne coïncident jamais puisque l'une veut interrompre l'autre.

La démocratie des regards appareillés, et disposés à témoigner de l'événement qui les soulève et les transit, se conjugue ainsi : je vois (video), tu vois (vides), nous voyons (videmus). Vous voyez ?

[Après le meurtre samedi du sergent-chef Florian Montorio, membre du contingent français de la Force intérimaire des Nations unies (Finul) au Liban-Sud, Emmanuel Macron a tout de suite pointé du doigt le Hezbollah. Lundi, le président français est revenu à la charge. S'il a déclaré que la France « n'était pas spécifiquement visée » dans cet incident, il a maintenu ses accusations à l'encontre du parti chiite.]

Ruines d'avant les ruines, ruines d'après les ruines (un autre herbier de prison)

[Installée sur un banc dans la cour du lycée Maarouf Saad à Saïda, au Liban-Sud, Nour fume le narguilé. « Quand le cessez-le-feu a été proclamé (le 16 avril), nous avons pris la route le lendemain à l'aube pour rentrer à Nabatiyé el-Fawqa », raconte cette jeune mère de jumeaux d'un an. « Notre maison tient bon, mais la destruction est phénoménale. Il n'y a pratiquement plus de routes, nous roulions sur du verre et du sable. Et pas d'électricité », décrit-elle. Pourtant déterminée à rester, la famille ne tient qu'une nuit. « C'était effrayant, les explosions y étaient très fortes. Les Israéliens dynamitent sûrement non loin des quartiers entiers, mais, sans internet là-bas, nous ne savions pas exactement ce qui se passait... »]

Au tout début de Contretemps, un petit groupe de personnes, une famille peut-être, semble pique-niquer au bord du rivage qu'embrase le soleil, rassemblée sur les rochers. En un raccord, les gens se sont multipliés et l'image chauffe davantage encore du jaune de l'astre qui dans la mer s'emmielle. On dirait une image du bonheur semblable à celle qui ouvrait Sans soleil (1983) de Chris Marker, avec ces trois petites têtes blondes qui se tiennent la main sur une route de campagne en Islande en 1965. Mais, comme tout événement et toute chose qui importe, le bonheur est rare. La fin du film indiquait qu'un volcan a détruit les paysages de l'enfance islandaise. Le bonheur est promis, à portée de mains, autant que les déflagrations qui le recouvriront de la cendre des malheurs sempiternels.

[Les forêts et les champs qui brûlent, les immeubles qui s'effondrent, les explosions qui dégagent des nuages de pollution… Au-delà de l'aspect dramatique et visible des guerres, les dégâts environnementaux touchent durablement tous les aspects de la vie. Un rapport présenté mercredi par la ministre de l'Environnement, Tamara Elzein, et le secrétaire général du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), Chadi Abdallah, lors d'une conférence de presse conjointe, dresse l'état des lieux sur « l'impact environnemental des agressions israéliennes sur le Liban (2023-2025) ». « La Banque mondiale chiffre la reconstruction totale à 11 milliards de dollars d'ici à 2030, dont quelques 512 millions de dollars de dégâts environnementaux (…) ».]

C'est pourquoi l'endurance est nécessaire, il ne faut pas tarder en prenant tout son temps, il faut faire vite en décélérant, faire durer l'autre temps qui est d'un autre temps, redire et répéter, voir et revoir, collecter tous les signes, expressions et indices, toutes les manifestations d'un désir infatigable, arraché à l'épuisement d'une guerre in-civile qui, sinon, émet son rayonnement mortel fossile. On fait sauter la banque en chansons, on appelle à la libération de Georges Ibrahim Abdallah, on se lance dans les gestes d'une intifada qui ne tient qu'à la relance de ses élancements, tirs de mortier contre balles en caoutchouc, jets de pierre contre lances à eau et fumigènes contre lacrymo. Et Ghassan Salhab de faire tous les pas de côté qu'autorisent les raccords à distance pour faire passer une sensation dans une autre en inversant les polarités, l'odeur de soufre dans la pluie, le brouillard et la neige. Dans La Rivière (2021), la brume enveloppait l'amour agonisant des amants dans l'évanescence des conclusions suspendues – la buée des dernières paroles. Les émanations d'autres amours retrouvées, peuple et révolution, leur font suite dans une métamorphose qui trouvera plus tard encore d'autres relais, une météorologie intérieure, ainsi cette grêle qui tambourine à la fenêtre.

L'émotion qu'il y a dans l'émeute : « La foule ne m'a jamais plu que les jours d'émeute (…) ces jours-là il y a un grand souffle dans l'air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente » (Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 31 mars 1853). L'émotion est commotion, la mise en mouvement des gens ensemble, de l'entre eux qui fait leur avec. Le dépeuplement des derniers films, Warda – Une Rose ouverte (2019) et La Rivière, est conjuré. Le peuple y manquait, celui des révolutions trahies en Allemagne dans les années 1920 et dans l'épuisement des militantismes armés soixante ans après. De retour, il ne revient jamais au même. L'événement est du retour de ce qui jamais n'aura manqué à sa place, n'étant d'aucune place.

Ce qui fait retour est un vide qu'enfin remplissent tous les gens rompant avec l'ordre des places, ce signifiant vide dont le peuple est le nom en capitonnant tous les antagonismes selon Ernesto Laclau. On appréciera ici la symbolique paradoxale du drapeau national, la seule étoffe politique à dominer le paysage des manifestations en renvoyant les rouges et noirs très loin jusqu'à l'absence en dépit des slogans très marqués, et qui est ici l'étendard unitaire d'un peuple dont la novation s'impose aux appartenances communautaires qui ont barré toute possibilité d'exister à la nation. Le drapeau n'est d'aucun nationalisme, mais d'un peuple qui en retourne l'emblème contre le gardiennage de l'État.

[L'armée israélienne a poursuivi ses violations du cessez-le-feu jeudi, tuant trois personnes dans une frappe de drone à Choukine (Nabatiyé), et démolissant des habitations au Liban-Sud. Pour sa part, le Hezbollah a revendiqué trois attaques contre des positions israéliennes dans le sud du Liban, après que l'armée israélienne avait fait état d'interception de projectiles dans la zone. L'armée israélienne a par ailleurs réitéré dans la journée son appel à ne pas se rendre dans les villages de la « zone tampon » qu'elle souhaite établir sur une profondeur de 8 à 10 km au Liban-Sud.]

Les mois se succèdent, janvier, février, mars et les tunnels autoroutiers échouent toujours à boucher la coulée des gens soulevés – surrection, insurrection, résurrection. C'est depuis l'un d'eux que Ghassan Salhab a composé le recueil de textes qui est l'addendum écrit à Contretemps, et qui s'intitule À contre-jour (De l'incidence éditeur, 2021). Parfois le filmeur prend la tangente et taille la route du sud – Beyrouth-sud et sud du Liban. Là-bas aussi, les murs s'ébranlent, ainsi à Tripoli. Puis il fait retour, le revenant qui est un survivant en étant tout autant fantôme parmi les fantômes quand décolle la surimpression jusqu'à atteindre à la déchirure oculaire. Le décollement est rhegmatogène en effet quand la grêle vient à frapper trop fort à la fenêtre, tandis que grillages et barbelés, rubans policiers, fils de fer et bâches déchirées n'enchaînent qu'à réitérer les divisions dans l'image. Toute une diplopie s'y cache, originaire – c'est le chiasme de la chair selon Maurice Merleau-Ponty si l'on veut être respectueux des réversibilités entre le voyant et le visible, entre l'activité et la passivité.

L'art des coupes et des plans noirs entretient ainsi la louche équivoque des interruptions, les unes désirées jusqu'aux feux et fracas des affrontements, toutes affaires cessantes, les autres qui poussent dans l'ombre à renvoyer tout le monde à la maison, autre viralité, non plus des multitudes qui se communiquent la joie d'être ensemble, mais des pandémies qui répondent à la destruction lucrative des biodiversités. Le mot de coronavirus est prononcé comme une blague à la cent-cinquantième minute. Vingt-cinq minutes plus tard, les rues sont désertes, Beyrouth est dépeuplé. Toutes les vues qui témoignent alors pour la nouveauté du vide survenu portent la marque d'un deuil douloureux.

Le coronavirus vient ainsi couronner toutes les têtes auxquelles le réel rappelle leur non souveraineté. La corolle orange du nitrate d'ammonium surenchérira sur la décapitation populaire.

[Les Casques bleus italiens de l'ONU ont remplacé la statue de Jésus-Christ vandalisée par des soldats israéliens dans le jardin d'une maison située dans la périphérie de la localité chrétienne de Debel, au Liban-Sud, a déclaré jeudi la Première ministre italienne Giorgia Meloni. « Je souhaite remercier le commandant Diodato Abagnara, ainsi que l'ensemble du contingent italien de la Finul, pour avoir décidé d'offrir un nouveau crucifix au village libanais de Debel », a indiqué Mme Meloni dans un communiqué. « Les images de la statue remise à la communauté et installée à l'endroit même où se dressait la statue détruite il y a quelques jours par un soldat (de l'armée israélienne) sont réconfortantes et portent un message fort d'espoir, de dialogue et de paix », a-t-elle ajouté.]

Une nouvelle époque s'ouvre, autre station, une autre mise entre parenthèse : (Posthume). Aux plans qui étaient des prises de position, suit la déprise dans les prises de vue et de son. Les architectures fantômes – après le flegme de la tour Murr, celui du Dôme du City center (surnommé l'Œuf) – triomphent, ainsi que les grandes panneaux publicitaires vendus aux banques et aux politicards. La guerre in-civile, qui se dit en grec ancien stasis, gît au fond de toute stase, autre permanence qui est la rémanence du pire, le futur possible d'une cité un jour définitivement vidée de ses habitant-e-s.

Les ruines d'avant les ruines le sont d'après les ruines – ruines d'une révolution dans l'œuf étouffée.

Éboueurs et balayeurs indiquent alors un autre geste au filmeur, celui du chiffonnier ramassant les restes, un cri perdu dans la ville morte, un concert nocturne de casseroles préparant à la reprise printanière des rues, en voitures et en scooters dont le raffut ne fait pas oublier la décrue des rages. Aussi, des enfants jouent malgré tout et puis il y a les chats du quartier qu'un vieil homme nourrit.

[Le meurtre de journalistes au Liban dans des attaques israéliennes, dont celui de la journaliste Amal Khalil la semaine dernière dans le village de Tiri au Liban-Sud, continue de susciter des réactions indignées. Dans un communiqué conjoint sur « les attaques contre les journalistes au Liban », le Royaume-Uni et la Finlande, en tant que coprésidents de la Coalition sur la liberté des médias (« Media Freedom Coalition »), ont dénoncé samedi « les attaques contre les journalistes au Liban, notamment celle contre la journaliste Amal Khalil, tuée dans une frappe israélienne le 22 avril », considérant ces attaques comme « inacceptables » et appelant Israël à respecter leur liberté et leur sécurité. Au moins huit journalistes ont été tués...]

Contretemps a un titre arabe : Al nahar howa al layl, autrement dit Le jour est la nuit. C'était le titre de l'une des vidéos de Ghassan Salhab tournés au temps de la crise sanitaire, et dont on retrouvera quelques fragments ou restes comme ceux d'un naufrage. Le film de l'autre temps se mue alors en celui d'autres renversements : les nuits et jours de fête le sont désormais de la nuit en plein jour que prolonge la série des nocturnes indifférenciées, et que seul remue le chant presque fou d'un muezzin. Il devient alors une accumulation monumentale de restes, vies éparses parmi les déchets, cette vastitude intranquille que n'apaisent ni les blancheurs fugitives de la mer, ni les cieux froncés.

[Le chef d'état-major de l'armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir, a lancé lundi un avertissement ferme à ses troupes sur les actes de pillage, affirmant également que l'utilisation des réseaux sociaux pour diffuser des messages « contestables » constituait une « ligne rouge ». « Le phénomène de pillage, s'il existe, est honteux et risque de ternir l'image de l'armée israélienne. Si de tels incidents se sont produits, nous enquêterons dessus », a-t-il déclaré devant des officiers, selon un communiqué militaire. Ses propos interviennent après que le journal israélien de gauche Haaretz a affirmé que des soldats dans le sud du Liban auraient pillé d'importantes quantités de biens civils, citant des témoignages de militaires et de commandants sur le terrain.]

Mais autre chose de la vie se manifeste, c'est le paradoxe du Covid-19, avec toutes les animations du vivant que la capitale en liesse ne pouvait faire entendre, ainsi le chant des oiseaux et la nuée des chats. Et puis cette mante religieuse qui s'accroche au pare-brise d'une voiture qui trace sa route, comme s'il en allait de sa vie pour pouvoir enfin monter au ciel, exemple quelconque de ténacité sublime. Contretemps vire alors en herbier, ici avec les rayons du soleil perçant la frondaison des arbres, là avec une flaque mêlant le bleu du ciel au vert des vases, l'essaimage des boutons d'or et des chardons, comme si tout procédait par renaturation quand, ailleurs, les gravats s'empilent par blocs comme les preuves de l'aggravation du pire. Un chat prend un bain de soleil – Loulou ! –, puis observe les oiseaux qui passent et qu'il implore. Autant d'impressions, une cueillette d'épiphanies que le filmeur assemble avec cordialité comme Rosa Luxemburg tuait le temps de prison avec ses herbiers. La rose ouverte de son souvenir fend chaleureusement le cœur essoré du chiffonnier.

Les nuits d'insomnie d'une chauve-souris (le vaincu invaincu)

Le bruit d'un essuie-glace annonce ailleurs qu'au-delà tout pare-brise, il reste bien des glaces à briser. La Lune troue la nuit de son œil cyclopéen, des notes d'un piano fantôme sont comme un signal radio alien, les travellings latéraux voudraient avoir les vertus d'absorption des énergies négatives des roches obsidiennes, une montagne fait signe au loin pour indiquer aux vieilles taupes butant sur les ossuaires que le lointain est plus proche qu'il n'y paraît, l'ami palestinien de Nazareth redit que nous sommes toutes et tous inséparé-e-s de Gaza. Sa bande est ce qui tient le monde et que l'immonde défait, l'une des dernières d'un film acharné à documenter la longue marche de la Thaoura, avant de convenir que la marge est mince et longue, telle la margelle pour le puits sombre.

Le cinéaste né à Dakar en 1958 est désormais entré dans l'orphelinat tardif de sa vie. Son père est décédé après sa mère qu'il avait filmée dans 1958, et que la mort a faite entrer dans son dernier jardin. Ses nuits d'insomnie lui sont davantage garanties, ces nuits blanches qui le sont d'une autre nuit opposable au jour d'après. L'insomniaque qui s'est couché tard depuis longtemps, dès l'enfance, et que sa mère surnommait la chauve-souris, a une pensée pour l'oiseau mort comme pour le rat dans un monde où Franz Kafka avait raison de nous alerter sur le sort des bêtes infâmes puisqu'il allait nous concerner. C'est par ailleurs aussi d'une chauve-souris que la crise sanitaire est arrivée.

[« Son dernier reportage a conduit à sa mort » : c'est avec colère et amertume que des dizaines de journalistes ont rendu hommage mardi, devant le siège de l'Escwa à Beyrouth, à la journaliste libanaise Amal Khalil, visée par une frappe israélienne à Tiri, au Liban-Sud, le 22 avril. Selon notre journaliste sur place Suzanne Baaklini, le frère et la sœur d'Amal Khalil étaient présents sur place, ainsi qu'un représentant du journal pro-Hezbollah, al-Akhbar, pour lequel elle travaillait. Les manifestants ont également rendu hommage aux autres journalistes tués dans le cadre du conflit entre Israël et le Hezbollah.]

Dix plans au moins avaient pourtant instruit qu'il y a toujours nécessité à être aux aguets, dans l'attente de l'imprévisible en tant qu'il déjoue toute attente, tournés depuis l'appartement de Ghassan Salhab. À l'instar des « pillow-shots » propres au cinéma de Yasujirô Ozu et dont Noël Burch a fixé la définition, ces plans toujours fixes fonctionneraient effectivement comme des pauses rythmiques, stases ou suspensions qui font entre deux pleins – la furia des manifestations – hospitalité à un vide fondamental, celui de l'impermanence des choses à laquelle tout esprit zen est sensible. L'auteur de L'Encre de Chine (2016) rêve aussi du zen, mais n'en peut mais. Le chaos gronde, la division est toujours originaire, les équilibres demeurent précaires et l'effondrement n'est jamais loin. Qu'il pleuve ou vente, qu'il grêle ou fasse soleil, la vue ne repose de rien (pillow signifie oreiller). Elle serait plutôt une meurtrière, une ouverture pratiquée dans la muraille d'une fortification virtuelle, la vigie d'une sentinelle postée pour voir, aux aguets des signes avant-coureurs de la prochaine guerre.

[Le Liban, situé sur le deuxième corridor migratoire le plus fréquenté entre l'Europe et l'Afrique, est devenu un passage de plus en plus dangereux pour les oiseaux migrateurs. Les combats au Liban-Sud et, de manière moins régulière, au-dessus de la Békaa, marqués par une utilisation intense de drones et des raids aériens, les contraignent à modifier leur trajectoire, les rendant encore plus vulnérables à la chasse illégale, largement répandue faute d'application stricte des lois. Bien que la saison de l'automne dernier n'ait pas été ouverte en raison du retard à nommer les membres du Haut Conseil de la chasse, le braconnage sévit dans toutes les régions libanaises toute l'année, et presque en toute impunité, dénoncent les environnementalistes.]

Depuis Contretemps, d'autres vidéos ont été tournées, au lancement de la série des Video Tracts for Palestine ou avec No Title (2025), l'archi-travelling-avant qui voit le mur toujours devant, pare-brise et écran, l'impasse au bout du chemin en l'étant à l'origine, comme condition de possibilité pour passer. Contretemps est titanesque, massif – un Atlas. Sa force décuplée à suivre la longue marche de l'insurrection s'y redouble de l'endurance de la longue marge, ce bord étroit par où se tient le monde vivant, et où survit celui dont les plans et pages sont les pas de côté d'un vaincu invaincu.

(parataxe des temps derniers)

l'ami sans quoi l'ami sans qui / ne fait pas un plan sans faire un pas de plus – vers où ? vers moins ? vers soi ? / il va moins qu'il verse, qu'il filme tout endroit à verse / soi vaut toujours mieux que toi ou moi, l'entre-nous est un entretien infini, un tiens vaut moins que deux tu n'auras rien / le plan d'après quand l'après comme l'avant a fini de compter, seulement le moment présent qui dure de moins en moins longtemps pour de moins en moins de gens / le plan d'après est surtout un pas de côté, la parabase pour conjurer l'impasse, faire le mur seulement en idée / le pas au-delà demeure celui du non, la négation est l'unique souveraine, l'amante dont on a par destin rejoint l'unique religion / un plan qui dit oui, oui au vivant, est un plan qui ouï-dit non aussi, non à ce qui volontairement l'anéantit / pas une vue qui ne soit double, pas une coupe qui ne soit de déliaison, pas de conjonction sans disjonction, pas un plan qui ne soit à deux versants, adret et ubac / la surimpression est le don perdu – pour rien des doubles vues / l'ami sans qui ni quoi a deux visages, l'un Janus l'autre Atlas / de face, il nous regarde toujours de dos, son bouclier qui force le respect de la boucler, le droit de garder le silence qui est le tout-dernier / la chauve-souris de sa maman, longtemps son enfant s'est couché tard, regardez mes ailes je suis oiseau, je suis souris vivent les rats / c'est une histoire de bêtes infâmes, la chauve-souris qui est l'animal zéro par où la crise sanitaire s'est excrétée et le dépôt des mots qui marchent à pattes de mouche, couchés comme cadavres sur papier / les chiens sont la somme de tout le savoir, de toutes les questions et de toutes les réponses et quand il n'y en a pas, les chats qui n'ont pas moins faim viennent à leur secours / le soleil brûle pour tout le monde mais il y en a de moins en moins, du monde ; quant à l'immonde, c'est un Royaume avec beaucoup d'élu-e-s / le nitrate d'ammonium est une diarrhée de tout là-haut, depuis l'impossible indigestion de nous-mêmes / aller à la crevaison du monde tel qu'il va, c'est sauver ce qui peut l'être des éboulis, le bout, le rebut – contre le néant, le rien du tout / les gravats sont l'aggravation d'une fatrasie qui sans personne partout s'écrit / la terre est généreuse à faire hospitalité à la frénésie de nos charniers, elle n'est faite que de cela sans l'avoir jamais demandé / l'air est immobile, il pèse des tonnes dans la fourmilière immobilière ; ailleurs, rien que la fournaise / la neige est le refroidissement provisoire des combustions dont fait profusion le monde qui préfère finir avec un boom plutôt qu'avec un murmure / tout cet empilement de bâtiments, tout cet entassement de fenêtres, fortifications, murailles et meurtrières / d'un désastre, l'autre, plus d'un, l'adieu à la mère, l'adieu au père, la vieillesse de l'orphelin tardif / la vrombe du drone, lancinant ostinato de ver d'oreille, est le faux-bourdon du témoin mélancolique des dites et redites génocidaires / la mante s'agrippe au pare-brise comme à la vie qu'il lui reste si cela peut donner à la religieuse l'allégresse de monter au ciel / un piano fantôme égrène ses notes sous une Lune cyclopéenne comme si elles en éclairaient sa face cachée depuis la Terre, comme un signal radio alien / la dernière appartenance, la seule qui vaille, est à la perte / il faudrait inventer, Alexander Blok en parlait ainsi à Vladimir Maïakovski, un terme intermédiaire entre la construction et la destruction, le troisième terme qui en serait la relève – la struction ? / dé-cons-truire, dirait-on / reconstruction, renaturation, encore faudrait-il que rien ne change pour que tout soit différent / l'aigle disparu, les anges évanouis, avions de chasse et drones les ont remplacés, les colporteurs des mauvaises nouvelles d'acier ; dans la terre demeure un oiseau inconsolé de la pourriture qu'il ne laissera pour personne / que reste-t-il des nuées de la Thaoura, sinon leur buée ? / avec l'esprit de noël, c'est l'assurance que l'ordre règne, toute honte bue jusqu'à la lie et l'hallali / quand le muezzin prie pour n'importe qui haut et fort, il prie tout bas pour lui et pour personne, divine folie d'un baron perché / la montagne, là-bas, ses tempes cendreuses et son crâne déplumé, ce souvenir de soleil fait signe qu'il y a encore du loin depuis ses millénaires, même aux vieilles taupes qui persévèrent à creuser leurs galeries en se brisant le nez sur un ossuaire / Bekaa interdite, pourquoi donc rebrousser chemin, une loi est d'interdire, un devoir est d'entrevoir et de l'entre-dire / un briquet d'amadou chante pour le sans-voix / l'ami de Nazareth redit la douceur de ce que nous sommes inséparé-e-s d'avec Gaza, sa bande qui est l'une des dernières marges par où le monde tient et que défait l'immonde / ne secouez pas l'ami sans quoi ni qui, il est lourd des larmes de feu que le ciel déverse pour lui / la vidéo de la longue marche est le film de la longue marge, au bord étroit du monde comme la margelle l'est pour le puits sombre, on tient la marge pour ne lâcher ni le plan ni la page, qu'est-ce qu'on peut faire, on ne sait rien faire d'autre, c'est ainsi que l'on diffère la mort et l'entropie, le trou qui rêve et nous attend / qu'est-ce que cela peut faire, un rien est grâce /

Alexia Roux & Saad Chakali

15-30 avril 2025


[1] ) Tous les passages en italiques et entre crochets sont des citations de fragments d'articles publiés par le quotidien en ligne et francophone libanais L'Orient-Le Jour : https://www.lorientlejour.com/. Pourquoi en italiques ? Parce que le monde qui y est décrit penche dangereusement. Et pourquoi entre crochets ? Parce que cela écorche et nous fait mal.

PDF

04.05.2026 à 16:09

Contrer le rire fasciste

dev

Un lundisoir avec Denis Saint-Amand

- 4 mai / , ,
Texte intégral (4771 mots)

A quoi rient les fascistes ? Comment rigolent-ils ? C'est ce que propose de documenter Denis Saint-Amand dans un petit livre Contrer le rire fasciste, trolling et résistance.

À voir lundi 4 mai à partir de 20h

Le rire permet de mettre à distance, d'alléger suffisamment le poids de ce qui opprime pour dégager l'espace et l'énergie d'agir. Mais il permet aussi d'exempter et d'exonérer la violence autant que la bêtise, celle du pouvoir et de ceux qui prennent son parti comme son relai. Denis Saint-Amand est spécialiste des poétiques de la parodie et de la satire, il étudie les mécanismes rhétoriques et les logiques des ces nouvelles formes de gloussements fascistes qui se répandent notamment sur les réseaux sociaux. Autant d'exemples qui appellent et inspirent les contre opérations nécessaires, autant que de joyeusetés pour les révoltes à venir. Du, « Le pouvoir est aveugle, ça crève les yeux » des Gilets jaunes sur les abords des Champs-Élysées dévastée, à la raillerie trollesques de « Npc » (« non playable character » ) qui déshumanisent l'autre, un tour d'horizon de ce l'humour fait et défait.

Version podcast

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.


Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d'existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C'est par ici.


Voir les lundisoir précédents :

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

PDF

28.04.2026 à 10:23

Palestine : criminaliser la libération, discipliner la solidarité

dev

(Droit, discours et praxis) Taher Labadi

- 27 avril / , , ,
Texte intégral (3276 mots)

Verbatim de l'intervention de Taher Labadi au colloque « Criminaliser la libération, discipliner la solidarité » qui s'est tenu à la Sorbonne, le 3 avril 2026.

Nous nous retrouvons dans un moment d'une gravité particulière.
La Palestine demeure le lieu d'une violence extrême, continue.
L'attention, pourtant, s'est en partie déplacée vers ce qui se joue aussi en Iran, au Liban, et dans une guerre qui s'étend désormais à l'ensemble de la région – une guerre qui est peut-être en train de bousculer l'ordre du monde.

Et la destruction des vies se poursuit.
La violence se cache moins que jamais.
Elle se donne à voir, frontalement, dans une forme d'impunité assumée – comme pour mieux s'imposer, et écraser.

C'est dans ce contexte que se pose – avec une acuité renouvelée – une exigence : nommer, comprendre, se positionner.

Car ce qui se joue aujourd'hui en Palestine – et, dans une partie plus large de cette région – ne relève pas seulement de la destruction physique et matérielle, aussi massive et terrible soit-elle.
Il s'agit aussi d'un processus d'effacement.

Effacement de vies, de corps, de familles, de lieux, de paysages sociaux. Effacement aussi des traces, des archives, et des conditions mêmes qui permettent d'en rendre compte.

Et c'est cela qu'il faut dire d'emblée.
Dans les situations de violence coloniale poussées à leur point extrême, ce ne sont pas seulement les existences qui sont visées.
C'est la possibilité même de leur donner sens – de les inscrire dans une histoire, de les transmettre, de les rendre intelligibles.

Ainsi, les savoirs eux-mêmes sont pris pour cible.
Les universités sont bombardées.
Les écoles sont détruites.
Les enseignants, les chercheurs, les étudiants sont tués, déplacés, empêchés. Les bibliothèques, les archives, les laboratoires – tous ces lieux où se transmettent et s'élaborent des formes de connaissance – sont attaqués.

Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement la destruction du présent.
C'est la destruction de la possibilité même de dire le présent, de le penser, d'en conserver la mémoire, d'en disputer le sens.

La Palestine, aujourd'hui, est partout.
Omniprésente dans les médias, dans les institutions internationales, dans les espaces militants, dans les universités.
Elle suscite des prises de position, des polarisations, des gestes de solidarité. Mais cette visibilité même ne garantit en rien que la Palestine soit véritablement entendue.

Elle s'accompagne au contraire d'une autre dynamique : celle du cadrage, de la surveillance, de la disqualification de celles et ceux qui cherchent à nommer ce qui s'y joue avec des mots qui dérangent.

En France, les formes de censure, de criminalisation et de pression se sont multipliées.
Elles visent les voix palestiniennes, mais aussi les voix solidaires – universitaires, militantes, associatives – qui tentent simplement de dire ce qu'elles voient, d'analyser les structures de domination à l'œuvre, de nommer le colonialisme, l'apartheid, les résistances, et aujourd'hui le génocide.

À ces prises de parole, on reproche de rompre la neutralité, d'importer le conflit, d'introduire l'idéologie là où devrait, dit-on, régner la raison.

Je voudrais partir de là.
Non pas des accusations elles-mêmes, mais de ce qu'elles révèlent.

D'une idée simple, mais décisive. Les savoirs ne sont pas neutres.
Ils ne l'ont jamais été.
Ils ne flottent pas au-dessus du monde.
Ils sont produits dans des configurations historiques, politiques et matérielles qui définissent ce qui peut être vu, ce qui peut être dit, ce qui peut être pensé – et aussi ce qui mérite d'être étudié, ce qui apparaît comme sérieux, scientifique, recevable.

Les savoirs ne se contentent pas de décrire le monde.
Ils participent à l'ordonner.
Ils hiérarchisent les réalités, distribuent l'attention, stabilisent des catégories, imposent des découpages, rendent certaines violences visibles et en naturalisent d'autres.

Dire cela ne revient pas à relativiser toute prétention à la vérité.
Cela revient à rappeler que la production de vérité elle-même est traversée par des rapports de pouvoir.

Et c'est précisément dans les contextes coloniaux que cette articulation entre savoir et pouvoir devient pleinement visible.

Car le colonialisme ne consiste pas seulement à prendre la terre, à contrôler les ressources, à discipliner les corps, à fragmenter l'espace.
Il consiste aussi à imposer les catégories à travers lesquelles la situation sera lue, interprétée, administrée.

Il impose des cadres de perception qui transforment la violence en sécurité, la dépossession en conflit, l'élimination en gestion, la résistance en menace.

C'est pourquoi la question du langage et des savoirs est tout sauf secondaire. Qualifier une situation comme oppression, colonialisme, apartheid, occupation ou génocide ne relève jamais d'un simple débat terminologique. C'est une lutte.

Une lutte pour rendre visibles des rapports de domination, pour établir des responsabilités, pour ouvrir des horizons politiques – ou au contraire pour les refermer.

Inversement, imposer d'autres mots – parler de sécurité, de conflit, de terrorisme, d'affrontements, de guerre entre deux camps – ce n'est pas seulement décrire autrement une réalité.
C'est déjà en organiser la perception, et en fixer les contours.

C'est décider à l'avance de ce qui pourra apparaître comme violence légitime, comme mal nécessaire, ou au contraire comme déviance, barbarie, douleur acceptable.


Dans le cas palestinien, qualifier la résistance comme terrorisme n'est pas un geste isolé.
C'est l'aboutissement d'un processus plus large, plus profond, plus ancien.

Ce processus a un nom. La silenciation.

Il ne s'agit pas seulement de faire taire.
Il s'agit de rendre certaines paroles impossibles à entendre – d'empêcher qu'elles soient reconnues comme légitimes.

La parole palestinienne a longtemps été tenue à l'écart, ignorée, ou alors rendue conditionnelle – tenue de se dire dans le langage de la paix, du développement, de la construction étatique ou de la sécurité régionale, au moment même où se poursuivent la dépossession, l'exil, la destruction des vies, et aujourd'hui le génocide.

Mais cette silenciation n'est pas seulement une affaire de discours. Elle produit des effets très concrets.

Lorsque la résistance est d'emblée qualifiée de terrorisme, ceux qui y sont associés ne sont plus perçus comme des sujets politiques, mais comme des menaces à neutraliser.
Ils ne sont plus des interlocuteurs possibles, mais des cibles légitimes.

Ce glissement est décisif.
Il autorise l'enfermement sans fin, la détention administrative, la torture, la mise à mort – non plus comme des violences à justifier, mais comme des réponses présentées comme nécessaires, normales, attendues.

Il y a quelques jours encore, le parlement israélien a voté une loi autorisant la peine de mort pour les prisonniers palestiniens.
On ne parle pas ici de criminels de droit commun, mais de personnes arrêtées dans le cadre d'une lutte contre une occupation – de prisonniers politiques.

Or ces prisonniers n'ont pas voix au chapitre.
Ils sont traités comme coupables par définition.

Leur colère devient déraison.
Leur résistance devient fanatisme.
Leur insoumission devient menace.
Le refus de l'ordre colonial est ainsi requalifié en violence illégitime.

Nous ne sommes donc pas seulement face à une bataille de récits.

Nous sommes face à une lutte portant sur les conditions mêmes de l'écoute, sur la possibilité de parler et d'être entendu, sur la question de savoir qui peut parler, et à quelles conditions.

Et c'est une lutte qui engage directement des vies.

Ce qui se joue là ne se limite pas à la Palestine.
Depuis le début du siècle, la « guerre contre le terrorisme » a profondément déplacé les conditions dans lesquelles il est possible de parler, de s'engager, de se solidariser.

Ce qui relevait du désaccord politique est progressivement redéfini comme un problème de sécurité.
Ce qui relevait de la prise de position devient une menace potentielle.

Dès lors, certaines causes, certains engagements, certains mots suffisent à faire basculer une parole dans le registre du danger.
Ce régime de suspicion ne vise pas seulement des énoncés.
Il vise aussi des corps, des appartenances supposées, des trajectoires, des populations entières.

Il s'accompagne d'une surveillance accrue de certaines populations, en particulier musulmanes et racisées, dont les paroles et les engagements sont d'emblée perçus à travers un prisme sécuritaire.

En France, cette dynamique prend des formes particulièrement visibles.
L'accusation d'« apologie du terrorisme » cristallise ce basculement.
Elle ne vise pas seulement des propos.
Elle expose celles et ceux qui les tiennent.

Parler devient risqué.
Nommer devient coûteux.
Se solidariser devient suspect.
La menace ne porte plus seulement sur ce qui est dit – mais sur le fait même de prendre position.

Ces logiques traversent aussi l'université.
Lorsqu'un colloque est annulé, lorsqu'une prise de parole est dénoncée avant même d'avoir eu lieu, lorsqu'un texte est censuré, lorsqu'un collègue est visé pour avoir nommé ce qu'il ou elle voit, on voit apparaître des lignes rouges.

Mais ces lignes rouges ne tombent pas du ciel. Elles sont produites, défendues, naturalisées.

Il y a là un travail actif de délimitation du pensable – pour interdire certaines idées, en rendre d'autres évidentes, fixer ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas.

Ce qui se joue ici n'est pas anecdotique.
C'est une manière d'organiser ce qui peut être dit, pensé, transmis – et de discipliner ce qui y échappe.

Cette lutte sur les mots et sur les savoirs traverse toute l'histoire palestinienne contemporaine.

Tout au long du XXe siècle, et jusqu'à aujourd'hui, les Palestiniens ont dû lutter pour imposer leurs propres mots – Nakba, Intifada, fedayin, shahid – autant de mots forgés dans la lutte pour dire la catastrophe, le soulèvement, le combat, le sacrifice – contre des cadres qui cherchaient à les neutraliser ou à les effacer.

Ils ont dû préserver la mémoire des villes et des villages détruits, maintenir vivantes des géographies que l'on voulait faire disparaître, transmettre des récits que l'on cherchait à disqualifier.

Ils ont dû refuser les catégories qui les réduisent, et continuer à nommer leur condition comme une situation de dépossession, d'exil et de lutte – pour le retour et la libération.

Autrement dit, cette bataille sur les mots est indissociable d'une bataille sur la mémoire, sur l'espace, et sur les horizons politiques eux-mêmes.

Face à cela, notre responsabilité ne consiste pas seulement à défendre la liberté académique comme un principe abstrait.
Elle consiste aussi – et peut-être surtout – à interroger le type de savoirs que nous produisons, et les positions depuis lesquelles nous les produisons.

Cela veut dire interroger les catégories que nous mobilisons, les découpages que nous reconduisons, les silences que nous acceptons, mais aussi les effets politiques de nos propres manières de connaître.

La Palestine offre, à cet égard, un point d'épreuve.
Non pas comme un simple objet d'étude, mais comme un lieu depuis lequel penser, où l'imbrication entre violence et savoir apparaît avec une intensité particulière.
Un lieu où les hiérarchies épistémiques se donnent à voir dans toute leur brutalité, et où se révèlent les liens entre savoir, pouvoir, effacement et résistance.

À partir de là, en Palestine comme ailleurs, il nous faut réfléchir à ce que signifie produire des savoirs depuis une situation de domination – et en lien avec les luttes qui la traversent.

Produire des savoirs depuis, avec et pour la Palestine, cela suppose de reconnaître que la connaissance n'est pas une activité extérieure aux luttes. Elle peut servir à administrer, à pacifier, à techniciser, à dépolitiser une situation de domination.

Mais elle peut aussi déjouer l'effacement – en maintenant une présence, en transmettant ce que la violence cherche à interrompre, en rendant intelligible ce que les discours dominants s'emploient à brouiller.

Dans ce geste, produire du savoir devient une pratique située, prise dans des rapports de force, et chargée d'une responsabilité politique.

À ce titre, la Palestine oblige.
Elle oblige à interroger les conditions dans lesquelles nous savons, les affects que nous autorisons – ou que nous nous interdisons –, et les manières dont nous pensons l'engagement, le témoignage, la preuve, la mémoire, la vérité.

Elle oblige, plus profondément, à réinscrire la production de savoir dans un monde conflictuel, où connaître n'est plus seulement comprendre, mais aussi prendre part.
Prendre part en rendant visibles des réalités que l'on cherche à effacer, et en rouvrant des horizons là où tout pousse à l'écrasement.


On nous dit souvent que nous serions entrés dans une époque de post-vérité.
Il faut manier cette formule avec prudence.
Elle dit moins quelque chose du monde que du rapport des dominants à leur propre discours.

Nous vivons un moment où les puissants ne cherchent même plus à produire un récit plausible.
Leurs récits deviennent des instruments – manipulés, ajustés, remplacés au gré des besoins.
Mais ce cynisme n'est pas partagé.

Pour les peuples en lutte, pour les sociétés exposées à la destruction, pour celles et ceux dont l'existence même est niée, la connaissance reste un effort de vérité.
Non pas une vérité abstraite, mais un effort pour comprendre ce qui est, saisir les processus à l'œuvre, produire une intelligibilité ancrée dans une expérience historique, dans une violence réelle, dans une exigence de transmission.

Là où les dominants peuvent se permettre le brouillage, l'inversion, l'arbitraire, les dominés sont tenus à un travail de vérité.
Non seulement parce que leur survie en dépend, mais parce qu'il engage une responsabilité.
Dire ce qui est. Et ne pas trahir ce qui est vécu.

Il arrive alors que les dominants finissent par se heurter aux limites de leurs propres récits.
À force de déformer, de simplifier, de projeter leurs catégories sur le réel, ils finissent par ne plus comprendre le monde qu'ils prétendent gouverner.

Ils imaginent pouvoir contraindre le réel à entrer dans leurs catégories, leurs intérêts, leurs fantasmes de maîtrise.

Cette déconnexion n'a rien de rassurant.
Elle ne réduit pas la violence.
Elle peut au contraire la rendre plus brute, plus erratique, plus destructrice encore. (On pense ici évidemment à Trump et à sa folie guerrière sans limite).

Nous voyons bien autour de nous un monde où les dominations deviennent plus crues, parfois plus médiocres – mais nullement moins dangereuses.

Et c'est pourtant là-même que quelque chose continue de se jouer.

En Palestine, la certitude d'une libération à venir n'allège en rien la gravité du moment.
Elle ne rend ni la perte plus légère, ni la violence moins insupportable.

Elle en mesure au contraire le prix – déjà payé, et encore à venir.
Et, ce faisant, elle donne à nos manières de connaître et de dire le monde une profondeur particulière.

Face à l'effacement, il nous faut continuer à nommer.
À comprendre.
À produire du sens.

À empêcher que la criminalisation de la dissidence et de la résistance ne devienne le langage ordinaire des institutions.

À dévoiler la violence là où elle se présente comme ordre, comme mesure, comme légalité, comme neutralité.

À reconnaître, enfin, que la bataille se joue aussi dans la manière dont le monde est dit, pensé, cadré, enseigné, archivé, transmis.

C'est peut-être là, au fond, l'un des enjeux de ce colloque.
Non pas seulement analyser des dispositifs de criminalisation ou des usages ambivalents du droit, mais prendre part à une lutte plus large.

Une lutte sur les conditions du dicible, sur les régimes de vérité, sur la place des savoirs critiques dans un moment historique où l'on cherche précisément à les discipliner.

Il ne s'agit pas seulement de défendre le droit de parler.
Il s'agit de défendre le pouvoir subversif des mots, des concepts, des analyses – lorsqu'ils permettent de défaire les évidences imposées, de contester les catégories dominantes, et d'ouvrir des possibles politiques que l'ordre du moment voudrait refermer.

La Palestine nous oblige à repenser la non-neutralité des savoirs, la matérialité des violences épistémiques, le rôle des universités, les limites du langage dominant, et jusqu'au sens même de l'acte de connaître.

Elle nous oblige aussi – à travers celles et ceux qui y vivent, qui y pensent, qui y écrivent, qui y luttent – à entendre ce qui continue de se dire, de se transmettre, malgré la destruction, malgré la fragmentation, malgré le blocus imposé aux corps, aux circulations, et aux conditions mêmes de production des savoirs.

Briser ce blocus imposé aux Palestiniens jusque dans les savoirs, c'est ainsi reconnaître que quelque chose de décisif se pense là – et depuis là – sur le monde contemporain : sur ses mensonges, ses hiérarchies, ses violences, mais aussi sur les formes de résistance et de libération qui demeurent possibles.

C'est, en somme, prendre part à la lutte sur la manière dont le monde se dit, se pense – et, à partir de là, se transforme.

Taher Labadi

PDF

28.04.2026 à 10:07

Cette Porte Était Faite Pour Toi

dev

« La juge me regardait étrangement, car elle regardait quelqu'un sur le point de perdre la vie, et elle le savait. »

- 27 avril / , ,
Texte intégral (5407 mots)

Dix-sept tableaux, deux temps : une enfance qui s'invente française avant de savoir ce que ça veut dire, et une femme qui écoute, des années plus tard, une décision de justice lire sa vie à voix haute. Des voix qui se rencontrent rarement ailleurs : un tribunal, un agent de préfecture, un bébé qui bavarde avant de s'endormir, un vieil homme xénophobe, Simone Weil, Walter Benjamin. Un texte écrit à la suite d'un rejet de demande de titre de séjour par le tribunal administratif de Paris.

I
Vous étiez le seul à parler.
Je n'ai pu poser aucun mot.

Et si je prenais la parole, maintenant ?
Je m'effondrais.

Et si je prenais la parole, maintenant ?
Il faudrait que je dise tant.

Quand j'étais petite j'ai menti à toute ma classe.
Je leur ai dit que j'étais française.
Que j'allais pas passer beaucoup de temps ici
parce qu'il fallait que je rentre bientôt en France.
Je leur ai dit que normalement je parlais en français,
mais que je faisais un effort pour eux,
pour qu'ils me comprennent.
Quand ils me demandaient de leurs montrer,
je parlais dans un charabia qui me sonnait français.
Je ne sais pas comment je connaissais
le son du français
mais j'ai du être assez convaincante
car ils me croyaient.

Bliscette y Rédoum ! Par vréminol en détrasouve !
ménéphor de l'écloudi vétronce.
Griboume ! Griboume ! Léfrande, oh trivilu !

...Je m'aimais bien maintenant que j'étais française.
Comme c'était bon de ne pas venir de là !
D'avoir un ailleurs où aller !
Je faisais mes valises à la maison,
j'étais prête pour mon départ.
C'était comme dans mes rêves,
où je rêvais que moi-adulte
venait me chercher à l'école,
j'allais vivre avec elle,
avec ce moi venant du futur,
Je montais dans sa voiture
et on partait
faire des aventures.
On y va ! On y va en France !
Là où il fait bon vivre !
Là où on parle en français !
La langue que je parle normalement !
Et moi-adulte parlait aussi en français,
on pouvait se parler comme ça.
Je nous voyais, dans mes rêves,
en voiture ensemble.
Elle roulait vite, moi-adulte !
Dans une décapotable, le vent dans nos cheveux.

II
Je me demande ce que cela signifie
que la réponse du tribunal tarde,
et si c'est un mauvais signe.
Je vois que mon avocat est en train de m'écrire sur WhatsApp.
Il arrête d'écrire.
Mon avocat recommence à écrire,
mais cette fois-ci pendant très longtemps,
et je ne peux m'empêcher de regarder la phrase :
« AVOCAT est en train d'écrire »
Un avocat-écrivain.
Il raconte.
Il me raconte car je ne sais pas me raconter.
C'est lui qui sait me raconter sans même me connaître.
Moi je ne saurais pas quoi dire.
Je raconterais sûrement des histoires,
car quand il s'agit de dire la vérité,
je ne connais que des histoires,
et de toute façon je n'ai pas le droit de dire toute seule.
L'avocat continue d'écrire

Il faut savoir raconter la vérité,
sinon personne ne te croit.

III
Au lycée dans la Marne,
j'ai été impressionnée par le nombre d'élèves.
Il y avait une agitation incroyable après la sonnerie,
et tout le monde semblait savoir quoi faire.
Un merveilleux système de circulation
s'est créé spontanément,
et chaque individu se déplaçait
à la vitesse idéale,
empruntant la voie de moindre résistance
dans les couloirs.
Comme des vaisseaux sanguins
Qui pulsent
dans les veines.
Mais moi j'avais été
dans un très petit collège
dans une très grande forêt,
où il n'y avait
ni sonneries
ni couloirs,
donc je me sentais complètement perdue.
Ce sentiment était amplifié par le fait que je ne parlais
aucun mot de français.
Je me retrouvais sans langue.
Et je ne comprenais pas le système des vaisseaux sanguins
qui empruntent la voie de moindre résistance,
et je n'arrêtais pas de faire des choses étranges
comme tenir la porte ouverte pour la personne derrière moi
ou m'arrêter au milieu du chemin et faire signe
« oh non, après toi »
Cela a complètement perturbé le système,
et j'ai reçu des regards agacés.
Je me souviens de la douleur
de ne pouvoir parler à personne.

IV
Je ne pensais pas que je m'occuperais d'elle très longtemps,
la petite Anaïs,
J'avais accepté un travail supplémentaire de baby-sitting
pour essayer de rassurer la préfecture
et leurs prouver que je pouvais gagner
beaucoup d'argent.
La petite Anaïs m'a vue à la crèche,
le premier jour,
et m'a tendu ses petits bras, comme si elle me connaissait.
Peut-être qu'elle savait quelque chose que j'ignorais.
Anaïs avait douze mois,
elle ne savait pas encore parler,
mais elle savait rire
et faire beaucoup de blagues.
L'humour est surtout une question de timing après tout.
Elle avait compris ça.
Mon travail consistait à aller chercher Anaïs à la crèche tous les jours
et à lui parler dans une autre langue.
On espérait que ça lui permettrait de devenir
ce que tous les parents chérissent par-dessus tout :
une personne bilingue.
Anaïs n'avait pas l'air de se soucier de la langue dans laquelle on lui parlait,
du moment qu'on avait le sens de l'humour.
Elle piquait d'énormes crises si je ne « comprenais » pas ses blagues.

V
Comment s'appelle le bavardage inconscient d'un enfant
juste avant qu'il s'endorme ?
Je crois que ça s'appelle
le « bavardage de berceau ».
Une sorte de monologue pré-sommeil
prononcé entre les états de sommeil et d'éveil.
Un discours qui est adressé
au noir,
à la fin de la journée,
à l'univers.
Il s'agit d'un discours conversationnel
inconscient
avec des tours de parole contenant souvent des séquences question-réponse
cohérentes sur le plan sémantique et syntaxique.
Il contient parfois des jeux de mots et des bribes de comptines.
Une sorte de langue
qui continue à murmurer,
murmurer
murmurer au-delà de la mort.

Marcher sur la couette
Où est la couette d'Anaïs ?
Où est la couette d'Anaïs ?
C'est caché où ?
Les livres
En bas
En bas
J'ai livres aujourd'hui J'enlève la couette blanche Sur la couette
Sous la couette
Dors
Quelle couette bleue
Qu'est-ce que... Prends la couette

VI
Ma première semaine à la fac.
Je suis épuisée d'essayer de noter chaque mot
prononcé par les professeurs,
car c'est ce qu'on devait faire au lycée,
alors je continue à le faire,
mais en me sentant beaucoup plus adulte.

Les premiers jours passent très vite,
il y a tellement de choses à faire
et ma main gauche est tellement tachée d'encre.
Je ne connais pas un mot : “Autrui.”
Ça doit être un philosophe français.
On parle tellement de cet auteur qui semble si impénétrable,
si opaque, que personne ne le comprend.
Qui est ce type ?
Quel est son ouvrage ?
Pourquoi je n'ai jamais entendu parler de lui ?
Je suis tellement peu cultivée.
Je vais faire une recherche Google
dès que je rentre chez moi,
et je continue à acquiescer avec tout le monde, fronçant les sourcils devant ce penseur si curieux et solitaire.
Je l'imagine,
Autrui,
seul dans la foule.
L'étrange intuition
Que nous nous comprenions.

Autrui,
seul dans la foule.
L'étrange intuition
Que nous allons nous aimer.

VII
Le Tribunal Administratif de Paris statue :

après avoir constaté que la délégation
de signature était régulière,
que la motivation, même imparfaite, était suffisante,
que l'examen personnel avait eu lieu,
que les erreurs commises sur la date d'arrivée et sur la
nature de la demande de l'étranger
n'étaient pas de nature à modifier la décision,
et qu'à la date de celle-ci l'intéressée était célibataire,
sans charge de famille,
exerçant seulement des activités partielles,
n'étant pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine,
doit conclure
que le refus de séjour n'a pas porté une atteinte disproportionnée
à sa vie privée et familiale,
et que par suite l'obligation de quitter le territoire Français et la fixation du pays de renvoi
sont également légales,
de sorte que la requête doit être rejetée.

Article premier : La requête de Madame est rejetée.

VIII
Je ne savais pas, avant,
que les sans papiers n'avaient pas le droit
de demander des papiers.
Je supposais qu'ils ne parvenaient pas à les recevoir.
Mais à aucun moment je me suis imaginée
que ces gens perdaient le droit de demander.

A partir d'aujourd'hui
je perds le droit
de faire une demande de titre de séjour.
Et ce pendant trois ans.

Croire que c'est une parenthèse
Une brèche,
Qui s'ouvre dans le temps.
Croire que c'est plein de souffrance mais aussi de découvertes

Ce fut un basculement
Sans fin
Sans suite
Sans leçon
Désormais ne plus rien attendre
S'habituer
Vivre
Ça continue

Ça ; ma vie,
Cette histoire vécue depuis l'intérieur

IX
Je ne sais pas
ce que ça veut dire
d'aimer son pays,
ses origines

Je n'ai jamais songé
à un idéal d'antan,
jamais je n'ai rêvassé

Cette nuit j'ai rêvé
que ma langue a été mutilée.
Ma langue.
Le rêve était en français.

Je me suis rendue compte
que j'allais la perdre
ma langue
le français

Je me suis rendue compte
que tout reposait sur ça
Le jeu
L'expression
Tout ce qui m'est cher

L'horreur devant :
Une vie sans langue
Sans voix.

J'enlève le bout de chair
et le regarde dans ma main

Un morceau de thon cru blotti dans ma paume

X
Walter Benjamin dit que
le cri de douleur est continue
avec la douleur elle-même.
Le cri est co-réel avec la douleur.
Le cri est “de” la douleur,et non
pas à son propos.

Langage et monde ne font qu'un. Une
tapisserie de langue pure.

Comme tu l'aimes cette langue !
Chaque fois que tes phrases s'allongent un peu,
gagnent en précision, des vagues de plaisir
parcourent ton corps.
Un univers s'ouvre à toi.
Un autre monde
dans lequel tu deviens quelqu'un
d'autre, loin de là d'où tu viens.
Ce qui compose ce nouveau monde,
la douceur veloutée,
la délicatesse,
la rondeur lisse,
tu les vénères.

Et dans ce lieu, auquel tu appartiens
comme tu n'as jamais appartenu auparavant,

tu es accidentelle. Tu es externe.

Et puis ça.

Il n'est pas étonnant que tu aies été condamnée à partir pour ne plus jamais revenir. Tu n'as jamais été un maillon de la trame de ce monde, tu n'étais qu'une avide auditrice. Et ce monde que tu vénères, ce monde auquel tu as donné ces choses qui sont tellement à toi que tu les considères comme étant toi-même, tu n'existeras plus dans ce monde. Et pire, ce monde continuera d'exister sans toi.

Il n'y a rien en toi que tu ne puisses perdre,
le destin peut abolir au hasard
ce que tu es
et mettre à ta place
n'importe quelle chose abjecte et insignifiante.

Tu es externe, contingente.

XI
Seule dans ton appartement, au milieu de la nuit,
tu regardes la lumière de la lune.

Vomir était exactement ce que tu avais envie de faire.
C'était le seul geste adéquat.

Ce qui sortait était de couleur sombre.
Le ciel et ce qui sortait de toi
étaient de la même couleur sombre.
Tu étais toi aussi de cette même couleur sombre.

Cette couleur sombre était si sombre
que les contours des choses étaient indistincts.

Le monde semblait être
un mélange
sombre de toutes les couleurs,
les limites des choses se fondaient
dans le reste.

L'obscurité à l'intérieur,
à l'extérieur et tout autour,
Ça sortait et se mélangeait avec le tout.

Le corps n'était plus un réceptacle obéissant.
Le corps, pour se sauver, se révolte.
Te voilà, et voici ton corps.

XII
« Vous allez avoir besoin de preuves. Des chiffres, des certificats, des témoignages, des fiches de paie. Au cours des neuf dernières années, qu'avez-vous vraiment fait de votre vie ? Vous avez obtenu un diplôme ? D'accord, mais cela ne suffira pas. Vous avez réalisé un court métrage ? D'accord. Vous avez « fait un peu de cinéma » ? ...C'est une blague ? La préfecture va devoir comprendre que votre vie vaut la peine d'être vécue, et ce que vous me donnez là... ce n'est pas suffisant. Avez-vous des enfants ? Ça, ça aurait vraiment... du sens, vous comprenez ? Vous n'êtes pas mariée ? Vous comprenez ce que je veux dire par "données significatives" ? »

XIII
Pendant la dernière audience au tribunal je regardais les visages
des trois magistrates
qui allaient juger mon dossier.
Une parmi les trois
me regardait beaucoup,

mes amis l'ont remarqué aussi.

Les deux autres regardaient mon avocat.
Elle avait un regard étrange cette juge.
Elle me fixait.

Plus tard, mon avocat m'a expliqué
que les juges examinent au préalable
tous les documents
relatifs aux affaires administratives
avant l'audience.
Ils se sont déjà réunis autour d'une table
pour discuter de la légalité de l'affaire
et ont en fait déjà décidé de l'issue.

L'audience n'est qu'une mise en scène.

La juge me regardait étrangement,
car elle regardait quelqu'un sur le point de perdre la vie,
et elle le savait.

Metteuse en scène de ma mort,
J'étais sa comédienne.
J'avais passé le casting pour le rôle de “l'immigrée”,
Mais à la dernière minute on m'a relégué à “la clandestine”.
J'allais bien jouer tout de même.

Dans son regard
Je deviens grande.
Je prends la place
creusée par son désir
Je me transforme.
Je joue ma mort
administrative.
Comme toute actrice
ce n'est pas la première fois
que mon personnage meurt avant la fin.

Les policiers m'accompagnent à l'échafaud
Je chante en comptant mes pas
Pleins de corps humains participent à la procédure
Personne ne l'arrête. Mes proches regardent depuis l'audience.
Je chante jusqu'à ma mort.

Il faudrait ici convoquer Levinas, lecteur des visages.
Car le visage de l'autre, dans sa nudité,
porte une interpellation que nul ne peut ignorer
sans se défaire de son humanité :
Tu ne tueras point.

XIV
Petits cafards, écoutez bien
C'est ça qu'il a dit.
“On devrait organiser des sortes de grandes rafles”
Il dit.
On devrait faire des choses injustes
Injustes, oui.
Je sais que ça fait pas joli.

Petits cafards, écoutez bien
Si vous étiez le genre de personnes qu'on voulait ici
Vous seriez les bienvenus
Mais vous ne l'êtes pas
Donc vous ne l'êtes pas

Il n'y a pas de trou assez profond
pour vous y mettre tous
Il dit

À mon époque,
ce pays était grand
la patrie des droits de l'homme.
Notre plus grande erreur,
le début de notre chute
1789
la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Quand je termine une dure journée de travail
Je pars à la recherche de femmes
Aucune d'entre elles ne veut de moi
Personne n'enlace ma tête dans ses bras
Et quand elles le font, elles rient derrière mon dos

Je vais récurer ces rues
Je vais les récurer jusqu'à ce qu'elles soient propres
Je suis désolé, mamie
Je suis désolé, papi
Ne vous retournez pas dans vos tombes
S'il vous plaît, ne vous retournez pas dans vos tombes
Je suis du bon côté de l'histoire
Je suis du bon côté

Personne ne m'enlace la tête dans ses bras

Écoutez, petits cafards
On va tous y passer
Je creuserai un trou assez grand pour nous tous,
Vous serez les premiers à y descendre
Je me jetterai sur vous
Et j'enlacerai vos têtes sans vie dans mes bras
On sera tous ensemble

Au fond de ce grand trou
Ce grand trou que j'ai creusé pour nous.

XV
Ça te donne une envie étrange
de comprendre les limites de cette violence.
Comme un enfant battu,
à la fois ébloui
et
terrifié,
devant la violence de son père.

Une confusion des sentiments ; ce n'est pas la première fois.

Tu veux les forcer
à te forcer.
Et donc on te tire par les cheveux : douleur cuisante
( tête )
vers la porte,
tu voles.
Le sol,
tu heurtes après.

Silence.

Voilà les limites.

La limite c'est la porte.

Silence ; c'est fini.
Tu te tais.

Ce qui est tu
devient douleur.

Ce qui es.
tu
deviens
douleur.
Et douleur te devient.

XVI
Avez-vous un titre de séjour ?
Oui.
Puis-je le voir ?
Oui.
Ce titre de séjour indique que vous êtes mariée. Oui.
Où est votre mari ?
Il n'est pas là.
Pourquoi n'est-il pas là ?
Il est parti.
En temps normal, nous n'accepterons pas ce titre de séjour.
Je comprends.
Pause.
Pourquoi votre mari est-il parti ?
Pour me quitter.
Pourquoi vous a-t-il quitté ?
Il devait partir de toute urgence.
Quelle est la raison de cette urgence ?
Il y avait plusieurs raisons.
Refusez-vous de me donner la raison ?
Non.
Quelle est la raison ?
Mon mari s'est lancé dans une quête pour sauver sa vie, vie que son père venait de perdre. Il est parti pour déterminer s'il existe une vie qu'il veut bien vivre.
Soit. Votre titre de séjour nécessite toutefois la continuité de votre vie commune.
Oui.
Vous ne pouvez pas rester s'il est parti.
Je sais.
Pause
Vous êtes une femme ?
Oui.
Vous avez quel âge ?
J'ai trente ans.
Vous avez de la famille en France ?
J'ai des amis.
Vous êtes seule.
Non.
Je note : femme seul, trente ans. Votre mari vous a quitté et vous ne voulez pas retourner à votre famille dans votre pays d'origine ?
Non.
C'est une situation plutôt inhabituelle...
Dans quelle situation étiez-vous lorsque votre mari est parti ?
J'étais dépendante de lui.
Vous étiez dépendante de lui et votre mari vous a quitté ?
Oui.
Il a pris ses affaires et il est parti ?
Oui.
Il est parti en urgence pour déterminer s'il existe une vie qu'il veut bien vivre ?
Oui.
Il existe une vie qu'il veut bien vivre ?
Je ne sais pas.
Vous êtes dévastée ?
Oui. Oui et non.
Comment ça, “oui et non” ?
En apparence, je suis calme et douce. Autrement dit, j'ai l'air d'être pleine de ressources. Et, en réalité, je suis pleine de ressources, ma psy me le dit très souvent. Mon calme et ma douceur apparentes ne sont rien d'autre que le résultat de mon privilège. Je suis, en apparence, sans besoin. Je ne suis pas un fardeau pour la société.
Or, mon apparence ne révèle rien de ma stabilité. Tout le monde croit que la précarité ne peut se produire sans être visible. Tout le monde pense qu'il ne faut pas approcher les migrants qui dorment dans la rue sauf pour les aider. Qu'aucune interaction ne serait possible entre eux et la société à part un geste de charité ou de violence. Ainsi, mon calme est différent de celui du migrant qui dort dans la rue. Mon calme est lié à mon privilège, et le privilège est rassurant, en tout temps, car il maintient l'illusion de la stabilité pour les personnes qui me regardent. Elles sont certaines que je m'en sortirai. Et je m'en sortirai. Se mettre à la place d'un être dont l'âme est mutilée par le malheur, c'est anéantir sa propre âme. Selon Simone Weil, c'est ainsi que les malheureux ne sont pas écoutés.

Vous m'avez au moins parlé dignement, vous, agent du guichet, ce que vous n'auriez peut-être pas fait si j'étais apparue devant vous comme un migrant qui dort dans la rue. Mon cas pouvait être extrêmement particulier et pourtant, vous et moi, ici au guichet, se retrouvent tout de même. Je suis quand même bannie du pays, peu importe la sécurité que je dégage. Mon cas n'est pas particulier. C'est même très courant. Ce que vous trouvez particulier, c'est que ça tombe sur une personne qui apparaît favorisée.

Je suis dévastée d'être chassée de la seule vie qui est mienne, cependant je sais que je vais acquérir des expériences nouvelles dans le monde au delà de ma mort administrative, acte d'acquisition que la présence de mon mari et la sécurité d'un titre de séjour m'empêcheraient d'accomplir.

“Tout ce que produit une personne, écrit Simone Weil, quand l'esprit de justice et de vérité la maîtrise, est revêtu de l'éclat de la beauté. La beauté est sensible, la vérité et la justice à la langue coupée ne peuvent espérer aucun secours que le sien. Elle n'a pas non plus de langage ; elle ne parle pas ; elle ne dit rien. Mais elle a une voix, elle appelle et montre la justice et la vérité qui sont sans voix. Comme un chien, la beauté aboie pour faire venir de l'aide. Justice, Vérité et Beauté, avec ces trois mots il n'est pas besoin d'en chercher d'autres.”

Cher agent du guichet, il parait que j'ai fait partir mon mari et mon titre de séjour en quelque sorte, pour me retrouver ici, sur le seuil de cette porte aujourd'hui avec vous.

Effectivement madame,
cette porte était faite pour vous.
Maintenant, je la ferme.

XVII
Tout le monde sait qu'une immigrée ne doit pas mentir. `
Il faut dire la vérité et seule la vérité sera récompensée.
Nous gardons ceux qui sont honnêtes.
Tu as été honnête.
Ton frère et toi n'avez que trois ans d'écart.
Tu étais plus grande que lui.
Vous vivez dans une grande maison ancienne
où tu étais convaincue qu'il y avait des passages secrets
dans les murs.

Une nuit, alors que vous étiez seuls et tout petits,
tu lui dis :

« Notre père n'est pas notre père. Celui qui est là est un imposteur. Je le sais parce que notre vrai père est prisonnier, au fond d'un puits très profond sous la maison. Il a été mis là par cet imposteur, et il meurt de faim et de froid. Sa barbe a beaucoup poussé. On doit retrouver notre père et le sauver, sinon on sera maudits pour toujours.

Bonne nuit. »

Il faut savoir raconter la vérité, sinon personne te croit.

ton père.
pas ton père.
ton pays.
pas ton pays.

Raphaëlle (2026)

PDF

28.04.2026 à 09:50

Au ras des pâquerettes

dev

Texte intégral (664 mots)

Elles se tournent chaque une
Vers leur astre, plus encore offertes
À 17h qu'à 10h, tournées,
De leur cœur safran
Ne l'ont pas quitté une seule seconde,
Toute leur vie en dépend

Comme d'elles il dépend,
Chaque une égale aux autres, d'un même Oui
Qui diffère en elles-mêmes,
Tendues entre l'être où elles rayonnent
Comme l'astre rayonne en elles,
Minuscules miroirs,
Et l'existence qui tantôt les sauve,
Tantôt les piétine,
Les coupe net sous la lame,
Les mâche dans gueule de bœuf,
Ou les ignore,
Au ras des pâquerettes.

Que la brise enfle, les voilà agitées,
Danse d'enfants souriants
Sous l'éclat de lumière, dans la vague
Portées, chahutées sur place, nues, flottantes,
Mille têtes blanches et jaunes
Que le corps ne tient guère plus
Qu'une tige de défi, un brin vert souple
Et de mince fierté,
Dans la mer émeraude des prés.

Souffle plus encore la brise,
Elles dansent possédées,
Musique pulsée, de cadence
Arythmique, accélérée,
Corps de ballet diffracté,
Mécanique de Calder,
Petit peuple de passage,
Elles rient d'un bonheur d'instant,
Ignorent la mort
Qui viendra du dehors,
Assèchement du temps qu'il fait,
Invasion des rivales,
Meurtre de masse des Titans robots.

Elles feront place nette,
Oublieuses infidèles et trahies
De leur astre lui-même
Tourné vers d'autres amours,
Sœurs de cruauté auxquelles
Elles ne feront pas
Injure.

Au ras des pâquerettes,
Nous voilà, monstre achevé
Du désastre chéri, de
L'oubli d'un Dieu de nulle part,
Que les sangsues veulent arrimer
De leur infecte glu,
Quelque part, pour elles seules,
Dévorantes, suceuses, obscènes.

Me voilà droit, roseau séparé,
Penché légèrement vers elles,
Noyé dans l'éclat de leur offrande,
Incapable de répondre à leur signe,
De répondre de moi-même
En m'oubliant moi-même,
Bête comme mes pieds errants
Sur le sol d'un printemps
Épouvanté.

Entre la fin du monde
Et la fin des hommes,
Ont-elles à choisir ?
C'est la fin des hommes qu'elles verront,
Regard brûlé d'allégresse
Et de douleur,
Et d'incompréhension,
Qui nous perce à jour,
Tendrement au grand jour,
Nous dé-visage
Avant de se refermer
Sous les paupières du soir,
Au ras des pâquerettes.

Aux enfants de Gaza

Patrick Condé

PDF

28.04.2026 à 09:04

Le Sénat a trouvé son plan de développement pour l'outre-mer : un derrick

dev

« Une exception coloniale au droit climatique national »

- 27 avril / , ,
Texte intégral (1421 mots)

Le 29 janvier 2026, le Sénat a adopté en première lecture, par 227 voix contre 105, une proposition de loi déposée le 3 décembre 2025 par Georges Patient et plusieurs collègues, visant à soustraire une partie de l'outre-mer à l'interdiction française de rechercher et d'exploiter des hydrocarbures. Il ne s'agit pas d'un simple épisode folklorique où quelques sénateurs nostalgiques du kérosène auraient rejoué Dallas sous les ors du Luxembourg. Le texte adopté vise explicitement Saint-Pierre-et-Miquelon et les régions d'outre-mer dans le cadre des compétences minières prévues par le code minier. Et, détail piquant, l'article 2 a fini supprimé, même les maigres garde-fous affichés ont été sabrés dans le texte final.

Il faut donc nommer la chose correctement. Ce que le Sénat tente de fabriquer, c'est une exception coloniale au droit climatique national. La loi du 30 décembre 2017 dite “Hulot” avait posé deux principes : plus de nouveaux permis de recherche ni de nouvelles concessions pour les hydrocarbures, et extinction progressive de l'exploitation existante, avec horizon butoir au 1er janvier 2040 pour les prolongations. Surtout, cette loi valait sur terre, dans le domaine public maritime, dans le fond de la mer, dans la zone économique exclusive et sur le plateau continental. En clair, la France avait inscrit dans le droit que ses marges maritimes, ultramarines comprises, ne devaient plus servir de réserve fossile de secours. Le Sénat veut revenir là-dessus, mais seulement là où la République traite déjà ses périphéries comme des stocks.

Le plus révélateur est l'argumentaire employé. La page officielle du Sénat explique sans détour que le texte entend rouvrir l'exploration et l'exploitation pour “sécuriser l'approvisionnement énergétique”, réduire la dépendance extérieure, alléger le coût des importations et soutenir le développement local. Le rapport sénatorial ajoute la pauvreté structurelle des outre-mer et le thème géopolitique classique : souveraineté, approvisionnement et compétition régionale. En séance, les partisans du texte ont répété qu'interdire en outre-mer ce qu'on importe ailleurs serait une hypocrisie, quand les opposants ont rappelé que la proposition contredit la SNBC et la trajectoire de décarbonation, et qu'elle avoue surtout l'échec de l'État à assurer une transition juste dans ces territoires. Autrement dit, le Sénat prend l'abandon social produit par l'État central, le rebaptise “réalisme”, puis propose de le compenser par la rente fossile. Vieux numéro. Très vieux.

Or la Guyane n'est pas une page blanche attendant son bienfaiteur pétrolier. Elle a déjà servi de laboratoire. Dès 2012, Shell s'était taillé des forages sur mesure au terme d'un intense lobbying, pour des retombées locales faibles. En 2018, le préfet de Guyane a autorisé Total à réaliser cinq forages d'exploration offshore à environ 200 kilomètres des côtes, malgré l'absence de débat public dénoncée par les associations. Puis, en février 2019, Total a suspendu ses activités et quitté la zone faute d'avoir confirmé un potentiel pétrolier exploitable dans la concession Guyane Maritime ; le Conseil d'État a ensuite constaté qu'il avait été mis fin aux travaux autorisés. On nous vend donc aujourd'hui, comme stratégie de libération économique, une aventure que les pétroliers eux-mêmes ont déjà jugée trop aléatoire pour y persévérer. Le miracle productiviste a parfois la dignité d'un puits bouché.

Le fond de l'affaire est ailleurs : dans la logique territoriale de l'État français. Les chiffres officiels suffisent à déshabiller la rhétorique. La France dispose d'un espace maritime de près de 11 millions de km², dont 97 % se situent en outre-mer ; la feuille de route gouvernementale pour l'économie bleue ultramarine rappelle en outre que ces territoires concentrent 80 % de la biodiversité française, et mentionne explicitement l'extraction des ressources fossiles parmi les pressions anthropiques qui s'y exercent. L'outre-mer est au cœur d'un patrimoine maritime pensé comme droit souverain d'exploration et d'usage des ressources, rendu d'autant plus stratégique que les techniques d'exploitation en eaux profondes progressent. Quand Paris parle de “souveraineté”, il faut souvent entendre maîtrise métropolitaine d'espaces périphériques transformés en avant-postes énergétiques, militaires et logistiques.

C'est là que la critique de l'extractivisme cesse d'être un supplément moral pour devenir une grille d'intelligibilité. La mine est inséparable de la conquête : regarder la chaîne d'approvisionnement, c'est voir réapparaître les peuples, l'accaparement des ressources et les mondes détruits par la commensuration capitaliste. Le colonialisme consiste aussi à considérer l'accès aux terres comme allant de soi pour n'importe quel projet, du plus ouvertement impérial au plus “vert” en apparence. Le régime libéral-colonial a reconfiguré la périphérie extractive ; l'industrialisation des centres a continué de reposer sur des dehors appropriés, épuisés, transportés et brûlés. L'exception fossile ultramarine voulue par le Sénat n'est donc pas un accident juridique. C'est un retour du refoulé colonial sous forme de politique énergétique.

Les outre-mer français ont d'ailleurs une mémoire très concrète de ce que signifie “développement” quand il est administré depuis le centre. La bananisation des Antilles fut une colonisation agricole, une mise au pas simultanée des humains et des écosystèmes ; l'enquête Kannari a montré que 9 Antillais sur 10 avaient du chlordécone dans le sang. Voilà le modèle réel de la promesse extractive française : profits privatisés, dégâts diffusés, temps longs toxiques, réparations ajournées. Le pétrole ultramarin ne serait pas une entorse à cette histoire ; il en serait une variante offshore. On remplace la plantation par la plateforme, la logique reste la même.

En Guyane même, la question n'est pas seulement écologique ; elle est coloniale au sens strict. Sur une trentaine de peuples présents autrefois dans la région, sept seulement ont survécu, et la départementalisation a rendu presque impossible l'autodétermination autochtone. Ce projet de loi traite les territoires ultramarins non comme sujets politiques capables de décider par eux-mêmes, mais comme pourvoyeurs d'énergie et de matières premières au bénéfice de la métropole. C'est ici qu'il faut distinguer deux souverainetés que le Sénat mélange sciemment : la souveraineté énergétique de l'État français et le droit des peuples ultramarins à décider de l'usage de leurs terres et de leurs mers. La première adore parler au nom de la seconde ; elle vit de cette usurpation.

Le plus grotesque, au passage, est que l'alternative existe déjà dans les propres documents publics que les pyromanes institutionnels feignent de ne pas lire. L'avis du CESE de 2024 sur les transitions énergétiques en outre-mer insiste sur la décarbonation, la maîtrise de la demande, l'électrification et le développement d'un mix diversifié à dominante renouvelable ; il note que le taux de dépendance énergétique des outre-mer reste au-dessus de 80 % depuis le début des années 2000, mais rappelle aussi que la Guyane présente déjà un mix électrique composé à plus de 70 % d'énergies renouvelables, autour de 72 % en 2022. Autrement dit, la dépendance n'appelle pas le retour du pétrole, mais un saut dans l'autonomie matérielle, les infrastructures, les services publics, les renouvelables localement appropriés, les transports, l'habitat, la maîtrise foncière et la décision démocratique. Le Sénat répond à cette nécessité par la vieille potion magique des dominants : “encore un peu d'extraction, et cette fois-ci ce sera pour votre bien”. Oui, bien sûr. Comme toujours.

Le Sénat tente de rétablir, au sein même du droit français, un partage colonial des fonctions territoriales. Au centre, l'affichage climatique. Aux marges, le sous-sol sacrificiel. Au centre, la vertu normative. Aux marges, l'exception extractive. Ce n'est pas une erreur de parcours ; c'est une vérité de structure. Le pétrole n'arrive pas ici après le colonialisme. Il en est l'une des langues les plus tenaces.

PDF
10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓