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30.06.2026 à 12:59

Le canal, il est à qui ? À nous ! À nous ! À nous !

dev

Texte intégral (1392 mots)

Le réchauffement climatique dans son expression caniculaire la plus explicite a frappé l'Europe plus qu'ailleurs et la France plus que ses voisins. Paris aura ainsi éprouvé comme jamais l'effet autocuiseur, soupape fermée. Contrairement au Covid, cependant, la vie ne s'est pas aussitôt entièrement ralentie et rétractée comme on aurait pu s'y attendre. Du moins pas partout. Pas sur les bords du canal Saint-Martin en tout cas où la jeunesse a affirmé joyeusement le droit ô combien légitime à la fraîcheur contre l'effet délétère d'une chaleur excessive qui ne tombe pas du ciel et dont elle n'est aucunement responsable. Retour sur un moment fort de canalitude.

Il faut défendre la santé contre les bien-portants.
Friedrich Nietzsche

Tous ces derniers jours le canal a été pris d'assaut par une foule de jeunes venus pour beaucoup des quartiers Nord de la capitale. Craignant le pire pour la fête de la musique , le maire à défaut de pouvoir l'interdire, avait pris la décision de la maintenir « afin de pouvoir l'ordonner et l'encadrer plutôt que la subir ». Voeu pieux. La nuit du 21 fut dans le quartier du canal transformé en boite de nuit à ciel ouvert ( il est loin le temps des guitaristes et violoneux amateurs jouant en bas de leur immeuble), un moment d'énorme liesse populaire engorgeant les rues, débordant de partout, et laissant les policiers municipaux largement à la ramasse. Quand les corps chics, maquillés et dévêtus, ne dansaient pas devant les bars sur fond de techno, ils plongeaient dans l'eau du canal ou sautaient du haut des passerelles malgré les barrières installées à la va vite. Les jours suivant n'ont pas démenti cette belle occupation des lieux. Beaucoup de jeunes et de très jeunes pour cause de collèges fermés ou d' horaires aménagés , d'étudiant.es suffoquant dans leur studio mais aussi des travailleur.euse.s exposé.es bossant très tôt le matin, notamment dans le secteur du BTP , et bien sûr des bobos du dixième branché, plutôt blancs et nombreux : tous.tes étaient là , mélangé.es, corps quasi nus et entassés sans gêne ni heurt sur les quais étroits du canal, en solo, en couple, en famille, en bandes, pique-niquant, picolant ou pas, plongeant une tête , et découvrant avec surprise et bonheur la joie de barboter librement au cœur de la ville bétonnée et sous haute surveillance policière. L'idée rafraichissante d'une autre vie dans la ville même flottait dans l'air trop chaud. Car Canal plage a peu à voir avec le très sage et institutionnel Paris Plage. Le canal est occupé sur un mode sauvage, défiant l'ordre sans provocation par simple effet masse d'une foule parfaitement inorganisée : oubliée la zone autorisée pour la baignade d'une centaine de mètres, on nage partout où l'on veut ; contournées les interdictions ( aléatoires, arbitraires ) de plonger du haut des passerelles , on pète les barrières ou l'on grimpe par en dessous pour sauter au nez et à la barbe de la maréchaussée en faction juste au dessus : spectacle trop drôle qui aurait justifié quelques applaudissements mais dont on se contente de profiter. On n'est pas rebelle non plus , mais rafraichi : cool comme on disait et déterminé à le rester. Les horaires de baignade, enfin, réglementairement autorisée de 16H à 21h, on s'en s'en fout pas mal et la nuit venue les quais ne sont pas déserts, loin s'en faut. Bref, le canal ne canalise pas autre chose qu'un désir vital et impérieux de liberté et de fraicheur. Plus qu'une revendication , c'est une affirmation portée par les corps qui en plongeant ensemble dans l'eau du canal résiste positivement (on n'ose pas dire politiquement) à l'effondrement en cours en ne se laissant pas faire.

La présence des flics tête nue, sans armes ostensibles, et corsetés dans leurs uniformes noirs paraissait un poil plus incongrue qu'habituelle. Plutôt bons enfants jusqu'alors -mais pourraient-ils en être autrement sans risque de désordre ?- ils déambulent en petites escouades slalomant, débonnaires et un peu paumés, à travers la masse compacte des corps. Certains sans doute aimeraient un peu plus d'ordre dans ce bordel, mais que faire ? Comment s'y prendre avec ce maelstrom grouillant d'humain.es débridé.es et pacifistes ? L'arrêté préfectoral interdisant ridiculement la consommation d'alcool sur la voie publique pour soit disant « désengorger les hôpitaux » , a fini par donner du sens sens à leur déambulation. Le raquettage est rude : 135 euros la canette de bière, pas moins, et les verbalisations plutôt sélectives : des hommes pas trop blancs et plus si jeunes, les autres on leur demande de ranger discrètement leur bière ou leur bouteille. Rien que de très habituel en fait.

Du côté des médias de droite et d'extrême droite, des réseaux et des associations de riverains ouin ouin qui se pincent le nez, on assiste à un rejet bourré d'affects nauséabonds. Ce rassemblement de jeunes assoiffés de fraicheur et désireux de se retrouver ensemble pour affronter l'adversité climatique concentre beaucoup trop tout ce que déteste la réaction. Le JDD de Bolloré s'en est fait une fois de plus le porte parole et ce sur deux lignes d'attaque. Premier point : le canal est un cloaque et les autorités – c'est à-dire le maire de Paris (dit) de gauche- est irresponsable d'avoir autorisé les baignades. Deuxième point : ce rassemblement de jeunes hors contrôle est source de nuisances sonores, de déchets, de violences en tout genre. En fait les deux arguments se connectent : le canal cloaque ne peut qu'attirer des racailles malpropres (sous-entendues noires et arabo-musulmanes of course) venues des cités pour parader bourrées sous les bourgeoises fenêtres. Sur les réseaux de la fachosphère on y va franchement et à coup de vidéos on fait visiter le cirque des malappris impudiques : « Au Canal Saint-Martin, la piscine gratuite de Paris se transforme en zone de chaos : découvrez comment cette situation échappe à tout contrôle et ce que les autorités font vraiment » . L'eau du canal ? « Là c'est pire qu'une piscine municipale, commente t-on. C'est une catastrophe. Comment peut-on se baigner dans une eau ou pissent les rats et les SDF ? » Et d'enchainer en invectivant : « tous ces enfants qui braillent et dont les parents n'en ont rien à carrer des oreilles des personnes environnantes » ou en incriminant l'exotisme de la situation : « C'est Bangladesh sur Seine . Le Gange c'est rien à côté ! Et la police qui n'intervient pas ! » Bref, comme le titre sobrement mais fermement Le Parisien « Les riverains du canal Saint-Martin n'en peuvent plus. » On l'aura compris : tout ce discours puant le racisme et le mépris de classe de riverains « excédés par les nuisances sonores » , dégoutés par « l'eau putride du canal » , chargés de haine contre cette jeunesse qui jouit de sa liberté en s'ébrouant joyeusement sous leurs fenêtres, charrie les pestilences mortifères du « ventre encore fécond d'où a surgi la bête immonde [1] ». Mais les ploufs des baigneurs et plongeurs du canal l'emporteront toujours contre les prouts des riverains et consorts, du moins on veut y croire.

Bernard Chevalier


[1] Réplique de l'épilogue de la pièce La Résistible Ascension d'Arturo Ui (satire de l'ascension d'Adolf Hitler) écrite par Bertolt Brecht en 1941.

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30.06.2026 à 12:59

Féminismes ennemis : contre la sororité

dev

Sophie Lewis [extraits]

- 29 juin / , ,
Texte intégral (14032 mots)

Et si le danger, pour les féminismes, ne venait pas seulement de leurs ennemis déclarés, mais de l'intérieur ?
La civilisatrice, la prohibitionniste, la femme flic, la girlboss, la féministe anti-avortement, la fémelliste — et, traduites ici, la suprémaciste blanche du Klan et la pornophobe carcérale : voilà quelques-unes des figures que Sophie Lewis exhume dans Enemy Feminisms, pour montrer une chose dérangeante : le féminisme peut être – et a massivement été – au service du patriarcat, de l'État carcéral et de la blanchité.

Ce que Lewis oppose à ces féminismes ennemis, ce n'est pas un féminisme plus pur, mais un féminisme qui arrête d'être amnésique de son propre passé problématique : un féminisme matérialiste, qui s'efforce, contre ses propres pires tendances, de revenir sans cesse au genre comme un rapport social produit sous condition capitaliste. Là où les féminismes ennemis cherchent des cibles à abattre (les travailleuses du sexes, les personnes trans, les « violeurs » non-blancs, « le » pénis), le féminisme prolétaire et communiste vise le mode de production lui-même qui rend les vies féminisées impossibles. C'est un féminisme qui refuse d'être 'du côté des femmes' (comme s'il y avait une telle chose que 'le côté des femmes') et préfère tracer des lignes d'affinité plutôt que d'identité.

Sophie Lewis est géographe et théoricienne féministe. On lui doit notamment Pour en finir avec la famille (Hystériques & Associées, 2025), un manifeste pour l'abolition de la famille et la communisation du soin. Enemy Feminisms, dont sont traduits les deux extraits qui suivent, prolonge l'enquête : c'est en partant du travail reproductif que l'on cesse de naturaliser le genre — et que l'on apprend à ne plus confondre nos proches avec nos camarades.

* * *

« Les femmes ne sont pas horribles », peut-on lire dans une interview de l'artiste Jenny Holzer répondant à une question sur les « futurs du mouvement féministe » en 2023. Et Holzer de préciser que si elle pouvait parler à la jeune femme qu'elle a été, elle dirait à la petite Jenny de ne pas « culpabiliser » d'avoir fait du féminisme un centre « constant et visible » de son travail. Ce que sous-entend Holzer, c'est l'idée que si les femmes étaient horribles, il faudrait en effet s'excuser d'être féministe. En un sens, dit-elle, nous avons de la chance que les femmes ne soient pas horribles, parce que notre non-atrocité nous légitime à être aussi intensément féministe. « En général, ce n'est pas nous le problème », répète Holzer.

Je sais bien pourquoi les féministes aimons à dire, et à croire, à de pareilles choses. Je le sais bien notamment parce que j'ai passé une vingtaine d'années à le faire. Mais « les femmes sont horribles » et « les femmes ne sont pas horribles » sont en réalité les deux faces d'une même médaille, et ce sont deux très mauvaises raisons pour s'engager en féminisme. La première affirmation se contente de renverser la seconde, laissant intacte la prémisse, fausse, selon laquelle les oppressions liées au genre sont une affaire de « relations publiques » – comme si le problème était qu'on se trompait sur la valeur inhérente du groupe identifié comme « les femmes ». Les piédestaux et les piloris, les gestes qui nous incriminent et les gestes qui nous absolvent, font partie d'un même mouvement de construction de la féminité, et vanter les mérites de l'innocence ou de la bonté des femmes comparées aux hommes ne nous permet guère de sortir de ce circuit. Dire que « les femmes ne sont pas horribles » n'est pas libératoire – c'est tout aussi déshumanisant que de dire que « les femmes sont des moins que rien ». Pourquoi les femmes ne seraient-elles pas horribles ; ne font-elles pas partie de l'histoire ?

Plus encore, je m'interroge sur l'habitude de pensée qui veut que nous cherchions la rédemption de celles qui ont été présentées comme mauvaises : à quoi cette rédemption nous sert-elle vraiment ? Pensez aux volumes de journaux intimes, de posts de blogs et de dissertations écrites par des lycéennes et des étudiantes de licence (peut-être êtes-vous l'une d'elles ?) qui ont été dédiés à sauver les réputations des filles faciles, des folles, des belles-mères acariâtres, des infirmières maléfiques, des meurtrières et des vieilles sadiques – des figures comme Pandore, Méduse, Médée, Baba Yaga, Lilith, Lady Macbeth, Bertha Mason, Miss Havisha, Annie Wilkes, Cruella d'Enfer, ou encore Eve. Choisissez votre préféré : j'ai testé tous les arguments, à l'écrit ou en conversation, de « Mais enfin, Ursula, la méchante sorcière de la mer [dans La Petite sirène], n'a rien fait de mal » à « Je veux Aileen Wuornos [célèbre tueuse en série] pour présidente ! ». Et si le piège était la logique même de la rédemption ? Jusqu'où nous mène-t-elle et où finit-elle ? On ne manque pas d'articles qui affirment que Condoleezza Rice, Kamala Harris ou Priti Patel sont des figures inspirantes du dépassement de la misogynoire, alors même qu'elles sont toutes, à des échelles massives, des championnes de la violence raciste d'État.

Cela m'a pris du temps, mais j'ai lentement fini par comprendre les limites du féminisme de la « rédemption des méchantes ». C'est en 2016, au moment de l'élection présidentielle états-unienne, que j'ai commencé à me demander pourquoi tout le monde avait apparemment décidé que le féminisme, c'était « aimer les femmes ». Il était pourtant évident que ces sentiments « pro-femmes » n'avaient pas grand-chose à voir avec des résultats « pro-toutes-les-femmes », puisqu'on les retrouvait dans les hymnes guerriers comme dans les arguments pour le profilage racial et dans les plaidoyers pour la naissance forcée (cette année là, les tradwives avaient déjà le vent en poupe). Vous vous souvenez du moment où Ivana Trump a déclaré que son ex-mari « aimait les femmes », et où Ivanka, leur fille, a déclaré que son père était un « féministe » ? Ces éléments de langage médiatiques me sont restés à l'esprit parce que mon propre père, plutôt de gauche [et parfaitement méprisant avec ma mère], avait tendance à dire quelque chose du même genre quand on l'accusait d'antiféminisme. « Antiféministe, moi ?, s'exclamait-il. Mais j'adore les femmes. Les femmes sont tellement mieux que les hommes. » Certes, mais je n'avais jamais pensé à lui demander, en ce cas, quel était le sexe ou l'espèce de la personne résolument pas « adorable » qu'il avait épousée.

On dit que « comprendre, c'est pardonner ». Mais si c'est vrai, alors un engagement envers l'impureté en politique (un engagement qui me semble clef dans toute entreprise antifasciste) doit aller main dans la main avec le courage de tracer des lignes dans le sable et de combattre certaines personnes quand c'est nécessaire. Y compris, et surtout, celleux que nous considérons comme des proches. En d'autres termes, les féministes qui, comme moi, s'engagent sur des voies antifascistes – ou les antifascistes qui sont aussi des féministes, comme il se doit – doivent apprendre à faire la différence entre pardonner à nos ennemies et abandonner le combat. Nous avons besoin de clarté. Nous avons besoin d'apprendre à nous opposer avec davantage de confiance aux personnes que nous comprenons le mieux : une femme flic est toujours mon ennemie, même si c'est aussi ma voisine. Nous pouvons ressentir de la compassion pour les mamans complotistes et chercher à liquider leur arsenal de guerre. Nous pouvons pardonner à une féministe anti-avortement et chercher à détruire l'appareil judiciaire qui veut forcer les grossesses.

Le féminisme des imbéciles

Il y a un siècle et demi de cela, au sein de certains cercles gauchistes germanophones, circulait une maxime populaire (faussement) attribuée à August Bebel, l'auteur du célèbre La femme et le socialisme. La devise était la suivante : Der Antisemitismus ist der Sozialismus der dummen Kerle – en d'autres termes, « l'antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». L'expression est rapidement devenue virale, parce qu'elle permettait efficacement de nommer une forme de populisme xénophobe où la critique des banquiers d'affaires fonctionnait en créant une association phobique entre « le Juif » et la finance, et en réduisant cette association au communisme. Dans ce socialisme des imbéciles, le capitalisme = la finance = les Juifs, à quoi s'ajoute le fait que, sans qu'on comprenne trop pourquoi, les Juifs s'efforcent également de détruire la nation, d'en finir avec la société de classe et de faire advenir un nouvel ordre du monde marxiste. Les soi-disant « socialistes » en question disaient aimer les prolétaires, mais ce que ces socialistes aimaient en réalité, c'était une certaine idée de la pureté artisanale vivant dans des appartements proprets, bien différente de la réalité du prolétariat qui, pour une bonne part, parlait d'ailleurs yiddish, et vivait dans les quartiers les plus pauvres et travaillait dans des conditions impossibles pour l'industrie textile.

Reste que, comme Naomi Klein le dit dans son étude du conspirationnisme (Double. Mon voyage dans le monde miroir), il est aisé de se laisser prendre au piège de ces histoires auto-contradictoires, y compris avec les meilleures intentions du monde, en particulier sous les conditions actuelles de dépossession et d'aliénation croissantes. Ce qui ne veut pas dire que ces conspirations ne seraient que légèrement éloignées de la vérité. Non, ne nous y trompons pas : le socialisme des imbéciles constitue en réalité la route royale vers le National Socialisme – en d'autres termes, vers le fascisme. Ce qui distingue toutefois l'expression « socialisme des imbéciles », c'est qu'elle permet de mettre en lumière une tragédie : la trajectoire de personnes qui se retrouvent dans ce camp-là tout en ayant été, à un certain moment, anti-capitalistes.

Imaginons une personne qui considère le monde autour d'elle et décide qu'il y a quelque de chose de fondamentalement mauvais dans la société de marché, quelque chose que la démocratie libérale ne peut pas résoudre. Évidemment, cette personne aurait raison. Mais au lieu de persévérer dans une tentative de comprendre le capital comme un système impersonnel de relations sociales (ce qui a de quoi donner le vertige, on peut en convenir), elle étouffe. Avec la forme-valeur en inflation et les petits entrepreneurs et les propriétaires fonciers trop petits, elle n'a rien sous la main qui soit à la bonne taille pour adresser sa rage. Le sentiment d'ambiguïté devient intolérable. Elle tombe alors dans le sentiment (qui lui confère une certaine dose de subversion, suffisamment pour la consoler) que c'est seulement certaines manifestations modernes du capitalisme qui fonctionnent de travers : la spéculation, la dette, l'usure, la traite des êtres humains, « l'avarice ».

Peut-être en vient-elle à penser que ces maux ont une source commune, un parasite social qui prend pour proie une société qui, sans cela, serait en bonne santé grâce au travail honnête et au libre-échange. Peut-être, se dit-elle, qu'au lieu de la violence planétaire ordinaire que sont les relations de classe, le cœur du problème est plus spectaculaire, et plus facile à visualiser : une race d'aliens super puissants mais qu'on ne peut discerner qu'indirectement ; une cinquième colonne qui vit à nos crochets, vole nos ressources… On oublie parfois que les fascismes se comprennent eux-mêmes comme une révolte anti-élite censée nous émanciper de la politique. Mais ne croyez pas que j'essaye de dire ici que le socialisme serait en quelque sorte plus proche du fascisme que le libéralisme ; ce que je veux dire plutôt, c'est qu'un instinct radical fugace, une forme de penchant (souvent judicieux) pour l'analyse systémique, peut dans certains cas déraper et plonger dans une forme de politique ennemie.

L'argument de ce livre est qu'il est possible de lire certains moments de la philosophie politique féministe des deux derniers siècles en des termes similaires. Comme le socialisme des imbéciles, les féminismes auxquels je pense ont typiquement pris racine dans des élans radicaux. Dans chaque cas, des femmes se sont dit à elles-mêmes : quelque chose ne va pas dans le système de genre qui est imposé à ma vie, quelque chose que l'humanisme n'est pas capable de résoudre. (Et elles avaient raison.) Mais au lieu de persister jusqu'au bout dans la compréhension du genre lui-même comme non-naturel (ce qui a assurément de quoi donner le vertige), elles ont fini par se défiler. D'un côté, les divisions comme « producteur-reproducteur » ou « privé-public » peuvent paraître trop abstraites, tandis que de l'autre, des lieux de travail précis (que ce soit le foyer, où le soin de la famille et de la maison reste impayé, ou la sphère domestique salariée, ou le centre d'appel, ou le restaurant où l'on travaille comme commise ou comme serveuse) peuvent sembler trop spécifiques. Ce serait tellement plus simple si nous pouvions peindre le portrait de ce qui nous tourmente ! Donc peut-être pouvons-nous nous mettre d'accord pour désigner certaines manifestations du genre comme les coupables : la prostitution, l'hyperféminité, la transféminité, les grossesses sous contrat, le patriarcat oriental, la violence intime entre partenaires, les limitations d'accès à l'éducation pour les filles, l'écart des salaires, la stigmatisation de l'avortement ou au contraire l'absence (imaginée) de stigmatisation de l'avortement. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous attaquer à l'un ou l'autre de ces phénomènes pour nous mettre en chemin vers un monde où l'égalité de sexe serait réalisée ? Ce serait en tous cas plus simple que d'essayer de défaire le mode de production sous-jacent à la logique du genre. Et en effet, c'est bien plus simple de visualiser le problème comme un plafond de verre, ou un écart de salaire, ou un harceleur au travail, ou un proxénète, ou un violeur venu de l'étranger, ou un médecin, ou un mari ivre, ou « le » pénis, ou l'« idéologie du genre ». Ces choses-là, on peut les détruire, non ? En légiférant contre les outrages faits aux mères ou aux jeunes filles, contre le porno, le voile, le travail du sexe, les inconduites sexuelles, l'intempérance, la discrimination au travail ou l'autodétermination trans.

Contre les cris d'orfraie émanant de certains de nos rangs qui voudraient que seul le patriarcat puisse bénéficier des critiques que nous nous adressons entre féministes, j'affirme avec Gloria Anzaldúa que des lignes affinitaires, et non identitaires, doivent être tracées. Certains féminismes font obstacle à la libération de genre, et demander « et toi, t'es de quel côté de la ligne » devrait pouvoir être un niveau élémentaire de notre physique politique. Être « du côté des femmes », ça n'existe pas. Et ça n'a jamais existé.

Au mieux, le féminisme est une prison en flammes : une manière de persister à dire que la vie peut valoir la peine d'être vécue et que nous pouvons nous orienter vers le plaisir de toustes. C'est aussi un ensemble de pratiques qui rendent la vie vivable, qui arrachent le soin aux griffes du marché [1], qui distribuent gratuitement du pain, des roses et des hormones [2], qui désagrègent les générations [3], qui sortent les mères de prison [4], qui rendent les violeurs impuissants en organisant des réseaux de solidarité, des églises et des centres d'aide sociale [5], qui exproprient les terrains de golf pour en faire des espaces de rencontres érotiques (pas nécessairement sexuelles, mais aussi sexuelles [6]) !

Le féminisme fait parfois apparaître momentanément les voies d'un monde sans la blanchité ou sans les colons [7]. Dans ces brefs instants, c'est une insurrection qui met un terme aux flicages de la famille, aux gestations forcées et autres injustices reproductives [8]. Pour nombre d'entre nous, le féminisme dénote la tâche d'abolir toutes les pénuries forcées, de la famille nucléaire à la nation [9]. Le féminisme, c'est la déprivatisation de l'amour par l'insurrection des mères, quels que soient leurs genres, contre l'institution patriarcale de la maternité, c'est le découplage de la survie et du salaire, c'est la destruction des marchés, l'insistance écologique pour une responsabilité interespèce, la décarbonisation de toutes les mégapoles et la communisation des architectures à l'échelle des continents : voies navigables, banques de semences et bibliothèques [10]. Le féminisme, c'est une grève locale des prolétaires contre cette substance toujours déjà genrée et volée qu'on appelle le travail aliéné. C'est une révolution à l'échelle planétaire qui touche toutes les valeurs et qui donne sa priorité au soin plutôt à qu'à l'accumulation. C'est un très bon nom, aussi, pour un horizon où les myriades de victimes du travail — précaires, impayées, abjectes, folles, emprisonnées et généralement oubliées – obtiennent leur revanche. En tant que mouvement révolutionnaire, le féminisme abolit le genre en tant que différentiel, tout en refabriquant les genres comme différences luxuriantes, fascinantes et délicieuses [11].

Le féminisme, en d'autres termes, façonne un espace pour des formulations autonomes du genre en attendant la révolution. Également connu sous le nom de révolte des fèms contre la cissité [12], ou des travailleureuses du sexe contre le travail [13], le féminisme est un womanisme quantique noir [14], un communisme junkie [15], des réparations multiespèces [16], un glitch queer [17] dans la matrice du donné. Le féminisme est nécessairement central dans toute entreprise antifasciste. Mais cela ne veut pas dire qu'il est toujours antifasciste, voire qu'il soit par nature non-fasciste. On ne peut pas se contenter de miser là-dessus. Bien plutôt, notre tâche est de conspirer à un monde où les femmes, si ce mot existe encore, seront toujours horribles et non-horribles, mais où le féminisme contre-révolutionnaire aura été dépouillé de sa capacité pour la violence, et où notre féminisme sera, joyeusement, devenu obsolète.

NdT : Le livre de Sophie Lewis est constitué de douze chapitres au total, où l'on trouve pêle-mêle les portraits de « la civilisatrice », « la prohibitionniste », « la femme flic », « la girlboss », « la féministe anti-avortement » et « la fémelliste ». En attendant que le livre soit traduit dans son entier, les deux extraits traduits ci-dessous s'intéressent à deux figures parfois oubliées de l'histoire féministe, qui sont activement en train de resurgir : la féministe suprémaciste blanche et la féministe pornophobe.

Exemple (1) : Le féminisme du Klan

« Dieu a fait les hommes et les femmes égaux. Smith & Wesson s'assurent qu'ils le restent. »
– Autocollant pour voiture popularisé par un fabricant d'armes au Texas.

« Où sont nos femmes sénatrices, s'insurgeait Alma Birdwell White en 1924 lors du lancement dans le New Jersey de son journal Woman's Chains, où sont nos femmes juges, et nos femmes jurées [18] ? » Étrangement, cette personne figure rarement dans les listes de femmes pionnières de l'entreprenariat, et pourtant, White n'est pas seulement la première femme à avoir été ordonnée au rang d'évêque aux États-Unis : elle a aussi fondé une église, une maison d'édition et un magazine qui soutenaient le National Woman's Party [parti national des femmes], ainsi qu'une station radio. « Ceux qui discriminent entre les sexes et volent aux femmes les droits que Dieu leur a donnés en partage, prêchait-elle, ignorent les plans de Dieu pour la rédemption du monde [19]. » Voilà une déclaration bien digne de commémoration ! Allez, on ajoute la première évêque des États-Unis aux listes féministes des femmes entrepreneuses ? Entre sa sanctification en 1893 et sa mort en 1946, White a travaillé avec un zèle évangélique à l'égalité de genre et au suffrage des femmes, surtout dans les années 1920, où elle publiait ses vues dans son magazine Woman's Chains [20] Son magazine a même réimprimé la fameuse « Declaration of Sentiments » d'Elizabeth Cady Stanton, un discours historique du féminisme états-unien prononcé à l'occasion d'une conférence sur le suffrage des femmes en 1848 à Seneca Falls. White était bien sûr une championne de l'Equal Rights Amendement (ERA) de 1923, et il faut noter que l'association pentecôtiste à laquelle elle appartenait, le Pillar of Fire [pilier de feu], a longtemps été le seul groupe religieux états-unien à soutenir l'amendement en faveur du droit de vote des femmes.

Mais alors, pourquoi n'avez-vous jamais entendu parler d'elle ? Hé bien, comme le New York Times l'a récemment rappelé, en prenant quelques pincettes, à l'occasion d'un article de 2017 dédié à l'histoire de son Église (la Zarepath Christian Church, qui connaît un certain regain d'intérêt aujourd'hui), la congrégation a « un passé compliqué et terrible […] en raison de son adhésion passionnée au Ku Klux Klan [21]. » « Compliqué »… est-ce vraiment le mot le plus adapté ici ? Quoi qu'il en soit, le fait est que le seul groupe religieux qui ait soutenu l'amendement sur le droit de vote des femmes (ou ERA : Equal Rights Amendment) dès ses débuts était également le seul à avoir publiquement soutenu le KKK au moment de sa réactivation dans les années 1920.

De fait, on ne le sait peut-être pas suffisamment, mais de nombreux organes du KKK soutenaient « la nécessité d'un pouvoir équitable entre les hommes et les femmes au sein du mariage, et pour les femmes, la liberté de rester célibataires et le droit d'être traitées en égales dans la vie politique et économique [22] ». Bien sûr, ces suprémacistes blancs ne parlaient que des droits des femmes protestantes blanches, ce qui restreignait massivement leur engagement. Mais il serait difficile de nier qu'un désir féministe structurait leur insistance à réclamer à la fois le vote pour les femmes et les salaires égaux pour les travailleuses, du moins tant qu'on s'en tenait au contexte de l'État racial purifié que le KKK imaginait pouvoir rapidement voir advenir – une fois débarrassé des Juifves, des Catholiques, des Noires, des communistes, des anarcho-syndicalistes et autres dangereuxses agit-prop.

Les femmes du Klan n'étaient pas toutes féministes (et les hommes non plus). Toutefois, un petit tour par les archives nous confirme qu'il y avait bien, pour reprendre son expression à Linda Gordon, un « féminisme KKK ». L'historienne Kathleen Blee documente ainsi « la fusion idéologique entre les droits des femmes, le racisme et le nativisme [23] » qui s'est déployée dans le Deuxième Klan. Le « Ku Klux Katechisme » demandait ainsi aux recrues de répondre, si on les interrogeait sur l'attitude du Klan envers les femmes, que « le Klan croit en la pureté de la féminité et en la liberté la plus grande compatible avec les plus hauts degrés de féminité, y compris le suffrage [24]. » On ne peut qu'observer la tension entre la croyance en la pureté de la féminité en général et la restriction, dans la même phrase, aux « plus hauts degrés de la féminité » – sans doute à comprendre comme maternelle, protestante et blanche – qui sont les seuls à mériter la liberté. Il ne s'agit là aucunement de contradictions. Le féminisme du Klan manifeste la manière dont l'esprit revanchard blanc anglo-saxon protestant est hanté par la logique de l'évolutionnisme colonial : « nos femmes » (avancées, puissantes, mais aussi chastes et menacées) contre « leurs femmes » (passives, opprimées par leurs hommes, mais aussi – on ne sait trop comment – complices et dégénérées).

Les féministes du Klan combinaient « féminisme et racisme d'une manière qui choque peut-être les féministes d'aujourd'hui, mais c'est une partie importante de l'histoire du féminisme [25] ». De ce point de vue, il est important de souligner que certaines personnes sont devenues féministes uniquement après être entrées dans le Klan. Ainsi, certaines pouvaient considérer le travail de réforme sociale et d'activisme politique comme des responsabilités incombant aux femmes, mais, comme Linda Gordon le fait remarquer, « une fois entrées dans le Klan, elles pouvaient y trouver des ressources pour refuser les tentatives des hommes de les contrôler, voire pour remettre en cause leur pouvoir [26]. » En 1924, le gouverneur du Colorado (élu grâce à une alliance entre Républicains et Ku Klux Klan cette année-là) ordonne à tous les membres du Klan qui font partie du parlement de soutenir une loi sur le salaire minimum des femmes, sans aucun doute sous l'influence de l'évêque White. Au Colorado, les membres du Pillar of Fire se rendaient en masse aux sections locales du Ku Klux Klan et du Women's Ku Klux Klan, si bien que les féministes du Klan de cet État étendaient considérablement les vues de l'évêque White – promouvant, de manière controversée, la dissémination d'information concernant la pilule contraceptive, et même concourant à sa fabrication et à sa vente [27]. Un pas qu'Alma White, avec son féminisme radical fondé sur « l'abstinence sexuelle », n'aurait sans doute jamais franchi.

En dépit de ces différentes orientations, les féministes du Klan restaient, comme leurs camarades masculins, attachées à la protection « chevaleresque » des femmes par les hommes. Si ce livre doit nous habituer à une idée, c'est celle-là : le féminisme peut parfaitement soutenir le patriarcat. Tenant un double discours — prônant d'une part l'armement des femmes du Sud, pistolet au poing, pour repousser l'épouvantail de l'homme noir, et soutenant d'autre part la confrérie encagoulée et drapée de blanc qui veillait sur les vierges de l'empire —, le fond de pensée des féministes du Klan tenait en une idée fondamentale : la violence blanche extrajudiciaire (le « vigilantisme » blanc), ça n'existe pas. Ou pour le dire autrement : la violence exercée par les Blanches est toujours une violence légitime, puisqu'aux États-Unis d'Amérique, c'est la violence de la police. Le lynchage, c'est le féminisme et le féminisme est le bras armé de l'État puisque, comme White le faisait observer, « les femmes ont toujours été les grandes victimes de la violation de la loi ; et les forces de l'ordre sont les véritables époux de la cause des femmes [28] ».

En réalité, malgré ce que les défenseures des lynchages finirent par soutenir après la Guerre civile concernant leurs motivations « pro-femmes », le lynchage n'avait rien à voir avec les femmes. Comme Angela Y. Davis le soutient dans Femmes, race et classe, la pratique prend racine bien avant le mouvement des femmes, dans des campagnes de terreur menées contre les personnes luttant contre l'esclavage, blanches comme Noires. Ce n'est que plus tard que « l'accusation de viol » se révélera comme « le meilleur argument qu'on ait trouvé pour justifier le lynchage [29]. » Le lynchage n'a pas amélioré la vie des femmes d'un iota, mais quand on commence à se mentir à soi-même sur sa propre vulnérabilité, il est possible d'y trouver un certain réconfort qui en a séduit plus d'une. C'est ainsi que certaines femmes ont pu en venir à assimiler leurs propres fantasmes conspirationnistes et pseudoscientifiques sur la lascivité des hommes Noirs comme des vérités, alors même que ces idées n'avaient aucune prise dans leur expérience quotidienne ou dans la réalité empirique, sans doute parce que c'était bien plus simple que d'intenter des procès à leurs maris, leurs oncles, leurs prêtres, leurs pères ou à la forme de la famille elle-même. Certaines de ces femmes en sont ainsi venues à considérer le Klan comme une force para-gouvernementale capable de discipliner les hommes violents (considérés comme des « autres » raciaux et prédéshumanisés) en incitant (ce qui n'a aucun sens) d'autres hommes violents, mais plus proches, à exercer de la violence extrajudiciaire sur la violence des premiers.

Ceci ne « fonctionne » qu'au sens où un attentat suicide fonctionne, puisque la justice expéditive qui lynche le « violeur Noir » déploie, avec l'anti-Noirceur, l'emprise que les lyncheurs exercent sur la sexualité des femmes. Voilà, en peu de mots, à quoi tient la logique du féminisme patriarcal suprémaciste blanc : l'illusion d'honneur et de protection qui lui est accordée à « elle » masque en réalité la jetabilité profonde qu'elle partage avec « lui » (le violeur non-blanc) à la minute où elle trahit sa race ou sa chasteté.

Le pacte que le féminisme des lynchages propose aux femmes blanches est un pacte avec le diable, celui de la « blanchité comme propriété » : une récompense que nous obtenons en tant que Blanches pourvu que nous acceptions de vendre nos solidarités – une compensation délétère pour l'absence d'autres formes de propriétés desquelles certaines personnes blanches sont exclues dans les sociétés capitalistes [30]. Aussi séduisante que cette propriété puisse paraître face au désespoir, à l'insécurité ou au ressentiment, il est possible, et cela a toujours été possible, de la refuser.

Exemple (2) : La pornophobe

Il était une fois une jeune féministe (moi) qui se retrouva prise en étau entre le nouveau féminisme anti-porno et la tradition bien plus ancienne du flicage féministe. Je me souviens encore de ce que je ressentais quand je me retrouvai au milieu d'une foule de « femmes fortes » glorieusement opposées au « sacrifice » des jeunes filles, à l'« esclavage des blanches » et à la « gratification sexuelle » du dieu « Mâle ». La première manifestation féministe à laquelle je me suis rendue était un piquet de grève organisé en 2007 par l'association britannique Object devant un club de strip-tease. Ça s'appelait Take Back the Night [reprenons la nuit] et je me souviens avoir été très jalouse de ma camarade de chambre à l'université qui avait fabriqué sa propre pancarte en l'arborant d'un simple et suave : « NON ». À 19 ans, soyons honnête, je n'avais pas vraiment réfléchi à ce qu'était le strip-tease, et je n'étais pas tellement plus informée sur Object (association dont je sais maintenant qu'elle avait été fondée par la présidente de Not Buying It, une autre association anti-porno). Les boîtes de strip-tease étaient probablement une mauvaise chose, non ? Des vieux bourgeois qui pelotent des jeunes filles prolétaires ? Et puis, l'expression « reprendre la nuit » sonnait familièrement à mes oreilles, chargée d'une histoire sans doute noble, légitimée par d'innombrables légions de vétéranes des marches sororales. Je voulais faire partie de ce féminisme en mouvement, un féminisme de la rue. C'était sans doute ma chance.

Mais au cours du piquet de grève, je commençai à avoir des doutes. Pourquoi aucune des strip-teaseuses n'était-elle présente dans notre manifestation ? Est-ce qu'on ne récoltait pas de l'argent pour elles, ou un truc dans le genre ? Est-ce que notre manifestation ne mettait pas à mal leurs revenus ? Je demandai à certaines des femmes présentes à la manifestation, mais personne ne semblait savoir. Et puis je me suis soudain avisée que personne n'avait mentionné les strip-teaseuses elle-mêmes dans les prises de parole au mégaphone. De fait, plus j'écoutais, plus je comprenais que ce qui était dit, c'était que celles à qui l'on faisait du mal, ce n'étaient pas les strip-teaseuses, mais toutes les autres, toutes les femmes qui ne vendaient justement pas leurs danses à des bourgeois. Je réalisai que notre message adressé à l'institution obscène revenait en fait à dire « pas chez nous » ! Si les clients s'habituaient aux strip-teases dans ce genre d'endroit, cela les encourageraient à considérer toutes les femmes comme « des traînées » (apparemment, l'idée qu'il serait possible de considérer respectueusement les travailleureuses du sexe était une contradiction dans les termes). Les strip-teaseuses elles-mêmes, c'est du moins ce qu'impliquaient nos mots d'ordre, étaient des obstacles au féminisme – de la pornographie ambulante – auxquelles nous ne voulions pas être exposées, sauf si, bien sûr, elles acceptaient de jouer les victimes meurtries en attente de sauveuses. Nos chants disaient : « Nous objectons à l'objectification pour la gratification sexuelle. » J'étais en train de comprendre que je détestais ces chants. Je commençais à suspecter que l' « objectification », dans le sexe, n'est pas toujours ni nécessairement mauvaise, et que même quand elle l'est, elle n'est pas l'alpha et l'oméga de ce qui est terrible dans le genre sous le capitalisme.

[Bien que l'histoire du féminisme anti-porno soit longue, on peut s'appuyer sur un des moments où il a le plus frontalement divisé les rangs du féminisme : les guerres du sexe des années 1980.] En 1981, l'association féministe new-yorkaise Women Against Pornography [WAP] formulait un principe de tolérance zéro à l'égard du « sadomasochisme lesbien » en tentant de faire censurer « L'histoire d'Esther », une fiction érotique de la socialiste juive prolétaire Joan Nestle qui devait paraître dans le Big Apple Dyke News. WAP considérait cette nouvelle comme objectifiante et anti-femme. Leur problème : Nestle y décrivait une narratrice, « Joan », trouvant plaisir dans une relation butch/femme avec une chauffeure de taxi, « Esther », qui avait un passing de mec et « dont l'amante était une prostituée ». Pire, Nestle avait inclus une brève description d'un gode. Les féministes objectaient en particulier aux phrases suivantes (apparemment viles et misogynes) :

« Avec une extrême tendresse, elle me déposa sur le ventre… je faisais de mon mieux pour être à elle… je me retournai pour la toucher, mais elle retira ma main de sa poitrine. « Sois une gentille fille », dit-elle. Je savais qu'il me faudrait attendre plusieurs mois avant qu'Esther ne m'autorise à chercher sa moiteur comme elle avait trouvé la mienne. Les mots, la langue de mon peuple, flottaient dans ma tête : une stone butch, intouchable [31]. »

Comment imaginer qu'aucune forme de « sororité » puisse chercher à censurer ce texte qui décrivait une gouine transmasculine avec « des mains comme des papillons, tremblant de respect et d'envie », en raison de sa prétendue misogynie. Et pourtant, au cours de cette période, les féministes anti-porno « se battaient salement », comme le souligne le vétéran de communautés cuirs féministes Patrick Califia. « Elles s'attaquaient à toutes les personnes qui s'opposaient à elles en nous traitant de défenseures des violences faites aux femmes, de bourreaux d'enfants, ou (pire !) de sadomasochistes. Elles n'hésitaient pas à appeler vos employeurs, vos éditeurs ou vos professeurs à l'université pour les informer des « perverses » qui sévissaient en leurs ceins [32]. »

Il y avait pourtant, dans les guerres du sexe, bien plus que les deux camps – pornophobie et putophilie – auxquelles on réduit souvent ce moment de l'histoire. Au-delà du cadre féministe, un grand nombre de personnes et de groupes non-féministes dans la société (sans parler des personnes et des groupes activement antiféministes, sur le plan religieux ou commercial) ont participé aux guerres du sexe, au travers de vastes batailles, dans les cours de justice et dans les médias, qui revenaient invariablement aux mêmes thèmes : censure de l'obscénité (c'est-à-dire : protection de la famille) ou dérégulation des médias visuels (c'est-à-dire : principe libéral de la liberté d'expression). Dans le cadre des « guerres du porno » qui opposèrent les féministes entre elles, le champ était pourtant traversé par des axes multiples. Certaines des belligérantes étaient des libertariennes attachées aux droits civiques ; d'autres adressaient leurs critiques au porno au moins autant qu'au libéralisme sexuel (l'idée que tout le monde était responsable de l'actualisation de ses propres désirs érotiques), même si elles étaient généralement en désaccord ce qui constituait « la bonne » sexualité. À la gauche du féminisme, le radicalisme sexuel trouvait déjà dépassée l'idée qu'il puisse y avoir un côté « pro », plutôt qu'« anti »-pornographie. Et tandis que la post-gauche féministe pornophobe radicale se concentrait sur l'objectification dans les médias et dans la loi, et tandis que les féministes libérales étaient occupées à réinventer la sexe-positivité, une troisième voie s'ouvrait avec une radicalité sexuelle qui proposait de « rester avec le trouble » en critiquant la pornographie tout en défendant l'urgence de se saisir des moyens de production de la libido humaine.

Le contexte d'intensification de la pornophobie était celui de la conversion droitiste de nombreuxses communistes de la Nouvelle Gauche sous le reaganisme. Dans un livre paru en 1989, Daring to Be Bad : Radical Feminism in America 1967-1975, Alice Echols rend cela particulièrement palpable en montrant comment le « féminisme culturel » n'est, tout simplement, qu'une des formes de la contre-révolution du mouvement de libération des femmes. […] C'est terrible mais c'est ainsi que, face à la trahison de la gauche (et des hommes de gauche, qui se remirent à les mépriser au moment du retour de la droite au pouvoir), les féministes radicales ont séparé leur mouvement « du radicalisme social dont elles provenaient [33] ». La défaite et la dépression s'intensifièrent quand un amendement anti-avortement fût adopté en 1976. Comme le documente la mini-série Mrs. America (avec Cate Blanchett dans le rôle de la militante antiféministe Phyllis Schlafly), l'opposition à l'amendement pour le droit de vote des femmes a refait surface dans les parlements de nombreux États au cours des années 1970, y compris à gauche. Et cerise sur le gâteau, des anciens membres de la Nouvelle Gauche se reconvertissaient dans des idéologies familialistes [34]. Pas si différentes de leurs camarades masculins, une fois que les féministes avaient décidé qu'elles ne devaient plus allégeance à la gauche, leurs vues politiques devinrent particulièrement terrifiantes.

Sally Gearhart, à qui l'on doit le slogan « The Future Is Female », pensait que la « proportion des hommes doit être réduite et maintenu à approximativement 10 % de la race humaine [35] ». L'idée de protéger le troupeau en abattant les loups (en d'autres termes : en perpétrant un androcide) peut sembler une option raisonnable si, comme Susan Brownmiller, vous êtes prêtes à considérer qu'un « fiat anatomique » a fait des femelles humaines des « proies naturelles » et des mâles humains des « prédateurs » en raison de la « construction implacable » des « organes génitaux [36] ». Parmi ces féministes post-gauche, la possession du vagin devient une sorte de badge cosmique d'insécurité, requérant, peut-être, une sorte de solution sionniste (« les terres de femmes »). Des poids lourds de la pornophobie tels que Robin Morgan et Kathleen Barry se sont ainsi mises à « attaquer » les féministes qui voulaient explorer, au-delà des questions de genre, des questions de classe, de race ou de préférence sexuelle. Le gynonationalisme, comme tout nationalisme, n'a pas la place pour la différence. À l'occasion d'un colloque en études féministes en 1973, Morgan a fortement condamné les discussions concernant les différences entre les femmes, tandis que Barry « dénonçait les femmes qui soulèvent les questions de classe, de race et d'impérialisme comme des saboteuses qui doivent être considérées comme des ennemies de l'intérieur du mouvement. » Barry, à qui l'on doit d'ailleurs Female Sexual Slavery [« l'esclavage sexuel des femmes » ; une reprise d'un trope féministe suprématiste blanc qui, considérant le problème de l'esclavage « réglé », demande à « l'esclavage des femmes » qu'est la pornographie et le travail du sexe devienne l'objet du nouveau mouvement « abolitionniste »], affirme que l'opposition féministe à la pornophobie est un complot pour permettre aux « hommes de gauche de continuer ‘abuser sexuellement les femmes sans craindre la censure », et que le BDSM lesbien est une « stratégie de la gauche » pour diviser le féminisme et « essayer de l'annihiler [37] ».

Quelqu'un a-t-il gagné les guerres du sexe ? Il me semble que les radicalismes féministes, de droite comme de gauche, ont perdu, mais qu'une certaine pornophobie – accompagnée d'un certain libéralisme – a fini par l'emporter sur les classes moyennes. D'un côté, le féminisme libéral sexe-positif, qui nous a donné Sex, le livre-trophée de Madonna, le girl power, les Spice Girls, Naomi Wolf et Camille Paglia, a fini par atteindre un statut hégémonique dans les années 1990. De l'autre, la réaction sexuelle organisée par des avocates pornophobes comme Katherine MacKinnon continuent d'influencer certaines des politiques mondiales concernant la prostitution et alimentent régulièrement de nouvelles branches des « radfem »-ismes qui s'opposent à la décriminalisation du travail du sexe.

La doyenne de la lutte contre l'obscénité pique toujours des crises régulières. « Nous vivons dans le monde que la pornographie a fabriqué [38] », déclarait-elle mélodramatiquement en 2021 dans un édito du New York Times. Du haut de ses 74 ans, elle réaffirmait que c'était la pornographie – pas la télévision, ou la religion, ou la littérature – qui « désensibilise les consommateurices à la violence et répand des mythes sur le désir de viol et d'autres mensonges sur la sexualité des femmes ». La plateforme pour contenus explicites OnlyFans n'est rien de plus qu'un « proxénète », ajoute-t-elle. (OnlyFans, c'est vrai, prend 20 % à ses créateurices de contenu, soit deux fois le montant que Patreon me prend sur l'argent que payent les abonnées à mes publications. La leçon ici : nous devrions toustes nous syndiquer [39] !) La formule émotive de MacKinnon suggère que les « proxénètes » utilisent le porno pour « groomer la culture », c'est-à-dire pour nous préparer collectivement à croire que les femmes ne sont faites que pour une chose : être « dégradées ». Dans la logique de l'argument de MacKinnon qui veut que les proxénètes ne soient pas des patrons mais plutôt des propriétaires-geôliers qui louent des corps féminins inertes (non-laborieux), l'acceptation de plus en plus importante du terme « travail du sexe » devrait elle-même attirer nos foudres. « Ce qui leur est fait n'est ni du sexe, au sens d'intimité et de mutualité, écrit MacKinnon à propos des créateurices de contenus OnlyFans, ni du travail, au sens de productivité et de dignité. » Sans parler de la sentimentalité de sa définition du sexe, n'est-ce pas là une définition profondément sentimentaliste (et patronale) du travail ? D'un point de vue anticapitaliste prolétaire, la productivité n'est pas une vertu. Et la dignité n'est pas ce qu'on peut attendre du travail dans une société de classe.

Oui, en un sens, nous vivons dans le monde que Kitty MacKinnon a fabriqué. En 2018, Donald Trump faisait adopter une loi « anti traite sexuelle » (également connue sous l'acronyme SESTA-FOSTA) qui confond des parts importantes du travail du sexe avec le trafic des personnes à des fins sexuelles, en parfaite conformité avec la définition de MacKinnon qui veut que « la définition sine qua non de la traite… n'est ni la migration forcée ni la violence sévère. C'est l'implication d'un tiers [40]. » Les travailleureuses du sexe ont ainsi été forcées de quitter des sites webs comme Backpage [41]. MacKinnon veut qu'OnlyFans soit le prochain sur la liste, et elle pourrait bien l'emporter. En 2023, une enquête sur le rôle du porno dans « l'incitation à la violence sur les femmes et les jeunes filles » par un groupe transparlementaire au Royaume-Uni concluait que « toute pornographie devrait être traitée comme une exploitation sexuelle commerciale du point de vue de la loi et des politiques gouvernementales [42] ». Le rapport s'appuyait sur des figures importantes du mackinnonisme – Robert Jensen et Gail Dines – appelées à la barre des témoins [43]. Dines y célébrait le retour de l'intérêt féministe pour « l'abolition du porno » en Grande Bretagne comme « une résurgence d'un nouveau mouvement national pour libérer les femmes de la misogynie et de l'oppression [44] ». Les travailleureuses du porno et leurs alliées sont bien conscientes de ce courant « néo-abolitionniste » à l'échelle mondiale qui, sous les traits auto-proclamés du « féminisme radical », promeut l'abolition du porno à coup de conférences, de lobbyings et de publications qui s'oppose à la décriminalisation du travail du sexe, renforçant le pacte conclu dans les années 1980 par le WAP avec l'État capitaliste carcéral [45].

Bien qu'une réponse féministe prolétaire reste, comme toujours, de mise ici, je m'aligne également avec la furie de Joan Nestle face au moralisme et au totalitarisme du mackinnonisme. En 1981, après deux décennies d'activisme anticapitaliste, Nestle répondit à un discours d'Andrea Dworkin dénonçant « le pénis » dans un auditorium new yorkais en écrivant un texte fameux et intemporel : une courte déclaration, souvent réimprimée par la suite, intitulée « Ma mère aimait baiser ». Le texte se conclut en imaginant Regina, la mère de Joan Nestle, clope au bec, délivrant ce discours :

« J'ai jamais permis à personne de me forcer à réprimer mes besoins sexuels. Comme toi, Joan, quand, dans les années 1950, ils te traitaient de tarée, et que tu les laissais pas t'arrêter. Ils te traitaient de tarée, et moi de salope, et peut-être que c'est ce qu'ils feront toujours, mais nous on se bat du mieux qu'on peut en continuant de faire ce qu'ils disent qu'on devrait pas même vouloir faire, ou qu'en tous cas on devrait pas y prendre la joie qu'on y prend. Je baise parce que j'aime ça, et Joan, tous les salauds, tous ceux qui m'ont frappée ou qui m'ont baisée trop fort, ils m'en ont pas dégoûtée pour autant. Et toutes ces femmes qui ne savent rien de ma vie de solitude et de désir, elles non plus ne peuvent rien y faire. Venez pas me crier le mot pénis à la figure : aidez-moi à changer le monde et à faire qu'aucune femme ait peur ou honte quand elle aime baiser [46]. »

Que faire, en attendant la révolution, sinon chercher l'extase sur le champ de bataille ? Et pourquoi, comme Sarah Fonseca le demande, « tout le monde est-il si obsédé à faire la liste des malheurs des femmes quand le plaisir est juste là, à porter de la main, prêt à ce qu'on se batte en son nom [47] ? » « Ma mère, insiste Nestle, était une femme prolétaire qui aimait baiser, qui croyait qu'elle avait le droit d'avoir un pénis en elle si c'était ce qu'elle aimait [48]. » Cette solidarité qui va de l'enfant queer à sa mère salope m'émeut aux larmes, et me remplit d'amour, et d'espoir.

Et malgré tout, le féminisme vit

Et malgré tout, le féminisme vit. Il vit parce qu'encore et encore, des féministes rabat-joies et des emmerdeuses pessimistes décoloniales sont là pour rappeler aux féminismes leurs angles morts (et nous sauver de l'ennui de la propreté littéraire). Le féminisme vit et reste jeune parce que la vision tunnel des éléments les plus réactionnaires du « Mouvement » ont été et sont encore constamment critiqués. Alors oui, il y a de bonnes raisons de dire que la pensée politique féministe est « profondément emmerdante [49] », « sans inspiration », « monotone et peu imaginative [50] ». Et sans doute « les bonnets roses sont embarrassants », comme on dit [51] — mais c'est à condition de ne regarder que les expressions bourgeoises mainstream du féminisme, et de le confondre avec elles. En faisant cette confusion, on trouve sans doute une forme de consolation dans un cynisme déçu et distancié. Mais cela laisse ouverte la question : quoi d'autre ?

Il est de bon ton, dans la gauche cultivée, de se dire « gênées » par le féminisme contemporain, réduit d'ailleurs à une version que les auteurices critiques ont souvent elles-mêmes épousée dans leur jeunesse — un féminisme dont on se souvient parfois vaguement, situé aux alentours de 2005-2015, qui avait pour caractéristique de s'être dépouillé de toute critique du capitalisme et qui, apparemment, serait devenu la seule version disponible du féminisme. Je peux comprendre l'embarras à l'égard de ce féminisme-là, mais contrairement à cette gauche bon ton, je veux me souvenir d'autres histoires. Hier comme aujourd'hui, il existait et il existe en Occident et ailleurs des féminismes centrés sur la décriminalisation du travail du sexe et de la gestation pour autrui, réclamant « du pain, des roses, et des hormones aussi », squattant des logements vacants, exigeant des soins d'affirmation de genre pour toustes, poursuivant la police en justice, et luttant contre les coupes budgétaires dans les refuges et les programmes d'aides au service des fugitifves de la famille. Je ne les écoutais peut-être pas à l'époque de mon adolescence, il faut bien l'admettre — mais ils étaient là.

De là où je suis, le féminisme auquel je tiens est dans son âge d'or : un nombre de plus en plus importants de marxistes transgenres et de théoriciennes de la valeur sont occupées à redonner vie aux débats interrompus sur le travail domestique tout en étendant et en transformant la « théorie de la reproduction sociale » popularisée, parmi d'autres, par la « première » Silvia Federici [52]. Dans le Rojava, une administration autonome au nord-est de la Syrie, une révolution, défendue par un coup d'État militaire, continue de se produire en prenant pour moteur principal le féminisme [53]. L'horizon de la libération du genre désigné sous le nom d'« abolition de la famille » est revenu sur la table, tout comme – grâce à la militante argentine Verónica Gago et à d'autres compañeras – la stratégie de la grève féministe [54]. Nous sommes les témoins d'une efflorescence de conversations intenses en vue de la création d'une « internationale féministe [55] », d'un « féminisme contre le travail [56] », d'un féminisme des « sous-communs » décoloniaux [57], de relations renouvelées entre le marxisme, la théorie intersectionnelle [58] et le féminisme de l'abolition [59].

Quand on parle féminisme, il nous reste toujours des choses avec lesquelles il est urgent d'en finir, ou qu'on a au moins besoin d'apprendre à moquer. Pour autant, dans les livres comme dans les rues, une coalition extraordinaire est en ce moment occupée à dénaturaliser le genre du capitalisme, à construire des affinités monstrueuses, et à chercher des manières de communiser le soin.

Traduit de l'anglais par Emma B.
Illustration : Des femmes du clan saluent une croix à Atlanta, Géorgie, 18 août 1937.


[1] En 1970, les Black Panthers et les Young Lords s'emparent d'une section de l'Hôpital Lincoln à New York, établissant le premier programme de désintoxication à l'héroïne au cœur de l'épidémie. cf. M. E. O'Brien, « Junkie Communism », Commune, August 15, 2019.

[2] En 1911, la suffragette et militante ouvrière Helen Todd lance le slogan « du pain et des roses aussi » pour les ouvrières des usines. Cent ans plus tard, des transféministes d'Écosse et du Canada adaptent la formule : « Du pain, des roses et des hormones aussi ! »

[3] Les féministes contestent depuis longtemps la ségrégation âgiste. cf. notamment NO ! Against Adult Supremacy, Active Distribution, 2016.

[4] Victoria Law, « #FreeBlackMamas Bails Black Mothers from Jail for Mother's Day », Waging Nonviolence, May 11, 2019.

[5] Aishah Simmons (ed.), Love WITH Accountability, AK, 2019.

[6] Lyn Corelle et jimmy cooper sont ainsi intervenues dans une lutte des classes concernant les terres publiques à Minneapolis en 2021 en distribuant plus de 100 panneaux à planter sur des terrains de golfs : « On veut pas des golfs, on veut des forêts pour faire du sexe en public ! », cf. Lyn Corelle and jimmy cooper, Make the Golf Course a Public Sex Forest, Maitland Systems, 2023.

[7] Sur le féminisme contre la blanchité : Tiffany King, The Black Shoals, Duke, 2019 ; et Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, What Gender is Motherhood ? Palgrave, 2015. Sur la libération décoloniale du genre : Lou Cornum, « Desiring the Tribe », Pinko, October 15, 2019 ; María Lugones, 'La colonialité du genre.' Les cahiers du CEDREF. Centre d'enseignement, d'études et de recherches pour les études féministes 23 (2019) : 46-89.

[8] Sur l'activisme en faveur d'une liberté reproductive radicale, cf. Alex Barksdale, « Anarchist-Feminist Perspectives on Autonomous Reproductive and Trans Health », Coils of the Serpent (11), 2023.

[9] cf. Sophie Lewis, En finir avec la famille : Abolir, prendre soin, s'émanciper, Hystériques et Associées, 2025 ; M. E. O'Brien, Abolir la famille : capitalisme et communisation du soin, La Tempête, 2023.

[10] Sur le féminisme comme déprivatisation du soin, cf. Kathi Weeks, « Abolition of the Family », Feminist Theory, 2021 ; sur la survie découplée du salaire, cf. Morgane Merteuil, « Sex Work Against Work », Viewpoint, October 31, 2015 ; sur la décolonisation féministe : Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La Fabrique, 2019 ; sur la décarbonisation féministe : Alyssa Battistoni, Free Gifts (forthcoming).

[11] Kay Gabriel, « Gender as Accumulation Strategy », Invert, 2020 ; and Joshua Clover and Juliana Spahr, « Gender Abolition and Ecotone War », SAQ 115(2), 2016.

[12] Emma Heaney (ed.), Feminism against Cisness, Duke UP, 2024.

[13] Sur le communisme anti-travail des travailleureuses du sexe, cf. femi babylon and Heather Berg, « Erotic Labor within and without Work », SAQ 120, 2021 ; Heather Berg, Porn Work, North Carolina UP, 2021 ; et « Sex Workers against Work », Other Weapons, 2019.

[14] Rasheeda Phillips, « The Future(s) Are Black Quantum Womanist », Schlosspost, July 2, 2018.

[15] O'Brien, « Junkie Communism.”, déjà cité.

[16] Sur l'écoféminisme noir et l'abolition, cf. Nylah Burton, « You Can't Separate People from the Planet », Nation, March 4, 2022 ; Jennifer James, « Reproductive Justice and Abolition », Am J Bioeth 24(2), 2024.

[17] Legacy Russell, Glitch Feminism, Verso, 2020 ; Amber Husain, « Cyborgs Without Organs », Radical Philosophy 209, 2020.

[18] Alma White, « Woman's Chains », cité in Susie Stanley, Feminist Pillar of Fire, Pilgrim, 1993, p. 398.

[19] Alma White, The Ku Klux Klan in Prophecy, Pillar of Fire, 1928.

[20] « Scaling the Heights », Woman's Chains, July–August 1925, p. 7.

[21] Sharon Otterman, « A Booming Church and Its Complicated, Ugly Past », New York Times, September 15, 2017.

[22] Kathleen Blee, Women of the Klan, California UP, 1991, p. 55.

[23] Blee, p. 180.

[24] Blee, p. 49.

[25] Blee, p. 123.

[26] Gordon, Second Coming of the KKK, p. 109.

[27] Nora Hickins, « ‘We Want No Hatchet-Wielding Amazons,'” honors thesis, University of Colorado Boulder, History, 2018.

[28] White, Ku Klux Klan in Prophecy, p. 130.

[29] Angela Y. Davis, Femmes, race et classe, Zulma, (1981) 2022, p. 204.

[30] Cheryl Harris, « « De la blanchité considérée comme propriété » (1993), trad. M. Bessonne, Critical Race Theory. Une introduction aux grands textes fondateurs, éd. Dalloz, 2017 ; et Ruth Frankenberg, White Women, Race Matters, Minnesota UP, 1993.

[31] Joan Nestle, A Restricted Country, Firebrand, 1987, p. 41. See also « On Rereading ‘Esther's Story'” in Joan Nestle, A Fragile Union, Clesi, 1998.

[32] Pat Califia, Sexe et utopie, La Musardine, (2000) 2008.

[33] Alice Echols, Daring to Be Bad, 30th ann. ed., Minnesota UP, [1989] 2019, p. 137.

[34] Sur la conversion repro-conservatrice de certaines personnes autrefois de gauche, cf. Barbara Ehrenreich, « Family Feud on the Left », Nation, March 13, 1982. See also : Sophie Lewis, « Beyond the Back-Lasch, the Beach », Patreon, March 22, 2024.

[35] Sally Gearhart, « The Future—If There Is One—Is Female », in McAllister (ed.), Reweaving the Web of Life, New Society, 1982, p. 271.

[36] Brownmiller, Against Our Will, p. 16.

[37] Kathleen Barry, « ‘Sadomasochism,'” Trivia, fall 1982, p. 89.

[38] MacKinnon, « OnlyFans Is Not a Safe Platform for ‘Sex Work.' It's a Pimp », New York Times, September 6, 2021.

[39] L'ex-actrice porno Cherie DeVille explique : « La plupart des travailleureuses du sexe sont d'accord pour dire que 20 % c'est trop, mais si une star porno construit son propre site web, loue son cloud pour y entreposer son contenu et paye une banque pour gérer ses paiements, cela revient souvent à ce montant, voire à davantage. OnlyFans nous fournit le site web, le cloud et la plateforme pour les paiements pour ce montant, voire à moins que cela. » DeVille, « Why Does the New York Times Hate Porn So Much ? », Daily Beast, September 9, 2021.

[40] MacKinnon, « Trafficking, Prostitution, and Inequality », 2011. Pour des écrits depuis la perspective des travailleureuses et de leur libération, cf. Lorelei Lee, « Bernie Sanders and My Mom and the Attack on Sex Workers », Establishment, April 30, 2018 ; Melissa Gira Grant, « The Real Story of the Bipartisan Anti–Sex Trafficking Bill », New Republic, June 23, 2021.

[41] Emily Witt, « After Closure of Backpage, Increasingly Vulnerable Sex Workers Demand Their Rights », New Yorker, June 8, 2018.

[42] Dan Milmo, « MPs Urge Crackdown on Pornography to Tackle Violence against Women », Guardian, February 26, 2023.

[43] Sophie Galer, « All Porn Is Exploitation, UK Inquiry Concludes Without Speaking to Any Sex Workers », Vice, March 1, 2023.

[44] Cité in Clarissa Smith and Feona Attwood, « Emotional Truths and Thrilling Slide-Shows », in Taormino et al. (eds.), The Feminist Porn Book, Feminist Press, 2013, p. 41. Pour en lire davantage sur Gail Dines, see Ana Valens, « Why Did the Boston Globe Give a Platform to a SWERF ? », Daily Dot, September 11, 2020.

[45] Voici quelques exemples d'ouvrages féministes anti-porno paru en langue anglaise au cours des 20 dernières années : Julia Long, Anti-Porn (2d ed.), Zed, 2021 ; Julie Bindel, The Pimping of Prostitution, Palgrave, 2019 ; Kajsa Ekman, Being and Being Bought, Spinifex, 2013 ; Sheila Jeffreys, Anticlimax (2d ed.), Women's Press, 2012 ; Abigail Bray and Melissa Tankard-Reist, Big Porn Inc, Spinifex, 2011 ; Gail Dines, Pornland, Beacon, 2010 ; Karen Boyle, Everyday Pornography, Routledge, 2010 ; Melinda Tankard-Reist, Getting Real, Spinifex, 2009 ; Sheila Jeffreys, The Industrial Vagina, Routledge, 2008 ; Robert Jensen, Getting Off, South End, 2007 ; Pamela Paul, Pornified, Henry Holt, 2007.

[46] Nestle, A Restricted Country, p. 122.

[47] Fonseca, « The Yassification of Andrea Dworkin.”

[48] Nestle, A Restricted Country, p. 121.

[49] Caitlín Doherty, « A Feminist Style », SideCar, New Left Review, July 7, 2023.

[50] Becca Rothfeld, « An Activist Practice », SideCar, New Left Review, July 27, 2023.

[51] Becca Rothfeld, « Feminism and Kitsch », The Drift, January 31, 2022.

[52] Silvia Federici and Marina Sitrin, « Social Reproduction », ROAR 2, June 25, 2016 ; Tithi

Battacharya (ed.), Social Reproduction Theory, Pluto, 2017 ; Nat Raha, « Transfeminine

Brokenness, Radical Transfeminism », SAQ 116(3), 2017 ; Emma Heaney, « Materialist Trans

Feminism against Queer Theory », in Emma Heaney, The New Woman, Northwestern UP, 2017 ;

Vek Lewis and Dan Irving, « Strange Alchemies », TSQ 4(1), 2017 ; DK Doyle-Griffiths, « Labor

Valorization and Social Reproduction », CLC 22(2), 2020 ; Kay Gabriel, « Gender as

Accumulation Strategy », Invert 1 : 21–35, 2020 ; Beverley Best, « Wages for Housework Redux »,

Theory & Event 24(4), 2021 ; Jules Gleeson and Elle O'Rourke (eds.), Transgender Marxism,

Pluto, 2021 ; Mikey Elster, « Insidious Concern », TSQ 9(3), 2022 ; M. E. O'Brien, Nat Raha, Xin

Liu, and Grietje Baars, « Transversing Sexualities and Critiques of Capital », Women, Gender

and Research 1, 2022 ; Christopher Nealon and Colleen Lye (eds.), After Marx, Cambridge UP,

2022 ; Marianna Fernandes et al., « Social Reproduction, Women's Labour and Systems of Life »,

Dialogues in Human Geography, 2023 ; Jo Giardini, « Trans Life and the Critique of Political

Economy », TSQ 10(1), 2023 ; The Trans Marxist Issue (TSQ 11:2, eds. Ira Terán and Emrys

Travis), 2024.

[53] Sur la Jineolojî, cf. Rahila Gupta, « The Kurdish Feminist Revolution », New Internationalist, February 23, 2023 ; Nadje Al-Ali and Isabel Käser, « Beyond Feminism ? », Politics & Gender 18(1), 2022 ; Gönül Kaya, « Why Jineolojî ? », Internationalist Commune, November 22, 2017.

[54] Madeline Lane-McKinley, « 9 Notes on « Gender Strike », Blind Field, April 28, 2017 ; Marina Montanelli and Michael Hardt, « The Unforeseen Subject of the Feminist Strike », SAQ 117(3), 2018 ; Luci Cavallero and Verónica Gago, « The Political Invention of the Feminist Strike », Viewpoint, March 23, 2021 ; Aaron Jaffe, « From Social Reproduction Theory to Social Reproduction Strikes », Socialism & Democracy, 2023.

[55] Maylei Blackwell, Laura Briggs, and Mignonette Chiu, « Transnational Feminisms Roundtable », Frontiers 36(3), 2015 ; Verónica Gago et al., « The Earth Trembles », Critical Times 1(1), 2018 ; Verónica Gago, Feminist International, Verso, 2020 ; Jo Littler and Verónica Gago, « We Want Ourselves Alive and Debt Free ! », Soundings 80(13), 2022.

[56] Heather Berg, « ‘Today Solidarity Means, Fight Back,'” Essays in Philosophy 24(1–2), 2023 ; Madeline Lane-McKinley, Comedy Against Work, Common Notions, 2022 ; Kate Willett, « Slacker Uprising », Broken Pencil, August 3, 2022 ; Marian Jones and Robin D. G. Kelley, « Sabotage, Slowdowns, and Theft », Lux 4, April 2022 ; Wilson Sherwin, « 'Nothing but Joy », Souls 22(2–4), 2020.

[57] Pilar Villanueva, « Why Decolonial Feminism », Toward Freedom, February 4, 2019 ; Bárbara Martínez-Cairo and Emanuela Buscemi, « Latin American Decolonial Feminisms », Les Cahiers ALHIM 42, 2021 ; Laís Rodrigues, « Decolonial Feminism », Estudos Feministas 30(1), 2022 ; Yuderkys Miñoso and Ruth Pión, « Decolonial Feminism in Latin America », Hypatia 37, 2022 ; Kimberly Romano, « La Lucha y La Memoria », NACLA, April 21, 2023.

[58] Jennifer Nash, Black Feminism Reimagined, Duke UP, 2018 ; Lise Vogel, « Beyond Intersectionality », Science & Society 82(2), 2018 ; Holly Lewis, The Politics of Everybody, Zed, 2022 ; Ashley Bohrer, « Toward a Decolonial Feminist Anticapitalism », Hypatia 35(3), 2023.

[59] TruthOut, « Angela Y. Davis, Gina Dent, Erica Meiners and Beth Richie Talk Abolition Feminism », TruthOut, February 7, 2022 ; Brittany Battle, « ‘Everything I Believe In Is Rooted in Love,'” QC 11(3), 2022 ; Amna Akbar, « Long and Variegated Struggles », LA Review of Books, June 28, 2022 ; Rachel Kushner, « Is Prison Necessary ? », New York Times Magazine, April 17, 2019 ; Angela Y. Davis, « Women's March Speech », Guardian, January 22, 2017.

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30.06.2026 à 12:59

La lutte pour la baignade

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ou le mépris de la gauche pour une jouissance populaire

- 29 juin / , ,
Texte intégral (3373 mots)

La récente canicule a ouvert des questions politiques et pratiques nouvelles, parmi elles, celle de l'usage des cours d'eau et donc de la possibilité même de se baigner et de se rafraîchir. La bataille du canal Saint-Martin a forcé le pouvoir à accepter des usages nouveaux (mais en réalité ancien), pendant qu'un peu plus loin sur les bords de la Marne, les autorités ont mobilisé des drones pour surveiller et réprimer les baigneurs. Depuis son expérience politico-aquatique danoise Jens Philip Yazdani propose de réinventer une politique communiste anticapitaliste et sauvage de la baignade.

Lorsque j'ai appris, l'année dernière, que des travaux étaient en cours pour rendre la Seine baignable, je m'en suis tout de suite réjoui : enfin, les Parisiens.es allaient pouvoir profiter pleinement de leur ville, sans être contraints de fuir vers la campagne pendant l'été ni de subir une chaleur devenue insupportable.

Je viens de Copenhague et, pour moi, il allait de soi qu'un tel projet était non seulement souhaitable, mais qu'il méritait d'être défendu. J'ai pourtant vite déchanté. Parmi mes ami.es parisiens — je n'en connais pas un seul qui ne se réclame pas de la gauche radicale — la réaction allait de l'indifférence la plus complète à une franche hostilité.

À une époque, j'ai habité à Vienne, une ville qui a su se réapproprier son rapport à l'eau (y compris grâce à d'immenses projets d'aménagement des cours d'eau dont je ne suis pas capable d'évaluer les conséquences écologiques) — et où le Danube fait désormais partie intégrante de la vie urbaine. Dès le printemps, on s'y retrouve pour se baigner, profiter des berges, faire des barbecues, se promener à vélo ou simplement lire un livre à l'ombre des arbres, au bord de l'eau.

C'est l'un des éléments qui font de Vienne une ville si agréable à vivre. Pour ce que valent ce genre de classements, elle a été élue de nombreuses reprises ville la plus agréable du monde, au coude à coude avec Copenhague. Qu'ont en commun ces deux villes ? Peut-être une forme de social-démocratie de la baignade (et du logement). L'histoire de la Vienne rouge est fascinante, y compris dans ses échecs. Et le fait est qu'elle reste une des rares capitales européennes où la vie populaire est encore agréable, voire même possible.

Une partie du Danube (le Donaukanal) restait interdite à la baignade officiellement, bien que parfaitement praticable. Il y a donc eu un mouvement (plus ou moins) populaire pour que l'accès à cette zone soit libéré, que son usage redevienne commun. Le même genre de mouvement existe aujourd'hui à Berlin, qui organise des manifs en mode natation dans la Sprée et pour réclamer le droit de pouvoir se baigner et revendiquer le nettoyage de l'eau. Ce dernier point est essentiel : pourquoi l'eau est-elle devenue impropre à la baignade ? Qui est responsable de sa pollution ?

Revendiquer la dépollution des cours d'eau est, à mes yeux, une revendication profondément anticapitaliste. Ce sont les entreprises qui dégradent la qualité de l'eau ; c'est l'agriculture industrielle qui produit la pollution ; ce sont, plus largement, les formes contemporaines d'exploitation de la nature qui nous privent de ce que Dieu (sive Natura) nous a donné.

Que l'eau soit devenue impropre à la baignade est un phénomène historiquement très récent. Pendant des millénaires, les êtres humains se sont baignés dans les rivières, les lacs et les fleuves dont l'eau était également potable. L'eau était une source de vie, pas une menace permanente pour la santé.

J'ai parfois l'impression que les parisiens d'aujourd'hui ont un peu perdu le fil de l'histoire. Est-ce qu'à tout hasard on aurait pas fondé cette ville ici du fait même qu'y passait un très gros cours d'eau ? Ou c'était juste pour le joli paysage ? Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de remonter si loin dans le temps. Il suffit de suivre le canal de l'Ourcq au-delà de la proche banlieue pour retrouver les traces d'un passé beaucoup plus récent et qui raconte une toute autre histoire.

À Sevran, plusieurs panneaux présentent d'anciennes photographies en noir et blanc montrant les habitants qui se baignaient dans le canal pendant l'été : on y voit des cyclistes, des enfants, ils ont l'air heureux, soulagés, profitant pleinement de la vie commune et des possibilités plus ou moins naturelles de l'endroit (c'est Napoléon 1er qui fit creuser, à d'autres, le canal).

En remontant le cours d'eau jusqu'à l'écluse de Vignely, on tombe sur un autre panneau installé par la Ville de Paris(qui reste la propriétaire de tout le canal). Son titre : « La vie autour du canal au XIXᵉ siècle » et a pour légende : « Le dimanche, la pêche et la baignade font oublier le dur labeur de la semaine. »

Je tombe sur ce panneau un dimanche en pleine canicule : les berges sont vides, il n'y a plus personne si ce n'est quelques rares individus de-ci de-là. Les baigneurs ont été remplacés par des des panneaux omniprésents : BAIGNADE INTERDITE. Eux, par contre, suivent tout le trajet de canal, de Bastille jusqu'à Meaux. La Marne aussi, sur de longues portions, demeure interdite à celles et ceux qui souhaiteraient simplement s'y rafraîchir.

Le Maire a d'ailleurs trouvé judicieux de d'installer une plage artificielle sans le moindre arbre et donc sans la moindre ombre, uniquement accessible au début du mois de juillet et à la condition d'être muni d'un bracelet fourni par ses services municipaux (en échange d'un justificatif de domicile). Pour celles et ceux qui ne résident pas sur la commune, ce sera payant. Il existe une règle au Danemark : aucune plage ne peut être privatisée, l'accès y est libre et gratuit pour toutes et tous (ce que recouvre le concept de plage est néanmoins questionnable). Lorsqu'on écoute M. le Maire de Meaux, on s'aperçoit qu'il parle comme ses panneaux : BAIGNADE INTERDITE – DANGER DE MORT – COURANTS FORTS. Et c'est un peu comme l'enfant qui crie au loup. S'il fallait croire aux panneaux, n'importe quelle baignoire représenterait un danger de mort ; et ce serait factuellement vrai mais intenable au quotidien.

Mais d'où vient cette hyper-biopolitisation du paysage français ? Et comment expliquer qu'elle soit si largement acceptée ? La mairie de Meaux, encore, est allée jusqu'à réaliser une vidéo dans laquelle est mise en scène la (fausse) noyade d'un jeune homme. Il s'agit d'effrayer. Mais pourquoi personne n'a pensé à faire une vidéo pédagogique pour expliquer comment se baigner en sécurité et prévenir les noyades ? C'est en tous cas ce qui se fait au Danemark, royaume de la social-démocratie parfaitement en phase avec toutes les nécessités biopolitiques. Et c'est aussi ce que font les militants de la baignade viennois eux-mêmes : la mise en partage de connaissance et de savoir-faire d'en-bas. Each one teach one. Les autorités françaises ont-elles trop lu Foucault ? Ou est-ce la gauche qu'il l'a trop peu lu pour ne pas se rendre compte que la vie était déjà bien assez régulée, surveillées, construite, défaite, contrôlée et colonisée par les autorités ?

À mesure que l'on remonte vers le nord de l'Europe, certaines évidences françaises deviennent plus difficiles à comprendre. Les parcs y sont par exemple rarement fermés la nuit. Il est exceptionnel qu'il soit interdit d'y fumer. Et il est plus rare encore que l'accès à un lac, à une rivière ou à un rivage soit interdit. Pendant ces derniers jours de canicule à Paris les parcs sont d'ailleurs restés exceptionnellement ouverts, mais qui a pris cette décision ? Qui décrète quand il y a une crise et quelles sont les mesures à prendre ? Dans la tradition marxiste, les situations de crises ont toujours été interprétés comme des possibilités d'une autre politique. Ce que cette canicule a démontré se rapproche pourtant plus de la pensée de Carl Schmitt : le souverain est celui qui peut décréter l'état d'exception (et la gauche reste à la ramasse).

Que dire des drones de police qui surveillent certaines zones pourtant parfaitement praticables afin de repérer, verbaliser et réprimer ceux qui osent mettre la tête dans l'eau. Dans quel monde est-il devenu subversif de plonger dans une rivière lorsqu'il fait quarante degrés ? Peut-être faut-il voir ici un rapprochement possible entre Foucault et Adorno : Die Verwaltete Welt, le monde administré, mais avec un accent sur Walt, peut-être, de Gewalt, la violence : on peut même parler de vergewaltigte Welt, le monde violé, le droit au monde usurpé, dérobé, aliéné, dont on nous a dépossédé.

Il existe un droit en Suède, en Norvège et en Finlande, qui s'appelle l' « allemandsret », le « droit de chacun.e ». Il garantit à toute personne la possibilité de circuler librement dans la nature, d'y planter une tente pour une nuit ou de se baigner dans un lac, y compris lorsque les terrains sont privés. Le droit de propriété s'efface devant un droit plus fondamental : celui de l'usage commun de la nature. En France, il y a des panneaux : PROPRIÉTÉ PRIVÉE.

La gauche française s'accommode-t-elle réellement de cet état de fait ? Je n'ai en tous cas jamais entendu parler de la moindre manifestation ou même pétition qui conteste cette mise sous tutelle autoritaire et cette fermeture généralisée des espaces communs (et aquatiques). Ce que j'ai vu par contre, c'est la spontanéité littéralement anarchiste, avec laquelle les jeunes et les immigrés (donc le prolétariat) emmerdent ce quadrillage de l'espace de public.

À chaque fois que je me suis baigné à Paris (et il y a des endroits vraiment super !), je me suis toujours retrouvé en compagnie d'arabes, de bengalis, de jeunes mais presque jamais ou beaucoup plus rarement avec des français. Y compris celles et ceux que l'on croise en manifestation ou à la fac, voire à des présentations des livres très radicaux dans des librairies très radicales elles-aussi.

La blanchité empêche-t-elle la baignade ? Est-ce la peur des coups de soleil ? Ou est-ce que la gauche blanche parisienne a les moyens d'échapper à la ville en se réfugiant dans une petite maison familiale à la campagne, en bord de mer ou à proximité d'un cours d'eau plus propre qu'à Paris ? Je pose la question.

Mais peut-être que la baignade ne fait juste plus partie de la culture parisienne (un « juste plus » très récent j'en suis sûr). Et c'est un drôle de paradoxe : l'oubli de l'histoire est devenu une évidence culturelle. Ce que les enfants et les immigrés viennent mettre au jour c'est à la fois l'oubli (d'une culture passée. Comme disait Nietzsche, il faut savoir oublier pour savoir vivre) et le souvenir (de cette dimension normale de la vie humaine qui consiste à profiter de l'eau quand il fait chaud). J'ai plusieurs fois invité des parisiens à venir se baigner avec moi et ils ont toujours été ravis de m'avoir accompagné. Mais c'est tout de même étrange qu'il revienne à un danois de leur enseigner une façon si simple et évidente de profiter de leur propre ville.

Quand bien même la baignade ne ferait plus partie de la culture parisienne, comment s'expliquer cette résistance diffuse aux projets d'aménagements des cours d'eau ? On se souvient de l'appel à déféquer dans la Seine avant l'inauguration des baignades parisiennes par Anne Hidalgo, l'initiative était drôle. Mais est-ce la meilleure manière de se rapporter à un projet qui pourrait contenir une telle possibilité populaire ?

Bien sûr, il faudrait commencer par le canal de l'Ourcq qui est probablement déjà assez propre, sauf que nous n'en savons rien. À Vienne ou à Copenhague, la qualité de l'eau est analysée quotidiennement et ces informations sont facilement accessible à tous. Ici, personne ne sait de quoi il en retourne, on préfère se fier aux panneaux de la mairie : INTERDICTION DE SE BAIGNER – RISQUE DE NOYADE - DANGER DE MORT. Même si à quelques brasses de là, tel Maire fait cadeau d'une petite plage payant de merde qui ne s'avère pas si dangereuse et dont l'eau n'est a priori pas trop impropre.

Avec un peu d'ambition, on pourrait aussi envisager de transformer le quai Bercy en un gigantesque parc urbain de baignade plutôt que cette autoroute moche, polluante et bruyante dédiée à l'industrie du ciment. Une sorte de Donauinsel ou de Central Park traversé par la Seine. Pourquoi pas ?

J'ai le sentiment qu'il s'agit ici moins d'un manque d'imagination politique (bien réel évidemment) que d'une résistance. Par-delà ou en-deçà des petits privilèges de certains (ceux qui peuvent aller se mettre au frais avec leur famille ou leurs amis), j'ai parfois l'impression que les parisiens veulent souffrir. Normalement, quand on est danois, plus on va vers le sud, plus on prend la mesure de son protestantisme et d'une vie clivée entre temps de travail et temps de loisir.

En France, comme plus généralement dans le sud de l'Europe (désolé pour cette géo-analyse globale un peu rapide), cette division et compartimentation de la vie est généralement moins stricte. Ici on prend le temps de déjeuner ensemble plutôt que chacun dans son coin replié sur son ordinateur et son tupperware, on répond à ses messages sur Whatsapp pendant son temps de travail et c'est une bénédiction si l'on peut rentrer un peu plus tôt chez soi ou sortir voir des amis. La vie n'est pas strictement séparée entre deux sphères qui ne se mélangent jamais. pas chacune individuellement avec son petit truc ramené depuis chez eux replié sur leur ordinateur : ou on s'en fout du fait qu'on est censé être au travail et on regarde son smartphone quand même, on ferme le magasin un peu plus tôt, on invite des amies à venir, on ne partage pas la vie strictement entre deux sphères qui ne se mélangent jamais. Mais : il y a au moins un endroit où ce partage se fait, c'est entre la campagne et la ville.

Il y a deux semaines, je proposais à une amie de passer chez un glacier. Elle m'a répondu que non, ça n'existe pas à Paris. Quand je lui ai la demandé, si les Français ne mangeaient pas de glace quand il fait chaud, elle m'a répondu « Si si ! – à la campagne ». Selon elle, il existe belle et bien des glaciers mais juste pas à Paris. La séparation de la vie est entretenue : pas dans le quotidien, mais par les saisons (Est-ce que cela pose des problèmes ? Oui : pour ceux qui ne sont pas capables de mener leur vie de saisonniers bien à l'aise à la Proust).

Il faut quand même que je le dise : il est quand même assez cocasse que l'on puisse trouver des glaces pas chères partout à Vienne (un peu plus cher au Danemark, mais quand même accessibles aux ouvriers en sueur), alors qu'il y fait beaucoup moins chaud. Faut-il encore y voir l'un des mirages de la social-démocratie ? Oui, peut-être. Copenhague et Vienne sont devenues des villes agréables l'été, ce qu'elles n'ont toujours pas été.

Il y a une dizaine d'année, Copenhague a été élue meilleure ville où se baigner du monde (par un autre sondage à la con mais le résultat n'est pas faux). Pourtant, le détroit qui sépare la Suède de Copenhague, Øresund, a longtemps été appelé Pløresund (littéralement, le détroit au liquide dégueulasse). Pendant des années, les déchets et pollutions industriels et agricoles s'y déversaient, jusqu'à ce que cela soit pris au sérieux, s'arrête : et là, une nouvelle ville est apparue.

Pourquoi ne pourrait-on pas faire la même chose à Paris ? M'est avis que c'est plutôt que l'on ne veut pas faire pareil et que cette absence totale de projets d'aménagement radical de la ville laisse le champ libre aux politiques social-démocrates autant qu'aux propriétaires industriels.

Cet abandon de la ville vient peut-être de l'idée selon laquelle il faudrait déserter la métropole, lutter contre elle. On peut paraphraser Adorno : pendant que les gauchistes font la révolution dans leur commune près d'un lac quelque part au milieu de la campagne, le PS et les capitalistes ont géré la plus grande ville l'Union européenne. Pourtant, qu'on le veuille ou non, la ville est un fait, bien réel, des millions de gens y vivent, y sont coincés, y souffrent. Et ce sont eux qui, faute d'un projet politique plus large, prennent l'initiative spontané d'en altérer la géographie imposée. Je ne dis pas qu'il nous faudrait embrasser le destin métropolitain mais que nous ne pouvons pas y laisser le champ libre aux forces réactionnaires.

Reprenons les coordonnées du problème : s'il existe bien une logique capitaliste et industrielle de destruction des communs (de l'eau, de la possibilité de se baigner, de l'enclosure), une social-démocratie de la baignade (Vienne, Copenhague et très partiellement Paris), et une anarchie populaire et spontanée, non-blanche, de la baignade sauvage en ville ; alors à quoi pourrait ressembler une politique communiste de la baignade urbaine ?

Une anecdote pour finir. L'été dernier à Copenhague, au bord d'un ponton depuis lequel tout le monde plonge comme il est possible de le faire partout en ville, je discutais avec deux vieilles femmes prolétaires. Je leur ai demandé de me raconter comment, selon elles, la ville avait changé. Elles m'ont répondu que ce n'était pas possible de comparer tant la ville d'aujourd'hui n'était en fait plus la même. Et vraiment pour le mieux.

Une dernière anecdote pour vraiment conclure cette fois. À Berne en Suisse, l'Aar qui traverse la ville est utilisé au quotidien comme un transport commun. Grâce au courant, les habitants se jettent à l'eau avec un sac imperméable et vont au cinéma, au boulot ou n'importe où ailleurs. Une sorte de RER aquatique jamais bondé et toujours frais.

Paris peut donc mieux faire, à commencer par sa gauche radicale. C'est désormais un fait accompli, la canicule comme le rapport de force populaire ont permis de faire rouvrir le canal Saint-Martin. Cette réappropriation de l'espace public a fait de la place pour de nouvelles manières de vivre, il n'est donc pas trop tard pour en faire un projet politique commun (et ne pas le laisser aux forces réactionnaires et ennemies). Il nous faut nourrir et déployer une vraie politique communiste de la baignade et de l'usage des biens communs et naturels pour tous.

En attendant la prochaine canicule, puis la suivante et encore celle d'après…

Jens Philip Yazdani
Photo : Bernard Chevalier

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