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09.02.2026 à 16:03

Lorenzo de Médicis et Jeffrey Epstein

dev

Liaisons dangereuses [Billet d'humeur]

- 9 février / , ,
Texte intégral (916 mots)

Décidément l'ami Américain est vraiment bien gênant et mal élevé dans ses agissements, et on est bien embêté dans les rédactions parisiennes par cette sale affaire qui nous viens de l'autre côté de l'Atlantique, où par vagues successives parviennent des milliers de feuillets venant polluer la quiétude des germanopratins et des beaux quartiers de la ville lumière.
Même le grand Jack, thuriféraire de la gauche caviar avoue avec une candeur de Pinocchio qu'il n'était pas au courant du côté sombre de l'ami Jeffrey.

On ne peut que rester dubitatif devant la blancheur de cette déclaration étant donné que la chirurgie esthétique subit par le susdit pour retarder les ans, empêche de situer précisément l'appendice nasal de notre grand mage culturelle. Est il sincère ?
Une outrance de langage infamante ?
Regardez les photos de la presse people est assez éprouvant tant le massacre est patent.
Champion du « en même temps » inventé par notre président, le grand Jack est plus insubmersible que le Titanic et il aura prouvé par sa longévité et sa fortune républicaine qu'à 86 printemps il a gardé une souplesse que même Isadora Duncan aurait envié.
Sommé de toutes parts, il vient enfin de démissionner face au tollé général suscité par ses propos niaiseux.

Née aux états unis et naturalisée russe en 1922, celle que l'on surnommait « Izzy » dont la vie rocambolesque et tragique n'est pas aussi « easy » que celle du concierge de l'Institut du Monde arabe , ne renoncera jamais à ses convictions politiques puisqu'au cours de sa dernière tournée aux États-unis, elle agitera une écharpe rouge qu'elle portera sur sa poitrine en proclamant : « Ceci est rouge ! Je le suis aussi ! »

Sur ce point , « L'écharpe rouge » du grand Jack arborée fièrement à chaque sortie médiatique a depuis longtemps changé de couleur, pour devenir mauve, mais sans rapport avec les sauts périlleux vrillés du bougre qui expliquent en partie son talent d'équilibriste.
Un aveu inconscient ?
En funambule virtuose et cultivé , c'est à ni rien comprendre si notre pape auto-proclamé ignore que la couleur mauve est symboliquement la couleur de la décadence. !!!

Mais trêve de plaisanterie sur ce bouffi d'orgueil qui est la preuve vivante de l'aphorisme du Général de Gaulle : « la vieillesse est un naufrage », pour revenir à nos moutons.

Si Lorenzo de Médicis c'est roulé dans la fange au même titre que Jeffrey Epstein, il aura à la différence du locataire de l'Avenue Hoche été porté par un but noble et salvateur en assassinant le Duc Alexandre, son cousin.
« Mon but était de délivrer Florence » déclarera t-il pour sa défense...
Pour autant, il demeurera à jamais impossible de savoir si son frère en vice contemporain, Jeffrey avait dans la tête lui aussi de « tuer » son alter égo, Donald, de part delà l'histoire, puisque retrouvé suicidé dans sa cellule d'après les autorités ad hoc.
Ce que conteste encore le frère du défunt à cette heure.
Tout comme son complice Français, Jean Luc Brunel, retrouvé suicidé à la santé ; un pur hasard évidement.
D'ailleurs, Todd Blanche, numéro deux du Ministère de la justice et précédemment avocat personnel de Trump l'affirme haut et fort à l'occasion de cette deuxième vague de « merde » des écuries d'Augias.
« Circulez, il n'y a plus rien à voir »…
Mais n'est pas Ulysse qui veut, et les dites écuries risquent de nous empester encore un moment malgré la communication du centurion Trumpien.
Est-ce que les journalistes français auront le courage d'affronter les miasmes du marigot au risque d'être traité de complotiste ?
C'est ce que se demande le Landerneau Parisien tout en tremblant d'émotion.

Moralité ? Il vaut mieux une bonne dague pour estourbir celui qui vous opprime et vous a enlevé toute dignité, qu'un ordinateur dernier cri, fusse un « Mac » qui de ce côté ci de l'atlantique est accessoirement aussi un homme fournissant des filles à ses clients.

L'histoire ne retiendra au fond que cette vérité anthropologique : Le sentiment de vivre dans une période de dégradation morale et la tendance à idéaliser les temps anciens sont aussi vieux que l'humanité
elle-même, de la Rome antique en passant par Florence et New York..
La preuve ? Lisons Cicéron qui en 59 avant Jésus Christ écrivait à son ami Atticus :

« Sache-le bien : il n'y a jamais rien eu d'aussi bas, d'aussi vil, d'aussi universellement odieux aux gens de toute condition, de tous les ordres, de tout âge, que l'état de choses actuel : cela va plus loin que je n'aurais cru, plus loin même, ma parole ! que je n'eusse souhaité »

Orlando l'africain, le 4 février 2025

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09.02.2026 à 14:09

« Etxeko urak » de Leire Bilbao

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« Le capitalisme fabrique des mères pour tenir le monde, pas pour aimer les enfants »

- 9 février / , ,
Texte intégral (828 mots)

Cri de rupture contre l'ordre reproductif, Etxeko urak (2020) de la poétesse bascophone Leire Bilbao (1978) écrit la naissance comme plaie, travail forcé, dressage, qui emprisonne le corps des femmes de génération en génération. Comme l'a dit Clélia Gasquet-Blanchard (voir notre entretien de la semaine dernière ici), le capitalisme fabrique des mères pour tenir le monde, pas pour aimer les enfants.

[Leire Bilbao, « Etxeko urak » (« Aguas madres »), 2020. Traduction de l'euskera par Victor Martinez (2026)]

Les heures qui suivent l'accouchement :
croûtes de sang et lait,
boue fange eaux obscures
et, qui tente de tout recouvrir,
l'odeur de nouvelle peau.

Sous les draps blancs,
l'orographie de ce moi :
lent glissement de roches sédimentaires.

Je tente de réécrire ma peau
avec la patience des pierres ;
modelage d'un corps nouveau
avec des doigts de sel.

Je tente
de rejeter mouches larves parasites ;
de libérer anguilles mousse mollusques.
Je tente de regarder fixement ma blessure.

La brèche de mon sexe crie,
roche incandescente
qui vient de se fendre.

Mes lèvres sont des falaises
qui projettent l'ire des pierres.

Tu enfantes à nouveau.

Tu ouvres les jambes
comme s'ouvrent les cages
et, humide, il se montre
avec le frémissement
de qui ne sait son destin.

Tu l'entoures d'un lange,
tu le laves avec la salive
et le peignes avec les doigts :
tes mains sont son nid.

Tu l'approvisionneras
de ce qu'on nomme nourriture protection
amour ;
tu te donneras
avec l'étreinte d'un arbre.

Un jour il atteindra
le bord des ramures,
et il se donnera à l'air
avec l'étonnement
de qui ne sait son destin.

Il apprendra à tomber.

Je brame
comme la forêt la nuit
sombre et ouverte
par cette vérité occulte
depuis le volcan de mon sexe
je brame
avec cette force qui me pousse
à donner à créer à me libérer
je brame
pendant qu'allaitent
ces seins tombés de fatigue
je brame
avec les femmes qui ont accouché seules
obligées d'aimer des enfants non désirés
chiennes enchaînées à un foyer
je brame
pendant que ma maternité se sédimente
je brame
avec vous toutes qui vous êtes repenties d'
être mères
avec vous toutes qui ne voulez pas l'être
qui supportez le poids des siècles en tournant comme
une pierre dans votre ventre
je brame
avec vous en train d'enfanter
avec toutes celles qui dans ce monde désirent avoir
un enfant
avec toutes celles que l'on contraint au désir
je brame

avec celles devenues muettes en lavant à la rivière
durant des centaines d'années
et muettes on vous laboura le corps durant des centaines
d'années
et muettes on vous cousit la peau durant des centaines d'
années
je brame
je ferme ouvre la glotte je l'ouvre et la ferme
avec cet orchestre qui sonne dans ma bouche
je brame
en voyant que je suis devenue sans m'en apercevoir
un simple maillon de la chaîne.

Leire Bilbao, extrait de « Etxeko urak » (« Aguas madres »), à paraître dans la revue Conséquence #5 (https://fragmes.fr/).

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09.02.2026 à 13:57

Quelques « banalités de base » sur la manifestation du 31 janvier à Turin

dev

L'expulsion d'un centre social historique, 50 000 manifestants, une nuit d'émeute

- 9 février / , ,
Texte intégral (6188 mots)

Les images des affrontements massifs qui ont eu lieu dans les rues de Turin le 31 janvier dernier ont fait le tour du monde. Des nuages de lacrymogène, un véhicule blindé de gendarmerie en feu, un policier rattrapé par la foule, 50 000 manifestants pour une nuit d'émeute. Des participants ont souhaité revenir sur ces évènements et rappeler quelques banalités de base afin de « s'immuniser contre l'épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains. » [1]

Le 31 janvier, une manifestation nationale massive a traversé Turin pour défendre le squat historique Askatasuna, expulsé en décembre malgré un processus de régularisation en cours avec la municipalité. Cette expulsion a été largement perçue comme une vengeance politique de l'État, certains membres du centre social étant accusés pour des actions menées contre le quotidien La Stampa dans ce qui a été le mouvement 'Blocchiamo tutto' (Bloquons tout) contre le génocide en Palestine, le plus massif d'Europe depuis le 7 octobre 2023. Dans la foulée, le gouvernement Meloni a annoncé une offensive nationale contre les centres sociaux, promettant de les expulser un à un.

Mais, à rebours des mobilisations devenues routinières, le 31 janvier n'a pas été une simple réponse défensive, comme c'est le cas en Italie depuis trop d'années.Le cortège a vu affluer des milliers de jeunes venus de tout le pays, trop jeunes pour avoir connu Askatasuna ou l'expérience des centres sociaux autrement que sous leur forme ossifiée, institutionnalisée et inoffensive. Beaucoup s'étaient visiblement politisés- et avaient parfois fait leur première expérience de la violence politique — dans le mouvement contre le génocide en Palestine. Avant la fin de la manifestation, un nombre important de manifestants a décidé de dévier du parcours officiel pour aller vers les locaux de l'Askatasuna, et un millier d'entre eux ont choisi de se masquer et d'attaquer directement la police antiémeute, sans attendre que celle-ci les attaque en premier. Finis les faux affrontements performatifs tant chers à la dépolitisante tradition des centres sociaux : pendant plus de deux heures, ils ont tenu tête aux celerini sous une pluie de projectiles, malgré les tirs tendus de gaz lacrymogènes et une atmosphère irrespirable. Bilan : plusieurs policiers blessés, un véhicule de police incendié, et seulement trois arrestations sur place. Lorsque la police a tenté d'en arrêter davantage, elle a échoué piteusement, et l'un de ses agents, abandonné par ses collègues, a été pris à coup de marteau par des manifestants. Si le squat n'a pas été repris, les manifestants ont quitté le corso Regina Margherita avec un sentiment de victoire, après avoir mis en échec un dispositif répressif massif qui, depuis l'expulsion du squat, occupait militairement le quartier où celui-ci se trouvait.

Les jours suivants ont été occupés par un chœur de pleurnicheries. De l'extrême droite melonienne à la gauche institutionnelle d'AVS, tous ont condamné : les coups de marteau, les « violences », la présence supposée « d'infiltrés », expliquant que cette journée ne ferait que renforcer la répression. C'est à ces discours que répond le texte que nous traduisons ici. Il rappelle ce qu'il appelle des 'banalités', à savoir qu'aucun mouvement qui veut se donner les moyens d'atteindre ses objectifs, notamment dans un pays où les héritiers du fascisme sont au pouvoir, ne peut avancer sans assumer le conflit. Alors que la situation de l'autre côté des Alpes devient chaque mois plus bouillonnante, nous proposons cette traduction afin que le lectorat français puisse se confronter à des « banalités » ici aussi trop souvent oubliées.

1. Le meilleur héritage que la tradition des centres sociaux pouvait laisser aux plus jeunes est une célébration rageuse de ses propres funérailles

Le 31 janvier a été plusieurs choses à la fois. Une manifestation massive et transversale ; une recomposition tardive des différents fragments d'une gauche antagoniste en crise, écrasée entre l'avancée de la droite réactionnaire et l'imbécillité politique absolue du front progressiste ; un dernier sursaut de la longue expérience des centres sociaux, désormais sur le point de s'achever. Un dernier sursaut d'une trajectoire qui, dans le centre social turinois, a sans doute connu l'une de ses expressions les plus conflictuelles, mais qui apparaît depuis longtemps engagée dans une parabole de déclin irréversible. Nous n'écrivons pas ces lignes pour nous en prendre aux débris de cette entité que l'on appelle le milieu, ni pour en relever les limites ou les erreurs. Ce qui nous importe, en revanche, c'est de dire clairement ce que nous avons vu le 31 janvier, au-delà du déroulement prévisible d'une manifestation nationale des centres sociaux, de la gauche dispersée, de ce champ social qui s'est agrégé autour de la lutte pour la défense de la Sumud flottilla.

À Turin, ce jour-là, il y avait dans la rue des milliers de jeunes qui n'appartiennent ni à des collectifs, ni à des partis politiques, ni à des groupes militants. Il y avait des jeunes hommes et femmes d'à peine vingt ans, souvent encore plus jeunes, qui, à la fin du corso San Maurizio, à l'approche des barrages policiers, se sont masqués, ont formé avec détermination un black bloc et se sont préparés à combattre. Ils ont attaqué la police, résisté aux charges, les ont repoussées en avançant et en reculant, mètre par mètre, pendant près de deux heures. Ce sont des scènes que l'on ne voit pas tous les jours.Ces camarades gravitent dans l'univers de la politique radicale ; ils ont peut-être fait leurs premiers pas dans la rue avec les mobilisations pour la Palestine, et ils ont ressenti un appel irrésistible à venir à Turin. Pourquoi ? Dans bien des cas, ce sont des personnes qui, pour des raisons générationnelles, n'ont même pas vécu directement l'histoire d'Askatasuna ou d'autres centres sociaux. Pourtant, elles ont répondu à un appel qui n'était pas celui de l'opposition au gouvernement, ni celui d'un discours politique précis sur l'économie de guerre ou les coupes dans les services publics, mais la promesse d'une explosion de colère, d'une révolte, d'un événement capable de renverser les rapports de force, au moins pour une journée.

L'affrontement laisse des traces : il transforme et ouvre le champ de nouvelles possibilités : ce que la politique de mouvement peut faire, c'est laisser le champ libre pour que ces possibilités prennent forme et trouvent leur place.

2. Le victimisme ne sert à rien : il faut produire un récit des faits qui en restitue la puissance

Assez de honte d'exister. Les fascistes expriment leurs idées avec une virulence sans retenue ; ils sont à l'offensive, déchaînés, sur tous les terrains et à toutes les latitudes. En face, la gauche est l'expression la plus pure d'un moralisme impuissant, qui constitue l'autre face des résurgences fascistes : celle qui, pendant des décennies, leur a cédé du terrain par lâcheté et par stupidité, préparant ainsi leur victoire. Mais la gauche, ne se suffit pas d'être vaincue : elle veut entraîner tout le monde dans son amour morbide pour la défaite et l'impuissance.

C'est pourquoi, au premier signe de colère et d'insurrection, elle se livre à des condamnations hystériques et incohérentes : soit elle efface la réalité du soulèvement, soit elle lance des anathèmes furieux. Face à ce bombardement de mensonges, il faut conserver un minimum de lucidité. Celles et ceux qui sont descendus dans la rue ne sont pas des victimes de la violence policière — une réalité constante et implacable — mais des personnes qui ont décidé, avec courage, d'affronter cette violence, de s'y préparer et de la renvoyer à l'expéditeur autant que possible. Essayons de rendre sa dignité à cette conduite, celle de la rébellion ouverte, qui est l'acte politique par excellence, celui dont tout procède.

Les raisons de l'émeute sont innombrables : elles s'accumulent au travail, dans la rue, en famille, à l'université, lors d'un contrôle d'identité. Elles résident dans les conditions insupportables que nous vivons chaque jour, dans un avenir catastrophique cyniquement imposé aux nouvelles générations. Sur le corso Regina, les affrontements ont commencé alors même que les premières lignes du cortège, protégées par des boucliers et des casques, n'étaient pas encore arrivées. Beaucoup, pour faire un clin d'œil à la gauche, s'appuieront sur le victimisme, souligneront la violence policière dans la rue, allant jusqu'à tordre les faits en racontant l'histoire d'une manifestation inoffensive soudainement et sans raison chargée à froid par les forces de l'ordre. Pour celles et ceux qui étaient là, tout cela ne peut que paraître ridicule. Ce que nous avons ressenti en voyant les policiers antiémeute de dos, en voyant leurs véhicules en flammes, ne peut être contenu dans une célébration de la défaite — et peut-être ne peut-il pas être représenté du tout. De la volonté de riposter et de l'intensité de l'émeute peut naître une puissance politique à la hauteur du présent.


3. La fracture entre celles et ceux qui défendent cette société et celles et ceux qui se révoltent est une guerre de mondes. Il n'existe aucun langage ni aucune logique commune

« Maintenant ils parlent de lui et écrivent sur lui,
le psychologue, le sociologue, le crétin.
Ils parlent de lui et écrivent sur lui,
mais lui reste toujours clandestin. »
G. Manfredi, Dagli Appennini alle bande

« Le silence est menaçant, c'est une étrangeté qui s'accumule, il ne donne aucun signe compréhensible, et finit par exploser […]Ils veulent nous faire parler. Mais nous n'avons rien à dire dans leurs lieux délégués. Leur politique, leur culture sont des autodélations. Nous faisons silence. Silence menaçant de l'étrangeté, de l'absentéisme, du refus, de l'appropriation spontanée, latence d'une nouvelle explosion qui se prépare. »
Collectif A/Traverso, Alice è il diavolo

Il est impossible de recomposer la césure entre celles et ceux qui étaient dans la rue dans une posture offensive et celles et ceux qui, appartenant aux mondes de l'opinion publique, de la culture et de la classe politique, n'ont fait que donner une démonstration d'impuissance, de servilité et de débilité (sénile). L'altérité de l'expérience des premiers, face aux lâchetés des seconds, est trop profonde pour qu'une quelconque compréhension soit possible. Inutile de tenter le débat : les justifications tourneraient à vide.

Il n'y a pas seulement une différence de langage, il n'y a même pas une réalité commune. Ce qui met véritablement hors de lui le monde progressiste d'un establishment qui n'a plus aucun crédit moral ni intellectuel — ni même un sens élémentaire de la décence —, c'est l'indisponibilité de cette génération au dialogue, à la recherche d'un terrain d'entente, au gaspillage de paroles inutiles. Il s'agit d'un silence menaçant, caractéristique des mouvements subversifs depuis longtemps, par cycles, et qui revient aujourd'hui avec force. Une opacité et un silence menaçants qui font sauter la machine neutralisante du réformisme, la ramenant à sa nature fasciste et la contraignant à adopter ouvertement les tons hystériques de la pire rhétorique policière : matraques, ordre, condamnations unanimes et sainte inquisition.

Mais comment parler avec celles et ceux qui tolèrent un génocide diffusé en mondovision, avec celles et ceux qui nient l'évidence de l'effondrement éthique et existentiel — avant même biophysique — de cette civilisation, avec celles et ceux qui recouvrent de vernis coloré un désastre qui s'aggrave chaque jour ? Comment parler avec celles et ceux qui falsifient le sens des mots jusqu'à l'effacer entièrement ? La vérité est que cette société n'a rien à offrir et que, surtout, elle n'a aucun sens à proposer qui rende la vie digne d'être vécue. Elle ne dispose d'aucune ressource subjective qui ne soit celle de la rapacité, du privilège, d'un nihilisme parmi les plus immoraux et les plus lâches.

Alors, la constellation d'affects, d'émotions, de solidarités et de force collective qui se libère lors d'une journée comme celle du 31, il vaut mieux que vous ne la compreniez pas. Continuez donc à broder autour d'elle des récits invraisemblables et des classifications si stupides que vous êtes les seuls à pouvoir y croire. Nous chercherons toujours à être ailleurs que là où vous nous attendez.

3.2 Le portrait-robot de celles et ceux qui se révoltent, la catégorisation des sujets en présence, est un travail de police qui doit être refusé, quelle qu'en soit l'origine. S'éloigner de cette logique est une mesure élémentaire d'hygiène — et de stratégie

« L'effort visant à nous identifier selon les logiques éprouvées de deux siècles de contre-révolution se retourne de manière risible et ignoble contre quiconque voudrait nous enfermer dans une formule, afin de nous livrer plus facilement aux murs de la prison. »
Provocazione, Puzz, 1974

Si les tentatives maladroites de la presse, du monde politique, des intellectuels autoproclamés de bas étage, tendent toutes à tracer un profil, à fixer un sujet responsable des affrontements, profitons de leur bêtise et préservons l'opacité qu'elle nous garantit. Journalistes et éditorialistes feront fondre les quelques neurones qu'ils ont dans le crâne en essayant de « comprendre ces jeunes », « d'isoler les violents du reste du cortège » ou de se lancer dans des lectures aussi éculées qu'indigestes sur la psychologie des foules.

Nous serons aussi pris en étau par celles et ceux qui tenteront de nous coller des étiquettes tout aussi agaçantes et, surtout, issues de la même manière de concevoir le monde : « dans la rue, il y avait le grand front contre le gouvernement Meloni », « voilà enfin le nouveau et véritable sujet politique » — après les maranza [2], la génération Z, les écologistes, la convergence des luttes, les travailleurs du savoir, les ouvriers de la logistique, les jeunes, la précarité… — tonneront-ils du haut de leurs palais occupés qui sentent le vieux. Peu importe que ce zèle ridicule de fabrication de portrait-robot vise à réprimer, enfermer et diaboliser, ou au contraire à comprendre les raisons, expliquer, récupérer et — pourquoi pas — soigner. Il faut le rejeter.

Celles et ceux qui s'insurgent font partie d'un peuple qui manque, d'une puissance anonyme et non classifiable, qui ne se définira que par la stratégie politique et la consistance éthique que nous serons capables d'organiser. Le quand et le comment ne regardent que nous.

4. Le retour des émeutes est toujours le retour de l'organisation autonome par bandes

Quelques amis se parlent, des petits groupes se forment et se rendent anonymes. La police est attaquée bien avant que la tête du cortège, équipée de boucliers, n'arrive à proximité des premières camionnettes. Pendant deux heures, les attaques se poursuivent par groupes : on se déplace, on tente de contourner les obstacles, de prendre l'adversaire par surprise. Une dynamique inhabituelle dans ce pays, mais qui s'est déjà manifestée à d'autres moments. On pourrait même avancer que, lorsque quelque chose se produit réellement, cela prend précisément ces formes.

Des bandes apparaissent et disparaissent. Nous les avons vues dans l'autonomie post-68, à Gênes au début de ce millénaire, puis encore le 15 octobre à Rome et dans les manifs contre le couvre-feu. Plus le temps passe, plus ces bandes se retrouvent orphelines d'une tradition politique pesante comme un bloc de pierre, héritée d'un Mouvement ouvrier vaincu il y a déjà cinquante ans, et qui rend le terrain d'après les charges semblable à des sables mouvants. Pour certains, c'est un deuil, un malheur tombé du ciel au cours de la marche glorieuse et séculaire vers le socialisme ; pour nous, c'est de l'air pur. Alors que l'axe central du corso Regina était très fréquenté, les rues latérales, dégagées, offraient des perspectives d'attaque intéressantes. Du point de vue tactique, beaucoup de choses peuvent évidemment être améliorées. Mais cela importe peu : le temps est de notre côté. Nous apprendrons de nos erreurs.

4 bis. Il n'y a pas d'agitateurs extérieurs, mais la conscience d'un enjeu international

« Il y avait des Français, des Espagnols et des Grecs », « Les violents viennent de toute l'Europe. »
Pour de nombreux responsables politiques et journalistes, l'un des points centraux de l'affaire réside précisément là : la présence de manifestants non italiens dans les cortèges. Un mélange confus de soupçons complotistes — les « infiltrés » — et de délires sur des modèles organisationnels paramilitaires, mobilisé pour expliquer un fait somme toute assez simple.

L'accumulation des expériences issues des cycles de soulèvements passés, un peu partout dans le monde, contribue spontanément à tisser un réseau de contacts et d'amitiés qui dépasse les frontières nationales. Y a-t-il là quelque chose de si étrange ?

L'un des reproches les plus fréquents adressés aux protagonistes des révoltes est celui de rechercher un exutoire éphémère et instinctif à leurs frustrations existentielles, sans se soucier de construire une perspective politique. Pourtant, la possibilité que des moments comme ceux-là se transforment en une force politique solide et durable dépend précisément de la sédimentation stratégique des expériences, des relations et des techniques.

Que l'internationalisme soit devenu, y compris pour la gauche, un gros mot ou une accusation criminalisante n'est qu'un symptôme supplémentaire de son état de sclérose avancée. Il serait ridicule de dénoncer la catastrophe en cours sans avoir l'ambition de s'organiser comme une force à l'échelle mondiale.

5. La révolte renverse la table parce qu'elle enraye la machine infernale de la gauche et de la droite, le dispositif contre-révolutionnaire qui porte les fascistes au pouvoir dans tout l'Occident

Nous vivons une époque historique de contre-révolution déchaînée. Une fois refermée la longue séquence de soulèvements et d'insurrections qui ont secoué le monde à plusieurs reprises, au moins jusqu'en 2019, le spectacle qui s'offre à nous est plutôt désolant. La soumission totale de la gauche à l'agenda du capitalisme cybernétique et ultralibéral, assortie d'un mépris affiché pour quiconque refuse de se plier aux exigences du progrès, du marché ou de la raison démocratique, a inexorablement préparé la victoire écrasante de la pire droite fasciste. Le mépris pour l'archaïsme et l'irrationalité supposés de celles et ceux qui se révoltent — qu'il s'agisse d'automobilistes en gilet jaune, d'agriculteurs ou de personnes réfractaires à la surveillance sanitaire — a constitué un ingrédient décisif dans la préparation de cette victoire. À tel point que la droite, aujourd'hui au pouvoir, est parvenue au fil des décennies à se draper dans les habits de l'alternative et de la protestation, allant jusqu'à s'approprier le mot même de « révolution ».

À force de vouloir incarner le camp du Bien et de l'Ordre, la gauche porte l'entière responsabilité des dérives fascistes actuelles et de leur renforcement constant. Et ce n'est pas tout : l'appel à se rassembler dans un front antifasciste discipliné et raisonnable, au nom du barrage à la peste brune et au danger autoritaire, alimente encore davantage un cercle vicieux dans lequel gauche et droite se soutiennent mutuellement dans leur fonction contre-révolutionnaire.

Il n'y a là rien d'historiquement inédit. La droite avance avec arrogance, la gauche exprime sa nature de défense conformiste de l'ordre et de normalisation institutionnelle. Le résultat est que tout discours politique cherchant à intervenir dans la sphère publique, pris dans cette machine contre-révolutionnaire, se trouve immédiatement écrasé, rendu incompréhensible, ou bien réabsorbé par l'un des deux pôles. Dans ce contexte, les formes de rébellion de rue, attaquées de toutes parts et par tous les camps, constituent un geste qui permet de rendre visible l'évidence de la solidarité entre toutes les composantes de la machine gouvernementale et médiatique, entre toutes les versions de la sphère publique. En mettant au jour la fausse alternative entre fascistes et progressistes — que les mobilisations pour la Palestine n'avaient fait qu'esquisser — les révoltes révèlent la possibilité d'une opposition politique réelle, de pratiques et de comportements qui, bien qu'encore embryonnaires, libèrent l'espace pour autre chose.

Quelque chose de meilleur, de plus sérieux et de plus enthousiasmant, que nous persistons à appeler possibilité révolutionnaire.

5.2 Seule la révolte de rue possède une véritable capacité de réponse face aux fascistes

Nous l'avons dit : la gauche a construit le consensus des fascistes pendant des décennies. Nous nous trouvons aujourd'hui dans la situation paradoxale où ces mêmes personnages dénoncent l'attaque contre la police et le désordre dans la rue comme un « cadeau objectif » fait à la répression — une répression qu'ils soutiennent pourtant à grand renfort de discours. Inutile de perdre du temps à répondre à ces misérables. Contentons-nous de rappeler quelques constantes historiques, visibles pour quiconque n'est pas totalement aveuglé.

En 2020, à la suite de l'assassinat de George Floyd, nous avons vu une explosion de colère violente secouer la ville de Minneapolis et les États-Unis de Trump. Des commissariats et des véhicules de police ont été incendiés, des attaques et des pillages se sont généralisés. Le monde démocratique et progressiste, aux États-Unis comme ailleurs, s'est empressé de présenter comme un « mouvement pacifique » ce qui fut, selon tout témoignage crédible, un soulèvement insurrectionnel à part entière. Neutralisation, effacement et répression se sont alors combinés pour tenter d'annuler la possibilité subversive qui surgit dans de tels moments.

L'issue politique de cette neutralisation et de cette récupération de l'émeute est aujourd'hui sous les yeux de tous. La masquer en opposition pacifique n'a nullement empêché le trumpisme de revenir avec une force accrue : domestiquer la rupture n'est pas seulement inefficace, c'est dangereux. Pourtant, les événements de 2020 n'ont pas été inutiles. Il est évident que la mémoire de la révolte irrigue encore les formes de résistance qui apparaissent aujourd'hui face à l'occupation militaire de nombreuses villes et aux rafles fascistes de l'ICE. À Minneapolis même, un scénario de guerre civile de plus en plus ouvert a déjà conduit à des exécutions à froid. Des personnes qui se sont opposées en première ligne aux arrestations, en cherchant à entraver les opérations policières et en enfreignant la loi, ont donné l'exemple d'une résistance courageuse et efficace. Dans un contexte de durcissement de la violence répressive et de la réaction, il apparaît d'autant plus clairement que le chœur démocratique ne sert à rien.

Nous laisserons au lecteur seulement deux questions. Celles et ceux qui descendent dans la rue au risque de leur vie dans les rues de Minneapolis ressemblent-ils davantage aux jeunes qui ont eu le courage d'affronter la police à Turin, ou aux commentateurs bien-pensants qui les condamnent depuis leur salon ? Si le réseau d'organisation et de solidarité qui se structure autour des révoltes, au lieu de céder au chantage du retour à la normalité, perfectionnait ses moyens et s'organisait pour durer, sommes-nous vraiment certains qu'un processus de transformation plus radical et plus profond serait une option si absurde ? De notre côté, nous savons une chose : chaque fois que le fascisme a reculé, c'est lorsque des révoltes ont éclaté ; chaque fois que la gauche est intervenue, le fascisme a triomphé. Weimar en est la preuve. Dans l'histoire comme aujourd'hui, le contraire de la droite n'est pas la gauche, mais la révolution.


5.3 La théorie du complot des infiltrés est une opération policière à la hauteur de notre époque : totalement invraisemblable et d'une médiocrité affligeante

Bien entendu, les infiltrés existent. Les groupes révolutionnaires en ont identifié et écarté à d'innombrables reprises, et l'on pourrait citer quantité d'épisodes. Mais en aucun cas — il est vraiment pénible de devoir le rappeler — les « infiltrés » ne peuvent déterminer l'issue d'une manifestation, se regrouper par centaines avec une disposition claire et visible à l'affrontement, prendre naturellement les premières lignes et contraindre, à l'aide d'outils très sophistiqués de contrôle psychique, le reste du cortège à les suivre, à les soutenir, à ne pas quitter la rue.

Cela était évident en 2001 à Gênes, cela l'était en 2011 à Rome, et cela l'est encore en 2026 à Turin. D'ailleurs, le 31 janvier a été l'une de ces occasions où le décalage entre celles et ceux qui ont pratiqué directement l'affrontement et le reste des manifestants a été minimal : presque personne n'a fui, presque tout le monde a compris les raisons de ce qui se passait. Penser que de telles dynamiques puissent être imputées à l'infiltration relève d'un cerveau ravagé par l'exposition permanente à l'abrutissement médiatique et aux technologies numériques. Jusqu'ici, on pourrait encore accueillir cela avec une tolérance empreinte de compassion. Bien vieillir n'est pas donné à tout le monde. Le problème est que la dénonciation des infiltrés, lorsqu'elle prend, fabrique des fantômes collectifs qui ont, dans de nombreux cas, facilité le travail de la police, en alimentant des attitudes de suspicion et de délation. Par simple sens du ridicule et par prudence — à défaut de lucidité — il serait temps d'en finir avec ces conneries.


6. Précision terminologique sur le sens du courage et de la lâcheté

L'une des expressions les plus odieuses du renversement linguistique éhonté et orwellien qui caractérise le discours public est celle qui, dans la bouche de nombreux responsables politiques et journalistes, invoque la question du courage. Nous sommes habitués à un usage du vocabulaire où chaque mot en vient à signifier son contraire : la paix désigne le règne de l'économie de guerre, l'économie verte empoisonne la planète, et la civilisation consiste dans la soumission, dans l'indifférence à la souffrance d'autrui, dans le fait de continuer à avancer droit devant soi tandis que toutes les formes d'injustice et de violence se déploient à un pas de nous. Si nous n'étions pas aussi régulièrement dressés à ce type d'usage du langage, il y aurait de quoi rester stupéfait en entendant des journalistes de bas étage et des ministres, juchés sur leurs estrades, qualifier de lâches les jeunes qui étaient dans la rue samedi. Cela fait bouillir le sang.

Essayons de rendre l'image concrète. Quelqu'un qui affronte pendant des heures, sous des tirs tendus de gaz lacrymogènes et des charges répétées, au risque de son intégrité physique et de la prison, les forces de police armées et suréquipées d'un État, peut-il raisonnablement être qualifié de lâche ? À l'inverse, des mercenaires qui agissent dans une impunité totale pour défendre l'ordre seraient un modèle de courage ; tout comme les gratte-papiers et les politiciens qui distribuent des jugements moraux sans n'avoir jamais affronté le moindre risque de leur vie.

Il suffirait de s'arrêter sur cette comparaison et de réfléchir aux termes employés pour mesurer à quel point vous n'y comprenez que dalle.


6 bis. Qualifier l'épisode du flic à terre de « violence sauvage », c'est ne rien comprendre à ce qu'est la violence

Un CRS finit au sol en cherchant à jouer les héros pendant une charge. Le reste du peloton le laisse derrière sans hésiter une seconde. Quelques manifestants lui filent des coups de pied pendant quelques instants et, dans la confusion, il reçoit aussi un coup de marteau dans le dos — parfaitement dosé. Un geste d'autodéfense élémentaire, mesuré, juste et salutaire. Deux jours plus tard, il est déjà sorti de l'hôpital, quasiment indemne, ce qui n'aurait évidemment pas été le cas s'il avait réellement été « passé à coups de marteau ».

Pourtant, c'est cette version que reprennent les journaux et la narration officielle : une agression furieuse, bestiale, d'une violence implacable qui ferait froid dans le dos.

La mystification est tellement grossière qu'elle se suffit à elle-même, mais quelques précisions s'imposent. La première, c'est qu'à force d'encaisser, l'envie de rendre les coups et de se venger est le symptôme d'un instinct vital parfaitement compréhensible. Celui qui a frappé le flic à terre, en l'empêchant de se lancer avec enthousiasme dans le tabassage des manifestants, a défendu sa peau et celle des autres. Et il mérite d'être remercié. Au même titre que toutes celles et ceux qui ont distribué du Maalox, aidé leurs voisins, protégé par tous les moyens le reste du cortège.

Le citoyen moyen qui s'indigne pour les quelques bastonnades reçues par le flic est victime d'une identification masochiste à son propre bourreau ; son problème est d'abord psychopathologique, avant même d'être politique. À une époque où le mot « révolution » est employé pour désigner n'importe quelle connerie — au point que le chef du gouvernement lui-même a qualifié les manifestants de samedi de « pseudo-révolutionnaires » —, qu'on nous explique dans quelle révolution les forces de l'ordre n'ont pas reçu, au minimum, une bonne raclée.


Que faire après une journée comme celle du 31 ?

Une fois l'événement terminé, il existe au moins deux attitudes possibles face à ce qu'il laisse derrière lui.
On peut dire « on plaisantait », chercher à rendre plus digérables l'intensité et la violence de quelque chose qui nous dépasse, qui est dangereux et susceptible d'entraîner des conséquences imprévues. Des conséquences non seulement sur le plan pénal ou répressif, mais aussi en termes de bouleversement, voire de crise, des formes organisationnelles existantes, et d'impossibilité de reproduire les modes d'action politique suivis jusqu'à la veille. Les alliances politiques fondées sur l'unanimisme se fissurent, la propagande adverse entame le consensus en diabolisant les pratiques les plus offensives, et l'on se retrouve dans une position inconfortable.

La première option consiste à tenter de recomposer ce consensus en se comportant comme si l'on faisait tous partie d'une grande famille, à ramener l'expérience de l'affrontement — dans ce qu'elle a de plus dérangeant — à un récit édulcoré et rassurant, acceptable pour tous. Cette tactique de recomposition a posteriori, qui cherche à recoudre les déchirures, vise à minimiser l'attaque contre la police, à mettre en avant les violences subies par les manifestants et à réoccuper la place des « gentils » dans la bataille commune contre les politiques gouvernementales. C'est une tactique qui trouvera — péniblement — quelques soutiens dans une partie du monde intellectuel et politique, mais dont on doute qu'elle puisse aller bien loin. Les images du désordre sont encore trop vives dans les esprits. Pire encore, une telle attitude produit un décalage paralysant chez celles et ceux qui ont vécu ce moment de l'intérieur et se souviennent très bien à quel point il y avait peu de « défensif » dans l'explosion de la colère collective.

Une seconde manière de réagir relève au contraire d'un pari. Plus risqué, car avoir contre soi toutes les voix et toutes les opinions n'est jamais confortable. Mais aussi plus authentique et plus enthousiasmant. Dire aux jeunes qui se sont battus dans la rue que ce qui s'est produit est une chose sérieuse, que la destruction possède une rationalité politique, que l'on peut croire à l'intensité de cette expérience et l'organiser en possibilité concrète et générale.

Nous avons évoqué la résistance contre l'ICE aux États-Unis, qui constitue au moins en partie une image de notre avenir proche, placé sous le signe de la guerre civile et de la brutalité fasciste. La rencontre entre des gestes d'opposition de rue, en défi ouvert à la police, des réseaux de soutien et d'organisation populaire, et une possible intensification du conflit, dessine une indication fondamentale de nos tâches à venir.

Celles et ceux qui ont vécu la rue du 31, celles et ceux qui mesurent l'état du monde dans lequel ils vivent et l'ampleur de sa catastrophe, savent qu'ils ne peuvent rien attendre des alliances politiques institutionnelles, des garanties juridiques ou des mouvements d'opinion. Ce n'est qu'en croyant jusqu'au bout à l'impact de l'émeute, aux amitiés qui s'y nouent, à la chance qu'elle se transforme en puissance révolutionnaire, que l'on peut devenir immunisé contre l'épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains.

« …face à cette façade de marbre, si nous continuons à donner des coups de pioche, on trouvera peut-être un filon d'or. "C'est peut-être ça la révolution". »

Anonyme, le 5 février 2026


[1] La version italienne est accessible ici.

[2] Equivalent du français “racaille”, mais le terme, issu de l'argot milanais, n'indique pas uniquement des jeunes des classes populaires issus de l'immigration, et fait l'objet d'une réappropriation de la part des jeunes prolétaires depuis quelques années. N.d.t.

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