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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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17.03.2026 à 06:30

Le cercle rapproché de Trump commence-t-il à douter de la guerre contre l’Iran ?

Marin Saillofest

Chaque jour, Trump et la porte-parole de la Maison-Blanche mettent en avant les derniers chiffres de « l’anéantissement » des capacités militaires iraniennes et de son appareil de commandement.

Mais alors que le blocage du détroit d’Ormuz provoque une flambée des prix de l’énergie, plusieurs signaux faibles suggèrent que le front anti-guerre se renforce au sein du cercle rapproché de Trump.

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Texte intégral (865 mots)

Hier, dimanche 15 mars, des responsables américains anonymes ont déclaré au média en ligne Semafor qu’Israël avait « informé les États-Unis cette semaine qu’il était à court d’intercepteurs de missiles balistiques » 1. Le ministre des Affaires étrangères israélien Gideon Sa’ar ainsi qu’un porte-parole de Tsahal ont démenti ces informations.

Cette fuite — très rare — pourrait indiquer un renforcement d’un front anti-guerre au sein de la Maison-Blanche.

  • Les intercepteurs sont essentiels pour assurer la protection du territoire israélien face aux frappes iraniennes de missiles, et peuvent également être utilisés en dernier recours pour intercepter des drones.
  • Une pénurie ou, du moins, de faibles réserves exposerait les villes israéliennes à d’importants dégâts.

Ce scénario ferait l’objet d’inquiétudes parmi les conseillers les plus influents de Trump.

  • Le 13 mars, dans un épisode de son podcast, le conseiller IA et crypto du président américain, David Sacks, avait évoqué un scénario catastrophe : « Si cette guerre se poursuit pendant des semaines ou des mois, Israël pourrait tout simplement être détruit […] Vous devez vous inquiéter qu’Israël escalade la guerre en envisageant l’utilisation d’une arme nucléaire, ce qui serait véritablement catastrophique ».
  • Si les préoccupations de Sacks semblent au moins en partie motivées par des considérations économiques, et notamment la potentielle remise en question par le conflit du modèle de financement de l’IA, qui repose sur les économies des États du Golfe, d’autres craignent que Trump ne s’enferme dans un « piège de l’escalade ».

Selon des sources citées par Axios, plusieurs hauts-responsbles à Washington anticipent une crise longue au Moyen-Orient qui pourrait se transformer en un conflit de plus faible intensité, mais durable 2. Pour les républicains, le principal risque est qu’une perturbation prolongée de la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz entraîne une hausse des prix avant les élections de mi-mandat, en novembre.

Au 16 mars, le prix à la pompe d’un galon d’essence avait dépassé les 3,7 dollars en moyenne aux États-Unis, soit 21 % de plus qu’il y a un an, selon AAA.

  • Selon une source proche de l’administration, Trump aurait été « grisé par ses succès » lors de l’opération visant le programme nucléaire iranien en juin 2025 et par la capture de Nicolás Maduro à Caracas en janvier.
  • Malgré une campagne aérienne d’une intensité inédite, le président américain n’a toujours pas déclaré victoire, et pourrait être sur le point d’escalader davantage le conflit en déployant des Marines.
  • Un autre proche de la Maison-Blanche a déclaré à Axios  : « Plus les Iraniens perturbent le détroit [d’Ormuz], plus Trump est obstiné ».

La porte-parole de la Maison-Blanche Anna Kelly a nié en bloc les informations d’Axios, affirmant que « l’ensemble de l’administration est unie derrière le président Trump et le département de la Défense » 3. Si les sondages montrent un fort soutien à la guerre contre l’Iran parmi la base MAGA seulement une minorité de Républicains « non-MAGA » y est favorable.

Sources
  1. Israel is running critically low on interceptors, US officials say », Semafor, 15 mars 2026.
  2. Behind the Curtain : Trump’s escalation trap », Axios, 16 mars 2026.
  3. Trump’s inner circle showing ‘buyer’s remorse’ over Iran war and fear president was ‘high on his own supply,’ report says », The Independent, 16 mars 2026.
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17.03.2026 à 06:00

La guerre en Iran va-t-elle casser le modèle chinois ? Les scénarios noirs de Xi Jinping

Matheo Malik

La Chine de Xi avait anticipé un choc pétrolier — mais est-elle prête à vivre dans un monde où la demande est détruite à cause du blocage d’Ormuz ?

Pour comprendre les scénarios qu’on discute au Politburo aujourd’hui, il faut partir des données.

Depuis Pékin, Alicia García-Herrero signe une étude fouillée.

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Texte intégral (2816 mots)
Points clefs
  • Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons.
  • Pékin a certes prévu la crise qui vient. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales chinoises totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
  • Mais la plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois.

Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.

Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.

Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.

La Chine est devenue dépendante du pétrole iranien grâce aux sanctions

L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine. 

En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.

Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.

En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.

Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.

La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux. 

Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20  % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.

La méthode Xi pour absorber le choc d’Ormuz

La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.

Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.

Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.

La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.

Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.

Pékin avait déjà prévu la crise du pétrole

La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.

Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.

Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.

Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.

Une demande détruite ? Le risque existentiel de la Chine 

Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.

Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.

Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.

La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.

Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.

Les scénarios noirs de la guerre pour Pékin

Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.

Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.

Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.

Le premier Observatoire de la bataille d’Ormuz

Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 16 navires civils — pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos — ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz.

À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.

À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.

Du Golfe à Taïwan : la Chine n’a pas changé d’objectif

Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.

À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.

Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue. 

Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud. 

Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.

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16.03.2026 à 19:03

Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis »

Matheo Malik

Face aux critiques des opinions publiques des pays du Golfe, ciblés depuis plus de deux semaines par des attaques iraniennes, Ali Larijani, l’un des principaux responsables du régime, a tenté d’en fournir la justification religieuse et stratégique en prenant à témoin « les musulmans du monde entier ».

Nous traduisons et commentons ligne à ligne cette tentative d’étendre le conflit.

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Texte intégral (1857 mots)

Le matin du 17 mars 2026, Israël a annoncé avoir tué Ali Larijani. Comme anticipé par la revue, il avait joué un rôle clef dans la phase de transition à la suite de la mort du Guide. Nommé comme responsable de la sécurité du pays à la suite de l’annonce officielle de la mort d’Ali Khamenei, il a semblé continuer à occuper des fonctions centrales, notamment en l’absence de prise de parole publique ou d’apparition du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei

Le ton de ce message paru le 16 mars tranchait avec ses prises de parole officielles habituelles, par sa véhémence à l’égard des autres pays musulmans et par son oralité.

La ligne de la République islamique semble désormais s’articuler autour de deux éléments centraux  : d’une part, le manque de fiabilité de la garantie de protection américaine vis-à-vis de ses alliés ; d’autre part, l’impossibilité pour la République islamique de dominer les autres acteurs régionaux face à l’asymétrie technologique et militaire d’Israël et des États-Unis. 

Dans un contexte où le régime iranien remet en cause le modèle économique et politique des principautés du Golfe par le sabotage, les attaques de bâtiments civils et le minage possible du détroit d’Ormuz, il semble peu probable que cet appel à la résistance (مقاومت), qui cherche à réactiver la khomeiniste de l’oumma comme force transnationale, en faisant de l’Iran son porte-voix légitime, puisse réellement être bien reçu dans la région.

Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

Aux musulmans du monde entier et aux gouvernements islamiques,

La basmala « Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » est une convention quasi-obligatoire dans tout document officiel iranien — discours, lettre, décret. Le double destinataire — « musulmans du monde entier » et « gouvernements islamiques » — est en revanche plus politique : il permet à Ali Larijani de s’adresser simultanément aux peuples arabes et à leurs gouvernements, court-circuitant ces derniers en cherchant à les placer sous le regard de leurs propres opinions publiques. Larijani vise à réactiver la doctrine khomeiniste de l’oumma comme communauté politique transnationale, au-dessus des frontières étatiques, dont l’Iran se pose en porte-voix légitime.

1 — L’Iran a été confronté à une agression perfide américano-sioniste, lancée au beau milieu de négociations, qui visait à fragmenter le pays. Ils ont conduit au martyre le grand et dévoué Guide de la Révolution islamique, ainsi qu’un certain nombre de citoyens ordinaires et de commandants militaires. En conséquence, ils se sont heurtés à la résistance nationale et islamique des Iraniens.

Ali Larijani présente les Iraniens comme un bloc homogène animé par un désir de résistance « nationale et islamique » alors même que le régime a déclaré la guerre à sa société par la répression brutale des manifestations de janvier, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. De plus, des enquêtes d’opinions montrent que, si le sentiment national reste fort en Iran, la République islamique s’est caractérisée par une importante sécularisation de la société, qu’Olivier Roy considère comme une « défaite spirituelle du régime ». Enfin, la persistance de la martyrologie chiite sous la plume d’Ali Larijani dissimule, d’après Farhad Khosrokhavar, un épuisement profond, durable, et radical du récit révolutionnaire chiite

2 — Savez-vous qu’à l’exception de quelques rares cas, et uniquement dans la sphère politique, aucun État islamique n’est venu en aide à la nation iranienne ? Pourtant, la nation iranienne, grâce à sa forte volonté, a écrasé l’ennemi malfaisant, à tel point qu’aujourd’hui, l’ennemi ne sait pas comment sortir de cette impasse stratégique.

La rhétorique de Larijani s’inscrit dans un clivage que la République islamique entretient depuis 1979 entre un Iran se posant en champion de la résistance populaire anti-impérialiste et des monarchies du Golfe qu’elle présente comme des régimes corrompus, illégitimes et vendus à l’Occident — un discours qui emprunte autant au nationalisme révolutionnaire qu’à l’islam politique, et qui lui permet de chercher à séduire les opinions publiques arabes en court-circuitant leurs gouvernements.

3 — L’Iran poursuit sur la voie de la résistance contre « le grand et le petit Satan » (les États-Unis et Israël), mais le comportement des gouvernements islamiques n’est-il pas en contradiction avec la parole du Prophète, qui a dit : « Si vous ne répondez pas à l’appel d’un musulman, vous n’êtes pas un musulman » ?

Remarquons les parenthèses : « le grand et le petit Satan (les États-Unis et Israël) ». Cette expression typique de la République islamique n’est pas utilisée dans la plupart des pays arabes. Elle provient de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, qui désignait les États-Unis par le terme cheitân-é bozorg ( شیطان بزرگ), et Israël par le terme chéitân-é koutchek ( شیطان). Ali Larijani doit donc l’expliciter — d’où l’usage de parenthèses. 

Qu’est-ce donc que cette manière d’être musulman ?

Cette question prolonge la citation d’un hadith, parole ou action rapportée du Prophète, présent notamment dans le recueil Al-Kafi, ouvrage de référence pour les chiites de Mohammad ibn Yaqub Kolayni, grand compilateur chiite né en 864 et mort en 941 ( « يا للمسلمين ! », version en ligne de Al-Kafi.).

4 — Certains pays sont allés encore plus loin, affirmant que, puisque l’Iran a pris pour cible des bases américaines et des intérêts américains et israéliens sur leur territoire, l’Iran serait donc leur ennemi ! 

La justification des frappes qui ciblent les civils revendique une dimension théologique et géopolitique : ce ne sont pas les frappes iraniennes sur des bases et des objectifs civils situées en territoire arabe qui constituent une agression, mais bien le fait d’héberger ces bases américaines qui justifient ces attaques. Larijani présente le conflit comme une évidence théologique et morale — l’Iran musulman contre l’Amérique et Israël — en occultant que ces mêmes pays arabes contestent précisément la prétention iranienne à parler au nom de l’islam et à mener des opérations militaires depuis ou vers leurs territoires.

L’Iran devrait-il rester les bras croisés et laisser l’Amérique l’attaquer depuis des bases situées dans vos pays ? Ils cherchent des excuses ; d’un côté de la bataille d’aujourd’hui se trouvent l’Amérique et Israël, et de l’autre, l’Iran musulman et les forces de la résistance. De quel côté êtes-vous ?

Le mot résistance (مقاومت) employé ici pour en appeler aux « forces de résistance » est le même qui se trouve dans l’expression canonique axe de la résistance (محور مقاومت). On le retrouve dans l’autre nom du  Hezbollah, « La Résistance libanaise au Liban » (« al-muqāwamah al-islāmīyah fī lubnān ») ou dans le nom du Hamas, sigle de  « mouvement de résistance islamique » (« ḥarakat al-muqāwma al-ʾislāmiyya ») — confer infra prochain commentaire.

5 — Pensez à l’avenir du monde islamique. Vous savez que l’Amérique ne vous est pas loyale et qu’Israël est votre ennemi. Pensez un instant à vous-mêmes et à l’avenir de la région. L’Iran vous veut du bien et n’a aucune intention de vous dominer.

La République islamique a développé depuis 1979 un projet régional visant à l’hégémonie : son réseau transnational de milices, de partis et de mouvements armés — du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les factions irakiennes et le Hamas gazaoui — a été fédéré sous l’étiquette de l’« axe de la résistance » (محور مقاومت). Ce réseau remplissait une double fonction : vers l’extérieur, il créait des zones de pression et d’instabilité pour installer un rapport de force asymétrique avec les États-Unis et Israël ; vers l’intérieur du monde arabe, il court-circuitait les États souverains en implantant des acteurs armés loyaux à Téhéran au cœur même de leurs territoires — le Liban, l’Irak, le Yémen, la Syrie — contestant ainsi de facto l’autorité de gouvernements que l’Iran juge trop accommodants avec l’Occident. La lettre publiée par Larijani s’inscrit précisément dans cette logique : en sommant les gouvernements arabes de choisir leur camp, il ne fait pas appel à la fraternité islamique mais les invite à reconnaître l’hégémonie iranienne sur la définition d’une position politique musulmane, c’est-à-dire à accepter que Téhéran décide seul qui est ennemi, qui est allié, et sur quel territoire la guerre peut légitimement être portée.

6 — L’unité de la Oumma islamique, avec toute sa puissance, peut assurer et garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance de toutes les nations.

Serviteur de Dieu, Ali Larijani

Conseil suprême de sécurité nationale | Téhéran | 25 Esfand 1404 | 16 jours après le martyre de Son Éminence l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei

En plus de la datation du document selon le calendrier iranien officiel, qui commence avec l’Hégire mais qui est un calendrier solaire, ce qui explique la différence de date avec le calendrier hégirien (27 Ramadan 1447 et 25 Esfand 1404), le message comptabilise le nombre de jours depuis la mort d’Ali Khamenei, qualifiée de « martyre ». Peut-être s’agit-il là aussi d’une manière de rappeler que la guerre actuelle est déjà plus longue que celle dite « des douze jours » de juin 2025

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