Nous voici arrivés au deuxième temps de ce « récit » écrit par Vladimir Soloviev, le moment où un homme scelle le destin de l’Humanité en exprimant le mieux les aspirations de cette dernière ou encore en la pacifiant définitivement. En d’autres termes, il s’agit ni plus ni moins que du triomphe de l’Antéchrist, prenant alors la « tête de l’humanité » à la fin de son histoire.
Dans le premier volet, nous écrivions qu’avec ce « court récit » Soloviev incarnait le mieux l’image que ses contemporains auront voulu conserver de lui, celle d’un « prophète ». Ainsi, au terme de son existence, Soloviev se serait — selon les mots de l’intellectuel russe Vassili Rozanov (1856-1919) — « purifié » en renonçant « à ses tentatives hâtives de ‘synthèse’ » et en rejetant enfin, lui le « petit-fils de prêtre », « le manteau du philosophe et les arlequinades du publiciste » 1.
À cela, il convient d’ajouter que si Soloviev, à la fin de sa vie, « joue au prophète », son rôle aura assurément été d’annoncer le « malheur ».
« Si Vladimir Soloviev, écrit le poète Alexandre Blok (1880-1921), a été le porteur et le messager du futur, et je pense personnellement qu’il l’a réellement été, ce qui explique ce rôle étrange qu’il a joué dans la société russe et quelquefois même dans la société européenne, il est évident qu’il était possédé par une angoisse et une inquiétude telles, qu’elles risquaient à tout moment de le plonger dans la folie. D’ailleurs, son apparente fragilité l’y prédisposait ; il est à peu près certain qu’un homme sain, sobre et équilibré n’aurait guère supporté ces déséquilibres constants, cette lutte incessante contre le vent, debout face à une fenêtre grande ouverte sur le futur, car il serait aussitôt devenu faible, malade ou fou. » 2
Quel est donc ce futur à rendre « fou » que prophétise Soloviev dans son récit ? Ou encore pourquoi, pour le dire avec Kojève, la « vision eschatologique » de Soloviev, tout en montrant qu’il avait « abandonné presque tout ce en quoi il avait cru sa vie durant », devait dans le même temps le briser de « lassitude » et le conduire à la mort ? 3
Il sera difficile de faire comprendre aux lecteurs en quelques mots ce point, tant les sujets abordés par Soloviev peuvent, de prime abord, sembler loin de nos propres considérations ; tant également ce « récit » est un dialogue critique avec l’ensemble de sa très riche philosophie, laquelle, en 1900, pouvait du reste lui apparaître rétrospectivement comme n’étant plus qu’un simple « prologue » à son travail à venir 4. Cependant, le futur tient tout entier dans un acte que l’Humanité, selon Soloviev, a déjà accompli lorsqu’elle a fait elle-même naître le temps et ce monde 5. Ce futur est, pour ainsi dire, également un passé, à la fois le premier et le dernier mot de l’Humanité : le refus définitif que celle-ci a opposé et continue d’opposer — en dépit du Christ —, par orgueil et par haine, à Dieu. Autrement dit, la « cruelle pensée » qui n’a eu de cesse d’animer Soloviev peut se comprendre comme la progressive élucidation d’une Humanité déicide, d’une Humanité ayant volontairement, en son « âme et conscience », décidé de se passer de Dieu, de s’accomplir sans Dieu, voire enfin de se faire elle-même l’unique Dieu.
Si, de façon tout à fait « soloviévienne », Kojève pouvait déclarer à son ami Edmond Ortigues : « Depuis des millénaires, l’unité de l’histoire a été comprise comme le drame du rapport de l’homme avec la divinité. […] C’est l’histoire des malheurs de Sophie » 6, il faudrait ajouter que cette histoire de « malheurs » se termine en outre sur le meurtre de Dieu.
La Vengeance contre la bonté de Dieu
Lorsqu’elle est entièrement déroulée, voilà donc ce que l’histoire — à en croire Soloviev — finit par nous apprendre : l’homme agit avec le désir de se venger de Dieu du bien qu’il nous a fait — non du mal. L’Humanité veut devenir par elle-même un Dieu inversé, c’est-à-dire non pas le Dieu qui se donne dans un acte d’amour, octroyant à sa création le pouvoir d’être créature, d’être l’autre aimé, mais la divinité exclusive qui ramène tout à soi comme Un, dans ce qu’il faut appeler, en un sens technique propre à Soloviev, de « la haine ».
En effet, si l’amour est un rapport qui maintient toujours l’union dans l’altérité, la véritable haine n’est pas, quant à elle, un simple détachement, une scission, celle d’un être qui ignorerait volontairement ce dont il s’isole, voire qui maintiendrait cette chose à distance ou à l’écart, parce que cette dernière, haïe, le blesserait, en diminuant par exemple sa puissance d’agir. La haine, au contraire, implique une lutte permanente, un rapport constant, voire un corps-à-corps de chaque instant avec l’être haï, jusqu’à sa digestion, jusqu’à réduire cette altérité à une unité. « C’est l’amour, écrivait Kojève dans sa dernière œuvre non publiée, et, chose curieuse, la haine qui maintient ou voudrait tout au moins maintenir l’être aimé ou haï dans son identité avec lui-même (on torture celui qu’on hait plutôt qu’on ne le tue) » 7.
La remarque de Kojève n’était pas entièrement juste. Comme l’avait compris Soloviev, cette manière de voir n’allait pas au bout de son idée, ni ne voyait le sens de cette torture. Car, s’il s’agit certes d’une torture, impliquant un rapport permanent avec l’être haï que l’on ne voudrait certainement pas tenir à distance, ni oublier, cette torture, toutefois, n’est pas destinée à le maintenir dans son identité éternelle d’« être haï », mais plus exactement à lui arracher pièce par pièce chaque petite parcelle le constituant, à le dépecer de la totalité de ses biens, jusqu’à le laisser nu et vide.
Cette haine est donc une vengeance, au sens où l’on dépouille l’ennemi de tout ce qui lui appartient, sa vie — et notre propre raison d’être — disparaissant en dernier. Il faut du temps pour l’accomplir et réduire une union, un corps à corps, à l’unité. Depuis cette perspective, le temps ou l’histoire n’est que la marche de cette lente absorption, de cette grande vengeance réalisée 8.
On retrouve ainsi les leçons de Dostoïevski : l’homme se venge contre Dieu d’avoir été trop bon, d’avoir donné de façon condescendante à l’Humanité ce qu’elle aurait voulu créer d’elle-même — son identité parfaite conquise dans une histoire qui n’appartiendrait qu’à elle, sans aucune providence, voire contre toute providence.
En ce sens particulier du mot « haine », il faut soutenir que l’homme, pour le don fait par Dieu, n’éprouve pour lui que de la haine. Quant au temps, il n’est que ce long processus de déification de la seule humanité — conduisant à la « destruction de la nature » par évanouissement de l’altérité ou à l’accomplissement d’un monde entièrement mécanique et inorganique, aussi fermé qu’une pierre.
Chez Soloviev, l’Humanité — Être personnel posé face à Dieu — a donc moins refusé l’ordre d’être Dieu qu’elle n’a refusé la voie proposée par Dieu, à savoir l’amour et le maintien de l’altérité, ou encore d’entrer dans la constitution du Christ, pour former une Divino-humanité. Le refus de l’Homme doit se comprendre comme une volonté non pas de devenir Sujet libre en refusant d’obéir à Dieu, mais bel et bien de faire preuve d’une « liberté terrible » afin de se créer comme Dieu sans l’aide de Dieu et, en réalité — comme Soloviev le comprendra peu à peu —, en voulant se venger de Lui. L’Homme a perverti l’ordre de devenir dieu-homme en rêvant de devenir homme-dieu.
Dans son Histoire et avenir de la théocratie, sans avoir encore parfaitement tiré toutes les implications de cette décision transcendantale, Soloviev rendait déjà compte de façon suffisamment forte de ce refus de la voie divine :
« Le but, la plénitude de la perfection divine ou être comme Dieu, c’est non seulement en soi le bien suprême, mais c’est ce qui constitue la destination de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Le péché consiste dans l’aspiration de l’homme à atteindre ce but qui est bon par sa propre voie, et non pas par celle de Dieu, à posséder la perfection par un acte de sa volonté propre et non par l’obéissance aux commandements de Dieu. » 9
Dans sa dernière œuvre, Soloviev découvre, en réalité, que le véritable nom de l’Humanité est celui d’une inversion : l’Antéchrist. Il aura, somme toute, fallu une vie pour qu’il comprenne qu’à partir de ce premier refus de l’Humanité, l’Histoire s’achevait non pas dans le Christ ou l’amour, mais dans l’Antéchrist ou la haine ; non pas avec le Dieu-homme, mais avec l’Homme-dieu ; non pas avec une Nature organique unie à Dieu grâce à l’intermédiaire humain et respectée dans sa foisonnante altérité, mais une Nature, entièrement recomposée et morte, n’ayant pris partout que le visage — métallique — de la seule Humanité.
Soloviev n’a admis qu’à la fin que « le Christ a subi de cruelles persécutions et a été mis à mort parce que Ses ennemis Le haïssaient » 10, et non parce qu’ils ignoraient la teneur de leur action.
C’est à cette histoire qu’est consacrée cette deuxième partie — où l’Antéchrist triomphe.
La paix de l’Antéchrist
Peter Thiel, comme de nombreux lecteurs de Soloviev, a été impressionné par la « paix » apportée par l’Antéchrist : une paix de l’Un où il n’y a plus d’Ennemi, car plus d’altérité, une paix apportée par la haine accomplie. Cette paix est aussi celle promise par Sauron dans le Seigneur des Anneaux, autre lecture de Thiel : Sauron se fait fort de tout réduire à sa propre personne, comme en témoigne le fait que chaque détenteur de l’Anneau finit par n’être plus qu’une partie, sans volonté propre, du Seigneur des ténèbres.
Pour comprendre cet intérêt de Thiel, il importe de faire un détour par l’actuelle culture populaire américaine, avec la série Stranger Things. En un sens, une société nous apprend beaucoup sur elle-même en exposant les monstres qui lui font horreur.
Parmi la galerie des monstres de Stranger Things — monstres qui exploitent tous sur le même ressort —, la créature au cœur de la troisième saison est peut-être la plus terrifiante : le « flagelleur mental », en effet, y pulvérise les volontés humaines, puis pulvérise les corps indépendants lui faisant face, avant de se servir de leurs chairs disloquées pour croître et se réaliser en les recomposant dans son propre corps.
Cette réalité est monstrueuse. Mais, en un autre sens, elle réalise l’unité et la paix, comme une certaine forme de divinité. Chacun des corps et des volontés de la ville viennent ainsi harmonieusement se fondre dans un grand Tout pour accomplir une œuvre supérieure en force, qui, si elle n’était pas empêchée (katechon), devrait à terme avoir les dimensions de toute la planète et de tous les vivants. Les héros de la série, vivant aux États-Unis ne luttent pas seulement contre cette bête, mais aussi contre l’Union soviétique, et peut-être contre eux-mêmes : l’américanisation du monde et l’humanisation de la nature par la technique, l’homogénéisation des esprits et des imaginations en une seule intelligence artificielle.
Si donc la lutte est menée contre quelque chose d’ouvertement monstrueux — la bête en question étant particulièrement effrayante — c’est peut-être dans cette monstruosité manifeste que réside la faiblesse de la représentation. Pour que celle-ci incarne l’image de l’Antéchrist, il aurait fallu la rendre sous les traits les plus séducteurs, les individus venant d’eux-mêmes se sacrifier dans cette immense et tentante créature pour réaliser tout ce qu’ils souhaitent : se créer comme divinité, invincible et incomparable, en l’absence de toute altérité. Après tout, peut-être qu’au creux de cette immense bête divine, on se trouverait bien.
Pour Soloviev, la figure de l’Antéchrist est moins celle d’une bête que de l’Humanité ayant enfin trouvé sa paix :
« Les forces historiques qui règnent sur la masse de l’humanité auront encore à se heurter et à se mêler avant que sur le corps de cette bête qui se déchire elle-même vienne pousser une nouvelle tête : la puissance unificatrice mondiale de l’Antéchrist. » 11
Parmi le petit nombre de croyants spiritualistes, se trouvait en ce temps-là un homme remarquable que beaucoup qualifiaient de surhomme.
Dans son article « L’idée de Surhomme » 12, Soloviev écrit :
« Les hommes, en particulier ceux qui sont sensibles aux exigences communes de la minute présente de l’histoire, sont dominés non par une seule, mais au moins par trois idées à l’ordre du jour, ou, si l’on veut, à la mode — le matérialisme économique, le moralisme abstrait et le démonisme du ‘surhomme’. De ces trois idées, liées à trois grands noms (Karl Marx, Léon Tolstoï, Friedrich Nietzsche), la première est tournée vers l’actuel et son urgence, la deuxième embrasse en partie les lendemains, la troisième est liée à ce qui adviendra après-demain et ensuite. Je la considère comme la plus intéressante des trois. » 13
Soloviev tient Nietzsche en haute estime, mais il craint sa philosophie comme annonciatrice de l’Antéchrist. Dans ses souvenirs 14, Biély rapporte ainsi : « En ces jours-là, une grande inquiétude croissait dans mon âme. En voyant Soloviev [et en l’écoutant lire son «Court récit sur l’Antéchrist»], j’avais envie de lui dire quelque chose qu’on ne dit pas à une table de thé. Mais ce désir resta un simple désir. Au lieu de cela, je me mis à lui parler de Nietzsche et du rapport entre le surhomme et l’idée de divino-humanité. Il répondit peu de choses sur Nietzsche, mais ses paroles étaient empreintes d’un profond sérieux. Il affirmait que les idées de Nietzsche étaient la seule chose dont il fallait désormais tenir compte comme d’un danger grave menaçant la culture religieuse. »
Il était éloigné tant de l’enfance de l’intelligence que de celle du cœur. Pourtant, il était jeune encore, mais, grâce à son génie supérieur, à trente-trois ans, il s’était déjà acquis une impressionnante réputation : celle de grand penseur, de grand écrivain et de grand acteur public. Conscient de la puissance d’esprit supérieure qui était la sienne, il avait toujours été un spiritualiste convaincu et sa claire intelligence lui avait toujours indiqué la vérité de ce qu’il faut croire : le bien, Dieu et le Messie.
À tout cela, il croyait, mais quant à aimer, il n’aimait que lui. Il croyait en Dieu, mais au plus profond de son âme, involontairement et sans s’en rendre compte, il se préférait à Lui. Il croyait au Bien, cependant l’Œil de l’Éternel qui voit tout savait que cet individu s’inclinerait devant la force du mal pourvu qu’elle le séduise, non en l’égarant par les sens ou par de basses passions, voire par la haute tentation du pouvoir, mais uniquement par un amour-propre démesuré.
Il faut bien distinguer ce qui relève de l’« amour de soi » et de l’« amour propre ». Si l’amour de soi n’est pas condamnable dans la mesure où il s’agit de l’instinct naturel de survie ou encore de l’amour que les animaux ont de leur propre vie — amour pour ainsi dire tout à fait « matérialiste »— il n’en va pas de même pour l’« amour-propre » qui est entièrement une affaire « spirituelle ». Ainsi, si par amour de moi-même, je décide en effet de ne pas prêter attention à un simple mauvais regard, à une parole blessante, etc.,précisément parce que je ne vais pas risquer une « blessure » pour si peu, en revanche par « amour-propre », je peux m’engager dans une querelle qui finira par me coûter la vie.
Du reste, cet amour-propre n’était chez lui ni instinct inconsidéré, ni folle prétention. Outre son génie hors norme, outre sa beauté et sa noblesse, les très hautes manifestations qu’il avait données de sa tempérance, de son désintéressement et de son active charité semblaient amplement justifier l’énorme amour-propre que possédait ce grand spiritualiste, ce grand ascète et ce grand philanthrope. Pouvait-on vraiment le blâmer d’avoir vu, dans ces dons si abondamment reçus de Dieu, les signes spécifiques de Son insigne suffrage ? Ou de s’être considéré comme second après Dieu, Son fils unique en son genre ?
En un mot, il se reconnut pour ce que le Christ était effectivement. Mais, dans les faits, la conscience de sa haute dignité ne se traduisit pas en obligation morale envers Dieu et le monde, mais en droit et prééminence sur les autres et, avant tout, sur le Christ lui-même.
Du point de vue russe, on peut dire que l’Antéchrist est « égoïstement européen ». En effet, les penseurs russes ultérieurs, en particulier les eurasistes, insisteront sur la spécificité européenne, néfaste à leurs yeux, de faire primer le « droit » sur « l’obligation ».
Pour les penseurs russes eurasistes, les individus ne sont pas d’abord détenteurs de droits, ils ont en premier lieu des obligations, puis pour remplir ces obligations leurs sont attribués des droits — qui ne sont, en dernière instance, que des moyens pour réaliser les premières. Autrement dit, je n’ai pas d’abord « droit au travail », j’ai d’abord l’obligation de « travailler pour le bien de la communauté », alors pour me permettre de réaliser cette obligation, l’État doit me fournir du travail : c’est là mon « droit » positif au travail. De ce point de vue, l’« État de droit » apparaît à ces penseurs comme la manifestation de l’« égoïsme européen » qui oublie que l’homme n’est pas un « empire dans un empire », mais dans un rapport perpétuel de service et d’entraide 15.
Le jeune Kojève n’est pas non plus étranger à ces questions. Dans son compte-rendu du livre de Leang K’i-Teh’ao [Chi-Chao Liang], La Conception de la loi et les théories des légistes à la veille des Ts’in (1926), il écrit 16 : « Or, si cette différence fondamentale entre la conception chinoise et celle occidentale et romaine de comprendre le droit et l’État a de quoi inquiéter l’Euramérique, en revanche pour l’Eurasie, la question se pose tout à fait autrement : ce qui sert d’obstacle au rapprochement entre la Chine et l’Occident peut s’avérer être l’un des fondements d’une compréhension mutuelle et d’une coopération étroite entre les peuples de la ‘République céleste’ et de l’Union eurasiatique. »
Initialement, il n’avait pas d’animosité contre Jésus. Il reconnaissait Son rôle messianique et sa dignité, mais sincèrement, il ne voyait en Lui que son plus grand prédécesseur. L’exploit moral du Christ et Son absolue unicité échappaient à son intelligence obscurcie par l’amour-propre.
Il raisonnait ainsi : « Le Christ est venu avant moi ; moi j’apparais en second ; mais ce qui, dans l’ordre du temps, vient après, est premier par essence. Je viens le dernier, à la fin de l’histoire, précisément parce que je suis le sauveur définitif et parfait. Ce Christ-là, c’est mon précurseur. Sa mission était de préparer et d’annoncer mon apparition. »
Cette thèse classique de la philosophie de Soloviev implique une compréhension du temps comme « à rebours » : « Le fait que les formes ou les types supérieurs d’existence apparaissent ou se révèlent après les inférieurs ne prouve aucunement que les premiers sont produits ou créés par ces derniers. L’ordre de la réalité n’est pas identique à l’ordre des apparences. Les types et états d’existence supérieurs les plus riches et les plus positifs sont métaphysiquement antérieurs aux inférieurs, bien que se manifestant et se révélant après ceux-ci. Ceci ne nie pas l’évolution ; on ne peut la nier, elle est un fait ; mais affirmer que l’évolution crée les formes supérieures au moyen des inférieures, c’est-à-dire en définitive, de rien, cela veut dire substituer au fait une absurdité logique. L’évolution de types inférieurs d’existence ne peut pas, par elle-même, créer les types supérieurs, mais elle produit des conditions matérielles ou un milieu favorablecréation nouvelle : mais ce n’est pas une création hors de rien ; la base matérielle d’apparition du type nouveau, c’est l’ancien ; le contenu positif propre du type supérieur ne surgit pas de novo, mais existe de toute éternité. Il ne fait qu’entrer, à un moment donné du développement, dans un autre ordre d’existence, le monde des phénomènes. Les conditions d’apparition du phénomène proviennent de l’évolution naturelle du monde matériel ; ce qui apparaît provient de Dieu. » 17
Mû par cette pensée, le grand homme du XXIe siècle s’appliquera à lui-même tout ce que dit l’Évangile du second avènement, en interprétant cette venue non comme le retour du premier Christ, mais comme le remplacement du Christ préliminaire par le Christ définitif, c’est-à-dire par lui-même.
De façon frappante, c’est aussi ce qu’affirme Kojève dans Sophia 18, seulement — renversant la philosophie de Soloviev — il en fait un bien : « Quand bien même ce Sage ne serait pas encore dans le Monde réel, c’est-à-dire naturel, il n’en demeure pas moins que l’‘idée’ du Sage existe dans ce Monde depuis fort longtemps. Il y a, en effet, longtemps que l’on ‘rêve’ de le voir réellement apparaître sur terre, que l’on ‘rêve’ de le voir ‘s’incarner’. L’Histoire de l’humanité n’est rien d’autre que l’histoire de la réalisation progressive par l’Action, c’est-à-dire par le Travail et la Lutte, de ce ‘rêve’ de ‘perfection incarnée’. Or, de nos jours, la grande ‘Action’ qui va la ‘révéler aux peuples’ touche déjà à sa fin. Dès à présent, ce ne sont plus seulement les rares ‘élus’ de l’humanité guidés par ‘l’étoile directrice’, mais aussi des centaines de millions d’hommes travaillant et luttant pour la Reconnaissance, qui apportent des dons à son ‘royaume terrestre’. Aussi le jour est-il proche où le dernier ‘petit démon’ de l’incrédulité verra en disparaissant lui-même qu’il ‘n’y aura pas de fin’ à ce ‘royaume’, que cet ‘homme-dieu’ mourra non pas au ‘pilori’ de l’indifférence ou de l’indignation publique, mais dans la Reconnaissance universelle de sa véritable omni-science et réelle omni-potence. Tout cela n’existe pas encore ? Et alors ! Qu’advienne désormais ce que l’homme osa ‘rêver’ pour lui-même, qu’advienne pour lui ce qu’il ne s’avisait — il n’y a encore pas si longtemps — de n’attribuer qu’à Dieu ; qu’advienne son rêve de sérénité satisfaite et de satisfaction sereine, celle du septième et dernier jour de la création, lorsque l’on peut dire — en jetant un seul regard sur tout ce qui a été fait — ‘c’est bien’. Mais — contrairement à Dieu — nous pourrons l’affirmer sans être ensuite contraints de nous dédire et de maudire l’œuvre de nos mains. C’est pourquoi, dès à présent, si l’homme veut connaître quelque chose de la Perfection réalisée, il n’a plus besoin de fixer des yeux les cieux, il peut entendre l’avancée majestueuse de sa venue en appliquant au sol une oreille attentive » 19.
Sur ce plan, l’Homme à venir présente encore peu de traits véritablement originaux ou caractéristiques. C’est de manière semblable que Muhammad, notamment, se rapportait au Christ. Or, Muhammad était un homme juste qu’on ne peut accuser d’aucune mauvaise intention.
Chez cet individu, la préférence d’amour-propre qu’il s’accordera sur le Christ se justifiera encore par le raisonnement suivant : « Le Christ en prêchant et en incarnant dans sa vie le bien moral, a été le réformateur de l’humanité, moi, je suis appelé à être le bienfaiteur de cette humanité, humanité en partie corrigée, en partie incorrigible. Je donnerai aux gens tout ce dont ils ont besoin. »
Une remarque sur le russe nous permettra de mieux comprendre ce que Soloviev appelle « Humanité ». En russe, čelovečnostʹ indique le caractère propre à l’homme dans tous les hommes — soit « l’humanité » qui peut être abstraite d’un seul individu et qui peut exister même s’il n’y a plus qu’un seul homme sur terre, voire plus aucun homme, mais uniquement comme « idée abstraite ». À l’inverse, čelovečestvo indique plutôt la communauté effective et concrète de tous les hommes formant un grand ensemble sans exception.
On peut comprendre cette distinction en passant par certains exemples en français, ces différences étant parfois faites dans notre langue. Nous opposons ainsi « fraternité » (terme abstrait) et la « fratrie » (terme concret). Chacun comprend bien que rien n’est changé à l’idée de « fraternité » si l’un des « frères » meurt, alors qu’une « fratrie » en serait profondément bouleversée. Soloviev critique le plus souvent la pensée occidentale comme ne sachant former des concepts que sous leur forme abstraite 20.
« Le Christ, en moraliste, divisait les hommes entre bien et mal, moi je les unirais par les biens qui sont également nécessaires aux bons comme aux méchants. »
Soloviev utilise le terme blaga que nous traduisons par « biens ». La langue russe distingue ce qui est un « bien » spirituel (dobro) et les « biens » matériels (blaga).
La pensée de l’Antéchrist est pour ainsi dire « socialiste » ou « matérialiste ». En fournissant aux hommes des « biens », en leur donnant à tous un bien-être matériel, tous seraient rendus bons, car si l’homme est mauvais, c’est en raison des mauvaises conditions matérielles sur lesquelles il se développe de travers.
Pour Soloviev, qui a longtemps embrassé cette idée, cette façon de voir accroît en définitive le mal. « L’eau d’une même pluie vivifiante fait croître à la fois les vertus bienfaisantes des plantes médicinales et le poison des vénéneuses. De même, un bienfait réel augmente en fin de compte le bien chez le bon et le mal chez le mauvais. Devons-nous donc toujours et sans distinction donner libre cours à nos bons sentiments ? En avons-nous même le droit ? Pouvons-nous louer les parents qui, avec un bon arrosoir, arrosent assidûment les plantes vénéneuses du jardin où se promènent leurs enfants ? » 21
« Je serai le vrai représentant du Dieu qui fait briller son soleil sur les méchants et sur les bons, qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes. Le Christ a apporté le glaive ; moi, j’apporterai la paix. Il menaçait la terre du jugement dernier ; mais le juge suprême, ce sera moi, et mon jugement ne sera pas le jugement de la seule justice, mais aussi celui de la miséricorde. Il y aura de la justice dans mon jugement, non une justice rétributive, mais une justice distributive. Je distinguerai chacun et tout le monde aura ce dont il a besoin ».
Voilà un exemple typique de « falsification » dénoncée par Soloviev : faire le mal en ayant pris l’apparence du bien, professer des paroles antichrétiennes en leur donnant un air chrétien. Ici, le personnage déforme volontairement le pardon chrétien, le rendant méconnaissable, puisqu’il en fait une récompense, y compris pour les méchants.
Et, dans cette belle disposition d’âme, on le voit attendre quelque appel clair de Dieu lui demandant d’œuvrer au nouveau salut de l’humanité. Il attend également quelque témoignage éclatant et stupéfiant prouvant qu’il est le fils aîné, le premier-né, le bien-aimé de Dieu. Il attend, nourrissant son identité de la conscience qu’il se fait de ses vertus et de ses dons surhumains ; car, on l’a dit, c’est un homme d’une moralité sans tache et d’un génie hors du commun.
Cette remarque est particulièrement significative : elle révèle l’iniquité de cet « homme à venir », car un vrai chrétien témoigne toujours pour le Christ 22.
L’orgueilleux juste attend donc la sanction suprême pour commencer à œuvrer pour le salut de l’humanité, mais il n’attend pas jusqu’au bout. Trente ans se sont déjà passés, et trois années s’écoulent encore, quand soudain une pensée traverse son cerveau et, jusqu’à la moelle des os, le pénètre d’un brûlant frisson : « Et si ? … Et si ce n’était pas moi… mais l’autre, le Galiléen… Et, s’Il n’était pas mon précurseur, mais le véritable, le premier et le dernier ? Mais, dans ce cas, il doit être vivant… Où donc est-il ?… Peut-être viendra-t-il à moi… ici… maintenant… que Lui dirai-je ? Alors, comme un idiot et dernier chrétien venu, comme un simple moujik marmonant sans comprendre : ‘Seigneur, Jésus-le-Christ, aie pitié de moi, pauv’ pécheur’, il me faudra m’incliner devant Lui. Quoi ! comme une grosse Polonaise m’étendre, moi, les bras en croix ? Moi, ce génie lumineux, ce surhomme ? Non, jamais ! ». Et aussitôt, à la place de l’ancien respect froid et raisonnable qu’il avait pour Dieu et pour le Christ, naissent et grandissent dans son cœur d’abord une sorte de terreur, puis une envie brûlante à serrer et contracter tout son être, enfin une haine furieuse qui s’empare de son esprit. « C’est moi, moi et non pas Lui ! Il n’est plus parmi les vivants ; il n’y est pas et n’y sera pas. Il n’est pas ressuscité ! Non, jamais ! Il n’est pas ressuscité ! Il a pourri, il a pourri au tombeau, il a pourri comme la dernière des… ». Ses lèvres écument, et pris de convulsions, il s’élance hors de la maison, bondit hors du jardin, et, dans la nuit sourde et noire, court le long d’un sentier rocailleux…
C’est là un grand thème de la philosophie chrétienne de Soloviev : la résurrection du Christ est la marque de sa divinité, le signe du triomphe du bien sur le mal. Dans les Trois Entretiens,extrême qui a pour nom la mort. Et si l’on devait admettre que la victoire du mal physique extrême était définitive et absolue, alors on ne pourrait considérer comme succès sérieux aucune des victoires illusoires du bien dans les domaines de la morale individuelle ou de la société. […] Si les véritables vainqueurs s’avéraient être les microbes […], alors aucune littérature morale ne saurait nous défendre contre le désespoir et contre un pessimisme extrême. […] Nous n’avons qu’un appui : la résurrection réelle. Nous savons que la lutte du bien et du mal ne se déroule pas seulement dans l’âme de la société, mais plus profondément aussi, dans le monde physique. Et là, nous savons déjà que par le passé, il y a eu une victoire du principe de vie dans une résurrection personnelle. » 23
Sa fureur retombe et fait place à un désespoir sec et lourd comme ces rochers, sombre comme cette nuit. Il s’arrête au bord d’un précipice abrupt et entend là-bas dans le lointain le bruit confus d’un torrent roulant contre les rochers. Une angoisse insupportable oppresse son cœur. Soudain quelque chose s’agite en lui : « L’appeler ? Lui demander ce que je dois faire ? ». et dans l’obscurité lui apparaît une figure douce et triste. « Il a pitié de moi… Non jamais ! Il n’est pas ressuscité, non ! Il n’est pas ressuscité ! »
Et il se jette dans le vide.
Or, quelque chose d’élastique, comme une colonne d’eau, le retient en l’air. Il ressent une secousse comme un choc électrique et une force inconnue le rejette en arrière. Un instant, il perd connaissance, puis revient à lui, agenouillé à quelques pas du précipice. Devant lui se dessine une figure baignée d’une vaporeuse lueur phosphorescente 24 ; et de cette forme, deux yeux, d’un éclat aigu et insoutenable, transpercent son âme…
Il voit ces deux yeux perçants, et il entend — soit en lui-même, soit au-dehors — une voix étrange, sourde comme étouffée, et pourtant distincte, métallique, parfaitement dépourvue d’âme, sorte de phonographe, qui lui dit :
« Mon fils bien-aimé, tu as tout mon suffrage. Pourquoi ne m’as-tu pas cherché ? Pourquoi as-tu honoré l’autre, le méchant, et son père ? Moi, je suis ton dieu et ton père. Et ce pauvre crucifié m’est étranger à toi comme à moi. Je n’ai pas d’autre fils que toi. Tu es le seul, l’unique en son genre et mon égal. Je t’aime et n’exige rien de toi. Tel que tu es, tu es beau, grand, puissant. Fais ton œuvre en ton nom, et non au mien. Je ne t’envie pas. Je t’aime. Il ne me faut rien de toi. L’autre, Celui que tu prenais pour dieu, exigeait de son fils l’obéissance, une obéissance sans limite, allant jusqu’à la mort sur la croix… et il ne l’a pas aidé sur la croix. Moi je n’exige rien de toi et je t’aiderai. Pour toi-même, pour ta propre dignité, pour ton excellence, et par pur amour désintéressé pour toi, je t’aiderai. Reçois mon esprit. De même qu’autrefois mon esprit t’a engendré dans la beauté, ainsi désormais il t’engendre dans la force. »
À ces paroles, les lèvres du surhomme s’entrouvrirent malgré lui ; les deux yeux perçants s’approchèrent tout près de son visage, et il sentit comme un flot glacé et blessant le pénétrer jusqu’à emplir tout son être. Aussitôt, il éprouva une vigueur, une vaillance, une légèreté et une jouissance inusitées. À l’instant même et tout soudain, la forme lumineuse et les deux yeux disparurent, tandis que quelque chose soulevait notre surhomme au-dessus du sol pour le redéposer immédiatement dans le jardin, devant la porte de sa maison.
Le lendemain, non seulement les visiteurs du grand homme, mais même ses domestiques furent frappés de son apparence singulière et comme inspirée. Ils auraient été bien plus étonnés encore s’ils avaient pu voir avec quelle rapidité et quelle aisance surnaturelles, il rédigea, enfermé dans son cabinet, son fameux ouvrage intitulé : La Voie ouverte vers la paix et la prospérité universelles.
Les livres antérieurs et l’activité sociale du surhomme avaient rencontré des critiques sévères. Mais, pour la plupart, elle venait d’hommes tout particulièrement religieux, donc elles étaient dépourvues d’autorité. Je parle du temps de l’Antéchrist !
Selon Thiel, suivant peut-être Soloviev, l’Antéchrist viendra en un temps où plus personne ne se souciera de l’Antéchrist.
Bref, on écouta peu ces hommes lorsqu’ils mettaient au jour dans tous les écrits et dans toutes les paroles du surhomme les signes d’un amour-propre exclusif et d’une présomption tendue à l’extrême, l’absence de vraie simplicité, de vraie droiture et de cœur.
Mais, par ce nouvel ouvrage, le voilà capable d’attirer à lui un certain nombre de ses critiques et de ses adversaires d’hier. Ce livre, écrit après l’épisode du précipice, révèlera en lui une puissance de génie jusque-là inconnue. Ce sera une œuvre totale où toutes les contradictions seront réconciliées. On y verra unis un noble respect des traditions et des symboles antiques avec un large et audacieux radicalisme en matière politique et sociale, une liberté de pensée sans borne avec une très profonde compréhension de tout ce qui est mystique, un individualisme absolu joint à une ardente dévotion pour le bien commun, l’idéalisme le plus élevé quant aux principes directeurs associé au pragmatisme le plus efficace et le plus précis quant aux décisions quotidiennes. Et tout cela sera uni et lié par un art si génial que tout penseur ou homme d’action unilatéral pourra aisément embrasser l’ensemble à partir de son propre point de vue, sans rien avoir à sacrifier pour la vérité elle-même, sans s’élever réellement au-dessus de son propre moi, sans en fait renoncer en rien à son unilatéralité, sans corriger l’erreur de ses opinions et de ses aspirations, ni combler leur insuffisance.
Bien qu’il soit ici caricaturé, Urs von Balthasar, grand théologien catholique, voyait dans cet art d’écrire la marque du talent de Soloviev : « Il y a [chez Soloviev] le même mouvement universel de pensée que chez Hegel, mais, au lieu de la ‘dialectique’ protestante qui, en dépassant sans cesse toute forme finie, aboutit à l’Esprit absolu, on trouve chez Soloviev, comme figure fondamentale de pensée, l’intégration catholique de tous les points de vue partiels, de toutes les formes partielles de réalisation, en une Totalité organique, qui opère la synthèse en conservant beaucoup plus que Hegel et qui pose l’incarnation de Dieu comme le centre permanent, le foyer d’organisation permanent du monde et de son rapport à Dieu […]. L’art de Soloviev et sa technique de l’intégration de toute vérité partielle permettent peut-être de voir en lui, dans l’histoire de la pensée, à côté de saint Thomas d’Aquin, le plus grand artiste de l’ordre et de l’organisation. Il n’est pas un système qui ne fournisse une pierre essentielle à son édifice, après avoir été dépouillé et vidé du poison de ses négations. Il y parvient avec aisance, même pour des mouvements de pensée tout à fait antichrétiens, comme la gnose ancienne et le matérialisme moderne ; sa puissance d’intégration est si grande que, dans l’édifice achevé, il n’y a pas de trace de compilation ou d’éclectisme, de même que, par l’art du compositeur et du chef d’orchestre, tous les instruments expriment l’harmonie en vue de laquelle, conformément à l’idée qui y a présidé, ils avaient d’abord été distingués. » 25
Ce livre étonnant est immédiatement traduit dans les langues de tous les peuples cultivés et même de quelques nations incultes. Partout dans le monde, pendant une année entière, la publicité pour le livre inondera des milliers de journaux qui seront également remplis de critiques enthousiastes. Des éditions bon marché, avec portraits de l’auteur, se vendront par millions d’exemplaires, et tout le monde civilisé, c’est-à-dire, à cette époque-là, presque tout le globe, sera rempli de la gloire de cet individu incomparable, sublime, unique !
Passage tout à fait significatif : le monde devient la « gloire » de l’Antéchrist. Là encore, par rapport au thème cher à Soloviev de l’altérité dans l’amour, on a affaire à un détournement particulièrement sinistre. Ici, il n’est pas question d’amour, mais de reconnaissance (unilatérale). Le monde est utilisé comme réceptacle ou comme support de soi-même, c’est-à-dire qu’il n’est que l’occasion pour éclater en lui. La gloire est alors la manifestation de soi-même sur l’autre. Et l’on peut dire que le monde prend les couleurs de l’Antéchrist.
Nul n’opposera rien à ce livre. C’est pour tous la révélation de la vérité totale. Le passé entier y est estimé avec une telle équité, le présent entier y est évalué avec tant d’impartialité et une telle ampleur, l’avenir le meilleur enfin y est si bien, si tangiblement et si concrètement rapproché du présent, que chacun dira : « Voilà ce qu’il nous faut ; voilà l’idéal qui n’est pas une utopie ; voilà le dessein qui n’est pas une chimère. » Et l’écrivain prodigieux ne se contentera pas d’emporter tout le monde, il sera encore agréable à chacun, de sorte que s’accomplit la parole du Christ :
« Je suis venu au nom de mon père et vous ne m’accueillez pas, un autre viendra en son propre nom et celui-là vous l’accueillerez ». Car, pour être agréé, il faut être agréable.
Certes, quelques hommes pieux, tout en louant chaleureusement ce livre, se demanderont la raison pour laquelle le Christ n’y est pas mentionné une seule fois. Mais d’autres chrétiens rétorqueront : « Dieu en soit loué ! durant les siècles passés, tout ce qui est saint a été assez galvaudé par des zélateurs sans vocation ; aujourd’hui, un écrivain profondément religieux doit faire preuve de la plus grande circonspection. Et si le contenu de ce livre est véritablement pénétré par l’esprit chrétien d’amour actif et de bienveillance universelle, que vous faut-il de plus ? » Et tous en conviendront.
Peu de temps après l’apparition de la Voie universelle, ouvrage qui fit de son auteur le plus populaire de tous les hommes à être jamais nés, l’assemblée constituante internationale de l’Union des États européens devait avoir lieu à Berlin. Fixée après la série des guerres extérieures et civiles liées à la libération de l’Europe hors du joug mongol (ayant sensiblement remanié la carte de l’Europe), l’Union se trouvait menacée par le conflit non plus des nations, mais des partis politiques et sociaux. Les dirigeants de la politique européenne, appartenant à la puissante confrérie des franc-maçons, sentaient que le pouvoir exécutif commun leur faisait défaut. L’unité européenne, obtenue après avec tant de peine, était prête à chaque minute prête à se disloquer. Au conseil de l’union (le Comité permanent universel 26), l’unanimité faisait défaut, car tous les sièges n’avaient pas pu être occupés par de véritables initiés. Des membres indépendants concluaient entre eux des accords séparés, et la menace d’une nouvelle guerre se précisait.
Alors les « initiés » décidèrent d’instituer un pouvoir exécutif unique doté des pouvoirs nécessaires. Le principal candidat fut un membre non déclaré de leur ordre : « l’homme à venir ». C’était la seule personne à jouir d’une renommée véritablement mondiale. Savant-artilleur de profession et grand capitaliste de fortune, il entretenait partout des relations étroites avec les milieux financiers et militaires. En d’autres temps, moins éclairés, auraient témoigné contre lui ses origines, à savoir d’être recouvertes par les épaisses ténèbres de l’incertitude. Sa mère, femme aux mœurs libres, était connue des deux hémisphères, mais trop d’hommes différents pouvaient prétendre être son père. Il va de soi que ces circonstances ne sauraient rien signifier en un siècle si avancé qu’il se devait d’être le dernier. L’homme à venir fut élu presque unanimement comme président à vie des États-Unis d’Europe.
Or, quand il parut à la tribune dans tout l’éclat surnaturel de sa jeunesse, de sa beauté et de sa force, et qu’il eut exposé avec une éloquence inspirée son programme universel, l’assemblée ravie et enthousiasmée décida, sans voter, de lui accorder comme honneur suprême le titre d’empereur romain. Le congrès se clôtura au milieu de la liesse générale. Alors, le grand élu fit un manifeste qui commençait ainsi : « Peuples de la Terre ! C’est une paix mienne que je vous donne ! » et qui s’achevait par ces mots : « Peuples de la terre ! Les promesses sont accomplies ! La paix universelle et éternelle est assurée. Toute tentative visant à la renverser rencontrera immédiatement une invincible résistance. Car, à présent, existe sur terre une puissance centrale plus forte que toutes les autres, séparément ou conjointes. Cette invincible puissance, supérieure à toutes les autres, m’appartient à moi, l’élu plénipotentiaire de l’Europe, empereur de toutes les forces européennes. »
On se rappellera que ces propos sont écrits par un Russe : ils ne vont pas du tout de soi pour son lectorat et ne peuvent être acceptés sans quelques grincements de dents — après la mort de Soloviev, le mouvement eurasiste accentua même un fort rejet de l’européanisation de la Russie.
La pacification de l’Antéchrist, est aussi une négation de toutes les civilisations et de leur différence au profit d’une Europe toute puissante (et écrasante), représentant l’alpha et l’oméga de l’Histoire. Plus haut dans les Trois Entretiens, le personnage « politique » avait présenté cette thèse de façon si claire et extrême qu’elle en devenait caricaturale et quelque peu sinistre pour les autres cultures (que l’on remplace les termes « Europe » et « européen » par ceux d’« Amérique » et « américain », et l’on sentira peut-être la brutalité de cette thèse) : « Partout maintenant s’annonce l’ère de la paix et de la diffusion pacifique de la civilisation européenne. Tous doivent devenir européens. La notion d’Européen doit coïncider avec celle d’homme, et la notion de monde civilisé européen avec celle d’humanité. C’est là la signification de l’Histoire. Il n’y eut d’abord que des Européens grecs, puis des Européens romains, puis apparurent tous les autres, d’abord en Occident, puis en Orient aussi ; apparurent les Européens russes et, outre-mer, les Européens américains. Maintenant, c’est au tour des Européens turcs, persans, indiens, japonais, et peut-être même chinois. » 27 Aux Russes, le personnage ne concède « qu’un sédiment asiatique au fond de l’âme ».
« Le droit international dispose enfin de la sanction qui lui manquait. Désormais aucun État n’osera dire : ‘Guerre !’, lorsque je dis : ‘Paix’. Peuples de la terre, la paix est à vous ».
Ce manifeste produisit l’effet désiré. Partout hors d’Europe, notamment en Amérique, se formèrent de puissants partis impérialistes qui contraignirent leurs États à rejoindre, à diverses conditions, les États-Unis d’Europe sous l’autorité suprême de l’empereur romain. Il restait encore quelques tribus et quelques royaumes indépendants dans certaines régions d’Asie et d’Afrique. L’empereur, avec une armée réduite, mais d’élite — composée de régiments russes, allemands, polonais, hongrois et turcs — entreprit une sorte d’excursion militaire depuis l’Asie orientale jusqu’au Maroc, et, sans grande effusion de sang, soumit tous les rebelles. Dans tous les pays des deux continents, il installa comme gouverneurs des princes indigènes, formés à l’européenne, et dévoués à sa personne. Dans tous les pays païens, les populations frappées et fascinées le proclamèrent dieu suprême. En une seule année, la monarchie universelle, au sens propre et précis du terme, est fondée. Les germes de la guerre sont arrachés jusqu’aux racines. La ligue universelle de la paix se réunit une dernière fois et, après avoir prononcé un panégyrique triomphal au grand pacificateur, se dissout devenue inutile.
Pour la nouvelle année de son règne, l’empereur romain de tout le globe publia un autre manifeste. « Peuples de la Terre ! je vous ai promis la paix et je vous l’ai donnée. Mais la paix n’est belle que dans la prospérité. Celui que la paix laisse menacé par la misère n’y trouve aucune joie. Venez donc à moi, vous tous qui avez faim, qui avez froid, afin que je vous nourrisse et vous réchauffe. » Il accomplit alors la réforme sociale simple et globale, déjà esquissée dans son livre, et qui avait séduit tous les esprits généreux et sérieux. Grâce à la concentration entre ses mains des finances du monde entier et de colossales propriétés foncières, il put réaliser la réforme selon le désir des pauvres et sans léser sensiblement les riches. Chacun reçut selon ses capacités, et chaque capacité selon son travail et ses mérites.
Le nouveau maître de la terre était avant tout un philanthrope compatissant, qui était non seulement l’ami des hommes, mais aussi l’ami des bêtes. Lui-même végétarien, il interdit la vivisection, institua une surveillance stricte des abattoirs, tout en encourageant le plus possible les sociétés protectrices des animaux. Mais plus importante que ces mesures particulières fut l’instauration solide, dans toute l’humanité, de l’égalité la plus fondamentale : l’égalité de la satiété universelle !
Les animaux eux-mêmes, une fois repus, ne veulent pas seulement dormir mais encore jouer. À plus forte raison l’humanité, qui a toujours exigé post panem circenses.
L’empereur-surhomme saisit ce dont sa foule a besoin. C’est alors qu’arrivera à Rome, en provenance d’Extrême-Orient, un grand thaumaturge, enveloppé d’un épais nuage de récits étranges et de légendes sauvages. Selon les rumeurs courant parmi les néo-bouddhistes, il serait d’origine divine : né du dieu solaire Surya et d’une naïade.
Ce faiseur de miracles, appelé Apollonios, homme d’un génie indéniable, à la fois asiatique et européen, évêque catholique in partibus infidelium, réunira de manière étonnante à la fois la maîtrise des plus récentes découvertes, les applications techniques de la science occidentale, mais aussi la connaissance et l’usage de tout ce que la mystique traditionnelle de l’Orient possède de réellement solide et significatif.
On aura reconnu Apollonios de Tyane (16-97 ou 98), philosophe néopythagoricien semi-légendaire, contemporain du Christ, thaumaturge et prédicateur, dont la vie a été écrite par Philostrate le sophiste à la cour de l’impératrice syrienne Julia Domna, dans la première moitié du IIIe siècle. Le paganisme, à la fin de l’Antiquité, en s’opposant au christianisme va faire de ce personnage, capable de « ressusciter les morts », une sorte de « saint », concurrent ou opposé au Christ. Cependant, dans la courte introduction à sa traduction de la Vie d’Apollonios de Tyane, Pierre Grimal — à rebours de la tradition chrétienne mobilisée ici par Soloviev, remarque : « Sur les intentions religieuses de Philostrate l’on a beaucoup écrit ; les apologistes chrétiens, depuis Eusèbe de Césarée, ont volontiers supposé que la Vie d’Apollonios avait été conçue comme une réponse aux Évangiles, et que le sage pythagoricien était opposé à Jésus par Philostrate lui-même. Cela demeure bien improbable. Aucun épisode n’y rappelle de façon indiscutable aucune page de la vie du Christ. Toute la biographie spirituelle d’Apollonios s’explique naturellement par ce que nous pouvons savoir de la pensée religieuse païenne au Ier siècle ap. J.-C. » 28
Les résultats d’une telle synthèse seront stupéfiants. Apollonios parviendra, notamment, à l’art à demi scientifique et à demi magique d’attirer et de diriger à volonté l’électricité atmosphérique ; dans le peuple, on dira qu’il fait descendre le feu du ciel. Cependant, tout en frappant l’imagination des foules par des prodiges inouïs, il n’abusera pas, avant le bon moment, de son pouvoir à des fins particulières.
Soloviev suit la trame de l’Apocalypse selon saint Jean : « Et j’ai vu une autre bête monter de la terre […]. Elle exerce tout le pouvoir de la première bête devant elle. Elle fait que la terre et ses habitants se prosternent devant la première bête […]. Elle fait de grands signes jusqu’à faire descendre un feu du ciel sur la terre devant les hommes. Elle égare les habitants de la terre par des signes qu’on lui a donné de faire devant la bête. » (Apocalypse XIII : 11-14)
Peter Thiel suggère également que cette formule biblique trouverait un sens particulièrement concret à l’ère technologique. Il s’oppose en cela à Soloviev ou plus exactement lui reproche une certaine négligence dans son scénario. Pour Thiel, c’est bien la crainte de l’annihilation nucléaire totale qui va conduire les hommes à se placer sous la protection d’un État universel et sécuritaire, présidé par un dictateur, l’Antéchrist, étouffant toutes libertés et faisant plonger le monde dans la stagnation.
Voilà donc l’homme qui se présentera au grand empereur, qui se prosternera devant lui comme devant le véritable fils de Dieu, et qui lui déclarera avoir trouvé dans les livres secrets d’Orient des prophéties directes, annonçant en lui — l’empereur — le dernier sauveur et juge de l’univers. Partant, il lui proposera ses services et tout son art. Séduit, l’empereur l’accueillera comme un don venu d’en haut et, après l’avoir paré de titres somptueux, ne se séparera plus de lui.
Ainsi, les peuples de la Terre, comblés de bienfaits par leur maître, reçurent, en plus de la paix universelle et de la satiété universelle, la possibilité de se divertir constamment à travers des miracles et des prodiges les plus variés et les plus inattendus. Ainsi devait s’achever la troisième année du règne du surhomme.
Après avoir si heureusement résolu la question politique et la question sociale, la question religieuse se posait. Elle fut soulevée par l’empereur lui-même et concernait surtout le christianisme. À cette époque celui-là se trouvait dans la situation suivante : malgré une diminution très sensible de ses effectifs (on ne comptait guère plus de quarante-cinq millions de chrétiens sur toute la surface du globe), il s’était moralement ressaisi et fortifié, gagnant ainsi en qualité ce qu’il perdait en nombre. Ceux qui n’étaient liés au christianisme par aucun intérêt spirituel n’en faisaient plus partie. Les différentes confessions avaient diminué de manière assez uniforme, de sorte que leurs proportions respectives restaient à peu près les mêmes. Quant à leurs sentiments mutuels, sans que l’hostilité ait laissé place à une pleine réconciliation, elle s’était toutefois notablement adoucie, et les oppositions avaient perdu de leur âpreté. La papauté avait été depuis longtemps chassé de Rome et, après de nombreuses errances, avait trouvé refuge à Pétersbourg, à condition toutefois de s’abstenir de toute propagande dans la ville et le pays. En Russie, la papauté s’était sensiblement simplifiée. Sans modifier l’essentiel de ses collèges et de ses offices, elle avait dû spiritualiser leur activité et réduire au maximum ses fastueux rituels et cérémoniaux. Beaucoup de coutumes étranges et séduisantes disparurent d’elles-mêmes, sans avoir été officiellement abolies.
Dans tous les autres pays, surtout en Amérique du Nord, la hiérarchie catholique comptait encore de nombreux représentants dotés d’une volonté ferme, d’une énergie inlassable et d’une position indépendante. Ces derniers maintenaient de façon encore plus étroite qu’auparavant l’unité de l’Église catholique, tout en lui permettant de conserver son caractère international et cosmopolite. Quant au protestantisme, à la tête duquel se trouvait toujours l’Allemagne (surtout après la réunification d’une partie importante de l’Église anglicane avec l’Église catholique), il s’était purifié de ses tendances extrêmes et négatrices, dont les partisans avaient ouvertement rejoint l’indifférentisme religieux et l’athéisme. L’Église évangélique ne comptait plus que des croyants sincères, conduite par des hommes unissant une vaste érudition à une profonde religiosité et au désir toujours plus vif de faire renaître en eux le christianisme authentique des premiers chrétiens. L’orthodoxie russe, après que les événements politiques lui eurent enlevé sa situation officielle, avait certes perdu des millions de membres nominalement affiliés, mais elle avait connu la joie de s’unir à la meilleure part des Vieux-Croyants et même à de nombreuses sectes d’orientation positivement religieuse. Sans grandir en nombre, cette Église renouvelée, s’accrut en force spirituelle, force qu’elle manifesta particulièrement dans sa lutte interne contre la multiplication de sectes extrêmes auxquelles n’étaient pas étrangers des éléments démoniaques et sataniques.
On appelle « Orthodoxe vieux-croyants » ceux qui refusent, depuis 1666, les réformes introduites dans les rites par le patriarche de Moscou Nikkon (1605-1681) pour rapprocher l’Église orthodoxe russe de celle de Constantinople : celui-ci avait notamment fait passer le signe de croix de deux doigts, symbolisant la double nature du Christ, à trois doigts, symbole de la Trinité. Le nombre d’orthodoxes vieux-croyants est aujourd’hui estimé entre 1 et 2 millions.
Pendant les deux premières années du nouveau règne, tous les chrétiens, effrayés et épuisés par la succession précédente des révolutions et des guerres, avaient accueilli le nouveau souverain et ses réformes de paix tantôt dans une attente bienveillante, tantôt avec une sympathie déclarée, voire un vif enthousiasme. Mais, la troisième année, lorsqu’apparut le grand mage, de sérieuses inquiétudes et des antipathies commencèrent à naître chez de nombreux orthodoxes, catholiques et protestants. Les textes évangéliques et apostoliques évoquant le « prince de ce monde » et l’Antéchrist furent relus plus attentivement et commentés avec animation.
À certains signes, l’empereur devina la tempête qui se préparait et décida d’éclaircir l’affaire au plus vite. Au début de la quatrième année de son règne, il publia un manifeste adressé à tous les vrais chrétiens de son empire, sans distinction de confession, dans lequel il les invitait à élire ou à désigner des représentants plénipotentiaires pour participer à un concile œcuménique qu’il présiderait.
La résidence impériale avait été alors transférée de Rome à Jérusalem. La Palestine était devenue une région autonome peuplée et administrée surtout par des Juifs. Jérusalem, autrefois ville libre, était devenue ville impériale. Les Lieux Saints restaient intacts ; mais sur toute la vaste esplanade du Haram-ech-Charif (depuis Birket-Israïn et les casernes actuelles, d’une part, jusqu’à la mosquée Al-Aqsa et aux « écuries de Salomon », de l’autre), se dressait un immense édifice comprenant, outre deux anciennes mosquées de moindre taille, un vaste « temple » impérial destiné à l’union de tous les cultes, ainsi que deux luxueux palais impériaux dotés de bibliothèques, de musées et de bâtiments spéciaux consacrés aux expériences et aux pratiques magiques.
C’est dans ce lieu, mi-temple, mi-palais que le concile devait s’ouvrir le 14 septembre. Comme le protestantisme n’avait pas à proprement parler de clergé, les hiérarques catholiques et orthodoxes, suivant le désir de l’empereur d’assurer une certaine homogénéité aux représentations de toutes les fractions de la chrétienté, décidèrent d’admettre aussi un certain nombre de laïcs connus par leur piété et leur dévouement aux intérêts de leur Église. Dès lors que les laïcs étaient admis, il était impossible d’exclure le bas clergé, régulier et séculier. Par conséquent, le nombre total des membres du concile dépassa les trois mille ; tandis qu’environ un demi-million de pèlerins chrétiens affluèrent vers Jérusalem et envahirent toute la Palestine.
Sources
- Près des murs de l’Église [около церковных стен], Saint-Pétersbourg, 1906.
- Œuvres en prose, trad. Jacques Michaut, Genève, Âge d’Homme, 1974, p. 464.
- Principes philosophiques de la connaissance intégrale,
- Récit sur l’Antéchrist. […] Je sentis qu’entre nous naissait quelque chose de particulier. […] Nous convînmes de nous revoir après l’été. J’étais certain que nous nous reverrions. Mais Soloviev mourut. Alors ce mot, qui resta entre nous à jamais inexprimé, devint pour moi un mot d’ordre, tout comme sa tombe, éclairée d’une lampe rouge, le devint plus tard » Andreï Biély, « Vladimir Soloviev, souvenirs » dans V. Soloviev : pro et contra. La personnalité et l’œuvre de Vladimir Soloviev évaluées par les penseurs et les chercheurs russes, anthologie [Личность и творчество Владимира Соловьева в оценке русских мыслителей и исследователей, Антология], t. 1, Saint-Pétersbourg, 2000.
- Philosophie russe, Youtube, 28 octobre 2024.
- Pour l’honneur d’Alexandre Kojève », Le Monde, 3 octobre 1999.
- Troisième Introduction au Système du Savoir, manuscrit, fond BnF, f. 449v.
- Comte de Monte-Cristo. L’histoire de Dantès est, on le sait, l’histoire d’une vengeance. Or, la haine du personnage n’implique pas qu’il cherche à oublier (ou même simplement à tuer) ses ennemis. Il veut, au contraire, leur prendre, un à un, tous leurs biens. À ce titre, le rapport de Dantés à Fernand est terrible, puisqu’il finit par le dépouiller de sa richesse, de sa femme, de son honneur, et même de son fils (qui renie son père). Dans le même temps, à la fin du roman, Dantès n’a plus vraiment de raison de vivre. Il n’existait que dans son rapport à ses ennemis. Dumas trouve un expédient en rendant Dantès, après sa haine accomplie, disponible à l’amour, mais il semble bien que cette conclusion reste quelque peu bancale.
- Histoire et avenir de la théocratie (1887), préface de François Rouleau, trad. Antoine Elens, Roger et François Rouleau, Paris, Cujas, 2008, p. 43.
- Trois entretiens, trad. Bernard Marchadier, Genève, Ad Solem, 2005, p. 53.
- Ibid., p. 17.
- Philosophie russe, Métaphysique, culture et religion (dir.), Caen, Cahier de philosophie de l’Université de Caen, 2011, n°48, p. 187-205.
- op. cit., p. 197.
- op. cit.
- Le Peuple russe et l’État [Русский народ и государство], Moscou, Agraf, 1998, p. 155-168.
- In Evrazijsaja hronika [chronique eurasiatique], n°8, 1927.
- La Justification du Bien (1897), trad. T.D.M., Genève, Slatkine, p. 192. Kojève déclarait qu’il s’agissait de la seule « preuve » de l’existence de Dieu à être vraiment intéressante.
- Sophia, tome II, à paraître aux éditions Gallimard.
- La Conscience de Staline, était destiné à comprendre ce renversement entre Soloviev et Kojève où celui-ci accepte comme authentique bien ce qui faisait horreur à celui-là. Voir Nicolas Rambert, La Conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe, Paris, Gallimard, 2025.
- Critique des principes abstraits, Moscou, 1880.
- Trois Entretiens, op. cit., p. 123.
- La Venue de la vérité, Paris, Vrin, 2021, en particulier le premier chapitre « témoin », p. 7-34.
- Trois Entretiens, op. cit. p. 140. On se rapportera aussi à la lettre du 2 août 1894 qu’il écrivit à Tolstoï pour le convaincre que la résurrection du Christ n’est pas de l’ordre du miracle, mais de la raison.
- La Conscience de Staline une longue interprétation sur le sens de cette « phosphorescence ». De façon générale, nous avons commenté tout ce passage dans ce livre auquel nous renvoyons donc le lecteur.
- op. cit., p. 171-172.
- Trois Entretiens, op. cit., p. 96-97.
- Vie d’Apollonios de Tyane, Romans grecs et latin, trad. Pierre Grimal, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 2000, p. 1028.