Les autorités russes se distinguent de l’administration états-unienne par leur approche de la guerre informationnelle et, plus largement, leur usage stratégique de l’information. Il est vrai que le pouvoir russe, en multipliant les déclarations officielles, conférences géopolitiques et événements commémoratifs, produit autant de bruit que l’administration Trump. Ce bruit a toutefois l’inconvénient pour lui — ou l’avantage pour le reste du monde — d’être perçu, en Russie comme à l’étranger, pour ce qu’il est : une distraction sans autre fonction que de détourner l’attention des décisions essentielles, autour desquelles le Kremlin cultive, à l’inverse, le plus grand secret.
En revanche, les commentateurs de la planète rivalisent de virtuosité herméneutique pour comprendre la signification de chaque mot et geste de Donald Trump, alimentant du même coup la stratégie du « tapis de bombes informationnel » du président des États-Unis.
N’ignorant pas que, dans ce flot de décisions et de déclarations apparemment erratiques du président Trump se cachent des intentions bien réelles, de court et de moyen terme, les analystes russes au service du pouvoir ou indépendants du Kremlin s’efforcent, eux aussi, de percer les voies impénétrables de la politique de Donald Trump.
Émuler la politique états-unienne
Les Russes suivent de très près les derniers coups d’éclat de la politique extérieure états-unienne. Les experts en diplomatie et géostratégie tâchent surtout d’en rendre raison. À l’évidence, saisir les motivations et les enjeux de cette politique extérieure reste encore le meilleur moyen de gagner en prévisibilité et en capacité d’action efficace.
Dans la revue La Vie internationale, Vsevolod Grebenchikov, directeur adjoint du Département de politique étrangère du ministère des Affaires étrangères, dissertait ainsi de l’émergence d’une véritable « Doctrine Donald Trump 1 ». Sa première caractéristique majeure tient, selon lui, à une révision complète de l’approche de la coopération internationale, récemment illustrée par le retrait de l’OMS et de l’Accord de Paris, du Conseil des droits de l’Homme et de l’UNESCO. En même temps, cette doctrine Trump poserait « les bases d’une politique étrangère orientée vers la défense des intérêts nationaux, combinant efforts diplomatiques et militaires et évitant les conflits armés de longue durée ainsi que les tentatives de transformation des régimes étrangers ». Le responsable du ministère souligne surtout la disposition des tenants de cette doctrine à enjamber brusquement les étapes de « l’escalade » militaire, pour ensuite procéder à une « désescalade » tout aussi rapide, permettant d’atteindre les objectifs stratégiques de la Maison-Blanche dans les meilleurs délais, en minimisant les pertes comme les engagements à l’étranger, tout en sidérant l’adversaire.
Au cours des mois passés, le Kremlin s’est surtout signalé par son inaction en réplique à la guerre Israël-Iran et par son silence après l’intervention militaire au Venezuela.
Guillaume Lancereau
Dans un article plus substantiel, paru le 27 janvier dernier, Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs et interlocuteur favori de Vladimir Poutine au club Valdaï, dressait un constat pessimiste 2, affirmant que l’ère du droit international était maintenant révolue. Face à des institutions de règlement pacifique des conflits impuissantes, l’heure serait à la force brute. La politique extérieure des États-Unis de Donald Trump aurait ici marqué un double tournant, en s’émancipant à la fois des conventions internationales et des accords amicaux avec ses alliés occidentaux, encore stupéfaits.
La Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale des États-Unis ne font que confirmer cette tendance : au cœur de ce nouvel agenda trône la notion de force, y compris militaire. Dans ce nouveau cadre, les seules limites à l’action sont les capacités d’action. Pour Loukianov, il faudrait considérer qu’un « ordre fondé sur les précédents » a désormais pris la place de l’ancien « ordre fondé sur des règles », étant entendu que lesdits « précédents » ne peuvent servir à légitimer l’action future d’aucun pays hors des États-Unis.
En guise de conclusion, l’auteur soulève une question légitime, qui ne manquera pas de trouver un écho dans les préoccupations les plus actuelles de l’élite politique et diplomatique russe : « Dès lors que Washington prêche l’égoïsme bien entendu appuyé sur la force, pourquoi ne pas tendre l’oreille ? ». Autrement dit : qu’est-ce qui retiendrait la Russie de s’en inspirer ?
Diplomatie russo-américaine : choisir l’attentisme
Pour l’heure, les discours des hauts responsables russes se montrent plus prudents et, surtout, assez peu prolixes sur l’avenir des relations entre Moscou et l’administration de Donald Trump. Interrogé à ce sujet ce 2 février 2026 dans le cadre d’une conférence de presse, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est montré particulièrement évasif, comme s’il s’agissait de ne laisser aucune porte fermée sans en ouvrir résolument aucune 3.
Il déclarait en effet : « Il s’agit d’un processus vivant et continu qui, comme le montrent les événements les plus récents, ne s’interrompt pas un seul jour, évolue en permanence et regorge d’enjeux délicats sur toutes les questions, du fait du degré élevé de turbulence à l’échelle mondiale. […] Nous adoptons une attitude constructive à l’égard de toutes les perspectives de dialogue bilatéral à venir ».
En somme, le ministre des Affaires étrangères montrait deux choses : sa maîtrise parfaite du kantseliarit, comme on appelle en russe le jargon bureaucratique ou la langue de bois ; la position attentiste de Moscou, qui préfère regarder de loin les directions prises par la politique américaine, en s’abstenant de commentaires qui priveraient le régime russe de la moindre marge d’action.
Chronique des pourparlers avortés
Le principal motif de l’attentisme russe réside dans « l’opération militaire spéciale » menée par la Russie en Ukraine. Globalement, la stratégie de Moscou consiste à maintenir un niveau de proximité avec les États-Unis permettant de s’engager dans des tractations interminables et a priori condamnées à l’échec, tout en conservant la possibilité de tirer parti du moindre blanc-seing que donnerait Washington aux desseins de Vladimir Poutine.
Une chronique des échanges américano-russes récemment publiée par Anton Barbachine, fondateur de la plateforme analytique Riddle Russia, rappelle tout d’abord que Vladimir Poutine et son homologue Donald Trump se sont parlé au téléphone à huit reprises en un an, en sus de leur rencontre en Alaska, tandis que Sergueï Lavrov et Marco Rubio ont tenu douze cycles de négociations au cours de la même période.
Aucun observateur russe n’ignore la rivalité stratégique entre Washington et Pékin, mais personne ne semble savoir quelle conséquence en tirer pour la Russie.
Guillaume Lancereau
Les négociations sont pourtant au point mort 4 — ce alors que, lors de la première année du retour au pouvoir de Trump, la Russie a frappé l’Ukraine avec plus de 55 000 drones Shahed, un chiffre cinq fois plus élevé que celui de 2024. On voit mal, en effet, comment celles-ci pourraient prendre une meilleure tournure, dès lors que la Russie a systématiquement refusé de renoncer à la moindre de ses revendications ou même de nuancer celles-ci : signature d’un accord juridique contraignant garantissant que l’OTAN refusera toute demande d’adhésion de l’Ukraine ; reconnaissance internationale de la Crimée et des régions de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, y compris des zones que la Russie ne contrôle pas effectivement ; arrêt total des livraisons d’armes à l’Ukraine ; levée des sanctions visant l’économie et certains hauts responsables russes.
Par comparaison, la position états-unienne manque singulièrement de clarté. Des propositions contradictoires ont été émises sur un certain nombre de points, de la restitution des territoires occupés aux garanties de sécurité offertes à l’Ukraine, et jusqu’au rôle que devrait jouer l’Europe dans la configuration d’après-guerre.
Anton Barbachine avance ici une explication crédible de cette impasse, qui réside selon lui dans l’asymétrie fondamentale entre les acteurs en présence. Tandis que, pour Moscou, les États-Unis représentent à la fois le principal adversaire et l’interlocuteur déterminant sur le dossier ukrainien, lui-même décisif pour l’avenir du régime russe, les relations avec la Russie ne sont, pour Washington, qu’un dossier parmi d’autres, à la fois nombreux et autrement prioritaires. Aussi paraît-il peu probable que la moindre avancée se produise sur le terrain des négociations bilatérales.
Ménager Washington dans l’Arctique
Un exemple supplémentaire de cette attitude ambivalente de la Russie est la récente montée des tensions autour du Groenland.
Comme le notait Nurlan Aliyev, chercheur au Natolin College of Europe, la diplomatie russe s’efforce de maintenir la position la plus équilibrée possible — ce qui semble assez conforme, au demeurant, à ses intérêts propres, considérables à l’échelle de la région arctique, mais limités à celle du Groenland proprement dit. Cette position peut être synthétisée de la manière suivante : « D’un côté, la Russie exprime ses préoccupations en matière de sécurité et de militarisation de la région ; de l’autre, elle fait preuve de la plus grande prudence pour ne pas heurter frontalement les États-Unis et fermer la porte à un dialogue ou un accord potentiel. Dans ce cadre, ses principales attaques visent la politique arctique de l’Union européenne et de l’OTAN, sans critique directe des États-Unis 5 ».
Deux déclarations diplomatiques rendent compte de cette attitude prudente que tâche de conserver la Russie. Elles émanent toutes deux de l’ambassadeur de Russie au Danemark, Vladimir Barbine. Début 2025, celui-ci martelait que les plans des États-Unis pour la région représentaient une menace sérieuse pour sa sécurité et que l’avenir du Groenland devait être décidé par les Groenlandais eux-mêmes sans ingérence extérieure 6. Un an plus tard, le ton était tout autre. Barbine reportait désormais toute la responsabilité de la militarisation croissante de la région sur des pays européens membres de l’OTAN : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Danemark lui-même 7.
Sergueï Lavrov, dans sa conférence de presse du 2 février, est d’ailleurs allé dans le même sens, en accusant l’OTAN et ses États membres à titre individuel de privilégier dans l’Arctique « des approches conflictuelles et néocoloniales, de militariser les hautes latitudes et de les transformer en zone de confrontation géopolitique ». Le ministre en profitait surtout pour dénoncer la supposée hypocrisie des pays occidentaux, si prompts à défendre le droit des peuples à l’auto-détermination lorsqu’il s’agit du Groenland, mais sourds aux revendications des habitants de la Crimée en 2014.
Cette comparaison est faible sur tous les plans. D’une part, en organisant un référendum dans les conditions les plus opaques et frauduleuses possibles, la Russie elle-même s’est assurée que l’on ne sache jamais quelle part réelle — et sans doute conséquente — de la population de Crimée souhaitait effectivement ce rattachement à la Russie. D’autre part, tous les signaux indiquent que les Groenlandais n’ont, dans leur écrasante majorité, aucune intention de devenir citoyens états-uniens.
La crainte des « révolutions de couleur »
Côté russe, le dernier sujet de préoccupation tient à la politique menée par les États-Unis à l’égard de ces trois alliés ou « pays amis » de la Russie que sont le Venezuela, l’Iran et Cuba.
Au cours des mois passés, le Kremlin s’est surtout signalé par son inaction en réplique à la guerre Israël-Iran et par son silence après l’intervention militaire au Venezuela. Les déclarations de Sergueï Lavrov confirment que cette ligne reste d’actualité. Questionné par les médias russes au sujet de ces trois pays, il s’est contenté de « condamner fermement toute ingérence extérieure subversive dans les processus politiques internes de l’Iran », d’appeler à « la stabilisation de l’environnement international » et d’exprimer son « inquiétude face à la montée des tensions et à l’escalade de la rhétorique agressive », comme s’il voulait singer les déclarations officielles de l’Union européenne dans ses moins bonnes heures. Le ministre des Affaires étrangères n’a pas manqué de rappeler, en conclusion, que « la Russie restait fidèle à ses engagements vis-à-vis de ses partenaires ». Lesdits partenaires auraient cependant des raisons légitimes de s’interroger sur le contenu concret de ces engagements.
Il ressort néanmoins de ce discours un élément notable : la caractérisation des mouvements de protestation contre le régime des mollahs comme la conséquence d’ingérences extérieures visant à fomenter une nouvelle « révolution de couleur ». Cette terminologie employée par les autorités russes désignait à l’origine les mouvements sociaux ayant abouti à des changements de régime dans certains pays de son espace proche — de la « Révolution des roses » en Géorgie à la « Révolution des tulipes » au Kirghizstan (2005) en passant par la « Révolution orange » en Ukraine (2004) — avant d’être étendue à toute forme de protestation sociale dans un pays que la Russie considère comme un allié, comme récemment en Serbie. On assiste désormais à une sorte d’extension sans limite du concept, qui ne se borne plus aux États de l’espace post-soviétique.
Tandis que, pour Moscou, les États-Unis représentent à la fois le principal adversaire et l’interlocuteur déterminant sur le dossier ukrainien, les relations avec la Russie ne sont, pour Washington, qu’un dossier parmi d’autres.
Guillaume Lancereau
Une intervention publiée dans Russia in Global Affairs le confirme explicitement : elle suspecte les États-Unis d’ourdir une énième « révolution de couleur » à Cuba, à l’aide d’un « scénario dans lequel l’incapacité de l’État à assurer les besoins les plus fondamentaux de la population entraînerait une activité protestataire de grande ampleur, aggravée par l’implication active des médias cubains d’opposition, dont les sièges se trouvent à l’étranger, à Miami et à Madrid 8 ». Le ministère et les commentateurs pro-Kremlin ne cherchent ainsi non pas à généraliser la notion de « révolution de couleur » à des fins analytiques, mais à imposer cette catégorie comme la dénomination standard de toute ingérence étrangère dans un pays tiers, dès lors que la Russie y perçoit une atteinte à ses intérêts nationaux.
La Chine, nœud de toutes les incertitudes
À l’arrière-plan de ces commentaires officiels et analyses inégalement indépendantes du Kremlin demeure une grande absente : la Chine. Plus précisément, aucun observateur russe n’ignore la rivalité stratégique entre Washington et Pékin, mais personne ne semble savoir quelle conséquence en tirer pour la Russie.
Les rédacteurs du ministère des Affaires étrangères sont attentifs à l’accumulation de capacités militaires états-uniennes dans la région Asie-Pacifique, à l’accroissement de l’assistance militaro-technique à Taïwan et aux Philippines, au dialogue trilatéral entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud en matière de sécurité, ainsi qu’aux restrictions et droits de douane visant la Chine, qui reconfigurent déjà les chaînes mondiales de production et de logistique. Certains experts ont même commenté en détail les scénarios de crise entre la Chine et Taïwan, à l’approche de la dernière année de la « fenêtre Davidson 9 », dans un contexte de purge au sommet de l’État-major chinois, dont l’arrestation de deux membres de la Commission militaire centrale, les généraux Zhang Youxia et Liu Zhenli, constitue le dernier épisode en date 10.
Tout en soulignant les avantages commerciaux et stratégiques que retirerait la Russie d’une concentration des tensions dans le Pacifique et d’une explosion des sanctions visant la Chine, les commentateurs russes estiment visiblement prématurée toute conclusion relative aux conséquences de ces tensions croissantes pour les relations russo-chinoises. Sur la question chinoise, comme sur les autres théâtres stratégiques, la doctrine Trump, telle qu’elle est scrutée depuis Moscou, n’appelle pour l’instant aucune confrontation, mais une stratégie de patience et de silence — et l’incertitude américaine est moins un danger immédiat qu’un paramètre à exploiter.
Sources
- Основные тенденции развития международной обстановки на нынешнем этапе, Международная жизнь, 26 janvier 2026.
- Совет мира через силу, Россия в глобальной политике, 27 janvier 2026.
- Ответы Министерства иностранных дел Российской Федерации на вопросы СМИ, поступившие к пресс-конференции Министра иностранных дел России С.В.Лаврова по итогам деятельности российской дипломатии в 2025 году, МИД России, 2 février 2026.
- Хроника упущенной сделки, Riddle Russia, 17 novembre 2025.
- Арктическая игра : российская реакция на амбиции Трампа в Гренландии, Riddle Russia, 22 janvier 2026.
- Посол РФ в Дании : жители Гренландии хотят независимое государство, TASS, 2 février 2025.
- Холодный подсчет : в НАТО готовятся к военному противостоянию с РФ в Арктике, Izvestia, 12 janvier 2026 (journal inaccessible en Europe du fait des institutions européennes, manifestement persuadées que le blocage des contenus de ce type mettra un frein à la propagande russe ; les autorités russes n’en sont pas ennuyées, car il leur suffit de copier-coller le contenu sur le site de l’ambassade, parfaitement accessible en Europe).
- « Цветной » сценарий Вашингтона для Кубы, Россия в глобальной политике, 27 janvier 2026.
- Окно Трампа : результаты первого года его президентства создали условия успеха гибридной атаки Китая против Тайваня, Re:Russia, 2 février 2026.