23.02.2026 à 21:07
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Quelques réflexions dans l'attente du procès pour sabotages et incendies d'antennes relais et TNT dans le Limousin
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Le 15 juin 2021, environ deux cents agents de la Section des recherches de la Gendarmerie, du Peloton de Surveillance et d'Intervention de la Gendarmerie (PSIG), du SRPJ de Limoges et de la Sous-direction AntiTerroriste (SDAT) de Paris prenaient d'assaut les villages de Gentioux, Cieux et Bussière-Boffy en Creuse et en Haute-Vienne. Six personnes de 50 à 70 ans étaient interpellées et placées en garde à vue : une directrice d'école, une potière, un plombier, une menuisière, un chargé de cours à l'université et une infirmière. Le temps a passé, des mises en examen se sont envolées (notamment la directrice de l'école de Gentioux dont l'incrimination avait défrayé la chronique), d'autres sont restées. Leur procès se tiendra le 19 et 20 mars prochain. Leur comité de soutien nous a transmis ces quelques notes préparatoires et mise au point quant au peu de sens du fétichisme pénal de l'auteur.e et au cirque qui l'accompagne dans les tribunaux/
Ces réflexions impersonnelles sont proposées en soutien aux deux inculpé.es dans l'affaire dite du 15-Juin. Arrêté.es le 15 juin 2021 en Limousin, à la suite d'une enquête menée avec les moyens de l'« antiterrorisme », les voilà désormais convoqué.es devant la justice les 19 et 20 mars prochains à Limoges, pour répondre des accusations d'« association de malfaiteurs » et « dégradations de biens par moyens dangereux pour les personnes ». Les faits incriminés sont des sabotages par incendie (antennes-relais, véhicules Enedis), en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021.
On ne doit pas plus la vérité à son tyran (Diderot) qu'à ses juges (Jean Genet).
Néanmoins, que des personnes « reconnaissent » ou non les faits qui leur sont reprochés, tend à créditer – à leurs corps défendant – d'un certain régime de véridicité les reproches mêmes qui leur sont faits, autrement dit les points de vue disciplinaires qui font récit de leurs présences critiques au réel.
Pour autant, ces présences demeurent irréductibles à la catégorie anthropolicière de l'auteur.e, ce rôle illusoire auquel le réductionnisme judiciaire menotte, ce masque qu'il (s')invente à partir d'une enquête de personnalité où le fantasme n'est rien moins que la petite métaphysique du préjugé.
Dans une affaire comme celle du 15-Juin, la personnalisation pénale de gestes en apparence aussi singuliers que l'incendie d'antennes-relais ou de véhicules techniques d'Enedis pèse pourtant fort peu au regard de leur contenu rigoureusement politique.
Dans ce cadre, le « dossier », le réquisitoire définitif du parquet, l'ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, constituent le triptyque circulaire d'un mauvais polar, agrémenté de personnages bientôt exposés sur la scène pleine de chausse-trappes d'une « audience » où la vérité n'est que « l'adaptation sonore d'un texte déjà écrit » (Thierry Lévy), à l'instar de tel « interrogatoire » de garde-à-vue, invitant – par la menace ou la manipulation – à parler de soi dans un langage qui n'est pas le sien, incitant – par le truchement calculé d'injonctions suggestives – à se reconnaître dans le miroir déformant d'une présomption systématique de culpabilité.
Cependant, de tels faits – en contestation d'un monde sous emprise technologique – résistent tant à la catégorie de l'auteur.e qu'à la notion même de culpabilité. Ils y résistent par nature, pour la simple et bonne raison qu'ils procèdent d'une question éminemment collective et qu'à ce titre, ils expriment en soi le principe moral d'une responsabilité universelle qui se passe amplement de toute la sorcellerie policière des empreintes génétiques, digitales et autres profilages à prétention psychologique.
Jamais la pulsion maladive de l'identification criminelle, qui anime de concert la police et (trop souvent) la presse, ne réduira l'éthos de tels actes à quelque fiche d'état civil. Un signal d'alerte ne se juge pas ; il se comprend comme un appel à l'aide, face aux dévastations d'une planète où les sociétés humaines n'auraient plus pour seule perspective que celle de la survie – augmentée ou pas.
Assigner de tels faits à résidence d'auteur.e, c'est déshistoriciser à dessein toute la trame polyphonique d'actions dont ils ne sont en somme que les citations impersonnelles, sans autre origine que le régime sensible et partagé qui les traverse.
Espace d'énonciation ventriloque par excellence, l'« instruction » s'emploie donc à réduire au seul pantin judiciaire de l'auteur.e toute l'histoire solidaire et multiple des consciences et des cœurs dont s'autorisent les faits.
Car il est un état de nécessité qui engage à neutraliser de toute urgence, en application du principe de précaution, l'hégémonie coercitive, écocidaire et pathogène des infrastructures technologiques inlassablement imposées à l'existant.
Par conséquent, tout acte en ce sens est par définition reproductible, ruinant de fait le fétichisme pénal de l'auteur.e, figure ainsi soluble dans le geste en commun de mille réappropriations complices.
Nous sommes d'hier, de maintenant et de demain.
Comme un pieu plus ardent dans l'œil froid du Cyclope.
Notre nom est Personne.
Toutes et tous au procès de Limoges, les 19 et 20 mars 2026.
Contact du comité de soutien : comite15juin@riseup.net.
23.02.2026 à 20:31
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« L'incertitude n'est plus un état du monde : c'est un défaut de captation »
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 2
Toute image est un protocole. La vérité est une image, la preuve est un pixel, l'innocence a la forme d'un plan large. Le satellite n'est pas un œil : c'est une police de la perception. Une manière d'organiser le visible, de le rendre commensurable. Ce qu'il promet n'est que la version administrable du réel. On nous répète : « si tu regardes par satellite, tu vois la vérité ». Comme si la vérité habitait l'altitude. Comme si l'œil, une fois arraché aux sols devenait enfin pur. Le satellite est une métaphysique de guerre à bas bruit.
« À partir de maintenant, l'incertitude n'est plus un état du monde : c'est un défaut de captation. Toute zone non observée doit être traitée comme un risque systémique. »
Service géographique des armées
Le satellite n'est pas un regard : c'est une infrastructure. Une chaîne de métaux, d'algorithmes, de militaires et d'ingénieurs, de nuages corrigés. Le satellite remplace l'incertitude des milieux par le confort de la vue. Il colonise nos affects : nous apprenons à nous regarder vivre depuis le ciel, à juger nos luttes à l'échelle du zoom, à confondre l'évidence d'une image avec l'expérience d'une situation.
Ce n'est pas “l'intelligence artificielle” qui gouverne : c'est la délégation du sensible à des machines de tri. La vue satellitaire est son sacrement, un point de vue qui ne tremble pas. Donc qui ment.
Et parce que cette opération serait trop brutale si elle restait extérieure, l'hypnarchie l'a raffinée : elle nous apprend à nous regarder habiter depuis le ciel. Elle nous installe un surmoi paranoramique (argwohnüberblickig). L'hypnarchie est une politique de l'a-paraître, c'est le propre du une époque où l'Être se donne sous la guise de la somnolence ontologique (Seinsdösigkeit). Quand le confort d'une image remplace la conflictualité d'un lieu, nous devenons les auxiliaires somnambules de notre propre capture.
Notre tâche est de désensorceler le surplomb : défaire le charme du ciel en montrant l'écorce qui le rend possible. Si nous voulons respirer, il faut rompre avec cette économie du regard.
La vue satellitaire est le dernier perfectionnement de la coalition pratique Etat-marchandise-information : une manière de faire tenir ensemble la police et la publicité, le renseignement et le divertissement, le conflit et la preuve. Elle met l'émeute au format d'un incident et nous apprend, surtout, à accepter ce format comme la réalité même. Qu'ils gardent leurs panoramas : nous avons les arrières-cours.
Service géographique de l'armée des somnambules
23.02.2026 à 20:09
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Il y a quelques semaines, j'ai découvert l'article de Samir Harb et Emilio Distretti, « The Exhausted [1] » (« L'Épuisé » ou « Les Épuisés »), publié en décembre 2025 dans la série Palestinian Repairs (Réparations palestiniennes) de la revue e-flux Architecture [2]. La force et la troublante beauté de ce texte m'ont d'abord laissé sans voix. Dans la foulée, j'ai lu et relu les autres articles de la série. Abordant la question de la réparation en Palestine par le biais de l'architecture et de l'histoire environnementale, ces textes écrits depuis la Palestine et l'exil esquissent une pensée collective puissante de ce qui a lieu à Gaza et en Cisjordanie. Pour inviter et introduire à leur lecture, je propose d'en expliciter ici quelques enjeux, en partant de l'article de Harb & Distretti.
« Or, c'est un geste très dialectique de recourir à cette forme archaïque du commentaire, qui est en même temps une forme autoritaire, pour rendre hommage à une poésie qui, non seulement n'a rien d'archaïque, mais encore tient tête à ce qui aujourd'hui fait autorité. »
Walter Benjamin, Commentaire de quelques poèmes de Brecht
La formule qui donne son titre au texte de Harb & Distretti , « The Exhausted », est aussi celle qui a été choisie pour la traduction anglaise d'un des derniers textes de Deleuze, L'Épuisé (1992), consacré à l'œuvre tardive de Beckett. Deleuze y distingue la catégorie de l'épuisé de celle du fatigué. La singularité de l'épuisé tient à une condition où ce n'est plus seulement le réel qui fait défaut, ou est conduit à une forme de tarissement, mais le possible : « Le fatigué ne peut plus réaliser, mais l'épuisé ne peut plus possibiliser [3]. » Le motif d'un tarissement, d'une destruction ou d'un effritement du possible traverse l'article de Harb & Distretti comme les autres articles de la série [4]. Il permet de situer exactement le lieu depuis lequel ces textes s'écrivent – ce lieu qu'Emilio Distretti indique par la formule : « (im)possibilité de la réparation [5] ».
Pour les autrices et auteurs des Palestinian Repairs, il s'agit de déployer une pensée et une pratique qui naviguent entre la possibilité et l'impossibilité de la réparation, ou plutôt qui les tiennent ensemble, en un même geste. Ce positionnement consiste d'abord à maintenir ouvert un regard autre que celui de la vue aérienne du gris sans fin des décombres. Une telle vue aérienne prolonge le regard colonisateur et prépare la vision de l'IA, qui compose à partir d'une page blanche les master plans pour la reconstruction d'un espace sans lieu – d'une utopie au sens littéral du terme. C'est contre cette reconstruction-là qu'il est essentiel de tenir la possibilité de la réparation [6].
S'ils pointent les gestes et les initiatives qui s'efforcent, envers et contre tout, de reconstituer localement du possible ou de faire obstacle à son érosion et à sa destruction, les textes des Palestinian Repairs refusent d'un même mouvement, parce qu'elle serait ici obscène, toute célébration d'une résilience inébranlable ou d'une possibilité de vie dans les ruines [7]. C'est contre cette obscénité-là qu'il importe de maintenir l'impossibilité de la réparation. Bien que tous traversés par le motif de la résistance à l'effacement, les articles s'interdisent de romantiser ou d'héroïser cette résistance au ras de la subsistance – résistance épuisée, résistance des épuisés.
Ce qui frappe dès l'abord du texte de Harb & Distretti, qui s'ouvre par l'évocation de Gaza et d'une poussière dont on se demande quand elle finira de retomber, c'est son iconographie. L'article est ponctué de vues d'une vallée façonnée par une agriculture en terrasses, où dominent des teintes calmes d'ocre et de vert. Même balafrée par le béton d'un mur de séparation et d'une route uniquement réservée aux colons, cette vallée d'Al Makhrour, que son récent classement au patrimoine mondial de l'UNESCO ne suffit pas à protéger des déprédations des colons, est porteuse d'un autre tempo que celui de Gaza.
Au temps long du paysage répond ici la chronique de la violence coloniale en Cisjordanie, que l'article déroule au fil des promenades et des déambulations, au ras du sol et des infrastructures. On y croise l'histoire d'un homme, travailleur dans le secteur de la construction de l'autre côté du mur, qui consacre son temps libre et ses économies à rebâtir pierre à pierre sa maison sans cesse démolie ; on y aperçoit les décombres d'une route asphaltée clandestinement en une seule nuit par les habitants du lieu, puis excavée un mois durant par l'Administration civile israélienne (ICA) ; on y rencontre des chalets touristiques démontables, que les propriétaires font puis défont juste avant l'arrivée des bulldozers et des ordres de démolition.
Faire, défaire (ou : voir défaire), refaire : ce travail de Pénélope, qui constitue la trame de l'habiter en Cisjordanie, constitue aussi la source de l'épuisement des Palestiniens. L'un des enjeux de l'article de Harb & Distretti est d'établir un lien entre la violence accélérée de l'anéantissement de Gaza et la violence, plus lente mais inlassablement répétée, du colonialisme de peuplement en Cisjordanie – de montrer que la première constitue l'aboutissement ou le passage à la limite de la seconde, et que leur matrice commune réside dans la tentative d'effacer la présence d'un peuple.
Ce que la perspective offerte par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir, c'est à quel point la vie de ce peuple s'est lentement incorporée à des lieux et des paysages qu'elle a façonnés au fil du temps. On comprend dès lors que son effacement n'est pas possible sans l'effacement des lieux et des paysages eux-mêmes. Ce dernier prend des formes diverses, du gris des constructions des nouvelles colonies au gris des décombres de Gaza, en passant par le vert des forêts (parfois « plantées à la mémoire des victimes du nazisme [8] ») qui recouvrent les villages palestiniens détruits et expropriés. C'est avant tout comme pratiques de résistance à cette tentative d'effacement que les réparations palestiniennes importent.
Si l'entrée par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir l'articulation entre la violence lente de la colonisation de peuplement en Cisjordanie et la violence accélérée de la destruction de Gaza, elle permet également de mettre en lumière des pratiques qui relèvent d'une façon anticoloniale de faire monde. Ces pratiques de résistance, qui sont aussi des pratiques de réparation, gravitent autour du préfixe « ré- » : réparer, réhabiliter, réhabiter. Ce préfixe fait à la fois signe vers la modalité particulière de cette résistance (qui réside dans la subsistance et la persistance d'une forme de vie) et vers ce qui, dans cette résistance même, participe de la dynamique d'usure qui cause l'épuisement.
Comment cerner les pratiques palestiniennes de réparation ? Les Maintenance and Repair Studies nous ont appris à établir un contraste entre une œuvre de réparation rare, discontinue et faisant date, et un travail de maintenance banalement quotidien, continué et inapparent [9]. Ces déterminations semblent pourtant s'inverser en Palestine. C'est que la fréquence de la violence et des destructions donne à la réparation elle-même le tempo et les caractères de la maintenance. On le pressent dans l'histoire de l'homme qui reconstruit sans cesse sa maison ; on l'aperçoit également dans un article qui documente les tentatives pour réapprendre à construire et à utiliser des khawabi, ces silos à grains traditionnels en terre crue : l'interruption des ateliers d'auto-construction par les raids des colons oblige les participants à recycler les débris de leur propre création, avant même qu'elle ait pu connaître un premier achèvement [10].
Cette fréquence de la destruction et cette fusion tendancielle de la réparation dans la maintenance sont, en Palestine, l'occasion d'une nouvelle pensée et pratique du fragment. Celui-ci n'est pas d'abord conçu comme ce qui fait signe vers un passé perdu ou à récupérer, mais comme l'occasion et le moyen d'un « retour à ce qui persiste [11] » – de la continuation d'une présence. Habiter, envers et contre tout, ce flux de la persistance constitue l'enjeu de la résistance des épuisés.
Plusieurs textes des Palestinian Repairs interrogent le motif de la ruine et la diversité de ses modes d'existence. L'un d'eux met en évidence l'indistinction, à Gaza, de la ruine, du décombre et du matériau [12]. L'urgence de la situation est telle que les Palestiniens n'ont souvent pas le luxe de contempler des ruines : les décombres y sont presque immédiatement reconvertis en matériaux pour réparer ou reconstruire.
Un autre article explore la notion d'anti-ruine, qui cristallise le refus en acte de laisser les ruines exister comme des ruines [13]. Ce refus s'actualise dans la pratique de la ré-habitation, qui constitue un autre motif insistant dans la série. Réhabiter ce qui se donne de prime abord comme des ruines est indissociablement une pratique de subsistance et un acte de résistance. Si les Palestiniens réparent et réhabitent les décombres de leurs propres maisons ou des bâtiments publics dévastés, c'est d'abord, et à nouveau, parce qu'ils n'ont pas le luxe de faire autrement, mais c'est aussi parce que cette façon d'habiter modifie le mode d'existence de la ruine.
Faire exister sur le mode de l'anti-ruine ne consiste pas à effacer la dégradation matérielle, qui est d'autant plus criante que les procédés de réparation apparaissent quelquefois dérisoires – comme cette façade réparée à l'aide de tissus ou de vieilles couvertures. L'anti-ruine reste en ce sens une ruine. Mais la ré-habitation permet de faire de la ruine, du fragment de ce qui fut, un point de départ pour le « retour à ce qui persiste » – pour la continuation d'une forme de vie. Elle est une façon de convoquer sans attendre ce fragment du passé, de le citer presque immédiatement à l'ordre du jour, en lui offrant l'occasion d'épauler la résistance des épuisés.
Cet octroi d'agentivité permet à l'anti-ruine d'être aussi autre chose qu'une ruine. Réhabiter l'anti-ruine, c'est, en acte, refuser de lui donner le sens visé par les colons : celui de l'anéantissement définitif de ce qui constituait un lieu – celui d'un espace désormais vide, d'une page blanche pour une future reconstruction. L'anti-ruine résiste à l'effacement du lieu.
Les Palestinian Repairs sont hantées par la figure du corps blessé, amputé, démembré. Cette figure concerne autant les corps des individus que le rapport d'un collectif à une terre et à des choses. Le début de l'article de Harb & Distretti qualifie en ce sens la Nakba de projet visant à séparer (sever) le corps palestinien de sa terre. Le terme employé pour nommer cette séparation évoque la lésion corporelle ou l'amputation d'un membre. L'effort, en apparence dérisoire, qui est à l'œuvre dans les réparations palestiniennes l'est tout autant, et tout aussi peu, que l'effort pour rassembler les parties d'un corps démembré [14]. Il est résistance aux tentatives de réduction à la vie nue.
Le refus de la vie nue constitue un autre motif récurrent de la série. Pour l'entendre dans toutes ses harmoniques, il convient de saisir l'environnement, les lieux et les choses comme part constitutive d'une humanité située. À la lecture des Palestinian Repairs, il devient patent que l'identité, la mémoire, l'espoir lui-même n'existent que de manière distribuée, à mi-chemin entre le soi et le monde – ou plutôt à même ce tissage sans cesse repris du soi et des choses, dans lequel réside selon Tim Ingold l'esprit ou la culture [15]. Une vallée en terrasses, un mur de pierre, le vitrail d'une mosquée, un silo de terre crue ne sont jamais seulement des choses ou des lieux. Ils sont aussi des parties de ce qui constitue une humanité – une vie qui n'est jamais nue, mais toujours-déjà qualifiée, située, mise en forme-de-vie et revêtue de ce tissage continué qu'est l'habiter.
Dans un court récit graphique intitulé « Your silence is loud », Samir Harb raconte son expérience du génocide à Gaza, en direct mais à distance, dans le silence de l'université allemande [16]. À ce silence assourdissant, Harb répond en cultivant sur son appui de fenêtre des semis de plantes caractéristiques du monde palestinien : okra, mloukhyieh, zaatar, faqous, elsan.
Si ces plants rattachent l'auteur aux lieux et aux temps de son enfance, ce n'est pas simplement comme occasion d'une réminiscence. Ce que révèle en creux le spectacle ininterrompu de la destruction du peuple et du paysage palestiniens, c'est que, tout comme les lieux et les choses, les arbres et les plantes sont le souvenir et la mémoire, l'identité et l'espoir. Dans le récit de Harb, les plants deviennent des pièces de cette mémoire et de cette identité distribuées, environnementales, qu'il sent menacées par l'ampleur des destructions en Palestine et tente à sa façon de maintenir fragmentairement depuis l'exil.
Il est désormais évident que le génocide en cours à Gaza ne vise pas seulement la destruction des corps physiques des individus mais consiste aussi à anéantir tout ce qui, de leur humanité ou de leur vie, se distribue ou se drape dans les paysages, les lieux et les choses. C'est à cette dimension-là du génocide que les réparations palestiniennes, jusque dans leurs formes en apparence les plus dérisoires, résistent. Pratique de subsistance, le soin des choses y est aussi une façon de maintenir et d'affirmer la dignité de vies humaines situées et qualifiées.
Julien Pieron
[2] Je dois la découverte des Palestinian Repairs (et du récit graphique de Samir Harb qui sera évoqué plus loin) à l'anthropologue Hilal Alkan, à l'occasion d'un séminaire au Centre Käte Hamburger pour l'étude des pratiques culturelles de réparation (KHK CURE) de Sarrebruck.
[3] Samuel Beckett, Quad et autres textes pour la télévision, suivi de L'Épuisé par Gilles Deleuze, Minuit, 1992, p. 57.
[4] Ce motif insiste également dans d'autres analyses contemporaines de la situation en Palestine. Catherine Hass fait l'hypothèse que « la guerre anéantit aujourd'hui toute possibilité qu'il en soit autrement en détruisant toute politique » (Terres enchaînées. Israël-Palestine aujourd'hui, éd. Nous, 2025, p. 29 ; https://lundi.am/Faire-date-autrement). Stéphanie Latte Abdallah (Le Monde, 8 octobre 2024) qualifie les agissements de l'armée israélienne à Gaza de « futuricide », soit une destruction planifiée et systématique des germes de possibilité qui permettent d'envisager un avenir.
[6] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783023/reclaiming-remembering-and-reawakening-gaza-s-scarred-landscape
[7] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783024/a-sacred-ontology-of-anti-heroic-resistance
[9] Voir sur ce point Jérôme Denis & David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La découverte, 2022.
[12] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783023/reclaiming-remembering-and-reawakening-gaza-s-scarred-landscape
[13] https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783024/a-sacred-ontology-of-anti-heroic-resistance
[15] Cf. sur ce point Tim Ingold, Marcher avec les dragons (Zones sensibles, 2013) et Une brève histoire des lignes (Zones sensibles, 2011).
23.02.2026 à 19:57
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Le train qui nous conduit de plus en plus vite vers la destination « extinction », est hors de notre contrôle, conduit par l'argent et sa « tendance irrésistible à l'auto-expansion », au profit. Walter Benjamin suggérait de tirer le frein d'urgence ; le sociologue et philosophe irlandais John Holloway propose plutôt de le faire dérailler. Parce que, dans notre monde, la richesse n'existe que comme argent, nous nous dirigeons vers la destruction de la planète, à force d'exploitation accrue, de misère, de violence et de guerre. Mais son règne aussi est fragile. Il lui oppose la « richesse contre l'argent », source d'espoir pour alimenter une digne rage contre le capitalisme.
Chaque jour, dans le journal, nous découvrons des « manifestations terribles de ce qui peut et doit être compris comme les éléments d'un système horrible », « d'un système social fondé sur le règne de l'argent », que nous ne pouvons accepter. « Et déjà notre rage nous guide vers la grammaire de l'espoir. » Mais celui-ci risque d'être asphyxié en se transformant en sentiment de culpabilité, plus ou moins apaisé par des dons à des organisations caritatives ou par un haussement d'épaule face à la conscience des forces systémiques à l'œuvre. Cette douleur-rage-frustration peut aussi devenir amertume, haine, racisme, sexisme, nationalisme et peur.
Après avoir démontré le « besoin urgent de dépasser “l'illusion de l'État” » dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, et la nécessité de penser la révolution par la multiplication et la convergence des brèches dans CRACK CAPITALISM - 33 thèses contre le capital, Holloway s'intéresse à l'espoir qui libère, qui transforme la douleur en force créatrice. Il cite les premiers communiqués zapatistes (« Nous avons compris que tout ce qu'il nous restait était la dignité. Nous avons compris que grande était la honte de l'oublier et que la dignité rendait son humanité à l'humanité. ») et un passage des Grundrisse de Marx qui « reviendra comme un refrain dans ce livre » : « Mais, en fait, une fois que la forme bourgeoise bornée a disparu, qu'est-ce que la richesse, sinon l'universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives des individus, l'universalité engendrée dans l'échange universel ? »
Il explique que si « notre richesse est contenue et piégée, elle n'arrête pas de déborder. C'est « une richesse en lutte », « notre mouvement absolu du devenir, notre envie d'avenir ». Il propose de partir de l'antagonisme entre cette richesse et l'argent, « entre la vie et le capital qui détruit la vie et la réduirait à néant si nous n'étions pas là pour nous y opposer », et revient sur son concept de « brèche » : « Ces trente dernières années ont vu se développer et foisonner des mouvements politiques, souvent qualifiés d'autonomes. Ils s'appuient sur l'idée que la manière de changer le monde est de créer, ici et maintenant, des espaces alternatifs et d'altérité, des espaces dans lesquelles nos activités ne sont pas déterminées et motivées par le profit et l'argent mais par les décisions collectives de ce qui semble nécessaire et désirable. »
Il précise que l'espoir doit être pensé « à la façon de Janus », avec une tête qui regarde vers l'avant et une autre vers l'arrière. Il n'est pas de l'optimisme mais « un espoir-contre-espoir ». Il affirme que « clairement, la seule manière de penser la révolution aujourd'hui est de se situer à contre-courant de toute perspective de prise du pouvoir d'État. Et bien sûr, la seule manière de lui donner corps est de reconnaître, créer, étendre, multiplier et faire converger les brèche anticapitalistes. »
Dans les trois volumes du Principe espérance, Ernst Bloch à montré que l'espoir se situe au centre de toutes les activités humaines. Il nomme docta spes, « un espoir raisonné, éclairé ou renseigné », qui est le contraire des vœux pieux et nous oblige à affronter les illusions.
Holloway explique aussi que le monde dans lequel nous vivons est modelé par l'antagonisme enfermement contre débordement. L'espoir est, au contraire, le débordement contre l'enfermement, contre « la canalisation ». « L'identification, c'est l'imposition de limites à ce que nous faisons, ce que nous pensons et comment nous voyons le monde. L'identité enferme et canalise. L'anti-identité, le non-identique, déborde. » Si les idéologies identitaires (nationalisme, racisme, sexisme) sont au cœur du développement capitaliste actuel, l'identitarisme envahit également la pensée de ceux qui luttent, lorsque certains groupes définissent la manière dont certaines doivent se comporter. Il défend, au contraire, une approche anti-identitaire reposant sur le débordement plutôt que sur des « assignations de rôles », qui sont « la reproduction de la société qui nous détruit ». Aussi l'antagonisme ne doit pas diviser le monde de façon identitaire, mais être situé à l'intérieur de nous.
À l'espoir vers le progrès, comme dépassement de l'absence, il oppose l'espoir-contre, l'espoir-comme-cri qui est « une force pleine de rage contre la destruction » et s'inscrit dans la tradition de la pensée négative évoquée par Marcuse dans L'Homme unidimensionnel, Adorno, Eagleton. Il s'agit de ne pas accepter qu'il n'y ait pas d'issue, sans certitude de pouvoir nous débarrasser du capitalisme mais d'être sûr de la dynamique de cet espoir. Il est illusoire d'essentialiser ou de romantiser un sujet (la classe laborieuse, les indigènes ou le peuple noir). Il faut plutôt rechercher « une négation immanente », « une négativité qui déborde la subjectivité abîmée et se transforme en cri ».
Cet espoir doit être en même temps contre et au-delà : « dans-contre-et-au-delà ». Si la pensée utopique est importante, elle est toujours une lutte-contre. Pourtant, « le pas-encore existe déjà dans le présent, pas seulement sous forme de rêves mais comme une lutte actuelle contre ce qui existe déjà et réellement. » À la tradition des partis, il oppose celle de la Commune de Paris, des soviets, des conseils, des assemblées villageoises zapatistes, des communes du mouvement kurde et des millions de failles et de débordements dans lesquelles les gens tentent de s'organiser de manière antihiérarchique et sur la base de la reconnaissance mutuelle.
Il explique aussi comment l'organisation de la société actuelle paraît immuable, notamment l'existence de l'argent et de l'État, bien que ceux-ci n'aient pas toujours existé. Le capitalisme réifie ou chosifie les relations sociales, en niant leur historicité. Par exemple, l'achat d'un nouvel ordinateur rend invisible les activités de fabrication : « la subjectivité disparaît, les sujets sont remplacés par des objets ». « Une des forces de la fétichisation ou de la réification réside dans la dé-subjectivisation du sujet et convertit l'espoir actif dans une pensée passive qui relève du vœux pieux. » « Espérer c'est donc dé-fétichiser », c'est « dissoudre ces coagulations ».
Le matérialisme historique est lié à la notion de progrès et implique une succession de phases historiques inévitables. Dans le sillage des mouvements indigènes, depuis la chute de l'Union soviétique, une dynamique antiprogressiste s'oppose au progrès formaté par la recherche du profit, mais pas au déploiement de la créativité humaine pour autant.
L'auteur montre ensuite comment le capitalisme nous victimise, faisant de nous « les victimes d'un système que nous ne contrôlons pas », « les objets de l'histoire ». « L'espoir des victimes est celui des martyrs, c'est une espérance religieuse. » « Une analyse du monde qui part de la domination ne fait que s'emprisonner elle-même dans la domination qu'elle critique. » Il rappelle qu'en Italie, dans les années 1960 et 1970, le mouvement opéraïste (ou autonomiste) et notamment Tronti dans son article « Lénine en Angleterre » en 1963, propose de renverser la perception marxiste orthodoxe, en instituant la classe laborieuse comme moteur de l'histoire, tandis que le capital ne se développerait qu'en réponse à l'attaque des travailleurs. Toutefois, il met en garde contre le danger d'une dérive vers une « subjectivité du héros », « subjectivité constitutive » qui s'affranchit des structures existantes. Pour pouvoir penser la possibilité du changement social radical le sujet doit être quelque chose d'endigué, de contraint, mais qui déborde et s'échappe : dans-contre-et-au-delà.
La « richesse », qu'il définit comme « universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives des individus », comme « mouvement absolu du devenir », transformée en marchandise par le capitalisme, est au cœur de ses réflexions : « Nous sommes à la recherche de la richesse enterrée sous la fortune. »
La création de survaleur n'est jamais acquise car existe la possibilité que nous refusions, illustrant la fragilité de la domination exprimée par La Boétie. Par sa nature, le capital « pousse toute activité vers la forme logique du travail abstrait », tout en provoquant une résistance. Nous ne sommes pas unidimensionnels comme le pensait Marcuse, car l'attaque capitaliste nous contraint « à une bi-dimensionnalité auto-antagoniste ».
Il explique pourquoi il préfère parler de l'argent plutôt que du capital, qui suggère un groupe et une relation externe, et pourquoi la critique de la dynamique totalisante créée par l'échange de marchandises, élaborée par Marx, contribue à pouvoir rompre avec elle. Il montre que chez celui-ci, la critique de l'identité est une thématique essentielle, au même titre que la critique de la marchandise, du travail, de la valeur et de l'argent. S'il n'avait pas réussi à intégrer la question de l'État dans Le Capital, Evgeny Pashukanis s'y essaie le premier au début des années 1920, en expliquant que le capital a besoin d'une entité distincte pour exercer la coercition physique, séparée du processus concret d'exploitation, afin de mettre en place règles et mesures qui régulent les échanges, et faire respecter le contrat déterminant la vente et l'achat de la force du travail. Toutefois, sous une apparente neutralité, « l'État existe sous une forme particulière de la relation capitaliste et son existence dépend de la reproduction de cette relation. Son existence en tant qu'instance séparée du processus immédiat d'exploitation signifie que ses revenus dépendent de l'exploitation réalisée par les capitalistes. Pour se reproduire, il doit donc faire tout son possible pour favoriser l'accumulation du capital. Sa neutralité à cet égard est fictive. » Cette contrainte structurelle explique « les échecs successifs et l'impossibilité pour les gouvernements de gauche à tenir leurs promesses ».
Il insiste également sur l'unité entre les différentes formes d'oppression, y compris celles fondées sur la discrimination de identité particulière et met en garde contre l'utilisation du langage de l'identité pour contester une identification. Si nos luttes sont, à juste titre, dirigées contre des processus d'identification, elles doivent déborder et s'attaquer au processus qui génère les identités. Pour autant « il ne s'agit pas de laisser entendre qu'il faut hiérarchiser les luttes, que la lutte contre le capital est prioritaire ou antérieure à celle contre le sexisme ou le racisme ».
Si certaines législation peuvent affecter la logique d'optimisation du profit, parvenir à un certain niveau de redistribution de revenus et dissuader certaines pratiques capitalistes, « le réformisme cherche à nier la force de la logique du capital ou son existence même. C'est ainsi qu'il engendre autant de désillusions et reproduit finalement la dynamique mortifère. » Il rappelle l'importance de la première phrase du Capital, laquelle affirme que « la richesse n'est pas identique à la marchandise, qu'elle ne fait que se présenter sous cette forme ». La négligence des implications théoriques et politiques qui en découlent a séparé la théorie marxiste des luttes anticapitalistes. D'autant que la seconde phrase, selon lui, suppose que la richesse n'existe que sous sa forme marchande.
Pour l'auteur, le travail est « la mise en attelage de l'activité humaine au service du capital ». Toutefois il préconise que la lutte ne soit pas celle du travail contre le capital mais celle du « faire humain contre le travail–capital, une lutte pour émanciper notre activité du travail ». À côté de la lutte de classes traditionnelle, classe ouvrière contre classe capitaliste, travail contre capital, il en décèle une autre : « la lutte contre la classification ».
Contrairement aux autres théories anticapitalistes radicales, le marxisme est une théorie de la crise. « Le défi consiste donc plutôt à penser la crise non seulement comme un désastre social, ce qu'elle est effectivement, mais aussi comme la potentielle accoucheuse d'un monde différent », même si la vieille idée selon laquelle la révolution viendra avec celle-ci est aujourd'hui loin d'être évidente. Au contraire du féodalisme et de l'esclavagisme, le capitalisme est contraint d'intensifier l'exploitation du travail, par exemple en remplaçant les travailleurs par des machines ou en baissant les salaires, afin d'éviter la baisse tendancielle du taux de profit, ce qui génère une instabilité, une fragilité. Le capital cherche à se restructurer et à se libérer de sa principal source de richesse : le travail, comme avec le capitalisme financier.
La croyance dans l'effondrement inévitable du capitalisme est dangereuse parce qu'elle propose « une vision déterministe qui sépare le futur et l'actualité de la lutte ». « L'effondrement du système qui ne serait pas une conséquence de nos luttes éclipse tout espoir et fait de nous des victimes. Ce qui nous intéresse, ce n'est donc pas la théorie de l'effondrement mais de comprendre que le système est vulnérable à cause de nous. »
« Les législations qui réduisent les droits et protections des travailleuses et travailleurs ; les réductions de dépenses publiques pour rendre davantage de survaleur disponible à être redistribué sous forme de bénéfices ; le renforcement de la coercition policière et militaire pour contrôler le mécontentement ; la promotion de l'autoritarisme – et éventuellement du fascisme – pour renforcer ce contrôle ; l'agressivité accrue envers d'autres États pouvant aller jusqu'à la guerre. Derrière l'abréviation innocente “BTTP“ (baisse tendancielle du taux de profit) se cache toute une partie de l'histoire mondiale. » Et la dernière crise d'ampleur, celle des années 1930, s'est conclue « par une restructuration majeure du capital et un rétablissement de la rentabilité réalisé grâce au massacre de près de 70 millions de personnes ».
Notre lutte ne vise pas à émanciper les forces matérielles de production pour pouvoir produire plus de richesses, mais à refuser que nous soient imposer des façons de vivre déterminées.
L'argent est « le maître du monde » et la capacité du capital à s'adapter est extraordinaire. Pourtant, depuis la fin du système de Bretton Woods au début des années 1970 (abandon du lien entre l'or et la monnaie), la part du « capital fictif », le décalage entre l'accumulation réelle de valeur et sa représentation monétaire, ne cesse de croitre.
Selon Georg Mann, le keynésianisme de Hegel, Keynes et Piketty est un projet rendu indispensable pour rendre les conséquences du capitalisme moins intolérables et le sauvegarder. L'État éclairé doit intervenir pour le protéger de ceux qui n'accepteront pas le chômage. Alors que Negri associe cette crainte à la classe ouvrière, à un mouvement de masse qui a découvert son identité politique et la possibilité de l'insurrection après la Révolution russe, Mann, en 2017 lui substitue la foule plébéienne. Holloway reconnait dans cette dernière la digna rabia, la digne rage qui de l'Argentine en 2001 et 2002, à Oaxaca en 2006, à la Grèce en 2008 et aux mois d'émeutes en Colombie en 2021 contribuent à l'avènement d'un monde meilleur. Pour la distinguer de la rage qui va dans la direction opposée, qui fonce tête baissée vers les horreurs du fascisme, il cite Barbara Brzezickca qui insiste sur « la pluralité indéterminée de la plèbe » sur son caractère anti-identitaire : « la plèbe est “queer“ puisqu'elle désidentifie ses membres et échappe à toute identification de groupe stable ». « Ainsi, la peur hégélienne-keynésienne de la plèbe n'est pas tant une crainte de la classe ouvrière organisée qu'une angoisse face à l'effondrement de la logique de gouvernement que nous connaissons. C'est la peur d'un monde sans nom, non identifiable, qui ne rentre pas dans la logique identificatrice du capital. » les défaites de la classe ouvrière organisée dans les années 1980 n'ont pas mis fin à la lutte de classe ; le capital lutte toujours pour classer les gens, pour enfermer la vie humaine dans les paramètres de sa logique. Cependant la réponse est devenu moins prévisible et plus volcanique. Comme l'a expliqué Keynes, la fonction principale de l'économie politique est toujours de « retarder le désastre », de « gagner du temps ». L'assouplissement des conditions de crédit et l'augmentation des dépenses sociales de l'État ont servi à retarder l'affrontement. Détacher la valeur de la monnaie à l'or, l'argent de la production de valeurs, c'était « relâcher les liens qui retenaient Ulysse à son mât ». Désormais, l'expansion continue de la dette est devenue la condition à la reproduction du capitalisme, par le report de la crise. Ainsi, nous ne sommes pas des victimes, mais la plèbe, « la canaille à craindre », « la foule qui a envahi l'argent » . Andrew Mellon, secrétaire au trésor des États-Unis du président Hoover, proposait de « liquider la main-d'œuvre, liquider les stocks, liquider les agriculteurs, liquider l'immobilier. Voilà qui purgera la pourriture du système. Les standards et les coûts de vie diminueront et la vie sera davantage normale. » À cette « destruction créatrice », c'est toujours l'argument keynésien qui a été retenu : l'intervention de l'État pour développer le crédit et tenter d'éviter l'élimination des capitaux et des travailleurs inefficaces. Toutefois, selon Simon Clarke, le soi-disant « État-providence keynésien », les « Trentes glorieuses », avec son plein emploi, ont été rendu possible par la guerre et « le massacre de plus de 50 millions de personnes ». Holloway revient sur l'évolution des politiques monétaires, en un limpide, passionnant et édifiant chapitre. La peur consciente de la colère de la plèbe a été remplacée dans l'esprit des économistes par la crainte de l'effondrement financier. Après la tentative de restauration d'une monnaie saine et solide menée par Paul Volker de 1980 à 1982, il est admis que la reproduction du capital nécessite une augmentation constante de l'endettement, sans possibilité de faire machine arrière.
Finalement, la crise a surgit d'une façon inattendue : le coronavirus, une catastrophe écologique directement motivée par la recherche du profit. Les Banques centrales ont accru la masse monétaire à une échelle bien plus grande que lors de la crise financière de 2008 et sans souci de garanties, augmentant la fortune des plus riches de façon spectaculaire. L'argent est mis entre les mains de ceux qui peuvent acheter des titres financiers. Mais la contrepartie du report de la crise est la stagnation à long terme du développement du capitalisme, « la stagnation séculaire », et l'aggravation de la fragilité, « un état de vulnérabilité globale ». Holloway souligne que cette fragilité, justement « brise le tabou de l'impossibilité », lequel « opère comme une barrière entre l'idée assez répandue selon laquelle le système ne fonctionne pas et la conclusion selon laquelle il faut créer un monde dans lequel l'argent ne règne pas ».
Souvent, bien que nous ne l'ayons pas encore signalé, l'auteur s'autorise des envolées lyriques bienvenues : « Face à la catastrophe capitaliste, il est grand temps que nos cœurs se mettent à danser. L'argent nous met en marche vers le désastre. Il nous faut rompre le pas et danser. Danser pour briser leur grammaire, leur logique. […] Nous sommes des verbes qui s'opposent à des noms. Nous sommes la danse des cœurs. » « Nous sommes la richesse frustrée. Nous sommes la foule, la plèbe, la canaille. Nous sommes la population enragée. Et c'est effrayant. » Et de conclure : « Mais comment atteindre le cœur sans cœur de l'hydre ? Comment tuer l'argent ? En brisant sa logique, en détruisant sa grammaire. En débordant, en allant dans-contre-et-au-delà. La meilleure façon d'atteindre le cœur du monstre est peut-être de passer par ses différentes têtes ? En effet, il est difficile d'imaginer, du moins pour le moment, une rébellion qui irait droit au cœur de l'hydre avec comme slogan “Abolissons l'argent !“. »
Impossible, encore une fois, de rapporter ici l'intégralité de la démonstration de l'auteur. Il procède pas à pas, répétant (un peu) son propos pour le développer, en ajoutant un nouveau concept. Nous avons d'ailleurs choisi de ne pas mentionner ses discussions sur certains (la dialectique par exemple) pour ne pas rendre ce long compte rendu trop indigeste.
Toujours aussi inspirant, John Holloway propose une petite histoire de l'économie associée à une analyse du système capitaliste, qui permet d'en mettre en lumière la fragilité structurelle et intrinsèque. Il nous convainc que « l'espoir est révolutionnaire. Nous espérons créer une société qui n'est pas déterminée par la course à l'expansion de valeur, mais par l'autodétermination communisante qui s'efforce de parvenir à la reconnaissance mutuelle de dignités. »
Lecture absolument indispensable en ces « temps désespérés ».
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
23.02.2026 à 19:37
dev
Une enquête en mauvais termes sur l'interdiction des téléphones aux moins de 15 ans
- 23 février / Cybernétique, Avec une grosse photo en haut, 2
Cet article (qui est tout autant une enquête), à la longueur abusive et au maniement de registres difficilement conciliables, se veut une contribution au débat, imposé dans les (mauvais) termes suivants : faut-il, oui ou non, interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ?
Que se passe-t-il dans notre smartphone ?
Afin d'essayer de comprendre pourquoi certains veulent limiter l'usage des réseaux sociaux, nous proposons d'abord d'examiner des indicateurs chiffrés révélant les pratiques d'utilisation du smartphone. Deux sources principales seront utilisées.
La première est le rapport State of Mobile 2026 de Sensortower [1], une entreprise spécialisée dans le suivi des données d'utilisation des smartphones et de leurs applications, et ayant pour but assumé d'aider les entreprises conceptrices des ces applications à augmenter leur rentabilité. Ce rapport concerne les données des smartphones tournant sous iOS et Android de 24 pays « marchés » (comprendre « pays »), répartis sur tous les continents à l'exception notable de l'Afrique. Pour la Chine, seules les données iOS (iPhones) sont renseignées, ce qui rend la prise en compte des données pour ce pays trop incertaines [2].
La deuxième est le Digital 2026 Global Overview Report [3] de DataReportal et ses parties consacrées aux téléphones mobiles et aux applications. DataReportal est un site proposant des rapports sur l'utilisation d'internet et du téléphone mobiles, agrégeant plusieurs jeux de données dont celles de Sensortower, ce à l'échelle globale mais aussi de manière détaillée pour l'ensemble des pays de la planète. Sauf mention contraire, les données mentionnées valent pour l'année écoulée (2025) et à l'échelle mondiale.
Utiliser un smartphone = dépenser de la thune
Ce qui intéresse Sensortower est l'in-app purchase (« achat intégré »), un indicateur qui quantifie l'argent dépensé par l'usager d'une application une fois celle-ci ouverte. Par exemple, quand on s'abonne à ChatGPT pour bénéficier de davantage de fonctionnalités, qu'on achète quelque chose directement sur TikTok (TikTok Shop) ou qu'on paye dans un jeu pour déverrouiller des univers ou acheter de la monnaie virtuelle. Les revenus liés à cette pratique ont augmenté de 10,6 % en 2025, pour atteindre 167 milliards de dollars dans le monde. Ce sont les applis d'IA qui portent en grande partie cette croissance, du fait de l'augmentation constante de leur usage. Mais c'est bien par le biais des réseaux sociaux que les gens dépensent le plus d'argent de cette manière : 12,9 milliards de dollars en 2025 à l'échelle mondiale, et 378 millions rien qu'en France (image 1). Il faut rappeler cependant que la principale source de profit des réseaux sociaux restent les emplacements publicitaires qu'ils vendent aux entreprises, publicité ciblée du fait de la connaissance fine du profil des utilisateurs. En 2025, Meta (Facebook + Instagram) a généré 60 milliards de dollars de revenus (après impôt) [4], et TikTok 50 milliards de dollars [5], sommes tirées quasi exclusivement de la pub pour la première, et en grande majorité également pour la seconde.
Utiliser un smartphone = dépenser du temps
Le temps total passé sur les smartphones a également augmenté en 2025 : il est en moyenne de 644 heures (+3,8%) par humain (nos calculs) et par an. Chaque humain n'étant pas doté de smartphone, ce temps d'utilisation rapporté au nombre d'usagers équivaut à 3h36 par jour en moyenne pour chaque utilisateur dans le monde. Cette durée est proche de celle donnée par DataReportal pour 2024, qui l'évaluait à 3h46 par usager. Bien-sûr, il y a de grandes disparités d'utilisation selon les pays, qu'une carte permet de mieux appréhender (image 2 ; données pour 2024). Il faut remarquer que ces durées sont des moyennes : le temps passé sur le smartphone varie énormément avec les usagers, selon leur nationalité, leur âge, leur genre (voir plus bas) ou leur niveau de revenu par exemple.
Converties en durée sur une vie, cela donne effectivement le vertige (on vous laisse faire le calcul), mais pour comprendre à quelles occupations est dévolu ce temps passé sur le smartphone, il faut s'intéresser aux applications les plus téléchargées et utilisées.
Quoi de neuf en 2025 dans la répartition de ce temps passé ?
Parmi les types d'applications les plus téléchargées en 2025, les réseaux sociaux restent à la première place, suivis par les applis d'intelligence artificielle (IA) générative et les applis dites « utilitaires ». Les applis les plus téléchargées au sein de ces trois catégories sont respectivement TikTok, ChatGPT et Tiktok Wallpaper. Cette dernière est une application qui permet de faire défiler des vidéos TikTok sur l'écran de veille du smartphone.
Les types d'applis ayant enregistré les plus fortes croissances sont les applis d'IA et les applis de ShortDrama. Sur Wikipédia, on apprend que le shortdrama est un format originaire de Chine (appelé Duanju là-bas) « de fiction sérielle courte conçu pour un visionnage vertical sur smartphone (…). Ce genre se caractérise par des épisodes très courts, souvent d'une à trois minutes et une narration rythmée destinée à capter rapidement l'attention du spectateur. » D'autres applications permettant d'éditer des photos et vidéos avec de l'IA sont également massivement téléchargées, en lien avec l'utilisation des réseaux sociaux et notamment la consommation de vidéos courtes : CapCut, Hypic, Picsart Ai, filmora, Remini, mAst, Meitu. Le nombre de vidéos générées par IA et présentes sur TikTok a été estimé à 1,3 milliards par un porte-parole de TikTok [7]. Avec un rythme de 16 000 vidéos publiée par minute (chiffres de décembre 2024 [8]), les vidéos générées par IA représenteraient 15 % des vidéos publiées en une année sur TikTok.
Sont aussi notables les hausses importantes des téléchargements d'applis relevant de la catégorie « loi et gouvernement » (+17% à l'échelle mondiale), qui sont des applis conçues par les États afin d'identifier les citoyens, que ce soit en ligne ou dans la rue. Si on regarde dans le détail, on découvre que presque chaque pays recensé possède son appli en la matière : France Identité, myGov (Australie), Mi Argentina, DigiLocker (Inde), CielID (Italie), NAFATH (Arabie Saoudite), UAE Pass (Emirats Arabes Unis), VneID (Vietnam), etc. Dans de plus en plus de pays, ces applis deviennent obligatoires pour effectuer certaines démarches (création d'entreprise, signature d'un contrat de travail, mariage), ce qui explique la hausse de leur téléchargement. Dans les pays où ce n'est pas obligatoire (comme la France), les démarches en question sont rendues beaucoup plus difficiles (quand ce n'est pas impossible [9]) sans les applis. Mais bon on s'éloigne de notre sujet.
A quoi ce temps est-il consacré ?
Les réseaux sociaux sont les plus applications les plus utilisées en temps total : ils représentent 45 % du temps total passé sur le smartphone dans le monde (en moyenne plus d'1h30 par utilisateur et par jour). Viennent ensuite les applis de messagerie (17 %) et les navigateurs. Il faut noter qu'à une catégorie d'application peut correspondre de multiples usages : par exemple on peut aussi regarder des shortdramas et échanger des messages sur TikTok, comme on peut réaliser un paiement ou regarder des vidéos avec WhatsApp. Par rapport à l'année précédente, le temps passé sur les réseaux sociaux a augmenté de 5 %, tandis que celui passé sur les IA génératives a été multiplié par plus de 4 (monde). La dynamique est sensiblement la même en France.
La consommation de vidéos courtes sur les réseaux sociaux (shorts, reels) est loin de se faire uniquement sur TikTok. Les entreprises possédées par l'apprenti fascisto-mascu Zuckerberg (Instagram et Facebook) ont bien flairé l'intérêt des vidéos courtes pour capter plus d'audience, comme le montre l'essor du temps passé à en visionner sur ces plateformes (image 3).
La différence entre TikTok et Instagram/Facebook tient vraisemblablement aux performances de l'algorithme du premier, plus efficace que les deux autres pour conserver ses usagers une fois qu'ils ont ouvert la plateforme : une session moyenne sur TikTok dure en moyenne 9min 42s, contre respectivement 7min 17s et 5min 52s pour les 2 autres réseaux (image 4).
En moyenne, un usager de TikTok passe 1h37 par jour sur l'application (monde), ce qui correspond à la durée la plus élevée parmi toutes les autres applis de réseaux sociaux (image 5). YouTube concentre la majorité du temps passé sur les réseaux sociaux (appelés « médias sociaux' dans l'infographie), mais en moyenne ses usagers y passent moins de temps que TikTok.
Bien-sûr, tous ces chiffres ne nous éclairent pas sur le contenu des heures passées à consulter ces applis (qualité et intensité des échanges par exemple). On peut en revanche avoir une idée du type de contenu le plus consommé par les usagers, en s'intéressant, par exemple pour TikTok, aux comptes les plus suivis (image 6). On peut remarquer que les comptes les plus populaires révèlent un contenu majoritairement orienté vers le divertissement et le loisir. Mais tous les réseaux sociaux ne sont pas utilisés aux mêmes fins, et ne remplissent donc pas tous des fonctions identiques. C'est ce qu'indiquent par exemple des sondages cherchant à quantifier les raisons pour lesquelles les gens utilisent les réseaux sociaux : la raison principale est de rester en contact avec amis et la famille [10], tout un tas d'autres raisons arrivant juste après (« remplir son temps libre », « chercher de nouveaux contenus », etc).
Les plateformes de vidéo à la demande étant le deuxième type d'appli sur lequel le plus de temps est passé, regardons quels sont les séries et films qui y sont les plus visionnés (image 6). Difficile de proposer une interprétation à ce classement, où se bousculent des survivants d'un futur post-apocalyptique, des agents secrets, des génies, des tueurs en série ou des participants d'un jeu de survie, la mort n'étant à chaque fois jamais loin.
Influence de l'âge dans l'utilisation du smartphone et des réseaux sociaux
Mais qui se cache derrière toutes ces moyennes ? Ce n'est pas un scoop, les plus jeunes passent plus du temps sur leur smartphone que les plus âgés : 4h30 par jour pour les 16-24 ans contre 1h24 pour les plus de 65 ans. Mais la catégorie d'âge correspondant à celle des adultes dans la fleur de l'âge, parfois parents (35-44 et 45-54 ans) n'est pas en reste : elle passe plus de 3h par jour sur le smartphone (image 8). Ce déséquilibre s'amoindrit lorsqu'on considère le temps passé à utiliser internet sur tous types d'écrans : en moyenne 4h04 pour les plus de 65 ans contre 7h23 pour les 16-24 ans (Rapport 2024 DataReportal). Ces données ne décomptant que les personnes connectées à internet, on se doute que pour les adeptes de la télévision (particulièrement le cas des populations les plus âgées) non connectée à internet (TNT), la durée totale passée derrière les écrans est supérieure.
Le top 10 des applis ayant les meilleures audiences au sein des différentes tranches d'âge est fourni par la base de données Sensortower, pour les États-Unis seulement (ce qui est bien dommage) (image 9). YouTube remporte la palme dans toutes les tranches d'âge. TikTok fait bien partie des applis préférées des plus jeunes (18-24 ans), figurant à la 9e place. Mais elle fait un meilleur score dans la catégorie des … plus de 55 ans, arrivant à la 8e place du classement.
En temps total, les jeunes utilisent TikTok largement plus que les vieux, même si son usage est loin d'être négligeable. Le visionnage de vidéos courtes n'est cependant pas l'apanage des jeunes, puisque les plus âgés utilisent davantage Instagram et Facebook, où le visionnage de vidéos courtes est en plein essor. Les données DataReportal indiquent ainsi que la tranche d'âge 16-24 ans consomme entre 17h et 19h30 de vidéos courtes par semaine, quand la tranche 55-64 ans en consomme entre 9h30 et 10h20 (moyenne par personne dans le monde).
Influence du genre dans l'utilisation du smartphone et des réseaux sociaux
L'image 8 montre que les filles, dans toutes les tranches d'âge, utilisent davantage leur smartphone que les garçons. L'écart est de 28 minutes dans la tranche 16-24 ans, et d'une quinzaine de minutes dans les autres tranches d'âge. Les garçons (du moins dans les tranches d'âge les plus jeunes) compenseraient cet écart avec les jeux-vidéos [11] (surtout sur console).
Pour ce qui est des réseaux sociaux, TikTok est plus utilisé par les filles que par les garçons (image 10) dans les tranches d'âge 16-24 ans et 25-34 ans. Cet écart se réduit dans les tranches d'âge supérieures, et est inexistant chez les plus de 65 ans. Les autres écarts d'usage importants observés entre les genres, pour les réseaux sociaux, concernent Pinterest (surtout utilisé par les filles) et Reddit (surtout utilisé par les garçons).
Toutes ces données ont l'inconvénient principal d'être de simples moyennes, et donc de mettre dans le même sac des usagers ayant des pratiques très différentes. Peut-être que la majorité d'utilisateurs de TikTok y passe une faible durée, et une minorité y passe des heures, faisant exploser la moyenne. Autre exemple : utiliser Spotify (qui figure en bonne place dans tous les classements) est comptabilisé comme du temps d'écran alors qu'il s'agit à proprement parler d'un temps d'écoute n'impliquant pas nécessairement de regarder l'écran du smartphone. C'est pourquoi il serait intéressant de dépasser la seule approche quantitative, ce que ne permettent que partiellement ces données.
Mais de telles préoccupations ne doivent pas invisibiliser que l'essentiel du temps passé sur le smartphone dans le monde est consacré à l'utilisation de réseaux sociaux, et qu'une part substantielle de ce temps passé sur les réseaux sociaux consiste à regarder des vidéos courtes (ou des vidéos et podcasts sur YouTube), format relevant largement du divertissement et d'un mode de consommation compulsif plutôt que d'un choix rationnel. Le fait que les plateformes de vidéo à la demande comptabilisent un si faible temps total tient probablement au fait qu'elles sont essentiellement utilisées sur des ordinateurs et des télévisions. Cela légitimerait de se pencher aussi sur les chiffres du « temps d'écran » total, qui inclut ces supports ainsi que l'usage de l'ordinateur, dont il n'y a pas de raison qu'il ne soit pas aussi l'objet d'un attention critique.
Nous retiendrons donc, sous forme de litotes, que l'essentiel de l'usage majoritaire du smartphone ne consiste pas à « simplifier » la vie des gens, ni à donner accès à des informations auparavant séquestrées dans des bibliothèques élitistes, ni à rencontrer un « Autre » riche de ses différences, ni [insérer élément marketing en faveur du numérique].
Le problème ? Juste les jeunes, juste les réseaux sociaux
Avec ces données en tête, on comprend sans trop de problème ce qui motiverait les tenants d'une limitation drastique du temps passé sur les réseaux sociaux. La proposition de loi litigieuse prévoit d'interdire ces derniers aux moins de 15 ans dès la rentrée scolaire 2026. Plus précisément, elle interdit de se créer des comptes sur ces réseaux sociaux, et donc d'être profilé par les algorithmes des plateformes, comme le fait remarquer judicieusement Jean-Lou Fourquet [12] (article favorable à l'interdiction, et aux arguments duquel nous souscrivons en grande partie). Certaines plateformes restent donc totalement (YouTube) ou partiellement (TikTok) accessibles, mais sans contenu suggéré en fonction du profil des utilisateurs (enfin si, sur la base des cookies de navigation quand même). Sont pêle-mêle invoquées la protection des enfants et adolescents contre le harcèlement, l'incitation au suicide, l'exposition à des contenus inappropriés. On peut s'interroger sur la sincérité de ces propositions, venant d'un camp (droite macroniste) pour le moins techno-optimiste, qui a largement œuvré depuis 10 ans à l'informatisation des services publics (Éducation Nationale, France Identité, l'Identité numérique La Poste, SNCF), investi dans l'IA et la 5G et multiplié les propos méprisants à l'égard des sceptiques (les fameux « Amish »).
Mais surtout, la restriction de la mesure aux moins de 15 ans et la focalisation sur les seuls réseaux sociaux témoignent de l'absence de toute volonté réelle de ses promoteurs de combattre l'aliénation numérique, ce qui ne doit étonner personne. D'une part, un tel seuil sous-entend que les personnes de plus de 15 ans seraient en mesure de se raisonner toutes seules, ce qui revient à nier la nature intrinsèquement addictive (tenant à leur conception) de ces applications. D'autre part, la focalisation sur les réseaux sociaux agite une indéniable panique morale, rejouant le match vieux (responsables) contre jeunes (manipulés, addicts, violents, abêtis). Or si on devait effectivement jouer le match, pas sûr que ces mêmes vieux seraient exempts de reproches :
La liste pourrait encore être longue, mais on l'aura compris c'est bien de smartphone et pas seulement de réseaux sociaux donc il doit être question. Or le débat ne fait que tourner autour des applications de réseaux sociaux, laissant le smartphone et les autres écrans connectés vierges de tout reproche.
Contrôle d'âge = contrôle d'identité
Outre le mauvais ciblage de cette loi, elle nécessite pour pouvoir être appliquée un mécanisme de vérification de l'âge pour le moins critiquable, cible des opposants à la loi. Là aussi on ne s'attardera pas sur les intentions (réelles, cachées ou tout ce qu'on veut) des promoteurs de l'interdiction, mais bien sur les conséquences qu'aura(it) l'instauration de cette interdiction. Le respect de la limite d'âge de la personne peut se faire de deux manières différentes, nous apprend Franceinfo [16] : en estimant son âge (avec un logiciel de reconnaissance faciale), ou en vérifiant son âge (avec une preuve d'identité). Qu'il s'agisse de l'estimation ou de la vérification, les moyens requis pour espérer faire respecter cette interdiction s'apparentent à un … contrôle d'identité d'une bonne partie de la population française ! Car ce sont tous les usagers des réseaux sociaux (titulaires d'un compte) qui devront s'acquitter de ce contrôle, et pas seulement les plus jeunes. Or, qui dit inflation des contrôles d'identité en ligne dit inflation des bases de données associant nos identités à un contexte : connexion à tel réseau social, à tel compte, à telle heure, avant la publication de tel contenu, etc. Administrer un compte militant ou leaker des informations de manière (relativement) anonyme sur les réseaux sociaux (ou en tout cas sans que des services associés directement à l'état soient au courant) étaient déjà des tâches difficiles ; elles deviendront proprement impossibles avec une telle mesure.
Quid des données d'identification ?
La méthode adoptée pour la vérification de l'âge n'est pas encore arrêtée, mais les pistes les plus sérieuses s'orientent vers les « solutions » développées par la France (France Identité) ou par l'Union Européenne [17]. Ces applications respectent théoriquement des supers standards de sécurité, et notamment le principe du double aveugle ou double anonymat, qui dispose (i) que le site sur lequel on se connecte n'a pas accès aux données personnelles qu'il exige (âge, identité), et (ii) que l'entité chargée de certifier qu'on respecte bien les conditions ne sait pas sur quel site on se connecte. Formulé autrement (de la bouche d'un expert), ce standard permet « non seulement que le site ne sache pas à qui il 'parle', mais que le vérificateur d'âge ne sache pas non plus pour quel site, ni quel âge il valide » (Franceinfo). Mais faut-il faire confiance à toutes ces déclarations de bonnes intentions ? Les plus experts des experts nous disent que non, et notamment que France Identité peut techniquement avoir accès aux deux informations [18]
Le sort d'autres bases de données d'identité a montré que ce type d'informations (identité, biométrie), qui ne doivent normalement pas (interdiction inscrite dans la loi !) être partagées ni utilisées à d'autres fins que ce pour quoi elles ont été collectées … l'étaient quand même, que ce soit par l'État, des entreprises ou des hackers. Plusieurs exemples tirés de l'actualité récente permettent de s'en convaincre :
Outre ces quelques réjouissances transgressives, l'arrivée au sommet de l'État d'un personnel politique (RN et LR) aux pratiques encore plus droitières qu'actuellement, lors de prochaines élections présidentielles, pourrait finir de faire sauter les quelques garde-fous législatifs existants, déjà bien peu efficaces.
Pour ce qui est des bases de données biométriques (photo du visage associée à une identité) constituées avec l'usage de la reconnaissance faciale, il faut savoir qu'elles servent déjà à entraîner les logiciels d'entreprises qui rêvent que cette technologie soit aussi autorisée dans l'espace public [22]. Plus on se fait scanner la gueule, plus leur technologie de reconnaissance faciale devient efficace. Si leur « projet » n'était pas encore assez clair, voici ce que propose un gus de l'entreprise Thales, à propos de la reconnaissance faciale : « On pourrait imaginer que la vérification d'identité s'étende à d'autres lieux comme les gares ferroviaires, routières ou maritimes, où il existe aussi un enjeu de sécurité publique » (Le Monde).
Malheureusement, faire un lien entre l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et l'adoption de la reconnaissance faciale dans l'espace public ne relève donc pas d'une théorie du complot.
Quelle efficacité réelle de la mesure pour les moins de 15 ans ?
Dans les faits, les deux dispositifs dont il est question sont de nos jours assez faciles à déjouer. Pour la vérification, on peut prendre une autre carte d'identité ou modifier la sienne avec un logiciel d'IA. Pour l'estimation, on peut utiliser la tronche (photo quelconque ou complice) d'une personne plus âgée, voire celle d'un avatar de jeux vidéos, pour tromper le logiciel de reconnaissance faciale. Les jeunes Australiens et Australiennes ont ainsi fait preuve d'une créativité certaine en la matière, concernés qu'ils sont par une mesure semblable depuis le 1er janvier 2026 [23]. Mais après tout, certains défendent à raison que ce n'est pas parce qu'une loi risque d'être contournée (comme le sont beaucoup de lois) qu'elle sera forcément mauvaise, sa fonction étant plutôt de « vise[r] la réduction des dommages et la transformation des normes collectives » [24]. Enfin, notons l'étonnante stupidité qu'il y a à croire qu'un logiciel de reconnaissance faciale saura faire la différence entre une personne de 14 ans et 11 mois et ... la même personne un mois plus tard. Il est donc d'autant plus probable que la solution retenue sera la vérification d'identité, avec les risques décrits plus hauts.
Si cette mesure sera sûrement inefficace quant à l'objectif affiché (empêcher les moins de 15 d'avoir accès aux réseaux sociaux), elle aura d'autres effets bien réels. Rajoutons que cette inefficacité est souhaitable si on souhaite que persiste la possibilité (fragile) de naviguer anonymement sur internet.
Les illusions du progressisme : éduquer au numérique et réformer les GAFAM
Cette position qui pointe les risques pour la vie privée et l'absence d'efficacité est (on peut s'en réjouir) défendue par des organisations historiques du secteur comme la Quadrature du Net, et également par le parti la France Insoumise.
Ce dernier parti (qui reconnaît les problèmes causés par les réseaux sociaux) s'appuie en outre sur un autre argument : « s'il y a des problèmes, il faut demander aux plateformes de mettre en place les mesures de modération, les mesures de lutte contre le harcèlement et pas faire reposer cette responsabilité sur les jeunes ou les parents. » (Manuel Bompart). D'autres tenants de cette position (des psychiatres comme Serge Tisseron, des journalistes comme Hubert Guillaud, et des scientifiques comme Olivier Ertzscheid, Anne Cordier, Grégoire Borst – ce dernier étant largement discrédité par des soupçons de conflits d'intérêt [25]) ajoutent qu'il faut forcer ces entreprises à changer les algorithmes pour qu'ils ne nuisent plus aux enfants, qu'il faut « éduquer » ces derniers à « l'usage du numérique » plutôt que l'interdire, ou bien donner un statut d'éditeur de contenus (et non plus d'hébergeur) aux plateformes, afin qu'elles puissent être poursuivies en justice lors de la publication de certains contenus. De tels arguments semblent pour le moins naïfs : notamment, croire que des entreprises ayant bâti leur modèle économique sur la captation de l'attention et la collecte massive de données (le fameux « quand c'est gratuit c'est toi le produit ») vont se plier à ces exigences, est à peu de choses près comme exiger de Total qu'elle arrête d'exploiter le pétrole et se mette à installer des panneaux solaires bios (stratégie dont les militants de l'écologie politique ont constaté les limites).
Qu'est-ce qui motive des prises de position si inconséquentes ? Pour les psychiatres, scientifiques et journalistes se positionnant sur le sujet, on pourrait attribuer cette position réformiste à un manque de sens politique, mais aussi à un réflexe servile de toujours s'en remettre à l'autorité, plutôt que d'imaginer de participer à un mouvement (déjà amorcé) de critique, en paroles et en actes, des réseaux sociaux et de leurs smartphones. Mais chez LFI, il est probable que personne ne place sérieusement d'espoir dans la bonne volonté des GAFAM ni le volontarisme de l'UE. On pourrait plutôt voir, là aussi, de l'électoralisme : ne surtout pas paraître technophobe, conserver son audience indéniable sur les réseaux sociaux auprès du jeune public de gauche, ne pas paraître « vieux con » auprès de leur électorat, etc. Pour ce dernier point c'est assez naïf car il semble que les plus jeunes sont davantage prêts que les plus vieux à réduire leur consommation d'écrans, du fait d'un recul critique plus prononcé sur les usages du numérique [26].
Le statu quo n'est plus tenable
Au fond l'intention réelle de LFI importe peu, ce sont les conséquences de leur positionnement qu'il faut investiguer. Il est bien possible que les deux positions (promoteurs ou opposants à cette loi) aboutissent, à peu de chose près, au même résultat : le statu quo en matière de dépendance au smartphone et aux réseaux sociaux.
Pour les tenants de l'interdiction, la prévisible absence d'efficacité la loi, son mauvais ciblage, la surveillance des populations qu'elle permettra et le rôle actif de ses promoteurs dans la numérisation de la société suffisent à comprendre en quoi ils défendent dans les faits un statu quo.
Quant à l'argumentaire de LFI (la mesure est inefficace et en plus elle met en danger la vie privée), il fait l'impasse sur des faits bien établis. Le smartphone est déjà un outil de flicage (plus ou moins sophistiqué selon les pays et les publics), comme l'ont montré les quelques exemples développé plus haut. La mise en place d'une limite d'âge et des moyens nécessaires à son respect ne constituent donc pas le début de ce flicage de masse de la population, mais simplement un pas de plus dans ce processus. Ainsi, leur engagement sans lendemain pour l'anonymat en ligne et la réforme des GAFAM cache mal que leur position aboutit au même résultat que celle des tenants de l'interdiction : le statu quo.
Mais il ne suffit pas de distribuer les bons et mauvais points, il faut trouver des prises sur cette situation aux premiers abords inextricable.
Individualisation du smartphone
Le smartphone est un objet qui a été conçu pour être personnalisé à l'extrême : déverrouillage avec sa tronche ou son empreinte digitale, personnalisation poussée de l'interface, postulat que la localisation du smartphone indique aussi celle de son propriétaire (par la police dans ses enquêtes ou les entreprises commercialisant les données de profilage), utilisation comme pièce d'identité, applications exigeant un utilisateur unique, stockage de sextos, nudes ou notes compromettantes… Une vie privée confiée à un objet pourtant à la portée de nombreuses autres paires d'yeux (contrôle parental, moyens d'enquête de la police, logiciels espions de l'État, concepteurs d'applis et GAFAM). Avec une telle configuration, une confusion troublante entre l'objet et la personne s'installe, qui rend très difficile de critiquer l'objet, car cela revient à critiquer son propriétaire. C'est sûrement pourquoi le sujet du smartphone est trop souvent renvoyé à une affaire individuelle et culpabilisante (tu n'as qu'à te fixer des limites de temps, apprends à te gérer, etc), alors qu'il a des répercussions sur la société (et les individus qui la constituent) dans son ensemble. Ou que toute critique est vite renvoyée à une « panique morale » (car le saviez-vous, il y avait aussi des gens pour s'opposer aux livres quand Gutenberg a inventé l'imprimerie).
Mais confusion n'étant pas fusion, il ne faut pas se résoudre à cet amalgame entre l'objet et son propriétaire. D'abord parce que ce lien au smartphone constitue une vulnérabilité indéniable : comme assurer toutes les tâches qu'on a confié à l'objet en cas de perte, vol, coupure d'internet ou black-out énergétique ? Ce genre d'épisode est souvent vécu de manière ambivalente par l'usager : impression de légèreté, d'être débarrassé de sa laisse, d'être libre ; et en même temps nécessité de se procurer un nouveau smartphone ou de se reconnecter, qui s'impose immédiatement. Par pragmatisme (assurer le déroulement du train train quotidien) autant que par dépendance affective (comment vivre sans lui ?).
En outre, il y a indéniablement une conscience répandue et sans cesse grandissante de tout ce que le smartphone (et les réseaux sociaux) abîme chez les individus, mais aussi dans leurs relations et le fonctionnement de la société dans son ensemble. La multiplication des initiatives sans (n'émanant pas de l'État mais des gens) en est un indice : sans smartphone (10 jours sans écran [27], The Offline Club [28], Semaine sans smartphone à Nancy [29]) et sans réseaux sociaux (Off February [30]). En parallèle, paraissent des livres, fleurissent des applications, pullulent des astuces [31] qui relèvent parfois plus de l'aménagement de son propre asservissement (image 11) que de l'émancipation. Et puis bien-sûr, tout un tas de sales petits business [32] sans lesquels le capitalisme ne serait pas ce qu'il est. Vivre sans smartphone reste pour l'instant surtout le fait de quelques groupes sociaux : les plus âgés, les plus déterminés, les plus techno-critiques, les plus paranoïaques et les plus bourgeois (qui ont un secrétaire pour répondre à leur place et prennent le taxi). Pour ces derniers, ils commencent même à se monter en collectif entre parents pour interdire le smartphone à leurs enfants [33]. Ne leur laissons pas le privilège de la bonne intuition, et faisons en sorte que de telles initiatives ne soient pas un énième privilège de riche.
Socialisation du smartphone
L'objet smartphone est omniprésent dans nos vies, et pourtant incroyablement absent de nos sujets de conversation. Il faut que ce soient les usagers qui s'en saisissent, depuis le bas. Perspective autrement plus réjouissante que celle (vouée à l'échec), de confier notre avenir aux États, commission européenne, GAFAM ou autres experts. L'étymologie du verbe interdire (« dire entre ») invite, dans ce sens, à faire du smartphone (et pas seulement des réseaux sociaux) un objet de préoccupation entre amis, en famille, entre collègues, entre badauds et entre camarades. Pour sortir de son emprise, il faut donc l'appréhender collectivement, en quelques sortes le dés-individualiser. Cette appréhension collective du smartphone peut concerner différents aspects, par exemple :
Mis sur le devant de la scène, disséqué et surtout collectivisé (ou utilisé pour une durée et une fonction déterminée), l'objet est pris à contre-pied (il n'a pas été conçu pour être utilisé à plusieurs), et perd une bonne partie de son potentiel addictif. Dans cette perspective, nous proposerons sous peu d'autres articles pour approfondir les réflexions esquissées ci-dessus :
Brice Costa (brice.costa at proton.me)
[2] Il faut noter l'existence d'un écosystème d'applications tout à fait spécifique à la Chine, qui possède des applications « maisons » remplaçant celles habituellement utilisés dans tous les autres pays. Par exemple, l'application WeChat permet d'envoyer des messages à ses amis comme à son notaire, de payer ses factures, de payer dans les magasins, de prouver son identité, d'administrer son propre profil ou celui de son entreprise à la manière d'un réseau social. Autre fait notable : TikTok s'appelle DouYin en Chine.
[4] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/29/les-geants-americains-de-la-tech-investissent-toujours-plus-dans-l-ia_6664591_3234.html
[5] https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-12-19/tiktok-owner-bytedance-on-track-for-50-billion-profit-in-2025
[7] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/22/2025-l-annee-ou-la-video-par-ia-a-envahi-les-reseaux-sociaux_6659067_4408996.html
[8] https://www.statista.com/statistics/195140/new-user-generated-content-uploaded-by-users-per-minute/
[9] Voir ces témoignages : https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/4489743_utilisation-du-cpf-sans-smartphone ; https://www.plus.transformation.gouv.fr/experiences/6816129_aller-a-la-poste-ne-permet-pas-de-se-passer-de-smartphone-pour-activer-son
[10] Ce motif a cependant chuté de plus d'un quart depuis 2014, ce qui montre que les réseaux sociaux ont de moins en moins une fonction sociale – entretenir des liens avec ses proches (https://hubtr.bonjour.cafeia.org/mirror201/2426/7474?k=013482d57e3abf738dd339e7904c73ef)
[11] https://www.rts.ch/info/sciences-tech/13570834-les-filles-investissent-les-reseaux-sociaux-plus-tot-que-les-garcons.html
[12] https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-ni-de-l-%C3%A9ducation-ni-de-l-%C3%A9mancipation-8b82a25d1e2d
[14] www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/18/l-usage-inconsidere-du-telephone-portable-au-travail-reviendrait-a-ajouter-six-jours-feries-au-calendrier_6641723_3232.html ; https://www.ledauphine.com/social/2025/06/19/les-francais-sont-trop-sur-leur-telephone-au-travail-selon-leurs-patrons
[15] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/29/la-surveillance-numerique-des-enfants-un-marche-qui-surfe-sur-les-angoisses-des-parents_6664546_3234.html
[16] https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/vrai-ou-faux-l-interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-permettrait-elle-de-fliquer-la-population-comme-le-denonce-eric-zemmour_7767827.html
[17] https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/vrai-ou-faux-l-interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-permettrait-elle-de-fliquer-la-population-comme-le-denonce-eric-zemmour_7767827.html ; https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/30/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-pourquoi-tout-le-monde-devra-bientot-faire-verifier-son-age_6664715_4408996.html
[18] https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/ ; https://x.com/Ced_haurus/status/2015880955211268212
[19] https://www.laquadrature.net/2025/11/24/la-police-detourne-le-fichier-des-passeports-et-des-cartes-didentite/
[20] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/01/21/comment-l-industrie-de-la-publicite-en-ligne-alimente-en-secret-la-surveillance-d-etat_6663454_4408996.html?random=2091570154
[21] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/10/10/discord-un-prestataire-du-reseau-social-victime-d-une-importante-fuite-de-donnees_6645628_4408996.html
[22] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/18/la-discrete-montee-en-puissance-de-la-reconnaissance-faciale-dans-le-monde_6631500_4408996.html
[23] https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/en-australie-un-mois-apres-la-loi-interdisant-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans-ils-sont-tous-restes-sur-snapchat-20260125_EZPG5OQCTNHYPOCKWPQUOXZ2EM/
[24] https://apreslabiere.fr/tiktok-nest-pas-matlab-le-profilage-algorithmique-n-est-ni-de-l-%C3%A9ducation-ni-de-l-%C3%A9mancipation-8b82a25d1e2d
[25] https://www.franceinfo.fr/societe/education/ecrans-et-enfants-quand-la-recherche-publique-flirte-avec-les-interets-prives_7310421.html
[26] Par exemple, dans le Baromètre numérique 2026 du CREDOC (https://www.credoc.fr/publications/barometre-du-numerique-2026-rapport), on lit que « Les plus prompts à considérer le numérique comme facilitateur sont les cadres (75 %) et les diplômés du supérieur (73 %) tandis que les profils plus critiques sont davantage des bas revenus (16 %), des ouvriers (17 %) mais aussi une partie de la jeunesse (27 % des 18-24 ans) ».
[31] Il suffit de taper « astuce pour diminuer temps smartphone » dans un moteur de recherche. Ironiquement, même les entreprises vendant des smartphones proposent leurs « astuces ».
[32] On peut citer avec délice et écœurement The Offline Club, qui organise des moments sans smartphone dans différentes capitales occidentales. Pour ouvrir un « chapitre » dans sa ville, il faut payer un abonnement mensuel et verser un pourcentage des bénéfices engrangés lors de chaque événement aux fondateurs. Car oui, pour accéder à un brunch déconnecté de 2h, il faut payer : comptez une dizaine d'euros (sans les consommations). Pour un séjour « Offline » de 6 jours à Saint-Jean-de-Duras, comptez entre 795 et 1095 euros. Que de tels rapaces aient autant de succès en dit long sur le besoin de déconnexion de leurs victimes.
23.02.2026 à 15:52
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Entretien avec Nicolas Bonanni, sur L'Écologie, révolutionnaire par nature
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Dans son précédent livre, Que défaire ? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires (Le monde à l'envers), Nicolas Bonanni rappelait la nécessité d'une pensée critique vis-à-vis de l'État et de la Technique, en raison de la puissance qu'ils procurent aujourd'hui aux classes dominantes. Dans L'Ecologie, révolutionnaire par nature, il propose une certaine définition de la nature et de la liberté, à partir de concepts que l'écologie partage avec d'autres courants de pensée : l'autonomie et l'attention. Il s'agit de démontrer l'incompatibilité fondamentale entre écologie et capitalisme. Cet entretien vient de paraître dans l'excellent journal papier suisse-romand Moins ! dans une version écourtée, contraintes papiers obligent. Nous le reprenons donc dans son intégralité.
La nature que je défend n'a pas grand-chose de commun avec la leur. Pour ma part, j'entends la nature comme l'ensemble des choses physiques qui existent, vivantes ou non, en dehors des transformations que l'être humain y a produites. C'est la définition « environnementale » du mot. Cette nature est mise à mal par le capitalisme et sa dynamique d'expansion qui ne reconnaît aucune limite à part, justement, les limites physiques du monde. Historiquement, la nature a été ravagée, détruite, extraite, captée, dominée, canalisée, mise en œuvre, rangée en boites, elle est devenue matière première. Le capitalisme marchandise les phénomènes naturels, les détruit en partie, et cherche à les remplacer par des dispositifs artificiels, présentés comme moins sujets à fluctuations, plus facilement contrôlables. Parmi les évènements saillants de ces dernières décennies, on note la montée des préoccupations environnementales et le développement de la puissance informatique (aujourd'hui de l'IA) et avec les délires transhumanistes. Dans les deux cas bien souvent, c'est une conception cybernétique de la nature qui prévaut, les présentant comme des « réservoir de biodiversité », des « méta-système autorégulé ». Sous couvert d'« écologie », cette intensification du contrôle humain sur le « système-Terre » se pare de mots comme « dématérialisation » ou « transition », alors qu'on assiste en réalité à une exploitation toujours plus poussée des ressources naturelles (des éoliennes industrielles ou coût environnemental du numérique) et à l'artificialisation des relations et des comportements humains (contrôle médicamenteux, nudges, appui constant sur l'IA...).
Quant à l'écologie à laquelle je me sens appartenir, si elle s'appuie sur cette conception environnementale de la nature, elle ne s'y réduit pas. En effet, elle est largement redevables des idées de Jacques Ellul et de Bernard Charbonneau, qui affirmaient que la défense de la nature et la défense de la liberté doivent marcher de pair, et non s'opposer. Selon ces deux intellectuels, l'écologie politique est à la fois une prise de conscience environnementale, un rapport de compagnonnage au monde vivant et une résistance collective à tous les projets d'incarcération dans une prison sociale.
Souscrire à une telle vision de l'écologie implique trois choses : refuser toute approche basée sur une sacralisation de la nature et l'apologie d'un « ordre naturel » ; mais également ne pas réduire l'écologie à l'environnementalisme ; enfin, la nécessité d'une révolution non seulement philosophique mais aussi très matérielle contre les structures de la domination qui détruisent et contraignent la nature et les êtres humains. L'écologie est révolutionnaire par nature, elle s'oppose point par point au capitalisme et à l'autoritarisme.
Face à cet échec, je plaide pour redonner un sens concret à la notion de liberté, inspiré notamment par l'anarchisme (je me réfère aussi à Aurélien Berlan ou Geneviève Pruvost), ce qui amène à préciser le sens que l'on doit donner à l'écologie : selon moi, la proposition philosophique de l'écologie, c'est de proposer un autre rapport à soi-même, aux autres et au monde. Basé sur l'attention, l'empathie et le compagnonnage, qui s'oppose au rapport au monde instrumental nous faisant considérer ce qui nous entoure comme des moyens à notre disposition. Non pas, je l'ai dit, un rapport religieux. Pas plus qu'une négation de celle-ci – on resterait dans l'ordre du fantasme. Mais bien un lien. Une fois de plus, je parle là d'idées et de philosophie. Mais ces réflexions n'ont de sens que couplées avec une lutte matérielle contre les structures capitalistes et technologiques. Notre aliénation n'est pas qu'idéologique, elle est aussi matérielle.
À la fin des années 1970, les révolutionnaires ont eu du mal à encaisser la défaite. On a alors vu émerger une série d'idées philosophiques qui se revendiquaient subversives et souhaitaient adapter la critique sociales aux temps « post-modernes » en cours. Autour de Jean-François Lyotard, de Gilles Deleuze, de Michel Foucault et d'autres (ce qu'on a appelé la French theory) a émergé l'idée que les « Grands récits » étaient morts, et qu'il ne restait plus qu'à porter des paroles singulières, situées, minoritaires. Les tentatives de changement de société à grande échelle avaient fait leur temps : place aux micro-changements, aux reconfigurations « moléculaires », aux « machines désirantes », aux utopies quotidiennes. Le pouvoir ne serait plus une puissance détenue par des institutions et des entreprises à combattre, mais un flux qui circule et que chacun détient plus ou moins, d'une façon toujours évolutive. L'universalisme serait dangereux par nature, et seule l'exégèse des singularités quotidiennes aurait valeur subversive.
Sous l'influence (souvent inconsciente) de ces idées post-modernes, une partie importante de la gauche extra-parlementaire actuelle se fourvoie dans des impasses. Ayant intériorisé l'impossibilité d'un renversement radical du capitalisme, elle ne cherche plus qu'à remodeler certains rapports de pouvoirs. Prétendant œuvrer à la « convergence des luttes », l'intersectionnalité – qui part certes d'une bonne intention – entend réunir des luttes séparées, mais en tant que luttes séparées. Il n'y a plus de commun, d'universel, de sujet révolutionnaire, mais des minorités (toujours nécessairement minoritaires) et leurs alliées, dans des alliances toujours précaires et provisoires. La composition des luttes ne cherche bien souvent pas à produire un sujet politique qui renverserait collectivement la société, pour bâtir d'autres rapports sociaux, d'autres institutions, mais plutôt à faire vivre des espaces militants plus ou moins élargis, plus ou moins safe, plus ou moins bienveillants. Exit la révolution, bonjour la micro-politique. Les luttes intersectionnelles, héritières des post-modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Exit la révolution, bonjour la micro-politique.
Les luttes intersectionnelles, héritières des post modernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais bien souvent, en fait, ciblent seulement les individus. Au delà de leurs grandes ambitions affichées, leur seul but semble être en fait de reconfigurer les rapports internes des groupes militants. Comme tout le monde, les postmodernes se prétendent aujourd'hui « écologistes ». Mais c'est une écologie qui a jeté par-dessus bord toute critique sérieuse de la technologie : elle se contente de dénoncer ses prétendues dérives. Ayant renoncé à toute perspective d'ensemble – à toute vision politique – c'est un environnementalisme d'extrême gauche qui se contente de chercher des bricolages idéologiques, cherchant à imaginer une « IA éthique » (revue La déferlante n°12, 2023), un « cyber-éco-socialisme (Cédric Durand), quand ce ne sont pas des « technologies émancipatrices » (TransHackFeminist Convergence, 2013) ou même des « cyborgs anticapitalistes » (Donna Haraway) qui permettraient de « sortir de la mono-humanité » (Emma Bigé) !
Cette drôle d'« écologie » prétend simultanément que « nous sommes la nature qui se défend » et que « la nature n'existe pas ». Inspirée par les thèses de l'anthropologue Philippe Descola, une partie de l'extrême gauche préfère ainsi se référer au « vivant » : le terme de nature étant évité par crainte de collusions avec les courants réactionnaires. Mais il est là question d'une troisième acception du mot, l'ensemble des éléments qui font qu'une chose est ce qu'elle es, sa substance, son essence, son principe, sa définition. Ainsi, au delà même des questions tactiques, c'est sur un plan philosophique que les post-modernes rejettent toute idée de « nature » pour éviter l'« essentialisation » des sujets.
Je montre dans le livre que ce souci bien légitime est à double tranchant. En effet, il me semble primordial, à l'heure de l'hybridation humain-machine, de rappeler à nos camarades qu'il existe bel et bien des différences de nature entre des êtres humains et des ordinateurs. Sensibilité, corporéité, conscience (et peur) de la mort, intelligence… : voilà plus que des distinctions de détails. L'humanité forme bien une communauté à part, qui ne peut se confondre avec les cyborgs et autres humanoïdes artificiels.
Fondamentalement, la conception antinaturaliste, 100 % culturaliste, promeut une vision du changement social comme table rase totale. Avec deux conséquences : d'une part, le risque de devenir une idéologie d'accompagnement du système technologique, qui a lui aussi tout intérêt à la table rase pour réaliser ses projets de contrôle cybernétique ; d'autre part, elle produit une phobie épidermique pour toute pensée politique divergente qui se revendiquerait des idées universelles de nature, d'humanité ou de dignité humaine – comme le fait justement l'écologie politique.
Ainsi, ces militants qui oublient bien souvent de cibler ceux qui détiennent réellement le pouvoir (Etats et grandes entreprises) semblent parfois intraitables envers d'autres secteurs de l'extrême gauche qui ne partagent pas leur cadre idéologique. Ces dernières années, on assiste en particulier à une violente campagne de dénigrement visant une partie non-négligeable de l'écologie politique, l'accusant d'être « réactionnaire » – autrement dit, de convergences idéologiques et pratiques avec l'extrême droite. Ces attaques, qui ne reposent sur rien de sérieux, visent à disqualifier ceux qui cherchent à nourrir des luttes écologistes alliant anti-capitalisme, anti-productivisme et anarchisme. Quel paradoxe ! Sont qualifiés de « réactionnaires » (donc d'ennemis de la révolution) les partisans d'une révolution sociale, qui se battent pour le renversement des structures actuelles de la domination, et la mise en place d'autres institutions, d'autres valeurs, d'autres structures. Sans doute payent-ils là à la fois leur attachement à la nature, mais aussi leur volonté de sortir de l'impuissance, de changer le monde, de bouleverser les rapports sociaux, d'en finir radicalement avec ce système qui génère des inégalités sociales, c'est à dire changer la vie de tout le monde y compris des gens que nous ne connaissons pas ; de ne pas se contenter pas de micro-politique, de micro-changements, ou de refuser de chercher des utilisations pseudo-émancipatrices à toutes les avancées du techno-capitalisme.
Par delà les désaccords tactiques et philosophiques bien réels mais interne au camp anticapitaliste et anti-autoritaire, les vrais fascistes et les vrais réactionnaires doivent bien s'amuser à nous voir nous déchirer ainsi !
Une société, pour être désirable, à certes besoin d'assurer à chacun de ses membres un niveau décent de confort ou de nourriture. Mais, d'une part, ces productions doivent être assurée de façon durable et réellement sécurisée. Et d'autre part, la société doit aussi proposer des valeurs qui emportent l'adhésion de ses membres, au-delà de la simple matérialité. Aujourd'hui, sur quelles valeurs repose le capitalisme industriel ? La lutte de tous contre tous ? La survie des plus aptes ? L'égoïsme généralisé ? La volonté de domination ? Une pseudo « efficacité » ? Il ne reste nulle place pour des notions comme la justice, l'égalité, la dignité, ou pour les considérations esthétiques.
A rebours, l'écologie politique place au centre de sa perspective la subsistance, l'autonomie et une certaine conception de l'être humain et de la nature. Cela peut être considéré comme naïf, mais nous autres écologistes ne pensons pas que la beauté soit négligeable. Je veux dire que les raisons de s'opposer au capitalisme ne se limitent pas aux inégalités qu'il génère. On peut aussi être révolté par le fait qu'il génère un monde moche, peuplé d'êtres ayant renoncé à se rencontrer les uns les autres, et où les valeurs dominantes sont contraires au sens moral le plus évident. On peut aussi s'élever contre le fait qu'il détruise la biodiversité – et encore ce terme bureaucratique ne rend-il pas justice aux milliards d'individus détruits chaque année par sa voracité.
Au XIXe siècle, bon nombre des contempteurs et contemptrices du capitalisme naissant portaient une critique à la fois économique et romantique, sociale et culturelle. C'était aussi bien au nom de la nature, du prolétariat, de la beauté, de l'autonomie et de la liberté que la mise en place de l'industrie a été refusée par certains des premiers socialistes et des premiers anarchistes. Des tentatives de ce genre ont perduré jusqu'à nos jours. Pendant que les syndicats et les partis politiques de gauche se contentent bien souvent de réclamer une meilleure administration du système, une augmentation des minima sociaux et une extension du domaine de l'État, bon nombre de courants radicaux n'ont eu de cesse de tresser ensemble critiques sociale et culturelle. Je pense aux pionniers, romantiques anglais ou allemands dont les vies et les idées sont rapportées dans les travaux de l'historien Serge Audier, aux intellectuels marxistes de l'École de Francfort dans les années 1930, à la philosophe Simone Weil à la même époque et à l'essayiste George Orwell quelques années plus tard ; puis à Günther Anders, Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis ou à l'Internationale situationniste dans les années 1960. Plus près de nous, la revue et maison d'édition l'Encyclopédie des Nuisances a repris ce flambeau dans le désert politique des années 1980, qui a été prolongé ensuite par le courant anti-industriel.
Le point commun de tous ces gens, c'est d'envisager la capitalisme avant tout comme une dépossession, sans se contenter de dénoncer l'exploitation. Le capitalisme nous exploite, certes. Mais il ne se contente pas de nous voler des richesses : il nous vole l'idée même de richesse, il décide ce qui est richesse et ce qui ne l'est pas, ce qui a de la valeur et ce qui n'en a pas. Le philosophe Jacques Ellul disait que dans notre époque qui ne croit plus en Dieu, le Sacré a été transféré à la Technique. Le seul Dieu que nos contemporains vénèrent, c'est l'efficacité, la puissance, la productivité et, encore une fois, le gigantisme. Jacques Ellul était croyant ; pour ma part je ne le suis pas. Je me réjouis que nous ayons cessé d'adorer des idoles et des fantasmes cachés dans les cieux. Je me désole par contre du fait que la Modernité, dans sa lutte contre la transcendance divine, se soit fourvoyée dans le progressisme, la fascination pour les machines et l'assimilation du progrès social au progrès technologique.
Contre ce dévoiement de la modernité, les écologistes sont des continuateurs très fidèles du programme des Lumières. Ou plutôt d'une partie de ce programme, qui me semble être son centre : participer à faire sortir l'humanité de son « état de minorité » pour qu'elle devienne réellement adulte (Kant). Cornelius Castoriadis a montré comment chez les philosophes des Lumières ont toujours cohabité deux tendances contradictoires : la quête d'autonomie, la volonté d'auto-limitation, et en face l'illimitation, la dynamique capitaliste et technologique de conquête. Les deux tendances sont opposées, et pourtant on les retrouve toutes les deux dans les combats pour l'émancipation humaine. Les Lumières ont souvent été progressistes, en ce sens qu'elles confondaient progrès technique et progrès social. Nous autres écologistes sommes modernes et anti-progressistes : nous mettons au centre de nos valeurs l'autonomie, l'émancipation, le refus de la transcendance ; nous refusons les fausses promesses technologistes, la course à la puissance et à l'efficacité qui est devenue la religion contemporaine.
Je plaide pour un renversement des institutions existantes, qui me semblent être avant tout des dispositifs d'accompagnement de la société capitaliste. À gauche, on prétend parfois remplacer le Marché par l'État. On fait comme si ces ces deux structures étaient antagonistes, alors qu'en réalité, elles sont la condition de l'existence mutuelle de l'autre. Pas de « libre marché » sans régulation, pas de « droits de l'homme » sans individualisme libéral (je renvoie aux travaux de Jean-Claude Michéa). Bref : je pense qu'il faut renverser ces institutions qui reposent sur le même principe de délégation et de grande échelle.
En lieu et place, il nous faudra bâtir d'autres structures de médiation sociale. Celles-ci sont en effet indispensables pour réguler tous les conflits, pour organiser la solidarité ou pour permettre la communication. Dans le livre, j'avance quelques notions, comme celles de tiers et de pairs, celle de soin, d'attention et de subjectivité, ou celle d'interconnaissance contre la bureaucratie impersonnelle.
Interconnaissance : à rebours de ceux qui affirme que la solidarité entre les membres d'une société ne peut être assurée de façon efficace que par une structure géante et bureaucratique ne connaissant des individus que de façon « objective » (numéros de Sécu, références CAF, dossiers administratifs sans fin), je pense qu'il faut contribuer à réinventer une solidarité à petite échelle, basée sur l'interconnaissance des individus, dans des réseaux de mutuelles ou de caisses de soutien. Des institutions impersonnelles, standardisées et calibrées peuvent-elles « prendre soin » des individus ?Or, justement, le soin et l'attention au monde font partie des dispositions qui demanderont à être valorisées dans une société écologiste. C'est peu de chose de dire que notre société fait peu de cas de ces valeurs. Y règne plutôt ce que j'appelle une « indifférence intéressée ». Par défaut, nous ne nous préoccupons pas des autres, partant du postulat qu'ils ne nous concernent pas. Et si nous devons interagir avec eux, ce sera presque toujours de façon intéressée, mus par un intérêt égoïste, dans le but d'obtenir quelque chose d'eux. De fait, le développement du capitalisme et de son idéologie libérale a vu le triomphe de ce rapport très particulier au monde qui repose sur le primat de la rationalité instrumentale et calculatoire. L'utilitarisme libéral réduit l'humain à un être de calcul, égoïste, cherchant à maximiser son intérêt personnel contre celui des autres. Les marxistes dénoncent de longue date ce qu'ils appellent une réification des rapports sociaux : le fait que dans le capitalisme on considère les autres comme des objets et non comme des sujets. L'écologie politique prône une vision radicalement différente de l'être humain, qui valorise l'attention aux autres, et la considération (je reprends le mot à la philosophe Corine Pelluchon). La considération, c'est le fait de considérer l'autre comme un sujet, un être doué de libre arbitre, ce qu'on pourrait appeler un semblable, un autre être qui partage la même condition que moi tout en étant différent. C'est celui qui nous montre que si nous sommes certes singuliers, nous ne sommes ni uniques ni seuls. La proposition écologiste refuse de réduire l'humain à sa rationalité froide et abstraite ; elle veut réhabiliter des sujets, des pairs et des semblables, là où le libéralisme ne voit que des objets, des ressources, de la force de travail, ou bien des étrangers, des limites à notre liberté, des adversaires et des ennemis.
Contre les institutions coercitives et impersonnelles, mais aussi contre l'autorité traditionnelle ou patriarcale, l'écologie politique plaide donc pour la construction d'un tout autre type d'institutions. Le pari est ambitieux, et soulève de nombreuses questions. L' État se fait respecter par la violence et la contrainte : en un sens, c'est la solution de facilité. Il règle les nombreux et inévitables conflits entre personnes par l'instauration d'une puissance supérieure. L'écologie politique, quant à elle, insiste sur les facteurs culturels, sociaux, moraux, nécessairement complémentaires de l'action politique. Les dispositifs institutionnels sont certes essentiels, mais ils doivent être complétés simultanément de dispositions éthiques. Nous menons donc tout un travail culturel, pour faire émerger – et rendre dominantes – des valeurs, comme l'égalité, la justice, le soin, l'attention, la dignité.
Quant à comment bâtir des institutions, je pense que c'est avant tout par la lutte et par l'expérimentation. Dès aujourd'hui, les collectifs militants tentent de bâtir leurs propres structures de pouvoir qui tâchent de ne pas reproduire les travers de la société existante. Même si ce n'est pas une tâche facile !
Il me paraît très clair que le monde dans lequel nous vivons n'est pas égalitaire. Pas plus que n'y règne réellement ce qu'on pourrait appeler la « liberté ». De la même façon, même si les publicitaires de ce monde n'en finissent pas d'en appeler à l'« individualité », on voit bien que celle-ci n'est autorisée qu'à s'exercer entre les bornes du Marché : je choisis librement Pepsi pendant que toi tu choisis librement Coca. Ce que je veux dire, c'est que nous ne vivons pas dans une société égalitaire peuplée d'individus mais, comme je l'ai dit, dans une société de masse profondément autoritaire, verticale et qui nous traite comme des objets. On n'obtiendra pas la réhabilitation du sujet en promouvant l'autorité, mais bien en développant une réelle culture de la liberté et de l'égalité qui ne souscrive pas aux mythes libéraux. Je crois que l'appui sur les idées anarchistes peuvent alors être d'un précieux apports.
J'avoue être porté politiquement par un grand enthousiasme. Car je sais, pour l'avoir vu et éprouvé, à quel point nous détenons du pouvoir lorsque nous nous groupons pour nous battre. Je sais que lorsque nous identifions correctement des objectifs, des cibles, que nous produisons une analyse de la situation, que nous essayons d'utiliser des moyens d'action cohérents et justes, on peut obtenir de grands effets. Les propositions radicalement anti-capitalistes de l'écologie politique peuvent rencontrer les aspirations d'une grande partie de la population. Bien sûr, elles sont incompatibles avec des vies remplies de lave-vaisselles, de notifications Facebook, d'accumulation de marchandises et de stimulations électroniques. Mais elles promeuvent une vie simple, consciente de son inscription dans le vivant, où l'être humain cherche la satisfaction à ses besoins, ses fantasmes et ses douleurs en lui-même et dans son environnement proche, sans se lancer dans une course à la puissance pour s'oublier lui-même. À condition de ne prendre nos contemporains ni pour des moutons, des zombies, des alliés narcissiques d'un système pervers, ni pour des débiles, ni pour des racistes complices d'un système de domination, à condition d'aller à leur rencontre en cherchant ce que leurs vies et leurs combats peuvent avoir de commun avec les nôtres (c'est à dire en les considérant comme nos semblables), les objecteurs de croissance, écologistes radicaux et anti-industriels peuvent à mon avis bâtir, dans les temps troublés qui sont les nôtres, de grands mouvements. Notre époque est propice aux basculements : à nous de faire que ceux-ci s'accomplissent dans des directions honorables.
23.02.2026 à 15:29
dev
Sans que nous comprenions exactement quel rapprochement faire avec l'actualité, – c'était il y a 54 ans –, un ami archiviste a exhumé le tract suivant et insisté pour que nous le publions. Il s'agit de la revendication d'une « attaque éclair » et de très bon matin contre les locaux du journal fasciste Minute, par un mystérieux groupe Manouchian.
Le 14 mai [1971] à 4h 40
LE JOURNAL FASCISTE « MINUTE » A SAUTE !
LES CRIMES RACISTES NE RESTERONT PAS IMPUNIS !Dans la nuit du 13 au 14 mai, le groupe Manouchian de la Nouvelle Résistance Populaire, organisation clandestine d'auto défense des masses populaires, a lancé une attaque éclair contre les locaux du journal « Minute » et les a fait sauter…
Depuis plusieurs mois, le journal raciste « Minute » est à l'avant-garde d'une campagne visant à dresser la population française contre les travailleurs arabes.
Le gouvernement algérien a décidé de reprendre aux compagnies pétrolières « françaises » le pétrole qui lui appartient… Sous ce prétexte, tout ce que la France compte comme racistes,
comme nostalgiques du nazisme ou de l'OAS a lancé une campagne pour inciter à la haine raciale et même au meurtre des travailleurs algériens.
Cette campagne raciste a déjà eu pour résultat la tentative d'assassinat d'un ouvrier algérien d'Ivry, blessé de cinq balles de révolver et frappé à coups de pelle par les policiers fascistes pour avoir volé un yaourt.
Elle est à l'origine de la manifestation que voulait organiser Bidault avec Ordre Nouveau sur le thème : « Dehors les Algériens », manifestation qui a sombré dans le ridicule grâce à la mobilisation de tous les antiracistes.
Le gouvernement français qui n'a pas hésité à dissoudre la « Gauche Prolétarienne » et a emprisonné pour des mois où des années les militants maoïstes, ne fait rien contre l'hystérie raciste… Au contraire…. Marcellin a envoyé ses flics contre les anti-racistes pour protéger les nazis d'Ordre Nouveau au Palais des Sports Pleven, qui a fait condamner Geismar à 3 ans et demi de prison, a accordé 4 mois de prison avec sursis à un flic qui avait tué un patron de café algérien lors d'une vérification d'identité.EN CE MOMENT, A RENAULT, LES OUVRIERS FRANCAIS ET IMIMIGRES OCCUPENT COTE A COTE LEUR USINE...
Plus que jamais il est non seulement nécessaire mais légitime de briser ce qui divise les travailleurs et d'employer tous les moyens pour écraser ceux qui appellent à la haine raciale et au fascisme.
- au côté de nos frères immigrés, nous avons manifesté à 30 000 le 1er mai !
- cocktails à la main, nous avons attaqué les nazis d'Ordre Nouveau, les CRS fascistes de Marcellin, le 9 mars au Palais des Sports !
- Le 14 mai, la NRP a fait sauter "Minute" !
POUR L'UNITE DU PEUPLE, GUERRE AU RACISME !
Groupe de Propagande et d'Action Pour un Mouvement de la jeunesse
23.02.2026 à 15:01
dev
Dans la période actuelle qui voit politiques et journalistes dégringoler dans l'absurde et l'infâme et une vague répressive de haute intensité s'abattre sur les groupes antifascistes, la solidarité la plus déterminée n'est pas un luxe mais un pré-requis. Cela ne tarit cependant pas, au contraire, le nécessaire travail d'analyse, notamment de ce qu'est le fascisme historiquement autant que l'antifascisme en tant que forme militante à part entière. C'est ce travail critique que proposent cette semaine Temps... critiques. [1]
Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait
L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat
Lao Tseu
À la fin des années 1960–début 1970, la lutte contre les fascistes n'est pas un créneau politique en soi, mais s'insère dans l'antimilitarisme alors très fort, qui s'oppose aux guerres impérialistes et coloniales. Elle ne passe ni par un front uni antifasciste, même s'il peut se réaliser ponctuellement comme à Nanterre en 1965-1966 [2] ou à Lyon au début des années 1970, mais il ne recouvre pas une identité spécialisée et une activité à part entière. Les autres champs d'activité prédominent tels le syndicalisme étudiant, le lien avec les luttes d'usines où les luttes des immigrés dans les foyers Sonacotra et il s'agit simplement d'assurer notre sécurité de façon préventive plutôt que de passer à l'offensive. D'ailleurs dans beaucoup d'universités, l'extrême droite domine politiquement l'extrême gauche et la pousse à la défensive (par exemple en Droit à Assas surtout et aussi à Lyon, toujours en Droit).
Dès la fin des années 1960, une profonde transformation de la composition sociale des étudiants s'amorce et elle ira en s'amplifiant rapidement chaque année. Cette profonde transformation des universités, des écoles et des instituts achève la longue période de l'université de classe (309 000 étudiants en 1961-1962) et ouvre celle de l'université de masse (850 000 en 1968-1970). De cette nouvelle vague étudiante partira le mouvement de 1968 et en particulier les nouveaux campus, qui accueillent les nouvelles vagues d'étudiants, sont des lieux de vie puisqu'ils comprennent des cités universitaires et donc des enjeux politiques d'implantation. Mais à l'époque, pas question pour nous de s'arroger des territoires, mais bien plutôt d'en éviter certains.
Dans l'après-guerre, le discrédit des extrêmes droites entraîne un repli des mouvements nationalistes et xénophobes sur la scène politique et pousse leurs militants à changer de paradigme pour se relancer. C'est dans cette perspective que des étudiants favorables à l'Algérie française ont créé en 1960 la Fédération des étudiants nationalistes. Ce courant s'oriente vers une stratégie européenne (voir le groupe Jeune Nation en faveur de la « civilisation européenne ») et l'idée de gagner le combat culturel, en chassant le marxisme d'universités où il est pourtant loin d'être dominant. Il faudra en effet attendre la réforme Edgar Faure de l'automne 1968 et l'après 1968 avec l'autonomie des universités et la participation étudiante dans les conseils, pour que, à l'image du Centre expérimental de Vincennes, un nombre significatif de présidents d'universités soient de gauche, soutenus par les syndicats de gauche enseignants et étudiants. Dans le creuset bouillonnant du Vincennes des années 1970, se rencontrent, s'allient ou s'opposent toutes sortes de courants porteurs d'un marxisme rénové et critique qui a bien peu à voir avec le marxisme dogmatique d'Althusser enseigné à Normale Sup' ; s'y activent aussi les philosophes et les psychanalystes, qui, sous le nom de déconstruction, des années plus tard aux États-Unis seront désignés comme porteurs de la French Theory.
Pour l'extrême droite, la défaite « culturelle » semble consommée et la tentative de regroupement s'avère problématique. En effet, Tixier-Vignancourt, le candidat à laquelle elle se rallie, n'obtient que 5 % des voix aux présidentielles de 1965, et le groupe Ordre nouveau peine à exister sur le terrain entre action légale ou illégale et affrontement avec des services d'ordre entraînés et équipés comme celui de la Ligue communiste, capable, par exemple, d'infliger une sorte de défaite militaire aux forces de l'ordre venues protéger un grand meeting d'Ordre nouveau [3] à Paris en juin 1973. De la même façon, le mouvement italien des années 1968-78, dans sa caractéristique principalement opéraïste, ne cède pas à cette spécialisation antifasciste, alors même que certains de ses cadres ou militants les plus âgés ont participé à la résistance (Feltrinelli et les GAP) ou sont fils de résistants comme à Sesto San Giovanni dans la banlieue de Milan où ont lieu, comme à Rome ou à Gênes, des affrontements de terrain dans les quartiers populaires avec de nombreuses victimes et des morts, mais dans le cadre d'un affrontement plus vaste ressortissant clairement de la lutte des classes, pour ne pas dire de la guerre de classes. Erri de Luca, responsable du Service d'Ordre du groupe Lotta continua pour Rome à l'époque, posera cette question de l'antifascisme dans le mouvement à partir de sa propre position singulière [4].
Même si les staliniens (dans leur caractérisation du gaullisme), puis les maoïstes qui avancent la notion de fascisation de l'État bourgeois, commencent à voir des fascistes partout, la menace est assez mince et les tendances les plus radicales et violentes veulent davantage porter leur attaque au cœur de l'État, telles la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, la Gauche prolétarienne puis Action directe en France.
À partir des années 1980 et dans une constellation théorique, éditoriale et universitaire particulièrement favorable à la gauche dans la plus grande partie de l'Europe de l'Ouest se manifeste paradoxalement une nouvelle droite, intellectuelle d'abord, qui diffuse ses idées à travers la renaissance de grands partis issus de l'extrême droite fasciste, mais en rupture relative avec elle, particulièrement dans leur recherche de respectabilité parlementaire. C'est en contrepoint de ce renouveau que se développent, surtout dans la jeunesse, des organisations spécifiques comme le SCALP (Section carrément anti-Le Pen) puis Ras l'front et No Pasaran pour la France ; mais les orientations y restent encore assez traditionnellement gauchistes et les notions de référence restent globalement communes à l'intérieur de ce qui apparaît comme deux camps rendus irréductibles par l'histoire de leurs affrontements et idéologiquement séparés par un corpus non seulement solide mais cohérent et homogène. On n'y retrouve donc pas encore ce caractère identitaire que va prendre l'idéologie antifasciste des années 2000 dans sa forme « antifa ». Cette dernière s'avère d'ailleurs congruente au contexte de guerre des identités qui fait désormais florès.
La défaite du dernier assaut prolétarien, l'écroulement du bloc soviétique et de son système de référence d'un côté, l'aggiornamento des anciens partis fascistes en une droite populiste respectueuse d'une démocratie limitée à tendance autoritaire de l'autre, ont réduit les anciens groupes politiques d'extrême droite et d'extrême gauche à des pratiques de racket appliquées au champ politique [5] de la société capitalisée, sous la forme de « bandes-racket » qui se concurrencent de façon quasi clientéliste (cf. Jacques Camatte in De l'Organisation [6], 1972) et à une marginalisation de type identitaire qui n'est plus définie par le moindre critère politique dans une situation générale de « crépuscule de la politique » (Tronti). L'ancien affrontement politique défini par des lignes de classes clairement définies (à tort ou à raison, ce n'est pas la question ici) et dans le cadre de luttes de masse a tendance à s'effacer au profit de luttes bandes contre bandes. Cela peut être le cas comme on l'a vu parfois entre Black Bloc et forces de l'ordre, entre hooligans de différentes tendances, entre hooligans et une police elle-même réduite à une bande (la BAC en France, des unités spéciales en Italie [7]) ; et enfin entre bandes d'extrême droite et d'extrême gauche en train de défendre ce qu'ils voient comme leur pré carré, à savoir un territoire qu'ils cherchent à s'approprier sans que la population de ce quartier ait le moindre mot à dire sur le sujet. Ces « occupations » n'ont d'ailleurs nul caractère de classe puisqu'elles n'investissent pas les banlieues, mais d'ex-quartiers ouvriers aujourd'hui rénovés et « gentrifiés » pour les uns ou des quartiers à valeur symbolique chrétienne ou féodale pour les autres. C'est que dans les banlieues et ce qu'on appelle plus ou moins péjorativement « les quartiers » suivant qu'on y est à l'intérieur ou à l'extérieur, prospèrent et s'agitent d'autres types de bandes pratiquant des formes plus traditionnelles de racket à caractère mafieux et criminel, hermétiques, elles, à toute identité politique en termes d'extrême droite ou d'extrême gauche [8], sauf peut-être encore en Italie et en Espagne où l'imprégnation fasciste et communiste pour la première, fasciste pour la seconde, y a perduré pour des raisons historiques, quitte à se ressourcer au travers des bandes de supporters (les « ultras »), qui à l'occasion animent des sortes de centres sociaux de secours populaire pour les nécessiteux de pure origine espagnole [9].
La résultante de cette conflictualité fondée sur une ligne de base de désignation d'un ennemi souvent essentialisé des deux côtés (le raciste et le racisé) empêche toute compréhension en termes de dialectique des luttes, ce qui était quand même l'intérêt des conflits de classes. L'extrémisme apparent des positionnements apparaît alors d'autant plus absurde qu'il n'est le plus souvent qu'une posture sans influence politique, puisqu'elle est sans référence autre qu'abstraite à une quelconque révolution ou contre-révolution. Il s'insère ainsi parfaitement dans la pseudo-bataille culturelle actuelle.
Si les Blacks Blocs sont parfois apparus comme une bande de par leur caractère identitaire, leur forme mouvante et au service « militaire » des mouvements ne les expose pas à l'accusation de bande-racket car s'ils s'organisent pour des tâches concrètes, ils fuient l'organisation au sens politique du terme, son centralisme et sa rigidité bureaucratique, sa dépendance envers des chefs. Il n'en est pas de même de nombreux groupes « antifa » dont le but premier est de se différencier et de se démarquer en tant que groupe, alors même que les Gilets jaunes ou les cortèges de tête avaient la volonté de ne pas se distinguer ou de ne le faire que dans la nécessité ou le choix de l'action en cours. Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l'impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d'en face. Pendant les manifestations contre la réforme des retraites, leur slogan, Siamo tutti antifascisti, résonnait de façon particulièrement décalée et ridicule ; et correspondait tout à fait à ce que Jacques Camatte appelait un slogan de marketing rackettiste (cf. note 5).
Il a été développé par les maos dans les années 1970 avec en particulier un article d'André Glucksmann sur le nouveau fascisme et l'assimilation entre gaullisme et fascisme dans la revue Les Temps Modernes de mai 1972, consacré à cette question. Dans le même ordre d'idée, on peut se reporter aux cours de Michel Foucault à Vincennes (1972) sur les rapports entre libéralisme et fascisme.
Certains commentateurs actuels de Foucault comme Jean-Claude Monod [10] prétendent que Foucault aurait anticipé des aspects de la politique du second mandat de Trump, mais sans parvenir véritablement à montrer une analogie probante, car Foucault reste dans une compréhension classique du fascisme médiée par un antifascisme tout aussi classique qui ne prend pas encore en compte la crise spécifique de la forme État-nation qui est postérieure à son écrit.
Ces commentateurs actuels essaient pourtant d'utiliser sa perception d'une tendance à la dislocation de l'État en général, sans précision, au profit du développement d'une gouvernementalité non étatique qui passerait par les réseaux, par exemple MAGA et une horizontalité que les GAFAM ont reprise à leur compte et développée de leur côté, sans rapport autre que financier avec le pouvoir politique. Celle-ci côtoierait ou plutôt serait recouverte par une tendance à un exécutif fort, mais temporaire, parce qu'en théorie soumis en tout ou en partie au calendrier électoral et à la possibilité de l'alternance. Cet exécutif procède par coups de force éventuellement en discontinuité avec l'institution et sa légitimité et par là se heurte au principe de l'État de droit, qui bascule vers un droit de l'exécutif qui tend à se distinguer du droit de l'État (cf. les démêlés de Trump, Sarkozy et Netanyahou avec les juges). Mais l'analyse des maos et de Foucault ne fonctionne pas pour la France giscardienne, qui se dégage à peine du gaullisme et reste jacobine et organisée selon des hiérarchies qui restent largement traditionnelles, mélange de capitalisme patrimonial peu ouvert à la Bourse et de capitalisme technocratique, le pantouflage faisant le lien. Et surtout, cette actualisation de Foucault néglige le fait que dans la crise de sa forme nation, c'est l'État lui-même qui se réorganise sous la forme réseau.
La fixation actuelle sur Trump et donc sur les États-Unis élude aussi le fait fondamental que le fascisme a été une affaire avant tout européenne, et ceci dans une période précise, avec laquelle les continuités sont quasiment rompues. Pour ne prendre qu'un exemple, le fascisme historique est lié à la guerre et plus précisément à la défaite et aux conditions qui sont faites aux vaincus de la part des vainqueurs [11]. Il ne passe pas par une phase de fascisation à proprement parler, mais par des coups de force dont on voit mal d'où ils pourraient venir aujourd'hui. À ce sujet, la marche pour la prise du Capitole, malgré toutes les interprétations qu'on peut en donner, n'a rien à voir avec la marche sur Rome de Mussolini.
Double placage donc et double méprise sur la « fascisation » : par rapport aux États-Unis et par rapport à l'Europe. Du côté d'une possible fascisation des États-Unis, on oublie le fait que le fascisme n'y a que rarement et brièvement constitué un risque politique majeur malgré les tendances hitlerophiles de Lindberg [12] et un maccarthysme plus anticommuniste que fasciste. Il a plutôt été une construction ex nihilo de la part d'ennemis de l'État classés à l'extrême gauche ; d'abord conduite par le parti communiste stalinien américain dans les années 1930, qui assimile fascisme hitlérien et « fascisme social » rooseveltien et enfin un raccourci théorique à valeur heuristique pour les mouvements subversifs des années 1960-1970 avec les Black Panthers, Angela Davis ou la notion de « fascisme sans dictature » avancée par Herbert Marcuse pour expliquer la répression contre la « nouvelle gauche ».
Aujourd'hui, du côté européen, on entend des appels à l'antifascisme comme si le fascisme était à l'ordre du jour comme dans les années 1930, alors que les exemples de « démocratie illibérale » au sein de l'UE montrent que la société capitalisée a absorbé fascisme et antifascisme au sein des différents types de régime démocratique, les réduisant à une bataille des imageries qui tend à remplacer maintenant l'ancienne bataille des idéologies. Il n'y a alors plus guère de démonstration ou d'argumentation et les mots n'ont plus guère de signification dans la novlangue du capital.
Le fascisme est confondu avec la répression, alors que celle-ci ne constitue pas un régime politique. Malgré les théories sur l'état d'exception, elle reste le plus souvent conjoncturelle, circonstancielle et plus ou moins limitée, parce qu'encore soumise aux lois et à la Constitution. Ainsi, LFI qui respecte le système parlementaire et la loi refuse d'être classé à l'extrême gauche par un pouvoir en place qui cherche à le sortir du camp démocratique, parce que « extrême » est devenu un mot inutilisable politiquement même pour elle. Il est maintenant jugé aussi déraisonnable que ce qui est censé l'accompagner, la violence politique, dans la mesure où celle-ci est déconnectée de ce qui l'a longtemps soutenue, à savoir l'idée de révolution et des groupements ou partis qui s'en réclamaient. Toute violence politique est alors vidée de son contenu et de ses principes pour être assimilée à une violence en général, qu'évidemment tout un chacun cherche à fuir si ce n'est à condamner.
Or aujourd'hui, le pouvoir et les médias nomment « ultra gauche » une mouvance « antifa » sans aucune référence théorique aux courants de l'ultragauche historique conseilliste ou bordiguiste, qui se déclaraient, eux, clairement communistes et contre ou très réticents envers tout front antifasciste [13].
L'analyse peut certes gagner en finesse comme chez le Pasolini des Lettres luthériennes dans lesquelles il écrit : « Il existe aujourd'hui une forme d'antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d'antifascisme réel. Il s'agit d'un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui ou, du moins, de ce que l'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C'est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos ». Mais il ne peut s'empêcher de dérailler en rajoutant : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu'il s'appelle anti-fascisme [14] ». Ce qui est pour le moins porteur de confusion, d'autant que Pasolini croit distinguer dans la société de consommation un nouveau fascisme bien plus puissant parce que moins politique et plus civilisationnel. Là aussi, les termes de fascisme et d'antifascisme utilisés à la sauce personnelle brouillent les pistes, plus qu'ils n'éclaircissent la question. À la limite, plutôt que la référence à la société de consommation pourrait-on faire valoir aujourd'hui que le pouvoir des réseaux sociaux et des médias de tous ordres peut agir dans le sens d'une fascisation des esprits sans qu'elle passe par un mouvement de masse et la conquête d'institutions et d'associations, une sécurité de plus en plus privatisée, etc.
Mais est-ce que cela suffit à produire du fascisme qui vient ? La multiplication des chaînes poubelles de télé est-elle plus fasciste, aussi fasciste ou aussi peu fasciste que la chaîne unique publique de l'ordre gaulliste, alors que nous sommes visiblement, comme nous l'avons dit plus haut, au crépuscule de la politique ?
Le FN n'est jamais arrivé au pouvoir et le RN n'y est pour le moment pas. Mais si on regarde ce qui se passe en Italie, depuis plusieurs années déjà, les anciens fascistes de l'Alliance nationale, dédouanés par Berlusconi, mais aussi la Ligue du Nord, qui a été plusieurs fois au gouvernement (et maintenant Meloni avec son mouvement Fratelli d'Italia), acceptent l'alternance électorale, même quand ça ne les arrange pas [15]. Cette normalisation institutionnelle et idéologique ouvre naturellement une poussée plus à l'extrême droite, mais même celle-ci, si on se fie au nouveau parti (Futuro Nazionale) créé par l'ancien général des forces spéciales Roberto Vannacci, a lui aussi décidé de se présenter aux prochaines élections, alors qu'il ne se propose pas moins de remettre le monde à l'endroit, si on en croit son récent bestseller, Il mondo al contrario.
Toujours pour l'Italie, Gato Soriano critique la vision de Benedetto Croce, qui voyait dans le fascisme « une maladie morale de l'Italie » ; une conception que reprend Umberto Ecco qui caractérise le fascisme avec pas moins de 14 critères qui mélangent allègrement ceux qui existaient avant toute existence du fascisme (le culte de la tradition, le refus du modernisme et notamment le rejet des Lumières et de la Raison, le machisme, le colonialisme [16]) et ceux qui existent aussi en démocratie (le machisme, la construction d'une identité nationale, le racisme, une novlangue).
Si tout est fascisme dès qu'il y a autoritarisme de l'État ou de ses institutions régaliennes et interventions de ses forces de l'ordre, alors rien n'est fasciste car il n'y a plus de danger ; tout est connu… et pas si grave. À Minneapolis, par exemple, les personnes qui résistent à l'ICE ne se préoccupent justement pas de la définition de ce qu'est le fascisme, mais tentent d'intervenir directement contre des mesures répressives jugées incompréhensibles et ressenties comme injustes, ou ressenties comme injustes parce que jugées incompréhensibles, les deux possibilités se conjuguant pour faire nombre et force.
En France, le mouvement des Gilets jaunes n'a pas traité l'État français de fasciste, mais a dénoncé ce qui lui apparaissait comme le retour des privilèges de l'ancien régime ; il n'était pas mû principalement par l'idéologie, fût-elle anticapitaliste, mais par des conditions objectives ressenties subjectivement comme tout à coup insupportables où c'est on ne sait quelle goutte d'eau qui fait déborder le vase (ici, l'augmentation du prix de l'essence) et dans leurs manifestations, les rares et brefs mais réels affrontements entres « fachos » et « antifas » en leur sein leurs étaient totalement incompréhensibles au début du mouvement.
Les affrontements actuels entre bandes-rackets qui se font plus ou moins passer pour des forces politiques en promouvant leur visibilité médiatique ne sont pas les signes de la guerre civile qui vient, de la même façon que les émeutes sans lendemain ne sont pas l'insurrection.
Pas de convergence possible en vue non plus entre d'un côté, des organisations de jeunesse qui n'existent plus, même s'il existe encore des jeunes dans des pays vieillissants, et de l'autre des vieux anciens combattants comme ont pu l'être, pour la France, les anciens de la guerre d'Algérie, mais à un degré bien moindre que dans l'Allemagne des années 1920 et 1930 et l'Italie des années 1920. L'OAS dans les années 1960, ce n'est déjà plus qu'un groupuscule malfaisant, alors que les corps francs allemands ou les squadristes italiens représentaient une force vive et massive. Et que dire d'organisations féministes ayant pignon sur institution qui craindraient les quelques militantes de Némésis, alors qu'elles s'entredéchirent avant tout entre elles ?
La rhétorique antifasciste a aussi été reprise par les grands partis dans leur tentative de faire échec au FN, par exemple en France. Mais ce n'est pas parce que la logique mitterrandienne machiavélique — compter sur les voix perdues du FN pour diviser les voix de droite et faire gagner une gauche minoritaire — a été abandonnée à partir de 2002 et la victoire de Chirac que l'instrumentalisation ne continue pas avec divers fronts républicains supposés faire barrage, mais dont les ressources politiques et morales sont aujourd'hui épuisées. Quand elle passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d'une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées [17] » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d'autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.
Si on les en croit, partis, médias et réseaux et de quelque bord politique qu'ils s'expriment, la terreur régnerait à Lyon, la « ville de l'extrême droite » pour les uns et c'est donc logique, la ville des antifas pour les autres. Un discours bien rodé et entretenu depuis les années 2000, dans une ville pourtant bien calme avant le 13 février 2026, surtout si on pense aux événements qui s'y sont produits et l'ont agitée pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, puis celui de 2023 sur les retraites, enfin en protestation contre le meurtre de Nahel par la police.
Temps critiques, le 21 février 2026
[1] NDLR : Aussi intéressante et informée que soit cette recontextualisation historique de l'antifascisme, les camarades de Temps Critiques nous semblent rater ce qu'il y a précisément de nouveau dans la séquence en cours. La question n'est pas de savoir combien de cases sont cochables dans l'analogie avec les années 30 mais plutôt de percevoir tout ce qui pourrait bien être inédit. Ce qui importe est moins de discerner ce qui serait formellement « fasciste » (le RN, le gouvernement, Quentin, etc.) que d'analyser ce qui relève d'une fascisation bien plus générale et qui n'adopte pas seulement les canaux de la politique classique. En effet, comme nous l'écrivions ailleurs, derrière les têtes rasées ou de gondoles se déploient des forces autrement puissantes, des dirigeants de la Tech tel que Peter Thiel, des influenceurs en lumières sombres comme Curtis Yarvin ou encore les mécènes milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin et Vincent Bolloré. À cela s'ajoute une tendance à l'endofascisation depuis l'intérieur de l'appareil d'État et notamment via les ministres de l'Intérieur successifs.Mais là encore, la fascisation en cours ne peut être rabattue sur les opérations de propagande plus ou moins ouvertes et assumées des entrepreneurs plus ou moins fascistes. C'est la situation générale qui se fachise et cela contredit intégralement la descriptions de petits groupes « clan contre clan » faite par Temps Critiques. Les repas de famille ruminent de xénophobie, la police est majoritairement acquises aux idées d'extrême droite et les plateaux télés dégueulent des stupidités réactionnaires. À tout cela s'ajoute un adjuvant dont nous ne percevons certainement pas encore la puissance : la masse des subjectivtés fragiles et épuisées qui trouvent une stabilisation numérique réconfortante en performant en continu des identités claquemurées et stériles sur les réseaux sociaux. La « conscience de classe » dissoute se retourne en avatar pathétique confis de certitudes frustrées et ressentimentales. Les influenceurs mascus et autres ados incels en sont les expressions que l'on craint ou de l'on se moque le plus volontiers mais ils sont seulement la pointe la plus avancée d'une évolution quasi anthropologique, en tous cas de l'avènement d'un phénomène nouveau : le dédoublement de la vie et des rapports sociaux dans leur projection et caricatures numériques. Le stade le plus avancée de la séparation que nous ayons jamais connu. Tout cela produit une ambiance et elle est fascisante. Enfin c'est notre avis et ce que semble attester le délire public, politique et médiatique (mais pas que) ayant accompagné la mort d'un fasciste.
[2] – Dans Nanterre 68, vers le mouvement du 22 mars, Acratie, 1988, p. 74-76, Jean-Pierre Duteuil raconte la tentative de former ce front en 1965 et les difficultés à se mettre d'accord sur son organisation, qui se veut plus ou moins formelle et centralisée suivant les tendances. Dans un texte de 1966, le groupe de « Liaison des étudiants anarchistes » marque son écart par une « Adresse aux antifascistes » dans laquelle il proclame que l'unité antifasciste n'implique pas l'absence de débat (op. cit., p. 77).
[3] – Il succède en 1969 à Occident, qui a été dissout en juin 1968, et est la prémisse du futur Front national.
[4] – cf. Erri de Luca, préface au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l'État (Dagorno, 2000). Il considère l'activité antifasciste comme secondaire, mais « contenant une charge émotive d'indignation, de passion, qui la rendait inévitable. À la formation de tout caractère révolutionnaire préside une déchirure d'émotion, de colère, de honte pour une impuissance propre. Les analyses des situations historiques lui donnent par la suite poids et sens, mais initialement c'est un coup de fouet dans le système nerveux » (p. 10).
[5] – cf. les échanges des années 1940 entre Adorno, Horkheimer, Marcuse, Neumann et Pollock aboutissent à une théorie du racket comme forme spécifique de domination quand la lutte de classes a perdu de son caractère antagonique dans ce que Marx puis la revue Invariance appellent la domination réelle du capital.
[6] – Jacques Camatte, op. cit. : « Ils [les rackets politiques] veulent toujours expliquer la façon dont ils se représentent afin d'être reconnus par certains comme l'avant-garde pour représenter les autres, la classe. Ceci se révèle dans le fameux “ce qui nous distingue” de divers groupuscules en quête de reconnaissance. Toute délimitation est limitation et ceci conduit souvent à réduire assez rapidement, comme une peau de chagrin, la délimitation à quelques slogans représentatifs pour le marketing rackettiste. » Jean-Marie Le Pen, pourtant pas un aigle théorique, dénonçait lui aussi, de son point de vue politicien évidemment, « la bande des 4 » et aujourd'hui, qui ne voit pas ce phénomène de racket perdurer, à l'autre bout, dans un LFI réduit par les exclusions et séparations à une bande à Mélenchon ?
[7] – cf. Stefano Sollima et le film A.C.A.B. : All Cops Are Bastards (2012).
[8] – L'islamisme radical, par exemple en France, ne rentre pas dans ces cadres.
[9] – Sur ce sujet, cf. la série espagnole Salvador, accessible sur Netflix.
[10] – Jean-Claude Monod, « Qu'est-ce qu'un processus de fascisation ? Penser Trump II avec Foucault », in Le Grand Continent.
[11] – Emmanuel Todd prétend que le tournant autoritaire en cours aux États-Unis s'explique, non pas par une défaite passée, mais comme l'anticipation de celle à venir face à la Russie et plus largement aux BRICS. Thèse tarabiscotée, plus amusante que convaincante.
[12] – cf. Philip Roth et son roman Le Complot contre l'Amérique.
[13] – Le problème se posera concrètement pendant la république de Weimar pour l'Allemagne et en Autriche vis-à-vis de la social-démocratie contre le nazisme ; et pendant la révolution espagnole transformée peu à peu en guerre d'Espagne.
[14] – Dès 1945, plus de vingt avant Pasolini, Amadeo Bordiga vise plus juste lorsqu'il affirme : « Le pire héritage du fascisme, c'est l'antifascisme ». Il percevait le rôle non négligeable de l'antifascisme dans les recompositions politiques en Europe après la Seconde Guerre mondiale, mais son affirmation suppose une continuité effective entre le fascisme historique et l'antifascisme d'après 1945, alors qu'il y eut une profonde discontinuité exprimée par Pasolini : « un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais ».
[15] – cf. Gato Soriano, note 25 du texte « Le fascisme, vraiment ? » publié dans le no 355 de Courant alternatif, de décembre 2025. Il cite Federico Finchelstein, dans Dai fascismi ai populismi. Storia, politica e demagogia nel mondo attuale, Roma, Donzelli, 2019, qui distingue nettement les fascismes qui précèdent la Seconde Guerre mondiale des populismes — héritiers du fascisme — qui acceptent le cadre « démocratique » des élections tout en maintenant une mystique du chef et des pratiques de type totalitaire. Il donne entre autres l'exemple du péronisme argentin, né de la crise du régime libéral-démocratique, qui s'impose par voie électorale et accepte de laisser la place sans violences majeures (pp. 170-174).
[16] – La note 18 de Soriano (ibid.) est éclairante : « Je pense notamment au colonialisme italien qui se développe en Afrique orientale bien avant le fascisme — et est imbibé de racisme — et, à l'opposé, aux positions exprimées par Pino Rauti au début des années 1990, soutenant que le fascisme est une communauté d'esprit et pas de race, au moment où la Ligue du Nord de Umberto Bossi construisait sa fortune électorale sur un racisme de café du commerce. C'est justement à ce moment-là que le parti néofasciste de Rauti (le MSI) fait son pire score électoral de tout l'après-guerre ».
[17] – Ils sont présents dans la région lyonnaise, par exemple, au Tonkin à Villeurbanne, ils discutent avec les jeunes de La Duchère, aux Minguettes à Vénissieux.
23.02.2026 à 14:28
dev
Enquête sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste)
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Terreur, Histoire, 2
Le processus de fascisation en cours est complexe et pluriel, plusieurs forces, parfois hétérogènes, y concourent. En France, il y a évidemment la tête de gondole institutionnelle, le Rassemblement national, en parallèle et autrement puissants, il y a les dirigeants de la Tech tel que Peter Thiel, les influenceurs en lumières sombres comme Curtis Yarvin ou encore les mécènes milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin et Vincent Bolloré. Au milieu d'un tel paysage les groupuscules néo-nazis qui se montrent publiquement depuis dix jours à la faveur de la mort d'un des leurs, pourraient apparaître comme une arrière-garde attardée. Nous publions cette semaine c'est très grosse enquête signée La forteresse cachée sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste), responsable de dix meutres en Allemagne.
Entre 2001 et 2006, neuf hommes d'origine turque ou grecque sont assassinés un peu partout en Allemagne par la même arme à feu. Le mode opératoire reste toujours le même : toutes les victimes travaillent dans de petits commerces de proximité, comme des fleuristes, des cybercafés ou des snacks. Elles sont tuées en plein jour, leurs magasins ne sont pas pillés et les assaillantes laissent peu de traces. Tous les meurtres ayant été commis avec un pistolet semi-automatique CZ 83 assez rare, la police établit rapidement un lien entre ces crimes.
L'enquête sur ces meurtres s'étend sur une décennie, mais ne parvient qu'à botter en touche, malgré la mise en place d'un dispositif considérable – à certains moments, plus de 150 agentes de la police participent à des unités d'enquête spécialisées sur cette affaire. Illes examinent plus de 11 000 personnes, interrogent 900 petits commerçantes d'origine turque et analysent plus de 3 500 preuves, ainsi que des millions de paquets de données électroniques (téléphonie mobile, transactions financières, etc.). La police bavaroise va jusqu'à installer des snacks à Nuremberg et à Munich afin de « reconnaître les pratiques commerciales liées à l'origine ethnique des commerçants turcs. Reconnaître les contraintes auxquelles sont soumis les commerçants turcs (par exemple, les accords territoriaux) » [1]] – sans résultat. Les autorités chargées de l'instruction investissent même du temps et de l'argent pour étendre leurs recherches au domaine métaphysique. Ainsi, dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de Süleyman Tasköprü à Hambourg, la police fait usage des services de voyance d'un homme en Iran. Cet homme affirme pouvoir entrer en contact avec les morts. Lorsque la police le fait venir en Allemagne en avion, il déclare que « le suspect aurait le teint mat (sud-européen), les yeux marron et les cheveux noirs » [2].
Au cours d'une décennie, l'enquête privilégie systématiquement l'hypothèse du crime organisé au sein de la communauté turque pour expliquer ces meurtres. Elle tente d'établir une relation entre les hommes assassinés et des réseaux mafieux actifs dans la prostitution, le trafic de drogues, les jeux d'argent ou la vente d'armes. Lorsque la Soko Bosporus, l'unité de recherche de la police, soupçonne l'entourage des victimes d'avoir tué leurs maris, leurs frères ou leurs pères, elle les soumet à de longues enquêtes intrusives. Elle invente alors des histoires de tromperies et de participation au crime organisé de la part de leurs proches.
L'affaire fait l'objet d'une couverture médiatique importante en Allemagne. La presse lui attribue plusieurs surnoms qui vont dans la même direction stéréotypée et raciste que l'enquête policière. On parle des Dönermorde [assassinats de kebab], la Mordserie Bosporus [la série de meurtres du Bosphore], ou aussi la Halbmond-Mafia [mafia de la demi-lune]. Malgré l'absence de preuves établissant un lien entre les victimes et le crime organisé, la Abendzeitung de Munich titre, après le septième cas, « la mafia turque a encore sévi ». Après les huitième et neuvième assassinats, l'entourage des victimes programme des manifestations et accuse l'État allemand de s'en tenir aux mêmes pistes racistes. Les familles et les proches réclament que l'on explore la possibilité de meurtres commis par l'extrême droite. Leurs voix, comme celle d'un profileur criminel de la police qui évoquait en 2006 la piste des tueries à motivation raciste, restent ignorées.
Le 4 novembre 2011, à Eisenach, deux néonazis allemands en cavale depuis 1998, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhard, sont retrouvés morts. Ils se sont suicidés, dans un camping-car de location, intégralement consumé par les flammes. Peu de temps après, l'appartement qui s'avère leur avoir servi de base opérationnelle est également incendié. Le lendemain, la Česká 83, l'arme utilisée dans la série de meurtres, est découverte dans les décombres, établissant un lien direct entre les néonazis et celle-ci. Le 8 novembre, Beate Zschäpe, une néonazie recherchée depuis plus de dix ans, se rend au commissariat d'Iéna. Après avoir entrepris cela, elle avait pris le soin d'envoyer une quinzaine de copies d'une vidéo revendiquant la séquence d'assassinats au nom du NSU à plusieurs médias, à des mosquées et à la police. L'énigme entourant cette longue série de meurtres semble enfin résolue. Rapidement, il s'avère que le trio est responsable d'au moins un meurtre en plus : celui de la policière Michèle Kiesewetter, assassinée en service en 2007.
Cependant, la fin des treize années de la clandestinité pour ces néonazies qui ont commis au moins dix homicides, trois attentats à la bombe, quinze vols avec violence et blessé au minimum 26 personnes, dont plusieurs gravement, suscite un malaise généralisé dans la société. Comment ont-illes pu opérer durant une période aussi longue ? Pourquoi, alors que neuf petits commerçants d'origine étrangère sont tués avec la même arme, aucune instance n'a-t-elle sérieusement envisagé la possibilité de meurtres racistes ? Pourquoi les services de renseignement allemands, solidement implantés dans la scène néonazie depuis la réunification, n'ont-ils pas exploré cette piste ? La thèse selon laquelle les trois membres officiels du NSU auraient procédé seuls, sans soutien logistique ni financier pendant plus d'une décennie en clandestinité, est-elle crédible ?
Dans l'entretien qui suit, Marco, militant antifasciste actif en Allemagne, revient sur ce sombre chapitre de l'histoire allemande du début du XXIe siècle. Dans un contexte de montée en puissance globale de l'extrême droite, cette interview illustre comment les démocraties occidentales d'après-guerre froide se construisent et se stabilisent à travers des idéologies racistes.
Nous introduisons l'entretien par un bref résumé de l'évolution de l'extrême droite dans les deux Allemagnes après la Seconde Guerre mondiale et de la situation politique, économique et sociale de l'Allemagne de l'Est après la réunification. Pourquoi ce territoire anciennement communiste, bâti sur la défaite du régime hitlérien, est-il devenu un haut lieu du néonazisme dans les années 1990 ? Ce contexte est essentiel pour comprendre l'émergence du groupuscule NSU.
L'entretien aborde le NSU, le racisme systémique dans la police et les scandales liés au service de renseignement allemand, le Verfassungsschutz, qui a traité la vie de personnes d'origine étrangère comme une priorité secondaire. En annexe, nous présentons des extraits d'initiatives antiracistes et solidaires lancées suite à cette affaire.
Longtemps oublié et perdu, puis retrouvé, l'entretien a trouvé sa forme finale dans le projet La Forteresse cachée : une conversation entre camarades, annotée pour préciser et contextualiser les propos.
Marseille, 2026
L'héritage nazi dans la RDA
En 1945, suite à la défaite de l'Allemagne, de nombreuxses dirigeantes et gradées de l'armée nazie présentes à l'est du pays fuient vers les territoires occidentaux pour échapper à l'Armée rouge. Dans la zone d'occupation soviétique, la dénazification entraîne effectivement l'internement d'environ 150'000 [3] personnes et le licenciement de quelque 500'000 membres du NSDAP [4] : non seulement les politiciens nazis sont poursuivis et expropriés, mais aussi de grands propriétaires terriens, les propriétaires d'usines ou les banquiers [5].
Depuis la création de la RDA en octobre 1949, l'antifascisme y est promu comme l'un des piliers de l'idéologie étatique. La RDA tient à marquer une rupture nette, et plus marquée qu'en RFA, avec le national-socialisme [6]. La RDA condamne plus de criminels nazis que la République fédérale pendant cette période et la dénazification de la police, de la justice et de l'administration intérieure mène ultérieurement à une absence de réseaux nationalistes significatifs dans la nouvelle république. Dans la société et la politique est-allemande, l'antifascisme est omniprésent : il figure en slogan sur les banderoles lors des grands défilés, est le thème de films et d'ouvrages littéraires, et est enseigné dès l'enfance comme la valeur suprême de l'État.
Néanmoins, en RDA, il existe un fossé entre les revendications politiques et la réalité. L'antifascisme est-allemand sert au SED [7] à consolider son pouvoir et à justifier de nombreuses décisions étatiques, comme, par exemple, en 1961, la construction du mur de Berlin, ledit « rempart antifasciste ». Malgré sa dénazification, la RDA mènera aussi une politique de réintégration des nazis dans l'ordre socialiste, y compris de celles et ceux ayant participé aux massacres [8]. En 1947, d'anciennes nazis retrouvent déjà leur droit de vote et peuvent adhérer au SED. Cela s'applique même dans des cas où ils et elles avaient occupé des postes de direction au sein du NSDAP. En 1954, 27 % des membres du SED avaient auparavant appartenu au NSDAP et 32,2 % des employés de la fonction publique de la RDA avaient été des membres d'organisations national-socialistes [9].
L'idéologie antifasciste de la République naissante découle de la défaite militaire de l'Allemagne nazie et non pas d'une victoire politique des militantes antifascistes. Le projet antifasciste étatique reflète l'opinion d'une minorité de partisanes ayant survécu au Troisième Reich, et la RDA impose le consensus antifasciste par le haut. Malgré les valeurs proclamées, la construction de l'État s'appuie sur des valeurs nationalistes et des préjugés xénophobes ancrés dans l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle et vise ainsi à flatter le sentiment d'appartenance au nouvel État communiste : en RDA, la nationalité se définit par la naissance et les stéréotypes raciaux sont perpétués – bien que le contact entre les Allemandes de l'est et les étrangerères ne soit pas interdit, il est généralement découragé. Entre 1945 et 1989, cette politique entretient et nourrit une méfiance généralisée des Allemandes de l'est envers les Vertragsarbeiter:innen [travailleureuses contractuelles] [10].
La jeunesse des années 1980
Cette méfiance se manifeste dans les années 1980 par des expressions racistes, xénophobes et antisémites, des agressions physiques ou des graffitis de croix gammées dans des cimetières juifs dans les années 1980 en RDA. Les autorités est-allemandes banalisent, étouffent et ne punissent que très peu ces actes racistes.
Par exemple, en octobre 1988, des néonazis attaquent un concert dans la Zionskirche de Berlin-Est. Dans la salle, environ un millier de personnes assistent au spectacle des groupes punks « Die Firma » (de Berlin-Est) et « Element of Crime » (de l'ouest de l'Allemagne). Les 30 agresseurs ivres prennent d'assaut la nef en criant « Skinhead Power ! », « Les Juifs hors des églises allemandes ! », « Bande de porcs rouges ! » et « Sieg Heil ! » et blessent plusieurs personnes. [11]
En RDA, les jeunes des années 1980 sont la première génération qui n'a pas de lien direct avec le national-socialisme. Elle est plus distante et moins critique à son égard, manifeste un faible attachement aux valeurs antifascistes et est ouverte aux tendances sousculturelles en provenance de l'Allemagne de l'Ouest. Celles-ci incluent les milieux punks, skinheads et hooligans de football. Le transfert des sous-cultures se fait depuis la Grande-Bretagne, à travers la RFA, puis vers la RDA. Les scènes musicales locales se différencient politiquement : les punks continuent à se positionner à gauche, tandis que les skins et les hooligans s'orientent plutôt à droite. On constate alors la formation de groupes de skinheads néonazis dans les deux Allemagnes.
On décrit cette décennie à l'échelle de l'Europe comme celle de la « renaissance de la question nationale » [12]. Cette période est marquée par la résurgence et l'intensification des discussions sur l'identité, l'appartenance et la conscience nationale et produit un important renouveau des idéologies nationalistes. En RFA, dans les années 1970, l'attention des groupes d'extrême droite se dirigeait principalement contre tout ce qui pouvait être assimilé au communisme. En revanche, les années 1980 marquent le début des attaques xénophobes et notamment contre des foyers pour requérantes d'asile. [13] À l'approche de la réunification des deux républiques, le néonazisme avait déjà commencé à s'établir en tant que mouvement en s'appuyant sur le nationalisme latent. Ce phénomène se manifestera de manière beaucoup plus virulente dans les années qui suivront la chute du mur.
Comment la RFA a-t-elle annexé la RDA ?
Le 3 octobre 1990 marque la fin définitive de la RDA et son absorption totale dans la RFA. Du jour au lendemain, les 17 millions d'Allemandes de l'est, vivant depuis 1949 sous un régime communiste, voient leur réalité politique, économique et sociale basculer vers le libéralisme.
L'annexion de la RDA par la RFA s'opère à travers plusieurs mesures clés :
Ces mesures visent à intégrer l'ancien territoire communiste dans l'économie capitaliste globale et se traduisent par la privatisation de 14'000 entreprises d'État et coopératives sous la supervision de la Treuhandanstalt [l'agence fiduciaire]. Cette dernière gère une surface foncière représentant 57 % de la RDA, devenant ainsi, en une nuit, le plus grand conglomérat du monde. Elle privatise ou liquide presque l'intégralité du Volkseigentum [patrimoine du peuple], allant des aciéries aux colonies de vacances, en passant par les épiceries et les cinémas de quartier. La Treuhandanstalt vend 85 % des anciens actifs productifs de la RDA à des propriétaires privés ouest-allemands, 10 % à des propriétaires privés étrangers, et seulement 6 % à des investisseureuses est-allemandes. Elle est dissoute le 31 décembre 1994.
L'absorption de la RDA dans la RFA ainsi que les activités de la Treuhandanstalt ont eu des conséquences économiques immédiates pour les Neue Länder [nouveaux États fédéraux] : on retrouve le territoire de l'ex-RDA désindustrialisé avec un nombre officiel de chômeureuses qui grimpe de 7 500 en janvier 1990 à 1,4 million en janvier 1992. Si l'on inclut les travailleureuses au chômage technique, en reconversion ou en préretraite, ce chiffre double [14]. Au milieu des années 1990, les Allemands de l'est se retrouvent exclues de ce qui constitue la base essentielle du capitalisme occidental : le travail et la propriété.
Dans la grande majorité des régions métropolitaines, il existe plutôt une grande sous-culture de gauche, mais là aussi, il y a des exceptions, c'est notamment le cas en Allemagne de l'Est – à Leipzig, à Dresde, en Rhénanie-du-Nord–Westphalie et en Mecklembourg-Poméranie, le nazisme pose encore de grands problèmes.
Si la lutte contre l'extrême droite fait donc toujours partie de mon travail politique, ce n'est plus le sujet principal dont je m'occupe en permanence. Néanmoins, ce sujet fait évidemment partie de nos préoccupations, nous suivons les actualités et les évolutions, et, si nécessaire, nous nous organisons en conséquence.
Dans ce contexte, on a observé au début des années 1990 une importante augmentation de la violence d'extrême droite et des agressions dans la rue [16], notamment, mais pas uniquement, en Allemagne de l'Est. Ces attaques ciblaient les migrantes, les homosexuelles, les personnes supposées de gauche, et, en général, toutes celles qui ne correspondaient pas à la vision méprisante du monde des nazis. On appelle cette époque, durant laquelle on recense de nombreuses attaques xénophobes en Thuringe et dans la Saxe voisine, y compris des incendies criminels sur des foyers [17], les Baseballschlägerjahre [les années des battes de baseball].
Pendant toute cette période où la brutalité néonazie régnait dans les rues, l'État allemand minimisait ces crimes racistes, les présentant comme de simples bagarres entre adolescents. Les médias font souvent passer les agressions pour des rixes entre bandes de jeunes rivales ou ivres.
L'événement le plus connu des Baseballschlägerjahre est sans doute l'attaque raciste qui a eu lieu à Rostock-Lichtenhagen en 1992 : on se situait juste après la chute du mur et l'effondrement du bloc de l'Est, et au début des guerres en Yougoslavie. De plus en plus de personnes cherchaient refuge en Allemagne, et le nombre de demandeureuses d'asile augmentait subitement, de 190 000 en 1990 à 440 000 en 1992. Lors de l'été 1992, les nouveaux Länder [18] ne géraient pas l'afflux de demandeureuses d'asile, et 1500 parmi ceux-ci et celles-ci se retrouvaient à dormir dans la rue à Rostock.
Dans un climat xénophobe où de nombreuses attaques contre des centres d'hébergement de demandeureuses d'asile ont déjà eu lieu, fin août 1992, des milliers de personnes se rassemblaient autour du Sonnenblumenhaus [maison de tournesol]à Rostock. Cet immeuble, faisant partie du quartier Lichtenhagen, abritait la Zentrale Aufnahmestelle für Asylbewerber [Centre d'accueil central pour demandeurs d'asile], un centre d'accueil ainsi qu'un foyer pour travailleureuses contractuelles vietnamiennes [19]. Pendant plusieurs jours, des jeunes lançaient des pierres et des cocktails Molotov sur le bâtiment, tandis que des milliers de riveraines assistaient à ces événements, les applaudissant même [20].
Suite à ces événements, l'État est allé à l'encontre des néonazis qui ont commis des actes de violence et des pogroms racistes. On se souvient du moment où Angela Merkel a visité les néonazis. À l'époque, elle était ministre de la Jeunesse au niveau fédéral, un poste relativement peu influent. Dans une vidéo, on la voit discuter avec des jeunes d'extrême droite, leur serrer la main et montrer une certaine compréhension pour leur mécontentement. Elle déclare : « Mais la violence, la violence ne devrait pas avoir lieu. Il faut d'abord épuiser tous les moyens pacifiques. » Cette déclaration laisse entendre qu'on pourrait considérer comme acceptable de jeter des pierres et des cocktails Molotov sur des demandeureuses d'asile si on avait exploré toutes les voies légales au préalable [21].
La présence des nazis dans la rue, un monde médiatique raciste et une agitation de droite au niveau parlementaire marquent l'ambiance sociopolitique de l'époque. En réponse, les élues choisissent de présenter cette génération montante de néonazis comme de jeunes incompris, et la solution proposée vise à traiter le problème migratoire sur le plan politique. Sous le gouvernement d'Helmut Kohl, l'État se droitise [22], ce qui a conduit en 1993 à la réforme de la législation sur l'asile, connue sous le nom de Asylkompromiss [compromis sur l'asile]. Cette réforme entraîne une limitation massive des possibilités d'invoquer avec succès le droit fondamental à l'asile. La nouvelle loi sur l'asile a remplacé l'ancienne loi fondamentale et s'est depuis continuellement durcie. [23]
En même temps, ils s'attelaient à s'attaquer aux personnes migrantes présentes sur le territoire, à répandre la peur et l'angoisse parmi elles et eux, et, dans l'idéal, à les pousser à partir d'eux et elles-mêmes.
En conséquence, le parquet ordonne la mise en détention provisoire de Beate Zschäpe, Uwe Mundlos et Uwe Bönhard. Quelques jours plus tard, le tribunal d'instance d'Iéna émet des mandats d'arrêt contre les trois. Néanmoins, les trois s'échappent. Alors commence leur période de clandestinité.
Les enquêteureuses de la police ont basé leurs investigations sur de fausses hypothèses. Les faits se révélaient pourtant clairs : des personnes d'origine étrangère étaient tuées, toujours avec la même arme, et les analyses ont tout de suite montré sans difficulté un lien entre tous ces assassinats.
Durant dix ans, la police a systématiquement enquêté dans l'entourage des victimes, partant du principe que, parce qu'elles étaient d'origines étrangères, ces victimes devaient forcément avoir quelque chose à se reprocher. La police s'est montrée extrêmement intrusive. Ils n'ont cessé de supposer que les hommes tués étaient impliqués dans des activités criminelles, comme le trafic de drogue ou des rivalités de clans. La méthode de la police, qui consistait à insinuer aux proches que leur mari, leur père ou leur ami cachait sa véritable nature de criminel, se révélait très éprouvante pour ces derniers.
On peut trouver frappant de constater qu'il n'est venu à l'esprit de presque personne, à part les familles et les communautés des victimes, de réfléchir au point commun évident entre toutes ces personnes abattues : leur origine étrangère. En 2006, un analyste de cas de la police, Alexander Horn, a soulevé l'hypothèse que des extrémistes de droite pourraient être les responsables des assassinats [26]. Cependant, les enquêteureuses n'ont pas assez suivi cette hypothèse. On doit souligner que ce n'était pas seulement l'autorité policière qui a échoué, mais toutes les polices de Länder qui ont perpétuellement soutenu cette même thèse. Elles ont prétendu que ces affaires constituaient des querelles entre des membres d'une communauté, sans lien avec le racisme [27]. On a observé ce même raisonnement raciste dans toutes les instances policières, révélant ainsi une structure raciste sous-jacente au sein des forces de l'ordre.
La police a tenté de se défendre en affirmant qu'aucune revendication politique des meurtres n'avait été formulée. Ils soutiennent que, normalement, lorsque des individus commettent un acte pour des raisons idéologiques, les auteurs annoncent leurs motivations. [28] [29]
Mais dans cette affaire aussi, l'investigation a été extrêmement raciste : on a trouvé de l'ADN sur le lieu du crime, et cet ADN a ensuite été retrouvé partout en Europe centrale, c'est-à-dire en Suisse, en Autriche, aux Pays-Bas, et ainsi de suite [31]. Cela a conduit à l'émergence de la rumeur du Heilbronner Phantom [fantôme de Heilbronn]. On a détecté un ADN féminin qui semblait provenir d'une femme d'Europe de l'Est. On l'a cherchée de toute part, en affirmant que si quelqu'une commettait des crimes dans différents pays européens, c'est probablement parce que cette personne appartient à un peuple nomade. On a donc pourchassé une femme tzigane qui voyagerait en Europe et commettrait une série de crimes, dont le meurtre de cette policière allemande.
En 2009, et après de multiples analyses, il a été découvert que l'ADN trouvé sur les lieux des crimes était en fait issu de cotons-tiges utilisés par les enquêteurrices. Il s'est avéré que l'usine qui produisait ces cotons-tiges n'avait pas respecté les procédures d'hygiène, entraînant leur contamination par de l'ADN d'une employée polonaise travaillant en Suisse et qui fabriquait ces cotons-tiges. La thèse du « fantôme d'Heilbronn », selon laquelle une femme gitane se promènerait quelque part en Europe et commettrait un nombre incroyable de délits, s'est alors complètement effondrée. [32]
Peu de temps après, Beate Zschäpe a elle aussi mis le feu à leur domicile, détruisant ainsi une partie des traces de leur vie commune. Elle s'est rendue à la police pas longtemps après ça.
C'est ici qu'il est important, d'un point de vue politique, de parler d'auto-dévoilement : ce n'étaient pas les flics ou l'État qui ont découvert et confirmé que des nazis en cavale depuis plus de dix ans semaient la terreur dans tout le pays en exécutant des innocents, et quil serait donc impératif de les attraper. Insister sur ce terme « d'autodévoilement » permet d'éviter que la police puisse se vanter d'avoir réussi ou d'avoir empêché quoi que ce soit. Au contraire, on souligne qu'elle n'a pas rempli sa mission sociale, qui est théoriquement de prévenir les crimes et de conduire des enquêtes. Les nazis se sont eux-mêmes dévoilées : les deux Uwe ont choisi la voie du suicide spectaculaire, tandis que Beate Zschäpe s'est rendue [33].
Il y a tout de même des incohérences à propos de cela : pourquoi des nazis, armés jusqu'aux dents, auraient-ils eu si peur d'une voiture de police qui passait par là, au point de se suicider et d'incendier leur camping-car ? Ils auraient pu simplement aller en prison pour avoir braqué une banque, ou tirer sur les policiers qui passaient.
Mais on peut de toute façon partir du principe que les trois étaient connues dans le milieu nazi. En effet, plusieurs indices ont émergé lors de l'enquête. À ce moment, l'abréviation NSU n'était pas encore sue publiquement, mais on a trouvé des références au NSU dans un magazine d'extrême droite, par exemple. [34]
Pendant les premières années de leur clandestinité, les trois sont parvenues à se procurer des fonds et des armes. Cela n'aurait pas été possible, encore moins pendant une si longue période, sans le soutien de divers nazis [35], de complices opérant dans la légalité. [36]
Dans le cas du NSU, le réel scandale se situe précisément dans le rôle du Verfassungsschutz – sa passivité [39] a incontestablement facilité la situation des néonazies. Le fait que des nazis tuent à travers le pays constitue le premier problème. Cependant, ce qui a suivi, c'est que l'État a couvert grossièrement ces nazis : les trois du NSU n'ont pas fait l'objet de véritables recherches, au contraire, les renseignements ont entravé les enquêtes. Entre les différentes institutions, on a constaté du sabotage. Le Verfassungsschutz avait des V-Personen qui entretenaient des contacts étroits avec ces trois personnes et il a averti la scène néonazie qu'une investigation était en cours, et ainsi de suite [40]. Il a aussi donné de fausses indications à la police concernant les lieux de séjour du trio [41].
Il existe plein d'histoires révoltantes liées au Verfassungsschutz. Par exemple, après l'auto-dévoilement du NSU, un de leurs employées a tout simplement déchiqueté massivement les dossiers concernant cette affaire. La première action des services de renseignement suite à l'autodévoilement des néonazis a consisté à détruire des informations ! [42]
Et finalement, un autre dossier bizarre est celui de Kassel, où le NSU a tué Halit Yozgat, le gérant d'un cybercafé, en 2006. Au cours de leur enquête policière concernant ce cas, les flics ont cherché à savoir qui était dans ce cybercafé au moment du meurtre. Illes ont alors trouvé et identifié un type qui était le seul client du cybercafé pendant le meurtre. Illes l'ont approché en tant que suspect et potentiel assassin. Illes se sont rendues compte qu'il s'agissait de Andreas Temme, un fonctionnaire du Verfassungsschutz régional qui s'occupait précisément du suivi des V-Personen en Hessen. Malgré le fait qu'il était seul dans le cybercafé au moment du meurtre, ce type n'aurait alors pas remarqué que le propriétaire s'était fait abattre [43].
C'est invraisemblable… Mais, qui sait, peut-être c'est vrai… En théorie, il aurait pu simplement être assis dans ce cybercafé.
Par exemple, dans le procès contre Beate Zschäpe, plusieurs personnes devaient comparaître, notamment issues des milieux nazis. Mais les témoins, et parfois des personnes proches de ceux-ci, sont décédées jeunes et en bonne santé d'accidents, de suicides, d'un diabète non détecté, etc. [44]Il y avait, par exemple, un type néonazi qui voulait faire une déposition et qui a annoncé à d'anciennes camarades de classe : « Je vais témoigner et ma déposition va s'avérer importante ». On l'a retrouvé mort le jour de son témoignage dans une voiture incendiée – il se serait suicidé. La police scientifique a alors été d'une si grande incompétence que la famille a sorti des objets de la voiture sans que celle-ci les confisque. La famille les a ensuite ramenés aux flics en disant : « C'est important pour cette affaire » [45]. Entre-temps, sa copine est décédée d'une embolie pulmonaire. Celles et ceux qui veulent comparaître meurent [46], et celles et ceux qui témoignent prétendent souffrir d'amnésie… Parmi les nazis qui ont comparu devant les tribunaux, aucun ne se souvient de quoi que ce soit et tous continuent de couvrir Beate Zschäpe et le NSU !
On se rappelle ces enquêtes au nombre de fois où le travail a été bâclé. On pense au nombre de fois où les nazis ont bénéficié du soutien de leur entourage, au nombre de fois où les recherches ont foiré si grossièrement… C'est bien sûr difficile de croire au cours normal des choses et nous sommes devenues très prudentes entre-temps vis-à-vis de la version des autorités. Tout nous paraît souvent si peu crédible.
Mais nous devons toujours nous le dire : nous ne sommes pas des flics, nous ne maîtrisons tout simplement pas certaines choses. Des gens prétendent, par exemple, que les Uwe ne se seraient pas suicidés, mais que les renseignements les auraient abattus. Que devons-nous penser de cette hypothèse ? Je sais que les policiers mentent, mais pourquoi mentiraient-ils à ce point ? Cela signifierait que les flics protègent quelqu'un qui aurait tué les nazis. Certes, c'est envisageable, mais pour qui et pour quoi ?
Nous ne voulons pas non plus tomber dans des théories du complot. Si nous nous battons contre les nazis, alors nous luttons aussi contre le conspirationnisme. [47]
Mais en même temps, on doit constater que le Verfassungsschutz a protégé le NSU, ou l'a du moins toléré durant toute son existence. Le NSU aurait pu être démasqué à plusieurs reprises, et c'est déjà un énorme scandale en soi.
Ce que l'on peut dire à mon avis, c'est que différentes institutions et différents acteurs défendent différents intérêts, à certains moments concurrents. Leur intérêt demeure toujours que leurs propres actions, quelquefois foireuses, restent secrètes pour que rien ne bouge contre eux. Cela s'exprime, par exemple, dans la destruction des dossiers après l'auto-dénonciation du NSU.
En fin de compte, le scandale a éclaté au grand jour. Ici, on a vu noir sur blanc à quel point l'État constitue une institution durablement raciste. En tant que mouvance antifasciste autonome, nous avons toujours dit que l'État soutenait la droite, que l'État incarnait une institution raciste. Je pense que nous savions cela, de nombreux camarades défendaient depuis longtemps cette analyse que « l'État tue », ce n'était donc pas forcément une surprise en soi.
L'histoire a été rendue publique, mais il n'y a pas eu de conséquences importantes, alors que c'est un scandale flagrant, que cela ébranle les piliers de l'État moderne. Ce qui se passe va à l'encontre de toutes les idées conçues sur ce que seraient les valeurs fondamentales de la société. Et pourtant, on observe une quasi-absence de réaction au sein de la société civile et des parlements, à l'exception près de quelques parlementaires de gauche. Ces dernierères ont mis en place des commissions d'enquête [48], se sont agitées et se sont indignées. Mais naturellement, les dirigeantes ont tout avantage d'empêcher par tous les moyens que ces révélations aient de grandes conséquences. Car, bien sûr, quand l'État se manifeste comme une institution raciste qui soutient les nazis, il n'a pas intérêt à ce qu'on en fasse tout un foin.
Dans ce sens, on doit considérer la révélation des meurtres du NSU dans leur contexte. À l'époque, en 2011, nous nous trouvions au début du glissement massif à droite à l'échelle européenne. La situation politique se détériorait à nouveau lourdement. Pour nous, antifascistes, cela s'est principalement ressenti en ce qui concerne le travail quotidien contre les nazis et contre les racistes. Un an après l'auto-dévoilement du NSU sont réapparus des pogroms racistes en masse [49]. La société s'est en général beaucoup plus retournée contre les réfugiées.
L'approbation sociale du racisme a augmenté et l'attention prêtée au NSU a diminué. Le fait que l'État assassine d'une manière ou d'une autre perdure. L'acceptation sociale de l'État meurtrier existe, elle est validée dans toute l'Europe. Je veux dire que les gens approuvent que, avec la complicité de l'Europe, les polices aux frontières de l'Europe tirent sur des réfugiées dans des bateaux. Globalement, la société ne s'y oppose pas, elle le tolère, et une partie d'elle trouve même cela tout simplement normal. L'histoire du NSU en constitue une nouvelle illustration.
Si nous nous souvenons de l'ambiance des années 90, on peut alors se poser la question suivante : est-ce que le glissement à droite au niveau de l'État représente une réponse à la violence raciste dans la rue, ou la violence raciste découle-t-elle de la tendance de l'État à se droitiser ? On peut voir cela comme on veut, mais les deux se révèlent vrais à mon avis.
En tant qu'antifas, nous devons procéder à une autoréflexion autour de ça. Nous disposions de l'expérience des années 1990 et de l'analyse qui en découle, c'est-à-dire que l'État et les nazis sont organisés main dans la main. Malgré cela, nous n'avons pas compris ce qui se passait. Nous devons aussi reconnaître que quelque chose a sûrement changé dans l'antifascisme autonome depuis l'auto-dévoilement du NSU. Cela a certainement ouvert les yeux. On pense maintenant à d'autres personnes migrantes que des tueurs ont abattues et dont les auteurs auraient pu être des imitateurs ou de diverses structures nazies. En tout cas, de telles choses doivent devenir envisageables.
En 2012, un jeune racisé a été assassiné en pleine rue dans le quartier de Neukölln, à Berlin. La police est encore partie de l'hypothèse qu'il devait forcément y avoir quelque chose à se reprocher. On a vu le même schéma d'enquêtes impossibles, etc. À ce moment, on s'est dit : « Attention, des parallèles avec le NSU et tout ça existent » [50]. Donc, oui, la gauche radicale s'en occupe davantage aujourd'hui.
Peut-être aurions-nous pu intervenir dans l'histoire du NSU. Nous devons nous poser la question : de quoi avons-nous les moyens et quel travail antifasciste souhaitons-nous mener ? Si des nazis organisés tabassent quelqu'un dans notre ville, nous pouvons essayer de les repousser, nous pouvons essayer de les intimider et de faire en sorte qu'ils cessent leurs agissements. Mais s'attaquer à une petite structure nazie en cavale et en mouvement s'avère nettement plus difficile. Nous n'avons malheureusement pas eu connaissance de son existence ou nous l'avons ignorée.
Le NSU ne constitue en effet qu'un exemple d'une organisation particulière de quelque chose qui se passe toutefois déjà depuis tout le temps en Allemagne. Depuis 1990 jusqu'à 2023, des nazis ont assassiné environ 200 personnes en Allemagne, dont dix par le NSU [51]. Et pourtant, les statistiques officielles de la police disent qu'on dénombre une centaine de meurtres racistes ou fascistes. Le constat doit être : « Ce n'est pas parce que le tribunal ne conclut pas à la fin qu'on a commis un meurtre raciste que ce n'en est pas un. »
La seule initiative autonome de réponse à cette histoire qui a duré quelques années, c'est la campagne « Verfassungsschutz auflösen »[dissolution du Verfassungsschutz]. Son approche consistait à dire : « L'institution du Verfassungsschutz a échoué, elle ne doit plus exister. » Mais disons les choses comme elles sont, ça n'a pas été un grand mouvement. On peut dire qu'on a peut-être raté quelque chose à ce moment-là.
Différents groupes s'organisent autour de cette affaire : par exemple, le NSU Watch [52]. Illes observent le processus et les commissions d'enquête à ce sujet : illes essaient de documenter et de mettre en évidence les incohérences de l'histoire. Le NSU Watch révèle beaucoup de choses que les autorités ne rendent pas publiques et démontre régulièrement que les trois néonazies n'ont pas pu perpétrer les assassinats sans le soutien que leur entourage leur a fourni.
Entretien mené en Suisse, en 2016
Depuis l'entretien, l'influence de l'extrême droite allemande n'a cessé de croître.
En 2014, le mouvement Pegida, Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, a vu le jour et a organisé des manifestations jusqu'en 2024. Ces dernières ont attiré jusqu'à 25 000 personnes, principalement à Dresden.
En 2016, on a mis au jour un groupe néonazi survivaliste nommé « Nordkreuz ». Ses membres s'attendaient à l'effondrement imminent de l'État et planifiaient un massacre massif des personnes aidant les réfugiés et des militants de gauche.
En 2017, on a dévoilé le réseau « Hannibal » : une coordination de groupes de discussion cryptés rassemblant des policiers et des membres actuels et anciens de l'armée allemande. Ces derniers échangeaient des informations sur une crise à venir en Allemagne qui pourrait donner lieu à un coup d'État armé qu'ils devaient préparer. On pourrait alors s'emparer du pouvoir, arrêter ou tuer les politiciens et militants de gauche.
En 2019, un néonazi a tué le président du gouvernement régional de Kassel, Walter Lübcke, membre du parti de droite CDU. Il l'a tué pour le punir de ses prises de position sur l'accueil des réfugiées et pour dissuader les autres de mener une « politique d'ouverture au monde ».
En 2020, à Hanau, Tobias Rathjen tue neuf personnes d'origine étrangère dans deux endroits différents, puis sa mère et lui-même.
Le parti AfD, Alternative für Deutschland, fondé en 2013, est devenu, après les élections fédérales de 2025, la deuxième force politique du pays.
En outre, le mouvement antifasciste s'interroge sur l'utilisation de la violence en tant que tactique pour contrer des personnalités influentes de la sphère néonazie. Plusieurs procès en cours visent à réprimer des militants antifascistes. Nous nous efforcerons de donner un aperçu de la situation et des débats en cours dans un futur article consacré à ce sujet.
Annexe 1 : Partie civile dans le procès NSU [53]
« Le procès contre Beate Zschäpe et d'autres suspects du NSU s'ouvrira le 17 avril 2013 devant la chambre de la sûreté de l'État de la Cour d'appel de Munich. Il a été précédé d'un débat émotionnel sur le déroulement du procès et sur la politique d'admission des journalistes, que de nombreuses personnes d'origine turque ont perçu comme une exclusion de la presse turque.
À ce jour, plus de 70 proches des victimes des meurtres et des attentats à la bombe se sont joints à l'accusation du parquet fédéral en tant que parties civiles. Ils sont représentés par une cinquantaine d'avocats.
Le procès portera principalement sur la question de savoir si les accusations portées par le parquet fédéral contre les accusés Beate Zschäpe, André Eminger, Holger Gerlach, Ralf Wohlleben et Carsten Schulze peuvent être prouvées.
Il faut s'attendre à ce que ce procès soit au centre de l'attention des médias nationaux, voire européens. Cependant, nous avons constaté que de nombreux articles de presse cherchent avant tout à scandaliser plutôt qu'à éclairer. Même pour les personnes intéressées, il est souvent difficile de garder une vue d'ensemble des différentes informations. C'est pourquoi nous voulons, à travers notre blog, essayer de décrire le déroulement du procès du point de vue de la partie civile, si possible jour après jour, semaine après semaine.
En tant que représentants de la partie civile, nous défendons les intérêts des victimes des attentats meurtriers. Ceux-ci ne coïncident pas toujours avec l'intérêt du ministère public, qui souhaite voir les prévenus condamnés conformément à l'acte d'accusation. Du point de vue de nos clients, l'échec des autorités judiciaires, les enquêtes menées contre les familles des victimes et le racisme institutionnel manifestement présent dans les autorités responsables doivent également faire partie du traitement pénal des meurtres du NSU. Si des informateurs des services de sécurité ont effectivement été actifs dans l'entourage des meurtriers, voire qu'ils les ont soutenus, cela doit être abordé.
Nous voulons essayer de présenter le déroulement du procès, la présentation du déroulement de l'instruction et les efforts des différents représentants des parties civiles de manière aussi compréhensible que possible pour tous les lecteurs. À cet égard également, nous nous considérons comme partie prenante dans la lutte des victimes des meurtriers du NSU pour sortir du rôle de victimes et participer activement à l'examen des crimes. Cela inclut également la question de savoir qui, outre les accusés actuels, a soutenu l'organisation NSU, si d'autres personnes sur le territoire fédéral ont participé à la préparation ou à l'exécution des meurtres et dans quelle structure organisationnelle les meurtriers étaient intégrés. »
Annexe 2 : NSU Watch [54]
« La série de meurtres racistes commis par le “Nationalsozialistischer Untergrund” (NSU, groupe clandestin national-socialiste) marque un tournant dans l'histoire de la République fédérale d'Allemagne. Les actes du NSU, son réseau et le rôle des autorités restent encore largement méconnus, même après la fin du procès pénal du NSU à Munich.
NSU-Watch est soutenu par une alliance d'une douzaine de groupes et d'individus antifascistes et antiracistes de toute l'Allemagne qui travaillent sur ces questions depuis plus d'une décennie.
De 2013 à 2018, le travail de NSU-Watch s'est concentré sur l'observation du procès à Munich. Nous étions présents dans la salle d'audience pendant chacun des 438 jours du procès. Nous avons rendu compte de l'événement sur les réseaux sociaux et rédigé des procès-verbaux détaillés. En outre, l'observation des commissions d'enquête parlementaires sur le complexe NSU a été et reste un élément central de notre travail. À cette fin, des groupes régionaux NSU-Watch se sont formés dans plusieurs Länder. En 2020, nous avons publié notre livre “Aufklären und Einmischen. Der NSU-Komplex und der Münchener Prozess” (Informer et s'impliquer. Le complexe NSU et le procès de Munich).Même après le tournant que fut le complexe NSU, le racisme, l'antisémitisme et la violence d'extrême droite restent virulents. L'attentat raciste perpétré au centre commercial Olympia de Munich en 2016, le meurtre de Walter Lübcke en 2019, l'attaque antisémite, raciste et misogyne à Halle en 2019 et l'attentat raciste à Hanau en 2020 en sont des exemples particulièrement tristes.
C'est pourquoi NSU-Watch continue ! Nous continuons à surveiller de près les tentatives d'enquête de l'État, nous continuons à documenter, à rechercher et à intervenir. Nos réseaux sociaux et notre podcast “Aufklären & Einmischen” (informer et intervenir), publié régulièrement depuis 2018, sont des outils importants à cet effet.
Outre l'observation des procès pénaux et des commissions d'enquête, la transmission de connaissances sur les néonazis, le complexe NSU et le terrorisme d'extrême droite est une tâche importante de NSU-Watch. En tant que projet de groupes (de recherche) antifascistes et antiracistes, NSU-Watch a accès à des connaissances approfondies sur la scène néonazie, les structures impliquées dans le NSU et d'autres structures du terrorisme d'extrême droite. Nous mettons en réseau des projets et des personnes compétentes dans le domaine de l'antifascisme, y compris des avocats de la partie civile, et élaborons des évaluations et des expertises communes. »
Annexe 3 : Initiative 6. April [55]
Le 6 avril 2006, Halit Yozgat a été assassiné à Kassel pour des motifs racistes. C'est dans ce contexte qu'est née l'initiative « 6 avril » à Kassel. L'objectif commun de toutes les personnes impliquées est d'aborder les meurtres du NSU, leurs causes et leurs conséquences. L'initiative « 6 avril » souhaite examiner ces actes, en particulier dans le contexte local de Kassel. Il s'agit pour nous de nous interroger de manière critique sur le climat social qui a permis à cette terreur de perdurer si longtemps sans être découverte. Nous pensons que le traitement juridique devant la Cour d'appel n'est pas suffisant et souhaitons une réflexion plus approfondie ici, sur place.
Venez nous rendre visite et discuter avec nous !L'initiative regroupe un large éventail de militants. Certains de ses membres sont liés professionnellement aux organisations qui la soutiennent. Cependant, la majorité des militants n'agissent pas en tant que représentants et sont pour la plupart actifs à titre bénévole dans la ville de Kassel.
Annexe 4 : Appel du mouvement Verfassungsschutz auflösen [56]
La coalition « Dissolution du “Verfassungsschutz” » appelle à une manif le 10/11/2012 à Cologne-Chorweiler devant le « Bundesamt für Verfassungsschutz » (BfV) sous le slogan « Dissolution du “Verfassungsschutz” – combattre le racisme ».
Il y a un an, on a appris que les terroristes néonazis du « Nationalsozialistischer Untergrund » (NSU) ont assassiné dix personnes et perpétré deux attentats à la bombe sous les yeux des forces de l'ordre. Pendant des années, la police a nié les motifs racistes des assassinats. De plus, elle a fait des victimes des bourreaux en suivant la piste de « criminalité des étrangers ». Une proche d'une victime a dû comparaître neuf fois devant la police en tant que suspecte, d'autres ont été observés pendant des mois.
Les enquêteurs ont surnommé la commission d'enquête spéciale « Bosphore », les médias ont inventé et propagé le terme « assassinats-kebabs ». Les deux expressions sont des stéréotypes racistes qui contribuent à banaliser les actes de violence et à humilier les victimes. Il ne s'agit là que de quelques exemples du racisme quotidien et institutionnalisé qui touche de nombreuses personnes en Allemagne.
Le racisme, on ne le trouve pas uniquement dans les lois, mais aussi chez le personnel des services de renseignements qui ne cache pas ses sympathies. Non seulement divers départements des services de renseignements étaient au courant des crimes du groupe terroriste, ils soutenaient également l'entourage du NSU avec des indics payés, dont un a même livré les explosifs aux terroristes néonazis. Alors que les forces de l'ordre avaient à plusieurs reprises des pistes où se cachaient les terroristes recherchés en vertu d'un mandat d'arrêt, ils n'ont rien fait.
Après la révélation des crimes du NSU, une politique effrayante de dissimulation a été mise en place : des dossiers ont été tenus en secret ou bien détruits, des mensonges ont été répétés dans les commissions d'enquête, les démissions restaient rares et tardives.
On veut nous faire croire qu'une série de pannes a gêné les enquêtes. Il est désormais clair pour tous comment les services secrets fonctionnent au quotidien : ils rassemblent des renseignements qu'ils détournent ou partagent en fonction des besoins, tandis que des groupes individuels au sein d'un service secret ou entre plusieurs services décident arbitrairement de la gestion de ces informations.
Les idées de droite ne sont pas neuves au sein du service de renseignements. Crée en 1950 avec de nombreux anciens nazis, il a participé à ce que d'anciens Résistants et Résistantes soient de nouveau emprisonné(e)s en Allemagne. Dans les années 60, il a combattu le mouvement étudiant. Dans les années 70 et 80, il a fourni le matériel pour les interdictions professionnelles visant les militants de gauche. Il y a neuf ans, l'interdiction du NPD a notamment échoué à cause de ses indics et agents informateurs au sein du parti.
C'est pourquoi : Tous à Cologne ! Siège de « l'Office fédéral de protection de la constitution » et du service de renseignements militaires (MAD) et ville où deux attentats à la bombe ont été perpétrés.
– Pour la divulgation de toutes les informations concernant les services de renseignements et le NSU et le soutien des néonazis par « l'Office fédéral de protection de la constitution » et les autres services secrets ! – Pour une commission d'enquête où toute personne a accès aux informations par le biais de représentants de son choix et de sa confiance ! – Contre le racisme et l'exclusion ! – Solidarité avec les victimes du NSU et leurs proches ! Dédommagement pour les enquêtes policières racistes et diffamatoires ! – Dissolution de « l'Office fédéral de protection de la constitution » – Abolition des services de renseignements
Coalition « Dissolution du “Verfassungsschutz” » Site internet : www.vs-aufloesen.de
[1] Aufklären und Einmischen. Der NSU-Komplex und der Münchener Prozess (Neuausgabe), 2020. Verbrecher Verlag, p. 32 [sauf autres indications, toutes les traductions ont été faites par La forteresse cachée
[3] Kai Richarz, 2024, Neonazis hinterm Rennsteg : Verzögert, ausgebremst und doch etabliert
[4] Parti national-socialiste des travailleurs allemands fondé par Adolphe Hitler en 1920.
[6] Depuis les années 1970, de nombreuses recherches ont mis en lumière la continuité juridique, économique, culturelle du régime nazi dans la RFA : Slate.fr
[7] Sozialistische Einheitspartei Deutschlands [Parti socialiste unifié allemand]. Parti de cadres et d'État de la RDA qui est né en 1946 dans la zone d'occupation soviétique par la fusion du KPD [Parti communiste d'Allemagne] et du SPD [Parti social-démocrate d'Allemagne], sous la pression de l'occupant soviétique et contre la résistance partiellement farouche du SPD. L'organisation du SED suivait le principe du « centralisme démocratique » (obligation absolue de se conformer aux décisions des niveaux supérieurs pour les niveaux inférieurs) et était entièrement hiérarchique.
[8] Kai Richarz, 2024, Neonazis hinterm Rennsteg : Verzögert, ausgebremst und doch etabliert
[10] À partir des années 1960, la RDA a commencé à attirer de la main-d'œuvre étrangère des Bruderstaaten [les États frères], elle a ainsi conclu des accords interétatiques avec de nombreux pays socialistes : Pologne, Hongrie, Mozambique, Nord-Vietnam, Angola, Cuba, Nicaragua, République démocratique populaire du Yémen, Corée du Nord, Chine. Les travailleureuses migrantes vivaient dans des foyers qui leur étaient réservées. Illes partageaient une chambre pouvant accueillir jusqu'à quatre personnes, les logements étaient séparés par sexe et les contrôles d'accès étaient stricts. La routine quotidienne était rigoureusement encadrée et organisée : en dehors du travail, les travailleureuses avaient l'obligation de suivre des cours d'allemand et, selon leur métier, des cours de mathématiques, de sciences naturelles ou de matières techniques. Les travailleureuses étrangerères devaient également participer à des formations idéologiques sur le socialisme en RDA. Pour une femme, une grossesse rompait le contrat de travail et signifiait une expulsion immédiate du territoire (jusqu'en 1990, ce sont environ 300 femmes par année qui devaient rentrer dans leur pays parce qu'elles étaient tombées enceintes). L'expulsion pouvait aussi être prononcée en cas de non-respect des exigences de production ou de violation de la « discipline de travail socialiste ». Le nombre total de travailleureuses contractuelles en RDA en 1981 était de 24 000 personnes, et d'environ 94000 personnes en 1989. Environ les deux tiers étaient d'origine vietnamienne. Bundesstiftung Aufarbeitung, Arbeitsmigration in die DDR, Vertragsarbeiterinnen in der DDR, Vũ Vân Phạm
[13] À partir de la fin des années 1970, l'extrême droite a intensifié ses attaques contre les réfugiées et les travailleureuses immigrées. Par exemple, à Hambourg, deux Vietnamiens, Nguyễn Ngọc Châu et Đỗ Anh Lân, sont morts le 22 août 1980 dans un incendie criminel qui a ravagé un centre d'hébergement pour réfugiés. Plus tard, le 24 juin 1982, à Nuremberg, William Schenck, Rufus Surles et Mohamed Ehap ont été assassinés pour motif raciste.
[14] Allemagne de l'Est, histoire d'une annexion, Le Monde Diplomatique, 2019
[15] De nombreuxses militantes et expertes considèrent le concept de « réunification allemande » [die deutsche Wiedervereinigung] imprécis. En 2019, l'article « Allemagne de l'Est, histoire d'une annexion » paru en une du Monde diplomatique remet cette question sur le tapis dans le monde francophone. Les auteurs y soutiennent que « la réunification n'a jamais eu lieu ». Au contraire, en 1990, « soutenue par les États-Unis et face à la passivité d'une URSS affaiblie, la République fédérale [allemande], dirigée par le chancelier conservateur Helmut Kohl, réalise en quelques mois un coup de force spectaculaire : l'annexion d'un État souverain, la liquidation totale de son économie et de ses institutions, et la transplantation d'un régime de capitalisme libéral ». En échange de libertés politiques et d'infrastructures plus développées, la population est-allemande est plongée dans les flots du capitalisme. »
[16] En 1991, on enregistre 1 500 actes xénophobes, incluant des dégradations matérielles, des agressions physiques et des incendies criminels. Deutscher Herbst 1991. Rechte Gewalt und nationale Selbstbetrachtung, bpb.de
[17] Quelques exemples : Entre le 17 et le 23 septembre 1991, plus de cent personnes se sont rassemblées à Hoyerswerda, en Saxe, pour attaquer les logements de réfugiées et de travailleureuses migrants. Entre le 22 et le 26 août 1992 a eu lieu le pogrom de Rostock-Lichtenhagen : des personnes ont attaqué un foyer pour anciens travailleureuses contractuellles vietnamiennes ainsi qu'un centre d'accueil central pour demandeureuses d'asile. Ils ont incendié les bâtiments, là encore sous les applaudissements de plusieurs milliers de spectateurs. Néanmoins, les attaques racistes ne se sont pas cantonnées à l'est de l'Allemagne : le 23 novembre 1992, la maison de la famille Arslan a été incendiée à Mölln (Schleswig-Holstein, dans le nord du pays), tuant Yeliz Arslan, 10 ans, Ayşe Yılmaz, 14 ans, et Bahide Arslan, 51 ans, et blessant gravement d'autres membres de la famille. Le 28 mai 1993, des militants d'extrême droite ont tué cinq femmes et filles en incendiant la maison de la famille Genç à Solingen (Rhénanie-du-Nord–Westphalie, ouest de l'Allemagne). Liste exhaustive des attaques des Baseballschlägerjahre
[18] Après la chute du mur, on appelle « nouveaux Länder » les cinq Länder rétablis de RDA qui ont rejoint la RFA. Ces « nouveaux Länder » sont le Brandebourg, le Mecklembourg–Poméranie-Occidentale, la Saxe, la Saxe-Anhalt et la Thuringe. Le Land de Berlin, qui résulte de la fusion entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, n'est généralement pas considéré comme l'un des nouveaux Länder, même si de nombreux habitantes sont d'anciennes Allemands de l'Est et que plusieurs de ses quartiers se situent dans l'ancien Berlin-Est. Depuis 1991, l'Allemagne compte donc 16 Länder au total.
[19] Après la réunification, de nombreux travailleureuses immigrées vietnamiennes, qui avaient travaillé dans les entreprises publiques de RDA, se sont retrouvées sans emploi et logés dans des foyers pour réfugiées. Un de ces foyers se trouvait à Rostock, dans le nord-est de l'Allemagne, dans le quartier de Lichtenhagen.
[20] Pour un récit détaillé de cette histoire, voir Vor 30 Jahren : Die rassistisch motivierten Ausschreitungen von Rostock-Lichtenhagen. Bpb.de.
[21] « Aber Gewalt, Gewalt darf nicht sein. Erst müssen wirklich alle friedlichen Mittel ausgeschöpft werden »
[22] « Le chancelier fédéral Helmut Kohl a parlé le 24 octobre 1992 de manière grandiloquente de l'état d'urgence de l'État. Un état d'urgence pour lequel environ 450 000 réfugiés, ayant demandé l'asile en Allemagne en 1992, devaient être tenus pour responsables : « La limite de la capacité d'accueil a été dépassée. La situation s'est dramatiquement aggravée. Si nous n'agissons pas maintenant, nous risquons de faire face à une crise de confiance profonde envers notre État démocratique, oui – je le dis avec prudence – à un état d'urgence de l'État. Les gens attendent de nous des solutions rapides, des solutions qui fonctionnent et qui mettent un terme efficace aux abus du droit d'asile. » (Helmut Kohl, lors du congrès extraordinaire de la CDU à Düsseldorf en 1992) Le SPD n'était pas en reste face à cette campagne raciste : « Nous ne pouvons pas être la bête de somme des pauvres du monde. […] Le mécontentement des gens est immense. Croyez-vous vraiment qu'ils accepteront calmement que des millions d'étrangers arrivent de manière désordonnée ? », Wolf Wetzel, « Der NSU-VS-Komplex : Wo beginnt der Nationalsozialistische Untergrund - wo hört der Staat auf ? ».
[23] Selon le nouvel article 16a de la Constitution, une personne ne devrait plus pouvoir demander l'asile si elle est entrée en Allemagne via un pays de l'UE ou qu'elle provient d'un pays tiers soi-disant sûr, c'est-à-dire des pays qui sont engagés envers la Convention de Genève relative aux réfugiés et la Convention européenne des droits de l'homme.
[24] Entre autres, les réseaux Blood & Honour et Combat 18. Blood & Honour (« sang et honneur ») est un réseau de promotion de musique néonazie fondé en 1987, composé de skinheads et d'autres nationalistes. Les militantes de Combat 18 (C18) sont des suprématistes blancs. « Combat 18 », 1 pour Adolph et 8 pour Hitler. L'objectif de toutes leurs actions est l'établissement d'un État totalitaire, inspiré du régime national-socialiste historique. Cette organisation néonazie a vu le jour en 1992. Le groupe s'organise internationalement dans un réseau dépourvu de chef dans lequel les membres exécutent de manière autonome des actes terroristes, tels que des meurtres et d'autres violences. Bien que les cellules aient des contacts informels et peu fréquents entre elles et qu'elles gardent en commun l'objectif de C18, il n'existe pas de structure de direction ou d'organisation. Leur objectif est de provoquer un renversement politique par l'insécurité et la désorientation tout en démontrant à quel point la société démocratique est vulnérable.
[25] À partir du milieu des années 1980, les skinheads d'extrême droite sont devenus un problème grave dans la région berlinoise. À Potsdam, dès 1984, le service de renseignement de la Stasi signalait chez les jeunes des tendances inquiétantes à la xénophobie et à la glorification du fascisme. Jusqu'en 1985, il existait à Potsdam une culture mixte d'extrême droite qui comprenait, outre les skinheads, des « punks nazis ». Les punks nazis arboraient des coiffures iroquoises, des chaînes ou des ceintures à clous ainsi que des symboles d'extrême droite avec lesquels ils et elles provoquaient les conventions sociales. À partir de 1985, beaucoup parmi les punks nazis rejoignent les skinheads et affirment une orientation plus agressive, notamment en portant des vêtements militaires. Mit schwachem Schild und stumpfem Schwert – Staatssicherheit und rechtsextreme Skinheads in Potsdam 1983-1989.Bpd.de
[26] En analysant les données factuelles des crimes (même arme, crime commis pendant la journée, les victimes ne se connaissaient pas, elles étaient interchangeables du point de vue de l'auteur), Alexander Horn supposait qu'il pouvait s'agir d'une ou deux personnes proches de la scène d'extrême droite jusqu'en 2000. Il analysait qu'il pouvait s'agir d'une personne ayant des opinions xénophobes et haïssant la plus grande minorité ethnique d'Allemagne, les Turcs. Lorsqu'il a présenté son travail devant le « BAO Bosporus » à Nuremberg le 9 mai 2006, il déclare : « S'il y a deux auteurs, ce qui semble très probable, ils sont liés par une forte dynamique. Ils mettent en scène leurs actes comme une aventure, comme une opération militaire. Ils sont soit des frères, soit des frères d'esprit. » Dans sa conclusion, le profileur criminel a notamment recommandé, comme piste d'enquête, de rechercher des personnes ayant une affinité pour les armes ou les explosifs et proches de la scène nazie. antifra Debatte, Bildung, Vernetzung zu Migration und gegen Rassismus und Neonazismus
[27] En 2007, le commissaire Udo Haßmann, travaillant à la police judiciaire du Bade-Wurtemberg, est le principal analyste chargé de l'affaire. Il dresse notamment le profil du coupable : « Étant donné que le meurtre est fortement tabou dans notre culture, on peut en déduire que l'auteur se situe bien en dehors du système de normes et de valeurs qui prévalent ici. Il est donc probable que ces individus aient grandi à l'étranger ou y résident encore. » Migazin.de
[28] Et pourtant, en 2010, avant que le trio se dévoile, un CD de « Gigi und den braunen Stadtmusikanten » [Gigi et les musiciens bruns de la ville]circule parmi les néonazis, sur lequel figure la chanson « Döner-Killer »[Le tueur de kebabs]. On y entend : « Il l'a déjà fait neuf fois, La SOKO Bosporus sonne l'alarme, les enquêteurs sont sous pression, une trace de sang et personne n'arrête le fantôme, Plus palpitant que n'importe quel thriller ils traquent le tueur de kebabs, neuf fois, il a tué brutalement jusqu'à présent, mais le désir de tuer n'est pas encore assouvi. » rechte-gewalt.org
[29] Une fois le trio dévoilé, la revendication des meurtres ne tardera pas : en fuyant son appartement de Zwickau, Zschäpe envoie à 15 adresses une vidéo revendiquant les faits. Le film de 15 minutes montre la haine qui animait les auteurs. Les néonazis y réclament « des actes plutôt que des paroles ». À travers un mélange de scènes tirées du dessin animé « La Panthère rose », de photos prises par eux-mêmes des cadavres ensanglantés et de commentaires cyniques, les néonazis se moquent de leurs victimes et laissent entendre que la série de meurtres n'aurait pas dû s'arrêter après dix morts : à côté des photos des personnes assassinées, d'autres cadres sont laissés vides pour les futures victimes.
[30] Avec le temps, les enquêtes sur ce meurtre avancent et de possibles motifs liés à des liens entre la policière et le NSU apparaissent. À l'heure actuelle, le motif du meurtre n'est toujours pas clair.
[31] Les traces d'ADN trouvées sur une 40 scènes de crimes, ont établi un lien entre ce meurtre et toute une série d'autres crimes commis entre 1993 et 2009.
[32] Pour écouter un reportage sur cette histoire en français, vous pouvez écouter le Podcast Hondelatte Raconte sur Europe 1
[33] En fuyant son appartement de Zwickau, Zschäpe avait envoyé à 15 adresses une vidéo macabre revendiquant les faits. Ce film d'un quart d'heure montre la haine inhumaine qui animait les auteurs. Les néonazis y réclament « des actes plutôt que des paroles ». À travers un mélange de scènes tirées du dessin animé « La Panthère rose », de photos prises par eux-mêmes des cadavres ensanglantés et de commentaires cyniques, les terroristes se moquent de leurs victimes et laissent entendre que la série de meurtres n'aurait pas dû s'arrêter après dix morts : à côté des photos des personnes assassinées, d'autres cadres sont restés vides pour les futures victimes. Spiegel.de
[34] C'est dans le numéro 18 du fanzine nazi « Weißer Wolf » [le loup blanc]qu'on pouvait déjà lire en 2002 : « Merci au NSU. Cela a porté ses fruits – le combat continue… :) ». À cette époque, les autorités ignoraient encore l'existence d'un groupe terroriste appelé NSU. Il a par la suite été prouvé que le groupe terroriste n'a pas dépensé seul l'argent provenant de ses braquages, mais en a reversé une partie à d'autres groupes d'extrême droite violents et à des projets de journaux. Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[35] Selon la déclaration faite dans la vidéo de revendication envoyée par Beate Zschäpe avant qu'elle se rende, le NSU se considérait bien comme un « réseau de camarades ». Jusqu'à la mort des deux Uwe en 2011, le contact avec la scène d'extrême droite n'a jamais été rompu. Les trois néonazis en cavale étaient cachées et armées par des camarades de Saxe qui leur fournissaient aussi de faux papiers. Ainsi, même après les premiers meurtres racistes commis par le NSU en 2000, les soutiens du trio ont continué à les rencontrer, leur procurer des armes et leur servir de messagers. Le camping-car loué sous une fausse identité dans lequel Böhnhardt et Mundlos ont finalement trouvé la mort a été récupéré par Beate Zschäpe avec sa camarade Susann E. Son mari, un néonazi convaincu originaire de Zwickau, est considéré comme l'ami le plus intime du trio et, selon le Tagesspiegel, pendant le procès, il aurait fait un clin d'œil complice à Zschäpe, qui lui aurait répondu par un clin d'œil. Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[36] Comme les trois néonazis en clandestinité étaient régulièrement à court d'argent, les camarades de Thuringe ont organisé des concerts au profit des fugitifves et ont collecté des fonds pour eux, notamment les anciens camarades de Iéna autour de Ralf Wohlleben. On ne sait pas exactement comment le NSU s'est financé et organisé pendant les plus de dix ans de cavale. À Zwickau, les trois menaient en tout cas un train de vie supérieur à la moyenne, bien qu'ils n'aient pas d'emploi. Le loyer de leurs appartements s'élevait à 800 euros par mois chacun. Plus de 50 locations de véhicules ont été constatées à ce jour, principalement des caravanes coûteuses. Chaque année, le trio passait plusieurs semaines de vacances en camping-car au bord de la mer baltique. Fr et Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[37] Le « V » signifie « Verbindung » [liaison]ou « Vertrauen »[confiance]. Les V-Männer/V-Frauen/V-Personen sont des informateurrices qui travaillent sous couverture et doivent accomplir leur mission sans être reconnues. Ils et elles travaillent pour la police, les douanes ou les services de renseignement. Ils et elles sont censés fournir des informations sur les crimes planifiés ou commis dans le milieu de la drogue ou au sein d'organisations illégales. Leur activité d'informateurs s'étend aux organisations politiques extrémistes. Contrairement à un « enquêteur sous couverture », qui est généralement un fonctionnaire de la police ou d'une autre autorité publique, les informateurrices sont des particuliers et ne sont pas des employées. Ils et elle font partie du milieu sur lequel ils et elle transmettent des informations aux autorités. Ils et elle sont généralement rémunérés pour les informations qu'ils fournissent. L'identité des informateurs est particulièrement protégée. Das junge Politik-Lexikon V-Mann / V-Leute. bpb.de
[38] Au total, le V-Mann et néonazi actif Tino Brandt a reçu plus de 200 000 DM (équivalant en à 100 000 euros) pour sa collaboration avec les renseignements, soit environ 800 DM par semaine. En contrepartie, Brandt fournissait des informations sur les actions violentes prévues ou commises par des néonazis, identifiait des personnes sur des photos qui lui étaient présentées et donnait des informations sur les commentaires et les décisions internes du NPD, Parti national-démocrate allemand [Nationaldemokratische Partei Deutschlands], dans lequel il faisait office de cadre. Brandt a déclaré plus tard dans le journal Thüringer Allgemeine qu'il avait principalement utilisé cet argent pour financer des activités d'extrême droite, notamment pour le Thüringer Heimatschutz [THS, « Protection de la patrie thuringienne »].
[39] Le Bundesamt für Verfassungsschutz [Office fédéral pour la protection de la Constitution] a son siège à Cologne et dépend du ministère fédéral de l'Intérieur. Sa mission consiste à protéger l'ordre démocratique fondamental de la République fédérale d'Allemagne, tel qu'il est inscrit dans la Constitution. Cet office n'a pas les mêmes pouvoirs que la police, mais ses collaborateurs collectent et évaluent des informations sur des activités suspectes contraires à la Constitution. Celles-ci peuvent provenir, par exemple, d'un groupe d'extrême droite ou d'extrême gauche qui s'oppose ouvertement à l'ordre démocratique et menacerait ainsi la réputation et l'existence de l'Allemagne. Les principales missions des agentes du Verfassungsschutz sont la surveillance et la prévention des activités terroristes, la protection contre l'espionnage politique et économique et la lutte contre les actes de sabotage. Ils surveillent également le parti d'extrême droite NPD, les groupes islamistes ou la secte scientologue, soupçonnés de violer la Constitution. Das junge Politik-Lexikon : Verfassungsschutz. bpb.de
[40] Après de nombreuses auditions de membres du Verfassungsschutz, de policierères, d'hommes politiques et d'autres personnes au sein d'une commission d'enquête sur le NSU, son travail désastreux a été prouvé. Une des méthodes utilisées par celui-ci était la pratique qui consistait à recruter des informateurs parmi les dirigeants de la scène néonazie de Thuringe en leur proposant des contreparties. Outre des sommes d'argent importantes, le Verfassungsschutz a également fourni des téléphones portables, des télécopieurs, des ordinateurs et pris en charge des frais de déplacement. Les déclarations d'anciens informateurs nazis, tels que Tino Brandt, selon lesquelles cet argent aurait été réinjecté dans la scène par les militants nazis, ont été timidement démenties : selon un responsable interrogé par une commission d'enquête, les 200 000 DM destinés à Brandt auraient été dépensés dans « toutes sortes de gadgets techniques » par ce dernier, et non pour ses activités politiques. Pourtant, les recherches menées par la commission ont révélé que, dans certains cas, les services de renseignement auraient payé les frais d'avocat de néonazis thuringiens. En outre, la commission a mis en évidence la manière dont le Verfassungsschutz protégeait ses sources contre les poursuites pénales. Ses fonctionnaires se rendaient régulièrement dans les tribunaux et au parquet de Thuringe pour consulter les dossiers des procès contre les néonazis. Des témoins ont rapporté que cela avait également permis d'obtenir le classement de certaines affaires et qu'illes auraient été prévenus plusieurs fois à l'avance des descentes de police. Un responsable des V-Personen a également admis devant la commission d'enquête avoir saisi des objets problématiques appartenant à sa source avant que la police procède à une perquisition. nsu-watch.info
[41] Le Verfassungsschutz de Thuringe a, par exemple, signalé au Landeskriminalamt (Office régional de police criminelle) et aux enquêteurs chargés de l'affaire que le trio s'était enfui en Afrique du Sud, alors qu'à ce moment-là, il existait déjà des indices laissant supposer que les trois individus s'étaient cachés en Saxe, plus précisément à Chemnitz.
[42] Un employé du Verfassungsschutz (portant le pseudo Lothar Lingen) a fait détruire, le 11 novembre 2011, une semaine après la mort des deux Uwe et trois jours après la mise en détention provisoire de Beate Zschäpe, des dossiers concernant sept V-Personen en Thuringe. Les spéculations ont été nombreuses quant aux raisons pour lesquelles Lothar Lingen voulait voir les dossiers détruits. Selon un article de la Zeit, seuls les adeptes des théories du complot croient que ces dossiers contenaient des preuves que le Verfassungsschutz aurait été en contact avec le NSU, voire l'aurait contrôlé. Pour le journal, il semble plus plausible que ces dossiers auraient montré que les services de renseignement avaient manqué l'occasion d'arrêter les trois terroristes d'extrême droite, ou qu'ils avaient jugé plus important de protéger leurs informateurtrices que d'empêcher des crimes. Lorsque la destruction des dossiers a été révélée à l'été 2012, le président du Verfassungsschutz de l'époque, Heinz Fromm, a démissionné. Son successeur, Hans-Georg Maaßen, a lui-même été contraint de démissionner en 2018 pour avoir minimisé à plusieurs reprises les actes de violence commis par l'extrême droite. zeit.de et tagesschau.de
[43] Temme affirme ne pas avoir entendu les coups de feu et ne pas avoir vu Halit Yozgat, mortellement blessé, quitter le café. Il ne se présente pas non plus aux appels à témoins lancés par la police. Lors d'une perquisition à son domicile, des armes et du matériel de propagande néonazie sont trouvés chez cet agent des services de renseignement qui, pendant son adolescence, était surnommé « petit Adolf » par son entourage. Taz.de
[44] C'est le cas notamment pour Florian H., qui avait dit à d'anciens camarades de classe en août 2011qu'il allait témoigner contre le NSU. En septembre 2013, il s'est suicidé. Une autre histoire concerne l'informateur nazi « Corelli », qui distribuait depuis 2005 des CD portant l'abréviation NSU. Avant qu'il ne n'ait pu faire une déposition complète comme il avait annoncé, il est décédé de mort naturelle en avril 2014. La même chose est arrivée à la petite amie de Florian H. en mars 2015. La théorie selon laquelle les témoins devaient mourir parce qu'ils en savaient trop est néanmoins contestée par le NSU-Watch, qui est l'observatoire militant antifasciste qui s'est créé autour de l'affaire du NSU. Pour le NSU-Watch, sur cinq des six morts que l'on met souvent en lien avec le Complexe du NSU, la mort naturelle est plausible. Pour le NSU-Watch, il est important de ne pas se faire avoir par des théories du complot. Ils écrivent : « Particulièrement répandue parmi les adeptes des mythes du complot : l'affirmation selon laquelle il y aurait une extinction des témoins […]. Il y a eu plusieurs décès de personnes qui avaient, à des degrés divers, mais généralement de manière assez vague, un lien avec le complexe NSU […]. Ils donnent lieu à diverses conjectures et affirmations selon lesquelles les défunts auraient été assassinés les uns après les autres afin qu'ils ne puissent pas révéler les secrets sur les « véritables responsables ». Ils disent : « Alors que le néonazi et V-Mann du Verfassungsschutz, Thomas Richter, alias Corelli, avait effectivement des contacts avec l'entourage proche du trio central du NSU, et que la mort de Richter comporte effectivement des incohérences qui n'ont pas encore été complètement élucidées, il n'y a guère ou pas de raison de croire que d'autres témoins présumés assassinés aient eu des contacts avec le réseau NSU ou des informations sur ses meurtres. » nsu-watch.info
[45] Florian H. avait annoncé à des connaissances qu'il savait qui avait tué la policière Michèle Kiesewetter. Il est mort en 2013, dans sa voiture qui a pris feu. Avant que sa voiture parte à la casse, la famille y avait trouvé des objets que la police avait apparemment négligés : un pistolet, une machette, un briquet et un trousseau de clés disparu depuis longtemps. Spiegel.de
[46] En 2015, l'amoureuse de Florian, Melisa M., est morte d'une embolie pulmonaire. Un plus tard, son nouveau compagnon, Sascha W, qui devait aussi témoigner, est retrouvé mort, supposément suicidé. Taz.de
[47] Pour le NSU-Watch, il est nécessaire d'être extrêmement vigilantes quant aux différentes théories conspirationnistes qui ont pu émerger de l'affaire du NSU : « Une partie non négligeable de l'opinion publique autour du complexe NSU est occupée par des mythes conspirationnistes. Ce faisant, les autorités, avec leurs tentatives de se protéger, leur secret et leurs dissimulations, ont préparé le terrain sur lequel un champ hétéroclite de spéculations et de théories a pu germer. Compte tenu des incohérences flagrantes dans l'affaire NSU, il est donc juste et nécessaire de spéculer. Malheureusement, bon nombre de ces spéculations ne sont pas des réflexions fondées sur des faits qui seraient ouvertes à la contradiction et à la discussion. Depuis des années, divers mythes circulent sur le NSU, qui ont malheureusement souvent une plus grande portée que les meilleures recherches journalistiques ou antifascistes sur l'affaire NSU. […] À notre avis, les théories du complot sur le complexe NSU remplissent différentes fonctions. Elles offrent à l'extrême droite la possibilité de se présenter comme victime en inversant les rôles entre coupable et victime. Mais au-delà de la droite, la popularité des mythes conspirationnistes comporte également des traits de déni de responsabilité. Tant que le NSU apparaît essentiellement comme un projet des services secrets, il n'est pas nécessaire de se confronter au racisme dans les administrations, les médias et la société – et donc à son propre racisme. Pour certains gauchistes, il semble encore aujourd'hui inconcevable que les nazis agissent réellement de leur propre initiative idéologique, qu'ils puissent être plus que de simples marionnettes de l'État – ou même […] d'un autre État. En même temps, les mythes conspirationnistes peuvent avoir un effet paralysant, car ils offrent une justification confortable pour se contenter des questions ouvertes dans le complexe NSU au lieu de poursuivre l'enquête. Bien sûr, dans une vue d'ensemble du complexe NSU, il faut aborder le rôle des services de renseignement et l'entrave active à l'enquête par les autorités. Se concentrer uniquement sur les services de renseignement et présenter des hypothèses non prouvées ou déjà réfutées comme des faits ou du moins comme “réalistes” risque plutôt d'entraver la véritable enquête. » Aufklären und Einmischen, der NSU-Komplex und der Münchener Prozess.
[48] Der NSU Untersuchungsausschlus,Der NSU-Untersuchungsausschuss. bpb.de
[49] Selon le journal allemand die Zeit,le nombre d'infractions commises contre des demandeurs d'asile ou des centres d'hébergement pour demandeurs d'asile est passé de 24 en 2012, à 43 à la fin novembre de 2013. En outre, 18 manifestations racistes ont eu lieu devant des centres d'hébergement pour réfugiés jusqu'à la fin novembre.
[50] Dans la nuit du 5 avril 2012, Burak Bektaş, 22 ans, a été abattu dans une rue de Neukölln, à Berlin. Burak discutait avec quatre amis. Un homme s'est approché, a sorti une arme sans un mot et a tiré. Burak Bektaş est décédé à l'hôpital, ses amis Jamal et Alex ont eux, été grièvement blessés. L'enquête policière qui a suivi n'a pas abouti, l'auteur du crime est toujours inconnu à ce jour. Mais le racisme est un motif raciste hautement probable pour cet assassinat, commis six mois après que le NSU se soit démasqué. Trois ans plus tard, dans la nuit du 20 septembre 2015, Luke Holland, âgé de 31 ans, était assassiné devant un bar dans le quartier de Neukölln. Lors du procès qui a suivi, l'auteur du crime, Rolf Z., a été condamné à 11 ans et 7 mois de prison. Le tribunal n'a pas voulu reconnaître de motif politique, bien que de nombreux éléments le suggèrent : « Rolf Z. avait tenu des propos désobligeants à l'égard des homosexuels dans le bar, et s'était plaint que son ancien bar habituel avait beaucoup changé, et qu'on n'y parlait presque plus allemand. Des témoins de son entourage personnel ont également déclaré lors du procès que Z. avait tenu à plusieurs reprises des propos racistes et exprimé sa sympathie pour le NPD. Il avait également stocké des armes à feu, des munitions, de la poudre noire et des objets nazis dans son appartement. » Rolf Z. apparaissait déjà en 2013, soit deux ans avant le meurtre de Luke Holland, dans le dossier d'enquête sur le meurtre de Burak Bektaş : « Fin 2013, un informateur avait désigné Rolf Z. comme l'auteur potentiel du crime et déclaré qu'il lui avait déjà montré une arme à feu en 2006 et qu'il lui avait demandé des munitions. Il lui avait également demandé de le conduire près du lieu du crime pour y retrouver son frère et tirer quelques coups de feu. » Depuis des années, la famille Bektaş se bat sur le plan juridique et politique pour que la lumière soit faite et il existe la « Initiative zur Aufklärung des Mordes an Burak Bektaş » 3 [Initiative pour élucider le meurtre de Burak Bektaş soutient la famille], qui se veut être une plateforme où des personnes se réunissent pour discuter, s'écouter et agir et qui organise à la date anniversaire de la mort et de la naissance de Burak un rassemblement et informe le public des actions et développements en cours. Désormais, il existe un lieu de mémoire à l'angle de la Rudower Straße et du Möwenweg. On y trouve une plaque commémorative et une stèle intitulée « Algorithme pour Burak et les cas similaires ». Le mot « algorithme »* fait allusion au fait que de nouveaux algorithmes, de nouvelles solutions doivent être trouvés pour résoudre le problème. Ce lieu de mémoire a déjà été profané à plusieurs reprises par des néonazis. La Initiative zur Aufklärung des Mordes an Burak Bektaş écrit : « Le point de départ de notre initiative était également une réflexion sur la politique antifasciste et antiraciste : après la découverte des meurtres du NSU, il est devenu évident que les stratégies en matière de solidarité et de relations avec les autorités publiques devaient changer. Mais pour cela, il faut surmonter les divisions racistes au sein de la gauche et dans le quartier. Après les meurtres du NSU, nous avons appris que le silence et l'ignorance de la majorité ne suffisent pas lorsque la minorité est menacée et attaquée. Cette stratégie ne doit pas fonctionner ! »
[53] Extrait de la présentation sur https://www.nsu-nebenklage.de/uber-diesen-blog/
[56] Traduction française reprise telle quelle depuis https://vsaufloesen.noblogs.org/appel/
23.02.2026 à 14:05
dev
Dans ces temps de bascule où les discours assénés à coup de pompes médiatiques opèrent un dédoublement du réel pour faire accepter le monde de l'ordre abject du pouvoir en roue libre, les mots du poète Paul Valet [1] résonnent comme un refus viscéral et tranchant. Au lendemain d'un week-end où à Lyon les néo-nazis de France et de Navarre ont pu défiler bras tendu sous protection policière, c'est ainsi que nous avons lu ce texte extrait de Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? publié en 1983.
REFUS D'OBÉISSANCE Lois mal parties des maisons malveillantes qui se frayent mauvais chemin par toutes les complications factices – Refus d'obéir à ceux qui touchent au chiendent de la vie du matin au soir et qui n'en finissent plus – Refus d'obéir a l'impuissance et chapeaux-bas devant les képis et les casques – Je refuse d'entamer le travail de nulle part pour mille parts avec uniquement pour matière d'exister trois sourires par an et le reste gros de larmes – Je refuse tous vos oui tous vos non pour la moindre construction prénatale post-natale – Tout l'Orient l'Occident des fourmis volantes – Je le nie – Je refuse d'accepter ce qui me contemple avec haine et vilaine compassion – Infirme je le suis – Mon cerveau est malade – Je refuse vos remèdes et vos trous vos égouts et vos bancs des hospices – Je refuse d'être valide pour vos camps de vacances vos exigences vos indulgences – Non je dis et répète à vos satiétés à vos sociétés des nains aux piqûres pour grandir et grossir et sauver votre crasse de la mort – Il fut un temps où j'obéissais en bonne et due face – À présent c'est fini englouti dans le cloaque du mal-être – Tout finit par finir – disent le sages doctopeurs d'ennui – Tout guérit pour maudire – disent les mages et prêcheurs – Je refuse d'être couché quand je veux être debout – Je refuse d'être debout quand je veux être couché – Je refuse la tenue – Je refuse poésie cul-de-poule – Accepter c'est crever – J'aime le vent et le sang mauvais temps et tempête et la mer démontée et la terre ravagée par vous autres acceptants – Contre le ciel – je ne puis rien – Je refuse refuser – Mais pour ce qui reste ? – Je refuse d'accepter - Je refuse tếte haute et tête basse et les doigts crochus et les reins épuisés – Je refuse d'obéir aux lois de la ville pénicrotte-multibotte-unifrotte – Je refuse d'obéir à la mort trop humaine par grenades embuscades croisades – Fou je le suis – Dur je le suis – Je refuse d'obéir au malheur d'exister- Je refuse d'obéir à l'obéissance.