07.07.2026 à 17:06
dev
(Pardon : le subjonctif optatif) André Bernold
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Tout justifierait que se produisît un soulèvement général de la population. Il serait regrettable qu'il n'eût pas lieu. Il serait à craindre que les sorts n'échussent de la sorte, n'eût été, ces jours-ci & à jamais, l'afflux constant de très mauvaises nouvelles ; suivies, peu après, d'effroyables catastrophes ; elles-mêmes relayées par des menaces d'anéantissement. Il serait donc également à redouter, et que ce fût, et que ce ne fût pas : tout contre tout. Comme dit Pascal : il nous faut parier, car nous sommes embarqués.
Ce sera.
André Bernold
07.07.2026 à 16:43
dev
Le tube de l'été chantera-t-il l'apocalypse ? C'est en tous cas la proposition caniculaire d'Elliptik.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde
Apocalypse bébé,
Vagabonde
Mon âme a sorti ses ailes pour ne pas se fondre
Café du matin, liberté surveillée réchauffée au micro-onde
Vivre était devenu une folie, espérer un torticolis
Quand les règles changent, on devrait nous adapter
Quand les va-en-guerre chargent, on devrait sécuriser
Rester dépressifs et bien informés
Quand les patrons tabassent, racisent, méprisent, on devrait nous flexibiliser.
Et quand les vacances arrivent, on devrait nous reposer.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde.
T'étais bourrée de speed et d'efficacité, solitude profonde
Fatigués ? Rien à cirer !
Cliquez ici, Téléchargez
Acceptez les conditions d'utilisation et souriez
Apocalypse bébé,
Quand notre peau s'arrache, on devrait prendre sur soi et ne pas gratter
Quand les doutes s'installent, on devrait les ignorer
Et quand les vacances arrivent, on devrait nous reposer.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde.
Débout comme une barricade, mon corps est devenu une Fronde
Tu m'as regardé dans les yeux, l'éternité, une seconde, deux secondes
Apocalypse bébé
Ma Joconde
Ton bout de lèvres est devenu pour moi
un quatrième-monde
Un refuge, une nouvelle durée,
Rebelle et sauvage comme une joie féconde
Http slash haut débit point com
Mégabits qui bouffent nos neurones
Sur les écrans et dans la rue
Des fachos partout ça déconne
Des fachos partout
Alors Débout !
Débout crevards, zonards
Bâtards, flémards, gocho revanchards,
Têtes de lard
Ce n'est pas grave de ne pas savoir
où on va
Seule chose une c grave
Ne pas saboter cette réalité qu'on a
Apocalypse bébé
On ne sait jamais,
Même les étoiles tremblent
Quand ma main effleure ta main
Le futur est incertain
Allez Débout
Arrachons la joie
ELLIPTIK
07.07.2026 à 15:18
dev
Peut-on imaginer une IA locale, responsable, bio et sous-contrôle ? Le collectif STopMicro qui lutte contre l'extension d'usines de semi-conducteurs (et de tout le monde qui va avec), se penche ici sur la question de la « souveraineté numérique », soit de la capacité d'un État de contenir et réguler une technologie qui ne connaît par essence pas les frontières.
Début juin, inquiet de la puissance de calcul développée par deux IA de l'entreprise Anthropic, le gouvernement américain a imposé à cette dernière de bloquer l'accès à certains de ses programmes pour les utilisateurs qui ne sont pas citoyens des États-Unis. C'est ainsi que vendredi 12 juin, Anthropic a coupé l'accès à ses deux IA Mythos 5 et Fable 5 pour le monde entier [1].
Inquiets à leur tour de cette situation nouvelle, dans laquelle un pays d'origine d'une IA peut décider à tout instant d'en couper l'accès, journalistes et politiques européens en arrivent tous à la même conclusion. Face à la dépendance des Européens aux technologies américaines, il faudrait développer une « souveraineté numérique », c'est-à-dire une industrie du numérique locale (semi-conducteurs, logiciels, hébergement de données). Or, cette proposition de « souveraineté numérique » qui fait consensus nous semble à la fois irréaliste – du fait de la nature mondialisée de l'industrie du numérique – et politiquement inconséquente – car elle ne remet pas en cause le modèle de développement technologique qui est précisément la cause de notre dépendance. Mieux : elle encourage la fuite en avant technologique et ses multiples nuisances. Nous refusons donc ce mot d'ordre illusoire.
Commençons par le constat. C'est un fait, la France et l'Europe sont dépendantes du reste du monde pour leur accès au numérique. Dépendantes des États-Unis, bien sûr, car ceux-ci sont leaders dans le domaine des logiciels. Mais la dépendance va plus loin. En effet, le monde numérique se divise en plusieurs marchés : les logiciels, dont font partie les IA comme celles d'Anthropic ; l'hébergement de données, ces serveurs sur lesquels sont stockées les données et qui sont physiquement situés un peu partout (les données de Google sont stockées aux États-Unis, en Irlande, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, au brésil, au Chili, au Japon, en Chine... [2]) ; la production matérielle de puces électroniques, matériau de base du numérique : pour ces semi-conducteurs, la recherche et développement (R&D) se fait principalement aux États-Unis, la production en Asie du Sud-Est (notamment à Taïwan où est concentrée 75 % de la production mondiale [3]) ; il faudrait encore ajouter la fabrication des machines de gravure (aux Pays-Bas avec l'entreprise monopolistique ASML), le domaine du packaging des puces (en Asie essentiellement) [4] ; le tout fondé sur l'indigne supplice de l'extraction minière disséminée aux quatre coins du globe (Amériques, Afrique, Asie…) et nécessaire à la fabrication des puces et des batteries alimentant les petits, moyens et gros objets numériques [5].
De tout cela, on déduit que la France et l'Europe ne sont pas indépendantes dans le domaine du numérique. La coupure du service par Anthropic, tout comme l'avait été en 2021 la pénurie de puces électronique pour l'industrie européenne, ne fait que révéler une situation installée depuis longtemps.
La réponse tiendrait en un mot : « relocaliser ». C'est ainsi que la majorité des politiques en appellent à mettre en œuvre la « souveraineté numérique », autrement dit à favoriser les centres de données hébergés localement (comme ceux projetés dans le nord de la France [6] ou en Isère [7]), des logiciels et des IA françaises (la plus connue étant MistralAI), et à produire des semi-conducteurs en France (en particulier à Crolles, avec le projet Liberty de « méga-fab » de STMicroelectronics).
Cette proposition autour de la « souveraineté numérique » est politiquement consensuelle. BFMTV décrivait ainsi « une sorte de moment de grâce politique, où tout le monde était d'accord » [8]. Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l'IA, affirmait ainsi que « la souveraineté numérique européenne est une nécessité » [9]. Mais des propos similaires ont été tenus par quasiment tous les politiques. Citons Bruno Retailleau, Jordan Bardella, Edouard Philippe, Gabriel Attal, Olivier Faure… Même chez les opposants déclarés au capitalisme, on se rengorge de « souveraineté numérique » : la France Insoumise défend dans son programme que puisque « la France ne doit pas dépendre d'autres pays et des multinationales comme les Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM) » et « doit pouvoir prendre ses propres décisions », il faut « créer une fonderie française pour microprocesseurs » [10]. Le Monde diplomatique n'est pas en reste, réclamant la « souveraineté numérique » et enjoignant « les gouvernements européens [à] bâtir leur propre industrie en copiant le modèle américain » [11]. La CGT, quant à elle, demande « une politique d'investissement nationale et européenne » visant en particulier « les fondements [du numérique] » et précisément STMicroelectronics (car « le problème, c'est qu'aujourd'hui nos fabricants sont en retard » [12]). Et tous ces appels politiques, médiatiques et syndicaux de ces dernières années semblent suivis – en partie au moins – d'effets. Pendant que l'État français a promis en 2022 un soutien de 2,9 milliards d'euros à la « méga-fab » de STMicroelectronics (la fameuse « fonderie française pour microprocesseurs » réclamée par LFI), la Commission européenne vient d'annoncer un paquet législatif pour « réduire sa dépendance face aux États-Unis et à la Chine » [13] tandis qu'Emmanuel Macron a ajouté 1,55 milliard d'argent public « pour la filière quantique et les semi-conducteurs » lors du sommet Choose France début juin 2026 [14].
De tout cela, le monde « souverainiste de gauche », anti-libéral, syndicaliste, écologiste, ne peut que se féliciter. Les uns parce que si c'est fait chez nous, c'est mieux qu'ailleurs ; les autres parce que tout cela est censé permettre de combattre les entreprises privées de la Tech et le fasciste Trump ; d'autres encore s'illusionnent sur le fait que les nuisances produites ici ne le seront pas ailleurs – c'est touchant de naïveté.
Car cette proposition de « relocalisation » qui semble relever du bon sens est en réalité une impasse. Pour deux raisons : l'une pratique, l'autre politique.
La raison pratique tient à la nature même de l'industrie des semi-conducteurs. Comprenons bien qu'il ne s'agit pas ici de relocaliser la production de tomates, de vêtements ou de chaussures, mais une technologie industrielle d'une complexité extrême. « La fabrication de semi-conducteurs est l'activité de fabrication la plus complexe que l'on connaisse actuellement », explique l'Association européenne des entreprises de semi-conducteurs (ESIA) [15].
Quand la CGT affirme qu'« il faut maîtriser la chaîne de production de bout en bout » [16], il est nécessaire de rappeler que les puces électroniques sont un pur produit de la mondialisation capitaliste. À la différence des tomates par exemple, elles nécessitent une division du travail extrêmement poussée : extraction de minerais, purification, conception de machines, recherche logicielle, fonderie, assemblage, tests… à l'heure actuelle, une puce électronique « made in France » fait 2,5 fois le tour du monde et franchit 80 frontières [17]. Imaginons une reprise en main autogestionnaire, socialiste et écologiste du secteur, une « programmation », une « planification » comme le réclame la CGT [18] : peut-être pourrait-on baisser ce nombre de tours du monde à 1,5 (?), mais quoiqu'il en soit, en aucun cas une puce électronique ne peut être un bien local, issu de ressources proches, traité en circuit court, dont la chaîne de production serait maîtrisée de bout en bout et qui serait commercialisé aux seules échelles nationale ou européenne.
D'une part, parce que les ressources nécessaires pour fabriquer ces matériaux aux propriétés électriques particulières que sont les semi-conducteurs ne sont pas également réparties sur la planète. Il n'y a pas besoin uniquement de silicium pour faire des puces, mais d'un nombre incalculable de minerais et métaux (cuivre, aluminium, or, étain, germanium, cobalt, mica, tungstène, indium... [19]). Les ressources indispensables à la fabrication de puces ne se cantonnent pas aux seuls minerais, on peut penser au cas de l'hélium, gaz essentiel à l'industrie microélectronique qui a été également mis en avant avec la fermeture du détroit d'Ormuz [20]. La liste est presque infinie, on n'ira pas plus loin, mais on précisera néanmoins que ces ressources proviennent bien souvent des pays du Sud (il faut citer le cas paradigmatique du Congo, documenté par Fabien Lebrun dans Barbarie numérique [21]). Parler de « relocalisation », c'est occulter les rapports d'exploitation coloniaux nécessaires à la production du monde connecté. Que la gravure des puces ait lieu à Crolles ou à Taïwan, le coltan proviendra toujours du Congo – qui possède les deux tiers des réserves mondiales – et pas d'une carrière autogérée du Massif central.
La seconde raison qui fait qu'une puce électronique ne peut pas être un bien local tient aux nécessités capitalistiques des industries numériques. Contrairement au mythe propagé par la Silicon Vallée de deux-trois petits génies bricolant dans leur garage, les entreprises qui fabriquent des semi-conducteurs nécessitent des partenariats mondiaux afin de réunir les capitaux suffisants. Pléthores d'exemples démontrent ce point. Quand STMicroelectronics annonce son agrandissement à Crolles en 2022 pour la « souveraineté numérique européenne », le projet est monté en association avec l'entreprise états-unienne GlobalFoundries, qui est censée apporter près de 60 % des fonds privés. Précisons que GlobalFoundries, domiciliée aux Îles Caïman [22], est détenue à 82 % par les Émirats Arabes Unis [23]. Quand le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble inaugure sa ligne de production pilote Fames pour l'innovation dans les semi-conducteurs en mars 2025, afin de « renforcer l'écosystème des semi-conducteurs en Europe et réduire les dépendances », le projet est soutenu par des acteurs du monde entier comme Intel, Meta, GlobalFoundries, Nokia… et la directrice de la recherche technologique du CEA Julie Galland rappelle que « la microélectronique se construit avec des acteurs mondiaux » [24]. Quand 75 milliards sont investis pour des data centers dans le nord de la France, c'est une entreprise japonaise qui est à la manœuvre. Idem en Isère, où le projet de « plus grand supercalculateur d'Europe » est à l'initiative d'une entreprise basée à Dubaï avec des capitaux émiratis [25]. Et ainsi de suite.
Ces capitaux gigantesques ne sont pas optionnels. Pour l'industrie des puces électroniques, qui exige les machines-outils les plus chères de l'histoire industrielle, des centres de recherche avancés maîtrisant une technologie en complexification permanente, un complexe d'infrastructures de fabrication bien organisées et installées, etc., ces capitaux ont toujours été une nécessité vitale. Leurs montants ont depuis longtemps dépassé ce que peut investir une nation seule : il faut atteindre une masse critique. Et comme il est également nécessaire de les rentabiliser, une production de masse pour un marché d'export a toujours été une condition d'existence de l'industrie des puces électroniques. Les investissements massifs et réguliers sont d'autant plus nécessaires dans un marché en évolution très rapide qui exige de se tenir à la pointe pour ne pas être éliminé. [26]
Voilà pourquoi l'échelle multinationale, l'échelle de la production planétaire, de la compétition pour accumuler les plus grands capitaux mondiaux, est la véritable échelle de l'industrie du numérique et la seule possible.
Ainsi, si par « souveraineté » on entend la capacité à maîtriser la chaîne de production de bout en bout, alors « souveraineté numérique » est un oxymore. Le numérique est en effet une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé.
Dans les exemple cités plus haut – et en particulier dans celui de l'agrandissement de STMicro à Crolles – ce n'est pas d'une quelconque « relocalisation » dont il s'agit, tout au plus d'une modification dans les rapports de forces inégaux dus à la maîtrise de certains segments stratégiques de la production.
Parer des projets industriels de ce type d'atours anticapitalistes, vanter les progrès de l'électronique européenne comme nous émancipant des États-Unis ou de Taïwan tout en copiant leur modèle revient à propager une illusion, et à masquer le véritable problème : notre dépendance croissante à cette technologie impériale qu'est le numérique.
Pour ne pas dépendre des puces produites par d'autres régions du monde, pour ne pas se mettre en situation de vassalité, le plus simple n'est pas de produire nos propres puces – on a d'ailleurs vu que c'était impossible – mais de sortir de la dépendance à l'infrastructure numérique. De faire d'autres choix politiques, qui rompent radicalement avec la fuite en avant technologique à l'œuvre.
Les puces électroniques sont qualifiées aujourd'hui de « pétrole du XXIe siècle » pour le rôle central qu'elles jouent dans l'économie mondiale, et la dépendance au numérique de nos sociétés ne fait que croître. Face à une addiction toujours plus ancrée, et entretenue par des choix politiques, l'essentiel n'est pas de changer de dealer, mais de décrocher. Non pas produire plus de puces chez nous, mais utiliser chez nous moins de puces. Non pas « dématérialiser » toujours plus (les services publics notamment), mais refuser d'œuvrer à cette accélération. Non pas copier l'industrie américaine, mais développer un autre modèle. La revendication d'une « souveraineté numérique » perpétue l'addiction en refusant de la nommer et de la combattre, se contentant de poser la question du fournisseur de la came.
La course à l'innovation n'est pas inexorable, pas plus que le fruit d'une prétendue évolution naturelle ou d'une « loi de l'Histoire ». Il s'agit d'un choix politique et d'un choix de société porté par des acteurs institutionnels. Les milliards qu'on investit dans ce domaine sont des milliards volés à d'autres secteurs : production de tomates, par exemple, ou de vêtements, de chaussures, ou autres activités agricoles, artisanales, ou relevant des services publics. Voilà des domaines où une autonomie territoriale est possible, à la différence de l'électronique.
Comme nous le disons depuis trois ans, le collectif STopMicro ne prône pas une illusoire « souveraineté », mais l'autonomie. Le premier terme perpétue le fantasme de puissance propre au capitalisme industriel, renvoyant à la conquête, à la prédation, à l'impérialisme, au choc des Titans, bref : à la domination que nécessite tout pouvoir pour se maintenir. Ce n'est pas par hasard que les apôtres de la « souveraineté numérique » ne semblent guère avoir de problème avec le colonialisme induit par le numérique : la souveraineté, c'est l'autre nom du nationalisme à l'ère de la mondialisation.
L'autonomie, quant à elle, nous semble esquisser une piste de sortie pour affronter les défis qui se posent à nous à l'heure de la catastrophe environnementale [27]. Autonomie ne signifie pas autarcie, mais le fait de choisir ses dépendances et ses alliances, d'édicter ses propres normes. Elle n'implique pas non plus la dépendance à une autorité supérieure ou la conquête, c'est-à-dire qu'elle n'implique pas de rapports de domination. Elle revient à prendre en compte la limite de ce qui nous entoure, à penser l'autorégulation de nos besoins et de nos désirs, à prendre en compte la finitude des ressources [28].
C'est pourquoi nous prônons une économie de la subsistance qui laisse plus de place aux activités essentielles comme l'agriculture paysanne et l'artisanat, qui accroissent l'autonomie et la résilience des territoires. Il ne s'agit pas d'une utopie de baba cool, mais d'une nécessité vitale. C'est très concret et actuel : les exemples récents et locaux de Vencorex ou de Teisseire montrent qu'il n'est pas raisonnable de concentrer des centaines d'emplois dans des entreprises à la merci de la moindre fluctuation du marché mondial ou de décisions d'actionnaires [29]. Tout comme il n'est pas raisonnable de développer et de maintenir des industries qui sapent nos conditions d'existence en polluant les sols et les rivières ; là encore l'exemple de l'entreprise Vencorex – à présent qualifiée de « bombe à retardement chimique » par les élus [30] – est éloquent.
Si l'on partage ce constat, alors on doit lutter contre le projets de connexion généralisée, contre l'utopie de la « life.augmented » (le slogan de STMicroelectronics), et contre les agrandissements d'usines de puces iséroises ; et non prôner une illusoire « relocalisation » de cette vie prétendument « augmentée ». Contre cette utopie dystopique, nous voulons établir un rapport de force politique.
En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se faire individuellement. S'il est louable de se passer de smartphone, de boycotter les réseaux sociaux, d'utiliser le moins possible internet, de refuser la dématérialisation des services publics, etc., rappelons que ce sont les choix politiques qui modifient les rapports sociaux et nous forcent à utiliser toutes ces nouvelles technologies. La technologie n'est pas un outil qui se greffe au monde existant : c'est le monde qui devient technologique : disparition des guichets, formations scolaires sur l'IA, imposition des compteurs Linky et des QR codes... Les plus vifs de nos lecteurs remarqueront ainsi – pour nous en faire critique – que ce texte par exemple, quoique critique du numérique, est rédigé sur un logiciel informatique et mis en circulation par Internet. Eh oui, vifs lecteurs ! Nous aussi nous vivons dans le monde numérique, dont les en-dehors ne cessent de s'amenuiser. Nous participons à cette société, à notre corps défendant. Et c'est avec les outils que nous connaissons et qui sont ceux de la majorité que nous cherchons à briser le consensus social. Au delà de l'éthique individuelle, ce que nous voulons en tant que collectif est d'influer sur les choix de société, sur une prise de conscience collective et de plaider pour un changement des rapports sociaux. Vaste programme !
En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se contenter d'une « sobriété numérique », même collective. Après sa naissance militaro-industrielle, l'industrie moderne de l'informatique a été construite par le capitalisme avancé, et avant tout pour lui donner les moyens de son avancement. Le capitalisme développe en permanence les outils de production, afin de se reproduire et de croître, il ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire. C'est un système économique et politique maladif basé sur l'innovation permanente, la création de nouveaux marchés et de nouveaux outils de production, et de subjugation, de gestion et de contrôle de la population. Le capitalisme ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence croître, innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire et re-reconstruire.
Or, la façon dont le capitalisme innove aujourd'hui, c'est par le développement de l'électronique et tous les projets futuristes d'« augmentation » numériquement assistée, enrobés d'un vocabulaire publicitaire écolo, social et éthique : dématérialisation transition, relocalisation, souveraineté, responsabilité, etc. La réalité est hélas plus crue : accélération, renforcement, concentration, exploitation, domination.
On l'a compris, l'innovation fait partie du capitalisme. Il n'existe pas et ne peut exister de capitalisme immobile, sobre ou décroissant, découplé de son impact matériel. Ainsi, imaginer se passer de l'électronique, en dépendre moins, faire preuve de « sobriété numérique », engager une « désescalade numérique », voire un « démantèlement numérique », tout cela sans mettre à terre le capitalisme, c'est une aberration.
C'est dans cette perspective que nous luttons contre les extensions d'usines de semi-conducteurs du Grésivaudan : la question d'une Europe souveraine en puces électroniques est une aporie. Le numérique est une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé et aux rapports coloniaux. Sortir du capitalisme implique de remettre en cause le développement du numérique, tout comme combattre la « life.augmented » implique de remettre en cause le capitalisme. Il n'y a pas de demi-mesure.
Collectif STopMicro,
sous la canicule,
juillet 2026
A lire :
Anatomie d'une puce, livre collectif sous la direction de STopMicro.
Éditions Le monde à l'envers, 2026.
[1] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html
[3] https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales/Pages/aad8ede3-c182-43c2-8ac2-893502bb1f80/files/3fafa402-c5fa-48d2-bbde-a8ab8984acd5
[4] Nous avons détaillé ces deux sujets dans des chapitres de notre livre récemment paru : Anatomie d'une puce, Le monde à l'envers, 2026.
[5] Sur ce dernier point, lire Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024 et Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, Seuil, 2024.
[6] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/01/le-dernier-sommet-choose-france-d-emmanuel-macron-confirme-la-course-au-gigantisme-des-centres-de-donnees-pour-l-intelligence-artificielle_6695879_3234.html
[7] https://mesinfos.fr/38320-eybens/intelligence-artificielle-l-isere-accueillera-le-plus-grand-supercalculateur-d-europe-fin-2025-216483.html
[8] Raphaël Legendre, éditorialiste, BFMTV, 15/06/2026 https://www.youtube.com/watch?v=AD_BDrwnYqs
[9] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html
[11] Robin Lambert, « Souveraineté numérique, le jour d'après », Le monde diplomatique, avril 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/04/LAMBERT/69457
[12] Sylvain Delaître, représentant CGT au comité stratégique de la filière sécurité (CSF) du Conseil national de l'industrie, La vie ouvrière, mai 2026, https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[13] www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/03/le-plan-de-l-europe-pour-reduire-sa-dependance-numerique-face-aux-etats-unis-et-a-la-chine_6696653_3234.html
[14] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/22/emmanuel-macron-va-annoncer-1-55-milliard-d-euros-de-plus-pour-la-filiere-quantique-et-les-semi-conducteurs_6692257_823448.html
[15] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce.
[16] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[17] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce, op. cit.
[18] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[19] Nous détaillons la liste de minerais et métaux qu'utilise le site STMicroelectronics de Crolles dans Anatomie d'une puce, op. cit.
[20] https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/semi-conducteurs-et-helium-une-dependance-critique-pour-l-industrie-technologique-157556/
[21] Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024.
[24] https://www.ledauphine.com/economie/2025/03/18/julie-galland-le-projet-fames-donne-au-cea-leti-et-a-grenoble-une-place-majeure-au-niveau-mondial
[26] Voir à ce propos Chris Miller, La guerre des semi-conducteurs, 2022.
[28] Aurélien Berlan, Terre et Liberté. La quête d'autonomie contre le fantasme de délivrance, La lenteur, 2021.
[29] Pour rappel : Vencorex (propriété d'un groupe thaïlandais repris par la filiale hongroise d'un groupe chinois) a supprimé 400 emplois à Jarrie en 2024, Teisseire (racheté par un groupe danois) 200 cette année à Crolles, dans les deux cas pour des raisons boursières. Cela laisse songeur quand on pense aux 6 000 emplois pourvus par STMicroelectronics en Isère, qui se cumulent avec les 1600 de sa voisine Soitec.
07.07.2026 à 11:55
dev
« Ils les ont pris les ont cramés » Nassera Tamer
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Années après années
Dénis après dénis
Gouvernements après gouvernements
Législatures après législatures
Ils nous ont pris nos printemps
Nos étés
Ils les ont pris
Les ont cramés
Nos rivières
Nos petits matins
Les sirops menthe
Les draps frais
Les petites brises
Nos forces
Nos rires
Nos sueurs
Jusqu'à nos pores exsudant
Ils les ont pris
Années après années
Mensonges après mensonges
Coupes budgétaires après coupes budgétaires
Profits après profits
Crimes après crimes
Ils nous ont pris nos souffles
Nos pensées
Nos gestes d'amour
Nos vallées ombragées
Nos arbres
Nos oiseaux pensifs
Ils les ont pris
Les ont calcinés
Années après années
Exercices comptables après exercices comptables
Savamment
Habilement
Avec patience
Avec détermination
Ils ont laissé étouffer nos anciens
Nos malades esseulés
Nos voisins stoïques
Nos enfants
Nos enseignants
Nos infirmières
Nos sans-abris
Nos mal-logés
Années après années
Jets privés après jets privés
À force d'hypocrisie
À force de micmacs
À force de calculs
Ils ont pris nos vies
Notre temps
Nos désirs
Ils les ont pris
Les ont calcinés
Nassera Tamer
07.07.2026 à 11:38
dev
J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier. Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma. J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les (…)
- 6 juillet / Positions, 2, Avec une grosse photo en haut
J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier.
Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma.
J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les personnes qui peuplent le genre féminin quel que soit leur sexe biologique de naissance. J'écris de manière inclusive sauf quand j'estime que les sujets de mes phrases sont du côté de l'ordre masculin dominant. J'écris cet article parce que les critiques françaises unanimes, le public et certaines connaissances enthousiastes ont bien failli me gaslighter : ne voyant personne relever la misogynie d'Obsession, découvrant que certains en proposaient même une lecture féministe, j'ai cru que je raisonnais mal, que je ne voyais pas ce que je voyais. Non. Voici mes notes. Je ne suppose pas qu'elles soient parfaites. Ma première intention est de sortir de la solitude et la terreur que j'ai sentie en tant que spectatrice de ce film épouvantablement misogyne et de nommer le vrai monstre à l'écran. À chacun chacune d'y réfléchir en ses termes ensuite. Il n'y a pas besoin d'avoir vu le film pour lire cet article, qui contient par ailleurs beaucoup de spoilers.
Aux États-Unis, un blanc-bec surnommé Bear, célibataire à cause de lui, est amoureux en secret d'une amie de lycée, la jolie, indépendante, Nikki. Bear et Nikki travaillent dans un magasin de musique avec Sarah et Ian, leurs amis. Ian et Nikki étaient sex friends avant que ne commence cette histoire, donc Ian sabote Bear pour garder l'exclu. Sarah, la fille sympa, aime Bear en secret, donc elle n'aide jamais Nikki. Bear n'est pas un vrai mec comme Ian, il n'est pas non plus un Timothée ni le nouvel homme déconstruit. Il est bof, immature, infoutu d'assumer, et ne fait aucun choix susceptible de le rendre lui ou sa vie intéressants. Au début du film, il s'entraine sur (pas avec, sur) une serveuse à faire une déclaration d'amour à Nikki. Comme c'est mauvais, pour éviter l'humiliation d'un rejet ou le risque d'une conversation qui le ferait grandir, Bear se rabat sur un bâton à vœu magique acheté dans une boutique ésotérique. On lui dit Attention danger, mais Bear prend le risque de casser le bâton et fait le vœu puéril que Nikki l'aime plus que tout au monde. Exaucé ! La sorcellerie opère et l'attitude de Nikki change. Elle devient « amoureuse » de Bear. Doucement au début, puis jusqu'à l'obsession et la rage meurtrière, dont personne ne sortira vivant sauf elle (mais il faut voir avec quel trauma). Personne, dans l'entourage de Bear, ne croira à la vérité de cette idylle subite, pas même lui. Il doute du consentement de Nikki et de sa sincérité, il est déçu, ce n'était pas exactement comme ça qu'il avait imaginé leur love story mais finalement, il s'y fait un temps et la viole à répétitions. Tout le monde trouvera que leur « amie » Nikki n'est plus elle-même (je mets des guillemets à « amie » car qui voudrait des amis comme eux), qu'elle a changé de personnalité depuis qu'elle est en couple avec Bear. Cela alerterait n'importe qui de la possibilité d'une emprise toxique mais pas ces gens. Nikki aura des glitchs de conscience terrifiants pendant lesquels elle se saura possédée, elle le dira aux autres, elle demandera de l'aide, elle souhaitera mourir pour sortir de cette relation. Mais personne, personne, ne tentera de lui venir en aide. Il ne sera jamais question de la sauver. Tous se préoccuperont davantage pour eux-mêmes ou pour Bear, le « petit ami » en réalité l'abuseur et geôlier maléfique, ce minable incel dont le film adopte majoritairement le point de vue et qui apparaît du début à la fin comme la victime de Nikki – qu'il s'agisse au début de Nikki la meuf bonne qui le snobe ou ensuite de Nikki la folle furieuse hystérique sous emprise, dont il perd finalement le contrôle. Il n'y aura, eut égard au vœu d'amour formulé et à ses conséquences tragiques, aucune réelle auto-critique, aucun apprentissage de la part de Bear. Certes, il meurt, mais il meurt amoureux, endormi à jamais la tête sur les genoux de sa victime polytraumatisée.
Un test rapide permet de sonder la misogynie et le sexisme d'un film : comment meurent les unes et les autres ? Dans Obsession, les garçons meurent d'un coup, ou à peu près paisiblement : une balle dans la tête pour Ian et, pour Bear, des cachetons, un peu de bave et le high de l'amour.
Les filles par contre, c'est une autre histoire. C'est toute l'histoire. C'est long, atroce, surnaturel, sanglant, et même, érotisé. Ainsi, Sarah n'est pas juste tuée, elle est sur-tuée : sa tête est fracassée sur un volant, puis son corps nu est exhibé dans une mise en scène sexuelle. Ça passe flash, mais je l'ai vu, vous avez vu, la pin-up cadavre. Cadeau pour le regard mascu, si vous aviez des doutes. Quant à Nikki, c'est pire, elle ne meurt pas. Elle est torturée jusqu'au bout. Après avoir bondi du lit du viol, après avoir hurlé à la possession devant le miroir, après s'être frappée le visage avec des objets, après avoir demandé à mourir, elle se réveille de l'emprise maléfique directement dans le pire trauma possible : abusée, violée, tueuse malgré elle, et désormais consciente de tout. Elle est prête à être internée ou abattue par la police, car personne jamais ne pourra la croire et la soigner. Le sort de Bear, de là où elle se trouve à la fin, paraîtra plus enviable. Mais QUI traite ses femmes comme ça en vrai ? Eh bien : des maris, des pères, des médecins, des prêtres (et leurs complices en tout genre)... Dans la réalité, les overkillers [1] sont des hommes qui tuent des femmes. L'inversion à l'œuvre dans Obsession est abject.
Dans Obsession, c'est une jolie fille qui tue une autre jolie fille, à propos d'un garçon. Girl on girl, classique. Zéro sororité ici. Quand Sarah s'inquiétera vite fait (avant d'y passer) de l'état étrange de Nikki en questionnant Bear – c'est-à-dire auprès de l'homme du couple et non de la femme concernée directement – ce sera en la pathologisant à la Britney, pour ensuite suggérer la bouche en cœur que Bear mérite mieux que cette détraquée. Elle, par exemple. Sauf que Sarah, en bonne fille sympa qui n'a pas fait le travail de réfléchir, se fait copieusement éclater.
Autre point remarquable : l'opposition entre la bonne et la mauvaise fille. Sarah est présentée comme une bonne fille à papa (son père tient le magasin de musique dans lequel les personnages travaillent) promise à un futur radieux (elle est admise dans une école d'art !). De son côté, Nikki est fâchée avec son père, ne semble pas avoir de mère, n'a guère plus d'ambition que les quizz du samedi soir au bar, et elle couche en dehors de relations sérieuses. Dans ce type de récit, c'est donc une salope. Dans ce type de récit, c'est sûrement de sa faute si elle est en rupture familiale (quand en réalité, ça sent les violences intra-familiales, ce que pourrait corroborer son monologue Hansel et Gretel incestueux). Dans ce type de récit, le sous-texte c'est que les salopes méritent tout ce qui leur arrive.
Le point de départ du film est une soumission, non pas chimique, mais maléfique. Nikki ne consent à rien dans la relation avec Bear. S'ensuit que Bear ne fait pas l'amour avec elle, il la viole. Et même lorsque des doutes l'assaillent (vite fait) quant au consentement de Nikki ou à l'authenticité de ses sentiments pour lui (quelque chose qui semble compter plus que sa santé à elle), il ne cherche pas à mettre fin au sortilège ni à la relation, pas avant très très tard, quand sa vie à lui sera en danger. Nikki a conscience, par intermittence, d'être sous emprise. La première fois qu'elle se déshabille avec Bear, elle bondit hors du lit, confuse. La scène, pour qui a vécu une expérience similaire, est tout à fait glaçante. Plus tard, elle trouvera la force de lui dire « je n'ai jamais été avec toi »… avant de supplier Bear de l'aider à se suicider (ce qui équivaudrait à un féminicide par suicide forcé). La réaction de Bear à ce moment-là est terrible et révélatrice : il demande « est-ce si horrible d'être avec moi ? » avant de l'abandonner. La réponse est OUI, connard, tu n'imagines pas à quel point (et c'est cela que rate le film : faire imaginer ceux qui nient). Le viol et la conscience qui subsiste dans Nikki serait un argument pour classer Obsession parmi les Rape and Revenge movies, un film dans lequel le violeur et ses complices finissent massacrés par la victime enragée devenue puissante. Alors déjà, non merci les gars pour ce genre cinématographique. Ensuite non, dans Obsession, les filles sont plus massacrées que les mecs ET Nikki est plus traumatisée à la fin qu'au début ET elle n'a pas consenti à devenir une tueuse, cela fait partie de sa torture. Dans les films de super héroïnes, le trauma est en général inaugural, pas terminal, preuve que Nikki est victime, pas justicière.
Dans la réalité, la maltraitance animale [2], le contrôle coercitif [3], sont de bons prédicteurs des violences intra-familiales et conjugales qui terminent en féminicides, suicides forcés inclus. Ce sont des comportements « quasi exclusivement masculins ». D'aucun diront que Bear goûte pour lui-même aux effets de cette violence masculine et que l'inversion est « pédagogique » car sa prise de pouvoir sur Nikki se retourne contre lui. Nikki reprend les méthodes éprouvées des agresseurs domestiques : elle le bombarde d'amour, lui fait bouffer son chat, l'empêche de sortir, le colle, l'espionne, lui hurle dessus, se calme, promet qu'elle va changer, menace de se faire du mal, l'isole de ses amis, etc. Effectivement, Bear vit un enfer et se suicide. Et du début à la fin, Bear apparaît comme un imbécile, son personnage est insupportable. Abuseur abusé, incel exposé, film féministe ? L'homme Bear aura-t'il appris quelque chose ? Je ne crois pas. D'ailleurs son personnage est tellement minable que dans certaines conversations, on argue qu'Obsession serait... misandre. Ou misogyne. Ou les deux. Bah. Au moins sur Reddit [4], ça débat. Une personne conclut : si le réal avait eu le cran d'explorer à fond les enjeux autour du consentement de Nikki, nous ne serions pas en train de débattre. Mais le film mange à tous les râteliers, ce qui assure son succès commercial, et permet à une personnalité publique américaine misogyne et transphobe notoire de le vanter comme « décrivant parfaitement et de manière très divertissante la dynamique relationnelle homme-femme, à une époque définie par la négation de la complémentarité des sexes » [5].
On peut être intelligent, faire toutes sortes d'interprétations brillantes et tenter de faire dire au film qu'il est féministe, post me too ou que sais-je, à un moment donné il faut mettre un objet culturel en perspective avec la société telle qu'elle est. De manière plus générale, vu le peu de soutiens masculins visibles dans la lutte contre les violences faites aux femmes partout, vu le niveau de déni, d'insulte ou d'ignorance ordinaire que l'on peut rencontrer parmi la gent masculine quand on aborde le sujet des VHSS, je doute qu'un film qui leur retournerait réellement le regard rencontrerait le succès commercial d'Obsession. Or – et c'est en grande partie ce qui fait baver les critiques toujours contents quand un truc bricolé fait du cash – ce film cartonne, semaine après semaine. À ce titre, certains critiques sont comme le personnage de Ian, intéressé par l'argent : quand Bear apporte à son pote un bâton magique et lui demande de faire un contre-vœu pour l'aider à sortir du cauchemar, Ian préfère demander un million de dollars. De même, ma revue de presse française révèle des critiques bluffés par le succès capitalistique inattendu d'un jeune réalisateur école YouTube, mais assez insensibles à qui se fait (encore) cartonner dans cette histoire plus rétrograde que révolutionnaire. De Libération à Le Monde en passant par Télérama et compagnie, Allociné affiche la note élevée de 3,9/5 pour la critique Presse. Solitude. Jusqu'à ce qu'un copain me relaie un chouette article issu d'un blog personnel [6].
Que dit l'ambiance ? Ma salle était pleine à craquer de jeunes gens, garçons, filles, groupes, couples, hyper enthousiastes. Comment ont-ils et elles vécu ce film ? Je ne sais pas. Mon impression est que cette audience a passé un excellent moment, a bien flippé pour Bear, a bien été terrifiée par Nikki et s'est aussi bien foutu de sa gueule de grande guignole hystérique. Ce furent des rires, des cris, des sursauts jouasses, des sourires, des bribes de conversation, beaucoup de pop-corn, et déjà des blagues. Ma terreur est qu'après ça les garçons toxiques puissent continuer à faire passer les petites amies qu'ils ont abusées pour des tarées, les filles puissent continuer à les plaindre et ne pas se méfier d'eux, à se détester (entre elles ou elles-mêmes), et qu'ils et elles rejettent toujours comme monstrueux ou suspects les signaux de détresse et les colères saines des filles. Vas-y, fait pas ta Nikki. Peut-être que je suis une Gen X qui prend la jeune audience pour des idiots, j'aimerais. J'espère qu'ielles voient la machinerie grotesquement sexiste à l'œuvre, en rient, la condamnent, s'en émancipent et font mieux. J'espère qu'ielles s'inventent d'autres modèles de relations amoureuses, y compris à l'intérieur de l'hétérosexualité. Également perplexes devant la vision des relations amoureuses et amicales véhiculée par Obsession, deux critiques du New York Times se demandent « si les enfants vont bien » [7] . On peut se le demander, avec des inspirations pareilles.
Dans Libé, je lis que Obsession (…) « tord l'image archétypale de la femme hystérique pour en livrer une interprétation brutale, inattendue, et passablement tragique ». Je trouve que c'est un peu court. L'hystérie est une invention médicale misogyne qui a une longue histoire d'abus derrière elle [8]. Elle a fonctionné comme valise pour des maux non reconnus ou silenciés chez les femmes, allant de l'épilepsie à l'endométriose en passant par les traumatismes causés par des violences sexuelles. Parmi les « symptômes », on retrouve des crises convulsives, des paralysies partielles, l'émotivité extrême, la dépendance affective, la manipulation, la séduction compulsive, l'érotomanie, mais aussi la frigidité, la suggestibilité, la propension à la comédie et à falsifier ses symptômes… L'hystérie, ce mal de l'utérus insatisfait et vagabond, a été soignée par la masturbation, l'isolement, la compression des ovaires, la grossesse, l'exorcisme religieux, l'excision du clitoris, les neuroleptiques, la thérapie par la parole… Mais c'est une maladie qui n'existe pas, inventée par des hommes pour des femmes, « dont l'origine n'est nullement organique ni constitutionnelle mais bien exogène et masculine » [9]. Son diagnostique n'est plus posé que par des psychanalystes, des influenceurs masculinistes, ou des thérapeutes usant du manuel diagnostique américain DSM dans une version mise à jour sous le terme « trouble de la personnalité histrionique [10] ». Elle reste néanmoins présente dans l'imaginaire et le langage courant, pour invalider les femmes, et toutes les personnes souffrantes pénibles, avec ou sans utérus, qui emmerdent l'hétéro-patriarcat avec leurs besoins de soin et d'attention. À mon sens Obsession loin de tordre l'archétype de la femme hystérique est la preuve que celui-ci n'a pas bougé.
Hystérique c'est donc un diagnostic de menteuse, fakeuse, manipulatrice, mal vu, qui peut déboucher sur davantage de contraintes, de négligences, d'errances, ou pire, la mort des « malades ». Sa pervasivité dans nos imaginaires, dans une société sexiste et psychophobe, a des conséquences négatives concrètes dans la vie des femmes. C'est une épileptique ou une endométriosique en errance médicale des années, dont la santé se dégradera irréversiblement. C'est une infirmière qui dit à propos de sa patiente « elle avait son sourire border » [11]. C'est un patient transgenre de 18 ans à propos de qui le personnel médical dit « Ça fait très théâtral (…) on voit pas la souffrance, ça manque d'authenticité » [12].C'est une mère qui dit « arrête ton cinéma » à sa fille en larmes après une agression sexuelle. C'est un homme violent qui fait passer son ex pour une cinglée dont il ne faut pas croire les plaintes ni les mises en garde. Témoin, la journaliste Pauline Chanu ouvre son essai-enquête sur l'hystérie [13] avec des extraits de procès-verbaux d'hommes jugés dans des affaires de violences conjugales. Ils livrent pour leurs défenses des descriptions dignes des vieux manuels, justifiant les coups portés – « elle est capable de se mettre des coups et de dire que c'est moi ». Sourires border, crises émotives, dépendance affective, auto-mutilations, etc : les symptômes « typiques » de la petite amie hystérique, Nikki les coche tous. Encore une fois, vu la force du signifiant dans nos imaginaires et dans les faits, je ne pense pas que Obsession torde cette image, mais plutôt qu'elle confirme et réarme l'hystérie contre les femmes. Et la manosphère sort le pop-corn.
Bear habite dans l'appartement de sa grand-mère décédée. Pourquoi ce choix de méméifier le décor ? Au début, je n'y ai vu qu'une manière facile de convoquer l'imaginaire de la maison hantée, un bon cadre pour un film d'épouvante. Mais vu la misogynie du film, ce décor me raconte d'autres choses. Premièrement, en y entrant, Nikki est surprise : ce n'est pas l'habitat auquel elle s'attend pour ce type de mec, elle trouve l'endroit coquet. Nous avons donc un décor qui rassure la proie du prédateur, c'est noté. Deuxièmement, voyant ce film d'horreur nouvelle génération user de codes anciens, je ne peux m'empêcher de penser au proverbe « c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleurs plats ». Proverbe connu pour être également employé de façon assez dégueulasse au sujet de la sexualité des femmes d'âges mûres, ces vieux utérus qui sentent la soupe. Ok là, c'est moi qui en rajoute. Mon point est qu'en faisant de ce décor de grand-mère le cadre de la violence de Nikki, il semble que le film inscrit Nikki de force dans une lignée de femmes « folles furieuses » qui la précède.
Non seulement Nikki soumise n'est plus elle-même, elle ne semble pas seule dans son corps : elle semble en présence d'une autre entité qui l'agit, assurément femelle, démoniaque, avec laquelle elle est forcée de ne faire qu'une, contrainte de se mouvoir comme un spectre terrifiant, et de tuer. Peut-être qu'une fantôme la possède qui a aussi été violée de son vivant et se venge à travers Nikki. Peut-être que c'est le diable en personne, que Nikki a attiré à elle en couchant hors mariage. Quoi qu'il en soit, le soupçon d'une tierce entité surnaturelle inexpliquée jette un trouble, arrangeant, quant à la seule culpabilité de Bear : c'est pas sa faute, y'a une démone qui s'est mêlée. Le résultat est que Nikki, une jeune femme forte, émancipée, est dépossédée de sa puissance et renvoyée à la condition essentiellement faible et influençable de son sexe maudit, à sa condition de réceptacle-utérus ouvert à tous les diables. Nikki est sûrement atteinte d'hystéro-démonopathie. Le terme existe et a été utilisé par des médecins [14]. Voilà, finalement, ce que révèle Obsession et qui me fait peur : constater que les femmes ne sont pas du tout sorties de la « maison hantée ». Je me réfère ici au titre de l'enquête de Pauline Chanu, que j'ai lue en antidote après ma séance de ciné, lecture qui m'a soutenue dans mes réflexions et qui nourrit ces lignes. Merci.
Une spectatrice active
[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/02/l-overkill-un-dechainement-de-violence-propre-aux-feminicides_6041467_3224.html
[3] https://theconversation.com/controle-coercitif-pourquoi-ce-concept-transforme-lapprehension-des-violences-faites-aux-femmes-et-aux-enfants-276537
[4] https://www.reddit.com/r/obsessionmovie/comments/1u4lrmk/do_you_view_obsession_as_misogynistic_disclaimer/
[8] Pour un bon récap, on peut lire l'enquête-essai de Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025. La plupart de mes arguments/exemples jusqu'à la fin de l'article trouvent une source dans ce livre, ainsi que dans mon vécu et celui de personnes proches.
[9] Isabelle Alafandary, Le Scandale de la Séduction, citée par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[10] https://www.msdmanuals.com/fr/accueil/troubles-mentaux/troubles-de-la-personnalit%C3%A9/trouble-de-la-personnalit%C3%A9-histrionique
[11] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[12] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[13] Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[14] Les Métamorphoses de l'hystérique de Nicole Edelman, citée, à nouveau, dans l'essai de Pauline Chanu.
07.07.2026 à 11:35
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(mélanges 19) Saad Chakali & Alexia Roux
- 6 juillet / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2
l'homme qui n'avait pas de nombril (hitchcock et ses doubles)
des avant-dernières choses
le fœtus et le placenta sont reliés
comme eurydice à orphée
la coupure du cordon signe
leur séparation originelle
couper sépare le nouveau-né
par le couteau et les ciseaux
l'ombilic en marque
la cicatrice naissancielle
alfred hitchcock n'avait pas de nombril
07.07.2026 à 11:26
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Un podcast pour les tâches ménagères et penser l'état du monde
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Ces dernières décennies, — disons depuis la fin des années 90, les premiers contre-sommets, la fin de la fin de l'histoire, —, une génération s'est rencontrée et a lutté. Des lieux, des rendez-vous, des coups d'éclats, de l'audace, des théories, des stratégies, des tentatives, des échecs, de l'amertume, de la joie, etc. Depuis cette expérience, à la fois éclatée et dispersée mais d'une rare densité, un ami a décidé de faire un podcast. Il ne s'agit pas de constituer une histoire officielle de l'autonomie des 25 ou 30 dernières années, personne ne s'y entendrait, mais d'explorer les idées, les représentations et les gestes qui en ont fait le substrat. Dans ce premier épisode, il est question d'une époque qui change et de tout ce que cela implique quant aux cadres stratégiques et théoriques développés dans la séquence précédente.
Nous vivons un changement radical d'époque. C'est le genre de phrase qu'on a pu prononcer à la va-vite, comme une intuition, comme une hypothèse. C'est devenu une banalité. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la conscience de ce basculement produit peu d'enthousiasme voire beaucoup d'angoisse. Chacun la conjure comme il peut : certains placent leurs espoirs dans la figure d'un homme fort et autoritaire, d'autres allument des cierges en attendant le retour d'une social-démocratie fantasmée. Certains font même les deux en même temps. D'autres encore, et c'est un moindre mal, se lancent dans un activisme politique toujours plus désespéré.
Ce podcast part d'un principe simple, il nous faut commencer par comprendre ce qui est en train de se passer et donc de nous arriver. « Il y a besoin de comprendre, mais la brutalité du changement d'époque semble réduire en ruines tout ce qui permet de fonder une pensée. Les convictions les mieux ancrées sont dissoutes les unes après les autres, au point qu'on ne sait plus s'il faut se fier ou non à celles qui tiennent encore debout. »
Pour cela, il faut pouvoir mobiliser quelques ressources. Celles que j'ai sous la main : des bribes de concepts glanés dans différentes traditions théoriques ; l'expérience tirée d'une vingtaine d'années de luttes autonomes ; et la mise à profit des moments du quotidien qui laissent le temps de mettre les idées en ordre - notamment les sessions de vaisselles.
Dans ce premier numéro, « hypercrisie », il sera question de la fin de l'histoire, d'hypocrisie comme mode de gouvernement - et de son contraire -, de l'usage stratégique ou éthique des idéaux des Lumières, de « nos » propres contradictions, de l'impasse du progressisme et de la faiblesse historique du mouvement révolutionnaire.
Entre autres.
Crédits musicaux :
Contact : devaisselle riseup.net
06.07.2026 à 23:24
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On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non le jour suivant. Finn Iunker
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, 4, Histoire
Nous publions cette semaine une enquête absolument géniale - aussi maniaque que minutieuse - sur les dernières heures de Walter Benjamin. Nous savons qu'il est « mort à Portbou en 1940 sur les chemins de la liberté » comme écrira, en guise d'épitaphe, son ami Gershom Scholem en exergue de son livre sur Les grands courants de la mystique juive. Soufflé depuis des années par un désespoir aussi irrespirable que l'air de son temps, Benjamin ne survivra pas au Pacte germano-soviétique qui alignera Staline sur la politique hitlérienne et reléguera la possibilité du communisme à une pensée qui ne réémergera qu'à partir des années 1970 et deviendra la source des courants politiques les plus fins et les plus sérieux de notre temps. Il s'agit de la traduction d'un long texte de l'écrivain norvégien Finn Iunker.
Le pacte germano-soviétique d'août 1939 l'avait laissé apathique et découragé. Après que la guerre avait éclaté le 1er septembre, il avait été interné, et il était presque sans forces quand il put retourner à Paris en novembre. En janvier 1940, il avait à peine la force de marcher. Au cours du printemps 1940, il évoqua sans cesse, dans ses lettres, la détérioration de son état de santé. Walter Benjamin dut ressentir comme un triomphe de pouvoir franchir les Pyrénées à pied. Mais il dut se sentir d'autant plus abattu quand lui et ses compagnons de route apprirent, en arrivant à Portbou, qu'ils seraient renvoyés en France, aux agents allemands qui les attendaient à la frontière. « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir, » écrit-il dans son dernier message à Theodor W. Adorno. [1] Il avait assez de morphine pour tuer un cheval. [2]
En franchissant la montagne, il aurait porté sur lui un manuscrit qu'on n'a pas retrouvé. Il aurait écrit à une femme à Genève une carte postale qui n'a pas été retrouvée non plus. [3] On s'est demandé s'il s'est vraiment suicidé. Personne ne sait où se trouve son cadavre. Il règne aussi une certaine incertitude quant à la date de sa mort. Trois notices biographiques indiquent le 27 septembre, [4] une quatrième le 26. [5]] Les biographies écrites par Bernd Witte et Momme Brodersen disent qu'il est mort dans la nuit du 26 au 27, [6] alors que Werner Fuld écrit qu'il est mort le matin du 27. [7] Jean-Michel Palmier ne précise pas quel jour il est mort, seulement qu'il prit ses capsules de morphine le 26 pour ensuite agoniser. [8] Howard Eiland et Michael W. Jennings pensent, en s'appuyant sur les récits de Henny Gurland et de Carina Birman, qu'il est mort le 27 sans qu'elles aient précisé cette date. Et comme le rappellent Eiland et Jennings, les registres municipaux de Portbou indiquent que « le docteur Benjamin Walter » est mort le 26. [9] Les registres paroissiaux donnent aussi le 26. [10] Le Benjamin-Handbuch reste très prudent et précise qu'il n'est peut-être pas possible de reconstituer les circonstances de sa mort. [11] Lisa Fittko assure qu'elle et Benjamin quittèrent Port-Vendres le 25 et n'atteignirent le sommet des Pyrénées que le lendemain. Ce qui fait que Benjamin ne peut avoir avalé ses capsules qu'au soir du 26. [12] Erdmut Wizisla pense que Benjamin arriva à Portbou le 25, et qu'il y mourut le lendemain à 22 heures. [13] Lorenz Jäger dit la même chose dans sa biographie, la dernière en date. [14]
On peut également citer deux contributions norvégiennes. Torodd Karlsten indique la nuit du 27, [15] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs le 26. [16] Arild Linneberg et Janne Sund écrivent : « Dans la nuit du 26 au 27 il se suicida. » [17] Cette phrase laisse entendre qu'ils considèrent le suicide comme un acte dont l'effet fut momentané. Gisle Selnes part du fait que « Benjamin [fut] logé [à l'Hotel de Francia] dans la soirée du 26 septembre 1940 ». [18]
Or ce qui est incontestable, c'est qu'il y eut de fortes pluies le jour de sa mort, et grâce aux météorologues, il fut facile de dater ces pluies au 26. On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non pas le lendemain.
À ma connaissance, personne ne s'est systématiquement penché sur l'état de santé de Benjamin tel que l'a fait Stephen Parker au sujet de Bertolt Brecht. [19] Dans ce qui suit je n'ai pas d'autre ambition que d'esquisser les circonstances qui expliquent l'état de faiblesse de Benjamin au moment de son suicide.
Edouard Roditi, écrivain et traducteur américain, rencontra Benjamin à Paris en 1931 et dit que déjà à l'époque il ressemblait « à un homme qui passe sa journée dans des bibliothèques à l'air poussérieux et pollué et s'expose trop rarement au soleil et à l'air pur ». [20] Werner Kraft, écrivain et bibliothécaire, rencontra Benjamin dans un café à Paris en décembre 1933, et dans son journal il observe que son ami avait l'air prématurément vieilli et « paraissait être en mauvaise santé et plein de soucis ». [21] D'après Lorenz Jäger la production de Benjamin, c'est-à-dire ses critiques et comptes rendus quotidiens [22] et plusieurs autres projets, représentait « un travail prodigieux quand on pense aux circonstances difficiles dans lesquelles il travaillait : une vie au seuil de la misère avec une santé affaiblie ». [23] Jäger ne précise pas ce qui est affaibli, mais on a l'impression que ses misérables conditions de vie, en plus de sa résignation qui va croissant, marquent toute la façon d'être de Benjamin. À son ancienne amie Asja Lãcis il écrit en 1935 : « Dans la mauvaise passe que je traverse, ça amuse les gens d'éveiller en moi de vains espoirs. » [24] Scholem nota autour de 1938 : « Son apparition avait beaucoup changé. Il avait élargi, il s'habillait avec plus de négligence et sa moustache était devenue beaucoup plus touffue. Ses cheveux avaient pris un sérieux coup de gris. » [25] Ils ne s'étaient pas vus depuis onze ans. Jäger conclut : « C'était l'écroulement des espérances qui l'avait agressé. » [26]
Benjamin avait une attitude fondamentalement ambiguë à l'égard des procès truqués de Moscou. Alors que son entourage se divisa en deux camps dans leur analyse des épurations de Staline, Benjamin ne put prendre une position motivée. [27] Mais le pacte signé par Staline avec Hitler y mit fin. Car s'il avait pu voir dans Staline le sauveur du communisme, sinon de l'Europe, cela n'était définitivement plus qu'une illusion. Sa vie, déjà misérable aussi bien sur le plan économique que sur le plan physique et psychique, était brusquement devenue encore plus sans espoir. Soma Morgenstern écrit dans une lettre à Scholem que Benjamin était à présent « si abattu qu'il venait me voir presque tous les jours pour que je le console, ce que je ne pouvais pas, surtout du fait que ce pacte m'avait choqué autant que lui ». Et Morgenstern ajoute : « Je ne m'attendais pas à une chose pareille, non pas de Hitler bien sûr, mais de Staline. » [28]
Il y aurait pire. Dès le 3 septembre 1939, le jour même où la France déclara la guerre à l'Allemagne suite à l'attaque de celle-ci contre la Pologne, les autorités parisiennes annoncèrent que tous les Autrichiens et tous les Allemands, avec ou sans citoyenneté, [29] devaient prendre une couverture et se présenter au Stade Olympique Yves-du-Manoir à Colombes (aussi appelé le Stade de Colombes) dans la banlieue nord-ouest de Paris. Benjamin y fut interné le 9 septembre. [30] Le récit de Max Aron de ces journées de septembre est déprimant à lire. Ils durent dormir dans les gradins à même le sol de béton seulement protégés par l'auvent contre la pluie et le vent. Pour se réchauffer seulement une tasse de café le matin, et pour se nourrir un bout de pain avec du pâté de foie. L'automne étant arrivé, le temps alternait entre le soleil et la pluie. [31] Les commentaires d'Eiland et Jennings sont : « Les conditions étaient dures même pour ceux qui étaient jeunes et en bonne santé. Quant à Benjamin, qui avec ses 47 ans était parmi les internés les plus âgés, et déjà d'une santé précaire, elles mettaient sa vie en danger. » [32]
Dix jours plus tard Benjamin fut transféré à Nevers, d'où on partit à pied, à marche forcée, pour le château abandonné de Vernuche, transformé en camp officiellement appelé le Camp des travailleurs volontaires du Clos Saint-Joseph. La marche prit deux heures, [33] et elle dut être éprouvante pour Benjamin même si Max Aron lui fut d'un soutien précieux. À Adrienne Monnier il écrit qu'il s'était affaissé pendant la marche, et que « les médecins du cantonnement m'ont mis au repos », [34] sans qu'on sache exactement ce qu'il veut dire. Or les conditions de vie au château de Vernuche étaient nettement meilleures que celles au Stade Olympique. Les récits d'Aron et de Sahl laissent entendre que Benjamin était de relativement bonne humeur, qu'il faisait des cours de philosophie « pour un public averti » [35] et qu'il prenait l'initiative d'une revue « naturellement du plus haut niveau, un journal du camp pour intellectuels ». [36] Il jouait aux échecs, [37] et Max Aron s'occupait de lui de son mieux. [38]
A la mi-novembre Benjamin put quitter le château de Vernuche pour être de retour à Paris le 25 au plus tard. Il écrit à Scholem qu'il avait maigri, mais qu'à part cela il allait bien. [39] Quelques jours plus tard, cependant, il écrit à Max Horkheimer : « Je suis exténué au point de devoir fréquemment m'arrêter en pleine rue, du fait de ne pouvoir pas poursuivre mon chemin. Il s'agit là, certainement, d'un épuisement nerveux qui va passer – pourvu que le temps à venir ne nous réserve rien de trop terrible. » [40]
Dans une lettre non-envoyée à Hélène Léger, il dit : « Ici, à Paris, j'ai froid aux pieds, au coeur, à vrai dire un peu partout. » [41] Nous pouvons citer plus longuement une lettre à Gretel Adorno, datée de la mi-janvier 1940 :
« Quant à ma santé à moi, j'en ai pas à dire beaucoup de bien non plus. Depuis qu'un froid intense s'est installé chez nous je ressens des difficultés extraordinaires pour la marche en plein air. Je suis obligé de m'arrêter toutes les trois ou quatre minutes, en pleine rue. Naturellement j'ai été voir le médecin qui a constaté une myocardite, qui paraît s'être beaucoup accru dans ces derniers temps. Je suis actuellement en quête d'un médecin qui m'établira un cardiogramme ; chose assez difficile puisqu'il n'y que peu de spécialistes qui disposent de l'installation nécessaire et puisqu'en même temps, il faut chercher à s'arranger à l'amiable avec l'opérateur. Le prix de ces trucs-là est, paraît-il, assez élevé.
Le temps, mon état de santé, et l'état général des choses – tout s'accorde pour m'imposer la vie la plus casanière. Mon appartement est chauffé, pas assez, pourtant, pour me permettre d'écrire s'il fait froid. Ainsi je reste couché la moitié du temps, comme en ce moment même. » [42]
La myocardite est une inflammation du muscle cardiaque, et d'après La Grande encyclopédie médicale, l'échographie cardiaque et l'électrocardiogramme (ECG) permettent d'établir un diagnostic. Si Benjamin s'était écroulé pendant la marche pour atteindre le château de Vernuche autour du 20 septembre suite à ce qui en janvier sera diagnostiqué comme une myocardite, il sera resté longtemps sans avoir reçu le moindre traitement. Cette maladie est décrite comme très grave si elle n'est pas traitée de façon appropriée, et elle peut se transformer en une cardiomyopathie, c'est-à-dire un état où les cavités cardiaques sont dilatées puisque le muscle « ne cesse de s'affaiblir, et il en résulte une insuffisance cardiaque ». [43]
Dans une lettre à Horkheimer, du début avril, il rend compte de son état de santé de façon plus détaillée :
« Je voudrais me permettre de vous parler brièvement de mon état de santé. Laissez-moi dire avant tout qu'il n'affecte pas, jusqu'à présent, ma faculté de travail. Ne seraient des maux de tête assez fréquents j'en dirais bien plutôt le contraire. Mon état, en effet, est souvent tel que je tâche souvent d'éviter toute obligation de quitter mon appartement. Je travaille donc beaucoup. Mais ma faiblesse physique a augmenté dans une proportion inquiétante. Il y a des jours où après avoir fait cent pas dans la rue je suis en nage et je n'en peux plus. Une insuffisance cardiaque, comportant une hypertension, est à la base de cette déficience. Je suis actuellement en traitement chez un spécialiste que j'ai consulté à la demande d'un ami, M. Fränkel, que vous connaissez. Ce spécialiste me soigne depuis six semaines, à peu près, par des piqûres à la base d'histamine. Cela me soulage, mais ne change pas grand chose à mon état général.
Ce médecin vient donc de me conseiller de prendre un temps de repos quelque part à la campagne. J'aimerais beaucoup pouvoir suivre cette indication. (Il est vrai que le déplacement en France est soumis, pour les étrangers, à des formalités sévères. Muni d'un certificat de mon médecin je crois quand-même pouvoir compter d'obtenir l'autorisation de me rendre dans le midi pour quelque temps.)
Il est vrai que le montant de ma bourse s'est élevé par le jeu des changes. Mais cette augmentation est sensiblement dépassé par l'évolution des prix. Ils s'ajoutent [sic] pour moi les frais du traitement médical avec les dépenses accessoires (cardiogramme, radioscopie) auxquels j'ai dû pourvoir ces derniers temps. J'ai aussi dû me décider à acheter une machine à écrire pour réduire mes obligations de me déplacer Il me serait donc difficile de me permettre une absence de Paris sans une légère aide de votre part.
Je ne sais si le fonds pour les maladies dont M. Pollock m'a parlé, il y a longtemps, existe toujours. En tout cas je vous envoie une copie de l'analyse de la radio-photo. Monsieur Wissing m'ayant demandé cette photo pour pouvoir l'examiner, je la lui enverrai aussitôt que j'en aurai obtenu une copie. » [44]
Cependant il dut attendre plusieurs semaines avant d'avoir cette photo, car fin avril – début mai il écrit à Gretel Adorno qu'il va l'envoyer au docteur Wissing dès qu'il l'aurait reçue. [45] Le 5 mai enfin il peut écrire à Horkheimer :
« Je viens de vous parler de mon état de santé. Ci-inclus vous trouvez le résumé d'un examen auquel m'a soumis le Professeur Abrami, le premier cardiologue de Paris.
Par ce même courrier une plaque de la radio de mon coeur sera expédiée à Monsieur Wissing. » [46]
L'analyse du cardiologue Abrami constate une tachycardie, une tension artérielle élevée et une hypertrophie du coeur. [47]
Dans la nuit du 10 mai, l'Allemagne attaquait le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique pour ensuite envahir la France. Paris fut occupé le 14 juin. Onze jours plus tard la France capitula. La dernière lettre envoyée par Benjamin de Paris, probablement le 6 ou le 7 juin, était adressée à Horkheimer. La lettre suivante, aussi adressée à Horkheimer, est datée du 16 juin et écrite à Lourdes, non loin de la frontière espagnole. Lourdes se trouvait dans la zone libre, c'est-à-dire dans la France non-occupée, qui était sous l'autorité du régime pronazi de Vichy dirigé par le maréchal Philippe Pétain. L'article 19 du traité d'armistice demandait que toute personne citoyenne du IIIe Reich soit extradée, que les nazis en territoire français soient rapatriés en Allemagne, alors que les ennemis de l'État – en réalité tous les apatrides allemands et autrichiens – soient livrés à la Gestapo.
La dernière lettre où Benjamin parle de sa santé, fut envoyée de Lourdes portant la date du 19 juillet. Bien que Lourdes ne se trouve qu'à une altitude de 420 mètres, il trouve cette altitude problématique. « Comme c'est la première fois depuis San Remo que je me trouve dans la montagne je ne constate que trop nettement combien l'action de mon coeur est devenue insuffisante. » [48]
Depuis début mai tout s'était agi de pouvoir partir pour les États-Unis. Il avait même pris des cours d'anglais avec Hannah Arendt même s'il ne souhaitait pas apprendre davantage que de pouvoir dire qu'il n'aimait vraiment pas cette langue. [49] Max Horkheimer l'avait aidé à écrire une lettre expliquant que depuis 1933 il était membre de l'International Institute of Social Research, le nom que l'Institut für Sozialforschung portait depuis son exil. [50] Et muni de cette lettre il devait gagner Marseille où il y avait un consulat américain. Comme il signale dans sa dernière lettre à Gretel Adorno du 17 juillet, il lui fallait un laisser-passer pour se rendre de Lourdes à Marseille. Il dut avoir des difficultés de l'obtenir parce qu'il n'arriva à Marseille que vers la mi-août. [51]
Il ne lui fallait pas seulement un visa d'entrée aux États-Unis. Lisa Fittko, qui plus tard devait l'aider à franchir les Pyrénées, décrit les difficultés pour obtenir les papiers nécessaires :
« Pour avoir un visa de transit il fallait naturellement un visa d'entrée pour un autre pays. Pour l'avoir on devait en premier lieu avoir un passeport. De plus les Portugais exigeaient qu'on ait déjà payé la traversée de l'Atlantique pour être sûrs qu'on parte. Cette traversée devait être payée en dollars, ce qui pour la plupart des émigrants était absurde puisqu'ils n'avaient pas d'argent, et encore moins l'autorisation d'acheter des dollars.
Pour se rendre de France au Portugal il fallait un visa de transit espagnol, ce qu'on ne pouvait demander qu'après avoir eu le visa portugais […].
Je n'ai pas encore parlé du visa de sortie, dont on avait besoin pour pouvoir quitter la France, du fait qu'il ne nous était pas venu à l'idée de le demander. Il était délivré à Vichy, manifestement sous contrôle allemand. Nous devions donc franchir la frontière illégalement. De plus en plus d'émigrants prirent cette route-là, et la plupart d'entre eux réussirent à la franchir puisque les gardes-frontières espagnols ne demandaient en général pas un visa de sortie français […][Nous] avions l'impression que les autorités espagnoles ne souhaitaient être corrompus ni par les uns ni par les autres. » [52]
L'été 40 le chaos régnait à Marseille. Les réfugiés y affluaient pour obtenir un visa d'entrée auprès d'un des nombreux consulats de la ville. Beaucoup d'entre eux essayèrent d'embarquer sur un bateau battant pavillon neutre. Walter Benjamin et un de ses collègues de Berlin, le médecin Fritz Fränkel, réussirent à monter à bord d'un cargo, déguisés en matelots. Ça dut être un drôle de spectacle : deux intellectuels grisonnants d'un certain âge sans expérience de la vie pratique. Ils furent vite repérés, mais réussirent à se perdre dans la foule. [53]
« Le séjour à Marseille est une terrible épreuve de nerfs », écrit Benjamin le 17 septembre à un ami, [54] Encore une fois Fittko peut servir de témoin :
« Dans l'ambiance apocalyptique régnant à Marseille en 1940, on entendait tous les jours parler de tentatives de fuite absurdes. Il y avait des projets de partir avec des bateaux imaginaires et des capitaines de fantaisie, des visas pour des pays qu'on ne trouvait sur aucune carte et des passeports d'États qui n'existaient plus. On avait pris l'habitude d'écouter les rumeurs qui révélaient quel projet sans faille qui venait aujourd'hui même de s'effondrer comme un château de cartes. » [55]
Hannah Arendt avait été internée à Gurs avec Lisa Fittko, et à Lourdes elle passa beaucoup de temps en compagnie de Benjamin. Dans une lettre à Scholem elle dit qu'ils jouaient beaucoup aux échecs, « du matin au soir », et que Benjamin à plusieurs reprises avait souligné que le suicide était possible, « que cette issue existe en réalité toujours ». [56] L'idée du suicide était un thème sur lequel il revenait quand ils se retrouvèrent à Marseille en septembre, poursuit-elle, en prétendant d'ailleurs que le visa de transit espagnol de Benjamin ne valait que pour « huit ou dix jours ». En d'autres mots, il était urgent de partir pour l'Espagne. Ils se revirent une dernière fois le 20 septembre. [57]
Il évoqua aussi le suicide avec Soma Morgenstern, qu'il avait connu à Berlin et à Paris, mais à qui il ne s'était lié d'amitié qu'à Marseille. Il répéta ce qu'il avait dit à Morgenstern à Paris, à savoir que l'écrivain français Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1741–1794) s'était suicidé « au bon moment » se procurant ainsi « une place dans l'histoire du monde ». [58] Un autre jour il demanda à Morgenstern s'il était en possession de poison. [59]
Le suicide, et surtout sa mise en scène, avaient pris un sens dans le stoïcisme romain dont nous trouvons des traces dans différents commentaires de Benjamin. Son modèle était Socrate, et Caton le jeune devint un nouveau modèle qu'il pourrait imiter quand il se mit à lire Phaidon, le dialogue de Platon sur la mort de Socrate. Pour les stoïciens sous Néron, le suicide était un acte social qui n'avait guère de sens sans public, et puisque la pièce de la vie était déjà écrite, comme ils disaient dans leur fatalisme, il s'agissait de bien jouer son rôle. Dans la mort, on pouvait devenir celui qu'on était. Le dramaturge et philosophe Sénèque le savait, et quand l'ordre de Néron vint ce fut un suicide préparé qui eut lieu. Mais la mort de Sénèque semble surjouée, ou comme Catharine Edwards se demande : « Pouvait-il vraiment devenir Sénèque quand il jouait Socrate ou Caton ? » [60] Benjamin devait connaître cette tradition, et aussi macabre que cela puisse paraître, il y a tout lieu de se demander si son suicide fut réussi.
Pour terminer, il faut évoquer Arthur Koestler. Il avait été le voisin de Benjamin à Paris, et quand ils se retrouvèrent à Marseille Benjamin demanda à Koestler s'il avait quelque chose qu'il « pouvait prendre », c'est-à-dire du poison. Il avait 62 capsules de morphine qu'il s'était procurées la semaine après l'incendie du Reichstag, et il en donna la moitié à Benjamin. C'est ce qu'écrit Koestler dans la première édition de Scum of the Earth (La Lie de la terre) (1941). [61] Par conséquent il faut croire que Benjamin avait 31 capsules sur lui quand il franchit les Pyrénées. Or Koestler en réduit le nombre total à 30 (15 pour chacun) dans The Invisible Writing (Hiéroglyphes) (1954). [62] Dans l'édition de 1955 de Scum of the Earth leur nombre n'a pas changé (31 pour chacun), [63] alors que dans l'édition de 1971 leur nombre est de nouveau réduit, cette fois-ci à 50 (25 pour chacun). C'est cette édition-là qui a servi de base pour la traduction allemande. [64] C'est pourquoi les spécialistes allemands de Benjamin partent tous du fait que Benjamin prit 25 capsules à Portbou. [65] Ces imprécisions de Koestler n'irritent pas seulement le lecteur moderne, elles rendent aussi difficile toute hypothèse sur la mort de Benjamin. Prit-il 15 capsules ? 25 ? Pourquoi pas 31 ? On pourrait supposer que le chiffre donné en premier est le plus correct alors que ceux donnés par la suite ont été arrondis (30 et 50), mais il est surprenant que Koestler encore en 1971 prît soin de corriger un tel détail. Ses imprécisions ont d'ailleurs servi à lancer une théorie assez fantaisiste selon laquelle Benjamin ne se suicida pas, mais au contraire fut assassiné par la NKVD (précurseur de la KGB). [66]
Lisa Fittko fit la connaissance de Benjamin à Paris, et son mari, Hans Fittko, avait été interné avec lui à Nevers. Tous les deux travaillaient à l'Emergency Rescue Committee, récemment établi à Marseille pour essayer de faire sortir des réfugiés, surtout des artistes et des intellectuels, du territoire français. Les hommes jeunes (moins de 42 ans) devaient être transportés par bâteau à Casablanca alors que les enfants, les femmes et les hommes plus âgés devaient être évacués au Portugal par l'Espagne. [67]
Lors d'une réunion du comité, Lisa Fittko se dit prête à organiser le passage illégal des Pyrénées. Avec sa belle-soeur Eva et le bébé de celle-ci, elle prit le train pour Port-Vendres, un port situé à environ 15 km au nord de la frontière espagnole. Ils y arrivèrent le soir du 21 ou 22 septembre. Elles apprirent que le maire de Banyuls-sur-Mer, Vincent Azéma, était prêt à les aider. En tant que socialiste il avait accueilli pendant la guerre d'Espagne des républicains espagnols. Par train ou à pied ces femmes se rendirent à Banyuls-sur-Mer pour le contacter.
Le passage de la frontière le plus fréquenté, la route entre Cerbère en France et Portbou en Espagne, était étroitement surveillé, et Azéma était d'avis que Fittko devait plutôt choisir un sentier plus à l'intérieur, la route Lister, une vieille piste de contrebande portant le nom d'Enrique Líster Forján, un officier républicain espagnol. Dans l'après-midi du 22 ou 23 septembre elles retournèrent à Port-Vendres. [68]
Le récit de Lisa Fittko du passage des Pyrénées est, comme l'écrit Erdmut Wizisla, une histoire magique. [69] « Celui qui le lit ne l'oubliera jamas. » Comme tant d'autres témoignages sur la fin de Benjamin il semble dû à un hasard. [70] Nous nous contenterons de souligner deux-trois faits.
L'office de tourisme de Banyuls-sur-Mer a publié un dépliant où figurent les différents sentiers de randonnée. L'un d'entre eux porte le nom de Sentier de la liberté Walter Benjamin, un choix plutôt contestable du fait que c'est grâce à Lisa Fittko, et non pas à Walter Benjamin, qu'ils arrivèrent sains et saufs à Portbou. [71] La route Lister fut d'autre part rapidement rebaptisée en 1940 « the F-Route ». [72] C'était malgré tout Lisa Fittko qui avait trouvé ce passage sûr à travers la montagne. Dans le quartier sud de la ville on a tout de même érigé un petit monument à sa mémoire.
Le dépliant qualifie le Sentier de la liberté Walter Benjamin, appelé le Chemin Walter Benjamin, de difficile, et estime que les randonneurs mettront cinq heures et demie à partir du monument Fittko. [73] Début octobre 2016, je mis six heures et demie du centre de Banyuls jusqu'à Portbou. La montée est dure alors que la descente est une épreuve pour les genoux et les hanches même si on utilise des bâtons. Le sentier culmine à 540 m d'altitude. Souvenons-nous que Benjamin se plaignait de l'altitude de Lourdes, qui est de 420 m.
Benjamin dut apprendre le projet de Fittko alors qu'il était encore à Marseille, probablement par Hans, le mari de Lisa. Comme nous l'avons déjà dit, ils se connaissaient depuis leur séjour dans le camp d'internement de Nevers. Benjamin dut probablement prendre le train de Marseille à Port-Vendres le 23 septembre. En tout cas il frappa à la porte de Lisa le matin du 24 septembre en lui disant que « Ihr Herr Gemal » (« Monsieur votre mari ») lui avait dit qu'elle était prête à le conduire, lui, Henny Gurland et son fils Joseph de 17 ans [74] en sécurité en Espagne. (La date que donne Fittko au début de son récit comme sûre, le 25 septembre, n'est pas la bonne.) Benjamin précisa qu'il souffrait du coeur et qu'il était obligé de marcher lentement.
Ces quatre personnes se rendirent à Banyuls à pied ou par train. Henny Gurland et son fils Joseph attendirent dans une auberge alors que Fittko et Benjamin allèrent trouver le maire, Vincent Azéma. Il leur conseilla d'aller voir s'ils trouvaient le bon sentier. Sur ce Fittko et Benjamin allèrent chercher Gurland et Joseph, et ils partirent explorer le sentier dans l'après-midi du 24 septembre. Benjamin passa la nuit dans les collines alors que les trois autres redescendirent pour passer la nuit en ville.
Vers cinq heures le lendemain matin, Fittko, Gurland et Joseph partirent en même temps que les vignerons pour ne pas se faire remarquer. À sept heures ils arrivèrent là où Benjamin avait passé la nuit. Il n'avait ni mangé ni bu. Vers 14 heures ils arrivèrent au sommet, là où la France s'arrête et l'Espagne commence. Si la frontière y était marquée, je n'en sais rien, mais à juger du récit de Fittko elle ne l'était pas.
Benjamin marchait lentement et faisait régulièrement des pauses. Il portait sa lourde serviette noire en bandoulière, [75] celle qui a maintenant un statut presque mythique, car elle devait contenir son dernier manuscrit. « Il faut comprendre que ce sac à bandoulière est la chose la plus importante que je possède, » dit-il. « Je ne peux pas prendre le risque de le perdre. C'est le manuscrit qu'il faut sauver. Il est plus important que moi. » [76] En route, Fittko et Joseph l'aidèrent à le porter. Arrivés à la montée la plus raide, Benjamin n'en put plus :
« Benjamin y connut sa première et seule défaillance. Pour être plus précis, il essaya de continuer, mais sans succès et nous fit clairement comprendre que ce dernier bout était au-delà de ses forces. José [Joseph] et moi le prîmes entre nous, et avec ses bras autour de nos épaules nous le tirâmes, lui et sa sacoche, en haut de la montée. Il respirait lourdement, mais sans se plaindre. Il n'avait d'yeux que pour sa sacoche noire. » [77]
Arrivés au sommet pour prendre leurs repères, ils rencontrèrent quatre femmes ayant pris un autre chemin qui se joignirent à eux.
Je ne sais pas si la reconstitution de la F-Route est historiquement correcte, mais le balisage du Chemin Walter Benjamin compte au moins un détail essentiel qui ne colle pas avec le récit de Fittko. En effet, Benjamin se serait arrêté devant « a puddle », une flaque d'eau, et Fittko lui aurait déconseillé d'en boire, un conseil qu'il aurait choisi de ne pas suivre. Sur le bord du Chemin Walter Benjamin il y a un panneau près d'une petite source qui raconte cet épisode, mais cette source se trouve à bonne distance du sommet, le Col de Rumpissa.
Ils se quittèrent peu après avoir atteint le sommet. Lisa Fittko retourna à Banyuls et Port-Vendres pour annoncer que ce sentier était un passage sûr en Espagne alors que Benjamin, Gurland et Joseph s'engagèrent dans la descente vers Portbou. Entretemps, note Fittko, « le soleil était monté si haut qu'il nous réchauffait ». [78]
Les sources donnent différentes dates du suicide de Benjamin. Et dans l'espoir d'être moins déconcerté par les sources et les dates, j'ai relevé un détail : Le jour où Benjamin est mort, il y aurait eu une violente averse, ce qui n'est contredit par aucune autre source. Alors j'ai pensé que si je pouvais donner une date précise de cette averse, je pourrais éclaircir les autres détails par la suite. J'ai réussi à entrer en contact avec le Servei Meteorològic de Catalunya à Barcelone, qui a fixé la date de l'averse au 26 septembre, mais le météorologue et climatologue Antonio Barrera-Escoda avait également des choses intéressantes à dire sur le temps de la veille, le 25 :
« Quant aux jours précédant l'averse (23–25 septembre) les températures maximales près de la côte étaient élevées (24–28 0C) ainsi que l'humidité de l'air, ce qui est ressenti comme désagréable. Aller à pied du Roussillon à Portbou serait donc extrêmement épuisant pour les fugitifs. » [79]
Les cartes météorologiques que le Servei Meteorològic de Catalunya m'a fournies le montrent également. Au niveau de la mer il y a un vent chaud venant du sud-est qui va transporter de l'air humide vers Portbou et ensuite vers le sommet de la montagne, où la température est déjà élevée. Quand je fis cet itinéraire début octobre 2016, le ciel était couvert et l'air relativement frais, et j'avais apporté beaucoup d'eau à boire. On peut difficilement s'imaginer à quel point le passage fut éprouvant pour le groupe de 1940. Ils avaient peu d'eau, et la température et l'humidité le rendaient éprouvant de se déplacer même en terrain plat. [80]
Portbou compte aujourd'hui environ 1200 habitants. Il n'est plus le centre d'un commerce inter-frontalier légal et illégal du fait que l'Espagne et la France font désormais partie de l'Union européenne et de l'espace de Schengen. La gare, terminée pour l'exposition universelle de Barcelone en 1929, domine la ville. Une photo prise en 1939–40 montre une ville partiellement détruite suite à la guerre civile. [81] L'ambiance de Portbou aujourd'hui peut rappeler celle des petites villes de la Norvège du Sud : animée en été, sinon somnolente. Le Centre Cívic de Portbou, également connu comme la Casa Herrero, présente une exposition Benjamin permanente contenant certains documents essentiels retrouvés en 1992. La maison où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit, porte une plaque commémorative. En 2008, une ruelle près de ce bâtiment fut rebaptisée « Passatge Walter Benjamin, filòsof i pensador ». [82] En outre, la sculpture « Passatges » de Dani Karavan y est une attraction connue. [83]
En 1979 les journalistes Carles S. Costa, Joan Roig et Lluis Bosch Martí du journal catalan Punt Diari de Gérone montèrent à Portbou afin d'enquêter sur la mort de Walter Benjamin. Bosch Martí avait déjà publié un article dans Punt Diari se demandant si Benjamin aurait pu être assassiné par des agents de la Gestapo. [84] Les spéculations de Bosch Martí semblent se fonder uniquement sur des rumeurs circulant à Portbou, mais le journal a quand même jugé utile d'en savoir plus. Le nouvel article présente un certain intérêt puisqu'il fait part de ce que des Portbouiens âgés se rappelaient ou prétendaient se rappeler au sujet de ce qui s'était passé 39 ans auparavant.
Il y eut manifestement deux bureaux de la Gestapo à Portbou. L'un était situé sur l'avenue La Rambla de Catalunya, l'autre sur la place du Marché, que je n'arrive pas à situer sur le plan de ville. Le bureau de la place du Marché devait être le plus important puisqu'il se payait le luxe d'avoir un chauffeur privé. Officiellement c'était le bureau d'une société appelée Industriefinanzgesellschaft, gérée par Johann Maincke et Wilhelm Kirsch. Je n'ai trouvé aucun renseignement sur ces deux hommes, mais ils devaient faire partie de la commission dite Kundt, qui après la signature de l'armistice entre l'Allemagne et la France était chargée de s'occuper des citoyens autrichiens et allemands en France. Ce n'est donc pas tout à fait exact d'appeler ces bureaux allemands des bureaux de la Gestapo même si seuls des opposants au IIIe Reich auraient une raison de vouloir quitter la France pour l'Espagne. Je ne sais pas grand-chose sur la commission Kundt non plus, sauf qu'elle était présidée par le diplomate Ernst Kundt (1883–1974). La police espagnole locale collaborait avec les Allemands qui d'ailleurs portaient l'uniforme.
Les journalistes interviewèrent aussi Joan Suñer Planas, le propriétaire de l'auberge où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit. L'Hotel de Francia, également appelé Fonda de França, [85] était gérée par Suñer et sa femme française Eva Raffegeau et était situé sur l'Avenida del General Mola (aujourd'hui Carrer del Mar). Au rez-de-chaussée il y avait un bureau de change, et d'après Suñer, qui était franquiste, les Allemands venaient souvent manger dans son restaurant. Il ajouta :
« Toute personne souhaitant louer une chambre devait remplir une fiche et la présenter à la police. Toutes les personnes ne disposant pas d'un permis d'entrée étaient renvoyées en France […] Cela valait pour les Juifs et tous ceux qui étaient passés par la montagne. » [86]
Il est difficile de comprendre que tous, sauf Benjamin, aient pu continuer leur route dans ces circonstances. Birman appelle cette auberge « un hôtel de la police » [87].
Benjamin, Gurland [88] et Joseph [89] arrivèrent à Portbou à la tombée de la nuit le 25 septembre. Ils s'étaient joints à un groupe de quatre femmes : Carina Birman, [90] sa soeur Dele, [91] Sophie Lippmann [92] et Grete Freund. [93]
Ils se présentèrent à la police des frontières qui leur annonça qu'ils seraient renvoyés en France puisque les autorités espagnoles interdisaient depuis quelques jours l'entrée de toute personne n'ayant pas un visa de sortie français valide. [94] Devant les femmes qui fondirent en larmes, le commissaire de police aurait fait le commentaire qu'« ici on ne fait pas de sentiments et qu'elles devaient choisir entre un camp d'internement français et un cachot espagnol ». [95] Puisqu'il faisait noir, et peut-être à cause de l'état de santé de Benjamin, ils furent autorisés à passer la nuit à l'auberge. Le lendemain matin ils devaient être reconduits à la frontière.
« [Nous] étions désespérés quand nous gagnâmes nos chambres, » écrit Gurland. [96] D'après Freund, Benjamin était
« complètement désepéré, et il affirma le soir à l'hôtel qu'il ne voulait pas retourner quoi qu'il arrivât. Nous essayâmes de le rassurer en lui promettant de téléphoner au consul de Barcelone le lendemain matin puisqu'il avait une recommandation personnelle lui demandant d'aider Monsieur Benjamin. » [97]
Birman donne plus de détails :
« Nous fûmes divisés en quatre petits groupes, le professeur [sic] Benjamin étant le seul à avoir une chambre pour lui tout seul. Sa compagne et son fils une autre, Sophie et moi une chambre et Grete Freund un cagibi. Nous nous réunîmes pour discuter ce que nous allions faire et empêcher le retour redouté à la frontière. Nous savions que la police des frontières non seulement avait des liens avec la police secrète nazie, mais aussi que presque tous les policiers étaient des indicateurs au service des nazis et agissant sur leurs ordres.
En plus de quelques billets de devises courantes, Sophie et moi avions quelques pièces d'or. Sophie était convaincue que si on les donnait aux Espagnols ils seraient plus accomodants et prêts à nous aider. Alors qu'elle cherchait l'hôtelier elle entendit dans le couloir du bruit venant d'une des chambres voisines. Elle revint me demander d'aller voir. J'entrai dans la chambre pour trouver le professeur Benjamin dans un état lamentable, complètement épuisé. Il me dit qu'il ne voulait à aucun prix retourner à la frontière ou quitter sa chambre. Quand je lui dis qu'il n'y avait pas d'autre choix que de partir, il me déclara qu'il y en avait un pour lui. Il laissa entendre qu'il avait des cachets très toxiques et très efficaces [some very effective poisonous pills]. Il était couché à demi déshabillé sur le lit et avait posé sa très belle montre de gousset, le couvercle ouvert, sur un plateau à côté de lui, en la regardant sans arrêt.
Je lui expliquai notre tentative de soudoyer l'hôtelier et l'implorai d'abandonner l'idée de se suicider. Ou au moins d'attendre voir le résultat des tractations engagées par Sophie avec les autorités locales au sujet desquelles il se montra très pessimiste. Je ne le quittai que quand sa compagne vint pour garder un oeil sur lui. Je ne le connaissais pas du tout et je ne savais pas si j'avais raison de l'empêcher de mettre fin à la vie qu'il semblait détester. [98]
Cette scène donne à réfléchir dans toute sa beauté grotesque : un philosophe épuisé et à moitié déshabillé qui guette le temps en train de s'écouler. « Je vois la vraie image du passé défiler », avait-il noté quelques mois auparavant. [99]
Comme il ressort de la citation de Benjamin, le groupe avait déjà mis un plan à exécution. Sophie Lippmann était allé voir Suñer pour lui proposer quelques pièces d'or s'il les aidait à obtenir un permis d'entrée – en soi une manoeuvre risquée. Suñer réagit de façon très positive, mais il dit que seul le commissaire de police pouvait annuler l'ordre de reconduire le groupe à la frontière. Nous notons que, d'après le texte cité, Benjamin est informé de la tentative de soudoyer l'hôtelier. Else Lasker-Schüler dira plus tard que si elle avait passé la soirée avec lui, elle lui aurait dit : « Attends au moins jusqu'à demain matin ! » [100]
« Le lendemain matin », écrit Henny Gurland, « Madame Lippmann me dit de descendre puisque Benjamin m'avait demandée. » [101] Il lui dit qu'il avait pris une forte dose de morphine la veille au soir et lui demanda d'expliquer que son état était dû à sa maladie. Et puis il perdit conscience. Ce récit anonyme prête ces dernières paroles à Walter Benjamin : « Monsieur le professeur [sic] Benjamin dit seulement : Pourquoi vis-je encore, moi qui devrais déjà être mort ? Et puis il commença à compter et mourut. » [102] On appela le médecin à nouveau et il constata une congestion cérébrale. La veille il lui avait fait une saignée à cause de sa tension artérielle élevée. [103] Ingrid Scheurmann pense que Gurland (et par là le récit anonyme) se trompe sur le moment de la mort de Benjamin en rappellant que tous les autres renseignements disponibles indiquent qu'il n'est mort que dans la soirée. [104] Toujours en se référant au récit de Gurland, Scheurmann doute fort que Benjamin ait pris les capsules de morphine la veille au soir, mais elle néglige que Grete Freund le dit aussi. [105]
Quoi qu'il en soit, le groupe se divisa en deux : Gurland et Joseph furent autorisés à rester à Portbou alors que les quatre autres femmes furent reconduites à la frontière. Gurland passa toute la journée auprès de Benjamin mourant, mais avec « la police, le maire et le juge qui examinèrent tous les papiers en trouvant une lettre adressée aux dominicains en Espagne. Je dus appeler le curé, et agenouillés nous priâmes une heure entière. » [106]
Birman et sa soeur Dele, Lippmann et Freund furent donc reconduites à la frontière, où il y avait une cabine téléphonique qui était probablement branchée sur le poste de la police des frontières à Portbou. De l'autre côté de la borne frontière ils voyaient l'officier nazi qui les attendait ayant été prévenu par les autorités espagnoles. C'est alors que le ciel s'ouvrit :
« Nous étions tellement déprimées que nous n'avions même pas remarqué que le ciel s'était assombri alors qu'on était au début de l'après-midi. Un orage ! Non, une pluie torrentielle, de lourdes masses d'eau nous tombèrent dessus. Nul abri en vue dans une contrée déserte. Si nous prenions pas une décision rapide, nous serions balayées, peut-être dans différentes directions. Nous pesâmes les alternatives. Il n'y avait qu'une direction dont l'issue était incertaine, les autres menaient à la mort. Alors nous décidâmes de retourner en Espagne. Mais il n'était plus question de marcher. Il n'y avait plus de sentiers praticables, nous pouvions seulement nous poser sur des blocs de pierre et essayer de descendre en glissant. Nous savions que nous allions déchirer notre seule robe, notre seule paire de bas, mais plutôt cela que de nous exposer à cette misère au sommet de la montagne maintenant que la pluie tombait avec de plus en plus de violence. » [107]
Grete Freund [108] et Hermann Grab [109] évoquent aussi l'orage ou l'averse comme leur salut, mais il était aussi important que la tentative la veille de soudoyer l'aubergiste eût porté ses fruits. En effet, les passeports des quatre femmes et ceux de Gurland et de Joseph eurent le tampon de permis d'entrée – et Suñer voulait ses pièces d'or. [110] Ils étaient donc en réalité sauvés, et le 27 septembre ils furent mis dans le train de nuit pour Barcelone, d'où ils gagnèrent ensuite le Portugal.
La date de l'averse est sans aucun doute le 26. Cette averse ne fut pas locale, car il y eut des précipitations élevées ce jour-là en Catalogne – à Barcelone les rues se transformèrent en petites rivières. [111]
« Le plus tragique », écrit Grete Freund à Lisbonne quelques semaines plus tard, « c'est que Monsieur Benjamin en fin de compte aurait pu partir avec nous. » [112] Vu que Benjamin devait être agonisant alors qu'on tamponnait les passeports des autres, Theodor W. Adorno résume les circonstances de façon précise mais aussi paradoxale quand il écrit dans une lettre à Scholem que « Walter s'est donc suicidé après qu'il avait été sauvé » [113].
Walter Benjamin est sans aucun doute mort le 26 septembre vers 22 heures. Il n'y a rien qui prouve que la Gestapo ou les agents de la NKVD y furent pour quelque chose. Quant à la cause de sa mort, Vila Moreno constata « una hemorragia cerebral ». [114] Mais il ignorait l'existence des capsules de morphine que Benjamin a dû prendre en grand nombre.
Le pharmacologue Jørg Mørland, ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire de l'État (norvégien), a dans un courriel avancé l'idée que la cause de sa mort « peut être une intoxication de morphine éventuellement liée à un infarctus ». Tout aussi intéressante est sa précision suivante : « La mort ne fut pas nécessairement subite, et on constate relativement souvent que les patients restent longtemps avec des problèmes respiratoires et développent un oedème pulmonaire qui ne sera fatal qu'après des heures. » Oedème pulmonaire veut dire que les poumons se remplissent d'eau.
Ingrid Scheurmann a manifestement consulté un expert médical avant de publier son cahier Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, mais on ne lui a peut-être pas parlé d'oedème pulmonaire comme une notion clef.
En février 2017, je m'adressai à la Société norvégienne de pharmacie en leur posant des questions sur les capsules et la cause de la mort de Benjamin. Benjamin avait dit à Arthur Koestler à Berlin, quelques jours après l'incendie du Reichstag, qu'il s'était procuré ces capsules. [115] Elles avaient donc en août-septembre 1940 sept ans et demi d'âge. Auraient-elles perdu leur effet ? La production de capsules de morphine était-elle standardisée en Allemagne en 1933 de sorte qu'on peut aujourd'hui déterminer la quantité, au moins approximative, de morphine que Benjamin aurait avalée ?
Madame Gunvor Solheim m'a répondu de façon généreuse. Elle n'avait pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 30, mais pensait « que ces capsules étaient probablement de 10 mg ». Elle avait aussi consulté susdit Jørg Mørland, et ils étaient « d'accord pour dire que les capsules conservées pendant sept–huit ans n'avaient pas nécessairement perdu leur effet ». Si Walter Benjamin prenait 30 capsules à 10 mg, il aurait consommé 300 mg. Mes lecteurs sauront que la sculpture Passatges de Karavan se réfère à Passagen-Werk, la grande oeuvre inachevée de Benjamin. Ils sauront aussi que le dernier passage de Benjamin fut celui de la vie à la mort, mais que l'avant-dernier fut celui de la morphine sortant de son foie dans son corps. Ou comme le dit Mørland : « L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. » [116]
Sa mort dut être atroce. L'aubergiste Suñer se souvenait en 1979 d'avoir entendu le râle de Benjamin jusqu'au rez-de-chaussée. [117] Le fils de Gurland, Joseph, s'en souvenait aussi. [118]
Walter Benjamin ne se suicida certainement pas au « bon moment », lui qui avait imaginé, dans son exaltation, que ce suicide allait lui donner une place dans l'histoire du monde. [119] La décision d'avaler les capsules fut prise dans un moment de désespoir absolu alors que les autres membres de son groupe cherchaient toujours une issue. Depuis 1933, il était un homme tourmenté, et depuis un an son coeur battait à peine. Walter Benjamin était un « dead man walking » quand il franchit les Pyrénées. A présent il ne lui restait plus de forces.
[1] Message du 25 septembre 1940 à Adorno transmis par Henny Gurland, in Walter Benjamin, Gesammelte Briefe (sous la rédaction de Christoph Gödde et Henri Lomitz), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1995-2000, vol. VI, p. 483 (ci-après GB).
[2] « He [Benjamin] had thirty tablets of a morphia-compound, which he intended to swallow if caught, he said they were enough to kill a horse, and gave me half of the tablets, just in case. » Arthur Koestler, The Invisible Writing (1954), London, Vintage 2003, p. 512. On ne sait pas exactement combien de capsules qu'ils se sont partagées.
[3] Cette carte postale est mentionnée dans Hans Mayer, Ein Deutscher auf Widerruf. Erinnerungen I, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1982, p. 257.
[4] Walter Benjamin, Denkbilder, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972/1974) 1994, [2] ; Walter Benjamin, Illuminationen. Ausgewählte Schriften 1, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1977) 2015, [2] ; Walter Benjamin, Angelus Novus. Ausgewählte Schriften 2, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1966) 1988 [2].
[5] Walter Benjamin, Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit (1935), Berlin, Suhrkamp Verlag (2010) 2015 [2
[6] Bernd Witte, Walter Benjamin. Mit Selbstzeugnissen und Bilddokumentation, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Verlag (1985) 2012, p. 136 ; Momme Brodersen, Walter Benjamin. Leben, Werk, Wirkung, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2005, p. 63.
[7] Werner Fuld, Walter Benjamin. Eine Biographie (édition remaniée de Walter Benjamin zwischen den Stühlen, Munich et Vienne, Carl Hanser Verlag 1979), Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag 1990, p. 286.
[8] Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin. Lumpensammler, Engel und bucklicht Männlein (Walter Benjamin, le chiffonnier, l'ange et le petit bossu, Paris, Klincksieck 2006), rédigé et préfacé par Florent Perrier, traduit par Horst Brühmann, Berlin, Suhrkamp Verlag 2009, pp. 610–613.
[9] Howard Eiland et Michael W. Jennings, Walter Benjamin. A Critical Life, Cambridge (Mass.) et Londres, The Belknap Press of Harvard University Press 2014, p. 675 ; cf. Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Gershom Scholem, Walter Benjamin – die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1975, pp. 279-281 et Carina Birman, The Narrow Foothold, London, Hearing Eye 2006, pp. 3–10. Un facsimilé des registres municipaux est publié dans Ingrid Scheurmannn, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933-1940 » in Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Für Walter Benjamin. Dokumente, Essays und ein Entwurf, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1992, pp. 75–107, 101.
[10] Facsimilé dans Manuel Cussó-Ferrer, « Walter Benjamins letzte Grenze. Sequenzen einer Annäherung », in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., pp. 158–165, 161.
[11] « Soweit rekonstruierbar, nimmt sich Benjamin in der Nacht mit einer Überdosis Morphium das Leben. » Nadine Werner, « Zeit und Person » in Burkhardt Lindner (dir.), Benjamin-Handbuch. Leben, Werk, Wirkung, Stuttgart et Weimar, J. B. Metzler Verlag 2006, pp. 3–8, 8.
[12] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin » (1982), in Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Rolf Tiedemann et Hermann Schweppenhäuser (dir.), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1991, vol. V/2, pp. 1184–1194, 1185 (ci-après GS).
[13] Erdmut Wizisla, « Einleitung », in Erdmut Wizisla (dir.), Begegnungen mit Benjamin, Leipzig, Lehmstedt Verlag 2015, pp. 5–17, 14.
[14] Lorenz Jäger, Walter Benjamin. Das Leben eines Unvollendeten, Berlin, Rowohlt Verlag 2017, p. 340.
[15] Torodd Karlsten, « Walter Benjamin » (1991), in Walter Benjamin, Kunstverket i reproduksjonsalderen (« L'oeuvre d'art à l'ère de la reproduction »), extraits, traduction et introduction par Torodd Karlsten, Oslo, Gyldendal Norsk Forlag (1975) 1991, pp. 9–32, 16.
[16] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, « Etterord » (« Postface »), in Walter Benjamin, Enveiskjørt gate. Barndom i Berlin – rundt 1900 (Sens unique. Une enfance berlinoise), traduit par Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, Oslo, Kolon Forlag (2000) 2014, pp. 185–225, 189.
[17] Arild Linneberg et Janne Sund, « 'Å lese det som aldri er skrevet' – om å lese Walter Benjamin baklengs » (« 'Lire ce qui n'a jamais été écrit' – lire Walter Benjamin à l'envers »), in Walter Benjamin, Skrifter i utvalg (« Oeuvres choisies »), Oslo, Vidarforlaget 2014, vol. I, pp. 13–79, 76.
[18] Gisle Selnes, « Passatges I-XIII. Postkort fra Portbou » (« Passatges I-XIII. Cartes postales de Portbou »), in Vagant (Berlin), no 3, 2014, pp. 40–47, 42.
[19] Cf. Stephen Parker, « What was the Cause of Brecht's Death ? Towards a Medical History », in Friedemann J. Weidauer (dir.), The Brecht Yearbook, publié par The International Brecht Society, 35e année, Wisconsin, University of Wisconsin Press 2010, pp. 291–307.
[20] Édouard Roditi, « Meetings with Walter Benjamin », in Partisan Review (New York), 53e année, no 2 (printemps 1986), pp.263–267, 264.
[21] Werner Kraft, « Ein Kopf, aber illoyal », in Wizisla, op. cit., pp. 218–238, 220.
[22] On peut désormais étudier l'ensemble des critiques et comptes rendus de Benjamin dans Walter Benjamin, Werke und Nachlaß, Christoph Gödde et Henri Lorentz (dir.), Berlin, Suhrkamp Verlag 2008-, vol. 13 (Kritiken und Rezensionen, 2011), (ci-après WuN).
[23] Jäger, op. cit., p. 251.
[24] Lettre à Asja Lãcis, fin février 1935, GB V, p. 54.
[25] Scholem, op. cit., p. 255.
[26] Jäger, op. cit., p. 268.
[27] Jäger, op. cit., p.287.
[28] Lettre à Scholem, datée du 2 novembre 1970, citée d'après Soma Morgenstern, « Aus Briefen an Gershom Scholem, 1970 bis 1975 », in Wizisla, op. cit., pp. 273–321, 274. A la fin de l'automne 1939 une rumeur circule selon laquelle Staline aurait fait un discours au Kremlin le 19 août disant que l'Union soviétique aurait intérêt à ce que l'Allemagne d'un côté et la France et la Grande-Bretagne de l'autre entrassent en une guerre de longue durée, épuisante pour les deux camps. C'est l'agence Havas qui l'annonça le 28 novembre 1939 en se référant à la Revue de droit international de sciences diplomatiques et politiques (no 3, juillet-septembre 1939). Il semble s'agir d'une fausse rumeur, cf. Sergueï Slutsch, « Stalins Kriegsszenario 1939 : Eine Rede, die es nie gab », in Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte (Munich), 52e année, no 4 (octobre 2004), pp. 597–635. La Pravda (Moscou) publia le 30 novembre 1939 une interview avec Staline, rédigée par Staline lui-même, où il rejette la responsabilité de la guerre sur la France et la Grande-Bretagne, cf. op.cit., p. 605 et suiv.
[29] Walter Benjamin fut privé de sa citoyenneté allemande à la demande de la Gestapo par une lettre datée du 23 février 1939. Comme justification elle fit valoir qu'il avait collaboré à la revue en exil Das Wort, cf. « Ausbürgerungsakte Benjamins, 1939 » in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., p. 108 et suiv. Or Benjamin ne fut jamais un collaborateur de cette revue, mais il y avait publié un article en 1936. La demande de la Gestapo contient également d'autres erreurs, par exemple que Benjamin aurait émigré déjà en 1930, et qu'il serait arrivé à Paris en passant par Palma de Mallorca. Pour les Scheurmann la dénaturalisation de Benjamin apparaît comme une affaire de routine du fait que pour la Gestapo il n'avait guère d'intérêt. Cf. W. B., « Pariser Brief, André Gide und sein neuer Gegner », in Das Wort (Moscou), 1re année, no 5 (novembre 1936), pp. 86-95 ; cf. WuN 13, 1, pp. 470-485, GS III, pp. 482-495. Cet article fut la seule contribution de Benjamin à la revue, cf. Das Wort, Registerband, Berlin de l'Est, Rütten & Loening 1968, p. 109. Das Wort était une revue littéraire d'inspiration marxiste publiée par Jourgaz-Verlag (Moscou) pendant quatre ans (1936-1939) et rédigée par Bertolt Brecht, Willy Bredel et Lion Feuchtwanger.
[30] Eiland et Jennings op. cit., p. 647.
[31] Max Aron, « Der Jüngling und der Meister », in Wizisla, op. cit., pp. 262–270, 265.
[32] Eiland et Jennings, op. cit., p. 648.
[33] Hans Sahl, « Walter Benjamin im Lager », in Siegfried Unseld (dir.), Walter Benjamin zu ehren. Sonderausgabe aus Anlaß des 80. Geburtstages von Walter Benjamin am 15. Juli 1972, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1972, pp. 66–73, 67.
[34] Lettre à Adrienne Monnier, datée du 21 septembre 1939, GB VI, p. 333 et suiv.
[35] Sahl, op. cit., p. 70.
[36] Sahl, op. cit., p. 71. Benjamin eut l'idée de la revue après que le commandant du camp avait donné son autorisation enthousiaste à d'autres internés de réaliser un film patriotique, « Vive la France », leur donnant ainsi l'autorisation de se documenter à la bibliothèque locale, dont ils revenaient le soir légèrement éméchés et bien contents. L'idée de Benjamin était de faire quelque chose du même genre. Sahl et Benjamin s'étaient connus à Berlin, où, en 1931, ils étaient impliqués dans le projet de lancement de la revue Krise und Kritik, cf. Erdmut Wizisla, Benjamin und Brecht. Die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2004, p. 126.
[37] Voir p. ex. Bernd-Peter Lange, « Walter Benjamin und Bertolt Brecht am Schachbrett », in Merkur, Deutsche Zeitschrift für europäisches Denken (Stuttgart), 69e année (avril 2015), pp. 95-102. La passion qu'avait Benjamin pour le jeu d'échecs aura son expression la plus bizarre dans sa première thèse historico-philosophique, où il compare le matérialisme historique au « Turc d'échecs », une marionette qui gagne apparemment toute seule partie sur partie, mais qui en réalité est manipulée par un champion de courte taille, cf. Über den Begriff der Geschichte, WuN 19, GS I/2, pp. 691–704.
[38] D'après Sahl, Aron aurait trouvé une sorte de cagibi sous un escalier à vis, et de plus un morceau de lin pouvant servir de rideau. Derrière ce rideau, Benjamin pouvait mener une existence relativement protégée en compagnie d'Aron : « un saint dans sa grotte, protégée par un ange », Sahl, « Walter Benjamin im Lager », p. 72.
[39] Lettre à Gershom Scholem, datée du 25 novembre 1939, GB VI, p. 358.
[40] Lettre à Max Horkheimer, datée du 30 novembre 1939, GB VI, p. 361.
[41] Lettre non-envoyée à Hélène Léger, datée de janvier 1940, GB VI, p. 391.
[42] Lettre à Gretel Adorno, datée du 17 janvier 1940, GB VI, p. 382.
[43] Store medisinske leksikon (« Grande encyclopédie médicale »), sln.no.
[44] Lettre à Max Horkheimer, datée du 6 avril 1940, GB VI, p. 430 et suiv. En ce qui concerne la machine à écrire, il est très probable que Benjamin s'adressait en français à ses amis et collègues allemands puisqu'il faisat taper ses lettres par d'autres. En tout cas, la plupart de ses lettres de cette période sont tapées à la machine, parfois avec un post scriptum à la main en allemand. Friedrich Pollock (1894-1970) était un ami de jeunesse de Horkheimer et un des fondateurs de l'Institut für Sozialforschung.
[45] Lettre à Gretel Adorno, datée de la fin avril/début mai 1940, GB VI, p. 435.
[46] Lettre à Max Horkheimer datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 439. Le même jour il écrit à son ami Stephan Lackner lui demandant de l'aider dans une situation difficile : « L'état de mon coeur défaillant s'est considérablement détérioré. C'est pourquoi je dois régulièrement consulter mon médecin. (C'est à peu près les seules fois où je sors. Les rares amis qui me restent à Paris, se sont habitués à venir me voir chez moi.) J'ai fini par devoir payer une importante somme d'argent pour ce traitement. » Lettre à Stephan Lackner, datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 442.
[47] « Das Gutachten des Kardiologen Pierre Abrimi (1879–1945) vom 29. April konstatiert : Tachykardie, Hypertonie und Herzhypertrophie. » Note rédactionnelle in GB VI, p. 441.
[48] Lettre à Gretel Adorno datée du 19 juillet 1940, GB VI, p. 470. Cf. Jäger, op. cit., p. 331.
[49] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Schöttker et Wizisla (dir.), Arendt und Benjamin. Texte, Briefe, Dokumente, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2006, p. 152.
[50] Cf. lettre de Max Horkheimer, datée du 8 mai, facsimilé in Ingrid Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, Bonn AsKI 1992, p. 22 (document 1).
[51] Cela veut dire au plus tard le 22, cf. la lettre à Hilde Schröder datée du 22 août 1940, GB VI, p. 480 et suiv.
[52] Lisa Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen. Erinnerungen 1940/1941 (1985), Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag (2004) 2015, pp. 126–131.
[53] Lisa Fittko, op. cit., p. 141 et suiv. Fritz Fränkel (1892–1944) était un médecin utilisant Benjamin et d'autres personnes pour diverses expériences sur les effets des drogues. Cf. Ernst Joël et Fritz Fränkel, « Der Hascisch-Rausch. Beiträge zu einer experimentellen Psychopathologie » (1926), in Nicolas Pethes et alii (dir.), Menschenversuche. Eine Anthologie 1750-2000, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2008, pp. 77–83. Benjamin cite de larges extraits de cet article dans son essai « Haschisch in Marseille », GS IV71. pp. 409–416,. Voir aussi Walter Benjamin, Über Haschisch. Novellistisches, Berichte, Materialien, Tillman Rexroth (dir.), avec une préface de Hermann Schweppenhäuser, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972), 2014.
[54] Lettre à Alfred Cohn, datée du 17 septembre 1940, GB VI, p. 482. Il ne semble disposer à ce moment-là d'aucun des documents nécessaires, sauf le visa d'entrée aux États-Unis, cf. la même lettre, p. 481 : « Il y a presque un mois que j'ai obtenu le visa pour l'Amérique. Tu vois que jusqu'à présent cela ne m'a pas encore servi à grand'chose. »
[55] Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen, p. 141.
[56] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Hannah Arendt/Gershom Scholem, Der Briefwechsel, Marie Luise Knott (sous la rédaction de), Berlin, Jüdischer Verlag im Suhrkamp Verlag 2010, p. 17 et suiv.
[57] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 octobre 1940, in Arendt/Scholem, op. cit., p. 10.
[58] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 septembre 1972, in Wizisla, op. cit., p. 280.
[59] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem datée du 8 janvier 1973, in Wizisla, op. cit., p. 282.
[60] Catharine Edwards, « Acting and self-actualisation in imperial Rome : some death scenes », in Pat Easterling et Edith Hall (sous la rédaction de), Greek and Roman Actors. Aspects of an Ancient Profession, Cambridge, Cambridge University Press 2002, pp. 377–394, 392.
[61] Arthur Koestler, Scum of the Earth, Londres, Victor Gollancz Limited 1941, p. 247. J'ignore si cette édition fut mise en vente. Dans mon exemplaire du livre, il est marqué : « Left Book Club Edition/Not for sale to the public. »
[62] Arthur Koestler, The Invisible Writing (Hiéroglyphes), p. 512.
[63] Arthur Koestler, Scum of the Earth, avec une « Preface to the 1955 Edition », Londres, Eland (1991) 2006, p. 244.
[64] Arthur Koestler, Abschaum der Erde, traduit par Franziska Becker et Heike Curtze, Vienne, Verlag Fritz Molden 1971, p. 529. Je ne dispose pas de l'édition anglaise, mais l'édition allemande est bien plus complète que celle de 1941, et le copyright pour 1971 est renouvelé. Il est quasiment impensable que les traducteurs se soient trompés.
[65] Voir par exemple Ingrid Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », in Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, pp. 7–19, 19, note 24. Lorenz Jäger se réfère à Scheurmann dans Walter Benjamin, p. 339, note 24.
[66] Stephen Schwartz, « The Mysterious Death of Walter Benjamin », in The Weekly Standard (Washington D.C.), le 11 juin 2001.
[67] On considérait l'Espagne comme une alternative trop risquée pour les hommes mobilisables de moins de 42 ans. On craignait que les autorités espagnoles ne les arrêtent pour les empêcher d'aller en Grande-Bretagne se joindre aux forces britanniques. Fittko, op. cit., p. 132.
[68] Fittko, op.cit., pp. 136–138.
[69] « Eine magische Geschichte. Wer sie gelesen hat, wird sie nie vergessen. » Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 328 (note rédactionnelle).
[70] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin », récit écrit en 1980 à la demande de Gershom Scholem et publié la première fois sous le titre de « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », traduit par Christoph Groffy et avec une introduction de Gershom Scholem in Merkur (Stuttgart), 36e année, no 403 (janvier 1982), pp. 35–49. Les citations qui suivent sont tirées de la version originale en anglais in GS V/2, pp. 1184–1194, cf. la note 12 ci-dessus.
[71] On ne pourra pas le reprocher à Benjamin, mais on peut rappeler un de ses commentaires aux thèses historico-philosophiques : « Il est plus difficile de rendre hommage à la mémoire des sans nom qu'à celle des gens célèbres, des gens fêtés par tout le monde, penseurs et poètes y compris. C'est à la mémoire des sans nom qu'il faut construire l'histoire, » WuN 19, p. 113, cf. GS I/3, p. 1241. La citation est tirée d'une critique de l'historisme et de l'idée que « l'histoire est quelque chose qui peut se raconter », WuN 19, p. 114, cf. GS I/3, p. 1240. Dans une version simplifiée cette citation figure sur la plaque en verre posée à mi-chemin dans l'escalier des « Passatges » de Dani Karavan. Mais on peut se demander ce que les sans nom en pensent.
[72] Fittko, op. cit., p. 160.
[73] Guide des Randonnées. 9 itinéraires autour de Banyuls/9 hiking itineraries around Banyuls. Brochure éditée par l'Office de tourisme de Banyuls-sur-Mer (sans année).
[74] D'après une note rédactionnelle in GS V/2, p. 1202. Selon Fittko, il avait 15 ans, cf. GS V/2, p. 1189.
[75] On ne sait pas quel type de serviette, de valise ou de sac dont il s'agissait. Fittko parle tantôt de « briefcase » tantôt de « bag », cf. GS V/2, pp. 1187 et 1189. Les rédacteurs des Gesammelte Schriften parle d'un « Aktentasche » (un porte-documents), cf. GS V/2, p. 1194. Le traducteur Christoph Groffy choisit « Aktentasche » (« porte-documents ») pour « briefcase » et « Tasche » (« serviette ») pour « bag », cf. Fittko, « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », pp. 40 et 44.
[76] Fittko, The Story of Old Benjamin, GS V/2, p. 1187.
[77] Fittko, op. cit., GS V/2, p. 1190.
[78] Ibid.
[79] Antonio-Barrera-Escoda dans un courriel daté du 7 septembre 2016. Ensuite j'ai eu des contacts réguliers avec son collègue Montserrat Busto i Navinés. Je leur dois un grand merci. Busto a d'autre part fait certaines recherches de sa propre initiative. Mes remerciements vont aussi à Maximino J. Ruiz Rufino, maître de conférences au Département des études de littérature, de civilisation et des langues européennes à l'Université d'Oslo, pour sa correspondance par courriel avec le météorologue espagnol José Miguel Viñas qui m'a signalé l'existence de l'institut météorologique de Barcelone. Barrera-Escoda et Busto i Navinés m'ont établi en tout 48 cartes météorologiques (réanalyses) réparties sur quatre jours (24–27 septembre 1940), à quatre moments de la journée (00, 06, 12 et 18 UTC) et trois niveaux verticaux (500 hPa, 850 hPa et pression au niveau de la mer). Dans un courriel daté du 26 avril 2019, Busto précise que les cartes ont été établies à l'aide de la 20th Century Reanalysis et de données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui relève du ministère du Commerce américain.
[80] Grete Freund, une des quatre femmes qui se joignirent au groupe de Benjamin du côté espagnol de la frontière, remarque que « Monsieur Benjamin était déjà très fatigué quand il a eu à subir une crise cardiaque en route ». Grete Freund dans une lettre à un inconnu, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1194. Lisa Fittko ne le mentionne pas, mais chez Carina Birman, une des autres femmes, nous trouvons à peu près la même observation : « Entretemps un homme relativement âgé, une femme plus jeune et son fils s'étaient joints à nous. Cet homme, un professeur de l'université allemand (sic) au nom de Walter Benjamin, a failli avoir une crise cardiaque. Les épreuves que constituaient la montée par une journée de septembre extrêmement chaude et ses efforts anxieux pour ne pas être arrêté par les Allemands ont dépassé ses forces. Puisque nous nous trouvions sur une aire de repos, nous sommes partis dans tous les sens trouver un peu d'eau pour aider cet homme malade. Petit à petit il a repris ses forces, et nous avons poursuivi notre route […] », Birman, The Narrow Foothold, p. 3. Il est difficile de savoir si Benjamin a vraiment eu une crise cardiaque, mais en arrivant à Portbou il n'était manifestement pas bien portant.
[81] Scheurmann, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933–1940 », p. 100.
[82] Cf. « Portbou dedicarà un carrer a Walter Benjamin », notice dans Diari de Girona (Gérone), le 30 décembre 2008.
[83] Nous trouvons une belle présentation de l'oeuvre de Dani Karavan dans Dani Karavan, Hommage an Walter Benjamin. Der Gedenkort « Passagen » in Portbou, Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Mainz, Verlag Philipp von Zabern 1993. Cf. les esquisses de la même oeuvre et une interview avec Dani Karavan in Scheurmann et Scheurmann, Für Walter Benjamin, pp. 246–277.
[84] Ll. [Lluis] Bosch Martí : « Walter Benjamin, suïcidat o assassinat per la ‘Gestapo' ? », in Punt Diari (Gérone) du 19 juillet 1979, p. 3. Dans son article, Costa donne par erreur le 10 juillet comme date de la publication de l'article de Bosch Martí, cf. Carles S. Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten. Walter Benjamin in der Falle », traduit par Ute Heinemann in Rolf Tiedemann et alii (sous la rédaction de), Walter Benjamin 1892–1940. Eine Ausstellung des Theodor W. Adorno Archivs Frankfurt am Main in Verbindung mit dem Deutschen Literaturarchiv Marbach am Neckar, numéro triple de Marbacher Magazin (Marbach), no 55 (1990), 3e édition 1991, pp. 349–352, 349.
[85] « França » veut dire France en catalan, et « fonda » est le mot espagnol pour « auberge ».
[86] Costa, op. cit., p. 351.
[87] « [A] special police hotel »..Birman, The Narrow Foothold, p. 4.
[88] Henny Gurland (1900–1952) travailla avant 1933 comme photographe pour le quotidien social-démocrate Vorwärts, l'organe du SPD. Après avoir survécu sa fuite à travers les Pyrénées, elle réussit à partir pour les États-Unis, où elle épousa, en 1944, Erich Fromm. Elle rédigea son récit le 11 octobre 1940 pendant son séjour à Lisbonne. Ce récit fut publié pour la première fois in Scholem, Walter Benjamin, pp. 279–281, cf. note in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 351.
[89] Nous avons trouvé très peu de renseignements sur Joseph Gurland. Il fut interviewé par Rolf Tiedemann en 1981, et Scheurmann le présente comme professeur de l'université in « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 19, note 25. Scheurmann s'étonne que les souvenirs de Gurland soient aussi imprécis. Si Joseph Gurland avait 15 ans en 1940, il n'avait que 56 ans au moment de l'entretien avec Rolf Tiedemann.
[90] Carina Birman (1895–1996) était avocate et conseillère à l'ambassade d'Autriche à Paris de 1926 à 1938. Elle avait aussi des liens avec la revue en exil Das Neue Tage-Buch (Paris), dont son amie Grete Freund était responsable de la comptabilité. Cf. Kathy Duggan, « Notes on individuals » in Birman, The Narrow Foothold, p. 23 et suiv. Le récit de Birman semble avoir été rédigé à l'occasion de la mort de Sophie Lippmann en 1975. Il fut donné à la fille de Lippmann en 1976 et publié 30 ans plus tard, en 2006, probablement à l'initiative de Kathy Duggan, la petite-fille de Lippmann.
[91] Nous ne savons rien d'elle (même pas son nom de famille).
[92] Sophie Lippmann (1885–1975) était professeur de français et en passant par le Mexique, elle put atteindre New York, où elle travailla dans une usine avant de pouvoir recommencer à donner des cours de français. Cf. Duggan, op. cit., p. 22 et suiv
[93] Tout ce que je sais sur Grete Freund, c'est qu'elle était responsable comptable de la revue Das Neue Tage-Buch (voir note 90). Il ne faut pas la confondre avec l'actrice et chanteuse d'opéra du même nom (1885–1982). Elle rédigea son récit en français à Lisbonne le 9 octobre 1940 sous la forme d'une lettre à une personne inconnue, dont des extraits sont publiés in GS V/2, p. 1194 et suiv. Das Tage-Buch était un hebdomadaire indépendant fondé à Berlin en 1920, paraissant à Paris à partir de janvier 1933 sous le titre de Das Neue Tage-Buch.
[94] Jean-Michel Palmier souligne que l'interdiction espagnole, qui sera levée peu après, coïncide avec la visite à Madrid de Joachim von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères. Palmier, Walter Benjamin, p. 612, note 464.
[95] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », texte rédigé le 3 octobre 1940 à Lisbonne, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, pp. 345–347. Des extraits de ce récit furent d'abord publiés dans Andreas Strobl, « 'Wieso lebe ich noch ?' Die letzten Worte von Benjamin : Der Bericht eines anonymen Augenzeugen über die Flucht nach Spanien », Frankfurter Allgemeine Zeitung (Frankfurt am Main), le 6 septembre 2000, no 207, section N6. Gurland, Birman et Freund ont aussi donné leurs témoignages. En outre, Hermann Grab décrivit les circonstances dans une lettre à Adorno quelques jours plus tard, également envoyée de Lisbonne, cf. Hermann Grab, lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 355 et suiv. Il est difficile de trancher quand ces textes divergent. Freund et Gurland rédigèrent ce qu'elles avaient vécu peu après, respectivement le 9 et le 11 octobre., mais cela seul n'est pas une raison pour accorder plus de confiance à leurs récits. En même temps les récits d'Eiland et Jennings semblent trop « défensifs » en déclarant qu'il est presque impossible de dire quoi que ce soit sur les dernières heures de Benjamin, cf. Eiland et Jennings, Walter Benjamin, p. 675.
[96] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[97] Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1995.
[98] Birman, The Narrow Foothold, p. 4 et suiv.
[99] « Das wahre Bild der Vergangenheit huscht vorbei », WuN, 19, p. 18, cf. GS I/2, p. 695.
[100] Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 218 (note de la rédaction).
[101] « Morgens um sieben rief mich Frau Lippmann herunter, da Benjamin mich gerufen hatte. » Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280. Ingrid Scheurmann pense que Gurland n'a pas pu « descendre » du fait que la chambre de Benjamin se trouvait au dernier étage de l'auberge : « Welches Zimmer Frau Gurland bewohnt hat, ist unklar, jedenfalls bewohnte Benjamin des Zimmer 4 im 2. Stock des Hotels, ein drittes Stockwerk existierte zu diesem Zeitpunkt nicht. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann ne dit pas d'où elle tient ce renseignement.
[102] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 346.
[103] Ingrid Scheurmann donne beaucoup de détails sur le médecin et sa visite. Elle n'est pas impressionnée par lui, cf. « Neue dokumente zum Tode Walter Benjamins », pp. 12–14. Joseph Gurland dit à Rolf Tiedemann en 1981 : « Même aujourd'hui je me demande dans quelle mesure le médecin et le curé comprenaient sa situation médicale […]. » Scheurmann, ibid. Dans le film « Quién mató a Walter Benjamin … » (« Qui a tué Walter Benjamin … » de 2005, réalisé par David Mauas, une des personnes interviewées dit que le médecin Vila Moreno avait un frère et que « [Vila Moreno] n'était pas le plus futé des deux ».
[104] « Alle anderen Dokumente legen den Tod auf den späten Abend fest. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann n'avait à ce moment-là (1992) pas accès aux souvenirs de Birman, qui indépendamment de Gurland constate : « Le lendemain matin nous apprîmes qu'il [Benjamin] avait réussi [à quitter cette vie] et qu'il n'était plus parmi nous. » Birman, The Narrow Foothold, p. 5. Mais je ne vois pas que Gurland indique explicitement quand il meurt, seulement que Benjamin « était déjà agonisant » quand le médecin arrive à l'auberge, cf. Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[105] « Le récit de Gurland soulève de nombreuses questions : Quelqu'un qui neuf heures plus tôt a avalé ‘une grande quantité de morphine' et qui est apparemment agonisant, peut-il être en état de tenir une telle conversation ? », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Par comparaison Grete Freund écrit : « Malgré nos efforts il avait apparemment pris une drogue (une forte dose de morphine) la nuit même, et bien que le médecin soit venu dès qu'on l'a appelé, Monsieur Benjamin n'était plus transportable et est entré dans le coma. « Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1195. Ce récit colle bien avec ceux de Birman, de Grab et le récit anonyme bien que personne ne précise quand Benjamin a avalé les capsules de morphine.
[106] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[107] Birman, The Narrow Foothold, 6 et suiv.
[108] « [Et] c'est grâce à un miracle sous la forme d'une violente tempête qu'on nous a autorisés à entrer en Espagne et poursuivre notre voyage jusqu'à Lisbonne. » Grete Freund, lettre à une personne anonyme, datée du 9 octobre 1940, GS v/2, p. 1195.
[109] « [Alors] ils ont été surpris par un violent orage qui les a obligés de rebrousser chemin […]. » Hermann Grab dans une lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Walter Benjamin, p. 356.
[110] Birman, The Narrow Foothold, pp. 7–9.
[111] Le Servei Meteorològic de Catalunya (SMC, Barcelone) ne dispose pas de données au sujet des précipitations tombées à Portbou le 26 septembre 1940, mais les cartes météorologiques (les ré-analyses) pour 850 hPa et la pression au niveau de la mer montrent que de l'air froid du nord-ouest se heurte à de l'air chaud du sud-est à midi (12 UTC), et vu la forte humidité de l'air la veille il n'est pas étonnant qu' il y ait eu une tempête et de fortes précipitations. Bien qu'Antonio Barrera-Escoda au SMC ne disposât pas de données pour Portbou, il trouva beaucoup d'autres données prouvant qu'il y eut des précipitations extrêmement élevées dans toute la région le 26 septembre, les plus fortes à Barcelone et dans ses alentours : 119,5 mm à Gavà, 114,5 mm à Sant Boi de Llobregat, 108 mm à Puig-reig (Berguedà, Catalogne intérieure). Dans un courriel du 6 septembre 2016 Barrera-Escoda poursuit : « More or less near to Portbou, we have data for Roses (44.4 mm) and Empúries (40.5 mm). So, it is likely that in Portbou more than 50 mm were recorded in the 26th Sep 1940. » Encore un grand merci à Barrera-Escoda et son collègue Montserrat Busto i Navinés.
[112] Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V7 », p. 1195.
[113] Theodor W. Adorno, lettre à Gershom Scholem, datée du 8 octobre 1940, in Theodor W. Adorno/Gershom Scholem, « Der liebe Gott wohnt im Detail ». Briefwechsel 1939-1969, Berlin, Suhrkamp Verlag 2015, p. 26.
[114] Citation d'une lettre de la Dirección General de Seguridad (Gérone) à Max Horkheimer, datée du 30 octobre 1940, reproduite in GS V/2, p. 1197. La même lettre constate que Benjamin est mort « a las 22 horas del día 26 del mismo mes ».
[115] Koestler, Scum of the Earth (1941/1955, 2006, p. 244), cf. la discusion ci-dessus au sujet du nombre de capsules.
[116] Courriel de Gunvor Solheim daté du 3 mars 2017 par l'intermédiaire de Hege Helm, présidente de la Société pharmaceutique norvégienne : « [Je n'ai] malheureusement pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 1930, mais ces capsules étaient probablement de 10 mg […] J'ai donc appelé le professeur Jørg Mørland, pharmacologue et ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire […] : « [Je] pense que sa mort a pu être causée par une intoxication de morphine, éventuellement liée un infarctus. Nous ne pouvons évidemment pas exclure d'autres causes. Nous sommes d'accord pour dire que l'effet de capsules de morphine ayant 7–8 ans d'âge n'a pas nécessairement été affaibli. Si nous partons de capsules de 10 mg, il aurait pris au total 300 mg. L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. La mort n'est pas forcément immédiate, et on observe souvent que le patient peut rester longtemps avec des problèmes respiratoires qui provoquent un oedem pulmonaire tuant le patient plusieurs heures après. » Un grand merci à Gunvor Solheim, Jørg Mørland et Hege Helm.
[117] « Nachdem die Polizei weg war, fing er an, laute Schnaufer auszustoßen, die wir ins unterste Stockwerk hörten. Das ist das, woran ich mich am deutlichsten erinnere : die Schnaufer, die dieser Mann ausstieß und daß er anschwoll, er wurde ganz dick, und dabei war er ohnehin schon sehr kräftig. » (« Après le départ de la police, il commença à pousser des halètements qu'on entendait jusqu'au rez-de-chaussée. C'est ce dont je me souviens avec le plus de précision : les halètements de cet homme, et qu'il s'enflait, qu'il est devenu très gros alors qu'il était déjà fort. ») Joan Suñer Planas, in Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten », p. 351.
[118] « [Joseph] Gurland erinnert sich […] an Benjamins ‘painful breathing', das außerhalb seines Zimmer deutlich zu hören gewesen sei. », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14, citation de l'entretien entre Joseph Gurland et Rolf Tiedemann le 25 juin 1981, cf. ibid. p. 19, note 27, cf. note 25.
[119] Soma Morgenstern, lettre à Gershom Scholem, datée du 21 décembre 1972, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 280.
06.07.2026 à 22:38
dev
« Le lieu privilégié de la violence inerte, c'est l'école. »
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, 2, Positions
Après dix années à enseigner en Seine-Saint-Denis, dont six dans le même établissement, classe REP, monsieur Ubac quitte l'académie. Voici ce qu'il a tenu à dire à ses collègues, lors de son discours d'au revoir.
« Violence inerte ». C'est une expression de Bourdieu (qui l'emprunte à Sartre) [1]. C'est la violence qui se fait oublier, parce qu'elle est inscrite dans l'ordre des choses.
Le lieu privilégié de la violence inerte, c'est l'école.
Voilà ce que j'ai appris durant ces six années passées dans mon établissement.
Ce que j'y ai vu, ce que j'y ai appris, c'est que le rôle de l'école est de demander à nos élèves d'accepter comme légitime un ordre social qui les maltraite.
Inculquer la culture légitime, inculquer la discipline des corps, inculquer la norme dans les esprits, inculquer, intérioriser puis exclure, exclure et exclure encore. Exclure des filières, exclure de l'établissement, exclure de soi-même.
Pour faire croire aux élèves que s'ils sont exclus, c'est de leur faute. Parce qu'ils n'ont pas assez écouté, pas assez travaillé, pas assez cru dans la fable qu'on leur raconte. Mais certainement pas parce que depuis le début, tout est organisé pour qu'ils ne puissent pas aller où ils rêvent d'aller.
Je pense beaucoup, au jour de mon départ, à toutes et tous ces exclues de cette violence indirecte, omniprésente, diffuse, exercée par tout le monde et personne. Les élèves que j'ai suivies, et qui pensent peut-être que c'est de leur faute. Mais aussi les grandes personnes, les adultes, les profs, qui pensent aussi, peut-être, qui sait, que c'est de leur faute.
Cela pourrait être un constat un peu amer, et pourtant c'est un constat qui rend plus libre.
Une fois dépouillées de nos attentes de profs installées, de bonnes élèves, d'enseignantes bien sages, peut-être qu'on devient plus disponible pour écouter, enfin, ceux et celles qui méritent vraiment de l'être : nos élèves.
A partir du moment où j'ai accepté de faire ça, dans ma classe, j'ai appris énormément. Je remercie mes élèves d'ici. Qui m'ont appris à être plus libre, en n'acceptant pas eux-mêmes l'ordre des choses, en l'interrogeant comme n'allant jamais de soi, jusqu'à la limite, avec ironie, impertinence, brio, humour, mais aussi indiscipline, colère, révolte. Je les remercie de m'avoir appris à me méfier de ma position, à me méfier de mes privilèges, à me méfier de moi-même.
En retour, j'espère leur avoir appris comment organiser intellectuellement ce qui les traverse. Car « Une loi ignorée est une nature, un destin,... une loi connue apparaît comme la possibilité d'une liberté » [2].
Je remercie aussi ceux et celles qui, indéfectiblement, au cours de ces années, m'ont aidé à accepter cette voie nouvelle de la liberté, à l'organiser, à la penser.
Mes collègues, écoutez ceux qui vous proposent cette voie. Plus le temps va passer, plus nous aurons besoin à l'école de lutter contre la violence inerte, parce que de plus en plus, elle va devenir vivante. La seule voie, c'est celle de la solidarité, de l'auto-organisation, de la lutte, pas seulement pour, avec nos élèves.
Un enseignant en REP du 93
06.07.2026 à 16:02
dev
Hamza la douane, le canal Saint-Martin et l'ordre racial de l'enfance Sylvain George
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Pendant quelques jours de canicule [1], les berges du canal Saint-Martin ont cessé de répondre tout à fait à leur ordre habituel, sans cesser pour autant d'être ce lieu immédiatement reconnaissable d'un Paris qui se gentrifie à marche forcée [2], avec ses célèbres passerelles, ses terrasses, ses restaurants, ses façades, ses riverains, ses promeneurs, ses usages réglés par la consommation, la résidence, le voisinage et cette discrétion des corps qui définit souvent, sous des apparences de civilité, la manière dont une ville devenue extrêmement chère décide qui peut y être visible ou non, quelles présences seraient légitimes ou non.
Rien ne s'y est renversé au sens spectaculaire du terme, aucun soulèvement n'a pris forme, aucun mot d'ordre n'a unifié ce qui venait là, mais quelque chose de l'ordre ordinaire dans la distribution des places s'est trouvé déplacé par la chaleur, par l'afflux massif des corps vers l'eau, par la nécessité de rejoindre un quai, l'ombre généreusement accordée par un arbre, un courant d'air, un peu de nuit, par cette pression élémentaire qui fait qu'une ville, lorsqu'elle devient trop chaude, cesse d'être seulement un espace de circulation, de commerce, de propriété ou d'agrément, pour redevenir un milieu physique où il faut pouvoir respirer, s'asseoir, traîner, se mouiller, jouer, attendre, faire corps avec d'autres.
La canicule n'a pas simplement accompagné, comme un facteur extérieur, ce qui s'est passé autour du canal. Elle en a déplacé l'échelle, en faisant d'un conflit d'usages apparemment situé le révélateur d'une distribution plus profonde des corps, des espaces et des possibles. Elle a alors fait apparaître avec une netteté presque brutale ce que l'ordre urbain parvient d'ordinaire à atténuer, à rendre invisible ou à renvoyer du côté des conduites à corriger : une forme de darwinisme social – on y reviendra - qui ne dit pas son nom, où l'inégale distribution de l'eau, de l'ombre, du repos, de la fraîcheur, des logements respirables, des jardins, des piscines, des maisons familiales ou des départs possibles cesse d'être reconnue comme une organisation sociale de l'existence pour être rabattue sur la capacité supposée de chacun à supporter, anticiper ou gérer les conditions qui lui sont faites. Ceux qui peuvent se retirer, partir quelques jours, rejoindre un ailleurs plus respirable ou disposer d'un lieu privé où la chaleur se supporte mieux, n'habitent pas la même canicule que ceux qui doivent chercher l'eau là où elle demeure, dans un canal, sur des berges, au pied des immeubles, dans ces espaces que la ville administre, surveille, réglemente, interdit parfois, mais dont elle ne peut abolir entièrement l'usage lorsque les corps, tout simplement, ne tiennent plus à leur place.
C'est en ce sens que la canicule produit une exception, mais une exception qui ne ressemble plus à l'accident, parce qu'elle revient, se répète, s'annonce déjà comme l'un des régimes ordinaires de la ville future. Comme une fête populaire, comme un carnaval, comme une liesse sportive qui fait descendre dans la rue des corps que l'ordre quotidien maintient dispersés ou périphériques, elle suspend provisoirement les partages habituels entre ceux qui habitent « légitimement » un quartier et ceux qui ne feraient que le traverser, entre ceux qui contemplent le canal comme paysage et ceux pour qui l'eau devient une nécessité, entre ceux qui consomment l'espace et ceux qui viennent y chercher autre chose que de la consommation. Mais, à la différence du carnaval, cette suspension n'est ni choisie, ni ritualisée, ni protégée par un calendrier symbolique, car elle vient de la catastrophe et procède d'un monde rendu invivable par sa propre organisation. Les corps sortent alors moins pour faire la fête que parce qu'ils suffoquent, et c'est seulement dans ce mouvement contraint que peut surgir quelque chose comme une joie commune, ambiguë, bruyante, conflictuelle, parfois excessive, mais politiquement révélatrice.
Sur les berges du canal, cette exception caniculaire a pris la forme d'une présence populaire plus visible, plus dense, plus bruyante, où des enfants et des adolescents venus des quartiers populaires, comme d'autres jeunes sans lieu privé où se rafraîchir, ont rejoint l'eau pour y trouver ce que la ville ne leur donnait pas ailleurs : un dehors, des copains, une intensité, la possibilité de se montrer et d'exister autrement que dans les espaces assignés. Il ne s'agit pas encore d'en faire le récit complet, ni d'en effacer les tensions, les maladresses ou les conflits d'usage, mais de comprendre que c'est à partir de cette scène collective que Hamza apparaît d'abord, avant d'en être isolé, nommé, exposé, puis transformé en figure du désordre.
Hamza appartient d'abord à cette scène collective. Avant de devenir un nom, un surnom, une vidéo, une affaire, une figure médiatique ou un petit personnage public sur lequel chacun croit pouvoir projeter son récit de l'ordre, de l'autorité, de la famille, de l'insécurité ou de l' « ensauvagement », il est l'un de ces enfants des quartiers populaires que la canicule conduit vers le canal Saint-Martin, comme d'autres y vont pour l'eau, pour le plaisir, pour y être en bande, pour l'esbroufe, pour cette visibilité un peu dangereuse et un peu exaltante que donne la rue lorsque la chaleur rend les intérieurs trop étroits. Il a treize ans, et cette donnée devrait suffire à retenir les mots, les images, les commentaires, les affects punitifs, non parce qu'un mineur serait par définition innocent de tout geste pénible, de toute provocation ou de toute bêtise, mais parce que l'âge oblige les adultes à une responsabilité particulière, à une certaine mesure dans les propos tenus, comme dans les formes émises de jugement, et surtout à se demander ce qu'une société détruit lorsqu'elle transforme trop vite un enfant en objet public de détestation.
Ce qui se joue alors n'est pas seulement la question de savoir si Hamza a importuné des passants, arrosé des cyclistes, provoqué des policiers ou improvisé, avec un pistolet à eau et un surnom, ce faux péage dérisoire à deux euros qui lui vaudra d'être appelé « la Douane » [3]. Ces gestes existent, ils peuvent être agaçants, intrusifs, idiots, désagréables, et il ne s'agit pas de les transfigurer en actes héroïques sous prétexte qu'ils viennent d'un enfant populaire. Le point décisif est ailleurs : dans la vitesse avec laquelle ces gestes ont été détachés de la scène qui les rendait intelligibles - la chaleur, l'eau, la bande, la rue, le jeu, l'adolescence, la provocation, la nécessité de se montrer, l'exception caniculaire elle-même - pour être traduits dans une langue immédiatement accusatoire, celle du « danger public », du « caïd », de la « terreur », du nouveau « visage de la délinquance juvénile », du symptôme racial, de l'autorité à restaurer. À partir de là, il ne s'agit plus seulement de commenter des gestes précis, ni même de demander qu'un adolescent cesse d'importuner des passants. Toute la panoplie réactionnaire se déploie avec sa mécanique habituelle : on réclame des sanctions exemplaires, on vise les parents, on parle de leur retirer des allocations, on fait de la famille le lieu supposé de la faute, on laisse glisser l'affaire vers la question des origines, la banlieue, l'immigration, l'abandon éducatif, comme si Hamza venait soudain fournir au discours raciste l'incarnation qu'il cherchait déjà pour confirmer son propre récit. Un enfant fait l'idiot avec les signes du monde adulte, il mime la frontière, le passage, le contrôle, le prélèvement, il transforme la souveraineté en farce et l'autorité en éclaboussure, mais, parce que cet enfant est racisé, parce qu'il vient des quartiers populaires, parce qu'il apparaît dans un espace bourgeois momentanément débordé par des corps qui n'y étaient pas attendus sous cette forme, ce geste cesse très vite d'être lisible comme une comédie d'enfant, avec sa part de bêtise, de provocation et d'insolence, et devient la preuve d'un désordre plus vaste, que l'on croit pouvoir nommer à travers lui, punir à travers lui et racialiser à travers lui.
C'est là que commence la désenfantisation [4]. Elle ne consiste pas seulement à juger sévèrement un mineur, ni même à souhaiter que lui soient rappelé les limites. Elle consiste à lui retirer ce qui permet encore de le considérer comme un enfant, c'est-à-dire l'âge, le contexte, l'immaturité, la bêtise, la chaleur, la fatigue, la bande, le besoin de jeu, la part de théâtre et de maladresse qui accompagne tant de gestes adolescents, pour le transformer en un corps indocile et inquiétant, un nom utile, une figure chargée de faire peur. Tout le monde sait alors qu'il a treize ans, mais cette information ne produit presque aucun frein, comme si elle était devenue secondaire devant la fonction que l'on attend désormais de lui : incarner, à lui seul, ce que la réappropriation populaire des berges, la présence visible d'enfants « racisés » au centre de Paris et l'interruption caniculaire de l'ordre bourgeois rendaient insupportable. Il ne s'agit plus de comprendre un enfant dans une situation donnée, mais de faire d'un enfant le visage d'une situation que l'on refuse de comprendre.
L'affaire Hamza doit être pensée à partir de ce basculement. Elle n'est pas une simple polémique estivale, ni un épisode isolé de « panique médiatique » autour d'un adolescent dit « turbulent ». Elle révèle un ordre racial de l'enfance, c'est-à-dire une distribution inégale du « droit à être mineur », du « droit à l'immaturité », du droit à l'erreur, du droit au bruit, du droit à la bêtise, du droit d'être rappelé à l'ordre sans être aussitôt livré à la haine publique - Mais ce « droit à l'enfance » doit être aussitôt entendu comme une formule instable, presque contradictoire, tant il risque de reconduire ce qu'il prétend contester s'il demeure pensé depuis le point de vue de l'ordre adulte. Il ne s'agit pas de demander aux adultes d'accorder plus généreusement leur indulgence, ni de reconduire une image de l'enfant comme être naturellement innocent, fragile, docile ou irresponsable. Une telle représentation laisserait intact le pouvoir de décider quels enfants méritent d'être protégés, lesquels doivent être responsabilisés trop tôt, lesquels peuvent être exposés, punis ou abandonnés. Ce que l'on nomme ici « droit à l'enfance » désigne donc moins un privilège accordé par les adultes qu'un refus : refus qu'un mineur soit immédiatement capturé par un geste, assigné à une identité, figé dans une image, livré à l'exemplarité punitive ou transformé en symptôme social. C'est le droit, non à l'innocence, mais à l'inachèvement, au trouble, à la reprise possible, à cette part non close de l'existence sans laquelle aucun enfant ne peut grandir.
Certains enfants en effet restent des enfants jusque dans leurs excès, et l'on cherchera pour eux un cadre, une pédagogie, une sanction proportionnée, une manière de reprendre sans trop détruire. D 'autres cessent de l'être dès qu'ils apparaissent trop visibles, trop bruyants, trop nombreux, trop noirs ou trop arabes dans un espace où leur présence n'était tolérée qu'à condition de rester périphérique, laborieuse, discrète ou passagère. Hamza n'est pas seulement ce qu'il a fait, mais ce que l'on a voulu faire de lui pour refermer ce que la canicule avait ouvert, pour ramener une crise de la ville, de l'eau, des communs et de la présence populaire à l'histoire beaucoup plus simple d'un mineur à punir.
C'est pourquoi ce texte ne partira ni de son innocence supposée, ni de sa culpabilité mise en spectacle, mais de l'écart entre ce qu'un enfant fait et ce qu'une société adulte, bourgeoise, raciale et policière décide de lui faire signifier. Il faudra suivre cet écart depuis les berges du canal jusqu'aux autres scènes de l'eau en période de chaleur, depuis les piscines improvisées des quartiers populaires jusqu'aux usages humiliants de l'eau par le pouvoir municipal, depuis la criminalisation d'un pistolet à eau jusqu'aux violences autrement plus graves que le même espace urbain sait parfois euphémiser lorsqu'elles viennent d'hommes blancs organisés. Il faudra surtout se demander ce que devient l'enfance dans une ville caniculaire, en partant de cette évidence trop souvent recouverte : tous les enfants sont pris dans un monde adulte qui les nomme, les encadre, interprète leurs gestes, décide pour eux des lieux où ils peuvent être, des risques qu'ils peuvent courir, des limites qu'ils doivent apprendre, et des formes sous lesquelles leur vulnérabilité sera reconnue. Mais tous les enfants ne sont pas également protégés par cette qualité d'enfant. Certains demeurent enfants jusque dans leurs écarts, leurs excès, leurs maladresses ou leurs bêtises, tandis que d'autres, parce qu'ils sont populaires, racisés, trop visibles, trop bruyants, trop présents dans des espaces où leur présence n'était pas prévue, voient leur enfance se retirer au moment même où elle devrait les protéger. C'est cette différence qu'il faudra penser : non pas l'opposition entre des enfants dominés et d'autres qui ne le seraient pas, mais l'inégale distribution de la protection attachée à l'enfance, lorsque l'exception climatique, au lieu de rendre plus visibles la vulnérabilité des enfants et leur droit aux communs élémentaires, devient l'occasion de trier ceux que l'on comprend et ceux que l'on désigne, ceux que l'on rappelle à l'ordre et ceux que l'on transforme en dangers publics.
La canicule oblige à regarder la ville depuis son envers matériel, depuis ce que ses usages ordinaires, ses circulations, ses règlements et ses formes familières recouvrent habituellement sous l'apparence d'un ordre naturel, allant de soi. Tant que les températures demeurent supportables, la ville peut encore se présenter comme un espace abstraitement commun, une composition faite de rues, de places, de berges, de transports, de commerces, de logements, d'institutions et de voisinages, où chacun aurait seulement à trouver sa place selon les règles ordinaires de la civilité, du travail, de la consommation ou du déplacement. Mais lorsque la chaleur devient excessive, lorsque les murs gardent la température, lorsque les appartements se transforment en chambres d'accumulation thermique, lorsque les sols minéraux restituent la brûlure, lorsque les corps ne peuvent plus se contenter d'obéir à la place qui leur était assignée, la ville cesse d'être un décor et redevient ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être : un milieu physique, socialement organisé, où l'eau, l'ombre, le repos, l'air, la fraîcheur, la possibilité de sortir ou de se retirer, ne sont pas répartis également.
C'est pourquoi il faut se méfier d'une compréhension simplement météorologique de la canicule. Elle n'est pas seulement un épisode de chaleur excessive, une anomalie climatique à traiter par des appels à la prudence, des messages sanitaires, des plans municipaux ou des recommandations adressées aux individus. Elle est une épreuve de vérité imposée à l'ordre social, parce qu'elle fait apparaître, dans ce que les corps ressentent physiquement, ce que cet ordre voudrait maintenir dans l'abstraction : certains peuvent fermer des volets dans un logement respirable, partir quelques jours, rejoindre un jardin, une piscine, une plage, une maison familiale, un lieu de repli. D'autres doivent demeurer dans des appartements mal isolés, dans des « passoirs thermiques », dans des quartiers plus denses, dans des rues moins arborées, dans des tours de béton, dans des espaces où la fraîcheur n'est pas un droit mais une conquête précaire, une improvisation, parfois une infraction. La chaleur ne tombe donc pas sur une humanité qui serait homogène. Elle traverse les hiérarchies existantes, les accentue, les rend sensibles, et elle donne une consistance presque physique à ce que l'on nomme d'ordinaire, parfois trop abstraitement, la classe, la race, l'âge, la propriété, la relégation.
L'exception caniculaire commence là : non dans la suspension juridique de la règle, mais dans la suspension matérielle de la normalité urbaine. Ce qui, en temps ordinaire, pouvait encore passer pour un partage légitime des espaces devient soudain intenable, parce que les corps ne peuvent plus rester là où l'ordre les avait placés. Les enfants sortent, les adolescents se rassemblent, les habitants cherchent l'eau qui les apaiserait, les travailleurs trop exposés prolongent dehors une fatigue que personne ne sait vraiment compter, les intérieurs deviennent trop étroits, trop chauds, trop pauvres en air, et la ville, qui semblait pouvoir organiser calmement la visibilité de chacun, se trouve débordée par ceux qui n'ont pas d'autre ressource que de réinvestir les communs élémentaires. C'est en ce sens que la canicule ressemble, mais seulement par certains effets, aux fêtes populaires, aux carnavals, aux liesses sportives : elle fait descendre les corps dans la rue, déplace les usages, brouille les frontières entre ceux qui habitent et ceux qui traversent, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui l'utilisent, entre ceux dont la présence est attendue et ceux dont l'apparition devient aussitôt problème.
Mais la différence est décisive, car le carnaval est attendu, ritualisé, inscrit dans un temps social qui autorise provisoirement le renversement, tandis que la canicule ne demande aucune autorisation et ne relève d'aucun calendrier symbolique. Elle vient de la catastrophe, et c'est parce qu'elle vient de la catastrophe qu'elle annonce autre chose qu'une parenthèse. L'exception dont elle est porteuse n'est pas promise à disparaître après quelques jours de désordre. Elle revient, se répète, et s'installe comme l'une des figures de la ville future. Il ne s'agit donc plus seulement de savoir comment tolérer, quelques soirs par an, des corps trop nombreux au bord de l'eau, des baignades improvisées, des cris, des plongeons, des conflits de voisinage ou des « appropriations sauvages » de l'espace public. Il s'agit de savoir ce que deviendra le droit à la ville lorsque la chaleur extrême cessera d'être un accident pour devenir l'un des régimes ordinaires de l'existence urbaine.
Cette question transforme immédiatement le statut de l'eau. Dans la ville tempérée, l'eau peut rester décorative, paysagère, touristique, administrée, contemplée depuis les berges, les terrasses ou les appartements bien situés. Dans la ville caniculaire, elle redevient une nécessité, et cette nécessité rouvre brutalement la question de son usage.
À ce stade, il ne s'agit pas encore d'analyser le canal comme lieu socialement situé, ni de décrire la manière dont ses berges sont prises dans une propriété sensible que la gentrification a rendue presque naturelle. Il s'agit seulement de comprendre ce que la canicule fait apparaître avant même que le lieu soit nommé : une ville où les besoins les plus élémentaires, respirer, se rafraîchir, sortir, rejoindre l'eau, ne relèvent jamais d'une simple évidence biologique, mais se trouvent pris dans des distributions sociales, raciales, spatiales et générationnelles. La chaleur transforme ainsi l'eau en révélateur politique, parce qu'elle oblige à demander qui peut se protéger sans apparaître, qui doit apparaître pour se protéger, et à partir de quel moment cette apparition devient suspecte.
C'est ici que l'Anthropocène doit être arraché à son abstraction. Il ne suffit pas de dire que l'homme aurait transformé la Terre, car cette formule laisse croire à un sujet unique, indifférencié, également coupable et également exposé. Ce que la canicule urbaine donne à penser, au contraire, c'est que la domination de la nature par un certain monde humain - productiviste, extractif, propriétaire, minéral, organisé autour de la croissance, de la circulation, de la consommation et de l'accumulation - revient sur les humains selon des lignes de domination déjà constituées. La catastrophe ne supprime pas les hiérarchies, mais les rend encore plus dures. Elle ne met pas tous les corps à égalité devant la chaleur, mais montre que certains corps étaient déjà moins protégés, moins reconnus dans leur vulnérabilité, et qu'ils devront chercher dans l'espace commun ce que d'autres possèdent déjà sous forme privée.
La domination de la nature et la domination des êtres humains entre eux [5] ne sont donc pas deux histoires séparées, dont l'une relèverait de l'écologie et l'autre de la politique sociale. Elles forment une même histoire, ou plutôt une même logique du monde tel qu'institué, dans laquelle l'artificialisation des milieux, la privatisation des refuges, la rareté organisée des communs, la surveillance des usages populaires et la hiérarchisation des vies protégées se répondent. L'eau, l'ombre et la fraîcheur deviennent alors des révélateurs politiques aussi décisifs que le logement, le travail ou la police, parce qu'ils montrent comment la « vie nue » des corps - respirer, ne pas suffoquer, se mouiller, dormir, jouer dehors - se trouve elle-même prise dans des régimes de propriété, d'autorisation et de suspicion.
Dans cette chaîne de domination, les enfants occupent une place singulière, car ils sont à la fois parmi les plus exposés à la chaleur et parmi les moins autorisés à décider eux-mêmes de ce qui les protège. Les adultes décident pour eux des lieux où ils peuvent être, des risques qu'ils peuvent courir, des jeux qu'ils peuvent inventer, des usages légitimes de leur corps, de la signification de leurs gestes, de la limite entre bêtise, trouble et menace. Or la canicule rend cette domination adulte [6] particulièrement visible, parce qu'elle place les enfants devant un besoin élémentaire - sortir, chercher l'eau, se rafraîchir, rejoindre d'autres enfants - que l'ordre adulte peut reconnaître comme de la vulnérabilité lorsqu'il s'agit d'enfants conformes à l'image de l'enfance protégée, mais qu'il requalifie beaucoup plus vite en désordre lorsque ces enfants sont populaires, racisés, nombreux, bruyants, présents dans un espace où leur apparition n'était pas prévue.
C'est à partir de ce déplacement qu'il faut comprendre l'arrivée de Hamza au canal Saint-Martin. Non comme l'apparition soudaine d'un personnage déjà constitué par le récit médiatique, mais comme celle d'un enfant parmi d'autres, venu vers l'eau dans un moment où la chaleur avait modifié les usages du lieu, déplacé les présences et rendu plus visibles les frontières sociales de la ville. Ce n'est que dans un second temps qu'il sera isolé de cette scène, nommé, exposé, surchargé de significations, puis transformé en figure du désordre. Avant d'être un cas, Hamza est donc pris dans une situation. Avant que son surnom ne circule, il y a la canicule, les berges, les autres enfants, l'eau, les corps dehors. Avant que l'on parle de danger public, il y a un mineur qui rejoint, avec d'autres, un espace où la ville rendait soudain possible ce qu'elle tient d'ordinaire à distance. Et c'est parce que cette antériorité disparaît presque aussitôt qu'il faut la rétablir : sans elle, Hamza n'est plus qu'un mineur à punir, tandis qu' avec elle, il devient le point où une ville, sous l'effet de la chaleur, révèle la violence de ses partages.
Ce que la canicule révèle comme structure générale, le canal Saint-Martin l'inscrit dans un lieu déterminé. Il ne s'agit plus seulement de dire que la chaleur pousse les corps vers l'eau, mais de regarder ce que devient cette poussée lorsqu'elle rencontre un espace déjà socialement écrit, travaillé par la gentrification, les valeurs foncières, les attentes de voisinage, les usages légitimes et les formes tacites de la présence admise.
Le canal Saint-Martin n'est pas seulement un lieu, si l'on entend par là un point sur une carte, un morceau d'eau pris dans la trame de Paris, une suite de quais, de passerelles et de façades dont il suffirait de décrire les usages visibles. Il est aussi une scène politique déjà écrite, un espace où se nouent des habitudes de classe, des valeurs foncières, des formes de distinction, des attentes de voisinage, des manières de se tenir, de regarder, de parler, de consommer et d'habiter, qui dessinent silencieusement la frontière entre les présences admises et les présences perçues comme intruses. Cette écriture, silencieuse, du lieu détermine presque toujours, avant même que le moindre règlement ne soit invoqué, ce qui peut y apparaître comme normal ou déplacé, paisible ou menaçant, familier ou insupportable. Le canal appartient juridiquement à la ville, mais il est aussi pris dans une propriété plus diffuse, plus sensible, plus difficile à contester parce qu'elle ne dit pas son nom : celle d'un quartier qui s'est habitué à reconnaître l'eau comme paysage, comme valeur, comme agrément, comme élément de distinction urbaine, mais beaucoup plus difficilement comme une ressource commune lorsque des enfants et des adolescents populaires viennent y chercher un usage immédiat, physique, non marchand.
Cette distinction entre l'eau comme paysage et l'eau comme usage est décisive. Dans la ville bourgeoise, un canal peut rester une ligne d'eau inscrite dans le patrimoine urbain, un élément de charme, un parcours de promenade, une surface contemplée depuis les berges, les terrasses ou les appartements bien situés. Dans la ville caniculaire, il devient autre chose : un lieu où le corps peut tenter de réparer momentanément ce que la ville lui inflige. La chaleur rouvre alors la question politique de l'accès aux cours d'eau, de la baignade, du rafraîchissement, et plus largement du droit d'utiliser la ville autrement que selon les formes prévues par les règlements, les dispositifs municipaux ou les usages bourgeois de l'espace. Ce passage du paysage à l'usage, de la contemplation à l'appropriation, du décor à la ressource, suffit à faire apparaître le commun comme conflit, parce qu'un commun n'est jamais seulement ce qui appartient abstraitement à tous, mais ce dont l'usage réel oblige à interroger ceux qui, sans le posséder officiellement, en avaient fait la prolongation tranquille de leur monde.
Il faut donc repartir de cette évidence presque oubliée : un canal est aussi fait pour que l'eau circule, appelle les corps et rende possibles des usages que la ville administrée a progressivement rendus suspects. L'histoire populaire des canaux parisiens n'est pas seulement faite de cartes postales, de péniches et de promenades. Elle est aussi faite de baignades d'adultes et d'enfants, de dimanches, de pêche, de corps ouvriers cherchant, au bord de l'eau, un répit dans la dureté du travail et de la ville. Les documents consacrés à la baignade rappellent cette mémoire ancienne des bords du canal, où la pêche et la baignade pouvaient faire oublier, le dimanche, « le dur labeur de la semaine », avant que les mêmes lieux ne soient progressivement recouverts par les panneaux d'interdiction, les dispositifs de sécurité et la transformation de l'eau commune en élément administré du paysage urbain.
La canicule agit alors comme une puissance mnémonique des usages populaires de l'eau : elle fait remonter, dans le présent brûlant de la ville, la mémoire des baignades, des dimanches ouvriers, des enfants au bord du canal, de tout ce que l'ordre urbain avait peu à peu recouvert sous les interdictions, les dispositifs de sécurité, la patrimonialisation et l'esthétique du paysage. Elle ne produit donc pas un usage aberrant ou illégitime du lieu, mais redonne consistance à une histoire que la ville administrée avait rendue presque illisible. Les enfants et les jeunes qui se rassemblent sur les berges ne profanent pas un sanctuaire bourgeois, ni ne violent un ordre naturel du canal. Ils rappellent que ce lieu, avant d'être une adresse, une valeur, une ambiance ou une image, est un bord d'eau dans une ville devenue trop chaude. Leur présence dérange parce qu'elle retire au canal son statut d'objet de contemplation pour lui rendre sa matérialité élémentaire, celle d'un espace où l'on peut se rafraîchir, jouer, se rendre visible, éprouver physiquement ce que signifie ne pas disposer ailleurs d'un lieu supportable. Ils ne viennent donc pas seulement occuper une place, ils déplacent le sens du lieu.
C'est ici que l'on peut parler de « réappropriation », à condition de ne pas donner à ce mot une emphase inutile ni une transparence qu'il n'a pas. Il ne désigne pas l'irruption d'un peuple unifié reprenant possession d'un bien commun dans une harmonie retrouvée, mais un processus situé, vivant, traversé, contradictoire, où des corps poussés dehors par la chaleur et privés d'autres refuges réinvestissent un espace dont l'usage leur était en principe commun, mais dont l'appropriation sensible leur était largement refusée. Cette réappropriation peut être joyeuse, généreuse, hospitalière, faite d'échanges, de voisinages provisoires, de curiosités réciproques, de mélanges sociaux et politiques que l'ordre ordinaire de la ville rend beaucoup plus rares ; elle peut aussi être bruyante, maladroite, traversée de rapports de force, de gestes pénibles, de provocations, de conflits avec les passants et les riverains. Mais c'est précisément cette ambivalence qui la rend politiquement importante, parce qu'elle ne se conforme pas d'emblée aux formes de présence que l'ordre bourgeois reconnaît comme acceptables, et parce qu'elle fait apparaître, dans un même mouvement, la possibilité d'un commun réel et les tensions que ce commun soulève dès qu'il cesse d'être seulement une idée aimable.
Il y a, dans cette question, un point essentiel : les classes dominantes supportent assez bien le commun lorsqu'il reste abstrait, décoratif, ou lorsqu'il prend la forme d'une valeur générale à laquelle chacun peut souscrire sans avoir à en subir les effets concrets. Elles peuvent aimer l'espace public, les berges, la mixité, la ville ouverte, les enfants qui jouent, l'eau retrouvée, la convivialité urbaine, tant que ces mots n'impliquent pas que des corps populaires, racisés, adolescents, bruyants, nombreux, parfois indisciplinés, puissent venir troubler la jouissance tranquille du lieu. Dès que le commun devient réellement commun, c'est-à-dire dès qu'il cesse d'être la projection aimable d'une ville partagée pour devenir l'usage effectif d'un espace par ceux dont la présence n'était acceptée qu'à condition d'être discrète, il change de nom. Il devient synonyme de nuisance, incivilité, invasion, saleté, insécurité, occupation, désordre.
Ce basculement lexical n'est jamais innocent. Il permet de transformer une question politique - qui a droit à l'eau, à la fraîcheur, aux berges, au jeu, au regroupement, à la visibilité, à l'usage non marchand de la ville ? - en problème de comportement. On ne parle plus de la chaleur, du logement, de la densité urbaine, de l'absence de refuges, de l'inégale distribution des piscines et des jardins, comme du fait de pouvoir partir ou non, mais du bruit, des déchets, des cris, des adolescents qui gênent, des corps qui s'attroupent, des passages devenus difficiles, des riverains excédés. Ces éléments peuvent exister, et il ne s'agit pas de les nier, car une pensée politique sérieuse ne gagne rien à transformer toute gêne réelle en pure fiction bourgeoise ; mais il faut comprendre ce que leur isolement produit lorsqu'il efface la situation qui les rend possibles. La nuisance devient alors le nom dépolitisé de la présence populaire, la manière acceptable d'exprimer une peur sociale et raciale sans avoir à la reconnaître comme telle.
La saleté, en particulier, joue dans cette économie un rôle décisif, parce qu'elle permet de racialiser la scène sous couvert d'hygiène. Lorsque les corps populaires et non blancs occupent un espace bourgeois, le discours sur les déchets, les odeurs, l'eau sale, la foule, le désordre ou le « cloaque » ne décrit jamais seulement un état matériel du lieu. Il hérite d'une longue histoire où la domination sociale et coloniale a constamment associé les pauvres, les colonisés, les migrants, les racisés, les classes laborieuses, à l'impureté, à la contamination, à la prolifération, à l'envahissement. Le langage hygiénique permet alors de dire que certains corps ne sont pas seulement bruyants ou gênants, mais qu'ils souillent l'espace par leur présence même. Ce n'est pas un hasard si l'imaginaire réactionnaire, lorsqu'il parle de baignades populaires, glisse si vite vers les métaphores de l'exotisme dégradé, du fleuve impur, de l'ailleurs envahissant, comme si le canal Saint-Martin cessait d'être Paris dès lors que des enfants et des adolescents racisés y entraient par l'usage plutôt que par la consommation.
Il faut ici entendre le scandale bourgeois dans sa structure la plus profonde. Ce qui est intolérable n'est pas seulement que les enfants des quartiers populaires fassent du bruit, troublent le passage ou ne respectent pas toujours les règles, mais qu'ils apparaissent au centre autrement que dans les fonctions où l'ordre social sait les placer. Ils ne sont pas là comme des livreurs, des agents de nettoyage, des employés de service, des travailleurs invisibles, des silhouettes de passage, des élèves encadrés, des mineurs surveillés ou des consommateurs suffisamment solvables pour que leur présence soit reconnue par l'échange marchand. Ils sont là pour eux-mêmes, gratuitement, physiquement, collectivement, dans une économie de la présence qui ne s'excuse pas d'exister. Ils occupent un lieu sans l'acheter, produisent une scène politique sans aucune autorisation, et rendent manifeste que la ville ne peut pas être réduite à ceux qui la possèdent.
Cette apparition touche directement à ce que Rancière nomme le « partage du sensible [7] », si l'on entend par là non une formule théorique à plaquer sur la scène, mais le fait très concret que toute société décide, souvent sans le dire, qui peut être vu, entendu, supporté, reconnu comme présence légitime, et sous quelle forme. Le canal était partagé avant même que les enfants n'y arrivent. Il était partagé entre des usages nobles et des usages suspects, entre des corps attendus et des corps excédentaires, entre des bruits tolérés et des bruits insupportables, entre des présences qui confirment l'image du lieu et des présences qui la mettent en crise. La politique commence lorsque ce partage devient visible comme partage, lorsque ceux qui devaient rester à la marge apparaissent au centre, non pour demander abstraitement une place, mais pour l'occuper, la transformer, la rendre plus bruyante, plus imprévisible, plus difficile à gouverner [8].
C'est pourquoi la scène du canal ne doit pas être comprise comme une simple opposition entre liberté populaire et ordre bourgeois, car cette opposition, si elle reste trop générale, manque toute la subtilité du conflit. Il ne s'agit pas seulement de défendre un désordre contre une norme, ni de célébrer toute transgression comme si elle contenait en elle-même une promesse d'émancipation. Il s'agit de comprendre que les normes urbaines ne sont jamais neutres, qu'elles se présentent comme des règles de civilité, de sécurité ou de tranquillité, alors qu'elles organisent aussi une hiérarchie des usages et des corps. Ce qui est reproché aux enfants et aux adolescents populaires n'est pas seulement de ne pas respecter une règle. C'est d'exposer la partialité de la règle, de montrer qu'elle protège certains rapports au lieu - la terrasse, la promenade, la propriété résidentielle, la contemplation paisible - beaucoup plus qu'elle ne garantit un commun égal.
La bourgeoisie urbaine ne se vit d'ailleurs pas nécessairement comme propriétaire du canal. Elle peut même se penser ouverte, libérale, favorable à la mixité, hostile aux discours trop brutalement réactionnaires, attachée aux libertés publiques et aux formes douces de la vie parisienne. Mais l'appropriation sensible d'un lieu n'a pas besoin de se déclarer pour fonctionner. Elle s'exprime dans l'étonnement devant ceux qui restent trop longtemps, dans l'agacement devant ceux qui parlent trop fort, dans la peur devant ceux qui arrivent en groupe, dans la plainte contre ceux qui ne consomment pas, dans la manière de confondre la tranquillité publique avec la continuité de ses propres habitudes. La gentrification n'est pas seulement une transformation du quartier, des prix et des commerces. Elle est une transformation des modes de perception, un dressage du regard, une certaine sensibilité à certains désordres et une insensibilité à d'autres, une capacité à trouver charmantes certaines formes de vie populaire lorsqu'elles sont patrimonialisées, et insupportables lorsqu'elles sont contemporaines, vivantes, adolescentes, et surtout, racisées.
Cette contradiction apparaît d'autant plus vivement que les pratiques de baignade ou de réappropriation de l'eau ne sont pas seulement des pratiques de loisir, mais des pratiques de survie relative dans la ville chaude. Les documents consacrés à la baignade insistent sur cette dimension : l'accès à l'eau et aux cours d'eau redevient, avec la canicule, une question politique, et la dépollution comme la réouverture des usages aquatiques urbains ne relèvent pas d'un simple agrément écologique, mais d'une revendication anticapitaliste, au sens où elles contestent la destruction, la confiscation et l'administration des communs par les intérêts industriels, propriétaires et gestionnaires. Dans cette perspective, la baignade sauvage n'est pas seulement un écart à la règle. Elle désigne le retour d'un besoin que la règle n'a pas su ou voulu prendre en charge. Elle fait apparaître l'insuffisance des dispositifs officiels, la pauvreté des réponses publiques, la séparation entre ceux qui peuvent attendre que la ville aménage et ceux qui, parce qu'ils ont chaud maintenant, ne peuvent pas attendre et utilisent ce qui existe. La canicule rappelle ainsi que les rapports de classe sont aussi des rapports au temps : d'un côté, le temps administré de l'aménagement, de la procédure et de l'attente ; de l'autre, le temps brûlant du besoin, de l'improvisation et de l'usage immédiat.
La ville administrée répond souvent à cette urgence par la mise en garde, l'interdiction, la peur, le panneau, la verbalisation, la surveillance, c'est-à-dire par tout un dispositif qui prétend protéger les corps en limitant d'abord leur usage du monde. Il y a bien sûr des risques réels dans la baignade urbaine, des dangers de noyade, de pollution, de courant, d'accident, mais la question est de savoir pourquoi ces risques conduisent si souvent à empêcher plutôt qu'à rendre possible, à sanctionner plutôt qu'à aménager, à effrayer plutôt qu'à transmettre. Une société qui sait organiser des flux automobiles autrement plus dangereux, produire des espaces commerciaux massifs, sécuriser des événements marchands ou sportifs, gérer des foules lorsqu'elles consomment, devient soudain impuissante lorsqu'il s'agit de permettre à des enfants populaires de se rafraîchir sans être traités comme des intrus. Ce contraste dit quelque chose de la hiérarchie des priorités publiques.
Il faut donc lire le canal Saint-Martin comme un révélateur. Pendant la canicule, il montre ce que devient un commun lorsqu'il cesse d'être seulement déclaré commun pour être effectivement utilisé par des corps qui n'en avaient pas la propriété sensible. Il montre que la ville peut tolérer la présence populaire lorsqu'elle reste fonctionnelle, folklorisée, périphérique ou marchandisée, mais qu'elle la supporte beaucoup moins lorsqu'elle apparaît dans la gratuité du jeu, de la chaleur, de l'eau et de la bande. Il montre que les enfants et les adolescents populaires ne dérangent pas seulement par ce qu'ils font, mais par la possibilité qu'ils rendent visible : celle d'une ville moins docile, moins propriétaire d'elle-même, moins gouvernée par les usages prévus, où le centre ne serait pas naturellement réservé à ceux qui savent s'y comporter selon les codes attendus.
Cette possibilité demeure fragile, contradictoire, facilement recouverte par les discours de l'ordre, et c'est précisément pourquoi il faut être attentif à la manière dont une scène collective est bientôt ramenée à des figures individuelles. Le pouvoir, les médias, les riverains excédés, les discours réactionnaires ont toujours intérêt à détacher un visage du mouvement qui le porte, à isoler un corps, un nom, un comportement, une provocation, pour transformer une crise d'usage en faute personnelle. Le commun, lorsqu'il devient trop visible, doit être réindividualisé. la question politique doit redevenir affaire de délinquance, de famille, d'éducation, de police, de rappel à l'ordre. C'est dans cette opération que Hamza va pouvoir être constitué comme un cas de figure, un cas d'école. Non pas parce qu'il serait l'origine de la scène, mais parce qu'il permet de la refermer. Non pas parce qu'il résumerait à lui seul le canal, la canicule, les enfants populaires et la ville bourgeoise, mais parce que son image offre à l'ordre troublé une prise, un point de fixation, un corps sur lequel transférer ce que la réappropriation collective rendait difficile à nommer.
Ainsi se prépare le passage de la réappropriation au procès. Un adolescent avec un pistolet à eau, un faux péage, une mise en scène de rue et des gestes pénibles peut devenir, en quelques heures, le visage d'un désordre dont la cause excède pourtant de très loin ses actes. C'est la fonction politique de cette individualisation : faire oublier la scène en montrant un enfant, faire oublier la chaleur en parlant d'incivilité, faire oublier le commun en parlant de police, faire oublier l'inégale distribution de la ville en parlant d'un mineur à punir. Le canal redevenu commun devait être rendu à l'ordre. Il suffisait, pour commencer, de lui trouver un coupable.
C'est à partir de cette scène collective qu'il faut comprendre Hamza, faute de quoi l'analyse reconduirait déjà l'opération qui l'a constitué comme affaire. Il ne doit pas être abordé comme la clé de ce qui s'est produit, ni comme le personnage qui donnerait à lui seul son sens à la scène. Il est d'abord un enfant pris dans un moment commun déjà constitué, une occupation provisoire du bord de l'eau faite de jeux, de bravades, d'improvisations, de maladresses, de frottements avec les passants, de petites mises en scène d'autorité et de visibilité adolescente. Ce qui importe alors n'est pas de l'isoler comme si tout partait de lui, mais de comprendre le déplacement qui s'opère ensuite : une présence parmi d'autres est extraite de l'ensemble, fixée, commentée, offerte aux lectures punitives, jusqu'à devenir le point de condensation d'un trouble qui excédait largement ses gestes.
Il faut tenir cette antériorité avec rigueur, parce que tout le récit produit autour de lui tend précisément à l'effacer. La machine médiatique et policière commence souvent par extraire un geste d'une scène, puis par le faire comparaître seul devant l'ordre qu'il aurait troublé. Ce qui disparaît alors, ce n'est pas seulement un contexte, au sens faible du terme, mais l'ensemble des rapports qui donnaient à la situation sa densité politique : le basculement d'un lieu, la présence collective des enfants et des adolescents, l'usage retrouvé de l'eau, le trouble introduit dans la propriété sensible du quartier, la gêne réelle ou fantasmée des riverains et des passants, la manière dont une scène populaire devient brusquement illisible dès qu'elle n'entre plus dans les formes attendues de la présence légitime.
On voit alors un adolescent, un pistolet à eau, des passants parfois importunés, un faux péage, des vidéos, des petites provocations, puis l'on fait comme si ces éléments suffisaient à produire, à eux seuls, la signification entière de l'affaire. C'est là que commence la véritable falsification politique, non parce que les gestes seraient inventés, mais parce qu'ils sont détachés de l'ensemble de rapports qui permettrait de les comprendre sans les transformer aussitôt en pièces d'accusation. Hamza joue au douanier. Il improvise un seuil là où il n'y en avait pas, ralentit ou arrête des passants, arrose avec un pistolet à eau, se donne un rôle, s'installe dans une petite fiction de pouvoir, agace, amuse peut-être, fatigue sûrement, franchit des limites, et fait ce que font parfois les adolescents lorsqu'ils éprouvent dans la rue leur besoin de paraître, de défier, d'exagérer, de se donner de l'importance devant les autres, jusqu'à transformer une bravade en gêne réelle pour ceux qui la subissent. Mais la question politique commence précisément là où l'on refuse de déduire d'un geste pénible la sortie d'un enfant hors de l'enfance, comme si la protection due aux mineurs ne valait que pour ceux qui se présentent déjà sous la forme attendue par les adultes, sages, silencieux, polis, vulnérables au bon endroit, selon les codes immédiatement reconnaissables de l'innocence.
Ce point est décisif, parce qu'il touche à une illusion profonde du discours public sur l'enfance. On prétend protéger les enfants, mais on réserve souvent cette protection à des figures d'enfance déjà pacifiées, déjà rendues compatibles avec ce qu'en attend la sensibilité adulte, déjà séparées de la colère, de la révolte, du bruit, de l'insolence, de l'esbroufe, de cette puissance de déplacement par laquelle les enfants ne se contentent pas d'occuper le monde tel qu'il leur est donné, mais le réagencent, le déforment, le rejouent, l'ouvrent à d'autres usages. Ce que l'ordre adulte tolère mal n'est donc pas seulement qu'un enfant dérange, mais qu'il rappelle, par le jeu, le défi, l'exagération ou la bêtise même, que les formes instituées du monde ne sont pas naturelles et peuvent être déplacées. Lorsque cette puissance est portée par un enfant populaire et racisé, elle cesse plus vite encore d'être reconnue comme puissance d'enfance pour être requalifiée en menace, en insolence sociale, en désordre à corriger. Or l'enfance réelle n'est pas seulement vulnérabilité, douceur ou « innocence » disponible au soin adulte. Elle est aussi puissance d'invention, de refus, de fiction, de jeu, de provocation, de reconfiguration sensible des lieux, et cette puissance passe parfois par des gestes mal ajustés, des défis absurdes, des théâtres minuscules, des imitations grotesques de l'autorité, des tentatives maladroites pour exister devant les autres. Reconnaître cela ne revient pas à tout excuser. Cela revient à rappeler qu'un enfant ne cesse pas d'être un enfant parce que sa puissance d'agir devient pénible, bruyante ou dérangeante, et qu'une société adulte se juge précisément à la manière dont elle maintient, face à ce qui l'agace ou la trouble, la différence entre rappeler une limite et livrer à la vindicte.
Le faux péage de Hamza appartient à cette zone trouble où l'enfant reprend les signes du monde adulte pour en faire une comédie pauvre. Il y a là une forme de jeu avec la frontière, avec le passage, avec le droit d'arrêter ou de laisser passer, avec la petite souveraineté dérisoire de celui qui tient un point de contrôle, mais cette souveraineté est aussitôt ramenée à sa matière ridicule, un trottoir, un bord de canal, un pistolet à eau, quelques passants, une bande qui regarde, une vidéo qui circule. Le geste mime l'autorité sans évidemment la posséder. Il rejoue les pouvoirs sérieux de l'État, de la police, de la douane, du péage, du contrôle, mais il les rejoue sous la forme enfantine de la grimace et de blague. C'est précisément ce décalage qui aurait dû empêcher de prendre une imitation pour argent comptant. Hamza ne devient pas douanier parce qu'il se donne ce nom. Il joue avec le signe de la douane comme les enfants jouent avec les restes du monde adulte, avec ses objets, ses mots, ses institutions, ses interdits, ses violences parfois, pour les déplacer dans une scène qui n'en possède ni le sérieux, ni la force, ni la capacité réelle de contraindre.
Il y aurait ici, si l'on voulait pousser plus loin, une petite leçon benjaminienne sur l'enfance [9]. Les enfants ne vivent pas dans un monde à part, tenu à distance du monde adulte par une séparation protectrice. Ils ramassent ses débris, ses images, ses mots, ses outils, ses postures, ses ruines, ses formes d'autorité, et les réagencent dans le jeu. Ils ne font pas seulement semblant. Ils déplacent et profanent, à leur échelle, ce qui, chez les adultes, se présente comme sérieux, nécessaire, institué. Ils révèlent, sans le savoir, que le monde de l'autorité tient aussi à des mises en scène, à des gestes, à des seuils, à des mots, à des objets, à des postures que l'on peut rejouer, décaler, rendre à leur part de théâtre. Le faux péage de Hamza n'est évidemment pas une théorie politique. Mais il montre quelque chose du pouvoir enfantin de dérégler les signes du pouvoir adulte, et peut-être est-ce aussi cela qui devient insupportable lorsqu'un enfant racisé, au milieu d'une scène populaire de canicule, retire aux formes du contrôle leur gravité supposée pour les faire passer du côté du jeu, de l'insolence et du désordre adolescent.
La violence de la réaction tient alors au fait que cette comédie n'est plus lue comme comédie. Elle est arrachée au jeu pour entrer dans un récit déjà prêt, où chaque élément se charge d'une gravité nouvelle. Le pistolet à eau n'est plus regardé comme un objet pauvre, enfantin, presque dérisoire, mais comme un indice de la menace commentée ; le faux péage ne relève plus d'une mise en scène adolescente, mais d'une prétention supposée à vouloir tenir un territoire ; le surnom n'appartient plus au registre du jeu adolescent, mais de l'identité suspecte que le récit public veut lui assigner ; la bande elle-même n'apparaît plus comme un groupe d'enfants ou d'adolescents, mais comme la forme encore indistincte d'un danger à venir. Tout change alors de régime. Les éléments sont les mêmes, mais leur signification bascule dans un champ d'interprétation où la race, la classe et la peur font travailler les images plus vite que les faits.
La désenfantisation opère exactement dans ce changement de régime. Elle ne supprime pas l'âge de Hamza, car celui-ci continue de circuler dans le récit, mais elle fait quelque chose de plus pervers : elle maintient l'information tout en lui retirant ses effets. Tout le monde sait qu'il a treize ans, que c'est un gamin, mais ce savoir n'oblige plus à protéger son image, à interroger la responsabilité des adultes, à distinguer la bêtise de la menace, à replacer un geste dans le contexte d'une situation. L'âge est bien là, mais il n'arrête rien. Il traverse le récit, mais il ne le gouverne pas : il ne modifie pas la violence des commentaires, ne ralentit pas les mots, ne suspend pas la peur, ne suffit même plus à rappeler que l'on parle d'un mineur. Il devient presque une circonstance aggravante, comme si le fait d'avoir treize ans ne rappelait plus qu'un enfant doit être protégé jusque dans ses écarts, mais venait au contraire confirmer l'idée d'un danger déjà constitué, d'une trajectoire perdue d'avance, d'une menace dont la précocité même justifierait l'inquiétude.
Il faut mesurer la brutalité de cette opération. Un mineur ne peut pas être traité publiquement comme un adulte sans que quelque chose soit détruit dans l'ordre même de la responsabilité. La responsabilité d'un enfant n'est pas nulle, mais elle n'est pas celle d'un adulte, parce qu'elle suppose un monde autour de lui, des adultes, des institutions, des espaces, des conditions de vie, des possibilités ou des impossibilités offertes à ses gestes. Transformer un enfant en danger public, c'est déplacer sur lui le poids d'un monde qui l'a précédé, et faire comme si son geste portait à lui seul la vérité d'une situation dont il est aussi le produit. C'est demander à un adolescent de répondre symboliquement d'une ville en surchauffe, d'un espace public trop inégal, d'une jeunesse populaire trop visible, d'un ordre bourgeois trop vite inquiet, d'une machine médiatique trop heureuse de retrouver un visage sur lequel cristalliser la peur.
La question n'est donc pas celle de la représentation d'Hamza en général, mais de comprendre dans quel cadre il apparaît, et à quel récit son visage se trouve incorporé : non pas seulement le fait que Hamza soit montré, nommé, commenté, exposé, mais la manière dont cette exposition organise à sa place le sens de ce qu'il aurait à signifier. Avant même qu'il puisse être entendu, il est déjà parlé ; avant même que ses gestes soient replacés dans une situation, ils sont interprétés ; avant même que son âge oblige à protéger son image, celle-ci circule dans des récits qui ne lui appartiennent pas. Hamza devient alors le support d'un discours qui se sert de lui pour parler d'autre chose que de lui : la police, les parents, l'immigration, la banlieue, le laxisme, l'autorité, la décadence, la reconquête, et cette vieille obsession de la « civilisation » menacée. À travers lui, les vieux récits de l'ordre trouvent un nouveau corps, jeune, sur lequel venir se déposer, comme si un adolescent de treize ans pouvait soudain fournir une preuve visible à des fantasmes politiques déjà constitués. Cette opération rappelle que représenter ne signifie jamais seulement montrer quelqu'un, mais aussi décider dans quel cadre il apparaîtra, quelle valeur sera donnée à ses gestes, quelle parole sera tenue à sa place, et à quel récit plus vaste son image sera incorporée.
Dans cette économie, l'image joue un rôle central, car la vidéo n'est pas seulement un document susceptible d'attester qu'un geste a eu lieu ; elle est aussi une forme d'exposition qui prélève un moment, isole une conduite, la rend répétable, l'offre au commentaire, et détache l'enfant de la durée dans laquelle il vit pour l'installer dans une scène sans véritable avant ni après. Ce que l'on voit peut être exact sans pour autant dire la vérité de la situation, parce que cette vérité ne tient jamais seulement à la visibilité d'un geste, mais à l'ensemble des relations, des conditions, des temporalités et des interprétations qui permettent de comprendre ce geste autrement que comme une preuve immédiate.
Cette conservation numérique est une violence spécifique faite à l'enfance. Une part essentielle de l'enfance tient à la possibilité que les gestes immatures demeurent dans une temporalité où ils peuvent être repris, corrigés, oubliés, au lieu de devenir aussitôt des archives publiques, des preuves, des identités, des noms propres. Elle tient à cette chance que la bêtise ne se transforme pas en destin, que le ridicule ait le temps de passer, et que la honte ne soit pas industrialisée. Or la mise en pâture numérique abolit cette protection temporelle, et rend l'enfant contemporain de son propre procès. Elle fige ce qui devrait pouvoir être repris, corrigé, puis oublié, convertit une scène passagère en une sorte de lettre écarlate, une marque persistante, confond la responsabilité avec la fixation publique, et remplace la pédagogie, qui suppose du temps, de la parole et une possibilité de transformation, par une exposition où l'enfant demeure prisonnier de l'image de sa propre bêtise.
Évidemment cette exposition médiatique et numérique n'est pas restée sans conséquence. Hamza F. a été interpellé mercredi 1er juillet, placé en garde à vue pendant quarante-huit heures, privé de ses parents, enfermé dans une cellule insalubre de commissariat, avant de ressortir sans aucune poursuites. Ce simple enchaînement oblige à mesurer ce que peut produire une campagne médiatique dirigée contre un enfant : un récit sur la dangerosité se forme, circule, s'amplifie, se fixe sur le corps du mineur, puis la police vient donner à ce récit une certaine consistance en en faisant une affaire, alors même que la réalité judiciaire finit par en défaire la prétention.
Selon le communiqué de son avocate Elsa Marcel [10], Hamza F. aurait été accusé à tort d'un vol de téléphone, accusation dont la faiblesse aurait ensuite conduit les policiers à soutenir qu'il se serait rebellé au moment de son interpellation, alors même qu'il aurait été immédiatement menotté par plusieurs agents. La chronologie de cette arrestation est ici décisive : pendant que la garde à vue était encore en cours, certaines chaînes d'extrême droite [11] diffusaient déjà en boucle les infractions pour lesquelles il avait été interpellé, comme si l'enquête n'avait plus à établir des faits, mais seulement à confirmer le portrait déjà produit par la polémique.
C'est cela qu'il faut bien appeler une construction politique et médiatique de la dangerosité. Non pas seulement l'exagération de gestes pouvant ou non être considérés comme pénibles, non pas seulement la profusion de commentaires réactionnaires, mais la fabrication d'un « enfant comme problème public » avant même que les faits soient établis, puis l'usage de cette fabrication pour justifier l'interpellation, la garde à vue, les images, les insultes, les appels à la sanction et la haine raciste déversée sur les réseaux sociaux. Que ses parents annoncent, par la voix de leur avocate, leur intention de porter plainte contre celles et ceux qui ont participé à le harceler, l'injurier ou le menacer, n'est donc pas un élément secondaire. C'est le signe que l'affaire Hamza ne peut pas être réduite à la question de ce qu'un adolescent aurait fait au bord d'un canal. Elle engage aussi ce qu'un appareil médiatique, policier et politique peut faire à un enfant lorsqu'il a besoin qu'un corps mineur vienne confirmer, fût-ce provisoirement et au prix de sa destruction symbolique, la fiction de dangerosité qu'il avait déjà écrit.
Il faut ici distinguer avec précision rappeler à l'ordre et rétablir l'ordre. Rappeler à l'ordre un enfant, c'est lui indiquer une limite, lui faire sentir que le jeu cesse d'être seulement du jeu lorsqu'il s'impose aux autres, et que l'espace commun ne lui appartient pas davantage qu'à celles et ceux qu'il importune. Rétablir l'ordre par lui, en revanche, c'est faire de son corps le support d'une restauration symbolique qui le dépasse. Dans le premier cas, l'enfant demeure enfant, même lorsqu'il doit répondre de ce qu'il fait. Dans le second, il n'est plus seulement repris pour ce qu'il a fait, il est transformé en exemple, et cette logique de l'exemple est souvent la manière dont les adultes cessent de voir la personne qu'ils prétendent corriger. Hamza n'est plus seulement celui à qui l'on demanderait de cesser d'importuner les passants. Il devient celui par qui l'on va montrer que l'autorité peut revenir, que la ville peut être rendue à ses usages légitimes, que la présence populaire peut être dispersée, que la peur avait raison de se reconnaître en lui.
C'est pourquoi le traitement médiatique et policier de Hamza ne peut pas être séparé de la scène caniculaire qui le précède. La violence ne tient pas seulement à l'excès des commentaires, mais à l'opération par laquelle une question de ville, d'eau, de chaleur, de communs et de présence populaire se trouve resserrée sur un seul adolescent, comme si l'on pouvait faire disparaître l'inégale distribution des espaces respirables, l'insuffisance des lieux de rafraîchissement, la fragilité de l'ordre bourgeois et la visibilité soudaine des enfants populaires en ne parlant plus que d'incivilité, d'autorité, de famille ou de délinquance. Ce qui se perd alors, c'est la possibilité même de penser la situation à son échelle réelle : non pas un fait divers isolé, non pas seulement un mineur turbulent, mais le moment où une ville trop chaude, trop inégalement habitable et trop propriétaire de ses communs voit revenir vers l'eau des enfants qu'elle ne sait reconnaître comme enfants que lorsqu'ils restent à leur place.
Le glissement est décisif. Hamza ne devient pas un danger public par la seule addition de ce qu'il aurait fait, mais parce qu'un récit se construit autour de lui qui inscrit ses gestes dans une grammaire de la peur. À travers Hamza, ce n'est plus seulement un adolescent qui est visé, c'est toute une enfance issue des classes populaires qui est mise sous surveillance, une enfance à laquelle on rappelle que son droit au dehors, au jeu, au bruit, à la bêtise et à l'erreur demeure fragile, toujours susceptible d'être retiré dès qu'elle apparaît trop visiblement dans un espace où elle n'était pas attendue [12].
Il faut alors revenir à cette phrase simple, mais difficile à tenir jusqu'au bout : Hamza a treize ans. La minorité devrait changer immédiatement le régime des mots, des images, des réponses et des sanctions, et elle devrait empêcher qu'un enfant soit chargé d'incarner une peur collective qui le dépasse. Si cette phrase peut être répétée, connue de tous, puis aussitôt neutralisée, alors ce n'est pas seulement Hamza qui est en cause, mais la manière dont une société distribue l'enfance, la retire à certains, la conditionne à des formes de docilité, la subordonne à la race, à la classe, au lieu, et décide qu'un enfant cesse d'être pleinement un enfant dès lors qu'il devient utile à la peur des adultes.
Ce qui s'est joué autour de Hamza ne peut pas être isolé d'autres scènes, survenues presque simultanément, où la canicule a fait de l'eau un révélateur politique. Dès que la chaleur rend la fraîcheur nécessaire, l'eau cesse d'être un élément neutre. Elle fait apparaître les priorités réelles des pouvoirs publics, l'inégale distribution des protections élémentaires, et cette manière très concrète dont l'ordre adulte sait reconnaître certains enfants comme vulnérables tout en exposant les autres à des interdictions, des contrôles ou à des sanctions.
La scène de La Gauthière [13], à Clermont-Ferrand, est de ce point de vue d'une simplicité aussi terrible qu'exemplaire. Dans un quartier populaire, au pied des tours, alors que les températures approchent les quarante degrés, des habitants se cotisent pour acheter une petite piscine autoportante et permettre aux enfants de se rafraîchir, et la place sur un passage devant un immeuble. La force de la scène tient précisément à ce qu'elle n'a rien de spectaculaire : des enfants ont chaud, les appartements retiennent l'air brûlant, le béton restitue la chaleur, les familles ne disposent pas d'un jardin, d'une piscine privée, de la possibilité de partir ou d'un lieu de repli, et l'on invente alors, avec les moyens disponibles, une réponse « pauvre », immédiate, collective, un peu d'eau au milieu de la cité pour rendre la journée plus respirable. Ce qui apparaît là n'est pas de l'ordre du désordre, mais une forme élémentaire d'attention aux corps, une manière pour des habitants de répondre ensemble à ce que la ville ne prend pas suffisamment en charge.
La réponse des autorités ne consiste pas à reconnaître dans ce geste une alerte sur ce qui manque, ni à accompagner ce que les habitants inventent, ni même à proposer une solution de remplacement. Elle prend immédiatement la forme d'une intervention policière. Cinq fourgons arrivent, la piscine doit être démontée, puis, selon les témoignages rapportés, percée au couteau afin qu'elle ne puisse plus être réutilisée. Quelques jours plus tard, lorsqu'une autre piscine est rachetée et déplacée cette fois-ci sur la pelouse, la police revient. La disproportion ne tient pas seulement au nombre de véhicules mobilisés, à la répétition de l'intervention ou au ridicule apparent d'une puissance publique déployée contre une piscine d'appoint. Elle tient à ce que révèle cette scène : lorsqu'un besoin élémentaire est pris en charge par les habitants eux-mêmes, sans autorisation préalable, il devient plus vite un désordre à supprimer qu'un manque à comprendre.
C'est ici que le darwinisme social, déjà perceptible dans l'inégale distribution de la fraîcheur, prend une forme matérielle particulièrement dure. Il ne consiste pas seulement à laisser certains quartiers affronter la chaleur avec moins d'ombre, moins d'équipements, moins de lieux respirables, moins de possibilités de départ ou de protection privée. Il consiste aussi à traiter comme des anomalies les réponses que ces quartiers inventent pour ne pas subir entièrement cette exposition. La piscine crevée ne montre donc pas seulement l'absurdité, voire l'inanité, d'une intervention policière contre des enfants qui se rafraîchissent. Elle révèle une logique plus profonde : abandonner certains corps à des conditions de vie plus difficiles, puis leur interdire les moyens précaires par lesquels ils tentent de les rendre un peu moins invivables.
Il faut prendre au sérieux cette disproportion de traitement. Une piscine d'appoint dans un quartier populaire ne menace ni la ville, ni une institution, ni une puissance publique, si l'on entend par là une menace matérielle, immédiate, organisée. Elle introduit seulement, au milieu d'un espace exposé, une petite réserve de fraîcheur pour des enfants. Mais c'est peut-être précisément parce qu'elle ne menace rien à cette échelle qu'elle révèle quelque chose de plus profond : l'ordre social supporte mal que ceux auxquels il refuse les moyens ordinaires de se protéger inventent, sans attendre l'autorisation, une réponse à ce qui leur manque. En ce sens, la piscine ne renverse pas l'ordre du monde, mais elle en contredit localement la logique, parce qu'elle rend visible l'inégalité des traitements, la pauvreté des réponses publiques et la capacité populaire à faire exister, avec presque rien, un commun provisoire. Ce que l'on supprime alors n'est pas seulement une piscine en plastique. C'est une forme minimale d'autoprotection collective, une intelligence pratique de la survie urbaine, un commun minuscule et fragile, assez pauvre pour sembler négligeable, assez autonome pour devenir suspect.
Cette scène permet de déplacer la question de la police. Il ne s'agit pas seulement de dire qu'elle intervient trop ou mal, ce qui serait encore trop faible, mais de se demander quelle conception de l'ordre rend possible une telle hiérarchie des gestes. Pourquoi une piscine pour enfants devient-elle un objet d'intervention immédiate, matérielle, répétée, presque obstinée, tandis que tant d'autres alertes, autrement plus graves, peuvent s'enliser dans la lenteur, l'inattention, la fragmentation administrative ou le renvoi de responsabilité ? Pourquoi l'État apparaît-il si prompt lorsqu'il faut retirer de l'eau à des enfants populaires, et si lent lorsqu'il faut protéger des enfants contre des violences adultes ? La puissance publique n'a pas seulement des moyens inégaux. Elle a des réflexes, et ces réflexes disent souvent mieux que ses discours ce qu'elle reconnaît comme urgence.
Ce qui est arrivé à Lyhanna permet de préciser cette dissymétrie, à condition de ne pas en faire une comparaison spectaculaire ni de rabattre des situations différentes les unes sur les autres. D'un côté, des interventions rapides contre des baignades, des piscines improvisées, des enfants trop visibles au bord de l'eau, des corps populaires qui cherchent un peu de fraîcheur. De l'autre, des alertes, des plaintes, des signalements, des inquiétudes autour d'adultes soupçonnés de violences sexuelles sur des enfants, des informations qui circulent mal, des procédures qui ne produisent pas la protection qu'elles devraient produire, des temporalités administratives trouées par des retards, des silences, des classements, des défaillances, jusqu'à ce que l'irréparable advienne. Les scènes ne sont pas identiques, les agents ne sont pas les mêmes, les responsabilités ne se recouvrent pas mécaniquement, mais leur mise en regard oblige à poser une question plus profonde sur l'ordre des priorités fixé par les adultes : qu'est-ce qui devient immédiatement visible comme trouble, et qu'est-ce qui peut rester longtemps invisible comme danger ?
L'enfance, dans ces scènes, n'est jamais simplement protégée ou abandonnée en général. Elle est triée, interprétée, tantôt reconnue comme vulnérabilité, tantôt convertie en désordre. Lorsqu'un enfant-de-la-classe-populaire s'expose dans l'espace public, lorsqu'il joue avec l'eau, crie, participe à une scène collective qui dérange un quartier gentrifié ou une cité déjà surveillée, son enfance peut se trouver très vite recouverte par le langage de l'intervention. Lorsqu'un enfant parle, alerte, signale, lorsqu'il est pris dans une situation de violence adulte, l'écoute peut devenir lente, fragile, perdue dans les circuits, dépendante d'une transmission, d'une boîte mail, d'un classement, d'une compétence, d'un délai. Cette dissymétrie n'oppose pas simplement répression et négligence. Elle révèle quelque chose de plus inquiétant : l'ordre adulte sait parfois mieux intervenir contre les enfants que pour eux. La canicule rend ce partage plus visible parce qu'elle oblige à poser la question du soin dans sa forme la plus matérielle. Protéger un enfant, ce n'est pas seulement le soustraire à un danger exceptionnel, ce n'est pas seulement intervenir après coup, ce n'est pas seulement produire un discours sur la famille, l'école, l'autorité ou la responsabilité. C'est aussi reconnaître ce dont un corps d'enfant a besoin pour exister dans les villes, souvent difficiles à vivre selon son origine sociale, et d'autant plus en période de canicule : de l'eau, de l'ombre, de lieux respirables, de jeux possibles, d'espaces où une présence ne soit pas immédiatement suspecte.
La scène de Carcassonne ajoute à cette analyse une autre torsion. Là encore, l'eau n'est pas seulement l'eau. Un maire d'extrême droite, depuis le balcon de sa mairie, arrose au tuyau des manifestants venus protester contre l'expulsion des syndicats de la Bourse du travail, accompagne son geste d'un « Allez, un peu de fraîcheur, bande de siphonnés » [14] , assez explicite pour transformer la canicule en sarcasme, et fait de cette humiliation une scène de pouvoir assumée, où se lit aussi une certaine conception de la démocratie : non pas l'espace conflictuel où une décision peut être contestée, mais une scène verticale où le pouvoir répond à ceux qui protestent en les rabaissant. L'événement pourrait sembler anecdotique, presque grotesque, et il l'est en partie. Mais il faut parfois prendre le grotesque au sérieux, parce que le pouvoir s'y montre sans beaucoup de médiation, dans une forme à la fois puérile et dominatrice. Ici, on ne joue pas avec les signes du pouvoir pour les désamorcer, comme un enfant peut le faire lorsqu'il détourne maladroitement les emblèmes de l'autorité, comme Hamza avec son faux péage. Ici, on ne joue pas : on arrose, on pisse, on méprise depuis la hauteur du pouvoir. On transforme la canicule en sarcasme, le tuyau d'arrosage en un sceptre phallique ridicule, et l'eau, au lieu de soulager des corps exposés, devient le geste par lequel celui qui occupe l'institution rappelle aux autres qu'ils sont tout en bas.
Le contraste avec Hamza est saisissant, sans qu'il soit nécessaire de forcer la symétrie entre les deux scènes. Lorsque l'enfant-des-classes-populaires tient un pistolet à eau, son geste est très vite interprété comme un geste de désordre, menace, provocation intolérable, symptôme d'une autorité disparue. Lorsque le maire d'extrême droite tient un tuyau d'arrosage depuis le balcon de la mairie, l'eau peut encore être présentée comme une plaisanterie ou une bravade du pouvoir, alors qu'elle convertit la contestation en scène de domination et d'humiliation. Dans un cas, l'enfance est niée par la fabrication de la peur. Dans l'autre, le pouvoir s'autorise une puérilité humiliante parce qu'il reste pouvoir. Ce n'est donc jamais l'objet seul qui fait sens, mais la position de celui qui le tient, le lieu d'où il agit, le corps auquel il appartient, le regard qui l'interprète, la puissance sociale ou institutionnelle qu'il accompagne.
Ce que ces scènes font apparaître, ce n'est pas une propriété de l'eau elle-même, ni même des objets qui la portent, mais les rapports dans lesquels elle est prise. Un pistolet à eau, une piscine gonflable, un tuyau d'arrosage, un canal, un bassin ou un bord de quai ne signifient rien par eux-mêmes. Leur sens se décide dans une scène, selon les corps, les lieux, les classes, les institutions et les regards. À La Gauthière, l'eau est en bas, au pied des tours, bricolée par les habitants, offerte aux enfants, immédiatement vulnérable à l'intervention policière. À Carcassonne, elle vient d'en haut, depuis le balcon de la mairie, dirigée par celui qui occupe l'institution vers ceux qui contestent son pouvoir. Au canal Saint-Martin, elle est à hauteur de corps, disponible et interdite à la fois, commun possible et objet de surveillance, surface de jeu et de conflit, de joie et d'inquiétude. Ces trois positions spatiales dessinent une politique de l'eau : suspecte lorsqu'elle s'organise d'en bas sans autorisation, humiliante lorsqu'elle descend du pouvoir, conflictuelle lorsqu'elle attire vers le commun ceux que l'ordre bourgeois préfère maintenir ailleurs. La canicule ne crée pas cette politique, elle la rend visible [15].
Il faut pourtant éviter de transformer ces scènes en système trop simple. Elles ne prouvent pas toutes la même chose, ne relèvent pas des mêmes agents, des mêmes temporalités, des mêmes responsabilités. Elles composent plutôt une constellation, c'est-à-dire une manière de faire apparaître, par rapprochement, une vérité que chaque scène isolée laisserait peut-être échapper : l'eau, la chaleur et l'enfance révèlent l'ordre politique des vulnérabilités reconnues. À La Gauthière, ce qui devrait appeler une réponse publique devient une intervention contre une solution apportée par les habitants. Dans ce qui est arrivé à Lyhanna, la protection des enfants apparaît prise dans des lenteurs, des ruptures, des défaillances et des angles morts autrement plus tragiques. À Carcassonne, ce qui devrait soulager les corps devient un geste de dérision exercé depuis le pouvoir. Au canal Saint-Martin, ce qui pourrait rester du côté du jeu, de la fraîcheur, de la bêtise adolescente et de l'usage commun est très vite repris dans le vocabulaire de la menace.
Cette inégalité d'accès au commun ne s'applique pas seulement aux lieux, mais aux corps qui les traversent. Les enfants qui disposent d'une piscine privée, d'un jardin, d'un club, d'une maison au frais ou de la possibilité de partir ne rencontrent pas l'État à travers l'interdiction de leur baignade. Leur fraîcheur est privatisée, donc rendue invisible comme privilège. Les enfants qui n'ont que le pied des tours, les berges d'un canal, un point d'eau improvisé, une bande et quelques objets pauvres doivent, eux, faire apparaître leur besoin dans l'espace public, et cette apparition les place aussitôt sous le regard de ceux qui surveillent, dénoncent ou administrent. Ce qui devrait appeler le soin peut alors appeler l'intervention policière et médiatique ; ce qui devrait faire honte à la ville devient la faute de l'enfant.
Revenir à Hamza avec cette constellation en tête ne signifie donc pas le victimiser, ni nier que l'espace commun suppose des limites. Cela signifie refuser que son exposition soit séparée de cette séquence plus large, où l'eau devient l'objet d'un conflit entre commun et police, besoin et autorisation, enfance et ordre public. Le récit répressif ramène tout à une scène simple : un enfant aurait troublé l'ordre, la police devrait le rétablir, les adultes devraient répondre, la ville devrait être rendue à ceux qui savaient en faire un usage acceptable. Mais dans cette simplification disparaissent précisément ce qu'il fallait penser : la canicule, le commun, l'eau, l'enfance, la ville inégalement habitable, et la manière dont l'ordre adulte choisit les vulnérabilités qu'il reconnaît.
C'est là que les urgences de l'ordre prennent tout leur sens. Cela ne désigne pas seulement un mauvais usage des forces de l'ordre, ni une série d'erreurs ponctuelles, ni une contradiction morale entre des institutions qui seraient parfois rapides et parfois lentes. Elle engage une manière de percevoir et d'agir, une manière de reconnaître certains faits comme des troubles immédiatement intolérables et d'en laisser d'autres s'enfoncer dans des délais, des transmissions manquées ou des angles morts institutionnels. Certains « troubles » mobilisent aussitôt parce qu'ils affectent l'ordre visible, la tranquillité d'un quartier, la circulation des passants, l'image d'un lieu, la présence attendue des corps dans l'espace public ; d'autres dangers, pourtant plus profonds, peuvent rester plus longtemps enfouis parce qu'ils exigeraient d'entendre les enfants, de croire leurs paroles, de suivre les alertes, de regarder la violence adulte là où elle se dissimule le mieux. La société adulte se révèle alors dans ses vitesses différentes. Elle se montre parfois remarquablement prompte lorsqu'il s'agit de retirer l'eau à des enfants qui ont chaud, de disperser des corps qui se rassemblent, de nommer danger ce qui dérange, mais avance avec une lenteur autrement plus lourde lorsqu'il s'agit de protéger les enfants contre ce qui les détruit.
Cette hiérarchisation des urgences apparaît avec d'autant plus de netteté que la canicule n'est pas seulement un inconfort, ni même une crise momentanée des usages urbains. Elle tue. Les premiers bilans de Santé publique France, encore incomplets, font déjà apparaître une hausse très importante de la mortalité pendant l'épisode de juin 2026, avec plus de deux mille décès supplémentaires sur la seule semaine du 22 au 28 juin, une augmentation particulièrement forte en Île-de-France, et une progression massive des décès à domicile [16]. Ces chiffres, parce qu'ils sont provisoires, ne disent pas encore toute l'ampleur du désastre, mais ils suffisent à rappeler que la chaleur extrême met à nu l'impréparation d'une société qui prétend gérer les vagues de chaleur tout en laissant se dégrader les conditions matérielles de la protection : logements mal isolés, villes minérales, îlots de chaleur, insuffisance des refuges publics, services hospitaliers saturés, politiques d'austérité et de rationalisation qui ont affaibli précisément les institutions dont on attendrait qu'elles protègent les corps exposés.
C'est dans ce contexte que la fabrication de Hamza comme danger public prend une signification plus sombre encore. Elle ne sert pas seulement à refermer la scène du canal sur la figure d'un adolescent turbulent ; elle fonctionne aussi comme une diversion punitive, comme une manière de déplacer la colère, l'inquiétude et la peur produites par une canicule meurtrière vers un corps mineur, populaire et racisé. Au lieu de demander pourquoi une société, vingt ans après la catastrophe de 2003, demeure encore si mal préparée aux morts de la chaleur, pourquoi les services publics sont si fragiles, pourquoi tant de personnes meurent chez elles, pourquoi les quartiers populaires disposent de si peu de protections élémentaires, on parle d'un gamin avec un pistolet à eau.
La question de l'eau nous ramène ainsi à la question première de ce texte : qu'est-ce qu'une société accepte encore de reconnaître comme enfance lorsque l'enfant qui l'incarne dérange son ordre ? Dans les scènes analysées, l'eau ne réconcilie rien. Elle divise, révèle, accuse et montre que le commun n'est jamais donné, que le soin peut être criminalisé lorsqu'il vient d'en bas, que l'enfance populaire peut être traitée comme un trouble précisément au moment où elle manifeste le plus clairement sa vulnérabilité. Et c'est dans cette inversion que Hamza devient non pas une exception, mais un symptôme : l'enfant que l'on expose pour ne pas avoir à protéger ce que son exposition révèle, c'est-à-dire une société où la canicule tue, où les protections manquent, et où l'ordre préfère parfois trouver un coupable idéal plutôt que regarder les morts.
Il faut maintenant revenir au canal par une autre scène, non pour établir une symétrie facile entre des événements qui ne relèvent ni de la même intensité, ni du même régime de violence, ni des mêmes responsabilités, mais pour comprendre ce que « l'affaire Hamza » révèle lorsqu'elle est replacée dans l'histoire récente du lieu même où elle a été construite comme « problème public ». Quelques semaines avant que l'image d'un adolescent de treize ans avec un pistolet à eau ne soit offerte à la vindicte collective, le canal Saint-Martin avait été le théâtre d'une séquence autrement grave, impliquant des groupes de supporters fascisés, des affrontements, des blessés, des interpellations et des témoignages faisant état de signes nazis, de propos racistes, de violences dirigées contre des passants. Dans la nuit du 21 au 22 mai, soixante-cinq personnes avaient été interpellées, six personnes blessées, dont une grièvement, et la présence de couteaux, de cagoules, de gants renforcés, de protège-dents ou d'armes improvisées avait été signalée. Des témoignages évoquaient aussi des saluts nazis, des symboles nazis, l'intention d'aller « casser du noir et de l'arabe », ainsi qu'un homme noir blessé alors qu'il tentait de s'interposer [17].
Il ne s'agit pas, encore une fois, de dire que Hamza et cette violence néofasciste appartiendraient au même plan. Cela serait totalement absurde, et politiquement faux. Un adolescent avec un pistolet à eau n'est pas une bande organisée, un faux péage ne correspond en rien à une expédition punitive, une provocation adolescente n'est pas une attaque raciste, une bêtise ne relève pas d'une violence politique structurée. Si ces deux scènes doivent être rapprochées, ce n'est donc pas pour comparer leur gravité respective, mais pour interroger la manière dont elles ont été nommées, lues, hiérarchisées, rendues plus ou moins alarmantes. Le point décisif n'est pas de savoir si les faits se ressemblent, puisqu'ils ne se ressemblent pas, mais pourquoi certains faits très graves peuvent encore être absorbés dans un vocabulaire d'incident, tandis que des gestes d'adolescent, pénibles mais sans commune mesure, deviennent presque immédiatement les signes d'un danger public. Ce qu'il faut comparer, ce ne sont pas les événements comme tels, mais les cadres d'intelligibilité qui les accueillent.
Dans la première scène, une violence blanche organisée peut encore être ramenée, au moins partiellement, à la grammaire de la « rixe », de la bagarre de supporters, du débordement sportif, de l'affrontement entre groupes, c'est-à-dire à un vocabulaire qui symétrise ce qui ne l'est pas nécessairement, efface la désignation des cibles, absorbe les signes politiques dans une confusion générale, transforme l'expédition fasciste en incident nocturne et la violence raciste en désordre de la rue. Dans la seconde scène, celle de Hamza, l'opération inverse se met en marche. Il ne faut presque rien pour que le récit se durcisse : un adolescent racisé, un surnom, quelques vidéos, des passants importunés, un pistolet à eau, un rôle de « douanier » improvisé, et la langue du danger public est immédiatement utilisée.
Cette dissymétrie est l'un des points les plus graves de l'affaire. Elle ne tient pas seulement à une indulgence plus grande de la société envers certains corps, même si cette indulgence existe, mais à une différence plus profonde dans la manière de nommer. Devant la violence néofasciste, la langue trouve encore des mots qui brouillent, déplacent, égalisent ou atténuent : l'événement sportif, l'ivresse, la nuit, la bagarre, le débordement. Devant Hamza, elle trouve au contraire des mots qui isolent et concentrent : le nom propre, la preuve, le symptôme, le cas, le visage du désordre. La violence organisée peut alors se perdre dans un vocabulaire de la confusion, tandis qu'un geste d'enfant est arraché à son échelle et chargé d'une signification générale. Le même espace urbain, le même canal, les mêmes berges ne produisent donc pas le même régime d'attention selon que le trouble vient d'hommes blancs organisés ou qu'il est projeté sur un mineur racisé.
Le mot « rixe » doit être pris au sérieux pour cette raison, parce qu'il fait partie de ces opérateurs de neutralisation dont la fonction paraît simplement descriptive alors qu'ils transforment déjà la scène qu'ils prétendent nommer. La rixe suppose des camps adverses, une réciprocité, une indistinction dans la violence, une responsabilité suffisamment diffuse pour que la dimension politique de l'événement se perde. Le mot enveloppe la scène dans un brouillard commode : il permet de ne pas demander trop vite qui s'est déplacé vers qui, qui était équipé, qui cherchait qui, quels corps ont été visés, quelles paroles ont été prononcées, quels signes ont été exhibés, quelles peurs ont été produites. Il transforme une violence possiblement ciblée en affrontement indistinct, retire aux victimes leur statut de cibles, aux agresseurs leur organisation éventuelle, aux mots racistes leur fonction, aux symboles fascistes leur histoire. La « rixe » n'est donc pas seulement un mot faible, c'est une manière d'amortir la violence en la rendant confuse.
À l'inverse, le traitement de Hamza relève d'une politique de l'intensification. Tout ce qui pourrait situer, contextualiser, ralentir le jugement ou ramener la situation à de plus juste proportion est progressivement écarté : son âge, la canicule, la scène collective, le pistolet à eau, le surnom « la Douane »… Tout ce qui, dans un cas, sert à dissoudre une violence réelle dans le brouillard de l'incident, sert ici à concentrer la peur sur un enfant.
Il y a donc deux opérations opposées, mais solidaires. La première consiste à euphémiser la violence blanche lorsqu'elle se présente sous la forme de groupes organisés et équipés, de cris racistes, de signes fascistes, de coups et blessures. La seconde consiste à surdéterminer la turbulence racisée lorsqu'elle se présente sous la forme d'un enfant trop visible, trop bruyant, trop insolent, trop maladroitement souverain sur un morceau de trottoir et de canal. Ces deux opérations appartiennent au même ordre, parce qu'elles disent ce que cet ordre reconnaît spontanément comme danger. La violence blanche peut être dépolitisée parce qu'elle reste, pour une part du regard social, une violence qui n'interrompt pas fondamentalement l'organisation raciale du monde ; elle l'exprime même parfois de manière trop crue, trop embarrassante, trop ouvertement fascisée, et c'est pourquoi il faut la rabattre sur autre chose. La présence enfantine racisée, elle, peut être politisée immédiatement comme menace, parce qu'elle vient troubler un espace où l'ordre voudrait que ces corps demeurent discrets, périphériques, surveillés ou reconnaissants d'être tolérés.
La question n'est donc pas seulement de savoir pourquoi l'extrême droite instrumentalise Hamza. Cela, en un sens, était prévisible. La question plus décisive est de comprendre pourquoi cette instrumentalisation trouve si vite les mots, les images et les affects dont elle a besoin. Comment se fait-il qu'un enfant racisé puisse devenir presque immédiatement la confirmation visible d'un récit sécuritaire déjà prêt à l'accueillir ? Comment son âge, qui devrait imposer de la retenue, peut-il perdre à ce point sa force protectrice ? Comment la scène même où il apparaît - la canicule, l'eau, les corps rassemblés, les berges réinvesties, le quartier gentrifié, la pauvreté des communs disponibles - peut-elle s'effacer aussi rapidement derrière la figure beaucoup plus simple d'un enfant à corriger ? Pourquoi faut-il tant d'éléments pour nommer une violence fasciste, et si peu pour racialiser une bêtise d'enfant ? C'est dans cet écart de perception, dans cette différence de vitesse et de seuil, que se loge la vérité politique de la séquence.
Le canal n'est donc pas seulement le théâtre accidentel de deux épisodes sans rapport. L'ordre ne se maintient pas seulement par les institutions. Il se maintient aussi par des regards, des plaintes, des mots, des récits, des seuils de tolérance, des paniques morales, des manières de dire « chez nous » à propos d'un espace public, des manières de transformer la présence des autres en intrusion. Le fascisme de rue, lorsqu'il attaque, ne vient donc pas de nulle part. Il pousse jusqu'à la violence ouverte une question qui travaillait déjà le lieu sous des formes plus ordinaires : qui a le droit d'être là ?
C'est aussi cette question que pose Hamza, mais sous une autre forme. Qui a le droit d'être là, au bord du canal, pendant la canicule ? Qui a le droit d'y être enfant ? Qui a le droit d'y être bruyant, ridicule, excessif ? Qui a le droit d'y faire une bêtise sans que cette bêtise devienne aussitôt une marque de reconnaissance infamante, une identité publique ? Qui a le droit de jouer avec l'eau sans être aussitôt rendu suspect ? La violence néofasciste et l'affaire Hamza ne se rejoignent donc pas parce qu'elles seraient équivalentes. Elles se rejoignent parce qu'elles mettent à nu, chacune à son niveau, le même partage racial de l'espace. D'un côté, des groupes peuvent prétendre contrôler et purifier la rue par l'intimidation. De l'autre, un enfant peut être criminalisé parce que sa présence rend trop visible que la rue, les quais et l'eau ne se laissent pas entièrement posséder par ceux qui s'en croient les gardiens.
Or l'ordre racial fonctionne souvent en inversant ces catégories. La peur suscitée par les corps racisés, même lorsqu'elle est disproportionnée, trouve rapidement des relais, des mots, des justifications. Celle que produit la violence fasciste, lorsqu'elle repose pourtant sur des agressions, des cris racistes, des équipements, des blessures, peut au contraire être atténuée, diluée, renvoyée à la nuit, à l'ivresse, à la bagarre, au débordement. Les uns peuvent faire peur sans que cette peur soit pleinement politisée ; les autres deviennent menaçants avant même que la proportion de leurs gestes soit examinée.
Dans ce contexte, Hamza devient le support idéal et commode d'une peur qui peut se dire sans s'avouer. Avoir peur d'un enfant racisé turbulent permet de se présenter comme défenseur des passants, des riverains, de la tranquillité, de l'ordre, de la civilité, de la sécurité. On peut alors ne pas parler de la canicule, des logements trop chauds, des communs insuffisants, de l'histoire des canaux, de la gentrification, de la manière dont les classes dominantes s'approprient sensiblement des lieux qu'elles ne possèdent pas formellement. Cela permet surtout de masquer les guerres de classes et de « races », et de présenter la peur sociale et politique comme une forme d'inquiétude morale : on ne dit plus que ces corps ne devraient pas être là, on dit qu'un enfant est dangereux, et cette seconde phrase, parce qu'elle paraît protéger l'ordre commun plutôt qu'exclure certains corps, devient immédiatement partageable.
Le canal Saint-Martin devient alors le lieu d'une double révélation. Il révèle d'un côté la puissance d'une réappropriation populaire produite par la canicule, fragile, contradictoire, mais réelle. Il révèle de l'autre la violence des dispositifs qui s'organisent pour reprendre possession du récit, soit en minimisant la violence politique lorsqu'elle menace de dévoiler le fascisme de rue, soit en dramatisant l'enfance racisée lorsqu'elle permet de restaurer l'ordre. Entre ces deux révélations, Hamza occupe une place précise. Il est celui par qui l'on tente de refermer le commun, de refermer la canicule, de refermer la question de l'eau, de refermer la scène populaire que la chaleur avait rendue visible, en ramenant tout à une figure punissable. Mais le rappel de la violence néofasciste du même canal empêche cette fermeture. Il oblige à poser la question que le récit dominant voulait éviter : pourquoi certains dangers sont-ils si difficiles à nommer, et pourquoi certains enfants le deviennent-ils si facilement ? Pourquoi Hamza, un gamin de treize ans, est-il devenu, sinon l'ennemi public numéro un, du moins le symbole national de l'insécurité ? [18]
C'est à partir de cette dissymétrie qu'il faut enfin nommer l'ordre racial de l'enfance. Il ne signifie pas seulement que certains enfants seraient plus durement jugés que d'autres, ni que les enfants racisés subiraient davantage de suspicion dans l'espace public, même si cela est évidemment vrai. Il désigne quelque chose de plus profond, de plus ancien, de plus intimement inscrit dans les formes ordinaires du regard social : l'enfance n'est pas également reconnue à tous les enfants. Elle n'est pas seulement un âge biologique ou un statut juridique. Elle est aussi une qualité politique, une protection symbolique, un droit à l'inachèvement, à l'immaturité, à l'erreur, au trouble, à la reprise, à la temporalité longue de la formation ; et cette qualité peut être accordée, suspendue, retirée, distribuée selon les corps, les lieux, les classes, les couleurs, les noms et les peurs disponibles.
Il faut bien mesurer ce que cela veut dire. Dans une société qui se raconte volontiers à elle-même son attachement à l'enfance, à la protection des mineurs, à la vulnérabilité des enfants, à l'impératif de prévention, de soin, d'éducation et de responsabilité adulte, tous les enfants ne bénéficient pas de la même enveloppe de patience. Certains peuvent être bruyants, insolents, maladroits, parfois agressifs, et rester malgré tout dans le champ de l'enfance, c'est-à-dire dans un espace où l'on cherchera des explications, des circonstances, un cadre familial, un contexte scolaire, une mauvaise influence, une fatigue, une crise d'âge, une difficulté passagère, une manière de reprendre sans détruire. D'autres, beaucoup plus vite, perdent le bénéfice de cette patience. Leurs gestes ne sont plus lus à l'échelle de l'âge, de l'immaturité, de la provocation ou du besoin adolescent de paraître ; ils sont chargés d'une gravité qui les dépasse, comme si le bruit annonçait déjà la menace, comme si l'insolence disait déjà l' « ensauvagement », comme si la bêtise était là marque d'une identité déjà figée. Ce qui devrait rester ouvert, reprendre forme, être corrigé ou oublié, se fixe alors dans un portrait accusatoire. Ils ne sont plus en train de devenir : ils sont déjà assignés à non-existence.
Mais cette protection ne doit pas être comprise comme la conservation d'une enfance sage, innocente ou conforme à ce que les adultes acceptent d'appeler enfance. Ce qui doit être protégé, c'est aussi ce qui, dans l'enfance, résiste à l'ordre adulte : sa puissance de déplacement, son rapport désajusté aux lieux, sa manière de jouer avec les signes sans les respecter tout à fait, de transformer les objets sérieux en accessoires, les frontières en théâtre, l'autorité en grimace, l'espace public en scène provisoire. L'enfance n'est pas seulement ce que les adultes doivent protéger parce qu'elle serait faible ; elle est aussi ce qu'ils cherchent à contenir parce qu'elle rappelle que le monde institué peut être rejoué autrement. C'est cette part irréductible, turbulente, parfois pénible, parfois inventive, que la désenfantisation écrase lorsqu'elle ne voit plus dans un geste d'enfant qu'un danger, une faute ou un symptôme.
Cette fixation est au cœur de la désenfantisation. On pourrait croire que retirer l'enfance à un enfant consiste simplement à le traiter comme un adulte. Ce serait encore trop abstrait. Il s'agit plutôt de le traiter comme une figure déjà close, comme si l'avenir avait cessé de demeurer ouvert en lui, comme si ses gestes n'appartenaient plus à un moment de sa vie mais à une vérité supposée de son être, à une essence. L'enfance, en ce sens, n'est pas seulement faiblesse ou vulnérabilité. Elle désigne cette part de non-définitif sans laquelle aucun enfant ne peut grandir, aucun individu ne peut vivre : la possibilité qu'un acte ne devienne pas le signe d'un destin déjà écrit, qu'une erreur ne soit pas naturalisée, qu'un geste demeure rattaché au monde, aux conditions, aux relations et aux temporalités qui l'ont rendu possible. Lorsque Hamza devient le visage d'un désordre, ce n'est donc pas seulement son image qui est exposée, c'est cette temporalité propre à l'enfance, propre à l'être humain, qui lui est retirée.
La « race » agit ici comme une force d'accélération. Elle accélère le passage du geste à la preuve, de l'enfant au danger, de la visibilité à la suspicion, du bruit à l'insécurité. Elle fait que certains corps sont lus et appréhendés avant même d'être connus et compris. Certains enfants n'apparaissent ainsi jamais tout à fait seuls : ils sont déjà précédés, dans le regard d'un certain public, par des peurs, des récits policiers, une mémoire coloniale et sociale qui n'a pas besoin de se déclarer pour opérer. L'âge de Hamza n'est pas effacé. Au contraire, il circule, il est rappelé, répété, commenté, mais il ne protège plus. Treize ans devrait imposer de la retenue. Mais bien au contraire, cet âge devient le prétexte d'une inquiétude supplémentaire, comme si la précocité du geste confirmait déjà une menace à venir. C'est ainsi que l'ordre racial retourne contre l'enfant ce qui, dans la minorité, aurait dû le protéger : la possibilité de suspendre la violence du jugement.
Lorsque des enfants issus des quartiers populaires rejoignent le canal, il ne s'agit donc pas seulement de corps à la recherche d'un peu de fraîcheur, mais de corps déjà soumis à une grille d'interprétation. Leur présence est lue plus vite, plus durement, plus politiquement que d'autres. Leur joie cesse très vite d'être reconnue comme joie pour devenir provocation ; leur bruit n'est plus entendu comme du bruit, mais comme des signes d'insécurité ; leur groupe n'est plus perçu comme un groupe d'enfants ou de copains, mais comme une bande, parfois déjà de « racailles » ; leur jeu n'est plus accueilli comme jeu, mais requalifié en trouble à l'ordre public. L'enfance, en ce sens, n'est pas seulement ce qui se donne à voir dans les gestes d'un enfant, elle est aussi ce que le regard adulte, provenant de certaines classes sociales et politiques, accepte encore d'y reconnaître. Un même acte peut ainsi flotter entre l'innocence et la menace, entre la maladresse et le défi, selon le corps qui le porte et le théâtre où il se joue. L'ordre racial de l'enfance opère précisément dans cette variation du regard, dans cette traduction accélérée des signes : il ne produit pas nécessairement le geste, mais il en règle la lecture, en décide la gravité, l'arrache à son échelle réelle pour lui faire porter le poids d'une menace plus vaste.
On touche ici à une certaine difficulté politique, parce que la désenfantisation ne prend presque jamais la forme d'une haine explicite ou d'une brutalité déclarée. Elle peut passer par des mots raisonnables, par des appels à l'autorité ou à la responsabilité parentale, par des plaintes de riverains, par des demandes de calme et de tranquillité, par des discours sur l'éducation, par des formules apparemment neutres sur l'ordre public et le vivre-ensemble. Rien de tout cela n'est en soi illégitime, et c'est précisément ce qui rend l'analyse plus exigeante. Il ne s'agit pas de dire que tout rappel à une limite serait raciste, que toute plainte serait bourgeoise, que toute inquiétude serait fasciste, ni qu'un enfant devrait être soustrait aux conséquences de ses actes. Il s'agit de comprendre à quel moment une limite cesse d'être une limite pour devenir une opération de capture, à quel moment la critique d'un geste se transforme en exposition d'un corps, à quel moment la recherche légitime d'un espace apaisé se met à fabriquer une figure dangereuse, à quel moment l'ordre public cesse de protéger l'espace commun pour protéger certains contre l'apparition des autres.
C'est pourquoi la question de Hamza n'est pas : faut-il laisser un enfant arroser des passants ou improviser un faux péage sans aucune réponse ? Posée ainsi, la question est déjà appauvrie, parce qu'elle réduit la scène à une alternative entre permissivité et répression, entre laxisme et autorité, entre innocence et faute. La vraie question est beaucoup plus précise : quelle réponse une société adulte donne-t-elle à un enfant lorsqu'il dérange, et que révèle cette réponse de la place qu'elle lui reconnaît encore dans l'enfance ? Il y a des réponses qui peuvent rappeler une limite tout en maintenant l'enfant dans un monde de relations. Il y a des réponses au contraire qui exposent, isolent, nomment, humilient, fixent, livrent l'enfant au public et font de celui-ci le support d'une restauration symbolique de l'ordre. La première relève encore de l'éducation ou de la protection, tandis que la seconde relève de la punition la plus exemplaire. Et l'exemplarité, lorsqu'elle s'abat sur un mineur, est souvent le nom, noble, donné à la violence perpétrée par les adultes.
La dimension raciale de l'enfance se lit dans cet écart entre le rappel à la limite et la punition exemplaire. Un enfant pleinement reconnu comme enfant peut être arrêté dans son geste, repris, sanctionné même, sans être aussitôt transformé en emblème d'un désordre collectif. La réponse reste alors proportionnée à ce qu'il a fait, inscrite dans un monde d'adultes, de paroles, de cadres, de correction possible. Mais lorsqu'un enfant est déjà perçu à travers une grammaire raciale de la menace, la réponse change de nature : elle devient publique, spectaculaire, démonstrative. Elle ne vise plus seulement un geste à reprendre, ni même un enfant à rappeler à une limite, mais elle vise ce qu'on a projeté sur lui, ce qu'on lui fait représenter, ce qu'il n'est pas mais que le récit public a besoin de voir en lui pour pouvoir le punir.
Il y a là une scène de représentation au sens fort, et c'est pourquoi la célèbre question posée par Spivak peut être déplacée vers l'enfance sans être simplement répétée [19] : un enfant issu des milieux populaires et racisé peut-il apparaître autrement que comme objet du discours des autres ? Peut-il être entendu comme sujet d'une histoire, ou bien est-il immédiatement parlé, traduit, représenté, transformé en signe par ceux qui ont besoin de faire de lui autre chose que ce qu'il est ? Hamza est montré, nommé, commenté, mais cette visibilité ne lui donne pas davantage d'existence propre. Elle l'arrache au contraire à son monde pour l'inscrire dans un récit qui le dépasse. Il parle peu, ou plutôt sa parole devient secondaire, parce que d'autres parlent à sa place et décident de ce qu'il doit signifier. Le geste devient l'argument, l'image devient la preuve, le surnom devient un signe d'identité, la vidéo devient une scène d'accusation... Ce que l'on expose n'est pas seulement un enfant qui aurait fait quelque chose, mais une figure fabriquée à partir de lui, destinée à confirmer ce que le récit voulait déjà voir. Ce n'est plus seulement Hamza qui est jugé. C'est la figure fabriquée à travers lui que l'on prétend frapper.
Cette visibilité sans écoute est l'une des formes contemporaines les plus ordinaires de la violence sociale. On voit des corps, on les transforme en symptômes, en occasions de parler d'autre chose qu'eux-mêmes, mais cette profusion de visibilité ne produit aucune forme de reconnaissance. Elle produit au contraire une forme de dépossession. Plus Hamza circule comme image, moins il demeure sujet d'une histoire ; plus il est rendu visible, plus il est privé de cette part d'opacité à laquelle tout enfant devrait avoir droit, non pour être soustrait à toute responsabilité, mais pour ne pas être entièrement livré au désir adulte de savoir, de juger et de punir.
C'est aussi pourquoi il faut refuser de séparer l'ordre racial de l'enfance de l'ordre bourgeois de la ville [20]. La race, la classe et l'espace ne s'ajoutent pas les uns aux autres. Ils forment la scène même où l'enfance peut être reconnue ou retirée.
Cette scène est d'autant plus violente qu'elle se présente souvent comme défense de l'universel. On ne dira pas nécessairement que l'on refuse la présence d'enfants populaires ou racisés. On dira que tout le monde doit respecter les règles, que chacun a droit à la tranquillité, que l'espace public appartient à tous, que les passants ne doivent pas être importunés. Toutes ces phrases peuvent être vraies à un certain niveau de généralité, mais le problème commence lorsqu'elles effacent les conditions inégales dans lesquelles les enfants rencontrent la ville, l'eau, la chaleur, l'espace public et le regard des autres. L'universel devient alors l'instrument par lequel on refuse de voir que certains sont sommés d'être exemplaires pour avoir simplement le droit d'être tolérés.
L'ordre racial de l'enfance impose ainsi aux enfants racisés une sorte de contrat impossible. Ils doivent être enfants, mais pas trop visibles. Ils doivent jouer, mais ne pas faire de bruit. Ils peuvent occuper l'espace public, mais comme s'ils n'y faisaient que passer. Ils doivent être mineurs, mais leur minorité ne les protège qu'à condition qu'ils ne dérangent pas. Ils doivent prouver qu'ils méritent d'être traités comme des enfants, alors même que l'enfance devrait être ce qui précède toute preuve. Dans ce contrat impossible, la bêtise devient un luxe auquel ils ne peuvent prétendre, l'insolence un risque qu'il ne peuvent prendre qu'à leur propre péril, et la visibilité une faute qui ne leur sera jamais pardonnée.
Il faut donc maintenir ensemble ce que le débat public souhaite à tout prix séparer. Un enfant a pu commettre des gestes inopportuns, mais ses actes ne justifient pas qu'on le dépossède de son enfance ; des passants peuvent avoir été importunés, et cette gêne ne doit pas être saisie par la machine raciale comme prétexte à fabriquer de l'effroi ; un rappel à la limite peut être nécessaire, sans que celui-ci ne se mue en mise en scène sacrificielle ; une scène de baignade populaire peut être conflictuelle, et son conflit révéler malgré tout l'inégale distribution du droit à la ville. C'est ce maintien des contradictions qui permet de ne pas transformer Hamza en une icône, car l'icône serait une autre manière de le faire disparaître. Il ne s'agit pas de remplacer la figure médiatique du danger par une figure inverse, celle de l'enfant rebelle, pur, libre, immédiatement politique. Hamza n'a pas besoin d'être héroïsé pour être défendu. Il suffit de rappeler qu'il est un enfant, et que cette phrase, dans une société juste, devrait suffire à interdire certaines formes d'exposition, certains mots, certaines images, certaines jouissances punitives [21].
Cette distinction est fragile, car elle résiste à l'économie même des paniques morales, qui procèdent par simplification, condensation et personnification pour transformer une scène complexe en récit immédiatement partageable. Hamza devient le support idéal de cette opération. Il permet d'invoquer l'autorité en taisant la canicule, la délinquance en occultant les communs, la famille en ignorant la ville devenue invivable, la police en taisant la gentrification, l'ordre en effaçant la race. Son exposition a dès lors pour fonction d'organiser l'oubli : non pas tant montrer ce qu'il aurait fait que faire disparaître ce que sa présence rendait soudain impossible de ne pas voir.
L'ordre racial de l'enfance est peut-être exactement cela : la capacité qu'a une société de déchoir certains enfants de leur enfance au moment même où cette enfance devrait devenir politiquement accusatrice. Car reconnaître pleinement Hamza comme enfant, c'est aussitôt se trouver contraint d'interroger autre chose : où les enfants populaires trouvent-ils refuge quand la chaleur devient excessive ? Quels espaces leur sont réellement ouverts ? Quels communs aquatiques leur sont accessibles ? Pourquoi leur présence devient-elle si vite illégitime ? Quelle responsabilité adulte est engagée lorsqu'un mineur devient viral ? Que fait la police lorsqu'elle répond à des enfants par l'exposition, la poursuite, l'interpellation ou l'exemple ? Que devient une ville qui ne sait reconnaître les enfants des classes populaires que sous la forme du problème ? Ces questions sont autrement plus difficiles que celle de savoir si Hamza a été pénible. Elles déplacent la faute, et obligent l'ordre à se regarder.
Une société adulte se reconnaît moins à ce qu'elle proclame de son attachement aux enfants qu'à ce qu'elle fait lorsqu'ils la dérangent. Elle se reconnaît à sa capacité de maintenir l'enfance jusque dans le conflit, de ne pas confondre protection et conformité, de ne pas réserver la vulnérabilité aux enfants jugés « acceptables », de ne pas transformer les joies, les bruits et les bêtises d'un mineur racisé en preuves publiques d'un péril imminent. C'est précisément cette capacité qui a fait défaut dans l'affaire Hamza, et c'est ce défaut qui lui donne sa portée politique, bien au-delà des berges du canal Saint-Martin : elle révèle une société qui prétend protéger l'enfance, mais qui ne la protège qu'à travers une définition déjà normative, adulte et dominatrice de ce qu'un enfant devrait être. Dominatrice en général, parce qu'elle soumet tous les enfants à une image de l'enfance produite par les adultes ; discriminatoire en particulier, parce qu'elle retire beaucoup plus vite cette protection aux enfants populaires et racisés dès qu'ils deviennent trop visibles, trop bruyants, trop conflictuels pour rester reconnus comme des enfants.
Loin du fait divers, ou d'une simple séquence médiatique, il y a bien une affaire Hamza. Mais elle commence précisément là où les gestes d'un enfant cessent d'être rapportés à leur échelle propre pour devenir les signes surchargés d'un désordre national. Ce qui fait affaire, ici, ce n'est pas seulement un pistolet à eau, un faux péage, une provocation ou une bêtise d'adolescent ; c'est la surdétermination politique, raciale et médiatique de ces gestes, leur transformation en preuve, en symptôme, en visage commode de l'insécurité. En ce sens, l'affaire Hamza n'est pas seulement l'affaire de Hamza. Elle est l'affaire de tous, parce qu'elle révèle ce qu'une société accepte de faire porter à un enfant lorsque l'ordre qu'elle a institué vacille sous la chaleur qu'il a lui-même contribué à produire.
À travers la figure d'un enfant, ce sont alors les fractures d'une société entière qui affleurent : ses lignes coloniales, ses réflexes raciaux, sa peur des corps issus des milieux populaires, son incapacité à penser la ville autrement que comme un espace à tenir, à surveiller, à rentabiliser, à pacifier, son extractivisme profond, qui ne se contente pas d'épuiser les milieux mais organise aussi l'épuisement différencié des corps. Car la chaleur extrême ne frappe pas des individus abstraits, égaux devant la brûlure du monde ; elle traverse une organisation sociale où certains disposent d'ombre, d'eau, d'espace, de départs possibles, d'intérieurs respirables, tandis que d'autres sont jetés dehors, vers les rares lieux où la ville reste encore habitable, avant d'être accusés de troubler l'ordre même qui les a privés de protection.
La canicule révèle en cela la vérité d'un monde qui prétend gouverner la nature après l'avoir rendue inhabitable, puis gouverner les corps que cette inhabitabilité jette dehors. Elle montre que la domination de la nature, la domination des êtres humains entre eux et la domination adulte sur l'enfance n'ont jamais été séparées. Elles se prolongent jusque dans la manière dont les gestes les plus élémentaires - chercher l'eau, courir, crier, jouer, s'attrouper, se rendre visible, faire des bêtises - deviennent des motifs d'intervention dès qu'ils sont accomplis par les enfants désignés comme mauvais, dans les mauvais lieux, sous les mauvais regards. L'ordre racial de l'enfance commence là : dans cette distribution inégale du droit d'être immature, bruyant, ridicule, agaçant, et pourtant encore protégé par l'enfance. Dans cette affaire, ce que l'ordre adulte n'a pas supporté, ce n'est pas seulement qu'un enfant ait franchi une limite, mais qu'il ait rappelé, par la bêtise même, l'insolence et le jeu, que l'enfance ne se réduit jamais à la vulnérabilité que l'on protège ni à la faute que l'on punit.
L'affaire Hamza oblige ainsi à penser ce que devient l'enfance lorsque l'exception caniculaire devient une condition ordinaire. Les enfants qui n'ont ni jardin, ni maison familiale, ni piscine privée, ni appartement respirable, ni possibilité de partir, apparaîtront de plus en plus souvent dans les espaces communs que la ville croyait pouvoir réserver à des usages plus « civilisés », plus commerciaux, plus contemplatifs, plus compatibles avec la tranquillité de ceux qui possèdent ou habitent les lieux les plus désirables. Ils iront vers les berges, les fontaines, les bassins, les canaux, les pelouses, les rares espaces ombragés, les rues de la nuit. Cette présence posera une question politique qui ne pourra pas être réglée durablement par des panneaux, des amendes, des arrestations, des piscines crevées ou des campagnes médiatiques contre des mineurs. Il faudra choisir si l'on veut faire de ces enfants les premiers sujets d'un droit à la ville [22] caniculaire, ou les premiers suspects d'un ordre urbain incapable de reconnaître ce qu'il leur refuse.
Il ne s'agit donc pas de demander une ville sans règles, sans limites, sans attention aux autres, sans conflits d'usage ni responsabilité. Il s'agit de demander que la règle ne serve pas à retirer à certains enfants leur enfance, que la limite posée ne devienne pas une mise en pâture, que l'ordre public ne soit pas le nom donné à la peur bourgeoise des corps issus des classes populaires, que l'eau ne soit pas réservée à ceux qui peuvent la privatiser, que la canicule ne transforme pas la vulnérabilité des enfants racisés en motif supplémentaire de suspicion. Car une ville juste ne se reconnaîtra pas seulement à sa capacité de prévenir les conflits, mais à sa manière de les traverser sans livrer les plus exposés à l'humiliation publique, à la police des images et à la jouissance punitive.
Qu'une société puisse prendre un enfant pour bouc émissaire [23] en dit long sur son état moral et politique. Non parce qu'un enfant ne pourrait jamais être rappelé à une limite, ni parce que tout geste d'adolescent devrait être sanctuarisé, mais parce qu'il y a une différence abyssale entre corriger un geste et faire de celui qui l'a commis une bête à abattre sur la place publique, entre répondre à ce qu'un enfant a fait et lui faire porter, sous la forme commode de l'incivilité et du désordre, l'angoisse d'une crise dont les causes véritables se trouvent ailleurs : dans l'organisation de la ville, l'abandon des communs, l'impréparation climatique, la crise du soin et l'effondrement organisé des protections publiques. Dans l'affaire Hamza, cette différence a été abolie. Parce qu'il était racisé, identifié aux classes populaires, rendu visible et bruyant dans un espace où sa présence dérangeait, il n'a plus été regardé comme un enfant pris dans une scène qui le dépasse, mais comme la figure toute désignée d'un désordre national. Son âge n'a pas protégé son image ; il a au contraire aggravé l'accusation, comme si treize ans ne désignait plus un temps de vulnérabilité, encore ouvert, encore à protéger, mais la précocité inquiétante d'une menace à venir.
La honte de cette séquence, la lâcheté qu'elle révèle et la colère qu'elle provoque tiennent là : une société qui prétend protéger l'enfance a accepté qu'un enfant soit livré à la vindicte parce qu'il permettait de ne pas regarder ce qui, autour de lui, brûlait déjà. Hamza devient alors l'enfant par lequel une société détourne les yeux de son propre désastre, celui qu'elle expose pour ne pas avoir à protéger ce que son exposition révèle.
Hamza, finalement, ne demande pas de trancher entre la bêtise et l'ordre, entre le jeu et la règle, entre l'eau et la police. Il oblige à regarder ce qui se passe lorsqu'un enfant racisé devient le lieu où une société projette sa peur de perdre la maîtrise non seulement de la ville, mais de l'ordre établi qui organise les places, les usages, les corps, les âges et les droits d'apparaître. L'enfant de l'exception caniculaire fait alors surgir ce que cet ordre ne supporte pas : un moment de dérèglement où les verrous sautent, où les enfants des marges apparaissent au centre, où l'eau cesse d'être un joli élément de décor ou une ressource privatisée pour redevenir un commun disputé, où les usages imprévus troublent la propriété sensible de la ville, où la chaleur fait craquer les séparations ordinaires, et où se révèle, dans le même mouvement, la fragilité d'un « droit à l'enfance » qui se retire précisément à ceux qui devraient en avoir le plus besoin. C'est cette ouverture que l'extrême droite s'empresse de refermer en faisant de Hamza non plus un enfant pris dans une scène qui l'excède, mais le symbole d'une insécurité nationale, la preuve vivante d'un pays supposément livré à l' « ensauvagement », le visage enfantin d'une menace qu'elle prétendait déjà connaître avant même de le voir.
Dans la ville qui brûle, il faudra bien que des enfants aillent vers l'eau. La question est de savoir s'ils pourront encore être regardés comme des enfants, ou s'ils continueront d'être transformés, à partir de leurs jeux, de leurs maladresses et de leurs désordres, en visages trop commodes des paniques collectives. Car c'est cela que cette affaire laisse derrière elle : non l'image d'un enfant turbulent au bord d'un canal, mais celle d'un petit pays capable de brûler médiatiquement un enfant pour éviter de regarder ce que son propre ordre a rendu invivable.
Et l'enfant se sentit selon deux mondes vivre.
Sylvain George
[1] Sur l'intensification des vagues de chaleur et leur impact sanitaire, voir les données de Santé publique France : https://www.santepubliquefrance.fr/climat/fortes-chaleurs-canicule ; et les synthèse de Météo France : « Canicule de juin 2026 : un épisode historique », in Météo France, 3 juillet 2026 : https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/canicule-de-juin-2026-un-episode-historique
[2] Anne Clerval, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, 2013 ; Anne Clerval et Laura Wojcik, Les naufragés du Grand Paris Express, Paris, La Découverte, coll. Zones, 2024.
[3] Sur les faits rapportés autour de Hamza F., son surnom « Hamza la Douane », le pistolet à eau, le faux péage de deux euros et la médiatisation de ses gestes au canal Saint-Martin, voir notamment : Paul Abran et Caroline Lavaine - Talaska, « J'arrose et je pars en courant » : Hamza dit « La Douane », l'ado de 14 ans qui agite le canal Saint-Martin à Paris », in Le Parisien, 30 juin 2026 :
https://www.leparisien.fr/paris-75/jarrose-et-je-pars-en-courant-hamza-dit-la-douane-lado-de-14-ans-qui-agite-le-canal-saint-martin-a-paris-30-06-2026-CIEYPZOAQJABTL2N34MUKWJ2GQ.php ; Constance Vilanova, « L'incroyable emballement autour d'Hamza dit 'La Douane', cet ado 14 ans devenu l'un des visages les plus commentés d'internet », in Radio France, le 2 juillet 2026 . https://www.franceinfo.fr/replay-radio/l-il-de-constance/l-incroyable-emballement-autour-de-la-douane-cet-ado-de-14-ans_8061662.html ; « Hamza la douane fait régner l'épouvante avec …son pistolet à eau », in Arte - 28 mn, le 3 juillet 2026 : https://www.arte.tv/fr/videos/134030-002-A/hamza-la-douane-fait-regner-l-epouvante-avec-son-pistolet-a-eau/ …
[4] Fatima Ouassak, La puissance des mères, Paris, Editions La Découverte, 2021. Chez Fatima Ouassak, la désenfantisation désigne le processus par lequel les enfants des quartiers populaires, notamment racisés, sont privés de la protection symbolique attachée à l'enfance. Ils ne sont plus regardés d'abord comme des enfants vulnérables, en formation, traversés par le jeu, la colère, la peur ou la révolte, mais comme des corps déjà suspects, menaçants, responsables, presque adultes. C'est donc une opération raciale, sociale et politique : retirer à certains enfants le « droit à l'enfance », pour rendre plus acceptable leur contrôle, leur punition ou leur abandon.
[5] Sur l'articulation entre domination de la nature, raison instrumentale et domination sociale, voir Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974.
[6] Yves Bonnardel, La Domination adulte. L'oppression des mineurs, Méréville, Ed. Le Hêtre-Myriadis, 2015 ; Tal Piterbraut-Merx, La Domination oubliée - Politiser les rapports adulte -enfant, Toulouse, Editions Blast, 2026 ; Sébastien Charbonnier, La fabrique de l'enfance, Ed. Lundimatin, 2025.
[7] Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000 ; voir aussi La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995.
[8] Camille Louis, La conspiration des enfants, Paris, Ed. PUF, coll. Perspectives critiques, 2021.
[9] Voir notamment : Walter Benjamin, « Programme pour un théâtre d'enfants prolétarien » [1929], in Œuvres II, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000 ; voir aussi Enfance berlinoise vers 1900, trad. Jean Lacoste, Paris, Les Lettres nouvelles / Maurice Nadeau, 1978. Chez Benjamin, l'enfance n'est pas seulement un âge de l'innocence, mais une puissance de montage, de détournement, de réagencement des objets, des signes et des ruines du monde adulte.
[10] Voir sur X le communiqué d'Elsa Marcel, avocate de Hamza F., dénonçant le harcèlement, les insultes racistes et les menaces visant le mineur et sa famille, ainsi que les articles ayant rapporté son interpellation, sa garde à vue et l'absence de poursuites : https://x.com/Elsa_Marcel/status/2073125988917989831
Redaction, « Un déferlement de haine raciste » : les parents du jeune « Hamza la Douane » vont porter plainte », in Ouest-France,le 3 juillet 2026, https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/un-deferlement-de-haine-raciste-les-parents-du-jeune-hamza-la-douane-vont-porter-plainte-3ba1f48a-76c1-11f1-90a3-2506c8b46853
[11] Rédaction, « Pistolet à eau, péage à 2 euros... Qui est Hamza « La Douane », 14 ans, mineur qui sème la zizanie au canal Saint-Martin à Paris ? », in Cnews, le 29 juin 2026 : https://www.cnews.fr/france/2026-06-29/pistolet-eau-peage-2-euros-qui-est-hamza-la-douane-14-ans-mineur-qui-seme-la ; Nicolas McEntyre, « Water-gun wielding menace, 14, accused of terrorizing Paris tourists and cyclists as he's arrested 2 times in one week », in New York Times, 3 Juillet 2026 : https://nypost.com/2026/07/03/world-news/water-gun-wielding-menace-hamza-14-accused-of-terrorizing-paris-tourists-and-cyclists-as-hes-arrested-2-times-in-one-week
[12] Cette individualisation est une vieille technique de neutralisation. Lorsqu'un conflit social apparaît sous une forme collective, l'ordre cherche souvent le visage qui permettra de le moraliser. Il faut un fauteur de trouble, un meneur, un mauvais pauvre, un mauvais enfant, un corps qui permette de ramener une question d'eau, de ville, de chaleur, d'enfance, de classe et de race à une simple question de conduite individuelle. Le conflit devient alors une affaire de comportement, d'éducation, de famille et de police, tandis que les structures qui ont produit la scène demeurent intactes, protégées par l'attention même que l'on concentre sur celui que l'on accuse de l'avoir incarnée.
[13] Sonya Reyne, « « Ce n'est pas un crime d'installer une piscine pour les enfants » : à Clermont-Ferrand, indignation après que la police a démonté un bassin en pleine canicule », in Libération, 26 juin 2026 : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/ce-nest-pas-un-crime-dinstaller-une-piscine-pour-les-enfants-a-clermont-ferrand-indignation-apres-que-la-police-a-demonte-un-bassin-en-pleine-canicule-20260626_ZUFG727DLFEH3AN7X6667CMEVU/?redirected=0868
Rédaction, « Ils se cotisent et installent une piscine en bas de leur immeuble, la police intervient deux fois pour la démonter », in OuestFrance, 29 juin 2026 : https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/ils-se-cotisent-et-installent-une-piscine-en-bas-de-leur-immeuble-la-police-intervient-deux-fois-pour-la-demonter-6c9f06a6-73bd-11f1-9aa0-1190a8d96b7a
[14] ML avec AFP, « Carcassonne : Le maire RN arrose des manifestants depuis le balcon de la mairie », in 20Minutes, 27 juin 2026. https://www.20minutes.fr/faits_divers/4231534-20260627-carcassonne-maire-rn-arrose-manifestants-depuis-balcon-mairie
[15] C'est ici que la notion de commun, abordée plus avant dans le texte, retrouve toute sa portée concrète. Il ne suffit pas qu'un lieu appartienne formellement à la collectivité, ni qu'un discours municipal le présente comme ouvert, partagé ou inclusif, pour qu'il soit réellement commun. Il faut encore que celles et ceux qui en ont besoin puissent l'approcher, le toucher, l'utiliser, y inventer des usages provisoires, sans être aussitôt traités comme des intrus, des nuisances ou des problèmes de police. L'eau, dans une ville caniculaire, ne devient donc commune qu'à cette condition : qu'elle puisse être pratiquée par des corps qui ne disposent pas déjà, dans la sphère privée, des moyens de se protéger de la chaleur. Une piscine crevée, un canal surveillé, un pistolet à eau criminalisé, un tuyau municipal retourné contre des manifestants montrent alors que le commun n'est jamais simplement donné. Il est reconnu ou refusé au moment même où il s'exerce, et c'est souvent lorsqu'il devient usage réel, besoin immédiat, geste collectif ou présence populaire qu'il cesse d'être toléré comme commun.
[16] La canicule de juin 2026 a donné lieu à une surmortalité importante avec, comme estimation provisoire, plus de 2000 décès, et a confirmé que les épisodes de chaleur extrême ne relèvent plus de l'exception rare, mais d'une condition climatique appelée à se répéter. Delphine Roucoaute, « Au moins 2 000 victimes de la canicule : pourquoi la photographie des morts liées à la chaleur en juin est très incomplète », in Le Monde, 3 Juillet 2026. https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/03/au-moins-2-000-victimes-pourquoi-la-photographie-des-morts-de-la-canicule-de-juin-est-tres-incomplete_6719161_3244.html
[17] Nevan Prevots et Léonard Cassette, « C'était comme des cris de guerre » : violente rixe à Paris impliquant des supporteurs de Nice avant la finale de la coupe de France », in Libération, 22 mai 2026 : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/finale-de-la-coupe-de-france-violente-rixe-a-paris-impliquant-des-supporters-de-nice-six-blesses-dont-un-grave-20260522_5QEYJP3XM5HLRAYA6RHRU3CMJU/ ; Anonyme, « Canal Saint-Martin : la ratonnade en survêtement ou le fascisme quand il fait semblant d'aimer le football », in Lundimatin#521, 25 mai 2026 : https://lundi.am/Canal-Saint-Martin-la-ratonnade-en-survetement ; Lou Brayet et Christophe-Cécil Garnier, « « Tous étaient blancs avec le crâne rasé » : Une centaine de hooligans niçois sèment la terreur dans Paris », in StreetPress, 22 mai 2026 : https://www.streetpress.com/1779462134-blancs-crane-rase-centaine-hooligans-nicois-terreur-bar-paris-hooligan-ultra-extreme-droite/ ;
[18] Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics, Londres, MacGibbon and Kee, 1972 ; Stuart Hall, Chas Critcher, Tony Jefferson, John Clarke et Brian Roberts, Policing the Crisis : Mugging, the State, and Law and Order, Londres, Macmillan, 1978. Hall est particulièrement utile ici, parce qu'il articule médias, race, police, ordre public et fabrication politique de la délinquance.
[19] Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson et Lawrence Grossberg dir., Marxism and the Interpretation of Culture, Urbana / Chicago, University of Illinois Press, 1988 ; trad. fr. Les subalternes peuvent-elles parler ?, trad. Jérôme Vidal, Paris, Amsterdam, 2009. Spivak ne demande pas si les subalternes ont matériellement une voix, une bouche, une parole, une capacité d'expression. La question est plutôt : leur parole peut-elle être entendue comme parole propre, ou est-elle toujours déjà reprise, traduite, cadrée, confisquée par les discours dominants qui parlent à leur place ? Autrement dit : même lorsque les dominés parlent, leur parole arrive souvent dans un espace déjà organisé par d'autres - institutions, médias, savoirs, porte-parole, experts, récits coloniaux, dispositifs politiques - qui décident ce que cette parole veut dire, ce qu'elle vaut, comment elle doit être interprétée, et parfois même s'il s'agit encore d'une parole ou seulement d'un symptôme, d'un bruit, d'un signe de désordre.
[20] Hamza n'est pas racisé dans l'abstrait, mais dans un lieu parfaitement identifié, au bord du canal Saint-Martin, c'est-à-dire un espace où la présence populaire ne trouble pas seulement des passants, mais tout un régime du sensible. L'enfant racisé qui fait du bruit dans un espace déjà stigmatisé ne produit pas le même scandale que l'enfant racisé qui dérange au centre d'un quartier gentrifié. La ville donne une portée particulière au geste, le rend plus visible, plus interprétable, plus exposé, parce qu'elle fait de l'apparition populaire au centre une anomalie plus difficile à absorber.
[21] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale, Marseille, Agone, 2004.
Jacques Donzelot, La Police des familles, Paris, Ed. de Minuit, 2005.
[22] Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Ed. Economica-Anthropos, 2009.
[23]
René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982 ; Giorgio Agamben, Homo sacer - Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Ed. Seuil, 1997 ; Françoise Héritier, De la violence II, Paris, Editions Odile Jacob, coll. Sciences Humaines, 2005 ; Giuseppe Bonazzi, « Pour une sociologie du bouc émissaire dans les organisations complexes », in Sociologie du travail, 22ᵉ année n°3, Juillet-septembre 1980. pp. 300-323.