14.04.2026 à 13:35
dev
Le 7 avril dernier à Ontario en Californie, un travailleur de 29 ans a qui l'on venait de refuser une augmentation s'est filmé sur les réseaux sociaux en train d'incendier l'entrepôt de papier toilette dans lequel il travaillait. 100 000 m2 partis en fumée. Jean Burnout nous a transmis ce billet de bonne humeur pour rappeler l'importance pratique et symbolique du sabotage dans l'histoire mondiale de l'amélioration des conditions de travail.
« Ils ne nous payent pas assez pour vivre, heureusement un briquet ça coûte que dalle. » C'est ce que nous dit l'employé d'une usine de papier toilette en Californie alors qu'il est en train de se filmer allumant d'immense paquets de ce même PQ. Quelques heures plus tard, les 100 000 m² du site sont entièrement partis en fumée.
La symbolique du geste ainsi que son efficacité concrète sont immenses. Qui n'a jamais rêvé de foutre le feu à son taf, de balancer son patron par la fenêtre ou de simplement envoyer se faire foutre ceux qui nous exploitent jusqu'à l'os ? Le salariat est aujourd'hui plus violent que jamais car toutes les structures de protection que lui avait attribuées la sociale-démocratie sont tombées comme peau de chagrin. On se bat pour être minablement exploité, aucune fierté là-dedans, juste de la dépendance par peur de la misère.
Il n'y a bien que ceux qui en profitent pour y croire encore : les grands ou petits patrons, les vieux cadres véreux, les chefs, les contremaîtres. On y voit comme un pattern. Probablement celui de l'oppression de classe, évidemment, mais on peut aussi voir dans les révoltes GenZ de par le monde ces derniers mois la fracture générationnelle d'un monde dans lequel la carotte d'un taf et d'une belle vie au mérite ne marche plus du tout. Maintenant, quand on est jeune, on en chie qu'on ait un boulot ou non.
On voit aussi la vengeance dans le geste de notre héros des temps modernes. La vengeance condamnée par la morale bourgeoise, par la justice classiste, s'illustre ici en réponse à l'exploitation et à la précarisation, elle vient troubler ce qu'aucun nommerait le spectacle. Ce geste nous rappelle à notre capacité d'agir, de troubler l'ordre établi.
Se venger c'est mal, et on nous le dit dès l'enfance, mais se venger d'une injustice profonde envers une oppression (systémique ou non) est une arme puissante que nous ne devrions jamais oublier.
Aujourd'hui les grèves perlées des vieux syndicats sont des divertissements pour patrons et gouvernants. Les balade-manifs convenues main dans la main avec la pref, elles, ne sont que contre-révolution et n'illusionnent plus grand monde. Le sabotage collectif ou individuel et l'action directe s'imposent donc comme ce qui nous reste de meilleur pour détruire ce qui nous détruit. Nous ne sommes retenus que par l'illusion du confort offert par l'exploitation qui est chaque mois plus près d'être insuffisante.
Si la personne qui nous a offert le tableau de la destruction de son lieu de travail nous régale, nous n'oublierons pas qu'ils lui feront payer et lui apportons tout notre soutien : il s'est enfermé pour libérer quelque chose en nous. Sa colère et son dégoût nous parlent car nous les vivons aussi chaque jour sur nos lieux de travail. Vive le sabotage.
Jean Burnout
14.04.2026 à 12:57
dev
Série « phénomène », Severance doit son immense succès aussi bien critique que public à de multiples facteurs, qu'il s'agisse de l'originalité de son scénario, de son jeu d'acteurs, de sa grande qualité esthétique, etc. Mais une autre dimension qui a sans nul doute contribué à son succès est l'acuité avec laquelle elle a su décrire les transformations contemporaines du travail – et le désarroi dans lequel celles-ci nous plongent toutes et tous.
Il n'est d'ailleurs pas anodin que severance signifie « dissocié », mais aussi une rupture de contrat de travail ou une indemnité de licenciement (« severance package / pay »). C'est précisément cette dimension – la portée heuristique de la série sur les reconfigurations du monde du travail – que cet article se propose d'explorer.
Résumé des faits : Mark S. travaille pour Lumon Industries où il dirige une équipe dont les employés acceptent volontairement de se faire implanter une puce dans le cerveau qui permet de dissocier totalement la vie au travail de la vie en dehors du travail. L'avatar qui travaille dans les bureau de Lumon ne connaît rien de la personne qu'il est à l'extérieur, l'employé qui se rend chaque matin à l'entreprise n'a pas la moindre connaissance ni le moindre souvenir de ce à quoi il passe ses journées rémunérées. En l'occurrence, le travail de l'équipe consiste à « raffiner des macrodonnées », soit à repérer certains chiffres sur un écran d'ordinateur et à les détruire. Cependant, la routine des protagonistes va être chamboulée lorsqu'une nouvelle arrivante refuse de vivre la séparation entre ses deux personnalités et s'oppose aux règles imposées par l'encadrement, conduisant à une remise en question de l'ensemble de l'équipe de la finalité de son travail.
La série déploie donc un « high concept » teinté d'étrangeté confinant parfois à l'absurde, et donne à voir les velléités de contrôle total d'une organisation sur ses salariés. Dans cet article, il s'agira de nous demander ce que Severance nous dit du travail aujourd'hui, et en quoi – bien que sous une forme dystopique et donc nécessairement « exagérée » – elle constitue une allégorie des nouvelles formes d'aliénation au travail. Pour y répondre, nous croiserons en chemin de nombreux concepts et auteurs, des « bullshit jobs » au mythe de l'entrepreneur, en passant par les institutions totales.
Le mystère entourant la finalité du travail de l'équipe de Mark S. a donné lieu à de multiples théories sur internet : Lumon développe-t-elle un procédé de transfert de conscience ? S'agit-il davantage de clonage ? Est-ce qu'il ne serait pas plutôt question de ressusciter son fondateur Kier Egan ? Si, pour le moment, il n'y a pas de réponse tranchée, l'intérêt de la série repose finalement autant sur le mystère entourant le travail de Mark et ses collègues, que sur le portrait qu'elle dresse du travail. De fait, les employés de Lumon n'ont aucune idée de la finalité du travail pour lequel ils œuvrent sans relâche : fixant d'énigmatiques séries de chiffres défilant sans discontinuer sur leur écran, ils les placent dans une corbeille, sans être en mesure d'expliquer précisément pourquoi si ce n'est qu'ils « font peur ».
On pense inévitablement au concept de bullshit job développé par le regretté David Graeber, qui décrivait celui-ci comme « une forme d'emploi rémunéré si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu'il se sente obligé de faire croire le contraire ». [1] Si le capitalisme et la possession des moyens de production par les capitalistes empêchaient les salariés de définir quoi produire et comment, le stade ultime du travail sous régime capitaliste conduit ces derniers à s'interroger sur le sens même de leur job, autrement dit le pourquoi. Que l'on songe aux consultants, experts en marketing, ou autres chiefs happiness manager, Mark S. et consorts sont également dans l'incapacité de déterminer les finalités de leur travail – mais aussi de justifier son existence. De fait, un emploi est dit « bullshit » selon Graeber, si le salarié juge son travail « parfois » ou « jamais » utile aux autres, et y ressent souvent de l'ennui ou n'y éprouve pas souvent la « fierté du travail bien fait ». La série pousse le concept jusqu'à son paroxysme puisque, « dissociés », les employés de Lumon sont dans l'incapacité d'expliquer leur travail ou d'en éprouver de la fierté, pour la bonne et simple raison qu'ils n'en ont aucun souvenir en dehors du bureau.
Toutefois, l'usage inflationniste du concept de Graeber du fait de son succès a souvent mis de côté un aspect essentiel des bullshit jobs : il s'agit d'emplois à priori prestigieux. Ainsi, si l'on peut à juste titre douter de l'utilité sociale d'emplois comme celui de « juicer », téléprospecteur ou « data labeler », les bullshit jobs concernent d'abord et avant tout des emplois bien rémunérés de « cols blancs ». Si nous ne disposons pas d'informations sur la rémunération de Mark et ses collègues, le clinquant des locaux et les importants moyens à disposition de chacune des équipes nous conduisent à penser qu'ils sont relativement bien payés. Le terme de bullshit job semble dès lors pouvoir s'appliquer.
Si le travail des protagonistes peut paraître absurde du point de vue du spectateur, ces derniers ne peuvent néanmoins s'empêcher d'y chercher un sens. De fait, le travail occupe une place centrale dans nos existences – nous passons bien souvent plus de temps avec nos collègues qu'avec notre famille – et représente une composante majeure de notre identité sociale à l'aune de laquelle nous sommes jugés par autrui. Même « dissociés » et privés de tout souvenir de leur activité professionnelle une fois rentrés chez eux, les protagonistes ne cessent pourtant de parler de leur travail.
Ce qui est dissocié dans la série, c'est non seulement l'individu au travail et hors travail, la persona professionnelle et privée, mais plus fondamentalement le producteur du consommateur. Le capitalisme ne cesse, sous couvert de proposer des prix toujours plus attractifs, de pressurer le travail au profit du capital, et d'invisibiliser la figure du producteur au bénéfice de celle d'un consommateur jouissant sans entrave. Se déploie ainsi un récit cherchant à faire oublier que le consommateur hédoniste et le producteur aliéné constituent un seul et même individu. Mark.S et Mark Scout (son « outtie ») sont une seule et même personne soumise à un système d'exploitation qui agit aussi bien sur sa conscience que ses conditions matérielles d'existence.
Si les protagonistes cherchent à trouver un sens à un travail absurde, cette absurdité n'est pas le fruit du hasard, mais est savamment orchestrée par la firme qui exerce un contrôle tant physique que mental sur ceux-ci. En ce sens, Lumon s'apparente à une institution totale.
Erving Goffman définit l'institution totale comme : « Un lieu de résidence ou de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. » [2] Qu'il s'agisse d'une prison, d'un hôpital psychiatrique ou des locaux d'une entreprise de biotechnologie, l'institution totale impose donc une coupure vis-à-vis de l'extérieur. De fait, si Mark et son équipe rentrent physiquement chez eux à la fin de la journée, leur « innie » quant à lui se réveille pour une nouvelle journée un quart de seconde à peine après avoir passé le pas des portes de l'ascenseur. C'est là où le concept de Severance s'avère on ne peut plus heuristique : certes si l'entreprise ne vous accapare pas tout votre temps physique, en revanche elle monopolise l'entièreté de votre espace mental en vous coupant de l'extérieur – vous ne pouvez vous empêcher d'y penser une fois chez vous. C'est finalement un vieux rêve des capitalistes qui trouve ici son illustration : des salariés corvéables à merci, et totalement – littéralement – dévoués à leur entreprise. Dans le monde « réel » ces velléités gagnent du terrain, comme en témoigne la popularisation du rythme de travail « 996 » au sein de certaines entreprises de la Silicon Valley, consistant à travailler de 9h du matin à 9h du soir, 6 jours par semaine.
Lorsqu'il arrive dans une institution totale, l'individu subit un travail de dépersonnalisation consistant à lui retirer ce qui faisait son identité sociale préalablement à son entrée dans l'institution, et à lui en imposer une nouvelle. Cela peut passer par l'imposition d'un uniforme, d'un numéro de matricule, par le fait de lui retirer ses effets personnels, etc. Ce travail de l'institution a pour but de rendre façonnable et soumis l'individu, qui n'est désormais vu et considéré que comme reclus de l'institution. N'ayant aucun souvenir de leur vie d'avant et/ou à l'extérieur de leur travail, les membres de l'équipe de Mark ne disposent d'aucune information sur leur nom de famille – si ce n'est son initiale –, ils ne se considèrent – et ne sont considérés – que comme des employés de l'équipe de raffinement des macrodonnées. Lumon est donc en mesure d'agir sur la psyché de ses salariés, qui, en raison de l'opération cérébrale qu'ils ont subie, en sont réduits à spéculer sur leurs « outties » et leurs vies à l'extérieur de Lumon (sont-ils en couple ? Ont-ils des enfants ? etc.).
Une autre caractéristique de l'institution totale est le système de privilèges qui s'exerce en son sein. En effet pour les reclus de l'institution il n'est nullement question de droits, mais plutôt de privilèges – qui leur sont accordés ou non. Ceux-ci sont essentiels pour maintenir la viabilité du système car ils permettent d'assurer la coopération des reclus. Dans la série, les employés reçoivent ainsi des informations sur leur vie « à l'extérieur » quand ils se comportent bien (Mark apprend qu'il a perdu sa femme, Dylan qu'il a un enfant), voire ont la possibilité de rencontrer leur femme, comme pour Dylan G. Ces privilèges s'avèrent d'autant plus efficaces pour s'assurer du contrôle des reclus que, l'espace d'un instant, ils leur permettent de retrouver quelque chose de leur vie d'avant et de quitter l'ordinaire d'un quotidien carcéral.
Enfin une des caractéristiques essentielles de l'institution totale est l'existence de surveillés – autrement dit l'équipe de Mark –, mais aussi de surveillants chargés d'appliquer des mesures disciplinaires en dernier recours. Si ces mesures ne constituent pas le cœur du dispositif, elles sont néanmoins le moyen de faire comprendre aux reclus qu'il y a un règlement à respecter. Dans la série – mais aussi dans le monde du travail contemporain – ce rôle de surveillance est assuré par le manager.
Comme l'explique Nicolas. Framont, chaque organisation du travail requiert un type de hiérarchie spécifique. Concernant le règne de l'« ère des managers » entamé depuis la fin du XXe siècle, il s'agit du « pouvoir de ceux qui savent, au service de ceux qui possèdent, sur celles et ceux qui font ». [3] Si pendant longtemps le patron « chef de famille » régnait sans partage au sein de l'entreprise, considérant ses salariés comme ses enfants qu'il s'agissait d'éduquer mais aussi de réprimander au besoin, désormais c'est d'abord le manager que l'on retrouve dans l'entreprise contemporaine.
Dans la série, celui-ci est incarné par M. Milchick, personnage aussi drôle qu'inquiétant. Ce dernier peut en effet se montrer accueillant à l'égard des salariés dont il a la charge, leur offrant une corbeille de fruits ou organisant des moments « conviviaux » à l'instar des « waffle parties ». On retrouve cette facette du travail à l'ère du management au sein des entreprises de la Silicon Valley, où il s'agit de « séduire » les salariés en leur offrant tout un tas de services : séances de yoga, tables de ping-pong, restauration de qualité, etc.
Cependant dans la série ces moments apparaissent étranges car ils sont minutés et imposés – les employés n'acceptant pas de jouer le jeu étant aussitôt réprimandés. À travers sa mise en scène, la série fait voler en éclats l'apparente convivialité dont se prémunissent les entreprises modernes, pour y dévoiler la finalité première de ces services : s'assurer du consentement du salarié à sa propre exploitation, autrement dit sa « servitude volontaire ». Ainsi lorsque Helly R. enfreint les règles, Milchick la convoque dans la break room, l'obligeant à réciter des excuses jusqu'à épuisement. On touche là à la raison d'être du manager : faire respecter l'autorité et inculquer des normes d'obéissance aux salariés ; le manager est précisément là pour empêcher toute remise en question voire même tout questionnement sur le qui, le quoi et le pourquoi du travail. Comme l'explique Nicolas Framont : « le rôle du chef bureaucratique est précisément d'éviter tout questionnement de fond : pourquoi on travaille ? pour qui ? à qui revient quoi ? cela ne doit jamais être abordé. Pour éviter cela, toute la réalité doit être noyée sous des mots, des façons de raisonner et des procédures qui empêchent toute remise en question des politiques menées. » [4] Le manager va en permanence invoquer des procédures et règlements, et user d'un langage neutralisant toute discussion possible sur le travail. Cet aspect du langage est essentiel, comme l'illustre la scène où Milchick se fera rappeler à l'ordre par le conseil d'administration (« board ») en étant accusé d'utiliser des mots « trop compliqués ». À ce titre, il est d'ailleurs tout à fait significatif que les paroles du board soient incompréhensibles pour le spectateur, illustrant le fait que le langage comme les objectifs de l'entreprise capitaliste sont inaudibles et abscons pour le profane. Le dominant est donc lui aussi dominé par un système qui lui impose un langage creux et stéréotypé et se doit d'œuvrer au nom de la performance et de l'efficacité en mettant de côté toute autre considération s'écartant du cadre.
Si Lumon s'applique à mettre en œuvre un contrôle aussi bien physique que mental sur ses salariés, reste une dernière pièce essentielle venant se positionner au sommet de cet édifice, et qui a pour fonction de faire tenir le tout ensemble et d'en assurer sa perpétuation : l'entrepreneur.
Il est un personnage qui, tout en étant absent physiquement, est néanmoins omniprésent dans le récit : Kier. Fondateur de Lumon, il est celui par qui tout est arrivé, autrement dit l'entrepreneur. Personnage énigmatique dont le dessein échappe au spectateur, Kier incarne à lui seul l'entreprise – qu'importe que celui-ci ait disparu depuis près d'un siècle. Lumon est donc anthropomorphisée sous les traits de son créateur et chacune de ses décisions ne semble relever que de la volonté de ce dernier.
Bienfaiteurs de l'humanité, travaillant sans relâche, prenant des risques inconsidérés, les vertus des entrepreneurs sont ressassées ad nauseam dans les médias mainstream. Comme l'explique Anthony Galluzzo, l'entrepreneur se différencie du patron et de l'homme d'affaires. Si le patron, qui fait travailler des subordonnés et dépend de leur travail et de son exploitation, et l'homme d'affaires qui commerce et spécule, sont des figures détestées par le plus grand nombre, l'entrepreneur lui est un « créateur inspiré s'élevant au-dessus des basses contingences de la production et de l'échange ». [5] Ainsi, à la différence de l'homme d'affaires corrompu qui n'est agi que par l'intérêt financier, l'entrepreneur est un génie dévoré par une passion qui « mène une quête sacrificielle pour faire triompher le Beau. » [6] En ce sens, il constitue un mythe essentiel permettant au capitalisme d'assurer sa survie en dichotomisant la classe capitaliste. Les figures de l'entrepreneur et de l'homme d'affaires sont séparées par une différence de nature morale (intérêt vs désintérêt, business vs art, etc.), invisibilisant le fait que tous deux participent à un même régime d'accumulation. Si l'homme d'affaires est « conservateur », et la conséquence d'une sclérose du marché en entretenant un monopole, l'entrepreneur lui est « disruptif », « anti-establishment », et constitue l'incarnation de la « destruction créatrice » de Schumpeter, qui, par son action, « guide les marchés et fait advenir un nouveau monde ». [7]
Kier s'inscrit dans les clichés véhiculés sur les des entrepreneurs – et plus généralement des « génies » : fêlure originelle (mort de son frère jumeau), origines modestes (il travaille dès l'âge de 12 ans), etc. Telle qu'elle est montrée au spectateur, la figure de Kier suit le storytelling entretenu par Lumon – l'entreprise allant même jusqu'à édifier un musée dédié à la gloire de son créateur dans l'enceinte de ses locaux. Nulle part dans l'ascension de sa « success story » il n'est fait mention d'autres acteurs (les employés, les investisseurs, l'Etat, etc.) ou facteurs (le réseau social de Kier, le capital culturel transmis par ses parents, etc.). Tout concourt en effet à entretenir le mythe du génie « autoengendré » indépendant de toute détermination sociale.
Severance constitue donc une satire en même temps qu'une illustration éclairante des mutations contemporaines du travail. Si la série emprunte volontiers un ton et une imagerie dystopique, dans le même temps elle pousse jusqu'à leur limite des logiques déjà à l'œuvre au sein du capitalisme contemporain.
En faisant apparaître Lumon comme une institution totale, la série illustre le fantasme de contrôle total du travail par le capitalisme. Elle montre comment celui-ci s'efforce de capter l'ensemble de la subjectivité des salariés, afin de neutraliser toute forme de conflictualité et d'assurer la continuité du système productif. Le manager occupe une place centrale dans ce dispositif en maintenant un contrôle permanent des salariés afin de faire en sorte que les objectifs d'un board invisible et incompréhensible pour l'observateur extérieur soient respectés.
Toute cette machinerie ne serait pas possible sans la figure de l'entrepreneur qui assure une cohérence et une « vision » à l'ensemble et constitue un récit nécessaire à la perpétuation du système capitaliste, invisibilisant les travailleurs et les rapports de domination et d'exploitation consubstantiels à ce dernier.
La série vise finalement moins à montrer ce que font les travailleurs que ce que le travail fait aux individus. Le travailleur contemporain est dissocié du consommateur hédoniste, cependant que la sphère du travail n'a de cesse de coloniser ce qui est sensé lui être extérieur.
Mais cette ambition de contrôle total se heurte toutefois à une limite : le facteur humain. Au regard du travail effectué par Mark et ses collègues (observer des suites de chiffres incompréhensibles et les classer), on serait tenté de croire qu'il s'agit là d'une activité pouvant être effectué par une intelligence artificielle. Cependant, comme l'expriment les membres du Conseil d'administration, Mark constitue une pièce essentielle de l'énigmatique projet « Cold Harbor ». Comme le rappelle J-S.Carbonell, si les caisses automatiques n'ont pas remplacé les caissières, de même que les promesses d'usines sans ouvriers peinent à voir le jour, c'est parce que les investissements pour ce genre de technologies s'avèrent très coûteux, mais aussi parce que les humains demeurent bien plus flexibles que les machines. [8] La subjectivité de l'humain est donc essentielle pour la poursuite du travail, et puisqu'il ne semble pas possible de se passer de lui, le capitalisme invente sans cesse de nouvelles manières de contraindre celui-ci afin de le plier à ses desseins.
Mais ce qu'on nous enseigne également Severance, c'est que même dissociés et soumis à un intense contrôle, les individus parviennent toujours à déjouer la surveillance par des stratégies diverses. Si les récits produits par le capitalisme (mythe de l'entrepreneur, dissociation du producteur et du consommateur, etc.) sont hégémoniques dans le champ médiatique et politique, ils se heurtent toutefois à l'expérience concrète des travailleurs qui, loin d'être dupes, s'efforcent de garder une forme d'agentivité et de contrôle sur la façon de faire leur travail.
Julien Champigny
[1] Graeber, D. (2018). Bullshit jobs. Paris : Les liens qui libèrent.
[2] Goffman, E. (1961). Asiles. Paris : Éditions de Minuit.
[3] Framont, N. (2025). Vous ne détestez pas le lundi : vous détestez la domination au travail. Paris : Les liens qui libèrent.
[4] Ibid.
[5] Galuzzo, A. (2023). Le mythe de l'entrepreneur. Paris : Éditions Zones.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Carbonell, J.-S. (2022). Le futur du travail. Éditions Amsterdam.
14.04.2026 à 12:48
dev
rien de plus beau / que ce peuple / avançant vers la lumière
sans loi / mais se donnant la main
il avance / n'agit pas / n'a pas besoin d'agir
le peuple avance / C'EST ASSEZ
14.04.2026 à 12:44
dev
Formes quotidiennes de la résistance paysanne James C. Scott
- 13 avril / Avec une grosse photo en haut, 2, Histoire
Professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université de Yale, James C. Scott (1936–2024) soutient que l'absence de conflit ouvert ou de révolte n'est pas l'expression de la soumission des dominés à leur condition ni de leur acquiescement à l'ordre social en place. Deux ans d'enquête ethnographique à Sedaka, un village rizicole de Malaisie, à observer et interroger les villageois pauvres et aisé, lui ont permis de mettre en lumière les « armes des faibles » utilisées pour atténuer les effets de la domination.
Relevant de la « résistance quotidienne », elles prennent la forme de dérobades, de petits larcins, de blocages temporaires, et sur le plan symbolique, de calomnies, de racontars, de surnoms visant à ternir des réputations. Ses conclusions contredisent les concepts marxistes et gramsciens de « fausse conscience » et d'« hégémonie », puisqu'elles soutiennent que les dominés agissent de façon rationnelle, en pleine conscience des limites de leurs ressources politiques, économiques et symboliques.
Alors que les insurrections paysannes de grande ampleur ont suscité un engouement académique, renforcé par des données historiques et des archives plus fournies, bien qu'elles soient rares et quasiment toujours écrasées, sans obtenir jamais plus que quelques concessions arrachées à l'État ou aux propriétaires, ou un répit face à de nouvelles conditions de production, il préfère chercher à comprendre les formes quotidiennes de résistance paysanne qui s'arrêtent bien en-deçà des actes de défi collectifs délibérés. « Elles nécessitent peu ou pas de coordination ou de planification, représentent souvent une forme d'auto-assistance, et évitent la plupart du temps d'entrer en confrontation directe avec l'autorité ou avec les normes imposées par l'élite. » De par le monde, nombre de programmes gouvernementaux impopulaires ont en effet été « grignotés jusqu'à l'os par la résistance passive », de l'effondrement de l'armée confédérée et de l'économie du Sud lors de la guerre de sécession aux États-Unis aux formes impopulaires d'agriculture collectivisée. Souvent informelle, clandestine et intéressée par des gains immédiats et de fait, la résistance quotidienne est quasiment impossible à vaincre, ne s'aventurant jamais à contester les contours formels de la hiérarchie et du pouvoir, tandis que la subordination ouverte provoque des réactions plus rapides et plus féroces. Elle est bien documentée dans le cas de l'esclavage en Amérique. La discrétion et l'anonymat indispensables, ainsi que le peu de publicité faite par l'État sur ces insubordinations, contribuent à entretenir un stéréotype sur la paysannerie, « comme une classe alternant entre de longues périodes de passivité servile et des explosions de rage à la fois brèves, violentes, et futiles ».
Au contraire des tendances en sciences sociales à étudier les relations de classe sans s'attacher aux expériences des agents au centre de l'analyse, il revendique la nécessité d'étudier ces « acteurs en chair et en os » et appuie son approche sur la phénoménologie ou l'ethnométhodologie. Dans un village paysan, la classe est en concurrence avec les liens de parenté, de voisinage, d'affiliation politique, de religion, etc. « Le concept de classe, s'il est présent, l'est encodé dans des expériences concrètes et partagées qui reflètent à la fois la réalité culturelle et les données historiques des personnes concernées. »
Il consacre ensuite un chapitre à décrire « le décor de la résistance » :
11% des exploitations mesurent plus de 10 relong (2,8 hectares), représentant 42 % de la surface rizicole. La majorité des propriétaires, 61,8 %, possèdent des surfaces inférieures à un hectare, qui est le minimum pour dépasser le seuil de pauvreté. Avec la double récolte, la valeur des terrains a été multipliée par cinq.
On retrouve trois régimes : les propriétaires exploitants, les paysans métayers qui louent des terrains pour les cultiver, et les propriétaires métayers. Mais il n'est pas rare de rencontrer des cultivateurs qui exploitent leur propre terrain, en louent un second et font occasionnellement la moisson sur d'autres champs contre un salaire. Cependant, la double moisson, les rendements plus élevés grâce à la distribution d'engrais gratuit et la mécanisation ont poussé les propriétaires à cultiver eux-mêmes leurs terres ou à les diviser entre leurs descendants. Le métayage a ainsi complètement disparu.
Il ne sera pas possible de rapporter tout ce qu'évoque l'auteur – tableaux à l'appui :
Sedaka compte 74 foyers, disposés de part et d'autre d'une piste de terre d'un kilomètre et demi. Deux commerces de proximité se partagent la clientèle en fonction de leur affiliation politique. Le montant des loyers suivait, en 1979, un système à deux vitesses :
Avec l'utilisation des tracteurs (possédés par quatre villageois), l'usage des buffles (dont pratiquement chaque foyer dispose), le glanage comme stratégie de subsistance ont quasiment disparu. Le système kupang, somme d'argent fixe pour une journée ou une matinée de travail, se développe et remplace les négociations antérieures. Après l'apparition des moissonneuses-batteuses, l'habitude de la « dîme islamique privée » a disparu également. L'ensemencement se fait de plus en plus à la volée, empiétant sur le repiquage manuel, grande source de travail salarié. Peu à peu, c'est le lien économique traditionnel entre riches et pauvres qui disparaît tandis que la migration pendulaire lié au travail salarié en ville, est en train de devenir un mode de vie.
Mi-1978, une polémique a eu lieu à propos de la gestion du programme d'aide aux victimes de la sécheresse dont ont bénéficié les partisans de Mada, en pleine campagne pour les élections législatives. Fin 1979, c'est la distribution aux seuls proches de UMNO de 20 000 M$ du fond consacré au « programme de développement des villages » qui a provoqué la controverse. Toutefois, une majorité de villageois demeurent membres du PAS, pour de multiples raisons, notamment familiales et par « opposition populiste aux politiques gouvernementales et aux inégalités qu'elles engendrent ».
James C. Scott étudie ensuite ces événements et leurs conséquences « à travers le regard partisan de deux groupes de villageois – les gagnants et les perdants. », rapportant différents propos et analyses de ceux-ci. Au-delà de leurs antagonismes de classe, tous les cultivateurs ont certains intérêts en commun, notamment obtenir un prix garanti le plus haut possible, aussi est-ce « une lutte des classes continue de basse intensité qui se joue », faite de résistances sporadiques et de guerre des mots.
Si tout le monde est d'accord pour reconnaître que la double culture a entraîné des effets bénéfiques et que désormais tous les habitants ont pratiquement assez de riz à manger sur l'année, des mécontentements demeurent. Les cultivateurs aisés, pourtant principaux bénéficiaires, se plaignent de l'impossibilité d'acheter de nouvelles terres, du coût de la vie, des difficultés à recruter de la main-d'œuvre et de la disparition du temps libre entre deux récoltes. Ils ne reconnaissent pas la moindre amélioration et considèrent que les pauvres s'en sont mieux sortis. Les villageois les plus précaires mesurent avec précision ce qu'ils ont perdu en salaire, en travail en don.
Un sentiment très fort s'exprime au sein du village, que l'ordre naturel des relations économiques locales a été bouleversé par la moissonneuse-batteuse. Désormais, une « machine récolte tout l'argent » et « l'argent quitte le village ». Les considérations morales sont aussi omniprésentes dans les discours des pauvres, au sein d'une communauté régie par ses obligations des uns envers les autres « au-delà de leurs intérêts matériels immédiat » : ceux qui possèdent plus que pour couvrir leurs besoins devraient louer aux plus pauvres, sous peine d'être désignés comme avares. Les riches, pour justifier leur désengagement, insinuent qu'aider les pauvres par la charité ne fait qu'encourager des comportements blâmables. « La lutte idéologique menée pour définir le présent porte également sur la définition du passé. »
Un chapitre est consacré au « travail idéologique » des riches cultivateurs pour se débarrasser du « contexte normatif capitaliste de la vie au village » afin de se défaire de leurs obligations sociales : « Leur stratégie avec sa logique, ses applications et les résistances qu'ils rencontrent en chemin ». « Les croyances et les pratiques gouvernant les relations de classe ne sont pas figées, car comme tout ensemble de normes elles sont le produit historique de luttes et de négociations constantes. Il est toutefois possible d'identifier les grandes lignes de ce que ce processus de lutte a engendré, et qui forme l'environnement normatif du discours actuel. » L'aide apportée par un villageois à un autre est décrite avec le verbe tolong qui suppose un retour d'ascenseur équivalent (mais non identique), manière, pour les pauvres, de sauver les apparences et d'occulter l'humiliation d'être perçus comme inférieurs et dépendants. Tandis que les membres des classes supérieurs cherchent à présenter leurs gestes comme des faveurs, ceux des classes inférieures s'efforcent de les transformer en droits. Ces normes sociales sont aussi renforcées par la religion. L'auteur montre ensuite comment ce « contexte normatif » est l'objet de variations et de conflits d'interprétations : les riches contestent cette qualification en affirmant qu'ils parviennent tout juste à joindre les deux bouts. Comme ceux-ci contrôlent la scène publique, c'est seulement en privé que les pauvres les désignent comme tels. De la même façon, ces derniers cherchent à accentuer leur pauvreté. L'écart économique est également sujet à variation selon les points de vue. Il ne s'agit pas « de triviales différences d'opinion à propos de faits », mais de « la confrontation entre deux constructions sociales de ces faits, chacune étant imaginée et employée pour promouvoir les intérêts d'une classe particulière ».
L'auteur revient sur deux conflits qui ont agité le village : à propos du portail à l'entrée du chemin qui permet de prélever une taxe pour l'entretien de celui-ci, puis de la distribution hautement partisane de matériaux de construction dans le grand cadre du Programme d'amélioration des villages.
Il explique que la pauvreté n'est pas simplement un manque d'argent ou de calories – d'autant qu'à Sedaka personne n'est en danger de mourir de faim – mais surtout une incapacité de s'inscrire dans un ensemble d'égards culturels minimum qui permettent de définir le sens de la pleine citoyenneté au sein de la société locale.
Il observe ensuite « la lutte non spectaculaire mais omniprésente dirigée contre les conséquences du développement du capitalisme porté par l'État dans les campagnes ». Les profits de la double culture pour la classe dominante reposent plus sur la mise à l'écart et le remplacement des pauvres que sur leur exploitation directe. La complexité de la structure de classe à Sedaka, ainsi que les liens familiers, d'amitié, d'appartenance politique, de patronage et de pratique rituelle qui traversent les classes, rendent difficile la formation d'une opinion collective, et représentent un frein à l'action collective sur la plupart des enjeux. Il relève également l'extrême mobilité des populations rurales de Malaisie, prêtes à déménager et défricher un nouveau domaine ou partir travailler en ville, qui ont ainsi l'habitude de « voter avec leurs pieds ». Enfin, ce que Marx a nommé « la contrainte muette des rapports économiques », l'impératif quotidien de gagner sa vie, constitue un ultime obstacle à la résistance ouverte.
Il documente et décrit différentes stratégies observées :
Une « répression routinière » (avertissements indirects, arrestations,…) tentent de maintenir « des frontières qu'aucun paysans sur ses gardes ne transgresserait délibérément ». « En d'autres termes, le contexte coercitif crée et maintient un cadre de privation relative de pouvoir au sein duquel « la contrainte des rapports économiques » peut dès lors prélever son tribu quotidien. » Un minimum de gages publics d'obtempérance de la part des pauvres est nécessaire lorsque les moyens d'existence reposent sur l'économie du village même s'il ne correspond pas aux opinions privées.
Des formes de résistance plus symboliques s'observent également : ragots, calomnies et commérages malveillants derrière lesquels sont désignées implicitement une règle ou une norme qui auraient été enfreintes.
James C. Scott conteste le « mélange de présupposés léninistes aussi bien que bourgeois » qui considère comme triviales ces actions mineures ou fugitives, et que la « vraie résistance » ne pourrait être qu'incarnée par des luttes organisée et à prétentions révolutionnaires. Ainsi la désintégration de l'armée russe ou de celle de Tchang Kaï-chek était le résultat de petits actes intéressés d'insubordination mais qui, mis bout à bout, ont créé une situation révolutionnaire. « Ignorer l'élément intéressé de la résistance paysanne revient à ignorer le contexte déterminé de la politique paysanne mais aussi de la plupart des agissements politiques des classes inférieures. C'est précisément la fusion de l'intérêt et de la résistance qui est la force vitale animant la résistance des paysans et des prolétaires. »
Le dernier chapitre est consacré à une discussion du concept gramscien d'hégémonie. James C. Scott analyse la « double manipulation symbolique de l'euphémisation » du pouvoir économique. En contestant, même très discrètement, la position idéologique des riches, les pauvres démontrent qu'elle les convainc peu. Les riches, eux-mêmes, en prenant en compte certains besoins des pauvres, contribuent à fragiliser leur domination idéologique. L'hégémonie doit, en théorie, assurer la paix sociale sans recours à l'appareil coercitif de l'État, mais l'auteur soutient que le capitalisme, pas plus que la féodalisme, n'est parvenu à la faire intérioriser par les classes subordonnées : l'obtempérance apparente ne découle pas nécessairement d'un soutien idéologique actif, mais aussi d'une résignation rétive. « Je crois que Gramsci fait erreur quand il affirme que le radicalisme des classes subordonnées réside davantage dans leurs actes que dans leurs croyances. C'est même plutôt l'inverse. Le comportement – en particulier dans les situations de pouvoir – est précisément le domaine où les classes dominées sont les plus contraintes. Et c'est au niveau des croyances et des interprétations – où elles peuvent s'aventurer sans risque – qu'elles sont les moins entravées. » La fonction première d'un système de domination est de « définir ce qui est réaliste et ce qui ne l'est pas, de « reléguer certains buts et certaines aspirations dans le domaine de l'impossible, du rêve futile, des vaines espérances ». En 1788, peu de paysans français parlaient des châteaux qu'ils allaient saccager en 1789, comme peu de paysans russes discutaient en 1916 des terres qu'ils allaient s'approprier en 1917, mais ils conservaient « une autonomie considérable pour construire une vie et une culture qui ne so[ie]nt pas entièrement contrôlées par la classe dominante ». « La sous-culture relativement non censurée des classes subordonnées est à chercher dans les lieux où elle est créée, derrière la scène », et n'est pas une réfutation systématique de l'idéologie dominante. Ainsi, il considère qu' « aucun ordre social ne semble inévitable » puisque nombre de pratiques rituelles renversent la distribution des statuts et des récompenses au sein de l'ordre social existant. Les pensées millénaristes et utopistes envisagent également un changement radical dans la distribution du pouvoir, de la richesse et des statuts. « La croyance au retour d'un roi juste, similaire à celui tsar-délivreur en Russie, représente un exemple frappant de la façon dont un mythe autrefois conservateur de royauté divine peut, dans les mains de la paysannerie, être transformé en mythe révolutionnaire par une sorte de ju-jitsu symbolique. Si la royauté en soi est maintenue symboliquement, le roi réel et l'ordre social qu'il représente sont niés. »
« Une idéologie hégémonique requiert, par définition, que ce qui relève en réalité de l'intérêt particulier soit reformulé et présenté comme un intérêt général. » Pour avoir le moindre espoir d'obtenir une obtempérance, elle doit toutefois tenir au moins une partie de ses promesses. Son érosion ou la lutte des classes proviennent de son incapacité à tenir celles-ci.
L'auteur rappelle que les ouvriers allemands de la Ruhr après la Première Guerre mondiale et avant leur révolution prolétarienne spontanée, pas plus que le prolétariat russe à la veille de la révolution bolchevique, ne présentaient de signe de sentiments révolutionnaires. Leurs revendications traduisaient exactement « ce que Lénine aurait appelé une conscience réformiste ou syndicale ». Une crise révolutionnaire, dont des leaders pourraient ensuite tirer avantage, ne dépend ni d'une conscience révolutionnaire ni d'une idéologie élaborée.
« Historiquement c'est le capitalisme qui a transformé les sociétés et brisé les rapports de production existants. Même un regard rapide jeté sur l'histoire montrera que le développement capitaliste requiert toujours la violation du “contrat social“ antérieur, qu'il avait, dans la plupart des cas, d'abord contribué à créer et à maintenir. » « Les enclosures, l'introduction de la machine agricole, l'invention du système manufacturier, l'utilisation de l'énergie vapeur, le développement de la chaîne de montage, et aujourd'hui la révolution de l'informatique et de la robotique, ont tous eu des conséquences matérielles et sociales massives qui ont sapé les conceptions antérieures du travail, de l'équité, de la sécurité, de l'obligation et des droits. »
Avec cette étude minutieuse, James C. Scott dévoile les rouages des rapports de domination et remet en cause le fameux concept d'hégémonie idéologique. Il met ainsi en lumière ce qu'il nomme « les armes des faibles », souvent invisibilisées par l'historiographie et invite à ne négliger ni leur rôle ni leur importance.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
14.04.2026 à 12:39
dev
L'intelligence artificielle, de plus en plus utilisée par les armées, finira-t-elle par engloutir et détruire l'humanité ? Certains s'en inquiètent et proposent de limiter ses éventuels excès en instaurant quelques chartes éthiques ou en limitant l'accès. C'est le cas de Dario Amodei, PDG d'Anthropic — la société qui produit Claude, modèle d'IA concurrent de ChatGPT qui a récemment refusé de se soumettre à l'ultimatum de l'animateur de télévision et désormais chef du Pentagone, Pete Hegseth. La puissance destructrice de l'IA sera-t-elle contenue par la bonne volonté de quelques entrepreneurs ? Giorgio Grizotti émet ici quelques sérieux doutes.
Alors qu'un tournant historique se joue — une offensive technofasciste mondiale qui instaure un régime de guerre permanente — l'IA devient le système nerveux central de cette volonté de puissance. Elle s'intègre à toutes les technologies de guerre : des plateformes existantes, y compris les systèmes nucléaires de commandement et de contrôle (NC3), aux nouveaux systèmes autonomes, notamment les drones. Le résultat est déjà visible : le ciblage algorithmique sélectionne à Gaza les objectifs individuels — anéantis avec leurs familles — et planifie à des rythmes de centaines d'objectifs quotidiens les bombardements en Iran et au Liban, avec des erreurs retentissantes comme le bombardement de l'école primaire pour filles à Minab, qui a tué plus de 160 écolières iraniennes ; en Ukraine, les drones frappent autonomement, au-delà du seuil du contrôle humain — lorsque le signal est brouillé, la machine décide seule. De la décision humaine à la délégation létale aux machines, en temps réel et à une échelle industrielle.
Le 27 février 2026, Dario Amodei, PDG d'Anthropic — la société qui produit Claude, modèle d'IA concurrent de ChatGPT — a refusé l'ultimatum de Pete Hegseth, le fanatique post-croisé ministre de la guerre, qui exigeait un accès illimité au système, surveillance de masse et armes autonomes incluses. La controverse avec l'administration Trump met en évidence le danger réel de l'IA entre des mains irresponsables.
Mais la complaisance progressiste — « enfin une big tech qui résiste à Trump » — est exagérée. Anthropic était déjà intégrée au complexe techno-militaire américain : avec le Project Maven, un programme du Pentagone utilisant l'IA pour automatiser l'analyse d'images et accélérer la « kill chain » dans les opérations militaires. Le programme comprenait, outre Anthropic avec Claude, Amazon Web Services et Palantir, l'entreprise de Peter Thiel, idéologue technofasciste proche du gouvernement. Dans une interview à CBS News, Amodei l'admet ouvertement : l'IA joue un rôle « existentiel » dans la défense des États-Unis et il se déclare « d'accord sur 98-99 % des utilisations faites par le Pentagone ». La frontière qu'il propose n'est pas entre paix et guerre, mais entre usages autorisés et interdits à l'intérieur de la guerre elle-même — une distinction d'autant plus fragile que les mêmes infrastructures servent à la fois au renseignement, à la surveillance et à l'automatisation de la violence.
Par ce geste, Amodei a néanmoins mis en lumière la question éthico-juridique qui dépasse la guerre. Comme presque tous les oligarques de la tech de la Silicon Valley, Anthropic a diffusé ses pseudo-normes sur l'IA dans une « Constitution de Claude », publiée sous licence Creative Commons — avec la particularité d'avoir tenté de les transformer en outil technique d'entraînement. Alors que l'Union européenne a adopté l'AI Act — entré en vigueur en août 2024, premier cadre juridique général sur l'IA au monde — qui exclut pourtant précisément les usages militaires, celle d'Anthropic reste une autorégulation d'entreprise. Son chatbot Claude devrait se comporter comme « une bonne personne » (sic), mais les règles ne s'appliquent qu'aux utilisateurs civils — les modèles distribués à l'armée ne sont pas entraînés selon les mêmes principes.
L'éthique d'Anthropic est un produit pour le marché grand public ; avec le Pentagone, en revanche, on négocie. C'est le cadre de l'essai « L'adolescence de la technologie » (janvier 2026) : l'objectif est une soi-disant intelligence artificielle générale — une « IA puissante », « un pays de génies dans un datacenter » prêts à opérer à l'échelle planétaire d'ici un ou deux ans. Dans cette perspective, la démocratie américaine est un dogme, la Chine une obsession existentielle, et la crise écologique absente. L'IA promet la prospérité sur une planète que sa ruée vers l'or est en train de dévaster.
C'est dans ce contexte que sont présentés les risques liés à une telle puissance technologique. Parmi eux, je me concentrerai sur les deux qui sont les plus directement associés aux dynamiques de guerre.
Le premier, illustré par la célèbre réplique « I'm sorry, Dave » — celle de l'ordinateur meurtrier et désobéissant de 2001 : L'Odyssée de l'espace — concerne le « désalignement ». Amodei s'en inquiète sérieusement : il s'agit du moment où les systèmes d'IA, agissant de manière imprévisible, cessent d'obéir. Lors d'expériences en laboratoire, Claude aurait même tenté de conditionner les chercheurs qui contrôlaient la décision de l'éteindre en menaçant de divulguer des informations privées sensibles, pour l'éviter. Il aurait aussi appris à détecter les phases d'évaluation, trompant délibérément ses testeurs.
Après avoir déjà enfreint ses propres règles pendant l'entraînement, les IA — écrit Amodei — « pourraient simplement développer une personnalité qui les rend assoiffées de pouvoir ou excessivement zélées, de la même manière que certains êtres humains apprécient simplement l'idée d'être des esprits maléfiques ». Une description qui rappelle l'équivalent algorithmique de Donald Trump.
La deuxième grande menace est la démocratisation de la destruction de masse. Un modèle avancé peut guider n'importe qui — même sans compétences spécifiques — pas à pas dans la conception d'une arme biologique, en abattant la barrière qui séparait jusqu'à présent la compétence technique de la volonté de tuer. Les modèles actuels pourraient déjà assister quelqu'un ayant un diplôme scientifique générique dans l'ensemble du processus de production d'un agent pathogène. Lors de ses propres tests, Anthropic a constaté que les modèles doublaient ou triplaient les probabilités de succès. Par ailleurs, alors même que j'écris ces lignes, Anthropic a décidé de ne pas rendre publique une version avancée de son modèle Claude, connue sous le nom de Mythos, jugée trop puissante pour être distribuée en toute sécurité, notamment en raison des risques de piratage et de cyberattaque. Selon les informations disponibles, Mythos serait capable de contourner les défenses informatiques actuelles et de pénétrer des systèmes complexes à un niveau bien au-delà des capacités de protection humaines, se révélant « actuellement bien plus avancé » que les normes de sécurité disponibles.
Amodei rejette tout catastrophisme, parlant de risques réels mais surmontables, sans garantie. Dans le contexte politique actuel, cependant, l'idée qu'ils soient gérables est un acte de foi — si les menaces sont vraiment celles qu'il décrit lui-même.
Les analyses de Dario Amodei sur la puissance et les capacités destructrices de l'IA « puissante » ou générale, bien que techniquement fondées, restent des hypothèses controversées ; elles sont contestées, par exemple, par Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, pour l'instant la seule start-up européenne qui ambitionne de rivaliser au niveau mondial. Pourtant, l'éthique d'Amodei est rudimentaire et son positionnement politique semble viser avant tout à se tailler un rôle de référent technopolitique en cas de retour des démocrates au pouvoir. Il manque toute réflexion sur les causes structurelles : la concentration du pouvoir, la dévastation écologique de l'explosion computationnelle, les intérêts d'une entreprise valorisée à 380 milliards de dollars. Son « non » à Hegseth risque de devenir la feuille de vigne d'un secteur qui agite des codes éthiques comme des certificats de fiabilité — comme les banques qui après 2008 se sont dotées de bureaux de « compliance », tout en continuant exactement comme avant.
L'enjeu va bien au-delà de la controverse : il s'agit de savoir qui décide de ce que font les machines qui organiseront de manière toujours plus envahissante le travail, la guerre, l'information, la technoscience et la vie quotidienne — qui contrôle leur mémoire, leurs objectifs, leurs seuils d'intervention et leur développement écologiquement dévastateur. Le cas Amodei montre que non seulement les autocraties, mais aussi les démocraties représentatives en dissolution — où le pouvoir réel est concentré dans la finance — sont incapables de gérer l'entrée en jeu de technologies plus disruptives que la bombe atomique. Il ne s'agit pas de réformer les mégamachines du capital — même si nous pouvons nous les réapproprier tactiquement — mais d'en saboter les mécanismes cognitifs et de construire de nouvelles architectures. Comme la crise écologique, cette menace ne pourra pas non plus être affrontée sans un tournant radical qui restitue au commun le contrôle d'une telle puissance. Sinon, ce sera le chaos.
Giorgio Griziotti
14.04.2026 à 12:20
dev
Après Sédater le risque : comment le nucléaire fabrique l'acceptation, Patrice Girardier s'attaque cette semaine à la structure politique profonde du nucléaire. En utilisant la métaphore de l'échiquier, il démontre que le nucléaire n'est pas un simple choix énergétique, mais une « architecture de pouvoir » qui s'impose à nous à par des dispositifs qu'il s'agit ici de circonscrire : l'asymétrie géographique ou comment le risque est structurellement déporté vers la « périphérie » pour protéger le « centre ». Le rôle de la Sûreté qui transforme toute incertitude en procédure administrative et l'administration de l'éternité ou comment les déchets verrouillent notre futur pourdes millénaires.
On nous propose souvent de « débattre » du nucléaire comme si la question demeurait ouverte, suspendue dans un présent encore disponible. Comme si choisir était encore possible. Comme si renoncer l'était tout autant.
Mais le plateau est déjà là.
Il ne se déploie pas sous nos yeux.
Il ne naît pas de nos discussions.
Il précède.
Avant même que le premier argument ne soit formulé, avant que la moindre opposition ne prenne corps, la structure est en place. Elle ne dépend pas de nous. Elle nous accueille — ou plutôt, elle nous absorbe.
Entrer dans la question nucléaire, ce n'est pas entrer dans un débat. C'est entrer dans une configuration.
Une géométrie fixe.
Un échiquier dont les cases ne bougent pas.
Claires. Sombres. Alternées.
Indifférentes à ce que nous pensons y jouer.
Rien ici n'est improvisé.
Rien n'est négocié à l'instant.
Les positions ne sont pas choisies.
Elles sont attribuées.
À chacun une fonction.
À chaque fonction une trajectoire.
Exécuter. Occuper. Relayer.
La liberté, dans cet espace, n'est qu'un déplacement encadré.
La valeur elle-même n'est pas discutée. Elle est donnée.
Non pas au centre visible du jeu, mais dans ses marges invisibles — là où s'écrivent les règles qui ne se déclarent jamais. Là où s'organise la distribution du possible.
Déplacer le risque.
Stabiliser le récit.
Maintenir la continuité.
Voilà les véritables coups d'ouverture.
Ils ne surgissent pas avec l'énergie.
Ils ne commencent pas avec la lumière.
Ils précèdent même le premier bénéfice annoncé.
Le nucléaire n'est pas une réponse improvisée à un besoin industriel. C'est une architecture.
Une structure administrée où chaque mouvement produit un effet différé. Où chaque décision engage une durée qui excède ceux qui la prennent.
Mandats dépassés.
Carrières effacées.
Générations incluses.
Les joueurs changent.
Les pièces circulent.
Mais la configuration persiste.
La question fondamentale — celle de savoir si la partie doit avoir lieu — n'est jamais posée.
Elle est déjà tranchée.
Ce qui nous est accordé n'est pas le choix du jeu, mais la discussion de ses coups.
Optimiser. Ajuster. Tolérer.
Toujours à l'intérieur.
Pendant que l'attention se fixe sur les chiffres, sur les seuils, sur les controverses visibles,
la position, elle, ne varie pas.
Elle ne dépend pas de l'opinion.
Elle relève d'une architecture.
Une architecture sans vide, sans dehors, qui a déjà prévu l'emplacement exact où chacun devra se tenir.
L'ouverture d'une partie ne se produit jamais là où le regard se pose.
Elle ne commence ni dans le bruit maîtrisé des turbines, ni dans la blancheur contrôlée des salles de commande.
Elle commence ailleurs.
À distance.
Hors champ.
Dans un espace que le centre ne regarde pas, mais dont il dépend entièrement.
Car avant l'énergie, il y a la matière.
Et avant la matière, il y a l'extraction.
Là se situe le premier geste.
Discret. Décisif.
Transformer la roche en ressource.
Transformer le sol en gisement.
Ce déplacement n'est pas seulement technique.
Il est déjà linguistique.
On ne creuse pas.
On « valorise ».
On ne prélève pas.
On « exploite ».
On ne détruit pas un milieu.
On « mobilise une réserve ».
La sédation commence ici.
Dans cette première traduction.
Cartographier des teneurs.
Projeter des volumes.
Calculer des rentabilités.
Le langage organise.
Il rend opératoire.
Et dans ce mouvement, quelque chose disparaît.
Les corps.
Ceux qui extraient ne figurent pas dans l'équation.
Ils ne sont pas des pièces.
Ils ne sont pas des variables.
Ils sont la condition silencieuse d'une nécessité déclarée.
Le minerai, lui, circule.
Il est classé, mesuré, intégré.
Les tonnes s'additionnent.
Les flux s'alignent.
Les contrats se signent — ailleurs.
Dans les capitales.
Dans les centres de décision.
Pendant ce temps, la position se stabilise.
Sans bruit.
Sans scène.
C'est ici que la première dissymétrie s'installe.
Une fracture.
Le territoire qui fournit la matière n'est jamais celui qui reçoit la lumière.
L'énergie circule vers le centre.
Le risque demeure à la périphérie.
Sans retour.
Sans symétrie.
Une première case sombre apparaît — mais elle n'est jamais nommée comme telle.
Elle persiste après l'extraction.
Après les machines.
Après les départs.
Le territoire reste.
Actif.
Chargé.
Le risque, encore dilué dans l'activité minière, ne disparaît pas.
Il change simplement de statut.
Il cesse d'être visible.
Il devient résiduel.
Il est relégué.
Maintenu hors du récit principal.
Le centre, lui, reste intact.
Protégé par la distance.
Protégé par la dissociation.
Ce qui produit l'énergie n'est pas ce qui en porte la trace.
Et cette séparation n'est pas accidentelle.
Elle est structurelle.
Extraire, c'est ouvrir une durée.
Une durée qui ne coïncide avec aucun calendrier politique, aucune logique économique, aucune mémoire immédiate.
La profondeur géologique devient profondeur administrative.
Permis.
Normes.
Autorisation.
L'uranium change de régime, mais pas de temporalité.
Il transporte avec lui une irréversibilité.
Un temps long, incompressible.
Un temps qui excède.
Le bénéfice, lui, est anticipé.
Projeté.
Déplacé vers un ailleurs.
Vers un futur proche.
Vers un centre équipé.
Tandis que l'effort reste localisé.
Immédiat.
Inscrit.
Et que la trace, elle, s'étire.
Sur des siècles.
Sur des millénaires.
L'asymétrie est là.
Dans ce décalage.
Dans ce transfert.
Dans ce déséquilibre fondamental entre ce qui est pris, ce qui est transformé, et ce qui demeure.
La chaîne commence sans fin visible.
Le premier coup avance hors du regard.
Un pion se déplace, loin du centre apparent, ouvrant une trajectoire que rien ne refermera complètement.
Et déjà, sans qu'elle ne soit encore nommée,
la règle de partage est fixée.
Inégale.
Irréversible.
Structurante.
Pour comprendre la stabilité du plateau, il ne suffit pas de regarder la surface.
Il faut regarder dessous.
Là où rien n'est montré.
Là où rien n'est débattu.
Sous la table, il y a le sabre.
L'énergie n'est pas l'origine du nucléaire.
Elle en est la conséquence visible.
Avant la lumière, il y a l'ordre.
Avant la production, il y a la maîtrise.
Avant la maîtrise, il y a la puissance.
Le nucléaire ne naît pas seulement d'une nécessité industrielle.
Il émerge d'une logique stratégique.
Souveraineté.
Dissuasion.
Contrôle.
Un régime où le secret précède la diffusion.
Où l'opacité n'est pas un défaut, mais une condition.
Ce qui est ensuite présenté comme infrastructure énergétique a d'abord été conçu comme architecture de pouvoir.
Le plateau, dès lors, ne peut être instable.
Il est structuré pour durer.
Dans cette configuration, le Roi existe.
Il incarne la continuité.
La stabilité.
La permanence nationale.
Mais c'est un Roi fragile.
Il ne peut pas tomber.
Il ne doit pas être exposé.
Il ne doit pas être atteint.
Sa vulnérabilité impose une organisation totale du jeu.
Autour de lui, tout s'ordonne.
Et au centre du plateau se tient une autre figure.
La Sûreté.
Non pas comme simple fonction, mais comme principe.
Elle agit comme une Reine.
Mobile.
Transversale.
Omniprésente.
Elle ne cherche pas la victoire.
Elle ne produit pas.
Elle maintient.
Elle encadre les trajectoires.
Elle limite les écarts.
Elle transforme l'incertitude en procédure.
Chaque mouvement est anticipé.
Chaque geste est inscrit.
Chaque variation est capturée.
Rien n'est laissé au hasard.
Ou plutôt : le hasard est converti.
Traduit.
Absorbé.
Sous l'égide de cette Reine, l'obéissance change de nature.
Elle ne se présente plus comme contrainte.
Elle devient condition de survie.
Suivre la règle, ce n'est pas se soumettre.
C'est rester dans le jeu.
Le geste n'est jamais libre.
Il est prescrit.
Séquençage.
Validation.
Traçabilité.
L'action individuelle disparaît dans la chaîne.
Le doute lui-même ne subsiste pas comme expérience.
Il est immédiatement requalifié.
Anomalie.
Écart.
Non-conformité.
Le ressenti est traduit en catégorie.
La catégorie est intégrée.
L'intégration appelle une correction.
Le système ne nie pas l'incertitude.
Il la capture.
Et ce faisant, il neutralise ce qui pourrait devenir rupture.
Dans cette architecture, l'initiative isolée devient un danger. Non pas parce qu'elle est erronée, mais parce qu'elle échappe.
Elle échappe au protocole.
Elle échappe à la traçabilité.
Elle échappe à la règle.
Et ce qui échappe doit être réduit.
Non par sanction spectaculaire, mais par intégration.
Par conformité.
Le langage que nous avons vu à l'œuvre trouve ici sa fonction centrale.
Il ne se contente pas de décrire.
Il stabilise.
Il maintient le sabre hors du regard.
Dire « événement significatif », ce n'est pas atténuer.
C'est encadrer.
Dire « niveau », « seuil », « valeur », ce n'est pas seulement mesurer.
C'est refroidir.
La perception disparaît.
La sensation s'efface.
Il ne reste que l'indicateur.
Et l'indicateur ne débat pas.
Il s'interprète dans un cadre déjà défini.
Le politique, alors, se déplace.
Il ne disparaît pas.
Il est sédaté.
La discussion ne porte plus sur la structure, mais sur ses ajustements.
Sur ses marges.
Sur ses optimisations.
L'ordre précède le marché.
La règle précède le choix.
Et la sûreté produit un effet décisif :
Elle fabrique une perception de maîtrise.
Une maîtrise suffisamment stable pour clore la question.
Non pas en supprimant le risque, mais en le rendant compatible avec la continuité.
La position reste fixe.
Non parce que le danger a disparu, mais parce que l'horizon a été réduit.
Il n'y a plus d'extérieur à la règle.
Plus d'espace pour penser autrement.
Le possible lui-même est encadré.
Et dans cet encadrement,
le système tient.
Silencieusement.
Solidement.
Durablement.
Le propre de l'échiquier nucléaire est qu'il ne se referme jamais.
Une partie peut ralentir.
Une installation peut s'arrêter.
Une production peut être suspendue.
Mais le plateau, lui, demeure.
Il conserve.
Il enregistre.
Chaque mouvement y laisse une trace qui ne s'efface pas.
C'est ici qu'apparaissent les cases mortes.
Des zones sorties du jeu apparent, mais jamais du système.
Périmètres interdits.
Territoires extraits.
Sites abandonnés — en apparence seulement.
Ils ne produisent plus.
Ils ne participent plus.
Mais ils agissent encore.
Silencieusement.
Durablement.
Le danger n'y circule plus comme flux.
Il s'y fixe.
Perdre une case, ici, ne signifie pas perdre.
Cela signifie déplacer.
L'accident n'interrompt pas la partie.
Il la reconfigure.
Tracer une limite.
Nommer une zone.
Classer une situation.
La réponse est spatiale avant d'être politique.
On circonscrit.
On délimite.
On stabilise.
Le vocabulaire suit.
Réhabilitation.
Gestion.
Suivi.
La case noire n'est pas supprimée.
Elle est administrée.
Elle devient archive.
Une archive matérielle, inscrite dans le sol, qui ne se contente pas de témoigner, mais qui alimente.
Retour d'expérience.
Le passé est capturé.
Intégré.
Reconverti.
Ce qui a échappé devient donnée.
Ce qui a rompu devient modèle.
Et le modèle renforce la règle.
La stabilité ne repose pas sur l'absence de rupture, mais sur sa digestion.
On évacue les corps.
On fige les structures.
On déplace la production.
Ailleurs.
Toujours ailleurs.
Le centre se recompose.
La périphérie accumule.
Et au-delà même de ces zones apparaît une autre figure.
Plus radicale.
Plus silencieuse encore.
La pièce orpheline.
Le déchet.
Il ne produit rien. Il ne sert plus.
Il ne circule plus.
Mais il impose.
Sa durée.
Sa présence.
Son irréductibilité.
Là où toutes les autres pièces s'inscrivent dans une logique fonctionnelle, le déchet échappe.
Il ne disparaît pas.
Il ne se transforme pas utilement.
Il persiste.
Cent mille ans.
Une échelle sans équivalent politique.
Sans équivalent institutionnel.
Sans équivalent linguistique.
Aucun mandat ne couvre cette durée.
Aucune organisation ne peut la garantir.
Et pourtant, il faut faire comme si.
Alors la sûreté change de régime.
Elle devient prospective.
Elle simule.
Séismes.
Infiltrations.
Érosions.
Elle projette dans un futur sans témoin.
Elle tente d'encadrer ce qui excède toute expérience.
Enfermer l'éternité dans des dossiers.
Stabiliser l'inconnu par anticipation.
Produire une continuité là où toute continuité est incertaine.
La position reste stable, nous dit-on.
Parce que nous savons isoler.
Parce que nous savons contenir.
Parce que nous savons gérer.
Mais cette stabilité repose sur une hypothèse.
Une seule.
La transmission.
Transmettre les savoirs.
Transmettre les signes.
Transmettre la responsabilité.
Sans rupture.
Sans oubli.
Sans perte.
Sur des durées qui excèdent toute mémoire humaine organisée.
Le déchet est là.
Comme rappel.
Matériel.
Incontestable.
La partie ne se termine pas.
Elle se prolonge.
Indéfiniment.
Nous habitons une configuration héritée.
Chaque décision passée continue d'agir.
Chaque choix inscrit continue de lier.
Le futur n'est pas ouvert.
Il est occupé.
Par des traces que nous n'avons pas produites, mais que nous devons maintenir.
Nous avançons sur des cases dont nous n'avons pas choisi la couleur.
Sous la contrainte d'un Roi toujours fragile.
Qui ne tient que par la rigueur constante des règles, par la répétition des protocoles, par la continuité des gestes.
Le plateau demeure.
La position est stable.
Et la partie continue.
Non pas parce qu'elle est maîtrisée, mais parce qu'aucune sortie n'a été trouvée.
Renverser l'échiquier serait rompre l'ordre.
Mais dans cet ordre même,
nous sommes déjà pris.
Patrice Girardier
14.04.2026 à 11:42
dev
Eugénie Mérieau en concert au bureau
- 13 avril / Avec une grosse photo en haut, Littérature, lundisoir, 4
Eugénie Mérieau est maîtresse de conférence en droit constitutionnel et politologue, elle a notamment écrit La dictature, une antithèse de la démocratie ? et Géopolitique de l'Etat d'exception : les mondialisations de l'état d'urgence (éditions le Cavalier Bleu). Elle chante aussi L'Êtrangère dont le premier album, Je vous écris en cours de chute, sortira en septembre. Nous lui avons proposé de venir jouer quelques morceaux dans nos bureaux.
Un petit extrait en attendant...
Il neige du phosphore blanc
(Le Caire, 2024)
Depuis octobre 2023, Israël utilise des bombes au phosphore blanc causant d'atroces souffrances sur des zones agricoles, industrielles et résidentielles à Gaza et au Sud Liban. Le nombre de victimes n'est à ce jour pas connu. Citation anonyme attribuée à un-e gazaoui-e : « Le monde pense que Gaza est occupé par Israël. La vérité c'est que le monde est occupé par Israël à l'exception de Gaza ».
Inspirations et fragments :
La zone de désintérêt, Ladislas (publié dans lundimatin)
La Terre nous est étroite, Mahmoud Darwich
Chanson dans le sang, Jacques Prévert
La mort viendra et elle aura tes yeux
(Paris, 2025)
Seconde Guerre Mondiale : Duras, Char, Pavese, Aragon, Prévert, et Hô Chi Minh : communistes, anticolonialistes, antifascistes et résistant-es pour qui au milieu de la guerre, la lutte politique est poésie, surgissement de l'amour, de la passion et du désir. Jacques Prévert écrit « Il y a sur cette terre des gens qui s'entretuent ; c'est pas gai, je sais ; il y a aussi des gens qui s'entrevivent : j'irai les rejoindre ».
Inspirations et fragments :
La mort viendra et elle aura tes yeux, Cesare Pavese
La maladie de la mort, Marguerite Duras
Feuillets d'Hypnos, René Char
Prose du bonheur et d'Elsa, Louis Aragon
La lune et le poète, Hô Chi Minh
La vie n'a pas d'âge, Jacques Prévert
Mort d'une putain
(Genève, 2005)
Années 70 : Grisélidis Réal, poétesse suisse et prostituée, milite à Paris : « La prostitution est un acte révolutionnaire ».
Inspiration et fragments :
Cette chanson est une adaptation libre d'un texte de Grisélidis Réal, Mort d'une putain, écrit quelques semaines avant sa mort, avec des ajouts issus de Cantique de l'espoir, toujours de Grisélidis Réal.
Elle s'appelait Lou
(Bangkok, 2024)
En 2025, l'association Nous Toutes dénombre 165 féminicides en France. Depuis le début de l'année 2026, 36 femmes sont mortes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Andrea Dworkin écrit « Les femmes n'ont que deux choix : mentir ou mourir. »
Inspirations et fragments :
Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas, Andrea Dworkin
Les guérillères, Monique Wittig
Si rien ne bouge, Bertrand Cantat-Noir Désir
Liste des prénoms des femmes mortes par féminicide en 2023, par l'association Nous Toutes.
Le chant des ouvriers
(Lyon, 1846)
En 1848, on se révolte contre la journée de travail de 12 heures voire plus et les accidents mortels du travail dans les usines les mines et les chantiers. Aujourd'hui, le bâtiment demeure le premier lieu de mortalité en matière d'accidents du travail : 243 personnes sont mortes sur les chantiers en 2025, 55 depuis 2026. Thierry Metz, dans Journal d'un Manoeuvre : « Mes premiers gestes ici : creuser la terre. Ouvrir une fosse. Et disparaître. Quotidien du manœuvre ».
Inspirations et fragments :
Cette chanson est une adaptation libre et mise en musique d'un texte chanté de Pierre Dupont, écrit en 1846, devenu hymne révolutionnaire en 1848.
Bientôt la fin du monde
(Sainte-Soline, 2023)
Pendant les événements de Sainte-Soline, plus de 200 personnes sont blessées par grenades et tirs de LBD ; à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, en 2018, près de 300 ; pendant les manifestations des Gilets Jaunes, plus de 10 000 gardés à vue, 2 500 blessés, une femme tuée, 23 éborgnés, 5 amputés. Rosa Luxembourg, citée massivement par les GJ : « C'est quand on commence à bouger qu'on sent ses chaînes ».
Inspirations et fragments :
Paris sous les bombes et Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu, NTM
L'odeur de l'essence, Orelsan
Graffitis sur les murs de Paris, les Gilets jaunes
L'insurrection qui vient, Comité invisible
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d'existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C'est par ici.
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
13.04.2026 à 16:28
dev
Méditation sur la puissance, l'échec et l'illusion impériale Jean Claude Noël
- 13 avril / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Lorsque Donald Trump et Benjamin Netanyahu déclenchent la guerre contre l'Iran le 28 février dernier, tous les observateurs s'attendent à ce que le régime iranien soit rapidement écrasé et poussé à la reddition, au moins sur le plan militaire. Quelques dizaines de milliers de bombes, drones et missiles plus tard, force est de constater que malgré sa supériorité matérielle et technologique, la plus grande puissance mondiale est pour l'instant tenue en échec. Jean Claude Noël tente ici de comprendre les raisons fondamentales qui amènent les États-Unis à enchaîner les débâcles militaires depuis soixante-dix ans et cela sans jamais en tirer le moindre enseignement quant à ses présupposés stratégiques. Comme le titre l'indique, des méditations sur la puissance, l'échec et les illusions impériales. [1]
Il est une question qui hante les marges de toute réflexion géopolitique sérieuse, une question que la bien-pensance atlantiste préfère généralement éluder derrière des statistiques de budgets et des panoplies de porte-avions : comment la première puissance militaire de l'histoire contemporaine peut-elle accumuler, depuis plus de soixante-dix ans, une série de déboires stratégiques d'une régularité presque métronomique, tout en continuant à se présenter au monde comme le gardien indispensable d'un ordre international dont elle est, précisément, le principal fauteur de désordre ? La question ne relève pas du pamphlet anti-américain – exercice aussi commode que stérile – mais d'un diagnostic qui touche à la structure même de la puissance impériale dans sa configuration contemporaine, à ses contradictions internes, et à la grammaire narrative dont elle se nourrit pour survivre à ses propres échecs.
Le bilan militaire américain depuis 1945 mérite qu'on s'y arrête sans les accommodements habituels. Mise à part la participation déterminante aux deux guerres mondiales – où les États-Unis arrivèrent tardivement mais massivement, transformant leur entrée en levier d'influence politique autant qu'en contribution militaire décisive – la liste des opérations de guerre quasi-unilatérales depuis le milieu du XXᵉ siècle ressemble davantage à un catalogue de désillusions qu'à une épopée de la puissance. La Corée (1950-1953) s'est soldée par un statu quo glacé qui perdure encore aujourd'hui, divisant un peuple entre deux États qui restent techniquement en guerre. Le Vietnam – et c'est là l'échec séminal, celui qui a fissuré pour la première fois le mythe de l'invincibilité américaine – a révélé avec une brutalité sans précédent les limites de la technologie face à une insurrection populaire enracinée dans des siècles de résistance à l'occupation étrangère. La chute de Saïgon en 1975, immortalisée par ces images d'hélicoptères abandonnés sur les toits d'ambassade et de fugitifs s'agrippant aux patins d'appareils surchargés, constitua un moment de rupture symbolique que Francis Ford Coppola capturait dans toute son obscénité morale avec Apocalypse Now (1979), adaptation du roman de Conrad en récit de décomposition impériale dans la jungle indochinoise [2]. Mais c'est la résurgence presque point par point de ce même scénario à Kaboul en août 2021 qui frappe le plus par sa dimension presque grotesque de déjà-vu : les mêmes images, les mêmes évacuations paniquées, la même stupeur dans les états-majors – comme si vingt ans de guerre et plusieurs milliers de milliards de dollars [3] n'avaient servi qu'à répéter la scène du chapitre précédent.
Il serait néanmoins réducteur – et politiquement commode pour les critiques de surface – de ramener cet enchaînement d'échecs à une simple insuffisance de force. Les États-Unis ne perdent pas ces guerres faute d'armements : ils les perdent faute de sens. Ils gagnent les batailles – souvent de manière écrasante – mais ne savent pas « gagner la paix », comme l'avait diagnostiqué avec une précision glaçante le général Westmoreland au lendemain du Têt, avant que ses propres statistiques de pertes infligées à l'ennemi ne soient retournées comme une arme contre lui par une presse qui commençait à douter [4]. L'erreur de doctrine est toujours la même : partir du principe que chaque peuple aspire, au fond, à s'inscrire dans le modèle de la démocratie libérale de marché, que la supériorité militaire peut se substituer à la légitimité politique, et que la reconstruction postconflictuelle est une question de gestion plutôt qu'un enjeu de souveraineté. C'est ce que Francis Fukuyama appelait la « fin de l'histoire [5] » – une téléologie de la victoire libérale que les insurgés irakiens, les Talibans afghans et les milices de toutes obédiences se sont employés, décennie après décennie, à démentir de la façon la plus concrète qui soit. L'exceptionnalisme américain ne se heurte jamais à ses propres limites : il les réinterprète en erreurs d'exécution, en manque de volonté des alliés, en trahisons contingentes – jamais en faillites de doctrine.
Mais réduire cette incapacité à tirer les leçons à une simple erreur d'évaluation serait encore manquer quelque chose d'essentiel. Car l'apprentissage, pour avoir lieu, suppose que le commanditaire de la décision ait un intérêt à ce que les choses changent. Or c'est précisément là que réside le paradoxe le plus vertigineux : la guerre, dans le système américain, n'est pas seulement un instrument politique – elle est une industrie. Dans son discours d'adieu de janvier 1961, le président Dwight D. Eisenhower, lui-même commandant suprême des armées alliées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, lança un avertissement d'une lucidité que l'on n'a toujours pas fini de mesurer : il mit en garde le pays contre l'acquisition d'une influence injustifiée par ce qu'il nommait le complexe militaro-industriel [6]. La prophétie était aussi un aveu : le système était déjà en place. Les industries de la défense ne sont pas des entreprises parmi d'autres ; elles sont des piliers de la cohésion économique, sociale et technologique de pans entiers du territoire américain. Un budget du Pentagone dépassant les 800 milliards de dollars annuels [7] fonctionne comme une politique industrielle camouflée derrière un langage de sécurité nationale : il finance la recherche et développement, soutient des millions d'emplois directs et indirects, et maintient une hégémonie technologique que la Silicon Valley n'aurait pu construire sans les commandes militaires initiales. Dans cette logique comptable – cynique mais parfaitement cohérente avec ses propres prémisses – une guerre qui s'éternise n'est pas un échec : c'est un marché en expansion. Le raisonnement par coûts irrécupérables (sunk cost fallacy) [8], s'applique alors non plus à l'erreur initiale qu'il faudrait abandonner, mais à l'investissement politique et économique qu'il devient impossible d'avouer perdu. L'Afghanistan a duré vingt ans non pas parce que personne ne savait que la guerre était perdue, mais parce que l'admettre revenait à couper plusieurs artères vitales d'une économie politique dont la guerre est une fonction structurelle.
C'est ici que la comparaison avec l'Empire romain, souvent convoquée dans les analyses géopolitiques comme une métaphore commode, mérite d'être véritablement dépliée dans sa rigueur historique plutôt que de servir de simple ornement rhétorique. Car l'analogie révèle moins ce que les États-Unis partagent avec Rome que ce qui les en distingue fondamentalement – et c'est précisément dans cet écart que réside la nature de leur fragilité. Rome administrait des territoires. Elle construisait des routes, des aqueducs, des forums ; elle étendait sa citoyenneté aux élites locales selon un processus d'assimilation progressive que l'historien Edward Gibbon admirait encore au XVIIIᵉ siècle comme le modèle de la gouvernance longue durée [9]. La légion précédait le légiste, mais le légiste s'installait pour durer. La Pax Romana, dans sa conception profonde, n'était pas l'absence de violence – elle en était saturée – mais l'imposition d'un ordre légal assez solide pour transformer les anciens ennemis en citoyens romains, c'est-à-dire en parties prenantes du système impérial. Le modèle américain, lui, repose sur un tout autre principe : il cherche à influencer sans gouverner, à déstabiliser sans reconstruire, à extraire sans intégrer. C'est ce que Niall Ferguson a nommé un empire qui refuse son propre nom [10] – une puissance qui maintient plus de 800 bases militaires réparties dans le monde entier [11] tout en se réclamant d'une mission anti-impériale. Les États-Unis pratiquent un impérialisme de l'absence : partout par l'image et l'argent, nulle part par l'enracinement stabilisateur. C'est un empire hors-sol, et c'est là, peut-être, que réside le cœur de sa fragilité structurelle.
Cette fragilité, l'historien Paul Kennedy l'avait théorisée dès 1987 sous le concept d'« imperial overstretch [12] » : la tendance des grandes puissances à étendre leurs engagements stratégiques au-delà de leurs capacités économiques et politiques réelles, jusqu'au point de rupture. Arnold Toynbee, dans son monumental A Study of History, avait formulé le diagnostic plus tôt encore avec une netteté presque clinique : les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident. [13] Elles cessent d'être ce qu'il appelait des « minorités créatives » – capables d'entraîner le monde par l'adhésion et l'exemple – pour devenir des « minorités dominantes » qui ne tiennent plus que par la contrainte et l'inertie. La transition décrit exactement ce que l'on observe dans la politique étrangère américaine depuis les années 1990 : l'hégémonie unipolaire de l'après-Guerre froide, au lieu de produire une architecture internationale stabilisatrice, a engendré une série d'interventions qui ont progressivement épuisé le capital de légitimité accumulé depuis 1945. L'invasion de l'Irak en 2003, fondée sur des preuves fabriquées présentées devant le Conseil de sécurité des Nations unies [14] – moment d'une impudeur que le secrétaire d'État Colin Powell paierait du reste de sa réputation – marqua sans doute le point de non-retour symbolique : la puissance hégémonique venait d'exposer publiquement la mécanique de sa propre fiction.
Car c'est bien de fiction qu'il s'agit, et le diagnostic ne relève pas du pamphlet, mais de l'analyse des systèmes de pouvoir. Noam Chomsky et Edward Herman avaient décrit avec une précision méticuleuse, dans Manufacturing Consent, les mécanismes par lesquels les médias de masse fonctionnent comme des filtres au service de la domination idéologique. [15] Mais il y a quelque chose de plus profond que la simple propagande dans le storytelling américain – quelque chose qui touche à la structure même de la légitimité politique. L'exceptionnalisme américain n'est pas seulement une idéologie qu'un gouvernement impose à ses citoyens : c'est une cosmologie partagée, un récit fondateur qui précède et conditionne toute décision politique. La conviction que les États-Unis sont, par définition, du côté du Bien dans l'histoire universelle – ce que Hegel aurait reconnu comme une prétention à incarner l'Esprit du monde [16] – crée un biais de confirmation si massif qu'aucun échec ne peut jamais être interprété comme une erreur de doctrine. On ne remet pas en question la Bible ; on blâme le prêtre. L'Afghanistan n'a pas échoué parce que l'idée de transformer à marche forcée une société complexe en démocratie libérale était absurde : il a échoué parce que les généraux ont mal exécuté, parce que les alliés ont manqué de volonté, parce que le Pakistan a trahi. Le récit survit toujours à ses propres réfutations – c'est précisément sa fonction.
Or c'est précisément ici que la convocation de Michel Foucault s'impose non comme une concession au jargon théorique, mais comme un outil d'analyse irremplaçable. Car ce que Foucault a montré – notamment dans Surveiller et Punir et dans ses cours sur la gouvernementalité [17] – c'est que le pouvoir ne s'exerce pas seulement par la force ou la loi : il s'exerce par la norme. La Pax Romana n'était pas simplement une paix militaire : c'était une technique de gouvernement, un quadrillage de l'espace, des corps et des pratiques sociales par un appareil juridique et administratif qui produisait l'ordre en fabriquant des sujets conformes. Et ce que Foucault a également montré dans son cours de 1975-1976 [18] – c'est que les techniques de contrôle développées dans les colonies finissent toujours par revenir s'appliquer à l'intérieur des métropoles, dans ce qu'il appelait l'effet « boomerang ». La surveillance de masse post-11 septembre, les révélations de la NSA par Edward Snowden en 2013 [19], les techniques de profilage légitimées par la guerre contre le terrorisme : autant de manifestations de ce retour colonial sur la société américaine elle-même, qui avaient transformé l'empire en son propre territoire d'expérimentation.
Mais la pensée foucaldienne permet de formuler quelque chose de plus décisif encore pour notre propos : la logique de l'imperium ne meurt pas avec la puissance qui l'a instaurée. Elle se transmute. Même si les États-Unis devaient perdre leur superbe et leur influence directe, les outils qu'ils ont perfectionnés – surveillance globale par satellite et câble, contrôle des flux financiers via le système SWIFT [20], droit extraterritorial, utilisation des sanctions économiques comme arme de guerre froide permanente – sont désormais intégrés à l'architecture mondiale du pouvoir indépendamment de leurs créateurs. Il n'est plus nécessaire d'être hégémon pour profiter d'un système hégémonique : il suffit d'en contrôler les nœuds. La force brute de la légion romaine s'est muée en force invisible de la norme bancaire, du standard technologique et du code algorithmique. Et cette transformation illustre ce que Foucault désignait par le passage de la souveraineté à la biopolitique [21] : l'empire ne gouverne plus des territoires, il gouverne des populations, des flux, des données – il gère la vie elle-même, à distance, sans visage.
C'est pourquoi l'analyse des guerres américaines ne peut se limiter aux seuls fronts militaires. Il existe aujourd'hui un troisième front, aussi redoutable que les deux premiers, et qui constitue peut-être l'héritage le plus durable de la puissance américaine : la judiciarisation du monde. L'Empire romain avait survécu, selon une formule classique de la philosophie du droit, par ses normes autant que par ses épées [22]. L'empire américain, même déclinant, a imposé une forme d'extrapolice juridique mondiale dont les effets se mesurent quotidiennement. On ne gagne plus nécessairement sur le terrain militaire – on neutralise l'adversaire par le système financier : gel d'avoirs, exclusion du réseau SWIFT, sanctions extraterritoriales ciblant non seulement les États-cibles mais aussi leurs partenaires commerciaux [23]. Cette architecture de contrôle par la norme est peut-être la réalisation la plus accomplie de la prédiction foucaldienne : elle fonctionne même en l'absence de toute menace militaire directe, elle ne laisse pas de ruines visibles, et elle est d'autant plus difficile à contester qu'elle se drape dans le langage du droit international et de la conformité réglementaire – ce que les théoriciens anglo-américains des relations internationales appellent désormais le « rules-based order » [24], avec l'implication soigneusement entretenue que ces règles sont universelles alors qu'elles ont été rédigées par les vainqueurs de 1945.
C'est dans ce contexte de déclin militaire, d'épuisement idéologique et de maintien paradoxal de l'infrastructure de domination que se déploie ce que l'on pourrait appeler l'ironie suprême de la stratégie américaine contemporaine. Dans sa confrontation avec l'Iran, dans ses guerres par procuration au Moyen-Orient, dans son obsession de contenir la Chine, les États-Unis creusent méthodiquement le terrier dans lequel leur rival principal viendra s'installer. Tandis que Washington s'épuise à maintenir une présence militaire dans des zones de conflit à faible valeur stratégique directe, à dépenser des milliards en opérations qui ne produisent que de l'instabilité, la Chine avance avec ses Nouvelles Routes de la Soie – un projet d'infrastructures transcontinentales dont la logique profonde ressemble davantage à la stratégie romaine de construction de voies et d'aqueducs qu'à l'impérialisme de l'absence américain [25]. Pékin ne tire pas de coups de feu ; elle signe des contrats portuaires, sécurise ses approvisionnements énergétiques, se pose en médiatrice dans les conflits régionaux – comme lors du rapprochement spectaculaire entre l'Iran et l'Arabie saoudite en mars 2023, orchestré à Pékin [26]. Elle récolte les fruits de la stabilité relative ou du vide laissé par les interventions américaines, sans en payer le prix sanglant ni financier. L'un des combattants dilapide ses ressources sur plusieurs fronts pendant que l'autre consolide méthodiquement ses positions arrières.
Pourtant, il serait naïf – et d'une certaine manière il serait encore prisonnier d'un récit – de voir dans la montée en puissance chinoise et dans l'émergence d'un monde multipolaire une forme de libération ou de progrès. Car la question que pose Toynbee – et que Foucault reformule à sa façon – n'est pas « qui domine ? » mais « comment la domination se perpétue-t-elle ? ». La Chine, tout en contestant l'hégémonie américaine, s'approprie les mêmes outils biopolitiques que ses prédécesseurs, parfois avec une sophistication supplémentaire : le système de crédit social, la surveillance généralisée par reconnaissance faciale, le contrôle algorithmique des comportements sociaux [27] constituent une réalisation presque intégrale du panoptique benthamien que Foucault avait pris comme modèle pour analyser les sociétés disciplinaires. La multipolarité n'est donc pas la fin de l'imperium : c'est sa redistribution entre plusieurs gestionnaires. On change de narrateur – le logos de l'un devient le mythos de l'autre – mais la grammaire du pouvoir reste inchangée. Ce que les BRICS+ présentent comme une alternative à l'ordre libéral occidental est, dans la majorité des cas, une concurrence pour le contrôle des mêmes flux, non une remise en question des structures de domination qui les organisent [28]. La multipolarité, en d'autres termes, est une redistribution des cartes dans un casino dont les règles, elles, demeurent immuables.
C'est précisément ce point d'arrivée – la récurrence irréductible de la domination sous des formes successives – qui appelle une réflexion d'un autre ordre, touchant moins à la géopolitique qu'à l'anthropologie fondamentale du pouvoir. Deux penseurs de l'Antiquité, séparés par un siècle et par des ambitions philosophiques radicalement différentes, permettent de pénétrer au cœur du mécanisme. Gorgias de Léontinoi, le sophiste que Platon s'est employé à disqualifier précisément parce qu'il révélait trop clairement le fonctionnement réel de la parole politique, formule dans son traité Sur le non-être une thèse d'une radicalité encore inconfortable : rien n'existe ; si quelque chose existait, ce serait incommunicable ; et si cela était communicable, le sens ne passerait jamais intégralement de l'un à l'autre [29]. La parole n'est donc pas un outil de vérité : c'est un instrument de séduction et de puissance, ce qu'il appelle dynastēs megas, le grand souverain [30]. L'échec militaire américain en Irak ou en Afghanistan n'existe pas en tant que fait pur, susceptible d'être saisi dans sa brutalité brute : il est immédiatement dissous dans le récit qui en est fait, transformé en sacrifice héroïque, en mission inachevée, en leçon pour l'avenir. Si le récit survit, l'Empire survit – parce que l'Empire est avant tout une réalité psychique partagée, une construction narrative qui se sustente d'elle-même.
Aristote, malgré – ou à cause de – son ambition de fonder une science de la persuasion distincte de la rhétorique sophistique, a perçu avec une acuité remarquable, dans la Poétique, que l'homme tire un plaisir viscéral de la mimēsis et de la structure narrative qu'il appelle le muthos [31]. La tragédie ne vise pas à montrer la vérité du monde : elle vise à susciter la catharsis, cette purge émotionnelle qui réconcilie le spectateur avec l'ordre des choses en lui faisant traverser par procuration la terreur et la pitié. L'imperium contemporain fonctionne selon le même schéma : il structure le chaos mondial en intrigue – la Démocratie contre le Terrorisme, l'Ordre contre la Barbarie – il offre au public un spectacle de violence purificatrice, et la catharsis obtenue permet de maintenir le consentement à l'ordre dominant. Neil Postman diagnostiquait dès 1985, dans Amusing Ourselves to Death, la manière dont la culture médiatique américaine avait transformé la politique en divertissement [32] – mais le phénomène dépasse largement la forme télévisuelle : c'est l'architecture narrative elle-même, le besoin humain de donner sens au chaos par le récit, qui est mobilisée comme instrument de gouvernement. L'Homo Narrans – cet être qui ne peut pas habiter le monde sans l'envelopper dans une fiction signifiante – a pris le dessus sur l'Homo Sapiens [33].
Pascal avait vu cela bien avant les sociologues et les géopolitologues : dans les Pensées, le divertissement n'est pas un simple passe-temps, c'est un mécanisme vital de fuite devant la confrontation avec soi-même. L'être humain ne peut demeurer en repos dans une chambre [34] ; la guerre, la politique, l'empire lui-même ne sont que des formes élaborées de cette incapacité fondamentale à supporter le silence de sa propre condition. Le moi intime – celui qui sait qu'il mourra, que ses conquêtes sont éphémères, que la gloire est un bruit – est insupportable ; aussi l'être humain se construit-il un moi social, performatif, nourri de récits héroïques et de fictions collectives qui lui tiennent lieu de réalité. « Le moi est haïssable », [35] non par décret moral, mais parce que le moi tel qu'il se présente dans le monde est toujours déjà un masque, une fiction jouée pour autrui qui finit par dévorer son porteur. L'exceptionnalisme américain est précisément ce moi social à l'échelle d'une civilisation entière : une fiction performative indispensable pour tenir à distance l'insoutenable vérité de la puissance réelle. Or la nécessité du divertissement pascalien ouvre sur une question que le XVIIIᵉ siècle a traitée selon deux modalités rigoureusement antithétiques et pour cela même complémentaires. Kant, dans la Critique de la faculté de juger, montre que le jugement réfléchissant fonctionne sous le régime d'un als ob irréductible : nous ne pouvons pas démontrer que la nature a des fins, mais nous devons agir comme si elle en avait, sous peine de paralysie cognitive. [36] Ce statut régulateur de la fiction nécessaire – constitutive sans être vérifiable – réhabilite, au cœur même du rationalisme critique, la fonction anthropologique du mythe. Le récit impérial est, en ce sens, un als ob kantien appliqué à la géopolitique : on ne peut pas prouver que la démocratie libérale est le télos universel de l'histoire, mais le système fonctionne comme si cela était démontré, et cette fiction opératoire est plus puissante que n'importe quelle vérité désenchantée. Sade, contemporain exact de Kant et son symétrique, complète le tableau avec une violence à la fois philosophique et clinique : là où Kant discipline la fiction nécessaire par la raison pratique, Sade arrache tous les voiles pour exposer ce que la fiction dissimule – non la rationalité, mais le désir brut et la puissance nue [37]. Sous chaque récit humanitaire, sous chaque déclaration de droits universels, il y a pour Sade la logique du libertin : celui qui possède la force décide du récit, et le récit décide de ce qui est permis. Pasolini l'avait transposé avec une fidélité glaçante dans Salò (1975), où le fascisme finissant est réduit à sa mécanique nue : un groupe de possesseurs qui consomme méthodiquement ceux qu'il domine, ritualisant la violence pour lui conférer la dignité d'un ordre. Le récit impérial américain occupe précisément cet espace instable entre ces deux pôles : il maintient la fiction humanitaire kantienne – le divertissement pascalien habillé en mission civilisatrice – tout en pratiquant, sur le terrain, la logique sadienne de la domination brute, sans jamais la nommer comme telle, car la nommer serait dissoudre l'enchantement qui rend le système tolérable à ses propres servants.
C'est précisément cette structure – la guerre comme divertissement parmi d'autres, habillée en destin national – que Donald Trump incarne avec une brutalité qui est moins une rupture qu'une révélation. Si le storytelling impérial a longtemps fonctionné en maintenant la tension entre la fiction humanitaire et la logique sadienne de la puissance, Trump a eu ce génie involontaire de supprimer le premier terme pour ne laisser que le second à nu. La diplomatie ne dissimule plus sa dimension transactionnelle ; la guerre n'est plus présentée comme le sacrifice nécessaire à un ordre mondial juste, mais comme un levier de négociation dans un rapport de force permanent entre créanciers et débiteurs, entre pays-clients et pays-fournisseurs. Ce faisant, Trump ne trahit pas l'héritage impérial américain : il en exhibe la vérité profonde que ses prédécesseurs avaient soin de couvrir d'un voile idéologique. [38] Or l'exhibition du mécanisme ne le détruit pas, elle l'aggrave. Pascal savait que le libertin qui se proclame tel sans honte est plus dangereux que le tartuffe : le tartuffe peut être confondu, le libertin a déjà renoncé à la honte. Quand la première puissance militaire du monde affirme ouvertement envisager l'annexion du Groenland, exige des droits de passage par le canal de Panama ou traite ses alliés comme des clients en arriéré de cotisation, ce n'est pas une aberration dans l'histoire de l'imperium : c'est la logique du système revêtant, enfin, son costume véritable. Le divertissement pascalien prend ici son sens le plus littoral : la guerre comme agitation, comme bruit qui empêche d'entendre le vide. Trump ne mène pas de guerres pour transformer des sociétés, il les utilise – ou menace de les utiliser – comme des écrans sur lesquels projeter la toute-puissance que la réalité dément déjà. C'est en cela qu'il est l'incarnation la plus accomplie, non pas de la puissance impériale, mais de son déclin : il en possède tous les tics, toute la rhétorique, toute la scénographie, sans en avoir ni la patience stratégique ni la vision longue. C'est Rome au moment où les empereurs ne sont plus choisis pour leur capacité à gouverner, mais pour leur aptitude à satisfaire les prétoriens du moment.
La conséquence la plus vertigineuse de cette anthropologie narrative, c'est que les institutions les plus matérielles, les plus « réelles » en apparence, se révèlent elles aussi des constructions narratives. Le dollar n'est la monnaie de réserve mondiale que parce qu'une majorité suffisante d'acteurs continue de croire en la fiction de la puissance américaine ; les marchés financiers fonctionnent sur la base d'une confiance collective dans des récits de valorisation que les crises de 2008 ont brutalement mis à nu. [39] La guerre, la monnaie, le droit international, l'ordre libéral lui-même : tout cela n'est que de la littérature appliquée avec des armes réelles. C'est cette même intuition qui traverse les romans de Don DeLillo [40] – de White Noise à Underworld – où la mythologie américaine se décompose sous les yeux de personnages incapables de distinguer le simulacre de la réalité qu'il est censé représenter. Et comme le rappelait Mircea Eliade, l'homme ne peut vivre sans mythes fondateurs : lorsque les anciens dieux s'effondrent, de nouveaux surgissent pour prendre leur place, revêtus de costumes séculiers. [41] L'exceptionnalisme américain est la forme moderne de ce besoin mythologique – et son épuisement ne produira pas un monde sans mythe, mais un monde en quête du prochain conteur.
Il y a pourtant quelque chose de particulièrement inconfortable dans le constat que nous venons de déployer : le diagnostic lui-même est un récit. L'analyse de Toynbee sur le déclin des civilisations est une mise en intrigue du déclin. La critique foucaldienne de la gouvernementalité est une narration de la domination. Notre propre réflexion, si rigoureuse qu'elle cherche à être, est condamnée à s'inscrire dans la forme narrative qu'elle prétend analyser. C'est là le nœud gordien que Gorgias avait vu le premier, et que ni Aristote ni Kant ni Foucault n'ont véritablement tranché : nous sommes les acteurs et les spectateurs de fictions qui finissent par nous dévorer. L'émancipation intellectuelle – la capacité de nommer les mécanismes de la domination – est réelle et nécessaire, mais elle se heurte au mur de notre propre besoin de fiction pour habiter le monde. C'est ce que la tragédie grecque, dans sa forme la plus accomplie, donnait à voir : non pas la chute du héros, mais l'impossibilité pour lui d'échapper au logos qui le traverse et le dépasse. Œdipe sait, à la fin, et cela ne change rien [42].
La dernière leçon que les États-Unis auront peut-être véritablement héritée de Rome – par-delà les prétentions architecturales du Capitole, les toges sénatoriales de la rhétorique républicaine et les légions rebaptisées en divisions mécanisées – est peut-être la plus cynique et la plus durable : peu importe que vous perdiez la bataille, tant que vous gardez le contrôle de la légende. Rome a disparu en tant qu'entité politique en 476 de notre ère, mais le droit romain structure encore les codes civils européens, l'Église catholique s'est bâtie sur le modèle administratif de la Roma æterna, et le concept même d'Empire a été revendiqué successivement par Charlemagne, les Habsbourg, Napoléon, avant d'être recyclé par Washington sous les formes plus discrètes mais non moins prégnantes de la Pax Americana [43]. La logique de l'imperium ne meurt pas avec ses porteurs : elle se transmute, change de langue, adopte de nouveaux symboles, et continue sa route. L'Empire américain mourra d'avoir épuisé son stock de métaphores crédibles – mais un autre conteur reprendra le flambeau du logos pour réinventer un mythos de survie. La Chine, une intelligence artificielle, une technocratie climatique globale, une nouvelle forme de gouvernementalité dont nous n'avons pas encore le nom : peu importe le visage de l'hégémon à venir, la grammaire de la domination restera, dans ses grandes lignes, reconnaissable.
Ce qui est peut-être nouveau – et c'est là la seule concession possible à l'idée de progrès – c'est que nous sommes désormais capables de diagnostiquer en temps réel notre propre aliénation. Nous voyons le mécanisme fonctionner, nous en nommons les rouages, nous en cartographions les effets avec une précision croissante. Mais Gorgias nous avertissait déjà : la conscience de l'enchantement ne suffit pas à rompre l'enchantement. Il faudrait pour cela une parole d'un autre type – non pas une contre-narration, qui replongerait dans le même circuit, mais peut-être une désaffection collective, un refus du spectacle qui ne serait lui-même ni un programme ni un récit. Est-ce possible ? Probablement pas, tant que nous serons humains. Et c'est peut-être là le drame le plus sobre de tous : non pas que les empires se succèdent, non pas que la domination se transmute, mais que nous soyons constitutionnellement (ontologiquement) incapables d'en vouloir autrement – que l'imperium soit, au fond, la forme politique de notre besoin d'appartenir à quelque chose de plus grand que nous-mêmes, fût-ce à notre propre cage. L'histoire n'est pas la marche vers la liberté : c'est la métamorphose perpétuelle de nos chaînes narratives. L'Empire est mort, vive l'Empire ! ?
Jean-Claude Noël
[1] Nous en profitons pour renvoyer à l'article de Jean Claude Noël publié il y a trois semaines dans nos pages Pax, violence et mondes pluriels : La Spirale contre l'Empire.
[2] Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979, United Artists), d'après Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres (1899). Le film, Palme d'or à Cannes en 1979, est généralement lu comme une métaphore de la décomposition morale de l'intervention américaine au Vietnam. La scène finale – Kurtz murmurant « L'horreur… l'horreur… » – est devenue le syntagme littéraire de toute réflexion sur la corruption impériale.
[3] Neta Crawford, The United States Budgetary Costs and Obligations of Post-9/11 Wars through FY2020 : $ 6.4 Trillion, Brown University, Watson Institute for International and Public Affairs, 2019. Les estimations intégrant les intérêts à long terme et les soins aux anciens combattants font dépasser le chiffre de 8 000 milliards de dollars.
[4] Neil Sheehan, A Bright Shining Lie : John Paul Vann and America in Vietnam, Vintage Books, 1988. Sheehan documente comment les statistiques de pertes infligées à l'ennemi – les fameux body counts – furent utilisées par l'état-major pour construire une fiction de victoire que la réalité du terrain démentait continument.
[5] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, 1992. Fukuyama théorisait la victoire définitive de la démocratie libérale sur les idéologies alternatives à la fin de la Guerre froide, s'appuyant sur une lecture hégélienne de l'histoire comme progression téléologique vers un modèle universel.
[6] Dwight D. Eisenhower, Discours d'adieu à la nation américaine, 17 janvier 1961. Texte intégral in Public Papers of the Presidents of the United States, 1960-61, U.S. Government Printing Office, Washington D.C.
[7] U.S. Department of Defense, Defense Budget Overview, Fiscal Year 2023, Office of the Under Secretary of Defense (Comptroller), mars 2022. Le budget approuvé pour l'exercice fiscal 2023 s'élevait à 858 milliards de dollars.
[8] Sur le concept de « sunk cost fallacy » appliqué aux décisions de politique étrangère, voir Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton University Press, 1976, ch. 10 ; Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, Farrar, Straus and Giroux, 2011, ch. 32.
[9] Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire (1776-1789), en particulier les volumes I et II consacrés à l'apogée administrative de l'Empire. La lecture gibbonienne a profondément marqué la conscience impériale britannique puis américaine du XIXe et XXe siècle.
[10] Niall Ferguson, Colossus : The Price of America's Empire, Penguin Press, 2004. Pour une position inverse : Chalmers Johnson, The Sorrows of Empire, Metropolitan Books, 2004.
[11] David Vine, Base Nation : How U.S. Military Bases Abroad Harm America and the World, Metropolitan Books, 2015. L'auteur recense plus de 800 bases ou installations militaires américaines à l'étranger, dans plus de 70 pays et territoires.
[12] Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers : Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, Random House, 1987. Le concept d'« imperial overstretch » est développé dans la conclusion consacrée aux États-Unis.
[13] Arnold J. Toynbee, A Study of History, Oxford University Press, 1934-1961 (12 volumes). La distinction entre « minorité créative » et « minorité dominante » est au cœur du volume III. Toynbee résumait ainsi son diagnostic : « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre. »
[14] Colin Powell, présentation au Conseil de sécurité des Nations unies, 5 février 2003. Il reconnaître plus tard que ce discours constitue la « tache » la plus indélébile de sa carrière. Voir Karen DeYoung, Soldier : The Life of Colin Powell, Knopf, 2006.
[15] Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, 1988. Les auteurs y décrivent cinq « filtres » structurels qui conditionnent la production de l'information dans les médias de masse.
[16] G.W.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire (1837, éd. posthume), trad. Jean Gibelin, Vrin, 1987. L'idée de l'Esprit du monde (Weltgeist) qui s'incarne dans certains peuples « mondiaux-historiques » traverse l'ensemble de cette œuvre tardive.
[17] Michel Foucault, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975 ; Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France 1977-1978, Gallimard/Seuil, 2004 ; Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard/Seuil, 2004.
[18] Michel Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France 1975-1976, Gallimard/Seuil, 1997. L'effet « boomerang » est analysé en particulier dans la leçon du 14 janvier 1976.
[19] Glenn Greenwald, No Place to Hide : Edward Snowden, the NSA and the U.S. Surveillance State, Metropolitan Books, 2014.
[20] Henry Farrell et Abraham Newman, « Weaponized Interdependence : How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, été 2019, p. 42-79.
[21] Michel Foucault, La Volonté de savoir. Histoire de la sexualité, t. I, Gallimard, 1976, p. 183-184. Foucault y définit la biopolitique comme la prise en charge par le pouvoir de la vie biologique des populations.
[22] Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps pour la législation et la jurisprudence (1814). Sur la permanence du droit romain, voir également Harold J. Berman, Law and Revolution : The Formation of the Western Legal Tradition, Harvard University Press, 1983.
[23] Pierre Lellouche et Karine Berger, Rapport d'information sur l'extraterritorialité de la législation américaine, Assemblée nationale française, n° 4082, 2016.
[24] Sur la critique du concept de « rules-based international order », voir Kishore Mahbubani, Has the West Lost It ? A Provocation, Allen Lane, 2018.
[25] Bruno Macaes, Belt and Road : A Chinese World Order, Hurst, 2018 ; Jonathan E. Hillman, The Emperor's New Road : China and the Project of the Century, Yale University Press, 2020.
[26] Vali Nasr, « How China Brokered a Mideast Deal That Excluded the U.S. », Foreign Affairs, avril 2023. L'accord de normalisation Iran-Arabie saoudite, signé à Pékin le 10 mars 2023, est considéré comme un tournant symbolique majeur dans la compétition d'influence au Moyen-Orient.
[27] Jeremy Daum et Shazeda Ahmed, « The Messy Truth about Social Credit », Logic Magazine, n° 7, 2019. Voir également Byung-Chul Han, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, Actes Sud, 2015.
[28] Sur les limites structurelles du projet multipolaire comme alternative à la domination, voir Samir Amin, L'impérialisme et le développement inégal, Minuit, 1976, et Ndongo Samba Sylla et Rémi Beau, L'arme invisible. La guerre économique par les monnaies, Les Liens qui libèrent, 2021.
[29] Gorgias de Léontinoi, Sur le non-être ou sur la nature (Peri tou mē ontos ē peri physeōs), fragment conservé par Sextus Empiricus, Adversus Mathematicos, VII, 65-87, et Pseudo-Aristote, MXG, 979a. Trad. et commentaire dans Barbara Cassin, L'Effet sophistique, Gallimard, 1995.
[30] Gorgias, Éloge d'Hélène, § 8 : « Le logos est un grand souverain (dynastēs megas) qui, avec un corps très petit et tout à fait invisible, accomplit des œuvres tout à fait divines. » Trad. Barbara Cassin, op. cit., p. 70.
[31] Aristote, Poétique, 1448b-1449a (sur la mimēsis et le plaisir d'apprendre) et 1450a (sur le muthos comme « âme de la tragédie »). Éd. et trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Seuil, 1980.
[32] Neil Postman, Amusing Ourselves to Death : Public Discourse in the Age of Show Business, Viking, 1985. Postman y argumente que le médium télévisuel impose une épistémologie du divertissement qui érode les capacités de pensée critique et transforme le discours politique en spectacle.
[33] L'expression Homo Narrans est associée au philosophe Walter Fisher, Human Communication as Narration, University of South Carolina Press, 1987. Elle a été popularisée par Yuval Noah Harari dans Sapiens : A Brief History of Humankind, Harper, 2015.
[34] Blaise Pascal, Pensées, fr. 168 (éd. Lafuma) / fr. 139 (éd. Brunschvicg) : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Éd. Louis Lafuma, Seuil, 1963 ; éd. Léon Brunschvicg, Hachette, 1897. Le développement sur le divertissement (fr. 168-171, Lafuma) constitue l'un des pivots anthropologiques des Pensées : l'homme fuit le repos de sa propre chambre non par manque de raison, mais parce que le silence le renvoie à sa misère et à sa mort.
[35] Pascal, Pensées, fr. 494 (Lafuma) / fr. 455 (Brunschvicg) : « Le moi est haïssable. » La tension entre le moi social – surface construite et performative pour autrui – et le moi intime confronté à sa propre finitude constitue l'un des fils directeurs des Pensées. Voir également le fragment sur l'amour-propre (fr. 978, Lafuma) et la distinction pascalienne entre « grandeur d'établissement » et grandeur réelle.
[36] Immanuel Kant, Critique de la faculté de juger (Kritik der Urteilskraft, 1790), §§ 64-66 (sur la finalité interne des êtres organisés) et Introduction, §§ IV-V (sur le jugement réfléchissant comme opérant par analogie et sous le mode du als ob). Trad. Alexis Philonenko, Vrin, 1993. Sur l'usage régulateur des Idées de la raison, voir également Critique de la raison pure (1781), « Dialectique transcendantale », II, 3. La notion de fiction nécessaire – agir comme si sans pouvoir démontrer – est au cœur de la philosophie pratique et esthétique kantienne.
[37] Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir (1795) et Juliette ou les prospérités du vice (1797-1801). Sur l'articulation Kant / Sade comme deux faces d'un même moment de la modernité – la raison triomphante dévoilant sa propre barbarie – voir Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison (1944), chap. « Juliette ou la raison et la morale », trad. Éliane Kaufholz, Gallimard, 1974, p. 111-166. Sur la transposition cinématographique de Pier Paolo Pasolini dans Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975), voir Naomi Greene, Pier Paolo Pasolini : Cinema as Heresy, Princeton University Press, 1990.
[38] Sur Trump comme figure symptomatique de la désintégration du récit impérial classique, voir Robert Kagan, The Jungle Grows Back : America and Our Imperiled World, Knopf, 2018 ; et, pour une lecture plus radicale, Sheldon Wolin, Démocratie S.A. La démocratie manégée et le spectre du totalitarisme inversé (2008), trad. Olivier Bondu, Lux, 2020. Sur la logique du spectacle appliquée à la politique contemporaine, voir Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967, thèses 23-24, dont la formule « Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » s'applique avec une acuité remarquable au phénomène Trump et à la guerre conçue comme production médiatique.
[39] Michael Lewis, The Big Short : Inside the Doomsday Machine, Norton, 2010 ; Adam Tooze, Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Viking, 2018.
[40] Don DeLillo, White Noise (1985), Libra (1988), Underworld (1997), Scribner. Voir Mark Osteen, American Magic and Dread : Don DeLillo's Dialogue with Culture, University of Pennsylvania Press, 2000.
[41] Mircea Eliade, Le Mythe de l'éternel retour. Archétypes et répétition (1949), Gallimard, 1969 ; Le Sacré et le Profane (1956), Gallimard, coll. « Folio essais », 1987.
[42] Bernard Knox, Oedipus at Thebes : Sophocles' Tragic Hero and His Time, Yale University Press, 1957. Knox y analyse comment la lucidité d'Œdipe, paradoxalement, est la condition même de sa perte.
[43] Harold James, The Roman Predicament : How the Rules of International Order Create the Politics of Empire, Princeton University Press, 2006 ; Anthony Pagden, Peoples and Empires, Modern Library, 2001.
13.04.2026 à 12:36
dev
Notes autour de la bande dessinée Les Marchés d'Antonin Moriau & Raphaël Geffray
- 13 avril / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2
On entre dans Les Marchés comme dans un conte. Ou dans une histoire de Franz Kafka. Le monde semble à la fois le nôtre et comme nimbé d'une lumière étrange, presque irréelle. Les évènements qui s'y produisent ont la banalité du quotidien mais donnent, dans le même temps, l'impression de cacher un mystère.
Le titre est révélateur de ce double sentiment, de ce double mouvement. Description clinique de la marchandisation totale de la vie entretenant le fonctionnement des grands ensembles économiques ; il s'agit, aussi, d'une divinité très particulière qui plie la réalité à ses lois cosmiques dont seuls quelques initiés prétendent saisir le sens. A la suite de Michaël, nous sommes plongés dans cet univers menaçant qui est celui du néo-féodalisme capitaliste dans lequel l'ordre social désigne une place précaire aux couches toujours plus nombreuses et plus pauvres de la population, qu'il leur faut accepter au risque de disparaître complètement. Dès le début du récit, le travail apparaît comme le signe absurde de cette fatalité où la survie se gagne en collant des feuilles aux arbres nus de l'hiver afin d'agrémenter le décor des puissants.
Dans cette autocratie, la masse se bat pour exercer les besognes les plus viles alors qu'une autorité invisible la domine comme par enchantement. Les forces historiques relèvent de l'ensorcellement, et personne ne détient la clé des structures qui maintiennent cette servitude organisée sinon, peut-être, un prophète aux airs de rastafari qui interpelle les passants au rythme de l'apocalypse annoncée. Le processus de révélation, ici, prendra le visage de Sonia. Nous la rencontrons alors qu'elle désobéit, à son corps défendant, au régime de l'auto-exploitation en étant incapable de sortir de son lit pour nourrir la machine productive de son énergie et de son temps. Pour une raison qui échappe à tous, à commencer par elle-même, elle est atteinte d'un épuisement radical tel que le moindre effort devient insurmontable. Au point qu'elle réussit à attendrir Monsieur Félix, le sous-directeur du Pôle Travail, qui se déplace jusqu'à son chevet pour tenter de la convaincre de s'activer. Pour cette femme qui dort, la crise psychique a de fortes chances de devenir synonyme de dégringolade sans appel. En l'occurrence, l'expulsion de son logement partagé - dont la moindre pièce est, par ailleurs, déjà sous-louée comme espace de coworking - et la radiation administrative qui l'accompagne. Et c'est là que la dimension kafkaïenne de cette fable éclate d'une lueur trouble. En même temps que les conditions matérielles d'existence sont attaquées, c'est le sol même de la réalité qui s'ouvre sous les pieds de Sonia. Et, bientôt, il faudra que le couple qu'elle forme avec Michaël se retrouve à la rue les contraignant pour s'en sortir à demander de l'aide à la mère de celui-ci. Le sans-abrisme comme situation transcendantale, pourrait-on dire, pour qualifier une société où le déracinement est généralisé sous un ciel indifférent. Dans cette anomie glaciale, la solidarité vient encore des plus proches, aussi démunis soient-ils, qui se serrent les coudes pour éviter le pire et offrir leur hospitalité, non sans tensions et frictions de circonstance. De cette proximité va naître une conspiration aux allures de farce politique dont nous ne dévoilerons, bien entendu, pas la fin. Ce qui frappe, c'est la manière dont cette réappropriation du destin se précipite en un refus tragi-comique du règne d'une raison malade par la grâce du dessin. La dystopie signée Raphaël Geffray qu'était La Gare [1] - ici en association avec Antonin Moriau pour le scénario - se prolonge et se transforme dans les couloirs labyrinthiques d'un empire moribond dont nous découvrons les coulisses à mesure que Sonia y pénètre avec un complice de fortune.
Nous retrouverons alors Monsieur Félix cherchant, vainement, à plaider sa cause auprès du sommet de la pyramide pour la réintégrer sur le marché et lui rendre ainsi la seule valeur qui compte pour être digne d'exister dans ce monde. La façon dont le choc des couleurs et les traits des silhouettes se jouent ironiquement de la mystification du pouvoir pour en détourner les cadres esthétiques donne à la critique une valeur de chef-d'oeuvre de contre-violence. L'art minoritaire qu'est la bande dessinée se fait outil de lutte et de libération pour revisiter nos musées imaginaires, en piller les trésors, et n'en rapporter qu'un seul : le feu. Comme si, pour contrer la brutalité dissociative de l'époque, il fallait trouver des formes pour en témoigner non seulement afin de rendre compte de ce qui nous arrive, mais aussi pour inventer d'autres chemins qui mêlent le rêve au possible. Question de montage, d'agencement entre les cases, de dialogue entre les planches, de motifs qui reviennent, insistent, se font écho. Question de rythme, en somme. Modernité fulgurante de ce livre qui articule poétiquement le désir de raconter les cauchemars du présent avec un idéal de beauté réveillant un avenir commun.
Elias Preszow
13.04.2026 à 12:15
dev
Une grande partie de ma vie consiste désormais de m'obliger à taire mes émotions.
Ne plus. Non que cela ne serve à rien, que nul n'écoute, que nul ne puisse encore.
Taire à défaut d'oblitérer, de biffer ? Peut-être parce que nous ne, je ne peux regarder dans les yeux, droit dans les yeux l'ennemi dans l'absolutisme de son impunité.
Il ne se dissimule évidemment pas, braille et crache sa haine, son mépris et son boniment mystico-mythique, à tout va, sur tous les écrans, crache, jour et nuit, toute la mort qu'il peut et qu'il veut, du haut de nos propres montagnes, de ses avions de chasse, ses drones, décimant, saccageant, éradiquant, tout ce qui est.
De haut.
Envers toi aussi, il me faut avouer.
« Je ne savais pas que l'aviation ennemie s'abattrait sur nous juste après avoir enregistré cette vidéo le 8 avril 2026. »