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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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15.06.2026 à 11:55

Le G7 d’Évian fait apparaître l’angle mort de l’économie mondiale

camillenedellec

Tout le monde refoule la guerre des changes. C’est un problème.

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Texte intégral (2997 mots)

Le G7 se réunit à Évian à partir d’aujourd’hui. La France a fait des déséquilibres mondiaux son thème structurant. Qu’en attendez-vous ?

Ce sera le dernier sommet G7 d’Emmanuel Macron et la France a donné à sa présidence une identité claire : les déséquilibres mondiaux. 

De quoi s’agit-il ?

Shahin ValléeLes déséquilibres mondiaux désignent l’écart persistant entre les pays qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent, accumulant d’énormes excédents commerciaux, comme la Chine et le reste de l’Asie de l’Est, et ceux qui importent plus qu’ils n’exportent, creusant des déficits, comme les États-Unis. 

Est-ce l’une des causes telluriques de l’instabilité géopolitique aujourd’hui ? 

Shahin ValléeIl faut bien comprendre la taille de ces déséquilibres massifs et leur croissance : l’excédent asiatique atteint 1 500 milliards de dollars, sa plus forte part du PIB mondial depuis 1945, tandis que le déficit américain — déjà près de 900 milliards de dollars en 2025, l’un des plus élevés depuis 1960 — continue de se creuser. 

Un excédent de cette ampleur signifie que la capacité de production d’un pays déborde largement sa propre demande, et que cet excédent industriel se déverse donc sur les marchés des autres. 

Avec quels risques concrets ?

Shahin Vallée C’est moins un risque futur que ce qui est en train de se dérouler en ce moment même avec le « second choc chinois ». La vague de produits subventionnés frappe de plein fouet les secteurs de l’automobile, de la chimie, de l’acier et la machine-outil européennes, menaçant des pans entiers de l’emploi industriel. 

Quand des secteurs stratégiques se sentent submergés, la réponse politique devient le protectionnisme : tarifs, mesures de rétorsion, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, montée des nationalismes économiques. S’y ajoute une dépendance stratégique. Compter sur la Chine pour des intrants critiques crée une vulnérabilité que les États redécouvrent comme relevant d’une question de sécurité, et non plus seulement du volet commercial.

Brad Setser Un autre risque est l’érosion du cadre qui servait précisément à désamorcer ces tensions. L’incapacité du G7 à traiter le problème collectivement — Washington préférant ses propres mesures protectionnistes contre l’Europe à une coordination contre Pékin — affaiblit le multilatéralisme au moment où il serait le plus utile. 

C’est en ce sens que ces déséquilibres sont une cause « tellurique » : ils opèrent sous la surface mais déforment durablement les rapports de force et nourrissent la défiance entre alliés, autant qu’entre adversaires. Le danger, faute d’ajustement ordonné par le change, est qu’ils finissent par se déboucler brutalement — d’un coup — plutôt que de se résorber en douceur.

Au-delà des errements du président américain, pensez-vous que ce G7 ne pourra pas produire d’avancées ?

Shahin ValléeMalgré les efforts de la France, il n’y aura pas de percée majeure sur les aspects économiques. 

Pourquoi ? 

Brad Setser Il y a une raison politique. Il apparaît de plus en plus clairement que le président américain représente un obstacle aussi grand que la Chine, surtout dans le format du G7, à un nouvel accord sur les déséquilibres mondiaux. Trump et ses conseillers veulent s’attribuer la baisse du déficit bilatéral avec la Chine, peu importe la hausse de l’excédent global chinois ou le contenu chinois qui afflue sur le marché américain via l’Asie du Sud-Est et Taïwan. La rumeur dit que Trump ne souhaite aucun mot qui fâche dans le rapport du Trésor sur les devises, afin de ne pas perturber la trêve de Busan et la visite de Xi prévue en septembre aux États-Unis.

Mais les tarifs de Trump n’étaient-ils pas censés, précisément, casser la machine exportatrice chinoise ?

Brad SetserIls étaient censés la ralentir, et cela n’a pas fonctionné. Plutôt que d’assembler ses propres composants pour les expédier directement vers les États-Unis, la Chine envoie désormais des biens intermédiaires, souvent des composants de haute technologie, vers les pays voisins, qui se chargent de l’assemblage final. Les tarifs sont ainsi contournés. Et l’effet ne s’arrête pas là : pour garder leurs propres exportations compétitives et préserver l’emploi dans leurs secteurs manufacturiers, beaucoup de voisins de la Chine se sentent contraints de maintenir, eux aussi, leurs monnaies faibles. Ce qui était un problème chinois est devenu un problème asiatique d’ensemble — et c’est pourquoi plusieurs monnaies de la région sont aujourd’hui à des plus bas historiques face au dollar.

Vous mentionnez une autre autre raison qui, à votre avis, empêcherait toute avancée…

Brad SetserIl y a également une raison liée à un consensus intellectuel installé au FMI et dans les capitales du G7 : l’idée que les taux de change ne devraient pas figurer dans la discussion, parce qu’ils ne seraient ni centraux dans la formation des déséquilibres ni critiques pour le rééquilibrage. Dans un monde de désalignements monétaires croissants, cet angle mort devient paralysie.

Votre thèse est, qu’au-delà de l’aspect industriel ou commercial, ces déséquilibres seraient en réalité entretenus par une logique monétaire. Comment construisez-vous votre argument ?

Brad SetserLe cœur de notre thèse est que la sous-évaluation des monnaies asiatiques, et surtout du renminbi, est le moteur le plus direct de ces déséquilibres, et pourtant celui que tout le monde refuse de nommer. 

Partons des faits. Depuis la pandémie, la Chine enregistre des gains de productivité et des avancées technologiques régulières : autant de facteurs qui devraient normalement faire apprécier sa monnaie. Or, le renminbi s’est déprécié d’environ 15 % en termes réels. C’est un contresens économique, sauf quand on admet qu’il s’agit d’un choix de politique.

Le lien entre la monnaie et le solde commercial n’a rien d’abstrait, il est quantifiable. On peut donc mesurer l’effet de cette politique de change : le FMI lui-même estime qu’une dépréciation de cette ampleur devrait gonfler les exportations nettes chinoises de 2 à 2,5 points de PIB, très proche des 3 points effectivement observés en deux ans. 

La deuxième brique de l’argument, c’est l’autonomie de cet instrument. On entend souvent qu’une monnaie ne peut pas être pilotée durablement, qu’un mouvement de taux de change finit toujours par être rattrapé par les prix relatifs. C’est doublement faux car, dans le cas chinois, les contrôles de capitaux fonctionnent et le contrôle de la politique de change est efficace ; et, par ailleurs, les prix relatifs s’ajustent toujours partiellement et avec de longs retards.

Était-ce déjà le cas avec le premier choc chinois ? 

Brad SetserDe 2002 à 2005, le renminbi arrimé à un dollar en baisse a porté l’excédent vers 10 % du PIB. L’appréciation réelle de 40 % entre 2005 et 2014 l’a ramené sous 2 %. Le change décide de la balance commerciale et non l’inverse.

La troisième brique, plus technique, c’est la mécanique de l’intervention. Pékin nie piloter sa monnaie, mais les actifs étrangers de ses banques d’État ont explosé, et la série des dépôts en devises se comporte exactement comme un instrument d’intervention détournée — elle monte quand le yuan subit une pression à la hausse, baisse quand la pression s’inverse, sans aucun lien avec les différentiels de taux d’intérêt qui devraient normalement la gouverner. Quand on ajoute les achats nets de devises captés par les données sur les « règlements » d’opération de change, on arrive à une somme de l’ordre de 700 milliards de dollars d’actifs étrangers accumulés en douze mois par l’État chinois. 

À partir de là, le tableau paraît très clair : un excédent massif, une monnaie maintenue à un niveau artificiellement faible, et un appareil d’État qui absorbe, en coulisses, la pression à l’appréciation.

Pourtant, Pékin se défend : la banque centrale affirme que ses banques d’État ne font que placer à l’étranger des devises levées localement, sans intervention détournée.

Brad Setser C’est en effet le meilleur argument dont dispose la Banque populaire de Chine, au moment où les actifs étrangers des banques d’État explosent. Mais ces banques ont déjà servi à camoufler ses interventions par le passé : via des swaps en 2005-2006, puis via des réserves obligatoires en devises en 2007-2008.

Le Financial Times qualifiait d’ailleurs ces dépôts de « réserves cachées » dès 2023. 

Que faudrait-il faire ? 

Shahin Vallée Remettre le change au cœur de la discussion et en faire un élément clef d’un rééquilibrage des politiques macroéconomiques. C’est une rupture qu’il faut assumer. La doctrine d’après-guerre, elle, l’avait pris en compte : Bretton Woods reposait sur le lien entre monnaie et commerce, et, en 1985, face au déficit américain, les grandes puissances se réunissaient au Plaza pour affaiblir le dollar de façon coordonnée, et le déficit refluait. On attribue parfois ce succès au resserrement budgétaire concomitant, mais c’est une fausse alternative : ajustement du dollar et ajustement budgétaire se sont renforcés mutuellement. D’où notre thèse : il n’y aura pas de coordination macroéconomique sérieuse tant que le change restera hors du champ.

Le format du G7 a, en principe, précisément cette vertu : c’est un cadre qui est plus familier des questions de change. Un consensus fort en G7 permettrait d’exercer des pressions, à la fois sur la Chine, sur son épargne excessive et sa faible consommation, et sur les États-Unis, sur leur déficit budgétaire reparti au-dessus de 6 % du PIB. Faute d’accord, nous serons renvoyés au G20 sous présidence américaine et soumis à la logique d’apaisement des États-Unis et à la timidité du FMI sur le sujet.

Mais n’est-ce pas précisément la crainte du Parti communiste chinois, qu’un accord de ce type ne fasse subir à la Chine le destin du Japon après les accords du Plaza (délocalisations, bulle, crise, vieillissement et donc stagnation) ? 

Shahin ValléeC’est une lecture courante des accords du Plaza que de considérer qu’ils ont causé l’implosion de la bulle immobilière japonaise et la déflation qui s’en est suivie. C’est l’argument que la Chine emploie souvent pour ne pas participer à un accord de ce type. Mais c’est une lecture tronquée de l’histoire du Plaza, qui n’est ni responsable de la bulle immobilière ni de la manière dont les autorités japonaises ont échoué pendant 20 ans à y répondre. Il est très surprenant que tout le monde s’entende pour dire que le Plaza a été la seule expérience réussie de coordination internationale sur le change et que, dans le même temps, on se refuse à engager une nouvelle discussion de ce type. Le Plaza agit à la fois comme un totem et un tabou. 

Faut-il un geste de la seule Chine ?

Brad Setser La Chine est le cœur du sujet mais nous plaidons pour une appréciation large de toutes les grandes monnaies asiatiques, car elles sont toutes sous-évaluées : le won coréen est aussi faible qu’en 2008 malgré des excédents records, le dollar taïwanais a perdu 5 % alors que les exportations de puces explosent, le yen corrigé de l’inflation est au plus bas depuis le début des années 1970. 

Concrètement, le G7 devrait faire un choix clair entre des tarifs coordonnés contre les exportations chinoises, ou une appréciation coordonnée du RMB au bénéfice de tous. La Banque de Corée ou celle du Japon accepteraient volontiers cet élan de réévaluation et ceci permettrait de ne pas isoler la Chine. 

Pékin objecte qu’une appréciation nominale serait aussitôt effacée par la déflation. Est-ce un faux argument ?

Brad Setser C’est tout l’enjeu de notre désaccord avec une partie du FMI. Je pense que la Chine peut apprécier son taux de change réel par une appréciation nominale plus rapide, sans que la déflation s’accélère pour autant. Beaucoup, au Fonds, le contestent. Les huit derniers mois nous donnent pourtant raison : l’appréciation nominale n’a pas été effacée par davantage de déflation, même si l’échantillon reste petit. Le groupe des économistes du G7 estime, lui, que l’ajustement du change doit découler de réformes plus fondamentales renforçant la demande intérieure chinoise. Je crois l’inverse : un yuan plus fort, en bridant la croissance des exportations, serait précisément l’aiguillon qui forcerait ces réformes. C’est l’ordre des facteurs qui change tout.

Le FMI a-t-il une part de responsabilité dans cet aveuglement ?

Brad Setser Une part réelle. Il ne s’intéresse qu’aux déséquilibres « excessifs », ce qui peut s’entendre, mais affirmer qu’ils ne « commencent qu’à présent à paraître excessifs » revient à remuer le couteau dans la plaie : l’envolée de l’excédent asiatique n’a pas débuté en 2025, le Fonds n’y a pas prêté attention des années durant. La Chine a « ajusté » ses données en 2022 pour rogner un point sur son excédent de biens, et, correctement mesuré, cet excédent a atteint son niveau actuel il y a déjà plusieurs années. Que le compte courant cesse de suivre l’excédent douanier aurait dû alerter. Si le FMI choisit de cibler l’excès plutôt que le brut, encore faut-il qu’il en ait une mesure exacte — ce qui n’a pas été le cas deux ans durant. Tant qu’il refusera d’intégrer une vraie variable de taux de change réel dans ses prévisions de compte courant chinois, il continuera de se tromper.

Un dernier mot : ce G7 d’Évian peut-il, malgré tout, aboutir à un résultat constructif ?

Shahin Vallée Ce G7 a déjà permis une avancée importante en mettant ce sujet à l’agenda quand tout le monde voulait l’enterrer. Ces débats sont donc déjà une victoire en soi, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils soient résolus à Évian.

Évian pourrait par ailleurs permettre de progresser sur d’autres sujets, comme l’Ukraine et la mobilisation continue des avoirs russes gelés, le coût de la reconstruction, et la façon dont le G7 financera Kyiv au-delà des mécanismes actuels. La présence de Donald Trump est la grande inconnue : sa posture sur l’Iran a accaparé l’attention au détriment de la Russie, et ses concessions sur Taïwan au sommet avec Xi font douter de sa fermeté sur le territoire ukrainien. Les Européens arrivent d’ailleurs à Évian après avoir vu Volodymyr Zelensky à Londres : un calendrier délibéré, pour s’y présenter unis.

Brad Setser Il faut continuer à faire bouger les lignes, mais tant que les États-Unis se concentrent sur leur relation bilatérale avec la Chine, il n’y a que peu d’espoir de progrès. Tant que l’angle mort sur le change perdurera, les déséquilibres ne se résorberont pas — ils iront croissant, jusqu’à un débouclage brutal.

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01.06.2026 à 17:00

La diplomatie du bambou

Matheo Malik

Comprendre la doctrine vietnamienne de l'État connecteur

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Texte intégral (5097 mots)
Points clefs
  • Le Vietnam a réalisé en 2025 une croissance de 8,02 %, portée par les exportations (environ 475 milliards de dollars), les IDE et l’investissement public en infrastructures.
  • Une double asymétrie structurelle caractérise son insertion dans la mondialisation : plus de 32 % des exportations sont destinées au marché américain, tandis que près de 41 % des importations proviennent de Chine.
  • Les entreprises à capitaux étrangers représentent environ 73 % des exportations en 2023, témoignant d’une dépendance forte aux flux de capitaux et de technologies extérieurs.
  • La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam.
  • Sous l’impulsion du Secrétaire général Tô Lâm, un « quatuor » de résolutions stratégiques (n° 57, 59, 66 et 68 du Bureau politique du Parti Communiste Vietnamien) trace la feuille de route d’une croissance à deux chiffres fondée sur l’innovation, le secteur privé et l’intégration internationale.
  • L’objectif affiché : faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045.

Avec un commerce extérieur (exportations et importations cumulées) avoisinant 930 milliards de dollars — soit plus de 170 % du PIB — le Vietnam figure parmi les économies les plus ouvertes de la planète 41. Cette dynamique repose sur trois piliers indissociables : les exportations manufacturières, les investissements directs étrangers (IDE) et les dépenses publiques d’infrastructure. Mais cette ouverture record s’accompagne d’une exposition tout aussi exceptionnelle aux chocs externes, qu’ils soient géopolitiques, financiers ou énergétiques.

Un dicton populaire, fréquent dans les conversations vietnamiennes, résume avec ironie le dilemme stratégique du pays : « Theo Mỹ thì mất Đảng, theo Trung Quốc thì mất Nước » (« Suivre les Américains, c’est perdre le Parti ; suivre les Chinois, c’est perdre la Nation »). Entre ces deux écueils, Hanoï a choisi la voie médiane de la « ngoại giao cây tre », la « diplomatie du bambou » officialisée par le précédent Secrétaire général Nguyễn Phú Trọng 42.

Le modèle de la double asymétrie

L’ouverture vietnamienne prend une forme géo-économique singulière : le pays vend principalement aux États-Unis ce qu’il produit avec des intrants achetés à la Chine. 

Cette double asymétrie — commerciale envers Washington, productive envers Pékin — constitue le socle du modèle comme on peut le voir sur les figures infra.

En 2025, les exportations du Vietnam ont atteint environ 475 milliards de dollars, dont 153 milliards vers les États-Unis (premier marché), suivis de la Chine (67,5 milliards), de l’Union européenne (57,8 milliards), de la Corée du Sud (31,4 milliards) et du Japon (25,6 milliards) 43. En parallèle, près de 41 % des importations vietnamiennes proviennent de Chine, dont des machines, des composants électroniques, des biens intermédiaires, des textiles techniques ou des intrants chimiques, qui alimentent les usines du delta du fleuve Rouge et du sud-est du pays. 

« Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Le Vietnam fonctionne ainsi comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines : un nœud intermédiaire dans un flux de biens, de capitaux et de technologies qui relie, malgré la guerre commerciale, les deux superpuissances.

Le contournement discret de la guerre commerciale

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a profondément remodelé le paysage commercial mondial. Au 14 novembre 2025, les droits de douane américains moyens sur les importations chinoises atteignaient 47,5 %, contre 31,9 % pour les droits chinois sur les produits américains. Le 9 avril 2025, lors du pic de la guerre commerciale, ces tarifs avaient brièvement culminé à 135,3 % côté américain et 147,6 % côté chinois, avant un repli négocié.

Face à cette barrière douanière, les entreprises chinoises ont massivement relocalisé une partie de leur production destinée au marché américain. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, la Chine est devenue le troisième investisseur étranger au Vietnam en capital, et le premier en nombre de projets avec 955 approuvés, contre 462 pour Singapour et 410 pour la Corée du Sud.

Le stock d’IDE chinois au Vietnam a connu une accélération spectaculaire depuis 2020.

Cette stratégie de « Chine+1 » a transformé le Vietnam en zone tampon des tensions commerciales, au risque que Washington ne l’interprète comme un acteur de détournement de droits de douane (tariff circumvention) et n’impose des mesures correctives, comme le suggèrent plusieurs enquêtes du Department of Commerce américain depuis 2023 44.

De l’atelier à la plateforme technologique intermédiaire

L’image d’un atelier à bas coûts ne suffit plus à décrire le Vietnam. La structure des exportations s’est profondément transformée : les produits intensifs en main-d’œuvre peu qualifiée (textile, chaussures, confection) ont été supplantés par des biens à plus forte valeur ajoutée comme les smartphones, les ordinateurs ou les composants et les périphériques électroniques.

Cette montée en gamme demeure pourtant largement portée par le secteur à capitaux étrangers. En 2023, les entreprises à capitaux étrangers représentaient environ 73 % de la valeur totale des exportations 45.

Le Vietnam fonctionne comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

Dans l’électronique, le déséquilibre est saisissant : ces entreprises ont exporté pour près de 56 milliards de dollars, contre seulement 1,3 milliard pour les firmes domestiques.

Le Vietnam se situe donc dans une position intermédiaire. Il est plus qu’un atelier à bas salaires puisqu’il assemble désormais des produits sophistiqués mais moins qu’une « économie de la connaissance », car les segments à plus forte intensité technologique restent contrôlés par des multinationales étrangères comme Samsung (Corée du Sud), LG (Corée du Sud), Intel (États-Unis), Foxconn (Taïwan) ou Luxshare (Chine).

Une diplomatie commerciale basée sur la diversification

Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. 

Le Vietnam est ainsi l’un des rares pays à être partie prenante d’un faisceau dense d’accords de libre-échange : le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP, entré en vigueur en 2018), l’European Union-Vietnam Free Trade Agreement (EVFTA, 2020), le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP, 2022), l’United Kingdom-Vietnam Free Trade Agreement (UKVFTA, 2021) et le Vietnam-Korea Free Trade Agreement (VKFTA, 2015) ne sont que quelques exemples parmi d’autres 46.

La part des exportations vietnamiennes vers l’Union, la Corée du Sud, le Japon et le Royaume-Uni est passée de 26,2 % en 2023 à 30,4 % en 2024. Plus la polarisation sino-américaine s’intensifie, plus le Vietnam tente de multiplier les ancrages, cherchant à se rendre indispensable à plusieurs centres de gravité plutôt qu’à s’aligner sur un bloc unique.

Gérer la dépendance chinoise

Si la dépendance aux États-Unis est essentiellement commerciale (excédent massif à l’export de 134 milliards de dollars en 2025 selon les statistiques vietnamiennes et même 178 milliards selon les statistiques américaines 47), celle vis-à-vis de la Chine est productive, financière et technologique. Pékin fournit une part considérable des intrants et des machines, investit massivement, et se positionne comme bailleur de fonds via l’aide publique au développement.

Une partie de cette aide au développement, notamment dans les infrastructures, est conditionnée à l’utilisation de technologies chinoises souvent plus polluantes et parfois incompatibles avec les engagements climatiques pris au titre du Just Energy Transition Partnership (JETP) signé en 2022 par le Vietnam avec les pays du G7 48.

« Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Pour atténuer cette dépendance, Hanoï explore d’autres partenariats comme les projets de train à grande vitesse Nord-Sud avec le Japon, la relance de la coopération nucléaire civile avec la Russie et la Corée du Sud et la diversification des sources d’IDE dans les technologies vertes ou avancées 49.

Le tournant Tô Lâm : l’ambition de la croissance à deux chiffres

L’arrivée de Tô Lâm au poste de Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, après le décès de Nguyễn Phú Trọng en juillet 2024, a marqué une inflexion stratégique. Le nouveau dirigeant a notamment appelé à entrer dans un « kỷ nguyên vươn mình của dân tộc » — une « ère de l’essor de la nation » — visant à faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045, date du centenaire de l’indépendance 50.

Pour atteindre ces objectifs, le 14ᵉ Congrès du Parti en janvier 2026 a entériné une cible de croissance à deux chiffres pour la période 2026-2030, ce qui constituerait un saut significatif par rapport à la trajectoire actuelle de 6 à 8 %. Cette ambition s’appuie sur ce que la presse vietnamienne qualifie de « bộ tứ chiến lược », le « quatuor stratégique ». 

Il s’agit de quatre résolutions du Bureau politique adoptées en quelques mois et présentées comme les piliers d’un nouveau modèle de croissance 51 :

  • La Résolution n° 57-NQ/TW du 22 décembre 2024 sur les percées dans la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique nationale, qui prévoit de porter les dépenses de recherche et développement à 2 % du PIB d’ici 2030 et de positionner le Vietnam parmi les trois premiers pays d’Asie du Sud-Est en matière d’innovation 52 ;
  • La Résolution n° 59-NQ/TW du 24 janvier 2025 sur l’intégration internationale dans la nouvelle conjoncture, qui érige cette intégration en « moteur stratégique » du développement 53 ;
  • La Résolution n° 66-NQ/TW du 30 avril 2025 sur la rénovation du travail législatif, destinée à lever les goulots d’étranglement institutionnels et à accélérer la décision publique 54 ;
  • La Résolution n° 68-NQ/TW du 4 mai 2025 sur le développement de l’économie privée, qui consacre pour la première fois ce secteur comme « moteur le plus important de l’économie nationale », avec l’objectif d’atteindre 2 millions d’entreprises privées et une contribution de 55 à 58 % du PIB d’ici 2030 55.

Cette dernière résolution constitue un changement de paradigme : alors que le rôle moteur était traditionnellement attribué aux entreprises d’État, le secteur privé domestique est désormais explicitement appelé à prendre le relais des IDE pour porter la montée en gamme. Tô Lâm a personnellement insisté sur l’émergence de « champions nationaux » — dont VinGroup (immobilier, automobile), FPT (services numériques), Viettel (telecom), THACO (automobile), Hòa Phát (acier) — capables de rivaliser avec les groupes étrangers et sur la nécessité d’un écosystème favorable aux start-ups technologiques 56.

Combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ?

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

À ce dispositif s’ajoutent plusieurs initiatives sectorielles convergentes : la stratégie nationale des semi-conducteurs à l’horizon 2030, vision 2050 (Décision n° 1018/QĐ-TTg de septembre 2024), qui vise la formation de 50 000 ingénieurs spécialisés ; le programme de développement de l’intelligence artificielle ; et une réforme administrative sans précédent lancée en 2025. Cette dernière consiste notamment en (i) l’abolition de l’échelon administratif intermédiaire, c’est-à-dire au niveau du district, avec le maintien des administrations provinciales/municipales et communales et (ii) la fusion de provinces et de ministères pour rationaliser l’appareil d’État 57.

Les limites d’une croissance tirée par l’extérieur

Cette ambition est cohérente sur le papier, mais elle se heurte à certaines fragilités structurelles du modèle. En 2023, les exportations de biens et services représentaient environ 87 % du PIB 58. Or un pays peut difficilement dépendre durablement à la fois des importations pour environ 70 % de sa consommation de pétrole,  d’un degré d’ouverture commerciale supérieur à 170 % du PIB,  d’un secteur à IDE qui réalise 73 % des exportations et d’une économie plus intensive en facteurs (travail, capital) qu’en connaissances.

Tant que la demande américaine reste forte, que la Chine continue de fournir des intrants à bas coût et que le cadre géopolitique ne bascule pas dans une logique de blocs hermétiques, ce modèle peut continuer à produire de la croissance rapide. Mais à moyen terme, la valeur ajoutée locale demeure faible, le capital humain adapté aux technologies avancées manque encore, et l’écosystème d’innovation domestique peine à émerger 59.

La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam. © Nguyen Sanh Quoc Huy

Les organisations internationales rappellent que le Vietnam doit, pour éviter le « piège du revenu intermédiaire », tripler la productivité totale des facteurs et investir massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche, des chantiers où le retard accumulé reste considérable 60. Les résolutions 57 et 68 mentionnées plus haut reconnaissent ces lacunes et leur traduction opérationnelle constitue le grand test du quinquennat 2026-2030.

Un connecteur en quête d’autonomie

Le Vietnam est aujourd’hui un maillon essentiel de la géo-économie. En reliant, dans un même espace productif, les intrants chinois et la demande américaine, en attirant des flux d’IDE concurrents, en multipliant les accords commerciaux avec l’Europe et l’Asie, il contribue à maintenir sous une forme reconfigurée l’interdépendance entre des puissances qui affichent pourtant leur volonté de découplage.

Cette position de connecteur n’est ni neutre, ni passive. Elle est le produit de choix stratégiques : la « diplomatie du bambou », les accords de libre-échange, l’accueil ciblé de certains investissements, la recherche de contrepoids à la dépendance chinoise, la tentative de se rendre indispensable à Washington tout en ménageant Pékin.

C’est dans ce contexte que l’agenda de Tô Lâm — croissance à deux chiffres, primauté de l’innovation, montée en puissance du secteur privé, refonte institutionnelle — vise à transformer une position de simple intermédiaire en trajectoire d’émancipation. La question qui se pose désormais est celle du tempo : combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ? Jusqu’à quel point un pays peut-il servir de lien entre les empires sans devenir, à son tour, l’objet de leurs stratégies de domination ?

Symptôme révélateur de cette tension, le terme même de « ngoại giao cây tre », omniprésent dans les médias vietnamiens et internationaux jusqu’en 2024, se raréfie depuis l’avènement de Tô Lâm. Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique.

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28.05.2026 à 13:56

Le grand réveil

Matheo Malik

Ce que l’Europe doit apprendre de la Chine.

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Texte intégral (8523 mots)

Nous sommes entrés dans une phase d’accélération 61. L’histoire change de rythme. Les repères familiers de l’époque moderne s’effacent, et les récits que nous nous racontons sur le progrès et la puissance ne correspondent plus au monde réel. Jour après jour, ce que nous vivons ressemble de moins en moins à un remaniement passager des rapports de force ou à un réalignement géopolitique temporaire. Ce que nous percevons est plus profond et plus durable. C’est une transformation dont nous commençons à peine à discerner les contours. L’histoire n’est plus à l’arrière-plan de nos vies : tout se passe comme si elle se précipitait vers nous. Quelque chose d’urgent et d’impossible à ignorer est en train de foncer dans notre direction.

À propos de l’intense chantier de recherches qu’il a récemment ouvert sur la Chine, l’historien britannique de l’économie Adam Tooze avait ces mots : « La Chine n’est pas seulement un problème qu’il faut analyser, c’est la clef de voûte pour comprendre toute la modernité ». Il la qualifiait de « plus grand laboratoire de modernisations organisées qui ait jamais existé ou qui n’existera jamais à cette échelle ». Dans ce pays-continent, les histoires industrielles d’Europe et d’Amérique se lisent désormais comme de simples préfaces à quelque chose de beaucoup plus vaste.

L’observation d’Adam Tooze touche au cœur même de ce qui rend cette période si difficile à appréhender. Nous avons en effet assisté non seulement à l’émergence d’une nouvelle grande puissance mais aussi à une remise en cause fondamentale des idées reçues profondément ancrées dans la pensée occidentale sur le développement, les systèmes politiques et les acquis de la civilisation. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore trouvé le courage intellectuel d’affronter ce nouveau paradigme.

Ce grand réveil touche l’humanité tout entière mais il frappe singulièrement le monde développé et, plus encore, les États-Unis d’Amérique, où la doxa de l’exceptionnalisme occidental est de plus en plus exposée et contestée.

On avait un temps coutume de présenter la Chine comme une nation « en plein essor » ou « en train de rattraper son retard ». Aujourd’hui, la République populaire façonne désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme sur les plans économique, technologique et institutionnel. Pour les Américains en particulier, le choc psychologique le plus profond réside dans la prise de conscience que la modernité n’est plus quelque chose qu’ils créent eux-mêmes et que les autres se contentent d’hériter. Cette histoire a fait son temps.

Attendre l’effondrement chinois n’est pas une stratégie, c’est juste un mécanisme de défense.

Kaiser Kuo

Le déni, la diversion et les réactions excessives teintées d’angoisse que l’on observe si souvent dans le discours occidental à propos de la Chine sont les symptômes de ce décalage. Pourtant, la réticence à reconnaître ce changement dépasse le cadre des gouvernements, des discours médiatiques ou du consensus des experts. Elle touche aussi des personnes qui se penchent sur ces questions depuis des années. En tempérant les grandes affirmations, en remettant en question les implications de données empiriques, en appelant à la prudence même lorsque les preuves pointaient dans la direction d’un bouleversement total depuis un certain temps, je m’inclus moi-même parmi les retardataires. Il y avait toujours un « mais » lorsqu’il s’agissait de reconnaître les réalisations de la Chine. Face aux chiffres, notre premier réflexe était d’énumérer les coûts et les échecs, de prendre du recul juste au moment où l’ampleur de la transformation devenait trop évidente.

Or aujourd’hui, le plus grand risque serait de faire exactement l’inverse : minimiser l’importance de la Chine.

Ce texte ne reprendra pas la liste habituelle des griefs qu’on adresse généralement au modèle chinois — restrictions au pluralisme politique et aux médias indépendants ; pouvoirs étendus en matière de sécurité et détention préventive ; pression sur l’expression religieuse et ethnique ; coercition extraterritoriale — non pas parce que ces préoccupations seraient insignifiantes, mais parce que notre tâche est désormais différente. Nous avons tous appris à réciter cette litanie. Mais elle est aussi devenue un moyen de nous protéger de ce qu’une véritable comparaison entre la Chine et nous pourrait impliquer. L’objectif de cette pièce de doctrine est d’affronter lucidement ce que les réalisations chinoises nous obligent à reconsidérer au sujet de la modernité, de la capacité de l’État, des formes de légitimité politique et de notre propre complaisance — reconnaître ces coûts réels tout en prenant au sérieux l’ampleur de la transformation ; regarder en face ce que Pékin a accompli, et comprendre comment nous y mesurer.

Ce grand réveil ne doit pas être un aveu d’échec. Il ne vise pas à nous inciter à renoncer aux valeurs libérales, à proclamer la supériorité des régimes autoritaires, ni à imiter servilement certains aspects du modèle de gouvernance chinois. Il s’agit plutôt d’un appel à un examen franc et honnête en confiance : la volonté de reconnaître directement les défis, de tirer les leçons des succès des autres même lorsqu’ils ébranlent nos certitudes, et de renforcer nos propres institutions en reconnaissant clairement leurs lacunes plutôt qu’en niant leurs échecs de manière défensive. 

La démocratie libérale traverse certes une crise profonde, mais ce moment n’est pas nécessairement la fin. La question est de savoir si nous y ferons face avec l’introspection rigoureuse qui a permis le renouveau démocratique au cours de l’histoire, ou si nous nous réfugierons une fois de plus dans des mythes réconfortants qui nous ont par le passé rendus aveugles à la fois à nos faiblesses et aux forces de nos rivaux.

Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’échelle du changement

Cette prise de conscience doit commencer par une recension factuelle. Les chiffres, stupéfiants, ne suffisent pas à eux seuls à saisir toute la portée de la transformation chinoise. Selon la Banque mondiale, depuis le début des années 1980, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté 62, ce qui représente environ les trois quarts de la réduction mondiale de la pauvreté au cours de cette période. L’espérance de vie en Chine, qui n’était que de 33 ans en 1960, a atteint 78 ans en 2023 63 ; par comparaison, l’espérance de vie à la naissance aux États-Unis la même année était de 78,4 ans 64. Presque tous les foyers chinois ont accès à l’électricité depuis une dizaine d’années 65. La scolarisation dans l’enseignement secondaire est désormais quasi universelle 66. Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars seulement au début de la réforme à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui 67.

Mais ce qui illustre peut-être le mieux la difficulté à appréhender l’ampleur du phénomène, c’est ce qui s’est passé dans le secteur de l’énergie.

La Chine représente désormais plus de la moitié de la capacité installée mondiale combinée en énergie solaire 68 et éolienne 69. Environ les trois quarts de tous les projets de renouvelables actuellement en cours dans le monde se situent sur le territoire de la République populaire ou sont menés par des entrepreneurs chinois 70. Environ 30 % des émissions mondiales proviennent de la Chine 71, mais c’est également là que se concentre une grande partie de la croissance des technologies de décarbonation. 

Le pays a tout simplement transformé la transition énergétique mondiale en démontrant qu’un déploiement massif et rapide pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives en termes de coûts à l’échelle planétaire.

Quelle que soit l’opinion que l’on ait du système politique chinois, ce ne sont pas là les caractéristiques d’un État défaillant mais d’une société dont la population, à bien des égards, prospère comme jamais dans son histoire.

Le paradigme confucéen et le blocage intellectuel américain

L’ampleur de la transformation chinoise nous pose directement un défi d’ordre intellectuel. Même ceux d’entre nous qui ont suivi de près l’évolution de la Chine et qui se targuent de voir au-delà des préjugés occidentaux ont eu du mal à saisir pleinement ce dont nous sommes témoins. Les schémas de pensée habituels — les pièges du revenu intermédiaire, la fragilité structurelle de l’autoritarisme, la convergence inévitable avec les normes libérales — nous ont offert un réconfort cognitif sans toutefois jamais parvenir à expliquer ce qui se passe réellement.

L’historien de la pensée Joseph Levenson, dans son œuvre clef Confucian China and Its Modern Fate 72, soutenait que la quête de la Chine consistait à trouver une voie capable d’apporter richesse et puissance d’une manière à la fois authentiquement chinoise et objectivement efficace. Pendant plus d’un siècle, les intellectuels chinois se sont de fait débattus avec ce défi : comment atteindre la modernité sans perdre son identité culturelle, comment devenir puissant sans abandonner ce qui faisait la spécificité de la Chine ?

Ce chapitre de l’histoire touche peut-être à sa fin car le pays semble avoir trouvé cette voie. Le système qui alimente son succès est un alliage extraordinairement complexe de confucianisme, de léninisme, d’autoritarisme technocratique, de capitalisme d’État et de mécanismes de marché. Pourtant, les intellectuels chinois estiment que le pays a atteint cette richesse et cette puissance d’une manière typiquement chinoise. Si le cadre théorique de Levenson est le bon, alors nous sommes en train d’assister non seulement à l’ascension de la Chine mais aussi à son passage à l’étape suivante, une phase marquée par la fin de la quête centrale qui a défini son histoire moderne.

Or même en Chine, cette transition de la poursuite de la modernité à sa réalisation reste difficile à accepter pleinement. De nombreux intellectuels chinois, aussi patriotes et confiants soient-ils dans les réalisations de leur pays, semblent encore mal préparés à prendre la mesure de ce que ces réalisations signifient. L’idée que la Chine serait passée du rattrapage à la redéfinition du développement lui-même remet en cause des habitudes de pensée forgées au fil des générations. Pour des intellectuels conditionnés à considérer l’Occident comme un point de référence permanent — même lorsqu’il s’agit de le critiquer violemment —, la perspective que la Chine puisse désormais fixer les règles plutôt que d’y répondre exige un reset qui n’a pas encore pleinement eu lieu.

La résolution apparente de la poursuite de la modernité en Chine a des implications plus profondes encore. 

Si la République populaire est bel et bien devenue l’un des principaux architectes de notre contemporain, alors des questions qui ont longtemps structuré notre réflexion sur la Chine — va-t-elle se démocratiser ? Va-t-elle converger vers les normes occidentales ? Quand les contradictions la rattraperont-elles ? — sont peut-être tout à fait hors de propos. De nouvelles doivent prendre leur place : quel type de puissance mondiale la Chine devrait-elle devenir ? Comment une civilisation qui a retrouvé confiance en sa propre voie devrait-elle interagir avec un monde toujours organisé autour des institutions et des présupposés occidentaux ?

Les dirigeants chinois parlent aujourd’hui de construire une « communauté de destin commun pour l’humanité ». La signification pratique de tels concepts reste délibérément vague. Car il y a des questions plus profondes sous-jacentes encore plus difficiles à trancher pour le pouvoir chinois : une civilisation qui ne s’est jamais sentie à l’aise dans l’ordre westphalien peut-elle trouver le moyen de fonctionner en son sein, ou cherchera-t-elle à remodeler aussi ces normes-là ? Comment un pays qui a atteint la prospérité grâce à un développement dirigé par l’État peut-il partager ce modèle sans donner l’impression de compromettre la souveraineté des autres ?

Ces interrogations agitent aujourd’hui les stratèges chinois. Ils ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

En face, les questions auxquelles nous sommes désormais confrontés sont tout aussi difficiles, sinon plus : à quoi ressemble la modernité lorsqu’elle n’est plus conçue exclusivement par l’Europe et les États-Unis ? Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? Que se passe-t-il lorsque la deuxième économie mondiale fonctionne selon des principes qui bouleversent les convictions occidentales fondamentales sur la manière d’atteindre et de maintenir la prospérité ?

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. © ADAGP Paris 2026

Le cadre théorique de Levenson offre également une perspective pour comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. 

Selon sa formulation, une civilisation est stable lorsque ce qui est mien (meum) et ce qui est vrai (verum) restent en harmonie, autrement dit lorsque les présupposés hérités d’une société sur le fonctionnement du monde concordent avec la réalité tangible qu’elle vit au quotidien. L’instabilité apparaît dans les moments de disjonction, lorsque ces deux éléments ne concordent plus et que ce que la tradition affirme comme vrai ne correspond plus à ce que l’on peut clairement observer. Après les guerres de l’opium, la Chine a connu une telle crise : elle a vécu la douloureuse prise de conscience que les certitudes confucéennes sur la centralité chinoise et la supériorité de sa civilisation ne pouvaient pas expliquer la présence des canonnières occidentales sur la rivière des Perles. Il a fallu près de deux siècles de bouleversements intellectuels, d’expérimentations politiques et de transformations souvent violentes pour que la Chine résolve cette tension.

La question est maintenant de savoir si les chocs plus récents provoqués par l’ascension de la Chine — moins violents mais non moins fondamentalement perturbateurs — pousseront les États-Unis vers une remise en question similaire. 

Lorsqu’une nation qui était censée rester à jamais à la traîne fait soudainement un bond en avant dans les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle et les infrastructures ; lorsque le capitalisme autoritaire s’avère plus malléable que prévu ; lorsque « la fin de l’histoire » se révèle être un triomphalisme prématuré — le fossé entre meum et verum se creuse. Le choix, comme la Chine l’a appris au cours de son long siècle de l’humiliation, se situe entre le travail douloureux de reconstruction intellectuelle et la défense de plus en plus désespérée d’illusions réconfortantes.

La crise chinoise du milieu à la fin du XIXe siècle et la crise américaine du début du XXIe siècle ne sont bien sûr pas identiques. Mais ces deux moments présentent des parallèles historiques qui méritent d’être relevés. Dans les années 1860 et 1870, les réformateurs chinois du Mouvement d’auto-renforcement se sont attaqués à un défi civilisationnel en formulant les concepts de yong et de ti. Ils développaient l’idée que la Chine pouvait adopter les techniques et technologies occidentales (yong) et les mettre au service de la préservation de son caractère chinois essentiel (ti).

Les dirigeants des États-Unis prétendent pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. 

Kaiser Kuo

Aujourd’hui, un phénomène remarquablement similaire se déroule à front renversé sur tout le spectre politique américain.

De la politique industrielle aux participations directes du gouvernement dans des entreprises stratégiques comme Intel, les décideurs politiques américains adoptent de plus en plus des méthodes qui ressemblent étrangement au capitalisme d’État chinois, tout en insistant sur le fait qu’ils défendent les principes du libre marché. Sous l’administration Biden comme sous le second mandat de Trump, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie ont vu le jour, marquant un changement discret mais décisif. S’il n’y a peut-être pas eu de débat national à ce sujet, les États-Unis ne font du reste désormais plus aucun mystère sur le fait qu’ils ont une politique industrielle, concept autrefois honni.

Certes, les États-Unis ont longtemps pratiqué des formes plus ou moins explicites de politique industrielle — de la construction des chemins de fer transcontinentaux au projet Manhattan en passant par la course à l’espace. Mais ils le faisaient toujours en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’autre chose. Pendant des décennies, l’orthodoxie économique américaine a considéré la planification d’État comme à la fois inefficace et anti-américaine, considérant les modèles de développement d’autres nations — qu’il s’agisse de l’essor du Japon grâce à son ministère du Commerce international et de l’Industrie, de la coordination des chaebols, les conglomérats de Corée du Sud et, bien sûr, du capitalisme d’État chinois — comme des hérésies qui s’écartaient de la foi dans le libre marché. Pourtant, avec le CHIPS and Science Act de 2022, l’Inflation Reduction Act la même année et, aujourd’hui, la renaissance explicitement protectionniste de l’économie dirigée par l’État sous Donald Trump, les États-Unis ont complètement abandonné cette façade. Ce qui marquait autrefois la frontière idéologique entre « nous » et « eux » s’est du même coup discrètement effacé. 

Tout comme les réformateurs chinois affirmaient autrefois pouvoir emprunter de manière sélective aux méthodes occidentales sans compromettre la civilisation chinoise, les dirigeants des États-Unis prétendent aujourd’hui pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. L’histoire montre que de telles expériences d’emprunt sélectif se déroulent rarement aussi bien que leurs concepteurs l’imaginent.

La Chine n’est pas responsable de la crise américaine

Tout comme les historiens de la Chine moderne ont, ces dernières décennies, judicieusement révisé l’ancien paradigme purement réactif qui dominait les récits sur le siècle de l’humiliation — passant de la simple constatation d’un choc extérieur à la mise en avant des facteurs internes chinois qui avaient aussi façonné la transformation du pays —, nous devrions à notre tour résister à la tentation d’attribuer le malaise actuel des États-Unis principalement à une provocation chinoise.

Les germes du manque de confiance dans le modèle occidental sont nombreux et avaient été semés bien avant : les bourbiers des guerres en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, la polarisation et la paralysie de Washington, le spectacle honteux de l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 et l’effritement visible de la cohésion civique en Amérique ne sont que quelques exemples.

Mais le miroir chinois a amplifié cette tendance de manière troublante. Voir un rival construire, former et innover à l’échelle où le faisait la Chine a mis davantage en relief le dysfonctionnement américain. Chaque défaillance des infrastructures, chaque querelle à propos d’une ligne budgétaire, chaque fermeture du gouvernement semble plus criante face à la transformation rapide et profonde de la Chine.

Ce qui aurait pu être une nouvelle période d’introspection américaine s’est transformé en une crise bien plus aiguë : la douloureuse prise de conscience qu’un autre système, aussi imparfait soit-il, a produit des résultats à une échelle que les États-Unis n’ont pas pu atteindre. 

Qu’est-ce qui nous semble, au fond, si dérangeant dans le succès de la Chine ? Comme l’a observé Chas W. Freeman, un diplomate américain de haut rang à la retraite, « les Américains affichent aujourd’hui un étrange mélange de doute, de complaisance et d’arrogance ». C’est exactement le genre de cocktail qui empêche l’examen lucide que le moment exige. Une partie de ce qui reste en travers de la gorge des États-Unis est, malheureusement, d’ordre racial : le crépuscule du privilège blanc dans un pays de plus en plus diversifié correspond au crépuscule de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire. Tout comme l’ethnonationalisme blanc représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges blancs sur le plan national, on pourrait faire l’hypothèse que la dérive vers une nouvelle guerre froide représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges américains à l’échelle mondiale. Mais la question raciale n’est qu’un courant parmi d’autres dans un tourbillon plus vaste. 

Aujourd’hui, les intellectuels ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

Kaiser Kuo

Pour comprendre pourquoi l’ascension de la Chine semble gêner les États-Unis dans leur essence, il faut saisir le défi psychologique plus profond qu’elle pose à l’identité américaine.

Pendant des générations, les Américains avaient vécu dans une histoire nationale qui leur assurait qu’ils seraient toujours les premiers dans les domaines qui comptent le plus : innovation, technologie, puissance militaire, dynamisme économique, attrait culturel. Or pilier après pilier, les réalisations de la Chine ont systématiquement ébranlé l’exceptionnalisme américain. Des hiérarchies profondément enracinées et souvent inconscientes continuent de positionner l’Occident comme la norme et les autres États comme des dérivés. Le moment de la prise de conscience et du réajustement exige aujourd’hui de confronter ces réflexes.

Il était autrefois admis comme un axiome qu’une économie de marché dynamique nécessitait une démocratie libérale ; la Chine a démontré qu’un capitalisme autoritaire pouvait très bien fonctionner.

On croyait que les réseaux sociaux libéreraient inévitablement les sujets des autocraties ; puis le Printemps arabe s’est essoufflé, Edward Snowden a redéfini les termes du débat sur la surveillance, et la politique des plateformes a déraillé chez nous.

On supposait qu’aucune véritable innovation ne pourrait voir le jour sans liberté politique ; puis les entreprises et les laboratoires chinois ont commencé à produire des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent.

Chaque renversement a ébranlé le dogme et aggravé le choc.

Le discours occidental attribue systématiquement les réalisations de la Chine à son régime plutôt qu’à ses capacités intrinsèques. Les percées de Tencent, BYD, Huawei ou de l’écosystème matériel de Shenzhen sont souvent expliquées comme résultant d’un diktat de l’État plutôt que d’un génie conceptuel ou de la rapidité inégalée d’une production localisée. Cet aplatissement du contexte est dangereux : il alimente le sentiment que l’ascension de la Chine serait en quelque sorte un affront à la façon dont le monde devrait fonctionner plutôt qu’une preuve que le monde fonctionne peut-être différemment de ce que l’on supposait.

Le déni de l’ascension chinoise a quelque chose du climatoscepticisme

Aucun problème mondial ne reflète aussi crûment le moment dans lequel nous nous trouvons que le changement climatique.

Une tendance fondamentale se dessine : des preuves qui s’accumulent plus vite que notre capacité à les assimiler, des discours conçus pour apaiser plutôt que pour éclairer, et un refus collectif de remettre en question des hypothèses qui ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons.

Les parallèles avec la montée en puissance de la Chine sont là encore frappants. 

En matière de climat, nous voyons la fumée des feux de forêt étouffer nos villes, des inondations qui ne se produisaient qu’une fois par siècle survenir tous les deux ou trois ans, les océans se réchauffer et s’acidifier à un rythme alarmant. Pourtant, nous détournons le regard, cherchant des raisons pour retarder, éluder ou rejeter la responsabilité. En Chine, les infrastructures se développent à l’échelle continentale, les avancées technologiques s’accumulent, la capacité en énergies renouvelables double. Pourtant, nous trouvons encore le moyen de minimiser tout cela, de le ridiculiser en parlant de surcapacité et de prédire son effondrement imminent. Certains vont même jusqu’à rejeter ces progrès en les qualifiant de canular ou de complot.

Dans les deux cas, nous préférons le réconfort des histoires familières au malaise d’une véritable prise de conscience.

Poussons encore un peu plus loin le parallèle. Le changement climatique nous a tous contraints à affronter les limites de la maîtrise humaine sur la nature, cette prétention des Lumières selon laquelle les humains pourraient exploiter les forces naturelles sans conséquence. L’essor de la Chine nous oblige à affronter les limites de la maîtrise occidentale sur la modernité, cette puissante prétention selon laquelle seul le capitalisme libéral démocratique pourrait garantir une prospérité et une innovation durables. Ces deux évolutions exigent que nous abandonnions nos vœux pieux et que nous regardions le monde tel qu’il est. Elles révèlent toutes deux à quel point nos certitudes héritées sont devenues fragiles, et à quel point le déni peut être dangereux.

L’analogie met également en lumière autre chose : une évolution radicale de ce qui constitue la légitimité politique au XXIe siècle.

Si elle reposait autrefois principalement sur des procédures et des formes — constitutions, élections, parlements —, elle s’appuie désormais de plus en plus sur les résultats. En matière de climat, qu’est-ce qui pourrait compter davantage que la capacité à préserver l’habitabilité même de la planète ?

Le paradoxe chinois devient plus instructif encore si l’on considère que la Chine est à la fois le plus grand émetteur de carbone au monde et le plus grand constructeur de capacités d’énergie renouvelable. Elle installe chaque année plus d’énergie solaire et éolienne que le reste de la planète. Il y a une leçon au cœur de cette contradiction : au siècle où nous vivons, la légitimité ne découlera pas de la pureté idéologique mais de la capacité à tenir ses engagements, même de manière totalement chaotique. Les systèmes ne seront pas jugés sur l’élégance de leurs théories, mais sur leur capacité à relever les défis existentiels.

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. 94 min 01 s. © ADAGP Paris 2026

Vu des États-Unis, le contraste est saisissant. Alors qu’ils se disputent sans fin au sujet des pipelines et des lignes électriques, la Chine met en place en quelques années des réseaux qui couvrent la taille d’un continent. Alors que les Américains ont abandonné leur rôle de leader mondial en matière de climat — la deuxième administration Trump s’est à nouveau retirée de l’Accord de Paris et a récemment critiqué les énergies renouvelables à l’Assemblée générale des Nations unies —, la Chine est devenue l’acteur indispensable de la transition énergétique. Le pays qui était censé être le problème est devenu une partie de la solution sans laquelle on ne peut pas compter. Et il l’a fait non pas grâce à une transformation morale, mais à travers sa capacité de production et de déploiement.

Cela met en évidence une autre dimension qu’il faut reconnaître : la résilience face à la pression. Pendant des décennies, les États-Unis ont tiré parti de leur domination sur les systèmes financiers, les goulets d’étranglement technologiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales pour contraindre leurs adversaires et parfois même leurs alliés. Ce levier n’est plus à sens unique : la Chine a démontré qu’elle pouvait résister à une telle pression et riposter de la même manière, de l’exploitation des terres rares à ses intrants de fabrication de pointe. Sa réponse à l’endiguement technologique de Washington — l’accélération de l’innovation nationale dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et d’autres secteurs stratégiques — montre que son système est doté d’une capacité d’adaptation remarquable.

Cette légitimité par la performance au XXIe siècle englobe donc de multiples dimensions : la capacité à assurer la prospérité et la stabilité, certes, mais aussi à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la coercition économique sans céder, et à mobiliser des ressources pour relever des défis mondiaux comme la transition énergétique. Sur chaque dimension, le contraste entre le dysfonctionnement américain et les capacités chinoises devient de plus en plus criant et difficile à ignorer.

Ces réalisations interviennent à un moment où non seulement les États-Unis, mais aussi de nombreuses démocraties occidentales sont elles-mêmes en crise. Une telle concomitance soulève une question dérangeante : la légitimité politique se résume-t-elle à la démocratie procédurale ? Ou doit-elle également englober la performance, la capacité à tenir ses engagements, la compétence et la résilience ? Les vertus de la gouvernance technocratique — son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle — peuvent-elles être adoptées sans succomber à la tentation autoritaire ?

Une envie de Chine

Des signes de prise de conscience commencent à apparaître à tous les niveaux du spectre politique américain. La force la plus dynamique au sein du Parti démocrate pourrait être le « mouvement de l’abondance » lancé par Derek Thompson et Ezra Klein. Bien qu’ils ne placent pas explicitement la Chine au centre de leur analyse, l’accent qu’ils mettent sur la capacité de l’État, la politique industrielle et la nécessité de construire davantage et plus vite reflète clairement une prise de conscience naissante du fait que l’approche des États-Unis en matière de développement s’est avérée insuffisante.

Cette prise de conscience a trouvé sa pleine expression dans l’ouvrage Dan Wang, Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future, sans doute le livre le plus commenté sinon le plus important de 2025 pour quiconque réfléchit sérieusement à la trajectoire de la Chine. Le succès de Breakneck est un symptôme : l’argument de Wang selon lequel la technocratie et la gouvernance par l’ingénierie ont été les moteurs du succès de la Chine a trouvé un public avide parmi des lecteurs américains enfin prêts à affronter ce qu’ils avaient jusqu’ici ignoré ou écarté.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Kaiser Kuo

Plus surprenante encore est la réaction d’une partie de la droite américaine. Si l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires, il représente une reconnaissance à contrecœur du fait que le système chinois produit des résultats dont le système américain est de moins en moins capable. Parallèlement, les accélérationnistes de la Silicon Valley et les entrepreneurs technologiques, dont beaucoup sont désormais alignés sur Trump, expriment ouvertement ce que l’on pourrait appeler une « envie de Chine » : la reconnaissance que la coordination entre les secteurs public et privé en Chine a produit des avancées que la fragmentation aux États-Unis n’a pas su générer.

Le plus révélateur est peut-être que des sondages récents montrent un changement d’attitude envers la Chine chez les jeunes Américains 73. Nés bien après Tiananmen et constamment exposés sur les réseaux sociaux à des vidéos virales qui mettent en valeur l’esthétique monumentale des infrastructures chinoises, ils voient un pays qui ressemble de plus en plus à l’avenir dont ils rêvent plutôt qu’au passé. 

Ce changement générationnel pourrait s’avérer plus déterminant que les politiques publiques pensées par les élites américaines pour contrer l’émergence de la Chine.

À Pékin, dans les rangs des professionnels issus des secteurs de la biotechnologie à l’automobile en passant par les énergies renouvelables et la robotique humanoïde, on entend les variations sur un même thème : la transformation qui a balayé leurs secteurs en Chine au cours des deux dernières décennies — voire simplement des cinq dernières années — serait tout à fait inconcevable pour quiconque ne l’a pas vécue de près. Ils décrivent leur retour de conférences aux États-Unis ou en Europe comme marqué par un décalage : le tsunami de transformation venant de Chine n’est tout simplement pas ressenti avec une urgence à la hauteur de l’ampleur des bouleversements qui viennent. Or vu de Chine, le son de cloche est tout autre. Parmi les intellectuels et les personnalités culturelles, il règne une confiance palpable qui n’existait pas il y a plusieurs décennies. Ils ne se demandent plus si la Chine peut rattraper son retard. Ils ont grandi dans un pays déjà à la pointe de la technologie, influent sur la scène mondiale et fier de ses réalisations. Ils voient clairement la capacité de la Chine à résister aux guerres commerciales, à prendre une longueur d’avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et à construire des infrastructures à l’échelle continentale, et ils considèrent comme acquis que la Chine a sa place au premier rang des nations.

Cette confiance qui frôle parfois l’arrogance est plus saine que l’insécurité qui rongeait autrefois la psyché nationale. Elle suggère également que les dirigeants et les citoyens chinois commencent à se confronter à ce que signifie être non pas une puissance émergente, mais une puissance établie — avec toutes les responsabilités et les attentes que cela implique à l’intérieur et toutes les inquiétudes que cela peut encore susciter à l’étranger.

L’heure du grand réveil

Cette transformation brutale ne devrait pas susciter en nous le désespoir mais plutôt une forme d’humilité face à l’imprévisibilité totale de ce qui nous attend. 

La Chine a ébranlé les certitudes héritées de l’Occident en matière de développement et de gouvernance, mais les courants qui se manifestent dans l’ensemble du Sud commencent déjà à redéfinir eux aussi l’horizon d’attente d’une manière difficilement prévisible.

L’ingéniosité technologique, le poids démographique et l’expérimentation politique de demain émergeront de zones longtemps considérées comme périphériques. Le véritable défi n’est donc pas de s’ancrer trop fermement à un ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre.

Car notre grand réveil concerne peut-être la Chine pour l’instant, mais dans la perspective plus large de l’histoire du monde, il va bien au-delà. Notre univers ne tourne plus autour de centres familiers. Nous devons désormais trouver une stabilité sans le réconfort des mythes hérités, de la prise de conscience que les récits que certains d’entre nous se sont racontés sur la modernité étaient peut-être trop étroits, trop égocentriques, trop limités pour le monde dans lequel nous vivons réellement.

Réfléchissons à ce que la trajectoire de la Chine signifie pour les pays du Sud qui se sont entendu dire pendant des décennies qu’il n’y avait qu’une seule voie vers la prospérité : celle du Consensus de Washington, faite de privatisation, de déréglementation et de gouvernance démocratique. La Chine prouve qu’un autre modèle peut fonctionner à travers un développement piloté par l’État, une planification à long terme, des investissements massifs dans les infrastructures et une intégration sélective aux marchés mondiaux, tout en conservant son autonomie politique. Que l’on admire ce modèle ou non, son succès est indéniable, et ses implications se répercutent bien au-delà de l’Asie orientale.

Ce constat nous oblige tous à reconnaître que ce qu’on appelle modernité — l’ensemble du projet de développement humain, de progrès technologique et d’organisation sociale qui a défini les derniers siècles — n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident. L’avenir s’écrit en de multiples endroits, selon de multiples logiques et avec des résultats qui défient toute catégorisation simpliste.

Pour les États-Unis et l’Europe, cette prise de conscience exige d’abandonner l’idée qu’ils seraient les seuls à être qualifiés pour diriger, les seuls à être en mesure de juger, les seuls à être capables d’innovation et d’adaptation. Cela signifie accepter que leur façon d’organiser la société, aussi précieuse soit-elle à leurs yeux, n’est qu’une approche parmi plusieurs autres viables pour l’épanouissement humain. Les universités américaines restent de puissants aimants pour les talents du monde entier, même face à des attaques politiques croissantes. Il y a aussi les vastes communautés de la diaspora chinoise dont la créativité, la mobilité et la maîtrise culturelle forment un tissu entre les mondes. Elles ne sont pas les instruments d’un seul État mais participent à un projet mondial commun de savoir, d’invention et d’échange. Si l’on fait le pari qu’une modernité plurielle est en train d’émerger, ce sont peut-être ces communautés, plutôt que les gouvernements, qui seront le mieux à même de l’incarner.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Mais cela exige de les défendre de manière plus convaincante et de démontrer ce qu’elles valent vraiment par l’action plutôt que par la proclamation. 

La modernité n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident.

Kaiser Kuo

Il faudrait cesser d’envisager notre approche de la Chine en se demandant pourquoi cela ne peut pas durer, qu’est-ce qui va forcément mal tourner ou quand les contradictions finiront par éclater. Le système a fonctionné. Il a tenu ses promesses. Attendre son effondrement n’est pas une stratégie, c’est un mécanisme de défense.

Notre grand réveil doit être avant tout intellectuel : il s’agit de voir le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit, de reconnaître les réussites où qu’elles se produisent, et de tirer les leçons du succès même lorsqu’il provient de sources qui nous mettent mal à l’aise. Se réveiller, c’est résister au déni, accepter ce que nos yeux voient, et choisir la franchise plutôt que l’illusion.

C’est par là que tout véritable ajustement doit passer : non pas par des prescriptions politiques ou des plans stratégiques, mais par la simple reconnaissance que le monde a changé d’une manière que nous commençons seulement à comprendre. 

Quelles politiques devraient en découler ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Le travail politique ne peut commencer qu’une fois que nous aurons cessé de nous mentir à nous-mêmes. Le grand réveil est d’ordre cognitif, pas programmatique. Nous devons voir clairement les réalisations de la Chine en évacuant totalement ce « oui, mais » réflexe qui les minimise immédiatement, avant de pouvoir réfléchir clairement à ce qu’elles signifient pour nous.

Le monde a fondamentalement changé. Le choix ne se situe pas entre la résistance et la capitulation mais entre une adaptation réfléchie et un déni obstiné ; entre le renforcement de nos institutions par une introspection honnête et leur affaiblissement définitif si nous refusons délibérément de voir les nouvelles réalités.

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