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15.05.2026 à 13:00

Naguib Mahfouz : un roman du désarroi égyptien

Privé des privilèges et des prestiges qui donnaient un sens à son existence, un être à la colère incontrôlée, ravagé de haine, médite longuement sur sa déchéance. Exilé dans son propre pays (du Caire à Alexandrie) pour des raisons politiques, il tente d’alléger le fardeau du temps en laissant sa pensée dériver au gré des flots depuis son balcon situé au huitième étage : « Tu vois la mer qui, sous le charme envoûtant d’octobre, perdure dans les rêveries, et tu vois aussi les vols de cailles fondant vers un destin inéluctable après un éprouvant périple empli d’un illusoire héroïsme ». La révolte du Caire Comment Issa al-Dabbagh, haut fonctionnaire et membre du puissant parti Wafd, est-il devenu un alcoolique bedonnant qui s’adonne frénétiquement au jeu ? Lorsqu’il descend du train, le samedi 26 janvier 1952, Le Caire est en feu. Personne n’est là pour l’attendre. « Où est le secrétaire ? Où sont les employés de bureau ? Et les coursiers ?  », se demande-t-il anxieusement. Il balaie les lieux et les visages du regard, en vain. L’incendie du Caire, connu sous le nom de Samedi noir, n’a rien d’accidentel. Il est le résultat du mécontentement et de la rage d’un peuple assujetti par la puissance coloniale britannique, mais aussi trahi par l’inefficacité et la corruption du parti Wafd, qui, en 1950, a remporté les élections. Bâtiments pris d’assaut, essence répandue, incendies allumés, portes enfoncées, marchandises éparpillées : les masses populaires déferlent comme une mer déchaînée. « La ville du Caire se révoltait mais c’était contre elle-même », écrit Mahfouz. « Elle déversait contre elle-même ce qu’elle aurait aimé déverser contre son ennemi. Elle se suicidait . » Peinant à saisir la nature et la légitimité de ce soulèvement dirigé contre la tutelle anglaise autant que contre la monarchie égyptienne, Issa est saisi d’une peur profonde, et un sombre pressentiment s’impose à lui. Loyal et mesuré, il pense que la monarchie peut être réformée. Mais le mouvement de l’histoire devance ses positions peu tranchées, ces incendies ne faisant qu’annoncer le coup d’État des « Officiers libres », le renversement du roi Farouk, l’abolition de la monarchie et, en 1954, l’accession au pouvoir de Gamal Abdel Nasser. Un roman de l’amour manqué Changement de régime, changement d’époque : un cataclysme s’abat sur Issa et les membres du parti Wafd. Ses rêves et ses espoirs sont réduits en cendres : ni la promotion ministérielle tant attendue, ni le mariage avec Salwa, fille du riche et influent conseiller d’État Ali Bey Souleyman, ne se réaliseront. Accusé par le Comité d’épuration d’avoir favorisé la nomination de maires par népotisme ou corruption, il perd également son poste au cabinet ministériel. À l’instar d’un personnage kafkaïen, il vit cette métamorphose, cette mise à la retraite forcée, comme une effroyable descente aux enfers. Depuis son exil alexandrin, il rumine sa chute. Tandis que nombre de ses anciens collègues tentent de regagner leur place dans les arcanes du nouveau pouvoir, il se réfugie dans le silence et préfère rester sans travail, car, selon son idéal, « l’homme ne vit pas que de pain », et il est inconcevable de se mettre au service d’un gouvernement qui ne veut pas gagner « le cœur des gouvernés » et qui ne respecte plus « leur humanité ». De nombreux emplois s’offrent à lui ; il les refuse tous. Être de paradoxes, il lutte contre l’oisiveté dans laquelle il s’est enfermé, mais préfère vivre sur la fortune familiale de sa femme Qadriyya, qui n’est pourtant pas « l’épouse qu’il aurait souhaitée » : un jour, il ose même dire à sa belle-mère « que son épouse et lui [doivent] jouir de sa fortune de son vivant afin de lui souhaiter longue vie en toute sincérité  » ! Étouffé par la monotonie de son quotidien, il repense à Salwa, « à la plaie qu’elle [a] creusée en lui, et sa rancœur s’accentu [e] ». Il songe aussi « avec un rictus d’amertume » à Riri, la prostituée qu’il a fréquentée quelque temps, et qui est aujourd’hui la mère de sa fille – une enfant qu’il ne peut ni embrasser ni prendre dans ses bras. Plongé dans ses ténèbres intérieures, il éprouve intensément sa propre médiocrité dans le corps alourdi qui est désormais le sien. Un homme dévoré par le passé Souvent, pour se redresser, il convoque le souvenir de celui qu’il était, ce haut fonctionnaire qui faisait trembler le ministère « lorsqu’il sortait de la Chevrolet officielle ». Flâneur solitaire, conscient de la triste existence qu’il mène, Issa refait le monde avec ses amis Abbas Siddiq et Ibrahim Khayrat dans les cafés huppés d’Alexandrie. Mais cela ne le guérit pas des maux qui le rongent silencieusement et de son obsession d’un passé pourtant définitivement révolu. Il s’entête à penser que son parti avait « des idéaux » honorables, qu’il était le « parti du sacrifice et de l’abnégation, celui de l’intégrité absolue, le parti du “non et non” face à toutes les tentations et intimidations ». Les années passent et il persévère dans la déchéance. Le ressentiment l’empêche de tourner la page, d’accepter l’idée de recommencer. L’amour destructeur de la boisson, le poker, les soirées à la Bodega avec un comité de camarades égarés, voilà à quoi se réduit sa vie à présent. Le mur entre lui et la révolution ne cesse de grandir, mais l’agression coloniale de Suez en 1956 vient rebattre les cartes. Le prestige autoritaire des « Officiers libres » se défait « à une vitesse qu’il n’aurait jamais imaginée ». Ce basculement l’aidera-t-il à sortir de son effacement ? Une nuit, grisé par les effluves de l’alcool, il fait la rencontre imprévue d’un jeune homme aux traits harmonieux, « très grand, musclé, le teint foncé, vêtu d’un pantalon gris et d’une chemise blanche aux manches relevées, tenant entre les doigts de sa main gauche une rose rouge ». Assis sur un banc sous la statue de Saad Zaghloul (le leader nationaliste fondateur du parti Wafd, né en 1859 et mort en 1927), il repense, non sans regrets, au jour où il a assisté à l’interrogatoire de cet homme, en sa qualité d’officiel et de membre du parti : « Le jeune homme était téméraire et violent, l’enquête n’avait pas établi sa culpabilité mais il avait été envoyé en prison et y était resté jusqu’à ce que le cabinet ministériel fût démis ». Ne lui tenant aucunement rancune, celui-ci se contente de rappeler : « Même vous, vous avez arrêté des hommes libres, hélas ! ». Incapable d’ouvrir son cœur à cet inconnu qui voulait le faire parler et l’aider à surmonter la nuit qui le ronge, Issa le voit disparaître en direction de la rue Safiyya Zaghloul. Mais, dans un brusque élan, repensant à cette main tendue sans haine, il se lève et marche à toute allure sur les traces de l’homme à la rose rouge, comme s’il avait enfin consenti à se laver de ses défaites auprès du double qui vient de lui rendre visite. Une demeure luxueuse perdue au Caire, un balcon retrouvé à Alexandrie : dans Les Cailles en automne , Naguib Mahfouz explore les écueils du populisme et de l’autoritarisme inhérents aux révolutions anticoloniales. Dans un style qui fait la part belle aussi bien aux méditations philosophiques qu’aux fulgurances de la création littéraire, il construit, de manière presque prémonitoire, un espace de réflexion sur les dérives du romantisme révolutionnaire.
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13.05.2026 à 10:00

"Primavera" et la condition des femmes

Le film Primavera (en français Vivaldi et moi ) de Damiano Michieletto, raconte l’histoire imaginaire d’une jeune fille éveillée à la musicalité par Vivaldi, mais constitue avant tout une réflexion sur la condition féminine, qui ne vaut pas seulement pour XVIII e siècle. La photographie en est remarquable, avec des scènes domestiques ou des couleurs qui font penser à Vermeer ou Rembrandt. Jeune prêtre souffreteux, Don Antonio Vivaldi est recruté par l’Ospedale della Pietà en 1703 1 , un orphelinat où l’on enseigne la musique aux jeunes filles (les jeunes garçons, que l’on ne voit pas dans le film, étant cantonnés aux travaux manuels). Pietà en italien signifie « pitié », et non « piété » : pourtant, on est immédiatement projeté dans un univers violent et sans la moindre commisération pour celles et ceux, humains ou animaux, qui naissent sans être désirés. Les jeunes filles les plus douées forment un orchestre très prisé qui se produit devant le public aristocratique vénitien. Mais elles demeurent invisibilisées, masquées ou derrière une grille : « Pour le monde nous sommes des ombres, des rêves » (« Per il mondo, siamo un’ombra, un sogno »). Poussées à l’excellence mais réduites au silence Le film s’articule autour de la relation entre Vivaldi et l’une des musiciennes, Cecilia. C’est elle qu’il désigne comme premier violon : lors d'une joute musicale d’une forte intensité, la jeune fille est choisie car, explique-t-il, elle se laisse volontairement dépasser par sa compagne Laura, jusque-là premier violon. C’est comme si le fait de se prouver à elle-même qu'elle est la meilleure lui suffisait. Mais elle se sait promise à un officier qui l’épousera dès que la guerre contre les Turcs sera finie, ce qu'elle accepte à ce moment du film, bien que cela implique la fin d’un monde au sein duquel, malgré les contraintes de l’orphelinat, elle est néanmoins reconnue. Vivaldi est conquis, parce que, contrairement aux autres (« tu as quelque chose que les autres n’ont pas », « tu hai qualcosa che le altre non hanno »), elle ne joue pas pour les louanges. Peu à peu, il crée en elle une envie, une étincelle qui la pousse à se transcender musicalement. L’orchestre dans son ensemble progresse sous la houlette de Vivaldi et de ses partitions, comme en atteste le moment dominical où la haute société se presse, chaque fois plus nombreuse. C'est là une étonnante reconnaissance, puisque c'est précisément cette haute société qui abandonne ses filles puis les épouse en leur interdisant, une fois mariées, de continuer à jouer. Elles sont ainsi paradoxalement poussées à l’excellence, à s’impliquer, puis réduites au silence… Cecilia est destinée à être le jouet des hommes : jouet de ceux qui la vendent pour faire vivre l’institution ; jouet de celui à qui elle est promise et qui lui brise les doigts lorsqu’il comprend qu’il ne l’épousera pas ; mais jouet aussi de celui qui l’exhorte à exprimer son talent, tout en l’abandonnant quand elle a besoin de son secours : « Je ne peux rien faire mais vous, au contraire, si » lui dit-elle (« io non posso far nulla, ma voi invece sì »), ce à quoi il répond : « tu ne peux pas me demander de changer ta vie » (« tu non puoi chiedere a me di cambiare la tua vita »). Il l’a pourtant déjà changée en l’ancrant dans le désir de musique. Pouvoir et soumission Mais ne se joue-t-elle pas des puissants ? En définitive, la force des conventions sociales, soit l’obligation de la virginité, lui permet, en lui interdisant le mariage, d’échapper au triste destin de toutes celles qui devront se soumettre au pouvoir de leur époux. Comme le dit Neige Sinno dans Triste tigre , le viol ne serait finalement pas une question purement sexuelle mais bien plus d’humiliation et d’asservissement : c’est bien le joug du pouvoir imposé que l’on voit ici explicitement mis en scène, et les pleurs de l’une des camarades de Cecilia, Costanza, suggèrent la soumission des femmes au désir et à la violence des hommes. Bien qu’essentiellement victimes, les femmes peuvent aussi devenir les complices, voire les instruments de cette domination : c’est le cas de la prieure, elle-même orpheline de la Pietà, ou encore d’Elisabetta Parolin, une aristocrate à qui Cecilia enseigne le piano, qui lui assène que le parti (le mari) qui lui est donné est le meilleur possible, qui prend la peine de l’éduquer aux manières de plaire, et qui passe discrètement un mouchoir à Costanza, le mariage étant, pour ces épouses contraintes, une vallée de larmes. Dans le film, les musiciennes apparaissent tout de rouge vêtues lorsqu’elles se produisent en orchestre (rien néanmoins ne semble attester historiquement d’une telle couleur d’uniforme). Cela est peut-être une allusion au « Prete Rosso », surnom donné à Vivaldi en raison de sa chevelure rousse, mais on y verra aussi une référence à la série « The Handmaid’s Tale », comme pourraient l’être d’autres passages du film : déplacements en groupe organisés hors de l’orphelinat, manière de remettre sa coiffe en hâte, regards vers le sol, ou, plus terriblement, mariages forcés organisés par d’autres femmes. Cecilia ou la résistance au pouvoir des hommes Le personnage de Vivaldi est-il de nature à nuancer ce jugement ? On devine sa fascination pour Cecilia, dont il jalouse peut-être, à un moment, le succès. La scène du baptême où Cecilia s’amuse avec les enfants sur quelques notes grattées sur son violon est fondamentale. On comprend que cela inspire à Vivaldi « le Printemps » ( Primavera ), et il en est conscient puisqu’il lui demande plus tard, dans l’église où il lui apporte un nouveau violon, de rejouer ces mêmes notes. C’est là le sens du titre du film en italien, « Primavera », qui fait référence, non pas seulement à l’un des morceaux les plus connus de Vivaldi, mais bien plus, sans doute, au lien d’inspiration qui lie le compositeur et la violoniste. Il est vrai qu’il l’écoute, qu’il paraît éprouver un profond désir de l’aider (« Voir tout ton talent gâché, voilà qui est une torture », « Vedere sprecato tutto il tuo talento, quella è una tortura »). Pourtant, quand elle le sollicite pour échapper au mariage annoncé, il se laisse convaincre de n’en rien faire par le gouverneur de la Pietà, lequel l’exhorte à penser à sa réputation de prêtre. Comme Cecilia le remarque lucidement, Vivaldi est lui-même à la recherche de louanges. Certes le contexte est difficile pour un musicien désargenté : en véritable expérimentateur, il veut profiter de toutes les occasions d’une musique plus inventive et il manquera tristement de courage en choisissant, au détriment de Cecilia, l’opportunité de renforcer son orchestre de nouveaux instruments. Pourtant, pour l’avoir choisie, incitée et mise en mouvement, il lui devrait au moins d’essayer de lui permettre de continuer à vivre cette passion qu’il a contribué à créer. Quand il se reprend et veut s’impliquer dans sa défense, c’est malheureusement trop tard. Sur commande des autorités de Venise pour célébrer la victoire sur les Turcs à Corfou en juillet 1716, il compose « Juditha triumphans », allégorie de la ville de Venise triomphant de l’envahisseur. Mais le contexte du film donne une autre dimension à cette œuvre magnifique, devenue l’hymne de Venise : n’est-elle pas comme une excuse faite pour exposer au monde la force des femmes, lui qui veut une musique qui soit comme la vie ( « je voudrais faire une musique  […] qui serait comme la vie » , « Io vorrei fare una musica […] che sia come la vita ») ? Cecilia est un personnage imaginaire, mais Vivaldi a réellement composé l’essentiel de sa musique dans cet orphelinat et donc pour, et inspiré par, un orchestre de femmes. On sait qu’il a innové pour les personnes défavorisées : il a notamment cherché à rendre les musiciennes résilientes en leur confiant plusieurs instruments afin qu’elles puissent passer de l’un à l’autre au sein de l’orchestre sans devoir le quitter : c’est l’exemple de Pelegrina della Pietà, hautboïste qui ne peut plus jouer quand elle perd ses dents mais reste dans l’orchestre encore de longues années en tant que violoniste. C’est cette polyvalence, doublée d’une exigence musicale, qui caractérise l’enseignement de Vivaldi à la Pietà. Si Don Antonio révèle le talent de Cecilia, au fil des images, il se transforme lui aussi, s’épanouit et devient Vivaldi. Un Vivaldi qui compose sans relâche : il cesse d’être cet être maladif, et dirige l’orchestre de la Pietà avec brio et exaltation. Le jeu remarquable de Michele Riondino fait penser à celui de Tom Hulce dans Amadeus . On se souvient aussi de ce film lorsque, surpris par Cecilia, à leur première rencontre, Vivaldi, alors dans un moment d’intense composition, laisse échapper ses partitions sur le sol de l’église (la scène préférée de Michele Riondino). Le réalisateur, Damiano Michieletto, est d'abord un metteur en scène d’opéra et de théâtre, et Michele Riondino, dans une interview , en explique l’importance : les scènes étaient filmées avec un regard lointain, comme au théâtre, laissant un large espace disponible pour les acteurs et actrices. Mettre la caméra, les lumières, l‘équipe de tournage, loin des personnages, a renforcé une forme d’intimité inhabituelle au cinéma, une forme de solitude qui se ressent à l’écran et qui a aussi favorisé une certaine improvisation. Le film se termine sur un espoir pour les femmes : l’émancipation passe par la solidarité, l’empathie envers la souffrance vécue, sa reconnaissance comme appel au pardon, et la volonté de s’arracher à un schéma imposé. Le personnage de Cecilia, joué par la très habitée Tecla Insolia, n’est pas seulement la muse de Vivaldi, mais notre muse à toutes et tous. Notes : 1 - Vivaldi y enseignera près de 40 ans, jusqu’en 1740, en tant que maestro de concerti . Il quitte la Pièta pendant une période où il tente sa chance comme impresario de théâtre et y retourne en 1716 : c’est là que commence le film.
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06.05.2026 à 10:00

Top Hat, d’Irving Berlin

Présentée au printemps 2026, la comédie musicale Top Hat au Théâtre du Châtelet s’inscrit dans la tradition des grandes productions anglo-saxonnes accueillies à Paris, tout en rendant hommage à l’âge d’or hollywoodien. Inspirée du film de 1935 avec les célébrissimes Fred Astaire et Ginger Rogers, portée par la musique d’Irving Berlin, cette version scénique conjugue élégance visuelle, virtuosité chorégraphique et efficacité théâtrale. La mise en scène et la chorégraphie, confiées à Kathleen Marshall, privilégient une lecture fidèle à l’esprit original : une comédie légère fondée sur un quiproquo amoureux, où la narration sert avant tout de support à une succession de numéros chantés et dansés. L’intrigue — un danseur américain tombant amoureux d’une jeune femme qui le prend pour un autre — reste volontairement simple, mais elle permet une progression fluide entre les scènes, sans rupture de rythme. Le passage du film de 1935 à la scène a offert aux librettistes la possibilité d’élargir l’œuvre originale en s’appuyant sur le répertoire d’Irving Berlin : ils ont ajouté neuf numéros aux cinq initiaux — une extension qui développe les personnages secondaires, enrichit les émotions et donne plus d’ampleur au personnage de la jeune femme, dont les solos rééquilibrent les rapports entre les rôles. L’un des points forts du spectacle réside dans sa dimension visuelle. Les décors de Peter McKintosh recréent un univers stylisé, évoquant tour à tour Londres et une Venise idéalisée, dans une esthétique de carte postale assumée. Les costumes, particulièrement soignés, participent à cette atmosphère de luxe et de raffinement, typique de la comédie musicale des années 1930. La partition d’Irving Berlin est interprétée en anglais (avec surtitres), ce qui permet de conserver la musicalité originale des chansons. Des standards comme Cheek to Cheek s’inscrivent naturellement dans l’action et constituent des moments forts du spectacle. L’orchestre, dirigé par Luke Holman, accompagne avec précision les chanteurs et soutient l’énergie des numéros dansés. La distribution, dominée par Phillip Attmore (Jerry Travers) et Nicole-Lily Baisden (Dale Tremont), se distingue par sa polyvalence : les interprètes doivent à la fois chanter, jouer et danser à un haut niveau. Les chorégraphies, inspirées des claquettes et du style d’Hollywood, exigent une grande précision rythmique et une fluidité constante, que l’ensemble de la troupe maîtrise avec brio. Enfin, le spectacle se caractérise par une alternance équilibrée entre scènes comiques, numéros dansés et grands ensembles, culminant dans un ballet final spectaculaire. Cette construction, fidèle au modèle du musical classique, garantit un divertissement continu et accessible. Cette production de Top Hat réussit à conjuguer respect du patrimoine et efficacité scénique. Sans chercher à moderniser radicalement l’œuvre, elle en exploite pleinement le potentiel de charme, d’élégance et de virtuosité, offrant au public une expérience jubilatoire. Top Hat , d’Irving Berlin. Théâtre du Châtelet, du 15 avril au 3 mai 2026  
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05.05.2026 à 10:00

Les dilemmes de la gauche, à travers le prisme du Front populaire

Le nouvel ouvrage de Ludivine Bantigny est consacré au Front populaire. Sous-titré Histoire pour aujourd’hui, il éclaire plusieurs des dilemmes auxquels la gauche reste confrontée. Il met ainsi en lumière une série de tensions : entre unité et divison, réforme et rupture, institutions et mobilisations, volontarisme politique et contraintes économiques. L'historienne est coutumière de cette manière d’éclairer le présent à partir du passé, une démarche qui trouve ici, dans une conjoncture que l’on rapproche souvent des années 1930, une résonance particulière. L’union des gauches Nonfiction : Le Front populaire apparaît d’abord comme une réussite politique majeure : celle de l’union des gauches face à une menace commune, qui rend possible la victoire électorale de 1936 et l’ouverture d’une séquence de transformations sociales importantes. Mais votre livre montre aussi combien cette union est traversée de tensions profondes. Pourriez-vous revenir sur ces tensions, et nous dire ce que cette expérience peut encore nous apprendre sur les conditions – mais aussi les limites – de l’unité à gauche aujourd’hui ? Ludivine Bantigny : L’unité du Front populaire apparaît d’emblée comme une construction à la fois puissante et fragile, née de la rencontre de traditions politiques profondément divergentes. D’un côté, les forces marxistes – communistes et socialistes principalement – portent une critique radicale du capitalisme, fondée sur la lutte des classes et l’exigence d’une « République sociale » réellement égalitaire. De l’autre, le Parti radical s’inscrit dans une tradition réformiste, attachée à la propriété privée, à l’ordre social et à l’héritage des Lumières, hostile à toute logique de conflictualité sociale. Ainsi, l’unité repose moins sur une convergence idéologique que sur une coexistence de projets distincts, voire antagonistes sur certains points. Ce décalage se double de fractures internes profondes. Les relations entre socialistes et communistes restent marquées par la rupture du congrès de Tours et aggravées par la ligne « classe contre classe » dictée aux partis communistes par le Komintern à partir de 1928 : les socialistes apparaissent aux dirigeants communistes comme « social-traîtres » voire « social-fascistes », ce qui a durablement nourri la méfiance entre eux. Les divisions syndicales entre CGT et CGTU prolongent ces clivages. Quant au Parti radical, il est lui-même traversé par une opposition entre une aile gauche favorable à l’alliance et une aile droite prête à se rapprocher des forces conservatrices. L’unité apparaît donc comme un pari incertain, constamment menacé de l’intérieur. C’est la conjoncture qui rend cette alliance possible. La crise économique du capitalisme, avec son cortège de chômage massif et de misère, alimente les aspirations à des transformations profondes. Surtout, la menace fasciste, cristallisée en France par la crise du 6 février 1934 et confirmée par l’exemple allemand, impose l’unité comme une nécessité vitale. Face au danger de destruction des libertés et du mouvement ouvrier, les gauches se rassemblent dans un réflexe de défense républicaine. Cette dynamique est largement impulsée par la base militante et syndicale, dont la mobilisation favorise la réunification de la CGT et la convergence des forces antifascistes. Mais cette unité se paie d’un prix politique : celui du compromis. Le programme du Front populaire reste volontairement limité, centré sur la relance économique et la défense de la République, afin de ne pas effrayer les radicaux. Les grandes réformes sociales qui marqueront la période ne figurent pas initialement dans ce socle commun. De même, les projets de nationalisation portés par les socialistes sont abandonnés. L’ambition de transformation sociale se heurte ainsi aux contraintes de l’alliance : comment « changer la vie » sans remettre en cause les structures économiques existantes ? Ainsi, le Front populaire illustre une tension constitutive : sa force réside dans sa capacité à unir largement pour faire face à un danger commun ; mais cette unité, en intégrant des forces aux intérêts divergents, limite sa portée transformatrice. D’où une interrogation centrale : fallait-il privilégier une alliance large au risque de l’édulcoration, ou une unité plus restreinte mais plus cohérente idéologiquement ? Cette question dépasse le seul contexte des années 1930. Elle renvoie à un dilemme durable des gauches : comment construire une unité efficace sans diluer le projet émancipateur ? L’expérience du Front populaire suggère qu’une alliance trop hétérogène peut engendrer des compromis sources de déceptions, lesquelles nourrissent à terme les crises politiques et les dérives autoritaires. L’unité apparaît donc à la fois comme une condition de la victoire et comme une limite potentielle à la transformation sociale : tout l’enjeu est de définir son périmètre pour qu’elle reste un levier d’émancipation plutôt qu’un facteur d’impuissance. République ou révolution Le Front populaire est pris dans une tension classique : faut-il transformer la société dans le cadre républicain existant, ou engager une dynamique plus radicale de rupture. Dans les faits, cette opposition ne se résout pas simplement : le gouvernement agit dans le cadre institutionnel, tandis que les avancées sociales sont largement portées par des mobilisations qui le débordent. Comment comprenez-vous cette articulation, et quels enseignements peut-on en tirer pour aujourd’hui ? La pratique du pouvoir au temps du Front populaire est traversée par une tension centrale entre légalisme, réformisme et transformation sociale. Léon Blum en a lui-même posé les termes en distinguant, de manière décisive, la « prise du pouvoir », entendue comme rupture révolutionnaire, et l’« exercice du pouvoir », conçu comme gestion légaliste dans le cadre existant. Ce choix n’est pas seulement théorique : il structure toute son action. Arrivé au gouvernement, Blum privilégie clairement l’exercice légal du pouvoir dans le cadre de la Troisième République, acceptant ses contraintes institutionnelles et économiques, plutôt que de s’appuyer sur la dynamique conflictuelle du mouvement social. Dès lors, une question s’impose : peut-on transformer en profondeur la société sans rompre avec les cadres qui la régissent ? Ce dilemme éclate au grand jour en juin 1936. Alors même que les grèves massives expriment une poussée sociale sans précédent, le nouveau gouvernement s’en méfie. Blum parle d’« ordre » et de « force tranquille » dès ses premiers jours, signalant que la priorité est moins l’extension du mouvement que sa canalisation. Certes, il s’agit de répondre rapidement et efficacement aux revendications – congés payés, conventions collectives, semaine de quarante heures – mais ces avancées ne figuraient pas dans le programme initial. Dans le même temps, l’objectif est de mettre fin aux grèves, perçues comme un obstacle à la relance économique. Le paradoxe est là : les conquêtes sociales naissent du mouvement, mais le pouvoir cherche aussitôt à le contenir. Cette orientation s’inscrit dans une stratégie réformiste assumée. Blum entend mener une politique de relance inspirée de Franklin D. Roosevelt, fondée sur la stimulation de la demande par la hausse des salaires. Mais cette logique suppose la stabilité : pas de production sans ordre, pas de relance dans un climat de conflictualité prolongée. D’où l’appel à la reprise du travail, rejoint par les communistes eux-mêmes, notamment à travers la formule de Maurice Thorez invitant à « savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Mais ce choix a un coût politique. En cherchant à rassurer les radicaux et les milieux économiques, le gouvernement limite la portée de ses transformations. Une partie de la gauche critique cette prudence et plaide pour un usage plus offensif du rapport de forces social. Des figures comme Daniel Guérin, Marcelle Pommera, Simone Weil ou Marceau Pivert appellent à prolonger la dynamique des grèves pour engager une confrontation avec le patronat et dépasser les limites du cadre capitaliste. À leurs yeux, le légalisme blumiste risque d’étouffer l’élan émancipateur né de la mobilisation ouvrière. Le problème devient alors stratégique : faut-il gouverner contre la conflictualité sociale ou avec elle ? En acceptant les règles du jeu économique et institutionnel, le pouvoir se donne les moyens d’agir, mais s’expose à en subir très vite les limites. Dès lors, une interrogation demeure : un gouvernement de gauche doit-il contenir le mouvement social pour gouverner efficacement, ou s’appuyer sur lui pour transformer les rapports de force ? La contrainte économique Le Front populaire se heurte rapidement à des résistances puissantes, notamment du côté des acteurs économiques, qui limitent la capacité du gouvernement à poursuivre les réformes et contribuent à son affaiblissement. Comment analysez-vous cette épreuve du pouvoir, et en quoi peut-elle éclairer les marges de manœuvres des gouvernements de gauche aujourd’hui ? L’expérience du Front populaire met à nu une contrainte décisive de l’action gouvernementale : celle du cadre économique et financier dans lequel elle s’inscrit. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement se heurte à l’hostilité des milieux financiers et à une fuite massive des capitaux, qui fragilise une économie déjà minée par la crise. Comment gouverner et réformer lorsque les ressources mêmes de l’économie échappent à l’autorité publique ? Face à cette situation, deux voies s’offrent aux dirigeants. La première, défendue par certains courants de à la gauche de la SFIO, ainsi que par le nouveau gouverneur (socialiste) de la Banque de France Émile Labeyrie, consiste à affronter directement le « mur d’argent ». Il s’agirait d’enrayer l’évasion des capitaux par des mesures de contrôle : régulation et contrôle des changes, monopole du commerce extérieur, transparence bancaire… L’ambition n’est pas révolutionnaire, mais vise à restaurer une capacité d’action de l’État, sans laquelle toute politique sociale devient illusoire. Dans un contexte de crise du capitalisme marquée par la surproduction, le chômage de masse et l’instabilité monétaire, cette option entend donner à la puissance publique les moyens de maîtriser la situation. La seconde voie, choisie par Léon Blum et son ministre des Finances Vincent Auriol, repose au contraire sur une logique de confiance. Plutôt que de contraindre les détenteurs de capitaux, il s’agit de les rassurer pour les inciter à investir. Cette stratégie s’inscrit dans une forme d’orthodoxie monétaire et financière : stabiliser la monnaie, éviter les mesures jugées coercitives, préserver les équilibres existants. La politique économique est assumée comme « libérale ». L’hypothèse est que le retour de la confiance permettra de relancer l’économie sans provoquer de rupture. Mais ce choix revient aussi à accepter une dépendance à l’égard des comportements du capital, y compris lorsqu’ils prennent la forme d’une évasion massive des ressources. Or, cette orientation se heurte rapidement à ses propres limites. Dans une conjoncture déjà dégradée, marquée notamment par le poids croissant des dépenses de réarmement, les marges budgétaires sont extrêmement réduites. Les réformes sociales promises – grands travaux, fonds national de chômage, retraites pour les vieux travailleurs – ne sont pas mises en œuvre, faute de moyens. Loin de permettre une relance durable, la stratégie de la confiance échoue à inverser la dynamique économique. Elle conduit même, en février 1937, à une « pause » dans les réformes, marquant l’arrêt des avancées sociales et des hausses de salaires. Ce moment révèle un mécanisme central : les contraintes économiques ne sont pas seulement des données extérieures, elles sont aussi le produit de choix politiques. En refusant d’affronter directement les logiques du capital, le gouvernement limite ses propres capacités d’action. L’épreuve du Front populaire éclaire par là même une question toujours actuelle : jusqu’où un gouvernement peut-il agir sans remettre en cause les structures économiques qui conditionnent son action ? Elle suggère que la marge de manœuvre n’est jamais donnée d’avance, mais dépend des instruments que le pouvoir accepte ou refuse de se donner. Sans contrôle sur les flux de capitaux et les leviers financiers, la politique économique reste largement subordonnée à des intérêts privés capables de contourner ou de neutraliser l’action publique. D’où une leçon plus générale : il n’existe pas de fatalité économique absolue, mais des rapports de force. La contrainte financière peut être subie ou affrontée ; elle peut aussi être aménagée par des politiques volontaristes. En ce sens, le Front populaire montre que la capacité d’un gouvernement à transformer la société dépend moins de ses intentions que de sa disposition à redéfinir les règles du jeu économique. À défaut, le risque est grand de voir les ambitions sociales se dissoudre dans les limites d’un cadre inchangé. Le rôle des mobilisations sociales Les avancées de 1936 ne sont pas simplement le produit d’une alternance politique : elles reposent sur une mobilisation sociale massive. Les grèves et les occupations d’usines jouent un rôle déterminant, même si cette dynamique tend ensuite à s’essouffler. Comment analysez vous ce rôle des mobilisations, à la fois dans leur puissance et dans leurs limites, et que peut-on en retenir pour le présent ? Les mobilisations sociales de 1936 constituent à la fois le moteur décisif du Front populaire et le révélateur de ses limites. Le mouvement naît de manière locale et spontanée, dès la mi-mai, avant même la formation du gouvernement Blum. Parti de l’aéronautique en solidarité avec des syndicalistes sanctionnés pour avoir chômé le 1 er mai, il s’étend rapidement jusqu’à devenir une vague massive, réunissant deux millions de grévistes. Mais ce qui fait sa singularité, c’est la forme qu’il prend. L’occupation de milliers d’usines transforme profondément l’espace et le sens du travail. L’usine cesse d’être un lieu de contrainte pour devenir un lieu de vie, de discussion et de réappropriation. On y chante, on y débat, on y rédige des revendications qui expriment bien plus que des demandes salariales : elles disent la dignité, le refus de la concurrence entre travailleurs, la critique des hiérarchies quotidiennes. Comme l’écrit Simone Weil, la grève est une « joie pure » : elle est expérience d’émancipation autant que lutte sociale. Elle révèle ce que le travail dissimule habituellement, l’injustice des conditions de vie, mais aussi la capacité collective à les contester. Cette dynamique est particulièrement visible dans la participation des femmes, qui investissent massivement ces mobilisations. Dans les usines textiles du Nord comme dans les grands magasins parisiens, elles occupent les lieux, y dorment, s’y organisent. Ce faisant, elles contestent à la fois l’autorité patronale et la domination masculine patriarcale qui structure le monde du travail. Les ouvrières de la couture obtiennent ainsi des avancées concrètes, comme la fin du travail aux pièces. Mais au-delà des acquis matériels, leur présence marque une rupture symbolique : en s’appropriant des espaces qui leur étaient imposés, elles rendent visible une double émancipation, sociale et de genre. Face à ce mouvement, le patronat perçoit une remise en cause profonde de l’ordre établi. L’occupation est vécue comme une transgression majeure : les travailleurs dorment dans les ateliers, mangent sur les établis, s’installent dans des lieux qui ne leur appartiennent pas juridiquement, mais qu’ils revendiquent comme les fruits de leur travail. Deux légitimités s’opposent alors frontalement : celle du droit de propriété et celle du droit à la dignité. Les grévistes ne détruisent pas, mais occupent, ne renversent pas l’ordre par la force, mais en suspendent temporairement les règles. La force de ces mobilisations tient précisément à cette capacité de transformation. Elles arrachent des conquêtes sociales majeures – congés payés, conventions collectives, réduction du temps de travail à quarante heures hebdomadaires – qui ne figuraient pas dans le programme initial du Front populaire. Sans la grève, celui-ci serait probablement resté limité à un ensemble de réformes modérées. Le mouvement social agit donc comme un levier décisif : il élargit les possibles et impose un agenda plus ambitieux que celui prévu par les dirigeants politiques. Mais cette puissance a aussi ses limites. Parce qu’elle surgit de manière spontanée et hétérogène, la mobilisation ne débouche pas sur une remise en cause durable des structures économiques. Elle est rapidement encadrée, puis arrêtée, notamment sous l’effet des appels à la reprise du travail. Le moment d’occupation, aussi intense soit-il, reste transitoire. Il transforme les rapports sociaux sans les refonder entièrement. La grève révèle une capacité d’action collective, mais ne suffit pas, à elle seule, à instituer un nouvel ordre. L’expérience de 1936 éclaire ainsi une tension toujours actuelle. Les mobilisations sociales peuvent ouvrir des brèches, imposer des droits, déplacer les rapports de force. Elles sont souvent à l’origine des avancées les plus significatives. Mais leur efficacité dépend de leur articulation avec le pouvoir politique et de leur capacité à s’inscrire dans la durée. Sans relais institutionnel ou stratégie de transformation plus large, leur énergie risque de se dissiper. D’un côté, aucune réforme d’ampleur ne semble possible sans mobilisation collective : c’est la pression de la base qui rend l’histoire si mouvante et agissante. De l’autre, cette mobilisation ne suffit pas en elle-même à transformer en profondeur les structures économiques et sociales. Entre puissance d’irruption et limites structurelles, les grèves de 1936 continuent ainsi d’interroger notre présent : comment faire d’un moment de rupture un véritable changement durable ? En ce sens, la grève pose une question fondamentale : le travail peut-il se constituer en puissance capable de dialoguer d’égal à égal avec le capital ? Gouverner : l’épreuve des arbitrages Votre livre met en évidence une dimension souvent sous-estimée : le tragique des choix politiques. Le Front populaire est confronté à des dilemmes difficiles : soutenir la République espagnole ou éviter la guerre, poursuivre les réformes ou stabiliser l’économie, répondre aux attentes sociales ou rassurer les acteurs économiques. Ces arbitrages ne relèvent pas seulement d’erreurs ou de renoncements, mais de contraintes structurelles. Comment comprendre ces dilemmes, et en quoi permettent-ils d’éclairer l’exercice du pouvoir aujourd’hui – ou demain ? Les contradictions du Front populaire et la ligne de crête sur laquelle s’avancent ses dirigeants apparaissent dans les blocages concrets de l’action gouvernementale. Sur le plan institutionnel, l’échec du droit de vote des femmes révèle la force des résistances sénatoriales et radicales, enracinées dans des logiques conservatrices, misogynes et patriarcales. Sur le plan international, la guerre d’Espagne met en lumière les limites du cadre diplomatique : au nom de la non-intervention, le gouvernement refuse de soutenir activement la République espagnole, malgré la menace fasciste, tandis que l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie appuient les franquistes. Ici, le respect des équilibres internationaux l’emporte sur la solidarité politique. La non-intervention prend la forme d’un embargo qui étouffe l’Espagne républicaine : ni armes, ni vivres ne peuvent lui parvenir. Si l’on retient surtout l’élan des Brigades internationales, la réalité est plus contrastée puisque les ministres de l’Intérieur, Roger Salengro puis Marx Dormoy, s’emploient à freiner, voire empêcher les départs de volontaires antifascistes pour l’Espagne. Cette ligne s’explique par la crainte d’un embrasement mondial, le souci de ménager le Royaume-Uni et la méfiance envers la dynamique révolutionnaire à l’œuvre dans une Espagne déchirée par la guerre civile. De même, dans l’empire colonial, aucune rupture majeure n’est engagée. Les projets de réforme, comme celui visant à accorder la citoyenneté à une minorité d’Algériens, se heurtent aux intérêts coloniaux. Ce que révèle cet épisode, au-delà de ses circonstances, c’est la permanence d’un affrontement : non pas seulement politique, mais profondément sociale et idéologique. Car le Front populaire ne se heurte pas à une opposition ordinaire ; il affronte un bloc organisé pour lequel Franco, Mussolini ou Hitler apparaissent préférables à une gauche réformatrice. Dès lors, le conflit ne se limite évidemment pas aux urnes, il s’étend aux sphères économique et médiatique, là où se fabriquent les conditions mêmes du débat public. On a beaucoup parlé du « mur d’argent », cette fuite des capitaux, cette défiance organisée des puissances financières. Mais il faut lui adjoindre un autre rempart, plus insidieux encore : un véritable « mur de papier », une presse largement détenue par de grandes fortunes, qui ne se contente pas de critiquer, mais façonne les perceptions. À l’époque déjà, une partie décisive de l’espace médiatique se fait le relais d’une hostilité viscérale à la gauche, transformant l’opposition en entreprise de disqualification systématique. Dès lors, une question s’impose : comment gouverner lorsque les instruments de l’influence – l’argent, l’information, l’opinion – se coalisent pour entraver l’action Le tragique, ici encore, ne tient pas seulement aux décisions prises, mais au terrain sur lequel elles doivent s’inscrire. Car le pouvoir politique, même légitime, ne dispose pas à lui seul des leviers décisifs ; il doit composer avec des forces qui lui échappent et parfois le combattent frontalement. Cette expérience n’est pas restée sans leçon. Le Conseil national de la Résistance, dans son programme, affirmait la nécessité de soustraire les médias à l’emprise des puissances d’argent, signe que l’enjeu était perçu comme central pour la vitalité démocratique. Mais cette ambition demeure inachevée. Aujourd’hui encore, la concentration des médias et leur puissance d’influence posent une question aiguë : celle de l’équilibre entre liberté d’expression et pluralisme réel. Faut-il alors y voir une répétition ? Peut-être, du moins une rémanence. Car sous des formes renouvelées, les mêmes tensions réapparaissent : une gauche porteuse de transformations sociales se heurte à des intérêts structurés, capables de mobiliser ressources économiques et outils médiatiques pour peser sur l’opinion. Dès lors, l’illusion d’un apaisement par le seul appel au civisme ou à l’intérêt général se dissipe. Léon Blum lui-même espéra pouvoir concilier, persuader, rallier les porteurs de capitaux mais se heurta à une réalité plus dure : celle d’acteurs pour lesquels les logiques économiques de profit priment sur toute autre considération. Ainsi se dessine une ligne de force, qui traverse le temps : la politique ne se joue pas seulement dans les institutions, mais dans un champ élargi où s’affrontent les intérêts. Comprendre cela, c’est refuser la naïveté sans céder au fatalisme. Car si les rapports de force persistent, ils ne sont jamais immuables ; ils appellent, pour être équilibrés, des réponses à la hauteur, capables de préserver ce bien fragile entre tous : une démocratie qui ne soit pas seulement formelle, mais vivante et réelle.
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05.05.2026 à 10:00

Comprendre les outre-mer dans leur diversité

Les outre-mer sont souvent réduits à l’image de « confettis » d’empire. Pourtant, ils sont animés par des dynamiques propres, et apparaissent comme un laboratoire de nombreux enjeux globaux. L'Atlas d'outre-mer, co-dirigé par Jean-Christophe Gay et Fred Constant, présente ces espaces au prisme de leur diversité planétaire et historique, et montre que ces territoires ne sont pas propres à la France, mais qu’ils sont bien le produit d’une domination coloniale. Par un jeu d’échelles, avec des cartes générales, des graphiques, des schémas, des frises chronologiques, et en faisant des zooms sur des lieux précis emblématiques de certaines situations, les auteurs de cet atlas ont cherché à montrer les ressemblances, et les différences, entre les diverses entités de l’outre-mer. Le géographe Jean-Christophe Gay revient pour Nonfiction sur les spécificités de ces espaces et leurs défis contemporains. Nonfiction.fr : Vous dirigez, avec Fred Constant un atlas des outre-mer. Comment est née l’idée de cet ouvrage et pourquoi avoir opté pour le collectif ? Jean-Christophe Gay : C’était vraiment un ouvrage qui manquait, car c’est la première fois que tous les outre-mer sont réunis dans un atlas, sachant qu’il existait des atlas, plus ou moins anciens, de chaque outre-mer. L’ouvrage met à disposition du grand public et des spécialistes un ensemble de données qui sont difficiles d’accès. C’est un outil à destination des étudiants, des enseignants, des passionnés, mais aussi des décideurs d’outre-mer, et aussi à l’attention du public hexagonal, car ces territoires sont méconnus, et sont l'objet de visions caricaturales, de préjugés et de stéréotypes, y compris dans le milieu scolaire ou universitaire. C'est aussi un ouvrage à destination des personnes vivant en outre-mer, qui méconnaissent spectaculairement les collectivités dans lesquelles elles ne vivent pas. Nous avons opté pour une codirection car avec Fred Constant nous sommes complémentaires. Il est professeur de science politique et moi de géographie, lui spécialiste de la Caraïbe et moi plus compétent sur le Pacifique et l’océan Indien. Nous tenions également à ce que plusieurs contributeurs travaillent ou soient originaires ce ces territoires. Vous avez consacré de nombreux ouvrages aux outre-mer. Après plusieurs décennies de travail sur le sujet, q uels sont les angles morts ou les idées reçues que cet ouvrage cherche à corriger ou à compléter ? Nous montrons que la notion d’ « outre-mer » est une notion exogène, étrangère à ceux qui en sont originaires. Quand on parle d’outre-mer aujourd’hui, c’est un regard du centre vers la périphérie, du dominant sur le dominé. Vu de Guyane, c’est l’Europe qui est outre-mer ! Se dire « ultramarin » relève d’un « hexagocentrisme », créant une identité chimérique que beaucoup rejettent. D’ailleurs, le terme « métropole » est remis en question, parce qu’exprimant l’idée de domination, celle d’un État, la « mère-patrie », sur ses territoires « extérieurs », « lointains » et exotisés. L’emploi d’« Hexagone » à sa place cherche à dissimuler cette réalité. En 2018, des députés ont déposé un amendement pour que ce terme soit remplacé par « France hexagonale » dans la Constitution. Nous avons été très attentifs à ces questions lexicales car elles sont capitales et beaucoup de mots gravitant autour de ces espaces sont piégés, cela fait l’objet de la première partie de mon ouvrage réédité en janvier 2026 chez Armand Colin La France d’outre-mer, terres éparses, sociétés vivantes . D’ailleurs, nous proposons d’autres termes tels que pays, territoires trans-océaniques, juridictions insulaires non souveraines, pour nous démarquer des connotations coloniales des termes « métropole » et « outre-mer ». Les outre-mer sont extrêmement divers en termes d’environnements, de réalités territoriales, de statuts administratifs et politiques. Peut-on néanmoins identifier un certain nombre de points communs ? Si les outre-mer ne sont plus en théorie des colonies, les héritages de la période coloniale sont encore très forts. Il suffit de regarder leur organisation spatiale, avec dans chacun l’émergence d’une capitale faisant le lien avec Paris, la structure extravertie de l’agriculture, avec une domination toujours d’actualité des cultures d’exportation très subventionnées avec l’Hexagone pour principal partenaire, alors que la demande locale en fruits et légumes est forte et impose des importations, le système des surrémunérations qui s’explique par le grand isolement et les conditions de vie difficiles dans les colonies et qui n’a pas été révisé, la persistance de groupes sociaux qui se sont enrichis au temps de la colonisation et de l’esclavage (Békés…) et qui continuent de dominer certains territoires… Entre recherche d’autonomie, changements globaux et inégalités, quels sont les principaux défis auxquels les territoires d’outre-mer sont confrontés ? Je crois qu’il est désormais urgent de redéfinir le lien à l’Hexagone, mais, hélas les négociations se focalisent sur les évolutions institutionnelles alors que le cœur du problème est économique avec la non-compétitivité des outre-mer, spécialement dans le secteur touristique. La « solidarité nationale » n’est plus capable de répondre aux défis des inégalités sociales, de la vie chère qui embrasent depuis trois décennies les outre-mer. Il y a aussi la question de la place et du rôle des peuples autochtones (Amérindiens, Mahorais, Polynésiens, Wallisiens, Futuniens et Kanak) au sein des institutions françaises qui va se poser avec la montée des sentiments autonomistes ou le renouveau culturel que connaissent ces communautés.   Beaucoup de travaux sur le sujet ont tendance à ne penser l’outre-mer que par sa dialectique avec la métropole. Or, l’échelle régionale témoigne d’une recomposition des rapports de force. Comment êtes-vous parvenu à éviter, dans l’atlas, l’écueil d’un regard « métropolo-centré » ? D’abord, comme je viens de l’expliquer, par le choix du lexique. Ensuite, en débutant l’ouvrage par une approche internationale des outre-mer, en évoquant l’outre-mer étatsunien, néerlandais, britannique ou européen en général. Il y a aussi une double page sur la question de l’outre-mer français dans les organisations régionales. Plus généralement, il s’agit de prendre en compte les effets de voisinage, avec l’influence de la Chine dans le Pacifique et les nouvelles Routes de la soie. Le Groenland a été au centre des tensions américano-européennes au cours du mois de janvier 2026. Comment les problématiques de l’atlas permettent-elles d’éclairer cet épisode diplomatique ? On peut faire un parallèle entre la Nouvelle-Calédonie et le Groenland. Ce sont deux territoires qui ne sont qu’associés à l’Union européenne, en ayant le statut de Pays et territoire d’outre-mer (PTOM). Les États-Unis ne revendiquent donc pas un territoire de l’espace communautaire ! Par les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) la Nouvelle-Calédonie a été dotée d’un statut dérogatoire ainsi que transitoire au sein de la République française. Ils l’ont également placée sur la voie de l’autodétermination, à l’instar du Groenland vis-à-vis du Danemark, avec un dispositif souple de transfert de compétences, qui reconnaît aux Groenlandais le droit à l’autodétermination. Les ombres de la colonisation et les ressources minières renforcent leurs ressemblances, avec des relations compliquées vis-à-vis de leur métropole ou des enjeux économiques importants attirant le regard des grandes puissances et favorisant les tendances indépendantistes avec la perspective de viabilité économique.
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02.05.2026 à 09:00

Rire et pleurer en temps de guerre : entretien avec Artem Chapeye

Né en 1981 à Kolomyia, dans le sud-ouest de l’Ukraine, Artem Chapeye (Anton Vodiany selon l’état civil) est devenu au fil des deux dernières décennies l’un des grands noms de la littérature ukrainienne et européenne contemporaine. Également journaliste et voyageur, il est traduit dans plusieurs langues, de l’anglais au français en passant par le tchèque, le slovène et le polonais. Malgré son pacifisme fondamental, Artem Chapeye s’est engagé dans les Forces armées ukrainiennes pour défendre son pays dès le début de l’invasion à grande échelle. C’est dans ce contexte qu’il a accepté de répondre aux questions de notre collaboratrice Nikol Dziub, qui est également l’une de ses traductrices françaises. Dans cet entretien, il nous parle de l’art de rester optimiste en temps de guerre, mais aussi de la nécessité d’exprimer les émotions bouleversantes que certains événements particulièrement terribles peuvent susciter. C’est une grande leçon, nous dit-il, pour les hommes (dans les deux sens du terme : les représentants du sexe masculin, et les êtres humains) d’aujourd’hui, qui doivent comprendre que la sensibilité et l’honnêteté sont des vertus cardinales en temps de guerre. Or, pour lutter contre la rigidité d’âme et d’esprit, rien ne vaut le voyage à la découverte de l’autre – que ce soit aux antipodes ou dans son propre pays, qui n’est jamais aussi familier qu’on le croit. Il évoque donc pour terminer son Ukraine à lui – une Ukraine culturellement beaucoup plus complexe que celle qu’on croit connaître en Europe de l’Ouest. Entretien traduit de l’anglais par Augustin Voegele.   Nonfiction.fr : Artem Chapeye, vous êtes écrivain, journaliste et traducteur ; vous avez servi dans l’armée, et sur toutes les photos, vous semblez très joyeux… La lecture de vos textes le confirme : non seulement vous êtes un véritable écrivain et un homme engagé pour la liberté et la paix en Ukraine, mais vous avez aussi un grand sens de l’humour. On a le sentiment que c’est un aspect de votre œuvre très important pour vous. Qu’en est-il ? Artem Chapeye : En fait, j’ai parfois peur que certains lecteurs trouvent mes écrits trop sombres, mais oui, j’essaie de garder mon sens de l’humour. Je suis loin d’être toujours joyeux, mais je reste optimiste malgré les temps difficiles que nous traversons. En effet, les empires se sont révélés beaucoup plus faibles que nous ne l’imaginions. Comme je l’ai écrit dans mon livre Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes , au début, en partant à l’armée, j’étais presque certain que nous tomberions en quelques semaines, aussi acharnée soit notre résistance. Mais, justement, cette résistance s’est avérée bien plus forte que je ne pouvais l’espérer. Des centaines de milliers de personnes, poussées par l’indignation, se sont engagées dans la résistance active, et des millions d’autres les ont soutenues de toutes les manières possibles. Ce qui me rend également optimiste, c’est cette solidarité internationale sans précédent. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à tous ces gens qui nous ont aidés de l’étranger, et en particulier aux nombreux Français qui nous ont apporté leur soutien. Bien sûr, il est difficile de rester « toujours joyeux » quand on voit combien de victimes font les derniers soubresauts de l’Empire russe, et combien de souffrances causent les ambitions cruelles de gens comme Poutine (et maintenant aussi Trump). Mais, vous savez, récemment, je relisais Le Seigneur des Anneaux , et j’ai noté ce passage (c’est de Sam qu’il est question) : « [L]’idée lui traversa l’esprit que, finalement, l’Ombre n’était qu’une chose insignifiante et passagère : la lumière et la […] beauté étaient à jamais hors de son atteinte. » Dans Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes , il y a deux citations qui disent malgré tout l’épreuve qu’a fait subir la guerre à votre pensée et à votre œuvre : «  Nous sommes obligés d’épuiser la dictature par nos propres souffrances  » ; « Je suis écrivain de profession et je me suis surpris à m’inquiéter bêtement : je ne trouvais pas de mots  ». Pourriez-vous nous les commenter ? La première citation concerne les premiers jours après l’invasion, lorsque nous avons dû comprendre que, même si nous souhaitions ardemment que d’autres nations viennent à notre secours, l’humanité ne pouvait pas se permettre une escalade généralisée. Nous nous sommes souvenus de la façon dont avait commencé la Première Guerre mondiale : trop d’intérêts s’entrechoquant dans plusieurs « petites guerres » puis menant à un conflit massif faisant des millions et des millions de morts. Il faut se rappeler aussi qu’en 2022 Poutine menaçait assez ouvertement de nous envoyer la bombe atomique. Quant à l’autre citation, je comprends maintenant que le phénomène que j’y décris est assez courant en cas de traumatisme : quand on est frappé par un événement terrible, on se retrouve muet, engourdi. Ce n’est que plus tard qu’on trouve le moyen de parler des atrocités, et les mots sont alors une forme de thérapie, comme vous le dira n’importe quel psychothérapeute des 150 dernières années. La citation que vous avez mentionnée faisait partie d’un texte rédigé au cours des premiers mois qui ont suivi l’invasion russe. D’abord, on est muet sous le coup du déni, incapable de croire qu’une telle chose soit même possible à notre époque « éclairée », à l’époque d’Internet et des smartphones – et en Europe même, qui plus est Vous, personnellement, êtes contraint de fuir votre propre maison avec vos enfants, et, comme si cela ne suffisait pas, vous apprenez ensuite les tortures infligées à des civils dans des endroits comme Boutcha. Oui, au début, il fallait trouver les mots. C’est un traumatisme qui se produit en temps réel. Ensuite, il faut intégrer le traumatisme, vivre avec, trouver les mots aussi, si l’on veut continuer à fonctionner et, c’est essentiel, à résister. En tant qu’écrivain et soldat, vous incarnez d’une certaine manière une nouvelle « masculinité » qui allie virilité et sensibilité. C’est remarquable, car vous montrez qu’un homme n’est pas obligé de choisir entre la force et l’amour, que les deux ne s’excluent pas mutuellement, et qu’ils convergent même. Nous devons encore normaliser le fait que les hommes pleurent, et pas seulement par douleur, mais aussi lorsqu’ils sont bouleversés par une chanson, heureux quand leur enfant fait ses premiers pas, ou simplement émus par le spectacle d’un bourgeon au printemps. Cela nous aiderait, nous les hommes, à vivre plus longtemps, avec moins d’AVC et de crises cardiaques. Il y a une métaphore que j’aime beaucoup utiliser – une métaphore qui vous est familière, à vous Français qui avez La Fontaine. Plus une branche d’arbre est dure, plus elle risque de casser sous le poids de la neige ou sous le souffle de la tempête. En revanche, une branche souple se pliera juste pour secouer la neige, ou ploiera sous le vent, puis elle se redressera. Cependant, ce type de masculinité flexible n’est toujours pas normalisé, nulle part à ma connaissance. Vous montrez aussi que ce qui compte, c’est d’être fidèle à soi-même et de s’y tenir. Je pense en particulier à cette autre citation, tirée du même livre, Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes : « Peut-être qu’un jour, je regretterai d’avoir exprimé les réflexions dont je fais part ici. Mais, encore une fois, il vaut mieux être honnête qu’infaillible. » Oui, c’est aussi une question de flexibilité. On ne peut être fidèle à soi-même que lorsqu’on s’autorise à faire des erreurs et qu’on est prêt à reconnaître qu’on s’est trompé. C’est ce qui aide à mieux résister, à ne pas craquer. Mais c’est aussi une question d’honnêteté, vraiment. Intellectuellement, quand on devient trop sûr de toutes ses opinions et de toutes ses positions, c’est là qu’on devient orthodoxe, et on cesse de pouvoir comprendre quand, pour citer Bob Dylan, « the times they are a-changing ». Vous vous souvenez peut-être d’un exemple de cette rigidité que je donne dans mon propre livre. J’étais autrefois le traducteur bénévole de Noam Chomsky, et j’ai été profondément déçu de son analyse au moment où la Russie attaquait l’Ukraine. Il y parlait en effet d’abord des États-Unis, ensuite de la Russie, mais ne prenait pas en considération le peuple ukrainien, nous privant ainsi, dans son système, de notre capacité à agir. Ce n’est pas que son analyse soit complètement fausse, c’est juste qu’elle est narcissique (commençant par « M oi, celui que j’aime »), centrée sur les États-Unis et, ce qui est pire sur le plan intellectuel, rigide. Cet homme a une réponse toute faite et toute prête à tout. En Ukraine, nous avons une métaphore pour cela : « habiller un globe en chouette ». La chouette est à peu près ronde, comme un globe terrestre, aucun rapport pour autant entre les deux. Donc, oui, il vaut mieux être honnête dans ses incertitudes que d’essayer d’être infaillible, omniscient, trop sûr de soi. Pensez-vous que l’homme du futur sera capable de combiner ces qualités, généralement considérées comme contradictoires : la force, l’amour, l’honnêteté ? J’aimerais croire que les gens du futur seront nécessairement meilleurs que nous. Cela me rappelle les visions utopiques des premiers socialistes, que j’apprécie. J’espère vraiment que mes enfants seront capables de combiner la force avec la capacité d’aimer et l’honnêteté, mais qui sait ce qu’il en sera de tous les gens du futur ? Une chose est sûre : en tant que parent, et comme beaucoup de gens, je m’inquiète aujourd’hui de la diminution de la capacité d’attention due au fonctionnement de l’industrie du divertissement. Cela pourrait entraver notre indépendance en tant qu’agents humains, nous rendre passifs et enclins à l’évasion, là où nous aurions besoin de développer notre capacité de résistance pour faire face aux dérives autoritaires du futur. Mais peut-être en ira-t-il autrement. D’une manière générale, je ne crois pas à une amélioration constante de la qualité de vie, mais encore moins à un « déclin ». Je pense que les choses changent, simplement, et que, si elles ne deviennent jamais universellement « meilleures » ou « pires », le meilleur l’emporte malgré tout dans l’ensemble. L’esclavage n’est plus légal, le colonialisme et l’impérialisme s’efforcent d’être le moins manifestes possible, les génocides en cours sont niés plutôt qu’encouragés par la propagande… Pour cesser d’être rigide et pour développer son amour des hommes, rien de plus important que de les connaître et de les rencontrer. Plusieurs de vos livres témoignent de votre amour du voyage. Pouvez-vous nous en parler ? Peut-on considérer The Ukraine , en particulier, comme un voyage de découverte ? Voyager est la seule chose qui ait fait de moi un écrivain. Après avoir fait du stop et vécu dans la pauvreté pendant deux ans aux États-Unis et en Amérique latine, j’ai écrit mon premier livre, Une aventure (2008). Il a connu un grand succès, et j’ai pensé que je devais mieux connaître aussi mon propre pays. Mes voyages en bus, en auto-stop, à moto et à pied à travers l’Ukraine ont donné naissance à The Ukraine (2018) une décennie plus tard. Justement, dans The Ukraine , vous mettez remarquablement en valeur la diversité linguistique, ethnique, culturelle et sociale du pays, et vous brossez un tableau très touchant du caractère et de la mentalité nationaux, ainsi que des modes de pensée locaux. À l’époque où j’écrivais ce livre, peu de gens à l’étranger connaissaient l’Ukraine ou s’y intéressaient, je ne m’attendais donc même pas à ce qu’il soit traduit. Le livre a été écrit pour nous, les Ukrainiens, et je suis heureux qu’il ait été traduit en anglais, en allemand, en français et dans quelques autres langues. C’est un grand honneur de « présenter » ou de « représenter » d’une certaine manière son pays natal dans la littérature. Justement, pour les lecteurs étrangers qui pourraient être tentés d’adopter une vision quelque peu simplifiée du pays, il est très précieux que l’Ukraine soit présentée et représentée par des écrivains qui, comme vous, sont sensibles à la diversité qui fait un pays. La question linguistique, en particulier, suscite beaucoup de curiosité en France. Comment abordez-vous cela en tant qu’écrivain et citoyen ? Écrivez-vous toujours en ukrainien ? Êtes-vous bilingue dans votre vie quotidienne ? J’essaie d’écrire tous les dialogues et les monologues des personnages de la manière la plus fidèle possible à ce que j’entends. Lorsque j’écris sur une région, je lis ou j’écoute également de nombreux échantillons ethnographiques de discours, notamment des enregistrements audio provenant des sites web des institutions ethnographiques et linguistiques de l’Académie des sciences. Mais surtout, je voyage et j’écoute. Ou plutôt, je le faisais avant l’invasion russe. Donc, sur le plan linguistique, j’essaie de rendre cette fluidité de la vie réelle : dans la « vraie vie », peu de gens parlent une langue « correcte » ou « littéraire ». Et puis il y a les données géoculturelles, qui sont essentielles. Près de la frontière avec la Pologne (dans la partie de l’Ukraine d’où je viens), on peut sentir certaines influences polonaises. Près de la frontière nord, l’ukrainien commence très progressivement à ressembler au biélorusse. Mais surtout, il y a l’influence des 300 ans de colonisation russe. Le russe était la langue officielle de l’enseignement dans l’Empire russe, puis est resté la seule langue nécessaire pour faire carrière en Union soviétique. Certaines personnes en Ukraine l’ont adopté comme leur propre langue, en particulier les classes urbaines. Je ferai le parallèle avec l’Afrique : ce n’est pas un hasard si de nombreux Africains parlent soit le français, soit l’anglais, le choix de l’une ou l’autre langue dépendant de l’empire qui a colonisé leur pays. Le plus curieux d’un point de vue linguistique, cependant, c’est le mélange. On l’appelle sourjyk , et je le considère comme un phénomène de résilience linguistique. Pendant des centaines d’années, le vocabulaire des gens a été alimenté par la langue du colonisateur – cela était encore le cas ces dernières décennies à la télévision. Et donc, surtout pour les personnes défavorisées et moins éduquées, voici ce qui se passe : manquant de vocabulaire en ukrainien, les gens adoptent des mots russes, mais l’ensemble de la grammaire et de la phonétique restent ukrainien. Lorsque ces personnes (dont je fais partie) apprennent ensuite la langue littéraire, celle-ci devient la langue de l’éducation formelle, mais le sourjyk demeure ce jargon que l’on utilise dans les situations les plus intimes, pour exprimer de la tendresse envers ses parents, par exemple, ou pour plaisanter. Plusieurs de vos livres ont été traduits en français. Ces dernières années, les traductions de l’ukrainien sont devenues plus courantes, mais le pays reste mal connu en France. Où emmèneriez-vous vos amis français en Ukraine pour les aider à comprendre le pays ? Y a-t-il des lieux en Ukraine que vous considérez comme « sacrés » ? Beaucoup de ces lieux « sacrés » ont été occupés, détruits ou rendus inaccessibles par la Russie. Ma grand-mère est née dans la steppe près de la mer d’Azov, où ses parents s’étaient réfugiés après la Première Guerre mondiale. Cet endroit est aujourd’hui sous occupation russe. Vous avez évoqué les voyages… Cela me fait penser à Hryhoriy Skovoroda (1722-1794), qui était un philosophe itinérant, dans l’esprit d’un penseur zen ou taoïste, à ceci près qu’il était chrétien. Son lieu de mort est donc considéré comme un lieu, comme vous dites, « sacré ». Il a été visé par un missile russe sans aucune raison militaire, ce n’était qu’un musée dans un petit village. Parmi les autres lieux remarquables, on peut citer les réserves naturelles steppiques, dont la plupart sont soit occupées, soit trop proches de la ligne de front pour qu’on puisse s’y rendre. Parmi mes endroits préférés, il y avait aussi l’ancienne cité grecque de Chersonèse, la forteresse génoise de Soudak, une plage déserte et immaculée derrière Topraq Qaya, ainsi que des sites tatars de Crimée comme Bakhtchissaraï et des lieux encore plus anciens comme l’ancienne cité troglodyte de Çufut Qale. Ce sont des lieux, d’ailleurs, marqués par l’histoire impérialiste. La Russie tsariste a d’abord progressivement déplacé les Tatars vers les espaces semi-désertiques, afin que les habitants de Moscou comme Tchekhov et ses personnages puissent utiliser les plus belles parties de la Crimée comme lieux de villégiature. Puis Staline a déporté tous les Tatars de Crimée dans un acte de génocide, et, au moment où certains de ces habitants ont été autorisés à revenir à la fin de l’URSS, tout était occupé par la nomenklatura impérialiste soviético-russe. Enfin, en 2014, les Russes ont annexé la Crimée en la présentant comme leur appartenant par la vertu de la majorité, ce avec quoi même la soi-disant opposition libérale russe était massivement d’accord. Cependant, de nombreux endroits subsistent encore, ou restent accessibles, comme les gorges du Dniestr ou les zones marécageuses autour de Tchernobyl. Vous voyez, je m’intéresse davantage à la nature dans ce que je mentionne, mais il y a aussi les sites de l’ancienne Rus’ à Kyïv ou à Tchernihiv, ou les sites culturels de l’UNESCO plus récents à Lviv. J’adore aussi Kamianets-Podilskyï, où j’ai vécu un an pour la simple raison que j’aimais cette ville. Je pense que chaque Ukrainien que vous rencontrerez lors de votre voyage aura ses propres lieux « sacrés », qu’ils soient ancestraux ou émotionnels ; ce n’est pas un système centralisé. Nous aimons chaque recoin de notre pays.
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01.05.2026 à 08:00

Mostar après la guerre : une ville qui n'en est plus une

La nouvelle collection « Les Routes de l’après » des éditions Actes Sud se penche sur le devenir d’anciennes zones de conflit, une fois l’actualité de la guerre retombée. Le premier volume est consacré à la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine, souvent symbolisée par son pont, et tiré de la thèse d’Aline Cateux. Anthropologue, chercheuse postdoctorale à l’Université d’Ottawa et chercheuse invitée à l’Institut des Sciences sociales de la Faculté de sciences politiques de Sarajevo, Aline Cateux offre un récit et une analyse permettant de dépasser les clichés touristiques et de lever le voile sur la vie des habitants de Mostar, confrontés à de nombreuses difficultés. Aline Cateux est également l’autrice d’un documentaire sur France Culture : « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens » . Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur l'histoire de Mostar avant la guerre et expliquer en quoi le conflit a constitué une rupture déterminante pour celle-ci ? Aline Cateux : Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar était une ville industrielle, militaire, ouvrière, une ville rouge, on l’appelait la Petite Moscou. Mostar a toujours eu cette réputation de ville rebelle, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle une très large part de la population a rejoint les Partisans de Tito ou participé à des actions d’aide aux clandestins. C’était une ville où l’on cherchait à se faire muter, où il était agréable de vivre. Mostar était également connue pour être la ville où il y avait le plus haut taux de mariages mixtes dans la République Socialiste de Bosnie-Herzégovine. Lorsque la violence est arrivée à Mostar, il a fallu soumettre la ville, il a fallu détricoter cette mixité des communautés, il a fallu effacer le passé commun, les références communes, l’identité mostarienne. C’est en partie une guerre de voisins qui s’engage. Le Conseil de Défense croate a entamé une vaste opération très brutale dite de « nettoyage ethnique », ouvert des camps de concentration dans la périphérie de la ville, procédé à des exécutions, des viols, des actes de torture. Ces responsables militaires ont par la suite été jugés au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et pour la plupart reconnus coupables de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Pendant et après la guerre, 60 % de la population est parti de gré ou de force et est remplacé par des réfugiés venant d’autres villes notamment d’Herzégovine de l’Est, mais aussi par toute une population croate venue souvent par l’intermédiaire de l’Église catholique et des pouvoirs ethno-nationalistes croates pour coloniser différentes parties de l’Herzégovine et de Mostar. Ainsi, les repères humains sont bouleversés. La partie Est de la ville est détruite à 80 % donc le paysage, les repères spatiaux, urbains et quotidiens sont bouleversés. Il n’y a plus d’emplois. Les usines ont été démantelées, rasées, celles qui fonctionnaient encore sont vite mises en faillite et vendues. La reconstruction de la ville est prise en main par l’Union européenne qui reformule le destin de la ville ainsi que son histoire, et la transforme en ville dédiée au tourisme afin de soi-disant lui assurer la stabilité, la sécurité, et des revenus.   La division de la ville par les ethno-nationalistes bosniaques musulmans et croates bouleverse le quotidien des habitants et la réapparition du Vieux Pont détruit par l’artillerie croate le 9 novembre 1993 ne change rien à la donne. Les « tensions » sont essentiellement créées par les politiques pour se maintenir au pouvoir et continuer à tirer des revenus des territoires qu’ils se sont partagés. C’est la même chose partout en Bosnie-Herzégovine. Pourquoi peut-on dire que Mostar « n'est plus une ville » ? On peut dire que Mostar n’est plus une ville ; c'est en tout cas ce que les Mostariens en disent car il leur est difficile de lui (re)trouver un sens commun. Si chacun sait donner une définition de ce qu’est une ville, Mostar ne rentre dans aucune des définitions données par mes interlocuteurs. Les institutions ne fonctionnent pas, la ville est sale, les ruines subsistent à l’est. Mostar est reconstruite sans stratégie, sans autre plan que d’effacer le passé mostarien commun et d’imposer une nouvelle réalité dictée par les identités ethniques et une économie capitaliste qui a dévasté la ville. De « ville » Mostar est devenue, comme le disent beaucoup de ses habitants, une «  kasaba  », un trou paumé, de seconde zone. Ce qui faisait la fierté des Mostariens avant la dernière guerre n’existe plus : de la ville la plus fleurie du pays aux usines qui fonctionnent à plein, de la rivière Neretva, joyau vert bouteille et limpide à la rivière désormais polluée et mourante, étouffée par un barrage illégal, de la ville où il faisait si bon vivre à la ville à laquelle on tente de survivre, cet espace qu’était autrefois Mostar ne fait plus sens pour ses habitants et n’existe donc plus. Quels sont les obstacles à la reprise d'une vie « normale » pour les différentes catégories d'habitants de la ville ? La corruption est probablement le plus gros obstacle à la reprise d’une vie « normale » pour les habitants de Mostar (mais aussi pour les Bosniens dans leur ensemble), quelle que soit leur communauté, leur religion, la façon dont ils se définissent. La corruption est présente dans tous les aspects du quotidien, à l’école, à l’hôpital, à la mairie, dans tous les niveaux de l’administration, pour obtenir un permis de construire, une création d’entreprise. Si l’on n’est pas encarté dans un parti ou un autre on aura beaucoup de mal à trouver un emploi dans l’administration publique qui est le plus gros employeur du pays et dans le secteur privé, c’est souvent le même problème puisque ce sont les proches des élites politiques qui dirigent les entreprises importantes. Il faut comprendre que l’impunité totale dans laquelle évoluent ces élites écrase les Mostariens et l’ensemble des Bosniens depuis 30 ans sans aucune possibilité d’imposer un changement par le bas. C’est structurellement impossible car la capture de l’État par les cercles politico-mafieux est désormais quasi complète. On a beaucoup trop tendance à interpréter les problèmes et obstacles des Mostariens comme étant liés aux questions ethniques alors que les problèmes sont placés bien plus haut dans la structure de la société. Enfin, il est évident que la communauté internationale, en légitimant sans cesse le pouvoir des ethno-nationalistes et en ne prenant jamais aucune mesure pour contrer les malversations, a largement participé à la normalisation de ce pouvoir corrompu à tous les niveaux. Quelles stratégies de résistance au nouvel « ordre ethno-nationaliste » avez-vous pu néanmoins observer ? Ces stratégies se retrouvent tout d’abord dans le quotidien des Mostariens et des Bosniens qui ont développé des compétences extraordinaires pour tenir le coup, subir le moins possible et avancer jusqu’au lendemain tout en gardant leur dignité. C’est avant tout grâce à eux que la société bosnienne tient ensemble malgré la division administrative et les peurs entretenues par les partis politiques depuis 30 ans. C’est donc d’abord au niveau individuel que les stratégies de résistance existent et sont observables. À Mostar, il convient d’évoquer le centre culturel Abrašević, né d’une initiative mostarienne lancée en 2003 pour se débarrasser des divisions et des catégories dans lesquelles tout le monde devait accepter d’être rangé. Cette jeunesse d’après-guerre a refusé ce monde-là, s’est créé un lieu où chacun était libre de venir quelle que soit son identité et s’est mise au travail pour proposer une culture non communautaire, indépendante et plurielle mais aussi pour accueillir différentes campagnes sociales. En fait, on pourrait décliner à l’infini des multiples stratégies, projets, initiatives, micro-collectifs, associations qui existent partout dans le pays et qui font fi de l’ordre ethno-national à leur échelle. Simplement, nous avons trop tendance à attendre un « mouvement », une manifestation d’« ampleur » du refus de la division sans jamais chercher à un niveau plus local. Si l’on reliait toutes ces initiatives entre elles, on s’apercevrait que partout dans le pays et depuis longtemps, les Bosniens se sont organisés pour progresser, apprendre, être solidaires. Ces stratégies se font parfois discrètes par peur de la répression politique qui s’exerce sur les contre-pouvoirs, quelle que soit leur taille : menaces, perte d’emploi. Elles sont parfois très publiques et d’ampleur comme on a pu l’observer par exemple en février 2014 lors des révoltes sociales qui ont secoué tout le pays lors de grandes manifestations et de l’expression d’une violence politique inédite depuis la guerre : incendie des institutions, des tribunaux, à Mostar, les manifestants ont incendié les sièges des partis ethnonationalistes, c’est la seule ville bosnienne où cela s’est d’ailleurs produit. La répression qui s’en est suivis a été féroce, et à Mostar plus que partout ailleurs : pertes d’emploi, agressions physiques graves dans l’espace public ou au sein de l’Université croate de la ville, menaces, descentes d’hommes cagoulés aux domiciles de ceux qui leur semblaient être les leaders des manifestations et des plénums citoyens qui ont suivi. Après février 2014, l’émigration déjà massive s’est accélérée. Les Bosniens ont compris que rien ne changerait. Aujourd’hui, ce sont les luttes environnementales qui offrent le plus d’espoir d’un changement ou en tous cas d’un contre-pouvoir efficace qui se bat contre les sociétés minières étrangères qui font affaire avec les pouvoirs locaux corrompus, extraient les ressources vendues à des prix ridicules et dévastent les forêts, les rivières et pour finir, la santé des Bosniens comme dans la ville de Vareš où la population est empoisonnée de façon significative au plomb. À Mostar, ce sont les éoliennes et les panneaux solaires qui dévastent les collines et les montagnes et sont installées illégalement. Dans un contexte où même des entreprises de l’Union Européenne participent à ce pillage, il est impossible d’envisager un quelconque changement soutenu de l’extérieur. Les Bosniens sont seuls.
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29.04.2026 à 10:00

Traduire Sherlock Holmes en 2026

* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Gilles Robel. « Élémentaire, mon cher Watson. » Tout le monde connaît cette réplique, devenue le symbole absolu de l’acuité intellectuelle de Sherlock Holmes. Et pourtant, Arthur Conan Doyle ne l’a jamais écrite. Pas sous cette forme, du moins. La formule, telle qu’elle est passée dans la légende, n’apparaît nulle part dans l’œuvre originale — ni dans les nouvelles, ni dans les romans. Voilà qui pose d’emblée une question que cette nouvelle édition des Aventures de Sherlock Holmes invite à prendre au sérieux : celle, toujours délicate, de la traduction des textes et de leur mise en contexte. Entre ce que Conan Doyle a réellement écrit, ce que les traducteurs successifs en ont fait, et ce que la mémoire collective a retenu, l’écart peut être considérable. Ce recueil, qui rassemble douze nouvelles initialement publiées entre 1891 et 1892 dans The Strand Magazine , constitue un moment décisif dans la constitution du canon du récit policier et dans l’émergence de la figure moderne du détective. L’intérêt principal de cette nouvelle édition réside dans la qualité de son établissement textuel et dans la richesse de ses annotations. Le travail philologique vise à restituer les spécificités linguistiques et stylistiques du texte original, tout en contextualisant les références culturelles, scientifiques et sociales propres à l’Angleterre victorienne. Ce double mouvement — restitution et contextualisation — permet de dépasser une lecture simplement narrative ou patrimoniale pour inscrire l’œuvre dans une histoire des savoirs et des pratiques discursives du XIXᵉ siècle. Entre rationalité et sensibilité Sur le plan littéraire, les nouvelles réunies dans ce volume participent à la formalisation d’un modèle narratif fondé sur la rationalité déductive. Le personnage de Sherlock Holmes y apparaît comme une figure paradigmatique de l’intellect analytique : son raisonnement, souvent présenté comme quasi expérimental, repose sur l’observation minutieuse de détails apparemment insignifiants, transformés en indices pertinents par une logique rigoureuse. En ce sens, ces récits témoignent de l’influence des discours scientifiques contemporains, notamment par la valorisation de l’empirisme et de la méthode. Mais Gilles Robel, dans son introduction générale, rappelle avec justesse que cette rationalité ne saurait épuiser la richesse du personnage : il évoque une « tension entre rationalité et sensibilité », propre à l’esprit victorien, qui affleure tout au long de l’œuvre et confère à Holmes une profondeur souvent sous-estimée. Toutefois, réduire ces textes à une simple démonstration de logique serait insuffisant. La nouvelle édition met en évidence la dimension socio-culturelle des intrigues, qui offrent un tableau contrasté de la société victorienne. Les nouvelles explorent une grande diversité de milieux — de l’aristocratie aux classes populaires — et abordent des problématiques telles que la respectabilité sociale, les rapports de genre ou encore les tensions entre sphère privée et espace public. Londres, en tant qu’espace narratif, y est construite comme un lieu de circulation et de dissimulation, propice à l’émergence de l’énigme. Gilles Robel souligne d’ailleurs que la fin de l’ère victorienne se caractérise par un « grand optimisme scientifique » paradoxalement traversé par un « engouement pour l’occulte et le fantastique », ambivalence que l’on retrouve dans la texture même de ces intrigues où la solution rationnelle surgit souvent d’un milieu empreint d’étrangeté et de mystère. Par ailleurs, la relation entre Holmes et le docteur Watson mérite une attention particulière. En tant que narrateur, Watson joue un rôle essentiel dans la médiation du récit : il rend accessible au lecteur un raisonnement qui, sans lui, resterait opaque. Cette configuration narrative participe à la dynamique herméneutique des nouvelles, fondée sur un décalage entre perception et compréhension, ignorance et révélation. C’est précisément dans cette dualité que réside l’une des clés du personnage, que le traducteur identifie avec finesse : il note que Watson associe Holmes à un « chien de chasse », image aristocratique qui contraste avec la face bohème du détective — « morphinomane, taciturne, rebelle et sceptique », figure de « l’artiste ou du poète maudit ». Cette double nature, loin d’être une incohérence, fonde la singularité du personnage. Entre codification et expérimentation Enfin, cette édition invite à reconsidérer la portée historique du recueil. Si les aventures de Sherlock Holmes ont largement contribué à codifier le genre policier — notamment par la mise en place d’une structure reposant sur l’énigme et sa résolution — elles témoignent également d’une certaine plasticité formelle. Les variations de ton, de structure et de focalisation révèlent une œuvre en tension entre codification et expérimentation. Gilles Robel, s’appuyant sur les travaux du critique Pierre Nordon, propose une lecture éclairante de ce dualisme constitutif : cohabitent en Holmes « deux manières d’être et deux modes de connaissance, le premier sensible, le second intellectuel », un « besoin d’agir et un besoin de rêver », ce qui constitue, selon Nordon, la clé de son « héroïsme ». Le traducteur va plus loin encore en convoquant le concept d’« antisyzygie calédonienne » — forgé par le critique Gregory C. Smith —, qui désigne une « tension intérieure, une union des contraires entre rationalité et irrationnalité, lumières et ténèbres, morale et violence », trait distinctif de la culture écossaise dont Conan Doyle était issu. Cette perspective culturelle donne aux nouvelles une résonance qui dépasse largement le seul cadre du roman policier. En définitive, cette publication ne se limite pas à une réédition savante : elle constitue une contribution significative aux études holmésiennes et, plus largement, à l’histoire de la littérature populaire et de ses formes. Elle offre aux lecteurs et aux chercheurs les outils nécessaires pour appréhender ces textes dans toute leur complexité, confirmant ainsi la place centrale de Conan Doyle dans l’institution littéraire moderne. Pour aller plus loin dans la compréhension de ce travail d’édition et de traduction, on peut lire l’entretien accordé par Gilles Robel. Le traducteur y revient avec précision et franchise sur les choix qui ont guidé son travail : la restitution du style de Conan Doyle, l’ancrage victorien des textes, les obstacles posés par certaines expressions idiomatiques, et la manière dont sa traduction s’inscrit — tout en s’en démarquant — dans la longue tradition française des traductions holmésiennes. Cet entretien éclaire de façon concrète ce que signifie traduire une œuvre littéraire ancienne : non pas simplement transposer des mots d’une langue à l’autre, mais restituer une époque, un ton, une sensibilité — sans trahir ni l’auteur ni le lecteur. Un témoignage précieux sur un art aussi exigeant que discret.
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