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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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25.08.2026 à 07:55

L’Union peut-elle devenir une puissance sans capitalisme européen ?

Louis Puel

Entretien fleuve avec l’économiste pionnier de la théorie de la régulation.

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Texte intégral (9751 mots)

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Davantage que le lexique aujourd’hui de plus en plus central de la géopolitique ou de la géoéconomie, vous mobilisez celui de la régulation. Pour analyser les soubresauts économiques de notre temps – fragmentation commerciale, rivalité sino-américaine, retour de la guerre conventionnelle – vous parlez d’« insertion internationale ». Comment comprendre cette expression ? 148

La géopolitique stricto sensu consiste à analyser la politique menée par les États — ou par d’autres acteurs — à l’échelle locale ou internationale, au prisme de la géographie, de l’accès aux ressources naturelles et des réseaux transnationaux, notamment de transport.

La théorie de la régulation (comme école de pensée économique) s’intéresse, pour sa part, à la manière dont les conflits sociaux et politiques peuvent déboucher sur de nouveaux régimes socio-économiques, plus ou moins viables. Une régulation économique cohérente repose sur une articulation entre cinq piliers : le régime monétaire et financier, le régime de concurrence, le rapport salarial, le rapport de l’État à l’économie et, enfin, l’insertion internationale, que je définis comme l’ensemble des règles organisant les rapports entre un espace national d’accumulation et le régime international (commerce, investissement direct, change et finance, migrations). C’est une forme à double face parce qu’elle est le produit de compromis internes, mais aussi la traduction domestique d’un rapport de force externe 149.

Pour comprendre ce point, prenons un exemple concret, celui de la transformation du régime aujourd’hui en cours aux États-Unis. Comment l’interpréter selon cette « insertion internationale » ?

Le vocabulaire de la régulation permet précisément de relier la mutation du discours géopolitique américain aux transformations de son économie.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement investi le rôle laissé par le Royaume-Uni en postulant à devenir l’incontestable gendarme du monde face à leur rival soviétique. Après l’épuisement de l’Europe entre les deux guerres, c’est surtout en fixant les règles du jeu économique et financier à l’échelle internationale, notamment à Bretton Woods, que le tournant fut acté 150. Le reste du monde a dû alors se plier à la nouvelle centralité du dollar. La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’Europe, mais aussi certains pays asiatiques, comme le Japon et, plus tard, la Corée du Sud, ont progressivement renforcé leur économie au cours des décennies d’après-guerre, jusqu’à s’affirmer comme des concurrents des États-Unis. Mais c’est surtout la rapide émergence de la Chine au cours des deux dernières décennies qui a remis plus profondément en cause cette hiérarchie. L’insertion internationale qui avait accompagné la puissance américaine devient dès lors, aux yeux de ses dirigeants, une source de vulnérabilité. Il en résulte un profond aggiornamento de la géopolitique américaine, accompagné d’un renouvellement de la régulation : recul du libre-échange, affirmation du primat des intérêts américains et mobilisation de l’État pour ouvrir des marchés aux grandes entreprises technologiques.

La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.

Robert Boyer

Par contraste, après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, les gouvernements chinois des présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), ont fondé leur mode de développement domestique sur une large ouverture internationale, permettant de compenser les déséquilibres structurels liés au dynamisme de l’investissement et de la production, au détriment de la consommation. Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.

D’un point de vue idéologique, cet état de fait peut paraître paradoxal : la Chine, dont le régime se présente comme communiste, embrasse pleinement le libéralisme économique, tandis que l’État américain se fait de plus en plus interventionniste et protectionniste.

Il faut cesser de voir dans ces deux modèles économiques des systèmes contraires. Leur mode de développement est largement complémentaire. Cette interdépendance économique, au demeurant mutuellement avantageuse, était reconnue par les gouvernements démocrates, mais elle a été totalement sous-estimée par Donald Trump, qui n’a pas pris conscience de l’importance du commerce avec la Chine dans la sauvegarde de l’American Way of Life 151.

Quels sont les apports théoriques régulationnistes qui permettent de mieux comprendre cette complémentarité entre la Chine et les États-Unis ?

L’effondrement de l’Union soviétique a été interprété à tort comme la fin de l’histoire 152. Partout, le marché et la démocratie allaient remplacer le Gosplan et le Parti communiste. C’est ce qu’a propagé la nouvelle macroéconomie classique et il en a résulté une remarquable incompréhension des transformations à l’œuvre, faute de distinction fine entre les trajectoires des différentes nations. L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe. Le régime d’accumulation tiré par l’innovation et la globalisation financière des États-Unis ne s’est pas répandu universellement par-delà le monde.

Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.

Robert Boyer

Une complémentarité inattendue est apparue avec le régime de concurrence façonné par la Chine. C’est sous l’effet de cette transnationalisation des flux économiques que des oppositions politiques sont apparues : à mesure que le gouffre politique et idéologique se creusait entre les deux puissances, leurs régimes économiques sont devenus de plus en plus interdépendants. Le protectionnisme, le nationalisme et la xénophobie sont les symptômes d’un retour du politique contre le supposé déterminisme économique, dont on pouvait dire qu’il allait convertir tous les pays à un même modèle économique dominant et consensuel.

Comment caractériser la Russie selon la théorie de la régulation ?

Par rapport aux États-Unis et à la Chine, la Russie définit une troisième configuration des relations entre les modes de développement domestique et géopolitique. En termes économiques, le pays a fondé sa croissance sur l’exportation en masse de ressources naturelles, au premier rang desquelles l’énergie. Le lien avec le territoire est donc évident puisque c’est à partir de l’exploitation de ses ressources que les responsables politiques entendent améliorer le niveau de vie de la population. Cette forme d’insertion internationale donne ainsi au contrôle du territoire une importance économique particulière, qui peut faire de la conquête, et par voie de conséquence de la guerre, un outil de politique internationale 153.

Cette logique ne suffit cependant pas à expliquer la guerre. Elle se combine avec une vision impériale portée par les gouvernements russes successifs, y compris sous l’Union soviétique. L’agression de l’Ukraine, difficilement compréhensible pour nombre d’experts, tant américains qu’européens, trouve alors une explication qui combine géopolitique et approche de la régulation. L’approche de la régulation permet ainsi de situer les stratégies géopolitiques dans le temps et dans l’espace, en les rapportant aux contraintes et aux opportunités propres au mode de développement de chaque pays.

L’insertion internationale de l’Europe a-t-elle des chances de survivre, à l’heure où les États-Unis et la Chine sont entièrement absorbés par leur propre affrontement ?

Face à ce duel de titans, l’Union européenne s’est révélée désarmée. Dès l’origine, la construction européenne a été bâtie sur l’hypothèse qu’une coordination économique entre États-nations constituait la meilleure prévention contre le retour des guerres qui avaient précipité le déclassement du vieux continent. Au fil des décennies, les efforts se sont ainsi concentrés sur la construction d’un marché élargi, puis de la monnaie unique. Ces instruments étaient d’abord conçus pour approfondir l’intégration européenne, bien davantage que pour projeter la puissance de l’Union vers l’extérieur : à titre d’exemple, l’objectif de faire de l’euro une monnaie de réserve susceptible de concurrencer le dollar est longtemps resté secondaire.

L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe.

Robert Boyer

Cette construction laisse cependant l’Union particulièrement exposée au bouleversement de son environnement international. Or plusieurs des piliers sur lesquels elle s’était appuyée sont aujourd’hui simultanément fragilisés.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a révélé les insuffisances de l’Europe en matière de défense. Face à un pays qui a fait de son appareil militaire le fondement de sa stratégie géopolitique, l’Union n’était pas prête. Le second mandat de Donald Trump révèle une autre fragilité structurelle : l’Europe ne peut plus tenir pour acquis le soutien de son allié américain. Sa dépendance à l’égard du pilier américain de l’OTAN, pour la dissuasion nucléaire comme pour une partie de son approvisionnement militaire, complique dès lors toute revendication d’autonomie stratégique.

Sur le plan économique, l’ordre international qui avait accompagné la construction européenne se transforme à son tour. Le continent est pris en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain. Les dépendances énergétiques des États membres à l’égard de fournisseurs extérieurs compliquent en outre l’élaboration d’une position commune lorsque les alternatives disponibles diffèrent fortement d’un pays à l’autre en termes de coût et d’accès.

Ainsi se fragilisent les conditions mêmes qui avaient rendu possible cette forme particulière de « non-puissance » européenne. À sa dépendance persistante envers les États-Unis en matière de sécurité et à sa dépendance extérieure en matière énergétique s’ajoutent l’affaiblissement du multilatéralisme comme mode de gouvernance internationale, les handicaps structurels du système financier européen et le retard de ses industries technologiques par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Dans un ordre international où le droit tend par ailleurs à s’effacer devant les rapports de force, l’Union court le risque d’être progressivement reléguée au rang de spectateur des relations internationales du XXIe siècle.

Cette « non-puissance » tient-elle aussi à la méthode même de la construction européenne ? L’Union a longtemps transformé les conflits politiques en problèmes juridiques, réglementaires ou techniques. Cette méthode a produit des succès considérables, mais elle semble insuffisante ou inopérante face aux tendances impériales, à l’IA, à la défense et à la fragmentation du commerce mondial. Les instruments qui ont permis de construire l’Europe peuvent-ils désormais l’empêcher de devenir une puissance ?

En effet, dans la progressive élimination des barrières douanières aux échanges intra-européens, ce sont les règlements, en application du traité fondateur, qui ont joué un rôle déterminant. Une jurisprudence a émergé des conflits entre États membres et elle a fini par changer les conditions de la concurrence entre les firmes et la formation des prix en faveur des consommateurs. Le lancement puis l’adoption de l’euro auraient pu être l’occasion d’un passage au politique, mais ses promoteurs l’ont présenté comme un simple exercice technique d’établissement puis de renforcement de sa crédibilité, fondée sur le respect de critères tels que le ratio des déficits publics par rapport au PIB et celui de l’endettement sur le PIB. Force est de reconnaître qu’en dépit de cette faiblesse structurelle, l’euro s’est affirmé comme la monnaie indiscutable des pays membres, ce que reconnaissent aujourd’hui même les plus critiques.

L’Europe est prise en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain.

Robert Boyer

Par contraste, le budget européen représente une fraction minime du PIB de l’Union (1 à 2 % du revenu national brut) et il doit être tenu à l’équilibre, ce qui limite beaucoup les capacités d’intervention dans la stabilisation de la conjoncture et le soutien à des investissements d’avenir. Voilà qui handicape l’Union pour financer un plan qui soit à la hauteur des ambitions que manifestent les États-Unis et la Chine. De même, la méthode européenne de coordination des stratégies nationales trouve sa limite en matière de défense face à l’enjeu de la construction d’une industrie de l’armement qui soit à la hauteur de la menace que la Russie fait peser sur le vieux continent et de la perte de confiance en l’engagement des États-Unis au titre de l’OTAN 154.

Cette dysfonctionnalité des outils européens explique que le droit et le règlement aient remplacé la taxation et la dépense au point de conforter le diagnostic selon lequel l’excès de réglementation — parfois dénommée régulation (NDLR : néologisme distinct de l’école de la régulation) — a réduit la compétitivité et compromis la construction d’une économie verte. Par contraste avec les États-Unis, sous la présidence Biden, des subventions et des crédits massifs ont favorisé l’émergence d’un nouveau modèle productif combinant numérisation et respect de l’environnement (Inflation Reduction Act), ce que Donald Trump s’est empressé de détruire. L’imposition par le président américain de droits de douane élevés et fantaisistes a mis en évidence une autre grande faiblesse de l’Europe : la présidente de la Commission ne dispose pas du même poids politique que les présidents américain et chinois. Un gouvernement européen en bonne et due forme aurait disposé de nombreux instruments pour répliquer aux menaces de Donald Trump. Or ils n’ont pas été utilisés. On retrouve cette même faiblesse politique de Bruxelles dans les négociations commerciales avec le Mercosur : il a été difficile de surmonter les conflits d’intérêts entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, et plus largement entre le Nord et le Sud de l’Europe.

À la lumière de cette analyse, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne, condition sine qua non d’une Europe puissance qui fait cruellement défaut pour répondre aux ambitions des prédateurs que sont devenus non seulement Vladimir Poutine mais aussi Donald Trump.

Mais si, comme vous venez de le suggérer, la faiblesse européenne tient d’abord à l’absence d’une véritable arène politique commune, le rapport Draghi ne risque-t-il pas de traiter comme un problème économique ce qui relève en réalité d’une contradiction politique plus profonde ? L’Union dispose d’un marché, de règles et d’une monnaie, mais toujours pas de firmes, de capitaux ni de compromis productifs véritablement transnationaux. Peut-il exister une stratégie industrielle européenne sans véritable capitalisme européen ?

Il faut d’abord souligner que le rapport Draghi est le bienvenu, car il dresse un bilan rigoureux et sans complaisance des forces et surtout des faiblesses de la compétitivité du vieux continent. En affirmant que l’Union européenne courait un risque existentiel, il a réveillé les responsables politiques et il leur a proposé une stratégie élaborée et détaillée par domaines. À mon sens, il souffre pourtant de défauts majeurs.

En premier lieu, ce diagnostic est bien tardif, alors que le décrochage de l’Europe par rapport aux modèles productifs émergents remonte au début des années 1990. Au fil des décennies, se sont multipliés les avertissements et les signaux d’un déclassement et d’un retard cumulatif.

La percée du Japon dans l’automobile et l’électronique révélait déjà les faiblesses des entreprises européennes, restées confiantes dans l’efficacité du modèle de production et de consommation de masse. En 2000, lorsque la percée de l’Internet trouve son origine aux États-Unis, quelques firmes européennes sont aux avant-postes, mais elles ne résistent pas à la consolidation du secteur du numérique qui fait émerger des multinationales américaines à la conquête des marchés mondiaux. La grande crise financière de 2008, pourtant née aux États-Unis, creuse paradoxalement l’écart des trajectoires macroéconomiques de part et d’autre de l’Atlantique et se traduit par une paupérisation relative de l’Europe.

 La faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne.

Robert Boyer

L’Union européenne affiche alors son ambition d’être le premier pôle de l’économie mondiale explorant un mode de développement soutenable en termes d’environnement. Mais cette ambition se heurte aux faiblesses de son appareil productif : particulièrement visible dans le photovoltaïque, où les producteurs européens ne peuvent plus soutenir la concurrence chinoise, cette pression s’étend également aux batteries et, dans une moindre mesure, à l’éolien. L’incapacité du système productif européen à répondre à l’objectif stratégique de l’Union atteint son comble lorsque la surcapacité chinoise de production de véhicules électriques devient une menace, y compris pour la plus puissante industrie automobile européenne, celle de l’Allemagne. Ce défaut d’anticipation est précisément l’un des problèmes que met en lumière le rapport Draghi.

La seconde critique est plus fondamentale. Mario Draghi s’inscrit encore dans une démarche néo-fonctionnaliste en vertu de laquelle des intérêts économiques communs devraient obligatoirement se traduire par une politique commune.

Au fil des pages, on trouve une succession de formules du type : « Agir en tant que communauté » ; « Unir les forces pour la défense » ; « Un cadre de coordination de la compétitivité » ; « Doter l’Union d’une politique économique étrangère ». Or, l’ouvrage « L’Union européenne : innover ou disparaître » montre que chaque gouvernement interprète un même objectif en fonction des intérêts associés à chaque forme nationale du capitalisme. Selon que le mode de développement repose sur les exportations en Allemagne, sur la consommation en France ou sur l’investissement direct étranger en Hongrie, l’intérêt européen commun sera interprété différemment. Ainsi, toute stratégie définie par la Commission doit passer par le filtre des négociations interétatiques au Conseil européen, au risque d’y perdre une partie de sa substance.

La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise, à l’heure où des mouvements et des partis populistes nationalistes attribuent à Bruxelles la responsabilité de leurs difficultés domestiques.

Ainsi, le fait que la politique se déroule essentiellement au niveau national, beaucoup moins à l’échelle européenne, semble avoir interdit l’émergence d’un capitalisme européen. L’exemple d’Airbus est à cet égard éclairant : sa réussite a très peu dépendu d’initiatives venues de Bruxelles. La politique de concurrence a, de ce point de vue, protégé les consommateurs mais parfois freiné la constitution de l’Europe comme puissance industrielle. Les multinationales de chaque pays ont noué des alliances hors de l’Europe, attirées par de nouveaux marchés en Asie et une rentabilité supérieure aux États-Unis.

La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise.

Robert Boyer

Dans ces conditions, approfondir le marché européen ne suffit pas nécessairement à faire émerger les acteurs économiques européens que suppose implicitement la stratégie de Draghi. De ce fait, il n’est pas certain que certaines des propositions clefs du rapport Draghi soient à la hauteur des enjeux. Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité. La première mesure peut au contraire attirer de nouveaux concurrents au point de menacer la survie des entreprises européennes comme le montre la transformation du marché des véhicules électriques sous la pression de la Chine 155. La seconde peut, paradoxalement, accélérer le placement de l’épargne européenne aux États-Unis, où les rendements sont supérieurs : cette tendance est déjà bien engagée. Autrement dit, l’intégration financière ne crée pas à elle seule un capitalisme européen : en l’absence d’opportunités d’investissement suffisamment attractives sur le continent, elle peut même faciliter la circulation de l’épargne vers les capitalismes déjà les plus dynamiques.

En somme, le succès du plan Draghi pourrait résoudre certaines faiblesses tout en en aggravant d’autres. C’est toute la difficulté des arbitrages auxquels l’Union européenne est confrontée à l’ère du capital financier globalisé.

Dans un texte récent, Paul Krugman conteste le récit du déclin européen : la productivité européenne reste proche de celle des États-Unis, le retard en PIB reflète largement des choix de société, et la faiblesse européenne serait d’abord politique : un grand continent mais une puissance prisonnière de ses propres doutes. Dans L’Union européenne : innover ou disparaître, vous décrivez trois bifurcations possibles : un fédéralisme original, une gouvernance polycentrique pragmatique, ou une fragmentation sous l’effet des replis nationaux. Entre votre propre diagnostic — absence de capitalisme européen, dépendances structurelles, retard technologique — et le relatif optimisme de Krugman, comment apprécier la réalité du décrochage européen et lequel de ces scénarios vous paraît aujourd’hui le plus probable ?

Cette contestation de la doxa économique par Paul Krugman est salutaire mais pas des plus convaincantes. 

En termes statistiques, la différence avec Mario Draghi tient à une convention comptable différente dans la mesure du PIB par tête (PIB PPA) 156. En effet, si l’on procède en parité de pouvoir d’achat courante et non pas aux prix de 2020, alors l’indicateur montre une quasi-stagnation et non pas une détérioration cumulative de l’Union européenne par rapport aux États-Unis. En termes économiques, cela signifie que l’écart de croissance en faveur des États-Unis tient au dynamisme du secteur de la tech. Si l’on fait l’hypothèse que ce dernier distribue ses gains de productivité dans le monde entier grâce à la chute des prix relatifs, le retard de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne s’est pas aggravé, mais l’écart de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat courante reste de l’ordre de 30 %. Les États-Unis bénéficient des profits des secteurs les plus dynamiques, alors que le vieux continent ne bénéficie que des baisses des prix de la production. Pour reprendre une formule éclairante : « L’Europe achète le futur, les États-Unis le construisent » 157. Ce n’est jamais que la répétition de ce qui était déjà intervenu au titre des technologies de l’information et de la communication et de la nouvelle économie dans les années 2000.

Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité.

Robert Boyer

Ainsi, l’Union européenne est bien en situation d’infériorité car la faiblesse des gains de productivité ne permet plus d’assurer un financement aisé d’une couverture sociale étendue et la progression du salaire n’est plus assurée que par des transferts publics financés par l’endettement.

La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti. Cela se répercute dans l’opinion publique avec la partie la plus fragile des populations qui se considère comme en voie de paupérisation. C’est sur ce terreau que prospèrent les partis et gouvernements populistes qui attribuent cet échec de l’Europe à la montée d’une immigration incontrôlée. Il est remarquable que ce phénomène affecte tous les pays membres quel que soit par ailleurs leur type de capitalisme. C’est un grand péril pour la construction européenne, qui pourrait se manifester lors des prochaines échéances électorales nationales. Il faut donc redouter un moment critique marqué par des replis nationalistes.

Si l’on entend éviter leur triomphe, il faut donc démontrer qu’ils proposent des remèdes pires que le mal et que la défense d’une souveraineté nationale pleine et entière détériore la capacité de négociation de chaque gouvernement à l’époque de grands prédateurs qui entendent reconstituer des empires. Il faut surtout montrer en quoi la défense des biens communs européens — la démocratie, la sécurité, l’adaptation au changement climatique, la stabilité financière et, finalement, un système européen d’innovation — constitue autant d’atouts pour préserver le bien-être des citoyens.

Ce diagnostic rejoint en partie celui de Mario Draghi, qui semble entériner une rupture doctrinale majeure : le marché européen ne suffit plus, à lui seul, à produire l’innovation, la sécurité économique et la puissance géopolitique dont l’Union a besoin. Dans son discours d’Aix-la-Chapelle, il appelle ainsi à « transformer à nouveau la crise en union ». Pourtant, les réponses européennes aux chocs récents — pandémie, énergie, défense, technologies critiques — reposent souvent sur des mécanismes ad hoc, des coalitions pragmatiques et des formes d’intégration différenciée, relevant davantage du muddling through que d’un véritable sursaut fédéral. Ce « fédéralisme pragmatique » peut-il devenir une forme durable de gouvernement européen ou l’Union reste-t-elle prisonnière d’une contradiction fondamentale entre intégration économique et fragmentation politique ? Une puissance géoéconomique peut-elle d’ailleurs émerger sans franchir le cap d’une union fiscale ?

Le constat selon lequel la confiance placée dans le marché pour stimuler l’innovation a échoué et que le refus d’une Europe puissance est devenu un handicap majeur pour la géopolitique est une condition nécessaire mais pas suffisante à un aggiornamento de l’intégration européenne. Les souverainistes en concluront qu’il faut revenir à la nation ; les fédéralistes plaideront au contraire pour un moment hamiltonien comparable à celui qu’ont connu les États-Unis au XVIIIe siècle. Au sein même de ces deux groupes, l’appartenance à une forme ou une autre de capitalisme détermine des réponses différentes. En fait, le mot d’ordre « transformer à nouveau la crise en union » témoigne d’une nostalgie pour la méthode néo-fonctionnaliste, alors qu’elle a définitivement atteint ses limites. Le succès de l’euro a donné l’illusion qu’une monnaie technique sans pouvoir étatique était possible et viable à long terme. À l’inverse, la diplomatie et la défense ne peuvent faire l’économie d’accords politiques issus de la confrontation entre les points de vue des États membres.

La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti.

Robert Boyer

Dès lors, la notion de « fédéralisme pragmatique » s’avère être un oxymore : un régime politique est ou bien n’est pas fédéraliste, et on ne connaît pas de modèle hybride. Mario Draghi entend sans doute utiliser la méthode des coopérations renforcées, prévue par les traités européens. C’est par exemple ce que l’on observe avec la formation d’une coalition des volontaires dans le domaine de la politique étrangère pour s’opposer à Trump et défendre l’Ukraine. Elle a l’avantage d’établir un rapport de force au niveau mondial, mais elle a pour contrepartie de fractionner la solidarité européenne. Les optimistes objecteront que l’Union connaît déjà de telles formes d’intégration différenciée avec la zone euro ou l’espace Schengen.

Les décideurs butent donc sur une contradiction majeure entre intégration économique et fragmentation politique. Dès lors, comment avancer ? Comme on l’a vu, le seul approfondissement de l’intégration bancaire et financière — union des marchés de capitaux et union bancaire — ne suffira sans doute pas : il repose d’abord sur l’expertise technique, là où il faudrait une mobilisation politique. Une voie beaucoup plus prometteuse serait celle d’une union fiscale, car elle impliquerait la recherche d’un compromis fondateur au niveau européen. Ce compromis serait le signe d’un regain du contrôle démocratique par les citoyens et permettrait d’assurer l’efficacité dans la mise en œuvre des priorités retenues au niveau communautaire.

Cela supposerait donc cet acte fondateur hamiltonien qui ferait que le politique ne serait plus un obstacle à la recherche de la compétitivité mais son accélérateur 158. Un véritable budget européen aurait ainsi une double fonction : il serait un élément constitutif d’un ordre politique et pourrait agir comme investisseur en dernier ressort. C’est un horizon politique souhaité par certains des dirigeants européens, mais qui reste un tabou et s’avère difficile à mettre en œuvre dans une période où les gouvernements luttent à l’échelle nationale pour réduire leur déficit public et cherchent de nouvelles assiettes fiscales.

Dans vos textes récents sur les États-Unis, vous décrivez un capitalisme américain traversé par une contradiction profonde entre domination financière, futurisme technologique et populisme nationaliste. Le trumpisme doit-il être compris comme l’expression durable d’une transformation du régime américain d’accumulation ?

Le trumpisme est d’abord l’expression de la crise de la société américaine sous le double impact d’une financiarisation sans précédent et d’une ouverture internationale poursuivie au fil des décennies alors qu’elle a fait apparaître une polarisation sociale et politique sans égale. Un discours populiste permet à Donald Trump de gagner par deux fois les élections présidentielles. Dans son second mandat, celui-ci s’affranchit du droit et de la Constitution pour décider d’un relèvement surréaliste des droits de douane en réponse à sa base électorale MAGA.

Immédiatement, en avril 2025, les marchés financiers sanctionnent l’amateurisme de ce plan, constamment révisé, et qui fait l’objet d’actions en justice se terminant avec la dénonciation par la Cour suprême de l’illégalité de cette augmentation tous azimuts des droits de douane. L’impact négatif attendu a été compensé, voire dissimulé, par l’extrême dynamisme de l’investissement lié à l’intelligence artificielle.

C’est ici qu’apparaît un écart majeur dans la gestion du projet populiste. Il n’est guère surprenant qu’une administration composée de milliardaires défende davantage les puissants que les faibles.

Donald Trump ne se borne plus à défendre les intérêts des pétroliers, car il devient un soutien crucial des cryptoactifs, dont il fut pourtant critique lors de son premier mandat. Il ne peut plus rester insensible à la puissance du capital de la tech. Au-delà des vicissitudes des relations personnelles entre Donald Trump et Elon Musk, semble se nouer une alliance de fait entre les financiers et la Silicon Valley 159. Un revirement équivalent intervient concernant la politique internationale : le même président qui entendait arrêter la succession de guerres perdues et coûteuses déclare la guerre à l’Iran. Supposée être une simple excursion, elle se solde par le fiasco qui entérine le fragile accord de cessez-le-feu annoncé le 14 juin 2026 et signé au château de Versailles le 17 juin. Le blocage du détroit d’Ormuz a suffi pour annuler la promesse d’une réduction du coût de la vie pour les citoyens américains, ce qui laisse augurer des élections de mi-mandat tumultueuses.

Donald Trump va-t-il passer à la postérité comme le catalyseur d’une accumulation dominée par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle avec le soutien des financiers enthousiastes des FAB 10 160 ? L’avenir le dira, mais d’ores et déjà il faut pointer le risque d’une bulle spéculative qui compromet l’hypothèse d’une transition ordonnée vers ce nouveau régime, fondamentalement déséquilibré et inégalitaire. En effet, les rendements implicites qu’incorporent les cours boursiers actuels sont particulièrement élevés. Ils ont de fortes chances d’être déçus si la percée technique que constitue l’IA ne se prolonge pas par une diffusion des innovations et des applications capables de transformer durablement l’organisation productive : c’est à cette diffusion que l’on pourra juger de l’émergence d’un véritable régime d’accumulation plutôt que d’une bulle spéculative. En tout état de cause, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle 161.

L’économie chinoise semble avoir réussi là où les démocraties occidentales peinent encore : articuler planification stratégique, montée technologique, puissance industrielle et contrôle financier. La Chine représente-t-elle une simple variante autoritaire du capitalisme — ou une nouvelle forme historique capable de redéfinir durablement les rapports entre État, marché et souveraineté ?

C’est une vaste question, qui dépasse largement le cadre de cet entretien. Il faut d’abord reconnaître le caractère idiosyncratique de la trajectoire chinoise qui s’inscrit dans une expérience séculaire de contrôle du peuple par une élite méticuleusement sélectionnée en fonction de sa capacité à gouverner. Le Parti communiste chinois s’inscrit dans cette lignée et son rôle est essentiel pour comprendre comment il a été possible de concilier planification stratégique et déchaînement du principe de concurrence entre corporatismes locaux. C’est ainsi que la Chine a réussi le pari d’une synergie entre la consolidation du pouvoir et le dynamisme économique sous une forme originale de capitalisme qui n’est en rien une variante du projet soviétique.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle.

Robert Boyer

En outre, la taille de la population est essentielle car elle permet une division du travail au sein même du territoire chinois, sans que les chaînes de valeur globales en perturbent la cohérence, si ce n’est à la marge et de façon transitoire. Rares sont donc les pays capables de faire émerger cette forme de capitalisme, ne serait-ce que parce que la Chine rend particulièrement difficile leur industrialisation. Un parti communiste pourrait-il suivre la voie chinoise par exemple en Amérique latine  ? L’expérience cubaine permet d’en douter.

D’autres raisons empêchent de faire de la Chine contemporaine la figure emblématique d’une nouvelle forme de capitalisme appelée à faire époque.

En effet, le primat de la concurrence de tous contre tous fait du rapport salarial la variable d’ajustement d’un régime d’accumulation déséquilibré car il reproduit en permanence un excès des capacités de production par rapport à la demande domestique. La Chine exerce alors une pression concurrentielle extrême sur les économies les plus faibles et la permanence d’un fort excédent du commerce extérieur alimente les mesures protectionnistes du reste du monde, tout particulièrement des États-Unis. Il est donc exclu qu’à l’avenir l’économie mondiale soit composée de pays qui tentent d’émuler le capitalisme chinois. Ce dernier n’a pu prospérer qu’à travers sa complémentarité par rapport au régime d’accumulation tiré par la finance des États-Unis. Enfin, la non-reconnaissance de droits significatifs pour les travailleurs, dont celui de syndicalisation, pose problème pour l’adoption de ce modèle dans les pays qui demeurent démocratiques et défenseurs des droits humains.

En somme, conceptuellement, la percée du capitalisme chinois invalide l’affirmation instinctive de la doxa libérale selon laquelle toute planification industrielle est condamnée à l’échec et que l’État est par nature incapable de promouvoir le développement 162. En pratique, pour autant, ce n’est pas en l’imitant que les autres pays parviendront à résister à la pression concurrentielle de la Chine.

Vous avez souligné que la transition écologique comme le réarmement peuvent avoir des effets régressifs sur la consommation privée et rouvrir, comme en France, des conflits sociaux du type Gilets jaunes. L’Europe peut-elle articuler économie de guerre, transition climatique et compromis social, ou ces nouvelles priorités risquent-elles de devenir inconciliables avec la préservation du welfare state ?

Après la conférence de Paris sur le climat en 2015, les économistes d’inspiration keynésienne avaient proposé un scénario relativement optimiste : grâce à l’ampleur des multiplicateurs, les investissements consacrés à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation pourraient être compatibles avec la poursuite de la croissance de la consommation. À la lumière de l’expérience, pour la plupart des économies, les multiplicateurs sont d’autant plus faibles qu’elles sont ouvertes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré que la fiscalité écologique entrait en conflit avec la défense du niveau de vie des citoyens les plus modestes.

Par ailleurs, l’histoire montre que les périodes de réarmement exercent une pression sur la consommation et cet enseignement a de fortes chances de s’appliquer aux pays de l’Union européenne qui, pour répondre aux injonctions de Donald Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, devraient porter leur effort de défense de 2 % à 5 % du PIB à l’horizon 2035 (3,5 % de dépenses militaires de base et 1,5 % dans les infrastructures et la résilience, dont le cyber).

Si le warfare remplace le welfare comme priorité, le pouvoir politique ne risque-t-il pas de perdre la confiance des citoyens pour lesquels la sécurité de leur parcours personnel et professionnel fait partie du compromis fondateur de la plupart des pays membres de l’Union européenne ? Sans oublier que trouver un nouvel équilibre entre générations s’impose compte tenu de la vitesse du vieillissement de la population. Ce sont des choix que le marché est incapable de trancher. Ils exigent au contraire un diagnostic commun, une délibération sur les alternatives, la négociation d’un plan d’action à moyen-long terme et, enfin, une capacité politique à le mettre en œuvre au quotidien.

Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus. La planification n’est pas un simple exercice analytique et technocratique mais une confrontation du souhaitable et des possibles, dans diverses arènes locales et nationales, de la société civile comme de l’État.

Vous avez dit ne connaître aucune défense théorique solide du capitalisme européen fondé sur le compromis social, qu’il soit social-démocrate, démocrate-chrétien, rhénan, ordolibéral ou scandinave. L’Union européenne souffre-t-elle aujourd’hui moins d’un déficit de coordination que d’un déficit de pensée ou de stratégie propre ?

C’est surtout le cas chez les économistes. En dépit de rares exceptions, ils ont tendance à penser que les pays européens sont des copies imparfaites, soit de l’idéal d’une économie de marché de concurrence pure et parfaite, soit de l’économie américaine. Pour ne prendre que cet exemple, les manuels de macroéconomie sont essentiellement le décalque de ceux des États-Unis, alors que les relations croisées entre politique monétaire, fiscalité, dépenses publiques et régime de la concurrence s’inscrivent dans une distribution du pouvoir bien différente. De la même façon, les débats économiques des États-Unis se transmettent immédiatement, tels quels, en Europe alors que le plus souvent les problèmes et enjeux sont propres au vieux continent.

Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus.

Robert Boyer

Les socio-économistes proposent une analyse à mon sens plus pertinente.

D’abord, au lieu de pratiquer une méthode hypothético-déductive, ils procèdent à des comparaisons internationales systématiques qui font ressortir la multiplicité des architectures institutionnelles qui encadrent l’activité économique. Elles dérivent de régimes politiques distincts, ce qui dissipe l’illusion d’une théorie économique pure qui suffirait à expliquer le monde contemporain.

Ensuite et surtout, les dépenses sociales de santé, d’éducation, de formation et autres ne sont pas seulement comprises comme des modalités de redistribution de la richesse créée par l’activité privée, mais comme contribuant de façon décisive à la création de cette richesse par l’intermédiaire de ce que l’on peut appeler, par commodité, une forme de capital social. La mobilisation de ce courant de recherche international qu’organise la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE) 163 serait fort utile aux Européens pour défendre la logique de leurs diverses variantes de capitalisme incorporant un système de protection sociale étendu à vocation universaliste 164.

Vous avez souvent regretté la disparition d’économistes capables de tenir ensemble théorie, histoire, institutions et action publique. À l’heure où l’Europe cherche simultanément à penser sa sécurité économique, sa transition écologique, sa politique industrielle et sa souveraineté technologique, la spécialisation croissante de la discipline économique explique-t-elle l’incapacité contemporaine à penser les grandes bifurcations historiques ? Et que faudrait-il pour reconstruire une véritable économie politique européenne ?

Pourquoi des économistes toujours plus nombreux, mieux formés, disposant de données abondantes, de techniques économétriques raffinées et de remarquables capacités de formalisation sont-ils devenus si peu pertinents pour analyser les enjeux contemporains ?

J’y vois plusieurs raisons : une division extrême du travail, le cloisonnement dans des sociétés savantes toujours plus spécialisées, l’excès de confiance dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie, le primat des techniques sur la réflexion conceptuelle et, finalement, un tournant empiriste au détriment de la théorie. Telle était la thématique de l’ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » 165.

Ainsi, rarissimes sont les économistes qui ont anticipé la grande crise financière américaine de 2008, alors qu’on peut aisément imaginer que les chauffeurs de taxi des grandes villes américaines percevaient parfaitement la spectaculaire bulle immobilière qui se formait. On peut alors demander conseil à John Maynard Keynes qui écrivait en 1924 dans son essai à la mémoire d’Alfred Marshall :

« Le bon économiste doit réunir en lui des qualités qu’on trouve rarement chez un seul homme, parmi lesquelles une bonne connaissance tant de l’histoire que de la philosophie, une intuition sûre, des qualités d’homme d’État, et la capacité de construire des modèles… Il se doit d’étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins du futur. Aucune part de la nature humaine ou de ses institutions ne doit échapper à son regard » 166.

La professionnalisation du métier a rendu cet idéal presque inatteignable. Cette anomie de la division du travail chez les économistes participe à la gravité des crises imbriquées contemporaines.

Les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent.

Robert Boyer

Un espoir pourrait cependant renaître des cursus universitaires d’économie politique comparative et historique, où seraient enseignées à parts égales les disciplines qui font un bon économiste. Il ne faut pas pour autant nourrir trop d’illusions. En 1989, Amitai Etzioni a fondé la Society for the Advancement of Socio-Economics dont le but était de rassembler toutes les disciplines qui traitent de l’économie comme activité humaine afin de forger un paradigme alternatif à celui des économistes. Cette société savante se porte bien, mais elle doit s’inscrire dans des structures d’enseignement essentiellement monodisciplinaires, ce qui a progressivement érodé l’ambition du projet initial.

En conclusion, dans le prolongement de notre entretien, quelles sont, selon vous, les contributions clefs que l’économie politique et la théorie de la régulation peuvent apporter à la réflexion géopolitique sur le temps présent ?

L’approche de la régulation a été conçue pour rendre compte de la dynamique et de la diversité des formes de capitalisme et de leurs modes de développement. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est progressivement rapprochée des analyses géopolitiques. Il en ressort trois grands enseignements.

D’abord, la géopolitique n’est pas seulement un affrontement de représentations du monde : elle exprime aussi les opportunités et les contraintes propres à une forme d’insertion internationale, elle-même caractéristique de chaque mode de développement.

Ensuite, il n’existe pas un capitalisme destiné à s’imposer universellement, mais une géographie de modes de développement profondément différents. Le programme de recherche poursuivi depuis les années 1970 par un réseau international de chercheurs en offre une illustration particulièrement nette concernant les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.

Enfin, les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent. Le cours chaotique de la seconde présidence de Donald Trump témoigne ainsi de l’ampleur des déséquilibres et des contradictions qui traversent une économie mondiale menacée de fragmentation.

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19.08.2026 à 06:30

Pourquoi Xi Jinping ne craint plus l’Europe

Louis Puel

Face au nouveau choc industriel chinois, l’Union dispose de leviers considérables. Le parti communiste chinois a pourtant cessé de croire qu'elle s'en servirait.

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Sur la question commerciale, l’Union essaie de se montrer plus ferme à l’égard de la Chine. Qu’en pense-t-on réellement, dans les coulisses, au sein de la Commission et des institutions européennes ? Y a-t-il un véritable sentiment d’urgence ?

Ces dernières années, l’Union a pris conscience de l’asymétrie de sa relation avec la Chine et de la menace que celle-ci fait peser sur l’industrie européenne, mais c’est vraiment au cours de l’année écoulée que ce constat est devenu une urgence.

Il ne faut cependant pas interpréter cette préoccupation comme une obsession de type trumpiste : on sait que le président américain déteste par principe tout déficit commercial. En Europe, il s’agit plutôt d’un indicateur utile et non d’une source d’inquiétude en soi. Lorsque je discute avec des responsables à Bruxelles qui travaillent spécifiquement sur la Chine, ils se demandent avant ce que ce déficit signifie véritablement. Le nouveau plan quinquennal indique clairement l’intention de Pékin de continuer à miser sur une croissance tirée par les exportations. Si rien n’est fait, cette tendance aura pour conséquence une désindustrialisation de certaines régions d’Europe. 

Cette conviction qu’il y a urgence et qu’il faut agir s’exprime au sein de la Commission, du moins dans les services chargés du commerce et au sein du Service d’action extérieure. Mais leurs capacités d’action sont structurellement assez limitées.

Pouvez-vous dresser un panorama de ces limites ?

La première est d’ordre capacitaire : depuis des années, des alertes sont lancées sur le fait que le modèle économique chinois représente un défi pour l’industrie européenne. Mais la Commission est sans cesse prise par d’autres problèmes, comme récemment la guerre en Iran ou les provocations de Donald Trump. Le problème chinois a donc été mis de côté pendant très longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne trop manifeste pour pouvoir être ignoré. 

Une fois l’urgence reconnue, qu’est-ce que la Commission peut réellement faire ? 

On touche là à la deuxième limite structurelle : alors que la Chine et les États-Unis agissent de manière unilatérale, l’Union européenne tient à respecter les règles. Elle ne cherche pas à bousculer l’ordre établi, contrairement à Washington et Pékin qui n’hésitent pas à s’affranchir de certains principes fondamentaux du commerce international. Or, le respect des règles s’accompagne aussi de contraintes. 

Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise. Lors du Conseil européen de juin, ils ont chargé la Commission d’intensifier le dialogue avec Pékin afin de trouver une solution diplomatique aux déséquilibres commerciaux, ouvrant ainsi la voie à trois mois de négociations. On est donc loin d’un passage direct à l’action. Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union. 

L’Union serait donc bien plus proactive sur le dossier chinois que les États membres eux-mêmes ?

Oui, et les raisons en sont d’ordre institutionnel (la Commission est chargée de la politique commerciale), mais aussi d’ordre géopolitique. La démarche de la Commission est en effet bien plus proactive, car c’est à l’échelle de l’Union que la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine a été apportée, et qu’un travail a été fait sur les liens entre la Russie et la Chine. 

« Le troisième problème est la nécessité d’obtenir l’adhésion de tous les États membres avant de pouvoir prendre des mesures concrètes. Ces derniers sont notoirement divisés sur la question chinoise ».

Il n’en demeure pas moins que l’ensemble des contraintes que j’ai citées ci-dessus est à l’origine d’un paradoxe. Ce « choc chinois 2.0 » est bien perçu comme une urgence, mais les Européens semblent déterminés à laisser une chance aux négociations. L’urgence invoquée ne se reflète donc pas nécessairement dans la rapidité des mesures prises.

Qu’en est-il des dynamiques internes au sein de la Commission ? Y a-t-il une unanimité au sein du Collège sur la nécessité d’agir ?

Stéphane Séjourné se montre plus énergique. Il aimerait que la Commission agisse plus rapidement, notamment en ce qui concerne la feuille de route industrielle. Sur ce point, il est en phase avec la position française. Maroš Šefčovič, commissaire slovaque au Commerce, à la Sécurité économique, aux Relations interinstitutionnelles et à la Transparence, se voit davantage comme l’artisan d’un futur accord avec la Chine. On le surnomme M. Fix-it (M. Je-règle-tous-les-problèmes), notamment en raison de son rôle durant le Brexit. 

Les commissaires ont chacun leur personnalité, ce qui peut conduire à certains revirements. Par exemple, l’année dernière, dans le cadre d’un paquet de sanctions visant la Russie, l’Union a ajouté deux banques chinoises à sa liste des entités sanctionnées, car elles facilitaient des transactions en cryptomonnaies destinées à l’expédition de marchandises faisant l’objet de sanctions vers la Russie. En avril 2026, ces deux banques ont finalement été retirées de cette liste. Cette décision a fait l’objet de débats au sein de la Commission. Certains estimaient que maintenir les deux banques sous sanctions européennes permettrait de montrer ses atouts dans un éventuel rapport de force. La Chine avait d’ailleurs particulièrement mal réagi, ce qui témoignait d’un mécontentement réel. Mais le retrait est survenu après qu’elle a menacé l’Union d’annuler les pourparlers financiers, ce qui a particulièrement effrayé certains commissaires soucieux de préserver les relations de leurs pays avec la Chine. Il est évident que cela contribue à entraver le processus décisionnel. 

Qui détermine vraiment la politique européenne vis-à-vis de la Chine ? 

Les grandes lignes sont définies au plus haut niveau. C’est le domaine de prédilection d’Ursula von der Leyen et de son cercle restreint de conseillers. Ce sont eux qui fixent clairement la ligne à suivre, et c’est elle qui en assume la responsabilité en dernier ressort. Fervente partisane d’une ligne dure envers la Chine depuis longtemps, elle a toujours fait preuve de fermeté dans la définition de cette orientation.

Pour mettre en œuvre cette « ligne dure », quel est l’arsenal de mesures dont dispose l’Union ? 

Je commencerai par citer les mesures existantes qui sont le plus souvent mobilisées : les enquêtes antidumping et antisubventions. Celles-ci présentent l’inconvénient d’avoir un champ d’application très restreint. Elles ne concernent même qu’un seul produit à la fois, et les produits visés par ces enquêtes ne sont pas les plus stratégiques. Je me souviens d’une enquête ouverte sur les bougies ou le canard laqué. On peut s’interroger sur leur aspect réellement stratégique. Ces outils ne sont donc pas les plus adaptés pour relever le défi systémique posé par une puissance industrielle telle que la Chine.

Aujourd’hui, on entend de plus en plus parler des mesures de sauvegarde, qui sont davantage utilisées dans les secteurs de l’acier et des ferro-alliages. Des enquêtes sont également à l’étude dans les secteurs de la chimie et des machines-outils. Des rumeurs évoquent même la mobilisation de tels outils pour les véhicules électriques hybrides rechargeables. Les mesures de sauvegarde, contrairement aux mesures antidumping, concernent des groupes de produits plus larges, ce qui les rend intéressantes. Mais, dans le même temps, une fois mises en place, elles touchent tous les partenaires commerciaux. Imposer des droits de sauvegarde et des quotas sur les véhicules hybrides rechargeables reviendrait donc à engager, par effet de bord, un rapport de force avec le Japon et la Corée du Sud. 

Les intérêts nationaux limitent souvent les marges de manœuvre de l’Union. 

Finbarr Bermingham

On peut évoquer d’autres mesures actuellement mobilisées, telles que la réglementation sur les subventions étrangères, qui peuvent directement cibler des entreprises chinoises. Pékin se méfie beaucoup de cet outil, qui oblige les sociétés concernées à fournir des quantités de données, parfois sensibles, à leurs interlocuteurs européens. La Chine est même allée jusqu’à interdire cette année à Nuctech, un fabricant d’équipements de contrôle et de sécurité utilisés dans les aéroports, de se plier à une enquête antisubventions européenne. C’était une première. 

Quels sont les outils très rarement utilisés ?

L’instrument relatif aux marchés publics internationaux n’a été utilisé qu’une seule fois, contre la Chine, dans le domaine des appareils médicaux. 

Celui qui n’a encore jamais été utilisé, c’est l’instrument anti-coercition, conçu lors du premier mandat de Donald Trump, afin d’anticiper l’imposition de droits de douane, qu’il commençait déjà à utiliser. Ce sont surtout les tentatives de pression exercées par la Chine contre la Lituanie en 2021 qui ont fait office d’accélérateur dans l’élaboration de cet outil. Pour autant, il n’a jamais été utilisé, alors même que nous avons assisté à des cas flagrants de coercition : Donald Trump qui menace l’Union de droits de douane si elle ne modifie pas ses lois sur le numérique, Donald Trump qui affirme qu’il va envahir le Groenland… La Chine, de son côté, a imposé des contrôles à l’exportation sur les terres rares, ce qui aurait pu justifier des mesures anti-coercition. 

Y a-t-il des mesures en cours d’élaboration ?

Certains évoquent en effet la mise en place d’un outil de diversification, c’est-à-dire un levier qui obligerait les entreprises à réduire leur dépendance vis-à-vis d’une source d’approvisionnement unique dans les secteurs critiques, sans citer nommément la Chine, bien que ce soit évidemment elle qui soit visée. 

Cet instrument est censé répondre à la crainte suscitée par une éventuelle utilisation des goulots d’étranglement comme armes. Il s’agit de réduire au maximum ses propres vulnérabilités en réduisant les moyens de pression dont pourrait disposer une autre puissance pour vous contraindre. 

Les États membres seraient-ils prêts à l’utiliser ?

Les États membres sont réticents à prendre des mesures fermes concernant la diversification de leurs approvisionnements, par crainte des représailles. Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition. 

Un autre outil dont on entend beaucoup parler depuis le dernier Conseil européen, c’est un possible mécanisme de solidarité qui permettrait d’indemniser les entreprises ayant fait l’objet de mesures de rétorsion. Il s’agirait de constituer un fonds qui, en cas de droits de douane imposés par l’Union sur les véhicules électriques chinois et de représailles sur, par exemple, le brandy ou le porc, permettrait à ces entreprises d’amortir le choc. Cela pourrait contribuer à lever les réticences de certains États membres à aller de l’avant.

À quoi pourrait ressembler un accord avec la Chine ? S’agirait-il de relations commerciales « dirigées » ? Des engagements d’achat ? 

La Commission cherche à obtenir un rééquilibrage et une réorientation de la politique économique et commerciale chinoise d’ici le mois d’octobre. Je n’y crois pas vraiment. Quel serait l’intérêt de la Chine ? Certes, lorsque le ministre du Commerce chinois, Wang Wentao, s’est rendu à Bruxelles fin juin, il a effectivement évoqué la possibilité de conclure des accords d’achat : la Chine accepterait d’acheter davantage de produits de l’Union afin de réduire le déficit. Mais cela ne changera rien sur le plan structurel. Ce « commerce dirigé » irait d’ailleurs à l’encontre de l’orientation clairement définie dans les documents officiels de politique générale chinois. 

Y a-t-il des domaines précis dans lesquels des progrès pourraient toutefois être réalisés ? 

Oui. Par exemple, Pékin a mis en avant l’accord sur les prix conclu entre Volkswagen et l’Union, comme un exemple de domaine dans lequel les deux parties peuvent avancer. Depuis longtemps, les déclarations chinoises laissent entendre qu’elles souhaiteraient la suppression des droits de douane ssur les véhicules électriques et la fin des contrôles à l’exportation sur les équipements ASML, pour réduire le déficit commercial. Ce dernier point a peu de chances d’aboutir, mais le premier pourrait déboucher sur quelque chose. Dans le même temps, l’Union se réjouirait d’un accord sur les investissements dans la chaîne d’approvisionnement européenne des véhicules électriques. 

Mais plus ces dépendances seront réduites, moins la Chine aura de moyens de pression à sa disposition. 

Finbarr Bermingham

Les problèmes structurels resteront, mais cela pourrait donner aux deux parties l’occasion d’annoncer des progrès, ce qui pourrait apaiser le ton du différend.

On a souvent l’impression que l’arbitrage sur la posture européenne en matière de relations commerciales avec la Chine dépend surtout d’un accord entre la France et l’Allemagne, la première étant favorable à une réaction ferme de l’Union et la seconde bien moins, car très protectrice vis-à-vis de ses industries exportatrices. Cette vision est-elle conforme à la réalité ? 

Je dirais même que la France et l’Allemagne mènent les deux camps opposés du débat. Je remarque néanmoins que la position des États membres vis-à-vis de la Chine est plus variable. Jusqu’à récemment, certains gouvernements adoptaient systématiquement une position très dure envers la Chine, à l’image de la Lituanie et de la République tchèque, très pro-Taïwan. En 2021, les Lituaniens avaient autorisé l’ouverture d’un bureau de représentation taïwanais à Vilnius. En représailles, ils ont été radiés du système douanier chinois. Mais le gouvernement actuel tente de plus en plus de renouer avec la Chine, car il estime que la Lituanie n’a pas bénéficié des retombées attendues de la part des Taïwanais. Ainsi, même les plus farouches partisans d’une réaction ferme changent désormais de stratégie. 

La situation est également plus incertaine concernant les alliés de la Chine en Europe. On peut penser à la Hongrie. 

En effet, sous Viktor Orbán, la Hongrie a certainement été la meilleure alliée de la Chine en Europe. Depuis son départ, la situation est moins lisible. Fait intéressant, le constructeur automobile chinois BYD a nommé l’ancien ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, à un important poste de direction. Le nouveau Premier ministre, Péter Magyar, a déclaré qu’il engagerait une enquête pour éclaircir cette nomination.

Les Belges figurent parmi les partisans d’une ligne dure avec la Chine à l’opposé de l’Espagne, qui s’est imposée comme la nouvelle meilleure ambassadrice de Pékin en Europe. Pedro Sánchez l’a clairement démontré lors du Conseil européen de juin, en se positionnant comme la seule voix dissidente à s’opposer à toute action contre la Chine. 

Comment expliquer ce parti pris ? 

Dans le cas belge, le premier ministre Bart De Wever était auparavant maire d’Anvers, l’un des pôles industriels clefs de la Belgique, qui abrite un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la fabrication de produits chimiques. Or, c’est ce secteur qui a déposé le plus de plaintes officielles auprès de la Direction générale du Commerce de la Commission européenne pour dénoncer les effets des mesures antidumping et antisubventions chinoises. Cela peut constituer un élément d’explication de la position belge actuelle. 

Qu’en est-il d’autres pays, comme l’Italie, les Pays-Bas ou la Pologne ?

L’Italie est alignée sur la France, mais s’exprime moins ouvertement. Giorgia Meloni s’est d’ailleurs retirée de la Belt and Road Initiative, sous la pression des États-Unis, tout en veillant à ce que la Chine ne réplique pas de manière trop brutale, notamment en autorisant les investissements chinois dans le secteur automobile italien. 

« La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels ».

Quant aux Néerlandais, sans doute en raison de la nature de leur base industrielle, qui repose sur des entreprises telles qu’ASML et Nexperia, ils peuvent se permettre d’être parmi les plus proactifs en matière de sécurité économique. 

Enfin, la Pologne s’est récemment imposée comme l’un des pays les plus critiques envers la Chine, notamment en raison de ses relations avec la Russie. Les liens étroits entre la Chine et la Russie ont d’ailleurs constitué un obstacle majeur dans les relations avec de nombreux pays d’Europe centrale et orientale. Concernant la Pologne, cet aspect géopolitique n’est pas le seul en jeu : le déficit commercial du pays avec la Chine a explosé. Le pays s’est donc résolu à agir en prenant davantage en considération ce volet strictement commercial et économique. 

La position allemande connaît-elle des évolutions ?

Il est difficile de dégager un véritable consensus du côté allemand. Le chancelier Merz a pu varier dans ses prises de position. Actuellement, il semble privilégier l’idée que la Chine joue un rôle dans les difficultés économiques de l’Allemagne, alors qu’il y a quelques mois à peine, de retour de Chine, il encourageait le Bundestag à conclure un accord de libre-échange avec le pays. Puis, lors du Conseil européen, il a appelé à un « accord du Plaza » avec la Chine, en référence à l’accord de gestion monétaire que les États-Unis avaient conclu avec le Japon dans les années 1980. 

La ministre de l’économie, Katherina Reiche, s’oppose fermement à toute mesure contre Pékin, minimisant volontiers le choc chinois. Comment l’expliquer ?

Elle est l’héritière de cette vieille tendance des entreprises et des groupes de pression allemands qui consiste à se prémunir à tout prix contre les représailles. Je m’explique assez mal ce côté pro-chinois particulièrement véhément, ni sa croisade pour entraver l’action européenne sur plusieurs fronts. Elle a déjà déclaré qu’il ne devrait pas y avoir d’amendes pour les constructeurs automobiles qui ne réduiraient pas leurs émissions conformément aux règles européennes. Son zèle lui a même valu une mention dans une lettre d’information chinoise, « Brussels Tea House », qui la présente comme le grand espoir des relations Union-Chine. 

Les responsables politiques allemands sont donc divisés, mais c’est aussi le cas des acteurs industriels. 

C’est-à-dire ? 

On peut prendre l’exemple de la VDMA, l’organisme professionnel allemand représentant les entreprises du Mittelstand spécialisées dans la construction mécanique. Depuis la fin de la pandémie, elle milite en faveur d’une politique plus protectionniste, car ces sociétés figurent parmi les premières victimes de la vague d’exportations en provenance de Chine. 

Depuis environ cinq ans, je m’entretiens tous les six mois avec un responsable de la VDMA, qui me semble être un excellent baromètre de la position de l’industrie européenne vis-à-vis de la Chine. Au début des années 2020, la VDMA était ouverte au dialogue avec des entreprises chinoises, essentiellement ses fournisseurs et ses clients. Mais maintenant que ces mêmes entreprises ont nettement progressé dans la chaîne de valeur et qu’elles la devancent largement en termes de prix, la VDMA manifeste bien plus clairement son inquiétude. Selon elle, cette progression s’explique par la capacité d’innovation de l’économie chinoise, mais pas seulement : la VDMA met également en cause des pratiques commerciales déloyales telles que des subventions non déclarées.

La VDMA et la VDA, l’association des constructeurs automobiles, se sont longtemps opposées à toute forme de politique interventionniste. Elles étaient notamment opposées à l’instauration de droits de douane sur les véhicules électriques dès 2024. Toutefois, on observe un léger changement de cap, surtout chez VDMA : le PDG de Volkswagen a récemment déclaré à ses investisseurs que les droits de douane sur les véhicules électriques étaient une bonne idée, et qu’il souhaitait que des droits de douane soient également appliqués au secteur des véhicules hybrides rechargeables.

Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne. 

Le gouvernement chinois prend-il au sérieux les menaces européennes en cas d’échec de la diplomatie ?

L’image que l’Europe renvoie depuis 18 mois n’est pas celle d’un acteur prêt à agir et à prendre des mesures. Le gouvernement chinois lui accorde probablement peu de crédibilité, notamment depuis la signature de l’accord de Turnberry avec les États-Unis. Pékin sait également que chaque fois qu’elle prend une mesure, les divisions entre les États membres conduisent inévitablement à une réponse fragmentée. De simples menaces de représailles peuvent suffire à diviser : c’est la leçon que les Chinois ont tirée des derniers mois, à laquelle s’ajoute leur conviction que l’Europe manque de courage.

Le bras de fer de la Chine avec les États-Unis sur le dossier des droits de douane a-t-il contribué à renforcer sa confiance ? 

Pékin a contraint Donald Trump à renoncer à ses droits de douane en brandissant la menace d’une restriction des approvisionnements en terres rares. Depuis, les Chinois affichent en effet une certaine arrogance lorsqu’ils s’adressent aux Européens. Après avoir tenu tête aux États-Unis, la Chine pourrait-elle avoir sérieusement quelque chose à craindre de l’Union européenne ? Elle n’y croit pas et, même en cas de tensions, elle a démontré qu’elle était prête à prendre des risques et à aller jusqu’au bout. 

Quelles que soient les positions, le choc chinois devient de plus en plus difficile à ignorer : 10 000 emplois industriels sont supprimés chaque mois en Allemagne. 

Finbarr Bermingham

L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser : cela fait maintenant trois ans qu’Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur la réduction des risques, et notre dépendance à l’égard de la Chine n’a fait que croître. 

L’Allemagne réalise des évaluations pour déterminer les dépendances exactes de la Chine et pouvoir ainsi réagir en cas de guerre commerciale. Existe-t-il une initiative similaire à l’échelle de l’Union ? 

C’est en effet le rôle des chercheurs et des responsables politiques d’identifier ces leviers. De très nombreux rapports sur le sujet ont déjà été publiés, mettant en lumière les domaines et les produits vis-à-vis desquels la Chine nourrit une dépendance. Ce qu’il faut faire, c’est les transformer en armes.

Quels sont ces domaines ou ces produits exactement ?

On sait par exemple que, dans le secteur aéronautique, la Chine a besoin de certaines pièces européennes pour réparer ses avions. Elle est également encore dépendante de l’Europe pour certains équipements de production d’électricité, comme les turbines. Ce qui m’a le plus frappé, en revanche, c’est l’insuline. L’Union détient en effet un quasi-monopole sur les médicaments à base d’insuline utilisés en Chine. Il reste cependant difficile d’imaginer que ce levier soit un jour actionné. Cela provoquerait une crise de santé publique du jour au lendemain, sans compter que l’Europe dépend elle aussi de la Chine pour certains principes actifs pharmaceutiques. 

Le goulot d’étranglement le plus stratégique ne serait-il pas les machines de photolithographie de l’entreprise néerlandaise ASML ? 

C’est un exemple instructif, car les contrôles à l’exportation de ces machines ne sont pas vraiment européens : ils ont été imposés aux Pays-Bas par les États-Unis. Mais au-delà de ce détail, il est important de rappeler que l’utilisation des goulots d’étranglement présente des limites, notamment temporelles : si la Chine était privée des services d’ASML, elle trouverait les moyens de rattraper son retard dans le domaine. De même, si Pékin a utilisé l’an dernier ses terres rares pour mettre la pression sur les États-Unis, cela ne peut être qu’éphémère : il ne nous reste peut-être plus que dix ans avant que nous ne rattrapions notre retard dans ce domaine précis. 

Si une guerre commerciale venait toutefois à éclater, qui aurait l’avantage ?

La Chine a démontré sa volonté de riposter et de mettre ses menaces à exécution. L’Europe est quant à elle freinée par des problèmes structurels. Elle suit généralement le même schéma : elle prend une mesure, la Chine rétorque, l’Europe proteste et retourne à la table des négociations. L’Union ne semble donc pas, pour l’heure, en mesure de rivaliser avec la Chine. 

Toutefois, cela ne signifie pas que l’Europe est impuissante. Au lieu de chercher à porter un seul coup, elle pourrait privilégier un ensemble de mesures ciblées. L’effet cumulatif pourrait s’avérer gagnant. 

L’Europe a tendance à proférer des menaces sans jamais les concrétiser.

Finbarr Bermingham

Je ne crois toutefois pas à cette domination par l’escalade. Ce qui importe, et ce que recommandent de nombreux responsables, c’est de lutter contre la politique chinoise par des mesures internes, nationales et européennes. Le dialogue avec la Chine a peu de chances d’aboutir, l’escalade encore moins. 

Que recommandez-vous de suivre dans les prochaines semaines pour mieux comprendre l’évolution des discussions ? 

Les annonces et prises de position des constructeurs automobiles sont toujours très intéressantes, notamment en Allemagne. 

En septembre, le discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen sera particulièrement attendu, car elle s’en est déjà servie par le passé pour annoncer certaines mesures concernant la Chine, comme l’interdiction des produits issus du travail forcé, l’initiative « Global Gateway », ainsi que l’enquête sur les véhicules électriques. Autre élément intéressant : le voyage prévu du commissaire Šefčovič en Chine début octobre, qui est censé permettre d’évaluer l’état des négociations et les progrès réalisés. Le Conseil européen d’octobre pourrait être déterminant. 

Il nous faut également mentionner un autre événement non européen, mais sans doute le plus important de cette rentrée : le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping fin septembre, qui devrait aboutir à une prolongation de la suspension des contrôles à l’exportation des terres rares. Si cela ne se produit pas, l’industrie européenne pourrait se retrouver en grave difficulté, notamment en matière de réarmement et de soutien à l’Ukraine.

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15.08.2026 à 06:00

Heidegger aux îles Caïmans

camillenedellec

Pour comprendre la géopolitique de l’offshore, il faut penser un espace qui se dérobe.

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Texte intégral (7103 mots)

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Que peut bien dire Heidegger de l’offshore ? La question semble incongrue. D’un côté, le penseur de la Forêt-Noire, qui lisait Parménide et Hölderlin et fit de l’« habiter » le trait fondamental de la condition humaine, après s’être compromis avec le régime nazi.

« Habiter, écrit-il 167 dans sa fameuse conférence de Darmstadt de 1951, est la manière dont les mortels sont sur terre ».

De l’autre côté, les trusts des îles Caïmans, les sociétés-écrans panaméennes, les cabinets d’avocats à la mode et les comptables véreux, les passeports achetés, les fortunes sans adresse qui glissent d’une juridiction à l’autre à la vitesse d’un ordre de virement, tout ce que les anglophones nomment l’« offshore world ».

Cette incongruité est pourtant féconde. 

Deux discours tentent de cartographier l’univers mouvant de l’offshore. Le premier est celui des économistes et des régulateurs, qui cherchent à figer les milliards, les encours et les juridictions, mais voient souvent leur objet se dérober à mesure qu’ils le mesurent.

Le second est celui des journalistes et des procureurs. On y dénonce les kleptocrates, les blanchisseurs et les oligarques, mais on risque ainsi de réduire un système global à quelques figures criminelles particulièrement voyantes. 

Entre les deux, pourrait être utile de glisser une pensée de ce que l’offshore est. C’est ici que Heidegger devient pertinent et on peut l’embarquer, bien malgré lui, de sa cabane de Todtnauberg vers le large des îles Caïmans. 

Au large de Grand Cayman, un employé de la société Jetpack Cayman fait la démonstration d’un jetpack aquatique. « Le jetpack, c’est zéro gravité ; les Caïmans, c’est zéro impôt : nous sommes au bon endroit », résume le propriétaire de l’entreprise, Mike Thalasinos. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

La maison inhabitée

La distinction que Heidegger construit dans la conférence « Bâtir habiter penser » de 1951 entre le lieu (Ort), la place (Platz) et l’espace (Raum) offre une grille de lecture pour envisager le monde du offshore

Son diagnostic final surtout pourrait décrire ce que que bâtissent les grandes fortunes, un monde couvert de résidences et vide de demeures : « La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter » 168.

Un lieu donne à voir ce paradoxe. 

Jamais la Principauté de Monaco n’a été si opulente. Son produit intérieur brut a franchi pour la première fois en 2024 la barre des dix milliards d’euros 169, ses établissements financiers conservaient, à la fin de la même année, 176 milliards d’euros d’actifs 170, plus de deux résidents sur cinq y sont millionnaires (la plus forte densité au monde 171) et son immobilier est le plus cher de la planète 172.

Et pourtant, qui habite cette cité-État aujourd’hui à son apogée ?

Ce n’est pas une question ironique ou un calembour. La crise de l’habiter semble atteindre son paroxysme à Monaco où le prix du mètre carré a franchi la barre des 70 000 euros 173

« Monaco double de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. »

Olivier Vallée

Au recensement de 2025, on comptait 38 857 résidents de 144 nationalités différentes, répartis sur deux kilomètres carrés. Les nationaux, 9 333 Monégasques, soit moins d’un quart de la population, n’y sont devenus la première communauté que depuis peu, et l’État les loge pour une large part dans des appartements domaniaux à loyers modérés, le marché libre leur étant devenu inaccessible 174. Des 59 724 salariés du secteur privé qui font tourner l’économie de la cité-État, neuf sur dix n’y résident pas. Plus de 16 000 arrivent chaque matin de la seule ville de Nice, d’autres milliers de Beausoleil, de Cap-d’Ail ou de Vintimille, avant de repartir le soir 175

Monaco double ainsi de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. « Les mortels habitent alors qu’ils sauvent la terre », écrivait Heidegger 176.

La résidence fiscale apparaît ainsi comme le contraire de cette disposition. Elle a d’ailleurs son histoire et son infrastructure. Le casino et la Société des Bains de Mer, créée en 1863 par le prince Charles III pour asseoir les revenus de la Principauté sur les jeux, et qui est toujours majoritairement détenue par l’État monégasque 177, ne sont que des places. Elles voisinent désormais avec les banques spécialisées qui relient Monaco à cette finance exonérée des réglementations bancaires et fiscales ordinaires. 

« Même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. »

Olivier Vallée

Les autorités s’emploient, certes, laborieusement à sortir la cité-État de la « liste grise » du GAFI, l’organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis juin 2024 178.

Pourtant, même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. En appelant ses hôtes, lors de la messe célébrée au stade Louis-II, à rejeter « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent », le pape s’adressait à une maison somptueusement inhabitée 179.

Que nous est-il permis de connaître ?

Pour continuer ce raisonnement, il est important d’enrichir la philosophie de Heidegger avec les apports les plus récents de la sociologie et des sciences politiques qui étudient la géopolitique du phénomène offshore

En commençant par le travail de Ricardo Soares de Oliveira, politiste et excellent connaisseur de l’Afrique lusophone et de ses mutations, qui part de l’observation de la migration des fonds africains vers les centres financiers du Golfe et de l’Asie pour décrire la dimension profondément liquide de cette seconde planète. 

Dans une publication novatrice 180, Soares de Oliveira rappelle, après la CNUCED, que près de 88,6 milliards de dollars s’échappent chaque année de l’Afrique, et montre que ces flux passent de plus en plus par Dubaï, Singapour ou Hong Kong. Il retrace la manière dont le pétrole offshore du golfe de Guinée a alimenté la fuite des capitaux vers des comptes secrets de banques internationales qui échappent au fisc et à la justice grâce aux sanctuaires légaux de l’off-shore financier. Cette migration des capitaux du Sud appelle une étude systématique de l’extraversion clandestine des flux financiers des États africains et de leurs partenaires, multinationales ou négociants 181.

« Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent. »

Olivier Vallée

De son côté, la sociologue Kimberly Kay Hoang, de l’université de Chicago, s’intéresse au tropisme asiatique des très grandes fortunes personnelles et familiales, ainsi qu’à la globalisation des élites 182 qui évoluent sur cet espace que l’écrivain britannique Oliver Bullough a baptisé « Moneyland », pays virtuel sans territoire ni drapeau où résident des fortunes plutôt que des personnes.

Le modèle qu’elle propose est celui d’un capitalisme arachnéen (spiderweb capitalism183. Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Samoa ou au Panama, via des sociétés-relais de Singapour et de Hong Kong, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent 184. Cette toile forme l’infrastructure d’une richesse immatérielle qui se joue des frontières.

Ce phénomène, devenu une dimension essentielle de la géopolitique contemporaine, doit cependant être appréhendé dans la longue durée. L’historienne Vanessa Ogle a montré comment l’« archipel » des places offshore s’est constitué dans les années 1950-1970, quand la décolonisation et l’État fiscal d’après-guerre resserrent leur emprise sur la mobilité du capital privé. Ces sites anciens destinés à la sécurisation et à la discrétion des fortunes familiales et dynastiques suscitent aujourd’hui un intérêt nouveau parce qu’on leur associe la kleptocratie, l’économie illicite, l’évasion fiscale, la traite des êtres humains et le financement du terrorisme 185.

« L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité. »

Olivie Vallée

La connaissance de ces dérivés du capital, grâce aux travaux d’économistes comme Gabriel Zucman, progresse. Hoang concède pourtant : « Jusqu’à récemment, nous ne disposions pas d’études universitaires exhaustives permettant de comprendre l’ampleur et le fonctionnement du système offshore ». C’est que les grands maîtres de cette économie occulte, comme l’avoue la sociologue, restent cachés, discrets, voire simplement inconnus.

Faute d’accès aux grosses araignées, l’enquête se rabat souvent sur ce qu’on pourrait appeler une ethnographie de guichet. Elle observe le système depuis ses intermédiaires et ses back-offices, pour y déceler, au plus profond de la machinerie administrative, les ressorts de l’inavouable désir de l’offshore. Le risque de la méthode est connu. À force d’interroger les seconds couteaux, on conforte le préjugé d’un offshore réduit à la dissimulation, coffre-fort de la race olympienne des mégariches 186.

Délits d’identité 

Si les grosses araignées se dérobent à l’entretien, leurs traces peuvent devenir publiques. Ce que les universitaires ne peuvent pas atteindre par l’enquête de terrain, le journalisme d’investigation le reconstitue par le document, la fuite et le registre foncier. Or ce que leurs dossiers révèlent d’abord, ce sont des identités : des passeports multiples, des noms d’emprunt, des vies dédoublées. L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité.

Ce sont des collectifs de journalistes qui ont porté les fameux Panama Papers, la publication des 11,5 millions de documents du cabinet Mossack Fonseca transmis à la Süddeutsche Zeitung puis exploités en 2016 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) 187. Ils ont mis en évidence l’importance des cabinets juridiques qui, sous l’adresse de Panama City, font la lessive de l’argent sale réexpédié vers d’autres places bancaires moins exposées aux regards des institutions de Washington.

L’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plateforme de journalisme d’investigation fondée en 2007 et partenaire de l’ICIJ, traque pour sa part les dictateurs, les chefs du crime organisé et les fonctionnaires véreux. Elle a récemment décrit un cas d’école, celui de deux frères iraniens, Hossein et Abolfazl Shamkhani, fils de l’amiral Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême donné pour mort lors des frappes de juin 2025 sur l’Iran, avant d’être tué pour de vrai dans celles de février 2026.

Une femme relève son courrier devant l’un des murs de boîtes postales numérotées de Grand Cayman, sous l’auvent d’un bâtiment aux murs turquoise. Les îles Caïmans comptent deux fois plus de sociétés enregistrées que d’habitants : beaucoup n’ont qu’une boîte postale pour toute adresse, et aucun bureau. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

À la tête d’une flotte écoulant les pétroles iranien et russe, ils achetaient des villas à Dubaï allant jusqu’à 29 millions de dollars sous les noms d’emprunt de Hugo et Sami Hayek 188. L’enquête complétait le portrait de ces existences dédoublées en mentionnant leurs passeports du Commonwealth de la Dominique.

Autre profil révélateur, plus surprenant que les oligarques kazakhs ou les trafiquants serbes, cibles fréquentes de l’OCCRP, celui de Su Jiangbo 189. Cet homme de quarante ans, recherché en Chine pour y avoir exploité un casino illégal, possède un passeport de Saint-Christophe-et-Niévès, acquis pour quelque 270 000 dollars, et a créé douze sociétés en Grande-Bretagne afin d’investir dans l’immobilier prestigieux de Londres. Quatre-vingt-cinq propriétés, aujourd’hui gelées à hauteur de 108 millions de dollars par la justice britannique.

Ces enquêtes fouillées et importantes font pourtant apparaître une césure entre l’objet offshore et les choses qui peuplent la grande maison du dehors. Chez Heidegger, l’objet est ce qui se tient devant une représentation, une catégorie, une liste, un chef d’accusation. La chose, ce qui rassemble autour de soi un monde 190. Or l’offshore n’existe jamais comme objet. Il n’existe que comme cet entrelacs de choses diverses et interreliées qui ne peut pas être réduit à un faux passeport, une villa qu’on n’habite pas, un alias qu’on utilise provisoirement, une société qui ne sert qu’en tant que société-écran. 

« Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. »

Olivier Vallée

Ces portraits dessinent ainsi un système singulier, fait de combinaisons et d’empilements d’illégalités et de pas de côté. Kimberly Kay Hoang a su mettre en valeur cette dimension insaisissable, tout en se gardant de poser un signe d’égalité entre offshore et criminalité. 

Ses araignées « jouent dans le gris », entre le licite et son ombre. Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. Le politiste Ronen Palan y voyait à juste titre la « commercialisation de la souveraineté étatique » 191.

Ces biographies répondent bien à une dynamique de déterritorialisation 192. Les investissements dans les places urbaines ou les îles privées ne servent pas le projet d’habiter. Ils contribuent à définir une nouvelle identité globale qui rapproche les nomades fiduciaires (les « millionnaires nomades » dont Palan a fait un type sociologique) et les distingue du magma sédentaire.

L’insistance sur l’argent sale et sur ses personnages antipathiques ne doit pourtant pas tromper. Le gros de l’offshore passe par la sphère financière la plus ordinaire, site de globalisation et d’unification des flux, où s’opère le grand drainage des richesses depuis les périphéries vers les centres. Gabriel Zucman estime qu’environ 8 % du patrimoine financier des ménages de la planète est logé dans les paradis fiscaux 193. Planification fiscale licite, abusive ou frauduleuse, système bancaire parallèle 194, grande criminalité financière, toutes ces pratiques empruntent les mêmes véhicules, des comptes et des structures domiciliés dans une juridiction autre que celle où réside leur bénéficiaire, gérés par les banques les plus célèbres du monde 195

« La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique. »

Olivie Vallée

Leur service, devenu courtois et efficient, fait la correspondance, au sens ferroviaire autant que bancaire, entre le monde ordinaire et son double exceptionnel. Les îles Caïmans, les Bermudes et les Bahamas jouissent de ce statut de juridiction offshore, que partagent aussi la Suisse, l’Irlande ou le Belize.

Une étude de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution recense ainsi treize pays ou juridictions où les encours bancaires transfrontaliers dépassent en moyenne 100 000 dollars par habitant 196. Ce seuil est un plancher, qui laisse dans l’ombre les masses réellement en circulation. À Monaco, centre financier qui reste encore mineur, l’attestation bancaire exigée des candidats à la résidence suppose depuis 2017 un dépôt minimal d’un demi-million d’euros, que certains banquiers proposent aujourd’hui de relever fortement 197.

Le délit d’identité se prolonge ainsi dans un angle mort. Personne n’arrive à voir l’ensemble de ce système, pas même la Banque des règlements internationaux (BRI), qui ne publie plus que des agrégats anonymisés sur les flux vers les centres offshore et dont les statistiques laissent échapper des centaines de milliards de dollars.

Les dispositifs de conformité, comme la vérification des personnes politiquement exposées ou la procédure Know Your Customer, ne sont appliqués avec rigueur qu’aux clients particuliers de la Banque Postale ou du Crédit Agricole, tandis que les fortunes de l’ombre transitent par les Émirats arabes unis avant d’être réorientées vers Singapour ou l’île de Man. La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique.

Dans un cabinet de services financiers des Caraïbes, un homme d’affaires au téléphone, dos à son bureau couvert de dossiers, face à une baie vitrée ouverte sur les cocotiers, la plage et les îlots au large : le décor quotidien de l’industrie des sociétés domiciliées. © Gabriele Galimberti / Paolo Woods

Le lieu, la place, l’espace 

Ni les ingénieurs financiers ni les pourfendeurs de la corruption ne parviennent donc à saisir ce que les philosophes appelleraient la « choséité » de la chose offshore, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Les uns et les autres s’en tiennent aux étants dénombrables (comptes, juridictions, milliards), sans interroger leur manière d’être.

Un bref détour par Deleuze indique la direction qu’il prendre. Sa géo-philosophie invite à « brancher la pensée sur le dehors », ce que, disait-il, les philosophes n’ont à la lettre jamais fait, « même quand ils parlaient de politique, même quand ils parlaient de promenade » 198. Mais ce dehors reste chez lui sans relief 199. Pour y distinguer quelque chose, il faut revenir à Heidegger, au lieu, à la place et à l’espace.

Les lieux, d’abord, nous sont donnés. Dès 2000, le recensement de référence du FMI dénombrait près de soixante-dix pays et territoires abritant un centre financier offshore, Monaco compris 200. « Le lieu n’existe pas avant le pont », écrit Heidegger 201. C’est la chose qui institue le lieu, non l’inverse. Le trust, la société-écran, la licence bancaire ou le registre maritime de complaisance sont les ponts qui font naître, au milieu des mers, des lieux de plein exercice juridique.

La place est ensuite à côté du lieu, ou en lui, comme la rive genevoise du Rhône, le Delaware, ou ces placements immobiliers de Londres et de la Côte d’Azur qui se distinguent du lieu tout en le révélant.

Enfin, l’espace excède les frontières des lieux et les bornes des places. Il s’étend le long des connexions bancaires, des mouvements de capitaux, des swaps et des flux de Clearstream. « Un espace est quelque chose qui est ménagé, rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite », écrit encore Heidegger, et la limite n’est pas ce qui marque la fin de quelque chose mais « ce à partir de quoi quelque chose commence à être » 202.

L’offshore prend cette définition grecque au pied de la lettre. C’est le rivage, le « shore », qui le rend possible. La limite de la souveraineté politique devient le commencement d’une nouvelle forme d’autorité supérieure.

L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger une « phénoménologie de l’inapparent », une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant.

Olivier Vallée

Comment dès lors reconnaître l’offshore pour ce qu’il est ? Non comme une substance que l’on pourrait localiser, mais comme un espace toujours à distance de lui-même, une faille. Le discours qui veut le saisir, comme celui de la géopolitique, relève moins de la carte que de la topologie 203. Le coup de force de Heidegger, explique Dominique Pradelle, est d’avoir soustrait l’espace à la géométrie comme à la perception 204. L’espace n’est pas ce que je perçois, mais ce dans quoi les choses dont je me sers prennent sens. Il se constitue de proximités vécues, non de coordonnées 205. La banque privée genevoise est, pour le nomade fiduciaire, plus proche que la mairie de son arrondissement. Être et Temps nommait « é-loignement » cette abolition pratique de la distance, l’architecture financière l’a réalisée.

Tout se rassemble ici. L’offshore est un monde d’instruments tenus à portée de main. La juridiction est à la fortune ce que le marteau est à la main  ; elle s’efface dans l’usage et ne redevient visible qu’en cas de panne, gel d’avoirs, fuite de documents, inscription sur une liste grise.

L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger, une « phénoménologie de l’inapparent » 206, une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant. Les statistiques lacunaires de la BRI, les prête-noms de Dubaï, les alias des frères Shamkhani, les sociétés-écrans de Su Jiangbo sont sa manière de paraître, car son essence est de se dérober.

Reste l’avertissement de Heidegger prononcé à Darmstadt en 1951, qui a donné à cet essai son point de départ.

La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements. Les mortels « en sont toujours à chercher l’être de l’habitation » et il leur faut « d’abord apprendre à habiter ». 

L’offshore est la forme inachevée de cette crise, planétaire, liquide, inapparente. Des tours de Dubaï aux penthouses de Bankside, des terrasses du Larvotto, vendues 70 000 euros le mètre carré, aux yachts amarrés à Port Vauban, il bâtit sans relâche la grande maison du dehors, que personne, jamais, n’habitera.

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