26.10.2026 à 07:11
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Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité (…)
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité physique. Latente, potentielle, cette menace pourrait surgir du face à face avec n'importe quelle citoyenne française. Justice implacable de la sanction immanente !
« …la tentative de suppression brutale d'un tyran est vaine,
à moins que l'on ne supprime les causes, par ailleurs,
dont est résultée la tyrannie du prince. »
Spinoza, Traité de l'autorité politique, V, § 7
(abondant Machiavel)
Le pouvoir est toujours deux choses à la fois : politiquement, il est détestable par sa brutalité et sa nocivité ; épistémologiquement, il est misérable par sa bêtise et son incompétence. Être dominante ou parvenue, c'est opérer dans un monde fait pour soi, où tout coule au service de soi ; on est donc forcément amenée à ne pas avoir besoin de comprendre les autres et les milieux dont on jouit. Alors, comme dirait Bourdieu, à force de ne jamais avoir à comprendre les nécessités du social, on ne comprend rien à rien. Macron est un pur produit de cela : il est complètement crétin et dangereux à la fois.
Mais cette infinie misère n'invite à aucune commisération : elle est la part d'ombre, nullement enviable, du pouvoir. Ne perdons pas une miette de notre temps à les plaindre, car on a mieux à faire : combattre les nuisances innombrables que l'extorsion de leurs privilèges abat sur nous, et la stupidité subséquente de leur réponse à notre révolte – taper, mater, mutiler, tuer.
Justement : parlons de cette mort qui hante l'exercice du pouvoir ! Sa létalité intrinsèque suinte de toute part : mort psychique des exécutantes (le ou la policière-zombie ; la ou le politicien-vampire : toujours dévitaliser la puissance), meurtrissures des opprimées (nos esprits traumatisés et nos corps abîmés par leur violence institutionnelle, jusqu'à la mort « premier degré » : féminicides, mortes au travail, suicides dès l'adolescence, mortes de froid ou de faim, etc.). Et dans ce ballet de la mort, il y a, à côté de la contre-violence nécessaire des luttes, une chose bien étrange qui rôde comme un spectre : le fantasme, de la part des opprimées, de la mort des oppresseures…
Prenons un exemple, à partir d'un texte percutant de Barbara Deming sur son père mourant, cité dans les premières pages de La Volonté de changer de bell hooks : « je savais déjà que sa mort me permettrait de me sentir plus libre. Je me lamentais qu'il en soit ainsi. C'est un chagrin dont il m'est difficile de parler. Qu'il ait fallu qu'il soit étendu mort pour que je puisse me sentir libre de le toucher sans me sentir menacée par le pouvoir qu'il exerçait sur moi – cela m'est insupportable. » Et bell hooks ajoute, depuis sa propre expérience : « À l'époque où j'étais une jeune femme d'une vingtaine d'années qui ne comptait pas encore sur ses propres forces, j'ai souvent souhaité la mort des hommes qui m'entouraient. J'ai désiré la mort de mon père dès mon enfance. C'était ma manière de répondre à sa rage, à sa violence. Je rêvais qu'il parte, qu'il meure, qu'il parte pour toujours. La mort, c'était le moyen de conjurer la peur… »
Voilà ce que cela fait d'occuper une position de pouvoir : toutes celles et ceux que vous opprimez rêvent de votre mort comme d'une délivrance. Ainsi, combien de Françaises se couchent chaque soir en se berçant de la douce idée que « Macron mort » seraient les plus doux des mots entendables à la radio, son café chaud à la main ? Combien fomentent imaginairement de s'en débarrasser, comme un rituel doudou, sachant pertinemment qu'ils et elles ne le feront jamais (par manque de compétence ou par intelligence politique – sachant que ça n'atteindrait pas les vraies causes qui sont toujours structurelles, comme l'expliquent Machiavel et Spinoza) ?
Car Macron n'est rien, il est parfaitement remplaçable. L'anonymat des rapports de pouvoir explique les « deux corps du roi » : un parvenu mort, la parvenue survit à travers un nouveau parvenu, etc. (« Le roi est mort, vive le roi »). [1] Par la force des institutions, les nuisibles renaissent perpétuellement de leurs cendres.
Paradoxalement, Macron est en même temps le point de fuite où nos perspectives de révolte convergent, tant il concentre sur lui les haines populaires. Car penser politiquement en termes de causalité n'empêche pas de saisir les incarnations d'une époque, comme point d'accroche. On aura beau penser en termes de structures, la personnalisation est un moment nécessaire de la compréhension : si l'on accepte l'idée « l'homme, fruit des conséquences », encore faut-il « ne pas broncher aux conséquences », comme le suggère avec force Aimé Césaire, citant l'implication fulgurante qu'en tire Marx dans La Sainte Famille : « Si l'homme est formé par les circonstances, il en résulte qu'il faut donner aux circonstances une figure humaine. » [2] Il est donc juste que la colère populaire se cristallise sur quelques figures, bien que celles-ci ne soient pas le tout des causes de ses souffrances.
Revenons maintenant au sens de notre titre. Parler de la mort sociale de Macron signifie que cet homme est en danger où qu'il aille. Il s'est mis lui-même dans cette situation à force de servir les pouvoirs les plus hostiles à la vie. Il faut avoir été aveuglé par l'entre-soi social et le microcosme des flagorneries (la fable définitive à ce sujet reste Les Habits neufs de l'empereur, d'Andersen) pour ne pas comprendre qu'il a signé son arrêt de mort social à tant vouloir servir les pires.
Et ce n'est pas rien d'habiter une époque et un espace où la très grande majorité des humaines vous souhaitent mort plutôt que vivant – en rêve ou en projet. De fait, Macron ne peut plus se déplacer dans quelque espace public sans une armée de garde du corps, voire sans vider littéralement les lieux de tout humain – à coup de militaires. Il existe de nombreux articles qui ont documenté comment des parties entières de villes sont confinées pour préparer un déplacement du chef de l'État. On est loin d'un président de l'Islande qui pouvait recevoir à domicile (après la crise des subprimes, alors même que le pays était dans une phase critique entre 2008 et 2012) ! Par contraste, la monarchie française suppose un niveau d'étanchéité géographique et de blindage social pour demeurer. Depuis l'automne 2026, nous savons que ce sont des dizaines de mètres de béton symbolique qu'il va falloir entretenir à un prix logistique et sécuritaire hallucinant pour que ces gens, Macron en tête, continuent de vivre et de nuire.
Macron et son monde vivent donc avec une épée de Damoclès qui n'est rien d'autre que la forme de vie la plus joyeuse et la plus spontanée, ordinairement : croiser des gens. Ce qui est le plus beau dans l'existence, à savoir les rencontres humaines, l'altérité dans toute sa splendeur, l'hospitalité coûtumière et le gîte partagé, tout cela leur est une expérience devenue impossible.
Toquer à une porte, au hasard, c'est risquer de se voir accueilli à la manière dont Budd « reçoit » la Mariée dans Kill Bill 2 : un bon coup de fusil direct. Pour pasticher Rémi Gaillard, on pourrait dire que Macron a réalisé cette prophétie sombre : c'est en se faisant détester de n'importe qui qu'on peut mourir de n'importe quoi.
Reste la bunkérisation de son existence, le transit perpétuel d'un espace sécurisé à un autre espace sécurisé. Macron a décidé de faire la guerre aux Françaises, il vit désormais sur Mars. Cosmonaute à vie, sur Terre. Le moindre souffle d'air, la moindre brèche de vie l'aspirerait dans le vide et disloquerait ses chairs.
Héloïse
[1] Voir l'ouvrage classique d'Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi, Gallimard, 1989 [1957].
[2] Karl Marx, La Sainte Famille ; cité par Aimé Césaire, « Discours d'inauguration de la place de l'Abbé-Grégoire » (1950), reproduit en guise de préface pour Abbé Grégoire, De la traite et de l'esclavage des noirs, Paris, Arléa, 2005 [1815], p.15-16.
26.10.2026 à 07:09
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(Pour une vraie réforme de l'éducation) Groupe Fernand Illich
- 26 octobre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Après son brillant manifeste du lumpen-scoletariat qui exposait les mécanismes socio-économiques, historiques et éthiques à l'œuvre dans le soulèvement lycéen, le Groupe Fernand Illich s'attelle cette semaine à répondre à la plus épineuse des questions : « mais alors qu'est-ce que vous proposez ? ». Principes généraux d'éducation, organisation et restructuration des enseignements, un programme en 26 points à la hauteur de l'audace et de la mobilisation lycéenne.
« Comme vous me plaisez bien maintenant, – depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité tous épanouis : il me semble que pour des fleurs comme vous il faut des fêtes nouvelles, – une brave petite folie, un culte ou une fête de l'âne… »
F. Nietzsche, « La fête de l'âne »
Préambule. L'institution scolaire n'a plus pour mission de préparer les enfants à entrer dans le monde tel qu'il est, mais de leur donner les moyens de rendre ce monde suffisamment étrange pour qu'il ne puisse plus continuer comme avant, ou plus aussi vite qu'avant. Ceci est donc un programme-cadre de déprogrammation ou de dyscolarisation raisonnée, dont les principes découlent des leçons générales d'Octobre 26.
1. Le maître zen demande à son disciple : « Imagine que tu sois entièrement prisonnier dans un bloc de pierre, comment en sors-tu ? » Le disciple réfléchit. Il cherche une énigme à résoudre dans la question de son maître. Il devient nerveux, tracassé par l'énigme. Finalement il revient voir son maître, honteux de n'avoir pas trouvé la solution. Le maître répond : « On sort du bloc en faisant un pas en avant ou sur le côté. » Le disciple est illuminé [1].
(Réhabiliter l'illumination comme principe d'enseignement. L'illumination n'est pas seulement de maître à disciple. Les illuminations sont aussi collectives et imprévues, offertes par les occasions critiques. Il suffit de construire des situations qui rendent de telles occasions possibles. Octobre 26 a été une illumination pour beaucoup : accélération paradoxale de l'intelligence politique, par et dans le ralentissement qu'instaure le blocus. Des jeunes filles en débardeur blanc et aux cheveux lisses sont devenues conscientes, politiquement conscientes des faits de répression et de brutalité policière qui, la veille du 1er ou du 8 octobre 26, ne les concernaient pas.)
2. Bienvenue dans l'« école-blocus ». Elle repose sur la prise de conscience – sur la conscience renversée – que le blocage n'est pas un état exceptionnel de la vie scolaire, mais qu'il en est au contraire l'état normal inconscient. Tout le monde est par avance bloqué à l'école. Les maîtres et les maîtresses bloquent doucement les enfants sur des chaises, dans des salles, 6h par jour. Les professeurs sont eux-mêmes bloqués par les programmes, par le temps métrique des emplois du temps, par les copies, par les échéances. L'école bloque l'imagination. Elle bloque la pensée en dialectique, en dissertation, en protocoles. Elle bloque le présent par l'avenir (« Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? ») L'architecture bloque les corps dans des couloirs et des itinéraires centralisés, inévitables, répétés sans fin. Etc. Mais tous ces blocages sont acceptés comme s'ils étaient naturels.
Le principe de l'école-blocus est simple : le blocus conscient et visible est un droit strictement relatif à l'état de blocage normal (naturalisé, invisible) dont il est le contrecoup vital, le sursaut, la résistance. Dans l'école réformée, le blocus sera un recours possible permanent, tenu pour légitime et honorable. Ainsi tout élève pourra interrompre un cours en déclarant par exemple l'état d'urgence onirique. On devra alors, dans les minutes qui suivent immédiatement ce recours, produire la preuve de la valeur onirico-politique du contenu enseigné. (L'onirico-politique est l'une des nouvelles matières de l'école réformée, qui remplace la géopolitique en HGGSP.)
(Le recours demeurera cependant exceptionnel et son abus sera puni d'heures de travail onirique. L'état d'urgence onirique ne sera déclaré comme régime normal quotidien que dans les cas les plus avérés de blocage majeur par principe-de-réalité.)
3. Nul ne pourra être interrogé sur ce qu'il ignore sans que l'on interroge d'abord le monde sur ce qu'il lui cache.
4. Nous destituons les tables. Nous destituons l'algorithme. Nous destituons la question et la main levée. Nous destituons le texte. Nous destituons les disciplines. Nous destituons les portes. Nous destituons l'après-midi.
5. Chaque classe disposera désormais d'une chaise vide symbolique, au premier rang, pour les absents. Interdit de s'assoir sur la chaise d'un Grand Absent. (Profanation intolérable, qui sera punie d'heures de khôl.) Nul ne pourra commencer un cours tant que personne ne se sera demandé qui manque, qui n'est pas sur les listes, de qui les présents ont pris la place. Des rituels pour l'Absent devront ensuite être observés avant que l'on puisse commencer le cours prévu.
6. Toc toc toc. Les murs de l'école appartiennent à ceux qui sont hors de l'école. (Les journées de blocus d'octobre 26 se sont passées aux grilles, aux portes des lycées, à la limite, sur le seuil.) Nous nommons ce principe le principe liminal ou le principe de l'intermédiaire : ce qui sépare est ce qui relie. L'école doit ainsi multiplier les intermédiaires, faire en sorte que les zones de séparation deviennent des zones liminales de contact. Enseigner par le dehors : les exclus, les sans-abri, les oubliés seront des maîtres occasionnels et particulièrement respectés, ils pourront enseigner ce que signifie vraiment habiter le monde.
7. Nous instituons la parole. Nous instituons les matières (multiples, texturées, pensantes). Nous instituons le sommeil, nous instituons le rêve. Nous instituons le matin. Nous instituons l'amitié, nous instituons la profondeur. Nous instituons le problème. Nous instituons l'écriture. Nous instituons les règles en lieu et place de la loi. Nous instituons les jeux.
Scolie. Si vous vous demandez pourquoi diable il faudrait instituer des choses qui existent déjà, telles que la parole ou le matin, c'est précisément que vous n'avez pas compris ce que « institution » veut dire. Il n'y a pas de réalité, même naturelle, qui ne doive être instituée pour valoir comme désirable (leçon d'Oury). L'Institution doit être démajusculée, profanée, multipliée, convertie en rites illocutoires collectifs : les institutions à la place de l'Institution, mille institutions en train de se faire, se défaire et se refaire par assemblées et conseils, comme des groupes actifs se forment sporadiquement dans un mouvement d'insurrection urbaine au gré de l'évolution des fronts. On peut instituer quelque chose pour une année, pour un trimestre, pour une journée ou pour une heure. Les institutions génèrent le désir. On peut changer.
(Même les pillages du 17 octobre 26 ont fonctionné comme une institution soudaine et éphémère : magasins ouverts. Ce n'était pas une pulsion consumériste capricieuse et chaotique, comme l'ont dit en chœur les ayants solidaires des commerçants pillés et de l'économie établie : c'était une utopie économique en acte. La preuve : les partages de biens entre les pilleurs en fonction de leur utilité, leur besoin de justice entre eux. Une institution, même dans l'euphorie de la violence, ne peut pas se passer de règles, par exemple des règles de répartition.)
8. Bismillah c'est les ténèbres : tout langage est un code secret pour initiés. Jusqu'à présent l'école a conservé ses codes voilés, réservés à ses héritiers tacites. Les élèves qui possédaient le code étaient des infiltrés – conscients ou non, peu importe. Mais ça ne marche plus : lalangue n'existe pas, il n'existe que des jeux de langage. Tout le monde joue au langage, sans savoir qu'il joue. (Jusqu'à présent l'école a été essentiellement un système ventriloque, les professeurs des poupées qu'on enfile, les élèves des poupées, les chefs d'établissement des poupées maximales. Je ne parle pas, on me parle. Chacun doit dorénavant travailler à apprendre qui le parle et l'école doit être le lieu de cet apprentissage.) Nous décrétons l'égalité absolue des jeux de langage entre eux. Wesh ma chère. On intervertira les jeux, on les croisera, on les tirera au sort chaque jour (parler chef, parler prof, parler cité, etc.) Il n'est pas un jeu supérieur à un autre, il y a seulement différents jeux avec des règles différentes. Il faut apprendre à jouer au jeu de l'autre et à jouer à son propre jeu avec les règles et les trucs du jeu de l'autre, et alors l'école sera enfin un espace social ouvert et non une crypte. (Wittgenstein dès le CP.)
9. Asinus ad lyram. L'un des buts fonde à mentaux de l'école est d'âpre rendre à lyre et à écrire, de rap rang drap à écrire comme il faux à ceux qui nœud ça veut plus. Appât retire deux mains tenant, nous adoptons le prince hip de la dyslexie générative. Les textes et cris par des dys (dyslexiques, dysorthographiques, etc.) qu'on se tie tueront la base du cours de litté rature, ils seront lus par tous laids autres comme du vit que tord hue-go ou du beau de l'air et leurs fautes inter prêtées comme des trous vaille peau et tique.
10. Plusieurs fois par jour, le silence sera observé.
11. L'orientation est interdite. (Tout projet sera puni.)
12. On ne produit pas.
Scolie. L'école n'est pas une banque (Paulo Freire), où il s'agit de « transmettre » (idéal aliéné de la conscience pédagogique), c'est-à-dire de transférer des capitaux cognitifs d'esprit à esprit (du professeur à l'élève). Elle n'est pas une usine, où il s'agit de produire à la chaîne (des cours, des devoirs, des notes, des bulletins, des moyennes, de la statistique, etc.), produire, produire à flux tendu jusqu'aux échéances (examens, conseils de classe, fin d'année, orientation postbac, etc.) Elle n'est pas non plus une entreprise, où il s'agit de se produire soi-même comme sujet employable, flexible, adaptable (par les projets, les exposés, les « activités »). La banque, l'usine, l'entreprise : modèles capitalistes qui travaillent l'école au corps.
Dans l'école-blocus, tout est fait pour que la « production de richesse » apparaisse au contraire comme une injure, comme un crime contre l'esprit. Les élèves productifs seront sévèrement punis. Les élèves coopératifs seront punis. Ni production, ni coopération : mots-pièges. Dans l'école-blocus, les mots sont les vraies choses. Tout est retraduit : « mérite » est dit « privilège », « échec scolaire » est dit « exclusion », etc. (Les élèves pourront inventer des mots nouveaux à la place des plus usés. Ou ils feront parler les vieux mots par dyslexie générative comme l'anneau magique de Mangogul fait parler le sexe des femmes, pour leur faire dire leur vérité cachée. L'amer eat aux crasses hi hi hi.)
Ainsi « production » se dit maintenant « destruction » (destruction de ressources, destruction progressive de la possibilité même de produire encore sur terre). « Richesse » : appauvrissement, raréfaction, biocide, etc. (Exercices quotidiens : les élèves doivent calculer tout ce qu'on perd à gagner sa vie, calculer tout ce qu'on a en moins pour avoir la « production-de-richesse ». Direction pour une réforme de l'arithmétique : il faudra introduire le domaine des opérations dites « réelles », distinctes des opérations « abstraites ». Une addition réelle suppose toujours des quantités négatives symétriques ou occultes qu'il faut additionner avec les quantités explicites. Les élèves apprennent à compter en ombre portée, en miroir, en sang versé. Calculs nouveaux. Vous ne pouvez plus compter votre argent en quantités explicites, sans y ajouter le négatif de ce que vous prenez en sous-main. Les commerçants doivent tout recompter en opération réelle. La hiérarchie des richesses est bouleversée.)
L'école-blocus valorise les richesses. Il faut les débloquer. « La » richesse est un surgeon-traître des richesses, un appât-leurre qui nous détourne des autre biens. La richesse est possessive et exclusive : ce que j'ai, si je l'ai, tu ne l'as pas ; au contraire, les richesses sont inclusives, participables. (Si deux individus possèdent chacun un billet, et qu'ils échangent leurs billets, chacun, après l'échange, n'aura toujours qu'un seul billet. Mais si les deux individus ont chacun une idée et qu'ils échangent cette idée, alors après l'échange, chacun aura deux idées. Si je donne mon produit à autrui, je le perds à son profit ; par contre, si je lui « donne » mon idée, je ne la perds pas. Les idées ne se possèdent pas : elles sont participables. Je ne les ai pas au même sens où j'ai de l'épargne ou du patrimoine immobilier. Gagner en donnant : postulat de l'école-blocus. On ne coopère pas, on prend part à l'indivisible.)
13. Les notes sont remplacées par des animaux.
Scolie 1. La tortue désigne une progression lente et solide. Le corbeau signale une capacité à trouver des solutions à des problèmes imprévus. Le poulpe indique une aptitude à travailler dans plusieurs directions. Le hérisson témoigne d'un besoin de protection. Le pigeon voyageur signale une tendance à transporter les idées des autres. L'âne valorise la capacité à subvertir les erreurs et les vérités, à détourner les idées d'une matière à l'autre. Mais on remarque que le dispositif se dérègle rapidement : certains élèves refusent le hérisson, d'autres revendiquent le poulpe, et un groupe accuse le corbeau de favoriser les élèves déjà considérés comme brillants. Le conseil de classe doit alors débattre de la manière dont les catégories produisent des réputations, des attentes et des inégalités. Les animaux ne peuvent être attribués définitivement ; ils changent au gré des situations, et chacun peut contester le sien. On invente aussi des animaux nouveaux, hybrides, mutants. Mais il faut un traitement plus profond du problème : peu à peu on découvre que le problème vient en fait de l'usage symbolique des animaux. Brûlez les doudous [2]. Il faut abolir le symbolique ; au minimum, toujours coupler le symbolique au réel. Dessine-moi un ornithorynque. Exercice quotidien : trouvez des vivants autour de vous, sur vous et en vous. Faites la liste des animaux dont vous vivez. – La note, désymbolisée, finira par mesurer un degré de conscience.
Scolie 2. La note à l'école a toujours peine à dépasser le fétichisme du produit (noter le produit du travail en lui-même, séparé de l'effort qui l'a produit et des capitaux implicites et inégaux entre élèves-producteurs). Certes la notation s'est employée à reconnaître la valeur du travail (intégrer à la note l'effort, l'acquisition, le progrès accompli par l'élève d'un devoir à l'autre, indépendamment de la qualité du produit qui peut demeurer encore médiocre). Mais en réalité la notation relative à l'effort valorise non pas le travail, mais la docilité à la forme, c'est-à-dire la subjectivation, la constitution de l'élève en sujet de la forme qui lui vaut sa note. L'usage invasif des IA par les élèves, automates maximalement dociles à une forme dictée, rend de toute façon caduque la notation chiffrée, moulée sur cette docilité. L'abolition de la notation a pour fonction de faire accéder le travail à sa puissance protéiforme et à sa valeur intrinsèque. Désormais, on ramassera uniquement les brouillons et les esquisses, on évaluera les ratures, les auto-corrections, les reprises, les réécritures visibles. « Ce n'est pas assez brouillon » sanctionnera les copies lisses comme du chatgpt.
14. Dans chaque école, on ouvre un bureau où l'on peut venir faire une déposition contre les croyances collectives encombrantes et bloquantes : « je ne suis pas légitime », « il faut souffrir pour réussir », « les choses ont toujours été ainsi », « il faut travailler pour réussir », « je ne travaille bien que sous pression », « j'ai pris trop de retard », etc. Chaque croyance est enregistrée, consignée, inscrite sur un registre administratif ouvert. On note ses occurrences au quotidien, explicites ou implicites, on décrit ses effets. Le registre est public : le signalement de la croyance suspecte grossit de la contribution des autres élèves qui peuvent désormais la reconnaître dans leur propre expérience, documenter son usage, témoigner des dégâts subis sous l'influence de cette croyance. Le plaignant doit ensuite faire la preuve, devant un conseil spécial, du préjudice causé par la croyance dans un parcours scolaire choisi comme typique. Une fois la croyance jugée coupable, elle est retirée des pratiques éducatives où elle continuait à infuser, et son usage est interdit dans l'institution. Elle est pourchassée partout où elle peut encore sévir. La liste des croyances-blocs est ouverte. Elle s'allonge de jour en jour. Une croyance ne vaut que si elle est instituée par acte illocutoire collectif, expressis verbis.
15. Pendant l'année, à des dates rituelles, l'école devra rendre ce qu'elle a pris. Les heures confisquées, les curiosités découragées, les questions restées sans réponse seront déposées dans la cour. Chacun pourra repartir avec ce qui lui appartient. (On est propriétaire de ses vides seulement.)
1. L'école-blocus repose sur la grande réforme du temps.
1.1. Introduction de la monnaie du temps. Principe : le temps scolaire devient une ressource prioritaire et précieuse, rare comme l'eau : une ressource qui doit être libérée, protégée, soustraite à son gaspillage, investie, intéressée, multipliée. L'introduction de la chrono-monnaie a pour but de faire prendre conscience du chrono-pouvoir, de la chronopolitique scolaire invasive. Une partie de la chrono-ressource peut être négociée. Chaque semaine, un conseil de classe dispose d'un budget de temps collectif qu'il doit répartir.
1.2. Pour obtenir le temps vivant de chaque élève, les heures objectives de présence physique obligatoire à l'école doivent désormais être calculées par addition des quantités négatives d'absence psychique et d'inattention, c'est-à-dire de temps mort. La somme de ces deux quantités (temps objectif moins temps mort) est le temps vivant. Tout doit être fait pour que chaque élève prenne conscience de ses phases de temps vivant. Elles lui appartiennent en propre et sont investies selon son choix libre absolu.
1.3. Introduction du temps réel à l'école. Le temps réel n'est pas donné par l'horloge : c'est la durée vécue par la conscience. Les cours se terminent lorsque la classe estime collectivement que le capitalisme temporel a suffisamment exploité son attention. Parfois, un cours peut durer 1h, ou 1h30, sans pause, 2, 3 ou 4h dans les cas exceptionnels : c'est possible quand on sent que quelque chose est en train de se passer, que les intelligences sont en phase d'accélération collective. D'autres fois, le cours peut être interrompu avant son terme prévu, quand on sent que plus rien ne peut se passer. Dans le régime réformé du temps, on considère désormais qu'une minute de lucidité ou d'intelligence accélérée vaut largement 10h de présence inattentive ou forcée. Les montres sont confisquées et fondues pour fabriquer des cloches.
1.4. Réquisition générale de l'ennui. L'ennui devient un bien commun, protégé contre toute tentative de rentabilisation pédagogique. Chaque élève dispose de deux heures quotidiennes d'ennui (au moins), opposables à son EdT. L'ennui et l'attention sont désormais considérés comme étant la même chose. Tout professeur disant « Soyez bien attentif… » sera puni, privé de tableau, temporairement marqué d'un signe infâme sur le front pour concentrer naturellement l'attention des élèves à son préjudice. Cheh.
1.5. Interdiction des intercepteurs et vampires de temps. Toute phrase commençant par « Quand tu seras grand… » entraîne la suspension temporaire de l'adulte concerné et son inscription à un stage obligatoire de déconstruction de la nostalgie toxique.
1.6. La lenteur est une vitesse paradoxale. Dans l'école-blocus, tout est plus lent. Mais paradoxalement, tout est aussi plus rapide, par et dans cette lenteur même.
2. Réorganisation structurelle des enseignements.
2.1. Principe de l'âne savant : chaque élève devra enseigner une heure par semaine une matière qu'il ne comprend pas à ceux qui croient ou prétendent la comprendre.
2.2. Les savoirs clandestins. Deux tableaux : sur l'un, on explicite les capitaux culturels implicites présupposés par l'école-caserne pour la réussite des « bons élèves » ; sur l'autre, les savoirs non reconnus comme légitimes par l'école. Un espace permanent accueille les compétences sauvages, non reconnues, celles que les élèves possèdent en dehors des disciplines scolaires : tchatcher, surmonter une déception amoureuse ou un refus d'embauche, se souvenir précisément de ce qu'on vous a confié de personnel, consoler quelqu'un sans lui donner de conseil, coder, prendre soin d'un animal, etc. Ces compétences peuvent être opposées à des critiques sur les savoirs scolaires en cours d'acquisition, et donner lieu à des compensations au cas où l'élève parvient à montrer comment il peut bricoler sa réussite avec ses savoirs clandestins enfin reconnus.
2.3. Tout élève peut déposer une demande officielle de détour intellectuel. (La neuro-atypie est érigée en mode de pensée.) Au milieu d'un cours sur les fractions, un élève souhaite comprendre pourquoi les horloges divisent l'heure en soixante minutes. Une leçon de géographie provoque une enquête sur le prix des bananes et l'histoire des migrations. Le détour n'est pas automatiquement accepté, car le temps collectif est limité. Mais toute demande doit recevoir une réponse argumentée : acceptation, report ou refus motivé. Chaque semaine, la classe choisit un détour et lui accorde un temps d'enquête. Le détour doit, à son tour, pouvoir revenir au chemin initial, mais en le transformant : on cherche ce qu'il révèle du sujet, des outils employés et des relations entre les matières.
2.4. Le zeugme devient l'exercice-type. (Bouffe ma chatte, pas mon avenir.)
2.5. Redécoupage, découplage et recouplages transversaux des matières : la poésie dirige les mathématiques, l'éducation physique contrôle les sciences économiques. D'autres croisements doivent proliférer. Faites l'histoire de votre ruisseau vu de Sirius. Multipliez Rimbaud par Schumpeter. Faites le commentaire de la bataille de Stalingrad par récurrence. Calculez le taux de variation métaphorique de la guerre. Observez un événement entre la lame et la lamelle. Translate your negative emotions into economic language. Vous avez 4h (en temps vivant).
Groupe Fernand Illich
[1] Dans cette fable, le disciple était bloqué parce qu'il cherchait une solution rationnelle à la situation. Son blocage étant admis comme un fait, il ne pouvait pas en sortir. La solution consiste simplement à sortir du bloc de pierre en faisant un geste qui n'était pas autorisé dans la situation telle qu'elle est décrite, autrement dit, à ne pas admettre la situation initiale telle qu'elle est imposée par le récit qu'un autre en fait pour moi.
[2] Soit « Sirens of the Lamb » de Banksy. 2013, dans les rues de New-York, des animaux en peluche entassés à bord d'une bétaillère, roulant en direction de l'abattoir. Les peluches aux hurlements stridents, animées par des marionnettistes, semblent pleurer et appeler à l'aide. Cette installation attire l'attention des passants, fait pleurer les enfants. Ironie de Banksy : nous sommes insensibles à la mort industrielle des bêtes réelles dont nous consommons massivement la chair chaque jour, mais réagissons à la souffrance factice de leurs effigies enfantines. C'est que, dans l'expérience de l'homme moderne, les animaux ont été remplacés par leurs images (dessins animés, doudous, produits de consommation de masse). Il ne s'agit pas de réintroduire le réel à l'école, mais de réintroduire la conscience dans le réel. Même chose avec la réalité sociale. On aime les pauvres en images. Mais pas quand ils sortent de leur ghetto pour envahir les centres-villes.
24.10.2026 à 11:28
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Suite aux déclarations Gérald Darmanin qui a annoncé la mise en œuvre de la reconnaissance faciale algorithmique afin de traquer les manifestants, nous avons sollicité les spécialistes de La Quadrature du Net afin qu'ils nous éclairent sur ce que l'État peut (et ne peut pas encore) faire en termes de techniques de surveillance.
24.10.2026 à 10:30
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En cet automne 2026, sous les feuilles mortes, ont surgis soudainement des fleurs de révolte irradiantes. Initiée par des lycéens des quartiers populaires, la révolte a été reprise par des prolétaires de tout âge des banlieues discriminées et bien au-delà. En un mois, du 21 septembre au 17 octobre, les feux se sont répandus partout, surprenant et déstabilisant les gendarmes-pompiers de l'Etat. Malgré ses immenses pouvoirs, ses dizaines de milliers de policiers et gendarmes super armés, ses moyens technologiques d'espionnage, ses rouages de propagande médiatique bien lubrifiés, l'ordre bourgeois a été ébranlé par la déferlante des populations opprimées.
Face aux revendications parfaitement légitimes des lycéens en révolte, comme au cours de ces dernières années face à celles des prolétaires en Gilet Jaune, des salariés du privé et du public, la seule et unique réponse de l'Etat a été la répression. Violente, de plus en plus violente, jusqu'à provoquer des mutilations à vie, des blessures et de traumatismes graves chez des jeunes de 14-17 ans. En matraquant et mettant en GAV des milliers de mineurs, en envoyant en prison ferme des centaines parmi eux. Au nom de la loi.
Au nom de la loi, sortant du chapeau le despotique 49-3 devant les énormes mobilisations sociales contre les réformes capitalistes des droits des travailleurs et des chômeurs, de la sécurité sociale, des retraites, et tant d'autres luttes légitimes et justifiées par l'exigence d'une vie digne et respectable. Au nom d'une loi truquée à l'avance. Bien avant Macron malheureusement, l'Oligarchie dominante habillée en Démocratie élective, impose aux plus nombreux, aux classes populaires, leur volonté. Par un codicille juridique inventé par eux, ou alors par la matraque si les récalcitrants insistent et résistent.
La journée insurrectionnelle du 17 octobre 2026, qui a vu pas loin d'un million de personnes mobilisées en France, a été décriée par les Gouvernants et leurs thuriféraires médiatiques sous les termes de « chaos, violences urbaines, saccages, pillages ». Violences auxquelles il fallait une réponse ferme de l'Etat : des couvre-feu, des militaires déployés dans les rues, des interdictions de manifester, de divulguer des informations et des appels sur les réseaux sociaux etc. Des mesures souvent illégales selon le droit, mais prise « en urgence » afin de rétablir l'ordre et la légalité, la leur, celle de l'Oligarchie dominante.
Celles et ceux qui l'ont vécue de l'intérieur, pas vue à la télé, ont bien vu qu'il s'agissait d'une énorme révolte populaire, faisant exploser les colères accumulées pendant des années, voire des générations. Colère contre des études misérables, des travaux ingrats et mal payés, des habitats infâmes, des exclusions et humiliations de toute sorte. Des luttes tout-à-fait légitimes, largement partagées par les populations concernées, et pourtant violemment réprimées « au nom de la loi ».
Une loi variable, en effet. Depuis des décennies tous les Gouvernements français ont cédé et satisfait les revendications des agro-industriels, considérant que leurs exigences étaient légitimes. Généreux et aussi cléments et miséricordieux, passant l'éponge sur toutes les actions illégales (blocages de routes et péages, attaques et saccages de Préfectures et Ministères etc.) commises par des entrepreneurs agricoles juchés sur des tracteurs de 300 chevaux (300.000 euros).
Au lendemain du 17 octobre, Gouvernants et médias complices ont commenté superficiellement les grandes manifestations qui avaient eu lieu dans toute la France, mettant la focale inquisitoriale sur les « hordes sauvages » qui ont éventré et pillé des supermarchés et des boutiques du centre-ville. Les commentateurs le moins hostiles aux manifestants (genre Le Monde et Libération) disant comprendre, à la limite, les affrontements avec la police, les barricades en feu, voire les attaques contre des Mairies, des Préfecture et autre sièges de Pouvoir, mais condamnant sans aucune excuse possible les pillages des commerces.
Bien entendu, les mêmes tenants et suppôts du système ont dit qu'il fallait faire la différence entre manifestants pacifiques et black bloc, entre étudiants et travailleurs exprimant légitimement leurs plaintes et revendications, et « les casseurs, les délinquants se greffant par opportunisme parmi les manifestants ». Renvoyant « casseurs et pilleurs » dans la sphère de la criminalité, sans aucune justification de nature politique.
Sauf que, vu de la place ou de l'avenue en feu, dans l'action, l'image était bien différente. Malin qui aurait pu faire la différence entre manifestants pacifistes, révolutionnaires, black bloc en gilet jaune ou vice-versa, entre groupes qui se lançaient dans des actions offensives et d'autres qui se limitaient à l'auto-défense. En tout cas, les milliers et milliers de personnes qui ont vécu du matin au soir les événements du 17 octobre, ont toutes eu le sentiment d'avoir participé à un mouvement collectif unitaire et multiforme. On n'a pas vu des « militants pacifistes » s'opposer à des « vilains casseurs », par contre on a vu des paquets de marchandises voler comme s'il en pleuvait, jetés dehors des magasins par des pères-noël habillés en noir, faisant le bonheur de passants, de petites-dames et de sans-abris. Pourquoi ? Pourquoi, dans les faits, la masse des manifestants a porté un regard compréhensif, voire complice, sur ces actes « illégaux » ?
Par une prise de conscience diffuse que des vitres cassées étaient bien moins importants que des vies cassées. Comme disait Berthold Brecht : « Qu'est-ce que le casse d'une banque face à la fondation d'une banque ? ». Autrement dit, en regardant avec d'autres lunettes que celles imposées par le système capitaliste, on pourrait considérer que les pillages de magasins ne sont que de la récupération partielle, de la réappropriation par des pauvres démunis des spoliations systémiques dont ils sont victimes.
La chose est aussi simple que ça : si l'on vole c'est parce qu'on n'a pas l'argent pour l'acheter. Les riches ne volent pas au supermarché (d'ailleurs ils envoient leur bonne faire les courses), ils vont au gros, en gants blancs. Au demeurant, c'était bien le pouvoir d'achat indigent la raison fédérative des manifestations du 17 octobre. Alors que certains aient pensé qu'il fallait arrêter de quémander la soupe aux cantines populaires et qu'il fallait se servir soi-même, apparaît tout-à-fait logique et conséquent. Comment expliquer autrement que des gens prennent le risque d'affronter la police, d'être arrêtés et finir au gnouf ? Peut-on imaginer la joie d'un fan de foot récupérant des vêtements sportifs qu'il n'aurait pas pu se payer, une jeune-fille qui se retrouve avec des vêtements de marque, un adulte qui n'aurait pas pu s'habiller avec un beau costard ? Envisager que des parents, des mamies n'aient pas grondé les jeunes quand ils sont rentrés à la maison, les bras plein de cadeaux pour toute la famille ?
« Des délinquants habituels, saisissant de façon opportuniste le chaos de la manif, pour leurs propres intérêts », comme veulent faire croire « les sources policières et le Ministère » ? D'après les profils des arrêtés jugés en procédure sommaire et arbitraire (dite de comparution immédiate), il s'agit de jeunes et moins jeunes, pères de famille ou célibataires, travaillant chez Amazon ou Uber, chômeurs, intérimaires, livreurs, lycéens ou étudiants en BTS, et d'autres prolétaires exploités des temps modernes. Des profils et des histoires individuelles diverses et variées qui disent finalement qu'ils considéraient légitime de voler aux voleurs. Conscients que l'illégalité du vol avait été imposée par les premiers voleurs, les grands voleurs à l'origine du droit de propriété. Un droit imposé d'abord par les armes, par la loi du plus fort, codifié ensuite par l'usurpateur lui-même et ses fidèles notaires soudoyés.
Politiciens, politistes, journalistes criant au scandale et à l'incompréhension qu'un mouvement social de révolte puisse virer de l'émeute au pillage, affichent leur profonde ignorance de l'histoire. Toutes les révoltes connues depuis l'antiquité à nos jours ont contemplé des saccages et des pillages, tant en ville qu'à la campagne. Les récits historiques du Moyen Âge et de l'Ancien Régime, écrits par des membres de l'aristocratie et de la bourgeoisie, évoquent et exècrent les pillages de caves et celliers de châteaux, de monastères, de manoirs. Rien de neuf sus le soleil. Quand le peuple a faim il va au grain, car le droit à la vie est supérieur au droit de propriété.
Les dénonciations des casseurs, des pilleurs, des manifestants violents vont toujours de pair avec les rappels aux principes sacrés de la démocratie et de la république. Une rhétorique creuse autant que perfide, dans la bouche des oligarques.
L'une des principales revendications des mouvements sociaux est l'appel à la démocratie. Les Gilets Jaunes, réclamant la démission du jeune Président-Monarque, le RIC et autres initiatives populaires, l'ont crié haut et fort. Car ils avaient bien compris que les Gouvernants étaient tous de la même race, la grande bourgeoisie, et qu'au-delà des nuances entre le noir, le bleu, le rose, voire le vert, la classe politique (sauf exceptions millésimales) appartenait aux élites socio-économiques. En France les ministres sont millionnaires, aux Etats Unis ils sont milliardaires. Des ploutocraties, des oligarchies en fait. Où trouve-t-on la démocratie, à savoir le pouvoir du peuple par le peuple ? Nulle part, dans aucun Pays du Monde.
N'en déplaise aux naïfs et aux croyants dans des concepts abstraits et facilement vendables, la Démocratie n'a jamais existé. Aucun régime politique connu dans l'histoire n'a vu le peuple dans son ensemble gérer de façon égalitaire et fraternelle la vie en société. Si la démocratie et la république ont été invoquées tout au long des siècles et des espaces pour s'opposer aux rois et aux tyrans, les régimes politiques créés au nom du peuple n'ont jamais été démocratiques et républicains. Tous les régimes qui se sont dits démocratiques et républicains ont été de fait des oligarchies, et les références à la démocratie et à la république n'ont été que rhétoriques, opportunistes, instrumentales. Une immense escroquerie déployée par une minorité de gens riches et puissants pour prendre le pouvoir et s'y maintenir. Au nom du peuple mais pour leur gueule.
La grande légende, alimentée par des historiens, des politistes, des philosophes, et reprise par des politiciens de tout bord à leurs fins, s'est construite sur une frise historique occidentale. A commencer par la supposée naissance de la démocratie en Grèce ancienne, quand la majorité de la population était composée d'esclaves, de serfs, de métèques (étrangers) exclus de tout droit de citoyenneté, à fortiori du droit de vote. L'agora était réservée à une petite minorité de riches et puissants. Tant dans la Grèce de Périclès que dans la Rome de Mucius Scaevola, dans la Florence de Dante comme dans la France postrévolutionnaire, la démocratie et la république n'ont jamais eu cours. Pour la simple raison que, outre les femmes … et les mineurs …, la grande majorité de la population masculine en était exclue et que les Pouvoirs ont toujours été et sont encore aujourd'hui aux mains d'une élite restreinte, ce qu'on appelle l'Oligarchie.
Les sans-culottes des temps modernes sont dans la rue. Partie de France, l'insurrection jeune et populaire de l'automne 2026 est en train de se répandre, rapidement, en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Albanie, en Grèce et ailleurs en Europe. Avec des points de départ qui peuvent être différents (comme la lutte pour un logement abordable en Espagne) mais qui, au fonds, disent que les classes populaires n'en peuvent plus de leurs conditions de vie invivables. Courber l'échine, travailler dur pour un salaire misérable, pour habiter dans une cage à lapin dans une cité de périphérie, pour ne pouvoir s'offrir qu'un kebab ou une pizza pour profiter de la vie. Par-delà des revendications sectorielles des uns et des autres, les insurgés veulent un changement radical de leurs conditions actuelles, mais surtout pouvoir envisager une vie désirable, plaisante, pourvoyeuse d'amour et tendresse, pas de ressentiment et de haine.
Comme en France, le peuple en révolte dans les autres Pays européens présente des caractéristiques similaires. Beaucoup de jeunes et une présence significative d'enfants d'immigrés, un spectre de couleurs montrant l'évolution démographique dans les anciens Pays colonialistes. Si leurs parents ou grands-parents ont courbé l'échine, travaillé en silence pour se faire accepter et survivre, la nouvelle génération issue de l'immigration a pris conscience de l'injustice de leur condition, et se révolte ouvertement.
Les formes d'action, les objectifs visés sont aussi semblables : les lieux de Pouvoir (Ministères, Préfectures, Mairies, Commissariats, Banques et Assurances, Dôme de Milan …), les défenseurs du Pouvoir (policiers, gendarmes, médias, fachos), ainsi que le pouvoir d'achat (les supermarchés et les boutiques du centre-ville).
Les mots d'ordre se répercutent d'une frontière à l'autre, en particulier ceux qui disent la haine accumulée contre les forces de l'ordre, identifiées comme les ultimes défenseurs du système, sans lesquels les Riches et Puissants seraient nus et accablés. « ACAB » et « Tout-le-monde déteste la police » sont sans doute les slogans le plus criés par les manifestants, en France comme partout en Europe. « Forces de l'ordre », « gardiens de la paix » ? Ça pourrait être une blague sémantique, si ça ne faisait pas mal quand ça tape. De plus en plus de gens sont désormais convaincus que les policiers ne sont là que pour défendre la paix des nantis et l'ordre qu'ils se sont créé pour assoir leurs privilèges.
Un policier en uniforme serait censé incarner la légalité, et pourtant sa légitimité est de plus en plus questionnée. Tout comme ladite démocratie représentative, l'égalité devant la Justice et tant d'autres impostures. Une légalité supposée juste, neutre, intangible, alors que ce n'est que le produit de l'illégalité sociale des Puissants, usurpateurs et violents, qui l'ont construite à leurs fins.
Car, qu'est-ce que les lois ? Des constructions socio-culturelles, historiquement et géographiquement déterminées, y compris les lois « divines ». Qui changent, évoluent ou sont abolies, par des rapports de force sociaux et culturels. Il suffit de penser à la légalité de l'esclavage, du travail des enfants, de la torture. Ou à l'interdiction et à la criminalisation de l'homosexualité, durant des longs siècles en Occident et encore aujourd'hui dans une vaste partie du Monde. A la loi d'ainesse. A toutes les lois faisant des femmes des mineures soumises aux hommes, et tant d'autres lois qui ne sont que la consécration d'un ordre suprémaciste et discriminant.
Quand les Puissants se sentent acculés, que leurs mensonges et leurs aumônes n'arrivent plus à calmer le peuple en révolte, ils n'ont plus qu'un mot : « C'est la loi ! C'est comme ça ! ». L'abolition du vieux monde devrait commencer par abolir ces injonctions proférées tous les jours par tous les pouvoirs possibles. Les mouvements de révolte qui se diffusent en ce moment sont justement porteurs de la déligitimation de tous les Pouvoirs structurels, en même temps que de l'affirmation de nouvelles légitimités constituantes. Dans les manifs, les affrontements avec les flics, les actions offensives, on entend de plus en plus le cri désirant : Révolution !
Alessandro Stella est directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l'EHESS de Paris.
24.10.2026 à 10:08
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Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer
- 19 octobre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Depuis les événements du 17 octobre 2026, le spectre de l'auto-justice resurgit dans le débat public. La menace est brandie par le ministre de la Justice Gérald Darmanin : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Elle est reprise par Patrick Delvau, président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie Paris – Île de France, qui relaie la colère de commerçants en proie à un sentiment d'abandon et déterminés à « créer des milices d'autodéfense ». L'extrême-droite surenchérit, à l'instar de Marion Maréchal : « L'étape suivante ce sera l'autodéfense », déclare-t-elle avec gravité au lendemain des manifestations. Quel crédit accorder à ces discours alarmistes ? Alors que s'intensifie la critique des défaillances de l'État, le temps des justiciers est-il venu ?
Le chantage à la création d'une milice, vouée à se substituer aux pouvoirs publics pour rétablir l'ordre, n'est pas nouveau. Il s'agit d'un discours bien rodé depuis la fin du XIXe siècle. Dès qu'une population s'estime insuffisamment défendue par l'État contre les cambrioleurs, les trafiquants ou les kidnappeurs, elle menace de prendre les armes, de rendre justice par elle-même sans s'encombrer de subtilités juridiques. Dans l'histoire récente, la menace du passage à l'acte justicier a le plus souvent tenu de la fanfaronnade, destinée à capter l'attention des pouvoirs publics ou à réclamer davantage de police. L'appel à s'affranchir du carcan de l'État de droit face aux « racailles », « casseurs » et autres « dealers » devient un cri de ralliement pour les leaders réactionnaires en quête d'attention. « Retenez-nous ou on forme une milice ! », clament à leur tour les porte-voix des commerçants ulcérés par les pillages d'octobre 2026.
Ces derniers jours, diverses initiatives ont fleuri sur les réseaux sociaux pour organiser « l'entraide citoyenne entre habitants et commerçants ». C'est notamment le cas du groupe Alpha Rise, lancé par un influenceur fitness montpelliérain, qui recense les volontaires prêts à se tenir aux côtés des commerçants « quand une ville s'agite ». Pour l'heure, les modérateurs de ces groupes affirment vouloir agir dans un strict respect de la légalité. En cela, ces initiatives s'adressent moins à des redresseurs de torts prompts à en découdre qu'à des vigies prêtes à s'impliquer dans des dispositifs de surveillance citoyenne encadrés par la loi.
La France n'est pourtant pas immunisée contre la fièvre justicière. On l'a vu en outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie en 2024, où face au soulèvement des indépendantistes kanaks, des groupes de « voisins vigilants » se sont constitués en milices armées pour défendre leur quartier. En métropole, les passages à l'acte coercitif se multiplient également : des créateurs de contenu en quête de notoriété sur Internet s'investissent dans la traque des pédophiles ou dans la chasse aux pickpockets ; des groupes d'extrême-droite intimident, voire agressent des migrants et leurs soutiens ; des agriculteurs ou des chefs d'entreprise se mobilisent contre les militants écologistes, les zadistes et autres opposants aux projets d'équipement qu'ils soutiennent. Tous partagent un constat similaire : face à l'impuissance de l'État, la seule alternative possible consiste à se défendre et rendre justice par soi-même.
Largement reprise dans les médias, cette opposition entre répression publique et initiatives justicières est cependant simpliste. Dans certains cas, professionnels et amateurs du maintien de l'ordre font bon ménage. On l'a vu à Nouméa, où les milices caldoches ont pu bénéficier du soutien tacite des pouvoirs publics. On le voit aussi dans de nombreuses luttes environnementales, où les gros bras de la FNSEA et de la Coordination rurale agressent les militants écologistes, patrouillent sur les routes et bloquent les accès aux lieux de mobilisation en toute impunité. À Sivens en 2014-2015, agriculteurs et chasseurs harcèlent les occupants de la ZAD du Testet ; à Saint-Père-en-Retz en 2019, ils usent de tonnes à lisier pour dissuader les opposants à la construction d'un surf park de s'installer dans un champ ; sur la route de Melle en 2024, ils agressent des cyclistes rejoignant un campement organisé par les Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci et d'autres organisations hostiles aux mégabassines. Dans ces trois cas, lorsque les militants saisissent la justice, les plaintes des victimes sont ignorées, les enquêtes bâclées et les condamnations rarissimes. Plus récemment, les agents de sécurité déployés autour du chantier de l'A69, dans le Tarn, se sont livrés à diverses exactions contre les opposants au projet autoroutier, au vu et au su des forces de l'ordre. Et ces dernières semaines, dans les villes touchées par les blocus de lycées et d'universités, des militants d'extrême droite s'en sont quant à eux pris aux jeunes gens mobilisés sans jamais être inquiétés par la police.
Loin de déborder les dispositifs policiers, ces justiciers autoproclamés, prétendant rétablir l'ordre et sanctionner les fauteurs de troubles par eux-mêmes, s'insèrent en réalité dans un continuum répressif où l'usage de la force est de plus en plus mutualisé. La répression des luttes sociales et environnementales est ainsi devenue une entreprise participative, surtout lorsqu'elle se déploie contre des adversaires politiques accusés de paralyser l'économie ou d'empêcher ceux qui le souhaitent de travailler. Pour l'heure localisées et informelles, ces collusions n'en esquissent pas moins les contours d'un nouvel espace de permissivité pour les partisans de l'auto-justice, dès lors qu'ils revendiquent de défendre la propriété, la liberté du travail et l'ordre économique.
Même s'ils ne passent pas à l'acte, les aspirants justiciers serviront toujours d'épouvantail pour justifier les tours de vis sécuritaires. Depuis le 17 octobre, le gouvernement a beau jeu de s'inquiéter du risque de débordements miliciens. Il place en réalité les Français devant un dilemme fallacieux : préférez-vous les mesures d'urgence ou les citoyens armés ?
Chercheurs au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer sont les auteurs de Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi (Seuil, 2021).
24.10.2026 à 09:52
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Du chaos, un cheval de Troie, des métamorphoses et la sortie des ténèbres comme de l'époque. Quelques éléments mythologiques pour une compréhension du 17 octobre et de ses suites.
Ils ont raison, le 17 octobre c'était le chaos. C'est-à-dire, selon la mythologie grecque, « l'espace préexistant à toute chose et notamment à la lumière. »
Le 17 octobre a été « un gouffre » dans le calendrier de la démocratie représentative qui aurait dû réguler nos révoltes jusqu'aux élections, « une faille » dans le règne de la marchandise qui devait organiser nos vies jusqu'à la fin des temps.
Avant d'être un chaos ce fut un Kairos, toujours selon les grecques, « l'usage du moment opportun. » La rencontre entre une bulle spéculative d'internet, les défaites passés et le mouvement de la jeunesse. Un accident de calendrier, le dieu du temps rattrapé par les cheveux, « une autre dimension du présent créant de la profondeur dans l'instant. »
Quelles sont les forces qui, en chutant dans « la béance » du chaos, ont débordé et humilié le dispositif policier ?
Les fantômes des Gilets jaunes obligeant la préfecture à stationner des troupes autour des lieux de pouvoir. Le « peuple de gauche » défilant dans les cortèges autorisés et fixant une partie du dispositif autour des axes principaux.
Surtout, la rencontre entre deux gestes émeutiers. Celui du cortège sauvage, avec banderoles, pancartes et drapeaux ; des pratiques d'affrontement, de dissimulation et de déplacement collectif, de la musique et des chars carnavalesques. Et celui du pillage, des petits groupes hyper-mobiles et non-identifiables, qui, profitant du désordre ouvrent les magasins et attaquent les forces de l'ordre.
Le chaos du 17 octobre a été possible d'une part par l'imprévisibilité et l'opacité d'un soulèvement lié à une date improbable. D'autre part, par la massification de ces deux gestes d'émeute et leur déploiement simultané.
Les étudiants en art de la prestigieuse école Boulle ont construit un char en forme de cheval de Troie qui, après des heures de manifestations sauvages dans le centre, est parvenu à 80 mètres de l'Elysée.
Comme les grecques devant les murs de Troie, la jeunesse a joué la ruse. Après un début de mouvement explosif et décentralisée dans les lycées et les universités, elle a fait comme si elle rejoignait les cortèges encadrés et les manifestations autorisées (6 et 8 octobre). Mais pendant ce temps elle a construit « une grande statue représentant un cheval, abandonné sur le rivage. » (L'Odyssée, Homer)
Pendant des heures, le char des étudiants de Boulle a mené des milliers de déserteurs de la manifestation place de la République vers l'ouest de Paris, et ce malgré les multiples barrages et dispersions tentés par la Brav-M, jusqu'aux Champs et jusqu'à l'Elysée.
Le char, tenu fermement et avec bravoure par les étudiants et les lycéens, bientôt rejoints par n'importe qui, fut l'avant-garde du 17 octobre à Paris. Si le phénix était la mascotte de la jeunesse en 2016, le symbole de la renaissance d'une force autonome sur les cendres du mouvement ouvrier, le cheval de Troie est sa nouvelle effigie.
Qui était caché à l'intérieur du cheval ? un prolétariat sauvage et bigarré. Derrière la jeunesse des classes moyennes inquiètes de leur prolétarisation s'est agrégé les enfants du prolétariat urbain, le lumpen-scolétariat et tous les futurs prolétaires de France.
Alors que le pouvoir regardait avec appréhension les lycées privés bloqués, les étudiants d'HEC virer les journalistes, les élèves d'Assas cramer des poubelles, et qu'il retenait ses chiens en jouant la désescalade et en mimant le dialogue, le futur prolétariat investissait le 17 octobre pour redonner un souffle à la force éruptive des débuts du mouvement.
« Les Troyens célèbrent leur victoire au cours d'un grand banquet, puis s'endorment ; c'est alors que les guerriers grecs sortent de l'intérieur du cheval où ils s'étaient dissimulés, font pénétrer leurs troupes amies et commencent le sac de la ville. » (L'Odyssée, Homer)
Pour Ovide dans les Métamorphoses{}, le chaos est une « masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans lien entre eux. »
Pour certains observateurs, le 17 octobre serait la preuve qu'un mouvement spontané, informe et confus, parviendrait à réaliser l'insurrection dont tout le monde rêve. C'est vrai et faux à la fois.
Les cortèges sauvages ont une histoire : depuis 2016 et l'apparition du cortège de tête dans les manifestations syndicales, les cortèges sauvages cherchent à s'autonomiser de la manifestation d'où ils sont nés. Le 17 octobre, des milliers puis des centaines de milliers de personnes, se sont enfuits des manifestations encadrées pour former, rejoindre ou disperser ce genre de cortège partout dans Paris.
Le pillage, lié aux émeutes dites « de banlieue », a lui aussi une histoire. Depuis les émeutes de 2005, il cherche à s'étendre vers les centres bourgeois et à sortir des cités pour porter la violence au cœur des métropoles. Le 17 octobre, des milliers de bandes sont descendues dans le centre et ont ravagé la ville en se mêlant plus ou moins aux cortèges sauvages.
Il est vrai que cette conjonction de gestes n'avait ni direction ni cohérence idéologique et qu'elle fut partagée par des groupes hybrides, des néo-manifestants, des masses, bref qu'elle a largement dépassé les cercles restreints des professionnels, tant du black bloc que du pillage.
Mais il est faux de dire qu'elle serait entièrement spontanée. Ces dix dernières années, les manifestants, les émeutiers et les pilleurs ont appris à se connaitre et à s'épauler. Le mouvement lycéen, dès son origine porté par ses marges radicalisées et déscolarisées, participa à cimenter les frontières sociales entre des franges potentiellement antagoniques du prolétariat.
La détermination des cortèges sauvages dans Paris n'aurait pas été possible sans les semaines de mobilisations qui ont précédé le 17 octobre, sans les dix dernières années de bordélisation des manifestations syndicales, sans l'apparition sur la scène politique des Gilets jaunes. Le geste émeutier de pillage et d'incendie de voiture ne serait peut-être jamais sorti des banlieues, ni compris par d'autres secteurs de la population, sans les émeutes pour Nahel et le travail politique de la gauche Ter ter.
En France c'est la première fois que nous voyons véritablement à l'œuvre cette rencontre, qui a déjà eu lieu aux Etats-Unis pendant les émeutes pour George Floyd.
Le 17 nous nous sommes rendus compte de la puissance de cette dialectique de gestes obligeant la police à courir à droite et à gauche, ne sachant pas sur qui frapper, rendant le terrain illisible, ne leur laissant pas le temps de le contrôler et de le nettoyer (sur le terrain des tonnes de matériaux « qui n'étaient encore rien que poids inerte » attendait les émeutiers au coin des rues : marchandises, sac de ciment, échafaudages, palettes de bouteilles en verre.
C'est l'informalité de « l'amas en un même tout de germes disparates » qui a donné la force au 17, c'est son absence de « liens entre eux » qui sera sa faiblesse. Les Gilets jaunes ne sont pas venus et les travailleurs rechignent à s'engager dans la bataille.
Les prolétaires de ce pays laisseront-ils sa jeunesse seule dans le chaos face à la l'hydre policière et fasciste ?
L'influenceur Rayan PSN, aujourd'hui interpellé, avait appelé sur Twitch à rejoindre le 17 octobre pour « changer d'époque », annonçant « la fin de l'époque contemporaine. » Le parquet l'accuse d'avoir engendré une insurrection.
Si le 17 a été un évènement, c'est par l'intelligence du mouvement de la jeunesse et des bandes de cité et non pas par le fait magique des réseaux. Ce qui donne la consistance à une révolte ce sont les liens qui lui préexistent.
Sans la force du mouvement étudiant et lycéen, c'est-à-dire, sans des gens qui continuent de se voir et à se retrouver ensemble, en dehors des réseaux justement, dans les restes de l'éducation nationale, elle-même vestige d'un état social en partie extérieur au capital, le 17 octobre aurait été une coquille vide ressemblant au 10 septembre 2025. Sans les pratiques des bandes révolutionnaires et émeutières, qui s'organisent dans des lieux collectifs ou des cités, le dépassement du dispositif aurait été limité dans ses gestes.
« L'époque contemporaine » c'est le post-modernisme, un temps lisse, plat, sans fin, un continuum de crises à gérer et d'états d'exception, la fin de l'histoire du néolibéralisme triomphant. Il n'y a plus qu'au lycée où l'on enseigne encore une histoire linéaire droite dont la préhistoire est le début, la modernité la fin, la révolution française le milieu.
Qu'elle est notre époque ? Celle du capitalisme de la subsomption réelle, le capital-devenu monde où nous sommes devenus capital. L'arrêt brutal de la temporalité par l'irruption apocalyptique appartient encore à la modernité. Il n'y a plus ni grand soir, ni catastrophe hollywoodienne ni grève générale. Ce que nous voyons, malgré les conditions écologiques, politiques et sociales désastreuses, ce sont des micros-soulèvements et des micros-apocalypses.
Malheureusement, le 17 ne met pas fin à l'époque contemporaine. Mais il fait renaitre une force que l'on croyait enfouit à jamais, le millénarisme. Le 17 octobre fut peut-être le premier soulèvement micro-millénariste.
« Le rêve d'un millénium, mille ans de bonheur, autant dire l'éternité, instauré, ou plutôt restauré, sur terre. (…) le millénarisme révolutionnaire ne prospère que dans certaines situations sociales précises (…) il tirait sa force d'une population vivant en marge de la société. » (L'incendie Millénariste)
Si le 17 octobre a été une explosion de colère rarement vue, un débordement sans précédent du dispositif policier, une journée plus que joyeuse, il n'a pas été une insurrection. Une insurrection se pose dans la durée, bloque l'ennemi dans ses positions et s'organise pour survivre à son délitement.
On a pu le sentir, il ne manque pas grand-chose à une insurrection : une grève massive, le blocage des flux, c'est-à-dire la poursuite d'une dialectique des gestes de révolte. Celui des rond-points, du blocage des axes routiers et des flux de marchandises qui ont eu lieu pendant les Gilets jaunes ; celui des entrepôts et des usines, des flux pétroliers et ferroviaires qui ont eu lieu pendant les révoltes syndicales.
Mais pour « changer d'époque » il faut ouvrir cette question : comment faire durer une insurrection dans cette fin infinie de l'époque contemporaine ? Comment pouvoir manger, se déplacer et communiquer quand nous sommes devenus entièrement dépendant de notre ennemi ?
Selon la théogonie d'Hésiode, le chaos précède l'origine du monde, mais aussi celle des dieux. Il donne naissance à « Erèbe », les ténèbres.
Dans les ténèbres se glissent les spectres. Les fantômes des Gilets jaunes, convoqués mais absents, dont l'aura suffi à faire trembler le pouvoir au point de concentrer ses forces sur les bâtiments officiels.
17 octobre et octobre 17. « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme » (Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels, 1848.)
17 octobre 1961, la police française noie des algériens dans la Seine. L'armée des spectres tués par la police, le racisme et le colonialisme.
Les ténèbres c'est l'heure de la violence parce que c'est l'heure de la vengeance. Vengeance sur la police qui mutile et assassine, sur le capital qui broie et qui détruit.
Comment expliquer les violences ? À partir de ce que les êtres charrient de spectres en eux et entre eux.
Lénine à propos de la révolution de 1905 : « il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait de groupuscules qui recevaient de l'argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. […] sans cette participation, la lutte des masses n'est pas possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement ils s'attaqueront au Capital. » (Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916.)
De la masse enchevêtrée du chaos, surgit Héméra, la lumière du jour, et Ether, la lumière des cieux, les premiers jaillissements de la clarté.
Qu'est-ce que la république ? la défense des biens contre les personnes.
Qu'est-ce que la gauche ? les bergers en dernier recours.
Qu'est-ce que les fascistes ? des gardes boutiques et des forces auxiliaires.
Qu'est-ce que les médias ? les relais de la pensée bourgeoise et des communiqués de la préfecture.
Qu'est-ce que la force de l'ordre ? le massacre jusqu'aux enfants.
Qu'est-ce qu'une insurrection ? ce qu'on ne sait pas encore comment construire.
Qu'est-ce que la révolution ? une inconnue.