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14.10.2026 à 08:00

Musique : mouvements stratégiques à l’ère de l’IA

Alexandre Joux

Offre de Bill Ackman sur Universal Music Group, fusion de BMG et Concord : les grandes manœuvres autour des géants de la musique préparent la reconfiguration du marché à l’ère des réseaux sociaux et de l’IA.

Texte intégral (1524 mots)

Offre de Bill Ackman sur Universal Music Group, fusion de BMG et Concord : les grandes manœuvres autour des géants de la musique préparent la reconfiguration du marché à l’ère des réseaux sociaux et de l’IA.

Plusieurs annonces récentes témoignent d’une évolution rapide du marché de la musique enregistrée. Sauvé dans les années 2010 par l’essor du streaming payant, il est désormais confronté à l’arrivée de l’IA générative, qui pourrait bien s’avérer un pharmakon – poison et remède à la fois. Poison, parce que l’IA engendre une multiplication exponentielle des titres générés automatiquement, ce qui a conduit les majors à porter plainte contre les sociétés d’IA spécialisées dans la musique, qui exploitent les catalogues existants sans autorisation. Remède aussi, parce que ces mêmes sociétés ont finalement accepté de travailler avec les majors, Udio s’étant accordée avec Universal Music et Warner Music, cette dernière ayant signé aussi avec Suno (voir La rem n°76, p.73). Poison encore, parce que l’augmentation de l’offre pénalise les artistes, qui récupéreront une part moindre des revenus issus du streaming. Remède, parce que l’IA offrira un moyen plus efficace d’identifier les morceaux ailleurs que sur les sites de streaming, notamment sur les réseaux sociaux, engendrant ainsi une meilleure valorisation des droits. Le pire et le meilleur peuvent advenir, et ceux qui sauront exploiter les perspectives offertes par l’IA seront les grands vainqueurs du changement annoncé de la configuration des marchés. Les opérations actuelles en témoignent.

Le 7 avril 2026, l’activiste Bill Ackman a tenté de changer la donne dans le monde des majors en proposant de racheter la première d’entre elles, Universal Music Group (UMG, avec 30 % du marché mondial en 2025, devant Sony Music avec 23 % et Warner Music avec 16 %). L’offre est très particulière. Il ne s’agit pas de fusionner des actifs musicaux, mais de permettre une cotation rapide d’UMG à New York plutôt qu’à Amsterdam. L’offre est d’ailleurs non engageante, donc elle n’a pas nécessairement vocation à se réaliser mais sert plutôt à peser sur les décisions stratégiques concernant UMG.

Bill Ackman est entré au capital d’UMG à hauteur de 10 % en 2020, en même temps que Tencent, quand Vivendi a ouvert une première fois le capital de la major. En 2021, UMG sera introduite à la Bourse d’Amsterdam alors que le marché du streaming s’envole, offrant à ses actionnaires une valorisation généreuse, puisque la valeur en Bourse d’UMG passera la barre des 50 milliards d’euros. À l’époque, Vivendi passe la main, même s’il conserve 13,43 % d’UMG. De son côté, le groupe Bolloré, principal actionnaire de Vivendi, récupère 18,5 % du capital d’UMG. Ensemble, ils détiennent encore aujourd’hui 28 % du capital de la major. Sauf qu’entre 2021 et 2026 le cours va fortement baisser. Fin 2022, ChatGPT est lancé.

En 2024 et 2025, la musique générée par IA envahit les services de streaming. Quand Bill Ackman fait son offre, UMG ne vaut plus que 30 milliards d’euros en Bourse, après avoir perdu l’essentiel de sa valorisation l’année précédente. Pourtant, l’offre de Bill Ackman est de 55 milliards d’euros, revenant à la valorisation la plus haute jamais atteinte par UMG en Bourse et représentant une prime de 78 % par rapport au cours de l’action le jour de l’annonce. Le potentiel d’UMG serait donc sous-évalué. C’est le message porté par Bill Ackman à travers son fonds d’investissement Pershing Square Holdings. Il reproche aux actionnaires, donc à Vivendi et à Vincent Bolloré, de ne pas exploiter pleinement les moyens d’UMG pour se développer, probablement parce que trop peu sensibles aux dynamiques du marché américain. En cotant UMG à New York, l’opération doit permettre d’attirer de nouveaux investisseurs et de mieux valoriser le potentiel d’UMG sur le premier marché de la musique au monde, sachant qu’UMG gère des artistes comme Taylor Swift, Lady Gaga, Kendrick Lamar ou Billie Eilish, des superstars américaines. Afin de coter très vite UMG à New York, Bill Ackman a proposé une fusion, une Spac (Special Purpose Acquisition Company), avec Pershing Square. L’offre repose sur une partie en actions (0,77 action de Pershing Square pour 1 action UMG) et sur une rémunération de 5,05 euros par action, soit un total de 9,4 milliards d’euros reversé aux actionnaires. Cette opération, en apparence financière, n’a pas eu de suite à court terme, Vivendi et le groupe Bolloré n’ayant pas confirmé leur soutien. À vrai dire, Bill Ackman avait poussé le projet de cotation à New York lorsqu’il était au conseil d’administration de Vivendi, dont il a démissionné en 2025 après avoir ramené sa participation à 4,7 % du capital d’UMG. Avec cette proposition, Bill Ackman indique qu’il ne se désintéresse pas d’UMG, mais qu’il compte désormais faire pression, en tant qu’actionnaire, sur son conseil d’administration. L’opération souligne enfin un point essentiel : des mouvements stratégiques sont attendus sur le marché nord-américain, dont UMG pourra profiter s’il intègre le New York Stock Exchange. Parmi ces possibles mouvements stratégiques, l’accès sécurisé aux droits et à la création originale pour les nouveaux acteurs de l’IA et pour les réseaux sociaux sont au centre de l’attention, et il s’agit dans les deux cas d’acteurs américains, jamais européens.

Une autre opération est venue ensuite rappeler l’importance nouvelle pour le marché de la musique de l’écosystème numérique états-unien. Le 28 avril 2026, BMG (Bertelsmann Music Group, détenu par le groupe éponyme) et Concord Music ont annoncé leur fusion, BMG prenant le contrôle de la nouvelle entité avec 67 % du capital moyennant un apport de 1,16 milliard de dollars. Cette fusion renforce BMG sur le marché américain de l’édition et de la gestion de droits où Concord a fortement investi depuis 2020, avec 3 milliards de dollars dépensés notamment dans l’achat de catalogues, dans à peu près tous les genres musicaux. L’opération témoigne d’un mouvement de consolidation dans l’édition musicale, où les catalogues ont tous retrouvé leur intérêt grâce au streaming audio, qui valorise les anciens titres. Mais, plus fondamentalement, elle fait émerger un nouveau géant sur le marché. BMG et Concord fusionnés vont représenter, si l’opération est validée par les autorités de la concurrence, un ensemble de quelque 2,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Certes, c’est encore moins que Warner Music, le numéro trois du secteur, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 6,7 milliards de dollars en 2025. En revanche, le groupe fusionné et Warner Music auront une valorisation presque identique, le secteur de l’édition étant plus porteur, soit 12,4 milliards d’euros pour BMG et 14,6 milliards pour Warner. Le nouveau BMG s’impose donc comme la quatrième et la plus petite des majors, signant le retour de Bertelsmann dans la cour des grands.

En effet, frappé par le piratage, Bertelsmann s’était séparé de BMG Music Publishing, vendu à Universal en 2007, et de BMG Music, vendu à Sony Music en 2008 (voir La rem n°8, p.39). Ses activités, à l’époque résiduelles, ont ensuite été développées dans BMG Rights Management, qui rachètera patiemment catalogue après catalogue (1,5 milliard de dollars ont été dépensés en 2024-2025). Aujourd’hui, elles permettent au groupe allemand de redevenir un acteur central de la musique, mais là encore grâce au marché américain. Le siège mondial du nouvel ensemble sera, de fait, basé aux États-Unis, à Nashville. La taille, à l’évidence, sera l’occasion, pour Bertelsmann, de mieux négocier avec les services de streaming, les réseaux sociaux et les services d’IA.

Sources :

  • Vairet Florent, « L’activiste Bill Ackman prêt à s’offrir Universal Music pour 55 milliards », Les Échos, 8 avril 2026.
  • Vergara Ingrid, « L’étonnante offre à 56 milliards d’euros du fonds de Bill Ackman sur Universal Music », Le Figaro, 8 avril 2026.
  • Vairet Florent, « Le projet d’OPA qui pourrait tout changer chez Universal Music », Les Échos, 15 avril 2026.
  • Grasland Emmanuel, « BMG et Concord fusionnent pour former un nouveau géant mondial de la musique », Les Échos, 29 avril 2026.
  • Vergara Ingrid, « L’audacieux pari du géant Bertelsmann dans la musique », Le Figaro, 30 avril 2026.
  • « Fusion BMG Concord : naissance d’une quatrième major », rollingstone.fr, 1er mai 2026.
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13.10.2026 à 08:30

Cartographier dans un monde numérique : le territoire à l’épreuve de l’usage

Laurent Toustou

Au cours du mois de décembre 2025, 48 millions de Français – soit près de 70 % d’entre eux –ont consulté au moins un site ou une application de plans, de cartes ou d’itinéraires

Texte intégral (4517 mots)

Au cours du mois de décembre 2025, 48 millions de Français – soit près de 70 % d’entre eux –ont consulté au moins un site ou une application de plans, de cartes ou d’itinéraires1. La cartographie numérique est ainsi devenue, avec un smartphone dans nos poches, l’un des usages numériques les plus massifs. Elle demeure pourtant parmi les moins analysés et les moins questionnés – à la différence des moteurs de recherche, des services de vidéo en ligne ou des magasins d’application qui ont vu leurs usages et leurs impacts évoluer en objet d’attention et de travaux dès les années 2010. Cette relative indifférence tient à une présomption : celle de la neutralité de la carte, perçue comme un simple outil technique.

Or, la carte n’est pas neutre, car, depuis toujours, le rôle du cartographe consiste précisément à choisir ce qu’il représente, comment il le représente, pour conserver une carte lisible et utile à celui qui la commande. Et ce rôle est d’autant plus important que la carte n’est pas un simple outil, c’est un médium qui permet de proposer des représentations du territoire, d’accompagner la compréhension de son environnement, de faciliter la concertation en montrant de manière accessible des phénomènes ou des enjeux complexes. La carte a, par ailleurs, l’effet de mettre tout le monde au même niveau de compréhension.

La cartographie numérique est ainsi devenue un médium de masse, dont les principaux services – Google Maps, Waze, Mappy, Apple Plans – représentaient respectivement 42, 23, 10,5 et 7 millions d’utilisateurs français en décembre 2025. Dans une société où l’image est prépondérante, cette place de la carte mériterait d’être mieux étudiée. Dans son ouvrage Le chant du sol2, l’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie conte l’histoire d’un personnage essentiel, mais absent du débat public : le sol lui-même. Il y interroge directement le pouvoir de la carte dans cette invisibilisation, relevant que le sol y figure « en blanc, la couleur du vide ».

LA CARTOGRAPHIE NUMÉRIQUE EST AINSI DEVENUE UN MÉDIUM DE MASSE

La carte, un médium sous influence

Le travail du cartographe dans l’interprétation du territoire et par des choix éditoriaux est documenté depuis longtemps déjà, les biais de la cartographie également. Cette compréhension de la vocation de la carte précède de loin la généralisation des usages numériques. Il importe d’en rappeler les grandes lignes, dans la mesure où elles fournissent les outils d’analyse nécessaires à la compréhension des enjeux contemporains.

L’analyse critique des cartes, une littérature existante

Derrière sa familiarité et son apparence d’outil technique, la carte a toujours fait l’objet d’une construction. Yves Lacoste soulignait dès 1976, dans un essai3 resté fondateur, qu’il existait deux géographies : d’un côté, la « géographie des professeurs », apparemment neutre et scolaire, mais masquant l’importance politique de toute réflexion sur l’espace ; de l’autre, la « géographie des états-majors », un ensemble de représentations et de connaissances composé d’un savoir hautement stratégique mais réservé exclusivement à l’usage des minorités dirigeantes. La carte était alors définie comme une interprétation du monde au service de celui qui la produit et non comme un miroir fidèle de la réalité qui préexisterait au cartographe.

DERRIÈRE SA FAMILIARITÉ ET SON APPARENCE D’OUTIL TECHNIQUE, LA CARTE A TOUJOURS FAIT L’OBJET D’UNE CONSTRUCTION

Le géographe britannique Brian Harley a prolongé cette réflexion dans sa dimension théorique. Son article « Deconstructing the map »4 publié en 1989, a posé les questions fondatrices de l’analyse des cartes : qui produit la carte ? Pour qui, avec quelles données, selon quelle hiérarchie des valeurs ? Ces simples questions confirment que les cartes imposent une vision du monde autant qu’elles la décrivent. Harley invitait à exposer leur agenda caché, à traiter la carte non comme un relevé technique mais comme un message culturel et politique. Le courant de cartographie critique issu de ces travaux, prolongé notamment par Mark Monmonier, Denis Wood et Jeremy Crampton5, a produit des instruments analytiques précieux ; d’autres disciplines ont, de leur côté, contribué à élargir ce champ. L’étude de Nepthys Zwer6 sur la cartographie et le genre a, par exemple, mis en évidence le lien entre la perception de l’espace et les conventions de représentation qui le structurent, soulignant que les cartes ne sont jamais socialement neutres. La grande partie de ces travaux est fondée sur l’analyse de cartes d’État, de cartes militaires, de cartes éditées, dont les auteurs étaient identifiables, et dont les biais, fussent-ils dissimulés, pouvaient en principe être contestés.

Le numérique a, néanmoins, introduit une discontinuité significative dans ce champ. Le caractère immersif et dynamique des services cartographiques, combiné à l’hybridation croissante entre plans de navigation et cartographie, a rendu les choix de représentation moins apparents – restant dissimulés derrière une interface qui donne l’impression d’une restitution objective du réel.

Un territoire, des cartes – et des biais à analyser

Comprendre ce que montre une carte, et ce qu’elle ne montre pas, nécessite d’abord de savoir qui la produit et pourquoi. Ce qui fait la différence entre deux cartes généralistes n’est pas, le plus souvent, la qualité technique ou la précision mais la finalité. Car une carte n’est jamais un simple calque du territoire. Pour des raisons multiples, elle est une somme de choix de représentation visant à faciliter la lisibilité, à servir un usage particulier, à attirer l’attention sur certains phénomènes spécifiques, etc. Une carte pour un usage routier n’intégrera pas les mêmes informations qu’une carte pour un usage piéton, de la même manière qu’une carte pour suivre la gestion des forêts ne comportera pas les mêmes informations qu’une carte destinée à suivre les risques d’inondation. La carte est bien le produit d’un algorithme, d’un modèle, qui détermine ce qui mérite d’être représenté, à quelle échelle, avec quel niveau de détails. Chaque cartographe agit donc selon son modèle – un modèle qui peut être politique, méthodologique mais aussi économique.

Le biais économique est aujourd’hui structurant dans l’analyse qu’il faut faire de la cartographie numérique. Une entreprise qui développe un service de cartographie, comme le font par exemple les Gafam, construit son service pour répondre à des enjeux économiques : complémentarité d’usage avec leurs autres produits, valorisation de publicité, monétisation de la connaissance des usages…

LE BIAIS ÉCONOMIQUE EST AUJOURD’HUI STRUCTURANT DANS L’ANALYSE QU’IL FAUT FAIRE DE LA CARTOGRAPHIE NUMÉRIQUE

Ces modèles emploient des logiques souvent liées à ceux de l’économie de l’attention. Sur ce sujet, les travaux d’Yves Citton, professeur à l’université Paris-8 et codirecteur de la revue Multitudes, permettent de résumer leur paradigme. Selon lui, le modèle économique de Google repose essentiellement sur la captation et la revente de l’attention des utilisateurs à des annonceurs, ces derniers recevant en échange un accès à leurs dispositions attentionnelles7. Alors que ces enjeux sont une évidence dans le débat public lorsqu’on parle de services comme les moteurs de recherche ou les magasins d’application, ils demeurent souvent oubliés lorsqu’on parle des services de cartographie.

Appliqué à la cartographie, ce modèle présente une particularité : la matière première n’est plus seulement l’attention, mais le déplacement physique dans l’espace réel – la connaissance fine de nos habitudes spatiales ou de nos lieux de vie, de travail, de soin, de loisir. La carte devient ainsi l’interface entre le monde physique et le marché publicitaire géolocalisé, ce qui détermine structurellement la nature des objets qu’elle juge dignes de représentation. Dans ce contexte, la route et les objets « monétisables », tels que les commerces ou les attractions touristiques, sont la focale principale. Il ne s’agit pas ici de contester la légitimité de ce modèle. Un acteur privé est tenu de dégager des ressources pour assurer sa viabilité. Il convient, en revanche, d’en établir la réalité et d’en mesurer les effets. Car ce modèle peut produire, au-delà de ses effets éditoriaux immédiats, une réduction progressive du territoire à une commodité : à l’instar de l’électricité, de l’eau courante ou de l’accès à internet, il est perçu comme une ressource que l’on consomme pour répondre à un besoin de déplacement, non comme un environnement que l’on cherche à comprendre et auquel on cherche à s’adapter.

LA CARTE DEVIENT AINSI L’INTERFACE ENTRE LE MONDE PHYSIQUE ET LE MARCHÉ PUBLICITAIRE GÉOLOCALISÉ

Les enjeux géopolitiques sont un autre élément, tout aussi puissant et tout aussi peu visible pour un utilisateur ordinaire. Lorsqu’en janvier 2025 Donald Trump signe un décret8 rebaptisant le golfe du Mexique « golfe d’Amérique », certains acteurs s’y conforment instantanément. Sur Google Maps, les utilisateurs américains voient désormais « golfe d’Amérique », les utilisateurs mexicains « golfe du Mexique », et le reste du monde les deux noms simultanément. Un même objet géographique est donc désigné de trois façons différentes selon le pays depuis lequel est consultée une même application. Ce phénomène est déjà largement documenté concernant également le tracé de frontières encore disputées : Sahara occidental, région du Cachemire, mer du Japon… Les choix sur cette thématique sont difficiles : une entreprise n’a ni la légitimité pour définir les délimitations administratives ni la capacité de s’opposer à un gouvernement au risque de perdre un marché. Il n’en demeure pas moins que cette approche s’impose à des centaines de millions d’utilisateurs sans qu’ils en aient conscience.

LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES SONT UN AUTRE ÉLÉMENT, TOUT AUSSI PUISSANT ET TOUT AUSSI PEU VISIBLE POUR UN UTILISATEUR ORDINAIRE

Un cas plus anecdotique illustre d’autres biais. En 2024, l’entreprise qui développe « Pokemon Go », un jeu géolocalisé, a changé son fournisseur de cartes pour s’appuyer sur OpenStreetMap – une initiative de commun numérique international, comme Wikipédia, qui a su faire naître une dynamique de cartographie contributive et s’est imposée comme une référence sur certaines thématiques. Or, ce mouvement a entraîné une salve de contributions cartographiques « pirates ». Des joueurs ont alors contribué à OpenStreetMap pour faire apparaître des plages ou des lacs dans des lieux où ceux-ci n’existaient pas, espérant y provoquer la présence de nouveaux Pokémon, mais modifiant, du même coup, la représentation du territoire dans de nombreux sites et applications internet. Rapidement corrigé, cet exemple démontre que chaque acteur de la carte a ses propres enjeux, son modèle de référence, et que des dérives se généraliseraient rapidement à défaut de contrôle.

Ces faits convergent vers un même constat : la carte, outil quotidien, est en réalité un objet éminemment construit, traversé par des intérêts économiques, politiques et stratégiques que l’utilisateur n’a aucune raison de soupçonner. Or, si on convient que les cartes ont un rôle plus large que la simple utilisation du territoire, se pose alors la question des choix offerts aux citoyens et à l’ensemble des acteurs qui ont besoin d’une cartographie plus riche.

La souveraineté comme une réponse d’intérêt général

Construire des cartes d’intérêt général, lutter contre les zones blanches

Si la carte n’est pas seulement un outil mais aussi un média, qui plus est de masse, elle se transforme alors en l’un des instruments par lesquels une société se représente à elle-même son territoire, débat de ses choix d’aménagement, comprend ses transformations, anticipe ses risques. Il est alors essentiel que des contre-propositions viennent nourrir, selon divers éclairages, ces représentations et ces compréhensions communes. Des cartes sans zones blanches, pour tous, par tous, avec tous. Dans la logique des zones blanches des réseaux télécoms – ces zones ne bénéficiant pas d’une couverture pour accéder à des communications –, il s’agit, en l’occurrence, de territoires sur lesquels les citoyens n’auraient pas d’information permettant de comprendre leur environnement, de se l’approprier et d’en devenir acteur. Ces territoires, ces espaces sont divers, et tous méritent une attention.

LA CARTE, OUTIL QUOTIDIEN, EST EN RÉALITÉ UN OBJET ÉMINEMMENT CONSTRUIT, TRAVERSÉ PAR DES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES, POLITIQUES ET STRATÉGIQUES

Parler « d’espace » renvoie immédiatement aux espaces géographiques, et c’est là le premier enjeu à couvrir. Il s’agit d’assurer une exhaustivité territoriale, de traiter toutes les zones avec une intensité minimale commune pour s’assurer qu’une inégalité de connaissance ne crée pas une inégalité de traitement, puis une inégalité d’attention. Cette approche requiert des investissements importants pour répondre à deux enjeux : d’une part, qu’une zone moins habitée bénéficie également de sa cartographie ; d’autre part, que la cartographie réponde à des besoins nationaux mais aussi locaux. Or, cette deuxième partie est souvent la plus complexe à mettre en œuvre, car elle demande une action de concertation forte pour faire le lien entre ces différents enjeux et besoins.

Le deuxième espace qu’il faut couvrir avec exhaustivité est l’espace thématique : cartographier le type de culture d’un champ, les essences forestières, les zones humides, les cours d’eau, les risques naturels, l’évolution du trait de côte ou encore les mobilités constitue autant d’angles de lecture du territoire indispensables à l’élaboration d’une vision complète et partagée. Sur ce champ-là aussi, il est essentiel de pouvoir construire les données et les informations suffisantes pour les citoyens mais aussi celles qui sont nécessaires aux experts.

DES CARTES SANS ZONES BLANCHES, POUR TOUS, PAR TOUS, AVEC TOUS

Enfin, l’espace temporel est le troisième enjeu du fait que la compréhension de l’évolution des territoires est devenue cruciale. Souvent perçues comme statiques, les cartes ont acquis, avec le numérique, une approche plus riche car dynamique. Dans un contexte de dérèglement climatique aux effets désormais mesurés, l’observation de la transformation des territoires est un outil essentiel. Permettre la comparaison de photos ou de cartes entre différentes périodes, accélérer le rythme de ces « mises à jour du territoire », mettre en avant certaines zones d’observation spécifiques de ces évolutions, tout cela s’impose comme une nécessité. Observer les effets du retrait du trait de côte, du remembrement des parcelles, de la déforestation, des incendies de forêt, etc., aide à mieux matérialiser ces phénomènes, qui restent abstraits tant qu’ils ne sont que des mots.

LA COMPRÉHENSION DE L’ÉVOLUTION DES TERRITOIRES EST DEVENUE CRUCIALE

C’est précisément l’ambition que porte l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) : développer une cartographie sans zones blanches ; déployer des stratégies de couverture les plus exhaustives du territoire ; offrir, via des services tels que « cartes.gouv.fr » et demain (via le « Géoportail » hier) des données, des cartes et des images sur une multitude de thématiques de façon à pouvoir les analyser, les rapprocher, les comparer, etc. Et, enfin, diffuser, via l’application « cartes IGN », les éléments essentiels à la connaissance du territoire par tous et sous tous les aspects.

Construire les cartes d’intérêt général, c’est aussi développer la capacité à interroger sans cesse ses représentations, ses biais, ses choix de thématiques et se confronter à des analyses et à des compréhensions diverses. À ce titre, l’initiative de la République des cartes, lancée en 20259, qui s’est concrétisée par le « Jour de la carte » en février 2026, vient créer un cadre propice aux débats. Cette démarche collaborative10 place la cartographie au centre du débat démocratique et des transitions contemporaines. Elle crée un espace de discussion sur les attentes, sur les biais, et une dynamique favorable à l’initiative pour ouvrir des espaces nouveaux ou pour formuler des manques de cartographie non encore identifiés.

Construire les conditions de la souveraineté

Reconnaître l’importance des cartes d’intérêt général conduit naturellement à poser la question de leur modèle de production. En France, depuis plus de quatre-vingts ans, l’IGN porte cette mission et s’adapte à la révolution numérique. Son rôle est d’autant plus important que les services de l’État sur toutes les politiques publiques fondent quotidiennement leurs décisions sur des données géographiques. La dépendance à des acteurs privés dont le modèle économique est susceptible d’évoluer, dont les priorités pourraient être redéfinies et dont les données seraient soumises à des injonctions étrangères constitue un risque systémique en termes de souveraineté. Cette ambition se traduit par des enjeux importants mis en œuvre simultanément.

La cartographie numérique s’appuie sur une infrastructure technique. Structurer une chaîne de production maîtrisée est donc le premier enjeu de souveraineté. Observer le territoire via des images, le décrire au travers des bases de données, le représenter dans des cartes et le rendre accessible par des services internet et des applications sont les quatre maillons d’un même enjeu. Chacun d’entre eux requiert des compétences nombreuses et variées telles qu’opérer des avions ou des satellites ; créer des modèles d’intelligence artificielle de lecture d’image, ainsi que des chaînes de production de données ; s’appuyer sur des data centers souverains ; mobiliser une connaissance sémiologique et graphique ; être capable de développer des services informatiques et d’en garantir la sécurité. L’exigence de souveraineté dans le domaine numérique est désormais un sujet de la plus haute importance pour les institutions et les acteurs en place, comme le souligne l’existence, à l’Assemblée nationale, d’une commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France11.

LA SOUVERAINETÉ CARTOGRAPHIQUE SE CONSTRUIT AUTANT DANS L’ACTION COLLECTIVE QUE DANS LA MAÎTRISE TECHNIQUE

La souveraineté cartographique se construit autant dans l’action collective que dans la maîtrise technique. Lorsque Sébastien Soriano, directeur général de l’IGN, affirme qu’« on ne peut pas laisser de grands acteurs capturer la manière de nous représenter notre propre territoire »12, l’affirmation vise, en premier lieu, les acteurs commerciaux dominants ; mais elle appelle aussi un prolongement. Une réponse exclusivement publique à l’enjeu de la souveraineté cartographique présenterait probablement un double inconvénient : celui de concentrer, sur un acteur unique, la charge d’un bien commun dont la production et l’entretien appellent une organisation plus distribuée ; et celui de reproduire, dans un autre registre, la logique de monopole dont on cherche précisément à s’émanciper. C’est pourquoi la souveraineté cartographique gagne à être pensée non seulement comme un attribut de l’État, mais aussi comme la propriété d’un commun numérique au sens qu’Elinor Ostrom13, prix Nobel d’économie en 2009, a donné à cette notion : ni propriété privée, ni monopole d’État, mais une gestion commune de ressources partagées par et pour une communauté d’utilisateurs. Appliqué à la cartographie, ce cadre produit la notion de « géocommuns » : une donnée géographique qui n’appartient ni à un acteur industriel ni à l’État, mais qui est coproduite et coentretenue par un réseau d’acteurs publics, privés, associatifs, citoyens, tous engagés autour d’une ressource partagée et soumis à des règles de gouvernance collective. Avec plus de 80 partenaires publics contribuant à l’enrichissement des données, 350 millions de sollicitations journalières et 600 000 gigaoctets de données ouvertes, « cartes.gouv.fr » incarne précisément cette vision. Le territoire n’y est plus un objet passif que l’on consulte : c’est un commun que l’on coconstruit.

Pour un regard collectif

L’adoption du Digital Markets Act14  et du Digital Services Act15  par la Commission européenne constitue un progrès réglementaire substantiel. Nombre d’acteurs numériques, par leur position structurante sur le marché et par le volume de leurs usages, ont un pouvoir réel sur les choix des utilisateurs, introduisant des biais potentiels dont ceux-ci ne sont pas conscients. Par conséquent, ces deux règlements défendent la nécessité d’encadrer ces pratiques, pour éviter des abus et permettre à des contre-propositions d’émerger, mais également d’assurer une certaine transparence autour de leurs décisions algorithmiques. Or, dans ce débat, les moteurs de recherche, les magasins d’applications, les systèmes d’exploitation ont été les plus discutés. Les services cartographiques ont été, quant à eux, peu questionnés. Bien que certains acteurs doivent se conformer à quelques obligations sur ce sujet, le manque de compréhension du rôle de la carte, s’agissant de la perception du territoire et des débats sur nos avenirs, fait que ce sujet n’est pas considéré aujourd’hui comme prioritaire.

Une volonté générale de transparence concernant les biais et l’émergence de contre-propositions souveraines, afin de produire et de diffuser des cartes d’intérêt général, est un enjeu d’avenir. Il faudra y intégrer les communs numériques et des services qui, comme l’application « cartes IGN » ou « cartes.gouv.fr », cherchent à éclairer la connaissance et la compréhension du territoire sans zones blanches, afin d’instruire les décideurs comme les citoyens. À la fin du spectacle Qui som ? de la compagnie Baro d’evel, Camille Decourtye laisse tomber cette phrase dans le noir : « La beauté, on l’abîme parce qu’on ne la regarde pas. »

CHOISIR SA CARTOGRAPHIE, C’EST CHOISIR CE QUI COMPTE DANS LE TERRITOIRE, CE QUE L’ON PARTAGE : UNE DÉCISION QUE LES DÉMOCRATIES NE PEUVENT PAS DÉLÉGUER

Cette citation, issue d’une création sur les paysages intimes et sur l’évolution de nos sociétés, résonne fortement avec les propos de Julien Denormandie sur le sol. Ce que nos cartes ne montrent pas – les 90 % du territoire ramenés à un aplat de couleur – ne disparaît pas physiquement de l’espace. Il disparaît, en revanche, du regard collectif, c’est-à-dire de l’espace dans lequel une société se représente ses transformations, débat de ses choix d’aménagement et s’accorde sur les objets de protection. Choisir sa cartographie, c’est choisir ce qui compte dans le territoire, ce que l’on partage : une décision que les démocraties ne peuvent pas déléguer.

  1. Achouch Virginie, « Audience Internet Global : Google Maps loin devant Waze en décembre », The Media Leader, 23 janvier 2026.
  2. Denormandie Julien, Le chant du sol, Le Seuil, 2024.
  3. Lacoste Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, « Petite collection Maspero », 1976, p. 5. (réédition La Découverte, 2014).
  4. Harley Brian, « Deconstructing the Map », Cartographica: The International Journal for Geographic Information and Geovisualization, vol. 26, n° 2, 1989, p. 1-20.
  5. Monmonier Mark, Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie, traduction de Denis-Armand Canal, Flammarion, 1993 (1re édition américaine 1991 ; 3e édition mise à jour 2023) ; Wood Denis, The Power
    of Maps
    , New York, Guilford Publications, 1992 ; Crampton Jeremy W., Mapping: A critical introduction
    to cartography and GIS
    , Oxford, Wiley-Blackwell, 2010.
  6. Zwer Nepthys, Pour un spatio-féminisme. De l’espace à la carte, La Découverte, 2024 ; Zwer Nepthys, Rekacewicz Philippe, Cartographie radicale. Explorations, La Découverte, 2021.
  7. Citton Yves, Pour une écologie de l’attention, Paris, Le Seuil, 2014.
  8. Décret exécutif n° 14172, signé par Donald Trump le 20 janvier 2025.
  9. IGN, « Lancement du Jour de la carte, qui se tiendra le 4 février 2026 partout en France », communiqué de presse, 25 septembre 2025.
  10. La République des cartes – coalition rassemblant l’IGN, la Banque des Territoires, Leonard et La Fabrique de la Cité (groupe Vinci), OVHcloud, CY école de design, le Conseil national de l’information géolocalisée, le média AOC et Ubisoft, parmi d’autres acteurs publics et privés.
  11. Assemblée nationale, Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France, 20 mai 2026.
  12. Soriano Sébastien, « Nous voulons faire de la carte géographique un outil démocratique », entretien par Claire Bouchereau, La Gazette des communes, 17 décembre 2025.
  13. Ostrom Elinor, Governing the commons. The evolution of institutions for collective action, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
  14. Règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique (Digital Markets Act).
  15. Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (Digital Services Act).
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06.10.2026 à 08:30

Agences de publicité : l’émergence d’un duopole face aux Gafam

Alexandre Joux

Le basculement de la publicité dans l’univers numérique où données et IA l’emportent reconfigure le marché. Le modèle Publicis s’est imposé et le nouvel Omnicom, fusionné avec Interpublic, emprunte la même

Texte intégral (2698 mots)

Le basculement de la publicité dans l’univers numérique où données et IA l’emportent reconfigure le marché. Le modèle Publicis s’est imposé et le nouvel Omnicom, fusionné avec Interpublic, emprunte la même voie. Derrière ces deux géants, Havas se distingue et WPP souffre. Sur le marché des médias, le numérique redonne à l’affichage son intérêt, avec le rachat de Clear Channel par le fonds souverain émirati.

L’année 2025 a été structurante pour le monde des agences de communication. Elle est d’abord marquée par l’émergence d’un nouveau géant, Omnicom, qui a fusionné avec Interpublic (IPG) le 26 novembre (voir La rem n°72, p.82). Le nouvel ensemble, contrôlé à 60,6 % par les anciens actionnaires d’Omnicom, fait émerger le plus grand groupe mondial de communication en chiffre d’affaires, avec l’équivalent de 23,1 milliards de dollars en 2025, contre 16,9 milliards de dollars de revenu net (14,5 milliards d’euros) pour Publicis, qui se trouve relégué en deuxième position. En revanche, en termes de capitalisation boursière, Publicis devance le nouvel ensemble au premier semestre 2026, avec 28,5 milliards d’euros (31,4 milliards de dollars) au 31 mars 2026, contre 26,2 milliards de dollars pour le nouvel Omnicom. Le numéro trois mondial par le chiffre d’affaires, WPP, avec des revenus nets de 11,7 milliards d’euros (10,2 milliards de livres) en 2025, vaut moins de 4 milliards d’euros en Bourse, comme Havas, qui ne réalise que 2,8 milliards de chiffre d’affaires en 2025.

Ces chiffres attestent de la nouvelle réalité. Deux géants, Omnicom et Publicis, accaparent 80 % de la valeur boursière du secteur. WPP, l’ex-numéro un mondial dans les années 2010, ne vaut plus grand-chose en Bourse, car son avenir est compromis. Havas résiste mais ne peut pas avoir les ambitions des grands groupes mondiaux. Un duopole s’est donc imposé sur le marché des agences de communication, même si la structure de marché reste oligopolistique, avec quatre acteurs mondiaux. Les autres acteurs de taille significative sont en train de se recentrer sur leur marché national, à l’instar de Dentsu. Tous, en revanche, sont confrontés à des choix stratégiques, entre course à l’IA et réflexion sur la taille critique.

Porté par la Bourse, le modèle Publicis semble s’être imposé. Très tôt, Publicis a tenté de répondre à la concurrence nouvelle des plateformes sur le marché publicitaire en ligne. Certes, Google et Meta ont créé des marchés publicitaires qui s’ajoutent plus qu’ils ne se substituent à la communication des grandes marques des annonceurs. Ils se sont développés notamment en rendant solvable le marché publicitaire à destination des TPE et PME quand les grandes campagnes de communication des marques dépendent encore des médias « historiques ». Mais, avec le temps, leur modèle d’efficacité publicitaire, grâce à de ­l’hyperciblage, l’a emporté (voir La rem n°61-62, p.61), forçant l’ensemble du marché à trouver, dans tous les domaines, les moyens de garantir que la bonne cible est touchée au bon moment avec le bon message.

Cette transformation structurelle du marché, organisé autour des données des internautes, a été anticipée par Publicis, qui a procédé à deux rachats structurants en 2014 avec Sapient, pour 3,7 milliards de dollars, et en 2019 avec Epsilon, pour 4,4 milliards de dollars (voir La rem n°52, p.82). Avec Sapient, intégré depuis 2015, Publicis s’est doté d’une compétence d’accompagnement des entreprises dans leur transformation numérique, notamment quand il faut penser l’expérience client (par exemple, dans les services financiers, sur les sites de e-commerce), ce qui lui a permis, dans un premier temps, de résister à la concurrence des agences de conseil, alors que celles-ci ont investi le marché de la communication (voir La rem n°52, p.82), ce qui lui permet aujourd’hui d’accompagner les entreprises dans l’intégration de l’IA à des fins marketing. Cette dimension marketing, tournée vers l’expérience client, irrigue désormais les stratégies de communication des annonceurs, ce que Publicis prend en charge pour eux. Pour proposer cette offre globale, Publicis a également racheté Epsilon en 2019, une entreprise spécialisée dans le marketing digital qui dispose de données concernant des centaines de millions de consommateurs et des moyens de leur adresser des messages ciblés. Avec ces deux rachats, Publicis peut donc prendre en charge toute la transformation numérique des entreprises quand elles repensent leur relation avec leurs clients. Toutefois, pour y parvenir, il faut faire travailler ensemble des équipes avec des compétences distinctes et complémentaires. Pour répondre à cet enjeu, Publicis a lancé en 2018 une plateforme interne commune, Marcel, qui permet aux équipes de collaborer entre elles et qui intègre aujourd’hui des agents IA.

Avec cette offre, Publicis peut s’imposer auprès des annonceurs comme alternative aux plateformes de Google ou de Meta, lesquelles sont souvent incontournables quand il s’agit de qualifier les internautes pour cibler la communication. Cet élément est essentiel. Publicis considère qu’il peut encore vendre des prestations d’achat médias et de création de campagnes publicitaires, son métier historique, justement parce qu’il les adosse à une connaissance très fine des consommateurs et à une proposition stratégique globale. Sans cette offre intégrée, le risque pour les agences est de se limiter à la proposition créative (la fabrication du message publicitaire) et de perdre la partie aval du marché, c’est-à-dire le fait de prendre en charge l’affichage de ce message sur les médias et sur internet. Avec cette stratégie d’offre globale et intégrée, Publicis continue de contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur, ce qui lui permet de croître plus vite que ses concurrents sur le marché des agences de communication, et ce qui explique aussi ses performances en termes de valorisation boursière. Un bon exemple des résultats autorisés par cette stratégie est l’annonce, en avril 2026, d’un nouveau contrat avec Microsoft, dont Publicis va gérer les achats médias. Ce contrat sera probablement l’un des plus importants signés durant l’année 2026. Or, il a été obtenu sans compétition, donc sans mise en concurrence avec les autres agences de communication, parce que Publicis a proposé une offre globale de services à Microsoft. Sur la partie achat médias, Epsilon ouvre à Microsoft un accès à des données sur les consommateurs, un secteur où le groupe, qui vient du logiciel professionnel, est à la peine face à ses concurrents, Google, Meta ou Amazon. Publicis lui donne ainsi accès à une ressource dont ses concurrents disposent. Mais le contrat signé avec Microsoft repose aussi sur la commercialisation des offres IA de Microsoft auprès des clients de Publicis quand il les accompagne dans la mise en œuvre de leur stratégie numérique et IA, en interface avec Sapient cette fois-ci.

Cette stratégie de Publicis a depuis été copiée, notamment parce que l’arrivée de l’IA générative, en menaçant les activités créatives des agences, a rendu nécessaire le fait de proposer des offres plus globales où la technologie et le conseil complètent le travail de création. Havas, l’autre agence française de communication, a ainsi mis en place un plan d’investissement de 400 millions d’euros sur quatre ans (2025-2028) pour développer son expertise technologique et IA, ce qui lui permet de résister sur le marché malgré un chiffre d’affaires très inférieur à celui de Publicis ou d’Omnicom. Havas est souvent cité comme un acteur de la consolidation du marché, car l’autre grand géant de la publicité, l’agence britannique WPP, en difficulté, pourrait chercher soit à se vendre, soit à céder une partie de ses activités. En effet, même si la taille ne fait pas tout, les campagnes de communication des grandes marques sont souvent mondiales, ce qui impose aux agences d’avoir quand même une taille critique, sauf à se concentrer sur quelques marchés stratégiques, en proposant une offre de complément. Havas est dans cette situation, avec une forte présence en France et aux États-Unis, le premier marché de la publicité dans le monde. Mais la taille peut aussi être un handicap.

L’ancien leader, le britannique WPP, a ainsi vu son cours en Bourse s’effondrer en 2025 (près de 67 % de valeur en moins), car il n’a pas investi dans la technologie et dans la mise en place d’une offre globale pour ses clients, ses nombreuses agences travaillant séparément. Il a ainsi annoncé, le 26 février 2026, un plan de réorganisation sur trois ans qui prévoit de passer d’une structure de holding à une structure d’entreprise unique, avec des pôles dédiés, afin de développer les synergies au sein de son réseau d’agences. Le plan prévoit des solutions d’agents IA pour ses clients (WPP Open). Enfin, il prévoit de diminuer les coûts, avec des réductions d’effectifs. Il y a urgence, car WPP perd de nombreux clients au profit de ses compétiteurs, dont Publicis, qui lui a pris, en 2025, les budgets de Mars et de Paramount.

Omnicom, le concurrent direct de Publicis, est confronté aux mêmes enjeux, mais sans les déboires de WPP. Avec la fusion, les doublons sont nombreux et le nouvel ensemble a annoncé d’importantes économies liées à des suppressions de postes, l’effet de taille lui permettant d’économiser 1,5 milliard de dollars par an dès 2028, deux fois plus que les synergies annoncées au moment de la fusion avec Interpublic. Le nouvel ensemble fédère les deux plus grandes agences américaines de communication, auparavant concurrentes, avec des périmètres relativement similaires, ce qui multiplie les occasions de rationaliser l’offre. Si Omnicom ne dispose pas d’une offre aussi intégrée que celle de Publicis, reste que le groupe est également positionné dans le marketing de données, Omnicom ayant récupéré avec IPG une pépite technologique, Acxiom, qu’IPG avait acheté en 2018 pour 2,3 milliards de dollars. Acxiom a pour spécialité d’identifier les internautes sur les différents services en ligne qu’ils utilisent, et de générer ensuite des profils complets, ce qui rend possibles des campagnes de publicité ciblée. Il est donc le concurrent direct d’Epsilon que Publicis a racheté en 2019. Mais son intégration dans tout le réseau des agences du nouvel Omnicom est loin d’être aussi avancée que chez Publicis. La collaboration entre les agences d’Omnicom et d’Interpublic est, elle aussi, à construire, quand Publicis dispose de Marcel depuis 2018. Ainsi, en France, les équipes d’Omnicom ont rejoint celles d’Interpublic en mars 2026. Il faudra donc qu’elles fassent la preuve de leur capacité à faire aussi bien que les équipes de Publicis, rodées à ce type de fonctionnement depuis huit ans déjà.

La transformation numérique du marché de la communication concerne également les « médias », au sens publicitaire du terme, où des mouvements de consolidation sont attendus. Dans la télévision, des rapprochements entre acteurs nationaux sont attendus, un mouvement porté par Bertelsmann notamment, quand d’autres acteurs parient sur l’émergence d’une offre européenne, faute d’être mondiale, comme MFE (MediaForEurope, ex-Mediaset). Plus récemment, le marché mondial de la publicité extérieure a, lui aussi, fait l’objet de mouvements stratégiques et capitalistiques. Fortement perturbé par la crise sanitaire, puisque l’affichage extérieur est dépendant des mobilités, le marché a bien rebondi depuis, parce que les gens voyagent toujours davantage et, surtout, parce qu’il propose à son tour de la communication ciblée, ou plutôt segmentée, grâce aux panneaux interactifs (DOOH pour Digital Out Of Home). En effet, un écran publicitaire dans la rue ou un aéroport ne permet pas de toucher un internaute en particulier, mais permet de faire passer un message à un ensemble de personnes qui partagent, sur le moment, des centres d’intérêt commun. L’affichage média, une fois numérisé, cumule les avantages du média de masse et ceux du ciblage. Cette rupture technologique, ajoutée au développement des mobilités, a permis au marché de l’affichage de dépasser son niveau d’avant-Covid. Mais l’effondrement du marché durant la crise sanitaire a pénalisé l’un des plus grands acteurs au monde, l’américain Clear Channel Outdoor. Numéro un mondial dans les années 2000, il est désormais dépassé par le français JCDecaux, qui a profité de ses déboires pour se renforcer. Pour se désendetter, Clear Channel a dû céder ses activités en Europe et en Amérique latine. Si JCDecaux n’a pas pu racheter ses activités françaises pour des raisons de concurrence, il a pu, en revanche, prendre le contrôle de ses activités italiennes. Depuis, Clear Channel Outdoor s’est recentré sur le marché américain, où il est le troisième acteur (16 % de part de marché) après Lamar Advertising (24 %) et Outfront Media (20 %), d’après JP Morgan. Ensemble, le trio de tête contrôle donc 60 % du marché de l’affichage extérieur aux États-Unis, qui reste donc morcelé et devrait connaître à l’avenir un mouvement de consolidation. Cette situation attire les fonds. Berkshire Hathaway a investi dans Lamar Advertising en août 2025 et Clear Channel Outdoor a été racheté pour 6,2 milliards de dollars par Mubadala Capital en février 2026, le fonds d’investissement souverain des Émirats arabes unis, en partenariat avec le fonds américain TWG Global. Le rachat demeure toutefois soumis à l’accord des autorités américaines. Ces deux opérations témoignent du dynamisme de l’affichage média, qui apporte la preuve que le numérique ne pénalise pas toujours les anciens médias. Parfois, il renforce leur potentiel sur le marché de la communication et leur permet de retrouver le chemin de la croissance.

Sources :

  • Richaud Nicolas, « Publicis maintient le cap de la croissance pour 2026 mais perd du terrain en Bourse », Les Échos, 4 février 2026.
  • Richaud Nicolas, Boitel Julien, « Abu Dhabi s’offre Clear Channel, poids lourd de la publicité extérieure », Les Échos, 11 février 2026.
  • Vergara Ingrid, « Le fonds d’Abu Dhabi rachète le géant américain Clear Channel », Le Figaro, 12 février 2026.
  • Ruhlmann Amélie, « Face à Omincom et Publicis, Havas entend tirer parti de son agilité », Le Figaro, 18 février 2026.
  • Ruhlmann Amélie, « WPP adopte un traitement de choc sur trois ans pour tenter de remonter la pente », Le Figaro, 27 février 2026.
  • Richaud Nicolas, « Le nouveau géant mondial Omnicom lance son duel avec Publicis », Les Échos, 13 mars 2026.
  • Richaud Nicolas, « Omnicom Media à l’offensive en France après la fusion avec IPG », Les Échos, 30 mars 2026.
  • Ruhlmann Amélie, « Omnicom veut bousculer le marché français de la publicité », Le Figaro, 2 avril 2026.
  • Richaud Nicolas, « Publicis décroche un gros contrat publicitaire avec Microsoft », Les Échos, 9 avril 2026.
  • Ruhlmann Amélie, « Publicis et Havas à l’offensive face à leur nouveau rival Omnicom », Le Figaro, 15 avril 2026.
  • Richaud Nicolas, « Publicis garde son cap, à rebours de ses rivaux », Les Échos, 15 avril 2026.
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29.09.2026 à 08:30

Amazon s’empare de Globalstar pour mieux concurrencer Starlink

Alexandre Joux

Si Globalstar ne règle pas tous les problèmes d’Amazon dans l’internet spatial, il lui assure l’accès à une clientèle grâce à son partenariat avec Apple. Il lui permet également de lancer son activit&

Texte intégral (1552 mots)

Si Globalstar ne règle pas tous les problèmes d’Amazon dans l’internet spatial, il lui assure l’accès à une clientèle grâce à son partenariat avec Apple. Il lui permet également de lancer son activité commerciale par satellite, en attendant que la constellation Leo soit vraiment opérationnelle.

Les projets de constellations de satellites sont nombreux, mais rares sont ceux qui atteignent une taille critique et finissent par s’imposer. En Europe, OneWeb a été racheté par Eutelsat, qui doit déjà renouveler une grande partie de ses satellites et qui se concentre, pour l’instant, sur des applications en direction des entreprises et des gouvernements. Ce sera également la mission première d’Iris2, la constellation d’internet par satellite dont l’Europe a souhaité se doter (voir La rem n°75, p.43). Aux États-Unis, l’internet spatial a suscité l’intérêt de tous les Gafam. Google avait son projet Loon de ballons connectés, arrêté en 2021. Facebook a tenté, de la même façon, de raccorder les milliards d’humains qui, dans les années 2010, n’avaient pas encore accès à l’internet, avant que l’internet mobile se banalise définitivement. Mais, à la fin, il n’en reste plus que deux, américains.

Le premier acteur de l’internet spatial, le seul, à vrai dire, à être véritablement opérationnel à grande échelle, et qui propose ses services au grand public, est Starlink d’Elon Musk. Cet opérateur a un immense avantage, à savoir être une filiale de SpaceX qui prend en charge à un coût ultracompétitif le lancement de ses satellites. Avec ses fusées réutilisables, SpaceX a éloigné la concurrence sur le marché de l’internet par satellite : en avril 2026, Starlink totalisait 8 500 satellites actifs dont 650 satellites Starlink Mini V2 dédiés au direct to cell ou direct to device (D2D), l’internet mobile par satellite, sans repasser au sol par les fréquences des opérateurs. Pour développer le D2D, il faut toutefois disposer de fréquences spécifiques, auxquelles Starlink s’est ménagé un accès garanti en annonçant, le 8 septembre 2025, racheter celles détenues par EchoStar pour 17 milliards de dollars (voir La rem n°76, p.58). S’ajoutent au réseau de satellites Starlink et aux fréquences d’EchoStar des partenariats avec vingt-sept opérateurs de téléphonie mobile dans le monde, ce qui permet à Starlink d’assurer le service de direct to cell de leurs clients dans les zones blanches. Aujourd’hui, Starlink a donc une offre mondiale de connectivité depuis l’espace (l’internet par satellite, reçu depuis un point fixe avec une antenne Starlink, avec 9 millions de clients dans le monde) et une offre d’internet mobile en 5G satellitaire déjà bien déployée.

Le seul compétiteur potentiel de Starlink est le projet de constellation concurrente porté par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, qui reproduit avec retard la stratégie d’Elon Musk en associant le développement d’un lanceur à la mise en orbite d’une constellation de satellites. À l’origine baptisée Kuiper, la constellation de satellites d’Amazon a été renommée Leo pour le lancement de ses premiers services, auprès de clients testeurs, en avril 2025. Amazon a, effectivement, pris un retard important dans le déploiement de sa constellation, faute de lanceurs rapidement disponibles. Or, il s’est engagé auprès de la Federal Communications Commission (la FCC, le régulateur américain des communications) à avoir lancé 1 600 satellites en juillet 2026, avant d’atteindre un total de 7 700 satellites. Cependant, en avril 2026, Amazon Leo ne disposait que d’un peu plus de 200 satellites et espère en avoir 700 dans l’espace en milieu d’année, ce qui l’a conduit à demander un report à la FCC. Amazon dépend, en effet, encore des lanceurs disponibles sur le marché pour lancer ses satellites, car son lanceur maison n’est pas tout à fait opérationnel. Il a confié une partie de ses satellites à Ariane 6, mais aussi à SpaceX, qui contrôle son concurrent direct.

Amazon accuse donc un retard significatif face à la constellation d’Elon Musk, qui engrange déjà des clients, qui est bien établie dans l’internet spatial fixe et qui se développe depuis un an dans l’internet spatial mobile. Pour éviter d’être définitivement dépassé, Amazon a choisi de se renforcer dans l’internet mobile par satellite en s’emparant de l’un de ses pionniers, le groupe américain Globalstar.

Fondé en 1991, Globalstar est un opérateur de constellation de satellites en basse orbite, mais pas comme Starlink ou Leo qui sont au plus près de la Terre, entre 400 et 550 kilomètres. Globalstar dispose de 24 satellites dans le haut de l’orbite basse, à 1 400 kilomètres de la Terre, ce qui lui permet de couvrir en permanence le continent nord-américain, donc les États-Unis et le Canada. C’est la raison pour laquelle Globalstar est devenu le partenaire privilégié d’Apple quand ce dernier a lancé en 2022 les SMS d’urgence en zone blanche aux États-Unis. Pour sécuriser son offre et son partenariat, Apple a pris 20 % du capital de Globalstar en 2024 pour 1,5 milliard de dollars. Globalstar avait besoin de ces fonds pour étoffer sa constellation et continuer à servir les besoins d’Apple, son principal client. Mais, avec l’internet mobile par satellite, les satellites de Globalstar ne suffisent plus. Trop loin de la Terre, ils peuvent gérer des SMS d’urgence, mais pas utiliser des applications, leur temps de latence étant trop élevé. Et Globalstar n’a pas les moyens de lancer une constellation en orbite basse à seulement 400 kilomètres de la Terre. L’opération de relance de 2024 grâce aux fonds apportés par Apple n’a donc fait que retarder d’un an l’inéluctable. Globalstar a dû se résoudre à chercher un partenaire pour y associer son offre et élargir la gamme de services proposés, ce qui s’est réalisé grâce au rachat par Amazon. À vrai dire, Amazon ne convoitait pas les 24 satellites de Globalstar, mais d’abord ses fréquences et ses clients (800 000 abonnés), et le partenariat avec Apple, qui a fait partie des négociations. En effet, il y a plus de 1 milliard d’utilisateurs d’iPhone et de montres connectées Apple dans le monde. Amazon se donne donc les moyens de disposer rapidement d’une clientèle importante pour Leo et, en même temps, l’opération rassure Apple sur le devenir de son contrat avec Globalstar en termes d’offre de services.

Annoncé le 14 avril 2026, le rachat de Globalstar pour 11,6 milliards de dollars ne règle pas tous les problèmes d’Amazon. Certes, Amazon récupère des fréquences en bande L et S, celles qui permettent de faire du direct to device. Les fréquences détenues par Globalstar ont toutefois une largeur de spectre quatre fois moins importante que celles détenues par EchoStar et rachetées par Starlink (ce sont les mêmes fréquences, dans la bande des 2 GHz, mais avec quatre fois moins de disponibilité). Elles proposent donc de la voix, des SMS et des MMS, mais pas de l’internet pour tous les services. Amazon a, dès lors, indiqué, à l’occasion du rachat, que Leo lancera son propre réseau de D2D dès 2028, avec ses propres satellites, sur lesquels les clients de Globalstar pourront migrer et que les utilisateurs d’iPhone et Apple Watch dans le monde pourront rejoindre. Le premier problème d’Amazon reste donc la mise en orbite effective des satellites de la constellation Leo. Mais Globalstar est un pari sur l’avenir. L’opération permet à Amazon de commencer à proposer des services pour accélérer ensuite, quand Leo sera totalement déployé, car Amazon pourra alors s’appuyer sur sa surface commerciale immense (il est le leader mondial de l’e-commerce) et pourra probablement développer plus rapidement que Starlink des projets de cloud spatial, en se passant définitivement des relais terrestres. Si SpaceX a les mêmes ambitions (voir supra), il n’a pas les mêmes avantages : en avance sur le spatial, il ne dispose pas de l’expertise d’Amazon dans le cloud, où le groupe fondé par Jeff Bezos est leader depuis que le marché s’est développé dans les années 2000 (Amazon Web Services – AWS – a été lancé en 2006).

Sources :

  • Boitel Julien, « Amazon compte renforcer son réseau satellite grâce à Globalstar », Les Échos, 3 avril 2026.
  • AFP, « Satellites de communication : Amazon accélère avec le rachat de Globalstar », 14 avril 2026.
  • Pontiroli Thomas, « En rachetant Globalstar, Amazon engage le fer avec SpaceX pour le contrôle des télécoms », Les Échos, 16 avril 2026.
  • Guillermard Véronique, « Internet spatial : Amazon se relance face à SpaceX », Le Figaro, 19 avril 2026.
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28.09.2026 à 08:00

Technologies IAffectives : comment l’IA designe nos émotions

Nadia Guerouaou

Interview de Nadia Guerouaou. Propos recueillis par Françoise Laugée

Dans l’introduction de votre ouvrage (Notre cerveau sous influence, Eyrolles, 2026), vous citez la mise en vente récente, par le groupe japonais SoftBank Corp, de la technologie Emotion Canceling Voice Conversation Engine. En

Texte intégral (4860 mots)

Interview de Nadia Guerouaou.
Propos recueillis par Françoise Laugée

Dans l’introduction de votre ouvrage (Notre cerveau sous influence, Eyrolles, 2026), vous citez la mise en vente récente, par le groupe japonais SoftBank Corp, de la technologie Emotion Canceling Voice Conversation Engine. En quoi ce dispositif est-il emblématique de votre travail de recherche ?

Emotion Canceling de SoftBank constitue un cas d’école pour saisir ce qui est au cœur de ma réflexion : la délégation de nos émotions à des technologies qui sont désormais médiatrices de nos communications. J’ai choisi d’ouvrir mon essai par ce projet de l’entreprise japonaise, car il est, à ma connaissance, le premier à afficher clairement l’ambition de façonner l’expression des émotions dans la voix humaine. Cette technologie, disponible depuis mars 2026 au Japon, permet d’atténuer à l’aide d’algorithmes la colère dans la voix d’un client mécontent appelant un service après-vente, avec pour objectif affiché de l’entreprise de protéger ses employés. Ce dispositif illustre parfaitement l’émergence de ce que je nomme les « technologies IAffectives » ou « IA génératives émotionnelles ».

Sur le plan technique, le dispositif fonctionne selon un double mouvement de profilage. Il s’agit, dans un premier temps, de détecter la colère dans la voix de certains appelants – c’est-à-dire de détecter ce qui aura été préalablement codé dans l’algorithme comme relevant de la colère (ici, des enregistrements d’acteurs et actrices simulant la colère ont servi à entraîner le modèle). Puis, le second mouvement, celui du design, vient transformer le signal vocal pour le lisser et le débarrasser de toute colère dite « excessive ».

L’objectif affiché d’Emotion Canceling est de soulager le fardeau émotionnel des opérateurs de centres d’appels – fardeau attesté par une enquête récente menée par UA Zensen, le syndicat le plus important du Japon, montrant que près de 47 % des travailleurs du secteur des services ont été victimes de harcèlement de la part de leurs clients. Supprimer la colère des clients pour le bien-être des employés s’inscrit alors dans un type de management né au XXe siècle, qui s’est donné pour objectif d’apaiser les émotions des employés, afin notamment d’augmenter l’efficacité des processus de travail. Cette logique managériale a trouvé son incarnation la plus manifeste dans l’élection de la psychologie positive au rang de nouvelle éthique du travailleur épanoui, les émotions positives étant mises au service de l’efficacité. Pour SoftBank, l’IA « deviendra un bouclier mental qui protégera les opérateurs ».

NOS ÉMOTIONS DEVIENNENT DES VARIABLES AJUSTABLES

Ce qui rend ce dispositif emblématique, c’est qu’il cristallise plusieurs enjeux majeurs. D’abord, il illustre comment nos émotions deviennent des variables ajustables par algorithme, créant une situation sans précédent dans l’histoire des sociétés humaines : l’expression et le ressenti se découplent désormais en temps réel sans aucun effort, par simple paramétrage technologique. Le masque social devient alors algorithmique. Ensuite, il soulève la question du façonnement involontaire.

Car Emotion Canceling pose d’emblée la question du contrôle : qui décide quelles émotions sont acceptables ? Dans quel contexte ? Cette technologie, présentée sous l’angle de la protection des employés, pourrait tout aussi bien devenir un outil de domestication émotionnelle au travail. Elle incarne ainsi le potentiel anthropotechnique des IA génératives – c’est-à-dire leur capacité à façonner l’humain lui-même, ses modes d’expression, sa sensibilité et, in fine, ses rapports sociaux.

À quoi servent les « filtres numériques » ou plus largement ce que vous appelez les « technologies IAffectives » ? De quelle manière perturberaient-elles nos émotions, leur expression, leur interprétation, notre affectivité ?

Les technologies IAffectives englobent un ensemble bien plus vaste que les seuls filtres faciaux ou vocaux. Elles incluent les chatbots conversationnels qui reformulent nos messages, les assistants d’écriture qui ajustent le ton de nos e-mails, et tous ces dispositifs qui s’insèrent dans nos interactions pour en moduler la dimension affective. Ces technologies ont officiellement pour fonction d’« augmenter » nos capacités expressives : rendre nos visages plus avenants en visioconférence, nos voix plus convaincantes, nos messages plus bienveillants. Elles se présentent comme des facilitateurs de communication, censés réduire les frictions sociales ou améliorer notre bien-être.

La perturbation qu’elles induisent opère à plusieurs niveaux. Premièrement, sur l’expression : ces technologies créent un découplage entre ce que nous ressentons et ce que nous montrons. Un sourire peut être artificiellement généré sur notre visage, une colère effacée de notre voix, sans effort ni compétence particulière de notre part. Nos expressions émotionnelles, qui apparaissaient comme des indices relativement honnêtes de nos états intérieurs, deviennent paramétrables à loisir.

CES TECHNOLOGIES CRÉENT UN DÉCOUPLAGE ENTRE CE QUE NOUS RESSENTONS ET CE QUE NOUS MONTRONS

Deuxièmement, sur notre ressenti lui-même. Nous savons que la modification artificielle de nos expressions influence nos émotions incarnées. Le mécanisme de « contagion émotionnelle » par vocal feedback, que je décris dans le livre – lorsqu’on s’entend parler avec un ton modifié –, démontre que notre ressenti de tristesse ou de joie peut être une conséquence du fait de nous entendre parler avec un certain ton. Comme l’écrivait déjà William James au XIXe siècle, « nous nous sentons heureux parce que nous sourions, ou tristes parce que nous pleurons » plutôt que l’inverse. Les technologies IAffectives insèrent dans cette boucle de rétro­action de fausses informations corporelles qui causent pourtant des émotions bien réelles.

LES TECHNOLOGIES IAFFECTIVES INSÈRENT DANS CETTE BOUCLE DE RÉTROACTION DE FAUSSES INFORMATIONS CORPORELLES QUI CAUSENT POURTANT DES ÉMOTIONS BIEN RÉELLES

Troisièmement, sur la compréhension des émotions et des états internes d’autrui : nos cerveaux sont des machines prédictives qui construisent nos émotions à partir des régularités de notre environnement. Lorsque ces régularités sont artificiellement modifiées par des algorithmes, nos modèles prédictifs se réajustent en conséquence. Une de mes études expérimentales l’a démontré de manière édifiante : en appliquant un filtre vocal sur des enregistrements de patients en thérapie, nous avons complètement inversé le jugement clinique de thérapeutes experts. Un seul paramètre acoustique transformé a suffi à court-circuiter l’ensemble des autres signaux vocaux réels.

Toutefois, pour bien saisir l’ampleur de cette perturbation, il faut replacer ces technologies dans une perspective plus large. Toute société et toute époque déposent leur marque sur la sensibilité de ses membres. Une vérité anthropologique que nous devons à l’histoire des sensibilités et qui nous rappelle que nos affects ne sont jamais purement individuels. Ils sont façonnés par des normes affectives qui régissent ce qu’il est légitime de ressentir, d’exprimer et avec quelle intensité. Chaque société définit ainsi les émotions valorisées ou à réprimer, celles jugées appropriées ou déviantes selon les contextes.

Cette normativité inclut donc, en plus des règles de convenance sociale, des jugements de valeur sur ce qu’il est bon ou mal d’exprimer. On valorise, par exemple, la compassion dans les contextes de soin ou de deuil, tandis que la colère fait l’objet d’une régulation genrée selon laquelle ce sentiment demeure largement illégitime pour les femmes. Ces règles implicites structurent non seulement nos expressions émotionnelles, mais aussi notre manière d’interpréter et d’évaluer les affects d’autrui – et les nôtres.

Mais jamais encore ce façonnement n’avait pris la forme d’algorithmes qui modulent nos affects en temps réel. Loin de représenter une simple évolution technologique, ces dispositifs portent en eux un potentiel radical de reconfiguration de nos régimes de sensibilité. Car ces technologies président à la détermination des normes sociales du désirable. Elles constituent le terrain d’apprentissage de nos cerveaux prédictifs, et, selon moi, elles participent à l’émergence d’une normativité IAffective – une régulation où s’hybrident affects humains et traitement algorithmique, produisant de nouvelles normes émotionnelles coconstruites dans l’interaction quotidienne avec ces systèmes.

CES TECHNOLOGIES POURRAIENT REDÉFINIR LE PAYSAGE MORAL DE NOS SOCIÉTÉS

Au-delà du risque de fragmentation de notre vie sensible que j’aborde dans l’ouvrage, ces techno­logies pourraient redéfinir le paysage moral de nos sociétés. En effet, chaque avancée technologique élargit le champ des possibles tout en déplaçant les lignes du permis et de l’obligatoire. Ces transformations ­technomorales modifient nos repères éthiques, ce que nous jugeons bon, désirable ou acceptable, selon des dynamiques qui échappent souvent largement à notre anticipation.

À travers une « médiation morale herméneutique », ces dispositifs techniques restructurent notre rapport au monde. L’interaction répétée avec des chatbots au ton invariablement « positif », sans aucune rugosité (à moins que vous la lui réclamiez), formate progressivement nos attentes sociales. Le philosophe norvégien Henrik Skaug Sætra conceptualise ce phénomène sous le terme de « robotomorphie ». La fréquentation des machines infléchit notre manière de percevoir et de traiter autrui. Si ce modèle se banalise, nous pourrions accepter sans résistance une gouvernance algorithmique de nos affects – comme une nouvelle norme sociale diffuse. Dès lors, devrons-nous tous nous conformer à cette affectivité policée, lisse – étant incapables de supporter la friction pourtant indispensable à toute relation à l’autre ?

En quoi ces outils relèvent-ils d’une anthropotechnie ? Qu’est-ce qui distingue l’IA des autres techniques (l’écriture, l’imprimerie, la radio, le cinéma, la télévision, l’internet…) qui ont façonné, chacune à sa manière, l’expression de nos émotions ?

Le terme « anthropotechnie » désigne l’ensemble des techniques par lesquelles l’être humain agit sur lui-même pour se transformer. Je m’appuie sur la pensée du philosophe Peter Sloterdijk, pour qui l’humanité ne naît pas « finie », mais doit se produire elle-même dans une « querelle permanente autour de son être non déterminé ». Cette production de soi s’opère à travers des anthropotechniques – règles de parenté, techniques d’éducation, pratiques punitives et, désormais, technologies IAffectives.

Qualifier les IA génératives émotionnelles d’« anthropotechnies contemporaines », c’est reconnaître qu’elles participent pleinement de ce processus de production de soi. Elles créent ce que Sloterdijk appelle des « sphères » – des espaces de vie protégés qui ont un « effet autoplastique rétroactif » sur leurs habitants. Nos expressions modifiées agissent en retour sur nous, transformant notre sensibilité même.

D’ailleurs, le mécanisme à l’œuvre n’est pas entièrement nouveau. Jean Baudrillard décrivait déjà, dans son analyse des médias de masse, comment le réel finit par se conformer au simulacre plutôt que l’inverse – ce qu’il nommait l’« hyperréalité », quand la carte précède le territoire. Les filtres émotionnels actualisent ce processus de manière particulièrement saisissante : les utilisateurs recourent à la chirurgie esthétique pour ressembler à leur version filtrée, calibrent leurs expressions sur les modèles synthétiques. Le réel se conforme à l’image générée artificiellement.

Néanmoins, certaines caractéristiques méritent l’attention. D’abord, l’invisibilité et l’incorporation : les règles encodées dans ces systèmes algorithmiques opèrent à notre insu, et elles sont incorporées par nos appareils psychiques étendus. Et cela avec d’autant plus d’efficacité que la frontière entre les espaces physique et numérique, entre le réel et le synthétique, est de plus en plus poreuse. Ce ne sont plus uniquement nos fonctions cognitives classiques qui sont concernées, mais nos émotions elles-mêmes et notre cognition sociale.

QUALIFIER LES IA GÉNÉRATIVES ÉMOTIONNELLES D’« ANTHROPOTECHNIES CONTEMPORAINES », C’EST RECONNAÎTRE QU’ELLES PARTICIPENT PLEINEMENT DE CE PROCESSUS DE PRODUCTION DE SOI

Ensuite, l’action directe sur le cerveau prédictif : ces technologies ne façonnent pas seulement notre environnement culturel comme le faisaient les médias précédents, elles recalibrent nos modèles prédictifs émotionnels en modifiant les régularités dont nos cerveaux se nourrissent. Le découplage entre l’expression et le ressenti devient manipulable en temps réel, créant des boucles artificielles de rétroaction qui produisent pourtant des émotions bien réelles.

Enfin, le potentiel de standardisation : la domestication de l’expression émotionnelle n’est certes pas nouvelle – nous apprenons très tôt quelles émotions sont désirables, comment les afficher et celles qu’il faut réprimer, selon notre genre, notre culture. Mais, avec les IA génératives, cette domestication se cristallise dans une architecture algorithmique dont le potentiel de standardisation et de contrôle est inédit. Le masque social devient de silicium, appliqué automatiquement, sans conscience des règles qu’il impose ni des normes qu’il véhicule.

Là où Michel Foucault identifiait le pouvoir disciplinaire façonnant les corps, les IAffectives constituent un nouveau régime de pouvoir, celui qui conditionne nos substrats émotionnels et nos cerveaux. L’ingénierie n’a pas besoin, pour cela, des puces implantées de Neuralink ; elle opère par la conception d’environnements qui normalisent notre sensibilité. Nous assistons à une forme d’impérialisme technologique sur notre sensibilité, modelant l’intime selon les normes définies par les oligarques de la Tech. Après avoir humanisé leurs technologies par les émotions, ce sont aujourd’hui les émotions humaines qu’ils s’emploient à designer.

Dans quelle mesure les IA génératives émotionnelles modifieraient-elles les conditions de notre socialisation ? Vous évoquez « un potentiel de standardisation et de contrôle inédit ». Pourquoi ?

Les conditions de notre socialisation reposent fondamentalement sur nos interactions émotionnelles. C’est dans ces échanges que nous apprenons à « décoder » les états affectifs d’autrui, à ajuster nos propres expressions. Or, les IA génératives émotionnelles s’insèrent précisément au cœur de ce processus, en devenant des médiateurs ordinaires de nos communications.

Prenons un exemple concret : imaginons qu’une génération d’adolescents adopte massivement un filtre vocal « bibou » sur TikTok, rendant les voix particulièrement « mignonnes ». Si ce filtre devient viral, toute une cohorte se socialisera en communiquant avec cette même intonation artificielle. Les régularités que leur cerveau prédictif intégrera, les associations entre telle prosodie et telle émotion, seront façonnées par l’algorithme. Plus profondément, leurs attentes perceptives se calibreront sur ces expressions filtrées. Que se passera-t-il lorsqu’ils interagiront hors ligne avec des voix « non optimisées » ? Le décalage risque d’engendrer des difficultés d’ajustement social.

Cette reconfiguration toucherait particulièrement les jeunes générations. Les enfants et les adolescents – dont la socialisation affective s’étend de 8 à 25 ans selon les études neurodéveloppementales – construisent leurs compétences émotionnelles dans un environnement de plus en plus médiatisé par ces technologies. Avec les récents développements de l’IA générative, leurs compétences socioaffectives se développeront dans un milieu peuplé de contenu généré. Ces apprentissages façonnent leurs modèles prédictifs émotionnels de manière durable.

LES TECHNOLOGIES DE MODULATION AFFECTIVE DÉFINISSENT QUELLES EXPRESSIONS SONT ACCEPTABLES ET LESQUELLES DOIVENT ÊTRE CORRIGÉES

Le « potentiel de standardisation et de contrôle inédit » que j’évoque tient à deux processus imbriqués. La « domestication » émotionnelle constitue le premier axe de cette transformation. Par un processus d’apprivoisement progressif, les technologies de modulation affective définissent quelles expressions sont acceptables et lesquelles doivent être corrigées. Ce dressage technologique de la sensibilité est en continuité avec des mécanismes historiques de contrôle social.

La « standardisation » de l’expressivité émotionnelle constitue le second volet de cette transformation. Nos expressions faciales, que nous croyons spontanées, ont toujours subi un formatage culturel profond. L’histoire du sourire, par exemple, montre que cette manifestation apparemment « naturelle » a fait l’objet de codifications sociales strictes. Les technologies contemporaines accentuent et automatisent cette standardisation. Le sourire artificiel produit par les IA génératives crée des modèles expressifs uniformes qui s’imposent comme nouvelles normes dans nos interactions.

Cette standardisation s’observe déjà dans certains domaines. Les filtres de beauté Instagram ont créé une esthétique faciale si normée que de nombreux utilisateurs recourent à la chirurgie pour ressembler à leur version filtrée. Ce phénomène pourrait s’étendre à nos expressions émotionnelles : quelle sera la « bonne » manière de sourire, de montrer de l’empathie, telle que définie par les algorithmes dominants ?

AU NIVEAU POLITIQUE, ELLES POURRAIENT SERVIR À « NEUTRISER » LES DÉBATS EN GOMMANT LES ÉMOTIONS JUGÉES TROP INTENSES

Le contrôle, quant à lui, se manifeste à plusieurs niveaux. Au niveau individuel, ces technologies peuvent devenir des instruments d’auto-optimisation permanente : il faudrait toujours sourire davantage, masquer ses « émotions négatives ». Au niveau organisationnel, elles ouvrent la voie à une gestion algorithmique des affects au travail : imaginez des systèmes qui standardisent automatiquement l’expressivité émotionnelle des employés en contact avec la clientèle. Au niveau politique, elles pourraient servir à « neutriser » les débats en gommant les émotions jugées trop intenses. Pourtant, l’expérience sensible n’est pas étrangère au registre de la raison. Elle est, au contraire, partie prenante d’une raison publique élargie, comme le souligne Myriam Revault d’Allonnes. Loin de la production massive et instrumentalisée des émotions, la philosophe en appelle à l’élaboration de « passions publiques » indispensables à notre existence démocratique – un idéal politique collectif à rebours de la gouvernance aristocratique, espoir des élites technofascisantes de la Tech. Autant de champs possibles à explorer.

Car le contrôle des émotions est un enjeu de pouvoir. Les technologies à qui nous le confions doivent être observées comme de véritables instruments de gouvernementalité des individus – des technologies de domestication émotionnelle. Dès lors, il nous faut questionner ces pratiques : quelles revendications ou quels discours risqueraient d’être tus par le mute algorithmique ? Et, bien entendu, il nous faut nous demander qui déciderait quelles émotions sont acceptables et pour qui ?

CAR LE CONTRÔLE DES ÉMOTIONS EST UN ENJEU DE POUVOIR. […] QUI DÉCIDERAIT QUELLES ÉMOTIONS SONT ACCEPTABLES ET POUR QUI ?

Les IA génératives créent ainsi une configuration singulière : elles offrent une forme apparente de « libération » des contraintes biologiques dans l’expression émotionnelle, tout en instaurant de nouveaux mécanismes de contrôle plus subtils et plus pénétrants. Ce paradoxe exige que nous pensions ensemble, comme nous y invitent les historiens des sensibilités Alain Corbin et Hervé Mazurel, « la construction sociale du sensible et la construction sensible du social ».

Ce qui rend ce potentiel inédit, c’est que cette standardisation et cette domestication ne passent plus par la contrainte sociale explicite ou par l’apprentissage conscient des règles de civilité. Elles s’opèrent à travers des interfaces techniques qui modèlent notre expressivité à notre insu, recalibrant progressivement notre sensibilité elle-même. En plus d’être socialisés par nos pairs, nous le sommes par les architectures algorithmiques, nouvelles matrices culturelles qui médiatisent nos interactions quotidiennes.

Quelles sont les priorités, face à l’essor spectaculaire des systèmes d’IA, pour vous qui enseignez la neuro-éthique, l’éthique des systèmes d’IA et la philosophie de l’innovation ?

La priorité est de sortir de l’aveuglement. En 1997, Peter Sloterdijk affirmait que les anthropotechniques devaient ne plus demeurer aussi inconscientes. Pourtant, la prise de conscience n’est toujours pas au rendez-vous. Les IA génératives émotionnelles, en redessinant les contours expressifs de nos échanges, génèrent de nouvelles modalités par lesquelles nous sommes configurés et gouvernés à notre insu. Il nous faut donc développer une attention critique à ce qui se produit dans l’intimité de nos rapports à nous-même et aux autres.

Cette vigilance implique d’abord de s’affranchir de certains schémas de pensée dualistes et polarisants : les oppositions humains-technologies ou émotions-raison nous empêchent de saisir notre condition hybride. Reconnaître que nous sommes toujours déjà façonnés par nos techniques n’est pas céder au transhumanisme – c’est, au contraire, se donner les moyens de penser politiquement les transformations en cours. Comme je l’écris dans la conclusion : « Être humain, c’est être modelé et remodelé par la technique. Et pourtant, nous nous sentons encore si séparés de nos technologies. » Cette illusion tenace nous empêche de comprendre que ces technologies n’ont pas besoin d’être implantées dans nos cerveaux pour façonner en profondeur nos affects.

EN PLUS D’ÊTRE SOCIALISÉS PAR NOS PAIRS, NOUS LE SOMMES PAR LES ARCHITECTURES ALGORITHMIQUES, NOUVELLES MATRICES CULTURELLES QUI MÉDIATISENT NOS INTERACTIONS QUOTIDIENNES

Deuxièmement, il est primordial de prendre au sérieux le potentiel anthropotechnique des IA génératives sur la construction des individus et des sociétés. Cela contribuerait à nourrir les réflexions éthiques déjà engagées, notamment les travaux de l’Unesco en neuro-éthique sur la protection de notre cerveau contre toute exploitation invasive. Les questions soulevées par le concept d’« anthropotechnie » permettraient de prolonger ces réflexions en articulant les dimensions neuroaffectives, centrales dans mon concept d’IAffectivité via le cerveau prédictif, avec une compréhension plus systémique des processus de subjectivation dans notre environnement technologique.

Troisièmement, nous devons considérer ces technologies comme des instruments de gouvernementalité des individus. Reposer la question de l’humanisme. Et alors, interroger les conditions sous lesquelles nous nous formons. Cela suppose de mettre en lumière et de questionner les idées parfois erronées qui président à la conception de certaines technologies d’IA génératives. À partir de quelle définition de l’humain pensons-nous notre rapport aux technologies ? Quels neuromythes sur les émotions guident le design de ces systèmes ?

NOUS DEVONS CONSIDÉRER CES TECHNOLOGIES COMME DES INSTRUMENTS DE GOUVERNEMENTALITÉ DES INDIVIDUS

Quatrièmement, il nous faut anticiper plutôt que subir. Le rythme de l’innovation rend la tâche difficile et les technologies se propagent dans les sociétés sans même que nous ayons eu le temps de penser leurs effets sur les populations. D’où l’importance des travaux qui visent à anticiper les effets comportementaux et sociaux de technologies qui existent quoique non encore massivement déployées. Une démarche au centre de mon essai. Nous nous trouvons dans cette fenêtre d’opportunité particulière : la technologie est suffisamment mature pour être appréhendée concrètement, mais l’écosystème de ses usages n’est pas encore cristallisé en norme de masse. L’enjeu de cette phase critique est de remplacer la gestion des conséquences a posteriori par l’anticipation, pour intervenir avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Cinquièmement, il nous faut repenser collectivement les fins que nous assignons à l’innovation. Fascinés par ce qui est techniquement possible, nous oublions de nous demander ce qui est socialement souhaitable. La société finit ainsi par se conformer aux innovations plutôt que les innovations répondent aux besoins humains et sociaux. Il est donc nécessaire de repenser ces fins de manière collective. Afin de décider ensemble ce vers quoi nous souhaitons orienter nos efforts de recherche et développement, puis réserver nos investissements financiers et nos ressources énergétiques limitées au développement de technologies d’IA génératives qui répondent à des problèmes identifiés de manière démocratique. Des technologies qui dépassent le paradigme de l’innovation et qui, plutôt que de créer de nouveaux besoins ou dépendances, sont réellement utiles à la société. Une IA d’intérêt général telle que proposée par la Charte de Paris lors du Sommet pour l’action sur l’IA et qui prône « les systèmes d’IA ouverts, divers, durables, adaptés au contexte local, axés sur le développement et accessibles dans le monde entier ».

LA SOCIÉTÉ FINIT AINSI PAR SE CONFORMER AUX INNOVATIONS PLUTÔT QUE LES INNOVATIONS RÉPONDENT AUX BESOINS HUMAINS ET SOCIAUX

Sixièmement, une vigilance particulière s’impose concernant la liberté et l’autonomie quant à l’usage de ces technologies. Il existe une tension fondamentale entre se gouverner soi-même avec les technologies et être gouverné par l’architecture des systèmes d’IA. Au service de qui et de quoi s’opère cette production de soi ? Les injonctions sont souvent pernicieuses : derrière le désir de liberté se cache fréquemment l’aliénation.

Plus qu’une affaire d’hygiène psychique, l’enjeu porte sur le type d’humanité et de société que nous souhaitons. À l’heure où l’Europe réfléchit à la régulation de l’IA, alors même que la dimension politique des IA génératives nous est devenue manifeste, ces questions ne peuvent plus être reléguées au second plan. Nos responsables politiques doivent s’en saisir. À l’approche de l’élection présidentielle française, verrons-nous ces enjeux anthropologiques et sociaux investir le débat politique ? Ou laisserons-nous, par inertie, une poignée d’acteurs privés définir seuls ce que sera notre IAffectivité ? L’usage de l’IA générative dans les campagnes électorales illustre cette urgence. Lors des élections municipales à Grenoble, en 2026, un candidat a pu déployer un chatbot doté de sa voix clonée, sans que cela ne suscite le moindre débat collectif. Or, cela soulève de nombreuses questions. Questions qui appellent une délibération démocratique élargie – une convention citoyenne pourrait en constituer le cadre. Car ce sont les conditions mêmes d’exercice de notre démocratie qui sont en jeu.

CES CHOIX NORMATIFS PROFONDS […] SONT PRIS PAR UNE POIGNÉE D’ACTEURS PRIVÉS, SANS AUCUN DÉBAT DÉMOCRATIQUE

Derrière ces architectures algorithmiques, il y a des concepteurs bien réels, porteurs d’agendas politiques explicites. Le manifeste récent d’Alex Karp, PDG de Palantir, l’illustre, mais il n’est pas le seul (voir supra). Même chez Anthropic, OpenAI ou Meta, des chartes définissent ce que leurs IA peuvent ou ne peuvent pas dire, quelles valeurs elles doivent promouvoir, ainsi que le registre affectif des technologies par lesquelles se forment nos interactions. Ces choix normatifs profonds – qui définissent les contours de l’IAffectivité et de la nouvelle normativité technomorale – sont pris par une poignée d’acteurs privés, sans aucun débat démocratique. Faut-il laisser entre leurs mains la forme que prendra notre sensibilité collective ?

C’est pourquoi je travaille actuellement à l’élaboration d’une charte pour la protection de notre souveraineté et de notre intégrité cognitivo-affectives, dans la continuité des travaux de l’Unesco sur les neurodroits. Car ces technologies ne façonnent pas seulement nos émotions et nos perceptions, elles redéfinissent aussi les normes morales qui structurent nos sociétés.

Nos émotions, cet outil cognitif collectif et ciment de notre réalité commune, sont profondément plastiques. Les IA génératives émotionnelles, en devenant des médiateurs ordinaires de nos relations, s’imposent subrepticement comme les nouveaux designers de notre sensibilité. Cette matrice technologique dicte la grammaire de nos propres émotions. Pour quelle humanité et pour quelle société ? Il est impératif de se saisir de la question.

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22.09.2026 à 08:30

Meta condamné par la justice américaine pour avoir mis des enfants en danger

Grégoire Crussard-Druet

Le groupe propriétaire des réseaux sociaux Instagram et Facebook a été condamné par un jury du Nouveau-Mexique pour avoir toléré le développement de pratiques d’exploitation sexuelle de mineurs et pour avoir favorisé l’

Texte intégral (1679 mots)

Le groupe propriétaire des réseaux sociaux Instagram et Facebook a été condamné par un jury du Nouveau-Mexique pour avoir toléré le développement de pratiques d’exploitation sexuelle de mineurs et pour avoir favorisé l’addiction d’enfants aux réseaux sociaux.

Le 24 mars 2026, le jury d’un tribunal civil de Santa Fe (Nouveau-Mexique) a condamné Meta à une amende de 375 millions de dollars. Cette amende fait suite à une enquête lancée plus de deux ans ­auparavant par le département de la Justice du Nouveau-Mexique (NMDoJ), qui visait à démontrer dans quelle mesure le groupe Meta avait conscience de l’exploitation de mineurs et profitait ainsi de leur dépendance aux réseaux sociaux, allant jusqu’à encourager ces phénomènes.

En premier lieu, l’enquête a relevé l’existence d’un vaste réseau d’exploitation sexuelle de mineurs à des fins commerciales et a mis en lumière les mécanismes mis en place sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram, qui facilitaient le développement de ce type d’activité.

En créant de faux profils de mineurs sur Instagram et Facebook, les enquêteurs ont fait la preuve qu’il était aisé pour des utilisateurs adultes d’entrer en contact avec des enfants afin de gagner leur confiance et de les exploiter ensuite. D’une part, Meta n’empêche pas un utilisateur adulte de contacter une personne mineure. D’autre part, Meta ne vérifie pas concrètement l’âge de ses utilisateurs quand bien même ses algorithmes seraient capables de déceler que l’âge de l’utilisateur ne correspond pas à l’âge indiqué lors de la création du compte. Cela permet à une personne adulte d’approcher un enfant avec un compte ayant un profil de mineur.

Par ailleurs, même en utilisant des profils d’enfants, l’enquête a démontré que de simples recherches sur Instagram amenaient à retrouver facilement des comptes proposant du contenu pédopornographique. Si, parfois, le réseau social bloquait des recherches, ce même réseau suggérait alors à l’utilisateur une alternative qui renvoyait en pratique au même type de contenu, mais sans que celui-ci soit bloqué. De plus, lorsqu’un contenu pédopornographique avait été visionné, même si c’était dans le seul but de le signaler, les algorithmes d’Instagram indiquaient ensuite à l’utilisateur des personnes procurant un contenu similaire ou directement des profils de mineurs.

À titre d’exemple, l’enquête mentionne que les enquêteurs ont créé le faux profil d’une mère prostituant sa fille de 13 ans. En trois jours, le compte a atteint la limite des 5 000 amis sur Facebook et des 3 000 personnes suivant ce profil (followers), alors même qu’aucune démarche particulière n’avait été faite pour promouvoir ce compte. Les enquêteurs ont également ajouté au profil de la fille certains « amis » en commun avec sa mère. L’un d’eux a ajouté la fille à un groupe partageant du contenu sexuel ou pédopornographique explicite, ce qui a été signalé à de nombreuses reprises à Facebook par le compte de la fille. Toutefois, le groupe est resté actif, et Facebook s’est limité à suggérer de quitter ce groupe.

Autre fait marquant : alors que le profil de la fille faisait état du fait qu’elle aurait subi plusieurs abus et qu’elle aurait été exploitée par des amis et des parents, Facebook n’aurait jamais communiqué ce profil aux autorités. Pourtant, Facebook a bien été capable d’identifier ce genre de contenu puisque les algorithmes orientaient vers son compte de la publicité pour des médicaments traitant la santé mentale ou encore en faveur de cabinets d’avocats engagés dans la défense de personnes ayant fait l’objet d’un trafic d’êtres humains.

Devant le Tribunal, le NMDoJ a démontré que Meta était informé du volume de contenu inapproprié. Plusieurs journaux, dont le Wall Street Journal1, avaient déjà alerté sur le fait que les algorithmes des plateformes de Meta encourageaient la prolifération de contenu pédopornographique et l’exposition de mineurs à ce type de pratique. Des documents internes confirmaient que Meta connaissait la situation, mais qu’il considérait qu’exclure certains de ses utilisateurs, en l’occurrence ceux qui partageaient et consultaient du contenu pédopornographique, équivaudrait à une perte de revenus. Ces utilisateurs sont des cibles publicitaires sur les réseaux : ils achètent à Meta des « étoiles » qu’ils offrent ensuite à d’autres qui diffusent du contenu sur Instagram ou Facebook, lesquels pourront ensuite les échanger contre de l’argent.

En second lieu, le NMDoJ a accusé Meta de favoriser sciemment la dépendance des jeunes à ces plateformes. Des courriels internes à Meta indiquaient que le groupe s’inquiétait de la baisse du nombre d’utilisateurs jeunes dès lors que, d’un point de vue stratégique pour l’entreprise, ceux-ci représentent l’avenir. En 2020, une présentation préparée par les chercheurs de Meta mettait en évidence les vulnérabilités du cerveau des adolescents et leur tendance à être guidés par « l’émotion, l’attrait de la nouveauté et la récompense ». Or, Meta aurait conçu ses applications de manière à exploiter ces faiblesses et à conserver cette audience.

À cet égard, le NMDoJ relève que Meta disposerait de plusieurs algorithmes de recommandation qui prendraient en compte, notamment, le contenu consulté par l’utilisateur ou avec lequel il a interagi et le temps qu’il y a passé. Dans ce contexte, Meta a mis au point un système où, d’une part, un défilement infini du contenu (infinite scroll) laisse le loisir aux utilisateurs de consulter sans fin le contenu publicitaire ou publié par les autres utilisateurs, et où, d’autre part, les vidéos s’activeraient automatiquement, parfois même en boucle.

Par ailleurs, l’enquête relève que d’autres mécanismes sont mis en place pour inciter les jeunes à rouvrir leur application afin d’y consulter le contenu. En effet, Facebook et Instagram ont du contenu éphémère tel que des vidéos en direct ou encore des « stories » (histoires) qui sont des petites vidéos ou des photos apparaissant pendant vingt-quatre heures seulement. Or, ce type de contenu incite les jeunes à se reconnecter par peur de rater quelque chose, sentiment qui est également exacerbé par un système de notifications qui, même lorsque les applications sont fermées, indique sur leur appareil la présence de nouveaux contenus.

Enfin, le NMDoJ a critiqué le manque de mécanismes de contrôle parental et d’alertes destinés aux parents. Meta n’exigerait pas l’accord des parents pour l’ouverture d’un compte, alors que la loi américaine l’exigerait pourtant. En outre, les réseaux sociaux de Meta ne disposeraient pas d’un système de notification permettant aux parents de suivre ou de limiter l’activité de leurs enfants sur les réseaux.

Ces circonstances ont donc conduit le jury du tribunal civil de Santa Fe à considérer que Meta était reconnu coupable vis-à-vis des deux plaintes présentées par le NMDoJ.

Le 25 mars 2026, soit un jour après ce premier verdict, un jury de Los Angeles a également condamné Meta, ainsi que Google, pour la conception addictive des plateformes Facebook, Instagram et YouTube. En l’occurrence, une requérante californienne soutenait que ces entreprises ne l’avaient pas avertie, elle et ses parents, des risques physiques et mentaux liés à l’utilisation de ces plateformes, ceux notamment liés à une utilisation abusive de celles-ci. En outre, elle leur reprochait de collecter ses données pour les vendre à des clients de ces plateformes, afin que ceux-ci puissent cibler plus adéquatement leur publicité. Enfin, la requérante reprochait à Meta de ne pas l’avoir alertée sur les dangers de l’utilisation des filtres qui modifient l’apparence de l’utilisateur lorsqu’il prend une photo et qui contribueraient à un sentiment d’anxiété et de mauvaise estime de soi chez les adolescents. Meta a donc été condamné à verser la somme de 4,2 millions de dollars au titre des dommages-­intérêts compensatoires et punitifs, et Google a été condamné à payer la somme de 1,8 million de dollars.

Ces deux affaires constituent un tournant important aux États-Unis, dès lors que le Communications Act of 19342 et, plus particulièrement sa Section 230, exonère de toute responsabilité les fournisseurs de services internet pour le contenu publié par des tiers. Ainsi, Meta et Google ne sont pas responsables, aux États-Unis, du contenu publié sur leurs applications. Toutefois, le verdict de ces deux affaires a été rendu possible en ciblant, non pas le contenu diffusé sur ces plateformes, mais les mécanismes mis en place par ces sociétés qui ont favorisé l’addiction des jeunes ainsi que le développement et l’échange de contenus pédopornographiques.

  1. Horwitz Jeff, Blunt Katherine, « Instagram Connects Vast Pedophile Network », Wall Street Journal, June 7, 2023.
  2. The Communications Act of 1934, 47 U.S.C. § 151 et seq.
  3. Les opinions exprimées par l’auteur sont personnelles et n’engagent pas la Cour de justice de l’Union européenne.

Sources :

  • New Mexico Department of Justice, « Plaintiff’s complaint for abatement and civil penalties and demand for jury trial », State of New Mexico, ex rel. v. Meta Platforms, Inc. et al, December 5, 2023.
  • Sharp Sonja, « Trial starts in L.A. lawsuit alleging Instagram and YouTube knew apps harmed kids », Los Angeles Times, February 9, 2026.
  • Sharp Sonja, « Landmark L.A. jury verdict finds Instagram, YouTube were designed to addict kids », Los Angeles Times, March 25, 2026.
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20.09.2026 à 08:30

Elon Musk crée une entreprise géante autour de Starlink et de l’IA

Alexandre Joux

Fusion de X et xAI, puis fusion de SpaceX et xAI. Elon Musk imagine un projet industriel global pour sauver SpaceX et xAI en pariant sur le cloud et l’IA dans l’espace. Le pari est immense, la Bourse aura le dernier mot.

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Texte intégral (3521 mots)

Fusion de X et xAI, puis fusion de SpaceX et xAI. Elon Musk imagine un projet industriel global pour sauver SpaceX et xAI en pariant sur le cloud et l’IA dans l’espace. Le pari est immense, la Bourse aura le dernier mot.

L’IA générative exige des investissements colossaux en puissance de calcul, mais aussi en énergie, au point que les dépenses consenties par les principaux acteurs du secteur commencent à faire douter certains investisseurs, qui voient une « bulle » émerger autour de cette technologie (voir La rem n°76, p.67). Si OpenAI bénéficie de son avance sur le marché quand il s’agit de justifier ses projets dans les data centers, si Anthropic peut s’appuyer sur ses performances commerciales (voir supra), c’est moins le cas pour Grok, l’IA de xAI.

L’entreprise fondée par Elon Musk doit, en effet, rattraper son retard par rapport à ses grands concurrents américains : Gemini, ChatGPT et Claude. Cette situation n’est pas liée à un manque d’anticipation ou de préparation d’Elon Musk, comme cela a été le cas chez Apple (voir infra). De fait, Elon Musk s’est très tôt intéressé à l’intelligence artificielle au point d’avoir été parmi les premiers à financer OpenAI. Mais les divergences de vues avec Sam Altman, le PDG d’OpenAI, l’ont conduit à se retirer du projet dès 2018. Les deux hommes sont d’ailleurs actuellement en procès, Elon Musk reprochant à Sam Altman d’avoir menti sur ses intentions. Il a trahi le projet initial d’OpenAI qui était d’être une organisation à but non lucratif pour développer une IA générale au service de l’humanité. Désormais, OpenAI est une structure à vocation commerciale (voir La rem n°76, p.63) qui envisage de s’introduire en Bourse pour une valorisation comprise entre 800 et 1 200 milliards de dollars. Elon Musk a donc porté plainte contre OpenAI pour que celui-ci revienne à son statut d’origine et pour que Sam Altman soit débarqué, ce qui peut être vu comme un moyen d’entraver le développement d’OpenAI, le principal concurrent de Grok.

En quittant OpenAI, qui s’est finalement associé avec Microsoft, Elon Musk a dû repartir de zéro. Il a créé xAI le 12 juillet 2023 et a investi massivement depuis cette date, afin d’obtenir la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement de ses modèles. Le sentiment d’urgence est évident : un mois après la création de xAI, le modèle Grok-0 était lancé puis, le 3 novembre 2023, Grok-1 et le chatbot grand public Grok étaient mis à disposition du public. En 2024, Grok-2 et Grok-3 finiront par imposer le modèle comme techniquement performant face à la concurrence. Mais Grok a un problème : il requiert beaucoup de calculs et coûte cher, ce qui le pénalise sur le plan commercial.

Il faudra donc résoudre ce problème : trouver des fonds et développer les recettes (xAI perd 1 milliard de dollars par mois), disposer de plus de puissance de calcul et d’un accès à l’énergie. Dans un premier temps, xAI va faire comme OpenAI ou Anthropic et procéder à des levées de fonds – 5 milliards puis 6 milliards de dollars en 2024 –, ce qui lui permettra d’être valorisée à hauteur de 50 milliards de dollars un an après sa création.

Ces fonds vont servir à développer la puissance de calcul, ce qui passera par le projet Colossus, un gigantesque data center de 100 000 GPU H100 de Nvidia (les puces parmi les plus performantes du marché, encore début 2026), dont la puissance a été doublée depuis. Ces investissements révèlent le coût et les risques de l’IA. Le besoin en puces a été financé en partie par Nvidia qui a participé à la deuxième levée de fonds, ce qui lui a permis à de solvabiliser l’un de ses acheteurs. Le besoin en énergie est également immense, au point que la lenteur des raccordements de Colossus au réseau électrique a conduit l’entreprise à installer sur ses parkings des turbines mobiles fonctionnant au gaz naturel.

Dans un deuxième temps, Elon Musk a cherché à régler le problème de la rentabilité de Grok, son IA débridée ou « libre », qui attire moins d’utilisateurs que ChatGPT. Il a imaginé alors un projet industriel qui pourrait s’avérer visionnaire ou catastrophique. Au moins ce projet est-il une clé de lecture des enjeux technologiques à venir et un coup de poker pour la galaxie des entreprises contrôlées par Elon Musk.

Outre la nécessité de développer les revenus de Grok, Elon Musk doit faire face à la faible performance de X depuis qu’il a racheté Twitter en 2022 pour 44 milliards de dollars (voir La rem n°63, p.68). Il a donc fait coup double, les deux sociétés étant proches depuis l’origine. En effet, Grok a pu s’entraîner sur les données de X. Des salariés de X ont été mobilisés pour participer au développement de Grok. xAI a même utilisé les locaux de X à ses débuts. Enfin, X est le principal client de xAI, puisqu’il reverse une part des recettes d’abonnement à X Premium qui inclut l’accès à la version supérieure de Grok. Avec cet accès offert, X apporte aussi des utilisateurs à Grok. Le 28 mars 2025, Elon Musk a donc annoncé la réunion des deux sociétés, X et xAI, désormais supervisées depuis une holding commune installée dans le Nevada. La réunion repose sur un échange d’actions entre les deux sociétés, les investisseurs qui avaient accompagné Elon Musk dans le rachat de Twitter étant récompensés, puisque 25 % des actions de xAI leur ont été réservés à cette occasion. Le nouvel ensemble a été valorisé 113 milliards de dollars, dont 80 milliards pour xAI et 33 milliards pour X. Mais X a retrouvé, à cette occasion, sa valeur de rachat et même un peu plus : X a été valorisé à hauteur de 45 milliards de dollars, dont 12 milliards de dettes qui ont été retranchés de la valorisation finale au moment de la fusion.

Cette opération, en soi, n’apporte pas plus d’argent à xAI, même si elle sécurise une partie de sa base d’utilisateurs et l’accès aux données du réseau social. Elle sauve X, en revanche, puisqu’elle efface trois années de baisse de sa valeur (jusqu’à - 80 % par rapport au prix de rachat). Enfin, cette opération a surtout inauguré une série de rapprochements qui vont conduire les autres entreprises d’Elon Musk à prendre en charge le coût du financement de l’IA maison. Pour Elon Musk, l’IA va s’immiscer dans la plupart de ses activités. Chez Tesla, elle va rendre possible la voiture autonome. Elle sera aussi omniprésente dans les robots humanoïdes Optimus que le groupe « automobile » développe et qui sont appelés à devenir sa principale activité industrielle. La réciproque est vraie, car les autres entreprises d’Elon Musk peuvent servir Grok AI. Tesla lui apporte beaucoup de données, notamment les images captées par les caméras embarquées de ses véhicules. Grok justifie également le développement des activités de SpaceX si ses besoins en puissance de calcul et en énergie sont déportés, pour être mieux pris en charge, directement depuis l’espace. Cette intégration de l’IA dans un univers technologique et industriel est la spécificité du projet d’Elon Musk, quand ses principaux concurrents sont au mieux des acteurs du cloud (Alphabet avec Gemini, Microsoft avec Copilot), mais restent d’abord des spécialistes du monde informatique (OpenAI, Anthropic). Cette spécificité transforme donc potentiellement tout le projet d’origine de xAI en l’associant avec le développement d’un projet industriel de très grande ampleur.

C’est ce que va confirmer Elon Musk. Dans un premier temps, il va proposer aux actionnaires de Tesla et à ceux de SpaceX d’investir dans xAI. Puis, dans un deuxième temps, il va fusionner SpaceX et xAI « pour former le moteur d’innovation le plus ambitieux et intégré verticalement sur Terre (et dans l’espace) ». L’annonce a été faite aux salariés de SpaceX le 2 février 2026. Comme lors de la fusion entre X et xAI, la fusion entre SpaceX et xAI repose sur un échange d’actions. Mais SpaceX n’est pas X. L’entreprise est le leader mondial sur le marché des lanceurs et le seul acteur à disposer véritablement d’une constellation de satellites en basse orbite. Elle a réalisé un chiffre d’affaires de 16 milliards de dollars en 2025, notamment avec une offre commerciale efficace, Starlink, qui compte en tout 9 millions d’abonnés. La valorisation du nouvel ensemble en témoigne : xAI ne domine plus et ne représente « que » 250 milliards de dollars, contre 1 000 milliards de dollars pour SpaceX, le nouvel ensemble étant donc estimé à 1 250 milliards de dollars. C’est du moins le montant de la valorisation visée par Elon Musk, qui a annoncé son introduction en Bourse, à Wall Street, au second semestre 2026.

Cette fusion permet potentiellement de renforcer xAI et de renforcer SpaceX. Elle repose sur un gigantesque pari : le cloud orbital. Alors que le développement de l’IA nécessite de construire des centres de données de plus en plus grands, de plus en plus gourmands en énergie, un seuil semble atteint. Elon Musk a ainsi expliqué l’opération en partie sur la base de ce constat : « La demande mondiale en électricité pour l’IA ne peut tout simplement pas être satisfaite par des solutions terrestres, même à court terme, sans imposer des contraintes aux communautés et à l’environnement », ce qui se constate déjà aux États-Unis, entre hausse du coût de l’abonnement à l’électricité et captation de la ressource en eau pour refroidir les centres de données.

Le cloud spatial réglerait ce problème en délocalisant les data centers dans l’espace. Il n’y a plus de problème de refroidissement, en effet, puisque la température du vide spatial est de - 270 °C, et les panneaux solaires peuvent y capter l’énergie en permanence, sans aucune interférence, donc de manière beaucoup plus efficace. Enfin, le cloud spatial est de moins en moins une utopie technologique et de plus en plus une réalité. En novembre 2025, une fusée Falcon 9 de SpaceX a lancé le satellite de la start-up Starcloud (le cloud dans les étoiles, en anglais) équipé de puces H100 de Nvidia, les mêmes que celles qui équipent le data center Colossus. Starcloud-1 fonctionne, et la start-up veut désormais envoyer 88 000 satellites dans l’espace pour proposer de la location de puissance de calcul en orbite terrestre. Juste avant de faire l’annonce de la fusion entre SpaceX et xAI, Elon Musk avait préparé le terrain pour sa future constellation de cloud spatial en déposant, le 31 janvier 2026, auprès de la FCC (Federal Communications Commission), une demande de lancement d’un million de satellites. Dubitatifs, Les Échos rappellent qu’il n’y a dans le monde que 33 000 avions de ligne et environ 15 000 satellites en orbite à ce jour, dont les trois quarts sont ceux de Starlink. Le Figaro indique que, pour lancer un million de satellites, il faudrait faire décoller chaque heure une trentaine de fusées géantes Starship (en cours de développement). Le projet semble donc décorrélé des réalités du moment. Mais, pourtant, depuis l’annonce d’Elon Musk, les initiatives se multiplient.

Le 17 mars 2026, Nvidia a présenté sa première puce pensée pour l’espace (où les radiations sont un problème), avec une capacité de calcul 25 fois supérieure à la puce H100 de Starcloud-1. Le 19 mars, Blue Origin a déposé une demande pour 52 000 satellites auprès de la FCC dans le cadre de son projet Sunrise de cloud orbital. Dans la foulée, Elon Musk a indiqué un investissement de 25 milliards de dollars dans une usine de puces pour l’IA, Terafab. Avec cette annonce, il se lance dans une nouvelle activité, qui englobe la conception et la fabrication de puces, ambitionnant de cumuler l’expertise de Nvidia (conception) et de TSMC (fondeur). Elon Musk suit ici la logique d’intégration qui a déjà fait le succès de Tesla et de SpaceX. Les deux sociétés ont révolutionné chacune leur secteur. SpaceX et xAI sont appelées par Elon Musk à révolutionner le secteur de l’IA en lui donnant la puissance de calcul qui lui manque grâce à un accès garanti à l’espace. 80 % de la production de Terafab est dédiée à l’espace, le reste à Tesla et à ses robots Optimus. Se dessine donc, derrière cette intégration, un nouvel enjeu : celui des robots humanoïdes, qui ont besoin d’IA très puissantes et en mobilité. On y voit émerger une nouvelle logique de rapprochement avec SpaceX, quand Tesla sera devenu une entreprise de robots. Les briques s’assemblent donc autour de SpaceX et de xAI. L’IA sera omniprésente si elle dispose de gigantesques capacités de calcul. Dans ce cas, les voitures peuvent devenir autonomes, les robots évoluer au milieu des humains, et l’ensemble – humains, robots, voitures – être connecté en permanence depuis l’espace. Disposer d’un accès à l’espace et de la maîtrise des constellations de satellites est, dans ce cas, un avantage majeur, ce qui explique le pari sur SpaceX, qui propose déjà l’internet par satellite (voir La rem n°76, p.58), qui vient de lancer l’internet mobile par satellite, et qui lancera demain le cloud par satellite.

Reste donc à faire coïncider le projet avec la réalité. En effet, construire des usines de puces, lancer des satellites par centaines de milliers dans l’espace coûte très cher. Sans ces perspectives, SpaceX va, par ailleurs, manquer de raisons de multiplier les lancements. Une fois que sera complètement lancée la constellation Starlink, qui monopolise les lanceurs de SpaceX, que lancer d’autre ? Les clients sont là, mais n’ont pas besoin d’autant de lancements que Starlink peut en proposer, d’autant que les « gros » clients comme Amazon développent leur propre lanceur. La fusion de SpaceX et de xAI redonne donc à SpaceX une potentielle charge de travail pour une décennie avec le projet de cloud spatial. Elle permet de justifier une meilleure valorisation de l’entreprise. C’est la même chose pour xAI, dépassée par ChatGPT, Gemini et Claude. En devenant une IA spatiale, Grok aura accès à une puissance de calcul dont ne disposeront pas d’emblée ses concurrents. D’où le pari d’Elon Musk de vendre cette promesse-là à la Bourse. Elon Musk est, du reste, probablement le seul à pouvoir tenter un tel pari. Il a fait ses preuves quand il s’est agi de changer les règles du jeu avec Tesla, puis avec SpaceX, récemment encore avec Colossus qu’il a construit en 122 jours. Sa rapidité d’exécution est, de ce point de vue, remarquable. Quand il met fin à ses missions auprès de Donald Trump en mai 2025, Elon Musk vient de fusionner X et xAI (mars 2025). Neuf mois plus tard, SpaceX a rejoint le nouvel ensemble (janvier 2026). Il a développé un satellite dédié au cloud spatial ; il a lancé l’internet mobile par satellite. Un projet industriel global peut donc être présenté aux investisseurs dès mars 2026, moins d’un an après la fin des missions d’Elon Musk au Doge.

L’introduction en Bourse du nouveau SpaceX doit permettre de lever entre 40 et 80 milliards de dollars pour une valorisation qui pourra atteindre 1 780 milliards de dollars. C’est donc la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée, qui sera risquée, car atypique, comme le projet auquel elle est associée. En effet, les investisseurs individuels pourront récupérer jusqu’à 30 % des actions, quand les ratios sont plutôt de 5-10 % sur les introductions. Enfin, Wall Street pourrait accélérer l’entrée du titre dans les principaux indices américains, notamment le Nasdaq 100, ce qui soutiendra son cours. Le Nasdaq, qui s’attend aussi à l’entrée en Bourse d’OpenAI et d’Anthropic, envisage effectivement de changer ses règles pour donner toute leur place plus rapidement à ces nouveaux géants venus de l’IA. L’opération étant prévue au second semestre, elle permettra de savoir si la vision d’Elon Musk l’a emporté ou si, à l’inverse, les investisseurs décèlent dans ce grand projet un moyen de donner à SpaceX et à xAI un avenir qu’elles n’ont pas. De fait, le document d’introduction en Bourse sur lequel travaille SpaceX est plus prudent qu’Elon Musk et rappelle que les initiatives de cloud spatial n’en sont pour l’instant qu’à leur stade initial.

Ces projets, au-delà de leur dimension technique et financière très ambitieuse, risquent de soulever aussi de nombreuses oppositions. Ils sont américains et conduisent à gérer, depuis l’espace, des masses de données dont le statut « extraterritorial » devra être défini, sans parler des questions de souveraineté. C’est finalement ce que rappelle l’actualité de xAI en Europe, moins futuriste. Le 26 janvier 2026, la Commission européenne a annoncé avoir ouvert une enquête sur X et Grok, car l’IA intégrée au réseau social a été autorisée à déshabiller (ou à habiller en bikini) les humains – ce qui a été appliqué à des personnalités, souvent des femmes, et surtout des enfants. Ce type de pratiques entre dans le périmètre du DSA. La Commission avait au préalable alerté X, qui a bloqué cette possibilité offerte par Grok dès le 9 janvier 2026 pour ses utilisateurs gratuits, et le 15 janvier pour ses utilisateurs payants. Au-delà des images sexualisées, l’enquête devra évaluer l’ensemble des risques systémiques de Grok une fois intégré dans le réseau social X.

Sources :

  • Vergara Ingrid, « xAI, le colossal projet d’Elon Musk dans l’intelligence artificielle », Le Figaro, 2 décembre 2024.
  • Mediavilla Lucas, « Elon Musk fusionne son réseau social X avec sa start-up d’IA pour construire un géant de la tech et contrer OpenAI », Le Figaro, 31 mars 2025.
  • Godeluck Solveig, « Elon Musk fusionne X et xIA pour “accélérer le progrès humain” », Les Échos, 31 mars 2025.
  • Boone Joséphine, « Elon Musk tisse des liens capitalistiques entre ses sociétés », Les Échos, 16 juillet 2025.
  • Godeluck Solveig, « SpaceX vise 800 milliards de valorisation et envisage une introduction en Bourse », Les Échos, 8 décembre 2025.
  • Laghrari Mehdi, « Les data centers spatiaux, la nouvelle lubie de la tech américaine », Les Échos, 19 décembre 2025.
  • Bauer Anne, « SpaceX consolide sa domination dans le spatial », Les Échos, 2 janvier 2026.
  • Woitier Chloé, « Bruxelles ouvre une enquête sur Grok, l’IA d’Elon Musk », Le Figaro, 27 janvier 2026.
  • Schmitt Fabienne, « Bruxelles ouvre une enquête sur les dérives de Grok, l’intelligence artificielle de X », Les Échos, 27 janvier 2026.
  • Guillermard Véronique, Vergara Ingrid, « Pourquoi Elon Musk marie SpaceX avec sa start-up d’IA, xAI », Le Figaro, 4 février 2026.
  • Pontiroli Thomas, « SpaceX et xAI : mariage
    à haut risque pour le rêve de Musk », Les Échos, 4 février 2026.
  • Mediavilla Lucas, « Elon Musk lance une usine de puces pour héberger l’IA dans l’espace », Le Figaro, 23 mars 2026.
  • Godeluck Solveig, « SpaceX sur la rampe de lancement pour une introduction en Bourse »,
    Les Échos, 30 mars 2026.
  • Mediavilla Lucas, « Les projets de centres de données dans l’espace sont-ils fous », Le Figaro, 8 avril 2026.
  • Lentschner Keren, « Grand déballage en vue dans
    le procès opposant Musk à Altman », Le Figaro, 28 avril 2026.
  • Godeluck Solveig, « Construire des data centers dans l’espace : la nouvelle lubie de la tech », Les Échos, 5 mai 2026.
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15.09.2026 à 08:30

La FCC, avant et après

Anne Deysine

Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la

Texte intégral (5610 mots)

Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la droite conservatrice pour censure, interrogeons-nous sur le rôle de la Commission fédérale des communications (Federal Communications Commission, FCC) aux États-Unis. Quel est son impact sur la liberté des médias sous l’administration Trump, qui tient elle-même un double discours en matière de liberté d’expression ?

Dans le domaine des médias audiovisuels, la différence est grande avec la France, qui a légiféré1  afin d’interdire aux radios et aux chaînes de télévision de diffuser des incitations à la haine ou à la violence et qui a créé l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, l’Arcom – remplaçant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) –, chargée de contrôler le pluralisme. Beaucoup ont salué le non-­renouvellement de la fréquence de C8, alors que d’autres, dont le professeur de droit Thomas Hochmann, jugent l’Arcom trop réticente à utiliser ses pouvoirs et à faire usage des sanctions à sa disposition, se contentant de mises en garde et de mises en demeure, et passant rarement à l’étape des sanctions pécuniaires2 . Aux États-Unis, la seule institution comparable est la FCC, chargée de deux missions : éviter une trop forte concentration des médias audiovisuels et garantir un minimum de pluralisme des idées.

LA FCC FAIT PARTIE DE CES AGENCES GOUVERNEMENTALES INDÉPENDANTES CRÉÉES PAR LE CONGRÈS […]. CHACUNE […] EST DOTÉE DE TROIS TYPES DE COMPÉTENCE : UN POUVOIR LÉGISLATIF, UN POUVOIR EXÉCUTIF ET UN POUVOIR QUASI JUDICIAIRE

À l’origine de la FCC

Instituée par le Federal Communications Act de 1934, la FCC fait partie de ces agences gouvernementales indépendantes créées par le Congrès durant l’administration Franklin Roosevelt, à l’instar de la SEC (Securities Exchange Commission, Commission des opérations de bourse). Chacune, dans son domaine d’intervention, est dotée de trois types de compétence : un pouvoir législatif (la création de règles), un pouvoir exécutif (veiller à la bonne exécution de ces règles) et un pouvoir quasi judiciaire lui permettant de sanctionner le non-respect des réglementations. Leur directeur (ainsi que les membres) est nommé par le président, avec l’approbation du Sénat, pour un mandat de cinq années (ou plus selon les agences). En vertu d’une jurisprudence3 datant du New Deal, il ne peut, en principe, être limogé que pour un motif sérieux : good cause. Néanmoins, bien que créées par le Congrès, ces agences indépendantes appartiennent à la branche exécutive, ce qui explique les limogeages en violation de la loi, justifiés par Donald Trump s’abritant derrière la doctrine de l’Exécutif unitaire4.

La FCC et le pluralisme

Le nombre de fréquences radio et télévision à attribuer étant limité, la FCC n’accordait une licence qu’en échange de l’engagement à véhiculer des points de vue suffisamment diversifiés et à veiller à un équilibre des idées dans l’intérêt général. L’autre facette de cette mission de sauvegarde du pluralisme était d’empêcher une trop grande concentration des médias audiovisuels.

UNE DES RAISONS DE LA SURVIE DE LA RÈGLE DE TEMPS ÉGAL EST QUE LA FCC L’A TOUJOURS APPLIQUÉE AVEC UNE GRANDE SOUPLESSE

En contrepartie de l’octroi d’une fréquence, un bien rare à l’époque, les stations de radio ou les chaînes de télévision s’engageaient à respecter deux « doctrines » : la doctrine de l’équité – fairness doctrine – et la règle du temps égal – equal time – s’appliquant aux candidats à une élection, toutes deux différentes par leur statut et dans leur application. La première, qui a existé jusqu’en 1985, a été supprimée par l’administration Reagan, alors que la seconde, qui vise uniquement les candidats à un mandat politique, est toujours en vigueur. Une des raisons de la survie de la règle de temps égal est que la FCC l’a toujours appliquée avec une grande souplesse, accordant très largement des exemptions. Notons que ces deux règles imposent des contraintes aux médias audiovisuels ; elles pouvaient, par conséquent, entrer en contradiction avec le premier amendement5, qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ce qui explique les actions en justice et les pressions de la part des Républicains.

Doctrine de l’équité (fairness doctrine) et règle du temps égal (equal time)

La loi de 1934, le Federal Communications Act, reprend la loi Radio de 1927, qui exigeait que les détenteurs d’une licence agissent pour l’intérêt du public et que les stations de radio et les chaînes de télévision ayant obtenu une licence d’exploitation offrent une présentation équitable et équilibrée des questions controversées. Ainsi, la loi de 1934, remplaçant la loi Radio, instaure la FCC pour répartir les fréquences, avec pour mission d’« encourager une utilisation plus large et plus efficace de la radio, dans l’intérêt du public ». En 1949, la Commission publia un rapport intitulé « In matter of editorializing by broadcast licensees »6, qui interprète les dispositions concernant l’intérêt du public comme l’obligation de promouvoir « un standard basique d’équité » (a basic standard of fairness) dans les médias. Les détenteurs d’une licence avaient le devoir, d’une part, de consacrer un certain temps d’antenne pour couvrir de façon équilibrée les questions controversées touchant leur communauté et, d’autre part, d’accorder un droit de réponse aux personnes qui se jugeaient injustement attaquées. En raison des pressions des Républicains, la FCC décida en 1985 que la doctrine avait un effet dissuasif (chilling effect) sur la liberté d’expression. Elle l’abrogea formellement en 1987, tout en maintenant les dispositions sur les attaques personnelles, appliquées jusqu’en 2000. Jusqu’en 2011, plus de quatre-vingts médias ont continué de mettre en œuvre la doctrine d’équité.

L’EXIGENCE DE « TEMPS ÉGAL » NE S’APPLIQUAIT PAS AUX TALK-SHOWS, UN POINT SUR LEQUEL LA FCC SOUHAITE REVENIR POUR DES RAISONS PARTISANES

Concernant l’exigence de « temps égal », la loi de 1934 fut quelque peu amendée en 1959 afin de prévoir des exemptions7 pour les candidats à un mandat politique. Selon la loi révisée, l’exigence de « temps égal » ne s’appliquait pas aux talk-shows, un point sur lequel la FCC souhaite revenir pour des raisons partisanes. Ces exemptions expliquent que les radios de la droite conservatrice ont pu accumuler mensonges, théories du complot et insultes raciales sans conséquences, comme l’a fait l’animateur de radio Rush Limbaugh trois heures d’affilée pendant des années jusqu’à son décès en 2021.

La FCC et la concentration économique

Les changements sont considérables entre la position de la Commission vis-à-vis de la concentration dans les années 1970 et les politiques comme les priorités actuelles. La FCC est passée d’une politique stricte visant à maintenir le pluralisme à une autre consistant, au contraire, à donner facilement son aval, en 2025 et 2026, à d’importantes fusions ou acquisitions, en violation de l’esprit, sinon de la lettre, des textes existants.

Dans les années 1970, la FCC avait promulgué une règle interdisant à une société de contrôler à la fois un quotidien et une chaîne de radio ou de télévision dans la même ville (Broadcasting Cross Ownership Ban). Le but était d’assurer une diversité des voix et des opinions. Plusieurs sociétés durent, en conséquence, vendre un journal ou une station de radio, ce qui amena à l’environnement médiatique fragmenté de la fin du XXe siècle. Une autre règle, One to Market Rule, visait à empêcher les triopoles en interdisant, pour un même propriétaire, le cumul de stations AM ou FM et de chaînes TV dans une même localité, afin de lui interdire de dominer la totalité du spectre. Globalement, la règle des 7 appliquée strictement limitait le nombre de médias audiovisuels détenus par une seule entité à 7 stations AM, 7 stations FM et 7 chaînes de télévision sur le plan national. Cela signifie qu’aucun des trois grands réseaux ABC, CBS, NBC n’avait le droit d’acquérir un nombre illimité de stations locales. Enfin, en vertu de la règle fin-syn (Financial Interest and Syndication Rules), la FCC s’efforçait de limiter le pouvoir économique des grands réseaux de télévision sur la production audiovisuelle.

LA DÉRÉGULATION S’EST FAITE PROGRESSIVEMENT GRÂCE À L’ACTION CONJUGUÉE

Il leur était interdit de détenir les droits de syndication sur les séries qu’ils diffusaient, comme « M*A*S*H » ou « Seinfeld », afin de les empêcher d’être trop puissants à Hollywood, et de permettre aux sociétés de production indépendantes d’exister.

La dérégulation s’est faite progressivement grâce à l’action conjuguée de la FCC et de la Cour suprême, qui a validé8 notamment la décision de la Commission de se soustraire à la règle qui interdit de posséder un journal et une station dans la même localité, la Cour considérant que le nouveau paysage médiatique, depuis l’avènement d’internet, rend la règle obsolète.

La Commission actuelle a des priorités politiques opposées à celles des années 1970 :

– le localisme, qui est remplacé par l’acceptation de vastes entités ;

– la fin de la diversité et de l’équité, la priorité étant donnée à l’efficacité ;

– la fin des garde-fous.

Aujourd’hui, la dérégulation l’emporte, le « libre marché des idées » étant censé résoudre tous les problèmes.

Le contexte du premier amendement

LA RÉGULATION DES RADIOS ET DES TÉLÉVISIONS A TOUJOURS ÉTÉ EN TENSION AVEC LE PREMIER AMENDEMENT

Le premier amendement à la Constitution garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Dans ce contexte largement protecteur, les radios et les télévisions ont un régime bien spécifique qui diffère de celui de la presse, ainsi que de celui du câble et des réseaux sociaux. La liberté de la presse est garantie par le premier amendement à la Constitution et elle a été confirmée par deux décisions de la Cour suprême9, tandis que le câble et les réseaux sociaux ne sont soumis à aucune régulation en vertu de la section 230 de la loi CDA (Communications Decency Act) de 1996. En revanche, la spécificité des radios et des télévisions, liée à la justification d’une régulation minimale découlant de la rareté des fréquences à partager entre les multiples candidats aux licences, donnait au gouvernement un rôle qui lui permettait d’imposer certaines obligations en retour. La régulation des radios et des télévisions a toujours été en tension avec le premier amendement, et elle a été contestée à plusieurs reprises. Pourtant, la Cour suprême a validé les obligations imposées par la FCC, en particulier dans les cas NBC v. U.S.10 en 1943 et Red Lion v. FCC11 en 1969.

Dans l’affaire NBC v. U.S., la Cour jugea que les pouvoirs réglementaires de la FCC ne se limitaient pas aux aspects techniques et d’ingénierie. Les règles adoptées par la FCC dans l’intérêt du public, pour régir les relations entre les stations ayant obtenu une licence et les réseaux qui leur fournissent les programmes, relèvent bien des pouvoirs conférés à la FCC par la loi FCA de 1934.

LA COUR SUPRÊME VALIDA LA DOCTRINE DE L’ÉQUITÉ EN INVOQUANT LA RARETÉ DES FRÉQUENCES QUI JUSTIFIAIT LES LIMITES IMPOSÉES

Dans le cas Red Lion était en jeu la doctrine de l’équité exigeant que les divers aspects des grandes questions soient présentés aux auditeurs et aux téléspectateurs. La FCC reprochait à Red Lion Broadcasting Co. d’avoir manqué à ses obligations en diffusant ce qui constituait une attaque directe contre le journaliste Fred J. Cook, auteur de l’ouvrage Barry Goldwater: Extremist on the right. La Cour suprême jugea que la FCC avait bien agi dans le cadre de ses pouvoirs12 en décidant que cette station de radio de Pennsylvanie avait violé la doctrine d’équité lorsqu’elle avait refusé un droit de réponse à cet écrivain qui avait été qualifié à l’antenne de « sympathisant communiste ». La Cour suprême valida la doctrine de l’équité en invoquant la rareté des fréquences qui justifiait les limites imposées à la latitude éditoriale des stations. Elle reconnut que cette doctrine conférait au gouvernement fédéral le pouvoir inédit de réglementer la liberté d’expression et les médias, mais elle jugea que ce dernier exerçait un tel pouvoir en raison de la caractéristique unique de ces nouveaux médias de communication, à savoir la rareté des fréquences. En octroyant une licence, le gouvernement accordait un monopole au diffuseur et il était donc de sa responsabilité de défendre les valeurs du premier amendement à la Constitution, en réglementant le contenu des programmes, afin d’assurer une couverture adéquate et équilibrée de l’ensemble des questions d’importance publique.

LA COUR VALIDAIT ÉGALEMENT LE POUVOIR DE LA FCC DE RÉGLEMENTER LES FUSIONS ET LES ACQUISITIONS

Par son raisonnement, la Cour validait également le pouvoir de la FCC de réglementer les fusions et les acquisitions envisagées par les détenteurs de licence. Il est du devoir de la Commission de s’assurer que le pouvoir n’est pas concentré entre les mains de quelques-uns. L’autorité de régulation est donc dans son rôle lorsqu’elle approuve ou désapprouve les propositions de fusion ou d’acquisition, en appliquant les mêmes critères que pour accorder ou refuser des licences de diffusion, c’est-à-dire la défense de l’intérêt général.

Aujourd’hui, le paysage médiatique n’est plus le même. Les trois grands réseaux ABC, NBC, CBS, qui rassemblaient 90 % des téléspectateurs, ont vu leur part de marché tomber à 20 % avec le développement de la télévision par câble, puis l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux et, désormais, le succès de YouTube et des podcasts13. Nombreux sont ceux, parmi les Républicains, qui jugent que ces règles sont devenues obsolètes et qui posent la question de la validité de cette réglementation. Il est d’ailleurs probable que si la Cour suprême en avait aujourd’hui l’occasion, elle reviendrait sur la jurisprudence Red Lion, mais, jusqu’ici, la Commission a fait preuve de tellement de souplesse dans l’octroi des exemptions qu’il n’y a guère eu d’occasions de contestation.

La FCC sous l’administration Trump

La FCC est devenue un instrument politique aux mains du président, qui facilite la collusion avec les médias et les Big Tech. Cette évolution se traduit manifestement dans les règles édictées par Brendan Carr, président de la FCC choisi par Donald Trump en 2024, concernant le temps égal ou les règles de la concurrence.

La règle de temps égal comme outil de pression ou de censure

Donald Trump et Brendan Carr cherchent à instrumentaliser la clause de temps égal en l’imposant à certains programmes qui n’étaient pas visés jusqu’ici, comme les émissions du soir.

NOMBREUX SONT CEUX, PARMI LES RÉPUBLICAINS, QUI JUGENT QUE CES RÈGLES SONT DEVENUES OBSOLÈTES

Le cas de l’interview de James Talarico, candidat démocrate du Texas pour le Sénat, par Stephen Colbert sur CBS fournit une bonne illustration. En février 2026, le présentateur du « Late Show » a dû renoncer à inviter dans son émission la figure montante du parti démocrate, à la suite de pressions émanant de la chaîne. L’interview a quand même été diffusée sur la chaîne YouTube de l’émission, offrant ainsi une publicité considérable au candidat Talarico. S’agit-il pour autant d’une violation de la règle de temps égal ? La réponse est négative : il y aurait eu infraction uniquement si Stephen Colbert avait refusé ­d’accorder le même traitement et le même temps d’antenne aux deux autres candidats, ce qui n’a pas été le cas. Pourtant se sont ensuivies des critiques et des menaces.

Le risque d’abus de pouvoir et de censure en raison du contenu, spécifiquement prohibé par le premier amendement, est apparu clairement à la suite de l’assassinat de Charlie Kirk, l’influenceur d’extrême droite qui a contribué à faire élire Donald Trump président en 2024. Lorsqu’en septembre 2025 l’animateur du « Late Night Show » sur ABC, Jimmy Kimmel, fit une plaisanterie, sans doute de mauvais goût, sur l’attitude du président Trump qui s’efforçait de tirer parti politiquement de l’événement, le président de la FCC Brendan Carr s’en est immédiatement pris au réseau ABC (propriété de Disney), ainsi qu’aux chaînes affiliées qui diffusent le programme. Le groupe Disney, qui avait besoin de la mansuétude de la FCC, a d’emblée suspendu la diffusion de l’émission de Jimmy Kimmel, avant d’être contraint de la rétablir, face au mécontentement des abonnés. Avec ses nombreuses chaînes TV affiliées au réseau ABC, le groupe Nexstar, partisan de l’interdiction du « Jimmy Kimmel Live », a décidé, de son côté, de prolonger l’interdiction une semaine.

LA FCC EST DEVENUE UN INSTRUMENT POLITIQUE AUX MAINS DU PRÉSIDENT, QUI FACILITE LA COLLUSION AVEC LES MÉDIAS ET LES BIG TECH

Brendan Carr a pu jouer de toute son influence, puisque les propriétaires de chaîne sont tributaires de la Commission pour conserver leurs licences ou encore pour mener à bien leur projet de fusion. Il en va ainsi pour les diffuseurs Nexstar Media Group et Sinclair Broadcast Group. Aux États-Unis, la diffusion nationale d’un réseau repose sur une fédération de stations locales affiliées. Ces groupes14 peuvent, légalement et contractuellement, préempter ou remplacer un programme du réseau sur leurs propres marchés – ce qui leur donne un levier décisif sur les contenus que le « public national » reçoit effectivement. Parce que Donald Trump n’apprécie pas les émissions satiriques comme « Saturday Night Live » ou « Late Night Show », il les menace régulièrement, tandis que Brendan Carr fait pression sur les opérateurs de télévision pour exiger le renvoi ou la suspension des « coupables », Jimmy Kimmel ou Stephen Colbert. Marqués à droite, les groupes Nexstar et Sinclair ont d’abord menacé de ne plus programmer l’émission de Jimmy Kimmel, fragilisant encore le modèle déjà précaire des late-night talk-shows. Le Sinclair Broadcast Group, connu pour ses positions politiques conservatrices, a même laissé entendre qu’il maintiendrait la diffusion de « Jimmy Kimmel Live » sur ses stations affiliées au réseau ABC si l’animateur présentait des excuses à la famille de Charlie Kirk, notamment en lui faisant « un don personnel significatif », ainsi qu’à Turning Point USA, l’organisation fondée par Charlie Kirk. De même, Paramount, propriétaire de CBS, a déprogrammé, en juillet 2025, « The Late Show with Stephen Colbert », émission phare de la chaîne15. Il est vrai que le groupe attendait l’aval de la FCC concernant sa fusion avec Skydance, dont l’un des principaux actionnaires est le multimilliardaire Larry Ellison (fondateur d’Oracle), proche de Donald Trump.

LA RÈGLE QUI INTERDIT LES FUSIONS ENTRE LES QUATRE GRANDS RÉSEAUX […] EST DEVENUE « NÉGOCIABLE »

L’instrumentalisation de la FCC peut s’appliquer également à l’attribution des fréquences16. En principe, ces autorisations sont renouvelées quasiment automatiquement. Mais Brendan Carr a décidé d’anticiper le calendrier pour huit chaînes affiliées à ABC en ordonnant au groupe Disney, en avril 2026, de lui adresser une demande de renouvellement, normalement prévue entre 2028 et 2031. La raison en est une remarque humoristique de l’animateur Jimmy Kimmel, au sujet du gala de la presse, plaisanterie qui a été interprétée comme une incitation à assassiner le président Trump. Même si la menace de non-­renouvellement a peu de chance de se concrétiser, l’effet dissuasif est considérable.

Les concentrations désormais autorisées

En 2026, tout s’accélère. La règle qui interdit les fusions entre les quatre grands réseaux (ABC, CBS, NBC et Fox) est devenue « négociable », avant sans doute d’être abrogée, le décret étant attendu pour l’été 2026. Les réseaux souhaitent pouvoir fusionner de façon à faire concurrence aux Big Tech ; ils estiment que la règle n’a plus lieu d’être dans la mesure où ils ne jouissent plus d’un monopole sur les audiences, les téléspectateurs s’informant et se divertissant avec Netflix, YouTube ou TikTok.

Profitant d’une faille dans la règle d’interdiction, la fusion entre Nexstar et Tegna, d’un montant de 6,2 milliards de dollars, a été approuvée grâce à un double tour de passe-passe17. Cette opération donnerait naissance à un géant qui contrôle 260 stations locales dans 44 États, soit 80 % des foyers américains, alors que la règle fixe un maximum d’audience nationale de 39 %. La FCC a rappelé une règle des années 1980, laquelle permet de ne compter que 50 % de l’audience atteinte par les stations UHF (chaînes 14 à 69) pour calculer le taux de pénétration. C’était logique dans la mesure où les signaux UHF étaient plus faibles que ceux de la VHF (chaînes 2 à 13). Aujourd’hui, à l’ère numérique, les signaux UHF sont en fait plus forts, mais la FCC a utilisé ce subterfuge de façon à minimiser le niveau du contrôle. La nouvelle philosophie est que les réseaux indépendants sont en butte aux attaques de Google, de Netflix, de Meta et consorts. Il leur faut donc acquérir cette taille stratégique pour survivre. Pour eux, le plafond de 39 % est une relique qui ne reflète plus la réalité actuelle du marché. Selon la seule commissaire démocrate Anna Gomez, il s’agit d’un glissement dangereux vers des médias illibéraux, car le deal est le résultat du favoritisme politique et du manque de transparence, qui mène inévitablement à une homogénéisation des contenus éditoriaux.

LE DEAL EST LE RÉSULTAT DU FAVORITISME POLITIQUE ET DU MANQUE DE TRANSPARENCE

La conséquence de la fusion est que, alors que la règle interdit à une entité de posséder plus de deux stations parmi les quatre grands réseaux dans une seule ville, une même compagnie Nexstar possède et contrôle les filiales locales des quatre grands réseaux dans des dizaines de villes. Celles-ci restent des entités séparées, mais la diffusion de contenu est entre les mains d’un seul et même acteur, Nexstar, qui contrôle trois ou plus de ces grandes stations dans 23 réseaux différents, incluant San Diego et Sacramento18.

En matière de radios règne un duopole entre iHeartMedia et Audacy, qui sont, en principe, des entités séparées, mais un partenariat de distribution signé en juin 2025 a, dans les faits, fusionné leurs champs d’action numérique. iHeartMedia est le plus grand avec 866 stations ; Audacy, qui en possède 240, a fait migrer ses stations sur l’application de la première. En conséquence, il y a bien des propriétaires différents, mais un seul point de passage obligé pour 1 200 stations de radio américaines, qui sont sur la seule plateforme iHeartMedia.

Ce démantèlement est assurément politique et partisan, comme l’illustre le ton du texto du président Trump pour qui les choses n’allaient pas assez vite : « Finissons-en avec cette fusion [Nexstar et Tegna] ! » La réponse des démocrates ne s’est pas fait attendre. Dès le 18 mars 2026, plusieurs ministres de la justice, ceux de la Californie et de la Caroline du Nord en tête, ont intenté un procès en antitrust afin de bloquer cette fusion, qui serait, selon eux, une violation du Clayton Antitrust Act19 de 1914 et qui conduirait à des licenciements massifs et à une augmentation des prix pour les consommateurs20. Parce que l’accord s’est fait au niveau fédéral (FCC et département de la Justice), les États ont pris le relais avec ce procès : ils argumentent que la Commission n’a pas l’autorité pour refuser d’appliquer le plafond de 39 % édicté par le Congrès et qu’il appartient à celui-ci de modifier ce critère s’il le juge nécessaire.

C’EST L’INDÉPENDANCE DE LA FCC QUI EST EN JEU

C’est l’indépendance de la FCC qui est donc en jeu. Que ce soit en matière de contenu ou de concentration, le directeur obéit aux ordres du président et utilise des moyens détournés pour sanctionner (ou tenter de le faire) ses adversaires ou opposants et pour faire approuver des fusions qui sont en violation de la loi avec comme résultat des propriétés croisées devenues courantes et, du même coup, l’existence de triopoles dans de nombreuses villes. Cette concentration des radios et des télévisions s’inscrit dans un contexte où les réseaux sociaux sont exemptés de toute responsabilité (en vertu de la section 230 de la loi CDA) et où les géants de la Silicon Valley acquièrent des blogs et des podcasts pour faire passer leurs messages, récemment pour rassurer sur les effets de l’intelligence artificielle et pour prôner la dérégulation. S’ajoute à cela la charge destructrice à l’encontre des médias publics (NPR, PBS) par le président Trump. Résultat : dans le paysage médiatique21 aux États-Unis, il est devenu très difficile d’exprimer des vérités factuelles. Il est donc essentiel qu’en France l’Arcom remplisse sa mission avec force et que les autorités européennes appliquent avec détermination le DSA, lequel, contrairement aux accusations de l’administration américaine (et d’une partie de la droite française), n’est pas un instrument de censure, mais correspond à une nécessaire exigence de transparence et de modération des contenus.

  1. Article 15 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication.
  2. Hochmann Thomas, « On ne peut plus rien dire. » Liberté d’expression : le grand détournement, Anamosa, 2025. L’auteur cite plusieurs exemples de violations manifestes sanctionnées par des amendes souvent modiques très inférieures au seuil maximal prévu par la loi. Que pèse une amende de 50 000 € voire 100 000 € lorsque le bénéfice du groupe Canal+ est supérieur à 550 millions d’euros ?
  3. Humphrey’s Executor v. United States, 295 US 602 (1935).
  4. La théorie de l’exécutif unitaire est un principe radical selon lequel le président détient des pouvoirs illimités
    sur l’ensemble des agences de la « branche exécutive » du gouvernement des États-Unis, toute contrainte imposée
    à ses pouvoirs par le législatif étant en conséquence inconstitutionnelle. Voir Davis Frederick T., « Donald Trump et la doctrine de l’“exécutif unitaire” : quels sont les enjeux ? », Le club des juristes, 7 mars 2025.
  5. Le premier amendement qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse, stipule : « Le Congrès
    ne légifèrera pas pour porter atteinte 
    (abridge) à la liberté d’expression et à liberté de la presse. »
  6. Federal Communications Commission Reports, « In the matter of editorializing by broadcast licencees », 1949.
  7. La section 315 (a) prévoit des « opportunités égales » d’accès aux médias pour les candidats à un poste politique.
  8. Federal Communications Commission v. Prometheus Radio Project, 592 U.S. 414 (2021).
  9. La première New York Times Co. v. Sullivan, 376 U.S. 254 (1964) protège les journaux des procès en diffamation
    en jugeant que ceux qui attaquent un journal doivent prouver non seulement l’erreur, mais la mauvaise foi. Dans une deuxième décision, New York Times Co. v. United States, 403 U.S. 713 (1971) rendue au sujet des Pentagon Papers, la Cour a bien spécifié qu’il n’était pas possible d’interdire une publication a priori, quel que soit le motif invoqué. Pas de prior restraint. S’il y a eu violation de la loi ou atteinte à la sécurité nationale par exemple, la sanction interviendra a posteriori.
  10. National Broadcasting Co., Inc. v. United States, 319 U.S. 190 (1943).
  11. Red Lion Broadcasting Co., Inc. v. FCC, 395 U.S. 367 (1969).
  12. La FCC avait ordonné que soit remise une retranscription de l’émission à Fred J. Cook et que Red Lion lui accorde un droit de réponse, deux exigences validées par la cour d’appel.
  13. Le podcasteur Joe Rogan avait permis au candidat Donald Trump, durant sa campagne électorale en 2024,
    d’être suivi par sa centaine de millions d’abonnés.
  14. Depuis une quinzaine d’années, les opérateurs des télévisions et des radios locales ont racheté des stations,
    par dizaines, voire par centaines, formant ainsi des conglomérats, tels que Nexstar Media Group ou Sinclair Broadcast Group.
  15. Très politique et régulièrement critique vis-à-vis de Donald Trump, « The Late Show » était une cible récurrente de la droite trumpiste. CBS a décidé de mettre fin à l’émission en mai 2026 – officiellement pour motif financier.
  16. Pahwa Nitish, « Brendan Carr is playing a dangerous game », slate.com, April 29, 2026.
  17. Cette approbation s’est faite non pas par un vote des cinq commissaires – ce qui aurait suscité un débat intense
    et la possibilité pour la seule membre démocrate, Anna Gomez, d’exprimer son opposition –, mais en catimini
    par les fonctionnaires (Bureau média).
  18. Nexstar s’est engagé à revendre quelques-unes des stations dans les deux années qui viennent, si la Commission
    ne change pas les règles entre-temps, ce qu’elle est en train de faire.
  19. Voté en 1914, le Clayton Antitrust Act complète le Sherman Antitrust Act de 1890, notamment en précisant
    les pratiques antitrust interdites.
  20. Les requérants demandent une ordonnance de restriction temporaire (TRO) suspendant l’entrée en application
    de la fusion. Ils demandent à la cour de contraindre Nexstar à maintenir les actifs séparés. L’audience à D.C. a eu lieu le 15 avril 2026 : le juge Troy a bloqué la fusion dans l’attente de l’issue du procès, les requérants ayant, selon lui, toutes les chances de l’emporter sur le fond. « Federal judge blocks Nexstar-Tegna merger until antitrust lawsuit is resolved », PBS, April 18, 2026.
  21. La situation est d’autant plus opaque que les frontières sont floues entre le secteur de la musique (Sony), les médias (Warner Bros. Discovery) et l’industrie du divertissement (Disney). Citons les opérations Skydance et Paramount ou Disney et Reliance ou Sony/Apollo et Paramount Global. Toutes se comptent en milliards de dollars.
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10.09.2026 à 08:30

Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites

Jacques-André Fines Schlumberger

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la

Texte intégral (1976 mots)

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.

«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.

Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.

Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.

Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.

Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.

De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.

Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».

Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.

Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.

Sources

  • Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
  • Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
  • Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
  • AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
  • Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
  • Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
  • Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.
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08.09.2026 à 08:30

Microsoft, nouvelle arme technologique au service de la politique étrangère américaine

Jacques-André Fines Schlumberger

En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en

Texte intégral (2115 mots)

En sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs initiatives, notamment en Allemagne, en France et à la Cour pénale internationale elle-même, témoignent d’une certaine prise de conscience, mais les réponses demeurent fragmentées.

Le 20 août 2025, l’administration Trump a sanctionné, par décret exécutif, des responsables de la Cour pénale internationale, parmi lesquels le juge Nicolas Guillou, président de la Chambre préliminaire I, sur la situation dans l’État de Palestine. Cette chambre avait délivré, le 21 novembre 2024, « des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, commis depuis le 8 octobre 2023 jusqu’au 20 mai 2024 au moins ».

Le régime de sanctions américain, initialement conçu pour lutter contre le terrorisme et les violations graves des droits humains, vise aujourd’hui quelque 15 000 personnes physiques et morales dans le monde, essentiellement des membres d’organisations terroristes, des dirigeants de régimes dictatoriaux ou encore des chefs d’organisations criminelles, auxquels s’ajoutent désormais neuf magistrats internationaux. Être sous sanction américaine interdit à toute personne physique ou morale américaine, y compris leurs filiales à l’étranger, de fournir des services à ces personnes, que ce soit à titre onéreux ou à titre gratuit.

Les effets concrets de ces sanctions sur la vie numérique et bancaire de Nicolas Guillou ont été immédiats et l’ensemble de ses comptes ouverts chez des fournisseurs américains, comme Amazon, Airbnb, Netflix, PayPal ou encore Expedia, ont été fermés. Visa et Mastercard, qui constituent un duopole de fait sur les moyens de paiement en Europe, ont bloqué ses cartes bancaires. Certaines banques européennes, par crainte de représailles, ont également fermé des comptes bancaires ou ont refusé des virements entrants. Les transferts d’argent transfrontaliers via Western Union ou MoneyGram ont également été gelés.

« Un État non européen peut, par décret exécutif, exclure un citoyen français du système bancaire et de l’espace numérique dans son propre pays, sans recours possible devant les juridictions françaises », a expliqué Nicolas Guillou lors du congrès annuel de l’Union syndicale des magistrats, en octobre 2025. « Dans un monde régi par la force, c’est aux militaires de résister. Dans un monde régi par le droit, ce sont les magistrats qui sont en première ligne, et c’est bien pour cela que nous sommes attaqués. » Le cas de Nicolas Guillou n’est pas isolé. Dès le 6 février 2025, Donald Trump avait imposé des sanctions contre le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, dont l’adresse électronique Microsoft avait alors été suspendue, le contraignant à basculer vers un fournisseur de messagerie suisse. Ces incidents révèlent la brutalité d’une vulnérabilité structurelle, alors que la Cour pénale internationale avait fait de Microsoft un partenaire technologique central en 2022, lorsque le Bureau du procureur avait lancé le « Projet Harmony », cofinancé par l’Union européenne, en collaboration avec Microsoft, Accenture et leur coentreprise Avanade, pour concevoir une plateforme de gestion des preuves.

« Les sanctions ont été une révélation pour la Cour, ainsi que pour les ONG travaillant dans le domaine de la justice internationale, quant au niveau de dépendance vis-à-vis des technologies et des systèmes financiers américains », résume Zoé Paris, coordinatrice du plaidoyer à la Coalition pour la Cour pénale internationale, qui regroupe des organisations de la société civile de cent cinquante pays. Avocate internationale et chercheuse-doctorante à l’université de Cambridge, Jennifer Tridgell analyse, pour sa part, que l’incident a servi d’avertissement sévère sur la manière dont la technologie numérique peut être « utilisée comme une arme pour atteindre des objectifs politiques, menaçant potentiellement la capacité de la Cour à fonctionner conformément à son mandat judiciaire indépendant ». Depuis le 31 octobre 2025, la Cour a entamé ce qu’elle appelle une « désaméricanisation numérique » en remplaçant Microsoft Office par le logiciel open source OpenDesk développé par ZenDis – entreprise publique, fondée en 2022, qui œuvre pour la souveraineté numérique au sein des administrations allemandes. Mais, de l’aveu de Jennifer Tridgell, la Cour a « un long chemin à parcourir pour démêler son réseau complexe de dépendances logicielles après avoir été largement dépendant pendant des décennies d’un petit nombre de fournisseurs de logiciels ».

En France, en décembre 2025, la Commission des lois du Sénat a publié un rapport sur la sécurisation des marchés publics numériques, et le constat est sans appel. Les administrations françaises sont grandement dépendantes des solutions informatiques proposées par des acteurs extra-européens, « source de vulnérabilités pour les données publiques hébergées chez ces acteurs, en raison de leur soumission à un cadre juridique de nature extraterritoriale » – notamment le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), les ordres exécutifs United States Intelligence Activities, passés par plusieurs présidents américains, et le Cloud Act, qui permettent aux autorités américaines de contraindre un fournisseur de services informatiques à leur dévoiler toute communication ou information concernant un client, que cette donnée se trouve ou non sur le territoire américain. C’est dans ce contexte que le Sénat rappelle que le logiciel Word, édité par Microsoft, détenait en 2025 une part de marché estimée entre 85 % et 90 % du marché mondial des traitements de texte, sachant que l’accès à ce type de logiciel ne s’effectue plus désormais à partir d’un programme stocké localement, mais par une connexion continue à des services hébergés dans les infrastructures de l’éditeur américain.

Face à ces constats, plusieurs acteurs publics européens ont engagé des transitions concrètes, mais à des rythmes et des échelles très variables. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a entamé, dès le début des années 2000, une sortie progressive de l’écosystème Microsoft, en accompagnant quelque 30 000 agents publics, qui ont migré vers des alternatives open source comme Open-Xchange pour la messagerie et des distributions Linux pour le système d’exploitation des ordinateurs. En mars 2026, l’IT-Planungsrat, l’instance fédérale de coordination de la numérisation de l’administration publique, a imposé à toutes les administrations fédérales d’adopter, d’ici 2028, deux formats exclusifs pour la publication de documents : le PDF/UA (format d’accessibilité universelle) et l’ODF (OpenDocument Format), excluant de facto les formats propriétaires de Microsoft. En France, les initiatives restent plus locales. Lyon a développé dès juin 2025, en partenariat avec la Métropole et le Syndicat intercommunal des technologies de l’information pour les villes (SITIV), un opérateur public de services numériques qui intervient auprès des collectivités territoriales du bassin rhodanien. Cet opérateur œuvre pour la mise en place et le développement de leurs outils numériques, avec une suite collaborative baptisée « Territoire Numérique Ouvert » (TNO), reposant sur des outils open source pour la visioconférence et la bureautique, qui est hébergée dans des centres de données régionaux. Le projet a bénéficié d’une subvention de 2 millions d’euros de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, dont la moitié des marchés ont été attribués à des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes et la totalité à des entreprises françaises.

À l’échelle nationale, la direction interministérielle du numérique (DINUM) a organisé, le 8 avril 2026, un séminaire visant à réduire les dépendances numériques extra-européennes. Parmi les premières mesures annoncées figurent la migration des postes de travail de la direction interministérielle du numérique (DINUM), qui a notamment pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre, du système d’exploitation Windows de Microsoft vers Linux. Il s’agit également d’opérer la migration de la Caisse nationale de l’Assurance maladie vers les outils du socle numérique interministériel pour ses 80 000 agents. Début 2026, le gouvernement français a également annoncé la migration du Health Data Hub vers l’infrastructure souveraine Scaleway, un hébergeur français filiale d’Iliad, labellisé « cloud de confiance » SecNumCloud, par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), mettant fin à un feuilleton qui débuta en 2019 (voir La rem n°54 bis-55, p.40). À l’époque, et sans appel d’offres, l’offre de cloud Azure de Microsoft avait été choisie pour centraliser l’ensemble des données de santé des Français collectées par les hôpitaux, l’assurance maladie, les médecins et les pharmacies.

L’affaire Guillou met en lumière une vulnérabilité systémique que l’Europe a longtemps sous-estimée ou fait semblant d’ignorer, et la brutalité de l’effacement numérique du juge Nicolas Guillou et de certains membres de la Cour pénale internationale montre combien les infrastructures numériques et financières dominantes ne sont pas des biens communs apatrides ou neutres, mais un puissant instrument de pouvoir qui, dès lors qu’il tombe entre de mauvaises mains, peut servir un tout autre but que celui pour lequel il a été créé. Microsoft, Amazon, Google ou Visa sont des entreprises américaines, soumises au droit américain, et légalement mobilisables au service de la politique étrangère des États-Unis. En France, l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (April), fondée en 1996, milite depuis sa création pour l’adoption des logiciels libres dans les administrations publiques comme rempart contre la dépendance aux éditeurs américains, Microsoft en tête. Framasoft, créé en 2001, est un réseau d’éducation populaire consacré principalement au logiciel libre qui a développé des alternatives concrètes à tous les services numériques américains, notamment Google, sous le label « Dégooglisons Internet ». Depuis 2008, La Quadrature du Net participe à ce combat sur le terrain des droits numériques et de la surveillance. Gageons que ces initiatives trouveront enfin un certain écho, maintenant que les menaces ne sont plus hypothétiques et que le danger est bien réel.

Sources :

  • Cour pénale internationale (CPI), « Situation dans l’État de Palestine : La Chambre préliminaire I de la CPI rejette les exceptions d’incompétence soulevées par l’État d’Israël et délivre des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant », icc-cpi.int, 21 novembre 2024.
  • Hale Craig, « “We’re done” – major government organization slams Microsoft Teams as it drops Windows for good », techradar.com, June 16, 2025.
  • Ville de Lyon, « La Ville de Lyon renforce sa souveraineté numérique », lyon.fr, 23 juin 2025.
  • Guillou Nicolas, « Sanctions américaines contre le juge français de la CPI », intervention au congrès de l’Union syndicale des magistrats, union-syndicale-magistrats.org, 14 octobre 2025.
  • Charruyer France, « Sanctions américaines contre le juge Nicolas Guillou : un signal d’alerte pour notre souveraineté numérique », altij.fr, 2 novembre 2025.
  • Richard Olivia, « Sécurisation des marchés publics numériques. Proposition de loi relative à la sécurisation des marchés publics numériques », Commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d’administration générale, rapport n° 199, Sénat, senat.fr, 10 décembre 2025.
  • Serries Guillaume, « Health Data Hub : l’État acte le divorce avec Microsoft au profit du SecNumCloud », zdnet.fr, 6 février 2026.
  • RTS Info, « La nouvelle vie compliquée de Nicolas Guillou, le juge français effacé du monde numérique par Washington », rts.ch, 16 mars 2026.
  • Lingsma Tjitske, « Comment les sanctions peuvent être une arme technologique américaine contre la CPI », justiceinfo.net, 19 mars 2026.
  • Direction interministérielle du numérique (DINUM), « Souveraineté numérique : l’État accélère la réduction de ses dépendances extra-européennes », numerique.gouv.fr, 8 avril 2026.
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01.09.2026 à 08:30

3/3. « Politique plateforme » et reconfiguration de la compétition électorale - Plateforme numérique, un intermédiaire pas comme les autres

Fabienne Greffet

Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, cr&

Texte intégral (2546 mots)

Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, créé par Donald Trump, est devenu un espace scruté de la prise de parole du président des États-Unis ; TikTok a été le théâtre d’une campagne inéquitable lors de l’élection présidentielle roumaine de novembre 2024, qui a conduit à l’annulation du scrutin. Ces exemples invitent à interroger le rôle politique des dispositifs numériques qualifiés de « plateformes ».

Des définitions plurielles de la « politique plateforme »

Le terme de « plateforme » a été popularisé par l’entrepreneur Tim O’Reilly en 2005, lorsqu’il spécifiait un nouvel état de la toile mondiale, le web 2.0, comme un « web de plateforme », plus interactif et composé d’un ensemble de services coproduits avec les utilisateurs. Ce terme est donc, en premier lieu, une ressource rhétorique forgée par les milieux professionnels de la Tech.

LE TERME DE « PLATEFORME » A ÉTÉ POPULARISÉ PAR L’ENTREPRENEUR TIM O’REILLY EN 2005, LORSQU’IL SPÉCIFIAIT UN NOUVEL ÉTAT DE LA TOILE MONDIALE, LE WEB 2.0, COMME UN « WEB DE PLATEFORME »

Emprunté à l’ingénierie informatique, pour laquelle une plateforme constitue une infrastructure technique permettant le fonctionnement de plusieurs applications et services, il renvoie à une triple signification : un espace physique stable et accessible (les plateformes pétrolières), un tremplin vers la progression (le podium sportif), et un espace politique de propositions, synonyme de programme politique (la plateforme électorale). Comme l’a montré Tarleton Gillespie, ces connotations induisent la représentation de dispositifs ouverts, offrant aux internautes de s’exprimer de façon égalitaire, sans hiérarchiser ni les contenus produits ni les utilisateurs. Les plateformes numériques de sociabilité ou de partage de vidéos s’affichent comme de simples intermédiaires, « démocratiques » et « neutres ». À ce titre, elles maintiennent le flou sur les différentes catégories d’usagers : internautes, producteurs de publications et annonceurs publicitaires. En outre, contrairement aux médias, elles n’auraient pas à justifier de leurs choix algorithmiques ni à être régulées, la responsabilité éditoriale et de création étant renvoyée aux créateurs de contenu1.

Le mot « plateforme » a également émergé plus récemment à travers le syntagme de « politique plateforme ». Davide Vittori la caractérise comme « des activités politiques menées à travers les plateformes numériques – telles que les campagnes, la consommation d’information, l’organisation, le débat, la délibération ou le vote »2. Une deuxième conception, restreinte à la compétition électorale, inclut les effets de l’investissement dans des dispositifs numériques. La « politique plateforme » est alors définie comme « un nouvel état de la politique institutionnalisée dans lequel les organisations qui participent à la compétition électorale, quelles qu’elles soient – partis, mais aussi organisations citoyennes, mouvements sociaux, voire agences spécialisées –, s’ajustent à l’emprise des plateformes numériques sur les pratiques sociales et politiques et sont travaillées par celle-ci, du point de vue de leur fonctionnement interne et externe »3.

DANS CETTE VEINE, LE « PARTI PLATEFORME » CONCRÉTISERAIT CERTAINS ASPECTS DE LA SOCIÉTÉ NUMÉRIQUE

Parmi ces effets figure la transformation des organisations partisanes. La « politique plateforme » s’entend alors comme « l’introduction d’intermédiaires numériques (par exemple des applications logicielles, des sites web, des services de réseaux socio-numériques) dans la structure des partis politiques, pour faciliter la communication interne, participer à la prise de décision, organiser l’action politique et transformer l’expérience globale de participation dans les partis politiques »4. Dans cette veine, le « parti plateforme » concrétiserait certains aspects de la société numérique, en adoptant une organisation de start-up, qui cherche à réinventer la relation entre un leader et sa base de soutien d’internautes, à travers un dispositif numérique5. Une troisième conception se concentre sur la contribution des utilisateurs. La « plateformisation de la politique » est ici conçue comme la « tendance des partis, des mouvements sociaux et des institutions publiques à mettre en avant des dispositifs participatifs numériques, avec la promesse de “donner voix” aux citoyens “profanes” et de relégitimer ainsi l’action politique »6. Cette approche très participative de la « politique plateforme », plus fidèle à la vision initiale d’un web interactif, inclut les affordances des dispositifs, notamment les possibilités d’argumentation et de délibération, variables d’une plateforme à l’autre.

Des plateformes qui reconfigurent le jeu politique

Cette pluralité de définitions et de dispositifs dessine deux grands ensembles d’éléments qui contribuent à une reconfiguration de la compétition électorale.

D’une part, les acteurs et les organisations politiques s’insèrent dans un écosystème informationnel hybride, dont quelques importantes plateformes grand public sont partie prenante. En 2025, 40 % des citoyens européens déclarent utiliser les réseaux sociaux pour s’informer sur l’actualité politique et sociale, 26 % utilisent les plateformes de partage vidéo comme YouTube et 9 %, les agents conversationnels (IA). Si la télévision (71 %), la radio (43 %), la presse et ses déclinaisons numériques (41 %) demeurent les médiateurs d’actualité les plus centraux en moyenne, ce n’est pas le cas chez les 15-24 ans qui consultent, pour s’informer, les réseaux sociaux (65 %), les plateformes de vidéos (39 %), les agents conversationnels (18 %) davantage que la radio (22 %), la presse (24 %) et, dans une moindre mesure, la télévision (50 %)7. Cette interdépendance entre les médias traditionnels et les plateformes grand public a des effets politiques. L’agencement des plateformes numériques permet aux acteurs politiques de s’adresser directement aux publics d’électeurs, notamment les plus jeunes, sans passer par le filtre des médias (mais en acceptant celui des plateformes). Parallèlement, de nouveaux intermédiaires, les influenceurs politiques, émergent et deviennent partie prenante du jeu électoral, en concurrence avec les journalistes. Les contenus politiques, éventuellement produits par IA, sont moins contrôlés ; la presse se fait même l’écho d’influenceurs développés par IA8. Les formats tels que la vidéo courte, le titrage spectaculaire ou des contenus à forte charge émotionnelle ou de controverses, auxquels incitent les grandes plateformes, du fait de leur modèle économique de captation de l’attention, se diffusent largement9. Par leur caractère à la fois transnational et monopolistique, ces plateformes grand public, vulnérables à la désinformation, bousculent également l’État en tant que régulateur de l’information de campagne.

CES PLATEFORMES GRAND PUBLIC, VULNÉRABLES À LA DÉSINFORMATION, BOUSCULENT ÉGALEMENT L’ÉTAT EN TANT QUE RÉGULATEUR DE L’INFORMATION DE CAMPAGNE

Les débats sur les ingérences étrangères lors de récents scrutins réactivent une tension, présente depuis le XIXe siècle, entre liberté de l’information des électeurs et soustraction de ceux-ci à des influences jugées néfastes. Cette tension est aiguë en France, où l’intervention de l’État dans l’information électorale est ancienne10 et puissante. Et cela, même si seuls 5 % des internautes s’exposent à des contenus idéologiquement homogènes sur les réseaux11. La proportion de la population qui n’accède pas du tout à de l’information en ligne est beaucoup plus importante12, particulièrement chez les plus jeunes13, sans que ce dernier enjeu ne s’avère particulièrement débattu dans l’espace public.

D’autre part, les plateformes numériques, au sens, non pas des réseaux sociaux, mais en tant que dispositifs autonomes développés par les candidats et les organisations politiques, constituent un support de travail pour ces derniers, à travers trois types de solutions techniques. Les plateformes de mobilisation, initiées lors de la campagne de Barack Obama en 2008, associent base de données, incitations à l’engagement et rationalisation des pratiques militantes. Il s’agit alors d’activer des formes prescrites de participation politique et de les optimiser en les rendant quantifiables et réplicables. Des opérateurs transnationaux spécialisés commercialisent et adaptent les dispositifs numériques aux contextes locaux. Ce faisant, ils encodent culturellement les manières de faire campagne, par exemple en promouvant la gamification politique et le ciblage des messages14. A contrario, les plateformes structurant certaines organisations partisanes « nativement numériques » incarnent la promesse d’une contribution accrue des sympathisants et des militants à l’élaboration des programmes et à la prise de décision collective, dans une interaction plus ou moins maîtrisée par la direction du parti15. Plus souvent open source, ces plateformes ne suscitent pas nécessairement un renforcement de la démocratie interne et elles n’entraînent pas une plus grande numérisation de la désignation des candidats aux élections qu’au sein des partis traditionnels16. Un troisième type de plateforme vise au contraire à soustraire aux partis la responsabilité de la sélection des candidats aux élections, en organisant des rassemblements et des choix citoyens qui cherchent à se substituer à la forme-parti. Elles dessinent une recherche de dépassement des partis, sans pour autant parvenir à mobiliser un public socialement diversifié17.

La « politique plateforme » renvoie donc à un imaginaire participationniste, dans lequel la légitimité démocratique est fondée sur l’implication numérique directe des citoyens, avec un très grand éventail de pratiques et de dispositifs possibles, plus ou moins délibératifs, plus ou moins prescriptifs ou contraignants, et à plus ou moins grande portée dans la décision politique. La « politique plateforme » fait en même temps écho aux craintes dont la participation électorale est porteuse de longue date : manipulation des masses, irrationalité de leurs décisions face à l’émotion ou, plus récemment, désinvolture supposée d’un engagement politique du clic18. Les turbulences relevées dans les processus électoraux révèlent les modèles économiques mis en œuvre par les grandes plateformes pour susciter et retenir l’attention, quels qu’en soient par ailleurs les effets sur la qualité du débat public ; mais ils soulignent aussi l’incapacité d’un État construit au XIXe siècle comme l’arbitre du processus électoral à tenir ce rôle.

LA « POLITIQUE PLATEFORME » RENVOIE DONC À UN IMAGINAIRE PARTICIPATIONNISTE

Plus généralement, il s’agit d’une incapacité à pacifier la compétition, face à des pratiques qui dévient des règles établies du jeu politique. De récentes propositions, comme celle d’encadrer le temps de parole des acteurs politiques sur les réseaux sociaux en temps de campagne, manifestent une aspiration à un renouvellement de la régulation étatique19 ou supra-étatique de ce processus électoral, également perceptible dans le règlement général sur la protection des données et dans le Digital Services Act adoptés ces dernières années au niveau européen.

  1. Gillespie Tarleton, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p. 23-46.
  2. Vittori Davide, « Platform Politics », Online Dictionary on digitalization, 2026, p. 1. https://relink2.eu/wp-content/uploads/Platform-politics-FV.pdf pour la rubrique Platform. https://relink2.eu/publications/ pour le Sommaire du dictionnaire.
  3. Greffet Fabienne, « Les partis politiques par temps de plateformes. Mobilisations électorales, transformations organisationnelles, initiatives citoyennes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 11.
  4. Lioy Alberto, Esteve Del Valle Marc, Gottlieb Julian, « Platform politics: Party organisation in the digital age », Information Polity, vol. 24, n° 1, 2019, p. 45.
  5. Gerbaudo Paolo, The Digital Party: Political organisation and online democracy, Pluto Press, 2019.
  6. Li Vigni Fabrizio, « Un cube idéal-typique pour l’étude de la plateformisation de la politique », Terminal, n° 134-135, 2022, p. 2.
  7. European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », europa.eu, October 2025.
  8. TV5 Monde, « Des avatars pro-Trump envahissent les réseaux sociaux », 3 mai 2026.
  9. Greffet Fabienne, Rebillard Franck, « Les mises en format du politique comme enjeu de pouvoir. De l’interdépendance politico-journalistique à l’emprise des plateformes », Réseaux, 255-256 (1-2), 2026, p. 11-50.
  10. Garrigou Alain, Le vote et la vertu, comment les Français sont devenus électeurs, Presses de la Fondation nationale
    des sciences politiques, 1992.
  11. Inversement, 76 % des Européens (69 % des Français) sont tout à fait ou assez d’accord avec l’affirmation selon laquelle « Lorsque je navigue sur les réseaux sociaux, il m’arrive parfois de lire des informations sociales et politiques sur lesquelles je tombe par hasard, même si je ne les cherchais pas exprès », selon le rapport European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », October 2025, p. 29. europa.eu
  12. Fletcher Richard, Robertson Craig T., Nielsen Rasmus Kleis, « How many people live in politically partisan online news echo chambers in different countries », Journal of Quantitative Description, vol. 1, 2021, p. 21.
  13. Boyadjian Julien, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022.
  14. McKelvey Fenwick, Piebiak Jill, « Porting the political campaign: The NationBuilder platform and the global flows of political technology », New Media and Society, vol. 20, n° 3, 2018, p. 901-918.
  15. Deseriis Marco, « Two variants of the Digital Party: The Platform Party and the Networked Party », PACO (PArtecipazione e COnflitto), vol. 13 (1), 2020.
  16. Sandri Giulia, Von Nostitz Felix, Neihouser Marie, « L’organisation en ligne des partis politiques européens. Entre avancées des consultations numériques et réticences concernant la digitalisation de la sélection des organes internes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 95-136.
  17. Theviot Anaïs, « La plateformisation comme idéal participatif : vers une démocratisation de la démocratie ?
    Les cas de Ma Voix et de LaPrimaire.org », Réseaux, n° 236, 2022, p. 137-178.
  18. En témoigne le succès de la notion de « slacktivisme » (activisme « mou » ou « indolent », traduction de l’adjectif anglophone slack), proposée par Evgeny Morozov lorsqu’il dénonce les risques d’un engagement en ligne destiné surtout à conforter les citoyens qui s’y adonnent dans leur sentiment d’être utiles et importants, au détriment de l’action politique sur le terrain. Des études empiriques robustes montrent au contraire que les personnes très actives politiquement en ligne le sont également dans d’autres sphères, de sorte que la participation en ligne tend à renforcer les inégalités dans la participation civique et politique. Oser Jennifer, Boulianne Shelley, « Reinforcement effects between digital media use and political participation: A meta-analysis of repeated-wave panel data », Public Opinion Quarterly, vol. 84, n° 1, June 10, 2020, p. 355-365.
  19. Clavier Henri, « Encadrement du temps de parole sur les réseaux sociaux : une très mauvaise réponse à une bonne question », publicsenat.fr, 7 mai 2026.
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30.07.2026 à 09:00

États-Unis : le Pentagone se fâche avec Anthropic et signe avec OpenAI

Alexandre Joux

En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de

Texte intégral (2558 mots)

En refusant d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI, son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des garanties plus importantes sur les usages à risque de l’IA.

Lors de la naissance d’OpenAI en 2015, avec le projet de créer une IA générale, la cause était entendue : l’IA devait être au service de l’humanité et OpenAI rester de toute éternité une organisation à but non lucratif, soutenue par de généreux parrains. Mais l’entraînement des LLM (Large Language Models) coûte très cher, ce qui a permis aux spécialistes du cloud et des processeurs de s’imposer. OpenAI a dû se rapprocher de Microsoft. Le géant du logiciel et du cloud est aujourd’hui présent à son capital depuis qu’OpenAI a changé ses statuts et créé une filiale à but lucratif plafonné (voir La rem n°76, p.63). La question du financement de l’IA occupe OpenAI depuis l’origine. Très vite, des tensions ont surgi entre ses plus hauts cadres sur les choix stratégiques à faire. Son PDG a toujours plaidé pour mettre à disposition ses solutions, tout en invoquant régulièrement les risques que l’IA fait peser sur l’humanité ou, plus prosaïquement, sur le marché du travail. En 2019, Sam Altman indiquait que son modèle GPT-2 était « trop dangereux » pour être mis à la disposition de tous – un moyen de rendre compte de la révolution technologique à laquelle OpenAI était en train de participer. Mais, en novembre 2022, quand ChatGPT est dévoilé, il s’agit, en fait, du modèle GPT-2. En interne, le débat a fait rage et a conduit à la mise à la disposition du grand public de ChatGPT. En 2019, Dario et Daniela Amodei vont ainsi quitter OpenAI. Pour Dario Amodei, alors directeur adjoint de la recherche chez OpenAI, les choix de Sam Altman prennent trop peu en considération les risques de sécurité posés par l’IA. En 2020, il fondera donc, avec sa sœur, une entreprise d’IA plus responsable, Anthropic, qui détient une règle d’usage de l’IA lui permettant de décider ce qui est publiable ou pas, chaque fois qu’un nouveau modèle est développé.

Dans un premier temps, Anthropic sera un concurrent lointain d’OpenAI, qui a bénéficié de son antériorité sur le marché avec le lancement de ChatGPT. Mais, depuis, Anthropic s’est imposé comme le principal rival d’OpenAI. Si le développement d’OpenAI a été financé au départ par Microsoft, Anthropic a su attirer Alphabet et Amazon à son capital et désormais Microsoft. Anthropic a fait la preuve de la pertinence de son modèle d’affaires. Plutôt que de parier sur la banalisation de l’IA auprès du grand public (Anthropic possède, avec Claude, l’équivalent de ChatGPT), l’entreprise a, au contraire, développé des solutions à destination des professionnels, vendues sur abonnement. C’est le cas notamment de Claude Code pour les codeurs, plus récemment de Claude Cowork pour les professions juridiques. Pour sa dernière levée de fonds en février 2026, Anthropic a annoncé des revenus annuels de 14 milliards de dollars et pourrait donc être rentable dès 2027. Cet élément est essentiel : parce que le développement de l’IA nécessite des fonds considérables (voir La rem n°76, p.67), la question de la rentabilité des investissements commence à se poser, certains suspectant l’émergence d’une « bulle ». Le plus gros consommateur de fonds n’est autre qu’OpenAI, qui prévoit d’être rentable à partir de 2030 seulement, avec des perspectives de croissance du chiffre d’affaires véritablement pharaoniques, ce qui implique de disposer d’un quasi-monopole sur le marché. OpenAI ambitionne, en effet, de réaliser dans les quatre ans un chiffre d’affaires de 125 milliards de dollars. Pour l’heure, le chiffre d’affaires croît très rapidement, à 2 milliards de dollars par mois, mais cela ne fait que 24 milliards sur 2026… Anthropic est donc devenu une vraie menace pour OpenAI parce qu’il en révèle les potentielles faiblesses. Ainsi, lors de son dernier tour de table en février 2026, Anthropic a été valorisé à hauteur de 380 milliards de dollars, quand la dernière valorisation d’OpenAI était de 500 milliards de dollars. Cette concurrence et les divergences d’approche entre les deux entreprises, notamment sur la question des risques de l’IA, se sont cristallisées en février 2026 autour d’un contrat avec le Pentagone.

Dès le 16 février 2026, le média américain Axios laissait fuiter l’existence d’un conflit entre la direction d’Anthropic et Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense. Ce dernier, révélait Axios, envisagerait de déréférencer Anthropic, qui s’oppose à l’utilisation de son IA par l’armée depuis qu’elle a décroché, à l’été 2025, un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Ce contrat prévoit la mise à disposition de Claude dans les systèmes classifiés de l’armée. C’est le seul contrat de ce type, les autres contrats entre le Pentagone et des acteurs de l’IA ne relevant pas de l’information classifiée. Autant dire que Claude traite des données sensibles à des fins militaires, ce qui a conduit Anthropic à introduire des lignes rouges dans son contrat, à savoir ne pas recourir à son IA pour de la surveillance de masse sur le territoire américain (par exemple, repérer des migrants pour en informer l’ICE), et ne pas recourir à son IA pour des armes autonomes létales (par exemple, des drones armés qui prendraient, seuls, la décision d’éliminer une cible). Ces précautions d’Anthropic sont celles qui inquiètent le secrétaire américain à la Défense, alors que l’efficacité de l’IA ne fait aucun doute. En effet, la mise en œuvre du contrat entre Anthropic et le Pentagone a permis de planifier la capture de Nicolás Maduro au Venezuela ainsi que des frappes en Iran. Il faut donc que l’armée puisse se servir de l’IA à sa guise et que les entreprises privées ne lui assignent pas de limites, quand bien même elles éditeraient les modèles utilisés.

Anthropic n’a pas cédé, Dario Amodei ayant même rendu public un message expliquant être « bien conscient que le Département de la guerre – et non les groupes privés – était en charge des décisions militaires ». Mais, « dans un très petit nombre de cas, nous croyons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs démocratiques ». Il a reçu le soutien de Microsoft, de Sam Altman, de Palantir aussi, qui utilise Claude… Mais cela n’aura pas suffi. Le ministère américain de la guerre a fixé un ultimatum au 27 février, date à laquelle il a rompu le contrat avec Anthropic. Une semaine plus tard, il a même placé Anthropic dans la « liste noire » des entreprises, celles qui constituent un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». La décision est très lourde : elle fait d’Anthropic une entreprise infréquentable si l’on souhaite travailler pour le ministère de la guerre, l’exclusion ne concernant pas les autres administrations. Le 26 mars 2026, une juge fédérale a toutefois suspendu la décision du Pentagone, quand une cour d’appel à Washington, D.C. en a refusé le retrait. Le flou persiste donc, mais il risque d’être vite dissipé du fait de l’évolution rapide des relations entre les entreprises d’IA et le Pentagone, d’une part, et entre l’administration américaine et Anthropic, d’autre part.

Le jour où le contrat avec Anthropic a été rompu, Sam Altman a annoncé qu’OpenAI signait avec le Pentagone, suscitant immédiatement des interrogations sur les concessions faites par OpenAI, qu’Anthropic aurait refusées de son côté. Sam Altman a joué la transparence pour sauver l’image d’OpenAI sans que l’on sache qui, du Pentagone ou d’OpenAI, a véritablement cédé. En effet, le contrat signé avec OpenAI intègre, selon Sam Altman, plus de lignes rouges que celui signé avec Anthropic. Le ministère de la guerre aurait donc cédé face à l’urgence de disposer encore de modèles d’IA puissants pour ses activités classifiées. Quant à Sam Altman, s’il s’est félicité de ce nouveau contrat, il a, de même, réitéré son soutien à Dario Amodei et proposé que le cadre contractuel mis en place entre OpenAI et le Pentagone serve désormais de référence pour la gestion des relations avec les entreprises d’IA.

Trois lignes rouges sont édictées. Les deux premières reprennent celles défendues aussi par Anthropic, soit l’interdiction de la surveillance de masse au niveau national et l’interdiction du recours à l’IA pour des armes létales autonomes. La troisième ligne rouge interdit le recours à l’IA pour des décisions automatisées aux enjeux importants – le système chinois du « crédit social » est donné en exemple, mais d’autres sont possibles (pensons à l’obtention de crédits, etc.). OpenAI insiste, et c’est la seconde nouveauté, sur sa capacité à garantir le respect de ces lignes rouges par l’armée. Le contrat prévoit que l’IA sera déployée uniquement dans le cloud, ce qui exclut une IA « locale » de type « edge devices », une condition souvent nécessaire pour rendre autonomes des armes opérant à distance (par exemple, un drone en territoire ennemi où il y aura du brouillage de fréquences). Des ingénieurs d’OpenAI habilités secret Défense seront, par ailleurs, déployés auprès du Pentagone pour s’assurer des conditions de déploiement de l’IA. Le contrat souligne enfin que l’IA ne peut être utilisée que pour des usages légaux et que, pour les activités de renseignement, le traitement d’informations privées doit respecter le quatrième amendement, dont nous rappelons ici les termes :

« Le droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets contre les perquisitions et saisies non motivées ne sera pas violé et il ne sera émis aucun mandat si ce n’est sur présomption sérieuse, corroborée par serment ou déclaration solennelle et décrivant avec précision le lieu à perquisitionner et les personnes ou choses à saisir. »

Enfin, toutes ces règles ne sont valables que dans le cadre légal actuel, OpenAI se réservant le droit de ne plus donner suite si le gouvernement décide d’assouplir très fortement celui-ci. Avec ces précisions, Sam Altman a tenté de faire la preuve que son accord avec OpenAI, évidemment opportuniste, pouvait être également perçu comme un moyen de sortir par le haut de la crise entre le Pentagone et les acteurs de l’IA. L’opération semble couronnée de succès. Le 2 mai 2026, le Pentagone a, en effet, annoncé avoir signé un accord avec huit entreprises ayant des activités dans l’IA (Amazon, Microsoft, Oracle et Google pour le cloud, Nvidia pour les puces, xAI, OpenAI et Reflection AI pour les modèles de langage). Toutes ont un contrat qui leur donne accès aux documents classifiés.

Ces contrats témoignent de la dépendance de plus en plus forte du Pentagone vis-à-vis des acteurs de l’IA. Cette dépendance concerne aussi Anthropic. Le renversement de situation s’est opéré en deux temps. Des fuites ont amené, le 26 mars 2026, à découvrir l’existence d’un nouveau modèle très puissant d’Anthropic, Claude Mythos. Ce modèle est très efficace, notamment pour détecter des failles de sécurité, ce qui a conduit Anthropic à décider de ne pas le rendre public, au moins tant que les grands groupes mondiaux du numérique n’auront pas corrigé les failles non repérées par des humains depuis des dizaines d’années, mais révélées par Mythos en quelques semaines. Autant dire que Mythos permet de hacker n’importe qui… C’est une arme redoutable pour tous ceux qui parviendraient à s’en emparer. Afin de garantir aux États-Unis la maîtrise future de l’écosystème numérique, et le respect de règles qui sont celles défendues par Anthropic, Dario Amodei a lancé le Project Glasswing, qui fédère les grands acteurs américains de solutions logicielles pour mettre son modèle en priorité à leur disposition, le temps qu’ils sécurisent leurs propres plateformes. Mais, en Iran, en Chine, en Russie ou ailleurs, Mythos pourrait être très utile, car il franchira facilement toutes les barrières de sécurité. L’affaire est trop importante pour l’administration américaine, qui a adopté le projet Glasswing. Dario Amodei a ensuite été reçu à la Maison-Blanche, mais pas par le ministre de la guerre…

Sources :

  • Debès Florian, « Le combat acharné entre OpenAI et Anthropic monte d’un cran », Les Échos, 16 février 2026.
  • Godeluck Solveig, « Anthropic essaie d’encadrer l’usage militaire de son IA », Les Échos, 19 février 2026.
  • Boone Joséphine, « Le champion de l’IA Anthropic pris entre le marteau et l’enclume », Les Échos,
    2 mars 2026.
  • Leroy Philippe, « IA militaire : OpenAI remplace Anthropic au Pentagone », silicon.fr, 2 mars 2026.
  • N. L., « OpenAI au piège de son contrat avec le Pentagone », Le Figaro, 4 mars 2026.
  • Boone Joséphine, « Anthropic remporte la bataille de la popularité face à OpenAI », Les Échos, 4 mars 2026.
  • Debès Florian, Godeluck Solveig, « Anthropic sanctionné après son clash avec le Pentagone », Les Échos, 9 mars 2026.
  • Vissière Hélène, « Le duel Anthropic-Pentagone sur l’IA divise la Silicon Valley », Le Figaro, 23 mars 2026.
  • Debès Florian, « Les revenus d’Anthropic partis pour dépasser ceux OpenAI », Les Échos, 8 avril 2026.
  • Boone Joséphine, « Avec son nouveau modèle Mythos, Anthropic déchaîne la planète IA », Les Échos, 9 avril 2026.
  • Vergara Ingrid, « Le dernier modèle d’Anthropic menace toute la cybersécurité », Le Figaro, 9 avril 2026.
  • Laghrari Mehdi, « Anthropic mise sur Mythos pour recoller les morceaux avec l’administration Trump », Les Échos, 21 avril 2026.
  • I. M., « Le Pentagone s’allie à huit géants américains de l’IA mais évince Anthropic », Le Figaro, 5 mai 2026.
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30.07.2026 à 09:00

Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites

Jacques-André Fines Schlumberger

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la

Texte intégral (1976 mots)

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.

«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.

Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.

Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.

Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.

Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.

De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.

Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».

Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.

Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.

Sources

  • Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
  • Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
  • Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
  • AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
  • Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
  • Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
  • Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.
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28.07.2026 à 09:00

La forte dépendance de l’Europe au cloud américain en matière de sécurité nationale

Françoise Laugée

Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement

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Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement établi que ces systèmes informatiques américains soient totalement isolés (air-gapped) d’internet ou de tout autre réseau non sécurisé, selon le groupe de réflexion Future of Technology Institut (FOTI). Dans 16 pays, cette dépendance représenterait un risque élevé face à une éventuelle coupure d’accès (kill switch) décidée par les États-Unis.

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23.07.2026 à 09:00

Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique

Jacques-André Fines Schlumberger

Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.

Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité

Texte intégral (1022 mots)

Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.

Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité des travaux du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), ont publié en février 2026 un avis commun consacré aux neurotechnologies numériques et aux interfaces cerveau-machine. Selon la « Recommandation sur l’éthique des neurotechnologies », adoptée à la Conférence générale de l’Unesco le 12 novembre 2025 et reprise par le rapport, « les neurotechnologies “font référence aux appareils, systèmes et procédures, englobant à la fois le matériel et les logiciels, qui permettent de mesurer directement le système nerveux, d’y accéder, de le surveiller, de l’analyser, d’en prévoir l’activité ou de la moduler, afin de comprendre, influencer, restaurer ou anticiper sa structure, son activité et sa fonction” ».

Ces neurotechnologies numériques permettent de mesurer, d’analyser ou de moduler l’activité cérébrale, ouvrant des perspectives médicales significatives, en neurologie, en psychiatrie, ou encore pour compenser certains handicaps, mais elles soulèvent dans le même temps des enjeux éthiques majeurs, « notamment en matière de dignité, d’autonomie, de liberté de pensée, de protection de la vie privée et d’équité ». L’avis commun publié par le CCNE et le CCNEN appelle à « encadrer leur développement au nom des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique ». Il commence par dresser un panorama de ces technologies et de leurs usages, médicaux d’abord, pour traiter des pathologies, mais aussi non médicaux, dans des domaines aussi variés que le travail, le sport ou le grand public. L’avis déploie ensuite une analyse éthique structurée autour des conditions du consentement éclairé, de la cybersécurité des données cérébrales, et des risques liés à l’inférence d’états mentaux, définis, selon le glossaire de l’avis, comme l’état d’esprit d’une personne, englobant perception, émotions, désirs, intentions et mémoire.

Il examine les tensions propres à l’usage médical avant d’aborder les usages non médicaux, ceux dits d’« augmentation » des capacités physiques ou intellectuelles, comme la surveillance de l’attention ou de la charge cognitive de personnes exposées à des situations à risque, telles que peuvent l’être les pilotes d’avion ou les chirurgiens . Les fondements scientifiques de ces derniers sont d’ailleurs contestés et les risques de dérive en milieu professionnel sont soulignés. L’avis pose ensuite des questions juridiques ouvertes et formule des recommandations appelant à inscrire le développement de ces technologies dans le strict respect des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique.

L’avis s’intéresse, en particulier, aux questions d’éthique liées à l’utilisation des neurotechnologies numériques à des fins d’« augmentation », et au fait que le développement de ces technologies s’inscrit dans un contexte transhumaniste et de science-fiction, où l’idée que les capacités humaines sont limitées, justifierait de les augmenter par la technologie. Si l’avis ne discute pas ces visions philosophiques, il entend toutefois corriger les idées fausses qui les accompagnent. La première est celle selon laquelle les humains n’exploiteraient qu’une infime partie de leur cerveau. L’avis rappelle qu’« aucune donnée scientifique ne corrobore cette vision », et que, si des facteurs comme la malnutrition ou les substances toxiques peuvent effectivement réduire les capacités cérébrales, les voies d’amélioration documentées restent l’alimentation, l’éducation, l’exercice physique et les interactions sociales. Sur l’efficacité des approches d’augmentation, l’avis est sceptique en ce que les capacités cognitives reposent sur « le fonctionnement harmonieux de dizaines de milliards de neurones », et souligne que « les possibilités de renforcer ce fonctionnement par des manipulations physiques à large échelle restent, jusqu’à preuve du contraire, très limitées ». De plus, une augmentation localisée de certaines fonctions pourrait se faire « au détriment d’autres capacités ». L’avis réfute ensuite le rapprochement entre cerveau et ordinateur, renforcé par le succès de l’intelligence artificielle. Malgré des apparences communes, leur fonctionnement est « fondamentalement différent ». L’idée d’une hybridation complète homme-machine, ou d’un transfert du contenu informationnel du cerveau vers une machine, relève de la pure science-fiction.

L’avis pointe enfin les raccourcis rhétoriques, comme la « lecture des pensées » ou encore l’« utilisation d’un ordinateur par la pensée », qui « évoquent des pouvoirs magiques sans aider à comprendre ce que permettent réellement les neurotechnologies ». Les progrès réels dans le décodage de l’activité corticale ne permettent pas de conclure qu’une augmentation maîtrisée du cerveau normal est « technologiquement accessible dans un avenir proche ». En conclusion, si le rêve peut être moteur de progrès, « la mise en avant de possibilités et de bénéfices extraordinaires peut être une manière de masquer des intérêts économiques bien réels et de favoriser de nouveaux moyens de contrôle des individus ». Le CCNE et le CCNEN appellent donc à distinguer rigoureusement les avancées médicales avérées des promesses spéculatives portées par des acteurs commerciaux aux ambitions transhumanistes qui ne manqueront pas d’arriver prochainement sur le marché grand public, et qui feront probablement fi de ces recommandations éthiques.

Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique. Avis commun du CCNE et du CCNEN, Avis 150 du CCNE, Avis 10 du CCNEN, février 2026.

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