28.10.2026 à 07:25
dev
« Sommes-nous destinés à croupir derrière ces barreaux ? » Ritchy Thibault depuis la prison de Fleury-Mérogis
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 4
Dans cette nouvelle lettre que Ritchy Thibault est parvenu à nous faire parvenir depuis la prison de Fleury-Mérogis, il revient sur le rapport que les voyageurs entretiennent avec la prison. Depuis son expérience personnelle et familiale, il raconte un « art de la carcérologie » qui est aussi une manière de ne jamais céder sur la dignité et la liberté [1].
« Nos ancêtres, nos vieux ont vécu pire, donc on garde la tête haute. »
Mickaël Gilgenmann dans une lettre du 5 octobre 2026 depuis la centrale de Lannemezan où il est incarcéré non loin du site d'un ancien camp de concentration pour Nomades.
Mickaël c'est mon pral [frère]. Ça fait maintenant quelques mois que l'on correspond. Il est rentré au chtar [prison] à 22 ans avec une peine de 5 ans pour un tchore [vol]. Il en a aujourd'hui 37 et est encore retenu derrière les barreaux suite à une série de « peines internes » prononcées contre lui du fait qu'il a toujours refusé de baisser la tête. La semaine juste avant d'être écroué, j'ai pris un café avec un autre de mes pral voyageurs dans le 95. Je lui ai dit : « T'as un beau tatouage sur la main. » Il a en effet trois points en triangle (mort aux vaches), signe et affirmation d'un profond rejet et mépris de l'autorité – que l'on est si nombreux à arborer sur nos corps chez nous. Mon papou [grand-père] l'avait sur sa main, lui qui a aussi connu le chtar en région parisienne avant de venir s'installer en Dordogne et de fonder sa famille. Après ma remarque, cet homme m'a répondu : « Je l'avais fait quand j'étais tombé au chtar à 22 ans pour un tchore. » Quelques semaines avant de me faire ramasser par les klisté [arrêté par la police] et de finir entre ces vilains murs, j'ai mangé avec un copain voyageur avec qui je milite et son père. Le sien était sous le coup d'un mandat de recherche pour une peine de 10 mois de chtar et le mien y était déjà depuis presque 4 ans dans un centre de détention. Alors maintenant que je suis ici privé de ma liberté sous le régime de l'isolement, je suis dans l'obligation de me poser la question : sommes-nous condamnés à finir en prison lorsque l'on naît gitan ?
Quand j'étais petit, je me souviens que les gens de ma famille me disaient souvent : « Toi tu n'iras pas au chtar, tu rakav [parles] bien. » Et bien force est de constater qu'ils se sont trompés. Comme mes deux frères, déscolarisés en primaire et au collège, je viens moi aussi d'y tomber alors pourtant qu'il est vrai que je suis dans une école qui se veut « grande ».
Dans une lettre du 12 octobre 2026, voilà ce que m'a dit Aurélie Garand, la sœur d'Angelo abattu de cinq balles en 2017 par le GIGN : « Mine de rien le destin des Voyageurs est quasi écrit d'avance par l'État. De Angelo à toi, d'une conduite sans permis à un étudiant de 22 ans avec des mots : les pieds dans le système carcéral. Au final c'est leur case. » Au fond si je me refais la trame il y a effectivement quelque chose de logique. Toutes les heures de route, les allers-retours dès mon plus jeune âge avec mes frères et ma mère pour aller voir mon père au parloir. Les moments où les enseignants nous interrogeaient sur les activités de nos parents et où je déclarais au sujet de mon père : « Il est en déplacement professionnel. » L'hiver dernier, je suis descendu lui apporter un « colis de Noël » auquel ont droit les détenus en fin d'année. Cet été, où une agente pénitentiaire est venue chez mes parents installer un bracelet électronique à mon grand-frère, handicapé et en proie à de graves crises d'angoisse – pour le châtier suite à une simple bagarre. J'ai enragé et il y avait de quoi puisque quelques jours après la pose de cet affreux appareil il a fait une tentative de suicide. Ma colère était telle que pendant qu'elle installait ce sinistre machin, j'ai coupé au couteau le câble d'alimentation d'un de ces boitiers en me disant que ça permettrait sûrement au prochain de gagner quelques jours en liberté. J'étais en compagnie de mon pote rom Spartacus qui a aussi connu l'enfer du chtar. C'est lui qui m'a expliqué l'origine sémantique de ce mot. En effet, en romanès et en manouche, ça signifie littéralement « quatre », le nombre – comme les quatre murs qui te coupent du monde.
Dans une lettre du 7 octobre 2026, une Voyageuse m'a livré le témoignage suivant : « Mon arrière-grand-mère Aimée Leguenée a fait deux séjours (18 mois) à la prison de Tours pour vagabondage alors qu'elle avait 12 enfants. […] Je pense à ta maman. La vie a fait que je suis allée voir mon fils à la maison d'arrêt. » Le récit de cette femme avec qui j'ai un lointain lien de parenté résume le sort auquel l'État français assigne les Voyageurs : l'incarcération. Le père de mon arrière-grand-père écope lui aussi d'une condamnation pour vagabondage. Les condamnations ont frappé toutes les générations sans discontinuer jusqu'à la mienne.
Est-ce que les souffrances et cet engrenage liberticide pendront fin un jour ? Le jour où les Voyageurs n'iront plus au chtar, l'État aura gagné, il nous aura assimilés et réduit à néant nos singulières inscriptions dans le monde. Si nous finissons autant dans la case prison, c'est précisément parce l'on refuse de rentrer dans leurs cases et dans leur moule uniformisateur. Pour paraphraser le poète Kery James, on paie le prix de la marginalité et de la rébellion. C'est parce que l'on refuse catégoriquement leurs lois et leurs codes qu'ils nous enferment.
Je me souviens d'un des nombreux reportages antitsiganes diffusés à la télé que j'avais visionnés lorsque j'étais petit, dans lequel un vieux gadjo disait : « Mais vous comprenez bien que ce n'est pas possible. Nous on dort la nuit et on vit le jour, eux c'est l'inverse. » Tant que l'on restera, que l'on préservera notre intégrité de Rabouins comme il est d'usage qu'on s'auto-désigne, ils voudront nous mettre à l'ombre du monde. Dans le fond ce qui nous arrive c'est bien malheureux mais ça a quand même une signification très positive : la société des gadjé n'a pas eu raison de nous. Ils encagent nos corps, mais nos esprits échappent à leurs griffes et demeurent libres.
Nous sommes tous des prisonniers politiques – voilà des siècles que nous affrontons avec des registres de tactiques diversifiées, l'État et la République française. Nos casiers judiciaires sont parsemés de condamnations pour « outrage et rébellion » car il nous est impossible de courber l'échine devant une pourriture déguisée de bleu. Nos casiers sont remplis de condamnations pour « violence » car nous savons pertinemment que nous ne pouvons compter que sur la force de nos corps pour défendre nos vies dans cette société hostile. Nos casiers comptent une myriade de condamnations pour ce qu'ils appellent du « vol » car nous n'occuperons jamais un monde dans lequel l'argent dort et s'accumule, il est fait pour circuler entre les mains de tous et quand cela n'est pas le cas nous ne quémandons rien et mettons fin à cette injustice par des actes.
Lorsque l'on est mis ici en dehors du monde, ce qui nous maintient en vie – qui s'avère impératif et vital – c'est de garder un lien avec l'extérieur. Et il faut dire qu'avec la dense mémoire et l'expérience continue que l'on a avec le chtar, nous avons fini par en développer une expertise et/ou une science que l'on peut nommer la chtarologie ou la carcérologie du point de vue gadjikano.
Derrière ces notions, je veux évoquer le fait que nos familles maîtrisent avec subtilité un ensemble de pratiques permettant de soutenir les chtardiers. Illustrons notre propos par deux anecdotes contées par une amie. Elle m'a raconté qu'après ma comparution immédiate de début octobre une dizaine de militants présents se sont retrouvés déboussolés face à mon maintien en détention provisoire et elle m'a dit : « Heureusement qu'il y avait des Voyageurs présents pour expliquer à tout ce beau monde comment la suite de la vie avec toi en prison allait désormais se passer. » C'est en effet les Voyageurs qui ont expliqué avec pédagogie les procédures pour m'envoyer des mandats, faire les demandes de parloirs, etc. Nous disposons donc d'un capital culturel important en matière de compréhension de l'univers carcéral – une carcéraloculture pouvons-nous dire.
Elle m'a également raconté qu'en venant me voir au parloir dans la longue, voire interminable attente avec les autres familles, elle a vu un nombre impressionnant de Voyageuses avec leurs enfants. Je peux attester à travers mon vécu d'enfance que chez nous les visites au parloir sont systématiques jusqu'à la libération des nôtres. Quand quelqu'un se retrouve enfermé comme chez beaucoup d'autres gens, il y a un sentiment prégnant d'incomplétude dans la liberté chez les siens qui dure jusqu'au terme de la sentence.
Parmi les autres pratiques de soutien chez les Voyageurs dont nous n'avons nullement le monopole mais chez qui il y a une récurrence frappante, il y a une série d'usages épistolaires. Ainsi depuis le début de mon incarcération quand je reçois des lettres de Voyageuses, de ma mère, d'amies ou d'inconnues, voilà les gestes qui reviennent : lettres abondamment parfumées, présence de photos, enveloppes timbrées et feuilles jointes au courrier pour permettre la réponse, versets bibliques pour les croyantes… Ce sont des attentions qui ont des effets décisifs sur la tournure que peut prendre notre détention. Recevoir une lettre ici, ça vaut de l'or. Sa lecture procure un sentiment d'évasion et de liberté.
Pour commencer ma conclusion, j'aimerais apporter une clarification. Il s'avère que je suis étudiant en Master 2 d'anthropologie sociale à l'École de Hautes Études en Sciences Sociales et que je travaille sur le traitement réservé aux personnes catégorisées comme « gens du voyage » par le système pénal. Pourtant, vous l'avez remarqué ma plume n'est pas celle d'un apprenti chercheur qui se cantonne à la « neutralité axiologique ». Cette dernière n'est pas possible, je rejette cette lâche et dangereuse posture pseudo scientifique. Ce que Fanon formule si bien dans Peau noire, masque blanc : « La situation que j'ai étudiée, on s'en est aperçu, n'est pas classique. L'objectivité scientifique m'était interdite, car l'aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »
Ceci étant énoncé, je vais finir. Il y a peu de temps au tribunal judiciaire de Paris un minable « journaliste » du torchon Marianne m'a posé la question qui suit : « Comment pouvez-vous affirmer que l'institution judiciaire s'acharne contre vous par antitsiganisme ? » Cette institution, elle me fait payer cher le mépris que j'exprime avec force à son endroit. L'expression sévère que j'ai à son égard trouve sa source dans ma condition de gitan, sinto, manouche, yéniche et voyageur. Ce qui m'a conduit au chtar comme les miens avant moi c'est le fait de refuser de baisser la tête devant ceux qui veulent nous voir disparaître.
Dans Les misérables, dont je viens d'achever la lecture, Hugo dit : « Ce n'est rien de mourir ; c'est affreux de ne pas vivre. » Eh bien nous, nous ne vivons pas à demi ni à moitié, et c'est ce que l'on veut nous faire payer. Mais qu'importe le prix, on ne se met pas à genoux, on reste toujours debout comme le disait le grand et vaillant Raymond Gurême.
Pour échapper au chtar, deux chemins s'ouvrent à nous : se rendre prisonniers de la société dominante en se laissant incorporer par cette dernière ; ou bien la détruire méthodiquement, la briser en mille morceaux, la terrasser et en faire advenir une nouvelle avec tous nos frères et sœurs d'humanité où notamment la plaie des prisons aura disparu.
Ritchy Thibault, le 25 octobre 2026, prison de Fleury-Mérogis
[1] Une soirée de soutien à Ritchy Thibault aura lieu vendredi 30 octobre à Paris, plus d'informations sur le compte Instagram @liberte.pour.ritchy.
26.10.2026 à 19:04
dev
« L'époque contemporaine est finie (…). Autant en finir aussi avec les dîners de gala » La foire internationale du Grand Palais « Art Basel », supposée rassembler les nouvelles « scènes artistiques émergentes », a, pour la première fois de son histoire, été l'objet d'un véritable happening, d'une véritable émergence, le 24 octobre dernier : un appel à « reprendre le Palais », signé « Pillage de classe ». Il ne s'en est pas fallu davantage pour que les organisateurs spéculent sur l'irruption d'un peu de réel. La galerie fut suffisamment épatée pour fermer pendant trois jours. Spéculera bien qui spéculera le dernier !
Comme tous les ans à Paris, Art Basel – la foire internationale d'art contemporain – devait se dérouler la semaine dernière au Grand Palais dans un bêlement sédatif. Une foire préparée bien en avance pour laquelle il valait mieux ne pas se tromper, vu les prix de location astronomiques des stands à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Depuis quelques jours, professionnels et pique-assiettes étaient dans les starting-blocks pour enchaîner jusqu'au dimanche soir les soirées en plastique dans des clubs en toc, pour courir les événements du off (en concurrence les uns contre les autres), et pour subir les programmes de discussion assommants habituels (« les nouvelles scènes émergentes »). Tout aurait pu continuer tranquillement jusqu'à dimanche. C'était sans compter l'intrusion d'un phénomène très concret au cœur de la machinerie d'Art Basel : celui du mouvement en cours.
Mardi soir, premier coup de semonce. Alors que des ultra-riches s'agglutinaient à la preview, le compte Instagram Documentations.art publiait un appel à « reprendre le Palais le 24 octobre » signé d'un collectif : Pillage de classe. Le 24 octobre, soit le jour de l'acte II du mouvement social et insurrectionnel en cours. Le post, liké par milliers et relayé par la presse bourgeoise fut interprété comme une invitation à piller la foire. Menace symbolique ou réelle, toujours est-il que des appels à se rassembler aux abords du Palais pour déborder l'appareil sécuritaire mis en place pour le protéger commencèrent à se répandre.
Pour enfoncer un peu plus le clou, et prouver aux organisateurs que l'énorme dispositif de sécurité mis en place était incapable d'empêcher les intrusions – et, donc, que la foire ne serait pas protégée le 24 octobre en cas de débordement –, des actions sont organisées le jeudi 22 lors du vernissage public : distribution de vrais-faux programmes détournant le graphisme d'Art Basel, collage d'affiches dans les toilettes dénonçant « la foire du pillage », déploiement d'une banderole dénonçant la collusion du marché de l'art et de l'armement…
Jeudi, la rumeur est confirmée : Art Basel fermera définitivement ses portes dès le vendredi soir. Plus de temps à perdre. Les transporteurs et les régisseurs sont rappelés en 4e vitesse pour décrocher. Il faut changer les billets de train et d'avion… Malgré le vernissage en cours, l'humeur en berne et le visage morose de certaines galeristes trahissent la fuite de Varennes qui s'organise au même moment en toute discrétion.
Sans surprise, une partie du monde de l'art tente de décrédibiliser cette victoire éclatante d'une mobilisation collective, révélant une fois de plus la posture contre-insurrectionnelle qui échoit à ce secteur. Il était de bon ton chez les professionnels de minimiser l'action, affirmant que les plus grosses transactions ayant eu lieu dès mardi soir, la fermeture anticipée du week-end n'aurait aucun impact sur le marché de l'art. Et qu'a contrario, en contraignant la foire à fermer ce week-end, nous pénalisions le « grand » public qui avait payé ses billets (47 euros !) et les « petites » galeries courageuses qui faisaient « un travail formidable de prospection pour soutenir de nouvelles pratiques ». Nous n'avons que faire des leçons des anti-communistes de l'art, qu'elles soient morales ou stratégiques !
La fermeture du week-end est une victoire qui résulte de la force tactique conférée par la puissance des mobilisations débordantes qui ont souvent lieu le week-end depuis les Gilets Jaunes. Certains semblent avoir des leçons à nous donner. Les mêmes qui nous demandent pourquoi ne pas avoir organisé un rassemblement le mardi soir, sont ceux qui nous accusent aussi d'approximations. Les journalistes du Monde, du Figaro, les professionnelles de l'art, vous vous plaigniez d'un manque de précisions. Et nous vous demandons : Qu'avez-vous à cacher derrière vos œuvres d'art ? Vos cours si bien révisés de défiscalisation ? Votre compromission avec les business les plus sales ? Ou bien nous avions mal compris et vous étiez prêts à piller le Palais dès le mardi ? Appelez-nous la prochaine fois.
Quoi qu'il en soit, l'impact financier de cette mobilisation sur l'ensemble de la foire a été considérable. Il touche en premier lieu les petites et moyennes galeries – plus fragiles, moins résilientes –, et ce n'est pas notre affaire. D'un point de vue systémique, ce sont ces petites galeries qui apportent le vernis progressiste dont l'art a besoin de se parer. Elles ont une fonction structurelle intégrative : ce sont elles qui repèrent les nouveaux artistes, les nouvelles formes, les nouvelles pratiques pour les transformer en marchandises et les intégrer à l'ensemble du système capitaliste. Pour autant, les mégas galeries auraient-elles couru le risque de voir leurs booths pillés ? Ce n'est pas nous qui regretterons que les petites galeries n'ait pas pu vendre ce weekend. Nous ne faisons pas de distinction morale entre bonnes et mauvaises galeries, gros ou petits commerçants au sein d'Art Basel. Chacune d'elle participe d'un système que nous souhaitons abolir, et non réformer !
Nous nous sommes glissé-es dans la brèche laissées par la mise en concurrence des nombreuses entreprises de sous-traitants à qui reviennent les missions de sécurité, d'accueil, de médiation et nous avons pris une mission de distribution d'un tract au public de la foire. « Art Basel, vous voulez le programme d'Art Basel ? »
Nous serions en droit de questionner l'intérêt stratégique d'attaquer une foire telle qu'Art Basel. Pourquoi perdre son temps en d'aussi vaines occupations alors qu'il suffirait juste de de s'en détourner ? Nos modes de sociabilisation et d'action n'ont pas besoin de ceux du monde de l'art pour s'épanouir. Nous savons en revanche pourquoi il existe, ce rendez-vous mondial qui rassemble inlassablement, année après année, artistes, galeristes, curateurs, public, collectionneurs, agents, commissaires-priseurs, etc.. Et nous connaissons le rôle qu'il a pris au sein du système capitaliste impérialiste. En 2025, la pièce la plus chère s'y est vendue à 23 millions d'euros. Les quelques acheteurs (les fameux 1 %) y font leurs emplettes dans les conditions les plus opaques possibles, et le tout financé grâce à l'enchâssement obscur de puissants fonds d'investissement et holdings états-uniennes (Art Basel by MCH by Lupa Systems).
Pendant ce temps, dans des quartiers et des lycées qui auraient besoin d'argent public, la jeunesse a lancé un puissant mouvement social. Le 17 octobre, ils ont été rejoints par toutes celles et ceux qui dénoncent l'augmentation indécente du coût de la vie et la captation des richesses par quelques-uns. Certaines brisent courageusement les vitrines de Chanel au risque de leur vie et de la répression judiciaire. L'opulence, le style de vie, le luxe, ils prennent tout ce qu'ART BASEL et son monde présentent comme désirable. Et la presse bourgeoise appelle cela du pillage.
Comment s'appelle ce que fait ART BASEL ?
Un véritable pillage organisé ! Les ultra-riches s'y retrouvent pour acheter, vendre et spéculer sur des œuvres devenues des actifs financiers. À ce marché s'ajoutent les dispositifs de mécénat et les fondations privées, qui permettent aux grandes fortunes et aux entreprises de bénéficier d'avantages fiscaux considérables, tout en exerçant une influence sur la production et la consécration artistiques. Autant de recettes auxquelles les États renoncent, voyant de potentielles richesses publiques s'évanouir dans des manœuvres d'optimisation fiscale, grâce à l'entremise de fondations ou autres sociétés-écrans, alors qu'on entend sans cesse répéter que cet argent manque cruellement pour nos besoins élémentaires. La liste des cadeaux faits aux plus privilégiés s'allonge chaque fois qu'on se penche sur elle (retrait de l'ISF, refus de la taxe Zucman, augmentation du seuil de la taxation sur l'héritage...).
Les œuvres couvrent la violence de classe. Elles sont des « valeurs refuges » pour les bourgeois dans des moments où la spéculation est moins efficace ailleurs. Pour ne rien voir, tout doit briller ! D'ailleurs personne ne veut savoir que James Murdoch, via sa holding Lupa Systems, premier actionnaire de l'organisateur d'ART BASEL (MCH), a également un fonds « défense », étroitement lié au complexe militaire américain et dont le directeur a proposé une réforme ouvrant davantage le ministère de la défense des États-Unis aux géants de la tech.
ART BASEL incarne les deux faces d'une même bourgeoisie transnationale qui assure son hégémonie culturelle grâce aux conditions militaires et politiques de son enrichissement – au prix, s'il le faut, d'un génocide en Palestine.
Les foires d'art contemporain veulent se donner bonne conscience, et on aime citer Debord, Butler, Federici, Fanon et le "décolonial". Mais quand les artistes et les étudiantes demandent une sécurité sociale de la culture et un salaire étudiant, le marché de l'art et son monde les traite de casseurs.
L'époque contemporaine est finie : son système capitaliste aussi. Commençons par en finir avec les dîners de gala.
Le Grand Palais et les fantômes coloniaux qui le hantent doivent disparaître en même temps que les projets qu'il accueille. À l'instar des enseignes du grand luxe de la rue Saint-Honorée, saccagées lors de l'insurrection du 17 octobre, nous avons contraint la vitrine somptuaire de l'art contemporain et du capitalisme à baisser précipitamment le rideau ! Et nous recommencerons, autant de fois qu'il le faut.
26.10.2026 à 18:37
dev
En attendant l'abolition de la propriété privée et surtout du travail, lundimatin a cruellement besoin d'argent. Notre journal est totalement indépendant et intégralement gratuit, mêmes nos lecteurs et lectrices ne peuvent pas nous acheter. Vous pouvez néanmoins nous soutenir car le cardio ne fait pas tout. Notre campagne de soutien court toujours sur notre plateforme helloasso. Merci !
26.10.2026 à 18:21
dev
À propos de l'incendie de l'Hôtel de Ville de Limoges
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2
« Quelle horrrreueur ! » - propos transi d'un bourgeois des beaux quartiers de Limoges, au soir du 17 octobre 2026, face au panache flamboyant de l'Hôtel de Ville en train de partir en fumée, au terme d'un assaut mémorable de la plèbe insurgée – refrain de la Marseillaise en prime – contre ce monument d'arrogance autant que de vanité, héritage infâme d'une IIIe République ayant piétiné les cadavres de la Commune, foulé le sang des colonies, adoubé le régime de la Collaboration.
De cris d'orfraie en hurlements, de boursouflures outragées en petites vertus effarouchées, de condamnations morales en compulsions de haine, la France a peur : c'est que l'Histoire n'a pas dit son dernier mot, dont cet octobre en flammes figure déjà comme un retour ardent.
Car c'est bien à Limoges que les émeutes du pain de septembre 1791, qui ont aussi lieu dans d'autres villes, préludent au soulèvement local du 27 février 1792, au cours duquel les ouvriers en armes envahissent la salle du conseil municipal. Accusé à raison d'affamer la population, par un détournement calculé du blé destiné aux habitants, Naurissart, le maire de l'époque, prend bientôt la fuite.
C'est à Limoges, dans le contexte consécutif aux journées révolutionnaires de février 1848 (qui mettent fin à la Monarchie de Juillet et portent au pouvoir une bourgeoisie républicaine s'empressant d'écraser les révoltes ouvrières de juin), qu'une Garde populaire, appuyée par une foule d'ouvriers rejoints pour l'occasion par le peuple insoumis des ponts de Vienne (les Ponticauds), marche le 27 avril sur la mairie, défendue par une Garde bourgeoise finalement désarmée par la foule au corps-à-corps. Le matin même, ses canons avaient été renversés au Champ de Juillet. À la faveur du pillage bienvenu de plusieurs armureries de la ville, la Préfecture est également envahie. Préfiguration éphémère d'un véritable pouvoir ouvrier, un Comité provisoire est constitué. Prise de panique, la bourgeoise se fait la malle.
Après celle de Paris, en vigueur depuis le 18 mars 1871, mais aussi celles de Marseille ou de Lyon, c'est encore à Limoges, le 4 avril, que la Commune est proclamée. Commune d'un jour, qui débute par l'insoumission de soldats refusant de rejoindre les troupes versaillaises qui assiègent Paris. Une mutinerie éclate, qu'amplifie et prolonge une révolte ouvrière au cours de laquelle s'enchaînent la prise de l'hôtel de ville, la mort de Billet (colonel qui avait eu l'outrecuidance d'ordonner à la troupe de dégainer le sabre) et l'assaut nocturne sur la Préfecture, dont le locataire s'enfuit, déguisé en… ouvrier !
C'est toujours à Limoges, en avril-mai 1905, que le prolétariat en lutte (bas salaires, mauvaises conditions de travail, arbitraire et sexisme des contremaîtres) déclenche une grève générale insurrectionnelle d'ampleur. Outre de nombreuses barricades et le pillage désormais traditionnel de quelques armureries, une bombe est posée devant la résidence du grand patron local de l'industrie porcelainière d'alors, Théodore Haviland, dont l'automobile est bientôt incendiée tandis que les usines sont prises d'assaut, leurs portes enfoncées, les ateliers saccagés. Le 17 avril, les insurgé.es affrontent avec détermination les charges meurtrières de la cavalerie – au cours desquelles le jeune Camille Vardelle, ouvrier porcelainier de 20 ans, est tué par balles – suite à l'attaque de la prison où sont enfermés plusieurs grévistes que le préfet refuse de libérer.
À l'époque enfoncée à l'aide d'un bélier improvisé, la porte d'entrée ainsi qu'un pan non négligeable du mur d'enceinte de la prison de Limoges se verront à nouveau célébrés comme il se doit sous les coups de boutoir généreux d'une tractopelle, dérobée sur un chantier voisin, dans la nuit de Noël 1974...
26.10.2026 à 18:21
dev
(mélanges 21, les avant-dernières choses, Alexia Roux et Saad Chakali)
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Un grand soleil rouge s'est levé
tout à coup devant ma face.
Et ce soleil était un enfant.
26.10.2026 à 17:42
dev
Épisode 2 : BoumBoum de Laurie Lassalle (en streaming)
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 4
Le 17 octobre, on a vu refleurir des barricades sur les Champs-Elysées et des groupes d'insurgés portant le gilet fluo ont à nouveau envahi le pays. La France a été marqué par ce soulèvement légendaire et le mouvement en cours s'inspire de ces codes et de ces pratiques pour se renforcer. Les Gilets Jaunes, qui ont su faire trembler le pouvoir, hantent les consciences et les imaginaires de la jeunesse qui prend aujourd'hui la rue et la parole. Pour ce deuxième épisode de Cinéastes de notre temps nous passerons BoumBoum de Laurie Lassalle (2022).
Il est parfois difficile d'extraire ce qui mérite d'être vu parmi les milliers de productions cinématographiques dont nous sommes abreuvés. Les films sont jetables comme n'importe quelles autres marchandises. Le cinéma peut être une place forte contre le spectacle seulement si nous sommes en mesure de défendre une culture critique.
« Je voudrais que Cinéastes de notre temps soit une émission de laboratoire pour la création d'un nouveau langage ... Pour moi, cette émission poursuit un ensemble de réflexions sur le matériau filmique et sur la manière dont le sens peut ou non s'en emparer ».
(André S. Labarthe. Cinéma 69, 140, novembre 1969.)
Régulièrement, nous proposerons sur lundimatin des films gratuits et en streaming pendant une semaine, accompagnés d'un entretien avec leurs cinéastes.
« L'idée était de mettre un réalisateur face à un autre réalisateur, qu'il soit mort ou vivant – même si on s'est vite aperçus que la rencontre avec les vivants présentait un plus vif intérêt. » (Entretiens avec André S. Labarthe,Thierry Lounas, 2011)
Notre époque est riche en soulèvements, en bouleversements, en évènements. Elle se caractérise par la mise en images et en sons, en cinéma, de ceux-ci. Nous irons à la rencontre des cinéastes qui ont été fidèles à un événement et qui ont fait du cinéma un lieu de son expression. Nous chercherons des films qui vont vers la rencontre et le dehors. Un cinéma dans lequel la vie se multiplie et qui invente de nouveaux désirs.
A rebours de la tyrannie de l'actualité et de la publicité, mais aussi contre toute nostalgie, nous essayerons de proposer ici une sélection de films « actuels » qui font l'épreuve du temps. C'est à dire que par leur puissance visionnaire, nous parions qu'ils ne s'useront pas.
Pendant les Gilets Jaunes à Paris, Laurie et Pierrot tombent amoureux. Ils filment ensemble la révolte populaire et les personnes qui, comme eux, y sont engagés. « Nos corps se mêlent à des milliers d'autres qui expriment leur colère dans la rue tous les samedis, des mois durant. » Le film est fait de ce tissu-là : des inconnus fédérés autour d'un désir de l'autre, d'un désir des autres et autour d'un désir de changement, d'une ouverture des possibles. Le tout entremêlé et sous une pluie de grenades. Boum, Boum : comment vivre l'amour libre et comment faire la révolution ? Réinventer l'amour, changer le régime, surmonter les blessures aussi bien psychiques que physiques. Leur histoire va se construire au cœur d'un soulèvement, leur entente en suivre l'intensité et les remous. BoumBoum c'est l'histoire d'un amour et d'une insurrection.
Entretien croisé - Matthieu Bareyre & Laurie Lassalle
Pour toutes propositions, écrire à dimanchepm@riseup.net
26.10.2026 à 17:29
dev
Quelques réflexions de professeur-es en colère sur le mouvement lycéen en cours
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, 2, Mouvement
En attendant le « reprise des cours », des professeurs du secondaire ont réuni ces quelques réflexions quant à l'ambiguïté à laquelle les accule leur "statut" et au chantage exercé par l'institution qui les retourne de facto contre le mouvement.
« L'agent public doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »
Code général de la fonction publique (article L121-10)
1. Non, ce n'est pas « leur » mouvement : le mouvement des lycéens, en ce qu'il concorde précisément avec nos revendications, est aussi le nôtre. Il faut donc s'en sentir partie intégrante et se demander : que nous faut-il faire pour contribuer à faire triompher notre mouvement ?
2. D'abord, reconnaitre une chose : les lycéennes ont réussi là où les professeures ont échoué. Notre profession, corporatiste et « bonne élève » est si soucieuse d'être constructive et respectable qu'il y a bien longtemps qu'elle n'est plus prise au sérieux. Après des années de mobilisations de personnels de l'éducation, qui se sont révélées pour la plupart perdantes, car elles cherchaient à rester crédibles aux yeux du gouvernement, le mouvement lycéen nous met face à nous-mêmes : allons-nous, cette fois encore, rester respectables ?
3. Rester « respectables », c'est persister à « remplir notre mission » comme si de rien n'était. Ne surtout pas déroger à nos « obligations légales » : la place d'une professeure est dans sa salle de classe, n'est-ce pas ? et puisque certaines élèves veulent faire cours, quelle professeure serais-je si je ne les prenais pas ? C'est se persuader que sa place n'est pas dehors, avec les élèves qui bloquent, mais bien dedans, derrière la vitre, derrière la grille – il ne s'agirait pas de cautionner, par notre présence, des tirs de mortier ou des poubelles brûlées. C'est recommencer à placer des évaluations dès que l'occasion se présente parce qu'il faut bien les évaluer, les élèves…
4. Si nous sommes autant à être tentées par la respectabilité, c'est que, au-delà de la position de supériorité morale qu'elle semble nous conférer, le chantage de l'institution est fort. Cette période révèle en effet avec cruauté ce que cette dernière attend réellement de nous, ce pour quoi nous sommes réellement payées : mettre des notes. Au-delà de nos envies si légitimes de retrouver nos élèves, de faire cours, de leur transmettre nos savoirs, telle est, in fine, notre crainte : ne pas pouvoir les évaluer. Même si nous savons qu'y procéder sans faire cours, sans passer du temps avec elleux, sans les préparer n'a pas de sens, nous persistons à vouloir le faire ; car l'absence de sens nous semble encore moins pire que le sentiment de les abandonner. Prises en tenaille par ces injonctions absurdes et culpabilisantes, dès lors que nous glissons dans un soutien marqué au mouvement, nous voilà réduites par les discours des proviseures, des médias des milliardaires, de certains parents et du gouvernement à la position intenable d'être des traîtres à la mission de l'école. Professeures soutenant les blocus, nous serions des opportunistes ou bien des fainéantes, des gauchistes cherchant à « manipuler les élèves ». Tous les jours où nous déciderons de débrayer, de nous mettre en grève, de soutenir les élèves face à la police, quelque bon serviteur zélé de l'institution sera là pour nous rappeler quelle est notre place, sans se gêner de nous rendre moralement responsables des « débordements ».
5. Reconnaissons-le : l'institution, par le biais de ses directions d'établissement, exploite notre attachement à notre travail pour faire de nous, malgré nous, derrière la police, des agentes de la casse du mouvement.
6. Mais la vérité, c'est que, si nous soulageons temporairement notre conscience professorale en programmant des évaluations ou en donnant du travail aux élèves pour « rattraper le temps perdu », ce même geste ne viendra jamais soulager notre conscience d'avoir vu nos élèves se faire gazer, matraquer, se faire mettre en joue, courser, charger, renverser, mutiler, interpeler, enfermer, insulter, brutaliser par la police de l'État. Il ne viendra pas effacer dans nos mémoires l'image des visages de nos élèves, de 14 ans, 15 ans, 16 ans, en pleurs, en rage, décontenancés, choqués, tout rouges et boursouflés du gaz, les bleus, les doigts, pieds, mains en sang, vides de pancartes confisquées sous l'œil bien affairé d'une direction complice. Il ne viendra pas annuler comme par magie les lignes rouges qui ont été franchies par un gouvernement qui ne reconnaît pas le traitement barbare qu'il réserve à ceux et celles qu'il prétend protéger contre toutes les violences : les enfants. La vérité, c'est que, dans ce moment si crucial, le sens que nous cherchons doit se construire ailleurs qu'en acceptant de courber l'échine face à une institution qui nous maltraite sans distinction.
7. Demandons-nous : est-il vraiment désirable de reprendre les cours quand aucune revendication du mouvement n'a véritablement été entendue ? (inutile ici de dénoncer la mascarade des 3000 professeures remplaçantes) Souhaitons-nous vraiment reprendre nos élèves dans nos classes toujours surchargées, dans des salles gagnées par le froid, avec le même manque de personnels d'encadrement, professoral ou médico-social ? Quand ce gouvernement offre pour réponse au mouvement un énième simulacre de « dialogue social » (après le « grand débat », les cahiers de doléances des Gilets jaunes, la convention citoyenne pour le climat, encore 100 000 réponses à un formulaire qui vont rester au placard ?) auquel il fera mine de longuement méditer pour finir par répondre qu'il ne peut pas débloquer d'argent supplémentaire ? Quand ce même gouvernement, qui n'a plus aucune légitimité ni respectabilité, plonge, par le réflexe fasciste de préservation d'une bourgeoisie en crise, dans un autoritarisme assumé ? Avons-nous oublié qu'avant de voir les élèves réclamer eux-mêmes le minimum de décence pour leur éducation, nous avons passé des années à en faire autant ? Notre colère n'est-elle que de façade ? Au nom de quoi devrions-nous nous montrer respectables aux yeux de l'institution et faire notre travail quand cette dernière et le gouvernement ont à ce point failli ?
8. Envisageons alors ceci : devenir ingouvernables auprès de notre propre institution pour redevenir véritablement respectables aux yeux de nos élèves, celles et ceux pour qui nous enseignons, à qui nous faisons cours chaque jour et à qui nous tentons de transmettre des savoirs susceptibles de les émanciper d'une société qui cherche à éteindre leur voix.
9. Dès lors :
Refusons massivement de prendre nos élèves à la rentrée, en nous mettant en grève reconductible jusqu'au 5 novembre et au-delà ; acceptons mentalement de perdre des journées entières de cours, des semaines s'il le faut.
Accentuons la pression médiatique : faisons venir des médias devant nos établissements mobilisés, en lien avec les parents d'élèves ;
Érigeons-nous contre les discours et manœuvres coercitives ou culpabilisantes des directions, dont le but sera de chercher à tout prix un « retour au calme ».
Car là est le rapport de force.
Construisons et abondons dès maintenant des caisses de grève locales, qui peuvent être alimentées par des syndicats.
Car là est la sécurité du mouvement.
Protégeons et défendons nos élèves face la répression policière, judiciaire et administrative pour leur permettre de continuer à se mobiliser : faisons barrage avec nos corps, notre présence, fournissons-leur des masques, du sérum physiologique, transmettons-leur tous les conseils pour survivre en garde à vue, assurons-leur la présence d'une avocate par l'intermédiaire de legal team ou de collectifs d'avocates mobilisées, faisons le suivi des élèves interpelés, dénonçons les conseils de discipline qui toucheraient les élèves bloqueur-ses, récoltons des témoignages vidéos et écrits de nos élèves pour dénoncer avec les parents les violences policières ayant eu lieu aux abords de nos établissements en noyant le rectorat de rapports et en saisissant le défenseur des droits et le procureur de la République.
Car là est la solidarité.
10. Si l'école est assimilable à une usine, alors un blocus est un piquet de grève. Les élèves, les grévistes, la direction, le patron. Le patron voudra toujours rouvrir son usine au plus vite. Pour cela, il a deux options :
1-fermer l'usine, c'est-à-dire fermer l'école (ce qu'il rechignera toujours à faire) ;
2-mater la grève, c'est-à-dire briser le blocus (en faisant disperser les élèves par la police, quel qu'en soit le coût). Et nous, cheres collègues, que ferons-nous ?
Des professeur-es en colère
26.10.2026 à 15:09
dev
Politiser la plainte. Organiser la colère. Révolutionner la joie Maria Kakogianni
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
1. Sous le ciel, l'ordre déborde de cruauté. Il est temps de se lever. En nombre.
2. Politiser la plainte. Organiser la colère. Révolutionner la joie.
3. À chaque révolution, il y a eu des pillages. Le problème n'est pas de savoir s'il y a des pillages, mais s'il y a, sinon révolution, au moins le désir, l'envie, la passion, d'une révolution. C'est-à-dire quelque chose de l'ordre d'une dynamique émotive qui dépasse l'émeute évanescente et bascule vers une temporalité révolutionnaire. Le peuple est parfois acculé à une violence dont il ne voulait pas, mais qu'il assume.
4. Entendons par émeute, un soulèvement populaire à parti d'un élan émotionnel partagé : colère, sentiment d'injustice, plainte… Pour l'historienne Sophie Wahnich, les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques [1]. C'est dans ce sens que l'on peut parler de dynamique émotive révolutionnaire. Bien sûr, cette dynamique ne sera pas la même à chaque fois qu'il y a révolution, puisqu'il n'y a pas Une mais des révolutions. Par-delà ou en-deça de la radicalisation ou non des discours, de la dynamique narrative des événements, il y a cet élément émotionnel, irréductible aux discours, mais très lié à la manière dont les gens agissent ou non dans une séquence. Lors de la journée de 24 octobre, plusieurs manifestations ont été interdites partout en France. Sur une pancarte, on pouvait lire : « Je suis en manifestation parce que j'ai peur d'aller en manifestation ».
5. Selon une très vieille grille de lecture des moments d'agitation populaire, les êtres humains en foule perdent leur humanité. Les instincts s'emparent d'eux ils agissent comme des bêtes. - Ah comme c'est déplorable !Comme c'est dommage ! On comprend bien sûr la colère mais... C'est alors le rôle des bergers, des chiens de garde, des éclaireurs de consciences, de ramener tout ce beau monde à la “raison”.
6. Depuis le 19e siècle et l'ère des révolutions, il y a une ambivalence fondamentale dans les comportements des foules agitées. Freud qui ne peut nullement être qualifié de révolutionnaire ou d'agitateur public souligne ce double aspect : dans un rassemblement d'individus en foules, les inhibitions individuelles tombent, il est possible d'avoir une exaltation des pulsions mais il est tout aussi possible de voir se déployer un grands accès de renoncement, de désintéressement, de dévouement à un idéal – Dignité, solidarité, égalité, liberté. Dans ce deuxième cas, on peut parler d'une “moralisation de l'individu par la foule” [2]. Autrement dit, la foule peut rendre les être humains bestiaux ou inversement capables de participer à quelque chose de plus grand que leur petit Moi, Moi, Moi. Rien ne peut fixer en amont ou en aval l'une des deux directions. Rien ne peut trancher définitivement le triomphe de l'une et l'effacement de l'autre.
7. Lors des pillages en temps d'émeute, désinhibés, les individus profitent de l'occasion pour s'en mettre plein les poches. Mais les pillages peuvent être aussi le signe d'un communisme précaire, momentanément réalisé ; désinhibés, les individus se montrent capables de sortir des eaux glacés du calcul égoïste, s'emparant des objets non pas pour leur propre usage mais seulement pour le geste de s'en emparer et/ou de partager. Le 17 octobre, il y a eu des scènes qui attestent tout aussi bien de l'un que de l'autre. La question politique n'est pas statistique : combien de personnes ont pillés pour revendre leur butins, combien pour la simple joie de distribuer gratuitement, quel est leur profil sociologique, leur appartenance religieuse, etc. La question politique est celle des invisibilisations : qu'est-ce qui ne doit pas apparaître ? Qu'est-ce qui a lieu et pourtant est exclu du visible ?
8. On comprend peut-être mieux pourquoi en ce moment, sur les plateaux télé et dans toute discussion respectable, il y a une condition d'entrée : condamner les pillages. On ne peut parler que si on accepte cete condition minimale : la nécessité du maintien de l'ordre et la défense de la propriété privée. Ce qui s'y joue fondamentalement, c'est l'exclusion des certaines personnes et des certaines pratiques de toute forme de “nous”.
9. À entendre les responsables politiques, les journalistes et les experts invités sur les plateaux télé, il existerait trois types de profils : les manifestants légitimes, les casseurs, les pilleurs. Autre nomination aujourd'hui répandue : la gauche, l'ultra-gauche, les barbares. Ou encore : le bon “nous” qui manifeste pacifiquement et porte des revendications ; celles et ceux qui veulent casser les formes des “nous” mais constituent quand même une forme de “nous” ; enfin celles et ceux qui sont totalement exclus, qui se placent à la limite extérieure des assemblages des “nous”. Ce sont les parias de l'universel.
10. Ces trois figures ou trois personaes permettent les représentations du peuple, son théâtre. Ainsi, certaines et certains font pleinement partie du peuple, d'autres en sont à la frontière et d'autres encore en sont totalement exclus. Il en va de même quant à l'expression de la voix du peuple. Du latin infans, étymologiquement les enfants sont ceux qui ne parlent pas, les sans-voix. D'où une tendance récurrente de l'ordre à infantiliser les manifestants.
11. La politique révolutionnaire – et la politique tout court – ont souvent été saisis dans la métaphore du théâtre. Historienne spécialiste de la Révolution française et qui a eu comme geste singulier de s'occuper de la question des émotions, Sophie Wahnich propose une métaphore plus musicale : celle de l'opéra. Au lieu d'analyser en termes de périodes, elle propose l'unité des séquences. “La Révolution française n'est pas faite d'un seul bloc. Elle est faite de séquences qui s'ouvrent et se referment. L'historien tente de les repérer et de les saisir dans leur singularité. Étudier une séquence plutôt qu'une période, c'est affirmer qu'il n'y a pas de lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. La séquence joue une partition qui est bien sûr habitée par ce qui l'a précédé mais dans une articulation entièrement imprévisible, entièrement neuve. La nouveauté peut être fidèle à des gestes, à des idéaux, être forte d'une expérience, elle n'est pas moins neuve. Cette nouveauté réside dans le désir de ne pas répéter justement la même histoire, de ne pas répéter les erreurs passées, des ne pas se laisser prendre aux mêmes pièges [3].”
12. Il n'est absolument pas question ici d'entreprendre un travail d'historien puisque la séquence est en cours et que rien ne permet de trancher pour l'instant son issue ni sa marque symbolique dans le futur : un mouvement social, une série d'émeutes, l'anti-chambre d'une révolution, etc. “Je viens du futur et nous avons gagné” pouvait-on lire sur une pancarte, tenue par un manifestant habillé en astronaute.
13. En s'inspirant de Sophie Wahnich, nous pouvons aborder les événements en cours comme une séquence plutôt qu'un découpage par période. Nous pouvons avancer l'hypothèse que depuis le 17 octobre quelque chose de la précédente séquence de Gilets jaunes se rejoue en France. Non seulement parce que des gilets jaunes sont réapparus dans les manifestations mais plus fondamentalement encore, parce que quelque chose dans la dynamique émotive actuelle rejoue cette partition et tente ne pas répéter la même histoire. “Les cahiers de doléances servent de papier toilette à l'Elysée” [4]. Ces propos récents appartiennent à Benjamin Ball qui a co-construit le site 17octobregiletjaune.net. Six ans séparent les cahiers de doléances issus du mouvement des Gilets Jaunes et du Grand débat national de 2019 et ces propos de Benjamin Ball sur un plateau télé. Les gouvernants restent sourds à ces doléances qu'ils ont eux-mêmes sollicitées, sourds aux résultats des urnes, sourds aux mouvements sociaux d'ampleur, la “voix du peuple” n'est jamais entendue. Après les Gilets jaunes, après le mouvement contre la reforme des retraites, après la dissolution de l'Assemblée nationale, après la succession de gouvernements sans légitimité, le peuple se retrouve acculé, en ce mois d'octobre 2026, à une violence dont il ne voulait pas mais qu'il est dispsosé à asumer. Comme Sophie Wahnich le préconise, il ne s'agit pas de chercher un lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. Il s'agit d'essayer d'aborder le plus finement possible une dynamique émotive qui se radicalise. Les rappels à l'ordre et le gouvernement par la peur qui fonctionnent habituellement ne semblent plus opérants, malgré les mutilations, les milliers de garde à vue, les interdictions de manifester, les gens semblent continuer de vouloir s'organiser. Au lieu de rentrer les moutons dans la bergerie et les sauvages à l'abattoir, les gestes d'auto-organisation se démultiplient.
14. En septembre, dès le début du mouvement lycéen, le gouvernement préfère envoyer la police, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes, multiplier les interpellations et les gardes à vue, faire peur. L'émotion populaire monte. Après qu'un lycéen de 15 ans ait eu la main arrachée par une grenade assourdissante, leur usage est annoncée suspendu. En plus de la violence de la repression, le narratif des plateaux télé prétend que les jeunes seraient manipulés par La France Insoumise. Le gouvernement refuse de donner le moindre signe d'écoute, la suggestion d'un meneur manipulateur creuse d'avantage le sentiment populaire d'un mépris des gouvernants. Le mercredi 14 octobre, le syndicat de police Alliance dépose plainte contre l'Etat, en dénonçant des injonctions contradictoires et des consignes insuffisamment claires qui exposent les policiers à des risques sur le terrain. A la veille de la manifestation du 17 octobre, le ministre de l'Intérieur se veut rassurant auprès des policiers : il a suspendu uniquement un seul type de grenades et uniquement pour le mouvement lycéen. Demain, rassure-t-il, s'il devait y avoir des violences urbaines extrêmement graves, ce type d'armement pourra bien évidemment être utilisé. Le lendemain, les forces de l'ordre sont débordés dans plusieurs villes en France. [5]
15. La fin de l'époque des révolutions est le début d'un nouvel air révolutionnaire ?
16. Depuis le début du mouvement lycéen, sur TikTok et dans les différents cortèges, les appels à mettre fin à l'époque contemporaine se multiplient. Est-ce une prophétie, un mot d'ordre ? Par quel bout prendre cet énoncé : “Quitter l'époque contemporaine” ? Est-ce la voix du peuple ? Un air du temps ? Quel rapport avec ce qui se passe ailleurs qu'en France ? Et puis de quelle “époque” s'agit-il ? Dans quel type de temporalité s'inscrit-elle ? Celle des cycles à la répétition parfaite et uniforme, celle de la temporalité linéaire, du temps mécanique des horloges, celle des corps célestes qui tournent en ellipse et des comètes qui s'entrechoquent ?
17. Samuel Hayat note que le fait de vouloir “faire un geste qui fait événement” ou “qui fait époque” est lui-même pris dans une conception de l'histoire qui est complétement liée à l'époque contemporaine [6]. En annonçant “quitter l'époque” le mouvement ré-ouvre le geste révolutionnaire constitutif de la modernité : la capacité à articuler un “nous, le peuple” à partir d'une position instituante, contre un ordre ancien. Samuel Hayat semble faire l'hypothèse que ce qui est en train de se passer est autre chose qu'un nouveau soulèvement antipolitique, caractéristique des années 2010, que les refus de toute institutionnalisation ont si souvent conduit à l'échec. Il est vrai que la théorie de “la puissance déstituante” de Giorgio Agamben a été à la mode pendant les mouvement des places des années 2011-2016. Mais difficile de croire que les milliers de manifestants et manifestantes dans tous ces pays ont suivi ou appliqué une théorie. Ce qui se propage et fait écho c'est un “air du temps”. Plutôt que d'opposer ces deux périodes, les soulèvements antipolitiques ou déstituants des années 2010 et les soulèvements actuels de la GenZ, il me semble que l'approche par séquences peut être utile. Malgré les immenses mobilisations populaires de ces dernières années, le désert se creuse, les va-t-en guerre continuent de se réarmer, les températures montent et et la fraîcheur devient un privilège. La séquence actuelle rejoue une partition, elle est habitée par ce qui l'a précédé mais dans une articulation imprévisible qui tente de ne pas répéter l'histoire.
18. La Terre est émue. L'époque du Progrès doit finir. L'époque de l'Homme qui exclu le reste du vivant en dehors de la scène de l'Histoire doit finir aussi. Dans un sens radical, oui il faut quitter l'époque. C'est à dire traverser le fantasme d'un surgissement tout nouveau qui coupe l'histoire en deux avec un avant et un après pour les êtres humains qui sont acceptés dans la catégorie des êtres parlants.
19. En revanche, l'époque des puissances collectives, des intelligences et sensibilités collectives, des “nous” capables de faire de l'histoire doit être révolutionnée. C'est à dire revisitée, rejouée, retournée, au sens fort que les enfants donnent au “jeu”. Une expérimentation de la joie. Ce par quoi la joie expérimente des matières, des formes et des souffles. Malgré la peur, l'échec, les bobos.
20. En ce XXIe siècle, la prise du pouvoir d'État comme modèle révolutionnaire et dynamique narrative semble quand même ébranlé. Son exacte opposé, la désertion comme idéal et le refus de toute institutionnalisation, aussi. Le temps est aux com-positions, aux mélanges impurs et aux contaminations mutuelles. Au Sri Lanka, au Bengladesh, au Népal, à Madagascar, les récents mouvements ont renversé des gouvernements. Qu'en est-il des lendemains ? En Serbie, né du drame de l'effondrement d'une structure de la gare de Novi Sad, en 2024, le mouvement de contestation étudiant continue deux ans plus tard à bousculer l'échiquier politique, en ce dimanche 25 octobre, au moment où ces lignes sont écrites, des élections législatives anticipées sont organisées avec une liste issue du mouvement étudiant, le scrutin a pris la forme d'un referendum anti-Vucic, dirigeant nationaliste à la tête du pays depuis 2014. Un retour en arrière, un saut en avant ? Nous ne savons pas encore la forme que prendront les révolutions nouvelles du XXIe siècle, les étapes d'échecs et d'ajustements par lesquelles elles vont passer. Une chose est sûre. Il nous faut des révolutions.
21. Si “nous le peuple” ne peut être un sujet absolument souverain ni un sujet de progrès. Si la voix du peuple est toujours en partie à la lisière du bruit des sans-voix. Rien n'oblige de répéter la même histoire, les mêmes erreurs. Soyons inventifs et inventives au moins vis-à-vis de nos erreurs.
22. Nos joies ne parlent pas toujours, c'est vrai. La peur de l'échec est plus bavarde, la propagande de la réussite aussi. Si les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques, d'une certaine manière, nous ne sommes que les enfants de nos joies et de ce qu'elles sont capables d'expérimenter. En révolutionnant le jeu et ses règles.
Free Richy
Maria Kakogianni
[1] Sophie Wahnich, La longue patience du peuple : 1792. Naissance de la République, 2008, Payot & Rivages.
[2] Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, cité par Sophie Wahnich, La longue patience du peuple, p.32.
[3] Sophie Wahnich, op.cit., p. 14, je souligne.
[4] https://rmc.bfmtv.com/actualites/politique/video-les-cahiers-de-doleances-servent-de-papier-toilette-a-l-elysee-denonce-benjamin-ball-gilet-jaune_VN-202610230406.html
[5] Un élément qui ne peut que nous inquiéter, après le débordement du 17 octobre, dès le 24 octobre des groupes fascistes, nationalistes sont apparus dans les rues, ont provoqué les manifestants, parfois sous le regard des policiers.
[6] https://lundi.am/Emeutes-pillages-et-etat-d-urgence Voir aussi son article “17 octobre : rouvrir l'époque contemporain” https://blogs.mediapart.fr/samuel-hayat/blog/191026/17-octobre-2026-rouvrir-l-epoque-contemporaine
26.10.2026 à 12:27
dev
Dans un lycée de Seine-Saint-Denis, une rentrée peu ordinaire
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, 2, Mouvement
Que se passe-t-il dans la tête et dans les corps des enseignants lorsque leurs élèves se font harceler par la police, brutaliser par la répression ? Il s'éprouve quelque chose comme de la fébrilité mais aussi du courage et de la solidarité. C'est ce que raconte, ici, une professeure de Seine-Saint-Denis.
Un feu de poubelle, c'est important. C'est un feu de paille qui appartient à un•e adolescent•e. Un•e adolescent•e s'étant levé•e ce matin et n'ayant rien qui ne lui appartienne d'autre que son corps et sa famille. Alors, ce matin, c'est un feu de poubelle qui lui appartient.
Je ne me nourris plus que de café et de beurre de cacahuètes. Je fixe le mur pendant des heures, je zone sur WhatsApp, j'épluche des brochures. Je dors beaucoup. Je regarde des vidéos. Nos élèves interpellés et frappés. Je lis les rapports de visite des avocats au dépôt de Bobigny, j'attends que X et Y sortent du tribunal. Je lis les messages nous informant qu'un tel a été perquisitionné ce matin, chez sa mère, et emmené au réveil au commissariat. Je lis, chaque matin, le bouleversement des vies.
Je ne les connais pas. Je suis prof depuis trois semaines. Je n'ai pas eu le temps. Pas eu le temps avant le blocus, avant la charge, avant un lundi matin de septembre, gris et doux.
Lundi matin, au loin, la fumée des poubelles qui brûlent. Le brouhaha de la rumeur collective. Je me glisse dans la foule, me noie dans la cohorte joyeuse des élèves, auprès de mes collègues. On discute, pour une fois, on a le temps, on ne s'essouffle pas dans nos quotidiens étouffés. On se rencontre, on rigole, on veut autre chose.
Mais on a pas le temps, si peu de temps avant la charge, soudain, nos corps sous les matraques, mon corps contre les boucliers, on prend tarif, ils appuient sur nos corps, coups de boucliers, ils poussent, ils nous écrasent. J'étouffe. J'ai peur. Je suis sidérée. Un élève plaqué au sol, menotté dans le dos, trois hommes armés autour de lui, un homme des forces de l'ordre me demande de reculer, un homme que je n'ai jamais vu me pousse sur la poitrine, je repousse son bras, lui dit de ne pas me toucher, il continue de s'approcher de moi et de me pousser, je répète, je lève les mains, je répète de ne pas me toucher et de ne pas toucher l'élève.
Résigné au sol, extrêmement calme, la joue gauche contre le bitume. Il est emmené dans une voiture vers le commissariat en face du lycée.
Je partage des informations de protections judiciaires, de soutien psychologique. Je fais des cauchemars. Je ne vais plus en manif. Je sursaute aux claquements de portes, je vérifie les insignes sur les polos avant de parler. Je vais chez les médecins, je récupère les certificats, je vois bien les mots, j'ai les symptômes. Anxiété, tristesse, pleurs, difficulté de concentration. Irritabilité. Oui, je suis irritable. Ou est-ce vous qui vous sentez irrité ? En tout cas, irritée, moi je le suis, c'est le moins qu'on puisse dire. Peut-être scalpée, abrasée, raclée, serait plus approprié. Voyez bien ma fleur de peau déchirée.
Je ne vois pas les élèves, je ne sais pas où iels sont. Je m'inquiète. Je ne les connais pas.
Je pense seule, en silence, clouée au lit, incapable de sortir, que c'est trop inspirant cette façon que tu as de rigoler parce que t'as plus de lacets en sortant de garde à vue, alors que tes yeux sont terrassés, que j'hallucine de vos sourires et de vos intelligences, que ça me donne des frissons de vous voir surpris que des adultes vous soutiennent et vous protègent, putain, pardon, c'est monstrueux que vous soyez seul•es, vos parents vous aiment, on vous aime. Mais alors, après toi, quand on t'a menotté par terre avec un genou et 80kg de muscles appuyés sur tes cervicales à quatorze, quinze, seize ans, que t'as passé la nuit au comico et pas dans ton lit, qu'au petit-déj c'est pas ta mère ou ton père dans la cuisine, c'est des keufs qui veulent te voir disparaître, comment tu tombes amoureux, comment tu rêves, comment tu fais pour tes vacances, tu vas chercher par miracle de quoi organiser le mariage de tes rêves, super tôt dans ta vie parce qu'il faut se dépêcher d'être heureux, parce que l'éclaircie est courte, que tu n'as pas de vacances, pas de répit, pas de repos, tu me l'as dis, sur le blocus lundi, t'as l'habitude, c'est tous les jours, tu ne peux pas te déplacer sans faire gaffe à ta peau.
Je fixe le mur. Je fixe le silence. Je zone sur Whatsapp. Je fais un café. Dans dix jours, j'y retourne. Il faut des idées. Je veux te dire que tu vaux quelque chose et que tu as de l'avenir.
Une professeure de Seine-Saint-Denis
26.10.2026 à 12:11
dev
Parce que le combat contre la désinformation est essentiel
- 26 octobre / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 4
Rien de pire, pour une société démocratique, que la diffusion de fausses informations qui manipulent les esprits et trompent les citoyens. Afin de « débunker » quelques erreurs et autres fake news s'étant malheureusement glissées dans les compte-rendus médiatiques du soulèvement en cours, le service « Le vrai du faux » s'est attelé à rétablir quelques vérités. Les faits, seulement les faits !
1) de la propagande du régime en place pour se défendre. Tel un magicien, il essaie d'opérer sur les perceptions pour empêcher le plus grand nombre de se rallier aux insurgé-e-s. Il gagne chaque fois qu'on se sent plus meurtri et indigné par des images de vitrines éventrées ou de gremlins repartant les bras chargés de cadeaux, que par la mutilation d'un lycéen, l'éborgnement d'une autre, la mort d'un manifestant à Paris dont le gouvernement fait tout pour retarder la nouvelle.
Toutes les sources contactées nous le confirment, le principal terrain d'opération du gouvernement n'est pas de répondre ou de négocier avec les syndicats (lycéens ou autres) mais d'opérer sur les perceptions. Par exemple, le gouvernement via le système médiatique va dire : « cette semaine 761 policiers ont été blessés depuis le début de la contestation lycéenne ». Le lecteur pas malin va alors se dire « putain, c'est fou, c'est énorme comme chiffre, c'est vraiment des sauvages en face. En tout cas pas des personnes normales (comme moi et mes proches) ». Et face à des sauvages, l'Histoire a bien montré que tout est justifié. Y compris des tirs tendus de lacrymo, des mâchoires brisées, des mains arrachées, des tabassages, des éborgnements, des tirs de LBD dans la tête, etc. Et qui a fait ses propres recherches va se rendre compte assez vite de l'énormité du mensonge : ces chiffres seraient compatibles à la limite avec une insurrection menée par des joueurs de rugby (et encore). En réalité, les policiers ont très peu de blessés, l'essentiel venant de leur propre gaz, de leurs propres chutes, des coups qu'ils mettent [1], des grenades qu'ils se lancent sur eux-mêmes, etc.
Comme dirait Francis Huster : « C'est-à-dire qu'il y a 42 millions de policiers blessés, 70 % sont des chrétiens, et Macron reste à l'Élysee ? Au lieu d'aller à Limoges et de dire : “Tuez-moi ! Je représente le Christ ! Je représente le Christ ! »
2) Mais ce genre d'argument vient aussi simplement du fait de vivre, depuis des décennies, dans une bulle sécuritaire où forcément tout imprévu est vu depuis cet angle. Des mortiers explosent devant un lycée ? Activation du protocole intrusion et confinement des élèves dans des classes comme si un intrus armé avait pénétré le lycée pour une tuerie. Une AG va être organisée dans une faculté ? Intervention « musclée » de la police et/ou fermeture administrative préventive parce que la « sécurité » n'est plus garantie [2]. On a l'impression de vivre dans le cerveau d'un grand paranoïaque... De fait, la droitisation du débat et des politiques fait qu'on vit déjà plus ou moins sous gouvernement RN depuis un certain temps.
À l'inverse, le fait de ne pas avoir à subir cette répression quand on manifeste est le signe qu'on n'est pas pris au sérieux du coté des autorités, que votre mobilisation les fait sourire (« ah encore eux, ils sont mignons »). C'est presque un manque de respect.
Les réactions (assez surjouées) des citoyens indignés devant les scènes de « chaos » et de « dévastation » ne doivent pas faire oublier que ça a dû être la même chose en 1789 quand c'est parti en couilles à la Bastille et sur le champ de Mars. Y'avait toujours quelques bourgeois à la masse et apeurés pour se lamenter : « mais putain, qu'est-ce que vous faites, c'est n'importe quoi ! Vous pourriez demander audience au Roi si vous avez des doléances. Il y a des cahiers pour ça ! »
Il n'y a pas les gentils manifestants d'un coté avec des revendications et, de l'autre, les hordes barbares venues faire n'importe quoi. Tous et toutes participons d'un même mouvement, dès lors que nous descendons dans la rue, convergeons en direction des lieux de pouvoir, affrontons les playmobils mis sur notre chemin. Condamner les pillages, c'est faire le jeu de la division, donc de l'ennemi. Les moyens d'actions sont pluriels. La seule objection à faire aux pillages est qu'ils peuvent nous détourner de l'objectif prioritaire : à savoir mettre à bas la macronie, le système politique et économique dans son ensemble, pour le dire vite. Manger des aliments qui contiennent des merdes, respirer de l'air merdique, être gouverner par des gens qui humainement et politiquement sont des merdes, être payer comme une merde, ça commence à faire beaucoup. Les fenêtres révolutionnaires qui s'ouvrent sont généralement courtes. Il faut bien savoir que les gens en face de nous (classe politique, haut fonctionnaires, décideurs, grands patrons) sont des fanatisés, des intégristes. Ça ne sert à rien de discuter avec eux. Ils ont leur doctrine (« ruissellement », maintien de l'ordre à tout prix, soutien à Israël jusqu'au bout, fuite en avant sécuritaire, etc.) et rien ne le fera dévier. Vouloir faire « pression » sur eux pour qu'ils prennent de moins mauvaises décisions est absurde. À ce petit-jeu là, on sera toujours perdant. L'important, dans le moment, est donc de pousser vers la chute du banquier-président et de l'ensemble de cet affreux régime en place.
Pour le reste, « tout est prêt, les pires conditions matérielles sont excellentes » comme disait le poète.
À nous d'être à la hauteur.
Vous voulez poser à une question à l'un de nos rédacteurs ? Ecrivez-nous.
Vous avez vu passer une fausse information et vous ne voulez plus laisser passer, contacter nous également : premierround@riseup.net
Le vrai du faux est disponible en version illustrée en PDF et à imprimer.
Illustration : Bernard Chevalier