16.07.2026 à 15:04
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Comme chaque été, nous passons au rythme estival. Des articles seront régulièrement publiés mais pas nécessairement le lundi. Une prochaine salve est d'ailleurs en préparation et sera en ligne d'ici deux ou trois jours. Bonne lecture, bon été et n'hésitez pas à vous restreindre d'une ou deux glaces pour nous soutenir. lm
- 6 juillet / 2, Avec une grosse photo en haut
Comme chaque été, nous passons au rythme estival. Des articles seront régulièrement publiés mais pas nécessairement le lundi. Une prochaine salve est d'ailleurs en préparation et sera en ligne d'ici deux ou trois jours. Bonne lecture, bon été et n'hésitez pas à vous restreindre d'une ou deux glaces pour nous soutenir.
lm
16.07.2026 à 14:51
dev
Chères lectrices, chers lecteurs,
Nous venons d'apprendre que lundimatin était ruiné, nous avons donc urgemment besoin de vous.
Makassar, l'entreprise en charge de la distribution des livres que nous publions, est en train de faire faillite [1]. Ce que cela signifie pratiquement et financièrement pour nous, c'est que la totalité des ventes des livres que nous avons édités, imprimés et publiés ces deux dernières années, ne nous sera jamais restituée. On ne parle pas d'un manque à gagner mais d'une perte sèche et massive que nous ne sommes pas encore en mesure de chiffrer précisément car s'y ajoutent de nombreux frais connexes mais on parle d'au moins 50 000 euros évaporés dans la nature. Donc deux ans et demi de travail, des dizaines de milliers d'euros de frais d'impression, tout cela est parti en fumée, ou plutôt en faillite. Nous sommes des dizaines d'éditeurs indépendants dans cette situation plus que critique, un site récapitule tous les appels à soutien ici : https://www.sauvonslesindes.fr/
Au regard de nos très nombreuses activités, officielles ou plus discrètes, ce crash dans la vente de livres pourrait sembler marginal, il nous met pourtant dans une situation financière intenable. Lundimatin a toujours été intégralement indépendant, sans publicité, sans subvention et sans abonnement. Tout ce que nous produisons est accessible sans condition à toutes et tous grâce aux dons que nous récoltons mensuellement ou ponctuellement lors d'appels à soutien. Avoir tenu presque douze ans sur ce modèle relève de l'exploit et d'un usage de la débrouille qui pourrait relever de l'œuvre d'art. Mais cela implique une grande précarité économique, de très nombreuses limites et, nous le constatons aujourd'hui, une grande fragilité.
Si notre faillite n'était qu'économique, tout cela serait anecdotique. Si notre seule fragilité était financière, tout irait plutôt très bien. En douze années d'existence, nous avons traversé des séquences très diverses, celle dans laquelle nous sommes est de loin la plus délicate, la plus périlleuse et la plus pénible. La fascisation ambiante propage l'impuissance, le ressentiment et la bêtise. Mécaniquement certains ressuscitent toutes les illusions de gauche dans une chasse au moindre mal qui ne sera qu'un pragmatisme de la défaite pendant que d'autres s'arc-boutent dans des postures identitaires radicales aussi déconnectées de tout qu'elles sont surconnectées à l'esseulement des réseaux sociaux et de leur soustraction d'âme.
Nous n'avons plus le vent en poupe, il vient violemment de face. D'où la nécessité impérieuse de tenir le cap.
Lundimatin n'est pas un journal, c'est un point d'énonciation. Depuis l'éclatement de tout discours unifié et cohérent sur le monde, depuis l'effondrement même d'un monde qu'il s'agirait de rendre intelligible nous avons toujours pris le parti de l'expérience et donc de l'expérimentation. Pour le dire plus clairement, nous pensons que le plus haut degré de la radicalité consiste à appréhender le réel avec toute la finesse et le tact nécessaire. À rebours d'une certaine mystique de la conversion qui voudrait que tel discours ou tel énoncé permette d'éclairer et de conformer les impies, nous partons du principe et du constat que mille pratiques, mille rapports échappent à l'empire de l'économie ou tout du moins n'y sont pas totalement subordonnés. Notre tâche est d'ouvrir l'espace de complicité et de conspiration qui leur permet de se trouver, de résonner et de prendre de l'ampleur, en convergents désaccords. La diversité des formes, des dimensions et des signatures qui se retrouvent dans ce journal en atteste, sa régularité et sa longévité aussi. Nous avons la prétention de constater que nous tenons, envers et contre tout, une place unique et indisputée.
Le nombre de personnes qui nous soutiennent mensuellement ou ponctuellement, n'a jamais été aussi élevé, preuve s'il en est que notre travail est précieux pour beaucoup. Les sommes données sont néanmoins tendanciellement à la baisse pour toutes les raisons que l'on peut imaginer, c'est un constat partagé par tous les « médias indépendants ». La contraction des revenus de notre lectorat mêlée à l'illusion de gratuité produite par la surabondance des flux d'informations, joue en notre défaveur. À défaut de trouver un Pierre-Edouard Stérin d'ultra-gauche [2] prêt à nous financer à perte et pour le fun, nous ne pouvons compter que sur celles et ceux qui estiment que lundimatin doit continuer.
Nous devons donc non seulement combler le gouffre laissé par la faillite de Makassar et substantiellement augmenter le nombre de nos abonnés ainsi que les sommes que nous récoltons pour notre publication hebdomadaire [3]. Ajoutons que vos dons ouvrent le droit à une réduction d'impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant dans la limite de 20 % du revenu imposable. Ce qui signifie que si vous payez beaucoup d'impôts et que vous calculez bien, un don de 1000 euros ne vous en coutera que 340.
Pour nous soutenir, c'est donc par là :
Tous nos livres restent disponibles sur le site de lundimatin : https://lundi.am/livres moyennant des frais de port très modestes. Les librairies amies peuvent aussi nous les commander en direct, nous avons réussi à sauver un peu de stock, un nouveau distributeur prendra en charge notre catalogue dès la rentrée.
En avant...
[1] Dans la « chaîne du livre », le distributeur sert d'intermédiaire logistique entre l'éditeur et les libraires. Il stocke les livres, les achemine jusqu'aux librairies, récolte l'argent des ventes et le reverse aux éditeurs. C'est ce maillon qui est cassé et cette dernière étape (rendre l'argent) qui fait défaut
[2] C'est un running-gag qui court dans notre rédaction depuis des années. Un jour, un milliardaire en quête d'encanaillement sonnera à notre porte en nous proposant de nous alléger de toute contrainte économique. La porte entrouverte, nous l'attendons toujours...
[3] Pour limiter tout effet de surdramatisation, nous avons volontairement omis de préciser que nos bureaux avaient été cambriolés la semaine dernière et qu'il nous faut donc racheter une grosse partie de notre matériel vidéo. Si vous travaillez dans le cinéma et que vous savez comment récupérer des caméras 4K pour pas cher, merci de nous contacter. De même, si vous êtes riche propriétaire et que vous disposez de locaux à louer lumineux et sécurisés, ça peut nous intéresser. Tout autre type de soutien ou de coup de main étant évidemment le bienvenu.
07.07.2026 à 17:06
dev
(Pardon : le subjonctif optatif) André Bernold
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Tout justifierait que se produisît un soulèvement général de la population. Il serait regrettable qu'il n'eût pas lieu. Il serait à craindre que les sorts n'échussent de la sorte, n'eût été, ces jours-ci & à jamais, l'afflux constant de très mauvaises nouvelles ; suivies, peu après, d'effroyables catastrophes ; elles-mêmes relayées par des menaces d'anéantissement. Il serait donc également à redouter, et que ce fût, et que ce ne fût pas : tout contre tout. Comme dit Pascal : il nous faut parier, car nous sommes embarqués.
Ce sera.
André Bernold
07.07.2026 à 16:43
dev
Le tube de l'été chantera-t-il l'apocalypse ? C'est en tous cas la proposition caniculaire d'Elliptik.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde
Apocalypse bébé,
Vagabonde
Mon âme a sorti ses ailes pour ne pas se fondre
Café du matin, liberté surveillée réchauffée au micro-onde
Vivre était devenu une folie, espérer un torticolis
Quand les règles changent, on devrait nous adapter
Quand les va-en-guerre chargent, on devrait sécuriser
Rester dépressifs et bien informés
Quand les patrons tabassent, racisent, méprisent, on devrait nous flexibiliser.
Et quand les vacances arrivent, on devrait nous reposer.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde.
T'étais bourrée de speed et d'efficacité, solitude profonde
Fatigués ? Rien à cirer !
Cliquez ici, Téléchargez
Acceptez les conditions d'utilisation et souriez
Apocalypse bébé,
Quand notre peau s'arrache, on devrait prendre sur soi et ne pas gratter
Quand les doutes s'installent, on devrait les ignorer
Et quand les vacances arrivent, on devrait nous reposer.
Je t'ai rencontré un jour de fin du monde.
Débout comme une barricade, mon corps est devenu une Fronde
Tu m'as regardé dans les yeux, l'éternité, une seconde, deux secondes
Apocalypse bébé
Ma Joconde
Ton bout de lèvres est devenu pour moi
un quatrième-monde
Un refuge, une nouvelle durée,
Rebelle et sauvage comme une joie féconde
Http slash haut débit point com
Mégabits qui bouffent nos neurones
Sur les écrans et dans la rue
Des fachos partout ça déconne
Des fachos partout
Alors Débout !
Débout crevards, zonards
Bâtards, flémards, gocho revanchards,
Têtes de lard
Ce n'est pas grave de ne pas savoir
où on va
Seule chose une c grave
Ne pas saboter cette réalité qu'on a
Apocalypse bébé
On ne sait jamais,
Même les étoiles tremblent
Quand ma main effleure ta main
Le futur est incertain
Allez Débout
Arrachons la joie
ELLIPTIK
07.07.2026 à 15:18
dev
Peut-on imaginer une IA locale, responsable, bio et sous-contrôle ? Le collectif STopMicro qui lutte contre l'extension d'usines de semi-conducteurs (et de tout le monde qui va avec), se penche ici sur la question de la « souveraineté numérique », soit de la capacité d'un État de contenir et réguler une technologie qui ne connaît par essence pas les frontières.
Début juin, inquiet de la puissance de calcul développée par deux IA de l'entreprise Anthropic, le gouvernement américain a imposé à cette dernière de bloquer l'accès à certains de ses programmes pour les utilisateurs qui ne sont pas citoyens des États-Unis. C'est ainsi que vendredi 12 juin, Anthropic a coupé l'accès à ses deux IA Mythos 5 et Fable 5 pour le monde entier [1].
Inquiets à leur tour de cette situation nouvelle, dans laquelle un pays d'origine d'une IA peut décider à tout instant d'en couper l'accès, journalistes et politiques européens en arrivent tous à la même conclusion. Face à la dépendance des Européens aux technologies américaines, il faudrait développer une « souveraineté numérique », c'est-à-dire une industrie du numérique locale (semi-conducteurs, logiciels, hébergement de données). Or, cette proposition de « souveraineté numérique » qui fait consensus nous semble à la fois irréaliste – du fait de la nature mondialisée de l'industrie du numérique – et politiquement inconséquente – car elle ne remet pas en cause le modèle de développement technologique qui est précisément la cause de notre dépendance. Mieux : elle encourage la fuite en avant technologique et ses multiples nuisances. Nous refusons donc ce mot d'ordre illusoire.
Commençons par le constat. C'est un fait, la France et l'Europe sont dépendantes du reste du monde pour leur accès au numérique. Dépendantes des États-Unis, bien sûr, car ceux-ci sont leaders dans le domaine des logiciels. Mais la dépendance va plus loin. En effet, le monde numérique se divise en plusieurs marchés : les logiciels, dont font partie les IA comme celles d'Anthropic ; l'hébergement de données, ces serveurs sur lesquels sont stockées les données et qui sont physiquement situés un peu partout (les données de Google sont stockées aux États-Unis, en Irlande, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, au brésil, au Chili, au Japon, en Chine... [2]) ; la production matérielle de puces électroniques, matériau de base du numérique : pour ces semi-conducteurs, la recherche et développement (R&D) se fait principalement aux États-Unis, la production en Asie du Sud-Est (notamment à Taïwan où est concentrée 75 % de la production mondiale [3]) ; il faudrait encore ajouter la fabrication des machines de gravure (aux Pays-Bas avec l'entreprise monopolistique ASML), le domaine du packaging des puces (en Asie essentiellement) [4] ; le tout fondé sur l'indigne supplice de l'extraction minière disséminée aux quatre coins du globe (Amériques, Afrique, Asie…) et nécessaire à la fabrication des puces et des batteries alimentant les petits, moyens et gros objets numériques [5].
De tout cela, on déduit que la France et l'Europe ne sont pas indépendantes dans le domaine du numérique. La coupure du service par Anthropic, tout comme l'avait été en 2021 la pénurie de puces électronique pour l'industrie européenne, ne fait que révéler une situation installée depuis longtemps.
La réponse tiendrait en un mot : « relocaliser ». C'est ainsi que la majorité des politiques en appellent à mettre en œuvre la « souveraineté numérique », autrement dit à favoriser les centres de données hébergés localement (comme ceux projetés dans le nord de la France [6] ou en Isère [7]), des logiciels et des IA françaises (la plus connue étant MistralAI), et à produire des semi-conducteurs en France (en particulier à Crolles, avec le projet Liberty de « méga-fab » de STMicroelectronics).
Cette proposition autour de la « souveraineté numérique » est politiquement consensuelle. BFMTV décrivait ainsi « une sorte de moment de grâce politique, où tout le monde était d'accord » [8]. Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l'IA, affirmait ainsi que « la souveraineté numérique européenne est une nécessité » [9]. Mais des propos similaires ont été tenus par quasiment tous les politiques. Citons Bruno Retailleau, Jordan Bardella, Edouard Philippe, Gabriel Attal, Olivier Faure… Même chez les opposants déclarés au capitalisme, on se rengorge de « souveraineté numérique » : la France Insoumise défend dans son programme que puisque « la France ne doit pas dépendre d'autres pays et des multinationales comme les Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM) » et « doit pouvoir prendre ses propres décisions », il faut « créer une fonderie française pour microprocesseurs » [10]. Le Monde diplomatique n'est pas en reste, réclamant la « souveraineté numérique » et enjoignant « les gouvernements européens [à] bâtir leur propre industrie en copiant le modèle américain » [11]. La CGT, quant à elle, demande « une politique d'investissement nationale et européenne » visant en particulier « les fondements [du numérique] » et précisément STMicroelectronics (car « le problème, c'est qu'aujourd'hui nos fabricants sont en retard » [12]). Et tous ces appels politiques, médiatiques et syndicaux de ces dernières années semblent suivis – en partie au moins – d'effets. Pendant que l'État français a promis en 2022 un soutien de 2,9 milliards d'euros à la « méga-fab » de STMicroelectronics (la fameuse « fonderie française pour microprocesseurs » réclamée par LFI), la Commission européenne vient d'annoncer un paquet législatif pour « réduire sa dépendance face aux États-Unis et à la Chine » [13] tandis qu'Emmanuel Macron a ajouté 1,55 milliard d'argent public « pour la filière quantique et les semi-conducteurs » lors du sommet Choose France début juin 2026 [14].
De tout cela, le monde « souverainiste de gauche », anti-libéral, syndicaliste, écologiste, ne peut que se féliciter. Les uns parce que si c'est fait chez nous, c'est mieux qu'ailleurs ; les autres parce que tout cela est censé permettre de combattre les entreprises privées de la Tech et le fasciste Trump ; d'autres encore s'illusionnent sur le fait que les nuisances produites ici ne le seront pas ailleurs – c'est touchant de naïveté.
Car cette proposition de « relocalisation » qui semble relever du bon sens est en réalité une impasse. Pour deux raisons : l'une pratique, l'autre politique.
La raison pratique tient à la nature même de l'industrie des semi-conducteurs. Comprenons bien qu'il ne s'agit pas ici de relocaliser la production de tomates, de vêtements ou de chaussures, mais une technologie industrielle d'une complexité extrême. « La fabrication de semi-conducteurs est l'activité de fabrication la plus complexe que l'on connaisse actuellement », explique l'Association européenne des entreprises de semi-conducteurs (ESIA) [15].
Quand la CGT affirme qu'« il faut maîtriser la chaîne de production de bout en bout » [16], il est nécessaire de rappeler que les puces électroniques sont un pur produit de la mondialisation capitaliste. À la différence des tomates par exemple, elles nécessitent une division du travail extrêmement poussée : extraction de minerais, purification, conception de machines, recherche logicielle, fonderie, assemblage, tests… à l'heure actuelle, une puce électronique « made in France » fait 2,5 fois le tour du monde et franchit 80 frontières [17]. Imaginons une reprise en main autogestionnaire, socialiste et écologiste du secteur, une « programmation », une « planification » comme le réclame la CGT [18] : peut-être pourrait-on baisser ce nombre de tours du monde à 1,5 (?), mais quoiqu'il en soit, en aucun cas une puce électronique ne peut être un bien local, issu de ressources proches, traité en circuit court, dont la chaîne de production serait maîtrisée de bout en bout et qui serait commercialisé aux seules échelles nationale ou européenne.
D'une part, parce que les ressources nécessaires pour fabriquer ces matériaux aux propriétés électriques particulières que sont les semi-conducteurs ne sont pas également réparties sur la planète. Il n'y a pas besoin uniquement de silicium pour faire des puces, mais d'un nombre incalculable de minerais et métaux (cuivre, aluminium, or, étain, germanium, cobalt, mica, tungstène, indium... [19]). Les ressources indispensables à la fabrication de puces ne se cantonnent pas aux seuls minerais, on peut penser au cas de l'hélium, gaz essentiel à l'industrie microélectronique qui a été également mis en avant avec la fermeture du détroit d'Ormuz [20]. La liste est presque infinie, on n'ira pas plus loin, mais on précisera néanmoins que ces ressources proviennent bien souvent des pays du Sud (il faut citer le cas paradigmatique du Congo, documenté par Fabien Lebrun dans Barbarie numérique [21]). Parler de « relocalisation », c'est occulter les rapports d'exploitation coloniaux nécessaires à la production du monde connecté. Que la gravure des puces ait lieu à Crolles ou à Taïwan, le coltan proviendra toujours du Congo – qui possède les deux tiers des réserves mondiales – et pas d'une carrière autogérée du Massif central.
La seconde raison qui fait qu'une puce électronique ne peut pas être un bien local tient aux nécessités capitalistiques des industries numériques. Contrairement au mythe propagé par la Silicon Vallée de deux-trois petits génies bricolant dans leur garage, les entreprises qui fabriquent des semi-conducteurs nécessitent des partenariats mondiaux afin de réunir les capitaux suffisants. Pléthores d'exemples démontrent ce point. Quand STMicroelectronics annonce son agrandissement à Crolles en 2022 pour la « souveraineté numérique européenne », le projet est monté en association avec l'entreprise états-unienne GlobalFoundries, qui est censée apporter près de 60 % des fonds privés. Précisons que GlobalFoundries, domiciliée aux Îles Caïman [22], est détenue à 82 % par les Émirats Arabes Unis [23]. Quand le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble inaugure sa ligne de production pilote Fames pour l'innovation dans les semi-conducteurs en mars 2025, afin de « renforcer l'écosystème des semi-conducteurs en Europe et réduire les dépendances », le projet est soutenu par des acteurs du monde entier comme Intel, Meta, GlobalFoundries, Nokia… et la directrice de la recherche technologique du CEA Julie Galland rappelle que « la microélectronique se construit avec des acteurs mondiaux » [24]. Quand 75 milliards sont investis pour des data centers dans le nord de la France, c'est une entreprise japonaise qui est à la manœuvre. Idem en Isère, où le projet de « plus grand supercalculateur d'Europe » est à l'initiative d'une entreprise basée à Dubaï avec des capitaux émiratis [25]. Et ainsi de suite.
Ces capitaux gigantesques ne sont pas optionnels. Pour l'industrie des puces électroniques, qui exige les machines-outils les plus chères de l'histoire industrielle, des centres de recherche avancés maîtrisant une technologie en complexification permanente, un complexe d'infrastructures de fabrication bien organisées et installées, etc., ces capitaux ont toujours été une nécessité vitale. Leurs montants ont depuis longtemps dépassé ce que peut investir une nation seule : il faut atteindre une masse critique. Et comme il est également nécessaire de les rentabiliser, une production de masse pour un marché d'export a toujours été une condition d'existence de l'industrie des puces électroniques. Les investissements massifs et réguliers sont d'autant plus nécessaires dans un marché en évolution très rapide qui exige de se tenir à la pointe pour ne pas être éliminé. [26]
Voilà pourquoi l'échelle multinationale, l'échelle de la production planétaire, de la compétition pour accumuler les plus grands capitaux mondiaux, est la véritable échelle de l'industrie du numérique et la seule possible.
Ainsi, si par « souveraineté » on entend la capacité à maîtriser la chaîne de production de bout en bout, alors « souveraineté numérique » est un oxymore. Le numérique est en effet une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé.
Dans les exemple cités plus haut – et en particulier dans celui de l'agrandissement de STMicro à Crolles – ce n'est pas d'une quelconque « relocalisation » dont il s'agit, tout au plus d'une modification dans les rapports de forces inégaux dus à la maîtrise de certains segments stratégiques de la production.
Parer des projets industriels de ce type d'atours anticapitalistes, vanter les progrès de l'électronique européenne comme nous émancipant des États-Unis ou de Taïwan tout en copiant leur modèle revient à propager une illusion, et à masquer le véritable problème : notre dépendance croissante à cette technologie impériale qu'est le numérique.
Pour ne pas dépendre des puces produites par d'autres régions du monde, pour ne pas se mettre en situation de vassalité, le plus simple n'est pas de produire nos propres puces – on a d'ailleurs vu que c'était impossible – mais de sortir de la dépendance à l'infrastructure numérique. De faire d'autres choix politiques, qui rompent radicalement avec la fuite en avant technologique à l'œuvre.
Les puces électroniques sont qualifiées aujourd'hui de « pétrole du XXIe siècle » pour le rôle central qu'elles jouent dans l'économie mondiale, et la dépendance au numérique de nos sociétés ne fait que croître. Face à une addiction toujours plus ancrée, et entretenue par des choix politiques, l'essentiel n'est pas de changer de dealer, mais de décrocher. Non pas produire plus de puces chez nous, mais utiliser chez nous moins de puces. Non pas « dématérialiser » toujours plus (les services publics notamment), mais refuser d'œuvrer à cette accélération. Non pas copier l'industrie américaine, mais développer un autre modèle. La revendication d'une « souveraineté numérique » perpétue l'addiction en refusant de la nommer et de la combattre, se contentant de poser la question du fournisseur de la came.
La course à l'innovation n'est pas inexorable, pas plus que le fruit d'une prétendue évolution naturelle ou d'une « loi de l'Histoire ». Il s'agit d'un choix politique et d'un choix de société porté par des acteurs institutionnels. Les milliards qu'on investit dans ce domaine sont des milliards volés à d'autres secteurs : production de tomates, par exemple, ou de vêtements, de chaussures, ou autres activités agricoles, artisanales, ou relevant des services publics. Voilà des domaines où une autonomie territoriale est possible, à la différence de l'électronique.
Comme nous le disons depuis trois ans, le collectif STopMicro ne prône pas une illusoire « souveraineté », mais l'autonomie. Le premier terme perpétue le fantasme de puissance propre au capitalisme industriel, renvoyant à la conquête, à la prédation, à l'impérialisme, au choc des Titans, bref : à la domination que nécessite tout pouvoir pour se maintenir. Ce n'est pas par hasard que les apôtres de la « souveraineté numérique » ne semblent guère avoir de problème avec le colonialisme induit par le numérique : la souveraineté, c'est l'autre nom du nationalisme à l'ère de la mondialisation.
L'autonomie, quant à elle, nous semble esquisser une piste de sortie pour affronter les défis qui se posent à nous à l'heure de la catastrophe environnementale [27]. Autonomie ne signifie pas autarcie, mais le fait de choisir ses dépendances et ses alliances, d'édicter ses propres normes. Elle n'implique pas non plus la dépendance à une autorité supérieure ou la conquête, c'est-à-dire qu'elle n'implique pas de rapports de domination. Elle revient à prendre en compte la limite de ce qui nous entoure, à penser l'autorégulation de nos besoins et de nos désirs, à prendre en compte la finitude des ressources [28].
C'est pourquoi nous prônons une économie de la subsistance qui laisse plus de place aux activités essentielles comme l'agriculture paysanne et l'artisanat, qui accroissent l'autonomie et la résilience des territoires. Il ne s'agit pas d'une utopie de baba cool, mais d'une nécessité vitale. C'est très concret et actuel : les exemples récents et locaux de Vencorex ou de Teisseire montrent qu'il n'est pas raisonnable de concentrer des centaines d'emplois dans des entreprises à la merci de la moindre fluctuation du marché mondial ou de décisions d'actionnaires [29]. Tout comme il n'est pas raisonnable de développer et de maintenir des industries qui sapent nos conditions d'existence en polluant les sols et les rivières ; là encore l'exemple de l'entreprise Vencorex – à présent qualifiée de « bombe à retardement chimique » par les élus [30] – est éloquent.
Si l'on partage ce constat, alors on doit lutter contre le projets de connexion généralisée, contre l'utopie de la « life.augmented » (le slogan de STMicroelectronics), et contre les agrandissements d'usines de puces iséroises ; et non prôner une illusoire « relocalisation » de cette vie prétendument « augmentée ». Contre cette utopie dystopique, nous voulons établir un rapport de force politique.
En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se faire individuellement. S'il est louable de se passer de smartphone, de boycotter les réseaux sociaux, d'utiliser le moins possible internet, de refuser la dématérialisation des services publics, etc., rappelons que ce sont les choix politiques qui modifient les rapports sociaux et nous forcent à utiliser toutes ces nouvelles technologies. La technologie n'est pas un outil qui se greffe au monde existant : c'est le monde qui devient technologique : disparition des guichets, formations scolaires sur l'IA, imposition des compteurs Linky et des QR codes... Les plus vifs de nos lecteurs remarqueront ainsi – pour nous en faire critique – que ce texte par exemple, quoique critique du numérique, est rédigé sur un logiciel informatique et mis en circulation par Internet. Eh oui, vifs lecteurs ! Nous aussi nous vivons dans le monde numérique, dont les en-dehors ne cessent de s'amenuiser. Nous participons à cette société, à notre corps défendant. Et c'est avec les outils que nous connaissons et qui sont ceux de la majorité que nous cherchons à briser le consensus social. Au delà de l'éthique individuelle, ce que nous voulons en tant que collectif est d'influer sur les choix de société, sur une prise de conscience collective et de plaider pour un changement des rapports sociaux. Vaste programme !
En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se contenter d'une « sobriété numérique », même collective. Après sa naissance militaro-industrielle, l'industrie moderne de l'informatique a été construite par le capitalisme avancé, et avant tout pour lui donner les moyens de son avancement. Le capitalisme développe en permanence les outils de production, afin de se reproduire et de croître, il ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire. C'est un système économique et politique maladif basé sur l'innovation permanente, la création de nouveaux marchés et de nouveaux outils de production, et de subjugation, de gestion et de contrôle de la population. Le capitalisme ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence croître, innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire et re-reconstruire.
Or, la façon dont le capitalisme innove aujourd'hui, c'est par le développement de l'électronique et tous les projets futuristes d'« augmentation » numériquement assistée, enrobés d'un vocabulaire publicitaire écolo, social et éthique : dématérialisation transition, relocalisation, souveraineté, responsabilité, etc. La réalité est hélas plus crue : accélération, renforcement, concentration, exploitation, domination.
On l'a compris, l'innovation fait partie du capitalisme. Il n'existe pas et ne peut exister de capitalisme immobile, sobre ou décroissant, découplé de son impact matériel. Ainsi, imaginer se passer de l'électronique, en dépendre moins, faire preuve de « sobriété numérique », engager une « désescalade numérique », voire un « démantèlement numérique », tout cela sans mettre à terre le capitalisme, c'est une aberration.
C'est dans cette perspective que nous luttons contre les extensions d'usines de semi-conducteurs du Grésivaudan : la question d'une Europe souveraine en puces électroniques est une aporie. Le numérique est une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé et aux rapports coloniaux. Sortir du capitalisme implique de remettre en cause le développement du numérique, tout comme combattre la « life.augmented » implique de remettre en cause le capitalisme. Il n'y a pas de demi-mesure.
Collectif STopMicro,
sous la canicule,
juillet 2026
A lire :
Anatomie d'une puce, livre collectif sous la direction de STopMicro.
Éditions Le monde à l'envers, 2026.
[1] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html
[3] https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales/Pages/aad8ede3-c182-43c2-8ac2-893502bb1f80/files/3fafa402-c5fa-48d2-bbde-a8ab8984acd5
[4] Nous avons détaillé ces deux sujets dans des chapitres de notre livre récemment paru : Anatomie d'une puce, Le monde à l'envers, 2026.
[5] Sur ce dernier point, lire Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024 et Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, Seuil, 2024.
[6] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/01/le-dernier-sommet-choose-france-d-emmanuel-macron-confirme-la-course-au-gigantisme-des-centres-de-donnees-pour-l-intelligence-artificielle_6695879_3234.html
[7] https://mesinfos.fr/38320-eybens/intelligence-artificielle-l-isere-accueillera-le-plus-grand-supercalculateur-d-europe-fin-2025-216483.html
[8] Raphaël Legendre, éditorialiste, BFMTV, 15/06/2026 https://www.youtube.com/watch?v=AD_BDrwnYqs
[9] https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-cinq-questions-sur-le-blocage-des-dernieres-ia-d-anthropic-par-le-gouvernement-de-donald-trump_8061410.html
[11] Robin Lambert, « Souveraineté numérique, le jour d'après », Le monde diplomatique, avril 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/04/LAMBERT/69457
[12] Sylvain Delaître, représentant CGT au comité stratégique de la filière sécurité (CSF) du Conseil national de l'industrie, La vie ouvrière, mai 2026, https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[13] www.lemonde.fr/economie/article/2026/06/03/le-plan-de-l-europe-pour-reduire-sa-dependance-numerique-face-aux-etats-unis-et-a-la-chine_6696653_3234.html
[14] https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/22/emmanuel-macron-va-annoncer-1-55-milliard-d-euros-de-plus-pour-la-filiere-quantique-et-les-semi-conducteurs_6692257_823448.html
[15] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce.
[16] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[17] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce, op. cit.
[18] https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/
[19] Nous détaillons la liste de minerais et métaux qu'utilise le site STMicroelectronics de Crolles dans Anatomie d'une puce, op. cit.
[20] https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/semi-conducteurs-et-helium-une-dependance-critique-pour-l-industrie-technologique-157556/
[21] Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024.
[24] https://www.ledauphine.com/economie/2025/03/18/julie-galland-le-projet-fames-donne-au-cea-leti-et-a-grenoble-une-place-majeure-au-niveau-mondial
[26] Voir à ce propos Chris Miller, La guerre des semi-conducteurs, 2022.
[28] Aurélien Berlan, Terre et Liberté. La quête d'autonomie contre le fantasme de délivrance, La lenteur, 2021.
[29] Pour rappel : Vencorex (propriété d'un groupe thaïlandais repris par la filiale hongroise d'un groupe chinois) a supprimé 400 emplois à Jarrie en 2024, Teisseire (racheté par un groupe danois) 200 cette année à Crolles, dans les deux cas pour des raisons boursières. Cela laisse songeur quand on pense aux 6 000 emplois pourvus par STMicroelectronics en Isère, qui se cumulent avec les 1600 de sa voisine Soitec.
07.07.2026 à 11:55
dev
« Ils les ont pris les ont cramés » Nassera Tamer
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Années après années
Dénis après dénis
Gouvernements après gouvernements
Législatures après législatures
Ils nous ont pris nos printemps
Nos étés
Ils les ont pris
Les ont cramés
Nos rivières
Nos petits matins
Les sirops menthe
Les draps frais
Les petites brises
Nos forces
Nos rires
Nos sueurs
Jusqu'à nos pores exsudant
Ils les ont pris
Années après années
Mensonges après mensonges
Coupes budgétaires après coupes budgétaires
Profits après profits
Crimes après crimes
Ils nous ont pris nos souffles
Nos pensées
Nos gestes d'amour
Nos vallées ombragées
Nos arbres
Nos oiseaux pensifs
Ils les ont pris
Les ont calcinés
Années après années
Exercices comptables après exercices comptables
Savamment
Habilement
Avec patience
Avec détermination
Ils ont laissé étouffer nos anciens
Nos malades esseulés
Nos voisins stoïques
Nos enfants
Nos enseignants
Nos infirmières
Nos sans-abris
Nos mal-logés
Années après années
Jets privés après jets privés
À force d'hypocrisie
À force de micmacs
À force de calculs
Ils ont pris nos vies
Notre temps
Nos désirs
Ils les ont pris
Les ont calcinés
Nassera Tamer
07.07.2026 à 11:38
dev
J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier. Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma. J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les (…)
- 6 juillet / Positions, 2, Avec une grosse photo en haut
J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier.
Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma.
J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les personnes qui peuplent le genre féminin quel que soit leur sexe biologique de naissance. J'écris de manière inclusive sauf quand j'estime que les sujets de mes phrases sont du côté de l'ordre masculin dominant. J'écris cet article parce que les critiques françaises unanimes, le public et certaines connaissances enthousiastes ont bien failli me gaslighter : ne voyant personne relever la misogynie d'Obsession, découvrant que certains en proposaient même une lecture féministe, j'ai cru que je raisonnais mal, que je ne voyais pas ce que je voyais. Non. Voici mes notes. Je ne suppose pas qu'elles soient parfaites. Ma première intention est de sortir de la solitude et la terreur que j'ai sentie en tant que spectatrice de ce film épouvantablement misogyne et de nommer le vrai monstre à l'écran. À chacun chacune d'y réfléchir en ses termes ensuite. Il n'y a pas besoin d'avoir vu le film pour lire cet article, qui contient par ailleurs beaucoup de spoilers.
Aux États-Unis, un blanc-bec surnommé Bear, célibataire à cause de lui, est amoureux en secret d'une amie de lycée, la jolie, indépendante, Nikki. Bear et Nikki travaillent dans un magasin de musique avec Sarah et Ian, leurs amis. Ian et Nikki étaient sex friends avant que ne commence cette histoire, donc Ian sabote Bear pour garder l'exclu. Sarah, la fille sympa, aime Bear en secret, donc elle n'aide jamais Nikki. Bear n'est pas un vrai mec comme Ian, il n'est pas non plus un Timothée ni le nouvel homme déconstruit. Il est bof, immature, infoutu d'assumer, et ne fait aucun choix susceptible de le rendre lui ou sa vie intéressants. Au début du film, il s'entraine sur (pas avec, sur) une serveuse à faire une déclaration d'amour à Nikki. Comme c'est mauvais, pour éviter l'humiliation d'un rejet ou le risque d'une conversation qui le ferait grandir, Bear se rabat sur un bâton à vœu magique acheté dans une boutique ésotérique. On lui dit Attention danger, mais Bear prend le risque de casser le bâton et fait le vœu puéril que Nikki l'aime plus que tout au monde. Exaucé ! La sorcellerie opère et l'attitude de Nikki change. Elle devient « amoureuse » de Bear. Doucement au début, puis jusqu'à l'obsession et la rage meurtrière, dont personne ne sortira vivant sauf elle (mais il faut voir avec quel trauma). Personne, dans l'entourage de Bear, ne croira à la vérité de cette idylle subite, pas même lui. Il doute du consentement de Nikki et de sa sincérité, il est déçu, ce n'était pas exactement comme ça qu'il avait imaginé leur love story mais finalement, il s'y fait un temps et la viole à répétitions. Tout le monde trouvera que leur « amie » Nikki n'est plus elle-même (je mets des guillemets à « amie » car qui voudrait des amis comme eux), qu'elle a changé de personnalité depuis qu'elle est en couple avec Bear. Cela alerterait n'importe qui de la possibilité d'une emprise toxique mais pas ces gens. Nikki aura des glitchs de conscience terrifiants pendant lesquels elle se saura possédée, elle le dira aux autres, elle demandera de l'aide, elle souhaitera mourir pour sortir de cette relation. Mais personne, personne, ne tentera de lui venir en aide. Il ne sera jamais question de la sauver. Tous se préoccuperont davantage pour eux-mêmes ou pour Bear, le « petit ami » en réalité l'abuseur et geôlier maléfique, ce minable incel dont le film adopte majoritairement le point de vue et qui apparaît du début à la fin comme la victime de Nikki – qu'il s'agisse au début de Nikki la meuf bonne qui le snobe ou ensuite de Nikki la folle furieuse hystérique sous emprise, dont il perd finalement le contrôle. Il n'y aura, eut égard au vœu d'amour formulé et à ses conséquences tragiques, aucune réelle auto-critique, aucun apprentissage de la part de Bear. Certes, il meurt, mais il meurt amoureux, endormi à jamais la tête sur les genoux de sa victime polytraumatisée.
Un test rapide permet de sonder la misogynie et le sexisme d'un film : comment meurent les unes et les autres ? Dans Obsession, les garçons meurent d'un coup, ou à peu près paisiblement : une balle dans la tête pour Ian et, pour Bear, des cachetons, un peu de bave et le high de l'amour.
Les filles par contre, c'est une autre histoire. C'est toute l'histoire. C'est long, atroce, surnaturel, sanglant, et même, érotisé. Ainsi, Sarah n'est pas juste tuée, elle est sur-tuée : sa tête est fracassée sur un volant, puis son corps nu est exhibé dans une mise en scène sexuelle. Ça passe flash, mais je l'ai vu, vous avez vu, la pin-up cadavre. Cadeau pour le regard mascu, si vous aviez des doutes. Quant à Nikki, c'est pire, elle ne meurt pas. Elle est torturée jusqu'au bout. Après avoir bondi du lit du viol, après avoir hurlé à la possession devant le miroir, après s'être frappée le visage avec des objets, après avoir demandé à mourir, elle se réveille de l'emprise maléfique directement dans le pire trauma possible : abusée, violée, tueuse malgré elle, et désormais consciente de tout. Elle est prête à être internée ou abattue par la police, car personne jamais ne pourra la croire et la soigner. Le sort de Bear, de là où elle se trouve à la fin, paraîtra plus enviable. Mais QUI traite ses femmes comme ça en vrai ? Eh bien : des maris, des pères, des médecins, des prêtres (et leurs complices en tout genre)... Dans la réalité, les overkillers [1] sont des hommes qui tuent des femmes. L'inversion à l'œuvre dans Obsession est abject.
Dans Obsession, c'est une jolie fille qui tue une autre jolie fille, à propos d'un garçon. Girl on girl, classique. Zéro sororité ici. Quand Sarah s'inquiétera vite fait (avant d'y passer) de l'état étrange de Nikki en questionnant Bear – c'est-à-dire auprès de l'homme du couple et non de la femme concernée directement – ce sera en la pathologisant à la Britney, pour ensuite suggérer la bouche en cœur que Bear mérite mieux que cette détraquée. Elle, par exemple. Sauf que Sarah, en bonne fille sympa qui n'a pas fait le travail de réfléchir, se fait copieusement éclater.
Autre point remarquable : l'opposition entre la bonne et la mauvaise fille. Sarah est présentée comme une bonne fille à papa (son père tient le magasin de musique dans lequel les personnages travaillent) promise à un futur radieux (elle est admise dans une école d'art !). De son côté, Nikki est fâchée avec son père, ne semble pas avoir de mère, n'a guère plus d'ambition que les quizz du samedi soir au bar, et elle couche en dehors de relations sérieuses. Dans ce type de récit, c'est donc une salope. Dans ce type de récit, c'est sûrement de sa faute si elle est en rupture familiale (quand en réalité, ça sent les violences intra-familiales, ce que pourrait corroborer son monologue Hansel et Gretel incestueux). Dans ce type de récit, le sous-texte c'est que les salopes méritent tout ce qui leur arrive.
Le point de départ du film est une soumission, non pas chimique, mais maléfique. Nikki ne consent à rien dans la relation avec Bear. S'ensuit que Bear ne fait pas l'amour avec elle, il la viole. Et même lorsque des doutes l'assaillent (vite fait) quant au consentement de Nikki ou à l'authenticité de ses sentiments pour lui (quelque chose qui semble compter plus que sa santé à elle), il ne cherche pas à mettre fin au sortilège ni à la relation, pas avant très très tard, quand sa vie à lui sera en danger. Nikki a conscience, par intermittence, d'être sous emprise. La première fois qu'elle se déshabille avec Bear, elle bondit hors du lit, confuse. La scène, pour qui a vécu une expérience similaire, est tout à fait glaçante. Plus tard, elle trouvera la force de lui dire « je n'ai jamais été avec toi »… avant de supplier Bear de l'aider à se suicider (ce qui équivaudrait à un féminicide par suicide forcé). La réaction de Bear à ce moment-là est terrible et révélatrice : il demande « est-ce si horrible d'être avec moi ? » avant de l'abandonner. La réponse est OUI, connard, tu n'imagines pas à quel point (et c'est cela que rate le film : faire imaginer ceux qui nient). Le viol et la conscience qui subsiste dans Nikki serait un argument pour classer Obsession parmi les Rape and Revenge movies, un film dans lequel le violeur et ses complices finissent massacrés par la victime enragée devenue puissante. Alors déjà, non merci les gars pour ce genre cinématographique. Ensuite non, dans Obsession, les filles sont plus massacrées que les mecs ET Nikki est plus traumatisée à la fin qu'au début ET elle n'a pas consenti à devenir une tueuse, cela fait partie de sa torture. Dans les films de super héroïnes, le trauma est en général inaugural, pas terminal, preuve que Nikki est victime, pas justicière.
Dans la réalité, la maltraitance animale [2], le contrôle coercitif [3], sont de bons prédicteurs des violences intra-familiales et conjugales qui terminent en féminicides, suicides forcés inclus. Ce sont des comportements « quasi exclusivement masculins ». D'aucun diront que Bear goûte pour lui-même aux effets de cette violence masculine et que l'inversion est « pédagogique » car sa prise de pouvoir sur Nikki se retourne contre lui. Nikki reprend les méthodes éprouvées des agresseurs domestiques : elle le bombarde d'amour, lui fait bouffer son chat, l'empêche de sortir, le colle, l'espionne, lui hurle dessus, se calme, promet qu'elle va changer, menace de se faire du mal, l'isole de ses amis, etc. Effectivement, Bear vit un enfer et se suicide. Et du début à la fin, Bear apparaît comme un imbécile, son personnage est insupportable. Abuseur abusé, incel exposé, film féministe ? L'homme Bear aura-t'il appris quelque chose ? Je ne crois pas. D'ailleurs son personnage est tellement minable que dans certaines conversations, on argue qu'Obsession serait... misandre. Ou misogyne. Ou les deux. Bah. Au moins sur Reddit [4], ça débat. Une personne conclut : si le réal avait eu le cran d'explorer à fond les enjeux autour du consentement de Nikki, nous ne serions pas en train de débattre. Mais le film mange à tous les râteliers, ce qui assure son succès commercial, et permet à une personnalité publique américaine misogyne et transphobe notoire de le vanter comme « décrivant parfaitement et de manière très divertissante la dynamique relationnelle homme-femme, à une époque définie par la négation de la complémentarité des sexes » [5].
On peut être intelligent, faire toutes sortes d'interprétations brillantes et tenter de faire dire au film qu'il est féministe, post me too ou que sais-je, à un moment donné il faut mettre un objet culturel en perspective avec la société telle qu'elle est. De manière plus générale, vu le peu de soutiens masculins visibles dans la lutte contre les violences faites aux femmes partout, vu le niveau de déni, d'insulte ou d'ignorance ordinaire que l'on peut rencontrer parmi la gent masculine quand on aborde le sujet des VHSS, je doute qu'un film qui leur retournerait réellement le regard rencontrerait le succès commercial d'Obsession. Or – et c'est en grande partie ce qui fait baver les critiques toujours contents quand un truc bricolé fait du cash – ce film cartonne, semaine après semaine. À ce titre, certains critiques sont comme le personnage de Ian, intéressé par l'argent : quand Bear apporte à son pote un bâton magique et lui demande de faire un contre-vœu pour l'aider à sortir du cauchemar, Ian préfère demander un million de dollars. De même, ma revue de presse française révèle des critiques bluffés par le succès capitalistique inattendu d'un jeune réalisateur école YouTube, mais assez insensibles à qui se fait (encore) cartonner dans cette histoire plus rétrograde que révolutionnaire. De Libération à Le Monde en passant par Télérama et compagnie, Allociné affiche la note élevée de 3,9/5 pour la critique Presse. Solitude. Jusqu'à ce qu'un copain me relaie un chouette article issu d'un blog personnel [6].
Que dit l'ambiance ? Ma salle était pleine à craquer de jeunes gens, garçons, filles, groupes, couples, hyper enthousiastes. Comment ont-ils et elles vécu ce film ? Je ne sais pas. Mon impression est que cette audience a passé un excellent moment, a bien flippé pour Bear, a bien été terrifiée par Nikki et s'est aussi bien foutu de sa gueule de grande guignole hystérique. Ce furent des rires, des cris, des sursauts jouasses, des sourires, des bribes de conversation, beaucoup de pop-corn, et déjà des blagues. Ma terreur est qu'après ça les garçons toxiques puissent continuer à faire passer les petites amies qu'ils ont abusées pour des tarées, les filles puissent continuer à les plaindre et ne pas se méfier d'eux, à se détester (entre elles ou elles-mêmes), et qu'ils et elles rejettent toujours comme monstrueux ou suspects les signaux de détresse et les colères saines des filles. Vas-y, fait pas ta Nikki. Peut-être que je suis une Gen X qui prend la jeune audience pour des idiots, j'aimerais. J'espère qu'ielles voient la machinerie grotesquement sexiste à l'œuvre, en rient, la condamnent, s'en émancipent et font mieux. J'espère qu'ielles s'inventent d'autres modèles de relations amoureuses, y compris à l'intérieur de l'hétérosexualité. Également perplexes devant la vision des relations amoureuses et amicales véhiculée par Obsession, deux critiques du New York Times se demandent « si les enfants vont bien » [7] . On peut se le demander, avec des inspirations pareilles.
Dans Libé, je lis que Obsession (…) « tord l'image archétypale de la femme hystérique pour en livrer une interprétation brutale, inattendue, et passablement tragique ». Je trouve que c'est un peu court. L'hystérie est une invention médicale misogyne qui a une longue histoire d'abus derrière elle [8]. Elle a fonctionné comme valise pour des maux non reconnus ou silenciés chez les femmes, allant de l'épilepsie à l'endométriose en passant par les traumatismes causés par des violences sexuelles. Parmi les « symptômes », on retrouve des crises convulsives, des paralysies partielles, l'émotivité extrême, la dépendance affective, la manipulation, la séduction compulsive, l'érotomanie, mais aussi la frigidité, la suggestibilité, la propension à la comédie et à falsifier ses symptômes… L'hystérie, ce mal de l'utérus insatisfait et vagabond, a été soignée par la masturbation, l'isolement, la compression des ovaires, la grossesse, l'exorcisme religieux, l'excision du clitoris, les neuroleptiques, la thérapie par la parole… Mais c'est une maladie qui n'existe pas, inventée par des hommes pour des femmes, « dont l'origine n'est nullement organique ni constitutionnelle mais bien exogène et masculine » [9]. Son diagnostique n'est plus posé que par des psychanalystes, des influenceurs masculinistes, ou des thérapeutes usant du manuel diagnostique américain DSM dans une version mise à jour sous le terme « trouble de la personnalité histrionique [10] ». Elle reste néanmoins présente dans l'imaginaire et le langage courant, pour invalider les femmes, et toutes les personnes souffrantes pénibles, avec ou sans utérus, qui emmerdent l'hétéro-patriarcat avec leurs besoins de soin et d'attention. À mon sens Obsession loin de tordre l'archétype de la femme hystérique est la preuve que celui-ci n'a pas bougé.
Hystérique c'est donc un diagnostic de menteuse, fakeuse, manipulatrice, mal vu, qui peut déboucher sur davantage de contraintes, de négligences, d'errances, ou pire, la mort des « malades ». Sa pervasivité dans nos imaginaires, dans une société sexiste et psychophobe, a des conséquences négatives concrètes dans la vie des femmes. C'est une épileptique ou une endométriosique en errance médicale des années, dont la santé se dégradera irréversiblement. C'est une infirmière qui dit à propos de sa patiente « elle avait son sourire border » [11]. C'est un patient transgenre de 18 ans à propos de qui le personnel médical dit « Ça fait très théâtral (…) on voit pas la souffrance, ça manque d'authenticité » [12].C'est une mère qui dit « arrête ton cinéma » à sa fille en larmes après une agression sexuelle. C'est un homme violent qui fait passer son ex pour une cinglée dont il ne faut pas croire les plaintes ni les mises en garde. Témoin, la journaliste Pauline Chanu ouvre son essai-enquête sur l'hystérie [13] avec des extraits de procès-verbaux d'hommes jugés dans des affaires de violences conjugales. Ils livrent pour leurs défenses des descriptions dignes des vieux manuels, justifiant les coups portés – « elle est capable de se mettre des coups et de dire que c'est moi ». Sourires border, crises émotives, dépendance affective, auto-mutilations, etc : les symptômes « typiques » de la petite amie hystérique, Nikki les coche tous. Encore une fois, vu la force du signifiant dans nos imaginaires et dans les faits, je ne pense pas que Obsession torde cette image, mais plutôt qu'elle confirme et réarme l'hystérie contre les femmes. Et la manosphère sort le pop-corn.
Bear habite dans l'appartement de sa grand-mère décédée. Pourquoi ce choix de méméifier le décor ? Au début, je n'y ai vu qu'une manière facile de convoquer l'imaginaire de la maison hantée, un bon cadre pour un film d'épouvante. Mais vu la misogynie du film, ce décor me raconte d'autres choses. Premièrement, en y entrant, Nikki est surprise : ce n'est pas l'habitat auquel elle s'attend pour ce type de mec, elle trouve l'endroit coquet. Nous avons donc un décor qui rassure la proie du prédateur, c'est noté. Deuxièmement, voyant ce film d'horreur nouvelle génération user de codes anciens, je ne peux m'empêcher de penser au proverbe « c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleurs plats ». Proverbe connu pour être également employé de façon assez dégueulasse au sujet de la sexualité des femmes d'âges mûres, ces vieux utérus qui sentent la soupe. Ok là, c'est moi qui en rajoute. Mon point est qu'en faisant de ce décor de grand-mère le cadre de la violence de Nikki, il semble que le film inscrit Nikki de force dans une lignée de femmes « folles furieuses » qui la précède.
Non seulement Nikki soumise n'est plus elle-même, elle ne semble pas seule dans son corps : elle semble en présence d'une autre entité qui l'agit, assurément femelle, démoniaque, avec laquelle elle est forcée de ne faire qu'une, contrainte de se mouvoir comme un spectre terrifiant, et de tuer. Peut-être qu'une fantôme la possède qui a aussi été violée de son vivant et se venge à travers Nikki. Peut-être que c'est le diable en personne, que Nikki a attiré à elle en couchant hors mariage. Quoi qu'il en soit, le soupçon d'une tierce entité surnaturelle inexpliquée jette un trouble, arrangeant, quant à la seule culpabilité de Bear : c'est pas sa faute, y'a une démone qui s'est mêlée. Le résultat est que Nikki, une jeune femme forte, émancipée, est dépossédée de sa puissance et renvoyée à la condition essentiellement faible et influençable de son sexe maudit, à sa condition de réceptacle-utérus ouvert à tous les diables. Nikki est sûrement atteinte d'hystéro-démonopathie. Le terme existe et a été utilisé par des médecins [14]. Voilà, finalement, ce que révèle Obsession et qui me fait peur : constater que les femmes ne sont pas du tout sorties de la « maison hantée ». Je me réfère ici au titre de l'enquête de Pauline Chanu, que j'ai lue en antidote après ma séance de ciné, lecture qui m'a soutenue dans mes réflexions et qui nourrit ces lignes. Merci.
Une spectatrice active
[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/02/l-overkill-un-dechainement-de-violence-propre-aux-feminicides_6041467_3224.html
[3] https://theconversation.com/controle-coercitif-pourquoi-ce-concept-transforme-lapprehension-des-violences-faites-aux-femmes-et-aux-enfants-276537
[4] https://www.reddit.com/r/obsessionmovie/comments/1u4lrmk/do_you_view_obsession_as_misogynistic_disclaimer/
[8] Pour un bon récap, on peut lire l'enquête-essai de Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025. La plupart de mes arguments/exemples jusqu'à la fin de l'article trouvent une source dans ce livre, ainsi que dans mon vécu et celui de personnes proches.
[9] Isabelle Alafandary, Le Scandale de la Séduction, citée par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[10] https://www.msdmanuals.com/fr/accueil/troubles-mentaux/troubles-de-la-personnalit%C3%A9/trouble-de-la-personnalit%C3%A9-histrionique
[11] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[12] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[13] Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025
[14] Les Métamorphoses de l'hystérique de Nicole Edelman, citée, à nouveau, dans l'essai de Pauline Chanu.
07.07.2026 à 11:35
dev
(mélanges 19) Saad Chakali & Alexia Roux
- 6 juillet / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2
l'homme qui n'avait pas de nombril (hitchcock et ses doubles)
des avant-dernières choses
le fœtus et le placenta sont reliés
comme eurydice à orphée
la coupure du cordon signe
leur séparation originelle
couper sépare le nouveau-né
par le couteau et les ciseaux
l'ombilic en marque
la cicatrice naissancielle
alfred hitchcock n'avait pas de nombril
07.07.2026 à 11:26
dev
Un podcast pour les tâches ménagères et penser l'état du monde
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Ces dernières décennies, — disons depuis la fin des années 90, les premiers contre-sommets, la fin de la fin de l'histoire, —, une génération s'est rencontrée et a lutté. Des lieux, des rendez-vous, des coups d'éclats, de l'audace, des théories, des stratégies, des tentatives, des échecs, de l'amertume, de la joie, etc. Depuis cette expérience, à la fois éclatée et dispersée mais d'une rare densité, un ami a décidé de faire un podcast. Il ne s'agit pas de constituer une histoire officielle de l'autonomie des 25 ou 30 dernières années, personne ne s'y entendrait, mais d'explorer les idées, les représentations et les gestes qui en ont fait le substrat. Dans ce premier épisode, il est question d'une époque qui change et de tout ce que cela implique quant aux cadres stratégiques et théoriques développés dans la séquence précédente.
Nous vivons un changement radical d'époque. C'est le genre de phrase qu'on a pu prononcer à la va-vite, comme une intuition, comme une hypothèse. C'est devenu une banalité. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la conscience de ce basculement produit peu d'enthousiasme voire beaucoup d'angoisse. Chacun la conjure comme il peut : certains placent leurs espoirs dans la figure d'un homme fort et autoritaire, d'autres allument des cierges en attendant le retour d'une social-démocratie fantasmée. Certains font même les deux en même temps. D'autres encore, et c'est un moindre mal, se lancent dans un activisme politique toujours plus désespéré.
Ce podcast part d'un principe simple, il nous faut commencer par comprendre ce qui est en train de se passer et donc de nous arriver. « Il y a besoin de comprendre, mais la brutalité du changement d'époque semble réduire en ruines tout ce qui permet de fonder une pensée. Les convictions les mieux ancrées sont dissoutes les unes après les autres, au point qu'on ne sait plus s'il faut se fier ou non à celles qui tiennent encore debout. »
Pour cela, il faut pouvoir mobiliser quelques ressources. Celles que j'ai sous la main : des bribes de concepts glanés dans différentes traditions théoriques ; l'expérience tirée d'une vingtaine d'années de luttes autonomes ; et la mise à profit des moments du quotidien qui laissent le temps de mettre les idées en ordre - notamment les sessions de vaisselles.
Dans ce premier numéro, « hypercrisie », il sera question de la fin de l'histoire, d'hypocrisie comme mode de gouvernement - et de son contraire -, de l'usage stratégique ou éthique des idéaux des Lumières, de « nos » propres contradictions, de l'impasse du progressisme et de la faiblesse historique du mouvement révolutionnaire.
Entre autres.
Crédits musicaux :
Contact : devaisselle riseup.net
06.07.2026 à 23:24
dev
On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non le jour suivant. Finn Iunker
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, 4, Histoire
Nous publions cette semaine une enquête absolument géniale - aussi maniaque que minutieuse - sur les dernières heures de Walter Benjamin. Nous savons qu'il est « mort à Port-bou (Espagne) en 1940 sur le chemin de la liberté » comme écrira, en guise d'épitaphe, son ami Gershom Scholem en exergue de son livre sur Les grands courants de la mystique juive [1] . Soufflé depuis des années par un désespoir aussi irrespirable que l'air de son temps, Benjamin ne survivra pas au Pacte germano-soviétique qui alignera Staline sur la politique hitlérienne et reléguera la possibilité du communisme à une pensée qui ne réémergera qu'à partir des années 1970 et deviendra la source des courants politiques les plus fins et les plus sérieux de notre temps. Il s'agit de la traduction d'un long texte de l'écrivain norvégien Finn Iunker.
Le pacte germano-soviétique d'août 1939 l'avait laissé apathique et découragé. Après que la guerre avait éclaté le 1er septembre, il avait été interné, et il était presque sans forces quand il put retourner à Paris en novembre. En janvier 1940, il avait à peine la force de marcher. Au cours du printemps 1940, il évoqua sans cesse, dans ses lettres, la détérioration de son état de santé. Walter Benjamin dut ressentir comme un triomphe de pouvoir franchir les Pyrénées à pied. Mais il dut se sentir d'autant plus abattu quand lui et ses compagnons de route apprirent, en arrivant à Portbou, qu'ils seraient renvoyés en France, aux agents allemands qui les attendaient à la frontière. « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir, » écrit-il dans son dernier message à Theodor W. Adorno. [2] Il avait assez de morphine pour tuer un cheval. [3]
En franchissant la montagne, il aurait porté sur lui un manuscrit qu'on n'a pas retrouvé. Il aurait écrit à une femme à Genève une carte postale qui n'a pas été retrouvée non plus. [4] On s'est demandé s'il s'est vraiment suicidé. Personne ne sait où se trouve son cadavre. Il règne aussi une certaine incertitude quant à la date de sa mort. Trois notices biographiques indiquent le 27 septembre, [5] une quatrième le 26. [6]] Les biographies écrites par Bernd Witte et Momme Brodersen disent qu'il est mort dans la nuit du 26 au 27, [7] alors que Werner Fuld écrit qu'il est mort le matin du 27. [8] Jean-Michel Palmier ne précise pas quel jour il est mort, seulement qu'il prit ses capsules de morphine le 26 pour ensuite agoniser. [9] Howard Eiland et Michael W. Jennings pensent, en s'appuyant sur les récits de Henny Gurland et de Carina Birman, qu'il est mort le 27 sans qu'elles aient précisé cette date. Et comme le rappellent Eiland et Jennings, les registres municipaux de Portbou indiquent que « le docteur Benjamin Walter » est mort le 26. [10] Les registres paroissiaux donnent aussi le 26. [11] Le Benjamin-Handbuch reste très prudent et précise qu'il n'est peut-être pas possible de reconstituer les circonstances de sa mort. [12] Lisa Fittko assure qu'elle et Benjamin quittèrent Port-Vendres le 25 et n'atteignirent le sommet des Pyrénées que le lendemain. Ce qui fait que Benjamin ne peut avoir avalé ses capsules qu'au soir du 26. [13] Erdmut Wizisla pense que Benjamin arriva à Portbou le 25, et qu'il y mourut le lendemain à 22 heures. [14] Lorenz Jäger dit la même chose dans sa biographie, la dernière en date. [15]
On peut également citer deux contributions norvégiennes. Torodd Karlsten indique la nuit du 27, [16] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs le 26. [17] Arild Linneberg et Janne Sund écrivent : « Dans la nuit du 26 au 27 il se suicida. » [18] Cette phrase laisse entendre qu'ils considèrent le suicide comme un acte dont l'effet fut momentané. Gisle Selnes part du fait que « Benjamin [fut] logé [à l'Hotel de Francia] dans la soirée du 26 septembre 1940 ». [19]
Or ce qui est incontestable, c'est qu'il y eut de fortes pluies le jour de sa mort, et grâce aux météorologues, il fut facile de dater ces pluies au 26. On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non pas le lendemain.
À ma connaissance, personne ne s'est systématiquement penché sur l'état de santé de Benjamin tel que l'a fait Stephen Parker au sujet de Bertolt Brecht. [20] Dans ce qui suit je n'ai pas d'autre ambition que d'esquisser les circonstances qui expliquent l'état de faiblesse de Benjamin au moment de son suicide.
Edouard Roditi, écrivain et traducteur américain, rencontra Benjamin à Paris en 1931 et dit que déjà à l'époque il ressemblait « à un homme qui passe sa journée dans des bibliothèques à l'air poussérieux et pollué et s'expose trop rarement au soleil et à l'air pur ». [21] Werner Kraft, écrivain et bibliothécaire, rencontra Benjamin dans un café à Paris en décembre 1933, et dans son journal il observe que son ami avait l'air prématurément vieilli et « paraissait être en mauvaise santé et plein de soucis ». [22] D'après Lorenz Jäger la production de Benjamin, c'est-à-dire ses critiques et comptes rendus quotidiens [23] et plusieurs autres projets, représentait « un travail prodigieux quand on pense aux circonstances difficiles dans lesquelles il travaillait : une vie au seuil de la misère avec une santé affaiblie ». [24] Jäger ne précise pas ce qui est affaibli, mais on a l'impression que ses misérables conditions de vie, en plus de sa résignation qui va croissant, marquent toute la façon d'être de Benjamin. À son ancienne amie Asja Lãcis il écrit en 1935 : « Dans la mauvaise passe que je traverse, ça amuse les gens d'éveiller en moi de vains espoirs. » [25] Scholem nota autour de 1938 : « Son apparition avait beaucoup changé. Il avait élargi, il s'habillait avec plus de négligence et sa moustache était devenue beaucoup plus touffue. Ses cheveux avaient pris un sérieux coup de gris. » [26] Ils ne s'étaient pas vus depuis onze ans. Jäger conclut : « C'était l'écroulement des espérances qui l'avait agressé. » [27]
Benjamin avait une attitude fondamentalement ambiguë à l'égard des procès truqués de Moscou. Alors que son entourage se divisa en deux camps dans leur analyse des épurations de Staline, Benjamin ne put prendre une position motivée. [28] Mais le pacte signé par Staline avec Hitler y mit fin. Car s'il avait pu voir dans Staline le sauveur du communisme, sinon de l'Europe, cela n'était définitivement plus qu'une illusion. Sa vie, déjà misérable aussi bien sur le plan économique que sur le plan physique et psychique, était brusquement devenue encore plus sans espoir. Soma Morgenstern écrit dans une lettre à Scholem que Benjamin était à présent « si abattu qu'il venait me voir presque tous les jours pour que je le console, ce que je ne pouvais pas, surtout du fait que ce pacte m'avait choqué autant que lui ». Et Morgenstern ajoute : « Je ne m'attendais pas à une chose pareille, non pas de Hitler bien sûr, mais de Staline. » [29]
Il y aurait pire. Dès le 3 septembre 1939, le jour même où la France déclara la guerre à l'Allemagne suite à l'attaque de celle-ci contre la Pologne, les autorités parisiennes annoncèrent que tous les Autrichiens et tous les Allemands, avec ou sans citoyenneté, [30] devaient prendre une couverture et se présenter au Stade Olympique Yves-du-Manoir à Colombes (aussi appelé le Stade de Colombes) dans la banlieue nord-ouest de Paris. Benjamin y fut interné le 9 septembre. [31] Le récit de Max Aron de ces journées de septembre est déprimant à lire. Ils durent dormir dans les gradins à même le sol de béton seulement protégés par l'auvent contre la pluie et le vent. Pour se réchauffer seulement une tasse de café le matin, et pour se nourrir un bout de pain avec du pâté de foie. L'automne étant arrivé, le temps alternait entre le soleil et la pluie. [32] Les commentaires d'Eiland et Jennings sont : « Les conditions étaient dures même pour ceux qui étaient jeunes et en bonne santé. Quant à Benjamin, qui avec ses 47 ans était parmi les internés les plus âgés, et déjà d'une santé précaire, elles mettaient sa vie en danger. » [33]
Dix jours plus tard Benjamin fut transféré à Nevers, d'où on partit à pied, à marche forcée, pour le château abandonné de Vernuche, transformé en camp officiellement appelé le Camp des travailleurs volontaires du Clos Saint-Joseph. La marche prit deux heures, [34] et elle dut être éprouvante pour Benjamin même si Max Aron lui fut d'un soutien précieux. À Adrienne Monnier il écrit qu'il s'était affaissé pendant la marche, et que « les médecins du cantonnement m'ont mis au repos », [35] sans qu'on sache exactement ce qu'il veut dire. Or les conditions de vie au château de Vernuche étaient nettement meilleures que celles au Stade Olympique. Les récits d'Aron et de Sahl laissent entendre que Benjamin était de relativement bonne humeur, qu'il faisait des cours de philosophie « pour un public averti » [36] et qu'il prenait l'initiative d'une revue « naturellement du plus haut niveau, un journal du camp pour intellectuels ». [37] Il jouait aux échecs, [38] et Max Aron s'occupait de lui de son mieux. [39]
A la mi-novembre Benjamin put quitter le château de Vernuche pour être de retour à Paris le 25 au plus tard. Il écrit à Scholem qu'il avait maigri, mais qu'à part cela il allait bien. [40] Quelques jours plus tard, cependant, il écrit à Max Horkheimer : « Je suis exténué au point de devoir fréquemment m'arrêter en pleine rue, du fait de ne pouvoir pas poursuivre mon chemin. Il s'agit là, certainement, d'un épuisement nerveux qui va passer – pourvu que le temps à venir ne nous réserve rien de trop terrible. » [41]
Dans une lettre non-envoyée à Hélène Léger, il dit : « Ici, à Paris, j'ai froid aux pieds, au coeur, à vrai dire un peu partout. » [42] Nous pouvons citer plus longuement une lettre à Gretel Adorno, datée de la mi-janvier 1940 :
« Quant à ma santé à moi, j'en ai pas à dire beaucoup de bien non plus. Depuis qu'un froid intense s'est installé chez nous je ressens des difficultés extraordinaires pour la marche en plein air. Je suis obligé de m'arrêter toutes les trois ou quatre minutes, en pleine rue. Naturellement j'ai été voir le médecin qui a constaté une myocardite, qui paraît s'être beaucoup accru dans ces derniers temps. Je suis actuellement en quête d'un médecin qui m'établira un cardiogramme ; chose assez difficile puisqu'il n'y que peu de spécialistes qui disposent de l'installation nécessaire et puisqu'en même temps, il faut chercher à s'arranger à l'amiable avec l'opérateur. Le prix de ces trucs-là est, paraît-il, assez élevé.
Le temps, mon état de santé, et l'état général des choses – tout s'accorde pour m'imposer la vie la plus casanière. Mon appartement est chauffé, pas assez, pourtant, pour me permettre d'écrire s'il fait froid. Ainsi je reste couché la moitié du temps, comme en ce moment même. » [43]
La myocardite est une inflammation du muscle cardiaque, et d'après La Grande encyclopédie médicale, l'échographie cardiaque et l'électrocardiogramme (ECG) permettent d'établir un diagnostic. Si Benjamin s'était écroulé pendant la marche pour atteindre le château de Vernuche autour du 20 septembre suite à ce qui en janvier sera diagnostiqué comme une myocardite, il sera resté longtemps sans avoir reçu le moindre traitement. Cette maladie est décrite comme très grave si elle n'est pas traitée de façon appropriée, et elle peut se transformer en une cardiomyopathie, c'est-à-dire un état où les cavités cardiaques sont dilatées puisque le muscle « ne cesse de s'affaiblir, et il en résulte une insuffisance cardiaque ». [44]
Dans une lettre à Horkheimer, du début avril, il rend compte de son état de santé de façon plus détaillée :
« Je voudrais me permettre de vous parler brièvement de mon état de santé. Laissez-moi dire avant tout qu'il n'affecte pas, jusqu'à présent, ma faculté de travail. Ne seraient des maux de tête assez fréquents j'en dirais bien plutôt le contraire. Mon état, en effet, est souvent tel que je tâche souvent d'éviter toute obligation de quitter mon appartement. Je travaille donc beaucoup. Mais ma faiblesse physique a augmenté dans une proportion inquiétante. Il y a des jours où après avoir fait cent pas dans la rue je suis en nage et je n'en peux plus. Une insuffisance cardiaque, comportant une hypertension, est à la base de cette déficience. Je suis actuellement en traitement chez un spécialiste que j'ai consulté à la demande d'un ami, M. Fränkel, que vous connaissez. Ce spécialiste me soigne depuis six semaines, à peu près, par des piqûres à la base d'histamine. Cela me soulage, mais ne change pas grand chose à mon état général.
Ce médecin vient donc de me conseiller de prendre un temps de repos quelque part à la campagne. J'aimerais beaucoup pouvoir suivre cette indication. (Il est vrai que le déplacement en France est soumis, pour les étrangers, à des formalités sévères. Muni d'un certificat de mon médecin je crois quand-même pouvoir compter d'obtenir l'autorisation de me rendre dans le midi pour quelque temps.)
Il est vrai que le montant de ma bourse s'est élevé par le jeu des changes. Mais cette augmentation est sensiblement dépassé par l'évolution des prix. Ils s'ajoutent [sic] pour moi les frais du traitement médical avec les dépenses accessoires (cardiogramme, radioscopie) auxquels j'ai dû pourvoir ces derniers temps. J'ai aussi dû me décider à acheter une machine à écrire pour réduire mes obligations de me déplacer Il me serait donc difficile de me permettre une absence de Paris sans une légère aide de votre part.
Je ne sais si le fonds pour les maladies dont M. Pollock m'a parlé, il y a longtemps, existe toujours. En tout cas je vous envoie une copie de l'analyse de la radio-photo. Monsieur Wissing m'ayant demandé cette photo pour pouvoir l'examiner, je la lui enverrai aussitôt que j'en aurai obtenu une copie. » [45]
Cependant il dut attendre plusieurs semaines avant d'avoir cette photo, car fin avril – début mai il écrit à Gretel Adorno qu'il va l'envoyer au docteur Wissing dès qu'il l'aurait reçue. [46] Le 5 mai enfin il peut écrire à Horkheimer :
« Je viens de vous parler de mon état de santé. Ci-inclus vous trouvez le résumé d'un examen auquel m'a soumis le Professeur Abrami, le premier cardiologue de Paris.
Par ce même courrier une plaque de la radio de mon coeur sera expédiée à Monsieur Wissing. » [47]
L'analyse du cardiologue Abrami constate une tachycardie, une tension artérielle élevée et une hypertrophie du coeur. [48]
Dans la nuit du 10 mai, l'Allemagne attaquait le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique pour ensuite envahir la France. Paris fut occupé le 14 juin. Onze jours plus tard la France capitula. La dernière lettre envoyée par Benjamin de Paris, probablement le 6 ou le 7 juin, était adressée à Horkheimer. La lettre suivante, aussi adressée à Horkheimer, est datée du 16 juin et écrite à Lourdes, non loin de la frontière espagnole. Lourdes se trouvait dans la zone libre, c'est-à-dire dans la France non-occupée, qui était sous l'autorité du régime pronazi de Vichy dirigé par le maréchal Philippe Pétain. L'article 19 du traité d'armistice demandait que toute personne citoyenne du IIIe Reich soit extradée, que les nazis en territoire français soient rapatriés en Allemagne, alors que les ennemis de l'État – en réalité tous les apatrides allemands et autrichiens – soient livrés à la Gestapo.
La dernière lettre où Benjamin parle de sa santé, fut envoyée de Lourdes portant la date du 19 juillet. Bien que Lourdes ne se trouve qu'à une altitude de 420 mètres, il trouve cette altitude problématique. « Comme c'est la première fois depuis San Remo que je me trouve dans la montagne je ne constate que trop nettement combien l'action de mon coeur est devenue insuffisante. » [49]
Depuis début mai tout s'était agi de pouvoir partir pour les États-Unis. Il avait même pris des cours d'anglais avec Hannah Arendt même s'il ne souhaitait pas apprendre davantage que de pouvoir dire qu'il n'aimait vraiment pas cette langue. [50] Max Horkheimer l'avait aidé à écrire une lettre expliquant que depuis 1933 il était membre de l'International Institute of Social Research, le nom que l'Institut für Sozialforschung portait depuis son exil. [51] Et muni de cette lettre il devait gagner Marseille où il y avait un consulat américain. Comme il signale dans sa dernière lettre à Gretel Adorno du 17 juillet, il lui fallait un laisser-passer pour se rendre de Lourdes à Marseille. Il dut avoir des difficultés de l'obtenir parce qu'il n'arriva à Marseille que vers la mi-août. [52]
Il ne lui fallait pas seulement un visa d'entrée aux États-Unis. Lisa Fittko, qui plus tard devait l'aider à franchir les Pyrénées, décrit les difficultés pour obtenir les papiers nécessaires :
« Pour avoir un visa de transit il fallait naturellement un visa d'entrée pour un autre pays. Pour l'avoir on devait en premier lieu avoir un passeport. De plus les Portugais exigeaient qu'on ait déjà payé la traversée de l'Atlantique pour être sûrs qu'on parte. Cette traversée devait être payée en dollars, ce qui pour la plupart des émigrants était absurde puisqu'ils n'avaient pas d'argent, et encore moins l'autorisation d'acheter des dollars.
Pour se rendre de France au Portugal il fallait un visa de transit espagnol, ce qu'on ne pouvait demander qu'après avoir eu le visa portugais […].
Je n'ai pas encore parlé du visa de sortie, dont on avait besoin pour pouvoir quitter la France, du fait qu'il ne nous était pas venu à l'idée de le demander. Il était délivré à Vichy, manifestement sous contrôle allemand. Nous devions donc franchir la frontière illégalement. De plus en plus d'émigrants prirent cette route-là, et la plupart d'entre eux réussirent à la franchir puisque les gardes-frontières espagnols ne demandaient en général pas un visa de sortie français […][Nous] avions l'impression que les autorités espagnoles ne souhaitaient être corrompus ni par les uns ni par les autres. » [53]
L'été 40 le chaos régnait à Marseille. Les réfugiés y affluaient pour obtenir un visa d'entrée auprès d'un des nombreux consulats de la ville. Beaucoup d'entre eux essayèrent d'embarquer sur un bateau battant pavillon neutre. Walter Benjamin et un de ses collègues de Berlin, le médecin Fritz Fränkel, réussirent à monter à bord d'un cargo, déguisés en matelots. Ça dut être un drôle de spectacle : deux intellectuels grisonnants d'un certain âge sans expérience de la vie pratique. Ils furent vite repérés, mais réussirent à se perdre dans la foule. [54]
« Le séjour à Marseille est une terrible épreuve de nerfs », écrit Benjamin le 17 septembre à un ami, [55] Encore une fois Fittko peut servir de témoin :
« Dans l'ambiance apocalyptique régnant à Marseille en 1940, on entendait tous les jours parler de tentatives de fuite absurdes. Il y avait des projets de partir avec des bateaux imaginaires et des capitaines de fantaisie, des visas pour des pays qu'on ne trouvait sur aucune carte et des passeports d'États qui n'existaient plus. On avait pris l'habitude d'écouter les rumeurs qui révélaient quel projet sans faille qui venait aujourd'hui même de s'effondrer comme un château de cartes. » [56]
Hannah Arendt avait été internée à Gurs avec Lisa Fittko, et à Lourdes elle passa beaucoup de temps en compagnie de Benjamin. Dans une lettre à Scholem elle dit qu'ils jouaient beaucoup aux échecs, « du matin au soir », et que Benjamin à plusieurs reprises avait souligné que le suicide était possible, « que cette issue existe en réalité toujours ». [57] L'idée du suicide était un thème sur lequel il revenait quand ils se retrouvèrent à Marseille en septembre, poursuit-elle, en prétendant d'ailleurs que le visa de transit espagnol de Benjamin ne valait que pour « huit ou dix jours ». En d'autres mots, il était urgent de partir pour l'Espagne. Ils se revirent une dernière fois le 20 septembre. [58]
Il évoqua aussi le suicide avec Soma Morgenstern, qu'il avait connu à Berlin et à Paris, mais à qui il ne s'était lié d'amitié qu'à Marseille. Il répéta ce qu'il avait dit à Morgenstern à Paris, à savoir que l'écrivain français Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1741–1794) s'était suicidé « au bon moment » se procurant ainsi « une place dans l'histoire du monde ». [59] Un autre jour il demanda à Morgenstern s'il était en possession de poison. [60]
Le suicide, et surtout sa mise en scène, avaient pris un sens dans le stoïcisme romain dont nous trouvons des traces dans différents commentaires de Benjamin. Son modèle était Socrate, et Caton le jeune devint un nouveau modèle qu'il pourrait imiter quand il se mit à lire Phaidon, le dialogue de Platon sur la mort de Socrate. Pour les stoïciens sous Néron, le suicide était un acte social qui n'avait guère de sens sans public, et puisque la pièce de la vie était déjà écrite, comme ils disaient dans leur fatalisme, il s'agissait de bien jouer son rôle. Dans la mort, on pouvait devenir celui qu'on était. Le dramaturge et philosophe Sénèque le savait, et quand l'ordre de Néron vint ce fut un suicide préparé qui eut lieu. Mais la mort de Sénèque semble surjouée, ou comme Catharine Edwards se demande : « Pouvait-il vraiment devenir Sénèque quand il jouait Socrate ou Caton ? » [61] Benjamin devait connaître cette tradition, et aussi macabre que cela puisse paraître, il y a tout lieu de se demander si son suicide fut réussi.
Pour terminer, il faut évoquer Arthur Koestler. Il avait été le voisin de Benjamin à Paris, et quand ils se retrouvèrent à Marseille Benjamin demanda à Koestler s'il avait quelque chose qu'il « pouvait prendre », c'est-à-dire du poison. Il avait 62 capsules de morphine qu'il s'était procurées la semaine après l'incendie du Reichstag, et il en donna la moitié à Benjamin. C'est ce qu'écrit Koestler dans la première édition de Scum of the Earth (La Lie de la terre) (1941). [62] Par conséquent il faut croire que Benjamin avait 31 capsules sur lui quand il franchit les Pyrénées. Or Koestler en réduit le nombre total à 30 (15 pour chacun) dans The Invisible Writing (Hiéroglyphes) (1954). [63] Dans l'édition de 1955 de Scum of the Earth leur nombre n'a pas changé (31 pour chacun), [64] alors que dans l'édition de 1971 leur nombre est de nouveau réduit, cette fois-ci à 50 (25 pour chacun). C'est cette édition-là qui a servi de base pour la traduction allemande. [65] C'est pourquoi les spécialistes allemands de Benjamin partent tous du fait que Benjamin prit 25 capsules à Portbou. [66] Ces imprécisions de Koestler n'irritent pas seulement le lecteur moderne, elles rendent aussi difficile toute hypothèse sur la mort de Benjamin. Prit-il 15 capsules ? 25 ? Pourquoi pas 31 ? On pourrait supposer que le chiffre donné en premier est le plus correct alors que ceux donnés par la suite ont été arrondis (30 et 50), mais il est surprenant que Koestler encore en 1971 prît soin de corriger un tel détail. Ses imprécisions ont d'ailleurs servi à lancer une théorie assez fantaisiste selon laquelle Benjamin ne se suicida pas, mais au contraire fut assassiné par la NKVD (précurseur de la KGB). [67]
Lisa Fittko fit la connaissance de Benjamin à Paris, et son mari, Hans Fittko, avait été interné avec lui à Nevers. Tous les deux travaillaient à l'Emergency Rescue Committee, récemment établi à Marseille pour essayer de faire sortir des réfugiés, surtout des artistes et des intellectuels, du territoire français. Les hommes jeunes (moins de 42 ans) devaient être transportés par bâteau à Casablanca alors que les enfants, les femmes et les hommes plus âgés devaient être évacués au Portugal par l'Espagne. [68]
Lors d'une réunion du comité, Lisa Fittko se dit prête à organiser le passage illégal des Pyrénées. Avec sa belle-soeur Eva et le bébé de celle-ci, elle prit le train pour Port-Vendres, un port situé à environ 15 km au nord de la frontière espagnole. Ils y arrivèrent le soir du 21 ou 22 septembre. Elles apprirent que le maire de Banyuls-sur-Mer, Vincent Azéma, était prêt à les aider. En tant que socialiste il avait accueilli pendant la guerre d'Espagne des républicains espagnols. Par train ou à pied ces femmes se rendirent à Banyuls-sur-Mer pour le contacter.
Le passage de la frontière le plus fréquenté, la route entre Cerbère en France et Portbou en Espagne, était étroitement surveillé, et Azéma était d'avis que Fittko devait plutôt choisir un sentier plus à l'intérieur, la route Lister, une vieille piste de contrebande portant le nom d'Enrique Líster Forján, un officier républicain espagnol. Dans l'après-midi du 22 ou 23 septembre elles retournèrent à Port-Vendres. [69]
Le récit de Lisa Fittko du passage des Pyrénées est, comme l'écrit Erdmut Wizisla, une histoire magique. [70] « Celui qui le lit ne l'oubliera jamas. » Comme tant d'autres témoignages sur la fin de Benjamin il semble dû à un hasard. [71] Nous nous contenterons de souligner deux-trois faits.
L'office de tourisme de Banyuls-sur-Mer a publié un dépliant où figurent les différents sentiers de randonnée. L'un d'entre eux porte le nom de Sentier de la liberté Walter Benjamin, un choix plutôt contestable du fait que c'est grâce à Lisa Fittko, et non pas à Walter Benjamin, qu'ils arrivèrent sains et saufs à Portbou. [72] La route Lister fut d'autre part rapidement rebaptisée en 1940 « the F-Route ». [73] C'était malgré tout Lisa Fittko qui avait trouvé ce passage sûr à travers la montagne. Dans le quartier sud de la ville on a tout de même érigé un petit monument à sa mémoire.
Le dépliant qualifie le Sentier de la liberté Walter Benjamin, appelé le Chemin Walter Benjamin, de difficile, et estime que les randonneurs mettront cinq heures et demie à partir du monument Fittko. [74] Début octobre 2016, je mis six heures et demie du centre de Banyuls jusqu'à Portbou. La montée est dure alors que la descente est une épreuve pour les genoux et les hanches même si on utilise des bâtons. Le sentier culmine à 540 m d'altitude. Souvenons-nous que Benjamin se plaignait de l'altitude de Lourdes, qui est de 420 m.
Benjamin dut apprendre le projet de Fittko alors qu'il était encore à Marseille, probablement par Hans, le mari de Lisa. Comme nous l'avons déjà dit, ils se connaissaient depuis leur séjour dans le camp d'internement de Nevers. Benjamin dut probablement prendre le train de Marseille à Port-Vendres le 23 septembre. En tout cas il frappa à la porte de Lisa le matin du 24 septembre en lui disant que « Ihr Herr Gemal » (« Monsieur votre mari ») lui avait dit qu'elle était prête à le conduire, lui, Henny Gurland et son fils Joseph de 17 ans [75] en sécurité en Espagne. (La date que donne Fittko au début de son récit comme sûre, le 25 septembre, n'est pas la bonne.) Benjamin précisa qu'il souffrait du coeur et qu'il était obligé de marcher lentement.
Ces quatre personnes se rendirent à Banyuls à pied ou par train. Henny Gurland et son fils Joseph attendirent dans une auberge alors que Fittko et Benjamin allèrent trouver le maire, Vincent Azéma. Il leur conseilla d'aller voir s'ils trouvaient le bon sentier. Sur ce Fittko et Benjamin allèrent chercher Gurland et Joseph, et ils partirent explorer le sentier dans l'après-midi du 24 septembre. Benjamin passa la nuit dans les collines alors que les trois autres redescendirent pour passer la nuit en ville.
Vers cinq heures le lendemain matin, Fittko, Gurland et Joseph partirent en même temps que les vignerons pour ne pas se faire remarquer. À sept heures ils arrivèrent là où Benjamin avait passé la nuit. Il n'avait ni mangé ni bu. Vers 14 heures ils arrivèrent au sommet, là où la France s'arrête et l'Espagne commence. Si la frontière y était marquée, je n'en sais rien, mais à juger du récit de Fittko elle ne l'était pas.
Benjamin marchait lentement et faisait régulièrement des pauses. Il portait sa lourde serviette noire en bandoulière, [76] celle qui a maintenant un statut presque mythique, car elle devait contenir son dernier manuscrit. « Il faut comprendre que ce sac à bandoulière est la chose la plus importante que je possède, » dit-il. « Je ne peux pas prendre le risque de le perdre. C'est le manuscrit qu'il faut sauver. Il est plus important que moi. » [77] En route, Fittko et Joseph l'aidèrent à le porter. Arrivés à la montée la plus raide, Benjamin n'en put plus :
« Benjamin y connut sa première et seule défaillance. Pour être plus précis, il essaya de continuer, mais sans succès et nous fit clairement comprendre que ce dernier bout était au-delà de ses forces. José [Joseph] et moi le prîmes entre nous, et avec ses bras autour de nos épaules nous le tirâmes, lui et sa sacoche, en haut de la montée. Il respirait lourdement, mais sans se plaindre. Il n'avait d'yeux que pour sa sacoche noire. » [78]
Arrivés au sommet pour prendre leurs repères, ils rencontrèrent quatre femmes ayant pris un autre chemin qui se joignirent à eux.
Je ne sais pas si la reconstitution de la F-Route est historiquement correcte, mais le balisage du Chemin Walter Benjamin compte au moins un détail essentiel qui ne colle pas avec le récit de Fittko. En effet, Benjamin se serait arrêté devant « a puddle », une flaque d'eau, et Fittko lui aurait déconseillé d'en boire, un conseil qu'il aurait choisi de ne pas suivre. Sur le bord du Chemin Walter Benjamin il y a un panneau près d'une petite source qui raconte cet épisode, mais cette source se trouve à bonne distance du sommet, le Col de Rumpissa.
Ils se quittèrent peu après avoir atteint le sommet. Lisa Fittko retourna à Banyuls et Port-Vendres pour annoncer que ce sentier était un passage sûr en Espagne alors que Benjamin, Gurland et Joseph s'engagèrent dans la descente vers Portbou. Entretemps, note Fittko, « le soleil était monté si haut qu'il nous réchauffait ». [79]
Les sources donnent différentes dates du suicide de Benjamin. Et dans l'espoir d'être moins déconcerté par les sources et les dates, j'ai relevé un détail : Le jour où Benjamin est mort, il y aurait eu une violente averse, ce qui n'est contredit par aucune autre source. Alors j'ai pensé que si je pouvais donner une date précise de cette averse, je pourrais éclaircir les autres détails par la suite. J'ai réussi à entrer en contact avec le Servei Meteorològic de Catalunya à Barcelone, qui a fixé la date de l'averse au 26 septembre, mais le météorologue et climatologue Antonio Barrera-Escoda avait également des choses intéressantes à dire sur le temps de la veille, le 25 :
« Quant aux jours précédant l'averse (23–25 septembre) les températures maximales près de la côte étaient élevées (24–28 0C) ainsi que l'humidité de l'air, ce qui est ressenti comme désagréable. Aller à pied du Roussillon à Portbou serait donc extrêmement épuisant pour les fugitifs. » [80]
Les cartes météorologiques que le Servei Meteorològic de Catalunya m'a fournies le montrent également. Au niveau de la mer il y a un vent chaud venant du sud-est qui va transporter de l'air humide vers Portbou et ensuite vers le sommet de la montagne, où la température est déjà élevée. Quand je fis cet itinéraire début octobre 2016, le ciel était couvert et l'air relativement frais, et j'avais apporté beaucoup d'eau à boire. On peut difficilement s'imaginer à quel point le passage fut éprouvant pour le groupe de 1940. Ils avaient peu d'eau, et la température et l'humidité le rendaient éprouvant de se déplacer même en terrain plat. [81]
Portbou compte aujourd'hui environ 1200 habitants. Il n'est plus le centre d'un commerce inter-frontalier légal et illégal du fait que l'Espagne et la France font désormais partie de l'Union européenne et de l'espace de Schengen. La gare, terminée pour l'exposition universelle de Barcelone en 1929, domine la ville. Une photo prise en 1939–40 montre une ville partiellement détruite suite à la guerre civile. [82] L'ambiance de Portbou aujourd'hui peut rappeler celle des petites villes de la Norvège du Sud : animée en été, sinon somnolente. Le Centre Cívic de Portbou, également connu comme la Casa Herrero, présente une exposition Benjamin permanente contenant certains documents essentiels retrouvés en 1992. La maison où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit, porte une plaque commémorative. En 2008, une ruelle près de ce bâtiment fut rebaptisée « Passatge Walter Benjamin, filòsof i pensador ». [83] En outre, la sculpture « Passatges » de Dani Karavan y est une attraction connue. [84]
En 1979 les journalistes Carles S. Costa, Joan Roig et Lluis Bosch Martí du journal catalan Punt Diari de Gérone montèrent à Portbou afin d'enquêter sur la mort de Walter Benjamin. Bosch Martí avait déjà publié un article dans Punt Diari se demandant si Benjamin aurait pu être assassiné par des agents de la Gestapo. [85] Les spéculations de Bosch Martí semblent se fonder uniquement sur des rumeurs circulant à Portbou, mais le journal a quand même jugé utile d'en savoir plus. Le nouvel article présente un certain intérêt puisqu'il fait part de ce que des Portbouiens âgés se rappelaient ou prétendaient se rappeler au sujet de ce qui s'était passé 39 ans auparavant.
Il y eut manifestement deux bureaux de la Gestapo à Portbou. L'un était situé sur l'avenue La Rambla de Catalunya, l'autre sur la place du Marché, que je n'arrive pas à situer sur le plan de ville. Le bureau de la place du Marché devait être le plus important puisqu'il se payait le luxe d'avoir un chauffeur privé. Officiellement c'était le bureau d'une société appelée Industriefinanzgesellschaft, gérée par Johann Maincke et Wilhelm Kirsch. Je n'ai trouvé aucun renseignement sur ces deux hommes, mais ils devaient faire partie de la commission dite Kundt, qui après la signature de l'armistice entre l'Allemagne et la France était chargée de s'occuper des citoyens autrichiens et allemands en France. Ce n'est donc pas tout à fait exact d'appeler ces bureaux allemands des bureaux de la Gestapo même si seuls des opposants au IIIe Reich auraient une raison de vouloir quitter la France pour l'Espagne. Je ne sais pas grand-chose sur la commission Kundt non plus, sauf qu'elle était présidée par le diplomate Ernst Kundt (1883–1974). La police espagnole locale collaborait avec les Allemands qui d'ailleurs portaient l'uniforme.
Les journalistes interviewèrent aussi Joan Suñer Planas, le propriétaire de l'auberge où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit. L'Hotel de Francia, également appelé Fonda de França, [86] était gérée par Suñer et sa femme française Eva Raffegeau et était situé sur l'Avenida del General Mola (aujourd'hui Carrer del Mar). Au rez-de-chaussée il y avait un bureau de change, et d'après Suñer, qui était franquiste, les Allemands venaient souvent manger dans son restaurant. Il ajouta :
« Toute personne souhaitant louer une chambre devait remplir une fiche et la présenter à la police. Toutes les personnes ne disposant pas d'un permis d'entrée étaient renvoyées en France […] Cela valait pour les Juifs et tous ceux qui étaient passés par la montagne. » [87]
Il est difficile de comprendre que tous, sauf Benjamin, aient pu continuer leur route dans ces circonstances. Birman appelle cette auberge « un hôtel de la police » [88].
Benjamin, Gurland [89] et Joseph [90] arrivèrent à Portbou à la tombée de la nuit le 25 septembre. Ils s'étaient joints à un groupe de quatre femmes : Carina Birman, [91] sa soeur Dele, [92] Sophie Lippmann [93] et Grete Freund. [94]
Ils se présentèrent à la police des frontières qui leur annonça qu'ils seraient renvoyés en France puisque les autorités espagnoles interdisaient depuis quelques jours l'entrée de toute personne n'ayant pas un visa de sortie français valide. [95] Devant les femmes qui fondirent en larmes, le commissaire de police aurait fait le commentaire qu'« ici on ne fait pas de sentiments et qu'elles devaient choisir entre un camp d'internement français et un cachot espagnol ». [96] Puisqu'il faisait noir, et peut-être à cause de l'état de santé de Benjamin, ils furent autorisés à passer la nuit à l'auberge. Le lendemain matin ils devaient être reconduits à la frontière.
« [Nous] étions désespérés quand nous gagnâmes nos chambres, » écrit Gurland. [97] D'après Freund, Benjamin était
« complètement désepéré, et il affirma le soir à l'hôtel qu'il ne voulait pas retourner quoi qu'il arrivât. Nous essayâmes de le rassurer en lui promettant de téléphoner au consul de Barcelone le lendemain matin puisqu'il avait une recommandation personnelle lui demandant d'aider Monsieur Benjamin. » [98]
Birman donne plus de détails :
« Nous fûmes divisés en quatre petits groupes, le professeur [sic] Benjamin étant le seul à avoir une chambre pour lui tout seul. Sa compagne et son fils une autre, Sophie et moi une chambre et Grete Freund un cagibi. Nous nous réunîmes pour discuter ce que nous allions faire et empêcher le retour redouté à la frontière. Nous savions que la police des frontières non seulement avait des liens avec la police secrète nazie, mais aussi que presque tous les policiers étaient des indicateurs au service des nazis et agissant sur leurs ordres.
En plus de quelques billets de devises courantes, Sophie et moi avions quelques pièces d'or. Sophie était convaincue que si on les donnait aux Espagnols ils seraient plus accomodants et prêts à nous aider. Alors qu'elle cherchait l'hôtelier elle entendit dans le couloir du bruit venant d'une des chambres voisines. Elle revint me demander d'aller voir. J'entrai dans la chambre pour trouver le professeur Benjamin dans un état lamentable, complètement épuisé. Il me dit qu'il ne voulait à aucun prix retourner à la frontière ou quitter sa chambre. Quand je lui dis qu'il n'y avait pas d'autre choix que de partir, il me déclara qu'il y en avait un pour lui. Il laissa entendre qu'il avait des cachets très toxiques et très efficaces [some very effective poisonous pills]. Il était couché à demi déshabillé sur le lit et avait posé sa très belle montre de gousset, le couvercle ouvert, sur un plateau à côté de lui, en la regardant sans arrêt.
Je lui expliquai notre tentative de soudoyer l'hôtelier et l'implorai d'abandonner l'idée de se suicider. Ou au moins d'attendre voir le résultat des tractations engagées par Sophie avec les autorités locales au sujet desquelles il se montra très pessimiste. Je ne le quittai que quand sa compagne vint pour garder un oeil sur lui. Je ne le connaissais pas du tout et je ne savais pas si j'avais raison de l'empêcher de mettre fin à la vie qu'il semblait détester. [99]
Cette scène donne à réfléchir dans toute sa beauté grotesque : un philosophe épuisé et à moitié déshabillé qui guette le temps en train de s'écouler. « Je vois la vraie image du passé défiler », avait-il noté quelques mois auparavant. [100]
Comme il ressort de la citation de Benjamin, le groupe avait déjà mis un plan à exécution. Sophie Lippmann était allé voir Suñer pour lui proposer quelques pièces d'or s'il les aidait à obtenir un permis d'entrée – en soi une manoeuvre risquée. Suñer réagit de façon très positive, mais il dit que seul le commissaire de police pouvait annuler l'ordre de reconduire le groupe à la frontière. Nous notons que, d'après le texte cité, Benjamin est informé de la tentative de soudoyer l'hôtelier. Else Lasker-Schüler dira plus tard que si elle avait passé la soirée avec lui, elle lui aurait dit : « Attends au moins jusqu'à demain matin ! » [101]
« Le lendemain matin », écrit Henny Gurland, « Madame Lippmann me dit de descendre puisque Benjamin m'avait demandée. » [102] Il lui dit qu'il avait pris une forte dose de morphine la veille au soir et lui demanda d'expliquer que son état était dû à sa maladie. Et puis il perdit conscience. Ce récit anonyme prête ces dernières paroles à Walter Benjamin : « Monsieur le professeur [sic] Benjamin dit seulement : Pourquoi vis-je encore, moi qui devrais déjà être mort ? Et puis il commença à compter et mourut. » [103] On appela le médecin à nouveau et il constata une congestion cérébrale. La veille il lui avait fait une saignée à cause de sa tension artérielle élevée. [104] Ingrid Scheurmann pense que Gurland (et par là le récit anonyme) se trompe sur le moment de la mort de Benjamin en rappellant que tous les autres renseignements disponibles indiquent qu'il n'est mort que dans la soirée. [105] Toujours en se référant au récit de Gurland, Scheurmann doute fort que Benjamin ait pris les capsules de morphine la veille au soir, mais elle néglige que Grete Freund le dit aussi. [106]
Quoi qu'il en soit, le groupe se divisa en deux : Gurland et Joseph furent autorisés à rester à Portbou alors que les quatre autres femmes furent reconduites à la frontière. Gurland passa toute la journée auprès de Benjamin mourant, mais avec « la police, le maire et le juge qui examinèrent tous les papiers en trouvant une lettre adressée aux dominicains en Espagne. Je dus appeler le curé, et agenouillés nous priâmes une heure entière. » [107]
Birman et sa soeur Dele, Lippmann et Freund furent donc reconduites à la frontière, où il y avait une cabine téléphonique qui était probablement branchée sur le poste de la police des frontières à Portbou. De l'autre côté de la borne frontière ils voyaient l'officier nazi qui les attendait ayant été prévenu par les autorités espagnoles. C'est alors que le ciel s'ouvrit :
« Nous étions tellement déprimées que nous n'avions même pas remarqué que le ciel s'était assombri alors qu'on était au début de l'après-midi. Un orage ! Non, une pluie torrentielle, de lourdes masses d'eau nous tombèrent dessus. Nul abri en vue dans une contrée déserte. Si nous prenions pas une décision rapide, nous serions balayées, peut-être dans différentes directions. Nous pesâmes les alternatives. Il n'y avait qu'une direction dont l'issue était incertaine, les autres menaient à la mort. Alors nous décidâmes de retourner en Espagne. Mais il n'était plus question de marcher. Il n'y avait plus de sentiers praticables, nous pouvions seulement nous poser sur des blocs de pierre et essayer de descendre en glissant. Nous savions que nous allions déchirer notre seule robe, notre seule paire de bas, mais plutôt cela que de nous exposer à cette misère au sommet de la montagne maintenant que la pluie tombait avec de plus en plus de violence. » [108]
Grete Freund [109] et Hermann Grab [110] évoquent aussi l'orage ou l'averse comme leur salut, mais il était aussi important que la tentative la veille de soudoyer l'aubergiste eût porté ses fruits. En effet, les passeports des quatre femmes et ceux de Gurland et de Joseph eurent le tampon de permis d'entrée – et Suñer voulait ses pièces d'or. [111] Ils étaient donc en réalité sauvés, et le 27 septembre ils furent mis dans le train de nuit pour Barcelone, d'où ils gagnèrent ensuite le Portugal.
La date de l'averse est sans aucun doute le 26. Cette averse ne fut pas locale, car il y eut des précipitations élevées ce jour-là en Catalogne – à Barcelone les rues se transformèrent en petites rivières. [112]
« Le plus tragique », écrit Grete Freund à Lisbonne quelques semaines plus tard, « c'est que Monsieur Benjamin en fin de compte aurait pu partir avec nous. » [113] Vu que Benjamin devait être agonisant alors qu'on tamponnait les passeports des autres, Theodor W. Adorno résume les circonstances de façon précise mais aussi paradoxale quand il écrit dans une lettre à Scholem que « Walter s'est donc suicidé après qu'il avait été sauvé » [114].
Walter Benjamin est sans aucun doute mort le 26 septembre vers 22 heures. Il n'y a rien qui prouve que la Gestapo ou les agents de la NKVD y furent pour quelque chose. Quant à la cause de sa mort, Vila Moreno constata « una hemorragia cerebral ». [115] Mais il ignorait l'existence des capsules de morphine que Benjamin a dû prendre en grand nombre.
Le pharmacologue Jørg Mørland, ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire de l'État (norvégien), a dans un courriel avancé l'idée que la cause de sa mort « peut être une intoxication de morphine éventuellement liée à un infarctus ». Tout aussi intéressante est sa précision suivante : « La mort ne fut pas nécessairement subite, et on constate relativement souvent que les patients restent longtemps avec des problèmes respiratoires et développent un oedème pulmonaire qui ne sera fatal qu'après des heures. » Oedème pulmonaire veut dire que les poumons se remplissent d'eau.
Ingrid Scheurmann a manifestement consulté un expert médical avant de publier son cahier Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, mais on ne lui a peut-être pas parlé d'oedème pulmonaire comme une notion clef.
En février 2017, je m'adressai à la Société norvégienne de pharmacie en leur posant des questions sur les capsules et la cause de la mort de Benjamin. Benjamin avait dit à Arthur Koestler à Berlin, quelques jours après l'incendie du Reichstag, qu'il s'était procuré ces capsules. [116] Elles avaient donc en août-septembre 1940 sept ans et demi d'âge. Auraient-elles perdu leur effet ? La production de capsules de morphine était-elle standardisée en Allemagne en 1933 de sorte qu'on peut aujourd'hui déterminer la quantité, au moins approximative, de morphine que Benjamin aurait avalée ?
Madame Gunvor Solheim m'a répondu de façon généreuse. Elle n'avait pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 30, mais pensait « que ces capsules étaient probablement de 10 mg ». Elle avait aussi consulté susdit Jørg Mørland, et ils étaient « d'accord pour dire que les capsules conservées pendant sept–huit ans n'avaient pas nécessairement perdu leur effet ». Si Walter Benjamin prenait 30 capsules à 10 mg, il aurait consommé 300 mg. Mes lecteurs sauront que la sculpture Passatges de Karavan se réfère à Passagen-Werk, la grande oeuvre inachevée de Benjamin. Ils sauront aussi que le dernier passage de Benjamin fut celui de la vie à la mort, mais que l'avant-dernier fut celui de la morphine sortant de son foie dans son corps. Ou comme le dit Mørland : « L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. » [117]
Sa mort dut être atroce. L'aubergiste Suñer se souvenait en 1979 d'avoir entendu le râle de Benjamin jusqu'au rez-de-chaussée. [118] Le fils de Gurland, Joseph, s'en souvenait aussi. [119]
Walter Benjamin ne se suicida certainement pas au « bon moment », lui qui avait imaginé, dans son exaltation, que ce suicide allait lui donner une place dans l'histoire du monde. [120] La décision d'avaler les capsules fut prise dans un moment de désespoir absolu alors que les autres membres de son groupe cherchaient toujours une issue. Depuis 1933, il était un homme tourmenté, et depuis un an son coeur battait à peine. Walter Benjamin était un « dead man walking » quand il franchit les Pyrénées. A présent il ne lui restait plus de forces.
[2] Message du 25 septembre 1940 à Adorno transmis par Henny Gurland, in Walter Benjamin, Gesammelte Briefe (sous la rédaction de Christoph Gödde et Henri Lomitz), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1995-2000, vol. VI, p. 483 (ci-après GB).
[3] « He [Benjamin] had thirty tablets of a morphia-compound, which he intended to swallow if caught, he said they were enough to kill a horse, and gave me half of the tablets, just in case. » Arthur Koestler, The Invisible Writing (1954), London, Vintage 2003, p. 512. On ne sait pas exactement combien de capsules qu'ils se sont partagées.
[4] Cette carte postale est mentionnée dans Hans Mayer, Ein Deutscher auf Widerruf. Erinnerungen I, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1982, p. 257.
[5] Walter Benjamin, Denkbilder, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972/1974) 1994, [2] ; Walter Benjamin, Illuminationen. Ausgewählte Schriften 1, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1977) 2015, [2] ; Walter Benjamin, Angelus Novus. Ausgewählte Schriften 2, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1966) 1988 [2].
[6] Walter Benjamin, Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit (1935), Berlin, Suhrkamp Verlag (2010) 2015 [2
[7] Bernd Witte, Walter Benjamin. Mit Selbstzeugnissen und Bilddokumentation, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Verlag (1985) 2012, p. 136 ; Momme Brodersen, Walter Benjamin. Leben, Werk, Wirkung, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2005, p. 63.
[8] Werner Fuld, Walter Benjamin. Eine Biographie (édition remaniée de Walter Benjamin zwischen den Stühlen, Munich et Vienne, Carl Hanser Verlag 1979), Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag 1990, p. 286.
[9] Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin. Lumpensammler, Engel und bucklicht Männlein (Walter Benjamin, le chiffonnier, l'ange et le petit bossu, Paris, Klincksieck 2006), rédigé et préfacé par Florent Perrier, traduit par Horst Brühmann, Berlin, Suhrkamp Verlag 2009, pp. 610–613.
[10] Howard Eiland et Michael W. Jennings, Walter Benjamin. A Critical Life, Cambridge (Mass.) et Londres, The Belknap Press of Harvard University Press 2014, p. 675 ; cf. Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Gershom Scholem, Walter Benjamin – die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1975, pp. 279-281 et Carina Birman, The Narrow Foothold, London, Hearing Eye 2006, pp. 3–10. Un facsimilé des registres municipaux est publié dans Ingrid Scheurmannn, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933-1940 » in Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Für Walter Benjamin. Dokumente, Essays und ein Entwurf, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1992, pp. 75–107, 101.
[11] Facsimilé dans Manuel Cussó-Ferrer, « Walter Benjamins letzte Grenze. Sequenzen einer Annäherung », in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., pp. 158–165, 161.
[12] « Soweit rekonstruierbar, nimmt sich Benjamin in der Nacht mit einer Überdosis Morphium das Leben. » Nadine Werner, « Zeit und Person » in Burkhardt Lindner (dir.), Benjamin-Handbuch. Leben, Werk, Wirkung, Stuttgart et Weimar, J. B. Metzler Verlag 2006, pp. 3–8, 8.
[13] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin » (1982), in Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Rolf Tiedemann et Hermann Schweppenhäuser (dir.), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1991, vol. V/2, pp. 1184–1194, 1185 (ci-après GS).
[14] Erdmut Wizisla, « Einleitung », in Erdmut Wizisla (dir.), Begegnungen mit Benjamin, Leipzig, Lehmstedt Verlag 2015, pp. 5–17, 14.
[15] Lorenz Jäger, Walter Benjamin. Das Leben eines Unvollendeten, Berlin, Rowohlt Verlag 2017, p. 340.
[16] Torodd Karlsten, « Walter Benjamin » (1991), in Walter Benjamin, Kunstverket i reproduksjonsalderen (« L'oeuvre d'art à l'ère de la reproduction »), extraits, traduction et introduction par Torodd Karlsten, Oslo, Gyldendal Norsk Forlag (1975) 1991, pp. 9–32, 16.
[17] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, « Etterord » (« Postface »), in Walter Benjamin, Enveiskjørt gate. Barndom i Berlin – rundt 1900 (Sens unique. Une enfance berlinoise), traduit par Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, Oslo, Kolon Forlag (2000) 2014, pp. 185–225, 189.
[18] Arild Linneberg et Janne Sund, « 'Å lese det som aldri er skrevet' – om å lese Walter Benjamin baklengs » (« 'Lire ce qui n'a jamais été écrit' – lire Walter Benjamin à l'envers »), in Walter Benjamin, Skrifter i utvalg (« Oeuvres choisies »), Oslo, Vidarforlaget 2014, vol. I, pp. 13–79, 76.
[19] Gisle Selnes, « Passatges I-XIII. Postkort fra Portbou » (« Passatges I-XIII. Cartes postales de Portbou »), in Vagant (Berlin), no 3, 2014, pp. 40–47, 42.
[20] Cf. Stephen Parker, « What was the Cause of Brecht's Death ? Towards a Medical History », in Friedemann J. Weidauer (dir.), The Brecht Yearbook, publié par The International Brecht Society, 35e année, Wisconsin, University of Wisconsin Press 2010, pp. 291–307.
[21] Édouard Roditi, « Meetings with Walter Benjamin », in Partisan Review (New York), 53e année, no 2 (printemps 1986), pp.263–267, 264.
[22] Werner Kraft, « Ein Kopf, aber illoyal », in Wizisla, op. cit., pp. 218–238, 220.
[23] On peut désormais étudier l'ensemble des critiques et comptes rendus de Benjamin dans Walter Benjamin, Werke und Nachlaß, Christoph Gödde et Henri Lorentz (dir.), Berlin, Suhrkamp Verlag 2008-, vol. 13 (Kritiken und Rezensionen, 2011), (ci-après WuN).
[24] Jäger, op. cit., p. 251.
[25] Lettre à Asja Lãcis, fin février 1935, GB V, p. 54.
[26] Scholem, op. cit., p. 255.
[27] Jäger, op. cit., p. 268.
[28] Jäger, op. cit., p.287.
[29] Lettre à Scholem, datée du 2 novembre 1970, citée d'après Soma Morgenstern, « Aus Briefen an Gershom Scholem, 1970 bis 1975 », in Wizisla, op. cit., pp. 273–321, 274. A la fin de l'automne 1939 une rumeur circule selon laquelle Staline aurait fait un discours au Kremlin le 19 août disant que l'Union soviétique aurait intérêt à ce que l'Allemagne d'un côté et la France et la Grande-Bretagne de l'autre entrassent en une guerre de longue durée, épuisante pour les deux camps. C'est l'agence Havas qui l'annonça le 28 novembre 1939 en se référant à la Revue de droit international de sciences diplomatiques et politiques (no 3, juillet-septembre 1939). Il semble s'agir d'une fausse rumeur, cf. Sergueï Slutsch, « Stalins Kriegsszenario 1939 : Eine Rede, die es nie gab », in Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte (Munich), 52e année, no 4 (octobre 2004), pp. 597–635. La Pravda (Moscou) publia le 30 novembre 1939 une interview avec Staline, rédigée par Staline lui-même, où il rejette la responsabilité de la guerre sur la France et la Grande-Bretagne, cf. op.cit., p. 605 et suiv.
[30] Walter Benjamin fut privé de sa citoyenneté allemande à la demande de la Gestapo par une lettre datée du 23 février 1939. Comme justification elle fit valoir qu'il avait collaboré à la revue en exil Das Wort, cf. « Ausbürgerungsakte Benjamins, 1939 » in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., p. 108 et suiv. Or Benjamin ne fut jamais un collaborateur de cette revue, mais il y avait publié un article en 1936. La demande de la Gestapo contient également d'autres erreurs, par exemple que Benjamin aurait émigré déjà en 1930, et qu'il serait arrivé à Paris en passant par Palma de Mallorca. Pour les Scheurmann la dénaturalisation de Benjamin apparaît comme une affaire de routine du fait que pour la Gestapo il n'avait guère d'intérêt. Cf. W. B., « Pariser Brief, André Gide und sein neuer Gegner », in Das Wort (Moscou), 1re année, no 5 (novembre 1936), pp. 86-95 ; cf. WuN 13, 1, pp. 470-485, GS III, pp. 482-495. Cet article fut la seule contribution de Benjamin à la revue, cf. Das Wort, Registerband, Berlin de l'Est, Rütten & Loening 1968, p. 109. Das Wort était une revue littéraire d'inspiration marxiste publiée par Jourgaz-Verlag (Moscou) pendant quatre ans (1936-1939) et rédigée par Bertolt Brecht, Willy Bredel et Lion Feuchtwanger.
[31] Eiland et Jennings op. cit., p. 647.
[32] Max Aron, « Der Jüngling und der Meister », in Wizisla, op. cit., pp. 262–270, 265.
[33] Eiland et Jennings, op. cit., p. 648.
[34] Hans Sahl, « Walter Benjamin im Lager », in Siegfried Unseld (dir.), Walter Benjamin zu ehren. Sonderausgabe aus Anlaß des 80. Geburtstages von Walter Benjamin am 15. Juli 1972, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1972, pp. 66–73, 67.
[35] Lettre à Adrienne Monnier, datée du 21 septembre 1939, GB VI, p. 333 et suiv.
[36] Sahl, op. cit., p. 70.
[37] Sahl, op. cit., p. 71. Benjamin eut l'idée de la revue après que le commandant du camp avait donné son autorisation enthousiaste à d'autres internés de réaliser un film patriotique, « Vive la France », leur donnant ainsi l'autorisation de se documenter à la bibliothèque locale, dont ils revenaient le soir légèrement éméchés et bien contents. L'idée de Benjamin était de faire quelque chose du même genre. Sahl et Benjamin s'étaient connus à Berlin, où, en 1931, ils étaient impliqués dans le projet de lancement de la revue Krise und Kritik, cf. Erdmut Wizisla, Benjamin und Brecht. Die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2004, p. 126.
[38] Voir p. ex. Bernd-Peter Lange, « Walter Benjamin und Bertolt Brecht am Schachbrett », in Merkur, Deutsche Zeitschrift für europäisches Denken (Stuttgart), 69e année (avril 2015), pp. 95-102. La passion qu'avait Benjamin pour le jeu d'échecs aura son expression la plus bizarre dans sa première thèse historico-philosophique, où il compare le matérialisme historique au « Turc d'échecs », une marionette qui gagne apparemment toute seule partie sur partie, mais qui en réalité est manipulée par un champion de courte taille, cf. Über den Begriff der Geschichte, WuN 19, GS I/2, pp. 691–704.
[39] D'après Sahl, Aron aurait trouvé une sorte de cagibi sous un escalier à vis, et de plus un morceau de lin pouvant servir de rideau. Derrière ce rideau, Benjamin pouvait mener une existence relativement protégée en compagnie d'Aron : « un saint dans sa grotte, protégée par un ange », Sahl, « Walter Benjamin im Lager », p. 72.
[40] Lettre à Gershom Scholem, datée du 25 novembre 1939, GB VI, p. 358.
[41] Lettre à Max Horkheimer, datée du 30 novembre 1939, GB VI, p. 361.
[42] Lettre non-envoyée à Hélène Léger, datée de janvier 1940, GB VI, p. 391.
[43] Lettre à Gretel Adorno, datée du 17 janvier 1940, GB VI, p. 382.
[44] Store medisinske leksikon (« Grande encyclopédie médicale »), sln.no.
[45] Lettre à Max Horkheimer, datée du 6 avril 1940, GB VI, p. 430 et suiv. En ce qui concerne la machine à écrire, il est très probable que Benjamin s'adressait en français à ses amis et collègues allemands puisqu'il faisat taper ses lettres par d'autres. En tout cas, la plupart de ses lettres de cette période sont tapées à la machine, parfois avec un post scriptum à la main en allemand. Friedrich Pollock (1894-1970) était un ami de jeunesse de Horkheimer et un des fondateurs de l'Institut für Sozialforschung.
[46] Lettre à Gretel Adorno, datée de la fin avril/début mai 1940, GB VI, p. 435.
[47] Lettre à Max Horkheimer datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 439. Le même jour il écrit à son ami Stephan Lackner lui demandant de l'aider dans une situation difficile : « L'état de mon coeur défaillant s'est considérablement détérioré. C'est pourquoi je dois régulièrement consulter mon médecin. (C'est à peu près les seules fois où je sors. Les rares amis qui me restent à Paris, se sont habitués à venir me voir chez moi.) J'ai fini par devoir payer une importante somme d'argent pour ce traitement. » Lettre à Stephan Lackner, datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 442.
[48] « Das Gutachten des Kardiologen Pierre Abrimi (1879–1945) vom 29. April konstatiert : Tachykardie, Hypertonie und Herzhypertrophie. » Note rédactionnelle in GB VI, p. 441.
[49] Lettre à Gretel Adorno datée du 19 juillet 1940, GB VI, p. 470. Cf. Jäger, op. cit., p. 331.
[50] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Schöttker et Wizisla (dir.), Arendt und Benjamin. Texte, Briefe, Dokumente, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2006, p. 152.
[51] Cf. lettre de Max Horkheimer, datée du 8 mai, facsimilé in Ingrid Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, Bonn AsKI 1992, p. 22 (document 1).
[52] Cela veut dire au plus tard le 22, cf. la lettre à Hilde Schröder datée du 22 août 1940, GB VI, p. 480 et suiv.
[53] Lisa Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen. Erinnerungen 1940/1941 (1985), Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag (2004) 2015, pp. 126–131.
[54] Lisa Fittko, op. cit., p. 141 et suiv. Fritz Fränkel (1892–1944) était un médecin utilisant Benjamin et d'autres personnes pour diverses expériences sur les effets des drogues. Cf. Ernst Joël et Fritz Fränkel, « Der Hascisch-Rausch. Beiträge zu einer experimentellen Psychopathologie » (1926), in Nicolas Pethes et alii (dir.), Menschenversuche. Eine Anthologie 1750-2000, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2008, pp. 77–83. Benjamin cite de larges extraits de cet article dans son essai « Haschisch in Marseille », GS IV71. pp. 409–416,. Voir aussi Walter Benjamin, Über Haschisch. Novellistisches, Berichte, Materialien, Tillman Rexroth (dir.), avec une préface de Hermann Schweppenhäuser, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972), 2014.
[55] Lettre à Alfred Cohn, datée du 17 septembre 1940, GB VI, p. 482. Il ne semble disposer à ce moment-là d'aucun des documents nécessaires, sauf le visa d'entrée aux États-Unis, cf. la même lettre, p. 481 : « Il y a presque un mois que j'ai obtenu le visa pour l'Amérique. Tu vois que jusqu'à présent cela ne m'a pas encore servi à grand'chose. »
[56] Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen, p. 141.
[57] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Hannah Arendt/Gershom Scholem, Der Briefwechsel, Marie Luise Knott (sous la rédaction de), Berlin, Jüdischer Verlag im Suhrkamp Verlag 2010, p. 17 et suiv.
[58] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 octobre 1940, in Arendt/Scholem, op. cit., p. 10.
[59] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 septembre 1972, in Wizisla, op. cit., p. 280.
[60] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem datée du 8 janvier 1973, in Wizisla, op. cit., p. 282.
[61] Catharine Edwards, « Acting and self-actualisation in imperial Rome : some death scenes », in Pat Easterling et Edith Hall (sous la rédaction de), Greek and Roman Actors. Aspects of an Ancient Profession, Cambridge, Cambridge University Press 2002, pp. 377–394, 392.
[62] Arthur Koestler, Scum of the Earth, Londres, Victor Gollancz Limited 1941, p. 247. J'ignore si cette édition fut mise en vente. Dans mon exemplaire du livre, il est marqué : « Left Book Club Edition/Not for sale to the public. »
[63] Arthur Koestler, The Invisible Writing (Hiéroglyphes), p. 512.
[64] Arthur Koestler, Scum of the Earth, avec une « Preface to the 1955 Edition », Londres, Eland (1991) 2006, p. 244.
[65] Arthur Koestler, Abschaum der Erde, traduit par Franziska Becker et Heike Curtze, Vienne, Verlag Fritz Molden 1971, p. 529. Je ne dispose pas de l'édition anglaise, mais l'édition allemande est bien plus complète que celle de 1941, et le copyright pour 1971 est renouvelé. Il est quasiment impensable que les traducteurs se soient trompés.
[66] Voir par exemple Ingrid Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », in Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, pp. 7–19, 19, note 24. Lorenz Jäger se réfère à Scheurmann dans Walter Benjamin, p. 339, note 24.
[67] Stephen Schwartz, « The Mysterious Death of Walter Benjamin », in The Weekly Standard (Washington D.C.), le 11 juin 2001.
[68] On considérait l'Espagne comme une alternative trop risquée pour les hommes mobilisables de moins de 42 ans. On craignait que les autorités espagnoles ne les arrêtent pour les empêcher d'aller en Grande-Bretagne se joindre aux forces britanniques. Fittko, op. cit., p. 132.
[69] Fittko, op.cit., pp. 136–138.
[70] « Eine magische Geschichte. Wer sie gelesen hat, wird sie nie vergessen. » Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 328 (note rédactionnelle).
[71] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin », récit écrit en 1980 à la demande de Gershom Scholem et publié la première fois sous le titre de « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », traduit par Christoph Groffy et avec une introduction de Gershom Scholem in Merkur (Stuttgart), 36e année, no 403 (janvier 1982), pp. 35–49. Les citations qui suivent sont tirées de la version originale en anglais in GS V/2, pp. 1184–1194, cf. la note 12 ci-dessus.
[72] On ne pourra pas le reprocher à Benjamin, mais on peut rappeler un de ses commentaires aux thèses historico-philosophiques : « Il est plus difficile de rendre hommage à la mémoire des sans nom qu'à celle des gens célèbres, des gens fêtés par tout le monde, penseurs et poètes y compris. C'est à la mémoire des sans nom qu'il faut construire l'histoire, » WuN 19, p. 113, cf. GS I/3, p. 1241. La citation est tirée d'une critique de l'historisme et de l'idée que « l'histoire est quelque chose qui peut se raconter », WuN 19, p. 114, cf. GS I/3, p. 1240. Dans une version simplifiée cette citation figure sur la plaque en verre posée à mi-chemin dans l'escalier des « Passatges » de Dani Karavan. Mais on peut se demander ce que les sans nom en pensent.
[73] Fittko, op. cit., p. 160.
[74] Guide des Randonnées. 9 itinéraires autour de Banyuls/9 hiking itineraries around Banyuls. Brochure éditée par l'Office de tourisme de Banyuls-sur-Mer (sans année).
[75] D'après une note rédactionnelle in GS V/2, p. 1202. Selon Fittko, il avait 15 ans, cf. GS V/2, p. 1189.
[76] On ne sait pas quel type de serviette, de valise ou de sac dont il s'agissait. Fittko parle tantôt de « briefcase » tantôt de « bag », cf. GS V/2, pp. 1187 et 1189. Les rédacteurs des Gesammelte Schriften parle d'un « Aktentasche » (un porte-documents), cf. GS V/2, p. 1194. Le traducteur Christoph Groffy choisit « Aktentasche » (« porte-documents ») pour « briefcase » et « Tasche » (« serviette ») pour « bag », cf. Fittko, « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », pp. 40 et 44.
[77] Fittko, The Story of Old Benjamin, GS V/2, p. 1187.
[78] Fittko, op. cit., GS V/2, p. 1190.
[79] Ibid.
[80] Antonio-Barrera-Escoda dans un courriel daté du 7 septembre 2016. Ensuite j'ai eu des contacts réguliers avec son collègue Montserrat Busto i Navinés. Je leur dois un grand merci. Busto a d'autre part fait certaines recherches de sa propre initiative. Mes remerciements vont aussi à Maximino J. Ruiz Rufino, maître de conférences au Département des études de littérature, de civilisation et des langues européennes à l'Université d'Oslo, pour sa correspondance par courriel avec le météorologue espagnol José Miguel Viñas qui m'a signalé l'existence de l'institut météorologique de Barcelone. Barrera-Escoda et Busto i Navinés m'ont établi en tout 48 cartes météorologiques (réanalyses) réparties sur quatre jours (24–27 septembre 1940), à quatre moments de la journée (00, 06, 12 et 18 UTC) et trois niveaux verticaux (500 hPa, 850 hPa et pression au niveau de la mer). Dans un courriel daté du 26 avril 2019, Busto précise que les cartes ont été établies à l'aide de la 20th Century Reanalysis et de données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui relève du ministère du Commerce américain.
[81] Grete Freund, une des quatre femmes qui se joignirent au groupe de Benjamin du côté espagnol de la frontière, remarque que « Monsieur Benjamin était déjà très fatigué quand il a eu à subir une crise cardiaque en route ». Grete Freund dans une lettre à un inconnu, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1194. Lisa Fittko ne le mentionne pas, mais chez Carina Birman, une des autres femmes, nous trouvons à peu près la même observation : « Entretemps un homme relativement âgé, une femme plus jeune et son fils s'étaient joints à nous. Cet homme, un professeur de l'université allemand (sic) au nom de Walter Benjamin, a failli avoir une crise cardiaque. Les épreuves que constituaient la montée par une journée de septembre extrêmement chaude et ses efforts anxieux pour ne pas être arrêté par les Allemands ont dépassé ses forces. Puisque nous nous trouvions sur une aire de repos, nous sommes partis dans tous les sens trouver un peu d'eau pour aider cet homme malade. Petit à petit il a repris ses forces, et nous avons poursuivi notre route […] », Birman, The Narrow Foothold, p. 3. Il est difficile de savoir si Benjamin a vraiment eu une crise cardiaque, mais en arrivant à Portbou il n'était manifestement pas bien portant.
[82] Scheurmann, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933–1940 », p. 100.
[83] Cf. « Portbou dedicarà un carrer a Walter Benjamin », notice dans Diari de Girona (Gérone), le 30 décembre 2008.
[84] Nous trouvons une belle présentation de l'oeuvre de Dani Karavan dans Dani Karavan, Hommage an Walter Benjamin. Der Gedenkort « Passagen » in Portbou, Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Mainz, Verlag Philipp von Zabern 1993. Cf. les esquisses de la même oeuvre et une interview avec Dani Karavan in Scheurmann et Scheurmann, Für Walter Benjamin, pp. 246–277.
[85] Ll. [Lluis] Bosch Martí : « Walter Benjamin, suïcidat o assassinat per la ‘Gestapo' ? », in Punt Diari (Gérone) du 19 juillet 1979, p. 3. Dans son article, Costa donne par erreur le 10 juillet comme date de la publication de l'article de Bosch Martí, cf. Carles S. Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten. Walter Benjamin in der Falle », traduit par Ute Heinemann in Rolf Tiedemann et alii (sous la rédaction de), Walter Benjamin 1892–1940. Eine Ausstellung des Theodor W. Adorno Archivs Frankfurt am Main in Verbindung mit dem Deutschen Literaturarchiv Marbach am Neckar, numéro triple de Marbacher Magazin (Marbach), no 55 (1990), 3e édition 1991, pp. 349–352, 349.
[86] « França » veut dire France en catalan, et « fonda » est le mot espagnol pour « auberge ».
[87] Costa, op. cit., p. 351.
[88] « [A] special police hotel »..Birman, The Narrow Foothold, p. 4.
[89] Henny Gurland (1900–1952) travailla avant 1933 comme photographe pour le quotidien social-démocrate Vorwärts, l'organe du SPD. Après avoir survécu sa fuite à travers les Pyrénées, elle réussit à partir pour les États-Unis, où elle épousa, en 1944, Erich Fromm. Elle rédigea son récit le 11 octobre 1940 pendant son séjour à Lisbonne. Ce récit fut publié pour la première fois in Scholem, Walter Benjamin, pp. 279–281, cf. note in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 351.
[90] Nous avons trouvé très peu de renseignements sur Joseph Gurland. Il fut interviewé par Rolf Tiedemann en 1981, et Scheurmann le présente comme professeur de l'université in « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 19, note 25. Scheurmann s'étonne que les souvenirs de Gurland soient aussi imprécis. Si Joseph Gurland avait 15 ans en 1940, il n'avait que 56 ans au moment de l'entretien avec Rolf Tiedemann.
[91] Carina Birman (1895–1996) était avocate et conseillère à l'ambassade d'Autriche à Paris de 1926 à 1938. Elle avait aussi des liens avec la revue en exil Das Neue Tage-Buch (Paris), dont son amie Grete Freund était responsable de la comptabilité. Cf. Kathy Duggan, « Notes on individuals » in Birman, The Narrow Foothold, p. 23 et suiv. Le récit de Birman semble avoir été rédigé à l'occasion de la mort de Sophie Lippmann en 1975. Il fut donné à la fille de Lippmann en 1976 et publié 30 ans plus tard, en 2006, probablement à l'initiative de Kathy Duggan, la petite-fille de Lippmann.
[92] Nous ne savons rien d'elle (même pas son nom de famille).
[93] Sophie Lippmann (1885–1975) était professeur de français et en passant par le Mexique, elle put atteindre New York, où elle travailla dans une usine avant de pouvoir recommencer à donner des cours de français. Cf. Duggan, op. cit., p. 22 et suiv
[94] Tout ce que je sais sur Grete Freund, c'est qu'elle était responsable comptable de la revue Das Neue Tage-Buch (voir note 90). Il ne faut pas la confondre avec l'actrice et chanteuse d'opéra du même nom (1885–1982). Elle rédigea son récit en français à Lisbonne le 9 octobre 1940 sous la forme d'une lettre à une personne inconnue, dont des extraits sont publiés in GS V/2, p. 1194 et suiv. Das Tage-Buch était un hebdomadaire indépendant fondé à Berlin en 1920, paraissant à Paris à partir de janvier 1933 sous le titre de Das Neue Tage-Buch.
[95] Jean-Michel Palmier souligne que l'interdiction espagnole, qui sera levée peu après, coïncide avec la visite à Madrid de Joachim von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères. Palmier, Walter Benjamin, p. 612, note 464.
[96] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », texte rédigé le 3 octobre 1940 à Lisbonne, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, pp. 345–347. Des extraits de ce récit furent d'abord publiés dans Andreas Strobl, « 'Wieso lebe ich noch ?' Die letzten Worte von Benjamin : Der Bericht eines anonymen Augenzeugen über die Flucht nach Spanien », Frankfurter Allgemeine Zeitung (Frankfurt am Main), le 6 septembre 2000, no 207, section N6. Gurland, Birman et Freund ont aussi donné leurs témoignages. En outre, Hermann Grab décrivit les circonstances dans une lettre à Adorno quelques jours plus tard, également envoyée de Lisbonne, cf. Hermann Grab, lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 355 et suiv. Il est difficile de trancher quand ces textes divergent. Freund et Gurland rédigèrent ce qu'elles avaient vécu peu après, respectivement le 9 et le 11 octobre., mais cela seul n'est pas une raison pour accorder plus de confiance à leurs récits. En même temps les récits d'Eiland et Jennings semblent trop « défensifs » en déclarant qu'il est presque impossible de dire quoi que ce soit sur les dernières heures de Benjamin, cf. Eiland et Jennings, Walter Benjamin, p. 675.
[97] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[98] Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1995.
[99] Birman, The Narrow Foothold, p. 4 et suiv.
[100] « Das wahre Bild der Vergangenheit huscht vorbei », WuN, 19, p. 18, cf. GS I/2, p. 695.
[101] Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 218 (note de la rédaction).
[102] « Morgens um sieben rief mich Frau Lippmann herunter, da Benjamin mich gerufen hatte. » Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280. Ingrid Scheurmann pense que Gurland n'a pas pu « descendre » du fait que la chambre de Benjamin se trouvait au dernier étage de l'auberge : « Welches Zimmer Frau Gurland bewohnt hat, ist unklar, jedenfalls bewohnte Benjamin des Zimmer 4 im 2. Stock des Hotels, ein drittes Stockwerk existierte zu diesem Zeitpunkt nicht. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann ne dit pas d'où elle tient ce renseignement.
[103] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 346.
[104] Ingrid Scheurmann donne beaucoup de détails sur le médecin et sa visite. Elle n'est pas impressionnée par lui, cf. « Neue dokumente zum Tode Walter Benjamins », pp. 12–14. Joseph Gurland dit à Rolf Tiedemann en 1981 : « Même aujourd'hui je me demande dans quelle mesure le médecin et le curé comprenaient sa situation médicale […]. » Scheurmann, ibid. Dans le film « Quién mató a Walter Benjamin … » (« Qui a tué Walter Benjamin … » de 2005, réalisé par David Mauas, une des personnes interviewées dit que le médecin Vila Moreno avait un frère et que « [Vila Moreno] n'était pas le plus futé des deux ».
[105] « Alle anderen Dokumente legen den Tod auf den späten Abend fest. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann n'avait à ce moment-là (1992) pas accès aux souvenirs de Birman, qui indépendamment de Gurland constate : « Le lendemain matin nous apprîmes qu'il [Benjamin] avait réussi [à quitter cette vie] et qu'il n'était plus parmi nous. » Birman, The Narrow Foothold, p. 5. Mais je ne vois pas que Gurland indique explicitement quand il meurt, seulement que Benjamin « était déjà agonisant » quand le médecin arrive à l'auberge, cf. Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[106] « Le récit de Gurland soulève de nombreuses questions : Quelqu'un qui neuf heures plus tôt a avalé ‘une grande quantité de morphine' et qui est apparemment agonisant, peut-il être en état de tenir une telle conversation ? », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Par comparaison Grete Freund écrit : « Malgré nos efforts il avait apparemment pris une drogue (une forte dose de morphine) la nuit même, et bien que le médecin soit venu dès qu'on l'a appelé, Monsieur Benjamin n'était plus transportable et est entré dans le coma. « Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1195. Ce récit colle bien avec ceux de Birman, de Grab et le récit anonyme bien que personne ne précise quand Benjamin a avalé les capsules de morphine.
[107] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[108] Birman, The Narrow Foothold, 6 et suiv.
[109] « [Et] c'est grâce à un miracle sous la forme d'une violente tempête qu'on nous a autorisés à entrer en Espagne et poursuivre notre voyage jusqu'à Lisbonne. » Grete Freund, lettre à une personne anonyme, datée du 9 octobre 1940, GS v/2, p. 1195.
[110] « [Alors] ils ont été surpris par un violent orage qui les a obligés de rebrousser chemin […]. » Hermann Grab dans une lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Walter Benjamin, p. 356.
[111] Birman, The Narrow Foothold, pp. 7–9.
[112] Le Servei Meteorològic de Catalunya (SMC, Barcelone) ne dispose pas de données au sujet des précipitations tombées à Portbou le 26 septembre 1940, mais les cartes météorologiques (les ré-analyses) pour 850 hPa et la pression au niveau de la mer montrent que de l'air froid du nord-ouest se heurte à de l'air chaud du sud-est à midi (12 UTC), et vu la forte humidité de l'air la veille il n'est pas étonnant qu' il y ait eu une tempête et de fortes précipitations. Bien qu'Antonio Barrera-Escoda au SMC ne disposât pas de données pour Portbou, il trouva beaucoup d'autres données prouvant qu'il y eut des précipitations extrêmement élevées dans toute la région le 26 septembre, les plus fortes à Barcelone et dans ses alentours : 119,5 mm à Gavà, 114,5 mm à Sant Boi de Llobregat, 108 mm à Puig-reig (Berguedà, Catalogne intérieure). Dans un courriel du 6 septembre 2016 Barrera-Escoda poursuit : « More or less near to Portbou, we have data for Roses (44.4 mm) and Empúries (40.5 mm). So, it is likely that in Portbou more than 50 mm were recorded in the 26th Sep 1940. » Encore un grand merci à Barrera-Escoda et son collègue Montserrat Busto i Navinés.
[113] Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V7 », p. 1195.
[114] Theodor W. Adorno, lettre à Gershom Scholem, datée du 8 octobre 1940, in Theodor W. Adorno/Gershom Scholem, « Der liebe Gott wohnt im Detail ». Briefwechsel 1939-1969, Berlin, Suhrkamp Verlag 2015, p. 26.
[115] Citation d'une lettre de la Dirección General de Seguridad (Gérone) à Max Horkheimer, datée du 30 octobre 1940, reproduite in GS V/2, p. 1197. La même lettre constate que Benjamin est mort « a las 22 horas del día 26 del mismo mes ».
[116] Koestler, Scum of the Earth (1941/1955, 2006, p. 244), cf. la discusion ci-dessus au sujet du nombre de capsules.
[117] Courriel de Gunvor Solheim daté du 3 mars 2017 par l'intermédiaire de Hege Helm, présidente de la Société pharmaceutique norvégienne : « [Je n'ai] malheureusement pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 1930, mais ces capsules étaient probablement de 10 mg […] J'ai donc appelé le professeur Jørg Mørland, pharmacologue et ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire […] : « [Je] pense que sa mort a pu être causée par une intoxication de morphine, éventuellement liée un infarctus. Nous ne pouvons évidemment pas exclure d'autres causes. Nous sommes d'accord pour dire que l'effet de capsules de morphine ayant 7–8 ans d'âge n'a pas nécessairement été affaibli. Si nous partons de capsules de 10 mg, il aurait pris au total 300 mg. L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. La mort n'est pas forcément immédiate, et on observe souvent que le patient peut rester longtemps avec des problèmes respiratoires qui provoquent un oedem pulmonaire tuant le patient plusieurs heures après. » Un grand merci à Gunvor Solheim, Jørg Mørland et Hege Helm.
[118] « Nachdem die Polizei weg war, fing er an, laute Schnaufer auszustoßen, die wir ins unterste Stockwerk hörten. Das ist das, woran ich mich am deutlichsten erinnere : die Schnaufer, die dieser Mann ausstieß und daß er anschwoll, er wurde ganz dick, und dabei war er ohnehin schon sehr kräftig. » (« Après le départ de la police, il commença à pousser des halètements qu'on entendait jusqu'au rez-de-chaussée. C'est ce dont je me souviens avec le plus de précision : les halètements de cet homme, et qu'il s'enflait, qu'il est devenu très gros alors qu'il était déjà fort. ») Joan Suñer Planas, in Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten », p. 351.
[119] « [Joseph] Gurland erinnert sich […] an Benjamins ‘painful breathing', das außerhalb seines Zimmer deutlich zu hören gewesen sei. », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14, citation de l'entretien entre Joseph Gurland et Rolf Tiedemann le 25 juin 1981, cf. ibid. p. 19, note 27, cf. note 25.
[120] Soma Morgenstern, lettre à Gershom Scholem, datée du 21 décembre 1972, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 280.