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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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17.06.2026 à 20:04

L’Europe après la guerre en Iran : un bilan à chaud

Ramona Bloj

Les États-Unis ont échoué. L’Union est marginalisée. Pour peser dans la nouvelle compétition régionale qui commence, il faut tirer quelques leçons.

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Texte intégral (5983 mots)

Près de quatre mois après le lancement par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, en dehors de toute légalité internationale, d’une guerre conjointe contre l’Iran et le Liban, les hostilités ont cessé. L’issue finale du conflit reste encore très incertaine ; une chose, pourtant, est déjà acquise : l’opération aura été désastreuse pour la région, pour les États-Unis et pour le monde. 

Pour l’Europe, le bilan est tout aussi alarmant. 

Bien qu’elle soit l’une des régions les plus exposées à des événements se déroulant à quelques kilomètres de ses frontières, l’Union n’a su ni se prémunir contre les effets de la guerre, ni peser sur son cours. Le conflit aura confirmé, s’il en était besoin, son insignifiance géopolitique actuelle, et son incapacité à défendre ses intérêts et ses valeurs. 

Y remédier suppose d’en tirer d’urgence tous les enseignements sur les plans économique, militaire et géopolitique.

1 — Où en est-on après l’arrêt des combats  ?

Le Liban aura particulièrement souffert de la guerre. Le sud du pays a été largement frappé par l’armée israélienne, qui a systématiquement détruit des dizaines de villages, après que plusieurs officiels israéliens ont publiquement annoncé leur intention de faire du sud du Liban un « nouveau Gaza ». Dix pour cent du territoire libanais risquent d’être occupés durablement, puis colonisés, comme le souhaitent plusieurs dirigeants israéliens, à l’instar du Golan syrien. 

Hors de cette zone, Beyrouth-Sud, Tyr et de nombreuses autres villes et villages ont été détruits par des bombardements israéliens massifs. Le Liban, qui était déjà dans une situation économique et sociale dramatique avant le 28 février, subit aujourd’hui une véritable catastrophe humanitaire, avec plus d’un million de déplacés dans un pays de six millions d’habitants. 

Les gouvernements israélien et libanais ont entamé des négociations sous l’égide de Washington, mais, comme à Gaza, il est à craindre qu’Israël cherche à gagner du temps pour consolider son occupation. On peut également redouter que Netanyahou veuille utiliser le front libanais pour saboter l’accord fragile négocié entre Téhéran et Washington.

En Iran, un régime consolidé mais une économie très affaiblie

En Iran, les bombardements massifs ont non seulement détruit des installations militaires, mais aussi de nombreuses infrastructures civiles et unités de production. Le blocus des côtes iraniennes instauré en avril par la marine américaine a aggravé les conditions de vie de la population civile. Les informations fiables en provenance du pays sont rares, mais il y a tout lieu de croire que la population iranienne, qui souffrait déjà de conditions économiques et sociales très dégradées avant le 28 février, se trouve aujourd’hui dans une situation plus critique encore. Compte tenu de l’ampleur des destructions, l’arrêt des hostilités ne signifie pas la fin du drame humanitaire.

D’un point de vue politique, malgré l’assassinat ciblé de nombreux dirigeants, la guerre a, sans surprise, renforcé et durci un régime qui était pourtant très affaibli, en suscitant un mouvement de rassemblement autour du drapeau. Les Gardiens de la révolution ont donc pu intensifier la répression contre les opposants. La fin du conflit pourrait relancer la contestation, mais les graves difficultés socio-économiques que connaît le pays risquent de freiner les mobilisations : la priorité des Iraniens sera probablement d’assurer d’abord leur survie immédiate. 

Les pays du Golfe ont perdu confiance dans les États-Unis

Sur le plan régional, une fois les grandes déclarations de solidarité entre les pays du Golfe durant la guerre passées, la fin des hostilités devrait encore approfondir le fossé qui s’était déjà creusé entre les Émirats arabes unis de MBZ, qui avaient choisi de miser sur Israël et les États-Unis pour établir leur hégémonie régionale, et l’Arabie saoudite de MBS. Les Émirats arabes unis et le mirage Dubaï en ressortent très affaiblis.

Quant à l’Arabie saoudite, Donald Trump s’en est pris à l’héritier saoudien, et il a montré le peu de fiabilité des États-Unis pour garantir la stabilité et la sécurité de la région. La tentation est forte pour la monarchie saoudienne de s’affranchir de cette tutelle et de développer ses liens avec la Chine. Paradoxalement, l’affaiblissement de l’Iran du fait de la guerre pourrait lui permettre de réintégrer le jeu régional et conduire à un rapprochement avec l’Arabie saoudite et ses alliés.

Israël, plus isolé que jamais

En Palestine, l’extrême droite israélienne a profité du « brouillard de la guerre » pour resserrer son étau sur Gaza et repousser la seconde phase du cessez-le-feu, qui aurait impliqué le retrait des forces israéliennes de l’enclave. Les colons de Cisjordanie ont multiplié les exactions, avec le soutien de la police et de l’armée israéliennes. Parallèlement, le gouvernement s’est radicalisé en instaurant une peine de mort réservée de facto aux seuls Palestiniens, et en approuvant un vaste plan de colonisation de la Cisjordanie.

Si la guerre a contribué à affaiblir l’Iran et le Hezbollah sur le plan militaire, elle a échoué à faire tomber le régime, tout en rendant plus lointaine encore la perspective d’un élargissement des accords d’Abraham à d’autres pays de la région. Pour ses voisins, Israël n’est plus ce petit pays qui cherche à assurer sa sécurité face à des ennemis contre lesquels il se défend : c’est désormais une puissance déstabilisatrice et une véritable menace impérialiste. Face à l’échec de la guerre contre l’Iran, il est désormais probable que les États-Unis, sous la pression de l’opinion publique, renoncent progressivement à leur soutien inconditionnel à Israël, dont l’aventurisme coûteux et meurtrier les aura durablement éloignés de nombreux autres alliés. 

Le moment Suez des États-Unis  ? 

Si la guerre a révélé les insuffisances de l’Europe, elle a surtout été un échec pour Donald Trump. Malgré une domination militaire indéniable, Washington n’a pas pu transformer des succès tactiques en victoire stratégique, et sa guerre de choix s’est révélée un échec géopolitique majeur. 

Les analogies historiques sont souvent trompeuses mais de nombreux observateurs n’ont pas hésité à qualifier cette guerre de « moment Suez » des États-Unis, en référence au fiasco de la guerre lancée en 1956 contre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser par l’alliance d’Israël, du Royaume-Uni et de la France, à la suite de la nationalisation du canal de Suez. Cette guerre contre l’Iran devrait en tout état de cause marquer un recul sensible de l’influence américaine dans la région. 

Malgré son silence, la Chine de Xi Jinping, alliée du régime iranien mais aussi du Pakistan qui a joué un rôle clef pour faire cesser les hostilités, est sans doute la grande gagnante. Face à une puissance américaine versatile et imprévisible, elle fortifie son image de partenaire responsable et pondéré.

Au sein des pays du Golfe, les capacités de production de gaz et de pétrole ont été réduites en raison des destructions liées à la guerre. Même si les hostilités cessent durablement, les pénuries de gaz, de pétrole, mais aussi d’aluminium et d’engrais, causées par la fermeture du détroit d’Ormuz, ne se résorberont pas immédiatement. Le manque de fertilisants risque d’entraîner, dans les prochains mois, une baisse de la production alimentaire mondiale et causer des famines. L’inflation a déjà bondi partout et la fragilité de l’activité économique globale risque de se transformer en anémie généralisée.

Au-delà de la région, les armes et les munitions mobilisées par l’administration Trump pour soutenir son allié israélien contre l’Iran sont autant de ressources militaires dont l’Ukraine ne pourra pas bénéficier face à la Russie. 

L’insignifiance politique et diplomatique de l’Europe confirmée

L’Europe, voisine immédiate des pays du Moyen-Orient, est, après la région elle-même, l’une des principales victimes de cette guerre, notamment en raison de ses conséquences économiques. Si elle a eu la sagesse de ne pas suivre l’initiative prise par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, elle n’a pas su jusqu’ici contribuer à ramener la paix et la stabilité dans la région. Elle n’a pas été en mesure de protéger le Liban et les Libanais de l’agression israélienne et des actions du Hezbollah, ni d’aider la population civile et les démocrates iraniens, soumis au feux croisés du régime en place et des forces israélo-américaines. Elle est absente des négociations en vue de la résolution des conflits, tant ceux qui impliquent le Liban que l’Iran. 

2 — Renforcer la résilience économique de l’Europe 

Cette crise souligne tout d’abord les faiblesses de l’Union en matière de gestion conjoncturelle de son économie.

La crise provoquée par la guerre contre l’Iran est le troisième choc majeur subi par l’Union en moins de dix ans. Elle fait suite au coup d’arrêt causé par la pandémie de Covid-19 en 2020, puis à la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine en 2022. Malgré l’arrêt des combats entre l’Iran et les États-Unis, ainsi que la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz, l’économie mondiale ne devrait se rétablir que très progressivement.

Un cadre de gestion macroéconomique inadapté

Cette succession de crises souligne l’inadaptation persistante du cadre de gestion macroéconomique de l’Union et de la zone euro pour y faire face. La mission de la Banque centrale européenne consiste avant tout à lutter contre l’inflation. Confrontée à des chocs qui, comme actuellement, tendent à faire monter les prix, elle adopte une politique monétaire plus restrictive, afin de ramener l’inflation à sa cible de 2 %. 

Elle agit selon son mandat, alors que les sources de cette inflation sont purement externes et n’ont rien à voir avec une surchauffe de l’économie européenne. Le risque que cette hausse des prix importée entraîne des effets de second tour et déclenche une spirale inflationniste existe certes et doit être anticipé, mais une action trop rapide et trop forte de la BCE  risque surtout d’aggraver l’état de l’économie européenne, déjà freinée par la hausse des prix de l’énergie et d’autres matières premières. Le risque d’une réaction mal calibrée face à des chocs de ce type pose de nouveau la question du mandat de la BCE, défini de manière trop unilatérale dans le traité actuel. 

Dans le même temps, les budgets nationaux sont contraints par le Pacte de stabilité. La capacité des États membres à répondre à une crise conjoncturelle majeure tout en respectant les règles budgétaires est limitée pour beaucoup d’entre eux, notamment pour la France et l’Italie qui, à eux seuls, représentent 30 % de l’économie de l’Union et 35 % de celle de la zone euro. 

En 2020, pour faire face à la pandémie de Covid-19, la Commission avait largement assoupli les contraintes liées au Pacte de stabilité et au contrôle des aides d’État. Elle avait également autorisé quelques entorses aux règles budgétaires pour répondre à la crise énergétique de 2022. Elle entend faire peu de concessions face à ce troisième choc. Sous la pression de Giorgia Meloni, elle vient cependant d’accepter de ne pas prendre en compte les investissements publics consacrés à la transition énergétique dans le calcul des déficits publics. Mais au niveau national, ces investissements représenteront des montants limités en raison des difficultés budgétaires des États, le résultat là aussi de la succession rapprochée de ces crises. 

Le budget européen ne peut pas servir à amortir les chocs

Quant au budget de l’Union, qui reste très limité et soumis à une contrainte d’équilibre permanent, il ne peut servir à amortir les chocs macroéconomiques. 

En 2020, sous l’impulsion inattendue d’Angela Merkel notamment, les États membres avaient accepté pour la première fois de s’endetter collectivement à hauteur de 750 milliards d’euros, soit 4 % du PIB de l’Union, pour le plan Next Generation EU. Cet argent devait permettre à la fois d’amortir le choc conjoncturel en soutenant la reprise d’activité post-Covid-19 et d’accélérer les transformations structurelles, notamment en matière énergétique et numérique. 

Le plan a incontestablement contribué à la relance de l’économie européenne après la pandémie. Ce fut notamment le cas pour les pays du sud de l’Europe, comme l’Italie et l’Espagne, mais cet argent a également permis, dans une certaine mesure, de limiter les effets de la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine en 2022. L’essentiel du financement du plan RePowerEU, adopté en mai 2022 pour réorienter les systèmes énergétiques européens, avait consisté à utiliser les mêmes fonds. Ses effets sont aujourd’hui épuisés et, malgré des capacités de réaction au niveau national limitées, les États membres n’ont pas souhaité, du moins pour le moment, renouveler cet endettement commun. 

Tous les leviers macroéconomiques disponibles ont donc des effets procycliques et structurels  : des entreprises font faillite, des salariés perdent leurs emplois et, tandis qu’ils subissent les conséquences multiples du chômage, ils perdent aussi leurs compétences. L’innovation est à l’arrêt ; les États, contraints de s’adapter à la baisse de leurs revenus, sabrent dans les budgets du service public et, ce faisant, favorisent leur dégradation. 

Dans ces conditions, l’Europe est condamnée, sinon à la récession, du moins à la stagnation prolongée. 

L’urgence d’une gestion macroéconomique plus adaptée

Il y a donc urgence à redonner aux États membres et aux institutions européennes les moyens et la flexibilité nécessaires pour amortir les chocs conjoncturels exogènes. La création d’une capacité permanente d’endettement à l’échelle de l’Union semble incontournable. L’idéal serait de doter l’Europe d’un mécanisme suffisamment puissant capable d’agir comme un « stabilisateur automatique », c’est-à-dire un mécanisme qui entre en déficit quand la conjoncture ralentit et dégage des excédents quand la croissance est forte. C’est l’objet notamment du projet de création d’une assurance chômage européenne ou plus exactement d’un système européen de réassurance des systèmes nationaux d’assurance chômage. Mais, à défaut, il est impératif de doter les institutions européennes d’une capacité d’endettement discrétionnaire récurrente qui leur permette, face à des chocs conjoncturels majeurs, de renouveler les opérations telles que le plan Next Generation EU, sans que cela doive prendre à chaque fois la forme d’un happening

3 – Accélérer le Pacte vert au lieu de le freiner

La guerre contre l’Iran et ses conséquences économiques ont confirmé les faiblesses structurelles de l’Europe, à commencer par sa dépendance aux hydrocarbures, qu’il s’agisse du pétrole ou du gaz. 

Sous réserve que l’arrêt des combats soit effectif, la crise énergétique devrait cependant avoir des effets plus limités que celle engendrée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’an dernier, l’Europe a importé 6,8 % de son pétrole d’Arabie saoudite, 5,8 % d’Irak et 3,7 % de son gaz du Qatar : c’est l’Asie qui se trouve en première ligne. Il n’en demeure pas moins que la guerre nous affecte et continuera de nous affecter au cours des prochains mois, tant du côté des prix que de la disponibilité de l’offre du gaz et du pétrole sur les marchés. 

La question des stocks de gaz et de leur reconstitution est aujourd’hui cruciale. Leur niveau est inférieur à celui des années précédentes, au moment où s’ouvre la période de réapprovisionnement avant l’hiver. La pénurie mondiale, résultant de la guerre et notamment de la destruction des capacités de production qataries, risque non seulement de faire durablement grimper les prix, mais aussi de détourner des flux initialement prévus pour l’Europe.

Après avoir surmonté la crise énergétique de 2022 et trouver rapidement des sources de gaz alternatives, l’Union s’est reposée sur ses lauriers. Elle a notamment cessé d’approfondir les mécanismes d’achat et d’approvisionnement communs amorcés dans le cadre de RePowerEU. 

Ce renoncement se conjugue avec un ralentissement des efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique. En 2024, la consommation finale d’énergie au sein de l’Union avait été de 901 millions de tonnes d’équivalent pétrole. C’est 5 % de moins qu’en 2021, avant l’invasion de l’Ukraine, mais c’est encore 18 % de plus que l’objectif que l’Union s’est fixé pour 2030. Cette consommation s’est réduite de 1,5 % par an depuis 2021 alors que, pour atteindre l’objectif prévu en 2030, il faudrait l’abaisser de 3 % par an. La tâche qui nous attend est donc double : mettre en place des approvisionnements communs de gaz et une gestion commune des stocks, tout en redoublant d’efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique et en accélérant le déploiement des renouvelables.

Cette dépendance aux fossiles importés – 97 % pour le pétrole, 85 % pour le gaz, et toujours croissante – est une faiblesse stratégique majeure. La guerre l’a rappelé : le risque ne vient pas que de la Russie. Et s’il venait, demain, de notre « allié » américain, auprès duquel l’Union importe aujourd’hui le quart de son gaz ? 

L’an dernier, les pays de l’Union ont consacré 330 milliards d’euros à ces importations d’énergie fossile, soit 1,8 % du PIB européen et, cette année, ce pourcentage lui sera très supérieur. Ces chiffres peuvent sembler limités au premier abord, mais un écart de + ou – 2 % suffit souvent à faire la différence entre une entreprise rentable et une entreprise déficitaire, alors obligée de licencier du personnel. 

Y remédier le plus rapidement possible n’est pas seulement indispensable dans le cadre de l’effort global mis en œuvre pour limiter le réchauffement climatique : c’est aussi un impératif interne, qui met en jeu l’avenir de l’Union elle-même. 

Le Pacte vert, adopté sous la précédente mandature, prévoyait d’abaisser de 55 % les émissions de gaz à effet de serre de l’Union à l’horizon 2030 par rapport à 1990, d’atteindre 90 % de baisse en 2040 et de rendre l’Union neutre en carbone en 2050. En 2024, nous en étions à 37 % de moins qu’en 1990. Atteindre l’objectif de 55 % en 2030 n’est pas hors de portée, mais nécessiterait la mise en œuvre effective de politiques bien plus volontaristes.

D’où le besoin d’un sursaut des investissements dans la transition énergétique. Il n’a de chances de se produire que s’il s’accompagne d’un soutien par le biais de l’investissement public. Or, on l’a démontré, les finances publiques des États membres ne sauraient guère être mises à contribution. Il faut un effort au niveau de l’Union, financé par un endettement commun d’une ampleur au moins équivalente à celle du plan de relance NextGenerationEU. Notamment pour favoriser une meilleure coordination des systèmes énergétiques nationaux, que seuls des financements paneuropéens peuvent concrétiser. 

Or, depuis 2024 et le début du nouveau mandat du Parlement européen, on a vu l’émergence en son sein, pour la première fois, une majorité potentielle qui rassemble le Parti populaire européen et les trois groupes d’extrême droite. Cette configuration bien moins favorable à des politiques environnementales ambitieuses, a poussé les dirigeants européens à remettre en cause le Pacte vert et les politiques de sortie des fossiles qui l’accompagnent. Les derniers mois ont par exemple vu la remise en cause de l’obligation prévue par la loi européenne de mettre fin à la vente des véhicules neufs à moteur thermique à l’horizon 2035. 

La guerre peut servir de rappel utile à tous les dirigeants européens, y compris à ceux qui se situent à l’extrême droite de l’échiquier politique : remettre en cause le Pacte vert serait un choix désastreux, non seulement pour le climat, mais aussi et surtout pour l’Europe elle-même. Que Donald Trump, climatosceptique revendiqué et fervent partisan des énergies fossiles, en soit à l’origine d’un tel revirement en Europe, ne serait qu’une ruse de plus de l’histoire. 

4 — Se préparer au retrait des États-Unis d’Europe

Rien ne prédisposait l’OTAN à intervenir dans la guerre en Iran, mais Donald Trump a particulièrement mal pris cette abstention européenne, allant jusqu’à menacer ouvertement de quitter l’alliance. Il a répété ce propos le 9 avril 2026, lors de sa rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. 

La garantie, prévue par le traité de l’Atlantique Nord, d’un engagement américain aux côtés des Européens en cas d’agression russe était déjà devenue largement virtuelle, au vu des convergences observées à de multiples reprises entre Vladimir Poutine et Donald Trump. L’hypothèse d’un refus de la part de Washington de mettre en œuvre l’article 5 du traité en cas d’attaque doit désormais être prise au sérieux par les acteurs de la défense européenne, tout comme elle l’est sans doute par nos ennemis.

Pour autant, le départ des quelque 67 000 soldats américains présents sur le sol européen et la fermeture des 30 bases américaines implantées sur le continent marqueraient une étape supplémentaire majeure dans ce désengagement. Il ne faut cependant pas surestimer l’impact de ce retrait sur la défense conventionnelle de l’Europe, car les armées des pays de l’Union comptent 1 470 000 soldats. Il convient donc désormais de se préparer activement à cette éventualité. Cela implique notamment d’accélérer les discussions, entamées en mars dernier, autour de la proposition du président français, Emmanuel Macron, d’étendre la protection offerte par la dissuasion nucléaire française à d’autres pays européens. Il faut également accélérer nettement les projets européens visant à déployer les capacités qui nous font défaut, notamment dans les domaines spatial et du renseignement.

Si la rupture entre les États-Unis et l’Europe devait prendre la forme d’un départ des Américains de l’OTAN, l’outil fonctionnel que représente l’alliance perdurerait avec sa structure éprouvée, ses normes, ses règles d’engagement connues et ses habitudes de travail communes bien établies. Cet outil serait désormais à la disposition des Européens (et des Canadiens) et il n’y aurait plus vraiment besoin de créer le fameux pilier européen de l’OTAN dont il a été régulièrement question ces dernières années, sans qu’on sache vraiment quelle forme celui-ci pourrait prendre, ni d’inventer une structure hors OTAN afin de coordonner les armées européennes comme on a tenté de le faire, largement en vain. 

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le départ des États-Unis de l’OTAN ne signifierait pas non plus une baisse drastique du budget de l’institution, que Washington n’alimente en réalité qu’à hauteur de 14 %, soit autant que l’Allemagne.

5 — Construire une capacité de projection de forces

En termes de politique de défense européenne, la guerre contre l’Iran a rappelé une autre donnée, largement évacuée du débat public ces dernières années  : la défense des intérêts essentiels de l’Europe ne se joue pas seulement sous l’angle de la défense du territoire de l’Union.

Elle se joue aussi au loin et en particulier dans les fameux choke points, ou goulots d’étranglement, susceptibles d’affecter gravement nos canaux d’approvisionnements et d’exportations. Avant le conflit en Ukraine, le sujet avait déjà été au cœur de quelques progrès dans la construction d’une politique européenne de défense autonome : citons la mission navale européenne Atalanta, au large de la Somalie, la politique maritime coordonnée dans le Golfe de Guinée ou encore la mission navale européenne au large de la Libye. Dans un autre registre, c’était le cas également, au sol cette fois, avec la présence militaire européenne au Sahel, jusqu’au retrait opéré à partir de 2022. 

La capacité de projection de forces à longue distance a presque complètement disparu de l’esprit des dirigeants européens, en raison de la conjonction de l’invasion russe de l’Ukraine et de l’échec cuisant de la politique française et européenne au Sahel. La guerre contre l’Iran nous rappelle toutefois qu’une attaque russe contre la Pologne ou les pays baltes n’est pas la seule qui pourrait mettre l’Europe en grave difficulté.

Il serait irréaliste de penser pouvoir construire des capacités de projection analogues à celles dont disposent aujourd’hui les États-Unis. Le renforcement de la position de l’Europe sur la scène mondiale ne peut pas reposer en premier lieu sur ses capacités de projection militaires. Mais il est désormais établi qu’elle ne pourra pas s’en tenir seulement à son soft power et à son implication dans un multilatéralisme aujourd’hui très affaibli. Le hard power doit rester une part essentielle de notre capacité à défendre nos intérêts. 

La guerre contre l’Iran nous montre que, au-delà du travail indispensable engagé pour renforcer la défense territoriale de l’Europe sans le soutien des États-Unis, il est impératif de commencer à travailler sur une capacité propre de projection de forces. Il faut, en effet, coordonner beaucoup plus étroitement les marines des États membres et les bases dont ils disposent autour du globe, en associant autant que possible et dès maintenant le Royaume-Uni à cette démarche. 

Politiquement, les sujets de défense sont parmi les plus inflammables et les plus délicats à traiter. Pourtant, celui-ci pourrait ne pas être aussi conflictuel que les autres : s’il y a bien un domaine où aucun pays européen ne peut espérer compter sur ses seules forces en matière de défense, c’est bien celui de la capacité de projection, tant maritime, qu’aérienne ou au sol. Il est d’autant plus facile d’y voir son intérêt qu’il n’y a pas d’interférence importune, toujours difficile à prendre en compte d’un point de vue administratif, entre structures de l’OTAN et structures militaires de l’Union. 

6 — Changer radicalement la posture européenne au Moyen-Orient

Après l’échec américain, la paralysie de la diplomatie européenne au Moyen-Orient ne peut plus durer. Cette guerre offre en effet de nouvelles opportunités à l’Union, même si celle-ci reste pour l’instant encore très loin de pouvoir les saisir.  

La France et le Royaume-Uni ont certes envoyé des navires à Chypre et quelques avions dans le Golfe pour aider à protéger les pays de la région des missiles et des drones iraniens. Emmanuel Macron a bien tenté de prendre la parole pour défendre l’intégrité territoriale du Liban. Mais ni ces États ni l’Union n’ont été en mesure d’influer sur le cours de la guerre de manière un tant soit peu significative. 

Il s’agit pourtant d’une région très proche géographiquement des frontières de l’Union : l’attaque de la base britannique à Chypre l’a rappelé. C’est par ailleurs une région clef pour nos approvisionnements en énergie fossile et pour les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Asie. L’instabilité pourrait en outre susciter une de ces vagues migratoires que les dirigeants européens redoutent tant. Les conflits du Moyen-Orient ont de plus des répercussions directes sur la paix civile des sociétés européennes elles-mêmes. Donald Trump n’a pas tort lorsqu’il affirme que les Européens ont bien davantage d’intérêts à défendre dans la région que les États-Unis.

L’impuissance européenne n’est pas une fatalité. L’Union avait joué un rôle clef au cours des années 1990 dans les négociations qui avaient accompagné les accords d’Oslo pour tenter de résoudre le conflit israélo-palestinien. C’est dans ce contexte en particulier qu’avait été conclu, en 1995, avec le gouvernement d’Yitzhak Rabin, juste avant son assassinat, un accord d’association avec l’Union, favorable à Israël, et qui était entré en vigueur en 2000. 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Parlement européen avait adopté, en 2002, une résolution demandant la suspension de cet accord compte tenu de la politique hostile à la paix du gouvernement d’Ariel Sharon. Cet avertissement n’était pas passé inaperçu, puisqu’il avait été suivi quelques mois plus tard par le retrait israélien de Gaza. Mais, par la suite, l’Union n’a pas su s’opposer à la radicalisation de la politique israélienne et n’a jamais mis en œuvre de réponse significative à son agressivité croissante. 

Malgré l’opposition d’Israël, les États européens avaient aussi joué un rôle clef dans la négociation, puis dans la conclusion en 2015 du JCPoA, l’accord qui visait à contrôler étroitement les activités nucléaires iraniennes en échange de la levée des sanctions occidentales. L’incapacité de l’Union à parer le retrait des États-Unis de l’accord en 2018 et à protéger les entreprises européennes des sanctions américaines a sonné le glas de ses ambitions régionales. L’abandon de cet accord a servi de terreau aux affrontements des derniers mois. 

La faiblesse actuelle de l’Union au Moyen-Orient résulte en premier lieu de son inaptitude à adopter à l’égard du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou une position conforme aux principes qu’elle prétend défendre : le multilatéralisme, la défense des droits humains fondamentaux et le respect du droit international. 

Le refus de reconnaître et de dénoncer les multiples violations du droit international et des droits humains fondamentaux commises par les gouvernements israéliens successifs peut s’expliquer par différentes raisons. D’abord, la mauvaise conscience, compréhensible, liée à l’histoire et aux conséquences monstrueuses de l’antisémitisme européen, encore très présente notamment en Allemagne. 

Avec la montée en puissance de l’islam politique et du terrorisme islamiste depuis la fin des années 1990, ainsi que le retour d’une forme insidieuse d’antisémitisme sous le visage de « l’anti-sionisme », s’ajoute désormais l’idée, mobilisée au sein des droites européennes, qu’Israël serait le fer de lance de la défense de la « civilisation judéo-chrétienne » au Moyen-Orient face à l’islamisme. Ce qui justifierait un soutien inconditionnel de la part des Européens à l’État d’Israël. 

Depuis 2022, les Européens ont invoqué la défense du droit international et des droits humains fondamentaux pour condamner l’agression russe contre l’Ukraine. Dans le même temps, depuis le 7 octobre 2023, ils ont largement fermé les yeux sur les nombreux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et violations du droit international commis par le gouvernement israélien. Ce double standard est désormais instrumentalisé pour discréditer l’Europe, d’autant que personne n’ignore les leviers dont dispose l’Union — si elle choisissait de les actionner — pour faire pression sur le gouvernement israëlien : suspension de l’accord d’association, restrictions de visas, embargo sur les armes ou encore sanctions ciblées.

L’Europe peut encore rétablir une crédibilité perdue dans la région, en contribuant à y ramener la paix et la stabilité. Le conflit s’est achevé par un échec des Américains. Les principaux acteurs de la région en ont pris acte et leur nouvelle priorité sera sans aucun doute de trouver de nouveaux interlocuteurs, plus fiables. Si nous ne voulons pas que ce soit la Chine qui prenne le relais, nous devons impérativement adopter une attitude différente à l’égard des gouvernements israéliens. 

Ces cinq priorités, la gestion macroéconomique de l’Union, la décarbonation de nos économies, la question de l’OTAN, celle des capacités de projection autonomes européennes et, enfin, la politique européenne au Moyen-Orient, sont certes distinctes, mais elles ne sont pas pour autant disjointes  : pour chacune d’entre elles, il s’agit de renforcer l’autonomie stratégique de l’Union dans un monde où, demain, les États-Unis ne seront probablement plus ni dominants ni même nos alliés.

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17.06.2026 à 07:27

Les 14 points du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran : texte intégral d’une capitulation américaine

Ramona Bloj

Selon notre analyse, aucun des points négociés ne donne d'avantage aux États-Unis, neuf sont des gains nets pour le régime iranien.

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Texte intégral (3328 mots)

Le texte de l’accord publié par Bloomberg dans la nuit 6 et par le New York Times en fin d’après-midi avec quelques variations que nous signalons en commentaire 7 devrait être signé par l’Iran et les États-Unis ce vendredi 19 juin en Suisse. Il confirme les principaux points qui ont circulé depuis dimanche : pour prolonger le cessez-le-feu de 60 jours et enclencher des négociations techniques sur le programme nucléaire iranien, un seul engagement du régime est suffisant : « ne jamais développer une arme nucléaire » (déjà présent dans le JCPOA). Téhéran conserve toutefois, jusqu’à la conclusion d’un accord final, « le statu quo concernant son programme nucléaire ». 

Washington obtient principalement l’ouverture du détroit d’Ormuz, qui était ouvert avant la guerre. 

Le texte de l’accord semble particulièrement favorable au régime : il prévoit la levée du blocus américain, une dérogation autorisant les exportations de pétrole iranien, la création d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars (sous forme d’investissements directs plutôt que de transferts financiers), ainsi que le dégel d’avoirs iraniens bloqués à l’étranger. Ces deux derniers dispositifs reposent sur l’hypothèse que Téhéran négocie dans une situation de forte contrainte économique et que la perspective d’un soutien financier conséquent pourrait l’inciter à participer de bonne foi aux négociations. Le JCPOA reposait déjà sur une logique comparable, fondée sur une levée progressive des sanctions internationales en échange d’engagements iraniens.

Contrairement aux négociations précédentes, Washington n’aborde plus, du moins pour le moment, ni la question du programme balistique iranien, ni celle de son soutien aux groupes armés dans la région. Le simple fait que ces deux sujets aient été retirés de la liste des thèmes de discussion est un gain pour Téhéran.

Ce protocole d’accord n’est pas un accord final. Plusieurs éléments devront être surveillés dans les prochains jours, lors de la signature prévue vendredi en Suisse, puis durant la phase suivante. Le niveau de représentation politique des deux délégations sera un premier indicateur de leur engagement en faveur des négociations. Autre détail symbolique : la question de savoir si les représentants américains et iraniens signeront le texte dans la même pièce, ce qui indiquerait une volonté d’ouvrir des discussions directes.

Il ne faut pas non plus exclure un scénario dans lequel, après la signature du protocole, la levée du blocus américain et la réouverture du détroit d’Ormuz, les négociations se retrouvent confrontées à des désaccords techniques majeurs. La question du droit de l’Iran à enrichir de l’uranium sur son propre territoire constitue un exemple illustratif : avant le 28 février, ce point comptait parmi les principaux obstacles à un accord final et il n’est pas traité dans le protocole. Le statut de l’enrichissement, le niveau autorisé, le sort des stocks existants (surtout des 440 kg d’uranium enrichi à 60 %) et les mécanismes de contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique ont souvent été les sujets les plus difficiles à résoudre lors des précédentes négociations.

Le protocole d’accord n’aborde pas la question des frais perçus par Téhéran pour le passage des navires par le détroit d’Ormuz mais l’agence de presse iranienne Fars a affirmé, lundi 15 juin, que Téhéran n’accepterait le passage des navires sans frais que pendant 60 jours, ajoutant : « Cela signifie que les États-Unis ont accepté le principe de la perception d’une redevance et se sont contentés d’obtenir une exonération de 60 jours de la part de l’Iran ». Quoi qu’il en soit, il paraît peu probable que le détroit retrouve son fonctionnement d’avant-guerre. Il est désormais le principal levier de pression du régime iranien, et la question clef pour la reprise du trafic sera de comprendre le degré de prévisibilité et de stabilité dans l’application des règles définies. 

1. La République islamique d’Iran et les États-Unis, ainsi que leurs alliés dans la guerre actuelle, déclarent dès la signature du présent protocole d’accord la fin immédiate et permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris le Liban, et s’engagent à ne lancer désormais aucune action hostile l’un contre l’autre, et à s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force l’un contre l’autre. L’accord final confirmera les dispositions du présent article et des articles restants.

Au-delà du cessez-le-feu, l’Iran obtient un engagement formel de non-agression « sur tous les fronts », qui engage les États-Unis à freiner les actions d’Israël. C’est l’un des points les plus importants et le régime iranien a obtenu beaucoup en le faisant intégrer au premier point du protocole. Cela signifierait la subordination de Tel-Aviv, ce que le gouvernement Netanyahou rejette, non pas tant aux États-Unis qu’à l’Iran, qui négocie directement avec les États-Unis des points en lien avec la souveraineté israélienne.

2. La République islamique d’Iran et les États-Unis s’engagent à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de chacun, et à s’abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de l’autre.

L’objectif de guerre, affiché dans la nuit, des frappes ayant provoqué la mort de plusieurs figures centrales de l’appareil d’État, était le changement de régime. La reconnaissance du respect de « la souveraineté et l’intégrité territoriale » est un gain politique direct pour le régime iranien, obtenu malgré des pertes massives au sein de sa classe dirigeante.

3. La République islamique d’Iran et les États-Unis s’engagent à négocier et à parvenir à un accord final dans un délai maximal de 60 jours, prorogeable d’un commun accord.

Cette clause de procédure institutionnalise la séquence diplomatique commencée avec médiation pakistanaise et qatarie, en fixant un délai — 60 jours — qui paraît extrêmement serré pour affronter la question nucléaire. Pour mémoire, les négociations qui ont porté de l’accord intérimaire (le Joint Plan of Action du 24 novembre 2013) à accord sur le nucléaire signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avaient pris environ 600 jours.

4. Immédiatement après la signature du présent protocole d’accord, les États-Unis lèvent le blocus naval et empêchent toute interférence ou obstruction à l’encontre de la République islamique d’Iran, et rétablissent le trafic, dans un délai maximal de 30 jours, à sa pleine capacité ; le trafic des navires sera proportionnel au volume de trafic d’avant-guerre du côté de la République islamique d’Iran. Les États-Unis s’engagent également à retirer leurs forces des zones environnantes dans les 30 jours suivant l’accord final.

5. Dès la signature du présent protocole d’accord, la République islamique d’Iran prendra immédiatement des mesures pour assurer que la circulation des navires marchands du golfe Persique vers la mer d’Oman et inversement soit rétablie dans les 30 jours au volume d’avant-guerre, en tenant compte de la nécessité de la levée des obstacles techniques et de la neutralisation des mines par l’Iran.

Les Gardiens de la Révolution ont annoncé dès le 28 février la fermeture du détroit d’Ormuz. Comme on l’a documenté avec notre Observatoire de la bataille d’Ormuz, depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 37 navires civils (pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos) ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz, ce qui a conduit à une baisse historique de la circulation maritime : de 160 navires transitant par le détroit le 27 février, à 11 par jour en moyenne au cours du mois d’avril. Depuis le 13 avril, l’armée américaine appliquait un blocus maritime dans la mer d’Arabie sur les navires partant ou rejoignant les ports iraniens, à l’exclusion du trafic dans le golfe Persique et le golfe d’Oman, tentant de parer un effet de la guerre : depuis le 28 février, Téhéran a pu maintenir ses exportations de brut — à destination de la Chine principalement — et même bénéficier de la hausse des prix sur les marchés mondiaux.

Dans la version dévoilée par le responsable américain sous couvert d’anonymat, au New York Times, ce paragraphe est légèrement modifié et devient plus favorable à l’Iran, dans le sens où Washington accepte que le droit de péage ne s’applique pas uniquement pendant les 60 jours. L’agence de presse iranienne avait déjà interprété ce passage en insistant sur le fait que « cela signifie que les États-Unis ont accepté le principe de la perception d’une redevance et se sont contentés d’obtenir une exonération de 60 jours de la part de l’Iran » :

Dès la signature du présent protocole d’accord, la République islamique d’Iran prendra les dispositions nécessaires, en mettant tout en œuvre, pour assurer le passage en toute sécurité des navires commerciaux, sans frais et pour une durée de 60 jours seulement, du golfe Persique vers la mer d’Oman, et inversement. Le trafic des navires commerciaux débutera immédiatement et, compte tenu de la nécessité de lever les obstacles techniques et militaires ainsi que de procéder au déminage par la République islamique d’Iran, sera rétabli dans un délai de 30 jours. La République islamique d’Iran engagera un dialogue avec le Sultanat d’Oman afin de définir l’administration future et les services maritimes dans le détroit d’Ormuz, en concertation avec les autres États riverains du golfe Persique, conformément au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz.

6. Les États-Unis s’engagent, avec leurs partenaires régionaux, à élaborer un plan global convenu par les deux parties pour la réhabilitation et le développement économique de la République islamique d’Iran, tout en assurant un financement d’au moins 300 milliards de dollars. Le mécanisme de mise en œuvre de ce plan, dans le cadre de l’accord final, sera formulé dans un délai de 60 jours.

Le point cinq est l’une des concessions les plus frappantes : avant-guerre, l’Iran n’avait aucune perspective de financement extérieur de cette ampleur.  

7. Les États-Unis s’engagent à mettre fin, selon un calendrier à convenir dans le cadre de l’accord final, à tous les types de sanctions auxquelles la République islamique d’Iran est actuellement confrontée, y compris les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ainsi que toutes les sanctions unilatérales américaines, tant primaires que secondaires.

Avant la guerre, l’Iran était l’un des pays les plus sanctionnés au monde. Leur levée intégrale dépasse donc le statu quo ante et constitue un gain économique de premier ordre, point central des demandes du régime iranien, qui peut mettre en avant sa capacité de transformation d’une mise en échec tactique — avec la décapitation de sa classe dirigeante — en gain diplomatique et économique.

La version publiée par le New York Times ajoute : 

La République islamique d’Iran et les États-Unis reconnaissent l’importance cruciale de la question de la levée des sanctions susmentionnée et expriment leur intention de traiter ces questions sans délai dans le cadre des négociations afin de parvenir à un accord mutuel à ce sujet.

8. La République islamique d’Iran réaffirme qu’elle ne produira jamais d’armes nucléaires. La République islamique d’Iran et les États-Unis ont convenu que le sort des matières enrichies et le sort de toutes les autres questions liées au nucléaire convenues mutuellement, y compris les besoins nucléaires de l’Iran, seront traités de manière adéquate dans un accord final ; l’accord final confirmera les dispositions du présent article.

C’est le point le plus ambigu du protocole d’accord. Le régime iranien obtient la possibilité d’indiquer qu’il « affirme de nouveau » ne pas poursuivre un programme nucléaire militaire, en contredisant donc l’autre objet de guerre. À noter : le préambule du JCPOA indiquait déjà : « L’Iran réaffirme qu’en aucun cas il ne cherchera à mettre au point ou à acquérir des armes nucléaires. » À noter également qu’en réaffirmant une position ancienne, le régime indique que le devenir de l’uranium enrichi à 60 % reste « à traiter », alors que Washington affirmait avoir « oblitéré » les sites.  

Le paragraphe 8 est celui qui a le plus changé dans la version américaine, avec l’ajout d’une mention de l’engagement de l’Iran de diluer son uranium enrichi. Les détails techniques restent toutefois très succincts.

La République islamique d’Iran réaffirme qu’elle ne se procurera ni ne développera d’armes nucléaires. Les États-Unis et la République islamique d’Iran sont convenus de régler le sort des matières enrichies stockées selon un mécanisme qui sera défini d’un commun accord, conformément au calendrier mentionné au paragraphe 7, la méthode minimale consistant en une dilution isotopique sur site sous la supervision de l’AIEA. Les deux parties sont également convenues d’examiner la question de l’enrichissement ainsi que d’autres sujets définis d’un commun accord et liés aux besoins nucléaires de la République islamique d’Iran, sur la base du cadre statutaire qui sera arrêté dans l’accord final. L’accord final confirmera les dispositions du présent paragraphe. Les États-Unis et la République islamique d’Iran reconnaissent l’importance cruciale des questions nucléaires susmentionnées et expriment leur intention de traiter ces questions sans délai dans le cadre des négociations afin de parvenir à un accord mutuel à ce sujet.

9. La République islamique d’Iran et les États-Unis conviennent que, dans l’attente d’un accord final, ils maintiendront le statu quo : l’Iran maintiendra le statu quo concernant son programme nucléaire, et les États-Unis n’imposeront pas de nouvelles sanctions à l’Iran et ne renforceront pas leurs forces dans la région.

10. Les États-Unis s’engagent à ce que, immédiatement après la signature du présent protocole d’accord et jusqu’à la date de la levée des sanctions, le Département du Trésor américain délivre des dérogations pour les exportations de pétrole brut iranien, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés, ainsi que de tous les services connexes, y compris bancaires, d’assurance, de transport et assimilés.

La reprise immédiate des exportations d’hydrocarbures dans ce contexte particulièrement favorable est un gain politique et économique net par rapport à l’Iran sanctionné d’avant-guerre.  

11. Les États-Unis s’engagent à ce que, à la lumière de l’avancement des négociations vers un accord final, les fonds et avoirs gelés ou restreints de la République islamique d’Iran soient débloqués et rendus pleinement disponibles. Ces fonds, qu’ils soient détenus sur le compte principal ou transférés, seront utilisés pour tout paiement au bénéficiaire final déterminé par la Banque centrale de la République islamique d’Iran et seront pleinement disponibles à l’usage. Les États-Unis s’engagent à délivrer toutes les autorisations et licences nécessaires sur cette base.

De la même manière, la restitution d’actifs qui devrait dépasser 24 milliard de dollars serait un gain massif pour le régime et son système clientélaire durement mis à l’épreuve par la guerre.

12. La République islamique d’Iran et les États-Unis conviennent qu’un mécanisme de mise en œuvre sera établi pour superviser la bonne exécution de l’accord final et l’engagement futur à son égard.

13. Après la signature du présent protocole d’accord, et dès réception d’assurances concernant le commencement de la mise en œuvre des articles 4, 5, 10 et 11 du présent protocole d’accord, ainsi que la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, la République islamique d’Iran et les États-Unis entameront des négociations en vue d’un accord final portant uniquement sur les articles restants.

Le calendrier « charge en premier » les concessions américaines (retrait, pétrole, avoirs) avant l’accord définitif, ce qui avantage grandement la partie iranienne. 

La version américaine ajoute aussi, à la liste, l’article 1 : 

Après la signature du présent protocole d’accord, et dès réception d’assurances concernant le commencement de la mise en œuvre des articles 1, 4, 5, 10 et 11 du présent protocole d’accord, ainsi que la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, la République islamique d’Iran et les États-Unis entameront des négociations en vue d’un accord final portant uniquement sur les articles restants.

14. L’accord final sera approuvé au moyen d’une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations unies.

Verrouiller l’accord à l’ONU clôt le dossier des résolutions et du Snapback : sécurisation juridique favorable à Téhéran, qui arsenalise le multilatéralisme pour protéger un régime responsable d’exactions et d’une répression inédite sur sa propre population. 

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14.06.2026 à 06:00

Comment la philosophie française a découvert l’ennemi

Ramona Bloj

Le nom de Julien Freund ne vous dit peut-être rien, et pourtant son travail continue de nous hanter.

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Texte intégral (8702 mots)

Si son nom demeure encore relativement méconnu du grand public, Julien Freund constitue un rouage essentiel et complexe de l’histoire intellectuelle française contemporaine. Élève direct de Raymond Aron, traducteur de Max Weber, Vilfredo Pareto et Georg Simmel qu’il contribua largement à introduire en France, l’auteur de L’Essence du politique a développé une théorie réaliste nourrie par la pensée du juriste nazi Carl Schmitt, dont il fut un lecteur précoce et un correspondant régulier. 

Résistant de la première heure, Freund adhère dès janvier 1941 au mouvement « Libération » dirigé par son maître le philosophe Cavaillès fusillé en 1944, combattant entre le Puy-de-Dôme, la Drôme et la Moselle dont il devient membre du Comité départemental de Libération en 1945. Universitaire attaché sa vie durant à sa Lorraine natale, il était aussi un Alsacien de coeur, enseignant à l’université de Strasbourg et passant la fin de ses jours dans sa maison de Villé (Bas-Rhin) 8. À partir des années 1970, Freund devint un compagnon de route de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist 9.

Pessimiste radical, il était hanté par la « décadence » de l’Europe 10, une préoccupation qui contribua à en faire une référence de premier plan des extrêmes droites avec lesquelles il n’eut pas peur de se compromettre. Il aurait ainsi accepté de participer à au moins un dîner avec Jean-Marie Le Pen et d’autres cadres du Front national au début des années 1980 11 et exprima, de retour d’un voyage au Chili, son enthousiasme pour le régime de Pinochet 12

Si « le cas Julien Freund » a précisément été analysé par Sylvain Laurens et Alain Bihr comme « inaugurant une tradition de sociologie ultra conservatrice affichant de façon constante une critique des ‘utopies de 68’ [et réinventant] tout au long des années 1980 un lexique réactionnaire » 13, c’est un autre versant de sa pensée qui nous retiendra ici : la manière dont il fit, entre les années 1950 et 1960, entrer avec fracas l’encombrante notion d’ennemi dans un monde des idées qui, traumatisé par les deux guerres mondiales, l’avait largement refoulée.

Une trajectoire intellectuelle 

Comme Raymond Aron, qui déclarait être sorti de « la formation intellectuelle française en bon idéaliste, en bon naïf, inconscient de la politique, de ses rudes nécessités [ne l’ayant découverte qu’]en voyant la montée de l’hitlérisme, ce qui m’a donné ce que d’aucuns appellent mon scepticisme, d’autres mon cynisme, d’autres mon réalisme… », Julien Freund n’a pas toujours été un réaliste. Cette conception du politique ne se serait imposée à lui qu’après une longue maturation : « c’est une expérience d’homme avec des scènes dramatiques qui est à la base de ma recherche intellectuelle » 14

Surmonter la déception résistante

Né le 9 janvier 1921 à Henridorff, en Moselle, Freund grandit dans une famille ouvrière modeste qui l’initie très tôt à la politique. Son père, mineur de fond, est un militant socialiste qui transmet à son fils ses idéaux progressistes. Dès 1940, à tout juste dix-neuf ans, Julien Freund s’engage dans les rangs de la Résistance. Il en ressortira profondément transformé, mais aussi et surtout « déçu » et « écœuré » par les turpitudes de cette expérience formatrice.

Découvrant le cynisme et la cruauté dont étaient capables de faire preuve certains de ses plus proches compagnons d’armes, qui se réclamaient pourtant comme lui de nobles idéaux, le jeune Freund aurait été ébranlé au plus profond de ses convictions. Dans ses écrits, il revient souvent sur l’un des épisodes de la vie résistante qui l’avait heurté de manière irrémédiable : « le chef de notre groupe F.T.P. avait comme maîtresse l’institutrice d’un village proche de notre camp, à côté de Lurs. Cette institutrice, une jolie fille de 23-24 ans, a rompu et notre responsable a voulu se venger en l’accusant d’être passée du côté de la Gestapo. Il a fait croire à la plupart des camarades du groupe que la jeune fille était allée à la Gestapo de Digne pour le dénoncer. On est allé arrêter cette jeune femme à six heures du soir et, aussitôt, on a institué ‘un tribunal du peuple’ pour la juger (…). Elle était innocente et le tribunal la condamna à mort. Il y eut cette nuit d’épouvante où les partisans la violèrent dans une grange à foin. Et, à l’aube, elle fut exécutée sur une petite montagne appelée Stalingrad » 15.

« Le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance. »

Julien Freund

Cette expérience le conduit à abandonner cette « conception ingénue de la politique » qui était la sienne jusqu’alors et qui ne lui « avait apporté que déboires et déceptions ». En lieu et place, il entame un travail réflexif sur son expérience, qui le conduit à développer « une analyse qui peut irriter, mais qui m’a permis de (…) surmonter ma déception » 16

Comme arrière-plan philosophique dans lequel se développera une théorie bâtie sur la figure de l’ennemi, le réalisme freundien est donc d’abord le fruit d’une désillusion, du choc entre des idéaux de jeunesse et une réalité qui vient les contredire. Comme il le déclare durant de sa désormais fameuse soutenance de thèse, l’écriture philosophique sera pour lui une sorte de remède cathartique qui, en permettant un retour réflexif sur son expérience concrète de la politique, lui offre l’opportunité de mettre des mots sur ses incompréhensions et son désenchantement : « le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance » 17.

« Cultiver son jardin » : Freund, Hyppolite et Aron à la Sorbonne

Au début des années 1950, lorsqu’il choisit de se lancer dans un travail de thèse consacré à « l’essence et la signification de la politique », le jeune agrégé de philosophie Julien Freund se tourne naturellement vers son ancien professeur de l’université de Strasbourg, Jean Hyppolite, désormais en poste à la Sorbonne. Mais la relation intellectuelle entre les deux hommes se grippe rapidement. 

Après avoir lu la première centaine de pages rédigée par son doctorant, dans lesquelles était notamment affirmé qu’« il n’y a de politique que là où il y a un ennemi », Hyppolite le convoque pour lui exprimer son effarement : « il ne comprenait pas l’importance que j’attribuais à la violence dans le jeu politique ni surtout le rôle que je donnais à l’ennemi » et « essayait de me persuader de la possibilité d’une politique plus généreuse, qui serait de plus en plus démocratique et confiante, à cause du recul progressif de la violence sous toutes ses formes, sous les effets d’une raison toujours plus puissante » 18

Jean Hyppolite ayant décrété qu’en tant que « socialiste et pacifiste », il ne pouvait « diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare qu’il n’y a de politique que là où il y a un ennemi » 19, Freund doit donc se trouver un nouveau directeur de thèse. C’est alors qu’il entre en relation avec Raymond Aron, qui accepte de prendre le relais.

« Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales »

Raymond Aron

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 26 juin 1965, que la thèse de Freund est finalement soutenue en Sorbonne. Jean Hyppolite, désormais professeur au Collège de France, accepte malgré la persistance de ses désaccords avec l’impétrant de faire partie du jury, dans lequel siègent également Raymond Aron, Paul Ricoeur, Raymond Polin et Pierre Grappin. Le jour de la soutenance, il ne se prive pas de réitérer publiquement ses objections contre la vision freundienne du politique. Réaffirmant son désaccord philosophique quant à la place centrale accordée par Freund à l’antagonisme dans la définition du politique, Hyppolite s’emporte et lâche à l’intention de son ancien doctorant : « si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin ». 

Sans se laisser impressionner, l’élève d’Aron lui aurait alors répondu : « Je crois que vous êtes en train de commettre une (…) erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. ‘Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas’, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » 

Pour Freund, il n’y a aucune échappatoire possible lorsque l’on est désigné comme ennemi. Il n’existe pas de forteresse ou d’espace protégé dans lequel se replier, car une forteresse n’est imprenable et un espace n’est protégé qu’aussi longtemps que ses occupants se donnent les moyens de le défendre contre les assauts de l’ennemi. Ils n’ont donc d’autre alternative que de faire face ou de se soumettre.

Jean Hyppolite aurait conclu l’échange en s’exclamant : « dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider » 20. Réagissant au dépit exprimé par son collègue, Raymond Aron lui aurait alors fait part de son étonnement : « votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales » 21.

De l’ennemi à l’adversaire

Puisque le conflit est la réalité sociale qu’il tient pour la plus fondamentale, Julien Freund aime à se présenter comme un polémologue : « j’entend par polémologie, non point la science de la guerre et de la paix, mais la science générale du conflit, au sens du polemos héraclitéen » 22.

Tout commence avec la guerre

La conflictualité n’est pas pour lui une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal. Cette conviction lui vient de la lecture de Max Weber, à la traduction duquel était consacrée sa thèse complémentaire. Comme il l’écrit dans le petit opuscule qu’il lui consacre en 1969, toute la pensée de Weber « est centrée sur l’existence d’antagonismes, de tensions ou, comme il dit encore, de collisions dans la vie et dans la société » 23. L’irréductible « polythéisme des valeurs » (Polytheismus der Werte) diagnostiqué par Max Weber permet ainsi à Freund de « comprendre que les remous de la société n’étaient pas des contradictions qu’on pouvait résoudre dans une synthèse intellectuelle ou une société sans classe, mais qu’il s’agissait souvent de contraires inconciliables et d’antagonismes irréductibles » 24

Comme il l’explique dans sa Sociologie du conflit (1983), il ne peut y avoir de conflit qu’en société et il ne peut y avoir de société que conflictuelle. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on entre en contact avec autrui que l’on peut se trouver entraîné dans une situation conflictuelle  : le conflit est une relation, qui suppose donc la mise en coprésence de deux individus. Par symétrie, c’est parce que toute société se définit précisément comme une situation de mise en relation entre individus aux intérêts divergents qu’elle est par nature conflictuelle : « la conflictualité ne constitue donc pas un phénomène anormal ou pathologique, que l’on pourrait éliminer définitivement des relations sociales » 25 ou internationales, mais une caractéristique fondamentale de ces dernières. Dès lors, il serait vain pour Freund de prétendre éliminer les conflits et « tout l’effort devrait porter sur les meilleures méthodes de les prévenir et, lorsqu’ils éclatent, de les résoudre » 26.

La conflictualité n’est pas pour Julien Freund une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal.

Florian Louis

Par conséquent, Freund ne considère pas le conflit comme nécessairement néfaste. Au contraire, la conflictualité sociale — dont l’une des variantes possibles est la lutte des classes marxiste — est selon lui le moteur de l’histoire et son principe dynamique. Sans conflit, comment imaginer une révolution ou un progrès ? Pour lui, c’est parce qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours de la conflictualité que les sociétés changent et donc, dans le meilleur des cas, progressent. Le conflit est donc une opportunité. 

On décèle ici l’influence de Georg Simmel, dont la lecture fait prendre conscience à Freund que l’inéluctabilité de la conflictualité n’est pas nécessairement délétère mais bien plutôt nécessaire  : « Simmel inverse (…) nos habitudes de pensée  : en général, nous estimons que pour structurer solidement une société, il faut exclure les conflits ou du moins les amortir autant que possible  ; au contraire, à son avis, ils contribuent à l’unité de la vie sociale » 27.

Mais entre Weber et Simmel, c’est la lecture et la fréquentation de Carl Schmitt qui joueront un rôle central dans sa vision du monde. La dialectique ami/ennemi est au coeur de l’essai sur La notion de politique qu’il publie en 1927, mais dont la traduction française ne paraît qu’en 1972 dans la collection dirigée par Raymond Aron aux éditions Calmann-Lévy, avec une préface de Julien Freund 28. Ce dernier a d’ailleurs parfois joué le rôle d’intermédiaire entre Schmitt, qu’il rencontre en 1959, et Raymond Aron, qui tout en trouvant une valeur théorique aux travaux du Kronjurist du IIIe Reich, s’en tiendra toujours à distance. Comme nous a pu le découvrir en consultant ses archives à la BNF, Aron décline en 1967 l’invitation lancée par Freund à contribuer à un ouvrage collectif destiné à célébrer les 80 ans de Schmitt  : « Je ne juge personne et je laisse à d’autres le soin de prononcer des condamnations catégoriques. Tout de même, j’ai vécu la période des années 30 et je ne puis pas oublier le rôle que Carl Schmitt a joué, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » 29.

« L’ennemi est la condition de possibilité de la paix »

Dans cette conception du politique informée par la figure de l’ennemi, la paix n’est pas impossible, mais elle n’est jamais l’absence de conflit  : « pas plus que la paix intérieure ne supprime les adversaires, la paix extérieure ne supprime pas les ennemis. L’ennemi est la condition de possibilité de la paix  ; aussi la disparition de toute inimitié impliquerait-elle l’abolition de toute paix. Autrement dit, la paix est liée à la présence d’ennemis, mais à la différence de la guerre elle consiste en l’état politique qui a pour base leur reconnaissance. Supprimer l’ennemi, c’est donc supprimer la paix. » 30 

Pour Freund, la paix n’est rien d’autre que la maîtrise des conflits par l’établissement d’un modus vivendi avec ses ennemis. Elle est une sorte de conciliation dissuasive, un état d’équilibre qui ne dissout en rien les inimitiés  : « établir la paix, c’est reconnaître aux opinions et aux intérêts qui ne sont pas les nôtres le droit d’exister et de s’exprimer. Si nous le leur refusons, c’est la guerre. La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui (…). La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre » 31

Sauf à ouvrir la voie à la tyrannie, dans la conception freundienne, on ne fait pas la paix en éradiquant son ennemi encore moins en refusant de le voir, mais en le transformant en adversaire. C’est un autre avec lequel on apprend à cohabiter, en le tenant en respect et à bonne distance. Pour vivre tout à la fois en paix et en liberté, il faut en conséquence accepter la conflictualité et non chercher à l’éradiquer en niant l’existence même de l’ennemi à la manière d’un Jean Hyppolite  : « la recherche de l’unanimité est suspecte si l’on considère qu’elle a conduit en général, par la suite, à un despotisme totalitaire » 32.

« La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui… La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre ».

Julien Freund

On ne trouve donc pas d’éloge du conflit chez Freund mais la conviction qu’il est à la fois le symptôme et la condition du bon fonctionnement d’une société, un élément même de sa respiration car « seule une société où le conflit est possible est une société libre » 33

Dans ce contexte, le rôle du politique devient précisément d’encadrer ces conflits : c’est « l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure (…) en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts » 34

Cette version pacificatrice de la dialectique ami/ennemi ne doit cependant pas faire oublier son ambivalence. La catégorie schmittienne de l’ennemi, dont Freund hérite, naturalise l’antagonisme et fonde le refus de l’universalisme : c’est aussi ce qui la rend disponible pour des usages tout autres que la cohabitation pacifique, comme la désignation d’un ennemi intérieur au premier chef. Si Freund en retient le versant régulateur, le même cadre conceptuel a nourri, chez Schmitt comme dans la Nouvelle Droite qu’il fréquente, une politique de l’exclusion.

L’impasse impolitique et le problème de la paix

En écho à sa querelle avec Jean Hyppolite, Freund s’en prendra régulièrement aux pacifistes en considérant d’une manière paradoxale que la paix est le plus souvent menacée par ceux-là même qui prétendent la défendre. 

Deux ans avant sa soutenance de thèse, il exprimait déjà son opposition au pacifisme de certains de ses contemporains, ces « grands enfants qui s’imaginent que la paix est indépendante de la politique et qu’il suffit de prêcher la fraternité universelle pour faire tomber les dissensions des frères ennemis (États, nations, classes ou races) ». Ce qu’il reprochait aux pacifistes n’était en effet pas leur volonté d’instaurer la paix, mais la naïveté et l’inefficacité des moyens qu’ils mettaient en œuvre pour y parvenir. 

Pour Freund, vouloir la paix est toujours louable mais à la condition de faire preuve de cohérence et donc de désirer aussi les moyens de la faire advenir. Or « est-ce vraiment travailler pour la paix que de s’inscrire au Mouvement de la Paix, participer à ses congrès nationaux et internationaux, signer des pétitions et motions ou encore participer à une marche de protestation contre l’armement nucléaire  ? » Il répondait par la négative pour la simple raison que «  les hommes veulent en général la paix de la même manière qu’ils désirent être riches, heureux ou célèbres ». Mais « qui donc penserait devenir riche, heureux ou célèbre en donnant son adhésion à un Mouvement pour la Richesse, le Bonheur ou la Célébrité  ? » 35

« Un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens. »

Julien Freund

Autrement dit, les pacifistes échoueraient généralement à transformer leur désir de paix en une capacité à la faire advenir faute d’en avoir élaboré un savoir adéquat. Ils incarneraient ce que Freund appelait l’« impolitique », à savoir l’illusion de faire de la politique alors même qu’on n’en fait pas réellement et donc efficacement, faute d’avoir préalablement compris ce qu’elle était 36. Cette critique de la propension à vouloir atteindre une fin politique en mobilisant des moyens qui ne le sont pas explique, par exemple, l’opposition de Freund au boycott occidental des Jeux olympiques de Moscou en 1980, au motif qu’« en politique il faut d’abord utiliser les moyens politiques » 37.

Pour avoir la paix et cultiver tranquillement son jardin, il faudrait donc d’abord et avant tout se donner les moyens de tenir ses ennemis en respect : « un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens » 38. Or les pacifistes antimilitaristes, parce qu’ils sont aveugles au rôle crucial de la force en politique internationale, se privent des moyens d’atteindre la fin qu’ils prétendent défendre  : «  il n’a servi à rien au petit pays qu’est le Luxembourg, livré à lui-même et sans forces armées, de manifester la volonté la plus pacifique  : Hitler ne s’est pas laissé attendrir par sa faiblesse. De ce point de vue, l’antimilitarisme est politiquement un non-sens » 39

Selon Freund, l’erreur des pacifistes antimilitaristes est double. Elle tient d’abord à ce qu’ils croient que la paix adviendra du simple fait qu’ils se refusent à considérer quiconque comme leur ennemi, ignorant par là même que d’autres ne se privent pas de les considérer comme tels et n’attendent pas leur permission pour les traiter en conséquence. Surtout, ils méconnaissent le fait que la paix n’est pas l’absence d’ennemi mais bien sa reconnaissance, préalable indispensable à l’établissement d’un modus vivendi avec lui. 

Il ne s’agit pour Freund ni de souhaiter la guerre, ni de la considérer comme inéluctable, mais d’être conscient qu’elle n’est évitable qu’à la condition de se donner les moyens de la faire. C’est la raison pour laquelle il ironise sur ces « politologues américains qui croient que la relation d’ami et d’ennemi est dépassée » et feint de s’interroger  : « pourquoi les Américains continuent-ils, dans ces conditions, à fabriquer des bombes thermonucléaires ou même pourquoi les conservent-ils  ? » 40

En 1967, en pleine guerre des Six jours, il renchérit en notant que si « on peut croire en période de relative sécurité que la notion d’ennemi est en train de mourir  », force est de constater que «  chaque crise internationale sérieuse lui redonne une nouvelle vigueur » 41.

Contre la guerre juste

À la suite des philosophies réactionnaires de Joseph de Maistre et Carl Schmitt, Freund élabore une théorie de la guerre qui condamne toute justification au nom d’une cause juste et universelle : « il arrive que les hommes se battent au nom de la paix, chaque camp voulant imposer par la guerre son idée exclusive de la paix.

Le but recherché dans ce cas n’est pas la paix, malgré les apparences, mais une paix purement idéologique et guerrière » 42. Cette position conduit Freund à critiquer tout projet cosmopolitique et toute prétendue « guerre juste », menée au nom des «  droits de l’homme », convaincu qu’il est que « rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection » 43

Ces positions anti-modernes, qui consistent à critiquer le pacifisme libéral et à se focaliser sur la figure de l’ennemi, ne font pas non plus de Freund un belliciste. Plutôt que de promouvoir le conflit, Freund invite à accepter son inéluctabilité et à le dédramatiser en apprenant à le réguler et à en faire bon usage.

« Rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection »

Julien Freund

Ce n’est qu’à la condition d’accepter qu’on ne choisit pas toujours ses ennemis ni les combats qu’ils nous imposent qu’il nous est possible d’apprendre à les affronter — et à leur résister.

On peut toutefois distinguer deux niveaux dans cette critique radicale chez Freund. L’une, réaliste, vise l’illusion d’une guerre menée sans tenir compte des moyens et des fins. L’autre, qui récuse les droits de l’homme en en faisant un principe « polémogène », touche aux conditions de possibilité de tout universalisme et répond à une stratégie politique dont on gomme la portée idéologique réactionnaire en la présentant comme pure lucidité.

Penser la « politique réelle » avec Aristote et Machiavel

La « politique réelle » évoquée par Raymond Aron lors de la soutenance de thèse de Freund, pour mieux l’opposer aux « normes idéales » dont il déplore qu’elles soient privilégiées par Jean Hyppolite, constitue en fait le cœur du projet philosophique de Julien Freund. 

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement. Il se réclamait ainsi d’une lignée de penseurs réalistes du politique dont les figures de proue seraient Aristote, Machiavel et Carl Schmitt.

« La lecture attentive, crayon en main, de la Politique, fut pour moi un émerveillement tel que je finis par lire et relire entièrement l’œuvre du Stagirite. (…) J’étais devenu aristotélicien et par conséquent méfiant à l’égard de la construction utopique de Platon » 44. Avec Aristote, Freund partage d’abord une conception de l’homme comme « animal politique » : la politique constitue selon lui une essence, une donnée anthropologique fondamentale consubstantielle à toute vie en société et non une simple institution contingente, une convention, comme le veulent les théoriciens du contrat social. Surtout, Aristote permet à Freund de penser une dialectique « ouverte », c’est-à-dire sans dépassement final des contradictions par une Aufhebung hégélienne : « chez Aristote, la dialectique c’est un raisonnement de vraisemblance parce qu’il y a des contraires. Il n’est point de troisième terme qui va les coiffer » 45.

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement.

Florian Louis

Chez Machiavel, que Freund lit en divergence avec Claude Lefort et l’interprétation républicaine de Quentin Skinner ou de Philip Pettit, il loue la franchise et l’audace d’« un homme qui a le courage de dire ce qui se passe en politique. La politique telle qu’elle est et non pas telle qu’on se l’imagine » 46. Loin de cacher son jeu, de tromper son monde et de recourir au cynisme pour arriver à ses fins, Machiavel ne dissimule pas mais dévoile au contraire la vérité du politique. Pour Freund, il est donc tout le contraire de ce qu’on qualifie de machiavélique, raison pour laquelle l’auteur de L’Essence du politique se définit pour sa part comme un machiavélien 47 : « si Machiavel avait été machiavélique, il aurait écrit un traité de morale politique, pour mieux duper son monde, et non point Le Prince qui met à nu les supercheries utilisées par divers hommes politiques » pour parvenir à leurs fins 48. Comme le secrétaire de la République de Florence, Freund se veut un démystificateur adepte d’un « style théorique de pensée sans concessions aux comédies moralisatrices d’un quelconque pouvoir ». Il ne fait pas l’éloge du machiavélisme en politique mais prétend décrire de façon machiavélienne, c’est-à-dire sans fard, la réalité machiavélique du monde : « Il appartient au machiavélien de dévoiler les obliquités machiavéliques » du politique 49.

Freund tient donc pour crucial de faire le départ entre le souhaitable et le possible et, ce faisant, d’éviter de sombrer dans les travers de ce qu’il appelle l’utopisme, conçu comme un avatar dévoyé de l’utopie 50

Chez Freund, l’utopisme relève d’une entreprise démiurgique de transformation du réel qui en efface les rigidités et aboutit en conséquence à des catastrophes : c’est un projet dont les concepteurs sont convaincus de détenir une légitimité incontestable et n’hésitent en conséquence pas à recourir à la violence au prétexte de faire le bien de ceux-là mêmes qu’ils répriment. 

Si cette dénonciation de l’utopisme participe d’un plaidoyer anti-totalitaire, elle opère également un amalgame caractéristique de la pensée réactionnaire, rangeant sous un même chef l’aspiration égalitaire, le projet révolutionnaire et la violence ou les crimes de masse 51

C’est dans ce pessimisme anti-moderne, dans cette vision radicalement opposée à toute forme de progressisme libéral et à toute possibilité d’universalité face à l’inexorable émergence de l’ennemi, que l’on trouve sans doute la justification première de la circulation de ses idées et de ses écrits au sein des réseaux d’extrême droite européens, auxquels il contribue proactivement 52. Pour reprendre la formule d’Aron à propos de Carl Schmitt, Julien Freund a joué « volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » ce rôle paradoxal d’ancien résistant devenu compagnon de route d’Alain de Benoist et de la Nouvelle Droite. 

Rien n’interdit toutefois de lire Freund « à rebrousse-poil » pour mieux donner tort à ses déplorations décadentistes de « l’agonie » d’une Europe dont il doutait de la capacité à peser encore sur les affaires du monde, estimant qu’elle « ne [serait] même plus décidée à se défendre » 53. Parce qu’ils sont aujourd’hui, confrontés à des ennemis qui les désignent, les Européens sont soumis à une inquiétante question que Julien Freund a fait résonner et à laquelle ils devront répondre.

Pour cultiver la paix ou leur jardin, peuvent-ils se permettre d’être candides ?

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