23.02.2026 à 15:29
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Sans que nous comprenions exactement quel rapprochement faire avec l'actualité, – c'était il y a 54 ans –, un ami archiviste a exhumé le tract suivant et insisté pour que nous le publions. Il s'agit de la revendication d'une « attaque éclair » et de très bon matin contre les locaux du journal fasciste Minute, par un mystérieux groupe Manouchian.
Le 14 mai [1971] à 4h 40
LE JOURNAL FASCISTE « MINUTE » A SAUTE !
LES CRIMES RACISTES NE RESTERONT PAS IMPUNIS !Dans la nuit du 13 au 14 mai, le groupe Manouchian de la Nouvelle Résistance Populaire, organisation clandestine d'auto défense des masses populaires, a lancé une attaque éclair contre les locaux du journal « Minute » et les a fait sauter…
Depuis plusieurs mois, le journal raciste « Minute » est à l'avant-garde d'une campagne visant à dresser la population française contre les travailleurs arabes.
Le gouvernement algérien a décidé de reprendre aux compagnies pétrolières « françaises » le pétrole qui lui appartient… Sous ce prétexte, tout ce que la France compte comme racistes,
comme nostalgiques du nazisme ou de l'OAS a lancé une campagne pour inciter à la haine raciale et même au meurtre des travailleurs algériens.
Cette campagne raciste a déjà eu pour résultat la tentative d'assassinat d'un ouvrier algérien d'Ivry, blessé de cinq balles de révolver et frappé à coups de pelle par les policiers fascistes pour avoir volé un yaourt.
Elle est à l'origine de la manifestation que voulait organiser Bidault avec Ordre Nouveau sur le thème : « Dehors les Algériens », manifestation qui a sombré dans le ridicule grâce à la mobilisation de tous les antiracistes.
Le gouvernement français qui n'a pas hésité à dissoudre la « Gauche Prolétarienne » et a emprisonné pour des mois où des années les militants maoïstes, ne fait rien contre l'hystérie raciste… Au contraire…. Marcellin a envoyé ses flics contre les anti-racistes pour protéger les nazis d'Ordre Nouveau au Palais des Sports Pleven, qui a fait condamner Geismar à 3 ans et demi de prison, a accordé 4 mois de prison avec sursis à un flic qui avait tué un patron de café algérien lors d'une vérification d'identité.EN CE MOMENT, A RENAULT, LES OUVRIERS FRANCAIS ET IMIMIGRES OCCUPENT COTE A COTE LEUR USINE...
Plus que jamais il est non seulement nécessaire mais légitime de briser ce qui divise les travailleurs et d'employer tous les moyens pour écraser ceux qui appellent à la haine raciale et au fascisme.
- au côté de nos frères immigrés, nous avons manifesté à 30 000 le 1er mai !
- cocktails à la main, nous avons attaqué les nazis d'Ordre Nouveau, les CRS fascistes de Marcellin, le 9 mars au Palais des Sports !
- Le 14 mai, la NRP a fait sauter "Minute" !
POUR L'UNITE DU PEUPLE, GUERRE AU RACISME !
Groupe de Propagande et d'Action Pour un Mouvement de la jeunesse
23.02.2026 à 15:01
dev
Dans la période actuelle qui voit politiques et journalistes dégringoler dans l'absurde et l'infâme et une vague répressive de haute intensité s'abattre sur les groupes antifascistes, la solidarité la plus déterminée n'est pas un luxe mais un pré-requis. Cela ne tarit cependant pas, au contraire, le nécessaire travail d'analyse, notamment de ce qu'est le fascisme historiquement autant que l'antifascisme en tant que forme militante à part entière. C'est ce travail critique que proposent cette semaine Temps... critiques.
Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait
L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat
Lao Tseu
À la fin des années 1960–début 1970, la lutte contre les fascistes n'est pas un créneau politique en soi, mais s'insère dans l'antimilitarisme alors très fort, qui s'oppose aux guerres impérialistes et coloniales. Elle ne passe ni par un front uni antifasciste, même s'il peut se réaliser ponctuellement comme à Nanterre en 1965-1966 [1] ou à Lyon au début des années 1970, mais il ne recouvre pas une identité spécialisée et une activité à part entière. Les autres champs d'activité prédominent tels le syndicalisme étudiant, le lien avec les luttes d'usines où les luttes des immigrés dans les foyers Sonacotra et il s'agit simplement d'assurer notre sécurité de façon préventive plutôt que de passer à l'offensive. D'ailleurs dans beaucoup d'universités, l'extrême droite domine politiquement l'extrême gauche et la pousse à la défensive (par exemple en Droit à Assas surtout et aussi à Lyon, toujours en Droit).
Dès la fin des années 1960, une profonde transformation de la composition sociale des étudiants s'amorce et elle ira en s'amplifiant rapidement chaque année. Cette profonde transformation des universités, des écoles et des instituts achève la longue période de l'université de classe (309 000 étudiants en 1961-1962) et ouvre celle de l'université de masse (850 000 en 1968-1970). De cette nouvelle vague étudiante partira le mouvement de 1968 et en particulier les nouveaux campus, qui accueillent les nouvelles vagues d'étudiants, sont des lieux de vie puisqu'ils comprennent des cités universitaires et donc des enjeux politiques d'implantation. Mais à l'époque, pas question pour nous de s'arroger des territoires, mais bien plutôt d'en éviter certains.
Dans l'après-guerre, le discrédit des extrêmes droites entraîne un repli des mouvements nationalistes et xénophobes sur la scène politique et pousse leurs militants à changer de paradigme pour se relancer. C'est dans cette perspective que des étudiants favorables à l'Algérie française ont créé en 1960 la Fédération des étudiants nationalistes. Ce courant s'oriente vers une stratégie européenne (voir le groupe Jeune Nation en faveur de la « civilisation européenne ») et l'idée de gagner le combat culturel, en chassant le marxisme d'universités où il est pourtant loin d'être dominant. Il faudra en effet attendre la réforme Edgar Faure de l'automne 1968 et l'après 1968 avec l'autonomie des universités et la participation étudiante dans les conseils, pour que, à l'image du Centre expérimental de Vincennes, un nombre significatif de présidents d'universités soient de gauche, soutenus par les syndicats de gauche enseignants et étudiants. Dans le creuset bouillonnant du Vincennes des années 1970, se rencontrent, s'allient ou s'opposent toutes sortes de courants porteurs d'un marxisme rénové et critique qui a bien peu à voir avec le marxisme dogmatique d'Althusser enseigné à Normale Sup' ; s'y activent aussi les philosophes et les psychanalystes, qui, sous le nom de déconstruction, des années plus tard aux États-Unis seront désignés comme porteurs de la French Theory.
Pour l'extrême droite, la défaite « culturelle » semble consommée et la tentative de regroupement s'avère problématique. En effet, Tixier-Vignancourt, le candidat à laquelle elle se rallie, n'obtient que 5 % des voix aux présidentielles de 1965, et le groupe Ordre nouveau peine à exister sur le terrain entre action légale ou illégale et affrontement avec des services d'ordre entraînés et équipés comme celui de la Ligue communiste, capable, par exemple, d'infliger une sorte de défaite militaire aux forces de l'ordre venues protéger un grand meeting d'Ordre nouveau [2] à Paris en juin 1973. De la même façon, le mouvement italien des années 1968-78, dans sa caractéristique principalement opéraïste, ne cède pas à cette spécialisation antifasciste, alors même que certains de ses cadres ou militants les plus âgés ont participé à la résistance (Feltrinelli et les GAP) ou sont fils de résistants comme à Sesto San Giovanni dans la banlieue de Milan où ont lieu, comme à Rome ou à Gênes, des affrontements de terrain dans les quartiers populaires avec de nombreuses victimes et des morts, mais dans le cadre d'un affrontement plus vaste ressortissant clairement de la lutte des classes, pour ne pas dire de la guerre de classes. Erri de Luca, responsable du Service d'Ordre du groupe Lotta continua pour Rome à l'époque, posera cette question de l'antifascisme dans le mouvement à partir de sa propre position singulière [3].
Même si les staliniens (dans leur caractérisation du gaullisme), puis les maoïstes qui avancent la notion de fascisation de l'État bourgeois, commencent à voir des fascistes partout, la menace est assez mince et les tendances les plus radicales et violentes veulent davantage porter leur attaque au cœur de l'État, telles la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, la Gauche prolétarienne puis Action directe en France.
À partir des années 1980 et dans une constellation théorique, éditoriale et universitaire particulièrement favorable à la gauche dans la plus grande partie de l'Europe de l'Ouest se manifeste paradoxalement une nouvelle droite, intellectuelle d'abord, qui diffuse ses idées à travers la renaissance de grands partis issus de l'extrême droite fasciste, mais en rupture relative avec elle, particulièrement dans leur recherche de respectabilité parlementaire. C'est en contrepoint de ce renouveau que se développent, surtout dans la jeunesse, des organisations spécifiques comme le SCALP (Section carrément anti-Le Pen) puis Ras l'front et No Pasaran pour la France ; mais les orientations y restent encore assez traditionnellement gauchistes et les notions de référence restent globalement communes à l'intérieur de ce qui apparaît comme deux camps rendus irréductibles par l'histoire de leurs affrontements et idéologiquement séparés par un corpus non seulement solide mais cohérent et homogène. On n'y retrouve donc pas encore ce caractère identitaire que va prendre l'idéologie antifasciste des années 2000 dans sa forme « antifa ». Cette dernière s'avère d'ailleurs congruente au contexte de guerre des identités qui fait désormais florès.
La défaite du dernier assaut prolétarien, l'écroulement du bloc soviétique et de son système de référence d'un côté, l'aggiornamento des anciens partis fascistes en une droite populiste respectueuse d'une démocratie limitée à tendance autoritaire de l'autre, ont réduit les anciens groupes politiques d'extrême droite et d'extrême gauche à des pratiques de racket appliquées au champ politique [4] de la société capitalisée, sous la forme de « bandes-racket » qui se concurrencent de façon quasi clientéliste (cf. Jacques Camatte in De l'Organisation [5], 1972) et à une marginalisation de type identitaire qui n'est plus définie par le moindre critère politique dans une situation générale de « crépuscule de la politique » (Tronti). L'ancien affrontement politique défini par des lignes de classes clairement définies (à tort ou à raison, ce n'est pas la question ici) et dans le cadre de luttes de masse a tendance à s'effacer au profit de luttes bandes contre bandes. Cela peut être le cas comme on l'a vu parfois entre Black Bloc et forces de l'ordre, entre hooligans de différentes tendances, entre hooligans et une police elle-même réduite à une bande (la BAC en France, des unités spéciales en Italie [6]) ; et enfin entre bandes d'extrême droite et d'extrême gauche en train de défendre ce qu'ils voient comme leur pré carré, à savoir un territoire qu'ils cherchent à s'approprier sans que la population de ce quartier ait le moindre mot à dire sur le sujet. Ces « occupations » n'ont d'ailleurs nul caractère de classe puisqu'elles n'investissent pas les banlieues, mais d'ex-quartiers ouvriers aujourd'hui rénovés et « gentrifiés » pour les uns ou des quartiers à valeur symbolique chrétienne ou féodale pour les autres. C'est que dans les banlieues et ce qu'on appelle plus ou moins péjorativement « les quartiers » suivant qu'on y est à l'intérieur ou à l'extérieur, prospèrent et s'agitent d'autres types de bandes pratiquant des formes plus traditionnelles de racket à caractère mafieux et criminel, hermétiques, elles, à toute identité politique en termes d'extrême droite ou d'extrême gauche [7], sauf peut-être encore en Italie et en Espagne où l'imprégnation fasciste et communiste pour la première, fasciste pour la seconde, y a perduré pour des raisons historiques, quitte à se ressourcer au travers des bandes de supporters (les « ultras »), qui à l'occasion animent des sortes de centres sociaux de secours populaire pour les nécessiteux de pure origine espagnole [8].
La résultante de cette conflictualité fondée sur une ligne de base de désignation d'un ennemi souvent essentialisé des deux côtés (le raciste et le racisé) empêche toute compréhension en termes de dialectique des luttes, ce qui était quand même l'intérêt des conflits de classes. L'extrémisme apparent des positionnements apparaît alors d'autant plus absurde qu'il n'est le plus souvent qu'une posture sans influence politique, puisqu'elle est sans référence autre qu'abstraite à une quelconque révolution ou contre-révolution. Il s'insère ainsi parfaitement dans la pseudo-bataille culturelle actuelle.
Si les Blacks Blocs sont parfois apparus comme une bande de par leur caractère identitaire, leur forme mouvante et au service « militaire » des mouvements ne les expose pas à l'accusation de bande-racket car s'ils s'organisent pour des tâches concrètes, ils fuient l'organisation au sens politique du terme, son centralisme et sa rigidité bureaucratique, sa dépendance envers des chefs. Il n'en est pas de même de nombreux groupes « antifa » dont le but premier est de se différencier et de se démarquer en tant que groupe, alors même que les Gilets jaunes ou les cortèges de tête avaient la volonté de ne pas se distinguer ou de ne le faire que dans la nécessité ou le choix de l'action en cours. Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l'impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d'en face. Pendant les manifestations contre la réforme des retraites, leur slogan, Siamo tutti antifascisti, résonnait de façon particulièrement décalée et ridicule ; et correspondait tout à fait à ce que Jacques Camatte appelait un slogan de marketing rackettiste (cf. note 5).
Il a été développé par les maos dans les années 1970 avec en particulier un article d'André Glucksmann sur le nouveau fascisme et l'assimilation entre gaullisme et fascisme dans la revue Les Temps Modernes de mai 1972, consacré à cette question. Dans le même ordre d'idée, on peut se reporter aux cours de Michel Foucault à Vincennes (1972) sur les rapports entre libéralisme et fascisme.
Certains commentateurs actuels de Foucault comme Jean-Claude Monod [9] prétendent que Foucault aurait anticipé des aspects de la politique du second mandat de Trump, mais sans parvenir véritablement à montrer une analogie probante, car Foucault reste dans une compréhension classique du fascisme médiée par un antifascisme tout aussi classique qui ne prend pas encore en compte la crise spécifique de la forme État-nation qui est postérieure à son écrit.
Ces commentateurs actuels essaient pourtant d'utiliser sa perception d'une tendance à la dislocation de l'État en général, sans précision, au profit du développement d'une gouvernementalité non étatique qui passerait par les réseaux, par exemple MAGA et une horizontalité que les GAFAM ont reprise à leur compte et développée de leur côté, sans rapport autre que financier avec le pouvoir politique. Celle-ci côtoierait ou plutôt serait recouverte par une tendance à un exécutif fort, mais temporaire, parce qu'en théorie soumis en tout ou en partie au calendrier électoral et à la possibilité de l'alternance. Cet exécutif procède par coups de force éventuellement en discontinuité avec l'institution et sa légitimité et par là se heurte au principe de l'État de droit, qui bascule vers un droit de l'exécutif qui tend à se distinguer du droit de l'État (cf. les démêlés de Trump, Sarkozy et Netanyahou avec les juges). Mais l'analyse des maos et de Foucault ne fonctionne pas pour la France giscardienne, qui se dégage à peine du gaullisme et reste jacobine et organisée selon des hiérarchies qui restent largement traditionnelles, mélange de capitalisme patrimonial peu ouvert à la Bourse et de capitalisme technocratique, le pantouflage faisant le lien. Et surtout, cette actualisation de Foucault néglige le fait que dans la crise de sa forme nation, c'est l'État lui-même qui se réorganise sous la forme réseau.
La fixation actuelle sur Trump et donc sur les États-Unis élude aussi le fait fondamental que le fascisme a été une affaire avant tout européenne, et ceci dans une période précise, avec laquelle les continuités sont quasiment rompues. Pour ne prendre qu'un exemple, le fascisme historique est lié à la guerre et plus précisément à la défaite et aux conditions qui sont faites aux vaincus de la part des vainqueurs [10]. Il ne passe pas par une phase de fascisation à proprement parler, mais par des coups de force dont on voit mal d'où ils pourraient venir aujourd'hui. À ce sujet, la marche pour la prise du Capitole, malgré toutes les interprétations qu'on peut en donner, n'a rien à voir avec la marche sur Rome de Mussolini.
Double placage donc et double méprise sur la « fascisation » : par rapport aux États-Unis et par rapport à l'Europe. Du côté d'une possible fascisation des États-Unis, on oublie le fait que le fascisme n'y a que rarement et brièvement constitué un risque politique majeur malgré les tendances hitlerophiles de Lindberg [11] et un maccarthysme plus anticommuniste que fasciste. Il a plutôt été une construction ex nihilo de la part d'ennemis de l'État classés à l'extrême gauche ; d'abord conduite par le parti communiste stalinien américain dans les années 1930, qui assimile fascisme hitlérien et « fascisme social » rooseveltien et enfin un raccourci théorique à valeur heuristique pour les mouvements subversifs des années 1960-1970 avec les Black Panthers, Angela Davis ou la notion de « fascisme sans dictature » avancée par Herbert Marcuse pour expliquer la répression contre la « nouvelle gauche ».
Aujourd'hui, du côté européen, on entend des appels à l'antifascisme comme si le fascisme était à l'ordre du jour comme dans les années 1930, alors que les exemples de « démocratie illibérale » au sein de l'UE montrent que la société capitalisée a absorbé fascisme et antifascisme au sein des différents types de régime démocratique, les réduisant à une bataille des imageries qui tend à remplacer maintenant l'ancienne bataille des idéologies. Il n'y a alors plus guère de démonstration ou d'argumentation et les mots n'ont plus guère de signification dans la novlangue du capital.
Le fascisme est confondu avec la répression, alors que celle-ci ne constitue pas un régime politique. Malgré les théories sur l'état d'exception, elle reste le plus souvent conjoncturelle, circonstancielle et plus ou moins limitée, parce qu'encore soumise aux lois et à la Constitution. Ainsi, LFI qui respecte le système parlementaire et la loi refuse d'être classé à l'extrême gauche par un pouvoir en place qui cherche à le sortir du camp démocratique, parce que « extrême » est devenu un mot inutilisable politiquement même pour elle. Il est maintenant jugé aussi déraisonnable que ce qui est censé l'accompagner, la violence politique, dans la mesure où celle-ci est déconnectée de ce qui l'a longtemps soutenue, à savoir l'idée de révolution et des groupements ou partis qui s'en réclamaient. Toute violence politique est alors vidée de son contenu et de ses principes pour être assimilée à une violence en général, qu'évidemment tout un chacun cherche à fuir si ce n'est à condamner.
Or aujourd'hui, le pouvoir et les médias nomment « ultra gauche » une mouvance « antifa » sans aucune référence théorique aux courants de l'ultragauche historique conseilliste ou bordiguiste, qui se déclaraient, eux, clairement communistes et contre ou très réticents envers tout front antifasciste [12].
L'analyse peut certes gagner en finesse comme chez le Pasolini des Lettres luthériennes dans lesquelles il écrit : « Il existe aujourd'hui une forme d'antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d'antifascisme réel. Il s'agit d'un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui ou, du moins, de ce que l'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C'est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos ». Mais il ne peut s'empêcher de dérailler en rajoutant : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu'il s'appelle anti-fascisme [13] ». Ce qui est pour le moins porteur de confusion, d'autant que Pasolini croit distinguer dans la société de consommation un nouveau fascisme bien plus puissant parce que moins politique et plus civilisationnel. Là aussi, les termes de fascisme et d'antifascisme utilisés à la sauce personnelle brouillent les pistes, plus qu'ils n'éclaircissent la question. À la limite, plutôt que la référence à la société de consommation pourrait-on faire valoir aujourd'hui que le pouvoir des réseaux sociaux et des médias de tous ordres peut agir dans le sens d'une fascisation des esprits sans qu'elle passe par un mouvement de masse et la conquête d'institutions et d'associations, une sécurité de plus en plus privatisée, etc.
Mais est-ce que cela suffit à produire du fascisme qui vient ? La multiplication des chaînes poubelles de télé est-elle plus fasciste, aussi fasciste ou aussi peu fasciste que la chaîne unique publique de l'ordre gaulliste, alors que nous sommes visiblement, comme nous l'avons dit plus haut, au crépuscule de la politique ?
Le FN n'est jamais arrivé au pouvoir et le RN n'y est pour le moment pas. Mais si on regarde ce qui se passe en Italie, depuis plusieurs années déjà, les anciens fascistes de l'Alliance nationale, dédouanés par Berlusconi, mais aussi la Ligue du Nord, qui a été plusieurs fois au gouvernement (et maintenant Meloni avec son mouvement Fratelli d'Italia), acceptent l'alternance électorale, même quand ça ne les arrange pas [14]. Cette normalisation institutionnelle et idéologique ouvre naturellement une poussée plus à l'extrême droite, mais même celle-ci, si on se fie au nouveau parti (Futuro Nazionale) créé par l'ancien général des forces spéciales Roberto Vannacci, a lui aussi décidé de se présenter aux prochaines élections, alors qu'il ne se propose pas moins de remettre le monde à l'endroit, si on en croit son récent bestseller, Il mondo al contrario.
Toujours pour l'Italie, Gato Soriano critique la vision de Benedetto Croce, qui voyait dans le fascisme « une maladie morale de l'Italie » ; une conception que reprend Umberto Ecco qui caractérise le fascisme avec pas moins de 14 critères qui mélangent allègrement ceux qui existaient avant toute existence du fascisme (le culte de la tradition, le refus du modernisme et notamment le rejet des Lumières et de la Raison, le machisme, le colonialisme [15]) et ceux qui existent aussi en démocratie (le machisme, la construction d'une identité nationale, le racisme, une novlangue).
Si tout est fascisme dès qu'il y a autoritarisme de l'État ou de ses institutions régaliennes et interventions de ses forces de l'ordre, alors rien n'est fasciste car il n'y a plus de danger ; tout est connu… et pas si grave. À Minneapolis, par exemple, les personnes qui résistent à l'ICE ne se préoccupent justement pas de la définition de ce qu'est le fascisme, mais tentent d'intervenir directement contre des mesures répressives jugées incompréhensibles et ressenties comme injustes, ou ressenties comme injustes parce que jugées incompréhensibles, les deux possibilités se conjuguant pour faire nombre et force.
En France, le mouvement des Gilets jaunes n'a pas traité l'État français de fasciste, mais a dénoncé ce qui lui apparaissait comme le retour des privilèges de l'ancien régime ; il n'était pas mû principalement par l'idéologie, fût-elle anticapitaliste, mais par des conditions objectives ressenties subjectivement comme tout à coup insupportables où c'est on ne sait quelle goutte d'eau qui fait déborder le vase (ici, l'augmentation du prix de l'essence) et dans leurs manifestations, les rares et brefs mais réels affrontements entres « fachos » et « antifas » en leur sein leurs étaient totalement incompréhensibles au début du mouvement.
Les affrontements actuels entre bandes-rackets qui se font plus ou moins passer pour des forces politiques en promouvant leur visibilité médiatique ne sont pas les signes de la guerre civile qui vient, de la même façon que les émeutes sans lendemain ne sont pas l'insurrection.
Pas de convergence possible en vue non plus entre d'un côté, des organisations de jeunesse qui n'existent plus, même s'il existe encore des jeunes dans des pays vieillissants, et de l'autre des vieux anciens combattants comme ont pu l'être, pour la France, les anciens de la guerre d'Algérie, mais à un degré bien moindre que dans l'Allemagne des années 1920 et 1930 et l'Italie des années 1920. L'OAS dans les années 1960, ce n'est déjà plus qu'un groupuscule malfaisant, alors que les corps francs allemands ou les squadristes italiens représentaient une force vive et massive. Et que dire d'organisations féministes ayant pignon sur institution qui craindraient les quelques militantes de Némésis, alors qu'elles s'entredéchirent avant tout entre elles ?
La rhétorique antifasciste a aussi été reprise par les grands partis dans leur tentative de faire échec au FN, par exemple en France. Mais ce n'est pas parce que la logique mitterrandienne machiavélique — compter sur les voix perdues du FN pour diviser les voix de droite et faire gagner une gauche minoritaire — a été abandonnée à partir de 2002 et la victoire de Chirac que l'instrumentalisation ne continue pas avec divers fronts républicains supposés faire barrage, mais dont les ressources politiques et morales sont aujourd'hui épuisées. Quand elle passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d'une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées [16] » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d'autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.
Si on les en croit, partis, médias et réseaux et de quelque bord politique qu'ils s'expriment, la terreur régnerait à Lyon, la « ville de l'extrême droite » pour les uns et c'est donc logique, la ville des antifas pour les autres. Un discours bien rodé et entretenu depuis les années 2000, dans une ville pourtant bien calme avant le 13 février 2026, surtout si on pense aux événements qui s'y sont produits et l'ont agitée pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, puis celui de 2023 sur les retraites, enfin en protestation contre le meurtre de Nahel par la police.
Temps critiques, le 21 février 2026
[1] – Dans Nanterre 68, vers le mouvement du 22 mars, Acratie, 1988, p. 74-76, Jean-Pierre Duteuil raconte la tentative de former ce front en 1965 et les difficultés à se mettre d'accord sur son organisation, qui se veut plus ou moins formelle et centralisée suivant les tendances. Dans un texte de 1966, le groupe de « Liaison des étudiants anarchistes » marque son écart par une « Adresse aux antifascistes » dans laquelle il proclame que l'unité antifasciste n'implique pas l'absence de débat (op. cit., p. 77).
[2] – Il succède en 1969 à Occident, qui a été dissout en juin 1968, et est la prémisse du futur Front national.
[3] – cf. Erri de Luca, préface au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l'État (Dagorno, 2000). Il considère l'activité antifasciste comme secondaire, mais « contenant une charge émotive d'indignation, de passion, qui la rendait inévitable. À la formation de tout caractère révolutionnaire préside une déchirure d'émotion, de colère, de honte pour une impuissance propre. Les analyses des situations historiques lui donnent par la suite poids et sens, mais initialement c'est un coup de fouet dans le système nerveux » (p. 10).
[4] – cf. les échanges des années 1940 entre Adorno, Horkheimer, Marcuse, Neumann et Pollock aboutissent à une théorie du racket comme forme spécifique de domination quand la lutte de classes a perdu de son caractère antagonique dans ce que Marx puis la revue Invariance appellent la domination réelle du capital.
[5] – Jacques Camatte, op. cit. : « Ils [les rackets politiques] veulent toujours expliquer la façon dont ils se représentent afin d'être reconnus par certains comme l'avant-garde pour représenter les autres, la classe. Ceci se révèle dans le fameux “ce qui nous distingue” de divers groupuscules en quête de reconnaissance. Toute délimitation est limitation et ceci conduit souvent à réduire assez rapidement, comme une peau de chagrin, la délimitation à quelques slogans représentatifs pour le marketing rackettiste. » Jean-Marie Le Pen, pourtant pas un aigle théorique, dénonçait lui aussi, de son point de vue politicien évidemment, « la bande des 4 » et aujourd'hui, qui ne voit pas ce phénomène de racket perdurer, à l'autre bout, dans un LFI réduit par les exclusions et séparations à une bande à Mélenchon ?
[6] – cf. Stefano Sollima et le film A.C.A.B. : All Cops Are Bastards (2012).
[7] – L'islamisme radical, par exemple en France, ne rentre pas dans ces cadres.
[8] – Sur ce sujet, cf. la série espagnole Salvador, accessible sur Netflix.
[9] – Jean-Claude Monod, « Qu'est-ce qu'un processus de fascisation ? Penser Trump II avec Foucault », in Le Grand Continent.
[10] – Emmanuel Todd prétend que le tournant autoritaire en cours aux États-Unis s'explique, non pas par une défaite passée, mais comme l'anticipation de celle à venir face à la Russie et plus largement aux BRICS. Thèse tarabiscotée, plus amusante que convaincante.
[11] – cf. Philip Roth et son roman Le Complot contre l'Amérique.
[12] – Le problème se posera concrètement pendant la république de Weimar pour l'Allemagne et en Autriche vis-à-vis de la social-démocratie contre le nazisme ; et pendant la révolution espagnole transformée peu à peu en guerre d'Espagne.
[13] – Dès 1945, plus de vingt avant Pasolini, Amadeo Bordiga vise plus juste lorsqu'il affirme : « Le pire héritage du fascisme, c'est l'antifascisme ». Il percevait le rôle non négligeable de l'antifascisme dans les recompositions politiques en Europe après la Seconde Guerre mondiale, mais son affirmation suppose une continuité effective entre le fascisme historique et l'antifascisme d'après 1945, alors qu'il y eut une profonde discontinuité exprimée par Pasolini : « un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais ».
[14] – cf. Gato Soriano, note 25 du texte « Le fascisme, vraiment ? » publié dans le no 355 de Courant alternatif, de décembre 2025. Il cite Federico Finchelstein, dans Dai fascismi ai populismi. Storia, politica e demagogia nel mondo attuale, Roma, Donzelli, 2019, qui distingue nettement les fascismes qui précèdent la Seconde Guerre mondiale des populismes — héritiers du fascisme — qui acceptent le cadre « démocratique » des élections tout en maintenant une mystique du chef et des pratiques de type totalitaire. Il donne entre autres l'exemple du péronisme argentin, né de la crise du régime libéral-démocratique, qui s'impose par voie électorale et accepte de laisser la place sans violences majeures (pp. 170-174).
[15] – La note 18 de Soriano (ibid.) est éclairante : « Je pense notamment au colonialisme italien qui se développe en Afrique orientale bien avant le fascisme — et est imbibé de racisme — et, à l'opposé, aux positions exprimées par Pino Rauti au début des années 1990, soutenant que le fascisme est une communauté d'esprit et pas de race, au moment où la Ligue du Nord de Umberto Bossi construisait sa fortune électorale sur un racisme de café du commerce. C'est justement à ce moment-là que le parti néofasciste de Rauti (le MSI) fait son pire score électoral de tout l'après-guerre ».
[16] – Ils sont présents dans la région lyonnaise, par exemple, au Tonkin à Villeurbanne, ils discutent avec les jeunes de La Duchère, aux Minguettes à Vénissieux.
23.02.2026 à 14:28
dev
Enquête sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste)
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Terreur, Histoire, 4
Le processus de fascisation en cours est complexe et pluriel, plusieurs forces, parfois hétérogènes, y concourent. En France, il y a évidemment la tête de gondole institutionnelle, le Rassemblement national, en parallèle et autrement puissants, il y a les dirigeants de la Tech tel que Peter Thiel, les influenceurs en lumières sombres comme Curtis Yarvin ou encore les mécènes milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin et Vincent Bolloré. Au milieu d'un tel paysage les groupuscules néo-nazis qui se montrent publiquement depuis dix jours à la faveur de la mort d'un des leurs, pourraient apparaître comme une arrière-garde attardée. Nous publions cette semaine c'est très grosse enquête signée La forteresse cachée sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste), responsable de dix meutres en Allemagne.
Entre 2001 et 2006, neuf hommes d'origine turque ou grecque sont assassinés un peu partout en Allemagne par la même arme à feu. Le mode opératoire reste toujours le même : toutes les victimes travaillent dans de petits commerces de proximité, comme des fleuristes, des cybercafés ou des snacks. Elles sont tuées en plein jour, leurs magasins ne sont pas pillés et les assaillantes laissent peu de traces. Tous les meurtres ayant été commis avec un pistolet semi-automatique CZ 83 assez rare, la police établit rapidement un lien entre ces crimes.
L'enquête sur ces meurtres s'étend sur une décennie, mais ne parvient qu'à botter en touche, malgré la mise en place d'un dispositif considérable – à certains moments, plus de 150 agentes de la police participent à des unités d'enquête spécialisées sur cette affaire. Illes examinent plus de 11 000 personnes, interrogent 900 petits commerçantes d'origine turque et analysent plus de 3 500 preuves, ainsi que des millions de paquets de données électroniques (téléphonie mobile, transactions financières, etc.). La police bavaroise va jusqu'à installer des snacks à Nuremberg et à Munich afin de « reconnaître les pratiques commerciales liées à l'origine ethnique des commerçants turcs. Reconnaître les contraintes auxquelles sont soumis les commerçants turcs (par exemple, les accords territoriaux) » [1]] – sans résultat. Les autorités chargées de l'instruction investissent même du temps et de l'argent pour étendre leurs recherches au domaine métaphysique. Ainsi, dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de Süleyman Tasköprü à Hambourg, la police fait usage des services de voyance d'un homme en Iran. Cet homme affirme pouvoir entrer en contact avec les morts. Lorsque la police le fait venir en Allemagne en avion, il déclare que « le suspect aurait le teint mat (sud-européen), les yeux marron et les cheveux noirs » [2].
Au cours d'une décennie, l'enquête privilégie systématiquement l'hypothèse du crime organisé au sein de la communauté turque pour expliquer ces meurtres. Elle tente d'établir une relation entre les hommes assassinés et des réseaux mafieux actifs dans la prostitution, le trafic de drogues, les jeux d'argent ou la vente d'armes. Lorsque la Soko Bosporus, l'unité de recherche de la police, soupçonne l'entourage des victimes d'avoir tué leurs maris, leurs frères ou leurs pères, elle les soumet à de longues enquêtes intrusives. Elle invente alors des histoires de tromperies et de participation au crime organisé de la part de leurs proches.
L'affaire fait l'objet d'une couverture médiatique importante en Allemagne. La presse lui attribue plusieurs surnoms qui vont dans la même direction stéréotypée et raciste que l'enquête policière. On parle des Dönermorde [assassinats de kebab], la Mordserie Bosporus [la série de meurtres du Bosphore], ou aussi la Halbmond-Mafia [mafia de la demi-lune]. Malgré l'absence de preuves établissant un lien entre les victimes et le crime organisé, la Abendzeitung de Munich titre, après le septième cas, « la mafia turque a encore sévi ». Après les huitième et neuvième assassinats, l'entourage des victimes programme des manifestations et accuse l'État allemand de s'en tenir aux mêmes pistes racistes. Les familles et les proches réclament que l'on explore la possibilité de meurtres commis par l'extrême droite. Leurs voix, comme celle d'un profileur criminel de la police qui évoquait en 2006 la piste des tueries à motivation raciste, restent ignorées.
Le 4 novembre 2011, à Eisenach, deux néonazis allemands en cavale depuis 1998, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhard, sont retrouvés morts. Ils se sont suicidés, dans un camping-car de location, intégralement consumé par les flammes. Peu de temps après, l'appartement qui s'avère leur avoir servi de base opérationnelle est également incendié. Le lendemain, la Česká 83, l'arme utilisée dans la série de meurtres, est découverte dans les décombres, établissant un lien direct entre les néonazis et celle-ci. Le 8 novembre, Beate Zschäpe, une néonazie recherchée depuis plus de dix ans, se rend au commissariat d'Iéna. Après avoir entrepris cela, elle avait pris le soin d'envoyer une quinzaine de copies d'une vidéo revendiquant la séquence d'assassinats au nom du NSU à plusieurs médias, à des mosquées et à la police. L'énigme entourant cette longue série de meurtres semble enfin résolue. Rapidement, il s'avère que le trio est responsable d'au moins un meurtre en plus : celui de la policière Michèle Kiesewetter, assassinée en service en 2007.
Cependant, la fin des treize années de la clandestinité pour ces néonazies qui ont commis au moins dix homicides, trois attentats à la bombe, quinze vols avec violence et blessé au minimum 26 personnes, dont plusieurs gravement, suscite un malaise généralisé dans la société. Comment ont-illes pu opérer durant une période aussi longue ? Pourquoi, alors que neuf petits commerçants d'origine étrangère sont tués avec la même arme, aucune instance n'a-t-elle sérieusement envisagé la possibilité de meurtres racistes ? Pourquoi les services de renseignement allemands, solidement implantés dans la scène néonazie depuis la réunification, n'ont-ils pas exploré cette piste ? La thèse selon laquelle les trois membres officiels du NSU auraient procédé seuls, sans soutien logistique ni financier pendant plus d'une décennie en clandestinité, est-elle crédible ?
Dans l'entretien qui suit, Marco, militant antifasciste actif en Allemagne, revient sur ce sombre chapitre de l'histoire allemande du début du XXIe siècle. Dans un contexte de montée en puissance globale de l'extrême droite, cette interview illustre comment les démocraties occidentales d'après-guerre froide se construisent et se stabilisent à travers des idéologies racistes.
Nous introduisons l'entretien par un bref résumé de l'évolution de l'extrême droite dans les deux Allemagnes après la Seconde Guerre mondiale et de la situation politique, économique et sociale de l'Allemagne de l'Est après la réunification. Pourquoi ce territoire anciennement communiste, bâti sur la défaite du régime hitlérien, est-il devenu un haut lieu du néonazisme dans les années 1990 ? Ce contexte est essentiel pour comprendre l'émergence du groupuscule NSU.
L'entretien aborde le NSU, le racisme systémique dans la police et les scandales liés au service de renseignement allemand, le Verfassungsschutz, qui a traité la vie de personnes d'origine étrangère comme une priorité secondaire. En annexe, nous présentons des extraits d'initiatives antiracistes et solidaires lancées suite à cette affaire.
Longtemps oublié et perdu, puis retrouvé, l'entretien a trouvé sa forme finale dans le projet La Forteresse cachée : une conversation entre camarades, annotée pour préciser et contextualiser les propos.
Marseille, 2026
L'héritage nazi dans la RDA
En 1945, suite à la défaite de l'Allemagne, de nombreuxses dirigeantes et gradées de l'armée nazie présentes à l'est du pays fuient vers les territoires occidentaux pour échapper à l'Armée rouge. Dans la zone d'occupation soviétique, la dénazification entraîne effectivement l'internement d'environ 150'000 [3] personnes et le licenciement de quelque 500'000 membres du NSDAP [4] : non seulement les politiciens nazis sont poursuivis et expropriés, mais aussi de grands propriétaires terriens, les propriétaires d'usines ou les banquiers [5].
Depuis la création de la RDA en octobre 1949, l'antifascisme y est promu comme l'un des piliers de l'idéologie étatique. La RDA tient à marquer une rupture nette, et plus marquée qu'en RFA, avec le national-socialisme [6]. La RDA condamne plus de criminels nazis que la République fédérale pendant cette période et la dénazification de la police, de la justice et de l'administration intérieure mène ultérieurement à une absence de réseaux nationalistes significatifs dans la nouvelle république. Dans la société et la politique est-allemande, l'antifascisme est omniprésent : il figure en slogan sur les banderoles lors des grands défilés, est le thème de films et d'ouvrages littéraires, et est enseigné dès l'enfance comme la valeur suprême de l'État.
Néanmoins, en RDA, il existe un fossé entre les revendications politiques et la réalité. L'antifascisme est-allemand sert au SED [7] à consolider son pouvoir et à justifier de nombreuses décisions étatiques, comme, par exemple, en 1961, la construction du mur de Berlin, ledit « rempart antifasciste ». Malgré sa dénazification, la RDA mènera aussi une politique de réintégration des nazis dans l'ordre socialiste, y compris de celles et ceux ayant participé aux massacres [8]. En 1947, d'anciennes nazis retrouvent déjà leur droit de vote et peuvent adhérer au SED. Cela s'applique même dans des cas où ils et elles avaient occupé des postes de direction au sein du NSDAP. En 1954, 27 % des membres du SED avaient auparavant appartenu au NSDAP et 32,2 % des employés de la fonction publique de la RDA avaient été des membres d'organisations national-socialistes [9].
L'idéologie antifasciste de la République naissante découle de la défaite militaire de l'Allemagne nazie et non pas d'une victoire politique des militantes antifascistes. Le projet antifasciste étatique reflète l'opinion d'une minorité de partisanes ayant survécu au Troisième Reich, et la RDA impose le consensus antifasciste par le haut. Malgré les valeurs proclamées, la construction de l'État s'appuie sur des valeurs nationalistes et des préjugés xénophobes ancrés dans l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle et vise ainsi à flatter le sentiment d'appartenance au nouvel État communiste : en RDA, la nationalité se définit par la naissance et les stéréotypes raciaux sont perpétués – bien que le contact entre les Allemandes de l'est et les étrangerères ne soit pas interdit, il est généralement découragé. Entre 1945 et 1989, cette politique entretient et nourrit une méfiance généralisée des Allemandes de l'est envers les Vertragsarbeiter:innen [travailleureuses contractuelles] [10].
La jeunesse des années 1980
Cette méfiance se manifeste dans les années 1980 par des expressions racistes, xénophobes et antisémites, des agressions physiques ou des graffitis de croix gammées dans des cimetières juifs dans les années 1980 en RDA. Les autorités est-allemandes banalisent, étouffent et ne punissent que très peu ces actes racistes.
Par exemple, en octobre 1988, des néonazis attaquent un concert dans la Zionskirche de Berlin-Est. Dans la salle, environ un millier de personnes assistent au spectacle des groupes punks « Die Firma » (de Berlin-Est) et « Element of Crime » (de l'ouest de l'Allemagne). Les 30 agresseurs ivres prennent d'assaut la nef en criant « Skinhead Power ! », « Les Juifs hors des églises allemandes ! », « Bande de porcs rouges ! » et « Sieg Heil ! » et blessent plusieurs personnes. [11]
En RDA, les jeunes des années 1980 sont la première génération qui n'a pas de lien direct avec le national-socialisme. Elle est plus distante et moins critique à son égard, manifeste un faible attachement aux valeurs antifascistes et est ouverte aux tendances sousculturelles en provenance de l'Allemagne de l'Ouest. Celles-ci incluent les milieux punks, skinheads et hooligans de football. Le transfert des sous-cultures se fait depuis la Grande-Bretagne, à travers la RFA, puis vers la RDA. Les scènes musicales locales se différencient politiquement : les punks continuent à se positionner à gauche, tandis que les skins et les hooligans s'orientent plutôt à droite. On constate alors la formation de groupes de skinheads néonazis dans les deux Allemagnes.
On décrit cette décennie à l'échelle de l'Europe comme celle de la « renaissance de la question nationale » [12]. Cette période est marquée par la résurgence et l'intensification des discussions sur l'identité, l'appartenance et la conscience nationale et produit un important renouveau des idéologies nationalistes. En RFA, dans les années 1970, l'attention des groupes d'extrême droite se dirigeait principalement contre tout ce qui pouvait être assimilé au communisme. En revanche, les années 1980 marquent le début des attaques xénophobes et notamment contre des foyers pour requérantes d'asile. [13] À l'approche de la réunification des deux républiques, le néonazisme avait déjà commencé à s'établir en tant que mouvement en s'appuyant sur le nationalisme latent. Ce phénomène se manifestera de manière beaucoup plus virulente dans les années qui suivront la chute du mur.
Comment la RFA a-t-elle annexé la RDA ?
Le 3 octobre 1990 marque la fin définitive de la RDA et son absorption totale dans la RFA. Du jour au lendemain, les 17 millions d'Allemandes de l'est, vivant depuis 1949 sous un régime communiste, voient leur réalité politique, économique et sociale basculer vers le libéralisme.
L'annexion de la RDA par la RFA s'opère à travers plusieurs mesures clés :
Ces mesures visent à intégrer l'ancien territoire communiste dans l'économie capitaliste globale et se traduisent par la privatisation de 14'000 entreprises d'État et coopératives sous la supervision de la Treuhandanstalt [l'agence fiduciaire]. Cette dernière gère une surface foncière représentant 57 % de la RDA, devenant ainsi, en une nuit, le plus grand conglomérat du monde. Elle privatise ou liquide presque l'intégralité du Volkseigentum [patrimoine du peuple], allant des aciéries aux colonies de vacances, en passant par les épiceries et les cinémas de quartier. La Treuhandanstalt vend 85 % des anciens actifs productifs de la RDA à des propriétaires privés ouest-allemands, 10 % à des propriétaires privés étrangers, et seulement 6 % à des investisseureuses est-allemandes. Elle est dissoute le 31 décembre 1994.
L'absorption de la RDA dans la RFA ainsi que les activités de la Treuhandanstalt ont eu des conséquences économiques immédiates pour les Neue Länder [nouveaux États fédéraux] : on retrouve le territoire de l'ex-RDA désindustrialisé avec un nombre officiel de chômeureuses qui grimpe de 7 500 en janvier 1990 à 1,4 million en janvier 1992. Si l'on inclut les travailleureuses au chômage technique, en reconversion ou en préretraite, ce chiffre double [14]. Au milieu des années 1990, les Allemands de l'est se retrouvent exclues de ce qui constitue la base essentielle du capitalisme occidental : le travail et la propriété.
Dans la grande majorité des régions métropolitaines, il existe plutôt une grande sous-culture de gauche, mais là aussi, il y a des exceptions, c'est notamment le cas en Allemagne de l'Est – à Leipzig, à Dresde, en Rhénanie-du-Nord–Westphalie et en Mecklembourg-Poméranie, le nazisme pose encore de grands problèmes.
Si la lutte contre l'extrême droite fait donc toujours partie de mon travail politique, ce n'est plus le sujet principal dont je m'occupe en permanence. Néanmoins, ce sujet fait évidemment partie de nos préoccupations, nous suivons les actualités et les évolutions, et, si nécessaire, nous nous organisons en conséquence.
Dans ce contexte, on a observé au début des années 1990 une importante augmentation de la violence d'extrême droite et des agressions dans la rue [16], notamment, mais pas uniquement, en Allemagne de l'Est. Ces attaques ciblaient les migrantes, les homosexuelles, les personnes supposées de gauche, et, en général, toutes celles qui ne correspondaient pas à la vision méprisante du monde des nazis. On appelle cette époque, durant laquelle on recense de nombreuses attaques xénophobes en Thuringe et dans la Saxe voisine, y compris des incendies criminels sur des foyers [17], les Baseballschlägerjahre [les années des battes de baseball].
Pendant toute cette période où la brutalité néonazie régnait dans les rues, l'État allemand minimisait ces crimes racistes, les présentant comme de simples bagarres entre adolescents. Les médias font souvent passer les agressions pour des rixes entre bandes de jeunes rivales ou ivres.
L'événement le plus connu des Baseballschlägerjahre est sans doute l'attaque raciste qui a eu lieu à Rostock-Lichtenhagen en 1992 : on se situait juste après la chute du mur et l'effondrement du bloc de l'Est, et au début des guerres en Yougoslavie. De plus en plus de personnes cherchaient refuge en Allemagne, et le nombre de demandeureuses d'asile augmentait subitement, de 190 000 en 1990 à 440 000 en 1992. Lors de l'été 1992, les nouveaux Länder [18] ne géraient pas l'afflux de demandeureuses d'asile, et 1500 parmi ceux-ci et celles-ci se retrouvaient à dormir dans la rue à Rostock.
Dans un climat xénophobe où de nombreuses attaques contre des centres d'hébergement de demandeureuses d'asile ont déjà eu lieu, fin août 1992, des milliers de personnes se rassemblaient autour du Sonnenblumenhaus [maison de tournesol]à Rostock. Cet immeuble, faisant partie du quartier Lichtenhagen, abritait la Zentrale Aufnahmestelle für Asylbewerber [Centre d'accueil central pour demandeurs d'asile], un centre d'accueil ainsi qu'un foyer pour travailleureuses contractuelles vietnamiennes [19]. Pendant plusieurs jours, des jeunes lançaient des pierres et des cocktails Molotov sur le bâtiment, tandis que des milliers de riveraines assistaient à ces événements, les applaudissant même [20].
Suite à ces événements, l'État est allé à l'encontre des néonazis qui ont commis des actes de violence et des pogroms racistes. On se souvient du moment où Angela Merkel a visité les néonazis. À l'époque, elle était ministre de la Jeunesse au niveau fédéral, un poste relativement peu influent. Dans une vidéo, on la voit discuter avec des jeunes d'extrême droite, leur serrer la main et montrer une certaine compréhension pour leur mécontentement. Elle déclare : « Mais la violence, la violence ne devrait pas avoir lieu. Il faut d'abord épuiser tous les moyens pacifiques. » Cette déclaration laisse entendre qu'on pourrait considérer comme acceptable de jeter des pierres et des cocktails Molotov sur des demandeureuses d'asile si on avait exploré toutes les voies légales au préalable [21].
La présence des nazis dans la rue, un monde médiatique raciste et une agitation de droite au niveau parlementaire marquent l'ambiance sociopolitique de l'époque. En réponse, les élues choisissent de présenter cette génération montante de néonazis comme de jeunes incompris, et la solution proposée vise à traiter le problème migratoire sur le plan politique. Sous le gouvernement d'Helmut Kohl, l'État se droitise [22], ce qui a conduit en 1993 à la réforme de la législation sur l'asile, connue sous le nom de Asylkompromiss [compromis sur l'asile]. Cette réforme entraîne une limitation massive des possibilités d'invoquer avec succès le droit fondamental à l'asile. La nouvelle loi sur l'asile a remplacé l'ancienne loi fondamentale et s'est depuis continuellement durcie. [23]
En même temps, ils s'attelaient à s'attaquer aux personnes migrantes présentes sur le territoire, à répandre la peur et l'angoisse parmi elles et eux, et, dans l'idéal, à les pousser à partir d'eux et elles-mêmes.
En conséquence, le parquet ordonne la mise en détention provisoire de Beate Zschäpe, Uwe Mundlos et Uwe Bönhard. Quelques jours plus tard, le tribunal d'instance d'Iéna émet des mandats d'arrêt contre les trois. Néanmoins, les trois s'échappent. Alors commence leur période de clandestinité.
Les enquêteureuses de la police ont basé leurs investigations sur de fausses hypothèses. Les faits se révélaient pourtant clairs : des personnes d'origine étrangère étaient tuées, toujours avec la même arme, et les analyses ont tout de suite montré sans difficulté un lien entre tous ces assassinats.
Durant dix ans, la police a systématiquement enquêté dans l'entourage des victimes, partant du principe que, parce qu'elles étaient d'origines étrangères, ces victimes devaient forcément avoir quelque chose à se reprocher. La police s'est montrée extrêmement intrusive. Ils n'ont cessé de supposer que les hommes tués étaient impliqués dans des activités criminelles, comme le trafic de drogue ou des rivalités de clans. La méthode de la police, qui consistait à insinuer aux proches que leur mari, leur père ou leur ami cachait sa véritable nature de criminel, se révélait très éprouvante pour ces derniers.
On peut trouver frappant de constater qu'il n'est venu à l'esprit de presque personne, à part les familles et les communautés des victimes, de réfléchir au point commun évident entre toutes ces personnes abattues : leur origine étrangère. En 2006, un analyste de cas de la police, Alexander Horn, a soulevé l'hypothèse que des extrémistes de droite pourraient être les responsables des assassinats [26]. Cependant, les enquêteureuses n'ont pas assez suivi cette hypothèse. On doit souligner que ce n'était pas seulement l'autorité policière qui a échoué, mais toutes les polices de Länder qui ont perpétuellement soutenu cette même thèse. Elles ont prétendu que ces affaires constituaient des querelles entre des membres d'une communauté, sans lien avec le racisme [27]. On a observé ce même raisonnement raciste dans toutes les instances policières, révélant ainsi une structure raciste sous-jacente au sein des forces de l'ordre.
La police a tenté de se défendre en affirmant qu'aucune revendication politique des meurtres n'avait été formulée. Ils soutiennent que, normalement, lorsque des individus commettent un acte pour des raisons idéologiques, les auteurs annoncent leurs motivations. [28] [29]
Mais dans cette affaire aussi, l'investigation a été extrêmement raciste : on a trouvé de l'ADN sur le lieu du crime, et cet ADN a ensuite été retrouvé partout en Europe centrale, c'est-à-dire en Suisse, en Autriche, aux Pays-Bas, et ainsi de suite [31]. Cela a conduit à l'émergence de la rumeur du Heilbronner Phantom [fantôme de Heilbronn]. On a détecté un ADN féminin qui semblait provenir d'une femme d'Europe de l'Est. On l'a cherchée de toute part, en affirmant que si quelqu'une commettait des crimes dans différents pays européens, c'est probablement parce que cette personne appartient à un peuple nomade. On a donc pourchassé une femme tzigane qui voyagerait en Europe et commettrait une série de crimes, dont le meurtre de cette policière allemande.
En 2009, et après de multiples analyses, il a été découvert que l'ADN trouvé sur les lieux des crimes était en fait issu de cotons-tiges utilisés par les enquêteurrices. Il s'est avéré que l'usine qui produisait ces cotons-tiges n'avait pas respecté les procédures d'hygiène, entraînant leur contamination par de l'ADN d'une employée polonaise travaillant en Suisse et qui fabriquait ces cotons-tiges. La thèse du « fantôme d'Heilbronn », selon laquelle une femme gitane se promènerait quelque part en Europe et commettrait un nombre incroyable de délits, s'est alors complètement effondrée. [32]
Peu de temps après, Beate Zschäpe a elle aussi mis le feu à leur domicile, détruisant ainsi une partie des traces de leur vie commune. Elle s'est rendue à la police pas longtemps après ça.
C'est ici qu'il est important, d'un point de vue politique, de parler d'auto-dévoilement : ce n'étaient pas les flics ou l'État qui ont découvert et confirmé que des nazis en cavale depuis plus de dix ans semaient la terreur dans tout le pays en exécutant des innocents, et quil serait donc impératif de les attraper. Insister sur ce terme « d'autodévoilement » permet d'éviter que la police puisse se vanter d'avoir réussi ou d'avoir empêché quoi que ce soit. Au contraire, on souligne qu'elle n'a pas rempli sa mission sociale, qui est théoriquement de prévenir les crimes et de conduire des enquêtes. Les nazis se sont eux-mêmes dévoilées : les deux Uwe ont choisi la voie du suicide spectaculaire, tandis que Beate Zschäpe s'est rendue [33].
Il y a tout de même des incohérences à propos de cela : pourquoi des nazis, armés jusqu'aux dents, auraient-ils eu si peur d'une voiture de police qui passait par là, au point de se suicider et d'incendier leur camping-car ? Ils auraient pu simplement aller en prison pour avoir braqué une banque, ou tirer sur les policiers qui passaient.
Mais on peut de toute façon partir du principe que les trois étaient connues dans le milieu nazi. En effet, plusieurs indices ont émergé lors de l'enquête. À ce moment, l'abréviation NSU n'était pas encore sue publiquement, mais on a trouvé des références au NSU dans un magazine d'extrême droite, par exemple. [34]
Pendant les premières années de leur clandestinité, les trois sont parvenues à se procurer des fonds et des armes. Cela n'aurait pas été possible, encore moins pendant une si longue période, sans le soutien de divers nazis [35], de complices opérant dans la légalité. [36]
Dans le cas du NSU, le réel scandale se situe précisément dans le rôle du Verfassungsschutz – sa passivité [39] a incontestablement facilité la situation des néonazies. Le fait que des nazis tuent à travers le pays constitue le premier problème. Cependant, ce qui a suivi, c'est que l'État a couvert grossièrement ces nazis : les trois du NSU n'ont pas fait l'objet de véritables recherches, au contraire, les renseignements ont entravé les enquêtes. Entre les différentes institutions, on a constaté du sabotage. Le Verfassungsschutz avait des V-Personen qui entretenaient des contacts étroits avec ces trois personnes et il a averti la scène néonazie qu'une investigation était en cours, et ainsi de suite [40]. Il a aussi donné de fausses indications à la police concernant les lieux de séjour du trio [41].
Il existe plein d'histoires révoltantes liées au Verfassungsschutz. Par exemple, après l'auto-dévoilement du NSU, un de leurs employées a tout simplement déchiqueté massivement les dossiers concernant cette affaire. La première action des services de renseignement suite à l'autodévoilement des néonazis a consisté à détruire des informations ! [42]
Et finalement, un autre dossier bizarre est celui de Kassel, où le NSU a tué Halit Yozgat, le gérant d'un cybercafé, en 2006. Au cours de leur enquête policière concernant ce cas, les flics ont cherché à savoir qui était dans ce cybercafé au moment du meurtre. Illes ont alors trouvé et identifié un type qui était le seul client du cybercafé pendant le meurtre. Illes l'ont approché en tant que suspect et potentiel assassin. Illes se sont rendues compte qu'il s'agissait de Andreas Temme, un fonctionnaire du Verfassungsschutz régional qui s'occupait précisément du suivi des V-Personen en Hessen. Malgré le fait qu'il était seul dans le cybercafé au moment du meurtre, ce type n'aurait alors pas remarqué que le propriétaire s'était fait abattre [43].
C'est invraisemblable… Mais, qui sait, peut-être c'est vrai… En théorie, il aurait pu simplement être assis dans ce cybercafé.
Par exemple, dans le procès contre Beate Zschäpe, plusieurs personnes devaient comparaître, notamment issues des milieux nazis. Mais les témoins, et parfois des personnes proches de ceux-ci, sont décédées jeunes et en bonne santé d'accidents, de suicides, d'un diabète non détecté, etc. [44]Il y avait, par exemple, un type néonazi qui voulait faire une déposition et qui a annoncé à d'anciennes camarades de classe : « Je vais témoigner et ma déposition va s'avérer importante ». On l'a retrouvé mort le jour de son témoignage dans une voiture incendiée – il se serait suicidé. La police scientifique a alors été d'une si grande incompétence que la famille a sorti des objets de la voiture sans que celle-ci les confisque. La famille les a ensuite ramenés aux flics en disant : « C'est important pour cette affaire » [45]. Entre-temps, sa copine est décédée d'une embolie pulmonaire. Celles et ceux qui veulent comparaître meurent [46], et celles et ceux qui témoignent prétendent souffrir d'amnésie… Parmi les nazis qui ont comparu devant les tribunaux, aucun ne se souvient de quoi que ce soit et tous continuent de couvrir Beate Zschäpe et le NSU !
On se rappelle ces enquêtes au nombre de fois où le travail a été bâclé. On pense au nombre de fois où les nazis ont bénéficié du soutien de leur entourage, au nombre de fois où les recherches ont foiré si grossièrement… C'est bien sûr difficile de croire au cours normal des choses et nous sommes devenues très prudentes entre-temps vis-à-vis de la version des autorités. Tout nous paraît souvent si peu crédible.
Mais nous devons toujours nous le dire : nous ne sommes pas des flics, nous ne maîtrisons tout simplement pas certaines choses. Des gens prétendent, par exemple, que les Uwe ne se seraient pas suicidés, mais que les renseignements les auraient abattus. Que devons-nous penser de cette hypothèse ? Je sais que les policiers mentent, mais pourquoi mentiraient-ils à ce point ? Cela signifierait que les flics protègent quelqu'un qui aurait tué les nazis. Certes, c'est envisageable, mais pour qui et pour quoi ?
Nous ne voulons pas non plus tomber dans des théories du complot. Si nous nous battons contre les nazis, alors nous luttons aussi contre le conspirationnisme. [47]
Mais en même temps, on doit constater que le Verfassungsschutz a protégé le NSU, ou l'a du moins toléré durant toute son existence. Le NSU aurait pu être démasqué à plusieurs reprises, et c'est déjà un énorme scandale en soi.
Ce que l'on peut dire à mon avis, c'est que différentes institutions et différents acteurs défendent différents intérêts, à certains moments concurrents. Leur intérêt demeure toujours que leurs propres actions, quelquefois foireuses, restent secrètes pour que rien ne bouge contre eux. Cela s'exprime, par exemple, dans la destruction des dossiers après l'auto-dénonciation du NSU.
En fin de compte, le scandale a éclaté au grand jour. Ici, on a vu noir sur blanc à quel point l'État constitue une institution durablement raciste. En tant que mouvance antifasciste autonome, nous avons toujours dit que l'État soutenait la droite, que l'État incarnait une institution raciste. Je pense que nous savions cela, de nombreux camarades défendaient depuis longtemps cette analyse que « l'État tue », ce n'était donc pas forcément une surprise en soi.
L'histoire a été rendue publique, mais il n'y a pas eu de conséquences importantes, alors que c'est un scandale flagrant, que cela ébranle les piliers de l'État moderne. Ce qui se passe va à l'encontre de toutes les idées conçues sur ce que seraient les valeurs fondamentales de la société. Et pourtant, on observe une quasi-absence de réaction au sein de la société civile et des parlements, à l'exception près de quelques parlementaires de gauche. Ces dernierères ont mis en place des commissions d'enquête [48], se sont agitées et se sont indignées. Mais naturellement, les dirigeantes ont tout avantage d'empêcher par tous les moyens que ces révélations aient de grandes conséquences. Car, bien sûr, quand l'État se manifeste comme une institution raciste qui soutient les nazis, il n'a pas intérêt à ce qu'on en fasse tout un foin.
Dans ce sens, on doit considérer la révélation des meurtres du NSU dans leur contexte. À l'époque, en 2011, nous nous trouvions au début du glissement massif à droite à l'échelle européenne. La situation politique se détériorait à nouveau lourdement. Pour nous, antifascistes, cela s'est principalement ressenti en ce qui concerne le travail quotidien contre les nazis et contre les racistes. Un an après l'auto-dévoilement du NSU sont réapparus des pogroms racistes en masse [49]. La société s'est en général beaucoup plus retournée contre les réfugiées.
L'approbation sociale du racisme a augmenté et l'attention prêtée au NSU a diminué. Le fait que l'État assassine d'une manière ou d'une autre perdure. L'acceptation sociale de l'État meurtrier existe, elle est validée dans toute l'Europe. Je veux dire que les gens approuvent que, avec la complicité de l'Europe, les polices aux frontières de l'Europe tirent sur des réfugiées dans des bateaux. Globalement, la société ne s'y oppose pas, elle le tolère, et une partie d'elle trouve même cela tout simplement normal. L'histoire du NSU en constitue une nouvelle illustration.
Si nous nous souvenons de l'ambiance des années 90, on peut alors se poser la question suivante : est-ce que le glissement à droite au niveau de l'État représente une réponse à la violence raciste dans la rue, ou la violence raciste découle-t-elle de la tendance de l'État à se droitiser ? On peut voir cela comme on veut, mais les deux se révèlent vrais à mon avis.
En tant qu'antifas, nous devons procéder à une autoréflexion autour de ça. Nous disposions de l'expérience des années 1990 et de l'analyse qui en découle, c'est-à-dire que l'État et les nazis sont organisés main dans la main. Malgré cela, nous n'avons pas compris ce qui se passait. Nous devons aussi reconnaître que quelque chose a sûrement changé dans l'antifascisme autonome depuis l'auto-dévoilement du NSU. Cela a certainement ouvert les yeux. On pense maintenant à d'autres personnes migrantes que des tueurs ont abattues et dont les auteurs auraient pu être des imitateurs ou de diverses structures nazies. En tout cas, de telles choses doivent devenir envisageables.
En 2012, un jeune racisé a été assassiné en pleine rue dans le quartier de Neukölln, à Berlin. La police est encore partie de l'hypothèse qu'il devait forcément y avoir quelque chose à se reprocher. On a vu le même schéma d'enquêtes impossibles, etc. À ce moment, on s'est dit : « Attention, des parallèles avec le NSU et tout ça existent » [50]. Donc, oui, la gauche radicale s'en occupe davantage aujourd'hui.
Peut-être aurions-nous pu intervenir dans l'histoire du NSU. Nous devons nous poser la question : de quoi avons-nous les moyens et quel travail antifasciste souhaitons-nous mener ? Si des nazis organisés tabassent quelqu'un dans notre ville, nous pouvons essayer de les repousser, nous pouvons essayer de les intimider et de faire en sorte qu'ils cessent leurs agissements. Mais s'attaquer à une petite structure nazie en cavale et en mouvement s'avère nettement plus difficile. Nous n'avons malheureusement pas eu connaissance de son existence ou nous l'avons ignorée.
Le NSU ne constitue en effet qu'un exemple d'une organisation particulière de quelque chose qui se passe toutefois déjà depuis tout le temps en Allemagne. Depuis 1990 jusqu'à 2023, des nazis ont assassiné environ 200 personnes en Allemagne, dont dix par le NSU [51]. Et pourtant, les statistiques officielles de la police disent qu'on dénombre une centaine de meurtres racistes ou fascistes. Le constat doit être : « Ce n'est pas parce que le tribunal ne conclut pas à la fin qu'on a commis un meurtre raciste que ce n'en est pas un. »
La seule initiative autonome de réponse à cette histoire qui a duré quelques années, c'est la campagne « Verfassungsschutz auflösen »[dissolution du Verfassungsschutz]. Son approche consistait à dire : « L'institution du Verfassungsschutz a échoué, elle ne doit plus exister. » Mais disons les choses comme elles sont, ça n'a pas été un grand mouvement. On peut dire qu'on a peut-être raté quelque chose à ce moment-là.
Différents groupes s'organisent autour de cette affaire : par exemple, le NSU Watch [52]. Illes observent le processus et les commissions d'enquête à ce sujet : illes essaient de documenter et de mettre en évidence les incohérences de l'histoire. Le NSU Watch révèle beaucoup de choses que les autorités ne rendent pas publiques et démontre régulièrement que les trois néonazies n'ont pas pu perpétrer les assassinats sans le soutien que leur entourage leur a fourni.
Entretien mené en Suisse, en 2016
Depuis l'entretien, l'influence de l'extrême droite allemande n'a cessé de croître.
En 2014, le mouvement Pegida, Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, a vu le jour et a organisé des manifestations jusqu'en 2024. Ces dernières ont attiré jusqu'à 25 000 personnes, principalement à Dresden.
En 2016, on a mis au jour un groupe néonazi survivaliste nommé « Nordkreuz ». Ses membres s'attendaient à l'effondrement imminent de l'État et planifiaient un massacre massif des personnes aidant les réfugiés et des militants de gauche.
En 2017, on a dévoilé le réseau « Hannibal » : une coordination de groupes de discussion cryptés rassemblant des policiers et des membres actuels et anciens de l'armée allemande. Ces derniers échangeaient des informations sur une crise à venir en Allemagne qui pourrait donner lieu à un coup d'État armé qu'ils devaient préparer. On pourrait alors s'emparer du pouvoir, arrêter ou tuer les politiciens et militants de gauche.
En 2019, un néonazi a tué le président du gouvernement régional de Kassel, Walter Lübcke, membre du parti de droite CDU. Il l'a tué pour le punir de ses prises de position sur l'accueil des réfugiées et pour dissuader les autres de mener une « politique d'ouverture au monde ».
En 2020, à Hanau, Tobias Rathjen tue neuf personnes d'origine étrangère dans deux endroits différents, puis sa mère et lui-même.
Le parti AfD, Alternative für Deutschland, fondé en 2013, est devenu, après les élections fédérales de 2025, la deuxième force politique du pays.
En outre, le mouvement antifasciste s'interroge sur l'utilisation de la violence en tant que tactique pour contrer des personnalités influentes de la sphère néonazie. Plusieurs procès en cours visent à réprimer des militants antifascistes. Nous nous efforcerons de donner un aperçu de la situation et des débats en cours dans un futur article consacré à ce sujet.
Annexe 1 : Partie civile dans le procès NSU [53]
« Le procès contre Beate Zschäpe et d'autres suspects du NSU s'ouvrira le 17 avril 2013 devant la chambre de la sûreté de l'État de la Cour d'appel de Munich. Il a été précédé d'un débat émotionnel sur le déroulement du procès et sur la politique d'admission des journalistes, que de nombreuses personnes d'origine turque ont perçu comme une exclusion de la presse turque.
À ce jour, plus de 70 proches des victimes des meurtres et des attentats à la bombe se sont joints à l'accusation du parquet fédéral en tant que parties civiles. Ils sont représentés par une cinquantaine d'avocats.
Le procès portera principalement sur la question de savoir si les accusations portées par le parquet fédéral contre les accusés Beate Zschäpe, André Eminger, Holger Gerlach, Ralf Wohlleben et Carsten Schulze peuvent être prouvées.
Il faut s'attendre à ce que ce procès soit au centre de l'attention des médias nationaux, voire européens. Cependant, nous avons constaté que de nombreux articles de presse cherchent avant tout à scandaliser plutôt qu'à éclairer. Même pour les personnes intéressées, il est souvent difficile de garder une vue d'ensemble des différentes informations. C'est pourquoi nous voulons, à travers notre blog, essayer de décrire le déroulement du procès du point de vue de la partie civile, si possible jour après jour, semaine après semaine.
En tant que représentants de la partie civile, nous défendons les intérêts des victimes des attentats meurtriers. Ceux-ci ne coïncident pas toujours avec l'intérêt du ministère public, qui souhaite voir les prévenus condamnés conformément à l'acte d'accusation. Du point de vue de nos clients, l'échec des autorités judiciaires, les enquêtes menées contre les familles des victimes et le racisme institutionnel manifestement présent dans les autorités responsables doivent également faire partie du traitement pénal des meurtres du NSU. Si des informateurs des services de sécurité ont effectivement été actifs dans l'entourage des meurtriers, voire qu'ils les ont soutenus, cela doit être abordé.
Nous voulons essayer de présenter le déroulement du procès, la présentation du déroulement de l'instruction et les efforts des différents représentants des parties civiles de manière aussi compréhensible que possible pour tous les lecteurs. À cet égard également, nous nous considérons comme partie prenante dans la lutte des victimes des meurtriers du NSU pour sortir du rôle de victimes et participer activement à l'examen des crimes. Cela inclut également la question de savoir qui, outre les accusés actuels, a soutenu l'organisation NSU, si d'autres personnes sur le territoire fédéral ont participé à la préparation ou à l'exécution des meurtres et dans quelle structure organisationnelle les meurtriers étaient intégrés. »
Annexe 2 : NSU Watch [54]
« La série de meurtres racistes commis par le “Nationalsozialistischer Untergrund” (NSU, groupe clandestin national-socialiste) marque un tournant dans l'histoire de la République fédérale d'Allemagne. Les actes du NSU, son réseau et le rôle des autorités restent encore largement méconnus, même après la fin du procès pénal du NSU à Munich.
NSU-Watch est soutenu par une alliance d'une douzaine de groupes et d'individus antifascistes et antiracistes de toute l'Allemagne qui travaillent sur ces questions depuis plus d'une décennie.
De 2013 à 2018, le travail de NSU-Watch s'est concentré sur l'observation du procès à Munich. Nous étions présents dans la salle d'audience pendant chacun des 438 jours du procès. Nous avons rendu compte de l'événement sur les réseaux sociaux et rédigé des procès-verbaux détaillés. En outre, l'observation des commissions d'enquête parlementaires sur le complexe NSU a été et reste un élément central de notre travail. À cette fin, des groupes régionaux NSU-Watch se sont formés dans plusieurs Länder. En 2020, nous avons publié notre livre “Aufklären und Einmischen. Der NSU-Komplex und der Münchener Prozess” (Informer et s'impliquer. Le complexe NSU et le procès de Munich).Même après le tournant que fut le complexe NSU, le racisme, l'antisémitisme et la violence d'extrême droite restent virulents. L'attentat raciste perpétré au centre commercial Olympia de Munich en 2016, le meurtre de Walter Lübcke en 2019, l'attaque antisémite, raciste et misogyne à Halle en 2019 et l'attentat raciste à Hanau en 2020 en sont des exemples particulièrement tristes.
C'est pourquoi NSU-Watch continue ! Nous continuons à surveiller de près les tentatives d'enquête de l'État, nous continuons à documenter, à rechercher et à intervenir. Nos réseaux sociaux et notre podcast “Aufklären & Einmischen” (informer et intervenir), publié régulièrement depuis 2018, sont des outils importants à cet effet.
Outre l'observation des procès pénaux et des commissions d'enquête, la transmission de connaissances sur les néonazis, le complexe NSU et le terrorisme d'extrême droite est une tâche importante de NSU-Watch. En tant que projet de groupes (de recherche) antifascistes et antiracistes, NSU-Watch a accès à des connaissances approfondies sur la scène néonazie, les structures impliquées dans le NSU et d'autres structures du terrorisme d'extrême droite. Nous mettons en réseau des projets et des personnes compétentes dans le domaine de l'antifascisme, y compris des avocats de la partie civile, et élaborons des évaluations et des expertises communes. »
Annexe 3 : Initiative 6. April [55]
Le 6 avril 2006, Halit Yozgat a été assassiné à Kassel pour des motifs racistes. C'est dans ce contexte qu'est née l'initiative « 6 avril » à Kassel. L'objectif commun de toutes les personnes impliquées est d'aborder les meurtres du NSU, leurs causes et leurs conséquences. L'initiative « 6 avril » souhaite examiner ces actes, en particulier dans le contexte local de Kassel. Il s'agit pour nous de nous interroger de manière critique sur le climat social qui a permis à cette terreur de perdurer si longtemps sans être découverte. Nous pensons que le traitement juridique devant la Cour d'appel n'est pas suffisant et souhaitons une réflexion plus approfondie ici, sur place.
Venez nous rendre visite et discuter avec nous !L'initiative regroupe un large éventail de militants. Certains de ses membres sont liés professionnellement aux organisations qui la soutiennent. Cependant, la majorité des militants n'agissent pas en tant que représentants et sont pour la plupart actifs à titre bénévole dans la ville de Kassel.
Annexe 4 : Appel du mouvement Verfassungsschutz auflösen [56]
La coalition « Dissolution du “Verfassungsschutz” » appelle à une manif le 10/11/2012 à Cologne-Chorweiler devant le « Bundesamt für Verfassungsschutz » (BfV) sous le slogan « Dissolution du “Verfassungsschutz” – combattre le racisme ».
Il y a un an, on a appris que les terroristes néonazis du « Nationalsozialistischer Untergrund » (NSU) ont assassiné dix personnes et perpétré deux attentats à la bombe sous les yeux des forces de l'ordre. Pendant des années, la police a nié les motifs racistes des assassinats. De plus, elle a fait des victimes des bourreaux en suivant la piste de « criminalité des étrangers ». Une proche d'une victime a dû comparaître neuf fois devant la police en tant que suspecte, d'autres ont été observés pendant des mois.
Les enquêteurs ont surnommé la commission d'enquête spéciale « Bosphore », les médias ont inventé et propagé le terme « assassinats-kebabs ». Les deux expressions sont des stéréotypes racistes qui contribuent à banaliser les actes de violence et à humilier les victimes. Il ne s'agit là que de quelques exemples du racisme quotidien et institutionnalisé qui touche de nombreuses personnes en Allemagne.
Le racisme, on ne le trouve pas uniquement dans les lois, mais aussi chez le personnel des services de renseignements qui ne cache pas ses sympathies. Non seulement divers départements des services de renseignements étaient au courant des crimes du groupe terroriste, ils soutenaient également l'entourage du NSU avec des indics payés, dont un a même livré les explosifs aux terroristes néonazis. Alors que les forces de l'ordre avaient à plusieurs reprises des pistes où se cachaient les terroristes recherchés en vertu d'un mandat d'arrêt, ils n'ont rien fait.
Après la révélation des crimes du NSU, une politique effrayante de dissimulation a été mise en place : des dossiers ont été tenus en secret ou bien détruits, des mensonges ont été répétés dans les commissions d'enquête, les démissions restaient rares et tardives.
On veut nous faire croire qu'une série de pannes a gêné les enquêtes. Il est désormais clair pour tous comment les services secrets fonctionnent au quotidien : ils rassemblent des renseignements qu'ils détournent ou partagent en fonction des besoins, tandis que des groupes individuels au sein d'un service secret ou entre plusieurs services décident arbitrairement de la gestion de ces informations.
Les idées de droite ne sont pas neuves au sein du service de renseignements. Crée en 1950 avec de nombreux anciens nazis, il a participé à ce que d'anciens Résistants et Résistantes soient de nouveau emprisonné(e)s en Allemagne. Dans les années 60, il a combattu le mouvement étudiant. Dans les années 70 et 80, il a fourni le matériel pour les interdictions professionnelles visant les militants de gauche. Il y a neuf ans, l'interdiction du NPD a notamment échoué à cause de ses indics et agents informateurs au sein du parti.
C'est pourquoi : Tous à Cologne ! Siège de « l'Office fédéral de protection de la constitution » et du service de renseignements militaires (MAD) et ville où deux attentats à la bombe ont été perpétrés.
– Pour la divulgation de toutes les informations concernant les services de renseignements et le NSU et le soutien des néonazis par « l'Office fédéral de protection de la constitution » et les autres services secrets ! – Pour une commission d'enquête où toute personne a accès aux informations par le biais de représentants de son choix et de sa confiance ! – Contre le racisme et l'exclusion ! – Solidarité avec les victimes du NSU et leurs proches ! Dédommagement pour les enquêtes policières racistes et diffamatoires ! – Dissolution de « l'Office fédéral de protection de la constitution » – Abolition des services de renseignements
Coalition « Dissolution du “Verfassungsschutz” » Site internet : www.vs-aufloesen.de
[1] Aufklären und Einmischen. Der NSU-Komplex und der Münchener Prozess (Neuausgabe), 2020. Verbrecher Verlag, p. 32 [sauf autres indications, toutes les traductions ont été faites par La forteresse cachée
[3] Kai Richarz, 2024, Neonazis hinterm Rennsteg : Verzögert, ausgebremst und doch etabliert
[4] Parti national-socialiste des travailleurs allemands fondé par Adolphe Hitler en 1920.
[6] Depuis les années 1970, de nombreuses recherches ont mis en lumière la continuité juridique, économique, culturelle du régime nazi dans la RFA : Slate.fr
[7] Sozialistische Einheitspartei Deutschlands [Parti socialiste unifié allemand]. Parti de cadres et d'État de la RDA qui est né en 1946 dans la zone d'occupation soviétique par la fusion du KPD [Parti communiste d'Allemagne] et du SPD [Parti social-démocrate d'Allemagne], sous la pression de l'occupant soviétique et contre la résistance partiellement farouche du SPD. L'organisation du SED suivait le principe du « centralisme démocratique » (obligation absolue de se conformer aux décisions des niveaux supérieurs pour les niveaux inférieurs) et était entièrement hiérarchique.
[8] Kai Richarz, 2024, Neonazis hinterm Rennsteg : Verzögert, ausgebremst und doch etabliert
[10] À partir des années 1960, la RDA a commencé à attirer de la main-d'œuvre étrangère des Bruderstaaten [les États frères], elle a ainsi conclu des accords interétatiques avec de nombreux pays socialistes : Pologne, Hongrie, Mozambique, Nord-Vietnam, Angola, Cuba, Nicaragua, République démocratique populaire du Yémen, Corée du Nord, Chine. Les travailleureuses migrantes vivaient dans des foyers qui leur étaient réservées. Illes partageaient une chambre pouvant accueillir jusqu'à quatre personnes, les logements étaient séparés par sexe et les contrôles d'accès étaient stricts. La routine quotidienne était rigoureusement encadrée et organisée : en dehors du travail, les travailleureuses avaient l'obligation de suivre des cours d'allemand et, selon leur métier, des cours de mathématiques, de sciences naturelles ou de matières techniques. Les travailleureuses étrangerères devaient également participer à des formations idéologiques sur le socialisme en RDA. Pour une femme, une grossesse rompait le contrat de travail et signifiait une expulsion immédiate du territoire (jusqu'en 1990, ce sont environ 300 femmes par année qui devaient rentrer dans leur pays parce qu'elles étaient tombées enceintes). L'expulsion pouvait aussi être prononcée en cas de non-respect des exigences de production ou de violation de la « discipline de travail socialiste ». Le nombre total de travailleureuses contractuelles en RDA en 1981 était de 24 000 personnes, et d'environ 94000 personnes en 1989. Environ les deux tiers étaient d'origine vietnamienne. Bundesstiftung Aufarbeitung, Arbeitsmigration in die DDR, Vertragsarbeiterinnen in der DDR, Vũ Vân Phạm
[13] À partir de la fin des années 1970, l'extrême droite a intensifié ses attaques contre les réfugiées et les travailleureuses immigrées. Par exemple, à Hambourg, deux Vietnamiens, Nguyễn Ngọc Châu et Đỗ Anh Lân, sont morts le 22 août 1980 dans un incendie criminel qui a ravagé un centre d'hébergement pour réfugiés. Plus tard, le 24 juin 1982, à Nuremberg, William Schenck, Rufus Surles et Mohamed Ehap ont été assassinés pour motif raciste.
[14] Allemagne de l'Est, histoire d'une annexion, Le Monde Diplomatique, 2019
[15] De nombreuxses militantes et expertes considèrent le concept de « réunification allemande » [die deutsche Wiedervereinigung] imprécis. En 2019, l'article « Allemagne de l'Est, histoire d'une annexion » paru en une du Monde diplomatique remet cette question sur le tapis dans le monde francophone. Les auteurs y soutiennent que « la réunification n'a jamais eu lieu ». Au contraire, en 1990, « soutenue par les États-Unis et face à la passivité d'une URSS affaiblie, la République fédérale [allemande], dirigée par le chancelier conservateur Helmut Kohl, réalise en quelques mois un coup de force spectaculaire : l'annexion d'un État souverain, la liquidation totale de son économie et de ses institutions, et la transplantation d'un régime de capitalisme libéral ». En échange de libertés politiques et d'infrastructures plus développées, la population est-allemande est plongée dans les flots du capitalisme. »
[16] En 1991, on enregistre 1 500 actes xénophobes, incluant des dégradations matérielles, des agressions physiques et des incendies criminels. Deutscher Herbst 1991. Rechte Gewalt und nationale Selbstbetrachtung, bpb.de
[17] Quelques exemples : Entre le 17 et le 23 septembre 1991, plus de cent personnes se sont rassemblées à Hoyerswerda, en Saxe, pour attaquer les logements de réfugiées et de travailleureuses migrants. Entre le 22 et le 26 août 1992 a eu lieu le pogrom de Rostock-Lichtenhagen : des personnes ont attaqué un foyer pour anciens travailleureuses contractuellles vietnamiennes ainsi qu'un centre d'accueil central pour demandeureuses d'asile. Ils ont incendié les bâtiments, là encore sous les applaudissements de plusieurs milliers de spectateurs. Néanmoins, les attaques racistes ne se sont pas cantonnées à l'est de l'Allemagne : le 23 novembre 1992, la maison de la famille Arslan a été incendiée à Mölln (Schleswig-Holstein, dans le nord du pays), tuant Yeliz Arslan, 10 ans, Ayşe Yılmaz, 14 ans, et Bahide Arslan, 51 ans, et blessant gravement d'autres membres de la famille. Le 28 mai 1993, des militants d'extrême droite ont tué cinq femmes et filles en incendiant la maison de la famille Genç à Solingen (Rhénanie-du-Nord–Westphalie, ouest de l'Allemagne). Liste exhaustive des attaques des Baseballschlägerjahre
[18] Après la chute du mur, on appelle « nouveaux Länder » les cinq Länder rétablis de RDA qui ont rejoint la RFA. Ces « nouveaux Länder » sont le Brandebourg, le Mecklembourg–Poméranie-Occidentale, la Saxe, la Saxe-Anhalt et la Thuringe. Le Land de Berlin, qui résulte de la fusion entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, n'est généralement pas considéré comme l'un des nouveaux Länder, même si de nombreux habitantes sont d'anciennes Allemands de l'Est et que plusieurs de ses quartiers se situent dans l'ancien Berlin-Est. Depuis 1991, l'Allemagne compte donc 16 Länder au total.
[19] Après la réunification, de nombreux travailleureuses immigrées vietnamiennes, qui avaient travaillé dans les entreprises publiques de RDA, se sont retrouvées sans emploi et logés dans des foyers pour réfugiées. Un de ces foyers se trouvait à Rostock, dans le nord-est de l'Allemagne, dans le quartier de Lichtenhagen.
[20] Pour un récit détaillé de cette histoire, voir Vor 30 Jahren : Die rassistisch motivierten Ausschreitungen von Rostock-Lichtenhagen. Bpb.de.
[21] « Aber Gewalt, Gewalt darf nicht sein. Erst müssen wirklich alle friedlichen Mittel ausgeschöpft werden »
[22] « Le chancelier fédéral Helmut Kohl a parlé le 24 octobre 1992 de manière grandiloquente de l'état d'urgence de l'État. Un état d'urgence pour lequel environ 450 000 réfugiés, ayant demandé l'asile en Allemagne en 1992, devaient être tenus pour responsables : « La limite de la capacité d'accueil a été dépassée. La situation s'est dramatiquement aggravée. Si nous n'agissons pas maintenant, nous risquons de faire face à une crise de confiance profonde envers notre État démocratique, oui – je le dis avec prudence – à un état d'urgence de l'État. Les gens attendent de nous des solutions rapides, des solutions qui fonctionnent et qui mettent un terme efficace aux abus du droit d'asile. » (Helmut Kohl, lors du congrès extraordinaire de la CDU à Düsseldorf en 1992) Le SPD n'était pas en reste face à cette campagne raciste : « Nous ne pouvons pas être la bête de somme des pauvres du monde. […] Le mécontentement des gens est immense. Croyez-vous vraiment qu'ils accepteront calmement que des millions d'étrangers arrivent de manière désordonnée ? », Wolf Wetzel, « Der NSU-VS-Komplex : Wo beginnt der Nationalsozialistische Untergrund - wo hört der Staat auf ? ».
[23] Selon le nouvel article 16a de la Constitution, une personne ne devrait plus pouvoir demander l'asile si elle est entrée en Allemagne via un pays de l'UE ou qu'elle provient d'un pays tiers soi-disant sûr, c'est-à-dire des pays qui sont engagés envers la Convention de Genève relative aux réfugiés et la Convention européenne des droits de l'homme.
[24] Entre autres, les réseaux Blood & Honour et Combat 18. Blood & Honour (« sang et honneur ») est un réseau de promotion de musique néonazie fondé en 1987, composé de skinheads et d'autres nationalistes. Les militantes de Combat 18 (C18) sont des suprématistes blancs. « Combat 18 », 1 pour Adolph et 8 pour Hitler. L'objectif de toutes leurs actions est l'établissement d'un État totalitaire, inspiré du régime national-socialiste historique. Cette organisation néonazie a vu le jour en 1992. Le groupe s'organise internationalement dans un réseau dépourvu de chef dans lequel les membres exécutent de manière autonome des actes terroristes, tels que des meurtres et d'autres violences. Bien que les cellules aient des contacts informels et peu fréquents entre elles et qu'elles gardent en commun l'objectif de C18, il n'existe pas de structure de direction ou d'organisation. Leur objectif est de provoquer un renversement politique par l'insécurité et la désorientation tout en démontrant à quel point la société démocratique est vulnérable.
[25] À partir du milieu des années 1980, les skinheads d'extrême droite sont devenus un problème grave dans la région berlinoise. À Potsdam, dès 1984, le service de renseignement de la Stasi signalait chez les jeunes des tendances inquiétantes à la xénophobie et à la glorification du fascisme. Jusqu'en 1985, il existait à Potsdam une culture mixte d'extrême droite qui comprenait, outre les skinheads, des « punks nazis ». Les punks nazis arboraient des coiffures iroquoises, des chaînes ou des ceintures à clous ainsi que des symboles d'extrême droite avec lesquels ils et elles provoquaient les conventions sociales. À partir de 1985, beaucoup parmi les punks nazis rejoignent les skinheads et affirment une orientation plus agressive, notamment en portant des vêtements militaires. Mit schwachem Schild und stumpfem Schwert – Staatssicherheit und rechtsextreme Skinheads in Potsdam 1983-1989.Bpd.de
[26] En analysant les données factuelles des crimes (même arme, crime commis pendant la journée, les victimes ne se connaissaient pas, elles étaient interchangeables du point de vue de l'auteur), Alexander Horn supposait qu'il pouvait s'agir d'une ou deux personnes proches de la scène d'extrême droite jusqu'en 2000. Il analysait qu'il pouvait s'agir d'une personne ayant des opinions xénophobes et haïssant la plus grande minorité ethnique d'Allemagne, les Turcs. Lorsqu'il a présenté son travail devant le « BAO Bosporus » à Nuremberg le 9 mai 2006, il déclare : « S'il y a deux auteurs, ce qui semble très probable, ils sont liés par une forte dynamique. Ils mettent en scène leurs actes comme une aventure, comme une opération militaire. Ils sont soit des frères, soit des frères d'esprit. » Dans sa conclusion, le profileur criminel a notamment recommandé, comme piste d'enquête, de rechercher des personnes ayant une affinité pour les armes ou les explosifs et proches de la scène nazie. antifra Debatte, Bildung, Vernetzung zu Migration und gegen Rassismus und Neonazismus
[27] En 2007, le commissaire Udo Haßmann, travaillant à la police judiciaire du Bade-Wurtemberg, est le principal analyste chargé de l'affaire. Il dresse notamment le profil du coupable : « Étant donné que le meurtre est fortement tabou dans notre culture, on peut en déduire que l'auteur se situe bien en dehors du système de normes et de valeurs qui prévalent ici. Il est donc probable que ces individus aient grandi à l'étranger ou y résident encore. » Migazin.de
[28] Et pourtant, en 2010, avant que le trio se dévoile, un CD de « Gigi und den braunen Stadtmusikanten » [Gigi et les musiciens bruns de la ville]circule parmi les néonazis, sur lequel figure la chanson « Döner-Killer »[Le tueur de kebabs]. On y entend : « Il l'a déjà fait neuf fois, La SOKO Bosporus sonne l'alarme, les enquêteurs sont sous pression, une trace de sang et personne n'arrête le fantôme, Plus palpitant que n'importe quel thriller ils traquent le tueur de kebabs, neuf fois, il a tué brutalement jusqu'à présent, mais le désir de tuer n'est pas encore assouvi. » rechte-gewalt.org
[29] Une fois le trio dévoilé, la revendication des meurtres ne tardera pas : en fuyant son appartement de Zwickau, Zschäpe envoie à 15 adresses une vidéo revendiquant les faits. Le film de 15 minutes montre la haine qui animait les auteurs. Les néonazis y réclament « des actes plutôt que des paroles ». À travers un mélange de scènes tirées du dessin animé « La Panthère rose », de photos prises par eux-mêmes des cadavres ensanglantés et de commentaires cyniques, les néonazis se moquent de leurs victimes et laissent entendre que la série de meurtres n'aurait pas dû s'arrêter après dix morts : à côté des photos des personnes assassinées, d'autres cadres sont laissés vides pour les futures victimes.
[30] Avec le temps, les enquêtes sur ce meurtre avancent et de possibles motifs liés à des liens entre la policière et le NSU apparaissent. À l'heure actuelle, le motif du meurtre n'est toujours pas clair.
[31] Les traces d'ADN trouvées sur une 40 scènes de crimes, ont établi un lien entre ce meurtre et toute une série d'autres crimes commis entre 1993 et 2009.
[32] Pour écouter un reportage sur cette histoire en français, vous pouvez écouter le Podcast Hondelatte Raconte sur Europe 1
[33] En fuyant son appartement de Zwickau, Zschäpe avait envoyé à 15 adresses une vidéo macabre revendiquant les faits. Ce film d'un quart d'heure montre la haine inhumaine qui animait les auteurs. Les néonazis y réclament « des actes plutôt que des paroles ». À travers un mélange de scènes tirées du dessin animé « La Panthère rose », de photos prises par eux-mêmes des cadavres ensanglantés et de commentaires cyniques, les terroristes se moquent de leurs victimes et laissent entendre que la série de meurtres n'aurait pas dû s'arrêter après dix morts : à côté des photos des personnes assassinées, d'autres cadres sont restés vides pour les futures victimes. Spiegel.de
[34] C'est dans le numéro 18 du fanzine nazi « Weißer Wolf » [le loup blanc]qu'on pouvait déjà lire en 2002 : « Merci au NSU. Cela a porté ses fruits – le combat continue… :) ». À cette époque, les autorités ignoraient encore l'existence d'un groupe terroriste appelé NSU. Il a par la suite été prouvé que le groupe terroriste n'a pas dépensé seul l'argent provenant de ses braquages, mais en a reversé une partie à d'autres groupes d'extrême droite violents et à des projets de journaux. Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[35] Selon la déclaration faite dans la vidéo de revendication envoyée par Beate Zschäpe avant qu'elle se rende, le NSU se considérait bien comme un « réseau de camarades ». Jusqu'à la mort des deux Uwe en 2011, le contact avec la scène d'extrême droite n'a jamais été rompu. Les trois néonazis en cavale étaient cachées et armées par des camarades de Saxe qui leur fournissaient aussi de faux papiers. Ainsi, même après les premiers meurtres racistes commis par le NSU en 2000, les soutiens du trio ont continué à les rencontrer, leur procurer des armes et leur servir de messagers. Le camping-car loué sous une fausse identité dans lequel Böhnhardt et Mundlos ont finalement trouvé la mort a été récupéré par Beate Zschäpe avec sa camarade Susann E. Son mari, un néonazi convaincu originaire de Zwickau, est considéré comme l'ami le plus intime du trio et, selon le Tagesspiegel, pendant le procès, il aurait fait un clin d'œil complice à Zschäpe, qui lui aurait répondu par un clin d'œil. Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[36] Comme les trois néonazis en clandestinité étaient régulièrement à court d'argent, les camarades de Thuringe ont organisé des concerts au profit des fugitifves et ont collecté des fonds pour eux, notamment les anciens camarades de Iéna autour de Ralf Wohlleben. On ne sait pas exactement comment le NSU s'est financé et organisé pendant les plus de dix ans de cavale. À Zwickau, les trois menaient en tout cas un train de vie supérieur à la moyenne, bien qu'ils n'aient pas d'emploi. Le loyer de leurs appartements s'élevait à 800 euros par mois chacun. Plus de 50 locations de véhicules ont été constatées à ce jour, principalement des caravanes coûteuses. Chaque année, le trio passait plusieurs semaines de vacances en camping-car au bord de la mer baltique. Fr et Im Untergrund, aber nicht allein Beate Zschäpe und die Vernetzung des NSU in der rechtsextremen Szene. bpb.de
[37] Le « V » signifie « Verbindung » [liaison]ou « Vertrauen »[confiance]. Les V-Männer/V-Frauen/V-Personen sont des informateurrices qui travaillent sous couverture et doivent accomplir leur mission sans être reconnues. Ils et elles travaillent pour la police, les douanes ou les services de renseignement. Ils et elles sont censés fournir des informations sur les crimes planifiés ou commis dans le milieu de la drogue ou au sein d'organisations illégales. Leur activité d'informateurs s'étend aux organisations politiques extrémistes. Contrairement à un « enquêteur sous couverture », qui est généralement un fonctionnaire de la police ou d'une autre autorité publique, les informateurrices sont des particuliers et ne sont pas des employées. Ils et elle font partie du milieu sur lequel ils et elle transmettent des informations aux autorités. Ils et elle sont généralement rémunérés pour les informations qu'ils fournissent. L'identité des informateurs est particulièrement protégée. Das junge Politik-Lexikon V-Mann / V-Leute. bpb.de
[38] Au total, le V-Mann et néonazi actif Tino Brandt a reçu plus de 200 000 DM (équivalant en à 100 000 euros) pour sa collaboration avec les renseignements, soit environ 800 DM par semaine. En contrepartie, Brandt fournissait des informations sur les actions violentes prévues ou commises par des néonazis, identifiait des personnes sur des photos qui lui étaient présentées et donnait des informations sur les commentaires et les décisions internes du NPD, Parti national-démocrate allemand [Nationaldemokratische Partei Deutschlands], dans lequel il faisait office de cadre. Brandt a déclaré plus tard dans le journal Thüringer Allgemeine qu'il avait principalement utilisé cet argent pour financer des activités d'extrême droite, notamment pour le Thüringer Heimatschutz [THS, « Protection de la patrie thuringienne »].
[39] Le Bundesamt für Verfassungsschutz [Office fédéral pour la protection de la Constitution] a son siège à Cologne et dépend du ministère fédéral de l'Intérieur. Sa mission consiste à protéger l'ordre démocratique fondamental de la République fédérale d'Allemagne, tel qu'il est inscrit dans la Constitution. Cet office n'a pas les mêmes pouvoirs que la police, mais ses collaborateurs collectent et évaluent des informations sur des activités suspectes contraires à la Constitution. Celles-ci peuvent provenir, par exemple, d'un groupe d'extrême droite ou d'extrême gauche qui s'oppose ouvertement à l'ordre démocratique et menacerait ainsi la réputation et l'existence de l'Allemagne. Les principales missions des agentes du Verfassungsschutz sont la surveillance et la prévention des activités terroristes, la protection contre l'espionnage politique et économique et la lutte contre les actes de sabotage. Ils surveillent également le parti d'extrême droite NPD, les groupes islamistes ou la secte scientologue, soupçonnés de violer la Constitution. Das junge Politik-Lexikon : Verfassungsschutz. bpb.de
[40] Après de nombreuses auditions de membres du Verfassungsschutz, de policierères, d'hommes politiques et d'autres personnes au sein d'une commission d'enquête sur le NSU, son travail désastreux a été prouvé. Une des méthodes utilisées par celui-ci était la pratique qui consistait à recruter des informateurs parmi les dirigeants de la scène néonazie de Thuringe en leur proposant des contreparties. Outre des sommes d'argent importantes, le Verfassungsschutz a également fourni des téléphones portables, des télécopieurs, des ordinateurs et pris en charge des frais de déplacement. Les déclarations d'anciens informateurs nazis, tels que Tino Brandt, selon lesquelles cet argent aurait été réinjecté dans la scène par les militants nazis, ont été timidement démenties : selon un responsable interrogé par une commission d'enquête, les 200 000 DM destinés à Brandt auraient été dépensés dans « toutes sortes de gadgets techniques » par ce dernier, et non pour ses activités politiques. Pourtant, les recherches menées par la commission ont révélé que, dans certains cas, les services de renseignement auraient payé les frais d'avocat de néonazis thuringiens. En outre, la commission a mis en évidence la manière dont le Verfassungsschutz protégeait ses sources contre les poursuites pénales. Ses fonctionnaires se rendaient régulièrement dans les tribunaux et au parquet de Thuringe pour consulter les dossiers des procès contre les néonazis. Des témoins ont rapporté que cela avait également permis d'obtenir le classement de certaines affaires et qu'illes auraient été prévenus plusieurs fois à l'avance des descentes de police. Un responsable des V-Personen a également admis devant la commission d'enquête avoir saisi des objets problématiques appartenant à sa source avant que la police procède à une perquisition. nsu-watch.info
[41] Le Verfassungsschutz de Thuringe a, par exemple, signalé au Landeskriminalamt (Office régional de police criminelle) et aux enquêteurs chargés de l'affaire que le trio s'était enfui en Afrique du Sud, alors qu'à ce moment-là, il existait déjà des indices laissant supposer que les trois individus s'étaient cachés en Saxe, plus précisément à Chemnitz.
[42] Un employé du Verfassungsschutz (portant le pseudo Lothar Lingen) a fait détruire, le 11 novembre 2011, une semaine après la mort des deux Uwe et trois jours après la mise en détention provisoire de Beate Zschäpe, des dossiers concernant sept V-Personen en Thuringe. Les spéculations ont été nombreuses quant aux raisons pour lesquelles Lothar Lingen voulait voir les dossiers détruits. Selon un article de la Zeit, seuls les adeptes des théories du complot croient que ces dossiers contenaient des preuves que le Verfassungsschutz aurait été en contact avec le NSU, voire l'aurait contrôlé. Pour le journal, il semble plus plausible que ces dossiers auraient montré que les services de renseignement avaient manqué l'occasion d'arrêter les trois terroristes d'extrême droite, ou qu'ils avaient jugé plus important de protéger leurs informateurtrices que d'empêcher des crimes. Lorsque la destruction des dossiers a été révélée à l'été 2012, le président du Verfassungsschutz de l'époque, Heinz Fromm, a démissionné. Son successeur, Hans-Georg Maaßen, a lui-même été contraint de démissionner en 2018 pour avoir minimisé à plusieurs reprises les actes de violence commis par l'extrême droite. zeit.de et tagesschau.de
[43] Temme affirme ne pas avoir entendu les coups de feu et ne pas avoir vu Halit Yozgat, mortellement blessé, quitter le café. Il ne se présente pas non plus aux appels à témoins lancés par la police. Lors d'une perquisition à son domicile, des armes et du matériel de propagande néonazie sont trouvés chez cet agent des services de renseignement qui, pendant son adolescence, était surnommé « petit Adolf » par son entourage. Taz.de
[44] C'est le cas notamment pour Florian H., qui avait dit à d'anciens camarades de classe en août 2011qu'il allait témoigner contre le NSU. En septembre 2013, il s'est suicidé. Une autre histoire concerne l'informateur nazi « Corelli », qui distribuait depuis 2005 des CD portant l'abréviation NSU. Avant qu'il ne n'ait pu faire une déposition complète comme il avait annoncé, il est décédé de mort naturelle en avril 2014. La même chose est arrivée à la petite amie de Florian H. en mars 2015. La théorie selon laquelle les témoins devaient mourir parce qu'ils en savaient trop est néanmoins contestée par le NSU-Watch, qui est l'observatoire militant antifasciste qui s'est créé autour de l'affaire du NSU. Pour le NSU-Watch, sur cinq des six morts que l'on met souvent en lien avec le Complexe du NSU, la mort naturelle est plausible. Pour le NSU-Watch, il est important de ne pas se faire avoir par des théories du complot. Ils écrivent : « Particulièrement répandue parmi les adeptes des mythes du complot : l'affirmation selon laquelle il y aurait une extinction des témoins […]. Il y a eu plusieurs décès de personnes qui avaient, à des degrés divers, mais généralement de manière assez vague, un lien avec le complexe NSU […]. Ils donnent lieu à diverses conjectures et affirmations selon lesquelles les défunts auraient été assassinés les uns après les autres afin qu'ils ne puissent pas révéler les secrets sur les « véritables responsables ». Ils disent : « Alors que le néonazi et V-Mann du Verfassungsschutz, Thomas Richter, alias Corelli, avait effectivement des contacts avec l'entourage proche du trio central du NSU, et que la mort de Richter comporte effectivement des incohérences qui n'ont pas encore été complètement élucidées, il n'y a guère ou pas de raison de croire que d'autres témoins présumés assassinés aient eu des contacts avec le réseau NSU ou des informations sur ses meurtres. » nsu-watch.info
[45] Florian H. avait annoncé à des connaissances qu'il savait qui avait tué la policière Michèle Kiesewetter. Il est mort en 2013, dans sa voiture qui a pris feu. Avant que sa voiture parte à la casse, la famille y avait trouvé des objets que la police avait apparemment négligés : un pistolet, une machette, un briquet et un trousseau de clés disparu depuis longtemps. Spiegel.de
[46] En 2015, l'amoureuse de Florian, Melisa M., est morte d'une embolie pulmonaire. Un plus tard, son nouveau compagnon, Sascha W, qui devait aussi témoigner, est retrouvé mort, supposément suicidé. Taz.de
[47] Pour le NSU-Watch, il est nécessaire d'être extrêmement vigilantes quant aux différentes théories conspirationnistes qui ont pu émerger de l'affaire du NSU : « Une partie non négligeable de l'opinion publique autour du complexe NSU est occupée par des mythes conspirationnistes. Ce faisant, les autorités, avec leurs tentatives de se protéger, leur secret et leurs dissimulations, ont préparé le terrain sur lequel un champ hétéroclite de spéculations et de théories a pu germer. Compte tenu des incohérences flagrantes dans l'affaire NSU, il est donc juste et nécessaire de spéculer. Malheureusement, bon nombre de ces spéculations ne sont pas des réflexions fondées sur des faits qui seraient ouvertes à la contradiction et à la discussion. Depuis des années, divers mythes circulent sur le NSU, qui ont malheureusement souvent une plus grande portée que les meilleures recherches journalistiques ou antifascistes sur l'affaire NSU. […] À notre avis, les théories du complot sur le complexe NSU remplissent différentes fonctions. Elles offrent à l'extrême droite la possibilité de se présenter comme victime en inversant les rôles entre coupable et victime. Mais au-delà de la droite, la popularité des mythes conspirationnistes comporte également des traits de déni de responsabilité. Tant que le NSU apparaît essentiellement comme un projet des services secrets, il n'est pas nécessaire de se confronter au racisme dans les administrations, les médias et la société – et donc à son propre racisme. Pour certains gauchistes, il semble encore aujourd'hui inconcevable que les nazis agissent réellement de leur propre initiative idéologique, qu'ils puissent être plus que de simples marionnettes de l'État – ou même […] d'un autre État. En même temps, les mythes conspirationnistes peuvent avoir un effet paralysant, car ils offrent une justification confortable pour se contenter des questions ouvertes dans le complexe NSU au lieu de poursuivre l'enquête. Bien sûr, dans une vue d'ensemble du complexe NSU, il faut aborder le rôle des services de renseignement et l'entrave active à l'enquête par les autorités. Se concentrer uniquement sur les services de renseignement et présenter des hypothèses non prouvées ou déjà réfutées comme des faits ou du moins comme “réalistes” risque plutôt d'entraver la véritable enquête. » Aufklären und Einmischen, der NSU-Komplex und der Münchener Prozess.
[48] Der NSU Untersuchungsausschlus,Der NSU-Untersuchungsausschuss. bpb.de
[49] Selon le journal allemand die Zeit,le nombre d'infractions commises contre des demandeurs d'asile ou des centres d'hébergement pour demandeurs d'asile est passé de 24 en 2012, à 43 à la fin novembre de 2013. En outre, 18 manifestations racistes ont eu lieu devant des centres d'hébergement pour réfugiés jusqu'à la fin novembre.
[50] Dans la nuit du 5 avril 2012, Burak Bektaş, 22 ans, a été abattu dans une rue de Neukölln, à Berlin. Burak discutait avec quatre amis. Un homme s'est approché, a sorti une arme sans un mot et a tiré. Burak Bektaş est décédé à l'hôpital, ses amis Jamal et Alex ont eux, été grièvement blessés. L'enquête policière qui a suivi n'a pas abouti, l'auteur du crime est toujours inconnu à ce jour. Mais le racisme est un motif raciste hautement probable pour cet assassinat, commis six mois après que le NSU se soit démasqué. Trois ans plus tard, dans la nuit du 20 septembre 2015, Luke Holland, âgé de 31 ans, était assassiné devant un bar dans le quartier de Neukölln. Lors du procès qui a suivi, l'auteur du crime, Rolf Z., a été condamné à 11 ans et 7 mois de prison. Le tribunal n'a pas voulu reconnaître de motif politique, bien que de nombreux éléments le suggèrent : « Rolf Z. avait tenu des propos désobligeants à l'égard des homosexuels dans le bar, et s'était plaint que son ancien bar habituel avait beaucoup changé, et qu'on n'y parlait presque plus allemand. Des témoins de son entourage personnel ont également déclaré lors du procès que Z. avait tenu à plusieurs reprises des propos racistes et exprimé sa sympathie pour le NPD. Il avait également stocké des armes à feu, des munitions, de la poudre noire et des objets nazis dans son appartement. » Rolf Z. apparaissait déjà en 2013, soit deux ans avant le meurtre de Luke Holland, dans le dossier d'enquête sur le meurtre de Burak Bektaş : « Fin 2013, un informateur avait désigné Rolf Z. comme l'auteur potentiel du crime et déclaré qu'il lui avait déjà montré une arme à feu en 2006 et qu'il lui avait demandé des munitions. Il lui avait également demandé de le conduire près du lieu du crime pour y retrouver son frère et tirer quelques coups de feu. » Depuis des années, la famille Bektaş se bat sur le plan juridique et politique pour que la lumière soit faite et il existe la « Initiative zur Aufklärung des Mordes an Burak Bektaş » 3 [Initiative pour élucider le meurtre de Burak Bektaş soutient la famille], qui se veut être une plateforme où des personnes se réunissent pour discuter, s'écouter et agir et qui organise à la date anniversaire de la mort et de la naissance de Burak un rassemblement et informe le public des actions et développements en cours. Désormais, il existe un lieu de mémoire à l'angle de la Rudower Straße et du Möwenweg. On y trouve une plaque commémorative et une stèle intitulée « Algorithme pour Burak et les cas similaires ». Le mot « algorithme »* fait allusion au fait que de nouveaux algorithmes, de nouvelles solutions doivent être trouvés pour résoudre le problème. Ce lieu de mémoire a déjà été profané à plusieurs reprises par des néonazis. La Initiative zur Aufklärung des Mordes an Burak Bektaş écrit : « Le point de départ de notre initiative était également une réflexion sur la politique antifasciste et antiraciste : après la découverte des meurtres du NSU, il est devenu évident que les stratégies en matière de solidarité et de relations avec les autorités publiques devaient changer. Mais pour cela, il faut surmonter les divisions racistes au sein de la gauche et dans le quartier. Après les meurtres du NSU, nous avons appris que le silence et l'ignorance de la majorité ne suffisent pas lorsque la minorité est menacée et attaquée. Cette stratégie ne doit pas fonctionner ! »
[53] Extrait de la présentation sur https://www.nsu-nebenklage.de/uber-diesen-blog/
[56] Traduction française reprise telle quelle depuis https://vsaufloesen.noblogs.org/appel/
23.02.2026 à 14:05
dev
Dans ces temps de bascule où les discours assénés à coup de pompes médiatiques opèrent un dédoublement du réel pour faire accepter le monde de l'ordre abject du pouvoir en roue libre, les mots du poète Paul Valet [1] résonnent comme un refus viscéral et tranchant. Au lendemain d'un week-end où à Lyon les néo-nazis de France et de Navarre ont pu défiler bras tendu sous protection policière, c'est ainsi que nous avons lu ce texte extrait de Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? publié en 1983.
REFUS D'OBÉISSANCE Lois mal parties des maisons malveillantes qui se frayent mauvais chemin par toutes les complications factices – Refus d'obéir à ceux qui touchent au chiendent de la vie du matin au soir et qui n'en finissent plus – Refus d'obéir a l'impuissance et chapeaux-bas devant les képis et les casques – Je refuse d'entamer le travail de nulle part pour mille parts avec uniquement pour matière d'exister trois sourires par an et le reste gros de larmes – Je refuse tous vos oui tous vos non pour la moindre construction prénatale post-natale – Tout l'Orient l'Occident des fourmis volantes – Je le nie – Je refuse d'accepter ce qui me contemple avec haine et vilaine compassion – Infirme je le suis – Mon cerveau est malade – Je refuse vos remèdes et vos trous vos égouts et vos bancs des hospices – Je refuse d'être valide pour vos camps de vacances vos exigences vos indulgences – Non je dis et répète à vos satiétés à vos sociétés des nains aux piqûres pour grandir et grossir et sauver votre crasse de la mort – Il fut un temps où j'obéissais en bonne et due face – À présent c'est fini englouti dans le cloaque du mal-être – Tout finit par finir – disent le sages doctopeurs d'ennui – Tout guérit pour maudire – disent les mages et prêcheurs – Je refuse d'être couché quand je veux être debout – Je refuse d'être debout quand je veux être couché – Je refuse la tenue – Je refuse poésie cul-de-poule – Accepter c'est crever – J'aime le vent et le sang mauvais temps et tempête et la mer démontée et la terre ravagée par vous autres acceptants – Contre le ciel – je ne puis rien – Je refuse refuser – Mais pour ce qui reste ? – Je refuse d'accepter - Je refuse tếte haute et tête basse et les doigts crochus et les reins épuisés – Je refuse d'obéir aux lois de la ville pénicrotte-multibotte-unifrotte – Je refuse d'obéir à la mort trop humaine par grenades embuscades croisades – Fou je le suis – Dur je le suis – Je refuse d'obéir au malheur d'exister- Je refuse d'obéir à l'obéissance.
23.02.2026 à 13:26
dev
Durant ce mois de février, des militant.es ou de simples manifestant.es ont comparu devant le tribunal de police pour avoir participé à des manifestations en soutien à la Palestine en octobre 2023 ! Ils-elles ont quasi tous été déclaré.es coupables et donc condamné.es à payer leurs amendes. Petit récit d'une audience hallucinante qui s'est tenue un vendredi 13 février 2026.
Le 14 octobre 2023, je me trouvais place de la République à Paris, pour témoigner de mon soutien au peuple palestinien déjà atrocement massacré, depuis une semaine exactement, et pour dénoncer une réalité mortifère que l'on cherchait déjà à invisibiliser.
Pour rappel : pendant les six premiers jours de “guerre”, 6 000 bombes furent larguées par Israël sur Gaza, plus que par les États-Unis en un an en Afghanistan et le double de ce qui fut employé par la coalition internationale contre l'État islamique sur un mois, en 2014. Le 9 octobre, le ministre de la Défense Yoav Gallant annonça un blocus total de la bande de Gaza afin de couper l'électricité et bloquer l'entrée de nourriture et de carburant, ajoutant « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». À partir du 13 octobre, soit la veille de ce rassemblement à République où je me trouvais, Israël entreprit une invasion terrestre de la bande de Gaza. Ainsi, au 13 octobre, on comptait déjà des milliers de victimes à Gaza du fait de bombardements indiscriminés sur la population civile.
Munie d'une pancarte, je déambulais donc à République, ce 14 octobre, comme quelques centaines d'autres personnes présentes. Dès 15h, les forces de l'ordre, arrivées en nombre, procédèrent d'emblée à une sorte de nassage des manifestant.es présent.es et à une verbalisation systématique sans rien dire ni informer de ce qui était en l'occurrence reproché aux personnes présentes. C'est donc dans ce contexte, que je me suis vue infliger une amende à 135€ pour participation à une manifestation interdite.
A noter que ce jour-là, 752 amendes à 135€ ont été assénées ; 1359 verbalisations au même tarif pour le rassemblement du 28/10/23 dont je parlerai aussi plus loin.
Une laborieuse procédure de contestations s'en est suivie, à coup de courriers, pour contester cette amende et demander à être « reçue » au tribunal de police. Après plus de deux ans de litige, me voilà donc convoquée ce 13 février 2026 au tribunal de police, sise au TGI de Paris.
Je ne suis pas la seule à être présente, en ce 13 février, au tribunal, deux autres personnes sont concernées, auxquelles quasi les mêmes faits sont reprochés, même si 2 dates distinctes sont à l'ordre du jour (deux personnes pour leur présence dans la rue le 14/10/23, une pour le 28/10/23).
Les avocates (de la legal team et du CAJ – collectif d'action judiciaire) demandent, pour commencer, à ce que les affaires soient jointes sur la forme, ce qui évitera, disent-elles, dans l'intérêt de la juridiction, de devoir répéter et faire entendre deux ou trois fois les mêmes choses. Cette demande est prestement balayée d'un revers de la main par la juge, ce qui donne d'emblée le ton…
Les avocates, tout du long des différentes procédures feront remarquer les points suivants essentiels :
Mais qu'à cela ne tienne, de toute façon les décisions de la juge sont déjà prises. Ces procès ne sont qu'une vaste mascarade. La juge en effet ne prendra en considération aucune des remarques susnommées et ne prendra même pas la peine de les contrecarrer, mais en vérité elle ne le pourrait pas et n'est là que pour entériner les décisions de Darmanin, Nuñez et consorts.
La manifestante du 28/10 est donc déclarée coupable, elle devra payer son amende de 150 € plus 62 € de frais de procédure.
Il en sera de même me concernant.
Quant à la troisième prévenue, elle est déclarée coupable mais dispensée d'amende. Pourquoi ? Nous ne le saurons pas…
Un moment amusant à relater, lorsqu'il est question de la nasse, qui pour certain.es dura jusqu'à 6h de temps, sous une pluie continue, la juge demande : savez-vous pourquoi les policiers nassent ? Et de répondre derechef, elle-même, à sa question rhétorique : 'une nasse protège les manifestants !'. De qui ? De quoi ? D'eux-mêmes ? Nous ne le saurons pas non plus. Quoi qu'il en soit, une hilarité franche et spontanée résonne alors dans la salle d'audience, ce qui n'est pas du goût de la juge qui fait remarquer que ce n'est pas du tout le lieu pour rigoler.
A plusieurs reprises, les avocates diront à la juge (l'invitant par là à ajourner son jugement) : vous voudrez bien considérer que les arrêtés sont illégaux, réfléchir aux atteintes au droit de manifester et à la liberté d'expression, prendre le temps de consulter les arrêtés d'interdiction…, penser en somme tout simplement ! La juge a en effet la possibilité de différer son jugement, soit de le mettre en délibéré, mais tel ne sera évidemment pas le cas car c'est à un dialogue de sourds que nous assistons, le leitmotiv de la juge étant pour les trois prévenues : « la manifestation était interdite, vous étiez là, vous n'auriez pas dû être là ».
Quant aux avocates, elles ne sont là que pour donner l'apparence que les règles de droit sont respectées alors qu'il n'en est rien car nous avons en réalité affaire à un système de censure opératoire et à une poursuite des mécanismes de répression tels qu'ils se déployaient dans les rues courant octobre 2023.
Quelques mots concernant l'officier du ministère public. Ce petit “bonhomme” à la voix quasi inaudible, semble se livrer, à son corps défendant, à une sorte de comique de répétition, il redira en effet en boucle, tout du long, pour chaque prévenue, la même chose : “l'infraction est caractérisée, je demande la condamnation et le paiement de l'amende”. Un hologramme ou un enregistrement préalable auraient aussi bien fait l'affaire. Azimuté, paraissant souffrir d'une sévère baisse de tension, ce pauvre homme n'est que l'ombre de lui-même. Il est vrai que son métier et sa vie n'ont aucun sens. Il m'inspire presque de la pitié.
Ah oui, une chose encore : la semaine précédente, dans le même cadre de procès pour manifestations propalestiniennes interdites, une relaxe a été prononcée pour une manifestante, mais le procureur a fait un pourvoi en cassation pour rétablir l'amende ! Saisir la cour de cassation, qui est la juridiction la plus élevée de l'ordre judiciaire français, pour une amende, en dit bien long sur la détermination du parquet à punir les soutiens à la cause palestinienne, s'il fallait encore en rajouter une couche…
Après l'audience, un camarade me demanda innocemment :
Mais du coup ça marche comment, les juges ils donnent juste leur verdict comme ils veulent, sans se justifier ou qu'a-t-elle trouvé cette juge comme excuse pour maintenir ton l'amende là ?
Oui en effet, camarade, la juge a juste donné son verdict, quasi au p'tit bonheur la chance, sans préambule, de façon outrageusement arbitraire en l'occurrence, en supplétif outrancier des autorités en place dont elle n'est que le rouage bien huilé.
La juge à laquelle j'ai eu affaire n'a eu de cesse de dire que sa juridiction n'était pas le lieu pour des prises de parole politiques. Elle a ainsi systématiquement empêché les prévenues de commentaires à caractère un tant soit peu politiques qui, en l'occurrence, n'avaient pour but que de préciser dans quelle conjoncture nous avions été amenées à descendre dans la rue. Loin de nous en effet l'idée de vouloir faire une harangue propalestinienne dans un tribunal de police, à quoi bon effet ? autant vouloir expliquer à un poisson comment respirer hors de l'eau… Mais évidemment la surdité abyssale de la juge à toutes les requêtes des avocates et son indéfectible soutien à Darmanin, Nuñez et consorts sont on ne peut plus politiques ! à son esprit défendant peut-être… je m'explique : j'en suis presque à penser que la juge à laquelle j'ai été confrontée pense en effet et en toute bonne foi que la technique de la nasse a pour finalité de protéger les manifestant.es… que d'autres juges, dans les audiences dont nous parlons, croient à leurs affirmations selon lesquelles ils ne remettent pas en cause le droit de manifester alors même qu'ils valident les dispositifs qui en rendent de fait l'exercice impossible : nasses, arrêtés d'interdiction illégaux, verbalisations abusives… Face à de telles déclarations, d'une bêtise abyssale et d'une crasse dégueulasserie, que faire ? Ces personnes sont juste assujetties à un tel degré d'obédience au pouvoir que c'en est absolument désespérant et pour tout dire très effrayant…
A l'heure où nous assistons à une inversion spectaculaire de la réalité, pratique courante des fascismes de toute facture, à l'heure où nous vivons un moment particulièrement orwellien, où les antifascistes sont qualifiés de fascistes, les fascistes de gentils garçons, la gauche plus ou moins radicale de monstres, d'assassins et de terroristes… cette séquence vécue au tribunal, en ce vendredi 13 février 2026, témoigne, à son échelle, du fait que les idées exécrables de la classe dominante suintent parfaitement bien de toutes les franges de la société. La justice est à la solde des pouvoirs en place, quels qu'ils soient, et de la police quoi qu'elle fasse, ce qui n'est certes pas un scoop…
Mais le mouvement pour la Palestine, malgré l'indéfectible soutien de la France à la politique génocidaire d'Israël, doit évidemment se poursuivre, coûte que coûte, et il se poursuivra ! Des citoyens, dans le monde entier, se sont levés contre un régime suprémaciste, raciste, colonialiste, et se lèveront encore et encore. Ce ne sont pas quelques amendes, même des milliers en l'occurrence, qui nous freinerons dans la lutte que nous menons, chacun.e à notre échelle, pour les palestinien.nes, pour la fin du génocide et pour la libération de toute la Palestine.
Nous sommes, à l'heure où j'achève cet article, quelques-un.es à nous pourvoir en cassation, puisque le ministère public le fait, ne nous en privons pas non plus !
Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez abonder les caisses de solidarités :
Une militante, membre du collectif Stop Arming Israël France
Photo : Serge D'ignazio
23.02.2026 à 13:20
dev
« Nous sommes le parti de la haine active du fascisme » Alain Brossat
- 23 février / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
La mort du néo-fasciste Quentin Deranque, à la suite d'une bagarre, a suscité une réaction médiatique et politique sans précédent. Une minute de silence à l'assemblée nationale, 3000 néonazis qui défilent un samedi après-midi en plein Lyon et les politiciens de tous poils qui rivalisent d'opportunisme crasse et d'indécence historique. Le philosophe Alain Brossat rappelle ici quelques bases : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative.
Pour commencer par le plus élémentaire : tous ceux qui, de façon organisée, luttent en vue d'empêcher la conquête de la rue par les fascistes sont des amis [1]. Nous leur devons pleine solidarité, soutien inconditionnel face à toutes les formes de répression qui les menacent, dans un contexte où les différentes composantes de la gauche institutionnelle se bousculent au portillon pour... les lâcher, ajoutant, le plus souvent, la calomnie à l'abandon [2].
Leur engagement vient nous rappeler cette vérité tout aussi élémentaire : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative ou en dernier lieu ; ceci pour la bonne et simple raison que la conquête de la rue a, depuis que le fascisme (les mouvements fascistes) existent été pour eux la voie royale de l'accession au pouvoir. Les efforts pathétiques du Rassemblement national encravaté pour tracer une ligne de démarcation entre sa stratégie de conquête du pouvoir par les urnes et l'agitation montante des groupuscules fascistes ne doivent pas faire illusion – la frontière qui séparerait les notabilisés des énergumènes et des nervis est une vraie passoire, il suffit d'y aller voir d'un peu près sur le terrain pour s'en convaincre. Le fascisme d'ambiance sur lequel surfe le RN trouve ses marques dans la rue non moins que dans la Bollosphère. Depuis que le fascisme existe, ces complémentarités entre fascisme de bandes et de milices (SA, Arditi del Popolo...) et fascisme en quête de respectabilité ont toujours existé.
Pour cette raison, oui, aujourd'hui comme hier, la rue est un front de lutte contre le fascisme et, par définition, la lutte dans la rue, pour la rue, n'est pas un dîner de gala. Il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'une lutte conduite en vue d'instaurer la terreur rouge, ou woke ou islamo-gauchiste (etc.) dans les rues de nos villes paisibles, il s'agit bien d'une lutte défensive – les fascistes se sentent le vent en poupe (non sans raison, hélas) et ils entendent que cela se voie et que cela se sache – dans la rue aussi, donc. L'institution politique, les médias sous influence, une partie des élites leur prêtent la main, de façon plus ou moins active. En tout cas, on n'a pas souvenir qu'après l'assassinat de Clément Méric par un militant fasciste, l'Assemblée nationale se soit fendue d'une minute de silence [3].
Avec tout ça, nous avons un sérieux problème avec l'antifascisme comme tradition historique. Généalogiquement, cette tradition nous reconduit infailliblement à ses collusions avec les palinodies de la social-démocratie et les crimes de Staline, dans les années 1930 ; aux inconséquences de cet antilepenisme incantatoire qui, dans les dernières décennies du siècle précédent, se focalisait à peu près exclusivement sur le Front national (« Ras le Front »), confondant de ce fait même le symptôme avec la maladie et demeurant constamment aveugle face au phénomène de la montée d'un nouveau fascisme multipolaire, transversal, moléculaire davantage que molaire, propre à corrompre la totalité de l'institution politique, empoisonnant le débat public, et préparant la voie, au fil des deux premières décennies de notre siècle, à ce qui constitue la texture la plus solide de notre présent : le réagencement de toute la vie politique et publique autour d'un bloc hégémonique post-néo fasciste, avec pour pivot la constellation RN-CNews.
Nous ne pouvons donc pas nous couler dans la rhétorique et renouveler les effets de manche de la supposément grande tradition de l'antifascisme remontant au Front populaire et avant, Comité Amsterdam-Pleyel, Congrès européen contre le fascisme et la guerre (etc.) - en affectant d'ignorer que cet antifascisme-là n'a rien arrêté du tout, ni la conquête du pouvoir par Hitler, ni la victoire de Franco en Espagne, ni la formation de l'Axe, ni la Seconde guerre mondiale, achevant sa course sur le tas de fumier du Pacte germano-soviétique.
Plutôt que nous abriter sous la toiture éventrée de cet antifascisme, nous devrions plutôt être portés à dire, tout simplement, que ce qui nous rassemble, c'est la haine du fascisme – sous tous ses atours, dans toutes ses déclinaisons, à toutes ses époques. Nous sommes le parti de la haine active du fascisme, parce que nous savons que ce que tous les fascismes ont en commun, c'est leur ligne de mort, le bouquet des affects tournés vers la mort – le grand ressentiment, l'esprit de vindicte, la passion de nuire à toute figure de l'altérité irréductible aux fantasmes identitaires et aux rêveries cannibales d'homogénéisation et de mise au pas. Cette haine du fascisme est une puissance créatrice et vitale, le fondement de ce qui persévère de notre énergie tournée contre le culte de la mort. Il est des circonstances où il faut savoir, pour notre salut et celui de ce qui nous est cher, revendiquer la haine réparatrice et les flux d'énergie combattante qui y trouvent leur source.
Il n'est rien de plus oiseux que les débats casuistes dans lesquels se complait une certaine sphère intellectuelle, quant à la définition de ce que seraient en vérité aussi bien les forces politiques institutionnelles (qui, depuis quelque temps déjà, campent aux portes du pouvoir) que les activistes obstinés à redonner des couleurs au fascisme de rue – ce grouillement infâme que les journalistes s'obstinent à associer à tous les vocables et euphémismes disponibles en vue d'éviter de prononcer le nom de la chose – fascisme, fascistes. Ce qui doit prévaloir, ici, ce n'est pas une analyse statique, en forme de dissection des caractéristiques de ces mouvements, éventuellement référée à des « modèles » empruntés au passé ; c'est une approche dynamique de ces phénomènes – de leur provenance comme de ce qu'ils nous promettent, si l'on peut dire. Les mots clés auxquels se cramponnent aussi bien les journalistes que les gens de la politique institutionnelle lorsqu'il s'agit de nommer ces courants (extrême droite, droite radicale, ultra-droite...) sont empruntés au vocabulaire du parlementarisme et à l'imaginaire qui s'y attache ; ils sont destinés à acclimater ces mouvements aux conditions de la politique parlementaire, envers et contre tout – ils ont leur couvert mis au banquet de la démocratie parlementaire, fût-ce tout en bout de table. C'est une façon de les désigner comme inclus malgré tout, plutôt que comme des factieux ou des ennemis incarnant une menace vitale pour l'institution démocratique. Dès que le mot fascisme est prononcé, tout cet édifice de faux-semblants s'effondre, le roi est nu, le danger est nommé... C'est, précisément ce à quoi ne sauraient se risquer nos démocrates, tant sont innombrables les fils invisibles, les connivences subreptices qui les lient à cette engeance-là – voyez l'allant avec lequel le ministre de l'Intérieur a donné son feu vert aux manifestations en hommage au fasciste mort, à Lyon et ailleurs...
Il en va de même de l'usage euphémistique du pseudo-concept de « populisme » qui a longtemps servi, dans les cours de science politique comme dans les rédactions à éviter de nommer (ou regarder en face) la marée montante des courants fascistes en France et ailleurs. Le terme « populisme » présente, pour la pensée du juste milieu, l'immense avantage de permettre de renvoyer dos-à-dos les « extrêmes », de droite et de gauche – mais plus les choses avancent et plus cette opération lénifiante expose ses limites : à l'heure de la minute de silence à l'Assemblée, de la curée lancée contre LFI à l'occasion du fait divers lyonnais, il est tout à fait clair que le juste milieu a fait son choix – c'est du côté du « populisme de droite » qu'en toutes choses son cœur penche.
Traduit en langue d'avant-guerre, ce positionnement désormais solidement établi et ouvertement affiché se dit : « Plutôt Hitler que le Front populaire ». La chose amusante, si l'on peut dire, c'est qu'en de telles circonstances, lorsque la classe dominante et les élites gouvernantes se voient à la croisée des chemins, la figure du diable qu'elles contre-apposent au fascisme vers lequel elles se laissent glisser en soupirant est, en vérité, une baudruche, un épouvantail – Blum, Mélenchon...
Une approche dynamique de l'ascension des mouvements fascistes doit s'originer dans notre sensibilité, notre détestation du fascisme. Elle se tient dans l'espace dessiné par ces deux formules : « Rappelle-toi ce qu'ils t'ont fait » [4] et « Imagine ce qu'ils sont prêts à te faire ». Elle se fonde sur la capacité à identifier le fascisme, au fil de ses déplacements mais aussi de ses continuités, dans les petites comme les grandes choses, à le subodorer et le débusquer aussi là où nous ne l'attendions pas – le fascisme contemporain est plutôt fluide voire liquide que compact, plus insidieux que braillard, souvent subreptice jusqu'à ce qu'il soit parvenu à ses fins – l'occupation des lieux de pouvoir et la colonisation des moyens associés à celui-ci. C'est l'une des raisons pour lesquelles le RN n'a pas besoin, pour consolider son hégémonie présente, de conquérir la rue de haute lutte, au risque de salir son complet-veston parlementaire (les taches de sang sur les vêtements, quelle plaie) – la rue, il la tient déjà largement et sans efforts particuliers par le biais d'une police largement gagnée à ses idées.
« Rappelle-toi ce qu'il t'ont fait » fait ici référence à une autre tradition que celle de l'antifascisme des appareils, celle de l'expérience et de la mémoire collective des combattants et des vaincus d'hier, tombés dans la lutte contre le fascisme, ce qu'ils ont fait à ceux qui sont tombés en Espagne, ont péri et dépéri dans les camps nazis, ont été abattus par les fascismes coloniaux, post-coloniaux, tropicaux ou pas, ont succombé sous les coups du facho-suprémacisme blancs aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et ailleurs, c'est à moi qu'ils l'ont fait aussi – le reste n'est qu'une question de hasard ou de grâce de la naissance tardive, les stigmates de la lutte et des combats perdus (et les traces glorieuses des rares que nous avons gagnés) sont inscrits dans nos corps aussi.
Au reste, « imagine ce qu'ils sont prêts à te faire », cela découle aussi de la capacité que nous avons dû acquérir, au fil de l'expérience historique, de concevoir la banalité de l'inconcevable – qu'au fil d'un imperceptible déplacement, la fusion de la puissance étatique et des flux fascistes s'étant enfin produite, les bavures et les brutalités routinières aient (auront) cédé la place à différentes formes de torture en bonne et due forme, dans nos commissariats de police, comme au temps de la guerre d'Algérie, comme dans les prisons israéliennes aujourd'hui. Ce qu'ils sont prêts à nous faire, c'est ce qu'ils ont toujours fait, en bons somnambules mis en mouvement par leur cerveau reptilien qu'ils sont.
De tous les mouvements politiques apparus au XXe siècle, le fascisme est l'un des plus enclins à faire des promesses. Mais ce qui le singularise, c'est que les promesses de satisfactions vindicatives et éradicatrices qu'il destine au peuple reconditionné en populace, il les tient et, le plus souvent, au delà de tout ce que nous serions portés à craindre, tout instruits par l'expérience historique que nous soyons.
Un jeune nazi lyonnais mobilisé en vue d'entraver la tenue d'une réunion publique rassemblée autour de Rima Hassan, militante de la cause palestinienne, est mort à l'occasion d'une rixe avec des activistes de l'autre bord. Dans d'autres circonstances, cela a été et ce seront nos amis mobilisés dans la lutte contre le fascisme de rue qui ont payé et paieront le prix du sang – c'est le risque inhérent à ce genre de rencontre. Le spectre de la violence qui monte et du chaos qui menacerait du fait des brutalités perpétrées par une ultra-gauche enragée est une pure construction discursive, perverse et nihiliste, dérisoire. Avant et après Mais 68, c'étaient des services d'ordre casqués, armés de manches de pioche et de pieds de tables métalliques, composés de dizaines voire de centaines d'individus qui s'affrontaient ou en décousaient avec la police. Il ne s'agit pas là de l'évocation d'un quelconque Age d'or de la violence militante, mais du rappel d'un simple fait, destiné à renvoyer à leur inconsistance toutes les surenchères verbales qui se sont produites autour de ce qui demeure un enchaînement de circonstances (selon les photos diffusées par la presse, aucun des adversaires du jeune fasciste n'était armé de quoi que ce soit) et qui, en alimentant le discours sécuritaire, apportent en toute connaissance de cause de l'eau au moulin des fascistes de gouvernement.
En cette circonstance comme en tant d'autres, le premier pas de l'émancipation est celui qui consiste à ne pas se laisser intimider. A continuer de parler librement d'une actualité qui nous accable. A expérimenter avec esprit de suite et en toute sobriété (simplicité) le courage de la vérité.
Alain Brossat
[1] Je préfère ici « ami » à « camarade » pour deux raisons : primo, je ménage la sensibilité de ceux qui, parmi nous, trouvent que « camarade » les reconduit aux temps poussiéreux de la militance héroïque, deuxio, les fascistes, en plagiaires invétérés des mouvements révolutionnaires qu'ils sont et ont toujours été, emploient désormais couramment le mot camarade. Or, moins on n'a de mots clés en partage avec l'ennemi, mieux on se porte.
[2] Une parfaite symétrie se constate entre la façon dont le RN prend diplomatiquement ses distances d'avec les adeptes du fascisme de rue (« Zouaves » et autres néo-post-GUD...) et la manière dont, après la mort de l'activiste fasciste lyonnais, LFI se détourne pudiquement de La Jeune Garde – le parlementarisme est bien ici, dans les deux cas, l'école de la bassesse et la turpitude.
[3] Je n'ai pas étudié les images dans le détail, mais il me semble bien que lors de l'hommage rendu à l'Assemblée au fasciste mort, la gauche entière, LFI incluse, se soit associée sans barguigner à cette bouffonnerie abjecte – des élus du peuple se disant représentants de la gauche radicale et insoumise saluant la mémoire d'un fasciste mort dans une échauffourée de rue, c'est inédit autant que confondant, et, une fois encore, riche d'enseignements quant aux ravages du crétinisme parlementaire.
[4] Ricorda cosa ti hanno fatto in Auschwitz, opéra de Luigi Nono, 1966.
23.02.2026 à 12:32
dev
ou l'art capitaliste de discipliner le travail Un lundisoir avec Anthony Galluzzo
- 23 février / Positions, Avec une grosse photo en haut, lundisoir
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Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
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Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
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Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
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Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
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Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
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De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
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Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
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Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
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La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
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Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
23.02.2026 à 09:47
dev
« Comment, devant le spectacle de notre commerce de tout, réintroduire la honte ? » Natanaële Chatelain
- 23 février / Littérature, 4, Avec une grosse photo en haut
Rien n'est intact. L'image se fend.
Derrière chaque visage, deux ailes béantes –
celles d'un albatros mazouté... La vie crève,
crève de notre inculture. Comment
devant le spectacle de notre commerce de tout
réintroduire la honte ?
Comment se faire un cœur entier
qui n'a pas peur de rougir,
qui n'a pas peur de sa terre, brûlante de défaites,
souillées de victoires. Comment nommer ?
Mon langage est plein de miasmes.
Je n'arrive même plus à penser contre mon temps,
je ne fais qu'articuler des paroles convenues
où le corps se tasse. Ne plus pouvoir bouger...
Ne plus pouvoir sentir...
Comment transformer la normalité écrasante
en rage
pour sortir des peurs maussades dans lesquelles
le couvent social nous enferme ?
Partir. Partir. Partir.
S'en aller du destin criard placardé sur les murs.
Aller contre les platitudes des langues autorisées,
contre les appâts du privé qui remplace
l'imprévu du lendemain par des denrées subventionnées.
Voyager dans des phrases inusitées où la lenteur
s'oppose à la destruction, où la littéralité
défit l'idéalisation !
Persister dans son être... L'entêtement d'une âme
pour résister aux canons du bien lire, du bien comprendre,
du bien répondre... L'entêtement d'un corps à dire !
Je prends de l'âge comme on va prendre l'air.
Respirations mêlées à d'autres respirations.
Je n'écris pas seule. J'écris avec.
Manières d'être vivant au plus près, au plus vif.
Bouger à nouveau, sentir à nouveau.
L'ouïe se tend comme un muscle pour palper
l'intérieur des images et des sons, et j'entends,
j'entends le tissu du chant des oiseaux déchiré,
ma mémoire déchirée. Et je reste.
Je reste. Je reste.
Pour rien au monde je ne renoncerai à ma tête de vieille,
à ma tête d'enfant... aujourd'hui, l'une et l'autre,
piégées dans la culture de masse.
Je garde les deux, contre l'oubli à volonté,
contre le leurre d'une version améliorée de soi-même
prête à consommer.
Vivre terrestrement – fracture ouverte.
La mémoire du vécu ne supporte pas les retouches,
c'est une fêlure dans l'histoire, une brèche
dans le continuum des représentations,
une chaoïde d'enfance dans les schémas préétablis,
une sève.
La mémoire comme un chemin, une clairière,
un aboutissement des cendres dans nos bouches-interprètes.
Ne plus pouvoir faire taire cette question :
que va-t-il se passer si plus rien ne pousse ?
Vivre terrestrement – fagots de rien
noués ensemble pour alerter...
le tiers inclus comme un langage, le tiers
secrètement inclus... brûlot de sens.
Se parler.
Se parler.
Se parler.
À Paris, février 2026
Natanaële Chatelain
18.02.2026 à 14:09
dev
Suite à la mort de Quentin Deranque, il semble que tout le monde se rappelle soudainement l'existence de l'extrême gauche. Qu'il existe en France, et ailleurs, des personnes qui estiment que la politique ne doit pas se limiter à des logorrhées attentistes, mais qu'il est du devoir de chacun de lutter pour une société meilleure. C'est ce que font quotidiennement les militant·es antifascistes. Alors que toute la gauche se met d'accord pour dire que le péril fasciste est imminent, voilà qu'elle (…)
- 16 février / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Suite à la mort de Quentin Deranque, il semble que tout le monde se rappelle soudainement l'existence de l'extrême gauche. Qu'il existe en France, et ailleurs, des personnes qui estiment que la politique ne doit pas se limiter à des logorrhées attentistes, mais qu'il est du devoir de chacun de lutter pour une société meilleure. C'est ce que font quotidiennement les militantes antifascistes. Alors que toute la gauche se met d'accord pour dire que le péril fasciste est imminent, voilà qu'elle condamne sans hésitation les agissements de celles et ceux qui affrontent la peste brune sans relâche depuis ce que certains ont eu la naïveté d'appeler son extinction.
Comme il a été rappelé récemment dans un livre exposant les conditions dans lesquelles les nazis sont arrivés au pouvoir, il ne faut cesser de répéter que le fascisme fait fi des élections et des règles démocratiques, car ce ne sont pas ses modalités d'accès au gouvernement. Un antifascisme qui se limite au contradictoire parlementaire est à peu près aussi utile qu'une toilette pour quelqu'un qui pisse dans un violon. C'est en cela que l'antifascisme autonome est nécessaire : parce qu'en vivant hors des institutions, il s'est prémuni des illusions de ce qui est appelé démocratie ou république.
Dès lors, se pose la question de la violence. La violence physique et son éternelle symphonie de condamnations. Encore une fois, l'amnésie semble avoir frappé le peuple de gauche. Dans la France de Macron, faite d'intérimaires toujours plus précaires, de morts en exil toujours plus nombreux et de décès dans les couloirs des urgences, nous ne serions plus capables de minimiser ou a minima de recontextualiser la mort accidentelle d'un néonazi ? C'est pourtant la pierre angulaire de certaines tendances historiques de la gauche. La violence physique pratiquée à l'échelle individuelle est sans commune mesure avec la violence sociale, tout aussi réelle et palpable, qui tue par milliers les travailleurs et les étrangers à qui on ne reconnaît pas le droit de vivre décemment. Et parmi les vecteurs de cette violence, on trouve le racisme, la préférence nationale et la haine de l'étranger. Des valeurs partagées par Quentin Deranque qui, par son militantisme, contribuait à leur donner une matérialité.
Il faut avouer que ce n'est pas une très grande surprise que les forces de gauche institutionnelles trahissent notre camp à ce sujet-là. Cependant, peut-être faut-il rappeler à une certaine base militante, bercée par un imaginaire de radicalité « sauce LFI », qu'il ne peut y avoir de radicalité concrète dans des partis qui ne pensent le pouvoir que sous le prisme électoral.
Si ce n'est pas une surprise, on peut tout de même déplorer l'empressement avec lequel les cadres de LFI ont tourné le dos à leurs camarades de la Jeune Garde. À cette critique, la réponse apportée est le plus souvent pragmatique : ils ne peuvent pas se permettre politiquement de soutenir un mouvement qui a causé la mort d'autrui. Pourtant, le RN et ses sbires n'hésitent pas à soutenir les policiers qui tuent un adolescent, à salir l'image de Nahel et à justifier sa mort par son passé de pseudo-délinquant. Certes, les deux situations divergent en plusieurs points, mais on ne peut que souligner la manière dont la droite fait bloc derrière ses forces les plus violentes. Il serait temps que la gauche fasse de même et se rende compte que son capital politique ne se calcule pas uniquement en sièges, mairies et sondages, mais également dans la lutte quotidienne contre l'extrême droite, dont la pluralité des moyens d'action ne doit être que valorisée.
Parmi ces moyens, on retrouve donc la violence physique. Cette violence qui a coûté la vie à Quentin Deranque, néonazi assumé, dans une rixe à laquelle il a sciemment participé. Une rixe comme il y en a toutes les semaines sur le territoire français entre des groupes d'extrême droite (prônant une société raciste, masculiniste et autoritaire) et des groupes d'extrême gauche qui s'opposent à leurs idées. Des vidéos de camarades antifascistes se faisant lyncher, il y en a plein. Cette fois, un militant d'extrême droite décède. Les conséquences politiques et judiciaires de cet événement devraient être les seules préoccupations de notre camp. La mort d'un néonazi ne doit pas signifier une défaite de la gauche, la mort n'éblouit pas les yeux des partisans