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27.07.2026 à 14:43

Quand désobéir à l’ordre colonial tue

Malwenn Cailliau

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène […]
Texte intégral (3558 mots)

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène du tir se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux.

C’est le choc et la sidération. Les images le prouvent : il ne présentait aucune menace. Nahel Merzouk avait désobéi, comme tous·tes les adolescent·es qui s’essaient au risque avec gourmandise : il conduisait sans permis. C’est sa seule infraction. Mais, pour les garçons non blancs, franchir ces limites est sanctionné par la prison, voire la mort. Désenfantisés, ils sont ciblés, jugés et punis comme leurs pères, privés du droit à l’insouciance.

Deux jours plus tard, je me rends à la marche blanche organisée à l’initiative de la mère de Nahel. Mes lunettes de soleil cachent les larmes que je ne parviens pas à contenir en voyant les jeunes de son quartier fermer le cortège avec leurs grosses motos bruyantes. Une lumière me traverse : même dans la destruction, nous savons rester dignes et flamboyant·es.

Les images de cette mise à mort ont occupé toutes mes pensées, toutes mes discussions, toutes mes nuits de ce début d’été. Après la marche, somnolant dans mon salon baigné de chaleur, j’entends des détonations dehors. Il est près d’une heure du matin. « Ça y est, ça commence ! », dis-je à mon mari. Je suis certaine que certains de mes anciens élèves courent dans la nuit suffocante d’Aubervilliers, ma ville, située au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. J’écris dans le groupe WhatsApp de la commission antiraciste de Sud Éducation 93. Tous·tes racisé·es, mes camarades vivent dans les villes voisines. Au cœur de la nuit, tous·tes étaient réveillé·es, comme moi, l’esprit inquiet pour ces jeunes qui avaient l’audace de cracher la colère que, tous·tes, nous portions.

J’avais une sensation de déjà-vu. L’automne humide de 2005, lors duquel Zyed Benna et Bouna Traoré étaient morts dans le transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés par peur de la police, avait laissé place à l’été caniculaire, et c’était moi qui, dix-huit ans plus tard, envoyais des messages à mes élèves, comme un écho tardif des appels inquiets de ma mère à ses proches habitant Clichy-sous-Bois. Ma politisation était née exactement là : de cette angoisse dans la révolte.

L’été de l’asphyxie raciste

Début juillet 2023, j’assiste à des audiences de comparution immédiate au tribunal de Bobigny. Quelques jours plus tôt, dans une circulaire publiée le 30 juin, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a fait passer la consigne : « La réponse pénale [doit être] rapide, ferme et systématique. » Les procédures sont brutales. Face aux violences policières et judiciaires qui s’abattent sur les jeunes révolté·es, la commission antiraciste de Sud Éducation 93 et la Legal Team antiraciste ont pris l’initiative de créer un groupe d’action contre la répression dans le département. Nous observons les juges, levons des fonds pour payer les avocat·es et nous tenons à disposition des familles des interpellé·es. Nous nous donnons les moyens d’archiver et de témoigner de ces violences d’État.

Entre le 27 juin et le 5 juillet 2023, 3 462 personnes ont été interpellées dans tout le pays. Des jeunes sont envoyés au dépôt pour de la nourriture ou des biens volés. À la fin de l’été, le ministère de la Justice a revendiqué près de 2 000 condamnations, dont 1 787 peines d’emprisonnement ferme ou avec sursis.

Si l’agitation s’est cristallisée, bien évidemment, contre des commissariats, elle a aussi ciblé quelques écoles, des banques, des supermarchés et, parfois, des enseignes de grandes marques comme la boutique Nike au forum des Halles, en plein cœur de Paris. Alors que d’ordinaire les audiences n’ont pas lieu le week-end, samedi 1er juillet, 58 personnes comparaissent devant la 17e chambre du tribunal de Bobigny – 18 sont mineures. Les magistrat·es s’inquiètent de ce qui a été qualifié par la presse d’« invasion », de « razzia » ou de « grand pillage » du magasin Carrefour à Saint-Denis. Ce vocabulaire réactive l’imaginaire colonial, transformant les révolté·es en menace.

Banals et accessibles, ces lieux ont été le théâtre d’une revanche de classe et de race nourrie par la colère, pour les uns, ou par l’effet d’opportunité, pour d’autres, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Mais colère, conditions d’existence et racisme sont relégués au second plan dans les salles d’audience : la mécanique judiciaire ignore le contexte, exposant sa blanchité et sa nature bourgeoise.

Combattant les violences racistes, sexistes, sexuelles et enfantistes au sein de l’Éducation nationale, j’ai connaissance de tant de faits hautement plus graves ignorés par les hiérarchies ou la justice. Un goût rance monte et s’installe durablement dans ma gorge. C’est le dégoût.

Lors de ces après-midi passées à prendre des notes, je sors régulièrement marcher sur la dalle cabossée qui sert de seuil au tribunal. J’ai besoin de respirer. Je reviens plusieurs jours d’affilée car nous sommes bien peu à faire face à la machine implacable et, à l’exception du Bondy Blog, lorsqu’ils et elles sont présent·es, les journalistes peinent à saisir ce qui se joue dans les verdicts que rendent les juges.

Un jeune homme échappe à la condamnation : nous applaudissons. Le président du tribunal nous rappelle à l’ordre et menace de décréter le huis clos. Nous savons que notre présence compte, qu’elle est déjà une forme de résistance. Nous nous taisons.

Lorsque les manifestations du racisme atteignent des pics, me revient en tête la longue histoire des luttes anticoloniales. C’est comme ça que je reste debout quand les émotions tanguent : en m’accrochant aux traces laissées par celles et ceux qui ont résisté avant nous. Elles habitent des livres, des mémoires et des lieux. Comment traverser le pont Saint-Michel sans penser au massacre du 17 octobre 1961 ? Ici, on a noyé des Algérien·nes.

Postmémoire

Aucune société ne se débarrasse des mort·es qu’elle a causé·es mais qu’elle refuse de reconnaître. Ils et elles reviennent obstinément dans les slogans, les gestes et les chants des rassemblements. Les héritier·es de l’immigration postcoloniale le savent, consciemment ou non : pour elles et eux, désobéir n’est ni un geste anodin, ni un simple choix. Comme leurs aïeux et leurs aïeules, chaque fois qu’ils et elles s’y sont risqué·es, la mort ou la prison sont apparues à l’horizon. Et pourtant ils et elles n’ont pas pu faire autrement. Héritée de siècles de violences coloniales, la désobéissance des non-Blanc·hes n’a rien d’une mise en scène de la radicalité, d’une romantisation politique comme la gauche révolutionnaire aime à en produire.

Alors que la guerre de libération algérienne touchait au but, Frantz Fanon écrivait dans les Damnés de la Terre : « La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est un programme de désordre absolu. La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial sera revendiquée et assumée par le colonisé. » Ainsi va le paradoxe : la désobéissance s’impose comme stratégie inévitable alors qu’elle porte en elle un risque mortel pour ceux et celles que l’ordre raciste veut soumettre.

Il existe des violences du passé dont aucune justice n’est venue suturer la blessure. Alors les mort·es demeurent comme des présences inachevées qui continuent de circuler parmi les vivant·es. La chercheuse étasunienne Marianne Hirsch appelle ce phénomène la « postmémoire ». En travaillant sur les enfants de survivant·es de la Shoah, elle décrit la mémoire transmise aux générations qui n’ont pas vécu directement les événements : elle ne passe ni par les récits ni par les archives mais par les silences, les gestes et les peurs des rescapé·es. La postmémoire, c’est grandir dans les effets persistants d’un traumatisme historique.

Rares sont les héritier·es de l’immigration algérienne qui ont appris l’histoire du massacre du 17 octobre 1961 à l’école, et tout aussi rares sont celles et·ceux qui en ont entendu parler dans leur famille. Pourtant, quelque chose de cette mémoire circule dans leur méfiance face à la police, dans leur hypervigilance en manifestation. Le legs du 17 octobre transpire dans les conseils parentaux donnés très tôt aux adolescent·es d’origine maghrébine : ne pas courir, ne pas répondre et laisser ses mains bien visibles lorsqu’on se trouve face à la police. Le silence de la France sur son crime a fait de la mémoire un geste incorporé.

Le coût de la désobéissance des colonisé·es

Mi-octobre 1961, la fédération de France du Front de libération nationale algérien (FLN) avait appelé les Algériens et Algériennes de la région parisienne à manifester pacifiquement dans les rues de la capitale : il s’agissait de dénoncer le couvre-feu raciste qu’avait imposé le 5 octobre le préfet de police Maurice Papon aux dits « Français musulmans d’Algérie », en s’appuyant sur une loi du 3 avril 1955, typique de l’arsenal répressif français déployé contre l’insurrection populaire algérienne, qui autorisait les préfets à mettre en place des couvre-feux locaux. Le 17 octobre, cela faisait douze jours qu’aucun·e Nord-Africain·e ne pouvait circuler librement dans Paris entre 20 h 30 et 5 h 30. L’acte de manifester était politique et réfléchi, s’inspirant des stratégies de désobéissance civile utilisée alors par le mouvement Noir étasunien pour l’obtention des droits civiques et contre la ségrégation raciale.

Ce soir-là, environ 40 000 Algérien·nes quittent les bidonvilles de Nanterre, d’Argenteuil ou d’ailleurs pour rejoindre les grands axes parisiens. Les consignes pour briser le couvre-feu ont été extrêmement strictes : il fallait venir en famille, en habits du dimanche ; interdiction absolue de porter une arme – pas même un canif.

Photo en noir et blanc d'hommes algériens assis à terre, les mains sur la tête, et de policiers avec des matraques en bois qui les surveillent.
Le 17 octobre 1961, à Paris, des manifestant·es algérien·nes sont arrêté·es par la police et mis·es à terre, les mains sur la tête, en marge de la manifestation pacifique contre le couvre-feu instauré le 5 octobre par le préfet de police d’alors, Maurice Papon.
Crédit : Fernand PARIZOT / AFP

La répression est d’une violence extrême. Maurice Papon a obtenu l’aval du général de Gaulle pour user de la terreur. Les forces de l’ordre s’en donnent à cœur joie. C’est un massacre, le plus important d’Europe de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, en plein Paris. La police jette dans la Seine et les canaux de la région parisienne plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes. Elle en arrête 12 000 autres. Comme en 1942 pour la rafle du Vél d’Hiv, la RATP a mis ses bus à disposition de la préfecture pour transporter les cibles du racisme d’État. Certaines meurent dans le Palais des sports de la porte de Versailles et les casernes du bois de Vincennes, devenues, quelques jours durant, des centres de rétention. Pendant des semaines, on voit jusqu’aux environs de Rouen des corps remonter à la surface de la Seine. La plus jeune des victimes recensées est une collégienne. Fatima Beddar avait 15 ans et son corps a été retrouvé le 31 octobre dans le canal de Saint-Denis. En France, ce massacre occupe une place impossible : c’est un crime d’État dont la République connaît l’existence, mais qu’elle refuse de regarder en face. En 2012, François Hollande a reconnu « une sanglante répression » sans nommer la responsabilité de l’État.

Déni et mensonges coloniaux

Nos fantômes s’épanouissent au creux de ce déni colonial. Ils en ressurgissent régulièrement. Comme ce 9 novembre 2005, lorsque le gouvernement de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence après plus d’une semaine de révoltes urbaines. Il s’appuie sur la loi votée en 1955 contre laquelle les Algérien·nes ont manifesté le 17 octobre 1961. Elle n’avait jamais été appliquée depuis.

À l’été 2023, les longues journées passées au tribunal de Bobigny me ramènent aussi à des moments où j’ai été moi-même exposée à cette répression. Parmi tant d’autres manifestations – contre les crimes policiers, les agressions militaires françaises ou les violences coloniales –, celle du 19 juillet 2014 à Barbès, dans le nord de Paris, est restée gravée dans mon esprit. Depuis onze jours, Israël bombardait Gaza. 343 mort·es, dont 73 enfants, et environ 2 400 blessé·es palestinien·nes étaient déjà recensé·es. Des manifestations contre ce énième massacre commis par l’État israélien s’organisaient dans le monde entier. Mais, le 18 juillet, Manuel Valls, alors Premier ministre, a décidé de les interdire en France, au prétexte d’un supposé assaut de manifestant·es contre la synagogue de la rue de la Roquette (dans le XIe arrondissement) lors d’une marche de soutien aux Gazaoui·es quelques jours plus tôt.

Dans ma vie de jeune militante, c’est la première fois qu’une manifestation est interdite. Mais rien ne pouvait m’empêcher d’y aller. J’avais la même audace que les jeunes d’aujourd’hui. J’ai arpenté mon quartier, le XVIIIe arrondissement de Paris, en contournant les barrages policiers sur les boulevards et en traversant Montmartre à pied pour gagner la station de métro Château-Rouge.

Un·e manifestant·e avec un keffieh brandit devant son visage une pancarte sur laquelle il est écrit "Résister c'est exister" accompagnée de deux drapeaux palestiniens.
Le 9 novembre 2024, à Paris lors d’une manifestation de soutien à la Palestine.
Crédit : Xose Bouzas / Hans Lucas

Nous avons très vite été nombreux·ses à être nassé·es. La chaleur était insupportable. Rapidement, ma bouche s’est asséchée. C’était ramadan et, comme beaucoup d’autres manifestant·es, je jeûnais. Une femme blanche assez âgée marchait difficilement, cherchant un bus. Je me souviens lui expliquer que tout était bloqué. Au même moment, une amie me retrouvait dans la foule soudain secouée d’un mouvement de panique. La pression rendait l’air irrespirable. J’ai saisi la main de la vieille femme pour l’emmener avec nous vers la rue Custine. Nous nous sommes réfugiées, toutes les trois, dans la cour d’un immeuble miraculeusement accessible.

Pendant près d’une heure, nous avons entendu les bruits venus de la rue derrière la porte fermée. Cris, explosions, pas de course résonnant sur le bitume brûlant. Le gaz s’infiltrait jusque dans la cour. J’ai frôlé plusieurs fois le malaise. Contrairement à d’autres, nous avions trouvé un abri et échappé aux arrestations, mais tout est resté comme imprimé dans mon corps.

La rue était à nous

Lorsque mon amie et moi avons quitté cette cour, la manifestation était dispersée. Nous avons rejoint les groupes disséminés aux abords du quartier en marchant vers le Sacré-Cœur avant de redescendre vers la place du Châtelet. Criant des slogans, des mini-cortèges s’étoffaient au gré des rencontres : nous retrouvions toutes celles et ceux qui avaient refusé de disparaître. Ensemble, nous tentions de faire exister, dans les rues, notre refus de ce qui se déroulait injustement à Gaza. À chaque micro-rassemblement, la police rappliquait et nous gazait. Au nord, à l’est et au centre de la capitale, nous avons pourtant formé obstinément des cortèges, jusqu’à l’heure de la rupture du jeûne. La rue était à nous.

Alors que nos vies et nos histoires non blanches constituent, en elles-mêmes, un acte de désobéissance face à l’ordre colonial, nous sommes contraint·es, régulièrement, de braver des interdits très concrets. « To exist is to resist », peut-on lire sur les murs des camps de réfugié·es en Palestine. « La résistance, c’est la voie de l’existence ! », crions-nous aussi.

Neuf ans plus tard, en 2023, c’est encore pour la Palestine que je défie l’ordre raciste qui veut réduire nos voix au silence. Quelques jours après le 7 octobre, le génocide est déjà en germes sous nos yeux. Je suis devenue mère mais, comme en 2014, je n’hésite pas à me joindre aux quelques milliers de personnes qui bravent l’interdiction de manifester, à Paris, le 12 octobre.

Sur la place de la République, je reconnais des visages aimés, dont celui de l’amie de 2014. Nous nous reconnaissons dans la foule. De nouveaux visages sont là aussi : la nouvelle génération, que je contribue à éduquer, est venue, drapeaux palestiniens et keffiehs en main, hurlant sa solidarité avec le peuple palestinien. Sans expérience des manifestations, la majorité ne sait même pas que le rassemblement est interdit. Avec mes amies, je me tiens un peu en retrait pour observer et essayer de guider cette petite foule en cas d’attaque policière. Nous savons ce qui attend les manifestant·es. Nous tentons de transmettre ce que nous savons : placer son keffieh sur sa bouche et son nez pour se protéger du gaz, rester groupé·es et ne jamais céder aux mouvements de panique, garder en vue une rue vers laquelle s’échapper rapidement face à une charge ou pour s’extraire d’une nasse en formation. Finalement la police utilise le canon à eau…

Nous ne sommes pas venu·es par désir d’en découdre mais pour refuser que la solidarité avec le peuple palestinien soit diabolisée et criminalisée. Le 28 octobre 2023, place du Châtelet, le rassemblement exigeant un cessez-le-feu à Gaza est, lui aussi, frappé d’interdiction : 1 359 personnes écopent d’une amende de 135 euros. Ce n’est qu’un mois après le début de la guerre génocidaire qu’une manifestation est finalement autorisée à Paris. Il aura fallu lutter contre le récit politique faisant de tous·tes les Palestinien·nes des terroristes antisémites pour gagner le droit d’être solidaires de leur lutte contre le colonialisme et leur destruction annoncée.

Désobéir nous a permis de tenir la digue. C’est un geste que, comme nos ancêtres, nous n’avons pas le luxe de refuser, un fardeau dont nous n’avons pas la possibilité de nous délester : il est coûteux, risqué, mais nécessaire à notre survie et à notre libération. Il tient à la fois de la stratégie incorporée, de la science et de l’intuition. Il se pratique dans la pleine conscience de nos héritages historiques autant que de nos perspectives futures ; car il s’agit toujours de reconnaître le moment où la prise de ce risque vital en vaut, vraiment, la peine.

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27.07.2026 à 14:35

De Susy Thunder à Martha Root : sur la trace des hackeuses

Malwenn Cailliau

En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci […]
Texte intégral (2678 mots)

En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci est bien réel, et non un film d’action.

La scène se passe au Chaos Communication Congress, à Hambourg (Allemagne), un salon international dédié aux hackeur·euses qui s’est tenu un mois plus tôt. Deux journalistes, Eva Hoffmann et Christian Fuchs, viennent de conclure une présentation de l’enquête qu’elle et il ont mené pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur un site de rencontres pour suprémacistes blanc·hes baptisé WhiteDate. À leur côté, une troisième personne, habillée en Power Ranger, cette franchise de super-héros populaire chez les enfants dans les années 1990. On comprend qu’il s’agit de Martha Root. Sans un mot, elle se penche vers son ordinateur et partage le contenu de son écran avec la salle. Des rires fusent, puis des cris de joie et des applaudissements. Devant une audience conquise, la hackeuse vient de mettre hors ligne WhiteDate, ainsi que deux autres sites racistes.

Le Chaos Communication Congress (CCC) est un événement annuel majeur de la culture hacker depuis 1984. On y vient pour assister à des conférences et des ateliers sur des thèmes comme la sécurité informatique, la vie privée et les libertés en ligne. Le hacking est un ensemble de pratiques qui consistent à bidouiller, détourner, parfois casser, des outils, en premier lieu dans le domaine du numérique. Elles sont mal connues du grand public, souvent réduites à des actes criminels ou malveillants. Pourtant, l’exploit de Martha Root a vite dépassé les frontières du CCC et les médias spécialisés qui couvrent habituellement le congrès. En France, on a salué « la Power Ranger hackeuse » (Le Parisien) qui a fait tomber un « Tinder pour nazis » (France Info). Sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, son allure de super-héroïne rose bonbon est aussitôt devenue virale. Martha Root a entretenu sa popularité en partageant cette vidéo YouTube où elle détaille son infiltration de WhiteDate. Tout en niant vouloir jouer les hackeuses de cinéma, elle prend plaisir à donner quelques éléments croustillants : personne n’était au courant de son projet, pas même les journalistes qu’elle accompagnait sur scène. Elle a choisi le costume de Power Ranger pour masquer son identité, sans avoir l’air trop menaçante non plus.

Fortes et vulnérables

En reprenant les symboles virils du hacking – l’épreuve de force, la mise en avant d’un exploit individuel –, Martha Root a prouvé que les hackeuses pouvaient fasciner le grand public autant que leurs homologues masculins. Une démonstration de pouvoir dans un univers numérique aussi dangereux pour les femmes que la vie physique. Les hackeurs sont souvent représentés dans la pop culture comme des justiciers du numérique, parfois dans leur propre intérêt, parfois dans celui des autres. Les exploits des hackeuses, bien moins nombreuses que leurs pairs masculins, trouvent un écho d’autant plus fort à une époque où le Web se referme sur les femmes et les minorités. Nos pratiques en ligne sont en effet concentrées sur une poignée de plateformes privées – Meta (Instagram, Facebook WhatsApp), Alphabet (Google, YouTube), Amazon (Twitch, Prime Video), ByteDance (TikTok), etc. –, lesquelles sont aux mains de milliardaires de la tech comme Elon Musk qui assument leurs idées politiques rances. De plus, nos fils d’actualité sont gangrenés par des intelligences artificielles biaisées. Doit-on hacker pour être enfin respectées ?

Parler des membres de la communauté du hacking, c’est d’abord écouter les histoires qu’elles et ils racontent, mais aussi les histoires qu’on raconte sur elles et eux. La mise en scène y est constante, comme le rappelle la journaliste étasunienne Claire L. Evans, autrice d’un essai sur l’histoire oubliée des femmes qui ont marqué le développement d’Internet : « Une grande part de la culture du hacking consiste à se construire un personnage. Même la vie réelle devient une forme de fiction. »

Figure récurrente dans la pop culture depuis une quarantaine d’années, le hackeur génère des clichés qui reflètent nos espoirs et nos craintes face aux technologies. On l’a longtemps représenté comme un jeune homme en marge de la société, à la recherche de sensations fortes derrière son clavier. Le mythe s’est petit à petit étoffé, inspiré par des figures émergeant dans l’actualité (tels le mouvement Anonymous ou Edward Snowden) et favorisé par la pénétration du Web dans notre quotidien. Autrefois dépeint en lycéen criminel, le hackeur a pu prendre au fil du temps les traits d’un militant politique, d’un entrepreneur mégalomaniaque, d’un espion, d’un génie du mal ou encore d’un Robin des bois du numérique. Mais rarement ceux d’une femme.

Certes, il existe des hackeuses de fiction. Elles partagent certains clichés avec leurs confrères : on les représente jeunes, voire enfantines, à l’image d’Ed, héroïne de l’anime japonais Cowboy Bebop (1998), âgée d’une dizaine d’années. Leur apparence peut être excentrique : dans la série policière étasunienne NCIS (2003), Abby Sciuto arbore un look gothique. Malgré cette dimension fascinante, la plupart du temps, elles sont reléguées au rôle de compagnes de hackeurs, comme Kate, incarnée par Angelina Jolie dans le film Hackers (1995). Car la puissance que leur confère la maîtrise des infrastructures numériques doit être limitée. Dans la série de films Fast and Furious (épisode 7, 2015), la séduisante Ramsey brille en informatique… mais se révèle une piètre conductrice, dans une franchise où la voiture fait la loi. Héroïne de la série de romans policiers suédois Millénium (2005) et de leur adaptation cinématographique aux États-Unis, Lisbeth Salander représente un cas particulier. Elle correspond à la fois à certains clichés du hackeur (son asocialité) et de la hackeuse (son look punk). Elle incarne aussi une fureur, une androgynéité et une bisexualité hors normes pour un personnage féminin. Pour autant, son histoire est aussi celle d’une femme, hélas, comme les autres, marquée par les violences sexuelles, dont elle se venge grâce à ses compétences informatiques. Son rapport au hacking est forcément grave, punitif.

Ruser pour mieux hacker

« Lisbeth est un miroir des hackeuses dans la vraie vie, qui portent fréquemment un message politique dans leurs actions, explique Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique, spécialiste des questions numériques. Pourtant, la culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. » Longtemps considérés comme une tâche ingrate, et donc réservés aux femmes, les métiers de l’informatique se sont fortement masculinisés à partir des années 1980 avec la naissance de l’ordinateur personnel. Le numérique représentait alors l’avenir, et il appartiendrait aux hommes. On retrouve les mêmes mécanismes d’exclusion genrés dans les sous-cultures, dont celle du hacking. Pour le média étasunien The Verge, Claire L. Evans a enquêté en 2023 sur le destin de Susy Thunder, reine des « phreakers ». Ce mot-valise issu de la contraction de « phone » (téléphone) et « freak » (marginal, adepte d’une contre-culture) désigne les ancêtres des hackeurs, qui utilisaient les lignes téléphoniques pour commettre des actes plus ou moins illégaux (faire des blagues, passer des appels gratuitement, espionner des conversations, se faire passer pour un·e autre au bout du fil, etc.). En la matière, Susy Thunder fut une pionnière, tombée dans l’oubli à cause d’un parcours qui ne correspond pas à nos clichés sur les hackeurs : ancienne travailleuse du sexe, elle utilisait ses compétences pour se venger d’hommes qui s’étaient mal comportés avec elle, plutôt que pour réaliser des canulars permettant de briller auprès d’une communauté.

« La culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. »
Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique

Surtout, elle privilégiait des techniques de manipulation psychologique. Sa voix de femme était un atout à une époque où l’utilisation du téléphone dépendait d’opératrices, qu’elle pouvait facilement imiter. Pas besoin de menace ou de toucher à l’infrastructure technique du réseau téléphonique. Aujourd’hui, on qualifierait ces méthodes de social engineering, qui consiste à exploiter les failles psychologiques d’individus ou les faiblesses d’une organisation. Ces compétences sociales, pourtant essentielles (que ce soit pour récupérer un mot de passe ou copier le comportement d’une cible, par exemple), sont dévalorisées par rapport aux exploits techniques – dans le milieu du hacking, autant que dans le reste de la société.

Pour mieux inclure les hackeuses dans l’histoire réelle ou les représentations fictionnelles du numérique, il faut revoir nos clichés sur le hacking, généralement réduit à l’acte de coder ou de casser illégalement des systèmes. L’anthropologue Gabriella Coleman propose une définition qui va au-delà du code. Hacker, c’est trouver « une technique astucieuse » obtenue grâce à des « moyens non évidents ». Le hackeur ou la hackeuse entretiennent par ailleurs un rapport distant aux technologies, teinté d’humour. D’après le journaliste étasunien Steven Levy, auteur d’un célèbre essai sur le sujet, le hacking est aussi une éthique vis-à-vis des technologies : il s’agit de bidouiller des machines pour améliorer le monde, au travers de valeurs d’ouverture et de décentralisation.

À la recherche de la malice

Il existe enfin des définitions féministes du hacking. La chercheuse canadienne Sophie Toupin le divise en trois pratiques principales : le développement d’infrastructures féministes autonomes, le hacking du corps (un ensemble de pratiques qui interrogent le rapport des techno­logies au corps, au genre et à l’identité sexuelle) et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

« Martha Root a fait émerger quelque chose de très fort, mais qui n’est qu’une toute petite partie de la culture du hacking, explique Bobby Brim, artiste transdisciplinaire et cyberféministe. Les figures pirates, qui réalisent des performances informatiques, sont une seule couche d’un écosystème très riche. Surtout, tous ces projets tiennent grâce à une approche communautaire et des structures affectives. »

En France, des hackerspaces féministes (lire l’enquête de Christelle Gilabert « Techno­féminisme : ni patrons ni maîtres ! » La Déferlante no 19, septembre 2025) diffusent cette approche large du hacking, en ciblant des personnes qui se pensent dépourvues de compétences techniques. « J’aime dire que je pratique le hacking populaire, en référence à l’éducation populaire », explique Ada LaNerd, membre du hackerspace strasbourgeois Hackstub et coparente du collectif Hacqueen, où elle donne des formations d’autodéfense numérique. « Tout le monde dispose d’une expertise sur les technologies, y compris par l’aliénation. Notre but est que chacun·e reprenne le contrôle, en commençant par les systèmes qu’elle ou il fréquente. »

Malgré son manque de diversité, le milieu du hacking est un lieu de subversion des normes. On hacke parce qu’on ne respecte pas les systèmes qu’on nous impose. Il a toujours existé des niches de hackeurs et hackeuses associant cette approche à des réflexions autour du genre et de l’identité sexuelle. Mais les clichés auxquels la pop culture associe le hacking et la miso­gynie bien réelle de ses membres repoussent à la marge la majorité des femmes, personnes queers, racisées et minorisées. Il faut cependant résister à la tentation de l’essentialisme, qui rangerait les hackeuses féministes uniquement du côté du care, de la lutte contre les VSS numériques et des pratiques collectives. La popularité de Martha Root montre bien que la figure d’une super-héroïne masquée, capable de faire un doigt d’honneur numérique à ses ennemis, fait aussi rêver.

« Si ce côté spectaculaire peut créer un imaginaire enviable et que cela attire de nouvelles personnes vers des hackerspaces, c’est tant mieux, affirme Demo, qui a créé le hacklab transféministe FluidSpace à Marseille, en 2021. L’une de nos grandes problématiques dans les milieux féministes, qu’ils soient cyber ou non, c’est qu’on y perd la joie d’être ensemble, ou juste de faire des choses drôles. Personnellement je suis toujours en recherche de la malice dans mes pratiques. » Au FluidSpace, on s’initie à la programmation, à la bidouille informatique ou à la création de jeux vidéo amateurs, mais on apprend aussi à créer son propre fanzine, à imprimer des stickers ou à pratiquer le « circuit bending », c’est-à-dire à ouvrir des jouets électroniques pour en détourner les usages. Qu’il s’agisse de s’amuser ou de se former, le but est le même : retrouver une forme d’agentivité. Pour hacker une plateforme en ligne, une machine, ou changer la société, il faut d’abord la démonter.

Apprendre à hacker

Si l’on veut s’initier au hacking dans un contexte féministe, on peut pousser la porte d’un hackerspace ou d’un hacklab, comme le FluidSpace (Marseille), le Hackstub et le collectif Hacqueen (Strasbourg), ou le Bib (Montpellier). Ces lieux proposent souvent des ateliers thématiques et du matériel pour apprendre les bases de la programmation ou de la bidouille informatique.

Le collectif À Tisser, un projet de recherche collaboratif et participatif sur les mouvements féministes francophones en lien avec internet, propose une liste plus complète de hackerspaces, collectifs ou lieux trans et cyberféministes en France.

Le Guide d’Autodéfense Numérique, écrit par un collectif d’anonymes, est disponible gratuitement en ligne.

Pour des ressources féministes, les sites des associations de lutte contre les cyberviolences sexistes (Echap, Stop Fisha, Féministes contre le cyberharcèlement) proposent aussi de nombreux tutos concrets.

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27.07.2026 à 11:23

Non-représentation d’enfant : le combat des mères protectrices

Malwenn Cailliau

Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, […]
Texte intégral (3332 mots)

Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, ma maison avec jardin […]. J’ai dû fuir un pays qui non seulement ne croit pas les enfants, ne les protège pas, mais leur impose, par décision judiciaire, de vivre avec l’agresseur qu’ils désignent et de continuer à vivre un véritable enfer. […] J’ai dû tout quitter, vivre cachée, simplement pour que les viols sur ma fille s’arrêtent. »

Ce 21 mai 2026, Priscilla Majani est auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire portant sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des parents protecteurs, notamment des « mères protectrices ». Forgée aux États-Unis, cette expression désigne les mères qui se battent pour protéger leurs enfants d’un père violent, voire incestueux, et se voient poursuivies en justice pour avoir soustrait leur enfant à son autorité.

Cette commission d’enquête historique a été lancée entre février et mai 2026, sur proposition du député Christian Baptiste (Socialistes et apparentés). Elle a auditionné 121 personnes, parmi lesquelles Maryse Le Men Régnier, présidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise), et son prédécesseur Édouard Durand, des spécialistes de la protection de l’enfance, des associations de lutte contre l’inceste, et plusieurs mères protectrices, comme Priscilla Majani. Leurs témoignages, bouleversants, ont trouvé dans cette commission une caisse de résonance à la mesure de leur détresse.

Dysfonctionnements judiciaires

La vie de Priscilla Majani s’est effondrée il y a quinze ans. Cela faisait plusieurs mois qu’elle partageait la garde de sa fille de 5 ans avec son ex-mari – rencontré quand elle avait 18 ans et lui 45. Un jour de janvier 2011, l’enfant évoque auprès de sa grand-mère puis de sa mère des faits de violences sexuelles et de viols de la part de son père. L’ingénieure militaire a confiance en l’État : elle porte plainte pour viol. Trois jours plus tard est énoncé un classement sans suite, faute de preuves suffisantes. Une issue courante dans ce type de dossiers : sur les 178 300 personnes majeures mises en cause pour agression sexuelle ou viol sur mineur·e entre 2017 et 2024, 116 700 étaient non poursuivables.

Priscilla Majani refuse de remettre son enfant à son père, multiplie les démarches, consulte un spécialiste au sein de l’unité des jeunes victimes de l’hôpital Trousseau à Paris, qui adresse un signalement. Le tribunal correctionnel de Toulon ne le prend pas en compte. Son opiniâtreté finit par se retourner contre elle. Un mois après sa plainte, en février 2011, elle est interpellée à son domicile, mise en garde à vue puis placée sous contrôle judiciaire avec une convocation à comparaître un mois plus tard. Elle sera jugée pour non-­représentation d’enfant, fait passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Un délit qui peut remettre en question la garde et l’autorité parentale du parent dit « fautif ». L’enfant peut alors être confié·e au deuxième parent en garde exclusive, si ce parent n’a pas été jugé et reconnu coupable de violences envers l’enfant ou de violences conjugales. La fuite à l’étranger devient pour Priscilla Majani la seule solution. Elle quitte la France et s’organise une vie illégale, plus safe pour son enfant. Un banal contrôle routier en Suisse met un terme à sa « cavale » de onze ans, en février 2022.

Son arrestation ne fait pas les gros titres, mais son procès en 2023 devient vite un symbole. L’opinion est alors marquée par les affaires MeToo Inceste, dans le sillage de la sortie en 2021 de La Familia grande (Seuil), de Camille Kouchner. La cour d’appel d’Aix-en-Provence accuse Priscilla Majani de s’être « placée dans la toute-puissance, en s’arrogeant le droit de disposer de la vie de l’enfant du couple au mépris total des droits du père » et la condamne à deux ans et neuf mois de prison ferme. À titre de peine complémentaire, la cour a prononcé une interdiction de quitter le territoire national pendant trois ans, ainsi que la privation de ses droits civiques, civils, et de famille pour la même période. En réparation du préjudice moral, Priscilla Majani est condamnée à verser 30 000 euros à Alain Chauvet, son ex-époux et père de leur fille. Aujourd’hui majeure, cette dernière a toujours confirmé les dires de sa mère. Sur Instagram, des personnalités, comme les comédiennes Eva Darlan et Corinne Masiero, partagent le message « J’aurais fait comme elle. » Le Collectif féministe contre le viol lance une pétition qui recueille plus de 40 000 signatures pour demander sa libération.

Une justice sexiste et infantiste

L’histoire de Priscilla Majani est loin d’être un cas isolé. L’ampleur du phénomène dépasse sans doute de loin la statistique officielle : plus de 800 condamnations pour non-représentation d’enfants sont prononcées contre des mères chaque année. Dans les faits, les « mères protectrices » qui mènent bataille devant la justice voient très souvent la garde de leurs enfants leur être retirée, au profit du père. En 2021, un recensement national des « mères protectrices » a établi un constat alarmant : 60 % des enfants de 2 à 3 ans et 87,5 % des enfants de 4 à 5 ans étaient confié·es aux pères potentiellement incestueux.

Pour maintenir les pères dans l’exercice de leur domination, un autre outil que le délit de non-représentation d’enfant est parfois mobilisé par leurs conseils et les experts judiciaires : le syndrome d’aliénation parentale (SAP), qui a pour effet de décrédibiliser les femmes devant les juges des affaires familiales. Selon cette théorie masculiniste, les mères influencent leur enfant pour le ou la détourner de l’autre parent, entre autres en portant contre ce dernier des accusations de violences sexuelles. Théorisé par le pédopsychiatre étasunien Richard Gardner dans les années 1980, le concept de SAP a été considéré comme « à proscrire » par la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol en 2018, et unanimement rejeté par les institutions médicales. Mais, comme le soulignent nombre de professionnel·les, il influence toujours des acteur·ices de la justice – juges, avocat·es, expert·es. Ces biais sexistes rendent prompt·es à accuser les mères de manipulation. Les biais infantistes – ces discriminations systémiques que subissent les enfants en raison de leur statut de mineur·es – font que peu de crédit est accordé à la parole de l’enfant.

Un traitement judiciaire inhumain

« En France, la pédocriminalité reste culturelle parce que la domination masculine reste culturelle. […] L’État fabrique l’illégalité. Pour ces mères, obéir devient un danger, désobéir un délit », a expliqué la journaliste Romane Brisard, autrice du livre Inceste d’État (Stock, 2025), dans le cadre de son audition à la commission d’enquête. Une affirmation sur laquelle s’accordaient dès janvier 2024 des expert·es de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ont exhorté la France à « agir de toute urgence pour protéger les enfants des abus sexuels au sein de la famille et s’attaquer aux traitements discriminatoires et aux violences subies par les mères qui tentent de protéger leurs enfants de la prédation sexuelle ». Cette annonce choc a produit ses effets : en février 2025 une proposition de loi est déposée au Sénat, portée par la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, proposant d’aménager le délit de non-représentation d’enfant. « Depuis plus de quinze ans, c’est un outil juridique utilisé par les pères pour poursuivre des violences post-séparations », souligne aujourd’hui la sénatrice, qui rappelle que les femmes représentent 80 % des condamné·es. Son texte, qui proposait de rendre obligatoire l’audition du ou des enfants dans les enquêtes, préfigure ce à quoi la commission d’enquête parlementaire pourrait conclure.

« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre
de la désobéissance civile. »
Gwénola Sueur, sociologue

Avocate toulousaine spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques, Myriam Guedj Benayoun reçoit chaque semaine des appels de mères protectrices. Pour ces dossiers « toujours très violents », la justice marche sur la tête, accuse-t-elle. Et ce, malgré des avancées récentes censées protéger les enfants de leurs parents violents : ainsi, selon la loi du 18 mars 2024, si un·e parent est poursuivi·e ou mis·e en examen pour avoir commis des violences incestueuses ou conjugales, l’autorité parentale, le droit de visite et d’hébergement sont suspendus jusqu’à décision du juge d’instruction ou du juge des affaires familiales.

« Malheureusement, ce qui fait consensus à l’Assemblée ou dans les réunions scientifiques parisiennes ne se vérifie pas sur le terrain, dans les commissariats ou les tribunaux des petites villes, soutient l’avocate, qui accompagne de nombreuses femmes – parmi lesquelles Priscilla Majani. Quand les personnes viennent me voir avant de porter plainte pour des violences sur leurs enfants, quand elles n’ont pas médiatisé l’affaire sur les réseaux sociaux, alors nous pouvons mettre en place des stratégies pour que la justice ne les fasse pas passer ensuite pour un parent hystérique (si vous êtes une femme). »

« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre de la désobéissance civile », explique Gwénola Sueur, sociologue spécialiste de l’aliénation parentale. Son binôme de recherche à l’université de Bretagne-Occidentale, Pierre-Guillaume Prigent, considère que ces femmes sont enfermées dans un continuum de violences conjugales et institutionnelles : « Celles qui ne savent pas encore que le système risque de se retourner rapidement contre elles l’apprennent dès le dépôt de plainte. D’autres agissent contre leur instinct de protection et ne se rendent pas de suite au commissariat, attendent avant de ne pas confier l’enfant à leur agresseur potentiel. »

« Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. »
Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte

Ce binôme de recherche a étudié la façon dont le recours au concept du syndrome d’aliénation parentale s’est insinué dès les années 1990 dans les procédures de protection de l’enfance et a pesé dans les décisions des magistrat·es, du fait du manque de recherches sur les mécanismes des violences intrafamiliales. En outre, retrace Gwénola Sueur, « les groupes de pères séparés et divorcés, des associations de défense de l’aliénation parentale et des défenseurs de cette théorie – comme le médecin Paul Bensussan [expert psychiatre agréé près la Cour de cassation] – n’ont pas rencontré d’obstacles pour atteindre les travailleurs et travailleuses sociales ou proposer des formations à l’École de la magistrature », précise-t-elle.

Au téléphone, l’émotion de Cynthia (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) est aussi palpable que sa détermination : cela fait plus de quatre ans qu’elle ne vit plus avec son fils, confié un temps à l’Aide sociale à l’enfance avant d’être remis en 2023 à la garde d’un père pourtant visé par une instruction pénale pour des violences à son égard – il avait été précédemment condamné pour violences conjugales. Quand, en 2022, l’enfant s’était confié à sa mère sur des faits de violences sexuelles et psychologiques, Cynthia avait porté plainte pour viol. Mais la plainte avait été immédiatement classée sans suite. Pourtant, des blessures anales sur l’enfant avaient bien été constatées par l’unité médico-judiciaire, et un expert avait recommandé par écrit de ne pas remettre l’enfant au père, ce que Cynthia avait fait. Poursuivie pour soustraction de mineur, elle est mise en garde à vue et expertisée par un psychiatre – mandaté par un policier et non par un·e magistrat·e. Dans le rapport que nous nous sommes procuré, elle est qualifiée de « personnalité de type paranoïaque » dans un contexte de « relation de couple pathologique ». Malgré une contre-expertise demandée par le juge des enfants invalidant ces conclusions, Cynthia se sent humiliée. Dans son jugement du 29 août 2023, le juge des affaires familiales de Paris évoque « une résistance manifeste de madame à l’égard des droits du père » et justifie la décision de placer l’enfant au domicile du père en ces termes : « Cette attitude a placé [l’enfant] en situation de danger dont il a fallu le protéger en fixant sa résidence chez son père dans un premier temps. »

Mères en révolte

Quelques mois après qu’elle nous a accordé une interview pour cette enquête, Cynthia a été convoquée à son tour à la commission d’enquête parlementaire. « Je suis une femme, je suis une mère ; je suis une femme noire. Demain, c’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur mon île, la Martinique. Voici ce que je ressens : je me sens comme mes aïeules. Mon enfant est considéré comme un bien meuble que l’on a pris et déménagé, tandis que moi, je n’ai pas d’existence. Je n’ai plus d’existence », a‑t-elle dit pendant son audition. L’avocate de Cynthia, Florence Fekom se dit abasourdie devant ces vies saccagées par un traitement judiciaire « inhumain et dégradant » qu’elle va jusqu’à qualifier « de torture ».

« Notre position, c’est de croire l’enfant et le parent protecteur », explique Emmanuelle Huet, juriste pour l’association de protection de l’enfance L’Enfant bleu – qui reçoit de plus en plus de mères protectrices (et jusqu’à présent un seul père protecteur). « Une fois qu’il y a une expertise en défaveur de la maman et que le juge des affaires familiales a donné des droits au parent accusé de violences, il n’y a jamais ou presque de retour en arrière », regrette-t-elle. Dans les services, la résignation a gagné nombre de professionnel·les : « Désormais, quand un nouveau dossier de maman désenfantée arrive, c’est le désespoir qui règne… mais nous continuons de nous battre », explique la juriste, qui considère que le rôle des lanceuses d’alerte est capital pour le combat des mères protectrices.

L’espoir, c’est ce qui fait encore tenir Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte. Quand elle accepte de nous parler, elle rentre de voyage : elle a déposé sur le plus haut sommet de l’Atlas les doudous de ses quatre enfants, de 11, 9, 8 et 5 ans, qu’elle n’a pas vus depuis février 2023. « On m’a retiré mon autorité parentale, je n’ai même plus de visite médiatisée, j’ai un droit de communication d’une heure par semaine pour parler à mes quatre enfants, c’est comme un parloir. »

De mère du quotidien, elle est devenue mère par correspondance, après avoir tenté de défendre ses enfants qui faisaient état de violences physiques et sexuelles et de privations de la part de leur père : « J’ai assisté en direct à une machine judiciaire qui s’est retournée contre moi et mes enfants. » Si elle sait que silence et discrétion sont une stratégie choisie par nombre de ses sœurs de lutte, Sophie Abida informe chaque jour ou presque les 60 000 abonné·es du compte Instagram @justicepourmes4enfants. « Dans les derniers jugements, on me dit que je suis un danger car je continue à prendre la parole », dit-elle. C’est d’ailleurs par cela qu’elle a entamé son audition à la commission d’enquête sur l’inceste, en indiquant que la partie adverse s’était empressée d’en informer le juge des affaires familiales chargé du dossier. Sans baisser les yeux, elle a détaillé son parcours judiciaire ponctué d’injustices trahissant des biais sexistes et racistes. « Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. Comme le rappelait Nelson Mandela, on ne peut juger de l’âme d’une société qu’à la manière dont elle traite ses enfants. » Une audition qui a ébranlé la présidente de la commission d’enquête, Maud Petit (majorité présidentielle). À La Déferlante, la députée confie : « Après avoir écouté ces femmes, j’ai pensé aux enfants : on ne les croit pas, on les place dans des institutions qui vont les revictimiser, on les arrache à leurs parents protecteurs… Je ne pouvais que faire ce constat : la France n’aime pas ses enfants. » Une conclusion amère qui tombe au moment où la France est ébranlée par la mort de Lyhanna (lire l’encadré ci-dessous), symbole des failles de la justice à l’égard des mineur·es victimes de violences sexuelles. Peut-être ces ondes de choc permettront-elles enfin d’écouter les enfants et les mères qui les protègent.

Une enquête percutée par l’actualité

Cet article a été écrit pendant l’hiver 2025, avant le début des travaux de la commission (par laquelle plusieurs de nos interlocuteur·ices ont été auditionné·es) qui aura accouché de recommandations, comme la dépénalisation de la non-représentation d’enfant, l’instauration d’un statut du parent protecteur, la mise en place d’une ordonnance de sûreté pour les enfants victimes avec hébergement chez le parent protecteur, la prise en considération du refus de l’enfant
de voir son parent, quel que soit son âge, la pénalisation du contrôle coercitif, l’obligation d’enquête dans le cas
de plainte pour violences incestueuses, l’inscription dans la loi de l’interdiction du recours au syndrome d’aliénation parentale, la mise en place d’une veille législative pour que les magistrat·es appliquent le droit, et la mise en place d’un Vendôme de la protection des mineur·es.

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27.07.2026 à 11:09

Mayara Ferrão : un album de désoubli généré par IA

Malwenn Cailliau

Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie […]
Texte intégral (1104 mots)

Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie lesbiennes qui semblent se dérouler dans le Brésil esclavagiste du XIXe siècle.

D’abord publiées sur son compte Instagram en 2024, puis exposées aux Rencontres de la photographie d’Arles à l’été 2025, ces « clichés » montrent des événements qui n’ont en réalité jamais existé.

Née en 1992 au Brésil, cette artiste visuelle, photographe et directrice artistique travaille à la croisée des archives, de la photographie et de l’intelligence artificielle (IA). Dans son Album de désoubli, elle comble les lacunes de l’iconographie dominante et rend leur place à des moments qui ont pu avoir lieu mais n’ont pas été photographiés ou dont les traces n’ont pas été conservées.

Pour les rendre visibles, Mayara Ferrão se heurte d’abord aux limites de l’intelligence artificielle. Les scènes qu’elle cherche à produire – des femmes noires heureuses, amoureuses ou entourées de leur famille – sont largement absentes des bases de données qui nourrissent les algorithmes. Faute de références, ces derniers peinent à les fabriquer. L’artiste entreprend alors son propre travail de « création d’archives ». Elle rassemble des références visuelles de femmes noires et autochtones, étudie les photographies du XIXe siècle et rédige des requêtes extrêmement précises décrivant les corps, les vêtements, la lumière ou encore les cadrages.

C’est grâce à ce travail conjugué de recherche documentaire et d’entraînement d’une IA qu’elle parvient à faire émerger des histoires absentes des archives. « Que ces scènes aient eu lieu ou non, ce n’est pas la question, écrit-elle sur un des cartels qui accompagnaient son travail à Arles. Le pouvoir de l’imagination suffit à les justifier. »

En regardant ces images, on comprend que l’enjeu n’est pas de produire de faux souvenirs mais d’élargir nos représentations et d’enrichir notre imaginaire collectif. De donner une visibilité à des vies que l’histoire a effacées. Et de rappeler qu’un vide dans les archives n’est jamais la preuve que des vies n’ont pas existé.

Deux femmes noires s'embrassent sur un chemin de terre boueuse au Brésil au dix-neuvième siècle. Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
3 images générées par IA. A droite, la première représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle devant la mer. La deuxième, à gauche, représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième enlacées regardant la caméra. La dernière, en dessous, représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième en train de s'embrasser. L'image est découpée en forme de cœur.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Images générées par IA. Une galerie d'images représentant des femmes noires brésiliennes du dix-neuvième en train de s'embrasser après s'être mariées.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle s'embrasse, assises sur une même chaise. Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Une galerie d'images de femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle, enceinte, avec un enfant, ou avec un serpent. Images générées par IA.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Portrait de famille du dix-neuvième siècle de deux femmes noires brésilienne et leur petite fille. Sous la photo, une légende en brésilien : "Nous existions et notre amour fut célébré." Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
3 cartes postales, dont le dos de deux d'entre elles représentes deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle en train de s'embrasser. Sur la dernière, il est écrit un texte en brésilien. Images générées par IA.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Deux jeunes femmes noires du dix-neuvième siècle sont allongées et enlacées sur une plage brésilienne. Image générées par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
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27.07.2026 à 10:52

1972 : L’affaire des « Trois Maria », les prémices d’un mouvement féministe mondial

Saliha Mhadhbi

En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète. Les deux […]
Texte intégral (3301 mots)

En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète.

Les deux premières travaillent à l’Institut national de recherche industrielle et la troisième au journal A Capital, où elle dirige le supplément Literatura e Arte. Elles sont aussi écrivaines et ont déjà toutes publié des livres. Pendant ce rendez-vous hebdomadaire, les trois femmes parlent de littérature, de sexualité, d’avortement ou de violences sexuelles. Ces discussions constituent déjà une transgression dans un Portugal qui vit sous le joug d’une dictature installée trente-neuf ans plus tôt par António de Oliveira Salazar. Dirigée, d’une main de fer, depuis 1968, par son successeur Marcelo Caetano, la dictature portugaise s’incarne dans une devise simple : « Dieu, Patrie et Famille ». Depuis onze ans, elle réprime dans le sang les mouvements indépendantistes dans ses colonies d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Presse, littérature et spectacles sont soumis à la censure, tandis que la police politique traque les opposant·es. Dans ce climat où la parole des citoyen·nes, et plus particulièrement des femmes, est étroitement surveillée, un livre peut devenir une menace pour le régime. Celui que s’apprêtent à écrire les Trois Maria le fera trembler et mobilisera des soutiens bien au-delà des frontières portugaises.

Braver la censure

L’histoire de cet ouvrage commence en avril 1971. Alors qu’elle rentre chez elle, Maria Teresa Horta est victime d’une tentative d’intimidation à cause de la publication du recueil de poèmes érotiques Minha Senhora de Mim (« Ma dame à moi »), un ouvrage rapidement saisi par la censure et interdit de diffusion. Quelques jours après l’agression, le trio se réunit et commence à réfléchir à un projet de livre collectif : si une femme cause tant d’histoires, qu’en serait-il de trois ? Elles ont l’envie commune d’écrire sur Mariana Alcoforado, une religieuse du xviie siècle à qui l’on attribue les Lettres portugaises, cinq lettres d’amour passionnées adressées à un officier français devenu son amant. Le livre qu’elles souhaitent écrire, et qu’elles proposent d’intituler Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises »), revendique l’héritage de la religieuse tout en le détournant. L’idée des trois autrices est de renverser le stéréotype de la femme passive, réduite à sa souffrance amoureuse, pour la transformer en une figure de résistance qui incarne une pluralité de femmes contestataires.

Pendant neuf mois, les trois femmes écrivent chacune de leur côté, puis elles se lisent leurs textes à haute voix sans jamais se corriger entre elles. Lorsque l’un d’entre eux est approuvé, il devient collectif, au point qu’il est impossible de savoir qui a écrit quoi. Les Nouvelles Lettres portugaises mélangent cent-vingt lettres, poèmes, essais, récits et citations. Le livre brouille les frontières entre les genres littéraires, et son processus d’écriture efface la figure traditionnelle de l’auteur·ice unique. Dans un régime fondé sur l’autorité et les hiérarchies, cette œuvre aux voix multiples constitue en soi un geste d’insoumission.

Les thématiques qu’elle développe sont elles aussi subversives. Dans le tableau de la société portugaise qu’il dresse, le livre met en lumière les violences perpétrées par le régime salazariste : la répression des mouvements de libération dans les colonies portugaises, la censure des opposant·es politiques provoquant leur émigration en masse, mais aussi la condition des femmes, dont la sexualité, la maternité et la vie conjugale sont étroitement encadrées par l’État et l’Église. Si les trois Maria ont suscité l’intérêt de plusieurs éditeur·ices, c’est finalement Natália Correia, poétesse, romancière, dramaturge et essayiste, opposante depuis les années 1940, qui le publiera en avril 1972 aux éditions Estúdios Cor, sans aucune coupe. Mais pas sans difficultés. En effet, cette année-là, une nouvelle loi sur la presse qui veut élargir la responsabilité pénale des écrits aux employé·es d’imprimerie est en préparation. Juste avant l’impression, alors qu’il vient de prendre connaissance du texte, un typographe alerte le propriétaire de l’imprimerie, qui signale l’ouvrage aux services de la censure afin de se dégager de toute responsabilité. Il imprime néanmoins le livre, qui rencontre un certain succès à sa parution. Un mois après sa sortie, l’ouvrage est saisi par la police politique, mais il continue de circuler clandestinement.

Couverture de la première édition de Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises ») publiée aux éditions Estúdios Cor à Lisbonne en 1972.
Couverture de la première édition de Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises ») publiée aux éditions Estúdios Cor à Lisbonne en 1972.

Les autrices reçoivent alors une convocation les informant qu’elles sont poursuivies pour outrage aux mœurs et pornographie. « Ces chefs d’accusation cachaient la vraie raison politique de l’interdiction : trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste », explique Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon, qui a réédité le texte en France en 2025. Dans O que podem as palavras (Ce que peuvent les mots), un documentaire réalisé par Luísa Sequeira et Luísa Marinh sorti en 2023, Maria Teresa Horta commente : « Ils étaient fascistes et rétrogrades. Pour eux, la place de la femme était à la cuisine, avec ses enfants, au salon ou aux champs, pieds nus, comme bêtes de somme. »

Une solidarité féministe inédite

En attendant leur procès, les autrices, qui risquent la prison, décident de faire appel au soutien de féministes vivant en dehors du Portugal, afin de transformer cette affaire en campagne politique internationale et faire pression sur la dictature portugaise. Trois exemplaires du livre sont apportés en France à Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Christiane Rochefort, des écrivaines engagées proches du Mouvement de libération des femmes (MLF). À Paris, le livre tombe entre les mains de Carmen Sanchez, voisine de Christiane Rochefort. Elle comprend immédiatement son importance et le transmet à Gilda Grillo, actrice, metteuse en scène et photo­graphe brésilienne. Cette dernière est membre du Groupe latino-américain des femmes à Paris, un collectif créé en 1972 réunissant des militantes exilées, principalement brésiliennes – donc lusophones –, qui publie le bulletin bilingue Nosotras de 1974 à 1976. Elle réalise la première traduction d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises en français puis en anglais.

Les féministes du Groupe latino-américain, parce qu’elles disposent de réseaux militants transnationaux, vont diffuser l’information dans les cercles francophones puis anglophones. « Il y avait à l’époque de nombreux échanges de courriers et de bulletins. La circulation des informations concernant les actions menées dans différents pays était relativement importante. Les groupes de diaspora jouaient un rôle de relais essentiel, ce qui leur permettait aussi de valoriser leur place dans les espaces nationaux où ils vivaient », explique Milène Le Goff, doctorante en histoire qui étudie la circulation des pratiques, des savoirs et des luttes entre mouvements féministes dans les années 1970.


« Trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste.  »

Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon


Gilda Grillo et Faith Gillespie, écrivaine étasunienne, organisent une première lecture du texte en anglais lors d’une réunion de l’antenne parisienne de la National Organization for Women. Puis, début juin 1973, accompagnées par d’autres membres du groupe, elles se rendent dans la ville de Cambridge (Massachusetts) pour assister à l’International Feminist Planning Conference, une rencontre de 300 féministes venu·es de 27 pays pour construire un mouvement féministe international. Là-bas, elles évoquent l’affaire des Trois Maria et proposent une action coordonnée pour faire pression sur les juges portugais. Leur motion est adoptée à l’unanimité. C’est la première initiative politique du mouvement. À cette occasion, le procès que la dictature portugaise intente aux trois Maria est également désigné comme la « première cause féministe internationale ». Dans la foulée, une fête de soutien est organisée à New York, avec un texte d’invitation signé notamment par Kate Millett, théoricienne du féminisme radical ; Ti-Grace Atkinson, militante féministe radicale ; Jill Johnston, journaliste et critique culturelle engagée dans le mouvement de libération des femmes, et Gloria Steinem, l’une des principales figures du féminisme étasunien.

À l’approche de leur audience fixée le 3 juillet 1973 à Lisbonne, des manifestations se tiennent dans 17 pays, devant les ambassades du Portugal. Chaque fois, des centaines de femmes brandissent des pancartes proclamant : « All women are Maria ». Pour Milène Le Goff, cette solidarité internationale s’explique par le fait que l’affaire cristallise plusieurs enjeux centraux de la deuxième vague féministe : la dénonciation d’un régime autoritaire, la sexualité, le rapport au corps des femmes et les violences sexistes et sexuelles. « On pourrait presque dire qu’elles ont un positionnement antifasciste, poursuit-elle. Elles dénoncent le régime salazariste, et cela fait écho à d’autres luttes, comme celles contre le régime du shah d’Iran, de Pinochet au Chili ou de Franco en Espagne ».

En 1973, à Los Angeles, une manifestation féministe est organisée en soutien aux « Trois Maria ». Le mouvement de solidarité envers les trois autrices portugaises est l’une des premières mobilisations féministes internationales et a contribué à structurer les réseaux féministes transnationaux jusqu’à aujourd’hui. LOS ANGELES TIMES VIA GETTY IMAGES
En 1973, à Los Angeles, une manifestation féministe est organisée en soutien aux « Trois Maria ». Le mouvement de solidarité envers les trois autrices portugaises est l’une des premières mobilisations féministes internationales et a contribué à structurer les réseaux féministes transnationaux jusqu’à aujourd’hui. LOS ANGELES TIMES VIA GETTY IMAGES

Pour l’historienne, cette affaire résonne particulièrement aujourd’hui et rappelle l’importance d’une internationalisation des luttes féministes et antifascistes qui « permet de partager des stratégies, de construire des solidarités ».


« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès. »

Milène Le Goff, doctorante en histoire


Le procès est reporté à octobre 1973, puis en janvier et au printemps 1974. Dans l’intervalle, les actions de soutien se structurent. En France, La Nuit des femmes du 21 octobre 1973, une lecture d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises au Palais de Chaillot organisée en soutien aux Trois Maria, donne lieu à un documentaire de Delphine Seyrig. Si l’événement est tombé dans l’oubli, il regroupe pourtant de nombreuses figures féministes de l’époque. Grâce aux images tournées ce soir-là, Adília Martins de Carvalho et Maira Abreu, chercheuses en études lusophones, ont identifié parmi les participantes, cinq des neuf militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, en août 1970, déposaient sous l’Arc de triomphe, une gerbe en hommage à la femme du Soldat inconnu : l’écrivaine et théoricienne Monique Wittig, Christiane Rochefort, Christine Delphy, sociologue et fondatrice du féminisme matérialiste français, Monique Bourroux, militante des premiers groupes du MLF et Cathy Bernheim, écrivaine et journaliste. Aux Pays-Bas et en Allemagne, des féministes occupent l’ambassade portugaise. À New York, Gilda Grillo met en scène Women on Trial à partir d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises. Des lettres de soutien sont envoyées par les poétesses étasuniennes Adrienne Rich et Anne Sexton, d’autres arrivent depuis le Pakistan, l’Afrique du Sud ou la Nouvelle-Zélande.

« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès », reprend Milène Le Goff. Elle fait le parallèle avec les flottilles pour Gaza qui, en 2025, ont traversé la Méditerranée pour dénoncer le blocus israélien : « En attirant le regard de nos sociétés situées dans différents espaces, on peut protéger des personnes arrêtées simplement pour avoir dénoncé des actes absolument terribles. »

Le 25 avril 1974, la révolution des Œillets renverse la dictature salazariste. Les autrices des Nouvelles Lettres portugaises sont finalement jugées et acquittées le 7 mai. Interviewée dans le documentaire tourné en 2003, Maria Isabel Barreno attribue en partie ce dénouement à la mobilisation internationale : « Je suis convaincue que ça a suffisamment retardé le procès pour qu’il ait lieu après le 25 avril. » Après l’annonce du jugement, sur le parvis du tribunal, Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno annoncent la création du Mouvement de libération des femmes portugais.

Au second plan, Maria Teresa Horta brandit la pancarte « Mulheres uma força politica » (« les femmes, une force politique ») lors d’une manifestation, à Lisbonne, du Mouvement de libération des femmes portugais, qu’elle a contribué à créer après l’acquittement en 1974. HISTÓRIA DA CLASSE TRABALHADORA / DR
Au second plan, Maria Teresa Horta brandit la pancarte « Mulheres uma força politica » (« les femmes, une force politique ») lors d’une manifestation, à Lisbonne, du Mouvement de libération des femmes portugais, qu’elle a contribué à créer après l’acquittement en 1974. HISTÓRIA DA CLASSE TRABALHADORA / DR

« Nous les femmes »

La traduction française des Nouvelles Lettres portugaises, par Vera Alves da Nóbrega, Évelyne Le Garrec et Monique Wittig, est publiée dans la foulée aux éditions du Seuil. Dans la préface, elles écrivent : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement international féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. » C’est cette préface qu’Isabella Checcaglini a redécouverte cinquante ans plus tard, tandis que l’affaire avait été effacée de la mémoire collective. Elle décide alors de republier le livre : « C’est là toute la force de la littérature : la parole se renouvelle à chaque lecture. En continuant de lire ce texte aujourd’hui, la voix de ces femmes reste vivante ». Frappée par l’actualité du texte encore aujourd’hui, et réalisant que cette première traduction française n’est plus disponible et parfois controversée, Isabella Checcaglini décide de confier la retraduction à la chercheuse en étude lusophone Ilda Mendes dos Santos et à la traductrice Agnès Levécot. Cela afin de proposer une nouvelle édition critique qui recontextualise le texte et en rappelle toute l’importance, à l’époque comme maintenant.

L’histoire ne s’arrête pas là. La mobilisation suscitée par le procès a contribué à structurer durablement les réseaux féministes transnationaux nés au milieu des années 1970. « C’est un événement qui a été oublié, et pourtant il a eu des effets importants. L’affaire des Trois Maria a généré une solidarité féministe internationale assez novatrice. Avant ça, il y avait déjà des traces de réseaux internationaux, notamment au xixe siècle, mais ce qui s’est joué à l’époque est fondateur », explique l’historienne Milène Le Goff.

Les réseaux et contacts établis lors de la défense des trois autrices portugaises ont été déterminants dans la structuration d’événements, comme le Congrès international féministe à Francfort en novembre 1974, et surtout le Tribunal des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles. Pensé en opposition à la Conférence promue par l’ONU en 1975 à Mexico, le Tribunal entend recentrer l’attention de l’opinion sur les violences concrètes subies par les femmes : violences domestiques, exploitations économiques, violences sexuelles… L’événement réunit près de 2 000 femmes issues de 40 pays. Les participantes annoncent la formation d’un « réseau féministe international » en s’appuyant sur ce qui a été fait autour du procès des autrices portugaises. Les membres du Groupe latino-américain à Paris jouent un rôle important dans sa préparation, qui sera plus tard analysée comme l’une des prémices du mouvement MeToo.

Lire aussi : 40 ans avant #MeToo, un tribunal des crimes contre les femmes


Ainsi, pour Maira Abreu, chercheuse en sciences sociales, le Groupe latino-américain théorise un « nous les femmes » commun mais situé : les femmes doivent être comprises à partir de leurs réalités socio-économiques, cette diversité n’empêchant pas l’affirmation d’un patriarcat pensé comme global. Émerge alors une identité commune qui prend en compte les rapports de race, de classe et de sexe. Une approche qui annonce la notion d’intersectionnalité, qui sera théorisée par la juriste et universitaire américaine Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et structurera par la suite une partie des milieux féministes. Longtemps oubliée, l’affaire des Trois Maria rappelle ainsi une histoire plus large des circulations féministes transnationales qu’il semble aujourd’hui urgent de relire. •

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27.07.2026 à 10:44

Flavie Flament et Laure Murat : MeToo au cœur

Malwenn Cailliau

En octobre 2016, tout juste un an avant que la vague MeToo se propage à travers le monde, Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès), récit autobiographique dans lequel elle décrit […]
Texte intégral (5143 mots)

En octobre 2016, tout juste un an avant que la vague MeToo se propage à travers le monde, Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès), récit autobiographique dans lequel elle décrit une mère maltraitante, qui pousse sa fille à participer à des séances photo avec David Hamilton. L’animatrice y raconte les viols imposés par le photographe, à l’été 1987, alors qu’elle vient d’avoir 13 ans.

Au printemps 2026, Flavie Flament prend à nouveau la parole en accusant Patrick Bruel de l’avoir violée, en 1991, alors qu’elle était âgée de 16 ans, ce que réfute le chanteur. Témoignant d’abord anonymement (sous le pseudonyme d’Eva) aux côtés de quatorze autres femmes dans une enquête publiée par Mediapart, l’autrice et animatrice révèle finalement son identité. Un geste qui fait basculer le traitement médiatique de l’affaire.

Dès 2017, Laure Murat décrypte le mouvement MeToo, à travers ses interventions médiatiques et ses chroniques dans Libération. L’historienne publie le tout premier livre français sur ce mouvement (Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018). Elle a écrit une dizaine de livres et intervient régulièrement dans la presse pour analyser les batailles culturelles à l’œuvre en France et aux États-Unis. Plus récemment, celle qui fut pendant vingt ans professeure à l’université de Californie, à Los Angeles, s’est penchée sur les paniques morales réactionnaires, en publiant notamment Qui annule quoi ? Sur la cancel culture (Seuil, 2022).

Lorsque les deux femmes se retrouvent pour cette rencontre organisée par La Déferlante, un après-midi de juin, la canicule s’abat sur la France depuis plusieurs jours. Alors nous cherchons le recoin le plus frais de la Maison des Métallos, à Paris, où le rendez-vous a été donné, avant d’atterrir dans la petite loge des artistes, au sous-sol. Devant un ventilateur à pleine puissance, Flavie Flament et Laure Murat se lancent dans une conversation sur les dix ans qui se sont écoulés entre les révélations des affaires Hamilton et Bruel. Comment ces deux moments ont-ils été accueillis par les médias ? Que disent-ils de notre société ? Ensemble, elles portent un regard acéré sur les batailles en cours.

Flavie Flament, vous avez souhaité vous entretenir avec Laure Murat pour cette rencontre. Pourquoi ce choix ?

Flavie Flament Parce que j’ai toujours adoré vous écouter, Laure. Vous dites des choses qui m’interpellent, que ce soit dans vos ouvrages ou lors de vos interventions médiatiques. J’ai le souvenir d’une émission sur France Inter où vous évoquiez la vision que les femmes ont de leur corps, avec cette idée qu’elles sont toujours en représentation. Dans mes écrits, je dis qu’on fait « bonne figure ». J’ai retrouvé cette idée dans vos mots.

Laure Murat J’ai tout de suite accepté l’idée de cette rencontre parce que j’ai beaucoup d’admiration et de respect pour le courage de Flavie à parler des violences sexuelles, qui constituent peut-être ce qu’il y a de plus dur à évoquer. Et de le faire une deuxième fois, alors que l’on sait très bien qu’il n’y a que des coups à prendre ! Mais depuis 2017, avec MeToo, peut-être que le vent est en train de tourner… Du moins, c’est ce que j’espère.

Vous avez des parcours très différents. Comment êtes-vous arrivées, chacune, au féminisme ?

Flavie Flament Dans l’affaire Patrick Bruel, je me sens un peu spectatrice de tout ce qui est en train de se passer ; et pourtant je suis au cœur des choses. C’est assez particulier… J’ai l’impression que c’est la même chose avec le féminisme. À travers mes prises de parole, je suis dans ce mouvement-là. Mais je ne saurais pas me définir comme en faisant partie. J’y appartiens par la pensée, par la philosophie, mais parfois je rougis devant des femmes qui sont beaucoup plus engagées que moi, qui militent au quotidien. Je me fais toute petite devant les associations qui sont, elles, tous les jours sur le terrain. Je n’ai pas été éduquée par des lectures féministes. Pas du tout. Je n’ai pas eu une mère féministe. En revanche, j’ai été marquée par des femmes qui posaient des actes. Par exemple, j’ai le souvenir d’avoir entendu l’histoire de Rosa Parks quand j’étais gamine et d’avoir été absolument sidérée.

« Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes. »
Flavie Flament

Laure Murat Quelquefois, on est féministe sans le savoir. Il y a des femmes qui sont féministes par l’exemple, par leur vie. L’acte que vous faites en disant « Oui, je vais parler pour la deuxième fois », ça, c’est un acte politique important qui alimente le féminisme. Pour répondre à la question, de mon côté, je suis née dans un milieu très cultivé, mais pas de cette culture-là, puisqu’il était, au contraire, dans le maintien d’un patriarcat traditionnel. Je suis venue au féminisme à plusieurs moments de ma vie. Quand j’ai eu 20 ans, je suis sortie de mon milieu. Tout d’un coup, ça m’a ouverte à ces questions qui, auparavant, ne m’intéressaient pas spécialement. Plus tard, quand j’ai eu 38 ans, je suis partie vivre aux États-Unis, et le féminisme dit « américain » a contribué à m’ouvrir les yeux. Je vais vous donner un exemple. À l’université de Californie, où je travaillais, les employé·es doivent faire une formation contre le harcèlement sexuel tous les deux ans. On vous présente des situations et on vous demande ce que vous feriez dans ces cas-là. Eh bien, moi, arrivant de France, j’avais tout faux ! Et pourtant j’étais une femme, féministe, de gauche… La honte. Clairement, il y avait des choses que je n’avais pas comprises dans les subtilités de certaines situations ! Aux États-Unis, j’ai donc eu une deuxième éducation féministe. Lors de l’affaire DSK, j’ai compris qu’il y avait un gros problème dans notre pays à travers certaines réactions françaises. J’ajouterai un troisième moment : MeToo. Jamais je n’aurais pensé vivre ça. Très vite, j’ai décidé de consacrer beaucoup d’énergie, par des interventions dans les médias, à ce tournant de la société quant aux violences sexuelles. Laure Adler, pour les éditions Stock, m’a commandé un livre sur ce mouvement [Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein], que j’ai dû écrire très vite. Quand j’ai commencé à travailler dessus, fin 2017, il s’était encore passé très peu de choses en France, mais on a eu, dès janvier 2018, la fameuse tribune signée par Catherine Deneuve. Ce texte était un cadeau car il pointait, noir sur blanc, toutes les ambiguïtés cultivées par la société autour de la « séduction », de la « galanterie » et d’un érotisme ringard à deux vitesses, en évacuant la question de la domination. Il démontrait très clairement qu’en France MeToo commençait par l’anti-MeToo.

Flavie Flament, figure de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants

Fille d’un ancien footballeur professionnel et d’une employée de l’Aide sociale à l’enfance, Flavie Flament se fait connaître du grand public dans les années 2000, en présentant plusieurs émissions très populaires sur TF1 (« Exclusif », « Sagas »…). Tour à tour animatrice pour M6 ou pour France Télévisions (« Télématin », « Le Quiz des champions »), elle intervient aussi à la radio, sur RTL. Parallèlement à cette carrière dans les médias, Flavie Flament renoue avec l’écriture – sa passion première – au début des années 2010. Après un premier roman (Les Chardons, 2011) dans lequel elle dresse le portrait d’une femme à différents âges de sa vie, elle publie La Consolation, en octobre 2016. L’animatrice y raconte avoir été violée à 13 ans par un photographe quinquagénaire mondialement connu lors de séances photo organisées au Cap d’Agde (Hérault), où elle était en vacances avec sa famille. Des agressions dont le souvenir ressurgit en 2009, après une longue amnésie traumatique. Dans l’ouvrage, le nom de David Hamilton n’est jamais cité. Mais, le mois suivant sa publication, L’Obs publie les témoignages de trois femmes accusant Hamilton de viol alors qu’elles étaient mineures, et Flavie Flament confirme qu’il s’agit bien de celui qui l’a agressée. Le photographe de 83 ans se suicide quelques jours plus tard, le 25 novembre 2016 – ce qui clôt le dossier avant que la justice ne s’en soit saisie.

Devenue une figure de la lutte contre les violences sexuelles commises sur les enfants, Flavie Flament bataille pendant deux ans pour faire évoluer la législation, notamment à travers une mission sur le délai de prescription, en 2016, que lui confie Laurence Rossignol, à l’époque ministre chargée des droits des femmes. En 2018, une loi élargit le délai de prescription des crimes sexuels sur mineur·es de vingt à trente ans à partir de la majorité de la victime. Au printemps 2026, après la publication par Mediapart des témoignages de huit femmes accusant Patrick Bruel de violences sexuelles, Flavie Flament témoigne à son tour contre le chanteur, puis annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineur·e. Patrick Bruel nie toute violence et affirme que leur relation était consentie.

À la lumière de vos parcours respectifs, comment analysez-vous la manière dont ont été accueillies l’affaire Hamilton, en 2016, puis l’affaire Bruel, dix ans plus tard ?

Flavie Flament L’affaire Hamilton n’a pas été « accueillie » du tout. Mon livre s’appelle La Consolation, mais, en fait, c’était une effraction. Ce livre était un combat pour pouvoir ne serait-ce qu’obtenir le droit d’évoquer ce sujet. Je voulais que ma parole passe à travers un texte, pour qu’elle soit parfaitement construite. Pour moi, c’était la seule façon d’être bien entendue. Je m’attendais à être confrontée à un mur de négations, de silences. Et effectivement, ça a été un parcours du combattant. Très peu de gens se sont intéressés à l’ouvrage et à ce que j’avais à dire. Je n’ai pas été reçue sur les plateaux de télévision. L’affaire Hamilton a existé presque de façon contrainte. Les médias en ont parlé sous l’angle de « l’affaire de société », mais ce n’était pas la parole d’une victime que l’on entendait. C’était un fait d’actualité. Moi, je n’existais pas.

Lorsque j’ai décidé de sortir de l’anonymat après ma plainte contre Bruel, je savais que j’allais éprouver quelque chose de différent. J’ai le sentiment d’avoir désormais moins à me battre pour me faire entendre. Même si je suis confrontée à des remarques du genre : « C’est pas possible d’avoir été victime deux fois, donc elle doit mentir. » En prenant la parole sur l’affaire Bruel, j’avais conscience que ce serait aussi une façon d’évoquer le sujet de la revictimation dont j’ai conscience depuis très longtemps pour l’avoir vécu moi-même : le principal facteur de risque d’être violée est de l’avoir déjà été.

Malheureusement, avant que je renonce à l’anonymat dans Mediapart et qu’Eva ne devienne Flavie, les victimes dans l’affaire Bruel n’existaient pas médiatiquement. Le déclic a été le moment où j’ai vu des images de lui, à la sortie du théâtre, applaudi par le public, expliquant – pour incarner le bon père de famille – qu’il devait rejoindre ses enfants. Ça m’a ulcérée et j’ai décidé d’apparaître sous ma véritable identité. Parce qu’il était hors de question que la chape de silence se referme sur la parole des victimes. Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes.

Flavie Flament, une femme blanche et blonde, pose dans un escalier.
Photo réalisée le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos à Paris.
Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante

Laure Murat Entre 2016 et 2026, l’évolution est considérable. La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irréductiblement optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. Quand la déflagration MeToo est arrivée, les femmes n’étaient pas surprises. Les hommes, eux, tombaient des nues. Il serait pourtant temps qu’ils se réveillent… Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! Ce que j’observe dans les affaires MeToo en France, c’est que l’écrasante majorité des accusés ne reconnaît pas les faits. Même lors du procès de Mazan, alors qu’ils avaient été filmés pendant les agressions. Dans leurs récits devant la cour, ils ont menti, ce qui a contraint la justice à diffuser les vidéos. C’est incroyable ! Cela m’a beaucoup fait réfléchir à la question du déni.

Un jour, j’ai eu une sorte d’épiphanie au sujet de la souffrance des animaux. J’écoutais la philosophe Florence Burgat sur France Culture, qui expliquait qu’en France « on tue 3 millions d’animaux ». Mais elle n’a pas donné tout de suite la fréquence. Par an ? Puis elle a précisé : « par jour  . Le sol s’est ouvert sous mes pieds. Du jour au lendemain, je suis devenue végane. Avant, cela m’arrangeait bien d’être dans le déni. Je me disais que ce n’était pas génial de manger de la viande, mais que j’y penserais une autre fois. Alors j’ai fait un effort de générosité vis-à-vis des hommes, et je me suis demandé : est-ce qu’ils ne sont pas dans un tel déni de la réalité qu’ils ne se rendent même pas compte de la situation ? Le monde leur appartient, alors pourquoi ce serait autrement ? C’est la seule fois de ma vie où j’ai réussi, peut-être, à m’identifier à un homme, à un prédateur ordinaire. Je crois que la question du déni est essentielle. Il faut faire comprendre aux hommes ce qu’il se passe réellement. Et qu’ils arrêtent aussi de faire « comme si » ils ne comprenaient rien. Est-ce que ça les intéresse de vivre avec des femmes (des sœurs, des filles, des amantes…) ou avec des choses ?

« Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! »
Laure Murat

Flavie Flament Tout cela est aussi l’héritage d’une culture. Les hommes ont grandi dans cette culture-là…

Laure Murat Et nous aussi ! Moi, j’ai rigolé à des blagues misogynes…

Flavie Flament Oui, je m’interroge sur l’éducation que j’ai reçue de la part de ma mère. Elle m’a eue à 20 ans, en 1974. Donc elle a connu Mai-68. Elle était sur le pas d’une porte qui menait à la liberté, et elle ne l’a pas franchie. Elle aurait pu m’éduquer autrement, mais elle ne m’a pas protégée. Elle m’a livrée aux hommes, malheureusement…

Laure Murat Vous la voyez toujours ?

Flavie Flament Non. Je ne la vois plus depuis que j’ai écrit mon premier livre en 2011, Les Chardons (lire l’encadré ci-dessus).

Laure Murat, une prolifique penseuse féministe

Spécialiste en histoire de l’art, Laure Murat commence sa carrière comme journaliste (notamment à Beaux Arts magazine), avant de devenir, en 2006, professeure au département d’études françaises et francophones de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Autrice d’une thèse publiée sous le titre La Loi du genre. Une histoire culturelle du « troisième sexe » (Fayard, 2006), elle signe également de nombreux ouvrages, que ce soit sur la psychiatrie (avec, entre autres, une biographie du docteur Esprit Blanche, fondateur d’un asile au XIXe siècle), sur le féminisme (Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018) ou encore sur la littérature. Dans Passage de l’Odéon (Fayard, 2003), elle s’intéresse au couple formé par Sylvia Beach et Adrienne Monnier, dont les librairies ont été un haut lieu de la littérature dans l’entre-deux-guerres. Descendante de la noblesse française (à la fois de la noblesse d’Empire du côté de son père, et de l’aristocratie d’Ancien Régime du côté de sa mère), Laure Murat raconte dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) comment elle a retrouvé dans À la recherche du temps perdu, « le monde révolu » dans lequel elle a grandi. Elle y décrit « l’exil intérieur » vécu au sein de ce milieu ultraconservateur et la rupture avec sa famille après son coming out lesbien. Dans son dernier livre, Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier, 2025), l’historienne se penche sur la question de la réécriture des classiques dans le but d’effacer les termes jugés aujourd’hui problématiques. Elle y plaide pour une recontextualisation honnête, ou pour une réinterprétation imaginative des classiques, plutôt qu’une modification des textes originaux, qui trahit, selon elle, le cadre de production des œuvres.

Vous avez ce point commun : vous avez toutes les deux vécu une rupture avec votre mère. Dans votre cas, Laure Murat, c’était à la suite de votre coming out lesbien…

Laure Murat Oui. Ma mère m’a dit deux phrases à ce moment-là. Tout d’abord : « Pour moi, tu es une fille perdue. » Une fille perdue, ça peut être une prostituée, ça peut être une fille égarée, et ça peut être une enfant qui est morte. Pour elle, j’étais un peu tout ça… Et la deuxième phrase, c’était : « Tu incarnes pour moi l’échec de toute une éducation morale et spirituelle. » Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Elle a acté quelque chose, qui était de l’ordre d’une conviction. Mais que cela l’ait laissée indifférente de ne plus voir sa fille jusqu’à sa mort, c’est ça qu’il faut se prendre dans la figure. C’est cela qui est difficile à admettre, on se dit que c’est impossible qu’une mère accepte et se tienne, avec autant de facilité, à une rupture définitive.

Flavie Flament … Et en fait c’est possible ! C’est ça qui est dingue. Je pense que ça ne dérange pas ma mère que je ne sois plus dans sa vie. Quelque part, je l’ai libérée de quelque chose, parce que ça la torturait de ne plus me contrôler. Longtemps, j’ai espéré, j’ai cherché à comprendre, je lui ai trouvé des excuses… C’est quand j’ai compris que je n’avais plus rien à attendre que je me suis dit qu’il fallait couper cette branche pourrie sur laquelle je ne pouvais pas me reposer. Alors, ça a été très simple. C’est avant que c’est compliqué – comme quand on doit sauter du plongeoir. Ça ne se fait pas de rompre avec sa mère, ce n’est pas moral… Il y a toutes ces pensées qui viennent vous ralentir. Mais à partir du moment où on saute, c’est hyper facile. Dans mon cas, c’était une lettre de rupture. Quand j’ai vu l’enveloppe disparaître dans la fente de la boîte aux lettres jaune, ma vie a commencé.

Laure Murat Oui, c’est un peu comme la sortie du placard… On s’en fait une montagne, le ciel va nous tomber sur la tête, et puis oh ! bah voilà, c’est fait. Je remarque que, dans votre livre, vous faites l’effort de resituer historiquement et psychologiquement la logique dans laquelle se trouvait votre mère, qui se plaignait de sa « vie de merde » et qui trouvait une vengeance à travers sa fille. Sûrement pas pour l’excuser, mais pour comprendre… J’ai aussi essayé de comprendre, socialement, d’où venait ma mère. Je crois que nous avons ce point commun.

« La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irréductiblement optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. »
Laure Murat

Flavie Flament, vous disiez tout à l’heure que vous avez décidé de sortir de l’anonymat dans l’affaire Bruel car vous saviez que l’attitude des médias changerait. Encore aujourd’hui, vaut-il mieux être connue pour être entendue ?

Flavie Flament Malheureusement, oui. Et je trouve cela particulièrement dégueulasse. Le viol est un rapport de domination, et les victimes sont dans une position de vulnérabilité. Prendre la parole est une mise à nu très dure. Souvent, dans la presse, les victimes n’ont pas de visage, pas de nom. En 2019, deux femmes ont eu le courage de parler contre Patrick Bruel. On parlait alors de « l’affaire des masseuses » – cette dénomination, ça me rendait folle. À ce moment-là, je sortais des deux années de bataille politique pour faire changer la loi après La Consolation, j’étais exsangue. Je me suis demandé « Est-ce que j’y retourne ? » J’ai eu peur que ce soit contre-productif que je prenne la parole ; je me suis dit qu’il allait falloir que j’attende. Ce printemps, j’ai senti que la société était mûre pour entendre mon témoignage.

Les médias n’ont pas parlé des quinze femmes – dont j’étais, sous le pseudonyme d’Eva – qui ont témoigné dans l’article de Mediapart. J’ai donc étudié les forces en présence : d’un côté, vous aviez quinze victimes que personne ne connaît et, de l’autre, un homme célèbre qui depuis quarante ans tient une place importante dans le cœur des gens. Pour aller au combat, il fallait quelqu’un qui porte les armes dont Patrick Bruel est lui-même muni : la notoriété, la puissance médiatique. Je me suis dit : « OK, ça va être à toi d’y aller. » Il fallait être sur un terrain d’égalité pour que les médias s’y intéressent. Et puis c’est devenu « Flavie Flament contre Patrick Bruel » et, encore une fois, cela a occulté les autres victimes. Tout mon travail a alors été de dire : « Attendez, ce n’est pas juste entre deux personnes : désormais, c’est trente femmes contre un homme. »

« Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. »
Flavie Flament

En 2016, dans l’affaire Hamilton, le parquet ne s’était pas autosaisi et David Hamilton s’était suicidé, ce qui avait, de fait, mis fin à tout espoir d’une procédure devant la justice…

Laure Murat Je me souviens qu’à l’époque ça m’avait mise très en colère. Je m’étais dit : « Et les victimes ? Encore une fois, il n’y aura pas de réparation. » J’avais été très fâchée de ça.

Laure Murat, une femme blanche aux cheveux courts et gris, pose devant un mur rouge.
Photo réalisée le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos à Paris.
Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante

Flavie Flament Dans ce geste de suicide – qui rend effectivement furieux – il y avait non seulement la lâcheté de ne pas vouloir affronter les conséquences de ses actes, mais en plus il y avait cette manière de faire peser un poids sur les épaules des victimes. J’ai entendu des gens me dire : « C’est pas trop difficile quand même de porter le poids de la mort d’un homme ? »

Cette fois-ci, dans l’affaire Patrick Bruel, qu’attendez-vous de la justice ?

Flavie Flament J’espère être entendue. Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. J’ai ardemment besoin de cette reconnaissance-là, comme toutes les autres victimes pour qui les faits rapportés pourraient être prescrits [le viol dénoncé par Flavie Flament, qui aurait été commis en 1991, est théoriquement prescrit]. Aujourd’hui, le parquet ne veut pas reproduire la même erreur que dans l’affaire Hamilton et s’autosaisit des affaires de viol sur mineur·es. Cela aura au moins servi à ça… Dans le cadre d’agressions en série, il pourrait être possible de faire tomber la prescription. Ainsi, les victimes pourraient être entendues.

Laure Murat C’est extraordinaire. Je ne connaissais pas cette possibilité.

« Beaucoup de gens ont hâte de tourner la page du mouvement MeToo et de passer à autre chose, mais je ne pense pas qu’ils mesurent à quel point le débat est récent comparé à l’ancienneté du problème lui-même. »
Tarana Burke
Travailleuse sociale africaine-étasunienne, militante pour les droits des femmes, Tarana Burk a lancé, en 2007, le mouvement MeToo pour dénoncer les violences sexuelles, en particulier celles à l’encontre des petites filles noires.

Laure Murat, vous avez vécu vingt ans à Los Angeles. Au printemps 2025, au début du deuxième mandat présidentiel de Donald Trump, vous avez choisi de quitter les États-Unis pour retourner vivre en France. Pourquoi ?

Laure Murat En 2016, quand il a été élu une première fois, j’ai essayé de me battre à ma très modeste place, en tant qu’enseignante à l’université, et j’ai sombré dans la dépression. Une vraie dépression. Cette élection était un effondrement pour le monde, un signal très grave. Le jour où Donald Trump a annoncé sa candidature [le 15 novembre 2022], je suis allée voir mon administration pour évoquer mon départ. J’arrivais bientôt à vingt ans de service, ce qui me permettait d’obtenir une retraite confortable. Évidemment, des proches m’ont charriée : « Tu t’en vas des États-Unis à cause de Trump, et en France tu vas retrouver Marine Le Pen. » Mais justement. Je ne peux pas voter aux États-Unis, car je n’ai pas la nationalité étasunienne. En France, il y a des choses à faire contre cette déferlante d’extrême droite. Peut-être que je peux apporter une goutte d’eau dans l’océan, plutôt que de rester impuissante aux États-Unis…

Entretien réalisé le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos, à Paris.

Flavie Flament et Laure Murat en 10 dates

1967

Naissance de Laure Murat.

1974

Naissance de Flavie Flament.

2000

Flavie Flament devient coprésentatrice de l’émission « Exclusif », sur TF1.

2006

Laure Murat soutient sa thèse et devient professeure à l’université de Californie, à Los Angeles.

2009

Après une longue amnésie traumatique, Flavie Flament se remémore les viols commis par David Hamilton.

2011

Flavie Flament publie son premier roman Les Chardons (Le Cherche midi).

2016

Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès).

2018

Laure Murat se penche sur le mouvement MeToo avec Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein (Stock).

2025

Laure Murat publie Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier).

2026

Flavie Flament annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineure contre Patrick Bruel.

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27.07.2026 à 09:08

À Strasbourg, Un van contre les inégalités menstruelles

Malwenn Cailliau

Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel […]
Texte intégral (2748 mots)

Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel peaufine les éléments nécessaires à la sortie du van de l’association dont elle est membre.

Une boîte de culottes menstruelles noires entre les mains, elle explique la façon dont les sous-vêtements sont rangés : « Là, il y a un point bleu pour les flux modérés, et là, c’est rouge pour les flux abondants. » Face à elle, Estelle Hilt, infirmière et intervenante à ses côtés aujourd’hui, prend note. Ce lundi 27 avril, c’est la deuxième sortie du mois pour le van : un camion blanc de 30 mètres carrés, spécialement conçu et aménagé pour l’association Hugeia – du nom de la déesse grecque de la santé – dans le but d’aller à la rencontre des habitant·es pour parler de santé et de précarité menstruelles. À 13 h 15, les thermos de café sont chargés, les affiches et les flyers, roulés dans un coin. C’est parti, direction la place Marschallhof, à quelques rues du CSC.

Sur cette place, une petite aire de jeux, un city-stade désert et deS tours HLM de cinq, six ou huit étages, comme l’emblématique « Demi-lune » du Neuhof, un immense bâtiment construit à la fin des années 1960 et rénové en 2021. Nous sommes en plein cœur d’un quartier prioritaire de la ville (QPV), où 51 % des 16 000 habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté et où plus d’un tiers des familles sont monoparentales.

La prévention de proximité

« L’idée, c’est d’être là pendant le temps de l’école, comme ça les mamans peuvent passer avant d’aller chercher leurs enfants », explique Camille Michel, la travailleuse sociale de 45 ans à l’origine du projet Hugeia, qui a vu le jour en 2024. Porté par une structure d’incubation sociale strasbourgeoise (Edifis), il a reçu le soutien financier de fondations privées et des subventions publiques à hauteur de 200 000 euros par an. « Ces dernières années, j’ai eu des échanges avec des mamans et des jeunes filles au CSC, poursuit la travailleuse sociale. J’ai réalisé qu’il y avait une immense méconnaissance des règles, et une grande précarité. J’ai par exemple rencontré des jeunes femmes qui ne portaient qu’une seule protection hygiénique toute la journée pour des raisons financières. » Camille Michel se lance alors dans le projet du van itinérant, pour parler précarité menstruelle aux habitant·es.

En 2023 en France, 31 % des personnes menstruées – soit 4 millions de personnes – étaient concernées par la précarité menstruelle selon l’association Règles élémentaires. Un chiffre qui grimpait à 44 % pour les 18–24 ans, mais qui devrait baisser avec la mise en application, à partir de septembre 2026, d’une loi promulguée il y a trois ans sur le remboursement par l’Assurance-maladie, partiel ou intégral, des protections périodiques réutilisables (coupes ou culottes menstruelles) pour les moins de 26 ans et pour les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire.

A gauche, Estelle Hilt, une femme blanche, montre des culottes mentruelles à Shiam Ozzine, une femme voilée, à droite. Elles sont dans un van.
Estelle Hilt, bénévole de l’association Hugeia, discute avec Siham Ozzine, qui « aime l’échange avec les autres femmes » que permet la présence du van, notamment autour de la ménopause.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Les protections réutilisables, Camille Michel en est une fervente ambassadrice. Courant 2025, la quadragénaire scelle un accord avec le fabricant JHO pour la fourniture de culottes menstruelles bio. Et, dès l’automne, le van aménagé sillonne le quartier. « On sait que le prix d’achat de ces culottes est un frein [entre 35 et 45 euros l’unité, selon les marques]. On en offre une et on accompagne les personnes dans ce changement de pratique, souvent source d’appréhension », détaille la travailleuse sociale. En six mois, 90 culottes ont été distribuées, et une centaine de femmes rencontrées.

Parmi elles, Siham Ozzine, 43 ans, mère de trois enfants, de 13, 16 et 17 ans. Cette Marocaine installée à Strasbourg depuis ses 11 ans vient saluer l’équipe, qu’elle connaît déjà. Elle ne voulait pas « reproduire le tabou instauré par [s]es parents autour des règles ». Alors le van d’Hugeia, elle trouve ça « génial » : « Moi, ce que j’aime, c’est l’échange avec les autres femmes. La dernière fois, j’ai parlé de la ménopause avec une autre maman. Je m’en approche, et ça m’a fait du bien d’en discuter. » La quadragénaire est pourtant suivie par un médecin généraliste et un gynécologue en centre-ville, ce qui est loin d’être le cas pour la majorité des habitantes du quartier. « Mais ici, dit-elle, c’est pas pareil, c’est pas un lieu de santé, je ne suis pas seule face au médecin, on est entre femmes, et c’est en bas de chez nous ! »

Un van blanc, dont le auvent est déplié et sur lequel des affiches sont collées, est garé devant une pelouse.
Le van aménagé de l’association Hugeia s’installe sur la place Marschallhof, à Strasbourg. Il y restera tout l’après-midi pour que les habitant·es puissent s’informer sur la santé menstruelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

Une passante s’approche lentement. « Vous donnez quoi, vous ? Des kebabs ? » Camille Michel sourit et commence son topo de présentation d’Hugeia. « Les règles ? Ah, mais moi, ça fait longtemps que c’est fini ! » répond en riant l’élégante septuagénaire, en veste cintrée rouge. « D’accord, et vous allez bien ? » interroge subtilement la travailleuse sociale. Janillia* se met alors à parler, sans s’arrêter. Elle raconte ses premières règles, vécues comme un drame sur son île natale en Guadeloupe, celles de ses filles, moins taboues, et enfin sa ménopause, survenue alors qu’elle travaillait encore dans une crèche à Strasbourg : « Au début on est contentes de ne plus avoir ses règles, mais après c’est difficile, on a chaud, on déprime… » Estelle Hilt, l’infirmière, écoute avec attention la conversation.

Lutter contre les inégalités de santé

Après le passage de deux femmes venues se renseigner sur les perturbateurs endocriniens présents dans les serviettes hygiéniques, la jeune femme prend quelques minutes pour répondre à nos questions. « Il serait temps que l’État comprenne : c’est évident que plus on est précaires, moins on est en bonne santé ! » s’insurge l’infirmière de 36 ans, qui affirme voir ces inégalités lors de chaque sortie du van : « Ici, les gens ont plus de maladies chroniques, plus de diabète, plus de troubles de santé mentale, plus de maladies métaboliques… » Des affirmations confirmées par la sociologue Maud Gelly, chercheuse au CNRS, qui travaille depuis quinze ans sur les inégalités sociales et territoriales de santé : « Les problèmes de santé sont plus fréquents et plus graves dans les classes populaires et parmi les personnes d’origine étrangère », rappelle la chercheuse, qui fut également médecin généraliste dans un centre du Planning familial en Seine-Saint-Denis pendant vingt ans. Là encore, les chiffres sont sans appel : un ouvrier sur quatre meurt avant 65 ans, contre un cadre sur huit. « Ensuite, il y a ce que le sociologue Luc Boltanski décrit comme “les usages sociaux du corps”, c’est-à-dire que les classes populaires perçoivent les symptômes de la maladie plus tardivement que les autres, uniquement quand la maladie empêche vraiment le fonctionnement du corps au travail. » Enfin, souligne Maud Gelly, « de plus en plus de travaux en sociologie montrent que les professionnel·les de santé, notamment les médecins, délivrent des soins en quantité et en qualité inégales aux patient·es, selon leur position dans les rapports de classe, de race et de genre ».

Estelle Hilt illustre l’utilité plus large du van : « Être ici, à proximité des habitant·es, nous permet d’être dans l’écoute. Je vais parfois parler de santé mentale à une femme. C’est un sujet tabou, donc il faut l’aider à déculpabiliser, lui dire que c’est banal de prendre des antidépresseurs, et que c’est parfois nécessaire. » L’infirmière informe également les habitant·es sur certaines pathologies peu connues, telles que les maladies hormonodépendantes : le syndrome prémenstruel (SPM), ou encore le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), qui entraîne une atteinte fonctionnelle et une détresse significative.

Rosetta, une femme blanche d'une cinquantaine d'année, dans le van d'Hugeia.
Rosetta*, habitante du quartier du Neuhof, à Strasbourg, visite le van d’Hugeia et récupère une culotte menstruelle.
Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante

« Je me retrouve souvent face à des femmes qui me confient avoir extrêmement mal pendant leurs règles. C’est le moment où j’aborde le sujet de l’endométriose. » Cette maladie inflammatoire chronique cause des douleurs intenses pendant les menstruations, des saignements très abondants et des douleurs pelviennes. Elle est largement sous-diagnostiquée et constitue l’un des angles morts les plus criants de la santé des femmes en France, en particulier dans les QPV. « Je sais que le parcours de soin qui les attend est long et compliqué, glisse l’infirmière, mais je leur dis de ne pas lâcher l’affaire, et, évidemment, je réoriente vers un médecin généraliste – faute de cabinets gynécologiques dans le quartier. » D’après le ministère de la Santé, les personnes touchées par l’endométriose – environ 10 % des personnes menstruées – attendent en moyenne sept ans avant qu’un diagnostic soit posé.

L’endométriose, c’est justement ce dont souffrirait la fille aînée de Rosetta*. Assise sur un banc un peu plus loin sur la place, cette jeune grand-mère de 50 ans regarde sa petite-fille de 4 ans jouer. Camille Michel est venue jusqu’à elles, pour leur donner un flyer Hugeia ainsi qu’un coloriage pour la petite Ceylan. « Ma fille pense avoir cette maladie, lâche brusquement la quinquagénaire. Parfois elle a tellement mal qu’elle ne peut pas aller travailler. Elle fait des malaises. » Alors, Rosetta aide comme elle peut : garde-malade et baby-sitteuse à la fois. Comme aujourd’hui, où sa fille n’a pas pu aller à l’usine d’Obernai, à trente kilomètres de là, où elle répare des machines.

Informer les plus vulnérables

Une discussion d’une quinzaine de minutes sur le quartier, la santé, les enfants prend forme entre les deux femmes. « Notre projet, explique plus tard Camille Michel, c’est le “aller vers”, toucher les publics les plus fragilisés, notamment les femmes qui sont invisibilisées dans ce quartier, pour leur redonner la parole. » Au Neuhof, les femmes sont souvent celles qui cumulent les vulnérabilités : pauvreté, chômage, monoparentalité, etc. Siham Ozzine, par exemple, s’occupe de ses trois enfants pendant que son mari travaille comme boucher six jours sur sept à l’autre bout de la ville. Rosetta n’a pas d’activité rémunérée non plus, tout comme l’une de ses filles. Funda*, 55 ans, croisée un peu plus tard en pleine discussion avec Estelle Hilt, ne peut pas non plus travailler à l’extérieur parce qu’elle doit s’occuper de ses deux filles handicapées, de 19 et 32 ans.

Il est 16 heures. Un homme s’approche du van. C’est le premier – et le seul de la journée. Curieux, il jette un œil à l’intérieur, entraperçoit les petites banquettes en tissu, la table, les boîtes de culottes menstruelles. Miango Lobota sort du travail, il est maçon et conducteur d’engins de travaux, installé à Strasbourg depuis cinq ans. « On vient ici pour parler des règles ! » lui lance joyeusement Camille Michel. « Ah ! C’est bien de parler de ça entre vous, les femmes », répond le quadragénaire, qui botte en touche : « J’ai trois filles au Gabon, mais c’est pas moi qui leur parle de ça, c’est leur maman. »

Camille Michel confie que, dans le quartier, chaque personne a son approche du sujet, et qu’Hugeia est aussi là pour ça : « Pour les gens du voyage sédentarisés qui habitent juste à côté, c’est ultra tabou, par exemple, mais comme je travaille ici depuis quinze ans, certain·es me connaissent bien, et j’ai réussi à faire venir une maman qui avait plein de questions. »

« C’est bien que vous veniez, lance Miango Lobota avant de partir. On est dans un coin reculé dans ce quartier, parfois on a l’impression qu’on nous a oublié·es. »

Des initiatives itinérantes pour la santé des femmes

Depuis plusieurs années fleurissent en France des initiatives locales qui s’adressent aux femmes précaires et éloignées du système de santé.

Dans le Var, l’association Santé pour tous a créé en 2018 le Gynécobus pour permettre un accès aux soins gynécologiques dans les zones rurales. Des médecins et des sages-femmes assurent des consultations quotidiennes, dans une cinquantaine de communes.

Dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines, c’est un partenariat inédit entre la RATP, l’Institut des Hauts-de-Seine, la Région et les départements qui a permis en 2019 la création du Bus Santé Femmes. Un ancien bus réaménagé sillonne plusieurs jours par semaine les quartiers populaires des deux départements, pour proposer des consultations gratuites, anonymes et sans rendez-vous.

À Paris et à Lille, l’association Agir pour la santé des femmes organise des maraudes à bord du Frottis Truck depuis 2020. Les femmes en grande précarité peuvent y être auscultées (frottis de dépistage du cancer du col de l’utérus, dépistage des infections sexuellement transmissibles…). L’association nationale Agir pour le cœur des femmes a également lancé son Bus du Cœur des femmes, qui se déplace depuis 2021 dans toute la France, afin de proposer des dépistages cardiovasculaires et gynécologiques gratuits.

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