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09.06.2026 à 13:56

Mujawara : tisser un voisinage révolutionnaire par-delà les frontières

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25 pays, 5 continents, des rendez-vous, une invitation [Les Peuples Veulent]

- 8 juin / , ,
Texte intégral (1361 mots)

Tout au long du mois de juin, en France mais aussi dans plus de 25 pays sur 5 continents, une série d'actes internationalistes vont avoir lieux : discussions, projections, fêtes, banquets, tournois de foot, rituels, etc. L'objectif du réseau internationaliste Les Peuples Veulent : continuer de tisser un voisinage révolutionnaire entre territoires et lieux d'auto-organisation aux quatre coins du monde en mutualisant les efforts afin de soutenir des camarades soudanais.ses et syrien.nes du réseau. Voici leur invitation (le programme pour l'île-de-France est ici.)

Nous pourrions commencer à nouveau par une liste. Liste de menaces, de guerres, de révoltes fauchées, de révolutions incomplètes. Une liste de tous ces morts, de toustes nos mortes.

Mais pourquoi rappeler encore ce que toustes savent, lisent, voient, sentent : Le monde, une fois de plus, est ravagé par la soif de pouvoir et la cupidité des puissants.

Alors comment continuer ? Pour nous qui avons connu les foules exultantes, les palais mis à sac et la puissance de notre tendresse. Comment continuer face à l'horreur et l'impuissance ? Comment continuer en révolutionnaire ?

Il y a les cyniques, les “réalistes”, qui aveuglés par l'angoisse de leur faiblesse nous disent qu'il faudrait choisir. Choisir entre ceux qui massacrent leurs propres peuples et ceux qui pensent pouvoir ralentir leur propre chute en déclarant la guerre au monde.

Il y a ceux et celles qui abandonnent ou qui cessent d'espérer. Épuisées, résignées. Mais qui un jour pourraient bien se retrouver à nouveau à nos côtés.

Et puis il y a nous.

Nous qui pleurons, nous qui nous sentons faibles, nous qui doutons parfois. Mais nous, aussi, qui n'avons pas abandonné. Ni notre boussole, ni notre flamme. Ni l'espoir de venger les nôtres, ni celui de voir un jour la fin de la nuit.

Nous qui plutôt que rester enfermé dans la sidération du présent et de ses bombes cherchons partout celles et ceux qui continuent de résister. Car nous nous rappelons que, de nos révoltes, une force s'est réveillée. Et que si les têtes ont tendance à oublier, les corps -eux- se souviennent.

Nous qui voyons que cette force continue de vivre au grand jour, qu'elle est portée par une génération pirate qui hurle à la gueule du monde que les jeux ne sont pas faits.

C'est cette force que nos camarades au Népal ont refait éclater au grand jour en faisant disparaître leur assemblée dans les flammes. C'est elle que l'on a aperçue au sein des plénums de Serbie, ces gigantesques assemblées organisant pendant des mois et des mois la révolte par le bas. C'est elle aussi qu'incarnent les habitant.es des villages libanais restant sur leur terre malgré un énième ordre d'évacuation de Tsahal tout comme ces paysans qui en Palestine replantent encore et encore leurs cultures après les bombes. C'est elle que l'on ressent au sein des chambres d'urgence soudanaises nées dans la guerre pour prendre la relève, sur place comme en exil, des puissants comités de résistances de la révolution.

C'est cette force qui fait tenir bon nos camarades dans la jungle du Myanmar ou du Chiapas, au sein des tranchées ukrainiennes ou dans les montagnes du Rojhelat. C'est elle que l'on voit flotter en haut de ces bateaux qui prennent la mer pour défier Israël le génocidaire. C'est elle, enfin, qui pousse les foules d'Iran, de Minneapolis, du Pérou, d'Indonésie, des Philippines, du Maroc ou de Madagascar à braver encore et encore la mort promise par tous ces régimes qui haïssent leurs peuples.

Oui notre force est réelle. Balbutiante, incomplète, fragmentée, mais réelle. Contrairement à ce que les contre-révolutionnaires de droite comme de gauche essaient de nous faire croire. Et aucun parti ou sauveur suprême ne pourra l'unifier à notre place.

Alors la tâche nous revient : de nous chercher, de nous reconnaître et de rendre visible au monde comme à nous même la puissance qui pourrait émerger de notre rencontre.

C'est ce que nous nommons Mujawara. La mise en commun de nos efforts et de nos moyens par l'entrelacement de cordages suffisamment étendus et solides pour nous permettre de tenir ensemble face aux défis de notre temps. Un voisinage révolutionnaire que nous avons déjà commencé à tisser depuis tous ces territoires, ces espaces et pouvoirs populaires nés de nos combats. Ce Mujawara ne sera pas fait de palabre ou de grands communiqués sur chaque soubresaut que notre monde connaît. Il se construit et se construira sous les radars, dans les tunnels des révolutions à venir.

C'est pour l'inaugurer et commencer à tisser ce voisinage qui traversent les frontières, que nous allons organiser, sur cinq continents et tout au long du mois de juin des actes internationalistes, au sein de tous ces lieux nés avant ou dans le sillage de nos révoltes et maintenus toutes ces années malgré les difficultés : conseils de quartier, espaces autonomes, centres sociaux, maisons refuges, fermes collectives, librairies autogérées, coopératives.

Tout ce qui permettra de mettre en acte matériellement comme symboliquement ce voisinage dont nous avons besoin : Rencontres, actions, banquets, grandes fêtes, levées de fonds, marches, rituels en l'hommage de celles et ceux qui sont tombé.es.

De cette entraide planétaire que nous allons déployer en juin, de nouveaux lieux sortiront de terre, des routes plus sûres seront tracées, des murs seront réparés, de nouvelles alliances seront tissées et de tout cela, peut être, des blessures seront guéries et de nouveaux espoirs commenceront à germer.

Ce moment n'est qu'une étape — mais une étape décisive : celle de la construction lente mais déterminée, d'une puissance matérielle ancrée reliant aux quatre coins de la planète les fragments de notre force naissante.

Depuis les géographies que nous avons pris l'habitude de nommer :
Taipei, Mexico, Nancy, la vallée de la Bekaa, Berlin, Santiago du Chili, les collines du Galloway, Paris, Montreuil, Damas, la Provence, la montagne Limousine


Le Mujawara dans le monde
Près de 80 villes, 100 événements dans plus de vingts pays et sur 5 continents !
La carte du Mujawara : https://mujawara.vercel.app/

Le Mujawara en île de France
Une dizaine d'événements auront lieux en île de France dans le cadre du Mujawara

GLOBAL PIRACY - Révoltes et Révolutions GenZ 12-13 Juin à Montreuil/Bagnolet
Le programme complet : https://paris-luttes.info/global-piracy-revoltes-et-20899

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09.06.2026 à 13:40

« Obsessions houleuses »

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Réflexions sur l'iconographie et le lexique maritimes de l'extrême droite française Coline Rousteau

- 8 juin / , ,
Texte intégral (5831 mots)

Partir du continuum lexical entre la rhétorique de la « submersion migratoire » et celle de la « vague bleue marine » permet d'analyser la stratégie iconographique du Rassemblement national à l'aune de son imaginaire maritime. Les termes « vagues », « flots », « marées », « submersion » et « déluges » saturent l'espace public ; mais leur valeur politique s'inverse selon ce qu'ils désignent. Si la « vague bleue marine » est donnée comme un débordement électoral presque naturel, la « submersion migratoire », elle, substitue à l'idée d'un mouvement naturel celle d'un danger collectif à contenir. Une même grammaire maritime permet ainsi de naturaliser la progression du parti tout en dramatisant l'arrivée de l'Autre. Cette stratégie est d'autant plus intéressante qu'elle déplace – sans l'abolir – le cœur doctrinal tellurique du RN, historiquement structuré par l'opposition « sol et sang ».

La rhétorique politique contemporaine, en particulier dans les discours d'extrême‑droite, se nourrit d'un imaginaire maritime aux effets aussi puissants que pernicieux. En France, le lexique de la mer innerve les grands récits médiatiques sur l'arrivée des personnes en situation d'exil aux frontières externes – et internes – de l'Europe, mais aussi les prises de parole du Rassemblement national. Ainsi, les termes « vagues », « flots », « marées », « submersion » et « déluges » saturent l'espace public, substituant à l'idée d'un mouvement naturel celle d'un danger collectif à contenir. Cette inflation métaphorique, largement analysée et commentée, n'est pas anodine : elle participe d'un régime de visibilité de la migration que Nicholas De Genova a qualifié de « frontière‑spectacle » [1]. Celle-ci peut être définie comme une mise en scène où le caractère politique et juridique de la frontière disparaît derrière l'évidence supposée d'une transgression menaçante. L'un des enjeux que ce texte entend soulever porte sur le fait que le Rassemblement national a su convertir ce vocabulaire commun en marqueur identitaire stable : il ne l'emploie pas seulement pour parler des autres, il en fait la matrice visuelle et discursive de sa propre légitimité, en stabilisant une esthétique propre à l'imaginaire de la « vague bleue marine ».

Cette stratégie iconographique est d'autant plus intéressante qu'elle déplace – sans l'abolir – le cœur doctrinal tellurique du Rassemblement national, historiquement structuré par l'opposition « sol et sang » [2] : enracinement, autochtonie, hérédité. Autrement dit, si l'obsession de la terre (le sol, la frontière terrestre, la filiation) demeure au centre du socle idéologique, la communication visuelle lisse et publicisable du parti met notamment en avant la mer. Ce décalage n'est pas fortuit, la mer permettant à la fois d'universaliser la menace (les « flots » indifférenciés) et de neutraliser la charge raciale explicite du binôme « sol/sang » en l'habillant d'une problématique de « maîtrise des flux ». Elle autorise une désignation de l'Autre par le moyen d'un élément « naturel », tout en demeurant suffisamment polysémique pour agréger des publics hétérogènes. En termes de sociologie des mobilisations, la mer opère ici comme médiateur symbolique rendant exportable un imaginaire d'ordre ethnonational sans assumer frontalement ses héritages racialisants.

« Marine Le Pen rate la marée de l'année », titrait le Courrier international en mars 2015 [3], lorsque les scores du Front national (devenu depuis le Rassemblement national) se révélèrent inférieurs aux sondages pour les élections départementales. Les métaphores maritimes infusent aussi bien les discours des adversaires du Rassemblement national que ceux de ses propres cadres – sans parler du vocabulaire employé pour décrire l'arrivée des personnes en situation d'exil en Europe. La « crise des réfugiés » de 2015 s'est accompagnée d'une rhétorique et d'une iconographie abondamment analysées. Les études des médias et des discours politiques ont largement mis en avant l'iconisation de certaines figures. Certaines images se sont ainsi muées en icônes – la photographie d'Aylan Kurdi, l'enfant syrien retrouvé mort sur une plage turque, occupe ici une place paradigmatique. Les frontières physiques – grillages, murs, barbelés – sont quant à elles devenues des lieux communs visuels ; on pense à la barrière hongroise au poste de Röszke, côté serbe. Pourtant, rien n'a été aussi omniprésent que la Méditerranée. En témoigne par exemple une simple recherche d'images de la « crise des réfugiés » sur Google. Dans ce contexte, le terme « submersion migratoire », longtemps cantonné à l'extrême-droite, a été repris par François Bayrou, alors en qualité de premier ministre [4]. Ce déplacement lexical vers le centre de l'échiquier des partis politiques atteste de la porosité des cadrages – visuels et terminologiques – et de l'efficacité hégémonique de la métaphore maritime.

Affiche de campagne lors des élections présidentielles de 1988. « Affiches politiques et populisme en France : vers une nouvelle esthétique ? une approche iconographique comparée - Front national, Rassemblement national, Front de gauche, la France insoumise », thèse de Morgane Belhadi, soutenue le 16 décembre 2022, page 366.
Affiches du Front national lors de élections cantonales, en mars 2011. Visuels tirés d'un article de Médiapart : « Les slogans du FN montrent la viralité de son discours »

Simultanément, la Méditerranée demeure le théâtre et l'espace privilégié d'une nécropolitique [5] contemporaine. La nécropolitique est un concept proposé par Achille Mbembe pour désigner l'envers du biopouvoir, soit l'expression ultime de la souveraineté comme capacité de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Elle opère par états d'exception et régimes d'inimitié (souvent racialisés) qui exposent des populations à la mise à mort – « faire mourir, laisser mourir, exposer à la mort » – et produisent des « mondes de mort » où l'existence est réduite à une survivance de morts‑vivants [6]. Appliquée aux traversées de l'espace méditerranéen, cette notion met en évidence la production politique du risque. Celle-ci se traduit par la raréfaction des voies légales et l'architecture des visas restreignent systématiquement l'accès aux séjours de courte durée pour de larges pans de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine, et par l'externalisation des contrôles. Ces mécanismes convertissent la mer en dispositif de gouvernement par la mise en danger. Les controverses interétatiques autour des obligations de recherche et de sauvetage (Search and Rescue) et les défaillances – parfois délibérées – de coordination renforcent encore cette dynamique.

Sur le plan médiatique, cette configuration s'accompagne d'un régime de visibilité spécifique. Dans le prolongement des travaux sur la spectacularisation des frontières, Fabienne Le Houérou propose la notion d'« inondation imagétique » [7] pour qualifier la surabondance d'images de « flux » et de détresse. Il s'agit d'un trop‑plein visuel qui, simultanément, dramatise l'idée d'« invasion » et fige les exilées en figures de misère. Cette inflation iconique co‑produit et naturalise le cadrage sécuritaire décrit plus haut.

L'opération consistant à faire de l'imaginaire maritime une matrice visuelle et discursive de la légitimité du Rassemblement national se donne à voir dès la fin des années 1980, à travers l'usage du motif de la vague dans les affiches de campagne de Jean-Marie Le Pen en 1988. Cette imagerie est reprise par Marine Le Pen en 2010 avec la promotion de la « vague bleu Marine ». Le signifiant articule plusieurs dimensions : la couleur bleu nuit rappelle la tradition navale, le prénom de la présidente assure la personnalisation, et l'idée de vague promet une force ascendante susceptible de bouleverser le paysage partisan. La stratification temporelle de ce motif atteste d'un travail de continuité mythologique. Le FN/RN se dote ainsi d'un répertoire visuel stable, aisément ré-activable, qui traverse les générations partisanes et les supports (papier, réseaux sociaux, vidéo). On retrouve ici la notion d'intermédialité telle qu'employée par Morgane Belhadi [8] (après Jürgen Müller [9]), où les mêmes signifiants – la vague, le bleu marine, la ligne d'horizon – circulent d'une affiche à un spot télévisé, d'un album Facebook à un post Instagram, produisant une cohérence communicationnelle globale.

L'image est performative : annoncer la vague revient à créer l'attente de son surgissement, et donc à naturaliser l'hypothèse d'un débordement électoral. En miroir, les « vagues migratoires » que le même parti dénonce depuis trente ans apparaissent comme la face négative de son propre dynamisme. L'esthétique maritime ordonne un partage de valeurs (la vague « bonne » contre la vague « mauvaise »), permettant de faire tenir ensemble coercition et soin – protéger « l es nôtres » en maîtrisant « les flux ». L'eau qui transporte des personnes présentées comme en situation d'exil figure la menace, l'eau qui porte le Rassemblement national incarne la restauration d'un ordre supposé. Cette ambivalence se décline sur tous les supports : dans les clips officiels, les horizons marins d'un bleu éclatant sertis de musiques épiques voisinent avec des plans d'embarcations de fortune sur une mer sale et agitée ; dans les affiches, la palette bleu se combine à des slogans de « maîtrise des frontières » imprimés en capitales blanches rappelant la signalétique portuaire. Dans le clip de campagne des européennes de 2019, intitulé « POUR UNE EUROPE DES NATIONS ! » [10], les paysages marins censés incarner la grandeur de la nation contrastent avec des plans présentés comme plus journalistiques, donnés à voir comme la preuve d'une « immigration massive ». Les images accompagnent un discours bien rôdé, qui dénonce la fragilité alléguée des frontières externes de l'Union européenne : « L'Union européenne a trahi toutes ses promesses, en laissant nos Nations sans protection, face à la mondialisation sauvage et à l'immigration massive (…) retrouver les frontières de la France et poser des frontières à l'Europe. » La cohérence des choix graphiques – couleurs, typographies, angles de vue – forge une signature visuelle immédiatement reconnaissable, qui facilite la mémorisation et, partant, la capitalisation électorale.

L'analyse des visuels déployés lors de la campagne européenne de 2024 confirme cette logique. Sous les formules « Lampedusa : pas un seul migrant en France ! », ou encore « Lampedusa : la maîtrise des frontières est possible », slogans de la campagne des européennes de juillet 2024, on observe des « bateaux de migrants » sur les flots, ciel dégagé, lumière rasante : tout évoque la carte postale, sauf que la promesse touristique est inversée ; il ne s'agit plus d'inviter à un ailleurs ensoleillé, mais de certifier que l'ailleurs restera précisément ailleurs. Cette re‑sémantisation d'une imagerie balnéaire renvoie à ce que Christian Salmon appelle la « fonction iconique du réfugié » : un excès d'images faisant écran à la complexité des trajectoires, et, dans le cas présent, redirigé pour conforter un récit de souveraineté menacée [11]. Là où l'iconographie humanitaire habituelle exhibe la vulnérabilité (gilets de sauvetage orange, couvertures de survie dorées), l'iconographie frontiste exhibe la supposée efficacité : une mer calme, un horizon tenu, des frontières maîtrisées. Les deux régimes d'image partagent pourtant un même socle. Ils réduisent la mer à une surface affective, reconfigurant l'exil en événement spectaculaire dont les causes structurelles – politiques de visa, externalisation des contrôles, segmentation du marché du travail – demeurent hors champ.

Visuel extrait du site du Rassemblement national. Pétition pour le contrôle des frontières lors des élections européennes du 9 juin 2024.

Ce choix de la mer comme scène principale doit aussi être lu à l'aune d'une dialectique proprement française entre présence continentale et imaginaire insulaire. Historiquement, la France se pense et se raconte comme puissance continentale, quand la Grande‑Bretagne – puis le monde anglo‑saxon – s'auto‑définit volontiers par son insularité et sa « maîtrise des mers ». Jean‑Marie Le Pen l'a explicitement énoncé lors d'une conférence de presse à La Rochelle. Il y regrette que la France, « malgré ses trois façades maritimes, ait pratiquement tourné le dos à la mer et renoncé à cette partie déchirante d'elle-même » ; il ajoute que la France a « toujours été déchirée entre le grand large et la grande terre » et dit avoir « appris la lutte d'influence qui a perduré entre la France et l'Angleterre, aujourd'hui entre la France et les Anglo‑Saxons, les Américains » [12]. Cette formulation condense l'ambivalence idéologique : un parti dont les obsessions premières sont telluriques (« sol et sang ») se dote d'une scénographie maritime pour réinscrire la nation dans une compétition géopolitique où l'horizon marin signale la souveraineté perdue et à reconquérir. La mer devient alors un opérateur de réécriture du roman national. Elle permet d'adosser l'ethno‑nationalisme à une critique anti‑anglo‑saxonne et à une nostalgie d'empire, tout en actualisant la vieille opposition France continentale / Royaume‑Uni insulaire.

C'est ici qu'apparaît le lien entre l'esthétique du Rassemblement national et la critique anthropologique de la « frontière‑spectacle ». Nicholas De Genova insiste sur la scission entre la scène de l'exclusion et l'« obscène de l'inclusion » : plus l'illégalisation est montrée comme une transgression, plus se masque l'intégration économique, létale mais rentable, des personnes illégalisées. Le Rassemblement national opère un mouvement symétrique. En se présentant comme digue protectrice, il invisibilise sa propre inscription dans les chaînes de production qui profitent de la flexibilité d'une main‑d'œuvre précarisée. L'obsession visuelle pour l'eau, élément supposé indomptable, naturalise ainsi la nécessité d'un contrôle accru, tout en effaçant la matérialité terrestre – centres de rétention, préfectures, guichets, entrepôts – où se négocie au quotidien l'assignation administrative et économique des personnes en situation d'exil. Cette naturalisation est d'autant plus efficace que, contrairement aux dispositifs frontaliers terrestres (comme les murs et les grillages), la mer semble échapper à l'appropriation humaine. Construite comme frontière naturelle, elle offre un support métaphorique particulièrement disponible pour légitimer un imaginaire de fatalité.

De ce point de vue, la diffusion d'images de naufrages joue un rôle paradoxal. D'un côté, les clichés du chalutier Adriana chaviré en juin 2023 au large de Pylos [13] ou les vidéos captées par des drones militaires renforcent la perception d'un péril objectif, quasiment naturel, qui précéderait toute décision politique. De l'autre, les discours du Rassemblement national se situent moins dans la dénonciation de ces morts que dans leur traduction politique. Chaque naufrage devient la preuve supplémentaire d'une submersion en cours, jamais l'indice d'une politique migratoire létale. L'émotion publique se trouve redirigée vers la demande de fermeture, tandis que la responsabilité étatique dans la production même de la dangerosité du passage demeure minorée. La frontière‑spectacle transforme donc l'événement décrit comme « tragique » en ressource discursive, de la même manière que le marketing du Rassemblement national transforme la mer apaisée en preuve de sa compétence souveraine.

L'ironie est d'autant plus importante que les acteurices qui mobilisent le lexique de la menace des « vagues migratoires » déploient simultanément leur propre iconographie maritime. Chez Marine Le Pen, la « vague bleue » est effrayante lorsqu'elle charrie des personnes en situation d'exil, mais victorieuse lorsqu'elle implique des électeurices potentielles. Le paradoxe a probablement atteint son apogée dans la une du Figaro annonçant la mort de Jean-Marie Le Pen, sur fond de mer calme – point d'orgue aquatique d'une saga familiale. Rappelons qu'il cofonda le Front national avec l'ex-Waffen-SS Pierre Bousquet, quelques néonazis, anciens poujadistes, vétérans d'Algérie et monarchistes. La mémoire de la torture avouée par Jean‑Marie – confession posthume dans Le Monde (« Je l'ai fait sur ordre de mon capitaine » [14]) – se dissout dans un chromatisme bleu‑gris habilement cadré. Il apparaît que l'esthétique absorbe et amortit la conflictualité mémorielle. Aujourd'hui encore, celles et ceux qui crient à l'« invasion » se délectent des métaphores maritimes. Cécile Alduy, autrice de Marine Le Pen prise aux mots [15], soulève la duplicité du langage employé par celle qui dirige le Rassemblement national : une novlangue technocratique pour l'économie d'un côté, récit mythologique et hyperbolique de l'autre. La mer n'est donc pas neutre, elle renvoie à l'exploration, à la grandeur coloniale, à la souveraineté des frontières (la Manche, la pêche), mais aussi à l'enracinement populaire – le marin courageux opposé à l'élite parisienne. Le « bleu marine » (comme en témoigne la forte présence des marinières) évoque un imaginaire familier et rassurant, fait de force, de stabilité, de patriotisme, sans képi ni fusil.

Jérôme Jaffré, « Jean-Marie Le Pen, l'histoire d'un tribun », Le Figaro, 10 Janvier 2025.

On comprend dès lors pourquoi le parti accorde tant d'importance à la répétition de motifs maritimes dans ses dispositifs de campagne. D'un point de vue de sociologie électorale, la redondance graphique opère comme un médiateur symbolique capable d'articuler des espaces sociaux dissemblables. Dans les zones littorales – où se côtoient pêche artisanale, petites classes moyennes du tourisme et personnels militaires chargés de la surveillance côtière – l'imaginaire protecteur s'arrime à des expériences professionnelles concrètes. À l'intérieur, où la mer n'est qu'une représentation médiatique, la « vague » renvoie à une crainte abstraite d'invasion. Dans les deux cas, la même métaphore opère une translation entre intérêts matériels et affects identitaires, autorisant la constitution d'un bloc électoral transversal. La mise en série de ces observations suggère une lecture plus large de l'esthétique frontiste. Celle-ci combine un imaginaire colonial (« mare nostrum », nostalgie de la puissance outre‑mer), un imaginaire discipliné (bleu uniforme, horizon rectiligne) et un imaginaire compassionnel capté à la concurrence médiatique (« sauver » la France comme on sauve des naufragées). L'efficacité réside précisément dans cette capacité à occuper simultanément le registre du soin et celui de la coercition. Le bleu marine assure ainsi la transition chromatique. Le bleu est une couleur ambivalente en ce qu'elle inspire à la fois la confiance et l'autorité, si bien qu'elle rend parfois indistincte la frontière entre la proximité rassurante et l'exercice du pouvoir. Si Marine Le Pen est parfois qualifiée de « capitaine » ou, par dérision, de « pirate » (référence à ses poursuites judiciaires pour détournement de fonds européens), c'est que le parti lui‑même épouse la figure du navigateur, ou en l'occurrence de la navigatrice : celle qui lit les flux, anticipe les vents, promet la traversée sans naufrage.

Sans postuler la centralité du registre maritime dans l'esthétique frontiste, on peut considérer qu'il constitue, à certaines séquences, un opérateur puissant de cadrage. La mer n'est ni décor ni simple métaphore ; elle forme une infrastructure symbolique reliant, dans une même image de surface, la dangerosité supposée de l'Autre, la résilience morale du Nous et la compétence technique du parti.
Dans la perspective de Morgane Belhadi, le « populisme visuel » du Rassemblement national repose sur un double mouvement de sacralisation et de désacralisation. Des motifs chargés symboliquement y sont repris, stabilisés, puis réinscrits dans les formes ordinaires du marketing politique et de la communication de proximité [16]. La « vague » opère précisément à ce point d'équilibre entre le rite identitaire et le motif publicitaire. D'une part, il s'agit de recadrer les images en reliant les dispositifs administratifs et économiques qui conditionnent ce qui est rendu visible aux logiques médiatiques et numériques qui en assurent l'amplification. D'autre part, il s'agit de replacer au cœur de la discussion publique la chaîne de causalité matérielle en rattachant des choix administratifs concrets – politiques de visas, externalisation des contrôles, sous‑dotation et délégation du sauvetage en mer (SAR) – à leurs effets mesurables. La Méditerranée centrale demeure, selon l'Organisation internationale pour les migrations (projet Missing Migrants), la route migratoire la plus meurtrière au monde, avec au moins 26 736 décès recensés depuis 2014 (site consulté le 13 mai 2026) [17]. La thèse récemment soutenue de Camille Martel prolonge cette réflexion en analysant, dans le cas de la Manche et de la mer du Nord, les tensions entre les mécanismes frontaliers à visée sécuritaire et les opérations de sauvetage soumises aux obligations internationales, à l'aune de la maritimisation des migrations [18]. La diffusion d'images de naufrages installe un péril naturalisé – la mer étant construite comme une frontière « naturelle » et comme un espace de fatalité – tout en dépolitisant la chaîne décisionnelle qui fabrique le danger – à travers la raréfaction organisée des voies légales, la délégation du SAR et l'externalisation des contrôles. À cet égard, la « vague bleue marine » articule une promesse d'ordre et une politique des flots et des frontières, en continuité avec des dispositifs nécropolitiques qui décident, in fine, de qui peut vivre et de qui doit mourir. Ce revers – la « dark side of the wave » – désigne une esthétique bleue marine, lissée et cohérente, qui convertit un noyau idéologique de sol et de sang en politique des flots et des frontières, tout en reléguant hors‑champ la matérialité bureaucratique et nécropolitique qui en constitue la condition. C'est seulement en réinscrivant ces cycles d'amplification et de cadrage médiatiques dans les logiques administratives et économiques qui les produisent qu'il devient possible de rompre le charme d'une esthétique capable de transformer chaque naufrage en argument de gouvernement et chaque horizon bleu en promesse électorale.

Coline Rousteau


[1] Nicholas De Genova, « Migrant ‘Illegality' and Deportability in Everyday Life,” Annual Review of Anthropology 31 (2002) : 419–47.

[2] Bihr Alain, « Le sol et le sang. L'immigration dans l'imaginaire de Jean-Marie Le Pen ». In : Revue des sciences sociales de la France de l'Est, N°24, 1997. Exil, migrations, voyages. pp. 63-66 ; doi : https://doi.org/10.3406/revss.1997.3143 ; https://www.persee.fr/doc/revss_0336-1578_1997_num_24_1_3143

[3] Courrier international, « Marine Le Pen rate la marée de l'année, » 23 mars 2015.

[4] Le Monde, « François Bayrou maintient l'idée d'une ‘submersion migratoire' ; en réaction, le PS annule une réunion avec le gouvernement sur le budget, » Le Monde with AFP, January 28, 2025.

[5] MBEMBE, Achille, 2006. Nécropolitique. Raisons politiques, 2006/1 no 21, p.29-60. DOI : 10.3917/rai.021.0029. https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29?lang=fr.

[6] MBEMBE, Achille, 2006. Nécropolitique. Raisons politiques, 2006/1 no 21, p.29-60. DOI : 10.3917/rai.021.0029. https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29?lang=fr.

[7] Fabienne Le Houérou, « Introduction. Crise des réfugiés, crise de représentation, » Science and Video, Réfugiés en images/Images de réfugiés 7 (2018), https://hal.science/hal-01870341.

[8] « Affiches politiques et populisme en France : vers une nouvelle esthétique ? une approche iconographique comparée - Front national, Rassemblement national, Front de gauche, la France insoumise », thèse de Morgane Belhadi, soutenue le 16 décembre 2022.

[9] Jürgen Müller, « Vers l'intermédialité. Histoires, positions et options d'un axe de pertinence » in Médiamorphoses, 16, pp. 99-110, 2006

[10] Clip de campagne du Rassemblement national pour les élections européennes de 2019, « POUR UNE EUROPE DES NATIONS ! » https://www.youtube.com/watch?v=DVN6C9XgHSg

[11] Christian Salmon, « La fonction iconique du réfugié », AOC – Analyse Opinion Critique, 23 octobre 2023.

[12] « L'imaginaire historique des candidats à l'élection présidentielle 5/10 : Jean-Marie Le Pen », podcast « La fabrique de l'histoire » d'Emmanuel Laurentin, avec Jean-Marie Le Pen et Roger Dupuy, historien, professeur à l'université Rennes 2 Haute Bretagne. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/l-imaginaire-historique-des-candidats-a-l-election-presidentielle-5-10-jean-marie-le-pen-4957366

[13] « Naufrage de Pylos : des enregistrements audios mettent à mal la version des autorités grecques ». https://www.infomigrants.net/fr/post/63139/naufrage-de-pylos—des-enregistrements-audios-mettent-a-mal-la-version-des-autorites-grecques

[14] Ivanne Trippenbach, “Les dernières confessions de Jean-Marie Le Pen sur la torture pendant la guerre d'Algérie,” Le Monde, January 10, 2025.

[15] Alduy, Cécile, and Stéphane Wahnich. Marine Le Pen prise aux mots : Décryptage du nouveau discours frontiste. Paris : Seuil, 2015.

[16] « Affiches politiques et populisme en France : vers une nouvelle esthétique ? une approche iconographique comparée - Front national, Rassemblement national, Front de gauche, la France insoumise », thèse de Morgane Belhadi, soutenue le 16 décembre 2022, pages 672-675.

[17] Cette étude a été menée depuis janvier 2014 et jusqu'à aujourd'hui. Elle s'inscrit dans le cadre du projet « Missing Migrants » lancé par l'OIM (Organisation Internationale de la Migration) en 2014. https://missingmigrants.iom.int/data

[18] Camille Martel a récemment soutenu sa thèse nommée « Manche et mer du Nord : le sauvetage dans la frontière. », le 6 mai 2026, à 14h30, à l'Université Le Havre Normandie. Elle était réalisée sous la direction d'Arnaud Banos et de Virginie Baby-Collin.

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09.06.2026 à 12:59

Le portefeuille d'identité numérique (PEIN)

dev

Ce projet européen qui rend complotiste

- 8 juin / , ,
Texte intégral (18307 mots)

Cette enquête se penche sur le portefeuille (« wallet » en anglais) européen d'identité numérique (PEIN), ce serpent de mer qu'on a tous vaguement en tête depuis quelques années. Ce type d'application, présentée comme une pièce d'identité numérique bien pratique et sécurisée par ses promoteurs, est très souvent décrite comme dangereuse pour la vie privée par ses détracteurs, qui agitent des épouvantails (le crédit social par exemple) plus qu'ils ne mobilisent des arguments.

Cet article poursuit donc les objectifs suivants :

  • décortiquer le sujet pour y voir plus clair et comprendre les risques que présente le PEIN ;
  • identifier les mécanismes par lesquels ce genre d'appli peut s'imposer ;
  • donner des raisons supplémentaires mais objectives de détester le Ministère de l'Intérieur, nos gouvernants, les technocrates, les startupeurs et bien-sûr son smartphone ;
  • proposer quelques pistes pour empêcher que de telles applis soient adoptées par 80 % des Européens en 2030, objectif affiché par la Commission européenne.

Pour mieux comprendre de quoi on va traiter on opérera d'abord un petit détour par les super app, qui servent à la fois de modèle et de repoussoir dans le développement du PEIN. L'essentiel de notre développement est ensuite consacré à ce fameux portefeuille d'identité numérique.

La « super app », le fantasme des États et entreprises

Il existe des applications qui offrent des fonctionnalités de natures différentes dans la même interface, et sont adoptées massivement là où elles sont disponibles : ce sont les super app. Nous considérerons ici que pour être qualifiée de super, une application doit remplir deux critères :

  • Assurer des fonctionnalités de nature réellement différentes. Par exemple, au moins deux des trois fonctions suivantes : communiquer (messagerie instantanée ou réseau social), entretenir des rapports avec l'État (prouver son identité, solliciter une aide sociale) ou consommer (plateforme de commerce en ligne, appli pour payer ou faire des virements instantanés). Avec cette définition, une application comme Revolut, qui a étendu son offre financière et de paiement à la réservation de séjours et au passage accéléré des contrôles aux aéroports n'est pas une super app, car ces fonctionnalités supplémentaires restent dans un seul et même champ (consommer).
  • L'appli et ses différentes fonctionnalités (et pas seulement une des fonctionnalités de l'appli) doivent être massivement utilisées par une population donnée, par exemple d'un pays. Les entreprises possédant une application déjà massivement utilisée (Facebook, X, Tiktok) rêvent et essayent toutes de la transformer en super app en proposant de nouvelles fonctionnalités.

L'application chinoise WeChat (Weixin en chinois) est citée en exemple dans tous les articles sur le sujet, du fait de l'étendue de ses fonctionnalités (messagerie, banque, réseau social, jeux en ligne, paiements, livraison, carte d'identité, prise de rendez-vous médical, etc), et de ses 860 millions d'utilisateurs mensuels dans le pays, soit 70 % de la population de 15 ans et plus. Mais il n'y a pas que WeChat.

Actuellement, l'État russe est en train d'imposer une super app de son cru à la population : « En plus de la messagerie, Max permet d'envoyer de l'argent, de payer ses factures, de prouver son identité, d'échanger avec l'école de ses enfants ou même d'effectuer certaines démarches administratives. » [1] Nous écrivons « imposer » car en parallèle l'État russe a bloqué les applications assurant des services équivalents comme WhatsApp et Telegram, cette dernière étant particulièrement utilisée dans le pays pour échanger entre particuliers et comme canal de diffusion d'infos politiques, ou canal de commercialisation de leurs produits par les entreprises. Obligatoire pour communiquer avec certains services publics, l'appli Max est installée par défaut sur tous les téléphones vendus dans le pays. Lancée en mars 2025, elle revendiquait 100 millions d'utilisateurs un an plus tard [2], soit 84 % de la population de 15 ans et plus. Ce n'est donc pas le « marché » mais bien l'État qui a imposé cette application aux Russes, en la rendant super en un temps record.

Au Kazakhstan Kaspi est une appli utilisée au quotidien par 70 % des adultes du pays [3] : elle permet d'effectuer tous types de paiements, des achats sur sa plateforme de commerce en ligne, de préparer ses voyages, et intègre également des fonctionnalités directement liées à l'État comme l'octroi des aides sociales, l'enregistrement d'entreprises, le renouvellement du permis de conduire, le stockage des documents d'identité ou encore l'émission de certificats médicaux ou d'actes de naissance [4]. Son adoption est davantage due à une dynamique de marché qu'à une promotion étatique.

Vulnérabilités des usagers de « super app »

La centralisation des données. Le smartphone est déjà un « super objet », car il regroupe les fonctionnalités de plein d'objets en un seul, ce qui explique pourquoi c'est si simple de savoir beaucoup de choses sur son usager. Mais encore faut-il avoir l'accès à l'objet pour avoir toutes ces infos (sur la surveillance par le bais du smartphone, voir notre article Smashphone [5]). Avec la super app c'est beaucoup plus simple, car c'est non plus un seul objet mais une seule appli au sein de l'objet qui regroupe les fonctions (et donc les informations). L'entreprise qui commercialise la super app dispose donc potentiellement de toutes ces informations : les date, horaire, lieu, nature et fréquence des achats (objet, course de taxi, billet de train), les demandes administratives, les messages et leur contenu, etc. Le caractère invasif de cet accès dépend du degré d'anonymisation et de chiffrement offert à l'usager par l'entreprise qui commercialise la super app (ce degré est nul dans les cas de WeChat et Max).

La coupure. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles, du jour au lendemain, l'usager ne pourrait plus utiliser cette super app qui lui permet de faire tant de choses : coupures d'internet ou d'électricité, perte du smartphone ou désactivation de l'application à distance.

Tout début 2022 au Kazakhstan, le peuple se révolte en masse contre le pouvoir en place, à la suite de hausses de taxes sur le carburant. Pour mater l'insurrection, le président sollicite l'aide militaire d'États alliés et permet aux militaires et flics de tirer à balles réelles et sans somation sur les manifestants. En parallèle, internet est totalement coupé dans le pays dès le 5 janvier. Outre les difficultés d'accès à l'information et aux vidéos de violence étatique, cette coupure d'internet empêche les paiements par carte bancaire et smartphone, ainsi que les retraits aux distributeurs. Acheter de la nourriture étant soudainement devenu impossible pour tous ceux qui n'avaient plus de cash en poche [6], ils ont dû aller faire la queue aux rares distributeurs encore en service pour retirer la somme autorisée (qui avait été plafonnée). L'insurrection a donc en partie été matée en prenant en otage l'entièreté de la population, dont l'impossibilité de se procurer les biens de première nécessité leur a donné une raison supplémentaire de ne pas soutenir les protestataires et d'attendre un retour à la normale.

4 ans plus tard, la situation est celle d'un verrouillage [7] complet du quotidien des Kazakhs : l'usage de l'appli s'est tellement développé qu'il est devenu trop désavantageux de ne pas l'avoir sur son smartphone. Et comme souvent, la lucidité sur le sujet n'est pas toujours là où on l'attend : d'après la prose d'un site spécialisé dans l'investissement en bourse, les citoyens kazakhs « ne téléchargent pas Kaspi pour faire du shopping, ils la téléchargent pour vivre. (…) Kaspi a atteint une pénétration presque totale, avec plus de 14 millions d'usagers actifs par mois dans un pays de quasi 19 millions de personnes (…), avec en moyenne plus de 70 transactions par mois et par usager. Ce n'est pas un usage occasionnel. C'est une dépendance quotidienne. (…) Ce genre de verrouillage est extrêmement rare. » Dans le pays, 98 % des paiements sont réalisés sans argent liquide (87 % en valeur) [8] et 65 % de ces paiements sont réalisés depuis Kaspi [9]. Plus de 700 000 commerçants acceptent Kaspi, et là encore on ne parle pas d'un choix délibéré : « pour un commerçant, se retirer de Kaspi n'est pas une décision stratégique. C'est du suicide économique. » (citation tirée des spécialistes de la bourse cités ci-dessus). Avec un tel degré de dépendance, la menace d'une coupure de l'appli constitue donc plus que jamais un moyen de chantage contre toute velléité insurrectionnelle.

La désactivation à distance. Toujours en 2022 mais cette fois en Chine, en plein congrès du parti dit communiste, des citoyens chinois ont vu leur compte WeChat suspendu. La raison ? Un algorithme qui a censuré tous les comptes ayant partagé des infos sur une banderole appelant à renverser Xi Jiping [10]. Ont par exemple été censurés des comptes ayant partagé une photo de la banderole litigieuse dans une conversation privée de 7 personnes [11]. WeChat étant aussi une messagerie, les personnes concernées ont ainsi perdu leur liste de contacts : « les 4000 contacts qu'elle avait à l'intérieur, ses anciens collègues, ses amis et surtout ses clients d'affaires, avec qui elle ne peut plus entrer en contact ». Là encore c'est la vie quotidienne qui est désorganisée, la possibilité de faire toutes les démarches qui étaient faites depuis cette appli. Certaines des personnes concernées ont donc présenté leurs excuses au parti sur Weibo (le principal réseau social hors WeChat en Chine), suppliant WeChat de rétablir leur compte, visiblement désespérés par la situation. Nul doute que ces personnes et tous les Chinois y réfléchissent à deux fois avant de partager des contenus politiques contestataires.

On pourrait penser que sans super app, avec des fonctions utilitaires assurées par des applis différentes (livraison, paiement, achat en ligne, démarches administratives, messagerie), l'usager est moins soumis aux risques de surveillance des échanges ou de coupure à distance. Mais du fait qu'elles sont toutes regroupées dans le smartphone, ces fonctions restent facilement ciblables à l'insu de l'usager. Par exemple, la surveillance en temps réel des usagers par la police de l'immigration états-unienne, en agrégeant différents types de données des smartphones [12], montre que ce ne sont pas les super app qui ont créé le risque de la surveillance par le biais du smartphone ; en revanche elle le facilitent, voire le normalisent. De la même manière, les conséquences d'une coupure internet sont tout aussi néfastes pour un usager du smartphone que pour celui d'une super app, s'il est dépendant des fonctions assurées. Par contre l'usager qui utilise diverses applis est moins sensible au risque de désactivation à distance, sauf à imaginer que le smartphone lui-même pourrait être désactivé à distance, pratique qui n'a a priori pas encore été observée.

Là où la super app représente un risque supplémentaire pour l'usager de smartphone, c'est dans cette situation de verrouillage qu'elle peut créer. Si elle devient progressivement indispensable pour mener une vie de citoyen normal, et que le fonctionnement normal de la société où elle est déployée exige d'y avoir recours (des paiements dans les commerces aux accès dans les institutions publiques en passant par les échanges avec son médecin), alors s'en passer devient difficile voire impossible pour de nombreux pans de la population (qui en devient dépendante). Et par la même, c'est la possession d'un smartphone qui se met à revêtir le même caractère obligatoire. L'usager fait alors face à deux possibilités, également merdiques : sans la super app il est marginalisé (et donc potentiellement suspect), et avec la super app il se retrouve à la merci du chantage étatique de la désactivation (en cas de suspicion).

Comment s'impose une super app

L'adoption de la super app n'est pas le fruit d'un choix libre de l'usager, mais réalisé sous la contrainte, liée à des dynamiques de marché ou à des chantages étatiques. De nombreux mécanismes peuvent jouer dans l'adoption d'une super app par une population.

Un cadre de déploiement homogène. Tout d'abord, c'est plus facile si l'espace géographique dans lequel elle est déployée est homogène d'un point de vue culturel, normatif et linguistique. Cela expliquerait pourquoi il n'existe d'exemples de déploiements effectifs de super app qu'au sein des frontières d'un pays, et que des entités comme l'Union Européenne ou les États-Unis ne sont pour l'instant pas concernés (tout y est trop hétérogène). Mais il ne suffit pas que le cadre légal soit homogène, il faut aussi qu'il soit permissif : les lois en vigueur ne doivent pas être trop regardantes sur le droit de la concurrence (risque monopolistique) ou sur la vie privée (collecte centralisée des données), vis-à-vis desquels la super app est par nature attentatoire [13]. Enfin, on a pu lire que les citoyens de l'UE auraient un attachement à la vie privée plus répandu qu'ailleurs, les rendant rétifs à l'idée de confier toutes leurs données à une seule application [14]. Il y a sûrement un peu de vrai dans cette affirmation, mais outre son caractère présomptueux, la réalité n'est pas figée dans le temps et n'est pas la même dans tous les pays : si en Allemagne les gens continuent de payer majoritairement en liquide (et des grosses sommes), cette part diminue d'année en année tandis que des pays comme le Danemark, la Norvège ou la Suède ont moins de 10 % de leurs transactions encore effectuées en espèces.

Des besoins. La super app doit aussi représenter un gain réel pour l'usager (autant le consommateur que le vendeur) : plus économique, plus rapide, et surtout plus pratique. C'est pourquoi elle se déploie avec succès dans des pays où certains services sont peu efficaces, puisqu'elle vient combler des manques : elle pallie ainsi « l'absence de système bancaire, la logistique défaillante, ou le coût des communications »14. C'est parce que le secteur bancaire était défaillant en Chine (queues aux guichets, crédits peu accessibles) que WeChat et Alipay qui permettent de payer avec son smartphone ou de souscrire rapidement à des micro-emprunts, ont représenté en contraste un gain d'efficacité et de rapidité non négligeable, faisant passer le pays de l'argent liquide à l'argent dématérialisé sans passer par la carte bancaire. Ces « besoins » des usagers ont donc été créés par une situation de carence qui a facilité la diffusion rapide d'un nouveau modèle, avec la permission de l'État. Mais surtout, ces applications sont venues répondre aux besoins de l'économie dominante (donc des entreprises), qui pour ne pas sombrer doit créer constamment de nouveaux marchés (plateformes d'achat en ligne), fluidifier les paiements pour augmenter le nombre de transactions (paiement sans contact), ou augmenter le volume global des dépenses (crédits à la consommation). Précisons d'ailleurs que le modèle des super app est particulièrement rentable : en prélevant un pourcentage sur chaque échange réalisé et en revendant des données particulièrement raffinées sur les usagers, leurs dirigeants n'ont pas de problème d'argent [15].

Dans les pays occidentaux, où les banques ont su de longue date proposer des services permettant une consommation sans accroc, où la téléphonie a été fonctionnelle bien avant l'apparition des téléphones portables, et où le transport de marchandises (logistique) n'a pas souffert de carences majeures, il n'existait pas ces « défaillances » sur lesquelles les super app auraient pu prendre prise pour développer leur business. Des applications massivement adoptées fournissent déjà des services comparables à ceux des super app, mais elles ont chacune leur domaine de spécialité et sont bien installées dans les habitudes des usagers, constituant de fait des concurrents à toute appli aspirant à les remplacer.

Le besoin de simplicité et d'efficacité peut également trouver son origine dans des procédures rendues artificiellement complexes, obscures, longues … soit la situation des services publics numérisés en France, d'après le dernier rapport de la Défenseure des droits sur le sujet [16]. Les conséquences de cette multiplication des espaces personnels et de leurs identifiants, ou des contrôles d'identité en ligne (avec celui des réseaux sociaux à venir), seront évoquées dans un autre article (Typologie des dépendances). Mais on comprend déjà que cette nouvelle complexification due à la numérisation puisse créer chez l'usager une lassitude et un besoin de simplification.

De la volonté politique. Outre les usagers consommateurs ou vendeurs de marchandises, ce peuvent aussi être les États qui ont besoin de déployer une super app. Par exemple pour assurer la continuité du service public, raison invoquée pour le déploiement de Diia en Ukraine, qui donne accès à entre 70 [17] et 160 [18] services publics : créer une entreprise, se marier, solliciter des aides sociales, stocker sa carte d'identité, payer ses impôts ou dénoncer les personnes collaborant avec la Russie. L'économie d'argent public est également une raison fréquemment avancée, tout en permettant de se présenter sous des jours incontestablement modernes et innovants. Enfin, ce peut être dans le but de fliquer sa population, comme c'est grossièrement le cas en Russie, qui rend indisponibles les alternatives (WhatsApp, Telegram) à sa super app Max, ou conditionne l'accès aux services publics à son téléchargement. Si la méthode est moins subtile, la logique est la même que pour la complexification volontaire décrite juste avant, puisqu'un besoin est créé pour imposer l'essor d'une nouvelle appli. Pour le cas de Diia, la guerre en Ukraine peut également être vue comme un prétexte servant à l'État pour imposer un nouvel état de fait numérique à sa population, qui au reste s'accommode bien de cette nouvelle donne car elle lui permet effectivement de continuer à faire certaines démarches en temps de guerre.

Du bon vieux marketing. Il ne faut pas oublier que les super app sont avant tout des marchandises patiemment conçues pour être massivement adoptées. Les sites spécialisés en conseil digital fournissent donc quelques tuyaux pour rendre une super app incontournable. Déjà, tous recommandent de commencer petit, puis de progressivement monter en gamme. Il faut d'abord regrouper une base conséquente d'usagers autour d'une fonctionnalité (les messages pour WeChat, les paiements pour Kaspi), puis en proposer progressivement d'autres notamment à travers l'intégration des « mini-programmes », qui permettent de bénéficier des services d'autres entreprises tout en restant dans la même appli. Un peu comme une araignée tisse une toile pour espérer coincer des moucherons, la super app va donc chercher à enfermer progressivement l'usager dans son écosystème. Mais autrement, les mécanismes pour rendre accro ou pour fidéliser sont les mêmes que pour les applis classiques. Pour faire passer l'usager de l'installation à l'utilisation active [19] de l'appli, le développeur pourra proposer des offres groupées (via des partenariats « intelligents »), s'appuyer sur la gamification et les mécanismes de récompense, les notifications et le reciblage [20], ou des expériences de paiement fluidifiées (coordonnées bancaires pré-saisies) afin de diminuer la « friction ».

Comment repérer la toile ? (ou ne pas être le moucheron)

Connaître toutes ces conditions nécessaires à la mise en place d'une super app dans un marché donné permet déjà à l'usager de mieux se défendre. Voyons désormais les chemins classiquement empruntés pour transformer une appli basique en appli super.

Partir d'un média social. La voie la plus empruntée et sûrement la plus prometteuse est qu'un média social (réseau social ou messagerie) se mette à proposer une fonction de paiement (ce qu'avait fait le modèle WeChat). C'est ce qu'essaye de faire Musk depuis qu'il a racheté X : il s'apprête à lancer X Money, qui permettrait de payer ou faire des transferts d'argent sans quitter l'appli. Ou Zuckerberg avec WhatsApp : une option de paiement directement depuis le chat est disponible en Inde et à Singapour. Il essaye également de faire de Facebook et Instagram des espaces d'e-commerce, en proposant à l'usager de repérer ses articles et de les payer directement depuis l'interface (son feed, une publication). Mais pour l'instant ces projets patinent ou sont des échecs. De son côté TikTok a lancé l'année dernière TikTok Shop, qui permet de faire ses achats depuis les lives de vendeurs-influenceurs ou depuis son feed, et surtout de payer rapidement (avec l'option « payer en 4 fois sans frais ») en pré-renseignant ses coordonnées bancaire. La fonctionnalité semble avoir du potentiel puisqu'elle représentait déjà 1 % des volumes de e-commerce en France après seulement un an d'activité [21]. Ce succès balbutiant pourrait être dû à la base d'utilisateurs plus jeune de TikTok (à l'inverse de celle de Meta), très exposée aux contenus publicitaires du fait qu'elle passe beaucoup de temps sur l'appli, et ayant besoin d'articles bon marché puisqu'elle est de plus en plus pauvre. L'élargissement à d'autres services financiers (transferts sans frais, paiement dans les commerces physiques, placements rémunérateurs, micro-crédits) puis à d'autres fonctionnalités serait la suite logique, même si on doute que les États occidentaux laisseront faire TikTok.

Partir d'une appli bancaire/shopping. L'élargissement d'une appli de fintech (Revolut) ou de consommation (Uber) à une super app semble plus improbable : pourquoi les usagers accepteraient de se mettre à envoyer des messages à leurs proches ou à prendre des rendez-vous médicaux depuis des applis sur lesquelles ils passent seulement quelques dizaines de minutes par semaine pour trouver un taxi ou faire un virement ? De plus l'élargissement de ce type d'applis à une super app permettant d'accéder à des services publics devrait nécessairement recevoir le consentement des États concernés, ce qui reste au regard des relations actuelles entre l'Europe et les entreprises états-uniennes et chinoises, largement de l'ordre de la fiction.

Partir des smartphones eux-mêmes. Apple et Google, qui gèrent les systèmes d'exploitation de la plupart des smartphones (iOs et Android), proposent depuis depuis peu des portefeuilles d'identité numérique directement disponibles sur l'appareil à l'achat. Ils permettent notamment d'intégrer les papiers d'identité au format numérique. Ces applis sont en essor en Europe et aux États-Unis, et leur succès se base sur le quasi monopole des deux systèmes d'exploitation, qui offrent déjà des services de paiement (Apple Pay et Google Pay) largement utilisés. L'UE se sert de ce contre-modèle et des menaces qu'il représente pour sa souveraineté pour légitimer son projet de portefeuille.

Partir d'une appli fournissant des services régaliens. Ce type de scénario se fait nécessairement sous l'impulsion des États, ces derniers ayant historiquement la prérogative exclusive de la gestion des titres d'identité. C'est ce qui se passe actuellement au niveau européen, avec le portefeuille européen d'identité numérique (PEIN) (ou « wallet » dans ce texte), auquel les développements suivants sont consacrés.

Le cadre légal du PEIN

Tout part d'un règlement de l'Union européenne [22] (l'eIDAS, acronyme anglais pour « Services électroniques d'identification, d'authentification et de confiance ») adopté une première fois en 2014 et modifié en 2024 (eIDAS 2.0). Ce texte prévoit une sorte de cahier des charges pour le PEIN :

  • D'ici la fin de l'année 2026, chaque État-membre devra proposer un portefeuille d'identité numérique aux habitants, l'appli pouvant être développée et opérée par l'État ou par une entreprise sous-traitante.
  • D'ici fin 2027, les « très grandes plateformes digitales » [23], les services publics et les entreprises tenues par la loi ou par un contrat de demander une authentification forte (banques, opérateurs de télécommunications), devront accepter ce portefeuille comme moyen d'identification.
  • Toutes ces applis doivent respecter certains standards techniques (des règlements d'exécution sont progressivement promulgués) et normes juridiques (dont le fameux Règlement général sur la protection des données, RGPD).

Qu'est-ce que le PEIN ?

Il s'agit d'une application mise à disposition par tout État membre de l'UE (ainsi que par des partenaires de l'UE, comme la Suisse ou l'Ukraine) aux citoyens. Ces applications devront fournir un certain nombre de solutions d'identification (qui répondent à la question « qui suis-je ? ») et d'authentification (qui répondent à la question « qu'est-ce que je sais/possède ? »), et devront être utilisables dans tous les pays de l'Union européenne (interopérabilité). Les fonctions qu'ils devront assurer sont les suivantes :

  • Stocker et partager des attestations certifiées par des acteurs de confiance en toute sécurité (ex. permis de conduire, carte d'identité, diplôme, justificatif de domicile…).
  • S'authentifier pour accéder à des services publics et privés. Les services privés sont par exemple [24] l'ouverture d'un compte bancaire, les achats en ligne (titre de transport [25], marchandises en tous genres), l'enregistrement d'une carte SIM, la location d'une voiture.
  • Prouver son identité sans partager d'informations sensibles.
  • Choisir les informations partagées (par exemple donner seulement son âge et pas une photocopie de sa carte d'identité, exemple qu'ils adorent rabâcher).
  • Signer des documents par voie électronique.

De nombreux pays de l'UE proposent déjà des portefeuilles d'identité numérique : France Identité, CielID (Italie), myGov et Itsme (Belgique), mObywatel (Pologne), eesti äpp (Estonie), BankID (Suède), MitID (Danemark). A chaque fois les acteurs privés ont un rôle plus ou moins important dans le développement et la maintenance de ces applis. Itsme et BankID sont fournis par des acteurs privés sans supervision de l'État, tandis que France Identité, qui a la réputation d'être un wallet public, est le fruit d'un appel d'offre à 45 millions d'euros [26] du Ministère de l'Intérieur en 2021 (sous Darmanin), remporté par des entreprises privées (Atos, Sopra Steria, Idemia et Idakto). Ils revendiquaient 4 000 000 d'utilisateurs fin mars 2026 [27], mais sans définir le terme « d'utilisateurs », faisant qu'on ne sait pas bien à quelle réalité ce nombre correspond. Les cas d'usages sont multiples et régulièrement élargis : identification à tous les espaces personnels de services publics nécessitant FranceConnect et FranceConnect+, établissement de procurations pour les élections, dématérialisation de la carte d'identité, du permis de conduire, de la carte crise, et même depuis peu vérification de l'âge en ligne (on aura l'occasion d'y revenir plus bas). Le Ministère de l'Intérieur est super fier de son appli parce qu'elle est déjà compatible (standards techniques, normes juridiques) avec le wallet européen, et sera donc prête pour fin 2026 comme l'exige l'eIDAS 2.0.

Les promesses faites par les promoteurs du PEIN sont la diminution de la complexité, le renforcement de la souveraineté de l'UE et l'augmentation de la sécurité. Pour ce qui est de la réduction de la complexité, il s'agit toujours de la même promesse du numérique : face au véritable « fardeau » [28] qu'est devenu la gestion de multiples identités numérique, tout sera plus simple, plus rapide et même « sans couture » (seamless), a-t-on pu lire [29]. Concrètement il s'agit de minimiser pour l'usager le nombre de clics (ou de touch) à réaliser, de pages à charger, d'applications à ouvrir pour faire un achat ou s'identifier. Notamment l'idée est de pouvoir payer partout, sans surcoût et rapidement dans tous les pays d'Europe ! A deux doigts de réinventer l'euro liquide, l'anonymat en moins. Mais on a vu plus haut pourquoi douter de ces arguments : la complexité (vérifications d'identité, multiples mots de passe, fermeture es guichets physiques) que sont censées résoudre ces nouvelles applications est causée par la numérisation, qui a été mise en place ou amplifiée par les dirigeants et entreprises qui promeuvent désormais le portefeuille d'identité numérique.

François Chaffard, VP Digital chez Thales.

L'argument de la souveraineté vise à s'émanciper des solutions de paiement digital (hors carte bancaire) déjà massivement utilisées en Europe, mais qui sont détenues par deux géants états-uniens (Apple Pay et Google Pay). Ici aussi c'est fragile : des geeks attentifs ont déjà repéré [30] que le portefeuille d'identité numérique actuellement développé par l'Allemagne était basé sur des composants de sécurité propriétaires de Google et Apple. En d'autres termes, si les smartphones sur lesquelles est censé tourner le wallet n'ont pas été certifiés sécurisés par ces deux entreprises (parce qu'ils sont trop vieux), ou si elles estiment que ce smartphone enfreint leurs règles de sécurité, il ne sera pas possible d'utiliser le portefeuille sur l'appareil en question. On a vu mieux en termes d'indépendance vis à vis des USA.

Pour ce qui est de la sécurité, il s'agit de protéger « le citoyen » contre les risques de fraude (usurpation d'identité) et de vols de données. Le portefeuille est censé diminuer ces risques en centralisant la confiance dans un seul appareil et son usager, en permettant de ne donner que les infos nécessaires à chaque démarche, et bien-sûr en se basant sur des standards de sécurité théoriquement très élevés. Là encore on peut douter de l'argument, dans la mesure où la double-authentification est déjà en voie de généralisation sans qu'elle n'ait nécessité de wallet numérique, et surtout à l'heure où se multiplient les vols de données des citoyens à l'État français [31]. L'ANTS, l'entité rattachée au Ministère de l'Intérieur qui gère l'appli France Identité et coordonne le projet européen Aptitude [32] (voir plus bas), s'est par exemple fait dérober en avril dernier les identités de 11,7 millions de Français.

La Commission européenne (un organe décisionnaire mais non élu) affiche un calendrier d'adoption ambitieux : elle souhaite que 80 % des citoyens de l'UE soient équipés de l'appli de wallet d'ici 2030. Du côté des services du Ministère de l'Intérieur français (ANTS), on est encore plus bourrin : l'objectif est qu'entre 80 et 100 % d'Européens l'aient adopté entre 2027 et 2030 !

Philippe Nieto, responsable E-Wallet européen à l'ANTS (Ministère de l'Intérieur) et coordinateur du projet Aptitude.

Comment s'opère le développement du PEIN ?

Pour faciliter son adoption, il faut que les fonctionnalités mises en service en 2026 soient directement opérationnelles et réellement pratiques, « identifier ce qui marche le mieux (techniquement, légalement et socialement) avant que le portefeuille soit déployé » [33]. Pour ce faire, les services de l'État, plein d'entreprises privées et quelques chercheurs travaillent main dans la main autour de cas d'usages concrets, au sein des consortiums Aptitude (acronyme anglais pour « Projet avancé pour des technologies d'identité de confiance et un écosystème digital unifié ») et We Build (« Construction d'un écosystème de portefeuilles dans le cadre de déploiements à grande échelle »). Respectivement dotés de 10 et 25 millions d'euros de budget, les sites internet de ces groupes de travail sont uniquement en anglais (dommage pour les citoyens des différents pays de l'UE, qui parlent 24 langues différentes).

Dans Aptitude on pourra croiser des entreprises comme Idemia, Idakto, Orange, des sociétés de transport (train, avion), l'application d'État ukrainienne Diia, l'entreprise Global Youth and Student Community (qui propose des cartes étudiant valables à l'international) et plein (vraiment plein) de banques. Du côté de We Build c'est tout à fait pire : Amazon, Thales (avec sa super vidéo de promotion de l'identité digitale [34]), Atos, Google, La Poste, Mastercard, Netflix, Samsung, Visa. Mais à leur décharge, ce consortium est consacré à l'identité numérique … des entreprises. On s'éloigne un peu de notre sujet.

L'organigramme de ces consortiums (où figurent tous les champions français du numérique) illustre bien l'enthousiasme du secteur privé pour le PEIN. Les entreprises ont choisi de mettre de côté la concurrence et de s'allier aux États, afin de ne pas perdre la partie face aux acteurs états-uniens : « si on ne chasse pas en meute, on ne parviendra pas à défendre nos valeurs européennes », comme le dit si bien le fondateur d'Idakto Hassan Maad [35]. Mise de côté cette belle philanthropie, ce qui motive ces entreprises c'est bien-sûr les perspectives de profit à différents niveaux.

  • Récupération de parts de marché aux GAFAM : puisque les entreprises de la Silicon Valley et la Maison Blanche sont tenues par des cinglés peu sensibles à la vie privée et la démocratie (qui sont des « valeurs européennes »), les boîtes européennes espèrent qu'une partie des usagers qui utilisaient jusque là Apple Pay, Google Pay et d'autres services US, opteront pour les options européennes. Quitte à se faire plumer et surveiller, autant que ce soit par des entreprises bien de chez nous !
  • Amélioration des « taux de conversion » [36] : il a été observé que les consommateurs ont la fâcheuse tendance à se décourager à la vue de toutes les rubriques à remplir avant de finaliser un achat en ligne, et peuvent donc l'abandonner avant la fin (ou face à une étape plus corsée, comme prouver son âge). Avec le portefeuille d'identité numérique et son « parcours de paiement rapide » (voir la vidéo de démo dans la note 25), ça va effectivement beaucoup plus vite, ce qui pourrait augmenter la part des articles effectivement payés.
  • Amélioration du profilage marketing [37] : « la collecte de données aidera [les commerçants] à mieux comprendre les comportements d'achat et à optimiser les offres commerciales ». On ne sait pas trop comment car normalement c'est prévu pour être anonyme et super sûr, mais les commerçants récupéreront les données des usagers pour leur envoyer des publicités ciblées (par exemple par le biais des data brokers, les entreprises spécialisées dans le domaine [38]). La pratique n'a rien de nouveau, par contre les données seront sans nulle doute très qualitatives.
  • Vente des applis de PEIN : les États passent des marchés avec des entreprises pour développer leur wallet (comme la France), ou bien leur sous-traitent directement tout sous condition qu'elles respectent les normes [39]. Dans ce deuxième cas, ces entreprises devront développer leur propre business model afin de pouvoir se dégager des revenus [40].
  • Moyens de paiement intégrés au wallet : s'il n'est pas directement écrit sur les sites de l'UE que le PEIN intégrera des moyens de paiement digitaux, ça l'est sur les sites d'acteurs actifs dans le projet. « Il est attendu que ces wallets intègrent également des fonctions de paiement, même si les détails de mise en œuvre ne sont pas encore connus à ce stade » nous explique Sopra Steria31 ; « Le fournisseur de PEIN sera libre de proposer des services additionnels, comme le paiement (…). Le projet européen APTITUDE travaille à l'intégration dans le PEIN d'une solution de paiement souverain fourni par WERO », nous vulgarisent bien aimablement les deux chercheuses françaises investies dans Aptitude (Maryline Laurent et Claire Levallois-Barth). Wero est une appli créée par plusieurs banques européennes, qui s'intègre directement dans leurs applis respectives, et qui permet de virer instantanément de l'argent (comme Lydia) et payer en magasin avec un QR code. EPI, l'entité qui gère Wero, est donc fort logiquement présente dans le groupe de travail Aptitude [41].
Claire Deprez-Pipon, Leader de la stratégie identité digitale chez EPI.

L'intérêt des banques pour le PEIN fait même l'objet de plusieurs blagues faisant bien rire les membres d'Aptitude, dans un webinaire sur le sujet dont l'enregistrement est disponible en ligne [42] : « on n'a pas fini d'exploiter l'ensemble des possibilités associées à ce portefeuille, mais vous inquiétez pas les acteurs privés ont énormément d'idées à ce sujet là ». Ce webinaire est une des principales sources d'informations du présent article, et sera visionné avec profit par qui veut creuser le sujet ou rire un peu avec les participants. Parmi eux, le monsieur du Ministère de l'Intérieur (Philippe Nieto), pour illustrer le potentiel infini du PEIN, explique émerveillé : « on est en dialogue avec des constructeurs autos, qui envisagent d'utiliser votre wallet européen pour ouvrir la porte et démarrer votre voiture, ou ouvrir votre chambre d'hôtel ! »

Le PEIN, une appli conçue comme une super app

Maintenant qu'on en sait un peu plus sur les petits plans des entreprises, on peut se poser la question suivante (et reboucler avec l'autre sujet de l'article) : les portefeuilles d'identité numérique européens sont-ils des super app ? Si on va chercher à répondre à cette question, ce n'est pas tant par amour des concepts que pour bien comprendre comment fonctionne ce qu'ils nous préparent, et les risques qui en découlent.

Déjà, il est prévu que le PEIN regroupe dans une même interface des fonctionnalités de paiement et d'identification, ce qui correspond bien à notre définition d'une super app (fonctionnalités de différentes natures). Les méthodes avec lesquelles il est conçu (diminution des frictions, alternatives plus coûteuses et fastidieuses) sont également identiques à celles décrites plus haut pour les super app. L'idée de ses concepteurs est que le PEIN soit utilisé pour toutes les actions du quotidien, toutes celles qui se font jusqu'à présent à l'aide des nombreux trucs (cartes en tous genre, thunes) que contient notre portefeuille ou notre porte-monnaie (le vrai, celui qui est dans notre poche). Avec le PEIN il n'est pour l'instant pas question d'intégrer (outre le paiement) toutes les fonctions (notamment les sites de vente en ligne) à l'appli. Par contre, l'idée est que tous ces actes (achat, démarche administrative, passage d'une frontière ou d'un portique à la gare) passent, à un moment ou à un autre de leur déroulement, par l'appli du PEIN pour être validées. Tous ces actes de sa vie quotidienne sont donc potentiellement rattachables à l'usager, ce qui rappelle encore une fois le fonctionnement des super app. Les « mini-programmes » évoqués plus haut, qui permettent de tout faire sans changer d'appli mais en bénéficiant de plein de services différents, ne sont donc pas à l'ordre du jour, mais par contre tous les actions de l'usager s'organisent bien autour du PEIN, qui joue donc un peu le rôle de champ gravitationnel des applis principales du smartphone (réseaux sociaux compris).

Comment comptent-ils s'y prendre pour arriver aux 80% ?

A ce stade de notre développement, il faut rappeler que tout ce qu'on a décrit est pour l'instant effectif seulement dans la tête des gens qui développent le PEIN, mais pas observé dans la réalité (à part leur consortium). L'usage massif est en effet notre deuxième critère pour qualifier les PEIN de super app. Comment ces portefeuilles d'identité numérique pourraient-ils se retrouver à être utilisés massivement ? Les promoteurs comptent s'appuyer sur plusieurs mécanismes.

Tout d'abord ils veulent que le PEIN représente un gain qualitatif réel (plus pratique, plus rapide) pour les usagers, au regard de la situation actuelle. Et c'est peu dire que cette dernière est mauvaise, comme on l'a déjà vu plus haut. On pourrait même se demander si les dirigeants n'ont pas volontairement organisé la désorganisation de tous les services publics, pour faciliter l'imposition d'outils tels que le PEIN. Mais au fond on s'en fout un peu, car complot ou pas le résultat est le même : les gens trouvent que tout (la paperasse, faire des achats) est trop complexe. Les avis positifs des usagers que compte l'appli France Identité le sont d'ailleurs tous pour une seule raison : c'est plus pratique, ça simplifie la vie [43], etc.

Une autre technique classique mais ô combien efficace consiste à offrir des avantages économiques aux usagers, accessibles uniquement ou beaucoup plus facilement avec le PEIN. Il s'agira par exemple d'y intégrer les cartes de fidélité, pour que les réductions soient directement comptabilisées lors du paiement, sans nécessiter d'action supplémentaire. Les réductions offertes par la carte étudiant de l'usager ou en vertu de son âge pourront aussi directement être prises en compte au moment du paiement. Voici la situation rêvée par Sopra Steria dans son rapport déjà cité : « un résident pourra obtenir immédiatement une réduction sur l'entrée à la piscine municipale, simplement en validant sa résidence dans la ville via son ID Wallet. De même, un étudiant pourra bénéficier d'un tarif préférentiel dans les transports en prouvant son âge via l'identification numérique. » Ce faisant, les développeurs cherchent à s'assurer une base d'usagers importante : ceux qui sont à la recherche d'économies (les pauvres, les jeunes, les étudiants). L'étape d'après sera de conditionner l'accès à ces réductions à la possession de l'appli, ce pour quoi les entreprises privées sont toujours pionnières. La SNCF utilise déjà cette méthode, en ne rendant disponibles qu'en ligne les billets Ouigo ou certaines offres de TER moins chères (par exemple le billets à 5 euros dans la région Grand Est).

Le conditionnement de l'accès à un service à la possession de l'appli pourrait trouver à s'exercer dans différents domaines. Par exemple le PEIN devrait permettre de stocker des prescriptions médicales valables dans toute pharmacie de l'UE, dans le but d'obtenir des médicaments. Si aucune alternative papier n'existe à ce genre d'initiatives, alors il s'agira d'un avantage substantiel seulement accessible aux détenteurs du PEIN. La santé est effectivement un bon moyen de motiver les usagers... Le PEIN délivrant des documents certifiés par les entités compétentes, on imagine qu'il sera difficile pour le papier de résister bien longtemps à cet argument, à l'heure où l'IA (ou quelques compétences sur photoshop) permet de falsifier tout type de document, des diplômes aux bulletins de salaire. Ainsi, l'usager en quête d'un logement à louer pourra directement transmettre ses documents par le biais de l'appli au propriétaire ou à l'agence immobilière qui les réclame. On imagine aisément que ces dernières, au prétexte du caractère infalsifiable des documents transitant par cette appli et de la diminution de l'utilisation de papier (l'écologie !), ne vont pas tarder à exiger des locataires qu'ils transmettent leurs documents par ce biais. Les maigres marges de manœuvre à disposition des moins bien lotis, consistant à gonfler un peu un bulletin de salaire pour espérer décrocher le droit de payer un loyer super cher, seront donc encore réduites.

Enfin, il nous faut aborder le sujet de l'interdiction des réseaux sociaux, déjà traité dans un précédent article [44]. Les réseaux sociaux représentent 45 % du temps total passé sur le smartphone, pour consulter des contenus d'un intérêt tout relatif. Pour ce qui est des motivations politiciennes de leur interdiction, nous les avions décrites comme électoralistes et profondément hypocrites, au regard de la numérisation à marche forcée de la société opérée par les mêmes acteurs. Mais nous n'avions pas saisi, en janvier dernier, la concomitance de ces propositions avec le calendrier d'instauration du PEIN. Dans l'UE, 11 pays mettent actuellement en place des lois (ou envisagent de le faire) pour interdire les réseaux sociaux aux plus jeunes. En parallèle, la Commission européenne a récemment proposé une interdiction légale des réseaux sociaux [45], qu'elle espère voir mise rapidement en application. Elle a même lancé une appli « démonstrateur » de vérification d'âge, rapidement ridiculisée pour ses nombreuses failles. Il est déjà prévu par la réglementation européenne qu'une solution de vérification d'âge sans divulgation de l'identité de l'usager soit présente dans tous les PEIN [46]. Cette option est d'ailleurs proposée par l'appli France identité depuis sa dernière mise à jour [47] début mai 2026 (mais pour l'instant l'appli n'est accessible qu'aux plus de 18 ans).

Ce calendrier européen d'interdiction des réseaux sociaux colle tellement bien avec celui qui impose à chaque pays de proposer une appli de PEIN fin 2026, que cette fois il y a bien de quoi devenir complotiste. Comment ne pas voir, dans cette multiplication des initiatives d'interdiction aux niveaux nationaux et européens, un tour de passe-passe pour imposer le PEIN aux usagers des réseaux sociaux (soit un bon paquet de gens, par exemple 78 % de la population française) ? Les usagers des réseaux sociaux vont se retrouver du jour au lendemain à devoir prouver leur âge pour continuer de s'y connecter … or il se trouve que tous les pays auront justement une solution technique prête à l'emploi (le PEIN), qui offrira en sus une multitude d'autres fonctions ! Il s'agit d'un bon moyen d'élargir la base utilisateurs de ces wallets.

Il y a donc un certain nombre de mécanismes prévus par les promoteurs du PEIN pour que cette liberté de choix reste largement illusoire. L'appli ne sera pas obligatoire (légalement), mais risque de devenir indispensable (dans les faits), un écart entre droits et réalité classiquement observé avec la numérisation. Les deux chercheuses membres d'Aptitude défendent bec et ongles (ou naïvement, ou en faisant semblant, le résultat est le même) cette liberté, mais constatent avec lucidité que « certaines administrations ont des horaires d'ouverture de plus en plus minimales, on voit que pour des raisons d'économies budgétaires on a des disparitions progressives de services publics », et nous mettent en garde : « il va bien falloir veiller à ce qu'elle reste non obligatoire [l'identité numérique], et que par attrition on n'arrive pas à être obligés d'utiliser le portefeuille européen d'identité numérique. » Cette usure par attrition, qui rappelle le verrouillage causé par les super app, est une idée intéressante : comme une pierre dont les angles s'arrondissent à force d'être trimballée dans le torrent, l'usager modifie progressivement son comportement, s'habitue à la raréfaction des alternatives non-numériques, et le fonctionnement de la société (payer, passer une porte, fournir une preuve) dans son ensemble se transforme. L'épidémie de COVID et la banalisation du QR code qu'elle a entraînée sont d'ailleurs citées comme des exemples, par la Commission européenne et tout un tas d'entreprises privées, d'un changement des pratiques réussi.

Le potentiel du PEIN pour devenir sérieusement emmerdant

Les vulnérabilités identifiées plus haut pour les super app (centralisation des données, risque de coupure) sont également valables pour le PEIN. Centraliser les informations sur la moindre action de la vie quotidienne (payer, passer une frontière, souscrire à un abonnement, louer une voiture, prendre un train), dans une seule appli entre les mains d'un État ou d'une entreprise sous-traitante, et conditionner (si l'usage devient massif) la réalisation de ces actions à la possession de la dite application … il n'est pas trop difficile d'imaginer les risques qu'une telle configuration représente.

Pour ce qui est du risque de désactivation à distance, les entreprises privées participant au développant du PEIN nous fournissent elles-mêmes des exemples éloquents. Le Chief Product Officer de Signaturit (entreprise présente dans Aptitude par le biais de sa maison-mère Namirial) Michaël Lakhal nous explique ainsi : « Chez Signaturit, tous les salariés sont équipés d'un wallet interne. Le wallet leur permet d'ouvrir leur session Windows, d'ouvrir la porte du bureau. Au lieu de se balader avec des badges qu'on oublie, ils ont un outil unique. Et si demain on doit se séparer d'un salarié, on coupe ses accès au wallet : automatiquement, il n'a plus accès ni à son ordinateur, ni au bureau. » [48]

Michaël Lakhal, Chief Product Officer chez Signaturit, exposant sa conception du dialogue social.

Le principe de la désactivation à distance a déjà fonctionné durant le COVID, où seuls les titulaires d'une parcours vaccinal à jour pouvaient prendre le TGV ou entrer dans un restaurant. Mais reconnaissons que le PEIN n'apportera pas là une innovation radicale, puisque l'État français pratique déjà la coupure à distance, ces dernières mois en ciblant les comptes bancaires d'associations ou de militants pro-palestiniens [49]. Par une simple décision administrative (et non pas une décision de justice), il peut du jour au lendemain priver unilatéralement les concernés d'un accès à leur argent. Nul doute qu'avec le PEIN ce genre de pratique pourra être encore plus efficace. La coupure pourrait également frapper aveuglément, avec le mécanisme des certificats de sécurité Google et Apple évoqué plus haut, et sur lequel se base pour l'instant le projet de l'appli de PEIN allemand [50] : si le smartphone est jugé non compatible avec ces standards édictés par des entreprises privées (du fait qu'il n'est plus mis à jour), l'accès aux PEIN conçus ainsi pourrait être automatiquement suspendu pour des raisons de sécurité.

Il y a aussi du souci à se faire du côté du risque de piratage des données stockées dans le PEIN. Les exemples des derniers mois écoulés ne donnent pas spécialement envie de faire confiance aux États ni aux entreprises pour sécuriser les données qu'elles collectent sur nous : vols des données de l'ANTS, de l'Urssaf, mais aussi de Basic-Fit, des universités, des hôpitaux, de la Fédération française de tir, etc. Maryline Laurent, une des scientifiques membre d'Aptitude redoute même une hausse des cyberattaques : « Le portefeuille héberge des données certifiées, ce n'est plus du déclaratif. C'est des données qui ont de la valeur aux yeux de potentiels hackeurs. Et donc forcément ça va attiser les convoitise. » [51]. Et le « festival de failles » que représente l'appli de vérification d'âge mise en ligne par la Commission européenne [52] en avril dernier n'est pas pour nous rassurer.

Ces chercheuses identifient d'autres risques. Parmi eux « l'exclusion sociale », qu'on a déjà largement traitée dans l'article : comment vivront les gens sans smartphone ou sans l'appli si le PEIN devient de fait indispensable ? Il est intéressant de noter que ces enjeux sont systématiquement traités sous l'angle victimaire par les développeurs du PEIN, en invoquant le doux concept de l'inclusion (enjeu traité au sein du work package intitulé « compliance to european values and social inclusion »). Les seules personnes concernées par ces enjeux seraient les pauvres qui ne peuvent pas s'offrir un smartphone suffisamment moderne pour supporter l'appli, les personnes sourdes ou malentendantes ou bien les « illectronistes », soit dans leur esprit des gens (très) vieux ou des ermites chelous vivant au fin fond de l'Ariège et ayant des difficultés à utiliser les outils numériques. Que cette non-adoption du PEIN pourrait aussi relever d'un choix conscient et éclairé ne leur vient visiblement pas à l'esprit… ou plutôt ils n'ont aucune envie de prendre en considération ces récalcitrants (qui sont souvent, il est vrai, ceux qui ont des choses à cacher).

Le dernier problème que ces chercheuses pointent est celui du risque pour la vie privée (ah bon ?). Le principe même sur lequel est construit le PEIN pose question : il s'agit de montrer patte blanche pour chaque action effectuée (en lui associant son identité), que ce soit en ligne ou dans la vie réelle. Pour l'instant si la police judiciaire veut accéder à toutes ces infos elle doit faire un travail d'enquête : aller demander au commerçant l'identité de la personne qui a fait tel achat en ligne, au poste-frontière l'identité de la personne qui a traversé à telle date, au bureau de tabac les images de vidéosurveillance de la personne qui a acheté des clopes à tel endroit, etc. Avec le PEIN, toutes ces infos sont centralisées (dans le smartphone de l'usager ou l'entreprise qui gère le portefeuille), ce qui facilite vachement un éventuel travail d'enquête. Le contrôle d'identité devient la règle [53], le respect de la vie privée l'exception.

Ce problème de l'association systématique de l'identité de l'usager à toutes ses actions est balayé par les développeurs du PEIN : respect de super standards de vie privée grâce au RGPD, contrôle de l'usager sur les données partagées, accès à l'historique des données transmises via à un tableau de bord, possibilités de faire supprimer les données transmises et de signaler les abus à la CNIL (qui devra pour cela recruter ... ou bien traiter par IA les signalements).

Mais comme le rappellent fort justement les chercheuses dans leur jargon (ce sont toujours les 2 mêmes), les principes c'est bien beau, mais qu'en sera-t-il de la gouvernance ? Il est bien beau d'invoquer le respect de tout plein de normes, mais quels seront les moyens mis en œuvre pour les faire respecter ? Y aura-t-il des sanctions ? Qui les décidera ? Encore une entité nommée par le pouvoir exécutif ? Ces sanctions seront-elles dissuasives, ou suffira-t-il simplement de payer quelques millions d'euros chaque année pour avoir le droit de continuer à fliquer « ses » citoyens ? Y aura-t-il des moyens (personnel, argent, bureaux) spécifiquement alloués afin que les signalements soient rapidement traités ? Car rappelons-le, en matière de surveillance les exemples de non-application de la loi pullulent : la vidéosurveillance de l'espace public par des acteurs privés (voitures Tesla, visiophones, caméras de commerces) [54], l'utilisation du fichier du traitement des antécédents judiciaires pour faire de la reconnaissance faciale sur le terrain [55], l'utilisation des données des cartes d'identité et passeports (gérées par l'ANTS) par la police pour ses enquêtes [56]... autant de pratiques interdites par la loi mais ayant cours malgré tout aujourd'hui en France.

Pour finir, il faut se pencher sur le devenir et l'usage de toutes ces données relatives à l'activité des usagers. Pour qu'elles puissent être utilisées à des fins de surveillance, il faudrait qu'un numéro unique, correspondant à l'identité de l'usager, soit associé à chaque action. Certes l'usager peut ne communiquer qu'un pseudo à l'entité qui a besoin d'être certaine que c'est bien lui, mais « d'un autre côté si le fournisseur de portefeuille se permet d'indiquer dans chacune des transactions un numéro unique qui fait que l'individu est tracé dans chacune de ses transactions, on se rend compte que à ce moment là, n'importe quelle technologie aussi avancée soit-elle, le respect de la vie privée ne sera pas garanti. » (Maryline Laurent) Maintenant qu'on sait que c'est techniquement possible, la question que tout le monde se pose c'est : existera-t-il un numéro unique permettant de connaître les actions de chaque usager ? Pour y répondre, retour à notre webinaire.

  • Un spectateur demande « Est-ce que les États connaîtront toutes nos activités en ligne ? »
  • Philippe Nieto (Ministère de l'Intérieur) répond « Non, l'État ne connaîtra rien du tout. »
  • Après une petite digression de ce dernier, la chercheuse Maryline Laurent complète : « potentiellement ça peut être logué sur le portefeuille les activités en ligne, mais ceci dit ce seront plus les fournisseurs de portefeuille qui pourraient, entre guillemets, avoir accès aux activités en ligne. C'est comme ça que je compléterais la chose. ».
  • Philippe Nieto s'empresse de préciser : « Oui, sachant que le logiciel des portefeuilles européens sera open source en très grande partie, et qu'il sera certifié. Donc s'il y avait un accès à ces informations, l'organisme de certification le documenterait, et ce serait discuté au niveau politique si c'est vraiment nécessaire ou pas et dans quels cas ce serait nécessaire. Je parle par exemple de tout ce qui est de réquisitions judiciaires ou autres, mais ça c'est un sujet qui est en cours de discussion. »

Donc après avoir affirmé que l'État ne connaîtrait rien de toutes les activités de l'usager du PEIN, la personne du Ministère de l'Intérieur explique qu'en fait, peut-être bien qu'ils pourront y mettre leur nez. On voit ici arriver au galop un principe assez classique en matière de surveillance : les exceptions pour les enquêtes. Il ne faudrait se priver d'aucun moyen pour attraper un terroriste ! Mais la législation antiterroriste étant également utilisée pour réprimer les militants pro-palestiniens ou écologistes, il s'agit d'un dangereux doigt dans l'engrenage, en plus d'un gros foutage de gueule. Cette affligeante mais utile précision de Monsieur Nieto montre donc que oui, le PEIN sera probablement un moyen de surveiller les usagers. Surveillance de masse, surveillance ciblée, seulement pour des enquêtes a posteriori ? Comme d'habitude on n'en saura rien, et on risque de l'apprendre des années plus tard, quand la pratique sera déjà bien installée.

Pour ceux qui n'étaient pas encore sûrs des risques que le PEIN fait courir à la vie privée de l'usager, voici quelques éléments supplémentaires tirés du désormais fameux webinaire, relatifs cette fois à la confiance.

  • Des entreprises, pour vérifier que l'attestation reçue est bien la bonne, pourront aller interroger les sources « authentiques » (jusqu'ici détenues seulement par l'État), auxquelles elles auront donc accès. Il faudra donc, en plus de déjà faire confiance à l'État, faire confiance à des entreprises privées pour qu'elles ne détournent pas l'usage de ces données et possèdent des infrastructures de sécurité suffisamment robustes pour résister aux assauts des hackeurs (très attirés par ces données certifiées, on le rappelle).
  • Puisqu'il est prévu que des PEIN puissent être proposés par des entreprises privées, il faudra que les États s'assurent que les normes concernant la vie privée (existence ou non d'un identifiant unique ?) et la sécurisation des bases de données soient respectées (cf. la question plus haut de la « gouvernance »).
  • Les PEIN vont communiquer avec des entreprises (par exemple les fournisseurs de signature) voire des portefeuilles non européens (Philippe Nieto rêve d'une interconnexion avec les pays latino-américains, où apparemment une dizaine de pays développe de tels portefeuilles). Il faudra donc que les États européens s'assurent du respect de leurs règles par ces entreprises et pays, dont les serveurs seront sur des territoires soumis à d'autres législations.

Enfin, n'oublions pas que ces applications d'identité sont avant tout un business, celui d'un petit nombre d'entreprises peu scrupuleuses, parmi lesquelles les françaises se détachent tout particulièrement. C'est le cas d'Idemia, une multinationale qui développe l'appli France Identité en France, mais également ses équivalents aux États-Unis (Mobile ID) et en Colombie (Cédula Digital). Le nombre d'usagers de cette dernière appli n'est pas connu, mais elle affiche plus de 5 millions de téléchargements rien que sur Google Play. Une enquête très fournie d'une association locale [57] a montré que Idemia, avec son appli, avait directement accès aux serveurs de l'État colombien contenant toutes les données d'état civil. L'application peut reconnaître l'usager par reconnaissance faciale ou empreinte digitale et établir une connexion bluetooth avec le portable des flics pour faciliter les contrôles d'identité. Enfin, dans cette enquête on apprend que l'appli d'Idemia contient 5 programmes de traçage (trackers), communiquant avec les serveurs de Google et Localytics, plus précisément les filiales de ces entreprises spécialisées dans la publicité ciblée. Parmi les données collectées : « caractéristiques de l'appareil mobile et de l'application, zone géographique et divers identifiants permettant de reconnaître l'utilisateur ». Heureusement, on peut s'appuyer sur le pédagogue Philippe Nieto pour nous expliquer la logique : les entreprises comme Idemia ont besoin d'investir pour maintenir et développer ces applis, donc elles doivent développer un business model. Faut-il en déduire qu'en Colombie, ce modèle est la vente des données des utilisateurs aux publicitaires ...? En Europe ce sera la surprise ! Que d'autres pays servent de terrain d'expérimentation et d'entraînement de leurs algorithmes à des entreprises françaises n'est pas un scoop, mais bon : Idemia fait aussi partie des entreprises qui ont conçu l'appli française et fait partie du groupe de travail qui développe le portefeuille d'identité numérique européen.

Quelques pistes pour s'opposer à tout cela

Ce voyage dans l'écosystème du PEIN nous permet désormais d'avoir plus de prises sur le sujet, notamment pour résister à sa généralisation. Il est certain que le premier écueil à éviter est de ne pas céder au confortable fatalisme (tout le monde va adopter ce truc, les gens s'en foutent de leur vie privée, de tout façon on ne peut rien y faire, etc). Les promoteurs et développeurs du PEIN eux-mêmes, pas plus que les « observateurs » (les sites internet un peu spécialisés sur le sujet) ne sont certains de la réussite du truc. L'espace européen ne dispose en effet pas de conditions optimales pour imposer le PEIN, malgré les efforts réglementaires des dernières années : des applications sectorielles massivement adoptées qui occupent déjà le créneau (Uber, applis bancaires, applis de commerce en ligne), réglementation plus protectrice de la vie privée, différences linguistiques, différences dans les pratiques et une culture du respect de la vie privée ancrée chez beaucoup d'individus. Un état d'exception auquel les dirigeants européens et les gouvernements nationaux veulent mettre fin.

La relative discrétion dans laquelle est développée le PEIN au niveau européen correspond à une volonté de sortir un produit suffisamment « mature » (comprendre : sans trop de bugs et déjà facilement utilisable) pour éviter tout procès en incompétence et accélérer son adoption. Un objectif qu'on peut se fixer est donc de sortir le PEIN de cette indifférence dans laquelle il baigne pour l'instant. Il s'agit de faire connaître le projet du PEIN, son calendrier de diffusion, l'identité des gens et entreprises qui participent à son développement (et leur cynique état d'esprit), les fonctionnalités prévues et les dangers qu'il représente pour l'usager et pour nos libertés dans son ensemble, arguments et preuves à l'appui. On espère que cet article répond, au moins en partie, à cette exigence.

Il est tout de même assez scandaleux que de petits technocrates et ingénieurs super bien payés travaillent dans leur coin, avec café et petits fours gratuits, à nous imposer une appli que personne n'a jamais demandé. Ils ont même leur « laboratoire grandeur nature » (c'est le terme qu'ils utilisent [58]), à savoir la ville d'Angers. Ce « afin d'étudier des cas d'usage pour payer son parking, prendre le bus, fournir une preuve d'âge » [59]. Très enthousiaste, c'est le maire de la Christophe Béchu qui a proposé que sa ville serve de « playground de taille réelle » au PEIN. Les habitants d'Angers apprécieront sûrement. L'identité numérique y a aussi son campus dédié (ID Campus), géré par Idakto, au sein de la Villa Medicis, une somptueuse maison bourgeoise surplombant la Maine. Pour les intéressés, l'appel à candidature pour rejoindre cet incubateur de startups de l'ID est censé ouvrir très prochainement.

Le cabanon de jardin servant de local au Campus ID, à Angers.

Ensuite, il faut évidemment boycotter l'application France Identité ainsi que tous les PEIN, et inciter ses proches à faire de même. Tout le répertoire d'action « classique » est évidemment exploitable (soirées d'information, pétitions, propagande, etc). Se pose également la question de l'opposition à l'instauration de la vérification d'âge sur les réseaux sociaux. Cela semblerait logique, dans la mesure où on a identifié ces initiatives comme le cheval de Troie des portefeuilles. Mais l'instauration de cette obligation pourrait aussi faire office de déclic pour nombre d'usagers, qui pourraient préférer se retirer des réseaux sociaux (ils sont déjà très nombreux à souhaiter s'en détacher), plutôt que de donner son identité pour continuer à les utiliser. Ni France Identité, ni réseaux sociaux … ni smartphone.

Tous ces projets à la con font en effet converger vers cette dernière mesure. Il ne s'agirait pas (pour l'instant) d'espérer qu'une majorité d'usagers délaisse son smartphone, mais d'abaisser le seuil d'équipement en smartphone de 90 % (12 ans et plus) à moins de 80 %. Avec 1 personne sur 5 sans smartphone, l'imposition (de fait) de posséder cet objet serait politiquement difficilement tenable. Il ne faut pas oublier que parmi les arguments des promoteurs du PEIN figure toujours en bonne place le « taux de pénétration » massif du smartphone. Le portefeuille d'identité numérique est déjà bien déployé dans un pays comme la Pologne (11 millions d'utilisateurs pour 38 millions d'habitants), où il inclut des fonctionnalités variées (aux taux d'adoption inégaux) dont un moyen de paiement [60]. Au Danemark, 97 % de la population de plus de 15 ans possède un compte actif sur l'appli de portefeuille d'identité numérique [61], qui offre des fonctionnalités peu étendues. D'autres pays comme l'Estonie ou la Suède ont aussi des portefeuilles d'identité numérique largement adoptés. Il serait utile de chercher à comprendre pourquoi et comment de telles applis ont été si largement diffusées dans ces pays.

On a aussi vu que sans soutien politique (et c'est peu dire que le PEIN en bénéficie), l'identité numérique ne pourra pas être développée et adoptée massivement. Donc logiquement avec de l'opposition politique, tout cela aura plus de mal à être imposé. Il est intéressant de constater que du côté de la politique électorale, c'est surtout l'extrême droite et la droite dite souverainiste qui font le plus de bruit contre le PEIN. Ainsi, les eurodéputées Valérie Joron (RN) ou Christine Andersen (Afd) s'y opposent avec des mots qui pourraient être les nôtres … Sur YouTube, le sujet du PEIN n'est abordé que par des chaînes aux idées complotistes (Tocsin, Momotchi, Pillule rouge) ou d'extrême-droite (Radio courtoisie, TVlibertés), qui sont d'ailleurs bien souvent les deux. Mais il suffit de regarder ces vidéos en entier ou les votes au Parlement européen pour comprendre à quel point leur positionnement politique en général est minable et ne permet d'envisager aucune alliance. Mais pourquoi ce camp politique s'oppose-t-il au PEIN ?

  • Les réseaux sociaux leur ont offert un incontestable porte-voix pour diffuser leurs « idées » (sur le COVID, les sous-sols de pizzerias, etc). Avec la fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux (qui en réalité était déjà très mal en point) du fait de la vérification d'âge, ils ont peur de perdre ce formidable médium de diffusion de leurs discours.
  • Présenter l'UE et ses organes de pouvoir comme le nid du totalitarisme est leur fond de commerce électoral. Leur électorat (ou leur audience en ligne) est de plus sensible au narratif consistant à dire qu'on ne devrait pas décider pour eux, qu'ils devraient pouvoir faire ce qu'ils veulent, etc. Heureusement, ce ne sont pas les seuls à penser cela.
  • Pour certains (c'est le cas des deux eurodéputées), le PEIN correspond parfaitement à leur récit d'élites corrompues complotant contre le « peuple ». Avec notamment la mise en garde contre le risque de crédit social à la chinoise : réguler les déplacements, la consommation énergétique, l'alimentation, l'empreinte carbone, les transactions financières, l'activité en ligne.

On ne conseille pas de se plonger dans les vidéos de cet écosystème anti-PEIN, car outre qu'ils en profitent toujours pour distiller leurs idées moisies, ils se contentent d'asséner des vérités sans jamais les justifier, ce qui ne rend pas plus outillé intellectuellement pour éventuellement défendre votre position auprès d'un interlocuteur (vous risquez juste de passer pour un complotiste). Mais on ne peut nier que la manière (décrite tout au long de cet article) avec laquelle les promoteurs du PEIN développent ce projet rappelle, à bien des égards, la définition du verbe comploter : « préparer secrètement une action, en général hostile, néfaste, former des projets secrets, mystérieux » (Larousse). Le problème est que la vision-complot enferme les gens dans une quête sans fin de nouvelles vérités (et dans leur chambre derrière leur écran), vérités dont la découverte rend toujours plus impuissant, plutôt qu'elle ne les outille pour une émancipation collective (au mieux on les convaincra d'aller voter tous les 5 ans).

Le PEIN, un front de lutte qui pourrait créer des ponts

Dans les commentaires de ces contenus d'extrême-droite, les gens sont fort nombreux à préconiser de se débarrasser des smartphones. Plutôt que d'envisager un quelconque rapprochement stratégique avec des influenceurs ou élus d'extrême-droite sur la contestation du PEIN, il faudrait plutôt aller voir du côté des « influencés » (ceux qui consomment ces contenus) auprès desquels ces propos semblent avoir beaucoup d'écho. On parle d'un objet (le smartphone) et d'une appli (le PEIN) qui concernent tout le monde, un dénominateur commun avec tous nos voisins, nos collègues, nos amis et n'importe quel inconnu. Alors que l'extrême-droite enchaîne les succès électoraux, leurs opposants ont commencé à comprendre qu'on ne peut résumer leurs électeurs à de purs fachos idéologisés auxquels il ne faudrait plus parler. L'existence de potentiels points de convergence idéologique avec cet électorat, sans grand besoin d'argumentation supplémentaire, contre les projets tels que le PEIN ou la numérisation de nos sociétés, incite à discuter de ces sujets pour chercher des points d'accord commun. En outre, lutter contre la numérisation du monde revient à (et exige de) revendiquer la persistance ou la réouverture d'espaces collectifs (bars, services publics, maisons associatives), dont la fermeture progressive est identifiée de longue date comme un des carburants du vote d'extrême-droite.

Puisque se départir de tous les objets numériques vecteurs de flicage comme le smartphone [62] contribue à empêcher qu'ils deviennent de fait obligatoires, on peut qualifier cet acte de salutairement antifasciste (en plus d'avoir plein d'autres bénéfices) [63].

La lutte antifasciste ne devrait donc pas perdre de vue l'autre éléphant dans la pièce qu'est cette internationale de l'innovation, qui contribue grandement à la montée d'un fascisme techniquement efficient (et qui parfois est ouvertement d'extrême-droite, comme Musk et son projet de super app). Cette infrastructure technique rend possible un contrôle des comportements (notamment via la désactivation à distance), par une gestion numérisée des existences et un accroissement de la surveillance. Cela se fait toujours au nom d'une bonne cause : la lutte contre les épidémies, la protection des enfants, la lutte contre le changement climatique, la lutte contre le terrorisme, la diminution de la complexité administrative, etc. Mais nous ne devons pas être dupes de ces arguments et bien considérer de tels développement technologiques pour ce qu'ils sont : des moyens supplémentaires de gérer le désastre plutôt que de le résoudre.

Brice Costa


[5] Voir notre article Smashphone ! sur le sujet https://lundi.am/Smashphone

[12] Voir notre article Smashphone ! sur le sujet https://lundi.am/Smashphone

[15] Le fondateur de Tencent (propriétaire de WeChat) Ma Huateng est le deuxième milliardaire le plus fortuné de Chine. Vyacheslav Kim et Mikhail Lomtadze, fondateurs de Kaspi sont respectivement les 1re et 6e fortunes du Kazakhstan.

[20] Qui consiste à renvoyer une notif à un usager pour lui suggérer d'acheter un produit qu'il a vu précédemment mais n'a pas acheté.

[22] Il s'agit d'une sorte de loi européenne qui s'impose aux 27 États membres. Le règlement de l'Union européenne est, dans sa procédure d'adoption classique, proposé par la Commission européenne (équivalent d'un conseil de ministres européens, non élu) et validé conjointement par le Conseil de l'Union européenne (réunion des ministres nationaux de chaque domaine) et le Parlement européen par un vote.

[25] Comme l'illustre cette vidéo démonstrative, qui propose une « option de paiement rapide » via le portefeuille d'identité numérique, incluant le paiement, la carte étudiant et la carte de fidélité de l'usager : https://www.youtube.com/watch?v=wPjn60_wbhs

[37] Voir son livre blanc « La Bataille des Wallets », tout de même moins intéressant que la bataille du gouffre de Helm https://www.soprasteria.com/fr/secteurs-activite/services-financiers/la-bataille-des-wallets-en-europe-qui-l-emportera-d-ici-2035

[38] Voir notre article Smashphone ! sur le sujet https://lundi.am/Smashphone

[62] Et toutes ses déclinaisons récentes : lunettes et montres connectés, agents et colliers intelligents.

[63] Pour dissiper d'avance tout malentendu, nous ne pensons pas que tous les gens possédant encore un smartphone soient des fachos.

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09.06.2026 à 11:47

Spirale et perte

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Dao, un film d'Alain Gomis

- 8 juin / ,
Texte intégral (1993 mots)

« — Je suis d'accord pour faire le film. (…) La cérémonie, ce sera pour de vrai ou simulé ?
— Simulé ».
L'étymologie de simulacre renvoie, entre autres, au signifiant « fantôme ». Simulé, ou, aussi, hanté. La perte hante le film Dao, réalisé par Alain Gomis (2026).

La perte en tant qu'elle est la mort, indissociable de la vie. Mais aussi la perte du fantasme de totalité : totalisation de l'œuvre et de la figure unique de son créateur-réalisateur ; totalisation réconciliée, de vies déchirées, et d'histoires racistes, coloniales, génocidaires, patriarcales.

Dao est un mouvement qui borde la perte -border, plutôt que recouvrir.

Gloria a perdu son père, dont les cérémonies manjaks, deux ans après sa mort, ont lieu dans le village familial en Guinée Bissau. Le père mort est entouré de ses enfants et petits-enfants qui vivent en France et ont fait le déplacement. Gloria perd, aussi, en quelque sorte, sa fille, qui, un an plus tard, se marie en France, et devient adulte.

Perte, vie, mort

La perte, indissociable de la vie, creuse un trou. Ce trou quand il n'est pas bordé, c'est-à-dire ritualisé, parlé, symbolisé, peut devenir mortifère, on risque d'y sombrer. Le film -rituel, images, paroles, musiques- borde le trou : celui d'un père mort, celui de sa petite-fille qui se marie, et dont le devenir est un pari, tendu nécessairement vers l'inconnu, la vie, et la mort, encore.

Dao dessine une figure cyclique : de la mort au mariage, du mariage à la mort..., un « mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde », ce qu'annonce le panneau-titre d'ouverture du film. Or, plutôt que figurer ce cycle et ce mouvement comme un cercle total, fermé sur lui-même, et surtout plein (plein de certitudes) et de réitérations du même, Dao dessine une spirale, prise dans le temps nécessairement troué : ça tourne, sans totalisation. Ça borde le trou de la perte, avec ce qui échappe, qui est perdu pour toujours, sans pour autant disparaître, et ce qui se maintient d'énigmes, qui ne se laissent pas résoudre. L'unité n'est jamais que celle, perdue, trouée, d'un plusieurs, qui ne se laisse pas figer.

Les morts sont bien présents : ils ne se laissent pas enfermer sous les fraîches dalles de céramiques bleues. Dans les cérémonies animistes manjaks, ils reviennent, s'allongent, veulent boire du whisky, sont arrosés, figurent en costume, veulent aussi se reposer, sont interrogés et parlent, disent la vérité de leur mort.

Les fantômes -simulacres qui disent et bordent la perte - sont bien réels, agissant et symbolisés : le langage du linceul, soutenu par quatre hommes dans la cérémonie finale d'interrogation du mort ; mais aussi dans le regard bien vivant et énigmatique de Gloria, qui porte en elle ceux qui sont morts, la promesse de vivre, les amours passées et ceux qui éclosent, l'exil, les histoires violentes d'arrachement, les places complexes dans les filiations. Elle tient le bord entre la mort de son père et le mariage de sa fille. Ce bord n'est pas une frontière circulaire, qui séparerait et réunirait, qui formerait un tout dialectique. Gloria ne maîtrise pas le cours des choses : elle est agente de la transmission, on éprouve avec elle la fatigue existentielle d'être nécessairement agie par le temps qui passe. En étant agie, elle est aussi tout à fait actrice : du film, du simulacre, en ce qu'elle tient le bord où vie et mort fabriquent de la perte. Certains des noms des ancêtres sont désormais oubliés, dira un membre de sa famille, qui précise n'avoir pas demandé qu'on lui enseigne les noms, quand il aurait pu le faire. Mais subsistent la parole de cet oubli, ainsi que les pierres rituelles, arrosées par les offrandes d'eau, de whisky… Gloria soutient ce qui subsiste et soutient la perte. Gloria, figure énigmatique, borde et veille sur le trou, elle se meut le long d'une spirale temporelle, qui empêche d'y sombrer (sombrer dans l'oubli radical, dans un exil mortifère, du côté d'une mort qui ne reviendrait plus du tout, qui ne hanterait plus personne).

La perte du père est due à la maladie. Le père était quelqu'un de bien. Il n'aura pas fait de mal. Gloria est soulagée de veiller sur son fantôme, et d'être veillée par lui.

Fantômes de l'esclavage, de la colonisation, du racisme et du patriarcat

Des fantômes peinent aussi à trouver des bords : ceux qui hantent le rivage, face au Memorial da Escravatura e do Tráfico Negreiro, à Cacheu, ancienne capitale négrière et coloniale de la Guinée Bissau, ils hantent aussi les discours de luttes contre l'esclavage, la colonisation, le racisme, le patriarcat, que tiennent femmes, hommes en Guinée Bissau et dans la diaspora.

Le village en Guinée Bissau, où ont lieu les cérémonies pour la mort du père, a un dehors inclus : la France, des villes et un marché de banlieue, Paris, le Portugal, Dakar, au Sénégal. Ces lieux, pour certains filmés, pour d'autres évoqués dans la diégèse, ont pour dehors inclus le village de Guinée Bissau. Mais, à nouveau, point de cercle fermé sur lui-même, plein, où les uns seraient les envers des autres. Où les uns seraient les périphéries, ou les centres des autres. C'est une spirale temporelle qui s'élance, et tente de border, de veiller sur les lieux de pertes de l'histoire de l'esclavage, de la colonisation, des guerres de libération nationales, les pertes des départs rendus meurtriers, des distances et des séparations, des silences une fois les exilées en France, des arrivées en larmes... Il n'est pas question de recouvrir ces pertes dans un grand cercle qui réconcilierait tout ; il est question de les border, de veiller à ce qu'elles ne soient pas censurées, ni raturées encore.

Pour la première fois, un homme dit ce qui était au fond de son cœur, de la guerre de libération nationale, des amis massacrés. Il n'est plus dans le trou (du recouvert, du déni, du censuré) : il se place en son bord. Il borde le trauma. Il est soutenu par la spirale désirante, en mouvement, « bordante », dont le film est un des agents.

La parole de cet homme, qui s'élance, ne prétend pas non plus tout dire. A ses enfants, l'homme racontera sûrement encore différemment -s'il raconte. La boucle n'est pas bouclée. Ce qui est dit ne recouvre pas la perte, ni n'enlève la pudeur nécessaire, le simulé-le hanté ne disparaissent pas.

Une autorité et auctorialité à plusieurs

Le réalisateur, Alain Gomis, semble tout aussi hanté, simulé : on l'entend, on l'entrevoit même, sans qu'il ne se place en garant originaire et définitif du cercle parfait, du réconcilié ou du tout-montré. Il ne tient pas une place omnipotente, quasi-divine, depuis laquelle il prétendrait voir, montrer, donner la parole. Le réalisateur ne donne pas la parole, et ne boucle pas les boucles : il est l'agent d'une spirale qui le prend lui-même, et où il prend soin de se laisser apparaître, modestement. Il se fait présence fragile, agi par son désir de transmission et par des questions, qui se lient à des fantômes, et des énigmes qu'il ne prétend pas résoudre.

Le réalisateur filme avec des membres de sa famille, dans le village de Guinée Bissau de son père ; il filme Paris, la banlieue, la campagne en France, où il a une histoire, des histoires, des amis, de la famille aussi. Les journalistes ne cessent de le renvoyer à « être un réalisateur franco-sénégalais », « franco-guinéen », et même « franco-africain » (l'Afrique-pays, veille rengaine raciste d'un mépris géographique, nom raturé de l'Europe, avec des termes « français », « sénégalais », « guinéen », « européen », « africain », qui ne signifient pas ici des lieux, mais des rapports coloniaux et racistes). Tout pouvait concourir, légitimement, à filmer « en plein » (un documentaire ou une fiction, ou un docu-fiction), où la Guinée Bissau formerait un cercle avec la France, la France avec la Guinée Bissau, le documentaire avec la fiction et la fiction avec le documentaire, où les scènes renverraient l'une à l'autre, en miroir, dans un grand effort de synthèse totalisante.

Or, le propos ne me semble pas partir d'oppositions : absence/présence, ici/là-bas, vie/mort, documentaire/fiction… pour en proposer une synthèse, légitimée, cohérente, où l'autorité du réalisateur, qui réunirait lui-même ces oppositions dans sa « double identité », serait l'artisan du cercle. La meilleure manière de reproduire des oppositions ou des dualismes est celle de prétendre les dépasser en une totalité : ils ne font que s'y reproduire à l'identique. La France et la Guinée Bissau ne forment pas un grand tout, ni les deux faces qui totaliseraient la « double identité », réconciliée, du réalisateur.

Alain Gomis ne cherche pas un film clos sur lui-même, ni une réconciliation de ce qui est hiérarchisé, nié : plutôt il semble chercher dire la perte, et la border, c'est-à-dire ni l'effacer, la nier, ni la recouvrir. Border, soit ne cesser de se tenir en son bord, hanté, simulé.

Les extraits de casting, qui ouvrent et ponctuent le film, les temps d'échanges avec les actrices, acteurs, en France, en Guinée Bissau, questionnent la figure du réalisateur : il doute, on l'entend. Il cherche à plusieurs. Plusieurs le cherchent et interrogent son geste. Des décisions sont prises, prolongées dans le montage qui ne cherche pas à s'effacer. Le consentement d'une des actrices à jouer, formulé en présence, on l'imagine, du réalisateur, suivi par la question, puis l'affirmation d'une cérémonie rituelle qui sera simulée et filmée au village, donnent à entendre une autorité et une auctorialité, qui ne se défient pas de la responsabilité et du désir du réalisateur, mais disent aussi que responsabilités et désir ne sont rien sans la singularité de chacune des acteurtrice, aussi co-auteurrice de cette œuvre-milieu. Ces responsabilités et ce désir ne sont rien non plus, sans la perte, nécessaire, d'un fantasme de totalisation. L'autorité totalisante, voire totalitaire et unique, du créateur d'une œuvre, qui serait tout aussi totale, est perdue.

La simulation rituelle, symbolisée, en spirale, borde le trou de multiples pertes, historiques et intimes, enchâssées ; elle permet de se tenir à ses bords.

Sarah Mekdjian

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09.06.2026 à 11:37

Les Free Parties au carrefour des obsessions sécuritaires

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Comprendre le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l'Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité)

- 8 juin / , ,
Texte intégral (4174 mots)

Le 26 mai, le sénat adoptait le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l'Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité) porté par le ministre de l'intérieur, Laurent Nuñez, qui le présente comme un « choc d'autorité ». En ligne de mire, la répression des free parties, des rodéos urbains et la consommation de protoxyde d'azote. Comprendre les tenants et aboutissants de cette énième lubie sécuritaire.

Le ministre de l'intérieur, Laurent Nuñez, a repris ces jours-ci la proposition de loi de son infameux prédécesseur, Bruno Retailleau. Ce dernier, non content de raviver les tensions entre la France et l'Algérie, de tenter de passer des lois toujours plus xénophobes et racistes (voir la proposition visant à lutter contre l'entrisme islamiste), comptait également forcir contre les organisateurices de free parties non déclarées. C'est que, dans l'écosystème médiatico-politique du moment, il faut taper fort dans l'extrême pour espérer exister lorsque l'on est un petit personnage – sans grande considération, visiblement, pour la réalité des conditions de vie des personnes résidant en France. Que celles-ci soient plus attachées à la rénovation des services publics, pour faire face aux difficultés d'accès à l'école, la santé ou la justice [1], n'effleure guère les ministres. Peu importe qui l'occupe, le poste de ministre de l'Intérieur, qui a toujours à la bouche la sécurité et la dénonciation de l'immigration, est un véritable poste d'observation de la radicalisation en cours : à droite toute ! (L'analyse développée ici s'appuie sur mon expérience d'enquête universitaire sur la sécurité de différentes formes de spectacle depuis 2018).

Bref, pour revenir à nos moutons, Bruno Retailleau donc, proposait de durcir la répression des free parties, à l'image de la loi du gouvernement de Giorgia Meloni en Italie (au moins ce gouvernement ne fait pas mystère de ses orientations politiques, « ni de droite ni de gauche » sans aucun doute). D'ailleurs, Retailleau ne nous a guère habitué-es à la dentelle : en septembre 2025, il appelait tout simplement, au journal télévisé de TF1, à « taper » sur les teufeurs [2]. Laurent Nuñez, qui voulait mettre en scène la rupture avec son prédécesseur, saute à pieds joints dans son sillage : « Nous parlons de rassemblements illégaux […] C'est une infraction grave » [3] (oui vraiment très très grave). Il reprend sa proposition dans une loi intitulée Ripost (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l'Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité), un nom qui prêterait à rire s'il ne faisait pas plutôt pleurer. Sans doute ne croît-il cyniquement pas tant que ça à son « choc d'autorité » et « d'efficacité » (on ne compte plus les chocs dans ces politiques ! choc des savoirs, choc pétrolier…), puisque la loi, après être passée au Sénat, n'a semble-t-il pas grande chance de trouver de place dans le calendrier chargé de l'Assemblée - l'illusion de l'action et la charge administrative seraient-elles nos meilleures alliées anti-sécuritaires ? Le menu de la proposition de loi est conséquent, quoiqu'un peu hétéroclite (on en aurait presque la nausée…) : peines de prison et amendes pour l'organisation et la participation aux free parties ; lutte contre les « rodéos motorisés » ; répression de la consommation et vente de protoxyde d'azote (et oui, à quoi bon faire de la prévention et de la réduction des risques) ; augmentation des pouvoirs des agent-es de sécurité privée ; recours à la vidéosurveillance dite automatisée ou algorithmique ; contrôle des supporters de football, etc. Cette proposition de loi en côtoie une autre, la n°1133 visant à renforcer la pénalisation de l'organisation de rave-parties, déposée par la députée Horizons Laetitia Saint-Paul, ancienne officière de l'armée de terre et déjà passée par l'Assemblée. Que de propositions !

La répression des free parties est une antienne du débat politique, même s'il s'agissait plutôt d'une panique morale des années 1990 (comme quoi, il est fort possible que nos deux (ex)ministres, à défaut d'autre chose, se qualifient pour les Boomer d'or de l'année). Les dispositions actuelles dans la loi, qui réprime déjà ces fêtes, ont d'ailleurs été introduites en 2001, à l'initiative du député Thierry Mariani, qui rejoindra ensuite les rangs du Rassemblement national (encore une fois, les inspirations du gouvernement actuel sont véritablement mystérieuses). Après une période de relative accalmie où les rave parties se tenaient toujours mais n'intéressaient plus personne, leur répression par les forces de l'ordre connait une recrudescence depuis 2015.

Ce retour de la répression s'inscrit plus globalement dans l'accroissement de la sécurité des événements depuis les attentats de 2015 à Paris et Saint-Denis. Alors même que les discours médiatiques n'ont cessé d'affirmer que « Paris est une fête » et de saluer « l'esprit terrasses » et festif de la nation, qu'il fallait soutenir pour lutter contre le terrorisme (!?), les événements festifs et musicaux ont en réalité essuyé un coup de massue sécuritaire. Depuis cette date, on observe que la sécurité concernant l'événementiel festif (notamment les free parties, mais pas seulement) se trouve au carrefour de mesures juridiques et administratives, ainsi que de tactiques policières, qui circulent d'autres espaces, parmi lesquels le contrôle des publics sportifs (en particulier les ultras au football), la répression dans les quartiers populaires et le maintien de l'ordre, et finalement la numérisation croissante de la surveillance aux frontières.

Depuis 2015, l'événementiel culturel et festif s'est d'abord aligné de façon croissante sur la sécurité des matches sportifs, dont le contrôle s'est intensifié après les grands drames des années 80-90 (le Heysel, Hillsborough, Furiani, etc.). Cela a contribué à l'augmentation de la sécurité privée pour les lieux et événements musicaux (barrières, vidéosurveillance, personnel) : un surcoût de 110 millions d'euros rien qu'entre 2015 et 2017. À cela s'est ajouté le poids des factures régulièrement exigées par la police ou la gendarmerie aux organisateurices d'événement. La facturation, créée en 1995, était peu fréquente jusqu'en 2010 – sous la présidence d'un autre illustre ex-ministre de l'intérieur radicalisé, Nicolas Sarkozy. Cette mesure est assez inhabituelle dans un pays où la sécurité est avant tout conçue comme étant publique. Concernant initialement le contrôle des supporters de foot, elle est destinée à faire payer aux organisateurices la mobilisation « inhabituelle » des forces de l'ordre occasionnée par leur événement [4] et est généralisée dans la musique à partir de 2018. Et si ces factures ne couvrent pas le coût réel du déploiement des forces de l'ordre, elles s'avèrent prohibitives pour les petits organisateurices culturels. Ce n'est pas le cas des mastodontes de l'événementiel comme Live Nation ou AEG [5], pour qui il s'agit de broutilles.

Dans un contexte de concentration économique croissante du live, le Syndicat des Musiques Actuelles, qui représente les acteurs indépendants, dénonçait les risques que ces factures faisaient peser sur la diversité culturelle [6]. Par ailleurs, lorsque les organisateurices passent à la caisse, on observe une grande variation des montants facturés par les préfectures. Pourquoi ? Les préfet-es ont une grande latitude pour évaluer le « juste prix » de l'ordre public. Et ce qu'ils prennent en compte, outre les départements où il y a moins de forces de l'ordre et où il va falloir en ramener, c'est aussi leurs a priori sur les publics de l'événement : une marée de cheveux blancs lors d'un grand festival de musiques classiques ? Allez, pas de souci, c'est offert par la puissance publique ! Un petit rassemblement d'énervé-es du ciboulot qui s'agitent sur des musiques électroniques, du rap ou du reggae en consommant du « chichon » ? On triple cette année ! Evidemment #NotAllPrefets, mais l'application de cette facturation souligne leur pouvoir discrétionnaire et la façon dont celui-ci peut modeler la politique culturelle et accroître les inégalités. Ces dispositifs de sécurité sont-ils là pour protéger ou pour contrôler ? Tout dépend des publics… Et devinez ce qui est apparu comme amendement dans la loi Ripost lors de son passage au Sénat ? Une mesure visant à facturer aux organisateurices de free parties le déploiement des forces de l'ordre pour réprimer l'événement… Payer pour se faire taper dessus : malin… À ce compte-là, on se demande pourquoi le prix de la sécurité publique des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 n'a pas été refacturé par l'État au Comité olympique – cette modique somme de 1,4 milliards d'euros [7] aurait sans doute pu renflouer les caisses dont on nous serine qu'elles sont vides.

Ce n'est d'ailleurs pas la seule mesure de la loi RIPOST qui vise à cagnotter : tout un ensemble de pratiques (consommer du protoxyde d'azote, participer à une free party non déclarée, etc.) sont assorties d'amendes forfaitaires délictuelles. C'est là que l'on voit aussi apparaître ces mesures, qui ont jusqu'à présent plutôt concerné le contrôle des quartiers populaires et populations précaires. Comme le souligne une bonne analyse de la CGT Intérieur, qui pointe le risque d'affaiblissement durable de l'Etat de droit [8], le recours à ces mesures était initialement conçu comme dérogatoire et exceptionnel. Comme d'hab, l'exceptionnel devient permanent (l'État d'urgence, ça vous rappelle quelque chose ?) et fait tache d'huile… En effet, ces amendes posent beaucoup de problèmes : premier élément, il s'agit de mesures administratives qui permettent de contourner le judiciaire (on a une amende sans passer devant un-e juge). Cela va à l'encontre du principe d'individualisation des peines, qui permet de prendre en compte le contexte de chacun-e, et qui est au fondement de notre démocratie (lol je sais c'est un peu trop emphatique). Les amendes donnent ainsi un rôle central aux forces de l'ordre, sans recours au juge, laissant ici aussi libre cours au pouvoir discrétionnaire policier, dont on voit bien comment il peut être (sur)utilisé. Même la Cour des Comptes n'est pas convaincue [9]… Si les amendes peuvent être contestées, cela demande évidemment nombre de ressources et de temps dont ne dispose pas tout le monde.

Deuxième chose, ces amendes ciblent surtout des pratiques dans l'espace public et des populations qui peuvent être plus précaires. Elles accentuent les pressions financières en suivant une logique de contrôle social, pour des activités qui ne relèvent pas de la délinquance et qui seraient davantage concernées par des mesures de prévention ou d'accompagnement. Comme l'ont montré des enquêtes de sciences sociales, certaines populations, parmi lesquelles les (jeunes) hommes racisés et/ou résident-es de quartiers populaires, sont surciblées par des verbalisations répétées. Celles-ci peuvent produire un surendettement, accroître des formes d'exclusion sociale et économique et renforcer le harcèlement policier qui entraine des violences [10]. Ces mesures pourront s'ajouter à la pénalisation de l'organisation et de la participation aux free parties, passibles de peines de prison toujours plus grandes. S'il est peu probable vu le taux de suroccupation des prisons qu'elles se remplissent de teufeureuses, ces éléments peuvent faire l'objet d'inscriptions au casier à même de les empêcher d'exercer certains métiers…

À ces mesures administratives et pénales s'ajoute la violente répression des teufs, dont la fréquence s'accroît, suivant la même pente que le maintien de l'ordre actuel et le contrôle des banlieues. En 2019, c'est les grenades de désencerclement et lacrymos utilisés dans les quartiers populaires et les manifestations qui sont destinées à mettre un terme à la Fête de la musique sur un quai de Nantes. Dans la panique provoquée par l'intervention musclée des forces de l'ordre, avec notamment l'usage de gaz lacrymogène en pleine nuit, Steve Maia Caniço tombe à l'eau et se noie. En 2021, lors d'une free party à Redon tenue en mémoire de Steve, pas moins de 1 700 grenades lacrymogènes, de désencerclement et GM2L sont lancées ou tirées sur les personnes présentes en moins de six heures [11] - un homme aura la main arrachée. Depuis, des collectifs de lutte contre la répression des free parties se sont constitués [12].

Un dernier élément vient encore accroître la panoplie de mesures sécuritaires concernant l'événementiel festif : la surveillance numérique. Elle apparaît elle aussi dans la loi Ripost (que d'inventivité !). Il s'agit du recours aux drones et de la répétition de l'expérimentation de la vidéosurveillance « automatisée » déjà réalisée pendant les Jeux de Paris 2024. Ces technologies recourent à des algorithmes qui analysent des images de vidéosurveillance en temps réel pour envoyer des alertes lorsque certaines situations sont détectées : bagage abandonné, mouvement de foule, intrusion dans une zone interdite, etc. Les naïf-ves s'étonneront de la réitération d'une expérimentation qui a déjà été faite, déjà donné lieu à un rapport d'évaluation et déjà été déclarée peu concluante [13], voire décevante, par celui-ci. Visiblement, la politique ce n'est pas comme la science : on expérimente, on expérimente, jusqu'à ce que plus personne ne regarde et que l'on puisse déclarer cela une réussite. Et tout cela avec de l'argent public (je reconnais qu'il m'est aussi plus facile de faire tapis au poker menteur lorsque je joue avec l'argent de mes amies) ! Et en plus, c'est made in France, par nos propres petites home-made start-up (ça reste en famille) ! Donc, pas grave si les algorithmes pensent que des personnes sans domicile fixe assises dans le métro sont des bagages abandonnés… On achète ! Pas grave si la queue devant une borne pour acheter des tickets est déclarée mouvement de foule… Ca va bientôt fonctionner, regardez ChatGPT ! Que l'argent public en question puisse plus utilement être mis ailleurs… bon… toujours des gens pour chercher la petite bête. Puis disons qu'au contraire d'autres secteurs publics, la sécurité et la défense, ce ne sont pas ceux qui connaissent les coupes les plus franches dans leurs budgets.

La liste des populations surpolicées s'allonge, et les publics alternatifs, de fêtes et événements musicaux indépendants ou non déclarés, s'y ajoutent : et ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester… Multiples insectes aux formes diverses, englués dans la toile sécuritaire contemporaine, nous nous débattons pris dans les phares. La grande majorité des partis de gauche a capitulé sur le sécuritaire. Pourtant, ce n'est pas une fatalité que le discours du toujours plus gagne la bataille par rapport à une réflexion en profondeur sur le retrait de l'Etat et les politiques libérales, les mutations sociales en cours et l'importance de politiques de prévention (par exemple : le masculinisme et le patriarcat à l'origine des violences envers les femmes et les enfants, qui ne se règleront pas en ouvrant toujours plus de prisons… même si on voit bien que ces questions intéressent moins que de taper sur les teufeureuses !). Il faut aussi répéter : tout n'a pas besoin d'être sécurisé en permanence – outre que le risque zéro n'existe pas, la moitié de la population ne peut pas se transformer en police pour surveiller l'autre moitié. Ces mesures placent aussi les forces de l'ordre en carrefour de la politique culturelle, sportive et des loisirs : rien ne peut se tenir sans eux et sans qu'ils soient disponibles. Tout cela, à un an d'élections présidentielle et législative qui menacent de porter au pouvoir l'officielle extrême droite, qui doit se frotter les mains de voir qu'on lui a si bien préparé le terrain.

La liesse doit avoir lieu sous contrôle (22000 policier-es et gendarmes mobilisé-es, dont 8000 à Paris, pour la finale de la Ligue des champions, qui n'avait même pas lieu en France !? qui dit mieux ?), sinon elle n'aura pas lieu. Outre que ces mesures sont totalement irréalistes, elles témoignent de la myopie du pouvoir en place. Il ne faut pas idéaliser la fête : tout le monde ne la fait pas ensemble ni pareil et elle produit parfois des formes d'exclusion. Mais la fête continue aussi de faire exister un espace de rencontre collective, de production de discours et d'identités, de libertés. Les free parties se tiennent par ailleurs dans des espaces souvent délaissés par les acteurs dominants de l'industrie culturelle, qui sont les mêmes desquels les services publics, petit à petit, s'éloignent en se dématérialisant. Elles peuvent ouvrir des espaces pour reconstruire du commun, hors des parcs grillagés et gardiennés qui caractérisent les grands événements commerciaux d'aujourd'hui. Dans tous les cas, il ne suffit pas de déclarer que la teuf est finie : tous les oiseaux de nuit vous l'assureront, elle renaît toujours de ses cendres, même si c'est sous un nouveau jour dont il est de plus en plus urgent qu'il advienne. La fête est morte, vive la fête !

Blueberry


[2] « on regroupe nos forces, ensuite, on les encercle, et après, on les tape. On… on les tape – façon de dire », 1e septembre 2025, https://www.tf1info.fr/politique/videos/video-rave-party-vote-de-confiance-bruno-retailleau-invite-du-20h-de-tf1-53613-2392114.html.

[4] Voir Myrtille Picaud, « Le gendarme et les festivals. L'indemnisation des forces de l'ordre par les organisateurs d'événements musicaux en France », Lien Social et Politiques, n° 84 « Police et Démocratie », 2020, p.104-121, https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2020-n84-lsp05292/1069445ar/

[7] Observations définitives de la Cour des Comptes, 14 mai 2025, « La sécurité des Jeux olympiques et paralympiques », p. 9, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-jeux-olympiques-et-paralympiques-de-paris-2024

[10] Aline Daillère et Magda Boutros, « Amendes, évictions, contrôles. La gestion des “indésirables” par la police en région parisienne », Paris, 2025, https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2025-04/ddd_eclairages_amendes-evictions-controles_gestion-des-indesirables_20250327.pdf

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09.06.2026 à 10:38

Anatomie d'une puce

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STopMicro [Note de lecture]

- 8 juin / ,
Texte intégral (2784 mots)

Ce livre collectif est issu des actes du colloque international « Semi-conducteurs : l'impossible relocalisation » organisé par STopMicro et les Soulèvements de la terre les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble. On ne présente plus les Soulèvements de la terre. Le collectif StopMicro, lui, mène la lutte « contre les projets d'agrandissement des usines de puces électroniques, dans les environs de Grenoble ». Comme le disait le premier intervenant du colloque, le but de celui-ci était « de parler de la matérialité du numérique et du caractère intrinsèquement mondialisé de cette production ». Ces derniers jours, à l'occasion du sommet Choose France 2026, le groupe japonais Softbank a annoncé 75 milliards d'euros d'investissement dans les infrastructures liées à l'intelligence artificielle, dont 45 milliards d'ici à 2031 dans les Hauts-de-France, pour la construction de trois énormes data centers… Voilà qui illustre bien la « matérialité » du numérique et son « caractère mondialisé ».

« Impossible relocalisation », donc. On sait que ce terme de relocalisation est devenu ces dernières décennies un pont-aux-ânes de ce qui se prétend de gauche, voire écologiste, dans ce pays – et probablement dans les autres pays anciennement industrialisés, qui ont vu depuis plusieurs décennies déjà partir leur usines vers leurs néocolonies, voire vers de nouvelles puissances industrielles comme la Chine. « Depuis le début de notre lutte [en 2002], poursuivait le même intervenant, nous sommes fréquemment confrontées à l'argument de la “relocalisation”, un argument porté par tous les partis politiques, du PCF aux Écologistes, jusqu'à En Marche. Mais il s'agit en réalité d'une incantation fallacieuse : on ne peut pas prétendre “relocaliser” une filière qui est par nature mondialisée. » Et qui génère des nuisances « aux quatre coins du globe », ajoutait-il. La dernière note de lecture que j'ai commise ici-même voici quelques jours porte sur la question du déni – des politiques du déni et du déni pervers [1]. Or, l'examen de cette filière mondialisée nous offre un exemple flagrant de ce que j'appellerai « l'infrastructure du déni ». Dans sa préface justement titrée « Peut-on relocaliser l'empire ? », Célia Izoard explique qu'une borne de validation de cartes de transport (genre le Pass Navigo en Île-de-France) fonctionne avec quelques dizaines de puces électroniques. « On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de borne de validation peut contenir jusqu'à 10 000 transistors, mais celles que l'on trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en “intelligence artificielle” contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus. » À l'intérieur de ces objets inutiles « aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montages et d'assemblage éclatés sur plusieurs continents [2]. » D'ailleurs, l'association européenne des entreprises de semi-conducteurs (ESIA) présente elle-même le fabrication des semi-conducteurs comme « l'activité de fabrication la plus complexe que l'on connaisse actuellement. Avant d'atteindre le stade du produit final, une puce peut faire 2,5 fois le tour du monde et traverser 80 frontières ». La « chaîne de valeur » des composants électroniques est donc très très longue et complexe, comme le revendique d'ailleurs crânement la firme STMicroelectronics (l'une de celles, basées dans la région de Grenoble, contre lesquelles s'est créé le collectif STopMicro [3]), dans son « rapport de soutenabilité » (sic, ça ne s'invente pas) 2023 : « Nous nous procurons des matériaux, des biens et des services auprès d'environ 6 600 fournisseurs de niveau 1 de différents types et taille. Nos fournisseurs vont des sous-traitants de fabrication aux fournisseurs de matériaux, d'équipements et de pièces détachées, en passant par les prestataires de services sur sites et les agences de travail. » Notez bien que STMicro ne parle ici que des fournisseurs « de niveau 1 », précisant dans le même rapport qu'ils sont situés à 51% en Asie et à 42% en Europe. « Niveau 1 », parce qu'il y a aussi des sous-traitants de niveau 2, qui fournissent le niveau 1, des sous-traitants de niveau 3, qui fournissent le niveau 2, et ainsi de suite, les conditions de travail et les salaires, sans parler de l'encadrement social et politique, ayant tendance à dégringoler en même temps que les niveaux… Ces techniques d'asservissement du travail par le capital sont parfaitement décrites dans le récent Manuel de management décomplexé d'Anthony Galluzzo [4], qui a fait l'objet d'un lundi soir le 24 février dernier [5]. Mais il faut ajouter à cela que « la mondialisation, la division internationale du travail et l'hyperspécialisation rendent extrêmement compliquée notre capacité à avoir une prise sur les objets de notre quotidien » – toujours plus connectés, c'est-à-dire infestés de ces satanées puces… C'est ça, l'infrastructure du déni :

Comprendre ce qui constitue un composant microélectronique, explique le premier intervenant de STopMicro, retracer la provenance de ses matériaux ou suivre pas à pas les étapes de sa fabrication est quasiment impossible : les informations sont morcelées, voire inaccessibles. Cette fragmentation de la connaissance sert les intérêts des multinationales. D'un côté elle dilue la responsabilité des crimes sociaux et écologiques commis au nom de leur production. N'est-il pas en effet confortable de ne pas savoir » combien d'actes immoraux ont été nécessaires à l'obtention des métaux utilisés dans les produits de l'entreprise ? N'est-il pas confortable de « ne pas savoir » ce qui vient d'où, ce qui va où » ? La société capitaliste contemporaine divise le travail en même temps qu'elle divise la connaissance. Nous vivons tous et toutes dans l'ignorance des origines matérielles, dans l'ignorance des conséquences pour l'humanité des artefacts numériques. Cette dilution de la connaissance, et donc de la responsabilité, a pris d'énormes proportions au cours des 70 dernières années.

Celia Izoard parle quant à elle d'une technologie impériale : « C'est la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes d'approvisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale n'avait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour la “fin de l'histoire”, si le monde n'avait pas été cet espace de libre échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à l'idée de personne de numériser les activités humaines. »

Précisément, la pax americana ici évoquée nous renvoie à une autre intervention de ce colloque, celle de Nicolas Rouillé, auteur de L'Or et l'Arsenic. Histoire orale d'une vallée minière [6]. Dans ce livre, l'auteur avait rassemblé des paroles anonymes « des habitantes de la vallée de l'Orbiel dans l'Aude : anciens mineurs, ouvriers de l'usine, militantes écologistes, anciens patrons, syndicalistes, élus locaux. Cette vallée a une histoire d'exploitation minière depuis très longtemps, puisque l'on y a trouvé des traces d'extraction de cuivre et de fer remontant à plus de 2 000 ans. Plus récemment, l'activité de la mine de Salsigne, fermée depuis une vingtaine d'années, était consacrée à l'exploitation de filons aurifères. Ce que l'on a ignoré longtemps, c'est l'énorme pollution que provoquait cette exploitation. Mais elle s'est rappelée au mauvais souvenir des habitants alentour lorsqu'en 2018, une crue de l'Orbiel (qui se jette dans l'Aude à Carcassonne) a dévasté une partie de la vallée, abandonnant derrière elle des limons peu fertiles (c'est une litote) provenant des déchets miniers. On ne sait pas assez que toutes les mines produisent toujours des quantités invraisemblables de déchets : des tonnes pour des grammes de métaux finalement récupérés. Mais laissons parler Nicolas Rouillé :

À chaque étape, il y a des rejets dans l'environnement, d'eau plus ou moins polluée, de gaz d'échappement et de combustion, et surtout de résidus contaminés. La partie la plus polluante est celle du traitement du minerai parce qu'elle génère des centaines de milliers de tonnes de déchets toxiques concentrés. Pour donner des ordres de grandeur : pendant la période faste, la teneur en or était de 8 à 12 grammes à la tonne, et sur la fin 3 à 5 grammes (aujourd'hui on exploite des filons qui contiennent 1 à 1,5 gramme la tonne). Mais ce même minerai pouvait contenir jusqu'à 200 kilos d'arsenic à la tonne. […] En un siècle , on a extrait 120 tonnes d'or et on estime qu'il reste sur le site au moins 2 millions de tonnes de produits toxiques stockés, principalement de l'arsenic.

« Il reste » : longtemps, l'arsenic a été vendu. Certains estiment même qu'il a pu être parfois la principale source de profit de la mine… À l'époque de l'exploitation, d'après les paroles recueillies par Nicolas Rouillé, les mineurs ne savaient pas trop qu'ils respiraient quotidiennement des poussières chargées d'arsenic. Beaucoup en sont morts, semble-t-il. Mais leurs paroles traduisent aussi la fierté qu'ils avaient à travailler dans la mine. Par exemple : « Vous aviez régulièrement dans les journaux : “Salsigne fixe le cours mondial de l'arsenic.” On était fiers de ça à l'époque, faut pas croire ! On était fiers d'avoir une mine d'or et d'être le premier producteur mondial d'arsenic. » Mais. « On aurait peut-être « été un peu moins fiers si on avait su que ça allait alimenter le marché américain. » Un autre n'est pas du même avis : « Il y a eu une belle période avec la guerre du Vietnam, avec un débouché fantastique pour l'arsenic qui sert à faire l'agent bleu et l'agent orange. On avait jusqu'à trente tonnes par jour qui partaient à l'exportation. » Une belle période…

Voilà un aperçu de ce petit bouquin extrêmement utile, à mon avis, comme pense-bête auquel se référer si l'on a encore un doute sur ce que représentent exactement les NTIC – nouvelles technologies de l'information et de la communication. Outre les articles sur la fabrication et la circulation mondialisée des puces, on y trouvera aussi plusieurs contributions sur la colonisation continuée et l'extractivisme minier – au Québec, en Argentine, au Congo ainsi qu'en Europe (en France dans le département de l'Allier comme au cœur des montagnes du Portugal) avec les nouvelles mines de lithium destiné aux batteries de nos bagnoles et autres vélos électriques… J'ai déjà mentionné la préface de Celia Izoard, et je n'oublierai pas la très intéressante postface d'Hélène Tordjman, par ailleurs autrice du livre La Croissance verte contre la nature. Critique de l'écologie marchande [7]. Enfin, le collectif STopMicro a ajouté deux annexes qui sont des notes de lecture, la première sur Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne, de Christophe Boltanski [8] et la seconde sur La ruée minière au XXesiècle, de Celia Izoard [9]. À lire et à faire lire.

Le vendredi 5 juin 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.


[2] La première contribution du colloque, ici intitulée « Dans le ventre d'une puce », recense ainsi dans les fabrications intégrant des semi-conducteurs – et pour les seuls métaux : du cuivre (provenant principalement du Chili, de la République démocratique du Congo – RDC – , et du Pérou ; de l'aluminium (principaux producteurs de bauxite : Australie, Guinée, Chine) ; de l'or (Chine, Russie, Australie) ; de l'étain (Chine, Birmanie, Indonésie) ; du germanium (95% provient de Chine) ; du cobalt (RDC, Indonésie, Russie) ; du mica (Chine, Finlande, Madagascar) ; du tantale (RDC, Brésil Rwanda) ; du tungstène (Chine, Vietnam, Russie) ; de l'indium (Chine, Corée du Sud) ; et des dizaines d'autres composants métalliques et métaux rares…

[3] Plus exactement, StopMicro s'est créé contre les nuisances provoquées par l'implantation de STMicroelectonics et d'autres firmes de la même filière dans le Grésivaudan. ST et une autre de ces firmes, Soitec, projettent ainsi d'augmenter énormément leurs capacités de production. Or on sait (enfin, on devrait savoir, et c'est l'objectif de ce livre, entre autres, de le faire savoir), que la production d'une puce utilise 5 à 15 litres de d'eau, et que la seule ST prévoit d'en produire environ 7 millions par semaine… Après leur agrandissement, les deux entreprises ST et Soitec consommeront ainsi 336 litres d'eau… à la seconde, soit autant d'eau qu'une ville de 400 000 habitants soit un peu moins que la population de l'agglomération grenobloise (440 000 habitants). Par ailleurs, leurs besoins en électricité équivaudront à ceux d'une ville de 230 000 habitants (Grenoble stricto sensu n'en compte que 150 000 environ). Enfin, Hélène Tordjmann, qui signe la postface de ce livre, rappelle que STMicroelectonics utilise 20 000 tonnes de produits chimiques par an, ce qui ne va pas sans quelques rejets polluants dans l'Isère : ammoniac, chlore, hexafluorure, cuivre, PFAS (« polluants éternels »), et autres joyeusetés du style phosphore et azote entraînant l'eutrophisation des cours d'eau…

[4] Paru chez Zones en 2026.

[6] Paru en 2024 aux éditions Anacharsis.

[7] 2021, La Découverte.

[8] Gallimard/Folio actuel, 2014.

[9] Seuil. Ecocène, 2024.

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09.06.2026 à 10:28

Un film n'arrive jamais seul

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Boycott, FID Marseille, Nadav Lapid et la vieille théologie de l'art Sylvain George

- 8 juin / , ,
Texte intégral (4423 mots)

Invité à participer au jury du festival international du cinéma de Marseille (FID), le réalisateur Nadav Lapid vient d'annoncer l'annulation de sa participation à la suite d'appels au boycott. Des personnalités du cinéma s'émeuvent qu'un cinéaste ouvertement critique du régime israélien se retrouve « censuré » au nom de la contestation du régime en question [1]. D'autres au contraire, estiment que les milieux culturels ne peuvent faire exception, c'est l'avis défendu ici par le cinéaste Sylvain George qui propose une réflexion sur cette « vieille théologie de l'art », c'est-à-dire l'idée bourgeoise et réactionnaire selon laquelle les œuvres, les artistes et les institutions culturelles pourraient être soustraits aux conditions politiques, économiques et historiques de leur existence. Il propose ainsi de déplacer la discussion du terrain des personnes vers celui des institutions, des financements, des régimes de visibilité et des responsabilités qui accompagnent toujours la circulation des œuvres.

Le symptôme du FID Marseille

Ce qui s'est passé autour du FID Marseille est révélateur. Nadav Lapid devait participer au jury de la prochaine édition du festival, du 7 au 12 juillet 2026. Plusieurs cinéastes sélectionnées ont alors menacé de retirer leur film, en raison de ses liens avec des financements institutionnels israéliens. Le festival a d'abord tenté de déplacer sa présence vers une simple séance autour de son film Policier, avant que Lapid ne renonce finalement à venir. Selon Le Monde, près d'une dizaine de films auraient été retirés ou menacés de l'être dans ce contexte. [2]

Il ne s'agit pas ici de savoir si Nadav Lapid est, subjectivement, un partisan ou non du gouvernement israélien. Il ne l'est manifestement pas. Il s'est souvent présenté en effet comme critique de la société israélienne, et son dernier film, Oui, a été reçu par une partie de la bourgeoisie culturelle européenne comme un « brûlot » anti Israël - ce qu'il n'est pourtant en aucun cas. [3] Mais c'est précisément là que commence le problème. Car le boycott culturel, tel qu'il est pensé par BDS, ne repose pas sur l'examen moral des consciences individuelles. Il repose sur une analyse institutionnelle. La question n'est pas de savoir si un cinéaste est critique, sympathique, dissident ou progressiste. Elle est de savoir si son travail circule avec le soutien, le financement ou la légitimation d'institutions liées à l'État israélien.

Ce que vise le boycott

Au regard des critères PACBI, [4] la question n'est donc pas l'identité israélienne de Nadav Lapid, ni sa seule présence individuelle, mais le statut institutionnel de cette présence, les financements mobilisés par ses films, la projection envisagée du Policier et la manière dont un festival international peut, même malgré lui, reconduire une normalisation culturelle de l'État israélien au moment même où celui-ci poursuit une politique coloniale et génocidaire. Le boycott, tel que l'envisage BDS, ne vise pas les artistes en tant qu'individus, ni leur nationalité, ni leurs opinions personnelles. Il vise les institutions, les financements, les parrainages, les opérations de représentation et les dispositifs de blanchiment politique. En aucun cas il ne s'agit d'une chasse aux sorcières, ni de la mise au pilori d'un homme. Réduire le débat à une querelle personnelle autour de Nadav Lapid reviendrait précisément à manquer ce qui est en jeu. La question n'est pas celle d'une conscience individuelle, mais celle des rapports entre culture, institutions et pouvoir. C'est pourquoi il faut être extrêmement précis. Refuser Lapid comme personne ne serait pas, en soi, conforme à l'esprit du boycott. Interroger sa présence comme figure invitée, dans un festival, avec une œuvre soutenue par des fonds israéliens et une projection envisagée, relève en revanche d'une critique des conditions institutionnelles de circulation des films.

Un État colonial, un monde détruit

Aujourd'hui plus que jamais, accepter des fonds institutionnels israéliens ne peut plus être traité comme un simple détail administratif. Nous ne sommes pas dans une situation abstraite, ni dans un conflit symétrique entre deux récits. Nous sommes face à un État dont le premier ministre, Benyamin Netanyahou, est visé par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité [5], tandis que son ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, figure d'extrême droite, est interdit d'accès au territoire français depuis le 23 mai 2026 [6]. Nous sommes face à un droit international constamment bafoué, à des arrestations arbitraires, à la détention sans jugement, aux violences répétées contre les prisonniers palestiniens, aux accusations de tortures et de viols sexuels, y compris avec des chiens, mais aussi à des dispositifs d'exception qui cherchent à rendre juridiquement possible la peine de mort uniquement contre des Palestiniens. Nous sommes face à un génocide en cours à Gaza, c'est-à-dire à une politique d'extermination documentée par de nombreuses instances internationales, dans un contexte où la Cour internationale de justice a ordonné dès janvier 2024 [7] à Israël de prévenir les actes relevant de la Convention sur le génocide, tandis qu'une commission d'enquête indépendante de l'ONU a conclu en septembre 2025 [8] qu'Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de Gaza.

À cela s'ajoute l'urbicide, c'est-à-dire la destruction méthodique des conditions urbaines de l'existence. Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont détruits, mais des milieux de vie, des hôpitaux, des écoles, des archives, des quartiers, des cimetières, des infrastructures d'eau, de soin, de circulation, de transmission [9]. L'écocide accompagne ce processus, car la destruction de Gaza est aussi celle d'un environnement rendu inhabitable. Il ne s'agit donc pas seulement de morts, mais d'attaques répétées contre la possibilité même de vivre, d'habiter, de respirer, et de transmettre un patrimoine culturel.

Ce processus ne se limite pas à Gaza. Le Liban est lui aussi pris dans une logique d'expansion militaire, d'occupation et d'annexion de fait. En 2026, Israël a de nouveau étendu ses opérations dans le sud du Liban, jusqu'à reprendre le château de Beaufort, lieu emblématique de l'ancienne occupation israélienne de 1982 à 2000 [10]. Plusieurs observateurs ont immédiatement souligné le risque d'une occupation prolongée et d'un enlisement colonial renouvelé. [11]

Dans cette configuration, recevoir l'argent d'un fonds israélien n'est pas neutre. Cela revient, qu'on le veuille ou non, à participer à l'économie symbolique d'un État engagé dans des politiques coloniales, militaires et exterminatrices. Ce n'est pas une simple affaire d'intégrité, voire de pureté individuelle. C'est une affaire de responsabilité institutionnelle. Un artiste peut se dire contre le gouvernement, un film peut se présenter comme critique, mais cela ne signifie pas pour autant que l'institution qui finance, soutient, exporte et valorise ce film ne participe pas à une stratégie de normalisation. Cela permet de dire au contraire que la culture israélienne continue, que le débat existe, que la démocratie critique fonctionne encore, alors même que les structures matérielles de l'existence palestinienne sont détruites.

« Un artiste n'est pas une orange »

C'est là que le débat sur la liberté artistique devient profondément hypocrite. Une partie du monde culturel accepte très bien le boycott lorsqu'il vise la Russie, l'Iran, ou d'autres États désignés comme infréquentables. Elle l'accepte aussi, parfois, lorsqu'il s'agit de produits issus de l'agriculture israélienne ou de l'économie coloniale. Mais lorsqu'il s'agit d'artistes, elle se révolte aussitôt, comme si l'art changeait magiquement la nature du problème. Nombre d'arguments se font alors entendre du type « un artiste n'est pas une orange ». La formule paraît de prime abord généreuse. Mais elle est surtout révélatrice d'un mépris profond pour les travailleurs, les paysans, les ouvriers agricoles, comme si eux pouvaient être boycottés sans dommage parce qu'ils n'auraient pas la dignité symbolique de l'artiste. Elle reconduit surtout une hiérarchie ancienne entre les formes nobles de la culture et les formes supposées ordinaires de la production matérielle. Le boycott ne compare pas les « artistes à des oranges. » Il rappelle simplement qu'aucune production, qu'elle soit agricole, industrielle, universitaire ou artistique, n'est innocente lorsqu'elle est prise dans des circuits institutionnels qui servent à normaliser un État colonial.

La vieille théologie de l'art

Ce qui se défend ici, sous couvert de protection de l'art, c'est donc un partage beaucoup plus ancien entre les œuvres et le monde qui les rend possibles. À la production agricole, industrielle ou commerciale, on reconnaîtrait des circuits, des intérêts, des dépendances, des responsabilités. À l'art, en revanche, on accorderait une sorte d'exemption symbolique, comme si une œuvre cessait d'être prise dans des financements, des institutions, des États, des marchés et des stratégies de prestige dès lors qu'elle pouvait invoquer la liberté de création. C'est ce partage qu'il faut refuser. Non pour réduire l'art à ses conditions matérielles, mais pour rappeler qu'il ne s'en affranchit jamais absolument.

Le problème n'est donc pas seulement le deux poids deux mesures. Il est le partage qui rend ce deux poids deux mesures possible. Un partage entre la culture et le reste du monde, entre l'œuvre et ses conditions de possibilité, entre l'artiste et les autres travailleurs, entre l'esthétique et les rapports de pouvoir qui organisent sa visibilité. C'est parce que l'art est encore pensé comme une région séparée, presque soustraite au commun, que l'on peut considérer comme légitime le boycott d'un fruit produit dans une colonie et comme scandaleuse l'interrogation des fonds, des institutions et des circuits diplomatiques qui rendent possible la circulation d'un film.

Derrière cette distinction se maintient une vieille théologie de l'art [12]. D'un côté, il y aurait le monde ordinaire de la production, des échanges, des dépendances et des rapports de force. De l'autre, un domaine supposément supérieur où l'œuvre circulerait affranchie de ses conditions d'existence. L'artiste y apparaîtrait comme une figure à part, plus fragile, plus précieuse, plus digne de protection que celles et ceux qui produisent, récoltent, transportent, nettoient, bâtissent, soignent ou survivent dans les régions directement touchées par les politiques coloniales. Ainsi se reconstitue, au cœur même des discours progressistes, une aristocratie implicite de la culture.

Cette aristocratie ne dit presque jamais son nom. Elle se présente comme défense de la liberté d'expression, parle d'autonomie de l'art, de complexité des œuvres, de refus des amalgames etc. - on ne connait que trop bien ce discours. Mais elle produit elle-même les amalgames qu'elle prétend dénoncer. Elle confond la critique d'un dispositif institutionnel avec l'attaque d'un individu, transforme l'examen d'un financement en un procès moral, rabat la mise en cause d'une opération de normalisation culturelle sur une hostilité envers les artistes. Elle inverse ainsi la charge de la violence. Ceux qui interrogent les conditions politiques de circulation des œuvres deviennent des censeurs, tandis que les institutions qui blanchissent un État colonial deviennent les garantes de la liberté. Du vertige de l'inversion.

L'indignation sélective

C'est précisément dans cette inversion que se loge l'indignation sélective. Lorsqu'un boycott vise des produits, des entreprises, des banques, des universités ou des institutions identifiées comme parties prenantes d'un système de domination, il peut être reconnu comme un geste politique. Lorsqu'il touche la sphère culturelle israélienne, il est immédiatement soupçonné de dérive morale, d'essentialisation, de censure ou de haine. Le principe change selon l'État concerné, mais aussi selon la valeur symbolique accordée à ceux qui sont touchés par le boycott. Ce n'est donc pas le boycott qui est sélectif, mais bel et bien l'indignation contre le boycott.

Ce boycott à deux vitesses révèle un partage conceptuel plus profond encore. D'un côté, il y aurait les conflits qui engagent pleinement la responsabilité des artistes et des institutions. De l'autre, il y aurait Israël, que l'on voudrait maintenir dans une zone d'exception, au nom de la complexité, de l'histoire, de la souffrance juive, ou de la prétendue autonomie de la culture. Mais cette autonomie devient alors un privilège politique. Elle ne protège pas l'art, elle protège certaines institutions de l'obligation de répondre de leurs conditions d'existence.

Ce qu'un film emporte avec lui

C'est précisément ce que le collectif La Palestine sauvera le cinéma [13] entend faire résonner avec un grand courage depuis le début de son existence à l'été 2025. Non pas faire de la Palestine un thème obligatoire, ni assigner les films à une fonction militante, mais rappeler que le cinéma ne saurait être séparé des conditions politiques, économiques et institutionnelles de son existence. L'enjeu est d'inviter les festivals, les cinéastes, les critiques, les producteurs et les spectateurs à regarder ce qu'ils préfèrent souvent ne pas voir : un film n'arrive jamais seul. Il arrive avec ses financements, ses alliances, ses circuits de légitimation, ses silences, et ses conditions de visibilité.

Refuser les institutions culturelles israéliennes impliquées dans la normalisation d'un État colonial et génocidaire, ce n'est certainement pas haïr les artistes. Ce n'est certainement pas refuser les œuvres. Ce n'est certainement pas interdire la pensée. C'est au contraire rappeler que la culture n'est pas au-dessus du monde, mais en fait partie. Elle peut servir à le contester. Mais elle peut aussi servir à le blanchir. Et il ne faut pas l'oublier.

Le cas du FID Marseille aura au moins eu cette vertu. Il aura rendu visible une ligne de fracture. Certains veulent continuer à penser le cinéma comme un espace séparé, miraculeusement préservé des rapports de domination qui traversent le monde. Ils reconduisent ainsi l'idée d'un art hors sol, séparé des conditions politiques, économiques et institutionnelles de son existence, comme si l'esthétique pouvait être abstraite de ses usages, de ses financements et des récits qu'elle permet de faire circuler. D'autres considèrent au contraire qu'un festival, un jury, un financement, une invitation, une sélection, sont aussi des actes politiques. La question n'est pas de « purifier » le cinéma, comme on l'entend ici ou là. La question est de savoir de quel côté il accepte de se tenir lorsque l'histoire ne permet plus lce qu'on nommera ici l'extraterritorialité morale.

Car aucune image ne traverse impunément un monde en ruines. Elle y prend place, elle y répond, elle y engage quelque chose de ceux qui la font circuler. Et lorsque les villes sont détruites, lorsque les corps sont affamés, ensevelis, brûlés, lorsque les archives disparaissent sous les décombres et que les morts eux-mêmes sont privés de repos et de sépulture, le cinéma ne peut plus prétendre n'être qu'un art de la distance et habiter un dehors de l'histoire. Il devient, qu'il le veuille ou non, l'un des lieux où se décide ce qui sera encore regardé, ce qui sera encore nommé, ce qui sera encore sauvé du mensonge et de l'effacement, de la falsification et de la nuit calcinée. Car il est des moments où ne pas choisir revient déjà à choisir le camp de l'oubli et de l'irresponsabilité. Lorsque l'histoire brûle, l'art qui se prétend « innocent » travaille pour les cendres.

Sylvain George


[2] Mathieu Macheret, « Le cinéaste israélien Nadav Lapid, visé par une polémique, renonce à participer au festival FID Marseille » in Le Monde, 6 juin 2026.

[3] Voir notamment : Sylvain George, « Oui » de Nadav Lapid, ou la pornographie du désastre, in Lundimatin#514, le 31 mars 2026. https://lundi.am/Oui-de-Nadav-Lapid-ou-la-pornographie-du-desastre ; Laure Abramovici, « L'effet Nadav Lapid, ou l'ascension médiatique d'un sabra déconstruit », in K. La Revue, septembre 2025. https://k-larevue.com/nadav-lapid/

[4] PACBI précise que le boycott académique et culturel vise les institutions et les formes de normalisation, non les individus en tant que tels, ni leur nationalité ou identité. https://bdsmovement.net/pacbi

[5] La CPI a délivré le 21 novembre 2024 des mandats d'arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité allégués, notamment la famine comme méthode de guerre, meurtre, persécution et autres actes inhumains. https://www.icc-cpi.int/news/situation-state-palestine-icc-pre-trial-chamber-i-rejects-state-israels-challenges

[6] Itamar Ben-Gvir a été interdit d'entrée sur le territoire français le 23 mai 2026 : « 'Flottille pour Gaza' : Itamar Ben Gvir interdit de territoire français », in Euronews. https://fr.euronews.com/2026/05/23/flottille-pour-gaza-itamar-ben-gvir-interdit-de-territoire-francais ; Voir aussi « La France interdit l'accès à son territoire au ministre israélien Itamar Ben Gvir après sa vidéo devant des militants de la 'flottille pour Gaza' » in France info, le 23/05/2026, https://www.franceinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/la-france-interdit-l-acces-a-son-territoire-au-ministre-israelien-itamar-ben-gvir-apres-sa-video-devant-des-militants-de-la-flottille-pour-gaza_8023295.html

[7] La Cour internationale de justice a ordonné à Israël, le 26 janvier 2024, de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir les actes relevant de la Convention sur le génocide à Gaza. https://www.icj-cij.org/node/203447

[8] La Commission d'enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé a conclu en septembre 2025 qu'Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens à Gaza. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/09/israel-has-committed-genocide-gaza-strip-un-commission-finds

[9] Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont détruits, mais des milieux de vie, des hôpitaux, des écoles, des quartiers, des infrastructures d'eau, de soin, de circulation, de transmission, ainsi que des cimetières, des archives et des lieux de mémoire. Les évaluations de l'ONU et d'UNOSAT documentent l'ampleur des destructions du bâti et des infrastructures civiles à Gaza, tandis que l'UNRWA a publié des évaluations spécifiques sur les dommages subis par les écoles, que Médecins sans frontières et la Banque mondiale ont documenté la destruction ou l'obstruction des infrastructures d'eau et d'assainissement, et que l'UNESCO suit les atteintes au patrimoine culturel. https://www.un.org/unispal/document/unosat-gaza-strip-damage-assessment-31oct25

La destruction et la profanation de cimetières ont également été documentées par des enquêtes journalistiques et des agences de presse. https://apnews.com/article/israel-palestinians-gaza-cemetery-mosque-tunnel-idf-fb609916b0d5251ea6f7c0ea2a2c2b3f

[10] Le 31 mai 2026, Israël a repris le château de Beaufort dans le sud du Liban, ancien site de l'occupation israélienne de 1982 à 2000. Le Monde souligne à la fois l'enjeu stratégique et le risque d'un nouvel enlisement. Hélène Sallon, « La prise du château de Beaufort, dans le sud du Liban, un atout stratégique mais un fardeau historique pour l'armée israélienne », in Le Monde, 1er juin 2026, https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/01/la-prise-du-chateau-de-beaufort-au-sud-du-liban-un-atout-strategique-mais-un-fardeau-historique-pour-l-armee-israelienne_6695811_3210.html

[11] Plusieurs analyses ont aussitôt souligné que la reprise du château de Beaufort risquait de rejouer un scénario déjà connu : un gain tactique présenté comme décisif, mais susceptible d'ouvrir sur une occupation prolongée et un nouvel enlisement israélien au Sud-Liban. Al-Monitor parle explicitement du risque pour Israël d'un « nouveau bourbier » au Liban après la reprise du château. https://www.al-monitor.com/originals/2026/06/israel-risks-new-quagmire-lebanon ; The Guardian et AP décrivent cette opération comme la plus profonde incursion israélienne au Liban depuis plus de vingt-six ans. https://www.theguardian.com/world/2026/may/31/israel-pursuing-scorced-earth-policy-says-lebanon-pm-as-more-airstrikes-hit-countrys-south

[12] Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », in Œuvre III, Paris, Editions Gallimard, coll. Folio Essais, 2000, p.269.

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08.06.2026 à 16:57

Qui ne dit mot

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Texte intégral (4423 mots)

Tu me survivras
Bassam Hajjar

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08.06.2026 à 16:54

En Italie, une jeunesse contre le « post-néo-fascisme »

dev

Entretien avec Marco Rovelli, chanteur, poète et philosophe [Chroniques italiennes 2]

- 8 juin / , ,
Texte intégral (2719 mots)

Ça va vous rappeler quelque chose… « Retourne dans ton pays ! » : lancée lors d'un débat télévisé sur Antenna 3 par un fasciste déclaré contre un représentant de Sinistra Italiana (« Gauche italienne », parti réformiste), l'injonction a d'autant plus de sens qu'elle s'adresse à un Italien, né et élevé en Italie. Mais qui a le tort de s'appeler Saïd. Les agitateurs télévisés, à l'image d'un Cruciani, le Hanouna italien, participent d'un esprit de l'époque où l'on voit un bon tiers de la population italienne lancée dans une radicalisation fascisante. Celle-ci est encouragée par la présence aux manettes d'un gouvernement Meloni qui interdit à l'anarchiste Alfredo Cospito, enfermé dans l'isolement mortifère du 41bis, rescapé d'une interminable grève de la faim, de lire des livres de science-fiction parce qu'il y trouverait un « féminisme belliqueux ». Mais ce gouvernement ne pourrait aller aussi loin dans la persécution des voix dissidentes s'il ne trouvait d'obligeants exécutants dans la magistrature et la police.

Tel est le pays, miroir de celui que nous habitons, dont nous avons parlé avec un homme aux « nombreuses âmes », Marco Rovelli. Chanteur, poète, écrivain, philosophe et enseignant, il traite, dans un des derniers livres, Soffro dunque siamo (« Je souffre, donc nous sommes ») de la souffrance psychique. Nous l'avions rencontré dans la vallée de Suse, lors de rencontres de soutien à la lutte des No-Tav (contre le Lyon-Turin) et nous avons eu de ses nouvelles quand, pour sa participation à une des magnifiques manifs propalestiniennes du Bloquons Tout ! italien de l'automne dernier, il a fait l'objet de poursuites judiciaires. De bonnes raisons pour reprendre contact avec lui et échanger sur l'état de l'Italie.

Après les manifestations immenses du mouvement Blocchiamo tutto, cet automne, où en est aujourd'hui le mouvement de soutien à la Palestine ?
Le mouvement « propal » est vivant, même s'il ne remplit plus la rue comme à l'automne dernier. La Palestine est désormais un signifiant universel pour « Justice », en particulier chez les jeunes, et les événements pourraient déclencher à nouveau, à n'importe quel moment, une protestation généralisée. Pourquoi pas maintenant ? Je crois pour deux raisons, l'une contingente, l'autre structurelle. Avant tout, la première mission de la Freedom Flotilla se déroulait pendant que le génocide était en cours avec ses dizaines de morts quotidiens sous le feu des armes israéliennes. Aujourd'hui, cette éclatante monstruosité est sous les radars et il manque un déclencheur pour déverser à nouveau dans la rue ce qui a été une très grande mobilisation du fait d'une indignation éthique avant d'être politique. Dans le cas de l'automne dernier, le déclencheur vint en tout cas d'organisations nationales (les travailleurs portuaires de Gênes qui lancèrent le mot d'ordre, mais aussi la CGIL qui a pris une part active au mouvement) mais, pour continuer, le mouvement, dans sa composante principale, celle de la jeunesse – aurait besoin d'une auto-organisation qui manque maintenant : et là se pose le problème fondamental d'aujourd'hui, celui d'une incapacité, pour l'instant, des jeunes générations à structurer sur le plan politique, c'est-à-dire organisationnel, sa très réelle indignation éthico-politique.
Après l'épisode des tirs sur la manifestation du 25 avril à Rome, peut-on dire qu'une partie importante de la jeunesse juive s'est radicalisée vers l'extrême-droite ?
Sur les jeunes de la communauté juive, je n'ai que les informations données par ceux qui suivent ces questions, et il semble qu'il y ait une radicalisation identitaire : du reste, la communauté juive romaine est depuis longtemps identitaire, et ralliée politiquement aux néo-fascistes qui sont aujourd'hui au gouvernement de notre pays.
Toi qui es enseignant, comment vois-tu la jeunesse italienne d'aujourd'hui ?
Je crois que les jeunes, c'est un univers varié, comme ils l'ont été dans toutes les générations, et les adultes doivent éviter les logiques simplificatrices, comme ils le font trop souvent. Il y a certainement une conscience de soi et une demande d'attention [cura : on pourrait aussi le traduire par « care », NdT] comme valeur politique que les adultes qui disent « ils sont toujours collés à leur portable » ne saisissent pas. Je ne dis pas qu'ils sont la majorité mais il y en a – et du reste l'histoire a toujours été faite par les minorités conscientes. En général, les jeunes ne sont pas des « avachis » ou des « gros bébés », comme les adultes qui ne comprennent pas s'obstinent à le dire, mais se sont des personnes soumises à une pression sociale insoutenable, celle d'une société hyper-individualiste, performative et narcissique, et qui ont le droit de se soustraire à elle, de se soustraire au jugement sans cesse en suspens sur eux ? Quelquefois, ils savent articuler ce droit, d'autres fois non, et alors, c'est leur corps qui parle, qui dit non, qui se soustrait, avec ces formes de malaise et de mal-être que nous voyons se répandre. C'est dans ce sens qu'aller mal est une forme radicale de dissensus implicite par rapport à un monde dans lequel on est mal.

Il revient aux adultes conscients de ne pas juger, mais d'écouter et de comprendre le sens du monde que les jeunes portent en eux, qui est très loin du leur. Aux jeunes les adultes laissent un monde en cours d'effondrement, mais ils ne sentent pas y avoir la moindre responsabilité ? Ce n'est pas un hasard si un livre comme Génération anxieuse de Jonathan Haidt a eu un succès extraordinaire aux Etats Unis : il établit un lien entre l'usage d'Internet et l'augmentation de l'anxiété, la dépression, l'autolésionnisme et les suicides, en laissant de côté ces faits manifestement insignifiants que sont le « no future », le risque d'extinction globale dans l'ère de l'anthropocène, les guerres globales, l'incertitude et la crise économique, le précariat généralisé et toutes les questions dont nous avons parlé jusqu'à maintenant : allons, tout cela ne compte pas, c'est la faute des smartphones. Voilà, je crois qu'il n'y a pas de meilleur exemple de l'incapacité des adultes à entrer en relation avec des jeunes et de pouvoir les comprendre.

Je crois savoir que tu es l'objet de poursuites judiciaires ? Tu peux nous raconter ça et nous dire à quel point elles en sont ?
Les poursuites ont été lancées contre plusieurs dizaines de personnes et moi-même à cause du mouvement « Blochiamo tutto » : en l'occurrence, à Massa, la ville de la province toscane où je vis et enseigne, un cortège organisé par les élèves s'est dirigé vers la gare et là nous avons bloqué les voies. Les poursuites ont été engagées contre des personnes ciblées, des personnes qui étaient évidemment considérées comme des personnalités éminentes qu'ils fallait frapper, comme si le mouvement avait des personnalités éminentes et que sa spécificité n'était pas justement l'horizontlaité (j'étais là presque par hasard, ce matin-là, je revenais de donner une conférence et m'étais joint au dernier moment). Le décret « Sécurité » du gouvernement Meloni rend passible de poursuites pénaales les manifestations de protestation – comme par exemple le blocage de voies ou de rues, et c'est une des lois qui manifestent le caractère post-néo-fasciste de ce gouvernement.
De l'extérieur, sur le plan des luttes, l'Italie (comme la France) semble plutôt endormie. C'est vrai ou bien y a-t-il des luttes qui méritent d'être connues ?
Je crois que c'est vrai. Il y a sans doute des luttes locales, mais qui ne réussissent pas à se porter à un plan national : mais c'est un problème auquel nous sommes confrontés depuis une vingtaine d'années, je dirais. De ce point de vue, je crois qu'on ne pourra en sortir qu'à condition que les jeunes générations parviennent à construire leurs propres instruments organisationnels. Et évidemment dans ce processus, les adultes doivent jouer un rôle, en s'ouvrant vraiment, et pas seulement en paroles, à leurs attentes et à leur activisme et en cessant de mettre en avant leurs propres organisations qui veulent planter leur drapeau sur le mouvement.
Est-ce que la droite est encore en phase ascendante ? Meloni a-t-elle toujours l'approbation de la majorité de la population ?
Le consensus en faveur du gouvernement a assurément dominé, comme l'a montré le référendum sur la justice, auquel, pas par hasard, les jeunes se sont précipités en masse, et c'est grâce à eux que le résultat a été le rejet de la réforme que voulait le gouvernement. Mais, par ailleurs, je crois qu'un tiers des Italiens se sont solidement ancrés dans le post-néo-fascisme, qu'il s'agisse de Fratelli d'Italia de la Ligue désormais en déclin et du groupe néo-fasciste déclaré de cet horrible personnage qu'est le général Vannacci, qui est dans une dynamique de croissance effrayante, même si pour l'essentiel, il vole des voix dans le bassins électoral de la droite.
Je vois sur les réseaux quantité d'épisodes de haine raciale, qui vont des déluges d'insultes au meurtre (comme à Tarente). As-tu l'impression que depuis que Meloni est au pouvoir, ces épisodes se sont multipliés ?
Je crois que certaines pratiques ont été légitimées et dédouanées par certains mots d'ordre de la droite. Quand des représentants de cette majorité parlent de remigration, tiennent des congrès avec des néo-nazis, reprennent comme signes identitaires des symboles comme celui de la XMas (corps militaire fasciste, tortionnaire de partisans), le passage à l'acte est une conséquence naturelle. C'est pourquoi, oui, ces épisodes sont de plus en plus fréquents, et le lien avec les particularités de ce gouvernement me paraît évident.
J'ai l'impression que la mutation anthropologique dont tu parles dans tes livres est en train de s'accélérer en Italie ?
Si tu te réfères à mes derniers livres, dans lesquels je m'efforce de mener une analyse psycho-sociale de la société individualiste, performative et narcissique, cette mutation est mondiale, et elle est liée à la transformation anthropologique néo-libérale, qui produit un individu qui se conçoit comme capital humain. L'Italie participe à ce processus et le post-néo-fascisme l'alimente. Je vais l'illustrer avec un exemple. Il y a quelques années, Meloni, avant de devenir première ministre, décara que, lorsqu'elle serait au gouvernement, elle instaurerait le « droit au sport » (puis elle ne l'a pas fait, mais ça, c'est la vieille histoire habituelle). Elle disait : « nous créerons des bourses d'études pour mérites sportifs. Parce que combien de nouveaux Francesco Totti, combien de petits Yuri Chechi, combien de frères Abbagnale se sont perdus simplement parce que nous ne leur avons pas donné la possibilité de faire du sport ? » pour montrer que sa tradition politique se mettait à la hauteur de l'époque : elle évoquait de fait le mérite, l'excellence, la performance. Ceci, si tu me permets d'élargir le discours, reflète exactement la manière dont nous pensons le sens d'un Je par rapport au Nous (c'est une métaphore qui fonctionne aussi d'un point de vue philosophique, il m'arrive de l'utiliser en classe). Nous pouvons penser que l'individu précède la communauté, que le Je vient avant le Nous – c'est ce que disait Margaret Thatcher, justement, qui plonge ses racines dans la manière dont Thomas Hobbes, au seuil de notre modernité, pensait le rapport entre individus, où d'abord il y avait l'état de nature fait d'individus distincts et séparés, pensés comme des atomes, en compétition entre eux (la bien connue « guerre de tous contre tous ») et après seulement vient la construction de la société qui a pour fonction de réparer les dégâts de cet état de nature (dans le cas de Thatcher et des parents qui hurlent au bord du terrain de foot, la société n'existe que pour permettre à l'individu d'obtenir un succès personnel. Ou bien, à l'inverse, nous pouvons avoir une vision organiciste, où la totalité passe avant l'individualité, où le sens de l'individu est donné par la fonction qu'il remplit pour la totalité de l'organisme, et le sujet n'existe que comme sujet, c'est-à-dire comme être subordonné à quelque chose de plus ample qui le transcende et lui donne sa valeur : dans la métaphore sportive, il s'agit d'apprendre la discipline, et l'équipe de foot est un équivalent du service militaire, on meurt pour la Patrie.

Ou bien nous pouvons voir comme premier non pas l'élément de l'individualité ou celui de la totalité, mais celui de la relation : nous parlerons alors non d'individu, mais de condividu, où le singulier se fait dans la relation, où la relation est un processus incessant et jamais fermé sur une identité (individuelle et collective) donné une fois pour toutes, un processus constitué d'élément qui s'impliquent et se transforment réciproquement sans cesse. Voilà, en opposition à la transformation anthropologique individualiste performative, il y a des jeunes – cette partie la plus consciente des jeune dont je parlais auparavant, qui ont cette vision fondée sur la relation, qui mettent au centre de leurs propres existences l'attention (le care) à la relation et au commun. Donc, oui, il y a une mutation anthropologique, mais le sens de cette mutation est à écrire, ou à souscrire.

Peux-tu expiquer ce que tu entends par « post-néo-fascisme » ?
C'est une expression comme une autre pour marqueur une continuité avec le fil noir qui, dans l'histoire de l'Italie, ne s'est jamais brisé et signalé que, évidemment, il ne s'agit pas du fascisme historique, mais d'une nouvelle forme de fascisme, qui partage avec le fascisme historique une série de fonctions. Nous pourrions dire, pour être plus concis, fascistes-postfascistes. Le « néo » renvoie à l'époque du néo-fascisme des années 70, et c'est avec lui que la génération de Meloni se sent en continuité, plus qu'avec le fascisme du Duce.

Parmi les dirigeants et les militants, nombreux sont ceux qui se pensent « fascistes » et il est sûr que ceux qui ne se pensent pas « fascistes » parce qu'ils contextualisent historiquement sentent le fascisme dans leur album historique, avec des résonances affectives et émotives plus ou moins fortes. Les néo-fascistes de Vanacci sont des fascistes déclarés, puisqu'ils évoquent comme référence la XMas. Lz devise fascistes « Dieu, Patrie et Famille » continue à être tranquillement brandie par les post-néo-fascistes de Meloni. Ce ue e néo-libéralisme n'a aucune difficulté à accepter, vu qu'il naît justement ainsi, dans l'inédite conjonction thatchérienne entre libéralisme classique et familialisme conservateur. Mais en même temps, ils sont parfaitement intégrés à l'époque, à l société de l prestation dans laquelle nous vivons. L'exemple que j'ai donné avant en relation avec le sport l'illustre bien, je crois. Il s'agit d'éduquer à l'esprit performatif, à cet être entrepreneur de soi-même qui est le commandement de l'époque néo-libérale. Les fascistes post-fascistes sont toujours au service des « esprits animaux » du capitalisme : la fonction historique du fascisme fut de garantir les intérêts du grand capital à k'épque de la nationalisation des masses, aujourd'hui, nous sommes dans une autre époque mais la fonction à exercer est la même, celle qui reprend la conjonction thatchérienne du libéralisme classique et le familialisme conservateur et réactionnaire.

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08.06.2026 à 16:51

Vous ne pouvez rien

dev

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Vous ne pouvez rien contre leur fougue
Vous pouvez abattre sur eux vos forces
Les poursuivre, les blesser
Mais vous ne pouvez rien contre leur fougue

Rien contre leurs corps qui jubilent
Rien contre leur soif
Vous ne pouvez rien contre leur joie
Vous n'y pouvez rien et vous n'y comprenez rien
Ou alors vous la comprenez trop bien
Vous l'enviez
Vous la jalousez
Depuis vos petites vies ternes
Depuis vos petites passions ternes
Vous pouvez calomnier, rager
Vous étouffer dans votre rage
Vous ne pouvez rien contre leur beauté
Rien contre leur jeunesse, leur langue volubile
Rien contre leurs muscles souples, leur souffle ample
Rien contre leurs cœurs palpitants
Rien contre leur droit au plaisir, à la fête
Rien contre leurs sauts dans l'eau fraiche
Rien contre leurs danses, leurs chants
Rien contre leurs bouilles d'enfants, leur gouaille
Rien contre Aya et ses milliers et milliers de fans
Rien contre leurs jeux, leur lumière, leurs rires
Vous pouvez faire les offusqués
Ils s'en moquent et vous rient au nez
Ils pansent leurs blessés, honorent leurs morts
Et vous rient au nez
Vous ne pouvez rien contre leur fougue
Vous pouvez abattre sur eux vos forces
Les poursuivre encore et encore
Vous ne pouvez rien contre leur liesse
Vous n'allez rien faire
Vous ne pouvez rien contre eux
Car ils ont tout
Tout ce qu'il vous manque
Le courage, la foi
Vous pouvez vous moquer
C'est vous la blague
Vous pouvez les priver encore et encore
Vous n'avez rien
Ils ont tout
Et ils sont déjà loin
Ils sont demain

Nassera Tamer

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