02.02.2026 à 10:37
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« Ils veulent s'agrandir, on les fait reculer »
- 2 février / Avec une grosse photo en haut, Cybernétique, 4
Créé il y a trois ans à l'occasion de l'annonce du plus grand projet industriel français hors nucléaire – l'agrandissement de deux usines de puces électroniques près de Grenoble, qui ont l'autorisation de consommer 274 litres d'eau par seconde –, le collectif STopMicro est engagé dans un combat contre l'accaparement des ressources par les industriels de l'électronique et la « vie augmentée » qu'ils promeuvent.
Ce combat se focalise ces derniers temps contre la destruction de 11 hectares de terres agricoles par l'industriel Soitec (Voir cet article).
Le collectif vient de remporter une victoire d'étape, et invite à venir la célébrer en sabrant le champagne le 7 février.
Fin novembre 2025, le collectif STopMicro révélait que l'entreprise Soitec (basée à Bernin, 38) utilisait illégalement 7 000m2 de terres agricoles pour un usage de parking, au mépris total du règlement d'urbanisme de la commune. En parallèle, le 24 septembre, des particuliers signalaient cette infraction à la commune, instance chargée de faire respecter le plan local d'urbanisme.
Lors des premiers contacts avec la commune, celle-ci avait minimisé l'affaire, semblant justifier l'action de l'industriel. Après deux mois de mobilisation et de mise sous pression, le collectif se félicite d'avoir obtenu une victoire : le parking est en cours de démontage. Cette victoire est le fruit d'une action menée conjointement avec l'association ADES et en lien avec le collectif Berninformé.
Cette réduction de la surface du fabricant de substrats pour puces électroniques intervient à un moment déterminant. L'enquête publique pour l'agrandissement de la zone d'activités économique (ZAE) des Fontaines, taillée sur-mesure pour Soitec, doit se tenir dans quelques semaines. Le collectif STopMicro, opposé à cet agrandissement, a déjà mené plusieurs actions, avec drapeaux, banderoles, fanfare, batucadas, etc.
Nous tirons aujourd'hui plusieurs enseignements de l'affaire du parking illégal :
Venez fêter le recul de Soitec samedi 7 février à midi et demi.
Rendez-vous : bennes à verre devant Soitec. Prévoyez de bonnes chaussures et vos habits de lumière.
No puçaran !
Et pour finir, de la pub :
- Prochain évènement STopMicro : conférence « Qui est aux manettes » sur le rôle des pouvoirs publics dans le développement de l'industrie de la microélectronique à Grenoble. Jeudi 5 février à la salle municipale de l'Île Verte (37 rue Blanche Monier à Grenoble), 19h.
02.02.2026 à 10:22
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Les oiseaux chantent, je pénètre dans mon pavillon d'écriture, une vieille grange branlante planquée au fond d'un champ envahi par les herbes folles, je m'affale dans le fauteuil, un fauteuil roulant, la table de ping-pong vermoulue est constellée de chiures de pigeons, je regarde une momie noire peinte au fond d'une antique armoire délabrée, une momie noire aux bracelets d'or, main gauche enveloppant le sexe, main droite posée sur le cœur, une momie noire à la tête séparée du corps par une force non humaine, nous nous regardons, nous jouons au ping-pong avec le silence, jamais un mot de trop entre la mort et moi, je pivote en fauteuil roulant pour m'emparer d'une planche de noyer sur laquelle est clouée mon increvable Remington, je pose l'assemblage en équilibre sur les accoudoirs, demi-tour, je prends la rame de papier traînant sur la table de ping-pong, j'introduis une feuille vierge dans le chariot de la machine à écrire, je passe à mes doigts deux poings américains directement reliés par des câbles d'acier aux pignons qui entraînent les roues du fauteuil, je commence à écrire, le mouvement de mes doigts enfonçant les touches de la machine à écrire se communique aux roues du fauteuil qui m'emporte sur les chemins du monde, j'écris, j'écris avec tout l'éventail des mots, je fabrique des phrases, des phrases qui disent quelque chose, des phrases qui ne disent rien, peu importe, des phrases, il me faut des phrases, des phrases pour vivre aimer mourir, je sème mes feuilles noircies à tous les vents, j'écris, je ne peux pas raconter ce que j'écris, je passe partout, je suis à Hambourg, je suis à Johannesburg, je suis à Cherbourg, les mouettes ricanent.
Naguère et demain dans les mains, errant dans un amour déraillant dans une contrée où l'amour échappe aux lois imprévisibles du désir, devenant fiction sous le masque de l'anonymat, la poésie exige une part de rêve, la poésie exige une part de malédiction, la poésie exige une part de vide, et patati et patata, toujours partagé entre tentation du silence et pulsion du cri, tympans mitraillés par la parole du monde, je sors du petit train qui m'a conduit de Prague à Beroun, je poursuis mon impossible vadrouille dans la Bohème, le soleil cogne sur mon crâne comme un forgeron, mon torse ruisselle de sueur, les rues sont vides, il n'y a personne, je marche au hasard, les autochtones se terrent sans doute entortillés dans les draps d'une révolution de velours, il faut dire que c'est un dimanche, un premier mai, je traverse une passerelle qui enjambe la Berounka, j'emprunte un chemin de terre coincé entre la rivière et les jardins bordant les maisons, les poupées qui font la sieste ronflent dans ma marche, je respire dans la muette densité de l'existence, je travaille à pétrir ma propre inconsistance, je déchire mon étoffe de héros, j'entends une marche militaire, une musique qui craque aux oreilles, je me mets au garde à vous, un immense drapeau rouge orné de la faucille et du marteau habille la façade d'une maison, des courants d'air parfumé de chèvrefeuille caressent le drapeau qui ondule, la marche militaire est crachée par deux enceintes posées sur des tables rondes, des bouteilles de bière prennent le frais dans un seau vert posé sur une autre table, le drapeau se déforme, un homme et une femme apparaissent, ils sont nus, la cinquantaine blafarde et grassouillette, l'homme poursuit la femme à petites foulées grotesques, il bande mou, elle pousse de petits gémissements, ils font du slalom entre les tables du jardin, l'homme saisit la femme par la taille, l'entraîne main dans sa main contre le drapeau, leurs lèvres se rejoignent dans un long baiser au point où faucille et marteau se croisent, la musique s'arrête, l'air embaume le lilas, l'homme embrasse encore la femme, partout, sur les yeux, dans le cou, sa bouche s'attarde sur un sein, il s'agenouille, contre son ventre elle sert sa tête dont elle caresse le crâne dégarni, la même marche militaire se remet en branle, je suis toujours au garde à vous, ils se relèvent, ils vont s'asseoir, un militaire jaillit, il décapsule deux bières et les tend à l'homme et à la femme, le militaire repart et disparaît, ils ont l'air infiniment las, ils boivent au goulot sans rien dire, la musique craque de plus belle, la scène de théâtre domestique s'éternise, la scène se transforme en photo, il ne se passe plus rien, je fais demi-tour, je change de bande-son, les oiseaux chantent, je ne sais vraiment pas quoi penser, métaphore incongrue d'un dernier toast mélancolique porté à la fin d'un régime, je reviens dans la ville, un long boulevard s'ouvre aux prédateurs libéraux, je m'y engage, il n'y a encore personne, je tourne dans une petite rue défoncée, j'entre dans un parc entourant un hôpital, je m'étends à l'ombre d'un tilleul et je sombre dans une rêverie monstre, voilà ce que je me souviens avoir raconté l'autre soir, à Cherbourg, dans un bar, les ivrognes parlent aux ivrognes, ne sachant toujours pas quoi penser, ne sachant toujours pas ce que les autres peuvent penser du récit de cet improbable plan séquence, finissant de l'écrire, au feutre rouge, sur le dernier petit cahier ramené du défunt bloc communiste, ramené de l'époque où j'étais à la fois poète et espion, travaillant pour mon propre compte, assis dos au blockhaus, là-haut, tout là-haut, au sommet de la montagne du Roule, contemplant le bout du monde, ce bout du monde singulier nommé Cherbourg, songeant que le bout du monde est partout où je suis, m'apprêtant à plonger dans la rade en déployant mes ailes de dragon, assourdi par le ricanement des mouettes, me noyant dans l'idée que le bout du monde est la totalité du monde, qu'au bout du monde encore l'horizon fait coucou de partout, même si.
Je possède une plage quelque part dans le monde, mon acte de propriété est un poème intense orbitant autour de sa définition, un vague idéal de perfection relative, quelque chose qui s'apparente à la vie, c'est une longue bande de sable blanc, léchée par la mer comme un ventre par une langue amoureuse, séparée des terres civilisées par des falaises vertes, décor d'une page où court un monologue haletant, étranger à toute complaisance, à la recherche du bout du souffle, j'y vis sous le pavillon à tête de mort, pirate pillant les trésors d'angoisse de l'homme, je m'y promène, éclairé par la lumière changeante et capricieuse des saisons, des flaques de diamant y brillent sous les rayons d'or du soleil, des parfums de muscade et de cannelle s'échappent d'une cargaison engloutie, j'échoue sur un banc de sable que la mer brique à grandes eaux, voilà ce que je me raconte, presque un rêve de petit garçon, le cul posé sur un gros caillou, scrutant l'horizon où fume la cheminée d'un supertanker haut comme un gratte-ciel, bataille navale, destroyer touché, croiseur coulé, plouf, regardant les bourrelets d'une adorable maman enrôlée pour les travaux forcés, elle creuse autour des remparts et des tours les fossés d'une citadelle imprenable, son fils les comble de seaux d'eau de mer, un bout de bois crocodile s'y noie, des coquillages nénuphars y coulent, il manque un pont-levis, je ressemble fortement à l'ennemi, je me lève, j'opère un retrait stratégique, je marche dans les vagues qui meurent sous mes pieds, le soleil mordille tendrement mes épaules, je frissonne d'amour pour tout l'univers, j'abandonne le temps, mais rien jamais ne dure, la rage me reprend, la paix dans une âme et un corps est une farce de l'esprit, je cherche le sachant ce qui toujours m'échappera, la beauté glisse comme du sable entre mes doigts, l'amour est un moustique insaisissable, des corps errent dans la brume légère, des falaises aux vagues, des vagues aux falaises, des corps vont d'un horizon l'autre comme des damnés qui méditent, comme moi, se perdant aux confins des chemins tracés par leurs monologues, parlant parfois d'amour avec amour, mon esprit s'éloigne des rivages de la Manche, il emprunte un périphérique à l'heure de pointe, il s'accroche aux ailes d'un Boeing qui décolle, il vagabonde dans le fracas de Ho Chi Minh City, il transpire dans la fournaise du Sinaï, il crève de drogue et de faim dans les faubourgs de Kinshasa, mon esprit passe un regard distrait sur la peau du monde, mon corps remonte le courant d'une rivière éphémère, au lit creusé par une poche d'eau qui se vide, filant vers la mer descendante, je me demande ce que je pourrais vivre encore, fatigué de jouer à l'homme qui erre, buvant des verres qui agacent la langue vipère, las de raconter des histoires qui tournent court, je ne cesse jamais de lutter contre moi-même, ma prose est une arme politique, la trace d'une guérilla intérieure destinée à conserver un semblant de libre-arbitre, une illusion d'identité, elle échoue cependant à produire un authentique enchantement, la disparition de l'humour précède celle de l'intelligence et engloutit toute lucidité dans son trou noir, nous sommes si nombreux à hanter ce qui reste du monde, je le déplore, nous sommes si nombreux à gâcher notre liberté, n'en faisant rien ne sachant qu'en faire, comme si user effectivement de la liberté était un choix honteux, alors qu'à n'en rien faire nous ne faisons qu'abuser d'elle, je regarde la Manche rosir au couchant, je ne sais pas, je ne sais rien, je me laisse choir dans le sable, j'abandonne le rythme et l'impact du poème, je pose la nuque sur mon baluchon idéal, l'idéal n'a rien d'un gadget, la nuit tombe, Vénus scintille, les mouettes ricanent, mon cœur bat la chamade dans le silence, le vent se lève, je ferme les yeux, la mer gronde, je suis partout chez moi, motus et bouche cousue, telle une silhouette absorbée par la nuit qui tombe, à la fois très proche et très lointaine, une silhouette muette suggérant, sans rime ni raison, un poème qui échappe à la nécessité de sa profération et dure hors.
Emmanuel Thomazo
Illustration : Sébastien Thomazo , 'Souvenirs'. 163x101cm. Huile, pigments et terre sur toile
02.02.2026 à 10:21
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Professeur honoraire de sociologie, auteur de nombreux ouvrages dont Le premier âge du capitalisme (Page 2 et Syllepse, 2018-2019) qui a déjà fait l'objet d'une recension dans lundimatin, Alain Bihr présente ici son dernier ouvrage, L'écocide capitaliste, à paraître dans les prochains jours chez les mêmes éditeurs. Cet ouvrage se compose de trois tomes réunis en un même coffret. Son enjeu est d'élucider l'antagonisme entre capitalisme et écologie.
Par exemple, pour tenter de réduire les émissions des gaz à effet de serre, notamment du principal d'entre eux, le dioxyde de carbone, on a mis en place des marchés des droits à émettre ce gaz dans le cadre d'un quota global d'émission qu'on se propose de diminuer – ce qui a en principe pour effet d'accroître le prix de ces droits – de manière à contraindre économiquement les émetteurs à réduire leurs émissions. De même, on a développé des marchés de droits à compenser des atteintes aux milieux naturels pour garantir que les projets de développement industriels ou commerciaux responsables de pareilles atteintes puissent se réaliser sans perte nette de biodiversité. Et je montre que ces mécanismes de marché non seulement sont inefficaces, ils n'atteignent pas leurs objectifs, mais qu'ils sont dans le cas des marchés de compensation écologique totalement dépourvus de sens. Et il en va de même de la plupart des solutions technologiques auxquelles on recourt. Au mieux, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux, telles les énergies dites renouvelables. Ou bien, elles aggravent même les problèmes qu'elles prétendent résoudre, tels le nucléaire, les biocarburants, la voiture électrique. Et il arrive même d'être proprement délirantes, comme dans le cas de la géo-ingénierie.
02.02.2026 à 10:20
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Minneapolis : ICE, la contre-insurrection et le spectre de la guerre civile Phil A. Neel
- 2 février / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Ces dernières semaines, Minneapolis est devenu l'épicentre de la résistance à l'ICE et plus généralement au gouvernement Trump. S'y opposent une brutalité policière en roue libre et des réseaux de solidarité de voisinages qui s'organisent pour saboter les opérations des agents fédéraux. Dans cet article [1], Phil A. Neel revient sur les évènements en cours et propose une analyse de tous les mensonges qui ont été, sont et seront proférés pour étouffer le potentiel révolutionnaire de la résistance en cours : « Si vous êtes ici légalement vous n'avez rien à craindre », « Laissez les institutions s'occuper de la justice », « Votez pour changer les choses », « La résistance est l'excuse dont Trump a besoin », « Les violences sont le fait d'agents infiltrés ». En démontant chacun de ces mensonges, Neel montre comment cette même rhétorique contre-insurrectionnelle avait déjà été mobilisée pour contenir et mater les émeutes après la mort de George Floyd qui avaient débuté dans cette même ville en 2020. Il raconte ainsi la racialisation et la répression boostées à l'I.A. telles qu'elles opèrent sous Trump, tout en rappelant que ces tendances ont été initiées sous des gouvernements « Démocrates ». Neel propose également de penser les horizons qui se dessinent depuis les luttes en cours et la manière dont le spectre de la guerre civile refait surface.
La ville enneigée est en état de siège. Pendant les longs et froids hivers au cœur du Midwest, l'air peut devenir si froid que respirer est douloureux. Des mercenaires masqués dans des véhicules banalisés errent à travers les congères, raflant des gens en pleine rue et les expédiant dans des centres de détention pour des durées indéterminées. Chaque mercenaire est payé plusieurs dizaines de milliers de dollars grâce à des “bonus d'embauche” (jusque cinquante mille dollars, et soixante mille dollars pour des remboursements de prêts étudiants) simplement pour prendre les armes au nom du régime assaillant. Face à une crise économique en slow-motion dans laquelle un boom des marchés boursiers surréaliste soutenu par l'État est couplé à une stagflation persistante de l'économie du quotidien, le léchage de bottes est une des rares industries connaissant une croissance réelle. Alors que les rues gèlent à Minneapolis, le S&P [note Standards & Poor's, un indice boursier mesurant les performances des plus grandes entreprises cotées sur les bourses américaines] atteint des records. Pendant ce temps, le taux de croissance de l'emploi de l'année passée était si mauvais que, quand les chiffres ont été publiés, le régime a rapidement viré le chef du Bureau of Labor Statistics et menacé les médias diffusant ces données [2]. En plus d'un taux d'emploi déclinant lié au gel de l'immigration, la profondeur de la crise est rendue perceptible par la chute continue du taux de la population active parmi les plus de 15 ans [Labor Force Participation Rate] – le frein principal à la croissance de l'emploi pour la première moitié de 2025 – indique que de plus en plus de personnes quittent complètement la population active et ne sont plus prises en compte par les statistiques du chômage [3]. On peut donc considérer le siège de Minneapolis comme une sorte de keynésianisme mercenaire, compensant le manque d'emplois dans les nouveaux secteurs de la Défense boostés à l'IA, qui ont été le cœur de cette approche « piller et restructurer » de la gouvernance.
Déployés depuis des villes éloignées, ils menottent les détenus puis les battent quand ils ne peuvent plus se défendre. Ils tirent des munitions « non-létales » avec l'intention de mutiler. Ils ont plusieurs fois roulé sur des gens avec leurs véhicules. Des personnes rentrant simplement chez elles après le travail se sont fait briser leurs fenêtres et ont été tirées de force hors de leurs véhicules, pour être battues et détenues pendant des heures, parfois des jours. Maintenant, ils tirent sur des gens avec des munitions létales. Ils ont pris mené un raid sur le parking d'un collège. Ils ont tiré une mère hors de sa voiture, l'ont mis dans un van banalisé et se sont enfuis, laissant son enfant sur un siège arrière avec la porte ouverte par températures négatives (heureusement, la foule l'a sauvé). Ils ont lancé des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sur des voitures pleines d'enfants, causant leur hospitalisation – parmi ces enfants, il y avait un bébé de six mois, incapable de respirer [4]. Pour punir la mobilisation des membres de la communauté, ils ont également commencé à attaquer les maisons de citoyennes, se trompant d'ailleurs souvent d'adresse. Le maire dit qu'il n'y a rien à faire. Le gouverneur a appelé la Garde nationale – pas pour la déployer contre les mercenaires bien sûr, mais contre celleux qui protestent contre eux. Les autorités judiciaires nationales ne refusent pas seulement de s'en prendre aux mercenaires, elles ont au contraire reçu l'ordre d'ouvrir des enquêtes contre les victimes et leurs familles. Chaque nuit, tout le monde regarde des vidéos de corps tapis dans l'ombre se déplaçant dans le froid glacé de la ville assiégée. Sur les livestreams, les gens crient et pleurent, les mercenaires hurlent des menaces, tirent avec leurs armes et, face à une foule suffisamment importante, ils battent en retraite. Les hôtels qui les accueillent sont attaqués. Les voitures qu'ils abandonnent sont pillées. En réponse, des troupes supplémentaires sont envoyées par le président, un roi dément dans un corps pourrissant, criant des ordres incohérents depuis son palais dans les marécages. Le soleil se lève et nous nous réveillons avec le goût amer des atrocités qui nous attendent.
Il y a cinq ans, à quelques rues de là où Renee Good a été assassinée par le lâche Jonathan Ross, un meurtre similaire a déclenché la plus grande insurrection populaire depuis plus d'une génération. Peu après, on nous a raconté une série de mensonges quant à cette rébellion. On nous a dit que c'était un « mouvement social non-violent », alors même que l'image d'un commissariat en flammes vacillait à l'arrière-plan. On nous a dit que, bien qu'il y ait eu des violences, elles avaient été initiées par des agitateurs extérieurs, peut-être la police, voir même des nationalistes blancs. Qui qu'ils fussent, ils n'étaient pas des membres de « la communauté » mais des individus cherchant seulement « à semer le désordre ». On nous a dit que le plan avait toujours été de poursuivre en justice le meurtrier, que c'était seulement une coïncidence si les procédures avaient été entamées seulement une fois que presque toutes les villes principales du pays avaient vu leurs centres-villes pillés et brûlés. On nous a dit de rentrer chez nous, que c'était fini. On nous a dit que les émeutes étaient exactement l'excuse dont Trump avaient besoin pour déclarer la loi martiale et annuler les élections à venir. On nous a dit que si Biden était élu, il allait rétablir la justice. On nous a dit que les déportations prendraient fin et que les décisions de Trump seraient annulées. Que les enfants seraient libérées de leurs cages. On nous a dit que nous devions revenir à la politique habituelle – que c'était la seule façon « d'obtenir des résultats ». Ensemble, ces mensonges ont formé un seul et grand mensonge : l'insurrection n'avait jamais eu lieu et n'aurait plus jamais lieu [5]. Mais l'esprit de l'Histoire se meut de façon curieuse. Ce qui est mort ne meurt jamais tout à fait. Et nous entendrons, encore et encore, les mêmes mensonges :
C'est toujours le premier mensonge, cru seulement par les plus dérangés et les plus stupides. Même pour les plus virulents soutiens de l'État, le premier mensonge a été ruiné à l'instant même où le tir est parti. Il a alors été reconfiguré : « Si vous ne faites pas obstruction à des agents fédéraux… » Et rapidement ils ajoutèrent les clauses habituelles : « pourquoi étiez-vous sur les lieux d'une émeute ? » (dit-on aux personnes qui vivent dans le quartier) ; « pourquoi avez-vous amené vos enfants à la manifestation ? » (aux familles allant chercher leurs enfants à l'école) ; « ces citoyennes ont des liens avec des groupes de la gauche radicale » (vérité par défaut pour toutes celleux qui s'opposent à une organisation policière ou étatique). Fatalement, la litanie des mensonges proférés par toute force tyrannique tend à chercher la normalisation, sur un mode formulé par les guides de l'armée israélienne, perfectionnés sur les terres bombardées de la Palestine, qui servent depuis longtemps de laboratoire pour de nouvelles horreurs. Et bien sûr, comme un bref regard historique le montrerait, les horreurs ne restent jamais confinées à la Terre sainte. Quand le boomerang impérial revient à l'envoyeur, le processus commence toujours avec les soi-disant « éléments criminels ». Ensuite il vise la gauche et les syndicats. Puis les sympathisantes. Puis n'importe quelle ennemie désignée. Au bout du compte, il vise les ennemis de la nation, pensée en termes de sang et de terre.
Déjà, des citoyennes des États-Unis, sans aucun lien avec les manifestations, ont été détenues lors de raids et ont vu la validité de leurs certificats de naissance remise en cause. Des Natifves Américaines ont été détenus plusieurs jours – en partie comme chantage pour contraindre les gouvernements autochtones à ouvrir leurs territoires à ICE [Immigration and Customs Enforcement]. Ce n'est pas une exagération : dans la ville assiégée, quiconque n'a pas l'air suffisamment blanc (et blanc d'une façon très précise) doit porter en permanence sur soi des preuves de citoyenneté, au risque d'être détenue et déportée. C'est presque mot à mot le scénario prophétisé par la « gauche radicale » lors de la naissance des administrations comme Homeland Security (DHS [Department of Homeland Security]) et ICE, à la suite de la promulgation du Patriot Act par une coalition bipartisane pendant la Guerre contre le Terrorisme. C'est au même moment que la National Securioty Agency (NSA) a gagné de nouveaux et vastes pouvoirs. La première opération inter-administration à viser des « violents gangs transnationaux » a été initiée en 2005 sous Bush et préfigure une bonne part de la rhétorique encore en usage aujourd'hui. Mais le nouvel État sécuritaire a été un effort collectif. En fait, bien qu'initiées sous une administration Républicaine, ce sont les Démocrates qui ont fait de ces administrations des organisations fonctionnelles et ont augmenté considérablement leurs pouvoirs.
Tant ICE que le DHS ont été rapidement étendus sous Obama, qui a supervisé la plus vaste augmentation du nombre de déportations et de construction de camps de déportations, en partie grâce à un contrat public/privé d'un milliard de dollars avec l'entreprise de construction de prisons Core Civic (alors appelé Corrections Corporation of America) [6]. Il se trouve que, Jonathan Ross, l'agent qui a assassiné Renee Good, a été embauché par l'administration au pic de cette vague de déportations de l'ère Obama. Les mêmes années furent celles de l'expansion des data centers de la NSA, pendant lesquelles on assista notamment à la cérémonie d'ouverture du Comprehensive National Cybersecurity Initiative Data Center dans l'Utah, qui est probablement le cœur de l'infrastructure contemporaine de surveillance de masse [7]. De même, c'est l'administration Obama qui a signé les premiers contrats avec Palantir pour surveiller la criminalité transfrontalière, posant les fondations de la collaboration encore en cours de cette entreprise avec ICE [8]. Aujourd'hui, l'entreprise a été sollicitée pour construire une application « qui génère une carte avec des cibles potentielles de déportation, un dossier pour chaque personne et propose “une estimation de fiabilité” de l'adresse actuelle de la personne… » [9]. Ce furent durant les mêmes années que les appels à « abolir ICE » ont pour la première fois eu un écho, avec les appels à défaire les programmes de surveillance de la NSA et à démanteler Homeland Security. Il va sans dire que ces demandes ont été disqualifiées aussi bien par les Démocrates que par les Républicains comme de simples jérémiades de radicaux obstinément irréalistes. Maintenant, nous faisons face à la « réalité » qu'on nous avait promis.
Ce mensonge est le bateau de sauvetage pour des millions de gens qui s'accrochent à un semblant de foi en un État de droit supposé avoir été, dans un passé glorieux, robuste, mais qui a, si l'on se fie à tout indicateur raisonnable, déjà coulé profondément dans une mer sombre et violente. On nous dira d'attendre, de laisser le système faire son travail, comme si l'ordre civique noyé allait refaire surface. En réalité, cet ordre a toujours été une décoration temporaire, rendue seulement possible par les eaux calmes d'un ordre impérial bien huilé. Mise en crise, la rectitude de l'État est toujours sacrifiée au profit de l'agitation de la puissance pure sur lequel il repose. Celleux qui fondent leur foi sur cette rectitude ne peuvent simplement pas rendre compte du nouveau monde dans lequel iels se trouvent. Ce dont nous sommes alors les témoins, c'est le lent et embarrassant crépuscule de la naïveté politique polie qui a défini une génération entière de libéraux. Les libéraux sont, fondamentalement, une espèce juridique. Retirez-leur leurs lois et leurs procès et il ne vous reste que des repentants confus, aveuglés par les terribles horreurs brièvement entraperçues derrière leur foi brisée. Dans l'immédiat, iels vont continuer comme auparavant, mais avec plus de ferveur. Face à la preuve indiscutable de leur réalité politique, les libéraux vont s'accrocher encore plus fortement aux ruines de leur civilité effondrée, intentant procès après procès, écrivant à leurs élues, faisant du porte à porte pour plaider en faveur de candidats centristes aux élections de mi-mandat comme des fanatiques criblés de bubons se flagellant en guise de pénitence pour la peste.
Nous avons déjà vu une suite continue de procès intentés contre presque tous les aspects du programme trumpiste. Au 20 janvier 2026, il y avait un total de 253 procès mettant en cause les actions de l'administration. Même quand ceux-ci ont une décision favorable, celle-ci s'avère inapplicable. D'un côté, avec le pouvoir décisionnaire de la Cour Suprême ainsi que la nomination des responsables fédéraux à la tête de toutes les administrations concernées, toute attaque juridique peut en dernière instance être réduite à néant. La Cour Suprême a déjà révoqué 17 fois les ordres de Cours inférieures [10]. D'un autre côté, le pouvoir exécutif peut être mobilisé pour tout simplement annuler les décisions légales, soit directement (à travers la multiplication des accords tacites mettant en jeu des pardons présidentiels, par exemple) soit en poursuivant les mêmes fins par d'autres moyens. Par exemple, quand la déportation de Kilmar Abrego Garcia a été jugée illégale par une Cour inférieure (et, fait rare, cette décision a été acceptée par la Cour Suprême), le gouvernement fédéral a cherché à l'inculper pour des accusations fallacieuses afin de justifier des tentatives de déportation ultérieures. Toujours est-il que, précisément parce que ces affaires remontent toujours de Cour en Cour et génèrent, dans les faits, un certain niveau de friction administrative, les libéraux sont capables de conserver une foi magique dans l'idée que ces procès pourraient un jour marcher.
Tout cela laisse peu d'espoir pour une réponse judiciaire aux meurtres de Renee Good et Alex Pretti. Peu après le meurtre de Good, Ross a été évacué de la scène du crime, qui a été nettoyée sans enregistrement de preuve ni enquête. De manière similaire, d'autres administrations ont été empêchées de sécuriser la scène du meurtre de Pretti. Le Department of Justice n'a engagé aucune poursuite en justice, pas plus que la ville, ou les représentantes de l'État. Le régime a continué de soutenir que Ross et tous ses autres mercenaires ont une immunité totale. Ils ont répété des mensonges purs et simples, immédiatement réfutés par de nombreuses vidéos. Maintenant, comme lors de tout meurtre policier, les plaintes ne seront acceptées que s'il y a des mobilisations de masse d'une échelle et d'une intensité suffisantes. Les manifestations pacifiques, même de taille énorme ou présentées comme des « grèves générales » (qui ne parviennent pourtant pas à mettre à l'arrêt la moindre grande entreprise), n'ont aucune chance d'y parvenir. Maintenant, il n'y a simplement aucun mécanisme imaginable grâce auquel des manifestations prenant un air contestataire pour attirer l'attention politique pourraient encourager qui que ce soit au pouvoir de ne serait-ce qu'amener cette affaire en justice. Les assauts contre la propriété de l'ennemi, les blocages réels et les grèves peuvent produire ce résultat, comme les émeutes l'ont fait dans le cas de George Floyd il y a quelques années. Dans ce cas, cependant, même un procès et une condamnation pourraient facilement être annulées par un pardon présidentiel et, si tant est que les cas du 6 janvier indiquent quoi que ce soit, tout suggère que le pouvoir exécutif le fera. L'État ne peut plus être digne de confiance pour amener ne serait-ce qu'un semblant de justice. Les libéraux peuvent geindre, se flagellant leurs dos pleins de bubons dans des actes futiles de pénitence dans l'espoir de récupérer l'attention de leur dieu criminel. Enfin, leurs bubons éclateront la peste les emportera comme le reste.
C'est peut-être vrai en une sorte de sens spirituel – dans l'esprit de politiciennes progressistes convaincues, au plus profond de leur cœur, qu'ICE n'a rien à faire ici. Et pourtant, si vous permettez que des atrocités soient commises devant vous et que vous ne faites rien de conséquent pour les arrêter mis à part prononcer un discours un peu ferme et peut-être déposer une plainte faiblarde ou deux, est-ce que vous n'êtes pas, en fait, en train de céder spirituellement aussi ? Ce mensonge est devenu le refrain courant des politiques locales. Le maire l'a dit. Le gouverneur aussi. Et, même clairement « non bienvenu », ICE a fait son nid. Les mercenaires déambulent dans les rues. Ils défoncent les portes des gens, assurés par leurs supérieurs qu'ils n'ont pas besoin de mandat de perquisition signé par un juge. Cet ordre est clairement illégal mais ça n'a plus l'air d'avoir de l'importance [11]. Les seules forces qui se mobilisent un tant soit peu contre cette invasion sont des personnes ordinaires, risquant l'emprisonnement, la mutilation et la mort, pour faire face aux hommes armés envoyés pour emmener leurs voisines dans des camps d'enfermement. Des réseaux robustes de défense des communautés se tissent à travers la ville glacée, ancrés dans l'infrastructure mise en place précisément par les infatigables « extrémistes de gauche » par lesquels le régime semble être si troublé. Grâce à ces réseaux, les mercenaires peuvent rarement se déplacer sans être pistés, rarement faire un arrêt sans être encerclés et rarement agir sans être filmés.
Il ne fait aucun doute que cette sorte de réseaux de réponse des communautés sont parmi les formes les plus importantes d'organisation de classe que les États-Unis ont connu depuis des décennies. Comme l'explique Adrian Wohlleben :
Avec la construction de centres de défense, ou “centros”, combinés à d'autres pratiques de pistage, de filature et de perturbation autonomes, la lutte actuelle contre ICE a initié une re-politisation de l'intelligence infrastructurelle, ainsi qu'une inversion de son orientation “cynégétique” (du statut de proie à celui de prédateur). Ce fait, auquel s'ajoute la tendance notable à restituer la politique dans les espaces de la vie quotidienne, indique une possibilité réelle de dépasser les limites de 2020… [12]
Et pourtant, il semble peu probable que cette intelligence infrastructurelle distribuée et encastrée dans la trame urbaine de la vie quotidienne soit suffisante. Bien que ce soit une première étape nécessaire, le momentum de l'Histoire prend souvent de vitesse nos efforts. Tenir le rythme requiert un saut dans l'inconnu.
Nous faisons face à une triste réalité : l'invasion est là, la sacro-sainte “résistance” de la classe politique n'est jamais venue et le pouvoir brut qui dirige le monde est visible aux yeux de toutes. Les Démocrates ont déjà catégoriquement refusé les appels en faveur de l'abolition de ICE et ont préféré défendre leur proposition fatiguée jusqu'à l'os des bodycams et des meilleures formations [13]. Face à cela, comment un mensonge aussi simple peut-il persister ? Comment est-ce que quiconque peut légitimement être convaincue que voter, a fortiori pour les midterms, pourrait endiguer le pouvoir du régime ? Toujours est-il que, même pour les libéraux désabusés de leur foi à l'égard des voies légales, poursuivant maintenant ICE dans leur Honda Fit, sonnant l'alerte avec leurs sifflets et brandissant leurs téléphones comme un bouclier – et, malgré l'absurdité de cette image, risquant légitimement leur mort en faisant cela – un résidu de foi dans le système électoral demeurera, même maintenant que la croyance dans l'ordre judiciaire a été brisée. Les élections sont, pour les libéraux, précisément la façon dont les torts systémiques sont rectifiés. Elles offrent un chemin pour revenir aux domaines législatifs et exécutifs desquels le pouvoir semble émaner. Ainsi, gagner les législatives de 2026 et, avec un peu d'espoir, la présidentielle de 2028, semble être le moyen raisonnable par lequel le régime pourrait être destitué et ses méfaits corrigés. Et pourtant, même pour les libéraux actuellement mobilisés, une peur demeure : et si c'était, finalement, un mensonge ?
L'illusion « sortez et votez » persiste en partie parce que les États-Unis correspondent maintenant parfaitement à ce que Ernst Fraenkel, un avocat en droit du travail qui a vécu la montée du nazisme, appelait un « État dual » [Dual State, Doppelstaat], dans lequel le régime est capable de « maintenir sur ses rails l'économie capitaliste gouvernée par des lois stables – et de maintenir une normalité au-jour-le-jour pour une bonne part de ses citoyennes – tout en établissant un domaine d'illégalité et de violence d'État », comme le dit le chercheur Aziz Huq. Avec ce fonctionnement dédoublé, un « État normatif » caractérisé par un « système légal ordinaire de lois, procédures et précédents » qui continue à opérer, alors qu'à ses côtés un « état d'exception » [prerogative state] parallèle définit par « un arbitraire illimité et une violence sans contrainte légale » devient la norme pour certains espaces géographiques ou pour la gouvernance de groupes démographiques particuliers. Pour Fraenkel, cette zone de « non-droit » ne contredit pas la zone légale ouvertement, mais opère plutôt en tandem avec, même si les « deux États cohabitent de façon malaisée et instable » parce que « le peuple ou des affaires peuvent être jetés hors de l'État normatif vers l'état d'exception », sur un coup de tête politique. Mais la tendance est claire : au fil du temps, la dictature de « l'état d'exception déformerait et détricoterait lentement les procédures légales de l'État normatif, laissant un domaine de plus en plus réduit aux lois ordinaires » [14].
C'est notamment rendu possible parce que le pouvoir social n'opère pas principalement à travers l'État. À sa racine, le pouvoir de l'élite sur les masses est économique. L'État et l'ensemble de la classe politique qui le pilotent sont, en dernière instance, une émanation de cette forme plus fondamentale de pouvoir de classe, définit par le contrôle de la richesse sociale. C'est crucial pour comprendre le comportement en apparence suicidaire du régime : l'État n'a jamais supposé servir d'institution de représentation universelle défendant abstraitement les droits « du peuple ». Il a toujours été conçu pour être, en fin de compte, une machine de négociation au sein de (et de défense des intérêts de) l'élite propriétaire. Durant certaines périodes de prospérité impériale, l'intérêt général de la population [du cœur de l'Empire] peut plus ou moins être aligné avec les intérêts des élites. Mais ce sont des agencements temporaires. Si Fraenkel, né et élevé durant une de ces périodes, voit l'état d'exception comme l'exception, il est en fait bien plutôt la norme historique. Le mystère du comportement étrange du régime se dissout quand nous le voyons à la fois comme une lutte de factions entre différents cadres des élites – en d'autres termes, comme un mécanisme de pouvoir et de pillage déployé par certaines fractions du capital contre la population dans son ensemble et, potentiellement, au détriment d'autres fractions – et comme une tentative frénétique par ces élites, mises en cause par des blocs ascendants de capital dans d'autres zones géopolitiques, de définir une stratégie qui permettra à leur pouvoir de survivre dans un avenir géopolitique incertains.
Peut-être que la tendance la plus importante derrière l'émergence de l'État dictatorial dual est celle-ci : alors même que l'inflation détruit les salaires et que les coûts de l'énergie flambent dans l'économie du quotidien, le marché boursier a atteint des hauteurs stratosphériques sans précédents. Il en résulte que les quinze capitalistes les plus riches du pays ont gagné presque un millier de milliards de dollars de richesse en 2025 (passant de 2,4 à 3,2 milliers de milliards), que 935 milliardaires aux États-Unis contrôlent désormais autant de richesse (8,1 milliers de milliards) que la moitié la plus pauvre de la population (170 millions de personnes) [15]. Ce n'est pas une exception trumpiste. C'est bien plutôt une tendance qui se constitue depuis l'ère Obama au début des années 2010 – poursuivant une tendance qui commença à la fin des années 1990 avec la première bulle internet, avant d'être mise en pause par l'explosion de celle-ci – et qui s'est accélérée à des niveaux sans précédents non pas sous Trump, mais sous Biden. Ensemble, les 0,01 % des états-uniennes les plus riches (à peu près 16 000 familles) contrôlent désormais 12 % de la richesse nationale, trois fois plus que ce que ce même fragment de la population contrôlait au sommet du Gilded Age [16]. Malgré des alertes continues selon lesquelles Trump « détruit l'économie », la réalité est que l'économie se porte bien. Étant donné cette triste réalité, nous ne devons pas nous imaginer qu'élire des Démocrates dans des districts déjà électoralement charcutés comme un poulet mis en pièces résulterait en un régime substantiellement différent de quelque façon que ce soit que le régime actuel.
On en vient au cœur du problème. Une fois que l'illusion de civilité s'effondre, révélant la violence et la ruse du pouvoir en tant que telles, de nouveaux mensonges émergent pour remplir les fonctions contre-insurrectionnelles classiques. Leur but est d'endiguer la réponse immédiate à l'État tyrannique, de faire en sorte qu'elle assiste la répression étatique en dénonçant des militantes et d'enrailler toute préparation à ce qui va arriver ensuite. « Ne leur donnez pas une excuse », « Ne vous faites pas avoir », « Ne leur donnez pas ce qu'ils veulent » – tous combinés dans des nouvelles théories complotistes quant à des agents provocateurs et des pavés supposément placés par la police. Comme en 2020, ces mensonges gravitent autour de l'idée que se battre contre l'invasion de l'armée mercenaire finira par donner au gouvernement une excuse pour invoquer l'Insurrection Act et imposer la loi martiale. Ce mensonge apparaît avoir une intégrité parce que le régime a menacé à répétition de faire exactement cela. Mais toute trace de logique s'évapore rapidement. Qu'est-ce que serait une « excuse » suffisante et pourquoi une telle excuse serait nécessaire à un régime qui n'a absolument aucun scrupule à violer la constitution, falsifier des preuves et persécuter ses opposantes ? Pourquoi ne pas simplement fabriquer une telle excuse ? Les policiers fédéraux ont envahi une ville, ils attaquent et tuent activement des civils – c'est déjà une forme de loi martiale, la paperasse en moins. Surtout, le but de la loi martiale est d'imposer l'obéissance. Donner préemptivement au régime précisément ce qu'il veut ne permet pas tant d'éviter la loi martiale que ça ne la rend superflue. Si les gens continuent de refuser à être obéissantes et que le régime invoque finalement les puissances normatives requises pour déclarer la loi martiale, ce ne sera la faute que du régime lui-même, peu importe ce qu'il choisit comme excuse.
Mais nous devons aussi nous demander si la loi martiale est ici nécessaire. Comme le modèle de l'État dual de Fraenkel le suggère, il n'y a pas un moment singulier durant lequel un gouvernement élu devient soudainement autoritaire. Les formes de pouvoir d'exception coexistent bien plutôt avec les formes normatives et étendent progressivement leur domaine d'influence au fil du temps. Le siège des Twin Cities est une preuve éclatante qu'un tel processus est en cours. Accueillir pacifiquement des manifestations contre le pouvoir d'exception ne fait rien pour arrêter son progrès. Nous nous retrouvons alors face à un choix : soit ne rien faire mais manifester et constituer des archives alors que la répression augmente lentement dans l'ombre, soit résister ouvertement et par là forcer la répression à se montrer au grand jour et aux yeux de toutes. Le premier choix comporte moins de risques immédiats. Il peut être justifié comme une pause stratégique permettant de constituer des capacités militantes. Mais une telle justification requiert d'indiquer ce que sont ces capacités en voie de constitution. De son côté, le choix de la résistance ouverte comporte des risques immédiats énormes : des arrestations de masse, la torture et l'assassinat ciblé d'activistes, et l'ouverture de la voie pour un déploiement encore plus vaste du pouvoir d'exception contre une part plus large de la population. La différence cruciale entre ces deux choix est que la résistance ouverte comporte au moins la possibilité de déclencher la mobilisation de masse qui est requise pour construire un pouvoir populaire et renverser l'élite tyrannique, alors qu'activer des voies normatives de plus en plus en étroites ne permet rien de tel.
L'Histoire démontre clairement que tenter de jouer la montre face au glissement vers des degrés de plus en plus profonds de tyrannies dans l'espoir que l'État normatif soit restauré par une intervention de ses adhérents restants (dans ce cas, les politiciennes démocrates, certaines républicaines centristes et des technocrates gouvernementaux comme Jerome Powell) ne fait qu'augmenter la ferveur des élites qui bénéficient de l'ordre d'exception. La question est alors double : Premièrement, que faire ? Deuxièmement, qu'est-ce qu'on nous fera, peu importe ce qu'on fait ? C'est là que la question de la guerre civile émerge. La politique américaine elle-même peut être comprise comme existant toujours dans un état de guerre civile latente. Sous certaines conditions, cette latence chute et le spectre d'une véritable guerre civile devient vite visible. Déjà en 2020, « le spectre toujours-présent d'une seconde guerre civile, plus balkanisée » est entrée dans la conscience publique [17]. L'idée de guerre civile tend à suivre les déplacements du déploiement du pouvoir d'État, particulièrement ceux en réponse à des soulèvements émancipateurs. Comme l'explique Idris Robinson :
L'opération fondamentale de l'État fonctionne en repoussant la menace omniprésente de la guerre civile. L'État en tant que tel peut être pensé comme ce qui bloque et inhibe la guerre civile. Ce qui est unique dans ce pays est sa tradition de l'émancipation singulière, qui est elle-même intriquée à notre compréhension de la guerre civile. [18]
La restructuration en apparence suicidaire de l'État en État dual est un moyen standard à travers lequel les insurrections populaires et d'autres conflits sociaux incendiaires sont endigués et l'ordre existant est restauré.
Par le passé, les pouvoirs d'exception ont été invoqués précisément pour repousser le spectre de la guerre civile et de la révolution. Depuis sa promulgation en 1807, l'Insurrection Act a été invoqué au moins 30 fois par quinze présidents, formellement et informellement. De même, la loi martiale a été déclarée au moins 68 fois. Bien que les deux aient été utilisés pour contrer des menaces de droite (particulièrement pendant la Reconstruction et le mouvement des Droits civiques d'après-guerre) ou des conflits violents entre groupes de travailleurses, l'usage de loin le plus courant de la force militaire fédérale a visé l'écrasement des révoltes d'esclaves, de grèves et d'autres insurrections. Un des premiers déploiements internes majeurs de l'armée états-unienne a été le fait du génocidaire Andrew Jackson, pour écraser la rébellion d'esclaves menée par Nat Turner en 1831. De même, l'Insurrection Act a été invoqué par Rutherford Hayes pour mettre fin à la grève des cheminots de 1877, par Warren Harding pendant la bataille de Blair Mountain en 1921 – la plus grande insurrection armée depuis la Guerre civile – par Lyndon Johnson en réponse aux émeutes qui suivirent l'assassinat de Martin Luther King Jr. en 1968 et par George H.W. Bush en réponse aux soulèvements de Los Angeles en 1992 [19]. En d'autres termes, ni l'invocation de l'Insurrection Act, ni la déclaration de la loi martiale ne signalent nécessairement une guerre civile imminente ou même la suspension du pouvoir normatif.
Alors que le siège continue, que les atrocités s'accumulent, que les appels et les manifestations des politiciennes progressistes s'avèrent impuissants, quelque chose va lâcher. De plus en plus de gens vont s'affairer à détruire les propriétés de ICE, chaque fois que c'est possible. De plus en plus de gens vont voir la nécessité de mettre à l'arrêt et de détruire le cœur de l'infrastructure économique par laquelle opère le pouvoir des élites. Par exemple, UnitedHealthGroup, dont le siège est dans la banlieue de Minneapolis, était l'un des donateurs principaux de la campagne de Trump (plus de 5 millions, avec Musk) et un des majeurs bénéficiaires du programme du Trump Project 2025 [20]. De même, l'entreprise Target, siégeant elle aussi dans la banlieue des Twin Cities – connue pour gérer une des bases de données de reconnaissance faciale les plus importantes au monde, partageant ces données avec le gouvernement – a donné un million de dollars au fond d'inauguration de Trump et a activement collaboré avec la force d'occupation [21]. Alors que la police et la garde nationale arrivent en soutien à ICE, la population va se révolter. Les grèves vont se répandre. Au bout d'un moment, quand il deviendra clair que ICE peut et va vous tuer sans conséquence, quelqu'un va tirer en retour. C'est là que le mensonge final advient, nous disant que la révolte elle-même fut lancée non par le peuple mais par des « agitateurs extérieurs », des agents infiltrés ou même des suprémacistes blancs.
Ce mensonge a une longue histoire déjà bien documentée [22]. Et pourtant le mensonge persiste, activement perpétué par des activistes agissant comme indic' auto-désignés au sein de n'importe quel mouvement. En déclarant que toute action agressive envers l'ennemi est le fait d'agents secrets de la police, ces informateurices cherchent, surveillent et parfois détiennent des manifestantes afin de les remettre à la police. Souvent, la police elle-même encourage ce mythe, comme durant la rébellion suite au meurtre de George Floyd en 2020, pendant laquelle des rumeurs se sont répandues stipulant que la première vitrine fut brisée par un agent de police infiltré ou par un suprémaciste blanc. La police publia ensuite une déclaration prétendant avoir identifié cet agitateur comme un membre des Hells Angels, seulement pour discrètement abandonner cette déclaration peu après – aucune plainte ne fut déposée, bien que les données relatives aux arrestations prouvent que la plupart des personnes arrêtées pendant les émeutes le furent dans un périmètre proche des faits [23]. Deux autres cas de 2020 montrent les conséquences de telles rumeurs.
Ce qui ne veut pas dire que la police infiltrée ou les informateurs de la police n'existent pas dans les manifestations. Il y a des preuves bien documentées que cela arrive. De la même façon, les agents fédéraux infiltrent bien les groupes militants, où ils suggèrent et aident souvent à la coordination d'actions hautement illégales pour piéger ces groupes – c'est tout à fait quelque chose dont il faut se soucier au sein d'assemblées publiques et d'espaces fermés d'organisation et de préparation. Mais ça n'arrive pas en pleine manifestation. Comme tout vétéran des luttes politiques aux États-Unis vous le dira, les infiltrées en manifestation ont presque toujours pour mission d'enregistrer secrètement les événements, de communiquer avec la police et, dans certains cas, de détenir des manifestantes se préparant à jeter des objets ou portant des armes. En d'autres termes, la police infiltrée remplit globalement les mêmes fonctions que les manifestantes-indic' elleux-mêmes. La vocation ultime du mythe de l'agent provocateur est donc d'amener des activistes à jouer le jeu de la contre-insurrection.
Le mensonge final dit que, même si nous essayons, il n'y a pas de possibilité de résister. C'est l'excuse déjà mobilisée par le maire, qui a justifié le fait de ne pas mobiliser la police afin de ralentir les mercenaires ou d'enquêter contre eux en clamant que ICE surpasserait en nombre et en armes la police locale [26]. De la même manière, le gouverneur sait qu'appeler la garde nationale contre une administration fédérale serait un acte criminel, menant à une fédéralisation des troupes de l'état [californien] ce qui, si cela crée une division de la chaine de commandement, est couramment vu comme la voie la plus probable pour un conflit entre les forces étatiques et fédérales et, par là, le début d'une guerre civile – comme l'explique un article qui a largement circulé documentant les simulations de conflits civils potentiels, effectuées par des chercheurses de l'Université de Pennsylvanie [27]. Et pourtant ces approches échouent à saisir deux faits. Premièrement, elles acceptent sans la questionner la supposée opposition entre « Démocrates » et « Républicains » et surestiment donc la volonté des politiciennes au niveau local – qui sont nombreuxses à être financées par exactement les mêmes intérêts privés que Trump – à s'engager à quoique ce soit ressemblant de près ou de loin à une résistance significative contre l'invasion fédérale. Deuxièmement, elles supposent que la résistance doit venir de l'État lui-même, peut-être avec le soutien d'institutions affiliées comme les syndicats ou les associations caritatives. Et par là, ces approches ignorent complètement le rôle que joue une population mobilisée.
La perspective d'une guerre civile advient quand les conflits matériels établis entre les élites coïncident avec l'agitation populaire, permettant à cette dernière de servir de véhicule aux premiers. Les guerres civiles peuvent mener à des conflits révolutionnaires quand leur dimension populaire est organisée indépendamment de ces élites et prend un caractère partisan – c'est-à-dire, un caractère qui ne cherche pas simplement la redistribution de biens ou de droits dans le système existant, mais la transformation sociale de ce système lui-même, à des fins émancipatrices. Dans l'immédiat, les conflits entre les groupes d'élites ne sont pas suffisants pour encourager une rébellion menée par des politiciennes au niveau local. Il y a très peu de chance que le conflit simulé entre forces étatiques et fédérales ait effectivement lieu, à moins qu'il ne soit déclenché de l'extérieur, c'est-à-dire par une agitation populaire. Et c'est précisément là où faillissent les prédictions existantes, en refusant de prendre en compte la perspective d'un conflit plus général, à l'échelle d'une société entière, contre les forces d'occupation. La réalité que les politiciennes libérauxles essaient de masquer est que la population dépasse largement en nombre la force occupante, que le pouvoir des élites économiques assises derrière Trump dépend de la population qui travaille, et que même minimalement organisée, cette population a donc la capacité de défaire l'invasion elle-même.
Phil A. Neel
Images : David Guttenfelder
Traduit par Benjamin Gizard
[1] D'abord paru en anglais chez nos amis de IllWill, traduit et co-publié par la nouvelle et excellente revue d'idées Montages.
[2] Peter Hart, “Trump's Attacks on Jobs Numbers Are Noise – And Still Dangerous,” Center for Economic and Policy Research, September 23, 2025, https://cepr.net/publications/trumps-attacks-on-jobs-numbers-are-noise
[3] Leila Bengali, Ingrid Chen, Addie New-Schmidt, and Nicolas Petrosky-Nadeau, “The Recent Slowdown in Labor Supply and Demand,” Federal Reserve Bank of San Francisco, January 12, 2026. Illustration 4.
[4] Kilat Fitzgerald, “North Minneapolis ICE shooting : Children hospitalized after flash bang, tear gas hits van,” Fox9 KMSP, January 15, 2025 https://www.fox9.com/news/children-hospitalized-flash-bang-hits-van-jan-15
[5] Ayant identifié rapidement cette réponse, Idris Robinson a dit la vérité : « Un soulèvement national a bien eu lieu. L'aile progressiste de la contre-insurrection cherche à nier et à désarticuler cet évènement » (“How it Might Should be Done,” Ill Will, 16 janvier 2020 ; trad. fr. : « Comment ça devrait pouvoir se faire », lundilmatin, 21 septembre 2020, https://lundi.am/Comment-ca-devrait-pouvoir-se-faire).
[6] Eric Levitz, “The Obama Administration's $1 Billion Giveaway to the Private Prison Industry,” New York Magazine Intelligencer, August 15, 2016 https://nymag.com/intelligencer/2016/08/obamas-usd1-billion-giveaway-to-the-private-prison-industry.html
[7] Ingrid Burrington, “A Visit to the NSA's Data Center in Utah,” The Atlantic, November 19, 2015 https://www.theatlantic.com/technology/archive/2015/11/a-visit-to-the-nsas-data-center-in-utah/416691/
[8] Palantir, “About Palantir,” Palantir, consulté le 21 août 2025, https://blog.palantir.com/about-palantir-ddddb78aec29
[9] Joseph Cox, “‘ELITE' : The Palantir App ICE Uses to Find Neighborhoods to Raid,” 404 Media, 15 janvier 2026, https://www.404media.co/elite-the-palantir-app-ice-uses-to-find-neighborhoods-to-raid/
[10] Lawfare, “Trump Administration Litigation Tracker,” Lawfare, January 20, 2026 https://www.lawfaremedia.org/projects-series/trials-of-the-trump-administration/tracking-trump-administration-litigation
[11] Luke Barr, “ICE memo allows agents to enter homes without judicial warrant : Whistleblower complaint,” ABC News, January 22, 2026 https://abcnews.go.com/US/ice-memo-allows-agents-enter-homes-judicial-warrant/story?id=129436766
[12] Adrian Wohlleben, “Revolts Without Revolution,” Ill Will, November 14, 2025 (trad. fr. : « Révoltes sans révolutions », 2 décembre 2025, https://lundi.am/Revoltes-sans-revolution )
[13] Mychal Denzel Smith, “‘Abolish ICE' Is More Popular Than Ever. How Will Democrats Drop the Ball This Time ?,” The Intercept, January 18, 2026 https://theintercept.com/2026/01/18/abolish-ice-democrats/
[14] Aziz Huq, “America Is Watching the Rise of a Dual State,” The Atlantic, March 23, 2025 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/
[15] Sharon Zhang, “Top 15 US Billionaires Gained Nearly $1 Trillion in Wealth in Trump's First Year,” Truthout, January 07, 2026 https://truthout.org/articles/top-15-us-billionaires-gained-nearly-1-trillion-in-wealth-in-trumps-first-year/
[16] Marcus Nunes, “The Great Reconcentration : Why America's Ultra-Wealthy Now Control 12% of National Wealth,” Money Fetish, January 20, 2026 (https://marcusnunes.substack.com/p/the-great-reconcentration-why-americas). Les chiffres cités par Nunes utilisent la méthodologie établie dans : Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, “The Rise of Income and Wealth Inequality in America : Evidence from Distributional Macroeconomic Accounts,”, Journal of Economic Perspectives, 34(4), Fall 2020 ( https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/jep.34.4.3
[17] I. Robinson, op. cit.
[18] Ibid.
[19] Joseph Nunn, Elizabeth Goitein, “Guide to Invocations of the Insurrection Act,” Brennan Center for Justice, April 25, 2022 https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/guide-invocations-insurrection-act
[20] Ian Vandewalker, “Unprecedented Big Money Surge for Super PAC Tied to Trump,” Brennan Center for Justice, August 05, 2025. Online here ; People's Action, “UnitedHealth Will Be a Top Beneficiary of Trump's Project 2025,” People's Action, October 15, 2024 https://peoplesaction.org/unitedhealth-will-be-a-top-beneficiary-of-trumps-project-2025/
[21] KPFA, “The Hidden Side of Target : Surveillance, Policing, and a Call for Scrutiny,” KPFA, February 20, 2025. https://kpfa.org/area941/episode/the-hidden-side-of-target-surveillance-policing-and-a-call-for-scrutiny/ Mike Hughlett, “Target gave $1M to Trump inauguration fund, a first for the company,” The Minnesota Star Tribune, April 29, 2025 (online here) ; Louis Casiano, “Anti-ICE agitators occupy Minnesota Target store, demand retailer stop helping federal agents”, Fox News, January 19, 2026 https://www.foxnews.com/us/anti-ice-agitators-occupy-minnesota-target-store-demand-retailer-stop-helping-federal-agents
[22] Dave Zirin, “The Fiction of the ‘Outside Agitator,'” The Nation, May 03, 2024 https://www.thenation.com/article/activism/outside-agitator-false-narrative/ Code Switch, “Unmasking the ‘Outside Agitator'”, NPR, June 10, 2020 https://www.npr.org/2020/06/09/873592665/unmasking-the-outside-agitator Glenn Houlihan, “The ‘Outside Agitator' Is a Myth Used to Weaken Protest Movements,” In These Times, June 03, 2020 https://inthesetimes.com/article/racial-justice-protests-minneapolis-outside-agitator-myth
[23] Logan Anderson, “Who was Umbrella Man, who smashed windows before ‘first fire' in 2020 Minneapolis protests ?” The Minnesota Star Tribune, May 30, 2025 https://www.startribune.com/umbrella-man-minneapolis-autozone-george-floyd/601357315
[24] Mike Carter, “CHOP protester who pleaded guilty to arson was Manuel Ellis' housemate, lawyer says,” The Seattle Times, June 09, 2021 https://www.seattletimes.com/seattle-news/law-justice/chop-protester-pleads-guilty-to-federal-arson-charge-for-setting-fire-at-seattles-east-precinct/ US Attorney's Office, “Tacoma man sentenced to two years in prison for early morning fire in ‘CHOP' zone,” United States Attorney's Office Western District of Washington, October 05, 2021 https://www.justice.gov/usao-wdwa/pr/tacoma-man-sentenced-two-years-prison-early-morning-fire-chop-zone
[25] Pour un aperçu des manifestations à Atlanta, voir : Anonyme, “At the Wendy's : Armed Struggle at the End of the World,” Ill Will, November 09, 2020 https://illwill.com/at-the-wendys ; Concernant les répercussions légales, voir : Kate Brumback, “2 Plea Guilty in Fire at Atlanta Wendy's During Protest After Rayshard Brooks Killing,” Claims Journal, December 07, 2023 https://www.claimsjournal.com/news/southeast/2023/12/07/320817.htm
[26] Tim Miller and Anne Applebaum, “Anne Applebaum and Jacob Frey : Using Lies to Justify Violence,” The Bulwark, January 09, 2026 https://www.thebulwark.com/p/anne-applebaum-and-jacob-frey-using
[27] Claire Finkelstein, “We ran high-level US civil war simulations. Minnesota is exactly how they start,” The Guardian, January 21, 2026 https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jan/21/ice-minnesota-trump
27.01.2026 à 14:56
dev
Entretien avec un anarchiste du Solidarity Collectives en Ukraine
- 26 janvier / Avec une grosse photo en haut, International, 2
Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, nous avons régulièrement parlé du Solidarity Collectives, collectif ukrainien anarchiste et anti-autoritaire qui s'organise entre autre, pour faire parvenir des armes et des protections à celles et ceux présents sur le front (à qui l'État laisse un peu d'autonomie mais très peu d'équipement). Sur place, le choix de prendre les armes et de rejoindre l'armée régulière ne semble pas avoir suscité beaucoup de polémiques, tant la situation est perçue et vécue comme vitale et urgente. Le cinéaste Joseph Paris qui documente actuellement la résistance ukrainienne s'est entretenu avec Anton, membre de Solidarity Collectives, à propos des derniers développements de la guerre et de la manière dont est parfois perçu à l'étranger leur engagement sur le plan militaire. Ce qu'il décrit est une situation probablement impossible, se défendre de l'armée Russe tout en continuant à lutter contre le pouvoir ukrainien, mais peut-être la seule envisageable.
Depuis les deux dernières semaines nous observons une augmentation des attaques russes contre Kyiv,a priori la situation va s'empirer encore dans les semaines qui viennent. L'inquiétude principale étant de savoir si les systèmes de défense aérienne ont assez de munitions pour couvrir tout le pays. Dans le cas contraire, la situation va devenir beaucoup plus dramatique ; davantage de gens vont être tués et la vie va devenir impossible ici.
Jusque là, les services travaillent à réparer aussi rapidement que possibles les infrastructures énergétiques après chaque frappe. Je suis reconnaissant envers cette société et ces gens qui travaillent dur et donnent le maximum d'eux-mêmes pour que nous puissions survivre de manière plus ou moins décente, tous ensemble.
Je ne m'attends pas à ce que mes mots parviennent à décrire la réalité de la situation ici, d'une manière qui donne vraiment à la comprendre. Mais ce que j'essaye de dire c'est que ma situation est vraiment dépendante du volume de défense aérienne dont ce pays dispose et de toutes les personnes qui se mobilisent collectivement pour résister.
L'activité du collectif a toujours été le soutien aux combattants pour tout ce dont ils ou elles pourraient avoir besoin en terme d'équipement militaire. Cela constitue toujours notre activité principale, même si depuis l'été 2022 nous avons inauguré une branche d'aide aux civils et depuis début 2024 un atelier de fabrication de drones pour les besoins de nos camarades qui sont pilotes de drones dans l'armée.
Nous soutenons des personnes qui étaient des activistes du mouvement anti-autoritaire. La plupart sont Ukrainiens mais nous soutenons aussi des camarades de Biélorussie et de Russie qui ont rejoint la lutte et quelques personnes de l'Ouest.
Ce que beaucoup de personnes à l'Ouest ne comprennent généralement pas, c'est que cette lutte n'est pas nouvelle et que ce qui se passe ici est pour nous la continuité des luttes que nous menons dans la région depuis 20 ans, bien que la participation à la lutte armée constitue pour beaucoup de nos camarades une nouvelle étape depuis 2022. La guerre a commencé pour l'Ukraine en 2014, et certains de nos camarades de Crimée ou de Donetsk et Lugansk peuvent témoigner du fait que leur lutte contre l'occupation russe a commencé là et se poursuit aujourd'hui.
Aujourd'hui nous continuons nos actions de soutien aux combattants et notre travail de construction du mouvement et pour la plupart d'entre nous, cela s'ajoute à une large palette d'activités pour développer nos capacités à répondre à cette crise.
Une autre part de nos activités consiste à répondre aux sollicitations du mouvement anti-autoritaire à l'international. Nous participons à des événements organisés pour soutenir nos besoins et nous discutons avec nos camarades ou avec toute personne qui souhaite en savoir plus sur nos actions et la situation ici. Nous nous efforçons également de participer aux discussions politiques dans différents pays sur ce que signifie le réarmement en prenant notre exemple comme positionnement possible des anti-autoritaires sur ce sujet.
Il y a des personnes qui ne sont pas très connues publiquement, dans leur vie comme dans leur mort, mais je peux nommer deux camarades ici, qui étaient des personnalités connues de notre mouvement et qui ont été tuées en 2025.
Serhii Apukhtin était un anarchiste et activiste vegan, qui se battait pour la reconnaissance de l'égalité entre les espèces animales il y a quelques années. Il avait rejoint volontairement l'armée dans une unité où étaient déjà d'autres camarades et a été tué au combat au printemps 2025.
David Chichkan était un anarchiste et un peintre. Son travail était connu depuis plusieurs années et ses peintures reflétaient ses impressions des relations entre les anti-autoritaires et la guerre. Plusieurs de ses expositions avaient été attaquées par des militants d'extrême-droite, jusque tout récemment à Odessa alors qu'il était déjà sur le front. Il avait également rejoint volontairement une unité avec d'autres camarades et a été tué au combat au mois d'août 2025.
Cela est arrivé seulement deux fois, de ce que j'en sais ; pendant l'événement Balkan Anarchist Bookfair où il semble qu'un gars qui était membre du collectif a fait son maximum pour saboter toute possibilité de discuter avec nous. Mais même si nous avons entendu que cette personne a été sortie du collectif qui organise l'événement, il apparait que le mal a été fait et que les organisateurs considèrent toujours que c'est acceptable de discuter de la position des anarchistes sur leurs activités en temps de guerre sans nous, en se basant sur une représentation déformée de ce qu'il se passe en Ukraine et encore plus de ce que nous faisons comme collectif.
Un autre salon du livre anarchiste à Berlin a choisi de ne pas nous inviter, parce qu'apparemment nos camarades en Europe auraient une meilleure idée que nous-mêmes quant à ce que nous devons ou ne devons pas faire. Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir combien d'autres endroits nous refuseraient l'accès si nous le demandions, mais parmi tous les évènements où nous sommes allés discuter de nos positions, ce sont les deux seuls où nous avons rencontré une volonté manifeste de ne pas dialoguer avec nous.
Là où la situation devient incompréhensible et grotesque, c'est lorsque le collectif ACK Belarus (Croix noire anarchiste Belarus), qui soutient les prisonniers anarchistes en Biélorussie, est déprogrammé de certains événements, explicitement parce qu'il a pris position en soutien aux camarades qui participent à la lutte armée en Ukraine. Il est difficile pour nous de comprendre comment certaines personnes de notre mouvement considèrent que c'est acceptable de ne pas soutenir les prisonniers politiques d'un pays à cause d'une position prise sur un autre sujet par le même collectif.
C'est pourquoi nous avons publié ce communiqué commun avec l'ABC Belarus que l'on retrouve ici
De manière générale, je peux quand même dire que nous apprécions les échanges avec nos camarades du monde entier et que tous nos correspondants nous invitent à discuter et à présenter nos travaux. Bien sûr, des discussions difficiles et des divergences d'opinions peuvent survenir, mais l'essentiel est de rester solidaires et de continuer à s'écouter. Il est primordial d'éviter un mouvement sclérosé et dépourvu de contradictions ; ce serait la fin de notre mouvement si cela devait arriver, la fin de toute créativité.
La seconde question que tu poses concerne le soutien que nous apportons à nos camarades qui se battent dans les forces armées contre l'invasion impériale russe. Nous soutenons des individus qui étaient membres de groupes à l'intérieur du mouvement anti-autoritaire. Ces personnes peuvent expliquer leurs choix par eux-mêmes bien sûr, mais de manière générale le consensus qui se dégage est que face à une telle menace - un combat contre la deuxième armée la plus puissante du monde - nous avons besoin d'outils dont seul l'État dispose.
L'armée ukrainienne comptait trois cent-mille soldats avant le 24 février 2002. À l'été de la même année, elle en comptait un million, ce qui signifie que plus de six cent-mille personnes ont rejoint les forces armées durant les premiers mois de l'invasion à grande échelle. Il s'agissait de travailleurs, d'entrepreneurs, de proches ou de connaissances, voire d'amis. C'était un choix naturel de se défendre avec les moyens à notre disposition.
Je sais que depuis l'Europe il peut être difficile de comprendre ce qu'il s'est passé, mais à ce moment là, il n'y avait aucune livraison d'armes à l'Ukraine, ou trop peu. Il a fallu près de quatre mois pour que le soutien à l'Ukraine devienne un sujet discuté sérieusement en Europe. Dans l'intervalle, les Ukrainiens ont dû se battre par eux-mêmes, et ils continuent de le faire, avec seulement un peu plus de soutien aujourd'hui.
Pour comprendre le choix des camarades qui ont rejoint l'armée, il faut voir que nous avons notre famille, nos vies, les personnes que nous connaissons et celles que nous aimons, ici en Ukraine. Pour la plus grande majorité des personnes engagées dans l'armée, il s'agit de protéger ces personnes, c'est l'unique raison.
Il y a aussi des anti-autoritaires de Russie ou de Biélorussie qui se battent ici. Certains d'entre eux ont été tués, d'autres sont toujours sur le front et d'autres encore les rejoignent. Il y a une continuité dans la lutte contre la Russie de Poutine dans notre mouvement dans la région, une continuité qui a mené à la lutte armée ici en Ukraine, et qui devra se poursuivre en Russie et en Biélorussie, quelque soit l'issue du conflit en Ukraine. La lutte armée en Ukraine est simplement une étape de la lutte qui existe depuis des décennies dans l'espace post-soviétique contre les dictateurs.
Mais ce qu'il faut absolument retenir, c'est que tout le monde ne peut pas ou ne doit pas forcément rejoindre les forces armées, nous n'encourageons pas une telle stratégie. Pour nous, il doit y avoir des gens à l'arrière qui s'organisent et trouvent des ressources pour répondre aux besoins énormes de la défense. Nous soutenons nos camarades quel que soit leur choix, qu'ils décident de prendre les armes ou de rester un civil et bénévole dans l'assistance aux combattants.
Chez les anarchistes, il est arrivé de nombreuses fois dans l'histoire que des camarades participent à l'armée d'un pays quand celui-ci était attaqué ou envahi, en tant que participation à une stratégie de libération totale. Pendant la première guerre mondiale les anarchistes pouvaient avoir différentes opinions et différentes actions, et les désaccords étaient publics et sains. Plus tard, de nombreux anarchistes ont participé aux mouvements de résistance ou aux armées qui combattaient l'Allemagne nazie en Europe. Pour l'histoire locale je peux citer M. Nikiforova, qui était partie s'entrainer dans la légion étrangère en France avant de devenir une commandante respectée au sein de la Makhnovtshina. Je pense aussi bien sûr aux fameux anarchistes espagnols qui ont fait partie des forces qui ont libéré Paris de l'occupation nazie. Ce ne sont que des exemples.
Mais cela appartient à l'histoire, aujourd'hui est différent et nous ne pouvons pas nous contenter de citer des déclarations passées pour dire que c'est la même chose maintenant. À l'époque présente, vous trouvez des anarchistes qui se battent au Rojava, contre les attaques du nouveau régime syrien et qui ont besoin de soutien également en ce moment. Vous trouvez aussi des antifascistes au Myanmar, qui se battent avec les locaux contre la junte militaire.
Ce que je veux dire, c'est qu'il existe de nombreux combats que les anti-autoritaires ont jugés dignes d'être menés, et la lutte de la résistance ukrainienne contre l'impérialisme russe est simplement l'un d'eux. Bien sûr, aujourd'hui, les opinions peuvent diverger sur la manière dont les anarchistes ou les anti-autoritaires doivent faire face à la situation politique mondiale, mais il faut s'inquiéter de ceux qui dictent aux autres ce que les anti-autoritaires « devraient » faire, surtout lorsque cela nuit aux liens de solidarité indispensables entre camarades.
Quelques personnes qui critiquent nos pratiques utilisent une rhétorique que je juge peu sincère. Par exemple, certains citent le défaitisme révolutionnaire de Lénine en 1914-1916 comme théorie anarchiste, ce qui est évidemment une manipulation. D'abord parce qu'il ne s'agissait que d'une technique politique, d'un outil, et non d'une théorie applicable partout et en tout temps, mais aussi parce que cela remonte à plus d'un siècle. Pourtant, on retrouve encore ce discours dans certains articles qui s'opposent à la participation à la lutte armée ici ou ailleurs.et qui n'ont pas complètement oublié les vestiges du léninisme dans leurs manuels scolaires. Je croyais qu'il existait un consensus sur le fait que le mouvement anti-autoritaire n'avait rien à voir avec des politiciens d'inspiration bolchevique.
Certaines personnes se désignant elles-mêmes comme anti-autoritaires sont allées jusqu'à justifier l'invasion de l'Ukraine en relayant la propagande russe, ce qui est pour nous impardonnable. Un bon texte a été écrit là dessus ; https://usa.anarchistlibraries.net/library/antti-rautiainen-anarchists-should-not-be-spreading-putinist-propaganda
Ici, il y a un consensus autour du fait que les anti-autoritaires peuvent et devraient rejoindre les forces armées si nous voulons exister comme mouvement politique dans cet espace et participer à la société dont nous faisons partie. Naturellement personne ne se bat pour le gouvernement, mais pour les gens, et de manière logique pour les gens que nous connaissons, mais aussi pour les animaux et la nature dévastée par cette agression de la part de la Russie. En un mot, pour la vie.
Cela ne signifie pas que chaque anti-autoritaire devrait rejoindre son armée locale, pas du tout. Évidemment nous sommes conscients que certaines armées d'Europe et des États-Unis sont utilisées dans leurs propres guerres néo-impérialistes dans différents endroits du monde. La participation militaire des anti-autoritaires en Ukraine ne signifie pas qu'il faut faire la même chose partout.
Nous cherchons également à apprendre des méthodes employées par nos camarades dans d'autres régions du monde. Mais c'est une autre discussion, qui se rapporte à la manière dont les camarades voient leur situation localement et comment répondre aux défis du moment. De notre côté, nous pouvons dire à ceux qui s'intéressent à notre exemple que nous sommes toujours heureux de partager nos connaissances et d'aider éventuellement d'autres camarades ailleurs. Et de nous comprendre mutuellement en restant solidaires.
Pour moi, l'important dans cette question est de s'assurer que les structures proposées fassent ce qu'on attend d'elles. Je pense que l'idée d'offrir à chacun la possibilité de suivre une année d'entrainement dans le cadre d'une défense armée locale est quelque chose dans laquelle les anti- autoritaires pourraient s'impliquer, en poussant au maximum pour inclure dans la définition de « service militaire » des termes qui vont dans cette direction. Puisque je comprends que c'est un sujet politiquement sensible actuellement en France, il pourrait y avoir une certaine marge de manœuvre pour influencer la façon dont le débat se pose.
La production d'armes qui sont envoyées à l'Ukraine est une chose ; il s'agit de solidarité et de la possibilité d'arrêter cette guerre ici et qu'elle ne s'étende pas à d'autres endroits. Mais les structures armées pour une défense populaire, en France, de mon point de vue, n'existeront que si la gauche et les anti-autoritaires se saisissent du sujet politique et le transforme en quelque chose avec lequel ils peuvent vivre. En tout cas je crois qu'il faut se pencher sur une organisation des forces armées qui soit conforme aux besoins de la population et adaptée à la menace qui fait face.
Je pense que c'est un sujet que notre mouvement doit aborder sérieusement, en observant aussi que dans les prochaines années, davantage de politiciens qui sont prêts à déclencher des guerres pour obtenir ce qu'ils veulent sont susceptibles d'arriver au pouvoir. Tout le monde devrait être à la recherche de manières de s'organiser le mieux possible localement.
Cela implique d'avoir un maximum de camarades qui soient entrainés aux techniques et tactiques de défense armée collective. Franchement, je pense que tout le monde devrait apprendre l'usage des outils de guerre contemporaine, justement pour prévenir la multiplication des guerres et avoir une meilleure résistance aux va-t-en-guerre dans chaque société.
En France, il y a une armée professionnelle, et celle-ci est principalement utilisée à l'étranger, dans les anciennes colonies et pour protéger les intérêts de la France et de ses capitalistes. Bien entendu, cela ne devrait pas être ainsi. Si les Français veulent exporter leurs forces armées, je pense que cela devrait être au profit de ceux qui demandent de l'aide, et que c'est le peuple qui devrait avoir le dernier mot là-dessus. Il s'agit ici d'éviter que les débats sur le « service militaire » se traduisent en centre de recrutement pour une armée qui va défendre des intérêts capitalistes.
Je pense qu'il existe des manières de s'organiser qui ressembleraient à ce que nous voudrions voir comme mouvement. Mais cela exige un travail politique et des actions pour provoquer ces changements dans le système. J'espère que nos camarades en France prennent le sujet de l'auto-défense collective sérieusement et demeurent en solidarité avec ceux qui ont besoin d'aide, comme nous le faisons dans la résistance ukrainienne.
C'est un sujet qui occupe les médias ici, parce qu'évidemment tout le monde parle de ça, puisque cela concerne tout homme âgé de 25 à 60 ans et donc toutes les familles. Notre position générale est que nous sommes contre la mobilisation forcée, parce que cela implique la police pour l'implémenter et que bien sûr l'Ukraine n'échappe pas à la violence policière. Et nous comprenons également que personne ne veut vraiment s'enrôler dans l'armée, en ceci que toute personne qui s'engage « volontairement » est forcée de le faire à cause de la Russie qui est responsable de cette guerre.
Je crois que, conscients de cela, nous avons le devoir moral de soutenir ceux qui combattent aujourd'hui, et d'aller nous aussi combattre le moment venu. Sans une force armée qui défend notre existence même, aucun d'entre nous ne pourrait vivre dans ce pays.
C'est actuellement l'un des sujets les plus brûlants dans les médias, et le gouvernement admet ouvertement avoir échoué dans sa communication concernant la mobilisation. Il n'y a pas grand- chose à ajouter que la plupart des Ukrainiens ne sachent déjà. Certes, certaines parties des structures de recrutement ukrainiennes sont corrompues et certains se livrent à des actes stupides et violents. Mais non, ce n'est pas la majorité des cas, et l'armée refuse également d'enrôler de nombreuses personnes pour diverses raisons.
Il semble donc que la situation soit la suivante : les forces armées manquent d'effectifs, et en même temps elles sont incapables d'intégrer toutes les personnes dont elles auraient besoin.
S'agissant de ce que nous appelons ici la « démobilisation volontaire » ou “SZCH” comme on dit, les raisons peuvent être multiples. Il arrive que ce soit à cause de séances d'entraînement inutiles, ou pour des raisons médicales que la hiérarchie ne juge pas nécessaires ; dans ce cas, un militaire prend un congé pour se rétablir. Pour d'autres, c'est après quelques années de combat qu'ils décident d'arrêter pour diverses raisons, et certaines unités ne recherchent même pas ces personnes. En général, si un militaire quitte l'armée sans mettre personne en danger, il ne reçoit qu'une amende.
Quelque chose d'intéressant à relever aussi, est que pour certains soldats, la « démobilisation volontaire » est une manière de changer d'unité. C'est un enfer bureaucratique de changer de brigade dans l'armée, mais partir signifie que nous pouvez parler directement à une brigade qui recrute des gens en situations de “SZCH” dans ses rangs et le fait savoir.
En 2024, le Parlement a voté une loi facilitant les départs uniques, sans véritable conséquence, ce qui a permis à des soldats de changer plus facilement de brigade, par exemple. Je crois que c'est devenu une pratique courante ; certains soldats donnent même des interviews pour expliquer qu'ils travaillent maintenant en ville et que personne ne les réclame. D'autres réintègrent l'armée après une période de pause. Plus de trois ans après le début de l'invasion et plus de dix ans de guerre au total, cela ne devrait surprendre personne. Tout le monde est épuisé.
Mais peut-on qualifier ces personnes de déserteurs dans le sens d'objecteurs de conscience ? Non. Jusqu'à présent, personne en Ukraine ne pense qu'en cessant de combattre, la situation s'améliorera. Cela signifierait seulement que les Russes pénétreraient plus rapidement en territoire ukrainien et que le nombre de morts et de blessés serait plus élevé qu'avec la poursuite de la guerre défensive.
Voilà, ce qui se passe ressemble plus à des « absences sans autorisation » ou à une « démobilisation volontaire » comme nous appelons cela. Il ne s'agit pas exactement d'une volonté de ne jamais revenir ou d'une opposition aux combats en général.
L'une des manières dont l'extrême droite tente de justifier les attaques de faible ampleur qui ont eu lieu ces deux dernières années est de prétendre que Priama Diia serait une organisation de gauche et par conséquent pro-russe. Bien sûr, c'est faux, et nombre de ses anciens membres servent aujourd'hui dans les forces armées. Mais il s'agit d'une vieille rhétorique, datant de 2014 à aujourd'hui, qui continue d'être utilisée.
Ce que je peux dire concernant ces attaques, c'est que, heureusement, aucune n'a fait de blessés graves. Il s'agit généralement de jeunes gens qui viennent à un événement et qui tentent maladroitement d'intimider les participants. Une fois, un groupe de quatre, je crois, est venu et a même volé le drapeau de Priama Diia à l'intérieur de l'enceinte avant de prendre la fuite. La police les a arrêtés un peu plus tard dans la soirée. Une autre fois, des camarades blessés à la guerre, des soldats présents à l'événement, ont repoussé les perturbateurs qui ont pris la fuite, eux-mêmes terrorisés.
Une dernière anecdote : le 19 avril, jour où une association de soutien aux soldats LGBTQ+ organisait une projection de films, plusieurs médias d'extrême droite appelaient à manifester devant le cinéma. Ils ont réussi à rassembler une trentaine de jeunes hommes, qui ont été arrêtés par la police après seulement cinq mètres de leur soi-disant marche. La veille au soir, la police avait déjà interpellé, à titre préventif, de jeunes militants d'extrême droite près du même cinéma.
Il existe en Ukraine un projet antifasciste nommé Marker, qui a recensé de nombreuses attaques violentes perpétrées par l'extrême droite depuis 2018 et qui, espérons-le, publiera bientôt ses recherches concernant l'année 2024. En temps de guerre, tout est devenu plus difficile car les personnes qui s'en occupaient doivent se consacrer à d'autres tâches plus urgentes. Cependant, vous pouvez trouver les données déjà publiées ici.
Donc oui, en général, la sécurité est nécessaire lors des événements rendus publics par certaines organisations de gauche ou anti-autoritaires. Probablement comme partout. Mais pour l'instant, la menace n'est pas élevée. Et il y a une salle de sport antifasciste à Kyiv où des camarades vont s'entraîner, là aussi, comme partout en Europe.
Finalement, le gouvernement à fait marche arrière et a rétabli les pouvoirs des institutions concernées. Puis, en septembre, ces mêmes institutions ont probablement rempli pour la première fois leur fonctions : enquêter sur la corruption au sommet de l'État. Cela a finalement contraint Zelensky à se séparer de son plus ancien et puissant collaborateur au sein du cabinet présidentiel, une décision inimaginable il y a encore quelques années.
Donc on constate que les institutions fonctionnent et que l'État de droit est généralement respecté. Jusqu'à un certain point, bien sûr. Probablement comme dans les pays européens, même si la corruption est sans doute plus présente ici. Légèrement.
Pour notre organisation, la priorité est de soutenir les camarades qui se battent. Mais il existe d'autres groupes, comme Priama Diia que tu as mentionné, qui s'occupent du volet civil de notre mouvement. C'est essentiel en temps de guerre, et aussi pour préparer l'après-guerre. Bien sûr, nombre d'outils habituellement utilisés par notre mouvement, comme les manifestations par exemple, sont inutilisables en raison de l'état d'urgence. Mais les rassemblements statiques sont autorisés. Les gens trouvent des moyens de lutter, et c'est très positif. Notre objectif, après tout, est aussi de rester pleinement intégrés à la société, même en participant à l'effort de guerre, et nous y sommes parvenus. Aujourd'hui, nous pouvons nous développer et exister en tant que mouvement, et nous continuerons à travailler dans ce sens.
Le contraire serait sans doute impossible et cela nous obligerait à changer nos activités pour correspondre à une vision plus mainstream si nous voulions dépendre uniquement de l'économie ukrainienne et garder un niveau équivalent de donations. Pour ces raisons, il est essentiel pour nous d'entretenir des liens de solidarité avec l'extérieur de l'Ukraine, et cela fonctionne.
Si vous souhaitez organiser une conférence ou une projection pour discuter de nos pratiques et de nos opinions sur les questions politiques, ainsi que de la situation en Ukraine en général, nous sommes à votre disposition et pouvons participer à tout événement de ce type. Nous menons actuellement une importante campagne de financement pour l'acquisition de 21 appareils qui captent les signaux vidéo des drones. Il s'agit d'un outil de protection pour les camarades combattants que nous soutenons, et nous devons réunir les fonds nécessaires de toute urgence.
Vous trouverez toutes les informations nous concernant sur notre site web, ainsi que des moyens de soutenir notre travail ici
La collecte de fonds en question concernant les dispositifs de captation des drones est disponible ici.
Et pour entendre directement les témoignages de camarades combattants, nous vous suggérons de consulter les interviews ici
27.01.2026 à 13:00
dev
L'Espace Communal de la Guillotière en version podcast
- 26 janvier / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2
L'Espace Communal de la Guillotière (l'ECG) et son annexe, sont des squats lyonnais. Ce sont des lieux de vie, de solidarité et d'organisation politique au cœur de la Guillotière, quartier historique de l'immigration en pleine gentrification. Pendant près de 5 ans, ces espaces occupés ont voulu être des lieux d'auto-organisation. Une quarantaine de personnes exilées y ont habité, s'y sont organisées et
entraidées. Ces lieux ont aussi fait vivre des solidarités dans le quartier avec entre-autre : des permanences d'entraides juridiques, des cours de français, des distributions alimentaires, un salon de coiffure, un accès wifi, etc. C'étaient enfin des espaces d'organisation pour des collectifs et des activités : une chorale, des entraînements de boxe, de la danse, des espace de réunions, des évènements militants, des fêtes, et plein d'autre choses.
En 2024, sous la menace de l'expulsion, on a voulu enregistrer les voix de ces lieux. On a pris le temps de discuter et d'écouter les récits. On a aussi enregistré de nombreux moments de vie avec beaucoup de personnes différentes. Plus qu'une succession de récit, on a voulu créer une mosaïque de voix entre-mêlées, à l'image du lieu. Ce qui nous tenait à cœur, c'est la mémoire de ces lieux que sont les squats, de tout ce qui s'y passe, de ce qu'on crée dans les marges. On avait envie d'ouvrir les
portes de ce qu'il y a derrière ce mot « squat », de contrer les discours médiatiques racistes en donnant accès à d'autres réalités sur les lieux occupés et les luttes des personnes sans logement. Certes, aucun lieu n'est parfaits, mais ce sont des espaces où ont pu s'expérimenter d'autres façons de vivre et de faire collectif. Face à la répression, aux attaques des droits des personnes, nous avons besoin d'initiatives comme celles-ci - solidaires, festives, déterminées, joyeuses, organisées et militantes. On espère que d'autres lieux comme ici pourront exister et perdurer ailleurs.
Après des mois de travail, le podcast est enfin disponible en ligne. Ce sont 3 épisodes de 30 minutes qui racontent la vie de l'ECG à un instant particulier - les derniers mois avant l'expulsion. Cela peut s'écouter sur de nombreuses plateformes (gratuites ou payantes), les différents liens sont accessibles par ici la version audioblog ci-dessous.
27.01.2026 à 12:54
dev
Crise de la pensée libertaire et retour de la gauche autoritaire
- 26 janvier / Avec une grosse photo en haut, Positions, 4
Nous avions publié le premier volet de ce texte en juillet. Comme précisé alors, il s'agit pour Lucas Amilcar de comprendre pourquoi et comment « la gauche » y compris dans sa variante institutionnelle était redevenue en l'espace de quelques années une hypothèse crédible pour nombre de personnes ayant pourtant des aspirations plus vastes et audacieuses. À partir d'un vis-à-vis entre traditions libertaires et autoritaires [1], des pistes sont ouvertes pour comprendre les ressorts du moment contre-révolutionnaire que nous connaissons : l'accumulation des défaites, le chantage à l'urgence, le refus de penser stratégiquement, les leurres campistes et le défaitisme pragmatiste, entre autres. Un troisième et dernier volet est en cours d'élaboration.
Habra marea
(Il y aura des marées)
Slogan féministe d'Uruguay
« Les militants passent d'un groupe à l'autre en même temps qu'ils “changent” d'idéologie, en emportant chaque fois dans leurs bagages la même dose d'intransigeance et de sectarisme. Certains accomplissent de très amples trajectoires. Ils vont du léninisme au situationnisme pour revenir à un néo-bolchevisme en passant par le conseillisme. Tous butent contre ce mur et sont renvoyés plus ou moins loin dans le temps. »
Jacques Camatte
La dernière décennie a connu un nombre de révoltes sans précédent et qui ont tenté, chacune à leur manière, de rompre avec l'ordre général des choses (voir le premier volet). Le début des années 2020, qui s'est ouvert avec la pandémie, fut au contraire marqué par une réponse contre-révolutionnaire protéiforme. Répression, guerres, détournement des colères et enfin augmentation de l'autoritarisme et de différents courants fascisants aux quatre coins de la planète.
Au sein du camp de la libération, si les soulèvements des années 2010 ont souvent permis un déploiement massif des pratiques et idées libertaires, ce moment contre-révolutionnaire est marqué, depuis au moins la fin de la pandémie, par le retour progressif mais déterminé de son pendant inverse, la gauche autoritaire.
S'il existe, bien entendu, de nombreuses nuances à ce que nous nommerons ici « gauche autoritaire », nous utiliserons ce terme pour désigner les militants, médias, partis et intellectuels, qui défendent un changement émancipateur de la société par le haut [2] et donc la nécessité d'un groupe de dirigeants éclairés à même d'éduquer les masses, mener le mouvement réel et en dernière instance de prendre le pouvoir (électoralement ou par les armes). Dans ce texte, le terme « autoritaire » définit donc une vision politique et stratégique du changement et non pas les travers micropolitiques dits “autoritaires” inhérents à toute organisation collective (qu'elle soit dite horizontale ou verticale) et devant être travaillés en continu.
Cette gauche qui s'était faite relativement discrète lors de la dernière décennie, du fait que sa politique entrait en profonde contradiction avec une vague destituante refusant toute médiation (et surtout pas de sa part), est revenue sur le devant de la scène ces dernières années dans un contexte de déroute libertaire. Elle se présente souvent comme le remède nécessaire à un mouvement réel défait et immature - le retour réconfortant du père dont l'autorité avait été remise en question par des aspirations juvéniles.
Si nous nous concentrerons ici sur le cas de la France, insistons d'ores et déjà sur le fait que ce phénomène de progression des idées autoritaires, mais aussi réformistes, au sein même du camp libertaire et révolutionnaire est un phénomène mondial et plus particulièrement au sein des démocraties libérales (Etats-Unis, Brésil, Grèce, etc.) [3]. Ce retour se manifeste à travers deux leviers principaux :
Si la mise en avant de ces idées et stratégies de la part de certaines figures traditionnelles de l'extrême gauche n'est pas une surprise (ce sont des idées qu'ils ont toujours défendues et le contact avec les soulèvements ne les a pas fait bouger), ce qui est plus étonnant est qu'une partie de la frange libertaire, comme de la jeunesse néo-militante des centres villes occidentaux, se retrouve beaucoup plus conciliante que par le passé, voire séduite, par certains éléments de ces discours.
Au-delà des stratégies actives de certains militants de la gauche autoritaire rompus aux pratiques d'entrisme, ce retour du « socialisme des chefs » s'explique selon nous par une série de raisons conjoncturelles sur lesquelles il s'agit de revenir avant de pouvoir - dans le troisième et dernier texte de cette série - suivre les pistes qui permettent de se projeter et de reprendre une marche en avant révolutionnaire depuis le mouvement réel et non pas contre lui.
On ne peut pas comprendre la facilité avec laquelle ces idées se sont diffusées sans revenir sur la crise de la stratégie libertaire déjà évoquée dans le premier volet.
Si les pratiques libertaires ont été centrales dans l'organisation des soulèvements récents, leurs défaites successives sur le long terme ont révélé de nombreuses impasses dans les années qui ont suivi. Au lieu de renouveler ces approches, une partie importante des groupes et militantes concernées a fini, soit par abandonner le combat— parfois provisoirement —, soit par se replier sur elle-même, au risque de transformer en folklore les principes qui avaient pourtant permis de bousculer les traditions politiques ossifiées du XXᵉ siècle. Dans cette phase de repli et de perte de dynamique, il devient difficile d'entreprendre une véritable autocritique ou de chercher à dépasser les limites rencontrées. Faute de cela, les milieux libertaires tendent à devenir, à leur manière, des caricatures d'eux-mêmes.
L'exemple de l'horizontalisme (contre toute forme de verticalité organisationnelle) en est certainement le plus persistant mais se décline sur de nombreux thèmes comme celui de la spontanéité (contre toute prise d'initiative partisane), du care (contre la discipline, le sacrifice, voire le sérieux), de la méfiance pour toute forme d'organisation qui dépasserait l'ultra-local, etc.
Au-delà de ces exemples déjà largement commentés ailleurs [4], le point de blocage majeur qui doit être souligné (et qui constitue précisément un point dont ne sont pas encombrés les fascistes ou la gauche autoritaire) concerne la question du pouvoir. Cette question a été, selon nous, le nœud de nombreuses difficultés aussi bien au sein des révoltes que des propositions libertaires.
Au sein des collectifs militants, le dévoilement du pouvoir sous toutes ses formes a permis de remettre au cœur la question des moyens, du processus et du soin dans les espaces politiques, mettant en lumière de nombreuses oppressions jusque-là souvent ignorées, aussi bien à gauche que chez les libertaires. Pour autant, poussé à son paroxysme, ce refus du pouvoir a eu parfois comme conséquence l'abandon de la stratégie et de l'ambition au changement profond dans une période effectivement de plus en plus sombre, causant une certaine paralysie et une inertie de la pensée : les mouvements, les manifestations, les actions et les réunions d'organisation ne manquent pas mais il y a quelque chose dans l'énergie et l'ambiance qui dit : au fond, on n'y croit pas vraiment, on le fait car c'est ce que l'on a l'habitude de faire, on le fait car il faut le faire.
Mais c'est à l'échelle des révoltes surtout, que la question du pouvoir a suscité un problème de taille. Certaines idées libertaires s'étant imposées : le refus de leader, de représentants et de formes partisanes préexistantes a permis le développement partout de formes d'auto-organisations inventives et empêché dans un premier temps toute récupération. Pourtant dans de nombreuses géographies, ce refus de conquérir le pouvoir central ou l'incapacité à avoir un plan alternatif ont laissé les insurgé.es démuni.es. Ainsi, à défaut de leaders issus des révoltes ou de formes d'organisation politiques s'imposant par le bas sur la durée, le pouvoir a été confié à (ou confisqué par) d'autres que ceux qui avaient fait vivre la révolte.
En Grèce, le mouvement qui s'est déployé de 2008 à 2015, est peut-être l'un des exemples les plus parlant, tant sur la fusion entre mouvement réel et mouvement anarchiste que sur les impasses des stratégies libertaires. Des milliers d'anarchistes (militants ou sympathisants) à chaque manifestation, des assemblées populaires par centaines, des centaines d'espaces autogérés, de coopératives, d'usines, centres de soin, une capacité quasi militaire à tenir tête à la police, un quartier entier pour quartier-général du mouvement, etc. Et pourtant, une incapacité à trouver les gestes décisifs, au moment où ils auraient pu l'être et où il n'y avait plus qu'à tendre la main pour récolter les fruits de toutes ces années de luttes : ce fut notamment le cas lors de l'occupation de la place Syntagma en face du parlement, en 2011.
Cet échec met en lumière la question suivante : que faire du pouvoir d'un point de vue libertaire ? Le « détruire », le « défaire », le « démanteler », le « destituer », le « contrer » ? Et qu'est-ce que cela pourrait signifier concrètement ? Comment empêcher le vide d'être aussitôt rempli par la foule de ceux qui ne font que convoiter le pouvoir ? De droite comme de gauche, y compris « radicale » ? Où se site le pouvoir pratiquement ? Dans les institutions ? Dans les instances économiques transnationales ? Dans les infrastructures logistiques ? etc.
Dans une telle situation, du fait de l'absence d'anticipation, de stratégies, d'espaces de coordination pour les déployer et de projets pour la suite, ainsi que des innombrables conflits internes autour de ces questions, le mouvement n'est pas parvenu à opérer un basculement et a décru peu à peu. C'est ce qui a laissé l'opportunité aux “gens sérieux” de Syriza de prendre les choses en main pour finalement trahir le vote populaire face à la pression de l'Europe [5] et ce faisant, décourageant une fois de plus les foules fatiguées par près de 7 années de mobilisation.
Le refus ou la paresse idéologique d'adresser sérieusement la question du pouvoir maintient ouverte la crise de la pensée libertaire. C'est tout le paradoxe de la situation française actuelle : d'un côté, une très forte ébullition du mouvement réel (Gilets jaunes, Nahel, Kanaky) et de l'autre une incapacité de la théorie révolutionnaire à tirer les apprentissages de ces mouvements qui provoque le sentiment d'une répétition des mêmes erreurs génération après génération. Cette situation est renforcée par au moins 4 motifs :
Nous sommes convaincus que les réponses à ces questions ne viendront ni des bureaux d'universitaires ou d'intellectuels coupés du terrain, ni de militants dogmatiques évitant les questions théoriques et stratégiques difficiles. Elles se trouveront au point de rencontre entre une recherche stratégique autonome et les luttes qui surgissent aux quatre coins de la planète. Car si chaque situation révolutionnaire de cette dernière décennie a connu ses propres limites et impasses, si chaque contexte doit être analysé en situation, un grand nombre de dépassements et de pistes ont aussi été proposés par les révoltés eux-mêmes [7]. C'est là un des apports centraux de l'internationalisme ; multiplier les références, les cas d'études et donc les pistes stratégiques de réponse, en s'ouvrant au monde au lieu de se replier dans le conservatisme confortable de la « tradition » de gauche.
Au contraire, le résultat de ces blocages est que malgré la force insurrectionnelle impressionnante déployée à certains moments et les ressources humaines et logistiques accumulées pendant des années, la parole et la pratique révolutionnaires proprement dites sont restées dans un état de fragmentation entraînant ainsi une confusion quant aux suites à donner aux mouvements. La conséquence de tout cela est un sentiment de fatigue à se sentir acculé dans l'anti-répression mais aussi un épuisement moral lié aux déceptions politiques vis-à-vis de son propre camp et des habituels abus et dynamiques relationnelles néfastes dans la sphère “micro-politique”, qui plus est en période de reflux.
C'est dans ce contexte de crise stratégique et de morcellement des espaces libertaires qu'arrive la contre-révolution, sa répression, ses « crises », ses guerres, ses massacres et ses fascistes. Et c'est ce qui vient bouleverser les milieux radicaux occidentaux.
Nous nous retrouvons face à un enchâssement d'échelles qui apparaissent contradictoires ou que nous n'arrivons en tous cas pas à articuler. Comment penser simultanément le plan des soulèvements et des perspectives autonomes et locales et le retour en force des menées impériales, des États-nations et de leurs affrontements entre eux ?
Les guerres, plus que jamais, ont accentué un sentiment d'impuissance face à des événements ou bouleversements opérants à des échelles qui paraissent hors d'atteinte. Ainsi, de nombreuses questions sont revenues à l'ordre du jour alors qu'elles étaient très peu pensées ces dernières décennies par les différentes tendances de la pensée libertaire (à l'exception, peut-être, des mouvements kurdes et zapatistes) car considérées comme des formes de « cogestion de l'existant » : la question militaire et de l'autodéfense ; la question étatique et administrative ; des services publics et des communs, monétaire et économique, etc. Or, dans un moment où les logiques de prédation du capitalisme sont de plus en plus affirmées, il devient de plus en plus compliqué de faire l'économie de ce type d'analyses matérialistes et globales.
Il ne faut pas non plus sous-estimer les effets psychopolitiques que provoque l'accélération contre-révolutionnaire en cours depuis 5 ans : la sidération, l'anxiété et l'impuissance se diffusent et se propagent. Cela débouche sur une recherche de discours rassurant à même de fournir un cadre explicatif commun, simple et englobant. Les religions y pourvoient, le marxisme ou l'anti-impérialisme traditionnels aussi, d'une certaine manière. A l'inverse la théorie libertaire et notamment destituante “pluriverselle” [8], basée sur la différence, le local et l'autonomie beaucoup moins.
Le résultat est un sentiment de vertige et d'accélération. C'est ce qui explique que la principale et la plus récurrente réponse que l'on entend pour justifier le retour en grâce des forces de gauche autoritaires est ce contexte d'urgence auquel nos cadres de pensée ne semblent plus en mesure de répondre. En effet, face à nos ennemis (libéraux et fascistes) que l'on se fantasme d'ailleurs souvent comme unis, il n'y aurait plus le temps de se quereller au sein d'un supposé même camp : anarchistes, écologistes, décoloniaux, trotskystes, autonomes, léninistes… Il faudrait « faire bloc » - c'est-à-dire se rallier derrière ceux qui semblent les plus forts, les mieux organisés, les plus visibles. Dans ce contexte, la France Insoumise et Mélenchon sont des figures certes imparfaites mais rassurantes. Ils ont su récupérer une partie des colères de la dernière décennie en reprenant les mots d'ordres et symboles « anti-système », jusqu'à se présenter comme une « gauche de rupture » tout en conservant un programme social-démocrate [9] .
Or il faut toujours se méfier de ce genre de chantage : « Quel que soit le parti qui la brandit, l'urgence, comme mandat à agir, est une manœuvre. Une manœuvre pour enrôler l'adversaire et le soumettre à son propre agenda. Et à ce jeu il y a peu de doute sur qui aura les moyens de gagner à la fin. Du côté des mouvements populaires, l'urgence à agir est toujours un tremplin vers l'éparpillement des forces et leur épuisement à brève échéance. » [10]
Ce n'est pas un hasard si l'urgence est aujourd'hui convoquée par toutes les forces politiques qui avaient été discrédités par le mouvement de la dernière décennie : les fascistes briguent le pouvoir pour sauver in extremis la civilisation de l'homme blanc ; les libéraux s'y accrochent pour nous préserver de l'arrivée des fascistes et sauver leur forteresse de luxe encerclée de toute part ; et enfin la gauche auto-proclamée radicale qui promet aux mouvements populaires que la seule manière d'éviter ces périls consiste à lui déléguer ce même pouvoir. Si ces trois catégories ne sont pas à mettre sur le même plan, elles partagent l'urgence comme moteur de l'élection.
Ce contexte d'urgence et de crises a donc permis un retour de thèmes jusque-là mis de côté par le vent libertaire des séquences précédentes. Le premier d'entre eux est apparu, par l'international, à travers un débat qui s'est installé ces dernières années au sujet du “campisme”. Un mot qui désigne, en résumé, un positionnement issu de la guerre froide qui considère que tout adversaire de l'Occident - dirigé par les Etats Unis - doit être soutenu pour défaire son hégémonie dans l'ordre mondial. Quels que soient ses agissements contre son propre peuple ou prolétariat ou vis-à-vis d'autres nations.
En France, ces courants avaient pratiquement disparu lors de la dernière décennie, écartés comme d'autres résidus staliniens du XXe siècle par des événements de plus en plus difficiles à faire entrer dans ses grilles de lecture [11]. Mais au gré de l'évolution de ces situations telles que l'intervention militaire occidentale en Libye, la militarisation de la révolution en Syrie, le début du génocide à Gaza et encore plus récemment l'intervention impérialiste américaine au Venezuela, ces positions ont repris du poil de la bête.
Ses principaux relais, à différents degrés, issus d'une partie de la gauche anti-impérialiste et décoloniale, se sont retrouvés ces dernières années à explicitement ou implicitement défendre un certain nombre de positions découlant d'une lecture binaire et simplifiée du monde qui s'exprime de différentes manières :
En plus d'un contexte contre-révolutionnaire propice au retour de ces discours, ceux-ci bénéficient (hors de la France pour l'instant) du soutien direct de certains régimes ou personnalités, à l'image de Roy Singham, une sorte de George Soros de « l'autre bloc », milliardaire américain installé à Shanghai, qui finance divers groupes, médias et syndicats de la gauche radicale aux USA, en Afrique du Sud, Inde etc. pour diffuser une propagande pro-Chinoise et pro-Russe sous couvert de soutien à la Palestine, à Cuba au Venezuela ou d'autres causes anticoloniales et anti-impérialistes. [12] Cette stratégie, déjà utilisée par la Russie via Russia Today [13], trouve une nouvelle force avec les réseaux sociaux, où prolifèrent pages et influenceurs partageant ce confusionnisme — de Redfish et Africa Stream à Shahin Hazamy, Kemi Seba ou autres — mêlant anti-occidentalisme et soutien à des régimes autoritaires. Jeux dangereux pouvant aller jusqu'à l'antisémitisme et le conspirationnisme (des traits caractéristiques des positions de l'extrême droite), comme l'illustre le cas de Dieudonné ou du rappeur Freeze Corleone.
Dans les milieux libertaires et radicaux français, l'influence de ces discours a longtemps été sous-estimée. Beaucoup de militantes, peu formées ou concentrées exclusivement sur les enjeux franco-français, ont négligé les avertissements venant des personnes et collectifs issues des géographies concernées : d'Iran, de Syrie, ou d'Ukraine par exemple. Ces questions vitales pour ces dernier.es, ont souvent été reléguées à de simples “querelles de milieu” par les militant.es blancs. [14] Sans comprendre qu'ils étaient au contraire annonciateurs de débats stratégiques structurants aussi bien à l'échelle internationale que locale, pour les années à venir.
L'internationalisme est intimement lié aux réalités locales, d'autant plus dans un pays comme la France au passé et présent colonial et où nombre d'habitantes ont des identités et des liens dépassant le cadre strict de la nation française avec des histoires, des luttes et des oppressions multiples. Les événements récents sont là pour le rappeler : génocide en Palestine, révoltes anti-françaises au Sahel, révolte en Kanaky, assassinat de Nahel, tous ont ravivé les blessures coloniales et la mémoire des dominations occidentales chez les populations non-blanches ou issues de l'immigration postcoloniale.
Ces dernières sont parmi les segments de la population qui ont le plus participé au mouvement pour la Palestine. Mais malgré un point d'évidence souvent partagé sur le refus de toutes les formes de sionisme (ce qui était loin de l'être au sein du reste de la société) le combat pour la fin du génocide et la libération de la Palestine a aussi agi comme un révélateur de tensions latentes entre différentes générations issues de l'immigration et de l'exil vivant en France et en Occident.
En effet, pour plusieurs militantes français.es issues de l'immigration, la lutte prioritaire découle de l'oppression vécue : racisme structurel, islamophobie et rapport colonial toujours omniprésent en France. La Palestine devient alors le reflet amplifié de ces injustices quotidiennes : un combat à la fois contre l'ordre mondial occidental, contre l'État français complice et contre la persistance des rapports coloniaux internes. Une Palestine, enfin, qui nous “retient” toustes dans le paradigme politique de la gauche radicale du 20e siècle comme lutte de libération nationale qui n'a pas “aboutie” et qui persiste donc malgré la fin des guerres de décolonisation tiers-mondiste du siècle dernier.
Lier et penser les luttes entre ici et ailleurs contient un potentiel émancipateur et une vision internationaliste forte, affirmant les liens entre certains combats de par le monde, mais le risque de continuer de penser la Palestine (ou toute autre situation) avec les mêmes lectures du 20e siècle (sans en faire la critique) et uniquement depuis son propre territoire (en l'occurrence la France ou l'Occident) fige (avec exotisme, soit-il “radical”) les combats politiques et les dynamiques sociales des pays des sud dans un ordre du monde partiellement révolu. Le combat décolonial, de fait révolutionnaire et transnational, devient une posture stratégique identitaire dès qu'il laisse primer le contexte national qui, dans certains cas, va jusqu'à nier ou faire taire les enjeux locaux des pays du sud (corruption mafieuse des élites nationales, autoritarisme des gouvernements, répression et violence sociale au nom des traditions, etc.) au nom des combats anti-racistes ou décoloniaux à mener en Occident.
Au risque de reproduire alors le geste de la gauche blanche du XXᵉ siècle, lorsqu'elle ignorait les luttes des “indigènes” au nom de la lutte de classe. La négation du combat de l'autre dès lors qu'il est jugé comme une distraction (ou sujet à l'instrumentation contre) de son propre combat prioritaire, participe à ce que l'on pourrait appeler une boucle occidentalo-centrée où finalement, au nom des luttes décoloniales et anti-impérialistes, on se retrouve dans une situation où les enjeux de l'Occident dominent sur les luttes et oppressions vécues des peuples du Sud. Cette position qui se justifie en général par le devoir de “combattre son propre impérialisme” est renforcée par un soutien de certains militant.es blancs motivé par la culpabilité devant l'expérience traumatique des indigènes de l'histoire et le présent du colonialisme occidental. [15]
Ce primat des oppressions et des luttes de l'Occident (même s'il est porté en partie par des personnes issues de l'immigration) sur celle du Sud, a parfois produit des frictions avec une seconde catégorie d'exilées arrivées récemment en Europe, fuyant guerres, révolutions défaites, répressions ou crises économiques et pour qui le terrain de la lutte est double : les pays d'accueil, leur racisme structurel et les difficultés matérielles innombrables certes mais aussi les pays d'origine, dont le combat reste inachevé. La question coloniale s'y pose alors différemment : beaucoup ont fui des pays décolonisés depuis longtemps, et où l'indépendance a été confisquée par des régimes autoritaires se revendiquant souvent de l'anti-occidentalisme, voire de l'anti-impérialisme. Si les rapports néo coloniaux persistent et sont souvent nommés, l'adversaire principal est considéré comme se trouvant à l'intérieur du pays lui-même, que cela soit le pouvoir local ou les ingérences régionales qui l'entourent [16].
Ces débats ont alors mis en lumière deux tensions profondes auxquelles une politique révolutionnaire doit se confronter : d'une part, les articulations parfois complexes entre les luttes locales et les luttes internationalistes [17]. Et de l'autre, le fait que la géopolitique peut diviser très facilement des causes justes (les résistantes palestinien.nes soutenues par l'Iran et les révolutionnaires syrien.nes qui ont été écrasés par le même régime iranien par exemple) et ce d'autant plus quand la guerre prend le pas sur la politique.
Si ces débats ont souvent été mal ou peu compris au sein des milieux majoritairement blancs, ils ont mis sur la table des enjeux internationalistes et décoloniaux auparavant ignorés et donc méconnus. Les militant.es issus de ces histoires et qui ont participé au soutien avec la Palestine se sont alors divisés en au moins deux attitudes :
L'un comme l'autre de ces choix a connu ses limites : le premier, s'est imposé au sein de la gauche radicale mais malgré une volonté d'unité à partir du plus petit dénominateur commun (fin du génocide et antisionisme) n'est parvenu ni à construire un mouvement puissant de la même façon que dans plusieurs autres pays occidentaux, ni à infléchir les lignes les plus problématiques de leurs allié.es [18]. Le second, rappelant la difficulté de mener le combat sur plusieurs fronts, fut incapable, de construire ce rapport de force durable et public dans un terrain hostile ; entre la répression juridique et médiatique du mouvement palestinien et les postures moralistes au sein du mouvement jugeant néfaste toute critique interne. Ainsi, cette position s'est cantonnée à des interventions critiques épisodiques et un travail politique non-public ayant finalement peu d'impact sur la situation immédiate.
Dans ce contexte d'extrême violence propre aux luttes décoloniales comme celle pour la libération de la Palestine, un certain nombre de conceptions présentes dans les espaces militants libertaires, féministes ou queer ont été ainsi ébranlées et des thèmes comme la hiérarchie entre les luttes ou celle du pragmatisme politicien ou encore le désir d'hégémonie [19] sur le champ militant ont fait leur retour.
Loin de se cantonner à des contextes extrêmes comme la Palestine, ce retour est nécessaire selon certains militants issus de l'extrême gauche traditionnelle, non seulement pour répondre aux différents visages de l'urgence (fascisme, guerre, colonialisme) mais aussi à cause des défaites des mouvements de luttes de la dernière décennie. Défendant parfois la nécessité de “se salir les mains” entendre : soutenir des forces opposées à nos positions sur le long terme (idéologiquement ou stratégiquement) mais défendant nos intérêts sur le court terme. Pour eux, l'efficacité et l'urgence priment alors sur la cohérence entre les moyens et les fins et sur le besoin d'élaborer une politique révolutionnaire autonome. La suite est classique : nous avons besoin d'une élite éclairée, une avant-garde [20], consciente de tous ces enjeux et capable de diriger la bataille (souvent sans soldats ni arme).
Ces prétendants à l'avant-garde reproduisent souvent l'une des deux erreurs suivantes (parfois les deux) :
1 : Elles ne partent souvent pas du mouvement réel (de fait complexe) et d'une recherche sérieuse sur ses dernières émergences révolutionnaires, mais de leurs propres théories et présupposés et font en sorte, par la suite, de reforger le réel selon leur idéologie. Ils n'ont alors souvent que deux objectifs : convaincre pour recruter.
2 : Sans organisations ni militants de terrain, elles ne représentent souvent qu'elles-mêmes. Dans cette situation, comme Gramsci le mettait déjà en avant au début du XXe, en l'absence de parti révolutionnaire, c'est-à-dire de force militante capable d'incarner des stratégies dans la réalité et pas seulement dans le discours, le rôle d'avant-garde reste entre les mains de médias et d'intellectuels radicaux. Le problème avec cette situation est que même les meilleurs médias (ceux les plus proches du mouvement réel) ne seront jamais des partis formels. Le travail intellectuel et de propagande, aussi fondamental soit-il, ne remplace pas le travail de terrain et la construction du pouvoir populaire. C'est-à-dire l'ancrage quotidien, la construction longue d'une confiance entre les habitant.es d'une ville ou d'un quartier, le corps mis en jeu pour bloquer une route ou pour cultiver un champ, le travail difficile pour trouver des formes organisationnelles adéquates, etc.
Pour les militants correspondant à cette seconde limite, la situation de faiblesse et le retard pris sur la construction d'un parti ainsi qu'une certaine fainéantise pour y remédier soi-même (c'est indéniablement un travail bien plus laborieux et fastidieux que la production de discours), amènent logiquement ces défenseurs du pragmatisme à soutenir les forces les plus en avance selon eux sur leurs objectifs principaux :
L'hypothèse de la lutte armée en Occident ou alors d'une grève générale révolutionnaire s'étant dissipée à leurs yeux, le retour d'une gauche autoritaire se conclut donc logiquement par un virage réformiste. Ailleurs dans le monde aussi, fatigue, découragement, impuissance, manque d'ancrage populaire et échec des stratégies passées ont convaincu nombre d'anciens révolutionnaires de monter dans le train des forces qui semblaient visiblement les plus en avance pour la prise de pouvoir de l'Etat — celui des forces progressistes institutionnelles. Ce fut le pari qui en a poussé un grand nombre à suivre corps et âmes Podemos, Syriza, le Frente Amplio au Chili, Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn.
Sans solution de repli, la suite est connue : ces expériences ont rallié une partie des déçus des révoltes [22], avant de se briser sur les limites structurelles du réformisme dans un contexte de capitalisme tardif, renforçant le désenchantement et retardant, au côté de la crise de la pensée libertaire, l'émergence d'un véritable mouvement révolutionnaire.
Les militants de la gauche autoritaire qualifient souvent les positions de leurs opposants de moralistes, libérales [23] ou idéalistes et tendent à confondre différentes choses pour imposer leurs hypothèses.
La première d'entre elles consiste à mélanger morale et éthique [24]. L'éthique n'est un luxe que quand elle est pensée indépendamment de la stratégie. Car à l'intérieur d'un mouvement par exemple, prendre soin des relations au sein de nos espaces ou avec les autres collectifs, traiter correctement les agressions, refuser les chefs tout puissants ou la bureaucratie, quand ils ne se transforment pas en dogme, ne sont pas des principes paralysant mais des conditions pour bâtir des bases durables et envisager des espaces révolutionnaires sur le long terme.
Il en va de même pour un internationalisme (transnational comme local) qui cherche le commun entre les luttes du monde, tente de combattre les divisions entretenues par les empires et de créer des ponts autant à l'extérieur qu'à l'intérieur de nos propres géographies. C'est ainsi qu'est né et s'est développé l'internationalisme ouvrier au XIXe et au XXe siècle (et donc le mouvement communiste), en essayant de briser la concurrence entre les ouvriers dont les intérêts semblaient divergents dans l'immédiat. Que ce soit dans une même nation (entre travailleurs immigrés et ceux arrivés avant) ou entre les ouvriers de différents pays comme la France et l'Angleterre à l'époque par exemple. Aujourd'hui, si la tâche est tout sauf simple, il s'agit de relier les différents fragments des marges localement comme transnationalement — peuples en lutte, exilées récents, descendants de l'immigration, prolétaires blancs- ainsi que dissidentes des centres. Non par éthique mais en tant que nécessité stratégique pour construire une force réellement ambitieuse et durable. C'est ce que nous appelons tendresse révolutionnaire : la rencontre entre la stratégie et l'éthique. Une rencontre et une approche faites de frottements, de difficultés et parfois de contradictions, mais qui se refusent à nier le combat de l'autre.
Ce qui relève de l'idéalisme néanmoins sont les positions qui consistent à nier les contraintes et obstacles matériels : guerre, survie, répression, racisme et les priorités, dilemmes et contradictions qu'elles instaurent. Et à l'inverse du cynisme (et une erreur stratégique sur le long terme) de s'y résigner pour construire une politique excluante pour une partie des marges. La politique révolutionnaire consistera toujours selon nous, à partir du réel pour essayer de le transformer radicalement. Et malheureusement, personne n'a encore trouvé de raccourci pour y parvenir.
Le second artifice (ou erreur) de cette position est de, tout comme la contre-révolution, taire les acquis et les victoires de la dernière décennie : les révoltes et les pratiques libertaires n'ont pas démontré leurs faiblesses. Au contraire, la radicalité et le renouvellement de tactiques et de formes d'organisations que nous avons vécu aux quatre coins du monde ont prouvé leur capacité à remporter des victoires là où le réformisme et les vieilles stratégies de gauche en étaient totalement incapables depuis des années. Comme le disait une camarade chilienne après 2019 : « la revuelta a obtenu en 30 jours ce que 30 ans de réformisme n'a jamais réussi à faire : une constituante » [25].
Certaines de ces victoires furent d'échelle réduites mais durable (victoire contre l'aéroport de NNDL ; prises de territoires au Chiapas Zapatiste ou au Rojava) et d'autres d'ampleur mais souvent de courte durée (définancement de la police aux USA, fin de la taxe et prime pour les Gilets jaunes, chutes innombrables de gouvernement et de dictatures, etc.). Auquel il faut ajouter l'amélioration de la vie de centaines milliers de personnes par des changements de quotidien profond, que cela soit par la diffusion de pratiques autonomes, communiste, feministe ou queer [26].
Ces victoires, de différentes natures, restent donc partielles, mais si nous voyons ces 20 dernières années comme la naissance d'un mouvement de long terme et non pas comme une séquence fugace de colère et son reflux comme sa fin, il nous faut les cultiver et nous appuyer sur ce qu'elles nous disent afin de les améliorer et d'en dépasser les limites indéniables.
Justement, parmi les expériences qui se sont construites depuis nos acquis et nos succès plutôt que contre eux, le cas des Soulèvements de la Terre (SLT) est parlant.
Fait quasiment inédit en France, une organisation publique et de large ampleur est parvenue à émerger du mouvement libertaire (au croisement de l'autonomie et l'écologie radicale). En quelques années, les SLT sont parvenus à sortir des impasses qui freinent la construction d'un mouvement de masse radical et à exister en dehors des moments de soubresaut, que ce soit ceux spontanés des marges ou ceux décidés par les organisations traditionnelles de gauche. Née directement de plus d'une décennie d'expériences autonomes – et notamment de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes – l'organisation a su contourner les dogmes qui paralysaient le milieu anti-autoritaire : refus de l'organisation, fétichisme de l'horizontalité, rejet de la stratégie.
En quelques mots, on peut rappeler qu'un groupe central conséquent est chargé de la réflexion stratégique et tactique, des alliances et de l'élaboration théorique du mouvement mais qu'en même temps, plus d'une centaine de comités locaux (plus ou moins dynamiques, bien sûr) sont dotés d'une autonomie réelle. Enfin des instances de rencontres de l'ensemble du mouvement pour l'élaboration collectives sont proposées régulièrement pour étendre la réflexion stratégique. De plus, ne cherchant pas à être hégémonique (mais plutôt à avoir un rapport de force suffisant, ce qui est très différent) ils ont réussi à composer et/ou agréger autour d'eux de nombreuses autres forces, luttes locales, organisations, intellectuels, etc. En témoigne la capacité de proposer des manifestations et actions directes de masse lavec leurs propres mots d'ordre et à travers une diversité des pratiques assumées (offensives comme non-violentes).
Si le terrain a été préparé par la ZAD, le mouvement autonome et les Gilets jaunes, les SLT ont franchi un cap décisif sur au moins 3 points :
Ces avancées ont offert à l'autonomie un saut d'échelle inédit, démontrant sa capacité à produire de la puissance collective concrète – un potentiel révolutionnaire encore limité, mais désormais tangible.
Le succès attire naturellement les critiques. Certaines, venues du milieu libertaire, portent sur la verticalité, la centralisation, ou une communication jugée trop triomphaliste. On peut trouver ces critiques légitimes si elles sont formulées en reconnaissant les succès et la difficulté d'une telle entreprise.
Cependant toute organisation vivante doit pouvoir s'auto-évaluer sans sombrer dans la dénégation ni le dogmatisme. Les SLT eux-mêmes ont entamé ce travail dans Premières Secousses – un rare exemple d'auto-évaluation publique d'organisation rappelant les pratiques zapatistes, à l'opposé des pratiques traditionnelles de la gauche autoritaire toujours prompte à s'auto-justifier.
De notre côté, après 4 ans d'existence nous reconnaissons trois limites principales à souligner :
1- Une difficulté à intervenir dans le mouvement réel : lors des révoltes de Nahel, des mobilisations agricoles ou du mouvement des retraites, les SLT ont peiné à s'adapter à des dynamiques spontanées, imprévues. Leur organisation, efficace dans leur propre calendrier, s'est révélée peut être trop lourde pour répondre à la spontanéité de mouvements imprévus ;
2- L'enfermement dans la question écologique. Le choix de l'écologie comme levier principal a permis une montée en puissance rapide, mais limite la transversalité du mouvement. Or, l'écologie – malgré ses avancées – reste encore un champ socialement homogène (encore plus que l'autonomie), éloigné de certaines classes populaires qui rend difficile le changement de cap. Les tentatives de se réorienter semblent pour l'instant plutôt artificielle et on a du mal à voir de quelle façon elles s'inscrivent dans une stratégie plus large.
3- Les ambiguïtés du “pari de la composition” : cette stratégie – permettant de dépasser les antagonismes stériles et de construire des alliances larges, y compris avec des partis, syndicats ou élus – a été féconde quand le rapport de force était en leur faveur et sur leur terrain, soit l'écologie. Or cette approche comporte un risque : la dilution éthique et stratégique, notamment quand il s'agit des enjeux que le mouvement maîtrise peu (les questions géopolitiques ou les enjeux anti-racistes). Sans boussole claire, la “composition” peut tourner à la tactique opportuniste ou conduire à la vassalisation face à des forces plus puissantes.
Au-delà du cas des SLT, ces enjeux mettent en lumière à quel point le moment politique dans lequel nous nous trouvons est crucial et nous place face à un dilemme qui concerne l'ensemble du mouvement libertaire en France :
Faut-il poursuivre la construction patiente d'une force révolutionnaire autonome (y compris de la gauche institutionnelle) enracinée dans les pratiques du terrain et les soubresauts du mouvement réel en refusant le chantage à l'urgence au risque de paraître naïfs et de se faire écraser par les menaces innombrables qui se profilent à l'horizon ? Ou faut-il « faire bloc à gauche » pour tenter de retarder les menaces en se repliant sur des mots d'ordres classiques mais dont on peine à voir les matérialisations pratiques au-delà des cercles militants : antifascisme, anti-impérialisme, union de la gauche, convergence des luttes ?
Selon nous, des alliances tactiques avec des forces qui font des choix différents, que ce soit une politique avant-gardiste et autoritaire qui part du haut vers le bas ou réformistes défendant des changements graduels de la société par la prise de pouvoir électorale ne sont pas impossibles. Une alliance a lieu justement entre des forces qui ne sont pas d'accord sur tout. Mais cela implique aussi d'être clair sur la stratégie poursuivie en faisant ces alliances, de poser des conditions propres à nos aspirations et d'en mesurer les risques. Enfin, et c'est ce que pourrait permettre une stratégie de la composition au-delà de ses fonctions tactiques : composer avec des forces différentes en espérant que cela permettra de transformer nos “alliés” sur les lignes qui nous semblent les plus problématiques (le blanchiment des dictateurs par exemple) tout en reconnaissant aussi là où ils peuvent nous faire bouger (comme sur les enjeux de décolonisations par exemple).
Pour revenir aux SLT, peu importe le choix qu'ils prendront, si on se place sur l'échelle plus large et plus longue de la construction de cette force révolutionnaire qui nous manque, nous pouvons dire qu'ils ont déjà réussi à franchir une étape. Au sens où ils ont brisé plusieurs plafonds de verre des milieux autonomes en déplaçant le cadre de ce qu'il est possible de dire et de faire. Pour y arriver, ils ont dû prendre des risques, subir les foudres d'un milieu conservateur et enfin faire face à une intense répression. Au-delà du cas spécifique de leur organisation, ils ont permis à l'ensemble de l'autonomie de franchir un cap, un saut d'échelle que nous retrouverons tôt ou tard et qu'il ne tient qu'à nous de prolonger et d'approfondir en s'appuyant sur les apprentissages, aussi concernant les propres difficultés qu'entraînent un tel dépassement.
Il faut prendre au sérieux ce retour de la gauche autoritaire. Il répond à des affects d'impuissance et de perte de sens qui cherchent des figures tutélaires et des formules faciles pour se rassurer face aux précipices devant nous. Face à l'horreur du monde et à nos déceptions, comment continuer sans continuer à perdre ? Dans une telle période, il est normal de se poser cette question. Et si plusieurs des réponses évoquées dans ce texte nous semblent simplistes et court-termistes, elles mettent en lumière les faiblesses et défis de notre camp.
Ces vingt dernières années ont été marquées par la naissance d'un mouvement puissant et créateur qui a explosé de nombreuses digues dressées notamment par ce qui reste de la vieille gauche du 20e siècle. Ce faisant, soulèvements populaires et mouvement libertaire (autonomes, anarchistes, écologistes, féministes, queer etc.) ont réussi à nouveau à faire trembler les puissants. Mais le backlash, marqué par la contre-insurrection, la guerre et les crises est brutal. Dans un tel contexte, une large partie de ces mouvements se sont trouvés isolés et, hors des moments d'intensités, n'ont plus été suivis par le gros de la société. Péché d'idéalisme et de manque de réalisme nous diront certains. Et ils n'auraient peut-être pas tout à fait tort. Ce moment de reflux, dès lors, peut servir à la recomposition et au réajustement pourrait-on considérer.
Dans un tel moment, une première erreur consisterait à s'obstiner dans nos approches et théories politiques sans être modifié par les événements du monde ce qui nous pousseraient indéniablement à nous enfermer dans des micro-milieux et à mépriser ceux qui ne font pas ce choix : “les gens”. Le type d'élitisme qui a fait rater les GJ à certain.es et qui provoque la paralysie au contact des personnes “normales” qui regardent Netflix, s'en fichent de prendre l'avion et ne savent pas utiliser l'écriture inclusive. Au contraire, les expériences passées et contemporaines qui sont allées le plus loin sur le terrain révolutionnaire sont justement celles qui ont mené une recherche sérieuse afin de fusionner idées et pratiques venant du bas avec des stratégies révolutionnaires partisanes [27].
L'erreur inverse, mais qui partage la même position surplombante est, par réaction, de revenir à un excès de pragmatisme et de cynisme qui ne cherche qu'à administrer le réel plutôt que de le transformer. En recyclant de vieilles recettes qui ont déjà prouvé les catastrophes auxquelles elles mènent. Si cela n'est pas toujours visible dès le départ, s'obstiner dans de telles positions risque de faire se rapprocher de plus en plus de certaines stratégies propres à nos ennemis : autoritarisme, anti-féminisme/wokisme, mépris du peuple, realpolitik, effacement de la mémoire de nos combats et de nos morts, etc. Il existe un vrai risque, en agissant de la sorte, de se mettre à nager à contre-courant de notre propre mouvement. Jusqu'à se trouver, un beau matin, à barboter dans les mêmes eaux que nos adversaires : dans les égouts de la contre-révolution.
Au contraire de ces deux options, nous pensons qu'il nous faut rester à l'intérieur de ce qui a émergé dans le mouvement réel et reprendre la vague depuis notre propre force. Celle qui est née dans les vingt dernières années ; celle qui continue à se vivre et se développer loin des projecteurs ; celle qui continue à éclater au grand jour et sans interruptions en Serbie, au Népal, en Indonésie, en Iran ! Celle, enfin, qui attend encore de se renforcer, de grandir, de s'affiner et bien sûr de se déployer dans les décennies à venir.
Les derniers soulèvements de la GenZ le démontrent à nouveau, les soulèvements populaires de notre temps sont bien différents - en termes de symboles, modes d'organisation ou slogans- de l'image que la gauche se fait de la révolution. Cela ne doit pas être un motif pour les ignorer, bien au contraire. La question qui demeure est de savoir comment les différentes générations peuvent se rencontrer, c'est-à-dire se transformer et se renforcer mutuellement, avec les quelques enseignements de celles et ceux qui ont déjà vécu le feu de l'insurrection et avec l'inventivité et l'audace de ceux et celles qui arrivent. Une des tâches des premier.ères est donc de se lier à ces nouvelles énergies révolutionnaires, non pour les encadrer, mais pour dessiner un plan ensemble. Et construire une force à même de le poursuivre.
Pour cela, nous sommes convaincus qu'il existe toujours une voie, (prenant le matérialisme pour point d'ancrage et l'idéalisme pour horizon [28]) périlleuse mais navigable qui nous permet de traverser la tempête tout en restant à flot. Cette ligne, il nous faut absolument continuer à la chercher, car c'est la seule qui mène à la révolution. Et la révolution est la seule issue heureuse à tout ce merdier.
Dans le prochain épisode : Comment tisser entre marges, générations et fronts ? Que garder de l'autonomie ? Comment quitter le « milieu » et retrouver le mouvement ? Que nous manque-t-il pour voir exister un véritable mouvement révolutionnaire en France ? Comment sortir de la dispersion et exister en tant que force autonome ? Et dès lors, quelle relation entretenir avec la France insoumise et la gauche ?
Lucas Amilcar
lucas_amilcar at riseup.net
Merci à H. car une grande partie des idées, élaborations et hypothèses de ce texte ont été co-construites au fil du temps. Je garde néanmoins la responsabilité des moins bonnes d'entre elles :).
Merci à A. pour m'avoir aidé à trouver le “ton” et à tous ceux qui ont relu et nourri ce texte.
[1] Avec tout le respect que nous devons à Joseph Déjaque, nous n'aurions certainement pas repris ces qualificatifs à notre compte tant leur opposition ne nous semble pas situer adéquatement la ligne de partage. Le problème d'une formation politique telle que la France Insoumise ne se cantonne pas à la hiérarchisation de son appareil tout comme l'attention à l'horizontalité formelle n'évacue jamais complètement le risque d'un renfrognement de l'expérience dans une bulle auto-référentielle. S'il fallait distinguer spéculativement l'hypothèse de gauche de l'option révolutionnaire, nous dirions qu'il y a d'un côté l'écrabouillement des moyens dans la fin, la dépendance au pouvoir institué et constituant, la croyance angoissée au monde tel qu'il va (même mal) et le surplomb de l'idéologie sur tout expérience. De l'autre, une certaine foi dans la puissance de l'expérimentation, la certitude que tous les rapports se bouleversent et l'absorption de toute fin dans les moyens, soit le déploiement d'une perception éthique du réel.
[2] Si, à gauche, une bonne partie de cette tendance est habituellement englobée sous le terme de marxiste-léniniste ou seulement léniniste, tous les marxistes-léninistes ne défendent pas pour autant une vision autoritaire de la politique révolutionnaire. Le NPA en est un bon exemple, si le parti est ancré dans la tradition marxiste-léniniste, il se différencie par une recherche de fonctionnement et un projet démocratique. La pensée de Daniel Bensaïd en est un bon exemple qui emprunte et reste en dialogue avec la pensée libertaire.
[3] Peut être que le cas de la page Instagram “fight for the future”, à l'origine se référant à l'anarchisme pour finir récemment avec des photos de Mao est une des plus parlante.
[4] Nous proposons la lecture des excellents travaux de Rodrigo Nunes notamment “Neither Vertical nor Horizontal”, le très bon article de Hanane Al Jouri : https://lundi.am/Pieges-et-principes-de-l-horizontalite ou encore le texte intéressant sur la victoire de la ZAD : https://lundi.am/considerations-sur-la-victoire-et-ses-consequences-depuis-la-zad-de-notre-dame, qui tous trois partent d'une recherche libertaire et révolutionnaire pour penser la question de l'organisation, du leadership, du pouvoir et de la victoire.
[5] Un référendum avait alors voté à 61% contre les mesures d'austérité demandées par l'Europe mais finalement acceptées par le gouvernement.
[6] Prenons l'exemple de la désertion telle que défendue par le comité invisible. Cette idée, pour beaucoup de personnes, n'est pas appropriable car elle est coupée des conditions matérielles réelles et singulières. Comment « déserter » quand on doit envoyer de l'argent à sa famille tous les mois, qu'on a des parents malades et/ou des enfants à l'école. Habiter dans un squat, vivre du vol et de la débrouille peut apparaître comme une alternative séduisante pour une catégorie sociale très déterminée mais pas au-delà, c'est-à-dire par pour la majorité de celles et de ceux à même de constituer quelque chose comme un mouvement révolutionnaire. Si « déserter » implique de se désaffilier autant que possible de ce par quoi l'organisation de la vie nous tient alors il faut aller au contact de toutes celles et ceux qui n'en peuvent plus afin de formuler des possibles en phase avec la diversité des existences matérielles et affectives..
[7] Le cas du pouvoir populaire esquissé aussi bien au cœur des révoltes en Syrie ou au Soudan que par des organisations révolutionnaires comme le PKK ou l'EZLN en font partie. Ils seront évoqués plus longuement dans le dernier texte de cette série.
[8] Concept issu des mouvements décoloniaux d'Amérique latine, c'est l'appel pour une forme d'universalisme de la multiplicité, où certains principes communs seraient partagés mais déclinés selon les cultures, formes et pratiques très différentes : construire « un monde fait d'une multitude de mondes » disent les zapatistes.
[9] C'est un exemple typique de récupération des affects “rupturiste” ou “révolutionnaire” issus des révoltes, au profit d'une politique qui ressemble davantage à un réformisme socialisant (même si il répondait à toutes ces promesses) qu'à un quelconque bouleversement - Sauf à penser effectivement qu'une 6e République peut être proclamée en cas de victoire de LFI et qu'elle signifierait un véritable moment de rupture révolutionnaire, ce qui sera discuté dans le 3e volet de cet article.
[10] Manifeste internationaliste, chapitre 3 « Trouver le frein d'urgence »
[11] Les révoltes à Hong kong, en Ukraine, en Syrie, en Libye ou en Iran ont eu lieu contre des régimes souvent considérés par ces analyses comme anti-occidentaux ou anti-impérialiste donc sauf à se retrouver opposé à ces révoltes et à soutenir des régimes de plus en plus meurtriers, il était difficile de continuer à soutenir ces positions publiquement.
[12] Il est supposé financer notamment Code Pink, mouvement pro-palestinien et anti-guerre, mais également vecteur de propagande pro-chinoise — récemment présent à un congrès anti-guerre aux côtés de LFI et d'autres figures campistes, ou encore interviewé par Blast sans mention de son soutien au régime de Pékin.
Autre exemple : le Tricontinental Institute, dirigé par Vijay Prashad, intellectuel marxiste indien de renom, figure de l'anti-impérialisme mais aussi négationniste du génocide des Ouïgours.
[13] Qui mettaient en avant le black bloc et les GJ pour séduire la gauche radicale et les “anti-système” et car déstabilisant la France tout en faisant l'éloge du régime Russe.
[14] Une rhétorique semblable est souvent utilisée pour disqualifier ou minimiser les dénonciations d'agression sexuelle par exemple pour pouvoir se concentrer sur les enjeux “serieux” ou prioritaires. Ce qui explique en partie le cercle vicieux de l'homogénéité du milieu autonome incapable de prendre en considération les enjeux qui ne concernent pas directement la majorité de ses membres ou bien les personnes à sa tête.
[15] Lire notamment à ce sujet l'excellent Après la Défaite, la nouvelle idéologie arabe de Hamza Esmili. « Quoique d'affirmation décoloniale, cette conscience idéologique a pour principal lieu d'incubation l'Occident, ce qui l'institue comme une lutte interne portée, d'un côté, par des minorités en quête de reconnaissance et, de l'autre, par certaines franges de la société majoritaire œuvrant à redéfinir à nouveaux frais leur propre idéal du nous ».
[16] Les occidentaux, depuis l'Irak, n'envoyant que rarement des troupes d'occupation même s'ils financent des massacres, pillent et interviennent de façons plus ou moins directes dans à peu près toutes les affaires des pays de sud.
[17] La lutte contre l'islamophobie en France et le soutien à la révolution féministe en Iran par exemple (que le féminisme intersectionnel a pourtant résolu avec l'idée que de la France à l'Iran les femmes peuvent bien s'habiller comme elles veulent. Une position que les conservateurs des deux côtés tentent continuellement de fragiliser.
[18] lire https://communesbrochures.noblogs.org/les-allie-es-sont-partout/
ou moment représentatif : alors que nous assistons impuissant à la révolte en Iran et aux massacres commis par le régime iranien un nombre importants d'acteurs traditionnels (les plus jeunes ou récents défendent des positions souvent plus clairs) du mouvement décolonial ou propalestinien basé en Occident se mettent, sans surprise à minimiser les crimes commis, à nier la révolte et donc l'agentivité des insurgé.es qui seraient tous.tes manipulées par le Mossad ou les occidentaux. Rappelant ainsi le traitement de la révolution syrienne : un comportement qui va du mépris des morts, des blessures, des prisonniers, des exils jusqu'au négationnisme pur et simple.
[19] Si le mot a pris une tournure de plus en plus positive à partir de la redécouverte d'un auteur important comme Gramsci qui parle d' « hégémonie culturelle » pour parler de la domination idéologique d'une classe sur une autre et ce avant tout pour la différencier des formes de coercition plus directes. Rappelons ce que signifie le terme à l'origine : « Une domination sans partage ». Ambition qui pose question au sein de son propre camp ou comme projet de société mais qui sied parfaitement à une vision autoritaire de la gauche.
[20] Attention, il faut se méfier aussi bien de l'avant-gardisme que d'une critique simpliste de l'avant-garde. La première a tendance à prendre le mouvement réel de haut et se convaincre du bien-fondé de sa propre idéologie et la seconde considère souvent toute prise d'initiative pour une volonté de pouvoir et de reniement des aspirations populaires supposément spontanées et se transforme en dogme paralysant empêchant de s'organiser vers un but défini. Nous pensons, comme nous le développerons dans le dernier volet, que la nécessité de s'organiser en noyaux de partisans (quelle que soit la forme qu'ils se choisissent) est l'un des enseignements des révoltes pour au moins deux raisons 1 : ne laisser à personne d'autre qu'aux pouvoirs populaires la possibilité de décider de “l'issue” de la révolte. 2 :assurer la continuité entre les marges mais aussi entre différents moments de révoltes afin de contribuer au tissage d'un mouvement révolutionnaire permanent.
[21] Nous nommons ce phénomène écart d'indulgence : plus l'espace en question est lointain, plus on sera indulgent sur nos principes. Exemple : en France tout ce qui est fasciste doit être combattu avec ardeur et violemment. Mais au Liban, en Iran ou en Chine, on est beaucoup plus souple avec ce qui pourtant ressemble sûrement le plus à du fascisme contemporain : régime iranien, chinois ou russe par exemple.
[22] À ce sujet, on peut lire le relativement mauvais If we burn qui en guise de conclusion de son “bilan” des révoltes des 20 dernières années conclut que finalement, il nous a manqué plus de Boric et Vallejo, soit des militants de partis à même d'utiliser les révoltes pour obtenir une issue politique et se faire élire. Ignorant totalement le fait que Boric n'a absolument rien amélioré aux conditions de vie des chilien.nes et a au contraire renforcé le pouvoir de la police, flexibilisé le travail, etc.
[23] Nous ne reviendrons pas en détail sur l'accusation de libéralisme mais nous pouvons cependant rappeler là où les libéraux placent le droit, la liberté individuelle et la propriété privée au centre, les libertaires fondent leur force sur l'égalité et l'autonomie. À la différence des libéraux comme de la gauche autoritaire, ils cherchent à conjuguer libération individuelle et collective, autonomie personnelle et commune.
[24] : la première impose des normes extérieures qui viennent d'une entité supérieure (État, clergé, institutions), tandis que la seconde naît d'une réflexion collective qui part d'en bas et de la situation, de notre rapport au monde et aux autres en se questionnant sur ce qui est juste et praticable.
[25] La suite d'ailleurs l'histoire nous est à présent connue. Le mouvement de révolte chilien (contre son gré à cause du COVID ou se stratégie alternative) en retournant dans le champ institutionnel a perdu à nouveau sa force : de la constituante à l'élection de Boric, toute deux furent incapable de répondre aux aspirations de la révolte. Et Kast était au bout du chemin.
[26] Les rares fois où ces 20 dernières années, des stratégies réformistes ont elle aussi abouti à des améliorations réelles de la vie de milliers de personnes (comme en Argentine avec la loi pour l'avortement, en Bolivie ou en Uruguay) celles-ci ont pu se réaliser grâce à la force d'un mouvement radical de base et d'ampleur. L'exemple de l'avortement en argentine est à ce titre particulièrement parlant : bien que la loi soit passé, d'innombrables médecins refusent toujours de l'exercer et les médecins qui le font sont souvent des personnes qui le faisaient déjà illégalement par le passé ou le font par conviction ou pression sociale. Rappelant qu'aucune réforme (surtout de gauche) ne peut être menée sans un appui réel d'un mouvement de base qui conserve une certaine autonomie plutôt qu'une allégeance avec les forces institutionnelles.
[27] On pense par exemple à des expériences comme la CNT-FAI espagnole, le mouvement kurde révolutionnaire (depuis 2003) ou encore les Zapatistes. Ces trois expériences sont (ou ont été pour la CNT) des organisations structurées et verticales avec des directions et ont toutes de leaders charismatiques : Durruti, Ocalan, Marcos et d'aspect hiérarchique. Pourtant, ils essayent d'ouvrir, selon les contextes et les possibilites, plusieurs espaces démocratiques. Ce qui les différencie principalement d'autres expériences que nous qualifierons d'autoritaires (les bolchéviques, les FARC ou les brigades rouges par exemple) est qu'ils ont mené une recherche libertaire, depuis les différentes manifestations du mouvement réel pour construire du pouvoir populaire.
[28] Matérialisme enchanté diraient certaine.s
27.01.2026 à 12:01
dev
« Le turnover de très jeunes actrices que l'on jette après usage » (À propos de Le culte de l'auteur : les dérives du cinéma français de Geneviève Sellier)
- 26 janvier / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Je souhaite, en premier lieu, recommander vivement la lecture de l'ouvrage Le Culte de l'auteur : les dérives du cinéma français, de Geneviève Sellier. Je propose, dans un second temps, d'engager une réflexion autour des analyses développées dans le chapitre 5, intitulé « Le turnover de très jeunes actrices que l'on jette après usage ».
Le « turnover » des actrices relève à la fois d'une organisation sociale, d'une économie politique du plateau et d'une idéologie nationale : l'« exception culturelle » y fonctionne comme un droit de cuissage implicitement légitimé au nom de la « liberté artistique ». L'analyse de Geneviève Sellier s'articule autour d'un schéma récurrent : un homme (le plus souvent plus âgé et symboliquement sacralisé) « révèle » une très jeune femme, puis l'industrie impose que cette « révélation » demeure strictement conforme au fantasme originel. Lorsque cette adéquation se défait, la « révélée » est alors disqualifiée, qualifiée de « difficile » ou de « trop âgée », autrement dit : pleinement vivante.
Ce récit a été progressivement naturalisé par une culture critique et institutionnelle qui tend à confondre la figure de l'« auteur » avec une forme d'impunité. Judith Godrèche l'a mis en cause de manière frontale, en dénonçant également le rôle de la critique et du « culte de l'auteur » comme dispositifs de légitimation morale [1]. Lorsque des historiennes et chercheuses en études cinématographiques analysent les effets de la « politique des auteurs » sur les rapports de pouvoir, le débat est alors soudain qualifié de « complexe », de « nuancé », et sommé d'éviter toute « caricature ». Autrement dit, il conviendrait de ne pas remettre en question le totem.
Même le Parlement, pourtant peu enclin à être perçu comme un bastion du féminisme, a fini par reconnaître que la difficulté ne relevait pas de quelques « cas » isolés, mais bien d'un phénomène systémique. La résolution instituant une commission d'enquête sur les violences dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle, de la mode et de la publicité a ainsi été adoptée à l'unanimité, comme l'attestent la date et le périmètre précisés dans le rapport officiel [2].
« Le cas le plus emblématique est celui de Maria Schneider, née en 1952, fille non reconnue de Daniel Gélin. Délaissée par sa mère mannequin, elle arrête sa scolarité à seize ans, fait de la figuration et joue des petits rôles jusqu'à sa rencontre avec Bernardo Bertolucci en 1972 pour Le Dernier Tango à Paris (elle a dix-neuf ans) où elle est la partenaire de la star Brando qui en a vingt-huit de plus. Cette histoire d'un veuf dépressif qui jette son dévolu sur une jeune bourgeoise, avec qui il se livre à des jeux érotiques violents, va faire scandale à cause d'une scène de sodomie dont on apprendra par la suite que ni le réalisateur ni l'acteur complice n'avaient prévenu la jeune actrice, en position totalement dominée. « Je me suis sentie humiliée et pour être honnête, je me suis sentie un peu violée par Brando et Bertolucci. Après la scène, Marlon ne m'a pas consolée ou même présenté ses excuses », a confié l'actrice au Daily Mail, en 2007. Le film est salué par la critique, nominé pour deux Oscars et devient un succès commercial. Maria Schneider va traîner ce rôle comme un boulet. Les producteurs lui proposent à la pelle des rôles « à la Jeanne » et, un peu partout dans le monde, elle subit des moqueries sur « le beurre », ravivant ainsi son trauma. Elle raconte que la violence de cette expérience l'a précipitée par la suite dans l'addiction aux drogues dures.
Une interview de Bertolucci de 2013 corrobore la version de l'actrice. Le cinéaste avoue : "Après le film, Maria et moi ne nous sommes jamais vraiment revus, je crois qu'elle me détestait. La séquence du beurre est une idée que nous avons eue avec Marlon le matin du tournage. […] J'ai été horrible, parce que je n'ai pas prévenu Maria de ce qui l'attendait."
Regrette-t-il ? "Non, mais je me sens coupable de ne rien regretter. Lorsque vous faites un film, pour obtenir quelque chose, il faut parfois être complètement libre. Je ne voulais pas que Maria joue la rage et l'humiliation comme une actrice, mais qu'elle la ressente en tant que fille". Décédée prématurément en 2011, Maria Schneider a connu une carrière en dents de scie directement impactée par son rôle dans le film de Bertolucci. » [3]
L'exemple de Maria Schneider est central, non parce qu'il constituerait le cas le plus extrême, mais parce qu'il met à nu une logique industrielle fondamentale : produire un effet de « vérité » en instaurant une situation de domination bien réelle. Le point historiquement décisif n'est d'ailleurs pas tant la rumeur que sa rationalisation a posteriori. Dans l'écosystème médiatique, l'affaire a ressurgi avec une ampleur renouvelée à la suite de la diffusion d'une interview dans laquelle Bertolucci reconnaît avoir délibérément dissimulé un élément à l'actrice afin de susciter une réaction dite « spontanée ». C'est en cela que le cinéma d'auteur se dévoile dans sa contradiction : la « liberté » du réalisateur y est conçue comme la liberté d'extorquer quelque chose à autrui. Lorsque cette logique provoque l'indignation, elle est aussitôt requalifiée en « polémique », avant d'être neutralisée par l'organisation d'un colloque, d'une rétrospective, puis par la publication d'un éditorial interrogeant la possibilité de « continuer à aimer l'œuvre ». Même certaines institutions culturelles se trouvent désormais confrontées à cette remise en cause : l'annulation à Paris d'une projection du Dernier Tango à Paris, à la suite de contestations et de préoccupations liées à la sécurité, témoigne de l'effritement du consensus selon lequel il suffirait d'invoquer l'art pour clore le débat au sein même des espaces de légitimation culturelle.
La pérennité de ce système tient à la combinaison de plusieurs facteurs structurels : une précarité extrême, marquée par la discontinuité des carrières et la dépendance à des réseaux informels ; une asymétrie de réputation opposant l'« auteur » consacré à la débutante aisément remplaçable ; une forte opacité des modalités de recrutement (castings, rencontres informelles, dîners, « essais ») ; enfin, une sexualisation structurelle dans laquelle la valeur marchande du corps féminin fonctionne comme variable d'ajustement. Des analyses grand public du droit du travail dans les secteurs du spectacle [4] décrivent d'ailleurs depuis longtemps ce milieu comme particulièrement propice au harcèlement, notamment en raison de la concurrence exacerbée et de l'informalité des procédures de recrutement. Du côté de la critique radicale (non celle qui confond la radicalité avec la virtuosité du plan-séquence) il est rappelé de longue date que la notion de « création » sert fréquemment à dépolitiser le rapport salarial, en transformant une relation de dépendance en prétendu destin artistique.
Le chapitre de Geneviève Sellier revient sur la séquence de l'année 2024, laquelle revêt une importance particulière en ce qu'elle opère, enfin, une délégitimation publique de l'ancien montage idéologique fondé sur la figure du génie transgressif réputé intouchable.
Quelques repères factuels (nécessairement datés, tant l'industrie aime à soutenir que ces questions relèveraient déjà du passé) permettent d'en mesurer la portée. Judith Godrèche a placé cette problématique au cœur d'une scène nationale hautement visible lors des César 2024, en s'attaquant explicitement à l'omerta. Benoît Jacquot et Jacques Doillon ont, pour leur part, été placés en garde à vue le 1er juillet 2024 dans le cadre d'une enquête judiciaire, information confirmée par la presse. Dans le prolongement de ces événements, une commission d'enquête parlementaire a livré un diagnostic bien plus large sur l'ampleur des violences au sein du secteur, qualifiées d'endémiques, assorti d'un ensemble de recommandations, parmi lesquelles figurent notamment l'encadrement des pratiques de casting et le recours aux coordinations d'intimité.
Autrement dit, il s'agit d'une crise du régime de légitimation lui-même. C'est précisément ce qui explique la récurrence d'une réaction réflexe, inlassablement invoquée : « Attention à ne pas sombrer dans une chasse aux sorcières. » Autrement dit, il conviendrait de ne pas endommager un édifice ancien dont la préservation importe davantage que l'examen critique de ses fondements.
L'inventaire de très jeunes actrices, que l'on jette après usage, proposé dans le chapitre de Geneviève Sellier remplit une fonction essentielle : il déconstruit le mensonge générationnel selon lequel ces pratiques appartiendraient aux seules décennies 1970, 1980 ou 1990, en mettant au jour de profondes continuités. Il pourrait comporter toutefois un écueil : la liste peut se transformer en un musée des blessées, en une galerie de noms se substituant à l'analyse des mécanismes structurels. Or, le système s'en accommode volontiers, préférant l'accumulation de destins tragiques à l'adoption d'une réforme unique mais réellement contraignante.
Dès lors, plutôt que d'additionner les cas, il convient de nommer les ressorts du pouvoir : le droit de mise en scène (qui décide, qui peut opposer un refus et à quelles conditions) ; l'économie de la réputation (qui disqualifie qui) ; enfin, les chaînes de responsabilité impliquant la production, la diffusion, les écoles, la critique et les institutions publiques. À cet égard, Geneviève Sellier approfondit ces analyses avec une grande pertinence dans les chapitres suivants et insiste tout particulièrement sur la responsabilité des médiations (presse, critique et institutions) dans la perpétuation d'une culture d'impunité.
Mais, dès lors, que faire ? La litanie est connue : chartes de bonne conduite, « cellules d'écoute », promesses solennelles et démonstrations d'émotion. Soit. Toutefois, ce qui modifie réellement un rapport de force relève du contraignant. Cela suppose un encadrement strict des castings et des auditions (traçabilité des procédures, présence systématique d'un tiers, interdiction de toute situation ambiguë), mesures d'ailleurs préconisées dans les récents travaux parlementaires. Cela implique également le recours obligatoire à des coordinations d'intimité dès lors que des scènes de nudité ou de sexualité sont en jeu, et a fortiori lorsqu'elles concernent des mineures. Il s'agit encore de conditionner l'octroi des financements publics (notamment ceux du CNC, des collectivités territoriales et des diffuseurs) à l'existence de dispositifs vérifiables : procédures formalisées, formations effectives, sanctions réellement appliquées. À cela doit s'ajouter une syndicalisation effective sur les plateaux, non pas sous le mythe de la « famille » du film, mais dans la reconnaissance d'un collectif de travail. Enfin, la protection contre les représailles et les listes noires informelles exige la mise en place de mécanismes de signalement indépendants assortis d'obligations de résultat, et non de simples obligations de moyens. Ce programme n'a rien de séduisant ; c'est précisément ce qui en fait l'efficacité.
Le chapitre de Geneviève Sellier s'achève sur l'évocation du « mythe persistant du créateur-Pygmalion ». Permettez-moi d'en proposer une formulation plus directe : il ne s'agit nullement d'un mythe, mais bien d'un mode de gouvernement. Une véritable technologie de pouvoir, qui convertit la dépendance en romance, l'abus en « scandale artistique » et l'impunité en héritage culturel. Lorsque la société commence à nommer ce dispositif pour ce qu'il est, l'industrie invoque aussitôt la menace d'une perte de liberté. Il ne s'agit pourtant pas de liberté, mais de la crainte de voir disparaître un privilège.
Turlupine
[3] Le culte de l'auteur : les dérives du cinéma français, “IV Le turnover de très jeunes actrices”, p. 58-59.
27.01.2026 à 11:29
dev
Hebel est un écrivain admiré de Kafka, Benjamin, Bloch, Wittgenstein, Canetti, Sebald, et en France presque inconnu. Pour remédier à cet étonnant oubli, lundimatin a plusieurs fois déjà participé au Hebel-Kolportage, en publiant des historiettes éparses, ces neuf ou huit dernières années. Voir ici, là ou là. Et aussi là et là. Mais aujourd'hui, une histoire unique : Kannitverstan !
« Kannitverstan » est l'une des plus célèbres historiettes de Hebel : elle a longtemps figuré dans tout bon manuel scolaire de collège, dans les pays de langue allemande. Demandez à des germanophones autour de vous : certaines ou certains n'auront peut-être pas en mémoire le nom de Hebel, qui les laissera perplexes (voire ils croiront que vous vouliez dire Hebbel, avec deux b, plus connu que l'autre). Oui mais beaucoup réagiront par contre à ces quelques syllabes hollandaises : Kannitverstan…
Nota Bene : Pontcerq, depuis Rennes, fait (enfin !) paraître ce mois-ci le recueil qui vient rassembler toutes les historiettes du kolportage (plus de 70 en tout), telles qu'elles ont été diffusées en divers lieux et sous des formes diverses, jusqu'à ce jour.
Voir le livre ici.
Et pour les Lorientaises et Lorientais parmi vous, soirée de lecture gratuite le 30 janvier prochain (à la Librairie À la ligne, 19 heures). Pour entendre Hebel : venez.
C'est quotidiennement que l'homme, à Emmendingen et à Gundelfingen [1], aussi bien qu'à Amsterdam, a s'il le veut l'occasion de faire des réflexions sur le caractère éphémère des choses terrestres, et de se dire alors satisfait de son sort malgré tout, encore que d'alouettes rôties à lui voler au-dessus de la tête il n'y ait point légion. Or c'est par le plus singulier des détours qu'un jeune artisan, un compagnon allemand, en vint à Amsterdam à cette vérité, et à la connaissance de celle-ci : il y vint par l'erreur. Car voilà qu'en arrivant en cette grande et riche ville marchande, pleine de demeures somptueuses, de navires battus par les flots et d'hommes affairés, son attention fut tout aussitôt retenue par une grande et belle demeure, une telle qu'il n'en avait encore vu de pareille dans tout son voyage d'apprentissage, de Tuttlingen jusqu'à Amsterdam [2]. Il passa un long moment à observer, plein d'émerveillement, cette bâtisse superbe, les six cheminées sur le toit, les belles corniches et les hautes fenêtres, lesquelles étaient même plus vastes que, de la maison paternelle, en son village, la porte d'entrée. Il ne put se retenir finalement d'interroger un homme qui passait. « L'ami, lui dit-il, pourriez-vous point me dire le nom de ce monsieur à qui appartient la magnifique demeure, celle aux fenêtres pleines de tulipes, de narcisses et de giroflées ? » Mais l'homme, qui sans doute avait quelque chose de plus important à faire et qui par malheur ne comprenait de la langue allemande qu'autant que celui qui l'interrogeait en comprenait de la hollandaise, c'est-à-dire rien, répondit de façon abrupte et bourrue : Kannitverstan ; et continua son chemin en grognant. Voilà qui n'était qu'un mot hollandais, ou plutôt trois si l'on examine la chose de plus près, et qui veulent dire autant que : Je ne comprends pas ce que vous dites. Oui mais notre brave étranger crut que c'était là le nom de l'homme dont il s'était enquis [3]. Ce doit être un homme rondement riche, ce monsieur Kannitverstan, songeait-il, et il continua son chemin. Passant de ruelle en ruelle, le voilà qui arrive finalement à la baie, qui s'appelle là-bas Het Ey, soit en français le « i grec » [4]. Et là les bateaux se tenaient les uns contre les autres, mât contre mât ; et il ne sut pas, au début, comment il s'en sortirait avec ses seulement deux yeux pour venir à bout de ce qu'il y avait à voir, et pour arriver à examiner suffisamment tant de choses si remarquables – jusqu'à ce qu'enfin un grand navire attirât à lui son attention, navire depuis peu arrivé des Indes orientales et que l'on était justement occupé à décharger. Et l'on pouvait déjà voir à quai tout un alignement de caisses et de ballots, entassés les uns contre les autres, voire les uns sur les autres. Et l'on ne cessait d'en faire sortir de nouveaux hors du navire, ainsi que des tonneaux pleins de sucre et de café, de riz et de poivre, mais aussi (permettez !) de chiure de souris [5]. Puis, quand il eut longtemps observé, il interrogea pour finir l'un de ceux qui sortaient justement du navire avec une caisse sur l'épaule, lui demandant comment donc s'appelait l'heureux homme à qui la mer venait ici déposer toutes ces belles marchandises. « Kannitverstan » fut la réponse. Alors il pensa : Ha ha, voilà donc l'explication ? Et ce n'est pas étonnant : celui pour qui la mer charrie de pareilles richesses, celui-là peut bien se faire installer dans le monde de pareilles demeures, avec aux fenêtres de pareilles tulipes dans des vasques dorées. Alors il rebroussa chemin ; et il se fit en lui-même une bien triste observation : oui, quel pauvre diable fallait-il donc qu'il fût, en ce monde, parmi tant de gens tellement riches. Mais alors qu'il en était justement à penser : « si seulement je pouvais avoir un jour une existence aussi bonne que ce monsieur Kannitverstan », il parvint à l'angle d'une rue et vit un important convoi funèbre. Quatre chevaux drapés de noir tiraient le corbillard, également tendu de noir ; ils allaient d'un pas lent et triste, comme s'ils savaient qu'ils transportaient là un mort vers l'endroit de son dernier repos. Suivait un long cortège, fait des amis et des connaissances du défunt, tous allant deux par deux, enveloppés dans de noirs manteaux, et muets. Au lointain, une petite cloche solitaire tintait. Notre étranger fut alors saisi d'un sentiment de profonde tristesse-wehmut, ce sentiment-là qui infailliblement saisit l'homme, s'il a bon cœur, quand lui est donné de voir un mort ; il s'immobilisa, son chapeau dans ses mains, plein de dévotion, jusqu'à ce que l'ensemble du convoi fût passé. Cependant il s'approcha de celui qui allait le dernier, et qui justement, au milieu de ce silence, calculait ce qu'il pourrait gagner sur son coton si le quintal montait de 10 florins – et notre compagnon le saisit doucement par le manteau, le priant tout ingénument de bien vouloir l'excuser : « C'était sûrement aussi un bon ami à vous, dit-il, celui pour qui tinte la petite cloche, pour que vous le suiviez l'air si attristé et si songeur. » Kannitverstan ! fut la réponse. Alors vinrent aux yeux de notre bon gars de Tuttlingen quelques grosses larmes, et il se sentit d'un seul coup le cœur à la fois lourd et plus léger. Pauvre Kannitverstan, s'écria-t-il, qu'as-tu maintenant de toute ta richesse ? Rien que ce qu'un jour moi aussi recevrai de ma pauvreté : un habit et un drap mortuaires ; et qu'as-tu de toutes tes si belles fleurs ? Peut-être du romarin sur ta froide poitrine, ou bien du péganion [6]. Avec ces pensées en tête, il accompagna le corps jusqu'à la tombe, tout comme s'il appartenait à cette compagnie ; il vit descendre en son repos éternel le prétendu monsieur Kannitverstan, et il fut plus ému par l'oraison funèbre en hollandais, dont il ne comprit mot, que par aucun prêche en allemand entendu auparavant, auquel il n'accordait pas d'attention. Enfin, il s'en revint avec les autres, le cœur léger, mangea de bon appétit, en une auberge où l'on comprenait l'allemand, un morceau de fromage de Limbourg, et, si d'aventure cela le reprenait de songer, douloureusement, que tant de gens fussent si riches en ce monde, et que lui fût si pauvre, alors il pensait à ce monsieur Kannitverstan d'Amsterdam, à sa grande demeure, à son riche navire et à sa tombe tout étroite.
Almanach de 1809
[Hebel-Kolportage #71]
Dessins : Justin Delareux
Traduction : Frédéric Metz
Source du texte : J. P. Hebel, Die Kalendergeschichten. Sämtliche Erzählungen aus dem Rheinländischen Hausfreund, éd. Hannelore Schlaffer et Harald Zils, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2010, p. 162-164.
Nota Bene : Cette traduction de « Kannitverstan » a été publiée la première fois en mai 2025 dans un volet du Kolportage édité par les éditions Pli, à Saint-Nazaire, sous le titre : Wittgenstein alité, à Vienne en 1925, lit du Hebel à la jeunesse de la maison. La publication contenait onze historiettes nouvelles – ainsi qu'une introduction inédite sur Wittgenstein, en lecteur de Hebel (dans les montagnes, ou dans un palais viennois...). Les historiettes y sont accompagnées d'une série de dessins de Justin Delareux. Pour se procurer cet autre volume, voir ici.
[1] Noms de deux petites villes du Bade, aux alentours de Fribourg-en-Brisgau.
[2] Tuttlingen : petite ville du Wurtemberg. (Hebel écrit « Duttlingen », sans doute pour imiter une prononciation dialectale.)
[3] Ajoute encore à la simplicité du compagnon le fait que la phrase hollandaise « (Ik) kan niet verstaan », très proche de « (Ich) kann nicht verstehen », devrait ou pourrait être comprise d'un Allemand même ignorant tout de l'autre langue.
[4] « Et hey » (ou « Et IJ ») : nom du canal qui unit la ville au Zuiderzee.
[5] Il existe en allemand ce proverbe : « Der Mausdreck will allzeit unter den Pfeffer » [De la chiure de souris se glisse toujours parmi les grains du poivre], lequel renvoie au soupçon ancien que des marchands mêlèrent de la chiure de souris au poivre qu'ils vendaient.
[6] En allemand, « Raute » : Ruta graveolens L. En français, « rue fétide », « herbe de grâce », « péganion » : une mauvaise herbe. / « Armer Kannitverstan, was hast du nun von all deinen schönen Blumen vielleicht nur einen Rosmarin auf die kalte Brust, oder eine Raute. » W. G. Sebald commente ainsi cette phrase de Hebel : « Dans de telles cadences et inflexions de fin de phrases, qui, dans la prose de Hebel, marquent les moments de plus profonde émotion, la langue se replie vers l'intérieur et on sent presque la main du conteur-erzähler se poser sur notre bras. Ce qui en elles sonne si fraternellement ne parvient à s'exaucer, loin de toute idée de réalisation d'une égalité sociale, qu'en face de l'horizon de l'Éternité, dont le revers est ce fond d'or sur lequel, comme le dit Benjamin, les chronistes-Chronisten aiment à peindre leurs personnages. Dans ces morceaux de phrases postposés, qui se font un demi-ton en dessous, et qui d'une certaine façon s'avancent dans le vide, Hebel se détache des nécessités de la vie et se rend en cet observatoire plus élevé depuis lequel, d'après une note des écrits posthumes de Jean Paul, on peut voir au loin jusqu'à cette terre promise à l'homme, ce heimat-pays d'origine précisément, où, comme il est dit ailleurs, personne encore ne s'est jamais trouvé. » (W. G. Sebald, Séjours à la campagne, trad. Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2005, p. 22, trad. mod.) / « De même, sa prédilection pour la parataxe et les conjonctions de coordination “et”, “ou” et “mais” n'est pas le signe d'une naïveté propre à la province profonde, puisque c'est, à n'en pas douter, quand il les met en œuvre que souvent il parvient à ses effets les plus étudiés. Contre toute hiérarchie et toute subordination, ces éléments amènent le lecteur, de la manière la plus discrète qui soit, à considérer que dans le monde créé et régi par ce conteur tout est censé coexister, avec une égale légitimité [nebeneinander mit gleichem Recht]. » (ibid., p. 23)