29.03.2025 à 11:29
Current Time
L’histoire de la Bélarusse Maria Zaïtseva, depuis les manifestations à Minsk jusqu’à sa mort sur le front en Ukraine.
<p>Cet article « Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre » a été publié par desk russie.</p>
Peu de gens en France savent que de nombreux Bélarusses opposants au régime de Loukachenko sont partis se battre en Ukraine, notamment au sein du régiment Kastous Kalinowski. L’un des sites de Radio Liberty en langue russe, Current time, raconte l’histoire d’une jeune Bélarusse, Maria Zaïtseva, morte héroïquement sur le front ukrainien le 17 janvier 2025. Cette publication est un hommage à la fois à Maria et à Radio Liberty, menacée de fermeture par l’administration Trump.
Le 9 août 2020, lors des manifestations contre l’élection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko aux présidentielles, Maria Zaïtseva, alors âgée de 19 ans, fut blessée par des éclats de grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc. Elle était venue à Minsk depuis une autre ville. Une photo d’elle, le visage ensanglanté, a circulé dans de nombreux médias bélarusses et internationaux.
« Je ne regrette pas d’être venue à Minsk pour les manifestations, au moins j’ai essayé d’apporter ma contribution à ce qui se passe. Et j’espère vraiment que toutes les victimes, moi compris, n’ont pas souffert en vain. Ce qui se passe dans les rues m’aide réellement à garder le moral », racontait Zaïtseva dans une interview accordée au service bélarusse de Radio Liberty alors qu’elle était encore à l’hôpital.
Parmi d’autres blessures, on lui diagnostiqua une rupture du tympan, un déplacement de l’oreille interne et une fracture de la partie temporale de l’os frontal. Elle subit plusieurs opérations au Bélarus. Peu après, elle fut évacuée vers la Tchéquie pour y recevoir des soins dans le cadre du programme médical humanitaire Medevac.
Son audition ne put être entièrement restaurée. Maria resta presque sourde de l’oreille droite. Ses proches se souviennent que cette perte fut pour elle une tragédie. « La musique représentait une part immense de la vie de Macha », dit Lana, une amie proche de Maria.
Après son évacuation vers la Tchéquie, Maria Zaïtseva suivit des cours de tchèque et se préparait à entrer à l’université. Mais suit à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, Maria se consacra entièrement à l’aide aux réfugiés ukrainiens en Tchéquie. Ce qu’elle vivait alors était difficile à supporter : certains de ses amis, eux aussi évacués du Bélarus vers la Tchéquie, décidèrent de partir au front.
L’un d’eux était Timour Mitskevitch. En 2020, il fut évacué du Bélarus. Lors des manifestations de masse, alors qu’il n’avait que 16 ans, il fut battu et torturé par les forces de l’ordre. Ses blessures étaient si graves qu’il tomba dans le coma. Pendant qu’il était inconscient, sa mère mourut, et il se retrouva totalement seul. À peine âgé de 18 ans, il décida de s’engager dans les forces armées ukrainiennes pour combattre aux côtés de l’Ukraine.
Quand Timour partit de Prague, Maria décida elle aussi de se rendre au front. Elle voulait agir de manière à se rapprocher d’un éventuel retour au Bélarus. Ses amis racontent que, bien qu’elle se soit partiellement intégrée à la société tchèque, elle ne s’y sentait pas vraiment à sa place. Pour elle, la liberté de son pays passait par celle de l’Ukraine.
Zaïtseva écrivit au régiment Kastous Kalinowski, composé de Bélarusses et intégré aux forces armées ukrainiennes. Après quelque temps, elle fut acceptée.
À son arrivée en Ukraine, Maria fut affectée à la Deuxième Légion internationale de défense du pays. Au Bélarus, elle avait étudié pour devenir vétérinaire et acquis des compétences médicales. C’est pour cette raison qu’elle fut d’abord envoyée sur un poste médical. Plus tard, elle participa à l’évacuation des soldats blessés depuis la ligne de front. Un de ses commandants déclara au service bélarusse de Radio Svoboda que Maria aidait également à traduire pour d’autres combattants étrangers.
Lors de combats intenses, alors que les médecins manquaient en première ligne, elle se porta volontaire pour dispenser des soins dans les tranchées, racontent ses camarades. L’ancien commandant de son unité, Rouslan Mirochnitchenko, se souvient qu’elle cherchait toujours à être « là où ça chauffait ». « Derrière elle, il y a des vies sauvées », dit Mirochnitchenko.
Un autre commandant et camarade de Maria, Rouslan Romachnitchenko, confia à Deutsche Welle que malgré les dangers sur le champ de bataille et la jeunesse de Maria, elle restait toujours calme. « Ce qui m’a frappé, c’est sa détermination et sa concentration sur le travail, sa soif d’apprendre, son calme. Elle avait l’air d’un roc : posée, froide. Et en même temps, c’était une personne très ouverte et chaleureuse », dit-il.
Un jour, elle fut blessée : une fusée éclairante explosa dans sa main gauche. Elle subit de graves brûlures, et plusieurs os de sa main furent broyés. À la suite de cette blessure, Maria retourna en Tchéquie pour y recevoir des soins et faire de la rééducation. Mais, se souviennent ses amis, elle ne voulait pas revenir à la vie civile. Peu après, elle annonça son souhait de suivre une formation de tireuse d’élite et de retourner sur le front.
Une fois sa rééducation terminée, Maria revint en Ukraine. Malgré les réticences de son commandement et les tentatives pour la dissuader, elle campa sur ses positions. Selon ses camarades, son désir de revenir au front en tant que militaire était lié à la perte de compagnons d’armes, notamment de son ami surnommé « Minsk », tombé au combat à l’été 2023. Après plusieurs mois d’entraînement, elle fut envoyée en novembre 2024 sur la ligne de front dans la région de Donetsk comme tireuse d’élite. « Je crois qu’elle voulait se venger : pour “Minsk”, et pour Minsk », dit son amie « Santa ».
Elle a célébré son dernier anniversaire sur le front : le 16 janvier 2025, elle fêtait ses 24 ans. Le lendemain, elle est morte lors de combats contre l’armée russe.
« Cette nuit-là, près de Pokrovsk, elle a très bien travaillé. Mais l’artillerie a fait son œuvre », se souvient « Santa ».
Le besoin d’agir et d’aider les autres était le fil rouge de tout ce que faisait Zaïtseva. Son CV ne commence ni par ses expériences professionnelles ni par ses diplômes, mais par une phrase indiquant qu’elle cherche un travail « véritablement utile à la société et qui lui permette d’aider ceux qui en ont besoin ».
Ses proches évoquent la diversité de ses passions. En plus de parler six langues, Maria dessinait, jouait au football américain et pratiquait l’escrime.
Après les manifestations de 2020, l’identité bélarusse prit une place centrale dans la vie de Maria Zaïtseva. En exil, elle continua de participer à des actions de protestation contre le régime de Loukachenko. Elle en parlait beaucoup à ses proches comme aux journalistes. « Je ne peux plus détacher ma vie du Bélarus. C’est le Bélarus ou rien. J’y ai laissé ma santé. Je croyais vraiment à notre idée, et je veux de tout cœur que mon pays réussisse. Je veux voir cela et y retourner », disait-elle dans une interview.
Ses amis se souviennent qu’à Prague, elle apprenait à cuisiner des plats traditionnels bélarusses comme les draniki et la kramamboulia. À un moment donné, elle décida de passer entièrement à la langue bélarusse. Maria est la première volontaire bélarusse à tomber au combat pour l’Ukraine. Ses funérailles ont eu lieu le 4 février.
Les parents de Maria Zaïtseva n’ont pas pu venir en Ukraine pour son enterrement. Des dizaines de ses camarades sont venus faire leurs adieux à Maria. « C’est une perte immense pour tout le bataillon. Parce qu’elle était aimée de tous. Nous avons perdu un membre de notre famille, une part de nous-mêmes », a déclaré Ruslan Mirochnitchenko au service bélarusse de Radio Svoboda.
« C’était une guerrière forte, dit Mirochnitchenko. Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre. Pour un Bélarus libre et une Ukraine libre. »
Traduit et édité par Desk Russsie.
<p>Cet article « Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre » a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:28
Jean-Sylvestre Mongrenier
Une « paix bâclée » imposée par Trump produirait une rupture des équilibres dans la mer Noire et changerait la situation géopolitique dans toute la région.
<p>Cet article La mer Noire et ses enjeux dans la guerre en Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Le « moment » paraît confus. En l’état, le ballet entre négociateurs américains, russes et ukrainiens continue, notamment pour assurer la trêve sur la mer Noire. Pendant ce temps, les chefs politiques et militaires des nations de l’OTAN se réunissent, en l’absence des États-Unis : l’hegemon de l’Occident semble avoir abdiqué. Dans cet univers volatile, il importe de pointer quelques paramètres géopolitiques. Outre le respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et la nécessité de véritables garanties de sécurité, la liberté de navigation en mer Noire est essentielle. Or les prétentions russes laissent présager le pire.
Ce que l’on appelle aujourd’hui la mer Noire, les anciens Grecs le nommaient Pont-Euxin, ce qui signifiait « mer hospitalière » (une antiphrase). Présentement, sur ce théâtre maritime de la guerre en Ukraine, les périls sont militaires, stratégiques et géopolitiques2. Négligée par les stratèges après la guerre froide, la mer Noire fut un temps présentée comme l’axe maritime d’une future région géo-économique eurasienne, articulée sur le grand marché européen. Las ! Cette mer est vite redevenue un espace de confrontation, et ce dès l’intervention militaire russe en Géorgie (la « guerre des cinq jours », août 2008). Lancée voici plus de trois ans, l’ « opération militaire spéciale » russe contre l’Ukraine a mis en lumière les enjeux stratégiques et géopolitiques de la mer Noire, qui ne doit pas devenir un « lac russe ». Or Vladimir Poutine et les siens n’ont renoncé à rien : la conquête d’une partie de l’Ukraine et la satellisation de ce qui resterait auraient pour pendant la prise de contrôle de la mer Noire.
Les ambitions hégémoniques russes remontent à la fin du XVIIIe siècle, lorsque se profilait la « question d’Orient », c’est-à-dire les rivalités de puissance suscitées par le déclin de l’Empire ottoman. Après la conquête de la Crimée et des rives septentrionales de la mer Noire (1774), suivie de la fondation de Sébastopol (1783), les tsars veulent s’ouvrir le « chemin de Constantinople » et, sur les décombres de l’Empire ottoman, donner naissance à un grand empire orthodoxe à cheval sur les Détroits (Bosphore et Dardanelles). La défaite russe à l’issue de la guerre de Crimée (1853-1856) ne fait que suspendre ce projet, comme en témoignent la « stratégie des mers chaudes » et les objectifs géopolitiques russes au cours de la Première Guerre mondiale. D’une certaine manière, il survit à la révolution bolchévique, le soutien à Mustafa Kemal visant d’abord à écarter Anglais et Français des Détroits. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS ne parvient pas à satelliser la Turquie, celle-ci se tournant vers les États-Unis et bientôt l’OTAN, mais elle fait alors figure de puissance dominante en mer Noire et s’efforce de projeter sa puissance en Méditerranée orientale ; on se souvient de la politique panarabe que Moscou menait au Proche-Orient.
Toutefois, la dislocation finale de l’URSS, le 25 décembre 1991, bouleverse la situation géopolitique régionale. Après avoir perdu le contrôle de la Bulgarie et de la Roumanie, l’indépendance de l’Ukraine et de la Géorgie réduisent encore les moyens d’action et d’influence de la Russie post-soviétique en mer Noire. Elle dispose d’à peine 400 kilomètres de côtes et ne conserve que quatre des vingt-six ports soviétiques de la région.
Parallèlement à leur politique de « Russia first », les États-Unis promeuvent une stratégie de désenclavement du bassin de la Caspienne qui repose sur le plein accès à la mer Noire ainsi qu’au Caucase du Sud. Quant à l’Union européenne et ses membres, ils soutiennent le projet d’une Organisation de coopération économique de la mer Noire3 (OCEMN), promue par Ankara, et lancent l’initiative « Synergie mer Noire » (2007). D’aucuns évoquent la formation d’une vaste région « mer Noire-Caucase-Caspienne ».
Au vrai, l’éclipse russe en mer Noire fut courte, Moscou manipulant les conflits dits « gelés4 » de la région pour conserver des leviers de pouvoir et contrer les objectifs occidentaux dans le Caucase, le bassin de la Caspienne et en Asie centrale, cela en dépit de coopérations concrètes lors de l’intervention militaire occidentale en Afghanistan, menée en réponse aux attentats du 11 septembre 2001. Conduite contre la Géorgie, la « guerre des cinq jours » (8-12 août 2008) marque un tournant. La prise de contrôle de l’Abkhazie, province géorgienne sécessionniste, et de ses frontières procure à la Russie 200 kilomètres supplémentaires de côtes sur la mer Noire.
En février 2014, l’agression de l’Ukraine et le rattachement manu militari de la Crimée lui donnent le contrôle des deux rives du détroit de Kertch (l’antique Bosphore cimmérien), et donc de la mer d’Azov. La Russie dispose désormais de 1 000 kilomètres supplémentaires de côtes. Remilitarisée, la Crimée est transformée en un « bastion stratégique méridional ». Au-delà de la défense des frontières sud de la Russie, l’idée est de s’assurer le contrôle stratégique de la mer Noire et de faire de la presqu’île ukrainienne une tête de pont vers la Méditerranée et le Proche-Orient. L’année suivante, l’intervention militaire russe en Syrie concrétise le projet, avec la revitalisation de la base navale de Tartous, à mi-distance du Bosphore et du canal de Suez.
Lors du lancement de l’ « opération militaire spéciale » du 24 février 2022, la Crimée fait figure de base arrière. Inscrit dans le projet plus large de démantèlement et de satellisation de l’Ukraine, l’un des objectifs stratégiques est de jeter un « pont terrestre », du Donbass à la région d’Odessa, et donc de conquérir le Sud ukrainien et ses littoraux, qualifiés par le Kremlin de « Nouvelle Russie » (comme à l’époque de Catherine II). En somme, annuler les conséquences territoriales et maritimes de la dislocation de l’URSS, pour poser la Russie comme puissance dominante dans le bassin de la mer Noire. Au-delà se trouve la Moldavie au sein de laquelle Moscou entretient la Transnistrie, érigée en pseudo-État. À l’époque, le rapport des forces sur le plan naval est très en faveur de la Russie, l’Ukraine ne disposant pas de flotte de guerre. Ses quelques bâtiments avaient été détruits ou saisis en 2014, dans les ports de Crimée.
Aussi la flotte russe de la mer Noire semble-t-elle en mesure d’imposer un blocus naval, interrompant ainsi les flux commerciaux au départ d’Ukraine, et de conduire une opération amphibie dans la région d’Odessa. Ipso facto, les ports ukrainiens de la mer d’Azov, des côtes de la mer Noire et du Danube, plus particulièrement les terminaux céréaliers du delta de ce fleuve, sont bombardés. Menacée de perdre tout accès à la mer Noire, par extension à la Méditerranée et à l’ « Océan mondial » (les mers et les océans du globe), l’Ukraine est virtuellement réduite à la situation d’un État-croupion, géostratégiquement enclavé et privé de l’oxygène du grand large. Au début de cette nouvelle phase d’une guerre commencée huit ans auparavant, la domination russe sur la plus grande partie de la mer Noire semble inéluctable ; on anticipe alors un assaut amphibie sur le principal port ukrainien d’Odessa, revendiqué à cor et à cri par les tenants du chauvinisme grand-russe5.
Le sort des armes, avec l’élimination précoce par les Ukrainiens du navire amiral de la flotte russe en mer Noire6 et de plusieurs bâtiments amphibies, contrarie l’objectif russe d’un blocus, plus encore celui d’une invasion par la mer du territoire ukrainien. D’autant que la Turquie, dès le 28 février 2024, ferme les Détroits au passage de navires de guerre non rattachés à un port de la mer Noire, ce qui interdit à la Russie de renforcer sa flotte avec des unités déployées en Méditerranée ou dépêchées depuis la mer Baltique ou Mourmansk (l’état-major de la Flotte du Nord)7. Par ailleurs, les effets de la guerre sur les cours des céréales menacent un temps le dispositif diplomatique russe en Afrique et dans le « Sud global », ce qui mène Moscou à signer un accord sur des couloirs de circulation de navires céréaliers (23 juillet 2022) : la mer Noire reste donc partiellement ouverte à la navigation marchande.
En juillet 2023, Moscou ne reconduit pas ce Green Deal mais sa flotte n’est plus en mesure de menacer les navires marchands qui relient les ports ukrainiens au Bosphore ; 53 millions de tonnes de céréales et de matières premières sont exportées dans l’année qui suit. La combinaison de tirs de missiles (missiles antinavire Neptune et missiles de croisière franco-britanniques) et d’attaques de drones ukrainiens – jusqu’à frapper Sébastopol, d’autres bases de Crimée et le port de Berdiansk –, a détruit ou endommagé nombre de navires de guerre russes ; les Russes sont chassés de l’île des Serpents, la flotte de la mer Noire se replie dans les ports de la mer d’Azov ou ceux de la façade russo-caucasienne (Novorossiïsk), y compris sur le littoral d’Abkhazie (Otchamtchira). Selon le renseignement ukrainien, treize navires russes auraient été détruits et une vingtaine d’autres seraient endommagés. Bref, la moitié de la flotte russe de la mer Noire est hors de combat. Sur le plan naval, il n’est pas exagéré de parler d’une victoire, cela ne devant pas faire oublier que l’Ukraine contrôle désormais à peine le cinquième de son littoral8.
Simultanément, les fortes tensions et incidents dans l’espace aérien de la mer Noire, entre les appareils russes et ceux des nations membres de l’OTAN, illustrent le fait que la région devient un théâtre de confrontation entre la Russie et l’OTAN. Encore faut-il conserver à l’esprit que cette dernière ne constitue pas un acteur géostratégique global qui penserait et agirait comme un seul homme. Le cas de la Turquie est significatif. Puissance riveraine majeure, celle-ci fut après la guerre froide tentée par la constitution d’un condominium russo-turc en mer Noire9. Aussi a-t-elle régulièrement refusé de renforcer la présence navale de l’OTAN, notamment dans le cadre de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et contre le terrorisme. La Turquie s’opposait notamment à l’extension à la mer Noire de l’opération Active Endeavour (2001-2016), conduite au titre de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord (4 avril 1949). En somme, elle considérait cette mer comme une zone d’expansion de ses intérêts propres.
Certes, l’agression russe en Ukraine ne va pas sans inquiéter la Turquie, la sympathie pour la cause des Tatars de Crimée n’expliquant pas tout. Ankara refuse que la région de la mer Noire se transforme en chasse gardée de la Russie, d’autant plus qu’aux enjeux de souveraineté, de puissance et de circulation s’ajoute la question des gisements de gaz. Cependant, et malgré quelques flottements liés à la guerre de Syrie, à la suite d’un grave incident turco-russe – un avion russe abattu par la chasse turque, le 24 novembre 2015 –, la Turquie s’oppose à la proposition roumaine de constituer une flotte de l’OTAN en mer Noire. Si elle apporte un réel soutien politique, diplomatique et militaro-industriel à l’Ukraine, à laquelle elle est liée par un « partenariat de défense10 », ce refus est réitéré après le 24 février 2022, en rupture avec les attentes de la Roumanie et de la Bulgarie (cette dernière est moins allante).
En vérité, la Turquie entend conserver une marge de manœuvre dans la région et, conformément à la doctrine de la « Patrie bleue11 », se pose en puissance navale et maritime, à l’intersection de la « plus grande Méditerranée » et du bassin de la Caspienne (la Turquie dispose de deux gisements gaziers en mer Noire). Cela implique une politique active en mer Noire, à l’instar de la coopération avec la Bulgarie et la Roumanie (signature d’un accord pour lutter contre les mines flottantes, 11 janvier 2024). Neuf jours avant de signer cet accord de coopération, la Turquie avait refusé le passage par les Détroits à deux dragueurs de mines vendus par le Royaume-Uni à la Roumanie12. Théoriquement, il demeure possible de faire transiter des unités navales d’autres pays de l’OTAN par la liaison Rhin-Main-Danube, et donc de contourner l’interdit turc, mais avec de lourdes contraintes en matière de tonnage. Une telle possibilité ne modifie donc par les calculs stratégiques des acteurs de la région.
En somme, le passage par les Détroits conditionne le renforcement de la flotte russe de la mer Noire et la montée en puissance de l’OTAN en tant que telle dans cet espace charnière. Et la Convention de Montreux assure à Ankara un réel levier géostratégique, ce dont les dirigeants turcs sont pleinement conscients. Aussi louvoient-ils entre la Russie et leurs alliés occidentaux. Certains crieront au génie et à la réinvention du monde par le « Sud global ». Dans la perspective d’une possible aggravation de la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’ « Occident global », il serait pourtant douteux que les pays riverains de la mer Noire membres de l’OTAN puissent faire l’économie de la solidarité interalliée, serait-ce en dehors de ce cadre (des coalitions plus étroites sont possibles). De fait, les complaisances de Donald Trump à l’égard de Vladimir Poutine et la possibilité d’une paix bâclée, qui ouvrirait la voie à une nouvelle expansion de la Russie en Ukraine, et à une rupture des équilibres en mer Noire, changeraient la situation géopolitique.
Dans un tel cas de figure, la Turquie verrait se dissiper son rêve de suprématie en mer Noire, au point de voir la menace russe se rapprocher dangereusement de ses frontières maritimes. Aussi la diplomatie turque est-elle particulièrement soucieuse de rappeler sa position de principe sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine, y compris la Crimée. De même, Ankara s’affirme prêt à contribuer à une « force européenne de réassurance » qui matérialiserait sur le terrain les garanties de sécurité nécessaires à une paix sinon juste, du moins solide.
En somme, la Turquie serait le pilier sud-est d’une « Europe géopolitique », de l’Arctique à la Méditerranée orientale, mer Noire incluse. Loin des schémas dépassés des années 1990-2000 quant à l’élargissement de l’Union européenne, du fait des orientations politiques intérieures du pays, il y a dans cette convergence géopolitique matière à une coopération euro-turque rehaussée, sur les plans économique et commercial (la réforme de l’Union douanière Bruxelles-Ankara), stratégique et militaro-industriel. Il importe d’y prêter attention.
La Crimée est une péninsule de la mer Noire qui relève de la souveraineté ukrainienne, et ce malgré l’invasion de la Russie en février 2014. D’une superficie de 26 000 km², la péninsule comprend environ deux millions d’habitants, dont 58 % de russophones. Cette prédominance de l’élément russophone est plus accentuée encore dans la ville-port de Sébastopol (80 % des 400 000 hab.). Ce fait ethno-linguistique renvoie à une histoire guère lointaine. C’est en 1774 que Catherine II conquiert le sud de l’Ukraine et défait les Tatars de Crimée, dont le khanat était dans l’allégeance ottomane. L’Empire russe s’ouvre ainsi un débouché sur la mer Noire et la base navale de Sébastopol, port d’attache de l’Eskadra, est construite (1783). Les tsars visent ensuite le contrôle des détroits turcs, voie d’accès à la Méditerranée, voire la conquête de Constantinople (Istanbul). Ils légitiment cette stratégie dite des « mers chaudes » en invoquant le souvenir de l’Empire romain d’Orient dont ils seraient les héritiers (cf. le thème de la « Troisième Rome »). Ainsi l’Empire russe dispute-t-il à la France le rôle de protecteur des Chrétiens d’Orient ; le différend est l’une des lignes dramaturgiques qui conduit à la guerre de Crimée, 1853-1856).
À l’époque du coup de force bolchévique et de la guerre civile qui s’ensuit (1917-1921), la Crimée est disputée entre Blancs et Rouges, ces derniers l’emportant. Dans le cadre de l’URSS, la péninsule de Crimée relève un temps de la république fédérative de Russie. Sous Staline, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les Tatars de Crimée, collectivement accusés de collaboration avec l’ennemi allemand, sont déportés en masse vers l’Asie centrale. Russification et soviétisation de la péninsule sont encore aggravées. En 1954, Khrouchtchev commémore le tricentenaire de l’intégration d’une partie de l’Ukraine actuelle dans l’Empire russe en rattachant la péninsule de Crimée, et donc la base navale de Sébastopol, à la république fédérative d’Ukraine. Les limites internes à l’URSS ayant seule valeur administrative, la décision n’a pas de portée géopolitique immédiate.
Il en va tout autrement lorsque l’URSS se disloque, en 1991, les limites administratives devenant alors des frontières internationales. D’une part, le gouvernement russe se pose en protecteur des minorités de langue russe, d’autre part, il entend maintenir une présence militaire sur la base navale de Sébastopol. Pourtant, le Mémorandum de Budapest (1994) sur la dénucléarisation de l’Ukraine, qui garantit les frontières de celle-ci, engage la Russie sur le plan du droit international. Signé trois ans plus tard, en 1997, le traité d’amitié et de coopération entre Moscou et Kyïv dénoue temporairement le conflit latent autour de la Crimée et de Sébastopol. Ladite base est louée à Moscou pour un bail de vingt ans, Moscou conservant donc ce point d’appui en mer Noire.
La « révolution orange » et l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Iouchtchenko, en décembre 2004, ne tardent pas à relancer le conflit, Vladimir Poutine s’opposant au retournement géopolitique de l’Ukraine vers l’OTAN et l’Union européenne. En fait, il estime que l’Ukraine doit inévitablement revenir à la Russie. Le Kremlin instrumentalise les organisations séparatistes pro-russes de Crimée et diverses personnalités politiques russes évoquent le rattachement de la péninsule à la Russie. En retour, le président ukrainien fait savoir que le bail de location de la base de Sébastopol, qui arrive à échéance en 2017, ne sera pas reconduit. Lors de la guerre russo-géorgienne d’août 2008, des unités navales russes basées à Sébastopol entrent en action, ce qui suscite les protestations diplomatiques de Kyïv. En février 2010, l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Ianoukovytch, réputé pro-russe, modifie la situation. Outre la levée de la candidature ukrainienne à l’OTAN, un nouvel accord entre Kyïv et Moscou proroge la location de Sébastopol jusqu’en 2042. Les tensions autour de la Crimée s’apaisent un temps mais la question géopolitique reste en suspens.
À l’été 2013, la Russie déclenche une guerre économique afin de dissuader l’Ukraine de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; le Kremlin veut la contraindre à signer le traité sur l’Union eurasienne. Les développements de ce conflit géopolitique, fin 2013-début 2014, conduisent à une insurrection civique ( « Euromaïdan ») et à la fuite de Viktor Ianoukovytch, président pro-russe d’Ukraine issu du Parti des Régions. Vladimir Poutine réagit en organisant la sécession de la Crimée et, deux jours après la tenue d’un référendum, son rattachement à la Russie (18 mars 2014). Cette annexion est illégale du point de vue du droit international. C’est à ce titre que les puissances occidentales mettent en place un certain nombre de sanctions à l’encontre des personnalités et des entités impliquées dans le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie. Après s’être étendu au Donbass, le conflit gagne la mer d’Azov (2018).
Comme l’immense majorité des États à la surface du globe, la Turquie n’a pas reconnu cette annexion illégale, et ce en dépit du rapprochement opéré depuis 2016 avec la Russie (une relation de conflit-coopération comparée à une « entente brutale »). Au refus d’une telle politique du fait accompli s’ajoute la prise en compte du sort des Tatars de Crimée, une cause qui suscite la sympathie de bien des Turcs, par solidarité ethnique et religieuse (la Turquie compte une minorité tatare). Enfin, la Turquie noue avec l’Ukraine un partenariat militaro-industriel (avec livraison de drones) qui vise à rééquilibrer les rapports de puissance dans le bassin de la mer Noire, voire à disposer d’un levier dans les négociations turco-russes sur d’autres théâtres et zones de crise (Syrie, Libye, Caucase du Sud).
Certes, l’ « opération militaire spéciale » du 24 février 2022 et la transformation du conflit russo-ukrainien en une grande guerre interétatique, de haute intensité, n’a pas mis fin à l’ambiguïté de la politique turque. Ainsi la condamnation de cette invasion russe à grande échelle, la réaffirmation du soutien de principe à la souveraineté de l’Ukraine et la livraison de drones à son armée n’ont-elles pas empêché, bien au contraire, le commerce et la contrebande turco-russes de prospérer.
Au cours de la guerre, l’armée ukrainienne parvient à frapper l’armée russe jusque sur le sol de la Crimée, contraignant ainsi la flotte de la mer Noire à se réfugier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade russo-caucasienne, jusque dans la province sécessionniste d’Abkhazie (Géorgie). En somme, la Crimée n’a pas permis à la Russie d’imposer sa suprématie navale sur la mer Noire. Contrairement à l’image complaisamment véhiculée par les pro-Russes, il faut même admettre que l’Ukraine, invaincue sur terre, l’a emporté sur mer (comme dans les airs et le cyberespace).
Il reste que la perspective d’une paix infâme, possiblement imposée à l’Ukraine par son abandon, inquiète jusqu’à la Turquie. La conservation de la Crimée par la Russie et d’une partie des territoires conquis au printemps 2022, dont un « pont terrestre » de la mer d’Azov à la Crimée, seraient autant de menaces pour la région d’Odessa et la partie ouest de la mer Noire. Solidement contrôlée par Moscou, la péninsule ukrainienne donnerait enfin à la Russie les moyens de renverser le rapport des forces dans le bassin de la mer Noire, plus encore si l’Ukraine était encore définitivement amputée sur le plan territorial, « démilitarisée » (une exigence russe réaffirmée) et réduite à l’état de satellite (sa « dénazification », dans le vocabulaire de Poutine).
<p>Cet article La mer Noire et ses enjeux dans la guerre en Ukraine a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:28
Philippe De Lara
La révolution trumpiste a déjà abouti à une quasi-dictature aux États-Unis. Il s’agit d’une entreprise de séparation du langage et de la vérité.
<p>Cet article Penser l’inimaginable (suite) a été publié par desk russie.</p>
Cet article est le deuxième d’un triptyque où Philippe de Lara analyse la révolution populiste qui sévit outre-Atlantique. Ici, l’auteur explique que la révolution trumpiste a déjà abouti à une quasi-dictature aux États-Unis. Il s’appuie notamment sur le langage de Trump et de son entourage. Pour lui, il s’agit d’une « entreprise de séparation du langage et de la vérité, telle que la question de la vérité ou non ne puisse plus être posée ». La nature totalitaire du mensonge trumpiste est comparable au cauchemar décrit par Orwell dans 1984.
« Le laisser-aller de notre langage favorise l’idiotie de nos pensées. »
George Orwell13
Depuis que Donald Trump a de facto quitté l’Alliance atlantique et trahi l’Ukraine, il ne se passe pas de jour sans qu’une nouvelle déclaration, une nouvelle décision accroissent l’inquiétude mortelle des Ukrainiens et la sidération de leurs alliés européens. Trump a choisi de s’allier avec Poutine et s’acharne contre les démocraties, hier encore les alliés naturels des États-Unis. Ce renversement d’alliance a et aura des conséquences sur l’ordre et la paix du monde qu’il est difficile de prévoir à moyen et à long termes, car le style du personnage Trump et le climat révolutionnaire qui règne à Washington entretiennent à dessein une imprévisibilité majeure. Imprévisibilité accrue par l’attentisme bienveillant de la Russie – et même celui de la Chine, qui proteste contre la menace de droits de douane mais s’abstient de commenter la politique américaine en Asie14 –, ce qui rend encore plus indéchiffrables la finalité et la viabilité de la stratégie américaine.
C’est exactement la même chose dans la politique intérieure des États-Unis : la plupart des observateurs pressentent que le commando MAGA est en train de transformer le régime américain, mais sans pouvoir apprécier vers où et jusqu’où ira cette transformation : sera-t-elle durable ou sans lendemain ? Comment faut-il qualifier le régime que Trump veut instaurer ? Une démocratie illibérale sur le modèle de la Hongrie d’Orbán ? Un véritable fascisme comme le pensent plusieurs auteurs, notamment Timothy Snyder ? Ou quelque chose de plus inquiétant encore ? Dans cette deuxième partie de « Penser l’inimaginable », je m’efforce de dégager un tableau cohérent du régime trumpiste en construction, à partir des indices chaotiques et déroutants qui nous assaillent.
Un an avant son entrée à la Maison-Blanche, le 10 janvier 2024, Donald Trump déclarait sur Fox News : « Je serai dictateur pendant un jour. » Il ajoutait : « Après ça, je ne vais pas être un dictateur, je vais gérer tout ça comme nous l’avons fait [au cours du premier mandat]. » Un an plus tard, le monde, médusé, découvre que ce premier jour est un jour sans fin. Après deux mois d’exercice, Trump continue de gouverner par décrets présidentiels, à la manière d’un autocrate, bien que la majorité des deux Chambres lui soit acquise. Sa haine de Joe Biden et son mépris pour ses prédécesseurs sont toujours aussi virulents. Il se présente comme un sauveur et rappelle en toute occasion que l’élection de 2020 a été « volée ». Les garde-fous prévus par la Constitution des États-Unis sont comme figés devant la frénésie révolutionnaire du président.
Quand il se heurte à l’opposition des tribunaux ou de la loi, il se contente de louvoyer, comme dans le cas de la liquidation de l’USAID ou, tout simplement, d’ignorer que ses décisions sont illégales15. Qui aurait imaginé que la majorité républicaine du Sénat allait confirmer toutes les nominations soumises à son examen, qu’elle ne craindrait pas le déshonneur et le ridicule en approuvant sans broncher, entre autres, les nominations de Tulsie Gabbard à la tête du Renseignement ou de Kash Patel comme directeur du FBI, malgré leurs antécédents accablants16 ? Aux coups d’éclat autoritaires s’ajoutent des rafales de décisions et de nominations plus discrètes qui, malgré leur allure chaotique, dessinent une révolution bien préparée.
Non seulement Trump balaie les règles et les procédures de l’État de droit, mais il s’en vante. Il met en scène un soi-disant « retour » de l’Amérique ( « great again ») moyennant le saccage de ce qui faisait l’Amérique : les checks and balances (contrôle et contrepoids), en particulier l’indépendance du pouvoir judiciaire, la liberté de la presse, une certaine idée de la liberté individuelle, une relative modération de la vie politique grâce au consensus sur les institutions, la confiance dans le « melting pot » (creuset) qui a su transformer des générations d’immigrants du monde entier en Américains fiers de leur patrie. Ce n’est cependant pas la première poussée populiste autoritaire dans l’histoire des États-Unis. Dans un livre paru en 1964 mais d’une actualité troublante, Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, l’historien Richard Hofstadter avait montré l’apparition périodique d’un style paranoïaque dans la vie politique américaine17. Selon lui, « la tendance paranoïaque se manifeste dans la confrontation d’intérêts opposés totalement irréconciliables (ou perçus comme tels) et qui par conséquent ne peuvent être pris en charge dans le processus politique normal de la négociation et du compromis ». Le style paranoïaque est la forme que prend en Amérique l’esprit de sécession (voir mon article précédent). Le titre du livre fait référence à la campagne de Barry Goldwater, candidat extrémiste du parti républicain à l’élection présidentielle de 196418. Mais le style paranoïaque a aussi eu des représentants de gauche, comme Huey Long, gouverneur de Louisiane de 1928 à 1932, défenseur des pauvres et précurseur du New Deal, mais aussi quasi-dictateur corrompu, ouvertement lié à la Mafia. Huey Long fut assassiné en 1935 alors qu’il était candidat à la présidence des États-Unis contre Roosevelt19. Le phénomène Trump a donc des précédents dans l’histoire américaine, mais c’est la première fois que le « style paranoïaque » accède à la Maison-Blanche.
Bien entendu, je n’ignore pas le poids décisif de l’emprise russe sur le nouveau président et son équipe. Donald Trump est assurément le trophée de la guerre cognitive menée par le Kremlin et on constate un peu plus chaque jour que tout se passe comme si Trump était téléguidé par la Russie, comme Françoise Thom l’a montré dans ces colonnes. Les mesures les plus révélatrices de complicité avec le régime de Poutine sont bien sûr l’abandon de l’Ukraine, l’hostilité envers son président – un « dictateur sans élection » à la tête d’un régime « néo-nazi » –, et les déclarations réitérées d’amitié et de confiance envers Poutine – un homme de parole et qui veut la paix (Trump), et « a good guy » (Witkoff). Mais d’autres actes plus discrets sont tout aussi accablants : la purge de l’état-major, l’arrêt du programme de cyberguerre de la CIA visant la Russie et, last but not least, le lancement du projet pharaonique d’avion du futur F47 qui va aspirer une part importante du budget du Pentagone, déjà sabré par Elon Musk, au détriment de la capacité militaire des États-Unis dans les mois et les années qui viennent. Néanmoins, il importe de mettre au jour les sources proprement américaines de la révolution MAGA pour parvenir à une vision complète du phénomène trumpiste.
Trump est un personnage à multiples facettes, dont chacune semble brouiller les autres : le tyran, le clown grotesque, le boutiquier, le chef mafieux, l’agent russe, le ploutocrate, le menteur professionnel, etc. L’énormité de ses mensonges et la vulgarité obscène du personnage laissent perplexe. Déjà au cours de son premier mandat, on ne savait qu’en penser. Après sa défaite à l’élection de 2020, il paraissait impossible qu’il survive politiquement à l’équipée lamentable de ses partisans à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Déroutés par le style du personnage, nombre d’observateurs laissent ce style de côté pour s’intéresser à ses décisions et tenter de leur trouver des explications rationnelles. On évoque ainsi à l’envi la stratégie « transactionnelle » du président ou les « intérêts » des États-Unis, ce qui permet de passer par-dessus ses outrances. Or le style de Trump – sa vanité, ses mensonges, sa brutalité, son inconstance, sa langue débraillée et confuse – est une clé de la révolution MAGA. En voici les traits principaux :
Le cas le plus spectaculaire est son insistance à affirmer que l’élection de 2020 a été « volée », en dépit du fait que ce scrutin a été sans doute le plus vérifié de l’histoire des États-Unis et qu’aucun recours n’a abouti, malgré l’armée d’avocats mobilisée par le camp Trump. Cette légende est devenue l’un des ciments du peuple MAGA : croire au complot pour voler l’élection, c’est croire à tous les autres, c’est manifester sa foi dans le sauveur de l’Amérique. Au cours de la campagne de 2024, Trump avait affirmé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat en cas de victoire de Kamala Harris, ce qui était une menace implicite d’insurrection. Il a continué à brandir cette menace jusqu’au bout, alors même que sa victoire avait fini par apparaître certaine. Il y revient encore aujourd’hui : les agents du FBI et de la CIA menacés de licenciement par le DOGE peuvent sauver leur poste à condition de faire allégeance à la thèse du vol de l’élection.
C’est devenu une banalité, mais il faut souligner le soutien, enthousiaste ou résigné, des électeurs républicains et du Grand Old Party à l’imposition de faits alternatifs de cette sorte. Dans le cas présent, ce n’est ni la vanité de Trump – il ne supporte pas d’avoir perdu, même s’il a gagné ensuite –, ni sa rancune envers Joe Biden, qui sont en cause. La légende de l’élection volée est ce que je propose d’appeler le mensonge-cadre : il accrédite toutes les révisions du passé et autres mensonges en cours. Le « vol » de l’élection de 2020, comme l’épisode de l’attentat manqué contre le candidat, est un signe du caractère providentiel de la victoire de 2024. La Providence divine fait de Trump un sauveur, l’agent d’une rupture historique, qui renvoie dans les ténèbres toutes les administrations précédentes, au moins depuis George W. Bush. La stature de Trump en président qui évite toutes les guerres est non seulement naïve mais mensongère : elle fait comme si les guerres du XXIe siècle n’étaient que le résultat des erreurs de ses prédécesseurs, comme si elles ne résultaient pas de circonstances et d’actions que même le président des États-Unis ne peut contrôler20 (selon Trump, Bush, Obama, Biden, et bien sûr Zelensky sont à l’origine de cette guerre, par leur inaction, ou par leur action). Le discours sur Trump le faiseur de paix est antérieur à l’invasion de l’Ukraine, mais il se loge sans difficulté dans le narratif russe. À nouveau, il le fait toutefois dans un style très particulier : Poutine justifie son « opération spéciale » par un vaste discours historique, qui démontre que la Russie n’a fait que réagir à une « agression » de l’Ukraine et de l’OTAN, elle-même le dernier épisode de l’affrontement séculaire de l’Occident corrompu avec la Sainte Russie21. Trump en revanche soutient la même position au moyen d’un discours confus et incohérent, dans lequel l’invasion de 2022 est tantôt une sorte de catastrophe naturelle qu’il faut arrêter sans qu’il soit question de son auteur, tantôt la faute de Zelensky.
Les mensonges de Trump ne se ramènent pas aux seuls faits alternatifs, par définition ponctuels. Ces derniers sont accrédités par un langage inouï qui permet d’évacuer les notions même d’agent et de responsabilité, au moyen d’une syntaxe flottante et d’énoncés creux, répétés sans cesse : « Cette guerre n’aurait jamais dû éclater », « des jeunes hommes meurent et il faut arrêter ça », etc. Exemple de ce que j’appelle syntaxe flottante, cette déclaration de Trump sur les termes du cessez-le-feu, qui devraient porter notamment sur « le partage de certains avoirs en Ukraine » : partage entre qui et qui ? L’Ukraine et la Russie, ou les États-Unis ? L’Ukraine disparaît comme partie prenante de ce « partage » et n’en est plus que le terrain passif – « en Ukraine » au lieu de « de l’Ukraine ». Ces imprécisions, ces bafouillements permettent de faire passer ses revirements constants entre l’attitude du négociateur impartial et celle de l’allié zélé de la Russie, et de ne pas relever les humiliations successives infligées par les Russes, chaque fois qu’ils refusent sèchement une suggestion américaine, à commencer par l’idée même de cessez-le-feu – Poutine y oppose l’exigence préalable d’un règlement global des problèmes de sécurité en Europe. Dans cette langue de caoutchouc, il n’y a ni agressé ni agresseur, ni succès ni échec de la « négociation ». Elle est faite pour servir Poutine mais aussi pour plonger sciemment la réalité dans un brouillard où elle s’évanouit.
Le langage de Trump n’est donc pas tant une avalanche de mensonges – il lui arrive même de prononcer des phrases vraies –, qu’une entreprise de séparation du langage et de la vérité, telle que la question de la vérité ou non ne puisse plus être posée. Par exemple, qu’il ne soit plus possible d’évoquer la menace russe. La radicalité du procédé est camouflée par une apparence du cafouillage22 et la répétition d’éléments de langage d’allure anodine, qui soit euphémisent, soit inversent la réalité. L’idée de la méthode « transactionnelle » n’est pas le moindre de ces euphémismes. Trump a réussi à la faire adopter par tous les journalistes, or ce n’est rien d’autre que le remplacement du droit international et du respect des traités par la doctrine poutinienne des arrangements entre les grandes puissances (les seuls États véritablement souverains selon lui).
Comme chez les pro-russes français, Poutine n’apparaît jamais comme un acteur, volontaire et responsable de ses actes, mais comme un être passif, une victime qui ne fait que réagir à ce qu’on lui fait. Mais Trump fait mieux : il crée un monde dans lequel il n’y a plus d’agent auquel on puisse rapporter une action, plus de lien entre une décision et la responsabilité des conséquences, un monde dans lequel il ne peut plus être question des crimes de guerre perpétrés par la Russie, pas même pour réfuter leur existence23. Les « faits alternatifs » qui faisaient sourire se sont transformés en une réalité alternative, au sens d’une réalité imaginaire qui efface et remplace la réalité réelle.
Chaque fois qu’une thèse complotiste est proclamée officiellement, c’est un pas de plus dans la servitude et l’avilissement pour ceux qui y croient. Qu’il s’agisse de la nocivité des vaccins ou des menaces qui pèseraient sur la souveraineté de la Russie. C’est vrai également pour les manifestations de vulgarité dont Trump n’est pas avare : transformation des jardins de la Maison-Blanche en stand publicitaire pour Tesla, présence ostentatoire dans un spectacle de catch, déclarations et tweets dans un langage débraillé. Les discours devant le Congrès sont toujours pour les présidents un exercice d’éloquence distinguée, nourri d’histoire et de référence littéraire. Trump s’est affranchi de cette tradition et s’est exprimé comme d’habitude, mais on ne l’a guère relevé, tant nous sommes déjà habitués à la vulgarité du personnage. On dit qu’il n’accorde de valeur qu’au succès et à l’enrichissement. Il n’a de cesse de transformer le dossier ukrainien en occasion de bonnes affaires. Je me demande si, depuis qu’il a été réélu, son tempérament naturel n’est pas devenu aussi une stratégie délibérée : jouer le gros bébé irascible et autocentré. Elle lui sert à maintenir le flou sur ses positions sans qu’on puisse lui en faire grief ( « il est comme ça ! ») et à imposer la vulgarité comme norme de la vie publique.
On dit que Donald Trump a une capacité d’attention limitée à quelques minutes. Derrière ce travers inquiétant chez un dirigeant mais somme toute amusant, j’aperçois un virtuose du doublepense24 décrit par Orwell dans 1984 :
« Doublepense désigne la capacité d’avoir dans l’esprit en même temps deux convictions antithétiques et de les accepter l’une et l’autre. » (IIe partie, ch. 9)
« Savoir et ne pas savoir, être parfaitement convaincu de sa parfaite sincérité au moment où l’on profère des mensonges soigneusement élaborés, affirmer simultanément deux points de vue qui s’annulent, tout en les sachant contradictoires et sans cesser de croire à l’un et à l’autre […]. Là était la subtilité suprême : induire l’inconscience en toute conscience, puis redevenir inconscient du sommeil hypnotique qu’on vient de déclencher. » (I, 3)
« La duplicité de l’intelligence que le parti exige de ses membres, et qui s’atteint plus aisément dans un climat de guerre, est maintenant presque universelle, mais plus on s’élève dans la hiérarchie, plus elle est marquée. » (II, 9)
Le doublepense s’exerce en particulier dans la modification continuelle du passé :
« Jour après jour, et presque d’une minute à la suivante, le passé était actualisé. Ainsi toutes les prédictions faites par le Parti se révélaient exactes : les documents le prouvaient. […] il ne s’agissait même pas de falsification, simplement de substitution d’une absurdité à une autre. La plus grande partie des données qu’on traitait n’avait aucune sorte de lien avec le monde réel, pas même le lien qu’implique un mensonge patent. » (I, 4)
Sous le régime infernal imaginé par Orwell, le Parti proclamait : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. » (I, 3)
Le doublepense n’est pas le produit d’un conditionnement mais une activité, mise en œuvre en permanence : O’Brien, le dirigeant du parti qui manipule puis arrête et torture le personnage central du roman, Winston, prétend qu’il s’agit d’un « petit exercice » mais, en réalité, le doublepense exige un travail mental d’une difficulté comparable à celle d’un contorsionniste pour le corps.
Trump est un virtuose du doublepense car il est capable de mentir et d’oublier aussitôt qu’il a menti avec une facilité confondante.
Le rapprochement du trumpisme avec le monde de 1984 est déjà venu à l’esprit et sous la plume de beaucoup d’analystes : « orwellien ». Malgré tout, je n’écris ce mot que d’une main tremblante. En effet, le régime de Trump pas plus que celui de Poutine ne sont des tyrannies parfaites, comparables à celle du « Parti » dans 1984 : non seulement ils n’atteignent pas le même niveau de contrôle des esprits – sur ce terrain, Poutine est plus avancé que Trump –, mais, et c’est le point le plus important, ils n’ont pas encore atteint la pureté d’un pouvoir qui n’a aucune finalité, qui ne vise que sa propre perpétuation – Trump est en avance sur Poutine sur ce terrain. Chez Trump et Poutine, il existe un reste de désirs humains, qui aspirent à autre chose qu’au pouvoir pour le pouvoir absolu et impersonnel du Parti. Ils veulent l’argent et la gloire (entrer dans l’histoire), alors qu’O’Brien et les siens ne sont que des prêtres dévoués à la perpétuation immobile du Parti.
Un point commun de plus, le régime imaginé par Orwell est stable et susceptible de durer éternellement, car il existe à l’identique dans les trois empires qui se sont formés après une période de révolutions et couvrent toute la Terre, Oceania (dont fait partie la “Zone Aérienne n°1”, anciennement Angleterre, où se déroule le roman), l’Eurasie et l’Asie de l’Est. Ils ont des idéologies différentes (Socang — socialsime anglais —, néobolchévisme, et culture de la négation de soi), mais celles-ci n’ont aucune importance, vu la nature du pouvoir. Les trois régimes sont en guerre entre eux, mais c’est une guerre en trompe-l’œil. Elle sert à mobiliser les populations mais elle ne peut être gagnée. Les trois empires sont alliés à deux contre un, mais changent d’alliance très souvent pour varier le spectacle. La guerre perpétuelle assure la stabilité des trois régimes.
L’Amérique de Trump n’est pas Oceania, ni la Russie de Poutine l’Eurasie, mais leurs dirigeants sont orwelliens à beaucoup d’égards, et donc capables si on les laisse faire de créer un monde orwellien. À l’école d’Orwell, mon argument n’est ni une utopie ni une prédiction, c’est un avertissement.
<p>Cet article Penser l’inimaginable (suite) a été publié par desk russie.</p>