24.03.2026 à 11:17
Héloïse Wiart
Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.
Tiré d'Orient XXI.
Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».
À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »
L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir
Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »
Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.
Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.
Bagdad sous tension
À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.
Autour de la Zone verte (1) et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.
Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.
Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.
Une unité kurde fragile
Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat (2), dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).
L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi (3) est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».
Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »
Le Rojhelat au centre des aspirations kurdes
Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.
Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun (4). Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.
Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.
L'ombre d'un soutien étatsunien
Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.
Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne (5). Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.
Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis
Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.
Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »
Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.
Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.
Notes
1- La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
2- Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.
3- Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.
4- « Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.
5- Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.
24.03.2026 à 11:16
Agence Média Palestine
L'agence Média Palestine a consulté le nouveau rapport “Torture et génocide” de Francesca Albanese, qui sera présenté la semaine prochaine au palais des nations à Genève.
Tiré d'Agence média Palestine.
Paru il y a près d'un mois,le dernier rapport de Francesca Albanese a été largement passé sous silence dans les médias français, qui s'employaient plutôt à commenter les polémiques mensongères lancées par le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot à l'encontre de la rapporteure spéciale à l'ONU.
C'est pourtant un document important en ce qu'il démontre, avec méthode et précision, le rôle de la torture dans le génocide, autant que celui du génocide comme forme de torture. Il sera présenté la semaine prochaine par son autrice au Palais des Nations.
Torture dans et hors de la prison
L'une des particularités de ce rapport est d'examiner le recours systématique à la torture par Israël à l'encontre des Palestiniens par des pratiques exercées en détention mais aussi hors détention, prenant donc en compte les pratiques abusives imposées aux détenu-es dans les prisons israéliennes autant que le blocus, les déplacements forcés, la famine, la destruction des hôpitaux et des habitations à Gaza et dans les territoires occupés.
Ces formes “hors prison” de torture imposent “un régime de terreur psychologique continu et omniprésent sur le territoire conçu pour briser les corps, priver un peuple de sa dignité et le chasser de ses terres”, dénonce le rapport. “Il ne s'agit pas de violence accidentelle. C'est l'architecture du colonialisme de peuplement, bâtie sur des fondations de déshumanisation et maintenue par une politique de cruauté et de torture collective”.
Albanese y pointe que depuis les débuts de la construction de l'État d'Israël et tout au long de décennies d'occupation, Israël a recouru à la violence coercitive et l'a tolérée, celle-ci constituant un élément structurel de son appareil de domination, et pointe une accélération de ces pratiques depuis le 7 octobre 2023.
Le rapport dénonce une politique encouragée par un appareil législatif, judiciaire et médiatique qui ont permis et accéléré la déshumanisation des Palestinien-nes et légitimé le recours à la torture à leur encontre, soulignant une rhétorique reprise par l'ensemble de la société israélienne, affirmant que “la torture est ainsi devenue une entreprise collective”.
Le rapport énumère également les cas de torture systématiques observés dans les prisons israéliennes, passages à tabac, privation de sommeil, famine, déshydratation, exposition au froid, humiliations, violences sexuelles, refus de soins, un ensemble de pratiques destinées à briser les corps et les esprits.
Cette violence est permise, défendue et encouragée, comme a pu le démontrer l'Agence Média Palestine dans cet article sur l'abandon des charges pour viol à l'encontre de soldats israélien, ou celui-ci sur une visite proposée comme “safari” d'une prison israélienne.
La torture à double-emploi en contexte de génocide
Francesca Albanese démontre, dans son rapport, que la torture peut s'entendre comme un outil à double emploi, dans le contexte du génocide actuellement mené par ISraël à l'encotre des Palestinien-nes : la torture comme outil de génocide, et le génocide comme forme de torture.
“En effaçant le statut fondamental de la victime en tant qu'être humain, la torture agit comme un archétype d'exclusion de la communauté humaine et anéantit le sujet”, explique Albanese, qui décrit la bande de Gaza transformée par l'agression israélienne en un “vaste camp de torture” sans possibilité de mise à l'abri.
Outre les meurtres et les déplacements forcés à grande échelle, la rapporteure des droits pointe l'impact psychologique de ces pratiques sur l'ensemble de la population palestinienne, et la pratique israélienne d'effacement culturel comme une forme de torture, une attaque au sentiment d'identité, d'appartenance et de continuité.
“La force des rapports de Francesca Albanese”, commente Johann Soufi sur son compte X, “est de relier toutes les pièces du puzzle : meurtres, torture, famine, destructions massives, violences sexuelles, terreur permanente. Pris ensemble, ces actes confirment l'intention génocidaire déjà relevée dans ses précédents rapports.”
C'est en effet l'analyse cumulative des éléments cités qui permet de contrer une approche fragmentée qui a historiquement favorisé l'impunité. En considérant le génocide comme “envirronnement de torture”, Albanese décrit une structure cohérente de punition collective, où les Palestinien-nes sont collectivement soumis-es à des souffrances physiques et psychiques massives, plutôt que des excès isolés ou des défaillances en matière de sécurité.
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24.03.2026 à 11:16
Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme
GENÈVE – Le gouvernement israélien a accéléré l'expansion illégale des colonies et l'annexion de vastes portions de la Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, provoquant le déplacement forcé de plus de 36 000 Palestiniens dans un contexte de recrudescence de la violence de la part des forces de sécurité israéliennes et des colons, selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.
Tiré de France-Palestine Solidarité.
Ce rapport, qui couvre la période de 12 mois allant jusqu'au 31 octobre 2025, recense 1 732 incidents de violence commis par des colons ayant entraîné des blessés ou des dégâts matériels, contre 1 400 au cours de la période précédente. Cela inclut le harcèlement incessant, l'intimidation et la destruction de maisons et de terres agricoles.
« La violence des colons s'est poursuivie de manière coordonnée, stratégique et largement impunie, les autorités israéliennes jouant un rôle central dans la direction, la participation ou la facilitation de ces agissements », indique le rapport, rendant difficile la distinction entre la violence de l'État et celle des colons. L'impunité persistante et généralisée « facilite et encourage la violence et le harcèlement à l'encontre des Palestiniens », ajoute-t-il.
En octobre dernier, au moment de la récolte des olives, le rapport a recensé 42 attaques de colons ayant blessé 131 Palestiniens, dont 14 femmes et un garçon, soit le nombre le plus élevé enregistré en un seul mois depuis 2006. Les attaques quotidiennes menées par des colons armés, des soldats et des « colons-soldats » – dont beaucoup ont été armés, équipés et formés par les autorités de l'État –, ainsi que la fermeture de nouvelles terres aux propriétaires fonciers et aux récoltants palestiniens, ont fait de la saison 2025 la pire depuis des décennies.
Dans certains cas, le rapport a constaté que des actes de violence sexiste ont été le déclencheur final du déplacement. D'autres attaques ont entraîné la séparation des familles, les femmes et les enfants étant contraints de partir, tandis que les membres masculins de la famille restaient sur place pour tenter de conserver la possession des terres et des biens.
« Les déplacements en Cisjordanie occupée, qui coïncident avec les déplacements massifs de Palestiniens à Gaza, perpétrés par l'armée israélienne, semblent indiquer une politique israélienne concertée de transfert forcé de masse sur l'ensemble du territoire occupé, visant à un déplacement permanent, ce qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique », indique le rapport.
Il a souligné le risque accru de déplacement auquel sont confrontés des milliers de Palestiniens issus des communautés bédouines situées au nord-est de Jérusalem-Est en raison de l'avancement des plans de colonisation, ajoutant que le transfert illégal de personnes protégées constitue un crime de guerre au sens de la quatrième Convention de Genève. Le rapport note que de tels actes peuvent engager la responsabilité pénale individuelle des fonctionnaires qui y participent et, dans certaines circonstances, peuvent également constituer un crime contre l'humanité.
Le rapport conclut également que le transfert de pouvoir de l'armée israélienne aux autorités civiles, les mesures visant à confisquer des terres palestiniennes pour l'expansion des colonies, ainsi que d'autres politiques et pratiques discriminatoires « ont constitué un régime institutionnalisé de discrimination, d'oppression et de violence systématiques de la part d'Israël à l'encontre des Palestiniens », violant l'interdiction de la ségrégation raciale et de l'apartheid prévue par le droit international.
Le rapport souligne la promotion ou l'approbation par les autorités israéliennes de 36 973 logements dans les colonies de Jérusalem-Est occupée et d'environ 27 200 dans le reste de la Cisjordanie. Un nombre sans précédent de 84 nouvelles avant-postes a également été établi au cours de la période couverte par le rapport. Le rapport note également l'expansion de l'activité de colonisation dans la zone B de la Cisjordanie occupée, qui relève de la juridiction de l'Autorité palestinienne conformément aux accords d'Oslo.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, appelle Israël à cesser immédiatement et complètement la création et l'expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l'occupation du territoire palestinien. Israël doit également permettre le retour des Palestiniens déplacés et mettre fin à toutes les pratiques de confiscation de terres, d'expulsions forcées et de démolitions de maisons.
Traduction : AFPS
Photo : Les colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ont été établies et sont maintenues en violation du droit international © Nations Unies Genève
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24.03.2026 à 11:15
Ahmed Alqarout
En septembre 2025, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a exhorté les Israélien.nes à se préparer à un isolement international croissant en transformant le pays en une « Super Sparte » du Moyen-Orient — un pays plus militarisé, économiquement autonome et capable de soutenir un conflit prolongé malgré une pression extérieure croissante. En effet, depuis octobre 2023, les dirigeant.es israélien.nes ont articulé – et commencé à mettre en œuvre de manière sélective – un virage vers une plus grande autonomie stratégique, visant à développer une économie de guerre résistante aux sanctions.
Tiré d'Agence média Palestine.
Cette note d'orientation replace ces développements dans le cadre de ce qu'elle qualifie de doctrine émergente de la « Super-Sparta ». Tel qu'il est employé ici, le terme dépasse la simple rhétorique politique pour décrire un projet politico-économique institutionnel structuré autour d'une mobilisation nationale permanente, d'une doctrine de guerre préventive et d'une expansion accélérée de l'industrie de défense. Ce changement s'opère dans un contexte d' attaques militaires répétées des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, illustrant comment l'économie de guerre mobilisée fonctionne dans la pratique pour consolider l'impunité et diluer la responsabilité. Pourtant, alors même que l'État sioniste promeut un programme d'autosuffisance, cette trajectoire ne reflète pas un consensus national consolidé et est marquée par des tensions institutionnelles qui exposent des vulnérabilités structurelles.
En conséquence, plutôt que de viser une autarcie totale (autosuffisance économique nationale), l'économie de guerre d'Israël semble se consolider en un modèle hybride combinant substitution nationale et intégration mondiale stratégique. Cette configuration répartit le risque à travers des réseaux transnationaux plutôt que de le concentrer au sein d'un canal unique susceptible de faire l'objet de sanctions. Le premier pilier de cette stratégie se concentre sur l'expansion des capacités de production nationales dans les secteurs critiques de la défense, tandis que le second approfondit l'intégration transnationale afin de disperser les vulnérabilités à travers des réseaux diversifiés, et souvent résistants aux sanctions. Dans ce contexte, l'auteur soutient que les instruments traditionnels de la responsabilité internationale — en particulier les embargos fragmentés ou appliqués de manière incohérente — perdent de leur efficacité, soulignant la nécessité de stratégies ciblant l'infrastructure matérielle et les nœuds de dépendance qui soutiennent l'économie israélienne.
La quête de l'autarcie stratégique
La doctrine « Super-Sparta » s'est traduite par des propositions politiques centrées sur la « souveraineté industrielle », bien que leur mise en œuvre reste inégale et contestée sur le plan institutionnel. L'articulation la plus formelle de cette autonomie stratégique figure dans le rapport de la Commission Nagel, présenté en janvier 2025, qui préconise une expansion de la production nationale d'armement essentiel afin de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers. Ce pivot industriel s'accompagne d'un changement doctrinal vers une posture d'« attaque proactive et préventive ». Pour soutenir cette transition, la commission a recommandé une augmentation substantielle des dépenses de défense — allant de 36 à 74 milliards de dollars supplémentaires au cours de la prochaine décennie. Parmi les priorités clés figure l'expansion à grande échelle des stocks de munitions afin d'atteindre l'indépendance en matière de production d'ici 2034.
En septembre 2025, le ministère de la Défense (MoD) a créé une Direction nationale de l'armement afin de centraliser les achats, d'accélérer les chaînes d'approvisionnement nationales et de faire progresser le développement d'armes de précision et de drones. Les responsables israélien.nes ont fait état d'une augmentation de la capacité de production locale pour plusieurs types de munitions, notamment les bombes lourdes larguées par voie aérienne, ainsi que de nouvelles installations pour les explosifs et les matières premières critiques, et d'une expansion de la fabrication de munitions. Cette expansion est soutenue par des programmes de subventions et d'incitations ciblant les technologies de défense et à double usage.
Le MoD s'est imposé comme le principal moteur institutionnel de cette stratégie d'innovation en matière de défense en temps de guerre. Rien qu'en 2024, il a passé des contrats avec plus de 80 start-ups — un chiffre bien supérieur aux niveaux d'avant-guerre —, injectant près de 255 millions de dollars par le biais de canaux d'approvisionnement accélérés. Ces contrats fonctionnent comme des subventions implicites, finançant la recherche et le développement à un stade précoce tout en garantissant la demande, en réduisant le risque commercial et en signalant la crédibilité aux investisseurs privés. Les investissements se sont concentrés sur des secteurs stratégiques tels que les drones, l'intelligence artificielle et les systèmes autonomes.
Des mécanismes de financement parallèles ont également été mobilisés par l'intermédiaire de l'Autorité israélienne pour l'innovation (IIA). Son programme d'incitation pour les entreprises en phase de démarrage offre des subventions pouvant atteindre 2,7 millions de dollars, couvrant jusqu'à la moitié des budgets approuvés et remboursables par le biais de redevances une fois les ventes réalisées. Comme ces subventions n'obligent pas les entreprises à céder des parts, elles canalisent les fonds vers des technologies de défense et à double usage à cycle long.
En outre, le gouvernement israélien a relancé le modèle Yozma par le biais d'une initiative « Yozma 2.0 », engageant des capitaux publics dans des fonds de capital-risque sur la base d'un abondement de 30 %. Bien que conçue comme une vaste mesure de stimulation de l'innovation, les priorités en temps de guerre ont orienté des investissements substantiels vers des technologies de pointe liées à la sécurité. Le fonds de démarrage élargi de l'IIA — qui distribue désormais environ 135 millions de dollars par an — renforce encore davantage le pipeline d'innovation. Collectivement, ces instruments intègrent les priorités de défense au sein de l'écosystème national d'innovation d'Israël.
Au-delà de l'industrie, la volonté d'Israël d'atteindre l'autarcie stratégique s'est étendue à la militarisation de la société. Alors que la pénurie de main-d'œuvre s'intensifie dans le contexte d'une guerre expansionniste sur plusieurs fronts, un arrêt de la Cour suprême israélienne du 25 juin 2024 a mis fin aux exemptions légales pour les étudiants ultra-orthodoxes des yeshivas, dans le but d'élargir le vivier de recrutement. Des avis de conscription massive ont suivi, dont 54 000 en juillet 2025. Cette mesure a déstabilisé les coalitions au pouvoir et mis en évidence les tensions entre les besoins en effectifs militaires et la stabilité politique, tandis que les niveaux de recrutement restent inférieurs aux objectifs opérationnels.
La pénurie de main-d'œuvre civile s'est également aggravée, en particulier à la suite de la révocation à grande échelle des permis de travail palestiniens. Les efforts visant à remplacer cette main-d'œuvre par de la main-d'œuvre étrangère venue d'Inde, du Sri Lanka et de Chine ont peiné à répondre à la demande, ce qui a fait grimper les coûts et ralenti la production. L'abandon de la main-d'œuvre palestinienne reflète la volonté coloniale des colons d'expulser la population indigène de ses terres et un modèle d'emploi axé sur la sécurité qui privilégie la contrôlabilité plutôt que l'efficacité économique. Cette politique coloniale institutionnalise un régime de main-d'œuvre ségrégué, conforme à l'architecture plus large du régime d'apartheid militarisé d'Israël.
Limites et contraintes de la doctrine
La doctrine « Super-Sparta » n'est pas un consensus national consolidé, mais plutôt un projet politico-économique contesté, marqué par des fractures internes susceptibles de s'aggraver. Le cadre de Nagel a déjà suscité des critiques quant à sa cohérence stratégique, sa faisabilité budgétaire et sa responsabilité institutionnelle. Si le rapport présente un vaste programme d'expansion industrielle, il n'établit pas de stratégie politique ou opérationnelle pleinement intégrée. Les mécanismes de financement restent flous, les augmentations budgétaires proposées ne s'appuyant pas sur un modèle de recettes crédible.
Ces défis sont aggravés par une fragmentation plus large de la gouvernance. Des chercheurs ont identifié des limites persistantes dans la capacité d'Israël à mener une politique stratégique durable, notamment une faible coordination interministérielle et des lacunes dans la mise en œuvre. En tant qu'organe consultatif, la Commission Nagel ne dispose pas d'un pouvoir d'exécution formel, ce qui rend ses recommandations subordonnées à leur adoption politique au sein d'un système de coalition fragmenté. Parallèlement, des contraintes matérielles — notamment les dépendances vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement, la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et l'accès aux matières premières essentielles — compliquent la mise en œuvre. Israël reste également dépendant des chaînes d'approvisionnement mondiales pour les semi-conducteurs, les composites avancés et les systèmes de propulsion, ce qui souligne les limites structurelles de la poursuite d'une autarcie totale.
Le rapport aborde par ailleurs de manière limitée les défis liés à la main-d'œuvre ou la répartition inégale des obligations de service militaire, en particulier au sein des communautés ultra-orthodoxes — des omissions qui affaiblissent la viabilité à long terme de la main-d'œuvre. Prises dans leur ensemble, ces lacunes mettent en évidence les tensions croissantes entre l'ambition stratégique et les contraintes matérielles auxquelles se heurte la quête d'indépendance industrielle du régime israélien. Elles clarifient également la distinction entre le discours « Super-Sparta » et la réalité, indiquant que le modèle émergent n'est pas une autarcie totale, mais une forme limitée d'autonomie stratégique façonnée par un réalignement mondial persistant visant à renforcer la résilience face aux sanctions.
Réalignement géopolitique : une stratégie d'atténuation des sanctions
Il est significatif que ces contraintes en matière de gouvernance, de main-d'œuvre et de chaîne d'approvisionnement contribuent à expliquer pourquoi la quête d'autonomie stratégique d'Israël a pris une forme hybride. L'indépendance industrielle totale restant hors de portée, le régime israélien a mis en œuvre une stratégie parallèle : approfondir l'intégration avec les réseaux de défense transnationaux et les partenaires autoritaires afin d'atténuer les vulnérabilités et de compliquer l'application des embargos. Ce réalignement géopolitique constitue le deuxième pilier, plus discret, de la doctrine « Super-Sparta » : l'isolation par l'imbrication plutôt que par l'isolement.
La pression des sanctions s'est accrue à mesure que la mobilisation mondiale s'intensifiait en réponse au génocide de Gaza. Par exemple, l'Espagne, la Turquie, l'Allemagne et l'Italie ont toutes introduit diverses formes de restrictions commerciales et d'armement, signalant un risque croissant pour la réputation et la réglementation d'Israël. Pourtant, l'application reste inégale et fragmentée, affaiblie par des failles, des exemptions et des retraits de politique. Exploitant ces lacunes dans l'application, le régime israélien a cherché à se protéger des sanctions plutôt qu'à s'isoler, tout en continuant à prôner l'autosuffisance.
Comme l'a documenté la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese dans son rapport de 2025, l'État israélien est passé d'une « économie d'occupation » à une « économie de génocide », soutenue par de denses réseaux d'acteur.rices corporatif.ves mondiaux et nationaux. Le rapport identifie plus de 45 entreprises comme étant au cœur de cette économie politique, notamment des fabricants d'armes, des entreprises technologiques, des sociétés de construction, des industries extractives, des institutions financières et des universités. Cette infrastructure d'entreprises intègre l'économie de guerre israélienne dans les circuits transnationaux de la finance, de la production et du développement technologique, diffusant ainsi la vulnérabilité et les risques à travers des réseaux mondiaux plutôt que de les concentrer au sein d'un seul canal susceptible de faire l'objet de sanctions.
Le secteur de la défense israélien reste également profondément ancré dans les réseaux de production mondiaux. De grandes entreprises telles que Elbit Systems et Israel Aerospace Industries dépendent fortement des exportations, des coentreprises et du co-développement avec des partenaires étrangers. L'expansion des écosystèmes de production conjointe — couvrant la défense antimissile, les systèmes cybernétiques et l'intelligence artificielle — renforce l'intégration des entreprises israéliennes au sein des marchés de défense transnationaux, compliquant la faisabilité et l'application des régimes d'embargo. Les accords de coproduction, tels que la ligne d'intercepteurs RTX–Rafael Tamir en Arkansas, illustrent comment Israël gère ses dépendances en matière de fabrication offshore par le biais d'une intégration stratégique.
Des mécanismes plus directs de contournement des sanctions complètent la diffusion structurelle de la production de défense et de l'écosystème technologique d'Israël à travers les réseaux mondiaux. Cela inclut la manière dont les marchés publics de défense israéliens ont recouru à des courtiers tiers et à des réseaux mondiaux de distributeurs pour s'approvisionner en composants soumis à des restrictions, souvent à des prix élevés. De telles pratiques soulignent que l'isolation fonctionne non seulement par la substitution, mais aussi par des efforts actifs visant à saper l'application des embargos. Dans cette optique, Israël a poursuivi une stratégie de réalignement géopolitique, renforçant ses liens avec un bloc de régimes de droite, ethno-nationalistes et autoritaires moins sensibles aux pressions fondées sur les droits de l'homme et au respect du droit international.
Le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe intègre Israël dans des réseaux à long terme d'infrastructures, de logistique et de technologie conçus pour approfondir les liens économiques et géopolitiques. L'Inde est devenue un partenaire clé et le plus gros client d'armes d'Israël, une relation renforcée par un traité bilatéral d'investissement signé en septembre 2025. La Hongrie est également devenue un important partenaire industriel européen, tandis que l'Azerbaïdjan fournit de l'énergie et importe des armes israéliennes. Les exportations d'armes vers les États signataires des Accords d'Abraham (Émirats arabes unis, Bahreïn et Maroc) ont également bondi, passant de 3 % des exportations de défense d'Israël en 2023 à 12 % en 2024, renforçant ainsi ce réalignement régional.
Le régime israélien a également externalisé ses infrastructures logistiques dans le cadre d'une stratégie de couverture maritime visant à atténuer les risques d'escalade des sanctions, d'interdiction de transport maritime et de perturbation de l'approvisionnement en temps de guerre. Afin de réduire sa dépendance vis-à-vis des ports nationaux vulnérables au blocus, aux grèves ou aux attaques de missiles, Israël a délocalisé ses opérations logistiques critiques. Cela inclut l'offre d'Israeli Shipyards Ltd. visant à acquérir une participation majoritaire dans le port grec de Lavrion, afin d'établir une plaque tournante méditerranéenne de transbordement et d'entreposage capable de remplacer Haïfa et Ashdod — deux ports qui ont subi des perturbations opérationnelles répétées pendant la guerre.
La reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025 reflète de la même manière une logique de positionnement maritime. Situé près du goulet d'étranglement de Bab al-Mandab, au large des côtes du Yémen, le Somaliland offre un point d'ancrage potentiel pour la surveillance, la coordination logistique et la protection des routes maritimes face aux perturbations liées aux Houthis en mer Rouge. Ces initiatives reflètent une stratégie hybride d'isolation plutôt que d'autarcie totale ou d'autonomie complète, associant la production nationale dans les industries de guerre clés à la répartition géographique des opérations logistiques sur des juridictions externes. Cette approche produit une isolation à plusieurs niveaux : elle réduit l'exposition directe aux sanctions tout en répartissant la vulnérabilité sur plusieurs juridictions et corridors d'approvisionnement.
L'isolation d'Israël est encore renforcée par une intégration profonde de son industrie de défense avec les marchés européens. L'UE reste le principal partenaire commercial d'Israël, notamment grâce à la coopération en matière de recherche, aux échanges technologiques et aux cadres de développement conjoint d'armes. Avant la guerre actuelle, les entreprises de défense israéliennes avaient établi des collaborations profondes et en pleine expansion avec les marchés européens. Des coentreprises telles que le programme de missiles EuroSpike — associant Rafael Advanced Defense Systems à des fabricants allemands de matériel de défense — illustrent l'étendue de l'imbrication des coproductions. De même, les partenariats entre le groupe français Safran (via sa filiale Sagem Defence) et Elbit Systems pour la production de drones militaires, ainsi que l'acquisition par Israel Aerospace Industries de la société grecque Intracom Defense, offrent aux entreprises israéliennes un accès direct aux ressources du Fonds européen de défense et aux circuits d'approvisionnement. Ces relations industrielles étroitement imbriquées génèrent une résistance institutionnelle à l'application de l'embargo, car les fabricants, les investisseurs et les gouvernements européens restent matériellement impliqués dans les chaînes d'approvisionnement de la défense israélienne.
En complément de ces stratégies géopolitiques de couverture, les cadres législatifs et réglementaires américains offrent à Israël une protection supplémentaire contre l'application du BDS. L'abrogation par le président américain Donald Trump du Mémorandum sur la sécurité nationale n° 20 en février 2025 a affaibli les conditions humanitaires régissant les transferts d'armes américains en supprimant les obligations de déclaration et de garantie liées au respect du droit international humanitaire. Parallèlement, la législation américaine anti-boycott et les restrictions en matière de marchés publics au niveau des États continuent de pénaliser la participation des entreprises aux campagnes de boycott ou de sanctions, limitant ainsi la conformité du secteur privé aux campagnes de pression internationales.
En outre, les discussions actuelles concernant la suppression progressive du programme américain de financement militaire étranger (FMF) doivent être comprises moins comme un pas vers l'indépendance stratégique d'Israël que comme une restructuration des mécanismes d'aide. Les débats politiques et les propositions des groupes de réflexion liés aux négociations sur le prochain protocole d'accord de sécurité entre les États-Unis et Israël ont exploré la possibilité de réorienter une partie de l'aide annuelle existante de 3,8 milliards de dollars vers des programmes élargis de développement conjoint et de coproduction financés par des crédits du département américain de la Défense plutôt que par les subventions traditionnelles du FMF. Cette réorientation permettrait à Israël de maintenir — voire d'augmenter — ses importations annuelles d'armes tout en réduisant les mécanismes de contrôle historiquement liés à l'aide militaire directe des États-Unis, institutionnalisant ainsi un partenariat de défense moins conditionnel et plus profondément ancré.
Défier l'isolement
La doctrine « Super-Sparta » d'Israël s'articule autour de deux stratégies complémentaires : la substitution nationale dans la production de défense critique et l'imbrication stratégique au sein de réseaux transnationaux. Comme démontré, les charges fiscales, les pénuries de main-d'œuvre et les dépendances vis-à-vis de la chaîne d'approvisionnement limitent la portée de la première stratégie, tandis que les enchevêtrements de coproduction et le réalignement géopolitique favorisent la seconde. Cette double configuration permet à l'économie de guerre d'Israël d'absorber la pression des sanctions par la diversification plutôt que par l'isolement — en déplaçant les dépendances, en acheminant les achats et en tirant parti de l'intégration des États partenaires pour soutenir les opérations militaires sous des contraintes diplomatiques.
Pour contrer cette stratégie, la pression doit se concentrer sur les nœuds de dépendance qui restent les plus résistants à la substitution, tout en s'adaptant aux efforts parallèles d'Israël pour les réacheminer et les diffuser.
L'enchaînement des actions est crucial : une économie de guerre résistante aux sanctions ne peut être consolidée du jour au lendemain. À court terme, la priorité est de cibler les dépendances externes qui ne peuvent être remplacées rapidement. À moyen terme, l'attention devrait se porter sur les intrants industriels, les systèmes technologiques et l'infrastructure financière qui soutiennent et permettent la mise en œuvre des atrocités du régime israélien. À long terme, la tâche stratégique consiste à empêcher que les processus d'isolation ne se transforment en normalisation, en construisant des coalitions durables pour faire respecter les sanctions et en institutionnalisant des régimes de responsabilité juridique.
Recommandations
Réorienter les stratégies de responsabilisation vers des leviers concrets – plutôt que vers un isolement symbolique – sera essentiel pour contester l'infrastructure qui soutient l'économie de guerre d'Israël. Les recommandations suivantes s'adressent à des groupes d'acteur.rices distincts mais complémentaires.
Société civile et mouvements de base
Comme la production de guerre intérieure d'Israël reste tributaire d'infrastructures logistiques et de services transnationales, la pression de la société civile est la plus efficace là où les chaînes d'approvisionnement dépendent d'acteur.rices et d'infrastructures externes.
– Les acteur.rices de base devraient maintenir les boycotts de consommateurs tout en élargissant les campagnes ciblant la logistique militaire et les réseaux de production à double usage. Les chaînes d'approvisionnement maritimes restent un point de pression critique. Les perturbations récentes — notamment les interdictions en mer Rouge menées par le Yémen et les actions des dockers européens, telles que le blocage par la CGT française de composants de munitions à Marseille-Fos et l'arrêt par les dockers italiens des expéditions d'acier de qualité militaire à Gênes — démontrent que les syndicats peuvent imposer des coûts matériels directs malgré les revendications d'autonomie stratégique. L'élargissement des alliances de dockers dans des ports tels que Gênes, Le Pirée, Marseille et Ravenne peut transformer des arrêts ponctuels en perturbations transnationales durables.
– Les campagnes devraient également cibler les infrastructures logistiques et de certification qui sous-tendent le commerce maritime — notamment les assureurs, les sociétés de classification, les transitaires et les prestataires de services portuaires — afin d'accroître l'exposition au risque commercial des cargaisons militaires à destination d'Israël.
– L'organisation du secteur technologique représente un deuxième vecteur d'influence. L'écosystème d'innovation de défense d'Israël reste profondément ancré dans l'infrastructure cloud mondiale, les services d'IA et les plateformes de traitement des données. Des campagnes telles que No Tech for Apartheid montrent comment l'organisation des travailleurs, les difficultés d'approvisionnement et la pression des actionnaires peuvent perturber ces dépendances en matière de services. La pression devrait également se concentrer sur les infrastructures physiques permettant le fonctionnement des systèmes de guerre numérique — centres de données, fermes de serveurs et filiales à l'étranger qui ancrent les entreprises israéliennes au sein d'écosystèmes d'approvisionnement étrangers.
Gouvernements nationaux et organismes de réglementation
Si Israël a développé sa production nationale de défense, il reste dépendant des intrants importés, des écosystèmes de services et de la permissivité des réglementations des États partenaires. L'action gouvernementale est donc plus efficace lorsqu'elle cible les facilitateurs externes de la substitution industrielle.
– Les États favorables aux cadres de responsabilité devraient donner la priorité aux contrôles à l'exportation des composants à double usage — notamment les précurseurs énergétiques, les matériaux rares, les capteurs, les systèmes de propulsion et les technologies de guidage — tout en renforçant la répression contre le réétiquetage, le transbordement et les achats par l'intermédiaire de courtiers.
– Les agences de régulation devraient étendre les exigences de diligence raisonnable et de divulgation aux assureurs, financiers, intermédiaires logistiques et organismes de certification qui desservent les chaînes d'approvisionnement de l'industrie de la défense. L'application des normes de risque du droit international humanitaire au sein des régimes d'octroi de licences d'exportation peut restreindre davantage les expéditions lorsqu'il existe un risque crédible d'utilisation abusive.
– Les gouvernements devraient également restreindre les marchés publics, les partenariats de recherche et les accords de licence technologique impliquant des entreprises concernées, y compris les filiales et les coentreprises implantées sur leur territoire. Les cadres de contrôle parlementaire et de recours judiciaires peuvent limiter la participation, facilitée par l'État, aux réseaux transnationaux de production de défense.
Coalitions du Sud et plateformes intergouvernementales
Le modèle d'isolation hybride d'Israël repose sur le détournement du commerce, de la logistique et des achats vers des juridictions permissives. Une action coordonnée des pays du Sud peut donc combler les lacunes d'application laissées par les embargos occidentaux fragmentés.
– Les coalitions des pays du Sud disposent d'un levier d'action significatif grâce à l'application coordonnée des embargos, au déni logistique et aux contrôles des matières premières. Les engagements issus du Groupe de La Haye et de la réunion ministérielle de Bogotá convoquée par la Colombie et l'Afrique du Sud constituent un noyau politique pour la coordination opérationnelle et devraient être institutionnalisés sous forme de plateformes de partage de renseignements, de mécanismes de coordination douanière et de cadres synchronisés de déni portuaire.
– La mise en place d'unités chargées de l'application de l'embargo et de la surveillance des contournements, capables de cartographier les pratiques de réétiquetage, les couloirs de transbordement et les réseaux d'approvisionnement « gris », permettrait aux États participants de perturber de manière préventive les flux d'approvisionnement.
– Les exportations d'énergie et de matières premières offrent un levier supplémentaire. Des précédents tels que la suspension des exportations de pétrole brut par le Brésil et la suspension des exportations de charbon par la Colombie illustrent comment les matières premières stratégiques peuvent servir d'outils de contrainte concrets lorsqu'elles font l'objet d'une coordination multilatérale.
Institutions financières et multilatérales
Même si Israël développe sa production nationale, son économie de guerre reste ancrée dans les systèmes transnationaux de financement, d'assurance et de capital d'innovation. Le levier financier est donc essentiel pour briser cet isolement.
Les banques de développement, les fonds souverains et les institutions financières régionales devraient subordonner leurs investissements, leurs garanties de crédit et leurs services financiers au respect du droit international humanitaire. Un contrôle accru du capital-risque, des subventions à l'innovation et des filières de financement des technologies à double usage peut limiter l'expansion de l'industrie de défense au niveau de la recherche et du développement.
La restriction de l'accès aux marchés des capitaux et aux services financiers pour les entreprises impliquées de manière significative dans la production militaire permettrait simultanément d'amplifier la pression sur les secteurs de la production et de la logistique. Les initiatives de dédollarisation émergentes des BRICS offrent des voies supplémentaires pour mettre en œuvre des restrictions financières ciblées indépendamment des contraintes réglementaires américaines.
Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D
Source : Al-Shabaka
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24.03.2026 à 11:13
Ludivine Bantigny
Exactions, expulsions, meurtres d'enfants, exécutions sommaires : en Cisjordanie, Israël se livre à un nettoyage ethnique de plus en plus oppressant. Tout est fait, par la terreur, pour que les Palestiniens quittent leur terre. J'étais en Cisjordanie occupée fin février, alors que la guerre de Trump et Netanyahou commençait. Témoignage et appel concret à la solidarité.
Tiré du blogue de l'autrice.
Fin février, alors que la guerre de Trump et Netanyahou commençait, j'étais en Cisjordanie occupée. Ce petit texte vise à décrire la colonisation de plus en plus violente et meurtrière : des enfants battus, des enfants morts ; exactions, expulsions, exécutions sommaires… Une véritable politique de terreur, qui ne cesse de s'accélérer et de se brutaliser.
Dès qu'on arrive en Cisjordanie, on éprouve toujours le sentiment oppressant de l'arbitraire le plus total et de la violence quotidienne, obsédante, harcelante. Dans le village où je logeais, près d'Hébron, un enfant venait d'être violemment battu par des colons armés de bâtons, et masqués. L'arbitraire est incessant : on ne peut jamais savoir si on va pouvoir aller d'un village à l'autre, parce qu'il y a partout des postes militaires de l'armée d'occupation, avec miradors et barrages, fermés sans horaire, sans raison, avec la pure et simple volonté de brimer et d'intimider. Il y a tant de routes en Cisjordanie occupée où les Palestiniens ne peuvent pas circuler. Du jour au lendemain, l'occupant décide que tel territoire devient zone militaire, et c'est terminé : même quand on y a une parcelle de terre depuis des générations, on ne peut plus y accéder.
La colonisation s'étend de manière vertigineuse. Par la brutalité totale. Des colons installent d'abord des caravanes, l'armée empêche tout accès, tire sans hésiter quand on s'approche. Là où je vais habituellement, les colonies ont progressé et encerclent les villages. Un paysan âgé a été battu violemment simplement parce qu'il voulait se rendre sur sa parcelle de terre, une vigne qu'il cultive depuis des décennies. Dans ce cas, il n'y a plus aucun recours possible. L'armée valide. Les procureurs appelés par des avocats solidaires se taisent.
Les dernières mesures prises par la Knesset intensifient encore le processus d'une colonisation démesurée : les colons pourront s'installer sur des terres quand les Palestiniens ne peuvent pas prouver par les anciens cadastres qu'elles leur appartiennent. Une catastrophe. Mais même sans cette législation, l'installation des colons n'a plus aucune limite. Dans la vallée de Jourdain, c'est particulièrement catastrophique puisqu'ils se sont emparés de toutes les bonnes terres, en particulier des palmeraies, où ils implantent leurs sites agro-industriels.
Israël, avec ses colons, se livre à un nettoyage ethnique de plus en plus oppressant. Tout est fait, de manière acharnée, pour que les Palestiniens quittent leur terre. Rien qu'en janvier, 700 personnes ont quitté leurs maisons. On estime qu'il y a désormais plus de 750 000 colons.
Le dernier rapport de l'ONU sur la situation des droits humains dans les territoires occupés est accablant : « Israël met désormais en péril l'existence même du peuple palestinien en Palestine ». Il s'agit d'« effacer » les Palestiniens de leur terre.
Il y a quelques jours, un frère et une sœur de 5 et 7 ans ont été tués à Tammun. En Cisjordanie, 65 enfants ont été tués en un an, par les colons ou l'armée d'occupation. En moyenne un enfant chaque semaine. Les colons qui s'auto-désignent comme les « Jeunes des collines », un collectif suprémaciste, sont fiers de blesser ou tuer « des Arabes ». Ils brandissent sur vidéos les trophées de leurs « exploits » meurtriers. Dans une pratique de harcèlement atroce. La situation est tellement horrible, en parallèle du génocide qui se déploie à Gaza, que même d'anciens hauts gradés de l'armée israélienne viennent de dénoncer ce qu'ils nomment eux-mêmes des pogroms, et un quotidien terrifiant. Vendanges et cueillette du raisin se pratiquent dans la terreur. À Sinjil il y a quelques mois, un enfant de 14 ans a été tué par les soldats de l'armée occupante. Lors des dernières récoltes on a recensé 150 attaques dans 80 villages, 4000 arbres arrachés. Le nettoyage ethnique se poursuit : 36 000 personnes ont été expulsées en un an, les destructions sont méthodiques, les intimidations se mènent par drones et surveillance biométrique, le bétail est tué, les récoltes piétinées et les maisons incendiées. Avec la guerre, la situation a encore empiré : routes fermées, couvre-feu à 16H, militarisation renforcée… Mais la résistance persiste.
Si vous voulez aider les Palestiniennes et Palestiniens, il y a de nombreux moyens : se rapprocher des organisations, participer activement à la campagne BDS, aider les coopératives paysannes. Avec ce lien sûr, via l'Association France Palestine Solidarité, notamment pour aider la magnifique coopérative Al Sanabel, qui produit du jus de raisin. Un exemple de soutien concret et de solidarité.
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24.03.2026 à 02:10
Comité de Montreal
Ce matin, plus d'une centaine d'étudiants du Cégep de Saint-Laurent ont occupé le pavillon principal de l'établissement après que la direction est revenue sur un accord initial conclu lors des… Source
24.03.2026 à 01:00
Pierre Leyraud
Le 15 novembre 2023, Habermas a cosigné une lettre au sujet de l'Allemagne, Israël et les Juifs dans laquelle ils exprime des positions totalement en contradiction avec sa philosophie politique et morale.
Tiré du blogue d'Irène Doiron. .
En 1953, le jeune Jürgen Habermas avait 24 ans et publiait dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung un article qui ne passait pas inaperçu et qui s'intitulait : « Penser avec Heidegger contre Heidegger ». Dans cet article, il soulevait la question de l'existence d'« un lien intime entre l'engagement nazi de Heidegger et sa pensée » et il précisait que la philosophie de Heidegger lui avait fait forte impression. Habermas inaugurait ainsi son rôle d'intellectuel public en enjoignant les Allemands à se confronter à leur passé.
Le 15 novembre 2023, J. Habermas cosignait une courte lettre publiée par le Research Centre, « Normative Orders », de l'université Goethe de Francfort dans laquelle il proclamait » le principe de solidarité avec Israël et les Juifs en Allemagne ». Toujours dans son rôle d'intellectuel public, J. Habermas adoptait, dans cette lettre, un ton et des positions tellement éloignés du ton et des idées de ses écrits qu'on est en droit, comme le titre du présent texte le signale, de « Penser avec Habermas contre Habermas ».
En effet, dans cette lettre, après avoir rappelé, de façon très asymétrique, « l'atrocité sans égale du Hamas » et « la réponse d'israël », il précise, au sujet du 7 octobre et de Gaza : « Nous croyons que parmi tous les points de vue conflictuels qui ont été exprimés, il y en a certains qui ne devraient pas être contestés. Ils sont la base d'une solidarité bien comprise avec Israël et les juifs en Allemagne ».
D'où venait cette prise de position, semble-t-il, incontestable ?
J. Habermas répondait : « L'éthique démocratique de la République Fédérale d'Allemagne, qui est orientée par l'obligation de respecter la dignité humaine, est liée à une culture politique pour laquelle la vie des Juifs et le droit d'Israël à l'existence sont des éléments centraux qui valent une attention particulière à la lumière des crimes de la période Nazie »
Comme on peut s'y attendre, Habermas terminait la lettre en taxant d'antisémitisme toute personne n'acceptant pas ce principe de solidarité auquel « tout Allemand doit se plier » Faut-il souligner, par ailleurs, que dans la lettre il est uniquement fait allusion à l'inquiétude suscitée par la situation des Palestiniens sans parler, ni de leurs souffrances, ni de leurs droits ; doit-on donc comprendre que « l'obligation de respecter la dignité humaine » ne les concerne pas ? À moins que cette façon de parler des Palestiniens soit un effet collatéral de « l'attention particulière » accordée à Israël et aux Juifs en Allemagne et qui empêcherait la République Fédérale d'Allemagne de se pencher sur le sort des Palestiniens avec un minimum d'empathie ?
Que signifie donc « Penser avec Habermas » ? Penser avec Habermas, c'est penser à une éthique de la discussion qui abat les cloisons entre morale, droit et politique et qui protège la raison des effets de l'ordre social contraignant.
Or, dans cette lettre, où est donc la raison argumentative quand on confond, dans le cas de l'Allemagne, la confrontation à un passé avec une forme d'expiation des crimes nazis ?
Où est aussi la recherche de l'universalité des normes morales quand on parle de « l'exception allemande » et de « l'attention particulière » de principe accordée à Israël et aux Juifs en Allemagne ?
Penser avec Habermas, c'est aussi penser à une démocratie basée sur la communication de tous les concernés et sur leurs délibérations, leurs échanges, leurs partages. Comment Habermas pouvait-il alors concilier cette idée avec l'opprobre jetée à ceux et celles qui ne respectent pas le principe de solidarité avec Israël et les Juifs en Allemagne ? Enfin, comment Habermas et son idée de la démocratie pouvait-il se solidariser avec l'ethnocratie israélienne légalisée le 19 juillet 2018 qui fait d'Israël "l'État Nation du peuple juif", discriminant ainsi les Israéliens non-juifs ?
Il y a quelques années, Habermas avait déclaré au journal israélien Haaretz que les Allemands de sa génération devraient se taire au sujet des crimes d'Israël. En lisant la lettre du 13 novembre 2023, on en vient à regretter qu'il n'ait pas maintenu son point de vue !
Il est difficile d'ignorer l'importance des idées d'Habermas dans le domaine de la philosophie, de la morale, de l'éthique et de la philosophie politique. Il a toujours eu comme intentions et comme objectifs de contribuer à l'émancipation du citoyen. Son rôle d'intellectuel public l'a souvent amené à intervenir sur la scène politique là où il se passait quelque chose. Lors de certaines de ses interventions, le lien entre ses idées de philosophie politique et ses prises de positions politiques n'était pas évident, mais restait possible. Avec la lettre du 15 novembre 2023, le lien en question n'est plus possible sinon « contre Habermas » et sa « liberté d'esprit » ne peut servir d'excuse.
D'autres intellectuels (Camus, Heidegger, Sartre…) ont eu aussi leurs idées mises à rude épreuve face à l'Histoire, et lorsqu'on veut porter un jugement sur ces situations, il faut faire attention de ne pas céder à la tentation « de jeter le bébé avec l'eau du bain ». Cependant, quand on songe à J.Habermas qui affirmait « Nous sommes ce que nous partageons », on peut quand même se demander : qui est-on quand, dans le conflit israélo-palestinien, on ne partage pas la souffrance et le sort des Palestiniens ?
Pierre Leyraud, Montréal
23.03.2026 à 20:33
Claire Comeliau
Un article de Claire Comeliau C'est maintenant fin juillet que nous dépassons le seuil des ressources naturelles annuelles que notre « Terre nourricière » est capable de nous offrir. Le secteur de l'énergie est le premier émetteur de gaz à effet de serre et le principal responsable des (…)