19.05.2026 à 11:22
dev
On démarra avec le fusil, en bandoulière, puis en joue,
on finit par un sabotage, pas même un explosif, juste une tentative
de bousiller le matos de l'Ennemi, réduit à sa propriété, à son art
de manipuler, son agit-prop à lui, sa pub bombardée sur
sa clientèle à chaque seconde, à toute heure anéantie.
Ne reste que Demain le feu,
puisque désarmés, même pas frontal même à l'oblique
on se paye les keufs, très cher,
ils ne sont pas donnés les salauds, le kilo de viande,
l'œil, la joue, le cul, la noyade, tout y passe, en monnaie de leur pièce.
On rappelle l'ancêtre – « il faut les tuer, pas moyen autrement,
c'est-à-dire les buter, c'est-à-dire la guerre légitime-défense-attaque
contre l'Ennemi, sa violence illégitime,
écrasante, démesurée, incommensurable,
exterminatrice, et encore il n'a pas tout donné, il lui en reste,
et les servants aspirent aussi ».
On referme le livre, on sort à poil dans la rue
avec des allumettes.
L'Époque se mord la queue.
Car en face, les plus voraces carpettes veulent un Ordre juste,
enfin apaisé sous la dictature Nationale,
sous l'effusion ordinaire du sang ordinaire,
police et auxiliaires, les balles et les coups,
et ils trouvent l'Ordure incarnée, là Maintenant, qui les fusionne,
les galvanise, hystérise, électrise, selfise,
râles de foutre et hurlements d'ovaires,
spectres frustrés compressés idolâtres,
entre BD Musclor et séries Gore en string.
Dévoreurs d'images exécrées, lacérées à jouir.
Porno-police, milices mi-flics, pleins flics nervis.
Civils si vils, matons de quartier.
Canon d'ivrognes musclés du béret, du pinard dans les veines.
Ils ont compris, ont répondu à l'appel
des « voisins vigilants »,
il y a des crimes salutaires à commettre,
des milices vertueuses à ériger en remparts contre l'abjecte,
ils sont prêts, ils cognent déjà, tirent, et l'Ordure n'y voit rien à redire,
la brutasse normale, banale quoi : « ils n'avaient rien à faire là
ces putain de mioches ».
Et il y en a un paquet, pour l'Ordure et ses nervis, qui « n'ont rien à faire là »,
de Calais à Perpignan.
Sous la force adorée de l'Ordre, la lâcheté sanctifiée :
tous ces râles et hurlements.
La Reconquista cogne d'abord les faibles, les éternels désarmés,
les « forts en gueule mais faibles en corps »,
les « Touche pas à… », ben voyons, tu vas voir si j'y touche pas,
tiens prends ça dans ta gueule.
Demain dès maintenant ne pas oublier de cogner les théoriques,
les catastropheurs, les snipers en chambre
ou commandos nocturnes, artistes de la balle au bond,
fuyards avertis, brûleurs d'émeutes en meutes,
hors compte, en pure perte et Gloire
au pavillon des combats perdus.
Ah oui, on va leur faire payer à ELLEUX aussi
leur manie de perdre avec panache,
leur impuissance verbeuse.
À l'heure du grand règlement de comptes,
à peine ressuscitée l'image
de l'ancêtre le fusil à l'épaule, puis en joue,
sur la barricade ou ailleurs, en défense de sa vie,
on termine avec des gnons, l'empreinte des poings américains
dont Nos fanatiques de l'Ord(u)re usent,
en bons acteurs fidèles et dévoués
de films d'horreur.
Ça va saigner, « il faut que ça saigne »
disaient les bouchers de la Villette
dans la chanson, ça y est,
le chansonnier est arrivé,
râclant le fond de gamelle
d'une voix de rat délavé, sinistre et fadasse,
presque honteuse de ne plus savoir hurler
devant un micro dans les tribunes d'un stade.
Elle se sent petite l'Ordure malgré tout,
pas à la hauteur de la tâche.
Elle n'aura que des coups bas à ordonner,
fraîche épluchure fanée, frelatée, planquée
à la moindre odeur de roussi
entre deux antiques reliures
qui puent la mort cérébrale.
L'Ordure s'appelle…que dalle,
son vrai patronyme,
le faux dégôute au point
que nul ne veut le nommer, sauf le jour où,
par la fureur d'un feu adverse,
il serait désigné assassin du jour, de milliers de pauvres gens
qui « n'avaient rien à faire là »,
alors nommé par son Nom,
devant le peloton d'exécution.
Enfin les fusils, réels, des partisans,
de leurs détonations chanteraient
la revanche des Anges.
« Voyez, ils veulent ma mort ! ».
Non, ils et elles veulent ce qu'un jour tu mériteras,
à hauteur des crimes approuvés, encouragés
par toi, si par malheur la faiblesse
de tes émules morts de trouille, paranoïaques,
représentés bleus blancs,
te déroule le tapis rouge, de sang,
que tu réclames, à crocs et à cri.
« face à la gauche Gaza,
nous en appelons à la France bleu-blanc-rouge »,
j'ai écouté deux fois, pour mieux t'entendre,
ces mots – ces mots assassins, les tiens-les leurs,
tes mots crachés resteront gravés
pour l'éternité
sous ton portrait fringuant,
ornant ta misérable tombe.
El sub-caporal
19.05.2026 à 10:51
dev
Jean-Luc Debry qui a notamment écrit sur le triomphe du cauchemar pavillonnaire (L'échappée), trace ici le fil qui nous mène de la révolution électroménagère de Moulinex aux cocons 5G des réseaux sociaux. Une petite histoire de l'organisation de la séparation.
Les illusions que porte la croyance dans le progrès technique avec ses promesses miraculeuses, la foi de l'homme rationnelle, ont à chaque fois enfermé le destin de l'humanité dans une forme aliénante, celle à laquelle elle croyait échapper. Elles ont travesti en utopies sa déresponsabilisation. Sa quête de bonheur individuel confiée aux machines a été réifiée comme le furent ses ambitions avant d'être ensuite privatisée [1]. Et la puissance qu'elle lui prêtait, soumis qu'il était au sujet automate, ce Dieu qui réclame une forme de servitude volontaire, a créé ses propres leurres, ainsi la foi dans le progrès, comme pour mieux subir sa domination avec le moins de désagrément possible. D'où l'importance capitale (sic) de l'idéologie dans le cours de sa vie quotidienne.
De l'électroménager qui libère le quotidien des corvées d'entretiens aux promesses de la “révolution numérique” qui accompagne la culture du narcissisme devenue le commerce du spectacle de soi, le bonheur est à chaque fois présenté comme une promesse comparable au sens de l'histoire chez les marxistes. Une forme de salut qui conduit du mythe de la marchandise libératrice à l'illusion groupale contenue dans l'usage des réseaux sociaux avec leur culture de l'entre-soi – un lieu abstrait où les bénéfices qu'il en retire permettent à l'individu de se rassurer et de se construire en tant que membre d'un fan club, là où son statut est gratifiant, et lui procure l'illusion de réaliser une utopie ici et maintenant – une communion en somme. De l'aspirateur au sentiment de sa propre importance, l'avenir radieux, cette hypothétique promesse, se construit dans le commerce de ses illusions. Et, comme pour la foi du charbonnier, il suffit d'y croire pour s'en satisfaire et cela peut suffire à renforcer le sentiment de sa propre importance. La dialectique du manque et du désir y trouve son “conte”.
La ménagère devait être libérée par le développement de l'électroménager. Tout le monde se souvient de ces publicités des années cinquante vantant les mérites d'un mode de vie sur le modèle des classes moyennes étasuniennes, libérant la 'maitresse de maison” de sa servitude grâce aux robots et aux machines dont le commerce participa au développement économique des pays européens à peine sortis de la guerre et surtout d'un mode de vie encore très éloigné de ce qui deviendra le standard de la “réussite” individuelle. Dans les années 60 la campagne de communication de Moulinex prétendait que « Le confort ménager libère la femme ». La marque surenchérit, quelques années plus tard, en affirmant que le temps perdu sera rattrapé pour que vous - la ménagère - en fassiez toujours plus et plus vite [2]. Ce qui au fond correspond à l'impératif de nécessité productiviste que le taylorisme puis le système de production Toyota (TPS pour « Toyota Production System », le toyotisme en bon français qui sent la graisse d'oie et le camembert au lait cru) imposeront comme principe structurant un mode d'organisation industrielle et des conditions de travail soumises à la chaine de création de la valeur – y compris dans la production de service. Une antienne idéologique. Toujours plus, toujours plus vite ! L'oxymore managériale des politiques qualités dont il est fait grand cas sur le mur des ateliers des industries encore en activités ici ou là dans nos campagnes. Vie privée, vie au travail soumises aux mêmes impératifs. La vie change en effet. Le crédit remplace l'épargne. L'endettement des ménages est la condition, aujourd'hui encore, qui permet de s'équiper et crée une nouvelle vulnérabilité financière - logement équipé, fin de mois précarisée. Une culture de la dette. À la pression sociale s'ajoute la pression des banquiers et des organismes de crédit. “La fée du logis” est célébrée, l'iconographie publicitaire en témoigne - libérée ? ça c'est une autre affaire. La double journée, mesdames, est facilitée grâce au progrès technique – en couleur et avec le sourire, s'il vous plait !
Dès les années 50, les magazines féminins s'efforcèrent de dicter à leurs lectrices la conduite à suivre et la morale à adopter en matière d'achats d'appareils ménagers et de nos jours chacun, chez soi, dans sa cuisine et ailleurs, s'entoure de machines censées lui faciliter la vie et, ce faisant, entre dans une nouvelle dépendance dont il n'imagine pas pouvoir se passer – qui aurait envie en effet de retourner laver son linge sale au lavoir municipal comme le faisaient nos ancêtres. Jean Baudrillard, en son temps, dans les années soixante-dix, dans ses ouvrages La Société de consommation et Le Système des objets, nous a instruit sur ce qu'il en est en termes de conséquences sociales, morales et ontologique, au jeu du désir et de ses leurres, sans qu'il soit nécessaire d'y revenir, si ce n'est en relisant cet auteur. Lectures qui relèvent de l'impérative nécessité pour quiconque souhaite comprendre son époque, surtout si elle est aussi déroutante que peut l'être la nôtre.
Plus proche de nous, mais d'un identique paradigme, la “révolution numérique” était censé être la promesse d'un monde meilleur, un monde transformé par le progrès numérique. Il est rentré dans notre quotidien et dans toutes nos activités, loisirs, vie sociale et intellectuelle, rencontres amoureuses comprises. Consumérisme et nomadisme, des êtres, des lieux et des choses, confondus dans une même bannière, signes d'une modernité aux irrésistibles pouvoirs de séduction.
On a pu entendre et lire, porté par l'enthousiasme des afficionados qu'elles devaient permettre, cette révolution, d'améliorer la condition humaine - rien de moins - que ses possibilités étaient illimitées et qu'à l'ère du numérique le développement de la technologie renforcerait à un stade inégalé la coopération entre les hommes et les femmes qui utiliseront ses infinies possibilités pour accroitre leur coopération, qu'ainsi ils s'augmenteraient. S'épuiser en nageant à contrecourant relève de la gageure et du suicide social, le plus souvent subi que choisi. Un héroïsme mythifié. Les technologies numériques ont transformé la société et la vie de ceux qui la constituent et croient être, de bonne foi, les acteurs de leur destin en accompagnant le mouvement parce qu'ils seraient suicidaires de vouloir lui résister.
Avec l'apparition de Facebook, des réseaux sociaux en tout genre, la pression sociale était forte. Il fallait se justifier si l'on ne se ralliait pas à ces nouvelles pratiques. Il fallait en être sinon gare à la marginalisation, gare à l'isolement, gare à la désocialisation. Cela a donné lieu contrairement à ce qui était promis, a un repli sur des groupes affinitaires exclusifs.
Les pratiques numériques transforment profondément la vie communautaire et les relations sociales jusque dans les petites communautés villageoises. C'est un tissu social fragmenté dans lequel s'exprime des communautés devenues étrangères les unes aux autres. Leurs pratiques sont fortement marquées par un sectarisme culturel qui rend leur cohabitation conflictuelle, de l'ignorance au mépris, le sentiment de supériorité de chaque groupe alimente la rancune, la défiance, et le sentiment diffus que l'autre représente une menace existentielle.
L'investissement du groupe (Facebook, WhatsApp...) comme bon objet gratifiant suscite un double effet, répulsif pour qui ne s'y trouve pas et il est narcissiquement profitable pour qui bénéficie de cette forme si particulière de pratique culturelle dans les effusions complices dans lesquelles ses membres se plaisent à louer l'effet miroir des qualités reconnues à son semblable – le contraste avec les apriori et les préjugés dans lesquels les autres sont affublés entretient une ignorance et annihilent la curiosité, un peu comme s'il n'avait pas de visage et n'était qu'une figuration de la figure ennemie, un déficit d'humanité qui ne permet pas l'empathie. L'illusion groupale à laquelle il est fait référence, se caractérise, selon Anzieu, par « un état psychique collectif que les membres du groupe formulent ainsi : nous sommes bien ensemble, nous constituons un bon groupe, et (si le chef ou le moniteur du groupe partage cet état) nous avons un bon chef » [3] C'est ainsi que sur le plan local les campagnes électorales se font désormais dans des groupes qui multiplient les signes de reconnaissances entre ses membres et sont peu ou pas ouverts à ceux qui vivent à coté, dans une bulle culturelle mitoyenne, mais ne fréquentent pas ces lieux abstraits où circulent une parole très codifiée - une langue et des habitus. Il s'agit d'une fragmentation de l'espace public. Une mise en scène du privé sur la place de l'église où s'affirme le caractère culturel d'une pratique de l'entre soi dans sa manifestation publique. Une révolution sociétale, en somme. Plutôt qu'inclusive l'effet d'exclusion prévaut dans cette pratique. Il fait du “nous” une fierté qui exclue “ils”, “eux” - bref, les autres - ceux qui n'en sont pas, ceux qui, pour mille raisons, ne s'y reconnaissent pas et ne peuvent prendre part à ce culte de l'autocélébration dont le commerce fait des ravages en politiques – comme dans un village, un affrontement culturel, néo contre paléo, natifs contre les mentalités de néo colons, néo curés contre les mécréants, les dignes contre les indignes, les nécessiteux contre les nantis, la culture contre les naturels, le désir de rien et l'envie de tout, un monde binaire, camp contre camp, les masses contre des maitres putatifs, traversés de désir de pouvoir, de besoins de domination, de sentiments messianiques, vécus avec intensité, tour à tour joyeuse et jubilatoire, hystérique et raisonné, dans une illusion groupale qui parcellise le tissu social, dans un échange de gré à gré dont le “nous “ idéalisé, nourrit d'un inaltérable complexe de supériorité - Elle emprunte le même chemin que jadis le nationalisme emprunta en idéalisant jusqu'au délire un sentiment de supériorité raciale ou culturel, qu'il fut considéré comme 'bon' par nature ou vécu avec beaucoup d'intensité et de sincérité, dans l'utilisation de la violence contre l'étranger, l'ennemi de toujours, fort de son bon droit dans sa revendication du dernier mot, persuadée de sa supériorité de nature presque divine.
De cette ignorance réciproque, de cette absence de curiosité et de volonté de vivre à égalité, en se satisfaisant du spectacle d'une fraternité de convenance, rien de bon ne peut agir et se transformer dans un mouvement dialectique où l'on finirait par faire peuple.
Moulinex et les réseaux sociaux n'ont fait que proposer un marché de dupe aux illusions auxquelles nous voulions croire, faute d'utopie capable de mettre en mouvement une humanité réifiée.
Jean-Luc Debry
[1] La « privatisation » du bonheur - De la Conjuration des égaux à celle des ego, Jean-Luc Debry, https://acontretemps.org/spip.php?article867https://acontretemps.org/spip.php?a...Article mis en ligne le 30 août 2021
[2] L'Etrange et Folle Aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s'en servent, de Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, Premier Parallèle, 224 pages, 2021
[3] Didier Anzieu, Le groupe et l'inconscient Ed. dunod, collection Psychismes, 1978, 338 pages
19.05.2026 à 10:34
dev
Pour penser pratiquement et théoriquement un renversement du monde de l'économie en 2026, il peut être utile, voir crucial, de se pencher sur les menées antérieures. Dans les années 50 et 60, Socialisme ou Barbarie fut l'un des rares groupes à renvoyer dos-à-dos les mirages du capitalisme moderne et du communisme d'État et à poursuivre le travail de recherche et d'expérimentation politique entamé par ce que l'on appelle, souvent à la va-vite, l'ultragauche ou le conseillisme. Frédéric Thomas, nous replonge ici dans les débats qui ont agité le groupe au tournant des années 60 et qui ont certainement contribué à sa dissolution à la veille de mai 68.
Construire une organisation révolutionnaire, telle était l'ambition de Socialisme ou Barbarie. Au tournant des années 1960, ce projet connut à la fois un début de réalisation et une reconfiguration au prisme d'une triple ligne de tension : sociologique, anticoloniale et théorico-pratique.
L'importance du groupe français, Socialisme ou Barbarie (SouB, 1949-1967), est aujourd'hui largement reconnue. Il opéra un renouvellement théorique qui annonça et irrigua le soulèvement de Mai 68 et, plus largement, l'insubordination des années 1968. Né au sein du giron de la IVe Internationale (fondée par Trotsky), SouB rompît avec celle-ci en 1949, sur la base d'un désaccord sur la nature du stalinisme et de l'URSS, ainsi qu'en fonction d'une redéfinition de la division en classes sociales [1].
Le capitalisme moderne oppose, d'un côté, les dirigeants, et, de l'autre, les hommes et les femmes salariés, qui exécutent « les ordres imposés d'en haut ». « la contradiction fondamentale du capitalisme » réside dès lors dans « la nécessité pour le capitalisme de réduire les travailleurs en simples exécutants, et son impossibilité de fonctionner s'il y réussit ; son besoin de réaliser simultanément la participation et l'exclusion des travailleurs relativement à la production (comme des citoyens relativement à la politique, etc.) » [2]. Or, cette contradiction est également à l'œuvre dans les pays communistes, modèle qualifié de « capitalisme bureaucratique » : toutes les activités sociales tendent à y être organisées depuis le « haut » et le « dehors » d'un appareil de pouvoir concentré et bureaucratisé. Il convient donc de redonner au socialisme et à la révolution leurs véritables sens : l'organisation autonome par les hommes et les femmes de toutes leurs activités sociales au sein de « Conseils », telles qu'ils furent notamment mis en œuvre au cours de l'insurrection hongroise de 1956 (l'une des références centrales de SouB).
Au tournant des années 1960, le groupe connaît un relatif rayonnement au sein des gauches radicales. Significativement, ce début de reconnaissance et sa croissance numérique sont à l'origine d'une crise où se croise une triple ligne de tension : sociologique, anticoloniale et théorico-pratique.
À la fin des années 1950, sur fond de déstalinisation, d'amplification de la Guerre d'Algérie et d'accroissement des luttes en France et au niveau international, SouB commence à avoir davantage d'écho et à attirer de nouveaux membres. Se repose dès lors la question clivante de l'organisation interne. Malgré le départ, autour de Claude Lefort et de Henri Simon, d'une vingtaine de membres, SouB croît numériquement : en l'espace de quelques mois, le nombre de militants et militantes au sein du groupe double, passant d'une quarantaine à quelque quatre-vingts personnes (son maximum historique). Or, la grande majorité des nouveaux membres sont des jeunes, pour la plupart étudiants. Ainsi, fin 1960, le CR [comité de rédaction] informe de « 10 nouvelles adhésions » parisiennes au cours des dernières semaines : « 6 étudiants, 2 prof., 1 ouvrier, 1 employé » [3]. De même, une lettre du 21 janvier 1961 de Robert, un membre de la cellule de Caen, l'une des plus actives en province, affirme, de son côté, qu'ils sont douze : onze étudiants et un ouvrier...
Sans pouvoir être qualifié d'ouvriériste, SouB ne se focalise pas moins prioritairement sur la classe ouvrière. Alors que le groupe n'arrive pas à s'implanter en milieu ouvrier, si ce n'est que très partiellement au sein des usines Renault, grâce principalement à Daniel Mothé, qui joue un rôle important au sein de l'organisation [4], il attire la jeunesse étudiante et trouve un certain écho dans les universités. Que faire de ce décalage ? Et quelle signification revête-t-il ?
L'attrait exercé sur les étudiants n'est-il pas aussi – surtout ? – un marqueur du caractère (trop) théorique du groupe ? La confirmation de son échec à se lier organiquement aux luttes ouvrières ? D'où, pour certains, la nécessité – et l'urgence – de se (re)centrer sur les dynamiques et intérêts ouvriers, en adoptant une approche plus militante, moins théorique. Dans le même temps et de manière opposée, l'arrivée de ces jeunes catalyse le renouvellement théorique alors en cours de l'aliénation, du prolétariat et de la conflictualité sociale. Ainsi, dans le numéro 31 de la revue de décembre 1960-février 1961, pas moins de trois articles sont consacrés à la révolte de la jeunesse (en France, au Japon et en Italie), qui acquiert de la sorte un sens nouveau.
La discussion est particulièrement âpre car elle recouvre une question épineuse : celle de la Guerre d'Algérie. Alors que, dans son ensemble, la classe ouvrière demeure en retrait sinon passive, la jeunesse commence plus résolument, à la fin des années 1950, à s'opposer à cette guerre ; et c'est en grande partie au prisme de cette opposition que des étudiants découvrent les thèses de SouB et rejoignent le groupe. Or, la mobilisation naissante de la jeunesse jette une lumière crue sur la passivité ouvrière et redouble les dissensions. Faut-il demeurer « collés » au prolétariat en considérant la Guerre d'Algérie comme un événement périphérique aux conflits de classes et à la révolution ou, au contraire, dans le prolongement des soulèvements de la jeunesse et des luttes anticoloniales, reconsidérer la dynamique révolutionnaire ?
Les luttes anticoloniales, en général, et la Guerre d'Algérie, en particulier, font irruption dans la revue assez tardivement, dans la seconde moitié des années 1950. En 1956, des membres de SouB rencontrent à plusieurs reprises Johnson, pseudonyme de C. L. R. James (1901-1989). Membre de Correspondence, un groupe basé à Détroit, aux États-Unis, en lien avec SouB, il est l'auteur des Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue et suit les luttes anticoloniales au Kenya et au Ghana. La réflexion sur l'anticolonialisme de SouB lui doit beaucoup, ainsi qu'à Jean-François Lyotard qui, à partir de 1958, développe une analyse originale de la situation algérienne.
Lyotard cherche à montrer les analogies et divergences entre la lutte algérienne et celle des travailleurs et travailleuses, en France et ailleurs. Le rapport envers les colonisés s'apparente à celui envers les ouvriers : il est fonction de la division entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent, à la différence près – mais elle est capitale – que la transformation des travailleurs en simples objets est cachée par tous les moyens, « puisque c'est à la condition qu'ils acceptent cette situation que celle-ci peut persister », tandis qu'en Algérie, « les exécutants sont manifestement manipulés comme des choses ». D'où « l'absurdité de la tâche militaire en Algérie, [c'est] de vouloir tout à la fois gérer l'Algérie avec les Algériens et sans eux (pour ne pas dire contre eux) ». Et de conclure : « la guerre d'Algérie est exemplaire parce qu'elle révèle et cristallise, dans sa nudité, la contradiction la plus fondamentale du monde capitaliste, la seule qui soit vraiment insoluble dans le système même » [5].
Cette analyse soulève cependant des critiques au sein du groupe. Certains lui reprochent le manque d'un « point de vue de classe » et la surestimation de l'enjeu de libération nationale, craignant en outre qu'on y lise une prise de position en faveur du FLN (Front de libération nationale). « La révolte des colonisés », texte non signé qui apparaît comme une sorte d'éditorial du n° 31 de la revue, semble vouloir opérer un retour à « l'orthodoxie » marxiste et clôturer la discussion :
Seul le prolétariat industriel est capable de les délivrer [les peuples colonisés] à la fois de la maladie du sous-développement et des travaux forcés de l'industrialisation bureaucratique en créant avec eux une société où l'appareil de production des pays avancés au lieu d'être source d'oppression sera instrument de libération.
En réalité, jamais le sens des luttes anticoloniales et de la Guerre d'Algérie ne fera consensus au sein de SouB. Mais la « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie » (Manifeste des 121) en septembre 1960 et la manifestation, violemment réprimée, du 27 octobre de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF) démontrent, comme l'écrit Lyotard, qu'une fraction de l'intelligentsia et de la jeunesse commence enfin, « à résoudre par elle-même et pour elle-même la situation que lui crée la guerre d'Algérie » [6]. Une part des membres de SouB, tout particulièrement les jeunes, ayant soif d'une action militante et y voyant un marqueur du processus révolutionnaire, s'engagent dès lors plus avant dans ce combat (trois camarades de Caen sont d'ailleurs arrêtés et inculpés pour atteinte à la sûreté de l'État).
C'est vrai qu'il y a des stades différents d'intégration des camarades. On n'a jamais posé le problème des communications entre intellectuels et non-intellectuels. Je suis un militant. Je n'ai pas la formation d'un intellectuel ni la capacité de théoriser. Pour un certain nombre d'entre nous il y a eu pendant longtemps la volonté de s'accrocher, de se maintenir en attendant qu'une activité vienne nous permettre enfin de participer. Quand il y a eu une certaine ouverture vers l'extérieur, c'est à partir de ce moment que je me suis plus profondément intégré dans l'idéologie du groupe. Au fur et à mesure que des activités réelles se développent (T.O. [Tribune Ouvrière, journal ouvrier lancé en mai 1954], Conseil, intervention dans les mouvements politiques voisins) les camarades s'intègrent, se forment.
Ainsi s'exprime Garros (pseudonyme de Jacques Signorelli) lors de la réunion du 23 janvier 1958. La physionomie de SouB est en grande partie déterminée par la priorité donnée à une reconstruction théorique : « sans développement d'une théorie révolutionnaire, il ne peut y avoir de développement d'une pratique révolutionnaire ». Si tous s'accordent sur ce principe ainsi que sur le nécessaire dépassement de la relation entre ouvriers et intellectuels, le double manque d'un ancrage dans la classe ouvrière et d'une traduction concrète dans une activité militante pèse différemment sur les membres. De plus, l'asymétrie entre, d'un côté, Paris, qui regroupe près de la moitié des camarades, dont les figures fondatrices de SouB, et où les textes sont abondamment discutés collectivement, et, de l'autre, les cellules de provinces, davantage isolées et composées de membres souvent plus récents, plus jeunes et moins formés politiquement (à l'exception notable de Pierre Souyri (1925-1979), l'auteur du marxisme après Marx (Paris, Flammarion, 1970)), est encore aggravé par le manque de « matériel léger » – instruments de vulgarisation, brochures, tracts, etc. – mieux adaptés à des ouvriers et à des militants, et que réclament régulièrement les camarades hors de Paris. Fait défaut, enfin, ce que la cellule de Montpellier nomme un « art pédagogique ».
La discussion autour du journal ouvrier, la création, en décembre 1958, du supplément à la revue, le bulletin Pouvoir Ouvrier et la mise en place, à partir de 1960, de « camps d'été » pour permettre la socialisation, la formation politique et des enseignements pratiques, relèvent de cette volonté de rendre la recherche théorique davantage accessible, en doublant la revue d'outils et d'espaces plus directement et facilement traduisibles en une pratique militante. Des brochures sur les Conseils ouvriers, la hiérarchie, les syndicats, la Guerre d'Algérie, le « programme » de l'organisation sont en outre prévues. Mais leur réalisation prend du retard.
L'arrivée en nombre d'étudiants catalyse les questionnements et bouscule SouB. Faut-il y voir la confirmation de l'éloignement des intérêts ouvriers où se vérifieraient l'inadéquation des sujets abordés dans la revue et l'incapacité de proposer une réelle activité militante ? Ou, au contraire, valide-t-elle le renouvellement théorique en cours, en prise sur la révolte de la jeunesse et la modélisation d'un mouvement révolutionnaire intégrant, tous les aspects de la vie en société ? C'est d'ailleurs sous cet angle que doit se comprendre la participation éphémère de Guy Debord, l'un des principaux théoriciens de l'Internationale Situationniste (IS), à SouB, de l'automne 1960 à mai 1961 [7].
Les questions sociologiques – opposant de façon réductrice ouvriers et étudiants –, conceptuelles – place de la Guerre d'Algérie au sein du prolétariat et du mouvement révolutionnaire – et pratiques – militantes et théoriques – se chevauchent. Le 19 mai 1960, Pradier, de la cellule de Montpellier, écrit que le réalisme impose de « s'intéresser aux problèmes immédiats du prolétariat français ». Or, force est de reconnaître que la Guerre d'Algérie n'y participe pas. De plus, les textes de la revue sont « souvent difficiles à lire, même pour des étudiants – ou alors, nous sommes tous, ici, des crétins ». L'enjeu est dès lors de s'efforcer « de dégager des méthodes de lutte. Actuellement, le groupe est vu de l'extérieur comme une secte d'intellectuels pleins d'idées formidables, mais absolument décollés de la réalité présente ».
La volonté d'être au plus près des dynamiques de luttes, concrètes et quotidiennes, et d'en dégager le sens et des pratiques autonomes, est partagée par tous. Mais elle prend un tour singulier auprès de certains. Plusieurs membres du groupe prônent en effet une forme de retour à un activisme militant classique, étroitement associé aux intérêts immédiats (identifiés) du prolétariat. D'autres, davantage engagés dans le renouvellement théorique en phase avec la radicalisation des luttes, sont amenés à redéfinir le prolétariat et le mouvement révolutionnaire ; ce qui implique une critique de la politique et du militantisme. Dès lors, les « méthodes de lutte » sont plus complexes à dégager et davantage issues des franges et du débordement de la classe ouvrière : grèves sauvages, mouvement noir aux États-Unis, révoltes de la jeunesse en Italie et au Japon, moment quasi-insurrectionnel de la « Grève du siècle » de l'hiver 1960-1961 en Belgique, soulèvement populaire de la casbah d'Alger, etc.
L'enjeu se dédouble avec la nécessité de dégager de nouvelles relations au sein du groupe, en assurant « une participation aussi complète que possible et portant sur tous les aspects possibles du travail (pratique et théorique) » et en faisant « entrer dans l'organisation, dans sa théorie et dans sa pratique, toutes leurs [aux membres de SouB] préoccupations concrètes » (lettre du 16 mai 1961 du CR à la cellule de Caen).
C'est d'ailleurs la contradiction entre l'originalité de SouB, sa tentative de renouveler la pratique révolutionnaire, d'une part, et le fonctionnement interne du groupe, d'autre part, que Debord met en avant dans sa lettre de démission de mai 1961. Le noyau de cette contradiction résiderait dans le manque de critique de la vie quotidienne. Cette critique n'est cependant pas absente et a même été théorisée, notamment par Castoriadis dans « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » :
Le mouvement révolutionnaire doit cesser d'apparaître comme un mouvement politique au sens traditionnel du terme. La politique au sens traditionnel est morte, et pour de bonnes raisons (...). Le mouvement révolutionnaire doit apparaître pour ce qu'il est : un mouvement total concerné par tout ce que les hommes font et subissent dans la société, et avant tout par leur vie quotidienne réelle.
Par ailleurs, la critique de Debord fait écho à un débat plus ancien au sein de SouB. Ainsi, lors de la réunion du 23 janvier 1958, Lefort affirmait que le groupe souffre
d'un manque de communication entre individus. Il ne constitue pas une vraie communauté. Les rapports entre camarades y sont formalistes, il y a une hiérarchie tacite, secrète, et en cela notre groupe ressemble à tous les petits groupes existants. C'est le type de groupe qui se constitue dans une société d'aliénation. (...) Ainsi la pratique est-elle chez nous en contradiction avec la théorie. Il importe de concentrer notre attention sur ce que disent les gens, sur leur expérience.
Et Lefort en appelait à « changer notre mode de communication, [d'] à instaurer entre les individus un autre type de rapports ». Tout en reconnaissant qu'il s'agit là d'une question réelle, Vega, l'une des figures historiques de SouB, doutait de la possibilité que le groupe puisse incarner « cette ‘préfiguration' de la société révolutionnaire ». La question hante cependant SouB et revient au-devant de la scène avec l'arrivée d'une nouvelle génération militante - sans qu'il faille y voir pour autant un simple conflit générationnel.
Le texte de Castoriadis, « mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », qui circule en interne depuis la fin des années 1950, tend à recouvrir le débat et à l'exacerber, en se cristallisant sur la critique radicale du marxisme et le deuil de la politique traditionnelle. Une lettre commune « des camarades des cellules de Caen et de Lyon » exprime le désarroi d'une partie du groupe : non seulement ce texte « n'offre pas de perspectives », mais il « nous immobilise et nous confine dans un amer pessimisme ».
SouB se polarise et les discussions se tendent, voire se caricaturent. Ainsi, un texte discuté en commun par des camarades des cellules de Caen et de Lyon, en 1960, critique « des discussions interminables sur la place de la femme ou l'architecture », des cheminements théoriques trop aventureux et la substitution de questions autour de la culture à la politique, tandis qu'une lettre de la cellule de Montpellier de décembre 1961 regrette l'incapacité de l'organisation à prendre position sur la Guerre d'Algérie, en étant pour l'indépendance inconditionnelle de l'Algérie tout en critiquant la bureaucratie FLN. La réponse de Castoriadis, au nom des camarades parisiens, qui se sont exprimés « de façon unanime », mérite d'être longuement citée tant elle met en évidence l'originalité de SouB et son positionnement sur la ligne des crêtes :
Le véritable mouvement révolutionnaire a toujours considéré qu'il avait à s'occuper non seulement des revendications immédiates des ouvriers, mais de tous les aspects de la vie sociale, et qu'en particulier la position classique (…) a été que la femme dans la société capitaliste est l'objet d'une double exploitation et oppression, car cette société est non seulement une société de classe mais aussi une société à structures patriarcales qui subsistent dans les faits même dans les pays les plus modernes (et en tout cas en France aujourd'hui). Cette position a été par la suite abandonnée et cachée par le réformisme et le stalinisme, pour des raisons évidentes.
(...)
1) quelle que soit la nature de la direction FLN (…) notre devoir en tant que révolutionnaires français est d'exiger le retrait des troupes de l'impérialisme français d'un territoire étranger. (…) En première approximation, le régime en Algérie c'est l'affaire des Algériens eux-mêmes, et nous essayons d'amener la population française à lutter pour que les Algériens soient laissés libres de former leur pays et leur régime. (…) ce n'est pas à l'impérialisme français de ‘sauver' les Égyptiens du fascisme ou les Algériens de la ‘bureaucratie FLN'. (…) la lutte pour l'indépendance se fait par la mobilisation des masses et signifie pour ces masses un réveil social et politique qui ouvre, en principe, toutes les perspectives.
2) cela ne nous enlève pas le droit de nous adresser aux masses algériennes et aux militants et de leur dire que leurs aspirations véritables risquent d'être trahies par une bureaucratie politico-militaire (…). Nous sommes une organisation révolutionnaire qui a le droit d'avoir une opinion sur le mouvement en Algérie ou en Patagonie, et de l'exprimer, à condition de lutter effectivement contre son propre impérialisme et de ne pas se servir de ces critiques comme prétexte pour ne pas accomplir son propre devoir.
Le tournant des années 1960 fut la période la plus féconde et originale de SouB ; celle où se développa une analyse qui reste en grande partie actuelle. Les lignes de tension qui traversèrent alors le groupe et le bousculèrent ne furent pour autant jamais résolues, encore moins synthétisées et SouB se scinda en 1963 [8].
Le début d'une harmonisation de ces lignes de tension, le nouage de la théorie et de la pratique et la participation aussi complète que possible qui s'étaient passionnément cherchés et partiellement trouvés au sein de SouB devaient largement se réaliser au cours de l'explosion de Mai 68. Ce mouvement social ouvrit un espace de radicalisation des luttes à grande échelle où les problèmes soulevés par SouB avaient quelque chance de commencer à être résolus. Ainsi, deux anciens membres du groupe, Daniel Blanchard (1934-2024 [9]) et Helen Arnold, sa compagne, réussirent, au sein du Mouvement du 28 mars, à concrétiser davantage l'ambition des membres de SouB : « inventer une pratique politique parfaitement en accord avec les idées qui les animaient » [10].
SouB avait plus facile à se définir par la négative – ni (simple) revue ni avant-garde ni groupe politique traditionnel – qu'à mettre en évidence les contours précis de cette organisation nouvelle dont il se voulait l'amorce et qui entendait dégager, à partir des luttes, des pratiques autonomes où s'éclairerait le sens de la révolution. En fin de compte, sûrement est-ce Daniel Blanchard qui a le mieux défini la trajectoire de SouB comme une réinvention constante et une aventure :
Comprendre le monde dans lequel nous vivons et y déceler les voies possibles d'un bouleversement révolutionnaire impliquait une réinvention constante des moyens et des buts en fonction de l'histoire en train de se faire. Une aventure, donc, en ce sens, et comme toute aventure, risquée : risque de se tromper et de ne pas s'en apercevoir, risque de trouver et de s'enfermer dans sa trouvaille, de s'y arrêter, de se fermer à la créativité historique… Aventure puisqu'il s'agit, pour saisir le produit de la liberté des humains, de déployer une égale liberté de pensée [11].
Frédéric Thomas
[1] Sur l'histoire de SouB, lire Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre, Lausanne, Payot, 1997, et Dominique Frager, Socialisme ou Barbarie. L'aventure d'un groupe (1946-1969), Paris, Syllepse, 2021. Les livres de Daniel Blanchard offrent un regard à la fois sensible et intelligent de cette aventure. L'ensemble des numéros de la revue de SouB ont été numérisés et mis en ligne sur le site Fragments d'histoire de la gauche radicale : https://archivesautonomies.org/spip.php?article758. Enfin, sur les aspects théoriques et le rayonnement du groupe au tournant des années 1960, je me permets de renvoyer à mon livre Autonomie et révolution. Socialisme et Barbarie au tournant des années 1960, Suisse, Entremonde (à paraître).
[2] Cornélius Castoriadis, « Le mouvement ouvrier sous le capitalisme moderne », La question du mouvement ouvrier. Tome 2, France, Sandre, 2012, pp. 403-528, p. 405.
[3] Notons que l'un des deux « profs » est Guy Debord. Je me base entre autres ici sur les archives inédites de l'un des membres de SouB qui y joua un rôle important, Jacques Signorelli (Frédéric Thomas, « Hommage à Jacques Signorelli (1921-2016) », https://dissidences.hypotheses.org/7408). Ces archives avaient été remises à Daniel Ferrand, également membre de SouB. C'est chez ce dernier que j'ai pu les consulter – qu'il en soit remercié – avant de les remettre à l'IMEC où elles sont en cours de traitement. Les documents auxquels je fais référence proviennent de ces archives.
[4] Il publie, en 1959, Journal d'un ouvrier, qui reprend des articles publiés dans la revue entre 1956 et 1958.
[5] Jean-François Lyotard, « L'État et la politique dans la France de 1960 », Socialisme ou Barbarie n°30, avril-mai 1960, pp. 45-72.
[6] Jean-François Lyotard, « Le gaullisme et l'Algérie », Socialisme ou Barbarie n°31, décembre 1960-février 1961, pp. 24-32, p. 28.
[7] Frédéric Thomas, « La rencontre de Guy Debord avec Socialisme ou barbarie » dans Lire Debord, Paris, L'échappée, 2016, p. 293-302. Voir également Daniel Blanchard, Debord dans le bruit de la cataracte du temps ; Stephen Hastings-King, « L'Internationale Situationniste, Socialisme ou Barbarie, and the Crisis of the Marxist Imaginary », SubStance, Vol. 28, n°3, Issue 90 : Special Issue : Guy Debord (1999), pp. 26-54 ; Bernard Quiriny, « Socialisme ou Barbarie et l'Internationale Situationniste. Note sur une ‘méprise' », Archives & documents situationnistes, n°3, automne 2003.
[8] Sur cette scission, lire Frédéric Thomas, « Une théorie du mouvement révolutionnaire. Retour sur le débat et la scission de Socialisme ou Barbarie en 1963 », Lundi matin, 10 février 2020, https://lundi.am/Une-theorie-du-mouvement-revolutionnaire.
[9] Frédéric Thomas, « Mort d'un poète », Lundi matin, 6 mai 2024, https://lundi.am/Mort-d-un-poete.
[10] Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes, France, éditions du Sandre, 2023, p. 125.
[11] Daniel Blanchard, Ibidem, p. 101.
19.05.2026 à 10:08
dev
« Pourquoi toute cette glu de silence et de mensonge ? » Leïla Chaix
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Littérature, Leïla Chaix, 2
Leïla Chaix est l'autrice d'OK Chaos (éditions lundimatin et de Haïr le monde (éditions du Sabot). Elle raconte cette semaine la première partie d'un mal de gorge.
« C'est qu'en fait les gens qui vont bien m'intéressent relativement peu. » Ma psy gloussa au téléphone. J'aime la faire rire, ça me remonte. J'ai demandé une séance d'urgence, trop d'angoisses et trop d'insomnies. Mon esprit était envahi, colonisé par ce régime politique dans lequel je m'auto-exploite. Mon corps ne le supporte plus, il a fabriqué des symptômes pour que j'arrive à m'arrêter.
L'hétérosexualité est un ravage de notre écosystème mental. Comme le néo-libéralisme, ce sont des projets autophages qui se présentent comme sympathiques. Ce sont des formes de religion qui tiennent sur l'emprise politique, se perpétuent par rituels et habitudes, désirs, addictions et terreurs. L'hétérosexualité capitaliste est un rapport ontologique, cosmologique à l'existence. Une médiation. Quelque chose qui nous envahit, nous préoccupe et nous agite en nous guidant. Ça a pris possession de moi. C'est une école et c'est gratuit. Il faudrait pouvoir chroniquer l'aliénation. Je me vautre dans mes symptômes, je les décris. Pour que vous vous sentiez moins nulles. Pour que vous vous sentiez moins seules. Et pour qu'on passe à autre chose – qu'on affronte enfin les ennemis.
Donc j'écris et je me refuse. Je ne couche pas. Je passe de chaudière nymphomane à cérébrale sainte-ni-touche Je suis navrante, comme un garçon : incapable de me connecter aux émotions. C'est pour ça que j'ai peur des filles. Vouloir ce qui nous fait du bien, c'est difficile. J'aime bien la compagnie des mecs. J'aime qu'ils soient doux, intelligents, fragiles, cassés et incapables. Mais à la fin, quand la passivité achève de me rendre folle et tyrannique je m'amourache de fichés S autoritaires ou bolcheviques. J'évite ma vie et ma mission en m'acharnant anxieusement dans des attachements maladifs.
Mon père est hospitalisé pour décompensation cardiaque. Je fuis dans mes problèmes de cœur. J'en deviens très obsessionnelle. J'entretiens un rapport de flirt par sms avec une personne militante et sulfureuse. Je rejoins un collectif de potes à qui j'anime un atelier d'écriture. Nous lisons et nous écrivons. Je lis un texte qui parle d'inceste. Je sanglote mais ma voix est forte. Quelques jours plus tard, une angine. Elle est virale : le toubib dit que c'est pas grave. Je suis HS et abattue, exténuée. Déglutir devient douloureux. Je me force à faire tant de choses. J'aime à nouveau, c'est comme un réflexe musculaire. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais pas faire la différence entre ce que je fais pour les autres, pour faire plaisir, pour répondre ou pour correspondre. Je sens l'excitation, l'angoisse, le stress et la tension du corps ; les attractions, et aussi les hésitations.
J'aime les anarcho-communistes et les cerveaux endommagés. Je ne sais pas retenir mon cœur. J'ai envie qu'on me rentre dedans ou qu'on me laisse vraiment tranquille. Le drapeau rouge et l'angine blanche. Mon père est alors presque mort. Ses poumons se sont remplis d'eau, une valve du cœur a pété. C'est l'anniversaire de mon ex. J'ai lu un livre décolonial sur les amours non-monogames, ça me donne envie d'être gentille. Je lui envoie un message audio. J'ai l'âme lourde et généreuse, je suis en larmes. Il va falloir me raser le crâne, tout recommencer à zéro.
Pourquoi toute cette glu de silence et de mensonge ?
J'ai de la fièvre. L'angine est devenue bactérienne, mais je ne peux pas le savoir. Je suis partie lire des poèmes et je dois faire six heures de train. Ça dégénère. Je sur-produis de la salive en permanence. Je ne peux même plus l'avaler. J'aime la compagnie des garçons. Je suis devenue spécialiste pour les pardonner avant même qu'ils ne s'excusent. Je les comprends. Je les devance. Je transforme les relations. Je suis amie, je reste alliée. Je connais leur médiocrité, je m'y suis toujours affiliée. Que les hommes se comportent encore comme des abrutis égoïstes, assoiffés de petits pouvoirs ; qu'ils soient menteurs et beaux parleurs, qu'ils protègent une vision d'eux-mêmes dans laquelle ils sont innocents ; qu'ils soient injustes, puérils, violents, désespérés et aveuglés par leur propre vide intérieur, je crois qu'ils ne sont pas les seuls. L'inhumanité s'est taillée sur le détachement masculin. L'empire s'est essentialisé, il est andro-socialisé. Le monde se comporte comme un homme. C'est pitoyable.
Je suis dans ma chambre d'hôpital. Je reçois le message d'une cousine. La seule juive antisioniste de la famille de son côté de l'Atlantique. Nous discutons. Elle habite aux États-Unis. Les choses sont à la fois complexes et parfois excessivement simples. Penser que l'État d'Israël représente et défend les juif.ves, revient à accepter de dire que Némésis protège les femmes.
Mon angine a dégénéré en un phlegmon amygdalien. Un abcès sur l'amygdale gauche. C'était un calvaire absolu. Il faudrait que je vous raconte. Je ne sais juste pas dire non. Je ne sais pas mettre de limites. Je n'aime que des hommes qui vont mal et qui peuvent aspirer mon âme. Je la leur donne. Je devais partir lire à Sète, et présenter Haïr le monde. Je me réveille chez un pote, qui habite près de la gare. J'ai fait une énorme insomnie. Il faut que j'annule. Je suis ravagée, trop malade, trop angoissée. J'écris des sms navrants à la libraire. Elle qui s'appelle Pénélope. Elle qui m'attend. On sort boire le café dehors. Je suis nerveuse et agitée. J'ai un début d'histoire d'amour et c'est déjà très compliqué. Je n'arrive pas à déglutir. Il me faut des médicaments. Des trucs forts qui m'apaisent vraiment. On boit le café dégueulasse, on rit ensemble. Quelque chose se détend en moi. Je vais aux chiottes. La libraire m'appelle, me rassure. Tout de suite je change d'avis, j'accepte d'y aller. J'irai. J'essaye fréquemment de dire non, mais il suffit que la vie s'écoule trente secondes, et je dis oui.
Phénomène socio-bactérien : la gorge s'infecte, le cœur s'emballe. Je commence à être amoureuse au sens où je transfère mon gouffre. Danger attention : clarifier. Je ne connais que la fusion ou la distance. Je ne supporte pas l'entre-deux, et pourtant j'entretiens le flou, l'ambiguïté. La séduction. Parce que par messages c'est possible. Ça fonctionne en sérotonine et dopamine. C'est immédiat et c'est facile.
Il fallait que je sache dire non. Il fallait que je me décolle. Il fallait que je l'emprise mentale puisse prendre fin. Que cette sur-occupation cesse tout de suite. Je voulais redevenir moi. Ne pas tomber. Ne pas tomber. Parfois mon cœur est tellement vide, et le gouffre en moi si profond, qu'alors j'ai besoin d'un espace où transvaser les eaux salées. Je n'aurais jamais du fumer sur l'angine rouge. Toujours est-il : jeudi matin je suis partie. Finalement et malgré tout, malgré la fièvre et l'insomnie, je suis partie. Il fallait faire six heures de train. Je les ai faites. Je ne pouvais plus rien avaler. Je crachais toujours ma salive. Les gens me regardaient bizarre. Ça les dégoûtait sûrement. Durant le trajet, notre train a été coincé une bonne heure en gare de Nîmes. À cause d'un sac oublié. Sac = bombe : politiques anti-terroristes. Il faut attendre. Il fait soleil. Je flotte alors, comme avec un corps pneumatique. Je traînais fiévreuse sur le quai, discutant avec un daron, consultant en informatique, anciennement cabarettiste. Je lui dis que j'ai une angine. Que je me vais présenter mon livre. Il tape mon nom sur Internet. Le train repart. J'arrive enfin en gare de Sète. Pénélope est venue me chercher devant la gare, dans son Kangoo vert émeraude. Elle me remercie chaudement d'être venue, et me dépose devant l'hôtel. Je tente de dormir sans succès. Je suis HS mais décidée ; je me lève et je me maquille. Je crache encore. Ça n'est plus que j'ai mal à la gorge. Ma gorge est tellement douloureuse que ça fait mal à tout mon corps. Je me sers de cet Angi-spray qui m'a été prescrit l'autre jour. J'avale difficilement un autre cachet de Doliprane. Les douleurs irradient partout. Je vais jusqu'à la librairie : L'échappée belle.
Je crache beaucoup avant d'entrer, sur les pavés du centre-ville. Les libraires me demandent alors, si je vais mieux. Je réponds que j'ai une angine, que ça ira. On fait le tour des rayons, nous bavardons. Il faut que je crache dans un crachoir, on prépare la présentation. Les gens arrivent. Je sors prendre l'air et ça commence. Il y a peut-être vingt personnes, puis trente personnes. Je lis des extraits, on discute. J'annonce que je suis très malade. J'arrive encore un peu à boire. L'adrénaline fait son effet, je tiens le coup. Je lis des extraits de poèmes, de textes en prose. La soirée est très réussie, nous parlons de beaucoup de choses. Ça se termine. La fièvre monte. Pénélope m'invite au resto. Je ne peux plus ouvrir la bouche. J'ai la mâchoire congestionnée. Je tremble, je sue. Il faut que je rentre à l'hôtel. Je ne peux plus rien avaler. Elle me ramène, on se remercie chaleureusement, elle s'inquiète et elle s'excuse, me souhaite un bon rétablissement.
Je m'ébouillante sous la douche afin de répondre à la fièvre, je vais me coucher, j'espère dormir. Je ne dors rien. Il faut que je crache, que je sorte cette salive, environs toutes les minutes. Il n'y a plus de place dans ma gorge. J'ai excessivement mal partout, mais spécifiquement dans ma gorge, derrière la glotte sur la gauche. Quelques heures passent. Je délire fort. Je vois des livres, des titres de livres. La couverture d'un livre rose « Redevenir juif » flotte et clignotte dans ma tête. Je suis trempée, j'ai chaud et je me sens glacée. Je comprends que quelque chose cloche, que c'est bien plus grave qu'une angine. Il est 4 heures. J'ai besoin d'aide. Je suis très loin de mes repères. J'essaie d'appeler SOS médecin ou une pharmacie de garde mais je ne tombe que sur des sites qui me donnent de faux numéros qui coûtent 3 euros la minute. J'appelle et j'attends 10 minutes. Rien ne fonctionne. Je me redouche. À 5h30 je m'habille et je descends jusqu'à l'accueil pour y demander du secours. Il n'y a personne. Je sonne sur la petite clochette ridicule et circulaire, comme dans les films. Ça ne marche pas. Personne ne vient. Je remonte en chambre. Je me recouche. J'envoie un texto dramatique à Pénélope. Il allait falloir qu'on me soigne. Je n'ose penser à l'hôpital, et je suis trop loin de chez moi pour y voir clair. Mais les douleurs dedans ma gorge qui ne laisse plus rien passer sont devenues insupportables.
Il est 8 heures, je quitte l'hôtel. Je me surprends à être capable de faire mon sac, et de marcher. Je crache partout où je vais. J'envoie des textos à ma mère pour lui dire qu'elle vienne me chercher en gare d'Antibes. Je cherche une pharmacie ouverte. On est le 8 mai, jour férié. J'en trouve aucune. J'envoie des messages de souffrance à ma meilleure amie Marie, à mon amoureux du moment. Il me dit que c'est peut-être grave, que je dois prendre soin de moi. Un pote m'appelle, me dit de consulter un docteur via le site Qare.fr. Je ne tiens plus, même assise. Je manque de perdre connaissance. Il me faut des antibiotiques. J'arrive en gare de Montpellier. La correspondance pour Marseille est retardée d'une heure et demi. Je pleure debout, en marchant doucement dans la gare. Je suis épuisée, tellement seule. Je dois trouver une pharmacie. Je sors sous un soleil de plomb. Je sue et je pleure à grosses gouttes. Je me reprends. Je titube en me connectant sur Google maps. Je trouve une pharmacie ouverte. J'y entre. Je dégage sûrement une aura, zombie mourante. Je demande à ce qu'on me fasse le test pour l'angine blanche. J'arrive pas à ouvrir la bouche. Je crache encore dans la bouteille. Peut-être que les gens se demandent si je fais ça par fétichisme. On me fait asseoir dans le coin d'un petit bureau parallèle. La pharmacienne me dit « faites ah ». Je ne peux pas. Elle me dit mais enfin ouvrez. Je lui dis je n'y arrive pas. J'essaie d'ouvrir, ça ne s'ouvre pas. J'entrouvre au max et elle parvient à faufiler son coton-tige au fond de ma langue. Elle prend peur et elle a pitié. Mais vous avez la langue toute blanche ! Ma langue entière est infectée. Je la regarde, les yeux plein de larmes. Elle me donne des antibiotiques. Je m'effondre en sortant de là. Ma mère m'appelle. Je parviens très difficilement à avaler l'antibiotique. Je parle avec difficulté. Ça me fait mal, un mal de chien. Je n'arrive plus à boire du tout. Plus rien ne passe. Je retourne en gare. Mon amoureux/ami/amant me dit LEÏLA VAS AUX URGENCES ! IL FAUT QU'ON TE FASSE DES ANALYSES TU NE PEUX PAS RESTER COMME ÇA. Je minimise. Je prends le train. Mais je comprends qu'il a raison. Ça irradie dans mon oreille. Ma gorge ne fonctionne vraiment plus. Je ne peux pas rester dans le civil.
Épuisée, j'arrive à Marseille. J'ai de l'attente. Je vois les corps tout autour, en bonne santé, toutes ces gorges qui fonctionnent bien, ces gens qui boivent, mangent et parlent. Ces gens qui ont l'air si normaux, si fonctionnels. Je suis jalouse de leur santé et trouve infiniment injuste que ma souffrance soit invisible, intraductible. Je suis terrifiée à l'idée de croiser quelqu'un de connu, avec qui il faudrait parler. Enfin je prend le train pour Nice. Je ne suis qu'un animal suant. Je bave de ma bouche entrouverte. Je pourrais perdre connaissance, mais je décide de tenir bon. Je vais mal et je veux que ça se sache. Ma gorge est bouchée entièrement et je veux que ça se sache. J'oscille entre l'inhibition, l'insurrection. Personne ne va aux urgences pour une angine, c'est trop la honte. Et pourtant à la simple idée de rester dans la vie réelle me terrorise. Il faut qu'on reconnaisse mon mal. J'ai si peur d'être une chiffe-molle, de causer du soucis pour rien. Ma pauvre mère. Mon père qui est à l'hôpital. Notre système de santé, à l'agonie, moi qui engorge les couloirs avec un besoin d'antibiotique…
J'écris à ma mère « les urgences… je songe à aller aux urgences ». Elle me dit consulte ce médecin par téléphone, et copie-colle le numéro dans le texto. J'appelle mais ça ne fonctionne pas. Elle dit OK. Elle accepte d'aller aux urgences. Dieu soit loué. Il me reste deux heures de train.
On file donc aux Urgences d'Antibes. C'est l'hôpital où je suis née, et où elle m'a donné naissance. Nous attendons 3 longues heures dans une salle d'attente poisseuse. Il fait trop chaud. C'est pas seulement que j'ai de la fièvre. Tout ici est moite et suintant. L'ambiance est comme exténuée. Il y a du monde. Un jeune qui s'est fait tabassé. Le brancard passe, prioritaire. Sa mère arrive deux heures plus tard, morte qu'inquiétude, demande à le voir. Des vieux qui canent sur des brancards. Des femmes, leurs mères, des filles, des enfants, des bébés. Je bave sur l'épaule de ma mère. J'ai envie de me mettre par terre. Il faut que je m'allonge. Ma voix a presque disparu. Je crache continuellement dans ce contenant dégueulasse. Je me sens comme une chienne malade. Il faut que j'appuie ma tête à gauche, justement là où ça fait mal. Ma mère caresse mes cheveux, elle ne comprend pas ce qui se passe. Une infirmière vient me chercher. Prend ma tension. Elle me demande ce qui m'amène. Je n'ai pas de voix mais on perçoit ce que je dis. Je lui réponds. J'ai une angine sans antibio, je n'arrive plus à respirer ou avaler quoi que ce soit. Je ne peux plus ouvrir la bouche. Elle dit ah oui c'est une angine, c'est pour ça que vous allez mal. On va vous mettre sous antibio, mais à la place des comprimés, ça sera de la poudre. Elle me donne alors un fond d'eau avec un Doliprane fondu, qu'elle me force à avaler. Ça me fait un mal infernal. On va vous faire voir un médecin afin qu'il examine votre gorge, me dit la dame.
Nous retournons en salle d'attente. Je désespère. Je dis à ma mère que je me sens très incomprise. Elle tente de me rassurer. Après deux heures le docteur vient, nous allons dans son cabinet. Il met une lampe dans ma bouche et il dit que C'EST UN ABCÈS. Il ne s'agit plus d'une angine mais d'un PHLEGMON. Je m'effondre alors en sanglots. Enfin ma douleur a un nom. C'est normal que vous ayez mal, ça prend tout l'espace de votre gorge. Des larmes tièdes de bonheur coulent sur mes joues. J'ai peur de ce que ça implique, mais je suis prête à tout endurer, pour qu'enfin on me prenne en charge. Il va falloir que l'on ponctionne, dit le docteur. On m'emmena alors dans cette zone où tous les brancards s'accumulent, là où l'attente continue, interminable. On me passe une blouse blanche et me met dans un fauteuil roulant. Ma mère reste auprès de moi, elle pense encore qu'on va rentrer, toutes les deux. Elle est tellement désolée. Un écran de télévision diffuse un clip pathétique avec l'affreux Michaël Youn. Les clips sont glauques. Ils veulent nous achever ma parole. Je pleurais encore à larmes discrètes, d'épuisement et de soulagement, mais en découvrant les programmes, j'ai envie de tout exploser. Et puis je regarde mes comparses, ça me fait relativiser. Mais moi aussi je suis malade. Désespérément fatiguée. Mon mal a maintenant un nom. La douleur augmente désormais, parce qu'elle est officialisée. On vient me chercher pour le scanner. On me demande s'il y a des chances que je sois enceinte. Dieu merci non. Une seule catastrophe à la fois. On me donne un produit étrange, post-nucléaire, une espèce de révélateur, en me disant vous allez voir, ça va faire un gros coup de chaud. On peut le dire. Ça me rappelle l'eau écarlate. Chaleurs au sexe et aux muqueuses. J'allonge mon corps qui passe dans le tube. Je dois tenir quatre minutes sans cracher et sans déglutir. Je retiens cet afflux de bave si excessif. Par réflexe ma gorge déglutit. Douleur atroce. Fin du scanner. Je crache encore. Ma mère et le docteur me remontent. Je comprends que je vais rester. Que je ne suis pas au bout de mes peines. On attend encore plusieurs heures pour la ponction. Savoir ce que le chirurgien dit du scanner. Nous sommes remonté.es dans la salle où s'amoncellent les attentes. Il y a encore des clips sordides à la télé qui achèvent d'abrutir l'ambiance. Les gens réclament qu'on s'occupent d'eux. Déjà qu'on souffre, il faut en plus supporter la chaîne Cstar. Hors de question. Et dans un regain d'ambition quasiment révolutionnaire je demande qu'on nous change de chaîne. Entre deux missions plus urgentes, l'infirmière trouve la télécommande. Elle met Arte. J'espérais voir des animaux. C'était le journal de la guerre.
Ma maman est assise par terre, à côté de mon fauteuil roulant. De l'autre côté d'une paroi, un vieux type engueule l'infirmière en hurlant qu'il connaît Ciotti et qu'il exige une ambulance. Le docteur vient pour m'annoncer que l'ORL ne ponctionnera que le lendemain. Il commence à se faire tard. Heureusement il y a un lit dans une chambre, où je vais pouvoir être amenée. Ma mère comprend qu'elle rentrera seule, elle m'embrasse et me dit demain, je reviendrai te voir demain. J'attends encore une bonne heure. Ma tête et mon corps me lancent, ma gorge bouchée irradie dans toute ma bouche infectée, jusqu'à l'oreille. J'aurais tellement voulu dormir. La bourgeoisie commente la guerre dans la télé. Les bombardements sur l'Iran et le Liban. Une docteure désagréable se pointe devant mon visage, avec un air d'impatience, et me demande d'ouvrir la bouche. Exaspérée par mes mâchoires encore incapables de s'ouvrir, elle force avec ses bâtonnets entre mes dents. Elle voulait voir et elle a vu. Elle ne dit rien. Je lui demande d'une voix vide, dans un soupire d'outre-tombe, est-ce que je peux voir le scanner ? Elle me fixa d'un air mesquin et me demanda VOUS ÊTES DOCTEUR ? Je lui dis non je suis curieuse et c'est mon corps ça m'intéresse. Elle lève les yeux, excédée, et me dit non c'est sur l'ordi, avant de partir d'un pas raide. À cet instant, j'ai peur d'être privée de lit. J'attends encore, dans la douleur et dans une anxieuse impatience. Au milieu de l'espace bâtard, débordant de gens esseulés, désespérés, certains pleurant et implorant, tous entassés. Les gens deviennent fous d'attente. Certain.es crient puis ça se calme. Une femme qui vient voir son fils, me regarde et demande ce que j'ai. Le fantôme de ma voix répond, elle me dit que je suis courageuse. Enfin le brancardier arrive, pour me monter dans une chambre. Nous montons donc par l'ascenseur, dans des couloirs entièrement sombres et désertiques, si calmes comparés au chaos de cette succursale du bas. Un peu comme un collège la nuit. Le brancardier, dans un soupire, dit quel bazar. Je lui dis c'est toujours comme ça. Il dit non mais parfois c'est pire, les jours fériés c'est souvent rude. Vous semblez en sous-effectif. Il répond oui, mais d'autres viennent pour compenser et pour soutenir. J'ai mal partout. Je crache encore frénétiquement dans la petite bouteille en verre dont j'ai si honte. J'ai hâte des intraveineuses. Je veux tous les anti-douleurs. Je m'offre alors entièrement, tant que la souffrance puisse partir. Pourvu que je dorme. Chambre 2306. Quel drôle de nombre. Est-ce qu'un jour ça sera une année. Qu'est-ce qui sera là pour le voir ?
Il y a dans le lit voisin, une jeune fille. Elle a son ordi sur les genoux. Un Macintosh. Moi on me met côté fenêtre. J'ai tellement mal. Je dois cracher. On me donne un crachoir en carton, de ces récipients d'hôpitaux tout à fait idoines pour vomir. On m'installe le cathéter. Aiguille dans veine, veine qui claque, mais peu importe. On en trouve une qui supporte. On me perfuse. Le sacré de l'intraveineuse. Divinité d'antibiotiques, de cortisone, d'anti-douleurs. Tout le cocktail du paradis. J'ai encore mal. L'infirmière dit que ma voisine a eu le même problème que moi. Je lui demande si ça fait mal, quand ils ponctionnent dans l'abcès. Elle ne me répond pas vraiment, elle est embarrassée, hésite. Je comprends que ça fera mal. Elle dit mais ça soulage après.
Mes douleurs musculaires se calment. La fièvre baisse. Je somnole je crache je somnole. Les douleurs dans l'oreille la bouche et la gorge sont insupportables. Mais je suis soulagée d'être là, et qu'enfin on s'occupe de moi. Je n'ai plus de fièvre, mais les douleurs ne passent pas. La nuit passa, douloureusement. Entre 5 et 8h je dors. Le matin je veux qu'on augmente l'antidouleur. Je le demande. On me m'envoie donc du Tramadol. Nausées terribles. Et le stress de l'intervention. C'est le matin. On me propose d'aller me doucher. J'accepte alors par correction. Je me traîne jusque dans la douche. On dit tenez une serviette, en me tendant un vieux torchon. Je suis secouée par des spasmes de vomissement, mais ma gorge est trop obstruée. Rien ne peux passer par ma gorge, ça sort quand même. Un liquide âcre et jaune fluo s'écoule de ma bouche sur le sol. Douleurs acides. Je fais couler l'eau sur mon corps, nettoie les traces sur le carrelage. Je me sens comme une bête blessée, et encâblée. Je remets ma culotte, sale, et j'enfile la blouse propre qu'on m'a donnée. Je me recouche. Sourire maladroit échangé avec ma voisine de chambre. Elle est belle et s'appelle Emma. J'aime qu'elle soit là, non loin de moi. Elle a 18 ans, moi 32. Pourvu que cet abcès s'en aille. Et que ça ne fasse pas trop mal.
Je me repose. Je suis presque sauvée maintenant. Je repense à la librairie, à sa devanture et c'est drôle : c'est vrai que je l'aurai vraiment échappée belle… Quelques heures passent, mais on est toujours le matin. Soudain j'entends dans le couloir la voix d'un homme. Toutes les soignantes sont des femmes. Sauf les docteurs. Le docteur entre. Il dit je vais commencer par vous. Je m'appelle Dr. Nourrisson, comment ça va ? Je peine à sortir quelques sons du trou pullulant qu'est ma bouche. J'essaye de lui dire pas terrible. Donc vous avez une grosse angine avec un abcès par dessus. Quand est-ce que ça a commencé ? Je lui raconte, tant bien que mal, même sans voix et dans des souffles exténués : les douleurs, Sète, l'aller-retour, l'angine rouge qui devient blanche, etc. Il me dit je vais regarder. Je le préviens qu'il faut que je crache. Je crache dans le truc en carton. J'arrive pas à ouvrir ma bouche, je sens qu'elle pue. Le médecin est coiffé d'un casque avec loupiotte, il a l'air d'un spéléologue. Il me dit de tirer la langue, j'y arrive pas. Il pose son bâtonnet en bois et ouvre un peu avec un autre. Il voit l'abcès. Il dit c'est gros. Je vais devoir vous ponctionner. Je referme en soufflant je sais. Mais d'abord je vais vous pchitter du produit anesthésiant. Il pchitta au fond de ma bouche. Gardez-le bien au fond à gauche. Je me demande par quel moyen. Il me dit je vais voir la jeune, et je reviens. Épaté par la résilience de ma voisine, il lui dit qu'elle sort aujourd'hui, avant midi. Elle lui demande si elle pourra reprendre le travail lundi. Il répond oui. Elle est bien jeune pour travailler, pense mon cerveau de fainéante.
J'aperçois alors la seringue qui va servir à trépaner ce qui m'empêche de déglutir. J'ai peur mais je suis prête à tout, pourvu que ce cauchemar s'arrête. Ma bouche est bien anesthésiée, mais pas du tout mon amygdale. L'abcès est sur mon amygdale. Je suis contente pour Emma, elle a l'air contente de partir. C'est la seule qui peut me comprendre. J'ai Dr. Nourrisson en face, assis tout près de moi sur le lit. C'est presque étrange, d'être si proches. Je me redresse. Il dit bon bah je vous préviens, ça va être très inconfortable, mais c'est pas long. Surtout respirez normalement. Ouvrez la bouche. Il m'aide avec ses bâtonnets, car même au max j'y arrive pas, il prend la seringue et faufile sa longue aiguille. Allez je pique. Je sens une douleur glacée me traverser sur un point fixe. Je ferme les yeux, je respire. La douleur est aiguë et froide. Mais au moins elle a des contours, elle est très nette. L'aiguille est au fond de ma gorge. Il me dit courage, respirez. Je sens que ça extrait du pus. Ça dure environs sept secondes, puis ça s'arrête. J'ouvre les yeux. Un goût amer et répugnant rempli ma bouche. Il me dit vous pouvez cracher. Et il ajoute presque amusé, je crois que la pêche a été bonne ! Il y a énormément de pus dans la seringue. Ça me dégoûte. Ce tube rempli d'une substance jaune, beige et verdâtre. Une abominable victoire. On va envoyer au labo ! Les antibio feront la suite… Est-ce que vous avez compris ? Je réponds oui sans trop comprendre, et il s'en va. Je retombe alors sur le lit. Je crois que je suis soulagée. Un gros morceau de mal en moins. Je parviens enfin à dormir, à boire un peu. Je crois alors que mon calvaire est terminé. Je pense que ça y est je vais mieux et que le pire est derrière moi.
Leïla Chaix
19.05.2026 à 10:03
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La guerre contre les peuples originaires se poursuit au Mexique
- 18 mai / International, 2, Avec une grosse photo en haut
Dans une époque tourmentée par le retour des fascismes, les génocides et les ravages écologiques, les rares pays qui voient arriver à leur tête des personnalités de gauche suscitent un engouement important. Au Mexique, la présidence occupée depuis 2024 par Claudia Sheinbaum reçoit les louanges des sociaux-démocrates et des franges plus radicales de la gauche aux quatre coins du monde. De toute évidence, les différences sont considérables entre l'hystérie trumpiste aux Etats-Unis d'Amérique et le progressisme libéral de la gauche mexicaine au pouvoir depuis 2018. Cependant, vanter les mérites d'un tel gouvernement, qui satisfait quelques exigences sociales et mesures basiques, sans considérer l'ensemble de la politique mise en place peut avoir des conséquences graves pour les populations et les territoires qui, d'en bas, subissent un système qui ne bouge pas.
L'actualité des attaques contre les communautés du Conseil Indigène et Populaire du Guerrero - Emiliano Zapata (CIPOG-EZ), organisation intégrante du Congrès National Indigène (CNI) ; les menaces d'il y a quelques mois à Oaxaca contre l'Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l'Isthme (UCIZONI) dont le coordinateur est actuellement en tournée en Europe ; les spoliations de territoire zapatiste appuyées par le gouvernement du Chiapas ces dernières années ; et plus généralement l'ensemble des violences à l'encontre des peuples originaires et des résistances populaires au Mexique, nous démontrent la constance d'une réalité que les apparats du pouvoir s'efforcent de masquer : la guerre contre les peuples.
« Est-ce utile de parler ? Nos cris peuvent-ils arrêter une bombe ? » s'interrogeaient, de façon rhétorique, les zapatistes en octobre 2023 à propos de l'éco-génocide en Palestine. « Nous ignorons si vous le savez, mais nous, Zapatistes de l'EZLN, savons combien il est important, au milieu de la mort et de la destruction, d'entendre des mots de soutien. Je ne sais pas comment l'expliquer mais il se trouve que, oui, peut-être que les mots depuis très loin n'arrêtent pas les bombes, mais ils permettent d'ouvrir une brèche dans la chambre noire de la mort et d'y laisser passer une petite lumière ». [1]
Peu à peu, les mots deviennent des murmures qui rencontrent d'autres voix et, par écho, elles se transforment en un cri commun qui résonnera peut-être jusqu'aux montagnes du Guerrero. C'est dans ce sens que le CNI, organisation fondée en 1996 dans le sillage du soulèvement zapatiste, appelle à ce que « les peuples, organisations, collectifs et individus d'en bas et à gauche du Mexique et du monde » agissent urgemment pour exiger l'arrêt des violentes attaques contre la digne lutte du CIPOG-EZ. [2]
Depuis le 6 mai dernier, les communautés autochtones de la basse montagne du Guerrero subissent de graves attaques, sous la forme de tirs avec des armes de gros calibres et de bombardements par drone, de la part du puissant cartel local 'Los Ardillos'. Elles s'inscrivent dans la continuité des offensives criminelles qui affectent durablement les peuples originaires et les organisations de résistance dans la région. Ces récentes attaques ont provoqué le déplacement forcé de plus de 1200 personnes des villages de San Pedro Huitzapula, Tula, Xicotlán, Acahuehuetlán et Alcozacán, et ont causé la destruction d'habitations et d'infrastructures communautaires, ainsi que la mort de quatre personnes. Les peuples nahuas, mephaá, na savi, ñomndaa et métis qui habitent les territoires attaqués sont contraints de se réfugier dans les montagnes environnantes et dans d'autres communautés. Aujourd'hui, la communauté de Alcozacán qui est l'une des principales bases organisationnelles du CIPOG-EZ est presque entièrement vidée de sa population. Au cours de la dernière décennie, 81 personnes membres de l'organisation ont été assassinées et 25 sont portées disparues.
Face à cette situation délétère pour l'exercice de l'autonomie indigène, permise par une impunité structurelle, les communautés organisées au sein du CIPOG-EZ ont constitué la Coordination Régionale des Autorités Communautaire - Police Communautaire - Peuples Fondateurs (CRAC-PC-PF). L'organisation de telles structures d'auto-défense est souvent, dans la réalité violente du Mexique, le seul moyen de garantir une dissuasion minimale des menaces armées qui pèsent sur le quotidien des communautés*. En novembre dernier, trois policiers communautaires ont été assassinés et sept autres ont été gravement blessés lors d'une attaque de 'Los Ardillos' contre des autorités et des membres du CIPOG-EZ qui se rendaient à une assemblée communautaire. L'élévation du niveau d'armement des récentes attaques place les forces policières autonomes, dont l'équipement est assez modeste, dans des conditions de résistance particulièrement précaires. [3]
La violence du crime organisé, qui s'est fortement étendue sous le mandat d'AMLO (2018-2024), contribue à la spoliation territoriale des peuples originaires. En parallèle, et sans effet négatif sur l'expansion des cartels, l'armée acquiert une importance et une présence renforcées, en particulier sur les territoires concernés par les méga-projets phares du gouvernement, dont la gestion a été déléguée aux ministères des armées et de la marine. La diversité des formes répressives (militaire, paramilitaire et narco) agit toutefois de concert au bénéfice des industries du capitalisme extractiviste et des réseaux transnationaux du crime organisé qui jouissent, les unes et les autres, d'une couverture d'État.
À ce propos, l'Armée zapatiste de libération nationale écrit :
« (…) les deux – État et Crime Organisé – enserrent un territoire, ils le détruisent et le dépeuplent, et ensuite, le grand Capital entre pour reconstruire et réaménager. Ceux qui disent qu'il y a une alliance entre les gouvernements et le crime organisé mentent. De même qu'il n'y a pas d'alliance entre une entreprise et ses clients. Ce qu'il y a, c'est une simple – bien que coûteuse – opération marchande : l'État offre une absence et le cartel en question « achète » cette absence et se substitue à la présence de l'État dans une localité, une région, une zone, un pays ». [4]
Le motif d'une telle opération marchande, bien souvent, réside dans les richesses des terres sur lesquelles vivent les peuples originaires. C'est avec lucidité que les membres du Mouvement d'articulation des peuples oubliés de la Cañada (MAPOC) de la Sierra Mazateca (Oaxaca) s'inquiètent de la situation en cours au Guerrero :
Nous sommes inquiets de la possibilité que cette violence prolongée, tolérée et normalisée finisse par favoriser de nouvelles formes de spoliation territoriale et l'avancée de mégaprojets extractivistes, en particulier miniers, historiquement imposés sur des territoires indigènes par la peur, la fragmentation et la violence ». [5]
La gauche « progressiste » du Mouvement pour la régénération nationale (MORENA) au pouvoir depuis 2018, qui prétend impulser la Quatrième Transformation (4T) du pays - après l'Indépendance (1810-1821), la Réforme (1857-1861) et la Révolution (1910-1920) - ne déroge pas à la règle de la narco-politique bien implantée au Mexique.
En témoigne l'assassinat de Samir Flores Soberanes, défenseur du territoire contre le (méga-)Projet Intégral Morelos en 2019. Ce crime met en évidence un réseau de responsabilités impliquant l'ex-président AMLO, plusieurs gouverneurs, hauts fonctionnaires, autorités municipales et la cellule criminelle 'Los Aparicio', présumés auteurs matériels de l'assassinat et liés au Cartel Jalisco Nueva Generacion. La mort de Samir et ses conséquences sur les résistances locales ont bénéficié aux entreprises transnationales impliquées dans le projet telles que Elecnor, Enagas, Bonatti, Saint Gobain ou encore Macquarie.
C'est désormais sous la présidence de Claudia Sheinbaum que la narco-politique suit son cours. Comme dans le cas de l'assassinat de Samir, les responsabilités dans le Guerrero sont clairement identifiées : « Le gouvernement de l'État et la municipalité ne protègent pas leur population, ils protègent un cartel criminel.' Le Congrès National Indigène dénonce la démagogie mensongère des trois niveaux de gouvernement lorsqu'ils prétendent que les attaques contre le CIPOG-EZ s'inscrivent dans le cadre d'une « guerre entre cartels » ou d'une « guerre entre communautés », occultant la responsabilité qui incombe aux autorités mexicaines, notamment en raison des refus et retraits de mesures de protection. Depuis des années, la Garde Nationale et l'Armée Mexicaine permettent à « Los Ardillos » de se mouvoir librement sous leur yeux, de procéder à des contrôles et blocages routiers illégaux, ou encore de commettre des homicides et des disparitions en plein jour. Dans le cas des récentes offensives qui se sont déroulées à proximité d'une caserne militaire, les forces armées mexicaines ont refusé d'intervenir pour protéger les habitants, laissant à Los Ardillos le temps 'd'éliminer la police communautaire et de prendre le contrôle du territoire'.
La situation actuelle subie par le CIPOG-EZ n'est qu'une des nombreuses manifestations d'une guerre systémique et protéiforme contre les communautés qui peuplent la Terre et luttent pour y (sur)vivre dignement. Pendant que des milliers de personnes, femmes et hommes, enfants et ancien.nes fuient les bombes et les fusillades, le CIPOG-EZ déclare : 'Frères et soeurs du Guerrero et du Mexique, voici la guerre que nous vivons depuis de nombreuses années. Ni la quatrième transformation ni les Etats-Unis sont une solution pour notre peuple ça, c'est à nous de la construire. Comme le disent les zapatistes : 'Aujourd'hui c'est la Palestine, demain ce sera nous', et nous le vivons déjà.'
Cette guerre s'étend vers le sud de la géographie mexicaine, où l'héritage de 500 ans de résistance autochtone garde un coeur battant. Les territoires des peuples originaires correspondent aux marges d'un Etat qui, s'autoproclamant bienfaiteur du peuple, prétend les assimiler et les intégrer à la marche forcée du capitalisme. Trois méga-projets ont constitué le fer de lance du sexennat d'AMLO, et sont poursuivis aujourd'hui sous Sheinbaum : le Projet Intégral Morelos (gasoduc et centrale thermo-électrique), le Train maya (infrastructure touristique dans la péninsule du Yucatan) et le Corridor Intérocéanique de l'Isthme de Tehuantepec (Oaxaca).
Ce dernier projet, conçu comme la colonne vertébrale d'une restructuration profonde du territoire au bénéfice des flux marchands transnationaux et d'une production industrielle, s'impose au détriment de la pérennité des modes de vie indigènes. Bien que vieille de plus d'un siècle, l'idée d'exploiter l'isthme de Tehuantepec, bande étroite de terre entre les océans Pacifique et Atlantique, pour le transport trans-océanique de marchandise se concrétise finalement avec l'arrivée de Lopez Obrador au pouvoir. La classification du projet comme d' 'intérêt national' a permis la militarisation de la région, et autorise la marine à contourner avec une plus grande liberté les normes et les contraintes que pose un grand projet d'aménagement en territoire autochtone. La présence militaire ne dissuade nullement l'ancrage croissant du crime organisé, qui anticipe les marchés licites et illicites que le Corridor ouvrira. Loin de favoriser la tranquillité des habitant.es, la marine représente un facteur supplémentaire de répression pour les communautés qui s'organisent et s'opposent à la spoliation de leur territoire. L'Union des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l'Isthme (UCIZONI) - adhérente au CNI - dont trois membres ont été assassinés l'an dernier lors d'une embuscade, continue de subir des intimidations et des menaces graves [6] en raison de leur engagement à dénoncer les irrégularités du projet et ses impacts : absence de consultation indigène, assèchement de sources d'eau potable, expropriations (sans compensation), formation d'une nouvelle frontière migratoire, démultiplication des projet extractivistes...
Au Chiapas, l'implantation des cartels venus du nord fait désormais partie du paysage. Là encore, l'incompétence et le silence, si ce n'est la complicité, du gouvernement de Rutilio Escandon était patente. La violence résultant des conflits entre cartels pour le contrôle du territoire, a amené peur, méfiance, migrations, morts, viols... autant d'éléments qui ont fragilisé le tissu social et l'unité des communautés, jusqu'en territoire zapatiste. A l'arrivée du nouveau gouverneur, Eduardo Ramirez, ce contexte a légitimé le renforcement des corps répressifs de l'Etat : construction de nouvelles casernes de la Garde Nationale, création d'un corps d'élite 'Pakal', modernisation des équipements des polices municipales et du Chiapas. Tout ceci s'ajoute à la présence de longue date de casernes de l'armée fédérale. Fin 2024 et fin 2025 les zapatistes ont dénoncé des nouvelles formes de spoliation de leurs territoires – où iels expérimentent la pratique du Commun – par des agriculteurs faisant valoir des titres de propriété octroyés par le gouvernement du Chiapas, escortés par différents corps armés officiels. Les communautés zapatistes et l'autonomie indigène (en territoire maya) se retrouvent fragilisées, prises en étau entre le crime organisé et les incursions gouvernementales. En octobre 2025, l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), voyant l'étau se resserrer progressivement, anticipait : 'nous avons beaucoup dit que nous ne voulions pas la guerre, mais ils nous obligent à nous défendre'.
Les événements rapportés, concentrés dans les derniers mois, exigent de nous d'être capables de regarder vers le bas mais aussi, au loin, au-delà du spectacle que les puissants sont en mesure de nous offrir. Dans quelques jours, les projecteurs du monde entier seront braqués sur le Mexique à l'occasion de la Coupe du Monde 2026, organisée conjointement avec les États-Unis d'Amérique et le Canada.
Cette compétition sportive est la vitrine démagogique d'un monde d'apparence paisible, où des équipes nationales s'affrontent dans le respect des règles du jeu, pendant que dehors ou dans les recoins oubliés de l'intérieur, les gouvernements s'arrogent la liberté de bafouer les droits inaliénables des peuples et de massacrer des populations civiles.
En février dernier, suite à la décapitation médiatique par l'État mexicain d'El Mencho, chef du plus puissant groupe criminel du pays, le Cartel Jalisco Nueva Generacion, la présidente mexicaine se félicitait du succès de l'opération. Elle était ainsi en mesure de rassurer la FIFA, ses collègues nord-américains et les investisseurs transnationaux quand à la capacité du gouvernement à se montrer ferme face au crime organisé. Cet épisode est symptomatique d'une tentative naïve et infructueuse de convaincre les peuples du Mexique et du monde que l'actuel Mexique, à l'effigie d'une femme scientifique et de gauche, n'est plus ce Narco-État machiste bien connu.
Pour garder la face, il faut taire la réalité effrayante des féminicides et éviter que s'ébruite le nombre de personnes disparues, deux phénomènes massifs au Mexique qui n'ont cessé de s'aggraver au cours des mandats d'AMLO et de Sheinbaum. Ce sont plus de 1000 fosses clandestines qui ont été découvertes par les proches de disparu.es au cours des deux dernières années [7]. En février dernier, ces collectifs ont exhumé des centaines de restes humains autour du stade Akron (Guadalajara), exposant la réalité crue de ce qui se joue chaque jour à l'ombre des projecteurs. Les collectifs de recherche des personnes disparues font preuve d'une résistance et d'une vaillance incontestable face à cette nécro-politique.
Au Mexique, la spoliation des territoires et des communs, les attaques contre les peuples originaires et les populations locales, en particulier contre les femmes, sont les différents visages d'un système de mort qui partout prolifère. Il est vital que nous soyons attentif.ves à ces dynamiques qui relèvent d'une 'guerre contre les peuples', et que la pointe de la pyramide du pouvoir, même teintée de progressisme, ne nous aveugle pas sur ce qui se passe à sa base.
« Les balles qui assassinent nos compañeros ne peuvent pas détruire leurexemple ni éteindre la dignité des peuples qui défendent la vie. Chaqueagression confirme que l'État mexicain, désormais sous le costumecriminel et mensonger de la Quatrième Transformation, poursuit sa guerrecontre les peuples, une guerre qui cherche à briser l'autonomie, àimposer la peur et à ouvrir la voie à la spoliation, mais les peuplesrestent debout comme une racine qui ne meurt pas et une fleur qui renaîtde la terre blessée ». [8]
S et L
[2] https://www.congresonacionalindigena.org/2026/05/11/traduccion-al-frances-convocatoria-a-la-accion-global-en-solidaridad-y-alto-a-la-guerra-contra-el-cipog-ez-y-los-pueblos-originarios/
[5] https://www.congresonacionalindigena.org/2026/05/12/denuncia-urgente-por-ataques-armados-desplazamiento-forzado-y-riesgo-de-etnocidio-contra-comunidades-indigenas-del-cipog-ez-en-guerrero/
[6] En janvier et février 2026, plusieurs membre de l'UCIZONI ont été intimidés devant leur domicile par des coups de feu. Certains ont subi des embuscades et ont dû se réfugier hors de la région. C'est dans ce contexte que le coordinateur de l'UCIZONI Carlos Beas Torres entreprend une tournée européenne pour alerter sur la réalité vécue dans la région de l'isthme et plus largement sur la résistance des peuples originaires au Mexique. Pour plus d'information et pour retrouver les étapes de la tournée : https://lessoulevementsdelaterre.org/tournee-europeenne-de-carlos-beas-torres-contre-le-megaprojet-du-corridor-interoceanique-au-mexique
18.05.2026 à 22:17
dev
« Il faut faire ressurgir le souterrain périlleux de l'expérience révolutionnaire » [Ruines]
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Comme on le sait, c'est dans les vieilles marmites que l'on fait les meilleures soupes mais c'est aussi dans les publications les plus confidentielles que l'on trouve les textes les plus précieux. La revue papier Ruines vient de faire paraître son 4e numéro dont nous publions ici le lumineux Cloaca Maxima.
« Je suis optimiste : tout dans ce monde est pour le mieux. Le grand médecin Hufeland a fait cette remarque, que les sentiments bienveillants sont favorables à la santé ; – le sage jouit d'une longue vie ; – l'opinion est juste, – la loi récompense les bonnes actions : – après tout, la justice règne dans le monde. »
Joseph Ferrari, Les philosophes salariés
I
Il a d'abord fallu se libérer de l'espoir.
De l'espoir et de ses ruses théologiques.
Toujours un ailleurs et un autrement subsistaient, aussi dogmatiquement qu'abstraitement, et dont la simple évocation transcendantale suffisait à panser les plaies, et à se complaire dans l'absence du penser.
La patiente sécularisation de l'espoir s'est depuis accomplie à travers des temps apocalyptiques. À la fois humble et lyrique, l'espoir est désormais un prêtre de gauche, officiant au cœur d'une église civile qui a renvoyé la révolution, cet éclat messianique, au rayon des accessoires mités. Tout ému de ses paroles souffreteuses et de la joie qu'elles communiquent, il caresse les subjectivités révoltées dans le sens du poil et embrasse à bras le corps l'impuissance des vanités activistes à la carte, terreau riche en larmes et plein de bonne volonté, sur lequel viennent ensuite germer les fleurs de l'abattement.
Si la pointe rouge de l'utopie est absolument nécessaire pour percer l'encerclement fatal dont nous sommes victimes, sa radicale effectivité ne réside pas dans l'entrelacement de la crainte et de l'espoir, c'est-à-dire dans une somme d'aveuglements, mais bien plutôt dans celui, critique, de la lucidité et de l'audace. Il s'agit tout à la fois de reconnaître précisément les limites que nous affrontons et d'envisager leur dépassement scandaleux.
Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé à une situation qui a besoin d'illusions. [1]
II
Tout plutôt que l'espoir : une fièvre froide, une démence brûlante, une indifférence effrontée – un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.
Et une ferme conviction : « Ce qui pourrait être différent n'a pas encore commencé. »
III
Il a ainsi fallu se libérer de l'espoir
(et il le faudra encore ; il le faudra sans cesse. L'espoir ne meurt jamais, c'est là sa principale force, il trouve toujours de nouvelles naïvetés sur lesquelles persister, de nouveaux culs-de-sac à revivifier, de nouveaux arcs-en-ciel à affadir.) Il convient désormais de se libérer de la libération même.
IV
J'emploie le mot libération selon le sens qu'en donne l'ordre de ce monde – celui d'une libération toujours partielle, toujours partiale, celui d'une libération sans liberté.
Libération par les bombardements, libération par la torture, libération par le mensonge et la simulation, libération sous conditions.
De cette libération – libération que le monde offre généreusement (mais non inconditionnellement) à toutes celles et tous ceux qui naissent et meurent en ses territoires –, il a toujours été question de la contracter, c'est-à-dire de la soumettre par contrat à des droits et à des devoirs ; et qu'importe si la rigueur de ces derniers tendent rapidement à oblitérer le flou des premiers. Car les devoirs n'aiment rien tant que contraindre les droits – processus que certains s'hasarderaient presque à qualifier de naturel.
Il n'y a qu'à observer l'émergence d'une république dans un bouillonnement révolutionnaire : une fois les esprits sauvages ou conséquents éliminés, il ne reste plus que des bureaucrates, prompts à administrer, et des despotes en puissance, dont les désirs se résument à clôturer les horizons. Leurs communes mesures, afin de mieux gouverner leurs prochains et de leur rendre la vie plus aisée, s'envisagent toujours sous l'angle d'un hypothétique progrès, qu'il s'agisse des mœurs (marchandes) comme des idées (commerçables).
Ainsi nous fumes libérés de la mort par l'esclavage, puis de l'esclavage par le salariat, puis du salariat par la survie, et enfin de la survie (cette précarité sociale toujours trop généreuse) par l'atomisation.
Il ne demeure d'ailleurs plus d'individus de nos jours (il y a eut libération de ce leurre), mais seulement de petites entreprises égotiques, une multitude d'autoentrepreneurs du soi : les dividus de l'identité reproductive et de la reproduction à l'identique de ce reflet que le Capital donne de l'humain.
Des grains de sable.
Qui n'enrayent nulle machinerie.
V
Temps d'arrêt dans l'enchaînement : je regarde la machinerie : la seule issue est l'impossible...
« Nous avons fait comme si nous étions libres, nous avons fait comme si nous avions le choix, nous avons fait comme si le système des rapports entre les êtres n'était pas faussé, partout, autour de nous, en nous. Nous avons commis l'erreur la plus empoisonnée, celle que l'on ne peut que laver entièrement, ou bien elle contaminera tout ce que nous entreprendrons : nous avons sous-estimé la puissance sociale qui divise chaque individu en plusieurs volontés ennemies. »
Alain Jouffroy, Discours sur le peu de révolution
I
Celui qui traça les premiers reliefs de ces Ruines sur papier – doigts du vide toquant à la porte du néant – parla de cette atmosphère étatique où le commissariat s'accouple à la clinique.
Ce décor vaguement dialectique d'un monde en pièces – décor qui n'avait rien de nouveau (un surréaliste a pu parler à la fin des années 60 de ces « noces insanes de la pharmaceutique et de la police » que célébraient alors les modernes métropoles) – a depuis pris la poussière. Ses néons grésillent, sa machinerie flanche, des interstices s'y dessinent, qui laissent encore trop circuler les racines du négatif et le magnétisme noir de la destruction révolutionnaire.
Déjà, afin de remédier à cela, des éléments conséquents de cette scénographie se font remplacer.
Tout va si vite.
Mais tout était aussi déjà là, puisque tout a déjà été aspiré et recraché, ou est en passe de l'être. Tout s'oblitère.
II
Ce sont les dépliant publicitaires qui parlent le mieux du monde dans lequel nous vivons. Rien ne vaut la réclame. C'est la réclame qui, intimement, réalise ce monde. Et il n'y a ni cliniques, ni commissariats, dans les images de la réclame – même lorsqu'elle en fait la publicité. Ne s'y trouve jamais que ce qui a été éliminé et dont l'image, mirage plastifié, nous est vendue comme une oasis à des assoiffés. Et qu'importe si les eaux en sont croupies.
III
Ce qui n'apparaît plus demeure présent.
Voire : ce qui n'apparaît plus s'étend.
Il existe une corrélation optimisante entre la disparition et la permanence, et elle est de l'ordre de la spectralité. Tout ce qui disparaît, ou plutôt tout ce qui est porté à disparaître, est libéré afin de mieux hanter les territoires qu'il habitait.
Il n'habite plus ; il occupe, dans et par l'esprit.
Et de même que l'usine s'est trouvée effacée du paysage occidental à mesure que tout devenait travail, c'est-à-dire avec la diffusion en tout endroit et à tout moment du travail sous sa forme la plus volatile et la plus pernicieuse, de même le commissariat a-t-il infusé dans tous les plans du mille-feuille social, depuis la vidéosurveillance en tout lieu jusqu'au QRcode en toute occasion en passant par le devenir-baqueux des fictions comme des comportements ; et de même encore, la clinique a-t-elle contaminé le quotidien à mesure que les maladies (aussi bien conceptuelles qu'effectives) s'y répandaient et que les institutions chargées de la prophylaxie se voyaient dégradées par d'habiles politiques, perdant tout moyen de les traiter tout en essaimant les patients à tous vents.
Le clou particulier de ce spectacle fut le confinement généralisé de l'année 2020, qui vit des milliers de citoyens apeurés applaudir des soignants invisibles, depuis des fenêtres ou des balcons qui ne donnaient que sur des rues désertes, tout en revêtant, en leur chambre comme dans leur voiture, à la ville comme à la plage, ces masques chirurgicaux, naguère privilège des professions médicales.
Disparition (mais non fin) de la clinique ; disparition (mais non fin) du commissariat. Disparition (mais non fin) de l'État, du religieux, du social, du politique, des soumissions de tout ordre. Leurs spectres suintent et s'insinuent partout. Ce dont ils se trouvaient empêchés par la matérialité institutionnelle, l'évanescence de leur nouvelle condition enfin le leur permet. Ils sont ce froid qui passe entre les plinthes, cette brume qui s'immisce dans les crânes, ce pouvoir qui s'étend mollement en chacun des vides par lui précédemment creusés.
IV
Envisagé d'une façon bassement hégélienne, que peut être cette aufhebung, ce dépassement de la dialectique du commissariat et de la clinique, si ce n'est l'hypermarché ?
Hyper-marché qui ne disparaît pas, mais bien au contraire tend à englober en sa masse ce qui se trouve encore à vivoter à ses côtés ; hyper-marché qui s'étend jusqu'à l'abstrait du cyberespace et s'implante en nos tête (et jusqu'en nos cœur, via des applications de rencontre) ; hyper-marché qui à la fois surveille (souriez, vous êtes filmés) et soigne (mangez cinq fruits et légumes par jour) ; hyper-marché dont il nous faut bien convenir que nous en sommes tous devenus, simultanément et indifféremment, les clients, les caissiers, les vigiles et les marchandises, mais jamais les dirigeants, et bien rarement les actionnaires – sauf à considérer les cartes-fidélité comme des coupons indexés au Stock Exchange international et par là même valant comme droit de veto ou d'assentiment dans le grand bac à sable démocratique du marché mondial.
V
Dans son texte testamentaire, Son propre temps appris par la pensée, Tronti note : « On a dit que le capitalisme a vaincu le socialisme dans la guerre non par la force des armées, mais par l'imaginaire des supermarchés. C'est vrai. Le manque de liberté a compté beaucoup moins que la pénurie de marchandises. » Désormais, la seule liberté qui compte est celle vendue sous cellophane.
Son abondance est garantie.
Sa satisfaction n'en est que plus grande.
« La liberté est oubliée. La non-liberté s'accomplit dans une invisible totalité qui ne tolère plus de lieu extérieur d'où on pourrait la saisir et la briser. Le monde tel qu'il est devient l'unique idéologie et les hommes en sont un élément. »
Theodor W. Adorno, Dialectique négative
I
Je lis chez Cesarano et Collu : « les marchandises évoquent une égalité virtuelle, le supermarché est le temple de la démocratie. »
Le super s'est depuis hypertrophié, tout comme la démocratie s'est stérilisée dans le spectacle qu'elle s'auto-représente. Ainsi se propage la catastrophe de ce monde, dont les nouvelles manifestations nous poussent à considérer les précédentes avec une certaine nostalgie, ou à en relativiser les effets les plus voyants, et qui n'en sont que les plus bénins. Comparé à l'hypermarché en zone d'activité urbaine, monstre polygonal et périphérique, le supermarché de centre-ville apparaît aux plus intégrés des drones-humains de la métropole globale comme une épicerie familiale, obscure et poussiéreuse : espace agréable, réconfortant, matriciel.
Il en va de même pour nos représentations politiques : ainsi cet hyper-président arrogant dont les deux seules passions semblent être la cocaïne et le jet-ski et qui, par sa morgue et ses sottises, rend certains citoyens indulgents dans la souvenance de ses prédécesseurs, que ce soit l'endive socialiste, le nabot mafieux ou l'amateur de foot, de bière et de culs de vaches.
Il faudrait tout balayer, en commençant par nos propres têtes, mais certains s'attachent encore à de sales vestiges.
II
Les saisons politiques se suivent et se ressemblent ; et se poursuit la perte des illusions pour celles et ceux qui encore en possédaient, implacablement. Des droits sont offerts, et des droits sont repris. Tous savent que le calcul s'opère toujours par soustraction. La société n'est rien d'autre que cette autobienfaitrice dont parle Canetti dans son Témoin auriculaire – celle qui offre, puis reprend, les cadeaux qu'elle a offert.
« Mais pourquoi les a-t-elle donnés ? Pour les reprendre, c'est pour cela qu'elle les a donnés. »
Il faut pratiquer une légère torsion à cette lecture afin de corriger son axe, en ce texte même. Car si la société autobienfaitrice donne, c'est afin de pouvoir menacer de reprendre. Le don rend possible le chantage de la dépossession. Il n'y a de privation envisageable que lorsque sont permises des possessions. Là où le don, dans les sociétés soi-disant primitives, appelait toujours à la surenchère, celui des sociétés civilisées et démocratiques se pratique en une logique inverse et retorse, à la manière de ces parties de poker frelatées où quelques pigeons viennent innocemment se faire plumer : on t'en fait miroiter un peu afin de t'en racketter mieux.
De là à penser certaines franges de la démocratie comme une affaire d'extorsion, une combine organisée, il n'y a qu'un pas. Puis de penser cette même démocratie, depuis ses débuts athéniens jusqu'en son actuelle mondialité, comme une juteuse exploitation que des puissants s'octroieraient sur celles et ceux qu'ils estiment facilement rançonnables, une adroite persistance de la domination sur les faibles et les faillibles, un pas de plus est fait vers sa réalité.
« Si la démocratie ne sourit pas à certains, c'est aux êtres contemplatifs, aux rêveurs, aux timides, aux introvertis, aux faibles et, par-dessus tout, à ceux qui ne sont pas enclins à la sociabilité » écrit Jean-Paul Curnier dans La piraterie dans l'âme.
Il n'est guère difficile de le suivre dans la poursuite de sa démonstration : si la démocratie s'est établie sur un modèle de prédation ouvert sur le monde (à la façon des pirates, grecs comme européens, sans limites ni autres contradictions que les lois de leur temps pour peser sur leur flibuste), une fois ce monde clôturé par l'économie politique et rendu exsangue par la répétition en série des crises, la prédation se retourne sur elle-même et devient déprédation, reprenant, si ce n'est détruisant, ce que son âge florissant avait pu nous accorder : les illusions du social, qu'il s'agisse du travail, de la santé, des loisirs ou de la culture.
Et si la liberté nous est encore offerte, comme un bon-point l'est à un enfant besogneux, c'est pour rendre toujours plus concrète l'inquiétude de sa privation. Mais cette privation elle-même, lorsqu'elle aura lieu, et si cela n'est pas déjà le cas, se fera comptable.
Car si l'on ne donne qu'aux riches, on ne reprend qu'aux pauvres.
III
La privation n'est jamais qu'un contrat frauduleux, ou son absence entérinée par la force brute. Toujours le concept de liberté s'inscrit en creux de ce qui le chasse et cherche à l'effacer. Adorno touche au cœur du problème lorsqu'il fait remarquer qu'étant donné « la forme concrète de la non-liberté » – c'est-à-dire la totalité parcellaire-unifiée de ce monde faux qui exhorte ses sujets à l'automutilation objectifiante –, « la liberté ne peut être saisie que dans une négation déterminée. »
Seuls dans une opposition aux formes sans cesse changeantes de la répression peuvent s'affirmer les prodromes (intellectuels, idéels et pratiques) à la liberté réelle.
À l'inverse, Hegel concluait un exercice machiavélien de jeunesse en ces termes : « Intelligence et idée engendrent une telle méfiance qu'elles ne peuvent être légitimées que par la force ; alors seulement les hommes s'y soumettent. »
La démocratie a toujours su faire preuve de force ; cela s'inscrit en son nom propre. Mais l'action du pouvoir, la force, n'a pas besoin d'être positive pour se rendre effective.
Incidemment, me revient ce passage de la Colonie pénitentiaire : « Notre sentence n'est pas sévère. On grave simplement à l'aide de la herse le paragraphe violé sur la peau du coupable. On va écrire par exemple sur le corps de ce condamné – et l'officier indiquait l'homme : 'Respecte ton supérieur.' »
Si l'écriture de la herse, cette machine-célibataire kafkaïenne, est indélébile, la calligraphie du pouvoir (sa cratographie plutôt) peut parfaitement être invisible – une encre sympathique – à moins qu'elle ne se fasse volontaire et ornementale, comme un tatouage fantaisiste s'éployant de l'épaule au poignet.
IV
Berceau de l'idée moderne de démocratie, les Lumières ne pouvaient tolérer la liberté sans la marquer au fer rouge des contraintes.
Kant, qui en fut le moraliste, lui offrit les rudiments théoriques adéquats, ainsi qu'Adorno le souligne dans sa Dialectique négative : « Tous les concepts qui, dans la Critique de la Raison pratique, doivent, pour la gloire de la liberté, combler le fossé qui existe entre l'impératif et les hommes, sont des concepts répressifs : loi, obligation, respect, devoir. »
Bien qu'émancipée par sa révolution, qui fut tout autant un effroi qu'une affirmation, la bourgeoisie, à chaque moment où elle se sentit à nouveau taraudée par les passions (im)politiques, préféra, plutôt que de se remettre en question, en appeler à ces brutes providentielles dont les moyens oppressifs et les fins impériales l'ont toujours fait en secret se pâmer.
Théorisant le stade étatique-éthique de son temps, Hegel – à la double lumière de sa primeur tubinguoise (le jeune lecteur de Rousseau, admiratif devant les réalisations de la Révolution française) comme de sa crypto-sénilité (le froid réaliste des Principes de la philosophie du droit, serviteur de l'état prussien et secrétaire de l'esprit du monde) – lui fournit les concepts clefs de sa modernité, assurant par là même à l'idéal monarchique-constitutionnel la promesse d'une unité définitivement réconciliée : l'ordre dans le progrès et le repos dans le mouvement.
Et si la contradiction marxiste porta la crise à toute cette belle construction circulaire, l'opposition positivo-libérale (qui, avec sa mauvaise foi et son peu d'esprit habituels, voyait seulement en la philosophie hégélienne le ferment d'un néotribalisme menant tout droit aux pires totalitarismes du XXe siècle) participa à renforcer la visée instrumentale de l'opinion publique et le formalisme surplombant du droit de cet étatisme désormais résolument démocratique.
De tout cela, l'actuel régime libéral-autoritaire (régnant sous diverses formes aussi bien en France qu'aux Etats-Unis, en Italie, en Pologne ou en Israël) constitue la figure terminale, et passablement sclérosée. Il est certain que le prochain pas en avant de ce nain qui se prend pour un géant ne le porte à s'enfoncer résolument dans le marécage d'un néo-fascisme hypertechnologisé – à moins qu'il ne consente, sous quelque improbable pression citoyenne du grand corps électoral des espérants, à suspendre sa marche, à rebrousser chemin, à revenir sur ce terrain antérieurement occupé et que d'aucuns persistent à considérer comme sain, en dépit des lourdes potentialités jupitériennes dont il se trouve chargé, à l'image de ces sols contaminés où plus rien ne pousse qui ne soit empoisonné.
Et de fait, une fois encore, les questions empoisonnantes ne seront pas résolues, et encore moins soulevées.
Rien ne peut être sauvé sans être transformé, rien qui n'ait franchi la porte de sa mort.
V
« C'est une question de morale démocratique » a pu ironiser Baudrillard. « Il ne faut jamais désespérer personne. »
L'espoir – qui est le carburant non-inflammable de la démocratie – se trouve toujours nerveusement défendu par les représentants exemplaires de la classe moyenne éclairée, et dont les figures de proue tant morales que médiatiques peuvent aussi bien être un ancien prof devenu écrivain de rentrée littéraire que le patron d'une assurance solidaire ou l'intellectuel humaniste ayant dépassé d'un bon demi-siècle sa date de péremption.
Ce beau peuple sémillant, tout gonflé de certitudes rassurantes, n'est pas sans évoquer ces enfants qui, la nuit venue, cherchent par tous les moyens à conjurer le noir qui s'installe dans leur chambre.
Leur résistance est de courte durée.
À point nommé, le sommeil vient clore leurs paupières.
VI
Si la formule concernant les deux mâchoires du même piège à cons se voit régulièrement citée en divers milieux, aussi bien militants que littéraires, parfaitement ignoré se trouve être, au sein des quelques fragments connus et plus ou moins apocryphes de la Première et dernière contribution critique de Buenaventura Diaz à sa propre histoire, le rude aphorisme suivant : « Une bonne guerre civile vaut mieux qu'une paix pourrie. »
Bien à l'abri dans les tranchées sans ratures du texte imprimé, il y a quelque coquetterie à convoquer cette pensée dangereuse, vacillante, à la limite de l'effondrement barbare.
Il ne faut pourtant rien masquer, et surtout pas l'impur.
Marx ne pensait pas autrement lorsqu'il définissait la mission historique de la négativité prolétarienne : « cette fameuse négativité n'a de sens, d'existence et d'essence que si elle coïncide avec la lutte à mort (la guerre) contre l'ordre existant. » Et de fait, aucune pensée révolutionnaire sérieuse ne saurait faire l'impasse sur la sale question, relative et relationnelle, du conflit – donc : de la guerre.
S'il est certain que l'État capitaliste comme les troubles révolutionnaires trouveront toujours stasis à leur pied, la véritable coquetterie consiste à prendre des gants en toute circonstance.
« Tant que le monde reste ce qu'il est, toutes les images de réconciliation, de paix et de repos ressemblent à celle de la mort. » Il n'est jamais trop tard pour aller trop loin.
Il n'est surtout plus l'heure de soigner la mise.
Aux sots, nous préférons les fous.
« Contrairement à bon nombre de mes contemporains pour qui la démocratie est le dernier mot, je crois que la difficulté demeure et qu'elle est encore devant nous. Et si je pense que la démocratie, en l'absence de tout autre 'modèle' qui n'implique pas l'institution d'une terreur et d'un asservissement, est aujourd'hui 'la seule réalité politique à peu près viable', cela ne m'interdit pas de rester persuadé qu'il ne faut pas cesser de mettre en question la démocratie, sous prétexte que nous n'avons pas (trop) de policiers derrière notre dos ou que notre travail n'est pas (trop) exploité. »
Philippe Lacoue-Labarthe, La fiction du politique
I
Faut-il calmer le jeu ?
Toute escalade est une montée vers le sommet, la jouissance dans l'apex, la prise du ciel, le dévoilement de ses régions déchirées.
Il faut savoir se montrer exigeant, et insatiable.
L'impératif révolutionnaire ne souffre aucun compromis, et nulle amodiation.
Nous voulons tout à la fois le luxe, l'émeute et le débat.
À moins d'en finir à jamais avec cet ensemble imposé, il y aura toujours trop de flics, et toujours trop de boulot sur notre dos.
Plutôt que des règles, qui n'appellent qu'à la transgression, il s'agit donc de rappeler quelques évidences.
II
Ce monde est une arnaque, ce monde est une gigantesque entreprise de faux en tout genre, ce monde est un piège à con qui fonctionne parfaitement.
Ses victimes en redemandent.
Mais ce monde sait aussi qu'il est sa propre proie.
Ce monde sait qu'il est cancer.
Ce monde sait qu'il luttera, pour et contre lui-même, jusqu'à la fin. Voici là toute sa pauvre dialectique.
III
La démocratie est le cache-sexe des pudeurs politiques.
La mauvaise halène cathodique de la speakerine bollorisée n'est qu'un avant-goût de ce qui vient.
Rien n'est plus incorrect en ce siècle que de considérer la démocratie comme un ennemi bienveillant.
(Et tout ce qui nous veut du bien ne doit plus uniquement être envisagé comme suspect mais combattu comme néfaste.)
Il faut rappeler la fameuse première thèse de Tronti sur Benjamin, aussi juste que provocante : « Le mouvement ouvrier n'a pas été vaincu par le capitalisme. Le mouvement ouvrier a été vaincu par la démocratie. »
Et un peu plus bas, au cœur de la cinquième thèse : « La démocratie, comme la monarchie d'antan, est maintenant absolue. »
À l'ancienne formule socialisme ou barbarie vient aujourd'hui se substituer celle, plus brûlante, de révolution ou démocratie.
La révolution peut être évitée, comme disait ce salopard de Le Corbusier. Et l'agonie, prolongée.
IV
« J'objecte à être tué en temps de guerre » écrivait le 9 mai 1918 Jacques Vaché, plein d'umour face à la chiennerie humaine, à son ami André Breton.
Et j'objecte, moi, plus de cent ans après, à crever en temps de paix, ou de ce que ce monde s'entête à nommer paix et qui n'est qu'un agglomérat de conflits larvés et d'affrontements silencieux, rythmés médiatiquement par de sanglantes échauffourées dans le lointain afin de ne pas perdre de vue le prix d'une existence pavillonnaire et satisfaite dans le non-lieu et le non-temps de la pax occidentalis du Capital.
J'objecte à être tué dans la paix cancéreuse, pax cancerosus, que ce monde maintient à nos dépens, sans asard ni istoire mais plein de ces bombes qui, par une lettre majuscule et la savante distillation d'une terreur aussi potentielle que communicationnelle, se sont emparées de toutes les grandes haches.
J'objecte encore et surtout à être suicidé, par maladie, ennui ou répression, au sein des tristes dispositifs économico-politiques et médiatico-marchands qu'une irraisonnable raison normative fait peser sur tout l'existant. Voilà ici toute mon évidente simplicité.
V
J'extrais d'un roman-feuilleton du début du XXe siècle la phrase suivante : « Ils voyaient bien que l'être était à demi tué, agonisant, perdu, et cependant ils avaient la sensation d'être tombé en son pouvoir, sous sa domination. »
Cet être, c'est l'économie, c'est le Capital – le vampire dont parle parfois Marx. Et il n'est justement nul besoin d'être un éminent marxologue pour savoir qu'il ne nous est pas si étranger que cela mais que c'est nous qui, à divers degrés, le constituons.
VI
La société est cette constitution. Elle est ce monstre, cette créature de Frankenstein, dont nous figurons les morceaux de viande morte qu'une redoutable électricité vient agiter afin de donner vie à l'ensemble.
Cette électricité, nommons-la politique.
Son condensateur, c'est la démocratie ; et son mantra, le pluralisme.
Ainsi, chaque consultation citoyenne trouve toujours des dupes assurées de se faire écraser par des paroles expertes avant d'être balayées par le mépris politique. La parole leur ayant été donnée, qu'importe qu'elle soit ensuite foulée aux pieds ; l'important est de participer. Visiblement, tous en ressortent rassurés quant au bon fonctionnement du débat démocratique, qui peu à peu en vient à ressembler sur les écrans plasma ou LCD à l'infernale rediffusion dominicale d'un vaudeville sans esprit ni portes claquées, au cœur d'un cimetière hanté par les spectres larmoyants de ses fiancés bourgeois et que viennent consoler le petit peuple fantasmé des prolétaires domestiqués.
Disparition (mais non fin) de la démocratie.
Elle poursuit désormais son existence sous une forme zombie, et qui n'est rien d'autre que cette non-vie autoritaire aux tissus sociaux en complète déliquescence et aux bubons fascistes en pleine éruption.
VII
La pharmacopée phraséologique est savamment rodée. Les réanimateurs de cadavres aiment à jouer les ventriloques. Leurs formules creuses se trouvent aussi bien dans la bouche d'un président en exercice – « la démocratie ne tient que par le refus de la violence » – que dans les colonnes du journal de la social-démocratie éclairée – « recourir à la violence, c'est faire le jeu de ceux qui veulent abattre la démocratie, un idéal précisément conçu pour sortir les sociétés de la violence ».
Un mot plus haut que l'autre, un corps aux mouvements trop audacieux, une pensée vibrionnante qui se refuse à tout emploi de lieux communs, et voila nos pieux démocrates tout tremblants devant l'affront avant d'en condamner la possibilité même. Il n'y a là nul secret mais une brèche que le nombre s'évertue à abstraire de son champ de vision. La fonction de l'idéologie est de camoufler les contradictions, et la démocratie est l'idéologie suprême.
Si sa pratique au quotidien suppose une unanimité a minima silencieuse à défaut d'être enjouée, elle demeure dans l'absolu une mystification politique où participation et passivité s'échangent aussi bien dans l'équivalence d'une égalité virtuelle que dans la crainte instinctive de ses sœurs maudites, la bancale ochlocratie et l'effrayante tyrannie.
La démocratie est une mauvaise dialectique qui évacue hypocritement les paradoxes qui la fondent. Aucune extériorité n'est admissible à son exercice ; nulle impolitique ne peut y être envisagée dans les termes mêmes qui président à sa maintenance. La démocratie ne connaît et reconnaît rien en dehors d'elle-même, puisqu'elle considère qu'elle contient en son sein la totalité des positions et des oppositions. Elle veut porter en elle-même et à elle seule son origine et sa fin, être à la fois la clôture et le destin.
Cette destination, aucune critique immanente n'est en mesure de l'infléchir. Lorsqu'elle ne renvoie pas ses interlocuteurs à leur errance éternelle dans sa galerie des glaces aux reflets politiques plus ou moins contrôlés, la démocratie se prétend au-dessus de tout soupçon. Et qu'importe si l'emploi soi-disant légitime de la force comme les manières suaves de ses représentants reproduisent toutes les contradictions qu'elle prétend éliminer. Elle répond en cela parfaitement à ce qu'Adorno pouvait cerner de nocif dans la dialectique appauvrie et opprimante des néo-hégéliens : « Ce qui ne tolère rien qui ne soit pareil à lui-même, contrecarre une réconciliation pour laquelle il se prend faussement. »
VIII
C'est le but absolu du réaliste que de faire de la raison démocratiquement admise le dispositif exclusif de la liberté.
Les désirs, les passions, l'aventure, la folie, tous les moments du négatif essentiels au mouvement dialectique, sont désormais pathologiques.
Ainsi doivent-ils être implacablement combattus – que se soit par la bienveillance de l'appareil d'assistanat réglementaire, par les illuminations des dispositifs de communication informationnelle, par la schlague des milices de sécurisation scrupuleusement républicaines ou par les gros yeux menaçants des structures judiciaires à la proverbiale indépendance.
Constamment, l'ensemble de la population est édifié.
Ainsi faut-il se raisonner.
Accepter le réel.
Le réel positif.
« On prend le poisson avec un peu de l'eau – dans laquelle il vit, et on le jette dans une autre eau ; la plante non pas avec ses racines nues, mais avec cette quantité de terre suffisante, et on la met dans un pot ; on prend l'homme avec ses moyens de subsistance, et on fait de lui ce que l'on veut. »
Carlo Michelstaedter, Rhétorique et Persuasion
I
La rengaine marxiste est bien connue. Le développement des forces de production est la clef pour la libération de l'humanité dans la société communiste. Bien connu aussi ce vers d'Hölderlin : « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La suite de la démonstration semble pour certains couler de source. Si le développement des forces de production, c'est-à-dire du dispositif techno-industriel et militarospectaculaire, a engendré le péril, il sera aussi à l'origine de sa résorption, et de son dépassement.
II
Le Capital, pour qui vit en ses zones économiquement et politiquement tempérées, se donne à entendre comme un enchantement. Le Capital fredonne à longueur de journée sa petite mélodie du bonheur. Il est un film Disney qui émerveille et endort. Seule la révolution saura désenchanter, saura faire déchanter ce monde – puisque, comme le dit Benjamin dans ses notes sur le flâneur, la révolution désensorcelle.
Mais la révolution n'existe désormais plus que par son absence.
Elle est devenue un souvenir brumeux.
Il faut dissiper les brumes.
Il faut faire ressurgir le souterrain périlleux de l'expérience révolutionnaire.
III
Il n'y a d'expérience que dans l'épreuve en passe d'être surmontée, que dans le péril potentiellement dépassé. L'expérience est une tentative aventureuse, une traversée hasardeuse : le passage à travers, la conduite jusqu'au bout.
« Le terme die Erfahrung, l'expérience, ramène au voyage fahren, l'expérience est issue du voyage. »
Lui donne le sens qu'elle ne pouvait avoir au départ la tribulation qui l'énonce après coup. Cela n'est d'ailleurs pas si éloigné de la structure grammaticale de l'allemand où « le sens n'est délivré que lorsque la phrase s'est entièrement déroulée, il faut qu'elle soit dite pour qu'il apparaisse. »
Si l'origine est le but, alors faut-il l'envisager comme une ascension où la contemplation du panorama réécrit les prémices de ce qui ne tendait qu'à être découvert. Et cela vaut tout aussi bien pour une chute, un dégoût, un désert.
Ce qui échoit à l'expérience est une chance, bonne ou mauvaise.
« L'idée d'expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L'expérience est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger. »
Toujours revient-elle à s'engager dans cet inconnu qu'est l'existence, à s'avancer et à affronter des dangers non encore nommés, non encore connus, et que seul son aboutissement permettra de nommer, permettra de connaître.
Faire l'expérience exige en somme de se confronter au jeu hasardeux du monde sans certitude de récompense autre que de s'y abîmer. Au commencement de toute expérience se rencontrent la curiosité et l'inquiétude. À son accomplissement incombe tout à la fois le ratage, la rature, la fortune, le trouble, la douleur, l'éblouissement.
IV
Ici s'opère le lien entre expérience et tragique : il y va d'une forme d'intensité. Tous ne sont pas terrifiés par le danger même de l'expérience révolutionnaire, mais bien plutôt par ses surprises.
V
Les promesses post-capitalistes ont fait long feu. De même que le post-modernisme ne fut qu'une forme sophistiquée de la modernité (au sens kantien), le postcapitalisme n'est qu'un avatar convivialiste, une incarnation vulgairement gauchiste du capitalisme que de braves universitaires technommunistes élaborent dans leurs têtes afin de tromper l'ennui, qui naît de l'appauvrissement de toute expérience possible.
Une décennie après cet affligeant manifeste accélérationniste qui annonça leur grande charge médiatique, rien de bien concret n'en est sorti, si ce n'est une complaisance accrue du théoricien d'élevage pour son domaine, et pour l'abrutissement de ses ouailles.
Dans Bassesse et profondeur, Mascolo rappelle ce mot du peintre Matisse après le désastre de 40 : « Si tout le monde faisait son métier comme Picasso et moi faisons le notre, ça ne serait pas arrivé. »
En notre époque de désastre total, tant environnemental qu'intellectuel et sensible, cette formule trouve un écho foudroyant dans la complaisance de l'expert pour son expertise, du commentateur public pour sa production verbale et surtout du militant-consomacteur pour sa forme de vie : « si tout le monde triait les déchets comme je le fais, cela n'arriverait pas. »
De ces parangons d'une vertu aussi idéelle que bancale, il n'y a rien d'autre à attendre qu'une pluie de salive bêtifiante.
VI
La liberté ne peut esquisser en creux sa figure dans l'existence positive que lorsque des choix sont, non pas accordés, mais possibles.
Lorsque des expériences sont en jeu.
Lorsque des volontés de chance sont ouvertes.
Cette époque, qui se veut absolue, a d'un même geste condamné les possibles (en identifiant vulgairement l'utopie soit à l'impuissance soit au totalitarisme) et restreint les offres à la demande unilatérale du marché, où le peu qui se trouve désiré, et avant même qu'il ne le soit, se trouve implacablement dicté et affiché sur toutes les vitrines commerçantes, matérielles comme idéelles.
Il n'y a pas d'autres choix que ceux imposés, pas d'autre progrès que celui énoncé par la flèche du panneau-indicateur dans le centre commercial de la non-histoire contemporaine.
Il n'y a qu'une marche et elle est forcée ; il n'y a qu'une route et c'est une autoroute. Chaque pas de côté implique désormais d'être fusillé comme déserteur.
VII
Ici se réalise le paradigme autohypnotique de ce monde.
Rien ne lui est extérieur, rien ne lui est étranger.
Ce monde est l'intensification agressive et idiote de l'antique sapience dialectique, dont il ne conserve et réalise véritablement que le second distique : Quodlibet est in quolibet et nihil est extra se.
« Tout est dans tout et rien n'est en dehors de lui. »
En annulant tout ce qui lui est extérieur, ce monde se préserve des logiques extrinsèques. Il condamne au non-sens tout ce qui ne le confirme pas, se privant par là même de tout apport authentiquement aliénant – de toute sortie de soi, de toute ouverture à l'autre.
Plus de possible-impossible, plus d'étrangéité, plus de dehors, plus d'horizon.
L'horizon, ce monde le calcule exactement comme l'écran-vert de ses blockbusters. Son horizon est un horizon-trompe-l'œil, un ciment d'images simulées et stimulantes, fonçant à une vitesse forcenée vers l'auto-destruction inconsciemment désirée, selon la formule dickienne : « celui qui ne vit que dans un monde veut la destruction de tous les mondes, y compris du sien. »
En attendant cette autolyse définitive, ce monde est encore un univers souple et courbe. Tout ce qui pourrait s'y manifester comme en-dehors se voit aussitôt rattrapé.
Il faut penser une sphère : toute ligne de fuite, implacablement, se rapproche de son point de départ. Les points de départs sont désormais connexionnistes et la réticularité du monde est un mauvais infini.
En tout endroit, le déserteur est ressaisi.
Là où il n'y a pas de désertion possible, ne demeure plus que le désastre.
VIII
L'idée de liberté doit être aujourd'hui envisagée comme le concept de chien privé de l'aboiement. Une forme mentale subsiste mais son expérience est mutilée, et en cela rendue concrètement impossible.
Dans le monde spectaculaire-marchand clôturé sur lui-même qui aujourd'hui est le notre, la liberté se trouve réduite à une peau de chagrin, la satisfaction. Peu importe ce que peut recouvrir ce terme : poussée de dopamine, shoot d'approbation, overdose de like. Lorsqu'il ne s'agit pas précisément de performances sexuelles, d'exploits salariaux ou de percées médiatiques, la tendance consiste à parler de bien-être, de plénitude ou, lorsqu'un drame s'est dessiné au cœur d'une existence (nous a impacté), de la résilience et du travail du care qu'il a fallu déployer afin de se reconstruire comme petit dispositif humain et sensible propice à accueillir sa part de bonheur.
Sur les graphiques des ingénieurs de l'anti-vie, nous sommes tous des diagrammes circulaires de sourires et de larmes.
IX
Il existe bien une entreprise de statistique généralisée (pour reprendre une formule d'Adorno) ; et cette entreprise pèse sur l'existence en zone démocratique.
Durant la pandémie de 2020, une capsule publicitaire étatique, diffusée sur les ondes radiophonique, donnait le ton : « On peut débattre de tout, mais pas des chiffres. »
Mais aux chiffres, il est possible de faire dire n'importe quoi.
C'est à cette aune qu'il faut relire ce qu'Abraham Moles écrivait en 1964 dans sa correspondance avortée avec l'Internationale Situationniste, et notamment ceci : « La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques – dont je fais partie – mettent progressivement en fiches les trois milliards d'insectes. »
Les insectes sont désormais 8 milliards, selon l'Organisation des Nations Unies. Leur mise en fiche est pratiquement achevée, et ne demandera plus à l'avenir qu'un entretient de routine.
Quant aux interstices, ils n'en finissent plus de se faire boucher.
La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro.
La liberté de ce monde n'a jamais été plus qu'un interstice.
X
Ce monde est le monde de nos ennemis.
« L'histoire universelle est le progrès de la conscience de la liberté : c'est ce progrès et sa nécessité interne que nous avons à reconnaître ici. »
G. W. F Hegel La Raison dans l'Histoire
I
Il faut me taire désormais (il me faut ferme ma bouche, il me faut clore mon clavier) ; et pourtant nul silence ne vient s'imposer.
John Cage a pu en faire l'expérience primordiale dans un caisson d'isolation sensorielle : le silence n'existe pas (« [Cage] perçoit deux sons, l'aigu provient de son système nerveux, le grave de sa circulation sanguine ») – c'est-à-dire : le silence pur n'existe pas, le silence n'est qu'une intensité de bruit (une densité d'informations) qui s'abstrait finement de la scène perceptive et intellectuelle sur laquelle se dresse la part mentale de l'existence humaine.
II
Le silence est une discrétion.
La page blanche, une invitation.
Inemployée, les citations peuvent s'y déployer.
Elles sont à la fois le dehors du silence (ce qui ne se tait pas, ce qui ne sait pas se taire), et le silence du dedans (ce que je ne sais pas dire, ce que je ne peux pas taire).
Le parcellaire de la totalité et l'anti-totalité parcellarisée.
Mais je n'en livre que cinq – une main pleine – avant de m'effacer.
III
« La leçon des expériences sociales de l'Angleterre est, pour Hegel, qu'il faut abandonner les pauvres à leur destin et les renvoyer à la mendicité publique, jusqu'à ce que, éprouvant l'impossibilité d'une vie vraiment humaine dans leur société propre, ils consentent, sous sa direction, à la quitter pour contribuer, par le commerce extérieur et la colonisation, à réaliser la vocation universelle (...) que l'accroissement spontané de la production impose, dans une dialectique nécessaire, à toute société civile déterminée. Ainsi, sans nier le principe de la subjectivité, c'està-dire sans imposer au vouloir particulier le contenu universel qui se réalise pourtant abstraitement en elle, la société civile, en tant que 'police', les rapproche l'un de l'autre, en ce sens que la puissance universelle se préoccupe du bien-être particulier et que l'individu attend un service positif de cette puissance à laquelle il commence à en appeler. »
IV
« Ainsi l'État ne se satisfait pas de sa police, de son armée, de ses tribunaux, des institutions multiples qui le consacrent et qu'il couronne, des capacités répressives qu'il détient. Ces puissances ne lui suffisent pas. Il lui faut encore le certificat de bonne conduite, de bonne vie et mœurs : l'attestation de rationalité et de moralité que seul peut lui décerner le philosophe. »
V
« Et comme ils étaient de véritables médecins, assis, plus tard, dans le bureau de Kuhlenbeck, ils parlaient des cas qu'ils avaient opérés [...]. Kuhlenbeck dit : 'Connaissez-vous l'histoire du condamné qui avait avalé l'arête et qu'on a opéré pour pouvoir le pendre le lendemain ? Soit dit en passant, c'est notre métier.' »
VI
« Un homme a été pendu. Il s'était tranché la gorge, mais avait été ramené à la vie. On l'a pendu pour suicide. Le médecin avait prévenu qu'il était impossible de le pendre parce que la gorge s'ouvrirait et qu'il respirerait à travers l'orifice. Son avis ne fut pas écouté et l'homme fut pendu. La blessure du cou s'ouvrit immédiatement et, bien que pendu, l'homme revint encore à la vie. Il fallut un certain temps pour convoquer les magistrats et décider de ce qu'il y avait lieu de faire. Les magistrats se réunirent enfin et lui firent attacher la gorge au-dessous de la blessure jusqu'à ce qu'il mourût. »
VII
« Si vous le voulez bien, permettez-moi de poursuivre en évoquant une expérience que je fais chaque fois que je lis un roman, qu'il s'agisse de romans du passé ou de romans contemporains. Je suis frappé par une curieuse non-vérité : non pas le fait que les événements dont il est question sont inventés, mais le fait presque mensonger que les êtres humains sont décrits dans les romans comme s'ils étaient encore libres, comme si quelque chose dépendait encore de leur action individuelle, de leurs motivations, de ce qui fait précisément d'eux des individus. Pourtant, on a au contraire le sentiment que les êtres humains dans leur écrasante majorité sont depuis longtemps réduits à de simples fonctions au sein d'une machinerie sociale monstrueuse dans laquelle nous sommes tous pris. On pourrait peut-être forcer le trait en disant que la vie, du moins tout ce que nous évoque le mot "vie" n'existe plus à proprement parler. C'est en quelque sorte ce qu'exprimait au XIXe siècle déjà Ferdinand Kürnberger, remarquable homme de lettres, par cette formule : "la vie ne vit pas". »
VIII
Ce monde veut nous libérer de la vie.
[Pour vous procurer la revue Ruines, s'adresser à revue.ruines at gmail dot com
1. I K. Marx, Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel
1. II T. W. Adorno, Dialectique négative
1. V G. Bataille, Sur Nietzsche
2. I C. Duits, André Breton a-t-il dit passe ?
2. V M. Tronti, Son propre temps appris par la pensée (p.73)
3. I G. Cesarano & G. Collu, Apocalypse & Révolution, p.143
3. II J.-P. Curnier, La Piraterie dans l'âme (p.34)
3. III T. W. Adorno, Dialectique négative
3. III G. W. F. Hegel, La Constitution de l'Allemagne
3. III F. Kafka, La Colonie pénitentiaire
3. IV T. W. Adorno, Dialectique négative
3. V J. Baudrillard, La Pensée radicale
3. VI J.-P. Manchette, Nada (la phrase n'apparaît pas dans le livre, avec le propos duquel elle entre en contradiction, mais dans le film qu'en tira Chabrol, sur un scénario de Manchette lui-même)
3. VI H. Lefebvre, La Fin de L'Histoire
3. VI T. W. Adorno, Dialectique négative
4. III M. Tronti, Thèses sur Benjamin (in La politique au crépuscule)
4. IV J. Vaché, Lettres de guerre
4. V M. Allain & P. Souvestre, Le Rour
4. VII E. Macron, 16/2/26, cité par le Canard Enchaîné
4. VII Le Monde, éditorial, 17/2/26
4. VII T. W. Adorno, Dialectique négative, p.117
5. II W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, [M3, 3]
5. III G.-A. Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande
5. III R. Munier, Le contour, l'éclat
5. V D. Mascolo, Bassesse et profondeur (Lignes n°15, première série)
5. VII D. Lapoujade, L'altération des mondes
5. IX Internationale Situationniste n° 9, p. 45
6. I D. Fano, Un champion de mélancolie §47
6. III B. Bourgeois, La pensée politique de Hegel
6. IV H. Lefebvre, La Fin de l'Histoire, §15
6. V H. Broch, Les Somnambules, p.448
6. VI Lettre de Nicholas Ogarev à Mary Sutherland, vers 1860, citée par A. Alvarez, Le Dieu sauvage, p. 67
6. VII T. W. Adorno, Le monde administré ou la crise de l'individu, discussion entre E. Kogon, M. Horkheimer & T. W. Adorno, 1950, in Prismes n°6, p.163-164
[1] Sauf à se manifester discrètement, avec pour seul indice du larcin accompli une composition en italique, la plupart des citations qui émaillent avec insistance ce texte s'exposent sans autre collier que leurs guillemets en chevrons doubles. Toutes les références, qu'il s'agisse là d'emprunt comme de chapardage, sont offertes en page finale
18.05.2026 à 20:29
dev
Police, seuils et vies irrespirables dans le Pas-de-Calais Sylvain George
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Terreur, 2
Là où l'air manque
Le 4 avril 2026, à Évin-Malmaison, dans le Pas-de-Calais, Zakariyya Seddaoui, vingt-trois ans, est interpellé dans la cour de la maison familiale où il dit s'être rendu pour prendre des nouvelles de sa mère. Les éléments rendus publics [1] font apparaître une scène d'emblée disputée, puisqu'au récit d'un contrôle routier suivi d'un refus d'obtempérer, tel qu'il est présenté par le parquet de Béthune, répond celui d'une famille qui décrit une intervention policière d'une extrême violence, sur le seuil d'un domicile, devant les proches, avec un jeune homme maintenu au sol et placé, selon eux, dans une détresse respiratoire telle qu'ils ont cru le voir perdre connaissance, voire mourir sous leurs yeux : « Un des policiers a étranglé mon fils. Son visage était tout bleu. Son corps se tordait de douleur et on voyait ses yeux rouler [2]. »
Cette divergence initiale ne relève pas seulement d'une incertitude factuelle que l'enquête devra lever- Elle engage déjà le cadre dans lequel l'événement pourra être compris, nommé, juridiquement traité et politiquement pensé. Selon la langue qui s'impose, la scène ne produit pas le même sens. Elle peut apparaître comme la suite nécessaire d'une interpellation difficile, ou comme le moment où un corps est exposé à une mise en danger vitale. Elle peut être regardée depuis la maîtrise d'un individu présenté comme récalcitrant, ou depuis la suffocation d'un jeune homme saisi au moment où il rejoignait les siens. C'est cet écart, entre la langue de l'intervention et l'expérience d'un corps qui manque d'air, qui constitue le point de départ de ce texte [3].
Il faut donc partir de la scène elle-même, et ne pas la recouvrir trop vite par des généralités sur les violences policières. L'affaire Zakariyya Seddaoui demande que soient d'abord tenus ensemble le lieu précis de l'interpellation, la présence des parents, les images filmées par les proches, les qualifications pénales avancées, le passage par l'hôpital puis par la garde à vue, la plainte déposée et la difficulté à faire reconnaître ce qui est dénoncé comme violence. Rien de cela ne doit être isolé. C'est dans l'enchaînement de ces éléments que se forme l'affaire, non comme une simple succession de faits, mais comme un conflit sur la réalité même de ce qui a eu lieu.
Le souffle constitue ici le point le plus concret de ce conflit. Il ne s'agit pas d'en faire une métaphore générale de l'oppression, ni d'ajouter à l'événement une intensité rhétorique qui lui serait extérieure. Les témoignages disponibles parlent de cou maintenu, de respiration entravée, de râles, d'un visage altéré, d'yeux révulsés, d'un corps qui ne répond plus normalement. Que l'enquête doive établir la nature exacte des gestes policiers, leur durée, leur conformité aux règles applicables et leur lien avec l'état de Zakariyya, ne change rien à l'exigence première : lorsqu'une personne appréhendée semble ne plus pouvoir respirer normalement, la question n'est plus seulement celle de l'interpellation, mais celle de la limite au-delà de laquelle la force publique cesse de maîtriser un corps pour l'exposer à ce qui peut le détruire.
Cette limite ne peut être examinée indépendamment du droit. Un refus d'obtempérer, s'il est établi, peut donner lieu à une intervention policière, mais il n'autorise jamais n'importe quel usage de la contrainte, et ne suspend pas l'obligation de protéger la personne appréhendée. La faute alléguée ne transforme pas un individu en un « corps disponible », et le soupçon n'abolit pas sa vulnérabilité. L'analyse doit donc porter sur ce point précis où la règle, la force et le corps se rencontrent, lorsque les catégories juridiques cessent d'être de simples qualifications pour se mesurer à une gorge, à une posture imposée, à une respiration entravée, à l'alerte de proches qui disent voir un danger immédiat.
Le lieu donne à cette question une intensité supplémentaire, car l'interpellation ne se déroule pas dans un espace indifférent, mais dans la cour d'une maison familiale, sur ce passage entre le dehors et le dedans où Zakariyya dit être venu rejoindre sa mère. Le pas de la porte n'est donc pas un symbole ajouté après coup, mais le lieu matériel où l'intervention policière rencontre la présence des proches, la fragilité d'un corps et la formation d'une preuve. Lorsque la police agit à cet endroit, elle ne saisit pas seulement un individu. Elle atteint aussi l'espace de relations dans lequel cet individu est reconnu autrement que comme suspect. La maison ne disparaît pas derrière l'interpellation, elle en devient l'un des enjeux.
L'affaire s'inscrit enfin dans un territoire qu'il serait insuffisant de réduire à un arrière-plan géographique. Le Pas-de-Calais concentre des histoires différentes qu'il ne faut pas confondre, mais qui donnent à cette scène une profondeur particulière. Région marquée par la pauvreté, la désindustrialisation et les traces durables d'un monde ouvrier défait, elle est aussi l'un des lieux où se déploie depuis des années la politique française et européenne de dissuasion, de harcèlement et de non-installation à l'égard des personnes exilées qui tentent de rejoindre l'Angleterre. Ce qui arrive à Zakariyya Seddaoui n'est pas ce qui arrive aux exilés de Calais, et l'analyse devra tenir fermement cette différence. Mais l'affaire se produit dans une géographie où l'abri, le passage, la protection et l'air qu'on est censé respirer sont inégalement distribués, parfois confisqués, souvent rendus précaires par des formes de contrôle qui excèdent largement la seule scène d'Évin-Malmaison.
Ce texte suivra donc une ligne volontairement située. Il partira d'un jeune homme venu voir sa mère, d'une interpellation dans une cour, d'un corps que ses proches disent avoir vu suffoquer, puis d'une bataille pour que cette scène ne soit pas renommée jusqu'à disparaître. Il élargira ensuite l'analyse sans faire de Zakariyya Seddaoui le symbole commode d'un système qui l'absorberait. La question sera plutôt de comprendre comment une violence singulière peut faire apparaître des mécanismes plus vastes, ceux par lesquels certains corps sont plus vite soupçonnés, plus difficilement entendus, plus facilement exposés à la force, puis contraints de prouver que ce qu'ils ont subi n'était pas un incident, mais une violence.
C'est à partir de là que peut se formuler l'hypothèse du texte. La violence policière ne se mesure pas seulement aux coups qu'elle porte, ni même aux blessures qu'elle laisse. Elle se mesure aussi à ce qu'elle fait à la respiration, à la peur qu'elle installe dans le rapport au dehors, aux récits qu'elle tente d'imposer, aux preuves qu'elle oblige les familles à produire pour rendre visible ce qui, pourtant, a eu lieu sous leurs yeux. Dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, penser la police du souffle [4], c'est interroger cette zone où l'ordre public prétend se maintenir alors même qu'un corps, sur le pas d'une maison familiale, semble ne plus pouvoir reprendre son souffle.
Les premières minutes de l'événement demeurent disputées. Pour le parquet de Béthune, l'intervention s'inscrit dans la continuité d'un contrôle routier auquel Zakariyya Seddaoui aurait refusé de se soumettre, malgré l'usage d'avertisseurs lumineux et sonores. Pour Zakariyya, la séquence est autre. Il dit avoir aperçu un véhicule de police, vu les agents faire demi-tour, mais ne pas avoir compris qu'un ordre clair de s'arrêter lui était adressé. Il reconnaît avoir conduit sans permis un véhicule qui ne lui appartenait pas, mais conteste le refus d'obtempérer et la rébellion qui viendront ensuite structurer la première lecture policière de l'événement. Cette divergence initiale importe, parce qu'elle ne porte pas seulement sur quelques secondes de circulation. Elle engage la manière dont toute la scène sera ensuite orientée, soit vers le récit d'une fuite à interrompre, soit vers celui d'une irruption policière au moment où un jeune homme rejoint la maison de sa mère.
Le passé judiciaire ou policier d'une personne peut appartenir à un dossier, mais il ne peut jamais servir à diminuer la gravité d'une violence exercée dans le présent, ni à faire de la personne atteinte la cause anticipée de ce qu'elle subit. Cette distinction doit être posée dès l'ouverture du récit, car elle empêche que les qualifications attachées à Zakariyya Seddaoui, qu'elles soient établies, contestées ou simplement évoquées, deviennent le filtre à travers lequel la violence dénoncée serait d'avance minimisée et excusée [5].
Le déplacement vers le domicile familial transforme profondément la scène. Ce qui pouvait encore être présenté, dans le vocabulaire administratif, comme un contrôle routier suivi d'une interpellation, se poursuit dans la cour d'une maison, au contact immédiat d'un espace habité, devant des proches qui ne sont pas des passants mais les membres de la famille. Cette localisation ne suffit évidemment pas à invalider par elle-même toute intervention policière, mais elle interdit de traiter l'événement comme s'il s'était déroulé dans un espace neutre. La cour, la porte, la présence des parents, l'inquiétude qui avait conduit Zakariyya à venir jusque-là, tout cela modifie la perception de ce qui se joue. L'interpellation ne vient pas seulement arrêter un déplacement, elle suspend un geste familial ordinaire et l'expose à la force policière.
Selon le récit de Zakariyya et de ses proches, des policiers en civil pénètrent dans la propriété, le saisissent et le plaquent au sol. Lui affirme qu'un agent l'attrape au niveau du cou et que, très vite, sa respiration devient difficile. La version institutionnelle décrit au contraire des policiers qui tentent de maîtriser un homme refusant son menottage et les repoussant. L'écart entre ces deux descriptions ne porte pas seulement sur le degré de force employé, mais tient aussi à la place attribuée au corps. Dans un récit, ce corps résiste et rend nécessaire la force exercée sur lui. Dans l'autre, il est saisi, contraint, placé dans une situation où la force policière excède ce qui pouvait être nécessaire. C'est là que l'affaire commence à se nouer, car la violence dénoncée ne sera pas comprise de la même manière selon que le corps de Zakariyya est décrit comme un corps résistant ou comme un corps exposé à une force excessive.
À l'intérieur de la maison, son père est présent. Il rapporte avoir entendu frapper, puis avoir tenté d'ouvrir une porte qui, selon lui, semblait retenue de l'extérieur. Lorsqu'il parvient à sortir, il découvre son fils au sol. La mère arrive à son tour. Les proches disent voir un jeune homme en grande difficulté respiratoire, le visage altéré, du sang ou de la mousse autour de la bouche, les yeux révulsés, le corps ne répondant plus normalement. Le père tente d'approcher, mais affirme en être empêché. La mère supplie que les policiers relâchent leur prise. Les frères filment. La scène se constitue alors sous le regard de ceux qui reconnaissent immédiatement, dans le corps maintenu au sol, non pas un individu abstraitement mis en cause, mais un fils, un frère, une présence familiale dont l'état devient pour eux le signe d'un danger immédiat.
Les images tournées par les proches deviennent rapidement l'un des éléments centraux de l'affaire. Elles conservent la trace d'un corps maintenu au sol, d'alertes lancées dans l'urgence, d'une inquiétude immédiatement rapportée au souffle, puis la reprise de conscience plus tardive de Zakariyya dans le véhicule des secours. Le parquet conteste la perte de connaissance et parle d'un malaise survenu durant l'arrestation. Là encore, la différence des mots employés est décisive. Parler de malaise revient à situer d'abord l'événement dans le corps de Zakariyya ; parler de suffocation ou d'étranglement, c'est le rapporter à la contrainte exercée sur lui. Entre ces formulations, ce n'est pas seulement une nuance médicale qui se joue, mais la possibilité de relier l'état de Zakariyya aux gestes policiers, à ce qu'ils ont fait, maintenu ou laissé durer.
Après l'arrivée des pompiers, Zakariyya Seddaoui est conduit à l'hôpital de Lens. Son état est ensuite jugé compatible avec une garde à vue, et il est transféré au commissariat avant d'être libéré le lendemain en fin de journée. Cette continuité entre la prise en charge médicale et le cadre policier est importante. Le corps que ses proches décrivent comme un corps en détresse redevient très rapidement, dans l'ordre procédural, le corps d'un mis en cause. Les qualifications de refus d'obtempérer, de rébellion et de défaut de permis reprennent alors le dessus sur la question de la violence subie. Zakariyya reconnaît la conduite sans permis, mais conteste les autres accusations et dit ne pas comprendre comment sa venue chez sa mère a pu se transformer en une scène où sa famille a cru le voir mourir.
Les jours suivants prolongent l'événement au lieu de le clore. La famille dépose plainte pour violences volontaires en réunion par personnes dépositaires de l'autorité publique. L'avocat de Zakariyya indique avoir demandé la saisine de l'IGPN et avoir rencontré des obstacles dans cette démarche. Le parquet de Béthune annonce finalement l'ouverture d'une procédure incidente concernant les faits de violences policières alléguées. Cette formulation maintient la distance institutionnelle nécessaire à l'enquête, mais elle contraste avec la certitude familiale d'avoir assisté à une scène de mise en danger. Dès lors, la famille ne doit pas seulement raconter ce qu'elle a vu. Elle doit obtenir que ce qu'elle a vu puisse être examiné pour lui-même, sans que la violence dénoncée soit d'emblée recouverte par les qualifications qui pèsent sur Zakariyya.
Cette première séquence fait apparaître le cœur de l'affaire. Un contrôle routier allégué se prolonge jusque dans la cour d'une maison familiale. Une interpellation est décrite par les proches comme une scène d'asphyxie. Une famille devient témoin immédiat d'un danger qu'elle ne parvient pas à interrompre. Un jeune homme, après avoir été conduit à l'hôpital puis placé en garde à vue, se trouve pris dans un cadre accusatoire alors même que ses proches tentent de faire reconnaître la violence exercée sur lui. C'est à partir de cet enchaînement, dans ses incertitudes et ses contradictions, que l'analyse doit avancer. Non pour trancher à la place de l'enquête, mais pour comprendre comment un corps dont la respiration a été atteinte peut aussitôt se trouver sommé de répondre des conditions mêmes de sa mise en danger.
Dans cette affaire, le souffle ne constitue pas un motif ajouté après coup à l'analyse. Il est l'un des points matériels autour desquels la scène se noue. Les proches de Zakariyya Seddaoui ne décrivent pas seulement un jeune homme immobilisé avec brutalité, ni un corps jeté au sol dans des conditions qu'ils jugent disproportionnées. Ils décrivent une atteinte à la respiration, le moment où l'immobilisation paraît toucher à ce qui permet encore au corps de tenir, jusqu'à faire apparaître, dans le visage et le regard, une présence qui semble se retirer. L'enquête devra établir la nature exacte des gestes, leur durée, leur conformité aux règles applicables et leur lien avec l'état du jeune homme. Mais le fait même que la scène soit décrite par les témoins à partir d'une difficulté à respirer oblige à déplacer l'analyse. Ce qui est en cause n'est pas seulement la maîtrise d'un corps, mais le moment où cette maîtrise paraît atteindre la condition minimale par laquelle ce corps demeure vivant.
Il faut donc maintenir la question du souffle dans sa précision physiologique. Elle renvoie au cou, à la gorge, à la bouche, à la possibilité de reprendre de l'air lorsque le corps est maintenu au sol : « J'avais l'impression qu'on me guillotinait. Quand je revois les vidéos, je suis choqué [6]. » Elle ne relève pas d'une image générale de l'oppression, même si elle permet ensuite d'ouvrir vers une réflexion politique plus large - cette précision est d'autant plus nécessaire que les scènes d'asphyxie policière appartiennent désormais à une mémoire visuelle et politique mondiale. Depuis la mort de George Floyd, à Minneapolis, le 25 mai 2020, la phrase « I can't breathe » est devenue le signe d'une violence où l'usage de la force atteint le corps dans sa respiration même [7]. Il ne s'agit pas d'assimiler l'affaire Zakariyya Seddaoui à cette scène, mais de reconnaître qu'un corps maintenu au sol, dont les proches disent voir la respiration se défaire, entre nécessairement en résonance avec cette archive contemporaine de l'asphyxie policière. Dans la scène d'Évin-Malmaison, le souffle désigne d'abord une limite très concrète. Lorsque la contrainte exercée sur une personne appréhendée s'accompagne, selon ceux qui la voient, d'une détresse respiratoire, d'une altération du regard ou d'une perte de contact avec l'entourage, l'intervention ne peut plus être pensée seulement depuis sa finalité déclarée. Il ne suffit plus de dire qu'il fallait arrêter, empêcher et menotter, il faut regarder ce que ces gestes produisent sur le corps qui les subit.
Cette inversion du point de vue est décisive. La langue policière décrit volontiers les gestes à partir de l'objectif qu'ils prétendent servir. Elle parle de neutralisation, de maîtrise, de sécurisation, comme si la finalité suffisait à absorber les effets. Mais un corps ne vit pas dans la finalité administrative du geste. Il vit dans la pression exercée sur lui, dans la posture qu'on lui impose, dans le temps pendant lequel il ne peut plus se dégager, dans l'impossibilité de dire clairement ce qui lui arrive. Un corps que l'on tient au sol et dont la respiration devient incertaine n'est pas seulement un corps immobilisé. C'est un corps placé dans la dépendance de ceux qui le retiennent, puisque sa respiration dépend désormais de la manière dont la contrainte est exercée, maintenue ou interrompue.
La police du souffle, dont l'introduction a posé l'hypothèse, doit donc être entendue avec précision. Elle ne désigne ni une catégorie juridique ni une technique unique qu'il suffirait d'identifier. Elle nomme un seuil de pouvoir, celui où l'action policière ne porte plus seulement sur le déplacement, la fuite ou la résistance supposée, mais sur l'accès même à l'air, au fait même de respirer. Ce seuil est d'autant plus grave qu'il s'ouvre dans une situation où la personne appréhendée ne dispose plus des moyens ordinaires de se protéger. Si elle est au sol, tenue, empêchée dans ses mouvements, elle ne peut pas corriger elle-même une position qui l'étouffe, ni toujours faire entendre la gravité de son état. Ce geste de maîtrise rend alors le corps plus vulnérable au moment même où il prétend seulement l'immobiliser.
Il y a là un renversement essentiel. Plus une personne est privée de ses mouvements, plus la responsabilité des agents à son égard devrait s'accroître. L'usage de la force, lorsqu'il est légalement nécessaire, ne suspend jamais l'obligation de protection ; il la rend au contraire plus exigeante et impérieuse. Or, dans les scènes où le souffle manque, cette obligation paraît s'inverser. Ceux qui immobilisent deviennent ceux dont dépend la respiration de la personne appréhendée, et la force publique, au lieu de garantir son intégrité, peut devenir ce qui l'expose au danger. La question n'est donc pas seulement celle d'un excès de force, mais celle d'une responsabilité qui augmente à mesure que le corps interpellé perd la possibilité d'agir pour lui-même.
Ce point permet de comprendre pourquoi les alertes de la famille ne peuvent être traitées comme un bruit extérieur à l'intervention. Lorsque des proches disent que Zakariyya ne respire plus normalement, qu'ils le voient changer de couleur, qu'ils le croient en train de perdre connaissance, ils ne produisent pas seulement une réaction affective. Ils signalent une modification visible de l'état du corps. Ce signal peut être discuté, vérifié, confronté à d'autres éléments, mais il ne peut pas être écarté comme s'il n'avait aucune valeur parce qu'il émane d'une famille paniquée. Dans une scène d'interpellation, les signes corporels et les alertes des témoins font partie de la situation. Ils devraient modifier l'appréciation du geste, parce qu'ils indiquent que la maîtrise est peut-être en train de devenir autre chose.
Les alertes de la famille doivent dès lors être pleinement intégrées à l'analyse de la scène. Lorsque des proches disent que Zakariyya ne respire plus normalement, qu'ils le voient changer de couleur, qu'ils le croient en train de perdre connaissance, ils n'expriment pas seulement leur inquiétude ; ils signalent une transformation visible de l'état du corps. Leur perception peut être discutée, vérifiée, confrontée aux images, aux constatations médicales et aux déclarations des policiers, mais elle ne peut pas être écartée au motif qu'elle viendrait d'une famille paniquée. Dans une interpellation où une personne semble en détresse, les signes corporels et les alertes des témoins appartiennent à la situation même, et devraient peser sur l'appréciation des gestes, parce qu'ils indiquent que la maîtrise est peut-être en train de devenir autre chose.
La force de cette scène tient aussi au fait que le souffle de Zakariyya n'apparaît jamais comme un phénomène strictement individuel. Le père et la mère disent « avoir vu leur fils partir [8] ». Cette expression doit être entendue avec rigueur. Elle ne relève pas seulement de l'émotion. Elle dit ce moment où un corps familier semble ne plus répondre à ceux qui le regardent, où la respiration se défait, où la conscience vacille, où celui qui venait rejoindre les siens paraît soudain hors d'atteinte. Le danger n'est alors pas seulement observé ; il est éprouvé par les proches comme une menace de perte immédiate. La suffocation devient une scène familiale parce qu'elle atteint un corps qui n'existe jamais seul, mais dans les vies qui se resserrent autour de lui.
C'est pourquoi respirer ne peut pas être réduit ici à une simple fonction organique isolée. On respire dans des lieux où l'on est attendu, reconnu et appelé par son nom. Lorsqu'un jeune homme manque d'air sous les yeux de ses parents, ce n'est pas un organisme isolé qui vacille, mais tout un monde de relations qui se contracte autour de lui. La mère qui supplie, le père qui tente d'approcher, les frères qui filment ne respirent pas à sa place, mais ils sont touché par ce qui lui arrive, le fait qu'il ne puisse reprendre son souffle. Leur monde se resserre autour de ce corps devenu soudain fragile, rendu inaccessible par ceux qui le maintiennent. C'est à ce niveau que la formule selon laquelle vivre, c'est aussi respirer avec d'autres, prend son sens le plus strict : : non pas une communion abstraite, mais une dépendance réelle entre les vies.
La violence se prolonge ensuite dans « l'après-coup. » Zakariyya dit avoir peur de sortir seul, peur de croiser de nouveau la police. Il décrit une existence désormais resserrée autour de quelques gestes minimaux : « Je sors juste pour acheter des cigarettes ou du pain. Je n'ai plus envie de rien faire, j'ai peur et j'ai du mal à me remettre de ce traumatisme. Je n'ai même pas le courage de chercher du travail [9]. » Cette peur n'est pas extérieure à la question du souffle ; elle en prolonge les effets dans l'espace public. Le corps qui a été conduit, selon son récit et celui de ses proches, jusqu'à la difficulté de respirer, ne retrouve pas aussitôt un dehors neutre. La rue, la voiture, le trajet vers un proche, la possibilité de croiser une patrouille se chargent d'une menace qui n'est plus seulement imaginée, puisqu'elle a déjà pris forme dans une scène précise. Ce n'est donc pas seulement un souvenir douloureux qui demeure, mais un monde qui se resserre, une capacité d'agir qui se trouve atteinte, une existence ramenée à quelques sorties nécessaires. La respiration entravée au sol devient alors une respiration retenue avant même que la police apparaisse.
C'est à cet endroit que l'affaire rejoint une expérience plus large, sans perdre sa singularité. Pour certains corps, la rencontre avec la police ne se présente pas comme un rapport abstrait à une institution protectrice, mais comme un moment toujours susceptible de basculer, où la situation la plus ordinaire peut devenir contrôle, où le contrôle peut se prolonger en immobilisation, où l'immobilisation peut ouvrir sur la violence. Cette possibilité s'inscrit dans les gestes avant même que la scène ait lieu, dans la manière de répondre, de mesurer son ton, de surveiller chaque mouvement pour ne pas donner prise à une interprétation défavorable. Le corps apprend à se contenir avant même d'être saisi. Il retient son souffle parce qu'il sait que l'espace où il circule n'est pas également sûr pour tous.
Cette expérience ne peut être séparée de l'histoire raciale des contrôles et des violences policières. Il ne s'agit pas de conclure avant l'enquête sur l'intention des agents, mais de rappeler que l'expérience de Zakariyya s'inscrit dans un monde où certains jeunes hommes sont plus vite perçus comme suspects, plus facilement associés à la fuite ou à la menace, plus difficilement reconnus comme victimes lorsqu'ils dénoncent une violence subie [10]. Le racisme policier ne se manifeste pas seulement dans des paroles explicites ou dans des gestes revendiqués comme tels. Il travaille aussi les conditions mêmes de perception, cette manière de voir certains corps comme déjà problématiques, déjà moins crédibles, déjà plus exposés à la contrainte.
La police du souffle ne désigne donc pas seulement cet instant physique où l'air vient à manquer. Elle nomme une chaîne plus large, depuis la pression exercée sur le corps jusqu'à la peur qui demeure ensuite, depuis la difficulté de respirer jusqu'à l'obligation de prouver que cette difficulté a bien été produite par une violence, depuis le geste policier jusqu'à la transformation de l'espace public en lieu d'anticipation anxieuse pour ceux qui savent pouvoir y être saisis. Il ne s'agit pas de réduire cette continuité à un enchaînement mécanique, mais de montrer comment une violence peut continuer d'agir après le moment où elle s'est exercée. Un corps peut se relever, sortir de l'hôpital, quitter le commissariat, et continuer pourtant à vivre dans l'effet de ce qui lui a été fait.
Penser le souffle dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, ce n'est donc pas s'éloigner des faits, mais revenir à ce qu'ils ont de plus irréductible. L'enquête devra établir si le refus d'obtempérer est constitué, si la résistance alléguée est démontrée, si les gestes employés étaient conformes aux règles, et si les signes de détresse ont été perçus et pris en compte. Mais aucune de ces questions ne doit faire disparaître celle qui les traverse toutes : que fait une société lorsqu'un jeune homme, maintenu au sol par la police dans la cour d'une maison familiale, apparaît à ceux qui l'aiment comme un corps en train de manquer d'air ? C'est depuis cette question que la force publique doit être jugée, non seulement dans sa légalité formelle, mais dans sa capacité, ou son incapacité, à protéger la vie qu'elle tient entre ses mains.
La question juridique doit être posée avec prudence, mais sans qu'elle ne soit occultée. L'enquête devra établir la chronologie exacte, la nature de la sommation alléguée, les conditions d'identification des policiers, les gestes employés au moment de l'interpellation, l'attitude de Zakariyya Seddaoui et l'état physique dans lequel il se trouvait lorsqu'il a été maintenu au sol. Cette prudence est nécessaire, mais elle ne peut conduire à suspendre toute interrogation sur l'usage de la force. L'enjeu n'est pas de conclure à la place de l'enquête. Il est de distinguer clairement deux questions que les récits institutionnels tendent parfois à confondre : une intervention peut être juridiquement fondée dans son principe et devenir problématique, voire fautive, dans son exécution.
Le refus d'obtempérer, tel qu'il est défini par le Code de la route [11], suppose qu'un conducteur ne se conforme pas à une sommation de s'arrêter émanant d'un agent habilité, muni des signes extérieurs et apparents de sa qualité. Ce point concerne directement l'affaire, puisque le parquet affirme que les policiers auraient tenté de procéder à un contrôle à l'aide d'avertisseurs lumineux et sonores, tandis que Zakariyya Seddaoui dit ne pas avoir perçu d'ordre clair lui imposant de s'arrêter. La divergence ne porte donc pas seulement sur une appréciation subjective. Elle concerne les conditions mêmes dans lesquelles une infraction peut être constituée, puis servir de fondement à l'intervention.
Mais l'existence éventuelle d'une infraction ne règle pas la question principale. Même si le refus d'obtempérer était établi, il ne pourrait jamais valoir comme une autorisation générale donnée à la force. Le droit encadre l'action policière par des exigences précises. Le Code de la sécurité intérieure prévoit que la force ne peut être employée que lorsqu'elle est nécessaire et de manière proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace [12]. Il prévoit également qu'une personne appréhendée doit être placée sous la protection des policiers ou des gendarmes, et préservée de toute violence comme de tout traitement inhumain ou dégradant [13]. Ces principes sont décisifs parce qu'ils empêchent de faire de la faute alléguée d'une personne le point d'effacement de ses droits.
C'est dans cet écart entre le principe légal et son inscription sur un corps que l'affaire doit être examinée. La règle peut autoriser une intervention, permettre une appréhension, ouvrir la voie à une garde à vue, mais elle ne vaut réellement que dans la manière dont elle se matérialise sur un corps précis, dans une situation précise, sous le regard de témoins qui alertent sur une détresse. Si l'usage de la force publique peut être nécessaire, il ne peut jamais devenir indifférent à ce qu'il produit. Le corps interpellé n'est pas une abstraction pénale. Il respire, se débat ou se fige, supporte ou ne supporte plus une posture, donne des signes que ceux qui le maintiennent doivent percevoir. C'est là que le droit cesse d'être seulement un cadre : il se vérifie dans l'attention portée au corps que la police tient.
Les récits disponibles placent cette responsabilité au centre de la scène. Les proches de Zakariyya parlent, on l'a vu, d'une prise exercée au niveau du cou et d'un corps qui ne répond plus normalement. Plusieurs descriptions évoquent une clef d'étranglement ou, à tout le moins, une pression dangereuse sur une zone vitale. Or cette technique a été officiellement abandonnée par la police nationale en 2021, et remplacée par des méthodes d'interpellation qui ne doivent pas exercer de pression continue au niveau du cou ou du larynx [14]. Il ne s'agit pas ici de qualifier définitivement le geste avant l'expertise des images et des témoignages. Il s'agit de rappeler que toute contrainte susceptible d'entraver la respiration appelle un examen particulièrement rigoureux, parce qu'elle engage immédiatement la possibilité d'une atteinte vitale.
La question ne peut donc pas être formulée seulement ainsi : les policiers avaient-ils le droit d'intervenir ? Elle doit être déplacée vers un point plus exigeant : qu'ont-ils fait du corps qu'ils avaient saisi ? Cette reformulation est essentielle, et empêche d'enfermer le débat dans l'alternative trop simple entre une interpellation légale et une interpellation illégale. Une opération peut commencer sous un fondement légal et devenir disproportionnée par la durée de l'immobilisation, par la position imposée, par la pression exercée, ou par le défaut d'attention aux signes de détresse. La légalité initiale ne couvre pas mécaniquement les gestes qui suivent. Elle les expose au contraire à une exigence d'autant plus forte que la personne interpellée se trouve privée de la possibilité de se protéger elle-même.
Cette exigence augmente lorsque la personne est déjà maîtrisée ou en voie de l'être. Plus un corps perd sa liberté de mouvement, plus la responsabilité de ceux qui le maintiennent s'accroît. Un individu debout, libre de ses gestes, peut encore réagir à ce qui le met en danger. Un individu au sol, maintenu, menotté ou empêché dans ses mouvements dépend presque entièrement de ceux qui l'immobilisent. Il ne peut plus corriger une posture qui l'étouffe, se dégager d'une pression, faire entendre clairement que l'air lui manque. À ce moment, la force publique ne devrait pas seulement chercher à obtenir l'obéissance. Elle devrait d'abord garantir que le geste par lequel elle immobilise ne devienne pas lui-même le danger.
Les alertes de la famille doivent être pensées dans ce cadre. Elles ne sont pas de simples manifestations d'affolement, extérieures à l'intervention. Lorsque des proches crient qu'un homme ne respire plus normalement, qu'ils disent voir son visage changer, qu'ils demandent que la pression cesse, ces paroles appartiennent à la situation à laquelle les agents doivent répondre. On pourra discuter de leur perception de l'évènement, la confronter aux images, aux constatations médicales, aux déclarations des policiers, mais on ne peut pas la traiter comme un bruit sans valeur. Dans une scène où la vie d'une personne appréhendée semble atteinte, le droit n'est pas seulement dans la sommation initiale ou dans la qualification pénale. Il est dans l'attention portée aux signes qui commandent d'interrompre, de modifier ou de limiter le geste de maîtrise.
Cette attention est le point où le droit rejoint la politique. La police agit au nom de la loi, mais elle agit dans l'instant, dans une zone où ses agents interprètent un danger, évaluent une résistance, choisissent une technique, maintiennent une pression ou la relâchent [15]. Cette zone n'est pas extérieure au droit. Elle est au contraire l'un des lieux où le droit se vérifie ou se défait. Lorsque la force publique parle le langage de la règle tout en produisant une situation où un corps semble manquer d'air, il ne suffit plus d'invoquer l'ordre légal. Il faut demander si cet ordre est encore respecté dans le geste qui prétend l'appliquer.
La police ne se contente pas d'exécuter mécaniquement le droit. Elle intervient dans des situations où la frontière entre application de la règle et production immédiate d'un ordre de fait devient instable. Dans une interpellation, ce pouvoir pratique est considérable. Il détermine ce qui sera décrit comme résistance, ce qui sera traité comme menace, ce qui justifiera l'intensité de l'immobilisation, puis ce qui sera réécrit dans la langue de la procédure. L'affaire Zakariyya Seddaoui oblige précisément à examiner cette zone où la violence se présente comme application du droit, alors qu'elle en menace le principe le plus élémentaire, la protection de la vie qu'elle appréhende [16].
Il faut aussi poser clairement la question du passé judiciaire ou policier de la personne interpellée. Celui-ci peut exister dans un dossier et être mentionné dans une procédure lorsqu'il a une pertinence juridique. Mais il ne peut jamais servir à excuser une violence disproportionnée exercée dans le présent, ni à rendre moins grave une mise en danger produite par la force publique. Une personne déjà condamnée, mise en cause ou soupçonnée ne devient pas moins titulaire de son intégrité physique. Le rappel d'antécédents ne doit pas fonctionner comme une manière de déplacer l'attention du geste policier vers la moralité supposée de celui qui l'a subi. La question demeure la même, et elle doit demeurer entière : qu'a-t-on fait à ce corps, à ce moment-là, dans cette cour, sous ces yeux-là ?
Cette précision est indispensable, parce que les affaires de violences policières sont souvent travaillées par un déplacement accusatoire. Le corps qui dénonce la violence doit d'abord se défendre d'être indigne d'être cru. On examine son passé, ses fréquentations, ses infractions réelles ou supposées, comme si la gravité du geste policier diminuait à mesure que le profil de la personne devenait plus vulnérable au soupçon. C'est une opération politiquement décisive, qui ne nie pas toujours frontalement la violence, mais la rend moins scandaleuse. Elle introduit l'idée qu'un certain type de corps pouvait s'attendre à être traité ainsi, ou qu'il aurait, d'une manière ou d'une autre, préparé ce qui lui arrive.
Contre cette opération, il faut maintenir une règle simple. Le droit ne protège pas seulement les corps immédiatement reconnus comme innocents, respectables ou crédibles. Il protège aussi les personnes mises en cause, poursuivies, condamnées ou suspectées, précisément parce que la force publique n'a de légitimité que si elle demeure tenue par des limites lorsqu'elle agit sur ceux dont elle conteste les actes. Si ces limites disparaissent dès qu'un corps est présenté comme fautif, alors la règle ne vaut plus comme garantie commune. Elle devient un privilège accordé à ceux qui n'ont pas encore été placés du mauvais côté du soupçon.
La partie juridique de l'affaire ne doit donc pas être séparée du souffle, puisqu'elle en est l'un des prolongements nécessaires. Le souffle oblige à demander si la force a respecté ses limites au moment même où elle s'exerçait. Le droit oblige à demander si l'intervention pouvait être fondée et si son exécution est demeurée proportionnée. Le corps, enfin, oblige à revenir à ce qui s'est produit concrètement lorsque les policiers ont maintenu Zakariyya au sol. Tenir ensemble ces trois termes permet d'éviter deux erreurs symétriques : conclure avant l'enquête, ou attendre l'enquête en renonçant à penser ce que la scène rend déjà visible.
Le lieu même de l'interpellation n'est pas une donnée secondaire. Zakariyya Seddaoui est saisi dans la cour de la maison familiale, au contact immédiat de l'entrée, devant des proches déjà présents ou arrivés au moment où l'intervention se déroule. Ce qui pouvait être décrit comme la suite d'un contrôle routier allégué se poursuit au seuil d'un lieu de vie, là où la personne interpellée n'apparaît plus seulement comme conducteur ou mis en cause, mais comme fils, frère, membre d'une famille, venu selon son récit prendre des nouvelles de sa mère. Il ne s'agit pas de soutenir qu'un domicile ou ses abords seraient par principe soustraits à toute action de police, mais de comprendre ce que produit une intervention lorsqu'elle atteint un corps dans l'espace même où ce corps venait retrouver les siens.
Cette précision spatiale importe d'autant plus que le seuil n'est pas ici une image abstraite. Il désigne une cour, une porte, un passage concret entre l'extérieur et l'intérieur de la maison. C'est dans cet intervalle que la scène se noue. Zakariyya ne se trouve plus simplement sur la voie publique, mais il n'est pas davantage protégé par le retrait relatif que l'espace familial est censé permettre. Il est saisi au point où ce retrait aurait dû commencer. L'intervention policière vient donc suspendre le passage vers le dedans et fait de l'accès à la maison le lieu même où le corps est immobilisé. Ce déplacement est politiquement décisif, parce qu'il montre que la violence dénoncée ne frappe pas seulement un corps isolé. Elle atteint aussi la possibilité, pour ce corps, d'être rejoint par les siens, reconnu par eux, protégé au moins par leur présence.
Il faut maintenir cette analyse au plus près des faits. Le père se trouve à l'intérieur de la maison et dit avoir tenté d'ouvrir la porte avant de découvrir son fils au sol. La mère arrive à son tour et supplie les policiers d'arrêter. Les frères filment une partie de la scène. Le récit familial insiste sur l'impossibilité d'approcher, sur la difficulté à faire se faire entendre, sur cette violence particulière qui consiste à voir un proche en détresse sans pouvoir agir sur ce qui lui arrive. La maison ne fonctionne plus alors comme un lieu de retrait ou de protection. Elle devient le lieu depuis lequel les proches voient, sans pouvoir intervenir, un corps dont l'état paraît dépendre entièrement de la manière dont la police le maintient.
Cette impuissance imposée constitue l'un des aspects les plus graves de la scène. Elle ne relève pas seulement de l'émotion familiale. Elle dit l'impossibilité, pour les proches, d'agir sur ce qu'ils voient. Les parents voient leur fils au sol, perçoivent selon leurs mots une détresse respiratoire, alertent les agents, mais ne disposent d'aucun moyen effectif pour faire cesser ou modifier ce qui se déroule sous leurs yeux. Ils sont chez eux, mais l'espace leur échappe. Ils reconnaissent immédiatement le corps exposé, mais cette reconnaissance ne leur donne aucun prise sur ce qui lui est fait. Le seuil devient alors le lieu d'un paradoxe brutal : ceux qui sont les plus proches de Zakariyya, ceux qui peuvent percevoir au plus vite la dégradation de son état, sont aussi ceux dont la parole semble la moins capable d'infléchir l'intervention.
Le pas de la porte engage ainsi deux limites à la fois Il marque d'abord la séparation entre la rue et la maison, entre le dehors de la circulation policière et l'espace familial vers lequel Zakariyya se dirigeait. Mais il devient aussi le point où la maîtrise bascule, selon les proches, vers la mise en danger, puisque c'est là que le corps maintenu au sol commence à manquer d'air, que le visage se modifie, que les parents croient voir leur fils partir. Il ne s'agit pas de confondre la limite spatiale et la limite vitale, mais de comprendre comment elles se superposent dans une même scène. La violence tient précisément au fait que l'entrée dans la maison, qui aurait dû signifier le retour vers un espace de proximité, devient l'endroit où la vie paraît exposée à son point de rupture.
Cette topographie permet aussi de mieux saisir le statut des images. Les vidéos ne sont pas tournées par des passants extérieurs à la scène, mais par des proches pris dans l'événement même. Elles ne proviennent pas d'un dispositif institutionnel d'enregistrement. Elles naissent d'une situation où la famille voit, alerte puis filme parce qu'elle ne parvient pas à faire cesser ce qu'elle perçoit comme un danger. Cela ne rend pas ces images transparentes ni autosuffisantes, mais leur donne une portée particulière. Elles introduisent dans l'affaire un point de vue qui ne vient pas de l'institution dont les gestes devront être examinés. Elles gardent la trace d'une scène saisie depuis le lieu même où elle a atteint ceux qui la regardaient.
Le seuil devient ainsi le lieu où la scène vécue par les proches et la scène reconstruite par la procédure commencent à diverger. Du côté policier et judiciaire, l'événement sera reconstruit à travers les qualifications, les procès-verbaux, les éventuels enregistrements professionnels, les auditions et les constatations médicales. Du côté familial, l'événement apparaît d'abord comme la mise en danger d'un fils maintenu au sol, dont la respiration inquiète les proches sans que leurs alertes ne parviennent à faire desserrer l'emprise. Ces deux modes ne doivent pas être opposés comme si l'un relevait de la vérité et l'autre de l'émotion. Mais il faut reconnaître leur dissymétrie, puisque la version institutionnelle dispose d'emblée de la forme procédurale, tandis que la version familiale doit encore conquérir sa recevabilité.
On comprend dès lors pourquoi il serait insuffisant de réduire l'affaire à la seule question de savoir si Zakariyya a ou non obtempéré avant d'arriver au domicile. Cette question est importante, mais elle ne peut pas absorber ce qui se produit ensuite. Même si une infraction routière était constituée, elle ne ferait pas disparaître ce qui se joue dans la cour familiale, sous les yeux des parents, lorsque les proches alertent sur l'état du corps et sur les effets physiques de l'intervention. Le déplacement vers la maison oblige à examiner l'usage de la force dans un espace où la présence familiale, les alertes verbales et l'état apparent du corps auraient dû peser sur la conduite des agents. La scène ne commence pas seulement sur la route et ne se comprend pas seulement depuis elle. Elle prend toute sa gravité au moment où elle atteint un lieu de vie.
L'analyse du seuil permet enfin de préciser ce que la violence policière fait à l'espace. Elle n'exerce pas seulement une contrainte sur une personne, elle peut transformer les lieux ordinaires en lieux d'exposition. Une cour, une porte, un passage vers la maison deviennent les coordonnées d'une scène de danger, puis les éléments d'une bataille judiciaire et politique. L'espace familier porte désormais la trace de ce qui l'a traversé et blessé. Pour les proches, le pas de la porte ne peut plus être seulement le lieu d'une entrée ou d'un retour. Il devient le lieu où ils disent avoir vu Zakariyya suffoquer, le lieu où ils ont filmé, le lieu où leur parole a commence à se heurter aux mots de l'institution.
Le pas de la porte n'est donc pas un simple motif spatial mais l'un des points où se révèle la vérité de l'affaire. La violence dénoncée y prend une portée particulière, parce qu'elle atteint Zakariyya dans l'espace même où il aurait dû pouvoir être reconnu autrement que comme suspect. Tenir ce lieu dans l'analyse, c'est refuser que l'affaire soit entièrement abstraite dans les catégories de la procédure. Ce qui s'est produit à Évin-Malmaison s'est produit quelque part, et ce quelque part importe, parce qu'il montre comment une intervention policière peut faire entrer le danger là où une vie venait rejoindre les siens.
L'après-coup de l'interpellation ne relève pas seulement d'un traumatisme individuel, même si celui-ci doit être pris au sérieux dans sa dimension psychique et corporelle. Lorsque Zakariyya Seddaoui dit avoir peur de croiser de nouveau la police, craindre de sortir seul, se représenter une rencontre ultérieure comme la possibilité d'un danger aggravé, il ne décrit pas seulement ce qui demeure en lui après la scène. Il indique que l'événement a modifié son rapport au dehors. La violence dénoncée ne reste pas enfermée dans la cour de la maison familiale, elle se prolonge dans la rue, dans les trajets, dans l'anticipation d'un contrôle, dans la manière dont un corps maintenu au sol continue d'habiter l'espace public comme un espace susceptible de basculer.
Cette peur ne doit pas être rabattue trop vite sur l'intériorité d'un jeune homme marqué par une scène violente. Elle doit être comprise comme une forme d'apprentissage brutal. Après une telle interpellation, le monde commun ne retrouve pas aussitôt sa neutralité supposée. Le corps sait désormais, plus concrètement encore, qu'une rencontre avec la police peut entraîner une perte de prise sur soi-même, sur son mouvement, sur sa respiration, sur la possibilité même de faire entendre ce qui lui arrive. L'espace extérieur se trouve alors surveillé depuis l'intérieur par la mémoire de ce qui a eu lieu. Sortir ne signifie plus seulement se déplacer, mais affronter la possibilité d'une répétition que rien, dans l'expérience vécue, ne permet d'écarter avec certitude.
Retenir son souffle signifie d'abord cela. Non une simple réaction de peur devant une institution, mais une retenue préalable du corps dans un espace où la moindre interaction peut être interprétée contre soi. Pour certains, la police demeure une présence protectrice ou lointaine. Pour d'autres, elle introduit dans la situation la plus ordinaire une incertitude radicale, une possibilité de bascule : le contrôle peut devenir immobilisation, l'immobilisation mise en danger, puis la violence elle-même être reprise dans un récit accusatoire. Le corps apprend alors à mesurer ses gestes, à contrôler son ton, à surveiller ses mouvements, à éviter tout ce qui pourrait être perçu comme résistance, insolence ou menace. La respiration retenue commence avant le contact physique, dans cette obligation de se rendre inoffensif aux yeux d'un pouvoir qui vous soupçonne déjà.
L'affaire Zakariyya Seddaoui donne à cette expérience une intensité particulière, parce que la peur née de l'interpellation rencontre aussitôt les qualifications qui reconduisent le jeune homme du côté de la faute. D'un côté, le jeune homme dit avoir été saisi avec une violence qui l'a conduit au bord de l'asphyxie. De l'autre, il se trouve immédiatement ramené aux qualifications de refus d'obtempérer, de rébellion, de conduite sans permis, puis à des éléments de son parcours judiciaire ou policier susceptibles de peser sur la reception publique de l'affaire. Le risque est alors que sa peur elle-même soit disqualifiée, comme si elle n'était que la conséquence d'un comportement fautif ou d'un profil déjà suspect. C'est précisément cette opération qu'il faut refuser. Rien, dans les qualifications avancées ni dans les éléments de parcours éventuellement mobilisés contre lui, ne peut rendre moins grave ce qui doit être examiné dans le présent de l'interpellation.
Cette précision est décisive, car l'un des mécanismes les plus constants dans les affaires de violence policière consiste à déplacer la charge du regard. Au lieu de demander d'abord ce que la police a fait à un corps, on demande qui est ce corps, ce qu'il a fait auparavant, ce qu'il aurait pu faire, ce qu'il aurait dû faire pour ne pas être exposé à la violence [17]. Celui qui dit avoir subi la violence se trouve ainsi reconduit vers la faute avant même que l'atteinte dont il parle soit pleinement examinée. Dans cette configuration, la peur de Zakariyya n'est pas seulement celle d'une nouvelle rencontre avec les policiers. Elle est aussi la peur d'être, une fois encore, placé dans une situation où sa vulnérabilité devra être justifiée avant d'être reconnue.
Cette expérience est inséparable d'une histoire raciale des contrôles, des interpellations et des formes ordinaires de suspicion. Il ne s'agit pas d'attribuer mécaniquement une intention raciste à chaque geste policier avant que l'enquête n'établisse les responsabilités. Il s'agit de comprendre que certains corps circulent dans un espace déjà travaillé par des schèmes de perception, des pratiques de contrôle et des récits publics qui les exposent davantage à la lecture policière du danger [18]. « Je suis traumatisé. J'ai senti qu'ils voulaient me tuer parce que j'étais d'origine arabe [19]. » Une telle phrase doit être entendue non comme une conclusion judiciaire, mais comme l'expression d'une expérience située du monde, dans laquelle l'origine, l'apparence, le quartier, les antécédents réels ou supposés, la jeunesse masculine « racisée » peuvent devenir autant de signes interprétés avant même que la personne ait pu se faire entendre.
C'est ici que la peur individuelle rejoint une structure plus large. Le corps « racisé » ne se déplace pas dans un espace abstraitement égal. Il est souvent précédé par une histoire qui colle à sa peau, à son nom, à son apparence, au d'où il vient ou que l'on croit reconnaître en lui [20]. Cette histoire n'a pas toujours besoin d'être formulée. Elle agit dans les réflexes, dans les soupçons, dans la rapidité avec laquelle une attitude est lue comme fuite, une parole comme provocation, un mouvement comme menace. Retenir son souffle, pour certains, c'est avancer dans le monde avec cette menace déjà déposée dans le corps. C'est savoir que le dehors n'est pas seulement un espace de circulation, mais aussi un espace d'interprétation où le corps peut devenir l'indice de sa propre culpabilité.
La violence policière se mesure alors aussi à ses effets différés, ce qu'elle laisse derrière elle. Elle ne se limite pas au seul moment de l'arrestation, à la durée d'une immobilisation, ni aux marques que le corps pourra ou non conserver. Elle transforme les conditions mêmes de l'existence ordinaire. Elle fait entrer la peur dans les gestes les plus simples, dans le fait de sortir, de croiser un véhicule de police, de retourner chez un membre de sa famille. Cette modification du rapport au monde est l'un des effets les plus profonds de la violence, précisément parce qu'elle survit à l'événement. Le monde ne redevient pas immédiatement habitable parce que la scène est terminée. Quelque chose de ce qui a eu lieu continue d'agir dans le corps, comme la menace d'un futur déjà éprouvé.
Il faut pourtant se garder d'enfermer Zakariyya dans cette peur. Il n'est pas réductible au traumatisme qu'il décrit, pas plus que son corps ne doit être enfermé dans la position de la victime. Mais prendre cette peur au sérieux, c'est refuser que l'on sépare artificiellement la scène d'Évin-Malmaison de ses effets postérieurs. Une interpellation violente ne s'achève pas avec l'arrivée des secours, la fin de la garde à vue ou le retour chez soi. Elle continue dans les nuits, dans les trajets évités, dans la défiance envers l'espace public, dans l'inquiétude des proches, dans l'idée que la police peut réapparaître non comme un recours, mais comme une menace mortelle. Ce prolongement n'est pas secondaire. Il appartient à l'événement lui-même, à ce qu'il déplace durablement dans une vie.
C'est pourquoi la formule « retenir son souffle » doit être comprise dans toute son extension. Elle renvoie à l'expérience immédiate d'un corps qui manque d'air sous la contrainte. Elle désigne ensuite l'état d'alerte qui s'installe ensuite lorsque sortir présuppose de surveiller l'espace autour de soi. Elle permet enfin de penser une condition politique plus générale, celle de vies qui doivent sans cesse négocier leur présence dans un monde où elles sont plus vite contrôlées, plus difficilement crues, plus facilement renvoyées à la faute. Dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, l'asphyxie dénoncée par les proches ne s'arrête donc pas au sol de la cour familiale. Elle se prolonge dans cette respiration retenue que la peur impose au quotidien.
La question n'est pas seulement de savoir si Zakariyya pourra, avec le temps, retrouver une forme de confiance dans ses déplacements. Elle est de savoir ce qui, dans l'organisation même du rapport entre police et population, produit des corps contraints de vivre avec ce sentiment de danger permanent. Une société dans laquelle certains jeunes hommes ont peur de croiser la police ne peut pas réduire cette peur à une perception excessive ou à un trouble privé. Elle doit interroger ce qui, dans ses pratiques, ses récits et ses institutions, a donné à cette peur sa consistance et sa part de vérité vécue. C'est à ce niveau que l'affaire dépasse le seul dossier judiciaire sans jamais s'en détacher. Elle montre comment la violence exercée sur un corps peut devenir une manière durable d'habiter le monde à bout de souffle.
La famille de Zakariyya Seddaoui n'entre pas dans l'affaire comme un soutien venu après coup. Elle est là, dès la scène elle-même, au moment où l'interpellation se déroule, et cette présence modifie profondément ce qui doit être analysé. Le père, la mère et les frères ne découvrent pas l'événement à travers un récit médiatique, une convocation judiciaire ou des images déjà détachées de leur contexte. Ils le vivent depuis l'intérieur, tentent d'intervenir par la parole, puis filment lorsque cette parole ne suffit pas à faire cesser ce qu'ils perçoivent comme une mise en danger. Leur présence ne s'ajoute donc pas aux faits depuis l'extérieur. Elle participe à la manière dont la scène devient visible, peut être racontée, puis contestée.
Ce regard familial doit être pris au sérieux sans être absolutisé. Voir son fils au sol, ce n'est pas voir n'importe quel corps soumis à une interpellation. Cela ne signifie pas que la famille détiendrait par nature une vérité plus exacte, ni que son regard pourrait se substituer à l'enquête. Mais il reconnaît immédiatement, dans le corps maintenu par les policiers, une vie déjà inscrite dans des liens, une histoire, une voix, un visage, tout ce que la qualification de mis en cause tend à réduire. Là où la police appréhende un individu à partir d'une situation qu'elle interprète comme infraction, résistance ou danger, la famille voit un fils et un frère dont l'état parait se dégrader sous ses yeux. Cette différence ne relève pas seulement de l'affect. Elle engage la manière même dont un corps devient lisible, soit comme corps fautif, soit comme vie menacée.
Les alertes des proches ne peuvent donc pas être rabattues sur la seule émotion. Lorsqu'un père tente en vain de s'approcher de son fils, lorsqu'une mère supplie, lorsque des frères filment, ils ne réagissent pas seulement à la violence de ce qu'ils voient. Ils signalent que l'état de Zakariyya se dégrade et que, dès lors, les policiers doivent relâcher leur prise. Les signes qu'ils décrivent devront être examinés, confrontés aux images, aux constatations médicales et aux déclarations des agents. Mais le fait qu'ils soient perçus par la famille ne les rend pas moins recevables. Dans une interpellation où une personne semble en détresse, le regard des proches peut faire apparaître ce que la logique de maîtrise risque de ne plus voir : non plus seulement un corps à immobiliser, mais un corps dont l'état se dégrade.
La violence particulière de cette situation tient à l'écart entre voir et pouvoir agir. Les proches de Zakariyya ne sont ni absents, ni extérieurs à la scène. Ils sont là, à quelques mètres, parfois au seuil même de l'intervention. Mais cette proximité ne leur donne aucune prise réelle sur ce qui se déroule. Ils perçoivent ce qu'ils interprètent comme un danger vital sans pouvoir l'interrompre autrement que par la parole, le cri, la supplication ou l'enregistrement. Cette impuissance fait partie de la violence de la scène. La famille n'est pas seulement témoin de ce qui arrive à Zakariyya, elle se trouve empêchée de jouer son rôle qui est de protéger celui qu'elle reconnaît immédiatement comme un fils, un frère, un proche.
L'acte de filmer naît de ce sentiment d'impuissance. Il ne faut pas le comprendre comme un geste de distance, ni comme une volonté de transformer la scène en objet public. Il surgit au moment où les proches constatent que leur parole ne suffit pas. La caméra familiale devient alors un recours contre la confiscation possible de l'événement par ceux qui sont dépositaires de la force. Elle ne délivre pas, à elle seule, la vérité de toute la scène, puisqu'elle est reste nécessairement située, partielle, prise dans l'urgence. Mais elle introduit un point de vue qui ne vient pas de l'institution dont l'action devra être examinée. Elle déplace donc le rapport de force initial. Sans ces images, la famille n'aurait peut-être eu que sa parole face à la première écriture policière des faits. Avec elles, elle dispose d'une trace fragile mais décisive, qui empêche l'événement d'être refermé trop vite sur le procès-verbal ou sur la seule version des agents.
Il faut mesurer exactement ce que l'image permet, sans lui demander de tout résoudre. Elle ne garantit ni la justice ni la clôture de la procédure. Elle ne remplace pas les certificats médicaux, les auditions ou l'examen contradictoire des faits, et ne montre jamais toute la scène. Mais elle soustrait une part de l'événement à la seule version policière. Le seuil devient le lieu où s'affronte deux modes de production du réel. D'un côté, les qualifications, les procès-verbaux, les éventuels enregistrements professionnels, les auditions et les catégories par lesquelles l'institution ordonne les faits. De l'autre, la perception familiale d'un corps en danger, les cris, l'image tournée dans l'urgence, la mémoire d'une scène que les proches refusent de laisser disparaître. Ce conflit ne se réduit pas à une opposition entre émotion et procédure. Il pose la question de savoir qui faire reconnaître une scène comme étant violente [21]. L'image familiale oblige l'institution à composer avec une visibilité qui ne vient pas d'elle. Elle donne à la parole familiale une assise matérielle, sans laquelle celle-ci pourrait être plus facilement renvoyée à l'émotion, à l'exagération ou à l'incompréhension de l'intervention. L'image ne clôt pas la dispute, mais elle empêche que le premier récit institutionnel puisse se présenter comme le seul récit disponible [22].
La question des enregistrements professionnels, notamment des caméras-piétons lorsqu'elles existent ou auraient pu être activées, appartient pleinement à cette économie de la preuve [23]. L'image familiale ne devrait pas être seule à porter la charge de rendre visible une intervention menée par la force publique. L'absence d'images institutionnelles, leur interruption éventuelle, leur caractère partiel ou leur non-activation doivent donc être examinés à leur tour.
Il faut pourtant se garder de tout fétichisme de la vidéo. Dans les affaires de violences policières, on attend souvent des images qu'elles mettent fin au conflit des récits. Or leur présence ouvre presque toujours une nouvelle lutte : sur ce qu'elles montrent, sur ce qui les précède, sur ce qui demeure hors champ, sur l'interprétation des gestes et des signes corporels visibles. L'image peut être regardée, mais elle peut aussi être découpée, ralentie, isolée de la parole de ceux qui l'ont produite, ou replacée dans une chronologie qui en atténue la portée. Voir ne suffit donc pas, parce que le visible n'est jamais immédiatement reconnu comme violence.
Cette lutte se joue d'abord dans les mots. Les proches parlent d'étranglement, de suffocation, de perte de connaissance, d'un fils qu'ils ont cru voir mourir. Le parquet parle de refus d'obtempérer, de rébellion, de malaise, de violences policières alléguées. Ces termes ne proposent pas seulement des descriptions différentes de la scène. Ils orientent déjà la manière d'en comprendre la responsabilité. Le mot « malaise » fait porter l'attention sur l'état de Zakariyya, plutôt que sur les gestes qui ont pu le provoquer ou l'aggraver ; le mot « rébellion » ramène au premier plan le comportement supposé du jeune homme et présente la force policière comme une simple réaction. À l'inverse, les mots « suffocation » ou « étranglement » lient l'état de Zakariyya à la manière dont il a été maintenu. Le désaccord sur les mots porte donc aussi sur la cause de ce qui s'est produit et sur la responsabilité qu'elle engage.
C'est ici que l'économie de la preuve rejoint l'économie du soupçon. Zakariyya ne doit pas seulement prouver qu'il a été atteint dans son intégrité physique et psychologique, il doit encore faire reconnaître cette atteinte malgré les qualifications qui tendent à le désigner d'abord comme fautif. Sa famille, de son côté, ne doit pas seulement dire ce qu'elle a vu. Elle doit faire admettre que son regard n'est pas discrédité par l'émotion, que ses images ne perdent pas toute valeur parce qu'elles sont partielles, que la détresse respiratoire qu'elle dit avoir perçue ne peut être réduite à une exagération née de la panique. Le corps violenté et le regard familial sont ainsi soumis à une même exigence de recevabilité : l'un doit être reconnu comme victime possible malgré le soupçon, l'autre comme témoignage valable malgré la proximité.
Lorsque des éléments du passé judiciaire ou policier sont mobilisés dans l'espace public, ils peuvent renforcer cette dissymétrie sans avoir à nier frontalement la violence dénoncée. Ils déplacent l'attention vers la personne interpellée plutôt que vers les gestes exercés sur elle, comme s'il fallait d'abord savoir qui se plaint avant de mesurer ce qu'il a subi. La preuve se construit alors dans un espace déjà inégal, où l'institution dispose de cadres établis pour produire son récit, tandis que la parole familiale doit encore gagner sa recevabilité.
La famille lutte précisément contre cette réduction. Elle refuse que Zakariyya soit ramené au seul statut de mis en cause, comme si cette qualification pouvait absorber tout le reste. Elle rappelle qu'il est aussi, et d'abord dans la scène qu'elle a vécue, un fils au sol, un corps en détresse dont la respiration lui a semblé menacée. Cette insistance ne relève pas seulement de l'affect. Elle est aussi une opération politique qui réinscrit Zakariyya dans les liens que la procédure tend à effacer. Là où celle-ci l'isole dans la relation entre police, parquet, avocat et qualification pénale, la famille rappelle qu'il appartient à un monde de relations que la violence a atteint avec lui. Elle empêche ainsi que le corps interpellé soit séparé de ce qui permet de mesurer ce que signifie le voir disparaître, ne serait-ce qu'un instant, derrière une une prise policière.
On comprend alors pourquoi l'image familiale ne peut être séparée de ceux qui la produisent. Elle n'est pas seulement un document. Elle garde la trace d'un regard qui voit sans pouvoir intervenir, d'une parole qui alerte sans être entendue comme elle devrait l'être, d'un geste qui filme parce qu'il faut déjà prévoir que ce qui arrive pourra être contesté. Cette anticipation de l'incrédulité est l'un des traits les plus violents de ces affaires. Il ne suffit pas d'avoir vécu la scène ; il faut presque aussitôt préparer les conditions de sa reconnaissance, comme si l'événement devait produire, au moment même où il se déroule, les preuves capables de le défendre ultérieurement.
La preuve naît donc dans une scène d'inégalité. D'un côté, l'institution dispose de catégories, de procédures, de délais, de moyens d'enquête, d'une autorité capable ordonner les faits dans un récit juridiquement recevable. De l'autre, la famille elle, ne dispose d'abord que de sa présence, de ses images, de ses cris, de sa plainte, puis du travail de son avocat pour faire entendre ce qu'elle a vécu. Il ne s'agit pas d'opposer naïvement la vérité familiale à la fausseté institutionnelle, mais de reconnaître que ces deux positions n'ont pas le même pouvoir de faire exister leur version de la scène. L'exigence de justice commence lorsque cette dissymétrie est prise au sérieux, au lieu d'être recouverte par l'apparence d'un simple conflit de récits.
Cette dissymétrie éclaire la phrase selon laquelle voir ne suffit pas, mais voir oblige. Les images obligent à poser des questions que la qualification policière ne devrait pas pouvoir refermer. Qu'est-ce qui, dans la manière dont Zakariyya a été maintenu, a pu produire une telle détresse respiratoire selon les proches ? À quel moment les agents ont-ils perçu, ou non, les signes de cette détresse ? Quelle place ont-ils accordée aux alertes de la famille ? Pourquoi faut-il un tel parcours, de la vidéo à la plainte, de la plainte à la demande d'enquête, puis de l'enquête à la bataille des mots, pour qu'une violence dénoncée puisse seulement être étudiée ? Ces questions ne préjugent pas du résultat judiciaire. Elles indiquent seulement ce qu'un État de droit devrait être capable d'examiner, sans protéger d'abord la présomption de légitimité de sa propre force.
La famille, l'image et la preuve se tiennent donc dans un même mouvement. La famille voit parce qu'elle est là, filme parce qu'elle ne peut pas interrompre ce qu'elle voit, produit une preuve parce qu'elle comprend, ou découvre dans l'instant, que sa parole risque de ne pas suffire. Cette preuve est nécessaire mais vulnérable car elle reste exposée aux requalifications, au soupçon porté sur les proches, à l'insistance sur le comportement supposé de Zakariyya, au découpage possible des images. L'affaire ne porte donc pas seulement sur la violence initiale, mais aussi sur les conditions dans lesquelles une violence devient reconnaissable comme telle.
Dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, les proches ne sont donc pas seulement des témoins, des soutiens ou des producteurs d'images. Ils se tiennent au point où une violence dénoncée commence à devenir une affaire publique. Sans leur présence, leurs alertes et les vidéos tournées dans l'urgence, l'interpellation aurait pu rester prise dans les premiers mots de l'institution. Avec eux, elle devient visible, disputable, offerte à une autre lecture. Cette ouverture ne garantit pas la justice, mais elle en constitue l'une des conditions, car aucune justice ne peut commencer si ceux qui ont vu un corps manquer d'air doivent d'abord être réduits au silence, ou si les images produites depuis la scène sont privées de leur force d'obliger à regarder autrement.
L'affaire Zakariyya Seddaoui se déroule dans le Pas-de-Calais, et ce lieu ne peut être réduit à une simple indication géographique. Il ne s'agit pas d'expliquer l'interpellation par la région, comme si le territoire portait en lui la cause de ce qui s'y produit, ni de faire de Zakariyya l'allégorie d'un espace social qui le dépasserait. Il s'agit de comprendre comment une scène singulière entre en résonance avec un territoire marqué par des formes distinctes d'abandon, de pression et de contrôle. Évin-Malmaison n'est pas Calais, Zakariyya n'est pas un exilé de la frontière franco-britannique, et son interpellation dans la cour d'une maison familiale ne peut être confondue avec les expulsions de campements ou les départs en mer. Mais l'affaire se produit dans une région où les questions du refuge, du passage, de la pauvreté, de la suspicion, et de la force publique se nouent avec une intensité particulière. C'est cette articulation qu'il faut analyser, sans forcer les équivalences et sans isoler artificiellement les scènes.
Le Pas-de-Calais porte d'abord l'empreinte d'une longue histoire industrielle, minière et ouvrière. Les mines ont organisé les sols, les villes, les corps, les formes de vie, avant que leur disparition ne laisse derrière elle des formes durables de relégation que les politiques publiques n'ont jamais réellement réparées. Les données sociales disponibles rappellent que, dans le Nord et le Pas-de-Calais, près d'une personne sur cinq vit sous le seuil de pauvreté [24]. Ce rappel ne vise aucun effet pathétique. Il permet seulement de situer l'affaire dans un espace où la puissance publique se montre souvent tardive lorsqu'il s'agit de soutenir, mais immédiatement présente lorsqu'il s'agit d'ordonner, de contrôler ou de contenir.
Cette dissymétrie doit être comprise comme une redistribution des fonctions de l'État dans le moment néoliberal que nous connaissons. À mesure que les médiations collectives s'affaiblissent, que les protections se réduisent et que les responsabilités sont renvoyées aux individus, les dispositifs policiers, judiciaires ou administratifs prennent en charge les effets sociaux de cette destruction. Dans une région appauvrie, cette logique devient concrète : les vies comprimées par l'économie rencontrent moins souvent une puissance publique capable de soutenir qu'un État présent sous les formes de l'ordre, du contrôle et de la sanction. C'est en ce sens que l'on peut parler d'un libéralisme autoritaire [25], non pour plaquer sur Évin-Malmaison un schéma général, mais pour comprendre comment le retrait des protections sociales s'accompagne d'un durcissement des fonctions de contrôle.
Cette histoire sociale croise une autre réalité, particulièrement visible dans le Pas-de-Calais : celle de la frontière. Depuis des années, Calais, Grande-Synthe, Loon-Plage et les abords du littoral sont soumis à une politique de non-installation visant les personnes exilées qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Cette politique ne se contente pas de surveiller une frontière. Elle organise l'impossibilité du repos, de l'abri et de la durée. Les expulsions répétées de campements, les tentes confisquées ou détruites, les réveils forcés, les déplacements incessants, les gaz lacrymogènes et les opérations de dissuasion produisent un épuisement qui appartient pleinement au gouvernement des corps. Il ne s'agit pas seulement d'empêcher le passage ; il s'agit aussi d'empêcher ceux qui attendent d'habiter, même provisoirement, l'espace où ils se trouvent [26].
Cette politique frontalière permet de préciser ce que peut signifier, ici, une géographie de l'irrespirable, ou de l'air rare. L'air rare ne désigne ni une atmosphère vague, ni une image destinée à rapprocher artificiellement des violences différentes. Il nomme des conditions concrètes dans lesquelles certaines vies peinent à se reprendre, à s'abriter, à dormir, à circuler, à respirer sans peur. Dans les campements détruits, l'air manque parce que l'abri est rendu impossible. Sur les plages, il manque parce que la fermeture des voies légales repousse la traversée vers le danger. Dans les embarcations surchargées, il manque parfois littéralement, lorsque les corps sont comprimés par le nombre, la mer, la panique ou l'absence de secours à temps. Ces scènes ne se confondent pas avec l'interpellation de Zakariyya, mais elles montrent qu'un même territoire peut rendre certaines vies difficilement respirables de plusieurs manières.
Sur le littoral, cette logique prend une forme particulièrement brutale. Plus la frontière se ferme, plus le passage est renvoyé vers des voies dangereuses. La mer peut alors apparaître comme une fatalité, alors qu'elle est aussi le produit d'une politique. Les noyades, les suffocations, les corps comprimés dans des embarcations surchargées ne relèvent pas seulement du danger de la mer. Ils sont inséparables d'un régime frontalier qui ferme les voies sûres, rend le passage clandestin, puis présente comme accident ce que ses propres conditions rendent prévisible. Le manque d'air en mer n'est pas le même que le manque d'air sous une prise policière, mais ces scènes obligent à interroger les pouvoirs qui exposent certains corps à des situations où vivre devient incertain.
C'est par la question de la limite que l'on peut revenir à la scène d'Évin-Malmaison. Dans les situations évoquées, la force publique intervient toujours au nom d'une limite à maintenir, qu'il s'agisse de l'obéissance attendue lors d'un contrôle, du seuil domestique où l'intervention se poursuit, de la frontière maritime où le passage est empêché, ou encore de cette limite sociale plus diffuse qui distingue les présences immédiatement reconnues de celles qui restent soupçonnées, déplacées ou tolérées sous condition. La police n'agit pas partout de la même manière, et les populations concernées ne vivent pas les mêmes experiences. Mais un même geste de séparation traverse ces scènes : maintenir certains corps à distance, contenir certains déplacements, rendre certaines présences provisoires ou inquiétantes. La force publique apparaît alors moins comme la garantie d'un commun que comme l'instrument d'un tri, exercé sur des vies déjà fragilisées par la pauvreté, la « race », le statut administratif ou le soupçon [27].
Cette mise en relation n'a de sens que si les différences demeurent nettes. Zakariyya Seddaoui ne se trouve pas dans le même régime d'exposition que les exilés de Calais. Il n'est pas l'équivalent d'un corps migrant empêché de passer, et son affaire relève d'une interpellation policière française, dans un contexte de refus d'obtempérer contesté, de violences alléguées, de plainte et d'enquête. Mais elle rencontre d'autres scènes du Pas-de-Calais par un point précis : la vulnérabilité de certains corps face à des institutions qui décident des passages, des arrêts, des immobilisations et des récits recevables. Contrôler un corps, détruire un abri, empêcher un départ, rendre une présence suspecte ne sont pas des gestes identiques, mais ils appartiennent pourtant à un même ordre où la protection n'est pas distribuée également.
Le Pas-de-Calais ne peut donc être réduit ni à une région pauvre, ni à une frontière. Plusieurs histoires s'y rencontrent sans se confondre. L'extraction minière y a longtemps organisé les sols, les villes et les corps, exposant des générations de travailleurs à la poussière, à la maladie, à l'usure. La désindustrialisation a ensuite laissé des formes durables d'abandon, tandis que la frontière européenne y a installé une autre précarité, celle de personnes venues d'Afrique, du Moyen-Orient ou d'Asie, prises dans les effets des guerres, des héritages coloniaux, des économies prédatrices et des destructions écologiques. Ces histoires ne sont pas équivalentes, mais elles se croisent dans un espace où les puissances économiques et politiques rendent certaines vies vulnérables, avant de les gouverner par la rareté, l'attente, le déplacement ou la police.
L'histoire extractive permet alors de comprendre que l'air rare n'est pas seulement une condition présente, mais aussi un héritage. Les mines ont rendu l'air littéralement dangereux pour des générations de travailleurs [28]. Elles ont inscrit dans les corps une économie du « souffle usé », de la poussière inhalée, de la maladie professionnelle, de la vie mesurée par l'épuisement. Aujourd'hui, l'étouffement prend d'autres formes, sociales, policières, frontalières, mais il ne disparaît pas avec la fermeture des puits. Il se déplace, de la mine vers la précarité, de la poussière industrielle à l'air social raréfié, de l'usure ouvrière à la fatigue des vies administrées par le manque. Le territoire conserve ainsi la mémoire matérielle d'un capitalisme qui a d'abord consommé les corps par le travail, puis abandonné une partie de ceux qu'il avait rendus dépendants de son organisation. Cette histoire n'explique pas directement l'interpellation de Zakariyya Seddaoui, mais elle permet de comprendre le paysage social où elle prend place, un paysage dans lequel l'État a souvent laissé se défaire les conditions d'une vie soutenable, avant de réapparaître sous les formes plus dures du contrôle et de la contrainte [29].
Il faut alors tenir ensemble, avec prudence, l'histoire sociale de la région, la question raciale et le régime contemporain des frontières. Le Pas-de-Calais est l'un des lieux où se croisent des expériences que tout distingue d'abord : celles des habitants pauvres de territoires désindustrialisés, celles des jeunes hommes racisés soumis aux contrôles, celles des personnes exilées qui tentent de rejoindre l'Angleterre. Ces expériences ne sont ni identiques ni interchangeables, mais elles se rencontrent pourtant dans un ordre politioque qui distribue inégalement la protection. Certaines vies sont soutenues avant même d'être menaces, tandis que d'autres doivent sans cesse prouver leur droit à demeurer, à circuler, à être crues, ou simplement à être protégées. Le point commun n'est donc pas une identité abstraite entre les situations, mais cette inégalité dans l'accès à la protection.
La question raciale s'inscrit dans cette distribution. Elle ne vient pas s'ajouter de l'extérieur à la pauvreté ou à la frontière, mais traverse les manières de voir les corps, de les contrôler, de les suspecter, de les croire ou de les disqualifier lorsqu'ils disent avoir subi une violence. Dans le cas de Zakariyya Seddaoui, elle apparaît dans la manière dont il comprend lui-même ce qui lui est arrivé, dans sa peur de croiser de nouveau la police, dans la possibilité que son corps soit aussitôt ramené aux figures du refus, de la fuite ou de la rébellion. Dans le cas des exilés du littoral, elle apparaît dans le traitement réservé à des vies venues d'Afrique, du Moyen-Orient ou d'Asie, maintenues dans l'attente, privées d'abri, contraintes à des déplacements incessants, comme si leur présence n'appelait jamais pleinement l'hospitalité ou la protection. Ces situations ne sont pas équivalentes, mais elles sont pourtant traversées par un même régime de perception, qui tient certains corps à distance du commun, comme si leur présence devait toujours être vérifiée, contrôlée ou seulement tolérée. La « race » ne se manifeste donc pas seulement dans l'injure ou dans la désignation explicite ; elle travaille plus silencieusement les manières de regarder, de traiter et de croire.
La notion d'air rare permet alors de nommer ce qui relie ces scènes sans les confondre. Elle ne poétise pas l'étouffement, elle désigne la raréfaction concrète des conditions qui rendent une vie respirable. Dormir sans craindre l'expulsion, passer sans risquer la mer, sortir sans redouter le contrôle, porter plainte sans être aussitôt renvoyé au soupçon, vivre dans un territoire appauvri sans rencontrer l'État d'abord sous la forme de l'ordre, tout cela ne va pas également de soi pour tous. L'air rare nomme cette organisation matérielle du monde où certains corps sont maintenus plus près que d'autres des zones de suffocation économique, policière, frontalière ou environnementale.
Cette lecture territoriale permet de revenir au néolibéralisme sans perdre de vue la scène d'Évin-Malmaison. La violence policière ne peut être pensée comme une anomalie dans un ordre qui serait par ailleurs neutre. Elle appartient à une société qui défait les protections collectives, puis confie aux appareils de contrôle la charge de contenir les corps exposés par cette destruction. Lorsque le travail se raréfie, lorsque les services publics se fragilisent, lorsque les quartiers et les anciens territoires industriels sont abandonnés à des politiques discontinues et que les exilés sont maintenus dans une précarité organisée, la police devient l'une des formes les plus visibles de l'État. Elle ne répare pas les causes de l'insécurité sociale, elle en administre les effets, sur les corps, dans les déplacements, dans les stratégies de survie.
Il serait toutefois insuffisant de rapporter cette logique au seul néolibéralisme. Celui-ci s'articule à des héritages plus anciens, coloniaux, impériaux, extractifs, qui ont durablement organisé la séparation entre les vies pleinement protégées et celles que l'on peut administrer, déplacer ou sacrifier. Les personnes exilées présentes à Calais ne sont pas seulement des individus en route vers l'Angleterre. Elles portent avec elles des histoires de guerre, de prédation économique, de destruction des milieux, de frontières héritées ou renforcées par les puissances européennes. Les jeunes hommes racisés contrôlés dans les villes et les banlieues françaises ne rencontrent pas la police dans un espace neutre. Ils sont pris dans une histoire longue de fabrication de « l'ennemi intérieur [30] », où certains corps demeurent exposés à une présomption de dangerosité. Ces histoires ne se confondent pas, mais elles se rejoignent dans une même logique de gouvernement par le soupçon.
Dans cette perspective, l'interpellation de Zakariyya Seddaoui reste une scène singulière, mais elle n'est pas sans lieu. Le corps maintenu au sol dans une cour familiale, les proches qui disent l'avoir vu manquer d'air, la bataille autour des images et des mots, prennent place dans un territoire où la protection apparaît déjà comme une réalité inégalement distribuée. Il ne s'agit ni de faire dire à cette scène plus qu'elle ne dit, ni de lui faire dire moins. Elle montre comment la force publique peut atteindre un corps jusqu'à rendre son souffle incertain, dans une région où d'autres corps, autrement situés, rencontrent eux aussi des formes organisées d'étouffement social, policier ou frontalier.
La géographie de l'air rare n'est donc pas une théorie générale du Pas-de-Calais, et elle ne remplace pas davantage l'enquête judiciaire. Elle ne dit pas qui a fait quoi dans la cour de la maison familiale, ni ne tranche la question du refus d'obtempérer, de la rébellion ou des gestes policiers employés. Elle indique autre chose : l'affaire surgit dans un monde déjà traversé par des rapports de force qui pèsent sur la manière dont les corps sont perçus, contrôlés, crus ou exposés. L'enquête devra établir les responsabilités. L'analyse politique, elle, doit comprendre pourquoi certaines scènes deviennent possibles, pourquoi elles rencontrent si vite le soupçon, pourquoi il faut parfois des images familiales, une plainte difficile, des articles, des collectifs et une mobilisation pour que l'air manquant à un corps devienne enfin une question publique.
Le Pas-de-Calais apparaît alors non comme un simple arrière-plan, mais comme un révélateur. Il donne à lire la continuité entre des formes d'abandon et des formes de contrainte, sans confondre la pauvreté, la frontière et le racisme policier dans une même expérience. À Évin-Malmaison, comme dans une région entière, trop de vies savent déjà que respirer, demeurer, passer ou être cru ne va jamais entièrement de soi.
L'affaire Zakariyya Seddaoui ne peut être pensée ni depuis le seul contexte territorial, ni depuis la seule qualification pénale qui ouvre le dossier, ni depuis la seule circulation des images. Elle tient dans une scène que plusieurs récits tendent déjà à déplacer. Le refus d'obtempérer allégué reporte l'attention vers ce qui aurait précédé interpellation ; la rébellion invoquée vers l'attitude prêtée au jeune homme ; le malaise vers un événement interne au corps ; les antécédents éventuels vers une biographie policière ou judiciaire. Or ce que cette affaire oblige à maintenir au centre, c'est le moment où la force publique tient un corps au sol et où les proches disent voir ce corps manquer d'air.
Ce déplacement n'est pas seulement rhétorique, et appartient aux mécanismes ordinaires par lesquels une violence dénoncée peut perdre sa netteté sans être frontalement niée. Le corps au sol demeure présent, mais l'attention se porte sur ce qui aurait rendu cette situation nécessaire. La détresse respiratoire n'est pas écartée, mais requalifiée en malaise. La peur de la famille n'est pas ignorée, mais renvoyée à l'émotion des proches, comme si cette émotion suffisait à rendre moins recevable ce qu'ils disent avoir vu. La scène reste visible, mais son centre de gravité se déplace, et ce qui devait interroger les gestes policiers devient alors une interrogation sur celui qui les a subis.
Il faut donc revenir au moment où Zakariyya est maintenu au sol, non pour affirmer une vérité judiciaire avant l'enquête, mais pour empêcher que l'examen des faits soit d'emblée orienté par le comportement prêté au mis en cause. Même si une infraction routière était établie, même si une résistance devait être démontrée, même si des éléments du passé judiciaire figuraient dans le dossier, rien ne dispenserait d'examiner les gestes accomplis dans la cour familiale, la pression exercée sur le corps, la durée de l'immobilisation, les signes de détresse, les alertes des proches et la manière dont les policiers y ont répondu.
C'est ici que l'affaire rejoint la question plus large de la présomption d'indignité. Celle-ci ne consiste pas seulement à accuser une personne ou à rappeler contre elle des éléments de procédure. Elle agit plus profondément lorsqu'elle rend sa blessure moins immédiatement recevable, lorsqu'elle impose à celui qui a subi la force une justification préalable, comme s'il devait encore prouver qu'il méritait de ne pas être violenté. La protection de l'intégrité physique ne dépend pourtant ni de la conduite prêtée à la personne, ni de sa respectabilité sociale, ni de l'absence d'antécédents. Elle vaut pour toute personne appréhendée, parce que le droit ne devient une garantie commune qu'à la condition de protéger aussi ceux que la police soupçonne, poursuit ou maîtrise [31].
Ce qui ne se laisse pas déplacer, dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, c'est donc ce moment où le droit, la force et la vie se mesurent dans un corps maintenu au sol. Le reste devra être établi, discuté, confronté, mais aucune enquête rigoureuse ne peut laisser ce point s'effacer. Elle doit au contraire y revenir, parce que c'est là que se joue la question la plus grave : non seulement ce que Zakariyya Seddaoui aurait fait, mais ce que la force publique s'est autorisée à faire de lui.
Il faut revenir à la scène initiale, non pour l'enfermer sur elle-même, mais pour empêcher qu'elle disparaisse sous les catégories qui l'ont aussitôt recouverte. Zakariyya Seddaoui venait voir sa mère lorsqu'une intervention policière a eu lieu dans la cour de la maison familiale. Son corps y a été maintenu au sol, sous les yeux de proches qui disent l'avoir vu manquer d'air. Des images ont été tournées, une plainte a été déposée, et l'enquête devra établir les responsabilités. Tout le texte aura consisté à tenir cette scène dans sa précision, contre deux risques inverses : la réduire à un fait divers, ou l'absorber trop vite dans une théorie générale de la violence policière.
Cette ouverture judiciaire impose la plus grande des prudences, mais elle ne suspend pas la pensée. Elle oblige au contraire à rappeler qu'une personne appréhendée ne cesse jamais d'être une vie à protéger. La faute alléguée ne transforme pas un corps en matière disponible ; et aucun soupçon, aucun antécédent, aucune qualification pénale ne peut diminuer l'obligation faite à la force publique de ne pas exposer celui qu'elle tient à une mise en danger vitale.
C'est pourquoi le souffle n'a pas été traité ici comme une figure. Il désigne le point où la violence dénoncée échappe à la seule langue de l'intervention. Parler de souffle, c'est revenir au cou, à la gorge, à la posture imposée, à la difficulté de reprendre de l'air, à ce moment où le corps ne peut plus répondre pour lui-même et dépend de ceux qui le maintiennent. C'est aussi comprendre que la violence policière ne se mesure pas seulement à l'intensité visible d'un geste, mais à la manière dont elle vient altèrer les conditions mêmes de l'existence, lorsqu'elle laisse derrière elle la peur de sortir, de croiser de nouveau la police, de voir le dehors redevenir le lieu possible d'une capture.
La police du souffle désigne cette zone où la force ne se limite plus à immobiliser un corps, mais atteint ce par quoi il peut encore tenir au monde. Elle apparaît lorsque la maîtrise menace la respiration, lorsque la peur prolonge l'asphyxie dans le rapport au dehors, lorsque les mots de la procédure peuvent transformer la suffocation en malaise, l'alerte familiale en émotion excessive, la violence dénoncée en conséquence secondaire de la faute alléguée. Elle ne nomme donc pas seulement un geste, elle désigne une chaîne de pouvoir qui va du corps maintenu au sol jusqu'aux récits appelés à décider si cette scène pourra, ou non, être reconnue comme violence.
La famille de Zakariyya occupe dans cette affaire une place décisive parce qu'elle refuse que la scène soit fixée par les seuls mots de l'institution. Elle fait apparaître dans l'espace public une autre scène que celle du procès-verbal, une scène où le corps maintenu au sol n'est pas seulement celui d'un mis en cause, mais celui d'un fils et d'un frère dont l'état bouleverse tout un monde familial. Les images produites par les proches ne suffisent pas à elles seules, et ne remplacent ni l'enquête, ni l'examen contradictoire, ni le travail de la preuve. Mais elles empêchent que l'événement soit immédiatement refermé par ceux qui disposent des premières catégories pour le nommer. Elles ouvrent une lutte pour que ce qui a été vu ne soit pas privé de réalité.
Le mot « conspiration » peut alors retrouver sa force première. Dans La Conspiration des enfants [32], Camille Louis rappelle que conspirer signifie aussi respirer avec. La référence ne vient ni adoucir la scène, ni la déplacer vers une idée abstraite du commun. Elle permet au contraire de nommer ce qui se joue dans les gestes de la famille, dans l'image tournée depuis le seuil, dans la plainte, dans la mobilisation qui empêche la suffocation d'être réduite à un incident. Conspirer, en ce sens, ce n'est pas dissimuler. C'est respirer ensemble contre ce qui raréfie l'air, maintenir autour d'un corps menacé la possibilité d'un récit porteur d'une exigence de justice que la procédure ne devrait pas pouvoir étouffer.
Cette lutte ne concerne pas seulement Zakariyya Seddaoui, même si elle doit toujours revenir à lui. Elle concerne les conditions dans lesquelles une violence exercée par la force publique peut être reconnue comme violence. Elle commence lorsque le corps atteint doit encore être cru, lorsque l'image filmée par les proches peut être tenue à distance au motif qu'elle ne montrerait qu'un fragment de la scène, lorsque la plainte elle-même risque de devenir une nouvelle mise à l'épreuve de la parole de ceux qui demandent justice.. La question n'est donc pas seulement celle de la preuve. Elle engage la distribution de la confiance, de la protection et de la dignité, c'est-à-dire la manière dont une société décide, souvent sans le dire, quelles vies sont immédiatement reconnues comme atteintes, et quelles autres doivent encore prouver qu'elles méritaient de ne pas être violentées.
Le Pas-de-Calais donne à cette affaire une profondeur particulière sans jamais l'expliquer à lui seul. Il rappelle que l'air manque de plusieurs manières là où l'abandon social, l'héritage extractif, la frontière et les pratiques de contrôle rendent certaines vies plus exposées à la peur, au soupçon, au déplacement ou à l'épuisement. Cette mise en relation ne confond pas les expériences. Elle indique seulement que l'habitabilité du monde, la possibilité de demeurer, de passer, de respirer ou d'être cru, n'est jamais distribuée également.
La justice ne commencera vraiment que lorsque l'air qui manque à certains corps ne pourra plus être traité comme un incident, un malaise ou l'effet de leur propre faute. Elle commencera lorsque la force publique devra répondre non seulement de ce qu'elle affirme avoir voulu faire, mais de ce qu'elle produit réellement sur les corps qu'elle tient ; lorsque la parole des proches ne sera plus disqualifiée par sa proximité avec la victime ; lorsque le droit cessera de préserver les conditions ordinaires de l'impunité avant de protéger les vies que cette force atteint. À Évin-Malmaison, sur le pas d'une maison familiale, la question demeure ouverte. Elle tient dans un corps cloué au sol, dans une famille qui crie, dans une respiration qui manque, et dans cette exigence simple, dont aucune démocratie ne devrait pouvoir se défaire : que nul ordre public ne se construise sur des vies maintenues à bout de souffle.
« Parfois je respire plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine.
Peut-être pas l'Afrique, mais de grandes choses [33]. »
Sylvain George
[1] Les faits évoqués dans ce texte s'appuient sur les éléments rendus publics par plusieurs enquêtes, reportages et articles consacrés à l'interpellation de Zakariyya Seddaoui, le 4 avril 2026, à Évin-Malmaison, dans le Pas-de-Calais. Ont notamment été mobilisés l'article de France 3 Hauts-de-France signé Léa Fournier et Arnaud Moreau, « “J'ai peur de les croiser (...) de sortir tout seul” : Zakkaria Seddaoui témoigne après son interpellation et dénonce toujours des violences policières », publié le 7 mai 2026 ; l'enquête d'Audrey Parmentier pour StreetPress, « “Ils ont voulu le tuer” : une famille dénonce des violences policières contre leur fils », publiée le 16 avril 2026, qui rapporte la plainte de la famille Seddaoui et décrit des images montrant Zakariyya, vingt-trois ans, en détresse respiratoire, au sol et inanimé ; le reportage de Céline Beaury pour Bondy Blog, « Interpellation de Zakariyya : “Je voyais mon fils partir sous mes yeux, je le voyais mourir” », publié le 20 avril 2026 ; l'article de Laura Wojcik pour Mediapart, « “Il est en train de mourir” : dans le Pas-de-Calais, les images insoutenables de l'interpellation de Zakariyya », publié le 7 mai 2026, qui fait état de nouvelles images de l'interpellation et de l'ouverture d'une enquête pour violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique ; ainsi que l'article du Parisien avec AFP, publié le 30 avril 2026, sur la conférence de presse du député Thomas Portes avec Zakariyya Seddaoui, sa famille et son avocat, autour d'une demande de commission d'enquête parlementaire sur les violences policières.
Ces sources rapportent des versions contradictoires sur les conditions de l'interpellation, notamment autour du refus d'obtempérer allégué, de la rébellion contestée, de l'état physique de Zakariyya Seddaoui au moment où il est maintenu au sol, de la possible perte de connaissance, de l'usage d'une contrainte au niveau du cou, ainsi que des démarches engagées par la famille et son avocat. Elles mentionnent également les déclarations du parquet de Béthune, celles de Me Pierre Brunisso, les témoignages des proches présents lors de la scène, et l'existence d'images filmées par la famille. L'enquête judiciaire devra établir les responsabilités, préciser la chronologie exacte, les gestes employés, les conditions d'identification des policiers, l'existence et le contenu d'éventuels enregistrements professionnels, notamment les caméras-piétons lorsqu'elles existent ou auraient pu être activées, ainsi que les conditions médicales et procédurales ayant suivi l'interpellation.
Le présent texte ne se substitue pas à cette enquête. Il analyse les enjeux politiques, juridiques, probatoires et territoriaux que cette scène rend déjà visibles, à partir des informations rendues publiques à ce jour.
[2] Audrey Parmentier, « “Ils ont voulu le tuer” : une famille dénonce des violences policières contre leur fils », opus cité.
[3] Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », in Œuvres I, Paris, Gallimard, 2000. La réflexion sur la police comme zone instable entre conservation du droit et production pratique de l'ordre sous-tend ici l'analyse.
[4] {} L'expression « police du souffle » dialogue indirectement avec Achille Mbembe, Le droit universel à la respiration, Paris, AOC, 2020, où la respiration est pensée comme condition politique d'habitabilité. Il ne s'agit pas ici de reprendre ce cadre à l'identique, mais de l'inscrire dans la matérialité d'une interpellation policière.
[5] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, trad. Joëlle Marelli, Paris, Zones, 2010. La réflexion sur les cadres de reconnaissance des vies vulnérables permet de penser la manière dont certaines victimes doivent d'abord franchir le soupçon avant d'être pleinement reçues comme victimes.
[6] Audrey Parmentier, « “Ils ont voulu le tuer” : une famille dénonce des violences policières contre leur fils », opus cité.
[7] Sur la mort de George Floyd et la centralité de la phrase « I can't breathe » dans les mobilisations contre les violences policières racistes, voir U.S. Department of Justice, « Three Former Minneapolis Police Officers Convicted of Federal Civil Rights Violations for Death of George Floyd », 24 février 2022 : https://www.justice.gov/archives/opa/pr/three-former-minneapolis-police-officers-convicted-federal-civil-rights-violations-death ; U.S. Department of Justice, « Former Minneapolis Police Officer Derek Chauvin Sentenced to More Than 20 Years in Prison… », 7 juillet 2022 : https://www.justice.gov/archives/opa/pr/former-minneapolis-police-officer-derek-chauvin-sentenced-more-20-years-prison-depriving
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Sur cette structure de soupçon et de disqualification dans d'autres affaires de violences policières, voir Sylvain George, « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu », Lundimatin, n° 484, 30 juillet 2025 ; « Aly : du nom propre à la relégation silencieuse », Lundimatin, n° 485, 17 août 2025 ; « Alexandre Georges : du nom propre à l'œil blessé », Lundimatin, n° 487, 9 septembre 2025 ; « Bilal : du nom propre à l'infra-humain », Lundimatin, n° 503, 9 janvier 2026 ; « La chasse à l'enfant. La frontière au pied de l'immeuble », Lundimatin, n° 519, 11 mai 2026.
[11] Code de la route, art. L. 233-1. Le texte vise le fait, pour tout conducteur, d'omettre d'obtempérer à une sommation de s'arrêter émanant d'un fonctionnaire ou agent chargé de constater les infractions et muni des insignes extérieurs et apparents de sa qualité.
[12] Code de la sécurité intérieure, art. R. 434-18. Le policier ou le gendarme ne peut employer la force que dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c'est nécessaire et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace.
[13] Code de la sécurité intérieure, art. R. 434-17. Le policier ou le gendarme ayant la garde d'une personne appréhendée doit être attentif à son état physique et psychologique et prendre toutes les mesures possibles pour préserver sa vie, sa santé et sa dignité. Voir également Ministère de l'Intérieur, Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale, art. R. 434-17.
[14] Défenseur des droits, décision relative à un usage disproportionné de la force à l'occasion d'un contrôle, 23 mars 2026. Le Défenseur des droits rappelle qu'un courrier interne du directeur général de la police nationale du 30 juillet 2021 a officialisé l'abandon de la clé d'étranglement, remplacée par trois méthodes d'interpellation sans pression continue au niveau du cou ou du larynx. https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php
Voir également Le Monde, « La police abandonne officiellement la clé d'étranglement, remplacée par trois nouvelles techniques », 30 juillet 2021. https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/07/30/la-police-abandonne-officiellement-la-cle-d-etranglement-remplacee-par-trois-nouvelles-techniques_6090091_3224.html
[15] Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », opus cité. La police y apparaît comme une puissance particulièrement ambiguë, parce qu'elle ne se contente pas d'appliquer le droit, mais participe à la production pratique de l'ordre qu'elle prétend seulement conserver.
[16] Ibid.
[17] Voir : Sylvain George « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu -Anatomie d'une impunité (Souveraineté policière • Violence d'État • Interruption benjaminienne) », in Lundimatin # 484, 30 juillet 2025 :
https://lundi.am/Nahel-Merzouk-du-nom-propre-au-coup-de-feu-anatomie-d-une-impunite#nh21
« Aly : du nom propre à la relégation silencieuse - Anatomie d'un effacement ((Souveraineté sans témoin • Gouvernement par l'abandon • Réassignation primitive) », in Lundimatin # 485, 17 août 2025 : https://lundi.am/Aly-du-nom-propre-a-la-relegation-silencieuse-anatomie-d-un-effacement
« Alexandre Georges : du nom propre à l'œil blessé - Anatomie de la monocularité d'État
(Souveraineté visuelle • Chronopolitique de la plainte • Économie des preuves) », in Lundimatin # 487, 9 septembre 2025 :
https://lundi.am/Alexandre-Georges-du-nom-propre-a-l-oeil-blesse
« Bilal : du nom propre à l'infra-humain - Anatomie de l'animalisation policière (Souveraineté sans visage • Gouvernement par la dégradation • Production de l'inadressable) », in Lundimatin # 503, 9 janvier 2026 : https://lundi.am/Bilal-du-nom-propre-a-l-infra-humain-Anatomie-de-l-animalisation-policiere
« La chasse à l'enfant- La frontière au pied de l'immeuble », in Lundimatin # 519, le 11 mai 2026 :
https://lundi.am/La-chasse-a-l-enfant-La-frontiere-au-pied-de-l-immeuble
[18] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p.124 La formule « Je suis sur-déterminé de l'extérieur Je ne suis pas l'esclave de « l'idée » que les autres ont de moi, mais de mon apparaître. » éclaire la manière dont certains corps sont précédés par un régime de perception qui les expose plus rapidement au soupçon et à la lecture policière du danger.
[19] Audrey Parmentier, « “Ils ont voulu le tuer” : une famille dénonce des violences policières contre leur fils », opus cité.
[20] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, opus cité.
[21] Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000. La notion de partage du sensible permet de penser la manière dont un ordre social distribue ce qui peut être vu, entendu et reconnu comme parole légitime. Dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, l'image familiale déplace ce partage en introduisant une visibilité qui ne dépend pas du seul récit policier ou judiciaire.
[22] Sur les contre-archives et les images de violences d'État, voir notamment Ariella Aïsha Azoulay, The Civil Contract of Photography, New York, Zone Books, 2008 ; Eyal Weizman, La Vérité en ruines. Manifeste pour une architecture forensique, trad. abrégée de l'anglais par Marc Saint-Upéry, Paris, Zones / La Découverte, 2021. L'image n'y est pas pensée comme une transparence immédiate, mais comme un champ d'enquête, de conflit et de contre-production du réel. Dans l'affaire Zakariyya Seddaoui, la vidéo familiale fonctionne ainsi comme une archive située, fragile, mais décisive, parce qu'elle empêche que le récit institutionnel demeure seul à organiser la scène.
[23] Sur le cadre juridique des caméras individuelles, voir Code de la sécurité intérieure, art. L. 241-1 et R. 241-1 et s. :
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000025503132/LEGISCTA000028285326
Ministère de l'Intérieur, « Dispositifs de captation vidéos : l'État vous informe », 25 juillet 2023 :
https://www.interieur.gouv.fr/actualites/actualites-du-ministere/dispositifs-de-captation-videos-letat-vous-informe. Les caméras-piétons ont notamment pour finalités la prévention des incidents au cours des interventions, le constat des infractions et la collecte de preuves, mais leur enregistrement n'est pas permanent et dépend d'un déclenchement dans les conditions prévues par le texte.
[24] Insee, Dossier complet. Département du Pas-de-Calais (62), données 2023 issues du fichier localisé social et fiscal Filosofi, géographie au 1er janvier 2025. Le taux de pauvreté du département est indiqué à 19,1 %. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=DEP-62
[25] Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018. Chamayou montre que le néolibéralisme ne correspond pas à une disparition de l'État, mais à une réorganisation autoritaire de ses fonctions, où la libéralisation économique s'accompagne d'une destruction des médiations collectives et d'un durcissement des dispositifs de gouvernement.
[26] Défenseur des droits, Exilés et droits fondamentaux, trois ans après le rapport Calais, décembre 2018 ; Observatoire des expulsions des lieux de vie informels, Rapport annuel 2024 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/12/05/les-expulsions-de-campements-bidonvilles-et-squats-en-forte-hausse-selon-les-associations_6432285_3224.html ; Observatoire de la LDH à Calais, Les entraves systématiques à l'observation des pratiques policières à Calais, 2024 : https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2024/12/Rapport-obs-Calais-VD.pdf. Ces rapports documentent la récurrence des expulsions, la destruction ou confiscation de biens, l'instabilité imposée aux lieux de vie et la précarisation organisée des personnes exilées sur le littoral nord.
[27] À titre de contrepoint transnational, les pratiques de l'ICE aux États-Unis, notamment les arrestations aux abords des tribunaux, des lieux de travail ou des domiciles, montrent comment certains seuils de la vie ordinaire peuvent devenir des lieux de capture. Cette référence demeure latérale, car l'affaire Zakariyya Seddaoui relève d'un autre dispositif : elle permet seulement de situer, dans un horizon plus large, la manière dont des pouvoirs contemporains transforment des espaces de passage, de recours ou de protection en lieux d'exposition à la force.
[28] Sur l'histoire sociale, urbaine et sanitaire du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais, voir Marion Fontaine, Fin d'un monde ouvrier. Liévin 1974, Paris, Éditions de l'EHESS, 2014 ; Diana Cooper-Richet, Le Peuple de la nuit. Mines et mineurs en France XIXe-XXe siècle, Paris, Perrin, 2002.
[29] Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021. La référence permet d'articuler extraction, empire, race et Terre, en montrant que l'histoire moderne de la sécularisation et de l'émancipation occidentales ne peut être séparée des formes impériales et écologiques par lesquelles certains sols, certains peuples et certaines vies ont été rendus disponibles au gouvernement et à l'extraction.
[30] Sur la fabrication de l'ennemi intérieur et la généalogie coloniale de l'ordre sécuritaire, voir Mathieu Rigouste, L'Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2011. Sur les contrôles discriminatoires, voir Défenseur des droits, « Contrôles d'identité discriminatoires et identification des policiers », 11 octobre 2023 : https://www.defenseurdesdroits.fr/controles-didentite-discriminatoires-et-identification-des-policiers-apres-la-reconnaissance-la-428 ; ainsi que « Contrôles d'identité : que dit le droit et comment mettre fin aux contrôles discriminatoires ? », 15 février 2024, qui rappelle que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont vingt fois plus de probabilités d'être contrôlés que l'ensemble de la population, et déclarent aussi davantage de tutoiements, insultes ou brutalités lors des contrôles : https://www.defenseurdesdroits.fr/controles-didentite-que-dit-le-droit-et-comment-mettre-fin-aux-controles-discriminatoires-565 ; Relations police / population : contrôles d'identité et dépôts de plainte, enquête sur l'accès aux droits, volume 1, juin 2025. L'enquête indique que les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risque d'avoir été contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risque d'avoir fait l'objet d'un contrôle « poussé » :
[31] Vanessa Codaccioni, Répression. L'État face aux contestations politiques, Paris, Textuel, 2019 ; Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011. Ces travaux permettent de penser les mécanismes par lesquels l'État, la police ou la procédure produisent des figures de suspicion, hiérarchisent les crédibilités et déplacent l'attention du tort subi vers la conduite supposée de celles et ceux qui le dénoncent.
[32] {} Camille Louis, La Conspiration des enfants. Les combats de Anna, Ashkan et Julia, Paris, Presses Universitaires de France, « Perspectives critiques », 2021. L'ouvrage part notamment de l'exposition d'enfants au saturnisme et d'un monde qui « cultive l'irrespirable ». La conspiration y retrouve son sens de respiration commune contre les milieux qui rendent certaines vies irrespirables. Voir aussi : Didier Fassin, « Naissance de la santé publique. Deux descriptions de saturnisme infantile à Paris (1987-1989) », Genèses, vol. n° 53, no. 4, 2003, p. 139-153.
[33] Henri Michaux, « En respirant », La nuit remue, in Œuvres Complètes, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1998, p. 432.
18.05.2026 à 20:19
dev
« On est les freaks d'un espace-temps inconnu On est le système nerveux de la révolution »
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 4
Ben Morea, figure emblématique du groupe révolutionaire « Up Against The Wall, Motherfuckers » et fondateur du magazine Black Mask est décédé le 2 mai dernier. Formé en 1966, ceux que Abbie Hoffman qualifiait de « cauchemar des classes moyennes » et de phénomène « anti-médiatique simplement parce que leur nom ne pouvait être imprimé », le groupe des « Motherfuckers », donc, affirmait que l'art révolutionnaire devait faire intégralement partie de la vie et ne jamais se soumettre à la marchandise. Contrairement à tant de ses contemporains, Ben Morea resta fidèle à la fureur de sa jeunesse dont il ne renia jamais le moindre de ses excès. En hommage et avec le souvenir de joyeuses discussions dans la cave d'un bar de New-York il y a bien longtemps, nous publions ici la traduction de quelques extraits de la revue Black Mask.
Pour davantage de contexte, nous renvoyons vers cette interview de Ben Morea que nous avions publiée en 2018.
Un esprit nouveau se lève. Comme les rues de Watts, nous brûlons de révolution. Nous assaillons vos Dieux - - Nous chantons votre mort. BOUSILLEZ LES MUSÉES - - notre lutte ne peut pas être suspendue à des murs. Que le passé s'effondre sous les coups de la révolte. La guérilla, les Noirs, les hommes du futur, nous sommes tous à vos basques. Au diable votre culture, votre science, votre art. À quoi servent-ils ? Votre massacre de masse ne peut plus être dissimulé. L'industriel, le banquier, la bourgeoisie, avec leur prétention illimitée et leur vulgarité, continuent d'accumuler l'art pendant qu'ils égorgent l'humanité. Votre mensonge a échoué. Le monde se soulève contre votre oppression. Il y a des hommes aux portes qui cherchent un monde nouveau. La machine, la fusée, la conquête de l'espace et du temps, ce sont là les graines de l'avenir qui, libérées de votre barbarie, nous porteront vers l'avant. Nous sommes prêts - -
QUE LA LUTTE COMMENCE.
(Black Mask n°1)
Un nouveau dynamisme existe ; un dynamisme alimenté par la science et embrasé par la révolution. Un dynamisme qui a succédé au Futurisme, au Dadaïsme et au Surréalisme, au point où ceux-ci doivent désormais être dépassés. Là où ils ont tenté de révolutionner « l'art », nous devons changer la vie. Nous recherchons une forme d'action qui transcende la séparation entre l'art et la politique : c'est l'acte de la révolution. Chaque culture détermine les formes que son art prendra, et nous ne recherchons rien de moins que la destruction de cette culture. On nous fourgue un art qui se substitue au vécu, une culture qui sert d'excuse à l'extrême pauvreté de la vie. L'appel à la révolution ne peut être rien de moins que « total ». Changer les détenteurs du pouvoir ne suffit pas, nous devons enfin changer la vie elle-même. L'homme doit s'emparer du contrôle direct de son environnement – socialement, économiquement et culturellement. Nous ne pouvons reconnaître aucun pouvoir extérieur au peuple, aucune élite (qu'elle se prétende révolutionnaire ou non) qui déterminerait l'orientation politique, aucune séparation entre la politique et le reste de la vie. Il doit en être de même sur le plan culturel – une culture « totale » n'a besoin ni d'experts, ni d'artistes – elle n'a besoin que d'hommes.
(Black Mask n°7)
Ben Morea : Il existe de nombreux moyens de renverser le système, et je ne rejette pas la violence. Et en même temps, je ne pense pas que la violence soit une option viable pour construire ce que nous voulons.
Christian Science Monitor : Comment envisagez-vous et comment décrivez-vous les concepts d'amour, d'acceptation et d'honnêteté par rapport à la communauté hippie, que l'on sait apolitique ? Comment pensez-vous qu'elle doive se réorienter, notamment au vu de ce que vous venez de dire sur l'autodéfense ?
Ben Morea : Eh bien, je ne vois pas l'idée d'autodéfense, ni même celle de violence, comme étant contraires à l'idée d'amour… Je ne pense pas que cette communauté soit spécifiquement une communauté de l'amour, mais plutôt une communauté totale. Et pour être totale, nous comprenons que cela doit englober tous les aspects de l'existence. Nous n'en rejetons aucun. Ce que nous aimerions, les idéaux que nous portons, c'est précisément de créer un type de vie qui n'ait pas besoin de la violence. Je n'aime pas la violence, mais en même temps, nous reconnaissons que pour être des êtres humains accomplis, nous n'avons pas à rejeter la moindre facette de la vie.
Ben Morea : Si on nous attaque, on ne se laisse pas faire. La presse aimerait faire croire que c'est ce que fait la communauté hip... La communauté hip n'est pas le mouvement pacifiste qui existe en Amérique. C'est autre chose. La communauté hip est une communauté entière, une culture, une manière de vivre, une manière d'exister. Ce n'est pas juste une tactique, un moyen, ou une autre forme de pacifisme. Beaucoup de gens dans la communauté hip sont pacifistes et n'utiliseraient pas la violence. Mais il y en a d'autres qui estiment que nous devons défendre les valeurs que nous opposons aux valeurs américaines.
Les mouvements qui proclament la révolution comme objectif ne font jusqu'ici rien de plus que prononcer les syllabes ré-vo-lu-tion. Un mot peut être riche de sens et d'associations, et pourtant, ré-vo-lu-tion demeure un simple mot. Nous demandons : quel est le contenu de cette révolution ? D'où jaillit-elle ; vers quoi tend-elle ? Le destin de notre Être dépend des réponses.
La question de ce que nous sommes et de ce que nous deviendrions – la question de l'Être – n'a pas émergé. La ré-vo-lu-tion perpétue au contraire l'édifice torturé de la vie bourgeoise sous le nom de soc-ial-isme.
Le mouvement naît de l'oppression des masses, mais quel est le contenu de cette oppression ? Il est bien trop limité : l'exploitation économique et l'injustice. Si telle est la conception de l'étouffement de l'Être, alors le but vers lequel ces mouvements tendent est plus appauvri encore : une économie planifiée, l'égalité sociale, la liberté. Ce n'est pas ce qui est dit en tant que tel, mais ce qui reste non-dit et impensé, qui indique la pauvreté de la révolution.
L'ennemi est à l'intérieur comme à l'extérieur ; penser l'Être et être révolutionnaire, c'est entreprendre de détruire une grande partie de nous-mêmes au cours du processus. Il n'y a pas de distinction entre le subjectif et l'objectif dans l'acte révolutionnaire. L'Être doit partout être la base de notre pensée et de notre action.
LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE EST LA RÉVOLUTION SEXUELLE... mais pourquoi la révolution sexuelle est-elle la révolution prolétarienne ?
Le mouvement prolétarien se distingue en dernière analyse de celui de la classe ouvrière ; il lui est même, dans un sens fondamental, hostile. Il devient donc d'autant plus nécessaire de distinguer les deux lorsque, dans notre sous-culture radicale, « prolétaire » est pris comme synonyme de « classe ouvrière ». Cette dernière, après tout, n'est qu'une catégorie de l'économie politique. En tant que telle, elle révèle une passivité profonde lorsqu'elle est confrontée non pas à la bourgeoisie (envers laquelle la classe ouvrière a toujours montré une hostilité égalitaire) mais à la civilisation bourgeoise.
La transformation de la classe ouvrière en prolétariat n'a donc pas lieu dans le domaine de l'économie politique, mais dans le domaine de l'Être. Si notre usage de ces termes diffère quelque peu de celui de Marx, il reste proche de ses idées de jeunesse de 1844.
La classe ouvrière, en raison de son exclusion de la structure de sublimation la plus systématique qui constitue la société bourgeoise, a la possibilité de découvrir l'Être. Mais la première étape de cette découverte est la saisie et la compréhension de cette exclusion.
Ben Morea : Nous sommes tous des Indiens. Tous, nous sommes des Indiens. Nous sommes le retour des Indiens.
WEEI : Vous êtes le retour des Indiens ?
Ben Morea : C'est exact. Vous avez détruit ces gens-là.
WEEI : Je n'ai pas détruit ces gens-là.
Ben Morea : Vous avez détruit ces gens-là avec votre culture, qui est la culture la plus malade qui ait jamais existé. Vous comprenez ? Vous avez détruit ces gens-là physiquement, culturellement, et de toutes les manières possibles. Nous qui avons grandi dans votre société, nous savons maintenant ce que vous avez fait, et nous ressentons plus d'affinité avec eux qu'avec vous. Nous sommes leurs descendants, nous ne sommes pas vos descendants.
WEEI : Quel âge avez-vous ?
Ben Morea : 26 ans.
WEEI : Vous êtes plus âgé que moi. C'est donc votre culture, pas la mienne.(Le journaliste sort.)
Christian Science Monitor : C'est peut-être une question un peu naïve, mais je me demandais : si vous êtes si déterminé à combattre l'Establishment, y a-t-il quoi que ce soit en Amérique que vous respectiez directement ? Pensez-vous que les lois concernant l'abus de drogues – par exemple, cela a été l'une des préoccupations de la communauté hippie, l'abus et l'usage de drogues – faites-vous une distinction ? Pensez-vous qu'il doive y avoir une rééducation sur la manière de respecter les lois afin qu'elles ne soient pas hypocrites ?
Ben Morea : Nous rejetons l'abus de drogues. Nous considérons que c'est la police qui abuse des drogues. Nous considérons que l'Establishment abuse des drogues parce qu'ils nous maltraitent à cause de notre consommation. Les drogues font partie de notre communauté. Je pense qu'elles en sont une part très importante...
Personnellement, je pense qu'il y a les drogues qui permettent aux gens de grandir, et celles qui les empêchent de progresser. Je divise les drogues en plusieurs catégories... En termes de catégories, il y a les répresseurs. C'est une chose très ironique : on peut le voir dans les ghettos comme ailleurs, certaines drogues sont utilisées pour plusieurs raisons.
D'abord, pour réprimer sa propre conscience. Quand les possibilités de vivre vous sont refusées, vous vous repliez sur vous-même, ce qui est très proche de la mort. Vous utilisez certaines drogues pour vous y aider, et je rejette généralement cela. Je constate que là où les communautés hippies subissent le harcèlement constant de l'Establishment, elles se tournent de plus en plus vers ces drogues répressives...
Tout comme les ghettos se tournent vers l'héroïne, cela arrive aux communautés hippies lorsqu'elles voient leurs possibilités de vie s'amenuiser, leur liberté entravée ; elles se retirent alors dans ce genre de repli répressif. Dans les communautés où le hippie peut s'épanouir, où il peut définir son propre style de vie et être autorisé à le faire, l'usage de drogues se tourne généralement vers les drogues d'expansion, comme le cannabis, le haschisch, le LSD ou autre.
Il appartient à l'individu, au sein de la communauté hippie, d'utiliser ce qu'il juge nécessaire à son existence. Je ne serais pas favorable à l'imposition de restrictions au sein de notre propre communauté. Ce que les gens consomment relève de leur choix, mais en même temps, je pense que bâtir le genre d'environnement que nous souhaitons limiterait naturellement ces abus...
Les gens qui se trouvaient sur le Common en sont chassés, et d'autres, dans différentes parties de la ville, se retirent dans leur quartier par peur généralisée de se rassembler et de tenter de construire une existence totale, à cause de la pression exercée par la communauté traditionnelle.
Conscience armée à l'acide
On est la balance de l'énergie cosmique
On est les freaks d'un espace-temps inconnu
On est le système nerveux de la révolution
Détruisant-créant partout une nouvelle réalité explosant dans le décor
Un décor qu'on se doit de transformer
Notre force gargantuesque tourbillonne dans l'irréalité de ce pays
Arrachant le passé et le présent
On est le futur
On est l'œil de la révolution
On est une culture tribale – une communauté de familles blindées à la drogue/magie/flingues
Nos armes ce sont nos vies qui coulent ensemble vivant ensemble fusionnant constamment
On est un. On est un.
On est l'œil de la révolution.
40 000 Noirs et frangins chevelus du mouvement boogie (rien qu'en Californie) sont foutus au placard pour ce qui ressemble à de simples histoires de stups. Mais le système a la frousse devant la vraie menace d'un changement de vie total dont la dope n'est qu'une part. Les freaks des autres cultures ont toujours trouvé le moyen de s'envoyer en l'air et de triper naturellement, depuis que l'homme a un cerveau pour explorer et exploser. Pourtant, le LSD est un pur produit de la technologie de cette culture, et le trip peut être aussi bidon que le système qui a rendu reproductible la libération de notre sérotonine interne. Tout comme on peut libérer l'expérience cybernétique pour affranchir l'homme du boulot et des machines qui ligotent son corps, on peut étendre l'expérience psychédélique au-delà du mécanisme en plastique glorifié qui squatte encore certains esprits. Même les freaks les plus « libérés » peuvent gober du buvard et se faire gober en retour, finir submergés au lieu de submerger, finir terrifiés quand on devrait être terrifiants ! C'est seulement quand on verra simultanément nos drogues magiques comme un outil révolutionnaire extatique, et qu'on sentira nos corps comme un macrocosme cellulaire et un microcosme galactique, que notre spirale d'énergie vitale détruira tout ce qui est mort, en faisant la course au-dessus de la planète, nous laissant bien vivants, en plein trip au niveau de la glande pinéale. Esprits explosés de gens du futur qui hurlent-chantent, couverts de perles, défoncés, armés, emplumés : ils ne sont que les étincelles d'une explosion révolutionnaire et d'une régénération planétaire évolutive. Les Nirvanas de Néon finissent par faire sauter leurs circuits – Watts débranche la prise et fout le feu au pays avec son propre incendie électrique inextinguible, une danse du serpent à travers notre monde, escortée par l'écran de fumée d'un spliff.
Globe : Quel est votre but ultime ? Une communauté non-violente ? C'est ça ?
Ben Morea : Vous voulez dire en termes de projection ? Absolument. La différence est la suivante : les Indiens d'Amérique avaient aussi une communauté non-violente. Ils n'avaient pas de police. Il y avait peu de combats entre eux. Ils vivaient en communauté non-violente, mais si on les attaquait, ils répondaient par la violence.
Herald Traveler : Mais ils ont eu de vastes guerres tribales ; l'histoire américaine prouve que...
Motherfucker : Je pense que vous feriez mieux de relire vos classiques.
Herald Traveler : Ils n'avaient donc aucune guerre tribale ou quoi que ce soit de ce genre entre eux ?...
Ben Morea : Tout ce que j'essaie de dire, c'est que nous croyons en un mode de vie total. Laissez-moi vous expliquer cela. Ça peut paraître un peu métaphysique. Il existe une énergie qui est vivante, la vie. Si vous bloquez cette énergie, elle va vous terrasser. Si vous laissez l'énergie passer à travers vous, c'est bien.
Maintenant, nous possédons cette énergie. Si vous vous mettez devant moi et essayez de m'empêcher de vivre, de m'empêcher de circuler, alors je vais vous terrasser. Si vous me laissez simplement vivre, et que vous laissez passer mon énergie, alors tout va bien.
On fait toujours une dichotomie entre non-violence et violence, mais c'est une fausse dichotomie. La vraie dichotomie se situe entre la vie et la mort. C'est de cela dont nous devons commencer à parler : la vie et la mort, pas la non-violence et la violence, vous comprenez ? Certaines formes de violence sont vie. Si votre violence naît de votre désir de vivre et qu'elle n'est dirigée que contre ceux qui vous empêcheraient de vivre, alors je ne considère pas cela comme de la violence. Je considère cela comme la vie. Si votre violence comme la violence policière ou la violence militaire est dirigée contre les autres pour les tuer, alors c'est de la violence, car c'est la mort.
C'est là toute la différence. J'en ai assez d'entendre tous ces discours sur la violence et la non-violence. Nous pouvons parler de vivre et de mourir, et notre communauté représente la vie en ce qui nous concerne, pas la mort.
Votre communauté, elle, représente la mort. Vous mangez de la nourriture morte. Vous menez des vies mortes. Vous baisez des femmes mortes. Tout en vous est mort. Je ne parle pas de vous personnellement, mais de votre communauté.
La fonction du mouvement étudiant n'est pas de formuler des revendications auprès de l'université, mais de détruire l'existence de « l'étudiant » en tant que rôle social et structure de caractère. VOUS DEVEZ DÉTRUIRE L'ÉTUDIANT QUI EST EN VOUS. Car alors seulement la lutte pourra commencer contre les institutions et les maîtres qui nous ont formés à la soumission et à l'esclavage auxquels nous participons désormais. Notre but n'est pas d'obtenir des concessions, mais de tuer nos maîtres et de créer une vie qui vaille la peine d'être vécue... et EN AMERIKA, LA VIE EST LA SEULE REVENDICATION QUI NE PEUT ÊTRE SATISFAITE.
conspiration internationale des loups-garous
« La pratique sans théorie reste inaccomplie ; mais la théorie sans pratique ne s'accomplit qu'elle-même. » Jack L'Éventreur
Partout dans le monde l'ancienne
réalité règne ____
socialisme/capitalisme, l'illusion
de l'opposition
divise le monde...
Et ici, pour nous, la même
réalité est partout
reproduite _____ la nouvelle gauche
vs. l'ancienne gauche ____
la scission PL / « New Worker » :
le recto et le verso
mais partout la même
monnaie de singe ____
estampillée : RÉALITÉ BOURGEOISE
Si la révolution est quoi que ce soit, elle est TOTALE
des idées nouvelles, de nouvelles formes d'organisation, et par-dessus tout une VIE NOUVELLE
Le besoin est apparent, seule la peur se dresse entre nous et l'UTOPIE
[…]
On doit forger nos propres critères de beauté.
La communauté Hip existe parce qu'on a plaqué les institutions de leur prétendue société :
Famille, école, turbin, armée, tout le reste.
On est tous des déserteurs.
Partout où on traîne, la Communauté est là :
la rue, l'appart, le parc, le métro – toute la nuit, les prêteurs sur gages, les troquets, le Gem's Spa – l'endroit n'a pas d'importance.
Vu les strates et la mobilité dingue de notre monde, si on veut survivre – et c'est bien de survie dont on parle – il faut qu'on se raccorde. Il nous faut des points d'ancrage dans chaque ville où la communauté peut se poser et s'organiser................
Ce qui est réel pour nous, c'est d'avoir un dîner dans l'estomac.
Ce qui est réel pour nous, c'est une musique sur laquelle on peut danser.
Ce qui est réel pour nous, ce sont toutes ces choses qui sont nécessaires à une communauté vivante, à une communauté de combat : cours de karaté, caisses de solidarité pour les cautions et la défense, milices anti-flics, cantines populaires, squats, communes...
CE QUI EST RÉEL POUR NOUS EST L'ESPACE POUR SURVIVRE,
Ce qui est réel pour nous est de ressentir, de baiser, de danser, de chanter, de prendre de la drogue, de sauter partout, les cheveux en bataille, les crocs acérés et tout au dehors.
Survivre en Amerika en tant qu'être humain total est révolutionnaire.
Hip est vivant, vraiment vivant, et vivre en Amerika
EST UN CRIME PUNISSABLE DE MORT.
À mesure que la menace de notre communauté grandit, la répression s'intensifie et le besoin d'espace de survie se fait plus urgent.
Nous ne pouvons pas laisser le système nous définir, nous ou notre espace.
Partout où on regarde, cette Amerika de merde a défini ce qu'on fait et qui on est. On a laissé les médias, les maisons de disques, les marchands de psychédélisme et les imitateurs de banlieue nous raconter ce qu'était la « Révolution Hip » – ASSEZ !
Nous devons maintenant lancer un assaut total sur toute forme d'oppression qui cherche à limiter notre existence et nos possibilités.
Contrôler nos vies signifie créer la liberté totale
PAR TOUS LES MOYENS ADÉQUATS ET NÉCESSAIRES.
Nous devons créer la communauté révolutionnaire hip.
Nous devons détruire l'Amerika parce qu'elle n'a rien à nous offrir sinon la mort.
La CONSPIRATION INTERNATIONALE DES LOUPS-GAROUS est la Communauté Révolutionnaire Hip en Acte, foutrement affamée de découvrir enfin comment vivre, en rage pour le sang et les tripes des blanc-becs et des porcs qui infectent tout ce qu'ils voient avec la peste de la mort vivante.
LOUPS-GAROUS DU MONDE ENTIER, REJOIGNEZ LE FESTIN !
Conspiration Internationale des Loups-Garous
18.05.2026 à 20:18
dev
Un lundisoir avec Maria Kakogianni autour de son livre Sous le ciel étoilé, une nuit d'été
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2, lundisoir
Avec Sous un ciel étoilé, une nuit d'été, Maria Kakogianni propose de dépoussiérer l'idée que nous nous faisons de la révolution et de l'anarchie.
À partir d'un constat simple et terrible, nous n'apercevons presque plus étoiles, elle déduit une métaphore sur le monde, nous vivons dans une époque dés-astrée.
Au fil du livre, on croise Catherine Malabou et Margaret Thatcher, Emmanuel Kant et Auguste Blanqui, Vincent Bolloré et le Comité Invisible. On y discute du fascisme ordinaire, de jouissances pirates, de Platon et même de Tai-chi. En son centre, la nécessité d'inventer une anarchie positive et régulière, les pieds sur terre et la tête dans les astres.
« La nuit, nous n'apercevons plus les étoiles.
Ce n'est pas une métaphore, plutôt un signe.
Celui de notre propre dés-astre.
Sous le ciel, tout est fatalité collective et liberté conditionnée.
La violence ordinaire et ses douleurs chroniques, l'humiliation.
Nos corps se retournent contre eux-mêmes.
Justice nulle part, maladies auto-immunes partout.
L'avenir a de la fièvre. Et pourtant.
Au sein de l'obscurité, la lumière tremble comme un éclat de rire.
La joie comme idée neuve.
L'anarchie comme expérience.
La révolution comme relance.
Au bord des mondes plutôt qu'à la fin du monde.
Nous est encore là. »Pour vous procurer le livre, c'est par ici : lundi.am/livres
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Voir les lundisoir précédents :
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
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Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
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L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
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Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
18.05.2026 à 20:18
dev
Un bâtiment de six étages occupé dans le centre ville de Liège Entretien avec les occupants
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2
Lorsqu'on a entendu parler de l'ouverture d'un immense squat dans le centre ville de Liège, on a tout de suite voulu aller y faire un tour. Arrivées sur place, on découvre une ville en pleine métropolisation : tram flambant neuf, grandes avenues commerciales, vitrification du centre ville.
Malgré cela, de belles âmes nous indiquent le chemin. Sur la façade de ce bâtiment de six étages, une grande banderole “centre social autogéré : remplir le vide par la solidarité” a été déployée (la classe). Sur place, on découvre un lieu de vie et de lutte qui rassemble différentes générations et différents milieux ; espace de discussion, d'échange, et de conspiration.
Alors que la séquence politique française actuelle n'est pas très réjouissante, on a vécu cette rencontre comme une bouffée d'air et d'espérance, et on voulait la partager ici. On a donc transmis quelques questions à des personnes actives au Centre Social Autogéré (CSA), qui nous ont envoyé leurs réponses après en avoir discuté collectivement. Les voici ci-dessous, bonne lecture !
L'inauguration festive répondait à un triple objectif :
1) déclarer l'existence du lieu pour directement brancher des énergies dessus
2) organiser un blocage tactique
3) s'assurer que, intervention policière ou pas, il y ait un joyeux désordre dans la ville.
Le week-end s'est super bien passé, beaucoup de monde a répondu à l'appel, à tel point que la première Assemblée Générale du centre social, le lendemain du week-end d'inauguration, a rassemblé plus de 150 personnes. C'était à la fois inattendu, stressant et émouvant. Une belle surprise. Puis se sont ouverts les chantiers du quotidien : toutes les réparations à effectuer pour assurer un minimum de confort, l'orga de la bouffe, l'animation du lieu, l'élaboration d'une certaine communauté de vie différentielle (des personnes y sont quasi présentes h24, d'autres y sont sur le mode du passage, comment fait-on pour que tout un chacune s'y retrouve et ait prise sur le lieu ?), la mise en place du plan de bataille pour tenir le lieu.
Pour le moment tous ces chantiers avancent, certes avec un fonctionnement tâtonnant (car en même temps nous élaborons ensemble la manière dont ces chantiers fonctionnent en leur sein et entre eux), mais aussi avec une vitesse et une autonomie impressionnante. La seconde AG a d'ailleurs rassemblé encore plus de monde que la première. Au cours de cette deuxième AG, on a pris la liste de toutes les initiatives que des gentexs voudraient porter ici, on a rassemblé les personnes animées par des désirs accordables, et puis lors de la 3e AG on a réfléchi et distribué les espaces. À chaque initiative maintenant d'organiser ses activités et de suivre son cours.
Nous avons choisi (choix difficile, discutable), d'être un centre social pour organiser la lutte contre l'Arizona,(nom de la coalition néolibérale au pouvoir en Belgique) , et son monde ("Shoot l'Arizona" comme le dit d'ailleurs une des banderoles sur la façade), contre l'impérialisme et ses guerres, et donc, malgré la taille du bâtiment, de ne pas être un lieu qui place directement dans sa dynamique la question de l'hébergement.
Plusieurs d'entre nous sont impliqué.e.s directement dans des groupes ou des luttes relatives au logement, et des collectifs qui luttent dans ce champ s'organisent déjà dans le CSA. Ce choix découle d'expériences personnelles : nous avions ouvert il y a plus d'un an un bâtiment qui entendait être foyer de luttes diverses et offrir aussi un hébergement pour qui en avait besoin. Très vite la dynamique-hébergement a éclipsé la dynamique-foyer-de-luttes. Il nous a semblé qu'il était préférable, avant ouverture, d'assumer un choix, même à l'encontre d'une part de notre sensibilité, celui d'ouvrir un lieu qui soit prioritairement un espace d'organisation pour les luttes. Ce qui implique que toute personne qui vit dans ce centre social le défende, dans d'éventuelles tractations entre nous et la ville, en tant que centre social autogéré et non en tant qu'habitat personnel.
Mais cet hyper-centre, n'est pas qu'un lieu de passage et de consommation, c'est aussi un espace où beaucoup de monde zone (notamment des jeunes en sortie d'école et qui trainent aux alentours des enseignes marchandes). Il faut imaginer que dans un rayon d'un km à la ronde autour du CSA on trouve plein d'écoles secondaires, des services sociaux et des institutions publiques, plusieurs galeries marchandes, plein de commerces, des institutions culturelles (dans la courte rue du CSA il y a par exemple une salle de concert, l'opéra régional, mais aussi un chouette cinéma et une librairie 'de gauche'), une place qui centralise l'arrivée de beaucoup de bus, un carrefour de rues nommé 'Le Carré' où communie en beuverie la jeunesse-Erasmus. Bref, et bien qu'avec le prix de l'immobilier grimpant en flèche les maisons et appartements du centre sont essentiellement détenus par des bourgeois qui y vivent ou qui louent leurs bien, le centre est un espace assez composite avec beaucoup de passages et de bandes qui trainent, dont le décor est fait essentiellement de petits commerces (pour) bourgeois et de grandes enseignes dégueulasses.
Il y a aussi une volonté (déclarée) de la part des pouvoirs publics de faire de Liège une métropole pour attirer les touristes, avec tout ce que cela implique de 'dispositifs de sécurité, d'attractivité et d'assainissement' : le PAB (équivalent de la BAC) qui fait la chasse aux sans-papiers, la mise en valeur muséifiante du patrimoine qui s'accompagne d'un contrôle acccru de nos traditions populaires, l'augmentation des dispositifs de contrôle, la construction de centre d'affaires et d'éco-quartiers. Si on dézoome, il faut rajouter ceci : la province de Liège est un important pôle logistique quadrimodal en constant agrandissement, avec un aéroport marchand, des entrepôts gigantesques (la première implantation européenne d'Alibaba, c'est ici) avec plein de camions (on y retrouve les grandes entreprises mafieuses de la logistique : Maersk, Jost, CMA-CGM, Fedex, Challenge, MSC, …), un fleuve avec plusieurs ports marchands ; c'est aussi, à la fois pour ces raisons logistiques et pour des raisons historiques, un territoire qui compte un nombre impressionnant d'entreprises du complexe militaro-industriel (la fameuse FN Herstal qui arme de flash-ball les milices de Trump et de Macron, Thales, Safran, Cockerill, et plein d'autres).
Mais Liège est aussi une terre de lutte, un bastion antifasciste (le Front Anti Fasciste, le « FAL », réunit souvent des centaines de personnes à ses AG), un ancien bassin minier et ouvrier où le secteur métallurgique prédominait et où, malgré la désindustrialisation violente et les beaux paysages désolés qu'elle laisse derrière elle (terrils, haut fourneaux à l'abandon), une certaine culture de la solidarité s'est sédimentée. Dans le COP des supporters du Standard de Liège (club de foot) on a récemment pu lire sur une grande banderole 'Ici on ne pleure pas un néo-nazi'. On y trouve aussi un secteur associatif dense qui peut de temps à autre faire alliance avec les initiatives militantes plus autonomes. En réponse aux agressions capitalistes qui ont lieu ici, la riposte s'organise sur plein de front : on a des collectifs écolos (StopAlibaba, des actions CODE ROUGE), un Front Anti-Expulsion très combatif, le collectif antimilitariste la FLAM qui a organisé récemment un festival antimilitariste pour clôturer la campagne SMASH BEDEX et qui va lancer une autre campagne, la TPG qui organise plein d'événements, une cafétéria et un cinéma auto-gérés, un collectif anti-islamophobie récent, une cafèt anti-rep.
L'ouverture du CSA a créé direct un appel d'air. Au terme d'un mois, on peut dire que c'est ce qui fait pour le moment la force, la beauté et le défi de cette occupation. Différents points de vue et diverses manières de faire se rencontrent et se confrontent donc ici, mais à partir d'une ressaisie de la politique à son niveau fondamental et existentiel. Cette composition va donc devoir apprendre à toujours mieux identifier l'ennemi commun (les militants du capital racial et patriarcal) et ses modes opératoires, pour trouver comment saboter ensemble ces modes opératoires et défaire l'ennemi. Pour ça, elle va devoir s'efforcer de ne jamais se complaire dans son propre fonctionnement et garder vivace qu'elle vise à établir une ligne de front.
Cependant, pour nous, il faut également dire qu'à partir du moment où l'activité sociale est faite par et pour les gens pris pour cible par l'Economie capitaliste, qu'à partir du moment où elle est un espace de transformation où l'on apprend à faire communauté autrement, elle recouvre une dimension d'emblée pleinement politique. 'Social' est certes un mot utilisé à tort et à travers et dont plein d'usage sont d'ailleurs dégueulasses (cf. Parti socialiste), un mot qui indique souvent des procédures pour panser les dégâts de l'Economie capitaliste. Mais le social c'est aussi ce que nos gouvernants cherchent à étouffer (on se souvient des bizarrement nommées mesures de 'distanciation sociale' lors du COVID). Un 'centre social autogéré' est social en ceci qu'il est le théâtre d'une communauté de vie assez hétérogène, mouvante et qui sans lui n'aurait probablement jamais vu le jour, bref c'est le genre de lieu où peut se tisser une communauté dense en plein coeur quoiqu'à l'écart du capitalisme métropolitain. Mais comme le rappelle la tradition, c'est aussi le théâtre d'opérations pour une communauté de lutte qui veut, en plus de ressaisir le caractère politique de l'existence à un niveau de base, parer aux attaques néofascistes et préparer la riposte populaire.
Le 18 septembre l'Université de Liège accueillait en début de soirée le think-tank Jean Gol pour une cérémonie en hommage à Jean Gol (le Margaret Thatcher belge). Il s'agit du think-tank anti-woke (transphobe et islamophobe) du MR, producteur de délires racoleurs qui diffusent et assoient l'idéologie d'extrême droite actuelle. L'Université accueillait donc en son sein pendant la rentrée académique un parti (le MR), qui la détruit méthodiquement par des mesures de définancement, et son think-tank où l'on retrouve des personnalités aussi brillantes que l'essayiste Nadia Geerts qui a déclaré à propos du contexte de famine à gaza « Je dis ça avec toutes les précautions nécessaires mais si on cherche un restaurant à Gaza sur Google, on en trouve plusieurs qui ont l'air d'être en activité ».
Le jour de la cérémonie, la rectrice de l'Université de Liège faisait évacuer autoritairement les bâtiments de ladite unif' dès le début d'après-midi avant de s'en aller participer le soir à un ciné débat sur les... fake news. Cette manifestation a vu des centaines de personnes se rassembler, déterminées à empêcher la tenue de cette cérémonie en bloquant des entrées et des points de passage. Le dispositif policier a été pris de court, beaucoup de sympathisants du MR ont été contraints de passer à proximité ou au travers de la foule, au prix de se prendre dans la poire quelques-unes des pommes pourries présentes sur place par centaines de kilos, quelques pêches à bout portant aussi, et des jets de bière. Beaucoup de gens venus pour la cérémonie ont d'ailleurs rebroussé chemin. Le Gloub n'a pu lui rentrer dans l'Université, sous escorte du PAB et au prix de quelques contorsions, que par une fenêtre dérobée.
Le Gloub est revenu à Liège en novembre et en janvier. En novembre, pendant qu'il tenait sa conférence barricadé derrière un dispositif policier plus important que pour un match de foot, une free-party mouvementée était organisée dans la ville au terme de laquelle l'Hôtel de Ville a été énergiquement dégradé. Début janvier, pendant les vœux du MR, défilait une grande marche aux flambeaux débouchant sur un bûcher où une grande poupée du GLOUB a fini en cendres.
Si cette séquence a eu le mérite de faire bouger des lignes au niveau national sur l'extrême-droitisation du parlementarisme sous l'impulsion du MR, de populariser et revivifier l'antifascisme, il faut faire face maintenant à ce contexte répressif. Ce qui implique au moins deux choses : organiser la solidarité et se tenir auprès des camarades inculp.é.e.s, mais aussi renforcer et réorganiser notre arsenal antirep. C'est indispensable si l'on veut garder confiance et maintenir l'offensive. Le CSA est un lieu qui se propose clairement d'offrir le temps et l'espace pour construire cette base antirep.
Tenir une ligne autonome c'est tenir que la politique, que ce soit dans ses formes ou dans ses visées, se tient radicalement à distance de l'État. C'est ce que viennent signaler 'autogéré' et 'occupé' quand on parle de Centre Social Autogéré et Occupé. L'espace est autogéré : pas besoin de l'État [2] pour le faire fonctionner ni pour lui édicter des règles ou des normes. C'est un espace a-normatif où s'inventent de nouvelles manières de se rapporter aux autres, aux choses et à soi, dans un processus actif mais non punitif de destruction de tout ce que les systèmes de domination ont déposé de plus délétère en nous. Et puis le bâtiment est occupé, nous on aime dire que c'est une 'réquisition populaire'. On a réquisitionné le bâtiment à un groupe de promotion immobilière qui est soutenu par la ville, c'est-à-dire que notre espace on l'a arraché, on espère pour le plus longtemps possible, et ce dans une position d'antagonisme ferme avec le pouvoir politico-financier. Tenir une ligne autonome c'est alors deux choses : 1. mettre en partage et cultiver toutes les tactiques pour que l'autogestion de notre quotidien se fasse dans un rapport antagonique au pouvoir politico-financier ; 2. élaborer une stratégie collective de réquisition qui ne nous compromette pas effectivement avec nos ennemis (mais qui n'implique pas de ne pas apparaître, aux yeux de qui aime les postures, comme compromis).
Notre rapport aux partis, syndicats et associations est alors modulable. Le lieu est avant tout mis à disposition de collectifs et d'initiatives non subsidiés. Que des usager.ère.s du lieu fassent par ailleurs partie d'un parti (il n'y en a quasi pas à notre connaissance), d'un syndicat (il y en a quelqu'un.e.s), ou d'une association (il y en a pas mal) n'est pas pour nous l'objet d'une vigilance scrupuleuse. D'autant que Liège jouit d'un tissu associatif qui fait du bon taff à certains endroits (géographiques et sociaux) et de certaines délégations syndicales parmi les plus combatives de Belgique. Mais toutes nos pratiques et nos discours se doivent de marquer une rupture avec toutes les tentatives de racket politique ou de récupération de la part d'organes qui sont dans une logique intégrative par rapport à l'État. Dès que des rapports s'établissent avec ces organes, c'est en tenant notre ligne, en mettant ces rapports au service de la stratégie autonome du CSA.
Par sa capacité d'accueil et par la qualité de ce qui s'y trame existentiellement, le lieu créera une attache forte et donc virtuellement la volonté de le défendre
Mais il faut aussi que le lieu trouve à répandre comme une traînée de poudre, en dehors de lui-même, les pratiques et l'imaginaire hors-légalité qui le constituent (occupation, autonomie, solidarité).
En ce qui concerne la séparation entre militant.e.s professionnel.le.s (qui ne se revendiquent pas comme tel, mais qui, force est de constater, se vivent un peu comme tel) et les usager.ère.s, la séparation n'est pas irrémédiable. Le milieu militant a parfois quelque chose d'intimidant par ses codes plus ou moins explicites, ses postures plus ou moins supportables. Mais par le partage de tâches du quotidien, de moments conviviaux (on conclut toutes les AG du CSA par une grande bouffe), les rencontres et les complicités naissantes permettent à cette séparation de s'évanouir un peu. À l'inverse, il faudra aussi trouver comment la multiplicité des pratiques, quand l'occasion se présentera (période de luttes à l'échelle nationale, procédure d'expulsion, etc.), pourra s'agencer de manière à créer une machine combative pour se renforcer dans le conflit.
On vise donc à ce que cette séparation se résolve en une communauté d'usager.ère.s combative.
Puis ça ne concerne pas directement le CSA disons, mais il y a une caisse de solidarité (sur la page instagram du FAL – Front Antifasciste Liégeois) pour faire face à la répression évoquée plus haut. Voilà. (https://liege.antifascisme.be/face-a-la-repression-cagnotte-solidaire/)
[1] Le troubadour anti-fasciste régional lui a dédié un hymne qui est devenu la bande-son de nos manifs sauvages.
[2] Les petits chasseurs de contradictions, dont le désir fondamental refoulé est un désir-d'État, nous dirons : 'Si ! Vous avez besoin de l'État, car d'où viennent votre énergie, votre eau, votre bouffe, vos médocs, etc. ?'. C'est qu'ils ne comprendront jamais que dans un contexte de dépendance donné/forcé il n'y a d'autonomie que relative et tendancielle et dont il faut organiser stratégiquement le renforcement, la force objective.
18.05.2026 à 20:18
dev
« Le ping-pong sert la mise en information de soi, des autres et du monde » Fred Bozzi
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Fred Bozzi, Cybernétique, 4
Fred Bozzi, auteur de Dix sports pour penser l'ouverture aux éditions lundimatin revient cette semaine sur l'élimination de la France par la Chine en demi-finale des championnats du monde de tennis de table. Faut-il penser le sport par-delà les pseudo-évidences de la physiologie et des neurosciences ?
Les adversaires de l'équipe de tennis de table masculine chinoise ont été défaits pour la 12e fois consécutive aux Championnats du monde (25 ans que cela dure). Mais à peine ont-ils perdu qu'ils se projettent vers une victoire imaginaire – à grands coups de projets à piloter. En sport, c'est sûr, tout recommence vite, et l'on peut rebondir…. C'est la magie du progrès, dit-on. Et c'est là aussi le drame. Car l'espoir sans fin ne permet pas d'apercevoir une défaite plus profonde : identifié au règne de la vitesse de réaction, de décision et d'exécution, le ping-pong sert la mise en information de soi, des autres et du monde – ce dont raffole le système en Chine. Aussi semble-t-il pertinent de contrarier les évidences de la physiologie et des neurosciences pour initier une lucidité nouvelle.
Des informations captées par les sens sont transmises via les nerfs à la moelle épinière, puis conduites vers le cerveau pour y être traitées. Vient ensuite une décision en un autre lieu du cerveau. Celle-ci déclenche un signal qui est transmis par les neurones jusqu'à la jonction neuromusculaire, où l'influx stimule le muscle. Ce dernier est un moteur capable de transformer l'énergie chimique en énergie mécanique. Un message y est libéré par un neurotransmetteur, l'acétylcholine, qui déclenche une transformation chimique (l'hydrolyse de l'adénosine triphosphate : ATP + 2 H2O → ADP + Pi + H3O). Une contraction s'ensuit : les filaments de myosine des fibres se rapprochent, il en résulte une réduction du muscle et, comme les muscles sont fixés sur les os, alors la contraction musculaire meut le squelette [1].
Voilà comment la psychologie cognitive fait système avec la physiologie pour rendre compte du mouvement humain. Il s'agit de laisser entendre qu'une « action » mécanique succède à une « décision ». Que l'homme pilote un corps via son système nerveux central selon un process identifié : information captée, puis traitée/décision et déclenchement volontaire d'une réponse motrice/réalisation motrice involontaire (chaîne des réactions chimiques et mécaniques machinales). C'est ce que l'on appelle le modèle du traitement de l'information, auquel succède une objectivation du mouvement humain.
La version la plus osée est celle des neurosciences computationnelles. Celles-ci comprennent le traitement de l'information opéré par le cerveau à l'aide de modèles informatiques combinés à l'expérimentation. Louis Lapicque proposait ainsi en 1907 des « recherches quantitatives sur l'excitation électrique des nerfs traitée comme une polarisation ». Dans cette perspective, l'information mise à disposition par l'environnement est traitée par une série de systèmes de traitement (attention, perception, mémoire à court terme), et le traitement de l'information chez l'homme ressemble à celui des ordinateurs (analogie informatique).
Le problème, c'est qu'on a beau reconnaître que l'être humain n'est pas un robot (on signale d'ailleurs que les ordinateurs traitent les informations en série, l'humain en parallèle étendu), l'acculturation scientifique fait qu'on parle en toute évidence du « modèle du traitement de l'information » avant de laisser entendre que les « actions » biomécaniques qui s'ensuivent viennent en conséquence de « décisions » – imagerie cérébrale à l'appui, pour attester de la pertinence du modèle.
C'est une représentation très répandue dans les esprits sportifs. Aussi les entraîneurs ont-ils tendance à pousser les joueurs à se rapprocher d'une image parfaite du coup technique (celle que décrit la biomécanique), avant de les éduquer à la tactique pour qu'ils soient à même de prendre les bonnes « décisions » pour agir – appuyer sur le bon bouton pour que la réponse automatique adéquate s'effectue par après. Ainsi le pongiste est-il censé progresser à mesure qu'il traite plus d'informations (j'ai ouï-dire qu'un champion français « prend 1.5 fois plus d'informations que les autres – c'est démentiel »).
Les conséquences sont désastreuses. Car dans une telle perspective, le milieu est pensé comme un ensemble de significations disponibles, captées et analysées. Et autrui reçoit le même traitement. Par l'objectivation toujours plus poussée du mouvement (une pente largement accrue par les écrans et l'analyse vidéo), les esprits sont d'autre part intensément préparés à accepter les compétitions d'avatars et de robots sur des tables connectées (par-delà les commentaires de journalistes avides d'« exercices cognitifs » et de « laboratoires pour améliorer le cerveau »). Et plus sûrement encore, ils cautionnent l'utilisation systématique des I.A – l'adhésion populaire chinoise en atteste. Aussi pouvons-nous craindre que les « frères lunettes » apparaissent bientôt dans une publicité qui vanterait les mérites des « lunettes intelligentes à intelligence artificielle » (eux-mêmes ne verraient pas le mal).
Il y a donc urgence à conjurer cette tranquille entente du mouvement humain (physiologique, biomécanique, neuroscientifique), et qui peuple les esprits des joueurs, des entraîneurs, des commentateurs publics et privés (journalistes et spectateurs), et au-delà... Or vu la normalisation déjà ancienne de ce genre de représentations, la tâche n'est pas simple. Comment faire ?
La première chose, c'est de signaler le problème inhérent à la perspective en question : elle décrit le chemin de l'information sur le mode de la succession (milieu, nerfs, cerveau, muscles, os), et en réfère pourtant à une instance (le système nerveux central) qui serait lieu d'une « décision » venue d'ailleurs. Autrement dit elle déclare la continuité physiologique et s'appuie paradoxalement sur une certaine discontinuité du corps et de l'esprit
La seconde, c'est d'essayer d'imaginer une autre entente de la conduite du mouvement. C'est en ce sens que je propose, en deçà des écrans d'objectivation, une compréhension plus directe de ce qui se passe quand un pongiste agit en situation duelle – une subjectivation. Autant dire que par-delà la philosophie de terrain, il s'agit d'exposer une philosophie embarquée. Voici donc venir un match de Nationale 2 par équipe. Nous sommes menés, une défaite de plus et les rêves de montée au meilleur niveau amateur s'envolent. Clément joue devant son public, mais contre un adversaire plus fort…
Clément a remporté la première manche en marquant 6 points sur ses engagements. L'adversaire ne lit pas bien l'effet lifté du service rentrant, surtout quand il est couplé au service sauté. Mais il a paré au plus urgent : assurer le retour, remettre le service sans chercher la perfection, de façon à se donner les moyens de compenser en gérant la deuxième balle, un peu plus loin, avant de reprendre l'initiative sur la troisième. Et effectivement, plus régulier, plus équilibré coup-droit/revers, plus véloce même, il s'impose assez facilement dans la seconde manche. 7-11.
Que dire à Clément pendant la minute de « temps mort » allouée entre chaque manche ? Bien sûr, qu'il faudrait faire basculer la rencontre vers la filière courte – que ce sont les échanges en deux-trois touches de balle qui vont l'avantager. Et aussi, plus précisément qu'il faut apporter du service coupé, dans l'idée de provoquer une remise en poussette et, alors, pouvoir effectuer un topspin rotation, par conséquent engager un autre type d'échange, avec un autre rythme, et qui lui permettra peut-être de jouer en rupture.
Il n'est pas très à l'aise pour servir coupé, il me le rappelle certes, mais même s'il ne gagne qu'un point sur deux, voire sur trois, cette phase aura le mérite d'octroyer la possibilité, c'est mon hypothèse, de maintenir l'efficacité du service lifté : contraint d'être plus prêt de la table pour gérer la rotation arrière, l'adversaire sera moins à même d'endiguer la première attaque avant de reprendre l'initiative – il sera pris en porte-à-faux. A quoi s'ajoute l'idée de privilégier le flip revers en remise de service, y compris depuis la partie coup droit, afin d'empêcher l'adversaire de prendre l'initiative avec son propre coup droit, et avec force engagement. Et alors tu…
« Temps ! », signale l'arbitre. Il faut y aller. « Gaz, Clément ! » Lui suffira-t-il de suivre ces conseils pour y parvenir ? Évidemment non. Penser qu'il me suffit de dire quelque chose pour qu'il le fasse, en vertu de son obéissance, est une erreur grossière. Car il n'y a que lui qui puisse « décider » de faire ces choses aussi délicates. Alors : que va-t-il faire ?
1-1 sur le service adverse. Allez, maintenant ! Il sert coupé, mais avec trop peu d'effet. L'autre prend l'initiative et, pris de court, Clément engage en coup droit un top-spin rotation trop lent. Par chance l'approximation de son coup met l'adversaire à contretemps, et celui-ci rate sa propulsion en revers. 2-1. Pour se rassurer, à tort me semble-t-il, Clément choisit d'en revenir au service lifté… Aïe, l'autre anticipe et attaque. 2-2.
La situation se complique : l'adversaire semble désormais mieux lire le service…. Il faudrait gagner assez urgemment, mieux faire les choses, car je crains que la pente aille trop en sa faveur. Allez, il faut persévérer dans la voie imaginée au temps mort. Allez, flippe le service adverse.
Après l'avoir effectivement tenté, quoiqu'un peu mollement, Clément endigue les revers de l'adversaire et gagne un point – presque par hasard. Ouf… Le suivant est pour le vis-à-vis qui tourne autour de son revers pour prendre le coup droit en pivot – il fait mouche. Allez, service, désormais. Coupé. Oui, mieux ! Top rotation de qualité, retour assez lent… Mais la balle arrive au coude coup-droit de Clément : il a beau se décaler, elle le suit. Il se déhanche, se contorsionne, mais pas assez, et propulse avec trop peu de force. L'adversaire écarte plein coup-droit et Clément se retrouve à défendre le point sur trois nouvelles touches, jusqu'à céder. Il se plaint alors de « tu », son corps, qui selon « lui » aurait dû aller plus vite.
Je hurle pour l'empêcher de céder à cette tentation : se scinder en deux pour conserver une partie de lui qui serait maîtresse des choses – et pourtant assignée au commentaire. Car je sais qu'il doit continuer d'agir comme il peut, ici, à chaque balle, plutôt que d'imaginer qu'il ferait assurément mieux ailleurs. Nous avons vécu assez de matches ensemble pour que je puisse me permettre de le contraindre à ne pas s'octroyer la possibilité de céder – je hurle.
La suite est un chassé-croisé où ni l'un ni l'autre ne parvient à imposer pleinement sa façon de jouer, son rythme, son type d'échange préféré – son ambiance. Or à mesure que Clément tient le coup, certes comme il peut, l'adversaire a tendance à se tourner vers son coach et exprimer sa frustration. Et c'est vrai que c'est plus difficile pour lui : l'enjeu pèse d'autant plus sur ses gestes qu'une certaine égalité s'installe entre eux alors qu'il est censé être plus fort. Je le lui signifie d'ailleurs assez lourdement par mes encouragements, à chaque point qu'il perd. Il en vient à faire deux fautes en démarrage coup droit. Ouf, victoire 11-9. On mène 2/1.
Nouveau temps mort d'une minute. Clément a parfaitement conscience que la remise en flip revers est efficace : il ne fait pas de fautes, et la balle suivante est assez souvent favorable. Il faut continuer d'avoir ce courage, même si évidemment il peut y avoir quelques fautes. Un peu de timidité, de passivité dans les propulsions et ce sera la défaite, alors il faut….
« Temps ! » La minute a passé en un éclair, signe que je commence à m'agiter – plutôt qu'agir. J'ai même l'impatience de penser qu'il faut finir dès la quatrième manche, sans quoi la valeur moyenne des deux joueurs en viendra à s'exprimer. En tout cas, il ne faudrait pas se tranquilliser parce qu'on est devant au score. Mieux vaut rester habité par la possibilité de la défaite pour être au bon niveau d'activation. Nouvelle reprise. Que va-t-il se passer ? Je suis électrique, et doit m'inhiber comme je peux.
Clément est légèrement devant au score – un à deux points d'avance. On pourrait presque imaginer qu'il va gagner ce match. Mais évidemment, il ne le faut pas : seule la défaite est objet d'imagination. Allez, évacuer les pensées parasites. Faire seulement du mieux possible.
Le problème c'est que l'adversaire, dos au mur, réagit. Il prend les choses en main plutôt que se plaindre. C'est toujours comme cela que ça se passe. Un joueur acculé se fait sujet de sa situation. Aïe, aïe, aïe… Il impose son coup droit, le niveau monte comme une marée nouvelle.
8-6. L'adversaire sert un peu plus dans le coup droit, très court, et Clément est en retard : la balle est sans effet, il veut la piquer (remise courte coupée), elle monte – il se fait transpercer par un top spin coup droit. 8-7. Le point suivant est crucial. L'autre s'apprête à refaire le même service, Clément le voit d'emblée et a l'idée d'y aller en flip revers avec tout son corps, ou alors d'allonger en ligne pour surprendre l'adversaire et gagner un peu de temps pour se replacer. Mais il est trop loin de la balle pour l'activer franchement.
C'est là qu'un éclair surgit de lui – le traverse : paf ! un flip coup droit explosif propulse la balle dans la diagonale opposée, plein coup droit, et qui laisse l'adversaire sans réaction. Un cri me traverse aussi, et me lève de ma chaise, poings en l'air vers Clément. Son coup vient de nulle part, mon cri l'accompagne plus loin.
9-7. On se rapproche, on est devant. Mais il y a encore du chemin à parcourir, et l'obstacle est bien présent. Les deux derniers points me semblent tellement loin… Ce que c'est dur à supporter, le duel pongiste.
Clément n'est pas un système nerveux central qui piloterait un corps. Il est un corps qu'il lui faut particulièrement habiter. Pas seulement comme à l'échauffement, où il avait à faire à son corps seul – ce n'était pas encore vraiment un corps. C'est plutôt un corps qu'il rencontre dans la gêne, en présence d'autrui, et qui nécessite des ajustements constants, à tel point qu'il doit négocier ses propulsions. Mieux : il doit habiter un corps qui le contraint parce qu'il évolue dans une situation qu'il crée avec un adversaire qui le contraint.
Ainsi voudrait-il que ceci arrive, mais c'est cela qui surgit de lui. Autrement dit : Clément ne peut pas « décider » de façon à ce que son corps agisse comme il le lui demanderait – commander à un corps qui obéirait à ses ordres. Il ne le peut pas plus que moi. Car son corps a beau être entraîné, habitué à certaines répétitions, il est aussi rétif que l'adversaire. D'ailleurs il s'en plaint lui-même. Aussi doit-il faire avec ce que lui impose l'adversaire, leur relation, mais aussi ce que lui impose son corps. Celui-ci fait obstacle à sa volonté autant qu'il en est un instrument.
Nous faut-il alors dire que Clément n'a pas vraiment conscience de ce qu'il fait, dans la mesure où sa conscience ne peut pas tout sur son corps – puisqu'il ne peut décider de le mobiliser comme il faut ? Du moins qu'il n'a pas une conscience aussi poussée que moi, qui ait pu décrire l'événement ? Tout au contraire. Car à l'ordinaire, le corps, il n'y pense pas ; or là, dans la situation duelle, il est contraint d'y penser. Mieux vaut donc dire que sa conscience est bien présente, et qu'elle appartient à sa situation de corps.
Aussi pouvons-nous dire que son corps fait sa conscience et qu'il n'y a chez lui, dans cette situation, aucun acte de pure « décision », comme le laisserait entendre l'idée de traitement de l'information (d'ailleurs les scientifiques disent eux-mêmes que le mouvement est « décidé » avant sa « conscientisation »). C'est dire que la conscience est toujours déjà engagée dans le corps, engagée dans ce qui ne se réduit pas à elle. Clément a conscience sur fond de corps, sur fond de ce dont il n'a pas conscience. Ceci vaut pour moi, déjà : je tente de comprendre la situation à laquelle j'appartiens à partir de mon corps stressé (plein de soubresauts). Alors pour lui, évidemment, c'est décuplé. Il pense à même une situation à laquelle il appartient corporellement. Réciproquement : son corps participe à la prise de conscience [2].
Mais alors : faut-il penser que c'est son corps qui « décide » ? [3] Pas tout à fait non plus. D'une part car il doit assumer pleinement les erreurs surgissant de son « corps », du moins les apprivoiser, même s'il a tendance à s'en plaindre [4]. Et d'autre part car la conscience en vient à peser très lourd sur le geste, notamment dans les moments cruciaux, et qu'il doit alors mobiliser ses segments en supportant tout le poids des enjeux (il doit conduire son corps en tous points, sans aucun vide, plutôt que de se contenter d'appuyer sur un bouton).
Voici donc : pour Clément, en situation, il y a le corps et l'esprit, l'esprit et le corps. Certes il est un corps, mais il est aussi en conscience. Certes, il a conscience, mais tout n'est pas dans l'idée : il y a aussi la réalisation, l'effectuation corporelle. Bref : il y a le conscient et l'inconscient, et les deux sont intriqués. Les deux sont actifs, et non hiérarchisés. Or ceci ne peut aller de pair avec les descriptions biomécanique et neuroscientifique qui tablent sur la succession [même si elles évoquent des « boucles de rétroaction » et acceptent l'idée qu'il y ait corps (sens informateurs), puis conscience (décision), puis corps (muscles effecteurs)].
Plutôt que de partir de la séparation initiale de l'esprit et du corps, de la décision et de l'action, mieux vaut donc partir d'une certaine unité des deux. Et en l'occurrence, nous pouvons évoquer le concept de « chair », récemment utilisé en matière sportive par Jean-Luc Marion dans La Raison du sport.
Le philosophe signale certes l'anormalité de la chair : « la chair, contrairement à l'idée reçue, nous ne l'éprouvons pas immédiatement, ni facilement. De prime abord et le plus souvent, nous accédons à nous-mêmes comme une portion de l'espace, homogène au corps physique, comme un corps impénétrable aux autres corps, qui occupe une place définie de l'espace étendu et fait nombre avec les autres corps du monde physique. Nous gardons le même rapport d'extériorité avec notre corps qu'avec tout autre objet » (p187).
Mais il ajoute que l'ascèse proprement sportive permet justement « de se libérer des nécessités involontaires que la condition naturelle du corps impose à ma chair et qui en limitent les possibilités. Car, en l'état quotidien, le corps ne cesse de buter sur des contraintes en apparence insurmontables : la fatigue, les besoins physiologiques, la peur du danger et de la domination par la peur ; dans le monde tout résiste à ma chair, qui ne s'éprouve elle-même que dans le choc de la résistance alentour ; ma chair ne se sent qu'en ressentant l'impénétrabilité des autres corps qui l'encerclent, l'assaillent, l'emprisonnent. L'effort de l'ascèse et de l'entraînement n'a qu'un unique but : que mon corps devienne une chair, qui s'éprouve immédiatement elle-même, et qu'en son corps physique, au lieu de buter sur des normes imposées de l'extérieur, ma chair devienne moi-même ; qu'entre mon esprit et son expression extérieure ne s'interpose plus l'écart d'une aliénation et d'une résistance, mais que celle-ci libère l'expression de celui-là » (p224-225).
Ainsi : « l'exercice volontaire dissipe l'apparence d'un dualisme entre l'âme et le corps ; il fait passer l'une dans l'autre ; il confond les deux dans l'unique chair » (p9). « Ici et maintenant je suis mon corps ; ou plutôt mon corps devient ma chair qui s'immatérialise tant ma pensée l'éprouve de part en part, tant m'inonde l'esprit dont elle respire » (p23). « J'éprouve que je ne suis pas d'abord un corps objectif parmi les autres corps physiques, doublé d'une pensée représentative immatérielle, mais que ma pensée s'étend » (p37).
Dans cette perspective, nous pouvons certes partir d'une certaine unité de l'esprit et du corps, du conscient et de l'inconscient, de la décision et de l'action – à même l'effort. Encore faut-il ajouter d'emblée que la « chair » va jusqu'au milieu, par conséquent que celui-ci est plein d'« esprit » (il en va d'animisme). Ainsi la « chair » n'est-elle pas seulement l'union du corps et de l'esprit, elle est la chair du monde [5]. Ainsi l'action technique n'est-elle pas maîtrise de soi, mais ouverture au milieu. Clément fait partie de la situation en esprit et en corps, et il y participe (ce n'est pas une simple « variable »). Ceci implique que la chair aille jusqu'à l'autre, qui fait avec lui la chair du duel [6].
Or à partir de là, il nous est possible de faire le raisonnement suivant : puisqu'il y a séparation dans la relation avec l'autre et par rapport au milieu, autrement dit incoïncidence, il y a aussi, en la chair du joueur, incoïncidence de l'esprit et du corps, du conscient et de l'inconscient, de la décision et de l'action. Autrement dit : nous partons d'une certaine unité de la chair sportive, ce qui implique une certaine intrication plutôt qu'une succession, mais nous apercevons en retour une certaine incoïncidence de soi à soi en vertu d'une incoïncidence de soi au milieu et à l'autre.
Nous pouvons dès lors comprendre ceci : la quête de Clément, c'est l'unité. L'unité n'est pas déjà là, elle est ce qu'il s'agit de créer – elle est en train de se faire. Clément vise l'unité de la chair, sachant que ceci implique l'unité avec le milieu et avec ce que lui impose l'adversaire. Et ceci vaut pour son adversaire. En conséquence de quoi nous pouvons dire que chacun cherche à se rejoindre dans la victoire [7]. Cette quête d'unité est alors ce qu'il s'agit de préciser.
Plutôt que de souscrire au modèle qui voudrait qu'un esprit agit sur le corps, lequel serait en prise avec l'étendue, et qui comprendrait l'adversaire, il s'agit de frayer un chemin dans une multiplicité hétérogène – dans une situation où la balle, le public, les coups du sort et de l'autre, les segments de son corps, tout cela est à égale présence dans l'expérience en cours. Des choses sont « Clément », d'autres non, et toutes ne vont pas dans le sens où il voudrait qu'elles aillent. Il se débat, dans tout cela. Comment se conduire dans cette hétérogénéité sans que ceci consiste à piloter une machine ?
Voici mon idée : Clément tente d'aller en une direction. Il y a assurément des mauvaises voies, mais le pire serait de n'en avoir aucune (sauf à l'état de flow, quand l'unité est faite et constante). Un corps sans finalité ne se meut pas, la bonne exécution requiert d'être mue selon une direction. Ainsi la conscience cherche-t-elle l'endroit où se placer pour permettre au corps de converger – avec toute son énergie, de façon adéquate. Non pas pour correspondre à une situation, mais pour la faire, a fortiori la faire à sa main – et pour soi. L'art du sportif consiste ainsi à trouver le bon endroit à regarder (viser) pour que suive le reste, sachant que cette pertinence doit concerner l'adversaire (extérieur) et l'inconscient corporel (intérieur).
Qu'est-ce que ce point ce convergence ? Un ailleurs. Il s'agit pour Clément de viser un ailleurs pour que le corps, qui n'est qu'ici (pleinement ici), le réalise. Si le joueur focalise sur une forme effective, il y va tout droit (comme un cycliste va vers le nid de poule sur la route). Ainsi la conscience est-elle la capacité à agir en fonction d'un ailleurs saisi au-delà et à travers les formes effectives. L'ailleurs crée le déséquilibre, qui est mouvement, et un certain tonus s'ensuit [8]. Sans cela, il serait bloqué dans la réalité. Or il est difficile de décoller des formes effectives ; parfois, il faut un point sauvé où, revenu d'ailleurs, il peut ouvrir un ailleurs en soi et alentour.
Évidemment, cette recherche se fait sur la base des habitudes prises dans l'ici des entraînements et des matches précédents. Il y a assurément des automatismes, chez Clément. Mais ceux-ci peuvent justement faire obstacle à la conduite vers un ailleurs. Clément doit certes s'entêter en une direction pour en récolter les effets, malgré les échecs et les réponses adverses, mais à un moment il doit avoir le courage de changer, réorienter en fonction de l'évolution. L'effort de l'ailleurs se fait à chaque match, dans une relation en cours.
Évidemment, il y a le risque de l'erreur, la mauvaise piste. Et l'ailleurs fait aussi courir le risque de se connecter à un fond dangereux : la conscience des enjeux, ou alors une certaine image de soi, un passé glorieux par exemple. La bonne voie est un certain avenir de ce qui est déjà en train de se tramer entre les deux corps. Voilà pourquoi je cherche cet ailleurs avec lui : je guette ce qui se trame entre les deux, l'ailleurs de leur situation, et plus précisément l'ailleurs de Clément en cette situation – cet ailleurs qui pourrait le faire se dépasser pour gagner. Mais certes, c'est lui qui va trouver. Et en l'occurrence, il sait au plus intense qu'il lui faut flipper le service adverse – il l'imagine en revers, mais c'est un coup droit qui sort de son corps.
Disons en outre que l''indice de la bonne voie réside dans la confiance et le relâchement. C'est à double effet : quand un joueur est en confiance, il se relâche, et donc se confirme être dans la bonne voie. Mais attention : s'il se relâche a priori, il ne pourra trouver la bonne voie. Exemple : il est devant au score, de haute lutte, et se relâche pour retrouver son niveau a priori (au lieu de se relâcher dans la partie, en prise avec le poids de chaque point). Clément a-t-il maintenu cette voie ?
9-7 à la quatrième manche. La situation est intenable. Je sais la difficulté de gagner les derniers points contre un adversaire qui, acculé, n'attend qu'une défaillance pour sauver la mise. Je connais trop les scénarios où les choses basculent, déraillent même, en trente secondes. J'en ai vécu, des déconvenues de ce genre.
Je sais tout cela, mais je ne peux rien pour lui. Et c'est peut-être en ce sens que je l'aide au mieux : je peux certes lui donner une indication, mais il doit voir en moi que c'est lui seul qui peut faire les choses à sa main.
9-8. Aïe ! Il faut conjurer le scénario catastrophe, sans pourtant essayer de faire quoi que ce soit. Je guette seulement les indices, et m'efforce de supporter mon état insupportable. Clément en revient au service lifté, prend le pivot et envoie un top spin coup droit puissant dans la diagonale revers. Ça rentre, ça marque. 10-8.
Tout est désormais aussi déprimant que facile pour l'adversaire. Car il n'a plus que sa tête froide et ses coups à offrir. Clément lui, doit s'efforcer d'agir sans penser aux enjeux. Éviter de se séparer de lui-même – rater, se plaindre, regarder les choses se dérouler sans rien pouvoir y faire, comme moi.
Je ne sais plus comment il a fait. Mais il l'a fait. Il a gagné la manche 11-8, et par conséquent le match 3-1. Grâce aux deux victoires suivantes, ses partenaires ont même entériné une incroyable victoire collective – et une montée en Nationale 1, le meilleur niveau amateur où nous rencontreront des joueurs de haut-niveau (certains qualifiés aux Championnats du monde récemment disputés à Londres, et qui ont consacré la victoire des équipes de Chine).
Je me souviens de la farandole, et de la joie du public. Je sais surtout que cette performance de Clément est son record à lui. Je sais qu'il a déclenché ce coup déterminant à 8-6 en s'arrachant à sa limite, à ce qu'il est censé être (un classement, une image de soi, un passé…). À l'inverse de ce que peut pousser à dire la perspective du traitement de l'information, ce flip coup droit vient de nulle part. On voit bien le cheminement, le pourquoi, la question à laquelle ce coup répond, mais on ne voit pas d'où a surgi la réponse. C'est un ailleurs qui va vers un ailleurs, et qui permet pourtant à Clément de dire « J'ai gagné ».
Ne pouvons-nous partager à notre tour un début de victoire ? Nous apercevoir qu'en embarquant la pensée dans une expérience concrète, nous avons bel et bien initié une autre vision de la conduite de l'action ? Soit. Essayons de déguster la troisième mi-temps en explicitant cette conception.
Le modèle du traitement de l'information inhérent aux neurosciences voudrait que nous croyions que le pongiste et son coach délibèrent, puis décident, et que le joueur réalise ensuite les choses en fonction de sa/leur décision. La perspective biomécanique voudrait que nous croyions que la décision du joueur se traduit ensuite en réactions chimiques et biomécaniques, en déplacement objectifs de ses pieds et bras, puis de la balle, et qui pourraient eux-mêmes être traduits en trajectoires analysables.
Or a minima, nous pouvons affirmer que le pongiste n'est ni un computateur indépendant, ni une machine à réaction. Pour rendre compte de ce qu'il fait, nous pensons préférable de partir de l'idée qu'il y a pour lui chevauchement du corps et de l'esprit, et qu'il ne s'agit pas de piloter l'un par l'autre. Son action s'effectuant à même la chair du duel, il est plutôt question de chercher une certaine unité et de se retrouver lui-même dans la victoire.
Ainsi s'engage-t-il corps et âme dans une situation duelle où il cherche à s'habiter. Certes il « décide », mais il ne le fait assurément pas au sens précis du modèle du traitement de l'information : il le fait plutôt en un sens large, sa « décision » étant coextensive à la façon dont il habite la situation, et qui contient l'inconscient de son corps. A quoi il faut ajouter qu'il est de prime abord comme prisonnier de son corps, en tant qu'il est pris dans le duel, mais qu'il ne s'agit pas pour lui de se libérer de son corps : il s'agit au contraire de se libérer par le corps en trouvant un ailleurs vers lequel se diriger en conscience.
Cette vision est bien plus cohérente : la décision est d'ailleurs et cherche un ailleurs au corps lui-même, plutôt que de venir d'un ailleurs et déclencher une action qui resterait ici. Par contre il faut bien noter que cette recherche d'ailleurs fait courir un risque au pongiste : se prendre pour un autre. C'est-à-dire se conformer à l'image d'un autre (l'imiter, en quelque sorte), ou même à une image de soi. Cette pente est mauvaise pour la performance, étant donné que le meilleur niveau d'un joueur advient dans la pure chair, nous l'avons vu, ou la pure expression.
Or le modèle du traitement de l'information est, justement, une image. Elle prétend faire la liaison entre l'esprit et le corps, la décision et l'action, et conduire vers un ailleurs pour améliorer la performance. Elle pousse à se faire pilote de son corps en vertu d'un bon traitement des informations – d'une bonne décision. Or un joueur qui emprunte cette perspective trop objectivante, pente largement renforcée par les écrans et les replays, sans compter les « laboratoires pour améliorer le cerveau », un tel joueur tend à placer un écran entre lui et lui, plutôt que d'atteindre sa meilleure expression.
Les adversaires des pongistes chinois, joueurs et entraîneurs en premiers lieux, feraient donc bien de se méfier des perspectives objectivantes qu'on leur tend (les sciences physiologiques et biomécaniques, les neurosciences), a fortiori quand on prétend que ce sont de simples « outils ». Et ce d'autant plus qu'ils ont déjà l'impression d'approcher la victoire comme on s'approche du vrai – en accumulant des savoirs de plus en plus précis (en matière de cerveau et de muscles, bien sûr, mais aussi relativement à une certaine histoire européenne ou aux savoir-faire spécifiquement chinois). Car la victoire intervient toujours au-delà de ce que l'on sait, voire de ce que l'on en sait [9].
Cette précaution, nécessaire en matière de performance, est également requise en un sens moral (sachant que les deux dimensions ne sont pas séparées). La perspective objectivante charrie en effet un modèle dangereux de rapport à l'autre : celui-ci n'est bientôt plus rien par rapport à ma propre souffrance, ce qui pousse à réclamer une justice abstraite (à laquelle les arbitres souscrivent quand ils assignent les joueurs aux conditions matérielles).
Cette précaution est d'autant plus urgente que l'avancée de la mise en information de soi, du monde et des autres [10] est diluée dans une idéologie du progrès, bien sûr, et qui peut bercer bien des esprits avides de victoires prochaines, mais encore dans une idéologie de la camaraderie familiale (pour les européens) ou de la fidélité aux traditions d'un pays qui s'ouvre à l'avenir (pour les chinois, et qui adhèrent massivement au développement de l'IA).
Or cette avancée qui ne se voit pas, les sportifs pourraient la manifester – en la contrariant. Et en amont, ils pourraient signifier aux scientifiques ce qu'ils savent vraiment de la quête de performance : en elle, il n'y a jamais décision d'un côté, action de l'autre – tranquillement séparées comme si elles s'agençaient abstraitement. Ils pourraient les inviter à donner sens par eux-mêmes à cet ailleurs que le joueur tente de se trouver depuis son corps, et pour mieux l'habiter.
Fred Bozzi
[1] Pour préciser la description, il faudrait prendre en compte la façon dont les 640 muscles se coordonnent, entrent en synergie. Comment ils assurent le mouvement, mais aussi le tonus, la posture, la chaleur, la stabilité des articulations, la proprioception. Comment ils fonctionnent selon des régimes de contraction différents (concentrique, excentrique, pliométrique, isométrique). Et comment les fascias, très innervés, enveloppent, soutiennent et séparent les muscles – le rôle qu'ils ont dans la stabilisation, la coordination des mouvements, la perception du corps dans l'espace. Comment les os bougent dans le plan sagittal, frontal, transversal, et surtout comment ils soutiennent, protègent, stockent les minéraux et l'énergie, produisent les globules et les plaquettes. Voire le rôle moteur des cartilages, des ligaments, des ménisques…
[2] Cf. Nietzsche, Fragments, 40 : « toutes les formations organiques participent au penser, au sentir, au vouloir. En conséquence le cerveau est seulement un appareil de concentration ». Bergson s'applique en outre à montrer que la pensée est irréductible au « cerveau ».
[3] Comme Nietzsche écrit dans Ainsi parlait Zarathoustra, 93 : « cette petite raison que tu appelles ton esprit n'est qu'un instrument de ton corps ».
[4] Comme Zidane doit assumer ses coups de tête : le coup de boule sur Materazzi en 2006 autant que les deux buts en 1998.
[5] C'est ce dont parle Merleau-Ponty dans Le visible et l'invisible, sachant toutefois que pour lui la foi perceptive (il y a, confiance dans la présence du monde) implique la reconnaissance de la préséance du corps. A noter que même s'il écrit p23 que « ma chair ne me fait plus sentir le monde extérieur, mais moi-même », Marion précise lui-même p9 qu'« en ouvrant ce premier accès au soi, [l'effort] offre l'occasion d'atteindre non plus des objets, fabriqués, disponibles et finalement fictifs, mais des choses – ces choses mêmes, que la philosophie de la métaphysique a fini par abolir à force de les ignorer » ; et p37 « ma pensée s'étend là même où une certaine part de l'étendue devient mienne, au point que je m'y ressens comme moi et peux par contraste ressentir tout ce qui n'est pas moi. Cet unique corps étendu qui est pourtant moi, devient le lieu par excellence où le monde s'ouvre du même geste où je m'éprouve comme tel ».
[6] Marion affirme lui aussi qu'il n'y a aucun solipsisme : « je peux appréhender le [corps d'autrui] comme sentant et se sentant par analogie avec ma chair » ; « l'exercice sportif est un paradigme de l'accès à autrui. Chacun sait ce que l'autre souffre » (p193-194). Par contre il parle d'une expérience « parallèlement vécue » (non pas « directement commune ») p197.
[7] Certes, à l'état de flow, cette unité est faite avant le résultat final.
[8] Simondon écrit dans le MEOT que le propre de l'homme est de pouvoir se comporter en fonction du virtuel. Dans Jouer le jeu, je parlais de « limites excitantes ». Ajoutons que le sportif est assurément un être des lisières. Marion écrit en ce sens p24 que « le premier possible impossible qu'on accomplit impressionne tant qu'il se fige dans un possible d'airain. Et tout est à recommencer. Le miracle toujours à répéter… L'impossible, c'est ce que je ne peux penser sans que cela m'apparaisse contradictoire, donc impensable et irréalisable. Le record m'en libère » ; et p35 « au-delà de cette limite évanouie, j'entre en terra incognita. Je vais devoir la transmuer en champ de possible, au milieu de l'ancien impossible qui rôde encore » ; « notre finitude ne disparaît jamais, mais elle s'atteste dans le mouvement de son augmentation » p36.
[9] Sans compter que la vérité est irréductible à la connaissance. Voir Bozzi, Aspe, Faire résister la connaissance : https://lundi.am/Faire-resister-la-connaissance.
[10] Voir par ailleurs les analyses du « Parti grumaliste » : https://lundi.am/Manifeste-du-parti-grumaliste et https://lundi.am/Manifeste-du-parti-grumaliste-suite.