03.11.2026 à 15:26
dev
Nous n'avons pas encore gagné mais ils ont déjà perdu [Ciné-tract]
- 2 novembre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 403.11.2026 à 15:12
dev
Parmi les grands absents du mouvement en cours, les artistes populaires. L'auteur de cette note de mauvaise intention dit toute sa déception de ne pas avoir vu le rappeur Jul en tête de manifestation sur la Cannebiere. C'eut-été, il faut bien le reconnaître, un game changer. Heureusement, nous apprenons au moment de boucler cette édition que le rappeur Niska publiera ce vendredi un nouveau tube intitulé Fuck la Macronie.
Que les choses soient claires. Ces lignes sont écrites par un fan. J'ai pété mon PEL pour m'offrir une place au stade de France y'a quelques mois, ça fait des années que le J est dans mon top écoute Spotify, et je connais la moitié de ses sons par cœur - ce qui est énorme lorsqu'on connaît la productivité de l'artiste.
Mais si Jul envoie du hit à la pelleteuse, il est un aspect sur lequel le bougre est plus radin : le soutien aux différents mouvements sociaux qui agitent la société. Alors oui, de temps en temps, il lâche une petite punchline sur l'extrême droite - le strict minimum lorsqu'on est un rappeur. Mais dans l'ensemble, force est de constater que Jul brille par son absence sur le champ de la contestation sociale.
Pourtant, imaginez seulement le poids potentiel de sa présence aux côtés des manifestants ? Pas forcément dans la rue, ne rêvons pas trop, mais ne serait-ce que virtuellement, en ligne, sur ses réseaux sociaux. Mais non, le mec parvient à rester muet comme une carpe au fond de la vase, regardant les événements de loin (Calvi, dit-on), serein. Mec ! Pendant ce temps, l'extrême droite fait des reels avec tes sons, et toi, tu laisses faire. Pourquoi ? Parce que c'est des vues, et donc du fric.
Il est temps de le dire, et ça me fait mal au coeur : le J, c'est pas le S. C'est pas un camarade. A notre époque, on a besoin d'artistes contre qui se serrer, se réchauffer, qui nous accompagnent dans nos nuits d'émeute et pour se remonter le moral quand on soigne nos blessés. Y'a quelques semaines, cette petite merde d'Ed Sheeran a fini par chialer sur scène après avoir été lâché par ce gros bg de Macklemore qui a refusé de continuer la tournée en silenciant la situation en Palestine. Ce que je vous propose, c'est de mettre le J dans cette même position : face à ses responsabilités. Jul, t'es avec nous, ou contre nous. En attendant, je vais pas pondre 25 albums pour le dire. Faisons péter ce mot d'ordre : #BoycottJUL, et tous les artistes de merde qui soutiennent pas la lutte.
FUCK le régime et ses soutiens.
Boycott JUL et que crame le capital
03.11.2026 à 15:02
dev
Il s'agit ici de contextualiser la victoire surprise (ou miraculeuse) de Lula au Brésil. Pour Frederico Lyra, le « messie Lula » ne pourra rien, si ce n'est retenir quelques années encore la fin des temps. Reste la nécessité toujours plus impérieuse de constituer une force à même de défaire la montée fasciste en cours.
La victoire de Lula tient du miracle électoral. C'est le maximum que l'on puisse attendre d'un scrutin. Nous avons gagné du temps. En 2018, avant d'être emprisonné, Lula avait déclaré : « Je ne suis pas un être humain, je suis une idée. Et cela ne sert à rien d'essayer d'en finir avec les idées ». Il se trompait, car il n'est pas une idée pure de la raison, bien au contraire, sa fonction est avant tout théologique : il est notre katéchon. Lula, et lui seul, aurait pu empêcher le retour de l'Antéchrist. Car c'est bien là le rôle principal qu'il joue au Brésil, au moins depuis 2016, lorsque la procédure de destitution de Dilma Rousseff — considérée par certains comme un impeachment, par d'autres comme un coup d'État — a ouvert les portes des cercles de l'enfer brésilien. Nous pouvons dire qu'il constitue une force de contention et que nous avons gagné quatre années supplémentaires pour tenter de nous organiser et d'imaginer autre chose, même si nous n'avons pas su tirer parti des quatre années précédentes (2022-2026), qui ont failli déboucher sur un accident mortel. Peut-être verrons-nous émerger un nouveau mouvement révolutionnaire brésilien pour cette ère qui s'ouvre devant nous ? Quoi qu'il en soit, nous avons retardé la fin du monde, comme aurait pu le dire Ailton Krenak, car le pays aurait pu s'autodétruire ce dimanche 25 octobre 2026. Et nous ne parlons pas ici de manière superficielle [1].
S'il n'y a pas de coup d'État — une possibilité qui ne peut être écartée face à Trump et au vieil impérialisme nord-américain que nous, en Amérique latine, connaissons depuis toujours, mais aussi face aux forces intérieures, à l'extrême droite et à une partie de la bourgeoisie, qui ont perdu une bataille sans pour autant être près de perdre la guerre —, il sera intéressant de voir ce que Lula tentera de faire au cours de son mandat, car il n'a absolument pas les moyens de gouverner. La Chambre des députés et le Sénat sont majoritairement à droite, voire à l'extrême droite. Si Flávio Bolsonaro l'avait emporté, il aurait pu modifier la Constitution et transformer radicalement la République en toute légalité, sans rencontrer de difficulté particulière. Lula, quant à lui, va devoir inventer une manière de gouverner totalement nouvelle [2]. Cela pourrait nécessiter une certaine mobilisation qui, si elle se produit — et elle devra se produire s'il veut gouverner et si le pays veut trouver une issue à l'extrême droite —, pourrait aller bien au-delà de tout ce que nous avons connu jusqu'ici au cours de ses trois mandats précédents. Car, sous tous les gouvernements précédents, la démobilisation populaire et l'essoufflement des mouvements sociaux ont précisément constitué des traits caractéristiques de l'action gouvernementale. Mais aujourd'hui, avec les deux chambres du Parlement contre lui, le gouvernement Trump contre lui, le Tribunal suprême fédéral contre lui et une partie de la classe dominante contre lui, plusieurs scénarios se dessinent : soit il ne gouverne pas, ne fait rien et reste paralysé — c'est une possibilité —, soit il est destitué, ce qui constituerait un nouveau coup d'État — c'en est une autre. Ou bien, s'il veut gouverner, il devra mobiliser la population.
Le député André Janones a peut-être montré une voie pour le moins ambiguë. Il a créé un groupe whatsapp baptisé « L'Armée de Lula », dont il s'était autoproclamé Général [3]. Or, dans l'un des pays les plus connectés au monde, où les réseaux sociaux et les applications de messagerie occupent une place considérable dans la vie des gens, toute forme d'organisation tournée vers le monde réel ne pourrait-elle pas commencer en ligne ? Il convient de noter qu'au Brésil, le monde virtuel domine peut-être déjà le monde concret. En revanche, cette forme d'organisation militaire virtuelle ne semble pas reproductible. Elle présente les caractéristiques d'une mobilisation de courte durée, typique du régime temporel propre à l'ère de l'urgence (Paulo Arantes) [4]. Au terme de la campagne électorale, cette armée comptait dix millions de membres mobilisés, et puis nous avons assisté aux plus grandes manifestations de rue de l'histoire du pays, qui n'auraient pas été possibles sans cette mobilisation radicale en ligne. Imaginons que Lula tente de gouverner en maintenant un contact direct avec son armée — en Maréchal, peut-être ? — et que celle-ci se développe au point d'acquérir une force sociale supérieure à celle des institutions du pays. Pourquoi pas ? S'agirait-il d'une domestication des manifestations, autrement dit d'un mode de gestion de la rue, où les revendications de la mobilisation seraient subordonnées aux intérêts du gouvernement, ou serait-ce plutôt la rue qui imposerait son agenda au pouvoir ? Reste également le risque d'une concertation, voire d'un compromis politique en coulisses, typique de Lula, susceptible de neutraliser la capacité d'organisation et de mobilisation de la rue. Cependant, en mobilisant la population, Lula prend le risque sérieux d'en perdre le contrôle. Or, si une partie de la classe dominante lui apporte toujours son soutien, c'est précisément parce qu'il est considéré comme le seul capable de contenir l'entropie du pays et de contrôler la population. Une telle mobilisation pourrait donc ouvrir une brèche vers quelque chose de plus radical. Cela semble ainsi relever d'une nécessité impossible.
Il semble que la population brésilienne aspire à un gouvernement stable dans un monde profondément instable. À l'intérieur du pays, les fractures politiques sont particulièrement marquées, tandis que les inégalités sociales ne cessent de se creuser dans un pays qui figure depuis toujours parmi les plus inégalitaires au monde. Quant au taux de chômage officiel, il donne une image trompeuse de la réalité, dans la mesure où une grande partie de la population travaille dans des conditions précaires, sous le régime de l'uberisation [5]. Si l'on y ajoute les effets de la crise climatique, cette aspiration à la stabilité apparaît comme un rêve impossible, qui prend des accents théologiques dans l'un des pays les plus religieux au monde [6]. L'extrême droite alimente ces tensions sociales autant qu'elle en tire profit. Elle dit la vérité, insiste depuis des années Paulo Arantes. Elle compte désormais de nouveaux leaders, comme Michelle Bolsonaro, Nicolas Ferreira, Renan Santos et d'autres encore. Ce sont eux qui, comme le souligne Miguel Lago [7] dans plusieurs de ses interventions, incarnent le caractère révolutionnaire de l'extrême droite brésilienne. Il s'agit d'un véritable mouvement de masse qui entend transformer radicalement le pays. En ce sens, Lula agit donc comme une force contre-révolutionnaire, dans sa tentative de retarder l'avènement apocalyptique du « nouveau visage de la nation brésilienne » (Paulo Arantes).
Au bout du compte, il ne s'agit que d'une digue temporaire, d'autant plus précaire si l'on tient compte de l'âge du président : 81 ans. Le seul contrepoint véritablement envisageable à la force de l'ennemi serait peut-être de faire émerger un désir et un imaginaire tout aussi radicaux que ceux de l'extrême droite, mais orientés dans la direction opposée. Nous avons gagné quatre années pour tenter, une fois encore, de changer le cours de l'histoire et de retrouver cet esprit perdu. Tout cela relève, à certains égards, d'une spéculation excessive, certes. Cela dit, il ne faut cependant pas oublier que le katéchon, dans toute son ambiguïté, peut non seulement empêcher la venue de l'Antéchrist, mais aussi celle de notre Messie.
Frederico Lyra
[1] Pour une bonne analyse à chaud des élections, lire l'article d'Alex Huchuli : https://www.compactmag.com/article/lula-won-lulismo-didnt/
[2] Le troisième mandat de Lula a été relativement discret, essentiellement consacré à la réparation des dégâts causés par Jair Bolsonaro. Il s'est agi d'un gouvernement de contention, qui a tenté de stabiliser une société profondément fracturée. Comme partout dans le monde, le coût de la vie a considérablement augmenté et l'endettement de la population est devenu insoutenable. Le rejet dont Lula fait l'objet et la persistance du bolsonarisme reposent donc sur des fondements matériels bien concrets. Lula devra aller beaucoup plus loin que les timides mesures adoptées au cours de son troisième mandat s'il veut contenir la crise sociale majeure qui se profile à l'horizon. Parmi ces mesures figurent l'exonération de l'impôt sur le revenu pour les personnes gagnant moins de 1 000 dollars par mois, soit 84 % de la population, mais aussi, à l'approche du scrutin, le passage d'une semaine de travail de six à cinq jours, l'interdiction des paris sportifs (Bets), qui se sont rapidement transformés en un véritable fléau social (depuis quelques semaines, on observe que les familles les plus pauvres consacrent à l'alimentation une partie de leurs revenus auparavant destinée aux jeux), l'allègement des dettes des microentreprises et la revalorisation des aides versées dans le cadre de la Bolsa Família. En somme, rien de véritablement nouveau n'a été créé. L'alliance avec les banquiers et le grand capital brésilien, en particulier l'agro-industrie, responsable d'une exploitation massive de la main-d'œuvre et d'une importante destruction environnementale, n'a évidemment pas été remise en cause. Certes, le lulisme a permis de réduire la déforestation, mais il est encore loin d'y mettre fin en Amazonie. Pire encore, cette réduction s'est faite au détriment d'autres biomes, notamment le Cerrado et le Sertão. La monoculture du soja menace également ces deux écosystèmes. Lula a par ailleurs autorisé l'exploration pétrolière à l'embouchure du fleuve Amazone, ouvrant ainsi la voie à un risque d'accident susceptible d'avoir des conséquences catastrophiques pour la biodiversité de cet écosystème, alors même que l'effondrement environnemental s'accélère. À cela s'ajoute le pouvoir des milices et du crime organisé, qui n'a cessé de s'étendre à travers le pays, donnant naissance, de fait, à des territoires placés sous l'autorité de pouvoirs parallèles, notamment à Rio de Janeiro.
[3] Voir le reportage sur Le Monde : https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/30/au-bresil-andre-janones-le-general-a-l-origine-de-l-armee-numerique-de-lula_6802922_3210.html
[4] De sorte que la volonté mimétique de La France insoumise de reproduire la stratégie de Janones semble vouée à l'échec, non seulement en raison des différences structurelles entre les deux pays, mais aussi parce que, malheureusement, la France ne semble pas encore éprouver le même sentiment d'urgence face à la possibilité de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir.
[5] Cf : https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/10/21/au-bresil-l-uberisation-de-l-economie-profite-a-l-extreme-droite_6798203_3234.html
[6] Un des principaux enjeux de l'élection, par exemple, fut la dispute autour de la sainte patronne du Brésil, Notre-Dame d'Aparecida : https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2026/10/22/au-bresil-la-sainte-noire-notre-dame-d-aparecida-consacree-enjeu-de-l-election-presidentielle_6798651_6038514.html
[7] Voir son bon entretien à propos de la croissante droitisation de la population sud-américaine : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/miguel-lago-les-societes-latino-americaines-ont-de-moins-en-moins-daffinites-avec-les-valeurs-de-gauche-20261001_PBFINH5IS5HXRHDJ2W4RYCOBSQ/
03.11.2026 à 14:54
dev
« Ces gens ont peur de leurs propres étudiants »
- 2 novembre / Avec une grosse photo en haut, Terreur, 2
Un enseignant de la Sorbonne Nouvelle revient sur l'intervention des CRS dans l'établissement les 5 et 22 octobre, à la demande de Daniel Mouchard (sic), président de l'université. Il s'agit de prendre la mesure de ce qu'implique politiquement le recours au forces de l'ordre pour évacuer étudiants et professeurs de leur lieu de travail.
Le 5 octobre 2026 la présidence de la Sorbonne nouvelle a fait intervenir les forces de l'ordre en réponse à un blocage, décidé par une assemblée générale rassemblant des centaines d'étudiants. L'évacuation s'est accompagnée d'un cortège de violences contre les étudiants et contre les personnels (qui n'ont pas été mis au courant de l'intervention imminente des forces de « l'ordre » sur leur lieu de travail) [1].
L'université a ensuite été fermée du 5 au 20 octobre. Désavoué de toute part, le président et son équipe ont annoncé le 19 octobre leur démission prochaine, fixée au 11 décembre. À la réouverture du campus Nation le 20 octobre, une occupation a été décidée et les étudiants, ainsi qu'un certain nombre de personnels enseignant, ont organisé des cours libres et d'autres événements sur le campus [2]. Le président étant « empêché » à partir du 21 octobre, la direction générale des services, prétextant que certaines normes de sécurité incendie n'avaient pas été respectées par les occupants, a demandé aux forces de l'ordre d'évacuer pour la seconde fois l'université le 22 octobre au soir [3].
Les images des CRS pénétrant par centaines dans l'Université sont terribles, glaçantes, impardonnables. Elles me dégoûtent, me font honte de ma propre lâcheté : tous, vacataires, maîtres de conférence, professeurs, membres du personnel, nous devrions, dès que de telles horreurs parviennent à notre connaissance, nous précipiter sur les lieux, aller défendre les étudiants, protester, filmer les pratiques policières innommables. Et que faisons-nous ? Rien pour la plupart. Une indifférence terrible paralyse tant d'enseignants chercheurs, convaincus que leur travail contribue au progrès de l'humanité commune, mais incapables de percevoir l'inhumanité de semblables actes et la complicité dont ils se rendent coupables. Où sont-ils ? Que pensent-ils ? Pensent-ils même ? Ont-ils la moindre opinion ? Sont-ils encore terrés chez eux, occupés à organiser un « distanciel » dont l'unique but est de « faire comme si » tout était normal, sous contrôle, de nier qu'il se passe quelque chose, de s'extraire de la masse bruyante de la vie politique pour mieux reproduire leur domination, leur capacité de décider qui valide l'enseignement ou non, qui passe à l'année suivante ou non ? Est-ce là leur unique contribution à ce moment où toute la société en mouvement se révolte, se réveille, rompt l'insignifiance du quotidien et rêve à nouveau ? « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » tout le monde connaît cette maxime, répétée à l'envi par tant de médiocres. Méditez-la ! Le palais de la connaissance, isolé des turbulences de la vie, n'existe pas ; il n'a jamais existé et n'existera jamais. Regardez les visages des étudiants à qui vous enseignez, regardez-les bien : l'Université est à eux, pas à vous. Souvenez-vous-en.
Une masse sombre de policiers en armure, casqués, boucliers à la main, pénètre dans l'enceinte d'un espace occupé par des étudiants, brutalise des gens très jeunes, agresse, arbore des insignes fascistes : combien de fois avons-nous vu de telles images odieuses ! Combien de fois devrons-nous les supporter encore ? Dans le cas de la Sorbonne Nouvelle elles ont été rendues possibles par la petitesse, l'étroitesse d'esprit et le zèle empressé d'une présidence qui n'a eu de cesse de se réclamer de la « démocratie », qui a accablé le personnel et les étudiants de l'université de ses promesses de « dialogue », de ses revendications à « l'ouverture ». Ces gens ne sont bons qu'à une seule chose : appeler la milice dès que quelqu'un a une idée, dès que quelque chose de nouveau, d'imprévu, surgit devant leurs yeux ébahis et soupçonneux. Ce sont des préfets, des sergents de ville : un ballot de foin à gauche plutôt qu'à droite et la panique gagne les rangs, ils se ruent sur leurs téléphones rouges, ils composent hâtivement des numéros, confient leurs angoisses à une oreille policière attentive. Mais ne les accablons pas et rendons-leur justice : avant de raccrocher, ils glissent, miséricordieux : « Frappez avec discernement ». Alors, réconfortés dans leur être, ils partent se coucher, apaisés, convaincus d'être des médiateurs, des diplomates, des gens capables de résoudre par le dialogue les conflits, de grands hommes, des politiques promis à une brillante carrière ! Quel zèle ! Quel empressement quand ils accourent ventre à terre pour devancer les attentes, anticiper ce que le Ministère désire ! L'Université ne leur appartient pas. L'Université n'appartient pas au conseil d'administration, pas à la direction des services, pas au ministère ni à quelque autre paltoquet de l'exécutif que ce soit. Si cela ne leur convient pas, qu'ils s'en aillent ! L'Université appartient aux étudiants : c'est eux qui devraient en élire le président (si président il doit y avoir), qui devraient gouverner, décider, organiser. Mais de grâce, débarrassez-nous de ces bureaucrates craintifs qui, après avoir envoyé les miliciens corrompus et imbéciles maltraiter les jeunes personnes dont ils ont la charge, tremblent comme des feuilles en passant devant les quelques inscriptions qui rappellent à leur conscience les méfaits dont ils sont les auteurs. Comment - disent-ils - vous osez me nommer ? Vous osez rappeler à tous la servilité remarquable dans la répression qui est la mienne ? Et pourtant oui, en dépit des menaces proférées par ce ramassis d'adjudants, les étudiants brutalisés osent. Ils nomment. Ils savent. Ils accusent ; et nous leur donnons raison.
Il existe une vérité bien cachée dans la cervelle des « démocrates » de la Sorbonne nouvelle, qui habite leurs âmes étroites à toutes les heures du jour et qui les tient éveillés jusque dans la nuit profonde : ces gens ont peur de leurs propres étudiants. Dès qu'ils aperçoivent des jeunes gens qui pensent, qui remettent en question, qui s'organisent, qui sont émus par les injustices du monde, leur esprit policier s'agite : l'ordre serait-il menacé ? Alors ils essayent de comprendre ; se rendent-ils auprès des étudiants mobilisés, viennent-ils assister aux AG, prennent-ils part à la parole redistribuée ? Non ! Quelle idée. Ils préfèrent déléguer, se reposer sur des conseillers, lire la presse, allumer la télévision. Qu'apprennent-ils alors ? Les universités sont infiltrées par « l'ultra-gauche » (terme tout droit tiré des vieilles fiches cartonnées et jaunies d'une préfecture des années 60), des étudiants radicalisés « prennent en otage » leurs camarades innocents qui ont le bon goût de considérer la fac comme un lieu de passage [4], où l'on se promène d'une salle à une autre, où l'on obéit aux impératifs d'un emploi du temps, où l'on s'abstient de salir des murs bien blancs (bien gris souvent). La panique gagne les rangs : comment mettre fin à cette pensée nouvelle - à ce rêve nouveau - qui bouleverse la mécanique bien réglée des CM, des TD, des partiels, des conférences et des colloques ? Il faut le dire : un imaginaire profondément raciste habite ces personnes et explique leurs terreurs diurnes et nocturnes. Ils le nieront ; nous le savons. Cet imaginaire est apparu au grand jour ces dernières années, transparaissant dans l'incapacité de la présidence à agir et à se positionner, même de la plus petite et insignifiante manière que ce soit, contre le génocide mené par Israël à Gaza. Pire ! L'équipe présidentielle s'est appliquée avec un zèle effrayant à réprimer et à faire taire toute parole de soutien à la Palestine depuis 2023. La chose est accablante pour une université dite « des cultures » ; elle s'explique néanmoins par les affres traversées par ces pauvres bureaucrates, confrontés à une génération politisée et informée, mais aussi - comble de malheur à leurs yeux et là est le nœud du problème - peuplée en son cœur le plus actif et le plus engagé par des enfants d'émigrés qui osent réclamer des droits, qui osent faire valoir les causes décoloniales qui leur sont chères, qui n'acceptent plus d'être laissés pour compte, qui ne sont pas les agents passifs d'une « éducation » tombant en pluie sur eux mais qui s'éduquent eux-mêmes, qui s'organisent, qui se défendent et qui attaquent toutes les institutions, à commencer par l'État français, complices de crime de génocide en Palestine. C'en est trop pour les présidents, c'en est trop pour les membres conservateurs des conseils d'administration, c'en est trop pour le rectorat et pour le Ministère ! Mais leurs malheurs ne s'arrêtent pas ici : les étudiants réprimés dans leurs activités, attaqués en justice, verbalisés, pénalisés [5], osent répondre ? Ils osent poursuivre leur mobilisation ? Ils osent menacer (pour certains inconscients) les grands démocrates-présidents ! Mais imaginez l'angoisse qui s'est emparée de ces hommes, imaginez les terreurs stupides qui peuplent dès lors leurs esprits (ils sont partout ! ils arrivent ! ils bloquent l'université, ils démolissent mon bureau !). Nous ferons grâce à notre lecteur des images racistes, crasseuses, qui doivent accompagner ce cortège mental nauséabond ; soyez cependant assurés qu'elles existent.
Mais nous ne voulons pas accabler tous ces directeurs, ces présidents, ces gens importants (mais pas trop). Ils ne sont, en fin de compte, que des idiots utiles, des exécutants, comme il y en a toujours dans l'histoire par milliers : les vrais acteurs sont ailleurs. Nous souhaiterions à cet endroit leur rappeler que si le présent texte est bien cruel à leur égard, ce n'est que le résultat de la révolte soulevée en nous par leurs propres actes : nous sommes dégoûtés par ce qu'ils font, non ce qu'ils sont - et nous ne les connaissons pas. Nous, tout comme les étudiants, ne voulions, dans le fond, que les voir beaux et courageux, nous voulions les voir engagés, les voir faire face à leur hiérarchie, faire face au macronisme, faire face à la gestion policière des conflits. Et quelle beauté, quelle image de courage les auraient auréolés s'ils avaient admis l'existence d'un génocide en Palestine, s'ils avaient défendu l'occupation, s'ils étaient venus parler avec les étudiants le 5 octobre, s'ils avaient rassuré ces jeunes esprits enflammés, s'ils avaient promis de ne pas faire appel à la police et à ses brutalités. S'ils s'étaient tenus devant eux libres de craintes, alors peut-être, en voyant réunis tant de visages jeunes, intelligents, ouverts, auraient-ils été libérés de leurs terreurs nocturnes, peut-être auraient-ils compris ce qui agite le pays tout entier, peut-être même auraient-ils été saisis quelques instants par l'enthousiasme extraordinaire de la jeune génération, peut-être se seraient-ils pris à rêver un instant. Les gens libérés de la peur, de la fascination pour l'ordre, du racisme, sont grands et beaux. Les universités occupées en sont l'image, inspirez-vous-en !
Partout les idées y fleurissent, partout la parole contestataire s'y libère, partout l'autorité y est moquée. L'espace du campus, de minute en minute, change de visage : là où la froideur régnait (salle D487, D503, D876...), la chaleur reprend du terrain. Des dessins, des fresques fleurissent, des pancartes nouvelles apparaissent, des pièces insignifiantes, enfin pleinement habitées, prennent de nouvelles fonctions et ce petit monde cloisonné en salles, en amphithéâtres numérotés dans lequel on passe passivement, au gré des caprices du planning figé, change de visage et prend une teinte nouvelle ; celle de la liberté. L'université n'est jamais autant possédée et chargée de sens que lorsqu'elle est occupée : les étudiants la peuplent, la redéfinissent, ils s'exercent à la parole politique (la vraie), à la vie en commun (la vraie) et parviennent enfin, pour quelques jours, quelques semaines, à vivre ce renouveau, ce printemps étrange, qui est celui de l'ouverture des possibles. Tout était institué (salles, horaires, comportement attendu etc.), les étudiants devaient recevoir et se conformer. Ils peuvent, à présent qu'ils perçoivent clairement les frêles bases (et, disons-le, l'illégitimité fondamentale) d'une institution qui s'est imposée à eux, vivre l'université qu'ils veulent ; ils peuvent vivre, temporairement et par fragments, la vie qu'ils choisissent, selon les modes qu'ils choisissent, et qui débute par cette contemplation si rare et si belle de l'ouverture de l'horizon, ordinairement si restreint, de l'infini des possibilités de la vie humaine. Nous serons accusés de naïveté, nous le savons. Mais qu'importe, nous ne le sommes pas. Nous savons très bien que les occupations universitaires sont des phénomènes complexes, qu'elles manquent souvent un grand nombre de leurs objectifs (définir : objectifs), qu'elles finissent parfois mal (définir : mal), qu'elles déçoivent parfois ceux qui y ont participé (définir : décevoir). Il est difficile de tenir une occupation dans la durée, la logistique impliquée est immense, les défis sont innombrables et la vie normale des occupants, à l'extérieur, ne cesse pas pour autant. Les universités occupées parfois se vident. Les lieux, désertés de la majorité des occupants initiaux, deviennent parfois effrayants et lugubres. Mais qu'importe : tous ceux qui participent à tels événements le savent, les instants passés dans les universités occupées sont précieux, ce sont des moments de rêve, des moments de collectivisme, des moments de liberté qui rendent à tous l'existence plus légère et dont les souvenirs, encore chéris bien des années plus tard, demeurent vifs à l'esprit de tous. Ceux qui ont connu Tolbiac occupée en 2018 le savent : tant de difficultés ! tant de défis ! et pourtant tant de bonheur, tant de rêves, tant d'espoirs partagés. La flamme politique qui habite l'âme de ceux qui ont connu de tels mouvements est à jamais changée ; s'ils conservent un peu de son ardeur, ils demeureront convaincus que l'homme, capable de penser la collectivité, capable de questionner l'institué qui l'entrave, peut tout redéfinir, que rien n'est jamais figé, que la liberté est son seul principe, et qu'il a pour devoir de ne jamais cesser d'y rêver.
Et nous rêverons, nous rêverons toujours plus loin. Vous n'avez encore rien vu.
Vive la Révolution !
Un membre du personnel enseignant de la Sorbonne nouvelle
[1] https://cgt.fercsup.net/syndicats/ile-de-france/universite-sorbonne-nouvelle-paris-3/article/temoignages-d-etudiant-es-de-l-universite-sorbonne-nouvelle-suite-a-l ; https://cgt.fercsup.net/syndicats/ile-de-france/universite-sorbonne-nouvelle-paris-3/article/temoignages-de-personnels-de-l-universte-sorbonne-nouvelle-suite-a-l ; https://cgt.fercsup.net/syndicats/ile-de-france/universite-sorbonne-nouvelle-paris-3/article/retour-sur-la-formation-specialise-du-19-octobre-2026.
[3] https://cgt.fercsup.net/syndicats/ile-de-france/universite-sorbonne-nouvelle-paris-3/article/communique-sur-l-intervention-policiere-de-jeudi-pour-une-universite-ouverte
03.11.2026 à 14:42
dev
Surinterprétation d'un film dédié à la « jeunesse » [Visionnage conseillé avant lecture]
- 2 novembre / Avec une grosse photo en haut, Littérature, Visionnage conseillé avant lecture, 4
« Le film d'horreur Évanouis (Weapons en VO) dresse le portrait d'un système dans lequel tout peut être instrumentalisé, détourné, « weaponized », c'est-à-dire utilisé comme arme. Une société dans laquelle les corps, les plaisirs, la culture et les usages peuvent tous être orientés vers la domination, l'isolement, le contrôle. Où tout peut devenir addiction. Où tout peut devenir dépendance. Et où tout ce qui nous détruit, les avantage, les renforce, les sert. »
Peut-être est-il plus simple de communiquer par l'intermédiaire de succès populaire que par l'entremise de films dont l'exigence permet seulement de rassurer le bourgeois dans son bon goût cinéphilique. Le snobisme, en matière d'art, est comme dans tous les autres domaine une affaire de distinction. Et pourquoi donc vouloir nous distinguer de ci qui, au fond, nous constitue ? Peut-être est-il donc aussi opportun de reconsidérer la culture populaire pour ce qu'elle est, mais aussi et surtout, pour ce qu'elle permet et permettra encore.
Discourir de cette pulsation planétaire n'a, à vrai dire, rien de significativement nouveau. Cet incroyable maillage de formes, esthétiques, narratives, de représentations, de récits et de mythes, nous a conduit à de telles hybridations qu'il serait bien prétentieux de penser un jour pouvoir nous en dégager. Nous sommes devenus cet assemblage brouillon de blockbusters états-uniens, de musique de supermarché et de bandes-dessinées industrielles, nous sortons de cette boue logotypée, du croisement bâtard de l'exception française et des punchlines d'influenceurs de télé réalité. Nous sommes une FNAC, un Cultura, un Espace Culturel E. Leclerc, autant que nous sommes la pierre qui vient étoiler leurs vitrines, la flamme qui se hâte à y foutre le feu.
Voilà ce que nous sommes, aussi,
Le paradoxe dans un seul corps, l'ambivalence du kiff mêler à la répugnance.
Aimer que l'on nous divertisse, tout en sachant pertinemment qu'on se fout royalement de nous. Aimer se faire berner, une question de codépendance, la frustration, l'assouvissement, la compulsion, la frénésie, la déception, le gaspillage. Allez savoir quel mal nous ronge…
N'avoir que des plaisirs coupables.
Bien conscients de participer au désastre, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.
Aimer la sensation de plaisir que procure le coton tout neuf sur la peau. Repenser à Rana Plaza, aux conditions de travail, à l'extraction des ressources, aux tsunamis de flammes, à la surproduction, aux ouvriers Ouïgours.
Chercher la récompense, à moins que ce ne soit l'anesthésie.
Se délasser sur des applications qu'on sait à l'évidence médiocres. Faire passer les visages, les corps, les heures. Foxconn, cobalt, coltan, Congo.
L'épiphanie intempestive vient gâcher les célébrations.
Se savoir complice, même dans la candeur et le retrait, même lorsque l'on apprécie la chaleur d'un levé de jour. Penser aux bombardements, à celles et ceux qui n'ont plus rien, aux cadavres de leurs enfants enveloppés par la poussière.
L'expérience immédiate que l'on fait du plaisir est altérée par la connaissance de tout ce qui le rend possible. Se savoir du bon côté. Du bon côté de la chance. Du bon côté du planisphère. La catastrophe mondiale rejoint notre esprit par l'image. Géographie du privilège. S'y soustraire en fermant l'onglet.
Anxiété, pollution, isolement, déchetterie, précarité, chiffre d'affaires, émissions, profits.
Sentir quelque chose se contracter sous la poitrine. De la culpabilité, sûrement de la colère.
Savoir que c'est injuste, angoisser un moment, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.
Anticiper GTA 6 avec un empressement de môme, petite excitation dans la merde intersidérale. Parler pendant des heures des dernières sorties à la mode, noter consciencieusement toutes leurs « incohérences », leurs « manques de réalisme », se passionner pour les enjeux d'univers fantastiques, et délaisser pour la fiction l'avenir de cette planète.
Il y aurait beaucoup à dire, sur cet étrange refuge qu'est devenu la culture. Sur la fascination qu'elle exerce sur nous, sur l'alternative au réel qu'elle propose à celles et ceux qui le refuse.
Exutoire.
Catharsis.
Une échappatoire à la demande.
Nous pourrions bien nous désoler de cette perturbation funeste, nous pourrions nous en amuser, ou pire encore, nous en foutre. Les ricanements sont en fait aussi vains que les plaintes, l'acceptation est de circonstance, tout le reste est une perte de temps.
Déplacer l'ombre du chagrin ailleurs que dans nos yeux.
Soulever les circonstances, y découvrir des occasions.
Jusque dans le chaos…
Les repères du discernement se brouillent, la chose est entendue, les perceptions se télescopent, se superposent et s'entrelacent dans un enchevêtrement flou. Les références se répondent, en permanente circulation, se déforment, s'amalgament, se recouvrent. Une prolifération de signes vidés de signification, ou saturés d'un trop-plein de sens qui s'annule en se formulant. Les abstractions se recomposent selon ce que les symboles réinjectent dans la boucle qui n'en finit pas de creuser. Cartographier le subjectif, recombinable et modulaire, qui n'envisage le flux qu'en devenant son prolongement. Réduit à de la réception, à un assemblage provisoire avant sa désintégration. Débris de mémoires archivées, à consulter sous cellophane. La fantaisie est fréquentable, la relation, transactionnelle.
Voir imploser ce Moi sous la saturation critique des interprétations cyniques de tout ce qui pourrait définir une réalité. Ne reste qu'un ensemble de désynchronisations, la mort d'une promesse collective qui tenait dans la société.
Simulacre. Spectacle. Hyperréalité. Capitalisme tardif. Scopique. Post-vérité. S'évertuer à sélectionner la conceptualisation la plus à même de définir la désorientation chronique à laquelle nous sommes confrontés ne nous a jamais semblé constituer une priorité fondamentale. Nous laisserons aux intellectuels de métier le soin d'inventer des notions qu'ils s'empresseront de défendre comme leur petit pré carré sur lequel ils feront carrière.
La falsification du monde est déjà derrière nous.
Réjouissions-nous de ne plus avoir à nous concilier à son ordre.
Et dans cette économie générale de la confusion, dans ce régime de fiction intégrale dans lequel les choses s'apparentent aux êtres, les êtres aux choses, et où le réel n'est pas bien plus qu'un autre storytelling dont il faudrait nous satisfaire, nous parviennent, entre deux chimères algorithmiques et quatre distractions pulsionnelles, des instants d'intensité jusque-là insoupçonnables.
Un sentiment de vie.
Sortir de la torpeur. Rompre avec l'ordre, s'en dégager, le temps d'un arrachement soudain à la « réalité ». Car c'est aussi cela, sauter de voiture en voiture, tout arracher aux commerces, brûler sans raison tout ce qui peut l'être, c'est aussi consentir à l'enchantement de la fiction, par une forme de lâcher prise ; se rencontrer en elle et s'y découvrir autrement. Entrevoir, là, tout ce que nous pourrions être, au-delà de ce à quoi l'on nous prédestine. La beauté de tout ce qu'on nous refuse. Le bonheur d'une irréalité commune. Il y a des éclats d'imaginaire, que l'on se réapproprie dans l'action, dans cette vérité redécouverte, dans ce sentiment d'authenticité brouillé de références, d'images que l'on rejoue dans le vacarme joyeux auquel on participe.
Mais une fois le cœur désenflé, en pleine descente d'adrénaline, le retour du réel nous pèse. S'accrocher aux contenus qui exposeront au monde ce dont nous avons été, se regarder faire, s'écouter parler, s'observer en foules, et repartager le commentaire de moments qui s'estompent. Comment conserver la fiction ? Comment protéger ces impressions de la décrépitude forcée que le temps du réel inflige ? Et comment ne pas se contenter de la fierté de « l'avoir fait », de cette illusion brève, qui s'ajoutera en quelques lignes au roman de « l'histoire de France » ?
Comment cramer ce con de livre ? Comment se foutre de la postérité ? Quand ce présent à peine vécu s'assombrit de mélancolie ? Comment ne pas devenir le spectateur de cette mémoire qu'on remodèle avec la perte ? Comment ne plus assister à soi ? Lorsque l'expérience se double instantanément de l'anticipation consciente de sa future mise en récit ? Que vivre ne semble plus suffire sans la perspective d'en porter un jour témoignage ? Comment arracher le moment à cette logique qui le condamne à n'être que la matière première de nos propres rétrospectives ? Et comment échapper à cette sensation troublante dont nous nous savons prisonniers ?
S'impatienter de raconter au passé ces moments de joies, c'est aussi reconnaître la nullité d'un présent dans lequel rien n'est plus possible. Cette échappée hors du réel est pour sûr condamnée à n'être qu'un épisode « extra-ordinaire », un glitch subjectif, que l'on ne pourra que radoter lorsque le retour de l'ennui redeviendra un quotidien. Avoir habité la fiction, ne serait-ce que le temps d'un instant, pour finalement se résigner à réintégrer le réel. Ce n'est pas l'époque qu'il faut quitter, mais l'absurdité du présent comme horizon indépassable.
Inventer un avenir dans lequel la créativité, le jeu et la joie ne seraient plus relégués à quelques parenthèses, à ces instants suspendus que cette vie ne nous accorde qu'à de rares occasions, mais seraient au fondement même du monde auquel nous aspirons. Un avenir à inventer, infiniment plus désirable que toutes les illusions conçues pour nous en détourner.
Il faut pleinement prendre la mesure de la place qu'occupe désormais la fiction dans les mobilisations populaires, et ce qu'elle révèle de notre désir d'échapper à la morosité hors de prix du mode de vie capitaliste. Depuis le masque de V pour Vendetta aux trois doigts levés d'Hunger Games, de la Servante écarlate à La Casa de Papel jusqu'au drapeau de One Piece, tout cet imaginaire s'est déployé dans les consciences au point de remplacer de véritables périodes insurrectionnelles, de véritables actes de joie. Partout, la fiction entretient la promesse d'instants exceptionnels, mais ils demeurent inaccessibles en dehors des représentations qu'elle nous permet de consommer. Inatteignables, impraticables, virtuelles mais inspirantes.
Voilà encore un paradoxe.
Le souffle épique d'une aventure, l'ascension héroïque d'un personnage, insuffle plus d'ivresse et de satisfaction qu'un projet révolutionnaire, qui substitue à la logique de l'intrigue, une certaine forme de logistique, des cibles stratégiques, les principes élémentaires de son organisation, depuis sa base, collectivement. Tout ça est en effet moins séduisant que la fabrication d'un suspense auquel on se subordonne. Tout ça est finalement moins attrayant que des rebondissements de dernière minute, que des péripéties en cascade, que d'un cliffhanger addictif. Rien ne vaut la dépendance qu'on nous feuilletonne. Sauf, peut-être, l'intégration de soi au récit, de soi à l'Histoire, de soi à cette part d'imaginaire. Participer à l'épopée, à cet interminable plan séquence qui n'est rien d'autre qu'un récit choral dont nous sommes les protagonistes.
Accueillir la fiction,
Comme on retrouve une part de soi.
On nous rétorquera, évidemment, les indépassables références à Mai 68. Car chaque mouvement social se doit de porter l'héritage de cette nostalgie-là. Mais justement, Mai 68 est-il autre chose qu'une iconographie, qu'un ensemble d'images ressassées, commémorées, romantisées, mythifiées, muséifiées ? Qu'une fiction politique ? Que reste-t-il d'ailleurs de cette date ? Des slogans ? Des sérigraphies ? Des clichés ? Les faits ont pratiquement disparu, ne reste que l'écume des choses les plus spectaculaires, et donc aussi les plus dispensables. Il y a moins de mémoire des événements qu'il n'y a de folklore. Mai 68 n'est pas plus réel que la révolution d'Andor, du Snowpiercer ou d'Arcane, il est même possible qu'il le soit moins.
Partir de la fiction, puisque nous venons de là.
Et comprendre ce qu'il est encore possible d'en faire.
La personnification du pouvoir est un leurre, un leurre sans doute très pratique, soit, un leurre pour autant. Il n'y a bien que dans la fiction qu'existe ce méchant qu'il suffirait d'occire pour s'assortir au happy end.
Ici, les files de postulants se trainent en espérant pouvoir le remplacer, ces gens-là feraient la queue devant n'importe quel trône un tant soit peu confortable. Couper lui la tête, et voyez fleurir dans la seconde les lettres de candidature.
Ceci étant dit, la nécessité demeure de décapiter des symboles, de démembrer la puissance, fût-ce de manière fictive. Nous y trouverons bien quelque réconfort. Et le soulagement, en ces temps incertains, permet peut-être aussi d'éviter la désespérance. Alors, que les litres de sang à l'écran se déversent et puissent apaiser nos tourments, c'est aussi ce qu'on leur demande.
Ne faut-il pas être complètement abruti, pour avoir traduit le titre original « Weapons » par l'adjectif « Évanouis » ? Comment apprécier toutes les dimensions du film sans cette piste initiale ? « Weapons », que l'on traduirait naturellement par « Des armes », nous accompagne immédiatement vers le motif central du film. Car de quelles armes parle-t-on ? Qui y aura recours ? Qui en tirera profit ? Et dans quel intérêt ?
« Des armes », peut-être est-ce une simple coïncidence, après tout peu importe, le contexte conditionne grandement la réception d'une œuvre, et que ces « armes » soient sorti dans une période de conflits, de tensions géopolitiques grandissantes, aura très certainement influencé cette exégèse.
Ukraine, Gaza, Moyen-Orient…
Weapons s'impose d'abord comme un film sur l'addiction, ses conséquences, le fait est indéniable. Tous les personnages sont en effet « sous influence », sous l'emprise de substances, de produits, de quelqu'un.
Relations toxiques, alcool, fast-food, crack, sucre, héroïne, écrans…
Les traumatismes et les malheurs se camouflent dans ces oublis, et ceux qui en sont les témoins finissent par en avoir la charge ; comme cette silhouette enfantine le regard rongé par l'absence qui sur le chemin du retour verra gonfler sa boule au ventre.
Mais que Weapons soit un film sur l'addiction ne permet pas de dire qu'il n'en est pas un sur la guerre, l'un n'excluant pas l'autre. Car qu'est-ce que la guerre, sinon des populations « sous influence », sous l'emprise d'un pouvoir qui se maintient par ceux qu'il parvient à convaincre d'assassiner sur commande ?
Et n'est-ce pas là, aussi, tout le projet de Gladys ?
Gladys n'est pas qu'une redoutable antagoniste, elle est au cœur de toutes les interactions du métrage. Elle est l'influence, le contrôle, la marionnettiste, elle est la centralité du pouvoir, ou le pouvoir centralisé. C'est cette centralité qu'il s'agira d'explorer, ce foyer à partir duquel le mal prolifère.
Explicitement assimilée à un parasite, Gladys se nourrit bel et bien des êtres qu'elle vampirise jusqu'à les déposséder d'eux-mêmes. Charmer, affaiblir, vider puis dominer. Au-delà de sa dimension métaphorique particulièrement pertinente pour dépeindre les ravages de l'addiction, son mode opératoire révèle des mécanismes d'emprise et de dépossession qui ne sont pas sans rappeler ceux du marché, de la gouvernance, de l'État.
Si Gladys est un système, il est ouvertement donné à voir comme profondément malade. Un système à l'agonie qui ne peut perdurer qu'en absorbant l'énergie des vivants. D'abord, puiser chez l'adulte, déjà soumis, déjà domestiqué, adultes corvéables, serviables ou serviles, puis, faute d'énergie suffisante, se tourner vers les enfants.
La métaphore est judicieuse. Nous pouvons l'étirer sans peine.
Capter le corps adulte, le fruit de son travail, s'installer chez son hôte, transformer son habitation en une colocation contrainte, la société en une vaste copropriété bourgeoise où, du public au privé, chacun s'assure sa part. Et lorsque l'exploitation du monde adulte ne suffit plus à repousser l'essoufflement de la machine, c'est sa progéniture qu'il faut mettre à contribution.
Gladys est effectivement une entité parasite, à l'image de ce système politico-économique prêt à épuiser ce qui constitue son avenir. Il s'agit donc désormais pour elle de siphonner la vitalité de la génération suivante, jusqu'à s'accaparer sa capacité à vivre une vie qui lui appartienne. Une entité, gourmande en énergie, pour ne pas dire gloutonne, dont la voracité rappelle celle d'une société mortifère, vouée à tarir, au nom de sa propre survie, les forces vives qui en assurent pourtant la pérennité.
Parce que, Gladys ne se contente pas d'extorquer les vivants, de pomper leur vigueur et de confisquer leurs esprits, à l'inverse, elle les pénètre afin de les piloter. Ce pouvoir lui permet de mobiliser les corps, d'en prendre la possession, les engager dans un conflit, au nom de ses seuls intérêts. Envoyer combattre pour elle sa source d'énergie. Sacrifiée dans les tranchées d'une guerre, ou dans celles d'une concurrence d'ores et déjà mondialisée.
C'est là, très certainement aussi, que le système fini par se heurter à ses propres contradictions.
Survivre pousse en effet Gladys à prendre des risques insensés.
Elle attire sur elle l'attention, la colère, et en dernier lieu la revanche.
Vouloir régner à jamais,
Un vœu de vie éternelle,
Partagé,
D'une banale pulsion de mort.
Si le film est une fable sur l'addiction, nous affirmons qu'il l'est également sur le pouvoir, car le pouvoir produit lui aussi cet effet sur les êtres, les vider, en partie, de leur autonomie. L'analogie n'est pas complètement artificielle. Le pouvoir finit toujours par nous parasiter, par s'emparer des corps, infester les consciences et réduire la liberté de celles et ceux qu'il ensorcelle. Un pouvoir, archaïque et cyclique, qui se perpétue en exploitant les êtres de générations en générations.
Un système, hors du temps.
Que Gladys porte sur elle des vêtements périmés, tout droit sortis d'une autre époque, souligne précisément cette intemporalité. Gladys est là depuis longtemps. Gladys est une antiquité. Incapable de s'adapter, de normaliser sa conduite, pire, incapable de s'en rendre compte. Anachronique, caduc, hors-sol. Gladys n'est pas une entité nouvelle, mais la vieille gueule surmaquillée d'un sourire que porte sur elle la prédation.
Un pouvoir manipulateur, brutal, avide, qui s'auto-légitime. Un système extractiviste qui ne tue jamais ses proies, mais qui se doit tout au contraire de les maintenir en vie. Et tout dépend justement de ce maintien, de ce subtil agencement entre aliénation, influence, contrôle et satisfaction minimale des besoins. Au fond, Gladys ne fait tuer que ceux qui pourraient provoquer sa chute. Elle est en cela contre-révolutionnaire, souhaite conserver ses privilèges, survivre par la force vitale de ces corps qu'elle réduit à l'état de ressource.
Des corps, apathiques et captifs, privés de toute autonomie, de décision comme de parole, littéralement zombifiés, dont l'existence se trouve tout entière réduite à la consommation de marchandises produites pour eux par l'industrie.
Les soupes Campbell peuvent-elles incarner autre chose que la standardisation d'une culture capitaliste qui, en faisant de l'uniformisation un principe, a soumis la diversité du monde au conformisme d'un modèle ? Peuvent-elles incarner autre chose que la massification et la reproduction à l'infini de formes identiques, à l'image des corps que Gladys semble avoir privés de toute singularité ?
C'est d'ailleurs ce qu'elle explique lorsque, dans un jeu de mot diabolique, elle compare l'état de ses prisonniers à celui d'une « consommation ».
« It's just a touch of consumption. »
Consumption, comme une maladie infectieuse, la tuberculose qui, suivant la dynamique de contagion que Gladys transpose à l'échelle des corps, se propage d'un individu à l'autre, multipliant les bactéries jusqu'à l'épuisement progressif de l'organisme qu'elle colonise. Mais surtout, consumption, comme un processus infectieux qui se propage insidieusement au sein de tout le corps social, diffuse ses modèles et ses normes à travers un ensemble de dispositifs de contrôle propres à la société de consommation.
« Adultes » et « enfants » sont, dans un seul et même mouvement, convertis à cette consommation jusqu'à en devenir les objets. La logique consumériste ne se limite donc plus aux biens, aux produits, aux substances ou aux soupes qu'ils ingurgitent, mais déborde sur les individus eux-mêmes, ramenés à n'être que de la matière humaine, disponible, exploitable, livrés aux appétits de Gladys, aux besoins d'un système qui ne peut se prolonger qu'en faisant de toute chose une marchandise.
Les boîtes de soupe qui alimentent les corps ne se distinguent plus d'aucune façon de ces corps qui alimentent Gladys. Un ensemble d'unités. Equivalentes. Interchangeables. Fonctionnelles et jetables. Ceux qui consomment sont consommés. Ce qui est consommé consomme. Plus rien n'existe qui ne puisse être assimilé à son règne. Les vieilles distinctions entre l'être et la matière, le sujet et l'objet, sont devenues inopérantes. Les frontières qui les séparaient ont été abolies.
Nous nourrir pour nourrir ceux qui nous affament. Reproduits en série par leur civilisation. Et pourquoi donc tuer ceux qui la portent à bout de bras, quand on peut les conditionner à en devenir le combustible ?
Produire des corps dociles, obéissants et uniformisés, dressés à consommer, qu'on peut envoyer au combat au grès des circonstances... des êtres tenus sous contrôle, que l'on peut convertir en « armes ».
Voilà pour le petit précis des joyeusetés métaphoriques.
La figure intemporelle du pouvoir puise ainsi son énergie des générations successives, qu'elle maintient en vie dans un état de soumission, dans des conditions plus ou moins médiocres, mais qu'elle peut enrôler à tout instant si la nécessité l'exige.
Du capital humain. Des travailleurs, des clients, des soldats, à la solde d'intérêts qui les dépassent et les écrasent.
« Des armes » …
Que Zach Cregger ait volontairement choisi la Napalm Girl comme symbole majeur de son film en dit assez long sur le type d'imaginaire qu'il associe à la guerre. Une photographie, qui oppose l'innocence de l'enfance à la puissance destructrice de la machine militaire.
La barbarie, en d'autres termes.
Et que ce fusil d'assaut flottant soit chargé de deux adultes et de dix-sept enfants, pose aussi la question sinistre de savoir combien d'entre nous finiront par devenir les munitions que dilapideront les bourgeoisies.
« Watch out now
Take care, beware of greedy leaders
They take you where you should not go » [1]
De client à produit, de produit à soldat, là encore, il ne s'agit que d'une logique de consommation à quoi rien ne semble pouvoir se soustraire. Car la guerre n'est-elle pas, au fond, la logique de l'exploitation poussée à son paroxysme ? Une consommation radicale des corps, des ressources, des territoires et des populations.
Appropriation, déplacement, confiscation.
1
9
4
8
Il n'est donc pas étonnant que la consommation, dans toute sa diversité, apparaisse d'un bout à l'autre du film comme le spectre maladif de cette société à l'écran. Consommation de biens, de substances, d'individus, consumation de soi… Une activité parasite, qui s'immisce dans le traumatisme et finit par nous dominer.
« Des armes », un double sens.
Des armes humaines, évidemment, déployées selon les conjonctures, autant que celles que l'on nous brade à l'angle de toutes les impasses. Des armes, trop présentes pour qu'elles soient rendues perceptibles, tendues en masse pour nous séduire, nous apaiser, nous habituer, nous asservir, nous dépouiller. Ces armes tuent, d'une mort lente et délicieuse. Mais ne nous tuent que parce qu'elles nous ont déjà fidélisé.
Aux uns, l'ivresse du pouvoir, aux autres, le pouvoir de l'ivresse.
Des armes. Du poison.
« Consumption »
Le film dresse finalement le portrait d'un système dans lequel tout peut être instrumentalisé, détourné, « weaponized », c'est dire utilisé comme arme. Une société dans laquelle les corps, les plaisirs, la culture et les usages peuvent tous être orientés vers la domination, l'isolement, le contrôle. Où tout peut devenir addiction. Où tout peut devenir dépendance. Et où tout ce qui nous détruit, les avantage, les renforce, leur sert.
Accroître leur puissance sur nos faiblesses, s'enrichir sur nos vulnérabilités.
Armer les vivants les uns contre les autres.
Et capturer le futur à la source.
Par conséquent, complices ? Coupables ? Vraiment ? De quoi ?
Quel mépris faut-il pour comparer la force de frappe stratosphérique des gestionnaires à la responsabilité individuelle de celles et ceux qui agrémentent le goût de merde du quotidien d'une amertume jamais gratuite ? Quel mépris faut-il pour reprocher le manque d'agentivité à ce troupeau de bipèdes organisés en rang par deux par l'autorité des frais fixes ? Leur reprocher de trouver du plaisir, comble de l'intégrisme, dans la saloperie que leur tendent les bourgeoisies sur-structurées ? Ne faut-il pas être le plus mesquin des petits-bourgeois pour reprocher à l'individu de se prendre les pieds dans une toile si méticuleusement confectionnée à cet effet ? Une toile, tissée par une armée d'experts et de spécialistes, de psychologues, de sociologues, d'ingénieurs, de financiers, de lobbyistes, que l'abnégation personnelle devrait à elle seule terrasser.
LOL
Faire peser toute la difficulté de vivre sur la seule conscience du quidam est le signe d'une misanthropie manifestement dégueulasse. C'est dire à l'enfant maltraité de ne plus soutenir son parent. À la femme battue, de quitter son conjoint. À l'héroïnomane, de jeter sa conso. Faire de la volonté le nœud de la pratique n'est pas simplement con sur le plan psychoaffectif, c'est en plus contre-productif. Tout ça ne fait que favoriser la pensée du pouvoir en chiant sur nos têtes des mots méritocrates.
Participer ou subir ne sera jamais concevoir.
Produire le manque et l'entretenir.
Est-ce que survivre, c'est cautionner ?
L'asymétrie est évidente.
La comparaison ne vaut rien.
Organiser la dépendance en promettant la liberté. Menaces, chantage, manipulations, mensonges… Entretenir la dissonance, en faire une manière d'être au monde. Exploiter la confiance, l'innocence, la générosité. Profiter de l'empathie. Truander la naïveté. Voilà ce sur quoi prospère la coercition. Voilà comment Gladys parvient à dominer ses proies.
Comment, dès lors, ne pas voir dans Weapons une fable sur la guerre qui nous est menée ? Une guerre psychologique, économique, politique, sociale puis militaire.
Une guerre, qui désigne d'emblée son bouc émissaire (Justine), pousse les hommes, pris dans les rouages de l'ordre patriarcal, à décharger leur frustration et leur colère sur un fusible (Archer), voit les flics passer leurs nerfs (Paul) sur les catégories sociales les plus fragilisées (James), sacrifie en premier lieu les groupes discriminés (Marcus) et contraint les enfants à tenir la baraque (Alex).
Une simple allégorie, ou le constat tragique d'une situation bien concrète ?
Lorsque la société a peur, qu'on lui désigne un coupable. Que celui qui souffre accuse, plutôt que d'apaiser sa peine. On verra, à la perte de contrôle, la répression s'abattre depuis les institutions. Frapper sur les plus vulnérables. Abattre le minoritaire. Et attribuer à la « jeunesse » la responsabilité d'un monde merdique qu'elle se devra de sauvegarder.
Une impression de déjà-vu ?
Gladys n'est, au fond, que l'un des visages du pouvoir. Elle profite de la division, exploite une communauté dans laquelle l'angoisse, le ressentiment et les rapports de domination se perpétuent en évidences. L'aspect le plus terrifiant du film ne réside pas tant dans la possession surnaturelle des êtres, que dans le fait que les structures sociales les ont déjà conditionnés à s'intoxiquer, à se détruire, mutuellement. En fin de compte, la véritable horreur du film tient moins à l'existence de Gladys qu'au fait que nous sommes déjà les sujets du pouvoir qu'elle incarne.
Une telle conclusion pourrait paraître des plus accablantes, si le film ne choisissait pas de se terminer sur son corps que les enfants démembrent en une charpie joyeusement sanguinolente ; si toute cette histoire ne finissait par sur les rires, la révolte, sur le retour à la parole, et donc sur la possibilité de l'émancipation.
Retrouver une voix.
Sortir du silence.
Briser le cycle.
Aucun système n'est éternel.
Se libérer de l'influence revient à la détruire.
Il faut pour survivre au pouvoir être en mesure de le briser.
Refuser l'instrumentalisation.
Retirer l'énergie qu'on donne à tout ce qui l'épuise.
Voilà la morale de l'histoire.
Tout ce que Weapons nous enseigne.
Et Fuck leur propagande.
[1] On notera que le film s'ouvre sur le morceau « Beware of Darkness » de George Harrison. Un choix musical qui annonce d'emblée à l'audience les intentions antiautoritaires du métrage.
03.11.2026 à 14:38
dev
(ou comment penser les manifestations en géographe) Hortense Gauthier
- 2 novembre / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2
Les interdictions désormais systématiques de défiler dans les centres-villes sont bien évidemment des mesures sécuritaires visant à maintenir un ordre chancelant. Hortense Gauthier propose ici d'analyser,en géographe, la façon dont la ville se reconfigure depuis quelques semaines. C'est-à-dire la manière dont notre rapport existentiel à l'espace se déplace.
Le corps de Paris a été percé de grandes artères par le Baron pour maitriser les foules et faire circuler la troupe, on le sait. Dans un XIXe siècle de révolution, foules et troupes ont déterminé l'urbanisme du contrôle. Mais d'Haussmann au Grand Paris, la capitale est aussi restée celle des barricades, de la Commune à 1968, jusqu'à celle des trottinettes en feu.
Automne 2026, suite à une journée et une nuit de grande manifestation incrémentée de danses émeutières, de désarmements des vitrines et de pillages redistributifs, dans la suite d'un mouvement lycéen et étudiant, un président déclare : « La recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation dans les jours à venir. Les gens qui veulent continuer à manifester, quand ce sont des organisations syndicales, les préfets proposeront des tracés alternatifs. Quand ce ne sont pas des organisations syndicales, partout où on le peut, on interdira »
En province, de nombreuses villes ont interdit toute manifestation en centre-ville le samedi suivant, 24 octobre : Lyon, Marseille, Limoges, Angoulême, Montpellier, Nice, Toulon, Perpignan ...
À Paris, le traditionnel trajet Bastille-Nation est refusée, et la manifestation autorisée renvoyée à suivre le périphérique, de porte d'Italie à Porte de Vincennes.
La veille encore, on se demandait : allons-nous aller à Bastille quand même ? Allons-nous nous faire nasser et gazer avant même le début de la manifestation, comme à République, et dans une quinzaine de grandes villes sur tout le territoire du pays le 17 octobre ? Serait-ce un piège ? Mais les syndicats ont plié face à l'exécutif et ont accepté cette relégation périphérique pour garantir la « sérénité » des manifestant.es et l'ordre public. Un parcours inédit. Nous n'aurons ni la Bastille ni la Nation, nous serons dé-portés en bordure de la capitale, mis au ban.
Une foule immense s'y rendra alors, inquiète, frémissante, mais aussi rassurée de ne pas avoir à braver frontalement le dispositif policier et traversée d'un sentiment de victoire. Sur les réseaux, certains célèbrent cela en écrivant : « mddrr l'autre naze a voulu exiler la manif en petite couronne ça nous a juste offert des boulevards full panoramiques et le peuple en 4K quel génie »
Ok, on a de belles images, il y a foule, mais sur le terrain, quel territoire construisons-nous ?
Et de quelle victoire pourrait-on se réjouir ? Celle d'avoir vaincu la peur de sortir dans la rue malgré la violence de la répression policière ? Celle de faire masse sur ces grands boulevards périphériques, entre voies ferrées, entrepôts et grands immeubles récents ? Celle d'avoir démontré notre pacifisme et notre calme obéissance en marchant dans des périmètres encadrés ? Celle d'avoir accepté que toute autre manifestation devait être qualifiée de « sauvage » ?
Nous avons donc défilé sagement sur ce boulevard des maréchaux, la maréchaussée ouvrant la marche, et se tenant peu nombreuse et à distance sur les flanc de la manifestation. Pas de casse, pas de feu. Nunez dira le soir-même 'les cortèges se sont bien passés'.
Etrange, amère victoire que d'avoir répondu sagement à cette relégation périphérique, que d'être rentré dans le rang de la légalité. Si au moins nous l'avions décidé, marcher autour de Paris intra-muros, investir ses marges, si au moins cela avait pu créer une interface entre les Parisien.es du centre et celles et ceux des banlieues … Mais nous étions juste repoussé.es à la lisière, sous surveillance d'un hélicoptère, repoussé.e sur les bords de la ville, comme une punition pour des élèves trop agités à qui on ferait faire 20 tours de cour pour se calmer.
Etrange victoire en négatif qui a fait apparaître au centre de Paris un vide, une fermeture presque générale des commerces, barricadés derrières leurs panneaux de bois, de nombreux évènements culturels annulés et de musées fermés, comme Art Basel, la foire d'art contemporain, le jardin de Tuilerie, Le Louvre, le musée de l'Orangerie, l'Arc de Triomphe … Etrange consolation de se dire qu'au bord, ça palpitait et chantait, et au milieu, le coeur exsangue de la ville marchande et touristique était pétrifiée, les Centaures gardant l'Elysée. Une ville confinée de l'intérieur, et nous marchant autour ... peut-être qu'en renversant le regard, nous pourrions nous dire que nous avons réussi à créer un siège momentanée ? En immobilisant les flux productifs des centralités urbaines, les centre-villes des grandes métropoles étaient aussi évidées de leur fonction commerciale, magasins recouverts de bois, vitrines aveugles, cafés et restaurants ralentis... La pression périphériques de foules, même écartées, agissait à distance, en siphonnant le coeur des centres urbains et en redistribuant les énergies. Notre affaiblissement pourrait-elle devenir une force ? En voyant les photos de Bordeaux de Vincent l'Hostis, ami photographe, on peut se rappeler le travail visionnaire de Nicolas Moulin en 2001 [1] : Vider Paris. Peut-être se dessine ici une piste :..
Etrange victoire par la défaite, quand on pense à la violence qui s'est déchainée sur la fin de la manifestation parisienne, piégée sur le cours de Vincennes, sous la pluie et les gaz, quand on pense à la violence de la répression policière qui s'est abattue sur les manifestant.es dans les villes de provinces, aux mains arrachées encore, aux crânes ensanglantés, tandis que des milices d'extrême-droite pouvaient défiler et agresser sans être inquiétées …
Les Gilets jaunes avaient réussi à dessiner une nouvelle géographie de la contestation et à démonter les topographies de leur existence pour faire émerger une nouvelle condition écouménale, pour reprendre le concept d'Augustin Berque (géographe). En investissant les ronds-points, point nodal de la périurbanisation, lieux de passage censés fluidifier la circulation des flux du capitalocène et des migrations pendulaires _ pour que les travailleur.euses se connectent le plus efficacement à leur travail avant de revenir à leur zone pavillonnaire sans frottements, fluides et flexibles _ des zones où se rassembler, et à habiter, ils avaient stoppé le trafic et avaient fait apparaître ces espaces anodins dans leur radicale spécificité. Ils avaient illuminé de fluo jaune la fadeur de ces aménagements pour en faire des bastions de résistance dans les flots de la circulation marchande. En osant s'attaquer à la fois aux hauts lieux du pouvoir (quartier de l'Elysée) comme à ses infrastructures les plus ordinaires, à ces points de passage où s'organisent la reproduction quotidienne de l'ordre économique, ils avaient fait de l'immobilité et du ralentissement une forme de sabotage et de la présence collective une interruption du mouvement perpétuel de la valeur. Leur puissance tenait précisément à ce déplacement : bloquer la circulation, c'était rendre visible ce que sa fluidité dissimule habituellement ; et aussi réinventer leur territoire devenu alors écoumène à travers cette relation vivante et réciproque entre l'humain et son milieu.
Là où l'aménagement périurbain ne prévoyait que trajectoires silencieuses et contrôle des corps, ils avaient fait de ce topos, les ronds-points ( lieu physique, mesurable et objectif, défini par Aristote comme un « récipient immobile » qui contient un corps) une chôra, c'est-à-dire un`lieu existentiel où pouvaient surgir des corps, des voix, des solidarités, des échanges véritables. Suspension du temps comptable et de l'espace cartographiable, le rond-point, conçu pour que rien ne s'y arrête, est devenu l'endroit même où l'on pouvait faire obstacle, et élaborer une nouvelle relation à l'écoumène, active, sensible et politique.
Le 17 octobre a aussi fait surgir une nouvelle jonction territoriale, des colères multiples (anciens Gilets jaunes, lycéens, étudiants, travailleurs et organisations syndicales) se sont diffractées dans une même reconquête de l'espace public pour investir les centres métropolitains, les grandes places, les boulevards et les abords des lieux de pouvoir. De Paris aux villes moyennes, les restrictions imposées aux itinéraires, les interdictions de rassemblement dans le centre et les interventions policières ont produit une cartographie-grenade, faite de chocs, d'éclatements, de deflagrations, de brouillage ; et à l'entravement de la circulation par un maintien de l'ordre explosif ont répondu la dispersion et la recomposition permanente des groupes et l'explosion des vitrines. La contestation plus mobile, fragmentée, cherchant ses prises dans les interstices de la métropole, se reformait au gré des contrôles et des déplacements, tentait de rejoindre les lieux dont l'accès lui était disputé et de déjouer la distribution politique des centralités de la ville.
La place, le boulevard ou les quartiers institutionnels ne sont pas de simples coordonnées mais constituent des espaces stratégiques où se concentre la visibilité du pouvoir, où s'expose sa prétention à ordonner les circulations et à déterminer les usages légitimes de la ville. Lorsque les manifestants cherchent à rejoindre l'Élysée, la Concorde ou les grands axes parisiens, ils contestent ainsi le partage spatial de la colère : ici elle peut être tolérée, là elle devient indésirable. Opération topographique de gouvernement des corps : il ne s'agit pas uniquement de prévenir les désordres, mais de déterminer qui a le droit de cité, dans l'espace. L'organisation de l'espace a toujours été elle-même l'objet du conflit entre le pouvoir et les corps.
La lutte, celle des jeunes, celle contre la vie chère, ne s'est donc pas simplement déplacée de la périphérie vers le centre mais a bien mis en tension les différentes échelles de la géographie métropolitaine, reliant les lieux où se vivent matériellement les contraintes économiques aux lieux où se concentrent les symboles et les institutions du pouvoir. Et elle se traduit désormais en une lutte pour la ville elle-même : pour la possibilité de s'y déplacer, de s'y rassembler et d'y faire entendre une parole et une existence collective. La lutte actuelle devient une bataille pour la géographie même de l'apparition : qui peut occuper la ville, en parcourir les artères, sans être contrôlé, arrêté, qui peut habiter ses places et faire de sa présence un événement ? Le conflit autour de la production et de l'appropriation de l'espace, et de la légitimité des corps à être ici ou là est d'autant plus tendu qu'il est modelé, augmenté par l'usage des technologies de surveillance (drone, reconnaissance faciale, surveillance algorithmiques).
La contestation vient troubler l'organisation urbaine, produit de l'ordre social et économique, en faisant surgir des usages imprévus, des rassemblements non planifiés et des solidarités qui débordent les assignations spatiales. Elle révèle que l'espace n'est jamais un simple contenant, mais une relation vivante, conflictuelle et historiquement construite entre les corps, leurs milieux et les possibilités d'action qui leur sont offertes. L'écoumène se recompose alors dans cette friction : dans le passage de la circulation à la présence, de la trajectoire à la rencontre, de l'espace administré à la chôra vécue et partagée. Là où la métropole surveille et prescrit aux corps ses mouvements, la lutte ouvre la possibilité d'un habiter autre, ni stable ni unifié, mais capable de rendre visibles les déterminations spatiales, économiques et politiques qui façonnent nos existences et de les transformer.
L'espace urbain est donc est devenu simultanément le milieu de la lutte et la matrice de son empêchement. C'est dans cette tension que se dessine alors les stratégies géographiques et les logiques d'une nouvelle médiance à déployer : opposer à la ville sécuritaire et marchande, qui distribue la légitimité des corps et canalise leurs mouvements, une géographie vivante, faite de présences éruptives, de frictions et de solidarités imprévues. Les ronds-points avaient interrompu les flux, les rues, en cet automne 2026, les ont redistribués. Il s'agit donc de faire dérailler la carte pour retrouver l'écoumène, de soustraire l'espace à son évidence marchande et administrative pour en rouvrir les possibles. Défaire les cadastres qui nous assignent, déplacer les frontières qui nous séparent et faire surgir, au cœur même des espaces ordonnés par la peur, la possibilité d'un monde commun. Mais tant que l'espace urbain sera géré et administré de façon policière et néo-coloniale, tant qu'il sera considéré comme une carte militaire et non comme un milieu de vie, un écoumène, le pouvoir devra faire face aux « débordements » comme il dit. Comme pour les rivières, à force de contenir les eaux, d'endiguer leurs méandres, d'assécher leurs zones humides et de contraindre leurs circulations, on finit par fabriquer les conditions de leurs crues. Les eaux retrouvent alors des chemins oubliés, bifurquent, se gonflent et se ramifient, et redessinent les contours du territoire.
Quelle nouvelle géographie du contrôle et de la lutte se dessine alors à nous aujourd'hui ? Quel écoumène pouvons-nous faire surgir dans ce nouveau cadastre de la répression ? Comment sortir des nasses, fixes et mobiles, qui ne cessent de canaliser les flux de nos corps et d'étouffer nos souffles ? Alors que le gouvernement poursuit l'étouffement du mouvement par une logique sécuritaire de plus en plus oppressive, allons-nous accepter de défiler en marge des centres urbains ? Allons-nous être capable de nous réapproprier cette topographie du contrôle ou la déjouer pour inventer des chôra où respirer ?
Ne plus tourner en rond, sortir de la nasse, et inventer une médiance insurgée … en poursuivant la perspective d'Augustin Berque, il ne s'agit donc pas seulement de reconquérir des espaces confisqués, mais de réinventer, par la lutte, les relations qui nous lient à nos milieux de vie. La médiance n'est pas juste une manière d'occuper l'espace : relation constitutive, à la fois matérielle et symbolique, par laquelle les êtres humains transforment leur milieu autant qu'ils sont façonnés par lui, elle nous appelle, par les soulèvements actuels, à réouvrir l'écoumène, à faire de la lutte non seulement une résistance aux topographies du pouvoir, mais une puissance de transformation de notre être-au-monde. Il nous faut réinventer les conditions de nos circulations, de nos présences, non pas chercher à maîtriser les flux, mais laisser advenir des confluences, multiplier les affluents, cultiver des bassins de solidarités et inventer d'autres cours possibles pour accueillir les débordements. Faire monde contre la carte à travers une géographie de l'insoumission.
Hortense Gauthier
03.11.2026 à 11:35
dev
C'est une information déterminante et pourtant largement négligée, le mouvement lycéen français a déjà largement débordé le cadre national. En tant qu'écho lui-même d'un soulèvement de la GenZ éparpillé dans le temps et l'espace, il est crucial d'en scruter toutes les résonances. Le 1er octobre 2026, à Liège, des jeunes qui en avaient peut-être marre de jouer aux colibris sont sortis de leurs écoles et ont allumé des feux de trottinettes et de poubelles. Ces premières lueurs ont donné le coup d'envoi d'une séquence politique dans laquelle, traversant l'espace public comme des vols d'étourneaux, les jeunes des écoles montrent qu'il est encore possible de refuser le monde comme il va (dans le mur) et d'habiter politiquement les rues et les places de la métropole.
Une odeur de fumée a traîné dans nos narines l'été dernier. Ce n'était plus l'hallucination olfactive liée à la Covid-19, mais les forêts et les fagnes wallonnes qui (après les rivières à l'été 2021) entraient en fanfare dans l'Anthropocène. Jusque-là relégués à un ailleurs lointain, les mégafeux de la canicule ont cette fois joué à domicile. À l'ici-et-maintenant devenu apocalyptique, nos responsables politiques n'ont rien répondu – rien de décent en tout cas. Darons et daronnes sidérées et anesthésiées par la succession des désastres humains et environnementaux, comme par la morgue et la brutalité de ceux qui auraient dû en répondre, nous-mêmes n'avons rien répliqué – rien d'adéquat en tout cas. Aucune de ces répliques n'a infléchi la situation d'un iota. Le train du monde a continué d'aller comme il va, sans frein et à l'abîme. Nous sommes restés assis dans notre compartiment, dépossédés de notre capacité d'agir dans l'exacte mesure où nous étions dépossédés de notre capacité à ressentir pleinement ce que nous éprouvons – tristesse, colère ou joie. Tristesse de la perte de ce à quoi nous tenons, colère face aux irresponsables et à la somme de leurs irresponsabilités, joie de peut-être agir ensemble pour y répliquer.
L'été est passé, les mégafeux se sont éteints. Nous sommes « rentrés » – de vacances, à l'école, au turbin. Nous nous sommes rendues à toutes ces choses qui n'attendent pas, apparemment plus urgentes qu'un monde qui brûle. Sans l'irruption des quelques lueurs qui, depuis ces poubelles de l'histoire du monde, ont commencé à faire événement, notre rentrée n'aurait été qu'une gesticulation de morts-vivants. Si elle a finalement été autre chose, c'est parce que l'action des jeunes des écoles a réouvert le champ du possible.
Virevoltant dans le centre de Liège par nuées aussi organiques et synchronisées qu'erratiques et spontanées, les jeunes des écoles et leur mobilité ont déconcerté. Personne n'y a d'abord rien compris, ni la police, ni les vilains gauchistes censés les « manipuler ». (Comme si ces jeunes avaient besoin de nous pour se mettre en mouvement, alors que ce sont précisément eux qui sont en train de nous rendre le sens et le goût du mouvement, l'audace et la joie de reprendre la ville, d'initier un cortège sauvage, de bloquer hier un rond-point ou une autoroute, demain peut-être une raffinerie ou une usine d'armement.) C'est qu'ils passent du concours de danse aux feux d'artifice en plein jour, de la battle d'aura à l'assaut des grandes enseignes. Sur la Place Saint-Lambert, certaines sont costumées en sorcières, en animaux kawaï, en superhéros. D'autres en cailleras. D'autres encore, nettement plus âgés, sont costumés en robocops et en brouillards toxiques. Èt qwè chal, carnaval ? Certes oui, avec toute l'ambivalence de ces moments où l'ordre symbolique vacille, où la fête peut impromptu virer à l'émeute.
Dès les premiers bris de verre et feux de poubelles, une frange non négligeable de l'opinion publique (et de la presse de caniveau qui l'amplifie) a employé un lexique opérant une animalisation des jeunes, et en particulier des jeunes racisés. La stratégie rhétorique est connue. Elle opère à peu de frais une relégation hors de la sphère du sens et de la raison (opération d'autant plus facile qu'elle vise des mineurs). Elle légitime aussi d'avance toutes les violences destinées à mater les « pulsions » et « instincts primaires » de cette « horde encapuchonnée (sic) ». En comparant les jeunes des écoles à des nuées (ou murmurations) d'étourneaux, nous entendons prendre cette stratégie d'animalisation à revers. Des vols d'étourneaux qui peuplent la Place de la République française et ses environs, nous retenons le plaisir et l'ardeur, la beauté chorégraphique, l'appel d'air du possible. Nous retenons aussi la féralité, cette forme de vie sauvage ou de seconde nature qui s'épanouit au sein des infrastructures capitalistes et les met parfois en déroute. Comme les pigeons féraux, les étourneaux sont à la fois dans et hors la ville. Ils habitent autrement la métropole, ils la traversent avec une liberté synchronisée et une spontanéité organique – en lui chiant quelquefois dessus au passage.
Nous voulons remercier ces jeunes étourneaux à qui l'on reproche d'avoir quitté la sphère du sens et de la raison, parce qu'ils nous l'ont en réalité doublement restituée. Ils nous l'ont restituée en nous offrant des assemblages de gestes, de mots et de signes tout à fait inédits. Choses vues les samedi après-midi : Glatigny [1] t'es foutue Harry Potter est dans la rue ; un blocage d'autoroute improvisé et presque aussi débonnaire qu'une Marche Adeps ; « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous » : à l'arrêt de bus, une dame âgée appuyée sur une béquille sourit en montrant sa jambe ; un lapin blanc géant ampli d'air crie « ACAB » à plein poumons devant l'hôtel de ville de Liège. Ces assemblages de corps et de signes initient une nouvelle circulation du sens et nous appellent à la prolonger – par des gestes et des mots hérités des luttes antérieures, mais aussi par un travail d'explicitation du sens que ces nouveaux assemblages charrient. La séquence politique qui vient de s'ouvrir nous rappelle qu'un événement historique ne se réduit pas à son avoir-lieu, mais inclut la signification qui s'en dégage. Ce qui fait de la prise de la Bastille l'événement historique que l'on sait, c'est que le sens d'un évènement qui pouvait jusqu'à un certain point être lu comme une émeute est devenu celui d'un acte de souveraineté populaire [2]. Dans cette optique, le commentaire de l'événement fait encore pleinement partie de l'événement.
D'où l'importance – et en l'occurrence la défection ou la capitulation – des médias de service public. Plutôt que de chercher à expliciter de manière plurielle le sens des événements, ces médias ont majoritairement choisi d'en siphonner le sens en dépossédant les acteurs de leurs capacités d'agir, selon deux stratégies complémentaires : complotisme et sociologisme. Chercher qui tire les ficelles ; chercher dans les aléas d'une trajectoire individuelle l'explication d'un acte qui restera isolé. Chercher qui pousse à « casser » ; chercher par quelle fatalité sociale on devient un « casseur ». Mais ne jamais s'interroger sur les multiples significations que pourrait charrier le geste de la « casse », dans le contexte du démantèlement brutal de l'État social postcolonial, de l'apocalypse climatique désormais éprouvée dans la chair et de la continuation d'un génocide au vu et au su de la planète entière.
Si les étourneaux des écoles nous ont restitué la sphère du sens et de la raison, c'est peut-être aussi, et avant tout, en reconnectant ce qu'on nous avait trop bien appris à séparer : le sentir et l'agir, le sens et la matérialité. Beaucoup des mobilisations récentes en Belgique ont convoqué le lexique de la colère. Pour exprimer cette colère, on a défilé pendant des mois de manière paisible, comme si la signification de la colère pouvait cohabiter avec la matérialité de corps et de socialités apaisées. L'inflexibilité de la coalition Arizona atteste que ces manifestations de colère paisible(s) s'effectuent en pure perte. Pragmatiquement, la répétition rituelle de ce type de protestation n'a plus grand-chose de rationnel. En nous rendant le goût de la manifestation sauvage, les jeunes étourneaux des écoles nous aident à recouvrer un peu de raison.
L'inefficacité de la protestation paisible serait toutefois un moindre mal, si elle ne contribuait pas simultanément à miner les affects qu'elle est censée rendre manifestes. Qu'est-ce qu'une colère qui n'explose pas ? Pour s'éprouver colère, la colère (que nous sommes raisonnablement en droit de ressentir face à l'état du monde) ne doit-elle pas d'une façon ou d'une autre – sous peine d'atrophie et d'anesthésie – trouver à exploser ? En lui permettant d'enfin exploser (de façon somme toute assez mesurée, compte tenu de l'ampleur des désastres qui peuvent la susciter), les jeunes des écoles ont reconnecté le sens et la matérialité de la colère, qui n'auraient sans doute jamais dû être séparés. En ce sens, la parade sauvage de ces étourneaux est thérapeutique. Elle nous restitue les affects – de tristesse, de colère et de joie – que des « politiques de la cruauté » (qui nous exposent impuissantes à une accumulation de violences traumatiques ici et ailleurs) avaient progressivement confisqués en les anesthésiant [3].
Mais le pouvoir est obtus. Liège devait retrouver son calme, les touristes devaient pouvoir manger leurs gaufres et les forains réinventer le vigilantisme avec des barres de fer et la bénédiction du procureur du Roi [4]. Après avoir inondé le centre-ville de gaz lacrymogène, multiplié les arrestations au faciès et les violences sur mineurs (et sur leurs témoins), après avoir réactivé la « bulle de trois » (voire de deux pour les sorties de gardes à vue) et les arguties théologiques du bon vieux temps pandémique, les autorités politiques de la ville ont proclamé le 19 octobre dernier l'efficacité de l'autoritarisme et la victoire sur le mouvement des casseurs. Ce que nous voudrions pour notre part proclamer, c'est l'ampleur de la solidarité avec le mouvement des étourneaux.
Des enseignantes sont venues soutenir les élèves puis les étudiants sur les blocus de leur établissement. Des parents et adultes alliés ont rejoint les manifestations d'élèves et d'étudiantes des hautes écoles et de l'université. Des travailleuses ont informé les jeunes sur leurs droits. Des infirmiers ont soigné les blessées en première ligne. Des activistes ont distribué du sérum physiologique et des masques, mais aussi des crêpes et du réconfort. Des médecins ont ouvert leur cabinet à des personnes qui ne faisaient pas partie de leur patientèle pour établir des constats de coups et blessures. Des psychologues se sont mis à disposition pour recueillir les traumatismes à vif. Des avocates ont investi les commissariats pour défendre le droit des mineurs. Des dizaines de personnes ont fait le pied de grue devant le commissariat central de la rue Natalis, pour accueillir les jeunes arrêtés arbitrairement, relâchés souvent en pleine nuit, pour les ramener en sécurité chez eux, écouter leurs témoignages et leur dire merci pour tout vous n'êtes pas seuls [5]. Des travailleurs sociaux et des éducatrices ont orienté celles et ceux qui se trouvaient déboussolés par les coups et blessures reçus. Un bureau des plaintes s'est mis en place pour établir des archives de la répression, conduire une enquête indépendante et travailler à un contre-récit.
En 2021, Liège avait déjà connu des émeutes suite à une agression raciste de la police sur fond de répression de la jeunesse durant la période Covid [6]. Les moyens judiciaires considérables alors déployés pour punir et faire payer lourdement un maximum de contestataires, faire taire les plaintes ainsi que continuer à nier les violences et le racisme systémique au sein de la police de Liège, n'ont rien résolu. Au contraire, ces choix politiques ont contribué à l'escalade des événements récents. Plus largement, le contexte inédit de perte d'influence géopolitique européenne et de dégradation des conditions d'habitabilité de la Terre est aussi celui du surgissement mondial d'une autoproclamée « jeunesse dorée », prête à sauver la mise en contestant pied à pied, dans la rue, un devenir mortifère – sans que personne ne l'ait vue venir. Des révoltes de la Gen-Z ont éclaté au Népal, au Maroc, en Indonésie, en Inde, au Chili, en Albanie, Serbie, France, Espagne, Italie, … et aussi en Belgique. La tâche de cette génération est immense, mais elle apprend très vite.
Nous nous réjouissons de la jonction entre la jeunesse dorée et des aînées décidées à faire autre chose que l'abandonner à la brutalité des forces de l'ordre. Cette jonction intergénérationnelle s'opère autour d'une relation émotionnelle forte, basée sur l'attention, la reconnaissance et des gages d'appui mutuels. La jeunesse dorée mérite d'être célébrée : née sans cuiller en or dans la bouche, mais dorée par son audace et la lumière qui en émane. Quand Alice voit passer un lapin blanc portant gilet et montre à gousset, et répétant qu'il est « en retard », elle le suit. En suivant le lapin blanc de la jeunesse dorée, nous ne pourrons que nous retrouver sur le chemin du pays des merveilles – le seul chemin qui ne soit pas celui de la dépression perpétuelle et des catastrophes infinies.
Des complices
[1] Actuelle ministre de l'Éducation et de l'Enseignement de promotion sociale de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
[2] Samuel Hayat, « 17 octobre 2026 : rouvrir l'époque contemporaine », Le Club de Mediapart, 19 octobre 2026 : https://blogs.mediapart.fr/samuel-hayat/blog/191026/17-octobre-2026-rouvrir-l-epoque-contemporaine
[3] Chowra Makaremi, Résistances affectives. Les politiques de l'attachement face aux politiques de la cruauté, La Découverte, 2025.
[5] « Communiqué des militantes et soutiens présentes aux sorties de gardes à vue » : https://www.facebook.com/photo/?fbid=1114358384631016&set=a.144358178297713
[6] Marc Monaco, « Tremblement de terre à Liège, Place Saint-Lambert, Samedi 13 mars 2021, vers 15h », L'Entonnoir, 15 mars 2021 : https://www.entonnoir.org/2021/03/15/tremblement-de-terre-a-liege-place-saint-lambert-samedi-13-mars-2021-vers-15h/
02.11.2026 à 16:16
dev
À la télévision
un monsieur a dit
que Trappes
était la capitale européenne du djihad
À Trappes
il y a des écoles
des maisons
des arrêts de bus
un jardin d'enfants
et une petite fille de douze ans
Dans le jardin d'enfants
il y a des jeux pour les enfants
des bancs pour les parents
et des enfants qui jouent
pendant que les parents
les regardent jouer
Vendredi matin
un autre monsieur
est arrivé en voiture
Les enfants jouaient
les parents regardaient
Pan
pan
pan
Il faut trouver du travail maintenant.
T'as peut-être pas choisi la bonne voie.
Je connais des jeunes, ils ont pas tous le même discours.
Si t'es déprimé, oublie pas de prendre tes médicaments.
Je te dis ça pour t'aider.
ça va être la complainte du progrès si tu m'demandes
est-ce un film de Tati ou un film de Godard ?
j'suis pas bien sûre
un gloubi-boulga des deux peut-être
deux ou trois choses que je sais de l'époque moderne
c'est qu'on n'a pas fini de faire la pute
et que Godard qui se croit très malin
n'avait rien vu
c'est du vrai sang pas du rouge
parce que
à ce stade
par où commencer
c'est la post-post-post-modernité
prostitution au carré
aliénation au cube
milliard de possibilité pour se faire *******
pas de possibilité quand on peut pas payer
l'argent ne fait pas le bonheur
attend de voir ce que la misère te fera (proverbe italien)
on y est
la vraie vie n'est pas sur Mars
et ça repart
Dès qu'un lycée est bloqué
qu'un bâtiment est occupé
que des travailleurs font grève
il y a toujours quelqu'un
dans les commentaires
pour écrire
Allez travailler !
bande de feignasses !
On travaille depuis qu'on est petits
On travaille à l'école
on travaille au collège
on travaille au lycée
on travaille pour passer le bac
on travaille pour avoir un diplôme
on travaille pour en avoir un autre
on travaille pour payer son loyer
on travaille pour manger
on travaille pour avoir le droit de continuer à travailler
Et quand on n'a plus de travail
on travaille à en chercher
Les jeunes ne veulent plus travailler
ils préfèrent rester chez eux
à ne rien faire
ils n'ont plus le goût de l'effort
Ils se lèvent à cinq heures
pour bloquer leur lycée
ils fabriquent des pancartes
ils tiennent des assemblées
ils prennent les transports
ils marchent toute la journée
week-end compris
Et il y a toujours quelqu'un dans
les commentaires
pour écrire
Allez travailler !
Une vieille dame de quatre-vingt-sept ans a refusé de quitter son appartement
Elle y vivait depuis soixante et onze ans
La police est venue la chercher
Elle s'appelait Maricarmen
Elle avait résisté à quatre tentatives d'expulsion
Cette fois, ils ont réussi
Elle est morte deux semaines plus tard
À Jakarta, un livreur à moto est mort écrasé par un véhicule de police
À Katmandou, les manifestations contre la corruption ont fait tomber le gouvernement
À Tirana, des étudiants mettent le feu au ministère de l'Éducation
Les flamants roses défendent leur lagune contre le gendre de Trump
En Kanaky, on refuse que Paris décide qui a le droit de voter
En Martinique, on manifeste contre le prix de la nourriture
Au Maroc, Gen Z 212 réclame écoles, hôpitaux, dignité
Au Pérou, on descend dans la rue contre une réforme des retraites
À Rio aussi, on descend
Un drapeau de pirate apparaît au-dessus d'une foule
Puis d'une autre
Chapeaux de paille, Spider-Man & Under Armor
À Hong Kong, des parapluies contre les lacrymos
Des lasers pour aveugler les caméras
Les robocops avancent
Ça charge, ça court, ça revient
Des pavés volent
Les robocops reculent
Les journalistes demandent si on condamne les violences
Gen Z de merde !
Terroristes !
Agents étrangers !
Parasites !
En Inde, on fonde le Parti des cafards
Pas la même langue ? Who cares ?
Dans les cortèges français, on chante en italien
À Berlin et à Turin, ça scande « Tout le monde déteste la police »
Génération Tasty Crousty polyglotte
Six seven six seven
Les ministres annoncent que le mouvement s'essouffle
On nous disait enfermés dans nos écrans
Voilà qu'on nous reproche d'être dehors
On a appris l'Antiquité
On a appris le Moyen Âge
On a appris l'époque moderne
L'époque contemporaine
On va vous apprendre comment elle finit
Les fossés se creusent
et continuent de se creuser
hier j'ai vu une guillotine devant une maison
décor d'Halloween ou message politique
sûrement les deux
demain
fondent les neiges d'antan
qu'est-ce qu'on peut faire
pour pas devenir aveugle
pour pas devenir sourd
pour pas devenir con
qu'est-ce qu'on peut faire
pour ne pas répéter des slogans bêtement
garder ouvertes ses oreilles et le cœur
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on ne sait pas quoi faire
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on n'a plus le temps
qu'est-ce qu'on peut faire
quand on va trop vite
est-ce qu'on peut chanter
est-ce qu'on peut danser
est-ce qu'on peut écrire
est-ce que ça sert encore à quelque chose tout ça
est-ce que ça a jamais servi à quelque chose tout ça
est ce qu'on a le droit de croire
qu'un autre monde est possible
est ce qu'on a le droit de croire
en soi
est- ce qu'on a le droit
qu'est-ce qu'on peut faire
pour y voir plus clair
qui a éteint la lumière
est-ce que les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent
est-ce que par les temps qui courent on peut être autre chose qui s'ignore
est-ce que j'ai mal au cœur ou est-ce que j'ai mal à la tête
ou les deux
est-ce que j'ai soif est ce que j'ai faim
ou est-ce que j'ai juste besoin
d'un peu d'amour
Paix-Rec & Pré-Vert
Photo : Bernard Chevalier
02.11.2026 à 15:31
dev
La lutte contre la pénétration du concept de compétence dans les établissements d'enseignement se poursuit. Le comité d'action contre les compétences Pontcerq est intervenu de manière un peu vive à l'Université de Nantes (avec certaines conséquences). En marge des manifestations et blocages des lycées circule par ailleurs, depuis Rennes pour l'instant, une « Lettre aux lycéennes et lycéens sur la compétence ».
Lundimatin a déjà publié, dans cet ordre, les thèses n° 1, 3, 4, 5, 6 et 7 (voir ici et ici), les n° 16 et 18 (voir ici et ici) et les n° 15 et 19 (voir là). Voici la thèse n° 12 – qui manquait.
La thèse n° 12 sur la compétence, qu'on va lire in extenso ci-dessous, permet des clarifications d'importance. Certaines lectrices et lecteurs des précédentes thèses avaient pu en lisant vite croire pouvoir (ou vouloir) les disqualifier en parlant de propos conservateurs (parce que les questions de l'imitation, du maître, de la note, de la discipline, de l'approche actionnelle, de l'apport des sciences de l'éducation, etc., y étaient réinterrogées toutes de manière un peu vertigineuse, ou inhabituelle). La quadripartition proposée ci-dessous en nota bene (n° 3) donne une géographie – qui aidera les uns et les autres à se repérer mieux politiquement : à se situer soi ; à nous situer nous ; et à situer nos adversaires (possiblement communs).
La compétence est le nom d'un projet pédagogique-politique étendu à l'ensemble de la société. Ce projet court de la maternelle à l'université : mais il ne se limite pas même à la question scolaire. Il est un concept social totalisant. (Ce sur quoi la thèse n° 13, en cours d'écriture, reviendra.)
Nous rappelons qu'un « Appel contre les compétences » circule actuellement en France, et alentour, dans tous les lieux d'enseignement. L'Appel est à lire ici. Il a déjà été signé par plus de 600 universitaires. Il peut être également signé électroniquement, là. Il s'adresse à toutes les enseignantes et tous les enseignants, depuis la maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur. (Merci à toutes celles et ceux qui œuvrent à faire connaître cet appel, et les questions qu'il soulève, dans les établissements scolaires, en particulier dans le primaire et le secondaire : autour d'eux, auprès de leurs collègues, comme aussi auprès des syndicats ; et auprès des élèves, premiers concernés.)
J.-A. Marie, octobre 2026
La compétence comme renoncement de l'enseignement
(à enseigner, au sens le plus fort).
La compétence comme démission.
Un bouleversement d'ampleur eut lieu dans l'édifice scolaire au cours des années 1960 et 1970 ; on a parlé à son sujet de « démocratisation » ou de « massification » de l'enseignement. (Replacer la notion de compétence sur le fond de cette transformation va permettre de la faire apparaître dans un éclairage nouveau ; en particulier, l'un de ses sens politiques se laisse apercevoir et déterminer, sous ce jour, plus nettement.) Alors qu'aux classes les plus basses de la société n'avait été le plus souvent accordée jusqu'ici que la fréquentation d'un enseignement primaire (clos par le certificat d'études, à 12 ou 13 ans), et que la poursuite d'un cursus dans l'enseignement secondaire, jusqu'au baccalauréat, était réservée dans les lycées presque exclusivement à la petite, moyenne et grande bourgeoisie, des politiques nouvelles – volontaires, de grande ampleur – furent gouvernementalement adoptées : c'est, en France, en particulier la création d'institutions d'enseignement secondaire inédites, dans les années 1970 : les collèges ; par quoi l'on fit que la plus grande partie d'une classe d'âge, indépendamment des origines sociales des élèves, puisse désormais poursuivre au-delà du seul enseignement primaire son parcours, et accède au lycée [1]. Cette transformation eut pour conséquence simple l'arrivée dans les établissements secondaires d'une population toujours plus nombreuse – mais aussi plus socialement bigarrée. (C'est toute la société désormais, sur l'ensemble de son spectre ou presque, qui entrait dans les collèges, les lycées : les enfants des paysans des campagnes reculées, ceux des petits commerçants, ceux des ouvriers immigrés du Maghreb ou d'Afrique noire, etc. [2]) Il est utile de distinguer ces deux points : 1° l'augmentation en nombre de cette population scolaire (massification) ; 2° sa bigarrure sociale (diversification). 1° L'augmentation en nombre posa d'évidentes difficultés matérielles et pratiques : de vastes politiques publiques durent assurer l'édification sur le territoire d'établissements scolaires nouveaux, et l'embauche d'un personnel enseignant supplémentaire nombreux [3]. (Qu'en regard de la tâche immense les investissements n'aient pas été à la hauteur, d'emblée – que les rigueurs budgétaires, à partir des années 1980, et toujours plus drastiques depuis, aient fini par les rendre incontestablement insuffisants : bien des questions se posent depuis là.) 2° Dans le même temps, au-delà de la seule massification, laquelle posait des questions pressantes en termes de quantité, on considéra que la diversification de l'origine sociale des élèves conduisait à un autre type de difficultés, celles-là « qualitatives » – c'est-à-dire : soulevait quant à la nature de l'enseignement et de ce qu'il fallait enseigner des questions nouvelles – pressantes elles aussi.
L'enseignement secondaire, en effet, ayant jusqu'alors été réservé aux classes supérieures de la société, était fait pour elles. (Il était fait pour elles 1° dans le sens qu'il répondait aux besoins de cette classe : formait à de certains métiers, préparait à de certaines fonctions, qui étaient ceux et celles de cette classe ; il avait pour but de conduire à l'université, où les diplômes correspondant à ces métiers, les concours ouvrant à ces fonctions, étaient préparés ; 2° mais aussi dans le sens que cet enseignement s'adressait à elle : en cela qu'il parlait la langue de cette classe, partageait et s'appuyait sur les références culturelles propres à celle-ci.) Or cet enseignement ne devait-il pas être modifié, dès lors qu'il n'était plus réservé à ces groupes sociaux particuliers ? (Ainsi se posait la question – nouvelle – de savoir pour quoi on voulait faire accéder à l'enseignement secondaire la totalité des élèves : pour leur procurer quel enseignement ?) [4]
Avant qu'une réponse à cette question ait pu être donnée, ou que la question, même, ait pu être formulée avec assez de clarté, on fit le constat que la « démocratisation » de l'enseignement, par la diversification qu'elle induisait, compliquait le métier des enseignants, dans le secondaire. On constata certes aussi des difficultés nouvelles dans l'enseignement primaire : mais cet enseignement était déjà préparé à accueillir les classes les moins favorisées de la population ; il avait été créé pour elles ; il existait pour elles depuis son commencement. Sur le plan pédagogique il n'y avait pas de radicale nouveauté. La difficulté, nécessairement, fut plus grande dans le secondaire : la transmission de pans entiers des programmes (Pascal, Flaubert, Rimbaud…) (les mathématiques abstraites, exigeantes) (la physique newtonienne) avait pu, commença-t-on à se dire alors, s'effectuer jusque là assez bien : en raison de la proximité de la classe bourgeoise avec ces éléments culturels enseignés. (La littérature, les mathématiques, les arts, l'écriture de l'histoire, etc., avaient été faits, en quasi-totalité, par la bourgeoisie, ou par l'aristocratie avant elle.) Mais un fossé plus grand devait être franchi, se dit-on, pour approcher ces savoirs et richesses, quand on avait affaire à des enfants issus de classes sociales qui en étaient plus distantes. Lorsque des difficultés surgirent (or, dans l'enseignement, des difficultés surgissent toujours), on disposait donc d'une explication : le « public » (car on commença alors à user de ce terme) avait changé ; et, pour certains élèves, en raison de leur origine sociale, l'apprentissage des contenus imposés était rendu « difficile ». On commença à dire et entendre dire [5] que la matière même de l'enseignement, pour certains élèves, n'était peut-être plus adaptée. Évidemment ce n'étaient pas leurs capacités intellectuelles qui étaient mises en question ; mais la culture dont ils étaient issus (paysanne ou ouvrière ou petite-commerçante, au lieu qu'elle soit bourgeoise ; arabe, au lieu qu'elle soit française, etc.). Or cette culture faisait très simplement qu'ils étaient plus à distance des objets à atteindre, partaient de plus loin.
Si cette difficulté, cependant, avait été la seule en question, les enseignantes et enseignants auraient sans doute tiré la conclusion supplémentaire qu'en ce cas il fallait redoubler d'efforts pour amener ces élèves – ces élèves eux aussi – jusqu'aux objets d'étude enseignés. Et il n'y avait là rien d'impossible. Si certains parmi les enseignants renoncèrent et même se persuadèrent, ou se laissèrent persuader, qu'il fallait renoncer, c'est qu'autre chose se passa. (Un enseignant de sport ne peut très raisonnablement décider qu'on renoncera à l'apprentissage de la nage pour la raison que quatre ou cinq privilégiés dans la classe l'ont déjà acquise ou pourront l'acquérir plus facilement ailleurs, hors l'école ; et que les autres sont plus éloignés, pour l'instant, d'acquérir cette capacité. Au contraire même. À condition de considérer que l'enseignement de la nage importe – et importe de la même manière pour tout le monde.)
S'ils renoncèrent ou se persuadèrent qu'il fallait renoncer, c'est que par ailleurs – au-delà de la seule difficulté [6] – un doute s'empara de certains d'entre eux quant à la pertinence (l'importance) même de leur tâche, c'est-à-dire de leur enseignement (c'est-à-dire : de l'importance, pour les élèves, des objets enseignés). Certes l'idée de démocratisation avait pu trouver d'abord une approbation franche en leur cœur militant : c'est quand les enseignants du secondaire ne pouvaient enseigner qu'à une élite étriquée, et favorisée à maints égards, que leur tâche était fondamentalement injuste et que le savoir scolaire, dont ils étaient porteurs et dispensateurs, était instrumentalisé : capté par la seule classe dominante. Cependant il leur fallait constater maintenant que, même si on faisait entrer dans l'enseignement secondaire tous les enfants ou presque, et non plus seulement ceux des classes les plus favorisées, ces derniers y réussissaient mieux ; les examens notés les plaçaient inexorablement en tête, statistiquement. Il n'y avait à cela rien de tellement étonnant (1° puisque ces enfants-là étaient infiniment plus aidés, à la maison et ailleurs ; 2° puisqu'ils partaient de moins loin que les autres pour aller à Flaubert, à Rimbaud, aux langues étrangères, aux arts, à l'histoire : linguistiquement, culturellement, leur effort pour s'approcher était moindre). Il n'empêche : certains enseignants et enseignantes se sentirent coupables de participer à la sélection de la sorte (et de faire participer, contribuer, leur discipline à cette sélection). Des enquêtes sociologiques et statistiques parurent [7] ; leurs résultats étaient cinglants : par l'enseignement de leur propre discipline (en ce que celle-ci favorisait la classe dont elle était la plus proche), les enseignants faisaient fonctionner un mécanisme brutal de sélection. On s'avisa que les enfants des classes défavorisées quittaient l'édifice scolaire munis des bribes d'enseignement disciplinaire que l'école leur avait dispensées ; mais que ces bribes ne leur servaient de rien, dès lors que contrairement aux autres ils ne poursuivaient pas de cursus universitaire, ou moins qu'eux, même à niveau scolaire égal (ce que ces mêmes études statistiques révélaient). Pour les enfants des classes défavorisées, l'enseignement des disciplines n'avait donc en réalité aucun sens, se dit-on ; l'enseignement des disciplines n'avait de sens que pour celles et ceux qui iraient en poursuivre l'apprentissage à l'université (où on le leur sanctionnerait d'un diplôme ou d'une place à un concours). Mais un élève qui par son origine sociale ne pouvait se destiner à des études longues et n'avait ni le désir (peut-être) ni la possibilité de devenir mathématicien, physicien, biologiste, historien, juriste, journaliste, littérateur : pour celui-là l'enseignement des disciplines était une charge inutile. Ce qu'on lui enseignait à l'école – dans la succession des disciplines – n'était pas pour lui, se dit-on. Il avait besoin d'autre chose – pour la vie qui l'attendait, dès l'école quittée (vie professionnelle et citoyenne). Il fallait lui donner autre chose que ce qu'on avait donné jusqu'à présent, dans l'enseignement secondaire. « Présidant en 1971 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire, Hélène Romian, déjà, estimait que la confrontation aux savoirs abstraits et aux textes littéraires devait être épargnée aux enfants des milieux populaires qui y étaient mal préparés [8]. » « La position de R. F. Gauthier (inspecteur général de l'administration de l'Éducation nationale) est très claire : il considère qu'il aurait fallu repenser les contenus d'enseignement dès lors que l'on élargissait aux enfants du peuple la scolarisation secondaire. Faute de l'avoir fait on suscite l'ennui et le décrochage [9]. » La culture bourgeoise pouvait même avoir quelque chose d'excluant [10]. Les enseignants du secondaire, en continuant à se river à leurs disciplines (lesquelles n'ont de sens, disait-on, que dans leur continuation universitaire) (et donc n'ont de sens que pour les privilégiés qui les poursuivront en effet à l'université, comme eux l'avaient fait en leur temps), étaient incapables de donner ce dont ces élèves nouveaux avaient besoin. (Certains enseignants pensèrent eux aussi cela, et le pensent encore aujourd'hui : et ils agissent et enseignent, selon cette pensée.)
Alors, quand la notion de compétence commença de circuler dans les milieux de la pédagogie et des sciences de l'éducation nouvellement apparues, nombre d'enseignantes et d'enseignants – et parmi eux certains des plus sensibilisés aux questions de justice sociale ; et parmi eux certains des plus à gauche – y virent la possibilité d'échapper à la fonction de sélection à laquelle ils se voyaient – en tant qu'enseignants de telle ou telle discipline – astreints malgré eux. C'est en enseignant une discipline qu'ils servaient une classe sociale particulière : il fallait trouver un moyen d'enseigner autrement que par disciplines : or c'est exactement ce que proposait la logique neuve des compétences [11].
Et avec cette logique neuve, c'était une révolution cette fois véritablement pédagogique qui pouvait avoir lieu : puisqu'elle atteignait la matière même de l'enseignement ; elle le réformait et transformait qualitativement, et non plus seulement quantitativement. (L'approche par compétences, se disait-on, venait accomplir qualitativement, c'est-à-dire dans la manière même d'enseigner, ce que la massification, en ouvrant à tous les portes du secondaire, n'avait d'abord pu accomplir que quantitativement.)
Vite, la notion de compétence acquit dès lors une coloration émancipatrice dans le milieu enseignant de gauche. On lui chercha des garants. On remarqua que Freinet avait enseigné par compétences (ou à peu près) ; on s'aperçut que Chomsky (figure de la gauche contestataire américaine) avait employé le mot, dans certaines de ses études. (Des chercheurs en sciences de l'éducation, dans des départements qui s'étaient créés à la fin des années 1970, firent ces ponts.) (Plus tard, quand son œuvre fut rendue enfin accessible en français, on se référa aussi en ce sens très spécifiquement à Dewey.)
En se réclamant de la compétence – et en acceptant de se démettre des encombrements ou carcans de leur discipline – en se déclarant enseignants avant tout (avant que d'être enseignants de mathématiques, de lettres, d'histoire, etc.), les enseignants se persuadèrent qu'ils étaient critiques, voire subversifs à l'endroit du système. Ils ne virent pas qu'ils faisaient exactement ce que le système attendait d'eux : 1° en renonçant à enseigner les disciplines, ils répondaient à la volonté des politiques gouvernementales (car celles-ci avaient-elles jamais eu sérieusement en tête d'enseigner à tous, au sens le plus fort et le plus exigeant, ce qui avait d'abord été réservé à une élite : la physique, les mathématiques, les lettres, etc. [12] ?) ; 2° en acceptant la logique des compétences, sur le plan pédagogique, ils contribuaient à acclimater sans résistance – voire avec enthousiasme – jusque dans l'intérieur des écoles un concept clef de la nouvelle gestion biopolitique et économique des individus [13].
Ce ne fut sans doute pas la première fois dans l'histoire qu'une instance politique vit ceux dont elle pouvait craindre qu'ils ne s'opposent à sa volonté, par un singulier mécanisme de renversement idéologique faire exactement ce qu'elle souhaitait qu'ils fassent. Mais un pareil renversement aura rarement eu lieu de façon aussi parfaite ; et donc aussi tragique. Puisque de bonne foi des enseignantes et des enseignants, persuadés de contrer un gouvernement et une politique de droite et d'agir pour leurs élèves les plus défavorisés socialement, acceptèrent la solution d'un enseignement au rabais – précisément prévu, par la gouvernementalité néolibérale, pour ces populations d'élèves qui ne devaient pas aller bien loin, mais qu'il fallait cependant faire sortir du système scolaire « certifiées » a minima [14]. (Il y a aussi une ironie particulière et supplémentaire liée au fait que les enseignantes et les enseignants sont des intellectuels : et que les intellectuels sont réputés, se dit-on, mieux armés pour déjouer des pièges idéologiques de cette sorte [15].)
{}C'est pour des raisons diamétralement opposées que les enseignants de gauche, lecteurs de Bourdieu, et que les milieux gouvernementaux, néolibéraux, estimèrent que l'enseignement secondaire devait être transformé : et qu'ils s'accordèrent sur le fait qu'en raison de l'arrivée dans le lycée des enfants des classes les plus défavorisées le lycée devait être transformé, dans son enseignement même. C'est pour des raisons diamétralement opposées mais ils voulurent les uns et les autres – et finalement très collégialement – la même chose : qu'on renonce à enseigner les disciplines scolaires dans toute leur exigence méthodologique et conceptuelle ; et qu'on enseigne à la place des « compétences », utiles aux individus pour leur vie [16].
Pourquoi tout élève n'aurait pas droit – même s'il ne poursuit pas d'études à l'université – à être initié aux plus belles et utiles choses de l'enseignement disciplinaire (mathématiques, physique, économie, biologie, philosophie, sciences naturelles, histoire, musique, sociologie, langues étrangères, sport, arts plastiques, etc.), c'est ce qui n'a pas été établi par les adversaires de l'enseignement secondaire disciplinaire. (Et il n'a pas été établi non plus que les disciplines ne disent pas quelque chose de la vie ; ne préparent pas à leur manière – manière beaucoup plus détournée sans doute, plus lente – à vivre elles aussi.)
(Après tout, celui qui va à l'université faire des mathématiques, de la biologie, etc., lui non plus n'a pas besoin d'avoir eu un enseignement en philosophie, en littérature, en histoire ou en aucune matière autre que la sienne, se dit-on.) (Pourquoi faudrait-il renoncer à enseigner les disciplines à tous les élèves qui désormais montent jusqu'à l'enseignement secondaire ? C'est ce qui n'a pas été démontré.)
Nota Bene n° 1 (sur la notation et la sélection) : Quand certains enseignants, placés face au constat qu'en enseignant leur discipline ils participaient à une sélection brutale – laquelle favorisait les classes déjà les plus favorisées de la société –, décidèrent pour cette raison de renoncer à enseigner leur discipline, une erreur de raisonnement eut lieu. Ce qui organisait la sélection brutale était la notation et le classement des élèves. Rien dans l'enseignement d'aucune discipline n'implique qu'il faille pour l'enseigner noter et classer les élèves. Ce qui exerçait la sélection brutale, ce n'était pas la discipline – mais la notation, mais le classement.
(Et l'on a eu le temps de comprendre et de constater, depuis, qu'en matière de notation, de classement, de tri, la logique de la compétence ne venait aucunement, à l'encontre des promesses faites si souvent à ce sujet, se substituer aux anciennes pratiques de notation, ou les adoucir ; puisqu'il a fallu à l'inverse exact faire le constat qu'elle a permis d'étendre massivement le champ de la notation, la précision de la saisie comportementale et personnelle des individus, et va permettre à terme d'augmenter la fiabilité implacable des sélections et des tris [17].)
Nota bene n° 2 sur l'échec – (Rancière, Jacotot et les sociologues.) (L'espérance, la volonté.)
On a dit, et entendu dire, que l'enseignement secondaire disciplinaire a été par la massification des années 1960-1970 rendu impossible pour une part de la population, dans la forme qu'il revêtait jusqu'alors : et qu'il fallait par conséquent réagir à un échec inévitable (voire d'avance scientifiquement prouvé). Ainsi la compétence naissait sur fond de l'échec – accompli ou supposé devoir s'accomplir inévitablement – du système scolaire. Elle ne pouvait dans un tel contexte que surgir comme remédiation et pis-aller, sur fond angoissé ou anxieux. (Pour cette raison, la pédagogie de la compétence est au plus loin d'une pédagogie de l'espérance qui promet l'infini (le chemin infini, indéfini, qu'ouvre dans la connaissance toute discipline), de façon rayonnante (comme les rayons d'un cercle partent en différentes directions, opposées même parfois : mais partent à l'infini très sûrement… [18]). ) Jean-Pierre Terrail a parlé à ce titre d'un paradigme « déficitariste » – autre nom pour cette pédagogie du manque, de l'échec, de la remédiation, de l'anxiété [19]. La pédagogie de la compétence est aussi pour cette raison une pédagogie de la vie nécessairement ordinaire et soumise [20]. Même dans les intentions les meilleures des pédagogues de gauche (ceux prenant parti pour un enseignement au service des classes populaires), la logique de la compétence naît pour s'assurer – négativement – que l'élève, malgré tout, sortira de l'école en n'ignorant pas certaines choses qu'il ne faut surtout pas qu'il ignore (double négation) (et d'autant moins s'il est socialement fragile). Il ne s'agit plus de désigner, de donner, d'offrir (un objet) (un monde) (positivement) [21] ; il s'agit de parer, anxieusement, à une situation d'avance défavorable et condamnée à l'échec, d'avance perdue : donner (au moins) ce dont il ne faut pas que l'élève (le plus défavorisé) manque. (On n'apprend plus que pour ne pas ignorer.) (On n'apprend plus que ce qu'il ne faut pas ignorer – quand on a échoué.) Il n'est pas étonnant que le socle commun – texte censé donner l'ambition de l'enseignement pour toute la classe d'âge – ait finalement été formulé dans les termes d'une semblable double négation : « … [le socle commun] détermine ce que nul n'est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé [22]. »
Mais, objectera-t-on, l'échec n'est-il pas une réalité ? N'a-t-il pas été démontré ? Ne l'a-t-on pas même, précisément et statistiquement, chiffré ? Et, plus récemment, la psychologie scientifique n'a-t-elle pas mis en évidence à son tour les dispositions déficitaires (par exemple linguistiques ou cognitives) où selon elle se trouvent inévitablement placés certains ? L'échec, les partisans de l'enseignement secondaire disciplinaire (partisans de la secondarisation) (qu'ils soient de droite ou de gauche) ont beau jeu de ne pas le considérer, de faire comme s'il n'existait pas. Puisque cet échec existe. Et puisque les raisons de cet échec existent.
L'échec existe mais : ne le fait-on pas exister inévitablement et sans espoir d'en sortir, si l'on part de cet échec ; si l'on pense et transforme l'enseignement à partir de cet échec ? Il est très troublant de remarquer que l'échec a été constaté, mesuré, prédit, extraordinairement tôt. C'est très vite en effet que des statisticiens et experts sont venus montrer que certains réussissaient moins bien que d'autres – et qu'il y avait inégalité [23]… L'enseignement se massifiait d'une façon considérable et inouïe, sur fond d'une société dans sa base matérielle extrêmement inégalitaire : et il aurait fallu qu'en dix ans il ait déjà fonctionné parfaitement – et égalitairement [24]. A-t-on laissé le temps à la « démocratisation » de se faire ? Surtout : lui en a-t-on donné les moyens ? Les mesures statistiques sont venues tout aussitôt, avant même l'effort commencé, mesurer précipitamment l'échec de l'immense entreprise, c'est-à-dire prouver comme par avance son impossibilité [25].
Que certains enfants, parce qu'issus de classes culturellement plus éloignées des habitudes scolaires (d'abord bourgeoises), aient eu plus de mal, la distance étant pour eux un peu plus grande, à arriver aux objets enseignés, cela est une simple tautologie : ils sont plus loin car ils sont plus loin. Mais cela, pour l'enseignement, ce n'est pas le point d'arrivée. Cela, c'est seulement le point de départ. Et c'est au point de départ que l'enseignement commence. (Or on ne le laisse pas commencer.) (On ne le laissa pas commencer.) (On ne lui donna pas le moyen de commencer vraiment.) (On ne crut pas ou ne voulut pas croire qu'enseigner aux classes populaires était possible.) (Avant qu'ils aient pu commencer, on a dit aux enseignants : « Vous n'y arriverez pas. » On leur a dit : « Regardez vos élèves (car nous les avons étudiés). (Nous avons étudié leur déficit initial, leur retard.) Certains parmi eux ne peuvent réussir : nous l'avons pour vous scientifiquement prouvé [26]. »)
Or l'enseignement est – comme toute tâche ou entreprise humaine de quelque envergure – comme toute tâche d'espérance et de volonté – et comme tout ce qui a trait en particulier à la démocratie – toujours d'abord une tâche impossible. (L'enseignement est toujours difficile, les enseignants savent cela, eux aussi, étant bien placés pour le savoir [27].) Il y a certes quelque chose de terriblement scandaleux pour les scientifiques de l'éducation, et pour tout scientifique en général (statisticien, cogniticien, etc.), à admettre que des enseignants puissent leur rétorquer ne pas vouloir savoir le résultat de leurs études ; ne pas vouloir connaître l'état initial des capacités ou prédispositions des élèves qui sont les leurs ; et même qu'il leur faut absolument, pour enseigner, ignorer volontairement tout cela... (Ne prend-on pas alors des enseignants – eux censés vouloir savoir et toujours faire savoir – en flagrant délit de vouloir ici ignorer quelque chose [28] ?) C'est qu'enseigner est un acte qui ne peut avoir lieu que sur fond d'une présupposition d'égalité et de liberté. La liberté et l'égalité ne peuvent se construire progressivement, par adjonctions successives (comme le croient les partisans d'une construction cognitiviste de l'individu par la pédagogie : on deviendrait progressivement libres, progressivement égaux, en se dotant progressivement de qualités et de savoirs, de compétences...). La liberté et l'égalité ne peuvent qu'être données au départ. Et c'est parce qu'elles doivent être données au départ – et que peut-être, et que très certainement, elles ne sont pas là, réellement, au départ – que l'enseignant, pour enseigner, doit à toutes forces les présupposer [29]. L'enseignant, instituant la classe comme scène, ne peut faire autrement que comme si tous étaient égaux, et comme si tous étaient capables [30].
Dès qu'il cesse de présupposer l'enseignement absolument possible, l'enseignant rend de fait l'enseignement impossible. Il mesure l'état initial, et nécessairement inégalitaire, du niveau de ses élèves : et il s'installe alors dans la gestion (même bienveillante) de l'échec scolaire, et des tristesses et déboires afférents. Et il renonce alors, toujours déjà, pour « l'élève en difficulté », aux objets les plus grands [31]. (Et alors on ne cherche plus des solutions dans l'enseignement ; on cherche des solutions ailleurs. Mais c'est parce qu'on a renoncé, dès avant d'avoir commencé [32].) (Ce qui s'esquisse dès lors, c'est une logique – lente, politique, scientifique – de l'abrutissement : où l'abrutissement est exactement « effroi devant la liberté [33] ».)
Certains élèves partent certes d'un peu plus loin que d'autres (comme dans le cas de la nage précédemment évoqué) : mais qu'on leur donne les moyens, le temps, de rattraper ce retard, ils le rattraperont (comme dans le cas de la nage) (ou bien ils feront autre chose : car tout n'est pas retard en ce monde… et tous les chemins ne sont pas identiques, contrairement à l'idée véhiculée par l'acquisition constructiviste et curriculaire des compétences). Comment justifier que cet enfant ne reçoive pas de véritable enseignement de mathématiques, de physique, d'histoire, parce qu'il est au départ un peu plus loin que les autres de ces enseignements-là [34] ?
(Cela ne veut pas dire que l'enseignant – se plaçant à une distance absolue sur son estrade ou derrière son bureau – refuserait d'observer des différences entre tel et tel élève : évidemment qu'il voit ces différences. Voir ces différences, c'est son quotidien ; mais ces différences ne peuvent constituer les conditions de son enseignement. Il s'agit de lire le Télémaque et toutes et tous y arriveront...) (Il n'y a rien qui prédestine – sinon précisément une mesure initiale que l'on ferait ou accepterait de laisser faire (au psychologue, au sociologue), afin de connaître la situation de départ – pour s'y adapter.)
Or l'enseignement est possible. (L'égalité des intelligences se vérifie : l'enseignement, dès qu'il a lieu, l'avère, la vérifie [35].) L'enseignement est même possible sans maître savant – c'est la leçon scandaleuse (scandaleuse à un deuxième degré) de Jacotot. L'enseignement fonctionne toujours à la proportion de la croyance et de l'espérance (c'est-à-dire de la volonté) qu'on y met [36]. Et l'enseignement ne peut avoir lieu, ne peut commencer, que si l'on considère (c'est-à-dire postule) que tous sont capables. Ou bien l'enseignement ne commence jamais… Or le renoncement dont nous avons parlé ne désigne pas autre chose que le fait que l'enseignement le plus souvent cesse de vouloir commencer.
« Présidant en 1971 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire, Hélène Romian, déjà, estimait que la confrontation aux savoirs abstraits et aux textes littéraires devait être épargnée aux enfants des milieux populaires qui y étaient mal préparés. »
J.-P. Terrail, « D'un socle à l'autre. Vers une démocratisation de l'école ? » [2014]
« L'inégalité n'est la conséquence de rien, elle est une passion primitive ; ou, plus exactement, elle n'a pas d'autre cause que l'égalité. La passion inégalitaire est le vertige de l'égalité, la paresse devant la tâche infinie qu'elle exige, la peur devant ce qu'un être raisonnable se doit à lui-même. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 134
« Il est vrai que nous ne savons pas que les hommes soient égaux. Nous savons qu'ils le sont peut-être. C'est notre opinion et nous tâchons, avec ceux qui le croient comme nous, de la vérifier. Mais nous savons que ce peut-être est cela même par quoi une société d'hommes est possible. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 124
« Il faut donc retourner les questions des rieurs. Comment, demandent-ils, une chose comme l'égalité des intelligences est-elle pensable ? Et comment son opinion pourrait-elle s'installer sans provoquer le désordre de la société ? Il faut demander à l'inverse comment l'intelligence est possible sans l'égalité ? »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 123
« Le cercle de l'impuissance est toujours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dissimule dans l'évidente différence de l'ignorance et de la science. Le cercle de la puissance, lui, ne peut prendre effet que de sa publicité. Mais il ne peut apparaître que comme une tautologie ou une absurdité. »
J. Rancière, Le Maître ignorant, p. 29
« … il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d'après ce principe : toutes les intelligences sont égales. »
Joseph Jacotot (aut al.) [37]
Nota bene n° 3 : Enseignement primaire et enseignement secondaire. Primarisation du secondaire ou secondarisation du primaire. Quadripartition des positionnements.
Le rappel historique, accompli ci-dessus, d'un développement d'abord parallèle et entièrement séparé des enseignements primaire et secondaire, depuis la première moitié du XIXe siècle jusqu'aux années 1960, éclaire peut-être utilement la situation actuelle, ainsi que les différentes positions en présence, dans les débats contemporains sur l'école : au moins permet-il de comprendre qu'en transformant le primaire en un premier, et le secondaire en un second degré, les réformateurs de l'édifice scolaire se trouvaient placés face à une alternative, laquelle se laisse reformuler assez bien dans les termes suivants : à ces réformateurs, en ces années de massification, il revenait ou bien de « primariser » l'enseignement secondaire, ou bien de « secondariser » le primaire [38].
Dans la première solution (« primarisation »), on considérait que si l'on envoyait toute la classe d'âge dans le secondaire c'était à la condition de revenir sur la nature de cet enseignement : et de primariser celui-ci, au sens où l'on renonçait à y faire ce que le secondaire y avait fait jusqu'alors (enseigner des disciplines) et où l'on décidait de prolonger à la place, jusqu'à la fin de l'enseignement obligatoire, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on appellerait bientôt « socle », la logique qui jusque là avait été celle de l'enseignement primaire : préparer à la vie. (Et certes la vie n'était plus la même ; certes les exigences se transformaient ou augmentaient ; certes il fallait maintenant l'anglais et des compétences nouvelles, technologiques, communicationnelles, etc. Mais la logique était bien celle – primaire – d'une préparation à la vie [39].)
Dans la seconde solution (« secondarisation »), on considérait qu'envoyer l'ensemble de la classe d'âge dans le secondaire et les lycées, c'était en effet permettre à tous les élèves d'accéder à l'enseignement secondaire tel qu'il avait existé jusque là (c'est-à-dire comme enseignement disciplinaire) ; et qu'il s'agissait de prodiguer désormais cet enseignement – autrefois réservé aux classes favorisées – à tous. (Certes la vie et les disciplines n'étaient plus les mêmes : et des modifications pouvaient être envisagées ; l'on pouvait raisonnablement se poser la question de l'entrée de nouvelles disciplines (sciences économiques et sociales, psychologie, informatique, droit, etc.) ; ou celle du recul en âge, voire de la pertinence, de l'apprentissage de disciplines anciennes, grec et latin par exemple, etc. Il n'empêche : on restait sur la volonté de faire exister un enseignement secondaire, et c'est à lui que l'enseignement de premier degré devait préparer les élèves [40].)
L'alternative une fois installée en ces termes, si maintenant l'on fait jouer très simplement deux à deux les couples d'oppositions primarisation/secondarisation et droite/gauche, on se trouve en présence, assez élémentairement, des quatre positions suivantes (et c'est faute de cette cartographie à quatre termes que très souvent actrices ou acteurs du débat, rabattant tout sur deux termes seuls, évaluent de façon erronée leur propre positionnement, ainsi que ceux de leurs adversaires ou alliés) :
1° la thèse d'une primarisation du secondaire, venue de la droite :
La primarisation est ici réclamée au nom du bon et rationnel fonctionnement de la société telle qu'elle existe (organisation capitaliste de l'économie, gestion concurrentielle du marché de l'emploi, etc.). La massification de l'enseignement, qu'on peut sans préjudice grave laisser nommer et nommer soi-même « démocratisation », ne consiste pas, depuis ce point de vue, à mener toute la classe d'âge aux exigences de l'enseignement secondaire ancien. Cela, même, n'est pas souhaitable, et doit être empêché (contrainte à laquelle répond précisément la primarisation) : 1° d'abord parce que cela serait inutile : le marché de l'emploi est étudié prospectivement par des agences nationales ou internationales ; ces agences sont formelles ; les postes à haute qualification, dans la société capitaliste de demain, ne vont concerner, après comme avant, qu'une faible proportion des populations au travail ; il serait inutilement coûteux par conséquent d'envoyer trop de jeunes gens dans le supérieur pour les porter à des niveaux de qualification auxquels le marché ne saurait ensuite les employer. Si l'investissement dans la connaissance, et donc dans l'éducation, est reconnu comme un impératif de premier ordre par les pouvoirs économiques depuis les années 1950 ou 1960, cela n'implique pas que le savoir exigeant (en particulier disciplinaire) doive être prodigué à toutes et tous. La masse de la population peut sans inconvénients être maintenue à bas niveau. Elle doit être en revanche formée à des compétences de base – correspondant au socle – que les métiers les plus déqualifiés, sur le marché de l'emploi, requerront (communication en langue vernaculaire, lecture et arithmétique élémentaires, anglais minimal, compétences de bonne comportementalité sanitaire, technologique, sociale, citoyenne, etc.) ; 2° ensuite, parce qu'une secondarisation réelle de l'enseignement serait socialement dangereuse : les études psycho-sociales montrent assez bien chiffres à l'appui, dit-on, la frustration que peut créer sur un individu un emploi « au-dessous de ses capacités ». (Et il est connu par ailleurs que les lieux d'enseignement supérieur dans lesquels certains élèves s'enlisent, ou naguère s'enlisaient, sont des lieux de radicalisation politique à gauche – dont il faut, depuis ce point de vue, cesser d'encourager voire freiner de manière active le développement : facultés de sociologie, de lettres, d'histoire, de philosophie, etc.). Pour ces raisons, les pouvoirs néolibéraux, s'ils ont partout consenti et même pris une part active à la mise en place d'une massification de l'enseignement dans les années 1960-1970, ne la veulent et ne la peuvent vouloir qu'à la condition que le secondaire soit primarisé. Or l'approche par compétences, par destitution des disciplines, réalise exactement cette primarisation souhaitée [41].
2° la thèse d'une primarisation, venue de la gauche : L'argumentation est absolument inverse par rapport à la précédente. Se plaçant du point de vue des élèves les plus défavorisés, dont on sait statistiquement et sociologiquement qu'ils le quitteront tôt, on fait le constat qu'un enseignement secondaire disciplinaire ne saurait leur être utile et qu'il exerce même sur eux une violence possiblement considérable (par l'utilisation qui en est faite pour exercer la sélection) : alors, faisant le choix politique fort d'enseigner d'abord pour ces classes les plus défavorisés, on renonce à cet enseignement secondaire au sens ancien, considéré pour ces populations comme inutile et hostile. (Il s'agit de tenter d'épargner à ces élèves les douleurs voire l'humiliation de l'échec répété, que l'école, dans sa forme actuelle, par l'évaluation, organise et institue, dès le plus jeune âge.) Dans un tel positionnement, on fait le choix d'accepter de changer la logique même de l'enseignement pour permettre aux élèves de sortir du système scolaire au moins munis de compétences qui leur seront le plus immédiatement utiles pour s'insérer socialement et professionnellement dans la vie (primarisation). L'idée est qu'on essaie de cette façon de les armer au mieux, en vue de la vie (hostile) qui les attend – eux tout particulièrement [42].
3° la thèse d'une secondarisation, venue de la gauche : Cette thèse prend au sérieux le mot de « démocratisation » de l'enseignement. Elle considère naïvement (naïveté volontaire ?) qu'il est une belle chose que toutes et tous puissent recevoir un enseignement de disciplines. Elle considère que l'école ne sert pas, d'abord, à distribuer des places mais effectivement à enseigner des disciplines (lesquelles ont des objets et des méthodes multiples) ; et qu'il n'y a pas de raison, indépendamment de ce qui se passe après, qu'un tel enseignement n'ait pas lieu, au moins pendant le temps scolaire des élèves – où il est possible de les considérer égaux. (Dans ce positionnement s'ajoute, sans doute nécessairement, la croyance implicite que même pour un jeune élève qui ne pourrait accéder ensuite, en raison des inégalités existant hors l'école, à un emploi considéré comme haut-situé socialement, l'enseignement de disciplines forme mieux et plus librement à la vie que l'enseignement par compétences – enseignement piloté gouvernementalement.) (C'est l'idée que les disciplines préparent elles aussi à la vie – mais à leur façon ; et cette façon fait qu'elles ne préparent pas à la vie telle qu'elle est ; puisqu'elles ne préparent à aucun attendu ; le chemin des disciplines est ouvert, à l'infini… [43])
4° la thèse d'une secondarisation, venue de la droite : Ce positionnement est celui d'une droite non pas néolibérale, comme dans le cas du premier positionnement, mais conservatrice. Pour ses représentants, il faut conserver les valeurs propres à l'enseignement tel qu'il a toujours existé. La préoccupation est en particulier que la présence des populations nouvelles, qui jusqu'alors n'accédaient pas à l'enseignement secondaire, voire étaient absentes du pays, ne serve pas de prétexte à ce qu'on abaisse le niveau général, dans le secondaire (ce qui serait l'abaisser pour les enfants des classes les plus favorisées aussi), ou à ce qu'on modifie les conditions de préséance d'une « culture » particulière (élitaire) dans laquelle ont baigné les disciplines jusqu'à une date récente. Ce positionnement, sans doute, devient pour cette raison nerveux quand les disciplines, depuis l'intérieur, changent (et ne reflètent plus, ou plus seulement, la « culture » souhaitée). Ce positionnement, par ailleurs, ne prend pas en compte l'inégalité des chances des élèves. Il préfère considérer qu'il faut exiger beaucoup de toutes et tous – et le mérite décide.
Une telle cartographie quadripartite, un peu simple, permet au moins d'expliquer pourquoi, par exemple, le syndicat SUD-Éducation (à gauche) et l'OCDE ou le patronat français (à droite) peuvent se trouver à soutenir ensemble le passage à la pédagogie de la compétence (primarisation) ; et pourquoi des enseignants de gauche, dans le primaire et le secondaire, peuvent s'y opposer radicalement, en même temps, remarquera-t-on à juste titre, qu'une droite conservatrice, favorable elle aussi à la secondarisation.
(On préfère parfois, afin d'éviter une clarté blessante, le flou que permet la polarisation sur l'opposition entre le camp 2 et le camp 4, connue en France depuis les années 1980 sous le nom de « débat entre pédagogues et républicains ».) (Et pendant ce temps le camp 1, très sûrement, poursuit sa progression... [44]) (Il est frappant, enfin, que faute d'avoir cartographié ainsi, même un auteur aussi lucide que Pierre Bourdieu n'ait pas vu, dans ces mêmes années 1980, que son positionnement sur les questions scolaires, à propos desquelles il fut très explicitement interrogé, servait une politique dont il était théoriquement ailleurs l'un des plus farouches adversaires [45].)
Nota bene n° 4 : Enseignement primaire et enseignement secondaire. Raisons tristes des difficultés de communication entre les enseignants de l'un et de l'autre.
Cette présentation des choses permet également d'éclairer et d'affronter un point problématique en général peu discuté : celui des relations entre les enseignants de l'enseignement primaire et ceux de l'enseignement secondaire. Au lieu d'accepter un récit qui insiste sur les incompréhensions, voire les tensions existant entre les uns et les autres, depuis toujours, et qui en argumentant volontiers psychologiquement cherche à faire accroire que chacun des deux corps (celui des enseignants du primaire et celui du secondaire) défendrait son pré carré, ou sa façon de faire, et serait pris bien malgré lui dans des contraintes internes pour cette raison indémêlables [46], la cartographie ici proposée permet un positionnement politique des uns et des autres. Rien ne prédétermine un enseignant du primaire à penser ceci ou cela ; de même un enseignant du secondaire.
Ainsi nombre d'enseignantes et d'enseignants du secondaire, s'ils se sont persuadés que c'était là la voie souhaitable, ont sans rechigner accepté de « primariser » leur enseignement – et accepté de se penser d'abord comme enseignants (dans l'absolu) et ensuite seulement comme enseignants de leur discipline. Inversement, rien ne prédispose un enseignant des classes élémentaires ou maternelles à l'idée de la primarisation.
Ce qui a été appelé ici secondarisation en aucun cas ne minimise ou efface la tâche primordiale des enseignants du primaire (on dira plus justement peut-être, au lieu de primaire, « premier degré » ; le primaire devenant, dans cette perspective, le premier degré d'un enseignement enfin secondarisé...) : précisément parce que même pour eux alors le refus de la primarisation permet d'affirmer que dès le début (dès les cours préparatoire ou élémentaire, dès la maternelle...), l'école n'a pas pour but ultime de préparer à la vie ; mais prépare à quelque chose de plus grand – qui dépasse la vie (telle que les gouvernants et les pédagogues se la représentent et peuvent se la représenter). (Pour un gouvernant, comme pour un pédagogue ayant pour but de préparer à la vie, la vie est nécessairement la vie telle qu'elle est. Mais, pour les disciplines, la vie n'est pas telle qu'elle est.)
Regarder la feuille d'arbre, la chrysalide, Saturne, réciter la fable de La Fontaine, faire une ronde en se tenant par la main : rien de tout ça ne sert d'abord à préparer à la vie. (Refuser la primarisation, y compris et surtout au « primaire », c'est enfin refuser la logique gouvernementale de la primarisation, qui a en effet été celle de Jules Ferry à la naissance de l'école primaire républicaine...) (« Quoi de plus trivial que le regard de la pauvreté sur la richesse sa voisine ? Mais ici le sentiment se complique d'orgueil poétique, de volupté entrevue et dont on se sent digne […]. Nous aussi, nous comprenons la beauté des palais et des parcs. Nous aussi nous savons l'art d'être heureux [47]. »)
[1] « C'est la Ve République qui reconfigure le système éducatif en plusieurs épisodes, de 1959 à 1985, d'abord en créant des établissements de premier cycle, les collèges, et non des écoles moyennes, pour l'ensemble de la classe d'âge, puis en réorganisant le second cycle et le supérieur. » (Antoine Prost, Du changement dans l'école. Les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours, Seuil, 2013, p. 24) / Le point de départ est la réforme Berthoin, promulguée le 6 janvier 1959 (ibid., p. 84) : cette réforme élève de 14 à 16 ans l'âge de l'obligation scolaire légale. / La loi Haby, du 11 juillet 1975, réorganise l'enseignement. / Les baccalauréats professionnels sont créés en 1985 par le gouvernement Fabius (loi du 23 décembre).
[2] Avant cette transformation, les enseignements primaire et secondaire n'étaient pas des systèmes successifs : ils couraient de manière parallèle, s'adressant chacun à des parties différentes de la population ; ils ne communiquaient pas. Tandis que l'enseignement secondaire, au XIXe siècle, s'était constitué avec la tâche de préparer des élèves au baccalauréat (créé ou recréé par Napoléon en 1808), et qu'il s'adressait par conséquent aux enfants qu'on destinait à entrer dans les grandes écoles ou les facultés, l'enseignement primaire, créé par la Restauration, puis renforcé et généralisé par la République (loi Guizot de juin 1833, lois Ferry de 1881-1882), s'adressait au reste de la population. Les deux systèmes étaient bien distincts : 1° L'enseignement secondaire possédait ses propres classes élémentaires ; 2° Quand on voulut sous la République, pour une partie plus aisée de la population paysanne ou commerçante, prolonger l'éducation de certains enfants, l'enseignement primaire n'envoya pas pour autant ses élèves dans le secondaire : mais créa une prolongation de lui-même, sous le nom d'« écoles primaires supérieures » (EPS) ou de « cours complémentaires » (CC) : « L'enseignement primaire ne constituait donc pas un premier degré qui accueillait tous les enfants. C'était un enseignement autonome, qui débouchait sur la vie active » (Antoine Prost, op. cit., p. 123). Cette séparation perdura jusqu'aux réformes de la seconde moitié du XXe siècle (1959-1985), en conséquence desquelles le primaire devint le premier, et le secondaire le second cycle d'un parcours scolaire destiné à être d'abord commun à tous les élèves : « ... une organisation en degrés successifs remplaçait une structure en deux ordres parallèles. » (ibid., p. 33)
[3] « Un immense effort de constructions industrialisées a fait sortir de terre en dix ans 2500 nouveaux établissements, pour l'essentiel des collèges et des établissements techniques ou professionnels. » (Antoine Prost, op. cit., p. 190-191) / Cf. A. Prost, « Jalons pour une histoire de la construction des lycées et collèges de 1960 à 1985 », in Pierre Caspard, Jean-Noël Luc et Philippe Savoie (dir.), Lycées, lycéens, lycéennes. Deux siècles d'histoire, INRP, 2005, p. 459-478.
[4] On peut considérer indu le partage de la question que nous faisons ici, entre massification et diversification. Car on objectera que si les moyens financiers étaient et avaient été suffisants, les difficultés produites par la diversification ne se seraient pas posées : elles ne se sont posées que parce que les moyens ont manqué. (Nous ressaisirons un peu plus bas le fil de l'argumentation à ce nœud.)
[5] Qui commença à dire et à entendre dire ? Nous laissons volontairement en suspens cette question pour l'instant. (Nous la reprendrons plus loin.) Remarquons simplement que ces discours surgirent en des lieux différents et habituellement adversaires les uns des autres : ainsi par exemple furent-ils tenus par des gens de gauche, comme aussi par des gens de droite.
[6] La difficulté se situe au point de commencement de tout acte d'enseignement. La difficulté est l'obstacle initial. « Cet obstacle-là n'a aucune importance. Du moins il n'en aurait aucune, si l'on ne commettait pas l'erreur de lui en attribuer. » (Simone Weil, L'Enracinement, Payot et Rivages, 2021, p. 79)
[7] Les études magistrales de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron furent publiées en ces années 1960 et 1970. Voir : Les Héritiers : les étudiants et la culture, Les Éditions de minuit, coll. « Grands documents », 1964 ; puis : La Reproduction : Éléments d'une théorie du système d'enseignement, Les Éditions de minuit, coll. « Le sens commun », 1970 *.
* « Continuellement les individus, en se reliant les uns aux autres par la comparaison, reproduisent cette déraison, cet abrutissement que les institutions codifient et que les explicateurs solidifient dans les cerveaux. […] Simplement ce travail est un travail de deuil. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, Fayard, 1987, p. 137)
[8] Jean-Pierre Terrail, « D'un socle à l'autre. Vers une démocratisation de l'école ? » [décembre 2014], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), https://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article198, prélevé le 30 décembre 2025. / Hélène Romian a présidé au début des années 1970 la commission de réforme de l'enseignement du français à l'école élémentaire ; elle a été dans ces mêmes années chef de travaux à l'Institut National de Recherche Pédagogique. Voir son ouvrage : Pour une pédagogie scientifique du français, PUF, coll. L'Éducateur, 1979.
[9] Alain Beitone, « Disciplines scolaires et disciplines savantes. Enjeux pour la formation des maîtres et la formation des élèves. L'exemple des SES », septembre 2015, publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article209 [prélevé le 20 février 2025]. Roger-François Gauthier fut inspecteur général de l'administration de l'Éducation nationale et de la recherche, et membre du Conseil supérieur des programmes ; il est l'auteur de Ce que l'école devrait enseigner (Dunod, 2014). / C'est aussi la thèse du pédagogue Philippe Perrenoud, souvent relayée, et à laquelle les jeunes enseignantes et enseignants sont systématiquement renvoyés dans leurs formations pédagogiques. Perrenoud, qui prend expressément parti pour les classes populaires contre les classes privilégiées, en tire la conclusion qu'il faut enseigner pour les premières : c'est-à-dire enseigner à « se préparer à la vie » – et non plus enseigner des disciplines : « … les connaissances enseignées à l'école n'ont pas été choisies pour préparer à la vie, mais pour donner des bases à ceux qui poursuivront et approfondiront l'étude d'une ou plusieurs disciplines au-delà de la scolarité obligatoire, en général en vue de suivre une formation professionnelle et/ou universitaire encore plus spécialisée. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie… Développer des compétences ou enseigner d'autres savoirs ?, ESF éditeur, coll. « Pédagogies », 2011, p. 13-14) / « Pourquoi, alors, passer des heures à acquérir des connaissances qui n'ont véritablement de sens que pour ceux qui continuent leurs études ? » (ibid., p. 175) « ... de facto, le temps investi dans l'acquisition de connaissances préparant aux études longues manquera pour se préparer à la vie active dès 15 ans ! » (ibid.) *
* Philippe Perrenoud applique à l'Afrique un raisonnement semblable : « Ce ne sont pas les mêmes [conditions et modes de vie] dans l'Afrique subsaharienne et en Scandinavie, non pas seulement en raison du climat et de la température, mais parce que dans les pays les plus pauvres, les compétences renvoient davantage aux besoins fondamentaux dans la pyramide de Maslow : accès à l'alimentation, à l'eau, à un toit, à la santé, à la sécurité, à la dignité, à la liberté (de déplacement, de parole, de confession, etc.), à l'information, aux médias et à Internet, à l'instruction, à un travail. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., p. 198) (Nous reviendrons sur cette question dans la Thèse n° 21 : « Le concept de compétence, l'UNICEF et l'Afrique » [en cours de rédaction].)
[10] « Ainsi Marine Roussillon souligne que “faire du commun” passe par des contenus qui ne produisent pas l'exclusion. » (Jean-Pierre Terrail, « D'un socle à l'autre », art. cit. [2014]) Terrail renvoie en note à une contribution de Marine Roussillon à Carnets rouges : n° 1, septembre 2014. / Les disciplines sont conceptuellement assimilées à une culture singulière (bourgeoise), à laquelle il s'agirait d'opposer une culture commune.
[11] « En clair l'enseignement “disciplinaire”, “abstrait”, “conceptuel”, “transmissif”, “vertical”, serait adapté aux enfants des milieux favorisés, mais pas aux autres. La critique des disciplines se fait donc au nom de la démocratisation scolaire. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) / « … la structuration en disciplines scolaires des savoirs enseignés est [Beitone expose ici une argumentation qu'il critique] un obstacle à la réussite des élèves (notamment les plus faibles) et [...] débouche sur une approche élitiste car trop abstraite, trop conceptuelle. Ils proposent donc des approches plus “concrètes”, davantage fondées sur la motivation des élèves ce qui supposerait le dépassement des disciplines, leur “intégration”, pour le moins leur relativisation et le développement d'approches interdisciplinaires considérées comme plus favorables à la réussite des élèves. » (ibid.) / Voir aussi : Jean-Pierre Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège » [novembre 2015], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS). http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article213#nb3 [prélevé le 19 avril 2023]. / Alain Beitone et Jean-Pierre Terrail, à notre connaissance, font partie des rares auteurs, en France, à avoir saisi de façon aiguë que la compétence se comprend conceptuellement par rapport à la question de la discipline (la compétence étant libération du carcan des disciplines) – de même que dans le monde du travail la compétence est à comprendre par rapport à la question du métier et de la qualification (la compétence libérant du carcan du métier et des qualifications : cf. Thèse n° 13). (Voir aussi : Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux, La nouvelle école capitaliste, La découverte, 2011, rééd. 2012 ; p. 236-237) / Sur la difficulté de nombreux auteurs écrivant sur la compétence à affronter la question de la discipline, voir la Thèse n° 16 : « L'enseignement capturé par la pédagogie. – La compétence comprise comme opérateur, ou dispositif, de capture ». *
* Remarquons par exemple que même Jean-Pierre Astolfi – qui est pourtant l'un des rares parmi les scientifiques de l'éducation à affronter la question de savoir ce qu'est une discipline – ne parvient pas à voir (aveuglé qu'il est par l'entourage de ses collègues influents qui préfacent ses livres, dirigent les collections où il publie : Philippe Meirieu, Michel Develay, etc. ?) (très complaisant ?) (ou intimidé par autre chose ?) que la compétence est exactement le concept destiné à contourner ou destituer la discipline : voir son livre La Saveur des savoirs. Disciplines et plaisir d'apprendre (ESF éditeur, 2008) dans lequel les concepts de discipline et de compétence se côtoient sans frottements.
[12] La question des motifs qui poussèrent des gouvernements en place (gouvernements très souvent de droite) (ainsi en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie…) à décider et organiser matériellement la massification de l'enseignement, en repoussant l'âge de la scolarité obligatoire, est évidemment importante. Nous ne la traitons pas ici.
[13] « Et ils s'imagin[èrent] ainsi se montrer “critiques”, voire subversifs. Ils ne s'interrog[èrent] pas sur le fait que tout l'appareil de l'éducation nationale et l'OCDE t[enaient] le même discours qu'eux. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) / Sur le fait que depuis les années 1990 tout l'appareil idéologique néolibéral est occupé à « pousser » le concept de compétence, voir les textes (de l'ERT, de l'OCDE, de la Commission européenne) patiemment relevés et cités par Gérard de Sélys et Nico Hirtt dans : Tableau noir. Résister à la privatisation de l'enseignement, Bruxelles, Éditions EPO, 1998.
[14] Ces élèves qui ne devaient pas aller bien loin, ce sont – déterminés à l'avance, désignés de façon sociologique, assignés – « ceux que l'école devrait le mieux préparer à la vie », d'après la formulation de Philippe Perrenoud (op. cit., p. 19).
[15] Peut-être faut-il cependant rapporter ce fait à cette proposition simple, tautologique, que sorti de sa discipline un enseignant, comme toute personne sortie de son métier ou de sa spécialité, n'est pas plus que n'importe qui.
[16] « Le département éducation de l'OCDE dénonce le caractère académique, magistral, transmissif, encyclopédique des enseignements disciplinaires, la Cour des comptes préconise d' “alléger le poids de la tradition disciplinaire dans le second degré” afin de favoriser le suivi individualisé des élèves, le principal syndicat des chefs d'établissement (SNPDEN) déplore les exigences disciplinaires inutiles des jurys des concours de recrutement des enseignants, nombre d'experts et de pédagogues dénoncent la sclérose des disciplines et opposent, à l'enseignement qui les juxtapose et empile les savoirs, des contenus plus souples et plus susceptibles de s'adapter aux situations de terrain. » (J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]) / « La convergence entre les idées défendues par les Cahiers pédagogiques et celles défendues par Administration et éducation est tout à fait remarquable. D'un côté des militants animés par le souvenir de mai 1968, de l'autre des inspecteurs généraux, recteurs et autres proviseurs. » (Alain Beitone, art. cit. [2015]) *
* « Concernant les compétences, un rapport de l'OCDE, finalisant en 1997 des travaux menés de longue date à l'échelle internationale, formalise un programme de réformes comportant comme axe essentiel la définition des “compétences clés” indispensables à tout individu pour “faire face aux défis de la vie et contribuer au bon fonctionnement de la société”. C'est ce programme qui débouchera sur la stratégie dite “de Lisbonne” adoptée en 2000 par la Commission européenne, destinée à permettre la construction d'une “économie de la connaissance”, et qui fera l'objet de recommandations en direction de chacun des pays de l'Union européenne. Les pressions actives du patronat occidental, soucieux de substituer le jeu des “compétences”, évaluées individuellement par les directions d'entreprise, à la détermination beaucoup plus collective et objective du salaire par la qualification, auront pesé ici très efficacement. Ainsi, sans grande difficulté, en l'espace de quelques décennies, la problématique utilitariste fondée sur les besoins de l'économie définis par les milieux patronaux se sera imposée à l'école. » (J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]) **
** Nota bene sur le « socle » et la certification a minima : Même du point de vue de la gouvernementalité néolibérale, l'échec scolaire, s'il est après comme avant nécessaire pour organiser la brutale sélection que le système social requiert (puisqu'une telle gouvernementalité n'aura jamais sérieusement envisagé de mener toute la classe d'âge vers un baccalauréat exigeant et des études supérieures : une sélection s'impose), resterait cependant une aberration : l'existence de cohortes d'élèves sortant sans diplôme ni certificat d'aptitude d'un système scolaire où ils ont été gardés pendant près de quinze années, coûteuses pour l'institution, attesterait de façon criante l'échec de celle-ci ; l'œil gestionnaire ne manquerait pas d'y dénoncer (à l'heure de la LOLF) des dépenses publiques inutiles, révélatrices d'erreurs de gouvernementalité évidentes et d'autant plus répréhensibles qu'elles seraient cause possiblement ensuite de dépenses encore supplémentaires (requises pour gérer extra-scolairement de jeunes adolescents sortis de tout cadre et livrés à la marginalité et ses possibles délinquances, etc.). Les sociologues de l'OCDE savent, enfin, les frustrations et marginalisations que produit l'échec. Il est donc très préférable – de tous les points de vue – de garder les élèves dans la réussite, ou – à défaut de la réaliser effectivement – dans l'illusion ou l'apparence de la réussite. L'introduction d'un « socle commun » répond très exactement à cette difficulté posée, d'un point de vue gouvernemental, par l'échec scolaire nécessaire : instauré par définition (puisque c'est un socle) à un niveau bas, il permet de s'assurer que les élèves quittant tôt le système éducatif – c'est-à-dire ayant été brutalement éliminés par lui – puissent cependant valider une certification en quelques compétences minimales ; et être ensuite confiés, munis de celle-ci, au monde du travail, disposant ainsi d'un panel premier d'aptitudes initiales directement utilisables. L'école, dès lors, n'aura pas servi à rien – même vis-à-vis de ces élèves éliminés. Elle aura, en plus de la sélection, organisé pour eux le lien direct vers les emplois déqualifiés (dont le monde du travail, se technologisant, continue comme on sait d'avoir besoin massivement). Du point de vue gouvernemental, le socle commun, pensé sur fond d'échec scolaire (c'est-à-dire de sélection institutionnalisée), a exactement pour but de transformer sur le papier un échec en un succès (institutionnel). Les élèves éliminés de la poursuite d'études sont déclarés avoir validé les acquis minimaux. Jean-Pierre Terrail a parlé à ce titre d'une « validation de l'échec » : il s'agit si l'on veut de trouver « la meilleure façon de garantir malgré tout une sortie honorable aux élèves en échec » (respectivement dans : J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? » [mars 2013], publié sur « democratisation-scolaire.fr », site du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire (GRDS), http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article164 [prélevé le 11 février 2025] ; et dans : J.-P. Terrail, « Les enjeux cachés de l' “interdisciplinarité” au collège », art. cit. [2015]). Du côté des enseignants, l'existence de ce socle institue exactement le renoncement : « … le principe du socle invite en effet, en paraissant offrir une issue aux élèves concernés, à considérer leurs difficultés comme inéluctables plutôt qu'à entreprendre de les combattre » (J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? », art. cit. [2013]). On comprend que ce socle, dès lors, est en effet créé pour les élèves les plus faibles ; il n'existe que pour eux. « Le socle, qui s'annonce de lui-même comme destiné aux élèves faibles, n'est en ce sens qu'une porte de sortie de plus pour l'institution, une invitation de plus à renoncer, puisqu'une autre issue existe, à tout faire pour la réussite de ces élèves faibles. » (ibid., n. s.)
[17] Ce que nous montrons en détail dans la Thèse n° 11, appuyée sur Foucault *.
* « Il ne suffit pas à l'inégalité d'être respectée, elle veut être crue et aimée. Elle veut être expliquée. Toute institution est une explication en acte de la société, une mise en scène de l'inégalité. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 173-174)
[18] Et « cet infini, ce n'est [pas] le secret du maître, c'est la marche de l'élève. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 42)
[19] Cf. Jean-Pierre Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle. Changer de paradigme pédagogique, La Dispute, coll. « L'enjeu scolaire », 2016, p. 54.
[20] Les socles de compétences proposés ici et là, si on en entreprend la lecture, dessinent le tableau systématique d'une vie morne, soumise, anxieuse – sans éclat ; et d'abord terriblement triste. (Sur ce point, voir la Thèse n° 22 « Compétence et vie nécessairement ordinaire ». *) / On rétorquera que ces « socles » produits par les instances gouvernementales ne sont pas les socles voulus par les pédagogues de gauche ; mais même Philippe Perrenoud, qui prend ouvertement et sans doute très sincèrement parti pour un enseignement destiné d'abord aux classes populaires, est condamné dans la logique qui est la sienne (armer pour la vie qui les attend ceux et celles que l'école exclut) à produire un socle qui n'est pas moins terriblement triste : voir les compétences qu'il propose très explicitement de faire acquérir aux élèves (cf. Quand l'école prétend préparer à la vie…, 2011, p. 199-200) **.
* « Demain, nous nous occuperons de Saturne… et je vous engage d'autant plus à apporter la plus grande attention à cette planète que très probablement vous n'aurez jamais de votre vie l'occasion de l'apercevoir. » (H. Daumier, dessin [« Une salle de classe »] ; 1846)
** « … le plus sage serait de conduire des enquêtes à large échelle sur la vie qui attend les gens ordinaires dans les sociétés du XXIe siècle. » (Philippe Perrenoud, Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., p. 19) / « Dans les sociétés industrielles ou postindustrielles, des millions de jeunes adultes faiblement scolarisés affrontent la précarité, le chômage, l'absence de perspectives […]. » (p. 21) / « La compétence est donc […] une sorte de routinisation de la mise en synergie de ressources. Elle ajoute en quelque sorte de la rapidité, de la sécurité et un moindre coût à ce que pouvait faire plus lentement et moins sûrement quelqu'un qui n'a pas été entraîné à se servir des mêmes ressources pour faire face à [c]es situations [...]. » (p. 51) / « Si l'on peut dans une certaine mesure rompre avec le romantisme... » (p. 44)
[21] Cf. Thèse n° 1 : « L'enseignement est enseignement de quelque chose ».
[22] « Socle commun de connaissances et de compétences », in Journal officiel, 12 juillet 2006. / Cet aspect a été très bien repéré par Jean-Pierre Terrail : le projet des compétences s'appuie sur « une pédagogie dont les thèmes récurrents sont redevables au souci de compenser le manque », une « pédagogie de l'adaptation au déficit » (Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 22). « L'esprit général qui préside à l'entreprise, et qui définit [...] le “paradigme déficitariste”, conjugue la conviction de l'insuffisance des ressources intellectuelles et des capacités d'abstraction des enfants des classes populaires, et celle, puisée dans le patrimoine des pédagogies nouvelles, selon laquelle il est possible de compenser ce déficit par une conduite des apprentissages individualisée, motivante, et contextualisant les savoirs de façon concrète et familière. » (ibid., p. 54)
[23] « De quoi il y a égalité et de quoi il y a inégalité, c'est ce qu'il ne faut pas manquer. Car la chose porte à aporie et à philosophie politique. » (Aristote, Politique, IV, 1282 b 21)
[24] Les études sociologiques et statistiques décisives dans le contexte historique que nous avons rappelé ont lieu dès les années 1960 et 1970 (cf. ci-dessus note 7) : on vient mesurer l'échec de la « démocratisation » de l'enseignement, dans les années mêmes où on est en train de la mettre en place *.
* « Il y a seulement cette passion ou cette fiction de l'inégalité qui développe ses conséquences. C'est pourquoi l'on pourra décrire la soumission sociale de deux manières apparemment contradictoires. On pourra dire que l'ordre social est soumis à une nécessité matérielle irrévocable, qu'il roule comme les planètes selon des lois éternelles que nul individu ne peut changer. Mais on pourra dire aussi bien qu'il n'est que fiction. Tout ce qui est genre, espèce, corporation, n'a aucune réalité. Seuls les individus sont réels, seuls ils ont une volonté et une intelligence, et la totalité de l'ordre qui les soumet au genre humain, aux lois de la société et aux diverses autorités n'est qu'une création de l'imagination. Ces deux façons de parler reviennent au même : c'est la déraison de chacun qui crée et recrée sans cesse cette masse écrasante ou cette fiction dérisoire, à laquelle tout citoyen doit soumettre sa volonté, mais à laquelle aussi chaque homme a les moyens de soustraire son intelligence. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 135-136)
[25] « … anticipations ravageuses de l'échec qui opèrent aujourd'hui dès la maternelle » (Jean-Pierre Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 130)
[26] « Si certaines différences d'ordre socio-culturel entre les parlers des enfants peuvent jouer positivement, d'autres jouent vraisemblablement dans un sens négatif. Hypothèse fortement appuyée par les travaux de Bernstein et de Lawton. Il semble que la langue de la conceptualisation et en général le langage dit hors situation – en ce qu'il permet la communication indépendamment d'une situation donnée ou tout au moins de prendre une certaine distance par rapport au vécu immédiat – soient plus difficilement pratiqués par les enfants des milieux les plus défavorisés. » (Hélène Romian, Pour une pédagogie scientifique du français, PUF, coll. L'éducateur, 1979, p. 86) *
* « L'égalité des intelligences est le lien commun du genre humain, la condition suffisante et nécessaire pour qu'une société d'hommes existe. “Si les hommes se considéraient comme égaux, la constitution serait bientôt faite.” (Journal de philosophie panécastique, t. V, 1838, p. 265) » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 124) / « Ce peuple présent sous la forme de sa réduction statistique, c'est un peuple transformé en objet de connaissance et de prévision qui met en congé l'apparence et ses polémiques. » (Rancière, La Mésentente, La Découverte, 1995, p. 146) / « La Vieille dit que la mémoire enfantine est incapable de tels efforts parce que l'impuissance en général est son mot d'ordre. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 43) / « Elle croit la mémoire faible parce qu'elle ne croit pas à la puissance de l'intelligence humaine. Elle la croit inférieure parce qu'elle croit aux inférieurs et aux supérieurs. Son double argument en somme revient à ceci : il y a des inférieurs et des supérieurs ; les inférieurs ne peuvent pas ce que peuvent les supérieurs. » (ibid., p. 43-44)
[27] Sans doute les difficultés que rencontrait un enseignant à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, devant une classe de lycée plus socialement homogène, sont a posteriori minimisées : Racine ou le latin de Salluste, les théorèmes de la physique, ne parlaient pas à tous de la même façon. La violence des chahuts (dont la littérature par exemple témoigne) était parfois considérable. Il n'est pas du tout nouveau que l'enseignement soit impossible.
[28] On se trouve ici replacé sur le terrain des remarques troublantes d'Alain sur le lien entre l'enseignant et le psychologue : « Vous dites qu'il faut connaître l'enfant pour l'instruire ; mais ce n'est point vrai ; je dirais plutôt que etc. » (cf. Thèse n° 6)
[29] « L'égalité n'était pas un but à atteindre, mais un point de départ, une supposition à maintenir en toute circonstance. Jamais la vérité ne parlerait pour elle. » (Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 228-229)
[30] « Mais aussi par son exhibition même, par le fait de s'adresser à un interlocuteur qui ne reconnaît pas la situation d'interlocution, elle fait comme si elle s'exerçait dans une communauté dont, en même temps, elle démontre l'inexistence. Au jeu méta-poétique de l'apparence et de son démenti, la politique démocratique oppose cette pratique du comme si qui constitue les formes d'apparaître d'un sujet et qui ouvre une communauté esthétique, à la manière kantienne, une communauté qui exige le consentement de celui-là même qui ne le reconnaît pas. » (Jacques Rancière, La Mésentente, op. cit., p. 128) / « Elle ne s'oppose pas à la réalité, elle la divise et la refigure comme double. » (ibid., p. 140) / « … la logique de la simulation ne s'oppose pas tant au réel et à la foi réaliste qu'à l'apparence et à ses pouvoirs » (p. 145). / C'est le même geste, exactement, qui fait dire à Jean-Pierre Terrail, en réponse au paradigme « déficitariste » : « Tous capables ! » Cf. J.-P. Terrail, Entrer dans l'écrit. Tous capables ?, La Dispute, Paris, 2013 *.
* On retrouve ici une présupposition kantienne troublante : la liberté ne peut se construire ; il faut qu'elle soit là dès le début. Si on veut aller vers elle à petits sauts, à petits pas indéfiniment répétés : on ne la rejoindra jamais. « Fragmentarisch ein besserer Mensch werden zu wollen, ist ein vergeblicher Versuch. » (Kant, Gesammelte Schriften [Akademieausgabe, Berlin, 1902 sq.], t. VII, p. 294) / « Tatsächlich liegt aber in Kants Verzicht auf jegliche ontologische, anthropologische oder theologische Begründung von Freiheit die eigentliche Radikalität des Gedankens. Kants Programm politischer Emanzipation gründet in der Einsicht, dass wir Freiheit grundlos voraussetzen müssen, wenn wir frei sein wollen. » (Andreas Gelhard, Skeptische Bildung, Zurich, Diaphanes, 2018, p. 75 **) Or, comme le montre Andreas Gelhard, la réflexion kantienne s'oppose à toute forme de pédagogie ou de psychagogie : « Das ist Kants Argument gegen alle Formen der Psychagogik und Pädagogik, die den Moment der Freiheit auf später verschieben, um sich vorläufig – und letztlich endlos – seiner Vorbereitung zu widmen. » (ibid. ***) / On ne peut pas dire qu'on n'est pas mûr pour la liberté, car la liberté n'est pas quelque chose qui puisse mûrir ****. Dans son livre (qui en apparence porte en premier lieu sur Kant et Hegel), Gelhard sait bien indiquer l'étonnant point de rencontre avec la pensée de Rancière : « Wer der Dynamik des endlosen Aufschubs von Gleichheit entgehen will, der darf, so Rancières zentrale Ensicht, Gleichheit nicht als „Ziel“ emanzipativer Prozesse setzen. Gleichheit kann mit Rancière nicht als Resultat politischer oder pädagogischer Prozesse verstanden werden, das bei hinreichender Bemühung erreicht wird, sondern nur als „unbedingt anzunehmende Vorraussetzung aller Emanzipation“. » (Gelhard, op. cit., p. 402-403 ***** ; citation : Tobias Nikolaus Klass, « Depotenzierungen eines Nicht-Wissenden », in Alfred Schäfer (dir.), Hegemonie und autorisierende Verführung, Padeborn, 2014, p. 133) / Cf. infra Thèse n° 18 : « La compétence est le concept central d'une psychotechnique, c'est-à-dire d'un mode nouveau de gouvernement des hommes (ou menschenlenkung). »
** « Mais la véritable radicalité de la pensée, chez Kant, se trouve en fait dans son renoncement à fonder la liberté, que ce soit ontologiquement, anthropologiquement ou théologiquement. Le programme kantien d'émancipation politique se fonde sur l'idée que nous devons présupposer la liberté sans aucun fondement, si nous voulons être libres. » (n. t.)
*** « C'est l'argument opposé par Kant à toutes les formes de psychagogie et de pédagogie, lesquelles reportent à plus tard le moment de la liberté – afin de se consacrer tout d'abord – mais finalement ce sera indéfiniment – à la préparation de celle-ci. » (n. t.)
**** Sur ce point voir la note de bas de page que Kant laisse en passant dans La Religion dans les limites de la simple raison. (Cf. Religionsschrift, Akademieausgabe, t. VI, p. 188 ; trad. fr., Vrin, 2004, p. 290.)
***** « Qui veut échapper à la dynamique du report indéfini de l'égalité, ne peut se donner celle-ci – c'est l'idée centrale de Rancière – comme le “but” de divers processus d'émancipation. L'égalité, chez Rancière, ne peut être comprise comme le résultat de processus politiques ou pédagogiques, résultat qu'on atteindrait à la condition d'efforts suffisants ; elle ne peut être comprise que comme “la présupposition – admise de façon inconditionnelle – de toute émancipation”. » (n. t.)
[31] Cf. note 6 ci-dessus.
[32] Jean-Pierre Terrail formule de façon incisive l'alternative en ces termes : « Les difficultés intellectuelles rencontrées par les élèves dans leurs apprentissages confrontent les maîtres et l'institution scolaire à une alternative. Ou bien les élèves sont estimés capables de les surmonter, et l'on n'a de cesse de trouver les moyens de les y aider. Ou bien l'on admet, au moins implicitement, qu'ils n'ont pas tous les ressources mentales suffisantes, et il reste à valider les mauvais résultats de ceux qui échouent. L'école actuelle choisit d'évidence la deuxième solution [...]. » (J.-P. Terrail, « Que faire avec le “socle” et les “compétences” ? », art. cit. [2013]) Jean-Pierre Terrail précise ensuite : « Le choix de la première solution, qui irait de soi dans toute école visant réellement à la réussite de tous les élèves, supposerait à l'inverse la suppression de toute possibilité de traiter la difficulté intellectuelle autrement qu'en s'attelant à la surmonter » (ibid.). Or une telle formulation n'est pas que d'ironie : elle permet de comprendre que l'échec scolaire, au sens strict, ne peut être affronté que par l'enseignement et par les moyens propres de l'enseignement (et non par des moyens extérieurs à lui) (lesquels n'ont pour effet que de faire renoncer à enseigner). « Le socle, qui s'annonce de lui-même comme destiné aux élèves faibles, n'est en ce sens qu'une porte de sortie de plus pour l'institution, une invitation de plus à renoncer, puisqu'une autre issue existe, à tout faire pour la réussite de ces élèves faibles. » (ibid.) On comprend dès lors – chose troublante tant le discours sur l'échec scolaire est dominant depuis quarante ans – que le discours de l'échec est précisément le discours qui empêche littéralement l'enseignement d'avoir lieu dans les classes. Et c'est à l'inverse quand on s'empêche de trouver à l'échec scolaire des solutions (institutionnelles) en dehors de l'enseignement, qu'on s'oblige à ce que l'échec soit traité véritablement par l'enseignement : « Les difficultés d'apprentissage resteront [...] les mêmes. Mais, au lieu d'être traitées in fine par [d]es moyens institutionnels [...], elles ne pourront l'être que par les moyens intellectuels et pédagogiques qu'appelle leur nature. » (J.-P. Terrail, Pour une école de l'exigence intellectuelle, op. cit., p. 129)
[33] « Nous savons que c'est cela qui définit la vision abrutissante du monde : croire à la réalité de l'inégalité, s'imaginer que les supérieurs dans la société sont effectivement supérieurs et que la société serait en péril si l'idée se répandait, surtout dans les basses classes, que cette supériorité est seulement de fiction convenue. » (Le Maître ignorant, op. cit., p. 180) / « L'abrutissement n'est pas superstition invétérée, il est effroi devant la liberté » (ibid., p. 178). *
* Le mot « abrutir », Rancière le prend chez Jacotot **. / « La Vieille sait ce qu'elle veut, l'abrutissement, et elle œuvre en conséquence. » (Le Maître ignorant, op. cit., p. 200)
** « Si l'on n'y prend garde, l'abrutissement va devenir plus grand à raison qu'il sera moins sensible et plus facile à justifier. » (Jacotot [aut al.], Enseignement universel. Mathématiques, 2e édition, 1829, p. 21, cité in Le Maître ignorant, p. 203) / « De détours en détours, l'esprit arrive à un but qu'il n'avait même pas entrevu au moment du départ. Il s'étonne de le toucher, il se retourne, il aperçoit son guide, l'étonnement se change en admiration et cette admiration l'abrutit. » (id., Enseignement universel. Droit et philosophie panécastique, Paris, 1838, p. 41, cité in Le Maître ignorant, p. 101)
[34] Un enfant ignorant tout du français l'apprend très vite ; il rattrape et efface son retard en quelques mois ; il ne faut qu'un peu de temps et de moyens. De même, si l'on admet (et les pédagogues mêmes sont bien obligés d'admettre...) qu'il n'y a pas de différences intellectuelles entre les classes sociales, alors il n'y a pas davantage de raison que les enfants des classes défavorisées, si on se donne les moyens de rattraper leur petit retard initial (dû à la distance dite), n'apprennent pas aussi des mathématiques et de l'histoire comme les autres : avec les mêmes goûts irrépressibles et les mêmes violentes répulsions possibles. (Et c'est au contraire en leur refusant l'enseignement des mathématiques, de l'histoire etc., qu'on organise leur échec, et qu'on anticipe très sûrement leur exclusion.) (Comme c'est aussi en cessant de parler et d'écrire devant les élèves considérés comme « culturellement lointains » un français riche en mots, orthographiquement un peu sûr, et syntaxiquement élaboré, et en leur parlant à la place une langue simplifiée et qu'on prétend « commune », qu'on cesse de leur donner la possibilité d'accéder à cette langue, également (il y a tant de langues !) (et tant de langues françaises !), et qu'on anticipe, très sûrement là aussi, leur exclusion.)
[35] « L'égalité ne se donne ni ne se revendique, elle se pratique, elle se vérifie. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 227) / « … non pas une égalité décrétée par loi ou par force, non pas une égalité reçue passivement, mais une égalité en acte, vérifiée à chaque pas » (ibid., p. 123).
[36] « Il faut dire à l'inverse [id est : à l'inverse de Descartes] que c'est le défaut de la volonté qui fait errer l'intelligence. » (Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 94)
[37] Propos cités in Jacques Rancière, Le Maître ignorant, op. cit., p. 167.
[38] Nous empruntons ces termes, et la position du problème que ces termes autorisent, à Antoine Prost : cf. Du changement dans l'école, op. cit., p. 80 ; p. 270 ; p. 321. (Antoine Prost ne distingue pas en revanche les quatre positions qui en découlent très logiquement ; ceci explique – à notre avis – la très grande naïveté de son propre positionnement idéologique et politique dans la totalité de son livre : il y défend un mouvement de réformes pédagogiques qui, opposé à des adversaires puissants, n'aurait pas été entendu selon lui… Est-ce si sûr ?)
[39] Dans la conception de l'école primaire républicaine, à sa naissance (Jules Ferry), « l'école devait armer les enfants du peuple pour la vie, en leur apprenant tout ce qu'il n'était pas permis d'ignorer » (Antoine Prost, op. cit., p. 121). Ce que nous nommons ici « primarisation » est la reprise de cette conception « primaire » de l'enseignement comme « préparation à la vie ».
[40] Dans cette conception, c'est aussi l'enseignement jusque là dit primaire qui peut cesser d'être « primarisé » : il peut en effet revendiquer pour ses élèves (dès le plus jeune âge de ceux-ci) n'être pas fait seulement pour préparer à la vie (celle qui les attend) ; ni pour seulement enseigner ce qui ne doit pas manquer. Voir ci-dessous le Nota bene n° 4.
[41] L'opérateur Canopé est un agent parmi d'autres de cette primarisation néolibérale de l'enseignement. Sa lettre hebdomadaire, qui se présente comme un service d'« appui » pédagogique auprès des enseignantes et enseignants, travaille à la primarisation dans de multiples domaines. Elle prépare aussi à la primarisation des enseignants eux-mêmes – du primaire comme du secondaire.
[42] C'est la position de Philippe Perrenoud par exemple (Quand l'école prétend préparer à la vie…, op. cit., 2011). Mais c'est aussi, avec une conscience beaucoup plus aiguë de la souffrance produite sur les élèves par le fonctionnement actuel de la sélection, la position d'un grand nombre d'autres pédagogues de gauche, ainsi que l'argumentation fréquemment sollicitée par certains syndicats, à gauche également, pour justifier leur soutien (ou leur absence d'hostilité de principe) à la notion de compétence.
[43] Sur l'opposition que nous établissons conceptuellement entre les disciplines et la pédagogie : voir la Thèse n° 16.
[44] Ce n'est pas la droite conservatrice qui triomphe dans les systèmes scolaires du monde entier ; mais la droite néolibérale. On comprend assez bien cependant que le camp 2 ait quelque intérêt tactique à considérer le camp 4 comme son adversaire véritable, et à ne pas (ou mal) percevoir l'existence du camp 3 : les partisans de gauche de la primarisation (compétence) préféreront considérer en effet qu'ils ont en face d'eux les partisans conservateurs, voire réactionnaires, de la secondarisation (c'est-à-dire des gens de droite). D'où la tendance, très fréquente dans ce camp, à grossir l'importance du camp conservateur ; et la figure triste du journaliste Alain Finkielkraut est utilisée à cet usage, depuis de longues années. (Ainsi Antoine Prost par exemple rappelle-t-il à plusieurs reprises dans son livre les interventions dans la presse de ce journaliste et de ses amis : Régis Debray, Catherine Kintzler, etc. Car ils signent des tribunes. Cf. A. Prost, op. cit., p. 271 ; et p. 324.)
[45] Pierre Bourdieu fut en effet, dans les années 1980, un des promoteurs d'une approche nouvelle de la pédagogie, critique des disciplines, et destinée à mieux préparer à la vie ; il est l'auteur pour la Présidence de la République puis pour le Ministère de l'Éducation nationale de rapports qu'on peut lire comme ouvrant la voie à un enseignement dépassant le disciplinaire, et donc acceptant, au moins en son principe, la compétence. Voir : 1° Pierre Bourdieu, « Propositions pour l'enseignement de l'avenir » [Rapport demandé par le Président de la République, François Mitterrand, au Collège de France, et remis le 27 mars 1985] ; 2° Pierre Bourdieu et François Gros, « Principes pour une réflexion sur les contenus de l'enseignement », dit « Rapport Bourdieu‐Gros », demandé par le Ministère de l'Éducation nationale [8 mars 1989] *. / Le rapport de 1989 parle d'une « redéfinition des formes d'enseignement » qui « permett[rait] d'échapper à la simple comptabilité par “discipline” qui est un des obstacles majeurs à toute transformation réelle des contenus des enseignements ». / Est-ce un hasard que nous retrouvions Bourdieu, cité plus haut, à cet endroit ?
* « Tant de fois dans le passé, des mesures inspirées par les meilleures intentions ont abouti à des résultats qui allaient à l'inverse des fins poursuivies. » (Bourdieu, « Propositions pour l'enseignement de l'avenir », rapport de 1985) / Sur ces questions voir : Pierre Clément, Réformer les programmes pour changer l'école ? Une sociologie historique du champ du pouvoir scolaire, Thèse de doctorat, Université de Picardie, 2013.
[46] Voir les développements psychologisants auxquels se laissent aller de nombreux auteurs, par lesquels ils cherchent à attacher chacun des deux corps à son identité et à des réflexes conditionnés par celle-ci. Par exemple : Antoine Prost, op. cit., p. 80 (« Eux qui connaissent le peuple parce qu'ils... ») ; Philippe Perrenoud, op. cit., p. 154 et 201 (« … les enseignants dont l'identité tient davantage aux savoirs disciplinaires qu'ils transmettent qu'à... » ; « Sans doute parce que les enseignants primaires ne sont pas enfermés dans... »), etc.
[47] Baudelaire, « Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains », L'Art romantique, in Œuvres complètes, Cercle du Bibliophile, t. III, p. 234, cité par Jacques Rancière, in Le Philosophe et ses pauvres, Fayard, 1983, rééd. Flammarion, coll. Champs/Essais, 2007, p. 286. *
* Il resterait en suspens, à l'issue de ces développements, la question de la « culture », telle que soulevée par le récit que nous avons donné au début de cette thèse : où la culture bourgeoise des disciplines était présentée comme excluante ; et où il devenait nécessaire, selon certains pédagogues, d'opposer aux disciplines (bourgeoises) une « culture commune ». Nous traiterons ailleurs cette question plus avant. La distinction conceptuelle entre « discipline » et « culture » nous paraît, à tenir, de première importance, surtout sur fond de l'usage du terme de « culture » promu actuellement par la gouvernementalité néolibérale (« culture commune », « culture de l'évaluation », « culture citoyenne », etc.). / S'il est absolument nécessaire de prendre acte du fait que les disciplines, ayant en effet été constituées historiquement par la classe supérieure de la société (depuis cinq ou six siècles par la bourgeoisie par exemple) (et aussi quasi-exclusivement, d'abord, par des hommes, à l'exclusion des femmes), ont pour cette raison négligé certains aspects, voire se sont sur certains points complètement aveuglées (avec des effets de légitimation, et donc de pouvoir, désastreux), la « correction » des disciplines ne peut se faire que depuis l'intérieur des disciplines (ou, si besoin, par la création de disciplines neuves – car la vie des disciplines est un vaste et permanent champ de bataille nécessaire) (raison pour laquelle, également, il est tellement important qu'entre enfin, dans toutes les disciplines, pour les poursuivre et les transformer, indéfiniment, précisément cette bigarrure sociale où on avait cru pouvoir déceler un obstacle à leur enseignement…). Sinon les « corrections » se font de manière gouvernementale (par inculcation et implémentation de bons comportements, de compétences psychosociales et émotionnelles ; par acculturation). (Sur ce que nous entendons par « fach-disciplines » et sur leur résistance à une capture ou à un pilotage gouvernemental, voir notre Thèse n° 16.) / Sur le caractère à notre avis très problématique du concept de « culture scolaire », nous renvoyons par ailleurs à : « Extraits de lettres sur les sciences de l'éducation, à un ami qui enseigne en province. (Lettres 1 et 2) », Appendice à Monsieur Rey, pédagogue, in flugblatt-pontcerq, n° 25, novembre 2023. Notamment : « … il n'est pas sûr [...] qu'on gagne à parler (au singulier) de la culture scolaire. Celle-ci n'est au mieux que la somme heureusement irréconciliée (et heureusement irréconciliable), de regards différents et possiblement contraires ou contradictoires, que sont les disciplines. C'est par nature que les disciplines portent chacune sur le monde un regard différent ; et c'est donc par nature que les disciplines résistent à leur unification… (Or, ce que cherche toujours la pédagogie, c'est au contraire, plus ou moins consciemment, l'unification ; la réduction des disciplines...) » (Lettre provinciale n° 2, p. 5)
02.11.2026 à 13:26
dev
1969, la crise de mai et juin 1968 ne s'est toujours pas refermée. La politisation de la jeunesse est constante et ses sursauts spontanés jalonnent les mois. Les lycéens se sont lancés dans la bataille d'abord par les comités Vietnam, puis dans l'explosion du joli mois de mai et ses comités d'action lycéens (CAL). Ils s'activent pour défaire les carcans : séparation des genres, interdiction des activités politiques dans les lycées, refus des lycées-taules ou lycées-casernes. Pour accompagner cette agitation constante, un groupe autour du journal Passer outre [1] édite une brochure De la misère en milieu lycéen (et autres scolarisés). Notre archiviste est parvenu à mettre la main sur un exemplaire. Cette brochure nous informe sur les préoccupations de la jeunesse de l'époque qui n'apparaissent finalement pas si éloignées de celles d'aujourd'hui.
Ce qui caractérise a priori le lycée c'est, outre le caractère d'immuabilité de son institution, sa similitude avec l'ensemble superstructurel de la société et son corollaire immédiat : l'aberration de sa double aliénation physique et mentale. L'incroyable institution est née d'un régime politique et social qui ne pouvait produire dans sa conception fasciste, que des entreprises de déshumanisation : des prisons, des casernes et des lycées. Ainsi depuis le factieux du dix-huit Brumaire il a traversé les années, les gouvernements, les régimes, dûment protégé par le pouvoir, qui de tout temps y a vu le moule, parfait producteur des générations de chiens de garde. Dès la fin de son enfance l'individu se trouve ainsi propulsé dans une micro-société où l'on se chargera de l'introduire dans les formes et le contenu de l'aliénation généralisée. Le lycée apparait comme un des stages de redressement et comme une des périodes de matraquage et de répression intellectuels qui jalonnent la non-vie accordée par le pouvoir.
Premier appareil répressif ; le lycéen apprend le respect de la pléthore administrative. Du pion au surveillant général la dépendance est totale. Imbriqué dans un système horaire qui délimite son temps de déglutition culturelle, il partage son aliénation entre la dictature de professeurs fossilisés et celle de garde-
chiourmes au titre évocateur de surveillant. Asservi, réprimé, brimé, le lycéen apprend vite la soumission. Par le système de valeur établi, il comprend que la condition de sa « réussite scolaire » dépend de sa capacité d'adaptation à l'appareil. Par suite la condition de sa « réussite sociale » dépend du succès de cette adaptation. L'échelle des valeurs entre récompense et punition, assez justement répartie dans les classes primaires entre conduite et travail, permet facilement le clivage entre l'adapté et l'inadapté.
Le premier poursuivra une scolarité dont l'éclat sera proportionnel à son taux progressif d'asservissement, et le deuxième se verra rejette hors de l'entreprise et de fait hors de toute possibilité d'accession aux parcelles de pouvoir. On aperçoit donc facilement, dans sa structure hiérarchique et autoritaire, le tremplin que le
lycée constitue à court terme pour les jeunes rejetés vers les emplois d'éxécutants et de manœuvres au sens large du terme (ils auront tout le loisir d'apprécier la servitude du travail dans les délais les plus brefs), et à long terme pour ceux qui constitueront la docile technocratie de relève. Ceux-ci seront généralement transférés à leur sortie du secondaire dans les « grandes écoles » scientifiques où l'achèvement de leur formation se fera dans des cadres para-militaires. La garantie de leur adaptation, et par suite de leur aptitude dans leur future fonction, est ainsi totale par le conditionnement de leur milieu scolaire.
Etabli de manière autoritaire, le temps de présence est rendu obligatoire et le système punitif est conçu bien souvent sur un allongement de ce temps. Le principe des colles est le constat de l'esclavage physique que représente le temps de présence.
Micro-société jusque dans sa juridiction, le lycée possède ses lois (les règlements), ses flics (l'appareil de surveillance), ses tribunaux (le conseil de discipline). Le lycéen dans son lycée évolue dans des rapports disciplinaires comparables à ceux du soldat dans sa caserne.
Caserne, le lycée l'est dans sa forme architecturale comme dans sa forme sociale. Divisé bien souvent entre lycée de filles et lycée de garçons, la sectorisation interne est poussée au maximum : année, section, classe. La cellule minimale obtenue, la classe, réunit un nombre à peu près égal d'individus. Ainsi classés, déclinant en guise d'état civil des coordonnées numériques et alphabétiques, les lycéens sont parqués dans les alvéoles qui constituent les éléments de base du lycée.
D'autre part la séparation existante dans les lycées non-mixtes achève le phénomène d'aliénation physique par la répression sexuelle la plus évidente.
Mais si le caractère d'évidence est provoqué par les structures, l'encadrement, les rapports hiérarchiques et les brimades consécutives pour l'aliénation physique, l'aliénation mentale et son corollaire répressif pour en être moins ressentis et donc mieux acceptés par le lycéen, n'en sont pas moins violents au contraire. Si la première se manifeste comme les prémices et comme l'introduction des rapports dirigeants-dirigés imposé par le pouvoir, les seconds refoulants instincts et passions, imposent la meilleur garantie d'insertion dans la société par la digestion passive des éléments philosophico-culturels constituant la somme idéologique.
Le passage temporel correspondant à la scolarité montre effectivement sa destination essentielle : l'intronisation de l'adolescent à l'existence en société de survie. C'est l'époque durant laquelle le jeune reçoit des adultes leur savoir. Mais ce don s'effectue à la condition première qu'est le renoncement à la vie, le refoulement des instincts, de l'imagination, de la création, en un mot de la spontanéité. Ce refoulement indispensable à la survie de la société de survie, que W. Reich a parfaitement analysé. La totalité de la jouissance échangée contre sa parcellarisation. Les cérémonies initiatiques des sociétés tribales où l'adolescent reçoit les attributs ornementaux ainsi que les pouvoirs de l'adulte, sont remplacées par le diplôme sanctionnant ses capacités manuelles ou intellectuelles.
L'enfant introduit dans ce contexte idéologique apprend à réprimer sa créativité au profit d'une culture
qui spectacularise cette dernière. L'enfant ne créera plus, il copiera. Il n'accomplira plus le mouvement qui tend à objectiver sa création subjective. Il troque l'acte d'extériorisation contre l'acte d'intériorisation. Il apprend qu'il ne doit plus agir, mais subir. Il entre par l'objet de consommation le mieux partagé, la culture, dans l'immense irréalité réalisée par le système spectaculaire marchand. Cette culture sera la gangue protectrice du pouvoir car c'est en son nom que l'enfant refoulera ses possibilités d'expression. Elle assujet-tit, comprime et délimite la pratique globale humaine, préparant ainsi l'acceptation inconditionnelle de l'individu à son rôle social défini, à la division du travail. Car la transformation de l'être par l'amputation de sa créativité permanente, au profit de sa spécialisation productive, ne sert à autre chose qu'à l'acceptation du travail, de la production économique attribuée. L'individu verra ainsi se substituer à sa réalisation totale, c'est-à-dire à sa réalisation créative, à son affirmation générale par le plein emploi de sa spontanéité, une fonction de producteur : sa transformation en élément économique établi, permettant le fonctionnement de l'infrastructure au profit de la bourgeoisie.
L'idéologie dispensée par le pouvoir est donc sa meilleure protection. La résultante de toutes les forces aliénantes de cette superstructure sera la démission et la condamnation de tout sursaut de spontanéité par l'individu, au nom de l'éthique de l'ordre et du travail. La jouissance et le jeu sont relégués comme nuisibles et méprisables. La liberté devient illusion et le credo du lycéen s'inscrit : « Arbeit macht Frei ». L'avenir réservé sera celui de flic.
Tout cela ne suffit pas à la misère de l'enseignement, il y manque la misère des enseignants. Ceux-ci, zélés défenseurs de leur rôle, poussent le grotesque et la pauvreté jusqu'à croire à la transformation d'un monde par la vertu d'un enseignement mieux dirigé, et, prolongeant leur bétifiante logique, arrivent à faire l'éloge de l'idéologie et de la culture en affirmant « les redoutables possibilités de l'intelligence » contre le pouvoir.
Poussant parfois l'incohérence jusqu'à soutenir la possibilité d'un renversement de structures par le simple changement du contenu et des formes de l'enseignement, sans voir que l'enseignement de l'inutilité a sa logique dans l'inutilité de l'enseignement. Voilà bien la soi-disant élite universitaire toujours à l'avant-garde de la contestation contemplative, satisfaite de sa pauvreté intellectuelle, incapable de saisir que c'est dans la totalité et par la radicalisation que se mène la lutte révolutionnaire. Enfermés dans leur méprisable fonction, ne pouvant saisir que leurs possibilités passent par le reniement de leur rôle, ils s'intègrent le plus facilement du monde dans le domaine idéologique dont ils suivent les pseudo-conflits et les modes en alignant leur « engagement » sur les différentes sectes représentées par les vedettes idéologiques du moment, de génération de sartriens en génération d'althussériens.
Il n'y a pas de professeurs révolutionnaires, il ne peut y avoir que des « révolutionnaires » qui exercent le métier de professeur.
L'impossibilité d'un changement radical de l'éducation est inhérent à l'essence même du terme. L'éducation est en effet rationalisée, c'est-à-dire qu'elle est conçue comme une succession d'éléments reproduits. La méthode de production, c'est-à-dire le phénomène de la prise de conscience, destinée à engendrer les
connaissances d'une manière active par l'intervention personnelle à l'aide du pouvoir imaginatif, est remplacée par l'absorption minutieuse et contrôlée de connaissances reproduites. « La rationalisation tue la prise de conscience qui est la méthode même du raisonnement » [2]. Le statisme et l'inertie des idées acquises pétrifient l'intelligence et assurent la garantie du système par l'impuissance du sujet à sortir des marges établies délimitant « la variabilité des réactions de conscience ».
Dûment pesées et mesurées sont donc les possibilités d'ouverture accordées par les enseignants, celles-ci appellent immédiatement des réactions dont l'ampleur et la puissance sont connues et permises. La polarisation sur certains thèmes sectoriels et partiels, obtenue par des pseudo-intérêts progressivement amenés, empêche la saisie totale des éléments par le plein emploi des facultés intellectuelles dans un sens de recherche où la prise de conscience ne serait pas enfermée dans un possible élaboré primitivement par l'éducateur.
L'éducation est et restera la courroie de transmission de l'idéologie dominante. Toute société a l'éducation qu'elle se donne.
Celle-ci est édulcorée, maniée, orientée, destinée à remplir sa fonction de passation de l'idéologie à la génération montante. Il n'y a pas d'enseignement « objectif » car il n'y a pas d'idéologie « objective ». L'acceptation d'un enseignement est l'acceptation du reniement de soi. C'est l'acceptation de la domination des objets sur la subjectivité. C'est l'apprentissage de l'économie bour-geoise, de la dépossession de ses valeurs créatrices et de la prise en main de sa vie réelle, au profit de la soumission à la réalité de l'illusion généralisée de vie. L'enfant accomplit le refoulement de ses élans vitaux par l'apprentissage et la pratique du comportement aliéné.
Le pouvoir étend sa répression sur l'ensemble de l'existence du jeune. De la cellule familiale à la cellule scolaire, l'insertion dans l'ordre est permanente. Respect et obéissance du père ne le cède qu'au respect et à l'obéissance de l'enseignant.
Cette continuité est tellement établie, que durant le mois de Mai les parents d'élèves reprochaient aux professeurs dits progressistes de se « substituer au rôle du père ». Admirable confession. Ainsi le relais fonctionne, quel que soit le lieu et le temps dans lequel évolue le jeune, son rôle de candidat à l'intronisation est permanent. Fils, écolier ou consommateur, la dépossession de son temps est entamée, qu'on lui impose respect, culture ou gadget, le processus de soumission semble irréversible.
Il apprend que sa possibilité d'imagination, sa capacité d'occupations ludiques et ses rêves ne sont qu'enfantillages. L'assurance lui en est tellement inculquée, qu'un complexe se crée vis-à-vis de son enfance qu'ils doit renier, en affirmant en toute occasion son accession à l'âge d'homme. Ce complexe poursuit également et surtout les formes d'extériorisation de l'enfance et : entre autres le jeu. Les loisirs consommables et partiels se substituent aux loisirs qu'il vivait et qu'il consumait. Les loisirs, totalité d'un temps ignorant la séparation entre le travail et les loisirs, permettaient la linéarité de moments vécus dans une succession sans rupture.
Le potentiel de consommation des loisirs des jeunes (scola-risés ou non), dans les sociétés développées économiquement, a augmenté proportionnellement à l'importance grandissante de cette couche dans l'éventail des générations. Cette importance a été immédiatement saisi par le marketing. Les moyens publicitaires ont suscités une domination spectaculaire plus intense en reculant les limites de la consommation individuelle et collective à des âges de plus en plus restreints, augmentant proportionnellement le nombre d'intégrés au système marchand. Le spectacle envahit une couche qu'il n'atteignait jusque-là qu'imparfaitement.
Le non-vie s'installa à travers une consommation qui emplit peu à peu la totalité du temps non scolarisé ou non laborieux. Elle alla jusqu'à créer une autonomie fictive de cette couche de nouveaux consommateurs en affirmant une suprématie du Jeune sur le Vieux, par sa possibilité d'accession à des produits de consommation qui lui sont spécialement destinés : « les jeunes boivent Coca-Cola ». Les générations n'adoptent plus le nom d'une période historique ou d'une découverte scientifique, mais le temps étant devenu an-historique par la pétrification d'une époque, elles adoptent le nom de produits marchands divers : « vous êtes de la génération Salador », etc...
En détournant en luttes de générations l'éternelle frustration du jeune dépossédé progressivement de sa vie, la non-vie rejette ses forces de refus dans des démonstrations de pseudo-révoltes, en réalités vraies démonstrations de consommation, calculant jusqu'à ses fausses destructions par un phénomène savamment dosé d'action et de réaction (notamment lors de passages de chanteurs dans un music-hall). Le spectacle joue sa fonction de domination absolue de la non-vie et son rôle de communication entre individus et entre couches sociales, dont elle assume même les limites.
L'évidence de l'aliénation de la scolarité rend d'autant plus épidermiques les réactions de révoltes des scolarisés. Mal intégré du fait d'un laps de temps relativement court écoulé depuis la fin de son enfance, l'écolier est enclin à une révolte instinctive et primaire face aux schémas qu'on tente de lui imposer. Mal à l'aise dans des structures de contrainte, il réagit généralement contre l'ordre que symbolisent l'école et la famille. Mais cette révolte ne connait pas son essence, elle n'est donc, sans objectif précis, qu'un conglomérat de pratiques ludiques. Il lui manquait d'être théorisé, c'est-à-dire que les lycéens et collégiens en prennent conscience. Il fallait effectuer la transformation de la lutte instinctuelle en lutte politique. Cette nécessité fondamentale permettant une effectivité jamais atteinte, devait être le point de départ à l'insertion des lycéens et collégiens dans le mouvement révolutionnaire général, en vue de la transformation radicale des conditions d'existence par la réalisation du projet révolutionnaire.
Si, jusqu'à présent, cette conscience a manqué aux lycéens, c'est en grande partie à cause d'une situation objective particulière qui ne leur permettait pas de se joindre activement et en masse aux traditionnelles manifestations d'un mouvement généralement provoqué par des incidences économiques directes qui touchaient essentiellement le prolétariat. Depuis Mai la démystification active, théorique et pratique, de l'aliénation superstructurelle, leur a donné la possibilité de la prise de conscience et la reconnaissance de leurs intérêts dans le combat. Toutefois le mouvement contestataire qui s'est développé dans les lycées, surgit pour la première fois dans une certaine conjoncture de crise qui devait produire l'explosion de Mai.
C'est en novembre 67 que pour la première fois l'on vit se joindre à une manifestation cinq à six cents lycéens qui s'étaient spontanément mis en grève et qui, venant de plusieurs lycées, s'étaient retrouvés aux côtés des étudiants et des ouvriers. C'est donc dans et par la spontanéité que ce que les groupuscules n'avaient pu réussir, les lycéens eux-mêmes accomplissaient : la mobilisation active.
Ils venaient de déclencher un processus irréversible de politisation et d'expression inconsciente de libération. Justifiant la banalité qui consiste à dire que les masses ont toujours une pratique en avance sur la conscience qu'elles en ont, il leur restait à en faire l'analyse concrète.
Le phénomène fut immédiatement interprété dans un sens spéculatif pour tous les groupuscules et autres politiciens. On chercha à organiser. Une poignée de militants trotskystes, trouvant là le rôle qui manquait au sens de leur vie, entamèrent la première phase d'unification, en prenant soin de transformer intégralement leur groupe en comité de liaison, comité de rédaction du journal qu'ils créèrent (Liaison) et comité provisoire préparatoire aux assises nationales. Le 26 février l'organisation lycéenne de masse naissait, ce furent les comités d'action lycéens.
En fait, l'embryon bureaucratique accomplissait son sacre en déposant des lauriers sur les têtes des « lycéens ayant réaliser un travail intense pour le mouvement ». Faute de justification de leur présence dans ce comité provisoire, une éthique du travail méritant en tint lieu. Ayant soigné leur popularité et prenant soin avant chaque réunion de procéder à un exposé politique et revendicatif par un de leur prétendant au vedettariat, ils imposèrent l'état de fait à quelques lycéens parisiens encore peu conscients de ce qui se produisait. Bien entendu les C.A.L. qui s'étaient formés ou se formaient spontanément en province étaient encore moins au courant de cette nomination honoraire et théorique. L'acte de naissance eut donc lieu devant trois ou quatre cents lycéens assemblés, sans que la masse lycéenne participante fut le moins du monde consultée.
L'organe établi, la lutte pour le pouvoir commença entre les groupuscules qui déployèrent un regain d'activité dans les Ivyées. pour recruter dans cette nouvelle clientèle qui affluait aux C.A.L., poursuivant ainsi ce qu'ils avaient entamé dans les comités Vietnam lycéens.
Une certaine décantation se fit, et l'on s'aperçut que le « bureau national » se composait en fait de petits cons J.C.R. et des inamovibles militants de la quatrième internationale appelés communément « pablistes » (de Michel Pablo, dirigeant trotskyste), démontrant l'incroyable instinct de conservation de sectes dont on ne sait si l'on doit s'étonner le plus de leur survivance miraculeuse ou de leur pauvreté, qui elle, ne l'est pas. Les apprentis bureaucrates, outre l'inestimable spectacle qu'ils offraient lors des assemblées générales, entamèrent leur jeu d'intrigues destiné à expulser leurs frères ennemis hors de la « direction ». A part cela, incapables de déployer une autre activité, ils pratiquèrent ouvertement la récupération systématique des actions déclenchées par les C.A.L. Exposant leur inconséquence, ils se firent les spécialistes des communiqués et des conférences accordés à la presse bourgeoise.
Avant, pendant et après mai, toutes les actions menées par les C.A.L. s'effectuèrent à l'échelle locale du lycée, dont seul le C.A.L. pouvait apprécier, comprendre, analyser et exploiter une situation en lançant les actions appropriées. Quant aux manifestations massives, telle que celle du 10 mai à Denfert-Rochereau, la structure fédéraliste permettait d'en appliquer le mot d'ordre par le collectif, représentant des C.A.L. de base qui en étaient les véritables instigateurs.
Tout cela se poursuivit durant une année, parsemée « d'assemblées générales » dont seuls les militants de Rouge étaient prévenus à l'avance, d'actions intéressantes menées par les C.A.L. de base et de communiqués de victoire des bureaucrates. Pourtant il se dessinait une hostilité accrue à l'égard de leur bureau national qui outrepassait grandement ses attributions de spectacle permanent.
Pour couronner les efforts déployés de la part des C.A.L. d'un côté et de la part du « bureau national » de l'autre, un congrès national fut décidé pour novembre. Après une admirable journée préparatoire dont le ridicule d'une parodie de débat parlementaire n'échappa qu'aux militants de Rouge (même pas aux pablistes), on vota un texte dit « de référence politique » qui n'était autre que le programme politique des cercles Rouge à l'usage. des C.A.L. Ceux-ci justifiaient ainsi leur main-mise sur l'appareil directionnel par une soi-disant orientation théorique.
La plupart des lycéens de province, étant peu au courant des luttes intestines parisiennes, laissèrent passer ce texte qui n'était voté qu'à titre indicatif.
La journée du congrès s'acheva, après d'interminables palabres insipides, sur le but poursuivi par le « bureau national », c'est-à-dire son remplacement, ou plutôt sa continuation, par la liste unique proposée par celui-ci pour le nouveau « bureau ».
Un bataillon inconditionnel de nouvelles recrues des cercles Rouge, dûment encadrées, et munies préalablement de cartes de vote distribuées par le bureau sortant, concrétisa la simple formalité de la passation du « pouvoir ». Rouge achevait ainsi sa lente et remarquable évolution allant d'un misérable militantisme à un misérabilisme militant. On put tout de même apercevoir l'opposition violente de la majorité des spectateurs de cette comedia dell'arte, qui manquèrent toutefois de cohérence en tolérant le dernier tableau et en ne manifestant que verbalement leur désapprobation.
Le plus sérieusement du monde ces messieurs offrirent une place à un membre de la Jeunesse Anarchiste Communiste, ce qui ne leur attira que des rires amplement justifiés. Quand aux pablistes, cruellement écartelés entre le respect qu'ils doivent à une si honorable institution et l'impossibilité de leur part à servir la propagande de Rouge, ils subirent dignement leur martyr et enterrèrent désormais leur espoir de remplacer un jour les militants de Rouge comme bureaucrates. En manquant ainsi la possibilité inespérée de balayer cette poignée de guignolesques irresponsables, les lycéens remettaient une fois de plus en question les C.A.L.
Les C.A.L. n'ont pas d'histoire. La lutte entreprise par l'action de l'ensemble des scolarisés est toujours au présent. Il est plus que temps de retrouver l'essence des C.A.L., c'est-à-dire l'action. C'est par et dans la radicalisation de cette action que peut s'effectuer la prise de conscience d'un combat révolutionnaire. La critique totale d'une société d'aliénation et d'exploitation doit se porter sur l'ensemble des structures qui la composent. C'est en mettant à jour l'articulation et l'interdépendance de l'infrastructure économique et de la superstructure idéologique que la démystification pourra s'accomplir. Mais la radicalisation de l'action ne peut se faire sur des thèmes polarisateurs privilégiés.
C'est à une somme d'aliénations que s'oppose la lutte révolutionnaire mais, préfigurant le dépassement du monde de la séparation, elle doit par son action constituer une totalité. [3]
Rompre avec des structures que l'on combat consiste avant tout à ne pas reproduire ces structures dans les moyens d'action employés. Il faut désormais que les lycéens assimilent qu'on ne combat pas l'aliénation sous des formes aliénées.
L'entrée dans le combat des scolarisés est certes le fait qui inquiète le plus la bourgeoisie. Alors qu'elle tolérait la contestation traditionnelle du milieu étudiant dont elle n'ignorait pas la pauvreté et l'inconséquence, elle ne pouvait accepter celle du milieu lycéen qui, par sa position, risquait de remettre en cause ses fondements moraux et idéologiques. En effet le lycéen, non encore sclérosé par les modes idéologiques et les sectes qui se disputent le droit de représenter les élans révolutionnaires des étudiants masochistes, peut, par sa pratique, trouver des formes spécifiques d'action. Non attaché à l'éthique du travail qu'on tente de lui imposer, il sait réagir par des formes d'activité ludique (par exemple le chahut) qui laissent présager qu'il peut, en orientant et en développant ses possibilités, renverser les notions bourgeoises et retrouver les valeurs qu'on tente de lui substituer.
De plus, se trouvant à l'intérieur de la cellule aliénante de base de la société, la famille, il perturbe les relations hiérarchiques établies. La réaction significative du Pouvoir a été de faire appel à tous les parents pour rétablir l'ordre en menaçant notamment de faire payer les dégâts matériels par les familles de scolarisés. La police, dernier rempart du pouvoir mais inefficace contre l'extension du mouvement, est remplacée dans sa fonction par la première défense du pouvoir dont elle est la justification, plus habile à enrayer ce phénomène.
Les C.A.L. peuvent désormais s'engager dans la voie du double pouvoir. Préfiguration de ce que pourraient être des conseils lycéens, ils peuvent profiter de la caserne qui est la leur pour entamer un processus de pouvoir révolutionnaire. Chaque C.A.L. peut par son action concrétiser, dans un premier stade, la notion de contrôle lycéen, c'est-à-dire la prise en main des pouvoirs effectifs concentrés entre les mains de l'administration. Le pouvoir de diffusion d'une certaine culture doit lui être retiré, non pas en pactisant ou en grignotant ces pouvoirs, mais en instaurant un pouvoir parallèle. Pouvoir parallèle dont les activités ne consisteraient pas uniquement à assurer une contestation active des idéologies par ses débats parallèles tendant à ruiner la possibilité d'effectuer des cours, non plus que de prendre en main les intérêts lycéens en établissant une structure parallèle permettant l'élimination des rapports dirigeants-dirigés. Le pouvoir de ce « conseil », devrait lui permettre d'assurer aux scolarisés la possibilité d'entamer leur libération totale en se livrant à diverses activités, et en employant aux mieux les locaux dont ils disposent. La critique et la récréation perpétuelle de la totalité de la vie quotidienne, avant d'être faites dans les conditions de l'oppression présente, et pour ruiner ces conditions. [4]
L'élan révolutionnaire étendu aux lycéens s'est généralisé. Dans les pays capitalistes comme dans les pays bureaucratisés la lutte de libération est entamée, rien ne saurait l'arrêter. La génération actuelle des scolarisés versée dans l'université, pourra accomplir la reprise effective de la totalité de la vie, en écartant toutes les entraves que les actuels étudiants chérissent amoureusement. Les lycéens de Tokyo ont montré, en s'alliant aux manifestations du Zengakuren, l'apport important de leur radicalisme. En Italie, en Allemagne, aux Indes, au Sénégal, les scolarisés sont descendus dans la rue et ont obligé la répression à se démasquer. Les jeunes noirs de Watts et de Harlem ont eu une part importante dans les émeutes révolutionnaires qui ont fait trembler les défenseurs de l'American Way of Life à l'usage de la bourgeoisie.
La révolution sera totale. La victoire du prolétariat verra l'achèvement du projet révolutionnaire. L'autogestion généralisée est le but vers lequel tend le mouvement. La préhistoire finira avec ses représentants, l'histoire réelle des hommes pourra commencer. Les scolarisés peuvent imposer une dynamique radicale jusqu'à l'instauration du pouvoir des conseils ouvriers.
La bourgeoisie internationale aux abois, elle colmate crises économiques, elle colmate crises économiques, financières ou politiques de plus en plus difficilement. Dans les lycées, à l'université, elle tente d'associer ses exploités à leur propre exploitation. Ultime thérapeutique : la participation alliée à quelques réformes superficielles qui ne peuvent (comme toute réforme) modifier le système. Contre l'avènement de la société sans classes, on offre aux lycéens le changement d'une notation de 1 à 20 pour une notation de A à E.
Il s'agit maintenant de vivre, contre les médiocres et les minables qui se battent pour résoudre leurs problèmes miettes d'un pouvoir anachronique [5]. La révolution totale se fera sur les corps des représentants du vieux monde.
Lycéens, à vous de jouer !
[1] Passer outre est formé par d'anciens de Socialisme ou Barbarie proches des situationnistes et de jeunes anarchistes de la revue Noir et Rouge, tous plus ou moins passés par le mouvement du 22 mars. Le titre de cette brochure se réfère explicitement à la brochure situationniste De la misère en milieu étudiant, publiée trois ans plus tôt à Strasbourg, qui avait marqué son époque et participé à la politisation de beaucoup d'étudiants.
[2] Cf. Asger JORN : « Critique de la Politique Économique ».
[3] Cf. ARCANE, n° 3.
[4] Cf. Internationale Situationniste n° 6.
[5] Il n'est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni Castro, ni Mao.
02.11.2026 à 13:21
dev
L'Époque | Boum Boum Entretien croisé avec Laurie Lassalle et Matthieu Bareyre
- 2 novembre / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, Littérature, 2
Cette semaine, cinéastes de notre temps s'est entretenu avec Laurie Lassalle, réalisatrice du film Boum Boum et Matthieu Bareyre, réalisateur de L'Époque. Deux films puissamment d'actualité, encore à voir en streaming gratuit pendant une semaine sur lundimatin.
« L'idée était de mettre un réalisateur face à un autre réalisateur, qu'il soit mort ou vivant – même si on s'est vite aperçus que la rencontre avec les vivants présentait un plus vif intérêt. »
André S. Labarthe
Ensuite, ce qui a fait événement pour moi, c'est la parole, une parole en train de se libérer. J'ai voulu filmer ça : le débordement des corps en colère et cette parole, rendue inaudible par les médias. J'ai été touchée par les premières discussions, qui racontaient les vies de déclassés, de gens cassés, de gens qui galèrent et qui représentaient la majorité d'une population.
Ce qui provoque puis guide un film est souvent une question. Elle a surgi comme les GJ : “D'où vient votre colère ?” Si je me la pose sincèrement et qu'elle résonne auprès des gens filmés, c'est qu'elle est juste. Après il faut trouver la forme, comment le film peut plonger dans la question. Souvent un élément inattendu me déplace de mon premier geste. Faire un film documentaire immersif ressemble à circuler dans une émeute : c'est l'instant et les corps qui dictent les mouvements, un art du moindre geste, une “discipline de l'attention”, comme le disent Isabelle Frémeaux et Jay Jordan évoquant elles-mêmes Starhawk. Ce qui fait événement est donc politique, social, mais aussi intime. Ce sentiment de libération de la colère était une immense joie : le paradoxe de ces sentiments mêlés m'intéresse.
Matthieu Bareyre : La première brique, c'est le titre. Je commence par là. Tant que je n'ai pas de titre, je ne me lance pas dans un film. Il est comme un repère posé de l'autre côté du temps du film.
Pour “L'Époque”, j'ai trouvé ce titre très rapidement, dans les trois jours qui ont suivi les attentats de janvier 2015. Je pressentais que nous étions en train de vivre une bascule, que nous changions d'ère et d'air, de contexte global, politique, et que nous pourrions résumer ainsi : la disparition des libertés au profit d'une conception répressive de la sécurité.
J'ai passé des heures à griffonner des titres possibles sur des pages blanches, et puis j'ai fini par écrire “L'Époque”. Et j'ai fait intérieurement le pari que la jeunesse de ce pays n'allait pas supporter la diminution forcée de son amplitude existentielle, qu'elle allait explorer tous les moyens possibles pour déjouer cette compression de son destin, de la fête à la révolte, de la discussion au cri, du mot trouvé au pavé lancé. Tout le film était déjà là, dans ses principes fondamentaux, sa dialectique de contrôle et de liberté, de mort et de vie, avec l'État, les études et le marché du travail d'un côté, et la danse, les rencontres, l'amour, l'ivresse, toutes les formes de débordements et de déprises de l'autre.
Si la rue m'attirait, c'est aussi en réaction à mon film précédent, “Nocturnes [1]”, tourné pendant deux années dans l'hippodrome de Vincennes. J'avais dépensé une énergie incroyable avec la productrice du film, Cécile Lestrade, à tenter d'obtenir les autorisations de l'hippodrome, tout en filmant presque chaque semaine de façon complètement clandestine, me faisant passer pour un journaliste d'Equidia. Je trouvais absurde de dépenser autant d'énergie et de temps pour obtenir des autorisations et trouvait libérateur de pouvoir sortir de chez moi avec ma caméra dans le sac et d'aller filmer dans l'espace public. C'était bien sûr sans comprendre encore à quel point l'espace public de la mégapole était lui-même grignoté par le privé, les interdictions, les autres caméras, celle de la surveillance, et le contrôle policier. Mais ça, j'allais avoir trois années de tournage pour le découvrir.
LL : Pour moi le plus difficile n'est pas de commencer, mais de finir. À quel moment et pourquoi on referme un film ? C'est un inconfort de filmer, un arrachement de finir.
Ma question maintenant, c'est : comment continuer ? Faire des films politiques précarise : on met les mains dans le cambouis du monde, on n'est pas payées pendant des mois, il faut travailler à survivre en parallèle. Le documentaire de création est le dernier maillon de l'industrie du cinéma d'auteur, et même là, personne ne sait faire sans argent.
En face, il y a Bolloré, une hécatombe se prépare. Il faut créer nos propres structures de financement, de fabrication pour rester libres, il faut s'allier. J'imagine une mise en commun des moyens de production, des coopératives de cinéma, des échanges de savoirs. Avis aux cinéastes et producteurices !
LL : Les vidéos tik tok des lycéen.n.e.s sont ultra-créatives, elles renouvellent le genre.
À la différence des films médiatiques ou de propagande qui travaillent sur ce qui a lieu dans l'immédiat, le cinéma s'inscrit dans une durée ample, et permet de raconter les choses autrement que tenu par l'urgence de convaincre ou d'éduquer. Le cinéma est une manière d'assembler des regards.
Il y a plusieurs niveaux. D'abord, je voulais être sincère même si le geste est périlleux : dans la lignée des petits récits qui fabriquent l'Histoire, je crois que cette intimité relève du champ politique. Comment confronter le désir et la colère - deux élans puissants, comme Eros et Thanatos - et qu'est-ce que ça fait “alchimiquement” quand on les met ensemble ?
Ensuite, la lutte n'est rien sans les affects entre les gens : l'amitié, la colère, le besoin de justice, l'amour. Je parle de l'amour aussi comme forme de solidarité, de pulsion de vie ; contre la pulsion mortifère d'un Etat guidé par le néolibéralisme et un fascisme rampant, qui n'ont de cesse de séparer les gens.
Parfois, je pense au corps sans organes de Deleuze et Guattari et j'ai une vision : mille colères comme des forces qui mettent en mouvement des organes, un bordel de sensation qui flotte dans l'air parmi les lacrymos. Ce gloubi boulga devient un, une foule organique sans organisation. Un corps polymorphe monstrueux. Ces moments sont autant improbables, inespérés, que littéralement magiques. Le cinéma m'aide à voir les béances, les failles d'un monde, dans lesquelles peut s'engouffrer quelque chose de très poétique. Filmer à ce moment-là ressemble à cette phrase de Deleuze à propos de Bacon « en art, il ne s'agit pas de reproduire ou d'inventer des formes, mais de capter des forces ». Et à la fois, c'est très concret : les corps ensemble, c'est l'un des sentiments les plus beaux et puissants que j'ai pu vivre politiquement. Dans les moments de répression, la solidarité m'apparaît comme un instinct de survie collective. Ça m'émeut beaucoup.
D'ailleurs, l'émeute, comme le précise Ritchy Thibault, est l'expression d'une émotion collective : les masses se meuvent et s'émeuvent.
On pourrait croire qu'ensuite, la parole défait cette illusion. Mais ce n'est pas tout à fait ça. Les corps aident la parole à s'accorder. On se comprend mieux quand on se voit dans le monde réel. Les manifs c'est aussi ça : quitter instagram et se donner à corps perdu avec les autres, des inconnu.e.s, pour un monde meilleur. Les rageux n'ont rien de mieux à proposer.
Mes deux longs-métrages Boum Boum, Forêt rouge [3] (et le suivant) racontent cela : des communautés en lutte.
Je ne sais pas si je « fuyais le centre ». Mais je dois admettre que ta formule me marque, car elle me ramène à l'état d'esprit qui était le mien au cours des 4 années de fabrication. J'avais une façon de penser par contradiction. Dès que la production essayait de m'insuffler une idée qui lui semblait bonne, je prenais le contre-pied. Je ne trouvais aucun intérêt à aller filmer, comme me l'avait conseillé le producteur, la soirée d'intronisation d'Emmanuel Macron au Louvres. Ce sont des évènements fabriqués pour les médias et il me semblait impossible d'y trouver autre chose que son déroulé programmatique. J'étais très inquiet, toujours en doute sur ce que je faisais et je compensais sans doute en surprotégeant le film. Quelque part, même si je ne retenais aucune de leurs idées, elles m'ont beaucoup servi, car elles m'indiquaient où placer le curseur.
Le centre, pour moi, c'était aussi ce qu'il y avait déjà sur les écrans français. Dans ce film, je voulais y mettre tout ce que je ne voyais pas dans le cinéma français. J'avais une connaissance assez précise de la production française des années 2010-2015, et j'avais identifié tout un ensemble de points aveugles : la jeunesse, les rapports de classe, l'État, la police, les classes populaires. J'avais cette conviction que le centre est peut-être le dominant et au cœur de toutes les attentions, mais ce n'est jamais lui qui « fait l'histoire ».
LL : Comme Matthieu, ce n'est pas l'événement qui m'intéresse, mais ce qui s'y vit concrètement et ça se passe souvent hors champ : dans BB une histoire d'amour au milieu d'une tentative de révolution, dans Forêt Rouge la naissance d'un attachement au vivant au cœur des expulsions.
L'imaginaire à défendre est ce qui m'occupe le plus. Face à cette question éculée “Que peut le cinéma ?” à laquelle on est tenté de répondre : rien, toujours rien. Aujourd'hui je répondrais : le cinéma peut raconter des imaginaires, mis à la marge par les dominants. Les histoires qu'on se raconte nous font agir. Le cinéma doit lutter pour faire exister, voire inventer, d'autres imaginaires.
Exister en tant que corps à la caméra, se situer géographiquement, c'est se situer politiquement. Je me place alors le plus intuitivement possible, là où je retrouve la sensation du geste, du moment, d'un regard : être à côté des corps en action est une manière de me tenir dans le mouvement. Je vis les choses en les filmant, je mets mon corps en jeu, je prends des risques avec les autres. J'essaie de me représenter leur regard, de le remettre en scène au cadre.
J'ai une approche matérialiste de l'esthétique : c'est le matos qu'on a qui détermine le style. Dans FR, j'ai trouvé plus simple d'être dans l'ombre, à l'abri d'une barricade ou d'un arbre. Les premiers plans nets sont devenus des figures de style - ce sont aussi des manières de se protéger physiquement. Et de protéger l'identité des personnes en action dans le flou de l'arrière-plan. Cette double nécessité nous amène à nous mouvoir proche de la terre, à ramper à côté des souches, des tritons palmés et des grenades lacrymo. Et à filmer beaucoup de pieds, de mains pour éviter les visages. Ces contraintes matérielles, politiques et formelles donnent le style et le point de vue.
Si je filme avec un 50 mm et que je veux cadrer un visage, je dois me rapprocher donc l'autre sait immédiatement qu'iel est filmé.e. Cela détermine ma relation avec les personnes filmées, mais aussi un style : le portrait. Dans BB ce sont les personnes qui déterminaient où je me plaçais : elles venaient toujours trop près pour me parler et débordaient du cadre, je devais sans cesse reculer pour faire le point, en mouvement et parmi la lacrymo, ce n'était pas simple. Au montage, je me suis dit : eh bien voilà, ce mouvement déborde jusqu'au cadre. Ça a donné cette couleur un peu chaotique du film, très proche de ce que j'ai vécu du mouvement. Ça faisait sens. Ces visages qui débordent sans cesse s'allient à une parole qui déborde, une colère qui déborde, un amour qui déborde. Bref un film de débordement. L'enjeu était de retranscrire ce sentiment de tout ce qui déborde. Et sa nécessité vitale.
Je crois à un rapport charnel au territoire, ici à la rue. Je ne me sens pas très bien à l'intérieur. Un jour j'embourgeoiserai peut-être mes films, mais pour l'instant, pas un ne se passe “dedans”. Tous sont ancrés dans un dehors. “Je suis Gong [4]” est le portrait d'une cité à Grigny, La Grande Borne, autant que des jeunes qui y vivent. “Les Fleuves m'ont laissée descendre où je voulais [5]”, un road movie dans la campagne landaise. BB, un huis-clos sur les Champs-Élysées. FR, la forêt qui devient une maison. L'extérieur est plus rassurant pour moi, le paysage se raconte comme un visage. Je ne fais pas grande différence entre une cité et les humaines qui la composent : iels font partie de la cité, la cité les constitue, les façonne, leur donne parfois une langue. Pareil pour la ZAD : plus on y vit, plus ce territoire finit par nous habiter.
Dans BB, c'est un peu différent mais il y a tout de même un rapport viscéral à la rue : c'est “la plus belle avenue du monde”, celle des plus riches et on va se la réapproprier, leur arracher, la rebaptiser, la faire flamber pour la faire renaître. Un jour de la semaine, ce territoire des ultra riches appartient aux ultras pauvres, aux sans-voix, aux sans visage. Le film vient remettre les choses à l'endroit. Cet “endroit” se trouve dans l'envers du décor le plus arrogant et le plus célèbre de France.
Avec l'écriture ou le dessin, tu prends un crayon, une feuille. Je suis de la team caméra-œil, cinéma vérité : aller dans la rue, interroger les gens, capter le surgissement. Ce qui surgit dans la rue exige de ne pas attendre les financements, donc de filmer sans argent. Au moment du tournage de BB je n'avais pas de prod, j'avais mon intermittence, ce qui m'a permis de le faire. Je n'aurais jamais pu faire ce film sans ce statut qui est précieux, unique au monde. Et qui dit aussi : être artiste est un métier.
MB : Ce qui est intéressant avec le documentaire, c'est la difficile leçon d'humilité que nous prenons constamment, dans toutes les situations. Car il est rare que les documentaristes décident pleinement de l'endroit où ils veulent placer la caméra. Le travail est souvent d'évaluer où il est d'abord impossible de la placer, pour de très nombreuses raisons. D'autres forces décident pour nous, tout au moins réduisent considérablement nos possibilités. Les places sont très souvent déjà prises, par les personnes, leurs trajectoires, leurs rites et tout un système tacite d'interdictions et d'autorisations. Il faut connaître la règle du jeu. Or cette connaissance ne peut être acquise que pour une longue fréquentation des lieux et des personnes. Cette place peut aussi se dealer, faire l'objet d'une négociation avec les personnes. Bien des choses sont possibles, mais ce n'est jamais seul que nous prenons la décision. Une situation préexiste et nous, nous en trouvons les recoins, les plis, les angles morts.
LL : Comme le dit Matthieu, la place est aussi celles que te donnent celleux que tu filmes. J'aime déroger aux règles pour imaginer une forme qui s'adapte aux personnes filmées. La tension entre la place qu'il est possible de prendre au sein d'une communauté et celle dont je rêve pour la forme idéale du film. C'est cette tension qui décide de la distance du pont entre deux regards. J'aime arriver à peu près au milieu du pont, me nourrir de la manière d'exister au monde de celleux que je filme et de ma propre vision. C'est cela le regard du film. Pas juste quelqu'un qui a une vision et la réalise avec tous les moyens possibles. Quand bien même il aurait tous les moyens, le film prend la forme de ses accidents, des hasards accueillis. Dans BB, je trouvais particulièrement fort que les personnes aient besoin de surgir. Alors le film a simplement pris cette forme.
Pour moi c'est cela honorer la matière - le réel, les personnes, les choses filmées. Leur trouver une forme bien à elles. Je ne dis pas que le style ne m'intéresse pas, au contraire. Mais je crois au style comme une composition de différentes dimensions.
Je trouve beau ce premier moment où on découvre un visage sous l'œil de la caméra. Et comme on est en mouvement, on peut être séparé à n'importe quel moment : c'est une première rencontre et peut-être la dernière. On va se perdre, alors je dois capter tout ce que je peux, il n'y aura pas de seconde chance. J'ai aimé cette façon de rencontrer les gens à ce moment. Ça ne veut pas dire que dans la vraie vie je n'ai pas tissé des liens avec les personnes rencontrées : des personnes de l'Assemblée des blessé.e.s, les Mutilé.e.e.s pour l'exemple, notamment Vanesa Langard qu'on voit au sol au début, qui a été très gravement blessée par un tir de LBD. Ces images ont servi à son procès. Ce sont des liens spéciaux, c'est le film qui m'a amenée là, à être bouleversée par ces blessures, par une parole, par ces regards.
Dans FR, je commence avec une équipe de la Fémis pour finir avec une équipe de camérades fous furieux de la lutte. C'est un mode de fabrication qui raconte totalement l'histoire du film et de ma propre politisation : d'une petite équipe de tournage que je ne savais pas bien guider, le collectif a donné une autre direction au film
Comme le dit Matthieu, le documentaire t'oblige à l'humilité et les gens filmés avaient une exigence de confiance absolue. J'ai dû revoir mes visions d'équipe. Et pour un technicien pro, ça va quelques jours de pas être payé, dormir dans un cabanon ou un dortoir. Mais à un moment, c'était plus simple pour moi d'être seule. Et de trouver des compagnons de lutte qui filmaient aussi. C'était le bordel mais un bordel si joyeux que je ne l'oublierai jamais. Ces camérades sont restés des amis de lutte et de cinéma. Et je suis reconnaissante de leur présence, au-delà des images qui sont pour certaines les plus belles du film : celles de Thibault Jacquin, Alberto Ploquin, Guilhem Murat, Louise Rock et de Michel Dartois, un habitant de la Zad.
MB : J'ai deux envies, contradictoires : la première, c'est d'être toujours à deux, une personne au son, une autre à l'image. Car j'ai le sentiment que c'est seulement lorsque le son et l'image existent pleinement, sur deux lignes séparées, que le cinéma peut commencer. C'est ainsi que j'ai pu tourner une partie de Nocturnes, l'intégralité de L'Époque et 95 Stories, un film que j'ai tourné il y a quelques mois dans deux cités de Pontoise.
Le deuxième, c'est d'être seul, pour l'allègement logistique que cela représente et parce que je cherche, sur les tournages, à faire disparaître l'idée du cinéma dans la tête des gens que je regarde, me faire oublier et créer les conditions d'une intimité réelle. C'est ainsi que j'ai tourné la totalité du Journal d'une femme nwar [6]. Mais comme Laurie pour Boum boum, je n'en reviens pas d'y être arrivé. Tourner seul un reportage me semble tout-à-fait faisable. Mais tourner un film t'oblige à t'oublier et à empiéter dangereusement sur tes propres limites.
Je n'ai pas résolu cette contradiction. Je la pense insoluble. Je crois que j'adapte à chaque projet, trouve des solutions appropriées. Ce qu'on gagne quelque part, on le perd ailleurs.
Chaque rencontre après L'Époque, des gens me demandent comment j'ai fait pour obtenir une telle intimité, comment je fais pour que les gens me fassent à ce point confiance. J'ai mon idée. Mais cette intimité n'est rien à côté de celle qui traverse Le Journal. J'en viens parfois à me poser une autre question : est-ce que l'intimité est vraiment l'affaire du cinéma ? Je ne le crois pas fait fondamentalement pour ça. Évidemment, nous en faisons autre chose, et c'est ce mésusage qui le rend peut-être artistique. Mais cela se fait souvent au prix de la santé et de la vie. Je ne crois pas que nous vivons réellement en faisant un film. C'était mon idéal pendant longtemps, la disparition de la frontière de l'art et de la vie. Mais nous n'oublions jamais que nous faisons un film. Nous autres, nous poursuivons une œuvre qui peut prendre le pas sur tout. Peu importe ce qui s'offre à nous, une fois lancés dans un film, c'est lui qui commande.
Le choix des personnes avec lesquelles nous travaillons est de loin le plus fondamental que nous ayons à faire. Il n'est pas seulement question de métier, mais de relation humaine. Il en va des techniciens comme des comédiens.nes. Tout le film sera une conséquence de ce choix inaugural. L'Époque n'aurait jamais eu cette forme sans Thibaut Dufait, ingénieur du son, qui fut une personne avec laquelle j'ai discuté du film quasiment tous les jours pendant les trois années de tournage ; 95 Stories [7] et Le Journal d'une femme nwar sont ce qui reste de deux films impossibles, mais sans Houssem Bokhari, je n'aurais même pas pu montrer ces deux impossibilités. Je me dis souvent que, n'ayant pas fait d'école de cinéma, les techniciens.nes furent pour moi les personnes qui m'ont le plus appris. Je pense en particulier au monteur Matthieu Vassiliev, qui m'a transmis dès 2013-2014 ce qu'il connaissait du montage et m'a aidé à trouver une autonomie de travail, mais aussi à Stéphane Rives, brillantissime monteur-son de L'Époque et du Journal. Dans le champ théâtral, pièce après pièce, Patrick Jammes continue de partager avec moi les bases de son esthétique. De façon générale, je m'entends plutôt bien avec des gens d'humeur aventurière, qui trouvent un certain plaisir à ne pas faire les choses dans “les règles de l'art”.
La violence, ce sont les morts dans les banlieues sans que ni la justice ni la vérité soient établies. Dans BB, Ramata Dieng le dit parfaitement, et son regard face caméra nous renvoie à notre ignorance. Soudain, il est risqué pour n'importe qui de manifester dans la rue. En 2018, Vanessa Langard manifeste pour la première fois avec les Gilets jaunes : victime d'un tir au LBD, en moins d'une seconde, sa vie bascule. Perte de la vision, nécrose cérébrale, douleurs permanentes. Huit ans plus tard, aucune justice ne lui a été faite. Elle a rejoint l'Assemblée des blessées et des liens se sont créés entre les GJ et les familles de victimes de violences policières des banlieues. À cet endroit, quelque chose a convergé.
J'ai vu des blessures de guerre, ça m'a habituée à un certain niveau de violence. Mais s'y habituer c'est laisser une part de soi sur le bas-côté. Ça nous revient dans la gueule à un moment. Et aujourd'hui comme beaucoup, je vais manifester la peur au ventre.
Sur la violence : je suis fatiguée de ce mot, usé à cause de Cnews. Quand on voit comment ils matraquent des jeunes, les mettent à genoux, les violent, les humilient avec leur fantasme de “classe qui se tient sage”, arrachent leur vie en fracassant une mâchoire, une main, un bras, un oeil. Je ne comprends pas les personnes qui arrivent à voir quand-même la violence d'une poubelle brûlée. Ça n'a aucun sens. Ou plus exactement ça a un sens bien précis : saccager le mot “violence”, retourner les mots pour retourner les cerveaux.
Mais à ce stade de mépris, la colère est impossible à négocier. Les films sont aussi là pour remettre à l'endroit le sens des mots, des choses. Pour que ce que nos dirigeants veulent tenir caché et soumis soit regardé et écouté.
La joie est notre meilleure arme. On l'a vue avec l'inventivité des lycéen.n.e.s qui nous ont redonné le droit à l'insouciance. Leur joie m'a beaucoup émue. Elle est subversive. Le pouvoir ne supporte pas de perdre la surveillance des corps et le contrôle des affects. Il nous veut tristes et soumis. Ne cédons jamais sur notre joie ni sur notre désir.
MB : La violence a existé tout au long de mon enfance, je me considère en partie comme un de ses produits et elle est présente de façon différente dans tout ce que j'ai écrit ou filmé. Je tournerais sans doute autour d'elle toute ma vie. Peu importe où elle a lieu dans le monde et la vie, je la vois comme une aberration qui révèle l'aberration qui la produit, une amoralité qui révèle les origines immorales de notre morale.
Pour L'Époque, les situations violentes furent très nombreuses, puisque j'ai filmé autant que j'ai pu l'ensemble des manifestations sauvages qui ont eu lieu depuis la COP21 de 2015 jusqu'à celles qui ont émaillé les 2 tours de l'élection présidentielle. Je serais sans doute terrifié à l'idée de retourner avec une caméra au milieu des tirs. Et comme la plupart des gens, je ne pars plus en manifestation le cœur léger, mais l'esprit soucieux. Ce qui vaut dans le cercle familial, amical ou amoureux vaut pour le monde du travail ou la politique : nous relevons nos seuils de tolérance à la violence, parce que nous y trouvons un intérêt, parce que nous sommes lancés dans un processus. Le film nous protège bien sûr, pas seulement à la manière d'une banderole ou d'un masque rituel. Quand je me suis fait arrêter en 2016 et 2017 et lors de mes deux garde-à-vues, j'ai mesuré, dans les réactions ou le regard des avocats ou de l'OPJ, que « cinéaste » restait un statut, un privilège protecteur. Ils se demandaient ce que je faisais là, je n'avais pas « le profil » comme l'avocate m'avait dit.
Autant que j'ai pu, je me suis méfié de ce que la violence subie provoquait en moi. J'ai vu beaucoup de gens que je suivais ou même des amis se laisser transformer par la violence et perdre de vue leurs objectifs. C'est d'ailleurs l'une des grandes perversions des violents, l'espoir de nous transformer en leurs semblables. La violence est le piège que le violent nous tend. Encore une fois, le film me protégeait de ce piège, non seulement de la violence des autres, mais aussi de ma propre violence.
Quand en avril 2017, alors que je suivais un petit groupe de manifestants, une équipe de la BAC nous font dévaler en nous tabassant deux étages d'un escalier haussmannien avant de m'envoyer 17 heures en garde-à-vue, la seule chose que j'ai en tête à ce moment-là, c'est de trouver une solution pour ne pas qu'ils trouvent les rushes. Car je savais qu'ils pouvaient s'en servir pour faire des problèmes à celles et ceux que je suivais. Du moment où la BAC enfonce la porte de l'immeuble jusqu'à ma sortie de garde-à-vue, ma principale préoccupation, c'est : comment cacher les rushes. Je considère que je suis responsable de ma mise en danger pour parvenir à un film, mais en aucun cas ce film doit compliquer la vie des autres. Sur le moment, ce souci m'aide donc à garder la tête froide.
Sans le film, je serais bien plus vulnérable à la violence, et je ne sais pas où tout cela m'aurait mené. On ne compte plus les personnes comme Christophe Dettinger qui, révulsées jusqu'au cœur par une situation de violence ou d'injustices, l'ont payé jusqu'à l'absurde par de la prison ferme. Bien sûr, comme il le dit lui-même, il a “gagné en dignité”. Mais il n'est jamais anodin pour le corps et le cerveau de prendre des coups, jamais non plus d'en donner. Tout cela se paie cher. Une fois l'excitation retombée, il faut vivre avec et on n'a pas idée à quel point la violence peut peser lourd, à quel point elle ankylose nos vies. Je pense avoir perdu des années, quasi-immobilisé, à me remettre de certaines violences. C'est pourquoi il faut trouver des solutions pour s'en préserver et ne jamais perdre son cap.
Et c'est encore une question matérielle ! Vu comme j'étais équipée - appareil photo, 50 mm fixe, micro sur la caméra, c'est tout. J'étais très loin des équipements tv. Les GJ repéraient vite que j'étais indépendante et venaient vers moi, certains comme s'ils s'adressaient à Macron en direct, je trouvais ça fort car bizarrement à la tv, on le voit peu : ils venaient articuler leurs colères, des revendications de justice, de dignité. Le simple fait qu'une femme à la caméra les écoute, prenne le temps, c'était déjà un espace-temps inhabituel.
Parfois je repérais des personnes, je parlais avec elles, parfois c'était Pierrot et on leur proposait simplement de continuer la conversation avec la caméra.
Je n'avais qu'une question et elle déclenchait souvent un torrent de paroles qui me semblait précieux. Quand une question ne fonctionne pas, on le sait très vite. Marker et Lhomme demandent “c'est quoi le bonheur ?” moi : “D'où vient votre colère ?” Voilà, tout est dit. On n'est vraiment pas à la même époque : en 68 la France était prospère et les jeunes avaient un avenir, leur révolte était dirigée contre les vieux qui gardaient le pouvoir. Aujourd'hui les jeunes ne voient aucun horizon, leur colère est une pure rage, et elle est parfaitement légitime. J'ai voulu y montrer ces visages. Cette question, c'était à mon sens la seule que je pouvais leur poser. Matthieu aussi avait je crois une question pour L'Époque, ça concernait les rêves, je crois quelque chose comme : “À quoi tu rêves la nuit ?” C'est une très belle question qu'il faudrait reposer aux lycéens dans la rue aujourd'hui.
MB : Oui, il y avait “est-ce que tu fais des rêves la nuit”, mais j'avais d'autres questions, comme “Qu'est-ce qui t'empêche de dormir ?”, “Quand est-ce que tu te sens libre ?” Je n'avais pas une seule question en tête, mais plusieurs, qui me permettaient d'engager la discussion.
LL : J'ai aimé être débordée par cette parole. Je tenais à laisser déborder au montage, à ne pas trop couper : à montrer ce qui est coupé à la tv, mais aussi les maladresses, les approximations. Ce ne sont pas des spécialistes qui parlent. Ce sont des personnes très en colère. Je voulais garder le mouvement des corps pour ne pas perdre cet élan de la pensée en train de se fabriquer, qui se déroule autrement dans le mouvement. Et la parole est parmi la foule, je voulais qu'elle émerge de cet instant collectif, des corps ensemble. Les gens m'auraient parlé bien différemment assis tranquillement dans leur canapé, seuls dans le silence.
Je voulais faire dialoguer toutes ces paroles, tisser un fil au montage pour recréer la sensation de ces manifestations : non pas une unité illusoire, mais une composition très disparate de gens qui convergent contre le mépris des classes dirigeantes.
MB : Je suis un solitaire que les autres rendent plus heureux que ce à quoi la solitude me destine. Ce n'est jamais simple de briser cette solitude, car, disons, c'est ma pente, mais rien ne me rend plus heureux que d'être en contact avec les autres.
Je trouve assez difficile de faire des rencontres dans la vie. La plupart sont assez superficielles ou succinctes. Quand je vis une rencontre forte ou suis témoin d'une situation intéressante, je trouve dommage de ne pas avoir eu ma caméra avec moi. Je crois que je pense tout le temps au cinéma, qu'il ne quitte jamais mon esprit, si bien que parfois je me dis que ça ne me dérangerait pas que toute ma vie ne serve finalement qu'aux films. Evidemment, ces mêmes rencontres ou évènements n'auraient sans doute pas eu lieu, ou pas de la même manière, en présence de ma caméra. La caméra crée autre chose, des rencontres d'ordre cinématographiques. Les personnes rencontrées aussi ont besoin de ma caméra. Sinon elles passeraient leur chemin. Nous trouvons tous les deux un intérêt à nous parler avec cette caméra entre nous.
MB : Tout film doit à mes yeux être une aventure de montage. Je vais même aller plus loin : tout ce que je fais, tout ce que j'écris, réécris, filme, enregistre, essaye, tout le temps à chercher des financements, à penser l'équipe, les lieux, les personnes avec lesquelles travailler, n'a à mon sens qu'une seule finalité, celle du montage. Même en fiction, le jeu des comédiens ou des lumières ne seront toujours à mes yeux qu'un des sous-éléments du montage qui constitue l'opération par laquelle un film se réalise. D'une multiplicité naît un film et un seul, là est l'acte magique. Pour autant, je cherche toujours à préserver une trace de cette multiplicité. J'appartiens à une tradition disons moderne du cinéma, qui rend les coupes visibles, quand l'autre tradition, dite classique, cherche à les rendre insensibles. J'admire beaucoup la tradition classique. Je dirais même qu'un très grand nombre de films que j'admire y appartiennent. Mais, jusqu'à présent, elle ne correspond pas à la façon dont fonctionne ma pensée. C'est pour moi une torture que de suivre une ligne. Toutes mes tentatives d'écriture linéaires ont échoué, car je ne crois pas être doué pour ça, du moins pas pour le moment. J'ai donc décidé d'assumer pleinement la forme de ma pensée, dont l'élément de base est le fragment et le mouvement celui des sauts et des correspondances temporelles. Pour les lignes droites, on verra plus tard.
En revanche, je ne crois pas que les films “s'écrivent au montage”. Cette expression est devenue une manière de parler de ces films qui continuent à chercher ou expérimenter une fois le tournage terminé. Mais le montage n'est pas à proprement parler une écriture. Je dirais même qu'il n'y a pas plus éloigné de l'écriture que le montage. Autant l'une est développement linéaire, continu, épouse de la pensée, autant l'autre est du côté du saut, de la discontinuité et repose sur des classements très manuels.
Alors qu'est-ce que c'est ? Avant, je disais “composition”, en référence à la composition musicale. Mais j'ai peur que l'on se serve du modèle musical classique pour ramener le montage à l'écriture. Puisqu'on parle des mains, peut-être une manipulation de matières. Chimie donc, mais souvent effectuée à mi-chemin de la science et de l'intuition, de l'expérience et de l'ignorance. Alchimie alors ? On croirait à une transformation, alors qu'il n'y a pas, à proprement parler, de transformation. La matière propre de chaque élément est respectée, “honorée” comme dit Laurie.
Me reviennent d'un coup les mots de Céline au sujet de sa propre pratique, celle de l'écriture (la vraie) : 'Je ne crée rien à vrai dire - Je nettoie une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise - Tout existe déjà c'est mon impression - Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net - alors le livre est fini. Le ménage est fait - On sculpte, il faut seulement nettoyer, déblayer autour - faire venir au jour crû - avoir la force c'est une question de force - forcer le rêve dans la réalité - une question ménagère.” Restons-en là pour le moment, le montage, c'est du ménage.
Cela m'arrive de commencer le ménage pendant le tournage, car, comme dit souvent ma mère, “qui range sa chambre range sa tête” et j'en éprouve souvent le besoin. Mais mêler les deux ce n'est pas ce que je préfère. Pour mon prochain film, une fiction, j'aimerais pouvoir adopter un processus en double phase de tournage-montage : organiser un premier grand tournage important dont je sors avec l'intuition de tenir un film, au cours duquel je m'assure d'avoir l'essentiel des piliers essentiels à sa construction, de monter ensuite jusqu'à élaborer une première version qui se tient, pour ensuite repartir en tournage avec ce que m'aura permis de comprendre ce premier montage. C'est du moins ce que je me dis aujourd'hui.
LL : C'est la plus grande aventure du film oui. J'aime bien essayer de décrire l'opération de montage comme tu le fais. Une sorte de révélateur, comme le ménage oui, ou la cuisine. Je comparerais le montage à de la peinture. J'ai lu cette phrase de Florence Andoka (Qu'est-ce que le corps sans organe ?) à propos de Cézanne, ce peintre aux mille montagnes, toujours la même : “Il est alors nécessaire de réinterpréter les tableaux de Cézanne, qui ne répètent le motif de la Sainte-Victoire que pour mieux montrer à quel point ce sont les lignes et les couleurs qui comptent au-delà de la restitution fidèle de la montagne. Par le jeu des couleurs et des formes, peindre, ce n'est pas représenter un objet extérieur, mais assister au geste pictural en train de se faire dans la présence des rythmes colorés.”
C'est un art non-mathématique : 1+1= 3, et soustraire un plan en fait apparaître d'autres.
Et surtout, un art du lien. Dans BB, avec Raphaël Lefèvre et Catherine Catella, on a voulu tresser ces trois dimensions : les manifestations, l'histoire d‘amour et les portraits des GJ. Ces trois matières dialoguent entre elles et le casse-tête commence. Je visualisais la tresse. Je pourrais passer ma vie en montage. La seule chose qui m'en empêche : la position du corps. Le montage est un mouvement perpétuel intérieur qui donne l'illusion de cheminer. Mais le corps souffre beaucoup dans ce labyrinthe intellectuel.
Comme mes points de départ sont souvent très personnels, que c'est une pulsion d'expériences et de rencontres qui pour beaucoup préside à ma démarche filmique, je crois que j'avais du mal à appréhender mes films comme politique. Je me disais que ça se situait en dessous. Puis à force d'entendre les gens me le dire, j'ai fini par les croire. Cuz I am whatever you say I am disait un certain Marshall Mathers.
Je vais même aller plus loin : aujourd'hui, il n'y a que les films ou les pièces politiques qui me semblent mériter que j'y consacre autant de temps et d'énergie. Je travaille actuellement à l'écriture d'une fiction avec Marion Siéfert et nous avons mis très longtemps à lui trouver une forme qui nous paraisse politique. Si je ne sens pas que l'histoire, aussi intime soit-elle, ouvre sur ce qui nous relie à toutes et tous, j'ai du mal à croire à ce que je fais et tout me semble d'un coup sans intérêt.
En revanche, je ne comprends toujours pas pourquoi je trouve, à Potemkine, ma boutique de cinéma préférée, le DVD de L'Époque dans le rayon militant. Je comprends bien que je filme quelques militants dans le film, mais la plupart ne le sont pas, mais alors pas du tout, et j'ai pris un soin infini à ce que les propos des uns et des autres ne se fondent pas dans un grand brouillard idéologique. Je voulais que chaque personne se sente respectée et jamais instrumentée au profit d'un message unique que défendrait le film. Je viens de la philosophie, qui est ma seule formation, et je ne trouve aucun intérêt à un film qui pourrait se résumer à une démonstration. Les démonstrations, les argumentations, je les trouve dans les textes. Si un film peut être résumé par une argumentation, alors inutile à mes yeux de le faire. Et parallèlement, plus j'avance dans ma vie, moins j'ai envie de convaincre les gens de quoi que ce soit.
J'en suis venu à me dire que L'Époque était regardé comme un film militant principalement pour une raison : c'est le simple fait de n'avoir donné la parole qu'à des jeunes ; dans une société gérontocratique comme la France, consacrer tout le temps d'un long-métrage à la jeunesse, c'est prendre le point de vue minoritaire, c'est donc faire un film engagé ou militant. Bon nombre de films font la part belle aux seniors, et ils ne seront jamais regardés comme militants. Tout énoncé d'un adulte, même idiot, passe toujours à l'oreille des gens comme plus légitime ou fondé. C'est le privilège des majoritaires, de produire et d'incarner la norme, c'est ainsi.
C'était déjà un débat que j'avais pendant les financements : tout le monde m'invitait à basculer sur les « adultes », soit les parents, les professeurs, les policiers, peu importe à vrai dire, mais une instance qui faisait autorité et que le film aurait fondé en contrepoint. Or moi je sentais bien que si je faisais ça, j'allais affaiblir considérablement le film, par un relativisme commode. Et puis, de toute façon, j'avais trouvé mon personnage principal, c'était la jeunesse. Son contrepoint, c'était « le monde dont ils héritent » qui comprenait aussi bien l'école, la police, les parents que la famille, l'absence d'horizons professionnels ou bien les monuments de Paris, bref, le monde qui leur faisait face.
Je n'ai pas encore trouvé la solution à ce problème, qui est très profond : ma passion du cinéma est en partie liée au fait que j'aime y découvrir d'autres vies que la mienne. Aujourd'hui, j'ai l'impression que la plupart des spectateurs.trices veulent surtout retrouver leur propre vie à l'écran. C'est peut-être encore plus vrai pour le monde du théâtre, qui aime retrouver un reflet de son propre monde social sur la scène. Par exemple, nous nous disions avec Marion qu'un reflet un peu satirique de personnages issus de la classe moyenne instruite, comme en offrait quelques-unes de ses pièces précédentes, fonctionne décidément mieux sur le public de théâtre que le portrait réaliste d'une famille d'ultra-riche comme nous l'avons fait dans Bunker [8], qui représente davantage pour les spectateurs.trices de théâtre une réelle altérité et l'altérité choque ou gêne beaucoup. Alors que faut-il faire ? Une grande partie de notre boulot, c'est de trouver un chemin, pour emmener les gens à s'intéresser aux autres.
LL : Films politiques si tu veux. Pourquoi pas autre chose ? Ils sont autant politiques que poétiques. Je laisse les gens dont c'est le métier, définir ce qu'ils ont besoin de définir. J'ai simplement remarqué que je ne suis jamais assez militante pour les militant.e.s et trop engagée pour le milieu du cinéma.
Un jour, un programmateur m'a demandé : quand est-ce que tu refais des films ? Il sous-entendait de fiction. Je venais de sortir mon second long-métrage documentaire. Mais il y a longtemps, j'ai réalisé des fictions. J'y reviens d'ailleurs. Je me suis dit : je fais des films trop politiques ou bien le documentaire n'existe pas à ce point. Ça m'a rendue triste, le mépris pour le documentaire ressemble un peu au mépris de classe.
MB : Je crois que l'alternative est là : soit tu acceptes des catégorisations ineptes ; soit tu les remets en cause pour en imposer d'autres. Je suis adepte de la seconde branche de l'alternative, même si je trouve assez rageant de devoir tout faire en tant qu'auteur, les œuvres et leur catégorisation.
La critique, justement, parlons-en : comme style littéraire et travail intellectuel, elle est devenue rare. La meilleure est toujours très précarisée, quand la critique disons professionnelle court toujours après les sorties et l'actualité. Ça peut paraître paradoxal, mais je considère aujourd'hui qu'il y a trop de films, et pas assez de critiques. L'argent consacré aux films devrait être en partie fléché pour rémunérer les critiques, qu'ils puissent penser les films dans de meilleures conditions. La critique est la seule chose qui permet au cinéma d'être un peu moins bête que ce à quoi la logique industrielle le destine.
LL : Le dialogue entre les critiques et nos films nous aide à comprendre les gestes qui nous ont échappé, ou à confirmer ce qu'on n'osait pas assumer. Parfois un texte me touche parce qu'il met en lumière ce qu'il y a au fond d'un film, sa forme inconsciente. Charlotte Garson fait dialoguer Ford et une scène de danse à la Zad, Rimbaud et les barricades : son imaginaire fait lien.
Ce qu'on appelle « le film d'auteur » est aujourd'hui, plus que jamais, un film de producteurs. Et pour aller plus loin, le film d'auteur-producteur est en réalité un film de diffuseur, car est producteur celui qui décide si le film se fait ou pas. Et aujourd'hui, le plus grand décisionnaire, ce n'est plus celui qu'on appelle le producteur, c'est plutôt le diffuseur. Or je ne pense pas envisageable un partage égalitaire du pouvoir dans ce système. Ce n'est pas ainsi qu'il est structuré. Il est possible de prendre soin des gens, de protéger les personnes filmées, qu'ils soient professionnels ou pas ; il y est possible de discuter un peu de l'organisation du travail, des plannings, de ce que les uns et les autres donnent pour rendre le film possible et de comment l'honorer ou le rémunérer. Mais il est structurellement impossible d'y faire des films « politiquement politiques ». Ou alors c'est du marketing.
Les grandes victoires du cinéma de système, les « coups de génie », tiennent souvent à des petites modifications, qui n'ont l'air de rien, mais tracent une nouvelle limite entre les académiques et celles et ceux que Bourdieu appelait les « hérétiques », c'est-à-dire celles et ceux qui viennent bouleverser cet ordre. On l'a vu récemment avec Notre Salut. Le génie de ce film est le fruit d'une méthode de production, mis au point depuis 15 ans par Emmanuel Marre, ses producteurs et, sans doute, d'autres personnes comme Julie Lecoustre et qui emmène à ça : un film d'histoire, soit la forme académique par excellente, mais où l'essentiel du temps de travail a été mis partout au bon endroit, jusqu'à délester la forme historique de sa vétusté et de sa sclérose. Les scènes de nuit flashées à la Nan Goldin ; la suppression des lourdes équipes lumière et électro ; ne pas chercher à reconstituer une époque par ses décorations et ses signes extérieurs, mais retrouver les interrogations qui la traversent, et regarder les comédiens.nes se laisser à leur tour être traversées par elle. Dans le cadre de production qui nous est proposé, qui est toujours un cadre structuré par un nombre effarant de réflexes professionnels, techniques et logistiques, il est possible de créer quelques légères inflexions qui, placées au bon endroit, obligeront toute la carlingue à prendre une direction différente. Dans le cinéma de système, la révolution ne peut être que du domaine du symbolique, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas la faire, bien au contraire. Ce que Dziga Vertov a légué à tout le cinéma disons hérétique, ce n'est donc pas un dogme, mais d'avoir pensé l'articulation entre fabrication et esthétique, que toucher à l'une, c'est toucher à l'autre.
Dans Le Journal d'une femme nwar, au moment où je retourne la caméra sur moi, il y a un passage qui fut appelé la “litanie des “blancs”, lorsque je décris que toutes les personnes qui ont participé à la fabrication de ce film, moi y compris bien sûr, étaient des blancs, de la production jusqu'aux co-directeurs d'Arte. Depuis plusieurs années, le système a fait une mue, en faisant une place aux réalisatrices comme aux réalisatrices et réalisateurs non-blancs. C'est bien, mais pourquoi en rester là ? Tant que les centres décisionnaires, les commissions de financements, le monde de la production, les jurés de festivals, seront constitués uniquement ou en très grande partie d'hommes blancs, les films qui verront le jour auront beau être réalisés par des femmes ou des non-blancs, ils resteront des films d'hommes blancs.
En vérité, le fameux “regard” du cinéaste n'est que le point d'aboutissement, le produit d'une très grande chaîne de décision. Nous nous fantasmons toujours à l'initiative des choses, des idées, des œuvres, alors que nous n'en sommes qu'un maillon. Ce sont des discussions que nous devrions pouvoir avoir de façon suivie, à tous les étages du cinéma, car c'est seulement collectivement que nous pourrons faire muter notre art. Avec Le Journal, nous avons fait ce qu'il nous était possible de faire à ce moment-là, car les producteurs initiaux étaient les deux co-directeurs d'un théâtre, le Théâtre de La Commune à Aubervilliers, à qui ça plaisait d'expérimenter et qui avaient suffisamment d'assurance pour nous faire confiance. Il était évident que Rose serait co-autrice et qu'elle serait, en tant que personnage de documentaire, rémunérée pour chaque session de tournage, au tarif de répétition d'usage dans ce théâtre, pratique très peu courante dans le documentaire. Lorsque le film est sorti, il y avait eu un débat après la projection, en présence de critiques de cinéma, et il m'a été rapporté que l'un des grands points de débat dans le public était le fait que Rose soit co-autrice du film : des personnes trouvaient cela légitime, d'autres non. De mon point de vue, je trouvais cela insultant que cela puisse être remis en question : si une équipe décide d'associer un nom à une fonction dans un générique, c'est qu'il y a des raisons réelles de le faire, que cela correspond à un apport, un travail. Bref. Mais le plus intéressant dans ce débat, c'est ce dont personne n'a bien sûr parlé : personne n'a trouvé intolérable que Rose soit quasiment la seule non-blanche de toute la chaîne de fabrication. C'est pourtant le cas de la très grande majorité des films. La blanchité de la production, c'est l'éléphant au milieu de la pièce et ce n'est pas les quelques films de racisé.e.s que les productions ou les festivals intègrent à leur line up ou leur programmation qui changeront fondamentalement la donne. Ça, c'est fait pour remplir des cases découpées en fonction d'une sociologie des publics toujours plus ou moins utilitariste. C'est seulement par le partage de tous les pouvoirs, à tous les étages de la fabrication, que de nouvelles inventions dans le cinéma seront possibles.
LL : Je suis d'accord avec le constat de Matthieu. Mais je crois aux changements des institutions qui viennent d'en bas, pas du pouvoir. Dans la diffusion, le Décolonial Film Festival en est un super exemple. Le cinéma La Clef, les ciné-clubs du Doc ou Le collectif La Palestine sauvera le cinéma, aussi.
Mes films ont eu la “chance” d'être pauvres, c'est-à-dire que j'ai eu le moins de contrepoint possible des prods à la distribution. Comme toujours, moins il y a d‘argent, plus on est hors des circuits tv, plus on est libre. Ma plus grande contrainte est le manque de moyens, donc mes plus grandes armes : la patience et la détermination. Faire politiquement des films, c'est une ambition que peu atteignent. Un peu comme la révolution. Qui fait politiquement des films ? Je ne suis pas sûre que Godard lui-même les faisait. Il était libre en revanche et j'admire son humour fracassant et sa désinvolture. Ce qui est déjà pas mal.
J'aime l'idée d'une boussole, même si le temps de la révolution du cinéma - un art vraiment très bourgeois- ne viendra qu'au pied du mur. Peut-être dans pas si longtemps.
Laurie et moi sont d'une génération qui avons beaucoup souffert d'une institutionnalisation de l'écrit scénaristique, qui n'est plus regardé comme un document de travail modulable mais comme un programme à réaliser. Le cinéma d'auteur est devenu un cinéma de scénaristes. Je me retrouve constamment à rappeler que le cinéma d'auteur s'est construit par référence à des réalisateurs hollywoodiens, comme Hawks ou Hitchcock, qui n'écrivaient même pas leur scénario. L'auteur, c'était le metteur en scène. Le scénario n'est qu'un des paramètres de la mise en scène. C'est ce primat de la mise en scène que Laurie et moi défendons plus que tout. Reste à savoir si la mise en scène existe au cinéma : Bresson préférait parler de “mise en ordre”, ce qui m'a toujours plutôt parlé. Mais ça, c'est une autre question.
LL : Nos films sont des films de la street.
des films de paroles
de son et de musique
qui vivent et qui vibrent sans nous
qui respirent malgré les lacrymos
Nos films dialoguent entre eux, ils n'ont pas besoin de nous.
Je n'aime pas Spielberg. Ça c'est une divergence fondamentale ! (ahaha) Pour moi, c'est un enfant doué qui a les meilleurs jouets techniques dans les mains. Il croit à la technologie : c'est elle qui fait et défait le récit, par elle que le malheur arrive, grâce à elle qu'on s'en sort. Il est délicat de s'arrêter avant le moment où un mouvement de caméra est trop démonstratif. Wong Kar Wai, dans ses premiers films, me fait aimer très fort les mouvements de caméra et ses cadres sublimes parce qu'il y laisse entrer la vie avant le récit.
MB : Avec Laurie, nous discutons constamment de nos propres films, de comment les mener à bout, nous nous soutenons, mais nous avons à proprement parler assez peu de discussion cinéphilique. À l'occasion, je prendrais bien un mouvement d'appareil de Spielberg pour la comparer à un autre de Wong Kar Waï. Je ne suis pas sûr que le familialisme politique de l'un résiste moins bien à la critique que l'esthétisme du second.
Laurie, je la vois comme une personne qui vient plutôt de la poésie et moi comme quelqu'un qui vient davantage de la peinture. L'un comme l'autre peut se rencontrer, mais il y a des dominantes quand même.
LL : Nos divergences : toi tu es Bergman et moi Pasolini. Mais on s'accorde sur Watkins et Maya Deren, Akerman et Tarkovski. Non ?
MB : Non. (haha) Je suis très cinéphile, aime des styles très différents les uns des autres. Le maniérisme d'un de Palma m'a parfois autant fasciné que la sobriété et l'efficacité de Fritz Lang dans certains de ses films les plus secs. Ça dépend des moments de ma vie et de ce dont j'ai besoin.
Celui auquel je reviens constamment, c'est Jean-Luc Godard. J'ai eu un rapport si intense et si continu avec son œuvre depuis le début de ma vingtaine, qu'après sa mort en 2022, je me suis senti incapable de revoir un seul de ses films. Ce n'est que maintenant que j'envisage de le faire. Je me demande même s'il n'y a pas un lien entre sa mort et le fait qu'entre 2023 et la sortie de notre pièce Bunker en septembre dernier, j'ai passé l'essentiel de mon temps au théâtre, ailleurs que dans mon monde cinématographique. Je lui avais envoyé un mot un jour, qui se terminait ainsi : “Tous mes films se souviendront des vôtres”. Je ne sais même pas s'il est arrivé à bon port, mais j'avais besoin de lui écrire. J'avais aussi écrit à Bergman le jour de sa mort, dont l'œuvre a littéralement changé ma vie. Peu de temps après, alors que mes parents venaient de divorcer, j'ai décidé de passer noël seul sur son île. Le cinéma de Bergman, c'était la seule chose stable à ce moment-là de ma vie. J'aime bien sûr beaucoup Pasolini, dont Mamma Roma, L'Évangile selon Saint Matthieu et Salo ont beaucoup compté pour moi. Mais, de fait, je n'ai jamais ressenti le besoin de lui écrire. Il y a les cinéphilies, et puis il y a des figures dont on a besoin pour se construire. Godard, je me disais vraiment que tant qu'il était vivant, c'était pour moi possible de faire des films. Il y a beaucoup de cinéastes qui m'ont fait aimer le cinéma, mais seul Godard m'a fait entrevoir qu'il était concrètement possible d'en faire. En faisant L'Époque, je pensais constamment à Adieu au langage, que j'étais allé voir trois fois au cinéma. Bien sûr, il y avait d'autres films en moi, Spring Breakers de Korine notamment. Le Journal, c'était davantage Dans la chambre de Vanda de Costa. Pendant Bunker, j'ai repensé énormément à certains films de Paul Thomas Anderson. Aujourd'hui, pour la fiction sur laquelle je travaille, j'ai ressenti le besoin intense de revoir Le Miroir de Tarkovski et je songe revenir à La Règle du Jeu. Voir les films des autres me donne envie de faire les miens.
LL : Bien sûr que si on parle cinéphilie ensemble. Matthieu a des problèmes de mémoire ahah (moi aussi). J'aime récemment les films d'Alice Rohrwacher, Lucrecia Martel et en France ceux de Jean-Gabriel Périot, Alice Diop. “Notre Salut” et “La Gradiva” me réjouissent. Pour la même raison : j'y trouve des manières de faire enfin un peu libérées du carcan du scénario et une confiance dans l'expérimentation d'une mise en scène, ce que peuvent apporter les acteurs et non acteurs. En somme le réel, la vie percent à travers la machinerie.
MB : Contrairement au moment où j'ai commencé, c'est vrai que quelques verrous ont sauté autour du scénario. Une série de films ont desserré un peu l'étau, Notre Salut et La Gradiva sont effectivement les derniers en date. Je suis aussi de près ce que fait Lucrecia Martel et Pietro Marcello et Périot, et je me sens très bien dans le cinéma de Thierry de Peretti. Aux États-Unis, je ne manque pas un film de Sean Baker, de JC Chandor et je viens enfin de découvrir Memory de Franco que j'ai trouvé admirable.
Ce qui me paraît le plus juste dans L'Époque, c'est d'avoir saisi, sur le moment, la bascule de notre pays dans l'autoritarisme. Il faut imaginer que ce qui est critiqué et dénoncé aujourd'hui, par tout un ensemble de personnes et d'institutions, était précisément ma position dès la semaine de Charlie, position qui fut rarement comprise par mon entourage et qui, c'est le moins que l'on puisse dire, ne m'a pas aidé pendant le processus de financement de film. L'Époque est née de cette intuition, que notre pays démantelait ce qui le constitue fondamentalement, son exigence de liberté. L'Époque est la recherche quasi pathologique de tous les endroits que la liberté des jeunes pouvait encore investir.
L'autre chose qui me semble juste, c'est d'avoir compris ce qui était en train de se jouer dans la jeunesse, que notre pays vieillissant était en train d'abandonner sa jeunesse et que ma génération ne devait pas juste affronter un classique “conflit générationnel”, mais arrivait dans un monde qui lui proposait un destin funeste, celui de travailler pour payer les retraites de générations qui ont promis, par leur hubris, le monde à sa pure et simple destruction. Je n'ai à présent envie de travailler que sur cette question que j'ai ouverte avec L'Époque, la question intergénérationnelle. Rien ne me paraît plus important aujourd'hui.
LL : Ah l'obsession de remonter ses films ! c'est à la fois un rêve impossible et un cauchemar pour moi. Avec Matthieu on a en commun de tourner beaucoup : FR c'était 280 heures de rushs. Il y a des trilogies qui se perdent, mais nous n'avons pas neuf vies, alors il faut avancer. À un moment, je fais le deuil de tous les autres films possibles et j'accepte qu'il n'y en ait qu'un, qu'il est imparfait.
Dans BB, ma voix off finit avec ces mots : “Je me force à penser : l'été passera, la foule reviendra, nos cœurs guériront. Et dehors, tout se soulèvera, à nouveau.”
Paul Martel pour cinéastes de notre temps.
Pour toutes propositions, écrire à dimanchepm@riseup.net
02.11.2026 à 13:19
dev
D'un pur point de vu comptable, le butin des pillages du 17 octobre reste assez modeste. N'importe quelle inondation, sécheresse, catastrophe écologique ou piratage de frigos de supermarché s'accompagne de son lot de marchandises perdues. Comment s'expliquer alors que les évènements récents aient suscité pareille terreur dans les ministères et sur les plateaux télé ? Peut-être que les manifestants d'octobre n'ont pas seulement volé, redistribué ou détruit des marchandises mais qu'ils ont d'abord et par-dessus tout profané quelque chose de sacré.
Que font ces ordres de vandales, en ce mois de mars 1871, déferlant des Aventins Grand-parisiens sur le centre de la capitale ? C'est la ville qui libère la ville ; c'est la marge qui récupère sa ville.
Que font ces ordres de vandales, en ce mois d'octobre 2026, déferlant des Aventins ultra-parisiens sur le centre de Paris ? C'est la banlieue qui braque la ville ; c'est le ban qui se libère.
Que signifie libérer ? Libérer signifie restituer au monde commun ce qu'une pernicieuse opération avait préalablement retranché de l'usage, du monde, du quotidien : libérer veut dire profaner.
Les communards, les communardes, celles et ceux qui prennent les rues, les arrondissements, les diocèses, qui grouillent désormais dans l'étendue parisienne, qui prennent finalement l'hôtel de ville en soirée, ce 18 mars 1871, proclament, véritablement et d'abord sans besoin de cérémonie officielle, que cette ville leur appartient. Ces communardes et communards achèvent – pour 72 jours à tout le moins – la reconquête de la ville par la ville [1]. C'est cela que Commune veut dire : non pas ce qui nous appartient en propre, mais ce que l'on reprend. Profaner est une action ; cela nécessite de disputer une chose que le pouvoir avait rendue indisponible, c'est-à-dire sacrée.
On s'est souvent demandé si la Commune constituait le crépuscule des révolutions politiques ou l'aube des révolutions sociales ? Question oiseuse, dans la mesure où celles et ceux qui œuvraient sur les barricades, occupaient les églises, s'écharpaient dans les clubs, organisaient les bureaux de bienfaisance, tenaient des cantines populaires, patrouillaient dans les bataillons sédentaires ou marchaient dans ceux de guerre, n'avait que faire de donner l'heure aux historiennes du futur. Ce que ces gens faisaient, c'était restituer au libre usage des hommes et des femmes un espace que l'on avait minéralisé [2], muséifiée ; ou, pour faire plus 19e, haussmannisé.
Paris fut « libérée » bien avant 1944. La ville avait été d'abord sacrifiée aux forces de l'Empire et de l'Église, haussmannisée deux fois : rationalisation urbaine + rationalisation religieuse. La destruction du bâti ancien et la construction d'avenues immenses percèrent la ville pour la rendre lisible, fluide à la circulation des marchandises et des lignards. Ces percées étaient aussi religieuses, sacrés. Le diocèse partait à l'exploration de cette nouvelle ville grouillante, peuplée de nouveaux arrivées montées à la capitale et peuplant les communes suburbaines, bientôt intégrées au « grand Paris » d'alors – les Batignolles, Montmartre, Belleville, Charonne…
Ces trouées missionnaires et policières participaient d'un processus de sanctuarisation de l'espace – Paris avait été, littéralement, sacrifiée, c'est-à-dire en partie retirée à l'usage des personnes qui la peuplait. La consécration de Paris, capitale du 19e siècle, des Expositions universelles, vitrine du commerce du luxe et du colonialisme, minéralisa la ville : embellit au centre, honteuse à ses abords. Paris devint un Musée. Le « Musée, écrit Agamben, ne désigne pas ici un lieu ou un espace physiquement déterminé, mais la dimension où est transféré ce qui a cessé d'être perçu comme vrai et décisif ». « Le Musée, ajoute-t-il, peut coïncider avec une cité tout entière [3] ». Les parisiennes des buttes du Nord et de l'Est se moquaient de savoir s'iels étaient les précurseurses des révolutions du XXe, ils savaient par contre qu'il fallait détruire le Musée. La joie de l'occupation ; la fête révolutionnaire non-organisée ; les pillages de lieux-saints ; l'iconoclasme rédempteur visant statues et autres monuments ; les exhumations de cadavres et leurs grotesques expositions publiques ; les libations et carnavals dans les églises occupées, soulignent l'envie de neutraliser tous ces fétiches en faisant un usage parfaitement incongru du sacré : on pisse dans les bénitiers, on picole dans la sacristie, on parodie la messe, à l'image de ces anarchistes espagnols posant en soutane devant une église de Madrid reprise en 1936, des objets liturgiques à la main [4].
À l'inverse, sacraliser, c'est retirer les corps, s'en éloigner au maximum. C'est pour cela que les mortels n'ont pas le droit de toucher les corps sacrifiés, où les reliques. Profaner, par contre, c'est mettre au jour le mensonge liminal du sacré. Le sacré n'est seule chose du ciel et, pour retirer une chose du monde, pour l'expulser dans les cieux, il a fallut une opération humaine. Pour les reliques, ont dit translation ; pour les lieux, on dit consécration ; pour les humains, on dit sacrifice ou sanctification. Dans tous les cas, l'opération est la même, précisément parce que c'est une opération, une manipulation, donc un rite qui crée un mythe et surtout le reproduit, le recharge [5]. Foutre le zbeul, piller, parodier, se déguiser face aux flics, chanter des refrains obscènes dans une église, c'est révéler ce mensonge premier du sacré ; c'est montrer les sutures de la sacralité et donc sa faiblesse. Faire tout cela, c'est ce montrer négligeant, distrait [6] face au sérieux du mythe. C'est revenir à la « relation de plaisanterie [7] » égalitaire, profane, irrespectueuse, moquant les formalismes de la hiérarchie qui elle suppose évitement, respect et déférence. Piller ou reprendre Paris, c'est montrer que l'on ne prend plus au sérieux le mythe. C'est faire tout haut ce que tout le monde rêve tout bas, mais n'ose faire devant la déférence que suppose la « relation d'évitement [8] ». La pire chose que l'on puisse faire au sacré, c'est ne pas le prendre au sérieux. Alors, il s'effondre. Et, enfin on respire, et enfin on rigole.
Reprendre Paris c'est dire, précisément, que Paris est une ville ; et non pas un territoire annihilé par le pouvoir et la marchandise en représentation. Braquer Paris, c'est briser la vitrine qui met à distance la marchandise, les objets de convoitises, les rendant d'autant plus convoitables. C'est d'ailleurs le tour de force du capitalisme, explique Agamben : le fait d'avoir réussi à brouiller la dialectique sacré-profane : « la religion capitaliste, dans sa phase extrême, vise la création d'un Improfanable absolu ». Le capitalisme sacralise ce qu'il faut tenir pour éminemment désirable ; ce que précisément il n'est pas possible de s'approprier pour la plupart des personnes. Et pour celles et ceux qui le peuvent, consommer, c'est à chaque fois détruire, retirer de l'usage commun. Le spectacle est le sacré et le profane à la fois [9]. La séparation qu'opère la marchandisation d'une chose, d'un lieu, d'une fonction, ne s'abolit pas au moment de son acquisition, mais se reproduit. Contrairement au sacrifice, toucher une marchandise, la posséder, l'acquérir, ne signifie par la rapatrier dans le monde, mais simplement ouvrir un nouveau cycle de sacralisation vide en relançant le besoin, en réactivant la production infinie. Acheter n'est pas profaner, mais retrancher encore un peu plus. Et c'est désespérant. Et souvent, on abdique.
Piller, par contre, c'est contourner ce problème. C'est certes réaliser un désir sans la médiation habituelle, le péage, de l'argent. Mais c'est aussi prendre possession des espaces qui protègent ces marchandises. C'est pulvériser la séparation spatiale qui nous exclu des villes toutes entières dédiées à l'exposition (Universelle) des produits. Ces séparations sont concrètes : des portes blindées, des sas, des vigiles, des chouffes, des portiques, des antivols, des caméras et autres dispositifs de surveillance et de contrôle, des ethos appris de bons consommateurs, des rideaux de métal qui s'abaissent, des kilomètres de contreplaqués que l'on clou la veille des manifestations, comme si ces boutiquiers avaient au fond conscience de l'évidence de l'inanité de leur proposition. Tous ces dispositifs sont des aveux de sacralité. Ils admettent matériellement que le sacré n'existe que parce qu'il est produit, protégé, conservé, défendu. Qu'il est une opération bassement humaine. Ainsi voler, c'est dédaigner ces dispositifs, les négliger, et accéder sans médiations aucune à la vérité nue du système de valeur : l'usage réel ne peut venir que d'une reprise, d'une profanation.
Les cris de panique de la bourgeoisie ne font que traduire, entre autre un racisme crasse, la panique quant à la révélation du vide que constitue leur monde. La profanation d'un espace montre ses vacuités : les églises, les commerces, les centres de pouvoir sont vides de dieux. Et la panique, c'est que l'on fasse autre chose de ces espaces. Qu'on transforme les fantasmes aplanis de l'aménagement du territoire [10] en Communes, en espace ouverts et profanés. C'est pour cela que le mouvement du 17 octobre, où celui des premiers moments de la Commune ont si bien fonctionné, car ils se sont réalisés sans le pilotage des chefferies militantes autorisée qui elles, la plupart du temps, se remettent immédiatement à bidouiller du sacré. Les Grandes révolutions ont eu le réflexe du transfert de sacralité et de la sécularisation [11], qui consiste seulement à déplacer les lieux et les objets de la sacralisation, « laiss[ant] le pouvoir intact [12] ». Le pouvoir panique non parce que l'on pille, mais parce que l'on profane une forme de sacralité qui leur est propre, qu'elle se dise laïque, religieuse, républicaine, on s'en fout. Le pouvoir panique parce qu'un pillage ne parle pas au pouvoir, il agit sans lui, il ne revendique rien, il s'effectue en dehors (en deçà) de la sphère autorisée de la reconnaissance. C'est pour cela, aussi, que les journalistes qui demandent stupidement aux lycéenes en plein 17 octobre, « quelles sont vos revendications », n'obtiennent que des réponses hésitantes, stéréotypées et (du point de vue de leurs attendus) peu convaincantes. Parce qu'un pillage ne se passe pas sur le même plan. Le pillage contourne la politique, dédaigne et se moque du pouvoir et même, le neutralise en passant outre le processus de sacralisation sur lequel ses mythes reposent. Le pouvoir déteste être éconduit. Alors, il voit rouge, se fâche, vocifère et éborgne. C'est pour cela qu'il nous renvoie maintenant déambuler mollement autour du sanctuaire, sur les maréchaux, dans une sorte de « marche de l'humiliation » comme le disait, dépitée, une camarade le 31 octobre. Cette humiliation c'est le sacré qui se reconstitue son Haussman en nous faisant faire le chemin inverse : les enfants, il s'agit maintenant de repartir dans vos marges, de re-gravir vos Aventins, de retraverser le périph'. Les corps obscènes, ces space invaders [13], s'en vont, meurtris par la répression et le cœur plein de haine. Mais le sacré ne peut exister sans profane. Pour le moment, la Commune est redevenue Paris.
Photo : Bernard Chevalier
[1] Jacques Rougerie, Paris livre 1871, Paris, Seuil, Points Politique, 2004 [1971], p. 19.
[2] Manuel Charpy, « De la ville incertaine à la ville minérale », dans Sylvie Aprile, Emmanuelle Retaillaud-Bajac (dir.), Clandestinités urbaines, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.
[3] Giorgio Agamben, Profanations, Paris, Rivages poche, p. 110.
[4] Enzo Traverso, « chapitre II. Éveil. Formes de l'iconoclasme révolutionnaire », dans, Survivances de la révolte, Paris La Découverte, 2026, p. 149-241.
[5] Philippe, Boutry, 'Une recharge sacrale. Restauration des reliques et renouveau des polémiques dans la France du XIXè siècle', in Pierre-Antoine Fabre, Dominique Julia (dir.), Reliques modernes : cultes et usages chrétiens des corps saints des réformes aux révolutions, Paris, EHESS, 2009, p. 121-173.
[6] Giorgio Agamben, op. cit., p. 97.
[7] David Graeber, Possibilités. Essais sur la hiérarchies, la rébellion et le désir, Paris, Payot & Rivages Poche, 2023 [2007].
[8] Idem.
[9] Giorgio Agamben, op. cit., p. 107.
[10] Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts. Habiter des territoires en lutte, Paris, La Découverte, « Zones », 2017.
[11] Giorgio Agamben, op. cit., p. 100.
[12] Idem.
[13] Nirmal Puwar, Space Invaders : Race, Gender and Bodies Out of Place, Londres, Berg, 2004, cité in Guy Di Meo, « Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de la géographie », Annales de géographie, vol. 675, no 5, novembre 2010, p. 466‑491.
02.11.2026 à 12:58
dev
Gérald Darmanin, la police & les fascistes Avec Vanessa Codaccioni, Laurent Gayer et Gilles Favarel-Garrigues
- 2 novembre / lundisoir, Terreur, Avec une grosse photo en haut, 4
Au lendemain du 17 octobre, le garde des sceaux Gérald Darmanin, brandie le menace de milices d'auto-défense : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Une semaine plus tard, le 24, des milices fascistes sous-couvert de défense des petits commerçants attaquent des manifestations dans plusieurs villes de France. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux attestent d'une collusion voir d'une collaboration avec les forces de l'ordre. Pour tenter d'y voir plus clair dans cette intrication étonnante entre pouvoir politique, police, milices d'extrême droite et auto-défense populiste, nous avons invité Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer, chercheurs au CNRS qui ont travaillé sur l'histoire de l'auto-justice ainsi que Vanessa Codaccioni, politiologue dont les recherches portent sur la répression, la délation et la société de vigilance.
De Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer, lire Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi(Seuil) et Après le 17 octobre, le spectre de l'auto-justice paru dans lundimatin.
Vanessa Codaccioni est l'autrice de La société de vigilance. Auto-surveillance, délation et haines sécuritaires (Textuel) et plus récemment de Comment les États répriment ? Une courte histoire du pouvoir de punir (Divergences).
01:08 Introduction
04:25 Une histoire de l'auto-défense sécuritaire en France
09:10 Une politisation de l'insécurité
09:54 L'émergence de la figure du justicier auto-proclamé
13:18 Une contestation réactionnaire de la justice
16:47 Le lynchage comme paradigme de l'auto-justice
18:56 Une auto-défense contre les subalternes et les dominés qui réclame davantage de répression
24:00 L'État et la demande de répression participative en régime néo-libéral
28:36 La menace de la perte du monopole de la violence et la délégation son exercice
32:12 Laurent Nuñez protège-t-il l'extrême droite ou la police ?
35:56 La police française en voie d'autonomisation politique ?
41:02 La possibilité d'une police justicière
44:22 La police assume-t-elle désormais de rendre la justice ?
49:18 La justice est-elle toujours celle des dominants ?
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d'existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C'est par ici.
Dress code : Halloween - Norman Ajari & Pacôme Thiellement
Émeutes, pillages et état d'urgence - Premières leçons du 17 octobre avec Eugénie Mérieau et Samuel Hayat
Faire sauter Parcoursup - Bruno Andreotti
De mai 68 à octobre 26 - Ludivine Bantigny
Corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte - Sébastien Charbonnier
Le temps des promesses - Christian Ingrao
Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle
Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane
L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch
« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche
Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines
Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning
Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain
La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer
Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun
Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet
Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf
L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel
À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout
Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier
Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot
Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia
La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir
Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi
Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien
Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez
Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1
Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler
Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig
Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou
La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi
Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.