08.09.2026 à 10:00
Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions.
Contextualiser et politiser la construction
Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ».
Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey.
Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique.
Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes
Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.
La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ».
La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables.
L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature.
Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants
La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. »
Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques.
« Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles.
Redonner du sens à l’acte de construction
Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité.
Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui.
En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.
07.09.2026 à 12:00
Mohamed Amer Meziane propose une autre histoire des grands schèmes de la pensée occidentale et, par conséquent, de la Raison : non pas celle d’une raison unique et universelle, mais celle d’une pluralité de manières de penser, liées à des contextes historiques et culturels différents. En suivant le fil d’une lecture culturelle et postcoloniale des rapports entre Occident et Orient, il montre comment l’Occident a construit l’Orient comme son autre. Son propos rejoint ainsi les analyses d’Edward W. Said dans Dans l’ombre de l’Occident (2004-2014), qui voit dans l’islam en Occident le dernier grand stéréotype racial et culturel issu de cette longue histoire de représentations de l’Orient. À travers cette opposition se joue aussi une certaine conception du ciel, de la révélation et de la place que les religions peuvent occuper dans l’ordre du savoir.
Mohamed Amer Meziane, docteur en philosophie, assistant à l’université de Brown, nous entraîne plutôt dans une démarche théorique, qui ne s’appuie qu’indirectement sur les conflits historiques. Ce volume constitue le troisième volet d’une réflexion engagée dans deux ouvrages précédents (Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, La Découverte, 2021 ; Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Vues de l’esprit, 2023). Il nous apprend ainsi à distinguer Église et religion(s), vertus théologales et vertus civiles, ainsi que quelques autres couples conceptuels dont il fait moins directement la critique. Il ne les soumet pas à une déconstruction systématique, mais à une analyse précise des tours et des détours par lesquels la figure de Mahomet prend progressivement la place qu’elle finit par occuper : prophète, antéchrist, législateur… D’une certaine manière, ce parcours contribue à faire comprendre comment les horizons de l’absolu se sont progressivement fissurés en Occident, de même que l’exploration impériale du Nouveau Monde a contribué à dissoudre les certitudes scolastiques en repoussant les frontières du monde connu.
Mais, afin de saisir clairement les dissociations constitutives du monde moderne — entre le faire et le croire, la vertu et la foi —, il faut également comprendre le processus historique qui les accompagne : le déclin progressif de l’hégémonie philosophique européenne dans le monde. C’est aussi ce qui permet de comprendre l’engagement explicite de l’auteur, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.
Une critique du monopole de la Raison
Le raisonnement de l’auteur ne prétend aucunement perpétuer une caricature : celle selon laquelle la pensée qui se fait appeler Raison serait contestable du seul fait qu’elle serait européenne. En revanche, si cette pensée qui se fait appeler Raison est contestable, c’est parce qu’elle prétend tenir lieu de pensée planétaire. Plus précisément, Meziane distingue les raisons situées et multiples, d'une part, de la Raison, celle qui naît en instaurant un monopole dans un geste d’occidentalisation de la pensée, d'autre part. Et de cette dernière, il convient de retracer l’histoire.
Le projet ne prétend pas participer à une nouvelle déconstruction de la raison. Ce qui motive la rédaction de l’ouvrage renvoie plutôt aux discours qui présentent la Raison, voire La Science — les majuscules sont essentielles —, comme l’apanage d’un Occident qui s’impose au reste du monde : les « sauvages », les « peuples enfants », les « primitifs », etc. Il s’agit d’un discours qui ne se contente pas de hiérarchiser les peuples : il associe également la conquête du monde à celle du savoir, jusqu’à faire de la maîtrise scientifique une promesse de dépassement des limites humaines et, finalement, une prétention à se substituer au ciel lui-même.
L'auteur affirme que ces mythes du Logos, renforcés au XIXe siècle — par Ernest Renan, par exemple —, peuplent encore de nos jours de nombreux fantasmes technoscientifiques qui prédisent un remplacement de l’humanité par l’IA. Ici se combinent la dimension impérialiste de la Raison, celle de l’Occident et celle du capital, ainsi que le mythe du Savoir.
Défaire le récit eurocentré de la raison
C’est au fil de la lecture que l’on découvre comment l’auteur fissure l’histoire communément admise de la raison. Il réintroduit dans cette histoire les auteurs et les textes qui ont fini par être considérés comme la « vraie philosophie » — Kant, Schelling, Hegel, Renan — pour montrer comment elle s’est constituée comme philosophie universelle en s’appuyant notamment sur un récit de ses propres origines : celui du miracle grec. Ce récit permet de faire de la Grèce l’origine de la raison philosophique et, par contraste, de repousser l’Orient hors de cette histoire ou de le renvoyer à un passé révolu.
La fissure apparaît alors avec la réintroduction, dans cette histoire, de voix et de textes qui permettent de la décentrer : ceux du philosophe Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), de l’émir Abdelkader (1808-1883) et du penseur Al Afghani (1838-1897). L’originalité de la démarche réside précisément dans le fait qu’elle ne prétend nullement condamner la pensée européenne. L’auteur insiste en permanence : ce ne sont ni la science moderne ni sa rationalité qui se trouvent accusées ici, mais seulement les discours qui les présentent comme des apanages exclusifs de l’Occident. Cette prétention n’a été possible qu’au moyen, notamment, de l’invention de la notion négative de « despotisme oriental ». C’est à ce point que l’idée d’une désimpérialisation du savoir et d’une critique d’un « universalisme » qui ne serait qu’occidental devient centrale.
Aussi, l’orientalisme n’est-il rien d’autre que le discours par lequel l’Occident décrit et juge l’Orient — et, avec lui, l’islam et les sociétés musulmanes. Finalement, « Orient » comme « Occident » ne sont-ils pas des concepts fictifs, a fortiori lorsque l’Orient devient « orientalisme » ?
Mahomet, de rival du Christ à figure de l’« Orient »
Au sein de ces constructions, les Lumières ont joué un rôle décisif. Il s’agit alors de revenir sur la place du Ciel dans la philosophie et sur la critique de l’idée d’un Dieu qui se tiendrait dans l’au-delà en y demeurant imperceptible. Cette critique passe notamment par une histoire naturelle de la religion, articulée à une interprétation du droit mosaïque comme codification d’un droit coutumier non écrit, ainsi qu’à un renvoi de Moïse à l’Égypte — une hypothèse que Freud reprendra à son tour.
Mais ce que nous fait découvrir l’auteur, c’est que ces considérations ont aussi pour point d’appui une certaine manière de considérer Mahomet. Celui-ci devient, au fur et à mesure de l’enchaînement des textes et des interprétations, un rival du Christ, un prophète, un fondateur de religion ou un hérétique de la religion chrétienne. Finalement, l’angoisse qui traverse les textes étudiés renvoie à une question : qui est celui qui, après Moïse et Jésus, se dit envoyé de Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Mohammed devient, dans les discours occidentaux, Mahomet. La transformation du nom accompagne une transformation de la figure : le prophète de l’islam devient progressivement un personnage produit par le regard théologique et philosophique occidental. C’est sur ce terrain de la bataille théologique que se joue l’orientalisme, d’abord distingué et réfuté, puis finalement méprisé.
Comme l’auteur le montre, « le commencement de la logique dont procède l’orientalisme est cette volonté partagée d’affirmer par tous les moyens que Mahomet est un faux prophète, que sa prophétie est une invention dont les ressorts sont strictement humains, et donc dénués de toute inspiration divine ». C’est sur ce point également que les penseurs des Lumières opèrent une distinction entre religion et Église. Car, longtemps, durant les mêmes années, la chrétienté n’a pas été une entité aux contours stabilisés. Mais justement, l’islam et la figure de Mahomet ne sont constitués en objets de l’orientalisme qu’à partir du XVIIIe siècle, au moment où la philosophie se penche plus systématiquement sur ces questions.
L’auteur restitue ainsi les jeux de renversement par lesquels Mahomet devient une figure que l’on peut opposer au christianisme institutionnel, puisque l’islam est alors présenté comme une religion dépourvue d’une structure ecclésiale. Il accompagne ainsi, en quelque sorte, la chrétienté occidentale dans sa propre constitution comme institution et comme théocratie, contribuant à circonscrire un espace conceptuel qui nous revient encore.
Que l’on accepte ou récuse l’idée d’une origine chrétienne de l’islam, que l’on envisage ou non la séparation des pouvoirs religieux et politiques, que le sacerdoce relève ou non de charges séculières, que la vertu et la grâce fassent bon ménage ou non, les questions restent les mêmes. Les penseurs évoqués par l’auteur cherchent à déterminer si le Christ doit être considéré comme l’inventeur de la liberté ou, au contraire, comme son opposant, et si Mahomet incarne la confusion de la politique et de la religion, sans pour autant avoir fondé une Église.
C’est sur le fond de ces débats que naît l’idée de religion civile, distincte de l’Église. Rousseau — et la distinction religion/Église —, Montesquieu — construisant le « despotisme oriental » —, Kant — distinguant la croyance et la pratique —, parmi d’autres, sont convoqués par l’auteur afin de mieux éclairer ces déplacements. Ils obligent à relire aussi bien les textes religieux fondateurs que les philosophes des Lumières, mais aussi les œuvres qui ont contesté la sujétion de l’Orient à l’Occident.
06.09.2026 à 10:00
Cela va très vite. En quelques années seulement, les limites planétaires sont devenues une référence incontournable de l'enseignement supérieur. Depuis le rapport remis en février 2022 par Jean Jouzel et Luc Abbadie, les publications du Shift Project, les mobilisations d'élèves ingénieurs et de jeunes diplômés des grandes écoles, ou encore l'introduction de ces enjeux dans les concours de la haute fonction publique, les établissements d'enseignement supérieur reçoivent des injonctions convergentes : intégrer la transition écologique à toutes les formations.
Pourtant, les connaissances qui fondent cette transformation ne sont pas nouvelles. De Rachel Carson au rapport Meadows, des travaux du GIEC et de l'IPBES aux recherches sur le système Terre, les alertes scientifiques n'ont cessé de s'accumuler. Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la production des savoirs que leur transmission. Comment enseigner des connaissances à la fois solides et évolutives ? Comment articuler sciences de la Terre, économie, philosophie, droit, histoire, sociologie ou science politique sans juxtaposer les disciplines ? Comment former sans réduire ces enjeux à quelques enseignements spécialisés ? C'est à ces questions que répond No(s) limit(e)s. Étudier et enseigner face aux limites planétaires, dirigé par Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien.
Le terme de « manuel » est ici pris au sérieux dans son sens le plus exigeant. Le livre accompagne enseignants et étudiants dans un apprentissage au long cours. Chaque chapitre suit la même architecture : objectifs, concepts, controverses, ressources, pistes pédagogiques, questions de réflexion, bibliographie. Cette régularité facilite l'appropriation d'un ensemble de connaissances dense et exigeant.
Comprendre avant de choisir
Le premier mérite de No(s) limit(e)s est peut-être de prendre au sérieux le mot « comprendre ». Le livre ne se contente pas de rappeler que le climat se dérègle, que la biodiversité s'effondre ou que plusieurs des neuf limites planétaires sont désormais dépassées. Il retrace les cheminements scientifiques, historiques et intellectuels qui ont conduit à la situation actuelle. Des fondements scientifiques aux conditions de l'action, l'organisation du manuel restitue les controverses dont procèdent les principales réponses aux limites planétaires, sans chercher à les clore : pourquoi elles diffèrent selon les origines disciplinaires, les échelles ou les valeurs mobilisées et pourquoi elles continuent de coexister.
Cette attention portée aux controverses est particulièrement convaincante dans les chapitres consacrés aux politiques internationales, à la géopolitique et à l'économie. L'histoire des COP, l'internationalisation des enjeux environnementaux, les dépendances énergétiques, les conflits, la gestion de l'eau ou les recompositions de la sécurité internationale replacent les questions écologiques dans des rapports de puissance. De même, la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, l'analyse coûts-bénéfices, les propositions de Stern et Nordhaus, la fiscalité environnementale ou l'évaluation des services écosystémiques permettent d'entrer dans des débats souvent réputés difficiles d'accès. C'est là une des réussites du manuel : rendre ces controverses accessibles sans en gommer la complexité.
Une méthode pour apprendre, mais aussi pour agir
C’est toutefois dans son projet pédagogique que No(s) limit(e)s paraît le plus singulier. Le prologue annonce la couleur. Les auteurs ne présentent pas l’enseignement des limites planétaires comme une entreprise de diffusion des connaissances scientifiques. Ils revendiquent une démarche réflexive qui interroge « nos propres connaissances » et la manière dont les savoirs académiques se construisent face à une situation historique inédite.
Surtout, ils défendent « un autre rapport aux savoirs et à l’action », invitant à « ancrer les connaissances dans des actions concrètes » et à identifier les « verrouillages de la mise en action ». Connaître ne suffit pas pour agir. Entre le savoir et l’action se trouvent des organisations, des routines, des intérêts, des représentations, des rapports de pouvoir, mais aussi des compétences et des collectifs qu’il faut apprendre à identifier et à modifier.
Le manuel conduit le lecteur à suivre la manière dont les savoirs se construisent, sont discutés et interviennent dans l'élaboration des réponses aux limites planétaires. Les questions proposées à la fin de chaque chapitre prolongent cette logique en invitant à confronter les arguments plutôt qu'à rechercher une réponse unique.
Le dispositif est d’autant plus précieux qu’il ne s’arrête pas au texte. Questions de réflexion, propositions de séances, exercices, bibliographies, ressources numériques et artistiques, études de cas, controverses et « Aller plus loin » permettent à l’enseignant de construire son propre parcours. Le livre peut ainsi être utilisé comme un vademecum à consulter ponctuellement ou comme une structure de cours complète.
Une interdisciplinarité à prolonger
L’ambition de l’ouvrage ouvre également quelques pistes que les enseignants pourront prolonger.
La première concerne les formes mêmes de l’apprentissage. L’interdisciplinarité y est exceptionnelle par la diversité des savoirs et des auteurs convoqués. Elle est peut-être moins aboutie dans les situations pédagogiques proposées. Les étudiants sont principalement invités à lire, analyser, discuter et débattre. Autrement dit, à rester dans des formats connus. On aurait envie, à la lecture du prologue, d’aller plus loin dans une interdisciplinarité devenue expérience : faire travailler ensemble sciences sociales, sciences de la Terre, ingénierie et arts autour d’un territoire, d’un objet ou d’un problème ; enquêter, fabriquer, cartographier, expérimenter ; faire entrer le son, l’image, la matière, le vivant ou l’alimentation dans les situations d’apprentissage.
La création artistique figure dans les ressources proposées, de L’Île aux fleurs de Jorge Furtado au Voyage de Chihiro de Miyazaki. Mais la création contemporaine pourrait sans doute être considérée comme une forme de connaissance et pas seulement comme une ressource complémentaire. Au moment même où les grandes scènes lyriques, les festivals, les arts plastiques ou la poésie font des bouleversements écologiques un thème majeur de création, ces formes artistiques auraient pu être mobilisées comme des ressources cognitives à part entière, et pas seulement comme des supports illustratifs.
Une autre piste concerne la manière dont l'État et les collectivités sont appréhendés dans l'ouvrage. Ils apparaissent principalement comme les acteurs des politiques environnementales. Or les administrations ne forment pas un ensemble homogène : elles sont traversées par des débats, des intérêts professionnels, des conflits et des apprentissages qui contribuent à façonner les politiques elles-mêmes. La transition écologique s'y élabore autant qu'elle s'y met en œuvre. Les syndicats, les réseaux professionnels ou les collectifs d'agents engagés dans ces évolutions jouent aujourd'hui un rôle important dans ces recompositions. Cette dimension aurait mérité un chapitre dédié.
La même question pourrait être posée à propos de la justice sociale. Le manuel prend très au sérieux les inégalités environnementales, mais les savoirs produits par les personnes directement concernées par la pauvreté ou la précarité restent moins visibles. Les travaux récents du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui s'appuient notamment sur la tradition du croisement des savoirs portée par ATD Quart Monde, montrent pourtant combien ces personnes sont aussi productrices de connaissances sur les transformations écologiques.
Enfin, l’ambition pluraliste du collectif pourrait encore s’étendre à ses filiations intellectuelles. L’interdisciplinarité est forte mais l’horizon culturel demeure essentiellement occidental. L’encadré consacré à la sobriété en fournit un exemple révélateur. La généalogie grecque, latine et chrétienne de la tempérance et de l’autolimitation est solidement établie. Elle aurait pu être mise en regard d’autres traditions philosophiques et religieuses, notamment asiatiques, qui ont elles aussi réfléchi à la modération des désirs, à la frugalité, au renoncement ou à la non-accumulation. Il ne s’agit évidemment pas de lier artificiellement ces traditions de pensée à la « sobriété écologique » ou à la décroissance contemporaines, mais de rappeler que les questions de mesure et d’autolimitation ne sont pas un patrimoine exclusivement occidental.
Ces pistes ne diminuent pas la réussite d’un ouvrage qui ouvre autant de portes qu’il aborde de questions.
Une bibliothèque portative pour penser les limites
No(s) limit(e)s s'inscrit dans un paysage éditorial désormais riche consacré à la transition écologique. Il complète utilement les ouvrages de Baptiste Lanaspeze et le travail éditorial de Wildproject, plus tournés vers les fondements philosophiques, littéraires et sensibles des pensées écologiques. Ces entreprises ne se concurrencent pas ; elles se répondent. Aux textes qui déplacent notre imaginaire et notre rapport au vivant, No(s) limit(e)s apporte un instrument de travail, donnant les moyens de comprendre les sciences, les concepts, les controverses et les choix qui structurent aujourd'hui la transition écologique.
Comme tout manuel, celui-ci vieillira. Mais c'est précisément ce qui fait sa valeur : il saisit un état des connaissances, des débats et des pratiques pédagogiques à un moment où l'enseignement supérieur cherche à intégrer la transition écologique dans l'ensemble de ses formations. On le referme avec des repères solides, des questions renouvelées et l'envie de poursuivre l'exploration à travers une bibliographie d'une remarquable richesse. Pour qui souhaite s'orienter dans le champ des limites planétaires, ce manuel constitue d'ores et déjà une référence.