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14.01.2026 à 15:55

Comprendre le soulèvement en Iran

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Un lundisoir avec Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

- 12 janvier / , , ,
Texte intégral (4723 mots)

Au vu des évènements en cours en Iran, nous diffusons exceptionnellement un second lundisoir cette semaine.
Depuis trois semaines, l'Iran connaît le plus grand soulèvement populaire depuis l'instauration de la République Islamique en 1979. Le 8 janvier, la foule a pris la rue dans toutes les villes du pays, des bâtiments officiels ont été incendiés et des miliciens du régime tués. Depuis, le pouvoir a coupé toutes les télécommunications, les chiffres de la répression varient : certains parlent de 3000 manifestants abattus, la chaîne CBS de 20 000, des images de sacs mortuaires entassés commencent à circuler. Lorsque nous avons invité Soma du collectif Roja [1], Chowra Makaremi autrice de Femme ! Vie ! Liberté ! Échos d'un soulèvement révolutionnaire en Iran (La Découverte, 2023) et Parham Shahrjerdi, psychanaliste et contributeur régulier de lundimatin, le courage et l'audace des rues iraniennes imposaient l'euphorie ou au moins l'enthousiasme. Quelques jours plus tard, c'est l'incertitude et l'inquiétude qui dominent, dans l'attente de savoir ce que le mouvement est parvenu à défaire et jusqu'où le régime est allé pour s'accrocher au pouvoir.

Dans cette discussion, nos invités analysent ce soulèvement sans précédent en l'inscrivant dans l'histoire du régime et de sa contestation mais aussi dans le moment historique et géopolitique actuel. Quelles sont les conditions objectives qui poussent à ne voir aucune autre option que la chute du régime ? Que signifient les menaces d'ingérence pour un mouvement fondamentalement populaire ? En quoi les bouffonneries de la gauche campiste française sont symétriques et solidaires du soutien empoisonné de l'extrême droite mondiale ? Et quelles voies semblent praticables pour les iraniens encerclés par tant de vautours ?

À voir mercredi 14 janvier à partir de 20h

Version podcast

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Voir les lundisoir précédents :

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.


[1] Voir leur excellent texte publié cette semaine : Les protestations en Iran assiégées par les ennemis intérieurs et extérieurs.

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13.01.2026 à 10:50

…In vatan vatan nashavad !

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« Cette patrie ne sera plus une patrie ! » Ed Ilu

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (1275 mots)

Alors que la coupure de tous les réseaux par le régime plonge le soulèvement iranien dans le noir, nous avons reçu de nombreuses contributions d'iraniens en exil. Dans celle-ci, l'autrice analyse les tenants de cette farce promue par certains occidentaux et quelques rivaux du régime : le retour du fils du Shah : Pahlavi.

Depuis la Révolution de 1979 et la prise de pouvoir par le régime islamique, les Iraniens subissent, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, une dégradation politique, sociale, culturelle et économique constante. Après quarante-sept ans de coercition normalisée, la question la plus pressante n'est plus de savoir pourquoi le mécontentement existe, mais pourquoi la dictature n'est toujours pas universellement reconnue comme la menace principale pour la vie collective. La persistance de l'autoritarisme est rarement accidentelle ; elle est cultivée par la répétition, la peur et l'érosion progressive de l'imagination politique.

Dans ce contexte, l'opposition iranienne révèle actuellement une division fondamentale. Un courant place ses espoirs dans la restauration d'un leadership symbolique, structuré autour du nom Pahlavi – celui du Shah déchu en 1979 –, interprétant la continuité et la reconnaissance comme des conditions préalables à la transition. Un autre courant rejette non seulement le retour de la monarchie, mais aussi l'hypothèse sous-jacente selon laquelle un leader unique serait nécessaire, en particulier pendant une période de transition suivant l'effondrement de la République islamique.

La tension entre ces positions se réduit souvent à des accusations mutuelles d'immaturité politique. Pourtant, ces interprétations occultent une question plus profonde. Le rejet des modèles centrés sur le leadership ne signifie pas l'absence de responsabilité, quoi qu'en disent les pahlavistes (qui de leurs côté mettent en scène la nostalgie pour le règne fantasmé du Shah) ; il reflète un refus conscient de reproduire la logique même par laquelle l'autoritarisme se régénère. Lorsque le leadership devient émotionnellement indispensable plutôt que responsable face au peuple, il cesse d'être démocratique et commence à refléter la domination.

Ces fractures internes dépassent les frontières de l'Iran et se traduisent par une opacité politique sur la scène internationale. La réaction modérée d'une partie importante de la gauche européenne, notamment en France, a suscité des critiques, mais ce silence tient moins à l'indifférence qu'à une méconnaissance. L'opposition iranienne apparaît souvent contradictoire, voire incohérente, aux yeux des observateurs extérieurs, précisément parce que les conditions qui produisent ces contradictions restent mal comprises.

Un facteur clé de cette méconnaissance est la déformation psychologique à long terme de l'expression politique sous la République islamique. Pendant des décennies, le régime a instrumentalisé des causes telles que celle de la Palestine – en particulier sous le slogan « soutien à Gaza » – pour légitimer la répression, le déclin économique de l'Iran et la militarisation régionale. Au fil du temps, le langage moral lui-même s'est épuisé. Les positions politiques émergent non pas par délibération, mais par lassitude. Ainsi, beaucoup d'Iraniens ne comprennent pas qu'on soutienne les palestiniens parce que leur lutte, pourtant légitime, apparait comme une expression du Régime. Dans un tel environnement, l'alignement réactif remplace la clarté idéologique, et la logique de l'ennemi de mon ennemi s'installe discrètement. Il ne s'agit pas ici d'un jugement sur les positions politiques, mais d'une description d'une situation engendrée par des abus moraux prolongés. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que certains des partisans de Reza Pahlavi – fils du Shah déchu – soutiennent aussi ouvertement Israël.

Au niveau international, cette situation se traduit par des signaux difficiles à interpréter. Le discours de l'opposition iranienne semble fragmenté, car le traumatisme qui le façonne résiste à toute traduction dans les cadres abstraits de l'activisme occidental. Cela est particulièrement visible dans certains milieux de gauche, où le soutien à des mouvements islamistes comme le Hamas – souvent sans prendre en compte l'expérience vécue par celles et ceux qui les subissent– est considéré comme une position normative. Pour de nombreux Iraniens, dont la vie quotidienne a été façonnée par l'islam politique en tant qu'appareil de coercition, cela crée une asymétrie : le rejet de l'islam porté par les Iraniens est facilement sanctionné par une disqualification morale.

La conséquence politique est structurelle. Pour circuler, une idée doit être lisible dans les écosystèmes idéologiques existants. Lorsque la dissidence iranienne ne parvient pas à trouver cette lisibilité, elle ne parvient pas à se reproduire. Le vide qui en résulte n'est pas neutre ; il privilégie les voix qui s'alignent plus facilement sur les discours internationaux dominants. C'est dans cet espace que le discours Pahlavi acquiert une visibilité disproportionnée, non pas nécessairement par sa représentativité, mais par sa lisibilité.

Cette dynamique a des effets tangibles. Face à l'effondrement des alternatives, les personnes qui s'opposaient auparavant à la restauration monarchique s'y rallient de plus en plus, non pas par conviction, mais par désespoir. Parallèlement, les efforts déployés par Reza Pahlavi pour répondre au scepticisme et consolider sa crédibilité, non seulement chez les Iraniens mais aussi chez les gouvernements occidentaux, reflètent sa conscience de l'instabilité du moment. Cependant, ses demandes répétées d'entretien avec Trump restées sans réponse, et l'absence de soutien officiel de la part des diplomaties occidentales soulignent la fragilité de sa tentative.

En dépit de sa position de force dans l'opposition, des questions mettent en doute la légitimité de l'option monarchiste : l'autorité politique peut-elle être exercée efficacement par quelqu'un qui est étranger à la réalité vécue ces quarante-sept dernières années et qui s'appuie sur des récits médiatisés et des abstractions théoriques ? Et a-t-on accordé suffisamment d'attention aux conditions qui ont conduit à la chute du régime précédent, conditions façonnées non seulement par des dissensions internes, mais aussi par des intérêts internationaux, des dépendances financières et un rééquilibrage stratégique ?

D'un point de vue géopolitique, un leadership centralisé reste beaucoup plus facile à gérer qu'une société politiquement mature capable de choisir, de contrôler et de révoquer ses représentants. Cela reste particulièrement vrai dans les régions riches en ressources, où l'influence s'exerce plus efficacement par l'intermédiaire d'individus que d'institutions.

C'est pourquoi le regain d'attachement à un leadership unique, aussi compréhensible soit-il dans un contexte d'épuisement, doit être examiné avec attention. Une société qui revendique la démocratie ne peut le faire tout en reproduisant les mythes qui la nient. S'il est vrai que les tendances qui refusent le recours à un leader manquent encore de forces, on peut espérer que le mouvement en cours permettra l'émergence d'une opposition pluraliste capable de tenir tête aux tentations autocratiques.

La maturité politique commence là où s'arrête la tutelle.

Un mouvement en quête de liberté doit d'abord se libérer des codes de l'autorité.

#Zan#Zendegi#Azadi
ژن، ژیان، آزادی
Jin, Jiyan, Azadî

Ed Ilu

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13.01.2026 à 10:45

Solitudes des Vénézuéliens

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« Nos bourreaux travaillent désormais pour cet allié que vous adorez détester, et non plus pour ces ennemis que vous feignez d'admirer » Federico Calle Jordá

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (4650 mots)

Suffit-il de se faire enlever par les forces spéciales de la plus grande puissance mondiale désormais fasciste pour faire de vous un représentant du peuple anti-impérialiste respectable ? À l'évidence, Trump est parvenu simultanément à faire de Maduro un mème pour ses partisans et un héro pour une certaine gauche. À chacun de se sentir finaud en choisissant de quel côté ranger les gentils et les méchants. Dans ce brillant article, Federico Calle Jordá analyse la solitude des vénézuéliens pris au piège sur le plateau d'une mauvaise partie de Risk. D'un côté la réalité du madurisme qui n'est pas prête de s'évaporer et de l'autre l'avenir promis par Trump qui n'en sera que la continuation sous tutelle. Ou comment la réalité populaire ne correspond jamais à ses représentations morales et géopolitiques.

Depuis les événements bouleversants de la semaine dernière je crois percevoir dans les réseaux sociaux et dans les contenus produits et diffusés par les Vénézuéliens de la diaspora une matrice de sentiments que je pourrais appeler, pour aller vite, la solitude. Nous sommes un quart des vénézuéliens du monde, et nous nous sentons seuls : il nous manque des gens, et des lieux, et des voix qu'on a connues ; ceux qui sont là ne nous parlent pas et ne nous comprennent pas quand nous parlons. Il se peut que cette solitude prenne diverses façons de s'exprimer : nous possédons entre nous, entre nos avis et entre nos sentiments autant de nuances et d'intensités variées que celles qu'ont les français, les ouzbeks, ou les népalais entre eux – c'est-à-dire beaucoup, mais pas tant que ça. Toutes ces différences ont pourtant, d'après mon opinion faillible, trait à la solitude : toutes la frôlent, l'empruntent ou en sont parfois submergées – ou c'est cela que j'ai ressenti dans les limites de mon expérience. Je propose dans les lignes qui suivent de raisonner quelques formes où se cristallise cette solitude. [1]

Solitude, disais-je, qui affleure dans l'expression diasporique. Pour certains, cela fut une forme de joie hautaine, aigre – que je ne partage pas, mais dont je peux exposer les ressorts – devant l'image de Maduro menotté, tenu par des agents de la DEA. Pour nombre d'entre eux, il y avait là le chef de leurs bourreaux et de leurs voleurs, à qui ils doivent des années de crainte, de peur, de frustration, de faim, d'exil, et d'inquiétude pour ceux qui sont encore là-bas. Ceux-là ont vu humiliés la même tête et le même corps qui dansaient en télévision nationale en 2017 alors que les susnommés services de sécurité tuaient 127 manifestants, et en gardaient 1351 (chiffres de l'ONG Foro Penal pour l'année 2017), parce qu'ils avaient eu le malheur de demander à ce que l'Assemblée nationale, démocratiquement élue en 2015, ne soit pas dissoute par un Tribunal Suprême notoirement dépendant de l'exécutif, ni court-circuitée par une assemblée concurrente nommée arbitrairement par l'exécutif, et parce qu'ils avaient demandé en vain à ce que s'organise ce fleuron de démocratie directe que la gauche mondiale nous envie, un Référendum Révocatoire à la mi-mandat, que la constitution chaviste de 2000 invente. Pour certains d'entre eux, ce monsieur qui figurait là dans son sweat Nike était aussi responsable des coupures d'électricité, régulières partout depuis, sauf dans les compounds luxueux des vieilles et nouvelles élites. Pendant la plus longue d'entre elles l'ensemble d'un pays pétrolier et historiquement exportateur d'électricité resta dans le noir pendant cinq jours, Maduro accusa une attaque électromagnétique de l'Empire, mais de nombreux analystes pointèrent plutôt du doigt la corruption généralisée dans tous les contrats de maintenance accordés par l'État. Ils se souvinrent sans doute peut-être aussi de comment la criminalité fut tolérée et encouragée pendant de longues années (180 000 assassinats entre 1999 et 2012 au Venezuela), parce qu'elle poussait vers le départ les opposants. Ou ils pensèrent derrière cette moustache aux hôpitaux vénézuéliens, dans lesquels avant de se faire opérer les malades doivent acheter les instruments et les médicaments qui serviront à leurs interventions, au marché noir. Ils se souvinrent sans doute des nouvelles élites chavistes, desquelles s'accommodent bien les anciennes élites économiques du pays, car elles en partagent les investissements et le train de vie dans quelques bulles luxueuses, alors que le salaire minimum vénézuélien est de moins d'un dollar par jour. Je vous épargne le détail des élections perdues et volées par Maduro en 2024, ses candidats passés dans la clandestinité ou dans les geôles (dont Enrique Márquez, candidat, entre autres, du PCV), et les répressions massives qui s'en suivirent : je tiens juste à signaler qu'entre nombre de vénézuéliens et cette image il y avait en écran le défilé irrépressible de 27 ans de souffrances. Beaucoup savent que les conditions de détention de Maduro et son droit à la défense seront incomparablement meilleurs que ceux de ses compatriotes. Face au souvenir et à l'expérience encore présente de l'impuissance, du manque, de la mélancolie, de la peur, des espoirs trahis et des craintes advenues, face à la solitude d'avoir clamé inutilement pour l'aide du droit international et du multilatéralisme, régional et mondial contre ses bourreaux, face à l'exil et aux renoncements qu'il apporte quotidiennement, et face au sentiment d'abandon de la part de la communauté internationale que tous ces sentiments activent, une partie des vénézuéliens s'est réjouie de l'image de Maduro, emprisonné par d'autres et pour d'autres raisons, mais emprisonné. J'y vois une expression de solitude. Lorsque tout d'un coup tout le monde se souvient du droit international quand il s'agit du chef de l'état de leur pays (illégitimement au pouvoir), alors que personne ne s'est souvenu de l'application du droit international au Venezuela pendant des décennies, par impuissance ou par cynisme, cette solitude devient de la rage.

Comme je le disais plus tôt, je n'ai pas partagé cette joie. Je voudrais que Maduro soit jugé dans son pays, par sa société, pour corruption, pour crimes de lèse humanité – où du moins aux Pays Bas, à la Haye. Je voudrais qu'il entende en Espagnol, avec l'accent de sa même ville, les récits des torturés ou des mères des disparus et des magistrats vénézuéliens lui demandant pourquoi il a torturé, assassiné et contraint des millions de vénézuéliens à l'exil. Il sera jugé pour des charges de narcotrafic peu prouvables à mon sens, par une cour américaine, et il mange mieux dans sa prison que la plupart des vénézuéliens pendant la dernière décennie, qui ont perdu 8,7 kilogrammes par personne, en moyenne. Ensuite, comme un bon nombre de vénézuéliens, je sais que ses geôliers ne sont pas mes libérateurs. Je sais qu'ils nous feront payer collectivement un prix pour cette « extraction », et que cela équivaudra à une forme de vassalisation. Beaucoup d'experts en géopolitique vous ont déjà expliqué que cela sera sans doute sous les espèces de notre pétrole. Mais je crains qu'ils pensent à d'autres choses encore. Je m'explique : notre pétrole acide et gras est cher à raffiner, tout investissement fait aujourd'hui dans la vétuste et abandonnée industrie pétrolière vénézuélienne ne paiera que dans des lustres – d'où d'ailleurs la tiède accueil réservé par les grandes majors aux propositions de Trump du 9 janvier. Par ailleurs, sur le million de barils quotidiens que nous produisons actuellement, 20% va déjà aux États-Unis (qui nous le paye au prix du marché), 5% va à Cuba qui nous le paye grâce à une série de collaborations solidaires (comme par exemple les 32 mercenaires qui sont morts en protégeant Maduro et comme les formateurs des preux membres des corps de sécurité de l'état révolutionnaire), et l'essentiel du reste va en Chine, souvent après avoir été transvasé quelque part en Asie du Sud Est. Les chinois achètent ces barils presque moitié prix, car ils servent à rembourser des dettes contractées jadis sous ce chavisme si jaloux de notre souveraineté lorsqu'il s'agissait du FMI, et pour le rendre attractif malgré les sanctions qui se mêlent à sa viscosité. Comme le disent beaucoup de memes ces jours-ci, ils est vrai que les cubains et les chinois sont sans doute au Venezuela parce qu'ils raffolent de notre gastronomie et de notre beau folklore, contrairement aux gringos qui ne pensent qu'au pétrole, comme chacun sait. Et les prostituées de l'île de Margarita savent de nos jours parler russe pour lire Tolstoi dans le texte, sans doute. Sans entrer encore dans la géométrie variable des perceptions que le nord développé a de la souveraineté d'autrui, cela fait très longtemps que l'argent du pétrole ne ruisselle pas jusqu'aux vénézuéliens, malgré le libéralisme sauvage et la dollarisation qui sévissent depuis 2019 au Venezuela. Si longtemps que cela précède toute sanction américaine.

Je crains que les américains ne nous demandent autre chose que ce pétrole que nous n'avions de toutes façons plus : ils voudront que nous satisfassions leurs récits, à quelques mois des midterms qui s'annoncent corsés pour Trump. Contrairement à l'aile la plus dure de l'opposition vénézuélienne, je n'oublie pas quel est le récit de Trump sur le Vénézuéla et les vénézuéliens, la plupart du temps, quand il s'adresse aux siens : je me souviens du débat de 2024, quand il dit que les immigrés vénézuéliens mangent les chiens et les chats des communautés où ils s'installent ; de comment il prétendit que les migrants vénézuéliens, des criminels et des échappés d'asile, avaient pris la ville d'Aurora, près de Denver, sous les ordres de Maduro, pour terroriser l'américain de base. Je me souviens des vols remplis de migrants vénézuéliens déportés vers le « Centre de Confinement du Terrorisme » au Salvador, où ils ont été enfermés sans procès et torturés pour le simple fait d'être nés vénézuéliens, ou de ceux qui ont été à Guantanamo dans les mêmes prisons qui ont servi pour ceux qui ont été accusés à tort d'être membre d'Al-Qaeda jadis, ou de ceux qui quotidiennement vivent des formes banales de l'enfer parce que l'ICE les poursuit, puisque leur Statut de Protection Temporaire a été révoqué par Trump en 2025. Je me souviens des morceaux de vénézuélien que les poissons des caraïbes digèrent depuis cet été, déchiquetés par des frappes américaines sans que l'on sache qui ils étaient, alors qu'il eut été envisageable de les arrêter et de les juger pour savoir si oui ou non ils trafiquaient des drogues sur leurs bateaux. Je me souviens que pour Trump, ou pour ce que Trump dit à son électorat pour se faire élire, nous sommes essentiellement un problème de sécurité intérieure qu'il s'agit de résoudre. Et que pour montrer qu'il l'a résolu, il peut aisément se contenter de Delcy et Jorge Rodríguez, tenants de l'aile la plus « pro-business » et la plus idéologiquement agnostique du chavisme, si ceux-ci lui fournissent une série d'images. L'image d'un méchant dictateur à moustaches menotté, qu'il a déjà. Les reels qu'il a aussi, ceux des bombardements de l'armée américaine sur Caracas avec leurs prodigieux effets spéciaux – dont plusieurs dizaines de morts vénézuéliens qui ont servi de figurants pour le film de la Delta Force. Ou d'autres qu'il n'a pas encore, mais qui ne sauraient tarder : la photo des charters de déportation ramenant menottés des centaines de milliers de vénézuéliens, devenus illégaux du jour au lendemain aux États Unis, atterrissant sur la piste de l'aéroport international Simon Bolívar. Des photos de cargaisons importantes de cocaïne saisies, ou, mieux encore, dans la tradition uribiste, des morts des FARC ou de l'ELN abattus au combat à la frontière colombienne, montrant que le nouvel état marionnette rétablit très bien l'ordre en luttant contre le narcotrafic sur son territoire. Ou des photos de prisonniers vénézuéliens rangés à la Bukele, ce que nous faisons par ailleurs assez bien depuis des décennies. Des images de cubains et d'iraniens quittant le Venezuela. Des images de tankers débarquant de l'énergie pas chère en Alabama, en Louisiane ou au Mississipi, avec la promesse que cela retentira métalliquement sur le portefeuille des classes moyennes. Ou, pour finir, celles de lui et Marco Rubio visitant Caracas avec leurs deux métayers Delcy et Jorge Rodriguez tirant des tapis rouges pour les misters libertadores du peuple de Bolívar. Je crains que plus que pour le pétrole, ce soit pour ces memes et pour ces reels que Trump nous « libère » : ils lui permettront à court terme de tenir ses abjectes promesses xénophobes face à son électorat. Ce sont par ailleurs des memes et des reels qui arrangeront profondément dans les prochains mois tous les présidents et candidats d'extrême droite trumpienne du continent, pour qui le mot « vénézuéliens » est un synonyme fonctionnel de « problème de sécurité », « migration », « criminalité », « prostitution », « narcotrafic ». Et ils voudront des contenus similaires, sur lesquels les very bad hombres seront vaincus pendant que mes very sad chamos vivront encore longtemps d'exode en déportation. Une fois les affaires normalisées à Caracas par le coup de palais hollywoodien du 3 janvier, grâce à la création d'un hippogriffe idéologique (le chavisme trumpo-compatible), je crains pour le sort de la plupart des huit millions de vénézuéliens et vénézuéliennes (un peu plus d'un vénézuélien sur quatre) qui sont partis à pied en bravant le froid des paramos des Andes et les jungles du Darien, en étant maltraités et rackettés par les passeurs et les policiers corrompus de tout un continent, en accomplissant les tâches indignes que nul ne veut faire sur tout l'hémisphère, et bien plus loin. Je crains qu'on ne les déporte dans les bouches des mêmes cerbères du même enfer qu'ils ont fui, parce qu'ils gênent trop ailleurs, et que le récit que les autres font de leur détresse puisse sembler résolu. Et qu'assiégé par cette tératologie pragmatique, le mot « Venezuela » serve essentiellement d'épouvantail narratif pour candidats d'extrême droite en quête de voix apeurées. J'espère avoir tort de penser à ces scénarii : ce sont des scénarii de solitude.

Les métamorphoses de notre solitude ne s'en tiennent pas à celles-ci. Elles s'imbriquent dans d'autres récits dans lesquels nous sommes aussi contenus, des contenus pour tel ou tel besoin de viralité. Ce sont une fois de plus des récits que d'autres tiennent pour nous, et ce sont sans doute ceux qui m'exaspèrent le plus depuis une dizaine de jours, en ce qu'ils me font sentir opaque, sentimental, baroque et illisible. Pour nombre de ceux que j'estime être objectivement mes alliés, pour nombre de ceux avec qui j'ai partagé des dizaines de solidarités et des dizaines de luttes, les déboires des vénézuéliens sont, une fois de plus, ceux de personnages abstraits et secondaires d'une histoire que nos expériences ne confirment hélas pas. Nous sommes une fois de plus des pièces manipulées par des mains plus grandes que nous qui manient nos têtes sur un échiquier géopolitique, sur un jeu de plateau dont nous sommes des variables que l'on perd ou l'on gagne, et que l'on échange contre des ressources. Des anonymes perdus dans les vers d'une épopée que chacun connait déjà par cœur sans jamais y avoir combattu. C'est ainsi que nous nous sommes vus nous faire expliquer que nos souffrances et nos luttes sont au fond l'actualisation d'une géopolitique impériale et pétrolière qui nous surplombe. Ce n'est même pas faux, mais c'est vu de si haut que notre vécu nous est confisqué, extrait dans une téléologie dominante. Et c'est nous prendre de haut. Les vénézuéliens ne sont pas des pièces dans une partie de Risk entre les gentils rouges et les méchants bleus : nous sommes des gens, qui ont des affects, des chagrins, des espoirs, et qui voudrions nous réveiller d'un long cauchemar et rentrer chez nous. Pendant trop longtemps, et encore aujourd'hui, notre lutte pour notre démocratie et pour notre avenir a été passée sous silence, parce qu'elle n'arrange pas les dichotomies de la gauche. Peu importe si le madurisme devrait être à pourfendre, selon tous ceux qui devraient être les critères de ladite gauche. Peu importe que le modèle extractiviste vénézuélien cause la plus grande catastrophe écologique à large échelle du continent sur l'arc minier de l'Orénoque. Peu importe que les populations originaires de l'Amazonie vénézuélienne, ou de toutes les zones de frontière avec la Colombie, aient à quitter leurs terres pour fuir la violence, l'extorsion et l'expulsion que leur font subir les groupes criminels alliés avec le chavisme parce qu'ils y ont des intérêts économiques. Peu importe que l'espérance de vie en captivité d'un syndicaliste au Vénézuéla soit bien moindre à celle dans d'autres pays, et qu'il y en ait de moins en moins dans leur habitat naturel. Peu importe que le régime actuel, qui est le même que celui d'il y a dix jours et dix ans à deux personnes près, soit l'un des plus réactionnaires sur les mœurs du continent, qu'il soit pratiquement impossible de vivre son homosexualité ouvertement au Venezuela, que l'avortement y soit pénalement réprimé, et que les minorités d'identité de genre subissent des violences inénarrables. Peu importent les amples majorités de pauvres sur le contingent de 8 millions de vénézuéliens qui sillonnent les routes de l'Amérique Latine, qui s'entassent dans les favelas des différentes métropoles continentales, qui servent de main d'œuvre pas chère pour la production de coca dans la région du Catatumbo, ou de prostituées pour touristes américains dans les grandes villes colombiennes. Peu importe la très importante majorité de racisés sur les 6800 morts par exécutions extra-judiciaires commises par les forces de l'ordre vénézuéliennes selon le rapport du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'Homme en 2019. Peu importe que les corps de sécurité de l'État violent et torturent chaque fois plus de pauvres, chaque fois plus pauvres. Comme nos bourreaux crient « yankee go home », et qu'ils portent la bonne couleur de T-Shirt devant les portraits des bons héros du bon film, l'expérience de millions de vénézuéliens ne peut que correspondre à ce récit héroïque de lutte contre l'impérialisme. Nous aussi nous aurions voulu « régler notre problème entre vénézuéliens », en plein exercice de notre souveraineté, comme la gauche du monde nous suggère au loin : nous avons essayé de le faire avec ténacité, par tous les moyens possibles. Mais nous n'avons eu droit qu'à la violence aveugle et sourde de Maduro. Me permettra-t-on d'ajouter que les peuples libres du monde jadis aurions aussi adoré que la France se libère elle-même, sans ingérence, et sans que ses libérateurs lui imposent jusqu'à nos jours l'appartenance à une aire d'influence ? Là aussi, nous ne sommes pas égaux, : nos vécus et nos histoires n'ont pas le même poids narratif que ceux du Nord blanc développé et démocratique. Nous devons en rassurer les chansons de geste qu'ils se racontent pour bercer leur bonne conscience, dont nous sommes les figurants exotiques, mais c'est nous qui saignons. J'espère qu'un jour les vénézuéliens auront droit à un autre récit que celui où, comme des toucans et des jaguars, ils servent à confirmer la soif d'exotisme idéologique de la gauche du Nord développé. Car dans ces safaris que l'imaginaire progressiste mondial fait sur nos chairs et nos vécus, en quête d'une pureté combative de bon sauvage original qu'il ne réussit pas à faire apparaître chez-lui, nous nous sentons seuls. Seuls comme Bolívar (mais oui, le même Bolivar, qu'ils ne nous ont pas pris) écrivant avant sa mort que l'Amérique est ingouvernable (mais oui, la notre, la pauvre, celle qui partage un hémisphère avec des fous plus riches qu'elle), que la seule chose que l'on puisse y faire c'est en émigrer, et que ceux qui servent des révolutions creusent des sillons sur la mer. Ces solitudes aussi sont celles que nous font vivre les rapports impériaux, utilitaires et hautains avec lesquels l'on nous dicte les récits que nous devrions vivre.

Peut-être que maintenant que nos bourreaux travaillent pour cet allié que vous adorez détester, et non plus pour ces ennemis que vous feignez d'admirer, pourriez-vous vous souvenir de nous et nous demander quels rôles nous jouons dans les histoires de nos vies, dans celles que nous voulons raconter de nous-mêmes et que nous nous souhaiterions nous raconter entre nous. Peut-être pourriez vous le faire en invoquant entièrement ces mêmes récits que nous voudrions raconter : les droits de l'homme, l'égalité, les droits des peuples à disposer d'eux même en s'exprimant librement sur les dispositions qu'ils estiment vouloir… Mais pour l'instant nous n'avons le droit qu'aux fiches bleues et rouges sur la carte du jeu de plateau du monde. Nous nous en sentons seuls et cela nous rend amers. Peut-être, si cela est trop ardu par rapport aux impératifs politiques de vos courts termes, pourriez vous vous contenter de ne pas parler tant du Venezuela, comme si souvent, lorsque vos intérêts et leurs tenants ne décident pas d'avoir raison de nous et à notre sujet. Nous en avons l'habitude, hélas. Ou alors aidez nous contre tous les vautours qui tournent autour de ce qui n'est, pas encore, notre cadavre mort de solitude, et aidez nous à ne pas être intégrés dans leurs récits.

Federico Calle Jordá


[1] Nota Bene : Si je ne parle que des vénézuéliens de la diaspora, et non pas de tous les vénézuéliens, c'est qu'au Venezuela il est impossible de s'exprimer publiquement ; il est donc malaisé de savoir ce que quiconque à l'intérieur des frontières en pense, et dangereux de chercher à s'en renseigner. C'était déjà le cas en temps normal. Le gouvernement en place depuis samedi 3 janvier se trouve pris dans un dilemme tragique : la rhétorique officielle par laquelle il justifie depuis des décennies ses échecs et ses crimes est celle de la lutte contre l'impérialisme, teintée désormais de chagrin face à la disparition du satrape ; il s'agit pourtant officieusement désormais d'un pouvoir mandataire des États-Unis, cipaye du nouveau Vice-Roi Marco Rubio, auprès de qui ils prennent leurs ordres. Pour l'instant sa réponse a été, hormis quelques promesses et des gestes surtout symboliques, la même que d'habitude : la répression. A ainsi été promulgué un « décret de commotion extérieure » qui suspend les très friables garanties constitutionnelles et enjoint les organes de sécurité de l'état à « mener de façon immédiate la recherche et la capture sur tout le territoire national de toute personne impliquée dans la promotion ou le soutien de l'attaque armée des États-Unis d'Amérique contre le territoire de la république ». Dans la pratique, cela veut dire que l'on peut vous arrêter à l'un des barrages spontanés et arbitraires des nombreux corps de sécurité de l'état, officiels ou paramilitaires, mais tous armés, concurrents entre eux dans la prédation, qui existent pour se surveiller les uns les autres et pour tous ensemble terroriser la moindre idée de dissidence intérieure entre l'Essequibo et le Catatumbo : le SEBIN (Service Bolivarien d'intelligence), la DGCIM (Direction Générale de Contre intelligence militaire), la PNB (Police Nationale Bolivarienne), la Direction d'Actions Stratégiques et Tactiques (DAET), la Garde Nationale (« l'honneur est sa devise »), ou les effroyables « colectivos » de défense de la révolution, nos Tonton Macoutes-Bassidjis locaux. L'on peut vous y obliger à débloquer votre portable : si vous y détenez des messages, des vidéos, ou des articles de presse revenant sur les évènements du 3 janvier qui n'iraient pas dans le sens de la vérité officielle du régime, vous pouvez être emporté, racketté de vos économies, votre domicile peut être perquisitionné avec la rigueur et l'ordre probe qui caractérise les sbires du régime, vous pouvez être contraint sous torture et sous menace de signer des aveux selon lesquels vous confessez la réception d'argent étranger pour déstabiliser la révolution, pour ensuite rejoindre le contingent des plus de 800 prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles de l'Hélicoïde, du centre de Zona 7 dans le quartier de Boleita, ou dans les prisons vénézuéliennes qui fonctionnent en autogestion interne, avec une qualité d'accueil dans des installations luxueuses, allez regarder… Il peut arriver la même chose à vos proches, au cas où ils seraient vos complices, ce qui se démontre aussi aisément que votre culpabilité : à l'aide de coups, d'étouffements divers, de viols, ou, le réalisme magique aidant, en vous couchant nu sur le sol des cours de commissariats côte à côte avec d'autre détenus, pendant que les gardes organisent des combats de coqs aux ergots armés de lames de rasoir sur votre dos – j'aimerais avoir assez d'imagination pour avoir inventé cela, mais ça c'est vu, en 2019. Nous ignorons donc les sentiments des vénézuéliens de l'intérieur, qui depuis quelques jours ne répondent plus aux messages parce qu'ils désinstallent toutes les applications sur leurs portables avant de sortir de chez eux. Je pense aussi à leur solitude.

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13.01.2026 à 09:19

S'en libérer, non ; la libérer, oui

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(Mélanges 18') - Saad Chakali & Alexia Roux [Film]

- 12 janvier / , ,
Lire + (127 mots)

William Blake est un ami
lui qui a dit qu'aimer autrui
c'était le porter plus haut que soi.

Mais que fait-on alors, qui l'on est
quand c'est l'inverse que l'on fait ?

(La présente vidéo est la dernière partie d'un film plus long, intitulé « la cent-trentième (ADESSIAS) » et disponible sur le site du Rayon Vert.)

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13.01.2026 à 09:09

Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

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« Le désert savonnier, ça suffit ! » Victor Collet

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (6061 mots)

Dans cet article qui aurait pu être un addendum à son excellent Du taudis au Airbnb (Agone), Victor Collet continue de déambuler dans un Marseille gentrifié. Au détour d'une place, c'est un café historique qui s'est désormais transformé en boutique de savons pour touristes et permet de dérouler la logique à l'oeuvre, de l'effondrement de la rue d'Aubagne aux multi-propriétaires qui airbnbisent et dissolvent l'authenticité même qu'ils prétendent vendre.

Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

&

disparition du P'tit Vacon...

C'est peut - être un détail pour vous

Qu'est ce que c'est que ce coin-là ? Y a pas de drapeaux.
Le deuxième – On s'est perdus.
Le premier – Quartier dégueulasse.
Le deuxième – zone de criminels.
Le premier – tu penses que c'est dangereux ?
Le deuxième – un camarade de peuple comme y faut habite pas dans de pareils taudis.
Le premier – et puis y a de la lumière nulle part !
Le deuxième – Y sont pas chez eux.
Bertold Brecht, Grand Peur et misère du IIIe Reich, p. 9.

Hier, on se promenait joyeusement dans les ruelles étroites du centre-ville. Marseillais. Quelques bribes de pièce de théâtre anti-AirBNB sous le bras. Et puis on est passé sans crier gare ! par cette maudite rue de l'effondrement. A ce croisement inlassablement contrôlé, harcelé, vidé, re-vidé depuis bientôt trois ou quatre ans : la petite placette Delacroix, croisement rue d'Aubagne – rue Vacon. Coeur du quartier de Noailles.

Cette place, c'est le concentré extrême de ces facettes macabres et sordides de la dite gentrification-touristification. Le vieux-centre ville populaire, encore un peu vivant, qui se fait la malle lentement ou rapidement on pourrait dire. La destruction de nos quartiers et l'éradication du peu de reste de vie réelle, de galère et de débrouille qui s'y tient, s'y maintient... loin des touristes, des selfie Instagram (sauf pour les matchs de l'Algérie), et des rabatteurs du capital et du tourisme international. Ceux-là, d'ici, ont flairé le filon. Et s'en donnent à cœur-joie depuis, au milieu des patrouilles incessantes de condés, et de ce joli commissariat municipal qui a pris la place du grand espace dédié à la biennale d'art contemporain, Manifesta... un certain mois de novembre-décembre 2018 [1].

Bref, un concentré de toutes les horreurs qui détruisent nos villes. Mais bon, bringuebalant joyeusement notre pâle copie, sur le moment, on est passé sans même le voir. La placette, il faut admettre, est devenue très... passante. Celui qui s'arrête plus d'une seconde ou deux sous l'oeil permanent des caméras à tous les angles a 99% de chances de s'y faire contrôler. ICE version Canebière. Enfin 99% de chances de plus si sa tendance (Marseille est très tendance ces derniers temps) est plutôt « arbi de son état », non caucasien, homme entre 16 et 48,5 ans... Plus que joyeux bariolé avec appareil-photo autour du cou.

Justement un peu du style des 4 en rang d'oignon à qui c'est en train d'arriver sur mon passage. Doudoune noire sur pantalon noir, voyez l'tableau... Mais, on s'y fait. ICE sous Macron ou la rénovation urbaine sympa sauce progrès marseillais. Depuis 5 ans au choix. D'ailleurs, ça aide forcément la lutte contre le mal-logement, n'est-ce pas ? Evident.

Sur le passage, on l'avait loupé mais on l'a senti. Il faut avouer qu'ils... qu'elle n'a pas lésiné sur le parfum. Le folklore n'en parlons pas. Un énième, peut-être le 5e ou 6e magasin de savons, éponges, immaculé et aseptisé, collé les uns après les autres, juste en face. Quand y en a un, ça va... disait l'autre. Mais là. A la place du dernier café de la place, le Vacon, la grand Vacon selon les uns, le petit selon les autres... Même le nom est déjà flou. Remplacé par la millième savonnerie à savons produits et en Chine et en Turquie.

RIP P'tit Vacon

Commerce de savons, p'tit Vacon, airbnbisation

Parfaitement sinistré ce bout d'angle de la rue d'Aubagne. Zaama le grand remplacement. Plus un biffin ni une babiole au sol, que des savons. D'un geste de dépit, on a failli heurter un gars planté là en levant les bras. Drôle de shouf celui-là. Etonné du nôtre, de geste, il s'est mis à froncer les sourcils. Pourquoi pas ? Puis à nous jeter un regard noir comme le charbon alors qu'on s'énervait seul, au milieu du complexe industrialo-savonnier « Pas encore une pu... de savonnerie !!! ». Zarbi le gars quand même.

A le relooker tout en remontant, on s'est dit que le shouf en question, il shouffait surtout pour la boutchik. Pas l'ancestral biffin de la rue longue des Capucins, plutôt agent de sécu déguisé anti-voleur de savons. Les occupations ont changé.

C'est idiot en apparence la boutchique, les boutchiquiers. Les lieux de vie, le quotidien, là où tant de gens et parfois pas beaucoup avaient leurs habitudes, se captaient, se rencontraient, se parlaient, restaient des plombes sur un café ou un pastis, en terrasse ou au bistrot ma foi. Juste un bonjour, un regard, un coup de main, des années à se zieuter parfois même sans se parler qui sait.

Perso, j'y foutais jamais les pieds au Vacon, petit ou grand. Pas mes habitudes, pas mon quartier, pas envie de déranger des habitué.es. Ou cette fâcheuse tendance à ne jamais me sentir chez moi dans ces bars d'angle. Chacun ses lubies, ses manies, j'y avais jamais réfléchi avant. Ça rend ce nouvel angle à savons encore plus insipide que toutes les autres boutiques tiens. Ouvert aux grands vents. A y repenser, c'est peut-être ça... Jamais à l'aise dans ceux-là... Champ de mars, Petit Pernod, Petit Vacon, 5 parties du Monde... L'angle en soi ? Pas assez rond ? L'invasion de passants à l'angle, qui inversent tout le rapport : l'éternel terrassier qui pouvait zieuter le passant en toute tranquillité devient l'attablé ou le comptoirisé qui se fait traverser et observé. Trop de circulation, de mouvement... Un peu de lenteur de grâce. Bref, tout le monde s'en fout et, comme tout le monde, ça n'a jamais empêché personne, ni moi, de les aimer ces rades-là, à leur façon, leur style, leur panache, leur désuétude. Même à un angle. Et il semblait en avoir pas mal celui-là, le Petit Vacon. Certainement plein d'histoires glauques aussi. Mais de cette ambiance qui commençait à franchement jurer dans le quartier.

Un microcosme en train de se métamorphoser on dirait plus poliment. Plus Policé. Mais il n'y avait pas 50% de bâtiments en train de s'effondrer dans le quartier monsieur ? N'est-ce pas un mieux pour tout le monde la rénovation, le changement ? Si si bien sûr con...

Des contrôles permanents, du mobilier sécuritaire anti-biffin sauce petits meubles faits soi-même avec des petits bacs à fleurs en bois tout mimi pour empêcher ce beau monde de se poser, stagner, ralentir, beugler. On fait les choses bien sur Mars. Pas des pics de métal pointu de 3 mètres de haut anti-SDF style beaux quartiers, Champs Elysées ou Société générale d'à côté... Oups... Et puis ces grands bidons en plastique géant marron plantés toute la rue du dessus, c'est pas un moyen plus charmant de dire à tous ces manant.es « bouge de là ! » ?

Gentrification sauce tourisme de masse, BNB & co. Dépossession matérielle, symbolique physique, des logements, de la vie, de tout, il paraît [2]… Du mépris pour la vie des habitant.es du coin, style pauvre, fauchés & co. Remplacés par d'autres qu'eux au profit d'autres qu'eux. Et au prix d'une toute petite mais alors toute légère uniformisation de l'espace, montée en flèche de la cotte de l'entre-soi, et un brin des loyers et de l'immobilier après de belles rénovations. Mais, pour ça, il faut quand même encore un peu faire le ménage dans l'coin, n'est-ce pas ?

« Non mais six savonneries, 18 concept store, 22 galeries d'art pété et 6 bars acoustiques, si y a pas de Starbucks ni un McDo, ça passe non ? C'est pas des grandes chaînes du grand méchant capital et puis les terrasses, tout le monde s'y sent bien . On allait pas laisser l'espace entièrement vacant ? Déviant ? Public ? Et l''argent reste dans le ter-ter marseillais ! »

Oui oui monsieur boomer. Ça tombe bien j'en avais tellement besoin de ce savon !

Folklore ou insalubrité, faut-il vraiment choisir ? du P'tit au 44 rue Vacon

Mais, voilà, il trônait encore sur ce haut de la rue Vacon, ce petit bar. Et la rue elle-même... Tiens tiens ! Celle qui part du cœur de Noailles pour se jeter dans le Vieux Port. Et son insalubrité crasse avec. Celle où, un mois et demi plus tôt, loin où le pavé blanchit et les façades aussi, quartier Vieux Port ou Opéra mais alors pas du tout quartier « du Panier » maître avocat de la ville de Marseille. Ça non ! Dira ledit avocat en plein procès des quatre multipropriétaires Airbnb. Donc la rue Vacon, détaillait à la barre ce 24 novembre dernier, c'est celle où l'un des petits malins poursuivis en justice pour ses très nombreux Airbnb … Lionel Chevallier de son état, civil cette fois, avait choisi de laisser sa location de saison, le fameux AirBNB, un joli petit appartement de la rue Vacon (parmi 13 « tout petits biens » dira son avocate) dans un immeuble un tout petit peu en « arrêté de péril ».

Il était sympa ce procès finalement. Pas de risque de prison comme tant d'autres. Un peu moins de tension. Que du commerce, des amendes, de la moula. 4 multiproprio à l'ancienne et un petit tour sur eux-mêmes... A peine une quarantaine de logements en BNB. Autant dire wallou sur les 12 000 et des brouettes. Les avocats l'ont bien répété à chaque plaidoyer... Enfin plaidoyer... Et puis la rue Vacon, waouh ! Tout à coup, c'est redevenu du patrimoine ! Un BNB dans un immeuble en péril, ça faisait longtemps. « Souvenir souvenir » comme on dit. A l'ancienne, limite démodé. Surtout si t'écoutes les discours style « ça commence à être un peu fini cette histoire de BNB non ? La mairie a sévi... Voyez ce procès »...

Du BNB dans les immeubles sous arrêté de péril, ça faisait longtemps en tout cas. Pour la première fois révélé au grand public dans cet immeuble ultra fissuré juste à côté, rue Vacon justement, autre angle cette fois. L'angle où, lors des manifestations de novembre – décembre 2018, les gens s'écartaient de larges pas en voyant le bâtiment au dessus de leur tête, juste après l'effondrement. Fallait voir le bâtiment en même temps. Patrimoine marseillais de souche : lézardé de haut en bas, chute de pierre à la demande, composition hybride en couche de peinture mytho sur lit de rebouchage au ciment faisant frémir d'excitation un graffeur chevronné. Terreur de novembre assurée.

Découper, séparer, meubler... La vente à la découpe marseillaise

Un vestige même ! Parce que 2021, c'est déjà loin... la première condamnation dans toute cette histoire. Bâtiment désormais immaculé mais toujours fermé, va savoir pourquoi. Détention provisoire, sévère même cette fois. Un mahboul le David B. faut avouer [3] Le jeu avait changé. Il y a des noms comme ça qu'on oublie un peu vite, mémoire locale, trauma à refouler certainement. Il pourrait honorer ou orner les panthéons de la crevardise 2.0., nationalement pourtant. Les prétendants ne manquent pas localement. Et le business a-t-il jamais une fin très chèr.e ? Où placer la limite maître ? Ici, c'était au niveau des chevilles et des coudes des touristes. Envahis de punaises de lit dans leur BNB, malgré la vue sur le Vieux-Port, ils ont sonné la fin de la récré, ou du tocsin pour ce bon vieux David B.

Quelques mois après les effondrements, la situation a un peu fait jaser. Les arrêtés de péril tombaient un peu partout et quelques malins s'affairaient pour continuer autrement mais comme jamais. Rattrapé par la patrouille celui-là.

Du passé tout ça. D'ailleurs, on parle de mise en sécurité désormais. Ordinaire, urgente. Fini le péril, ça fait moins flipper n'est-ce pas. Marseille va mieux depuis. Evident à nouveau. Il se dit même depuis un moment qu'on effacera l'historique de ces arrêtés, de ces vestiges du passé sur le site municipal. Plus d'arrêté plus de péril. Pfiou ! David B. Copperfield. Le pekin moyen qui voudra louer ne tombera plus de sa chaise en découvrant que le bâtiment a été légèrement raboté. Et puis ça nuit à la réputation, et celle de Marseille a changé. Back to the future non merci ! L'étendue de la mal-façon, de la crevardise, du risque, que nenni... Ne rien savoir, c'est un peu trop de pouvoir. Ni rien voir sauf la vue au large. Suivre, documenter, traquer en toute tranquilité crevardise et impunité, ça va. Entre la Moula et le logement ou la vie des gens... Choisis ton camp.

Bref le David, il louait à des touristes dans un immeuble en voie d'effondrement. Histoire de s'auto-couronner et entrer dans le panthéon prisé de la capitale de la Hess et de l'insalubrité (oui y a pas que le deal à Marseille), il avait jugé cool de foutre ses services de nettoyage patentés chargés de nettoyer le BNB à punaise de lit dans un petit coin délabré d'une petite cave sans lumière. Ça avait fait moins de bruit d'ailleurs cette partie de l'affaire. Etonnant, n'est-ce pas. Bouclée la boucle du négrier et de la colonisation touristique claquée.

David B. avait pris cher. Il fallait bien des exemples... Un business ça ne se fait pas comme ça. Quelque monstre ferait l'affaire... De périls en BNB... De condés schyzo-mégalo recrutant leurs victimes dans les centres de rétention [4] en investisseurs parisiens réussissant à se faire coller des arrêtés de péril à dix jours de leur procès à force de découper des appartements pour y mettre du meublé de saison comme ce Medhi Guenouni, un parmi les quatre de novembre [5]. Des crevards de la rue d'Aubagne au procès des quatre, il n'y a qu'un pas [6]. Mais pas le même tribunal, pénal d'un côté. Que du commerce de l'autre.

13 biens... C'est pas si pire pourtant. Tout placé en BNB ou presque, sans conciergerie ni donneur de clé, même pas un petit chauffeur – livreur d'appoint pour dépanner. Faut pas déconner avec les taux de marge et de profit. Le boîtier à clé, c'est du sérieux. Et very plus pratique. Et puis ils habitent à côté les époux Chevallier, c'est plus simple. Pas rue Vacon mais des Petites Maries, dans le quartier chouchou du Camas, celui du maire de Marseille qui vient de se représenter pour les prochaines élections. Bien de chez nous au moins ceux-là. Pas toujours étranger le (petit) capital. Comme cette tenancière de l'industrie tentaculaire de la boutique de savons vous me direz. Petites mains et rabatteurs du plus grand, de capital, pour un quartier garanti… sans habitants. Il en reste hein c'est pas ce qu'on dit. Mais de plus en plus passants ceux-là aussi. Mais la moula, aux autres, au milieu évidemment.

Schalguerie et inertie vainqueront ! Ou pas

Chacun joue son jeu mon p'tit, c'est de bonne guerre. Sociale. Quand en 2022, on avait découvert ces premières annonces du p'tit Vacon (ou le grand ou le sans titre) à vendre, sur le Bon coin, on en avait eu le cœur un peu retourné. Et presque ri... 3 à 4 fois les prix du pas de porte quelques années plus tôt, photos à l'appui un peu fanées, le vent tournait certes, les appétits s'aiguisaient bien sûr, les gens bien avisés tentaient of course... Mais ça ne prenait pas toujours. Et on avait ri certainement un peu après. Quand on avait capté que le désœuvrement du bâti en place n'attirait pas encore tant de zozos prêts à mettre un tel taro.

Question de temps. Le hameçon restait ballant au milieu des allées et venues des condés et des touristes qui s'accéléraient. Celles et ceux qui rachètent connaissent parfois un peu mieux les prix du marché que les hordes de touristes en forme de perche à selfie sur patte prêts à n'importe quoi pour une éponge et un cabas en osier à 25 euros. L'inertie à l'ancienne tenait... On se rassure comme on peut. Il avait même rouvert, tout frais tout neuf. Un tremblement de terre lexical, un changement d'ère syntaxique : le Vacon devenait P'tit Vacon. Une lutte de la rue de la République à lui tout seul, inertie du petit commerce marseillais contre les grands fonds de dotation américano-canado-danois qui déferleraient immanquablement sur la rue d'Aubagne...

Et puis voilà, le temps a fait le sien... de travail. La colonisation touristique et le génocide culturel teinté de folklore pseudo méditerranéen ont continué leur marche macabre vers le progrès. Le savon a pris la relève. Coup de balai. Le P'it Vacon s'en est allé. Reviendra ? Reviendra pas ? Seul la bonne mère sait.

« T'as pas d'autres chats à foutter mon gars ? Fascisation rampante ou franchement décomplexée, invasion de la Papouasie Nouvelle-Guinée par les Anglo-saxons, terres andines en feu et Vénézuéla... bientôt le Groënland... » Et même ici, la militarisation, les va-t-en guerre, le rance généralisé jusqu'aux nouveaux-nés en Avignon, les corps découverts près de Lyon... ? Plus près même s'il faut, ces contrôles permanents au moment où tu te ballades toi pour t'acheter ton petit savon, ça te choque pas plus que ça ? Le petit-grand remplacement du dernier des bars du coin certainement tenu par un faf, qu'est ce qu'on s'en... ? Et puis t'as pas un problème avec le savon en vrai... ?

Certes… Pas faux tout ça. Surtout une poignée de matins bruns après le flinguage en règle façon Nahel (RIP) d'une observatrice de 37 ans, peluche en coin de tableau de bord, par les SA de l'immigration du président mahboul à Minnéapolis.

Le p'tit Vacon... un peu petit à côté. Et il en reste bien d'autres même au bout de la rue, un de ces fossiles que t'aimes tant, coincé entre un glacier vraiment nommé Mahboule (à 6 balles), ta petite armurerie préférée dévalisée pendant les émeutes (encore celles-là), et la belle casbah des Nines (dite Lénine) des charmantes exilées d'Aix en Provence, MBA business management posée là dans le périmètre de réhabilitation prioritaire grâce aux coups de main de la clique à Gaudin. Il faut de la place pour tout le monde. Le désert savonnier, ça suffit. Tu pourras te replier ailleurs.

Mais, qui, franchement, voudrait encore habiter, drôle de terme encore « habiter », un quartier, mettons au hasard, celui des Réformés à côté si « L'odéon », « chez Léon », « Le Chapitre », les « Danaïdes », le Mounguy, O'Thierry, le PMU, la casa, le bar de la Poste et tous les autres dans un périmètre quasiment aussi petit que celui-là fermaient ? Ou qu'ils étaient remplacés en à peine trois a quatre années par des boutiques à souvenir, concept store en forme de bar acoustique ou restau à 20euros à la carte au milieu des boulang' – pizzeria – kebab ? Question rhétorique encore une fois...

Folklore, schyzophrénie et course à la renta... sans habitant.es

Et sinon, le mal-logement ? Ah mais mon bon monsieur, on y travaille. Il n'y a simplement plus d'habitant.es alors ça peut prendre son temps. Ah ok. Qu'est-ce que tu racontes ? Il y en a plein encore. Ne vous inquiétez pas, ils n'ont nulle part où aller. Les désirs des bourreaux de la vie quotidienne sont en train de se réaliser. Comme partout ailleurs tu me diras. Espace circulatoire, sens unique et compartiment. Tout temps prolongé, stagnant, est mis hors circuit. Des habitant.es devenu.es passant.es, des besogneux en toute saison sur fond de shouf pour le business qui n'ont plus le temps. Rendu à ses vrais occupant.es, le territoire trône avec clients, touristes, resto au gingembre sur fond de relaxation acoustique et odeur de savon.

« Arrête ton char Ben Hur ! La mairie tape dans le mille. Ça disque de la boite à clé sur les réseaux sociaux. Ça poursuit du propriétaire véreux. Prends ton mal en patience, ça viendra... un jour ... in cha allah. »

Captures d'écran de la campagne d'affichage de la ville de Marseille dans le métro parisien, décembre 2025, simultanée avec le procès des 4.

450 000 euros la campagne. Enfin la pub'... Des couloirs de la gare Saint Charles aux jolis petits trous à gruyère du métro de la capitale, c'est-t'y pas mignon ? Mais « on cible ». Elections, ça arrive... On sévit ici, moula et grosse rentrée d'argent là. Faut savoir y faire c'est tout. L'office du tourisme marseillais a été repris. Depuis 2023, il pilote de façon plus « synergique » un pôle un peu à la dérive sous le vieux démon de Jean-Claude Gaudin. Ça envoie, ça tartine pas comme Vassal. De la coordination, du rayonnement, du ruissellement. Enfin !

6 000 fraudeurs sur 12 000 annonces... Ethique, Estaque, esthétique du BNB

En délibéré le 2 février prochain, 4 multiproprio donc, 80 dossiers en attente sur le bureau du maire-adjoint si les millions de compensation ne tombent pas. 300 autres mis en demeure, ça envoie on a dit. Et ces 6 000 annonces frauduleuses annoncées en juin ? 50% de locations BNB à l'arrache. Plutôt éthique le business. À 2-3%, ils te refont la révolution des fraudeurs de la CAF qui siphonnent l'argent du pays, tuent la patrie et le bon salarié. Toi, à 50% d'illégalité, t'es là… « Oui quelques propriétaires indélicats » Euh... t'as pas eu des soucis d'arithmétchik au collège le S. ? Le bon proprio de BNB s'en sort à l'aise comme le père Blaize, on dirait. Ma cha allah. Ni une ni deux, procès au civil, amendes à coup de centaines de milliers d'euros. Direct dans les caisses de la ville. Et pour les récalcitraints, rappels à la loi. Le gars, avec ses six mois ferme pour un bout de fromage subtilisé au carrefour market à côté, il a un peu les mords. Mais il est trop fatigué, il ne mord pas... Et pour les habitant.es délogées... ? On reviendra.

Il y a des donneurs d'ordre et des sous-fifres. On ne va pas taper éternellement sur les « petits à la solde de l'étranger » quand même. Il y a Insta, les millions de followers au Vallon des Auffes, Airbnb, les milliards... et les petits rabatteurs de la rue Vacon. Canaliser les débranchés de la machine qui doivent rentrer après une semaine en bord de mer à coup de savon.

« On a remplacés nos sonnettes avec nos noms sans prévenir. Un boîtier avec un code par-dessus pour les touristes. On doit demander régulièrement au propriétaire parce que le code change sans cesse à l'entrée de l'immeuble et qu'il ne nous est même pas communiqués. On était un bâtiment familial, d'habitation. On n'existe plus du jour au lendemain. On nous a demandé de partir très franchement avec cet argument quand même extraordinaire : « vous comprenez, votre loyer n'a plus aucun lien avec le prix du marché, il faut partir ».

Un habitant dans le documentaire réalisé par Mediapart à la veille du procès des 4.

Il y a les rabatteurs, la mairie, Macron, les savons et les crustacés... Et les grands méchants... BNB, San Francisco, l'anglo-saxon, les gringos à gogo. L'invasion, la prise de contrôle des pays entiers. Ou de certains quartiers.

A y réfléchir, Airbnb, c'était pas les derniers dans cette affaire. Même dans l'hospitalité dématérialisée 2.0., quand le grand patronat a décidé de reprendre en main l'appareil d'Etat nord-américain, ni une ni deux le grand patron du BNB n'a pas lésiné. Il a foncé, il est comme ça. Vous ne vous souvenez pas ? Mais si, il y a un an tout pile, l'élection du président Mahboul, et puis le petit salut nazi là... Le dodge, le dog... Bref Elon Musk. C'est là qu'on a découvert d'ailleurs le nom du PDG de BNB... On était passé à côté, comme le P'tit Vacon. Lui, il a crié « Prem's ! » « deuz ! » peut-être pour rejoindre le sombre crétin à milliards dans sa quête pour « rationaliser les dépenses d'Etat », oui enfin mettre au service la milice, tout ça, tout ça... Le salut nazi a fait débat, quelques milliards de chute du cours de Tesla bon … Mais, sur le moment, le patron de BNB, lui, il a été à fond. L'hospitalité chez l'habitant, c'était plutôt sympa. La prise de contrôle de l'appareil d'Etat par les directeurs du capitalisme de plateforme… Un peu moins... Stade suprême du capitalisme le machin ? Peut-être pas, ils inventent chaque jour une nouvelle dinguerie. Mais un beau pas dans la disparition-dématérialisation-déshumanisation des rapports sociaux, de nos échanges, de la vie désormais pilotés par des nervis... ça semble plus clair maintenant. Et puis ça tombait à pic non cette rationalisation - mise au rencart de la bureaucratie ? Une économie qui repart, shooté à la chasse à l'immigré-étranger-ennemi, à l'intérieur, et désormais un peu plus loin, jusqu'à la prise de contrôle de toutes les ressources là où on a envie, à l'extérieur ?

La disparition de l'habitant, on s'égare, c'est quoi le lien là-dedans ? La colonisation touristique, les villes désertées, les campagnes secondarisées au service d'absents... ouais aucun rapport.

Et puis faut bien avancer dans la vie. Quelques kopec aux rabatteurs, délices de savons et délires de rentiers, lit de rénovation sur fond de grand remplacement. Réel celui-là, symbolique, matériel, culturel.

Militarisation, chasse, surexploitation des ressources et du territoire, folklore et sécurité. Plus de gouvernement, des chasses aux trésors, plus de cette vieille rengaine fatiguée de la démocratie à mettre à la place ou du dictateur à remplacer, un peu trop long, chiant et puis ça marche jamais... Régulation ou redistribution ? Piège à cons. Du biz, en gros, de la grosse moula... Par d'autres, pour d'autres. Quelques SA ou quelques shouf en cas. Et puis basta : du Petit Vacon au Nicaragua... Pardon au Vénézuéla.

« Ça me fait chialer tellement je m'y sentais bien au P'tit Vacon ! Fin de nuit, plus rien d'ouvert dans le quartier, sauf lui ! Seule ou pas, toujours bien accueillie. Parler, finir ton 3e verre ou ta 7e clope. 2H du mat', jamais grand monde, mais du vrai. Personne à t'emmerder, on t'y rassurait, un mot, un geste... tu y prends le temps, le temps de goûter dans ce petit espace, un bon moment de liberté. »

Une habituée du P'tit Vacon, en bisbille avec un gros crevard refaisant tous les baux commerciaux de l'immeuble en location de saison à quelques encablures du P'tit Vacon (Rip)

« Le bonheur, faut pas aller le chercher trop loin » lâchait un brin philosophe, Amad. C'était face à ce squat rénové en urgence pour accueillir des années durant des réfugiés. A des milliers de kilomètres de là. A Athènes. Dix ans tout juste. Au café. Accueilli, sécurisé milieu d'un bouillonnement humain et de rencontres à foison comme jamais. Malgré la crise sans fin. Pas le moindre boulot en vue. Mais de la vie, qui tournait à plein régime même. De cafés en places, de lieux gratos ou pas très loin en débrouilles et combines, de solidarités, d'aides, et de grosses grosses luttes dans le coin. Ça forçait le respect, et même un arrêt momentané pour qui n'avait pas prévu au départ. Oublier l'Ouest, l'eldorado, le mirage jamais atteint. Pour un temps au moins. Le laron avait finalement pris la tengeante quelques années plus tard, une partie de la caisse du squat en poche. Mais c'est une autre histoire... La moula prend le dessus inexorablement.

« Hier soir, discussion entre anciens, amitié sans filtre... Et tout à coup ça balance sur celle qui a tout repris, la Vacon : Jiji. Celle qui annexe nos territoires, qui mandate des avocats pour réclamer du dédommagement à la SPLAIN [7], qui savonne le cul des condés. Qui nous a délogées de là. C'était aussi chez moi cet endroit. Moi aussi ils m'ont délogée...

Ton traitre, faut pas aller le chercher trop loin non plus.

Tout le monde a un boutique de savon à côté de chez soi.

Fuck Ice - Fck Airbnb - Fck savonnerie

Victor Collet


[1] Date des effondrements des immeubles de la rue d'Aubagne, ses 8 morts + une, Zineb Redouane, tuée par un policier alors que les luttes de rue qui ont suivi l'effondrement passaient en bas de chez elle. On se permet de renvoyer au premier chapitre de Du taudis au Airbnb (Agone, 2024) pour de plus amples précisions et la chronologie serrée des événements.

[2] Voir pour les définitions plus sensées et abouties, Mathieu Van Criekingen, Contre la gentrification. Convoitises et résistances dans les quartiers populaires, Paris, La Dispute, 2021

[3] Mars actu, Marseillaise

[4] Gérard Gallas a.k.a le roi des taudis et ses 122 d'appartements entre caves, réduits et espaces inlassablement découpés à la va-vite pour augmenter le taux de rentabilité par ménage, cette fois essentiellement dans les quartiers au Nord de Marseille, cf. https://press83.fr/2024/24/marseille-gerard-gallas-ancien-policier-devenu-roi-des-taudis-condamne-a-quatre-ans-de-prison-ferme/faits-divers/karim-benjelloun/ ; https://marsactu.fr/un-an-apres-le-proces-gallas-ses-taudis-toujours-habites-sont-proprietes-de-la-justice/

[6] Longtemps sous estimée, la reconversion des marchands de sommeil les plus crades dans le meublé de saison s'y est d'ailleurs retrouvé vérifié en plein procès de la rue d'Aubagne (du 7nov au 18 déc. 2024) puisque 3 propriétaires avaient entamé en partie leur reconversion depuis, après leurs petits déboires avec leurs locataires.

[7] La société de rénovation urbaine qui a pris la relève avec le changement de municipalité de l'ancienne Soléam – la société locale d'aménagement du territoire – parfaitement délégitimée et haïe par toutes les marseillaises (au moins) pour ses rénovations brutales à la Plaine et son abandon complet des habitant.es à Noailles, qu'elle mangasse ses morts au passage celle-là.

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13.01.2026 à 07:21

Des drones antifascistes tchèques pour le front ukrainien

dev

Un internationalisme à quatre hélices [Interview]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (12915 mots)

A l'occasion d'un voyage en Ukraine La forteresse cachée [1] a rencontré Jakub, antifasciste issu de la scène praguoise. Avec ses camarades, ils assemblent et envoient, depuis 2023, des drones aux militants anti autoritaires engagés sur le front ukrainien. Pour ce faire, leur collectif Solidrones travaille directement avec Solidarity Collective basé à Kiev et dont nous avons régulièrement parlé dans lundimatin.

LFC : Quel est ton parcours politique personnel en Tchéquie ? Dans quels types de groupes ou d'initiatives politiques tu prenais part ? Avec quels types d'objectifs, de projets, au niveau local ou international ?
Jakub : Je viens de la scène anarchiste et antifasciste en Tchéquie, mais je ne pense pas pouvoir me considérer comme faisant partie d'un mouvement en particulier ces dernières années. J'ai passé la majeure partie de mes années d'activisme au sein de l'Action Antifasciste. Dans le contexte tchèque, c'était une organisation ouverte à un large éventail de personnes, des anarchistes aux personnes sans expérience politique particulière, mais qui partageaient le sentiment qu'elles devaient agir par elles-mêmes. On a beaucoup travaillé avec les médias, organisé des évènements et essayé de différentes manières de rendre difficile la vie des nazis. Je crois qu'il y a une quinzaine d'années, on a plutôt bien réussi à les faire disparaître. Puis notre activité a lentement décru, puisqu'en les perdant comme notre ennemi principal, on a aussi perdu notre capacité de mobilisation. En 2015, lorsque la crise migratoire a éclaté, les partis politiques traditionnels ont emprunté aux nazis la rhétorique anti-immigration et l'ont intégrée à leur propre discours [2]. L'avantage de ça c'est que les militants nazis ont déserté la rue, parce qu'ils avaient, en quelque sorte, perdu leur spécificité en se faisant voler leur sujet de prédilection. Depuis, ils ne constituent plus vraiment le problème principal. En revanche, le racisme s'est largement répandu, et nos outils de lutte ont cessé d'être efficaces. Avant, c'était facile de dénoncer quelqu'une en affirmant « cette personne est raciste et nazie, parce qu'elle utilise des symboles nazis ! ». Il n'était pas possible d'employer ces mêmes méthodes pour combattre les politiciens officiels que pour lutter contre les militants nazis d'hier et on a pas trouvé de bon moyen de répondre à cette situation.
Tu peux nous dire quelques mots sur la relation de la Tchéquie avec l'histoire soviétique ? Pour l'État, la société ou votre scène politique ?
La relation entre la Tchéquie et son histoire soviétique [3] continue aujourd'hui de façonner le pays à plusieurs niveaux. La Tchéquie a officiellement pris ses distances avec son passé depuis la révolution de velours de 1989. L'État a mené des politiques de « lustration » [4], c'est-à-dire la vérification des antécédents des anciens fonctionnaires communistes ainsi que la restitution des biens confisqués [5] par le régime communiste et d'intégration dans des institutions occidentales, telles que l'OTAN en 1999 et l'UE en 2004. Des efforts considérables ont été déployés pour mettre en place des institutions démocratiques et rejeter l'héritage autoritaire de la période communiste (1948-1989).

Pour autant, la société tchèque reste profondément marquée par l'expérience communiste. De nombreux Tchèques âgées ont vécu à la fois la dure période stalinienne des années 1950 [6] et la répression brutale du Printemps de Prague en 1968, lorsque les chars soviétiques ont écrasé les espoirs d'un « socialisme à visage humain ». Ça a créé un scepticisme durable à l'égard de la Russie et de la gouvernance autoritaire. Bien que le Parti communiste KSČM [7] existe toujours et que, depuis 1990, il recueille systématiquement entre 7 et 15 % des suffrages, lors de deux dernières élections de la Chambre des députés du Parlement de la Tchéquie, il n'a pas obtenu assez de voix pour entrer au Parlement (3,6 % en 2021 et 4,3 % cette année). De fait, ce n'est plus un parti important et les partis traditionnels rejettent généralement l'idéologie communiste [8]. Cependant, les débats sur le passé communiste refont régulièrement surface, notamment dans les discussions sur la restitution des biens, le traitement des anciens dissidents par rapport aux collaborateurs et la manière de se souvenir de cette histoire. Certains politiciennes populistes ont également exploité les frustrations économiques en idéalisant certains aspects de la période antérieure à 1989 [9].

Cette histoire a également conduit de nombreux Tchèques à s'inquiéter de l'influence russe, ce qui est particulièrement pertinent compte tenu des tensions géopolitiques récentes et des campagnes de désinformation que nous observons quotidiennement dans la société tchèque [10].

Pour ces raisons, la scène anarchiste tchèque a toujours été déconnectée des communistes autoritaires. Le discours de ces derniers est toujours sensiblement le même et sonne comme « nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont précédés », mais, en réalité, ils finissent toujours par coopérer avec les staliniens ou par relayer la propagande russe. Nous, on est simplement contre tous les régimes autoritaires, et l'histoire tchèque, comme la situation actuelle en Ukraine, montre qu'on ne peut pas faire confiance à la Russie, puisqu'ils considèrent encore que nous sommes un morceau de leur empire [11].

Quel a été le moteur de votre intérêt pour la guerre en Ukraine ? Et qu'avez-vous fait quand elle a commencé ? Quelles sont les préoccupations depuis la Tchéquie pour ce sujet ? À l'échelle de l'État, de la société ou de votre scène politique ?
Pour être honnête, l'Ukraine était hors de mon champ de vision lorsque cela a commencé en 2014, comme pour la plupart des gens autour de moi. C'était tout simplement trop loin. J'ai réalisé que la Russie se préparait à la guerre au printemps 2021. J'étais à Moscou pour une semaine et, en regardant la télévision, les infos online, en discutant avec des gens ordinaires, j'ai vu quelque chose qui ressemblait à de la propagande nazie. Un endoctrinement de la société, 24/24h, 7/7j [12]. Ils disent qu'ils sont meilleurs que l'Ukraine et les pays occidentaux et fantasment des invasions. En avril 2021, la population tchèque a découvert que deux agents du GRU [13] avaient fait exploser des entrepôts militaires en Tchéquie en 2014 [14]. J'ai commencé à lire des livres et des articles de Bellingcat [15], Jessikka Aro [16], Mark Galeotti [17] ou Timothy Snyder [18] au sujet de la politique russe, de son histoire, des tactiques de guerre hybride [19], de la propagande ainsi que de ses actions dans différents pays. À ce moment, il est devenu assez clair, pour moi, que la guerre allait arriver. Les dernières nuits avant l'invasion, je suivais Twitter et je m'attendais à ce que cela arrive. Le lendemain, je me suis rendu aux premières manifestations.

Dès les premiers jours, des milliers de personnes issues de toute la société tchèque, de gauche comme de droite, y ont participé. Les gens étaient choqués par ce qu'il se passait, certains pleuraient et la plupart étaient en colère. Beaucoup d'entre eux ont rapidement transformé ces sentiments en un soutien concret au peuple ukrainien, des dizaines de milliers de personnes ont, par exemple, invité des réfugiées ukrainiennes chez elles. C'était un geste significatif pour un si petit pays. En même temps, c'était clair que Poutine se moquait des manifestations, peu importe où qu'elles aient lieu.

Au cours des premiers mois, la solidarité est devenue mon travail quotidien, car je travaillais pour une entreprise qui vendait du matériel dont l'Ukraine avait besoin au début. Partout autour de moi, il y avait des gens qui voulaient aider les réfugiées ou soutenir les soldats. Je ne m'attendais pas à une telle solidarité de la part de la société tchèque, habituellement si rigide. Mais les gens comprenaient aussi, car ils se souviennent encore de 1968. Je me souviens que c'était également un sujet important pour la petite scène anarchiste et antifasciste tchèque. Cette scène continue de soutenir massivement la cause, même s'il n'y avait auparavant pratiquement aucun lien entre les scènes tchèque et ukrainienne. Au cours des premières semaines de la guerre, certaines de mes anciennes amies sont venues me demander de l'aide pour soutenir des personnes issues de la scène anarchiste ukrainienne. Nous les avons aidés à plusieurs reprises et avons pris contact avec des membres de Solidarity Collectives [20].

Tu fais partie du collectif Solidrones [21], peux-tu nous en parler plus ? Comment le projet a-t-il vu le jour et où en êtes-vous aujourd'hui ? Quel est le lien entre le fait d'aider les Ukrainiennes à résister et vos propres intérêts ?
Avec des amis de la scène, on suivait au jour le jour l'actualité de la guerre. À un moment donné, on a réalisé que les drones étaient devenus un sujet important, notamment parce que l'armée ukrainienne ne disposait pas assez de munitions pour l'artillerie à ce moment-là. On a discuté de cette situation à quelques unes à la fin de l'année 2023 et on a décidé d'apprendre à construire et à piloter. Au même moment, on a appris que Solidarity Collectives allaient produire des drones pour les envoyer aux volontaires anarchistes sur le front afin qu'ils puissent les utiliser contre les envahisseurs.

Je pense que l'Ukraine n'est qu'un début pour la Russie et que, si elle y parvient, elle envahira d'autres pays. Ils le répètent en permanence sur toutes les chaînes de télé russes. Si ça arrive, c'est pas si mal de connaître quelques trucs efficaces contre un envahisseur qui est bien plus puissant, et il sera probablement trop tard pour l'apprendre lorsque les chars auront franchi la frontière. Je pense que cela peut sembler étrange pour les lecteurrices de cet entretien, mais il y a quelques jours, 19 drones russes ont survolé la Pologne, d'autres drones ont survolé la Roumanie, tandis que des avions de chasse russes ont survolé l'Estonie [22]. Ici, en Tchéquie, nous ressentons cela comme une menace réelle et très présente. Et pour la même raison, nous voulons aider les Ukrainiennes, car ils et elles se battent, saignent et meurent pour la paix en Europe [23].

Petit à petit, à partir du printemps 2024, on a commencé à apprendre à construire des drones FPV [24], à les tester et à les piloter. En même temps il fallait trouver de l'argent, car la production à grande échelle coûte cher [25]. Nos amies nous ont filé de l'argent et on a utilisé nos propres économies. Quand on en a parlé à notre entourage, d'autres personnes sont venues nous aider. On a alors lancé des cagnottes publiques et, progressivement, on a augmenté la production. À ce jour, plusieurs centaines de drones ont été construits. De nombreuses personnes nous ont aidées en collectant des fonds, en faisant de la promotion ou d'autres actions concrètes. Et à l'international, d'autres personnes veulent faire de même ou nous soutenir. Alors, on essaye de les aider et de leur fournir des informations sur comment se lancer.

Au début, on a commencé à construire des drones FPV de 7 pouces avec vidéo analogique. Ils sont parfaits comme drones kamikazes [26] pour des missions à sens unique visant à délivrer de petits explosifs à l'ennemi. Il y a un an, nous sommes passés principalement à des drones de 10 pouces, car ils sont devenus la taille standard sur le front. Ils peuvent transporter plus de 2 kg et sont encore principalement utilisés comme drones kamikazes. Cependant, avec quelques pièces supplémentaires, ils peuvent également être utilisés comme drones bombardiers pour larguer des explosifs et être réutilisés plusieurs fois.

Nous travaillons également sur des drones de 13 pouces et nous construirons bientôt pour une unité des drones de 15 pouces équipés en fibre optique. Puisque sur certaines parties du front, il est impossible de voler en raison du brouillage des signaux vidéo et des signaux de contrôle, la transmission par fibre optique est donc une solution. Mais il existe de nombreux autres types de drones, tels que les hexacoptères [27] lourds pour larguer des charges lourdes, les drones de reconnaissance à voilure fixe [28], les drones DJI [29], les Shaheds [30] ,etc… Nous, nous travaillons uniquement avec des drones plus petits et plus simples, que les deux camps utilisent par centaines de milliers chaque mois.

Que diriez-vous aux personnes qui seraient sceptiques quant au fait de se battre « pour l'Europe » sur le champ de bataille ukrainien ?
On peut être sceptique quant à l'idée de rejoindre les forces armées de l'État, mais, lorsque l'on est confronté à la réalité d'une armée d'envahisseurs qui bombarde votre ville, c'est malheureusement le moyen le plus efficace de défendre votre communauté. Vous pouvez également choisir de vous engager dans des activités humanitaires si vous ne vous sentez pas prêt à rejoindre les structures militaires et à combattre [31], mais lorsque vous décidez de vous battre, vous ne pouvez pas faire grand-chose sans équipement militaire, logistique, connaissances et expérience. Donc, en fin de compte, il n'y a pas d'autre solution. De plus, même dans la situation actuelle, les anarchistes n'ont pas besoin de dissimuler leurs opinions politiques au sein de l'armée ukrainienne et peuvent s'afficher ouvertement. S'ils étaient contraints de se cacher par crainte de répression, je pense qu'aucune d'entre eux et elles ne s'engagerait volontairement dans l'armée. Mais ce n'est que mon point de vue, car je ne suis pas dans leur situation.
Compte tenu de votre passé antifasciste, comment gérez-vous la présence des néonazis en Ukraine et quels choix faites-vous ? Comment définissez-vous votre projet politique à cet égard ?
Il y a des nazis dans la société ukrainienne comme dans n'importe quel autre pays. Il y a certainement aussi des nazis dans l'armée et certaines unités ont été créées à partir de groupes d'extrême droite, comme la 3e brigade [32], qui a un passé de ce type, mais qui est aujourd'hui composée aussi de personnes normales qui ne sont pas nazies [33]. Il y a même des membres de nos mouvements ou des minorités ethniques dans ces brigades. À ce qu'on sache, l'extrême droite ne mène pas d'activités politiques au sein de l'armée [34].

En Ukraine, on peut également croiser dans la rue des personnes arborant des tatouages nazis ou qui portent des vêtements de marques liées au nazisme. J'y ai passé environ deux mois l'année dernière et je n'ai rien vu de pire que ce que j'ai vu en Tchéquie [35]. Il y a des nazis en Ukraine comme dans n'importe quel autre pays, mais ils ne représentent pas l'ensemble de la société ukrainienne.

Une grande partie de la propagande russe consiste à dire que l'Ukraine est un État nazi [36], mais ce n'est pas vrai [37]. Honnêtement, il est assez triste que des personnes issues des milieux anti-autoritaires occidentaux continuent de répéter cela et ne fassent pas preuve d'esprit critique. Il est intéressant de noter que cette question nous est plus souvent posée par des personnes avec qui nous partageons des opinions, mais qui sont géographiquement plus éloignées de l'Ukraine [38]. Ce n'est pas un sujet d'actualité dans les scènes politiques des pays de l'Est. Tout le monde peut s'y rendre, interroger les gens et le constater par soi-même. Bien sûr, l'État ukrainien a de nombreux problèmes, tout comme l'armée ukrainienne, et ils ne seront pas nos meilleurs amis, mais pour les anti-autoritaires locaux, pour le moment, le mal absolu vient de Russie [39].

Si un pays attaque celui où vous vivez, bombarde les villes où vous avez grandi et tue vos voisins, allez-vous dire « Je ne me battrai pas tant qu'il y aura des nazis » ? Je ne pense pas. C'est pour cette même raison que des centaines d'anti-autoritaires, d'antifascistes et d'anarchistes se battent en Ukraine contre l'impérialisme russe. Actuellement, les nazis locaux ne constituent pas une menace en Ukraine. Peut-être le seront-ils après la guerre, peut-être pas. Pour l'instant, les habitantes ne considèrent pas cela comme un problème majeur. Les Ukrainiennes se battent pour leur sécurité et leur droit de choisir leur mode de vie, tandis que la Russie vient les forcer à vivre comme elle l'entend. C'est assez simple. De notre côté, nous ne voulons pas rester simplement « profondément préoccupés » et ne rien faire.

Nous donnons nos drones à Solidarity Collectives qui soutient les combattantes anti-autoritaires. Ils sont comme nous. Ils ont la même vision du monde et les mêmes valeurs. Ils vont aux mêmes concerts que nous et, en temps de paix, ils mènent les mêmes activités politiques que nous, mais aujourd'hui, ils doivent se battre pour leurs villes et leurs villages. En travaillant avec eux, on est sûrs que nos drones sont entre de bonnes mains.


[1] La forteresse cachée est un collectif et une plateforme naissants. Son objectif est d'interroger de près les enjeux des luttes d'émancipation afin de renforcer les dynamiques internationalistes. De nombreux testes sont à retrouver sur le site laforteressecachee.org

[2] En octobre 2015, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, critiquait vivement la détention des migrantes et des réfugiées par la Tchéquie depuis août 2015. Ces détentions étaient souvent de 40 jours, allant parfois jusqu'à 90 jours, et ce, dans des conditions dégradantes. « Selon des rapports crédibles émanant de diverses sources, les violations des droits des migrants ne sont ni isolées, ni le fait du hasard, mais bien systématiques. Elles semblent faire partie intégrante de la politique du gouvernement tchèque pour décourager les migrants et les réfugiés d'entrer dans le pays ou d'y rester », a déclaré Zeid Ra'ad Al Hussein. En effet, en août 2015, un article du Monde relatait la situation politique en ces termes : « En République tchèque, c'est le président Milos Zeman qui a pris la tête de la croisade contre les migrants. Devenu expert dans l'amalgame réfugié-islam-islamiste-terroristes, le chef de l'État veut déployer des milliers de militaires aux frontières du pays à titre dissuasif. Donnera-t-il l'ordre de tirer sur les réfugiés comme ses prédécesseurs communistes, lui qui consacre l'essentiel de ses discours à prôner le bombardement tous azimuts des “islamistes » ? […] L'ex-président europhobe Vaclav Klaus (2003-2013), dont la plupart des collaborateurs et des conseillers figurent à la tête des diverses initiatives xénophobes, a, une fois de plus, fixé les termes du débat :” Nous faisons face, avec cette déferlante de réfugiés allogènes, à la plus grande menace en Europe depuis des siècles. Nous n'avons aucune obligation morale d'accueillir tous les réfugiés, affirme-t-il encore, et la seule solution est que les pays européens décident de renvoyer dans leurs pays d'origine tous ces migrants jusqu'au dernier.” »

[3] En février 1948, après trois années de république faisant suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste s'empare du pouvoir en Tchécoslovaquie lors du Coup de Prague. Il s'agit d'une crise politique initiée par la nomination de commissaires de police communistes dans la capitale. La prise du pouvoir sans armes par les communistes dans une Tchécoslovaquie qui était un symbole de démocratie dans l'Europe de l'Est de l'entre-deux-guerres, effraie l'Europe occidentale. Le « coup de Prague » est alors un basculement dans la polarisation de la guerre froide. La Tchécoslovaquie devient alors un des pays satellites de l'URSS. Au même titre que d'autres pays, comme la Roumanie, la Hongrie ou encore l'Albanie, la Tchécoslovaquie entretient des liens forts avec l'URSS. Tout d'abord, elle fait partie des membres fondateurs du Conseil d'aide économique mutuelle, qui est l'organisation d'entraide économique entre pays communistes créée par Staline en 1949 en réponse au plan Marshall. Plus tard, en 1955, elle est signataire du Pacte de Varsovie, qui regroupe les pays d'Europe de l'Est et l'URSS dans un ensemble économique, politique et militaire. Le 5 janvier 1968, Alexandre Dubček arrive au pouvoir et entend mener des réformes de libéralisation du pays, notamment l'assouplissement de la censure et de la police politique. C'est le Printemps de Prague, soit la tentative de création d'un « socialisme à visage humain », auquel l'invasion par les troupes du Pacte de Varsovie mettra brutalement fin le 21 août de la même année. Le programme de Dubcek, ce « socialisme à visage humain », comporte un ensemble de mesures politiques – comme les réformes structurelles du Parti communiste qui, tout en gardant sa position de parti unique, démocratisent son fonctionnement et permettent la constitution et l'expression de courants, des mesures économiques comme la diminution de la planification d'État, désormais réservée aux orientations macro-économiques et au commerce international. Est aussi prévu un allègement de la surveillance policière avec la fin de la censure et de l'écoute aléatoire et sans aucun contrôle juridique des conversations téléphoniques, de l'ouverture du courrier, du quadrillage territorial, institutionnel et professionnel systématique par la police politique (StB). Enfin, des mesures sociales doivent être mises en place, comme la libéralisation des activités culturelles, des médias et surtout du droit des citoyens tchécoslovaques au déplacement sans demandes d'autorisations, soit pour changer librement d'emploi, de domicile, de résidence à l'intérieur du pays, soit pour voyager dans et hors du pays, y compris dans les pays non communistes. L'invasion du pays par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968 illustre bien le principe de « souveraineté limitée » des États satellitaires à l'URSS, en cas de remise en cause de la cohésion des États du bloc socialiste. À ce sujet, il est possible d'écouter l'épisode d'Affaires sensible, Le Printemps de Prague 1968 ou de consulter le site Soviet History. Le 16 novembre 1989 débute la Révolution de velours. Ce mouvement pacifiste a conduit à la chute du régime communiste et à la création de la République socialiste tchécoslovaque, le 29 décembre de la même année. Cette révolution, « de velours » en Tchèque et « douce » en slovaque, est nommée de ces façons au regard du peu de sang qu'elle a fait couler.

[4] La lustration est une politique dont l'objectif était de protéger les nouvelles institutions démocratiques des pays de l'Est de l'ex-pacte de Varsovie contre les anciens agents de la police communiste et leurs partisans. En Tchéquie, la loi de lustration définissait les conditions d'accès aux postes que devaient remplir les responsables des organes administratifs, comme la justice, l'armée, voire des institutions névralgiques, comme les médias et la Banque Nationale. Elle interdisait ces fonctions à quiconque avait, avant novembre 1989, servi dans les services de sécurité, s'était impliqué dans la gestion des comités régionaux du parti, les milices populaires ou ayant étudié dans les établissements du KGB.

[5] Les restitutions des biens ont été l'un des éléments marquants de la transformation de l'économie tchèque à partir de l'année 1989. Le terme restituce désigne la restitution à son propriétaire d'un bien nationalisé ou confisqué entre le 25 février 1948 et le 1er janvier 1990, le propriétaire pouvant être un particulier, l'Église ou d'autres institutions. Cela concerne, par exemple, des biens immobiliers que leurs propriétaires initiaux auraient perdus en raison de leur émigration, ou bien d'une expropriation sans compensation, d'une nationalisation contraire à la règlementation alors en vigueur ou réalisée sur la base d'un contrat de vente ou de donation conclu dans des conditions visiblement abusives. (Radio Prague International)

[6] À la sortie de la guerre, la répression exercée par le pouvoir stalinien était particulièrement brutale et a vu la purge et l'exécution des officiers de l'armée soupçonnés d'être pro-occidentaux, la répression de l'Église catholique, l'exécution de nombreuses personnalités politiques, l'emprisonnement ou l'envoi dans des camps de travail de milliers d'autres, accusé.es de diverses activités antiétatiques, de « déviationnisme nationaliste », de « titisme » et de nationalisme bourgeois. (Britannica)

[7] Komunistická Strana Čech a Morava, il s'agit du Parti communiste de Bohême et Moravie.

[8] La tendance au rejet des idées communistes est observable dans les territoires post-soviétiques. À titre d'exemple, en Lituanie et en Lettonie, les partis communistes d'État, liés au pouvoir soviétique, ont été dissouts au moment de l'indépendance en 1991, puis se sont reformés sous les noms de Parti démocratique du travail lituanien et Parti socialiste de Lettonie. Mais l'idéologie communiste, bien qu'impopulaire, n'est pas interdite. En Ukraine, le Parti communiste d'Ukraine (KPU) est lui aussi dissout en 1991, mais se reforme deux ans plus tard. Il est accusé de soutenir l'annexion de la Crimée, puis les séparatistes prorusses pendant la guerre du Donbass. Il est interdit en 2015 ainsi que deux autres partis nés de scissions du KPU dans le début des années 2000. L'interdiction se fait sur la base des lois de décommunisation qui condamnent la mise en valeur de l'idéologie communiste ainsi que l'usage de symboles communistes, comme la faucille et le marteau. Au même titre par ailleurs que les symboles nazis, dans de nombreux pays de l'ex Union soviétique, en Hongrie, en Pologne ou en Ukraine. En 2022, lors de l'assaut de l'armée russe en direction de Kyiv, le dirigeant du KPU, Petro Symonenko, s'est enfui en Biélorussie puis en Russie avec l'aide des forces spéciales russes. (rtbf.be, bbc.com)

[9] Selon une enquête menée en 2019, 38 % des personnes âgées de plus de 40 ans estiment que leur vie était en réalité meilleure sous le communisme. L'enquête a été menée par l'agence NMS Market Research pour Post Bellum. Il semblerait que les élections de l'automne 2025 confirment une tendance d'affaiblissement du centre et de renforcement des partis populistes. Dans cette dynamique, le KSČM exploite les frustrations économiques en faisant vivre une forme de nostalgie de la période soviétique. En outre le parti s'oppose à la livraison d'armes à l'Ukraine et tient une ligne anti-OTAN en faisant valoir une position pacifiste dans un pays majoritairement en faveur du soutien à l'Ukraine. Pour comprendre mieux les tendances politiques tchèques, il est possible de lire les articles de Balkan InsightetJournal of Democracy.

[10] Selon une enquête menée conjointement par le média tchèque Voxpot et l'association Druit qui fournit des services informatiques, avant les élections qui ont eu lieu en automne 2025 en Tchéquie, les 16 plus grands sites de désinformation prorusses produisaient autant de contenus que les médias tchèques authentiques.

[11] Quelques mois après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par les troupes russes, les antifascistes tchèques publiaient dans Freedomnews un long article expliquant leurs positions quant à la guerre qui débutait et leur sidération face aux réactions de la gauche d'Europe de l'ouest. « Si nous disposions d'une machine à remonter le temps et pouvions vous ramener dans le passé, dans un passé lointain ou récent, savez-vous ce que vous verriez autour de vous ? L'Empire russe à l'est, l'Empire allemand à l'ouest et l'Empire ottoman au sud. Trois empires, de nombreuses formes historiques et une ambition trop souvent partagée, le mal de tous les empires, à savoir la nécessité d'étendre leur sphère d'influence, d'occuper les espaces qui les entourent, de conquérir. Et savez-vous ce que vous verriez parmi eux, dans leur ombre ? De petites régions et entités politiques diverses sur le plan historique, géographique et linguistique, s'étendant de l'Estonie à la Roumanie, de la République tchèque à l'Ukraine, qui ont survécu jusqu'à aujourd'hui malgré les empires, et parfois malgré elles-mêmes. Bienvenue dans notre région, l'Europe centrale et orientale (ECO). Une région historiquement façonnée par la pression exercée par trois empires. Une région définie non pas par ses côtes océaniques, mais par des facteurs externes et géopolitiques, à savoir la volonté de l'un des empires voisins de s'étendre et de subjuguer certaines parties de l'Europe centrale et orientale, comme en Tchécoslovaquie en 1938 et 1968, en Pologne en 1939, dans les pays baltes en 1940 et en Hongrie en 1956. Dans une région où les petits pays doivent parfois former des alliances controversées pour résister aux empires. Dans une région dont la voix et le point de vue sont systématiquement négligés et ignorés. Dans une région qui n'est ni l'Occident ou le Nord riches, ni l'Orient peuplé, ni le Sud pauvre. Dans une région où la vie et l'identité sont à nouveau menacées – si la Turquie contemporaine oriente ses ambitions impériales vers l'Est et si l'Allemagne a subi une transformation qui, espérons-le, a mis fin à ses aspirations impériales pour longtemps, c'est la Russie de Poutine qui continue de mener une politique impériale à l'encontre de l'Europe centrale et orientale, ainsi que d'autres régions qu'elle considère comme sa sphère d'influence. »

[12] La chaîne YouTube Russian Media Monitor fait un travail de collecte et d'analyse des sources d'informations diffusées par les médias russes.

[13] Glavnoe Razvedyvatel'noe Upravlenie (GRU) est la Direction Principale du Renseignement. Ce service de renseignement militaire date de l'Union soviétique et a peu perdu de sa structure. « Le GRU a survécu aux bouleversements de ces dernières années grâce à son statut de simple direction au ministère de la Défense. Tout laisse penser que ce sont des agents du GRU qui ont préparé et encadré l'invasion de la Crimée en 2014, qui ont tenté d'empoisonner le transfuge Sergueï Skripal en mars 2018, à Salisbury, déclenchant une vive crise diplomatique entre la Russie et l'Angleterre, et qui assistent les forces soviétiques stationnées en Syrie ». KGB, la véritable histoire des services secrets soviétiques.

[14] En 2021, la Tchéquie a renvoyé 18 diplomates russes de son territoire quand l'enquête à mis à jour que l'explosion de 2014 n'était pas un simple accident. Il s'agirait de l'action de l'unité 29155, responsable de la tentative d'empoisonnement de Sergueï Skripal en 2018, d'une tentative de coup d'État au proserbe au Monténégro en 2016, ainsi que d'opérations de déstabilisation en Moldavie la même année, etc.

[15] « Bellingcat est un collectif indépendant de chercheurs, d'enquêteurs et de journalistes citoyens réunis par leur passion pour la recherche open source. » Peut-on lire sur le site. « Fondé en 2014, nous avons été les premiers à utiliser des méthodes de recherche open source pour enquêter sur divers sujets d'intérêt public. Ceux-ci vont du crash du vol MH17 au-dessus de l'est de l'Ukraine aux violences policières en Colombie, en passant par le commerce illégal d'espèces sauvages aux Émirats arabes unis. Nos recherches sont régulièrement mentionnées par les médias internationaux et ont été citées par plusieurs tribunaux et missions d'enquête ». Un article de France24 abonde, « Le site d'investigation numérique Bellingcat est devenu en huit ans le pire cauchemar du Kremlin, assure son directeur exécutif, le journaliste Christo Grozev, en lutte contre les lacunes du droit international ».

[16] Journaliste finlandaise travaillant pour la chaîne publique finlandaise Yle et auteure d'un ouvrage documentaire intitulé Putin's Trolls. En septembre 2014, elle a commencé à enquêter sur les trolls pro-russes sur Internet, puis est elle-même devenue leur victime après une visite à Saint-Pétersbourg où elle a interviewé des employés d'une l'usine à trolls. Le récit est écoutable dans Jessikka Aro, enquête sous pression.

[17] Historien britannique spécialiste de la criminalité transnationale et des questions de sécurité russe. Il est également directeur du cabinet de conseil Mayak Intelligence, « une société britannique spécialisée dans la recherche, la rédaction, la formation et le conseil, qui se concentre sur la Russie ainsi que sur certaines questions thématiques plus larges liées à la criminalité organisée et transnationale, à la guerre, à la politique et à l'histoire. »

[18] Historien américain spécialiste de l'histoire de l'Europe centrale et de l'Est et de la Shoah. Il est titulaire de la chaire Richard C. Levin d'histoire à l'université Yale et membre permanent de l'Institut des sciences humaines à Vienne.

[19] La guerre hybride est une stratégie militaire qui allie des opérations de guerre conventionnelle, de guerre asymétrique, de cyberguerre et d'autres outils non conventionnels, tels que la désinformation. L'expression hybrid warfare est apparue pour la première fois aux États-Unis en 1998 et fut popularisée par Frank G. Hoffman à partir de 2005 pour faire contrepoids au déterminisme technologique qui marqua à l'époque les débats. Dans son optique, il s'agit de caractériser une « guerre irrégulière complexe », une guerre mêlant acteurs étatiques et subétatiques ; et des formes régulières et irrégulières de guerre. En 2009, il définit la menace hybride ainsi que « tout adversaire qui emploie simultanément et de façon adaptative un mixte d'armes conventionnelles, de tactiques irrégulières, de terrorisme et de comportements criminels dans l'espace de bataille afin d'atteindre ses objectifs politiques ». Une définition élargie de la guerre hybride postule que son objectif est non pas la destruction des forces armées adverses, mais la déstabilisation d'un pays en attaquant ses structures gouvernementales et ses institutions, ainsi qu'en affaiblissant sa cohésion nationale. Les moyens utilisés à ces fins seraient par conséquent non cinétiques, allant de la propagande aux fake-news, en passant par les cyberattaques. (Les Champs de Mars) (La revue stratégique). Pour des spécificités liées à la guerre hybride et le cas de la Russie, Wikipedia est un bon point de départ.

[20] Solidarity Collectives est un groupe anarchiste ukrainien formé à la suite de l'invasion à grande échelle et qui soutient les anarchistes présents sur les lignes de front en leur envoyant le matériel dont ils ont besoin. Ils sont aussi actifs dans d'autres champs, notamment l'aide humanitaire et l'aide aux animaux à extraire des zones de front. Solidarity Collectives anime aussi un atelier d'assemblage de drones. Ils déclarent : « Les soldats que nous soutenons sont des militants de diverses convictions : anarchistes, défenseurs des droits humains, syndicalistes, éco-anarchistes, anarcho-féministes, punk-rockers, réfugiés politiques de Biélorussie et de Russie, etc. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas d'accord avec les visions et les idées des autres avant la guerre. Cependant, ils ont été unis par un ennemi commun, car la machine impériale russe ne permettra à aucun d'entre nous d'exister. Nous resterons unis jusqu'à la fin de la guerre, jusqu'à ce que le dernier occupant quitte le territoire de l'Ukraine indépendante. »

[21] « Au cours des deux dernières années, alors que l'Ukraine est confrontée à l'agression russe, les drones sont devenus un outil important pour assurer la supériorité sur le champ de bataille. Chaque mois, les défenseurs consomment des dizaines de milliers d'avions sans pilote, car un tir précis avec un drone peut mettre hors de combat un char beaucoup plus coûteux et paralyser l'avancée des occupants ». Les pages de solidrones sont répertoriées ici. En septembre 2025, Solidarity Collectives publiait une vidéo montrant une livraison de drones de Solidrones en Ukraine.

[22] Le 9 septembre 2025, 19 drones non armés, supposément lancés depuis la Russie, pénètrent dans l'espace aérien polonais. L'incursion provoque la réaction de l'armée de l'air polonaise et de l'OTAN. Quatre drones sont confirmés abattus. Peu de temps après, le vice-premier ministre polonais Radosław Sikorski déclare : « Nous sommes confrontés à un cas sans précédent d'attaque non seulement contre le territoire de la Pologne, mais aussi contre celui de l'OTAN et de l'Union européenne ». Quelques jours plus tard, la Roumanie affirmait qu'un drone avait violé son espace aérien lors d'une attaque russe contre des infrastructures en Ukraine voisine. Deux F-16 roumains ont décollé pour surveiller la situation. Puis, le vendredi 19 septembre 2025, trois MiG-31 russes sont entrés dans l'espace aérien de l'Estonie. Ils ont été interceptés et escortés hors du territoire par des avions de chasse de l'OTAN. (LaPresse.ca)

[23] Dans le texte publié sur freedomnews, le chapitre Le vaisseau fantôme de l'Europe centrale et orientale statue : « En examinant les textes qui ont été rédigés sur la guerre depuis son déclenchement en Occident, et en particulier par la gauche occidentale, nous identifions trois cadres principaux qui façonnent les évènements en Ukraine : la symétrisation, la généralisation et l'idéologisation ». Les paragraphes suivants s'attachent à expliquer le contenu de ces trois termes, puis concluent : « Qu'est-ce que ces cadres ont en commun ? Deux caractéristiques clés : le mépris des voix de l'Europe centrale et orientale et l'adoption de la logique de Poutine. En ignorant complètement les perspectives, les positions et les voix de l'Europe centrale et orientale, notre région est implicitement considérée comme un espace dépourvu de capacité à agir et à décider librement, et donc comme une région sans autonomie ni pertinence pour le monde… un réceptacle vide dans lequel les grandes puissances peuvent verser à leur guise leurs versions de l'histoire. La région de l'Europe centrale et orientale est ici considérée comme trop petite, fragmentée, diversifiée, fade, dépourvue d'histoire propre et trop insignifiante pour influencer activement le cours de l'histoire. Elle devient ainsi un objet passif, réduit à une simple “sphère d'influence et d'intérêt, unezone tamponou unespace sacrifiable”. Ce mépris pour l'Europe centrale et orientale et le cadre décrit ci-dessus font également le jeu du Kremlin. Comme l'ont démontré Smoleński et Dutkiewicz. Dans le cadre du westsplaining, les préoccupations de la Russie sont reconnues, mais celles de l'Europe de l'Est ne le sont pas. En effet, c'est le Kremlin, comme l'a montré Poutine lors de la conférence sur la sécurité de Munich en 2007, qui envisage le monde comme un choc entre de grands empires tirant les ficelles de leurs sphères d'influence et un monde où les petites régions de l'Europe centrale et orientale n'existent pas en tant qu'entités indépendantes, distinctes et dignes d'avoir leur propre voix et leur propre respect. Quiconque symétrise, généralise, idéologise dans une telle constellation en temps de guerre devient un allié opportun pour Poutine. »

[24] Le drone FPV, pour First Person View, est issu du milieu droniste amateur, principalement utilisé dans des activités de loisir, telles que des courses et parcours d'obstacles. Contrairement à des drones plus stables, principalement développés par la marque chinoise DJI, qui sont utilisés pour l'observation, mais également le largage de charges et munitions explosives, le drone FPV se démarque par son agilité, sa vitesse et sa précision. L'usage militarisé de ce type de drone a vu le jour au cours de la guerre en Ukraine, quelques mois après l'invasion russe du 24 février 2022. Sa première utilisation filmée date de juillet 2022. (Revue Conflits)

[25] La production en masse coûte cher ramenée à l'échelle de ce que des groupes et initiatives autonomes peuvent mobiliser comme fond. En effet, un drone kamikaze relativement basique coûte entre 200 et 300 euros. La rupture que constitue la guerre des drones est à la fois en raison de leurs capacités opérationnelles en termes de profondeur d'action et de flexibilité, de leurs coûts de production très faibles en regard des systèmes d'armement habituellement utilisés par les armées. Pour autant, aujourd'hui, l'industrie du drone est massivement dépendante du marché chinois, qui en contrôle environ 80 %. Dès lors, les politiques économiques internationales ont un impact considérable sur l'approvisionnement. En effet, la Chine qui, comme l'exprimait son ministre des affaires étrangères en juillet 2025, « ne peut pas s'offrir une défaite russe »,tend à durcir les possibilités d'importation de composants à destination de l'Ukraine, via Kyiv et ses alliés en même temps qu'elle entretient des liens de plus en plus forts avec la Russie, qui dépend elle aussi massivement de la production de matériel chinois pour ses propres drones. STMicroelectronics, société franco-italienne basée en Suisse, fait figure d'exemple dans ce jeu, puisqu'elle produit la puce STM32 embarquée dans la quasi-totalité des contrôleurs de vol. L'entreprise compte 14 sites de production dans 9 pays, mais environ deux fois plus d'employés en Chine qu'en Europe. Le prix des composants en provenance de Chine et à destination de l'Europe a quasiment doublé à cause des restrictions douanières et de la bataille commerciale que les États-Unis livrent à la Chine. En conséquence, l'Ukraine, comme le reste du monde, s'efforce de développer une production locale de contrôleurs de vol et autres éléments d'électronique embarquée à l'image de Elarion en Lituanie, Odd System, Motor-G, 603700, en Ukraine ou Drone Français en France.

[26] Les technologies liées à la guerre menée par ce type d'engins évoluent rapidement, tant sur les plans de l'attaque que de la défense. Qu'il s'agisse de la transmission des données entre la machine ou l'opérateur pour contrer les dispositifs de guerre électronique, le type de charges qu'ils transportent ou tout bonnement du type de machine. Si les plus médiatisés sont ceux utilisés par des opérateurs sur la ligne de front, du fait de la dureté des images produites et de leur mise en circulation, ce ne sont pas les seuls types de drones kamikazes. Les drones de 7 pouces sont aujourd'hui remplacés par des 10 pouces qui peuvent porter des charges plus puissantes et ont une portée de quelques dizaines de kilomètres. C'est sur ces modèles qu'est notamment de plus en plus fréquente l'utilisation de fibre optique. Mais des drones kamikazes sont aussi utilisés à grande distance, comme dans le cas de la destruction de la flotte nucléaire russe par des machines contrôlées via le réseau de téléphonie mobile, à longue portée, comme les ailes volantes de différentes tailles qui frappent les réseaux énergétiques en Ukraine comme en Russie. Les drones kamikazes trouvent leur origine dans les années 80 dans du matériel israélien autrefois nommé munition rôdeuse et qui était vu comme des types de missiles particuliers. C'est toutefois en Ukraine qu'a été généralisée la modification de drones grand public et que l'usage de la vue à la première personne a considérablement influencé les tactiques sur le terrain.

[27] Un drone hexacoptère est généralement un appareil aérien sans pilote équipé de six moteurs. Contrairement aux drones à quatre moteurs (quads ou quadricoptère), cela lui permet de rester en l'air même si l'un des moteurs tombe en panne. Ce sont par ailleurs de plus gros porteurs de charge que les quads.

[28] Les drones à voilure fixe sont de petits avions radiocommandés. Ils peuvent donc planer et sont utilisés pour des missions à longue portée.

[29] L'entreprise chinoise Shenzhen DJI Sciences and Technologies Ltd, est spécialiste de la fabrication de drones de loisirs, équipés de caméras pour des prises de vues aériennes. L'entreprise est le leader mondial dans les drones grand public et elle produit des machines stables et faciles à piloter, ce qui en fait aussi un des leaders sur les normes en usage dans le domaine, notamment en ce qui concerne la transmission vidéo en haute définition. Elle produit notamment la série Mavic, très utilisée pour la reconnaissance, mais trop chère pour être utilisée comme drone kamikaze.

[30] Les Shahed sont des drones kamikazes iraniens initialement développés par Shahed Aviation Industries et fournis massivement à la Russie, qui aujourd'hui produit sa propre variante, les Gueran-2. Le Shahed-136 mesure environ 3,5 mètres de long, avec une envergure de 2,5 mètres. Pesant jusqu'à 240 kg, il peut emporter 40 kg d'explosif et parcourir 1 700 à 2 500 km à une vitesse de 185 km/h. Sa motorisation thermique, bruyante, mais économique, illustre une philosophie « low-cost » accessible à de nombreux États. Estimé entre 20 000 et 40 000 dollars l'unité, le Shahed coûte jusqu'à 50 fois moins cher qu'un missile classique, tout en offrant une précision et une portée comparables. Ce rapport coût/efficacité en fait une arme privilégiée pour saturer les défenses aériennes. Son usage en essaims oblige Kyiv à dépenser des missiles antiaériens bien plus coûteux que les drones abattus.

[31] L'anthropologue Daria Saburova a mené une enquête sur les initiatives bénévoles qui permettent de suppléer l'État ukrainien dans ses défaillances qu'elle présente dans son livre Travailleuses de la résistance, les classes populaires ukrainiennes face à la guerre, aux éditions du Croquant, sur Lundisoir ou sur Radio France.

[32] Les racines idéologiques de la 3e brigade d'assaut, héritière du régiment Azov, sont des idéologies d'extrêmes droites. Fondé en 2014 au début de la guerre dans le Donbass, le bataillon Azov est créé par Andriy Biletsky, leader de l'organisation ultranationaliste Patriotes d'Ukraine ainsi que du groupe politique Assemblée sociale-nationale. Azov a d'abord attiré l'attention par ses étranges insignes faisant allusion à la symbolique du Troisième Reich et ses phalanges, comme la SS. Certains de ses combattants ont d'ailleurs pu parfois se mettre en scène dans des clichés ne laissant aucun doute quant à leur affiliation politique. Le bataillon, par la suite devenu régiment, était initialement constitué de volontaires et a acquis une grande popularité en participant à la reprise de la ville de Marioupol face aux séparatistes prorusses en 2014 et plus encore lors du siège de la même ville en 2022. Progressivement, une distinction claire s'est établie entre la branche militaire et la branche politique du mouvement. Les individus les plus politisés, dont l'expérience militaire avait perdu son sens une fois éloignés du front, ont cherché à prolonger leur engagement sous une autre forme. Cette séparation a donné lieu à deux trajectoires : d'un côté, ceux qui restaient dans le régiment Azov et se définissaient comme militaires professionnels ; de l'autre, ceux qui quittaient l'armée pour se consacrer à la politique ou qui réintégraient la vie civile. En se concentrant exclusivement sur la dimension militaire, le régiment Azov s'est peu à peu dépolitisé. Son identité restera néanmoins intrinsèquement liée au nationalisme radical ukrainien. Selon le chercheur Nonjon : « Mais Azov reste ce qu'il est et ne peut totalement faire table rase de ses origines. Il est normal qu'on y retrouve encore un certain nombre de profils politisés, quand bien même la majorité des combattants de cette brigade sont aujourd'hui étrangers aux idées extrémistes. » […] (Mediapart) (Nonjon Adrien, Le régiment Azov, un nationalisme ukrainien en guerre, Éditions du Cerf, 2023). Concernant la troisième brigade, les chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville affirment qu'on voit que « l'idéologie n'est pas absente des pratiques quotidiennes. Elle est par exemple clairement visible dans la récitation rituelle de la « Prière du nationaliste ukrainien », texte qui ne comporte pas en lui-même d'appels extrémistes, mais qui était un texte de référence des mouvements nationalistes ukrainiens du XXe siècle. En revanche, à ce jour, il semble que l'on n'observe pas, dans les actions de la brigade, de pratiques violentes, telles que des attaques contre des civils sur des critères ethniques ou nationalistes. La posture anti-russe est bien sûr très présente – dans toute la société ukrainienne comme dans les forces armées – mais il s'agit d'une hostilité d'ordre politique, non ethnique. Le crédo politique est « L'Ukraine avant toute chose », mais pas « L'Ukraine aux Ukrainiens ». Cela se comprend d'autant mieux que les profils mixtes, multilingues, ou d'origine russe sont très nombreux en Ukraine et dans les unités combattantes. (Le Grand Continent)

[33] Aujourd'hui, la popularité de ces brigades est due à leur large communication et aux nombreuses batailles remportées. Elles constituent une entité militaire qui semble avant tout attirer du monde pour sa puissance, sa formation, son matériel militaire et les chances de survie qu'elle procure plutôt que pour ses principes idéologiques. Selon le chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville « Beaucoup de volontaires qui rejoignent Azov ou la Troisième brigade d'assaut le font parce qu'ils recherchent des unités perçues comme efficaces et professionnelles, commandées par des vétérans expérimentés et formés au combat, attentives à la gestion des recrues. […] L'image d'un leadership fiable, qui ne sacrifie pas inutilement ses soldats, joue un rôle clé dans ce choix, et Andriy Biletsky a su capitaliser dessus. L'image de ces unités a été renforcée par une campagne médiatique extrêmement bien menée, voire même une émergence d'une sous-culture propre à la Troisième brigade. […] Cette importance de la confiance dans une unité et un commandant est un des effets d'une certaine autonomie laissée aux unités militaires ukrainiennes, non seulement dans le combat, mais aussi dans la construction de leur identité que dans l'organisation de la formation ou du recrutement. À cet égard, on peut se poser la question des contours de cette identité des bridages, et le rôle qu'y joue l'idéologie. » (Le Grand Continent)

[34] Les fonctions militaires et politiques ne sont pas cumulables. Par exemple, le Colonel Andriy Biletsky, commandant de la 3e brigade d'assaut et anciennement de la brigade Azov, a été député de 2014 à 2019, il a ensuite cessé son activité politique parlementaire pour se concentrer sur son activité militaire, néanmoins chargée d'idéologie politique et d'activités politiques extraparlementaires. Il en est de même pour Dmytro Iaroch, ex-chef de file de Pravi Sektor, aujourd'hui commandant de l'armée des volontaires ukrainiens du secteur droit. On observe tout de même l'existence de groupes néonazis en dehors de l'armée, à l'image de Centuria créé par des vétérans du régiment Azov ou la présence parfois alarmante dans les rues de symboles nazis malgré leur interdiction. Il est certain que leur présence et la qualité croissante de leur organisation sont à surveiller, puisque les machines de mobilisation qu'ils ont créées au sein et autour des brigades dans lesquelles ils se sont regroupés pourraient leur servir de plateformes politiques dans l'éventualité d'une fin de la guerre ou d'une extension de leurs activités dans le champ politique institutionnel. En effet, tout comme les unités Azov, puis la Troisième Brigade d'Assaut ont été massivement rejointes pour leur efficacité par des personnes pourtant plus du côté libéral, voire carrément à gauche du spectre politique, il est possible qu'une génération grandissant dans la guerre rejoigne peu à peu ce type d'organisations dont l'esthétique néonazie est bien souvent de prime abord perçue comme une contre-culture d'opposition à l'héritage soviétique. Rappelons que l'Holodomor, la grande famine de 1932-1933 organisée par le pouvoir soviétique, a tué entre 3 et 5 millions d'Ukrainien.ne.s et que, depuis leur point de vue, le nazisme n'est pas le seul fabricant de génocides. La dynamique engendrée par la déstructuration des formes armées ukrainiennes et la nécessité pour les Ukrainien.ne.s de créer leurs propres structures de défense a permis depuis 2014 à des unités comme Azov et aujourd'hui la Troisième Brigade d'Assaut de devenir des machines de guerre d'une grande efficacité tant sur le terrain militaire que sur les plans communicationnels et économiques. Leur histoire d'engagement et leur capacité à saturer l'espace visuel et culturel, à des fins de financement et très certainement dans une dynamique de soft-power, leur donne la capacité de recruter massivement. Aussi, il est certain que plus la guerre durera et moins les forces progressistes sur le sol ukrainien seront soutenues, plus l'ultranationalisme aura des chances de se répandre.

[35] Selon les chercheureuses Anna Colin Lebedev et Bertrand de Franqueville « si la présence de certains combattants ultranationalistes dans les rangs ukrainiens est un fait avéré, le capital symbolique payé de leur sang n'a jamais trouvé de traduction politique. […] Entre 2014 et 2022, alors que des élections ont bien eu lieu en Ukraine, les partis d'extrême droite n'ont pas su transformer leur rôle dans la révolution du Maïdan ni leur participation au conflit du Donbass en succès électoraux. Ils sont restés essentiellement des mouvements de rue, occupant une place très marginale sur la scène institutionnelle, ne faisant qu'autour de 2 %, tous mouvements confondus, aux élections de 2019. […] On a observé en Ukraine une forme de dissociation entre la structuration du champ politique et celle du champ militaire. Certes, l'engagement dans la guerre pouvait constituer une clé d'entrée dans le champ politique, l'aura ou la légitimité liée à un engagement militaire peut effectivement être revendiquée, mais elle ne détermine pas, à elle seule, l'accès aux responsabilités politiques. Le champ politique ukrainien ne se réduit pas aux questions militaires, et demeure organisé autour d'enjeux propres – sociaux, économiques, idéologiques – qui préexistaient à la guerre. »

[36] Dans son message à la nation du 24 février 2022, date du déclenchement de l'opération militaire spéciale, Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie et commandant en chef des forces armées russes, a défini la dénazification de l'Ukraine comme l'un des principaux objectifs de cette opération. Le terme « dénazification » n'est pas dû au hasard. Il renvoie à la conférence de Potsdam qui mit fin, en 1945, à l'idéologie nationale-socialiste en Allemagne.

[37] Pour aller plus loin sur la question des extrêmes droites en Ukraine, Adrien Nonjon revient sur leurs différentes natures dans l'article, Les deux visages de l'extrême droite ukrainienne.

[38] Concernant la censure des voix d'Europe de l'Est lors des évènements anarchistes en UE Ces dernières années, plusieurs organisations et groupes ont émergé au sein du milieu anarchiste, excluant activement les militants de Solidarity Collectives, de l'ABC-Belarus et de nombreuses autres organisations anarchistes et anti-autoritaires des évènements publics. Ils les empêchent d'y participer et publient diverses « déclarations » condamnant leur soutien à la résistance ukrainienne face à l'invasion russe. Ce comportement repose souvent sur une vision déformée de l'opinion des militants d'Europe de l'Est. Les anarchistes sont accusés de militariser, de soutenir la guerre et de ne pas être suffisamment critiques envers l'État ukrainien. À notre avis, un tel comportement est indigne du mouvement anarchiste. Nous croyons en la nécessité du dialogue dans les controverses. Toute tentative visant à contraindre les anarchistes à tenir le « bon » discours afin que les camarades occidentaux soient disposés à les écouter et à les soutenir financièrement s'apparente à de la coercition. Nous ne considérons en aucun cas le travail de Solidarity Collectives et de l'ABC-Belarus comme étant pro-guerre ou soutenant le militarisme d'État. Nous condamnons catégoriquement toute tentative d'isoler les collectifs anarchistes d'Europe de l'Est sur la question de l'expansion militaire du régime russe. Nous appelons les autres collectifs anarchistes à manifester leur solidarité avec les anarchistes qui luttent ici et maintenant contre les régimes de Poutine et de Loukachenko, armes ou pierres à la main. La résistance à l'État est impossible sans solidarité, esprit critique et dialogue sur les questions politiques complexes. Liste des signataires de cette déclaration (si vous souhaitez y figurer, veuillez contacter l'une des organisations de la liste)

[39] Toujours dans le texte publié sur Freedomnews, les antifascistes tchèques complètent leur position : « Pour être clairs, nous ne suggérons pas d'écouter les oligarques ukrainiens. Nous ne suggérons pas non plus d'écouter les ultranationalistes comme le Secteur droit, dont l'influence en Ukraine, au profit de Poutine, est grandement exagérée et ne peut être comparée, par exemple, à celle de partis parlementaires comme l'AfD en Allemagne, Russie unie en Russie ou de politiciens comme Orban en Hongrie ou Le Pen en France. À cet égard, nous sommes tout à fait d'accord avec les antifascistes autonomes d'Ukraine qui affirment : “Quelques milliers de nazis, avec un soutien électoral minimal dans un pays de 40 millions d'habitants, ne constituent ni une menace ni une raison d'envahir… Oui, il y a des nazis en Ukraine, comme dans d'autres pays. Non, nous n'avons pas besoin de l'aide de Poutine ou d'autres autoritaires pour nous occuper d'eux. Nous le ferons nous-mêmes”. Nous vous suggérons d'écouter principalement les voix des citoyens ordinaires et des militants organisés qui, de manière pratique, discrète et sans médiatisation, ont rejoint la défense armée de l'Ukraine et les réseaux d'entraide, en partant de la base, contre les autorités, dans un esprit antifasciste et dans la lignée d'anarchistes ukrainiens engagés, tels que Nestor Makhno. Nous pensons à des initiatives et des activités, telles que l'Opération Solidarité, qui déclare : “Nous ne voulons pas mourir, nous ne voulons pas fuir, nous ne voulons pas obéir, nous n'avons pas ce privilège. Nous sommes extrêmement en colère et nous voulons notre liberté !” ou le Comité de résistance/Union anti-autoritaire, qui déclare : “Nous avons tous été amenés à la guerre par le désir de nous opposer à l'agression impérialiste russe. Nous sommes ici pour vaincre les occupants et défendre le peuple ukrainien, sa liberté et son indépendance.” »

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12.01.2026 à 20:20

La question coloniale et la gauche russe

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Texte intégral (3856 mots)

Ce texte a été écrit par une anarchiste féministe d'Irkoutsk. Il interroge les liens entre les mouvements progressistes de gauche et les mouvements décoloniaux en Russie, dans le contexte d'une guerre coloniale d'agression menée par l'État russe en Ukraine depuis plus de quatre ans [1].

Pourquoi les organisations de gauche opérant en Fédération de Russie ne soutiennent-elles pas les mouvements décoloniaux ? Pourquoi sont-elles incapables de proposer une alternative à la logique impériale du gouvernement, ou d'élaborer des programmes politiques qui incluent et soutiennent les voix autochtones ? Face aux tensions dans les républiques et les régions, ces groupes cherchent-ils réellement à promouvoir un modèle plus juste de participation politique ?

Peut-être cela tient-il au fait que la gauche russe raisonne en termes de « pouvoir central » : ses programmes politiques visent à s'en emparer tout en préservant le statut territorial « indivisible » actuel de la Fédération de Russie. Autrement dit, la gauche, dans son ensemble, ne serait pas en mesure de soutenir des idées de désintégration et de décolonisation de la Fédération [2].

N'est-ce pas pourtant à partir des perspectives de gauche que devaient se construire les stratégies politiques d'un monde plus juste et plus égalitaire ? Après tout, n'est-ce pas précisément de la gauche — et non des libéraux dominants — que beaucoup attendaient une critique rigoureuse des tactiques revanchistes de la Fédération de Russie, ainsi que la reconnaissance de la longue histoire des génocides et des ethnocides perpétrés par les forces de la métropole ? Pourquoi, dès lors, la critique portée aujourd'hui par la gauche russe continue-t-elle de se concentrer principalement sur l'impérialisme occidental ?

Nous constatons que les forces de gauche publiques et organisées sont prêtes à dénoncer la collusion des capitaux transnationaux, de la vulnérabilité de classe des soldats russes engagés sous contrat [NDT : issus majoritairement des classes populaires et incités de manière disproportionnée à s'engager dans l'armée en raison de contraintes économiques], à s'opposer à l'augmentation des budgets militaires dans l'Union européenne, ainsi qu'à contester l'armement des pays voisins [comme l'Ukraine] et l'expansion des alliances militaires internationales. Même les guerres contemporaines menées par la Fédération de Russie sont abordées par la gauche russe uniquement dans le langage du capital, sans être analysées comme la manifestation d'une logique de pouvoir centralisé.

Les propositions de gauche peinent encore à affirmer clairement que la Russie contemporaine est un État colonial, pratiquant le nettoyage ethnique, le génocide, les déportations et les déplacements forcés massifs en fonction de l'appartenance ethnique. C'est un État où les provocations des services secrets, alimentant la haine interethnique, le racisme et la xénophobie, sont devenues la norme [3]. Un État où les peuples autochtones subissent une domination économique, territoriale, linguistique et culturelle, et où la persécution systématique de leurs voix est courante.

C'est exactement comme une agression néocoloniale que nous devons comprendre la politique revancharde de la Russie envers les pays qui faisaient autrefois partie de l'URSS.

L'Ukraine lutte pour son indépendance, tandis que la Biélorussie reste sous l'occupation du régime russe. En 2025, la Géorgie semble se diriger vers le même modèle que la Biélorussie. De nombreux autres pays de la région VEKTSA (Europe de l'Est, Caucase et Asie centrale) subissent régulièrement l'ingérence politique et économique de la Russie et font face à la menace militaire russe. À l'intérieur de la Russie contemporaine, de nombreux peuples et régions continuent de revendiquer l'égalité des droits et l'autonomie, certains pouvant même exiger une indépendance totale.

*

Peut-être cela tient-il au fait que la gauche russe est historiquement incapable de développer une réflexion décoloniale et de soutenir les formes de résistance décoloniales.

La révolution populaire en Russie [NDT : d'octobre 1917] avait d'abord pris la forme d'un simulacre, le pouvoir tsariste cherchant à instrumentaliser les mouvements populaires pour en conserver le contrôle [4]. Le mouvement révolutionnaire lui-même a ensuite périclité, traversant une période d'aliénation et sombrant dans la terreur, s'enlisant dans les commissions, les organes exécutifs et des structures verticales imposées par les fonctionnaires du parti bolchevique [5]. Les initiatives libertaires, les mouvements anarchistes et les mouvements populaires de travailleurs ont été neutralisés par les trotskistes et réintégrés sous forme de nouvelles institutions de pouvoir [6]. Trotski a pris sans ménagement la tête de l'un des premiers Soviets créés par les ouvriers (et non par les bolcheviks !), qui est ensuite devenu un modèle pour la prise de contrôle des groupes ouvriers autoorganisés [7].

L'URSS était un projet profondément colonial, marqué par des annexions violentes, des déplacements massifs de populations, des purges ethniques et des génocides. Elle a hérité de la logique coloniale et des méthodes impériales de la Russie tsariste. Le nom des partis au pouvoir importe peu, ce qui compte, c'est la nature de l'imagination politique et la compréhension du concept de pouvoir. Après tout, l'idée même d'un comité central (CC) et l'imposition de directives depuis le sommet ne constituaient pas une alternative aux principes de pouvoir en vigueur à l'époque.

Peut-être que le cœur même du programme de la gauche russe révèle son incapacité à être décolonial. Il est possible que la gauche moderne n'ait pas encore trouvé de modèles politiques capables de réfléchir aux méthodes passées de gestion impériale et de les corriger. Peut-être aspire-t-elle toujours au pouvoir, accordant plus d'importance aux fins qu'aux moyens — une logique qui, comme nous le savons, peut tout justifier. C'est précisément ce qui rend le milieu des organisations trotskistes, marxistes et autres organisations autoritaires de gauche vulnérable à l'influence des stratèges politiques impériaux. Après tout, ce milieu ne menace pas l'existence de l'empire, quel qu'il soit, mais cherche seulement à rivaliser avec différentes formes de pouvoir impérial. L'exemple de la politique de la gauche russe pendant la guerre en Ukraine illustre parfaitement ce mécanisme.

*

Nous avons vu comment une opposition de gauche, plus ou moins organisée, a utilisé tous les moyens possibles pour arriver au pouvoir, sans jamais critiquer la violence systémique au sein des institutions gouvernementales. Nous avons également constaté que de nombreuses initiatives de gauche « de base » visibles et médiatisées, ont été conçues et mises en œuvre sur le plan infrastructurel par les stratèges politiques du Kremlin — certains d'entre eux continuant aujourd'hui à agir depuis l'extérieur de la Fédération de Russie.

En 2014, l'opposition de gauche organisée a justifié l'annexion de la Crimée ainsi que des territoires ukrainiens revendiqués par les soi-disant « république populaire de Donetsk » et « république populaire de Louhansk ». Cette position s'appuyait sur le ressentiment et les rêves de renaissance de l'URSS, ou sur le mythe entièrement construit d'un prétendu soulèvement populaire qu'il fallait soutenir par solidarité populaire contre « l'influence oligarchique, les intérêts et le régime au pouvoir ». La légende d'une résistance face à l'expansion de l'OTAN s'inscrivait également dans le paradigme traditionnel de la gauche contre l'impérialisme. En réalité, il s'agissait d'une partie de la propagande du Kremlin, subtilement introduite dans les « discussions à la base », et la gauche l'a reprise sans critique [8].

Les mythes sur la « révolte populaire » contre le capitalisme [NDT : Anti-Maïdan] et le « fascisme de la junte de Kiev » ont engendré de nombreuses idées fausses au sein de la gauche internationale [9]. Ils ont notamment motivé certains groupes internationaux à rejoindre les combats aux côtés de la Russie [10]. La diffusion des idées de la « Nouvelle Russie », relayées par des intellectuels publics dans les médias russes de gauche et lors de congrès, mériterait une attention particulière. Par la suite, des militants de gauche se sont rendus dans les territoires occupés de l'Ukraine, et certains y ont même assumé des fonctions administratives.

L'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022 a profondément divisé les groupes de gauche existants. Certains partis et groupes de gauche organisés en Russie ont ouvertement soutenu la guerre, tandis qu'une minorité seulement a quitté le pays et exprimé publiquement son désaccord avec la politique du Kremlin. Il est difficile de distinguer clairement ces mouvements : presque tous sont liés par des projets communs, des collaborations passées ou des positions générales qui ont donné naissance à des « coalitions communes ». Ces coalitions, pour la plupart constituées avant l'invasion à grande échelle, reposaient sur des bases larges et floues — telles que la volonté de rassembler le plus grand nombre, d'exister dans l'espace médiatique ou de paraître unies — plutôt que sur une opposition claire et assumée à la guerre. Ces liens, peu fondés sur des positions politiques cohérentes ou transparentes, ont contribué à brouiller les frontières entre les mouvements au lieu de clarifier leurs divergences réelles [11].

Mais que font, depuis 2022, les militants de gauche russes qui s'opposent à la guerre ?

Une partie de ces militants s'est organisée au sein du PSL (Union des gauches post-soviétiques) et de la coalition « Mir Snizu » (« La paix par le bas »), des organisations qui appellent les politiciens de gauche de l'UE à cesser les livraisons d'armes à l'Ukraine et dénoncent la vulnérabilité économique des soldats russes sous contrat [NDT : ces deux organisations conseillent et collaborent directement avec la LFI en France]. Fait notable, les coorganisateurs de ces groupes avaient auparavant dénoncé le « fascisme en Ukraine » et soutenu des associations trotskistes et staliniennes pro-russes, coorganisatrices de l'« Anti-Maïdan ».

Les personnalités publiques de gauche russes organisent des congrès internationaux dans les pays de l'UE, où les participants se consacrent surtout au réseautage et à la présentation de leurs propres initiatives devant des bailleurs de fonds et des mécènes potentiels. Ces congrès mobilisent des budgets équivalents à ceux qui pourraient sauver de nombreuses vies en Ukraine. Les militants de gauche participent très peu à l'aide directe à l'Ukraine : on les voit rarement dans les réseaux de bénévoles qui tentent d'atténuer les conséquences de la guerre. Le plus souvent, ils ne proposent pas d'aide concrète, se contentant de rédiger des déclarations ou de diffuser en continu des vidéos.

Mais si l'on considère ce domaine des « actions discursives », la question reste : comment la gauche publique contribue-t-elle à mettre en lumière la politique coloniale interne de la Fédération de Russie, notamment dans les débats internationaux ? Comment participe-t-elle à diffuser l'idée, encore largement ignorée, que la Russie est un État colonialiste aux ambitions revanchistes et expansionnistes ? Quels groupes de gauche affirment sur la scène internationale que l'URSS fut un projet colonial sanglant et non une « alternative » nostalgique à l'impérialisme occidental ? Quels groupes de gauche partagent leur espace public et leurs contacts avec les représentantes des mouvements décoloniaux ? [12]

*

Et si un jour se présentait l'occasion de déstabiliser les logiques impériales du gouvernement sur le territoire de la Fédération de Russie, il est certain que les mouvements décoloniaux et ceux en faveur de l'indépendance des régions et des républiques devraient tirer des leçons de l'expérience historique de la prise de pouvoir par des groupes marxistes autoritaires, il y a un siècle. De l'extérieur, on pourrait penser que les programmes et l'imaginaire politique des groupes de gauche et des mouvements décoloniaux se ressemblent en grande partie, mais ontologiquement, il n'en est rien. La gauche russe s'accroche encore au mythe des soviets et de la victoire révolutionnaire sur le pouvoir tsariste, tirant parti des idées fausses de ses collègues internationaux.

Il y a de fortes chances que l'histoire se répète. En cas de coup d'État potentiel, les peuples autochtones et les habitants des républiques se retrouveraient alors à la place des socialistes-révolutionnaires et des anarchistes [13], autrefois trompés par de prétendus « objectifs communs ».

Maria Dmitrieva


[1] Traduit du russe depuis https://avtonom.org/

[4] « Afin de soustraire les masses ouvrières à l'emprise des partis socialistes et à toute activité révolutionnaire, il [le gouvernement] conçut un plan machiavélique qui, logiquement, devait le rendre maître du mouvement ouvrier. Il se décida à mettre sur pied une organisation ouvrière légale, autorisée, dont il tiendrait lui-même les commandes. Il faisait ainsi d'une pierre deux coups : d'une part il attirait vers lui les sympathies, la reconnaissance et le dévouement de la classe ouvrière, l'arrachant aux mains des partis révolutionnaires ; d'autre part, il menait le mouvement ouvrier là où il le voulait, en le surveillant de près » (Voline, La Révolution inconnue)

[5] « 'Tout le pouvoir aux Soviets !' n'était donc au fond, selon les anarchistes, qu'une formule creuse, pouvant recouvrir plus tard n'importe quel contenu. Elle était même une formule fausse, hypocrite, trompeuse, 'car, disaient les anarchistes, si le 'pouvoir' doit appartenir réellement aux Soviets, il ne peut pas être au parti ; et s'il doit être au parti, comme les bolcheviks l'envisagent, il ne peut appartenir aux Soviets.' »

« Quant aux anarchistes [...] ils savaient qu'en fin de compte celui-ci [le parti bolcheviste] cherchait le pouvoir politique, bien centralisé, pour lui-même (c'est-à-dire pour son comité central et, en dernier lieu, pour son chef Lénine qui, comme on sait, dirigeait tous les préparatifs de la prise du pouvoir, aidé par Trotski). »

« Aussitôt que les troupes makhnovistes s'emparèrent d'Alexandrovsk et d'Ekaterinoslav, les bolcheviks locaux sortis de leurs cachettes, s'empressèrent d'organiser ce genre de Comités (les 'rév.-com.'), cherchant à établir leur pouvoir politique et à 'gouverner' la population. À Alexandrovsk, les membres d'un tel comité allèrent même jusqu'à proposer à Makhno de 'partager la sphère d'action', c'est-à-dire de lui abandonner le 'pouvoir militaire' et de réserver au Comité toute liberté d'action et 'toute autorité politique et civile'. Makhno leur conseilla 'd'aller s'occuper de quelque métier honnête', au lieu de chercher à imposer leur volonté à la population laborieuse. Un incident analogue eut lieu à Ekaterinoslav. » (Voline, La Révolution inconnue)

[6] « En cours de Révolution, d'assez vastes masses comprirent leur erreur. (Le principe politique commençait à s'évanouir). Elles voulurent la réparer, agir elles-mêmes, se dégager de la tutelle prétentieuse et inefficace du parti au pouvoir. Par-ci par-là elles mirent même la main à l'œuvre. Au lieu de s'en réjouir, de les encourager, de les aider dans cette voie, comme ce serait normal pour de vrais révolutionnaires, les bolcheviks s'y opposèrent avec une ruse, une violence et un luxe d'exploits militaires et terroristes sans précédent. Ainsi, ayant compris leur erreur, les masses révolutionnaires voulurent et se sentirent capables d'agir elles-mêmes. Les bolcheviks brisèrent leur élan par la force. »
« Il s'ensuit, irréfutablement, que les bolcheviks n'ont nullement 'poussé la Révolution le plus loin possible'. Détenteurs du pouvoir, de ses forces et de ses avantages, ils ont, au contraire, enrayé celle-ci. Et par la suite, s'emparant du capital, ils ont réussi, après une lutte acharnée contre la Révolution populaire et totale, à tourner celle-ci à leur profit, renouvelant, sous une autre forme, l'exploitation capitaliste des masses. (Si les hommes ne travaillent pas librement, le système est nécessairement capitaliste. Seule la forme varie.) Il apparaît donc clairement qu'il ne s'agit pas d'une justification, mais d'une explication historique du triomphe du bolchevisme sur la conception libertaire dans la révolution russe de 1917. »

« Je me rappelle ces grandes affiches collées aux murs, au moment de la Révolution d'octobre, annonçant des conférences de Trotski sur l'Organisation du Pouvoir. 'Erreur typique et fatale, disais-je aux camarades, car s'il s'agit d'une Révolution Sociale, il faut se préoccuper de l'organisation de la Révolution et non pas de l'organisation du Pouvoir'. » (Voline, La Révolution inconnue)

[7] 6. « Aucun parti, aucune organisation fixe, aucun 'chef' n'ont inspiré l'idée du premier Soviet. Celui-ci surgit spontanément, à la suite d'un accord collectif, au sein d'un petit groupement fortuit et de caractère absolument privé » (Voline, La Révolution inconnue)

[11] Lire à propos de ces mouvements et coalitions, le texte de la même autrice : https://defundrussiaswar.org/political-technology-and-coalitions-indiscriminate-ties/

[12] Le Forum des peuples libres de la post-Russie, dirigé par Ilya Ponomarev et Alexeï Baranovski, n'apporte pas de réponses aux questions soulevées, car cette structure ne peut guère être considérée comme un véritable modèle politique reposant sur des bases transparentes.

[13] « Ce qui manqua à l'anarchisme dans la Révolution russe, ce ne furent pas les idées claires et précises, ce furent, nous l'avons dit, les institutions pouvant, dès le début, appliquer ces idées à la vie. Et ce furent les bolcheviks qui, pour réaliser leurs propres desseins, s'opposèrent à la création et au fonctionnement de telles institutions. » (Voline, La Révolution inconnue)

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12.01.2026 à 20:05

Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme

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L'extractivisme et autres notions en vogue [Temps critiques]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (7295 mots)

Depuis quelques années, un nouveau concept est apparu pour qualifier la logique capitaliste à l'œuvre dans le sud global notamment, l'extractivisme. Temps critiques viennent polémiquer autour de ce terme qu'ils considèrent comme à la mode et sans portée ou pertinence analytique, si ce n'est celles de recouvrir les rapports sociaux d'exploitation soit le B.A.BA de l'ordre général du monde.

D'une activité à une idéologie

On peut se demander ce qui pousse à l'emploi de ce vocable purement descriptif dont apparemment beaucoup voudraient faire un concept et quasiment une idéologie. La notion est issue du portugais, mais produite en Amérique latine : extrativismo renvoie à l'origine aux activités commerciales réalisées avec des produits forestiers, et exportés vers les métropoles capitalistes. C'est un usage capitaliste des ressources forestières, qui s'oppose aux activités de subsistance. Dans cette acception, l'activité paradigmatique de l'extractivisme est la culture de l'hévéa pour la production de caoutchouc, dans un contexte colonial. En fait, elle a été utilisée à nouveau dans les pays latino-américains à partir des années 1990-2000 suite à l'échec des politiques de croissance nationale indépendante des années 1960-70 (cf. infra). Elles sont présentées aujourd'hui comme une arme théorique du « Sud global [1] » mais elles se diffusent ailleurs (dans le « Nord global », une expression qui vient de sortir !), sans doute pour y remplacer un anti-impérialisme discrédité et inadéquat.

Sans faire d'évaluation quantitative précise, on peut dire que cet « extractivisme », non dénommé comme tel à l'époque, a aussi été à la base de la révolution industrielle, puisqu'il en a même tracé la carte, l'extraction et la production précédant la transformation. En effet, le cœur du capitalisme n'a pas battu au rythme des « grandes découvertes » ou de la traite des esclaves ou encore des possessions coloniales, mais des mines de charbon et autres ressources « naturelles » que les pays-centres comme l'Angleterre, l'Allemagne et la France possédaient en propre. Le lien était alors direct entre la localisation de ces ressources, le progrès technique et un développement économique initiant une division internationale du travail sur cette base. Les théories de l'échange et des avantages comparatifs de Smith et Ricardo reposent d'ailleurs sur cette spécificité. Les seuls facteurs de production relativement mobiles à l'époque, ce sont la force de travail et quelques matières premières qui vont alimenter l'industrie textile ; mais c'est autour des mines que va se développer l'industrie lourde, au cœur même des pays les plus puissants, industrie lourde qui elle-même entrainera mécanisation et accumulation de capital fixe. Le lien est ainsi direct entre l'extraction et un rapport de production lui-même axé sur la production au sens matériel du terme et la transformation en produits manufacturés.

Or si on prend en compte la définition Wikipédia de l'extractivisme, ce serait un mode spécifique d'accumulation de richesses, reposant sur des « activités qui extraient d'importantes quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou qui le sont seulement dans une faible mesure), principalement destinées à l'export », ce qui correspond à la période préindustrielle et non pas à celle de la révolution industrielle. De la même façon aujourd'hui, on ne peut comparer l'extraction aurifère, qui entre effectivement dans cette définition de l'extractivisme, avec l'extraction des métaux des terres rares qui vont être transformées avec toute la technologie moderne pour la production de batteries.

Par ailleurs, les grandes plateformes de l'Internet et les centres de données pour l'IA sont basés non pas sur la production matérielle, mais sur la circulation d'une production informationnelle ou même virtuelle. Elles ont certes besoin de production matérielle et de ressources « naturelles », mais c'est d'une manière plus seconde, car ce qui est déterminant pour la valorisation, c'est cette circulation. Et c'est à partir d'elle que se redistribuent les cartes de la domination, non à partir de l'emplacement des ressources, mais plutôt de l'évolution de la demande mondiale. La domination du pétrole comme énergie a été un premier exemple de cette déconnexion géographique entre pays producteurs de technologie à haute valeur ajoutée et pays producteurs de matières premières, situation ou hormis les États-Unis et la Russie avec le pétrole et maintenant la Chine avec les terres rares, l'extraction des nouvelles ressources est en fait mondialisée et donc délocalisée. L'OMC dans un premier temps puis des conférences sur l'environnement et le climat devaient être le cadre qui permet cette nouvelle configuration à l'« extractivisme » aujourd'hui censément mesuré, du fait des prétendues politiques de « transition » censées prendre en compte le caractère très polluant des extractions.

Mais la phase qui s'ouvre avec la transition énergétique remet en cause cette régulation des flux de matières, puisque l'extraction minérale de nouvelles matières devient indispensable à ce qui se voudrait être une nouvelle phase d'accumulation de capital, celle qui s'ouvre notamment avec la transition des véhicules thermiques aux véhicules électriques, dont la réussite reste hautement problématique. De plus, le contrôle de technologies clés par des concurrents des États-Unis et de l'Europe occidentale — en particulier la Chine, qui dispose de chaînes de production intégrées de ces nouvelles technologies — provoque le retour de politiques protectionnistes à la Trump et conduit l'UE à revoir aussi ses positions [2]. Ainsi l'Allemagne est-elle conduite à abandonner sa part de fourniture énergétique en gaz russe et, au niveau européen, cette politique est présentée dans le Critical Raw Materials Act (CRM Act). C'est la directive européenne qui explique la relance du secteur minier en France et en Europe. Cette action est décrite par la Commission européenne comme le prolongement du European Green Deal ainsi que du Net Zero Industry Act visant à faire monter en puissance la production de « technologies stratégiques » ; et ce ne sont pas seulement les technologies « vertes » qui sont visées, mais aussi le numérique, la défense et le secteur spatial. Parler de capitalisme vert est avant tout idéologique, mais indique une tendance à l'œuvre, qui n'est toutefois qu'une tendance parmi d'autres. Nous ne cessons de le dire : il n'y a pas un « plan du capital ».

Alors pourquoi tous ces textes qui se gargarisent de cette notion d'extractivisme ?

Déconstruire disent-ils …

Déjà, nous pouvons dire que cela est typique de la démarche postmoderne visant à « déconstruire » (le mythe ou l'abstraction que représenterait un « système capitaliste ») ; et ensuite pouvoir fonder ses propres concepts ou pseudo-concepts (ici, celui d'« extractivisme »), en essayant, pour leur donner plus de poids, de les inscrire dans une lecture non pas globale (le Tout étant le Mal), mais agrégée et intersectionnelle [3], elle-même sous-tendue par le choix de l'individualisme méthodologique et l'abandon de la pensée dialectique. Pour ce qui nous préoccupe ici, c'est le cas de la position décoloniale, qui juge le colonialisme comme ayant été à la base de l'accumulation capitaliste, alors qu'elle n'en a constitué qu'une partie restreinte. Et c'est ce qui se rejouerait aujourd'hui avec la lutte pour les terres rares, parce que celles-ci se trouveraient principalement dans les pays du « Sud global », source non pas d'un nouvel échange inégal, mais d'un pur pillage.

Cette expression nous apparaît pourtant comme un faux concept géopolitique sans consistance venant soutenir une affirmation hasardeuse, puisque les « terres rares » ne sont pas rares ; c'est leur exploitation difficile et aléatoire qui n'en faisait pas un premier choix de recherche-développement pour les principales puissances d'autant que le prix du pétrole est à la baisse à cause de la tendance à la surproduction. Ces terres rares sont assez bien réparties et de toute façon ne représenteraient à l'horizon 2050 que 4 % des réserves entamées. Le problème est plutôt celui du raffinage, qui s'effectuait jusqu'à maintenant principalement en Chine, y compris pour les produits américains, alors que jusqu'aux années 1990, l'usine Rhône-Poulenc de La Rochelle raffinait la moitié des terres rares du monde. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les industriels des pays du « Nord global » ont particulièrement manqué d'esprit extractiviste et laissé leur monopolisation à un pays classé dans le Sud global par les anti-extractivistes. A contrario, cela montre que pour les premiers, la dynamique du capital n'est pas extractiviste au sens strict du terme, mais « créativiste » et orientée vers des investissements dans les secteurs innovants et à haute valeur ajoutée, ce qui n'est pas la caractéristique principale des secteurs miniers traditionnels, par opposition au secteur des énergies non fossiles ou à l'énergie nucléaire, non fossile mais non renouvelable (source : Goetzmann, Les Échos, le 28 avril 2025 et le 6 janvier 2026).

Rareté relative et idéologie de la rareté

Le terme de « ressource rare » est d'ailleurs pleinement historique et relatif ; par exemple, le Club de Rome a proclamé le pétrole comme un produit potentiellement rare il y a plus de 70 ans, alors que sa production ne cesse d'augmenter parce qu'il n'est justement pas rare et que son prix assez bas en fait encore un produit dont la substitution est sans cesse reportée [4]. Du point de vue historique, cette idée d'une substitution énergétique du plus ancien vers le nouveau est très discutable puisque, si on se fie aux travaux d'un historien des sciences, Jean-Baptiste Fressoz, les sources d'énergie ne sont pas substituables mais cumulables. À ce propos, il cite souvent l'exemple de ressources premières comme le bois et le charbon dont la production continue de croître [5], malgré les nouvelles énergies, ce qui est logique puisque nous ne sommes pas dans une situation de décroissance. Il est d'ailleurs étonnant d'attaquer l'économie capitaliste à l'aide d'un concept, la rareté, qui est un des piliers de l'analyse économique néo-classique fort éloignée de la critique marxiste basée au contraire sur les idées d'abondance potentielle et de besoins illimités. Selon Fressoz, les trois milliards de m3 de bois abattus par année correspondent à trois fois plus qu'un siècle plus tôt. Quant au charbon, il a connu « la plus forte croissance de son histoire […] entre 1980 et 2010 (+300 %) » (p. 17). Cela pour le côté empirique du livre, mais le point de vue théorique est aussi intéressant dans la mesure où il analyse la notion de « transition » comme l'idéologie du capital au XXIe siècle (p. 333), mais qui, pour le moment, prend la forme de la procrastination : une « futurologie attentiste ». Son analyse matérialiste lui fait aussi tenir compte du rapport capital/travail en dehors du schéma commun au patronat et aux syndicats, un compromis entre environnement et travail, pour poser l'idée que « sous les matières, (il y a) le travail » (p. 44). J.-B. Fressoz considère que l'usage productif des énergies non humaines repose sur l'épuisement du « travail-énergie » du corps des travailleurs. Marx le disait déjà quelque part sous une autre forme : « La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : le travail et la terre ».

Mais pour de nombreux essayistes actuels, qui peu ou prou adoptent la position de la décroissance, l'hypothèse de la rareté est nécessaire à leur démonstration, afin de décrire ce qui n'est presque plus vu comme capitalisme, mais comme technofascisme ou action des ingénieurs du chaos, technoféodalisme, impérialisme fossile ou encore civilisation extractiviste [6]. Il s'agit dans toutes ces conceptions de décrire un mode de fonctionnement qui procède essentiellement par prédation ; et si ce n'est pas de la prédation, par extraction matérielle en provenance du sol. Certains, comme Ted Turner dans Politique des machines, parleront d'extraction sociale de données et de « version high-tech de l'économie de plantation ». Or comparer le rapport d'exploitation capitaliste [7] défini par Marx pour le distinguer de l'esclavage et du servage avec un rapport de distribution (production/consommation), qui s'instaure dans le rapport à l'économie numérique est inapproprié. Parler d'aliénation et de domination, pourquoi pas ? Mais en tout cas, il n'y a pas dans le second d'extorsion ou d'extraction, sauf à créer un métalangage pour l'entre-soi.

D'ailleurs, concrètement, quand passe-t-on matériellement, et non idéologiquement, de l'extraction à l'extractivisme ? Une question qui n'est pas rhétorique, parce que certaines « communautés indigènes » commencent à se la poser quand elles envisagent non pas le pur refus, mais la prise en charge de l'extraction.

Un étonnant traitement de faveur concédé au Sud global

Ce capitalisme de l'appropriation et a fortiori de la prédation (« mauvais ») est opposé au capitalisme de la production et de l'indépendance nationale (« bon »), ce qui nous rappelle l'opposition supposée entre finance et « économie réelle » dans le cadre d'une critique du capitalisme qui s'avère aujourd'hui de plus en plus morale, alors que dans les années 1960 les pays latino-américains avaient cherché à lutter contre l'impérialisme en s'appuyant, du point de vue théorique, sur les « théories de la dépendance » et la notion de « développement du sous-développement » (Gunder Frank, 1969), afin de créer des économies nationales en dehors d'un marché mondial dans lequel règnerait l'échange inégal (Emmanuel Arghiri).

Aujourd'hui, la plupart de ces pays, excepté Cuba [8], ainsi que de nombreux pays de l'aire asiatique, ont renoncé à ce projet et à la lutte anti-impérialiste, pour se fondre dans les nouveaux espaces internationaux globaux (OMC) ou locaux (Mercosur) qui leur ont fait acquérir une croissance capitaliste non négligeable. De ce fait, la notion de Sud global relève plus de l'opportunisme politique que de l'esprit tiers-mondiste de Bandung. Cela signalerait une nouvelle situation géopolitique ni proprement coloniale, ni impérialiste, mais dite de « colonialité du pouvoir ». En effet, selon le sociologue péruvien Anibal Quirano à l'origine de la notion, elle se fonde sur quatre piliers : l'exploitation de la force de travail, la domination ethno-raciale, le patriarcat et le contrôle des formes de subjectivité (ou imposition d'une orientation culturelle eurocentriste). Il s'ensuit que les résistances à la globalisation de la part de dictatures extractivistes comme celle du Venezuela seront perçues d'un bon œil par les nouveaux décoloniaux et les vieux anti-impérialistes, comme ceux-ci ont d'ailleurs soutenu les « résistants » Saddam et la famille Assad. Des dirigeants, comme d'ailleurs d'autres en Afrique, qui ne se sont jamais posé la question d'une croissance soutenable et a fortiori, celle de la décroissance, comme on peut le voir avec les atermoiements économiques de quelqu'un d'aussi réformateur, moderne et avisé que Lula au Brésil [9].

Le Venezuela est un triste exemple du choix extractiviste d'une dictature prétendument anti-impérialiste avec Chavez puis Maduro ; après des années de prospérité grâce au prix élevé du pétrole, l'économie s'est effondrée en même temps que les prix de cette ressource, au tournant des années 2010, cédant la place à la corruption et au démantèlement clientéliste de l'industrie… par le gouvernement vénézuélien.

Pour Roberto Saviano, spécialiste des mafias et du trafic de drogue, in Le Monde, le 8 janvier 2026, « Le narcotrafic n'est pas un effet collatéral des régimes autoritaires contemporains. Il est devenu, dans bien des cas, leur infrastructure invisible. Il ne finance pas seulement des activités criminelles : il soutient des appareils sécuritaires, achète des fidélités, remplace des économies effondrées, maintient en vie des États qui, autrement, n'auraient plus ni ressources ni légitimité. Lorsque la politique cesse de produire de la légitimité, la drogue produit de la liquidité. Et la liquidité produit du pouvoir. Le Venezuela est l'exemple le plus abouti de cette transformation. Ce n'est pas un pays producteur de cocaïne, mais l'un des principaux nœuds logistiques du trafic mondial. Aéroports militaires, ports, documents officiels, protections armées : ce qui devrait garantir la souveraineté est utilisé comme service d'État au narcotrafic […] Comme l'a expliqué l'ancien homme politique vénézuélien Moises Naïm, les dictatures contemporaines ne tombent plus par la seule révolte populaire. Le pouvoir ne repose pas sur le consentement, mais sur des réseaux : contrôle des forces armées, économies illégales, alliances internationales, fragmentation systématique de l'opposition ».

La dictature s'est renforcée, la pauvreté étendue ; la répression et la détérioration des conditions de vie contre les opposants a conduit près de 8 millions de Vénézuéliens à l'exil. Mais comme il faut que la théorie soit soutenue quand même par un rapport à la pratique et à la politique, les souverainistes d'hier et les « résilients » d'aujourd'hui ne seront pas taxés d'extractivistes par l'intelligentzia décoloniale et par les « degauche » européens, mais de « néo-extractivistes », afin de les distinguer des « extractivistes impérialistes ». L'honneur est sauf !

L'utilisation fourre-tout du terme d'extractivisme permet d'abord de poser un schéma explicatif. En effet, pour ces courants contestataires contemporains, les pays du Sud n'auraient été que le laboratoire d'un modèle aujourd'hui mondialisé : la logique extractiviste serait le moteur caché du capitalisme contemporain. Cela permet aussi de créer un pont entre passé et présent dans la description de la transformation du capital. Antonio Negri, par exemple, cherchait depuis les années 1990 à nommer cette transformation comme si elle produisait une forme nouvelle et définitive, parce que la plus récente (le capitalisme cognitif, l'Empire). Ainsi nous parle-t-il d'une situation où la valeur ne serait plus produite, mais extraite et captée, ce qui lui permet d'appliquer le concept à bien d'autres domaines : les données numériques, le tourisme de masse, etc. Son discours, n'est pas si éloigné de ce que nous disons quand nous parlons en termes « d'évanescence de la valeur [10] » liée à un processus de totalisation abstrait, mais non anonyme, au bout duquel le capital tend à dominer la valeur, mais Negri n'y voit que le signe d'une mauvaise gouvernance. La montagne accouche d'une souris.

À force de tout rapporter à l'extraction de matières premières, de force de travail, de données, d'intelligence humaine, etc., ceux qui contestent l'extractivisme, mais en font quand même la clé de lecture de tout, en viennent à effacer ce qui est l'opérateur majeur de la capitalisation des activités humaines : la mise en forme des valeurs créées dans la reproduction (chaotique) des rapports sociaux, et ceci dans l'ensemble des pays du Sud comme du Nord (État, salariat, finance, trusts productifs et/ou marchands, plateformes, médias, mégatechnologies, etc.). Une méprise qui les conduit, non seulement à ne pas saisir le fonctionnement d'ensemble du capitalisme, mais à opérer les choix politiques les plus douteux. Ainsi, les Émirats, l'Arabie saoudite, l'Algérie, l'Iran et la Libye, les supposés représentants de la « religion des pauvres », seront jugés être des extractivistes respectables, mais les compagnies pétrolières occidentales seront d'affreuses extractivistes ne pensant qu'à piller les sous-sols du Sud global. Plus encore, chez l'écologiste radical Andreas Malm, Israël se voit attribuer le « pompon » du pire en tant que tête de pont occidentale de la course aux énergies fossiles ; il va jusqu'à reprocher à l'« entité sioniste » (il a un vocabulaire politique très limité) d'avoir utilisé de gros bateaux pollueurs pour acheminer les rescapés de la Shoah en Palestine mandataire [11].

Voyons l'argumentation de Malm. À partir de l'industrie du charbon développée au XIXe siècle, les Britanniques ont voulu créer un empire fossile sur la terre du Levant arabe et ottoman (Syrie, Irak, Liban, Palestine, Égypte) en s'appuyant sur les Juifs d'Europe, qui, en tant qu'Européens, auraient été en symbiose avec l'empire fossile. Vous nous direz, il y a quand même un progrès puisqu'alors les Juifs ne sont plus coupables depuis 2000 ans comme dans l'anti-judaïsme, mais seulement depuis 200 ans comme dans l'antisionisme.

Il est vrai qu'Israël a un projet critiquable avec l'artificialisation de ses sols (« l'inauthentique ») et la destruction de sa biodiversité ainsi qu'à travers le puisage (voire captage) des ressources en eaux. Mais Israël ne produit pas de pétrole, à la différence des pays arabes. L'important pour Malm et cette forme d'antisionisme vert est de faire de l'« entité sioniste » — définie comme abstraite (entité), mondialisée (occidentale et blanche), à la nature « arraisonnée » par la technique — une menace existentielle pour les valeurs d'authenticité dont les Palestiniens seraient les porteurs exclusifs, en raison de leur rapport au terrestre, à la terre, à la gestuelle paysanne de l'activité de subsistance. En conséquence de quoi, tout ce qui est « authentique » est palestinien. On a ici comme un écho d'un langage ancien en provenance de l'extrême droite française historique à la Barrès d'une part ; de la philosophie allemande à la Heidegger d'autre part.

In fine, ce qui vient à prédominer, c'est un récit qui décline et diffuse une vision dichotomique, dualiste entre un Nord pillard et un Sud pillé. De ce fait, l'opposition et la lutte deviennent : défense de la Terre (mère) contre le moloch-capital. C'est une naturalisation des luttes et cette naturalisation prend une dimension essentiellement morale qui rejoint l'écologisme politique et culpabilisateur. L'acteur politique central, c'est le protecteur de la Terre qui… moralise le capitalisme. Ces courants refusent la pensée totalisante (ce qui ne les empêche pas de parler souvent en termes de Système) et découplent le capitalisme en de multiples métaphores (« de la finitude », « de l'apocalypse », « cannibale »), qui empêchent de saisir les évolutions en termes de processus. Cela conduit à des tautologies comme celle d'Orain définissant son capitalisme de la finitude… par sa finitude. Il leur faut par ailleurs des relais et il y en un tout trouvé, puisque la dénonciation de l'extractivisme peut très bien s'avérer complémentaire à la dénonciation de la finance, perçue majoritairement à gauche comme participant de la prédation et de plus, la finançant. Comme cette finance forcément mauvaise, elle aussi, est opposée à la bonne production, on a un redoublement de la position moralisatrice (pillage, captage, rente) qui se prend pour une critique radicale.

Sur le versant « primitiviste » où la contestation ne se limite pas à celle du capitalisme, mais concerne aussi l'industrie en passant par l'élevage et la plantation, le sujet de leur révolution n'est plus constitué des forces politiques et sociales qui agissent dialectiquement dans l'histoire, mais des entités abstraites ahistoriques : la Terre, la Forêt, les peuples autochtones… Il y a des accents quasi théologiques chez ces idéologues de la Terre martyrisée et pourtant résiliente ; une fois les extractivistes vaincus surgira une ère nouvelle : celle de l'abondance dans la frugalité et l'harmonie… Cette empreinte religieuse sous-jacente est congruente avec la double position moralisatrice que l'on vient de critiquer. Elle peut éventuellement déborder ou dériver vers des positions conservatrices au sens de la « révolution conservatrice » du début du XXe siècle en Allemagne, comme, par exemple chez Philippe Murray in Festivus Festivus (Flammarion, coll. « Champs », 2008) dans lequel se côtoient compassion chrétienne, culte païen de la terre et cosmo-centrisme animaliste.

Cette contestation qui retourne vers l'amont est congruente avec celle qui se tourne vers l'aval. L'intelligence artificielle serait accaparée par quelques opérateurs. Les oligarques de l'extractivisme accusés de piller les ressources et les « seigneurs » du numérique accusés de les monétiser (c'est ce que nous appelons la capitalisation) participeraient de la même alliance contre « notre » monde. Par exemple, pour Varoufakis et son techno-féodalisme, « l'extractivisme cloudaliste » (l'extraction des données et l'unité entre le combustible et le produit) aurait réduit les « bons vieux capitalistes » au rôle de vassaux.

« Mauvais » et « bon » capitalisme

Ce type d'analyse sort de la compréhension du capitalisme comme mode production au sens large, car le lien à la production et aux entreprises (cette boîte noire des gauchistes) est ignoré. Or Netflix, par exemple, ne paie pas un tribut féodal à Amazon, mais un service capitaliste et cette dernière a préalablement investi des centaines de milliards de dollars dans des infrastructures afin de soutenir cette activité dans le Web (58 % de son résultat d'exploitation), alors qu'elle ne lui rapporte que 17 % de ses revenus. Là où il y a bel et bien investissement (Amazon a construit et contrôle plus de 800 entrepôts logistiques aux États-Unis), puis capitalisation boursière, Varoufakis ne voit que frais de transaction entre deux seigneuries qui vivent de la rente. Or ceux qui paient ces services les paient certes très cher (15 % à 40 % de leurs recettes [12]), mais ils ont évité leurs propres investissements logistiques et surtout, du point de vue de la logique économique d'ensemble, il s'est produit une accélération des flux caractéristique de la dynamique du capital et à l'opposé de toute pratique de rente féodale ou d'extractivisme qui, a contrario, repose sur le temps long [13].

Ces investissements que réalisent les plateformes, les anciens services publics comme la Poste en France sont incapables de les faire (manque de capacité financière, manque de savoir-faire, manque d'initiative, etc.). Il ne s'agit donc pas là de captation indue, même si à la sortie on préfèrerait que ce soit la Poste qui nous livre plutôt qu'Amazon. Amazon tire toute sa puissance de sa force capitalistique qui repose sur ses investissements en capital fixe, des économies d'échelle, les effets de réseaux et c'est cet ensemble qui lui permet la thésaurisation de données extraites et non le processus inverse. L'État danois vient d'en tirer les conséquences en décidant que la Poste danoise ne ferait plus de distribution de courrier, alors même que les tarifs postaux de base étaient trois fois plus chers qu'en France (3,90 euros la lettre standard). Le capital est dialectiquement innovation et captation et quand il cherche à mettre des barrières, comme dans la recherche du monopole (cf. Apple sur ses applications), il prend du retard dans d'autres domaines (IA) et il est immédiatement sanctionné par Wall Street, puisqu'Apple prend le risque d'une fuite sur d'autres systèmes tels Android ou Harmony de Huawei (cf. « Une guerre froide 2.0 » in Le Monde diplomatique, mai 2023). Il n'y a pas là déconnexion entre finance et activité réelle, mais bien extrême connexion qu'on peut effectivement jugée comme trop extrême.

Reste à savoir si ces nombreux investissements privés et les subventions publiques qui les accompagnent dans la « Tech » auront un effet moteur et diffuseur dans l'ensemble de l'économie. Ceux qui attaquent principalement le libéralisme plutôt que le capitalisme pensent que l'affaiblissement de l'État qui en découle favorise les situations d'oligopolisation des marchés et la possibilité de féodalisation à partir de la constitution de « fiefs » au sein de « l'Empire », ce que seul le pouvoir « communiste » chinois pourrait éviter. Pour nous, la réallocation actuelle des ressources qui s'effectue depuis la crise paradoxale des États-nations suit une ligne qui combine alliances, par exemple sur le climat (GIEC) et les énergies renouvelables, la paix du « doux commerce » (OMC, Mercosur) avec des luttes entre fractions du capital au niveau du capitalisme du sommet, à laquelle participe un grand nombre de protagonistes (puissances étatiques ou maintenant régionales et d'affaires multinationales réorganisées en réseaux, organismes internationaux, grandes ONG officielles, médias) dont la collaboration semble dissoudre toute dimension politique, sauf à la porter à l'extrême (Xi, Poutine, Trump) en articulant richesse et puissance (le capital comme pouvoir).

Question sociale au rencart et politique au crépuscule

Que nous insistions tant depuis dix ans, au niveau théorique, sur les luttes entre fractions du capital, tout en accordant concrètement une participation concrète à des mouvements comme celui des Gilets jaunes et une attention soutenue à des tentations émeutières, n'est pas contradictoire. C'est « la situation » à court terme, marquée par l'aspect microscopique de nos propres luttes, au travail, où là, elles sont quasi invisibles dans leur déroulement et encore plus dans leurs effets porteurs, et non pas « rendues invisibles » par on ne sait quel esprit malin et aussi quand elles se font visibles (NDDL, TAV, grandes bassines), mais où nous n'arrivons pas à inverser le rapport de forces ou alors, quand nous l'inversons, à ce que cela produise autre chose qu'un arrêt de projet sans incidence notable sur la politique des grands travaux.

D'où le retour de prises de position « campistes »purement idéologiques [14], un signe, entre autres, de la fin de l'hypothèse autonome dont la richesse d'origine, par exemple dans l'opéraïsme italien, résidait dans le fait d'être à la fois « dans et contre », le lien dialectique dans lequel chaque terme donnait son sens à l'autre, rendait concret le rapport social abstraïsé. La défaite actée à la fin des années 1970, puis ce que nous avons appelé la « révolution du capital », qui n'a pas été une contrerévolution parce que nous n'étions pas allé jusqu'à la révolution, a rendu le « dans et contre » sans consistance. Le « dans » n'est plus guère qu'une banalité de base (la contrainte au travail et/ou au revenu) et le contre une posture, parce qu'il ne produit plus de forces sociales et politiques suffisamment antagoniques pour s'objectiver. Il prend alors souvent la forme d'une contestation picrocholine (lutte pour de nouveaux droits) ou abstraite (anticapitalisme, antifascisme, antidualisme). Une perte d'efficience politique, une éclipse de la « Grande Histoire » dont Mario Tronti avait lui aussi tiré le bilan [15] ».

Il faut reconnaître que cette situation est prise en compte par une partie non négligeable de la jeunesse qui a ressenti ou plus rarement compris (dans des tendances insurrectionnistes, par exemple) que le « dans et contre » n'était plus porteur de dépassement. Mais opposer comme ils le font, « leur monde » à « notre monde » dans une version cool ou par l'idée de sécession dans la version hard , n'ouvre pas plus de porte de sortie, puisque c'est la tension dialectique entre les deux pôles (le dans et le contre) qui est alors supprimée. Au mieux, il ne s'agit alors que d'affirmer des expériences, des alternatives, des « lignes de fuite ».

Pour conclure provisoirement

Nous l'avons repéré au cours de ce texte, les diverses interprétations extractivistes du capitalisme ont toutes tendance à définir la domination du capital comme opérant dans un seul moment essentiel : celui de l'extraction des ressources naturelles ou artificielles dans un espace immédiat. Elles réduisent ainsi l'histoire de la dynamique du capital et son rapport au « progrès », à la conquête et à l'extension de nouveaux espaces et territoires à travers des dispositifs technologiques, des captations de données et de flux financiers, etc. Autant de forces qui agissent directement et sans médiation selon des modes violents et destructeurs.

Cette tendance à spatialiser le processus capitaliste, caractéristique de ce que nous avons appelé « l'achèvement du temps historique et dialectique [16] », s'accompagne d'un effacement des luttes concrètes, des antagonismes sociaux et politiques, des manifestations du négatif dans l'histoire.

De ce fait, on ne trouve plus guère trace d'une interrogation sur les rapports sociaux d'exploitation. Est-ce là un point aveugle, un impensé ou bien un choix délibéré de quitter ce terrain en apparence dévasté ? Ce qui est certain, c'est que passer de la critique des rapports sociaux et des interventions qu'elle appelle, à l'indignation vis-à-vis de la dévastation du monde, n'a pas les mêmes incidences sur nos pratiques.

Temps critiques, le 10 janvier 2026


[1] – Une utilisation non seulement universitaire, mais politique et gouvernementale. cf. l'économiste équatorien Alberto Acosta, auteur de « Extractivism and Neoextractivism : Two sides of the same curse” et ex-président de l'Assemblée nationale constituante équatorienne, ex-ministre de l'Énergie et des Mines en 2007 et candidat à la présidence de la République en 2013, pour l'Unité plurinationale des gauches.

[2] – cf. Philippe Pelletier, Climat et capitalisme vert, de l'usage économique et politique du catastrophisme, Nada, 2015.

[3] – Pascal Riché le déclare sans détour dans Le Monde, le 2 avril 2025 in « Le concept d'extractivisme, un résumé de tous les maux du capitalisme » : « Si tous les maux de la planète pouvaient être encapsulés dans un seul mot, quel serait-il ? “Extractivisme” ferait un bon candidat, du moins dans les milieux militants et académiques. Désormais omniprésente, la dénonciation de l'extractivisme est intersectionnelle : on la croise aussi bien dans les discours écologistes, décoloniaux ou anticapitalistes. L'extractivisme, c'est le vol, la prédation, l'exploitation du Sud, la pollution et le dérèglement climatique. » Mais l'auteur se perd au milieu des notions mélangées où il confond exploitation de la terre par le paysan (par exemple dans la catégorie socioprofessionnelle d'exploitant agricole) et celle de l'exploitation ouvrière, sans jamais faire la différence entre un agir humain, tel l'extraction, et une idéologie productiviste qui, conjoncturellement, peut être extractiviste.

[4] – De toute façon (et n'en déplaise à Trump), la stratégie de longue date de ce secteur — les « Seven Sisters » d'abord, l'OPEP ensuite — consiste plutôt à restreindre la production afin de maintenir les prix, ce qui conforte du reste la thèse du capital comme pouvoir développé par Nitzan et Bichler et repris par Temps critiques.

[5] – Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024.

[6] – cf. Célia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Seuil, 2024. En faisant remonter l'extractivisme à l'âge de la plantation, elle dissout le mode de production capitaliste en une civilisation dont on ne sait par quelle perversion elle se serait développée.

[7] – Certains critiques de l'extractivisme vont même jusqu'à trouver extractiviste, non pas le fait que le capitaliste extraie de la plus-valeur sur le travail, mais le travail ouvrier lui-même quand il est lié aux processus d'extraction des ressources. (cf. Sonja Killoran-McKibbin, Anna Zalik, “Rethinking the Extractive/Productive Binary under Neoliberalism”, in Handbook of Neoliberalism, (Edited By Simon Springer, Kean Birch, Julie MacLeavy), Londres, Routledge, 7 juillet 2016, p. 540 (source : Wikipédia).

[8] – Nous ne parlerons pas ici du Chiapas où, quoiqu'on en pense sur le fond, se réalise une expérience originale mais limitée, en marge de la question de l'État, du « développement » et du capitalisme.

[9] – Bien que la logique derrière le néo-extractivisme semble de prime abord moins prédatrice que celle de l'extractivisme, les pratiques qui en découlent sont tout aussi destructrices sur les plans environnemental et social.

[10] – cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, L'Évanescence de la valeur, L'Harmattan, 2004.

[11] – Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre, les ravages de l'impérialisme fossile, La Fabrique, 2025.

[13] – Les hypothèses trumpiennes de l'exploitation des terres rares au Groenland se heurtent au fait que, d'après les experts, elles ne pourraient devenir opérationnelles qu'à l'horizon 2050. L'emballement pour les richesses de l'île « est fondé sur un malentendu », estime le géologue groenlandais Minik Rosing. « Certes, ces matières critiques ont de la valeur, et le Groenland en regorge. Mais on peut aussi les trouver ailleurs dans le monde, où il est souvent plus facile et moins cher de les exploiter. Or, ce qui en fait une ressource, c'est la valeur qu'elles dégagent par rapport au coût de production, et on n'y est toujours pas », explique-t-il (in Le Monde, le 10 janvier 2026).

Quant au redémarrage conséquent d'une production pétrolière au Venezuela, il demanderait d'énormes investissements et du temps pour un pétrole de mauvaise qualité et à bas prix.

[14] – cf. notre brochure : « Maurizio Lazzarato et le malheureux retour au marxisme-léninisme » (novembre 2025) publié aussi dans Lundi matin no 499 ; et plus récemment encore, les manifestations en Europe en soutien à Maduro.

[15] – Mario Tronti, La politique au crépuscule. Éditions de l'éclat, 2000.

[16] – cf. J. Wajnsztejn, L'achèvement du temps historique, l'Harmattan, 2025

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12.01.2026 à 19:22

La férocité du peuple

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Netchaïev avait un plan Erwan Sommerer

- 12 janvier / , , ,
Texte intégral (6532 mots)

Dans cet excellent texte sur Netchaïev, figure du nihilisme révolutionnaire russe, Erwan Sommerer restitue les coordonnées principales d'une pratique de la destitution dans sa forme nihiliste et absolutisée. Contrairement aux planificateurs d'une Révolution libérale fondée sur des images de l'avenir empruntées aux institutions du présent, Netchaïev n'a cessé de proposer sa propre idée du « plan » : la planification des ruines, la « pandestruction » assumée et déterminée du tout de la situation sociale donnée. La tâche du nihiliste consiste alors à dresser la table rase véritable qui doit mener à la révolution la plus complète. De sorte que le nouveau foyer de feu insurgé ne doit décider de s'instituer qu'à la faveur de cendres vraiment froides. On dit qu'il est toujours plus facile de détruire que de construire, mais c'est une vue d'installé. La « pandestruction » est Ô combien plus belle et difficile.

De Netchaïev, on ne connaît souvent que son Catéchisme du révolutionnaire, qui est un très bon texte. Mais il y en a d'autres, tout aussi importants, écrits en quelques mois entre mars et août 1869. Des pamphlets qui méritent d'être lus tant leur contenu révèle une conscience aiguë de l'emprise de l'État et du Capital sur les individus – jusque dans leurs tentatives pour penser une société alternative – et décrit l'exigence de négativité absolue qui en découle.

Netchaïev est alors en exil à Genève, où l'accueille Bakounine. Celui-ci, sans lui faire injure, n'est ici qu'un personnage secondaire. Il a contribué à la rédaction des textes mais les idées, violentes, intransigeantes, le dépassent. C'est un simple spectateur, aussi fasciné que sidéré par la radicalité de la nouvelle génération révolutionnaire russe.

C'est la génération nihiliste inaugurale, née dans les années 1840. Elle a eu son premier martyr : Karakozov, pendu en septembre 1866 pour avoir voulu assassiner le Tsar. Ce sacrifice a sorti le nihilisme hors de la littérature, renvoyant le Bazarov de Tourgueniev à ses tièdes atermoiements. Pour Netchaïev, Karakosov est le « prologue » qui annonce les destructions à venir. Mais il mesure l'ampleur de la tâche face à la grande énigme de la pensée révolutionnaire : quelle stratégie adopter dans une situation d'aliénation si forte, si intense, que les révoltes elles-mêmes deviennent des modes de reconduction de l'exploitation ? D'autres ont tenté de la résoudre : Benjamin, Debord, Marcuse, etc. Tous ont compris qu'une révolution pouvait n'être qu'un vulgaire mécanisme de maintenance du système. Mais alors que faire ?

C'est la grande question, posée dès 1863 par Tchernychevski. Entre le printemps et l'été 1869, Netchaïev livre sa réponse. Elle est empreinte de l'état d'esprit brutal de la pensée russe de son temps, étrangère à toute sophistication occidentale. Surtout, elle atteint un degré de radicalité tel que personne, depuis, n'a été aussi loin. C'est donc un jalon, un point d'intensité maximale à l'aune duquel chacun peut évaluer ses propres limites. Et puisque l'énigme n'a jamais été élucidée – et certainement pas par Lénine – et qu'elle constitue aujourd'hui encore un défi stratégique pour la pensée révolutionnaire, il n'est pas inutile d'écouter ce que Netchaïev avait à dire.

Sa réponse identifie plusieurs strates de destruction de l'ordre existant, que je vais décrire l'une après l'autre.

Mourir pour changer de maître

Netchaïev part d'un constat : « aucune révolution n'a encore eu lieu parmi les peuples » [1]. Cela ne veut pas dire que toutes les révolutions ont échoué. Certaines, en apparence du moins, ont triomphé. Mais les ruptures qu'elles prétendaient instaurer masquaient toutes une continuité de fond :

« Les hommes d'État affublés de tel ou tel costume libéral de pacotille ont, avec des discours enivrants, conduit les foules à un combat sanglant pour ensuite, après la victoire, parmi les cadavres des hommes tombés pour la prétendue liberté, dresser de nouveaux gibets et de nouveaux échafauds (…). Ils ont restauré les conditions antérieures de l'oppression. Les ambitieux ont toujours profité du mécontentement et de l'irritation du peuple pour satisfaire leurs ambitions. Révolutionnaires et démocrates au début, ils se sont mués en despotes à la fin ». [2]

Ces pseudo-révolutions se sont contentées de « renverser une forme politique pour la remplacer par une autre » [3]. Ainsi, la plus formidable ambition révolutionnaire peut n'être qu'un ajustement superficiel tout entier inscrit dans des limites qui, elles, demeurent intouchées voire impensées.

Pour outrepasser ces limites, il faut cesser de s'arrêter « devant la propriété et les traditions (…) de la soi-disant civilisation » [4]. Le but doit être la « destruction définitive du système étatique » [5] et « l'abolition radicale de toutes les structures sociales, des forces, des moyens, des choses et des hommes (…), de tout ce qui existe et triomphe aujourd'hui (...) pour le malheur du peuple » [6]. Il faut « une révolution qui détruira dans ses racines tout gouvernement et qui renversera toutes les traditions de l'ordre et des classes » [7].

Netchaïev désigne ici les deux ennemis fondamentaux et indissociables – l'État et la propriété – qui doivent absolument être pensés et détruits ensemble, sans qu'il n'en reste rien et sans qu'aucun ne prenne la priorité sur l'autre dans l'ordre de la démolition. Il ne s'agit plus de mourir en vain, pour changer de maître, mais d'anéantir toute possibilité structurelle d'émergence d'un nouveau maître : le point d'extériorité à l'ordre existant ne peut être atteint que si l'on mesure avec précision le degré d'abolition des formes anciennes nécessaire à une vraie rupture.

Pandestruction / amorphisme

Netchaïev, prenant acte du fait que toute révolution partielle est une révolution manquée, assume donc la table rase. C'est ce qu'il nomme la pandestruction – la destruction totale de l'ordre existant –, seule voie vers une situation d'amorphisme, c'est à dire l'état de disparition absolue de toutes les formes sociales et institutionnelles :

« Si toutes les formes existantes sont mauvaises, les formes totalement nouvelles ne pourront naître que lorsqu'aucune des formes existantes n'aura survécu aux destructions ; cela signifie que les formes totalement nouvelles ne pourront naître qu'avec l'amorphisme. Dans le cas contraire, si quelques-unes des formes anciennes – et même une seule – survivent, cela implique que survivront les racines des formes antérieures et la possibilité que celles-ci repoussent en abondance. Le changement ne sera qu'apparent et temporaire et les sacrifices et le sang au prix desquels il a été acheté auront été gaspillés en vain ». [8]

La moindre persistance de l'ancien monde sera un ferment de sa renaissance par-delà les tentatives pour l'abattre. Une seule institution, une seule trace des hiérarchies socio-économiques en vigueur et la survie d'un seul gouvernant permettront le retour des vieilles habitudes et de l'ensemble des structures de pouvoir. C'est pourquoi il importe de ne pas reculer devant le déclenchement de la « terrible insurrection populaire pandestructrice » [9].

La pandestruction est le moyen, l'amorphisme le résultat. Conquérir le point d'extériorité, s'extraire de l'ordre positif pour être sûr de ne plus se mouvoir à l‘intérieur du système auquel on veut mettre fin, impose de déployer une négativité absolue.

Le plan négatif

L'amorphisme ne s'obtient qu'à certaines conditions. Il faut d'abord renoncer à imaginer une organisation alternative depuis l'intérieur de l'ordre existant. Netchaïev – qui ne défend nullement l'option fédéraliste en vogue chez les anarchistes – dénonce ceux qui prétendent qu'« on ne doit pas détruire sans posséder un plan de reconstruction rigoureusement élaboré » [10]. Une telle prétention est absurde à ses yeux : « comme on prend les matériaux qui serviront à ces élucubrations dans les infâmes conditions existantes, on obtient un résultat identique, la même infamie » [11].

Ainsi, toute réflexion précoce sur le monde post-révolutionnaire est immanquablement imprégnée des valeurs et des préjugés en vigueur. C'est pourquoi il faut une stricte séparation entre les tâches de destruction et de création :

« Le concept de révolution inclut, sous le rapport du temps, deux étapes radicalement opposées : le début, époque de la destruction des formes sociales existantes, sa poursuite jusqu'à leur disparition, et la fin, époque de la création, c'est-à-dire, de la construction de formes radicalement neuves à partir de cette situation d'amorphisme. (...) La destruction n'est absolument pas la création et elle est incompatible avec elle ». [12]

Il faut prendre la mesure de cette séparation. Bien qu'il parle encore d'un « début » et d'une » fin », c'est l'idée même de temporalité que Netchaïev met ici en cause en défendant l'absoluité de la première phase : « la destruction totale est incompatible avec la création, et pour cette raison, elle doit être exclusivement, absolument unique » [13].

Le but est de casser le rapport de continuité entre les deux moments. Se projeter au-delà de la rupture, c'est la neutraliser. S'empresser d'imaginer l'avenir alors même que la révolution est à faire, croire que l'on peut voir par-delà les formes établies tandis qu'on en subit l'influence, c'est laisser parler les déterminismes existants : il n'est pas possible d'enjamber le néant que la pandestruction doit engendrer sans embarquer avec soi les modes de penser et d'agir propres à l'ancien monde. Pour que l'avenir redevienne pleinement ce qu'il doit être, incertain, imprévisible, il faut d'abord s'en détourner, s'interdire de l'envisager et donner la priorité à la mise en œuvre des conditions dans lesquelles son existence sera de nouveau possible.

Cesser de penser de façon concomitante la destruction et la création revient donc à instaurer une discontinuité et une incommensurabilité radicales entre le moment de la révolution et ce qui ne pourra être défini comme un « après » qu'en cas de réalisation de l'amorphisme, lorsque le temps véritable – et non pas le présent infini de la reproduction de la domination – reprendra son cours.

Rejetant tout « plan positif », Netchaïev peut alors affirmer : « nous n'avons qu'un seul plan négatif et invariable, celui de la destruction impitoyable » [14].

L'abolition de la pensée

Netchaïev mêle le pessimisme d'une génération nihiliste qui a pleinement conscience des déterminismes qui l'entrave et de sa situation d'aliénation sociale et économique, et un activisme rigoriste visant à abolir ces déterminismes en détruisant massivement les structures qui les produisent.

Rien ne doit donc encombrer la négativité révolutionnaire, ce qui inclut la pensée dans toutes ses dimensions puisqu'elle émane du monde à détruire. Depuis l'intérieur de la toile inextricable des déterminismes, lorsque toute idée est produite par des forces institutionnelles hostiles, le seul critère d'orientation – la seule voie vers la connaissance de la ligne juste – est l'action révolutionnaire, à laquelle toute activité intellectuelle doit être soumise :

« Pour nous, la pensée n'a de valeur que dans la mesure où elle peut servir la grande cause de la pandestruction radicale et totale. Aucun des livres qui existent de nos jours ne contient cette pensée. Ceux qui étudient l'œuvre révolutionnaire dans les livres seront toujours des révolutionnaires oisifs. La pensée capable de servir la révolution populaire ne s'élabore qu'à partir de l'œuvre révolutionnaire du peuple, elle doit être le résultat de la série d'expériences et de manifestations pratiques qui visent le même but, par tous les moyens, inébranlablement, celui de la destruction impitoyable. Tout ce qui ne suit pas cette route nous est étranger et hostile » [15].

La pensée et l'action doivent être mêlées et se valider mutuellement au point de ne plus pouvoir être distinguées l'une de l'autre. Debord, à un siècle d'écart, ne dira pas autre chose : « il faut réaliser la fusion de la connaissance et de l'action, de telle sorte que chacun de ces termes place dans l'autre la garantie de sa vérité » [16].

Mais le sens même de l'action peut être dévoyé. Ce n'est qu'un mot dénué de sens si elle ne vise pas l'amorphisme :

« Nous avons perdu toute confiance dans les mots ; le mot n'a de sens pour nous que si (…) l'action le suit immédiatement. Mais tout ce qu'on nomme aujourd'hui l'action est loin d'être l'action. (…) Les seules manifestations concrètes sont pour nous la série d'actions qui détruit réellement quelque chose : toute personne, toute chose ou toute relation sociale qui fait obstacle à la libération du peuple » [17].

Tout est ici subordonné au but final. La valeur des idées et des actes dépendent de leur capacité à réaliser l'intention révolutionnaire.

La science et la morale de la destruction

Cet utilitarisme de la destruction s'applique à la science et à la morale. Ainsi, la première ne vaut que si elle sert le peuple et la révolution et non plus les intérêts « du Tsar et du Capital » [18]. Le révolutionnaire doit préférer « la mécanique, la physique, la chimie, voire même la médecine » [19] car ce sont pour lui des outils. De même, s'il « étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des positions et de toutes les conditions de la société actuelle, dans toutes les sphères possibles » c'est parce que son « but est la destruction la plus prompte possible de cette société infâme » [20].

La morale, elle aussi, ne se définit que par rapport à l'objectif d'abolition de l'État et de la propriété. Dans tout autre cas, lorsqu'elle conforte les institutions dominantes ou les mœurs en vigueur, le révolutionnaire la méprise et en rejette les prescriptions : « ce qui est moral, pour lui, est tout ce qui contribue au triomphe de la révolution. Ce qui est immoral et criminel pour lui est tout ce qui lui fait obstacle » [21].

Le seul critère pour départager le vrai du faux, le juste ou l'injuste ou le bien du mal, est ainsi l'efficacité pandestructrice.

Refuser de fonder : le nihilisme anti-constituant

Reste à interroger le devenir des nihilistes eux-mêmes une fois réalisé l'amorphisme. Netchaïev est cohérent : si les révolutions échouent à briser la continuité de l'oppression, c'est parce que les révolutionnaires se réservent par avance les meilleurs places dans les institutions à venir. Alors ne s'arroge-t-il pour lui-même et ses alliés aucun privilège de ce type. Le but n'est pas la conquête du pouvoir, mais la destruction des conditions de possibilité même du pouvoir.

« La génération actuelle doit commencer la véritable révolution, commencer à bouleverser totalement toutes les conditions de la vie sociale ; elle doit détruire tout ce qui existe, sans réflexion, sans distinction, avec pour unique considération que ce soit le plus vite possible et à la plus grande échelle possible. Mais puisque cette génération a subi l'influence des conditions de vie répugnantes contre lesquelles elle s'insurge, l'œuvre de création ne peut lui incomber. Cette œuvre incombe aux forces pures qui se révèlent dans les jours de rénovation. Nous disons : les atrocités de la civilisation moderne dans laquelle nous avons grandi nous ont privés de la capacité de bâtir le paradis de la vie future dont nous ne pouvons rien savoir de précis, seulement qu'il sera l'exact contraire des horreurs présentes » [22].

La séparation rigoureuse entre destruction et création s'applique donc aux nihilistes. Ceux-ci sont une génération non-fondatrice, anti-constituante, qui ne se considère nullement comme une élite destinée à prendre en main l'organisation d'une société future. De celle-ci, on ne peut de toutes façons rien savoir si ce n'est qu'elle sera la réalisation de la promesse quasi-prophétique d'un monde inversé, ce contraire absolu de la domination et de l'exploitation : cette génération accepte de n'être que négative et renonce à se croire fondatrice.

L'abolition de soi

En même temps qu'il abandonne toute prétention constituante, le révolutionnaire doit accepter la possibilité que la pandestruction soit aussi sa propre fin. La violence divine, dira-t-on en termes benjaminiens, est une violence auto-destructrice. D'où l'un des passages plus célèbres du Catéchisme du révolutionnaire :

« Le révolutionnaire est un homme condamné. Il ne peut avoir ni intérêts, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé dans un intérêt unique et exclusif, dans une pensée unique, dans une passion unique – la révolution » [23].

On peut bien sûr en avoir une interprétation littérale. Le révolutionnaire est prêt au sacrifice, il assume pleinement son statut de martyr : « sans pitié pour l'État et pour les classes supérieures de la société ; il n'en attend aussi aucune merci. Entre eux et lui il existe une guerre à mort, sourde ou ouverte, mais continue et implacable » [24]. Il est « pour ce monde un ennemi sans pitié » et, s'il accepte d'y vivre, « c'est seulement pour le détruire plus efficacement » [25]. C'est le message qu'ont entendu les membres de Narodnaïa Volia qui réussissent en mars 1881 là où Karakozov avait échoué, tuant le Tsar avant d'être pendus. Netchaïev, qui fut l'un de leurs maîtres à penser, meurt pour sa part en 1882 dans la cellule où il est enfermé depuis près de dix ans. Non seulement la génération de la destruction accepte de laisser à d'autres le soin de fonder un monde nouveau, mais elle ne prétend pas survivre à la révolution.

On peut toutefois aller plus loin : le révolutionnaire se sait aussi condamné d'avance parce qu'il a compris que « tout ce qui constitue l'individu, ses traits distinctifs, lui est inculqué de l'extérieur, sous l'influence générale de l'ensemble des conditions sociales » [26]. Dès lors la pandestruction, englobant tous les rapports socio-économiques, anéantira aussi les rôles, les comportements et les modes vie produits par le système.

En d'autres termes, le révolutionnaire netchaïevien sait que la révolution emportera les vieilles identités et que rien de ce qui le définit ne survivra à la rupture. Il a conscience qu'il ne peut se hisser à la hauteur de sa tâche « s'il regrette quelque chose dans ce monde » [27] et il entreprend en pleine connaissance de cause la dissolution simultanée de l'ordre en vigueur et de sa propre existence, soumise aux déterminismes de cet ordre. Niant le monde dans lequel il vit, le révolutionnaire se nie lui-même.

La férocité du peuple

On a beaucoup écrit sur la fascination de Netchaïev envers la formation d'une avant-garde froidement disciplinée. Mais le netchaïevisme n'est pas un blanquisme : à aucun moment il n'est question de se substituer au peuple dans la conduite de la révolution et dans la création du monde post-révolutionnaire.

Certes, il imagine qu'un groupe d'individus organisés, prêts au sacrifice, peut contribuer à la révolte populaire. Ainsi, tuer « les tyrans du peuple » – c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui servent ou soutiennent le régime, et dont Netchaïev, un peu à la manière de Marat dans L'Ami du peuple, fait une liste détaillée – pourrait « installer les conditions propices à l'insurrection générale contre l'ordre étatique et le système des hiérarchies sociales » [28]. On peut, en d'autres termes, se rendre utile en déblayant le terrain. Mais l'objectif des nihilistes est surtout de participer aux émeutes et aux insurrections de manière à faciliter leur coordination et leur transformation révolutionnaire globale : « pour fusionner toutes ces révoltes isolées en une seule révolte générale et pandestructrice, c'est-à-dire en une révolution populaire, il faut que nous prenions part nous-mêmes de la façon la plus active, la plus franche et la plus hardie à chacune d'elles » [29].

C'est alors bien plus du côté du narodnisme qu'il faut chercher la relation à établir avec le peuple. L'horizon est non seulement la fusion des révoltes en une seule grande révolution, mais aussi la fusion des nihilistes avec le mouvement populaire. Ainsi Netchaïev peut-il dire au peuple : « accueille-nous donc dans tes rangs sans doute ni indécision, afin que nous continuions à suivre, la main dans main, ensemble, unis, d'un même corps, le chemin de la purification qui mène à la vie nouvelle » [30]. Ici l'abolition de soi, le renoncement à sa propre identité, se fait dans l'action révolutionnaire.

Ce devenir-peuple du nihiliste ne vise toutefois pas, comme c'est le cas chez les Narodniks, à dévoiler une organisation idéale dont la préconnaissance résiderait dans le peuple. Celui-ci ne détient par avance aucun privilège constituant. Il est avant tout la force négative, un opérateur de discontinuité sans projet positif, sans essence prédonnée, qui se définit par la tâche d'effacement total de l'ordre existant.

Cela implique la mise en œuvre d'un degré de conflictualité tel qu'aucune forme de réconciliation ne soit possible : « dans cette guerre, il ne peut y avoir ni rapprochement ni juste milieu. Un des deux adversaires doit succomber : l'État (…) ou le Peuple » [31]. Le déploiement de la violence révolutionnaire doit empêcher toute entente, toute inscription des deux camps antagonistes dans un même système : la révolte véritable est non-subsumable et interdit toute synthèse dialectique avec l'ennemi. Elle acquiert ainsi cette « netteté extraordinaire », cette « perfection » dont parlait Sorel [32] lorsque la société ne connaît plus que deux camps irréconciliables. Et à ceux, libéraux ou réformistes, qui s'en émouvraient, Netchaïev rétorque : « la férocité des gouvernants a engendré, légitimé et rendu nécessaire la férocité du peuple » [33].

En ce sens, le peuple netchaïevien peut être compris comme le seuil d'irréversibilité de la négation. Il est l'annonce de la pandestruction sans retour en arrière possible, un passage vers l'indéterminé – condition de l'expression ultérieure d'une véritable volonté politique, donc d'un processus de création pleinement adossé au néant.

* * *

Le « plan négatif » de Netchaïev avait pour ambition d'être à la hauteur de la domination totale de l'État et du Capital sur les individus : la révolution doit être l'anti-Léviathan, son envers exact, un absolutisme de la négativité. Elle doit assumer elle aussi d'être totale, ne rien laisser en dehors d'elle-même et s'attaquer tout autant aux institutions – et à ceux qui les incarnent – qu'à la morale, à la science et aux rapports sociaux, à toutes les expressions de l'asservissement humain. C'est un néant brut, fait d'un seul bloc, issu de la rencontre contradictoire entre deux mondes : celui des tsars, des moujiks et des abreks, où l'action révolutionnaire demeure empreinte des pratiques tyrannicides antiques, où l'on pense que tuer les rois mettra fin à l'oppression ; et celui des marxistes et des anarchistes occidentaux plus sophistiqués et civilisés, qui vivent dans un monde pleinement capitaliste et raisonnent en termes de structures.

À cet Occident auquel il ne s'identifie pas, et qui le traitera comme un fou, Netchaïev emprunte la compréhension des tâches révolutionnaires – non pas quelques agents de l'État à tuer, mais tout un système à abolir – mais rejette son optimiste rationaliste et sa prétention à dessiner les plans d'une société idéale à venir. Méprisant les « cœurs tendres et sensibles des gens instruits », il n'accepte de formuler qu'une unique promesse, presque messianique, celle de la « justice populaire à laquelle devra être soumis la totalité du monde civilisé quand viendront les jours de l'expiation » [34].

Erwan Sommerer


[1] Sergueï Netchaïev, Les Principes de la révolution, 1869. Tous les extraits sont issus (dans une traduction révisée) de l'édition des œuvres complètes de Bakounine par l'Institut international d'histoire sociale (IISG - Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis). Cette édition propose une version russe et française de chaque texte. Elle comprend l'ensemble des tracts et pamphlets de Netchaïev du printemps et de l'été 1869. Bakounine n'en est pas l'auteur principal mais certaines de ses idées, telles que la nécessité d'une révolution internationale et l'exaltation du brigandage, apparaissent toutefois.

[2] Ibid.

[3] Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire. La date de rédaction est incertaine et ce texte est donc un peu à part. Netchaïev en a peut-être fait circuler une première version avant son arrivée à Genève, rédigeant la version définitive lors de sa collaboration avec Bakounine.

[4] Ibid.

[5] Sergueï Netchaïev, Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, 1869.

[6] Sergueï Netchaïev, Comment se présente la question révolutionnaire, 1869.

[7] Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[8] Les Principes de la révolution, op. cit.

[9] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[10] Les Principes de la révolution, op. cit.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[15] Sergueï Netchaïev, Notre programme, 1869. L'expression « pandestruction radicale et totale » (radikalʹnogo i povsjudnogo vserazrušenija), par l'effet d'accumulation de ses termes (qui comprennent l'arrachement des racines et l'extension en tous lieux), marque le jalon le plus avancé de la radicalité netchaïevienne, qui acquiert ici une dimension presque mystique.

[16] Guy Debord, La Société du spectacle, § 90.

[17] Notre programme, op. cit.

[18] Les Principes de la révolution, op. cit.

[19] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Les Principes de la révolution, op. cit.

[23] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[27] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[28] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[29] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[30] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[31] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[32] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Seuil, 1990 (1908), p. 126.

[33] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[34] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

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12.01.2026 à 16:14

Iran : Femme, Vie, Liberté — et rien d'autre

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Texte intégral (1380 mots)

Ces lignes sont écrites alors que l'Internet est coupé depuis trois jours partout en Iran.
Les lignes téléphoniques sont coupées.
L'électricité aussi est coupée, pour que la noirceur de ce temps aille jusqu'au bout d'elle-même.
Nous sommes dimanche 11 janvier 2026. Il est 20 heures.

Quand un Iranien entend le nom de Kahrizak, l'angoisse, la rage, la mémoire traumatique le submergent. Je ne sais comment écrire ce mot pour qu'il soit prononçable en français — ni dans aucune autre langue.
Kahrizak est au sud de Téhéran. En 2009, des manifestants y ont été emmenés.
Ils y ont été torturés. Longuement. Violemment. Durement.
Nous sommes en 2026.
À Kahrizak, le centre de médecine légale est rempli de sacs noirs mortuaires. Des dizaines. Des centaines. Posés à même le sol.
Des proches découvrent les corps mitraillés.
Des visages défigurés.
Les yeux ouverts des morts.
Le sang séché.
On rapporte que le régime exige sept cents millions de tomans pour rendre les corps aux familles.
Pour les balles tirées.
On n'écrit pas les cris.

*

Qu'est-ce qu'on fait avec tout ça ?
Après cinquante ans de tyrannie.
Cinquante ans de fascisme.
Cinquante ans de solitude devant la mort.
Qu'est-ce qu'on fait ?
Le désespoir est total. Aucun espoir qu'une organisation humanitaire fasse un miracle. Aucun espoir que l'Occident fasse plus que ce qu'il n'a pas fait depuis cinquante ans. Aucun espoir que ces cris soient entendus.
Aucun espoir que le miracle se produise.
Mais il existe un désespoir qui libère.
Je n'attends rien d'Amnesty International.
Rien des pétitions en ligne.
Rien de Change.org.
Rien de la Commission des droits de l'homme à Genève.
Rien des Nations Unies.
Rien des humanistes.
Rien des humanitaires.
Rien des gentils.
Rien des philosophes.
Rien des poètes mélancoliques.
Rien des artistes.
Rien des internationalistes.
Ne rien attendre, c'est parfois le début de la libération.

*

La démocratie — ce mot creux.
Maintenir les peuples dans la pauvreté, écraser leur dignité et leur liberté, puis leur demander de pleurer sur eux-mêmes. Leur donner l'impression que tout va bien « en démocratie », qu'il faudrait espérer, rêver, croire à ce paradis démocratique.
Il faut être d'une grande naïveté pour rendre hommage à ce monde qui s'écroule, à ces principes qui vont à leur perte.

*

Un coup.
Un coup de main.
Un coup de pouce.
Un coup de force.
Venant d'un Trump.
Venant d'un Netanyahou.
Est-ce gênant ?
Malaisant ?
Honteux ?
Mais non.
Nous n'avons honte de rien.
On le sait depuis longtemps.

*

Il est urgent d'arrêter l'hémorragie. Mais comment s'y prendre ?
Un pays dépourvu de partis politiques constitués.
Dépourvu de mouvements de contestation structurés.
Dépourvu d'une langue capable de dire haut et fort son refus.
Ce pays se retrouve avec un choix par défaut :
le fils du roi déchu comme sauveur annoncé.
C'est presque cocasse.

*

Régression.
Depuis des décennies, le point commun de ces séquences historiques n'est pas l'échec des peuples.
C'est le fantasme occidental et militant de la rupture pure.
Le printemps arabe était hier.
Le renversement n'a jamais suffi.
Nécessaire, mais jamais suffisant.

*

La révolution est pensée comme un événement.
Or elle est un temps long. Conflictuel. Douloureux. Parfois ingrat.
On a cru que la chute du pouvoir suffisait à faire apparaître le politique.
Mais ce qui tombe, le plus souvent, c'est le dernier mur avant que le vide surgisse. 
Qu'est-ce qui se passe dans ce vide ? Idéalement, l'émancipation, mais plus souvent :
Régression.
Retour du clan.
De la milice.
Du religieux.
Du chef.
Du plus fort.
Non par arriération culturelle, mais par défaut de symbolisation collective.

*

Le trauma est un angle mort politique.
La société iranienne n'est pas seulement opprimée.
Elle est traumatisée : guerres, dictatures, colonisations, humiliations répétées.
Un sujet traumatisé agit dans l'urgence.
Il confond soulagement et transformation.
Il accepte le moins pire comme horizon.
Et on le sait : rien de plus facile que de manipuler le traumatisé.
On lui dit : renverse le régime.
On lui dit : contente-toi de sortir de la République islamique.
On lui dit : jette-toi dans les bras du royalisme.
Le trauma rend myope.
Il exige une sortie immédiate de la douleur, pas une construction du commun.
Cela vaut pour les peuples.
Pour les militants en exil.
Pour les intellectuels solidaires.
Pour nous tous.

*

Trauma.
Répétition.
Compulsion.
Retour du pire sous forme de protection.

*

Se contenter de peu — voilà le scandale.
On vous demande de payer de votre personne dans la rue, puis on vous promet des élections sans institutions.
Votez !
Voilà la démocratie.
Voilà la liberté.
Disons-le sans détour : la démocratie occidentale est allée dans le mur.
Et on ose l'exporter en Iran.
Après l'Irak.
Après l'Afghanistan.
Après la Libye.
La liste est trop longue.
Le temps, trop court.

*

Le renversement du pouvoir est souvent l'instant où le politique disparaît.
Les élections organisées dans le vide symbolique ne produisent pas de démocratie.
Elles produisent une scène.

*

Une révolution n'est pas une ingérence.
Entre un mouvement d'émancipation — Femme, Vie, Liberté — et les ennemis déclarés de Femme, Vie, Liberté, chercher un appui, c'est cracher sur cinquante ans de combat contre la dictature.
Une révolution demande du temps.
Elle doit se donner du temps.
Elle doit se souvenir des échecs.
Des faux-pas.
Des erreurs.
Des précipitations.
Des myopies.
Dans le désespoir, alors qu'elle compte ses morts dans le huis clos, elle saura s'appuyer sur elle-même.
Et rien d'autre.

Parham Shahrjerdi

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