21.10.2026 à 14:45
Sarah Boucault
Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix Goncourt du premier roman), le premier raconte l’inceste paternel. Derrière les arbres (Flammarion), signé par le second, dénonce les viols subis à différents âges de son enfance.
Romain Lemire qualifie de « merveilleuse » la réception de son ouvrage lors d’un entretien pour La Déferlante. Frédéric Pommier constate aussi que son livre a bénéficié d’un « très bon accueil » lorsque nous l’interrogeons. Les deux auteurs ont chacun été interviewés à de nombreuses reprises, et la coïncidence de ces parutions a également conduit Libération et Le Nouvel Obs à les faire dialoguer.
Quelques mois plus tard, en septembre 2026, les violences sexuelles faites aux garçons sont revenues sur le devant de la scène. D’abord, avec la sortie du film La Frappe, de Julien Gaspar-Oliveri, qui met en scène un garçon tout juste sorti de l’enfance peinant à trouver sa place entre sa sœur, victime comme lui, et leur père agresseur. Ensuite, avec la parution du livre enquête de Julien Chavanes, L’Autre Visage de #MeToo. Une enquête vertigineuse sur les violences sexuelles faites aux hommes. (HarperCollins), dans lequel le journaliste donne la parole à 60 victimes. « L’idée est d’apporter une pierre à l’édifice avec une dimension collective et systémique, nous confiait-il au moment de la parution avant d’ajouter : Les premiers retours sont enthousiastes. »
Trois livres et un film en l’espace de quelques mois : la dernière fois que les violences sexuelles contre les hommes ont connu – toutes proportions gardées – ce type d’exposition médiatique, c’était en 2016. Cette année-là, l’association La Parole libérée réunissait les victimes de Bernard Preynat, un prêtre pédocriminel protégé par l’Église catholique pendant plus de vingt ans. En 2026, France Télévisions a profité de la médiatisation renouvelée des violences sexuelles sur les garçons pour proposer gratuitement, sur sa plateforme VOD, le film adapté de cette histoire, Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon, 2018).
Les prises de parole ont toujours existé du côté des hommes, mais, « comme pour les femmes, on a l’impression de découvrir quelque chose », observe Lucie Wicky, sociologue autrice d’une thèse soutenue en 2004 et intitulée « Les violences sexuelles subies par les hommes en France : parcours de violences et rapports d’âge ». « Dans les années 1990, des témoignages d’hommes victimes de pédocriminalité dans leur enfance sont apparus », mais, souligne-t-elle, leur prise en compte a été freinée par l’affaire d’Outreau, avant que « la parole surgi[sse] de nouveau publiquement dans les années 2010 ». Chaque année, un récit vient s’ajouter au précédent. Parmi les plus médiatisés : Tais-toi et pardonne de Laurent de Villiers (Flammarion, 2011) ; Tous les frères font comme ça de Laurent Boyet (Hugo Doc, 2017) ; L’Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2025). Entre les sorties de ces ouvrages, les discrets #MeTooGay (2021) et #MeTooGarçons (2024) ont ponctué la médiatisation de ces violences sur les réseaux sociaux.
Les auteurs des ouvrages cités sont nés entre 1971 et 1984 : ils ont aujourd’hui entre 42 et 55 ans. « Plus les générations sont anciennes, plus la période de silenciation est longue, et le besoin est fort de faire reconnaître cette violence et de protéger les générations futures », analyse Lucie Wicky. Dans son livre enquête, Julien Chavanes confirme : pour les hommes, « façonnés par une masculinité qui leur a appris à se taire », parler revêt aujourd’hui un coût social moins élevé qu’avant. « Mais ceux qui parlent le font quand les questions de masculinité ont moins d’importance dans leur vie ou que la paternité s’annonce », ajoute le journaliste.
Le récent coup de projecteur sur les violences sexuelles subies par les hommes interroge sur les potentiels biais des journalistes qui traitent ces sujets, imprégnés, au même titre que la société, de stéréotypes de genre. Si la fréquence de la couverture médiatique est plus importante que la part réelle des violences sexuelles contre les hommes – qui ne représentaient que 15 % de plaintes de victimes de crimes et délits à caractère sexuel en 2024 –, on peut aussi remarquer que la manière dont chaque histoire est racontée diffère selon le genre de la victime. « Des journalistes considèrent la violence vis-à-vis des femmes comme un fait divers banal et celle envers les hommes comme originale, observe Lucie Wicky. Cette dernière est l’occasion de dire “les hommes aussi”, et d’effacer les dynamiques de genre. »
Lors de l’émission radio « Zoom Zoom Zen » du 9 septembre 2026, le journaliste Matthieu Noël pose une question à Julien Chavanes : « Est-ce plus dur pour un garçon de dire publiquement qu’il a subi des violences sexuelles ? » Si le journaliste rappelle la réalité de « la masculinité empêchante » qui enjoint aux hommes de contrôler et de taire leurs émotions, la sociologue Lucie Wicky précise de son côté que « les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit ».
Dans les médias, ils bénéficient en effet d’une présomption de crédibilité. Claire Ruffio, doctorante en science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la médiatisation du viol, explique que cette distinction est visible sur les plateaux de télévision : « Les hommes sont présentés comme des victimes et quasiment aucun n’est interrompu [ni ne voit ses propos] remis en question, alors que ceux des femmes, même célèbres, sont souvent mis en doute. En outre, on va commenter le corps ou l’attitude d’une fille, et cette question n’est jamais évoquée à propos des garçons. » Romain Lemire, lui-même, s’interroge : « J’ai été accueilli à bras ouverts, mais quand on voit comment Christine Angot s’en est pris plein la gueule [ces vingt dernières années], je me demande comment aurait été reçu le texte si j’avais été une femme. »
« Les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit. »
Lucie Wicky, sociologue
La classe sociale joue aussi sur la réception médiatique. À l’instar des fondateurs de l’association La Parole libérée, les auteurices de livres dont la parole est médiatisée sont pour la plupart issu·es de classes sociales privilégié·es et inséré·es dans des réseaux politiques et culturels influents. Élevé dans les mêmes quartiers aisés du centre de Paris que Camille Kouchner (La Familia grande, Seuil, 2021) ou Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset, 2023), Romain Lemire conçoit « que le milieu médiatique se soit plus facilement identifié à des gens comme [eux] trois ». Frédéric Pommier, qui a reçu des milliers de messages depuis la sortie de son livre, estime qu’« être un journaliste respecté dans [son] travail a sans doute ajouté au crédit fait à [sa] parole. » Par ailleurs, les hommes « ont plus facilement accès aux médias, y compris en l’absence de capital médiatique préexistant », observe Claire Ruffio. Dans les cas de viols sur des enfants de moins de 15 ans, 40 % des filles qui témoignent à l’âge adulte sont déjà connues du public au moment de leur médiatisation, tandis que les hommes bénéficiant déjà d’une certaine notoriété ne représente que 6 % de ceux témoignant dans les médias.
Paradoxalement, cette médiatisation de la parole des hommes pourrait aider à rappeler la réalité des violences sexuelles et combattre les croyances fausses liées à la culture du viol. En effet, 30 % des récits médiatiques qui impliquent les femmes concernent des viols commis avec violence par des inconnus alors que, dans les faits, 91 % des femmes connaissent leur agresseur. À l’inverse, Claire Ruffio remarque que, lorsque les journalistes relatent des violences sexuelles commises sur des garçons, « les faits se rapprochent davantage de la réalité statistique. Les médias racontent surtout des viols commis par une connaissance dans une institution (école, église, centre de loisirs) », indique-t-elle. Car, de fait, après la famille, ce sont dans ces cercles de socialisation que s’exercent le plus les violences sexuelles contre les enfants, l’Église catholique étant l’institution la plus concernée.
Le privilège de genre nourri par les médias est manifeste, mais il ne s’applique pas à toutes les masculinités : lorsqu’ils témoignent de violences sexuelles, les hommes gays sont « moins crus, plus discrédités, voire stigmatisés », affirme Lucie Wicky. « On les soupçonne de l’avoir cherché, comme pour les femmes, avec une inversion de la culpabilité. » D’ailleurs, si Romain Lemire remarque n’avoir souffert d’aucun « sous-entendu ou remise en question », ni reçu aucun message de haters, Frédéric Pommier constate que des commentaires négatifs à son encontre sont parfois « d’une immonde grossièreté homophobe ».
Pour ces hommes victimes, les mouvements MeToo et les lectures féministes représentent souvent une base théorique sur laquelle ils s’appuient, à l’instar de la majorité des victimes qui témoignent dans le livre de Julien Chavanes. « Ces hommes se positionnent de manière moins inégalitaire dans les rapports de genre que l’ensemble des hommes », confirme Lucie Wicky. À la fin de son roman Clément, Romain Lemire adresse des remerciements à près de quarante figures féministes. « Ce n’est pas de la flagornerie, précise-t-il. Tous ces récits individuels qui m’ont précédé se font la courte échelle, et cela fait un récit collectif et politique. » Dans son livre, il raconte avoir ressenti de la « gratitude » en découvrant, en 2020, un collage de rue affirmant que « les garçons sont aussi victimes d’inceste ». Alors qu’il n’avait pas témoigné jusque-là, la vague #MeTooInceste, en janvier 2021, le convainc de parler : « J’ai twitté car ça avait du sens. » Le journaliste Frédéric Pommier indique quant à lui ne pas avoir été porté, au moment de l’écriture, par un élan politique : « Ce n’est que depuis la sortie du livre que j’ai l’impression de participer à un mouvement collectif. »
Si la conscience féministe infuse progressivement la société et touche de plus en plus d’hommes, les combats enfantistes (lire le glossaire) peinent encore à se se faire entendre. Pourtant, un point crucial réunit la très grande majorité des hommes victimes : ils ont subi ces violences lorsqu’ils étaient enfants. Dès le début de son travail de thèse, Lucie Wicky repère cette évidence : « Quand on parle de VSS [violences sexuelles et sexistes] envers les hommes, la domination est avant tout une domination d’âge. » Elle souligne que 80 % des hommes sont victimes avant 18 ans et 50 % avant 12 ans., alors que les femmes continuent d’être exposées aux violences à l’âge adulte, en particulier dans les relations conjugales ou affectives.
82 % des articles de presse sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits.
Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier se fait l’écho de cette réalité en expliquant pourquoi il nomme « garçons » les hommes qu’il rencontre : « Le mot “homme”, quand il s’agit de sexualité, je ne peux pas m’empêcher de l’associer à mes violeurs. Parce qu’au moment des faits, les hommes c’était eux. » Bien qu’il ait opté pour une narration à hauteur d’enfant, il ne relie néanmoins pas ce choix à un engagement enfantiste, pas davantage que Romain Lemire, qui indique ne pas y avoir « consciemment pensé ».
Selon l’étude de Claire Ruffio, cette surreprésentation de la pédocriminalité dont sont victimes les garçons transparaît bien dans les médias : 82 % des articles portant sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits, contre 38 % pour les filles. Pourtant, remarque la politiste, les journalistes ne relèvent pas la dimension adultiste (lire le glossaire) de ces violences : « Les articles consacrés à la domination adulte demeurent marginaux, et ne sont généralement pas en lien avec des affaires de pédocriminalité ou d’inceste. » Peut-être que les réelles avancées dans le traitement médiatique des violences sexuelles arriveront lorsque l’on réalisera enfin que les violences sur les enfants sont le terreau des violences commises et subies à l’âge adulte.
21.10.2026 à 13:01
Tal Madesta
Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps dénié aux enfants leur agentivité et leur subjectivité.
Historiquement, comment les enfants ont-elles et ils été étudiés par les sciences sociales ?
La place des enfants dans la société est un objet d’études académiques depuis les années 1970. Mais, jusqu’aux années 1990, ces travaux, notamment influencés par le sociologue Pierre Bourdieu, s’intéressent surtout à la question de la reproduction sociale : l’enfant est envisagé·e à travers son processus de socialisation, c’est-à-dire à partir de ce que la société attend et fait de lui ou d’elle. Par ailleurs, ces recherches traitent de l’enfance de façon indirecte, à partir d’un regard d’adulte, sans l’interroger. Par exemple, le chercheur Éric Plaisance, auteur de L’Enfant, la maternelle, la société (Presses universitaires de France, 1986) a travaillé sur l’école maternelle à partir de rapports d’inspection académique. Il s’est intéressé aux modèles éducatifs qui y étaient défendus : qu’attend-on de l’enfant ? Qu’elle ou il fasse preuve de créativité ? Qu’elle ou il soit un·e élève discipliné·e ? Ce sont des questions essentielles, mais elles passent par une analyse de documents produits par des adultes, laissant peu de place à l’étude des enfants réel·les.
Dans les années 1990–2000, les childhood studies naissent dans les universités étasuniennes et se développent dans le monde occidental. Quel nouveau regard portent-elles sur l’enfance ?
La sociologie a tendance à inscrire l’enfant et les normes qui l’entourent dans le monde social auquel elle ou il appartient ; ce monde influencerait directement son devenir et sa personnalité. Les childhood studies sont une des formes spécifiques qu’a prise l’analyse de l’enfance dans la sociologie au tournant des années 2000. La spécificité de cette approche, c’est un changement de focale. Elle déplace l’objet d’étude vers les enfants à travers des observations directes, des entretiens, ou encore l’analyse de leurs interactions entre pair·es. Dans La Cour de récréation. Pour une anthropologie de l’enfance (Presses universitaires de Rennes, 2001), la chercheuse Julie Delalande a par exemple observé les enfants dans leurs jeux et dans les formes de sociabilité qu’elles et ils développent lors des récréations. Elle montre que ces espaces sont organisés selon des règles, des hiérarchies et des logiques qui leurs sont propres. D’autres travaux se sont intéressés au point de vue des enfants sur leur famille ou sur leur éducation. Ils cherchent à comprendre leur rôle dans les échanges familiaux, leur participation aux décisions, ou encore la manière dont elles et ils perçoivent les normes qui leur sont imposées. L’enfant est alors pensé·e comme un ou une actrice sociale à part entière. L’enjeu est de mettre en lumière sa capacité d’agir. Le fait même de recueillir son point de vue et de s’y intéresser contribue à lui accorder une place nouvelle dans l’analyse. Cette approche se différencie d’autres domaines de recherche sur l’enfance, comme la psychologie du développement. Celle-ci tend à étudier l’enfant comme un·e individu·e isolé·e en se concentrant sur ses capacités cognitives ou émotionnelles et sur leur évolution, plutôt que sur les contextes sociaux et politiques dans lesquels il ou elle grandit.
Ce développement de la sociologie de l’enfance s’inscrit-il dans un contexte politique ou intellectuel particulier ?
Au cours du temps, la sociologie s’est diversifiée et spécialisée. Aujourd’hui, il existe une multitude de sous-champs : sociologie de la santé, de la criminalité, de la jeunesse… L’émergence d’une sociologie spécifique à l’enfance dans les années 1990 s’inscrit dans cette histoire. Mais elle est aussi liée à des éléments plus politiques. Par exemple, l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant, a participé à une reconnaissance accrue de l’enfant comme sujet de droit. Les États signataires s’en sont inspirés pour promouvoir des politiques publiques spécifiques. Même si ces droits restent en partie abstraits, cela a contribué à créer un environnement favorable à ce type de recherches.
« En France, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres
à “civiliser” et à “dresser” pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. »Ghislain Leroy, sociologue
Concrètement, comment ce nouveau regard sur les enfants a fait évoluer la manière de travailler des sociologues, et notamment leur méthodologie de recherche ?
Pour le ou la chercheuse, il s’agit d’abord de s’interroger sur sa position sur le terrain. Dans le cadre de l’observation, faut-il se faire discret·e, au point de se faire oublier ? Ou, au contraire, interagir avec les enfants, jouer avec elles et eux, entrer dans leurs univers ? Chaque décision a des effets différents. Lors des entretiens se pose, par ailleurs, la question des rapports de domination entre adultes et enfants. Il faut réfléchir aux conditions dans lesquelles les enfants s’expriment : toustes ne répondent pas de la même manière aux enquêtes réalisées par des adultes. Certain·es sont plus à l’aise pour verbaliser, se mettre en scène, exprimer des opinions. Le ou la chercheuse doit comprendre cet implicite. Lorsqu’on observe une cour de récréation par exemple, il ne s’agit pas uniquement de recueillir des opinions, mais de comprendre les cultures enfantines, les règles non dites, les formes de sociabilité qui structurent ces microsociétés.
En France, la visibilité donnée aux affaires d’inceste ou les mobilisations #MeToo ont-elles influencé la sociologie de l’enfance ?
La recherche n’est jamais indépendante des évolutions sociales. Cela dit, il existait déjà des travaux antérieurs, comme ceux de l’anthropologue Dorothée Dussy, qui ont été en quelque sorte redécouverts à la faveur de ces actualités. Ce que le contexte politique modifie, c’est l’ampleur de la visibilité sur ces questions. Depuis plusieurs années, avec les prises de parole autour des violences sexuelles et de l’inceste – notamment à la suite de publications comme Le Consentement –, on assiste à une prise de conscience importante, largement relayée médiatiquement, même si elle pénètre moins certains milieux, comme les classes populaires ou les classes aisées conservatrices. Dans le champ universitaire, ces sujets commencent à devenir l’objet d’ouvrages collectifs, de thèses, etc. Une nouvelle génération de chercheureuses analyse les inégalités et les violences – notamment sexuelles – subies par les enfants, interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, se demande si la condition enfantine est une condition dominée. Ce déplacement conduit à une approche plus directement politique de l’enfance.
La recherche s’intéresse-t-elle également aux luttes enfantines qui émergent dernièrement à travers des collectifs et des associations ?
Les chercheureuses ne sont pas toujours en lien direct avec les mouvements de défense des enfants. Aujourd’hui, la majeure partie des sociologues de l’enfance fournissent, à la suite de Pierre Bourdieu, des clefs pour comprendre la violence entre enfants de différentes classes sociales. Elles et ils ont parfois plus de difficultés ou de réticences à envisager d’autres types de violences, comme les violences sexuelles faites aux enfants, qui ont cours au sein des classes bourgeoises autant qu’ailleurs. Par ailleurs, les luttes des enfants sont peu étudiées par la sociologie de l’enfance : elles relèvent plutôt de l’histoire de l’éducation ou de la pédagogie. Ces disciplines étudient par exemple les expériences pédagogiques qui ont accordé une place importante à l’autonomie des enfants au début du xxe siècle, avec des formes d’autogestion [lire le glossaire] et de participation enfantine diverses. Comme l’histoire de certains pensionnats libertaires, où les enfants pouvaient participer aux décisions collectives, voire voter sur l’organisation de la vie quotidienne.
De manière générale, les sociologues proposent des cadres théoriques, mais elles et ils sont parfois en délicatesse pour
penser les dynamiques d’émancipation. Elles et ils décrivent avec finesse ce qui se reproduit, sans toujours théoriser ce qui pourrait transformer l’ordre social. La sociologie n’a pas pour but de fournir des solutions clé en main. Par ailleurs, aujourd’hui, elle a perdu de l’influence dans le débat public et est assez marginalisée, notamment en raison de sa dimension critique des rapports de domination.
Lire aussi : À Lyon, les enfants font campagne.
Cette résistance politique et académique à penser l’enfant comme un sujet politique est-elle une spécificité française ?
Effectivement, notre pays revendique historiquement des normes éducatives exigeantes, qui s’imposent dès le plus jeune âge. Par exemple, dans les années 1950, les attentes autour de la propreté des enfants intervenaient plus tôt que dans d’autres pays, parfois dès 1 an. Plus largement, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres à « civiliser » et à « dresser » pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. L’école y occupe une place centrale.
Tout cela a peut-être pour conséquence une certaine tolérance vis-à-vis de pratiques comme les violences dites « éducatives » – l’expression, qui laisse entendre que la violence peut être utile à l’éducation, est en elle-même révélatrice de cette tradition. En France, les châtiments corporels comme la fessée ont mis du temps à être encadrés juridiquement, et restent encore largement acceptés. Autre exemple plus récent, au niveau institutionnel, cette fois : les difficultés rencontrées par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Il faut s’interroger sur les raisons culturelles et politiques qui ont abouti à la saborder, alors même qu’elle a produit des résultats capitaux et donné un vent d’espoir, en permettant une prise de conscience de l’ampleur de l’inceste et en tentant de le mettre au premier plan de l’agenda politique et médiatique. Mais les violences faites aux enfants ne sont pas propres à notre pays.
Ces phénomènes existent partout, ce qui ouvre des champs d’analyse et de dénonciation pour les chercheurs et les chercheuses. •
Entretien réalisé par téléphone le 22 avril 2026.
21.10.2026 à 09:00
Lucie Geffroy
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Lucie Geffroy, corédactrice en chef de La Déferlante
20.10.2026 à 18:22
Maya Elboudrari

Claudette Duhamel est avocate au barreau de Fort-de-France, en Martinique, et vice-présidente du Mouvement international pour les réparations (MIR). Dans ce cadre, elle a participé à plusieurs actions judiciaires contre l’État français pour demander réparation de l’esclavage.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Fania Noël est sociologue et militante. Enseignante-chercheuse en théorie politique et sociale à l’université de la Ville de New York (Cuny), elle est également l’autrice de plusieurs essais afroféministes. Elle intervient régulièrement au sujet des enjeux politiques en Haïti, d’où elle est originaire.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante

Aïssata Seck est directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), créée en 2019. Elle a aussi fondé l’Association pour la mémoire et l’histoire des tirailleurs sénégalais. Depuis 2021, elle est conseillère régionale d’Île-de-France au sein du groupe Socialiste, écologiste et radical.
Illustrations de Lucile Gautier pour La Déferlante
Du XVe au XIXe siècle, entre 15 à 20 millions d’Africain·es ont été déporté·es, selon l’ONU. Elles et ils furent réduit·es en esclavage par les grandes puissances européennes. Sous le coup de violences et d’une déshumanisation totales, elles et ils étaient légalement considéré·es comme des biens meubles.
En 1804, les Haïtien·nes infligent une défaite aux troupes napoléoniennes, créant le premier État noir indépendant et antiesclavagiste issu d’une révolution. Mais, en 1825, l’État français impose le paiement d’une dette à Haïti pour « dédommager » les anciens colons esclavagistes, ce qui contraint le pays à des prêts octroyés par des banques françaises. En 2022, une enquête du New York Times a chiffré le montant payé par Haïti à la France à 560 millions de dollars actuels, plongeant le jeune État « dans un endettement chronique qui l’a affaibli durablement », selon le Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages (Ciresc).
Pourtant, aucune réparation en direction des victimes n’a jamais été mise en place par l’État français. À l’inverse, il a indemnisé les anciens propriétaires esclavagistes. Face aux nombreuses et profondes répercussions actuelles du système esclavagiste et colonial, des États, des peuples et des communautés descendant·es de personnes réduites en esclavage exigent des réparations matérielles, s’appuyant sur le droit international qui accorde le droit à la réparation aux victimes de violations flagrantes des droits humains. Ces demandes de réparations sont aussi vieilles que le système de l’esclavage. Au xviie siècle, par exemple, deux religieux envoyés dans les Caraïbes, Francisco José de Jaca (Espagnol) et Épiphane de Moirans (Français), furent révoltés par la découverte de l’esclavage sur place. Ils luttèrent non seulement pour son abolition auprès du pape, mais aussi pour que les personnes esclavisées obtiennent des dédommagements.
Des États ont déjà versé des indemnités après des crimes contre l’humanité : en 1952, l’Allemagne de l’Ouest s’engage à verser à Israël – considéré, de fait, comme représentant des victimes juives du génocide commis par les nazis et leurs complices européens – 3 milliards de marks (un neuvième du budget fédéral de l’époque). Des descendant·es de familles esclavagistes ont aussi versé une partie de leur richesse à titre de réparations. Loin de constituer de véritables réparations, ces indemnisations individuelles soulèvent la question des chemins possibles pour s’engager dans cette voie.
En 2014, la « Communauté caribéenne » (Caricom) a défini une liste de demandes aux anciennes puissances esclavagistes européennes au titre des réparations. Depuis 2001, la France reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pourtant, si le président Emmanuel Macron a assuré, en mai 2026, qu’il ne fallait pas « refuser » la question des réparations, la prise en compte des revendications matérielles patine.
Le 25 mars 2026, l’ONU a adopté la résolution 80/250 qui reconnaît la traite transatlantique et l’esclavage comme les « plus graves crimes contre l’humanité ». Cette résolution encourage également les États membres à répondre aux demandes de réparations. La France, comme beaucoup de pays occidentaux, s’est abstenue. Comment analysez-vous ce vote ?
Aïssata Seck Du côté de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous avons évidemment regretté cette abstention, ainsi que celle des autres États européens. D’autant plus que la France a été le premier pays au monde à avoir voté la reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité en 2001.
On peut comprendre l’excuse donnée, à savoir l’opposition à la hiérarchisation de ces crimes. Mais j’aurais préféré que la France se prononce pour la résolution, qu’elle incite ses voisins à la voter aussi, et indique son objection dans son explication de vote. Au-delà de cette résolution, ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est comment on mène des actions concrètes sur ces questions-là et comment on incite nos voisins à faire de même.
Fania Noël De mon côté, je constate que la multiplication de résolutions ne se traduit pas en avancées matérielles, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’amélioration des conditions d’existence des personnes qui vivent dans les pays affectés par l’esclavage. Cette question devrait être traitée de la même façon que les syndicats traitent l’opposition avec la bourgeoisie : sous le prisme de l’amélioration des conditions de vie des travailleureuses. Et, dans ce cas précis, de celles des habitant·es des pays d’Afrique ou de la Caraïbe. Les résolutions de l’ONU ne permettent pas de répondre aux attentes de réparations de ces pays. Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable.
Certains enjeux ont droit à des résolutions juridiques – « l’esclavage est un crime » – quand d’autres ont droit à des réparations matérielles. La France et les békés ont obtenu des indemnités financières, après la seconde abolition de l’esclavage [1848]. Des pays européens ont également reçu une indemnisation après la Seconde Guerre mondiale. Et cette logique continue jusqu’à aujourd’hui : dans le cadre des négociations de cessez-le-feu avec les États-Unis, l’Iran exige des dédommagements.
« Quelque chose semble spécifique à l’esclavage : on décrie le crime, mais ce crime n’a jamais de coupable. »
Fania Noël
En 2025, une nouvelle commission sur la dette d’Haïti a été créée par Emmanuel Macron, alors que Jacques Chirac en avait déjà ouvert une [en 2003]. C’est ce que les spécialistes appellent le « réflexe des commissions ». Je ne vois pas leur utilité puisque le Comité national haïtien sur les restitutions et réparations a établi une liste très concrète de ses demandes, et il ne s’agit pas uniquement d’argent.
Il y a eu assez de rapports et de résolutions, l’heure est plutôt à réaliser des transferts économiques. Surtout au moment où l’ethno-nationalisme se développe partout dans le monde, et après avoir été témoin des manquements des institutions internationales, notamment sur la Palestine.
Claudette Duhamel Le refus de la France de reconnaître, par son vote à l’ONU, l’esclavage et la traite comme les plus grands crimes contre l’humanité vient à l’appui de ce que nous constatons au sein du Mouvement international pour les réparations (MIR). Alors que la loi Taubira les reconnaît comme des crimes contre l’humanité, donc censés être imprescriptibles, la France s’est toujours farouchement opposée aux réparations. À la place, on nous parle uniquement
de la mémoire – elle aussi, confisquée par l’État français. Je ne suis donc pas étonnée.
J’ai été avocate du MIR, qui a introduit des actions en justice à partir de 2005 pour obtenir réparation des crimes de traite et d’esclavage. Au cours de ces procédures, qui sont allées jusqu’en cassation, l’État a pris position à travers les juges, qui ont considéré que la loi Taubira ne pouvait servir de base pour obtenir ces réparations. Il estime que c’est une loi mémorielle, donc une coquille vide. C’est très hypocrite : l’État a voté une loi pour dire, ensuite, qu’elle n’est pas applicable. La justice française a refusé de considérer l’esclavage et la traite comme imprescriptibles. C’est assez extraordinaire. Au MIR, nous menons donc le combat pour faire reconnaître l’imprescriptibilité sur le plan judiciaire.
Qu’entend-on par « réparations » ? Y a‑t-il débat sur la définition ?
Claudette Duhamel La réparation est une technique juridique bien ancrée dans le droit français. L’article 1240 du Code civil dit qu’à partir du moment où vous avez causé un préjudice à autrui, vous devez le réparer. Pour établir ces réparations dans le cas de l’esclavage, nous nous basons sur la loi Taubira, qui reconnaît qu’il y a eu un crime. Le préjudice, ce sont les quatre siècles d’esclavage, la déshumanisation, tous les retards de développement, etc. Quand un pays a été privé de sa population pendant plusieurs siècles, il y a un préjudice énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. Et même après l’esclavage, nous n’avons pas été « libéré·es » mais « affranchi·es ». Cela signifie que nous avons été acheté·es par l’État, qui a indemnisé les esclavagistes pour la perte de leurs biens. La France nous a embarqué·es dans sa République, nous rendant dépendant·es d’un État qui faisait ce qu’il voulait de nous : nous n’avons jamais bénéficié d’un statut de pleine liberté.
C’est pourquoi nous disons que ce système pèse encore sur tout notre développement. Par exemple, le chlordécone est directement lié au système esclavagiste. Le préjudice économique, psychologique et moral reste prégnant pour tous les peuples qui ont subi l’esclavage.
Aïssata Seck Je rejoins complètement Claudette. L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. En tant qu’enfant issue de la diaspora sénégalaise, en tant que Noire, je suis quotidiennement confrontée à la négrophobie. Comment fait-on pour mettre en place de réelles politiques publiques pour lutter sur ces fronts-là ? Quels sont les moyens concrets ? Par exemple, le gouvernement met en place un plan national de lutte contre le racisme et les discriminations liées à l’origine.
Avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous travaillons depuis cinq ans pour que le racisme anti-Noir·es y soit pleinement mentionné. Parce qu’on ne lutte pas de la même manière contre le racisme anti-Noir·es que contre le racisme anti-Roms ou l’antisémitisme.
Les réparations doivent également inclure une politique mémorielle beaucoup plus active. Nous estimons que tous les enfants, quelles que soient leurs origines, doivent connaître cette partie de l’histoire de France, aussi tragique soit-elle. Il s’agit aussi de donner des moyens supplémentaires à la recherche. Dans l’Hexagone ou en outre-mer, nous avons de jeunes chercheureuses qui souhaitent travailler sur ces questions et n’ont pas la possibilité de bénéficier de bourses.
Les lieux dans l’espace public doivent être nommés ou renommés s’il le faut, par exemple avec la pose de plaques commémorant l’histoire de l’esclavage ou en débaptisant des rues aux noms d’esclavagistes. Mais dire que l’on souhaite mettre en place des politiques publiques en lien avec la question des réparations ne peut faire oublier la part économique. Ce sujet doit être mis sur la table des négociations. C’est un point extrêmement important.
Fania Noël Dans le discours public, différentes choses se mêlent à propos des réparations. D’un côté, des États ont des demandes, et, de l’autre, les sociétés civiles, formées par les personnes minorisées à l’intérieur des pays occidentaux, en formulent également. Politiquement, il me semble dangereux de mélanger les désirs des personnes comme moi, Noires de France, avec les demandes d’États-nations comme Haïti. Nos objectifs ne sont pas toujours les mêmes, ils ne portent pas forcément sur le même type de réparations : elles ne peuvent pas être gérées à la même échelle.
Les Noir·es français·es sont peut-être plus attaché·es à des éléments mémoriels, à des questions de représentation ou de manuels scolaires, par exemple. Beaucoup d’organisations antiracistes encouragent au déboulonnement des statues [d’esclavagistes et de colonialistes installées dans l’espace public], font en sorte qu’il y ait des départements d’études noires dans les universités françaises ou se battent afin d’obtenir des bourses pour les doctorant·es qui travaillent sur ces sujets. Ce sont des luttes qui doivent être prises en charge par les personnes noires en France. Mais on peut comprendre que ce qu’il y a dans les manuels des écoles de France ne soit pas le problème des Haïtien·nes et qu’elles et ils demandent déjà à ce qu’on leur rende l’argent pour construire leurs propres écoles. La négrophobie française est bien une conséquence de l’esclavage. Mais la lutte contre le racisme ne peut pas être un substitut à celle des réparations. Cette problématique va au-delà de la condition noire en France. Et les Noir·es qui sont citoyen·nes français·es doivent aussi se mobiliser pour que l’État accepte de payer des réparations aux pays ou aux territoires victimes de l’esclavage, d’où sont originaires leurs parents ou leurs grands-parents.
« Il y a un préjudice de l’esclavage énorme à calculer. Nous sommes des êtres appauvris, alors que la France a bâti sa richesse sur le dos de nos ancêtres. »
Claudette Duhamel
La confusion entre ces différentes demandes permet aux gouvernements de noyer le poisson. Ils font exprès de ne pas comprendre que ce que demandent le Sénégal ou le Cameroun n’est pas similaire à ce que demandent leurs propres citoyen·nes. La question des réparations devient ainsi une question qui se pose surtout lors des périodes électorales, sous l’angle des Noir·es de France qui voudraient un chèque.
Quels types de réparations sont prioritaires et qui doit les mettre en place, selon vous ?
Fania Noël Pour moi, tout le monde doit payer les réparations. Je pense que l’État doit payer, et si, pour payer, il doit aller chercher l’argent chez Renault ou d’autres entreprises, c’est son problème.
Aïssata Seck À mon sens, ce n’est pas à nous de définir les priorités. Nous devons écouter les pays directement concernés par ces questions, ainsi que les descendant·es de personnes mises en esclavage qui militent depuis des décennies. C’est aux structures comme la Caricom et aux États africains d’évaluer et de définir quelles sont les priorités et les formes que doivent prendre les réparations.
Claudette Duhamel Les réparations sont possiblement multiples. La France a eu des esclaves aux États-Unis, en Haïti, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Les peuples de ces territoires subissent encore les conséquences de l’esclavagisme. L’esclavage a abouti au néocolonialisme en Afrique, au fait qu’on ne puisse pas diriger notre propre territoire dans les Antilles, au racisme quotidien contre les Noir·es en France. C’est quelque chose qui a déterminé le rapport au monde de toustes les Noir·es à travers la planète.
Dans notre action en justice, nous demandons une provision de 200 milliards d’euros, ainsi que trois collèges d’expert·es qui pourront intervenir pour détailler le préjudice. Cette évaluation doit se faire sur le plan économique, mais aussi en réfléchissant à ce qui continue de freiner les Antilles. Il faut aussi que les États en Afrique demandent réparation, pour s’être trouvés bloqués dans leur développement. C’est différent de ce que les Antillais·es demandent, parce que nous, nous sommes toujours colonisé·es. La première réparation, c’est que l’on reconnaisse notre souveraineté, notre droit à diriger nos pays. La décolonisation est consubstantielle aux réparations. Cela fait des années qu’on l’exige : c’est le b.a.-ba. Ensuite viendront toutes les autres formes de réparations.
Vous parlez de l’État français, mais au MIR, demandez-vous aussi des réparations aux descendant·es d’esclavagistes ?
Claudette Duhamel L’État est permanent : c’est-à-dire que l’État français sous Louis XIV – qui a promulgué le Code noir rédigé par Colbert –, c’est le même État qu’aujourd’hui. Donc c’est à lui qu’on s’adresse. En ce qui concerne les descendant·es d’esclavagistes, nous considérons qu’ils font du recel de crimes contre l’humanité. Parce qu’elles et ils vivent du produit de la traite et de l’esclavage. En Martinique, le MIR demande la restitution des terres comme première réparation. Ces terres ont fait la richesse des esclavagistes alors que ce ne sont pas les leurs et que ce sont nos ancêtres qui les ont travaillées. Deuxièmement, ces descendant·es ont profité d’une richesse bâtie sur l’exploitation. Nous demandons qu’elles et ils restituent ces richesses. On ne les considère pas comme responsables – car la responsabilité est individuelle – mais comme des profiteurs de ce crime contre l’humanité.
Comment les personnes et les organisations qui se mobilisent sur la question des réparations peuvent-elles réussir à la maintenir à l’agenda ?
Aïssata Seck L’enjeu des réparations doit être à l’agenda national. À la Fondation, nous avons prévu d’interroger chaque candidat·e à la présidentielle sur le sujet. Jusqu’à récemment, ne serait-ce qu’employer le terme dans un discours présidentiel n’existait pas. Et on veut le voir figurer dans l’agenda politique des prochaines élections. On fera le lobbying nécessaire malgré nos moyens restreints.
Il y a aussi une question de rapports de force, politique et militant, pour faire bouger les lignes. Il faut pouvoir s’appuyer sur des élu·es qui sont profondément convaincu·es par ces questions pour porter ces sujets. Elles et ils sont rares aujourd’hui.
Fania Noël Il y a quelque chose d’intéressant en France, c’est que même la gauche est extrêmement réticente sur les réparations. Tout le monde s’accorde à dire que l’esclavage, c’était vraiment triste, mais ce n’est pas à l’agenda politique. La gauche affirme qu’il faut être fier·es de notre diversité et du métissage, mais aucun parti politique ne réfléchit à un chemin vers la décolonisation.
Claudette Duhamel Avec le MIR, chaque année, nous organisons le « convoi pour les réparations ». Nous marchons à travers la Martinique pendant sept jours et nous faisons des conférences sur les différentes formes de réparations. Nous voulons que le peuple martiniquais – de même que toustes les Caribéen·nes – s’approprie cette volonté d’être réparé et que nous parlions d’une seule voix.
Or, en Martinique, il y a encore des gens qui disent : « Mais arrêtez avec les histoires d’esclavage et de réparations, pourquoi vous demandez ça ? C’est fini, nous sommes tous ensemble maintenant. » C’est aussi ce qu’affirment certains partis et l’État français. C’est pour ça que le MIR s’efforce de mener une éducation sur le sujet. Davantage de personnes nous écoutent maintenant. Je fais confiance à la jeunesse de mon pays pour y arriver.
Fania Noël Oui, beaucoup d’organisations participent à ce travail : le MIR, des associations qui luttent contre la négrophobie, des chercheurs et chercheuses qui produisent de nouvelles connaissances… Tous ces groupes permettent d’éviter que les commémorations de mai7 ne soient privatisées par l’Élysée et dépolitisées. Il faut que chacun·e prenne sa part du travail. Et l’un des objectifs de ce travail, comme l’a dit Claudette, c’est la radicalisation de la conscience politique des personnes noires. Pour moi, c’est l’une des priorités, au lieu d’essayer de convaincre l’État et les personnes blanches. Dans l’histoire, les luttes se sont construites via des groupes souvent minoritaires, composés de personnes extrêmement déterminées.
En 2026, en France, émerge ce qui ressemble de plus en plus à une communauté noire. Ça devient plus facile d’organiser les gens autour d’éléments positifs comme notre culture, mais aussi autour de ce qui nous réunit – c’est-à-dire être victimes de tous ces préjudices qui résultent de l’histoire des esclavages – et de demander réparation.
« L’histoire de l’esclavage a façonné nos sociétés. Les inégalités dans les outre-mer ou le racisme anti-Noir·es en France y sont directement liés. »
Aïssata Seck
Est-ce que vous croyez à la voie de la justice pour atteindre les réparations, à l’image des procédures engagées par le MIR ?
Fania Noël Il faut frapper le marteau partout. Le but ultime de la mobilisation politique, c’est certes de gagner. Mais il faut poursuivre les combats, même lorsqu’ils ne sont pas possibles à remporter du vivant d’une personne. Il faut pouvoir l’envisager à l’échelle de longues années, parce que l’État a tout son temps.
Une des victoires de la mobilisation politique, surtout sur des sujets comme celui des réparations, à l’image de la lutte des Palestinien·nes, c’est le fait que la question existe encore. Que chaque génération produise une lignée de personnes prêtes à s’organiser autour de ce combat pour permettre que, longtemps après nous, chacun·e puisse continuer à prendre sa part. La plus grande défaite serait que plus personne ne se mobilise.
Claudette Duhamel Je suis tout à fait d’accord. La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a été obtenue en 2001 : c’était hier. Après un combat de deux siècles. Le combat pour la réparation devrait prendre moins de temps, et nous allons le gagner. Je ne vais peut-être pas le voir, j’ai des cheveux blancs (rire), mais j’aurais mis ma pierre. Nous aurons planté les graines nécessaires pour que notre peuple soit, un jour, réparé. Et, finalement, que l’entièreté de la planète le soit parce que ça ne concerne pas seulement les peuples noirs.
Entretien mené par Maya Elboudrari le 6 juillet 2026 en visioconférence et édité par Sarah Benichou
20.10.2026 à 18:21
LE CORRE MAELLE
Tout commence par une affaire judiciaire qui aurait pu rester dans l’ombre en raison de sa terrible et non moins révoltante banalité. Elle constitue pourtant le point de départ d’une mobilisation massive et décisive dans la lutte contre les violences sexuelles.
Nous sommes le 24 avril 2017, à Montmagny, dans le Val‑d’Oise. Une collégienne de 11 ans rentre chez elle en passant par le parc de son quartier. C’est le milieu de l’après-midi, les cours ont fini plus tôt que prévu. Elle croise un homme qu’elle a déjà vu dans le voisinage. Il lui a déjà parlé à deux reprises. À nouveau, il entame la conversation, puis lui propose de le suivre chez lui. Elle accepte. L’homme de 28 ans la viole, une première fois dans la cage d’escalier de l’immeuble, puis dans son appartement. En état de choc, l’enfant rentre chez elle et raconte ce qui lui est arrivé à ses parents, qui portent plainte.
Le parquet décide de poursuivre l’homme pour atteinte sexuelle sur mineur·e, une définition juridique vague qui désigne un contact physique « à connotation sexuelle » – hors viol ou agression sexuelle – impliquant une victime de moins de 15 ans et une personne majeure sans violence, contrainte, menace ou surprise. Puisqu’elle a suivi l’homme sans contrainte, l’enfant est considérée comme consentante. Qualifiée de délit dans le Code pénal français, l’atteinte sexuelle sur un enfant de moins de 15 ans est punie de sept ans de prison et de 100 000 euros d’amende, alors que le viol est un crime qui, lorsqu’il est commis sur un·e mineur·e de moins de 15 ans, peut valoir vingt ans de réclusion. Une minimisation intolérable pour les parents de la victime qui se tournent alors vers l’avocate Carine Durrieu Diebolt, spécialiste des dossiers de violences sexuelles. « Ils sont venus me voir dans l’optique qu’on se batte pour obtenir la qualification pour viol », se souvient-elle.
Saisie de l’affaire en juin 2017, elle doit préparer rapidement l’audience prévue en septembre : « Il me fallait une stratégie pour convaincre les magistrats de revenir sur la qualification pour viol, en n’ayant pas le procureur de la République de mon côté. La tâche était difficile. » Elle écrit une tribune pour exprimer sa colère, espérant susciter l’indignation face à l’aberration de la situation : « Et si la justice disait que votre enfant a consenti à des rapports sexuels avec un adulte ? » paraît sur le site Village juridique le 28 août. L’interpellation fait mouche, un journaliste de Mediapart s’intéresse à l’histoire. Le 25 septembre, veille de l’audience, il publie un article qui déclenche une tempête médiatique. À son arrivée dans la salle des pas perdus du tribunal de Pontoise, Carine Durrieu Diebolt tombe des nues : « Je n’avais jamais vu une nuée pareille de journalistes. Je n’étais pas du tout préparée à ça. Avec l’aide de la greffière, j’ai réussi à faire entrer la famille par-derrière pour les protéger. » Si l’audience est finalement renvoyée à la demande de la défense, cette journée marque le début de ce que les médias appelleront l’« affaire Sarah », du prénom d’emprunt attribué par Mediapart à la victime pour la protéger, qui restera le seul connu du grand public. Après l’interview accordée au journal en ligne, la famille ne parlera plus à la presse.
Quand l’affaire éclate, à l’automne 2017, nous sommes quelques semaines avant les révélations du New York Times sur Harvey Weinstein, point de départ d’un déferlement mondial de témoignages de violences sexistes et sexuelles, porté par le hashtag #MeToo.
Une telle colère n’explose cependant pas sans signes avant-coureurs. En France, il y a eu l’affaire Dominique Strauss Khan (lire « L’affaire DSK, emblématique du sexisme à la française », Rose Lamy, La Déferlante no 1, mars 2021), puis l’affaire Baupin. « Ces couches d’indignation successives ont permis d’arriver à un stade où le changement opère », estime Madeline Da Silva. Cette ancienne élue municipale des Lilas (Seine-Saint-Denis) engagée contre les violences sexistes et sexuelles fait partie des militantes féministes qui ont œuvré, aux côtés d’associations comme Osez le féminisme ou le Collectif féministe contre le viol, pour que l’histoire de Sarah devienne l’objet d’un débat dont s’empare l’opinion. « À l’époque, je portais beaucoup de pétitions et j’ai senti très rapidement que ce scandale pouvait provoquer une vague d’émotions qui nous permettrait – contrairement à ce qui se passe le plus souvent – de sortir du fait divers pour aborder la dimension systémique des violences sexuelles sur les enfants. » Madeline Da Silva voit juste. Sa pétition rassemble en quelques semaines plus de 300 000 signatures (elle en compte aujourd’hui près de 600 000). Au point que, profitant de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre 2017, Emmanuel Macron, fraîchement élu président de la République, improvise une annonce : « J’ai une conviction personnelle que je veux vous partager, nous devons aligner l’âge de consentement sur celui de la majorité sexuelle, à 15 ans, par souci de cohérence et de protection des mineurs. »
« On avait décidé de se servir de l’affaire, de communiquer autour, et ça a joué un rôle dans le premier projet de loi. »
Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol
Le 13 février 2018, le tribunal correctionnel de Pontoise choisit de renvoyer le dossier à l’instruction en vue d’une requalification pour viol. C’est une première victoire pour Sarah et sa famille, qui sont alors épaulées et accompagnées par des militantes du Collectif féministe contre le viol (CFCV). « C’était important d’être là, se remémore sa présidente, Emmanuelle Piet. Le CFCV et d’autres associations féministes se mobilisaient depuis longtemps pour obtenir un changement dans la loi. On avait décidé de se servir de l’affaire, de communiquer autour, et ça a joué un rôle dans le premier projet de loi. »
Le mois suivant, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, et Nicole Belloubet, garde des Sceaux, présentent en conseil des ministres leur projet de loi pour renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Le texte établit une série de mesures, dont l’une prévoit qu’une personne de moins de 15 ans sera présumée – et non reconnue d’office comme – non consentante à un rapport sexuel avec une personne majeure. Pour autant, cette présomption d’absence de consentement ne fixe pas de seuil d’âge de non-consentement. Une « loterie », regrette encore Carine Durrieu Diebolt, puisque c’est le juge qui doit dès lors apprécier le degré de « discernement nécessaire pour ces actes » de l’enfant au moment des faits. Chaque affaire de viol sur mineur·e sera alors jugée au cas par cas, sa maturité discutée à chaque fois. Un projet de loi « alambiqué », selon Emmanuelle Piet. En résumé, rien qui ne réponde véritablement à la demande des associations féministes d’une loi claire qui établisse un âge du consentement sexuel, comme c’est alors déjà le cas dans plusieurs pays, en Espagne ou au Canada.


Pour Alexandra Louis, députée La République en marche (LREM) à l’époque, la loi Schiappa votée en 2018 a eu le mérite d’ouvrir la voie : « Elle pose les premiers jalons, mais, effectivement, le texte en l’état n’était pas satisfaisant. On a dû se contenter d’une version limitée pour ne pas se prendre un mur constitutionnel. » La parlementaire est alors missionnée pour mener le rapport d’évaluation de la loi, à l’issue duquel plusieurs propositions sont déposées pour aller plus loin. Fin 2020, un texte déposé par la sénatrice Union des démocrates et indépendants (UDI) Annick Billon affiche un objectif plus ambitieux : « Le but de cette loi était de dire que c’est le majeur seul qui porte la responsabilité d’une relation sexuelle avec un mineur, insiste Alexandra Louis. Il n’y a pas à chercher la maturité d’un enfant, ni dans sa façon de s’habiller, de parler, ni à se demander s’il a repoussé l’adulte ou s’il a dit non. Cela paraît évident, mais, en réalité, ce n’est pas si simple. Il y avait à l’époque, et il y a encore, beaucoup de stéréotypes sur ce sujet. » Rapporteure de la proposition à l’Assemblée nationale, elle prend en compte les préconisations des associations et s’appuie sur les travaux de recherche en criminologie, en victimologie, en neurosciences pour comprendre la maturité cérébrale des enfants et leur capacité à consentir.

Si le seuil de l’âge du consentement à 15 ans fait rapidement consensus, la clause dite « Roméo et Juliette » va susciter plus de débats chez les parlementaires : elle vise à protéger les relations entre mineur·es et jeunes adultes des sanctions et établit un seuil de cinq ans d’écart d’âge en deçà duquel la question du consentement ne peut se poser, à l’exception des cas d’inceste, d’emprise, de contrainte ou d’exploitation sexuelle. Elle sera conservée dans la loi. Le 15 avril 2021, l’Assemblée nationale adopte en deuxième lecture la proposition de loi Billon, qui sera promulguée quelques jours plus tard.
Quand Carine Durrieu Diebolt s’est emparée du dossier en 2017, elle a découvert une enquête préliminaire menée en un temps record, mais surtout à charge contre la collégienne, avec des questions « invraisemblables » des policier·es : « On lui a posé des questions fermées, avec plusieurs questions en une, comme “Est-ce que tu étais d’accord pour le suivre dans l’escalier, pour parler avec lui et pour avoir un acte sexuel avec lui ?” À la fin des auditions, on lui a demandé si elle avait pris du plaisir. » L’avocate juge la posture des policier·es « hostile » et considère qu’ils abordent la plainte avec un « biais défavorable, très stéréotypé ». Par exemple en commençant l’interrogatoire par une question sur sa fréquentation des réseaux sociaux.
Tout au long de la procédure, Sarah est victime d’adultification, c’est-à-dire qu’elle est perçue comme plus âgée qu’elle ne l’est réellement (lire le glossaire). Un biais souvent observé à l’égard des enfants racisé·es. Chez les petites filles noires, comme Sarah, cette adultification se traduit notamment par une hypersexualisation, laquelle s’inscrit dans un contexte politique plus large, comme le rappelle la sexologue Anaïs Alachède : « De par l’esclavage et la colonisation, les corps noirs sont fétichisés, exotisés et cela perpétue l’idée selon laquelle les femmes noires auraient des capacités, des compétences supérieures aux autres dans le domaine de la sexualité. » Sarah subit cette hypersexualisation, d’abord de la part de l’homme qui l’a violée, puis de la police et de la justice.
« Il n’y a pas à chercher la maturité d’un enfant, ni dans sa façon de s’habiller, de parler, ni à se demander s’il a repoussé l’adulte ou s’il a dit non. Cela paraît évident, mais en réalité, ce n’est pas si simple. »
Alexandra Louis, députée La République en marche
La dimension raciste du traitement judiciaire de l’affaire Sarah a longtemps été passée sous silence, y compris au sein des réseaux féministes mobilisés à l’époque. Constat ironique, lorsque l’on songe que c’est justement pour dénoncer les violences sexuelles commises sur les enfants noires que la lanceuse d’alerte et travailleuse sociale Tarana Burke a lancé le mouvement MeToo en 2006 – bien avant qu’il ne soit repris et médiatisé en 2017. « Il est évident que la dimension intersectionnelle est fondamentale dans la question des violences sexuelles sur mineurs, reconnaît Madeline Da Silva. On aurait dû travailler beaucoup plus la question du lien entre le racisme et les violences sexuelles sur les enfants, c’est une certitude. »
Pour Carine Durrieu Diebolt, les policier·es comme les magistrat·es ont lu l’affaire avec un biais de race mais aussi de classe : « Je crois que si la victime avait été issue d’un milieu bourgeois et blanc, auquel le procureur aurait pu s’identifier, jamais il n’aurait considéré que c’était une atteinte sexuelle sur mineure. » Sokhna Fall, vice-présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, voit dans ces biais l’absence de reconnaissance du « caractère systémique actif du racisme dans toute la société française ». C’est aussi la difficulté persistante de la justice à envisager son propre racisme qui est en jeu, selon elle : « C’est ce qu’on appelle aussi la fragilité blanche, soit la difficulté ou même l’impossibilité pour les blanc·hes de reconnaître leurs biais racistes, de peur d’apparaître à leurs propres yeux comme de “mauvaises personnes” [lire le glossaire]. Il faut au contraire ouvrir les yeux sur la place du racisme dans plein d’affaires de violences sexuelles, tant du côté des victimes que du côté des auteurs. » Dans l’affaire Sarah, la victime tout comme le violeur sont noir·es.
L’affaire Sarah va aussi permettre d’aborder des notions de psychotraumatismes : « C’est un des premiers procès où on a vraiment parlé de sidération [lire le glossaire] et dissociation traumatique », estime Carine Durrieu Diebolt.
Quand elle reçoit le dossier de l’enquête menée après la plainte de Sarah, l’avocate découvre le compte rendu de l’examen mené aux unités médico-judiciaires : « Il est indiqué que la victime mineure est particulièrement dissociée, qu’elle est dans un état de déréalisation. Elle subit des actes, notamment un premier examen gynécologique, en étant complètement anesthésiée émotionnellement. Cela signifie qu’elle a subi un choc traumatique, alors qu’on est quelques heures après les faits. » Un élément capital « ni retenu ni exploité par le procureur de la République », regrette-t-elle. L’interprétation qui est faite de l’attitude de Sarah va jouer en sa défaveur et nourrir le doute sur sa crédibilité.
Pourquoi face à un agresseur sexuel, une victime ne se débat-elle pas ? Et pourquoi ne manifeste-t-elle pas d’émotions ni de tristesse a posteriori ? « Auparavant, que les victimes soient enfants ou adultes, la non-réaction était toujours interprétée comme un signe de consentement, puisqu’elles n’avaient pas réagi », rappelle Sokhna Fall. Or, la sidération est un mécanisme physique et psychique qui empêche justement de réagir face à un événement traumatisant, en l’occurrence « un danger pour la survie physique d’une personne, ou bien un danger pour sa survie psychique, parce que ce qui lui arrive est tellement incohérent, impensable ». Sokhna Fall ajoute un élément capital qui éclaire l’affaire Sarah et tant d’autres : « Le mécanisme de sidération sera d’autant plus fort quand la victime n’aura pas été en capacité de se méfier de l’agresseur : parce qu’elle lui fait confiance, parce que c’est un proche, parce que c’est un adulte et qu’elle est un enfant, soit toutes les raisons qui font que la victime n’identifie pas dès le départ la personne comme un danger. »
La dimension raciste du traitement judiciaire a longtemps été passée sous silence, y compris au sein des réseaux féministes mobilisés à l’époque.
Le 4 novembre 2022, près de cinq ans après les faits, le procès se tient enfin devant la cour criminelle départementale du Val‑d’Oise. La loi Billon, votée un an plus tôt, n’étant pas rétroactive, les débats vont donc se concentrer sur une question : le prévenu pouvait-il avoir conscience de l’âge de la victime ? Carine Durrieu Diebolt se souvient d’une défense déterminée à « salir » Sarah, à montrer que, du haut de ses 11 ans, elle avait déjà une expérience sexuelle. Dylan Slama, l’avocat de la défense, dénonce de son côté la surmédiatisation d’un procès où « l’opinion publique est entrée dans l’enceinte judiciaire ». « La prise de parole d’un ministre, les mouvements militants, tout ça a influé sur une décision de justice », assure-t-il. Son client, intérimaire et père de famille, est condamné à huit ans de détention, et le tribunal reconnaît à Sarah le statut de victime : elle « n’avait pas la maturité et le discernement pour consentir à une relation sexuelle avec un adulte ». Le procès en appel se tient en mars 2024. Cette fois, la presse ne se déplace pas en masse pour suivre l’audience. La défense, assurée cette fois par Gustave Charvet, entend mettre au cœur du débat l’attitude de Sarah ou encore son apparence physique : « Je maintiens qu’on était sur une atteinte sexuelle sur mineur et que le choix initial du parquet était le bon », estime l’avocat. La peine est finalement réduite à six ans d’emprisonnement. Une décision « plus proche d’une peine pour atteinte sexuelle que d’une peine pour viol sur mineur » aux yeux de la défense.
Près de dix ans après le début de cette affaire, Carine Durrieu Diebolt salue le courage de sa cliente, âgée désormais de 20 ans : « Elle a traîné ce poids pendant toute son adolescence et sa vie de jeune fille. Pourtant, elle a fait l’effort de venir à toutes les auditions, à toutes les audiences, à toutes les expertises. Sa parole a été constante. Il faut que la justice traite ces dossiers de manière beaucoup plus rapide. C’est trop long, bien trop long, une procédure de sept ans pour une enfant de 11 ans. » Sept années durant lesquelles l’avocate aura travaillé à protéger l’anonymat de sa cliente face à une médiatisation violente. Ni le véritable nom ni le visage de Sarah n’ont jamais été révélés. Après avoir obtenu la reconnaissance de la justice, Sarah, qui ne souhaite plus évoquer publiquement cette histoire, a pu terminer ses études et travaille aujourd’hui dans les services à la personne.

Avec la loi de 2021, la France a‑t-elle rattrapé son retard sur la question du non-consentement des enfants ? Depuis, l’atteinte sexuelle est moins fréquemment utilisée par les parquets, au profit des caractérisations de viol et d’agressions sexuelles. « C’est une avancée structurelle, assure Madeline Da Silva, mais ça n’est pas du tout suffisant. La loi protège enfin le parcours juridique des mineurs, mais à aucun moment, elle ne va empêcher un pédocriminel d’avoir une relation sexuelle avec un mineur. L’affaire Lyhanna vient de montrer à quel point une loi ne suffit pas. Augmenter ou alourdir les peines de prison ne dissuade pas un pédocriminel de passer à l’acte. » La militante regrette que les effets d’annonce ne soient jamais suivis de moyens concrets : « Les féministes répètent depuis dix ans que pour lutter contre les violences sexuelles sur les mineurs, il faut un plan d’urgence, il faut prévenir, il faut repérer les enfants victimes dans les écoles, il faut traiter les situations quand elles arrivent dans les commissariats. »
Comme un écho à l’affaire Sarah, l’affaire Lyhanna a donné lieu à une réponse législative avec la proposition de loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Examinée en octobre à l’Assemblée nationale, elle est en passe d’être vidée de sa substance – alors même que le texte était déjà jugé très insuffisant par certaines féministes. À presque une décennie d’intervalle, traversée par MeToo, ces affaires montrent l’une et l’autre comment un fait – qualifié de « fait divers » – porté par les associations féministes peut impulser un changement législatif. Elles démontrent aussi, malheureusement, la persistance de la difficulté des adultes à entendre la parole des enfants victimes. Et à la croire.
Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes émet un avis en faveur de l’instauration d’un seuil d’âge en dessous duquel les mineur·es sont présumé·es ne pas avoir consenti à un acte sexuel avec une personne majeure.
Sarah est violée par un homme de son quartier, alors qu’elle rentre du collège. Ses parents portent plainte. L’homme de 28 ans est poursuivi pour atteinte sexuelle.
La veille de l’ouverture du procès, un article de Mediapart déclenche une vague d’indignation. Les associations féministes s’emparent de l’affaire.
Emmanuel Macron annonce sa volonté d’établir dans la loi le seuil d’âge de non-consentement à 15 ans.
La loi Schiappa est votée. Elle contient une disposition de présomption de non-consentement dans les relations entre majeur·es et mineur·es de moins de 15 ans.
La loi visant à protéger les mineur·es des crimes et délits sexuels et de l’inceste est adoptée le 21 avril : aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d’un enfant de moins de 15 ans, ou de moins de 18 ans en cas d’inceste.
Le violeur de Sarah est condamné à huit ans de prison, une peine réduite à six ans lors du procès en appel, en mars 2024.
20.10.2026 à 17:49
Manon Boquen
Les photos de Jean-Luc sont encadrées sur une table-autel, dans l’entrée de ce pavillon de la banlieue de Brest (Finistère). Ici et là, des témoignages de son amour pour Corto Maltese s’affichent sur les murs et les étagères, remplies de bandes dessinées du marin.
Ce sont les quelques traces qu’Isabelle et Coline Lousteau, son ex-épouse et sa fille, ont gardées de lui. Jean-Luc Lousteau est mort en 2013 après un accident sur la base navale militaire de l’île Longue (Finistère), où il travaillait. « Pendant longtemps, je n’ai pas pu jeter ses affaires, ses vêtements, ses souvenirs. Et puis, l’année dernière, alors que j’achetais ma maison avec la vente de l’appartement de mon père, je me suis dit qu’il fallait avancer », raconte Coline, 25 ans, les joues inondées de larmes. À ses côtés, Isabelle, l’ex-compagne, aux yeux rougis, enrage : « J’aurais pu accepter un accident de voiture, la faute à pas de chance, quelque part. Mais là, non : on ne va pas au travail pour mourir. »
Le 12 juillet 2013, la terrible nouvelle s’est abattue sur la famille du quinquagénaire. Alors que Jean-Luc Lousteau sécurisait un tube lance-missile sur un sous-marin nucléaire, la chute du garde-corps d’une grue lui a sectionné la moelle épinière. Un accident du travail mortel tel qu’il s’en produit plusieurs centaines en France chaque année, et dont le décompte est très en deçà de la réalité (lire l’encadré). Ils sont en constante augmentation et « concernent à plus de 90 % des hommes dans tous les secteurs », selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail dans un rapport sur les accidents du travail de 2022.
Matthieu Lépine, professeur d’histoire-géographie, relève chaque jour les accidents mortels dans la presse locale et diffuse ces chiffres sur les réseaux sociaux. Il a fait de ce travail de recensement un livre, L’Hécatombe invisible. Une enquête sur les morts au travail (Seuil, 2023). Alors que « le BTP, l’industrie, les transports, l’agriculture sont les secteurs les plus touchés et [que] leur main‑d’œuvre est surtout masculine », il observe que, « dans presque 100 % des cas, lorsque des familles [le] contactent, ce sont des femmes qui [lui] écrivent ». Des mères, des sœurs, des filles, qui doivent faire face à la justice et aux employeurs. Ceux-ci sont en effet tenus, selon le Code du travail, à une obligation générale de santé et de sécurité. Si elle n’est pas respectée, ils s’exposent à des condamnations sur le plan pénal et à des indemnisations civiles pour la famille de la victime.

« La seule chose que je veux entendre dire, c’est que cette mort n’aurait pas dû avoir lieu et que l’entreprise est responsable », tance Isabelle Lousteau. Treize ans que la comptable attend l’issue du procès et qu’elle se bat avec sa fille, Coline, pour une reconnaissance de la faute de l’employeur, sous-traitant de l’armée, dans l’accident de Jean-Luc Lousteau, qui avait déjà perdu un doigt au travail quelques mois plus tôt.
Les suites de son décès, qui a occasionné des conflits dans la famille, les ont malmenées toutes les deux. Mère et fille se sont finalement retrouvées pour le combat judiciaire alors que le fils est resté à l’écart. Cette répartition genrée des rôles n’étonne guère la sociologue et historienne à l’Iris-Université Sorbonne Paris Nord, Anne Marchand : le combat de ces femmes, « c’est le care : prendre soin, permettre la continuation de la vie, de l’organisation familiale. La charge n’est pas seulement dans le travail à faire, mais également dans le travail émotionnel et dans la responsabilité qui incombe à ces femmes. »
Delphine T.* a elle aussi pris en charge les suites du décès de son fils de 18 ans, Paul*, survenu sur son lieu de travail saisonnier en 2022. La nouvelle l’a « anéantie », confie-t-elle dans son salon, face au guéridon recouvert des photos de son aîné disparu, et lui a « fait perdre le goût à la vie ». Le plus difficile à endurer pour elle, c’est de ne pas pouvoir parler de cet être si cher avec son mari et sa fille, qui préfèrent éviter le sujet. « Je sais qu’il faut avancer, qu’on ne peut pas vivre avec le passé, mais c’est quand même une partie de nous », s’excuse-t-elle, submergée par l’émotion. À la douleur de penser chaque jour à mettre une assiette de moins sur la table s’ajoute le manque d’informations pour mener à bien les démarches en justice. Delphine T. a ainsi appris trop tard qu’il existait un délai de prescription de deux ans pour la reconnaissance des préjudices subis par le pôle social du tribunal judiciaire, cette instance qui verse des dommages et intérêts aux ayants droit de la victime.
En 2023, cherchant de l’aide pour continuer le combat sur le plan pénal, Delphine T. est tombée sur le Collectif familles stop à la mort au travail. Né en 2022, il rassemble une quarantaine de familles – en très grande partie des femmes – dont un·e proche est mort·e au travail. L’objectif ? Se soutenir, s’entraider et alerter l’opinion publique sur l’« hécatombe » documentée par Matthieu Lépine. Delphine T. est alors accompagnée par un cabinet d’avocates spécialisé dans le droit du travail, le cabinet Nicolau, qui propose des rendez-vous collectifs et des permanences individuelles gratuites aux parent·es pour les informer sur les démarches à suivre. « J’ai noté pendant une des dernières réunions qu’il n’y avait que des participantes. Et que, quand il y avait des fratries impliquées, c’était souvent les sœurs que l’on voyait », déclare l’avocate Delphine Sanchez Moreno, du cabinet Nicolau. Les délais des démarches sont dissuasifs, relève-t-elle par ailleurs, mais « lorsque la personne est décédée, il y a une forme de reconnaissance symbolique à gagner pour les proches ».
Delphine T. a donc fait appel au cabinet Nicolau et retrouve un mince espoir après avoir été rongée par la culpabilité. « On m’a imprimé dans le cerveau que c’était la faute de Paul s’il était décédé », raconte-t-elle. « Dans l’imaginaire de beaucoup de gens, l’accident du travail est considéré comme allant de soi, on entend dire que le risque zéro n’existe pas », déplore Matthieu Lépine. Le lanceur d’alerte, comme on le qualifie souvent, dénonce le traitement de cette mortalité au travail « toujours sous l’angle du fait divers, toujours sous l’angle de la faute individuelle ». Alors que, selon lui, il s’agit clairement d’un « fait social majeur ».
« On attend des hommes qu’ils supportent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers. »
Haude Rivoal, sociologue et autrice
Le secrétaire CGT de la Fédération nationale des salariés de la construction, bois et ameublement, Frédéric Mau, abonde : « C’est bien simple : le prolétariat était sacrifiable hier, il l’est aujourd’hui, il le sera demain. » Selon lui, les employeureuses font courir les risques d’accident à « une population invisibilisée par l’ubérisation du travail », en faisant appel à une « cascade de sous-traitants, quand ce ne sont pas des travailleurs sans papiers ».
Magda, Laura et Ophélye* font le même constat. La mère et ses deux filles ont perdu leur fils et frère, Tennessee, électricien en intérim de 28 ans, en 2022 à Acigné, près de Rennes. « Titi », comme elles l’appellent encore avec tendresse, a été percuté à bord d’une nacelle élévatrice par un convoyeur aérien qui tournait à vide sur un chantier d’extension d’usine. « C’est le rendement au détriment de la santé, on pousse les ouvriers à en faire toujours plus », déplore Magda, un tee-shirt du Stade rennais floqué du nom de son fils – un fan du club de foot breton – sur le dos.
La tragédie, dont elles ont appris le détail par la presse, a renforcé les liens de ce trio de femmes soudé et encore bouleversé par l’événement. Elle les a également révoltées, quand elles ont découvert les nombreux manquements à la sécurité relevés par l’enquête sur le chantier. À cela s’est ajouté le mépris de l’employeur, « qui n’a même pas osé nous regarder dans les yeux pendant le procès ». « On dirait que ça vaut moins cher de payer une amende que de mettre tout en place pour qu’un accident comme ça n’arrive pas », s’indigne Laura, 30 ans, la cadette. C’est elle qui a pris en charge toutes les démarches administratives après la mort de son frère « car les papiers, ça [la] connaît ».
« L’accident mortel au travail, avance la sociologue Anne Marchand, est l’indice extrême de la faillite du respect du droit du travail. » Pour la chercheuse, plusieurs critères peuvent en partie expliquer ces décès, qui touchent parfois de très jeunes stagiaires ou apprentis de 15 ou 16 ans, à l’image d’Axel Darthenay, stagiaire de seconde écrasé par une palette dans un magasin Gifi à Saint-Lô en 2025, ou de Calvin Simon, un autre adolescent, écrasé par un chariot élévateur lors d’un stage dans une entreprise de BTP à Bagnols-sur-Cèze (Gard) en avril 2026. L’organisme de santé et sécurité au travail INRS indique à ce sujet que « les salariés de 15 à 24 ans ont 1,5 fois plus d’accidents du travail que le reste de la population ». Anne Marchand explique cette surmortalité par des dérogations de plus en plus nombreuses au Code du travail, une inspection du travail elle-même en sous-effectifs et en grande souffrance, des sanctions financières « sans doute pas assez dissuasives ». Sans compter l’externalisation, pratiquée de façon croissante par les entreprises. Ces dernières s’appuient sur des intérimaires, des sous-traitants, voire des autoentrepreneureuses pour effectuer diverses tâches, parmi « les plus exposées au risque », précise-t-elle. Cela dans une « organisation du travail qui oblige à aller vite » et alors que les injonctions à la virilité « amènent les hommes à se dépasser. On attend d’eux qu’ils supportent la pression et qu’ils prennent des risques face aux dangers », souligne la sociologue Haude Rivoal, autrice de La Fabrique des masculinités au travail (La Dispute, 2021).
Le nombre de morts au travail est largement sous-évalué en France, puisqu’il n’existe pas de comptage global de ceux-ci. Le régime général de l’Assurance maladie en recensait 764 en 2025 contre 733 en 2019. Mais il ne prend pas en compte de nombreux secteurs d’activité, dont l’agriculture – un des plus accidentogènes –, la pêche ou la fonction publique. Impossible dès lors de savoir combien de personnes sont victimes d’« employicide » chaque année en France.
Une opacité dénoncée par le Collectif familles stop à la mort au travail, qui déplore l’« invisibilisation » de la mort au travail. C’est aussi ce que Frédéric Mau, représentant fédéral CGT des métiers du bâtiment, constate dans sa branche d’activité, parmi les plus dangereuses en France : « Les intérimaires, les travailleurs détachés, les travailleurs sans papiers… ceux-là ne sont pas comptabilisés. » Le syndicaliste dit recevoir tous les jours des annonces de décès sur les chantiers et voir régulièrement des « vidéos de cercueil qui rentrent dans les pays d’origine des ouvriers ». La première mesure portée par le Collectif familles stop à la mort au travail et les parlementaires européen·nes de La France Insoumise vise d’ailleurs juste : pour endiguer cette surexposition aux risques, elle est de « réviser et systématiser les données récoltées au niveau européen concernant les accidents du travail et l’employicide ».
De quoi déresponsabiliser les employeurs ? Magda et ses filles le croient, elles qui ont fait appel du jugement prononcé par le tribunal correctionnel de Rennes en décembre 2025 à l’égard des deux sociétés impliquées dans la mort de Tennessee, condamnées à verser 800 euros chacune pour le préjudice moral subi par la famille. « C’est largement insuffisant », plaident celles qui ont fait de la disparition de Tennessee un moyen d’alerter sur cette surexposition aux risques d’accidents mortels, qui touche la France plus qu’aucun autre pays de l’Union européenne (UE).
« Je me bats pour éviter que ça recommence. Si ça peut sauver ne serait-ce qu’une vie, ce sera déjà bien », avance Magda. La quinquagénaire a rejoint le Collectif familles stop à la mort au travail, a assisté aux procès intentés par d’autres membres de l’association et a participé à une marche blanche en hommage à un homme mort au travail à Concarneau.
L’ex-ouvrière dans le bâtiment fait aussi de la prévention quand l’association a, de son côté, transformé la mort au travail en question politique en alertant élu·es et pouvoirs publics. Elle a récemment obtenu de parlementaires européen·nes de La France insoumise (LFI) une résolution sur le sujet, qui vise à inscrire dans l’agenda politique une lutte plus vigoureuse sur la mortalité au travail dans l’UE. « Dès lors que les familles de victimes se sont saisies du sujet, nous avons pu avancer à petits pas dans l’éradication de ce fléau », décrit Marina Mesure, eurodéputée LFI et ancienne syndicaliste CGT construction, qui se bat contre la mort au travail depuis de longues années.

La feuille de route que l’élue porte avec d’autres parlementaires européen·nes contient 14 mesures pour combattre « le crime d’employicide », comme ils et elles souhaitent qu’il soit nommé : renforcer les effectifs de l’inspection du travail, écarter les entreprises condamnées des marchés publics, « limiter, voire interdire la sous-traitance », ajoute Marine Mesure, ou encore mettre en place un fonds de soutien aux familles des victimes financé par les employeurs. « Nous voulons que l’action de l’Union européenne sur la santé et la sécurité au travail soit prioritaire », affirme l’eurodéputée, qui a choisi de soumettre chacune des résolutions séparément plutôt que de tenter de faire voter un texte complet, « qui aurait peu de chance de passer ». L’une de ces résolutions, votée en juin 2026, va déjà voir le jour : l’instauration d’une journée en souvenir des victimes des accidents du travail, le 8 août. Une avancée, même si, insiste le lanceur d’alerte Matthieu Lépine : « On ne peut pas se cantonner à des mesures symboliques. »
Pour Takounda et Arnaud Ngangro-Struillou, rendre public le drame doit être systématique pour que les choses changent. Le couple vit encore dans sa maison près de Morlaix (Finistère), entouré des affaires de leur fils, récupérées dans son appartement. Clément a perdu la vie en 2023 après un accident survenu dans une ferme maraîchère à La Roche-Maurice (Finistère). Une machine agricole « de bric et de broc », fabriquée par un garagiste du coin, a happé celui qui, à 28 ans, enchaînait les CDD depuis cinq ans et sortait tout juste d’un arrêt de travail pour une tendinite. « Il m’avait dit que c’était sa dernière saison… », se rappelle la mère de ce garçon « gentil, aimé de tous, grand lecteur ».



Au décès de son fils, Takounda Ngangro-Struillou s’est effondrée au point de ne plus s’alimenter. Elle est désormais déclarée en invalidité au travail. Son mari, Arnaud, et leur fille, Erena, ont maintenu le foyer à flot. Ce n’est que plus tard que la famille s’est tournée vers une avocate pour entamer des démarches judiciaires. « On veut que l’employeur et le fabricant de la machine soient condamnés très sévèrement et que ça se sache ! », explique le père de famille de 53 ans, alors que son épouse, du même âge, regrette le peu d’écho de l’affaire : « Jusqu’ici, c’est comme si les médias et les politiques cachaient ce qu’il s’était passé. » Un premier jugement en mai 2026 a reconnu l’employeur et le mécanicien coupables de la mort de Clément Ngangro-Struillou, décrivant par la même occasion l’absence de formation à la sécurité des ouvrier·es agricoles de la ferme. Le fabricant de la machine a fait appel. Pas de quoi entamer la volonté de Takounda Ngangro-Struillou, qui a apporté une série de photos de son fils au tribunal : « Le procès est éprouvant psychologiquement, mais j’ai dit que j’irais jusqu’au bout. »

Édith Le Goffic a elle aussi accepté de mettre en lumière dans les médias son combat de plus de six ans pour faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur après le décès de son mari, Gwenaël Le Goffic. Un jour de mars 2014, son conjoint s’est donné la mort sur son lieu de travail, l’entreprise de nutrition animale Nutréa de Plouisy (Côtes‑d’Armor). À 41 ans, le chargé de produits médicamenteux pour porcelets, qui enchaînait d’éreintantes journées, avait été intoxiqué deux mois plus tôt par des insecticides interdits sur son lieu de travail, comme d’autres salariés. Gwenaël Le Goffic, à bout, a laissé un mot à sa compagne sur la même étiquette bleue que les poussières des substances nocives qu’il avait inhalées à son poste. Comme une alerte sur les conditions de travail qu’il avait endurées et qui l’ont conduit à ce geste fatal. « Très vite, j’ai voulu aller voir le bâtiment où cela s’était produit », décrit avec émotion Édith Le Goffic. La scène l’a choquée : « Il n’y avait pas d’extracteur de poussières, pas de gants, pas de masque, aucune protection. Je me suis dit que ce n’était pas possible de travailler dans de telles conditions. »
Dès lors, Édith Le Goffic s’est battue. Pour la mémoire de son mari, épuisé par son travail, et pour ses deux enfants, avec les autres salarié·es contaminé·es aux pesticides. Elle a refait toute l’enquête. A pris contact avec d’ancien·nes collègues malades. S’est rapprochée du syndicat Sud Solidaires de Saint-Brieuc, qui menait la bataille judiciaire face à ce géant de l’agroalimentaire breton. Ensemble, et avec le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, qui venait de naître, elle est allée devant les tribunaux jusqu’à obtenir la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur quant au décès de son mari. Elle s’est même rendue à Bruxelles pour plaider leur cause. « Rien ne m’aurait arrêtée », avance-t-elle, quand, à ses côtés, le président du syndicat Sud Solidaires, Serge Le Quéau, la décrit comme une « sentinelle » sur la question de la santé et de la sécurité au travail. « Le combat d’Édith montre qu’on ne peut pas empoisonner les gens impunément », lance son autre voisin de table, le paysan et syndicaliste René Louail, qui a fait partie de cette lutte menée en commun dès les débuts. De cette lutte aussi environnementale que politique, Édith Le Goffic, qui n’ose se dire « fière »,
a conservé minutieusement chaque article. De quoi se souvenir du travail accompli. Et surtout de quoi ne pas oublier les raisons qui l’ont menée jusqu’ici : « Je n’ai pas envie que d’autres personnes vivent ce que j’ai vécu. »
* La famille a souhaité garder l’anonymat.