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15.07.2026 à 09:59

Les « grands reporters » et Le Figaro au secours de Guillaume Erner

Patrick Michel

« Affaire Erner », suite.

- Bidonnages et mensonges / ,
Texte intégral (1337 mots)

« Affaire Erner », suite.

Nous avions déjà exposé les premiers épisodes de cette triste affaire : le 24 juin, au cours de la matinale qu'il anime sur France Culture, Guillaume Erner a diffusé un montage sonore censé démontrer les similarités antisémites des discours de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Problème : un des extraits de ce montage était en réalité tiré d'une émission de 2017 dans laquelle Jean-Luc Mélenchon ne faisait en aucune façon référence aux juifs. Cette falsification n'étant pas passée inaperçue, Guillaume Erner a été contraint de produire des excuses, consistant en l'occurrence à déporter la faute sur la source de ce montage trompeur, que le journaliste avait omis de mentionner à l'antenne. Si, devant l'évidence, la station, l'animateur, les syndicats, les SDJ, le médiateur ont tous reconnu des « erreurs », voire une « faute grave », une poignée d'irréductibles éditorialistes ne l'ont pas entendu de cette oreille, et ont refusé mordicus de reconnaître le caractère « fallacieux » dudit montage. Démontrant, une nouvelle fois, que la vérité leur importe bien peu ?

Les irréductibles

C'est Raphaël Enthoven, dès le lendemain de l'entretien, qui ouvre le bal. Sous la communication de France Culture sur X, qui explique que le « montage fallacieux » et « [non] sourcé » n'aurait « pas dû être diffusé », Enthoven s'entête : « Fallacieux ? En quoi ? A quel titre ? » Le même jour, les sociétés des journalistes de Radio France et de France Culture produisent un communiqué commun, condamnant « les propos antisémites faussement attribués à Jean-Luc Mélenchon ». Jean Quatremer sort alors de ses gonds : « Le petit doigt sur la couture du pantalon, aux ordres de LFI. […] Et dites, la @SDJradiofrance, vous avez entendu parler des dog whistle ? Parce qu'il faudrait arrêter de nous prendre pour des demeurés. » Très remonté, et un rien obsessionnel, Quatremer publiera entre le 25 juin et le 8 juillet pas moins de 49 tweets (ou repost) sur « l'affaire Erner ».

Caroline Fourest n'est bien sûr pas en reste, et ajoute une couche de complotisme sur le déni de réalité : « La meute de Jean-Luc Mélenchon est en ordre de bataille. A un an de la présidentielle, ses militants, très actifs dans les rédactions et les Sociétés de Journalistes (SDJ), font feu de tout bois pour écarter les journalistes qui les dérangent. Il faut l'expliquer au grand public. Et résister à cette intimidation politique. » Résumons : plutôt que de constater, comme Guillaume Erner lui-même, que le montage était « fallacieux », la championne de l'anti-complotisme préfère s'imaginer qu'un groupe agit dans l'ombre et « fait feu de tout bois » contre ce pauvre Guillaume Erner, victime d'une cabale politique. Nos deux journalistes stars ne seront bien sûr pas les seuls sur cette ligne de défense fondée sur des « faits alternatifs » : tous les habitués du comptoir sont là. Brice Couturier (en réaction au communiqué des SDJ de Radio France) : « Les syndicats de gauche de Radio France ont choisi : ils soutiendront la candidature de Mélenchon aux présidentielles. Attendez-vous à ce que cela s'entende dans les journaux d'information de ses stations... » ; Céline Pina : « LFI ou comment aider à comprendre la montée du fascisme hier en regardant ses promoteurs aujourd'hui. Acte 1 l'intimidation et la menace des opposants et détracteurs » ; Éric Naulleau : « La chasse à l'homme menée par la meute insoumise s'attaque maintenant à Guillaume Erner, le brillant animateur de la matinale de France Culture, un des honneurs de la profession » ; Peggy Sastre (dans son éditorial du Point) : « France Culture, aussi, a reconnu la faute, quitte à jeter sous le bus son producteur et donner du fioul à une chaudière tyrannique qui n'en avait vraiment pas besoin » ; Marika Bret : « L'intimidation, la traque, la purge, c'est une vieille méthode, une passion totalitaire, tenace et mortifère ». Etc. Bref, le problème n'est pas le montage trompeur, mais la critique des médias.

Difficile de ne pas remarquer que les irréductibles défenseurs d'Erner gravitent autour de la galaxie printaniste. Une poignée de chroniqueurs, au pouvoir éditorial démesuré comparé à leur nombre, qui utilisent leurs journaux ou leurs structures comme tremplins pour truster des invitations à la télé ou à la radio. Dernier exemple en date ? L'Association française des grands reporters et correspondants (AFGRC), dont deux membres (Noémie Halioua et Emmanuel Razavi [1]) publient une tribune dans Le Figaro pour défendre Erner.

À la suite de son « erreur », le présentateur des Matins a en effet écopé d'un « avertissement », et son « billet d'humeur » lui a été retiré. Une punition d'une effroyable sévérité, inacceptable pour les « grands reporters » Noémie Halioua et Emmanuel Razavi qui, dans leur tribune, tiennent à alerter : « Affaire Erner : la France ne doit pas devenir le pays des ayatollahs ! »

En cause, les demandes exprimées par des militants insoumis de voir le journaliste présenter des excuses aux personnes calomniées. Le tableau est inquiétant : « Menaces, harcèlement, intimidation » ; « chasse à l'homme méthodiquement orchestrée par "la meute" LFI » ; « entreprise de mise à mort professionnelle » ; « soif de nuire au journaliste que rien ne semble apaiser », etc. Malheureusement aucun exemple ou citation n'est donné à l'appui de cette description. Et encore : LFI « menace gravement la santé démocratique de notre pays », en particulier par ses desseins à l'égard de la corporation des journalistes (disent nos « grands reporters », oubliant leurs diatribes contre le corporatisme des autres… pour voler au secours de ladite corporation) : « Tenter de bâillonner toute voix discordante ou critique de LFI quitte à répandre la terreur au sein de cette corporation », au sein de laquelle « parmi les voix à faire taire, [les insoumis jugeraient qu'il y a] d'abord celles des journalistes de confession juive, qui alertent sur la nouvelle judéophobie qui découle de l'antisionisme ». Ou comment surenchérir dans la calomnie.

La « post-vérité » jadis décriée est aujourd'hui un registre banal du discours éditocratique. La preuve ? Le site d'un quotidien national publie une tribune dans laquelle pas un fait tangible n'apparaît, et dans laquelle les faits avérés tels que la falsification de Guillaume Erner n'apparaissent que comme des éléments de décor, qui n'entrent pas en compte dans le « raisonnement » exposé. Ainsi devisent certains « grands reporters » …

Patrick Michel avec Jérémie Younes


[1] Noémie Halioua, ex-rédactrice en chef d'i24 news, est une habituée du genre. Quant à Emmanuel Razavi, on le croise de plus en plus fréquemment dans nos articles. L'association des « grands reporters », proche d'Atlantico, a été fondée, entre autres, par Benjamin Sire et Nora Bussigny.

13.07.2026 à 13:26

Sur CNews, loyauté entière exigée

Nils Solari

Texte intégral (1441 mots)

Pascal Praud veille.

Maintien à l'antenne de Jean-Marc Morandini, limogeage d'Olivier Nora, tribune des professionnels du cinéma… Depuis plusieurs mois, les protestations contre la prédation et les pratiques du groupe Bolloré se multiplient. Y compris, parfois, depuis l'intérieur [1]. Des positionnements inadmissibles sur CNews, qui enchaîne purges et mises au pas – exit Sonia Mabrouk, Élisabeth Lévy, Philippe Bilger ou encore Céline Pina (Libération, 17/05). Sur son plateau, Pascal Praud n'hésite pas à mener l'inquisition. Illustration, en deux épisodes.

Scène 1 : « L'heure des pros 2 », CNews, 3 juin

Sarah Saldmann refuse de « mettre l'immigration à toutes les sauces » pour expliquer les événements survenus après la victoire du PSG en Ligue des Champions et prend ses distances avec Frontières : « C'est sûr que je n'évolue pas au milieu de Frontières […]. Il n'y a pas que Frontières comme journal non plus ! » Première remontrance de Pascal Praud : « Écoutez ça ne sert à rien parce que vous défendez une posture [...] vous venez ici pour faire un numéro ! » Mais Sarah Saldmann persiste : « Ce n'est pas parce que je ne ressors pas la propagande de Frontières que je ne peux pas avoir un point de vue qui est le mien ! » C'en est trop pour Pascal Praud : « Ça fait 5 fois que vous citez Frontières, qui travaillent sur notre chaîne. Ça fait 5 fois. Vous pouvez le faire une 6e fois. Ça fait 5 fois... […] Je ne suis pas dupe de ce que vous faites, ça s'appelle une posture, et c'est pas bien, c'est pas bien pour la chaîne sur laquelle vous êtes ! […] Parce que ça suffit d'attaquer Frontières. Frontières, ils font le job. »

Et ainsi de suite :

- Sarah Saldmann : Mais pas du tout, c'est de la propagande d'extrême droite. Vous connaissez ce que je pense de Frontières.

- Pascal Praud : Non, non, non. Je récuse ce que vous dites. Parce que d'abord, c'est très grave ce que vous dites. Puisque vous nous accusez, nous, de faire de la propagande d'extrême droite...

- Sarah Saldmann : On n'est pas en plateau avec Frontières, là.

- Yoann Usaï : Moi, je travaille avec eux, je peux vous le dire !

- Gilles-William Golnadel [en fond] : Et moi je suis leur avocat […] et j'en suis fier !

- Pascal Praud : Attendez, Frontières, il faut vraiment défendre ce média…

- Sarah Saldmann : Non, je ne vais pas défendre ce média, non, non, non, je ne peux pas, je n'en suis pas capable…

- Pascal Praud : […] Moi, je travaille avec eux…

- Sarah Saldmann : On ne les reçoit jamais en plateau…

- Pascal Praud : Je travaille avec eux. Ils sont sur le terrain. […] Le travail qu'ils font est un travail journalistique, de témoignage.

- Sarah Saldmann : C'est pas vrai. Vous ne pouvez pas dire des choses comme ça.

- Pascal Praud : Je le dis parce que c'est vrai.

- Sarah Saldmann : Mais c'est pas vrai.

- Pascal Praud : Et on les écoute régulièrement…

- Yoann Usaï [en fond] : Ils font un travail formidable…

- Sarah Saldmann : Mais vous ne pouvez pas dire qu'ils font un travail formidable !

- Pascal Praud : Et heureusement qu'ils sont là. Et heureusement qu'ils sont là pour montrer une réalité que personne ne veut montrer en France…

- Sarah Saldmann : Mais parce que ce n'est pas la réalité !

- Pascal Praud : Ah bon ? C'est pas la réalité ? […]. Mais on va marquer une pause […]. Et je défends Erik Tegnér et ses équipes.

Scène 2 : « L'heure des pros », CNews, 29 juin

Le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, Tugdual Denis, est convié pour parler de son dernier ouvrage…

- Tugdual Denis : Mais j'ai envie […] que la droite obtienne des prix littéraires, […] que la droite ait des réalisateurs, que la droite…

- Pascal Praud : … et des télévisions peut-être aussi ?

- Tugdual Denis : Ben, les télés je crois que c'est un peu fait là maintenant [désignant l'animateur].

Et là… patatras !

- Pascal Praud : Oui mais là, vous ne nous avez pas beaucoup défendus, je trouve […].

- Tugdual Denis : Oh, c'est pas vrai…

- Pascal Praud : Si ! […] non là, je me suis dit « Tugdual Denis, il n'est pas très courageux pour nous ». Vous ne montez pas beaucoup au créneau pour nous…

- Tugdual Denis : Ah oui ? Écoutez, je peux vous dire, regardez toute la promo que j'ai faite, j'ai fait un certain nombre de plateaux, on a parlé de Vincent Bolloré sur France Culture la semaine dernière, j'étais face à un prof de science politique de l'École polytechnique qui caricaturait à outrance la pensée de Vincent Bolloré, et je l'ai tout à fait défendu.

Éric Naulleau s'empresse de seconder Pascal Praud : « Tugdual, je suis allé tourner un clip pour soutenir Valeurs Actuelles. Il n'y a pas eu de geste aussi spectaculaire dans votre sens. » Et l'incriminé tente de se dépatouiller : « Écoutez, les Unes que l'on a faites sur CNews ces dernières années, je pense que l'on en a fait 12. Je vous demande souvent des interviews [désignant Pascal Praud], là il y a une interview en cours avec Christine Kelly... » Ou encore : « Vous n'avez peut-être pas le temps mais regardez mes interventions sur BFM-TV, sur Franceinfo, sur France Culture, le dernier chapitre de mon livre... Je défends extrêmement ce que vous faites, enfin ce que vous faites tous globalement dans la famille du groupe Bolloré où j'ai de nombreux amis. »

Tant de zèle et si peu de reconnaissance !

***

Les deux cas étudiés ici rappellent – si besoin était – la position centrale qu'occupe la « chaîne championne des sanctions de l'Arcom » dans l'écosystème de l'extrême droite médiatique.

Nils Solari


[1] Lire « "On va se faire attraper par l'Arcom" : CNews laisse carte blanche au média d'extrême droite "Frontières" et crispe ses équipes », Mediapart, 10/06.

09.07.2026 à 15:32

« Guillaume Erner ne doit plus être la voix de France Culture »

Un communiqué de la CGT Radio France.

- Radio France / , , ,
Texte intégral (682 mots)

Nous reproduisons ce communiqué de la CGT Radio France.

Marine Le Pen, montage et manipulation : le jour où Radio France a renié ses principes

Depuis l'interview de Marine Le Pen le mercredi 24 juin dans Les Matins de France Culture, et la diffusion d'une vidéo trompeuse de « LEON le média », un pure-player actif sur les réseaux sociaux, la colère des auditeur·ices, celle des équipes de France Culture et celle de la CGT Radio France ne faiblit pas. La réponse de la direction de Radio France semble bien éloignée de ses principes jusqu'ici exposés en matière de déontologie.

Ce jour-là, soit le producteur de la matinale Guillaume Erner savait qu'il s'agissait d'un montage fallacieux, et il a choisi délibérément de le diffuser contre l'avis explicite de son équipe et des journalistes, soit il n'a pas fait le travail minimum et élémentaire de vérification qui incombe à tout professionnel de l'information. Dans les deux cas, il s'agit d'une faute majeure qui entache la réputation de toutes les antennes de la radio de service public. Rappelons qu'en novembre 2023, la direction a mis en avant 8 grands « principes de l'information de Radio France », avec notamment le travail de vérification, la crédibilité des sources, la distinction entre opinions et faits, et l'indépendance pour « ne pas entamer la confiance du public », autant de principes incontournables bafoués par Guillaume Erner.

Comme l'a rappelé le SNJ-CGT Radio France, à la faute professionnelle, le producteur a ajouté la complaisance à l'égard du RN, parti d'extrême droite toujours pas purgé de ses racines antisémites, et participé à la diabolisation politico-médiatique de La France Insoumise. La CGT Radio France avait déjà dénoncé un précédent dangereux quand le même producteur avait osé un parallèle insoutenable entre les victimes de l'attentat de Charlie Hebdo et la mort de Charlie Kirk, l'influenceur américain d'extrême droite. La CGT Radio France s'inquiète d'une dérive éditoriale plus profonde. La veille de l'invitation de Marine Le Pen, lors d'un entretien avec l'historien et producteur sur France Culture Patrick Boucheron, ce dernier, malgré l'insistance de Guillaume Erner, a refusé d'instrumentaliser la mémoire et les écrits de Marc Bloch pour trancher un débat biaisé sur l'antisionisme. Depuis, Patrick Boucheron fait l'objet d'une campagne hostile et haineuse, alimentée par les réseaux sociaux.

Après tant de dérapages, l'avertissement adressé par la direction de Radio France à Guillaume Erner, ainsi que le retrait de son billet d'humeur, ne peuvent suffire. D'autres salariés de Radio France, bien connus des auditeur·ices, ont été directement licenciés ou privés de la reconduction de leur contrat suite à des cabales d'extrême droite. En vertu de ce dangereux précédent, suffira-t-il de s'excuser lors d'entretiens disciplinaires pour mériter et obtenir la clémence de la direction, ou celle-ci s'exerce-t-elle à géométrie variable ? La CGT Radio France soutient les personnels de France Culture dont l'éthique professionnelle est injustement remise en cause par la faute d'un seul homme. Elle interpelle la direction de Radio France sur son traitement partial de ces manquements graves, qui entame la confiance de tous·tes les salarié·ies de la radio publique et renie les principes déontologiques qui régissent nos antennes.

Nous ne voyons pas comment Guillaume Erner pourra encore présenter à la rentrée cette matinale dans des conditions satisfaisantes et sereines, à l'aube de campagnes pour les élections présidentielle et législatives qui seront traversées par des questions politiques cruciales, et qu'il sera impossible de ne pas évoquer. Le présentateur d'une matinale radio incarne la voix de son antenne. Guillaume Erner ne doit, ne peut plus être la voix de France Culture.

Paris, le 8 juillet 2026.

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