17.02.2025 à 11:24
Francis Pisani
Bonjour,
Je commence cette chronique avec un petit sourire jouissif. Elle me permet en effet de m’en prendre « en même temps » à Marine Le Pen et à Jean-Luc Mélenchon tout en égratignant Monsieur Macron soi-même.
De quoi s’agit-il ?
Du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) qui vient de se dérouler à Paris.
Mais pas sous l’angle de la tension (trop souvent binaire) entre l’innovation sans frein et contrôle politique voir sociétal. Sous l’angle de ceux qui en font une question de « souveraineté ».
Commençons par deux citations tirées de tribunes écrites par les deux leaders politiques évoqués plus haut et publiées le même jour (8 février) par Le Figaro.
« Le cœur des questions posées est dans la souveraineté sur les données et les usages qui en sont fait. »
« Avec une ambition politique forte, fière et souveraine, la France saura être à la hauteur du défi de l’IA. »
Je vous laisse deviner de qui chacune provient…
C’était clairement l’un des thèmes au coeur des discussions, notamment à propos de défense comme le montre Marion Moreau sur Hors Normes.
Mais le coeur de mes préoccupations dans ce post est le mot lui-même. Qu’on l’utilise encore me choque.
Adjectif, le terme « souverain » désigne, selon le Robert online, celui ou celle « qui est au-dessus des autres, dont le pouvoir n'est limité par celui d'aucun autre » alors que le nom désigne un « Chef d'État monarchique ». C’est encore le cas deux siècles et demi après que la Révolution de 1789 a « tranché » la question du Roi de France, et transféré la notion au peuple alors menacé par d’autres suzerains européens.
C’est pourtant clair. « Souveraineté » semble être apparue sous la plume de Jean Bodin dans un livre publié en 1576 (il y a quatre siècles et demi) pour poser les fondements de la monarchie absolue.
Notion abstraite, elle est souvent invoquée pour commettre des crimes concrets, un concept Janus dans lequel Dr Jekyll se fait, une fois de plus, phagocyter par Mister Hyde.
C’est le cas quand l’Europe, ou la Chine, ferment leurs frontières pour se protéger de l’immigration ou de la Covid sans discuter des torts créés, quand Poutine l’invoque pour envahir l'Ukraine en prétendant qu'elle menace la Russie, quand Maduro (il n’est pas le seul) refuse tout observateur international pour mieux voler des élections. Et Trump ne fait pas mieux quand il lance des déportations massives et enferme des immigrés sans papiers dans son ancienne geôle pour terroristes. Il fait pire quand il menace d’étendre la « souveraineté » des États-Unis, au Canada, à Panama ou au Groenland.
On peut même,en dire, comme l’a écrit Yves Lacoste à propos de la géographie, qu’elle Sert, d’abord, à faire la guerre, qu’elle relève d’un discours idéologique masquant l'importance politique de toute réflexion sur l'espace. Ville ? Région ? Pays ? Qui veut se faire une idée des dynamiques en jeu doit ajouter à la prise en compte des « frontières » les flux qui transitent sur les routes, voies ferrées, lignes maritimes, pipelines et câbles sous-marins, entre autres.
Mais, quoique j’en rage, le terme est là. Il est ressenti comme essentiel par beaucoup, qui se sentent menacés par ce qui reste de globalisation comme par ces technologies numériques conquérantes dominées par de grandes puissances qui ne nous veulent pas que du bien.
Le piège est dans le mot lui-même : souverain « dont le pouvoir n’est limité par celui d’aucun autre. »
Et si on pouvait s’en éloigner, s’en passer ? Accepter enfin qu’il n’en est pas, qu’il n’en a jamais été ainsi…
Moins chatouilleux sur l’origine du terme, de nombreux auteurs posent le problème depuis quelques dizaines d’année déjà, le philosophe allemand Jurgen Habermas comme le diplomate américain Richard Haas et plein d’autres. Leurs principales positions se déploient autour de trois axes :
Remise en question de l’importance des États-nations aujourd’hui menacés par la puissance croissante des méga-corporations de l’hyper capitalisme;
Interdépendance accrue du fait du rôle croissant des échanges en tous genres.
Multiplication des instances internationales plus ou moins contraignantes.
J’y ajouterais volontiers le rôle croissant joué par la société civile, mais la référence reste le contrôle, ou pas, exercé par des États à l’intérieur de murs.
« Le temps de la souveraineté absolue et de la souveraineté exclusive... est révolu ; la réalité n'a jamais correspondu à sa théorie » avait prévenu, en 1992, Boutros Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l’ONU.
Peut-être pourrions nous essayer d’autres métaphores inspirées des espaces où l’on cause :
La table ronde (du conseil de sécurité);
La grande salle (de l’assemblée générale);
La hiérarchie est aussi problématique qu’évidente mais, ce qui compte c’est d’y exister, d’y participer. On gagne plus en étant à la table du dialogue et de l’éventuelle coopération qu’en fermant ses frontières.
L’organisation doit, certes, être modifiée pour en étendre la validité. Tout le contraire de ce que fait Trump en semant, à dessein, le chaos planétaire - ne s’amuse-t-il pas à dire qu’il est « cinglé » ? - pour mieux imposer son idéologie de puissance que nous pouvons commencer à décrypter… autour du même terme.
Sans affirmer qu’il s’agit de filiation, nous pouvons détecter trois « coïncidences » entre les actions du président américain et des courants de pensée connus.
Ce qu'il dit et fait colle avec la théorie de Carl Schmitt, philosophe nazi. Selon lui « La distinction spécifique à laquelle les actions et les motivations politiques peuvent être réduites est celle entre ami et ennemi ». Simple : au lieu de causer on cogne.
Ça s’insère dans une conception qualifiée de « souverainiste » - nous voici de retour à notre point de départ - des relations internationales. Elle consiste à refuser « tout enchevêtrement de règles ou de normes d'autrui qui pourrait limiter l'autonomie absolue d'un État à agir unilatéralement dans son propre intérêt » explique Nathan Gardels dans le magazine Noéma.
La notion va de pair avec le mercantilisme, théorie économique classique. Si vous êtes comme moi le mot nous dit quelque chose mais rien de précis. Je suis donc allé vérifier.
Il s’agit - la citation prise dans Wikipedia est irrésistible - d’un « courant de la pensée économique contemporain de la colonisation du Nouveau Monde et du triomphe de la monarchie absolue, depuis le XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle en Europe ». Elle conduira l’Espagne à l’anémie après la défaite de son « invincible Armada ».
La référence fera sourire celles et ceux qui ont lu mon billet 2034, roman réveil, dans lequel la prochaine conflagration commence par un affrontement maritime.
Nous n’en sommes pas encore là. Mais la logique « souverainiste » de Trump est clairement à l’oeuvre quand il menace d’écarter Ukraine et Europe de la table des négociations les concernant.
Un vrai défi si l’on songe, remarque Gardels dans Noéma, que « L'Union européenne sera la plus désavantagée dans ce nouveau voisinage mondial difficile puisqu'elle est fondée sur la dé-souverainisation de l'État-nation et qu'elle est jusqu'à présent incapable de devenir une puissance significative à l'échelle continentale ».
Rien de lui interdit de le re-devenir, sans renoncer aux leçons qu’elle a su tirer de sa propre histoire, pour s’imposer à la table de toute négociation dont son futur dépend.
Mais quel examen de conscience, quel travail à faire, quels dialogues à engager entre partenaires, et pas que !
Plutôt stimulants il me semble…
04.02.2025 à 08:18
Francis Pisani
Bonjour,
« La vraie guerre commence » écrit Jean-Michel Bezat dans sa chronique publiée sur le site du Monde le lundi 3 janvier. Je crois qu’il a raison et que ces quinze derniers jours nous donnent une idée de la façon dont les deux principaux acteurs s’y engagent, en termes symboliques, mais pas que.
Le style adopté par Trump pour son retour à la Maison Blanche et l’irruption au timing précis de DeepSeek, une intelligence artificielle chinoise, permet de se faire une idée de comment chacun des adversaires de la grande conflagration géopolitique de cet encore début de siècle (il s’annonce très long) entend passer à l’étape suivante de la confrontation.
Et si le monde venait de basculer, le « moyeu » changer de continent ?
Le pays se vivant comme « Empire du milieu » - immense étendue de terres centrée sur elle-même - est aujourd’hui le nouvel espace impérial conçu et dessiné par Trump2 qui rêve sans doute d’une Amérique « Great Again » pour quelques millénaires.
Ses appétits déclarés pour le Canada, le Groenland, Panama et les Philippines visent à mettre les États-Unis au centre d’une masse territoriale protégée par des limbes distantes du centre, auto suffisante en énergie, forte de ses percées en intelligence artificielle et dotée d’un marché permettant à ses plus grosses entreprises de s’enrichir à gogo.
En termes symboliques, la mainmise se manifeste par le changement de nom du golfe du Mexique en golfe de l’Amérique. Un pluriel aurait été plus élégant, surtout si on y ajoute la mer qui divise et réunit les Caraïbes et l’Amérique centrale, région que j’ai baptisée Bassin des Ouragans (Cuenca de los huracanes en espagnol) et à laquelle le Secrétaire d’État, Marco Rubio, consacre son premier voyage pour en marquer l’importance.
A l’inverse, la suspension de l’aide humanitaire au reste du monde montre le manque d’intérêt et presque le mépris qu’on a pour lui.
En se déplaçant, la notion « d’empire du milieu » conserve son sous-texte : tous ceux qui n’en sont pas sont des « barbares ».
Comme si elle voulait souligner ce renversement des rôles (que Trump ne se fasse pas trop d’illusions), la Chine a choisi le même moment pour lancer sur le marché DeepSeek, une mini intelligence artificielle ultra puissante qui a semé la panique à Silicon Valley comme à Wall Street.
La technologie pure n’est pas, ici, la partie la plus importante.
Les deux points à retenir pour les non-spécialistes sont :
Son ouverture. Elle est « open source » ce qui permet à qui veut de copier et adapter les processus utilisés ;
Sa frugalité. Son gros travail sur la qualité des algorithmes permet d’utiliser des chips moins chers et de consommer moins d’énergie.
Un tel modèle « remet en question les idées reçues sur les ressources nécessaires à la recherche et au développement de l'IA de pointe, ouvrant ainsi la voie à un écosystème de l'IA plus diversifié et plus inclusif » peut-on lire sur la newsletter The Sequence. Tout le contraire de la stratégie exposée en grande pompe le lendemain du retour de Trump à la Maison Blanche avec le projet Stargate reposant sur un investissement de 500 milliards de dollars sur 4 ans.
Pour Azeem Azhar, analyste britannique des plus pertinents, l’émergence d’une solution bien plus économe (en données, en puces et en énergie) était « attendue ». Toutes les innovations s'affinent entraînant ainsi une accélération dans son adoption. La surprise, selon lui, est que l’amélioration vienne de Chine.
À Trump qui dit, symboliquement, nous sommes si gros et disposons de tant d’argent que personne ne pourra jamais nous rattraper, une petite startup chinoise répond, ne vous affolez pas, nous faisons aussi bien qu’eux et mettons notre savoir faire à disposition de la terre entière.
C’est, côté américain, la puissance et la brutalité des Mixed Martial Arts, dont sont fans Elon Musk et Mark Zuckerberg, contre, côté chinois, une des multiples figures en esquive du Taï-Chi. Je vous laisse choisir entre deux noms de mouvements : « partager à égalité », qui me semble un peu optimiste, et « l’aigle se retourne en vol ».
Mais ne vous trompez pas il s’agit bien de guerres à de multiples niveaux. A peine DeepSeek est-elle devenue l’application la plus téléchargée sur l’AppStore, le site de la compagnie a été victime de cyber attaques malveillantes . Étatiques ou privées ? Les deux sont possibles. L’investisseur David Baverez nous l’a annoncé il y a près d’un an avec son livre Bienvenue en économie de guerre que je ne saurais trop vous recommander.
Guerre tous azimuts en fait.
Force, puissance, brutalité, vous choisirez l’adjectif qui vous paraît le mieux adapté. J’y vois une pratique d’autant plus inquiétante qu’elle correspond à l’air du temps et que les pires s’y complaisent, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières.
Aux État-Unis mêmes, Trump s’en prend à ceux qui ne sont pas d’accord avec lui… anciens collaborateurs, juges ou médias. On commence à parler de coup d’État;
Poutine a ouvert le chemin en assassinant Navalny et en envahissant l’Ukraine;
Le gouvernement de Netanyahou a décidé de « refaçonner le Moyen Orient » quoi qu’il en coûte… aux autres.
Modi réprime les Musulmans indiens et Xi les Ouïgours, sans états d’âme.
Les petits en profitent. Kagame, le rwandais, se dépêche de leur emboiter le pas en envahissant une des régions les plus riches du Congo voisin. Qui aura le culot - ils n’en manquent pas pourtant - de le lui reprocher ?
Pas Trump, en tous cas, qui mène le bal en nous inondant de décisions dont le rythme de publications semble plus important encore que le contenu même. Un style de gouvernement que le philosophe hongkongais Jianwei Xun qualifie dans un article pour Le Grand Continent (et dans un livre) de « gouvernement par l’hypnose » ou « hypnocratie ». Un « système où le contrôle s’exerce non pas en réprimant la vérité, mais en multipliant les récits au point que tout point fixe devient impossible. »