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27.07.2026 à 15:15

Les luttes antifascistes face au gouvernement Meloni

Malwenn Cailliau

Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, […]
Texte intégral (2743 mots)

Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, dans le nord de l’Italie. En quelques heures, le centro sociale autogéré Askatasuna, fondé en 1996, est évacué.

Les autorités ont décidé sa fermeture en raison de son illégalité alors que des négociations avec la mairie étaient en cours pour régulariser la situation. Au printemps 2026, le quartier était encore sous occupation militaire.

Un centro sociale, en Italie, est un lieu occupé sans autorisation légale : des personnes s’y installent pour vivre et pour mener des actions sociales et politiques. Askatasuna était un centro sociale emblématique. Askatasuna signifie « liberté » en basque, un nom choisi pour revendiquer son positionnement antifasciste et anarchiste. « C’était un lieu géré collectivement. On y faisait des repas solidaires, des activités pour les enfants, du sport, des cours de langue ou encore des concerts à prix accessibles, raconte Valeria*, ancienne activiste du lieu. On était impliqué·es dès le début dans les luttes internationales et antifascistes : la Palestine, la question kurde, les féminismes… Beaucoup de sujets marginalisés ont été portés là pendant des années. »

Dans les jours qui suivent l’expulsion d’Askatasuna, des rassemblements de protestation ont lieu à Turin. Marqués par des affrontements avec la police, ils se soldent par 100 interpellations, 30 mises en examen et des saisies de matériel. À la fin de janvier 2026, une grande manifestation de soutien rassemble entre 20 000 et 50 000 personnes dans les rues de la ville, expression d’un ras-le-bol du durcissement policier et d’une opposition à la nouvelle loi de « sécurité publique ».

Passée en urgence par décret en avril 2025, puis votée définitivement par le Parlement en juin 2025, cette loi marque un tournant sécuritaire assumé. Pour Amnesty International, elle porte atteinte à la liberté de réunion et au droit à un procès équitable tout en criminalisant la solidarité. Dans un contexte de remobilisation collective depuis l’automne 2025, marqué par des grèves nationales et des manifestations de soutien à la Palestine dont l’ampleur ne s’était plus vue depuis les mobilisations contre la guerre en Irak au début des années 2000, cette loi nourrit les craintes d’une dérive autoritaire et d’un recul des libertés publiques. Claudio Novaro, avocat de militant·es d’Askatasuna depuis l’époque des contestations NO TAV, souligne que le parquet italien décrit aujourd’hui les manifestant·es comme « des personnes guidées par un instinct de violence. On retrouve là une catégorie typiquement lombrosienne du XIXe siècle : celle des “ennemi·es de l’État”. »

Aujourd’hui, l’État italien tend à assimiler toute expression de dissensus à une forme de résistance illégale. La critique des autorités devient illégitime et justifie le recours aux violences policière et judiciaire. La désobéissance prend ainsi deux significations : pour les citoyen·nes qui s’opposent aux politiques autoritaires, elle relève d’une responsabilité démocratique ; pour le gouvernement, il s’agit d’un acte portant atteinte à l’unité nationale.

Toute-puissance policière

À Turin, ce processus de criminalisation s’applique à des actes ponctuels, non coordonnés, attribués à une minorité de militant·es. En novembre 2025, une trentaine d’activistes proches d’Askatasuna et de collectifs étudiants font irruption dans les locaux du quotidien socialiste La Stampa, dont le traitement du génocide en Palestine est jugé biaisé et accusé de stigmatiser les personnes musulmanes. Les dégradations sont dénoncées par les autorités. Elles font également polémique au sein du mouvement. Al*, membre du collectif transféministe Non Una Di Meno, d’assemblées antifascistes turinoises et de l’Osservatorio contro i femminicidi, critique « l’action spectaculaire, désorganisée », qui met en danger les personnes minorisées, soulignant que celles-ci « finissent souvent par être tenu·es pour responsables des actions des autres ». Elle oppose à ce recours à la violence le principe de soin collectif sur lequel se basent les mouvements transféministes.

Pour Claudio Novaro, l’action à La Stampa a servi de prétexte aux autorités pour attaquer le centro sociale et faire de Turin un laboratoire de gestion « musclée » du conflit social. Les manifestant·es arrêté·es en 2025 ont « été qualifié·es de terroristes », une criminalisation qui s’accompagne d’amendes administratives, de résidences surveillées et même d’arrestations préventives. « Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé : normalement, c’est le parquet qui mène les enquêtes et la police qui exécute les investigations. Là, c’est la police qui sélectionne les personnes mises en examen, qui décide des qualifications juridiques et de ce qu’il faut faire, avant de transmettre le dossier au parquet. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police », souligne M. Novaro.

Un cortège d'une manifestation pro-Palestine passe sur un pont à Gênes, en Italie.
Parmi les mouvements sociaux réprimés en Italie, on compte celui des docker·euses de Gênes, qui empêchent le transit d’armes depuis le port pour résister au génocide en Palestine. Ici, le 22 septembre 2025, des membres de Free Palestine et des ouvrier·es portuaires bloquent le port.
Crédit : R. Arata / IPA / Fotogramma / ABACAPRESS

Épicentre urbain du mouvement NO TAV, le centro sociale Askatasuna était depuis longtemps dans le viseur de la droite et de l’extrême droite locales. Les raisons avancées pour justifier son expulsion masquent mal le fait que cette offensive s’inscrit dans une volonté plus large de surveiller et de criminaliser les foyers de désobéissance civile. Comme l’explique la conseillère municipale turinoise Alice Ravinale (AVS, coalition politique écologiste), l’évacuation d’Askatasuna était prévisible : « Peu de temps après son installation, [Matteo] Piantedosi [ministre de l’Intérieur depuis 2022] a demandé aux préfectures de lui donner le nom de tous les immeubles occupés d’Italie. » L’extrême droite jubile : après le Leoncavallo de Milan, fermé en août 2025, Askatasuna est le deuxième centro sociale de portée nationale à être verrouillé par le gouvernement Meloni. Quelques mois plus tard, en avril 2026, c’est un autre centro sociale, le L38 Squat, à Rome, qui est expulsé par les forces de l’ordre.

Al, bien que critique des modes d’action utilisés par certain·es militant·es, insiste sur le rôle essentiel de la désobéissance civile : « C’est notre responsabilité historique de désobéir au fascisme. » Elle souligne la souffrance de la jeunesse italienne, qui manque d’espaces politiques et ne peut plus « nourrir ses propres idées ». « Les mouvements sociaux sont en danger car l’État vient saper la jeunesse, l’avenir de nos luttes, et tout espace de dissension, y compris les espaces plutôt centristes et modérés. »

« Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police. »
Claudio Novaro, avocat

Les habitant·es du quartier, quant à elles et eux, remettent les choses en perspective. « Lorsqu’il y avait des initiatives à mettre en place, les membres d’Askatasuna ont toujours été un soutien important, plus que les institutions », estime Leonardo, propriétaire d’un magasin. Pendant la pandémie de Covid-19, ajoute-t-il, « les occupant·es rendaient de nombreux services aux habitant·es, notamment aux personnes âgées : elles et ils faisaient les courses pour celles et ceux qui ne pouvaient pas se déplacer et les accompagnaient pour retirer l’argent de leur retraite ». Pour Marco, libraire, c’était à Askatasuna qu’on pouvait faire les premiers tests de dépistage, dès 2020, et se procurer les masques chirurgicaux introuvables dans les pharmacies. Des actions d’aide et de soutien étaient organisées avec les écoles du quartier.

Après l’évacuation du centro sociale, les habitant·es ont vu leur quartier complètement militarisé. Gestionnaire d’un café à quelques minutes du centre-ville, Eleonora se rappelle l’atmosphère des journées durant lesquelles la police s’est installée : « C’était absurde, on se sentait assiégé·es. Les gens ne sortaient pas, effrayé·es par cette présence excessive des forces de l’ordre. On nous demandait nos papiers, on vérifiait notre adresse avant de nous laisser passer. »

Un autre mouvement social emblématique a fait l’objet d’une forte répression en Italie ces dernières années : celui des docker·euses de Gênes qui, depuis une décennie, sabotent le transit d’armes via le port de la ville. José Nivoi, leur porte-parole (CALP-USB), a participé à ces actions : « En août et en septembre 2025, nous avons organisé des blocages au port de Gênes en lien avec les luttes internationales contre le génocide en Palestine », raconte celui qui a également participé à la flottille Global Sumud. Un engagement qu’il ancre dans une tradition antifasciste, antimilitariste et pacifiste de plusieurs années.

Le contre-pouvoir judiciaire menacé

Le mouvement d’opposition des docker·euses à l’accostage des navires de guerre commence en 2018, explique-t-il, quand la flotte saoudienne fait escale dans les ports européens pour charger du matériel d’armement pour sa guerre contre le Yémen. Quelques années plus tard, les travailleur·euses portuaires sont accusé·es d’association de malfaiteur·ices par le parquet de Gênes : le juge estime que leur engagement est avant tout issu d’une activité syndicale et classe l’affaire sans suite en 2023. Depuis, la militarisation du port et la répression des docker·euses n’ont fait que s’intensifier. Perla Sardella, enseignante, militante et réalisatrice de Portuali (2024), un documentaire consacré à cette mobilisation, explique ainsi que les travailleur·euses reçoivent régulièrement des amendes exorbitantes (payées par le collectif) : « Les blocages que nous avons menés au port pour la Palestine ont été sanctionnés comme une “atteinte au service public”, comme si l’exportation d’armes en était un ! »

Des personnes font voler de grandes bannières arc-en-ciel les lesquelles il est écrit "Pace".
En 2026, la victoire du « non » au référendum sur la justice a marqué la vie politique italienne. C’est la présidente du Conseil, Giorgia Meloni, accusée de dérive autoritaire par les opposant·es à ce référendum, qui a proposé ce vote. Ici, à Rome, le 18 mars 2026, lors de la cérémonie de clôture de la campagne pour le « non ».
Crédit : Francesco Fotia / AGF via ZUMA Press ABACA

En mars 2026, les Italien·nes ont été invité·es par le gouvernement de Giorgia Meloni à se prononcer par référendum sur son projet de réforme constitutionnelle de la magistrature. Celui-ci visait entre autres à modifier le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et à introduire une séparation stricte des carrières entre les magistrat·es du siège (les juges qui rendent les décisions) et les magistrat·es du parquet (les procureur·es qui requièrent l’application de la loi). Bien que présentée comme technique, cette réforme permettait de renforcer le pouvoir de sanction sur les magistrat·es. Dans un pays attaché à une Constitution issue de la résistance au fascisme, ses opposant·es y ont vu une attaque de l’indépendance des juges et de l’équilibre des pouvoirs.

Pendant la campagne, les mobilisations sociales à Turin, à Gênes et ailleurs, ont été largement instrumentalisées par la droite et l’extrême droite pour alimenter un discours fustigeant une prétendue « culture de l’impunité » qui régnerait au sein des tribunaux. Matteo Salvini, membre de la Ligue du Nord (extrême droite) et ministre des Infrastructures et des Transports, a par exemple dénoncé la décision du tribunal de Turin de ne pas maintenir en détention trois militant·es arrêté·es après les affrontements dans la ville. Le référendum s’est soldé par un cinglant échec pour le gouvernement Meloni : le « non » l’a emporté avec 53,7 % des suffrages. Environ 61 % des 18–34 ans ont voté contre la réforme. Beaucoup y ont vu un signe d’opposition aux dérives répressives du gouvernement Meloni.

Le renouveau des mobilisations en Italie rappelle que la désobéissance civile et l’activisme peuvent prendre la forme de coalitions mouvantes, où différents éléments (syndicats, collectifs écologistes ou féministes, réseaux antifascistes…) convergent de manière temporaire autour de causes communes. Comme l’écrit la sociologue et politiste Donatella Della Porta, « la politique contestataire naît lorsque des personnes ordinaires, souvent en alliance avec des acteur·ices plus organisé·es, défient les élites, les autorités ou les codes culturels dominants ». Les alliances instables, sans cesse en recomposition, sont capables de produire des effets politiques durables : malgré la répression sécuritaire en cours, une contestation antimilitariste et antifasciste renouvelée réapparaît en Italie et semble avoir de beaux jours devant elle.

La répression des mouvements sociaux, symptôme de la persistance du fascisme

En Italie, fascisme et antifascisme ont toujours évolué conjointement. Après la Seconde Guerre mondiale et la chute de Benito Mussolini, en 1945, le fascisme ne disparaît pas totalement : dès 1946, une amnistie permet la réintégration d’ancien·nes cadres du régime, tandis que certaines pratiques autoritaires se maintiennent au sein des institutions. À partir des années 1960, les mouvements ouvriers, étudiants et antifascistes se mobilisent. En réponse, l’extrême droite néofasciste met en œuvre sa « stratégie de la tension » : attentats et massacres visant à créer
un climat de peur et à justifier le durcissement de la répression étatique. Ces années dites « de plomb » s’achèvent dans les années 1980, mais la lecture sécuritaire du conflit politique perdure.

Les manifestations contre la réunion du G8 à Gênes en 2001 en constituent un moment clé : les violences policières, qui font un mort et de nombreux blessé·es, deviennent une des formes de répression des mobilisations sociales.

Peu à peu et jusqu’à aujourd’hui, la moindre contestation politique est assimilée à une prise de position extrémiste. Cette dynamique s’accompagne d’une criminalisation croissante de la désobéissance civile. Dans les années 2010, le mouvement NO TAV en est un exemple éclatant : surveillance renforcée, poursuites répétées, et accusations de terrorisme contre certains militant·es – qui seront finalement rejetées par la justice.

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27.07.2026 à 14:58

Houria Aouimeur : « J’ai obéi à ma conscience »

Saliha Mhadhbi

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. […]
Texte intégral (1011 mots)

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. Dès qu’elle arrive à sa tête, en 2018, Houria Aouimeur découvre de possibles détournements de fonds dont le montant s’élèverait à plusieurs milliards d’euros.

En 2023, elle est licenciée. Pour la Défenseure des droits, il s’agit de « représailles intervenant en conséquence directe de [ses] alertes ». Fin 2023, le conseil des prud’hommes de Paris, saisi en référé, considère qu’elle ne peut bénéficier du statut de lanceuse d’alerte (lire l’encadré ci-dessous) car elle n’aurait fait qu’exécuter son contrat de travail en mettant au jour des irrégularités sur lesquelles son employeur lui avait demandé d’enquêter. Alors qu’en 2024, la Maison des lanceurs d’alerte et la Défenseure des droits l’ont pourtant reconnue comme telle, la cour d’appel confirme en juillet 2025 qu’elle ne peut revendiquer ce statut. Elle se pourvoit en cassation. Aujourd’hui en arrêt pour maladie professionnelle, Houria Aouimeur continue de livrer bataille.

Quand je prends le poste de directrice de l’AGS, cet organisme incarne pour moi la valeur républicaine d’égalité de traitement : les salariés doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit l’entreprise. Mais je me rends rapidement compte que j’ai idéalisé les choses. Des lettres anonymes très bien documentées commencent à arriver, qui dénoncent un fonctionnement permettant à certains mandataires de justice de gérer des sommes colossales sans contrôle. Quand je demande les comptes, je découvre notamment des montants classés en perte sans explication. Les enjeux financiers sont énormes, de l’ordre de 7,5 milliards. Là je ne peux plus croire à de simples erreurs, le problème est systémique.

J’aurais pu démissionner. Ça aurait certes été une forme de désertion, mais ça aurait aussi été un moyen de ne pas vivre ce que je vis depuis. Je me suis dit alors que je n’arriverais pas à trouver du travail ailleurs, parce que mes patrons me bloqueraient. Je suis donc restée, avec la ferme intention de remettre les choses en ordre. Dès mon arrivée, je commande deux audits qui révèlent le “favoritisme” mis en place précédemment. En mars 2019, je convaincs ma hiérarchie de déposer plainte pour abus de confiance, corruption et prise illégale d’intérêts.

Très vite, on tente de m’intimider. La porte de mon domicile est dégradée, je reçois des menaces. J’ai peur. Mon fils est hébergé par mon avocat, et mon compagnon et moi devons vivre à l’hôtel, puis déménager à trois reprises. Chaque fois, je porte plainte. Pendant près d’un an, ma hiérarchie me fait protéger par une équipe de sécurité. Ces hommes sont nuit et jour avec moi. Sur le moment ça me rassure, mais avec le recul, je réalise que c’était aussi une façon de me surveiller.
Je commande un second audit pour contrôler les flux financiers anormaux et tenter de savoir où sont passés les milliards d’euros évaporés. En octobre 2019, avec mon équipe, nous déposons de nouvelles plaintes pour abus de confiance, faux et usage de faux. Je mets aussi en place des contrôles. En réaction, la pression s’intensifie : des hommes me suivent à moto, me photographient au restaurant. Je les prends également en photo. Après mon licenciement, j’ai eu honte de m’être tue si longtemps.

Quand je comprends que je vais être licenciée parce que je suis allée trop loin dans mes investigations, je consulte un avocat qui me fait prendre conscience que je suis une lanceuse d’alerte. En février 2023, alors que je n’ai jamais fait l’objet d’un avertissement ou de sanction disciplinaire, je suis licenciée pour faute lourde, soit la faute la plus grave en droit du travail, une faute qui suppose une intention de nuire.

J’ai obéi à ma conscience, à la loi, à l’intérêt général. J’ai fait de la désobéissance institutionnelle en refusant de céder à des institutions qui avaient pour règle tacite : “Ne pas chercher, ne pas parler et savoir s’arrêter.” Et je continuerai à pratiquer ce que j’appelle la désobéissance existentielle : on voudrait me voir disparaître, me taire, mais je continuerai à exister pour mener ce combat. Les investigations poussées de la Maison des lanceurs d’alerte et de la Défenseure des droits aboutissent à deux avis très documentés qui me reconnaissent comme “lanceuse d’alerte victime de représailles”. J’attends que la justice française soit à son tour au rendez-vous. » •

Propos recueillis le 19 mai 2026 par Lucie Tourette, journaliste indépendante.

Lanceur·euse d’alerte, un statut protecteur

Le statut de lanceur ou lanceuse d’alerte s’applique à « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ». Défini par la loi Waserman du 21 mars 2022, qui vient élargir le principe posé par la loi Sapin II de 2016, il ouvre une protection légale, dont l’interdiction des représailles, la protection de la dignité personnelle et du droit au travail. L’employeur ne peut ni sanctionner, ni discriminer, ni menacer un·e collaborateur·ice
en raison d’un signalement.

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27.07.2026 à 14:53

Sarah Schulman : « Désobéir ne suffit pas »

Malwenn Cailliau

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création […]
Texte intégral (4028 mots)

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création d’ACT UP New York, tout en étant serveuse pour payer son loyer. Aux premières loges de l’hécatombe, elle rejoint les rangs du mouvement dès ses débuts, en 1987.

Quelques années plus tard, elle cofonde le groupe d’action Lesbian Avengers (lire « Lesbian Avengers. Allumer la mèche » dans le numéro 17 de La Déferlante, février 2025) avant de se lancer dans l’écriture d’essais, d’autres romans et de pièces de théâtre, ainsi que dans l’enseignement de l’écriture créative à l’université. En 2010, elle rejoint le conseil scientifique de Jewish Voice for Peace (la plus grande organisation juive antisioniste au monde) puis coproduit, en 2012, un documentaire intitulé United in Anger, sur l’histoire d’ACT UP New York.

Avec son essai Let the record show. Une histoire politique d’ACT UP New York (1987–1993), qui vient de paraître en France aux éditions Libertalia, la militante rend accessible l’histoire dense, conflictuelle et stratégique d’un mouvement de désobéissance civile qui, bien que très minoritaire, a forcé de puissantes institutions à agir, en usant de méthodes d’action directe qui influencent encore de nombreuses luttes pour la justice et l’égalité. Sans nostalgie, la sexagénaire se veut passeuse de cette aventure façonnée par la colère, l’urgence ou la célébration des liens, et invite à s’en inspirer pour faire face aux défis politiques actuels.

Des centaines de militants sont allongé·es sur le sol en pleine ville, certains avec des pancartes.
Die-in d’ACT UP lors de la Marche des fiertés, en juin 1993 à New York.
L’essayiste et activiste étasunienne Sarah Schulman a milité activement pour cette association.
Crédit : Donna Binder

Y a‑t-il un moment précis de votre vie où vous vous souvenez d’avoir sciemment désobéi ?

En 1981, avec un groupe de militantes lesbiennes, la Women’s Liberation Zap Action Brigade, nous avons interrompu une audition parlementaire contre l’avortement qui avait lieu au Sénat [à Washington], ce qui nous a valu d’être poursuivies en justice pour « perturbation des travaux du Congrès ». Quelques années auparavant, j’avais déjà été arrêtée par la police avec ma mère lors d’une action contre la guerre du Vietnam. Mais, comme la majorité des gens, c’est sans vraiment le choisir que, toute ma vie, j’ai désobéi.

Quitter sa maison, son pays ou sa petite ville parce qu’on est homosexuel·e, maltraité·e, ou pour s’ouvrir des perspectives, ça passe pour de la désobéissance. Pourtant, c’est juste une manière de refuser que sa vie soit réduite ou détruite. C’est choisir de vivre. Parfois, on dit ou on fait quelque chose qui nous semble évident et nécessaire mais qui provoque de la colère chez les autres, voire des représailles. Aujourd’hui, je travaille avec mes étudiant·es sur des ouvrages palestiniens et je soutiens la lutte pour la libération de la Palestine. Je parle politique avec les étudiant·es, et, même si ce n’est pas mon objectif, cela met en colère certaines personnes de l’université.

Selon vous, la désobéissance, c’est un tempérament davantage qu’une stratégie politique ?

Je pense que la désobéissance, chez moi, est un héritage familial. Dans les années 1970, ma mère nous emmenait, ma sœur et moi, aux manifestations contre la guerre du Vietnam. Son père – mon grand-père – avait fui la Russie à 13 ans par ses propres moyens pour échapper à la violence familiale et à la ségrégation antisémite. Une fois établi aux États-Unis, il a été emprisonné pour avoir refusé de faire son service militaire pendant la Première Guerre mondiale.

Pour écrire mon livre sur l’histoire d’ACT UP, j’ai analysé les interviews de 188 militant·es en me demandant quels étaient leurs points communs. Ce n’était ni l’expérience militante ni la formation politique. Ces personnes partageaient, en revanche, un trait de personnalité : elles ne pouvaient s’empêcher de réagir face à l’injustice. Dans les années 1980, personne ne s’attendait à ce que des homosexuels malades du sida s’organisent politiquement et qu’ils osent, par exemple, intervenir dans une cathédrale pour exiger que l’Église catholique change de discours sur le préservatif, l’homosexualité, l’avortement et l’éducation sexuelle ! Cette poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : « On va désobéir. » Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire : des traitements, le respect et l’écoute des malades, l’aide médicale universelle et des politiques d’éducation, de prévention et de réduction des risques. Ils et elles ont dénoncé l’abandon de l’État, des familles et du monde de la recherche en refusant de mourir discrètement.

Pourquoi, selon vous, cette minorité dans la minorité homosexuelle a‑t-elle choisi la stratégie de la désobéissance civile ?

À la fin des années 1980, la majorité des jeunes gays qui mouraient en masse n’avaient pas
d’expérience militante : c’était les années disco ! Et même si beaucoup de militant·es de la lutte contre le sida étaient très imprégnés·es de culture révolutionnaire – celle du mouvement de libération gay, des féministes lesbiennes radicales et des étudiant·es sud-américain·es qui avaient fui les dictatures –, ce sont eux, ces jeunes inexpérimentés, qui ont constitué le plus gros des troupes d’ACT UP. Ils étaient malades, désespérés, et luttaient d’abord pour leur vie.

Comme moi, ces jeunes gays étaient nés dans les années 1940 et 1950 et avaient observé la résistance des activistes noir·es que des flics blancs arrêtaient et tabassaient. À cette époque, personne n’imaginait qu’il existait des enfants homosexuel·les. Pourtant, nous savions déjà que quelque chose clochait, et beaucoup d’entre nous, seul·es dans leurs familles, se sont identifié·es à ces militant·es : nous sentions que, nous aussi, nous allions devoir lutter pour avoir le droit d’exister.

« La poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : “On va désobéir.” Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire. »
Sarah Schulman

Au début de l’écriture de Let the record show, j’ai relu la célèbre Lettre de la prison de Birmingham que Martin Luther King a rédigée en avril 1963 et dans laquelle il expliquait sa théorie de la désobéissance civile non violente : il décrivait exactement ce qu’ACT UP a mis en place [vingt ans après, sans le savoir], ça m’a marquée.

D’où vient ce choix de l’action directe à ACT UP ?

Il vient de la colère et de l’urgence. On se battait pour faire bouger de grosses institutions, et l’omniprésence de la mort nous obligeait à faire vite. Il faut rappeler ce que signifiait mourir du sida : à moins de 25 ans, devenir brutalement aveugle ou dément, avoir ses organes vitaux qui lâchent les uns après les autres. Et c’était assister à cette déchéance, aussi, de ses proches. Ce n’était pas uniquement des gens qui mouraient mais tout un monde qui agonisait atrocement. Des jeunes homosexuels ont refusé de mourir en masse dans la honte : leur désobéissance naît de cette révolte.

À quelles conditions l’action directe permet-elle aux groupes particulièrement vulnérables d’agir ?

Créer du chaos ou crier sa colère sans revendication claire, c’est voué à l’échec et ça met en danger : c’est du gaspillage de temps et d’énergie. C’est un des principaux enseignements de l’expérience d’ACT UP. Le groupe comptait 700 militant·es au plus fort du mouvement mais, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, nous étions extrêmement organisé·es. On savait qui prenait quels médicaments et, donc, combien de temps tiendraient les personnes si elles étaient interpellées par les forces de l’ordre ; on faisait des trainings pour parler aux médias, on avait des avocat·es, on connaissait les risques judiciaires. Et, surtout, nos revendications étaient très précises. Par exemple : dès 1989, ACT UP New York obtient l’accès à des molécules expérimentales pour les malades du sida exclus des essais cliniques.

De nos jours, il y a une demande formulée sur les campus pour que les universités étasuniennes se désinvestissent des entreprises et des universités israéliennes. C’est politiquement difficile à atteindre mais techniquement faisable. Des institutions adoptent ce type de démarche depuis l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, et des universités l’ont fait encore plus récemment contre les énergies fossiles. C’est donc, selon moi, une bonne revendication, une demande gagnable. À l’inverse, un mouvement comme Occupy Wall Street s’est effondré parce qu’il n’avait pas de revendication claire.

Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. On peut aussi s’allier avec d’autres personnes sur un point précis alors qu’on n’est pas d’accord avec elles sur le reste. Ces alliances tactiques sont encore plus nécessaires aujourd’hui : tellement de groupes sociaux subissent des oppressions qu’il est impossible d’élaborer une analyse ou une stratégie unique. Il faut une méthode qui permette d’être flexible et de former des alliances efficaces. Notre force repose sur notre capacité à nouer des alliances ponctuelles plutôt que des coalitions politiques : il est vain de chercher à mettre tout le monde d’accord. Plus il y a de personnes qui s’efforcent d’agir depuis l’endroit où elles se trouvent, plus le mouvement gagne en puissance. La démocratie radicale consiste à accepter les différences tout en partageant une vision qui exige la justice pour toutes et tous. Par exemple, aux États-Unis, on peut faire alliance avec les prêtres catholiques contre la police de l’immigration [l’ICE] et contre Donald Trump, même si, probablement, on ne sera pas d’accord sur les droits des femmes et des personnes queers.

ACT UP était très hétérogène politiquement. On partageait une même vision stratégique, tout comme la conviction que le VIH-sida était davantage qu’une simple maladie, une crise politique. Dans un livre publié en 1989, une figure d’ACT UP, Larry Kramer, faisait référence à l’Irgoun, une milice sioniste terroriste d’extrême droite, comme inspiration pour l’action collective des gays contre le VIH-sida. Il ignorait, évidemment, que l’Irgoun était d’extrême droite, mais il considérait leur combat contre « les Arabes » comme une lutte de libération contre l’antisémitisme. Cela n’a pas empêché que, en janvier 1991, ACT UP organise une grande action contre la guerre du Golfe en occupant la gare centrale de New York et en interrompant un programme télé aux cris de : « Fight AIDS, not Arabs ! » (Combattez le sida, pas les Arabes !).

Alors que vous ne vous étiez jamais intéressée à la Palestine, vous avez, à partir de 2009, apporté publiquement votre soutien à la résistance du peuple palestinien. Qu’est-ce qui a fait évoluer votre position ? Est-ce une forme de désobéissance communautaire ?

Cela peut paraître complètement fou aujourd’hui mais j’ai longtemps été très ignorante de l’histoire palestinienne. Au sein d’ACT UP, il y avait nombre de juifs et de juives – le symbole du triangle rose n’est pas apparu par hasard. Comme moi, beaucoup de leadeur·euses du mouvement gay et lesbien étasunien étaient né·es dans des familles rescapées de la Shoah, qui, par homophobie, les avaient rejeté·es. Nous avions grandi dans des environnements qui valorisaient l’action collective et l’engagement contre l’injustice, mais où le sionisme était la norme : nous étions sionistes par défaut, sans même y réfléchir, pensant que c’était une composante de notre judéité.

« Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. »
Sarah Schulman

En 2009, à la suite de la parution de mon essai sur l’homophobie familiale, Les Liens qui empêchent (lire notre encadré ci-dessous), j’ai été invitée par une organisation LGBTQ israélienne à donner une conférence à l’université de Tel-Aviv. Je trouvais important de dialoguer dans cet espace que je considérais alors, simplement, comme un espace politique juif. Mais un collègue – lui-même juif, de Turquie – m’a appris l’existence du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005. J’ai donc écrit à [mes consœurs essayistes juives de gauche] Judith Butler et Naomi Klein, pour les sonder. Judith Butler m’a répondu très vite, en m’envoyant plein de textes à lire pour que je me fasse ma propre idée. J’ai ouvert les yeux sur une réalité que je n’avais pas appris à questionner et j’ai compris que cet appel était justifié : j’ai décliné l’invitation. À la place, j’ai contacté Al-Qaws, un groupe composé de militant·es queers palestinien·nes et, au lieu d’aller à Tel-Aviv tous frais payés, j’ai acheté un billet d’avion pour les rencontrer à Ramallah, et discuter d’actions communes. Omar Barghouti, cofondateur et coordinateur de la campagne BDS, était là aussi. À ce moment-là ont débuté des relations de travail qui durent, maintenant, depuis dix-sept ans. Grâce à ces personnes engagées depuis longtemps pour la justice en Palestine, j’ai pu changer de perspective. J’étais déjà exclue de la communauté juive : j’avais désobéi en étant lesbienne.

On l’a vu en janvier 2021 lors de l’assaut du Capitole par des émeutiers pro-Trump : l’extrême droite peut, elle aussi, s’emparer des méthodes de désobéissance et d’action directe en faisant valoir le caractère populaire de ce type de mobilisations. Comment la gauche peut-elle s’assurer d’éviter des alliances dangereuses ?

La désobéissance n’est qu’une méthode, elle ne se suffit pas à elle-même. L’extrême droite peut l’utiliser mais nos objectifs ne seront jamais les mêmes. Définir des revendications très précises, être clair·es sur le fait qu’on ne conditionne jamais l’extension des droits d’un groupe à la réduction de ceux d’un autre me paraît être une bonne façon de ne pas faire de mauvaises alliances. Par exemple, quand le Michigan Womyn’s Music Festival a décidé, en 1991, d’exclure les femmes trans, j’ai arrêté d’y aller. Pourtant c’était un grand rassemblement lesbien qui avait lieu chaque année.

Finalement, qu’est-ce qui, selon vous, transforme l’action de quelques individu·es en colère en un mouvement qui fait bouger des lignes et inspire au-delà de ses propres rangs ?

C’est une chose qu’on ne peut jamais prévoir ! Quand on lance un mouvement, il peut se passer des années sans que rien ne se produise, et puis, soudain, ça prend parce que c’est le moment. Souvent, ce ne sont ni les pratiques ni la méthode qui ont changé, seulement le contexte. Par exemple, aux États-Unis, les mobilisations étudiantes pour la Palestine ont pris énormément d’ampleur à partir de 2023 avec l’occupation des campus. Les organisations qui sont à l’origine de ces mobilisations existent parfois depuis plus de trente ans. Patiemment, elles ont construit des réseaux militants, produit des analyses et échafaudé des stratégies : tout était prêt.

Il faut d’ailleurs souligner à quel point la transmission et la construction d’infrastructures de lutte sont importantes. Jewish Voice for Peace s’inspire beaucoup d’ACT UP et reproduit des pratiques militantes que je décris dans le livre. Elle a même organisé une immense action à la gare centrale de New York ! Mon objectif en écrivant ce livre était, précisément, de donner de l’inspiration aux militant·es d’aujourd’hui. Sans ça, j’aurais écrit un roman.

Entretien réalisé à Paris le 18 avril 2026.

Sarah Schulman en 7 dates

1958

Naissance à New York dans une famille juive d’origine russe décimée par la Shoah.

1987

Sarah Schulman rejoint ACT UP New York, qui vient d’être créé.

1989

Après Delores, son troisième roman, reçoit le Gay and Lesbian Book Award de l’American Library Association.

23 janvier 1991

L’écrivaine est arrêtée alors qu’elle participe à une occupation de la gare centrale de New York pour protester contre la guerre du Golfe.

Août 1992

Cofonde les Lesbian Avengers qui participeront à Camp Trans, un camp féministe ouvert à toutes les femmes,
y compris les femmes trans.

Janvier 2012

Participe à la première délégation queer étasunienne en Palestine organisée par Al-Qaws, Aswat et Palestinian Queers for BDS.

Septembre 2026

Parution en France de Solidarité, entre fantasme et nécessité, aux éditions B42, dans lequel elle interroge les stratégies permettant de construire des alliances politiques solides.

Lire Sarah Schulman

Voici trois essais de Sarah Schulman traduits en français qui permettent d’appréhender sa pensée. Se décrivant comme romancière « avant tout », elle a publié onze romans et pièces de théâtre mettant en scène des protagonistes lesbiennes. Seuls Après Delores (trad. Thierry Marignac, Éd. Inculte, 2017) et Rat Bohemia (trad. Valérie Leclercq, H&O Éditions, 2002) ont été traduits en français.

La Gentrification des esprits

À travers ses souvenirs, Sarah Schulman analyse la disparition concomitante, dans les années 1980, de la culture queer radicale et des quartiers populaires du Lower East Side à Manhattan. Les ravages de l’épidémie de VIH-sida ont été, écrit-elle, une occasion de gentrifier ce quartier et d’invisibiliser les imaginaires qui le caractérisaient. C’est ainsi que l’histoire sociale et politique du VIH-sida a été effacée. Cet essai témoigne aussi du niveau de tolérance à la violence homophobe et raciste à New York dans les années 1980 et 1990.

Couverture du livre La Gentrification des esprits de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

La Gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu. Paru aux États-Unis en 2012 chez University of California Press, puis en France en 2018 aux éditions B42, traduit par Émilie Notéris.

Le conflit n’est pas une agression

Son essai le plus lu en France, mais aussi le plus « mal lu » selon Sarah Schulman, qui y expose le danger à confondre « conflit » et « agression » et à normaliser l’inversion des responsabilités entre agresseurs et agressé·es. Elle fait référence aux crimes policiers racistes aux États-Unis, à la criminalisation des personnes vivant avec
le VIH ou encore la rhétorique du « droit d’Israël à se défendre » pour justifier la destruction de la Palestine et des Palestinien·nes. « Mes essais sont construits comme des romans, précise-t-elle, il faut les lire en entier pour comprendre mon propos. »

Couverture du livre Le conflit n'est pas une agression de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation. Paru aux États-Unis en 2016 chez Arsenal Pulp Press, puis en France en 2021 aux éditions B42, traduit par Julia Burtin Zortea et Joséphine Gross.

Les liens qui empêchent

Partant de sa propre expérience familiale, Sarah Schulman explique dans cet ouvrage comment l’exclusion, la dévalorisation ou le rejet, exercés par la famille produisent de l’isolement, de la précarité affective ainsi qu’une vulnérabilité accrue face aux institutions. L’autrice sort l’homophobie familiale du cercle privé et en fait un sujet collectif et politique.

Couverture du livre LLes liens qui empêchent de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Les Liens qui empêchent. L’homophobie familiale et ses conséquences. Paru aux États-Unis en 2009 chez The New Press, puis en France en 2024 aux éditions B42, traduit par Élodie Leplat.

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