27.07.2026 à 14:43
Malwenn Cailliau
27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène du tir se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux.
C’est le choc et la sidération. Les images le prouvent : il ne présentait aucune menace. Nahel Merzouk avait désobéi, comme tous·tes les adolescent·es qui s’essaient au risque avec gourmandise : il conduisait sans permis. C’est sa seule infraction. Mais, pour les garçons non blancs, franchir ces limites est sanctionné par la prison, voire la mort. Désenfantisés, ils sont ciblés, jugés et punis comme leurs pères, privés du droit à l’insouciance.
Deux jours plus tard, je me rends à la marche blanche organisée à l’initiative de la mère de Nahel. Mes lunettes de soleil cachent les larmes que je ne parviens pas à contenir en voyant les jeunes de son quartier fermer le cortège avec leurs grosses motos bruyantes. Une lumière me traverse : même dans la destruction, nous savons rester dignes et flamboyant·es.
Les images de cette mise à mort ont occupé toutes mes pensées, toutes mes discussions, toutes mes nuits de ce début d’été. Après la marche, somnolant dans mon salon baigné de chaleur, j’entends des détonations dehors. Il est près d’une heure du matin. « Ça y est, ça commence ! », dis-je à mon mari. Je suis certaine que certains de mes anciens élèves courent dans la nuit suffocante d’Aubervilliers, ma ville, située au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. J’écris dans le groupe WhatsApp de la commission antiraciste de Sud Éducation 93. Tous·tes racisé·es, mes camarades vivent dans les villes voisines. Au cœur de la nuit, tous·tes étaient réveillé·es, comme moi, l’esprit inquiet pour ces jeunes qui avaient l’audace de cracher la colère que, tous·tes, nous portions.
J’avais une sensation de déjà-vu. L’automne humide de 2005, lors duquel Zyed Benna et Bouna Traoré étaient morts dans le transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés par peur de la police, avait laissé place à l’été caniculaire, et c’était moi qui, dix-huit ans plus tard, envoyais des messages à mes élèves, comme un écho tardif des appels inquiets de ma mère à ses proches habitant Clichy-sous-Bois. Ma politisation était née exactement là : de cette angoisse dans la révolte.
Début juillet 2023, j’assiste à des audiences de comparution immédiate au tribunal de Bobigny. Quelques jours plus tôt, dans une circulaire publiée le 30 juin, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a fait passer la consigne : « La réponse pénale [doit être] rapide, ferme et systématique. » Les procédures sont brutales. Face aux violences policières et judiciaires qui s’abattent sur les jeunes révolté·es, la commission antiraciste de Sud Éducation 93 et la Legal Team antiraciste ont pris l’initiative de créer un groupe d’action contre la répression dans le département. Nous observons les juges, levons des fonds pour payer les avocat·es et nous tenons à disposition des familles des interpellé·es. Nous nous donnons les moyens d’archiver et de témoigner de ces violences d’État.
Entre le 27 juin et le 5 juillet 2023, 3 462 personnes ont été interpellées dans tout le pays. Des jeunes sont envoyés au dépôt pour de la nourriture ou des biens volés. À la fin de l’été, le ministère de la Justice a revendiqué près de 2 000 condamnations, dont 1 787 peines d’emprisonnement ferme ou avec sursis.
Si l’agitation s’est cristallisée, bien évidemment, contre des commissariats, elle a aussi ciblé quelques écoles, des banques, des supermarchés et, parfois, des enseignes de grandes marques comme la boutique Nike au forum des Halles, en plein cœur de Paris. Alors que d’ordinaire les audiences n’ont pas lieu le week-end, samedi 1er juillet, 58 personnes comparaissent devant la 17e chambre du tribunal de Bobigny – 18 sont mineures. Les magistrat·es s’inquiètent de ce qui a été qualifié par la presse d’« invasion », de « razzia » ou de « grand pillage » du magasin Carrefour à Saint-Denis. Ce vocabulaire réactive l’imaginaire colonial, transformant les révolté·es en menace.
Banals et accessibles, ces lieux ont été le théâtre d’une revanche de classe et de race nourrie par la colère, pour les uns, ou par l’effet d’opportunité, pour d’autres, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Mais colère, conditions d’existence et racisme sont relégués au second plan dans les salles d’audience : la mécanique judiciaire ignore le contexte, exposant sa blanchité et sa nature bourgeoise.
Combattant les violences racistes, sexistes, sexuelles et enfantistes au sein de l’Éducation nationale, j’ai connaissance de tant de faits hautement plus graves ignorés par les hiérarchies ou la justice. Un goût rance monte et s’installe durablement dans ma gorge. C’est le dégoût.
Lors de ces après-midi passées à prendre des notes, je sors régulièrement marcher sur la dalle cabossée qui sert de seuil au tribunal. J’ai besoin de respirer. Je reviens plusieurs jours d’affilée car nous sommes bien peu à faire face à la machine implacable et, à l’exception du Bondy Blog, lorsqu’ils et elles sont présent·es, les journalistes peinent à saisir ce qui se joue dans les verdicts que rendent les juges.
Un jeune homme échappe à la condamnation : nous applaudissons. Le président du tribunal nous rappelle à l’ordre et menace de décréter le huis clos. Nous savons que notre présence compte, qu’elle est déjà une forme de résistance. Nous nous taisons.
Lorsque les manifestations du racisme atteignent des pics, me revient en tête la longue histoire des luttes anticoloniales. C’est comme ça que je reste debout quand les émotions tanguent : en m’accrochant aux traces laissées par celles et ceux qui ont résisté avant nous. Elles habitent des livres, des mémoires et des lieux. Comment traverser le pont Saint-Michel sans penser au massacre du 17 octobre 1961 ? Ici, on a noyé des Algérien·nes.
Aucune société ne se débarrasse des mort·es qu’elle a causé·es mais qu’elle refuse de reconnaître. Ils et elles reviennent obstinément dans les slogans, les gestes et les chants des rassemblements. Les héritier·es de l’immigration postcoloniale le savent, consciemment ou non : pour elles et eux, désobéir n’est ni un geste anodin, ni un simple choix. Comme leurs aïeux et leurs aïeules, chaque fois qu’ils et elles s’y sont risqué·es, la mort ou la prison sont apparues à l’horizon. Et pourtant ils et elles n’ont pas pu faire autrement. Héritée de siècles de violences coloniales, la désobéissance des non-Blanc·hes n’a rien d’une mise en scène de la radicalité, d’une romantisation politique comme la gauche révolutionnaire aime à en produire.
Alors que la guerre de libération algérienne touchait au but, Frantz Fanon écrivait dans les Damnés de la Terre : « La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est un programme de désordre absolu. La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial sera revendiquée et assumée par le colonisé. » Ainsi va le paradoxe : la désobéissance s’impose comme stratégie inévitable alors qu’elle porte en elle un risque mortel pour ceux et celles que l’ordre raciste veut soumettre.
Il existe des violences du passé dont aucune justice n’est venue suturer la blessure. Alors les mort·es demeurent comme des présences inachevées qui continuent de circuler parmi les vivant·es. La chercheuse étasunienne Marianne Hirsch appelle ce phénomène la « postmémoire ». En travaillant sur les enfants de survivant·es de la Shoah, elle décrit la mémoire transmise aux générations qui n’ont pas vécu directement les événements : elle ne passe ni par les récits ni par les archives mais par les silences, les gestes et les peurs des rescapé·es. La postmémoire, c’est grandir dans les effets persistants d’un traumatisme historique.
Rares sont les héritier·es de l’immigration algérienne qui ont appris l’histoire du massacre du 17 octobre 1961 à l’école, et tout aussi rares sont celles et·ceux qui en ont entendu parler dans leur famille. Pourtant, quelque chose de cette mémoire circule dans leur méfiance face à la police, dans leur hypervigilance en manifestation. Le legs du 17 octobre transpire dans les conseils parentaux donnés très tôt aux adolescent·es d’origine maghrébine : ne pas courir, ne pas répondre et laisser ses mains bien visibles lorsqu’on se trouve face à la police. Le silence de la France sur son crime a fait de la mémoire un geste incorporé.
Mi-octobre 1961, la fédération de France du Front de libération nationale algérien (FLN) avait appelé les Algériens et Algériennes de la région parisienne à manifester pacifiquement dans les rues de la capitale : il s’agissait de dénoncer le couvre-feu raciste qu’avait imposé le 5 octobre le préfet de police Maurice Papon aux dits « Français musulmans d’Algérie », en s’appuyant sur une loi du 3 avril 1955, typique de l’arsenal répressif français déployé contre l’insurrection populaire algérienne, qui autorisait les préfets à mettre en place des couvre-feux locaux. Le 17 octobre, cela faisait douze jours qu’aucun·e Nord-Africain·e ne pouvait circuler librement dans Paris entre 20 h 30 et 5 h 30. L’acte de manifester était politique et réfléchi, s’inspirant des stratégies de désobéissance civile utilisée alors par le mouvement Noir étasunien pour l’obtention des droits civiques et contre la ségrégation raciale.
Ce soir-là, environ 40 000 Algérien·nes quittent les bidonvilles de Nanterre, d’Argenteuil ou d’ailleurs pour rejoindre les grands axes parisiens. Les consignes pour briser le couvre-feu ont été extrêmement strictes : il fallait venir en famille, en habits du dimanche ; interdiction absolue de porter une arme – pas même un canif.

La répression est d’une violence extrême. Maurice Papon a obtenu l’aval du général de Gaulle pour user de la terreur. Les forces de l’ordre s’en donnent à cœur joie. C’est un massacre, le plus important d’Europe de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, en plein Paris. La police jette dans la Seine et les canaux de la région parisienne plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes. Elle en arrête 12 000 autres. Comme en 1942 pour la rafle du Vél d’Hiv, la RATP a mis ses bus à disposition de la préfecture pour transporter les cibles du racisme d’État. Certaines meurent dans le Palais des sports de la porte de Versailles et les casernes du bois de Vincennes, devenues, quelques jours durant, des centres de rétention. Pendant des semaines, on voit jusqu’aux environs de Rouen des corps remonter à la surface de la Seine. La plus jeune des victimes recensées est une collégienne. Fatima Beddar avait 15 ans et son corps a été retrouvé le 31 octobre dans le canal de Saint-Denis. En France, ce massacre occupe une place impossible : c’est un crime d’État dont la République connaît l’existence, mais qu’elle refuse de regarder en face. En 2012, François Hollande a reconnu « une sanglante répression » sans nommer la responsabilité de l’État.
Nos fantômes s’épanouissent au creux de ce déni colonial. Ils en ressurgissent régulièrement. Comme ce 9 novembre 2005, lorsque le gouvernement de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence après plus d’une semaine de révoltes urbaines. Il s’appuie sur la loi votée en 1955 contre laquelle les Algérien·nes ont manifesté le 17 octobre 1961. Elle n’avait jamais été appliquée depuis.
À l’été 2023, les longues journées passées au tribunal de Bobigny me ramènent aussi à des moments où j’ai été moi-même exposée à cette répression. Parmi tant d’autres manifestations – contre les crimes policiers, les agressions militaires françaises ou les violences coloniales –, celle du 19 juillet 2014 à Barbès, dans le nord de Paris, est restée gravée dans mon esprit. Depuis onze jours, Israël bombardait Gaza. 343 mort·es, dont 73 enfants, et environ 2 400 blessé·es palestinien·nes étaient déjà recensé·es. Des manifestations contre ce énième massacre commis par l’État israélien s’organisaient dans le monde entier. Mais, le 18 juillet, Manuel Valls, alors Premier ministre, a décidé de les interdire en France, au prétexte d’un supposé assaut de manifestant·es contre la synagogue de la rue de la Roquette (dans le XIe arrondissement) lors d’une marche de soutien aux Gazaoui·es quelques jours plus tôt.
Dans ma vie de jeune militante, c’est la première fois qu’une manifestation est interdite. Mais rien ne pouvait m’empêcher d’y aller. J’avais la même audace que les jeunes d’aujourd’hui. J’ai arpenté mon quartier, le XVIIIe arrondissement de Paris, en contournant les barrages policiers sur les boulevards et en traversant Montmartre à pied pour gagner la station de métro Château-Rouge.

Nous avons très vite été nombreux·ses à être nassé·es. La chaleur était insupportable. Rapidement, ma bouche s’est asséchée. C’était ramadan et, comme beaucoup d’autres manifestant·es, je jeûnais. Une femme blanche assez âgée marchait difficilement, cherchant un bus. Je me souviens lui expliquer que tout était bloqué. Au même moment, une amie me retrouvait dans la foule soudain secouée d’un mouvement de panique. La pression rendait l’air irrespirable. J’ai saisi la main de la vieille femme pour l’emmener avec nous vers la rue Custine. Nous nous sommes réfugiées, toutes les trois, dans la cour d’un immeuble miraculeusement accessible.
Pendant près d’une heure, nous avons entendu les bruits venus de la rue derrière la porte fermée. Cris, explosions, pas de course résonnant sur le bitume brûlant. Le gaz s’infiltrait jusque dans la cour. J’ai frôlé plusieurs fois le malaise. Contrairement à d’autres, nous avions trouvé un abri et échappé aux arrestations, mais tout est resté comme imprimé dans mon corps.
Lorsque mon amie et moi avons quitté cette cour, la manifestation était dispersée. Nous avons rejoint les groupes disséminés aux abords du quartier en marchant vers le Sacré-Cœur avant de redescendre vers la place du Châtelet. Criant des slogans, des mini-cortèges s’étoffaient au gré des rencontres : nous retrouvions toutes celles et ceux qui avaient refusé de disparaître. Ensemble, nous tentions de faire exister, dans les rues, notre refus de ce qui se déroulait injustement à Gaza. À chaque micro-rassemblement, la police rappliquait et nous gazait. Au nord, à l’est et au centre de la capitale, nous avons pourtant formé obstinément des cortèges, jusqu’à l’heure de la rupture du jeûne. La rue était à nous.
Alors que nos vies et nos histoires non blanches constituent, en elles-mêmes, un acte de désobéissance face à l’ordre colonial, nous sommes contraint·es, régulièrement, de braver des interdits très concrets. « To exist is to resist », peut-on lire sur les murs des camps de réfugié·es en Palestine. « La résistance, c’est la voie de l’existence ! », crions-nous aussi.
Neuf ans plus tard, en 2023, c’est encore pour la Palestine que je défie l’ordre raciste qui veut réduire nos voix au silence. Quelques jours après le 7 octobre, le génocide est déjà en germes sous nos yeux. Je suis devenue mère mais, comme en 2014, je n’hésite pas à me joindre aux quelques milliers de personnes qui bravent l’interdiction de manifester, à Paris, le 12 octobre.
Sur la place de la République, je reconnais des visages aimés, dont celui de l’amie de 2014. Nous nous reconnaissons dans la foule. De nouveaux visages sont là aussi : la nouvelle génération, que je contribue à éduquer, est venue, drapeaux palestiniens et keffiehs en main, hurlant sa solidarité avec le peuple palestinien. Sans expérience des manifestations, la majorité ne sait même pas que le rassemblement est interdit. Avec mes amies, je me tiens un peu en retrait pour observer et essayer de guider cette petite foule en cas d’attaque policière. Nous savons ce qui attend les manifestant·es. Nous tentons de transmettre ce que nous savons : placer son keffieh sur sa bouche et son nez pour se protéger du gaz, rester groupé·es et ne jamais céder aux mouvements de panique, garder en vue une rue vers laquelle s’échapper rapidement face à une charge ou pour s’extraire d’une nasse en formation. Finalement la police utilise le canon à eau…
Nous ne sommes pas venu·es par désir d’en découdre mais pour refuser que la solidarité avec le peuple palestinien soit diabolisée et criminalisée. Le 28 octobre 2023, place du Châtelet, le rassemblement exigeant un cessez-le-feu à Gaza est, lui aussi, frappé d’interdiction : 1 359 personnes écopent d’une amende de 135 euros. Ce n’est qu’un mois après le début de la guerre génocidaire qu’une manifestation est finalement autorisée à Paris. Il aura fallu lutter contre le récit politique faisant de tous·tes les Palestinien·nes des terroristes antisémites pour gagner le droit d’être solidaires de leur lutte contre le colonialisme et leur destruction annoncée.
Désobéir nous a permis de tenir la digue. C’est un geste que, comme nos ancêtres, nous n’avons pas le luxe de refuser, un fardeau dont nous n’avons pas la possibilité de nous délester : il est coûteux, risqué, mais nécessaire à notre survie et à notre libération. Il tient à la fois de la stratégie incorporée, de la science et de l’intuition. Il se pratique dans la pleine conscience de nos héritages historiques autant que de nos perspectives futures ; car il s’agit toujours de reconnaître le moment où la prise de ce risque vital en vaut, vraiment, la peine.
27.07.2026 à 14:35
Malwenn Cailliau
En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci est bien réel, et non un film d’action.
La scène se passe au Chaos Communication Congress, à Hambourg (Allemagne), un salon international dédié aux hackeur·euses qui s’est tenu un mois plus tôt. Deux journalistes, Eva Hoffmann et Christian Fuchs, viennent de conclure une présentation de l’enquête qu’elle et il ont mené pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur un site de rencontres pour suprémacistes blanc·hes baptisé WhiteDate. À leur côté, une troisième personne, habillée en Power Ranger, cette franchise de super-héros populaire chez les enfants dans les années 1990. On comprend qu’il s’agit de Martha Root. Sans un mot, elle se penche vers son ordinateur et partage le contenu de son écran avec la salle. Des rires fusent, puis des cris de joie et des applaudissements. Devant une audience conquise, la hackeuse vient de mettre hors ligne WhiteDate, ainsi que deux autres sites racistes.
Le Chaos Communication Congress (CCC) est un événement annuel majeur de la culture hacker depuis 1984. On y vient pour assister à des conférences et des ateliers sur des thèmes comme la sécurité informatique, la vie privée et les libertés en ligne. Le hacking est un ensemble de pratiques qui consistent à bidouiller, détourner, parfois casser, des outils, en premier lieu dans le domaine du numérique. Elles sont mal connues du grand public, souvent réduites à des actes criminels ou malveillants. Pourtant, l’exploit de Martha Root a vite dépassé les frontières du CCC et les médias spécialisés qui couvrent habituellement le congrès. En France, on a salué « la Power Ranger hackeuse » (Le Parisien) qui a fait tomber un « Tinder pour nazis » (France Info). Sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, son allure de super-héroïne rose bonbon est aussitôt devenue virale. Martha Root a entretenu sa popularité en partageant cette vidéo YouTube où elle détaille son infiltration de WhiteDate. Tout en niant vouloir jouer les hackeuses de cinéma, elle prend plaisir à donner quelques éléments croustillants : personne n’était au courant de son projet, pas même les journalistes qu’elle accompagnait sur scène. Elle a choisi le costume de Power Ranger pour masquer son identité, sans avoir l’air trop menaçante non plus.
En reprenant les symboles virils du hacking – l’épreuve de force, la mise en avant d’un exploit individuel –, Martha Root a prouvé que les hackeuses pouvaient fasciner le grand public autant que leurs homologues masculins. Une démonstration de pouvoir dans un univers numérique aussi dangereux pour les femmes que la vie physique. Les hackeurs sont souvent représentés dans la pop culture comme des justiciers du numérique, parfois dans leur propre intérêt, parfois dans celui des autres. Les exploits des hackeuses, bien moins nombreuses que leurs pairs masculins, trouvent un écho d’autant plus fort à une époque où le Web se referme sur les femmes et les minorités. Nos pratiques en ligne sont en effet concentrées sur une poignée de plateformes privées – Meta (Instagram, Facebook WhatsApp), Alphabet (Google, YouTube), Amazon (Twitch, Prime Video), ByteDance (TikTok), etc. –, lesquelles sont aux mains de milliardaires de la tech comme Elon Musk qui assument leurs idées politiques rances. De plus, nos fils d’actualité sont gangrenés par des intelligences artificielles biaisées. Doit-on hacker pour être enfin respectées ?
Parler des membres de la communauté du hacking, c’est d’abord écouter les histoires qu’elles et ils racontent, mais aussi les histoires qu’on raconte sur elles et eux. La mise en scène y est constante, comme le rappelle la journaliste étasunienne Claire L. Evans, autrice d’un essai sur l’histoire oubliée des femmes qui ont marqué le développement d’Internet : « Une grande part de la culture du hacking consiste à se construire un personnage. Même la vie réelle devient une forme de fiction. »
Figure récurrente dans la pop culture depuis une quarantaine d’années, le hackeur génère des clichés qui reflètent nos espoirs et nos craintes face aux technologies. On l’a longtemps représenté comme un jeune homme en marge de la société, à la recherche de sensations fortes derrière son clavier. Le mythe s’est petit à petit étoffé, inspiré par des figures émergeant dans l’actualité (tels le mouvement Anonymous ou Edward Snowden) et favorisé par la pénétration du Web dans notre quotidien. Autrefois dépeint en lycéen criminel, le hackeur a pu prendre au fil du temps les traits d’un militant politique, d’un entrepreneur mégalomaniaque, d’un espion, d’un génie du mal ou encore d’un Robin des bois du numérique. Mais rarement ceux d’une femme.
Certes, il existe des hackeuses de fiction. Elles partagent certains clichés avec leurs confrères : on les représente jeunes, voire enfantines, à l’image d’Ed, héroïne de l’anime japonais Cowboy Bebop (1998), âgée d’une dizaine d’années. Leur apparence peut être excentrique : dans la série policière étasunienne NCIS (2003), Abby Sciuto arbore un look gothique. Malgré cette dimension fascinante, la plupart du temps, elles sont reléguées au rôle de compagnes de hackeurs, comme Kate, incarnée par Angelina Jolie dans le film Hackers (1995). Car la puissance que leur confère la maîtrise des infrastructures numériques doit être limitée. Dans la série de films Fast and Furious (épisode 7, 2015), la séduisante Ramsey brille en informatique… mais se révèle une piètre conductrice, dans une franchise où la voiture fait la loi. Héroïne de la série de romans policiers suédois Millénium (2005) et de leur adaptation cinématographique aux États-Unis, Lisbeth Salander représente un cas particulier. Elle correspond à la fois à certains clichés du hackeur (son asocialité) et de la hackeuse (son look punk). Elle incarne aussi une fureur, une androgynéité et une bisexualité hors normes pour un personnage féminin. Pour autant, son histoire est aussi celle d’une femme, hélas, comme les autres, marquée par les violences sexuelles, dont elle se venge grâce à ses compétences informatiques. Son rapport au hacking est forcément grave, punitif.
« Lisbeth est un miroir des hackeuses dans la vraie vie, qui portent fréquemment un message politique dans leurs actions, explique Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique, spécialiste des questions numériques. Pourtant, la culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. » Longtemps considérés comme une tâche ingrate, et donc réservés aux femmes, les métiers de l’informatique se sont fortement masculinisés à partir des années 1980 avec la naissance de l’ordinateur personnel. Le numérique représentait alors l’avenir, et il appartiendrait aux hommes. On retrouve les mêmes mécanismes d’exclusion genrés dans les sous-cultures, dont celle du hacking. Pour le média étasunien The Verge, Claire L. Evans a enquêté en 2023 sur le destin de Susy Thunder, reine des « phreakers ». Ce mot-valise issu de la contraction de « phone » (téléphone) et « freak » (marginal, adepte d’une contre-culture) désigne les ancêtres des hackeurs, qui utilisaient les lignes téléphoniques pour commettre des actes plus ou moins illégaux (faire des blagues, passer des appels gratuitement, espionner des conversations, se faire passer pour un·e autre au bout du fil, etc.). En la matière, Susy Thunder fut une pionnière, tombée dans l’oubli à cause d’un parcours qui ne correspond pas à nos clichés sur les hackeurs : ancienne travailleuse du sexe, elle utilisait ses compétences pour se venger d’hommes qui s’étaient mal comportés avec elle, plutôt que pour réaliser des canulars permettant de briller auprès d’une communauté.
« La culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. »
Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique
Surtout, elle privilégiait des techniques de manipulation psychologique. Sa voix de femme était un atout à une époque où l’utilisation du téléphone dépendait d’opératrices, qu’elle pouvait facilement imiter. Pas besoin de menace ou de toucher à l’infrastructure technique du réseau téléphonique. Aujourd’hui, on qualifierait ces méthodes de social engineering, qui consiste à exploiter les failles psychologiques d’individus ou les faiblesses d’une organisation. Ces compétences sociales, pourtant essentielles (que ce soit pour récupérer un mot de passe ou copier le comportement d’une cible, par exemple), sont dévalorisées par rapport aux exploits techniques – dans le milieu du hacking, autant que dans le reste de la société.
Pour mieux inclure les hackeuses dans l’histoire réelle ou les représentations fictionnelles du numérique, il faut revoir nos clichés sur le hacking, généralement réduit à l’acte de coder ou de casser illégalement des systèmes. L’anthropologue Gabriella Coleman propose une définition qui va au-delà du code. Hacker, c’est trouver « une technique astucieuse » obtenue grâce à des « moyens non évidents ». Le hackeur ou la hackeuse entretiennent par ailleurs un rapport distant aux technologies, teinté d’humour. D’après le journaliste étasunien Steven Levy, auteur d’un célèbre essai sur le sujet, le hacking est aussi une éthique vis-à-vis des technologies : il s’agit de bidouiller des machines pour améliorer le monde, au travers de valeurs d’ouverture et de décentralisation.
Il existe enfin des définitions féministes du hacking. La chercheuse canadienne Sophie Toupin le divise en trois pratiques principales : le développement d’infrastructures féministes autonomes, le hacking du corps (un ensemble de pratiques qui interrogent le rapport des technologies au corps, au genre et à l’identité sexuelle) et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
« Martha Root a fait émerger quelque chose de très fort, mais qui n’est qu’une toute petite partie de la culture du hacking, explique Bobby Brim, artiste transdisciplinaire et cyberféministe. Les figures pirates, qui réalisent des performances informatiques, sont une seule couche d’un écosystème très riche. Surtout, tous ces projets tiennent grâce à une approche communautaire et des structures affectives. »
En France, des hackerspaces féministes (lire l’enquête de Christelle Gilabert « Technoféminisme : ni patrons ni maîtres ! » La Déferlante no 19, septembre 2025) diffusent cette approche large du hacking, en ciblant des personnes qui se pensent dépourvues de compétences techniques. « J’aime dire que je pratique le hacking populaire, en référence à l’éducation populaire », explique Ada LaNerd, membre du hackerspace strasbourgeois Hackstub et coparente du collectif Hacqueen, où elle donne des formations d’autodéfense numérique. « Tout le monde dispose d’une expertise sur les technologies, y compris par l’aliénation. Notre but est que chacun·e reprenne le contrôle, en commençant par les systèmes qu’elle ou il fréquente. »
Malgré son manque de diversité, le milieu du hacking est un lieu de subversion des normes. On hacke parce qu’on ne respecte pas les systèmes qu’on nous impose. Il a toujours existé des niches de hackeurs et hackeuses associant cette approche à des réflexions autour du genre et de l’identité sexuelle. Mais les clichés auxquels la pop culture associe le hacking et la misogynie bien réelle de ses membres repoussent à la marge la majorité des femmes, personnes queers, racisées et minorisées. Il faut cependant résister à la tentation de l’essentialisme, qui rangerait les hackeuses féministes uniquement du côté du care, de la lutte contre les VSS numériques et des pratiques collectives. La popularité de Martha Root montre bien que la figure d’une super-héroïne masquée, capable de faire un doigt d’honneur numérique à ses ennemis, fait aussi rêver.
« Si ce côté spectaculaire peut créer un imaginaire enviable et que cela attire de nouvelles personnes vers des hackerspaces, c’est tant mieux, affirme Demo, qui a créé le hacklab transféministe FluidSpace à Marseille, en 2021. L’une de nos grandes problématiques dans les milieux féministes, qu’ils soient cyber ou non, c’est qu’on y perd la joie d’être ensemble, ou juste de faire des choses drôles. Personnellement je suis toujours en recherche de la malice dans mes pratiques. » Au FluidSpace, on s’initie à la programmation, à la bidouille informatique ou à la création de jeux vidéo amateurs, mais on apprend aussi à créer son propre fanzine, à imprimer des stickers ou à pratiquer le « circuit bending », c’est-à-dire à ouvrir des jouets électroniques pour en détourner les usages. Qu’il s’agisse de s’amuser ou de se former, le but est le même : retrouver une forme d’agentivité. Pour hacker une plateforme en ligne, une machine, ou changer la société, il faut d’abord la démonter.
Si l’on veut s’initier au hacking dans un contexte féministe, on peut pousser la porte d’un hackerspace ou d’un hacklab, comme le FluidSpace (Marseille), le Hackstub et le collectif Hacqueen (Strasbourg), ou le Bib (Montpellier). Ces lieux proposent souvent des ateliers thématiques et du matériel pour apprendre les bases de la programmation ou de la bidouille informatique.
Le collectif À Tisser, un projet de recherche collaboratif et participatif sur les mouvements féministes francophones en lien avec internet, propose une liste plus complète de hackerspaces, collectifs ou lieux trans et cyberféministes en France.
Le Guide d’Autodéfense Numérique, écrit par un collectif d’anonymes, est disponible gratuitement en ligne.
Pour des ressources féministes, les sites des associations de lutte contre les cyberviolences sexistes (Echap, Stop Fisha, Féministes contre le cyberharcèlement) proposent aussi de nombreux tutos concrets.
27.07.2026 à 11:23
Malwenn Cailliau
Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, ma maison avec jardin […]. J’ai dû fuir un pays qui non seulement ne croit pas les enfants, ne les protège pas, mais leur impose, par décision judiciaire, de vivre avec l’agresseur qu’ils désignent et de continuer à vivre un véritable enfer. […] J’ai dû tout quitter, vivre cachée, simplement pour que les viols sur ma fille s’arrêtent. »
Ce 21 mai 2026, Priscilla Majani est auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire portant sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des parents protecteurs, notamment des « mères protectrices ». Forgée aux États-Unis, cette expression désigne les mères qui se battent pour protéger leurs enfants d’un père violent, voire incestueux, et se voient poursuivies en justice pour avoir soustrait leur enfant à son autorité.
Cette commission d’enquête historique a été lancée entre février et mai 2026, sur proposition du député Christian Baptiste (Socialistes et apparentés). Elle a auditionné 121 personnes, parmi lesquelles Maryse Le Men Régnier, présidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise), et son prédécesseur Édouard Durand, des spécialistes de la protection de l’enfance, des associations de lutte contre l’inceste, et plusieurs mères protectrices, comme Priscilla Majani. Leurs témoignages, bouleversants, ont trouvé dans cette commission une caisse de résonance à la mesure de leur détresse.
La vie de Priscilla Majani s’est effondrée il y a quinze ans. Cela faisait plusieurs mois qu’elle partageait la garde de sa fille de 5 ans avec son ex-mari – rencontré quand elle avait 18 ans et lui 45. Un jour de janvier 2011, l’enfant évoque auprès de sa grand-mère puis de sa mère des faits de violences sexuelles et de viols de la part de son père. L’ingénieure militaire a confiance en l’État : elle porte plainte pour viol. Trois jours plus tard est énoncé un classement sans suite, faute de preuves suffisantes. Une issue courante dans ce type de dossiers : sur les 178 300 personnes majeures mises en cause pour agression sexuelle ou viol sur mineur·e entre 2017 et 2024, 116 700 étaient non poursuivables.
Priscilla Majani refuse de remettre son enfant à son père, multiplie les démarches, consulte un spécialiste au sein de l’unité des jeunes victimes de l’hôpital Trousseau à Paris, qui adresse un signalement. Le tribunal correctionnel de Toulon ne le prend pas en compte. Son opiniâtreté finit par se retourner contre elle. Un mois après sa plainte, en février 2011, elle est interpellée à son domicile, mise en garde à vue puis placée sous contrôle judiciaire avec une convocation à comparaître un mois plus tard. Elle sera jugée pour non-représentation d’enfant, fait passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Un délit qui peut remettre en question la garde et l’autorité parentale du parent dit « fautif ». L’enfant peut alors être confié·e au deuxième parent en garde exclusive, si ce parent n’a pas été jugé et reconnu coupable de violences envers l’enfant ou de violences conjugales. La fuite à l’étranger devient pour Priscilla Majani la seule solution. Elle quitte la France et s’organise une vie illégale, plus safe pour son enfant. Un banal contrôle routier en Suisse met un terme à sa « cavale » de onze ans, en février 2022.
Son arrestation ne fait pas les gros titres, mais son procès en 2023 devient vite un symbole. L’opinion est alors marquée par les affaires MeToo Inceste, dans le sillage de la sortie en 2021 de La Familia grande (Seuil), de Camille Kouchner. La cour d’appel d’Aix-en-Provence accuse Priscilla Majani de s’être « placée dans la toute-puissance, en s’arrogeant le droit de disposer de la vie de l’enfant du couple au mépris total des droits du père » et la condamne à deux ans et neuf mois de prison ferme. À titre de peine complémentaire, la cour a prononcé une interdiction de quitter le territoire national pendant trois ans, ainsi que la privation de ses droits civiques, civils, et de famille pour la même période. En réparation du préjudice moral, Priscilla Majani est condamnée à verser 30 000 euros à Alain Chauvet, son ex-époux et père de leur fille. Aujourd’hui majeure, cette dernière a toujours confirmé les dires de sa mère. Sur Instagram, des personnalités, comme les comédiennes Eva Darlan et Corinne Masiero, partagent le message « J’aurais fait comme elle. » Le Collectif féministe contre le viol lance une pétition qui recueille plus de 40 000 signatures pour demander sa libération.
L’histoire de Priscilla Majani est loin d’être un cas isolé. L’ampleur du phénomène dépasse sans doute de loin la statistique officielle : plus de 800 condamnations pour non-représentation d’enfants sont prononcées contre des mères chaque année. Dans les faits, les « mères protectrices » qui mènent bataille devant la justice voient très souvent la garde de leurs enfants leur être retirée, au profit du père. En 2021, un recensement national des « mères protectrices » a établi un constat alarmant : 60 % des enfants de 2 à 3 ans et 87,5 % des enfants de 4 à 5 ans étaient confié·es aux pères potentiellement incestueux.
Pour maintenir les pères dans l’exercice de leur domination, un autre outil que le délit de non-représentation d’enfant est parfois mobilisé par leurs conseils et les experts judiciaires : le syndrome d’aliénation parentale (SAP), qui a pour effet de décrédibiliser les femmes devant les juges des affaires familiales. Selon cette théorie masculiniste, les mères influencent leur enfant pour le ou la détourner de l’autre parent, entre autres en portant contre ce dernier des accusations de violences sexuelles. Théorisé par le pédopsychiatre étasunien Richard Gardner dans les années 1980, le concept de SAP a été considéré comme « à proscrire » par la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol en 2018, et unanimement rejeté par les institutions médicales. Mais, comme le soulignent nombre de professionnel·les, il influence toujours des acteur·ices de la justice – juges, avocat·es, expert·es. Ces biais sexistes rendent prompt·es à accuser les mères de manipulation. Les biais infantistes – ces discriminations systémiques que subissent les enfants en raison de leur statut de mineur·es – font que peu de crédit est accordé à la parole de l’enfant.
« En France, la pédocriminalité reste culturelle parce que la domination masculine reste culturelle. […] L’État fabrique l’illégalité. Pour ces mères, obéir devient un danger, désobéir un délit », a expliqué la journaliste Romane Brisard, autrice du livre Inceste d’État (Stock, 2025), dans le cadre de son audition à la commission d’enquête. Une affirmation sur laquelle s’accordaient dès janvier 2024 des expert·es de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ont exhorté la France à « agir de toute urgence pour protéger les enfants des abus sexuels au sein de la famille et s’attaquer aux traitements discriminatoires et aux violences subies par les mères qui tentent de protéger leurs enfants de la prédation sexuelle ». Cette annonce choc a produit ses effets : en février 2025 une proposition de loi est déposée au Sénat, portée par la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, proposant d’aménager le délit de non-représentation d’enfant. « Depuis plus de quinze ans, c’est un outil juridique utilisé par les pères pour poursuivre des violences post-séparations », souligne aujourd’hui la sénatrice, qui rappelle que les femmes représentent 80 % des condamné·es. Son texte, qui proposait de rendre obligatoire l’audition du ou des enfants dans les enquêtes, préfigure ce à quoi la commission d’enquête parlementaire pourrait conclure.
« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre
de la désobéissance civile. »
Gwénola Sueur, sociologue
Avocate toulousaine spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques, Myriam Guedj Benayoun reçoit chaque semaine des appels de mères protectrices. Pour ces dossiers « toujours très violents », la justice marche sur la tête, accuse-t-elle. Et ce, malgré des avancées récentes censées protéger les enfants de leurs parents violents : ainsi, selon la loi du 18 mars 2024, si un·e parent est poursuivi·e ou mis·e en examen pour avoir commis des violences incestueuses ou conjugales, l’autorité parentale, le droit de visite et d’hébergement sont suspendus jusqu’à décision du juge d’instruction ou du juge des affaires familiales.
« Malheureusement, ce qui fait consensus à l’Assemblée ou dans les réunions scientifiques parisiennes ne se vérifie pas sur le terrain, dans les commissariats ou les tribunaux des petites villes, soutient l’avocate, qui accompagne de nombreuses femmes – parmi lesquelles Priscilla Majani. Quand les personnes viennent me voir avant de porter plainte pour des violences sur leurs enfants, quand elles n’ont pas médiatisé l’affaire sur les réseaux sociaux, alors nous pouvons mettre en place des stratégies pour que la justice ne les fasse pas passer ensuite pour un parent hystérique (si vous êtes une femme). »
« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre de la désobéissance civile », explique Gwénola Sueur, sociologue spécialiste de l’aliénation parentale. Son binôme de recherche à l’université de Bretagne-Occidentale, Pierre-Guillaume Prigent, considère que ces femmes sont enfermées dans un continuum de violences conjugales et institutionnelles : « Celles qui ne savent pas encore que le système risque de se retourner rapidement contre elles l’apprennent dès le dépôt de plainte. D’autres agissent contre leur instinct de protection et ne se rendent pas de suite au commissariat, attendent avant de ne pas confier l’enfant à leur agresseur potentiel. »
« Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. »
Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte
Ce binôme de recherche a étudié la façon dont le recours au concept du syndrome d’aliénation parentale s’est insinué dès les années 1990 dans les procédures de protection de l’enfance et a pesé dans les décisions des magistrat·es, du fait du manque de recherches sur les mécanismes des violences intrafamiliales. En outre, retrace Gwénola Sueur, « les groupes de pères séparés et divorcés, des associations de défense de l’aliénation parentale et des défenseurs de cette théorie – comme le médecin Paul Bensussan [expert psychiatre agréé près la Cour de cassation] – n’ont pas rencontré d’obstacles pour atteindre les travailleurs et travailleuses sociales ou proposer des formations à l’École de la magistrature », précise-t-elle.
Au téléphone, l’émotion de Cynthia (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) est aussi palpable que sa détermination : cela fait plus de quatre ans qu’elle ne vit plus avec son fils, confié un temps à l’Aide sociale à l’enfance avant d’être remis en 2023 à la garde d’un père pourtant visé par une instruction pénale pour des violences à son égard – il avait été précédemment condamné pour violences conjugales. Quand, en 2022, l’enfant s’était confié à sa mère sur des faits de violences sexuelles et psychologiques, Cynthia avait porté plainte pour viol. Mais la plainte avait été immédiatement classée sans suite. Pourtant, des blessures anales sur l’enfant avaient bien été constatées par l’unité médico-judiciaire, et un expert avait recommandé par écrit de ne pas remettre l’enfant au père, ce que Cynthia avait fait. Poursuivie pour soustraction de mineur, elle est mise en garde à vue et expertisée par un psychiatre – mandaté par un policier et non par un·e magistrat·e. Dans le rapport que nous nous sommes procuré, elle est qualifiée de « personnalité de type paranoïaque » dans un contexte de « relation de couple pathologique ». Malgré une contre-expertise demandée par le juge des enfants invalidant ces conclusions, Cynthia se sent humiliée. Dans son jugement du 29 août 2023, le juge des affaires familiales de Paris évoque « une résistance manifeste de madame à l’égard des droits du père » et justifie la décision de placer l’enfant au domicile du père en ces termes : « Cette attitude a placé [l’enfant] en situation de danger dont il a fallu le protéger en fixant sa résidence chez son père dans un premier temps. »
Quelques mois après qu’elle nous a accordé une interview pour cette enquête, Cynthia a été convoquée à son tour à la commission d’enquête parlementaire. « Je suis une femme, je suis une mère ; je suis une femme noire. Demain, c’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur mon île, la Martinique. Voici ce que je ressens : je me sens comme mes aïeules. Mon enfant est considéré comme un bien meuble que l’on a pris et déménagé, tandis que moi, je n’ai pas d’existence. Je n’ai plus d’existence », a‑t-elle dit pendant son audition. L’avocate de Cynthia, Florence Fekom se dit abasourdie devant ces vies saccagées par un traitement judiciaire « inhumain et dégradant » qu’elle va jusqu’à qualifier « de torture ».
« Notre position, c’est de croire l’enfant et le parent protecteur », explique Emmanuelle Huet, juriste pour l’association de protection de l’enfance L’Enfant bleu – qui reçoit de plus en plus de mères protectrices (et jusqu’à présent un seul père protecteur). « Une fois qu’il y a une expertise en défaveur de la maman et que le juge des affaires familiales a donné des droits au parent accusé de violences, il n’y a jamais ou presque de retour en arrière », regrette-t-elle. Dans les services, la résignation a gagné nombre de professionnel·les : « Désormais, quand un nouveau dossier de maman désenfantée arrive, c’est le désespoir qui règne… mais nous continuons de nous battre », explique la juriste, qui considère que le rôle des lanceuses d’alerte est capital pour le combat des mères protectrices.
L’espoir, c’est ce qui fait encore tenir Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte. Quand elle accepte de nous parler, elle rentre de voyage : elle a déposé sur le plus haut sommet de l’Atlas les doudous de ses quatre enfants, de 11, 9, 8 et 5 ans, qu’elle n’a pas vus depuis février 2023. « On m’a retiré mon autorité parentale, je n’ai même plus de visite médiatisée, j’ai un droit de communication d’une heure par semaine pour parler à mes quatre enfants, c’est comme un parloir. »
De mère du quotidien, elle est devenue mère par correspondance, après avoir tenté de défendre ses enfants qui faisaient état de violences physiques et sexuelles et de privations de la part de leur père : « J’ai assisté en direct à une machine judiciaire qui s’est retournée contre moi et mes enfants. » Si elle sait que silence et discrétion sont une stratégie choisie par nombre de ses sœurs de lutte, Sophie Abida informe chaque jour ou presque les 60 000 abonné·es du compte Instagram @justicepourmes4enfants. « Dans les derniers jugements, on me dit que je suis un danger car je continue à prendre la parole », dit-elle. C’est d’ailleurs par cela qu’elle a entamé son audition à la commission d’enquête sur l’inceste, en indiquant que la partie adverse s’était empressée d’en informer le juge des affaires familiales chargé du dossier. Sans baisser les yeux, elle a détaillé son parcours judiciaire ponctué d’injustices trahissant des biais sexistes et racistes. « Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. Comme le rappelait Nelson Mandela, on ne peut juger de l’âme d’une société qu’à la manière dont elle traite ses enfants. » Une audition qui a ébranlé la présidente de la commission d’enquête, Maud Petit (majorité présidentielle). À La Déferlante, la députée confie : « Après avoir écouté ces femmes, j’ai pensé aux enfants : on ne les croit pas, on les place dans des institutions qui vont les revictimiser, on les arrache à leurs parents protecteurs… Je ne pouvais que faire ce constat : la France n’aime pas ses enfants. » Une conclusion amère qui tombe au moment où la France est ébranlée par la mort de Lyhanna (lire l’encadré ci-dessous), symbole des failles de la justice à l’égard des mineur·es victimes de violences sexuelles. Peut-être ces ondes de choc permettront-elles enfin d’écouter les enfants et les mères qui les protègent.
Cet article a été écrit pendant l’hiver 2025, avant le début des travaux de la commission (par laquelle plusieurs de nos interlocuteur·ices ont été auditionné·es) qui aura accouché de recommandations, comme la dépénalisation de la non-représentation d’enfant, l’instauration d’un statut du parent protecteur, la mise en place d’une ordonnance de sûreté pour les enfants victimes avec hébergement chez le parent protecteur, la prise en considération du refus de l’enfant
de voir son parent, quel que soit son âge, la pénalisation du contrôle coercitif, l’obligation d’enquête dans le cas
de plainte pour violences incestueuses, l’inscription dans la loi de l’interdiction du recours au syndrome d’aliénation parentale, la mise en place d’une veille législative pour que les magistrat·es appliquent le droit, et la mise en place d’un Vendôme de la protection des mineur·es.