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Groupe d'Etudes Géopolitiques

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09.01.2026 à 06:30

Économie russe : la consommation des ménages est en baisse

Marin Saillofest

Les dépenses de consommation des ménages russes sont en baisse constante depuis la fin de l'année 2023 et sont même passées en territoire négatif en décembre, une fois l'inflation prise en compte.

Les données de la Banque centrale concernant les crédits accordés aux différents secteurs de l’économie confirment l’ampleur de cette dégradation de la situation financière des ménages.

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En 2023 et 2024, le keynésianisme de guerre de Vladimir Poutine avait fonctionné. Les salaires en hausse, du fait de l’économie de guerre, combinés aux primes distribuées aux familles de ceux qui s’engageaient dans l’armée et aux veuves des soldats morts avaient dopé la consommation des ménages, et ce malgré les sanctions occidentales.

  • Mais ce ressort s’est progressivement rompu l’an dernier, en raison des taux d’intérêt élevés, de la baisse des recettes provenant des exportations d’hydrocarbures et des difficultés budgétaires croissantes de l’État et des régions.
  • Pour ces raisons, la consommation des ménages russes a commencé à baisser en fin d’année 2025.
  • C’est ce que montrent les indices de consommation établis par Sberbank, la plus grande banque de Russie, lorsqu’on les corrige de l’inflation — telle qu’elle est publiée officiellement, et probablement sous-estimée, par la Banque centrale. 

Si on analyse la consommation de façon plus détaillée, on constate des chutes importantes au mois de décembre, supérieures à 10 %, pour les produits de beauté (-17 %), l’électroménager (-16 %), les matériaux de construction (-16 %), les téléphones portables (-15 %), les meubles (-13 %), les bijoux (-12 %), les vêtements (-11 %) ou encore le matériel de sport (-11 %).

  • Mais les dépenses pour ces produits, d’appoint pour la plupart, ne sont pas les seules à avoir enregistré une baisse.
  • C’est également le cas, bien que dans une moindre mesure, des achats de produits alimentaires (-5 %), de carburant (-7 %), de restauration hors-domicile (-1 %) et de transports en commun locaux (-2 %).

Les achats de billets de train ou d’avion et de télécommunications résistent en revanche à cette tendance, tout comme les dépenses de médicaments. Les achats en ligne (notamment pour la seconde main) ont quant à eux explosé depuis le début de la guerre (+ 64 % en décembre 2023, + 30 % en 2024 et +21 % l’an dernier), et connaissent toujours une forte croissance. 

  • Après un recul sensible en 2022, les ménages russes avaient de nouveau fortement augmenté leur endettement en 2023 et 2024.
  • Mais depuis la fin de l’année 2024, ils ont brusquement cessé de le faire.
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09.01.2026 à 06:00

L’urgence du moment

Matheo Malik

Après une semaine vertigineuse — qu'est-il encore possible d'espérer pour 2026 ?

« Nous pourrons retrouver une politique qui nous restitue le désir et l’urgence d’agir — au lieu de nous sidérer par la multiplication des urgences destructrices du moment. »

Une pièce de doctrine signée Frédéric Worms.

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Texte intégral (5509 mots)

Quand on parlait de « l’urgence du moment » les choses semblaient jusqu’ici plutôt simples 1. Une urgence survenait — au sens premier d’un danger vital immédiat, qui exige pour l’éviter une action prioritaire sur toutes les autres ou les suspendant  — puis le cours de l’histoire, les règles habituelles de la vie et de la société, tout ceci pouvait et même devait reprendre. 

Cela ne durait donc bien qu’un moment.

Depuis quelque temps, on redoutait certes la prolongation de telle ou telle urgence et des mesures supposées exceptionnelles qui l’accompagnent, comme l’état d’urgence après des attentats, ou encore le confinement pendant la pandémie 2.

Il restait cependant ce sentiment que l’urgence était déterminable, comme l’était l’action qu’elle exige ; après elle, le temps qu’elle avait interrompu pourrait reprendre.

Pourtant,  aujourd’hui, tout semble avoir changé.

Pourquoi la question de l’urgence « du moment » semble-t-elle s’être transformée et aggravée ?

Pourquoi nous semble-t-il que c’est la nature même de cette « urgence », au singulier, qui semble être en question ? 

Le changement que nous traversons aujourd’hui pourrait être simple à résumer  : ce que nous vivons, ce n’est plus une seule, mais une pluralité d’urgences toutes vitales et critiques — de la guerre au climat, en passant par la santé et tant d’autres, et ceci au niveau global comme au niveau local, partout —, avec en outre une dispute, une concurrence ou même une guerre — à nouveau — sur la définition de ces urgences et leur priorité, cela suscitant enfin, paradoxalement, non pas une action qui s’imposerait, fût-ce avec des controverses (comme pendant la pandémie), mais plutôt un sentiment d’impuissance, peut-être en train de se généraliser, qui lui-même devient un danger grave, auquel il faut répondre. 

Il y a donc une pluralité d’urgences, un conflit voire une guerre des urgences — chacun voyant la sienne comme première — et enfin un vertige des urgences, de sorte que la question de « l’urgence » du moment devient celle de ce singulier lui-même.

Quelle est l’urgence du moment  ? Quelle est l’urgence des urgences  ? Peut-on la déterminer ? N’est-ce pas même la première des tâches pour relancer toutes les autres tâches, et notre action, tout court, en ce moment  ? Mais est-ce vraiment et tout simplement possible  ? 

Telles sont nos questions en 2026.

Ce que nous vivons, ce n’est plus une seule, mais une pluralité d’urgences toutes vitales et critiques.

Frédéric Worms

Nous n’hésitons pas à dire qu’y apporter une réponse est possible, et nous n’hésiterons pas, même, à tenter de l’esquisser dans les brèves analyses qui suivent. 

Mais il faut préciser d’emblée que cette réponse ne pourra rien avoir de magique. 

Au contraire, la situation qui l’exige restera ce qu’elle est, avec sa part ou son risque de tragique. Même après avoir tenté de répondre à la question de « l’urgence » première du moment, tous les multiples dangers vitaux ou mortels de ce même moment demeureront.

On ne sortira donc pas, avec cette réponse, d’un « moment » où l’urgence n’apparaît plus comme exception provisoire, puisqu’il se définit, désormais, par le nombre et la continuation de ces urgences vitales.

Au contraire, on doit assumer la nouveauté critique de ce moment, qui connaît une pluralité de dangers mortels, et qui requiert une philosophie elle-même complète de tous les dangers mortels affrontés par les vivants humains — ce que nous appelons quant à nous un vitalisme « critique », qu’il ne s’agira certes pas de reprendre ici dans son détail.

C’est précisément parce qu’on ne sortira pas de ce moment de l’urgence — et parce qu’il s’agit d’y vivre, d’y travailler et d’y agir — qu’il faut tenter de le définir, avec ses priorités, ses risques, mais aussi ses perspectives. 

Or cela requiert de revenir d’abord sur ce qui nous semblait évident, à savoir la définition apparemment simple de « l’urgence » elle-même — cette trouée provisoire du danger vital immédiat, dans le temps individuel ou collectif de la vie ou de l’histoire. 

Car peut-être l’urgence, chaque urgence comporte-t-elle plus encore  : plus de risques, mais aussi plus de ressources, qui nous permettront de nous orienter dans les urgences inédites du présent, et d’abord de les définir et de les prioriser.

Peur, raison, relation : les trois politiques de l’urgence

Un feu vient de se déclarer dans la salle où nous sommes réunis. Il y a danger immédiat de mort pour chacune et chacun d’entre nous. Il y a urgence — et vitale qui plus est. 

Mais que voulons-nous dire par là  ?

Trois choses, nous semble-t-il, et non pas une seule, certes essentielle, puisqu’elle nous ramène à notre condition d’êtres vivants.

De fait, l’urgence — ou plutôt l’exclamation devant l’urgence qui surgit — nous rappelle à notre condition de vivants, mais pas de manière abstraite, extérieure ou, pour ainsi dire, lointaine et générale. 

L’urgence entraîne, en même temps que sa perception et son expression, quelque chose de non moins précis et concret  : une action, pour y échapper. Fuir, par exemple.

C’est en cela que l’urgence nous rappelle concrètement le fait premier et peut-être même la seule définition possible de la « vie » : à savoir que chaque vivant résiste à la mort, s’oppose à sa propre mort. 

Chaque urgence nous ramène devant ce principe et les conséquences qu’il entraîne. Et cela ne cessera pas, bien au contraire, avec les urgences du moment présent — même si leur diversité et leur complexité devraient nous rappeler que les vivants humains doivent agir contre toutes les causes de mort possibles, et que ce n’est pas si simple que cela en a l’air. 

La première complication de la résistance à la mort saute aux yeux, tout de suite, avec l’exemple que l’on a choisi ici, d’une manière moins artificielle qu’il ne paraît. 

De fait, si l’incendie se déclare dans une salle où un collectif humain s’est réuni, nous savons que le danger de chaque individu devant le feu se redouble d’un danger des individus humains entre eux.

Nous savons que, dans ces situations, on risque non seulement d’être brûlé par l’incendie, mais aussi d’être piétiné par les autres qui fuient, par la foule de ceux qui veulent y échapper. 

Ainsi, l’urgence se redouble déjà par l’action même qu’elle entraîne de chaque vivant — et la lutte qu’elle peut entraîner avec les autres. 

On dira peut-être que cet exemple a été choisi exprès et sur mesure, qu’on aurait pu prendre une urgence affectant un être vivant seul. 

Mais on ne peut pas échapper à ce redoublement collectif, social et au fond politique — ou exigeant une solution politique — de l’urgence vitale entre les humains.

Les théories du « droit naturel » et du « contrat social » des Modernes l’ont bien montré, en faisant de ce dernier la solution à la « guerre de tous contre tous » que le « droit » à « survivre » implique pour chacun.

Et nous savons justement qu’en cas d’urgence cette force du « chacun pour soi » risque de revenir dans toute société, comme elle existe du reste, d’une façon presque inchangée aujourd’hui, entre les sociétés ou les États, l’état dit de « nature » ou de guerre continuant entre les « nations ». 

Ainsi l’urgence, qui nous alerte contre un risque, fait naître un autre risque : comment se protéger contre elle sans entrer en guerre avec les autres et avec le monde  ?

Il y a pourtant dans l’urgence un autre aspect, ou une ressource, qui peut permettre d’éviter ce risque et qui se matérialisera, espérons-le, dans la salle où nous nous imaginons réunis. 

Cette ressource, c’est le temps.

Il n’y a pas d’urgence sans appel d’urgence. C’est l’appel qui définit l’urgence.

Frédéric Worms

On s’imagine toujours en effet l’urgence comme « immédiate », et certes il n’y a pas urgence si le danger n’est pas imminent ou pressant, proche, au moment où l’on perçoit le tic-tac de l’horloge… 

Mais enfin il y a encore du temps — ne serait-ce qu’un instant : sinon ce ne serait pas une urgence, ce serait le désastre et il n’y aurait même personne pour le percevoir et l’exprimer, encore moins pour agir. 

Bref, l’urgence suppose toujours un degré — évidemment variable — de temps, avant que le danger mortel ne se réalise. Et c’est ce temps qui non seulement permet l’action mais, chez les vivants humains en particulier, oblige à la prévention, en passant par le savoir et la science — toutes les sciences.

Et si le but de la société est d’éviter l’urgence en général, on pourrait dire qu’une société « bien ordonnée » — selon l’expression de John Rawls dans sa Théorie de la justice 3 — consistera justement — comme dans le bien nommé service des « urgences » dans un hôpital — à traiter les urgences selon leur degré de gravité, lui-même évalué par leur degré de proximité dans le temps 4

Il reste que, heureusement, l’urgence offre une ressource temporelle, qui ne définit pas seulement la médecine, mais la politique en général dans sa rationalité — ainsi, par exemple, de l’économie, qui consiste à se prémunir collectivement contre toutes les « urgences de la vie ».

Dans la salle qui accueille notre exemple, cette prévention se matérialisera par les protections diverses contre l’incendie, par exemple les sorties de secours. 

Il y a bien sûr ici une clef fondamentale de la lutte humaine contre la mort  : la distinction des urgences selon leur gravité objective et leur priorité temporelle. Il faut redire qu’elle implique la science — les sciences en vérité — et une politique scientifique. 

On pourrait appeler cela la deuxième politique des urgences — où la raison s’oppose à la peur et la contrôle. Elle est nécessaire, et aujourd’hui plus encore que jamais, en distinguant les urgences sans oublier aucune d’elles — au prix de tensions qui ne disparaîtront certes pas, comme celle qui a pu être formulée en France à travers une opposition temporelle, entre les urgences de la « fin du mois » et celles de la « fin du monde ». 

Mais cette politique rationnelle des urgences, aussi nécessaire soit-elle, sera-t-elle suffisante  ? C’est ce dont on peut douter, en raison de l’aspect guerrier qui précède mais aussi, paradoxalement, de celui qui suit, et sans lequel on ne peut pas parler d’urgence non plus.

Ce « dernier » aspect — qui devrait selon nous venir en premier, à l’avenir — devrait pourtant sembler rassurant, puisque nous le désignerons comme l’aspect « relationnel » de l’urgence.

Il se remarque à deux faits principaux. 

Le premier, c’est qu’en cas d’urgence — que nous soyons seuls ou pas — et avant même de lutter contre les autres, nous les appelons « au secours ». 

Plus encore, disons-le comme un principe absolu  : il n’y a pas d’urgence sans appel d’urgence. C’est l’appel qui définit l’urgence. Essayez de penser l’urgence sans quelqu’un qui appelle quelqu’un d’autre. C’est impossible. Cela devrait nous rassurer puisque tout se passe comme s’il y avait un principe « éthique » déjà dans ce cri, sur lequel on pourrait s’appuyer. 

Mais cela va plus loin encore.

C’est que, quelle que soit l’urgence qu’un vivant humain affronte, elle ne sera jamais la première absolument  : la première tient à sa naissance même, où le nourrisson humain est le plus désarmé des nouveaux-nés parmi les vivants. Aucun humain ne peut survivre sans que quelqu’un réponde à son urgence primaire ou même — disent certains théoriciens en parlant du premier cri — « primale ». 

Si nous sommes en vie, si nous pouvons affronter des urgences, c’est que quelqu’un a répondu à notre urgence déjà, au moins « suffisamment bien ». Sinon, nous ne serions pas là.

Tout semble alors déjà moins sombre. 

Nous ne sommes pas seulement des vivants individuels prêts à entrer en guerre avec tous les autres pour survivre.

Nous ne sommes pas seulement des agents rationnels capables de planifier les urgences pour y répondre et même en partie pour y échapper. 

Nous sommes aussi des êtres relationnels capables non seulement d’appeler mais de répondre concrètement aux appels d’urgences les uns des autres — créant ainsi, qui plus est, des liens non seulement de responsabilité mais d’attachement — comme disent les psychologues en parlant de nos premiers liens, ceux qui nous permettent d’exister comme des individus, non seulement dans l’interdépendance mais dans la différence et la créativité. 

Cette création de singularité est aussi ce qui fait que la vie ne consiste pas seulement dans la survie, et dans la réponse aux urgences, même dans leur diversité qui exige déjà la connaissance et la science, mais aussi que nous agissions les uns envers les autres et en créant les capacités d’agir des uns et des autres. 

Ce qui semble la dernière urgence est en fait la première  : instituer l’obligation du respect des relations intérieures entre les êtres humains.

Frédéric Worms

La diversité des dangers qu’affronte la vie humaine entraîne donc une diversité de ressources que nous n’avons pas fini d’explorer.

Mais c’est là aussi qu’apparaît un risque ultime, qui doit nous servir aujourd’hui de boussole.

Ce risque est peut-être le risque premier, le lieu de l’urgence première, tant recherchée aujourd’hui dans la multiplication des urgences vitales, qui pourrait permettre de nous y orienter, avec le secours de la science et de l’action de chacun. 

Ce danger ultime est simple à définir même si ses conséquences sont en fait vertigineuses  : c’est le risque, non seulement que la réponse à « l’appel d’urgence » ne vienne pas — cela peut arriver, dans la solitude comme dans la foule et dans maintes circonstances — mais que celles ou ceux qui « devraient » y répondre ne le fassent pas, que les liens d’attachement ou de confiance intimes ou internes entre les humains soient eux-mêmes renversés, en des actes que nous ne dirons pas seulement de « violence » en général mais de violation, puisqu’ils brisent une attente et une relation sans lesquelles rien ne se peut faire, ni la lutte contre les urgences ultérieures, ni la connaissance des urgences objectives. 

Nous ne verrons donc pas dans la dimension « relationnelle » de l’urgence, elle-même si fragile, une garantie facile pour répondre aux problèmes — surtout quand les urgences vitales — objectives, subjectives, intersubjectives — arrivent comme aujourd’hui de partout et peuvent ébranler tous les liens. 

Ce que nous soutiendrons, en revanche, c’est que c’est bien dans la garantie première de cette « confiance » dans une réponse relationnelle — mais aussi institutionnelle et à nouveau politique, en un sens encore à préciser — que réside la réponse à toutes les autres. 

Ce n’est certes pas facile, et cela n’annule pas le combat contre les autres urgences.

Mais c’est pourtant nécessaire — c’est même la première des tâches ou des obligations, dont nous pouvons et devons repartir aujourd’hui pour répondre à toutes les autres.

C’est ce que nous ne ferons bien sûr qu’indiquer ici, pour compléter cette trop rapide analyse.

La première urgence : un cadre républicain et un contenu démocratique pour répondre aux urgences

Il résulte de ce qui précède une hypothèse concernant l’articulation interne de l’expérience humaine de l’urgence, dont il ne s’agit certes pas de développer ici toutes les conséquences. Mais on pourrait — puisque c’était notre but — esquisser son application à notre « moment » historique, défini par la pluralité des urgences à toutes les échelles, globale comme locales, collective comme individuelle.

S’il y a une urgence première qui découle de ce qui précède, ce n’est donc pas celle que l’on aurait pu croire. 

C’est le besoin, face à toutes les autres urgences vitales, de pouvoir compter sur des relations et des institutions humaines qui garantissent une protection contre ces autres urgences au sein d’une société — relations et institutions qui elles-mêmes cependant sont fragiles et dont la prévention de leur destruction interne devient la première des urgences.

La première urgence, ce serait donc de lutter non pas contre tous les dangers vitaux à la fois, mais d’abord contre ce danger vital qui menace de l’intérieur les relations et les institutions mêmes qui luttent contre les autres urgences ; contre la violation des relations individuelles, mais aussi et d’abord contre toutes les violences internes à la société et les guerres civiles, dans le domaine politique. 

Nous parlons d’institutions précisément parce que le risque constant de la violation dans toutes les relations humaines, à la fois les plus intimes et les plus politiques — le fratricide comme la tyrannie — implique un régime de règles que l’on peut résumer sous le nom d’institutions, d’interdits et de principes premiers. Ceux-ci, sur le plan politique définissent d’abord des institutions républicaines, empêchant quiconque de s’approprier le pouvoir, même au nom des urgences. 

Cela définit la priorité de la justice interne sur tous les autres risques et pour les affronter. 

Or la fragilité de ces institutions partout aujourd’hui, ébranlées par le retour, et parfois par l’aggravation délibérée, des urgences vitales du moment, montre qu’il s’agit là de principes essentiels, mais menacés, et donc d’une urgence bien réelle, peut-être la plus vitale de toutes, puisqu’elle est la condition de la confiance, qui permet d’affronter toutes les autres. 

Le risque de la violence intérieure et le besoin de principes premiers et formels de justice dans une société et sur un territoire donnés, comportant des obligations fondamentales, telle serait donc bien l’urgence première 5 — à laquelle répond ce que nous appellerons la troisième politique de l’urgence, qui permet de reprendre et d’articuler les deux autres.

C’est en effet le seul moyen de construire d’abord une concertation et une conciliation des urgences vitales, elles-mêmes contradictoires, que l’on affronte dans toute société, mais aussi d’encourager le besoin d’action face aux urgences, sans tomber dans la guerre des urgences.

Ce n’est pas par hasard si Kant a mis comme premier principe de la paix entre les États la constitution « républicaine » de chacun d’entre eux. 

C’est parce que ce qui semble la dernière urgence est en fait la première  : instituer l’obligation du respect des relations intérieures entre les êtres humains, qui leur permet d’affronter ensemble tous les autres risques et de répondre à toutes les autres urgences. 

Une société juste fonctionne peu ou prou comme les relations humaines.

Frédéric Worms

C’est donc la construction de ce cadre républicain qui est la première des urgences, surtout quand elles redoublent de tous côtés, donnant à ceux qui veulent violer cette urgence relationnelle un argument redoutable.

Mais cette garantie formelle contre la violence intérieure, qui est la clef de la confiance dans un cadre commun contre toutes les urgences, ne saurait suffire pour autant. 

Il faut affronter aussi toutes les urgences concrètes et vitales du moment, dans une conciliation difficile mais essentielle et qui suppose, à l’intérieur du cadre républicain, non seulement le savoir scientifique correspondant aux diverses urgences, mais la confrontation des différents acteurs et points de vue internes à une société forcément diverse et divisée.

De fait, la pluralité des urgences n’est pas seulement fondée sur leur gravité et leur temporalité objectives, elle divise aussi la société selon l’exposition à ces risques et la prise de conscience de leur dimension commune.

Cette conciliation entre les urgences relève d’abord d’une constitution fondamentale, comme c’est le cas pour l’« exception » aux principes fondamentaux en raison d’une urgence vitale interne ou externe — par exemple dans le cas d’une agression guerrière caractérisée, ou d’une catastrophe elle aussi caractérisée, appelant à une suspension temporaire, proportionnée, contrôlée, de certains principes. 

C’est à un pouvoir légitime, donc ayant lui-même fait une priorité de la lutte contre les dangers de violation, qu’il revient de trancher entre les autres urgences, de déclarer ou de décider parfois dans l’urgence la plus immédiate et mortelle — des urgences. 

Mais tout cela relève aussi d’autre chose : d’un travail qui ajoute au cadre républicain ce que l’on pourrait appeler son contenu démocratique, qui consiste à confronter les différents points de vue divisés d’une société, face à des urgences que l’on aura donc d’abord priorisées  : objectivement grâce à la science et à toutes les sciences, politiquement en posant comme un absolu le risque de violation ou de guerre civile. 

Cette conciliation des dangers, leur priorisation rationnelle, mais aussi leur concertation sociale est donc bien la deuxième tâche d’un moment présent qui restera défini par la pluralité d’urgences durables. 

C’est le cas notamment pour l’urgence vitale globale, sur la planète, dont l’horizon temporel n’est plus si lointain qu’on aurait pu croire, et qui commence à organiser une négociation interne à toute l’humanité sur ce risque commun, négociation elle-même toujours menacée par la guerre. 

L’étude de cette dimension démocratique dans la conciliation concrète des urgences est donc bien nécessaire dans tous les domaines 6.

Sortir de l’impuissance : restituer l’urgence de l’action

Les considérations qui précèdent dessinent un cadre général.

Chacun pourra les préciser par les urgences locales ou globales, républicaines, ou concrètement vitales, qui continuent de battre la mesure à plusieurs temps anxiogènes de notre présent.

La présentation d’une réflexion pourtant spécifiquement philosophique sur les urgences, dans un congrès en juillet 2025 à Londres, nous avait frappés par la discussion qui avait suivi, où chaque universitaire, en plus d’une question théorique générale sur la question, semblait aussi l’appliquer à des cas concrets, qui au cas de telle ou telle urgence, qui au cas, plus tendu et angoissant encore, des échéances politiques ou géopolitiques de son propre pays. 

Or c’est bien l’articulation — et bien sûr la discussion et la critique — de ce cadre général et des situations concrètes, qui est nécessaire avec l’appui de la recherche dans tous les domaines. 

Elle peut permettre de construire avec l’appui de la recherche dans tous les domaines, un cadre commun et des priorités partagées, qui pourraient redonner aussi le désir d’agir, en s’opposant enfin au vertige des urgences, qui conduit à un sentiment lui-même dangereux d’impuissance.

Agir, c’est d’abord agir dans le cadre républicain, dans chaque cadre républicain, dans chaque domaine d’action et dans chaque institution.

Mais c’est aussi retrouver une capacité et même un appel à l’action, face à toutes les urgences qui nous menacent aujourd’hui et qui peuvent produire ce sentiment d’impuissance, en frustrant ce désir même d’agir qui fait partie intrinsèque de la notion et de l’expérience de l’urgence. 

Une société juste fonctionne — Donald Winnicott l’a montré dans des pages admirables que nous commentons ailleurs 7 — peu ou prou comme les relations humaines. 

En garantissant la confiance, elle n’évite pas seulement la guerre, elle permet la créativité et l’action — la plus modeste qui soit mais qui permet déjà de « se sentir vivant » au niveau le plus local qui soit, mais aussi la plus collective et la plus globale, avec toutes les intersections possibles entre les deux dans des tâches de prise en charge, d’action et de discussion à tous les niveaux de la société. 

C’est une société de l’obligation, de la conciliation, mais aussi de la confiance et de la reconnaissance, qui invite chacun à cette créativité sans laquelle la multiplication des destructions ne conduit qu’à la réponse non pas même défensive, mais agressive de la force et de la guerre.

Créer les conditions de cette participation ne relève pas de la présente esquisse mais elle rejoint le sentiment de chacun face à une urgence individuelle mais aussi relationnelle et commune  : le désir et même la nécessité d’agir qui fait partie de la définition de chaque vivant, face à la mort et, désormais, face à toutes les formes des dangers vitaux ou mortels du moment. 

Pour répondre à la diversité inédite des urgences du moment, il faut donc une priorité claire — celle de la justice et de ses obligations — des arbitrages fondés, et des conciliations explicites et appuyées sur la science. 

Alors, nous pourrons retrouver une politique qui nous restitue le désir et l’urgence d’agir, au lieu de nous sidérer par la multiplication des urgences destructrices du moment.

Certes, l’urgence du moment n’a plus rien de temporaire et s’annonce durable, mais elle n’est pas si obscure que cela.

Elle implique une orientation fiable, résolue, dans la lutte contre toutes les destructions mortelles — en rassemblant toutes les puissances des vivants.

Sources
  1. Vivre en temps réel (Bayard, 2021), Pour un humanisme vital (Odile Jacob, 2019), et Les Maladies chroniques de la démocratie (Desclée de Brouwer, 2017 et 2022) ainsi que sur la conférence d’ouverture (keynote) prononcée au congrès de la Society for European Philosophy à Londres le 7 juillet 2025, sur laquelle s’appuie le présent article.
  2. Vivre en temps réel, op. cit.
  3. Théorie de la justice, Seuil, 1987.
  4. emergency » et « urgency » les distinguent.
  5. L’Enracinement. Voir Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers les êtres humains, Paris, Gallimard, 1949.
  6. in Conversations ordinaires, Gallimard 1988, pp. 273 sqq. Nous commentons ces pages dans Frédéric Worms, « Democracy as maturity : according to Winnicott », Psychoanalysis, Culture & Society, Springer, 17 novembre 2025, ainsi que dans Les Maladies chroniques de la démocratie, op. cit.
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08.01.2026 à 19:37

La Russie et la Chine peuvent-elles vraiment être alliées ? Notes sur la cannibalisation impériale

Matheo Malik

« L’amitié sans limite » de Xi et Poutine est un mythe.

Fondamentalement asymétrique, leur partenariat tient par les intérêts et un dispositif entretenant l’illusion qu’ils n’auraient pas de divergences idéologiques profondes.

Pour Sören Urbansky et Martin Wagner, qui viennent de signer une monographie de référence sur la relation sino-russe, l’imbrication des empires pourrait conduire à leur perte.

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Texte intégral (3507 mots)

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En 1958, Mao Zedong déclara à Nikita Khrouchtchev : « Sans faire de prédictions à long terme, nous pouvons affirmer que notre coopération est scellée pour 10 000 ans. » Son homologue soviétique lui aurait alors répondu : « Dans ce cas, il suffirait que nous nous revoyions dans 9 999 ans pour discuter de la coopération pour les 10 000 années suivantes. » 1

Cet échange révèle une constante : le décalage constant entre la rhétorique fraternelle employée par la Chine de Xi et la Russie de Poutine — et les intérêts fondamentalement contradictoires de ces deux États.

Depuis l’offensive russe de grande ampleur contre l’Ukraine en février 2022, Moscou et Pékin ne cessent de vanter les mérites d’une alliance prétendument indéfectible.

Dans le nouveau millénaire qui s’ouvre, Xi Jinping et Vladimir Poutine décrivent leurs relations bilatérales comme une « amitié sans limites ».

Ces formules semblent à la fois creuses et menaçantes : elles dissimulent des intérêts communs, mais aussi des rivalités substantielles.

Une telle rhétorique rappelle les déclarations enthousiastes sur l’amitié sino-soviétique faites sous les régimes de Staline et de Mao Zedong ; déjà, au milieu du XXe siècle, le discours fraternel ne pouvait masquer que superficiellement les intérêts contradictoires — qui aboutirent, après seulement quelques années, à une rupture ouverte.

Sous Xi et Poutine, certes, la Chine et la Russie forment de plus en plus un même bloc, qui s’oppose à l’ordre international libéral par une politique autoritaire de grandes puissances.

Pourtant, si des points communs existent entre les deux pays, les divergences sont toujours aussi nombreuses et profondes.

Une alliance autoritaire

Les relations entre la Chine et la Russie sont un facteur déterminant de la politique mondiale.

À long terme, l’éventualité d’une alliance autoritaire entre Poutine et Xi pourrait avoir des conséquences bien plus importantes que l’alliance entre les deux États alors communistes, au milieu du XXe siècle.

Plusieurs raisons doivent nous en convaincre : la Chine est le deuxième pays le plus peuplé au monde, tandis que la Russie est le plus grand État du monde en termes de superficie ; tous deux sont des puissances nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Plus encore, la Chine est le premier pays exportateur du monde, tandis que la Russie possède les plus importantes réserves de matières premières.

Bien que les liens d’interdépendance économique unissant la Russie au monde se soient affaiblis depuis la pandémie du Covid et la guerre contre l’Ukraine, les marchés internationaux restent fortement dépendants de ce pays, comme ils le sont de la Chine. Depuis ces deux événements, l’interdépendance entre Moscou et Pékin s’est même considérablement renforcée. 

En tant que bloc autoritaire, la Chine et la Russie défient de plus en plus ouvertement les États-Unis, l’Union européenne et les démocraties du monde entier. Depuis la fin du XXe siècle, ils sont à nouveau unis par un ennemi commun : l’ordre mondial libéral.

Leurs actions géopolitiques coordonnées révèlent la fragilité de l’ordre mondial fondé sur des règles — qu’ils cherchent à renverser

La « neutralité » pro-russe de Pékin

L’attaque de la Russie contre l’Ukraine montre clairement que Moscou est prêt, dans le cadre de ses objectifs néo-impériaux, à mener une lutte par des moyens militaires.

L’offensive russe à grande échelle contre l’Ukraine en février 2022 a non seulement ébranlé l’architecture de sécurité européenne, mais également redéfini le rapport de force entre la Chine et la Russie : contrairement à ce qu’espérait Poutine, cette relation déjà asymétrique s’est encore davantage déplacée en faveur de la Chine.

L’offensive russe a en effet renforcé la dépendance économique du pays vis-à-vis de la Chine ; en parallèle, Pékin a cherché dès le début à trouver un équilibre entre un rapprochement stratégique avec Moscou et le maintien des réseaux économiques mondiaux existants, qui garantissent sa suprématie économique.

Dans la pratique, cet exercice d’équilibre s’est traduit par une « neutralité pro-russe » : la Chine n’a jamais critiqué ouvertement Moscou, mais s’est abstenue lors des votes à l’ONU concernant la souveraineté de l’Ukraine. Parallèlement, elle soutient l’économie russe par le commerce, la technologie et les livraisons de matières premières, sans prendre le risque d’être sanctionnée extensivement par l’Occident.

Le commerce bilatéral entre la Chine et la Russie a connu une croissance rapide depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine : en 2024, le volume des échanges commerciaux a atteint environ 245 milliards de dollars, contre 147 milliards en 2021.

La Chine a profité de cette augmentation à double titre : d’une part, elle bénéficie d’un accès facilité au marché russe, et d’autre part, elle peut importer des matières premières à moindre coût. Pékin fournit des composants destinés aux drones et tolère l’utilisation militaire de biens à double usage, mais ne met pas officiellement de contingents militaires à la disposition de la Russie.

Une chose est sûre : sans le soutien de la Chine, la Russie ne pourrait pas mener sa guerre.

Dans le même temps, la Chine se présente comme un acteur responsable et neutre. Ses médias, contrôlés par l’État, se font le relais de l’approche prétendument « basée sur le dialogue » de Pékin pour résoudre les conflits.

Au sein de ces mêmes médias, les critiques à l’égard de Moscou sont censurées ou font l’objet d’une autocensure : dans la rhétorique officielle, la guerre est généralement minimisée sous les termes de « crise ukrainienne » ou de « question ukrainienne » — et l’Occident est présenté comme le principal responsable.

Deux projets pour l’Europe

Malgré des liens économiques plus étroits et une alliance rhétorique, le partenariat sino-russe reste toutefois fragile.

Si les intérêts géopolitiques de la Chine et de la Russie se recoupent — les deux pays souhaitent notamment contenir l’alliance militaire occidentale —, leurs conceptions d’un éventuel ordre d’après-guerre divergent considérablement, et pas seulement sur la question de l’Ukraine.

Si le gouvernement chinois suit de près les événements guerriers au cœur de l’Europe, c’est aussi pour mieux appréhender Taïwan, alors que la République populaire de Chine se considère comme le seul représentant d’un État chinois indivisible, au sein duquel elle inclut l’île.

Pour cette raison, et alors que la Russie aspire à une réduction de la présence militaire américaine en Europe, la Chine préfère que Washington maintienne son engagement sur le continent afin de ne pas compromettre l’influence de Pékin dans la région Asie-Pacifique, qui serait mise à mal par la libération des capacités américaines. 

La guerre en Ukraine a renforcé la dépendance de la Russie vis-à-vis de la Chine, tout en poussant celle-ci à s’engager davantage dans ce partenariat. À cet égard, l’objectif de Pékin est clair : éviter la défaite de la Russie sans compromettre son autonomie économique, technologique et diplomatique.

Une tradition impériale commune ?

Le caractère unique de la relation qu’entretiennent aujourd’hui les deux pays touche à leur étendue territoriale, leur importance démographique, leur puissance économique — et, surtout, leur puissance militaire.

Ces aspects placent la Chine et la Russie dans une situation de concurrence inévitable ; en tant qu’empires terrestres multiethniques ou dictatures autoritaires, ils partagent les opportunités, mais aussi les défis d’un régime fondamentalement différent de celui des démocraties fondées sur l’État de droit 2.

Pour cette raison, les superlatifs utilisés par Xi et Poutine pour parler de leur partenariat semblent pour le moins curieux. Il ne fait aucun doute que ces déclarations élogieuses masquent les rivalités héritées.

Du point de vue historique, les empires constituaient la norme de l’ordre étatique ;  cependant, parmi les grandes puissances actuelles, seules la République populaire de Chine et la Fédération de Russie s’inscrivent dans une continuité impériale.

Les dirigeants de Pékin et de Moscou puisent tous deux leurs ambitions néo-impériales dans leur histoire respective. La Chine fonde ses revendications sur l’héritage de l’empire sino-mandchou Qing (1644-1911), tandis que la Russie actuelle établit des liens la reliant à l’Union soviétique et l’empire de la dynastie des Romanov (1613-1917).

Ces lignes de continuité sont essentiellement imaginaires — et l’attitude impériale des entités politiques passées et présentes a laissé des séquelles historiques des deux côtés.

Même si la Chine a toujours été une grande puissance, ses élites ont régulièrement reproché à la Russie son comportement impérial ; plus tard, l’Union soviétique fut accusée d’avoir tenté d’établir un règne de « nouveaux tsars ». Parallèlement, aujourd’hui en Russie, le spectre du « péril jaune » continue de hanter les esprits sous la forme d’une peur viscérale et profondément ancrée de l’Orient.

Jusqu’en 2022, le fleuve Amour n’était traversé par aucun pont et, actuellement, seuls deux passages existent sur les quelque 2 000 kilomètres de frontière fluviale entre la Chine et la Russie.

Sören Urbansky et Martin Wagner

Un voisinage sans proximité

La relation sino-russe est sans équivalent.

Aucun autre pays au monde n’entretient avec la Chine ou la Russie une relation aussi déterminante que celle qui les relie.

L’Empire russe a été le premier pays européen avec lequel l’Empire chinois a conclu un traité et mené une diplomatie d’égal à égal ; au-delà de toutes les ruptures systémiques qui ont marqué quatre siècles d’histoire, des empires monarchiques aux empires communistes en passant par les États autoritaires, les deux pays ont toujours entretenu des relations directes, marquées par des ruptures, des malentendus et des hasards.

La spécificité des relations sino-russes découle notamment de la situation géographique des deux pays, qui sont voisins sur le continent eurasien.

La Russie s’étend aujourd’hui sur onze fuseaux horaires, de la mer Baltique au Pacifique ; la Chine, quant à elle, comprend cinq zones climatiques, de la région subarctique de l’Amour à l’île tropicale de Hainan, et les deux États sont séparés par une frontière de près de 4 000 kilomètres.

Jusqu’au début du XXe siècle, alors que la Mongolie faisait encore partie de l’Empire chinois et que les États d’Asie centrale appartenaient à l’Empire russe, la frontière entre les deux empires atteignait même les 12 000 kilomètres. Elle était alors de loin la plus longue frontière terrestre du monde.

Pourtant, malgré cette proximité géographique, les sociétés des deux pays entretiennent encore aujourd’hui une certaine distance.

Cette zone frontalière commune est avant tout une périphérie peu peuplée de deux grands États.

Jusqu’en 2022, le fleuve Amour n’était traversé par aucun pont et, actuellement, seuls deux passages existent sur les quelque 2 000 kilomètres de frontière fluviale.

Malgré le rapprochement politique entre Pékin et Moscou, ces liens manquants symbolisent la distance qui sépare les deux côtés : les sociétés chinoise et russe sont restées étrangères l’une à l’autre au fil des siècles, et les centres politiques des deux empires sont éloignés l’un de l’autre ainsi que de la frontière commune.

De même, jusqu’au XXe siècle, la zone intermédiaire entre les deux empires était le lieu de vie de populations ne se considérant ni comme russes, ni comme chinoises. Les groupes ethniques dominants des deux pays restent éloignés les uns des autres, tant sur les plans culturel, linguistique que religieux ; ils ne partagent pas de canon mythologique culturel commun, même s’ils ont vécu certaines expériences historiques similaires.

Les différences culturelles et les conflits historiques créent ainsi une tension que la rhétorique de l’alliance et les formules amicales de plus en plus ostentatoires ne parviennent pas à dissimuler.

L’amnésie des relations diplomatiques

Les relations entre la Russie et la Chine ont une longue histoire.

Elle s’étend de la première expédition d’un explorateur sibérien à Pékin en 1618 jusqu’au rapprochement géopolitique entre Xi et Poutine, dans le contexte de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en 2022.

Certaines étapes importantes de cette histoire sont aujourd’hui largement oubliées ou occultées ; on se souvient peu en Russie des traités « inégaux » signés par la Chine au milieu du XIXe siècle 3, ou encore des escarmouches frontalières faites en 1969 des deux côtés.

La politique étrangère des deux pays reflète leur politique intérieure : la révolution communiste en Russie ou l’ouverture de la Chine dans le cadre de réformes capitalistes ont donné lieu à d’intenses discussions dans le pays voisin — qui parfois anticipait ainsi son propre avenir. 

Parallèlement, les relations sino-russes ont toujours été marquées par l’équilibre international des pouvoirs. En retour, l’évolution de ces relations a elle-même entraîné des changements dans l’ordre international.

L’expansion territoriale de la Russie vers la Chine, l’effondrement de l’Union soviétique ou l’initiative chinoise des nouvelles Routes de la soie montrent que la relation sino-russe s’inscrivait dans un contexte plus large qui l’informait : d’abord la course impériale du XIXe siècle, puis le triangle stratégique de la guerre froide entre l’Union soviétique, la Chine et les États-Unis — et, enfin, le fragile ordre mondial contemporain.

De la distance à l’interdépendance

Au-delà de ces empreintes intemporelles, les quatre siècles de relations sino-russes peuvent être divisés en trois périodes distinctes, chacune ayant sa propre logique relationnelle : l’ère impériale des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, les empires socialistes du XXe siècle et les régimes autoritaires contemporains.

Les relations impériales entre la Chine et la Russie ont d’abord été marquées par une expansion territoriale, passant d’une distance initiale à une confrontation ouverte.

Au XVIIe siècle, les deux empires ont entamé des échanges directs, qui dépendaient notamment des jésuites et des intermédiaires mongols. Ce n’est qu’avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle que les distances géographiques ont commencé à se réduire, alors que la modernisation des voies de transport a alors favorisé les migrations de masse et les contacts quotidiens, tout en renforçant le désir des deux empires d’affermir leur contrôle jusqu’à leurs frontières nationales — de plus en plus surveillées.

Dans une logique impériale, la pénétration de l’espace par de nouvelles voies transformait l’ignorance de la distance — celle-ci cédant face à une confrontation dans des territoires disputés.

Si les deux États ont aujourd’hui des idéologies différentes, le caractère non démocratique qu’ils partagent les rend plus compatibles.

Sören Urbansky et Martin Wagner

Au XXe siècle, les deux entités impériales sont devenues deux empires communistes.

Sous le diktat de Moscou, l’interdépendance économique des deux centres a atteint de nouveaux sommets au milieu du siècle, alors que le trafic frontalier non réglementé diminuait.

L’ère socialiste a alors été marquée par une prétendue unité idéologique et par des rapports de force asymétriques en faveur de l’Union soviétique.

Lorsque la division est devenue évidente, l’alliance fragile s’est toutefois effondrée — sans pour autant déboucher sur la guerre.

Après la rupture, cette alliance a été remplacée par une rivalité acharnée pour la supériorité morale. 

Selon la logique communiste, la fiction de l’unité idéologique transformait la subordination en une lutte ouverte pour le monopole de l’interprétation.

Les différents systèmes apparus après l’ouverture de la Chine en 1978 et l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 ont permis un nouveau rapprochement. Si les deux États ont aujourd’hui des idéologies différentes, le caractère non démocratique qu’ils partagent les rend plus compatibles.

Désormais, ce sont des intérêts pragmatiques, d’ordre politique et économique qui unissent Pékin et Moscou. En tant que régimes autoritaires, tous deux perfectionnent leurs techniques de répression à l’intérieur de leurs frontières et rejettent l’ordre international sous domination américaine.

La Chine et la Russie sont liées par une histoire de rencontres interétatiques, d’interdépendances transnationales dans les domaines économique et social, ainsi que par une concurrence entre systèmes internationaux. Leurs relations bilatérales ne peuvent plus être décrites comme la simple somme de conflits armés et d’accords diplomatiques.

Dans ce nouvel ordre, les conflits latents entre les deux États, comme celui concernant leur influence en Asie centrale, sont actuellement mis de côté.

La raison de cette omission est simple : l’harmonie entre systèmes antidémocratiques permet à la Russie et à la Chine d’entretenir une illusion — l’idée qu’il serait possible de mettre à jamais de côté leurs divergences.

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