17.03.2026 à 16:39
Matheo Malik
Peut-être malgré eux, les États-Unis sont en train de refaçonner le Moyen-Orient — dans la région, on a déjà commencé à penser l’après.
De Riyad à Washington en passant par Tel Aviv, les élites stratégiques se positionnent.
Regards croisés des experts clefs du dossier.
L’article Au Moyen-Orient, qui est en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Cette conversation est la transcription légèrement éditée d’une conversation organisée par la Fondation pour la recherche stratégique le jeudi 12 mars. Nous la publions en intégralité et en accès libre. Pour consulter et recevoir l’intégralité de nos contenus, abonnez-vous au Grand Continent
Les États-Unis se sont lancés dans cette guerre avec un présupposé fondamentalement biaisé : ils sont partis du principe qu’il s’agirait d’une opération peu coûteuse et dont ils pourraient sortir rapidement.
Ce modèle — une action décisive suivie d’une sortie décisive — a déjà été testé avec succès par l’administration Trump par le passé. L’entrée en guerre s’est donc faite en suivant cette logique et en espérant reproduire le même schéma. C’était une méprise colossale sur les intentions de l’Iran. Ce à quoi l’on assiste depuis quinze jours, c’est un tâtonnement incessant pour redéfinir leurs objectifs.
De nombreux signes laissent penser que Donald Trump cherche une voie de sortie pour mettre rapidement fin à la guerre. Croire qu’il y arrivera facilement relève d’une mauvaise interprétation de la situation actuelle de l’Iran : son timing est bien moins maîtrisé qu’il ne semble le penser.
Pour tenter de s’en sortir par le haut, Trump a trois options — dont aucune n’est en réalité vraiment satisfaisante.
La première option consisterait pour les États-Unis à se retirer en déclarant victoire tout en bridant les autres acteurs de la région — sachant qu’aucun président des États-Unis n’a jamais cherché à restreindre la liberté de mouvement d’Israël à une brève exception près après la guerre des douze jours en juin 2025. Ces compensations pourraient cependant ne pas suffire à la République islamique.
Une deuxième option verrait les États-Unis doubler la mise en déployant des troupes sur le terrain — dans le cadre de missions spéciales ou d’opérations de maintien de la sécurité sur une période plus longue. Un tel scénario aurait été impensable il y a quelques semaines : c’est tout ce contre quoi Donald Trump a fait campagne. Pourtant, face à la situation, cette option semble chaque jour de plus en plus probable.
Enfin, la troisième option serait la dégénérescence de la guerre en conflit ethnique : c’est le scénario dans lequel les États-Unis et Israël attisent les tensions entre le régime et d’autres groupes d’opposition armée avant de se retirer. L’Iran n’aurait d’autre choix que de se concentrer sur ses fractures internes, l’empêchant de projeter sa puissance à l’extérieur.
Cette dernière option est évidemment la pire à mes yeux. Mais ce serait une manière pour les Israéliens de remplir leur objectif affiché de faire chuter le régime. J’ai toutefois mes raisons de croire que Trump ne souhaite pas cela.
Tous ces choix sont très mauvais car ils reflètent une erreur de calcul initiale.
Il est clair que les Américains auront plus de mal à s’en sortir qu’ils ne le souhaiteraient mais je pense tout de même que Donald Trump finira par revendiquer la victoire — après tout, c’est sa spécialité.
À Washington, on sent déjà que le discours se concentre sur ce qui permettra plus tard d’affirmer une victoire : la mort de Khamenei sera présentée comme un accomplissement important — malgré son remplacement par un autre Khamenei — et la grave dégradation de l’arsenal d’armes conventionnelles iranien — en particulier les missiles balistiques à moyenne portée (MRBM) et leurs lanceurs qui menacent Israël — sera vantée comme un véritable succès.
Pendant les douze ou les vingt-quatre premières heures, cette guerre visait en théorie à changer le régime. Or c’est l’inverse qui semble s’être produit. Si bien que projeter un gain stratégique paraît de plus en plus ardu. Les États-Unis se sont donc rapidement éloignés de cet objectif — malgré l’espoir peut-être mal placé que Trump sera capable de choisir un Guide suprême avec qui travailler.
À Washington, les discussions sont déjà très partisanes.
Les soutiens du président américain parlent d’une victoire majeure, tandis que ses détracteurs pointent du doigt toutes les failles — les erreurs de calcul, l’impact sur nos voisins du Golfe et sur les prix de l’énergie, ou encore l’absence de justifications légales. Le débat se concentre sur ces problématiques très importantes.
L’administration Trump est très sensible aux prix de l’énergie et à l’impact de la guerre sur nos voisins du Golfe. Ces éléments vont sans doute entrer en ligne de compte pour déterminer la meilleure solution. Mais il n’y a pas de réponse facile à cette question.
De ce que je comprends, la Maison-Blanche est très désireuse de se sortir de cette situation. Le problème, c’est qu’elle n’a pas trouvé comment le faire sans perdre la face.
Il est évident que nous sommes pris aujourd’hui, Israéliens comme Américains, dans une guerre d’usure dont nous ne savons pas comment nous dépêtrer.
Danny Citrinowicz
Danny Citrinowicz Pour Benjamin Netanyahou, cette guerre est un rêve devenu réalité.
Depuis le premier jour où il fait de la politique, il ne rêvait que d’une chose : convaincre le président des États-Unis d’attaquer l’Iran — pas seulement avec une attaque-éclair comme en juin dernier, mais par une attaque significative, des frappes d’ampleur visant à renverser le régime.
Pour cette raison et à cause de l’affaiblissement des capacités militaires iraniennes, je pense qu’Israël déclarera avoir gagné quelle que soit l’issue de la guerre.
Alors que la période électorale se rapproche de plus en plus, il est clair qu’être parvenu à convaincre Trump d’attaquer l’Iran jouera beaucoup en faveur de Netanyahou.
Cela étant dit, c’est bien sûr Donald Trump qui décidera quand la guerre se termine — puisque, d’un point de vue pratique, nous avons besoin de l’aide des États-Unis sur le plan défensif et offensif. Tant qu’il ne dira pas « stop », nous continuerons.
Israël est en train de sprinter dans un marathon : son but est de détériorer les capacités iraniennes autant que possible.
Si les Israéliens espèrent un changement de régime et un retour des relations diplomatiques avec Téhéran, nous savons tous que les chances que cela se produise sont minces, voire nulles. Et Israël seul n’a pas la capacité de créer cette réalité. En tout état de cause, il s’agit surtout de s’assurer que le régime iranien ne pourra plus constituer une menace pour le pays, en dégradant ses capacités.
Peu importe s’il s’ensuit un chaos ou une guerre civile : pour nous, tout vaut mieux que le régime actuel.
En réalité, le principal problème auquel fait face l’administration de Netanyahou est d’avoir déclenché les hostilités huit mois après la guerre de douze jours.
Cette dernière était censée avoir sauvé Israël des menaces existentielles posées par le nucléaire et les missiles. Or huit mois plus tard, les mêmes menaces réapparaissent, et le régime n’a pas fondamentalement changé de stratégie. C’était évident dès le départ pour tout le monde — sauf peut-être pour Netanyahou.
Il dispose toutefois d’un avantage : il n’existe aucune opposition politique à la guerre en Israël. Les leaders de l’opposition sont parmi les premiers à demander des frappes renforcées, par exemple contre le secteur énergétique iranien.
Pour Netanyahou, le véritable problème se trouve du côté de la population. On sent en effet un mécontentement croissant face au manque d’accomplissements significativement différents de ceux obtenus il y a huit mois. Si les objectifs sont les mêmes, le prix à payer l’est aussi : le pays est à demi bloqué, les gens ne travaillent pas, les enfants ne vont pas à l’école — sans parler des personnes tuées lors des attaques iraniennes.
Je suis toujours aussi étonné de la différence flagrante entre d’une part notre supériorité opérationnelle objective sur l’Iran — nous savons où tout le monde se trouve et où nous pouvons les frapper — et d’autre part notre incompréhension stratégique profonde du pays. Aujourd’hui, les drones israéliens vont et viennent au-dessus de Téhéran, menaçant les membres de la milice Basij. Mais ces réalisations opérationnelles ne se traduisent pas par des gains stratégiques — c’est-à-dire le renversement de ce régime.
Nate Swanson a évoqué le bipartisme aux États-Unis. Au sein de chacun des partis, l’opinion commence à se répandre qu’Israël aurait poussé les États-Unis à entrer en guerre. Or si Netanyahou a fait tout son possible pour qu’une guerre soit déclenchée, je ne pense pas que cela ait constitué une condition suffisante pour forcer les États-Unis à l’accepter — mais cela n’empêche pas cette opinion de circuler de plus en plus. Or pour nous, c’est évidemment un problème majeur.
D’autant qu’une seconde difficulté s’annonce.
Nous savons en effet que Mojtaba Khamenei est plus extrême qu’Ali Khamenei. Il me paraît improbable qu’il renonce à son arsenal de missiles. Il réfléchira également à la stratégie nucléaire de son père, aucune fatwa n’a été prononcée pour l’instant. Or, à l’approche des midterms, Israël pourrait avoir à gérer cette situation sans le soutien des États-Unis si ceux-ci se retiraient — car quelle que soit l’issue de cette phase, je doute que nous reverrons de sitôt un autre porte-avions américain dans la région.
En d’autres termes, Israël va devoir faire face seul aux conséquences potentiellement destructrices de cette guerre.
Gardons à l’esprit que tout cela s’annonce alors que nous sommes peut-être confrontés pour la première fois à une guerre régionale : le Hezbollah agit de manière spectaculaire contre Israël, les milices chiites pourraient nous attaquer, et les Houthis sont bien établis au Yémen.
Même si la guerre avec l’Iran prend fin, nous savons tous que la sécurité du pays n’est pas garantie : Israël a déclenché la guerre sans réfléchir suffisamment aux conséquences.
Certes, nous avons tué Khamenei. Mais je ne suis pas sûr que la réalité stratégique d’Israël après cette guerre sera meilleure qu’avant.
La guerre a confirmé un constat : les États-Unis sont toujours la principale puissance non régionale de la région.
Aziz Alghashian
Ali Vaez La stratégie de la République islamique d’Iran a, dès le départ, comporté trois volets : assurer sa survie ; conserver une capacité de riposte suffisante pour pouvoir continuer la lutte ; prolonger le conflit et l’étirer dans le temps et l’espace afin de pouvoir y mettre fin selon ses propres termes.
Jusqu’à présent, les faits suggèrent que la mise en œuvre de cette stratégie est efficace.
La gouvernance se maintient, le régime est toujours en place y compris dans les provinces, les services continuent d’être assurés, et il n’y a pas de pénurie grave. La rapidité de l’élection du nouveau Guide suprême témoigne de la continuité du régime et d’une attitude qui met ouvertement au défi l’adversaire. Malgré la perte de certains de ses dirigeants les plus haut placés, la République islamique semble donc assez intact.
Mais la stratégie iranienne connaît des limites.
Il ne fait ainsi aucun doute que sa capacité de riposte a été réduite. Nous ne savons cependant pas si les Iraniens ont agi comme lors de la guerre des douze jours. À l’époque, ils avaient cherché à épuiser les capacités d’interception en Israël pour être en mesure à la fin des combats de faire plus avec moins. À ce stade, il y a beaucoup trop de désinformation et de battage médiatique des deux côtés pour pouvoir affirmer de manière certaine que les États-Unis ont réussi à détruire tous les lanceurs du côté iranien ou que les Iraniens auront encore la capacité de tirer vers la fin de ce conflit.
L’autre point problématique pour Téhéran est que l’étirement du conflit dans le temps et dans l’espace a nui aux relations de l’Iran avec la plupart de ses voisins. Cela aura des effets durables. Certains, comme l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman, ont activement tenté d’empêcher ce conflit. Si l’on comprend que l’asymétrie des forces oblige l’Iran à prendre l’économie mondiale en otage afin de faire pression sur Trump, cette stratégie a des implications à long terme.
Trump peut très bien crier victoire comme il l’a fait pendant la guerre des douze jours. Son discours est probablement déjà écrit. Mais dans le cas où l’Iran souhaite continuer le conflit, cela pourrait déboucher sur une guerre plus directe avec Israël. Or si l’Iran perd la capacité de tirer efficacement des missiles à moyenne portée, sa seule option serait alors de continuer à attaquer ses voisins du Golfe — une décision extrêmement difficile à justifier en interne. Les Iraniens prétextaient en effet jusqu’à présent des bases américaines utilisées comme rampes de lancement contre eux pour faire pression sur le Golfe : au moment où les États-Unis sortent de la guerre, la poursuite des attaques contre le Golfe n’aura plus vraiment de sens.
La pression appliquée sur le détroit d’Ormuz fonctionne, certes. Mais, là encore, les marchés commenceront à s’ajuster — à moins de s’en prendre également directement et de manière répétée à la production des États du Golfe, ce qui constituerait une escalade majeure qui pourrait pousser ces derniers à passer de la défensive à l’offensive.
Il est évident que si la République islamique survit, tous les problèmes sous-jacents qui ont donné lieu à ce conflit seront toujours présents.
Les stocks d’uranium sont toujours là et si Mojtaba Khamenei décide de se débarrasser de la fatwa de son père sur l’enrichissement, les Iraniens pourraient décider d’y retoucher — ce qui serait une cause suffisante pour une nouvelle guerre. Les États-Unis ont beau avoir bloqué certaines des entrées des silos à missiles, les stocks sont toujours là. Ils pourraient décider de recréer des lanceurs. Encore une fois, cela serait aussi une cause de guerre. De même, si l’Iran continue à réarmer ses alliés dans la région, les tensions persisteront.
C’est un cercle vicieux : sans allègement des sanctions, le régime ne peut pas s’attaquer aux causes profondes du mécontentement au sein de la société iranienne. La répression continuera à être l’unique réponse à ces problèmes internes.
Autrement dit : un cessez-le-feu ne servirait qu’à gagner du temps jusqu’au prochain conflit.
La réponse iranienne pour empêcher de nouvelles frappes dans un futur proche est à peu près aussi mal pensée que la stratégie israélienne.
Certes, déstabiliser le commerce et créer des difficultés financières pour paralyser l’économie mondiale pourrait dissuader de futures agressions. Mais dans un an, Israël pourrait tout à fait déclencher une nouvelle guerre contre un Iran affaibli — justifiant cela par une sorte de tactique du salami appliquée à un seul pays : chaque cycle de guerre rapprochant un peu plus l’Iran de l’effondrement final.
Nous avons tué Khamenei — mais je ne suis pas sûr que la réalité stratégique d’Israël après cette guerre sera meilleure qu’avant.
Danny Citrinowicz
Aziz Alghashian La question que vous posez — celle du passage d’une posture défensive à une posture offensive — a été prise en compte dès le début par les pays du Golfe. Une campagne de désinformation a même visé à inciter l’Arabie saoudite et d’autres pays à rejoindre Israël et les États-Unis pour attaquer l’Iran. Certaines fuites affirmaient même que nous aurions fait partie de l’attaque ou que nous aurions poussé Trump aux côtés de Netanyahou.
Il s’agit là d’une technique de pression politique et diplomatique sur le Golfe. Mais toujours est-il que nous nous sommes demandés dans quelle mesure nous pouvions rester sur la défensive.
Je résumerais les choses ainsi pour l’Arabie saoudite et plus largement pour le Golfe : nous avons le choix entre une mauvaise option — l’attaque — et une option moins mauvaise — la défense.
C’est l’une des raisons qui nous a poussés à faire pression pour ne pas participer à cette campagne. Nous savions que cela ouvrirait la boîte de Pandore du chaos. Notre attachement à nos projets et à notre sécurité nous rend par nature très allergiques aux incertitudes qui entourent cette guerre.
Pour répondre à votre question, la tendance que j’observe est donc beaucoup plus marquée par la retenue. L’Arabie saoudite a insisté à maintes reprises — en particulier au cours de la première semaine de la guerre — sur la force dont il fallait faire preuve pour ne pas se laisser embarquer dans une guerre qui n’est, fondamentalement, pas la sienne.
Plusieurs raisons expliquent cette approche.
Tout d’abord, les bonnes performances des États du Golfe en matière de défense antiaérienne ont renforcé la confiance des Saoudiens dans leur capacité à résister. Ils sont conscients que, sur le long terme, c’est essentiellement une affaire de coût. On observe d’ailleurs une volonté claire de l’Arabie saoudite de diversifier ses approvisionnements et de renforcer ses capacités de défense antiaérienne. Une rencontre a eu lieu récemment avec Zelensky dans ce cadre.
Deuxièmement, Riyad sait aussi que la guerre pourrait s’arrêter du jour au lendemain si Donald Trump le décidait. C’est un problème, car l’Arabie saoudite se retrouverait alors seule dans une situation qu’elle n’a jamais voulue.
Entre l’Arabie saoudite et l’Iran, nous sommes entrés dans une ère que je qualifierais de « post-rapprochement ».
Vu de Riyad, nous sommes frustrés et en colère de constater que tous les investissements diplomatiques et toutes les tentatives de rapprochement pour cesser d’être perçus comme une menace par ce pays donnent une réponse de cette nature.
C’est aussi pour cela que les Saoudiens sont en colère contre Benjamin Netanyahou et Donald Trump — même si, naturellement, ils ne peuvent pas le dire.
C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’Arabie saoudite voulait réellement un accord sur le nucléaire : au lieu de continuellement repousser le problème, un deal sous l’égide des États-Unis aurait permis de renforcer le processus de rapprochement avec l’Iran en s’assurant que Téhéran puisse être intégré dans un projet régional pour l’inciter à devenir un meilleur voisin dans un objectif de sécurité à travers la prospérité.
Tout cela est désormais bouleversé.
J’ajouterais que cette guerre a aussi confirmé un constat : les États-Unis sont toujours la principale puissance non régionale de la région.
Malgré toutes les discussions sur le monde multipolaire, les stratégies de couverture (hedging) ou la montée en puissance de la présence chinoise et russe au Moyen-Orient, c’est l’impact des États-Unis qui reste le plus important.
Pour Benjamin Netanyahou, cette guerre est un rêve devenu réalité.
Danny Citrinowicz
La première, c’est que je ne crois pas à une normalisation des rapports entre l’Arabie saoudite et Israël — malgré tout ce que dit notre bon ami Lindsey Graham à Washington, D.C., ou bien Benjamin Netanyahou. Je m’attends bien davantage à une tentative de renforcer le partenariat avec les Américains à travers notamment une intensification des efforts diplomatiques aux États-Unis. Pour Riyad, il s’agira d’adopter une posture plus proactive afin de gagner de l’influence et d’éviter de se retrouver à nouveau contraint par de telles décisions.
En l’absence de réelle garantie, la politique de rapprochement avec les États-Unis sera probablement axée sur l’approvisionnement militaire — en accord avec leur politique de diversification. On voit en effet se profiler un nouveau type de dispositif stratégique pour les pays arabes : si la dissuasion par les alliances a échoué, alors il faut en revenir à une dissuasion par les armes. C’est malheureusement la direction que pourrait prendre l’ensemble des pays du Golfe : le renforcement des capacités militaires.
Si les États arabes du Golfe étaient amenés à riposter contre l’Iran, ils ne pourront pas le faire de manière unilatérale et n’auront pas d’autre choix que de s’accorder entre eux préalablement.
L’Iran ne fait plus de distinction entre les États du Golfe. La région est un bloc monolithique aux yeux du régime. Une offensive de l’un d’entre eux pourrait se traduire par des bombardements sur n’importe quel pays voisin, peu importe la provenance de l’attaque. L’Arabie saoudite a fait partie jusqu’ici des pays les moins touchés, avec Oman. Dubaï — malgré les sommes d’argent iraniennes qui s’y trouvaient — est attaquée. Le Qatar — le médiateur qui a tant investi pour la paix — l’est encore plus, tout comme Bahreïn.
Les Saoudiens éviteront probablement de prendre des mesures unilatérales tant que d’autres pourraient être pris pour cible : nous ne souhaitons pas que nos voisins soient pris en otage en cas de confrontation avec Téhéran.
Nate Swanson Les États-Unis — et Trump en particulier — devront nécessairement repenser leur approche de la question iranienne.
S’il est juste de dire qu’Israël et l’Iran sont tous deux enclins à préparer de nouveaux affrontements, cela ne sera pas forcément la position du président des États-Unis. Trump est même précisément entré en guerre parce qu’il pensait qu’il n’y aurait pas de conséquences — ou du moins que celles-ci seraient contenues et maîtrisables.
Cette conviction a été totalement remise en cause par les faits.
C’est la raison pour laquelle je crois que si un nouveau cycle de violence devait surgir dans quelques mois, il n’est pas garanti que les Américains reviennent pour un nouveau tour de piste. Quel que soit l’avenir de cette guerre, les conséquences de l’action des États-Unis sont déjà colossales. Il leur faudra à la fin recoller les morceaux : ceux de leur relation avec l’Iran, avec le Golfe, et avec Israël. Chaque belligérant aura d’ailleurs à faire ce travail.
Vu de Washington, le consensus bipartisan des quatre dernières administrations appelle à se concentrer davantage sur l’Asie et l’hémisphère occidental. Je connais peu de personnalités politiques — qu’elles soient démocrates ou républicaines — qui souhaitent voir un groupe aéronaval stationné indéfiniment au Moyen-Orient. Lorsque la pression politique en faveur du retrait de la région sera suffisamment forte, il faudra alors le faire avec des partenaires solides.
Cela passera par de meilleures relations avec le Golfe — des relations bien plus solides et bien plus profondes qu’elles ne le sont actuellement — mais aussi avec l’Europe.
L’Europe et en particulier les pays du groupe UE/E3 ont un rôle clef à jouer vis-à-vis de l’Iran.
Je suis persuadé que l’avenir réside également dans un renouveau des relations entre l’Europe et le Golfe. Car si les États-Unis continuent d’être impliqués — et c’est ce que nous voulons — ce sera davantage à travers des actions collectives.
Il est évident que si la République islamique survit, tous les problèmes sous-jacents qui ont donné lieu à ce conflit seront toujours présents.
Ali Vaez
Disons plutôt que l’alternative — le positionnement de troupes américaines pour une durée indéfinie — ne séduit pas grand monde au sein des deux partis.
Je ne connais aucun responsable politique à Washington qui souhaite une présence militaire massive dans la région sur le modèle de celle qui a suivi la fin de la guerre en Irak.
C’est la raison pour laquelle je pense qu’un effort conjoint, avec nos alliés est nécessaire. Je pense que cette idée est soutenue de manière bipartite.
Le problème, c’est que pour y parvenir, il faudrait d’abord retrouver une crédibilité en se sortant de la situation dans laquelle nous sommes.
Danny Citrinowicz La dimension opérationnelle de cette guerre a bien été préparée : le CENTCOM et les Forces de défense israéliennes entretiennent une coopération extraordinaire et les succès des premiers jours l’ont démontré. Dès le départ, il était évident que cette machine de guerre pouvait causer de véritables dommages aux Iraniens. Inutile de dire que cette coopération est formidable à bien des égards.
En revanche, personne n’a vraiment réfléchi aux stratégies de sortie.
Il est évident que nous sommes pris aujourd’hui, Israéliens comme Américains, dans une guerre d’usure dont nous ne savons pas comment nous dépêtrer.
Pour Israël comme pour l’administration et l’armée américaine, tout repose désormais sur Trump.
Notons que personne ne parle de revenir à la table des négociations sur le nucléaire. Or les 440 kilos d’uranium à 60 % qui se trouvent à Ispahan posent un vrai problème. Cette guerre a commencé pour empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire : de nouveaux affrontements deviennent de plus en plus difficiles à justifier s’ils n’empêchent pas l’Iran de posséder cette réserve.
Attaquer Natanz et Fordo dix fois de plus ne résoudra pas le problème majeur que ces capacités stockées à Ispahan posent. Il n’existe donc pas de solutions opérationnelles à ce problème au-delà de la conquête physique et de la destruction de l’installation nucléaire d’Ispahan.
L’origine de ce problème peut être retracée à cet appel de Benjamin Netanyahou à Donald Trump où il lui proposait d’aller tuer Khamenei parce que l’on savait où il se trouverait le samedi 1er mars. À cette proposition, Trump a répondu avec l’opération Epic Fury.
Benjamin Netanyahou compte utiliser cette guerre pour démontrer à nos amis du Golfe que nous sommes forts et que nous combattons un ennemi commun : l’Iran. Dans cette logique, la guerre permettrait de mettre de côté la question de la Palestine et de continuer un processus de normalisation.
Je doute fortement que ce scénario se réalise.
Je ne suis pas un expert de l’Arabie saoudite, mais j’ai du mal à voir comment un État qui prétend diriger le monde sunnite pourrait normaliser ses relations avec Israël sans avancées concrètes sur la question palestinienne. Or le gouvernement israélien actuel n’est pas en mesure d’offrir quoi que ce soit à cet égard — bien au contraire.
Netanyahou peut donc vendre cette idée au public israélien et peut-être que les gens le croiront — mais les mêmes problèmes finiront par ressurgir. Comme pour la guerre des douze jours, Israël continue de croire que les actions cinétiques résoudront tous ses problèmes.
Ce qui s’est passé au Liban illustre parfaitement ce genre de situation.
Après l’attaque du Hezbollah, Israël affirmait qu’ils étaient tombés dans un piège stratégique : nous pouvions désormais commencer une guerre contre eux — c’est-à-dire gagner.
Non : je pense aujourd’hui que c’est Israël qui est pris dans un piège du Hezbollah.
Si le démantèlement cinétique de cette organisation est peu probable — même si je continue de l’espérer — alors notre présence au Liban perd son sens tandis que les problèmes nous assaillent.
De même, la résilience du régime iranien malgré les attaques et la domination aérienne d’Israël souligne les limites de l’approche cinétique. Si la diplomatie avec l’Iran reste une ligne rouge, c’est pourtant un outil qu’il nous faudra développer en plus de la force. Est-ce que cela sera possible ? Si la future stratégie de Mojtaba Khamenei reste encore un mystère, son premier discours n’augure rien de bon.
Riyad sait que la guerre pourrait s’arrêter du jour au lendemain si Donald Trump le décidait. L’Arabie saoudite se retrouverait alors seule dans une situation qu’elle n’a jamais voulue.
Aziz Alghashian
Enfin, la possibilité qu’un changement de régime advienne de manière organique a été sérieusement endommagée par la guerre. Nous avons placé le seuil très haut. Et il est aujourd’hui très difficile de « redescendre » tout en expliquant que le régime iranien est toujours là — dire que le nouveau dirigeant sera renversé d’ici quelques mois relève surtout du vœu pieux. J’ajoute que l’implication indirecte des pays du Golfe dans la guerre à cause d’Israël n’a fait qu’aggraver les problèmes. C’est la raison pour laquelle le maintien d’un soutien bipartite des États-Unis en faveur d’Israël demeure crucial à mes yeux.
Nous comptons actuellement sur le président Trump. Mais lorsqu’il sera remplacé, de nouvelles difficultés naîtront pour Israël.
Ali Vaez D’abord, il faut rappeler que la nécessité d’un accord de cessez-le-feu ne fait aucun doute.
Les Iraniens avancent des idées très irréalistes et ambitieuses sur lesquelles je ne m’étendrai pas — que ce soit des réparations de la part des États-Unis, le retrait de l’armée américaine de la région ou une forme de mea culpa de la part des États-Unis et d’Israël. Le problème, c’est que les demandes de ces derniers envers la République islamique ne sont pas beaucoup plus réalistes.
La position de nombreux dirigeants européens sur cette question est à mes yeux répréhensible — l’Espagne, la Suisse et la Norvège font exception. Ils ne comprennent pas que cette violation de la Charte des Nations unies — l’un des fondements des normes internationales auxquelles ils se réfèrent pourtant lorsqu’ils en ont besoin comme dans le cas du Groenland ou de l’Ukraine — les réduira à long terme à de simples spectateurs stratégiques sans importance.
Malgré toutes les déceptions, les Européens ont encore une chance de prendre la bonne décision.
Aujourd’hui cela veut dire commencer la rédaction d’une résolution de cessez-le-feu équilibrée qui mettrait les négociations sur une meilleure voie. Cet accord doit impérativement être équitable et le travail préparatoire devrait commencer dès maintenant.
La deuxième étape serait la reprise du dialogue sur la sécurité régionale qui était très proche de démarrer en parallèle des négociations nucléaires sous la médiation d’Oman entre l’Iran et l’administration Trump. La pression exercée par Israël et l’entrée en guerre des États-Unis ont mis fin à cette tentative. Un tel dialogue aurait changé la donne dans la région et j’espère sincèrement qu’il est encore possible de le sauver.
L’autre alternative a été évoquée par Nate Swanson : ce serait un Iran blessé, en colère et plus radicalisé dans une situation similaire à celle de Saddam après la première guerre du Golfe. Cette hypothèse ne ferait que repousser le problème et aboutirait à une autre catastrophe.
Il est compréhensible qu’à l’heure actuelle tout le monde ait perdu foi en la diplomatie. Je suis néanmoins de l’avis qu’il faut réessayer et trouver un moyen pour que toutes les parties du Golfe et au-delà — peut-être même avec la participation de pays comme la Turquie, le Pakistan et l’Égypte — puissent s’accorder sur une formule qu’elles estiment prendre en compte leurs préoccupations légitimes en matière de sécurité.
Établir parallèlement à cela une solution diplomatique à la question nucléaire, entre autres préoccupations, est vital. Même si cela peut sembler difficile à l’heure actuelle, j’invite tout le monde à y réfléchir. Si les Iraniens pensent qu’à l’issue de cette crise, la Russie et la Chine se décideront enfin à les sortir de leur misère malgré leur refus de le faire toutes ces années, je ne pense pas que cela soit probable.
Un régime incapable de répondre aux besoins fondamentaux du pays — en matière d’approvisionnement en électricité ou d’eau — alors que des problèmes encore plus importants s’annoncent serait par définition instable. Si l’Iran est prêt à entreprendre des changements politiques — avec l’organisation d’élections non plus contrôlées par le Conseil des gardiens de la révolution, mais surveillées au niveau international — on pourrait alors se diriger vers un scénario « à la syrienne ».
Tout cela peut sembler naïf et irréaliste. Le problème, c’est que les alternatives sont bien pires, bien plus dangereuses pour la région et au-delà — et surtout bien plus instables. Donald Trump pourrait à tout moment choisir de se retirer. Il en découlerait un cessez-le-feu qui mettrait fin à cette bataille ; mais cela ne mettrait pas fin à la guerre.
Entre l’Arabie saoudite et l’Iran, nous sommes entrés dans l’ère du « post-rapprochement ».
Aziz Alghashian
Aziz Alghashian Il faudra beaucoup de temps aux États du Golfe et à l’Iran pour surmonter l’ère du post-rapprochement.
Malgré tout ce à quoi nous assistons ces jours-ci, je ne vois pas les relations diplomatiques entre les États du Golfe et l’Iran se rompre à cause de la guerre.
Cette relation diplomatique est trop importante à leurs yeux. On sait d’ailleurs que les canaux de communication sont restés ouverts durant la guerre.
La coopération entre Saoudiens et Européens aura, elle aussi, un rôle à jouer. Des précédents existent — par exemple, la question de la solution à deux États pour la Palestine, avancée par l’Arabie saoudite et la France.
Les États du Golfe partagent le sentiment que maintenir des voies de négociations différentes entre les États-Unis et l’Iran, l’Iran et les pays européens, et l’Iran et les États du Golfe, n’est pas viable. Ces multiples voies doivent désormais être regroupées. Les États du Golfe prennent désormais conscience qu’ils veulent tous faire partie de ce grand projet. Ils veulent être à la table des négociations non seulement pour faciliter la discussion mais aussi pour défendre leurs intérêts.
Ils ne l’admettent pas forcément publiquement pour l’instant. Mais mon impression est que si les États arabes comprennent que ces changements radicaux sont nécessaires, l’Iran doit également y trouver son intérêt.
À mes yeux, cette séquence fait naître paradoxalement un véritable désir de travailler davantage ensemble.
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17.03.2026 à 06:00
Matheo Malik
La Chine de Xi avait anticipé un choc pétrolier — mais est-elle prête à vivre dans un monde où la demande est détruite à cause du blocage d’Ormuz ?
Pour comprendre les scénarios qu’on discute au Politburo aujourd’hui, il faut partir des données.
Depuis Pékin, Alicia García-Herrero signe une étude fouillée.
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Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.
Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.
Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.
L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine.
En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.
Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.
En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.
Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.
La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux.
Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20 % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.
La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.
Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.
Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.
La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.
Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.
La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.
Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.
Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.
Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.
Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.
Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.
La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.
Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.
Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.
Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.
Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 16 navires civils — pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos — ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz.
À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.
À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.
Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.
À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.
Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue.
Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud.
Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.
L’article La guerre en Iran va-t-elle casser le modèle chinois ? Les scénarios noirs de Xi Jinping est apparu en premier sur Le Grand Continent.
16.03.2026 à 19:03
Matheo Malik
Face aux critiques des opinions publiques des pays du Golfe, ciblés depuis plus de deux semaines par des attaques iraniennes, Ali Larijani, l’un des principaux responsables du régime qu'Israël a annoncé avoir tué le 17 mars, avait tenté d’en fournir la justification religieuse et stratégique en prenant à témoin « les musulmans du monde entier ».
Nous traduisons et commentons ligne à ligne ce dernier message.
L’article Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis » est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le matin du 17 mars 2026, Israël a annoncé avoir tué Ali Larijani. Comme anticipé par la revue, il avait joué un rôle clef dans la phase de transition à la suite de la mort du Guide. Nommé comme responsable de la sécurité du pays à la suite de l’annonce officielle de la mort d’Ali Khamenei, il a semblé continuer à occuper des fonctions centrales, notamment en l’absence de prise de parole publique ou d’apparition du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei.
Le ton de ce message paru le 16 mars tranchait avec ses prises de parole officielles habituelles, par sa véhémence à l’égard des autres pays musulmans et par son oralité.
La ligne de la République islamique semble désormais s’articuler autour de deux éléments centraux : d’une part, le manque de fiabilité de la garantie de protection américaine vis-à-vis de ses alliés ; d’autre part, l’impossibilité pour la République islamique de dominer les autres acteurs régionaux face à l’asymétrie technologique et militaire d’Israël et des États-Unis.
Dans un contexte où le régime iranien remet en cause le modèle économique et politique des principautés du Golfe par le sabotage, les attaques de bâtiments civils et le minage possible du détroit d’Ormuz, il semble peu probable que cet appel à la résistance (مقاومت), qui cherche à réactiver la khomeiniste de l’oumma comme force transnationale, en faisant de l’Iran son porte-voix légitime, puisse réellement être bien reçu dans la région.
Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,
Aux musulmans du monde entier et aux gouvernements islamiques,
La basmala « Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » est une convention quasi-obligatoire dans tout document officiel iranien — discours, lettre, décret. Le double destinataire — « musulmans du monde entier » et « gouvernements islamiques » — est en revanche plus politique : il permet à Ali Larijani de s’adresser simultanément aux peuples arabes et à leurs gouvernements, court-circuitant ces derniers en cherchant à les placer sous le regard de leurs propres opinions publiques. Larijani vise à réactiver la doctrine khomeiniste de l’oumma comme communauté politique transnationale, au-dessus des frontières étatiques, dont l’Iran se pose en porte-voix légitime.
1 — L’Iran a été confronté à une agression perfide américano-sioniste, lancée au beau milieu de négociations, qui visait à fragmenter le pays. Ils ont conduit au martyre le grand et dévoué Guide de la Révolution islamique, ainsi qu’un certain nombre de citoyens ordinaires et de commandants militaires. En conséquence, ils se sont heurtés à la résistance nationale et islamique des Iraniens.
Ali Larijani présente les Iraniens comme un bloc homogène animé par un désir de résistance « nationale et islamique » alors même que le régime a déclaré la guerre à sa société par la répression brutale des manifestations de janvier, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. De plus, des enquêtes d’opinions montrent que, si le sentiment national reste fort en Iran, la République islamique s’est caractérisée par une importante sécularisation de la société, qu’Olivier Roy considère comme une « défaite spirituelle du régime ». Enfin, la persistance de la martyrologie chiite sous la plume d’Ali Larijani dissimule, d’après Farhad Khosrokhavar, un épuisement profond, durable, et radical du récit révolutionnaire chiite.
2 — Savez-vous qu’à l’exception de quelques rares cas, et uniquement dans la sphère politique, aucun État islamique n’est venu en aide à la nation iranienne ? Pourtant, la nation iranienne, grâce à sa forte volonté, a écrasé l’ennemi malfaisant, à tel point qu’aujourd’hui, l’ennemi ne sait pas comment sortir de cette impasse stratégique.
La rhétorique de Larijani s’inscrit dans un clivage que la République islamique entretient depuis 1979 entre un Iran se posant en champion de la résistance populaire anti-impérialiste et des monarchies du Golfe qu’elle présente comme des régimes corrompus, illégitimes et vendus à l’Occident — un discours qui emprunte autant au nationalisme révolutionnaire qu’à l’islam politique, et qui lui permet de chercher à séduire les opinions publiques arabes en court-circuitant leurs gouvernements.
3 — L’Iran poursuit sur la voie de la résistance contre « le grand et le petit Satan » (les États-Unis et Israël), mais le comportement des gouvernements islamiques n’est-il pas en contradiction avec la parole du Prophète, qui a dit : « Si vous ne répondez pas à l’appel d’un musulman, vous n’êtes pas un musulman » ?
Remarquons les parenthèses : « le grand et le petit Satan (les États-Unis et Israël) ». Cette expression typique de la République islamique n’est pas utilisée dans la plupart des pays arabes. Elle provient de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, qui désignait les États-Unis par le terme cheitân-é bozorg ( شیطان بزرگ), et Israël par le terme chéitân-é koutchek ( شیطان). Ali Larijani doit donc l’expliciter — d’où l’usage de parenthèses.
Qu’est-ce donc que cette manière d’être musulman ?
Cette question prolonge la citation d’un hadith, parole ou action rapportée du Prophète, présent notamment dans le recueil Al-Kafi, ouvrage de référence pour les chiites de Mohammad ibn Yaqub Kolayni, grand compilateur chiite né en 864 et mort en 941 ( « يا للمسلمين ! », version en ligne de Al-Kafi.).
4 — Certains pays sont allés encore plus loin, affirmant que, puisque l’Iran a pris pour cible des bases américaines et des intérêts américains et israéliens sur leur territoire, l’Iran serait donc leur ennemi !
La justification des frappes qui ciblent les civils revendique une dimension théologique et géopolitique : ce ne sont pas les frappes iraniennes sur des bases et des objectifs civils situées en territoire arabe qui constituent une agression, mais bien le fait d’héberger ces bases américaines qui justifient ces attaques. Larijani présente le conflit comme une évidence théologique et morale — l’Iran musulman contre l’Amérique et Israël — en occultant que ces mêmes pays arabes contestent précisément la prétention iranienne à parler au nom de l’islam et à mener des opérations militaires depuis ou vers leurs territoires.
L’Iran devrait-il rester les bras croisés et laisser l’Amérique l’attaquer depuis des bases situées dans vos pays ? Ils cherchent des excuses ; d’un côté de la bataille d’aujourd’hui se trouvent l’Amérique et Israël, et de l’autre, l’Iran musulman et les forces de la résistance. De quel côté êtes-vous ?
Le mot résistance (مقاومت) employé ici pour en appeler aux « forces de résistance » est le même qui se trouve dans l’expression canonique axe de la résistance (محور مقاومت). On le retrouve dans l’autre nom du Hezbollah, « La Résistance libanaise au Liban » (« al-muqāwamah al-islāmīyah fī lubnān ») ou dans le nom du Hamas, sigle de « mouvement de résistance islamique » (« ḥarakat al-muqāwma al-ʾislāmiyya ») — confer infra prochain commentaire.
5 — Pensez à l’avenir du monde islamique. Vous savez que l’Amérique ne vous est pas loyale et qu’Israël est votre ennemi. Pensez un instant à vous-mêmes et à l’avenir de la région. L’Iran vous veut du bien et n’a aucune intention de vous dominer.
La République islamique a développé depuis 1979 un projet régional visant à l’hégémonie : son réseau transnational de milices, de partis et de mouvements armés — du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les factions irakiennes et le Hamas gazaoui — a été fédéré sous l’étiquette de l’« axe de la résistance » (محور مقاومت). Ce réseau remplissait une double fonction : vers l’extérieur, il créait des zones de pression et d’instabilité pour installer un rapport de force asymétrique avec les États-Unis et Israël ; vers l’intérieur du monde arabe, il court-circuitait les États souverains en implantant des acteurs armés loyaux à Téhéran au cœur même de leurs territoires — le Liban, l’Irak, le Yémen, la Syrie — contestant ainsi de facto l’autorité de gouvernements que l’Iran juge trop accommodants avec l’Occident. La lettre publiée par Larijani s’inscrit précisément dans cette logique : en sommant les gouvernements arabes de choisir leur camp, il ne fait pas appel à la fraternité islamique mais les invite à reconnaître l’hégémonie iranienne sur la définition d’une position politique musulmane, c’est-à-dire à accepter que Téhéran décide seul qui est ennemi, qui est allié, et sur quel territoire la guerre peut légitimement être portée.
6 — L’unité de la Oumma islamique, avec toute sa puissance, peut assurer et garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance de toutes les nations.
Serviteur de Dieu, Ali Larijani
Conseil suprême de sécurité nationale | Téhéran | 25 Esfand 1404 | 16 jours après le martyre de Son Éminence l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei
En plus de la datation du document selon le calendrier iranien officiel, qui commence avec l’Hégire mais qui est un calendrier solaire, ce qui explique la différence de date avec le calendrier hégirien (27 Ramadan 1447 et 25 Esfand 1404), le message comptabilise le nombre de jours depuis la mort d’Ali Khamenei, qualifiée de « martyre ». Peut-être s’agit-il là aussi d’une manière de rappeler que la guerre actuelle est déjà plus longue que celle dite « des douze jours » de juin 2025.
L’article Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis » est apparu en premier sur Le Grand Continent.
16.03.2026 à 11:05
Matheo Malik
Pour Moscou, le déchaînement de la violence au Moyen-Orient ne prouve qu'une chose : en Ukraine, Poutine doit accélérer.
Nous traduisons le texte d'Ivan Timofeev qui a circulé en Russie dans les derniers jours.
Analyse.
L’article Comment le Kremlin comprend la guerre d’Iran : les « sept leçons » d’un analyste de Poutine est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La conduite de Moscou depuis le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran confirme, s’il en était encore besoin, que le Kremlin n’est pas dirigé par un « fou » comme on l’entend trop souvent dire en France, mais par des responsables parfaitement conscients de leurs intérêts nationaux et capables du plus grand pragmatisme — quel que soit le degré de cynisme meurtrier ou d’opportunisme politique dont il s’accompagne.
En l’espèce, ce pragmatisme a dicté à Moscou une stratégie de soutien diplomatique formel sans engagement militaire direct, accompagné d’un appui technique dans les domaines du renseignement, de la guerre des drones et de la désinformation.
En parallèle, les responsables de la Fédération de Russie scrutent la situation pour tâcher d’en retirer les enseignements les plus utiles. Le 2 mars, le quotidien Kommersant a ainsi publié une synthèse éclairante, signée par Ivan Timofeev, listant les « sept leçons de l’Iran » dont la Russie pourrait tirer profit 2.
En substance, ce texte dresse un tableau alarmiste, concluant que la confrontation entre la Russie et l’Occident n’a aucune chance de s’apaiser dans un avenir proche et qu’elle risque de prendre la forme d’un affrontement militaire ouvert, sans exclure la possibilité de frappes nucléaires. L’auteur appelle ainsi les hauts responsables russes à poursuivre leur politique de négociation hostile à toute forme de concession et à ne jamais oublier que, si des pays tiers peuvent se révéler des alliés temporaires dans le contournement des sanctions commerciales, la Russie reste seule face à ses adversaires et doit se tenir prête au pire.
Ce texte n’est pas l’intervention isolée d’un anonyme.
Paru dans l’un des titres les plus réputés du pays, il est surtout le produit d’une plume visible et influente : Ivan Timofeev. Politologue de premier plan, celui-ci est actif dans la plupart des institutions russes d’expertise et de propagande — deux sphères de moins en moins distinctes en Russie — dans le domaine des relations internationales. Diplômé du MGIMO, université moscovite spécialisée dans les relations internationales dont sortent notamment les futurs diplomates, Timofeev y exerce aujourd’hui en tant que professeur. Directeur général du Conseil russe des Affaires internationales, une institution créée par le ministère des Affaires étrangères en vue de promouvoir le dialogue entre les experts russes et leurs homologues étrangers, il est également, depuis 2015, directeur de programme du club de discussion Valdaï, le principal think tank du régime de Vladimir Poutine.
Pour l’ensemble de ces activités d’amplification de la politique internationale du Kremlin, notamment en direction de l’Ukraine, Timofeev fait l’objet de sanctions européennes depuis décembre 2025.
Sans surprise, ce texte contient donc un certain nombre d’éléments assez représentatifs de la propagande russe. L’auteur commet résolument une faute logique en supposant que les États-Unis se conduiraient de la même manière avec la Russie et avec l’Iran — et ce à toutes les étapes d’un processus de négociation et d’affrontement — après avoir lui-même souligné toutes les différences qui existent entre ces deux pays en termes de stabilité politique et de capacités techniques, commerciales et militaires — y compris sur le plan nucléaire. Cet argument ne sert donc qu’à justifier l’intransigeance absolue des autorités russes dans les négociations avec les États-Unis. Enfin, la relation posée entre les fractures intérieures à un pays et le risque, pour celui-ci, d’être attaqué de l’extérieur — les troubles incitant des puissances étrangères à tirer profit du chaos — n’a pas d’autre fonction que celle de justifier la politique idéologique et répressive de l’État russe, soudant la population autour d’un objectif nationaliste tout en la préparant à la perspective d’une guerre longue et meurtrière.
Il est clair que la prose analytique russe devient de plus en plus indiscernable de la propagande d’État. Cette situation ne sera pas sans effets pour la Russie. Si tous ses « experts » en sont réduits à ne plus livrer au public qu’un succédané des vues les plus susceptibles de leur assurer les éloges du Kremlin, aucune proposition originale ne peut en sortir. Une dynamique de cet ordre semble déjà à l’œuvre dans la sphère des plus hauts responsables politiques, dont on sait qu’ils se gardent de confier à Vladimir Poutine autre chose que ce qu’il est disposé à entendre.
Si le dossier iranien démontre la capacité russe à s’orienter au sein d’une série d’options complexes et coûteuses, ce régime de soumission et de flagornerie pourrait bien coûter au Kremlin sa capacité de réaction adéquate aux prochaines crises.
Les frappes aériennes massives déclenchées par Israël et les États-Unis contre l’Iran n’étaient guère inattendues. Une menace offensive planait sur le golfe Persique depuis plusieurs mois ; les négociations ardues entre l’Iran et les États-Unis s’étaient entièrement enlisées.
La mort du Guide suprême iranien Seyyed Ali Khamenei, de membres de sa famille et d’un grand nombre de responsables militaires et politiques du pays n’en a pas moins constitué un événement retentissant. L’Iran riposte désormais par des salves de missiles visant Israël et les infrastructures américaines de la région. L’opération militaire perturbe déjà le transport maritime de pétrole dans le golfe Persique, tout en provoquant des dysfonctionnements financiers et logistiques dans les principaux pôles économiques des Émirats arabes unis et du Qatar.
À l’appui de la thèse voulant que l’offensive contre l’Iran n’avait rien d’« inattendu », une annonce plus spectaculaire a paru ce 11 mars dans Russia in Global Affairs, une revue proche du Kremlin dont le conseil éditorial comprend le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le conseiller du président de la Fédération de Russie pour la politique étrangère Iouri Ouchakov 3.
Signé par Igor Pellicciari, enseignant à l’université d’Urbino Carlo Bo et contributeur régulier de la revue, l’article relaie « une opinion répandue à Moscou » voulant que les autorités russes aient averti Ali Khamenei dès le mois de décembre 2025 d’une frappe américaine devant le viser prochainement. Selon l’auteur, l’ayatollah aurait donc décidé en toute conscience de transformer sa mort en une démonstration de martyre politique et religieux susceptible de souder le pays et de renforcer le rôle des gardiens de la Révolution.
Cette information n’a été confirmée par aucun autre média. À en juger par le fait qu’Igor Pellicciari est aussi enseignant à Moscou, a été nommé consul honoraire de Russie à Bologne et relaie volontiers les arguments russes justifiant la guerre en Ukraine, il faut considérer cette intervention comme une énième opération de désinformation, visant à démontrer les capacités du renseignement russe et sa propension à soutenir ses alliés.
L’Iran dispose de possibilités tout à fait crédibles de résistance, d’autant qu’une intervention terrestre demeure peu probable. Les frappes menées contre son territoire devraient néanmoins affaiblir sensiblement son potentiel industriel, accentuer la crise économique qui frappe le pays et entraîner un appauvrissement généralisé de sa population. Si l’Iran parvenait à tenir, il est clair qu’un nouveau cycle offensif ne tarderait pas à s’ouvrir, à moins que le coût de cette intervention ne se révèle trop élevé pour l’ensemble des parties. Cette configuration permet d’esquisser plusieurs conclusions dont la Russie pourra retirer des enseignements utiles.
Le régime de sanctions imposé par les États-Unis à l’Iran est en place depuis la Révolution islamique de 1979. Si l’Iran est parvenu à résister à cette pression économique, ces sanctions lui ont infligé des dommages bien réels. Leur coût s’est accentué à mesure que Washington ralliait d’autres pays à sa politique, en l’internationalisant à travers le Conseil de sécurité de l’ONU et en influençant des pays tiers dans leurs décisions d’achat de pétrole iranien.
Les sanctions des États-Unis et de leurs alliés se sont régulièrement accompagnées d’un recours à la force militaire — comme en 1980, 1987 et 2025 — ainsi que d’opérations spéciales allant des cyberattaques aux menaces de frappes militaires, en passant par des assassinats d’ingénieurs nucléaires et de responsables des services de renseignement. La combinaison de sanctions et d’emploi de la force représente ainsi une pratique classique de l’arsenal américain, comme l’illustrent les exemples de l’Irak, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Syrie ou encore du Venezuela.
Dans le cas de la Russie, le recours direct à la force militaire demeure une option délicate pour ses ennemis, du fait des risques d’escalade nucléaire. Cette retenue sur le plan strictement militaire est toutefois compensée. Les frappes des forces armées ukrainiennes contre le territoire russe sont désormais monnaie courante. L’écrasement de l’opération ukrainienne dans l’oblast de Koursk ne nous met pas à l’abri de nouvelles incursions militaires. Par ailleurs, la modernisation des armées des pays européens membres de l’OTAN accroît la probabilité d’un recours à la force dans les zones de contact entre la Russie et l’Alliance Nord-Atlantique, la région baltique apparaissant ici comme le voisinage le plus dangereux. Enfin, l’effet dissuasif du facteur nucléaire pourrait être neutralisé par la conviction — en l’espèce, erronée — que la Russie ne prendrait pas le risque de mobiliser son arsenal nucléaire par crainte d’une riposte de l’OTAN. Dans ces conditions, l’éventualité de crises militaires de toute nature constitue une perspective bien réelle dans les relations entre la Russie et l’Occident.
Pendant de longues années, l’Iran a été la cible d’une politique d’épuisement progressif dominée par les sanctions économiques, jusqu’à ce que s’y ajoutent, plus récemment, des frappes militaires. Le modèle adopté ne repose pas sur une opération terrestre de grande ampleur suivie d’une occupation territoriale, mais sur des bombardements destinés à affaiblir peu à peu le potentiel militaro-industriel de l’État ciblé. De la sorte, chaque nouvelle étape de l’escalade militaire est susceptible de réduire davantage la capacité de résistance dudit pays. Si l’Iran démontre sa capacité à infliger une riposte douloureuse, chaque cycle de confrontation risque de l’affaiblir durablement.
La Russie doit donc se tenir prête à affronter des pressions occidentales dont l’horizon ne se compte pas en années, mais en décennies. L’éventuel assouplissement de certaines restrictions ne signifiera pas leur levée générale, en particulier dans des domaines tels que le contrôle des exportations de biens à double usage [produits, technologies ou matériaux susceptibles d’être utilisés à des fins civiles et militaires].
Le même raisonnement est valable sur le plan militaire : une potentielle accalmie des combats en Ukraine ou sur d’autres fronts sera très probablement suivie d’une nouvelle crise militaire.
Au cours de son long bras de fer avec les États-Unis, l’Iran a consenti à une série de concessions, dont le grand symbole reste l’accord sur le nucléaire iranien entériné en 2015 par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU. Dans ce cadre, l’Iran acceptait de limiter son programme nucléaire en échange de la levée des sanctions internationales adoptées par le Conseil de sécurité et de restrictions diverses décidées unilatéralement par les États-Unis et leurs alliés. Cela n’a pourtant pas empêché les États-Unis de Donald Trump de se retirer de l’accord trois ans plus tard, en adressant à l’Iran une nouvelle liste d’exigences. Les compromis consentis ont donc offert un répit temporaire sans jamais soustraire l’Iran aux pressions exercées par les États-Unis.
Au long des négociations avec les États-Unis sur la question ukrainienne, la Russie a, pour sa part, fait preuve d’une impressionnante fermeté. Cette attitude peut sembler inopportune à ceux qui aspirent à la paix, sachant que chaque jour de guerre entraîne son lot de pertes humaines et matérielles. Elle n’en apparaît pas moins légitime, dès lors que tout compromis serait inévitablement suivi de nouvelles exigences. Dans ces conditions, il est manifestement contre-productif de céder à de telles demandes, surtout lorsqu’elles ne s’accompagnent pas de concessions réciproques.
Ainsi, la leçon iranienne ne fait que conforter une perception déjà largement partagée : celle d’un niveau de confiance extrêmement faible dans les relations entre la Russie et les États-Unis, comme entre la Russie et l’Ukraine.
Si l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro ne l’avait pas suffisamment démontré, l’attaque contre l’Iran confirme que les dirigeants légitimes et les principaux responsables des États étrangers sont désormais des cibles prioritaires.
L’élimination de dirigeants ou leur décès à la suite d’opérations militaires n’est pas une innovation historique absolue : rappelons l’assaut du palais d’Hafizullah Amin par les forces spéciales soviétiques en 1979 ou encore la mise à mort des dirigeants libyen et irakien lors des interventions militaires des États-Unis et de leurs alliés. Malgré tout, la chasse aux dirigeants n’était pas encore devenue un objectif en soi. Dans la plupart des cas, leur disparition restait le résultat d’un concours de circonstances. Le cas iranien nous confronte, au contraire, à une initiative délibérée d’élimination du Guide suprême d’un pays étranger et d’un grand nombre de ses hauts responsables, et même de membres de leurs familles.
À l’évidence, la Russie est pleinement consciente du danger qui pèse tant sur son président que sur ses responsables de haut rang. Ce risque est d’autant plus tangible que des assassinats et tentatives d’assassinat visant des militaires, des cadres administratifs, des journalistes et d’autres personnalités publiques sont perpétrés depuis bien longtemps sur notre territoire par des agents de diversion étrangers. L’exemple iranien confirme que la sécurité des dirigeants doit relever non seulement des services spéciaux, mais aussi des forces armées, dans la mesure où ces responsables peuvent être exposés aussi bien aux défaillances des services de sécurité et de contre-espionnage qu’aux lacunes de la défense aérienne et des autres dispositifs de protection face à une attaque militaire.
Lorsque l’auteur affirme que la Russie serait la cible d’attaques perpétuelles d’agents de diversion étrangers contre son territoire ; indépendamment des opérations ukrainiennes, on voit mal à quels faits il ferait référence. En revanche, les empoisonnements et assassinats d’opposants, en Russie, mais aussi à Salisbury, Berlin ou Vienne, sont bien documentés. Sous couvert d’analyse, ce texte s’insère dans les logiques habituelles de la désinformation russe.
Sur le dossier iranien, les autorités russes semblent avoir adopté deux lignes en matière de désinformation : les populations occidentales souffrent de la guerre en Iran et de l’incapacité de leurs élites ; la Russie n’est impliquée dans aucune opération de soutien, sauf sur le plan humanitaire.
On retrouve ces deux arguments chez Maria Zakharova, directrice du département de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, qui écrivait ce 11 mars sur sa page Telegram : « La hausse des prix du carburant engendrée par l’agression américano-israélienne contre l’Iran et la castration énergétique de Bruxelles [autrement dit, le choix de renoncer aux hydrocarbures russes] contraint les Européens à inventer continuellement de nouveaux moyens d’affronter la réalité. La grande entreprise énergétique néerlandaise Energiebank a ainsi conseillé à la population de ‘réduire la durée de ses douches’. Je sens déjà qu’au vingtième paquet de sanctions, ils seront en grande forme [emoji de putois] » 4.
La campagne à laquelle il est fait référence est en réalité une campagne de lutte contre la « précarité énergétique » menée aux Pays-Bas en 2021, recommandant aux populations de lutter contre le gaspillage énergétique 5. Celle-ci n’a donc pas le moindre rapport avec les hydrocarbures russes et la guerre en Iran. Par ailleurs, pendant que la Fédération de Russie livre des armes, des conseils tactiques et du renseignement militaire à l’Iran, la même Maria Zakharova s’applique à détourner l’attention en mettant en avant le volet strictement humanitaire de la politique russe 6.
Peu avant les frappes aériennes menées contre son territoire, l’Iran avait été le théâtre de manifestations de masse qui résultaient en grande partie des contradictions internes du régime et de difficultés économiques accumulées. Ces affrontements avaient causé de nombreuses victimes, tandis que les adversaires de l’Iran s’empressaient d’exploiter politiquement ces événements. Ces manifestations ont aussi pu être interprétées comme un signe de faiblesse politique du régime, alimentant l’idée qu’une frappe militaire décisive pourrait entraîner l’effondrement rapide d’une verticale du pouvoir déjà fragilisée. Cette hypothèse pouvait d’ailleurs s’appuyer sur certains précédents, dont le cas libyen, dans lesquels des frappes extérieures avaient effectivement conduit au délitement des systèmes politiques en place.
Par ailleurs, l’expérience de la déliquescence de l’Union soviétique nous enseigne que des difficultés économiques internes et des fractures au sein de la société peuvent conduire à une catastrophe majeure sans qu’il soit même besoin d’aucune intervention extérieure. L’efficacité du système de gouvernance, l’aptitude à prendre en temps utile les mesures nécessaires, les interactions et la confiance mutuelle entre l’État et la société sont autant de garanties essentielles de la stabilité intérieure. Tout fossé entre la société et ses élites, toute fracture en leur sein, équivaut à une invitation implicite à intensifier les pressions extérieures.
Malgré le poids des sanctions économiques internationales, l’Iran est parvenu à maintenir des liens commerciaux avec une série de pays. Dans la littérature académique consacrée aux sanctions, ces partenaires alternatifs sont souvent désignés sous le terme de « chevaliers noirs ».
Ainsi, dans les années 1980 et 1990, le pétrole iranien était volontiers acheté à prix réduit par certains pays d’Europe occidentale et méridionale, mais aussi par la Turquie, la Syrie, le Japon, l’Inde, la Chine et d’autres pays. Les États-Unis ont dû déployer d’intenses efforts diplomatiques pour contraindre nombre de ces partenaires à réduire, voire à abandonner leurs importations de produits iraniens, sans parvenir à interrompre totalement le commerce avec Téhéran. Si l’Iran ne retirait pas l’ensemble des bénéfices potentiels de ses exportations, son commerce extérieur continuait néanmoins de lui assurer des revenus substantiels.
Sur le plan militaire et politique, la situation a pris un tout autre tournant. L’Iran s’est retrouvé seul face à ses adversaires. Si les pays tiers ne soutiennent pas activement ces derniers, ils ne peuvent ou ne souhaitent pas non plus faire obstacle à l’intervention militaire en cours. Il faut donc en conclure que les « chevaliers noirs » représentent un instrument efficace de contournement des sanctions, mais qu’ils se révèlent impuissants en cas de recours à la force militaire.
L’argument de l’auteur n’est valide qu’à condition de considérer qu’aucun des alliés de l’Iran ne lui apporterait le moindre soutien ; or le cas russe montre, précisément, qu’il n’en est rien.
Pragmatique, la Russie adopte des politiques de soutien international ajustées à l’importance stratégique de ses partenariats et au degré de stabilité des pays alliés. Ainsi, les autorités russes ont refusé de s’engouffrer dans un conflit vénézuélien trop lointain et insuffisamment déterminant et de s’accrocher jusqu’à la dernière heure au régime de Bachar al-Assad, miné par de trop profondes faiblesses structurelles. À l’inverse, l’Iran représente un pays stable — cette stabilité étant obtenue au prix d’une répression sanglante — et à l’architecture militaire solide, ce qui incite la Russie à ne pas « lâcher » sans plus de ménagement son allié moyen-oriental.
Tandis que les États-Unis font appel à l’expertise ukrainienne en matière de guerre des drones, même si les autorités russes refusent de communiquer à ce sujet 7, la Russie fournit au régime iranien des ressources de renseignement aussi précieuses que celles des services états-uniens en soutien à Kiev. Le Washington Post avait révélé que ce soutien russe facilitait la localisation d’installations militaires états-uniennes, dont celle des navires de guerre et des aéronefs 8 ; de nombreux experts s’accordent du reste à constater que l’Iran, qui ne dispose pourtant pas de constellation satellitaire propre, fait preuve d’une précision inédite dans ses frappes et d’une habileté à contourner la défense américaine sans comparaison avec la guerre des douze jours de l’été 2025.
Une étape supplémentaire pourrait avoir été franchie récemment avec l’apport d’un soutien tactique spécifique : plusieurs sources assurent que la Russie aide l’Iran à utiliser des méthodes avancées de mise en œuvre des drones Shahed pour frapper ses cibles dans les pays du Golfe. Les États-Unis semblent, eux aussi, réticents à reconnaître ouvertement cette implication de Moscou dans le conflit iranien 9.
Sous l’effet des sanctions, la Russie a, elle aussi, dû réorienter sa politique commerciale, en intensifiant ses échanges avec la Chine, l’Inde et plusieurs autres États. Ces échanges ne créent pas pour autant d’obligations militaro-politiques réciproques. La Russie devra donc affronter seule ses adversaires — la seule exception notable étant la participation de militaires nord-coréens à l’élimination des forces armées ukrainiennes dans l’oblast de Koursk. Par ailleurs, Moscou assume à elle seule la sécurité de ses alliés au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, ce qui alourdit d’autant ses charges et ses responsabilités.
Par comparaison avec bien d’autres États ayant subi des frappes militaires, l’Iran ne saurait être considéré comme un pays inoffensif. En 2025 comme aujourd’hui, Téhéran a riposté par des vagues de missiles et de drones de sa propre fabrication. Il est encore trop tôt pour évaluer leur efficacité et leur précision, les États-Unis et Israël semblant d’ailleurs juger acceptable le niveau des dommages infligés par la riposte iranienne. L’Iran n’en a pas moins engagé des mesures qui passaient jusqu’alors pour des options de dernier recours, à commencer par l’interdiction de navigation dans le détroit d’Ormuz. Il est probable que la marine américaine parviendra à contrer cette opération et à sécuriser le trafic maritime, mais cela exigera du temps et des moyens. Son succès n’est d’ailleurs pas assuré tant que l’Iran parvient à maintenir sa stabilité malgré les bombardements continus de son territoire.
Pour l’heure, la Russie a tout lieu de se réjouir de cette situation. À la veille de la guerre en Iran, les recettes pétrolières et gazières du pays étaient en berne, notamment sous l’effet des sanctions tirant les prix à la baisse, de la réduction des exportations vers l’Inde et de l’arrêt du transport de pétrole vers la Hongrie et la Slovaquie via le tronçon ukrainien de l’oléoduc Droujba. En janvier 2026, l’État russe avait perçu 393 milliards de roubles de cette vente, soit 50 % de moins que l’année précédente.
Pour la Russie, les effets économiques de la hausse des cours des hydrocarbures liés à la guerre en Iran se font déjà sentir et donnent à l’actualité un air de sortie du marasme commercial. Ce 11 mars, les médias russes soulignaient que les prix du pétrole russe avaient atteint les 6 105 roubles le baril, dépassant ainsi l’objectif inscrit dans le budget de l’État pour 2026 — 5 440 roubles le baril. Les commentateurs sont néanmoins unanimes à souligner que, si la guerre en Iran aide temporairement la Russie à renflouer ses caisses, cette hausse devrait s’avérer éphémère en raison d’une baisse prochaine des cours mondiaux et d’un renforcement du rouble. Il a ainsi suffi d’une annonce relative à la possible libération des réserves stratégiques de pétrole pour que le prix du pétrole russe retombe à environ 4 900 roubles 10.
Vladimir Poutine n’en cherche pas moins à tirer profit de cette opportunité pour renforcer la position de son pays sur le marché mondial. Au cours d’une réunion au Kremlin, il a martelé à plusieurs reprises que la Russie était le partenaire le plus fiable pour les États désireux de bénéficier de livraisons régulières et prévisibles de gaz et de pétrole et qu’elle se cherchait de nouveaux clients avant l’arrêt programmé des exportations vers l’Europe 11.
La Russie dispose de moyens bien supérieurs pour contrer d’éventuelles frappes sur son territoire, ainsi que des capacités techniques — au-delà même du facteur nucléaire — pour infliger des dommages considérables dans des domaines et des directions géographiques variés.
Toutefois, cette capacité réelle ne garantit pas à elle seule que l’adversaire ne considère pas ces représailles douloureuses comme un coût acceptable. Le seuil de tolérance aux dommages est susceptible d’évoluer au cours des années à venir, y compris en matière nucléaire. Toute l’histoire du XXe siècle est là pour attester d’une diminution de la sensibilité aux pertes à mesure de la radicalisation de l’affrontement politique.
La situation à laquelle nous assistons en Iran ne porte guère à l’optimisme. Elle inspire plutôt à l’ensemble des parties, dressées sur des barricades opposées, un sentiment de détermination et de fatalisme, qui risque de s’imposer comme l’esprit du temps dans les relations internationales pour de longues années à venir.
L’article Comment le Kremlin comprend la guerre d’Iran : les « sept leçons » d’un analyste de Poutine est apparu en premier sur Le Grand Continent.
15.03.2026 à 14:29
Matheo Malik
La guerre en Iran et au Moyen-Orient enrichit les plus grandes fortunes — et pénalise les autres.
Dans une étude quantitative exclusive, les économistes Isabella Weber et Gregor Semieniuk s’appuient sur des données inédites de la crise énergétique de 2022 pour quantifier la redistribution cachée de la manne fossile dans la bataille d’Ormuz.
L’article À qui profite la guerre d’Iran ? Bénéfices et économie politique du choc d’Ormuz est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le Moyen-Orient brûle. La guerre menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran entraîne mort, destruction et pollution dans toute la région. Dans le même temps, c’est l’ensemble de l’économie mondiale qui se prépare au choc économique que provoquera le conflit.
La fermeture du détroit d’Ormuz à la quasi-totalité du trafic maritime par l’Iran depuis début mars est devenue paradigmatique du goulet d’étranglement généralisé que cette crise est en train de produire.
Avant le début de la guerre, 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole brut transitait par cet étroit passage — large de seulement 55 kilomètres en son point le plus resserré —, de même que 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) et près de la moitié de celles de soufre et de produits sulfurés, nécessaires à divers processus de production industrielle. Alors que le trafic maritime à travers le passage s’est tari, les exportations de ces produits sont désormais bloquées.
D’ores et déjà, le prix du baril de pétrole brut a grimpé au-dessus de 100 dollars — contre 60 au début de l’année. En conséquence, les prix de l’essence flambent et les compagnies aériennes annoncent des augmentations de tarifs pour les longs courriers. Pour contenir cette envolée des prix, les gouvernements des pays importateurs de pétrole ont déjà annoncé des mesures allant de la réduction de la semaine de travail pour économiser le carburant à la régulation des prix.
Ce dont ils ne discutent pas encore — et qui pourtant ne saurait être éludé —, c’est de savoir qui pourrait bientôt profiter de la crise pour s’enrichir.
Plusieurs précédents devraient pourtant nous faire pressentir ce phénomène.
La crise pétrolière et gazière de 2022 qui a fait suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie a permis à plusieurs sociétés de réaliser des bénéfices records. La hausse des prix que le monde a alors connue était comparable à celle que nous observons aujourd’hui.
Pour comprendre ce qui se joue autour de la guerre en Iran aujourd’hui, il importe donc de revenir sur les leçons du dernier choc.
L’année du début de la guerre d’Ukraine, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale — trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Dans un article récemment publié dans Energy Research & Social Science 12, nous avons cartographié pour la première fois à ce niveau de détail la répartition des bénéfices tirés de la crise pétrolière et gazière de 2022 consécutive à la guerre à grande échelle lancée en Ukraine par la Russie de Poutine.
Cette redirection des flux financiers permet de tirer des conclusions pertinentes pour l’élaboration de politiques — certes coûteuses — de stabilisation du marché de l’énergie : les crises énergétiques offrent en effet une source potentielle de revenus permettant de compenser une partie des coûts.
En 2022, le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse a atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois plus que celui réalisé en moyenne les années précédentes — y compris en excluant la disruption de 2020 due au Covid. Sur cette somme, les entreprises dont le siège social est situé aux États-Unis ont engrangé 281 milliards de dollars, auxquels s’ajoute un afflux net de 20 milliards de dollars provenant de participations étrangères, portant le total des gains à 301 milliards de dollars.
Les États-Unis ont donc été le principal bénéficiaire de cette hausse des prix : en 2022 le montant de ces recettes fossiles a dépassé les investissements réalisés par le pays dans l’ensemble de l’économie bas carbone cette année-là (267 milliards de dollars).
Si les chiffres européens font pâle figure en comparaison, les sociétés pétrolières et gazières situées sur le continent ont elles aussi engrangé des dizaines de milliards de dollars de bénéfices supplémentaires par rapport aux années précédentes. Témoin de l’ampleur du phénomène, l’Union a su rassembler 28 milliards d’euros au cours des exercices 2022 et 2023 grâce à la taxation des bénéfices excessifs tirés des combustibles fossiles — taxe qui a par la suite été supprimée 13.
Si, aujourd’hui, la violence du choc iranien dépendra de la durée de la guerre et de l’ampleur de la hausse des prix du pétrole et des autres matières premières, la tendance est claire : le prix du Brent a désormais dépassé les 100 dollars, c’est-à-dire le seuil qui avait déjà permis de générer des bénéfices records en 2022.
La question n’est donc pas de savoir si la guerre au Moyen-Orient permettra de tels bénéfices — mais de savoir à combien ils se chiffreront, qui en bénéficiera, et si les gouvernements auront la volonté d’intervenir.
Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Notre étude de la crise énergétique de 2022 est l’une des premières à analyser les réseaux d’actionnariat qui, cette année-là, ont relié les bénéfices réalisés à ceux qui les avaient perçus. À partir de données couvrant 252 433 points nodaux — sociétés cotées, holdings de capital-investissement, fonds de pension, family offices —, nous avons pu déterminer qui détenait effectivement, en bout de course, un droit sur la manne fossile.
Le résultat est sans appel. Aux États-Unis, 50 % des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches. Les 50 % citoyens les plus pauvres du pays — soit 66 millions de ménages — n’en ont perçu que 1 %.
Si l’on affine cette décomposition, les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis. Le diagramme ci-dessous cartographie les flux reliant les comptes de résultats des entreprises d’énergies fossiles, via des intermédiaires des marchés financiers, à la population du pays.
Ces inégalités en recoupent d’autres liées à l’origine ethnique et à l’éducation. Ainsi, aux États-Unis, les ménages blancs (qui représentent 64 % de la population) ont capté 87 % des bénéfices tandis que les ménages noirs (14 % de la population) n’en ont reçu que 3 % et les ménages hispaniques (10 %) 1 %. À eux seuls, les diplômés de l’enseignement supérieur (38 % des ménages) ont capté 79 % du total.
Il ne s’agit pas là d’aléas de marché : ces disparités sont les conséquences structurelles d’un régime de propriété des actifs dans lequel les actions comptent parmi les formes de richesse les plus concentrées qui soient.
La crise de 2022 a engendré aux États-Unis une inégalité face à l’inflation.
Comme les ménages à faibles revenus consacrent une part plus importante de leur budget à l’énergie — 3,3 % pour l’essence dans le quintile inférieur contre 2,1 % dans le quintile supérieur —, ils ont été touchés de manière disproportionnée par les hausses de prix. Parallèlement, les bénéfices générés par ces mêmes hausses ont pris, pour l’essentiel, la direction opposée.
Pour les 0,1 % les plus riches, les bénéfices supplémentaires tirés des énergies fossiles en 2022 par rapport à 2021 ont presque compensé l’intégralité des coûts engendrés par l’inflation — qui a été de 6,5 % cette année, selon l’indice des prix à la consommation. Pour les 50 % les plus pauvres, cette compensation n’a représenté que 0,05 % du revenu disponible, ce qui est quantitativement insignifiant.
Les 0,1 % les plus riches — soit quelque 131 000 familles — ont reçu vingt-six fois plus de bénéfices que la moitié la plus pauvre des États-Unis.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Il serait toutefois trompeur de dire que les pauvres ont davantage souffert de l’inflation : plus précisément, les riches ont été presque entièrement dédommagés par le mécanisme même qui appauvrissait tous les autres.
Cette redistribution cachée derrière chaque choc pétrolier n’apparaît pas dans les statistiques salariales, elle ne déclenche pas les stabilisateurs automatiques : elle est parfaitement légale, totalement opaque et structurellement récurrente.
Or avec le choc iranien, un tel mécanisme est en train de se mettre en place.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 16 navires civils — pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos — ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz.
Les parallèles entre la crise de 2022 et celle que nous connaissons sont aisément traçables.
À l’instar de la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient provoque une rupture brutale de l’offre sur un marché où la demande à court terme est stable. Si les commentateurs divergent quant à l’évolution des prix à laquelle s’attendre et à la rapidité de leur hausse, tous s’accordent sur un point : les prix du pétrole brut atteindront et dépasseront rapidement les 120 dollars le baril, niveau auquel il se négociait à la mi-2022.
Même avec la libération des réserves stratégiques et le réacheminement partiel de la production pétrolière saoudienne, la perte de production de 20 % provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz ne pourra être compensée.
Comme nous l’apprend le précédent de 2022, les flambées des prix génèrent des rentes extraordinaires qui sont distribuées selon la structure de la propriété — et non selon les besoins. Au cours des prochains mois, une dynamique similaire se produira pour les prix du GNL et des engrais, du soufre et, plus généralement, pour les produits énergétiques, alimentaires et industriels dont ils constituent les intrants.
Pour l’Europe, tout cela semblera étrangement familier. En 2022, les gouvernements européens ont dépensé des sommes colossales pour acheter du GNL au prix du marché, excluant ainsi les pays en développement dépendants des importations et acceptant une redistribution politiquement régressive chez eux en échange de la sécurité énergétique.
Cette configuration risque de se reproduire. Une fois de plus, l’Europe se retrouverait alors en position de preneur de prix sur un marché en crise, les coûts étant principalement supportés par les ménages et les gains principalement captés par les détenteurs d’actifs financiers, tandis que les entreprises tenteraient de répercuter la hausse des prix de leurs intrants, alimentant ainsi l’inflation.
Il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt. Elles fragiliseraient ainsi une reprise économique déjà difficile après la crise énergétique et l’inflation de 2022.
La crise a également une dimension climatique. Elle démontre une fois de plus que les sources d’énergie non fossiles offrent une résilience face aux chocs sur les prix des combustibles fossiles.
À l’inverse, les bénéfices records de 2022 ont « réhabilité » l’industrie des combustibles fossiles — stimulant les dépenses d’investissement dans de nouveaux gisements, renversant les engagements pris par les grandes compagnies pétrolières en faveur de la transition énergétique et détournant les flux financiers des énergies renouvelables.
Aujourd’hui, et avant même que la guerre ne donne un nouvel élan à la rentabilité des combustibles fossiles, les gouvernements de l’Union font preuve de laxisme en matière de politique climatique — allant du recul sur le retrait progressif des véhicules à essence à la proposition d’édulcorer le système d’échange de quotas d’émission. Un nouveau choc d’une ampleur similaire risquerait d’accélérer ce recul alors que la transition énergétique est déjà soumise à des pressions géopolitiques.
La conclusion de notre étude est à la fois simple sur le plan technique et difficile sur le plan politique : il est nécessaire d’instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz. Ces bénéfices excédentaires seraient définis comme les rendements supérieurs à une proportion spécifiée du capital, avec des dispositions de report sur l’année prochaine pour assurer la symétrie tout au long du cycle.
Des chercheurs du FMI ont en effet constaté que de telles taxes n’entraînaient pas de distorsions et étaient efficaces sur le plan budgétaire 14.
Les recettes qu’elles engendreraient pourraient servir à financer, au moins en partie, des mesures visant à protéger les ménages contre la hausse des prix, comme le « frein aux prix du gaz » allemand de 2022. Elles pourraient également servir à financer des investissements pour renforcer la résilience face à ces chocs — c’est-à-dire faciliter la transition vers une énergie bas-carbone.
Si le détroit reste fermé suffisamment longtemps, il ne faudra pas longtemps avant que les banques centrales ne relèvent leurs taux d’intérêt.
Gregor Semieniuk et Isabella Weber
Pour les États-Unis, nous avons calculé que taxer les seuls bénéfices supplémentaires réalisés par les entreprises du pays en 2022 — ceux de 2021 étaient déjà substantiels — aurait rapporté 225 milliards de dollars au gouvernement, c’est-à-dire une somme suffisante pour presque doubler les investissements états-uniens dans les énergies propres cette année-là, ou pour doubler ceux réalisés, dans le même secteur, sur l’ensemble des marchés émergents à l’exclusion de la Chine.
D’autres chercheurs ont également calculé qu’à l’échelle mondiale, 280 milliards de dollars de bénéfices excédentaires sont allés à des entreprises privées 15.
Le Royaume-Uni et l’Union ont introduit des taxes temporaires sur les bénéfices excédentaires en 2022. Celles de l’Union ont aujourd’hui été supprimées. Les États-Unis, quant à eux, ont débattu de la mesure et refusé d’agir. Autrement dit, la fenêtre politique s’est refermée à mesure que les prix se rééquilibraient.
Cette fenêtre est sur le point de s’ouvrir à nouveau. La question qui se pose aux gouvernements européens est donc de savoir si, cette fois-ci, l’occasion sera saisie.
Nous comprenons désormais mieux et plus finement les mécanismes d’inégalité redistributive. Aujourd’hui, ceux-ci jouent de nouveau à plein régime — et aucune discussion sérieuse sur les répercussions économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz ne peut plus les ignorer.
Ce qui nous manque pour agir n’est plus la connaissance — c’est la volonté politique.
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13.03.2026 à 13:04
Matheo Malik
Il est l’une des plumes les plus influentes du Wall Street Journal.
Analyste et écrivain ukrainien, Yaroslav Trofimov est à Dubaï pour suivre de l’épicentre de la crise d’Ormuz sa reconfiguration planétaire.
Entretien.
L’article Les cauchemars de Dubaï et les rêves de Poutine dans la guerre d’Iran est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Ce mythe résiste mieux qu’on ne l’aurait cru — et c’est en soi un fait politique.
Téhéran avait sans doute partagé le préjugé répandu en Occident selon lequel Dubaï n’était qu’un mirage, un décor de cinéma bâti sur le sable, qui s’effondrerait au premier coup. L’Iran a tiré plus de missiles et de drones sur les Émirats arabes unis — qui ne l’avaient pas attaqué — que sur Israël, son ennemi juré. En visant systématiquement des cibles civiles. C’était probablement un calcul stratégique : provoquer la panique et démontrer la fragilité du modèle.
Le contraire pour le moment s’est produit. Il n’y a pas eu de pillages, pas d’exode massif, pas de pénuries. Dès le cinquième jour de l’attaque, les embouteillages avaient repris sur les grandes artères, les bureaux et les restaurants étaient pleins. L’infrastructure vitale — centrales électriques, usines de dessalement — est restée intacte. L’aéroport a partiellement rouvert.
Au bilan, quatre personnes tuées et plus d’une centaine de blessés selon le ministère de la Défense. Pour un pays de 11 millions d’habitants sous un barrage de 290 missiles et 1550 drones, c’est remarquable.
Le coût des évacuations privées a atteint, selon certaines sources, 250 000 dollars par tête.
Mais pour comprendre le modèle Dubaï, il ne faut pas se limiter à ceux que Dubaï chouchoute le plus — les influenceurs, les crypto bros, les exilés fiscaux —, qui ont été les premiers à avoir le réflexe de se délocaliser.
Il faut se pencher sur la complexité de la société qui vit à Dubaï. Seulement 5 % de la population résidant dans la ville est citoyenne des Émirats. Le reste vient littéralement du monde entier — des Pakistanais côte à côte avec des Indiens, des Russes avec des Ukrainiens, des Israéliens avec des Libanais et des Palestiniens. Beaucoup sont nés ou ont grandi ici. Parmi eux : des médecins syriens, des ingénieurs philippins, des livreurs bangladais qui économisent pour envoyer de l’argent à leur famille.
J’ai entendu une hôtesse ougandaise dans un restaurant de City Walk dire : « On vit à Dubaï ou on meurt à Dubaï. » C’est un bon mot, certes, mais c’est aussi la réalité de millions de travailleurs qui maintiennent leur famille dans leur pays d’origine grâce à leurs salaires dubaïotes et pour qui rentrer n’est pas une option économiquement viable.
Dubaï au début du XXIe siècle est un peu comme New York au début du XXe – une ville d’opportunité ouverte au monde entier.
Pour comprendre le modèle Dubaï, il ne faut pas se limiter à ceux que Dubaï chouchoute le plus.
Yaroslav Trofimov
Les Émirats arabes unis ne sont certainement pas une démocratie libérale. Mais Dubaï offre quelque chose que l’Occident refuse de plus en plus : l’accès.
Si vous êtes un professionnel ambitieux dans un pays en développement, vous avez peu de chances d’obtenir rapidement un visa de travail en Europe ou aux États-Unis. Ici, vous pouvez exercer votre métier, souvent avec des salaires supérieurs à ceux d’Europe.
Les Émirats ont aussi compris qu’il fallait ancrer les gens : le visa doré — un titre de séjour de dix ans, renouvelable, accordé aux investisseurs, entrepreneurs et talents, non lié à un employeur — a changé la donne. Comme me l’a dit un intellectuel émirati : « Avant, en cas de crise, certains seraient partis. Aujourd’hui, presque personne ne pense à partir. Ils considèrent que c’est leur maison à long terme. »
C’est la question la plus douloureuse pour les capitales du Golfe.
Le contrat de sécurité avec Washington reposait sur une promesse simple : en échange de vos bases, de votre pétrole et de votre alignement diplomatique, nous vous protégeons de la menace iranienne, en disposant de la capacité de dissuader l’Iran de vous cibler directement.
Or ce que cette guerre a révélé est troublant à double titre.
D’un côté, les très coûteux systèmes de défense aérienne américains ont fonctionné — le taux d’interception des missiles et drones iraniens a été très élevé, les dommages limités. De l’autre, les Émirats ont quand même été frappés. Des ports, des hôtels de luxe et le consulat américain à Dubaï ont été touchés. Plus grave : Washington parle déjà de sortir de cette guerre alors que le régime iranien est toujours debout et a prouvé sa capacité à bloquer les exportations de pétrole et de gaz naturel des pays du Golfe.
La protection américaine s’est avérée réelle mais incomplète — et surtout peu fiable. C’est ce caractère provisoire qui instille le doute. Les monarchies du Golfe commencent à se demander si elles ont été entraînées dans une guerre qui ne servait pas leurs intérêts et si elles en paieront le prix longtemps après que Washington aura tourné la page.
Il s’agit d’une arrière-pensée du gouvernement émirati, qu’il n’exprime pas publiquement, mais dont plusieurs analystes proches de l’État font part.
Ces trois îles du golfe d’Oman sont une blessure nationale émiratie vieille de plus d’un demi-siècle, et leur position stratégique, précisément à l’entrée du détroit, leur confère une valeur militaire et symbolique considérable.
Si l’Iran ressort de cette guerre suffisamment affaibli, la tentation de rouvrir ce dossier sera forte. Mais cela ne pourrait se faire que dans le cadre d’une opération terrestre américaine sur la côte iranienne, ce qui représenterait un risque systémique très élevé pour les Émirats.
Les monarchies du Golfe commencent à se demander si elles ont été entraînées dans une guerre qui ne servait pas leurs intérêts.
Yaroslav Trofimov
C’est une question que personne à Washington ne veut formuler aussi crûment — mais que tout le monde pose en privé. Personne ne verrait dans un retrait sans victoire décisive un simple revers tactique : ce serait la démonstration que la puissance américaine a des limites que ses adversaires peuvent désormais cartographier avec précision.
L’Iran, jusqu’à présent, a tenu face aux frappes les plus sophistiquées de l’arsenal américain. Il a frappé des cibles militaires américaines sensibles. Il contrôle toujours le détroit d’Ormuz, ce qui a des conséquences concrètes massives : le régime exporte aujourd’hui plus de pétrole qu’avant la guerre — ce qui bénéficie directement la Chine.
Si Washington sort de cette guerre avec un régime iranien fragilisé, mais toujours en place, un détroit sous menace permanente et des alliés du Golfe qui doutent, ce sera un échec pour Donald Trump. Ce sera également un signal systémique envoyé à Pékin, à Moscou et à tous ceux qui observent les limites de la supériorité aérienne et navale américaine, sans volonté d’aller jusqu’au bout.
C’est le risque central, formulé explicitement par des analystes à Washington. Un Iran blessé, défiant, toujours maître de ses capacités de nuisance sur le détroit, est potentiellement plus dangereux pour les monarchies du Golfe, et pour l’Occident, que l’Iran d’avant-guerre.
Téhéran a désormais démontré au monde entier sa capacité à perturber les flux énergétiques mondiaux. Ce n’est pas une capacité qu’il perdra si les États-Unis s’arrêtent à mi-chemin. Et il a démontré quelque chose de plus inquiétant encore : sa capacité à frapper avec précision des cibles militaires américaines parmi les plus sensibles dans la région — des radars de systèmes de défense aérienne notamment.
Pas vraiment — même si c’est le scénario du pire.
L’Iran possède toujours un stock d’uranium enrichi à 60 %, proche du seuil militaire, et enfoui sous terre après les frappes américaines de juin dernier sur le site de Fordow. Si le régime survit, il aura la matière première, le savoir-faire et une motivation supplémentaire : ne plus jamais se retrouver aussi vulnérable.
Un expert du Nuclear Threat Initiative qui a travaillé dans le domaine du nucléaire à la Maison-Blanche me l’a dit sans détour : non seulement les États-Unis risquent de laisser le régime en position de produire l’arme nucléaire, mais ils finissent par donner au régime de nouvelles raisons de le faire.
Un Iran blessé, défiant, toujours maître de ses capacités de nuisance sur le détroit, est potentiellement plus dangereux pour les monarchies du Golfe, et pour l’Occident, que l’Iran d’avant-guerre.
Yaroslav Trofimov
Washington a toutes les raisons d’être inquiet. Si les États-Unis se retirent sans avoir atteint leurs objectifs, Séoul, Tokyo et Taipei en tireront une conclusion simple : en cas de crise existentielle, l’Amérique pourrait manquer de souffle. Ce serait exactement le signal que Pékin attend pour ajuster ses propres ambitions.
Oui, de manière très évidente. La Chine est le grand gagnant de cette séquence : elle continue de s’approvisionner en pétrole iranien pendant que l’Iran bloque le passage aux autres pays, observe les limites de la puissance aérienne américaine face à un acteur régional de second rang et étudie, dans un test grandeur nature, les tactiques et capacités militaires que les États-Unis utiliseraient lors d’un futur conflit dans la région indo-pacifique.
La Chine constate aussi que Washington a fragilisé l’architecture de sécurité régionale dont elle était jusqu’ici exclue. Cette situation donne à Pékin des marges de manœuvre beaucoup plus importantes pour asseoir sa propre position au Moyen-Orient et dans les pays du Sud en général.
Oui, parmi les entrepreneurs et les analystes. Pour le moment, les critiques des gouvernements ne sont pas explicites.
L’Iran représente une menace stratégique et les pays du Golfe ont besoin de systèmes de défense aérienne américains, comme les Patriot ou les Thaad, pour se protéger de la prochaine vague — une protection que ni la Chine ni la Russie ne peuvent leur fournir. C’est pour cette raison que les gouvernements se taisent en public. Mais en coulisses, une question commence à se poser : l’alliance avec Washington est-elle devenue plus un fardeau qu’un avantage ?
Un analyste du Gulf International Forum a résumé la situation de manière crue : militairement, les États-Unis sont en train de gagner. Politiquement, ils n’ont rien obtenu concernant l’Iran.
Un chercheur bahreïni est encore plus direct. Selon lui, la décision d’entrer en guerre a été prise à la hâte et ses répercussions ont été mal évaluées : « Nous sommes coincés entre deux issues, chacune pire que l’autre. La première est que le régime reste intact, et la seconde est le vide politique en Iran. La politique moyen-orientale de l’administration Trump n’a pas été mûrement réfléchie, la décision de mener cette guerre a été prise à la hâte et ses conséquences ont été mal évaluées. »
La Chine continue de s’approvisionner en pétrole iranien pendant que l’Iran bloque le passage aux autres pays.
Yaroslav Trofimov
Les stratèges israéliens brossent un tableau sombre en privé. Sur le plan tactique, ils estiment avoir détruit davantage de capacités iraniennes que prévu — l’asymétrie militaire et technologique sur le haut niveau est sans doute encore plus importante qu’on ne le pensait. Mais le régime tient bon. La population iranienne ne s’est pas soulevée. Le Hezbollah s’est révélé bien plus efficace qu’anticipé, frappant Israël avec des drones et des missiles, tuant des soldats.
L’aéroport Ben Gourion a dû fermer sous les tirs. Et la guerre coûte cher. Mais la situation d’Israël est très différente de celle des pays du Golfe. Israël est loin de l’Iran et le stock de missiles iraniens de moyenne portée capables de le frapper est bientôt épuisé. En revanche, l’Iran dispose d’une quantité énorme de drones Shahed avec lesquels il continue et peut continuer de frapper le Golfe.
Si les pays du Golfe restent sous l’emprise de Téhéran à l’issue de cette guerre, il est probable que les relations entre Israël et des pays comme les Émirats arabes unis et Bahreïn s’en trouvent affectées.
Pas forcément. Il ne s’agira pas d’une rupture, mais d’un coup de froid certain.
Beaucoup de choses dépendent de Trump et de son souhait plus ou moins réel de mettre rapidement fin à la guerre avec l’Iran, ce qui pourrait créer un conflit diplomatique avec Israël.
Mais en réalité, le mécanisme qui s’est mis en marche ne dépend plus — du moins pas fondamentalement — des États-Unis. Se retirer sans avoir atteint les objectifs stratégiques pourrait se traduire par une défaite historique.
La guerre de Trump contre l’Iran est en train de réaliser tous les rêves de Poutine.
Les négociations avec l’Ukraine stagnent, les stocks militaires occidentaux s’épuisent et l’attention se détourne de l’Ukraine. Le pétrole et le gaz russes deviennent à nouveau indispensables aux économies occidentales, et l’étau des sanctions se desserre : le Trésor américain vient en effet de délivrer une licence générale autorisant les pays à acheter du pétrole brut et des produits pétroliers russes déjà en transit.
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12.03.2026 à 20:35
Matheo Malik
Alors que des incertitudes demeurent sur son état réel, le fils d’Ali Khamenei, Mojtaba, nouveau Guide Suprême de la République islamique d’Iran toujours caché a dévoilé pour la première la stratégie et l'ambition du régime : rétablir la dissuasion.
Nous le traduisons et le commentons.
L’article Le premier message de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Dans un texte long, principalement consacré à un éloge funéraire de son père Ali Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien Mojtaba Khamenei a délivré un message politique clef. Pour comprendre sa portée, il faut aller au-delà des longs développements théologiques qui constituent le cœur de son message.
Au moment d’évoquer la guerre, Khamenei fils justifie les frappes iraniennes contre les pays alliés des États-Unis dans la région :
« Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins. »
En assumant une tactique de chantage visant directement le modèle économique des pays du Golfe, il leur demande de fermer les bases américaines sur leurs territoires s’ils veulent pouvoir jouir d’une bonne image internationale.
« Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance. »
Enfin, en affirmant désormais contrôler le détroit d’Ormuz, Mojtaba Khamenei cherche à rétablir une forme de dissuasion vis-à-vis des États-Unis :
« Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et sera vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation. »
Nous traduisons et commentons ligne à ligne cette intervention.
Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux.
« Nous n’abrogeons ou ne faisons oublier un signe [un verset] que pour en apporter un meilleur ou un semblable. » (Sourate Al-Baqarah, 2:106)
Que la paix soit sur toi, ô toi qui appelles à Allah et transmets Ses signes ;
Que la paix soit sur toi, ô porte de Dieu et juge de Sa religion ;
Que la paix soit sur toi, ô successeur de Dieu et défenseur de Sa vérité ;
Que la paix soit sur toi, ô preuve de Dieu et guide de Sa volonté ;
Que la paix soit sur toi, ô toi qui es avancé et digne de confiance ;
Que la paix soit sur toi, avec toutes les formes de paix ;
Que la paix soit sur toi, ô mon maître, compagnon de l’époque.
En début de discours, je dois présenter mes sincères condoléances à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) pour le martyre douloureux du grand Guide de la Révolution, le sage et cher Khamenei, et lui demander de bien vouloir prier pour chaque membre du grand peuple iranien, pour tous les musulmans du monde, pour tous les serviteurs de l’islam et de la Révolution, pour les vétérans et les familles des martyrs du mouvement islamique — en particulier ceux de la dernière guerre — et pour moi-même.
Le discours de Mojtaba Khamenei est davantage théologique et funéraire que politique. Il commence par évoquer le douzième Imam du chiisme duodécimain, l’Imam caché occulté au IXe siècle, dans l’attente du retour duquel se trouvent les croyants chiites. Son message prend aussi la forme d’un hommage funèbre rendu à son père Ali Khamenei.
La deuxième partie de mon discours s’adresse au grand peuple d’Iran. Je dois d’abord expliquer brièvement ma position concernant le vote de l’Assemblée des experts. J’ai appris, en même temps que vous et par le biais de la télévision de la République islamique, que cette Assemblée m’avait choisi.
L’Assemblée des experts, composée de 88 clercs, s’est réunie pour élire un nouveau Guide ce 8 mars 2026. La surprise qu’il exprime à l’annonce de son élection semble difficile à croire, car son nom faisait partie de ceux qui étaient le plus fréquemment mentionnés pour la succession — et sa centralité au sein de l’appareil d’État qui entourait Ali Khamenei est bien documentée.
Pour un serviteur comme moi, s’asseoir à la place où siégeaient deux grands Guides, le très grand Khomeini et le martyr Khamenei, est une tâche ardue. Ce siège porte l’héritage de quelqu’un qui, après plus de 60 ans de lutte sur le chemin de Dieu et de renoncement à tous les plaisirs et confort, est devenu — non seulement à notre époque, mais dans toute l’histoire de ce pays — un joyau inestimable et un visage éminent. Sa vie et sa mort étaient imprégnées d’une grandeur et d’une dignité nées de son attachement à la vérité.
La mention du mode de vie ascétique qu’aurait mené Ali Khamenei occulte de nombreuses enquêtes qui ont documenté sa très grande richesse matérielle et le luxe qu’il a connu au cours de son existence 16. Mojtaba Khamenei a lui-même mis en place des réseaux de contournement de sanctions internationales afin de s’assurer la gestion d’une grande fortune financière et immobilière à l’étranger.
Mojtaba Khamenei désigne Ali Khamenei comme « Khamenei le martyr » خامنهای شهید) tandis que Rouhollah Khomeyni est « le Grand Khomeyni » (خمینی کبیر). Le « martyre » de Khamenei lui donne une caractéristique supplémentaire qui le distingue et le valorise après la mort, quand on le compare à Rouhollah Khomeyni. Mojtaba Khamenei tente ainsi de réactiver la martyrologie chiite en dépit de la très profonde crise du récit religieux dans la République islamique.
J’ai eu l’honneur de visiter son corps après son martyre.
Mojtaba Khamenei poursuit les métaphores religieuses pour dire littéralement « faire un pèlerinage » (زیارت ).
Ce que j’ai vu était une montagne de fermeté, et j’ai entendu dire qu’il avait serré le poing de sa main valide. Les différents aspects de sa personnalité mériteraient des heures de discours de la part de ceux qui le connaissaient bien. Je me contenterai ici de ces quelques mots et laisserai les détails pour une autre occasion. Voici pourquoi il est si difficile de s’asseoir sur le siège du Guide après un tel homme. Combler cet écart n’est possible qu’avec l’aide de Dieu et votre soutien, ô peuple.
La mention de la main valide rappelle l’attentat qu’a subi Ali Khamenei en 1981 et qui lui a ôté l’usage d’un bras. Les blessures que Mojtaba Khamenei a subies dans le bombardement renforceront encore les similarités avec son père.
La République islamique est marquée par la présence à la tête du corps politique de personnalités mutilées par la guerre et les frappes. Ainsi Saïd Jalili, négociateur sur la question du nucléaire lors des mandats de Mahmoud Ahmadinejad, et plusieurs fois candidat malheureux à la présidence de la République iranienne, a perdu une jambe pendant la guerre Iran-Irak, qu’il évoquait régulièrement lors des négociations avec les Occidentaux.
Je dois ensuite souligner un point directement lié à mon propos. L’un des talents du Guide martyr et de son grand prédécesseur était d’impliquer le peuple dans tous les domaines, de l’éclairer en permanence et de s’appuyer sur sa force dans l’action. Ils ont ainsi donné une réalité concrète à la signification de la « république » et y croyaient du fond du cœur.
Mojtaba Khamenei insiste ici sur les mots « جمهور و جمهوریت », c’est-à-dire « la majorité et le système républicain). « جمهور » vient de l’arabe « جُمهُور » (jumhūr), qui signifie « la majorité » et provient de la racine sémitique « ج-م-ه-ر » (J-M-H-R) liée à l’idée de rassemblement, de multitude ou de communauté. Par extension جمهوری désigne la République, comme dans le nom de « République islamique » et « جمهوریت » le concept de République, le républicanisme. La même racine sémitique est à l’origine du mot république en arabe et en turc. Ainsi la République de Turquie est la « Türkiye Cumhuriyeti » et la République libanaise « al-jumhūriyya al-lubnāniyya ».
L’insistance du nouveau Guide sur l’amour que Ali Khamenei aurait porté au concept de République semble en contradiction complète avec la réalité de l’exercice du pouvoir et de la vie d’Ali Khamenei, qui n’a cessé d’affaiblir le pouvoir des présidents élus, a opéré un tournant autoritaire, dictatorial, et sanguinaire de la République islamique et a préparé l’accession au pouvoir de son fils, rétablissant de fait un principe dynastique, 47 ans après le renversement de la monarchie Pahlavi. Ali Khamenei a donc détruit le concept même de République.
La preuve en est visible ces derniers jours, où le pays était sans Guide ni commandant en chef. La perspicacité, la sagesse et le courage du grand peuple iranien dans les événements récents ont impressionné les amis et laissé les ennemis perplexes. C’est vous, le peuple, qui avez garanti la direction et la puissance du pays.
Le verset que j’ai cité en début de discours signifie qu’aucun signe divin n’est abrogé ou oublié sans qu’Allah n’en apporte un meilleur ou un semblable. Ce verset n’est pas cité pour suggérer que je puisse être à la hauteur du Guide martyr, et encore moins son supérieur. Il vise plutôt à souligner le rôle crucial et indélébile que vous, peuple cher, avez joué. Si cette grande bénédiction nous a été retirée, elle a été remplacée par votre présence, à nouveau inspirée par Ammar [Ibn Yasser, compagnon du Prophète, symbole de résistance]. Sachez que si votre force n’apparaît pas sur le terrain, ni le Guide ni aucun des organes de l’État — dont la vocation est de servir le peuple — ne pourront fonctionner efficacement.
La sourate Al-Baqarah (2:106) citée en préambule de ce discours est un verset central dans les discussions sur l’abrogation en sciences coraniques et en jurisprudence islamique, c’est-à-dire sur la possibilité d’interpréter un verset coranique dans le cas où il entrerait en contradiction avec d’autres.
La citation de cette sourate vise, d’après le discours du nouveau Guide à montrer que le peuple dispose de la capacité à prendre le contrôle de son destin de façon autonome en cas de disparition du Guide. On peut à l’inverse l’interpréter comme une justification indirecte de la violation de la Constitution de la République islamique, qui considère que le Guide doit disposer d’une autorité religieuse — autorité dont ne dispose pas Mojtaba Khamenei.
Pour que cette réalité se concrétise, il faut :
Se souvenir de Dieu et placer sa confiance en Lui, en cherchant l’intercession des lumières pures des Immaculés (que les prières d’Allah soient sur eux). C’est un avantage immense que vous possédez et que vos ennemis n’ont pas.
Préserver l’unité entre toutes les couches de la société, en évitant les divisions, surtout en période de crise.
Ici Mojtaba Khamenei réaffirme un des éléments de langage les plus centraux du discours du régime aujourd’hui : la lutte contre les divisions, qui vise notamment la lutte contre le séparatisme kurde et le possible séparatisme baloutche à la faveur de la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Rester présent sur le terrain, comme vous l’avez montré ces jours et nuits de guerre, et jouer un rôle actif dans les domaines sociaux, politiques, éducatifs, culturels et même sécuritaires. L’important est de comprendre et d’assumer correctement son rôle, sans nuire à l’unité sociale.
Ne pas négliger l’entraide. Heureusement, la plupart des Iraniens ont toujours fait preuve de solidarité, et il est attendu que cette qualité se manifeste davantage en ces temps difficiles. J’appelle les institutions de service à ne pas lésiner sur leur aide aux couches vulnérables de la société et aux structures populaires d’urgence.
Si ces principes sont respectés, la voie vers des jours de grandeur et de gloire vous sera ouverte. Le premier exemple en sera, avec la permission de Dieu, la victoire sur l’ennemi dans la guerre actuelle.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux vaillants combattants qui, alors que notre nation et notre patrie étaient attaquées de manière injuste par les chefs du front de l’arrogance, ont repoussé l’ennemi par des coups dévastateurs et l’ont privé de toute illusion de domination ou de partition de notre pays.
Frères combattants ! Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et serait vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation.
Au sein d’un discours principalement consacré à des questions théologiques et mémorielles, Mojtaba Khamenei fait du blocage du détroit d’Ormuz un élément central de la stratégie iranienne, et assumé désormais au plus haut niveau de l’État.
Je remercie également les combattants du front de la résistance. Nous considérons les pays de ce front comme nos meilleurs amis, et la résistance en fait partie intégrante des valeurs de la Révolution islamique. Sans aucun doute, la coopération entre les membres de ce front accélérera la libération de la menace sioniste. Comme nous l’avons vu, le Yémen courageux et croyant n’a pas cessé de défendre les habitants opprimés de Gaza, le Hezbollah dévoué est venu en aide à la République islamique malgré tous les obstacles, et la résistance irakienne a suivi cette voie avec bravoure.
Le discours de Mojtaba Khamenei semble faire abstraction du délitement complet de l’Axe de la Résistance par les attaques israéliennes des deux dernières années, et la grande faiblesse des réactions des anciens alliés de l’Iran dans la région.
Je m’adresse maintenant à ceux qui ont souffert de quelque manière que ce soit au cours de ces derniers jours : ceux qui ont perdu un être cher, ceux qui ont été blessés, et ceux dont les maisons ou les moyens de subsistance ont été endommagés.
J’exprime ma profonde sympathie aux familles des martyrs. Je partage leur douleur, ayant moi-même perdu mon père (dont le deuil est public), mon épouse dévouée, ma sœur qui s’était consacrée au service de nos parents, ainsi que son jeune enfant et le mari de ma sœur, un homme savant et noble.
Ce qui rend la patience face à ces épreuves possible, voire facile, c’est la promesse divine d’une récompense inestimable pour ceux qui endurent. Il faut donc persévérer et garder confiance en la miséricorde de Dieu.
J’assure à tous que nous ne renoncerons pas à venger le sang de vos martyrs. Chaque martyr de cette nation, qu’il s’agisse du grand Guide ou de tout autre membre du peuple, est le point de départ d’une vengeance distincte. Une partie de cette vengeance a déjà été mise en œuvre, mais tant qu’elle ne sera pas complète, ce dossier restera ouvert. Nous serons particulièrement sensibles au sang des enfants, comme le crime délibéré commis contre l’école Shajareh Tayyebeh de Minab.
Ici Mojtaba Khamenei fait référence au bombardement d’une école de jeunes filles dans le sud de l’Iran, qui a fait plus de 150 morts. Un rapport de l’armée américaine a reconnu qu’un missile des États-Unis avait frappé par erreur cette école car des coordonnées caduques avaient été utilisées pour le guider 17.
Les blessés de ces attaques doivent recevoir des soins médicaux appropriés et gratuits, ainsi que d’autres avantages. Les autorités compétentes ont l’obligation de mettre cela en œuvre et de m’en rendre compte.
Dans la mesure du possible, des mesures doivent être prises pour indemniser les pertes matérielles subies par les personnes et les biens. Je rappelle que nous exigerons des réparations de l’ennemi. S’il refuse, nous prendrons ce qui lui appartient, et s’il nous en empêche, nous détruirons ses biens à hauteur des dommages subis.
Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins.
Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance.
Ici, Khamenei oppose le front de la résistance mentionné plus haut au « front de l’impiété » (جبهه کفر) des États alliés aux États-Unis, et évoque la stratégie mentionnée par plusieurs commentateurs officiels de la République islamique consistant à « tuer l’idée de Dubaï », c’est-à-dire à nuire à la réputation internationale de prospérité et de calme sur laquelle repose le modèle politique et économique des principautés du Golfe.
Je répète que la République islamique, sans chercher à imposer une domination ou un colonialisme régional, est prête à une union et à des relations mutuellement bénéfiques avec tous ses voisins.
Ô Guide ! Votre départ a laissé un lourd fardeau sur nos cœurs. Vous aspiriez toujours à cette fin, et Dieu vous l’a accordée alors que vous récitiez le Coran, au matin du dixième jour du noble mois de Ramadan. Vous avez supporté de nombreuses injustices avec puissance et patience, sans jamais fléchir. Beaucoup n’ont pas reconnu votre vraie valeur, et il faudra peut-être des années pour que les voiles tombent et que certains aspects de votre grandeur soient révélés.
Nous espérons que, depuis la position élevée que vous occupez désormais auprès des lumières pures des Véritables, des martyrs et des saints, vous continuiez à veiller sur le progrès de cette nation et de toutes les nations du front de la résistance, comme vous l’avez fait de votre vivant.
Le discours de prise de pouvoir de Mojtaba Khamenei prend la forme d’un éloge funèbre du Guide précédent, qui est également son père. Ici, Mojtaba Khamenei évoque « مقام قربی », une « position élevée » ou plutôt un « statut de proximité » (avec Dieu), qui désigne la place qu’occupent les Imams (Ali et ses descendants) dans le chiisme duodécimain. « Les lumières pures » désignent le compagnonnage dans l’au-delà de la famille du Prophète.
Mojtaba Khamenei insiste enfin sur une forme de continuité permise par le statut de martyr d’Ali Khamenei. De façon plus prosaïque, cette rhétorique rappelle également le poids prépondérant que, dans un système autoritaire, les morts jouent par rapport aux vivants : dans l’iconographie de la République islamique, le visage de Rouhollah Khomeini peut être aperçu lors de toute intervention publique d’Ali Khamenei.
Nous nous engageons envers vous à œuvrer de tout notre être pour élever ce drapeau — le drapeau principal du front de la vérité — et atteindre vos nobles objectifs.
Enfin, je remercie tous ceux qui m’ont soutenu, y compris les grands marja’ [«sources d’imitation»], les personnalités culturelles, politiques et sociales, ainsi que les membres du peuple qui ont participé aux rassemblements grandioses pour réaffirmer leur allégeance au système. Je remercie également les responsables des trois pouvoirs et du Conseil provisoire de direction pour leur sagesse et leurs actions.
J’espère que les grâces spéciales de Dieu, en ces heures et jours bénis, englobent tout le peuple iranien, tous les musulmans et les opprimés du monde.
Je demande enfin à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) d’intercéder auprès de Dieu pour que, durant les nuits et jours restants du mois béni de Ramadan, Il accorde à notre nation une victoire décisive sur l’ennemi, ainsi que la dignité, la prospérité, la sécurité, et pour leurs défunts, des degrés élevés et la paix dans l’au-delà.
Que la paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient sur vous.
L’article Le premier message de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien est apparu en premier sur Le Grand Continent.
12.03.2026 à 18:45
Matheo Malik
Sous George W. Bush, Michael Rubin a été une figure clef de l'occupation américaine en Irak en tant que conseiller politique de l'Autorité provisoire de la coalition.
Douze jours après le début de l'opération Epic Fury, il fait partie des personnes que l’on écoute à Washington pour essayer de déterminer — ou simplement de comprendre — quelle sera la suite.
Entretien.
L’article Comment réussir un regime change en Iran ? Les leçons d’un néoconservateur pour Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Nous ne savons à ce jour toujours pas ce que cherchent à obtenir Donald Trump et son administration.
Le Président des États-Unis s’est gardé d’articuler ses objectifs — ou du moins de le faire de manière cohérente. Il n’est d’ailleurs pas le genre de personnalité politique à se sentir contraint par ses précédentes déclarations. Les objectifs finaux et la patience stratégique des États-Unis pour les atteindre demeurent donc une question ouverte.
Si l’ancien prince héritier Reza Pahlavi a un temps été envisagé dans le cas d’un changement de régime, il semble avoir raté son test. Les excentricités de son équipe et son incapacité à travailler sérieusement ont conduit Donald Trump à l’écarter.
Le modèle vénézuélien, à mon avis, demeure son obsession.
La question est de savoir s’il existe quelqu’un au sein de la hiérarchie actuelle de la République islamique qui accepterait de traiter avec lui dans ce contexte à la manière de Delcy Rodriguez au Venezuela.
Je pense qu’un tel candidat n’existe pas — pour deux raisons.
D’abord, Donald Trump est un promoteur immobilier, pour qui tout peut se comprendre au fond comme un projet de développement. Il ne saisit pas le rôle de l’idéologie en politique et tend à projeter ses propres valeurs sur les dirigeants de la République islamique : l’idée même que des personnes comme Ali Larijani ou Mohammad Bagher Ghalibaf puissent avoir des convictions religieuses sincères lui échappe totalement.
Il y a ensuite une raison stratégique de fond : les Iraniens sont convaincus qu’ils peuvent endurer cette guerre plus longtemps que les États-Unis. Leur théorie de la victoire est simple : survivre le plus longtemps possible. Dans ces conditions, pourquoi feraient-ils des compromis à court terme ?
Non, car il faut reconnaître que les États-Unis ont atteint bon nombre de leurs objectifs.
Le programme nucléaire iranien est retardé, et plusieurs personnalités ayant mené ou projeté des attaques terroristes contre des Américains par le passé ont été éliminées. Si Donald Trump décide que c’est là l’effet final recherché, alors il pourra revendiquer cette opération comme un succès.
Il est clair cependant que l’objectif de changement de régime n’a pas été atteint.
Le peuple iranien n’est pas descendu dans la rue. À Téhéran, des paramilitaires et des Gardiens de la révolution défilent, brandissant des armes, scandant des slogans et menaçant les Iraniens ordinaires. Ils montrent que le régime est toujours là.
Il est difficile — même pour Trump — d’ignorer complètement cela.
La théorie de la victoire des Iraniens est simple : survivre le plus longtemps possible. Pourquoi feraient-ils alors des compromis ?
Michael Rubin
Je ne le crois pas non plus.
La situation en Iran me fait plutôt penser au conflit serbe de 1999, qui a essentiellement consisté en une campagne de bombardements jusqu’à la fin. Or ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que la campagne de bombardements en elle-même n’a pas mis fin au régime de Slobodan Milošević. Cela n’est arrivé que l’année suivante, en 2000, lorsqu’il a tenté de rester au pouvoir après une élection frauduleuse.
Je le pense. Les conflits en Irak et en Afghanistan étaient, dès le départ, d’une ampleur bien plus grande : le changement de régime a eu lieu — au moins dans un cas. Toute personne se rendant en Irak aujourd’hui constatera que le pays qui s’est développé est très différent de celui d’avant 2003. Le modèle afghan est plus frustrant : la présence américaine dans ce pays sur les cinq dernières années d’occupation ressemble peu ou prou à la présence américaine au Japon et en Corée. En 2020, le coût et l’ampleur des déploiements américains au Japon et en Corée étaient du même ordre que ceux du déploiement en Afghanistan la même année.
La formule magique que les États-Unis avaient trouvée en Afghanistan consistait à équilibrer leur présence et leurs finances tout en abandonnant les notions de « nation-building » ou de développement national. De même pour les pertes humaines : les pertes subies par les États-Unis dans ce pays, jusqu’à un ou deux ans avant la décision de se retirer, étaient inférieures aux pertes humaines causées par les accidents de la route à Bethesda, dans le Maryland, d’où je vous parle en ce moment même.
Absolument, Washington n’a actuellement aucun désir de faire le moindre effort de reconstruction nationale en Iran.
Au départ, Donald Trump ne voulait pas tuer Khamenei.
Lors de la guerre de 12 jours en juin 2025, il avait demandé aux Israéliens de ne pas le prendre pour cible. La logique de Trump était de chercher à conclure un accord et il fallait que quelqu’un soit là pour le négocier. Il ne voulait pas qu’un vide se crée.
Or quelque chose s’est produit entre juin 2025 et février 2026, qui a poussé Donald Trump à décider de prendre Ali Khamenei pour cible.
Les stratèges américains espéraient que la disparition du Guide Suprême entraînerait un soulèvement populaire. Cela ne s’est pas produit. Un successeur, son fils, a été élu.
J’aurais préféré qu’il s’effondre sous son propre poids, sans intervention extérieure, plutôt que d’être tué par une frappe israélo-américaine. Il eut été préférable que les Iraniens eux-mêmes ou ses propres gardes du corps se retournent contre lui et le traînent de force hors de son complexe.
Si Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
Michael Rubin
Le bon fonctionnement du régime iranien n’est pas si certain.
Le Corps des Gardiens de la révolution islamique fonctionne, certes, mais de nombreuses vidéos circulent montrant certains de ses membres — par exemple ceux maniant des lance-missiles ou des drones — se rendant ou refusant d’exécuter les ordres.
Les frappes contre le dépôt de stockage de pétrole de Téhéran étaient sans doute une erreur. Si le but était de détruire le dépôt d’approvisionnement du Corps des Gardiens de la révolution islamique, c’est raté : le régime va simplement détourner le carburant destiné à des fins civiles pour donner la priorité aux Pasdaran. Cela dit, le carburant commence à manquer. Si les États-Unis s’emparaient du terminal pétrolier de l’île de Kharg, cela porterait un coup à la capacité de fonctionnement du régime.
Un autre point que je prendrais en considération est l’approche de Norouz — le Nouvel An du calendrier persan. À cette période de l’année, il est d’usage de descendre dans la rue. Si le régime tentait d’empêcher ces manifestations de fête, cela pourrait se retourner contre lui.
C’est une leçon à tirer du Kurdistan irakien pendant le règne de Saddam Hussein.
Pour célébrer Norouz, les Kurdes avaient l’habitude de mettre le feu à des piles de pneus — puisque Norouz est une fête où l’on allume des feux. Très difficiles à éteindre, ces feux de pneus sont devenus un symbole de protestation autant que de commémoration. Partout dans la région, le sentiment de solidarité des Kurdes dans leur opposition au régime s’en trouvait renforcé.
Je ne serais pas surpris de voir quelque chose de similaire se produire en Iran pendant Norouz…
Il faut d’abord rappeler que les Iraniens ont déjà conduit des opérations similaires au cours des années 1980. Cela avait conduit les États-Unis à prendre le contrôle de plusieurs installations pétrolières iraniennes au cours de l’opération Praying Mantis en avril 1988.
Si l’Iran mine le détroit, les États-Unis auraient une bonne occasion et une bonne excuse pour prendre le contrôle du terminal pétrolier de l’île de Kharg à 15 kilomètres des côtes iraniennes, terminal qui fournit actuellement 96 % des exportations de pétrole de l’Iran. Je soupçonne également les États-Unis de vouloir prendre des mesures contre d’autres ports iraniens le long du détroit d’Ormuz, tels que Bandar Abbas. D’ailleurs, je me demande pourquoi les Émirats arabes unis n’ont pas encore tenté de prendre les îles d’Abu Musa et de la Petite et Grande Tunb — trois îles disputées dont s’était emparé le Shah en 1971 lors du retrait britannique pour empêcher ces derniers de les céder aux Émirats. L’impact du minage du détroit sur la capacité de nombreux États de la région à exporter du pétrole pourrait pousser les Émirats arabes unis à prendre des mesures.
Notons enfin que le régime lui-même se retrouve sous pression à cause de la fermeture du détroit. En raison de la dégradation progressive de ses raffineries et de ses champs pétrolifères, Téhéran n’a pas eu la capacité de raffiner suffisamment d’essence pour assurer ses besoins intérieurs. Cela concerne aussi bien l’alimentation des véhicules que l’injection dans les champs pétrolifères afin de favoriser l’extraction du pétrole.
L’Iran a beau vouloir interdire l’accès au détroit pour le contrôler, sans importations d’essence raffinées, les rouages de l’économie iranienne s’arrêtent.
Certes, mais la question est de savoir ce qu’on entend par « massives ».
Depuis le début de la guerre, les fréquences de lancement de missiles balistiques et de drones ont rapidement diminué — tant contre Israël que contre les États arabes. Il y a deux hypothèses possibles pour expliquer ce ralentissement de la cadence des frappes iraniennes. Soit le rythme diminue parce que l’Iran cherche à conserver ses arsenaux pour les lancer à nouveau au moment opportun. Soit les Iraniens lancent aussi vite qu’ils le peuvent mais obtiennent simplement moins de succès avec le temps en raison des frappes militaires sur leurs lancements et de la diminution de leurs munitions.
Toutes les personnes à qui j’ai parlé ayant accès aux données et aux images affirment que la deuxième hypothèse est la bonne. Autrement dit, les Iraniens perdent rapidement leur capacité à lancer leurs armes les plus puissantes.
Mais vous avez raison, l’île de Kharg est proche et les Iraniens seraient donc en capacité de la viser avec leur artillerie, des bateaux-drones suicide, des drones plus petits, ou des drones à portée visuelle. Mais ces capacités sont en déclin.
À bien des égards, le centre du conflit s’est déplacé de Tel Aviv et Dubaï vers une zone de plus en plus restreinte — autour du détroit d’Ormuz, de l’île de Qeshm et de Bandar Abbas.
Les États-Unis et Israël peuvent revendiquer un succès évident.
Leur domination aérienne sur l’Iran est désormais incontestable, bien que des installations subsistent à Ispahan. Restent aux responsables politiques israéliens de décider si la situation iranienne sera similaire à celle qu’ils ont mise en place Gaza — cette fameuse doctrine dite du « grass mowing » (« tondre la pelouse ») qui consiste, face à l’incapacité d’éradiquer complètement une menace d’un seul coup, à recourir périodiquement aux bombardements.
Je pense que si Donald Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
À titre personnel, je soutiens le changement de régime en Iran — mais en tant qu’analyste, je suis beaucoup moins convaincu. Ma plus grande crainte avec les troupes au sol est celle d’une dérive de nos objectifs.
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements.
Michael Rubin
Je serais sans doute en désaccord avec une grande partie de vos lecteurs, mais je pense que la guerre d’Irak a été un succès. Winston Churchill disait que les Américains font toujours ce qu’il faut — mais qu’ils essaient d’abord tout le reste.
L’Irak est un pays fondamentalement changé parce que nous avons envoyé des troupes au sol.
Mais en Iran, l’envoi de troupes au sol ne serait pas reçu favorablement. Le terminal pétrolier de l’île de Kharg et l’intervention des forces spéciales pourraient représenter des exceptions, mais je ne pense pas qu’une occupation majeure du territoire réussisse.
D’un point de vue historique, si de nombreux nationalistes iraniens déplorent le coup contre Mossadegh en 1953 mené par les États-Unis et la Grande-Bretagne, très peu se souviennent que des troupes au sol étrangères ont occupé le pays avant cette date — comme les forces britanniques huit ans avant la réinstallation du shah.
Parler d’occupation à l’ère des réseaux sociaux est une pente glissante que les États-Unis ne devraient pas emprunter — ils ne sont d’ailleurs pas prêts à le faire. Ils pourraient cependant s’en sortir en menant des actions ciblées tout en continuant à convaincre les Iraniens ordinaires que Washington est de leur côté.
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements. Je pense que les États-Unis doivent montrer au peuple iranien que leurs intentions sont bienveillantes.
Nous pourrions par exemple déployer nos navires-hôpitaux — l’USNS Mercy et l’USNS Comfort — dans le golfe Persique pour offrir des soins médicaux gratuits aux Iraniens blessés dans la guerre — y compris des membres du Corps des Gardiens de la révolution ou de l’armée iranienne. Des opérations similaires de secours à certains Iraniens en mer ont eu par le passé une valeur importante — à la fois en termes de renseignement humain et de propagande.
Pour moi, un changement de régime en Iran ne pourra se produire qu’à la suite de fractures au sein du Corps des Gardiens de la révolution. La République islamique est probablement le pire pays au monde en matière de services aux anciens combattants, c’est une source de beaucoup de frustration au sein du pays. Par conséquent, fournir des soins médicaux gratuits serait un moyen efficace de fracturer les Pasdaran. Signaler aux Iraniens qu’ils peuvent bénéficier de soins médicaux gratuits serait donc très utile — et une obstruction par le régime ne ferait qu’attiser le mécontentement interne.
Poursuivons dans cette logique. La vague actuelle de protestations a commencé avec l’effondrement d’une banque dû à la corruption de politiciens iraniens : leur pillage de cette banque a précipité l’effondrement de la monnaie. C’est pourquoi les États-Unis devraient en produire une nouvelle — ne serait-ce que pour montrer psychologiquement aux Iraniens leur intérêt pour la reconstruction.
Enfin, la prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis — pourquoi pas avec une gestion française ou européenne — d’un fonds souverain utilisant l’argent iranien dans lequel les recettes des exportations du terminal pétrolier de Kharg seraient versées.
Cet argent iranien serait ensuite réinvesti dans le seul but de développer et de reconstruire l’Iran. Il n’y a aucune raison pour que l’Iran demeure un pays pauvre.
Je vois où vous voulez m’emmener et je ne reculerai pas devant le parallèle avec l’Irak — mais pour mieux en exposer les limites.
En Irak, le secrétaire à la Défense Don Rumsfeld avait réussi — malgré le cynisme de l’époque — à défendre les champs pétroliers irakiens : l’idée était d’utiliser les recettes irakiennes pour reconstruire le pays. Et cela a fonctionné.
Cela étant dit, l’Irak n’est pas l’Iran. Et un tel type d’occupation est tout simplement hors de question sur le territoire continental iranien…
La prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis d’un fonds souverain.
Michael Rubin
En mer, c’est différent : je vais me répéter mais je pense que les États-Unis pourraient très utilement prendre Kharg.
Le terminal pétrolier de l’île a en effet le double avantage de se trouver à 15 kilomètres des côtes iraniennes et de faire transiter 96 % des exportations pétrolières iraniennes. C’est un véritable hub, une clef stratégique qui permet de contourner la nécessité d’envoyer des troupes ailleurs dans le pays.
Il s’agit surtout de montrer aux Iraniens que c’est une possibilité, sans battre monnaie à leur place, bien sûr.
Là encore, la leçon des sanctions et de la destruction de l’Irak pendant des décennies est qu’il est malavisé de détruire un pays que l’on souhaite avoir comme allié le lendemain de la chute du dictateur : l’erreur commise en Irak au fil des ans est d’avoir étouffé l’économie par des sanctions à un point tel qu’il était tout simplement impossible de la reconstruire.
Méfions-nous d’un tel résultat en Iran.
Les infrastructures doivent être laissées suffisamment intactes pour qu’un nouveau gouvernement iranien — que l’on fonctionne dans un « modèle vénézuélien », qui selon moi ne serait pas viable pour les raisons déjà évoquées ou que l’on mise sur le Congrès pour la liberté en Iran, qui gagne du terrain — puisse utiliser ces infrastructures pour se développer.
C’est plus qu’un risque, c’est une certitude — c’est pourquoi je pense que l’idée initiale de Donald Trump d’un changement de régime était un peu trop simpliste.
Là où l’armée iranienne est chargée de la défense du territoire, les Pasdaran sont chargés de la défense de la révolution face à ses ennemis aussi bien internes qu’externes. Or lorsque Mohammad Ali Jafari a pris la tête du Corps des Gardiens de la révolution islamique en 2007, il a estimé que la plus grande menace pour la République islamique viendrait de l’intérieur de l’Iran. Dans son raisonnement, Saddam Hussein était mort, les talibans avaient été repoussés, les Israéliens n’étaient qu’un tigre de papier et, je le cite, « les Américains ne pouvaient rien faire ».
Il a réorganisé les unités des Gardiens de la révolution afin d’en placer une dans chaque province iranienne — et deux à Téhéran en raison de la taille de la ville.
Si je n’ai pas d’informations précises à fournir, il y a fort à parier que chacune de ces unités provinciales dispose de son propre dépôt d’armes. En Libye, les États-Unis, la France et l’OTAN ont rencontré de grands problèmes car leur refus d’envoyer des troupes — bien que je ne préconise pas l’envoi de troupes ici — les a empêchés de sécuriser les dépôts d’armes libyens. Le flux d’armes qui en a résulté a amené la Libye, mais aussi de nombreux pays du Sahel — le Mali, le Burkina Faso, le Niger — à être en proie au chaos.
Aux États-Unis, nous aimons l’idée de dire qu’un dossier peut être classé. Que tout ce qui se passe en Iran reste en Iran. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le monde — et nous l’avons vu avec la Libye. Mais aussi en Irak dans les années 2000.
Aux États-Unis, il existe un phénomène appelé la « surprise d’octobre ». Comme nos élections présidentielles ont toujours lieu en novembre, il arrive souvent que les candidats de l’opposition divulguent une affaire scandaleuse dans le New York Times ou d’autres grands journaux la semaine précédente, dans les derniers jours d’octobre, afin que le président sortant n’ait pas le temps de réagir. En 2004, le sénateur John Kerry, alors rival de George W. Bush, a révélé en octobre que les États-Unis avaient négligé de sécuriser un dépôt d’armes dans un endroit appelé Al Qa’qaa, ce qui avait permis à des insurgés de s’emparer d’explosifs qui avaient été utilisés pour tuer des Américains.
Si un seul dépôt irakien a pu permettre une « surprise d’octobre », il existe suffisamment de dépôts d’armes en Iran pour en concocter pendant un siècle.
Il y a un fait que Donald Trump a, selon moi, bien trop négligé dans son opération : le scénario où se joue en Iran des guerres par procuration.
Même si une autorité bienveillante à l’égard des États-Unis prenait le pouvoir à Téhéran, cela pourrait théoriquement mener à la formation de plusieurs groupes — chacun ayant saisi et pillé des dépôts d’armes — opérant dans différentes parties du pays. Et cela ne résout même pas le problème des États voisins — l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Arabie saoudite, Israël, le Pakistan. Tous essaient d’interférer avec leurs propres proxies à l’intérieur de l’Iran.
Les Iraniens sont épuisés par la situation actuelle, et ils sont capables de faire émerger une démocratie. Ils l’ont brièvement connue après la révolution constitutionnelle de 1909 — avant qu’elle ne s’effondre. Contrairement peut-être aux Irakiens ou aux Afghans, ils ne supporteraient pas qu’elle soit imposée de l’extérieure. Tout reste à inventer. Mais avant d’en arriver là, l’Iran devra faire face à encore beaucoup de difficultés.
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12.03.2026 à 06:00
Matheo Malik
La guerre en Iran est en train d’exposer un problème fondamental : que peut faire une armée lorsque le pouvoir civil choisit de sortir de la démocratie ?
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt signent une pièce de doctrine pour comprendre la « russification » des armées américaines sous Donald Trump et Pete Hegseth — et ses conséquences pour nous.
L’article La garde prétorienne de l’Empereur : Trump et la russification de l’armée américaine est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Il y a quelques mois, un débat a émergé dans les milieux de défense et les cercles stratégiques américains, qui aurait été impossible à imaginer dix ans auparavant. En octobre 2025, un officier en service dans l’armée américaine, Peter Mitchell, a publié un essai dans lequel il s’interrogeait sur ce que pourrait devenir l’armée de métier si l’ordre politique libéral qui l’avait produite venait à s’affaiblir ou à s’effondrer. Il esquissait des modèles d’armées « post-libérales », présentés comme des expériences de pensée 18.
Quelques semaines plus tard, Carrie A. Lee, éminente spécialiste des relations civilo-militaires — la seule personne aux États-Unis à porter le titre de « professeure de relations civilo-militaires » —, lui répondait que le cadre théorique de son approche était, en soi, un problème : les officiers n’étaient pas, et n’avaient jamais été, des spectateurs innocents de l’ordre politique dans lequel ils évoluent, et la bonne question n’était pas de savoir à quoi ressemblerait l’armée de métier après le libéralisme, mais quelles étaient les obligations des officiers alors que la démocratie libérale est activement attaqué 19.
Les deux interlocuteurs réagissaient à une même réalité de fond.
Depuis début 2025, le corps des officiers supérieurs américains a été systématiquement purgé des personnalités jugées insuffisamment loyales à l’administration. Donald Trump a partiellement décapité le haut commandement en licenciant le président afro-américain du Comité des chefs d’état-major, le général CQ Brown Jr. ; la chef des gardes-côtes, l’amiral Linda Fagan ; le chef du Cyber Command, le général Timothy Haugh ; le chef de l’armée de l’air, le général David Allvin, et son adjoint le général James Slife. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a prolongé ce mouvement en ordonnant le licenciement de 20 % supplémentaires de tous les généraux « quatre étoiles » dans l’ensemble des armées. L’indépendance institutionnelle du système judiciaire militaire a été remise en cause, avec le licenciement des meilleurs avocats de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air. Les déploiements nationaux ont été étendus de manière à tester les limites normatives qui séparent les fonctions militaires des fonctions de maintien de l’ordre. Et début mars 2026, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, des rapports ont fait état de commandants d’unités présentant cette guerre en termes explicitement eschatologiques à leurs subordonnés : non pas comme un choix politique, mais comme un événement d’ordre divin, avec plus d’une centaine de plaintes par des subordonnées contre des discours similaires tenus par leurs supérieurs dans au moins trente bases militaires de toutes les branches des forces armées 20.
Il ne s’agit pas d’épisodes isolés. Ensemble, ils décrivent une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Le débat entre Mitchell et Lee est symptomatique d’une insuffisance théorique plus profonde. Les cadres dominants de la recherche sur les relations civilo-militaires aux États-Unis — la théorie de Huntington sur un corps d’officiers apolitique et le modèle principal-agent de Feaver sur le contrôle civil — ont été construits pour répondre à une question spécifique : comment les sociétés démocratiques maintiennent-elles des forces armées à la fois compétentes et subordonnées à l’autorité élue 21 ? Ils n’ont pas été élaborés pour répondre à la question que pose l’administration actuelle : que doivent faire les officiers lorsque l’autorité civile à laquelle ils sont subordonnés est elle-même à l’origine d’atteintes à la démocratie ?
Dans la littérature existante, cette question reste largement sans réponse, car les hypothèses fondamentales des modèles dominants empêchent de la théoriser de manière adéquate.
Une approche différente est pourtant possible. Il s’agit de reconnaître que les officiers militaires sont des acteurs politiques, qu’ils l’ont toujours été, et que la question de la santé démocratique ne dépend pas de leur engagement politique, mais de la forme que prend cet engagement et des conditions institutionnelles dans lesquelles il reste démocratiquement productif.
Cela a des implications qui vont bien au-delà des États-Unis.
Les alliés européens ont des raisons légitimes de réfléchir attentivement à ce que la transformation institutionnelle de l’armée américaine signifie pour les relations d’alliance et les hypothèses de planification sur lesquelles reposent leurs propres dispositifs de sécurité, mais ils devraient également tenir compte de l’arrivée au pouvoir de partis proches du mouvement MAGA dans les pays européens — ce qui soulèvera des questions difficiles pour le corps des officiers dans ces pays.
L’armée américaine est devenue une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Le cadre des relations civilo-militaires qui s’est consolidé aux États-Unis pendant la Guerre froide s’est organisé autour d’un problème qui était à l’origine un problème de théorie démocratique.
La logique était peu ou prou la suivante. L’État moderne a besoin d’une armée capable de vaincre ses ennemis extérieurs ; cette même armée, précisément en raison des capacités qu’elle concentre, constitue une menace potentielle pour l’autorité civile qu’elle est censée servir. La manière dont les sociétés démocratiques gèrent cette tension — en veillant à ce que leurs forces armées soient à la fois efficaces et subordonnées — est la question fondamentale à partir de laquelle tout le domaine se développe 22.
La difficulté liée à cette question du reste importante réside dans le fait que les réponses élaborées par le champ pour y répondre se sont figées, au cours des six dernières décennies, en hypothèses qui limitent aujourd’hui l’analyse plutôt que de l’éclairer — et restreignent donc les options que les officiers américains estiment à leur disposition.
La première réponse — et la plus influente — fut celle de Samuel Huntington.
Dans The Soldier and the State (1957), Huntington utilisait la théorie des professions comme principale explication du fait que certaines armées parviennent à être à la fois compétentes et politiquement subordonnées 23. Son argument reposait sur un idéal-type tridimensionnel, emprunté à la sociologie des professions : l’expertise (le monopole des connaissances nécessaires pour gérer la violence), la responsabilité (une obligation intériorisée de servir l’État, exprimée par le serment prêté par tous les militaires à la Constitution américaine) et l’esprit d’entreprise (une identité collective régie par des normes communes d’appartenance). Plus un corps d’officiers se rapprochait de cet idéal-type, plus il devenait, selon la formulation de Huntington, « immunisé contre la politique » : un « contrepoids stabilisateur dans la conduite de la politique » 24.
Les outils que ce cadre offre à l’officier pour naviguer dans les relations entre civils et militaires sont donc en fait assez minimes : expliquer, conseiller et mettre en œuvre. Rien de plus n’est requis, car l’éthique professionnelle suffit en soi à garantir la subordination.
L’attrait de cette vision n’est pas difficile à comprendre. Elle offre une solution claire à la tension fondamentale : un corps d’officiers suffisamment professionnel n’a pas besoin d’être contraint à la subordination ni tenté par l’autonomie. Il intériorise simplement la relation appropriée avec l’autorité civile comme faisant partie intégrante de ce que signifie être un professionnel.
Des générations d’officiers américains ont été formées dans cette tradition huntingtonienne, qui continue de façonner la conception normative que l’armée américaine a d’elle-même 25.
Le problème est que l’argument de Huntington est, comme Peter Feaver l’a très bien identifié, circulaire. Son raisonnement peut en effet se résumer à la logique suivante.
Pourquoi certaines armées parviennent-elles à être à la fois efficaces et subordonnées ? Parce qu’elles sont professionnelles.
Que signifie « professionnel » ? Être expert et responsable.
Et que signifie être expert et responsable ? Être efficace et subordonné 26.
Autrement dit, cet argument n’explique en rien comment un corps d’officiers devient professionnel au départ, ni ce qui se passe lorsque l’éthique professionnelle est soumise à des pressions extérieures. Plus important encore pour notre propos, il ne fournit aucune ressource analytique à l’officier dont le supérieur civil n’agit pas, en fait, de bonne foi constitutionnelle. Le cadre de Huntington a été conçu pour un type particulier de relation, dans laquelle l’État et le corps des officiers professionnels sont fondamentalement orientés vers les mêmes fins. Lorsque cette orientation s’effondre, le cadre n’offre aucune explication analytique.
Risa Brooks a montré que le cadre de Huntington génère trois paradoxes qui sapent ses propres prescriptions : l’identité apolitique qu’il impose est en soi une position politique ; la séparation des sphères qu’il exige sape plutôt qu’elle ne garantit un contrôle civil efficace ; et l’efficacité professionnelle qu’il promet est obtenue au détriment de l’efficacité stratégique, produisant ce qu’elle appelle un « trou noir stratégique » dans lequel les conseils militaires parviennent aux décideurs civils après avoir été filtrés par des incitations institutionnelles 27.
Dans le champ des études sur les relations civilo-militaires, le modèle « principal-agent » de Feaver, développé dans son ouvrage Armed Servants (2003), a été explicitement conçu pour répondre aux insuffisances théoriques de l’analyse de Huntington 28.
Abandonnant l’éthique professionnelle comme variable explicative, Feaver s’appuie sur la théorie principal-agent pour reformuler les relations entre civils et militaires comme un problème d’asymétrie d’information et de gestion des incitations. Dans ce modèle, les agents militaires travaillent — c’est-à-dire qu’ils se conforment aux instructions de leur mandant civil — lorsqu’ils sont soumis à une surveillance crédible et lorsque le coût prévu de la sanction en cas de non-conformité est suffisamment élevé. Ils se dérobent — c’est-à-dire qu’ils s’écartent des préférences civiles par des manœuvres dilatoires, des fuites, une résistance bureaucratique ou une non-conformité pure et simple — lorsque la surveillance est faible ou que les coûts de la sanction sont insuffisants 29.
Dans ce cas de figure, le contrôle civil n’est pas le produit d’une culture professionnelle, mais d’une architecture institutionnelle : c’est la mise en place de mécanismes de surveillance et de régimes de sanctions qui font du respect de la primauté du civil sur le militaire le choix rationnel pour les agents concernés.
Ce cadre permet d’expliquer des phénomènes — rivalité entre les services, fuites stratégiques, manipulation des évaluations des menaces — que la théorie de Huntington rendait invisibles. Il a également l’avantage de ne pas dépendre de l’existence préalable de ce qu’il tente d’expliquer. Ses limites sont toutefois tout aussi importantes.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Le modèle de Feaver repose en effet sur l’hypothèse fondamentale selon laquelle les responsables civils agissent dans l’intérêt de la société et sont capables d’identifier correctement comment utiliser l’outil militaire pour assurer la sécurité de l’État 30. En l’absence de cette hypothèse, toute la structure normative du cadre s’effondre.
Feaver lui-même reconnaît cette tension et la résout en déclarant, dans la dernière phrase de Armed Servants, que « la république serait mieux servie par une obéissance insensée que par une dérobade éclairée » 31. Cette formulation est révélatrice. Feaver admet au fond que la primauté d’un civil infidèle à la république ne relève pas du champ d’application de la théorie : quels que soient les dommages que pourrait causer une autorité malhonnête ou transgressive, cela reste préférable à l’alternative d’une armée qui s’arroge le droit de juger quand l’autorité civile mérite d’être respectée.
Cette affirmation était défendable dans le contexte dans lequel Feaver écrivait. En tant que principe général pour la gouvernance des relations entre civils et militaires dans une démocratie fonctionnelle, la primauté accordée à l’autorité civile par rapport au jugement militaire reflète une bonne compréhension des risques que l’action politique militaire a historiquement posés. La difficulté ne vient pas du principe de cette primauté mais de son application en tant qu’hypothèse analytique plutôt qu’en tant qu’engagement normatif.
Lorsque le responsable civil récompense la loyauté idéologique plutôt que la compétence professionnelle, sélectionne des officiers qui ne donneront pas de conseils honnêtes et utilise les mécanismes de contrôle que Feaver identifie comme des instruments de contrôle civil pour imposer la conformité partisane plutôt que la responsabilité constitutionnelle, le cadre ne se contente pas de ne pas fournir d’orientation : il déforme activement la situation. Ce que Feaver appelle « travailler » devient, dans ces conditions, une description de la complicité. Ce qu’il appelle « se dérober » devient, dans certains scénarios, la seule forme disponible d’autoconservation institutionnelle 32.
Ensemble, Huntington et Feaver ont développé ce que l’on pourrait qualifier d’allergie commune à l’action politique militaire.
Pour Huntington, l’engagement politique des officiers est un symptôme d’échec professionnel : il relèverait d’une forme de contamination de l’armée par un monde civil qu’elle est censée tenir à distance. Pour Feaver, il s’agirait d’une forme d’intérêt bureaucratique qui menacerait le contrôle civil : l’agent militaire fait valoir ses propres préférences au détriment de son mandant. Aucun de ces deux cadres ne prévoit la possibilité que l’engagement politique de l’armée puisse être non seulement inévitable mais, dans certaines conditions, démocratiquement nécessaire. Aucun des deux ne peut théoriser la situation dans laquelle la menace la plus importante pour la gouvernance démocratique de la république ne provient pas d’une armée trop ambitieuse, mais d’une autorité civile qui a instrumentalisé l’armée à des fins antidémocratiques 33.
Ce qui manque donc aux travaux universitaires existants, ce n’est pas une meilleure version de Huntington ou une version plus sophistiquée de Feaver, c’est la volonté de partir d’un postulat différent que l’on pourrait construire à partir de trois constats :
Les ouvrages sur la politique militaire en Indonésie, en Russie et en Amérique latine partent depuis longtemps du principe que les militaires professionnels sont des acteurs politiques : la littérature dresse ce constat non pas comme une déviation pathologique par rapport à une norme apolitique mais comme une caractéristique structurelle inhérente aux grandes organisations riches en ressources et capables de violence au sein des systèmes politiques dans lesquels elles évoluent.
À la lecture comparative, ce qui frappe n’est pas tant que ces ouvrages parviennent à cette conclusion sur leurs cas respectifs, mais qu’ils le font sans que cela ait de conséquences pour le champ académique américain — qui a continué à traiter toute action politique des officiers comme un échec professionnel ou une menace bureaucratique 35.
Trois enseignements directement pertinents pour la situation américaine se dégagent de cette analyse comparative.
Le premier est que les armées professionnelles modernes sont des acteurs politiques, indépendamment de la façon dont elles se perçoivent elles-mêmes ou dont les chercheurs préfèrent les décrire. Un corps d’officiers conditionné à considérer tout engagement politique comme une forme de « contamination » ne dissout pas pour autant son action politique ; il la rend simplement moins visible, moins réfléchie et plus facilement instrumentalisée par des acteurs externes désireux d’agir politiquement en son nom.
La deuxième leçon est qu’il vaut mieux considérer les armées comme des acteurs pluriels que comme des monolithes institutionnels. Le corps des officiers de toute grande armée comprend de multiples factions — différenciées par armées, génération, expérience opérationnelle et orientation politique — dont les intérêts et les engagements divergents façonnent le comportement institutionnel d’une manière que les modèles unitaires ne permettent pas de saisir.
La troisième leçon est que les sphères civilo-stratégique d’un côté et militaro-opérationnelle de l’autre ne sont pas des domaines distincts séparés par une ligne claire, mais des ensembles qui se chevauchent, co-construits par l’interaction continue de multiples acteurs. Pour le dire encore plus clairement, on n’atteint pas d’objectifs stratégiques par la simple définition de lignes directrices côté civil et leur mise en œuvre par l’armée. C’est au contraire la recette pour des accusations mutuelles de trahison et d’incompétence. Les résultats stratégiques sont obtenus par 1°) la collaboration, 2°) la concurrence et 3°) les conflits entre des factions qui comprennent de multiples groupements militaires ainsi que de multiples groupements civils. C’est dans cette triple friction que se noue l’action décisive.
Ces trois modes d’interaction constituent le fondement de ce que Thomas Crosbie a appelé l’approche « politique militaire » (military politics), qui prend au sérieux l’action politique des officiers en tant qu’objet d’analyse plutôt que de la traiter comme un problème à supprimer 36.
Cette approche ne prétend pas que tout engagement politique des militaires serait intrinsèquement bénéfique. L’histoire de l’implication des militaires dans la politique contient suffisamment d’exemples d’échecs professionnels, d’abus institutionnels et d’autoritarisme pur et simple pour rendre une telle affirmation indéfendable.
Elle soutient plutôt que la question pertinente n’est pas de savoir si les officiers s’engagent politiquement — ils le font et le feront toujours — mais ce qui distingue au fond les formes plus ou moins démocratiques de cet engagement — et quelles conditions institutionnelles rendent les premières plus probables que les secondes.
Ce recadrage théorique a des conséquences analytiques immédiates pour le cas américain.
La plus importante est qu’il met en évidence une distinction que ni Huntington ni Feaver ne permettent d’établir : la distinction entre un corps d’officiers engagé politiquement de manière à soutenir les valeurs démocratiques et un corps d’officiers engagé politiquement de manière à les saper.
Les officiers américains ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Pour Huntington, les deux cas constituent des exemples d’échecs professionnels. Pour Feaver, les deux cas constituent des exemples de dérobade.
Notre approche fondée sur une compréhension politico-militaire, en revanche, permet de reconnaître qu’un officier qui fournit des conseils francs et politiquement avisés dans le cadre des canaux institutionnels, qui résiste à l’instrumentalisation de l’armée à des fins partisanes et qui entretient des relations latérales avec des acteurs constitutionnels en dehors de la chaîne de commandement exécutive, agit de manière fondamentalement différente d’un officier qui soutient publiquement le programme politique de l’administration, impose la conformité idéologique au sein de son unité — ou présente les opérations militaires en termes d’eschatologie divine.
Le premier exerce ce que Damon Coletta et Thomas Crosbie ont décrit, en s’inspirant d’Aristote et de Machiavel, comme une sagesse pratique combinée à la virtù : la capacité d’agir efficacement et avec intégrité institutionnelle dans un environnement politique complexe 37.
Le second est complice de la destruction de l’ordre démocratique.
Selon Coletta et Crosbie, les officiers qui combinent la phronesis — entendue comme une sagesse pratique, une capacité à bien réfléchir à ce qu’il faut faire dans des situations politiquement complexes — à la virtù — la combinaison de qualités personnelles telles que l’adaptabilité, la résilience et la perspicacité politique qui permettent d’agir efficacement dans des environnements incertains — seraient les plus aptes à fournir des conseils et une résistance démocratiquement productifs. Ceux qui manquent de ces deux qualités seraient les plus facilement instrumentalisés par un pouvoir civil à la dérive.
La taxonomie hirschmanienne dite de l’« EVLN » qui analyse les options de sortie (exits), de voix, de loyauté et de négligence dont disposent les acteurs au sein d’organisations complexes offre un vocabulaire utile pour réfléchir à ce qui arrive à chacune de ces options dans des conditions de violation par le mandant de son engagement démocratique 38.
Dans des conditions normales, l’option de sortie (la démission) fonctionne comme un signal de dissidence fondée sur des principes ; la voix (conseiller, défendre, insister, dialoguer) fonctionne comme le principal mécanisme par lequel le jugement professionnel est transmis aux décideurs civils ; la loyauté (mettre en œuvre, travailler, rester neutre) soutient la relation institutionnelle ; et la négligence (ralentissement, conformité minimale) offre une forme de résistance passive lorsque les autres options sont épuisées.
Le problème, c’est qu’en cas de violation fondamentale de l’engagement démocratique, chacune de ces options est systématiquement déformée : la sortie élimine de l’institution précisément les officiers les plus attachés aux normes constitutionnelles, tandis que ceux qui sont prêts à rester bénéficient des opportunités de promotion qui en résultent ; la culture professionnelle de l’institution est dégradée par le mécanisme même qui est censé la préserver. La voix est soit supprimée lorsque les officiers qui donnent des conseils honnêtes sont relevés de leurs fonctions, soit capturée lorsque les canaux de conseil professionnels sont remplacés par une loyauté performative. La loyauté, dépouillée du cadre constitutionnel qui lui donnait son contenu démocratique, devient indiscernable de la complicité. Et la négligence — l’option que Feaver identifie comme la forme paradigmatique de mauvaise conduite militaire — devient, paradoxalement, le seul instrument disponible d’autoconservation institutionnelle pour les officiers qui ne peuvent pas démissionner, ne peuvent pas s’exprimer et ne se contentent pas de se conformer.
Les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Cette inversion des catégories EVLN sous la rubrique de « violation de la primauté » décrit la situation dans laquelle se trouve actuellement une partie importante du corps des officiers américains, compte tenu de la « russification » en cours de l’armée américaine 39. Les rapports des commandants d’unité qui présentent la campagne en Iran en termes eschatologiques, les promotions conditionnées par l’alignement idéologique démontré, les officiers supérieurs démis de leurs fonctions sont les symptômes d’une institution dans laquelle les mécanismes normaux de transmission du jugement professionnel à l’autorité civile ont été démantelés et dans laquelle les officiers les plus susceptibles d’exercer ces mécanismes sont fortement incités à quitter l’armée ou à se conformer.
Si ce processus suit sa logique jusqu’au bout, il ne restera pas une armée apolitique au sens où l’entend Huntington, mais quelque chose de plus inquiétant : une armée rendue politiquement passive vis-à-vis de l’exécutif mais politiquement active vis-à-vis de tout ce contre quoi l’exécutif souhaite la mobiliser.
En bref, une garde prétorienne.
L’opération Epic Fury, lancée le 28 février 2026, offre une illustration préliminaire mais déjà instructive de ce à quoi peuvent ressembler les relations entre les civils et les militaires lorsque l’érosion des normes analysée ci-dessus commence à produire des conséquences stratégiques observables.
Au premières heures de l’opération, la personne qui se tenait à la tribune du Pentagone pour informer la presse était le général Dan Caine : rappelé de sa retraite, il est le premier chefs d’état-major interarmées à n’avoir jamais détenu le grade de quatre étoiles avant sa nomination, faite après que Trump eut remplacé son prédécesseur à la suite des critiques conservatrices sur les opinions de ce dernier en matière de diversité.
Dans les semaines qui ont précédé les frappes, Caine aurait exprimé ouvertement, lors de réunions internes, ses inquiétudes quant aux risques d’une campagne prolongée contre l’Iran — pénurie de munitions essentielles, absence de soutien des alliés, danger d’enlisement — et aurait remis en mains propres au secrétaire à la Guerre une note exposant ses désaccords avec la nouvelle stratégie de défense nationale.
Pourtant, des sources l’ont décrit comme « ménageant ses coups » lorsqu’il s’adressait directement à Trump, donnant au président une version atténuée des préoccupations qu’il avait exprimées à ses collègues militaires 40. C’est à cela que ressemble la catégorie de la « voix » lorsque l’espace institutionnel pour des conseils francs a été réduit au point qu’un officier supérieur calibre son honnêteté en fonction de ce que son autorité civile suprême tolérera.
La campagne contre l’Iran révèle également que cette violation des principes s’est propagée vers le bas, jusque dans la chaîne de commandement opérationnelle et tactique.
Les rapports des commandants d’unité qui présentent les frappes en termes eschatologiques dans plus de trente installations militaires ne sont pas des anomalies pouvant s’expliquer par des échecs professionnels individuels : ils sont le résultat de la disparition de la frontière entre la communication militaire professionnelle et la mobilisation politique, qui n’est plus maintenue de manière fiable par les membres de la chaîne de commandement.
Ces officiers ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel. Ils ne se dérobent pas de manière significative, mais étendent activement le projet du principal aux espaces institutionnels qu’ils commandent 41.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Bien sûr, la transformation complète des forces armées américaines en un instrument du mouvement MAGA est loin d’être achevée — et l’impopularité actuelle de Donald Trump pourrait conduire à une alternance démocratique.
Comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Mais il s’agit néanmoins d’un avertissement pour les forces armées européennes, et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement, l’architecture de sécurité de l’Alliance atlantique reposait sur une hypothèse si profondément ancrée qu’il était rarement nécessaire de la formuler : la fiabilité de l’armée américaine en tant que partenaire institutionnel découlait de normes professionnelles et de la continuité institutionnelle plutôt que de l’alignement politique avec l’administration en place. Les engagements pris dans le cadre du traité seraient honorés parce que l’institution qui les honorerait était constitutionnellement orientée vers l’État plutôt que vers l’exécutif.
La transformation en cours des relations entre les civils et les militaires aux États-Unis met cette hypothèse sous pression d’une manière qui est structurellement différente des précédents cas de tensions au sein de l’Alliance. Les désaccords sur le partage des charges, les priorités stratégiques ou l’usage de la force sont des différends entre des partenaires qui partagent un engagement normatif sous-jacent tel qu’il est inscrit dans l’article 2 du traité de l’OTAN : « Les Parties contribueront au développement de relations internationales pacifiques et amicales en renforçant leurs institutions libres, en favorisant une meilleure compréhension des principes sur lesquels ces institutions sont fondées et en promouvant les conditions de stabilité et de bien-être. » La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cet engagement normatif démocratique peut continuer à être assumé.
Dans leur planification et leurs évaluations du renseignement, les institutions européennes de défense ont des raisons de se demander si les conseils militaires américains qu’elles reçoivent reflètent un jugement professionnel ou une conformité politique à l’agenda MAGA : non pas comme une accusation, mais comme une question structurelle que la situation rend inévitable.
Cela est d’autant plus pertinent que de nombreux rapports indiquent que le mouvement MAGA tente de favoriser les partis idéologiquement alignés en Europe : le Rassemblement National en France, l’AfD en Allemagne, Reform au Royaume-Uni, etc. Ces partis ont des programmes explicitement antidémocratiques : l’AfD joue de manière explicite avec l’héritage nazi et le projet du Rassemblement National, malgré son exercice de dédiabolisation, repose en fin de compte sur une rupture fondamentale explicitement reconnue avec l’ordre constitutionnel démocratique actuel de la France 42.
Dans les années à venir, il existe des scénarios réalistes dans lesquels les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
S’il y a une leçon à tirer du cas américain, c’est que le mythe du « professionnalisme militaire » et de l’obéissance technique à la primauté du politique ne fournira pas les ressources intellectuelles et morales nécessaires pour faire face à de tels choix.
Il reste à voir comment les nations peuvent mieux préparer leurs officiers à affronter les réalités politiques déplaisantes qu’ils préféreraient ignorer. Mais choisir de ne rien faire et d’ignorer le problème serait aussi un choix. En l’occurrence, un choix malheureux : comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
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