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21.09.2026 à 16:24

« Nous pourrissons en régime bourgeois et policier »

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Flashes rouges : deux clips inédits de Catherine Ringer

- 21 septembre / , ,

Il y a quelques années, à l'occasion de l'annonce d'une rencontre avec Marc'O, nous avions mis la main sur deux extraits inédits de son opéra-rock Flashes rouges monté en 1979 avec Catherine Ringer et Fred Chichin. Les re-voici.

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21.09.2026 à 16:13

CRISPR, thérapie génique et OGM humains

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[Chroniques du bio-technofascisme en cours]

- 21 septembre / , ,
Texte intégral (3561 mots)

Fin mars 2025, une fillette de 6 ans décède suite à l'injection d'une thérapie génique expérimentale en Chine. Comment faire sens de cet événement ? Deuxième billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours [1].

Plusieurs articles parus cet été relatent l'histoire de la mort d'une petite fille de 6 ans, sous le pseudonyme de Mei, lors d'un traitement de thérapie génique personnalisée et expérimentale dans l'hôpital Xinhua, affilié à l'université Jiaotong de Shanghaï. Bien qu'ayant eu lieu en mars 2025, l'affaire n'est révélée qu'en juillet 2026, dans une enquête de Science et Retraction Watch.

Les thérapies géniques

Le principe de la thérapie génique est simple : certaines maladies, comme la mucoviscidose, seraient dues à une mutation unique de l'ADN, située dans un seul gène. Remplacer ou modifier ce gène pour lui redonner sa forme normale guérirait la maladie. Un simple jeu de Lego ou de mécanique où il s'agirait de changer une pièce du système, comme un carburateur, pour que tout rentre dans l'ordre.

La méthode générale de la thérapie génique est d'injecter, dans les cellules ciblées, des molécules qui découpent l'ADN à des endroits spécifiques et qui réparent cet ADN, par exemple en y insérant un nouveau morceau. À toutes les étapes, la précision est évidemment cruciale.

Les premières tentatives de thérapie génique datent des années 1990, dans le contexte d'optimisme technologique démesuré du projet de séquençage du génome humain. À cette époque, les technologies utilisées pour modifier l'ADN sont celles de la recombinaison génétique, ou la transgénèse, développées à partir des années 1970. Dans les années 2010, le système CRISPR, plus rapide et plus précis, est adopté par toute la communauté scientifique et l'industrie pharmaceutique, notamment pour le développement de thérapies géniques.

Les risques liés aux thérapies géniques CRISPR sont connus et identifiés. Ils sont de deux types. Tout d'abord, l'intervention sur l'ADN par le système CRISPR n'est jamais 100 % précise et peut provoquer des dommages imprévisibles – la thérapie peut provoquer des mutations génétiques qui peuvent être fatales. Ensuite, toute thérapie génique se heurte au problème du transport du système CRISPR dans les cellules dont l'ADN doit être modifié. En effet, il serait délétère et par ailleurs impossible techniquement de modifier l'ADN de toutes les cellules d'un enfant ou d'un adulte. Pour une maladie du foie, il faut cibler les cellules du foie, et pour une maladie du cerveau, celles du cerveau. Pour assurer ce transport, les scientifiques utilisent des virus désactivés et modifiés. Ici, le risque est que le virus provoque une réaction immunitaire et inflammatoire – la réaction classique d'un corps qui rencontre un virus.

Ces risques ne sont pas hypothétiques. Chaque cas tragique de la mort d'une personne lors d'un essai de thérapie génique est l'occasion de rappeler qu'elle n'est pas la première. Le cas de Jesse Gelsinger en 1999 aux États-Unis est le plus connu. La mort de l'adolescent de 18 ans lors d'un des premiers essais de thérapie génique freine fortement les ardeurs ubuesques de la décennie du Projet Génome Humain. D'autant que les chercheurs ont fauté de manière grave en ne mentionnant pas, lors de la demande de consentement, des résultats inquiétants venant d'essais sur primates non-humains. Mais suite à l'essor de CRISPR, les essais cliniques se multiplient de nouveau. Et les drames aussi. Pour l'année 2025, deux autres enfants sont morts dans des circonstances similaires en Chine, et au moins quatre aux États-Unis. Certes, il y a aussi des succès. Le plus récent, et le plus similaire au cas de Mei, étant celui de Baby KJ en 2025, né avec une maladie génétique rare, le déficit en CPS15, et traité aussi par une thérapie génique personnalisée. Mais ces succès ponctuels, dans des cas très particuliers, ne peuvent pas masquer la pauvreté des résultats de la recherche effrénée sur les thérapies géniques. Après plus de 35 ans de recherche et des millions, voire des milliards, d'euros dépensés, la première et unique thérapie génique officiellement approuvée comme traitement l'a été cette année, aux États-unis.

Le décès de Mei

Mei était atteinte du syndrome de Snijders Blok-Campeau, une maladie génétique extrêmement rare (237 cas recensés dans le monde) qui affecte les neurones. Le syndrome est à l'origine de retards développementaux et de troubles cognitifs plus ou moins sévères, qui ne semblent pas avoir forcément d'impact sur l'espérance de vie. Autrement dit, Mei n'était pas en danger de mort imminente. D'autant plus que ses symptômes semblaient montrer une version légère du syndrome, et qu'ils s'amélioraient grâce à diverses thérapies. La dimension tragique de l'affaire semble hors de proportion avec le cas clinique révélé par l'enquête : une institutrice qui s'inquiète de retards dans le dessin et l'écriture, ou de bruits bizarres que fait l'enfant qui pourrait être liés à une forme d'autisme, des parents préoccupés par un manque de tonus musculaire et un poids réduit qui leur font craindre un possible manque d'autonomie à l'âge adulte…

Les parents, inquiets donc de l'état de Mei, se rapprochent d'un célèbre neuroscientifique de l'hôpital Xinhua, et ils décident ensemble de développer une thérapie génique personnalisée expérimentale pour Mei. Le développement de la thérapie est financé à hauteur de 750 000 euros par les parents, en plus de cadeaux personnels au neuroscientifique. Une fois le système CRISPR créé, inséré dans un virus modifié et testé, il est injecté dans le liquide céphalo-rachidien des vertèbres de Mei pour se diriger vers le cerveau. Comme le cerveau est difficilement accessible, il a fallu injecter une quantité énorme de virus, pour espérer atteindre un nombre suffisant de neurones. Sept jours plus tard, Mei était morte. La quantité de virus injectée aurait déclenché une réaction immunitaire excessive endommageant les vaisseaux sanguins, provoquant la formation de caillots microscopiques - une microangiopathie thrombotique - qui ont privé les organes vitaux d'apport sanguin et auraient entraîné son décès.

Ce que révèle l'enquête

L'enquête explique la décision d'utiliser une thérapie génique expérimentale par un cocktail d'affects : le désespoir des parents, l'enthousiasme et l'optimisme scientifique des médecins ainsi que leur désir de faire l'histoire et d'être les premiers à traiter le syndrome. Compte tenu du manque de sévérité des symptômes rapportés par l'enquête, il est difficile de comprendre le désespoir des parents et le recours à un traitement si risqué. Quant à l'optimisme scientifique, les sciences sociales ont un terme pour désigner cette tendance à l'optimisme technologique outrancier : l'impératif technologique. Il exige que nous acceptions les innovations de manière inconditionnelle, seulement parce qu'elles existent et sont disponibles, sans se soucier des conséquences. La technophilie aveugle des scientifiques n'est donc pas surprenante, d'autant plus que leur raison d'être en tant que profession en dépend. Leur obsession de la compétitivité n'est pas surprenante non plus, mais ce n'est évidemment pas spécifique au monde de la recherche. Leur manque d'éthique médicale (au-delà des aspects de corruption) pourrait, lui, surprendre un peu plus.

Comme le raconte l'enquête, l'équipe de l'hôpital a choisi, comme dans le cas de Jesse Gelsinger, de ne pas prendre en compte, ni de communiquer à la famille, des résultats particulièrement préoccupants de tests préliminaires sur primates non-humains (comme des insuffisances rénales et hépatiques). Ensuite, le formulaire de consentement ne mentionnait pas le risque de décès (alors qu'il est établi, particulièrement pour les thérapies géniques expérimentales). L'équipe de recherche a même osé publier un article scientifique, un an après la mort de Mei, pour décrire leur protocole d'élaboration et de validation de la thérapie génique personnalisée utilisée, en ne mentionnant ni le décès de l'enfant ni le soutien financier de la famille. Par ailleurs, les résultats scientifiques de l'étude elle-même sont contestés, le tout provoquant des appels au retrait de l'étude.

Ce que dit la mort de Mei

Les réactions critiques suite au décès de Mei ont été nombreuses. Elles suivent le plus souvent un cadre qui a été défini, ces dernières décennies, par la discipline de la bioéthique. Ce cadre comprend quatre principes généraux pour juger de la valeur éthique d'une pratique médicale ou d'une biotechnologie. Celle-ci devra respecter les principes de l'autonomie du sujet (capacité du sujet à décider, obtention du consentement éclairé), de la bienfaisance (obtention de résultats favorables), de la non-malfaisance (éviter les résultats défavorables), et de l'équité (surtout autour de l'accès aux technologies). Dans le cas de Mei (comme dans le cas d'autres personnes décédées suite à une thérapie génique) ces principes ont été bafoués : le consentement obtenu n'était pas éclairé (des résultats inquiétants n'ont pas été communiqués, le risque de mort n'a pas été mentionné), la balance coûts/bénéfices n'était clairement pas en faveur du bénéfice (les symptômes semblaient légers, Mei n'était pas en danger de mort), et l'accès aux thérapies géniques est extrêmement limité compte tenu de leurs prix exorbitants (pouvant aller jusqu'à plusieurs millions d'euros).

Bien qu'ayant une certaine utilité, évidente dans la critique et la compréhension du cas de Mei, ces principes de la bioéthique médicale sont souvent critiqués pour individualiser exagérément l'expérience des patientes – une forme de dépolitisation de notre relation à la médecine, qui se résumerait aux interactions personnelles entre patientes et médecins. Ce n'est pas une coïncidence si ces dernières décennies les experts en bioéthique et leurs comités ont été de plus en plus sollicités pour contribuer aux débats sur les nouvelles biotechnologies. Les journalistes de l'enquête sur Mei se sont ainsi assurés d'avoir les paroles d'un bioéthicien : 'Je ne pense pas qu'il faille mettre fin à ce genre d'expériences, mais nous devons veiller à faire preuve de la prudence qui s'impose à leur égard.' Ces experts font partie d'un groupe plus large, que certains sociologues appellent les experts somatiques. Bioéthiciennes, conseillerères en génétique, juristes et autres professionnelles sont fréquemment chargées d'élaborer une éthique compatible avec la biomédecine néolibérale contemporaine. Les études sociologiques et anthropologiques qui se penchent sur leur action dans le temps long montrent que le rôle des experts somatiques et des comités de bioéthique est bien souvent de neutraliser les critiques, de légitimer l'impératif technologique, de se comporter comme simple chambres d'enregistrement des dernières innovations, ou de protéger les scientifiques plutôt que de les contraindre.

De manière générale, les concepts familiers de la bioéthique — autonomie, consentement, vie privée, choix, liberté individuelle, bénéfice et préjudice — s'avèrent insuffisants lorsque les options dont disposent les personnes sont déterminées par le capitalisme, le racisme, le colonialisme, le patriarcat, l'hétéronormativité, le capacitisme, les frontières, les prisons et l'inégalité d'accès aux soins. Une manière de politiser la critique de la thérapie génique est de la comprendre comme une des technologies centrales d'une médecine qui a pris une direction spécifique au cours du XXe siècle : la biomédecine, et sa branche de la médecine génomique. De puissants intérêts financiers, politiques et scientifiques créent un environnement où la médecine génomique est perçue comme la solution la plus rapide, la plus rentable et la plus efficace. Pourtant, la mise en avant des causes génétiques des maladies ne répond pas tant au rôle prépondérant de l'ADN, mais est bien liée à des décennies de déliquescence volontaire des infrastructures de santé publique, de sous-financement de l'approche environnementale sur la santé et de dégradation générale de nos conditions de vie.

CRISPR et la manipulation génétique humaine

Il existe une autre forme de thérapie génique : celle appliquée à un embryon. En d'autres termes, la création d'OGM humains par la même technologie CRISPR. Cette fois, ce ne sont pas seulement les cellules de l'organe affecté qui sont modifiées génétiquement, mais toutes les cellules de l'embryon, créé in vitro, et donc toutes les cellules du futur organisme humain qui en découle. La mutation créée par CRISPR se retrouve alors dans les cellules sexuelles (spermatozoïdes et ovules) de cette personne. La mutation est ainsi héritable, et peut se transmettre à toute la descendance de la personne modifiée originellement. On parle de manipulation génétique humaine.

Cela a déjà été fait, en 2018, par un autre scientifique chinois, aboutissant à la naissance de deux fillettes dont nous ne savons pas grand-chose. Ceci a bien sûr provoqué un scandale mondial. Cependant, la critique principale de la communauté scientifique n'était pas une réaction aux conséquences politiques, éthiques et morales d'un tel acte, mais parce qu'il n'avait pas été conduit de manière scientifiquement robuste. La science n'était pas encore prête et, par son acte, le scientifique avait desservi l'innovation génomique en la rendant effrayante aux yeux du public. À l'époque, le neuroscientifique qui a dirigé la thérapie génique de Mei fit lui-même partie d'un groupe de scientifiques condamnant le créateur d'OGM humains, en expliquant qu'il n'avait pas respecté « les principes de l'éthique biomédicale, expérimentant sur des humains avant de montrer qu'il était sans danger de le faire. » Le cynisme est glaçant.

Après 2018, les organisations scientifiques nationales et internationales semblaient préparer le terrain pour une légalisation de la manipulation génétique humaine (MGH).Le narratif déployé était simple : il existe des couples atteints ou porteurs de maladies génétiques incurables pour lesquels tous les embryons qu'ils peuvent produire (y compris par PMA) seront affectés par la maladie. Ainsi, l'utilisation de CRISPR sur les embryons, pour intervenir sur la gène responsable de la maladie, serait leur seul possibilité d'avoir des enfants biologiques. L'argument est aisément démontable : la technologie est dangereuse pour l'embryon ; les parents porteurs de mutations liées à des maladies génétiques graves ont d'ores et déjà accès à diverses technologies pour ne pas les transmettre à leurs enfants (comme le diagnostic préimplantatoire) ; les cas où ces technologies alternatives ne pourraient pas remplir leur rôle sont plus qu'extrêmement rares - quelques couples sur la planète ; mais surtout, jusqu'à quel point sommes-nous prêts à aller pour s'assurer qu'un nombre ultra-infime de parents puissent assouvir leur désir de lien génétique avec leurs enfants, sachant que les risques sociaux et politiques sont énormes ?

Les dernières années ont été marquées par des revirements intéressants dans le débat politique sur la MGH. Les conclusions précautionneuses du troisième Sommet international sur la modification du génome humain en 2023, ainsi que diverses initiatives comme la Déclaration internationale contre la légalisation de la modification génétique humaine ou une initiative de la société civile aux États-Unis proposant des Principes de justice sociale et de droits humains pour les délibérations mondiales sur l'édition du génome humain semblaient ouvrir une nouvelle ère dans laquelle la MGH avait peut-être perdu une partie de son attrait aux yeux des scientifiques et de l'industrie des biotechnologies.

CRISPR et le technofascisme

Puis, les milliardaires de la Silicon Valley, enhardis par la réélection de Donald Trump et leur alliance avec lui, ont commencé à montrer le visage du technofascisme. À la suite d'une première annonce de Brian Armstrong, PDG de la société de cryptomonnaie Coinbase, indiquant qu'il financerait une start-up pour développer des technologies de manipulation du génome humain, les techbros de la Silicon Valley, notamment Sam Altman d'OpenAI et le gourou de la nouvelle droite technologique, Peter Thiel, ont emboîté le pas. Armstrong a créé une page web qui recense pas moins de 11 start-ups ou laboratoires universitaires qui travaillent actuellement sur la modification génétique d'embryons. Étendant leur fantasme à la possibilité de modifier des dizaines, voire des centaines de régions de l'ADN en même temps, l'intérêt des technofascistes va au-delà du traitement de maladies : intelligence, traits de personnalité, augmentation des capacités physiques, notamment utiles militairement... CRISPR est la technologie révée des anciens et nouveaux eugénistes.

La course pour être les premiers à créer les prochains OGM humains est lancée. Elle concerne aussi trois autres technologies : les tests de prédiction polygénique sur embryons (sujet de la Chronique #1), la gamétogenèse In vitro (la fabrication de spermatozoïdes et d'ovules à volonté à partir de cellules somatiques, comme des cellules de la peau) et l'utérus artificiel (la gestation des embryons et fœtus hors du corps humain). La combinaison de ces trois technologies et de la MGH ouvre la possibilité d'une production massive d'embryons à la carte et d'une reproduction sans corps – l'arrangement socio-technique parfait pour assurer un contrôle-qualité optimum des naissances. [2]

Shrese


[2] Pour en savoir plus sur la lutte contre la Manipulation génétique humaine, vous pouvez suivre et soutenir le travail de Sciences Citoyennes ou de la International coalition to Stop designer babies sur les biotechnologies et leurs applications eugénistes, en articulant la critique anti-capitaliste, anti-raciste, anti-validiste et féministe.

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21.09.2026 à 16:06

S'il-vous-plaît... dessine-moi un humain !

dev

Texte intégral (589 mots)

9 septembre

Dépossédés de notre discernement
résolument tenus dans nos peurs distillées
solidement emmurés aux recoins amoindris de nos conforts
édifiés sur le colonialisme souverain
être sages, ordonnés et propres, chut... il ne faut pas déranger
pour finalement tout accepter

aujourd'hui un sommet international sur l'espace
conquête irresponsable, indésirable
pleurez pierrots, poètes et chats noirs
l'IA dans nos quotidiens de mises au travail et d'intimités
demain de plus grands centres de loisirs et d'attractions
des loups qu'on fusille sans limites
des incompétents aux postes clefs
et les chiens de garde
de la macronie au fascisme c'est tout cousu de fils barbelés
rouillés de surcroît
le tour de vis qui manquait au capitalisme
pour anéantir ce qui fait la vie
il n'y a pas autres à espérer ?
les ravages écologiques, les désastres humanitaires
l'essentiel de nos existences bafoué
les génocides et nos silences partisans
« ils » avancent assurés des cœurs malicieusement infectés
sur des savoirs démultipliés qui nous dépossèdent davantage
et cette fausse tranquillité quémandée aux marchands du temple
quel pacte mortifère avons donc nous signé ?
mais comment faisons-nous ?
S'il-vous-plaît... dessine-moi un humain ! [1]

Au choeur de l'aube
la puissance de l'imaginaire, de la poésie et des solidarités inter-espèces donnent au réel une autre consistance, le silence et les mots s'étoffent et font de l'ombre aux calculs, aux prémices d'une façon de connaître englobant tout ce qui est autre.
Oust le superflu et les peurs assassinent, oust le travail vidé de sens et les factures emprisonnantes, oust la médiocrité et les sombres laboratoires, les images qui défilent sur les écrans et les paroles idiotes, oust... Sortons ! Embrassons nos fragilités, nos expériences communes et nos forces vives ! Que désirons-nous main-tenant ?
Entendons ce souffle qui se propage depuis les profondeurs du monde et nous fait frisonner, cet infime mouvement de notre émoi. Le vol en sarabande des étourneaux l'avait murmuré à nos yeux, nous sommes intotalisables, insaisissables. Nous sommes ensemble.

Stéphanie Chanvallon


[1] « S'il vous plaît... dessine-moi un mouton » éveilla Antoine de Saint-Expéry égaré dans le désert. Il fit alors la rencontre du Petit Prince avant de s'essayer à des dessins.

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21.09.2026 à 16:02

Prendre place, ouvrir l'espace, donner de la voix

dev

Viser juste d'Adèle Haenel Par Juliette Riedler

- 21 septembre / , ,
Texte intégral (2594 mots)

Elle prend place dans le fauteuil du présentateur télé. Elle s'assied, et plonge son regard bleu dans le cadran de la caméra. Elle nous regarde. Elle prend une grande inspiration, une deuxième, puis se lance dans la lecture du texte qu'elle a confié à la personne qui s'occupe du prompteur, juste avant l'émission. « Tu as pris une décision, cette fois-ci tu vas parler. » Et l'actrice de théâtre, en grève de l'industrie cinématographique, lentement, sans perdre des yeux sa cible télévisuelle, trace une ligne directe entre les violences qu'elle a subies toute enfant dans le milieu du cinéma et le génocide en cours en Palestine. Sa flèche relie deux vérités impossibles à entendre dans nos sociétés blanches, patriarcales et capitalistes : l'inceste comme fait social majeur ; la guerre génocidaire comme exercice normal du pouvoir colonial.

L'intervention de deux minutes est immédiatement retirée par France Télévision sur son site et devient impossible à revisionner. Sur la parole de l'actrice s'abat en un claquement de doigt la main de l'État. Censure. Tu ne parleras pas. Impossible à ouïr, que le massacre du « cosmos de l'enfance », décrit par Adèle Haenel, relève du même circuit pulsionnel que le massacre d'un peuple. La courroie libidinale et pseudo rationnelle qui vise à faire prendre l'agression pour de la séduction et le génocide pour de la légitime défense, est mise à nue en quelques mots, en deux minutes. La flèche est tirée et le récit majoritaire s'avoue comme tel en sortant tous ses boucliers : il n'y aura pas de réplique mais un couperet, pas de place pour l'improvisation, toute « carte blanche » ne sera jamais qu'un effet de discours, nullement une réalité. Si on refuse de s'habituer à la violence, si elle surprend toujours, on n'est finalement pas surprises : l'ordre se réaffirme et réenfonce sous la chappe de plomb la belle tête qui voulait en sortir.


Adèle Haenel était invitée à la télé à l'occasion de la sortie de Viser juste, son premier livre paru aux éditions de L'Arche, dans la collection « Des écrits pour la parole ». Rien n'est anodin ici, ni le titre de la collection où l'actrice choisit de publier sa voix, ni le choix de cette maison d'édition indépendante, essentiellement dédiée aux textes de théâtre, et maison historique des traductions françaises des pièces, journaux et poèmes de Bertolt Brecht, grand écrivain et penseur des liens entre le théâtre et la révolution.

Viser juste se présente sous la forme d'une enquête sur les modes de silenciation et d'invisibilisation de la parole d'une enfant victime d'abus sexuels dans le milieu du cinéma. Tout son effort consiste à démasquer la psyché du violeur, sorte de pointe aigüe de la psyché masculine majoritaire ; à montrer ce que c'est, un enfant détruit ; comment fonctionne le système d'impunité des agresseurs – dont l'autrice fait les frais dès les premiers mots autour de la parution de son livre, donc – ; comment il est possible d'en rire ; comment la joie et l'amour sont des puissances inouïes de reconstruction.


Le texte avance de manière chronologique. Il s'ouvre sur un plateau de théâtre où, lors d'une fête de fin d'année, une enfant fait l'expérience de sa nécessité de s'exprimer. Il se poursuit par la rencontre de cette enfant avec un réalisateur qui organise méticuleusement ses agressions sexuelles sur elle, ne connaissant nul frein car les parents se constituent complices par leur silence. Le texte ne nous lâche la main qu'une fois dessinée une possible reconstruction par l'amour et la philosophie, et l'horizon de désirabilité collectif dans lequel cette reconstruction s'inscrit.

Les scènes, autant de scripts pour un plateau (de théâtre ou de cinéma), sont entrecoupées de prises de parole à la première personne, dans lesquelles une narratrice commente ce qui vient d'être joué. Ces séquences réflexives empruntent à la philosophie et à la philosophie féministe en particulier, elles réaccordent ce qui est vécu par l'enfant à un espace et à une structure globales d'énonciation, de hiérarchie des vies et des imaginaires, elles remettent le sens d'aplomb, le langage sur son axe.


Viser juste est écrit en partenariat avec Gisèle Vienne, qui travaille depuis plus de 20 ans la question du langage, son émission et sa réception, notamment du point de vue des enfants et des adolescents. C'est dire que la parole portée par ce livre est une parole incarnée, une parole d'interprète, faite par et pour la scène, dont chaque mot est pensé dans un réseau, chaque virgule comme la possibilité d'un souffle, et dont les didascalies sont intégrées au texte sans italique, inscrivant la lecture dans une physicalité continue (de la parole émise au geste effectué).

Cette dimension d'incarnation est présente dès la scène d'ouverture de Viser juste, qui condense de façon tout à fait extraordinaire les enjeux du texte : la puissance d'expression de cette enfant, le plaisir du jeu et les vertus du masque, la réflexivité. Deux enfants enquêtent sur les traces d'une disparition, dans les rôles respectifs d'un inspecteur et d'un fantôme. Ces enfants se posent d'immenses questions : qu'y a-t-il quand il n'y a « rien », quid de l'existence et de la non-existence, du langage, de la possibilité d'être écouté (in fans, étymologiquement, celui qui n'a pas la parole) ? « [L]a violence est un langage », dit l'enfant-inspecteur ; « j'oublie tout le temps que je n'existe pas vraiment », dit l'enfant-fantôme. Prêter à des enfants un niveau de langue élevé fait écho au travail de mise en scène de Gisèle Vienne, où la parole est souvent émise en décalage avec le corps qui la porte, et fait apparaître tout ce que l'on refuse aux enfants : leur éloquence, leur authenticité, la profondeur et la « magicité » de leur monde, comme l'explique ailleurs Adèle Haenel.


Le théâtre prend place au cœur de la société qu'il reflète et réaffirme à elle-même. Il n'y a pas mille possibilités : soit la scène prend appui sur ce qui existe pour embarquer dans son histoire le public et lui faire croire que ce qui est vécu sur la scène est vrai ; soit elle cherche à montrer ce qui agit dans le monde social, pour l'interroger et faire apparaître précisément tout ce qui n'a pas eu lieu, et ce qui n'a pas pu avoir lieu dans l'état « normal » des choses (l'extrême violence et le renversement du langage étant devenus « la normalité »). Ainsi, l'actrice-enquêtrice chemine sur les gravas de son enfance ou, plutôt, restitue les violences dont elle a été victime, violence double car la destruction a touché ce qui a été mais aussi tout ce qui, du fait de la destruction, n'a pas pu exister. L'enfance, sur cette scène, personne ne sait ce que c'est.

Et en dernier lieu, évidemment, celui qui la détruit. Avec beaucoup d'humour (souvent noir) et une grande puissance de dérision, l'actrice-enquêtrice dresse le portrait de son agresseur en réalisateur grand-dupe de ses illusions et de l'image qu'il veut donner de lui (à lui-même au premier chef). La violence sexuelle est présentée comme l'exercice d'une domination fonctionnant sur un déni massif... refoulant jusqu'à la mise en scène bien huilée de ses agressions, qui se déroulent à « huis-clos », dans un appartement parisien. Autrement dit, un « professionnel » de la mise en scène utilise son savoir-faire pour abuser d'une enfant.

Le texte explore ces revers entre l'art et la vie. L'actrice forge les notions de « nature naturelle » et de « vraie vérité » pour tourner en dérision ce qui est demandé à la petite fille en terme de qualité de jeu. Elle démonte le piège qui se met en place autour d'elle. On joue avec son désir, elle qui désire tant jouer. On ne rémunère pas les six mois de sa « formation » avant le tournage, et on lui rentre dans la tête combien est haute l'idée de l'art du réalisateur. S'achève ainsi la confusion entre le désir d'expression et la soumission totale à la « vision » d'un autre.

Mis en perspective par le regard de l'actrice, l'oeuvre du réalisateur relève moins de l'art que d'une prolongation des mécanismes très banals de la domination masculine. Celui qui se pique de génie ne cesse en fait de reproduire des sévices ordinaires, selon une compréhension très bancale du principe pourtant ancien (17e siècle) de vraisemblance dramatique – qui interroge les manières de faire croire à une réalité fabriquée.

La violence s'exerce non seulement dans la réalisation en tant que telle mais aussi dans la très relative durée de vie autorisée pour les actrices. Le rôle de la « jeune première », auquel est promise et conformée la jeune fille, par exemple, est éminemment pénétrable et périssable. Viser juste met en évidence la solution de continuité qui existe entre « une femme » et « une actrice », dans la mesure où les deux se meuvent sous le regard d'un homme (et souvent de plusieurs), et que leur fonction sociale est la reproduction.

Sur la scène de l'art comme sur la scène sociale une femme tient son rôle. Par le jeu des pronoms désignant l'enfant, Adèle Haenel propose de mettre de l'air dans les assignations. En outre, puisqu'elle prend la parole en tant qu'actrice, c'est aussi depuis cette position qu'elle se réapproprie son art, émancipée des mauvais regards. Elle renvoie à l'occasion vers l'étymologie commune des deux termes (actrice et autrice viennent d'augere, augmenter) et fait signe vers l'invisibilisation de l'un (autrice) au profit de l'autre (actrice) au moment où se met en place le pouvoir absolu en France (au 17e siècle) [1].


C'est en effet par la prise de distance et d'abord par la pensée, dans une merveilleuse scène-pivot qui se tient dans une salle de classe lors du cours de philosophie de madame Makaremi, que le délicat et lent travail de désassignation peut commencer. Puisque « la philosophie c'est l'art de poser une question là où il y avait une évidence », comme le pose Grace, lectrice de Barthes, la fille par qui l'amour arrive. Dépasser l'esthétique mortifère qui consiste à dire qu'une chose est une chose en se reposant sur une définition erronée de la chose (donc à ne pas mettre en doute une évidence, puisqu'elle n'aura pas été repérée comme telle), c'est faire feu du montage, du collage, de l'approfondissement des questions par la dilatation de la perception.

Il n'est pas si aisé de prendre conscience du caractère viscéral de l'encodage de la violence et de la haine de soi dans son corps. Adèle Haenel en donne une idée dans une scène pour laquelle elle précise qu'elle « est prévue pour être réalisée en dessin animé ». L'horreur des injonctions de la mise en scène (le scénario indique : « elle le décalotte délicatement ») est prise en charge par un dismorphisme animal, qui contamine l'enfant dont le rapport au corps est complètement altéré (pour ne pas dire aliéné). « L'enfant ouvre la bouche pour crier mais ne parvient pas à faire de son, à la place sortent de sa bouche des petits points sautillants, des puces, des milliers et des milliers, un torrent d'insecte qui le recouvre. »

Cette relation horrifique à son propre corps, telle qu'elle se développe dans les cauchemars, est contrebalacée dans la seconde partie du texte avec l'expérience de la pensée et de la rencontre amoureuse. L'imagination décolle alors vers l'extérieur, le ciel, la cîme des arbres, la lumière. L'enfant, enfermée dans un appartement, celui du réalisateur ou de ses parents, s'échappe en regardant par la fenêtre d'abord, puis en rejoignant l'océan avec son amie. Elle réapprend progressivement à ne plus fuir son corps, et par l'expérience de la beauté, à désirer le réhabiter pour la ressentir. Le texte propose de suivre le processus de resensibilisation de l'enfant par son attention portée aux arbres. Ces « géants » deviennent les nouveaux référents à côté desquels elle peut s'observer grandir, hors des matrices parentale et sociétale.


Viser juste c'est, aussi, reconnaître la hauteur de ses aspirations, et oser se tenir à leur mesure. L'entrelacement des voix, depuis celle qui fut ravie à l'enfance jusqu'à celle de la jeune fille amoureuse en passant par la femme aguerrie qui sait opposer sa merveilleuse intelligence aux agressions de toutes sortes, construit une « zone » de circulation, nette, précise, ouverte, bordée par tous ses refus. En déterminant de manière ferme les contours de ce qui est désirable et de ce qui est inacceptable, Viser juste dessine sa cible depuis l'intérieur. Il devient progressivement très clair, pour la subjectivité morcelée qui s'énonce, que les relations humaines majoritaires relèvent de la barbarie comme la plupart de ce qui se pare de « civilisation » ou de « démocratie ». Et c'est parce que le jour a eu lieu à l'intérieur qu'il peut trouver à se relayer à l'extérieur, vers le monde.

Viser juste est de ces textes qui, lorsqu'on en parle, engage à parler de soi. La finesse de son dispositif me renvoie à l'art de Brecht comme à celui d'Isadora Duncan, car, pour chacune de ces artistes, l'art doit s'efforcer à trouver des formes qui invitent le public, et en son sein chaque spectatrice, chaque spectateur, à jeter un nouveau regard sur son existence, à en repérer les coins d'assujettissement, les lignes de désir, et à en changer les formes ensemble.

Juliette Riedler


[1] Je renvoie vers les travaux d'Aurore Evain sur vers les miens, notamment 7 femmes en scène, émancipations d'actrices, L'extrême contemporain, 2022.

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21.09.2026 à 15:55

Économie politique d'un jeune artistauteur d'aujourd'hui #2

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Le feu en corps Baptiste Thery-Guilbert

- 21 septembre / , ,
Texte intégral (5215 mots)

Ça commence par un été de canadairs. Y'a des feux un peu partout. On peut les voir sur différentes cartes interactives en ligne. On peut les voir au loin, parfois. On peut voir la fumée. Quelqu'un peut dire : tiens, ça brûle encore. Ça brûle encore.

J'entends la phrase à voix haute et je repense au magnifique livre de Sol Netra, Au-delà du feu, que j'ai lu avant l'été, et notamment à ce passage où quelqu'un s'adresse directement à lae narrateurice, pour qui la scarification représente parfois comme une libération du feu intérieur — à travers les veines, le sang chaud, la colère et la tristesse, et les cicatrices en mémoire. « Soudain, quelqu'un se penche sur moi, caresse mon bras et ces mots viennent : “C'est joli, c'est fait exprès ? On dirait un petit feu.” Je porte en moi le feu. »

Je pense : on ne voit pas la fumée s'échapper de tous les gens qui souffrent et qui brûlent en cachette.

Je pense aussi : il y a eu d'autres feux, cet été — on parle aussi de départs de feux. J'ai lu des livres, je veux en rendre compte, mais avant ça, je veux parler de ces quelques départs de feux multiples. Comme si j'avais réalisé récemment que les choses de la vie se chevauchaient, finalement, plus qu'elles ne pouvaient s'additionner ou se suivre tels les évènements sur une frise chronologique.

*

Dans un article précédent publié sur lundimatin, j'écrivais ce paragraphe, au conditionnel.

Imaginons. Une petite maison d'édition indépendante apprendrait que son distributeur est en cessation de paiements et s'apprête à faire faillite — conséquence, entre autres, du placement en redressement judiciaire de plusieurs grandes librairies clientes (Gibert Joseph en avril 2026, le Furet du Nord et Decitre en mai 2026) qui lui devaient des sommes importantes. Ce seraient des dizaines de milliers d'euros de créances irrécouvrables pour cette maison d'édition — une part significative d'un chiffre d'affaires annuel. Les droits d'auteurices seraient suspendus, les impressions décalées, les sorties plus qu'incertaines. Et ce ne serait pas un accident isolé. Ce serait l'effet de ce que décrit depuis des années Thierry Discepolo : un marché du livre structurellement verrouillé, où les indépendants naviguent à flux tendu, sans filet, dans un écosystème dont les grands groupes contrôlent non seulement l'édition mais la diffusion et la distribution — autant dire les conditions mêmes de survie de ceux qui tentent de faire autrement. (Imaginons, une minute.)

Quelques jours après la parution de cet article, de nombreuses maisons d'édition indépendantes (dont Blast, la maison qui a publié mes romans, ma maison, ma house) ont communiqué sur leur situation : Makassar, leur distributeur commun, était en faillite — entraînant dans sa chute des dizaines de maisons qui lui confiaient la gestion de leurs commandes, de leur stock, de leur facturation. Des cagnottes ont été lancées. Des communiqués publiés. Le paragraphe avait été écrit au conditionnel parce qu'il me semblait que ce n'était pas à moi de parler de cette situation en premier, que les maisons d'édition, en première ligne, devaient pouvoir le faire elles-mêmes, à leur rythme. La situation n'était pas hypothétique : il s'agissait déjà bien de la réalité.

La rédaction de lundimatin, après avoir reçu mon article et l'avoir publié, m'écrit : « […] Sinon pour l'anecdote du monde du livre, notre distributeur est en train de faire faillite avec tout notre fric et celui de la moitié de l'édition indépendante. Les temps qui viennent s'annoncent intéressants pour ceux qui ne seront pas engloutis. »

Entre-temps, une cinquantaine de maisons d'édition indépendantes — Blast, lundimatin, La Dispute, Trou Noir, Remue-ménage, La Variation, et bien d'autres — se sont regroupées sur le site sauvonslesindes.fr pour appeler à un soutien massif : acheter leurs livres directement sur leurs boutiques, faire des tables en librairies, donner sur les cagnottes de celles qui en ont lancé une.

*

Premier chevauchement.

Pour reprendre les mots de Gramsci, j'ai envie de dire qu'il faudrait s'atteler urgemment à rendre les gouvernés intellectuellement indépendants des gouverneurs. Si les concentrations se multiplient, Boldurée en tête, il faut jeter un œil aussi du côté des élus qui déprogramment et des coupes budgétaires de plus en plus drastiques et ciblées.

Souvent, quand on parle de l'actualité récente, ma mère finit toujours par dire que le fascisme s'attaque toujours et d'abord à la culture — que c'en est d'ailleurs un symptôme indicateur.

La “bataille culturelle” qui se déploie par des tribunes et des déclarations, menée par et pour la culture, ne vise jamais à la constitution d'une conscience de classe au service d'un projet révolutionnaire. Evelyne Pieiller le formule clairement et pertinemment dans son article du mois d'août, No pasarán ? :

« La bataille culturelle ne peut qu'être sèchement politique et sociale : à défaut, et quand bien même ce peut être fugacement utile (et toujours à recommencer), elle pourra ne mener qu'à des actions corporatistes, et ne produire in fine que sentimentalement, moralement, vertueusement un soutien à la démocratie libérale. »

*

Deuxième chevauchement.

Olivier Nora se fait limoger par Boldurée. OK. Il sera passé pour le visage de la résistance pendant quelques secondes avant de — surprise — créer sa propre maison d'édition. Le 17 août 2026, il annonce la création d'Olivier Nora Éditions, maison “généraliste et indépendante” qui publiera entre 30 et 50 titres par an, et qui est adossée, pour sa mise en route, au groupe Editis — propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, dont la fortune vient du lignite et des gazoducs d'Europe de l'Est, et dont la différence politique avec Boldurée tient à peu de choses (on ne tient pas à grand-chose, de toute façon, avec ces gens-là, c'est ce qu'il faut sans doute retenir de toute cette histoire). Les deux premiers livres paraissent en octobre 2026, en coédition avec Plon : Mémoires provisoires de Bernard-Henri Lévy et Sermons sous les décombres de Delphine Horvilleur. L'ancienne garde de Grasset à la rescousse.

Editis, qui accueille la nouvelle maison d'Olivier Nora, appartient à Daniel Kretinsky depuis 2023, racheté à Boldurée lui-même, contraint de s'en défaire sur injonction de Bruxelles lors du rachat de Lagardère. La maison présentée comme indépendante est donc adossée à un groupe que Boldurée a vendu à Kretinsky. Le « mercato éditorial du siècle » dont parlait la lettre de Désarmer Bolloré se précise : on fuit Bolloré pour atterrir chez Kretinsky — même argent, autre origine géographique, autre nuance de droite.

(Et pour leur logo, on dirait qu'Olivier Nora Éditions a simplement repris celui des éditions José Corti, une boussole avec quatre points cardinaux, en supprimant le S : disparition du Sud.)

*

En regardant I am the Octopus d'Eric André, je me suis demandé s'il n'y avait pas de meilleure représentation du mode opératoire de Vincent Boldurée actuellement en action sur l'édition et les médias français.

J'entends :

« Feed me. »
« I'm meant to be fed. »
« Do not touch me I am covered in poison. »

Je pense à lui.
Je vois les tentacules. Je pense à lui.

(Sauf que les pieuvres, elles, sont capables d'énormément de souplesse et d'adaptation ; les pieuvres, elles, malgré leurs huit bras pourvus de ventouses, ne sont pas vraiment d'extrême droite catholique.)

*

Troisième chevauchement.

Je suis en relation avec différentes Caisses d'allocations familiales depuis 2017, l'année où je suis parti de chez mes parents pour faire mes études ailleurs. Je me souviens toujours du jour où j'ai craqué après un énième appel, en pleurs, parce qu'ils n'arrivaient pas à transférer mon dossier de la CAF des Bouches-du-Rhône jusqu'à celle de Haute Garonne, et que j'ai été contraint de vivre sans allocation logement, avec un salaire de pion à mi-temps, pendant quatre mois, et que j'appelais, j'appelais…

Des années plus tard, à Paris, j'ai assisté à une pièce de théâtre plus ou moins participative sur le travail social, et la musique d'attente téléphonique de la CAF a résonné dans l'enceinte du lieu. Un acteur nous a dit : le public est divisé en deux, ceux qui reconnaissent cette musique et qui commencent déjà à paniquer, et les autres. Et les lumières se sont allumées vers nous. On s'est tous regardés. J'ai vu le visage de ceux qui ne connaissaient pas cette musique d'attente.

Cet été, en plein mois de juillet, alors que je suis en vacances payées par la famille dans un camping sur la côte landaise — et alors qu'on sent un peu l'odeur des pins et des animaux qui brûlent à une centaine de kilomètres —, je reçois, sorti de nulle part, une notification de dette de la CAF : 5181 euros, parce qu'ils ont réétudié mes droits et trouvé une erreur de leur côté. Sans explication du calcul. On appelle, pour comprendre. Musique d'attente. Cinquante-neuf minutes. Ça raccroche automatiquement. On réessaie. On écrit. Un mois avant d'avoir une réponse. Si l'erreur est de leur côté, un mois pour avoir une correction sur le dossier. Pendant ce temps, pas d'allocation. On verra bien, pour cette dette-là. Mais c'est toujours comme ça, je le sais d'expérience, c'est pas la première fois que ça m'arrive, c'est pour ça que je suis presque pas paniqué, cette fois — pour ça, et parce que je sais que si vraiment mes allocations sont suspendues, mes parents pourront me dépanner, le temps de quelques semaines, le temps de me retourner.

(Je parle de cette situation au mec de ma sœur. Il me dit : mais si t'as pas de famille, en fait, tu finis à la rue.)

Je ne veux plus dépendre de mes parents. Je ne veux plus dépendre de la CAF. Parfois je me dis que je voudrais presque avoir un boulot salarié pour ne plus avoir affaire à ces institutions — puis je me souviens que la dernière fois que j'ai été salarié mon épilepsie est revenue en boomerang. Et qu'être empêché d'écrire est pour moi très douloureux.

Je fais souvent des rêves où, avec des amis, on se rend devant une institution quelconque et on tague ensemble la façade. Où, avec tous les gens qui font la queue devant les Caisses d'allocations familiales, on finit par craquer, sainement, et on s'organise pour escalader les grilles de l'Élysée et demander qu'ils donnent plus de moyens à cette institution de la survie.

*

Il y a un moment où on ne se sent plus qu'un compte bancaire qu'on alimente ou auquel on retire de la nourriture, arbitrairement, sans qu'on ait d'autres existences que celle-ci.

*

Il y a quelques années, Coline Pierré et Martin Page ont publié un livre où ils posaient une question simple à une vingtaine d'artistes, des écrivains, des musiciens, des illustratrices et des réalisateurs. Ils leur demandaient : as-tu vraiment besoin de manger ?

Thomas Vinau répondait qu'il vivait de la CAF et de ses revenus d'auteur uniquement. Dominique Rocher disait avoir vécu sur l'équivalent d'un smic en moyenne ces dernières années. Laurent Sagalovitsch expliquait qu'il avait toujours eu une compagne dont le salaire assurait l'essentiel. Ryoko Sekiguchi racontait que lorsqu'elle ne gagnait pas d'argent, elle ne sortait pas, ne dépensait pas — c'était tout. Maëva Tur disait que ce qui pourrait la faire abandonner, c'était simplement de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins avec son métier. Ce ne serait plus un métier. Cela deviendrait autre chose. Elle trouverait un autre métier.

J'espère ne pas avoir à chercher comment bouffer ces prochains mois. Je veux qu'écrire soit toujours ma vie. Je réalise qu'on peut lire cette dernière phrase dans plusieurs sens, selon le mot sur lequel on choisit d'insister.

*

Quatrième chevauchement.

J'ai passé l'été dans une ville en ruine qui a mis des draps de satin par-ci par-là pour faire comme si elle était accueillante (et faire du fric). J'ai invité des amis à venir au mois d'août, car l'appartement de mes parents, celui dans lequel j'ai grandi, dans lequel j'ai vécu mes 18 premières années, était vacant — mes parents étaient en vacances en Espagne pour quelques jours. En invitant mes amis ici, je me suis demandé si je n'avais pas participé, malgré moi, à quelque chose que je condamne à longueur de journée. Pétri de paradoxes. Déjà, au mois de mai, je hurlais quand je voyais les affiches de « L'été marseillais » dans le métro parisien, avec cette photographie d'un vieux type qui t'engueule.

Carte postale de l'authenticité fantasmée sortie des meilleures cervelles biberonnées aux grandes écoles payées par papa : Marseille est un spectacle, venez au premier rang, venez voir les parasols, les vieux types pas sympas, un peu maffres, mais vrais, qui vous crient dessus avec l'accent, et un sirop de menthe à la main, et des ballons qui volent (pourquoi ???).

On ne parlait que de ça. Les discussions tournaient autour ça. Qu'est-ce qu'on foutait là, au juste ? Un ami se justifiait auprès de quelques personnes rencontrées un soir (elles n'étaient pas marseillaises non plus) : je viens ici parce que mon ami m'a invité et qu'il vient d'ici, c'est tout, s'il avait été breton, j'aurais été en bretagne. Il avait raison. (Ensuite, on a dû expliquer à ces hétérosexuels maladroits ce qu'étaient la plage gay naturiste du Montrose, ça a été une autre paire de manches.)

J'ai repensé à une phrase pendant des semaines, à partir du début de l'été je l'ai eue dans ma tête, et elle n'est toujours pas sortie aujourd'hui. Marseille ne peut pas accueillir toute la richesse du monde. Je ne savais plus si je l'avais rêvée ou si je l'avais aperçue, taguée sur un mur de ma ville natale. Elle m'est revenue en lisant l'excellent article de Laury Garcia Haouji. Je lui ai écrit pour la féliciter de son article et pour lui parler de ça. Elle m'a répondu merci, et elle m'a confirmé qu'elle avait aperçu le tag à la Belle de Mai.

Je n'avais pas rêvé. Il y avait eu un geste.

Marseille est une ville de murs (qu'on recouvre), d'obstacles (qu'on ???). Horizon garanti à tous les coins de rue (la mer) mais horizon bouché à chaque trottoir (des impasses). Et des immeubles qui s'effondrent.

Dire que les paradoxes à l'intérieur de nous ne viennent pas de nulle part. J'ai toujours cru qu'il était impossible de construire quelque chose ici. Il fallait partir, forcément. Mes sœurs l'avaient fait, elles étaient parties à Paris faire leurs études. Au lycée, rares étaient ceux qui s'inscrivaient à l'université Aix-Marseille : l'une de nos camarades allait à Montpellier, l'autre à Paris ou à Strasbourg. Les choses qui nous font grandir et exister étaient forcément ailleurs, au-delà de la ville — et dans le même mouvement, partir était perçu comme une trahison par celles et ceux qui restaient, famille, camarades et amis. L'intérieur et l'extérieur de la ville : je les vois comme des cercles, des disques qui ne se fondent jamais.

Dire quelque chose de la dépossession qu'on subit en tant que marseillais (même quand on en est partis). L'économie nouvelle qui impose de nouvelles logiques de recrutement dont nous sommes forcément dépossédés — on n'a pas les codes des boîtes de com' parisiennes qui travaillent avec les collectivités, sorry. L'injection dure de politiques culturelles inadaptées et en décalage total avec les pratiques, les besoins et les finances des habitants. La captation du discours sur la ville : nous voilà condamnés à regarder la ville se faire raconter par d'autres sur des pages (livres nuls) ou des écrans (réels insta et capsules télévisuelles affligeantes) — de semaine en semaine, de perfusions à fric en accélérations des processus de gentrification et de touristification puissance 1000 (sans pour autant que les infrastructures suivent), la ville change et on y assiste, impuissants.

Toi qui pensais que les bars gênants où l'objectif premier était d'être mal assis sur un tabouret-en-métal-bancal-trottoir étaient réservés à quelques rues du Marais à Paris : perdu. Viens manger ton toast avocat à vingt balles dans le quartier de l'Opéra à Marseille.

J'ai toujours cru — et je le crois toujours — qu'il était impossible de construire quelque chose ici. Bien sûr que mon adolescence blessée par l'homophobie omniprésente dans les rues et dans les corps des gens que j'ai essayé d'aimer m'a pas aidé ; à ce sujet, et plus largement concernant l'articulation de regards sur Marseille comme ville de trouble et de désir, voir le numéro 4 de la revue Trou noir. Mais en ce qui concerne également la vie d'un jeune artistauteur d'aujourd'hui — puisque c'est de ça dont on parle ici, mine de rien —, je dois écrire et rappeler ici que, en dépit d'un acharnement à écrire toujours avec Marseille en toile de fond, à la fois décor, théâtre et personnage de mes deux romans et de nombreux textes publiés en revue — un acharnement pour lequel j'ai encore beaucoup d'énergie, comme on peut le voir —, et bien que j'aie vécu ici la majeure partie de ma vie, je n'ai jamais été invité à parler de mon travail ou à lire un de mes textes dans ma ville natale. J'ai été invité à la Maison de la poésie de Nantes, au festival Littérature etc. à Lille, au Théâtre Ouvert Universitaire de Lille, au Madrediosa à Montpellier, à la Cave Poésie de Toulouse, dans des librairies à Paris, à Londres, et même à Port-Vendres, dans les Pyrénées-Orientales. Pourquoi pas Marseille ?

Pourquoi pas Marseille.
Comme Laury Garcia Haouji, j'ai passé l'été à crever de chaud et de colère :
le feu en corps :

comment s'en libérer ?

*

Cinquième chevauchement.

Il me faut juste un paragraphe pour dire que, le même jour, mercredi 9 septembre, il s'est passé deux choses : la ministre chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a dit sur une chaîne du groupe Boldurée que la « théorie » du grand remplacement n'était pas une théorie raciste (elle l'a répété sur une radio du service public, le lendemain, tranquille) ; Adèle Haenel a été silenciée pour avoir dénoncé le génocide palestinien en cours dans l'émission La Grande librairie diffusée sur France Télévisions — le replay de l'intégralité de l'émission a tout bonnement été supprimé le lendemain.
Le même jour.

Symptôme numéro ????? du fascisme grandissant.

Une censure peut provoquer un étonnant retour de bâton. La carte blanche d'Adèle Haenel a été repartagée de tous les côtés (plutôt à gauche des côtés), ensuite. Je l'ai réécoutée et je l'ai recopiée.

*

« Tu as pris une décision. Cette fois tu vas parler. La table de famille où tu t'assois est un plongeoir. Il faudra courir et sauter dans un mot, le reste de la phrase suivra comme une chute irrémédiable. La peur accélère ton cœur, mais là, dehors, tu t'es juré de ne pas reculer. Pour toi et toutes les autres qui parlent dans ta voix. Alors le mot tombe. Il m'a violé. Sujet, verbe, COD. La phrase aiguisée, courte et pointue, fend l'espace. Le tremblement de ton corps, le tremblement de ta voix contaminent l'air et tous les corps autour. Le monde vibre sous l'impact. Il faut parler de l'acte de parole, de la peur de dire, lorsque les mots prononcés sont des coups de hache qui révèlent que de leur absence permanente suint à chaque instant l'acceptation par tous de l'inacceptable. Des mots qui mettent au jour cette couche du réel que tout le monde connaît, mais qui ne doit pas être dite, qui doit masquer sa propre absence pour devenir une absence d'absence, un rien de rien. Moi aussi, j'ai pris une décision. Je vais parler. La densification de l'angoisse ne ment pas. Ce fauteuil où je m'assois est un plongeoir. Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays, ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l'absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte, et pareillement, j'ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu'il y a dans ce silence, afin que tout le monde l'entende. L'État d'Israël commet un génocide en Palestine, et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable, alors sanctionnez Israël, et libérez la Palestine. »

*

Derniers chevauchements. J'ai passé l'été à crever de chaud et de colère. Inquiet de ma situation financière et de la fascisation du monde, de l'absence de rigueur intellectuelle qui semble gagner toutes les sphères — jusqu'à des auteurs dont on appréciait le travail et dont l'intégrité s'effondre au détour d'une phrase, comme ça. Du désir de parler des rares livres que j'ai lus pendant cet été de canadairs, je n'en garde qu'amertume. J'ai eu envie. J'ai demandé des services de presse. Je les ai reçus. Et maintenant ? Il me reste des impressions. Le souvenir ému de lire le dernier roman de Sylvain Prudhomme, d'une traite, pendant un long trajet de train. Le plaisir de lui écrire.

« — Coucou Sylvain ! J'espère que tu vas bien. Je viens de finir De l'autre côté du lac, dans un train direction le Vaucluse pour retrouver mon amoureux ; te le dis parce que j'arrive du sud-ouest, de sorte que je passe non loin de la Camargue qui servait de décor à Légende, le livre avec lequel je t'ai découvert ! Comme un hasard. En tout cas bravo pour ce dernier livre là, c'est magnifique, comme toujours. Tu as déjà une rencontre en librairie prévue à Paris à la rentrée ? Bel été à toi et à bientôt ! — Hello Baptiste ! Merci pour ton message adorable, qui me fait très plaisir. Joie de t'imaginer traversant la Crau et la Camargue, en route vers ton amoureux. À bientôt j'espère le plaisir de te revoir à Paris ! Une rencontre est prévue le mercredi 9 septembre chez Compagnie, mais j'espère qu'on ira aussi boire un café au calme à un moment où a un autre. Bel été à toi aussi et à vite ! »

Finir le dernier roman hilarant de Jean-Philippe Toussaint dans la maison de campagne des grands-parents de mon amoureux, quelque part en Ardèche, alors que la fièvre provoquée par une intoxication alimentaire descend enfin.

Avoir encore en tête les quelques pages posthumes de Stéphane Bouquet dans Six heures plus tard qui arrivent à m'atteindre en plein cœur sur une plage des Landes.

Vouloir dire quelque chose sur ces livres.

Vouloir lire ceux de Karim Kattan et d'Adèle Haenel pour en dire quelque chose mais ne pas réussir à les ouvrir.

Lire l'excellent 19 minutes de L. Bigòrra d'une traite dans un train. Lui poser des questions aux Mots à la bouche début septembre devant une assemblée de pédales et de gouines — retrouver le goût de la rentrée, de la reprise.

Se souvenir que j'ai demandé le service de presse du dernier livre d'Arthur Dreyfus, deux fois, mais que je ne l'ai jamais reçu — après mon article où je le mentionnais et les menaces juridiques qu'il m'avait alors envoyées, j'avais naïvement pensé qu'un nouveau livre aurait pu se placer entre nous et nous permettre, pourquoi pas, de nous retrouver (si encore j'avais pu passer outre l'indéfectible soin qu'il apporte quotidiennement à l'ennui artistique et à la paresse intellectuelle sur les questions de domination adulte-enfant). Se souvenir qu'un soir, avec des amis, à Marseille, nous avons eu l'idée d'imprimer plein de feuilles à glisser dans son nouveau livre où on aurait écrit que cet écrivain fait l'apologie d'une esthétique douteuse et en défend publiquement les auteurs ; avant de se résigner, peut-être parce que à quoi bon, peut-être parce qu'on a eu peur des éventuelles conséquences juridiques (les bourgeois, quand ils flippent, raffolent des menaces de cet ordre-là).

Écouter les derniers albums respectifs de The Durutti Column et Beth Orton en boucle, dans des trains ou dans des soirs seuls. Trouver ça très beau.

Se souvenir : comme parfois on parle pour rien dire, de l'impression que cet été on a pu parler pour rien faire d'autre — dire quelque chose de la tendresse qui a pu se dégager de ces scènes ; les vacances en amoureux.

Se souvenir, comme l'a écrit Henri Michaux, que « le réel seul ensemence et produit ».

Voir Soudain de Ryūsuke Hamaguchi à la rentrée et se dire que, parfois, juste, la grâce, la grâce immense.

Repenser aux chevauchements des choses de la vie.

Repenser aux éboulis et aux restes, aux espoirs et aux lucioles.

Repenser à cette chanson de Bertrand Belin, Le feu au cœur, reprise/traduction en français d'une chanson de Bob Dylan. « Je me tais, j'avance / Dans ce jardin noir de bleu / Le feu au cœur, j'avance / Tous ignorant tout de ce feu. »

Voir des paysages.

Dans le jardin de mon père, voir des racines dans la terre et comprendre qu'aller vers les racines n'est pas du tout un mouvement vers la source, vers le passé, au contraire ; que les racines viennent à nous en surgissant et nous obligent ; des lianes dansantes comme les tourbillons de Walter Benjamin. Ici, c'est une boîte dans le grenier qui nous rappelle l'histoire familiale trouée par l'oppression. Ici, c'est aussi, en contrebas de la maison, la petite ville de campagne qui a élu un maire fasciste pour la deuxième fois.

Comprendre que Marseille est construite sur une terre très dure et calcaire — que même trouer le sol pour faire un métro ça a été un calvaire — se demander si un enracinement est possible, alors — se demander comment font les gens pour rester là toute la vie.

Relire Nathalie Sarraute, convaincu qu'il faudra très bientôt retourner dans l'écriture.

Dans le feu de l'écriture.

Je la cite.

« Dans mon dernier livre publié, Entre la vie et la mort, j'ai montré un enfant qui aime jouer avec les mots. […] Mais cette attention, cette sensibilité aux mots, ce goût pour ce genre de jeux, propres à beaucoup d'enfants, ne suffisent nullement à prédire qu'il sera un jour un écrivain. Seule la mère de cet enfant, qui se fait une idée très convenue de ce qu'est “un écrivain”, y voit un signe de ce qui à ses yeux est une “prédestination”. Elle l'encourage, se mêle à ses jeux, arrive à faire surgir d'autres images du même ordre, de jolies images d'Épinal, à peine plus chargées d'une même poésie de pacotille. Elle parvient alors, sans le vouloir — et c'est peut-être là que pourrait se nicher son espoir naïf d'avoir un fils “poète” — elle parvient ainsi à le dégoûter de ces jeux, à les lui faire abandonner, comme elle l'a fait s'écarter de tous les objets “poétiques” vers lesquels elle cherchait à l'attirer, des bourgeons, des chatons, des feuilles d'automne, etc. À s'en écarter pour aller ailleurs. Pour aller vers quoi ? Eh bien, vers ces régions où ni elle ni personne ne pourra le suivre, des régions silencieuses et obscures où aucun mot ne s'est encore introduit, sur lesquelles le langage n'a pas encore exercé son action asséchante et pétrifiante, vers ce qui n'est encore que mouvance, virtualités, sensations vagues et globales, vers ce non-nommé qui oppose aux mots une résistance et qui pourtant les appelle, car il ne peut exister sans eux. Entre le non-nommé et le langage qui n'est qu'un système de conventions extrêmement simplifié, un code grossièrement établi pour la commodité de la communication, il faudra qu'une fusion se fasse pour que, patinant l'un contre l'autre, se confondant et s'étreignant dans une union toujours menacée, ils produisent un texte. » (Nathalie Sarraute, Ce que je cherche à faire)

Baptiste Thery-Guilbert

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21.09.2026 à 15:06

« Tout casser pour déstresser »

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De quoi les Fury room ne sont-elles pas le nom ?

- 21 septembre / , ,
Texte intégral (1830 mots)

Peut-être avez-vous entendu parler des « Fury room », ce nouveau loisir qui propose de vous enfermer dans une pièce dans laquelle vous pourrez vous défouler en cassant toutes sortes d'objets. Patrick Condé s'interroge ici sur ce que sont mais surtout ne sont pas ces Fury room.

Je suis en retard d'au moins trois guerres. Je me demandais : pourquoi ne se passe -t-il plus rien ou presque dans ce pays, rien de significatif, d'engageant, de risqué, bref pas le moindre petit bout de soulèvement à hauteur ? Ce ne sont pourtant pas les raisons qui manquent. Mais les raisons… Justement je me disais que la raison a failli elle aussi, vaincue par le festival des pulsions (une nouvelle écriture de l'histoire des vaincus), ou encore qu'elle est entièrement dévorée par le légitimisme et le réformisme, « Mélenchon freine les luttes en inoculant l'espoir d'une victoire en 2027 », la répression violente des Gilets Jaunes en aura paralysé et intimidé plus d'un.e, le consentement gagne sur une multitude de formes, le management fait des enfants à gogo dans le dos du peuple, tout le monde-chacun-chacune est pris dans le moule de l'entrepreneur de soi-même, la propagande scélérate d'un égoïsme le plus mortel est au zénith, la guerre est réellement l'horizon indépassable de notre temps, qui n'est pas plus le nôtre d'ailleurs que celui d'hier.

Soit. Mais je n'avais pas connaissance de quelque chose que je découvre aujourd'hui, un peu par hasard, une vidéo datant de 2018 présentant un Fury room. Vous connaissez peut-être ? bravo. Moi, comme un imbécile, je reste sidéré devant le spectacle de cette promotion d'un défouloir individuel, tarifé, et visiblement jouissif pour ses participants. J'ai longtemps pensé que le sport était le meilleur défouloir, capable de détourner depuis toujours la rage et l'agressivité (dont celles de la révolte) et ce à longueur de journée, de manière systémique, balisée, fliquée, et honorée depuis le parent d'un môme de 3 ans jusqu'au président de la République. Les esthètes de l'art sportif ont depuis longtemps battu en brèche cette vision noire et réductrice, et ils ont sans doute raison. Mais il faut croire que, par-delà le bien et le mal, ça ne suffit plus. Ou bien plutôt la boxe, le catch, le MMA, le Krav Maga et autres sports de combat, le rugby et le foot sont-ils en passe d'être détrônés de leur prise en charge d'une agressivité régulée et positivée dans l'agon, au profit d'une pulsion de destruction vengeresse, « qui ne fait de mal à personne » ni aux biens ni au mobilier urbain, mais s'adonne en vase clos à une destruction d'objets usuels, usagés bien sûr, avec toute la panoplie et le costume ad hoc de protection et d'action ? Destruction qui ressemble à s'y méprendre aux coups et bastonnage que les flics infligent eux à une foule de cibles désignées délinquantes ou rebelles ou simplement manifestantes, terreur exercée à même la chair et l'esprit, que le permis de tuer récemment voté en guise de loi au parlement ne manquera pas d'aggraver dans des proportions inouïes.

Les participants ont l'air bon enfant sur cette vidéo aux commentaires mièvres et débiles, peut-être n'est-ce pas toujours le cas. D'autant que la prestation est tarifiée, et le prix augmente à la mesure du volume de destructions désirées (essentiellement des objets, dont l'ordinateur cible de prédilection, symbole de la soumission et de l'oppression généralisées). Autrement dit, il y a là encore, dans le défoulement annihilateur de la révolte qui devrait se retourner contre l'ennemi hiérarchique quotidien (car les frustrations accumulées semblent tout de même largement provenir du milieu de travail, et parmi la clientèle beaucoup de femmes apparemment, un indice de quelque chose ?), une inégalité d'accès qui pousserait, en toute logique, l'utilisateur.trice peu fortuné.e à se retourner contre les murs du Fury room pour les péter, et péter également le secrétariat d'accueil. En effet le service rendu est encore frustrant car limité par l'argent en poche, la pire de toutes les frustrations ressenties depuis des lustres que l'argent existe. Défoulez-vous, détruisez à la mesure non pas de vos frustrations réelles, mais de ce que vous pouvez vous payer de cassage de tout à coup de batte de base-ball ou de pied de biche. Bref, rien de plus frustrant que ce défoulement. Car le « côté obscur de la force », comme le dit l'enquêtrice faussement naïve qui se livre elle-même au jeu (la référence à Star wars, même amusée, n'est pas fortuite), n'est pas du tout dans ce jeu où l'on pète de la vaisselle, des ordis, des machines, des trucs et des machins, il réside dans le refoulement de la frustration réelle à laquelle ce jeu se substitue : c'est la gueule insupportable du patron ou du chef qu'on voudrait péter, pas seulement les outils de travail par lui imposés. Parmi la clientèle, beaucoup de cadres d'entreprise nous dit-on.

Mais dans un monde où la moindre agression envers un supérieur hiérarchique est lourdement sanctionnée (pensons exemplairement à la chemise déchirée du DRH de Air France en 2016, pour laquelle des militants CGT ont été traduits en justice et écopé des peines de 3 à 4 mois de prison avec sursis pour des faits de violences en réunion, d'autres d'amendes -généralement 500 euros- pour des dégradations matérielles, et d'autres encore ont été licenciés pour faute lourde), dans un monde où la moindre destruction de mobilier urbain lors de manifs vaut à quelques un.es de passer en comparution immédiate, dans un monde où la vérité toute crue proférée à la gueule d'un flic est passible d'une garde à vue immédiate après tabassage et clé d'étranglement, on ne s'étonnera pas que dans une pièce de 16m2 on vende du défouloir le plus crétin à tou.te.s les frustrée.e.s qui se présentent et qui, non seulement en chient dans leur boulot ou leur vie conjugale ou ailleurs, mais en plus consentent à payer pour détourner leur haine vers des objets fétiches.

Le fétichisme est dévoilé là dans son expression la plus accomplie : la marchandise aliénante est achetée avec avidité et passion, et détruite avec les mêmes avidité et passion. Hier performance esthétique d'avant-garde, cette destruction est aujourd'hui un besoin thérapeutique largement partagé. La guerre civile ne pouvait pas trouver meilleure forme de conjuration, lorsque et les élections et le sport, et la guerre militaire dans laquelle on s'engage comme soldat.e ne suffisent plus à étouffer la rage produite pas une société violente et prédatrice, rage qui habite à peu près tout le monde pris dans la guerre de tous contre tous. Les sports de l'extrême sont eux aussi peut-être relégués au rang de divertissement bien gentil mais encore en dessous de la dose d'adrénaline accumulée dans le sujet de l'économie – matérielle, symbolique et libidinale. À moins que ces furieux destructeurs d'objets ne pratiquent tout en même temps, ou un jour ou l'autre décident d'en finir avec le social et de s'engager dans l'armée pour enfin affronter sur le terrain les choses sérieuses, à hauteur de leurs frustrations et pulsions à assouvir, et de la règle passer à l'exception (et son État) en acte. De ce point de vue, on a vu que rejoindre DAECH ou l'armée française ne faisait plus aucune différence (de plus, de l'armée française aujourd'hui on démissionne car on s'ennuie apparemment, le recrutement semble bien difficile pour nos états-majors qui nous ont prévenu qu'il faudrait pourtant envisager de nouveau le sacrifice de nos enfants à la guerre, dans un avenir pas si lointain).

La révolte ou la rage violente ainsi canalisée, les marchands de défoulement violent se font des couilles en or, avec l'aval théorique et mielleux d'une psychologue qui sur la vidéo approuve béatement de quelques formules toutes faites. Une autre pratique m'avait également étonné, moi toujours en retard de 3 guerres, celle du Hyrox qui cumule sur un parcours en salle des épreuves de force toutes aussi connes les unes que les autres. Pardonnez le jugement, mais j'enfonce le clou : je comprends la boxe, et pourrais l'aimer si tant de fric n'était pas en jeu, j'admire surtout la lutte africaine. Mais je déteste la performance de force masculiniste, que les femmes pratiquent ici également dans l'Hyrox par un mimétisme assez affligeant à mon sens, en des lieux où, bien au-delà de l'esprit de la salle de fitness, on fait communauté, communauté de jouissance. Et c'est là que l'enjeu devient vraiment troublant. Un ami qui pratique lui le MMA me disait récemment que si le groupe existant, dans son cas 200 personnes abonnées et regroupées en un même lieu, cultive une bonne ambiance, c'est-à-dire « pour le sport et non pour la violence », les jeunes inscrits qui viennent pour en découdre et décharger sur des adversaires de combat la violence qui bouille en eux au point de leur bousiller la gueule, eh bien ces jeunes tombent sur un os s'ils tombent sur « une équipe de bonne ambiance », et se font rétamer au sol dès les premiers combats en guise de leçon inaugurale. Alors, ils deviennent des combattants loyaux et, me dit mon ami, oublient la haine qu'ils avaient en entrant. Je veux bien le croire, même s'il me disait dans la foulée que son maître déjà d'un certain âge, avec qui il combattait il y a quelques semaines de cela, et sur lequel un moment donné il eut le dessus au sol, lui a flanqué en pleine face un coup de coude interdit par les règles de l'art, lui pétant le nez qui pissait le sang et dut être opéré.

Mais pourquoi désespérer ? Qui sait si, lors d'un soulèvement « de bonne ambiance », tou.te.s ces praticiens et patriciennes les plus diverses ne viendront pas rejoindre les rangs des insurgés pour affronter les keufs… sur le même terrain, limitant ainsi la casse parmi les rebelles ?

Patrick Condé

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21.09.2026 à 14:59

Infrastructure

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Texte intégral (655 mots)

En masse, l'infrastructure a dépassé ce qui vit, et l'étouffe. Elle est signe humain. Par elle et le déchet notre signe est partout.

// Rue d'Aubervilliers. 2020 //

humain tu plies sous le meurtre

tu sais ce que tu es, de toute ta fibre

rouge et grevée sous les émoticônes,

sèche de langue, comme des loofahs —


// Fleuve Rhône, viaduc, génocide. 2026 //

la route est le bourdon des veines
qui leur portent leurs grappes
de bombes — on n'entend pas les bombes,
que le bourdon des veines, la route —


// Lignes scintillantes //

c'est le premier matin
c'est la nappe de l'ogre —

le fret prend ton génome aux yeux tirés,
l'écouteur pénètre l'oreille,
c'est la ressource humaine —


// Attentat //

leurs jupes tranchent et saignent à la fois.
Silvia MAJERSKA

qui coupe la nappe de l'ogre ?
dorée ? —
tu rêves
coquelicots rasant —


// Fleuve Rhône. La renouée //

tout ce qui est proche avorte —

elle nous ressemble — se déverse

maigre mauve de bras, de dernier homme

tueuse et creuse —


// En bout de piste //

il passe, ventre-en-croix assourdissant
le feu latéral ventral caudal
ses couleurs séchées par la saison humaine ·
derniers havres séchés.
dernier havre : langue de guerre —


// Couchant //

carlingue rougie
sous la feuille de figuier — milliards d'insectes
à prendre le vent chez les morts —


// Banlieue. Puy natal. Chanson //

1 feu rouge 1 ciel
long plat-de-rouge
où l'on a jeté une crasse
de stratus · un seurat fait
avec les bords du mégafeu ·

ici la fraîcheur ! mon chiot
aime avaler le déchet, et révoque
dans l'autre dimension dorée
les petits amas puants.

tu voudrais comme un gosse
un printemps pulsant
les sécrétions de frai les
bêtes faites d'eaux noires ·

tes enfants brûleront
ton puy sèche
au lieu qu'ils cerclent leur feu
au lieu que tu chies ton ciel, enfin

ce que je veux
la haine dressée sur ton rêve
la honte que tu trouves
la honte d'un ciel plein de nerfs —
rougir & détruire —

// 17 août //

retournement il y aura —

d'abord endurer ce puits de feu — ce crépuscule — la lumière couchante avec un ogre


Benoit Sudreau
Illustration : Régis Rizzo / Lycaons & grues, 2020, encres acryliques et résine sur toile, 180 x 250 cm

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21.09.2026 à 14:58

Contre le républicanisme LGBT+ : la normalité va craquer

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Texte intégral (7292 mots)

Ce qui devait arriver, arriva. Au seuil de la campagne présidentielle, le magazine gay Têtu, dans son numéro d'automne qui vient de paraître, offre une double-page au président du collectif Fiertés Citoyennes, Arnaud Abel, en livrant un portrait héroïsant le personnage et manipulant certaines vérités. Ce collectif est une émanation LGBT+ du Printemps Républicain qui n'est pas sans rappeler le rôle actuellement joué par le collectif Nous Vivrons dans les rangs féministes. Sans compétence de terrain ni développement argumentatif très élaboré, le collectif a pourtant réussi à visibiliser ses discours autoritaires dans les médias ; outre Têtu, ils ont pu trouver des relais dans Marianne, Le Point ou encore CNews.

Dans cet article, paru initialement dans la revue Trou Noir n°4 en 2025 et légèrement actualisé sur son substack, Mickaël Tempête décrit la manière dont ces discours ancrent la normalisation gay dans un projet de militarisation des conduites minoritaires. Il en analyse non seulement les ressorts rhétoriques qui plaisent tant aux grands médias mais il historicise cette pensée policière en revenant sur le rôle joué par le Parti socialiste dans les années 1990 dans l'institutionnalisation des luttes LGBT+.

Alors, c'est quoi le républicanisme LGBT+ ?

1. Dans la grande messe de normalisation des conduites, voilà qu'entre en scène les républicanistes LGBT, une bande de CSP+ drapée dans l'universalisme occidental, cette vieille lune dont la lumière blafarde éclaire surtout les couloirs des ministères et les visages des éditorialistes de salon. Une association en particulier, Fiertés Citoyennes, a retenu mon attention. Née des émois numériques et des indignations télévisées, elle n'a rien inventé. Elle recycle, à la manière de ses aînés du Printemps Républicain, la vieille rhétorique de la majorité silencieuse flouée par des minorités trop bruyantes, hystériques, idéologiques. Son Dieu ? La République façon De Gaulle au pays des Algériens. Ses prières favorites ? Le tweet cynique, la tribune outrée, la table-ronde entre amis. Tout se passe comme si Caroline Fourest, celle qui a déblayé le chemin, était en passe de devenir un modèle d'émancipation homosexuelle.

2. L'association trouve son origine dans la réaction à un triste fait divers survenu le 30 septembre 2021 : Yanis, 17 ans, subit insultes et tabassages par deux autres jeunes eux aussi mineurs dans un parc de Montgeron en Essonne, en raison de son orientation sexuelle supposée. Ce récit, qui aurait pu stagner longtemps dans l'indifférence générale, a été rendu viral par la circulation d'une vidéo de l'agression sur les réseaux sociaux et par le témoignage de la victime à l'émission de Cyril Hanouna sur C8. Arnaud Abel, fonctionnaire officiant dans les ministères et actuel président de Fiertés Citoyennes, trouve alors scandaleux que des militants de gauche s'inquiètent d'une lecture islamophobe de cette affaire où les coupables sont racisés. Il publie un tweet pour appeler celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce militantisme qu'il nomme « intersectionnel » et à créer un groupe. La rhétorique est en place, il s'agit d'opposer le militantisme LGBT+ à une supposée « majorité silencieuse » qui ne se sent pas représentée par elles. C'est ici que naît Fiertés Citoyennes : dans la maternité réactive et émotionnelle des réseaux sociaux. Et bien qu'elle ne soit qu'une association d'opinion sans aucune compétence de terrain, elle trouvera grâce aux yeux d'importants médias généralistes et LGBT+.

3. À cet égard, Arnaud Abel définit ce qui va servir de paradigme au républicanisme LGBT : la gauche radicale nierait l'« homophobie endémique » qui sévirait dans « les banlieues et au-delà ».

4. Le 27 octobre 2023, Marianne publie la tribune de Fiertés Citoyennes qui la fera connaître du grand public sous le titre « LGBT pro-Hamas : autant dire les dindes qui votent pour Noël » dans laquelle le collectif s'en prend ouvertement aux actions en faveur du peuple palestinien par le militantisme queer révolutionnaire. Ils les qualifient de « chicken for KFC », les comparant ainsi à du bétail atteint du syndrome de Stockholm ne se rendant pas compte que leurs actions irréfléchies les mènent à l'abattoir islamiste.

5. Quelques mois plus tard, ils organisent une journée de tables rondes autour de la thématique « Universalisme et militantisme LGBT+ » dans la Mairie du 3e arrondissement de Paris. Étaient conviés pour y participer : Norah Bussigny (pigiste au Point et autrice des Nouveaux Inquisiteurs), Frédéric Martel (France Culture), Marie Cau (ex-mairesse), Thomas Vampouille (Têtu), Olivier Klein (DILCRAH), Irène Théry (sociologue proche du PS), Valérie Kokoszka (« philosophe » « universaliste »), Jean-Marc Berthon (Ambassadeur macroniste aux droits LGBT). Ainsi que des membres de Fiertés Citoyennes : Arnaud Abel, Alexis Buixan, Victor Galarraga-Oropeza et Matthieu Gatipon-Bachette. Pendant une demi-journée les différentes participantes ont pu s'exprimer largement sur les « dérives » de l'extrême-gauche et sur son « antisémitisme latent ».

6. Le tableau était tout à fait charmant, dans ce décor de moulures patinées or et de grands lustres, le public d'une trentaine de personnes à tout casser (dont quelques membres du Printemps Républicain de Sciences Po Paris) pouvait notamment écouter le débat intitulé « La lutte pour les droits LGBT est-elle soluble dans l'universalisme ? ». C'est Norah Bussigny qui modère et introduit. Un rôle obtenu grâce à son copinage politique avec Fiertés citoyennes depuis la parution du livre Les Nouveaux Inquisiteurs et de ses très nombreux articles dans Le Point dans lesquels elle distille son obsession cynique contre le militantisme queer révolutionnaire.
Pour introduire la table-ronde dont elle a la charge, en bonne écolière, elle commence par une définition du Larousse de l'intersectionnalité. Elle parle de la Marche des fiertés de Lyon (Fiertés en lutte) et du « problème » de la non-mixité choisie ainsi que de l'exclusion de l'association des flics LGBT (FLAG). Le fait qu'il puisse y avoir des cortèges en non-mixité de genre ou racisée au sein de la Marche et que des flics en bande organisée en soient écartés, est le signe selon elle d'une dérive du mouvement LGBT+. Elle aborde ensuite le rassemblement « Riposte trans » du 5 mai 2024 contre l'offensive transphobe, et ne manque pas de souligner que deux orgas à la tête de cet événement (Révolution Permanente et du Pain et des Roses) sont « accusées d'antisémitisme », bien entendu sans apporter de preuves, comme ça, à la légère, avec le même prosaïsme d'un serveur qui détaillerait un menu dans un restaurant étoilé.

7. Et là, c'est le clash. Enfin, on va pouvoir un peu se marrer. Un militant d'Act Up l'interrompt bruyamment pour lui demander des preuves. Et il s'entend dire, par une voix un peu nerveuse : « Est-ce que vous pouvez sortir ? Vous dérangez tout le monde. Sortez ! ». Victor, un des membres de Fiertés Citoyennes, éructe et menace d'aller chercher la sécurité. Ça finira par se calmer, après que les darons du collectif aient intimé l'ordre de parler sur un autre ton, non sans une pointe de sarcasme et d'infantilisation. S'en suit une bonne heure de discours contre le militantisme queer, les indigénistes et certaines figures de la théorie queer française comme Sam Bourcier.

8. Marie Cau, la première mairesse de France à se déclarer trans, réagit à l'usage de l'intersectionnalité par les groupes militants d'extrême gauche : « Le problème c'est que comme l'extrême gauche se développe, ça stimule l'extrême droite, et vice-versa. (…) Nous sommes devenus la cible de tout le monde y compris dans le conflit israélo-palestinien. Qu'est-ce qu'on vient foutre là-dedans ?! (rires dans la salle). Cette politisation marxiste pour remettre en cause notre système de valeurs universalistes, de liberté, d'égalité et de fraternité. Moi je ne veux pas changer le système, je veux l'améliorer. »

10. Alexis Buixan, le juriste de Fiertés Citoyennes, déclare à propos du rassemblement Riposte trans : « Dans ce genre de manifestation, il y a un discours très anti-État, anti-gouvernement, et je pense que c'est parce que… alors c'est une hypothèse que je soumets au débat... Je crois que dans la culture militante LGBT il n'y pas eu de mue culturelle. On n'est un peu resté à l'époque d'Act up. C'est frappé d'une sorte d'anti-juridisme, d'anti-étatisme, d'anti-pouvoir. Et d'ailleurs c'est très symptomatique, ceux qui pensent le militantisme d'un point de vue académique sont surtout Sam Bourcier, Geoffroy de Lagasnerie qui sont inspirés d'une lecture bourdieusienne et foucaldienne, avec une critique de l'État qui est forcément dominant, qui n'émancipe jamais, qui met les gens en prison, que le droit c'est l'œuvre des dominants. (…) Alors que les Américains, ça fait très longtemps qu'ils ont compris que pour défendre les droits et les libertés c'était par le Juge, par le Droit. »

11. Dans une tribune publiée dans Marianne [1], Alexis Buixan réagit à la dissolution parlementaire par Macron. Il regrette l'incapacité du parlementarisme français à composer avec un gouvernement dépourvu de majorité absolue : « les mœurs parlementaires doivent s'adapter à la formule gouvernementale, fusse-t-elle atypique ». Après avoir accusé la France Insoumise d'avoir offert une caisse de résonance dans l'Assemblée nationale à la violence qui traverse la société, il propose de prendre le Parlement danois comme idéal politique symbolique. En effet, le Danemark, monarchie constitutionnelle organisée sous la forme d'un régime parlementaire, est régulièrement pris comme modèle de démocratie libérale aboutie en maintenant un équilibre parfait entre l'État, l'autorité de la loi et la responsabilité politique des gouvernants. Ce rêve d'ordre par la stabilité politique est celui d'un parti modéré unique en paix avec ses extrêmes qui règle les tensions communautaires du pays par une forme de consensus. Mais un consensus contre qui ? Ainsi au Danemark, pays qui repose sur une tradition protestante de responsabilité collective, le consensus en matière de politique migratoire est d'avoir adopté une des politiques les plus restrictives et brutales dans l'Union européenne [2].

12. Le conformisme et l'homogénéisation des consciences qui transforment le peuple en une vaste classe moyenne indifférenciée et docile sont les éléments constitutifs d'une politique que le républicanisme LGBT prend pour modèle. C'est pourquoi Fiertés Citoyennes adhère complètement aux réformes islamophobes de la laïcité (loi sur le voile de 2004) dont l'objectif est d'intérioriser individuellement cette règle qui incombe à l'État ; il y va d'un durcissement des institutions à travers l'incorporation sans consentement des valeurs républicaines.

13. Il y aurait énormément de choses à dire sur cette table ronde mais je me contenterai de finir avec ces propos de Frédéric Martel car ils sont symptomatiques de cette sécurisation de la normalité dont je voudrais parler, le trait commun à tous les participants de ces tables-rondes c'est la défense d'une position capitaliste de l'homosexualité, ou en tout cas qui associe la normalité à la sécurité économique et physique :

« J'ai appris dans mon parcours politique, ça va peut-être vous choquer que je vous dise ça, que le militant gay ce serait forcément quelqu'un de gauche, ce que je suis, et qu'un gay ça doit être dans l'agit prop, actupien, dans la critique de la société, et bien c'est pas vrai. Il y a ça, et c'est très bien. Il se trouve qu'il y a beaucoup de gays de droite, il y en a également au Rassemblement National. Il faut parfois sortir de l'idée que le militantisme ça doit être de gauche, que c'est forcément de remettre en cause l'ordre bourgeois, l'ordre moral, la famille. Ma génération a prouvé que les gays voulaient la famille. Est-ce qu'ils veulent un autre type de famille ? Certains oui, d'autres non. Il y en a même qui veulent acheter leur frigo, en commun en payant des traites. Même chose pour la police, FLAG moi je ne les connais pas trop, je les aime plus ou moins, enfin quand j'ai été victime de discrimination, de violence, je suis allé au commissariat de police, c'est la police qui m'a protégé, enfin protégé… en tout cas qui a reçu ma plainte. Quand on est maltraité en tant que juif, que musulman, que catholique, qu'une mosquée ou qu'une synagogue est brûlée, c'est la police qui nous protège. Donc empêcher des gens de FLAG, association LGBT, ça n'a pas beaucoup de sens. »

14. Cette nouvelle normalisation est une mutation de celle défendue par le Parti socialiste à la fin des années 1990 et au début des années 2000, l'ère de Caroline Fourest à la présidence du Centre LGBT de Paris, des logos pixelisés aux couleurs de l'arc-en-ciel, de la fierté dans toutes les bouches, fierté d'être parvenus à prouver leur valeur et leur respectabilité. C'est durant cette période que le mouvement LGBT s'institutionnalisa à grande vitesse en incorporant les notions d'universalisme et de République dans leurs discours. Ces notions avaient permis de quitter les rives de la subversion façon Act Up pour s'engager dans la voie du réformisme façon Parti socialiste. Ce ne sont pas seulement les contenus de ces discours qui vont se normaliser, mais aussi les manières de parler et de s'adresser à un public : les militantes en colère et violentes doivent céder leur place à des communicants aguerris aux médias et aux politiciennes.

15. Après les attentats du 11 septembre 2001, l'ère de l'innocence du mouvement LGBT allait définitivement prendre fin, au moment où cet universalisme tant défendu devenait en France le principal « bouclier » contre le fondamentalisme islamique. Ce discours immunitaire contre « tous les fascismes » pouvait enfin quitter ses petits laboratoires de la gauche associative pour devenir majoritaire dans le discours médiatique. Le parcours de Caroline Fourest [3] n'a fait qu'impulser et suivre cette tendance qui débouchera plus tard sur la formation de Fiertés Citoyennes. Certes, elle ne fait pas partie de cette association, mais, comme on le verra, tout concorde en termes de discours idéologique sur l'universalisme et le républicanisme ; pour eux l'ennemi c'est l'intégrisme, l'instrumentalisation du politique à des fins liberticides, antirépublicaines et antilaïques.

16. Cette laïcité en question est celle revue et corrigée en 2003 lors des débats sur la loi interdisant le port des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires (et surtout le voile islamique). Cette loi a produit une rupture fondamentale dans la normalité républicaine, celle-ci n'est plus seulement un devoir qui incombe à l'État, mais à l'ensemble des citoyennes françaises ; et quiconque dérogera à cette règle sera perçu en même temps en victime et en militante de l'intégrisme religieux.

17. Aujourd'hui, une nouvelle génération, plus jeune, plus queer, plus woke aussi, a pris le relais des institutions LGBT après plusieurs années de morne mobilisation. C'est en réaction à cette prise du pouvoir, ou pour être plus précis, une réaction à l'impossibilité de faire partager des principes de souveraineté culturelle aux dominées, que Fiertés Citoyennes sort sa petite matraque en plastique.

18. Dans leur tribune fondatrice, Fiertés Citoyennes présente sa mission « la défense et la promotion des droits des personnes LGBTI et la lutte contre les discriminations et les violences dont ces dernières sont victimes ». Voilà, c'est à peu près ce qu'on met tous dans nos dossiers de subvention pour obtenir du fric et de la légitimité. Cette lutte s'inscrivant « dans le cadre de l'universalisme républicain et des principes de laïcité, d'égalité et de solidarité ».

19. Ils estiment que « s'en prendre aux personnes LGBT en raison de leur orientation amoureuse, sexuelle ou de genre, c'est s'en prendre aux valeurs de la République ». C'est le principe fondamental du droit français : pour qu'une personne victime de violence soit reconnue en tant que telle, il faut que par elle la République se sente attaquée. Autrement dit, il y a toujours deux victimes, sinon aucune : l'individu et la République. Leur cadre est celui de l'intégration de chaque individu LGBT+ à ce signifiant flottant qu'est le « pacte républicain ». Dans ce cadre, toutes les formes de communauté doivent se soumettre à une communauté plus grande et plus généreuse que toutes les autres : la République, madame.

20. Fiertés Citoyennes ne serait rien sans cette vieille lune libérale post Seconde Guerre mondiale, devenue le fond de commerce de l'association Homosexualité et Socialisme [4] à la fin des années 1990, arguant que l'extrême gauche radicale et l'extrême droite fasciste sont les deux faces de la même pièce, et que le seul bouclier contre la haine c'est l'unité derrière un front républicain universaliste. Fiertés Citoyennes se contente aujourd'hui de reprendre cette même rhétorique à la faveur d'une société de plus en plus militarisée.

21. Comme le Printemps Républicain, les attentats du 13-Novembre et de Charlie Hebdo sont sa matrice. La décennie qui s'ouvre a largement pu s'appuyer sur la fenêtre ouverte par l'ambiance paranoïaque des plans Vigipirate, la surveillance de tous par tous, le flicage des intentions, l'incorporation des valeurs républicaines, le retour de l'hypothèse répressive et l'enclenchement d'une islamophobie d'État sous couvert de la lutte contre le terrorisme islamique.

22. En réalité, Fiertés Citoyennes, n'est que le symptôme anecdotique et pitoyable d'un malaise plus profond et plus grave au sein du militantisme LGBT mainstream : son incapacité à se constituer comme une communauté politique affrontant la fascisation de la société. Certes, il n'y a rien de nouveau à ce que des homos épousent le conformisme national, en revanche, la normalisation gay est en train de franchir une nouvelle étape : plus brutale, plus sécuritaire et plus illusoire.

23. La petite bourgeoisie gay militante des années 1990 est donc de retour, moins nombreuse certes, mais plus brutale dans son discours. Dans leur tribune fondatrice, ils identifient précisément deux menaces qui planent sur le progressisme LGBT : « l'expression de la haine anti-LGBT qui malheureusement perdure et, en miroir (je souligne), la radicalisation d'une minorité issue de cette vaste communauté, séduite par les idéologies identitaires et victimaires qui s'opposent à notre modèle républicain. » La rhétorique de la majorité silencieuse soucieuse d'ordre et de statu quo subissant les pressions d'un petit groupe d'agitateurs est posée. Cet argument n'est pas politiquement innocent, il est régulièrement brandi par les présidents ou gouvernements français pour s'en prendre aux différents mouvements sociaux : De Gaulle face à la révolte de Mai 68, Dominique de Villepin face au mouvement étudiant contre le CPE, Nicolas Sarkozy face à la grève générale en Guyane et aux Antilles françaises en 2009. Bref, un argument de rapace pour exprimer l'opinion que la majorité du pays est favorable aux idées d'ordre, de sécurité, de propriété privée ; et pour que cette « majorité » monopolise la légitimité politique.

24. Tout en s'inscrivant dans une tendance libérale en termes de mœurs, ils estiment qu'une chose est d'échanger des idées librement, et une autre est d'imposer des idéologies perçues comme militantes ou dogmatiques. Vous vous souvenez du temps où Bertrand Delanoë était l'égérie gay du Parti socialiste ? Homosexualité et Socialisme tentait aussi de pacifier les marges militantes au sein de l'Inter LGBT et de les orienter vers une politique réformiste. C'était déjà violent de normalité à l'époque, mais c'était ça les débuts du républicanisme LGBT, une promesse ouverte par la gauche capitaliste, qui a inclus des associations comme FLAG (flics LGBT+) ou Gay Lib (gays UMP) dans la danse libérale LGBT. Assez naturellement, les entreprises telles que Mastercard, Airbus ou La Mie Câline ont prétendu participer à la « lutte » en sponsorisant les Marches des fiertés. Roselyne Bachelot, ministre dans les gouvernements de Fillon, Raffarin et Castex, est même devenue une des égéries des droitards homosexuels, à telle point qu'elle en nourrit les préceptes de nos « rentiers des Lumières » [5], qui dans leur charte entendent défendre,

« un militantisme qui a pour ambition principale de construire et d'avancer sur un chemin commun (je souligne) et, pour paraphraser la conclusion du discours de Roselyne Bachelot du 7 novembre 1998, lors du vote du PACS, pour que chacune et chacun puisse occuper toute la place qu'il ou elle mérite au sein de cette communauté qui se situe au-dessus de toutes les autres : la République. »

25. Leur grille de lecture peut tenir en un hashtag : #TenailleIdentitaire. Ils expliquent la montée en puissance des extrêmes droites comme une pure réaction aux passions identitaires du militantisme queer radical et de l'Islam radical. Cette expression est un legs de Laurent Bouvet et Gilles Clavreul, cofondateurs du Printemps Républicain. On nage dans l'abstraction la plus totale et la plus absurde, mais on commence alors à comprendre qu'il s'agit de la poursuite de l'antimarxisme du xxè siècle. En période de montée en puissance du fascisme en France, pourquoi la majorité des attaques de Fiertés Citoyennes se porte contre l'extrême gauche radicale plutôt que contre l'extrême droite ? Pour eux, la première est la raison d'exister de la seconde, et qu'en combattant la première (marxiste) on mettra fin à la seconde (fasciste). L'insistance, dans leur vocabulaire, de références à la folie ou l'allégeance, trahit un déni de reconnaissance d'agentivité et d'autonomie politique aux groupes militants d'extrême gauche et anarchistes. En l'espèce, le discours républicaniste LGBT est une normativité prédatrice socialisée, en chasse de tout ce qui perturbe le pacte libéral et racial, il n'a aucun souci de vérité (les approximations et les amalgames sont même appréciés) car l'objectif est d'imposer une vision contre-révolutionnaire dans la communauté LGBT+.

26. Le monde n'est pour eux qu'un vaste tissu nerveux où les politiques « extrémistes » s'électrisent les unes les autres. Pendant ce temps, les partis politiques qui ont déjà eu accès au pouvoir (PS, Républicains, Renaissance) et qui arment les guerres en cours n'auraient qu'un rôle superflu dans le renforcement du fascisme. Cette dépolitisation a pour but de rendre invisibles les rôles de la colonisation et des rapports de classe dans les événements actuels.

27. Cet idéal libéral qu'ils défendent ne saurait être soutenu que par la consolidation d'un bloc central à la tête du pays. Ce bloc est essentiellement constitué, non seulement d'une figure souveraine (le président omnipotent), mais aussi et surtout, c'est ce qui fait la caractéristique de nos militants de la raison, de personnalités qui tournent autour du pouvoir. Ainsi, dans une corrida, si le matador concentre à lui seul toute l'aura de puissance divine en achevant le taureau, ce sont bien les peones, les toreros subalternes, qui plantent les premières banderilles dans l'animal et qui le préparent à l'anéantissement.

28. En réalité, il ne s'agit pas vraiment d'une nouvelle normalité, mais d'une nouvelle phase historique de celle-ci : nous entrons dans la phase sécuritaire de la normalité homosexuelle, où on permet aux dominés de devenir des dominants. Elle n'est pas nouvelle dans la mesure où les bases étaient déjà présentes dans le discours progressiste des années 1990-2000 [6], mais la phase sécuritaire de la normalisation apporte une modification cruciale dans son objectif politique : il ne s'agit plus seulement de normaliser l'Autre, mais de lui enlever sa dignité.

29. Comme tout pays occidental qui se respecte, pour partir en guerre il faut faire reposer sur l'Autre l'ouverture des hostilités. Parce que la laïcité et la République sont attaquées, il faut constituer une défense stratégique en réarmant idéologiquement ces idéaux français et en musclant la loi qui les encadre. Plus précisément, Fiertés Citoyennes préconise de brandir la laïcité comme rempart (arme défensive) face à l'« obscurantisme » qui gangrènerait notre société.

30. « Chicken 4 KFC », animalisation des militants, tout ce vocabulaire évoque la dimension industrielle du génocide. À l'abattoir, les animaux sont compartimentés en masse, évoluant dans un espace fléché et unidirectionnel, et cette métaphore permet d'assouvir par le rire l'éventualité d'un abattage en série de ces militants. La logique exterminatrice imprègne ce langage et par ce langage cynique impose une marque visible sur la chair dissidente.

31. Ils se revendiquent « militants de la raison » et pour eux la chair dissidente est folle, forceuse, contre-nature, fanatique, aveuglée par ses passions, et il faut la marquer du sceau de l'animalité, la rejeter en dehors de l'humanité. Dans un climat de fascisation des conduites, cette marque est tenace, elle fabrique des cibles, mais puisque c'est fait avec « humour », ça passe.

32. Une chose à prendre en compte, c'est justement le genre « humoristique » de la métaphore, un humour cynique à défaut d'être camp, c'est-à-dire dénué d'autodérision, qui s'ancre dans la tradition des caricatures nauséabondes, une dilution de la colère dans les eaux tièdes du conformisme. C'est d'ailleurs dans leur tribune pour Charlie Hebdo publiée dans le magazine gay Têtu que Fiertés Citoyennes s'adresse à la commu pour marquer un hommage aux « 12 compatriotes intelligents, talentueux et courageux » de la rédaction de Charlie Hebdo visée par l'attentat. Ils justifient cet hommage en soulignant l'identité de geste entre les existences LGBT+ et l'humour critique :

« Nous, personnes LGBT+, savons aussi, tout comme les victimes de Charlie Hebdo, que la possibilité et la capacité de rire, notamment de nous-mêmes, de parler avec franchise et de défier les bigots de tous horizons (y compris ceux et celles au sein de notre propre communauté) ont toujours été et resteront parmi les armes les plus efficaces et les plus honorables contre la tyrannie de la paresse intellectuelle, la fossilisation politique et la sécheresse morale. Car rien ne dérange davantage les fanatiques (je souligne) que l'humour critique, libertaire et désacralisateur. Rien ne les effraie autant que la laïcité, cette barrière qui protège la liberté de chacun face à toutes les formes d'oppression religieuse ou idéologique, et qui garantit que personne ne puisse imposer à autrui une vision du monde fondée sur des dogmes. » [7]

33. Si je souligne ici l'usage du terme fanatique, c'est qu'il s'inscrit dans la rhétorique d'une tradition contre-révolutionnaire, quand bien même prétend-elle être la digne héritière de l'esprit des Lumières de la Révolution française [8]. Une rhétorique qui cherche à offrir la schématisation suivante comme grille de lecture de la crise politique : la raison contre l'irrationnel, l'humanisme contre le sectarisme, l'universalisme contre le dogmatisme.

34. On nous enferme dans le langage qu'ils transforment en nasse sémantique. Cette capture ne peut déboucher que sur un seul objectif : détruire les liens qui nous unissent à l'histoire et à la politique, détruire la tradition des opprimés.

35. C'est une pensée fondamentalement rudimentaire, qui rejette la complexité pour proposer une autoroute libérale en lieu et place de toute alternative politique. L'attaque uniforme contre les extrêmes est une défense du conservatisme centriste en tant que seul parti rationnel, en tant que parti unique. Pour cela, il a besoin de rendre la lecture des débats contemporains la plus simpliste possible, c'est une attaque en règle contre l'intelligence.

36. L'universalisme dont se réclame Fiertés Citoyennes ne peut l'être que parce qu'il comporte en son cœur un élément destructeur et d'expansion, de prédation et de conquête. À l'instar du collectif sioniste Nous Vivrons qui se force une place dans les marches féministes, ils parviennent à se tailler une place dans l'espace médiatique grâce à une logique de colonisation des luttes sociales. En cela, ils ont appris à tirer profit de la guerre impérialiste contre la Palestine. Israël est leur contexte d'énonciation politique et collaborent au narratif sioniste selon lequel le 7-Octobre serait une guerre déclenchée par le Hamas [9]. Comme le suggère Hussein Omar dans son article « Homo Zion », la doctrine sécuritaire interprète cette guerre comme ce qui est à même de « sauver le projet universel de civilisation » [10].

37. Il leur faut imposer dans le débat le paradoxe suivant : l'émancipation (individuelle) ne saurait advenir sans une idée de soumission (à la République). Par conséquent, ils n'hésiteront pas à utiliser les Arabes et la Palestine contre nous (et inversement), à agiter le spectre des homosexuels jetés du haut d'un immeuble par Daesh, à nier l'existence de l'islamophobie d'État, à nous dresser contre les Juifves et contre les femmes. Ils élaborent une politique extrême-centriste qui donnent du crédit à la restauration du corps politique fasciste français. C'est une alliance abstraite qui se retrouve sur des lois concrètes visant à protéger la France : Loi confortant le respect des principes de la République, Loi Attal contre le port de l'abaya à l'école, loi laïcité de 2004. Un langage commun entre les droites se peaufine à l'ombre du soleil démocratique. L'expression « chickens for KFC » qu'ils ont appliqué au militantisme queer radical est d'ailleurs en vogue dans la propagande fasciste, du collectif homonationaliste Éros à Benyamin Netanyahou.

38. Je reconnais aux « militants de la raison » qu'ils ne sont pas d'extrême-droite mais d'extrême centre, et c'est tout à l'honneur d'avoir bien appris à pondérer leur propos, à se tailler une juste place dans un monde aussi radical, à ne pas succomber à leurs pulsions, à se tenir droit dans leurs bottes républicaines. Entendez le bruit sourd que ça fait. Ça doit faire du bien de pratiquer un antifascisme raisonnable, un antifascisme de porcelaine contre l'extrême-droite-la-vraie-de-vraie. Ça nous sort le service à thé et la petite cuillère en argent pendant que les dirigeants politiques, financiers et médiatiques du monde se réconcilient par le fascisme.

39. Finalement Fiertés Citoyennes ne fait que reproduire le principe premier de la contre-révolution : délégitimer des conduites politiques qui opèrent des alliances inattendues en leur arrachant le caractère politique. En lieu et place du politique, ils nous affectent à l'irrationalité, à l'instinct ou au culte. Pour autant, notre réflexe ne devrait pas être de nous débarrasser de l'irrationalité car celle-ci est et a toujours été la condition d'une politique de la libération – il faut bien cette « folie » pour avoir l'audace de changer la vie. Il faut bien ce surcroît de fidélité à une idée pour affronter ce qui veut notre mort. La rationalité qu'ils nous proposent est un calcul de petits maîtres, ils ont le zèle émotionnel des contrôleurs de la RATP et les moyens de trolls médiatiques. Purs produits de la normalisation gay, plus personne ne croît à leur chimère, mais c'est pas grave, au bord du gouffre, autant tenter de négocier sa future place de kapo.

40. On n'a pas suffisamment dit que la normalisation LGBT est une normalisation avec le capital, avec l'ordre, avec le statu quo, avec l'ontologie blanche, avec l'impérialisme hard et soft. Elle ne relève pas donc seulement d'une morale, mais aussi d'une métaphysique occidentale angoissée de perdre de sa splendeur : une majorité silencieuse. Il s'agit alors bien de normalité « dans le sens d'une conformité totale avec tout ce que nous savons de notre civilisation, de son esprit directeur, de ses priorités, de sa vision immanente du monde – et des moyens appropriés de poursuivre le bonheur humain en même temps qu'une société parfaite » (Adorno).

41. Les promesses de la normalisation n'ont pas eu lieu, malgré le Mariage pour tous et le délit de LGBTphobies, les paniques anti-homosexuelles et anti-trans demeurent des outils de domination politique. Même le gay cis blanc bourgeois le plus arrimé au pouvoir et les acquis du néolibéralisme en termes de management des diversités sont susceptibles de disparaître en un claquement de doigts. Expulsée par le réel, la normalité n'est donc pas (oh surprise) une chose solide et stable ; elle permet certes des accommodations temporaires facilitant la vie quotidienne, mais elle n'est pas, en tant que telle, un projet d'émancipation. Plus personne ne croît aux bénéfices de la normalité, mais on croît à ses fantasmes de sécurisation. Et puisque nous sommes tous en danger, c'est le moment ou jamais pour eux de sortir l'artillerie lourde.

42. Nous opposons à leur dressage des mœurs politiques, la tradition des opprimés, l'antifascisme révolutionnaire, la mémoire discontinue, fragmentaire, douloureuse de celles et ceux qui ont été écrasés par le cours de l'histoire. Nous devons faire éclater la continuité historique qui détermine le passé comme une suite de progrès, rendre présentes les révoltes qui ont été réprimées et qui doivent encore trouver leur accomplissement. C'est pourquoi, nous ne pouvons pas aujourd'hui laisser la communauté musulmane seule face à la menace fasciste, comme d'autres avant nous, avaient abandonné les Juifves. Nous tiendrons tout ensemble avec les disparités et les désaccords de la gauche radicale pour former la résistance aux puissances fascistes et impérialistes.

43. L'architecture de leur normalité est un bunker en bord de mer qui résiste à l'érosion, on y range des armes et des soldats, on y planque sa paranoïa blanche pour que personne ne la voie, on y cultive secrètement son petit fascisme intérieur. Comme les bunkers, la normalité balise un espace sécurisé des conduites dans un grand brassage du militaire et du civil. Elle flotte sur un sol qui n'est plus un socle à son équilibre, mais une étendue mouvante et aléatoire. Même affaissée, enfouie sous nos pieds, elle tient. Eux, ils n'appellent pas ça bunker mais « valeurs communes ». Ça les protège des survivances archaïques, indésirables chez soi, donc à éliminer chez les Autres. Là voilà la rationalité technocratique LGBT dans toute sa splendeur, faisant la guerre à son peuple, et sacrifiant ses marges. Ça se range derrière les CRS et ça leur délègue l'usage de la brutalité républicaine. Ça en fait des images, balancées dans les circuits d'information, pour attester de l'imminence du danger. Mais la normalité va craquer et les chimères qu'elle charrie seront disséminées à l'état de science-fiction. Ça ne peut pas tenir dans le réel, alors ça tient avec le divertissement de la guerre.

Post-scriptum : Depuis quelques mois maintenant, le magazine Têtu assume de plus en plus un positionnement centriste Printemps Républicain : défense de Barbara Butch, appel à une union autour de Lucie Castets, attaques systématiques contre la France Insoumise, soutien à Emmanuel Grégoire, publication d'une tribune du sioniste Ariel Weil, voyage à la Pride de Tel Aviv en plein génocide, soutien à la fake news de Guillaume Ermer contre Jean-Luc Mélenchon, retweets de Caroline Fourest par le directeur de la rédac Thomas Vampouille, traitement confusionniste de la descente policière dans la librairie queer et féministe Violette & Co, etc. Affaire à suivre…

Mickaël Tempête


[1] . Alexis Buixan, « La dissolution ne résoudra en rien la détérioration des mœurs parlementaires », Marianne, 25/06/2024, en ligne.

[2] . Cela consiste à limiter le regroupement familial, réduire les aides sociales aux nouveaux arrivants, imposer des conditions économiques et des tests de langue et de « valeurs danoises » d'un niveau très difficile pour obtenir la citoyenneté, appliquer des sanctions pénales plus lourdes pour certains délits dans les quartiers d'immigration, et confisquer les biens des réfugiés pour financer leur séjour (loi très controversée de 2016). Ces mesures ont été adoptées par les sociaux-démocrates, les centristes et les conservateurs.

[3] . Pour un portrait plus approfondi du cheminement politique de Caroline Fourest, voir Mathieu Magnaudeix, « Les croisades de Caroline Fourest », Revue du Crieur, 6 (1), 74-89.

[4] . Voir Hugo Bouvard, « Homosexuelles et socialistes. Constitution d'un pôle électoral-partisan et institutionnalisation du mouvement gai et lesbien dans les années 1980 et 1990 », Sociétés contemporaines, 128 (4), 33-58.

[5] . Expression formulée par Isabelle Stengers dans Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009, p. 143.

[6] . On pourrait même remonter plus loin, au club Arcadie d'André Baudry à partir des années 1950 ; ou dans les colonnes de la revue Gai Pied des années 1980 où on pouvait lire quelques articles à la gloire de Tsahal.

[7] . Fiertés Citoyennes, « « Charlie Hebdo » : Nous, personnes LGBT+, savons que le rire est une arme contre la tyrannie », Têtu, 7 janvier 2025, en ligne.

[8] . Pour l'instant leur rapport à la Révolution se résume à un montage photo de Nicky Doll dans le tableau de Courbet, La Liberté guidant le peuple, repris d'une promo de France TV.

[9] . En réponse à un tweet de Rima Hassan sur les enfants palestiniens bombardés par l'armée israélienne, Arnaud Abel trouve judicieux de répondre : « Les enfants palestiniens sont les victimes d'une guerre déclenchée par le Hamas. Ils ont donc été assassinés par le Hamas. » Et lors de la marche féministe du 8 mars 2025, après un selfie aux côtés du collectif impérialiste Nous Vivrons, il souffle sur les braises de l'antisémitisme en déclarant : « La République confisquée, les femmes juives (je souligne) et leurs alliés sont parqués dans une petite rue adjacente ».

[10] . Hussein Omar, « Homo Zion. Sur le sionisme gay », in Trou Noir n°4, p. 277.

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21.09.2026 à 12:43

Le sacrifice du ciel

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Une autre histoire de la raison Un lundisoir avec Mohamed Amer Meziane

- 21 septembre / , , ,
Texte intégral (5247 mots)

Le philosophe Mohamed Amer Meziane publie son troisième livre, Le Sacrifice du ciel. Une autre histoire de la raison, qui vient rouvrir, reprendre et poursuivre le cycle ouvert par Des empires sous la terre (2021) et Au bord des mondes (2023).
Le thème du « sacrifice du ciel » fait écho à ceux de la sécularisation, de la mort de Dieu et du « désenchantement du monde ». Ces lieux communs, au sein de l'attirail des pensées critiques, ressemblent à des enjeux à la fois familiers et méconnus.

À voir lundi 21 septembre à partir de 20h

Les « statuaires de la pensée », expression du livre renvoyant au panthéon fatigué des « grands auteurs » européens, ne nous ont légué que peu d'outils pour y faire face. Il se pourrait, en plus, que ces thèmes « biens connus » (c'est-à-dire peut-être totalement impensés) aient obscurci la compréhension qu'on a de ces grands auteurs eux-mêmes. C'est la conséquence d'un des points principaux du livre : l'orientalisme, sous la forme de la critique historique des textes sacrés, a joué un rôle matriciel pour la production du savoir occidentalisé.
À partir de là, l'enquête donne lieu à une autre histoire de la philosophie : au prisme de l'orientalisme, Spinoza, Kant et Hegel apparaissent sous un autre jour. Leurs façons de penser la religion, ses rapports à la pensée et à la politique, est très loin cependant de s'être cantonnée au seul domaine de la philosophie. Elles participent de mouvements qui les précèdent et leur survivent, et qui constituent le sol sur lequel se sont déployées les sciences humaines et sociales « modernes ». Un ensemble de mythes vivaces s'ancrent dans cette histoire : le christianisme comme seule religion de la sortie de la religion, le protestantisme comme religion du monde moderne, le monothéisme comme origine de la violence, le fanatisme comme caractéristique des « religions de la Loi »…

Le Sacrifice du ciel se présente comme une critique des savoirs, une « histoire souterraine » de la connaissance. Celle-ci ne se contente pas d'en exhumer les marges, mais entend ressaisir l'héritage d'un centre occulté en montrant que la raison n'est pas « occidentale ». Se pose alors une question simple, mais trop souvent ignorée (y compris par la critique décoloniale) : comment les « orientaux » ont-ils eux-mêmes pensé l'orientalisme ? La philosophie d'Afghāni et la « métaphysique insurrectionnelle » de l'émir Abdelkader ont été les lieux d'une résistance formulée au nom du savoir et d'une « critique traditionnelle de la tradition », et deviennent ici ceux de l'élaboration d'une « pensée-autre » (comme le disait Abdelkébir Khatibi, en partant de Fanon).

« La tâche de cet anti-impérialisme philosophique a surtout été de montrer la profonde irrationalité de tout ce système militaro-fossile qui, avec un fracas et une morgue confinant à la folie, s'est targué d'être la seule Raison qui soit. »

Pour aller plus loin (ou revenir quelques crans en arrière), nous renvoyons à nos deux précédents entretiens avec Mohamed Amer Meziane autour de Des empires sous la terre et après la publication de Au bord des mondes.

Version podcast

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Voir les lundisoir précédents :

L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch

« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat

De la guerre en Amérique - Catherine Hass

Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

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15.09.2026 à 10:04

Pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe

dev

« Imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste » Quelques TDS

- 14 septembre / , ,
Texte intégral (2703 mots)

Les projets de loi visant à criminaliser le travail du sexe (TDS) s'enchaînent. La logique est à chaque fois la même, sous couvert de protéger, on criminalise. Des travailleureuses du sexe avaient déjà évoqués les présupposés idéologiques à l'origine de cette fièvre législative : une vision libérale du féminisme et un conservatisme sénile. Cette semaine, ils et elles se sont penchées sur le dernier projet de loi en date, présenté à l'assemblée nationale le 11 août 2026. Ils en livrent ici leur analyse.

Après avoir alerté sur l'extension du contrôle numérique, d'abord appliqué au porno, à l'ensemble des usagers d'internet sous le prétexte hypocrite de « protection des mineurs », nous devons faire face à une vague de lois qui vise à prohiber notre activité en ligne. Après deux propositions de loi déposées au Sénat nous visant, celui d'une sénatrice LR puis PS, une troisième proposition de loi datant du 11 août 2026 « apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants » comprend un article, le 25, qui prévoit de criminaliser l'achat de contenus sexuels en ligne entre adultes consentants de même qu'à étendre le délit de proxénétisme de manière à y inclure le fait : « d'aider, d'assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance […] d'actes de nature sexuelle en échange d'une rémunération ».
Nous sommes confronté-es à une espèce de névrose obsessionnelle de quelques sénatrices et député-es toujours aussi désoeuvré-es et incapables de justifier leur rente autrement qu'en écrivant des lois à notre encontre.

Ainsi le travail du sexe se trouve directement réduit à une violence sexiste et sexuelle en soi parmi d'autres et grossièrement criminalisé au même titre que la pédocriminalité, l'inceste, la prostitution de mineur, les violences domestiques etc. Nous n'avons pas la prétention ici d'analyser dans son ensemble cette loi sur les VSS mais d'en décrire les effets sur notre condition. Nous avons néanmoins le sentiment qu'elle intervient à la fin du mandat de Macron et qu'il s'agit d'une opération pour le bloc central (PS et macronistes) de se racheter une conscience à peu de frais après tant d'années de déchéance morale sur les problèmes que cette loi prétend régler après les avoir couvert. Les dernières pitreries en date pour esquiver et étouffer l'affaire Epstein en France, Bétharram, les louanges adressées à Depardieu, le soutien à Ary Abittan etc. sont assez significatives non seulement de l'absence de volonté politique en la matière mais du moindre égard pour les victimes.

Nous concernant c'est l'ensemble des employés (monteurs, assistants, chatteurs etc.), entreprises, agences et plates formes impliquées dans notre activité de même que des proches (colocataires, compagnons etc.) qui sont susceptibles d'être considérés comme proxénètes selon cette nouvelle définition précitée. Évidemment, comme créateurs de contenu en ligne, ce sont nos intérêts directs et « corporatistes » qui sont visés, c'est-à-dire la possibilité de continuer à gagner notre vie de cette manière de même que tout le travail réalisé jusqu'à maintenant pour y parvenir.

Aucun article dans cette loi comme pour les précédentes ne vise à offrir un statut visant à protéger et garantir des droits aux travailleurs du sexe, à renforcer les moyens de lutter contre le « vrai » proxénétisme et l'exploitation sexuelle ou de faciliter le processus de reconversion des TDS autrement que par la réinsertion dans des tafs de merde sous payés, etc. Il est un pur produit idéologique et moral d'une espèce de pseudo-féminisme bourgeois moralisateur, conservateur et crypto-chrétien. Car leur but, à travers ces propositions de loi, n'est jamais de « protéger » les TDS ou ceux qui souhaitent le devenir face à des « tiers », mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu'elles font pour leur « bien », au nom de leur « dignité », selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.

Depuis l'émergence des plates-formes, il semblerait que la possibilité qu'elles offrent, notamment pour des femmes, de compléter leurs revenus ou de s'enrichir en relative indépendance (sans dépendre de sociétés de production en tout cas) à travers leur sexualité constitue un délit qui mérite d'être punis. Et pour ce faire il s'agit de pénaliser les clients (abonnés) et de nous couper de toute forme de soutien technique, matérielle, juridique, financier potentiel.

Nous affirmons ici que cette espèce d'épée de Damoclès qu'on agite au dessus de nos têtes est une attaque directe contre une stratégie, pour une partie du prolétariat, qui vise à se soustraire au salariat classique et ses salaires de merde en se valorisant au mieux par ailleurs. Nous ne ferons ici que rappeler l'obscène déploration de la sénatrice LR Marie Mercier lorsqu'elle constate naïvement que : « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d'entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. » Cette avant garde du néolibéralisme de droite comme de gauche et de la startup nation s'offusque donc des conséquences morales qu'elle juge désastreuse de leur incessante politique de prolétarisation, dont le contexte de confinement n'aura été qu'un « accélérateur » notamment en terme de monétisation de relations parasociales.

Maintenant il nous semble aussi évident que pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe, il faudra en finir une fois n'est pas coutume avec le PS et sa fausse conscience dégoulinante de bonne vertu. Ce parti moribond, qui ne cesse pas de crever et de se décomposer, dont le cadavre a malheureusement été déterré par le NFP, a su conserver un profond pouvoir de nuisance pour le mouvement social et nos luttes. Une véritable machine à capter, instrumentaliser, neutraliser et, une fois au gouvernement, réprimer nos aspirations. Il a mené de sales offensives néolibérales, antisociales et autoritaires lorsqu'il était au pouvoir, préparant savamment le terrain à cette espèce de perversion généralisée proto-fasciste de la vie et du langage politique qu'est le macronisme. Personne n'a oublié le CICE, la loi travail, l'expulsion militarisée de la zad de NDDL et de Sivens où Rémi fraisse a été abattu par la police etc. Que les membres d'un tel parti se rachètent une conscience progressiste sous couvert de féminisme et de lutte contre les VSS, pour mieux attaquer encore une fois le peu de droits et de liberté d'une partie du prolétariat jugée impure et indigne, ne nous étonne pas.
Mais le silence ou le peu d'attention d'une partie de la gauche de rupture ou du camp révolutionnaire sur ce sujet, qui n'est et reste marginal que du fait des préjugés et les stigmates moraux qui lui sont liés, est plus consternant. Il ne s'agit pas seulement d'un manque de curiosité mais d'une sorte de petite lâcheté voire d'une hostilité franche à reconnaître notre simple place légitime au sein du mouvement social. Il va pourtant falloir crever l'abcès et affronter cette queue de comète du pseudo-féminisme prohibitionniste qui sévit encore du PS au PCF jusque dans les syndicats, qui refusent absurdement que les TDS puissent s'y syndiquer car il refuse que cela puisse être considéré à part entière comme un « travail ».

La question n'est pas de défendre ici le travail du sexe d'un point de vue moral ou comme fin en soi, comme un vrai métier parmi d'autres (ce que de fait il peut être), de faire l'éloge de la pornographie de masse ou de la prostitution comme forme de subversion de l'économie politique patriarcale (faire payer aux hommes les services sexuels dont il bénéficie gratuitement comme un dû), mais de cesser simplement de le réprimer et de le criminaliser comme si cela allait le faire disparaître.

Il est vrai qu'entre ceux qui se revendiquent « abolitionnistes » en prétendant nous sauver de l'esclavagisme sexuel et nous rédimer ; ceux qui nous traitent de « petites bourgeoises » parce que nous vendons des services comme des commerçant-es ; les marxistes qui distinguent la vente de la « force de travail » de celle de son « corps » pour nous disqualifier comme sujet politique tant ils sont prisonniers de leur abstraction sémantique foireuse (quand un ouvrier meurt au travail c'est donc seulement sa « force de travail » qui meurt ou bien son corps ? Quand on participe à la reproduction de la force de travail en baisant, on baise quoi ? une abstraction ?) ; les réactionnaires et les mascus qui nous déshumanisent et qui se réjouissent de notre mort violente comme la fin inéluctable et méritée d'une vie aussi dissolue (affaire Sonia Bellina) ; les libertariens qui n'y voit qu'une forme d'entrepreneuriat comme un autre... il n'est pas facile de défendre une position matérialiste et partisane de notre activité.

Enfin entre les théories qui font des TDS les agents du renversement du patriarcat contre l'appropriation gratuite des organes génitaux des femmes ou celles qui les considèrent comme les complices consciente ou non de la sexualisation, de la réification et de la marchandisation hétéro-patriarcale des femmes, le grand écart est vertigineux. Nous cherchons de notre côté à contourner cette espèce de tenaille théorique en nous intéressant aux subjectivités et aux stratégies individuelles ou collectives qui se déploient dans l'espace du travail du sexe sans nier l'hétérogénéité qui le constitue.

Parce que nous partons du principe que l'analyse matérialiste consiste justement à appréhender le réel non pas indépendamment de toute recherche éthique et partisane de justice et d'égalité, mais détaché d'une perspective moralisatrice, puritaine, hygiéniste et simplement prophylactique des rapports sociaux. Il s'agit d'échapper à la vaine alternative entre conservatisme et progressisme pour tenter de saisir le réel par delà l'affrontement binaire du bien et du mal, sans le condamner au nom d'un idéalisme abstrait, comprendre les rapports de force qui s'y jouent et les intensifier dans une direction éthique, matérielle et politique claire.

Il faut aussi en finir avec cette confusion entre (hyper)sexualisation et réification que certain-es comme Aurore Bergé ont l'air d'avoir du mal à distinguer. Confusion qui sert souvent à dénoncer l'influence immorale des réseaux sociaux et des plates-formes sur la jeunesse et susciter ainsi de vaines paniques morales sur la dégénérescence des mœurs. On retrouve là un énième avatar de ce topos de la fausse critique réactionnaire, qui loue la modernité capitaliste et son développement comme source de puissance tout en s'alarmant piteusement des conséquences culturelles et psychologiques jugées « décadentes » de celle-ci.

Il n'y a aucun mal en soi à se constituer comme corps désirable et désiré à travers certaines conduites ou codes vestimentaires et cela ne constitue pas en soi une forme d'(auto) réification. Celle-ci désigne bien plutôt la transformation des hommes entre eux et avec leur milieu naturel en relation d'objet instrumental dans laquelle nous ne sommes plus que des ressources disponibles sexuellement ou productivement. Nul n'échappe véritablement à ce processus aujourd'hui, ou relativement. Mais certains voient dans la marchandisation de la sexualité et de la sphère intime la face la plus immorale et abjecte de cette réification alors qu'elle n'en est qu'un des aspects parmi d'autres et ce depuis un bout de temps. Il ne s'agit pas de nier que l'acte sexuel soit un moment singulier et déterminant d'un jeu de distance entre les corps, que la marchandisation a tendance à dissoudre et désacralisé violemment pour certain-es qui versent encore dans une idéalisation surannée des femmes et de leur sexualité. Mais ça ne peut pas être le prétexte à une forme de bannissement moral et politique des TDS ou à leur infériorisation dont on sait qu'elle a aussi été théorisée pour diviser les femmes entre elles, les hiérarchiser selon leur sexualité qu'il s'agit de contrôler et, in fine, pour satisfaire le désir masculin.

Par conséquent si combattre la réification patriarcale et marchande du monde semble un projet parfaitement louable, ce combat n'a rien à voir avec celui réactionnaire qui dénonce une « sexualisation » dont on ne sait jamais ni où elle commence ni où elle finit, et qui vise toujours à culpabiliser les femmes tout en niant leur subjectivité et leur autonomie pour n'en faire que des victimes passives du regard et désir masculin.

Il est donc temps de voir le TDS réel ou virtuel, sans chercher à le légitimer spécialement, comme la ressource que beaucoup de prolétaires, quel que soit leur genre, utilisent pour améliorer leurs conditions de vie et d'existence matérielles sous le capitalisme et parfois s'enrichir pour certain-es. Qu'une perspective réellement « abolitionniste » ne peut donc se penser et s'élaborer que dans un processus de démarchandisation des rapports sociaux et de réductions massives des inégalités économico-politiques sans quoi le sexe restera un moyen d'échange parmi d'autres quelque soit les tabous qu'on essaye d'imposer sur le sujet et les politiques répressives et prohibitionnistes qu'on appliquera pour le faire disparaître de l'espace public et politique. Que cette politique répressive sous couvert de féminisme et de progressisme finit par rejoindre de fait celle conservatrice et réactionnaire qui hiérarchise les femmes en fonction de leur sexualité et de leur comportement. Qu'en attendant, nous chercherons comme n'importe quel travailleur ici bas à défendre a minima notre dignité et nos droits sociaux élémentaires comme celui par exemple d'accéder normalement à des « services bancaires » sans en être bannis. Certains lecteurs de Lundi Matin pourraient trouver cela parfaitement trivial. Mais de l'accès à ces services dépend l'accès au logement, à l'emprunt, à l'investissement etc. Un-e TDS ne peut pas sans quelques subterfuges coûteux s'acheter sa micro ferme à la campagne avec ses compagnons pour déserter le monde de la marchandise autoritaire. Mais elle a le droit de raquer pour les impôts quand même. Il s'agit d'un exemple relativement significatif de la manière dont on nous pourrit la vie, administrativement et financièrement déjà.

Enfin, l'enjeu pour nous dans ce combat est aussi de sortir les TDS d'une logique purement entrepreneuriale et individualiste à laquelle le manque de protection collective et le mépris social les conditionnent. Le fait de tisser des liens pour se confronter à nos adversaires nous permet de repenser notre condition collectivement de même que gagner des droits permettrait de sortir des tactiques marketing lassantes et aliénantes de pure valorisation de soi.

Nous appelons donc notre camp à nous soutenir par tous les moyens médiatiques et politiques dont ils disposent, pour participer non seulement à ce rapport de force mais aussi imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste.

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