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10.05.2026 à 21:16

La chute d’Orbán minera-t-elle les réseaux d’extrême droite en Europe?

Anton Shekhovtsov

Le coup porté à l’extrême droite européenne par la défaite du Fidesz dépasse la dimension symbolique.

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Texte intégral (1660 mots)

En seize ans de règne du leader d’extrême droite Viktor Orbán, la Hongrie est devenue une plaque tournante de l’extrême droite en Europe et au-delà. Après les élections, le chef de file du parti Tisza, Péter Magyar, a l’intention de ne plus financer les institutions de l’extrême droite en Hongrie et leurs ramifications internationales. Cependant, si la chute d’Orbán représente un revers symbolique, politique et financier notable pour l’extrême droite européenne, il n’est pas sûr qu’elle change la donne globale. 

La défaite du parti Fidesz aux élections législatives en Hongrie a non seulement mis fin à seize ans de règne illibéral de Viktor Orbán, mais a également porté un coup dur aux réseaux d’extrême droite en Europe et au-delà.

Ce coup dur revêt plusieurs aspects.

Le plus évident est d’ordre symbolique.

Après être revenu au poste de Premier ministre en 2010, après huit ans dans l’opposition, Orbán a utilisé sa majorité constitutionnelle pour remodeler le système politique hongrois en centralisant le pouvoir, en affaiblissant les freins et contrepoids et en promouvant un État majoritaire et national-conservateur.

En 2014, apparemment satisfait du système qu’il avait mis en place, Orbán a déclaré qu’il s’agissait d’un projet délibéré visant à construire un « État illibéral ». Depuis lors, les autorités hongroises ont positionné leur pays comme un laboratoire d’un nouvel ordre politique rejetant ouvertement la démocratie libérale en tant que modèle universel.

Lorsque la Hongrie a refusé de participer au partage de la charge de l’UE pendant la crise des réfugiés de 2015, Orbán s’est présenté comme le défenseur de l’ « Europe chrétienne », et sa rhétorique anti-migrants est devenue une référence pour de nombreux partis d’extrême droite européens contestant les politiques de leurs gouvernements respectifs en matière de réfugiés.

Parallèlement, les confrontations répétées d’Orbán avec les institutions de l’UE, qui rencontraient souvent une résistance limitée de leur part, ont renforcé sa position de figure de proue de l’extrême droite européenne. Il a cultivé des réseaux transnationaux et présenté son modèle de gouvernance comme exportable. Cela aboutit en 2024 à la formation du groupe Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, largement sous l’impulsion de son influence politique.

Cependant, les résultats des élections législatives de 2026 ont démontré que, plutôt que de constituer un modèle parfait pour la construction d’un État illibéral durable, le régime d’Orbán pourrait finalement être écrasé par la force même qu’il prétendait représenter exclusivement : le peuple. Qu’y a-t-il de plus humiliant pour un populiste que d’être rejeté de manière aussi décisive par « sa » nation ?

Le réseautage international de l’extrême droite

Mais le coup porté à l’extrême droite européenne par la défaite du Fidesz dépasse la dimension symbolique.

À mesure qu’il consolidait son pouvoir en Hongrie, le régime d’Orbán a transformé le Mathias Corvinus Collegium (MCC), un établissement d’enseignement privé hongrois, en une pépinière de talents pour le Fidesz. Parallèlement, alors qu’Orbán s’engageait de plus en plus dans le réseautage international d’extrême droite, le MCC s’est transformé en une plaque tournante essentielle pour ces activités. En ouvrant un bureau à Bruxelles et en lançant de multiples événements récurrents, le MCC a réuni des politiciens, des journalistes, des universitaires et d’autres personnalités de droite du monde entier. Ce faisant, il a renforcé la position d’Orbán en tant que leader du mouvement transnational d’extrême droite et a davantage promu son modèle de gouvernance illibérale.

Ces activités ont été facilitées par les arrangements financiers particuliers accordés au MCC par le gouvernement Fidesz. En 2020, les autorités hongroises ont transféré d’importants actifs publics – notamment des participations significatives dans la société pétrolière et gazière MOL (10 %) et la société pharmaceutique Gedeon Richter (10 %) – à la fondation du MCC, lui conférant ainsi une fortune de plus d’un milliard d’euros.

Ces actions ont généré des dividendes annuels substantiels, offrant au MCC une source de revenus stable et à long terme. Ces fonds ont notamment servi à financer de généreuses bourses pour des personnalités internationales d’extrême droite, à rémunérer des interventions publiques, à parrainer des conférences et des événements de réseautage, ainsi qu’à soutenir des publications et des plateformes médiatiques alignées sur le programme idéologique d’Orbán.

Dès son programme électoral, le parti Tisza, qui a remporté les élections législatives de 2026, avait promis de « récupérer les actifs publics alloués au Matthias Corvinus Collegium (MCC) et de mettre fin à la pratique caractéristique du MCC consistant à utiliser des fonds publics pour construire la base politique et idéologique des partis au pouvoir sous le prétexte du développement des talents ».

Après les élections, le chef de file de Tisza, Péter Magyar, a déclaré que l’État n’aurait pas dû financer le MCC ni accueillir des événements tels que la Conservative Political Action Conference (CPAC) en Hongrie. Il a laissé entendre que de telles pratiques pourraient constituer une infraction pénale et devraient faire l’objet d’une enquête par les futures autorités. La position de Magyar met clairement en péril les activités internationales de mise en réseau d’extrême droite du MCC.

Les liens financiers de l’extrême droite

Cependant, le démantèlement éventuel du modèle de financement du MCC, ainsi que l’arrêt probable du financement d’événements internationaux tels que le CPAC Hongrie, ne sont peut-être pas le seul coup dur financier pour les réseaux d’extrême droite européens.

En 2014, le Front national français, aujourd’hui Rassemblement national, a obtenu un prêt de 9 millions d’euros auprès d’une banque russe, suscitant une controverse et des allégations de dépendance politique vis-à-vis de Moscou. En 2022, consciente de ce tollé, Marine Le Pen a cherché d’autres sources de financement pour sa campagne présidentielle, se tournant plutôt vers Orbán. Cela lui a permis d’obtenir un prêt de 10,7 millions d’euros de la banque hongroise MKB Bank, étroitement liée aux réseaux d’affaires gravitant autour d’Orbán.

En 2023, la MKB Bank a fusionné avec deux autres banques hongroises pour former la MBH Bank. C’est cette nouvelle institution qui a accordé un prêt de 9,2 millions d’euros au parti d’extrême droite espagnol Vox.

Le principal actionnaire de la MBH Bank est Lőrinc Mészáros, ami d’enfance d’Orbán et ancien membre du Fidesz. Il reste à voir si la MBH Bank entretient d’autres liens financiers avec l’extrême droite européenne, et si ceux-ci seront affectés par la défaite électorale du Fidesz.

La chute d’Orbán représente un revers symbolique, politique et financier notable pour l’extrême droite européenne, mais elle ne change pas la donne globale. Les populistes d’extrême droite continuent de bénéficier d’un soutien substantiel à travers l’Europe, restant particulièrement influents dans les grandes économies de l’UE telles que l’Allemagne, la France et l’Italie. L’attrait de leurs discours illibéraux et nativistes n’a pas diminué avec la défaite d’Orbán.

De même, si le rayonnement international du MCC risque d’être perturbé, le modèle plus large qu’il représente a peu de chances de disparaître. L’utilisation stratégique de think tanks bien financés pour conférer une légitimité intellectuelle à l’extrême droite et favoriser la coopération transnationale s’est avérée efficace. Même si les activités du MCC sont affaiblies, des structures comparables pourraient émerger ailleurs, soutenues par d’autres bailleurs de fonds financiers et politiques, que ce soit à l’est ou à l’ouest de la Hongrie.

L’extrême droite européenne a perdu un centre névralgique, mais pas son élan.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici

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10.05.2026 à 21:16

D’une guerre qui perdure à une trêve stable

Andreas Umland

Discuter des garanties de sécurité pour l’Ukraine sans plan clair pour imposer un cessez-le-feu risque de détourner l’attention du problème principal.

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Texte intégral (1999 mots)

Le politologue allemand explique pourquoi les futures garanties de sécurité pour l’Ukraine constituent une question certes cruciale mais secondaire. Selon lui, le débat occidental sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, qui a débuté en 2025, constitue un pas dans la bonne direction, toutefois il est prématuré. Discuter de la deuxième étape – la consolidation du cessez-le-feu – sans plan clair sur la manière d’accomplir la première – la mise en place de ce cessez-le-feu – peut détourner l’attention du problème plutôt que contribuer à le résoudre.

Au début de l’année 2025, sous l’impulsion de l’administration Trump en faveur d’un accord de paix en Ukraine, la France et le Royaume-Uni ont lancé des discussions sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine au sein d’une « coalition des volontaires ». Pour l’Europe, c’était un moyen de montrer à Trump que les Européens étaient déterminés à s’impliquer davantage, dans l’espoir de participer aux négociations. La question centrale de ces discussions était de savoir comment un cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine pourrait être conçu de manière à dissuader la Russie d’attaquer à nouveau l’Ukraine dans quelques années. Comment ne pas reproduire à l’avenir les erreurs du passé ?

À bien des égards, ces discussions ont constitué un exercice utile dans la mesure où elles ont permis de définir en détail certaines conditions préalables à une paix future stable. Les pourparlers internationaux sur les garanties de sécurité ont conduit pour la première fois les responsables civils et militaires des capitales occidentales à imaginer et à planifier sérieusement l’engagement futur de leurs pays avec l’Ukraine, en Ukraine et autour d’elle. Dans le même temps, cependant, ces discussions ont souffert – et continuent de souffrir – de quatre défauts.

Premièrement, les discussions et les négociations sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine n’ont – du moins jusqu’à présent – guère contribué à mettre fin à la guerre. Diverses propositions concrètes concernant la sécurité future de l’Ukraine, telles que celles relatives à une « force de réassurance » ou à l’intégration des systèmes de défense aérienne du flanc oriental de l’OTAN avec ceux de l’Ukraine, ont suscité des réactions positives à Kyïv. Cependant, les effets sur Moscou de la présentation des plans occidentaux visant à aider l’Ukraine à se protéger à l’avenir – que ce soit par un engagement militaire direct ou par une coopération militaro-industrielle – ont été et continuent d’être négatifs.

Paradoxalement, la recherche d’un cessez-le-feu stable a éloigné la fin des combats. Les suggestions de grande envergure formulées par des pays tels que le Royaume-Uni et la France – notamment concernant le stationnement de troupes de la coalition des volontaires dans l’ouest de l’Ukraine – ont accru les enjeux et la méfiance du Kremlin quant à l’évolution de la situation après la guerre. Cela a réduit la volonté – déjà faible – de la Russie de rechercher un compromis et de faire des concessions. Ces annonces ont encore réduit la disposition du Kremlin à mettre fin aux combats avant d’avoir un avantage clair sur le champ de bataille et ont renforcé son désir d’une paix de la victoire (Siegfrieden) plutôt que d’un accord de paix (Verständigungsfrieden).

En effet, la Russie a catégoriquement rejeté l’idée de troupes étrangères en Ukraine. Comme l’a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en mars 2025 : « La présence de troupes des pays de l’OTAN, sous quelque drapeau que ce soit, sur le sol ukrainien constitue la même menace [que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN]. Nous ne l’acceptons en aucun cas. »

Deuxièmement, les différents plans visant à garantir la sécurité future de l’Ukraine contiennent peu d’éléments concrets ayant une pertinence immédiate. Au contraire, les garanties de sécurité dont on parle tant constituent un ensemble d’intentions, de scénarios et de promesses qui, s’ils étaient mis en œuvre, renforceraient en partie la sécurité de l’Ukraine grâce à une présence symbolique de troupes, à une police du ciel, etc. Les plans occidentaux ne prévoient pas d’amélioration majeure ni de l’ancrage international ni de la capacité de défense militaire de l’Ukraine. Au lieu de cela, les négociations officielles se concentrent sur la mise en place, les conditions, la formulation et la ratification de certains futurs mécanismes de réaction multilatéraux au cas où Moscou viendrait à recourir à une nouvelle escalade.

L’idée – noble en soi – de garanties de sécurité pour l’Ukraine propose simplement que Kyïv fasse confiance à un certain schéma d’actions occidentales futures de portée limitée. Elle suppose également, avec optimisme, que Moscou croie en la faisabilité et la pertinence du schéma de réaction proposé. De plus, les garanties de sécurité envisagées jusqu’à présent ne prévoient aucune structure organisationnelle, telle que l’OTAN, pour les étayer. Elles n’incluent pas non plus une présence militaire significative de troupes occidentales stationnées le long de la future ligne de contact russo-ukrainienne. En l’absence de fondements institutionnels sérieux et de moyens matériels suffisants, ni Kyïv ni Moscou ne peuvent prendre au sérieux les garanties de sécurité pour l’Ukraine.

Néanmoins, l’Ukraine pourrait être contrainte de suivre le « principe de l’espoir » et d’accepter les garanties de sécurité qu’elle peut obtenir plutôt que celles dont elle a besoin. Dans un tel cas, cependant, tout futur cessez-le-feu pourrait s’avérer n’être qu’une trêve jusqu’à la reprise des combats à grande échelle. De plus, cela constituerait une pause dans la guerre à l’avantage de la Russie, car cela permettrait à Moscou de choisir un moment opportun pour une nouvelle escalade, par exemple pendant une escalade militaire parallèle en mer de Chine méridionale ou ailleurs.

En revanche, les dirigeants ukrainiens – espérant qu’au moins certaines des promesses faites dans l’accord de sécurité seront tenues – seront condamnés à une passivité militaire future et à des surprises désagréables. D’une certaine manière, un tel scénario serait une répétition de l’expérience de l’Ukraine depuis 1994 avec le désormais tristement célèbre « Mémorandum sur les garanties de sécurité » de 1994 signé à Budapest. Kyïv a signé le Mémorandum bien qu’il y ait eu, en 1993, une demande et un projet ukrainiens de traité complet entre l’Ukraine et les P5 obligeant chaque membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU à prendre les « mesures nécessaires » si un État doté d’armes nucléaires procédait à une « menace ou à un recours à la force, ou à une menace de celle-ci sous quelque forme que ce soit, contre l’intégrité territoriale et l’indépendance politique de l’Ukraine ».

Troisièmement, le débat actuel reste théorique dans la mesure où il ne peut prédire la situation concrète sur le terrain dans laquelle les garanties de sécurité seront finalement fournies à l’Ukraine. La position sur le champ de bataille et la situation socio-économique des deux pays au moment où les armes se tairont détermineront principalement la stabilité et la durée de la trêve puis d’un éventuel cessez-le feu.

Le contenu et la formulation des futures garanties de sécurité joueront certainement aussi un rôle. Cependant, non seulement ces garanties devront être adaptées à l’environnement existant, mais leur importance dépendra davantage de l’évolution de la situation sur le terrain que des promesses faites sur le papier. La position de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie sur le terrain et inversement déterminera la portée de toute garantie de sécurité, tout comme les relations de chaque pays avec des acteurs tiers.

Plus la situation militaire, économique et internationale de l’Ukraine sera favorable au moment où un cessez-le-feu entrera en vigueur, moins il sera probable que les garanties occidentales pour la sécurité ukrainienne doivent être mises en œuvre. À l’inverse, plus la situation générale de l’Ukraine sera difficile à la fin des combats, plus une nouvelle escalade sera probable et plus une demande ukrainienne visant à faire respecter les garanties de sécurité sera plausible.

Enfin, le débat public occidental sur les futures garanties de sécurité pour l’Ukraine au cours de l’année écoulée a été marqué par l’incohérence, les contradictions et les revirements. Le rôle exact des États-Unis en tant que fournisseur d’un « filet de sécurité » mal défini pour ces garanties reste flou. La taille, l’emplacement, le type et même la simple possibilité d’une « force de réassurance » occidentale en Ukraine restent sujets à controverse.

L’administration Trump a semé une nouvelle incertitude dans les plans européens visant un cessez-le-feu en Ukraine lorsqu’elle a annoncé son intention d’annexer le Groenland (qui appartient au Danemark) et entamé des pourparlers avec Moscou sur une future coopération économique. Compte tenu de la propension des États-Unis à s’opposer à un allié proche et à collaborer avec un ennemi traditionnel, les dirigeants européens, y compris ceux de l’Ukraine, ont commencé à se méfier des assurances données par les États-Unis quant à leur aide à la mise en œuvre de futures garanties de sécurité.

En conclusion, le débat occidental sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, qui a débuté en 2025, constitue un pas dans la bonne direction, mais il est prématuré et pourrait même servir d’évasion face à la réalité. Discuter de la deuxième étape – la consolidation du cessez-le-feu – sans plan clair sur la manière d’accomplir la première – la mise en place de ce cessez-le-feu – pourrait détourner l’attention du problème plutôt que contribuer à le résoudre. C’est d’autant plus vrai que le succès de la deuxième étape – l’effet dissuasif des garanties de sécurité sur la Russie – dépendra principalement de la nature de la première étape – la manière et les conditions dans lesquelles les combats prendront fin en Ukraine.

Ni la fin de la guerre ni la stabilité d’un futur cessez-le-feu ne seront principalement déterminées par la manière dont les garanties de sécurité pour l’Ukraine sont formulées sur le papier. Au lieu de tel ou tel engagement verbal des pays occidentaux, c’est la situation concrète sur le terrain – dans le domaine économique et sur le champ de bataille – qui est décisive aujourd’hui et qui restera cruciale demain. Le type d’aide matérielle et financière dont Kyïv a besoin pour mettre fin aux combats de manière acceptable sera, à bien des égards, similaire au type de soutien dont l’Ukraine aura besoin une fois le cessez-le-feu conclu pour se protéger d’une nouvelle attaque.

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10.05.2026 à 21:15

Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen : Vasyl Stus

Georges Nivat

Nous publions la préface de Georges Nivat à Palimpsestes, recueil de ses traductions du grand poète et dissident ukrainien, paru aux éditions Noir sur Blanc.

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Texte intégral (8220 mots)

En mars 2026, les éditions Noir sur Blanc publiaient Palimpsestes : Poésie et lettres du Goulag(603 p.), d’un immense poète ukrainien, Vasyl Stus, mort dans un camp soviétique en 1985. À la suite d’un choix important de poèmes, ce volume rassemble aussi des lettres à ses proches et quelques textes en prose, notamment le bouleversant Cahier du camp, recueilli clandestinement. Depuis la solitude de son cachot, la voix prophétique de Stus devint la voix de l’Ukraine. Georges Nivat, l’un des grands spécialistes européens de la littérature russe, a appris l’ukrainien pour traduire l’œuvre de Stus. Voici la préface de Georges Nivat. Nous remercions l’auteur et l’éditeur d’avoir autorisé sa publication dans Desk Russie. 

« Ainsi, le 5 mars, j’arrivai à la Kolyma. J’avais derrière moi cinquante-trois jours de transfert, peut-être deux mois. Je me rappelle la cellule de la prison de Tcheliabinsk, avec des amas de cafards sur les murs ; en les contemplant, je sentais tout mon corps me démanger ; ensuite ce fut la prison de transfert de Novossibirsk, où je séjournai quelques jours avec V. Khaoustov, la terrible prison d’Irkoutsk – on m’y jeta en compagnie d’hommes qui ne payaient pas les pensions alimentaires pour leurs enfants, et s’étaient transformés en SDF : tout pouilleux, dégueulasses, hébétés, ils apportaient un air étouffant de liberté extérieure puante, qui donnait envie de hurler comme un loup. Les garde-chiourmes saouls d’Irkoutsk semblaient droit sortis des cohortes de gendarmes-tyranneaux du temps de Nicolas Ier ou d’Alexandre II. L’un d’eux faillit me cogner parce que j’avais parlé publiquement de sa brutalité. Enfin ce fut Khabarovsk et ensuite un avion de ligne où passagers libres et prisonniers étaient séparés par quelques rangs de sièges. Il n’y avait plus à avoir honte de quoi que ce fût. On m’enchaîna avec des menottes à un récidiviste et nous avons passé comme ça les deux heures de vol. »

Ainsi décrit son arrivée à Magadan, capitale de la Kolyma, Vasyl Stus. Le Goulag où deux fois séjourna un jeune poète ukrainien transmua l’homme et le poète Vasyl Stus en second poète national de l’Ukraine. Le premier, celui du XIXe siècle, Taras Chevtchenko, le second, celui du XXe siècle, Vasyl Stus, ont tous deux connu la « force divine » dont parle le poète-philosophe ukrainien du siècle des Lumières, Grigoriy Skorovoda.

Si j’ai une ombre, j’ai donc un corps, dit le Vent.
Mais la force divine en moi est mon vrai corps.

L’un et l’autre ont été activement persécutés par le pouvoir central russe, le premier par Nicolas Ier, le second par les successeurs de Staline, en particulier Brejnev. Le premier a survécu au cachot, au bataillon disciplinaire, le second est mort au camp de concentration de Perm-36, des suites d’une grève de la faim qu’il avait décidée et déclarée « infinie » – c’était son second séjour au Goulag.

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Réinhumation des dissidents ukrainiens Vasyl Stus, Iouri Lytvyn et Oleksa Tykhyï au cimetière de Baïkove, à Kyïv, le 19 novembre 1989, marquée par une multitude de drapeaux nationaux bleu‑jaune, interdits en URSS // Photo d’archives, service ukrainien de RFERL

Que signifie la voix posthume de Vasyl Stus, cette voix poussée par « une force divine » ? Il est évident que c’est la voix de l’Ukraine d’hier et d’aujourd’hui, une voix naguère étranglée, aujourd’hui présente dans les théâtres, les concerts, les écoles de l’Ukraine souffrante, et les tranchées du Donbass, une voix qui aide l’Ukraine à survivre. Il est évident, quatre décennies après sa mort, que Vasyl Stus répondait d’avance, comme un siècle avant lui, Taras Chevtchenko, à ceux qui prétendent nier jusqu’à l’existence, jusqu’à la culture, jusqu’à la langue de l’Ukraine. Il leur répondait que non seulement l’Ukraine est, qu’elle existe, mais qu’elle se situe de plain-pied avec l’Antiquité grecque, dont elle a reçu des splendides vestiges sur ses côtes, en Crimée, l’ancienne Tauride, qu’elle est de plain-pied avec la culture allemande, que Stus connaissait par cœur, avec l’italienne de Dante, et aussi avec la russe de Boris Pasternak. Vasyl Stus, du fond de son cachot, installait l’Ukraine au banquet européen. Et il est aujourd’hui l’égal de Paul Celan ou d’Ossip Mandelstam, c’est-à-dire un des plus grands poètes européens, engendrés par la violence qui a sévi dans l’Europe du XXe siècle, une Europe « chien-loup » pour reprendre l’expression d’Ossip Mandelstam. Et ce poète européen est de langue ukrainienne. Non qu’il ignorât la langue russe, bien au contraire, il la parlait et l’écrivait comme Chevtchenko avant lui, il en vénérait la poésie, mais dans l’isolateur sombre et humide en béton, avec un lit de fer relevé tout le jour, il se sentait, il se savait personnifier l’Ukraine. Comme Dante personnifiait Florence malgré ou plutôt grâce à son exil, comme Hugo à Guernesey, comme Soljenitsyne à Cavendish, il était à lui seul tout son pays, un pays perdu, asservi, humilié, dont même des génies acceptaient l’asservissement à Staline et au Parti. Et cette humiliation même confortait son intime, son absolue conviction d’être, seul, dans l’isolateur, à des milliers de kilomètres de Kyïv, l’Ukraine…

*

Mais qui était Vasyl Stus ? Il était né le 6 janvier 1938 dans la province du Podolié, tout à l’ouest de l’Ukraine (le Podolié, composé de forêts, marécages et prés, se partage entre Russie, Ukraine, Bélarus et même Pologne, selon la langue qui y est parlée), près de la ville de Vinnytsia, à la veille de Noël orthodoxe. Les archives du petit bourg où il est né, Rakhivka, mentionnent l’installation d’un Klymentiy Stus au milieu du XIXe siècle. C’était l’arrière-grand-père du poète, il avait appartenu aux cantonistes, ces enfants de serfs enrôlés de force dès le plus jeune âge pour un service militaire à vie. Mais le statut de cantoniste, imaginé par Nicolas Ier, fut aboli en 1858 par son fils, Alexandre II, et Klymentiy s’était installé comme « agriculteur propriété de l’État ». C’est dire que l’extraction du poète Vasyl Stus est des plus humbles. Demian, fils aîné de Klymentiy, servit aussi dans l’armée du tsar. Et le fils de Demian, père de Vasyl, Semène, servit lui aussi dans l’armée. Après la révolution d’Octobre 1917, Semène eut l’imprudence de tarder à entrer au kolkhoze et fut dénoncé. Grâce à son beau-frère, qui était communiste, les choses s’arrangèrent, et la famille n’eut pas trop à souffrir de l’épouvantable famine de 1933 fomentée par Staline pour exporter du grain en Occident, et mater l’esprit rebelle des paysans ukrainiens.

Né en 1939, Vasyl était un enfant tardif. En cette année, il n’y avait plus du tout de travail à Rakhivka, son père Semène se laissa enrôler par un recruteur pour le compte des usines du Donbass, et partit donc à l’autre bout de l’Ukraine, à l’est. D’abord parti seul, il fit bientôt venir sa femme Yilina, deux de ses trois enfants, le frère aîné et la sœur de Vasyl, tandis que le petit Vasyl resta un an avec sa grand-mère au village, qu’il adorait. Par ce déplacement au Donbass, Semène et sa femme cherchaient du travail, mais aussi l’incognito. Ils n’étaient pas les seuls. Des millions de Soviétiques que guettaient dénonciations et purges durent alors leur salut à ces gigantesques ruées vers les nouvelles régions industrielles. L’appel de main-d’œuvre était énorme et garantissait un anonymat temporaire. Pendant l’occupation allemande, ils survécurent en vendant leurs meubles. Ivan, le frère aîné, mourut dans l’explosion d’une bombe trouvée par les enfants dans un champ.

La famille vivait à Stalino, nouveau nom de Iouzovka (aujourd’hui Donetsk), et l’enseignement y était dispensé en russe. Mais la mère de Vasyl lui chantait des chansons populaires ukrainiennes, comme sa grand-mère restée à Rakhivka. Vasyl était un écolier surdoué, mais d’une famille suspecte. Aussi, à la fin de ses études secondaires en 1954, sa candidature pour la Faculté de journalisme de Kyïv fut-elle refusée. Il trouva une place à l’Institut pédagogique de Stalino où l’on était moins vigilant. À la fin de 1961, Stus fit ses premières armes en littérature dans la revue Ukraine littéraire. Après un service militaire de deux ans, il revint à Stalino, et il fut enfin admis à préparer un doctorat à l’Université nationale Taras-Chevtchenko de Kyïv. Commencent alors ses années d’apprentissage et de compagnonnage avec d’autres jeunes poètes.

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Photo officielle du KGB tirée du dossier de Vasyl Stus après son arrestation en 1980 // Archives nationales d’Ukraine

Vasyl Stus était et resta toute sa vie de tempérament rebelle. Il noue amitié surtout avec des écrivains en rupture avec l’esthétique officielle, comme Viktor Nekrassov, l’auteur des Tranchées de Stalingrad, un prosateur dissident, bohème, mais qui n’écrit qu’en russe. En 1965, quand Stus a 27 ans, il se signale à la première projection du film de Sergueï Paradjanov Les ombres des ancêtres oubliés2. Ce film du génial réalisateur géorgien avait été tourné dans les Carpates ukrainiennes, et était inspiré par un célèbre roman ukrainien de Mykhaïlo Kotsioubynsky, paru en 1911. Roman et film décrivent l’amour d’un Roméo et d’une Juliette houtsouls dans le contexte extraordinaire des Carpates ukrainiennes. Avec leurs habits brodés, leurs longs cors alpins pour communiquer d’un sommet à l’autre (comme en Suisse) et leurs fêtes à demi païennes, les Houtsoules préservaient une liberté qui remontait, disait-on, à l’empereur Trajan. La construction du film était presque onirique, absolument hétérodoxe pour le credo soviétique. (Paradjanov fut arrêté et inculpé pour « homosexualisme ».)

La « première » du film à Kyïv est restée légendaire car, le 5 septembre 1965, trois jeunes poètes Ivan Dziouba, Viatcheslav Tchornovil et Vasyl Stus avaient décidé de profiter de l’occasion pour dire au public que des arrestations venaient d’avoir lieu dans les milieux artistiques et littéraires de toute l’Ukraine. Ils prirent la parole avant le début de la séance, mais le directeur du cinéma se précipita pour les faire taire. C’est alors que Vasyl Stus se dressa en hurlant et cria aux spectateurs de se lever pour dénoncer la répression. Ils furent une cinquantaine dans l’immense salle à se lever. Plus tard, Ivan Dziouba écrivit : « Les mots de notre protestation dans la salle du cinéma Ukraïna tombèrent comme des cailloux dans un marécage. » La révolte culturelle des « années soixante » (1960 et la suite) était née. S’ensuivirent de nombreuses convocations du KGB, des premières arrestations pour activité antisoviétiques selon l’article 58 du code pénal, que Soljenitsyne, dans l’Archipel du Goulag, désigne comme « l’article omni-raflant »… Pour Stus, cet épisode signait la fin de toute carrière académique. Il continua d’écrire, mais en vivant de divers métiers – ouvrier, pompier ou chauffagiste (comme d’autres dissidents à Moscou ou Leningrad). Ses premiers recueils poétiques – Arbres d’hiver (1970) et Joyeux cimetières (1971) – furent écrits à côté de la chaudière, ou pendant la nuit quand il était gardien. Arbres d’hiver, refusé par la censure, parut en Belgique en ukrainien grâce à un ami, dans un tirage minuscule. Mais avoir confié un manuscrit à l’étranger constituait un crime capital pour lequel, à Moscou, Siniavski et Daniel avaient déjà été sévèrement condamnés.

L’arrestation de Vasyl Stus survint le 12 janvier 1972 ; il fut condamné, avec une poignée d’autres poètes « dissidents », à cinq ans de bagne – d’abord en Mordovie, où il retrouva Tchornovil, puis à Magadan à l’extrême est de la Sibérie. Sa seconde arrestation eut lieu le 14 mai 1980. Il eut un avocat commis d’office, Viktor Medvedtchouk, lequel reconnut dans sa plaidoirie la commission d’un crime que son client récusait de toutes ses forces. L’Affaire de Vasyl Stus, recueil complet des documents du KGB réunis par l’historien Vakhtang Kipiani et paru en 20213, nous livre absolument tous les documents du KGB sur le procès de Stus, et sur le rôle de son avocat. Mais dès la sortie du livre, tout comme lors de la sortie du film L’interdit (sur la vie et la mort de Stus), Medvedtchouk intenta des actions en justice pour atteinte à son honneur. Il avait, dès l’indépendance de l’Ukraine, entamé une carrière politique faisant de lui le principal propagandiste de la Russie en Ukraine. Après l’invasion de l’Ukraine en février 2022, il fut accusé de haute trahison, puis échangé en septembre 2022 contre plusieurs prisonniers de guerre ukrainiens4. Malgré les 700 pages du livre de Kipiani, malgré la publication de centaines de témoignages, de très nombreux films et émissions de télé qu’on peut retrouver sur YouTube, le procès et la mort de Stus n’ont, semble-t-il, pas livré tous leurs secrets…

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Manuscrit d’un poème de Vasyl Stus // Mystetsky Arsenal

En janvier 1972, Vasyl Stus écrivit dans son cachot, d’un seul jet, une émouvante série de poèmes, plus tard inclus dans Le Temps de créer / Dichtenszeit, (1972), un recueil dont le double titre renvoie à Goethe, qu’il connaissait presque entièrement par cœur. Goethe est pour lui le poète de la sagesse. Rilke, dont des traductions l’occupaient mentalement au Goulag, Pasternak et Goethe constituaient pour Stus une triade vénérée. Tout en voyant le ciel par la muselière du cachot où il passa de longs mois dans l’isolement complet, Stus se voulait, se savait le pair de ces trois géants, deux Allemands et un Russe. Le second poète national ukrainien, condamné pour nationalisme ukrainien, loin de haïr la poésie russe, l’intégrait en son âme. L’afflux de la poésie dans ce cachot a comme une mystérieuse impersonnalité. On y trouve émotion camouflée, ironie, parfois sarcasme, le tout mêlé à l’Ukraine bucolique et libre qu’avait rêvée Chevtchenko ; mais, paradoxalement, depuis le camp, où Stus revoit cette Ukraine perdue et chérie, elle lui semble enfin affranchie tant de la tonalité plaintive que des invectives du fondateur de la poésie ukrainienne, le grand Taras Chevtchenko que tous les enfants ukrainiens savent par cœur. Stus y maîtrise déjà son originalité propre, une poétique de la douleur et de la lucidité qui le hisse au niveau de Celan ou Mandelstam. Pour comprendre son « ars poetica », le mieux est de relire un poème, du recueil Le Temps de créer. Il nous donne une clé pour comprendre l’attelage stusien entre lucidité et torture, poésie et prison, sans plainte, malédiction ou sentimentalité.

Plus jamais ne t’entendre, te voir,
Ô, le noir violon !
Mais viennent les vers, viennent, viennent,
Comme sang hors du gosier
Odeur de rue des murs,
À demi oubliée,
Odeur de menthe ! Du bien ?
Dieu lui-même, le cruel,
M’en souhaita, en me donnant
Ce don maudit : versifier !
À mon risque. En quel but ?

[…]
C’est toi, l’esclave. Pas histrion,
Haveur de mine. Sous la dalle
Du talent – captif à jamais.

(26 janvier 1972, en prison)

Il est extraordinaire de constater l’assurance absolue de ce jeune captif d’être poète né, et donc de vivre à jamais comme un enterré vif, sous les dalles d’une vocation de poète qui est un vrai tombeau. Et en même temps, il se moque des signes extérieurs de sa rébellion poétique, suppression de la ponctuation, et autres manies d’avant-garde auxquelles il avait cédé plus jeune. Sa vocation n’est pas celle d’un histrion ou d’un amuseur, à quoi on a souvent voulu réduire la culture ukrainienne avec son « guignol » (le petit théâtre de marionnettes ukrainien, le vertep, pour lequel le père de Nicolas Gogol écrivait des saynètes), mais plutôt une vocation de gnome au fond d’une mine, contraint à concasser pour extraire le minerai poétique. Ce qui est tout simplement une reprise d’Andreï Biely (prologue au poème « Le Premier rendez-vous »).

Mais ce premier séjour en taule, cette première meurtrière par où on n’aperçoit qu’un infime bout de ciel, ce n’est qu’un tout début, un début de génie qui mène au Goulag, en Sibérie, dans l’Oural, à Perm-36, en passant par le trakt des bagnards. C’est-à-dire l’itinéraire que prenaient depuis toujours les bagnards de l’empire russe, par Kazan, Perm, Tioumen, Tomsk et Irkoutsk, trakt que reprirent les bagnards soviétiques (pas à pied, dans des wagons de chevaux), ce « long petit chemin » dont Soljenitsyne a fait un poème de 10 000 vers. Stus va prendre le « long petit chemin » et son don poétique va immensément y grandir. Ce fut d’abord la Mordovie avec son chapelet de camps, puis la Sibérie, cette immense « traîne » qui accompagne les rebelles de l’empire comme la traîne d’une robe de douleur. Puis enfin à l’extrême est de la Sibérie, ce fut la Kolyma « chantée » par Varlaam Chalamov (1907-1982) dans ses Récits de la Kolyma, avec ses mélèzes, ses mines de sel, ses bourreaux, ses truands qui prennent comme enjeux pour leurs jeux de cartes des « caves », qu’ils dépouillent peu à peu de leurs chandails et autres loques dans l’enfer des baraques cadenassées pour la nuit. Cependant, les Récits de la Kolyma de Chalamov n’ont presque rien de commun avec Palimpsestes, le recueil que Stus a commencé durant son premier séjour au Goulag. Stus, en quelque sorte, a « inventé » le paysage kolymien, et il en a fait un paysage dantesque et intime à la fois.

Ayant purgé sa peine, Stus revint à Kyiv en 1979, redevint ouvrier dans une fonderie. Désormais reconnu par beaucoup comme le poète le plus doué de sa génération, il fit à nouveau acte de dissidence, prit la tête du Groupe ukrainien d’Helsinki, fondé trois ans avant sa libération. Tous furent arrêtés, incarcérés ou internés dans des cliniques psychiatriques. Stus, lui, fut condamné à une nouvelle peine de dix ans de travail forcé, envoyé au camp de Perm-36, dans l’Oural. Il n’arrêtait pas de composer de nouveaux vers, toujours mentalement, et, quand il le pouvait, les incluait dans les lettres à Valia, son épouse. Lorsqu’on lui interdit d’envoyer des vers dans les lettres à sa femme, Stus entama une grève de la faim « indéfinie » dont il mourut le 5 septembre 1985. Mort de poésie, comme Ossip Mandelstam…

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Journées de mémoire consacrées à Vasyl Stus, Donetsk, 1er septembre 1990 // Volodymyr Biletsky, domaine public

Enfer goulaguien et immensité poétique

Stus est à la fois poète et anthropologue de l’homme seul dans le tumulte du camp. L’impersonnalité de son lyrisme, clé de voûte de sa poétique, est fondée sur un soubassement de cultures, que le titre, au pluriel, de Palimpsestes indique à lui tout seul : un palimpseste est un parchemin qu’on réutilisait plusieurs fois au Moyen Âge, car il coûtait cher. Le parchemin sur lequel Stus écrit est la culture européenne, qu’elle soit antique, allemande, russe, italienne ou ukrainienne. Car, sans en avoir l’air, mais avec une conscience aiguë de son exploit, du fond de sa geôle sibérienne, il hausse la langue et la poésie ukrainiennes au niveau des grandes cultures et langues de l’Europe.

Comme l’Italie et ses ruines était entrée dans la poésie française puis allemande dès le XVIe siècle, y renversant la perspective et l’éthique, ainsi le paysage ras et trapu de la Kolyma, avec ses interminables enfers glacés et ses brefs étés explosifs, entre avec Stus dans la poésie européenne y apportant ses senteurs de thym, ses silhouettes de mélèzes, son soleil estival énorme, tel un géant sanguinaire.

Juin, il neige – sur le mont sans contour
Les gracieux mélèzes – ici et là, ici et là.
Et toi, dans ta boîte, dans ta boîte à l’étroit.
L’âme comme un chêne – tu n’attends plus rien.
Rampent les collines – comme ptérosaures,
Sphinges du Seigneur, énigmes de l’Être.
Mon Dieu, tu es trop généreux – tant d’effroi
Déversé en ma petite existence !

Les sphinges placées au portail de cet enfer comme à l’entrée d’un mastaba égyptien transféré au fond la Sibérie unissent ce monde mortifère aux plus anciennes mythologies de l’Outre-tombe : « Rampent les collines – comme ptérosaures, / Sphinges du Seigneur, énigmes de l’Être. » Ailleurs c’est un échanson noir qui présente à boire avant de passer « le Styx de la Kolyma ». Et d’infimes signes de printemps surgissent dans la merzlota (c’est-à-dire le sol qui ne dégèle jamais), se reconnaissent au murmure d’un ruisseau sous la glace qui va, à peine esquissé, « se cicatriser » presque aussitôt.

Le gel de Kolyma hache et cogne.
Demain, le ruisseau va cicatriser,
Et ton âme restera engourdie.
Remplis la chope, toi l’échanson noir !
Tant que les ligaments n’ont pas séché.

La poésie de Dante, dont l’Inferno et lePurgatorio, lus dans la traduction russe de Mikhaïl Lozinski republiée en 1966 à Moscou, a évidemment laissé ses marques dans cet enfer goulaguien de Stus. Ainsi, un poème de Palimpsestes, construit sur une alternance de vers trochaïques de quatre pieds et de vers d’un seul pied, structure balancée qui enivre et ensorcelle, fréquente chez le poète russe Alexandre Blok (1880-1921) que Stus connaissait à fond, se présente comme une sorte de mélopée où chaque longue plainte génère un bref écho. Nous y retrouvons le chapitre XXXII de l’Inferno de Dante sur l’enfer glacé du Cocyte, où les traîtres sont pris dans la glace : « Les ombres dolentes étaient dans la glace / Claquant des dents comme font les cigognes. » Aussi bien Sandro Botticelli qu’Honoré Daumier ont donné des illustrations saisissantes de ces têtes émergeant d’un lac glacé où leurs corps sont pris, mi-vifs, mi-morts. Le Cocyte, enfermant ses prisonniers dans sa glace éternelle, est là, en filigrane, avec ses crocs piquants et surtout ses larmes qui « se glacent dans les yeux, empêchant les suivantes de couler ».

Merzlota d’âmes compressées
À jamais.
Glaçons de larmes entassées,
Mirages.
Laine de cœurs endurcis
Tendresse.
Éclats du soleil aux buissons
Piquants.

La lointaine et cruelle Kolyma est, dans Palimpsestes, intimement liée à l’Ukraine, une Ukraine antique, elle aussi grecque par la Tauride. En des fulgurances, les souvenirs d’un paradis bucolique petit-russien jaillissent, magiquement et grotesquement reliés à l’enfer des taupinières sibériennes (les sopki, des petites collines à perte de vue) et des glaces de la Kolyma.

L’entêtement d’un poète insurgé

L’inouï entêtement de Stus à refuser le moindre compromis avec le pouvoir l’isolait totalement de son peuple et de l’intelligentsia ukrainienne à laquelle il refusait d’appartenir, et dont il méprisait les compromis passés avec la puissance occupante. Car l’Ukraine d’après-guerre n’avait évidemment pas oublié le Holodomor de 1932-1933 (la famine volontairement créée par Staline), ni oublié la guerre, l’occupation allemande. Elle revivait encore les massacres de la guerre, les compromissions (la collaboration avait été fréquente, on s’était cru enfin délivrés des kolkhozes et de l’oppresseur russe). Quant à Vasyl, qui n’était qu’un petit garçon pendant la guerre, il n’oubliait pas la mort de son frère aîné. Et voici qu’à présent, déporté si loin de cette Ukraine aimée, Stus se sentait oublié, presque étranger à ses camarades redevenus soumis au pouvoir soviétique, et dont l’archétype était pour lui son grand aîné, le poète immense et asservi Pavlo Tytchyna, un « mort-vivant », attelé comme un bœuf au Parti. Stus se sentait absolument seul, mais absolument sûr de lui, sûr que l’Ukraine était à la Kolyma, en lui, par lui… Ce qui fait que, çà et là, paradoxalement, apparaît même un fugace attachement à son lieu de supplice. Le vecteur des 6 000 verstes qui le séparaient de sa patrie-marâtre (« Bienheureux pays natal, pays assassin ! ») semblait parfois s’inverser. La Kolyma pouvait tout : geler l’âme comme la réveiller, engourdir à mort mais aussi enrager, ensevelir dans son linceul blanc mais aussi lancer les flammes aveuglantes d’un gigantesque soleil d’été.

La poétique de Stus est bâtie sur l’oxymoron, l’attelage des opposés, l’attelage paradoxal de son amour et de son refus de la patrie, celui de la Kolyma comme lieu extrême de mort et lieu extrême de vie.

Ce monde autour, qui me foudroie, c’est toi, Kolyma !
Ravins et gouffres, monts et taupinières.
Deviens fou ! Fou d’attente, d’éclairs, de magie,
Magie de sorcier, ou crise de rage.

Et l’on découvre dans sa poésie une opération poétique qui n’appartient qu’à lui : le concret se fait abstrait, l’abstrait se fait concret. Varlam Chalamov, dans un des Récits de la Kolyma, parle de l’âme humaine qui gèle plus vite que le crachat dans un gel de moins 40 °C. Dans un poème de Stus, on entend les sourds gémissements de l’âme, comparée à des oiseaux privés de ciel et même privés d’ailes. Autrement dit, l’image stusienne fonctionne en allant du vivant au presque-rien par ablation grotesque : plus d’ailes à l’oiseau, plus de corps au bagnard. Reductio ad absurdum… Ablation d’une part du vivant comme dans le monde infernal chez Dante, lui-même venu du monde infernal antique et en particulier du chant VI de l’Énéide. Énée était descendu aux Enfers à la recherche de son père, comme plus tard Dante à la recherche d’Adam. Chez Stus, on entend les geignements des exilés de l’enfer kolymien qui hèlent les morts sans les atteindre.

Il ne leur reste que maudire !
Un chemin devant eux s’étire,
Abrupt, glissant, jusques au fond.
Voici que vient l’heure terrible
De la Trompette aux-cent-gosiers.

Les augmentatifs formés avec l’étrange suffixe stusien « cent- » (« aux-cent-gosiers ») sont comme un signe de l’avènement de l’Effroyable. On le retrouvera plusieurs fois chez Stus. Ici, la « Trompette aux-cent-gosiers » est évidemment celle de l’Apocalypse ou encore le shofar juif, la longue corne de bélier qui devait mettre en déroute l’ennemi et dont Dieu lui-même a fait usage.

Flot de bagnards, sans fin ni fond.
Chant du shofar.
La nuit se lève.

Est-ce Dieu qui appelle avec cette corne « au gosier de miel » ? Est-ce les bagnards-zeks qui sont appelés par le shofar ? Leur flot sans fin ni fond forme un immense troupeau où l’on ne distingue pas un visage. Le visage humain, la face dont le philosophe Emmanuel Levinas a fait l’alpha et l’oméga de l’humanité, a disparu. Néanmoins la mémoire tiède peut encore, parfois, « garder le chaud des paumes et des faces ». Alors les sourires anciens montent la garde autour du zek enterré vif dans la blancheur de la Kolyma. Et Stus, isolé au cachot, n’a qu’une planche de salut : sa filiation avec l’Ukraine – Levinas, encore lui, a fait de la filiation le cœur de sa pensée. Le fils existe indépendamment du père et, pourtant, il est en partie le père. Le père ne peut dire qu’il a un fils, qu’il possède un fils, qu’il a fabriqué un fils. L’enchaînement du moi au soi aboutit à cette altérité unique, proche : la filiation. Stus, du fond de son cachot, ressent sa filiation avec l’Ukraine, à plus de 6 000 kilomètres. Une Ukraine qui l’oublie, qui ignore son sacrifice, mais dont il reste le fils.


Ô mon peuple, à toi j’irai, reviendrai,
Quand, par la mort, je reviendrai à vie
Ma face douloureuse mais jamais maligne,
Et, comme un fils, tomberai face à terre,
Et plongeant mes yeux probes en tes yeux probes,
De probes pleurs j’inonderai ma face.

On reconnaît ici Jacob tombant face contre terre après la lutte avec l’ange, ou encore l’infinité des saints tombant face à terre sur les rocs anguleux, en perspective inversée, dans les icônes orthodoxes, qu’elles soient russes ou ukrainiennes. Le monde stusien est, comme celui des grandes œuvres immortelles, ouvert sur l’infini, sur l’éternel, sur le calendrier de la Création du monde et l’approche du jour du Jugement dernier. Mais cette ouverture dantesque s’exprime en pièces courtes : trois, quatre ou cinq quatrains, parfois des vers libres, parfois un morceau de prose rythmée. Avec Stus, comme avec Mandelstam, on voit que le fragment est plus complet que le long poème. Le plus souvent, ses pièces poétiques sont des instantanés où l’univers est présent par un étrange troc entre réalités, comme dans ce distique : « La nuit rôde, tel un cheval entravé, / Par ravins et ravines, brèches et steppes. » La nuit et le cheval entravé ne font qu’un, au point que l’on croirait qu’il est en train de naître un demi-dieu, centaure de la nuit. Ou encore dans ce vers : « Le soir barbelé, comme un hérisson rampe », où le Goulag et ses barbelés pratiquent un troc de substance avec le prudent hérisson. Ailleurs, les songes pendent par grappes de raisin, le rêve chuchote au rêve dans un monde mi-Enfer et mi-Cieux, logis de démons et de dieux ou demi-dieux homériques. Ou bien encore un clair de lune emporte des survivants dans une arche voguant comme celle de Noé sur un monde englouti, dont nul ne sait s’il sera recréé, si la colombe viendra jamais annoncer « Terre ! ». Un typhon passe, « être monstrueux sans tête », « tempête sculptée », « minerai de neige », où « le Sans-tête se dresse, Sans-langue ». Et le poète, du moins le « tu » auquel il s’auto-adresse, n’a plus alors qu’à « se faire caillou ». Il arrive aussi que le grotesque surgisse, venu d’un pan très important de la culture ukrainienne, celui de L’Énéide travestie d’Ivan Kotliarevsky (1798) et des comédies de guignol comme celles qu’écrivait le père de Gogol. Le grotesque n’est plus alors kafkaïen, mais un grotesque qui délivre de la peur, du tragique. Stus y recourt, par exemple, dans le poème en prose où il décrit le lavage nocturne du faux dieu soviétique, Lénine, sur la place du marché de Bessarabie, à Kyïv.

« Sache attendre. Guette le solennel instant où / Tu te perdras toi-même. » Сe conseil paradoxal peut s’expliquer par l’importance du silence dans la poésie de Stus. Un silence où se cache la douleur, une douleur qui n’est dicible que dans la langue de la douleur, incompréhensible aux autres. Une douleur qui est enfouie dans l’intime le plus intime de l’être, de l’être-à-soi. Et sans la priorité de ce silence, de ce mutisme, la poésie, la vraie, n’existe pas. Marcher au bord du précipice, comme disait Pouchkine, marcher au bord de la trappe, comme ce fut le cas de Boris Pasternak – dont Vasyl Stus aimait passionnément la poésie – est la démarche récurrente dans ses vers. Et on a l’impression que Ma sœur la vie de Pasternak (1917), avec sa poétique de l’impersonnel, renaît miraculeusement en ukrainien un demi-siècle plus tard – certes, dans un tout autre monde, aplati, boréal, sibérien, mais où le vivant se fait caillou, le souffle se fait hérisson, non moins que dans Ma sœur la vie (« Il siérait aux étoiles de rire aux éclats, / Mais quel trou retiré que ce monde »). Dans Palimpsestes, le cosmos est toujours présent, le vivant se fait minerai, le minerai se fait vivant, autrement dit réel et surréel sont interchangeables.

Et les « preux », les bogatyrs, rejoignent les dieux de l’Iliade ou les suppliciés de l’Inferno de Dante. Ce lutteur solitaire qui, au fond de son cachot, traduisait mentalement les Élégies à Duino de Rilke (traduction détruite par les gardiens de la prison), se savait en dialogue avec la poésie européenne. Et par là-même, quoiqu’au fond du désert kolymien, il prophétisait, comme Dante ou Mickiewicz, il prédisait l’entrée de l’Ukraine dans le cercle européen, et même, d’une certaine façon, il savait l’aide que lui, Stus, poète national ukrainien encore captif, apporterait plus tard au retour de l’Ukraine, mais aussi de la Russie dans ce cercle, un retour en Europe d’une Russie qui ne se fera que par l’entraide de l’Ukraine, mais dans un lointain infini, aujourd’hui perdu de vue… Et en passant par l’extrême de la douleur.

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Exposition « Vasyl Stus. Tant que nous sommes ici, tout ira bien » à Kyïv // Mystetsky Arsenal

Voix de l’Ukraine au fond de la Sibérie

Car le miracle eut lieu : à l’Ukraine indépendante, affranchie du communisme et de la Russie, l’héroïsme de Stus vint apporter posthumément un sceau poétique. Le bagnard-poète avait prophétisé la renaissance nationale, en ajoutant que la Russie, elle, serait longue à sortir « de l’esclavage et du césarisme » (lettre à sa femme du 30 juillet 1978). Cette clairvoyance extraordinaire qui, plus tard, après son retour posthume en Ukraine, après la chute du communisme, lui conférera l’aura d’un héros et d’un prophète. Mais l’inconvénient fut que pendant longtemps le message politique fit en quelque sorte obstacle à la réception de son originalité poétique. Aujourd’hui, Stus est chanté, « jazzifié », porté à la scène, joué dans des films qui lui sont consacrés, enseigné dans les écoles. Cela parfois semble mettre de côté son obscurité, ce côté énigmatique et oscillant de sa poésie, comme celle d’un Rimbaud ou d’un Mandelstam. De nombreux travaux universitaires lui sont consacrés, mais il manque une grande édition académique avec les variantes, le déchiffrement des citations implicites et des autocitations nombreuses5. Stus est encore à venir…

Dans mes traductions, j’ai mis l’accent, la « dominante », sur ce que Tynianov, le grand structuraliste russe des années 1920, désignait sous l’appellation d’« étroitesse de l’unité du vers ». Andreï Siniavski, avec qui j’en ai beaucoup discuté, disait que la prose est un fleuve large, la poésie un étroit défilé. Avant tout donc, j’ai veillé à rester fidèle à cette « étroitesse ». Ce qui implique l’abandon de certains détails, un recours très limité à la rime, comme à une sorte de signalétique renvoyant à l’original. Dans les notes de fin d’ouvrage, j’ai ajouté des informations et quelques exégèses pour le lecteur désireux, après lecture du poème dans son « étroitesse » originale, d’en faire une seconde lecture.

Car pour en arriver à la brièveté saisissante de la « poétique de la douleur » de Palimpsestes, Stus a brûlé les étapes et certains lecteurs peuvent se plaindre – le déchiffrer à partition ouverte est ardu, exigeant. Mais cette obscurité est fondamentale, elle fait partie de la vie, elle est la poésie. Le poème dédié à Ivan Svitlytchny est de ceux qui en entrouvrent le secret. Cette ars poetica est faite de revers, d’échecs, de « soustractions » – dans le texte comme dans la vie. Son monde poétique se tient sur le fil d’une lame. Le monde se raréfie, tout en s’aiguisant comme une crête de rocher. Le « don maudit » le sauve, tout en le torturant et en l’isolant des autres mortels.

Stus, comme d’autres prisonniers, a rencontré le divin dans son cachot. Et il faut terminer par les nombreuses apparitions du Christ dans Palimpsestes. Certes, les figures de la mythologie antique y apparaissent également – mais la figure du Christ semble surgir dans l’univers kolymien comme dans une Transfiguration. Et la Kolyma devient un autre Gethsémané, un autre lieu d’abandon de (et par) Dieu.

Au jardin de Gethsémané, tout solitaire,
Enfiellé de fièvre, et chemins perdus, j’erre.
M’apparaît la vanité de Tes dons terrestres,
Le malheur est marqué, la bouche endolorie.

Cependant, in fine, un moissonneur apparaît dans le soleil de minuit d’une Kolyma boréale qui flamboie : « Qui donc nous moissonnera, / Adroit et doux, déjà nous moissonne ? » Vasyl Stus avait lu Le Docteur Jivago, cela est évident dans plusieurs poèmes. Le roman de Boris Pasternak (1957) s’achève par le cahier de poèmes du docteur, qui s’est découvert poète. Le dernier poème, « Au jardin de Gethsémané », s’achève par le flottage des siècles, comme un flottage de troncs d’arbres sur le fleuve des siècles, autrement dit par le Second Avènement. Stus ne pouvait pas aller jusque-là, la Kolyma allait vers un autre Christ, pas le Pantocrator byzantin de beaucoup d’icônes russes et ukrainiennes, mais un supplicié, comme certains Christs occidentaux, le Lépreux de Bar-le-Duc ou de La Chaise-Dieu, celui de la « Passion » du peintre français Georges Rouault. C’est à la passion du Christ que le zek s’identifie, au fond de son cachot, tout en refusant le Dieu de majesté. Le visage du Christ lui apparaît alors que le sien propre est perdu. Ses bourreaux ont pu croire que Vasyl Stus serait anéanti dans le Goulag, et avec lui son rêve d’une Ukraine libérée. Mais Stus et l’Ukraine étaient voués à l’immortalité. Ce qui donne à l’œuvre de Stus, outre une portée historique indéniable et forte, une portée prophétique ineffaçable.

<p>Cet article Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen : Vasyl Stus a été publié par desk russie.</p>

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