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10.03.2026 à 07:36

Gleichschaltung : La normalisation contemporaine de l'autoritarisme

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Texte intégral (2536 mots)

Dans ce brillant article, le sociologue Michalis Lianos propose d'analyser les conditions autant que le déploiement de cette nouvelle forme de l'autoritarisme qui se propage à travers le monde. D'un côté, la démocratie représentative dans sa forme agonisante, de l'autre l'individualisation extrême qui autorise à chacun une marge de liberté à la condition que son cadre ne soit jamais contesté. Et c'est tout le paradoxe de notre époque, que la fascisation s'accompagne du plus haut niveau de normalisation des existences.

L'autoritarisme génère des régimes de nature expansive. Aussi bien dans le sens social que dans le sens géopolitique.

Cela n'est pas la conséquence directe d'une ambition de dominer, mais d'un cadre des valeurs qui considère la mise en ordre du monde comme la prémisse indispensable d'une société saine. La condition tragique dans laquelle nous sommes entrainés, avec les trois grandes puissances mondiales sous un régime autoritaire, et la tentation de plusieurs sociétés européennes pour la culture autoritaire aussi, est la preuve d'un isomorphisme sociopolitique causé initialement par la perte de la maîtrise des classes inférieures sur l'espace social. Entre ceux qui arrivent à asseoir leur influence discursive dans le domaine public et ceux qui se sentent marginalisés en tant qu'arrière garde conservatrice, la rivalité se transforme en dichotomie des perspectives. Parvenir à faire taire, voire humilier, votre adversaire avec votre éloquence, le conduit à penser à d'autres moyens que la parole.

Ainsi, les paradoxes abondent : le Rassemblent National et autres mouvements semblables dans plusieurs pays européens, construisent leur discours sur la liberté de s'exprimer. Le régime étatsunien cherche à mettre de l'ordre par les armes auprès de son peuple en prétendant en même temps à la libération des Vénézuéliens, des Iraniens et peut-être d'autres peuples qui suivront. Le régime russe combat le fascisme ukrainien. Le régime chinois défend le libre-échange entre peuples…

Derrière tout cela se profile la version contemporaine de l'autoritarisme.

Communauté et individu

Il y a un demi-siècle, personne n'imaginait que le capitalisme innovant de pointe serait porté par une société dirigée d'une main de fer par un parti communiste. Car, personne ne pensait que l'on parviendrait à la situation où chaque humain se penserait comme une unité mesurant sa liberté à l'aune de sa propre expérience, et non pas de celle des autres. Ainsi, peut-on se concentrer aujourd'hui sur la sphère proche de sa propre expansion, sans avoir l'envie et le temps de s'intéresser à celle des autres. Cela convient aux gagnants de la concurrence sociale, les strates prospères et dirigeantes ; aussi, à ceux qui se pensent gagnants, par exemple les « progressistes » qui se satisfont de l'occupation intellectuelle de la sphère médiatique et numérique.

Mais les gagnants et les perdants partagent le trait commun, fourni par l'apport historique du capitalisme démocratique : l'individualité. En clair, l'individu a atteint l'étape où il ou elle prétend naturellement à une société qui lui convient sur tous les plans : idéologique, identitaire, organisationnel et symbolique. Ce qui est important alors n'est pas de coexister dans la molle tolérance social-démocratique, mais de parvenir à imposer à tou.te.s un monde qui nous ressemble. La polarisation donc augmente, car les arbitrages demeurent confiés à un pouvoir central de gouvernance. Du moment où une démocratie directe est toujours inaccessible, les issues de cette conjoncture sont limitées, comme nous l'avons déjà expliqué.

Un nouveau contrat autoritaire émerge : chacun est libre de tout poursuivre sur le plan individuel, à condition de ne pas contester les prémisses de la gouvernance systémique de sa société. Les piliers moraux du totalitarisme du XXe siècle ne sont plus nécessaires : la croyance en dieu, l'abstinence sexuelle, la politesse conventionnelle, le code vestimentaire, les normes familiales, la déférence en matière de statut, de classe, d'âge… appartiennent à un mode de contrôle social désuet. La liberté individuelle n'est plus de nature civique et réciproque, mais de nature expérientielle et personnelle. Elle est éprouvée en soi et pour soi, pas en société et pour la société. Alors, ce qui reste à l'individu est la délégation à une force qu'il ou elle imagine capable de ‘corriger' le monde, c'est-à-dire le formuler à son image.

Accéder à cette force est aujourd'hui la seule utilité de la communauté, propre aux hommes et aux femmes des classes inférieures qui ne peuvent pas se considérer adéquats par leur performance personnelle. Leur revenu est médiocre, souvent partiellement dépendant des allocations diverses. Ils et elles ne peuvent pas peindre leur autoportrait avec les couleurs vives de l'avant-garde. Ils ont besoin d'une communauté d'appartenance qui leur offrira un socle narcissique minimal, une estime de soi essentielle. Mais les moyens spontanés de construction communautaire ont disparu dans la société des individus ; ce qui conduit au besoin d'une médiation élitaire. C'est exactement cela qui explique qu'un milliardaire, héritier d'un empire immobilier et financier, peut représenter l'opposition au « système » et gagner par deux fois les élections aux Etats-Unis. Aussi, qu'un agent de l'Etat profond soviétique commande aussi bien le soutien populaire que l'obéissance des magnats de la finance et de l'industrie. Ou alors que plusieurs personnages truculents, brutaux ou, tout simplement, reconnaissables, remplissent aujourd'hui le rôle de ce que l'on évoquait antan par le terme weberien « charismatique » pour indiquer leur ascension autoritaire.

L'alliance sociale par l'ordre

L'alliage autoritaire s'oppose donc à la fois à la tolérance libérale, issue des Lumières, qu'à la radicalité avant-gardiste, prête à donner une légitimité identitaire à tous ceux qui la revendiquent en tant que libération symbolique, décoloniale ou autre. De cette façon, elle entraîne les conservateurs modérés dans son sillage, en leur prouvant qu'une posture pondérée, voire « éclairée », est inefficace dans une société où « chacun peut faire, croire ou se définir comme il veut ». Le contrôle d'un socle symbolique commun de pouvoir est perdu et personne ne peut prétendre à l'établissement des critères de vérité. Calcul mathématique et conspirationnisme en ligne se valent, tout comme action défensive légitime et bombardement indiscriminé des civils. Ce n'est pas que la lutte sociale s'est arrêtée, c'est qu'elle concerne désormais la définition libre et protéique de la nature de l'adversaire, selon les conjonctures, les personnages, les envies, et l'invention rapide des nouvelles controverses alimentant constamment l'instabilité des représentations sociopolitiques. Personne ne sait si le révolutionnaire d'hier se révèlera le complotiste d'aujourd'hui, le défenseur des droits le sexiste larvé, la passionaria féministe la ‘manageuse toxique' de son ONG, la victime de discrimination l'alliée d'un courant violent, intégriste ou séparatiste. Cela donne un nouveau sens à la célèbre observation de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste : « Tous les rapports sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de croyances et d'idées admises et vénérées se dissolvent ; celles qui les remplacent deviennent surannées avant de se cristalliser. Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané ; et les hommes sont forcés, enfin, d'envisager leurs conditions d'existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés. » Car, si nos auteurs se sont clairement trompés sur le potentiel révolutionnaire égalitariste de cette incertitude et l'élasticité formidable du capitalisme, ils peuvent nous être utiles pour comprendre la réussite de ce dernier par sa capacité à enfler l'individu au point où la maîtrise de la vérité devient son terrain de jeu politique.

C'est ainsi que nous arrivons à l'ordre, aussi bien symbolique qu'opérationnel, en tant que jonction des catégories sociales qui différent sensiblement. La dynamique autoritaire exprime une combinaison des forces divergentes qui s'orientent vers la ‘réparation' d'une société sans centre axiologique ni pratiques communes largement admises. La mise en ordre, la coordination – bien identifiée par le NSDAP comme indispensable à l'assise de son pouvoir – implique aujourd'hui non pas un effet totalitaire généralisé, mais un alignement des forces opérationnelles d'une société avec le projet autoritaire. Rapidement, grandes entreprises et institutions du marché se rapprochent de la vague autoritaire pour ne pas se trouver dans le viseur des gouvernements précisément soutenus pour imposer cette collaboration. De la disparition inexpliquée de Jack Ma à l'alignement trumpiste des colosses de la Silicon Valley et le rapprochement discret de l'entrepreneuriat français « républicain » au Rassemblement National, on constate le fonctionnement renouvelé de l'autoritarisme. La gleichschaltung contemporaine est une standardisation laissant à l'individu son espace de consommation libre et d'intimité sans contrôle, en assurant que ses liens aux autres ne puissent mettre en question des principes organisationnels collectifs qui s'opposent, parfois frontalement, aux principes des choix individuels.

Deux niveaux politiques coexistent de cette façon, sans oppression totalitaire. D'un côté, la liberté expérientielle sur le plan personnel, et de l'autre, l'autorité de gouvernance qui peut plaire ou déplaire à certains, mais ne peut être mise en question sous peine de répression ciblée et lourde [1]. Le message est clair : vous pouvez faire tout ce que vous souhaitez à condition de ne pas obstruer la réalisation d'un ordre qui remet en place une vision forte, tutélaire et sans scrupules, du pouvoir. Le cadre se clarifie à partir de ce modèle sur tous les plans. La loi, les institutions, le secteur public et le secteur privé sont des instruments du mandat autoritaire : maintenir l'ordre dans une collectivité dont une partie conséquente craint la fragmentation. L'allégeance de tous, ou même la conformité active, ne sont pas requises. Il suffit de ne pas gêner.

Du point dans le temps où nous nous trouvons, ce compromis semble rajeunir l'autoritarisme avec grand succès. Car, du moment où les citoyen.ne.s s'expriment comme elles le souhaitent, voire critiquent ouvertement, la dynamique de rupture politique est affaiblie. Les humains réagissent sérieusement en majorité quand ils sont réprimés ou démunis ; seuls les idéologues le font par principe civique. Ainsi, avec un niveau de consommation et une marge d'action soutenables, l'autoritarisme augmente sensiblement son périmètre d'application, comme en Italie et en Hongrie, sans que les tensions provoquées ne conduisent à un conflit collectif violent, c'est-à-dire une guerre civile. Le modèle devient tolérable et s'exporte en s'ajustant au cadre socioculturel, comme en Argentine ou précédemment au Brésil.

Le domino géopolitique et la conversion à la position de l'ennemi

Il est faux de supposer que cette configuration politique est inefficace. Au contraire, elle équivaut à une exploitation du pouvoir à grande échelle, une gleichschaltung opportuniste, cherchant à transformer ses ressources en piliers de mise en ordre, au niveau géopolitique aussi. Par exemple, on constate la politique apparemment absurde par laquelle les Etats-Unis cherchent à reprendre la main sur le globe en utilisant le dernier avantage incommensurable qui leur reste, la puissance militaire. Making America Great Again est un mandat qui implique des actions impensables par un régime non autoritaire, réalisées actuellement avec la plus grande facilité à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Poursuivre brutalement les étrangers dans les rues, intervenir sans hésitation dans les programmes des universités, capter ou éliminer des chefs de gouvernements hostiles au nom de la démocratie, et même tenter l'achat forcé du Groenland, semblaient des fictions géopolitiques grotesques. Elles se réalisent aujourd'hui en abolissant d'un revers de main le cadre juridique et les conventions diplomatiques des rapports internationaux, et en affirmant ainsi que la mise en ordre du monde est légitimement la première priorité d'un mandat autoritaire.

La réussite pratique de cette légitimation est en elle-même un problème, puisqu'elle conduit inévitablement à la coalescence toujours plus étendue des forces demandeuses d'une communauté ordonnée. Mais elle est un problème encore plus grand, car elle convertit les adversaires de l'autoritarisme aux méthodes autoritaires. Peu d'attention est porté au phénomène que nos ennemis nous convertissent, surtout quand ils nous vainquent [2]. Mais il suffit de regarder brièvement les évolutions géopolitiques actuelles pour comprendre comment le couple autoritarisme-violence supplante de plus en plus le couple démocratie-paix. Loin d'une coïncidence, cette transition est due aux problèmes de la démocratie elle-même, qui dans sa forme agonisante « représentative » ne convient aucunement à la société de l'individualité triomphante. Seule une démocratie respectant l'idée que l'individu se fait de ses besoins et de ses choix dans chaque domaine peut paraître assez convaincante pour éloigner la quête de l'ordre et les conditions polarisantes qui la nourrissent. Notre retard sur ce plan, ne peut qu'alimenter la diffusion de ce nouvel autoritarisme auquel les plus puissants convertiront les plus faibles, jusqu'à ce que la quête de l'ordre conduise peut-être au désordre de la destruction massive.

Notre course politique contre la montre ne doit pas donc se concentrer sur la lutte d'un face-à-face contre l'autoritarisme, lutte qui le nourrit, mais sur l'approfondissement de la démocratie, qui le rend inutile.

Michalis Lianos


[1] Un excellent exemple très récent est l'amende imposée à la section étatsunienne de Greenpeace par un tribunal de Dakota, amende qui équivaut par sa hauteur à la mise en faillite de l'Association.

[2] Pour une analyse, v. Conflict and the Social Bond, p. 82sq.

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10.03.2026 à 07:25

Où Palestine

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Texte intégral (541 mots)

« Ô toi, voix du prisonnier
Dans cette nuit terrible »
Forough Farrokhzâd, Une autre naissance

« Comment qualifier un État qui se refonde sur le génocide, privilégiant le meurtre des enfants
— l'infanticide donc », se dit-il, tout en marchant dans le Cimetière du Liban, « doublant la falsification psychique de ses propres enfants ? »

« Un État », se dit-il, « qui élimine le reportage, bombarde les voix extérieures, alors que s'est presque tu sa dissidence ? »

« Qui sature son destin colonial », précise-t-il, « comme si aucune vague anticoloniale ne l'avait touché, jamais, au futur sec et purement seul ? »

Il pense : « Un État de fusion théo-fasciste, où la récalcitrance est rare ? »

Il ajoute : « Où le seul intérêt semble pour soi, pour le soi-« otage de l'autre », tordant la philosophie d'Emmanuel Levinas ? Où il n'y a plus d'autre, si ce n'est—paranoïa opportune—
un autre qui nous veut le Mal qu'on a portant appelé ? »

Il se dit, hésitant : « Un État-mort survivant comme corps-de-guerre, une nécrommunauté…
Qui attire la vie dans son gouffre. Qui fait de la mort le bouche-trou de sa béance éthique ».

Il ajoute, cherchant ses mots : « Et qui devrait être … aboli, aboli pour que justice soit faite.
Non pas détruit, ni ensanglanté car le sang versé appelle le sang versé, mais entièrement reconstitué—une fois reconnues ses pulsions de mort ».

Il continue : « Une fois entreprise comme une psychanalyse de masse, où les adultes s'excuseraient à genoux devant les enfants sacrifiés, leurs propres enfants et les enfants de l'autre côté ; une fois donné de quoi rendre viable et pérenne la terre de l'autre ».

Et cherche la suite : « Abolie la nécrommunauté, terme laid comme sa réalité,
pourrait venir la société des étrangères qui interdirait le meurtre du lointain, et la torture du prochain ».

Et revient sur l'histoire : « Pourrait venir une société qui ne serait plus l'effet du rejet Européen,
ni des projections évangéliques états-uniennes ».

Et il lève la tête, enfin : « Finirait alors le calvaire des Palestiniens et des Palestiniennes,
désiré.es et non plus au mieux toléré.es, vivant.es là où ielles sont ».

Il songe, la tête haute, presque levée vers le ciel : « Chacune, chacun serait libéré(e) de la nécrommunauté, Israëlien.nes et Palestinien.nes ».

Et regarde devant lui : « Viendrait l'alliance nouvelle des personnes qui résident et de celles qui passent ».

« Un exil sans menace », imagine-t-il, « calme et habité, dans ce pays encore inconnu que rivière, désert, et mer non pas démarquent mais cultivent ».

Atom de Seth, septembre 2025 – mars 2026

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10.03.2026 à 07:25

Allocution du Ministre des Affres Étrangères

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« Nouilles œuvrons hard amant à laper »

- 9 mars / , , ,
Lire + (471 mots)

1er mars 2026, 37 Quai d'Orsay

Mesdames et m'essieu, hier matin le régime des mollahs a été décapité, je dis bien dé-ca-pi-té, on ne se lasse pas de le dire, et envers tu des poux voir qui meuh sont cons ferrés, je m'enraye joui. Lèse-âme et ricains honte aux pères et avec larme et. Neuf sang kill haut, la bombe lard gai en profonde heure ! La guerre est à cimes et triques. Du fondu cœur lèse-iraniens, dans leur grande marge or y étaient, disent mère-scie, Toussaint pleut ment mère-scie aux amers ricains et ô Isis raëliens, mère-scie pourceau vêlé vit. Main tenant queue c'est fée, il faux taire miner le bout l'eau, il le faux et je m'enraye joui. Anouilh déjoué ! Nizan voyons toux de suie teuh teuh notre porte à Villon en mère médite air à nez. Nounou peau cis-oignons en mer. Car mème-scie nounou raie jouissons bien-nés vide-amant de cette deg habitation en nid rang, cons preux-nés bien que mème déca pitié ça repousse ces machins-là, leurre et gym des mollahs est thune hydre Tantale encule-air. Lèpre et trolls ! Scelle-nerfs de la guerre. L'épée trop liée aux doigts veut passer par le dé trois d'or muse. Dévot tricoté, économe misez les sens. Ne fête pas de bidon. Ne faîtes rien. Fête les morts. Restez à doux bail. Regardez laisse-haine Allah télé entre lémurs. Scelle affres ère de quatre ou cinq seum haine, tue tôt plus. La peine urine aura pallie eux, je vous rats sûrs. Depuis mon mini-hystère lèse-informations meuh par Vienne antan réel. Nous n'ego scions, hard amant. Ceci d'ailleurs n'est pas une guerre, saucisson plus exactement des frappes. Death rap de décape y tasse ion. L'elfe râpe deux decks happent pitres à Sion vont vrai sang bla bla bleu ment comptines nuées, en nid rang et au lit ban contre lèche-chef du hess bowl là. Nounou sommes là pour laper. Nouilles œuvrons hard amant à laper. La France hait thune puisse encense oie. Sachet queue nous avons là dix Suez ions nus clé air. Sang sera bientôt fini de toussez ails à taule ah, nous laisse perron. Mère-scie avouez bonne journée.

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10.03.2026 à 07:24

Nahel Merzouk, acte II : La « deuxième mort » ou la souveraineté judiciaire

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Texte intégral (10333 mots)

Dans sa décision du 5 mars, la cour d'appel de Versailles a estimé que le policier auteur du tir qui a tué le jeune Nahel Merzouk n'avait pas commis d'homicide volontaire mais plutôt des « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Sylvain George analyse ici ce que la mère du défunt, Mounia Merzouk, nomme une « deuxième mort », c'est-à-dire l'effacement juridique et symbolique d'un adolescent que la justice refuse désormais de reconnaître comme assassiné. Il s'agit d'esquisser quelques notions comme celles de « désintentionnalisation » du meurtre policier, ou de « juridiction sécuritaire » pour décrire la contamination de l'institution judiciaire par la raison policière. [1]

Introduction : le temps du récit

Le 27 juin 2023, à 8h16, Nahel Merzouk, âgé de 17 ans, était tué d'une balle dans la poitrine par un tir à bout portant d'un policier motocycliste à Nanterre. Les images, immédiatement diffusées, montraient un adolescent tentant de redémarrer sa voiture, et non une menace justifiant un recours à la mort. Le premier temps de cette affaire fut celui de la rue, des émeutes, des marches blanches, des cris d'une mère, Mounia, répétant dans les cortèges : « Il était mon souffle, ma vie. » [2] Le deuxième temps fut celui de l'administration : en mars 2025, Florian Menesplier, pourtant mis en examen pour homicide volontaire, était réintégré dans la police et muté au Pays basque par une procédure dérogatoire « dans l'intérêt du service. » [3] Ce geste administratif, analysé dans un précédent texte comme le symptôme d'un régime d'impunité structurée, montrait déjà comment l'appareil d'État pouvait, par la voie discrète de la bureaucratie, effacer un crime.

Le 5 mars 2026, un troisième temps s'est ouvert. La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Versailles a rendu sa décision : Florian Menesplier ne sera pas jugé pour meurtre. L'infraction est en effet requalifiée en « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Cela signifie qu'il ne sera plus question de cour d'assises, de jury populaire, mais qu'une cour criminelle départementale, composée de magistrats professionnels, jugera l'agent. La peine maximale encourue passera de trente à quinze ans de réclusion. Mais surtout, l'intention de tuer, patiemment établie par les juges d'instruction en 2025, sera désormais écartée.

Ce faisant, la cour d'appel ne se contente pas de corriger une procédure, mais accomplit un geste d'une tout autre nature. Elle dit que le fait de tuer, quand on est policier, dans le cadre d'une opération, peut ne pas être un meurtre. Elle dit que l'intention homicide peut se dissoudre dans l'exercice de la fonction. Elle dit que Nahel Merzouk n'est pas, juridiquement parlant, une personne qui a été assassinée.

Mounia Merzouk, sa mère, a trouvé les mots justes. Des mots que la philosophie politique peinerait à égaler : « Ils le tuent une deuxième fois. » [4] Cette phrase n'est pas une plainte, ni une hyperbole émotive. L'hyperbole exagère pour faire voir. Ici, la description est littérale : la justice a effectivement, juridiquement, symboliquement, tué Nahel une seconde fois. La première mort fut celle du corps. La deuxième est celle du nom, de la dignité, de la qualité de victime. Elle est l'effacement de l'effacement, la confirmation que, dans l'ordre symbolique de la nation, certaines vies ne peuvent pas être pleurées parce qu'elles ne peuvent pas, d'abord, avoir été juridiquement tuées.

Le présent texte se propose d'analyser cette « deuxième mort ». Il s'agit de montrer comment la décision du 5 mars 2026, loin d'être une simple péripétie judiciaire, constitue l'accomplissement logique du régime d'impunité décrit précédemment. Ce qui n'était qu'un privilège administratif (la réintégration du tireur) devient, avec cet arrêt, une vérité judiciaire : le meurtre n'a pas eu lieu, ou du moins, il n'a pas eu lieu en tant que meurtre. La machine d'État, après avoir protégé son agent, réécrit l'événement pour le rendre juridiquement acceptable, pour le faire entrer dans le cadre de la « légitime défense honnête », pour le transformer en accident de parcours.

Nous mobiliserons ici, comme dans notre premier texte consacré à Nahel [5], les outils conceptuels de Walter Benjamin, Judith Butler et Didier Fassin, mais aussi Jacques Rancière et Miguel Abensour pour éclairer ce moment où la justice, au lieu de trancher le conflit, se fait l'instrument de la souveraineté policière. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : la fusion, désormais patente, entre la logique de l'ordre et la logique du droit, la contamination de l'institution judiciaire par la raison sécuritaire.

1. L'arrêt du 5 mars 2026 : une « deuxième mort » en actes

Pour mesurer la portée de la décision de la cour d'appel de Versailles [6], il faut en reprendre les motifs point par point, et les confronter aux faits tels qu'établis par l'instruction. Les juges d'instruction, en 2025, avaient ordonné le renvoi de Florian Menesplier devant les assises pour meurtre en se fondant sur trois éléments convergents : l'utilisation d'une arme à feu, dont la finalité est par nature de donner la mort ; la très faible distance de tir (environ un mètre) ; et la zone visée, la poitrine, siège des organes vitaux.

La chambre de l'instruction écarte ces trois éléments. Elle le fait par un raisonnement dont la nouveauté mérite d'être soulignée : elle invente un « cadre spécifique », celui de « l'opération policière », qui suspend les règles ordinaires d'interprétation de l'intention. Là où, entre particuliers, l'usage d'une arme à feu à bout portant serait immédiatement interprété comme une preuve de l'intention de tuer, le port de l'uniforme dissoudrait cette intention dans la fonction. Le policier ne tue pas, il « fait usage de son arme » dans le cadre de ses fonctions. L'homicide devient un effet secondaire, un dommage collatéral de l'action légitime.

Ce premier point est capital. Il revient à instituer une exceptionnalité fonctionnelle. Le droit commun ne s'applique pas, ou s'applique différemment, dès lors que l'auteur est un agent dépositaire de l'autorité publique. L'uniforme, ici, ne signale pas une responsabilité accrue, comme on pourrait le penser, mais au contraire un privilège d'interprétation. Le geste meurtrier est jugé non pas à l'aune de ses conséquences objectives, mais à l'aune de son contexte professionnel. La conséquence logique de ce raisonnement est terrifiante : plus on est formé à tuer, plus on est investi du monopole de la violence légitime, moins on est susceptible d'être reconnu comme ayant eu l'intention de tuer. Le crime parfait, pour un policier, serait donc celui qui réussit : la mort étant survenue, l'intention s'évapore dans la légalité apparente du cadre.

Le deuxième argument de la cour concerne la distance de tir. Loin d'être un indice de l'intention homicide, cette proximité, nous dit l'arrêt, résulterait d'une « précaution » du policier. Face à la présence de deux passagers dans le véhicule, Florian Menesplier aurait visé le conducteur pour « circonscrire le champ d'un tir potentiel ». La logique est renversante : tirer à bout portant sur un adolescent non armé devient une mesure de protection des tiers. La précaution, normalement, consiste à ne pas tirer. Ici, elle consiste à choisir sa cible. Ce renversement du sens des mots est un classique des régimes autoritaires : la violence se pare des habits de la prudence, l'agression devient protection, le meurtre devient geste technique.

Enfin, sur la zone touchée, le cœur, la cour estime que l'intention de viser cette zone « ne ressort pas » des éléments du dossier. Elle se fonde sur les déclarations constantes du policier, qui affirme ne pas avoir voulu tuer. On touche ici à un point de méthode judiciaire fondamental : l'intention, en droit pénal, se déduit des faits, des circonstances, des actes. On ne demande pas à l'auteur d'un crime s'il avait l'intention de le commettre ; on l'établit objectivement. Or, la cour inverse cette logique : parce que le policier dit ne pas avoir voulu tuer, et parce que le rapport balistique ne peut lire dans son cerveau, l'intention est écartée. Le sujet judiciaire (le policier) devient le maître de l'interprétation de son propre acte, et le droit abdique sa fonction d'objectivation.

Mais le plus grave est ailleurs. Après avoir écarté l'intention homicide, la cour examine la légitimité du tir lui-même. Et là, elle opère un basculement majeur : elle substitue au critère objectif de la menace un critère subjectif, celui de la « conviction honnête » de l'agent. Les magistrats reconnaissent que « l'accélération au moment du redémarrage était relativement peu importante » et « que les policiers ne se trouvaient pas sur la trajectoire ». Mais ils ajoutent que, compte tenu du contexte (la course-poursuite antérieure, le bruit du moteur), le policier « pouvait honnêtement avoir la conviction que la voiture redémarrant était susceptible de le blesser ».

Ce passage de l'arrêt est un moment de vérité. Il valide juridiquement ce que Didier Fassin appelle le « régime du soupçon » [7] : un régime où ce n'est plus la réalité de la menace qui fonde la légitimité du recours à la force meurtrière, mais la perception qu'en a l'agent, sa conviction intime, son émotion, sa peur. Dès lors, tout devient possible. Il suffit qu'un policier déclare, de bonne foi ou non, avoir eu peur, pour que son tir soit rétrospectivement légitimé. L'État de droit, qui reposait sur l'objectivation des faits, cède la place à un État de perception, où le ressenti de l'agent fait office de preuve.

Ce régime du soupçon est inséparable d'une économie racialisée du regard. La « conviction honnête » du policier ne se forme pas dans un vide social : elle est structurellement orientée par les présupposés qui, dans la société française, associent les jeunes des quartiers populaires, et plus spécifiquement les jeunes racisés, à la figure du danger, de la délinquance, de l'incivilité. Le policier ne « voit » pas un adolescent au volant ; il « voit » une silhouette que tout un discours médiatique et politique a déjà qualifiée comme menaçante. En validant cette perception sans l'interroger, la justice entérine le cadrage racial qui la sous-tend. Elle fait comme si la peur du policier était une donnée brute, naturelle, et non le produit d'une construction sociale où le corps de Nahel, son prénom, sa présence dans une « grosse voiture », fonctionnent comme des signaux d'alerte pré-interprétés. L'arrêt du 5 mars 2026 est ainsi, sans jamais le dire, une validation judiciaire du profilage racial.

Nahel, dans ce cadre, disparaît complètement. Il n'est plus un sujet agissant, un adolescent qui tente de fuir un contrôle. Il devient le support passif d'une projection, d'une peur, d'une conviction. Le policier ne tire pas sur lui, il tire sur la figure que sa peur a construite. Et la justice, en validant cette construction, achève le travail d'effacement.

2. La « deuxième mort » : mourir deux fois dans l'ordre symbolique

« Ils le tuent une deuxième fois. » Cette phrase de Mounia Merzouk condense une expérience que partagent toutes les familles de victimes de violences d'État : celle d'un double meurtre. Le premier est celui du corps. Le second est celui de la mémoire, de la dignité, de la possibilité même du deuil.

Judith Butler, dans Ce qui fait une vie [8], montre que toutes les vies ne sont pas également « pleurables ». Certaines morts provoquent une commotion publique, un deuil national, une reconnaissance institutionnelle. D'autres disparaissent dans l'indifférence, ou pire, dans la justification. Ce qui détermine cette différence, ce n'est pas l'intensité de la douleur des proches, mais un cadre normatif préalable qui hiérarchise les vies, qui en rend certaines « reconnaissables » comme vies, et d'autres non. Butler lie cette reconnaissance différentielle à ce qu'elle appelle la « précarité » (precarity) : l'inégale exposition des populations à la violence, à la maladie, à la mort, du fait de leur position sociale. Certaines vies sont structurellement plus précaires, et cette précarité les rend moins dignes d'être pleurées lorsqu'elles disparaissent.

La décision du 5 mars 2026 est une illustration presque expérimentale de cette thèse. En refusant de qualifier la mort de Nahel de meurtre, en requalifiant les faits en « violences ayant entraîné la mort », la justice ne se contente pas de réduire la peine encourue par le tireur. Elle produit un énoncé performatif : elle dit que cette mort n'entre pas dans la catégorie des morts qui appellent le châtiment suprême. Elle dit, en creux, que la vie de Nahel n'avait pas assez de prix pour que sa disparition soit considérée comme un homicide volontaire.

Ce faisant, elle accomplit ce que Butler appelle une « déréalisation » de la vie. Nahel n'est pas tout à fait mort, ou du moins, il n'est pas mort d'une mort qui compte. Il a été l'objet d'un « incident » au cours d'une opération de police, et non la victime d'un meurtre. La différence n'est pas seulement sémantique. Elle touche à l'être même de la victime, à son inscription dans la communauté des humains dignes de deuil.

On objectera que la justice a reconnu une infraction, et que Florian Menesplier sera jugé. Mais c'est précisément le type de reconnaissance qui est en cause. Être jugé pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner », c'est être jugé pour un accident, une maladresse aux conséquences tragiques. C'est voir son geste dépouillé de sa dimension la plus essentielle : la volonté de tuer. Or, dans l'économie symbolique du crime, l'intention est tout. C'est elle qui distingue l'assassin de l'auteur d'un dommage involontaire. En effaçant l'intention, la justice efface la qualité même de ce qui a eu lieu. Elle transforme un assassinat en drame.

La « deuxième mort » est donc une mort par désintentionnalisation. Nahel n'est pas mort parce qu'un homme a voulu sa mort ; il est mort parce que les circonstances, la vitesse, la peur, la mécanique des corps, ont produit ce résultat. Cette version des faits, outre qu'elle est contredite par les images, a une fonction politique majeure : elle décharge l'institution de toute responsabilité morale. Si personne n'a voulu tuer Nahel, alors personne n'est coupable au sens fort du terme. Il n'y a qu'une chaîne de causalités malheureuses, un concours de circonstances, un drame de la fonction.

Cette désintentionnalisation est le pendant juridique de la disqualification morale que nous analysions dans le premier texte. Là où les médias et les politiques construisaient la figure du « délinquant », du « sauvageon », du « refus d'obtempérer », la justice construit la figure du « drame professionnel ». Les deux récits se complètent : d'un côté, on fait de Nahel la cause de sa propre mort ; de l'autre, on fait de sa mort un accident sans auteur véritable. Le meurtre s'évapore entre ces deux discours.

3. L'institution judiciaire contaminée par la raison policière

Le premier texte, s'appuyant sur Walter Benjamin, montrait comment la police est le lieu d'une confusion entre violence fondatrice et violence conservatrice du droit. [9] Elle ne se contente pas d'appliquer la loi : elle la produit tacitement dans l'instant de son intervention, en décidant souverainement de qui est la menace et de ce qu'il faut en faire. La décision du 5 mars 2026 ajoute un chapitre nouveau à cette analyse : elle montre que cette confusion a désormais contaminé l'institution judiciaire elle-même.

Ce que fait la cour d'appel de Versailles, en effet, n'est pas tant de juger l'acte du policier que de l'interpréter à partir de la situation vécue par le policier. Elle se met à sa place, adopte son point de vue, valide sa perception. Le critère de la « conviction honnête » est à cet égard révélateur : il transfère le lieu du jugement de l'acte objectif vers l'état subjectif de l'agent. La question n'est plus « que s'est-il passé ? » mais « qu'a cru voir le policier ? ».

Ce transfert est une forme de fusion des pouvoirs. En principe, c'est au juge pénal qu'il revient d'apprécier la légalité des actes des forces de l'ordre au regard du code pénal, et d'exercer ainsi un contrôle a posteriori sur les actions individuelles des agents. Ce contrôle suppose une distance, une extériorité : le juge doit confronter le geste du policier à la loi, aux faits objectifs, aux preuves. En adoptant le point de vue du policier, la justice renonce à cette extériorité. Elle ne contrôle plus, elle absout. Elle ne juge plus, elle cautionne. Elle ne se tient plus à distance, elle couvre. Elle devient une chambre d'enregistrement de la raison policière.

On peut parler ici d'une judiciarisation de l'impunité ou, pour le dire autrement, d'une juridiction sécuritaire [10] : non plus le jugement des actes policiers par une instance extérieure, mais la production, par la justice elle-même, des conditions juridiques de leur légitimation. Dans le premier texte, l'impunité était administrée par la voie hiérarchique : maintien de salaire, prise en charge des frais de défense, réintégration. C'était une impunité de fait, qui contournait la justice sans la défier frontalement. Avec l'arrêt du 5 mars 2026, l'impunité devient une impunité de droit. C'est la justice elle-même qui, dans l'exercice de ses prérogatives, produit les conditions juridiques de l'absence de sanction. Le meurtre est requalifié, l'intention est écartée, la légitime défense subjective est validée. L'impunité n'est plus un contournement du droit, elle est devenue son produit.

Cette évolution est cohérente avec la logique benjaminienne. Si la police est le lieu où la violence se fait loi, la justice, en reprenant à son compte cette logique, devient le lieu où la loi se fait violence. Elle ne protège plus les citoyens contre l'arbitraire étatique, elle garantit l'arbitraire en lui donnant une forme légale. Elle transforme l'exception en règle, et la règle en instrument de l'exception.

On objectera que la décision est susceptible d'un pourvoi en cassation, et que la bataille judiciaire n'est pas terminée. C'est vrai. Mais l'important, du point de vue de l'analyse politique, n'est pas l'issue ultime de la procédure. C'est le fait même qu'un tel arrêt ait pu être rendu, et qu'il ait pu l'être avec les arguments qu'il contient. Cela signifie que, dans l'état actuel du droit et de sa pratique, il est possible de dire, en France, en 2026, qu'un policier qui tire à bout portant sur un adolescent non armé n'a pas nécessairement voulu le tuer, et que sa « conviction honnête » d'être en danger suffit à légitimer son geste. Cette possibilité, inscrite dans un arrêt de cour d'appel, est un fait politique d'une gravité extrême. Elle marque l'entrée dans un régime où la protection des agents de l'État prime sur la protection des citoyens, et où la mort causée par la force publique tend à devenir, par définition, non intentionnelle.

4. Le pouvoir des images et leur désactivation

Les images, pourtant, étaient là. Dès le 27 juin 2023, une vidéo amateur circulait, montrant avec une netteté cruelle la séquence du tir. Cette vidéo a fait ce que les images font de mieux : elle a rendu le mensonge impossible. La version initiale de la police, qui invoquait la légitime défense face à une voiture fonçant sur les agents, s'est effondrée en quelques heures. Les images ont obligé l'institution à reconnaître, au moins dans un premier temps, ce qui s'était passé : un tir à bout portant sur un véhicule qui redémarrait lentement, sans trajectoire menaçante.

Ce pouvoir des images est bien connu. Il est ce qui, dans les luttes contre les violences policières, a souvent permis de briser le monopole étatique du récit. La vidéo, le téléphone portable, la diffusion sur les réseaux sociaux sont devenus des armes pour ceux que l'institution ne veut pas entendre. Elles donnent à voir ce que le discours officiel voudrait cacher. Elles produisent une vérité concurrente, une contre-évidence.

Or, la décision du 5 mars 2026 nous apprend quelque chose de nouveau : les images ne suffisent pas. On peut les avoir vues, diffusées, commentées, et pourtant la justice peut passer outre. Comment l'institution judiciaire parvient-elle à désactiver la puissance des images ?

Judith Butler, dans Ce qui fait une vie, propose un concept utile pour comprendre ce processus : celui de « cadre » (frame). Une image, dit-elle, n'est jamais vue brute. Elle est toujours interprétée à travers un cadre qui lui donne sens, qui sélectionne ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas, qui oriente le regard. Le même événement, la même photographie, peuvent dire des choses radicalement différentes selon le cadre dans lequel on les insère.

Ce que la cour d'appel de Versailles a fait, c'est précisément changer le cadre. Elle n'a pas nié l'existence des images. Elle ne les a pas déclarées fausses. Elle les a replacées dans un autre récit, un récit où le geste du policier devient compréhensible, où sa peur devient légitime, où le contexte de la course-poursuite antérieure pèse plus lourd que l'instant du tir lui-même. Les images montrent un adolescent qui redémarre son véhicule lentement. La cour dit : mais avant, il y a eu une course-poursuite, et le bruit du moteur laissait craindre une accélération brutale. Les images sont ainsi « recadrées » : elles ne montrent plus un meurtre, mais le dernier instant d'une séquence dont le sens est donné par ce qui précède.

Ce recadrage est un tour de force. Il ne consiste pas à mentir sur les images, mais à les faire entrer dans un récit qui en neutralise la charge accusatrice. Les images deviennent un élément parmi d'autres, un fragment de preuve qu'il faut interpréter à la lumière du contexte, et non plus une vérité qui crève les yeux. La justice reprend ainsi la main sur ce qui, un temps, lui avait échappé : le monopole de l'interprétation.

Ce faisant, elle rappelle une leçon que les luttes pour la justice doivent toujours réapprendre : les images ne parlent pas toutes seules. Elles ont besoin d'être portées par des récits, par des voix, par des mobilisations. Si le cadre judiciaire parvient à les neutraliser, c'est aussi parce que le contre-récit porté par la famille, par les soutiens, par les émeutes, n'a pas réussi à s'imposer comme le cadre légitime. La bataille pour la justice est aussi une bataille pour le cadrage, pour la puissance de donner sens à ce qui est vu.

5. Le dissensus confisqué : le procès sans peuple

Un dernier aspect de la décision mérite une attention particulière, car il touche à la dimension politique de la justice : le passage de la cour d'assises (avec jury populaire) à la cour criminelle départementale (avec des magistrats professionnels).

Les réquisitions du parquet, lors de l'audience du 5 mars, demandaient pourtant le renvoi devant les assises. La chambre de l'instruction en a décidé autrement. Le motif invoqué est purement juridique : la requalification des faits entraîne mécaniquement un changement de juridiction. Mais l'effet politique, lui, est majeur.

La cour d'assises, dans l'imaginaire républicain, est le lieu où le peuple juge. C'est là que les crimes les plus graves sont soumis à l'épreuve du regard citoyen, là où des jurés tirés au sort viennent dire, au nom de la société, ce qui est punissable et ce qui ne l'est pas. Refuser ce cadre à l'affaire Nahel, c'est refuser que le peuple ait son mot à dire. C'est confisquer le dissensus.

Jacques Rancière définit la politique comme ce qui rompt l'ordre « naturel » des choses, ce qui fait apparaître un litige là où il n'y avait que du bruit. [11] Le « dissensus » n'est pas un simple désaccord mais la mise en scène d'un conflit qui révèle que la distribution établie des places, des rôles et des paroles est injuste. Les émeutes de l'été 2023, les marches blanches, les prises de parole de la mère de Nahel étaient autant de moments de dissensus. Ils signifiaient que cette mort n'est pas un simple fait divers, qu'elle est une injustice politique, qu'elle engage la responsabilité de l'État, et qu'elle exige d'être traitée comme telle.

Le philosophe Miguel Abensour, dans sa lecture de la démocratie, ajoute à cette analyse une dimension essentielle : le surgissement du demos n'est pas la simple expression d'un sujet déjà constitué, mais l'événement par lequel un peuple se rend présent, s'arrache à sa condition de dominé, fait irruption dans l'espace public pour y inscrire une exigence de justice [12]. Ce que Abensour appelle « démocratie insurgeante » désigne précisément ce moment où ceux qui ne comptent pas, ceux qui ne sont pas « dignes » de participer, se lèvent et parlent. Les nuits d'émeutes après la mort de Nahel, les rassemblements spontanés, les prises de parole dans les quartiers populaires furent de tels moments d'insurgence. Non pas une demande d'intégration à l'ordre existant, mais une mise en cause de cet ordre, une exigence que tout change.

La justice, en refusant le procès populaire, répond à ce dissensus par une confiscation technique. L'affaire devient trop complexe, trop spécifique, trop « professionnelle » pour être soumise à des citoyens. On la renvoie à des juges, c'est-à-dire à des professionnels du droit, formés à raisonner dans le cadre étroit des catégories juridiques. Le conflit politique est ainsi retraduit en problème technique, et le peuple est renvoyé à sa place : celle du spectateur, non du juge.

Cet aspect de la décision est cohérent avec la logique sécuritaire décrite plus haut. Le sécuritaire, par nature, est hostile à la délibération collective. Il repose sur l'expertise, la rapidité, l'efficacité. Il préfère les juges professionnels, formés à l'école de la raison d'État, aux jurés populaires, susceptibles d'être émus par la douleur d'une mère ou la violence des images. En écartant le jury, la justice sécuritaire se protège contre l'irruption de l'affect, contre la colère, contre le scandale. Elle enferme l'affaire dans un espace aseptisé où elle pourra être traitée sans passion, c'est-à-dire sans politique.

Mais ce faisant, elle trahit sa propre fonction. Car la justice, dans une démocratie, n'est pas seulement une technique de règlement des litiges. Elle est aussi, et peut-être d'abord, une instance de reconnaissance symbolique. Le procès pénal, et spécialement le procès d'assises, est le lieu où une société dit ce qu'elle tient pour sacré, ce qu'elle refuse, ce qu'elle punit. En privant Nahel de ce lieu, la justice dit, sans le dire, que sa mort ne relève pas du sacré, qu'elle n'est pas de celles qui exigent que le peuple se rassemble pour juger.

Cette décision de la cour d'appel de Versailles ne peut être pleinement comprise si on l'isole du mouvement législatif qui lui est contemporain. Le même mois de mars 2026 où la justice requalifie la mort de Nahel en « violences involontaires », l'Assemblée nationale s'apprête à examiner en seconde lecture une proposition de loi instaurant une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre [13]. Ce texte, soutenu par le ministre de l'intérieur et porté par la droite parlementaire avec l'appui du Rassemblement national, ne se contente pas d'élargir les conditions d'usage des armes. Il propose d'inscrire dans le code pénal qu'un policier ayant fait usage de son arme dans l'exercice de ses fonctions est présumé avoir agi en état de légitime défense.

Cette coïncidence n'est pas fortuite. Elle dessine une architecture cohérente : ce que la jurisprudence commence à établir cas par cas - la dissolution de l'intention homicide dans la fonction, la validation de la perception subjective de l'agent, l'effacement des garanties procédurales –, la loi vient le généraliser et le rendre irréversible. L'arrêt du 5 mars 2026 et la proposition de loi sur la présomption de légitime défense sont les deux faces d'un même processus : la transformation de l'impunité policière en principe juridique.

Dans un précédent texte consacré à cette proposition de loi [14], nous analysions comment la présomption de légitime défense fonctionne comme un véritable permis d'impunité, dont la conséquence prévisible est une augmentation du nombre de personnes tuées par la police – comme l'ont déjà montré les études sur les effets de la loi de 2017 [15]. Ce qui était alors une analyse prospective devient, avec la décision concernant Nahel, une confirmation rétrospective. L'arrêt du 5 mars 2026 montre concrètement comment le droit, lorsqu'il cesse d'exiger la preuve de la nécessité et de la proportionnalité, produit des morts qui ne peuvent plus être juridiquement nommées comme telles.

La présomption de légitime défense, si elle était adoptée, accomplirait au niveau législatif ce que la cour d'appel de Versailles a réalisé au niveau judiciaire : la désintentionnalisation du meurtre policier deviendrait la norme, et non plus l'exception négociée au prix d'une bataille procédurale. Le « cadre spécifique de l'opération policière » inventé par les juges deviendrait la règle générale. La « conviction honnête » de l'agent, déjà validée dans cette affaire, serait présumée légitime par la loi elle-même, sans même qu'un juge ait à l'examiner.

Ce qui se joue dans cette conjonction entre la décision judiciaire et le projet législatif, c'est donc une reconfiguration profonde du rapport entre droit et violence d'État. La mort de Nahel, déjà deux fois tuée par la justice, le serait une troisième fois par la loi – une mort anticipée, programmée, rendue possible pour d'autres, pour tous ceux qui, après lui, se trouveront dans la même position d'exposition. La présomption de légitime défense n'est pas seulement un texte abstrait. Elle est, pour les jeunes des quartiers populaires, pour les personnes racisées, pour tous ceux que leur simple présence dans l'espace public expose au soupçon, une condamnation à mort potentielle inscrite dans le code pénal.

L'affaire Nahel et le débat sur la présomption de légitime défense doivent donc être pensés ensemble. Ils forment les deux volets d'un même dispositif : d'un côté, la jurisprudence ferme les voies de recours après-coup ; de l'autre, la loi empêche que la question puisse même se poser. La machine est désormais complète.

7. Penser l'interruption, encore

Dans le premier texte, nous insistions sur la nécessité d'une politique profane, au sens benjaminien, capable d'interrompre le continuum de l'histoire et de la domination. La décision du 5 mars 2026 rend cette urgence plus criante encore. Car ce qui s'est joué, avec cet arrêt, n'est pas seulement une défaite judiciaire. C'est une tentative de clôture définitive du sens.

La machine d'État a produit son récit : Nahel est mort d'un tir accidentel dans le cadre d'une opération de police, son meurtrier n'avait pas l'intention de tuer, il sera jugé pour des violences involontaires, l'affaire est close. Ce récit a la force de la loi, puisqu'il est porté par une décision de justice. Il a la force de l'institution, puisqu'il est relayé par les médias dominants. Il a la force de l'évidence, puisqu'il s'impose comme la version officielle des faits.

Contre ce récit, que peut la pensée critique ? Elle peut, d'abord, refuser la clôture. Elle peut rappeler que la décision de la cour d'appel n'est pas la vérité, mais une interprétation parmi d'autres, et que cette interprétation est politique. Elle peut montrer, comme nous avons tenté de le faire, que les arguments de l'arrêt sont des constructions, non des évidences, et que ces constructions servent un ordre.

Elle peut, ensuite, maintenir le dissensus. Elle peut refuser que l'affaire Nahel devienne une « affaire classée ». Elle peut continuer à dire le nom de Nahel, à raconter son histoire, à montrer les images de son corps tombant sous les balles. Elle peut faire en sorte que cette mort continue de troubler, de déranger, d'inquiéter la conscience publique. Contre la confiscation technique, elle peut opposer l'insistance du souvenir.

Elle peut, enfin, penser les conditions d'une interruption véritable. L'arrêt du 5 mars 2026 n'est pas une fin, c'est un signal. Il montre que les voies légales ordinaires sont, en l'état, incapables de produire justice. Non parce que les juges seraient corrompus ou incompétents, mais parce que le cadre même du droit, dans son fonctionnement concret, est structuré par des présupposés qui rendent certaines vies moins dignes de protection, et certaines violences moins punissables. Dès lors, la lutte pour Nahel ne peut pas être seulement une lutte judiciaire. Elle doit être une lutte pour un autre droit, pour une autre conception de la justice, pour une autre hiérarchie des vies.

C'est là que la pensée de Benjamin redevient essentielle. La « violence divine » [16] dont il parle, cette puissance d'interruption qui n'a ni but ni fondement, n'est pas une recette. Elle n'indique pas ce qu'il faut faire, mais ce qu'il faut défaire. Elle invite à désactiver les mécanismes qui transforment la vie en objet de gestion, la mort en accident, le crime en drame. Elle invite à refuser l'évidence de l'ordre, la naturalité de la hiérarchie, la nécessité du sacrifice.

Cette interruption a aussi une dimension temporelle. La justice de l'État travaille à la clôture : elle veut que l'affaire soit « classée », que le temps passe, que l'oubli vienne. Les luttes, au contraire, travaillent à l'ouverture, à la persistance. Nahel, dans sa mort, devient une présence insistante, non pas un fantôme qui hanterait le présent depuis un passé révolu, non pas un « revenant » au sens spectral du terme - ce qui ne cesse de revenir, ce qui refuse de rester dans la tombe où l'État voudrait l'enfermer- mais une exigence qui ne cesse de se poser, une question que l'on ne peut pas enterrer. Benjamin appelait cela le Jetztzeit [17], le « temps-maintenant » : l'irruption du passé dans le présent, non comme souvenir nostalgique, mais comme exigence de justice toujours actuelle. Cette force d'interpellation - ce qui, dans le présent, oblige à s'arrêter, à regarder, à répondre - est ce qui empêche l'histoire de se refermer, ce qui maintient la blessure ouverte, ce qui rappelle que l'injustice n'a pas été réparée. Nahel, dans sa mort, nous requiert. Il nous demande de ne pas oublier, de ne pas laisser le temps administratif recouvrir le temps vécu. Sa mort n'est pas un événement passé que l'on pourrait se contenter de commémorer ; elle est une faille dans le temps qui refuse de se refermer. Chaque fois que l'État prétend en finir avec cette affaire, chaque fois qu'un jugement ou une décision administrative cherche à la clore, cette présence insistante se rappelle à nous – dans la parole de la mère, dans les mobilisations, dans le simple fait que le nom de Nahel continue d'être prononcé.

La « deuxième mort » de Nahel, sa mort juridique, est peut-être plus difficile à combattre que sa mort physique. Car elle est une mort sans cadavre, sans sang, sans image. Elle est une mort dans l'ordre du discours, une mort dans l'ordre de la loi. Mais c'est précisément pour cela qu'elle appelle une résistance de même nature : une résistance par le discours, par le récit, par la persistance du nom. Contre l'arrêt qui veut le faire disparaître, il faut continuer à dire : Nahel.

Nahel n'est ni un symbole, ni une cause, ni un prétexte. Il est un adolescent de dix-sept ans, tué d'une balle dans la poitrine par un policier, et dont la justice a décidé qu'il n'avait pas été assassiné. C'est cette décision qu'il faut inlassablement contester. Non parce qu'un nouveau jugement, un jour, pourrait la révoquer. Mais parce que la contester, c'est maintenir ouverte la question que cette mort a posée, et que l'arrêt du 5 mars 2026 a prétendu refermer : celle de savoir quelle vie mérite d'être pleurée, et quel État « nous » voulons.

Peut-être faut-il ici interroger ce « nous » qui vient si naturellement sous la plume [18]. Ce pronom, si souvent utilisé, risque toujours de recouvrir ce qu'il prétend désigner. Il donne l'illusion d'une communauté déjà là, d'une subjectivité collective préexistante, d'une appartenance qui serait première. Or, la critique philosophique du « nous » est ancienne et multiple. Elle montre que ce pronom est d'abord un opérateur d'exclusion : quand je dis « nous », je trace une frontière entre ceux qui sont inclus et ceux qui ne le sont pas. Mais plus profondément, elle révèle que le « nous » est une fiction ambivalente, à la fois nécessaire et dangereuse - nécessaire parce qu'il permet de parler au nom d'une collectivité, dangereuse parce qu'il fige ce qui est par essence mouvant, instable, à venir.

Ce qui se joue dans des moments comme celui-ci, c'est précisément la possibilité d'une communauté à venir, toujours incertaine, toujours à inventer...

Cette interrogation sur la communauté a traversé la philosophie politique des dernières décennies. Maurice Blanchot, répondant à Jean-Luc Nancy, a parlé d'une « communauté inavouable » [19] – non parce qu'elle cacherait quelque chose, mais parce qu'elle ne peut pas être avouée dans les termes de la politique traditionnelle, parce qu'elle échappe aux catégories du « nous » institué, parce qu'elle est faite de liens fragiles et provisoires qui se nouent dans l'urgence du refus. Nancy lui-même avait auparavant développé l'idée d'une « communauté désœuvrée » [20] – une communauté qui ne se réalise pas dans une œuvre commune, dans un projet identifiable, mais qui existe seulement dans l'intervalle, dans la relation, dans l'exposition des uns aux autres. Giorgio Agamben, de son côté, a esquissé dans La communauté qui vient [21] la figure d'une communauté sans identité, fondée non sur une propriété partagée mais sur la singularité quelconque de ceux qui la composent.

C'est peut-être du côté de Benjamin lui-même qu'il faut chercher la figure la plus juste de cette communauté improbable. Non pas dans ses écrits théoriques, mais dans sa lecture de Dostoïevski. Dans un texte consacré à L'Idiot, Benjamin esquisse ce que nous appellerons une communauté des amies étrangersères [22]. Le prince Mychkine, l'« idiot », est celui qui vient de loin, qui est étranger à toutes les appartenances constituées, et qui pourtant noue avec les autres des liens plus profonds que ceux de la communauté organique. Son idiotie n'est pas une déficience, mais une disponibilité radicale, une capacité à être affecté par l'autre précisément parce qu'il n'est pris dans aucun nous préétabli. La communauté qui se forme autour de lui n'est pas une communauté d'appartenance, mais ce que l'on pourrait appeler, en risquant un concept, une communauté d'exposition : des êtres séparés, étrangers les uns aux autres, qui se trouvent reliés par la présence de celui qui incarne une bonté sans pouvoir.

Cette figure benjaminienne de l'ami étranger dit quelque chose d'essentiel sur ce qui se joue autour du nom de Nahel. Ceux qui se rassemblent ne le font pas au nom d'une identité partagée - la même origine, la même condition sociale, les mêmes opinions. Ils ne forment pas un « nous » constitué, identifiable, assignable - et surtout pas le « nous » national, celui de la communauté des citoyens officiels. Ils sont plutôt une myriade de voix singulières qui, à un moment donné, en un lieu donné, refusent l'effacement, refusent que cette mort soit traitée comme un accident. Ce refus n'a pas de frontière préétablie. Il peut venir de Nanterre ou de Marseille, d'un collectif d'avocats ou d'un lycéen qui voit dans la mort de Nahel le miroir de sa propre condition exposée.

Ce qui les relie, ce n'est pas une identité commune, mais le fait d'être exposés, chacun à sa manière, à l'injustice de cette mort. Ils viennent de lieux différents, portent des histoires singulières, repartiront chacun de leur côté. Mais dans l'intervalle, dans le temps suspendu du refus, ils font communauté - une communauté d'amies étrangers que seul lie le fait d'avoir été requis par le même nom. Ce n'est pas un nous substantiel, mais ce que l'on pourrait appeler, en reprenant la formule de Benjamin, une communauté de ceux qui n'ont rien en commun sinon l'exposition à l'injustice.

Il n'y a pas de « nous » qui préexiste à ce refus ; c'est le refus lui-même qui, en se manifestant, crée des liens, des proximités, des solidarités provisoires. La communauté qui se dessine ainsi n'est pas une essence, mais un événement. Elle se fait et se défait dans la lutte. Elle ne dure que le temps d'un rassemblement, d'une prise de parole, d'un cri. Puis elle se disperse, pour peut-être se reformer ailleurs, autrement.

C'est cela, peut-être, que veut dire répondre à l'injustice : non pas s'inscrire dans un « nous » déjà constitué, mais accepter d'être transformé par l'événement, de devenir autre, de faire communauté avec celles et ceux que l'on ne connaissait pas la veille, comme des amis étrangers. Cette communauté n'est pas fondée sur une appartenance, mais sur une attention - attention à la douleur des autres, attention à ce qui, dans le monde, ne devrait pas avoir lieu. Elle ne préexiste pas à l'événement ; elle advient avec lui. Elle n'a pas de frontières stables ; elle se recompose sans cesse.

C'est à cette communauté incertaine, toujours à venir, que le nom de Nahel s'adresse. Non pas pour qu'elle parle en son nom, mais pour qu'elle continue de le nommer, de le faire exister contre l'effacement. Et c'est peut-être cela, la seule réponse possible à la « deuxième mort » : non pas un « nous » triomphant, mais une myriade de voix singulières qui, en disant « Nahel », refusent que son nom disparaisse.

Conclusion : L'avenant

L'histoire de Nahel Merzouk n'est pas finie. Elle ne le sera jamais tout à fait, tant que son nom pourra être prononcé, tant que sa mère pourra dire sa douleur, tant que des images montreront ce qui s'est passé ce matin de juin 2023 à Nanterre. La justice des hommes peut requalifier les faits, effacer les intentions, changer les juridictions, mais elle ne peut pas effacer ce qui a eu lieu.

Ce qui a eu lieu, c'est un adolescent au volant d'une voiture jaune, un contrôle de police, un refus d'obtempérer, une course-poursuite, un arrêt, un redémarrage lent, un tir à bout portant, un corps qui s'effondre, une vie qui s'arrête. Ce qui a eu lieu, c'est une vidéo, des cris, des nuits de colère, des marches silencieuses, une mère debout sur un camion. Ce qui a eu lieu, c'est un policier réintégré, une cagnotte de 1,6 million d'euros, des juges qui écrivent que la « conviction honnête » suffit à justifier un tir mortel.

Tout cela a eu lieu et rien ne pourra le défaire. Mais rien non plus ne pourra empêcher que cela continue de faire question. Car c'est la nature des injustices radicales que de survivre à leurs propres dénis. Elles viennent et reviennent toujours, insistent encore et encore, obligent absolument. Nahel vient. Il vient dans chaque refus d'obtempérer qui finit mal, dans chaque contrôle de police dans un quartier populaire, dans chaque vie de jeune racisé qui se sait exposée. Il vient dans la phrase de sa mère, répétée comme un mantra, comme une plainte, comme une exigence. Il vient non pas comme un spectre qui reviendrait du passé, mais comme ce qui n'a pas fini d'arriver - une promesse brisée qui ne cesse de se rappeler à nous, une question que l'on ne peut pas enterrer parce qu'elle n'a pas encore reçu de réponse.

« Ils le tuent une deuxième fois. » Oui. Mais la deuxième mort n'est jamais aussi définitive que la première. Parce qu'elle est une mort symbolique, elle peut être combattue par des armes symboliques : la parole, le récit, la mémoire. Parce qu'elle est une mort judiciaire, elle peut être contestée par d'autres jugements, d'autres interprétations, d'autres luttes. Parce qu'elle est une mort politique, elle peut être retournée en outil politique, en point d'appui pour une exigence plus haute de justice.

Nahel Merzouk n'aura pas de sépulture tranquille. Sa tombe, si tombe il y a, ne pourra jamais être fermée. Elle restera toujours ouverte - rouverte par les coups de feu qui l'ont tué et qui le tuent une deuxième fois, rouverte par tous ces coups de feu qui, après lui, continuent de viser d'autres vies exposées, d'autres corps que leur seule présence dans l'espace public désigne comme cibles. Ce ne sont pas des « semblables » - ils n'appartiennent pas à la même communauté d'identité. Ce sont des compagnons d'exposition , des amies étrangersères que seule relie la même vulnérabilité devant la violence d'État, la même impossibilité d'être pleurés dans l'ordre institué. Chaque nouvelle mort violente, chaque nouvelle exécution sommaire déguisée en « incident », chaque nouveau refus de qualifier le meurtre, vient rouvrir la tombe de Nahel. Parce que sa mort n'était pas la sienne seulement - elle était le nom provisoire d'une structure qui, elle, ne meurt pas.

Nahel, du nom propre au coup de feu, et du coup de feu à la deuxième mort : anatomie d'une impunité qui n'en finit pas de s'écrire.

Sylvain George


[2] Mounia Merzouk, in Le Monde, 28 juin 2023.

[3] Sylvain George, « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu - anatomie d'une impunité », in Lundimatin#484, le 30 juillet 2025. https://lundi.am/Nahel-Merzouk-du-nom-propre-au-coup-de-feu-anatomie-d-une-impunite

[4] Amélie Com, « 'Ils le tuent une deuxième fois' : la mère de Nahel déplore la requalification des faits reprochés au policier », BFM TV, 5 mars 2026.

[5] Sylvain George, « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu - anatomie d'une impunité », opus cité.

[6] Pour l'ensemble des références de cette partie voir : Arthur Carpentier, « Mort de Nahel : pourquoi le policier ne sera finalement pas jugé pour meurtre mais pour « violences ayant entraîné la mort », in Le Monde, 5 mars 2026.https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/05/mort-de-nahel-merzouk-pourquoi-le-policier-ne-sera-finalement-pas-juge-pour-meurtre-mais-pour-violences-ayant-entraine-la-mort_6669675_3224.html ; Ismaël Halissat, « Mort de Nahel Merzouk : pourquoi la justice abandonne la qualification de meurtre », in Libération, 5 mars 2026. https://www.liberation.fr/societe/police-justice/mort-de-nahel-merzouk-le-policier-auteur-des-tirs-renvoye-en-proces-pour-violences-volontaires

[7] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Ed. Du Seuil, 2011. Voir notamment le chapitre sur le « régime du soupçon » et la manière dont il structure le rapport policier aux populations racisées ; Punir. Une passion contemporaine, Paris, Ed. Du Seuil, 2017 ; L'Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Paris, Ed. Du Seuil, 2015.

[8] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, Ed. La Découverte, coll. Zones, 2010 ; « Pleurabilité du vivant », in Les Temps qui Restent, n°4, traduction de Dawn Sheridan, Arto Charpentier et Emmanuel Levine. https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-4/la-pleurabilite-du-vivant-1-3

[9] Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », in Œuvres I, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 210-243.

[10] Nous proposons ici le concept de juridiction sécuritaire pour désigner le processus par lequel l'institution judiciaire, au lieu de contrôler l'action policière depuis une position d'extériorité, intègre sa logique et produit elle-même les conditions juridiques de l'impunité. Ce concept vise à rendre compte de la fusion entre raison policière et raison judiciaire qui caractérise des décisions comme celle du 5 mars 2026.

[11] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Éditions Galilée, 1995 ; Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique éditions, 2000.

[12] Miguel Abensour, La Démocratie contre l'État. Marx et le moment machiavélien, Paris, Le Félin, 2004 ; Pour une philosophie politique critique, Paris, Sens & Tonka, 2009. La « démocratie insurgeante » désigne chez Abensour le mouvement par lequel le peuple se rend présent comme sujet politique, dans un geste qui échappe toujours à la capture étatique.

[13] Proposition de loi visant à instaurer une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre, examinée à l'Assemblée nationale en janvier 2026 et devant faire l'objet d'une seconde lecture en mars 2026. Voir Sylvain George, « Permis d'impunité, permis de tuer : la présomption de légitime défense », in Lundimatin#506, le 27 janvier 2026. https://lundi.am/Permis-d-impunite-permis-de-tuer-la-presomption-de-legitime-defense

[14] Ibid.

[15] Paul Le Derff, Simon Varaine et Sebastian Roché, « And the law relaxed the rules - A quasi-experimental study of fatal police shootings in Europe », in International Review of Law and Economics, volume 83, 2026. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0144818825000389

[16] Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », opus cité.

[17] Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire », in Œuvres III, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 439

[18] Cette réflexion sur la communauté des amies étrangersères, esquissée ici à partir de la lecture benjaminienne de Dostoïevski, fait l'objet d'une recherche en cours de notre part. Elle s'inscrit dans un travail plus large sur les figures de la communauté non identitaire dans la philosophie politique du XXe siècle, et sur leur pertinence pour penser les mobilisations contemporaines face à la violence d'État.

[19] Maurice Blanchot, La Communauté inavouable, Paris, Ed. De Minuit, 1983.

[20] Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée, Paris, Ed. Christian Bourgois, 1986 (rééd. 1990).

[21] Giorgio Agamben, La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Paris, Ed. Du Seuil, 1990.

[22] Walter Benjamin, « L'Idiot de Dostoïevski », in Europe, n° 804, avril 1996. Ce texte, publié pour la première fois en français dans ce numéro, a fait l'objet d'un commentaire précieux d'Irving Wohlfarth dans la même livraison sous le titre « Une certaine idée de la jeunesse ». Benjamin y lit dans le personnage de Mychkine la figure d'une communauté qui ne repose sur aucune appartenance préalable, mais sur la pure exposition à l'autre - une communauté d'« amis étrangers » que seul relie le fait d'avoir été requis par une même exigence de bonté ou de justice.

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