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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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17.03.2026 à 16:39

Au Moyen-Orient, qui est en train de gagner la guerre ?

Matheo Malik

Peut-être malgré eux, les États-Unis sont en train de refaçonner le Moyen-Orient — dans la région, on a déjà commencé à penser l’après.

De Riyad à Washington en passant par Tel Aviv, les élites stratégiques se positionnent.

Regards croisés des experts clefs du dossier.

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Texte intégral (7541 mots)

Cette conversation est la transcription légèrement éditée d’une conversation organisée par la Fondation pour la recherche stratégique le jeudi 12 mars. Nous la publions en intégralité et en accès libre. Pour consulter et recevoir l’intégralité de nos contenus, abonnez-vous au Grand Continent

Malgré les premiers succès opérationnels de l’opération Epic Fury, Donald Trump fait face à de nombreuses inconnues qui sont autant de défis : une opposition significative à la guerre au sein des États-Unis, y compris dans son propre camp, l’impact des combats sur le marché mondial de l’énergie, la consolidation probable du pouvoir sous Mojtaba Khamenei et la menace nucléaire persistante que représente l’Iran. Quelles options s’offrent aujourd’hui à lui ? Voyez-vous à ce stade une voie crédible pour mettre fin à la guerre ? À un niveau plus national, cette guerre pourrait-elle coûter aux républicains les élections de mi-mandat ? 

Les États-Unis se sont lancés dans cette guerre avec un présupposé fondamentalement biaisé : ils sont partis du principe qu’il s’agirait d’une opération peu coûteuse et dont ils pourraient sortir rapidement.

Ce modèle — une action décisive suivie d’une sortie décisive — a déjà été testé avec succès par l’administration Trump par le passé. L’entrée en guerre s’est donc faite en suivant cette logique et en espérant reproduire le même schéma. C’était une méprise colossale sur les intentions de l’Iran. Ce à quoi l’on assiste depuis quinze jours, c’est un tâtonnement incessant pour redéfinir leurs objectifs.

De nombreux signes laissent penser que Donald Trump cherche une voie de sortie pour mettre rapidement fin à la guerre. Croire qu’il y arrivera facilement relève d’une mauvaise interprétation de la situation actuelle de l’Iran : son timing est bien moins maîtrisé qu’il ne semble le penser.  

Pour tenter de s’en sortir par le haut, Trump a trois options — dont aucune n’est en réalité vraiment satisfaisante.

La première option consisterait pour les États-Unis à se retirer en déclarant victoire tout en bridant les autres acteurs de la région — sachant qu’aucun président des États-Unis n’a jamais cherché à restreindre la liberté de mouvement d’Israël à une brève exception près après la guerre des douze jours en juin 2025. Ces compensations pourraient cependant ne pas suffire à la République islamique.

Une deuxième option verrait les États-Unis doubler la mise en déployant des troupes sur le terrain — dans le cadre de missions spéciales ou d’opérations de maintien de la sécurité sur une période plus longue. Un tel scénario aurait été impensable il y a quelques semaines : c’est tout ce contre quoi Donald Trump a fait campagne. Pourtant, face à la situation, cette option semble chaque jour de plus en plus probable.

Enfin, la troisième option serait la dégénérescence de la guerre en conflit ethnique : c’est le scénario dans lequel les États-Unis et Israël attisent les tensions entre le régime et d’autres groupes d’opposition armée avant de se retirer. L’Iran n’aurait d’autre choix que de se concentrer sur ses fractures internes, l’empêchant de projeter sa puissance à l’extérieur. 

Cette dernière option est évidemment la pire à mes yeux. Mais ce serait une manière pour les Israéliens de remplir leur objectif affiché de faire chuter le régime. J’ai toutefois mes raisons de croire que Trump ne souhaite pas cela.

Tous ces choix sont très mauvais car ils reflètent une erreur de calcul initiale. 

Il est clair que les Américains auront plus de mal à s’en sortir qu’ils ne le souhaiteraient mais je pense tout de même que Donald Trump finira par revendiquer la victoire — après tout, c’est sa spécialité.

Comment décririez-vous les réactions profondes à Washington ?

À Washington, on sent déjà que le discours se concentre sur ce qui permettra plus tard d’affirmer une victoire : la mort de Khamenei sera présentée comme un accomplissement important — malgré son remplacement par un autre Khamenei — et la grave dégradation de l’arsenal d’armes conventionnelles iranien — en particulier les missiles balistiques à moyenne portée (MRBM) et leurs lanceurs qui menacent Israël — sera vantée comme un véritable succès.

Pendant les douze ou les vingt-quatre premières heures, cette guerre visait en théorie à changer le régime. Or c’est l’inverse qui semble s’être produit. Si bien que projeter un gain stratégique paraît de plus en plus ardu. Les États-Unis se sont donc rapidement éloignés de cet objectif — malgré l’espoir peut-être mal placé que Trump sera capable de choisir un Guide suprême avec qui travailler.

À Washington, les discussions sont déjà très partisanes. 

Les soutiens du président américain parlent d’une victoire majeure, tandis que ses détracteurs pointent du doigt toutes les failles — les erreurs de calcul, l’impact sur nos voisins du Golfe et sur les prix de l’énergie, ou encore l’absence de justifications légales. Le débat se concentre sur ces problématiques très importantes.

L’administration Trump est très sensible aux prix de l’énergie et à l’impact de la guerre sur nos voisins du Golfe. Ces éléments vont sans doute entrer en ligne de compte pour déterminer la meilleure solution. Mais il n’y a pas de réponse facile à cette question. 

De ce que je comprends, la Maison-Blanche est très désireuse de se sortir de cette situation. Le problème, c’est qu’elle n’a pas trouvé comment le faire sans perdre la face.

Il est évident que nous sommes pris aujourd’hui, Israéliens comme Américains, dans une guerre d’usure dont nous ne savons pas comment nous dépêtrer.

Danny Citrinowicz

Comment Israël évalue-t-il actuellement le déroulement et les résultats de cette guerre par rapport aux prédictions ? Que ferait le pays si les États-Unis déclaraient victoire et mettaient fin à la guerre — étant donné que le régime a réussi pour l’instant à maintenir sa cohésion et qu’il est clairement toujours en place ? Les gains sur le plan stratégique pourraient-ils remodeler la région en faveur d’Israël, comme l’affirment la plupart de ses dirigeants ?

Danny Citrinowicz Pour Benjamin Netanyahou, cette guerre est un rêve devenu réalité.

Depuis le premier jour où il fait de la politique, il ne rêvait que d’une chose : convaincre le président des États-Unis d’attaquer l’Iran — pas seulement avec une attaque-éclair comme en juin dernier, mais par une attaque significative, des frappes d’ampleur visant à renverser le régime.

Pour cette raison et à cause de l’affaiblissement des capacités militaires iraniennes, je pense qu’Israël déclarera avoir gagné quelle que soit l’issue de la guerre. 

Alors que la période électorale se rapproche de plus en plus, il est clair qu’être parvenu à convaincre Trump d’attaquer l’Iran jouera beaucoup en faveur de Netanyahou.

Cela étant dit, c’est bien sûr Donald Trump qui décidera quand la guerre se termine — puisque, d’un point de vue pratique, nous avons besoin de l’aide des États-Unis sur le plan défensif et offensif. Tant qu’il ne dira pas « stop », nous continuerons. 

Israël est en train de sprinter dans un marathon : son but est de détériorer  les capacités iraniennes autant que possible. 

Comment définiriez-vous aujourd’hui les buts de guerre d’Israël ?

Si les Israéliens espèrent un changement de régime et un retour des relations diplomatiques avec Téhéran, nous savons tous que les chances que cela se produise sont minces, voire nulles. Et Israël seul n’a pas la capacité de créer cette réalité. En tout état de cause, il s’agit surtout de s’assurer que le régime iranien ne pourra plus constituer une menace pour le pays, en dégradant ses capacités. 

Peu importe s’il s’ensuit un chaos ou une guerre civile : pour nous, tout vaut mieux que le régime actuel.

En réalité, le principal problème auquel fait face l’administration de Netanyahou est d’avoir déclenché les hostilités huit mois après la guerre de douze jours. 

Pourquoi ?

Cette dernière était censée avoir sauvé Israël des menaces existentielles posées par le nucléaire et les missiles. Or huit mois plus tard, les mêmes menaces réapparaissent, et le régime n’a pas fondamentalement changé de stratégie. C’était évident dès le départ pour tout le monde — sauf peut-être pour Netanyahou.

Il dispose toutefois d’un avantage : il n’existe aucune opposition politique à la guerre en Israël. Les leaders de l’opposition sont parmi les premiers à demander des frappes renforcées, par exemple contre le secteur énergétique iranien.

Pour Netanyahou, le véritable problème se trouve du côté de la population. On sent en effet un mécontentement croissant face au manque d’accomplissements significativement différents de ceux obtenus il y a huit mois. Si les objectifs sont les mêmes, le prix à payer l’est aussi : le pays est à demi bloqué, les gens ne travaillent pas, les enfants ne vont pas à l’école — sans parler des personnes tuées lors des attaques iraniennes. 

Je suis toujours aussi étonné de la différence flagrante entre d’une part notre supériorité opérationnelle objective sur l’Iran — nous savons où tout le monde se trouve et où nous pouvons les frapper — et d’autre part notre incompréhension stratégique profonde du pays. Aujourd’hui, les drones israéliens vont et viennent au-dessus de Téhéran, menaçant les membres de la milice Basij. Mais ces réalisations opérationnelles ne se traduisent pas par des gains stratégiques — c’est-à-dire le renversement de ce régime. 

Nate Swanson a évoqué le bipartisme aux États-Unis. Au sein de chacun des partis, l’opinion commence à se répandre qu’Israël aurait poussé les États-Unis à entrer en guerre. Or si Netanyahou a fait tout son possible pour qu’une guerre soit déclenchée, je ne pense pas que cela ait constitué une condition suffisante pour forcer les États-Unis à l’accepter — mais cela n’empêche pas cette opinion de circuler de plus en plus. Or pour nous, c’est évidemment un problème majeur. 

D’autant qu’une seconde difficulté s’annonce. 

Nous savons en effet que Mojtaba Khamenei est plus extrême qu’Ali Khamenei. Il me paraît improbable qu’il renonce à son arsenal de missiles. Il réfléchira également à la stratégie nucléaire de son père, aucune fatwa n’a été prononcée pour l’instant. Or, à l’approche des midterms, Israël pourrait avoir à gérer cette situation sans le soutien des États-Unis si ceux-ci se retiraient — car quelle que soit l’issue de cette phase, je doute que nous reverrons de sitôt un autre porte-avions américain dans la région.

En d’autres termes, Israël va devoir faire face seul aux conséquences potentiellement destructrices de cette guerre.

Gardons à l’esprit que tout cela s’annonce alors que nous sommes peut-être confrontés pour la première fois à une guerre régionale : le Hezbollah agit de manière spectaculaire contre Israël, les milices chiites pourraient nous attaquer, et les Houthis sont bien établis au Yémen. 

Même si la guerre avec l’Iran prend fin, nous savons tous que la sécurité du pays n’est pas garantie : Israël a déclenché la guerre sans réfléchir suffisamment aux conséquences. 

Certes, nous avons tué Khamenei. Mais je ne suis pas sûr que la réalité stratégique d’Israël après cette guerre sera meilleure qu’avant.

La guerre a confirmé un constat : les États-Unis sont toujours la principale puissance non régionale de la région.

Aziz Alghashian

Téhéran a mis en place une stratégie de survie qui semble fonctionner pour l’instant. Quelles sont les forces et les faiblesses de cette stratégie à court terme, mais aussi à long terme ? Pourquoi assiste-t-on à une baisse des attaques de missiles iraniens ? Le régime est-il aussi résistant qu’il le semble ? Voyez-vous à ce stade une voie crédible pour mettre fin à la guerre avec un accord à long terme, ou sommes-nous condamnés à voir au mieux un cessez-le-feu non écrit, fragile et instable ?

Ali Vaez La stratégie de la République islamique d’Iran a, dès le départ, comporté trois volets : assurer sa survie ; conserver une capacité de riposte suffisante pour pouvoir continuer la lutte ; prolonger le conflit et l’étirer dans le temps et l’espace afin de pouvoir y mettre fin selon ses propres termes.

Jusqu’à présent, les faits suggèrent que la mise en œuvre de cette stratégie est efficace.

La gouvernance se maintient, le régime est toujours en place y compris dans les provinces, les services continuent d’être assurés, et il n’y a pas de pénurie grave. La rapidité de l’élection du nouveau Guide suprême témoigne de la continuité du régime et d’une attitude qui met ouvertement au défi l’adversaire. Malgré la perte de certains de ses dirigeants les plus haut placés, la République islamique semble donc assez intact. 

Mais la stratégie iranienne connaît des limites.

Il ne fait ainsi aucun doute que sa capacité de riposte a été réduite. Nous ne savons cependant pas si les Iraniens ont agi comme lors de la guerre des douze jours. À l’époque, ils avaient cherché à épuiser les capacités d’interception en Israël pour être en mesure à la fin des combats de faire plus avec moins. À ce stade, il y a beaucoup trop de désinformation et de battage médiatique des deux côtés pour pouvoir affirmer de manière certaine que les États-Unis ont réussi à détruire tous les lanceurs du côté iranien ou que les Iraniens auront encore la capacité de tirer vers la fin de ce conflit.

L’autre point problématique pour Téhéran est que l’étirement du conflit dans le temps et dans l’espace a nui aux relations de l’Iran avec la plupart de ses voisins. Cela aura des effets durables. Certains, comme l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman, ont activement tenté d’empêcher ce conflit.  Si l’on comprend que l’asymétrie des forces oblige l’Iran à prendre l’économie mondiale en otage afin de faire pression sur Trump, cette stratégie a des implications à long terme.

Trump peut très bien crier victoire comme il l’a fait pendant la guerre des douze jours. Son discours est probablement déjà écrit. Mais dans le cas où l’Iran souhaite continuer le conflit, cela pourrait déboucher sur une guerre plus directe avec Israël. Or si l’Iran perd la capacité de tirer efficacement des missiles à moyenne portée, sa seule option serait alors de continuer à attaquer ses voisins du Golfe — une décision extrêmement difficile à justifier en interne. Les Iraniens prétextaient en effet jusqu’à présent des bases américaines utilisées comme rampes de lancement contre eux pour faire pression sur le Golfe : au moment où les États-Unis sortent de la guerre, la poursuite des attaques contre le Golfe n’aura plus vraiment de sens. 

La pression appliquée sur le détroit d’Ormuz fonctionne, certes. Mais, là encore, les marchés commenceront à s’ajuster — à moins de s’en prendre également directement et de manière répétée à la production des États du Golfe, ce qui constituerait une escalade majeure qui pourrait pousser ces derniers à passer de la défensive à l’offensive.

Y a-t-il une voie crédible pour obtenir un cessez-le-feu ?

Il est évident que si la République islamique survit, tous les problèmes sous-jacents qui ont donné lieu à ce conflit seront toujours présents. 

Les stocks d’uranium sont toujours là et si Mojtaba Khamenei décide de se débarrasser de la fatwa de son père sur l’enrichissement, les Iraniens pourraient décider d’y retoucher — ce qui serait une cause suffisante pour une nouvelle guerre. Les États-Unis ont beau avoir bloqué certaines des entrées des silos à missiles, les stocks sont toujours là. Ils pourraient décider de recréer des lanceurs. Encore une fois, cela serait aussi une cause de guerre. De même, si l’Iran continue à réarmer ses alliés dans la région, les tensions persisteront. 

C’est un cercle vicieux : sans allègement des sanctions, le régime ne peut pas s’attaquer aux causes profondes du mécontentement au sein de la société iranienne. La répression continuera à être l’unique réponse à ces problèmes internes. 

Autrement dit : un cessez-le-feu ne servirait qu’à gagner du temps jusqu’au prochain conflit. 

La réponse iranienne pour empêcher de nouvelles frappes dans un futur proche est à peu près aussi mal pensée que la stratégie israélienne. 

Certes, déstabiliser le commerce et créer des difficultés financières pour paralyser l’économie mondiale pourrait dissuader de futures agressions. Mais dans un an, Israël pourrait tout à fait déclencher une nouvelle guerre contre un Iran affaibli — justifiant cela par une sorte de tactique du salami appliquée à un seul pays : chaque cycle de guerre rapprochant un peu plus l’Iran de l’effondrement final. 

Nous avons tué Khamenei — mais je ne suis pas sûr que la réalité stratégique d’Israël après cette guerre sera meilleure qu’avant.

Danny Citrinowicz

Quel est le débat actuel dans le Golfe et en Arabie saoudite concernant cette guerre et le dilemme stratégique qu’elle soulève ? À quel moment le Golfe n’aura-t-il d’autre choix que de passer à l’offensive — et cette décision sera-t-elle acceptée par tous les États du Golfe ? À plus long terme, quelle est votre évaluation de l’impact de la guerre sur l’avenir des relations avec l’Iran, mais aussi avec les États-Unis ? Pour concentrer plus spécifiquement sur l’Arabie saoudite, cette guerre poussera-t-elle Riyad à repenser entièrement sa stratégie régionale ? Quelle pourrait être l’alternative à la stratégie que Riyad avait jusqu’à présent ?

Aziz Alghashian La question que vous posez — celle du passage d’une posture défensive à une posture offensive — a été prise en compte dès le début par les pays du Golfe. Une campagne de désinformation a même visé à inciter l’Arabie saoudite et d’autres pays à rejoindre Israël et les États-Unis pour attaquer l’Iran. Certaines fuites affirmaient même que nous aurions fait partie de l’attaque ou que nous aurions poussé Trump aux côtés de Netanyahou.

Il s’agit là d’une technique de pression politique et diplomatique sur le Golfe. Mais toujours est-il que nous nous sommes demandés dans quelle mesure nous pouvions rester sur la défensive. 

Je résumerais les choses ainsi pour l’Arabie saoudite et plus largement pour le Golfe : nous avons le choix entre une mauvaise option — l’attaque — et une option moins mauvaise — la défense. 

C’est l’une des raisons qui nous a poussés à faire pression pour ne pas participer à cette campagne. Nous savions que cela ouvrirait la boîte de Pandore du chaos. Notre attachement à nos projets et à notre sécurité nous rend par nature très allergiques aux incertitudes qui entourent cette guerre.

Pour répondre à votre question, la tendance que j’observe est donc beaucoup plus marquée par la retenue. L’Arabie saoudite a  insisté à maintes reprises — en particulier au cours de la première semaine de la guerre — sur la force dont il fallait faire preuve pour ne pas se laisser embarquer dans une guerre qui n’est, fondamentalement, pas la sienne.

Comment Riyad justifie-t-il ce positionnement ?

Plusieurs raisons expliquent cette approche.

Tout d’abord, les bonnes performances des États du Golfe en matière de défense antiaérienne ont renforcé la confiance des Saoudiens dans leur capacité à résister. Ils sont conscients que, sur le long terme, c’est essentiellement une affaire de coût. On observe d’ailleurs une volonté claire de l’Arabie saoudite de diversifier ses approvisionnements et de renforcer ses capacités de défense antiaérienne. Une rencontre a eu lieu récemment avec Zelensky dans ce cadre. 

Deuxièmement, Riyad sait aussi que la guerre pourrait s’arrêter du jour au lendemain si Donald Trump le décidait. C’est un problème, car l’Arabie saoudite se retrouverait alors seule dans une situation qu’elle n’a jamais voulue.

Comment définiriez-vous la relation avec l’Iran actuellement ?

Entre l’Arabie saoudite et l’Iran, nous sommes entrés dans une ère que je qualifierais de « post-rapprochement ».

Vu de Riyad, nous sommes frustrés et en colère de constater que tous les investissements diplomatiques et toutes les tentatives de rapprochement pour cesser d’être perçus comme une menace par ce pays donnent une réponse de cette nature.

C’est aussi pour cela que les Saoudiens sont en colère contre Benjamin Netanyahou et Donald Trump — même si, naturellement, ils ne peuvent pas le dire.

C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’Arabie saoudite voulait réellement un accord sur le nucléaire : au lieu de continuellement repousser le problème, un deal sous l’égide des États-Unis aurait permis de renforcer le processus de rapprochement avec l’Iran en s’assurant que Téhéran puisse être intégré dans un projet régional pour l’inciter à devenir un meilleur voisin dans un objectif de sécurité à travers la prospérité.

Tout cela est désormais bouleversé.

J’ajouterais que cette guerre a aussi confirmé un constat : les États-Unis sont toujours la principale puissance non régionale de la région.

Malgré toutes les discussions sur le monde multipolaire, les stratégies de couverture (hedging) ou la montée en puissance de la présence chinoise et russe au Moyen-Orient, c’est l’impact des États-Unis qui reste le plus important.

Pour Benjamin Netanyahou, cette guerre est un rêve devenu réalité.

Danny Citrinowicz

Quelles conséquences en tirez-vous pour l’Arabie saoudite ?

La première, c’est que je ne crois pas à une normalisation des rapports entre l’Arabie saoudite et Israël — malgré tout ce que dit notre bon ami Lindsey Graham à Washington, D.C., ou bien Benjamin Netanyahou. Je m’attends bien davantage à une tentative de renforcer le partenariat avec les Américains à travers notamment une intensification des efforts diplomatiques aux États-Unis. Pour Riyad, il s’agira d’adopter une posture plus proactive afin de gagner de l’influence et d’éviter de se retrouver à nouveau contraint par de telles décisions. 

En l’absence de réelle garantie, la politique de rapprochement avec les États-Unis sera probablement axée sur l’approvisionnement militaire — en accord avec leur politique de diversification. On voit en effet se profiler un nouveau type de dispositif stratégique pour les pays arabes : si la dissuasion par les alliances a échoué, alors il faut en revenir à une dissuasion par les armes. C’est malheureusement la direction que pourrait prendre l’ensemble des pays du Golfe : le renforcement des capacités militaires. 

Si les États arabes du Golfe étaient amenés à riposter contre l’Iran, ils ne pourront pas le faire de manière unilatérale et n’auront pas d’autre choix que de s’accorder entre eux préalablement.

L’Iran ne fait plus de distinction entre les États du Golfe. La région est un bloc monolithique aux yeux du régime. Une offensive de l’un d’entre eux pourrait se traduire par des bombardements sur n’importe quel pays voisin, peu importe la provenance de l’attaque. L’Arabie saoudite a fait partie jusqu’ici des pays les moins touchés, avec Oman. Dubaï — malgré les sommes d’argent iraniennes qui s’y trouvaient — est attaquée. Le Qatar — le médiateur qui a tant investi pour la paix — l’est encore plus, tout comme Bahreïn.

Les Saoudiens éviteront probablement de prendre des mesures unilatérales tant que d’autres pourraient être pris pour cible : nous ne souhaitons pas que nos voisins soient pris en otage en cas de confrontation avec Téhéran.

Quel impact pourrait avoir cette guerre sur la stratégie américaine à long terme envers l’Iran  ? Et comment les Européens peuvent-ils contribuer à définir une stratégie de sortie durable ?

Nate Swanson Les États-Unis — et Trump en particulier — devront nécessairement repenser leur approche de la question iranienne. 

S’il est juste de dire qu’Israël et l’Iran sont tous deux enclins à préparer de nouveaux affrontements, cela ne sera pas forcément la position du président des États-Unis. Trump est même précisément entré en guerre parce qu’il pensait qu’il n’y aurait pas de conséquences — ou du moins que celles-ci seraient contenues et maîtrisables. 

Cette conviction a été totalement remise en cause par les faits. 

C’est la raison pour laquelle je crois que si un nouveau cycle de violence devait surgir dans quelques mois, il n’est pas garanti que les Américains reviennent pour un nouveau tour de piste. Quel que soit l’avenir de cette guerre, les conséquences de l’action des États-Unis sont déjà colossales. Il leur faudra à la fin recoller les morceaux : ceux de leur relation avec l’Iran, avec le Golfe, et avec Israël. Chaque belligérant aura d’ailleurs à faire ce travail.

Vu de Washington, le consensus bipartisan des quatre dernières administrations appelle à se concentrer davantage sur l’Asie et l’hémisphère occidental. Je connais peu de personnalités politiques — qu’elles soient démocrates ou républicaines — qui souhaitent voir un groupe aéronaval stationné indéfiniment au Moyen-Orient. Lorsque la pression politique en faveur du retrait de la région sera suffisamment forte, il faudra alors le faire avec des partenaires solides. 

Cela passera par de meilleures relations avec le Golfe — des relations bien plus solides et bien plus profondes qu’elles ne le sont actuellement — mais aussi avec l’Europe. 

En quel sens ? 

L’Europe et en particulier les pays du groupe UE/E3 ont un rôle clef à jouer vis-à-vis de l’Iran. 

Je suis persuadé que l’avenir réside également dans un renouveau des relations entre l’Europe et le Golfe. Car si les États-Unis continuent d’être impliqués — et c’est ce que nous voulons — ce sera davantage à travers des actions collectives.

Il est évident que si la République islamique survit, tous les problèmes sous-jacents qui ont donné lieu à ce conflit seront toujours présents.

Ali Vaez

Iriez-vous jusqu’à dire que la fin de cette guerre, paradoxalement, pourrait forcer les États-Unis à se retirer durablement de la région ?

Disons plutôt que l’alternative — le positionnement de troupes américaines pour une durée indéfinie — ne séduit pas grand monde au sein des deux partis. 

Je ne connais aucun responsable politique à Washington qui souhaite une présence militaire massive dans la région sur le modèle de celle qui a suivi la fin de la guerre en Irak. 

C’est la raison pour laquelle je pense qu’un effort conjoint, avec nos alliés est nécessaire. Je pense que cette idée est soutenue de manière bipartite. 

Le problème, c’est que pour y parvenir, il faudrait d’abord retrouver une crédibilité en se sortant de la situation dans laquelle nous sommes. 

Danny Citrinowicz, partagez-vous les perspectives qui viennent d’être énoncées sur la manière dont pourrait se développer la guerre ?

Danny Citrinowicz La dimension opérationnelle de cette guerre a bien été préparée : le CENTCOM et les Forces de défense israéliennes entretiennent une coopération extraordinaire et les succès des premiers jours l’ont démontré. Dès le départ, il était évident que cette machine de guerre pouvait causer de véritables dommages aux Iraniens. Inutile de dire que cette coopération est formidable à bien des égards.

En revanche, personne n’a vraiment réfléchi aux stratégies de sortie.

Il est évident que nous sommes pris aujourd’hui, Israéliens comme Américains, dans une guerre d’usure dont nous ne savons pas comment nous dépêtrer.

Pour Israël comme pour l’administration et l’armée américaine, tout repose désormais sur Trump. 

Notons que personne ne parle de revenir à la table des négociations sur le nucléaire. Or les 440 kilos d’uranium à 60 % qui se trouvent à Ispahan posent un vrai problème. Cette guerre a commencé pour empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire : de nouveaux affrontements deviennent de plus en plus difficiles à justifier s’ils n’empêchent pas l’Iran de posséder cette réserve.

Attaquer Natanz et Fordo dix fois de plus ne résoudra pas le problème majeur que ces capacités stockées à Ispahan posent. Il n’existe donc pas de solutions opérationnelles à ce problème au-delà de la conquête physique et de la destruction de l’installation nucléaire d’Ispahan.

L’origine de ce problème peut être retracée à cet appel de Benjamin Netanyahou à Donald Trump où il lui proposait d’aller tuer Khamenei parce que l’on savait où il se trouverait le samedi 1er mars. À cette proposition, Trump a répondu avec l’opération Epic Fury

Vous dites que personne n’a vraiment pensé aux stratégies de sortie : comment expliquez-vous alors que Netanyahou ait quand même décidé d’intervenir ? Quelle est sa logique ?

Benjamin Netanyahou compte utiliser cette guerre pour démontrer à nos amis du Golfe que nous sommes forts et que nous combattons un ennemi commun : l’Iran. Dans cette logique, la guerre permettrait de mettre de côté la question de la Palestine et de continuer un processus de normalisation. 

Je doute fortement que ce scénario se réalise. 

Je ne suis pas un expert de l’Arabie saoudite, mais j’ai du mal à voir comment un État qui prétend diriger le monde sunnite pourrait normaliser ses relations avec Israël sans avancées concrètes sur la question palestinienne. Or le gouvernement israélien actuel n’est pas en mesure d’offrir quoi que ce soit à cet égard — bien au contraire.

Netanyahou peut donc vendre cette idée au public israélien et peut-être que les gens le croiront — mais les mêmes problèmes finiront par ressurgir. Comme pour la guerre des douze jours, Israël continue de croire que les actions cinétiques résoudront tous ses problèmes.

Ce qui s’est passé au Liban illustre parfaitement ce genre de situation. 

Après l’attaque du Hezbollah, Israël affirmait qu’ils étaient tombés dans un piège stratégique : nous pouvions désormais commencer une guerre contre eux — c’est-à-dire gagner. 

N’est-ce pas le cas ?

Non : je pense aujourd’hui que c’est Israël qui est pris dans un piège du Hezbollah. 

Si le démantèlement cinétique de cette organisation est peu probable — même si je continue de l’espérer — alors notre présence au Liban perd son sens tandis que les problèmes nous assaillent. 

De même, la résilience du régime iranien malgré les attaques et la domination aérienne d’Israël souligne les limites de l’approche cinétique. Si la diplomatie avec l’Iran reste une ligne rouge, c’est pourtant un outil qu’il nous faudra développer en plus de la force. Est-ce que cela sera possible ? Si la future stratégie de Mojtaba Khamenei reste encore un mystère, son premier discours n’augure rien de bon

Riyad sait que la guerre pourrait s’arrêter du jour au lendemain si Donald Trump le décidait. L’Arabie saoudite se retrouverait alors seule dans une situation qu’elle n’a jamais voulue.

Aziz Alghashian

Enfin, la possibilité qu’un changement de régime advienne de manière organique a été sérieusement endommagée par la guerre. Nous avons placé le seuil très haut. Et il est aujourd’hui très difficile de « redescendre » tout en expliquant que le régime iranien est toujours là — dire que le nouveau dirigeant sera renversé d’ici quelques mois relève surtout du vœu pieux. J’ajoute que l’implication indirecte des pays du Golfe dans la guerre à cause d’Israël n’a fait qu’aggraver les problèmes. C’est la raison pour laquelle le maintien d’un soutien bipartite des États-Unis en faveur d’Israël demeure crucial à mes yeux. 

Nous comptons actuellement sur le président Trump. Mais lorsqu’il sera remplacé, de nouvelles difficultés naîtront pour Israël.

Comment Téhéran pourrait-il sortir de l’impasse et comment compte-t-il rétablir ses relations avec les États arabes du Golfe à l’avenir ?

Ali Vaez D’abord, il faut rappeler que la nécessité d’un accord de cessez-le-feu ne fait aucun doute. 

Les Iraniens avancent des idées très irréalistes et ambitieuses sur lesquelles je ne m’étendrai pas — que ce soit des réparations de la part des États-Unis, le retrait de l’armée américaine de la région ou une forme de mea culpa de la part des États-Unis et d’Israël. Le problème, c’est que les demandes de ces derniers envers la République islamique ne sont pas beaucoup plus réalistes.

Que peut faire l’Europe ?

La position de nombreux dirigeants européens sur cette question est à mes yeux répréhensible — l’Espagne, la Suisse et la Norvège font exception. Ils ne comprennent pas que cette violation de la Charte des Nations unies — l’un des fondements des normes internationales auxquelles ils se réfèrent pourtant lorsqu’ils en ont besoin comme dans le cas du Groenland ou de l’Ukraine — les réduira à long terme à de simples spectateurs stratégiques sans importance.

Malgré toutes les déceptions, les Européens ont encore une chance de prendre la bonne décision.

Aujourd’hui cela veut dire commencer la rédaction d’une résolution de cessez-le-feu équilibrée qui mettrait les négociations sur une meilleure voie. Cet accord doit impérativement être équitable et le travail préparatoire devrait commencer dès maintenant.

La deuxième étape serait la reprise du dialogue sur la sécurité régionale qui était très proche de démarrer en parallèle des négociations nucléaires sous la médiation d’Oman entre l’Iran et l’administration Trump. La pression exercée par Israël et l’entrée en guerre des États-Unis ont mis fin à cette tentative. Un tel dialogue aurait changé la donne dans la région et j’espère sincèrement qu’il est encore possible de le sauver.

L’autre alternative a été évoquée par Nate Swanson : ce serait un Iran blessé, en colère et plus radicalisé dans une situation similaire à celle de Saddam après la première guerre du Golfe. Cette hypothèse ne ferait que repousser le problème et aboutirait à une autre catastrophe.

Il est compréhensible qu’à l’heure actuelle tout le monde ait perdu foi en la diplomatie. Je suis néanmoins de l’avis qu’il faut réessayer et trouver un moyen pour que toutes les parties du Golfe et au-delà — peut-être même avec la participation de pays comme la Turquie, le Pakistan et l’Égypte — puissent s’accorder sur une formule qu’elles estiment prendre en compte leurs préoccupations légitimes en matière de sécurité.

Établir parallèlement à cela une solution diplomatique à la question nucléaire, entre autres préoccupations, est vital. Même si cela peut sembler difficile à l’heure actuelle, j’invite tout le monde à y réfléchir. Si les Iraniens pensent qu’à l’issue de cette crise, la Russie et la Chine se décideront enfin à les sortir de leur misère malgré leur refus de le faire toutes ces années, je ne pense pas que cela soit probable.

Un régime incapable de répondre aux besoins fondamentaux du pays — en matière d’approvisionnement en électricité ou d’eau — alors que des problèmes encore plus importants s’annoncent serait par définition instable. Si l’Iran est prêt à entreprendre des changements politiques — avec l’organisation d’élections non plus contrôlées par le Conseil des gardiens de la révolution, mais surveillées au niveau international — on pourrait alors se diriger vers un scénario « à la syrienne ».

Tout cela peut sembler naïf et irréaliste. Le problème, c’est que les alternatives sont bien pires, bien plus dangereuses pour la région et au-delà — et surtout bien plus instables. Donald Trump pourrait à tout moment choisir de se retirer. Il en découlerait un cessez-le-feu qui mettrait fin à cette bataille ; mais cela ne mettrait pas fin à la guerre.

Entre l’Arabie saoudite et l’Iran, nous sommes entrés dans l’ère du « post-rapprochement ».

Aziz Alghashian

L’Europe peut-elle être un partenaire raisonnable et fiable pour les États arabes du Golfe ? Y a-t-il désormais une place pour une coopération plus stratégique, y compris sur le plan diplomatique, et pas seulement sur le plan militaire ?

Aziz Alghashian Il faudra beaucoup de temps aux États du Golfe et à l’Iran pour surmonter l’ère du post-rapprochement.

Malgré tout ce à quoi nous assistons ces jours-ci, je ne vois pas les relations diplomatiques entre les États du Golfe et l’Iran se rompre à cause de la guerre. 

Cette relation diplomatique est trop importante à leurs yeux. On sait d’ailleurs que les canaux de communication sont restés ouverts durant la guerre.  

La coopération entre Saoudiens et Européens aura, elle aussi, un rôle à jouer. Des précédents existent — par exemple, la question de la solution à deux États pour la Palestine, avancée par l’Arabie saoudite et la France.

Les États du Golfe partagent le sentiment que maintenir des voies de négociations différentes entre les États-Unis et l’Iran, l’Iran et les pays européens, et l’Iran et les États du Golfe, n’est pas viable. Ces multiples voies doivent désormais être regroupées. Les États du Golfe prennent désormais conscience qu’ils veulent tous faire partie de ce grand projet. Ils veulent être à la table des négociations non seulement pour faciliter la discussion mais aussi pour défendre leurs intérêts. 

Ils ne l’admettent pas forcément publiquement pour l’instant. Mais mon impression est que si les États arabes comprennent que ces changements radicaux sont nécessaires, l’Iran doit également y trouver son intérêt.

À mes yeux, cette séquence fait naître paradoxalement un véritable désir de travailler davantage ensemble. 

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17.03.2026 à 06:00

La guerre en Iran va-t-elle casser le modèle chinois ? Les scénarios noirs de Xi Jinping

Matheo Malik

La Chine de Xi avait anticipé un choc pétrolier — mais est-elle prête à vivre dans un monde où la demande est détruite à cause du blocage d’Ormuz ?

Pour comprendre les scénarios qu’on discute au Politburo aujourd’hui, il faut partir des données.

Depuis Pékin, Alicia García-Herrero signe une étude fouillée.

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Texte intégral (3126 mots)
Points clefs
  • Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons.
  • Pékin a certes prévu la crise qui vient. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales chinoises totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
  • Mais la plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois.

Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.

Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.

Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.

La Chine est devenue dépendante du pétrole iranien grâce aux sanctions

L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine. 

En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.

Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.

En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.

Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.

La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux. 

Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20  % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.

La méthode Xi pour absorber le choc d’Ormuz

La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.

Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.

Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.

La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.

Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.

Pékin avait déjà prévu la crise du pétrole

La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.

Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.

Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.

Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.

Une demande détruite ? Le risque existentiel de la Chine 

Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.

Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.

Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.

La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.

Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.

Les scénarios noirs de la guerre pour Pékin

Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.

Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.

Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.

À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.

À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.

Du Golfe à Taïwan : la Chine n’a pas changé d’objectif

Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.

À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.

Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue. 

Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud. 

Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.

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16.03.2026 à 19:03

Dans un texte en arabe le régime iranien appelle la « oumma islamique » à « la résistance contre Israël et les États-Unis »

Matheo Malik

Face aux critiques des opinions publiques des pays du Golfe, ciblés depuis plus de deux semaines par des attaques iraniennes, Ali Larijani, l’un des principaux responsables du régime qu'Israël a annoncé avoir tué le 17 mars, avait tenté d’en fournir la justification religieuse et stratégique en prenant à témoin « les musulmans du monde entier ».

Nous traduisons et commentons ligne à ligne ce dernier message.

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Texte intégral (1987 mots)

Le matin du 17 mars 2026, Israël a annoncé avoir tué Ali Larijani. Comme anticipé par la revue, il avait joué un rôle clef dans la phase de transition à la suite de la mort du Guide. Nommé comme responsable de la sécurité du pays à la suite de l’annonce officielle de la mort d’Ali Khamenei, il a semblé continuer à occuper des fonctions centrales, notamment en l’absence de prise de parole publique ou d’apparition du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei

Le ton de ce message paru le 16 mars tranchait avec ses prises de parole officielles habituelles, par sa véhémence à l’égard des autres pays musulmans et par son oralité.

La ligne de la République islamique semble désormais s’articuler autour de deux éléments centraux  : d’une part, le manque de fiabilité de la garantie de protection américaine vis-à-vis de ses alliés ; d’autre part, l’impossibilité pour la République islamique de dominer les autres acteurs régionaux face à l’asymétrie technologique et militaire d’Israël et des États-Unis. 

Dans un contexte où le régime iranien remet en cause le modèle économique et politique des principautés du Golfe par le sabotage, les attaques de bâtiments civils et le minage possible du détroit d’Ormuz, il semble peu probable que cet appel à la résistance (مقاومت), qui cherche à réactiver la khomeiniste de l’oumma comme force transnationale, en faisant de l’Iran son porte-voix légitime, puisse réellement être bien reçu dans la région.

Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

Aux musulmans du monde entier et aux gouvernements islamiques,

La basmala « Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » est une convention quasi-obligatoire dans tout document officiel iranien — discours, lettre, décret. Le double destinataire — « musulmans du monde entier » et « gouvernements islamiques » — est en revanche plus politique : il permet à Ali Larijani de s’adresser simultanément aux peuples arabes et à leurs gouvernements, court-circuitant ces derniers en cherchant à les placer sous le regard de leurs propres opinions publiques. Larijani vise à réactiver la doctrine khomeiniste de l’oumma comme communauté politique transnationale, au-dessus des frontières étatiques, dont l’Iran se pose en porte-voix légitime.

1 — L’Iran a été confronté à une agression perfide américano-sioniste, lancée au beau milieu de négociations, qui visait à fragmenter le pays. Ils ont conduit au martyre le grand et dévoué Guide de la Révolution islamique, ainsi qu’un certain nombre de citoyens ordinaires et de commandants militaires. En conséquence, ils se sont heurtés à la résistance nationale et islamique des Iraniens.

Ali Larijani présente les Iraniens comme un bloc homogène animé par un désir de résistance « nationale et islamique » alors même que le régime a déclaré la guerre à sa société par la répression brutale des manifestations de janvier, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. De plus, des enquêtes d’opinions montrent que, si le sentiment national reste fort en Iran, la République islamique s’est caractérisée par une importante sécularisation de la société, qu’Olivier Roy considère comme une « défaite spirituelle du régime ». Enfin, la persistance de la martyrologie chiite sous la plume d’Ali Larijani dissimule, d’après Farhad Khosrokhavar, un épuisement profond, durable, et radical du récit révolutionnaire chiite

2 — Savez-vous qu’à l’exception de quelques rares cas, et uniquement dans la sphère politique, aucun État islamique n’est venu en aide à la nation iranienne ? Pourtant, la nation iranienne, grâce à sa forte volonté, a écrasé l’ennemi malfaisant, à tel point qu’aujourd’hui, l’ennemi ne sait pas comment sortir de cette impasse stratégique.

La rhétorique de Larijani s’inscrit dans un clivage que la République islamique entretient depuis 1979 entre un Iran se posant en champion de la résistance populaire anti-impérialiste et des monarchies du Golfe qu’elle présente comme des régimes corrompus, illégitimes et vendus à l’Occident — un discours qui emprunte autant au nationalisme révolutionnaire qu’à l’islam politique, et qui lui permet de chercher à séduire les opinions publiques arabes en court-circuitant leurs gouvernements.

3 — L’Iran poursuit sur la voie de la résistance contre « le grand et le petit Satan » (les États-Unis et Israël), mais le comportement des gouvernements islamiques n’est-il pas en contradiction avec la parole du Prophète, qui a dit : « Si vous ne répondez pas à l’appel d’un musulman, vous n’êtes pas un musulman » ?

Remarquons les parenthèses : « le grand et le petit Satan (les États-Unis et Israël) ». Cette expression typique de la République islamique n’est pas utilisée dans la plupart des pays arabes. Elle provient de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, qui désignait les États-Unis par le terme cheitân-é bozorg ( شیطان بزرگ), et Israël par le terme chéitân-é koutchek ( شیطان). Ali Larijani doit donc l’expliciter — d’où l’usage de parenthèses. 

Qu’est-ce donc que cette manière d’être musulman ?

Cette question prolonge la citation d’un hadith, parole ou action rapportée du Prophète, présent notamment dans le recueil Al-Kafi, ouvrage de référence pour les chiites de Mohammad ibn Yaqub Kolayni, grand compilateur chiite né en 864 et mort en 941 ( « يا للمسلمين ! », version en ligne de Al-Kafi.).

4 — Certains pays sont allés encore plus loin, affirmant que, puisque l’Iran a pris pour cible des bases américaines et des intérêts américains et israéliens sur leur territoire, l’Iran serait donc leur ennemi ! 

La justification des frappes qui ciblent les civils revendique une dimension théologique et géopolitique : ce ne sont pas les frappes iraniennes sur des bases et des objectifs civils situées en territoire arabe qui constituent une agression, mais bien le fait d’héberger ces bases américaines qui justifient ces attaques. Larijani présente le conflit comme une évidence théologique et morale — l’Iran musulman contre l’Amérique et Israël — en occultant que ces mêmes pays arabes contestent précisément la prétention iranienne à parler au nom de l’islam et à mener des opérations militaires depuis ou vers leurs territoires.

L’Iran devrait-il rester les bras croisés et laisser l’Amérique l’attaquer depuis des bases situées dans vos pays ? Ils cherchent des excuses ; d’un côté de la bataille d’aujourd’hui se trouvent l’Amérique et Israël, et de l’autre, l’Iran musulman et les forces de la résistance. De quel côté êtes-vous ?

Le mot résistance (مقاومت) employé ici pour en appeler aux « forces de résistance » est le même qui se trouve dans l’expression canonique axe de la résistance (محور مقاومت). On le retrouve dans l’autre nom du  Hezbollah, « La Résistance libanaise au Liban » (« al-muqāwamah al-islāmīyah fī lubnān ») ou dans le nom du Hamas, sigle de  « mouvement de résistance islamique » (« ḥarakat al-muqāwma al-ʾislāmiyya ») — confer infra prochain commentaire.

5 — Pensez à l’avenir du monde islamique. Vous savez que l’Amérique ne vous est pas loyale et qu’Israël est votre ennemi. Pensez un instant à vous-mêmes et à l’avenir de la région. L’Iran vous veut du bien et n’a aucune intention de vous dominer.

La République islamique a développé depuis 1979 un projet régional visant à l’hégémonie : son réseau transnational de milices, de partis et de mouvements armés — du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les factions irakiennes et le Hamas gazaoui — a été fédéré sous l’étiquette de l’« axe de la résistance » (محور مقاومت). Ce réseau remplissait une double fonction : vers l’extérieur, il créait des zones de pression et d’instabilité pour installer un rapport de force asymétrique avec les États-Unis et Israël ; vers l’intérieur du monde arabe, il court-circuitait les États souverains en implantant des acteurs armés loyaux à Téhéran au cœur même de leurs territoires — le Liban, l’Irak, le Yémen, la Syrie — contestant ainsi de facto l’autorité de gouvernements que l’Iran juge trop accommodants avec l’Occident. La lettre publiée par Larijani s’inscrit précisément dans cette logique : en sommant les gouvernements arabes de choisir leur camp, il ne fait pas appel à la fraternité islamique mais les invite à reconnaître l’hégémonie iranienne sur la définition d’une position politique musulmane, c’est-à-dire à accepter que Téhéran décide seul qui est ennemi, qui est allié, et sur quel territoire la guerre peut légitimement être portée.

6 — L’unité de la Oumma islamique, avec toute sa puissance, peut assurer et garantir la sécurité, la prospérité et l’indépendance de toutes les nations.

Serviteur de Dieu, Ali Larijani

Conseil suprême de sécurité nationale | Téhéran | 25 Esfand 1404 | 16 jours après le martyre de Son Éminence l’ayatollah Seyyed Ali Khamenei

En plus de la datation du document selon le calendrier iranien officiel, qui commence avec l’Hégire mais qui est un calendrier solaire, ce qui explique la différence de date avec le calendrier hégirien (27 Ramadan 1447 et 25 Esfand 1404), le message comptabilise le nombre de jours depuis la mort d’Ali Khamenei, qualifiée de « martyre ». Peut-être s’agit-il là aussi d’une manière de rappeler que la guerre actuelle est déjà plus longue que celle dite « des douze jours » de juin 2025

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