04.09.2026 à 13:00
Louis Puel
Les chiffres et les données du bouleversement au cœur industriel de l’Europe
L’article La crise allemande commence par la voiture est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Selon les chiffres publiés mi-février par le cabinet de conseil EY, 142 400 emplois ont disparu dans le secteur automobile allemand depuis 2019 80. Les récentes annonces de licenciements faites par Volkswagen ou BMW suscitent de grandes inquiétudes dans un pays qui a bâti sa fierté et sa prospérité d’après-guerre sur sa force industrielle et son produit phare : l’automobile.
Ces suppressions d’emplois reflètent un secteur qui perd des parts de marché à l’étranger, sur fond de contraintes renforcées aux États-Unis et en Chine, et d’une perte de compétitivité résultant notamment d’une indécision quant à la transition du véhicule thermique au véhicule électrique. Cette indécision est due à la crainte qu’une transition trop rapide vers cette nouvelle technologie ne fragilise de manière irréversible une filière qui constitue un véritable catalyseur économique, pourvoyeuse d’emplois, de recettes fiscales, d’innovation technologique et de dynamisme régional.
Le secteur se trouve aujourd’hui mêlé aux transformations politiques de l’Allemagne et géopolitiques du continent. En raison de sa dimension systémique, il devient un paramètre important pour Berlin, qui doit en tenir compte pour réagir à la politique de subvention chinoise, aux droits de douane de l’administration américaine ou pour négocier des accords commerciaux.
Au cœur du « miracle allemand » d’après-guerre, l’automobile incarne la réussite économique et sociale du pays. La triple stratégie axée sur la « globalisation », l’intégration au marché unique européen et la spécialisation dans le segment premium, a assuré son succès au cours des décennies passées. Mais les constructeurs atteignent aujourd’hui leurs limites face à l’électrification, domaine dans lequel ils ont pris du retard, face à la concurrence chinoise et face à la politique douanière de Donald Trump. Cela se traduit par des plans sociaux que les partis aux extrêmes de l’échiquier politique savent habilement exploiter. D’ailleurs, la mutation du tissu industriel allemand vers un renforcement de l’industrie de la défense, qui fait parfois usage de la « réserve stratégique » de l’industrie automobile, ébranle des convictions pacifistes profondément ancrées.
En Allemagne, le secteur automobile représente plus de 732 000 emplois directs (465 000 chez les constructeurs et 267 000 chez les fournisseurs 81) 82. Il est ancré territorialement en Basse-Saxe (qui abrite le plus grand constructeur allemand Volkswagen), en Bavière (où se trouve le constructeur haut de gamme BMW) et en Bade-Wurtemberg (avec la marque premium Porsche et le premier fournisseur mondial, Bosch). Cet écosystème infuse dans l’économie tout entière, générant des emplois indirects dans des secteurs aussi divers que la chimie, le textile, la sidérurgie ou les technologies de l’information et des communications. Si le secteur automobile se porte bien ces branches ont tendance à en profiter par effet multiplicateur, et dans le cas inverse, elles risquent d’être impactées.
Comme l’affirmait le chancelier allemand Friedrich Merz lors de l’inauguration du salon de l’automobile de Munich en septembre 2025 : « Aucun autre secteur n’est aussi étroitement lié à l’image et à la réputation de l’Allemagne en tant que pôle industriel et technologique que l’industrie automobile. » Elle incarne en effet l’art de l’ingénierie allemande, avec le moteur à combustion au cœur de son fonctionnement. Symbole du « miracle économique » d’après-guerre, la voiture est un pilier à part entière de l’identité et de la fierté allemandes depuis les années 1960, lorsque la Volkswagen Coccinelle est devenue la voiture de masse par excellence. Très vite, avec le Combi, elle s’est imposée comme un synonyme de liberté, dont s’emparent d’ailleurs les hippies de la côte Ouest des États-Unis. Cette mue fait presque oublier le sombre passé de l’entreprise qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, produisait des véhicules pour soutenir l’effort de guerre nazi.
Volkswagen, dont le siège est à Wolfsbourg, est la principale entreprise allemande en termes de chiffre d’affaires. Elle est également l’incarnation du dialogue social : le Land de Basse-Saxe détient en effet 20 % des droits de vote du groupe, une spécificité prévue par la « loi Volkswagen », que la région utilise pour défendre le maintien de l’emploi et des sites de production. Le puissant comité d’entreprise (Betriebsrat), bastion du syndicat IG Metall, est régi par le principe de « codécision », ce qui lui confère une grande latitude pour défendre les emplois et obtenir des conditions de travail très avantageuses (un ouvrier moyen y gagne 56 000 euros par an, soit près de 10 % de plus que dans le reste du secteur automobile). Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise a aussi fait appel à de la main-d’œuvre immigrée, dont beaucoup sont restés vivre à Wolfsbourg et dont des familles entières travaillent dans l’entreprise, à l’instar de Daniela Cavallo, à la tête du Betriebsrat du groupe depuis 2022, et dont le père, originaire de Calabre, travaillait déjà dans l’usine. Un emploi chez Volkswagen a longtemps été synonyme d’un travail à vie, d’un important pouvoir d’achat et d’une possibilité d’ascension sociale. L’entreprise symbolise donc non seulement le modèle de réussite économique, mais aussi le modèle de réussite sociale.
La performance économique du pays et celle des entreprises automobiles sont étroitement liées, comme l’ont montré les deux chocs pétroliers, la crise économique et financière de 2008 ou encore la pandémie de coronavirus. En 2010, les constructeurs automobiles allemands entament une « décennie dorée », résultat d’un subtil équilibre entre l’internationalisation de la chaîne de production et le maintien d’un tissu industriel à forte valeur ajoutée en Allemagne, s’appuyant sur l’ensemble du marché unique européen 83. Ils tirent également pleinement parti de l’accès à des marchés étrangers. C’est notamment le cas pour les États-Unis, vers lesquels les constructeurs allemands exportent un grand nombre de voitures, mais aussi pour la Chine, où ils se sont établis. Volkswagen a d’ailleurs été pionnière en Chine puisqu’elle s’y est implantée à travers une coentreprise avec l’entreprise étatique chinoise SAIC dès 1985 84.
En 2025, sur les 13 millions de voitures fabriquées par les constructeurs allemands 85, 4 millions l’ont été en Allemagne dont 76 % ont été exportées 86. 69 % des voitures de marque allemande ont été fabriquées à l’étranger contre 31 % en Allemagne 87. La même année, l’automobile était le principal bien d’exportation, avec un excédent commercial de 106 milliards d’euros sur un total de 201 milliards d’euros 88.
Les constructeurs allemands sont désormais confrontés à un double défi : la concurrence chinoise qui englobe la difficile transition vers le véhicule électrique, et les droits de douane américains.
En décembre 2024, le groupe Volkswagen a annoncé un plan social historique : 35 000 emplois seront supprimés d’ici à 2030, soit près d’un tiers des effectifs. Des licenciements à raison de 15 000 postes sont prévus chez Audi et Porsche 89 90. De plus, BMW a également annoncé 8 000 licenciements 91. En juillet 2026, Oliver Blume, le PDG du groupe Volkswagen, a par ailleurs évoqué des suppressions d’emplois de l’ordre de 100 000 postes à l’échelle mondiale, qui s’ajouteraient aux suppressions de postes déjà annoncées 92. Les raisons invoquées sont des surcapacités et des coûts du travail élevés.
Des usines telles qu’Emden, Hanovre ou l’usine Audi de Neckarsulm 93 pourraient être concernées par ces licenciements, tout comme l’usine de Zwickau, dans le Land de Saxe. Pourtant, depuis 2018, Volkswagen avait investi 1,2 milliard d’euros dans cette usine afin d’y produire des véhicules électriques dans le cadre de sa stratégie d’électrification, et l’inauguration avait été célébrée en présence de la chancelière Angela Merkel. Le fait que l’entreprise veuille s’en séparer est un aveu d’échec et le signe d’un manque de clarté dans la stratégie globale. Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, qui n’hésite pas à afficher son climatoscepticisme, ne se prive d’ailleurs pas de critiquer les choix de Volkswagen et instrumentalise l’« impression que les usines de l’Est sont considérées comme des sites sacrifiables » par rapport au siège de Wolfsbourg, dans l’ouest de l’Allemagne. En effet, les liens entre le groupe et la politique locale ne sont pas négligeables, et il est facile de critiquer le ministre-président de Basse-Saxe, qui siège au sein de son conseil de surveillance, pour sa potentielle volonté de favoriser le maintien de l’activité et du savoir-faire industriel dans son Land.
La Saxe où se trouve l’usine de Zwickau est un terreau fertile pour l’AfD. Outre Volkswagen, qui y a fabriqué sa Polo, sa Golf et son Passat, et Audi qui y possède une usine, de nombreux fournisseurs sont également présents et risquent d’être impactés par ces bouleversements. D’autant que les usines automobiles sont de plus en plus convoitées par les industriels de l’armement 94 ce qui suscite de vives critiques dans l’Est de l’Allemagne où le scepticisme concernant le soutien à l’Ukraine et « la crainte de devenir cobelligérante, si Berlin livre trop d’armes lourdes à Kiev » sont importants. Un sujet dont s’emparent des partis comme l’AfD ou Die Linke, à la gauche radicale du spectre politique.
Une autre usine qui cherche un repreneur est celle d’Osnabrück, en Allemagne de l’Ouest, où la production de véhicules doit cesser en 2027. Il s’agit aussi potentiellement d’une reprise par une entreprise du secteur de la défense ce qui a donné lieu à une pétition intitulée « Non à la transition vers une économie de guerre ». Les mêmes critiques sont également soulevées par la potentielle reprise d’usines de Volkswagen par le groupe d’armement israélien Rafael. Cependant, en raison des tensions entre Israël et le Qatar, le fonds souverain qatari, présent au capital de Volkswagen, pourrait s’opposer à une telle reprise 95.
La Chine représente le principal marché automobile au monde, avec près de 30 millions d’unités vendues dans le pays en 2025, soit 50 % des ventes mondiales de voitures particulières 96, et une production de 35 millions de véhicules (voitures particulières, véhicules utilitaires, etc.) la même année, soit 36 % de la production mondiale 97. La Chine s’est en outre bâti une avance en matière de technologies au fil des plans quinquennaux. Cette stratégie holistique, qui combine politique industrielle, politique commerciale, incitations à l’achat et développement de filières de batteries, ne saurait être ignorée par les constructeurs allemands 98. En 2025, 50 % des voitures vendues en Chine étaient des véhicules à énergie nouvelle, ce qui représente une hausse de 42,8 points de pourcentage pour ce type de voiture entre 2017 et 2025 99. De plus, la Chine représente 70 % de la production mondiale de voitures électriques en 2024 100, et environ 80 % des cellules de batteries utilisées pour ce type de véhicule proviennent de Chine.
Cette centralité répond directement à la demande européenne, car les États membres visent à réduire leurs émissions de CO₂ de 55 % d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. L’adoption progressive des véhicules électriques est un facteur clef pour atteindre cet objectif et tout constructeur souhaitant jouer un rôle à l’échelle mondiale doit désormais s’appuyer sur une forte présence en Chine. Oliver Zipse (ancien PDG de BMW) estimait récemment dans le quotidien économique allemand Handelsblatt que « Ceux qui tournent le dos à l’immense marché et au potentiel d’innovation de la Chine gaspillent des opportunités considérables de croissance mondiale et de réussite économique » 101.
Les constructeurs allemands paient aujourd’hui le prix de leurs hésitations. L’écart se creuse en particulier face à de nouveaux acteurs aux modèles économiques plus agiles. Volkswagen, BMW et Mercedes, champions de l’automobile thermique, ne se sont pas suffisamment préparés au tournant électrique et numérique. Les « nouveaux venus », comme BYD (à l’origine une entreprise de production de batteries), ainsi que des start-up telles que Nio, Xpeng et Li Auto, ont été créés il y a une dizaine d’années. La concurrence est rude, avec une immense pression en matière d’innovation et de prix 102.
Depuis 2009, la Chine cherche à compenser sa dépendance vis-à-vis des pays occidentaux dans le secteur automobile et son retard dans la construction de véhicules thermiques en investissant massivement dans la recherche et la fabrication de l’électrique 103. Pour opérer ce « raccourci technologique » 104, le développement de la filière s’appuie sur une forte intégration verticale, qui comprend le contrôle de la quasi-totalité des composants des batteries et s’étend jusqu’au domaine de la recherche et du développement. La Chine est également devenue le leader de l’extraction et du traitement des minerais critiques nécessaires à la fabrication des cathodes 105. Cela est d’autant plus important que la batterie représente 30 à 35 % de la valeur ajoutée d’un véhicule électrique 106. Ainsi, BYD utilise 80 % de ses propres composants 107, et Leapmotor fabriquerait entre 60 et 70 % des siens en interne 108. Les constructeurs allemands ont maintenu jusqu’à présent leurs activités en Chine, mais, face à cette concurrence, ils se voient confrontés à une perte de parts de marché d’environ un tiers sur la période 2022-2025 109.
L’accélération des exportations de voitures chinoises est tout aussi notable que le développement d’une filière de véhicules électriques dans le pays. Pékin dispose désormais d’usines capables de produire 55 millions de voitures par an — soit environ 65 % de la demande mondiale 110. Les exportations sont passées de 990 000 voitures en 2020 à 7 millions en 2025 111, sur fond de faible demande intérieure, mais aussi grâce à une sous-évaluation du renminbi 112.
D’autant que le marché américain se ferme aux importations chinoises, l’Europe, qui voit ses marges décroître sur le marché chinois est dans une position particulièrement vulnérable.
Les constructeurs automobiles chinois sont cependant confrontés, depuis 2024, à des droits compensateurs, dont la mise en œuvre avait, initialement, été opposée par l’Allemagne, plus favorable à une solution négociée avec Pékin. Berlin est en effet motivée par deux éléments : éviter que ses constructeurs implantés en Chine soient aussi impactés 113 et empêcher de possibles mesures de rétorsion sachant que 70 % des emplois dans l’industrie automobile allemande dépendent des exportations 114.
La Chine peut toutefois contourner ces tarifs en exportant ses voitures hybrides, exemptées du moins pour le moment 115 des droits compensateurs, ou bien en construisant des usines sur le territoire européen. C’est ce que prévoit BYD en Hongrie avec la mise en service, d’ici la fin 2026, d’une usine de fabrication de voitures particulières à Szeged 116. Un centre européen de recherche et développement de BYD devrait aussi ouvrir ses portes près de Budapest. Le fabricant de batteries CATL est également de plus en plus présent en Europe, notamment en Thuringe où il a établi un centre de recherche en 2023 117 et il doit ouvrir une Gigafactory à Debrecen, en Hongrie 118. De la même manière, Stellantis s’est allié à CATL pour une Gigafactory située à Saragosse, dont la production devrait débuter fin 2026. L’entreprise a également annoncé qu’elle allait accueillir des produits de la marque chinoise Leapmotor dans ses usines de Madrid et Saragosse, tandis que des modèles de la marque Dongfeng seront assemblés sur le site de Rennes 119. Le constructeur chinois Great Wall Motor cherche en outre à s’implanter en Europe d’ici 2029, en envisageant une installation en Hongrie ou en Espagne 120. On peut également mentionner le site d’assemblage du constructeur chinois Chery en Espagne, qui devrait démarrer sa production en 2026 121.
En 2025, le groupe Volkswagen a réalisé 8 % de ses ventes aux États-Unis 122, Mercedes 14 % 123 et BMW 17 % 124. Pour les constructeurs allemands, les États-Unis constituent le premier marché d’exportation (10 % en 2025 125). En 2025, les ventes en valeur de voitures allemandes sur le marché états-unien ont atteint 20 milliards d’euros 126. Les constructeurs allemands produisent également sur place. En 2024, la part de production locale de Volkswagen/Audi/Porsche était de 20 % pour l’ensemble des voitures vendues aux États-Unis, celle de BMW de 48 % et celle de Mercedes de 35 % 127.
Les constructeurs automobiles allemands et les hommes politiques américains ont des intérêts convergents. BMW et Volkswagen emploient des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis, réalisent d’importants investissements et participent au dynamisme économique du pays. D’autre part, ces entreprises exportent davantage de voitures depuis les États-Unis que les marques américaines Ford ou General Motors, contribuant ainsi positivement à la balance commerciale 128.
L’excédent commercial de l’Allemagne avec les États-Unis a atteint 52 milliards d’euros en 2025 129 (dont 24 milliards d’euros sont dus au commerce de voitures particulières et de composants pour véhicules 130).
En 2018, sous la première présidence de Donald Trump, Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait pu éviter la mise en place de droits de douane contre le secteur automobile européen en promettant d’acheter du soja 131. Huit ans plus tard, l’accord de Turnberry a imposé des droits de douane à hauteur de 15 % sur les exportations européennes, sans épargner le secteur automobile. Ces mesures s’ajoutent aux droits de douane sectoriels qui s’appliquent à certaines pièces détachées 132 et qui visent à garantir qu’une plus grande part de la valeur ajoutée produite lors de la fabrication d’une voiture le soit aux États-Unis (55 % de la valeur ajoutée des voitures vendues par BMW aux États-Unis provient de l’Union, contre 39 % pour Mercedes et 36 % pour Volkswagen 133) 134. Les constructeurs allemands sont ainsi obligés de revoir leurs stratégies, d’autant qu’ils sont confrontés à une certaine volatilité, ces mesures peuvent être révisées au gré des caprices du président états-unien. Le 1er mai 2026, Donald Trump a en effet menacé de porter les droits de douane applicables aux importations de véhicules en provenance de l’Union à 25 % 135. Même si cela ne s’est pas encore concrétisé, entre 2024 et 2025, les exportations allemandes vers les États-Unis dans le secteur automobile ont chuté de 20 % 136.
Donald Trump renforce ainsi une tendance à la régionalisation, selon laquelle les voitures sont de plus en plus fabriquées là où elles sont vendues, surtout pour les constructeurs de voitures haut de gamme, pour qui les États-Unis sont un marché important. Audi envisage de construire une usine de production aux États-Unis, depuis laquelle il s’agirait d’exporter vers d’autres parties du monde. Une décision similaire ne serait pas viable pour Porsche 137. Même l’exportation de pièces et de composants à monter et à assembler sur place (le « completely knocked-down ») ne se justifierait pas sur le plan économique. La stratégie de Porsche serait à présent d’obtenir des exemptions aux règles qui s’appliquent aux importations depuis l’Europe. Volkswagen s’est également efforcé d’obtenir des exemptions en matière de droits de douane sur ses exportations vers les États-Unis, proportionnellement aux sommes investies dans l’industrie américaine. Oliver Blume, le dirigeant de Porsche et de Volkswagen, a en effet tenté de convaincre le président américain en annonçant des investissements, notamment à travers la construction d’une usine pour Audi et la nouvelle marque de pick-up électrique Scout 138. L’entreprise bavaroise BMW a aussi annoncé la construction d’une usine de batteries et de montage pour six modèles électriques en Caroline du Sud. De même, le constructeur de Stuttgart, Mercedes, songe à transférer une partie de sa production d’Europe vers les États-Unis.
Dans le même temps, les constructeurs allemands sont également touchés par d’autres mesures protectionnistes du président américain visant en particulier la Chine. Dès son premier mandat, Donald Trump a introduit des droits de douane sur certains produits en provenance de Chine, ce qui a entraîné des contre-mesures de la part de la Chine sur les véhicules importés des États-Unis. Or, en 2017, les constructeurs allemands avaient exporté 150 000 voitures de marques allemandes vers la Chine 139. Désormais, un projet de loi américain entend interdire la production, l’importation, la vente et la livraison de véhicules par des constructeurs automobiles contrôlés par des « pays étrangers adversaires », parmi lesquels figure la Chine 140. En pratique, sont visées les entreprises dont au moins 15 % du capital est détenu par une entité d’un tel pays. Or, le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises. De même, Donald Trump a maintenu — et compte durcir — les restrictions décidées sous l’administration Biden concernant l’utilisation de logiciels et de matériel chinois dans les véhicules équipés d’une connexion Internet intégrée 141 142. Cela restreint les coopérations possibles dans le domaine automobile avec les constructeurs chinois pour les voitures destinées au marché américain. Même si les constructeurs allemands comptent accroître leur présence sur le marché américain, ils ne prévoient pas pour autant de se passer de la technologie chinoise. C’est pourquoi, loin d’investir uniquement aux États-Unis, des constructeurs comme Volkswagen et Mercedes, mais aussi des fournisseurs comme Bosch ou ZF Friedrichshafen, ont annoncé investir des milliards d’euros en R&D et en production en Chine.
L’Allemagne cherche également à se tourner vers d’autres marchés mondiaux dans une logique de diversification. C’est notamment le cas de l’Amérique latine, raison pour laquelle elle a défendu la conclusion de l’accord Union-Mercosur 143. Un autre débouché potentiel est l’Inde, avec laquelle l’Union a aussi conclu un accord commercial en 2026. Le pays est le troisième marché automobile au monde après la Chine et les États-Unis, et celui qui connaît la croissance la plus rapide 144. On note aussi une volonté de resserrer les liens avec le Canada, tous deux ayant été touchés par la politique tarifaire de Donald Trump. En février 2026, la ministre allemande de l’Économie, Katherina Reiche, et son homologue canadienne, Mélanie Joly, ont signé un protocole d’accord pour que les deux pays œuvrent ensemble au développement de la mobilité électrique et à l’hydrogène 145.
Certains analystes décrivent déjà un « crépuscule de l’industrie automobile allemande » 146 qui souffrirait d’une « douleur fantôme 147 ». Le secteur peut-il se remettre ? La réponse dépendra de sa capacité à renouer avec ses atouts, qu’il s’agisse du prestige de la marque ou de sa présence industrielle mondiale, et à s’appuyer sur une politique industrielle dans laquelle l’État accompagne la transition électrique, corrige les défaillances du marché et protège l’industrie automobile contre les pratiques déloyales, afin de rééquilibrer la concurrence. Le spectre de la Rust Belt aux États-Unis, et notamment celui de Détroit, ancien bastion de l’automobile, n’est pas une fatalité.
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02.09.2026 à 17:09
Louis Puel
Après l’énergie et les minerais, l’Europe doit se réveiller face aux risques d’une autre dépendance structurelle : les molécules critiques.
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L’Europe pourrait perdre la capacité de fabriquer de l’aspirine, des éoliennes, des engrais et des véhicules électriques. En effet, si la demande est toujours là, la capacité de production des molécules nécessaires à la fabrication de ces produits ne cesse de diminuer.
En mars 2025, le vapocraqueur de Brindisi a été mis à l’arrêt. Il s’agit de la neuvième fermeture de ce type en Europe depuis 2020, représentant au total près de 6 millions de tonnes de capacité de production d’éthylène. Cela s’inscrit dans une tendance alarmante : selon la Fédération européenne de l’industrie chimique et le cabinet de conseil Roland Berger, en Europe, 37 millions de tonnes de capacité de production chimique totale font l’objet de fermetures réalisées ou annoncées depuis 2022, soit environ 9 % du total de l’Union, pour un taux de fermeture six fois supérieur à la moyenne historique. Ce chiffre concerne l’ensemble du secteur, à savoir la pétrochimie, les produits inorganiques, les polymères, les produits de spécialité et les produits chimiques de commodité, avec une concentration des pertes de production en amont.
On pourrait avancer que les produits chimiques de base constituent une industrie en déclin, à l’instar du textile ou de l’acier, et que l’Europe devrait se désengager de ce secteur pour se spécialiser dans les produits à forte valeur ajoutée. Les données disponibles indiquent toutefois le contraire. Les nouvelles industries sur lesquelles l’Europe mise sont, dans certains cas, plus dépendantes des produits chimiques que les anciennes et, de plus, cette dépendance est concentrée de manière à faire paraître le secteur des terres rares comme plus diversifié.
Si ce déclin se poursuit, il entraînera une vulnérabilité stratégique, similaire à celle que l’Europe connaît déjà dans le domaine des minéraux critiques. Est-il possible de perdre la capacité de fabriquer ses propres molécules et d’espérer continuer à produire tout le reste ?
Les trois piliers de l’industrie chimique, qui constituent la base de l’économie matérielle, sont les vapocraqueurs, les usines d’ammoniac et les cellules des unités de chlore-soude. Tout ce qui se trouve en aval, comme les voitures, les médicaments, les panneaux solaires, les puces électroniques, et les pales d’éoliennes, les morceaux de textile synthétique ou les bouteilles d’eau en plastique – fonctionne grâce à, ou utilise, des molécules issues de l’une de ces installations.
Un vapocraqueur transforme une matière première – en Europe, il s’agit presque toujours de naphta, un dérivé du pétrole brut – en la décomposant à 850 °C en molécules plus petites : éthylène, propylène, butadiène, benzène et toluène. Ce sont les éléments fondamentaux de la chimie industrielle. L’éthylène devient du polyéthylène qui sert à fabriquer des emballages, des canalisations, des isolants et des pièces automobiles. Le propylène devient du polypropylène, des peintures, des solvants et des plastiques à usage médical. Le butadiène devient du caoutchouc synthétique. Le benzène permet de produire du nylon, du polycarbonate, des résines époxy et des intermédiaires pharmaceutiques. Un vapocraqueur produit tous ces composés simultanément, dans des proportions fixes. Il est ainsi impossible de produire de l’éthylène sans produire également du propylène. De même, on ne peut pas produire de propylène sans produire également du butadiène. Ces molécules sont acheminées sur de courtes distances (par pipeline et, plus rarement, par camion) vers une vingtaine d’unités de dérivés regroupées autour du vapocraqueur, au sein de ce que l’industrie appelle un « parc chimique » ou un « pôle chimique » : usines de polyéthylène, unités de polypropylène, installations de styrène, réacteurs d’oxyde d’éthylène, chaînes de production de PVC, etc.
L’interruption de l’une de ces installations provoquerait la disparition de tout un parc chimique, qui fonctionne en effet comme un organisme unique. Si l’on arrête le vapocraqueur, c’est tout l’organisme qui meurt. La proximité est essentielle pour garantir la compétitivité des activités en aval. Le rayon de distribution effectif d’un vapocraqueur est de quelques centaines de kilomètres. C’est là que les produits chimiques prennent le départ pour l’acier, l’aluminium et tout ce qui peut tenir dans un conteneur maritime. Une tonne d’acier peut traverser un océan, ce qui est beaucoup plus difficile pour une tonne d’éthylène ou de chlore. C’est notamment pourquoi le commerce maritime mondial d’éthylène représente autour de 8 millions de tonnes par an, alors que la production mondiale dépasse les 200 millions de tonnes.
La même logique s’applique à deux autres piliers de l’industrie chimique : l’ammoniac et le chlore. L’ammoniac est produit à partir de gaz naturel et d’azote atmosphérique selon le procédé Haber-Bosch. Il constitue la base de tous les engrais azotés et d’une vaste gamme de produits chimiques industriels tels que les amines, les nitriles, les isocyanates pour les polyuréthanes et les intermédiaires pour la synthèse pharmaceutique. En 2024, l’agriculture européenne a utilisé 8,9 millions de tonnes d’engrais azotés. Lorsque les capacités européennes de production d’ammoniac ont été mises à l’arrêt pendant la crise énergétique de 2022, les prix des engrais ont augmenté de 150 %, et le déficit a été comblé par des importations en provenance d’Égypte, des États-Unis, et de Russie.
L’électrolyse du sel marque le début de la chaîne de valeur du chlore et de la soude, avec la soude caustique utilisée dans le raffinage de l’aluminium, les textiles les châssis de fenêtres et les dispositifs médicaux, ainsi qu’une famille d’intermédiaires chlorés utilisés dans les produits pharmaceutiques, phytosanitaires et le traitement de l’eau. Ce procédé est très gourmand en électricité, ce qui rend la production de chlore et de ses dérivés extrêmement sensible aux hausses des prix de l’énergie.
L’explication habituelle invoque les prix de l’énergie qui, en moyenne, sont bien plus élevés en Europe que ceux payés par les usines chimiques américaines.
Le facteur déterminant est toutefois la matière première et l’Europe est structurellement cantonnée à une option coûteuse. En effet, les vapocraqueurs européens fonctionnent au naphta, dont le cours se situe entre 500 et 600 euros par tonne. Les vapocraqueurs américains utilisent l’éthane d’origine locale, un liquide issu du gaz naturel qui coûte l’équivalent de 150 à 200 euros par tonne. Les pays du Moyen-Orient bénéficient d’un avantage de coût similaire. Cet écart, qui se situe entre 250 et 300 euros par tonne d’éthylène, ne peut être compensé ni par une plus grande efficacité opérationnelle, ni par un prix de l’électricité plus faible.
Un autre facteur est l’âge des installations. Un vapocraqueur européen a en moyenne plus de quarante ans, contre sept ans en moyenne pour un vapocraqueur chinois. Un nouveau vapocraqueur de pointe intégré à un méga-complexe consomme environ 30 % d’énergie en moins par tonne produite, nécessite moins d’arrêts pour maintenance et permet d’obtenir jusqu’à 20 % de coproduits en plus à partir d’une même matière première.
Enfin, il y a la question des émissions, car les installations chimiques de l’Union sont soumises à un prix du CO₂. Bien que cette exposition reste encore limitée en raison de l’attribution gratuite des quotas cela pourrait changer à l’avenir. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières devrait rétablir l’égalité des conditions de concurrence avec les industries hors d’Europe mais, actuellement, celui-ci ne couvre pas la plupart des produits chimiques, à l’exception des engrais.
Le facteur aggravant qui amplifie les désavantages de l’Union est la surcapacité mondiale de production de produits pétrochimiques, qui fait baisser les prix et rend ainsi les producteurs européens moins compétitifs. Le principal moteur de cette surcapacité est la Chine qui a développé une capacité de production d’éthylène de 62 millions de tonnes, soit plus du double de la capacité totale du parc européen. Les ajouts annuels pour l’année 2025 seulement ont avoisiné les 10 millions de tonnes. D’ici 2030, la capacité chinoise devrait atteindre 87 millions de tonnes, soit plus d’un tiers du total mondial. Ce chiffre est bien supérieur aux besoins réels de la Chine sur son marché intérieur.
Dans le même temps, si la Chine n’exporte pas d’éthylène vers l’Europe en quantités significatives, notamment car le transport cryogénique de l’éthylène est difficile, elle exporte surtout des produits en aval et des produits finis qui en contiennent. Ainsi, la Chine ne représente qu’à peine 2 % des importations européennes de polyéthylène. La véritable concurrence pour les polymères de base vient de l’éthane américain et du Moyen-Orient. En revanche, dans le secteur des produits chimiques à plus forte valeur ajoutée (plastiques techniques, polyuréthanes et matières premières pour le polyester), la part de la Chine est passée, en l’espace d’une décennie, d’un pourcentage à un chiffre à un quart, voire plus, des importations européennes. Ce sont précisément ces molécules pour lesquelles les producteurs européens disposaient autrefois d’un avantage technique qui a aujourd’hui disparu.
La surcapacité en produits chimiques de base se traduit ainsi par un dumping de produits chimiques semi-finis et finis en Europe. Prenons l’exemple des revêtements de sol en vinyle. Il s’agit d’un produit de construction fini fabriqué en Chine, expédié en Europe et vendu directement aux entrepreneurs européens. Il contient du PVC, des plastifiants et des additifs. Le producteur européen de PVC, de plastifiants et le compoundeur sont tous contournés.
Le fabricant européen en aval qui importe du polyéthylène moins cher en provenance de Chine ou des États-Unis pour rester en activité prend une décision rationnelle. De même pour l’équipementier automobile qui s’approvisionne en pièces moulées en polypropylène ou l’entreprise de construction qui pose des revêtements de sol en vinyle chinois. Individuellement, chacun de ces choix est justifié d’un point de vue commercial. Mais à une échelle plus grande, le résultat est un affaiblissement de la chaîne de valeur chimique européenne à tous les niveaux.
De plus, la protection commerciale de l’Union est lente et limitée. Il peut s’écouler six mois, voire plus, avant qu’une enquête commerciale portant, par exemple, sur le dumping, ne débouche sur des contre-mesures. Ce sont souvent les entreprises européennes elles-mêmes qui doivent déclencher une telle enquête et fournir la plupart des éléments de preuve. De plus, ce système fonctionne mal pour des produits à travers des centaines, voire des milliers de dérivés, de produits semi-finis et finis.
À ce stade, on pourrait raisonnablement se demander : « Et alors ? » Si les produits chimiques de base sont structurellement non compétitifs, surpassés en termes de matières premières et d’échelle de production, et sous-cotés, la réponse la plus judicieuse est peut-être de les abandonner. L’Europe ne fabrique plus de textiles de base, et l’économie a survécu. Peut-être l’avenir réside-t-il dans les produits pharmaceutiques, les technologies propres et les secteurs des semi-conducteurs de pointe, domaines dans lesquels l’Europe excelle et qui ont besoin de molécules, pas de vapocraqueurs d’éthylène.
En 2025, l’Union européenne a exporté pour 366 milliards d’euros de produits médicaux et pharmaceutiques, enregistrant ainsi l’un des plus importants excédents commerciaux de tous les secteurs, à hauteur de 221 milliards d’euros. Toutefois, les principes actifs pharmaceutiques entrant dans la composition de ces produits racontent une autre histoire. En effet, entre 60 % et 80 % d’entre eux sont importés, en grande majorité depuis la Chine et l’Inde. En ce qui concerne les antibiotiques, la dépendance dépasse même 90 % pour certains principes actifs. Pour le paracétamol (l’analgésique le plus répandu au monde), la matière première essentielle n’est actuellement fabriquée dans aucune usine européenne. L’Alliance européenne pour les médicaments essentiels (Critical Medicines Alliance) a reconnu le problème : « De nombreux médicaments essentiels ne sont fournis que par un ou deux fabricants, ce qui rend les chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables aux perturbations, à la volatilité des prix et aux pressions géopolitiques. » Reconnaître le problème ne suffit pas à le résoudre. Le fabricant français de principes actifs pharmaceutiques (API) qui devait être le fer de lance européen de la relocalisation, a annoncé en juillet 2024 qu’il allait se retirer de la production de 13 molécules d’API à faibles ou négatives marges, dont, selon des rapports du secteur, le paracétamol. La construction d’une nouvelle usine d’API en Europe coûte entre 50 et 150 millions d’euros et prend entre quatre et sept ans et il n’y a pas de cadre incitatif actuellement en Europe qui permettrait de combler l’écart de coût par rapport à la production chinoise.
Si nous regardons ce qu’une usine d’API a besoin pour fonctionner, ce sont des solvants, des réactifs, des amines, des nitriles et des dérivés de la pyridine. Tous ces composants relèvent de la chimie de base. Or, une usine pharmaceutique déconnectée d’un pôle chimique ne peut pas fonctionner. L’Europe tente donc de relocaliser la production d’API et dans le même temps elle perd l’infrastructure chimique de base dont dépend la fabrication de ces principes actifs.
Pour les produits agrochimiques, le profil de dépendance est similaire à celui des produits pharmaceutiques : la Chine domine l’approvisionnement en substances actives, intermédiaires et précurseurs pour les produits phytosanitaires. Les entreprises chinoises contrôlent environ 40 % du marché mondial des pesticides, et cette part est encore plus élevée pour les intermédiaires clefs entrant dans la composition des formulations européennes. Une perturbation de l’approvisionnement en produits agrochimiques pourrait affecter la production alimentaire européenne en l’espace d’une seule saison de culture. Contrairement aux semi-conducteurs, pour lesquels un stock de produits chimiques peut permettre de tenir plusieurs mois, de nombreux produits agrochimiques ont une durée de conservation limitée et des périodes d’utilisation saisonnière, ce qui fait qu’il n’y a pas de marge de manœuvre.
Le débat politique sur les chaînes d’approvisionnement des technologies propres est dominé par les minéraux critiques, comme le lithium, le cobalt et les terres rares. La législation sur les matières premières critiques s’articule d’ailleurs autour d’eux. Mais ces minéraux doivent être transformés par des produits chimiques avant de pouvoir être utilisés. Prenons l’exemple de l’acide fluorhydrique, le produit chimique qui permet de graver les puces de silicium, de texturiser les panneaux solaires, de purifier le graphite des batteries et qui entre dans la composition des fluoropolymères qui lient les électrodes des batteries lithium-ion. La Chine contrôle plus de 65 % de la production mondiale de spath fluor et plus de 60 % de la chimie du fluor en aval.
Une simple perturbation de l’approvisionnement en acide fluorhydrique a un effet domino sur les secteurs des semi-conducteurs, du solaire, des batteries et des véhicules électriques. Un autre exemple est la N-méthyl-2-pyrrolidone, le solvant qui transforme le polyfluorure de vinylidène en liants pour les cathodes des batteries. Sans NMP, les cathodes des batteries lithium-ion se délaminent et tombent en panne.
Aucun des produits chimiques mentionnés ci-dessus, à l’exception du spath fluor, ne figure dans la liste des matières premières critiques. Le dispositif politique qui surveille le cobalt et le lithium n’a pas d’équivalent pour les solvants, les agents de gravure et les fluoropolymères qui transforment ces minéraux en produits fonctionnels. Il s’agit là d’un angle mort de sur quoi repose la transition.
Les dépendances dans les secteurs des technologies propres, des semi-conducteurs et de l’industrie pharmaceutique sont particulièrement concentrées, c’est-à-dire, qu’il y a un seul fournisseur pour une molécule spécifique. Ce même substrat chimique sous-tend les segments les plus importants de l’économie européenne, à savoir : la construction, l’industrie automobile et l’emballage. À eux trois, ces secteurs consomment plus des deux tiers des polymères produits en Europe. Ils sont toutefois confrontés à une structure de dépendance différente, qui tient surtout au volume. Ainsi, si la production européenne de polymères tombe en dessous d’un seuil critique, les importations permettront de combler le déficit. Mais comme elles proviennent de fournisseurs dont les politiques commerciales peuvent changer du jour au lendemain et arrivent par bateau en passant par des voies maritimes susceptibles d’être fermées, le prix et la fiabilité de l’approvisionnement ne sont plus déterminés par la demande européenne, mais par les intérêts stratégiques de Riyad, Pékin ou Washington.
Une voiture moderne contient environ cinquante types de polymères : dans les pare-chocs et les tableaux de bord, dans les sièges et l’isolation, dans les composants sous le capot ou bien dans les glaces des phares ainsi que du caoutchouc synthétique dans les pneus et les joints. Chacun de ces polymères provient d’un vapocraqueur, d’une usine d’ammoniac ou d’une unité de chlore-soude. La chaîne d’approvisionnement automobile européenne a été construite en partant du principe que ces molécules seraient disponibles localement, avec des délais de livraison courts et une qualité constante. Aujourd’hui, cette prémisse s’effrite. Lorsqu’un vapocraqueur européen est fermé, le fournisseur automobile s’approvisionne en polymères auprès de fournisseurs plus lointains, principalement au Moyen-Orient et aux États-Unis. La chaîne logistique s’allonge, les stocks tampons s’amenuisent et le risque de rupture d’approvisionnement, qu’aucune entreprise ne peut gérer seule, augmente.
Le secteur de la construction est aussi un consommateur important de ces produits : tuyaux en PVC, revêtements de sol, pare-vapeur en polyéthylène et mousses isolantes, mastics et adhésifs en polyuréthane, ainsi que revêtements époxy et additifs pour béton. Un seul projet de construction peut consommer des milliers de tonnes de produits chimiques.
Enfin, l’emballage est le plus grand consommateur de polymères en volume : des films en polyéthylène, des barquettes en polypropylène et des bouteilles en PET. La chaîne d’approvisionnement alimentaire repose sur ces emballages en plastique, qui répondent à des exigences en matière de durée de conservation, d’hygiène et de logistique. Il manque encore un substitut viable à grande échelle au polyéthylène utilisé pour emballer les produits frais et au polypropylène utilisé pour sceller les dispositifs médicaux.
Deux événements survenus en 2025 et 2026 ont démontré ce qui se passe lorsque ces chaînes d’approvisionnement sont mises à l’épreuve.
En avril 2025, l’administration Trump a imposé des droits de douane atteignant brièvement 145 % sur les importations chinoises. L’une des conséquences immédiates a été le détournement des flux commerciaux : les marchandises chinoises ne pouvant plus entrer sur le marché américain ont été réacheminées vers l’Europe. Le déficit commercial entre l’Union et la Chine s’est ainsi creusé de 18 % en 2025, les produits chimiques et les produits à forte intensité chimique (plastiques, fibres synthétiques, produits formulés) représentant une part significative de cette hausse. Les fabricants européens en aval, déjà soumis à une pression sur leurs marges, ont dû faire face à un afflux de produits finis chinois moins chers, tandis que le coût de leurs propres matières premières augmentait.
À cela s’est ajouté le conflit en Iran qui a entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz, la voie de transit énergétique et pétrochimique parmi les plus clef au monde. Environ un cinquième du commerce mondial de produits pétrochimiques transite par ce détroit et autour de 45 % de l’approvisionnement mondial en polyéthylène a été perturbé.
Les prix des polymères ont bondi de 50 à 80 % en l’espace de quelques semaines. Les transformateurs de plastique européens, qui s’étaient tournés vers des fournisseurs saoudiens, émiratis et qatariens après avoir été évincés du marché par la concurrence américaine, puis chinoise, ont découvert que ce plan de secours n’en était pas un.
Nous ne sommes plus dans des scénarios ou des hypothèses, ces deux événements se sont produits en l’espace de douze mois et dans aucun des deux cas, la perturbation n’a été causée par la politique ou la demande européennes.
À quoi ressemblerait un scénario catastrophe pour les produits chimiques de base et la sécurité d’approvisionnement de l’Union ?
Il s’agira très probablement d’un effondrement progressif. La combinaison de coûts plus élevés des matières premières et de l’énergie, d’un parc de production vieillissant et de nouvelles capacités mondiales de pointe mises en service en dehors de l’Europe conduira probablement à la poursuite de la tendance que nous observons actuellement. Les usines de produits chimiques de base et les vapocraqueurs fermeront à raison d’un à deux par an, entraînant dans leur chute le parc de production qui en dépend. Le parc européen pourrait ainsi passer de quarante vapocraqueurs en activité à trente, puis à vingt-cinq, et peut-être même à dix-huit. Ceux qui survivront seront les plus grands, les plus récents et les plus intégrés, probablement à Anvers, à Rotterdam et sur quelques sites allemands. Le reste du paysage chimique européen se transformera en terminaux d’importation de produits chimiques semi-finis et finis. À un certain moment, l’Union perdra son autonomie en produits chimiques de base et, par conséquent (indirectement), en tout ce qui est fabriqué à partir de ceux-ci.
Un autre conflit géopolitique similaire à la crise du détroit d’Ormuz pourrait entraîner des pénuries majeures de produits chimiques dans l’ensemble des chaînes de valeur industrielles. À ce stade, la production alimentaire, la fabrication de médicaments vitaux, les projets d’infrastructure pourraient être paralysés.
L’Europe n’est pas la seule région confrontée à une telle pression sur sa production de produits chimiques de base. La Corée du Sud et le Japon sont confrontés au même problème, voire pire, en raison de leur proximité avec la Chine. Séoul s’y attaque de front grâce à son dispositif juridique, le « One-Shot Act » qui permet à des entreprises pétrochimiques de mettre hors service environ un quart de la capacité nationale de production d’éthylène (soit quelque 3,7 millions de tonnes), en échange d’autorisations accélérées de fusions, de dérogations aux règles antitrust, d’exonérations fiscales et d’un soutien à la R&D pour des réinvestissements respectueux de l’environnement.
Ce modèle est en partie reproductible en Europe.
En effet, si l’Union ne dispose ni de la tradition dirigiste, ni de la structure industrielle concentrée qui ont rendu possible le « One-Shot », son mécanisme essentiel, la conditionnalité, est déjà utilisé dans certains cas. Le cadre temporaire de crise et de transition pourrait être amendé pour inclure des dispositions de démantèlement et reconstruction : le soutien public aux capacités chimiques propres ainsi serait subordonné à la mise hors service vérifiée d’unités héritées inefficaces. Il s’agirait de soutenir la transition et d’admettre que notre base industrielle vieillit et que nous devons la moderniser radicalement pour survivre.
L’Europe peut également jouer sur les matières premières. L’Union peut être compétitive sur les molécules circulaires. Le recyclage chimique des déchets plastiques (pyrolyse en naphta synthétique ou dépolymérisation en monomères, par exemple) offre une voie vers des matières premières bénéficiant d’un avantage réglementaire. Une molécule circulaire, certifiée par un bilan massique, n’est pas en concurrence sur un pied d’égalité avec une molécule grise issue d’un méga-vapocraqueur chinois. Le naphta d’origine biologique issu d’une biomasse durable et le méthanol dérivé du CO₂ constituent d’autres options de matières premières. Un règlement plus ambitieux sur les emballages pourrait créer des obligations de teneur en matériaux recyclés, tirées par la demande, auxquelles seul le recyclage chimique interne pourrait répondre de manière fiable. À la différence des molécules fossiles vierges, les molécules circulaires sont structurellement à l’abri du dumping des matières premières et il y a suffisamment de plastique et d’autres déchets contenant du carbone en Europe pour remplacer une grande partie des matières premières fossiles actuelles.
Par ailleurs, malgré des avancées, l’Union doit moderniser sa défense commerciale. Le système actuel oblige chaque entreprise à déposer des plaintes antidumping à ses propres frais et à attendre quatorze mois avant que des mesures correctives ne soient prises. La Commission dispose de pouvoirs d’office qui lui permettent de lancer des enquêtes sans attendre les plaintes de l’industrie. Elle en a fait usage pour les véhicules électriques et devrait y recourir davantage dans le secteur des produits chimiques. En outre, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières doit être étendu aux produits en aval, comme les plastiques, les produits chimiques transformés et les formulations, afin de colmater la brèche par laquelle la chimie intégrée s’engouffre actuellement sans entrave.
Le recentrage de la demande est un autre cadre d’action possible. Le projet de règlement sur l’accélérateur industriel (Industrial Accelerator Act) contient des dispositions en matière de marchés publics qui pourraient ancrer la demande à l’offre européenne. Cependant, les produits chimiques sont absents de son champ d’application sectoriel. Les marchés publics dans les secteurs de la construction, de l’emballage et des composants automobiles devraient inclure des exigences minimales d’origine européenne pour les produits chimiques intégrés aux biens achetés. Cette même loi pourrait permettre la mise en place de modèles de « produits chimiques en tant que service » (Chemicals-as-a-Service), dans lesquels le fournisseur vend de la performance, faisant ainsi du résultat obtenu l’indicateur de compétitivité.
Les produits chimiques sont indispensables à tous les aspects d’une société moderne, y compris aux nouveaux secteurs stratégiques tels que les technologies propres et les semi-conducteurs, que l’Europe prétend privilégier. Une érosion profonde de leur production s’accompagne de risques qui se répercutent sur d’importantes chaînes de valeur. L’Union devrait donc reconnaître ces vulnérabilités stratégiques et mettre en place un plan de transition solide, accompagné des politiques permettant au secteur de devenir plus efficace, plus circulaire et mieux protégé contre les pratiques commerciales déloyales.
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29.08.2026 à 16:58
Ramona Bloj
Une conversation sur la crise d’un modèle civilisationnel par l’auteur de The Alibi of Capital.
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La société par actions, qui s’est développée au cours des 150 dernières années, est l’une des institutions dominantes de la vie politique moderne. Le livre montre qu’elle est représentative d’un mode de vie qui s’exerce aux dépens de l’avenir : en effet, lorsqu’une société vend des actions, ce qu’elle vend, c’est un droit sur ses bénéfices futurs. Un actif futur ou une source de revenus future est ainsi mis à disposition dans le présent, et ce à un prix réduit. Ce point est crucial, car la valeur d’une action correspond toujours à la valeur actualisée des bénéfices futurs, ou des bénéfices futurs estimés, de la société. Il s’agit donc non seulement d’un moyen de rendre les bénéfices futurs disponibles, mais aussi de les rendre disponibles à prix réduit. L’attrait réside dans le fait que ceux qui acquièrent ces droits sur l’avenir les acquièrent à bas prix et sont ensuite remboursés intégralement. Cela s’apparente donc à une dette qui doit être remboursée. C’est une façon de mettre en dette l’avenir.
On pense souvent que ces formes de vente de droits futurs et d’endettement de l’avenir sont caractéristiques du capitalisme financier contemporain. Mais il existe de nombreux autres instruments financiers qui coexistent avec eux : contrats à terme, produits dérivés, etc. L’un des objectifs de l’ouvrage est toutefois de montrer que ce phénomène n’est pas propre à notre époque. Il s’agit plutôt d’une caractéristique intrinsèque du développement du capitalisme. Le premier chapitre associe cela à la société par actions et prend Uber comme exemple, mais l’ouvrage remonte bien plus loin, jusqu’aux premières sociétés coloniales des XVIIe et XVIIIe siècles et aux nombreuses autres formes qu’ont pu prendre les sociétés et entreprises.
La société par actions a pris la forme que nous connaissons aujourd’hui avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle. Il y avait bien eu des boom ferroviaires antérieurs, mais c’est à cette époque que l’on a assisté à une expansion colossale de la construction ferroviaire en France, en Europe continentale de manière générale, en Amérique du Nord également, mais aussi dans des régions et des pays tels que l’Amérique du Sud et l’Égypte. Si l’on examine les marchés boursiers des années 1870, 1890, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, presque toutes les actions négociées étaient liées aux chemins de fer.
L’explication conventionnelle donnée pour expliquer la création de nouvelles formes d’entreprises était la complexité et la longueur de la construction de ces infrastructures, et la nécessité de mettre en place des dispositifs de gestion séparant les propriétaires des gestionnaires. L’argument que je développe prend le contrepied de cette explication. Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité. Elles permettent une projection dans un futur lointain, en promettant des revenus non pas seulement dans deux, trois ou cinq ans, comme dans l’industrie manufacturière ou le commerce, mais bien plus loin, en raison de leur échelle et de leur longévité.
On peut retracer cette évolution à travers des transformations techniques, telles que le passage du fer à l’acier dans la construction ferroviaire. Au lieu d’être remplacés tous les douze mois, les rails pouvaient désormais durer cinq, dix, voire trente ans. Ce contrôle de l’avenir rend possible ce que j’appelle l’« assetisation », c’est-à-dire la transformation de cet avenir en actifs pouvant être négociés et vendus dans le présent.
Lorsque nous faisons l’histoire du capitalisme, nous avons tendance à considérer les infrastructures comme des éléments dont le but est l’efficacité, l’accélération des processus de production par exemple. Cependant, dès lors que l’on reconnaît que l’attrait des infrastructures réside dans leur capacité à repousser les revenus plus loin dans le futur, il devient possible de les associer non plus à la vitesse, mais aussi au retard et à la lenteur. Les revenus projetés plus loin dans le futur peuvent être acquis avec une décote plus importante dans le présent, et par conséquent, l’excédent qui peut être extrait est plus important lorsque les infrastructures sont longues à construire.
Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité.
Timothy Mitchell
Cette acquisition du futur consiste donc à réaliser un gain en achetant le futur à prix réduit dans le présent pour être remboursé intégralement plus tard. Ce remboursement doit également couvrir le coût de la décote initiale. Dans le cas des chemins de fer, lorsqu’ils deviennent opérationnels dix, quinze ou vingt ans plus tard, ils doivent couvrir non seulement leurs coûts d’exploitation, mais aussi le coût de ces créances à prix réduit sur leurs revenus futurs. Ces coûts sont notamment supportés par des salaires plus bas pour les travailleurs et des prix plus élevés pour les utilisateurs. L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts vers ceux qui viendront plus tard, tout en permettant à ceux du présent de bénéficier de l’acquisition de revenus futurs à prix réduit.
On entend généralement par « capital » un fonds accumulé au fil du temps et réinvesti dans le but de générer de la croissance. Par définition, on suppose qu’il s’agit d’un élément qui fonctionne dans le but de se développer. Dans les analyses économiques plus orthodoxes, le capital est souvent assimilé aux équipements ou à la technologie qui permettent la croissance — la structure industrielle, par exemple. Ce fonds accumulé est alors considéré comme la source de la croissance future.
L’un des objectifs de mon ouvrage est de remettre en question cette façon de penser, tant en ce qui concerne la technologie que la croissance. Celle-ci est le moyen central pour comprendre et expliquer notre rapport au futur dans le système capitaliste. Si l’on considère le capital comme tiré du futur, on s’éloigne de la glorification de la technologie en tant que moteur central du capitalisme et de la croissance, celle-ci perdant également de sa centralité pour expliquer ce système économique. On devient plus attentif aux façons dont l’acquisition de valeur du futur dépend de processus qui ne sont souvent pas du tout technologiques, et qui peuvent être mieux compris comme des formes de sabotage.
Les partisans d’Uber affirment que le succès de l’entreprise provient d’une avancée technologique majeure, mais l’entreprise n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend. Sa valorisation extraordinaire reposait en grande partie sur sa capacité à saper les alternatives. Elle a poussé ses concurrents, généralement des entreprises de taxi locales, à la faillite en subventionnant les courses lors de sa phase de démarrage, dans l’espoir qu’une fois ses concurrents éliminés, elle pourrait pratiquer des tarifs bien plus élevés.
Il s’agit là d’un exemple de sabotage en tant que mécanisme central. Uber a également cherché à affaiblir les réseaux de transport public tels que les bus et les trains, qui étaient également des concurrents. Ses bénéfices futurs dépendaient bien de l’élimination des alternatives à son propre modèle.
L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts.
Timothy Mitchell
Quant au retard, il est ici littéral : on constate que l’arrivée d’entreprises comme Uber a accru la congestion dans les grandes villes. Son modèle reposait sur l’invasion des centres-villes par des voitures à la recherche de passagers. Il ne s’agissait pas d’une avancée technologique ; ce modèle dépendait de formes de retard et en engendrait de nouvelles.
Je fais référence à David Edgerton à plusieurs reprises, et son livre Quoi de neuf ? est extrêmement important pour s’éloigner de l’idée que le progrès technologique constitue toujours une avancée, un véritable progrès.
Je consacre plus d’un chapitre à l’histoire de l’Égypte, où j’ai mené des recherches approfondies, cherchant à montrer comment les processus décrits – tant par les fonctionnaires coloniaux que par les historiens modernes – comme des formes de progrès ou de développement peuvent être compris de manière très différente si l’on prête une attention particulière, d’une part, à ce qui se passait réellement sur le terrain et en quoi cela produisait des formes de retard, et, d’autre part, aux inefficacités du nouveau système qui a été introduit.
L’histoire des ouvrages d’irrigation en Égypte au XIXe siècle a fait l’objet de nombreuses études. Elle comprend la construction des nouveaux canaux, alimentés par un fleuve dont le niveau a été relevé grâce à des barrages, un processus qui a débuté à différents moments au cours du XIXe siècle et qui a abouti, dans un premier temps, à la construction du premier barrage d’Assouan à la fin de ce siècle. Ces aménagements sont généralement présentés comme des améliorations pour deux raisons : premièrement, ils auraient rendu le fleuve plus contrôlable, et deuxièmement, ils ont permis de passer d’une seule récolte annuelle à trois.
J’essaie de démontrer que ces deux affirmations sont erronées. Ces interventions ont en réalité créé un paysage vulnérable aux inondations : en tentant d’empêcher ou de détourner le fleuve par des canaux, des barrages et des digues, elles ont rendu le pays bien plus vulnérable car le processus naturel par lequel les eaux de crue se répandaient dans les champs ne pouvait plus fonctionner.
Il y avait une raison précise à cette transformation : l’agriculture est passée d’une grande diversité de cultures à une production dominée par la canne à sucre et le coton, qui ne sont pas adaptées à l’écologie du fleuve. De plus, leur production prend du temps, ce qui permet un processus de capitalisation plus efficace.
En examinant les sources médiévales ainsi que les récits du XIXe siècle, il apparaît clairement que le fleuve a toujours été utilisé tout au long de l’année. On en tirait parti pendant les crues, puis on semait les cultures à mesure que les eaux se retiraient, avant de cultiver d’autres souches grâce à l’irrigation à partir de puits.
Ces puits constituaient des éléments majeurs du paysage, bien qu’invisibles depuis la surface. Ils mesuraient souvent plusieurs mètres de largeur et de profondeur, ressemblant à de grandes chambres souterraines dotées d’une petite ouverture. Ils avaient des toits en dôme, et c’est par cette ouverture que l’on installait une saqiya, c’est-à-dire une roue à eau actionnée par des animaux. Alors que les roues à eau sont souvent représentées comme étant situées le long du Nil, la plupart se trouvaient en réalité au milieu des champs. Une fois les eaux de crue retirées, ces puits étaient remis en état et utilisés pour produire une deuxième récolte et, si nécessaire, une troisième.
Uber n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend.
Timothy Mitchell
Cela révèle une histoire écologique du Nil totalement différente, et met également en évidence les dégâts causés par la prévention des crues, présentée comme un progrès. La perte ne se limite pas à l’absence de limon, ce dépôt sédimentaire fin et fertilisant pour les terres, retenu par les barrages, ni au déficit de renouvellement des sols : des écosystèmes entiers dépendaient de la crue. Par exemple, les poissons s’étaient adaptés pour frayer dans les champs inondés. Lorsque les eaux se retiraient, la mise en place de filets aux points de drainage permettait de capturer de grandes quantités de poissons, tandis que les puits souterrains servaient de réservoirs où les poissons restaient piégés à mesure que l’eau se retirait. Les poissons constituaient la principale source de protéines pour la majorité des Égyptiens jusqu’au XXe siècle.
Ce récit vise non seulement à faire revivre une histoire écologique différente, mais aussi à expliquer pourquoi ces systèmes ont été remplacés. Cette transformation a été motivée par ce que j’appelle la capitalisation de la vie au détriment de l’avenir. Certaines cultures pouvaient être plus facilement transformées et valorisées en actifs, contrairement aux systèmes agraires plus complexes.
Il existe un parallèle avec certains des cas étudiés par James C. Scott, notamment en ce qui concerne les approches modernisatrices et les interventions menées par l’État. Cependant, je n’associe effectivement pas en premier lieu ces processus à une forme spécifique d’État, car je m’intéresse à un ensemble plus large d’acteurs, comprenant notamment les grands propriétaires terriens et les marchands. L’État joue certes un rôle, mais ces transformations ne sont pas, à mon sens, fondamentalement impulsées par l’État.
Dans ses derniers travaux, et en particulier dans In Praise of Floods, publié peu avant que je termine la rédaction de mon propre livre, Scott aborde les systèmes de crues, revenant sur ses recherches antérieures sur la Birmanie et les réseaux fluviaux. Il apporte des éclairages très précieux sur la manière dont ces systèmes sont perturbés par la construction de barrages. Cependant, il ne relie pas ces processus à l’histoire de la capitalisation comme je le fais. Son travail reste avant tout une histoire écologique, tandis que mon argumentation situe la transformation écologique au sein d’un processus plus large de capitalisation.
De nombreux récits continuent de se concentrer sur la Révolution industrielle née en Europe, notamment dans le nord-ouest de l’Angleterre.
Le premier point, que d’autres ont également soulevé, est qu’une fois le capital compris en termes de dette et de crédit, son histoire s’étend sur une période beaucoup plus longue. En s’appuyant sur des travaux tels que ceux de David Graeber, on peut observer un système mondial reliant l’Asie du Sud et de l’Est, le monde islamique et la Méditerranée, au sein duquel l’Europe a longtemps occupé une place relativement marginale. En introduisant cette idée, on peut comprendre l’émergence de la vie technique et industrielle à travers le prisme de l’histoire mondiale.
Le livre va plus loin, en avançant l’idée que la Révolution industrielle n’a été qu’un détour. Plutôt que de rechercher des innovations qui expliquent son émergence, je suggère qu’elle a résulté d’une série de bouleversements survenus dans différentes parties du monde à la fin du XVIIIe siècle.
La première fut l’interruption des profits tirés de la traite des esclaves et de la production fondée sur l’esclavage, due aux révoltes dans les sociétés esclavagistes, notamment, mais pas uniquement, en Haïti. Ces révoltes ont perturbé à la fois la production et la circulation du crédit, puisque les personnes réduites en esclavage étaient elles-mêmes considérées comme une main-d’œuvre future capitalisée.
Une deuxième perturbation s’est produite en Inde, où la Compagnie des Indes orientales, une immense société par actions tirant d’énormes profits du commerce avec l’Inde, a connu une transformation radicale après avoir vaincu l’Empire moghol et commencé à générer des revenus par d’autres moyens, notamment en taxant la population du Bengale plutôt qu’en se contentant d’échanger des marchandises.
Une troisième perturbation est liée à l’ascension de Napoléon et aux transformations plus larges du monde méditerranéen, y compris les développements en Égypte à la suite de l’expédition française et l’ascension de Muhammad Ali. Rappelons que l’expédition de Napoléon en Égypte a en réalité été financée et encouragée en réponse à la perte d’Haïti, la colonie la plus précieuse de la France, et à la tentative de recréer un nouvel Haïti sur le Nil par la conquête. Bien que cela ait échoué, c’est le début d’énormes transformations dans le monde méditerranéen.
La Révolution industrielle n’a été qu’un détour.
Timothy Mitchell
Ces bouleversements n’ont pas donné lieu à une innovation au sens habituel du terme ; ils ont plutôt imposé une réorganisation des flux de crédit. La Révolution industrielle peut être considérée comme un détour qui a réorienté ces flux à travers le commerce mondial du coton, reliant la production en Amérique et en Égypte, la transformation industrielle en Europe et la consommation dans des régions telles que l’Afrique de l’Ouest, l’Inde et les Caraïbes.
Ce qui est inhabituel, c’est de situer le processus de fabrication à des milliers de kilomètres du lieu de production des matières premières, mais aussi à des milliers de kilomètres du lieu de consommation du produit fini. C’est un élément primordial, car la plupart des tissus en coton étaient vendus et portés en Afrique de l’Ouest, dans les Caraïbes ou en Inde bien plus qu’en Europe.
Je ne conteste donc pas l’importance de la Révolution industrielle, mais j’estime qu’il ne faut pas en chercher l’origine dans le nord-ouest de l’Angleterre. Son importance réside dans la réorientation de processus existants plutôt que dans leur création.
Une grande partie de mon travail s’est développée au fil de conversations avec Bruno Latour et Michel Callon. Le premier chapitre sur Uber a été écrit parce que Bruno Latour n’a eu de cesse de m’encourager à rédiger quelque chose sur mes idées concernant le capitalisme. Il préparait le catalogue d’une exposition qu’il organisait à Karlsruhe, en Allemagne. J’ai écrit environ six pages sur Uber, et ce texte est devenu le point de départ du premier chapitre du livre. Il offrait un moyen concis de résumer certaines des idées plus générales, même si celles-ci remontent à bien plus loin.
En ce qui concerne la technopolitique, les travaux de l’École des Mines de Paris, menés par des chercheurs tels que Latour et Callon et aujourd’hui poursuivis par d’autres, ont permis d’envisager le technique et le scientifique sous un angle bien plus intéressant, à savoir comme des champs politiques — des champs dans lesquels se déroule en réalité une très grande partie de notre vie politique. Ce n’est pas seulement parce qu’il existe des luttes politiques autour des technologies ou des développements scientifiques particuliers, mais parce que la configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
J’avais déjà avancé cet argument auparavant, notamment dans mon ouvrage Carbon Democracy, où je montrais non pas que le charbon détermine un type de politique et le pétrole un autre, mais que si l’on veut comprendre les processus politiques, il faut considérer la technologie non pas comme une sphère distincte qui influence ensuite ce qu’on appelle le politique, mais comme faisant partie des processus par lesquels le politique lui-même prend forme et se construit.
Pour saisir cette interconnexion, j’ai commencé à utiliser le terme « technopolitique » dans des travaux antérieurs, notamment Rule of Experts, où il jouait déjà un rôle central, et il reste au cœur de mes ouvrages les plus récents. Cette approche repose sur l’idée qu’il ne faut pas se contenter d’intégrer la dimension technique dans les explications sociales ou politiques, mais qu’il faut refuser de se laisser intimider par l’expertise technique. Les récits du monde collectif doivent être autant des récits de la technique que des récits de l’économie ou de la politique.
Afin de développer ces arguments sur le capital et le capitalisme en tant que modes de capture de l’avenir, il a fallu entrer dans les détails de l’histoire du crédit et de la monnaie. La difficulté réside dans le fait que la plupart des récits conventionnels sur la monnaie, y compris ceux de l’économie dominante, la traitent comme l’opposé du réel. Il est supposé y avoir une économie réelle et une économie monétaire, ou un monde de la production et un monde de la finance, considérés comme distincts.
La configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.
Timothy Mitchell
Dans ces discours, on part généralement du principe que la finance est au service de la production ou du réel. Mais lorsque j’ai commencé à réfléchir à la manière dont ces processus fonctionnent réellement, cette distinction m’a semblé peu pertinente. Si la finance consiste à s’approprier l’avenir, si le crédit ou la monnaie sont toujours créés sous la forme d’une créance sur l’avenir, alors cette créance n’est jamais purement financière. Elle dépend d’arrangements juridiques, car une action, par exemple, doit être constituée en tant que forme de propriété, en tant qu’entité juridique. Elle dépend également des systèmes de gouvernement et de maintien de l’ordre qui garantissent ce contrôle.
Le logement en est un. Lorsqu’un projet immobilier est développé, ce qui est vendu n’est pas simplement un immeuble ou un appartement, mais une créance sur la valeur future de ce bien. Cette créance dépend des réglementations sur l’utilisation du bâtiment — lois de zonage, règles d’urbanisme, organisation des quartiers, exclusion de certaines populations — ainsi que des infrastructures et des systèmes de maintien de l’ordre et d’application de la loi. Elle implique des ordres juridiques, des formes de maintien de l’ordre, la construction de structures urbaines ou d’entreprises. Il n’y a donc pas de distinction significative entre la finance et ce qu’on appelle l’économie réelle.
Dans le même temps, cette distinction est constamment opérée, même par des analystes chevronnés ; il est donc également important de comprendre comment elle fonctionne. Il ne faut pas simplement la rejeter, mais se demander comment sa signification se construit. Cela me ramène à des travaux que j’ai menés auparavant, notamment dans le cadre de collaborations avec Michel Callon, ainsi qu’à l’argument selon lequel « l’économie » elle-même est une invention relativement récente. Le mot existait auparavant, mais il désignait la prudence ou une gestion avisée. Ce n’est qu’au XXe siècle, en particulier pendant l’entre-deux-guerres puis après la Seconde Guerre mondiale, que « l’économie » en tant qu’objet émerge comme un objet distinct et mesurable, rendu possible par de nouvelles formes de calcul telles que le PIB. Dans cet ouvrage, je relie cette histoire à celle de la finance et de la financiarisation.
D’une manière générale, oui. Je trouve les travaux de Jonathan Levy extrêmement utiles, et il existe de nombreux parallèles entre ses arguments et ceux que je développe dans ce livre. Il existe toutefois une approche plus ancienne de l’expansion spatiale et temporelle, associée notamment aux travaux de chercheurs comme David Harvey, qui considère que le capitalisme traverse des crises suivies de phases d’expansion, souvent spatiales.
Je vois les choses d’une manière différente. Les théories classiques de l’impérialisme — celles de Hobson, Lénine ou Rosa Luxemburg — conçoivent l’expansion comme une réponse à la suraccumulation, à un excès de capital qui ne trouve pas de demande suffisante sur le marché intérieur et cherche donc des débouchés à l’étranger.
Cette interprétation repose sur l’idée que le capital est quelque chose qui s’accumule à partir du passé. Si l’on considère au contraire le capital comme quelque chose puisé dans l’avenir, ce cadre ne tient pas. Dans le cas de l’Égypte du XIXe siècle, par exemple, ce que l’on observe n’est pas l’absorption d’un surplus de capital, mais la création de nouvelles opportunités de crédit et de nouvelles revendications sur l’avenir.
Je ne pense donc pas que l’idée d’une expansion géographique servant de soupape de sécurité pour le capital excédentaire explique de manière adéquate ce qui se passe. Cela ne signifie pas que cette expansion n’a pas eu lieu ou qu’elle n’est pas souvent source d’exploitation, mais il est nécessaire à mes yeux d’adopter une conceptualisation différente. Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
Il existe déjà de nombreuses critiques importantes de la croissance, notamment des arguments en faveur de la croissance verte et, plus significativement, de la décroissance. Ma contribution consiste à considérer l’économie, en m’inspirant en partie de Foucault, comme un mode de gouvernance. J’utilise des termes tels que « économentalité » et, dans le dernier chapitre, « l’EconoCon », pour saisir comment l’économie fonctionne non seulement comme un objet mais comme une manière de gouverner.
Il s’agit de comprendre comment l’économie a été rendue mesurable en tant qu’objet. Cela a nécessité de décider ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait exclure. Les formes de travail non rémunéré, telles que les tâches ménagères, ont été exclues, tout comme de nombreux coûts environnementaux. Parallèlement, certaines dépenses — en particulier les dépenses militaires — ont été incluses et comptabilisées comme positives.
Dans le dernier chapitre, je reviens donc sur la question de l’économie et de sa croissance, pour montrer le caractère récent de l’organisation de la vie politique autour de cet objet appelé l’économie. La croissance prend également une autre dimension : elle est l’instrument de cette manière de gouverner, et non plus seulement un objet qu’il nous suffirait de redéfinir ou d’abandonner pour échapper à la situation actuelle.
Avant la Seconde Guerre mondiale, il était difficile de mesurer une entité telle que l’économie nationale, en partie à cause du problème posé par la prise en compte des dépenses liées à des activités destructrices ou source de gaspillage. La planification en temps de guerre a changé la donne, car elle exigeait de comptabiliser la production d’armes. Cette logique a ensuite été étendue au temps de paix et intégrée à la mesure de l’activité économique. Comme nous le constatons aujourd’hui avec la guerre américano-israélienne contre l’Iran et les demandes de l’administration américaine visant à augmenter ses dépenses militaires de 50 % supplémentaires, pour atteindre 1 500 milliards, et à exiger que les autres membres de l’OTAN fassent de même.
Cet argument est en partie né d’une réflexion sur le contexte politique d’événements tels que l’invasion américaine de l’Irak. À l’époque, on avançait souvent qu’il existait un lien spécifique entre le pétrole et l’absence de démocratie au Moyen-Orient. On pourrait élaborer le même argument à partir des attaques américaines contre l’Iran : les États-Unis voulaient se positionner comme un État démocratique dont l’intérêt était de renverser d’une manière ou d’une autre les régimes malfaisants, en provoquant un changement de régime. Il est clair que cela relevait davantage d’un prétexte que d’un véritable motif, que ce soit pour la guerre de 2003 ou celle de 2026.
Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.
Timothy Mitchell
L’un des arguments que j’ai avancés était que le passage du charbon au pétrole a permis aux pays industrialisés de délocaliser les conséquences politiques de la production d’énergie et, en particulier, de mettre fin à une période antérieure qui s’est étendue des années 1870 aux années 1970, durant laquelle la production d’énergie, alors centrée sur le charbon, était en réalité un moteur des processus de démocratisation. Les systèmes énergétiques fondés sur le charbon ont rendu les États occidentaux vulnérables aux revendications des travailleurs, ce qui a contribué à la démocratisation. Le pétrole, en revanche, pouvait être produit dans des régions où les mouvements ouvriers étaient plus faciles à réprimer, souvent avec le soutien de puissances extérieures. Il était donc beaucoup plus difficile que des revendications démocratiques émergent de la politique de la production énergétique.
À plusieurs reprises dans l’ouvrage, je fais référence à des mouvements politiques qui ont mis en évidence la manière dont ces processus de capitalisation, en particulier par le biais de la propriété, appauvrissent les gens. Le logement en est un exemple clef. Il s’agit de la principale forme d’endettement personnel dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis et en Angleterre, et il est désormais courant qu’une part importante du revenu des ménages soit consacrée aux frais de logement.
Il existe une longue histoire d’approches alternatives, depuis les penseurs du XIXe siècle tels qu’Henry George, en passant par le mouvement des cités-jardins, jusqu’aux expériences socialistes du début du XXe siècle, puis aux politiques de logement social-démocrates. Il existe également des initiatives contemporaines, souvent à petite échelle, visant à développer des modes alternatifs d’organisation du logement afin qu’il ne serve pas de lieu d’extraction spéculative du futur.
La première étape consiste à comprendre comment ces systèmes fonctionnent : comment ils répartissent les coûts dans le temps et font peser des charges sur les générations futures, que ce soit à long terme, comme dans le cas du changement climatique, ou sous la forme de dettes à plus court terme qui affecteront les populations au cours des prochaines années.
Les marchés de l’énergie en sont un autre exemple. Le pétrole n’est plus simplement négocié comme une marchandise physique. Depuis les années 1980, et surtout avec la déréglementation financière des années 2000, il est devenu l’objet d’une spéculation à grande échelle. Aujourd’hui, pour chaque baril de pétrole livré physiquement, une quantité d’autres est négociée sur les marchés à terme. Cela crée tout un appareil de profits fondé non seulement sur les hausses de prix attendues, mais aussi sur la volatilité elle-même.
Comprendre comment le monde s’est organisé autour de ces principes permet de commencer à réfléchir à des alternatives, qui ne prendront probablement pas la forme d’une solution globale unique. Elles émergeront dans des domaines spécifiques – le logement, l’énergie et d’autres – où l’on devrait trouver des moyens de les organiser de sorte qu’ils ne fonctionnent plus comme des mécanismes de captation à grande échelle de l’avenir.
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25.08.2026 à 07:55
Louis Puel
Entretien fleuve avec l’économiste pionnier de la théorie de la régulation.
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La géopolitique stricto sensu consiste à analyser la politique menée par les États — ou par d’autres acteurs — à l’échelle locale ou internationale, au prisme de la géographie, de l’accès aux ressources naturelles et des réseaux transnationaux, notamment de transport.
La théorie de la régulation (comme école de pensée économique) s’intéresse, pour sa part, à la manière dont les conflits sociaux et politiques peuvent déboucher sur de nouveaux régimes socio-économiques, plus ou moins viables. Une régulation économique cohérente repose sur une articulation entre cinq piliers : le régime monétaire et financier, le régime de concurrence, le rapport salarial, le rapport de l’État à l’économie et, enfin, l’insertion internationale, que je définis comme l’ensemble des règles organisant les rapports entre un espace national d’accumulation et le régime international (commerce, investissement direct, change et finance, migrations). C’est une forme à double face parce qu’elle est le produit de compromis internes, mais aussi la traduction domestique d’un rapport de force externe 149.
Le vocabulaire de la régulation permet précisément de relier la mutation du discours géopolitique américain aux transformations de son économie.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement investi le rôle laissé par le Royaume-Uni en postulant à devenir l’incontestable gendarme du monde face à leur rival soviétique. Après l’épuisement de l’Europe entre les deux guerres, c’est surtout en fixant les règles du jeu économique et financier à l’échelle internationale, notamment à Bretton Woods, que le tournant fut acté 150. Le reste du monde a dû alors se plier à la nouvelle centralité du dollar. La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
L’Europe, mais aussi certains pays asiatiques, comme le Japon et, plus tard, la Corée du Sud, ont progressivement renforcé leur économie au cours des décennies d’après-guerre, jusqu’à s’affirmer comme des concurrents des États-Unis. Mais c’est surtout la rapide émergence de la Chine au cours des deux dernières décennies qui a remis plus profondément en cause cette hiérarchie. L’insertion internationale qui avait accompagné la puissance américaine devient dès lors, aux yeux de ses dirigeants, une source de vulnérabilité. Il en résulte un profond aggiornamento de la géopolitique américaine, accompagné d’un renouvellement de la régulation : recul du libre-échange, affirmation du primat des intérêts américains et mobilisation de l’État pour ouvrir des marchés aux grandes entreprises technologiques.
La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Robert Boyer
Par contraste, après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, les gouvernements chinois des présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), ont fondé leur mode de développement domestique sur une large ouverture internationale, permettant de compenser les déséquilibres structurels liés au dynamisme de l’investissement et de la production, au détriment de la consommation. Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
Il faut cesser de voir dans ces deux modèles économiques des systèmes contraires. Leur mode de développement est largement complémentaire. Cette interdépendance économique, au demeurant mutuellement avantageuse, était reconnue par les gouvernements démocrates, mais elle a été totalement sous-estimée par Donald Trump, qui n’a pas pris conscience de l’importance du commerce avec la Chine dans la sauvegarde de l’American Way of Life 151.
L’effondrement de l’Union soviétique a été interprété à tort comme la fin de l’histoire 152. Partout, le marché et la démocratie allaient remplacer le Gosplan et le Parti communiste. C’est ce qu’a propagé la nouvelle macroéconomie classique et il en a résulté une remarquable incompréhension des transformations à l’œuvre, faute de distinction fine entre les trajectoires des différentes nations. L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe. Le régime d’accumulation tiré par l’innovation et la globalisation financière des États-Unis ne s’est pas répandu universellement par-delà le monde.
Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
Robert Boyer
Une complémentarité inattendue est apparue avec le régime de concurrence façonné par la Chine. C’est sous l’effet de cette transnationalisation des flux économiques que des oppositions politiques sont apparues : à mesure que le gouffre politique et idéologique se creusait entre les deux puissances, leurs régimes économiques sont devenus de plus en plus interdépendants. Le protectionnisme, le nationalisme et la xénophobie sont les symptômes d’un retour du politique contre le supposé déterminisme économique, dont on pouvait dire qu’il allait convertir tous les pays à un même modèle économique dominant et consensuel.
Par rapport aux États-Unis et à la Chine, la Russie définit une troisième configuration des relations entre les modes de développement domestique et géopolitique. En termes économiques, le pays a fondé sa croissance sur l’exportation en masse de ressources naturelles, au premier rang desquelles l’énergie. Le lien avec le territoire est donc évident puisque c’est à partir de l’exploitation de ses ressources que les responsables politiques entendent améliorer le niveau de vie de la population. Cette forme d’insertion internationale donne ainsi au contrôle du territoire une importance économique particulière, qui peut faire de la conquête, et par voie de conséquence de la guerre, un outil de politique internationale 153.
Cette logique ne suffit cependant pas à expliquer la guerre. Elle se combine avec une vision impériale portée par les gouvernements russes successifs, y compris sous l’Union soviétique. L’agression de l’Ukraine, difficilement compréhensible pour nombre d’experts, tant américains qu’européens, trouve alors une explication qui combine géopolitique et approche de la régulation. L’approche de la régulation permet ainsi de situer les stratégies géopolitiques dans le temps et dans l’espace, en les rapportant aux contraintes et aux opportunités propres au mode de développement de chaque pays.
Face à ce duel de titans, l’Union européenne s’est révélée désarmée. Dès l’origine, la construction européenne a été bâtie sur l’hypothèse qu’une coordination économique entre États-nations constituait la meilleure prévention contre le retour des guerres qui avaient précipité le déclassement du vieux continent. Au fil des décennies, les efforts se sont ainsi concentrés sur la construction d’un marché élargi, puis de la monnaie unique. Ces instruments étaient d’abord conçus pour approfondir l’intégration européenne, bien davantage que pour projeter la puissance de l’Union vers l’extérieur : à titre d’exemple, l’objectif de faire de l’euro une monnaie de réserve susceptible de concurrencer le dollar est longtemps resté secondaire.
L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe.
Robert Boyer
Cette construction laisse cependant l’Union particulièrement exposée au bouleversement de son environnement international. Or plusieurs des piliers sur lesquels elle s’était appuyée sont aujourd’hui simultanément fragilisés.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a révélé les insuffisances de l’Europe en matière de défense. Face à un pays qui a fait de son appareil militaire le fondement de sa stratégie géopolitique, l’Union n’était pas prête. Le second mandat de Donald Trump révèle une autre fragilité structurelle : l’Europe ne peut plus tenir pour acquis le soutien de son allié américain. Sa dépendance à l’égard du pilier américain de l’OTAN, pour la dissuasion nucléaire comme pour une partie de son approvisionnement militaire, complique dès lors toute revendication d’autonomie stratégique.
Sur le plan économique, l’ordre international qui avait accompagné la construction européenne se transforme à son tour. Le continent est pris en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain. Les dépendances énergétiques des États membres à l’égard de fournisseurs extérieurs compliquent en outre l’élaboration d’une position commune lorsque les alternatives disponibles diffèrent fortement d’un pays à l’autre en termes de coût et d’accès.
Ainsi se fragilisent les conditions mêmes qui avaient rendu possible cette forme particulière de « non-puissance » européenne. À sa dépendance persistante envers les États-Unis en matière de sécurité et à sa dépendance extérieure en matière énergétique s’ajoutent l’affaiblissement du multilatéralisme comme mode de gouvernance internationale, les handicaps structurels du système financier européen et le retard de ses industries technologiques par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Dans un ordre international où le droit tend par ailleurs à s’effacer devant les rapports de force, l’Union court le risque d’être progressivement reléguée au rang de spectateur des relations internationales du XXIe siècle.
En effet, dans la progressive élimination des barrières douanières aux échanges intra-européens, ce sont les règlements, en application du traité fondateur, qui ont joué un rôle déterminant. Une jurisprudence a émergé des conflits entre États membres et elle a fini par changer les conditions de la concurrence entre les firmes et la formation des prix en faveur des consommateurs. Le lancement puis l’adoption de l’euro auraient pu être l’occasion d’un passage au politique, mais ses promoteurs l’ont présenté comme un simple exercice technique d’établissement puis de renforcement de sa crédibilité, fondée sur le respect de critères tels que le ratio des déficits publics par rapport au PIB et celui de l’endettement sur le PIB. Force est de reconnaître qu’en dépit de cette faiblesse structurelle, l’euro s’est affirmé comme la monnaie indiscutable des pays membres, ce que reconnaissent aujourd’hui même les plus critiques.
L’Europe est prise en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain.
Robert Boyer
Par contraste, le budget européen représente une fraction minime du PIB de l’Union (1 à 2 % du revenu national brut) et il doit être tenu à l’équilibre, ce qui limite beaucoup les capacités d’intervention dans la stabilisation de la conjoncture et le soutien à des investissements d’avenir. Voilà qui handicape l’Union pour financer un plan qui soit à la hauteur des ambitions que manifestent les États-Unis et la Chine. De même, la méthode européenne de coordination des stratégies nationales trouve sa limite en matière de défense face à l’enjeu de la construction d’une industrie de l’armement qui soit à la hauteur de la menace que la Russie fait peser sur le vieux continent et de la perte de confiance en l’engagement des États-Unis au titre de l’OTAN 154.
Cette dysfonctionnalité des outils européens explique que le droit et le règlement aient remplacé la taxation et la dépense au point de conforter le diagnostic selon lequel l’excès de réglementation — parfois dénommée régulation (NDLR : néologisme distinct de l’école de la régulation) — a réduit la compétitivité et compromis la construction d’une économie verte. Par contraste avec les États-Unis, sous la présidence Biden, des subventions et des crédits massifs ont favorisé l’émergence d’un nouveau modèle productif combinant numérisation et respect de l’environnement (Inflation Reduction Act), ce que Donald Trump s’est empressé de détruire. L’imposition par le président américain de droits de douane élevés et fantaisistes a mis en évidence une autre grande faiblesse de l’Europe : la présidente de la Commission ne dispose pas du même poids politique que les présidents américain et chinois. Un gouvernement européen en bonne et due forme aurait disposé de nombreux instruments pour répliquer aux menaces de Donald Trump. Or ils n’ont pas été utilisés. On retrouve cette même faiblesse politique de Bruxelles dans les négociations commerciales avec le Mercosur : il a été difficile de surmonter les conflits d’intérêts entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, et plus largement entre le Nord et le Sud de l’Europe.
À la lumière de cette analyse, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne, condition sine qua non d’une Europe puissance qui fait cruellement défaut pour répondre aux ambitions des prédateurs que sont devenus non seulement Vladimir Poutine mais aussi Donald Trump.
Il faut d’abord souligner que le rapport Draghi est le bienvenu, car il dresse un bilan rigoureux et sans complaisance des forces et surtout des faiblesses de la compétitivité du vieux continent. En affirmant que l’Union européenne courait un risque existentiel, il a réveillé les responsables politiques et il leur a proposé une stratégie élaborée et détaillée par domaines. À mon sens, il souffre pourtant de défauts majeurs.
En premier lieu, ce diagnostic est bien tardif, alors que le décrochage de l’Europe par rapport aux modèles productifs émergents remonte au début des années 1990. Au fil des décennies, se sont multipliés les avertissements et les signaux d’un déclassement et d’un retard cumulatif.
La percée du Japon dans l’automobile et l’électronique révélait déjà les faiblesses des entreprises européennes, restées confiantes dans l’efficacité du modèle de production et de consommation de masse. En 2000, lorsque la percée de l’Internet trouve son origine aux États-Unis, quelques firmes européennes sont aux avant-postes, mais elles ne résistent pas à la consolidation du secteur du numérique qui fait émerger des multinationales américaines à la conquête des marchés mondiaux. La grande crise financière de 2008, pourtant née aux États-Unis, creuse paradoxalement l’écart des trajectoires macroéconomiques de part et d’autre de l’Atlantique et se traduit par une paupérisation relative de l’Europe.
La faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne.
Robert Boyer
L’Union européenne affiche alors son ambition d’être le premier pôle de l’économie mondiale explorant un mode de développement soutenable en termes d’environnement. Mais cette ambition se heurte aux faiblesses de son appareil productif : particulièrement visible dans le photovoltaïque, où les producteurs européens ne peuvent plus soutenir la concurrence chinoise, cette pression s’étend également aux batteries et, dans une moindre mesure, à l’éolien. L’incapacité du système productif européen à répondre à l’objectif stratégique de l’Union atteint son comble lorsque la surcapacité chinoise de production de véhicules électriques devient une menace, y compris pour la plus puissante industrie automobile européenne, celle de l’Allemagne. Ce défaut d’anticipation est précisément l’un des problèmes que met en lumière le rapport Draghi.
La seconde critique est plus fondamentale. Mario Draghi s’inscrit encore dans une démarche néo-fonctionnaliste en vertu de laquelle des intérêts économiques communs devraient obligatoirement se traduire par une politique commune.
Au fil des pages, on trouve une succession de formules du type : « Agir en tant que communauté » ; « Unir les forces pour la défense » ; « Un cadre de coordination de la compétitivité » ; « Doter l’Union d’une politique économique étrangère ». Or, l’ouvrage « L’Union européenne : innover ou disparaître » montre que chaque gouvernement interprète un même objectif en fonction des intérêts associés à chaque forme nationale du capitalisme. Selon que le mode de développement repose sur les exportations en Allemagne, sur la consommation en France ou sur l’investissement direct étranger en Hongrie, l’intérêt européen commun sera interprété différemment. Ainsi, toute stratégie définie par la Commission doit passer par le filtre des négociations interétatiques au Conseil européen, au risque d’y perdre une partie de sa substance.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise, à l’heure où des mouvements et des partis populistes nationalistes attribuent à Bruxelles la responsabilité de leurs difficultés domestiques.
Ainsi, le fait que la politique se déroule essentiellement au niveau national, beaucoup moins à l’échelle européenne, semble avoir interdit l’émergence d’un capitalisme européen. L’exemple d’Airbus est à cet égard éclairant : sa réussite a très peu dépendu d’initiatives venues de Bruxelles. La politique de concurrence a, de ce point de vue, protégé les consommateurs mais parfois freiné la constitution de l’Europe comme puissance industrielle. Les multinationales de chaque pays ont noué des alliances hors de l’Europe, attirées par de nouveaux marchés en Asie et une rentabilité supérieure aux États-Unis.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise.
Robert Boyer
Dans ces conditions, approfondir le marché européen ne suffit pas nécessairement à faire émerger les acteurs économiques européens que suppose implicitement la stratégie de Draghi. De ce fait, il n’est pas certain que certaines des propositions clefs du rapport Draghi soient à la hauteur des enjeux. Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité. La première mesure peut au contraire attirer de nouveaux concurrents au point de menacer la survie des entreprises européennes comme le montre la transformation du marché des véhicules électriques sous la pression de la Chine 155. La seconde peut, paradoxalement, accélérer le placement de l’épargne européenne aux États-Unis, où les rendements sont supérieurs : cette tendance est déjà bien engagée. Autrement dit, l’intégration financière ne crée pas à elle seule un capitalisme européen : en l’absence d’opportunités d’investissement suffisamment attractives sur le continent, elle peut même faciliter la circulation de l’épargne vers les capitalismes déjà les plus dynamiques.
En somme, le succès du plan Draghi pourrait résoudre certaines faiblesses tout en en aggravant d’autres. C’est toute la difficulté des arbitrages auxquels l’Union européenne est confrontée à l’ère du capital financier globalisé.
Cette contestation de la doxa économique par Paul Krugman est salutaire mais pas des plus convaincantes.
En termes statistiques, la différence avec Mario Draghi tient à une convention comptable différente dans la mesure du PIB par tête (PIB PPA) 156. En effet, si l’on procède en parité de pouvoir d’achat courante et non pas aux prix de 2020, alors l’indicateur montre une quasi-stagnation et non pas une détérioration cumulative de l’Union européenne par rapport aux États-Unis. En termes économiques, cela signifie que l’écart de croissance en faveur des États-Unis tient au dynamisme du secteur de la tech. Si l’on fait l’hypothèse que ce dernier distribue ses gains de productivité dans le monde entier grâce à la chute des prix relatifs, le retard de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne s’est pas aggravé, mais l’écart de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat courante reste de l’ordre de 30 %. Les États-Unis bénéficient des profits des secteurs les plus dynamiques, alors que le vieux continent ne bénéficie que des baisses des prix de la production. Pour reprendre une formule éclairante : « L’Europe achète le futur, les États-Unis le construisent » 157. Ce n’est jamais que la répétition de ce qui était déjà intervenu au titre des technologies de l’information et de la communication et de la nouvelle économie dans les années 2000.
Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité.
Robert Boyer
Ainsi, l’Union européenne est bien en situation d’infériorité car la faiblesse des gains de productivité ne permet plus d’assurer un financement aisé d’une couverture sociale étendue et la progression du salaire n’est plus assurée que par des transferts publics financés par l’endettement.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti. Cela se répercute dans l’opinion publique avec la partie la plus fragile des populations qui se considère comme en voie de paupérisation. C’est sur ce terreau que prospèrent les partis et gouvernements populistes qui attribuent cet échec de l’Europe à la montée d’une immigration incontrôlée. Il est remarquable que ce phénomène affecte tous les pays membres quel que soit par ailleurs leur type de capitalisme. C’est un grand péril pour la construction européenne, qui pourrait se manifester lors des prochaines échéances électorales nationales. Il faut donc redouter un moment critique marqué par des replis nationalistes.
Si l’on entend éviter leur triomphe, il faut donc démontrer qu’ils proposent des remèdes pires que le mal et que la défense d’une souveraineté nationale pleine et entière détériore la capacité de négociation de chaque gouvernement à l’époque de grands prédateurs qui entendent reconstituer des empires. Il faut surtout montrer en quoi la défense des biens communs européens — la démocratie, la sécurité, l’adaptation au changement climatique, la stabilité financière et, finalement, un système européen d’innovation — constitue autant d’atouts pour préserver le bien-être des citoyens.
Le constat selon lequel la confiance placée dans le marché pour stimuler l’innovation a échoué et que le refus d’une Europe puissance est devenu un handicap majeur pour la géopolitique est une condition nécessaire mais pas suffisante à un aggiornamento de l’intégration européenne. Les souverainistes en concluront qu’il faut revenir à la nation ; les fédéralistes plaideront au contraire pour un moment hamiltonien comparable à celui qu’ont connu les États-Unis au XVIIIe siècle. Au sein même de ces deux groupes, l’appartenance à une forme ou une autre de capitalisme détermine des réponses différentes. En fait, le mot d’ordre « transformer à nouveau la crise en union » témoigne d’une nostalgie pour la méthode néo-fonctionnaliste, alors qu’elle a définitivement atteint ses limites. Le succès de l’euro a donné l’illusion qu’une monnaie technique sans pouvoir étatique était possible et viable à long terme. À l’inverse, la diplomatie et la défense ne peuvent faire l’économie d’accords politiques issus de la confrontation entre les points de vue des États membres.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti.
Robert Boyer
Dès lors, la notion de « fédéralisme pragmatique » s’avère être un oxymore : un régime politique est ou bien n’est pas fédéraliste, et on ne connaît pas de modèle hybride. Mario Draghi entend sans doute utiliser la méthode des coopérations renforcées, prévue par les traités européens. C’est par exemple ce que l’on observe avec la formation d’une coalition des volontaires dans le domaine de la politique étrangère pour s’opposer à Trump et défendre l’Ukraine. Elle a l’avantage d’établir un rapport de force au niveau mondial, mais elle a pour contrepartie de fractionner la solidarité européenne. Les optimistes objecteront que l’Union connaît déjà de telles formes d’intégration différenciée avec la zone euro ou l’espace Schengen.
Les décideurs butent donc sur une contradiction majeure entre intégration économique et fragmentation politique. Dès lors, comment avancer ? Comme on l’a vu, le seul approfondissement de l’intégration bancaire et financière — union des marchés de capitaux et union bancaire — ne suffira sans doute pas : il repose d’abord sur l’expertise technique, là où il faudrait une mobilisation politique. Une voie beaucoup plus prometteuse serait celle d’une union fiscale, car elle impliquerait la recherche d’un compromis fondateur au niveau européen. Ce compromis serait le signe d’un regain du contrôle démocratique par les citoyens et permettrait d’assurer l’efficacité dans la mise en œuvre des priorités retenues au niveau communautaire.
Cela supposerait donc cet acte fondateur hamiltonien qui ferait que le politique ne serait plus un obstacle à la recherche de la compétitivité mais son accélérateur 158. Un véritable budget européen aurait ainsi une double fonction : il serait un élément constitutif d’un ordre politique et pourrait agir comme investisseur en dernier ressort. C’est un horizon politique souhaité par certains des dirigeants européens, mais qui reste un tabou et s’avère difficile à mettre en œuvre dans une période où les gouvernements luttent à l’échelle nationale pour réduire leur déficit public et cherchent de nouvelles assiettes fiscales.
Le trumpisme est d’abord l’expression de la crise de la société américaine sous le double impact d’une financiarisation sans précédent et d’une ouverture internationale poursuivie au fil des décennies alors qu’elle a fait apparaître une polarisation sociale et politique sans égale. Un discours populiste permet à Donald Trump de gagner par deux fois les élections présidentielles. Dans son second mandat, celui-ci s’affranchit du droit et de la Constitution pour décider d’un relèvement surréaliste des droits de douane en réponse à sa base électorale MAGA.
Immédiatement, en avril 2025, les marchés financiers sanctionnent l’amateurisme de ce plan, constamment révisé, et qui fait l’objet d’actions en justice se terminant avec la dénonciation par la Cour suprême de l’illégalité de cette augmentation tous azimuts des droits de douane. L’impact négatif attendu a été compensé, voire dissimulé, par l’extrême dynamisme de l’investissement lié à l’intelligence artificielle.
C’est ici qu’apparaît un écart majeur dans la gestion du projet populiste. Il n’est guère surprenant qu’une administration composée de milliardaires défende davantage les puissants que les faibles.
Donald Trump ne se borne plus à défendre les intérêts des pétroliers, car il devient un soutien crucial des cryptoactifs, dont il fut pourtant critique lors de son premier mandat. Il ne peut plus rester insensible à la puissance du capital de la tech. Au-delà des vicissitudes des relations personnelles entre Donald Trump et Elon Musk, semble se nouer une alliance de fait entre les financiers et la Silicon Valley 159. Un revirement équivalent intervient concernant la politique internationale : le même président qui entendait arrêter la succession de guerres perdues et coûteuses déclare la guerre à l’Iran. Supposée être une simple excursion, elle se solde par le fiasco qui entérine le fragile accord de cessez-le-feu annoncé le 14 juin 2026 et signé au château de Versailles le 17 juin. Le blocage du détroit d’Ormuz a suffi pour annuler la promesse d’une réduction du coût de la vie pour les citoyens américains, ce qui laisse augurer des élections de mi-mandat tumultueuses.
Donald Trump va-t-il passer à la postérité comme le catalyseur d’une accumulation dominée par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle avec le soutien des financiers enthousiastes des FAB 10 160 ? L’avenir le dira, mais d’ores et déjà il faut pointer le risque d’une bulle spéculative qui compromet l’hypothèse d’une transition ordonnée vers ce nouveau régime, fondamentalement déséquilibré et inégalitaire. En effet, les rendements implicites qu’incorporent les cours boursiers actuels sont particulièrement élevés. Ils ont de fortes chances d’être déçus si la percée technique que constitue l’IA ne se prolonge pas par une diffusion des innovations et des applications capables de transformer durablement l’organisation productive : c’est à cette diffusion que l’on pourra juger de l’émergence d’un véritable régime d’accumulation plutôt que d’une bulle spéculative. En tout état de cause, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle 161.
C’est une vaste question, qui dépasse largement le cadre de cet entretien. Il faut d’abord reconnaître le caractère idiosyncratique de la trajectoire chinoise qui s’inscrit dans une expérience séculaire de contrôle du peuple par une élite méticuleusement sélectionnée en fonction de sa capacité à gouverner. Le Parti communiste chinois s’inscrit dans cette lignée et son rôle est essentiel pour comprendre comment il a été possible de concilier planification stratégique et déchaînement du principe de concurrence entre corporatismes locaux. C’est ainsi que la Chine a réussi le pari d’une synergie entre la consolidation du pouvoir et le dynamisme économique sous une forme originale de capitalisme qui n’est en rien une variante du projet soviétique.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle.
Robert Boyer
En outre, la taille de la population est essentielle car elle permet une division du travail au sein même du territoire chinois, sans que les chaînes de valeur globales en perturbent la cohérence, si ce n’est à la marge et de façon transitoire. Rares sont donc les pays capables de faire émerger cette forme de capitalisme, ne serait-ce que parce que la Chine rend particulièrement difficile leur industrialisation. Un parti communiste pourrait-il suivre la voie chinoise par exemple en Amérique latine ? L’expérience cubaine permet d’en douter.
D’autres raisons empêchent de faire de la Chine contemporaine la figure emblématique d’une nouvelle forme de capitalisme appelée à faire époque.
En effet, le primat de la concurrence de tous contre tous fait du rapport salarial la variable d’ajustement d’un régime d’accumulation déséquilibré car il reproduit en permanence un excès des capacités de production par rapport à la demande domestique. La Chine exerce alors une pression concurrentielle extrême sur les économies les plus faibles et la permanence d’un fort excédent du commerce extérieur alimente les mesures protectionnistes du reste du monde, tout particulièrement des États-Unis. Il est donc exclu qu’à l’avenir l’économie mondiale soit composée de pays qui tentent d’émuler le capitalisme chinois. Ce dernier n’a pu prospérer qu’à travers sa complémentarité par rapport au régime d’accumulation tiré par la finance des États-Unis. Enfin, la non-reconnaissance de droits significatifs pour les travailleurs, dont celui de syndicalisation, pose problème pour l’adoption de ce modèle dans les pays qui demeurent démocratiques et défenseurs des droits humains.
En somme, conceptuellement, la percée du capitalisme chinois invalide l’affirmation instinctive de la doxa libérale selon laquelle toute planification industrielle est condamnée à l’échec et que l’État est par nature incapable de promouvoir le développement 162. En pratique, pour autant, ce n’est pas en l’imitant que les autres pays parviendront à résister à la pression concurrentielle de la Chine.
Après la conférence de Paris sur le climat en 2015, les économistes d’inspiration keynésienne avaient proposé un scénario relativement optimiste : grâce à l’ampleur des multiplicateurs, les investissements consacrés à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation pourraient être compatibles avec la poursuite de la croissance de la consommation. À la lumière de l’expérience, pour la plupart des économies, les multiplicateurs sont d’autant plus faibles qu’elles sont ouvertes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré que la fiscalité écologique entrait en conflit avec la défense du niveau de vie des citoyens les plus modestes.
Par ailleurs, l’histoire montre que les périodes de réarmement exercent une pression sur la consommation et cet enseignement a de fortes chances de s’appliquer aux pays de l’Union européenne qui, pour répondre aux injonctions de Donald Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, devraient porter leur effort de défense de 2 % à 5 % du PIB à l’horizon 2035 (3,5 % de dépenses militaires de base et 1,5 % dans les infrastructures et la résilience, dont le cyber).
Si le warfare remplace le welfare comme priorité, le pouvoir politique ne risque-t-il pas de perdre la confiance des citoyens pour lesquels la sécurité de leur parcours personnel et professionnel fait partie du compromis fondateur de la plupart des pays membres de l’Union européenne ? Sans oublier que trouver un nouvel équilibre entre générations s’impose compte tenu de la vitesse du vieillissement de la population. Ce sont des choix que le marché est incapable de trancher. Ils exigent au contraire un diagnostic commun, une délibération sur les alternatives, la négociation d’un plan d’action à moyen-long terme et, enfin, une capacité politique à le mettre en œuvre au quotidien.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus. La planification n’est pas un simple exercice analytique et technocratique mais une confrontation du souhaitable et des possibles, dans diverses arènes locales et nationales, de la société civile comme de l’État.
C’est surtout le cas chez les économistes. En dépit de rares exceptions, ils ont tendance à penser que les pays européens sont des copies imparfaites, soit de l’idéal d’une économie de marché de concurrence pure et parfaite, soit de l’économie américaine. Pour ne prendre que cet exemple, les manuels de macroéconomie sont essentiellement le décalque de ceux des États-Unis, alors que les relations croisées entre politique monétaire, fiscalité, dépenses publiques et régime de la concurrence s’inscrivent dans une distribution du pouvoir bien différente. De la même façon, les débats économiques des États-Unis se transmettent immédiatement, tels quels, en Europe alors que le plus souvent les problèmes et enjeux sont propres au vieux continent.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus.
Robert Boyer
Les socio-économistes proposent une analyse à mon sens plus pertinente.
D’abord, au lieu de pratiquer une méthode hypothético-déductive, ils procèdent à des comparaisons internationales systématiques qui font ressortir la multiplicité des architectures institutionnelles qui encadrent l’activité économique. Elles dérivent de régimes politiques distincts, ce qui dissipe l’illusion d’une théorie économique pure qui suffirait à expliquer le monde contemporain.
Ensuite et surtout, les dépenses sociales de santé, d’éducation, de formation et autres ne sont pas seulement comprises comme des modalités de redistribution de la richesse créée par l’activité privée, mais comme contribuant de façon décisive à la création de cette richesse par l’intermédiaire de ce que l’on peut appeler, par commodité, une forme de capital social. La mobilisation de ce courant de recherche international qu’organise la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE) 163 serait fort utile aux Européens pour défendre la logique de leurs diverses variantes de capitalisme incorporant un système de protection sociale étendu à vocation universaliste 164.
Pourquoi des économistes toujours plus nombreux, mieux formés, disposant de données abondantes, de techniques économétriques raffinées et de remarquables capacités de formalisation sont-ils devenus si peu pertinents pour analyser les enjeux contemporains ?
J’y vois plusieurs raisons : une division extrême du travail, le cloisonnement dans des sociétés savantes toujours plus spécialisées, l’excès de confiance dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie, le primat des techniques sur la réflexion conceptuelle et, finalement, un tournant empiriste au détriment de la théorie. Telle était la thématique de l’ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » 165.
Ainsi, rarissimes sont les économistes qui ont anticipé la grande crise financière américaine de 2008, alors qu’on peut aisément imaginer que les chauffeurs de taxi des grandes villes américaines percevaient parfaitement la spectaculaire bulle immobilière qui se formait. On peut alors demander conseil à John Maynard Keynes qui écrivait en 1924 dans son essai à la mémoire d’Alfred Marshall :
« Le bon économiste doit réunir en lui des qualités qu’on trouve rarement chez un seul homme, parmi lesquelles une bonne connaissance tant de l’histoire que de la philosophie, une intuition sûre, des qualités d’homme d’État, et la capacité de construire des modèles… Il se doit d’étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins du futur. Aucune part de la nature humaine ou de ses institutions ne doit échapper à son regard » 166.
La professionnalisation du métier a rendu cet idéal presque inatteignable. Cette anomie de la division du travail chez les économistes participe à la gravité des crises imbriquées contemporaines.
Les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent.
Robert Boyer
Un espoir pourrait cependant renaître des cursus universitaires d’économie politique comparative et historique, où seraient enseignées à parts égales les disciplines qui font un bon économiste. Il ne faut pas pour autant nourrir trop d’illusions. En 1989, Amitai Etzioni a fondé la Society for the Advancement of Socio-Economics dont le but était de rassembler toutes les disciplines qui traitent de l’économie comme activité humaine afin de forger un paradigme alternatif à celui des économistes. Cette société savante se porte bien, mais elle doit s’inscrire dans des structures d’enseignement essentiellement monodisciplinaires, ce qui a progressivement érodé l’ambition du projet initial.
L’approche de la régulation a été conçue pour rendre compte de la dynamique et de la diversité des formes de capitalisme et de leurs modes de développement. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est progressivement rapprochée des analyses géopolitiques. Il en ressort trois grands enseignements.
D’abord, la géopolitique n’est pas seulement un affrontement de représentations du monde : elle exprime aussi les opportunités et les contraintes propres à une forme d’insertion internationale, elle-même caractéristique de chaque mode de développement.
Ensuite, il n’existe pas un capitalisme destiné à s’imposer universellement, mais une géographie de modes de développement profondément différents. Le programme de recherche poursuivi depuis les années 1970 par un réseau international de chercheurs en offre une illustration particulièrement nette concernant les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.
Enfin, les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent. Le cours chaotique de la seconde présidence de Donald Trump témoigne ainsi de l’ampleur des déséquilibres et des contradictions qui traversent une économie mondiale menacée de fragmentation.
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19.08.2026 à 06:30
Louis Puel
Face au nouveau choc industriel chinois, l’Union dispose de leviers considérables. Le parti communiste chinois a pourtant cessé de croire qu'elle s'en servirait.
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Ces dernières années, l’Union a pris conscience de l’asymétrie de sa relation avec la Chine et de la menace que celle-ci fait peser sur l’industrie européenne, mais c’est vraiment au cours de l’année écoulée que ce constat est devenu une urgence.
Il ne faut cependant pas interpréter cette préoccupation comme une obsession de type trumpiste : on sait que le président américain déteste par principe tout déficit commercial. En Europe, il s’agit plutôt d’un indicateur utile et non d’une source d’inquiétude en soi. Lorsque je discute avec des responsables à Bruxelles qui travaillent spécifiquement sur la Chine, ils se demandent avant ce que ce déficit signifie véritablement. Le nouveau plan quinquennal indique clairement l’intention de Pékin de continuer à miser sur une croissance tirée par les exportations. Si rien n’est fait, cette tendance aura pour conséquence une désindustrialisation de certaines régions d’Europe.
Cette conviction qu’il y a urgence et qu’il faut agir s’exprime au sein de la Commission, du moins dans les services chargés du commerce et au sein du Service d’action extérieure. Mais leurs capacités d’action sont structurellement assez limitées.
La première est d’ordre capacitaire : depuis des années, des alertes sont lancées sur le fait que le modèle économique chinois représente un défi pour l’industrie européenne. Mais la Commission est sans cesse prise par d’autres problèmes, comme récemment la guerre en Iran ou les provocations de Donald Trump. Le problème chinois a donc été mis de côté pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne trop manifeste pour pouvoir être ignoré.
On touche là à la deuxième limite structurelle : alors que la Chine et les États-Unis agissent de manière unilatérale, l’Union européenne tient à respecter les règles. Elle ne cherche pas à bousculer l’ordre établi, contrairement à Washington et Pékin qui n’hésitent pas à s’affranchir de certains principes fondamentaux du commerce international. Or, le respect des règles s’accompagne aussi de contraintes.
Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise. Lors du Conseil européen de juin, ils ont chargé la Commission d’intensifier le dialogue avec Pékin afin de trouver une solution diplomatique aux déséquilibres commerciaux, ouvrant ainsi la voie à trois mois de négociations. On est donc loin d’un passage direct à l’action. Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union.
Oui, et les raisons en sont d’ordre institutionnel (la Commission est chargée de la politique commerciale), mais aussi d’ordre géopolitique. La démarche de la Commission est en effet bien plus proactive, car c’est à l’échelle de l’Union que la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine a été apportée, et qu’un travail a été fait sur les liens entre la Russie et la Chine.
Il n’en demeure pas moins que l’ensemble des contraintes que j’ai citées ci-dessus est à l’origine d’un paradoxe. Ce « choc chinois 2.0 » est bien perçu comme une urgence, mais les Européens semblent déterminés à laisser une chance aux négociations. L’urgence invoquée ne se reflète donc pas nécessairement dans la rapidité des mesures prises.
Stéphane Séjourné se montre plus énergique. Il aimerait que la Commission agisse plus rapidement, notamment en ce qui concerne la feuille de route industrielle. Sur ce point, il est en phase avec la position française. Maroš Šefčovič, commissaire slovaque au Commerce, à la Sécurité économique, aux Relations interinstitutionnelles et à la Transparence, se voit davantage comme l’artisan d’un futur accord avec la Chine. On le surnomme M. Fix-it (M. Je-règle-tous-les-problèmes), notamment en raison de son rôle durant le Brexit.
Les commissaires ont chacun leur personnalité, ce qui peut conduire à certains revirements. Par exemple, l’année dernière, dans le cadre d’un paquet de sanctions visant la Russie, l’Union a ajouté deux banques chinoises à sa liste des entités sanctionnées, car elles facilitaient des transactions en cryptomonnaies destinées à l’expédition de marchandises faisant l’objet de sanctions vers la Russie. En avril 2026, ces deux banques ont finalement été retirées de cette liste. Cette décision a fait l’objet de débats au sein de la Commission. Certains estimaient que maintenir les deux banques sous sanctions européennes permettrait de montrer ses atouts dans un éventuel rapport de force. La Chine avait d’ailleurs particulièrement mal réagi, ce qui témoignait d’un mécontentement réel. Mais le retrait est survenu après qu’elle a menacé l’Union d’annuler les pourparlers financiers, ce qui a particulièrement effrayé certains commissaires soucieux de préserver les relations de leurs pays avec la Chine. Il est évident que cela contribue à entraver le processus décisionnel.
Les grandes lignes sont définies au plus haut niveau. C’est le domaine de prédilection d’Ursula von der Leyen et de son cercle restreint de conseillers. Ce sont eux qui fixent clairement la ligne à suivre, et c’est elle qui en assume la responsabilité en dernier ressort. Fervente partisane d’une ligne dure envers la Chine depuis longtemps, elle a toujours fait preuve de fermeté dans la définition de cette orientation.
Je commencerai par citer les mesures existantes qui sont le plus souvent mobilisées : les enquêtes antidumping et antisubventions. Celles-ci présentent l’inconvénient d’avoir un champ d’application très restreint. Elles ne concernent même qu’un seul produit à la fois, et les produits visés par ces enquêtes ne sont pas les plus stratégiques. Je me souviens d’une enquête ouverte sur les bougies ou le canard laqué. On peut s’interroger sur leur aspect réellement stratégique. Ces outils ne sont donc pas les plus adaptés pour relever le défi systémique posé par une puissance industrielle telle que la Chine.
Aujourd’hui, on entend de plus en plus parler des mesures de sauvegarde, qui sont davantage utilisées dans les secteurs de l’acier et des ferro-alliages. Des enquêtes sont également à l’étude dans les secteurs de la chimie et des machines-outils. Des rumeurs évoquent même la mobilisation de tels outils pour les véhicules électriques hybrides rechargeables. Les mesures de sauvegarde, contrairement aux mesures antidumping, concernent des groupes de produits plus larges, ce qui les rend intéressantes. Mais, dans le même temps, une fois mises en place, elles touchent tous les partenaires commerciaux. Imposer des droits de sauvegarde et des quotas sur les véhicules hybrides rechargeables reviendrait donc à engager, par effet de bord, un rapport de force avec le Japon et la Corée du Sud.
Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union.
Finbarr Bermingham
On peut évoquer d’autres mesures actuellement mobilisées, telles que la réglementation sur les subventions étrangères, qui peuvent directement cibler des entreprises chinoises. Pékin se méfie beaucoup de cet outil, qui oblige les sociétés concernées à fournir des quantités de données, parfois sensibles, à leurs interlocuteurs européens. La Chine est même allée jusqu’à interdire cette année à Nuctech, un fabricant d’équipements de contrôle et de sécurité utilisés dans les aéroports, de se plier à une enquête antisubventions européenne. C’était une première.
L’instrument relatif aux marchés publics internationaux n’a été utilisé qu’une seule fois, contre la Chine, dans le domaine des appareils médicaux.
Celui qui n’a encore jamais été utilisé, c’est l’instrument anti-coercition, conçu lors du premier mandat de Donald Trump, afin d’anticiper l’imposition de droits de douane, qu’il commençait déjà à utiliser. Ce sont surtout les tentatives de pression exercées par la Chine contre la Lituanie en 2021 qui ont fait office d’accélérateur dans l’élaboration de cet outil. Pour autant, il n’a jamais été utilisé, alors même que nous avons assisté à des cas flagrants de coercition : Donald Trump qui menace l’Union de droits de douane si elle ne modifie pas ses lois sur le numérique, Donald Trump qui affirme qu’il va envahir le Groenland… La Chine, de son côté, a imposé des contrôles à l’exportation sur les terres rares, ce qui aurait pu justifier des mesures anti-coercition.
Certains évoquent en effet la mise en place d’un outil de diversification, c’est-à-dire un levier qui obligerait les entreprises à réduire leur dépendance vis-à-vis d’une source d’approvisionnement unique dans les secteurs critiques, sans citer nommément la Chine, bien que ce soit évidemment elle qui soit visée.
Cet instrument est censé répondre à la crainte suscitée par une éventuelle utilisation des goulots d’étranglement comme armes. Il s’agit de réduire au maximum ses propres vulnérabilités en réduisant les moyens de pression dont pourrait disposer une autre puissance pour vous contraindre.
Les États membres sont réticents à prendre des mesures fermes concernant la diversification de leurs approvisionnements, par crainte des représailles. Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition.
Un autre outil dont on entend beaucoup parler depuis le dernier Conseil européen, c’est un possible mécanisme de solidarité qui permettrait d’indemniser les entreprises ayant fait l’objet de mesures de rétorsion. Il s’agirait de constituer un fonds qui, en cas de droits de douane imposés par l’Union sur les véhicules électriques chinois et de représailles sur, par exemple, le brandy ou le porc, permettrait à ces entreprises d’amortir le choc. Cela pourrait contribuer à lever les réticences de certains États membres à aller de l’avant.
La Commission cherche à obtenir un rééquilibrage et une réorientation de la politique économique et commerciale chinoise d’ici le mois d’octobre. Je n’y crois pas vraiment. Quel serait l’intérêt de la Chine ? Certes, lorsque le ministre du Commerce chinois, Wang Wentao, s’est rendu à Bruxelles fin juin, il a effectivement évoqué la possibilité de conclure des accords d’achat : la Chine accepterait d’acheter davantage de produits de l’Union afin de réduire le déficit. Mais cela ne changera rien sur le plan structurel. Ce « commerce dirigé » irait d’ailleurs à l’encontre de l’orientation clairement définie dans les documents officiels de politique générale chinois.
Oui. Par exemple, Pékin a mis en avant l’accord sur les prix conclu entre Volkswagen et l’Union, comme un exemple de domaine dans lequel les deux parties peuvent avancer. Depuis longtemps, les déclarations chinoises laissent entendre qu’elles souhaiteraient la suppression des droits de douane ssur les véhicules électriques et la fin des contrôles à l’exportation sur les équipements ASML, pour réduire le déficit commercial. Ce dernier point a peu de chances d’aboutir, mais le premier pourrait déboucher sur quelque chose. Dans le même temps, l’Union se réjouirait d’un accord sur les investissements dans la chaîne d’approvisionnement européenne des véhicules électriques.
Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition.
Finbarr Bermingham
Les problèmes structurels resteront, mais cela pourrait donner aux deux parties l’occasion d’annoncer des progrès, ce qui pourrait apaiser le ton du différend.
Je dirais même que la France et l’Allemagne mènent les deux camps opposés du débat. Je remarque néanmoins que la position des États membres vis-à-vis de la Chine est plus variable. Jusqu’à récemment, certains gouvernements adoptaient systématiquement une position très dure envers la Chine, à l’image de la Lituanie et de la République tchèque, très pro-Taïwan. En 2021, les Lituaniens avaient autorisé l’ouverture d’un bureau de représentation taïwanais à Vilnius. En représailles, ils ont été radiés du système douanier chinois. Mais le gouvernement actuel tente de plus en plus de renouer avec la Chine, car il estime que la Lituanie n’a pas bénéficié des retombées attendues de la part des Taïwanais. Ainsi, même les plus farouches partisans d’une réaction ferme changent désormais de stratégie.
En effet, sous Viktor Orbán, la Hongrie a certainement été la meilleure alliée de la Chine en Europe. Depuis son départ, la situation est moins lisible. Fait intéressant, le constructeur automobile chinois BYD a nommé l’ancien ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, à un important poste de direction. Le nouveau Premier ministre, Péter Magyar, a déclaré qu’il engagerait une enquête pour éclaircir cette nomination.
Les Belges figurent parmi les partisans d’une ligne dure avec la Chine à l’opposé de l’Espagne, qui s’est imposée comme la nouvelle meilleure ambassadrice de Pékin en Europe. Pedro Sánchez l’a clairement démontré lors du Conseil européen de juin, en se positionnant comme la seule voix dissidente à s’opposer à toute action contre la Chine.
Dans le cas belge, le premier ministre Bart De Wever était auparavant maire d’Anvers, l’un des pôles industriels clefs de la Belgique, qui abrite un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la fabrication de produits chimiques. Or, c’est ce secteur qui a déposé le plus de plaintes officielles auprès de la Direction générale du Commerce de la Commission européenne pour dénoncer les effets des mesures antidumping et antisubventions chinoises. Cela peut constituer un élément d’explication de la position belge actuelle.
L’Italie est alignée sur la France, mais s’exprime moins ouvertement. Giorgia Meloni s’est d’ailleurs retirée de la Belt and Road Initiative, sous la pression des États-Unis, tout en veillant à ce que la Chine ne réplique pas de manière trop brutale, notamment en autorisant les investissements chinois dans le secteur automobile italien.
Quant aux Néerlandais, sans doute en raison de la nature de leur base industrielle, qui repose sur des entreprises telles qu’ASML et Nexperia, ils peuvent se permettre d’être parmi les plus proactifs en matière de sécurité économique.
Enfin, la Pologne s’est récemment imposée comme l’un des pays les plus critiques envers la Chine, notamment en raison de ses relations avec la Russie. Les liens étroits entre la Chine et la Russie ont d’ailleurs constitué un obstacle majeur dans les relations avec de nombreux pays d’Europe centrale et orientale. Concernant la Pologne, cet aspect géopolitique n’est pas le seul en jeu : le déficit commercial du pays avec la Chine a explosé. Le pays s’est donc résolu à agir en prenant davantage en considération ce volet strictement commercial et économique.
Il est difficile de dégager un véritable consensus du côté allemand. Le chancelier Merz a pu varier dans ses prises de position. Actuellement, il semble privilégier l’idée que la Chine joue un rôle dans les difficultés économiques de l’Allemagne, alors qu’il y a quelques mois à peine, de retour de Chine, il encourageait le Bundestag à conclure un accord de libre-échange avec le pays. Puis, lors du Conseil européen, il a appelé à un « accord du Plaza » avec la Chine, en référence à l’accord de gestion monétaire que les États-Unis avaient conclu avec le Japon dans les années 1980.
Elle est l’héritière de cette vieille tendance des entreprises et des groupes de pression allemands qui consiste à se prémunir à tout prix contre les représailles. Je m’explique assez mal ce côté pro-chinois particulièrement véhément, ni sa croisade pour entraver l’action européenne sur plusieurs fronts. Elle a déjà déclaré qu’il ne devrait pas y avoir d’amendes pour les constructeurs automobiles qui ne réduiraient pas leurs émissions conformément aux règles européennes. Son zèle lui a même valu une mention dans une lettre d’information chinoise, « Brussels Tea House », qui la présente comme le grand espoir des relations Union-Chine.
Les responsables politiques allemands sont donc divisés, mais c’est aussi le cas des acteurs industriels.
On peut prendre l’exemple de la VDMA, l’organisme professionnel allemand représentant les entreprises du Mittelstand spécialisées dans la construction mécanique. Depuis la fin de la pandémie, elle milite en faveur d’une politique plus protectionniste, car ces sociétés figurent parmi les premières victimes de la vague d’exportations en provenance de Chine.
Depuis environ cinq ans, je m’entretiens tous les six mois avec un responsable de la VDMA, qui me semble être un excellent baromètre de la position de l’industrie européenne vis-à-vis de la Chine. Au début des années 2020, la VDMA était ouverte au dialogue avec des entreprises chinoises, essentiellement ses fournisseurs et ses clients. Mais maintenant que ces mêmes entreprises ont nettement progressé dans la chaîne de valeur et qu’elles la devancent largement en termes de prix, la VDMA manifeste bien plus clairement son inquiétude. Selon elle, cette progression s’explique par la capacité d’innovation de l’économie chinoise, mais pas seulement : la VDMA met également en cause des pratiques commerciales déloyales telles que des subventions non déclarées.
La VDMA et la VDA, l’association des constructeurs automobiles, se sont longtemps opposées à toute forme de politique interventionniste. Elles étaient notamment opposées à l’instauration de droits de douane sur les véhicules électriques dès 2024. Toutefois, on observe un léger changement de cap, surtout chez VDMA : le PDG de Volkswagen a récemment déclaré à ses investisseurs que les droits de douane sur les véhicules électriques étaient une bonne idée, et qu’il souhaitait que des droits de douane soient également appliqués au secteur des véhicules hybrides rechargeables.
Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne.
L’image que l’Europe renvoie depuis 18 mois n’est pas celle d’un acteur prêt à agir et à prendre des mesures. Le gouvernement chinois lui accorde probablement peu de crédibilité, notamment depuis la signature de l’accord de Turnberry avec les États-Unis. Pékin sait également que chaque fois qu’elle prend une mesure, les divisions entre les États membres conduisent inévitablement à une réponse fragmentée. De simples menaces de représailles peuvent suffire à diviser : c’est la leçon que les Chinois ont tirée des derniers mois, à laquelle s’ajoute leur conviction que l’Europe manque de courage.
Pékin a contraint Donald Trump à renoncer à ses droits de douane en brandissant la menace d’une restriction des approvisionnements en terres rares. Depuis, les Chinois affichent en effet une certaine arrogance lorsqu’ils s’adressent aux Européens. Après avoir tenu tête aux États-Unis, la Chine pourrait-elle avoir sérieusement quelque chose à craindre de l’Union européenne ? Elle n’y croit pas et, même en cas de tensions, elle a démontré qu’elle était prête à prendre des risques et à aller jusqu’au bout.
Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne.
Finbarr Bermingham
L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser : cela fait maintenant trois ans qu’Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur la réduction des risques, et notre dépendance à l’égard de la Chine n’a fait que croître.
C’est en effet le rôle des chercheurs et des responsables politiques d’identifier ces leviers. De très nombreux rapports sur le sujet ont déjà été publiés, mettant en lumière les domaines et les produits vis-à-vis desquels la Chine nourrit une dépendance. Ce qu’il faut faire, c’est les transformer en armes.
On sait par exemple que, dans le secteur aéronautique, la Chine a besoin de certaines pièces européennes pour réparer ses avions. Elle est également encore dépendante de l’Europe pour certains équipements de production d’électricité, comme les turbines. Ce qui m’a le plus frappé, en revanche, c’est l’insuline. L’Union détient en effet un quasi-monopole sur les médicaments à base d’insuline utilisés en Chine. Il reste cependant difficile d’imaginer que ce levier soit un jour actionné. Cela provoquerait une crise de santé publique du jour au lendemain, sans compter que l’Europe dépend elle aussi de la Chine pour certains principes actifs pharmaceutiques.
C’est un exemple instructif, car les contrôles à l’exportation de ces machines ne sont pas vraiment européens : ils ont été imposés aux Pays-Bas par les États-Unis. Mais au-delà de ce détail, il est important de rappeler que l’utilisation des goulots d’étranglement présente des limites, notamment temporelles : si la Chine était privée des services d’ASML, elle trouverait les moyens de rattraper son retard dans le domaine. De même, si Pékin a utilisé l’an dernier ses terres rares pour mettre la pression sur les États-Unis, cela ne peut être qu’éphémère : il ne nous reste peut-être plus que dix ans avant que nous ne rattrapions notre retard dans ce domaine précis.
La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels. Elle suit généralement le même schéma : elle prend une mesure, la Chine rétorque, l’Europe proteste et retourne à la table des négociations. L’Union ne semble donc pas, pour l’heure, en mesure de rivaliser avec la Chine.
Toutefois, cela ne signifie pas que l’Europe est impuissante. Au lieu de chercher à porter un seul coup, elle pourrait privilégier un ensemble de mesures ciblées. L’effet cumulatif pourrait s’avérer gagnant.
L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser.
Finbarr Bermingham
Je ne crois toutefois pas à cette domination par l’escalade. Ce qui importe, et ce que recommandent de nombreux responsables, c’est de lutter contre la politique chinoise par des mesures internes, nationales et européennes. Le dialogue avec la Chine a peu de chances d’aboutir, l’escalade encore moins.
Les annonces et prises de position des constructeurs automobiles sont toujours très intéressantes, notamment en Allemagne.
En septembre, le discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen sera particulièrement attendu, car elle s’en est déjà servie par le passé pour annoncer certaines mesures concernant la Chine, comme l’interdiction des produits issus du travail forcé, l’initiative « Global Gateway », ainsi que l’enquête sur les véhicules électriques. Autre élément intéressant : le voyage prévu du commissaire Šefčovič en Chine début octobre, qui est censé permettre d’évaluer l’état des négociations et les progrès réalisés. Le Conseil européen d’octobre pourrait être déterminant.
Il nous faut également mentionner un autre événement non européen, mais sans doute le plus important de cette rentrée : le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping fin septembre, qui devrait aboutir à une prolongation de la suspension des contrôles à l’exportation des terres rares. Si cela ne se produit pas, l’industrie européenne pourrait se retrouver en grave difficulté, notamment en matière de réarmement et de soutien à l’Ukraine.
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15.08.2026 à 06:00
camillenedellec
Pour comprendre la géopolitique de l’offshore, il faut penser un espace qui se dérobe.
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Que peut bien dire Heidegger de l’offshore ? La question semble incongrue. D’un côté, le penseur de la Forêt-Noire, qui lisait Parménide et Hölderlin et fit de l’« habiter » le trait fondamental de la condition humaine, après s’être compromis avec le régime nazi.
« Habiter, écrit-il 167 dans sa fameuse conférence de Darmstadt de 1951, est la manière dont les mortels sont sur terre ».
De l’autre côté, les trusts des îles Caïmans, les sociétés-écrans panaméennes, les cabinets d’avocats à la mode et les comptables véreux, les passeports achetés, les fortunes sans adresse qui glissent d’une juridiction à l’autre à la vitesse d’un ordre de virement, tout ce que les anglophones nomment l’« offshore world ».
Cette incongruité est pourtant féconde.
Deux discours tentent de cartographier l’univers mouvant de l’offshore. Le premier est celui des économistes et des régulateurs, qui cherchent à figer les milliards, les encours et les juridictions, mais voient souvent leur objet se dérober à mesure qu’ils le mesurent.
Le second est celui des journalistes et des procureurs. On y dénonce les kleptocrates, les blanchisseurs et les oligarques, mais on risque ainsi de réduire un système global à quelques figures criminelles particulièrement voyantes.
Entre les deux, pourrait être utile de glisser une pensée de ce que l’offshore est. C’est ici que Heidegger devient pertinent et on peut l’embarquer, bien malgré lui, de sa cabane de Todtnauberg vers le large des îles Caïmans.
La distinction que Heidegger construit dans la conférence « Bâtir habiter penser » de 1951 entre le lieu (Ort), la place (Platz) et l’espace (Raum) offre une grille de lecture pour envisager le monde du offshore.
Son diagnostic final surtout pourrait décrire ce que que bâtissent les grandes fortunes, un monde couvert de résidences et vide de demeures : « La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter » 168.
Un lieu donne à voir ce paradoxe.
Jamais la Principauté de Monaco n’a été si opulente. Son produit intérieur brut a franchi pour la première fois en 2024 la barre des dix milliards d’euros 169, ses établissements financiers conservaient, à la fin de la même année, 176 milliards d’euros d’actifs 170, plus de deux résidents sur cinq y sont millionnaires (la plus forte densité au monde 171) et son immobilier est le plus cher de la planète 172.
Et pourtant, qui habite cette cité-État aujourd’hui à son apogée ?
Ce n’est pas une question ironique ou un calembour. La crise de l’habiter semble atteindre son paroxysme à Monaco où le prix du mètre carré a franchi la barre des 70 000 euros 173.
« Monaco double de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. »
Olivier Vallée
Au recensement de 2025, on comptait 38 857 résidents de 144 nationalités différentes, répartis sur deux kilomètres carrés. Les nationaux, 9 333 Monégasques, soit moins d’un quart de la population, n’y sont devenus la première communauté que depuis peu, et l’État les loge pour une large part dans des appartements domaniaux à loyers modérés, le marché libre leur étant devenu inaccessible 174. Des 59 724 salariés du secteur privé qui font tourner l’économie de la cité-État, neuf sur dix n’y résident pas. Plus de 16 000 arrivent chaque matin de la seule ville de Nice, d’autres milliers de Beausoleil, de Cap-d’Ail ou de Vintimille, avant de repartir le soir 175.
Monaco double ainsi de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. « Les mortels habitent alors qu’ils sauvent la terre », écrivait Heidegger 176.
La résidence fiscale apparaît ainsi comme le contraire de cette disposition. Elle a d’ailleurs son histoire et son infrastructure. Le casino et la Société des Bains de Mer, créée en 1863 par le prince Charles III pour asseoir les revenus de la Principauté sur les jeux, et qui est toujours majoritairement détenue par l’État monégasque 177, ne sont que des places. Elles voisinent désormais avec les banques spécialisées qui relient Monaco à cette finance exonérée des réglementations bancaires et fiscales ordinaires.
« Même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. »
Olivier Vallée
Les autorités s’emploient, certes, laborieusement à sortir la cité-État de la « liste grise » du GAFI, l’organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis juin 2024 178.
Pourtant, même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. En appelant ses hôtes, lors de la messe célébrée au stade Louis-II, à rejeter « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent », le pape s’adressait à une maison somptueusement inhabitée 179.
Pour continuer ce raisonnement, il est important d’enrichir la philosophie de Heidegger avec les apports les plus récents de la sociologie et des sciences politiques qui étudient la géopolitique du phénomène offshore.
En commençant par le travail de Ricardo Soares de Oliveira, politiste et excellent connaisseur de l’Afrique lusophone et de ses mutations, qui part de l’observation de la migration des fonds africains vers les centres financiers du Golfe et de l’Asie pour décrire la dimension profondément liquide de cette seconde planète.
Dans une publication novatrice 180, Soares de Oliveira rappelle, après la CNUCED, que près de 88,6 milliards de dollars s’échappent chaque année de l’Afrique, et montre que ces flux passent de plus en plus par Dubaï, Singapour ou Hong Kong. Il retrace la manière dont le pétrole offshore du golfe de Guinée a alimenté la fuite des capitaux vers des comptes secrets de banques internationales qui échappent au fisc et à la justice grâce aux sanctuaires légaux de l’off-shore financier. Cette migration des capitaux du Sud appelle une étude systématique de l’extraversion clandestine des flux financiers des États africains et de leurs partenaires, multinationales ou négociants 181.
« Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent. »
Olivier Vallée
De son côté, la sociologue Kimberly Kay Hoang, de l’université de Chicago, s’intéresse au tropisme asiatique des très grandes fortunes personnelles et familiales, ainsi qu’à la globalisation des élites 182 qui évoluent sur cet espace que l’écrivain britannique Oliver Bullough a baptisé « Moneyland », pays virtuel sans territoire ni drapeau où résident des fortunes plutôt que des personnes.
Le modèle qu’elle propose est celui d’un capitalisme arachnéen (spiderweb capitalism) 183. Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Samoa ou au Panama, via des sociétés-relais de Singapour et de Hong Kong, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent 184. Cette toile forme l’infrastructure d’une richesse immatérielle qui se joue des frontières.
Ce phénomène, devenu une dimension essentielle de la géopolitique contemporaine, doit cependant être appréhendé dans la longue durée. L’historienne Vanessa Ogle a montré comment l’« archipel » des places offshore s’est constitué dans les années 1950-1970, quand la décolonisation et l’État fiscal d’après-guerre resserrent leur emprise sur la mobilité du capital privé. Ces sites anciens destinés à la sécurisation et à la discrétion des fortunes familiales et dynastiques suscitent aujourd’hui un intérêt nouveau parce qu’on leur associe la kleptocratie, l’économie illicite, l’évasion fiscale, la traite des êtres humains et le financement du terrorisme 185.
« L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité. »
Olivie Vallée
La connaissance de ces dérivés du capital, grâce aux travaux d’économistes comme Gabriel Zucman, progresse. Hoang concède pourtant : « Jusqu’à récemment, nous ne disposions pas d’études universitaires exhaustives permettant de comprendre l’ampleur et le fonctionnement du système offshore ». C’est que les grands maîtres de cette économie occulte, comme l’avoue la sociologue, restent cachés, discrets, voire simplement inconnus.
Faute d’accès aux grosses araignées, l’enquête se rabat souvent sur ce qu’on pourrait appeler une ethnographie de guichet. Elle observe le système depuis ses intermédiaires et ses back-offices, pour y déceler, au plus profond de la machinerie administrative, les ressorts de l’inavouable désir de l’offshore. Le risque de la méthode est connu. À force d’interroger les seconds couteaux, on conforte le préjugé d’un offshore réduit à la dissimulation, coffre-fort de la race olympienne des mégariches 186.
Si les grosses araignées se dérobent à l’entretien, leurs traces peuvent devenir publiques. Ce que les universitaires ne peuvent pas atteindre par l’enquête de terrain, le journalisme d’investigation le reconstitue par le document, la fuite et le registre foncier. Or ce que leurs dossiers révèlent d’abord, ce sont des identités : des passeports multiples, des noms d’emprunt, des vies dédoublées. L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité.
Ce sont des collectifs de journalistes qui ont porté les fameux Panama Papers, la publication des 11,5 millions de documents du cabinet Mossack Fonseca transmis à la Süddeutsche Zeitung puis exploités en 2016 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) 187. Ils ont mis en évidence l’importance des cabinets juridiques qui, sous l’adresse de Panama City, font la lessive de l’argent sale réexpédié vers d’autres places bancaires moins exposées aux regards des institutions de Washington.
L’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plateforme de journalisme d’investigation fondée en 2007 et partenaire de l’ICIJ, traque pour sa part les dictateurs, les chefs du crime organisé et les fonctionnaires véreux. Elle a récemment décrit un cas d’école, celui de deux frères iraniens, Hossein et Abolfazl Shamkhani, fils de l’amiral Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême donné pour mort lors des frappes de juin 2025 sur l’Iran, avant d’être tué pour de vrai dans celles de février 2026.
À la tête d’une flotte écoulant les pétroles iranien et russe, ils achetaient des villas à Dubaï allant jusqu’à 29 millions de dollars sous les noms d’emprunt de Hugo et Sami Hayek 188. L’enquête complétait le portrait de ces existences dédoublées en mentionnant leurs passeports du Commonwealth de la Dominique.
Autre profil révélateur, plus surprenant que les oligarques kazakhs ou les trafiquants serbes, cibles fréquentes de l’OCCRP, celui de Su Jiangbo 189. Cet homme de quarante ans, recherché en Chine pour y avoir exploité un casino illégal, possède un passeport de Saint-Christophe-et-Niévès, acquis pour quelque 270 000 dollars, et a créé douze sociétés en Grande-Bretagne afin d’investir dans l’immobilier prestigieux de Londres. Quatre-vingt-cinq propriétés, aujourd’hui gelées à hauteur de 108 millions de dollars par la justice britannique.
Ces enquêtes fouillées et importantes font pourtant apparaître une césure entre l’objet offshore et les choses qui peuplent la grande maison du dehors. Chez Heidegger, l’objet est ce qui se tient devant une représentation, une catégorie, une liste, un chef d’accusation. La chose, ce qui rassemble autour de soi un monde 190. Or l’offshore n’existe jamais comme objet. Il n’existe que comme cet entrelacs de choses diverses et interreliées qui ne peut pas être réduit à un faux passeport, une villa qu’on n’habite pas, un alias qu’on utilise provisoirement, une société qui ne sert qu’en tant que société-écran.
« Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. »
Olivier Vallée
Ces portraits dessinent ainsi un système singulier, fait de combinaisons et d’empilements d’illégalités et de pas de côté. Kimberly Kay Hoang a su mettre en valeur cette dimension insaisissable, tout en se gardant de poser un signe d’égalité entre offshore et criminalité.
Ses araignées « jouent dans le gris », entre le licite et son ombre. Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. Le politiste Ronen Palan y voyait à juste titre la « commercialisation de la souveraineté étatique » 191.
Ces biographies répondent bien à une dynamique de déterritorialisation 192. Les investissements dans les places urbaines ou les îles privées ne servent pas le projet d’habiter. Ils contribuent à définir une nouvelle identité globale qui rapproche les nomades fiduciaires (les « millionnaires nomades » dont Palan a fait un type sociologique) et les distingue du magma sédentaire.
L’insistance sur l’argent sale et sur ses personnages antipathiques ne doit pourtant pas tromper. Le gros de l’offshore passe par la sphère financière la plus ordinaire, site de globalisation et d’unification des flux, où s’opère le grand drainage des richesses depuis les périphéries vers les centres. Gabriel Zucman estime qu’environ 8 % du patrimoine financier des ménages de la planète est logé dans les paradis fiscaux 193. Planification fiscale licite, abusive ou frauduleuse, système bancaire parallèle 194, grande criminalité financière, toutes ces pratiques empruntent les mêmes véhicules, des comptes et des structures domiciliés dans une juridiction autre que celle où réside leur bénéficiaire, gérés par les banques les plus célèbres du monde 195.
« La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique. »
Olivie Vallée
Leur service, devenu courtois et efficient, fait la correspondance, au sens ferroviaire autant que bancaire, entre le monde ordinaire et son double exceptionnel. Les îles Caïmans, les Bermudes et les Bahamas jouissent de ce statut de juridiction offshore, que partagent aussi la Suisse, l’Irlande ou le Belize.
Une étude de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution recense ainsi treize pays ou juridictions où les encours bancaires transfrontaliers dépassent en moyenne 100 000 dollars par habitant 196. Ce seuil est un plancher, qui laisse dans l’ombre les masses réellement en circulation. À Monaco, centre financier qui reste encore mineur, l’attestation bancaire exigée des candidats à la résidence suppose depuis 2017 un dépôt minimal d’un demi-million d’euros, que certains banquiers proposent aujourd’hui de relever fortement 197.
Le délit d’identité se prolonge ainsi dans un angle mort. Personne n’arrive à voir l’ensemble de ce système, pas même la Banque des règlements internationaux (BRI), qui ne publie plus que des agrégats anonymisés sur les flux vers les centres offshore et dont les statistiques laissent échapper des centaines de milliards de dollars.
Les dispositifs de conformité, comme la vérification des personnes politiquement exposées ou la procédure Know Your Customer, ne sont appliqués avec rigueur qu’aux clients particuliers de la Banque Postale ou du Crédit Agricole, tandis que les fortunes de l’ombre transitent par les Émirats arabes unis avant d’être réorientées vers Singapour ou l’île de Man. La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique.
Ni les ingénieurs financiers ni les pourfendeurs de la corruption ne parviennent donc à saisir ce que les philosophes appelleraient la « choséité » de la chose offshore, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Les uns et les autres s’en tiennent aux étants dénombrables (comptes, juridictions, milliards), sans interroger leur manière d’être.
Un bref détour par Deleuze indique la direction qu’il prendre. Sa géo-philosophie invite à « brancher la pensée sur le dehors », ce que, disait-il, les philosophes n’ont à la lettre jamais fait, « même quand ils parlaient de politique, même quand ils parlaient de promenade » 198. Mais ce dehors reste chez lui sans relief 199. Pour y distinguer quelque chose, il faut revenir à Heidegger, au lieu, à la place et à l’espace.
Les lieux, d’abord, nous sont donnés. Dès 2000, le recensement de référence du FMI dénombrait près de soixante-dix pays et territoires abritant un centre financier offshore, Monaco compris 200. « Le lieu n’existe pas avant le pont », écrit Heidegger 201. C’est la chose qui institue le lieu, non l’inverse. Le trust, la société-écran, la licence bancaire ou le registre maritime de complaisance sont les ponts qui font naître, au milieu des mers, des lieux de plein exercice juridique.
La place est ensuite à côté du lieu, ou en lui, comme la rive genevoise du Rhône, le Delaware, ou ces placements immobiliers de Londres et de la Côte d’Azur qui se distinguent du lieu tout en le révélant.
Enfin, l’espace excède les frontières des lieux et les bornes des places. Il s’étend le long des connexions bancaires, des mouvements de capitaux, des swaps et des flux de Clearstream. « Un espace est quelque chose qui est ménagé, rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite », écrit encore Heidegger, et la limite n’est pas ce qui marque la fin de quelque chose mais « ce à partir de quoi quelque chose commence à être » 202.
L’offshore prend cette définition grecque au pied de la lettre. C’est le rivage, le « shore », qui le rend possible. La limite de la souveraineté politique devient le commencement d’une nouvelle forme d’autorité supérieure.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger une « phénoménologie de l’inapparent », une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant.
Olivier Vallée
Comment dès lors reconnaître l’offshore pour ce qu’il est ? Non comme une substance que l’on pourrait localiser, mais comme un espace toujours à distance de lui-même, une faille. Le discours qui veut le saisir, comme celui de la géopolitique, relève moins de la carte que de la topologie 203. Le coup de force de Heidegger, explique Dominique Pradelle, est d’avoir soustrait l’espace à la géométrie comme à la perception 204. L’espace n’est pas ce que je perçois, mais ce dans quoi les choses dont je me sers prennent sens. Il se constitue de proximités vécues, non de coordonnées 205. La banque privée genevoise est, pour le nomade fiduciaire, plus proche que la mairie de son arrondissement. Être et Temps nommait « é-loignement » cette abolition pratique de la distance, l’architecture financière l’a réalisée.
Tout se rassemble ici. L’offshore est un monde d’instruments tenus à portée de main. La juridiction est à la fortune ce que le marteau est à la main ; elle s’efface dans l’usage et ne redevient visible qu’en cas de panne, gel d’avoirs, fuite de documents, inscription sur une liste grise.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger, une « phénoménologie de l’inapparent » 206, une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant. Les statistiques lacunaires de la BRI, les prête-noms de Dubaï, les alias des frères Shamkhani, les sociétés-écrans de Su Jiangbo sont sa manière de paraître, car son essence est de se dérober.
Reste l’avertissement de Heidegger prononcé à Darmstadt en 1951, qui a donné à cet essai son point de départ.
La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements. Les mortels « en sont toujours à chercher l’être de l’habitation » et il leur faut « d’abord apprendre à habiter ».
L’offshore est la forme inachevée de cette crise, planétaire, liquide, inapparente. Des tours de Dubaï aux penthouses de Bankside, des terrasses du Larvotto, vendues 70 000 euros le mètre carré, aux yachts amarrés à Port Vauban, il bâtit sans relâche la grande maison du dehors, que personne, jamais, n’habitera.
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04.08.2026 à 06:30
Louis Puel
Notre souveraineté dépend désormais de la capacité à faire de la monnaie commune un instrument de puissance géopolitique.
L’article La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens, ce qui suppose de franchir plusieurs étapes structurantes.
En premier lieu, la dédollarisation : une part trop importante de nos échanges s’appuie sur le dollar, jusque dans nos infrastructures de paiement, qui sont américaines. Cela n’est plus viable à l’heure où Washington instrumentalise sa monnaie et ses entreprises à des fins de pression géopolitique.
Ensuite, il nous faut garantir une Union des marchés de capitaux pour renforcer notre autonomie stratégique, ce qui passe par l’approfondissement de notre marché unique.
Enfin reste la question clef : émettre un actif sûr capable de concurrencer les bons du Trésor américain. C’est en effet ce qui manque aujourd’hui à l’euro pour s’imposer comme monnaie de réserve mondiale : un sous-jacent souverain, liquide et crédible, à la hauteur de l’ambition politique que nous lui assignons. Je suis évidemment alignée avec Christine Lagarde sur ce point.
Contrairement aux Américains et aux Chinois, les Européens peinent à esquisser une doctrine d’ensemble et plus encore à la mettre en œuvre.
L’institution qui devrait être à l’origine de cette grande orientation est la Banque centrale européenne. Or, du fait des traités, des réglementations, des limitations dans l’exercice de son pouvoir, elle peine à avancer sur un certain nombre de sujets. Il nous manque une vision d’ensemble et un lieu pour en débattre.
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens.
Aurore Lalucq
Certes, en tant que députés européens, c’est un sujet que nous abordons au Parlement ; il existe une Commission des affaires économiques et monétaires que je préside. Néanmoins, il semble que la question cruciale de la monnaie ait longtemps été délaissée par le Conseil européen, voire la Commission. Sans compter les lignes de fracture — entre droite et gauche, entre États membres — qui nourrissent des débats au long cours : sur l’actif sûr, auquel j’ai consacré mon rapport sur l’Union des marchés de capitaux 208, ou sur l’Union bancaire, toujours pas achevée.
Mais peu à peu, des ministres des Finances se saisissent de ces sujets : ils considèrent le rôle international de l’euro, un impensé jusqu’à très récemment, et parlent d’actif sûr ou d’endettement commun, à l’instar du ministre espagnol Carlos Cuerpo.
Je dirais que la stratégie américaine est plus cohérente qu’il n’y paraît : elle est moins erratique que frontalement agressive. Là où prévalait un système de chasses gardées qui jugulait la concurrence entre monnaies, il y a désormais une vraie volonté d’attaquer l’euro, y compris sur notre sol, en l’inondant de stablecoins américains.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que l’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même. On assiste aujourd’hui au retour des monnaies privées et à la privatisation du seigneuriage.
L’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même.
Aurore Lalucq
Dans un tel contexte géopolitique, marqué par des tensions croissantes, l’euro doit réaffirmer son rôle de monnaie fiable et puissante à l’échelle internationale. Une question qui ne se posait pas il y a encore quelques années, mais que les menaces rendent plus pressante.
La politique de l’administration Trump sur le dollar est pétrie de contradictions. D’un côté, les officiels du Trésor affirment vouloir faire baisser sa valeur extérieure — le taux de change. De l’autre, ils cherchent, par le stablecoin, à augmenter la demande pour la monnaie américaine et les bons du Trésor — ce qui devrait au contraire la faire s’apprécier.
Là où une cohérence apparaît, néanmoins, c’est dans les attaques systématiques de l’administration Trump contre ce qui unit. La monnaie en est un exemple : elle unit par-delà les différences nationales et culturelles.
Avant d’être un outil, un moyen de paiement ou d’échange, ou encore une valeur stable, la monnaie se définit d’abord comme une institution politique. Comme l’a montré Michel Aglietta, elle repose sur « la confiance et la violence » 210, sur un système institutionnel solide et fiable, et peut faire l’objet d’attaques brutales.
Or, c’est précisément cette dimension politique qui en fait une cible : en fragilisant la confiance dans les monnaies concurrentes — notamment l’euro — et les institutions qu’elles représentent, les États-Unis cherchent à imposer une forme de gouvernance monétaire.
L’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain : elle doit être plus offensive, s’affirmer.
Aurore Lalucq
Cependant, si l’euro est si fort et résiste aux pressions, c’est parce qu’une législation, en l’occurrence celle appliquée et garantie par la Banque centrale européenne, vient lui donner sa légitimité. Ce n’est pas un hasard si l’histoire de l’euro est aussi une affaire de symboles, de symboles politiques. Par conséquent, ce n’est pas seulement notre moyen de paiement qui est en jeu, ce sont des valeurs politiques et un élément constitutif de la construction européenne, auxquels les Européens sont attachés.
Désormais, une chose est sûre : l’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain, elle doit être plus offensive, s’affirmer. On en revient au rôle international de l’euro. Selon moi, ce dernier est moins de nature économique que politique et géopolitique.
Les swaps de change sont centraux dans la stratégie américaine et chinoise à l’heure actuelle. Le principe est assez simple : en offrant des lignes de liquidité à des banques centrales partenaires, on tisse des liens de dépendance qui renforcent durablement le statut international d’une monnaie.
La question des swaps est donc cruciale, mais elle requiert une consolidation de la zone euro, d’où les réticences de la BCE 211. Une fois fortifiée, une fois décidée à jouer pleinement son rôle géopolitique, la BCE pourrait effectivement participer à cette extension.
Ce qu’on appelle euro numérique ne correspond pas uniquement à la monnaie de banque centrale que nous aurons en circulation, mais aussi à l’infrastructure sur laquelle elle va se greffer.
Aujourd’hui, les infrastructures que nous utilisons en Europe sont presque toutes américaines, avec quelques exceptions comme Carte bancaire en France, Girocard en Allemagne, ou encore Bancontact en Belgique. Il en résulte une dépendance et une vulnérabilité de moins en moins acceptables et qu’il est devenu impossible d’ignorer. Il a suffi à Donald Trump d’exprimer son mécontentement à l’égard de certains juges et magistrats européens de la Cour pénale internationale pour qu’ils soient privés de tout moyen de paiement, à l’image de Nicolas Guillou, qui a vu du jour au lendemain ses comptes fermés et ses cartes bloquées par Visa, Mastercard et PayPal 212.
Il est également très compliqué pour des entreprises privées, même d’envergure, de se passer de ces réseaux américains : celles qui tentent de s’en affranchir se heurtent soit au rachat de leurs solutions alternatives, soit à des représailles commerciales.
C’est précisément pour répondre à ces vulnérabilités techniques, commerciales et surtout géopolitiques que l’euro numérique, une monnaie publique, prend tout son sens. Quiconque attaque l’euro numérique attaque l’euro et l’Union eux-mêmes. C’est un tout. S’élever contre l’euro numérique, c’est mettre en danger notre souveraineté, notre monnaie et l’État de droit. Par conséquent, il nous faut impérativement des rails de paiement publics, protégés, dont on sait qu’ils ne peuvent pas être vendus.
Les stablecoins ne pourront jamais se substituer à l’euro numérique. Ce sont deux choses différentes. Alors que les paiements en liquide ne cessent de reculer au profit des paiements numériques, il est de notre responsabilité de réglementer les solutions privées qui sont de plus en plus nombreuses. Il faut donner à la monnaie liquide, publique, son cadre numérique, public lui aussi. C’est cette idée qui doit être au cœur de l’euro numérique.
Le stablecoin ne saurait faire office de monnaie ou d’architecture monétaire publiques. Non seulement parce que son origine est privée, mais également parce qu’il manque de transparence et de stabilité. Le stablecoin relève plutôt de l’effet de mode. Il met de surcroît en danger notre souveraineté monétaire, favorise la finance illicite et le blanchiment, et fragilise les consommateurs, exposés à des failles technologiques et à des cyberattaques. Or, une bonne monnaie est d’abord une valeur stable de refuge.
Je regrette profondément cette obtention de licence.
Cette tendance à la « fongibilité » transposée dans le champ des stablecoins, c’est-à-dire le fait pour un jeton émis aux États-Unis de bénéficier d’une équivalence, et donc d’une interchangeabilité, avec un jeton émis en Europe, me paraît très dangereuse.
Nous sommes en train de créer une nouvelle dépendance, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
Aurore Lalucq
C’est source de confusion législative. Et puisqu’il n’existe pas de frais de rédemption en Europe, contrairement aux États-Unis, nous risquons d’importer de l’instabilité financière.
Autrement dit, c’est une nouvelle dépendance que nous sommes en train de créer, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
La Banque centrale européenne est très claire à ce sujet, et elle n’est pas la seule : sur le plan technique et juridique, les risques liés à la fongibilité sont bien identifiés. Ce qui crée le flou, c’est un agenda politique. Quant à la législation, elle est aussi très claire : elle interdit la « fongibilité » entre jetons émis en Europe et ceux émis par d’autres juridictions, comme les États-Unis. Certains acteurs préfèrent prétendre qu’il y a des marges d’interprétation ouvertes, au nom d’une pseudo-compétitivité ou de l’innovation, mais en réalité ce qu’ils font, c’est surtout exposer nos marchés à des instabilités que nous connaissons très bien.
Mais, au-delà de la question de savoir qui a la main sur le cadre législatif, il faut en appeler à la responsabilité de tous. Nous sommes pris pour cible par l’administration américaine, qui cherche à déstabiliser nos institutions et notre monnaie. Fragiliser nos marchés en laissant des failles réglementaires propager des stablecoins américains ne peut que multiplier les risques.
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