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01.06.2026 à 15:36

Victoire du PSG : liesse populaire et joie émeutière

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Pourquoi le football contient dans sa pratique même une sommation collective ?

- 1er juin / , ,
Texte intégral (7260 mots)

Comment s'expliquer que chaque épisode de liesse populaire soit indissociable de scènes émeutières ? Comment se fait-il que la joie ordinaire se combine aussi systématiquement à des éruptions de colère ? Au lendemain de la victoire du Paris Saint-Germain, les habituels représentants et commentateurs du parti de l'ordre font mine de s'interroger. C'est à une autre question, bien moins rhétorique, que nous nous intéressons ici : pourquoi le football est-il aussi populaire ? Qu'est-ce qui se joue dans une partie et qui propage autant le suspens que la joie ? Dans le texte qui suit extrait de Dix sports pour trouver l'ouverture(éditions lundimatin, le philosophe Fred Bozzi démontre que le football contient dans sa pratique même, une sommation collective.

Il sera ici démontré que le football est un sport véritablement populaire. Certes la perspective médiatique entretient à son sujet une illusion de solidarité, qui va du terrain aux tribunes, pour servir un business basé sur les individus-marchandises, et qui appauvrit les masses. Mais sur la pelouse, en dépit de leur isolement et des nombreux facteurs de désolidarisation liés à l'adversité, les joueurs s'activent précisément pour effectuer une sommation collective : ils se font relais du trajet du ballon jusqu'au tir, malgré les risques d'interception et de contre. C'est à ce spectacle que vient assister le public : sur fond de possible désunion, il découvre un délicat tissage en train de se faire. Il l'éprouve même, et y participe. La ferveur populaire vient ainsi du surgissement du collectif là où il est des plus fragiles. C'est très inspirant pour les luttes populaires, et pour qui cherche le soulagement d'être ensemble.

Le football est le sport le plus populaire au monde. Non pas parce qu'il compterait le plus grand nombre de licenciés (c'est le volley-ball), mais dans le sens où c'est le sport de ceux qui jouent avec pas grand-chose (une boîte de conserve sur un terrain vague approximativement délimité suffit parfois), et parce qu'il est joué partout sur la planète (à l'inverse de sports massivement pratiqués en certains endroits, comme le cricket en Inde) par des publics variés (jeunes et adultes, autochtones comme étrangers, loisir ou compétition, en salle ou dehors). Et aussi parce que le haut niveau est suivi par un large public : la finale de la Coupe du monde est l'événement télévisuel le plus suivi après les Jeux Olympiques.

Les esprits critiques estiment que cette popularité est désolante. Ils tiennent en tout cas à faire remarquer que le football d'aujourd'hui est un sport de milliardaires en short. Que les joueurs arrivent à l'entraînement en voiture de luxe et mangent des steaks nappés d'or. Qu'ils se marient avec des top models et habitent dans des palaces où chaque brique porte les initiales de leur nom (par exemple C.R. – Cristiano Ronaldo). Comment les plus modestes peuvent-ils décemment adorer ces ostentations, et les matches qui s'ensuivent ?

Le pire, c'est que le public sait parfaitement qu'en coulisses, d'autres milliardaires tirent les ficelles de ces marionnettes à crampons. Tout n'est qu'une affaire d'argent. Les clubs sont cotés en Bourse, les jambes des stars assurées. On vend des hommes et des droits télé, on écoule des produits dérivés (des fonds de pension américains s'empressent même d'investir et de faire des profits éclair en se séparant des joueurs). Et en plus de marchander les abonnements à des chaînes privées, on propose aux gens de s'adonner aux paris sportifs – d'alimenter bêtement la pompe à fric. C'est le comble de la manipulation des masses par les tribuns en costume, non ?

Les vedettes à protège-tibias, complices, font d'ailleurs en sorte que la foule reste dévouée au roi. Elles offrent parfois un spectacle assez pauvre (quand elles passent leur temps à se rouler par terre, mimant la blessure au moindre contact comme Neymar, ou quand elles se contentent de récupérer le ballon, le passer en arrière à un coéquipier tranquille, assuré d'avoir un soutien, et qui le transmet fissa au gardien de but, qui dégage…), mais elles ne ratent jamais une occasion d'étaler les signes extérieurs de richesse pour masquer leur propre statut d'esclave. Sans compter l'antijeu et la triche qui rôdent alentour, les agents véreux et la corruption – tout ce qu'est censé haïr le peuple, et avec quoi il se solidarise pourtant. Ne le voyez-vous donc pas ? clament les esprits indignés.

Disons-le tout net : ces constats ne sont pas sans pertinence, et pourraient être largement corroborés. Mais une question subsiste : d'où vient la popularité d'un sport ainsi fait ? Comment est-il possible que celles et ceux qui ont le moins intérêt à prêter attention à ce vaste cirque puissent être ainsi prises de passion ?

La première hypothèse qui vient à l'esprit (critique), c'est que cette popularité est imposée par une sorte de ruse perverse. On fait croire que le football est un trait d'union entre les pauvres et les riches. On fait miroiter au peuple un mariage heureux. Rien de très original : beaucoup d'hommes politiques construisent leur propagande sur l'idée de solidarité, censée être au fondement du bonheur commun. Rien de plus facile en outre : car au fond, le peuple la désire de tout son cœur, cette union sacrée – il pressent qu'elle le rendrait heureux.

Et en l'occurrence, alors que les inégalités sont évidentes, la stratification sociale et la hiérarchie criantes, il faut bien reconnaître que l'esthétique solidaire fonctionne à plein. On répand dans la presse la litanie du partage, de l'amitié et de la famille. On vante en direct toutes les qualités en « c » comme complicité, confiance, complémentarité, coopération, esprit de corps… On propose même de croire que solidarité sportive et solidarité sociale sont sœurs et causes l'une de l'autre : l'équipe sera plus performante si elle est constituée de copains, par-delà l'organisation rationnelle et professionnelle, et réciproquement elle réussira mieux sur le terrain si depuis les tribunes, les supporteurs et supportrices se font ensemble amies des dirigeants milliardaires… Bref : on monte de toutes pièces l'illusion sociosportive solidaire.

Mais il faut d'emblée ajouter une remarque importante : personne n'est dupe. Tout le monde sait qu'il y a des inégalités de traitement, que le résultat n'est pas équitablement partagé entre les joueurs. Que si les appels à la solidarité sont systématiques, certains membres seront abandonnés en fonction des recrutements et de la concurrence (nul n'est propriétaire de son poste voyons !). Que de prétendues relations idylliques se finiront aux prud'hommes. Et tout le monde sait qu'au niveau du club, les uns restent assez indifférents à ce que font les autres – les facteurs de désolidarisation sont nombreux.

Tout le monde sait cela. Mais le fait est que pour passer un bon moment, chacun le met consciemment de côté. On voit bien que solidarité sportive et solidarité sociale, de terrain et de tribunes, ne sont pas de même nature, mais on se laisse participer à l'illusion socio-sportive solidaire parce qu'elle fait du bien, et parce qu'elle a une certaine épaisseur. Ce faisant, on la fait même advenir : les gestes, les mots et les pensées qui la signalent sont partagées, si bien que la solidarité feinte devient réalité (l'illusion crée ce dont elle est illusion).

Plus qu'aux effets d'un écran de fumée, il nous faut par conséquent apercevoir que c'est à un jeu du croire que l'on assiste, au match de foot. Ce dernier est l'opium du peuple, certes, mais c'est le peuple lui-même qui cultive sa drogue. D'ailleurs les supporters ne se vivent pas en simples spectateurs. Ils s'imaginent plutôt qu'ils sont le 12e homme, et qu'ils peuvent peser sur le cours des choses. Alors ils chantent en chœur. Ils chantent Les Corons à Lens et You'll Never Walk Alone à Liverpool – tu ne marcheras jamais seul.

Évidemment, ce lien collectif est des plus friables – rien d'étonnant, puisqu'il repose sur le partage d'une base illusoire (solidarité sportive = solidarité sociale). La complicité vacille, les revirements sont rapides. La foule est versatile, les commentateurs girouettes. À peine ont-ils dénoncé un défenseur latéral qui ne monte pas assez à l'avant qu'ils lui imputent la faute de ne pas couvrir ses arrières. Ceci renvoie à la valse des entraîneurs, et surtout à la fréquence des tensions et des heurts internes dans les clubs : entre joueurs et dirigeants, entre joueurs et public, entre public et dirigeants.

Et évidemment, pour solidifier ce collectif fragile, on laisse volontiers jouer une cause finale : la détestation de l'adversaire. À la limite, on encourage à hurler sur l'arbitre, crier à l'injustice. En tout cas on se rassemble dans et par l'agressivité à l'égard de l'autre (quatrième pilier politique, après la peur, l'espoir et l'indignation). Un heurt plus important que les heurts internes doit au moins être proposé (ce qui est assez facile quand un ancien joueur du cru évolue dans l'équipe adverse). C'est comme si la violence était nécessaire à la socialisation. D'ailleurs si l'agressivité n'est pas assez exprimée, justement au nom de l'illusion solidaire, elle est retournée contre soi, et cela ne pose pas toujours problème : un groupe habité par de fortes tensions peut être performant. C'est peut-être pourquoi les joueurs élisent parfois un bouc émissaire, et que le public surenchérit : tu ne marcheras jamais seul, c'est vrai, car tu vas courir, fainéant, et on ne tolérera aucune maladresse de ta part…

Étrange solidarité pour une étrange popularité, certes. Et les critiques de signifier que l'amour du ballon rond n'est peut-être qu'une bouillie pour les masses vulgaires. Que celles-ci grouillent d'ignares agressifs, indifférents au beau jeu, et qui pour leur malheur jalousent passionnément des milliardaires en short. Que le football n'est alors « populaire » qu'au sens médiatique, c'est-à-dire selon un ensemble de discours qui font le lien entre la foule et les maîtres profiteurs par la force de quelques formules ensorcelantes – par la logorrhée sur l'ascension sociale, la possibilité de s'en sortir. Peu importent les discours creux, la pauvreté des commentaires, les éléments de langage pour les joueurs, les idéologèmes pour le public, l'essentiel est que la puissance puisse par tous être mimée : le foot est le sport n°1, et il suffit pour exister d'en manifester la supériorité – de se laisser dominer par sa domination…

Soit : le lien du terrain aux tribunes est superficiel, parfois douteux. Mais ce qu'il faut dire plus nettement encore, c'est qu'il ne sert à rien de s'en tenir à la dé-
construction du mythe solidaire pour faire apparaître des réalités moins brillantes (profits immenses, violences tous azimuts). Car celles-ci ne disparaîtront pas pour autant. Et l'illusion sociosportive subsistera malgré tout. Pire : le geste critique ne permettra jamais d'expliquer pourquoi les supporters sans haine aiment regarder ensemble leur équipe quand elle tente de gagner un match de football. À moins de les disqualifier d'emblée en signifiant que ce sont les habitantes d'une caverne où l'on passe son temps à scruter les ombres de marionnettes à crampons, il ne permettra pas de dire pourquoi les gens cautionnent dans leurs échanges une certaine culture de l'esthétique solidaire, et pourquoi cela les met en lien – dans un lien sans violence qui, même fragile, peut perdurer, jusqu'à devenir contagieux et toucher une plus large population.

Dès lors, plutôt qu'adopter la perspective médiatique, omniprésente, et qui existe assez souvent pour que ce qui est regardé ne soit pas vu, mais aussi plutôt que de nous acharner à dénoncer les prétentions solidaires au nom des intentions vénales du sport-business, mieux vaut retrouver le chemin de la pelouse, en deçà de l'habit de sport n°1 qui recouvre la réalité du football, et tenter de comprendre ce qui peut tant émouvoir les spectateurs et spectatrices en tribunes – pourquoi les enfants qui jouent au foot sur la place du village se prennent pour Zidane, devenu héros des quartiers populaires.

Dans cette perspective, commençons par affirmer que la litanie solidaire ne masque en rien l'atomisation. On a beau dire que c'est l'équipe qui compte, on ne parle souvent que des individus. Au lieu de parler des 22 acteurs, les journalistes de L'Équipe 21 commentent l'état de forme de la vedette, attribuent des notes individuelles aux titulaires, élisent le meilleur joueur de la partie. Et la foule semble suivre, qui fait et défait la réputation de l'un et de l'autre. Les caméras focalisent, aimantent le regard vers l'atomisation la plus parfaite – à la mesure du self-made-man.

Il est au demeurant possible de rapporter cette atomisation aux réalités du terrain, plutôt qu'à l'écran de fumée médiatique que les puissances supérieures dressent devant elles. Voici : en plus d'être éloignés du banc et du coach (assigné à son rectangle réglementaire, sur le côté), les joueurs sont éparpillés sur un vaste terrain [1]. Il en résulte une certaine solitude pour chacun (pas seulement pour le gardien, comme on le dit souvent). Cette solitude pèse d'autant plus quand la culture de l'égocentrisme amène certains joueurs à se recroqueviller sur eux-mêmes, a fortiori pour éviter de devenir de simples instruments pour d'autres.

À quoi s'ajoute la difficulté à contrôler un ballon de cuir, quand on a l'interdiction de le faire avec les mains [2] (seul le gardien a le droit de les utiliser, mais c'est alors pour le stopper). Et cette difficulté est largement accrue quand il s'agit pour l'équipe de le faire. L'entière interpénétration avec l'équipe adverse rend en effet cette possession très difficile : les adversaires rôdent, et peuvent intercepter le ballon, sachant qu'interférer de la sorte est plus aisé que de transmettre à bon escient. En un mot les dix joueurs de champ constituent en premier lieu un collectif incertain, presque inquiet d'exister. On comprend alors pourquoi, dans une équipe en manque de confiance, les joueurs ont tendance, quand ils reçoivent le ballon, à se retourner et à seulement le protéger, solides au contact, avant de le transmettre en toute sécurité : ceci permet à tous les membres de se rassurer.

Voici donc un point de départ très concret : sur le terrain de football, en réalité, les facteurs de désolidarisation sont d'abord omniprésents. Et il faut d'emblée ajouter que cette fragilité existe dans la relation du terrain aux tribunes. En l'occurrence, il y a même une différence de point de vue : il est impossible pour le public de voir ce que les joueurs ont effectivement sous les yeux, car les joueurs évoluent sur un terrain où les obstacles sont en hauteur, alors que le public voit les choses d'en haut (a fortiori via l'écran de télévision).

Autant dire initialement qu'en matière de football, ce sont la désolidarisation sportive et la désolidarisation sociale qui vont ensemble, plutôt que la solidarité sportive et la solidarité sociale, comme la perspective médiatique voudrait le faire croire. Alors soit : affirmons-le. Mais gardons-nous de penser que c'est le fin mot de l'histoire. Car il semble qu'il y ait bien plus à dire sur l'existence du collectif, pour qui en reste au ras de la pelouse…

Il est en effet aisé de comprendre qu'une équipe n'est effectivement pas donnée : il faut la construire. Il y a en ce sens une organisation rationnelle à trouver. À commencer par la distribution des postes : le gardien de but, les arrières latéraux et centraux, les milieux défensifs et offensifs, les attaquants ailiers et l'avant-centre. Ensuite dans le choix du système de jeu : par exemple en 4-4-2, où les forces sont concentrées en arrière, ou en 3-5-2, où la présence au milieu est densifiée pour multiplier les possibilités d'attaquer. Et enfin, plus précisément, dans la gestion des relations entre les joueurs, avec souvent un principe de soutien en triangle.

Mais quelle que soit l'organisation collective, celle-ci doit être rendue effective à même l'interpénétration avec l'équipe adverse, qui évidemment cherche à la contourner. C'est dire qu'elle doit être tenue à même le mouvement, ce qui suppose des ajustements constants, voire des adaptations. Si un défenseur latéral va de l'avant, ses partenaires devront ainsi coulisser pour couvrir ses arrières. Et si les adversaires en viennent à l'offensive, ils auront à monter tous ensemble pour tenter de les mettre « hors-jeu » (un joueur n'ayant pas le droit de recevoir un ballon s'il est derrière le dernier défenseur). Quant à l'attaquant, il pourra être amené à multiplier les appels dans les espaces libres, quitte à ne jamais toucher le ballon, pour mettre la défense en incertitude et ouvrir des possibilités d'offensive à son équipe.

Il y a même nécessité à jouer au-delà du plan prévu, sans quoi c'est la pétrification qui menace. Sans quoi il ne pourra pas exister d'activité collective – il n'y aura qu'un statu quo plus ou moins maîtrisé, et qui laisse toute latitude à l'adversaire pour faire vivre la transmission du ballon comme il l'entend. C'est ce qu'avait signalé le coach Aimé Jacquet à la mi-temps de la demi-finale France-Croatie, lors de la Coupe du monde 1998 : « C'est eux qui rigolent ! Ils passent au milieu et hop, ils montent tranquillement… Aucune chance ! Mais aucune chance, les gars… Il n'y a personne qui bouge, personne ne réagit ! On est à dix mètres, amorphe. Vous avez peur de qui ? Vous avez peur de quoi ? Vous avez peur ? Vous allez perdre, les gars. » Suite à quoi, après avoir commis une erreur de placement (ne montant pas avec ses partenaires, il avait couvert le Croate Suker, qui n'était pas hors-jeu et avait pu marquer), le défenseur Thuram avait osé sortir de son rôle pour marquer un but trente secondes plus tard, puis un autre à la 70e minute. Il avait certes l'habitude de monter sur son couloir droit, mais pas de marquer des buts (même à l'entraînement, disaient ses partenaires). En l'occurrence, il en marqua un en position d'avant-centre, lui l'arrière, un autre du pied gauche, lui le droitier.

Aussi les footballeurs doivent-ils trouver un juste équilibre entre des principes contradictoires. Par exemple respecter l'organisation rationnelle, mais encore se mettre en mouvement pour créer des espaces et déborder les lignes adverses. Savoir où et comment se placer en fonction des partenaires, mais aussi sentir la présence du coéquipier, ou sentir qu'il va se démarquer et qu'il faut lui transmettre la balle avant qu'il soit hors-jeu. Et plus profondément s'acquitter de sa tâche, mais aussi faire preuve d'abnégation pour en faire un peu plus – sans toutefois en faire trop et risquer de déséquilibrer l'équipe (s'il a sauvé son équipe, Thuram aurait pu doubler son erreur en voulant trop attaquer). Ou alors couvrir un peu de terrain en plus pour aider un partenaire en difficulté, mais sans le laisser désœuvré – il risquerait de perdre confiance (mieux vaut peut-être le laisser faire et compenser ses erreurs).

Autant dire que l'action de chaque footballeur est ambiguë. C'est d'ailleurs ce qui peut amener deux joueurs à se gêner en attaque, ou deux défenseurs à laisser passer le ballon entre eux. Et c'est ce qui requiert que certains sachent s'imposer (crier « j'ai », « moi » pour éviter de se gêner), sans toutefois que la hiérarchie finisse par être trop rigide. Autant dire, donc, que l'équipe requiert que chacun reste en équilibre sur un fil : ni rejeter la faute sur l'autre, échapper à ses responsabilités individuelles au nom de l'équipe, ni s'en tenir à l'obéissance au plan collectif. Chacun doit assumer une vraie liberté plutôt que relayer une fausse solidarité.

Nous pouvons donc réitérer cette affirmation : au football le collectif n'est jamais un donné, c'est un construit. Vu ce qui précède, nous pouvons même le dire avec plus de finesse : le collectif est un construit qui ne peut se constituer en agglomérat soudé – il est lui-même un fil fragile. Aussi faut-il d'abord le faire exister, de sorte que chacun puisse ensuite se faire relais d'un tissage délicat, sachant que l'adversaire est toujours là pour couper les fils. On comprend de nouveau pourquoi les joueurs cherchent d'abord à se rassurer en gardant le ballon : c'est une incantation qui vise à faire ressurgir l'être collectif entre des membres d'abord séparés par leurs positions sur le terrain (et qui semblent parfois seulement suivis et hantés par leur ombre – celle que les projecteurs plaquent au sol en guise de fantôme).

On comprend également mieux, et surtout, l'importance et la fragilité de la moindre passe. Car la transmission du ballon est la manifestation visible de ce délicat tissage (l'éclair qui jaillit, après le précurseur sombre). Ce dernier exige de chaque joueur qu'il voie constamment où sont et vont ses partenaires (on disait de l'Argentin Messi ou de l'Espagnol Iniesta qu'ils avaient comme des yeux derrière la tête), en particulier juste avant de recevoir le ballon, et en l'occurrence qu'il sache ce qu'il va en faire (ce qui implique évidemment une hypervigilance, une grande activité psychique).

Il nous est même possible de concevoir que le tir vers le but adverse est une transformation de la passe. Voire que le tir intervient en rupture par rapport au processus de sommation collective. Celui qui s'en charge, souvent l'attaquant (aussi nommé buteur), doit convertir le travail d'équipe, et porte le poids de la décision (une charge que les autres ressentent brusquement lors d'une séance finale de tirs au but, par exemple). Son art consiste à déclencher cette rupture au bon moment, en fonction de l'ensemble de la situation. Parfois une passe de plus est judicieuse (on l'appelle passe décisive), parfois elle est de trop.

Même si le joueur focalise sur le projectile à intercepter et propulser dans les filets adverses, en fonction du score et de la position des adversaires, le dernier geste est ainsi, assurément, plein de l'inconscient collectif. C'est d'ailleurs probablement cette difficulté qui fait sa beauté quand il réussit. Les reprises sont légères et foudroyantes, les shoots brossés délicieux, les envolées du gardien majestueuses. Et si le « ballon d'or » (une distinction honorifique) est souvent attribué à un attaquant, c'est peut-être moins le signe d'un culte de la personnalité que la marque de l'intérêt pour le dernier geste, celui qui fait aboutir la création de l'équipe.

La passe est en tout cas de plus en plus délicate, à mesure que les joueurs s'approchent du but adverse (autrement dit attaquer est plus difficile que défendre, construire plus difficile qu'intercepter). Le collectif prend ainsi visiblement naissance quand il se tourne vers l'avant. Voilà pourquoi, alors que tout est activité pendant une partie de football, on désigne par « action » une chose plus précise : définie par sa fin, une action de but ; définie par ses moyens, une action collective. C'est-à-dire que l'on insiste sur la continuité dans la possession et dans la conduite du ballon vers le but. Or c'est la passe qui fait la continuité (ou le dribble, mais en tant qu'il peut être soutenu par la possibilité d'une passe à un partenaire).

Rappelons-nous à ce titre le second but de M'Bappé en finale de la Coupe du monde 2022. Alors que l'équipe de France est encore menée 2-1 à la 80e minute, Koman intercepte la balle dans les pieds de Messi, puis la passe au sol à Rabiot, qui la passe en l'air à M'Bappé, qui la passe de la tête à Thuram – le fils –, qui la passe au pied en l'air à M'Bappé, qui la reprend en demi-volée en se couchant sur l'herbe… et marque. Autour des deux derniers, il n'y avait pas moins de huit Argentins, plus le gardien de but. L'action est improbable, d'autant qu'elle remet l'équipe dans la possibilité de gagner la partie alors qu'elle avait été inexistante pendant presque 80 minutes (M'Bappé avait marqué un penalty à la 79e minute).

Pourtant les adversaires vont finalement l'emporter aux tirs au but. La faute à un goal argentin peu fair-play, comme on l'a dit ici et là ? Non, grâce à une organisation collective qui a fait déjouer l'équipe de France en son cœur, au milieu, là où se tisse la toile, pendant 79 minutes. Et grâce à un somptueux montage collectif lors du deuxième but : interférant dans une attaque française, un défenseur latéral, Molina, fait un dégagement orienté vers un milieu, De Paul, qui transmet sans contrôle à un coéquipier presque dans son dos, Messi, qui contrôle en une touche et glisse à un partenaire sur le côté, Alvarez, qui transmet de suite à un attaquant avancé, Mac Allister, qui transmet à Di Maria, qui marque.

Certains diront peut-être que ces phases de jeu sont moins impressionnantes que celle des frères Derrick, en demi-finale du Championnat National. Menés 2-0 par la New Team d'Olive et Tom, à la 20e minute de la première mi-temps, les jumeaux de la Hotdogs ont en effet sorti la « C.I. » – la catapulte infernale. Après avoir dialogué entre eux, et même débattu avec leurs adversaires au long d'une interminable remontée de terrain, commentée elle-même par un speaker que l'on croirait dans la tête des joueurs, il s'agit pour Jason de se jeter à terre, sur le dos, qui plus est avec tant d'élan qu'il continue d'avancer en glissant sur l'herbe, puis de constituer ses pieds en point d'appui pour ceux de Jeff avant de catapulter ce dernier à une hauteur vertigineuse. Jeff peut alors reprendre de la tête un centre aérien effectué depuis le côté droit par l'ailier, Lamedon, et marquer. Quel but ! Même Olive qualifie cette action de « stratégie complètement révolutionnaire ».

De notre côté, nous pouvons certes reconnaître que les actions de M'Bappé et Di Maria ne sont pas à la hauteur des frères Derrick – que c'est un peu moins spectaculaire en réalité qu'en dessin animé. Mais qu'importe ! Car la comparaison nous permet de comprendre que c'est effectivement à ce type de montage improbable que vient assister le public, dans les tribunes. Et même, qu'il l'éprouve : il entre en profonde empathie avec le fragile tissage d'un collectif, dont l'œuvre est le mouvement d'un ballon de cuir – ce relais que les joueurs vont tenter de mener sur un fil jusqu'aux filets adverses.

Ainsi les spectateurs participent-ils à une expérience collective. C'est vrai qu'ils ont parfois tendance à focaliser sur le ballon, plus que sur un joueur, et qu'en un sens c'est une erreur, comme celle des débutantes qui le suivent toutes et tous et qui ne prêtent pas attention à l'occupation du terrain et à l'intelligence de la passe. Mais c'est également parfaitement pertinent : car le trajet du ballon manifeste le vivre de l'équipe. À chaque relais, il y a une tension. Que va-t-il se passer ? Le joueur va-t-il transmettre, dribbler, tirer ? On se plaint vite d'une erreur, mais on sait que rien ne serait pire qu'une absence d'activité.

Le public ressent aussi le pressing adverse, qui laisse peu de temps aux joueurs pour contrôler et passer le ballon à bon escient (le rythme de jeu fait souvent la différence de niveau). Il reconnaît le génie de la passe efficace (plutôt que l'étalage de virtuosité inutile), et sait dans sa chair que la transmission vers l'avant est périlleuse, tant la moindre intervention mettrait son équipe en danger : plusieurs joueurs seraient instantanément éliminés, le décalage amorcé pourrait s'avérer fatal si les adversaires réussissaient à prendre les intervalles – éclair argentin en contre-attaque. Rien n'est sûr, et le kop de supporters chante comme un chœur tragique qui voudrait conjurer le mauvais sort.

Voici donc qu'apparaît plus profondément la liaison des tribunes et du terrain. Certes, nous l'avons évoqué, deux points de vue différents sont à l'œuvre : l'un au niveau du terrain, avec une forêt de joueurs à la verticale, l'autre en plongée, et qui se représente les choses de façon plus aplatie. Quant aux principes d'action, ils diffèrent aussi : alors que les joueurs doivent s'acquitter de leur tâche ou faire preuve d'abnégation, couvrir un peu plus de terrain pour soulager un partenaire ou compenser ses erreurs, faire preuve de tolérance ou de confiance, il semble que les supporters peuvent faire preuve de tolérance et de confiance, de coopération et de relation amicale, de complémentarité et d'adaptation à l'autre. Mais de la pelouse aux gradins, l'expérience de la fragilité du montage collectif en présence de l'adversaire est indéniablement partagée. Et plus on va vers les déterminations « humaines », c'est-à-dire en deçà du rationnel, plus le rapprochement opère. C'est flagrant en matière de soutien de la déficience, qui s'incarne dans la nécessité de se mobiliser pour défendre : tout le monde apprécie, sur le terrain et en tribunes, la façon dont les uns mouillent le maillot pour les autres.

Rien ne servirait alors d'opposer la raison de joueurs actifs à l'émotion de spectateurs pâtissant, pour creuser le fossé entre des milliardaires et la foule. Car la participation est largement partagée, même si c'est à des degrés divers. Lors d'un match serré, il peut même se produire une fusion des tribunes et du terrain. Par exemple lors de la demi-finale de la Coupe du monde 1982 qui opposa la France et l'Allemagne, à Séville, et qui est restée dans les annales. Au fil du match, les plans et options tactiques s'évanouirent, les joueurs évoluaient en pleine contingence. On bascula dans une dramatique haletante. Quelque chose dans la façon de se relier était en jeu, on avait l'impression qu'on allait collectivement perdre la vie. La défaite, malheureuse, fut aussi des plus fédératrices – beaucoup en parlent encore…

Réaffirmons-le : la solidarité footballistique n'est pas un donné, c'est un construit. Disons-le même mieux encore : c'est un événement. Certes, celui-ci peut venir d'un seul joueur, qui fait la différence et devient la vedette (on focalisera sur lui pour en faire une star), mais son action reste malgré tout l'expression d'un état du collectif, et surtout se transforme en événement collectif. Rappelons-nous par exemple du deuxième but marqué par Maradona, lors du quart de finale de la Coupe du monde 1986 contre l'Angleterre : après avoir triché à la 50e minute en marquant de la main, il avait serpenté seul avec le ballon, éliminant 7 adversaires coup sur coup avant de tromper le gardien, à la 54e minute. À cette occasion, il avait incarné l'équipe entière, et le peuple argentin s'était fièrement reconnu dans son sillage.

Cet événement solidaire, magie du terrain, se propage assurément au public qui depuis les tribunes vit le drame d'une possible désunion. Rien de mystérieux alors à ce que la ferveur se répande comme une traînée de poudre, quand advient l'événement collectif. Car la ferveur populaire vient du surgissement du collectif là où il est des plus fragiles. Il existe certes d'autres sports éminemment collectifs, mais en l'occurrence l'interpénétration des équipes est constante (alors que les rugbymen évoluent la plupart du temps en vis-à-vis sur la ligne d'avantage, et que les handballeurs pratiquent alternativement des phases d'attaque et de défense bien distinctes). Sans compter que chaque footballeur agit sans ses mains, au milieu d'adversaires qui poussent, pressent et taclent afin de l'empêcher de se faire relais du collectif.

Il faut le dire : le public est certes soulagé quand l'adversaire échoue (il est même souvent un tantinet chambreur). Mais il est surtout enthousiaste quand son équipe va de l'avant. Trois passes qui arrivent et s'additionnent vers le but adverse au milieu d'une forêt de joueurs hostiles à cette solidarisation sont pour lui une merveille. Les soulèvements du siège et de la voix accompagnent un collectif en train de se faire. Le public vit l'expérience commune d'un tissage qui ne peut advenir que sous le mode du château de cartes. Et s'il chavire de bonheur quand survient un but, c'est parce qu'il est heureux de s'être trouvé – de se sentir accompli.

Nous pouvons même penser qu'il y a alors libération de ce qui entravait la possibilité d'être ensemble (en vertu de la liberté des joueurs, plutôt que via le partage d'une solidarité fictive) et, plus largement, que la liesse populaire naît du soulagement d'assister à la dissolution de barrières qui s'installent insidieusement – pour le plus grand plaisir des populistes. À ce titre, la victoire de l'équipe française à la Coupe du monde 1998 reste exemplaire : si la déclaration d'existence de la nation black-blanc-beur fut quelque peu optimiste, il n'en reste pas moins que la joie contagieuse qui s'ensuivit montra que cette union était désirée.

Bref : un match de foot est un spectacle sportif, certes, avec tous les défauts que cela implique (starisation et marchandisation, corruption et violence, éléments de langage et mythification solidaire), mais c'est aussi une occasion d'élever la société au rang de communauté. C'est un lieu de participation plutôt qu'un ancrage dépolitisant pour une foule manipulée, un cirque où l'on distribuerait le pain et les jeux.

Aussi pouvons-nous affirmer qu'il est éminemment populaire. Non pas parce qu'il est pratiqué en direct et avec les pieds (vulgairement, plutôt que via la médiation de l'outil et l'usage noble de la main), ou parce que c'est un immense marché permettant à des milliardaires d'acheter la paix sociale, de piloter les masses en tirant les ficelles de marionnettes à crampons. Mais bien parce qu'il demande de tisser un collectif, et parce que les supporters se lient à leur équipe en fonction de la façon dont les acteurs se lient entre eux à même l'adversité (l'enthousiasme croît quand ceux-ci font preuve de générosité dans l'effort, s'engagent corps et âme, plutôt que se faire supports de jeux d'investissement en bourse).

Bien sûr, au stade ou devant leur télévision, les violents nient la contingence et le tragique, les racistes déclarent l'identification impossible quand des gens qui ne leur ressemblent pas sont présents, et les profiteurs font la sourde oreille pour continuer de profiter. Mais il y a parfois éclosion d'une singularité collective, par-delà tous les facteurs de désolidarisation qui rôdent. Voilà ce qu'attendent les amateurs et les amatrices de football. Mystère et balle de cuir, c'est un vrai sport populaire. Zidane Président.

Faut-il alors se résoudre à applaudir les riches sur le terrain et en tribunes, qu'ils soient en short ou en costume ? Non. Bien sûr que non. Mais rien ne sert de ressasser les raisons qu'il y aurait à les huer. Car jouer en défense, c'est risquer de commettre une faute bête. Mieux vaut être à l'initiative, rester en mouvement, et chercher l'ouverture pour imposer notre conception.

Comment faire ? Nous pouvons commencer par penser à celles et ceux qui jouent avec pas grand-chose : un ballon de fortune sur un terrain vague, où les lignes sont approximatives… À celles et ceux qui pensent que Maradona n'aurait pas dû mourir seul, lui qui réalisait l'impossible et rassemblait les foules, lui qui se comportait mal avec les autres, mais jamais avec ses supporters, amateurs passionnés d'un jeu qu'il pratiqua à Boca la populaire.

Ensuite, nous attacher à mettre en relief l'extrême contingence du contrôle du ballon par une équipe, et qui ne va pas de pair avec l'assurance de la valeur des joueurs qui la composent. Exhausser l'événement de la passe, qui émerge de la pelouse et traverse tous les relais jusqu'au but, dépassant les programmes de télévision au service d'intérêts lointains. Insister alors sur la beauté des solidarités les plus précaires, et que les plus modestes savent justement apprécier ensemble, en deçà des strass-paillettes et des mouvements de la bourse.

Souligner, aussi, la relation joueurs-public, plutôt que les relations joueurs-VIP (elles qui se font supports des flux d'argent). Faire écho aux clubs de supporters, qui souvent n'aiment pas le management capitaliste, la machine à fric, même s'ils l'alimentent parfois (des Anglais ont par exemple manifesté en 2021 contre le projet d'une ligue européenne fermée, sur le modèle américain des franchises). Entrer en résonance avec les joueurs qui, malgré leur devoir de réserve, savent parfois prendre la parole pour dépasser les convenances médiatiques (Griezmann contre la reconnaissance faciale des Ouïghours en 2020, M'Bappé contre le vent de soutien au Rassemblement National en 2024).

Et par ailleurs nous inspirer, dans les mouvements sociaux, populaires, de la fragilité proprement footballistique du collectif. À partir de la difficulté à être « tous ensemble », plutôt que de déclarer l'union, à partir de la difficulté à être « tous ensemble » telles et tels que nous sommes, nous rappeler qu'il est toujours question de composer, pour tisser un être ensemble fait de toutes et tous. Et dans l'adversité, plutôt que de tomber comme des dominos, rappeler qu'il est nécessaire de dépasser les rôles autant que de les respecter, pour que puisse advenir la beauté d'un événement collectif.

Peut-être faudra-t-il par surcroît, et plus largement, apercevoir que la convergence des luttes, horizon certes très enviable, est difficile à atteindre. Que cette unité idéale appelle à tracer un chemin entre des exigences différentes. Par exemple, entre celle de laisser la contagion affectuelle opérer par un certain partage du symptôme et celle de ne pas s'en tenir à l'attitude victimaire ; entre celle de permettre à chacune de disposer de son corps propre et celle de ne pas creuser des fossés charnels entre les gens – de ne pas dissoudre le corps social. Un art difficile, certes, mais le soulagement d'être ensemble vaut bien quelques efforts réciproques…

Au moins faudra-t-il éviter une erreur assez fréquente : viser directement l'être ensemble, faire du collectif un but à atteindre. Car si un but commun est absolument nécessaire, pour faire converger diverses forces et aspirations, ce but doit être extérieur au collectif lui-même, pour en mobiliser les membres. C'est parce qu'il sera ainsi regardé, au loin, que les regards convergeront et qu'adviendra l'événement collectif comme il en advient sur le terrain de football, où des sportifs visent le but adverse.

À quoi il faut ajouter la nécessité de ne pas laisser entendre qu'il pourrait s'agir de constituer un collectif indéterminé, flottant, dont pourraient aussi faire partie les milliardaires et leurs alliés. Car ce serait alimenter, justement, l'illusion sociosportive solidaire que ceux-ci entretiennent. Et ce serait cautionner une entente fallacieuse de la politique, où la conflictualité est manifestement évacuée au profit d'une solidarité trop ample. Le but doit au contraire aller précisément contre eux, et en remplacement des faux espoirs et des motifs d'inquiétude qu'ils aiment agiter afin de mobiliser en leur sens. Voici alors une idée parmi d'autres : taxer les milliardaires. Pourvu qu'Olive et Tom la voient comme une « stratégie complètement révolutionnaire »…

Illustration : Tulyppe

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[1] La loi n° 1 du jeu désigne les contours du rectangle : entre 90 et 120 m de longueur, entre 45 et 90 m de largeur, ce qui donne entre 4 050 m2 et 10 800 m2 de surface. Au niveau européen, dans un souci de standardisation, l'UEFA demande entre 100 et 105 m de long et entre 64 à 68 m de large. Mais même en ce cas, la surface est de 7 140 m2, et même en divisant cette surface par 11 (alors que le gardien de but reste dans la cage), cela donne 650 m2 chacun, donc environ 25 x 25 m chacun.

[2] Le terme « main » désigne aussi le bras, si celui-ci n'est pas collé au corps.

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01.06.2026 à 15:16

« Ô peuple de gauche ! »

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[Journal de campagne #2] Jean-Louis Tornatore

- 1er juin / , ,
Texte intégral (2041 mots)

Jean-Louis Tornatore, poursuit cette semaine son journal de campagne [1]. Il y est question de haies de tuyas, de piscines dans les jardins et d'une évidence pas encore suffisamment partagée : « Le carnaval électoral, c'est la mort des idéaux, c'est un truc qui te bouche un horizon aussi sûr que les cheveux et autres poils un siphon de baignoire. »

« … car nul ne vous attend autant que l'horizon »
(Dominique A.)

Lorsque j'ai dit à Lucie que la liste de candidature aux dernières élections municipales, à laquelle elle et moi émargions, pouvait être considérée comme un échantillon représentatif du peuple de gauche du fait de la variété des « sensibilités », quand elles étaient connues, qui la composaient, elle m'a renvoyé tout à trac un « ouaip, il est bac plus cinq ton peuple de gauche ! » qui sur le moment m'a cloué le bec. La présence plus que majoritaire d'enseignant.es, chercheureuses, ingénieur.es et autres comptable, chargé de com ou responsable des ressources humaines lui donnait furieusement raison. Certes, je pouvais concevoir que cette petite ville de neuf mille habitant.es, ci-devant village englobé par l'agglomération d'une capitale régionale aspirant au statut de métropole, devenue la zone résidentielle pour classe moyenne supérieure prisant l'habitat individuel avec jardin, barbecue, deux voitures minimum, la piscine (de plus en plus), un vélo électrique si écolo, qui vote quand même à droite depuis des lustres sinon toujours, que cette petite ville donc ne pouvait sécréter que des candidatures au niveau socio-culturel plutôt élevé.

Pourtant, à rembobiner le film, je pouvais me dire que la façon dont cette liste s'était constituée, soit quasiment sur le pouce et dans l'inquiétude de laisser le champ libre à une liste unique qui gèrerait la commune dans la continuité de la précédente équipe municipale, c'est-à-dire sans surtout pas bouleverser l'ordre des choses et le monde comme il est, même s'il va mal, surtout s'il va mal, était le signe indiciel d'une manière d'« être de gauche ». Un jour de tractage bon enfant à la sortie du supermarché, un homme à qui je tendais notre flyer, « de liste d'opposition » lui précisais-je, me répondit avec un geste de refus « Oh vous savez moi je ne fais pas de politique ! » Devais-je alors en conclure qu'être de gauche, c'est faire de la politique ? La poursuite de l'événement électoral pouvait être lue comme une confirmation de cette relation sémantique : la liste adverse, inquiète de cette opposition inopinée avait littéralement copié son programme sur le nôtre. Comme si la droite s'était décidée à faire de la politique ! Certes nous avons comme attendu été battu.es, mais toutefois moins sur programme, un curieux si l'on y songe programme commun, qu'en raison de la force d'inertie qui pèse de toutes ses piscines sur cette banlieue métropolitaine.

Bien décidé à donner raison d'être (du peuple de gauche) à mon échantillon, je me suis souvenu de la réponse de Gille Deleuze à la lettre G comme Gauche de son Abécédaire. En substance, disait-il de son inimitable voix éraillée, être de gauche, c'est deux choses : percevoir l'horizon et ne pas cesser de devenir minoritaire. Un, si tu donnais ton adresse à l'instar des Japonais, tu ne commencerais pas par le numéro de ta rue, tu commencerais par nommer le pays censé donner un contour géographique à ton horizon de vie. Qu'il balaie d'un mouvement de main élusif l'objection de Claire Parnet son interlocutrice qui lui fait remarquer que les Japonais ne sont pas particulièrement de gauche, c'est parce que, deux, percevoir l'horizon, autrement dit si l'on sort de son exemple postal affirmer prioritairement ses idéaux, ne va pas sans un devenir minoritaire qui les réalise. L'un ne va pas sans l'autre comme les deux faces d'une même pièce. Aspirer à être minoritaire n'est pas une affaire de quantification, ça, c'est plié, mais une affaire de contenu ou plutôt de pleins, de plénitude et d'intensité nourries par l'horizon face aux vides, à la vacuité et à l'inconsistance du déjà-là de la majorité étalonnée. Oui, a contrario, l'humain majoritaire, en somme de droite, à suivre la démonstration, claquemure pour ainsi dire son univers, derrière sa haie de tuyas ou sa palissade, à l'abri des regards et de l'horizon. À moins que, en haie ou palissade, l'horizon ne soit redéfini.

La force de la proposition deleuzienne réside dans le fait de juste poser l'idée d'un horizon partagé de différences irréductibles. « La gauche c'est l'ensemble des processus de devenir minoritaire ». Nul besoin d'entrer dans le détail, seul suffit de laisser imaginer et faire comment se réalisera, dans la singularité des situations, des lieux, des expériences, des conditions, l'allégeance aux trois justices, sociale, environnementale et autre qu'humaine, en quoi consiste cet horizon inéluctablement transformatif. Actualisation, en somme, des « trois écologies » qu'à peu près à la même époque, son compère Félix Guattari plaçait « sous l'égide éthico-esthétique d'une écosophie » – actualisation, en supposant qu'à elles trois, ces justices agissent à la recomposition de nos territoires mentaux existentiels, propice au basculement post-capitaliste. Et si j'en reviens à mon interrogation du début, elle, cette proposition, dispense de poser en préalable la question de savoir quelle est ta sensibilité, socialo, écolo ? èléfiste ? communiste ? quand il s'agit, en l'occurrence, d'œuvrer à la constitution d'un collectif d'action qui se positionnerait tout simplement par-là, de ce côté-là, à gauche toute ! contre un collectif de droite qui n'a pas hésité à ratisser à son extrême. Après, on verrait bien ce qu'il se passerait.

Je n'aurai pas la naïveté de croire que cette définition ouverte mais sans équivoque d'un être de gauche convoquant un peuple qui la ferait sienne, suffit à l'action politique – c'est là toute la difficulté du désir de transformation inhérent au devenir minoritaire. Mais elle en est au moins la condition d'engagement. Du moins le devrait-elle car j'ai bien peur qu'elle ne soit régulièrement écrasée sous le poids des appareils de la politique partisane, des écuries soignant leur poulain piaffant de l'impatience d'entrer en campagne – quand ils ne le sont pas toujours-déjà. Le carnaval électoral, c'est la mort des idéaux, c'est un truc qui te bouche un horizon aussi sûr que les cheveux et autres poils un siphon de baignoire.

Le dossier de presse que j'ai ouvert pour la circonstance de ce journal est une succursale de la désespérance pour qui, comme moi, veut croire à la fiction, au sens d'imagination, d'image performative, du peuple de gauche, le peuple des devenirs minoritaire. Ce n'est pas tant que je place mes espoirs dans un gouvernement de gauche censé mener une politique de gauche, les exemples passés, de moins piètres à carrément piètre pour le dernier, nous ont bien montré qu'il n'y a pas de solution gouvernementale aux affirmations des différences pour elles-mêmes et selon leurs propres termes. Il n'y a pas de bonne solution mais que des moins mauvaises : en l'occurrence celle qui te mettra le moins les bâtons dans les roues, qui te laisseras à la libre expression de ton devenir, toi et les tien.nes À cette condition, je veux bien participer au carnaval électoral, c'est-à-dire mettre mon bulletin dans une urne pourvu donc qu'elle ne soit pas funéraire.

Là devant ce carnaval, on voit bien que le peuple de gauche, ça n'existe pas. Ça n'a jamais existé. C'est sondé, disséqué et découpé avant même d'exister. Désastre d'une autre fiction, ici électorale, la seule que connaissent les écuries, les instituts de sondage et les médias de presse et si tu veux t'y reconnaître tu n'as guère de choix : tu es soit modéré.e soit radical.e, soit mélenchonien.ne soit non mélenchoniste – et ton peuple condamné à errer, tel le Vicomte pourfendu, à la recherche de sa moitié déniée. Que l'horizon soit obscurci par la catastrophe annoncée du fascisme, voilà qu'après le ni droite ni gauche, une vraie idée de droite qui a porté Gamin 1er sur le trône, lequel l'a démontrée, on nous en sert une nouvelle version, affinée pour le coup, soit le scénario de la République et sa démocratie coincées entre des extrêmes qui les menacent. Décidément, la fromagerie de droite est en pleine forme !

Si d'aventure on trouvait la définition deleuzienne un peu trop perchée, il faut alors relire le Penser à droite d'Emmanuel Terray, anthropologue regretté, heureusement réédité aux Éditions Amsterdam, qui vient en creux enfoncer le clou : « La pensée de droite est d'abord un réalisme : elle accorde un privilège à l'existant, et tend à s'incliner devant 'la force des choses', la puissance du fait acquis. Par existant, il faut entendre ici ce qui est donné hors de nous, et que nous pouvons voir, entendre, sentir, toucher. Cet existant est identifié au réel et il se voit reconnaître une sorte de primauté sur toutes les autres modalités de l'être : le souvenir, l'espérance, l'imaginaire, la fiction, le rêve, le possible… » On voudrait que la ribambelle de candidat.es, déclaré – « Sa Hauteur » – ou putatif.ves – les délaissé.es de la Nupes ou du Nouveau Front Populaire, des écolos ballottées, les viré.es de Èléfi, un ancien président qui fort de son expérience (sans rire !) voudrait s'offrir en recours, un ancien premier ministre aussi terne que social-démocrate – et je laisse de côté les mecs de droite ou mal latéralisés ou qui se rêvent rassembleur et même « préféré de la gauche » –, s'arrêtent deux minutes pour réfléchir à ces modalités de l'être dont on voudrait nous amputer par réalisme. On souhaite qu'iels se souviennent qu'il fallait être un général de brigade pour inventer la fiction, mortifère, de la rencontre d'un homme (de préférence) et d'un peuple et que rien n'est plus idéalicide, rien n'est plus étranger à l'être de gauche.

Envoi. Ola ô peuple de gauche ! Il te faut tenir, tenir l'horizon face à cette succession carnavalesque de chars parodiques, créponnés, encostumés d'homme et de femmes qui se rêvent devenir d'État. Parodie de rêve. L'horizon, toujours l'horizon, ah ! Nous n'avons que l'horizon à opposer aux lignes Maginot du repli sur soi et de l'acceptation de la réalité. Encore ne faut-il pas lanterner ! Dans une de ses belles chansons, Dominique A s'imagine en capitaine bourlingueur, pris dans une sorte de conflit entre la fatigue des voyages et l'appel ou plutôt l'attente continuée de l'horizon, et qui, au final, d'atermoiement en atermoiement, se voit reconnaître que « las de t'attendre, c'est lui qui vient à toi ; il est là : l'horizon. » On apprécie la totale ambiguïté de la métaphore. N'est-il pas à craindre que l'horizon qui te vient ne soit pas celui qui t'espère ? Ne soit plus celui que tu perçois et qui te pousse à agir ?

Jean-Louis Tornatore


[1] Voir le premier épisode : C'est l'histoire d'un type...

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01.06.2026 à 14:48

Qu'appelle-t-on penser (à l'ère de l'intelligence artificielle) ?

dev

Texte intégral (5471 mots)

À partir d'un poème de Brecht, Tristan Pellion propose « réfléchir à la relation entre intelligence artificielle et abolition de la pensée – avec la question du mal comme arrière-plan ». Sont aussi et entre autres convoqués Leibniz, Arendt, Foucault, Deleuze, Marx et Théodore Kaczynski.

Il y a presque un siècle, Bertolt Brecht composait un poème satirique, 700 intellectuels adorent un réservoir à mazout [1]. Le voici en presqu'intégralité :

Sans invitation
Nous sommes venus
700 (et beaucoup plus sont encore en route)
De partout où plus aucun vent ne souffle
Des moulins qui moulent lentement et
Des fours derrières lesquels on dit
Que plus aucun chien ne sort.

Et nous t'avons vu
Soudain dans la nuit
Réservoir à mazout

Hier tu n'étais pas encore là
Mais aujourd'hui
Il n'y a plus que toi.
[…]

Dieu est revenu
Sous la forme d'un réservoir à mazout.
[…]

En toi, il n'y aucun secret
Mais du mazout.
Et tu en uses avec nous
Non comme bon te semble ni de manière impénétrable
Mais selon le calcul.
[…]

Exauce-nous donc
Et délivre-nous du mal de l'esprit.
Au nom de l'électrification
Du progrès de Ford et des statistiques !

Par son style simple mais tranchant, Brecht saisit et exprime le caractère messianique de la technique (Hier tu n'étais pas encore là / Mais aujourd'hui / Il n'y a plus que toi), qui est exacerbé dans le cas de l'intelligence artificielle (il suffit de songer à l'expression « singularité » pour désigner le moment où elle deviendrait consciente). Il semble anticiper, aussi, en quoi celle-ci se présente comme remède à la pensée, au « mal de l'esprit », qu'elle travestit en pur « calcul » et somme de « statistiques ». Le poème de Brecht est donc notre contemporain et j'aimerais, à partir de lui, réfléchir à la relation entre intelligence artificielle et abolition de la pensée – avec la question du mal comme arrière-plan.

Considérons, pour commencer, les deux définitions de la pensée suivantes :

Une pensée est une phrase possible. […] Penser veut dire : chercher une phrase [2]

philosopher consiste à penser des privations
c'est-à-dire non pas seulement l'absence,
mais une carence,
le manque de ce qui pourrait ou devrait être là,
et qu'aucune théodicée n'apaise
et qui donc laisse tendu, inquiet, désirant [3]

Si penser signifie se mouvoir dans cet écart qui s'appelle manque, l'Intelligence Artificielle, saturée, sans manque, en prohibe toute tentative, car elle ne se fonde que sur une collection virtuellement infinie de données. Elle empêche alors de chercher cette phrase possible, toujours-déjà calculée par cet Autre au rabais, Dieu simulé, Dieu revenu sous la forme d'un réservoir à mazout.

C'est que nulle théodicée ne peut apaiser le manque-origine de la pensée. Ce mot n'apparaît pas par hasard dans l'agencement de textes que l'on est en train de parcourir. Leibniz l'invente et l'emploie pour intituler un livre important de 1710 : Essais de Théodicée (sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal) où il s'agit de se faire l'avocat de Dieu, de rendre compte de l'existence du mal et de défendre sa création. Le Dieu leibnizien est justement un calculateur dont l'entendement « est pour ainsi dire le pays des réalités possibles » [4]. Ubiquitaire, son esprit les « pénètre, les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en estimer les degrés de perfection ou d'imperfection […] ; et par ce moyen la sagesse divine distribue tous les possibles qu'elle avait déjà envisagés à part en autant de systèmes universels, qu'elle compare encore entre eux » [5].

Similaire à l'IA, ce Dieu est donc un être de comparaison, qui, comme d'une base de données infinies, calcule la meilleure combinaison. Si Pierre Alferi maintient le possible, dans sa définition de la pensée comme « phrase possible », il s'agit d'un possible manquant, à produire comme on dirait à venir, tout autre que les réalités possibles peuplant l'entendement divin. Penser ne consiste guère à regarder dans un océan de datas au préalable collectées, mais à produire ce qui n'a jamais été donné. Ce pourquoi Jean-Claude Milner écrit que la pensée est « quelque chose dont l'existence s'impose à qui ne l'a pas pensé » [6] : elle vient là où il y avait béance, latence ou désajointement, exhibant que nous ne pensions pas encore, que quelque chose faisait défaut, nous laissait « tendu, inquiet, désirant ». Endurer le pas encore (la différance), tel est, on le voit, une forme-de-vie radicalement opposée à la promesse de l'intelligence artificielle (et, je crois, de toute technologie), qui consiste précisément à supprimer le « pas encore », à réduire toujours plus l'écart entre l'absence et la présence. Car la production de valeur non seulement n'est pas possible dans le « pas encore », mais est en fait fondée sur le seul « encore », qui pour avoir lieu doit avoir dépassé sa négation : l'encore étant permis par le non-pas encore, c'est-à-dire le déjà.

La pensée ne peut alors surgir que si l'on ménage (et non aménage, pour employer une distinction proposée par Marielle Macé [7]) l'espace d'un avenir, quand l'IA apparaît comme une pure collecte du passé produisant une archive infinie qui sature la possibilité d'une émergence. Cette archive infinie est une paradoxale archive morte, archive fixe, cadavérique. Comme l'écrit Frédéric Neyrat :

On nous parle de flux, de subjectivités flexibles, de devenirs où tout change, où tout peut arriver. Et si c'était là un diagnostic de surface […] ? Et si les flux d'informations, de capitaux et d'affects étaient tout au contraire régimentés, canalisés, secrètement immobiles ? Comme des flux absolus, où en définitive rien ne changerait vraiment, en profondeur [8]

Dans un de ses contes les plus fameux, Jorge Luis Borges imagine un individu condamné à ne plus pouvoir rien oublier, à retenir chaque visage, chaque lacune, chaque embrun :

Il connaissait les formes des nuages austraux de l'aube du trente avril mil huit cent quatre-vingt-deux et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d'un livre en papier espagnol qu'il n'avait regardé qu'une fois et aux lignes de l'écume soulevée par une rame sur le Rio Negro la veille du combat du Quebracho. […] Il pouvait reconstituer tous les rêves, tous les demi-rêves. Deux ou trois fois il avait reconstitué un jour entier ; il n'avait jamais hésité, mais chaque reconstitution avait demandé un jour entier. Il me dit : J'ai à moi seul plus de souvenirs que n'en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde et aussi : Mes rêves sont comme votre veille. Et aussi, vers l'aube : Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d'ordure [9]

Borges nous dit pourtant de lui ce qu'on pourrait aussi affirmer de l'IA-réservoir-à-mazout, puisqu'il « soupçonne cependant qu'il n'était pas très capable de penser. Penser c'est oublier des différences, c'est généraliser, c'est abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n'y avait que des détails, presque immédiats » [10].

Nous est aujourd'hui offert un monde devenu statistique, data, un monde de détail où penser est impossible – où la seule forme qui s'en approche, c'est le calcul ; à ce jeu-là, toute machine sera toujours infiniment plus douée, infiniment plus rusée, au point qu'elle finira (mais gare aux prophéties auto réalisatrices) incontournable. Comme l'écrit Theodor Kaczynski :

A mesure que la société et les problèmes auxquels elle devra faire face deviendront de plus en plus complexes, et les machines de plus en plus intelligentes, les gens leur laisseront prendre la plupart des décisions simplement parce que ces décisions donneront des meilleurs résultats que celles prises par les hommes. Finalement un stade sera peut-être atteint où les décisions nécessaires à la bonne marche du système seront si complexes que les hommes seront incapables de les prendre intelligemment. A ce stade, les machines seront effectivement au pouvoir. Les gens ne pourront plus les débrancher, parce qu'ils en seront devenus tellement dépendants que cela équivaudrait à un suicide [11]

Si on applique ce pronostic à l'IA, on comprend pourquoi l'acte de penser pourrait devenir superflu et comment dans le sillage de ce devenir-superflu, l'humanité toute entière pourrait être prise. Or, que l'humain soit devenu superflu, c'est précisément la définition du totalitarisme pour Hannah Arendt :

Les hommes, dans la mesure où ils ne sont plus que la réaction animale et que l'accomplissement de fonctions, sont entièrement superflus pour les régimes totalitaires. Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus. Le pouvoir total ne peut être achevé et préservé que dans un monde de réflexes conditionnés, de marionnettes ne présentant pas la moindre trace de spontanéité [12]

Il se trouve que, dans son œuvre, superfluité des humains et absence de pensée sont liées à un phénomène qu'elle propose d'appeler « banalité du mal », expression forgée à l'occasion du procès d'Eichmann en Israël. Elle l'écrit sans ambages : « une seule chose semble claire : le mal radical est, peut-on dire, apparu en liaison avec un système où tous les hommes sont, au même titre, devenus superflus » [13]. Par « banalité du mal », elle n'entend toutefois guère – contrairement à ce que certains lecteurs peu généreux lui ont reproché – insinuer que le mal dont s'est rendu coupable Eichmann est un moindre mal, un mal ordinaire, mais seulement nommer ce qui lui est apparu un mal accompli sans raison profonde, sans motivation ancrée, un mal superficiel, presque sans racine. Comme elle le précise dans une lettre à Gershom Scholem :

mon avis est que le mal n'est jamais radical, qu'il est seulement extrême, et qu'il ne possède ni profondeur, ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu'il se propage comme un champignon. Il « défie » la pensée, comme je l'ai dit, parce que la pensée essaie d'atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu'elle s'occupe du mal, elle est frustrée parce qu'elle ne trouve rien. C'est là sa « banalité » [14]

Cette banalité du mal, Arendt en considère donc Eichmann comme un cas paradigmatique :

Mis à part un zèle extraordinaire à s'occuper de son avancement personnel, il [Eichmann] n'avait aucun mobile. Et un tel zèle en soi n'était nullement criminel ; il n'aurait certainement jamais assassiné son supérieur pour prendre son poste. Simplement, il ne s'est pas rendu compte de ce qu'il faisait, pour le dire de manière familière. […] C'est la pure absence de pensée [thoughtlessness]– ce qui n'est pas du tout la même chose que la stupidité – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque [15]

Je ne rentrerai pas dans la question de savoir si les analyses d'Arendt sont historiquement valables, car son hypothèse m'intéresse d'abord comme une fiction, ou comme possibilité, dans l'esprit de Foucault déclarant que « [s]on problème n'est pas de satisfaire les historiens professionnels » mais plutôt de « de faire [s]oi-même, et d'inviter les autres à faire avec [s]oi, à travers un contenu historique déterminé, une expérience de ce que nous sommes, de ce qui est non seulement notre passé mais aussi notre présent, une expérience de notre modernité telle que nous en sortions transformés » [16]. Même si la défense de Eichmann a été préparée (et donc, aussi, sa posture), même s'il n'était sans doute pas ce petit fonctionnaire idiot qu'Arendt croit voir lorsqu'elle assiste à son procès, ses hypothèses me semblent nous en apprendre sur l'« expérience de notre modernité », et sur l'acoquinement entre absence de pensée et mal. Ce qu'elle croit voit (et Eichmann avait effectivement déclaré qu'il ne connaissait que le langage administratif), Arendt le décrit ainsi :

Le langage administratif était devenu le seul qu'il connût parce qu'il était réellement incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché. […] Plus on l'écoutait, plus on se rendait à l'évidence que son incapacité à s'exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser — à penser notamment du point de vue d'autrui [17]

L'incapacité à prononcer une phrase qui n'est pas un cliché, il suffit d'aller sur LinkedIn pour la voir à l'œuvre, et être gagné par une inquiétante étrangeté devant certaines paroles humaines semblant émaner directement d'un LLM. C'est comme s'il y avait un lien entre les emojis, les clichés, les paroles creuses produites par les IA, et l'absence de pensée – qui en retour informent (dans tous les sens du terme informer) notre capacité à penser. Eichmann, nous dit donc Arendt, était incapable de penser, particulièrement du point de vue d'autrui. Il était incapable de chercher une phrase possible.

Justement, dans son petit texte consacré à Michel Tournier, Deleuze développe l'idée selon laquelle Autrui est l'expression du possible. Il écrit en ce sens que « le premier effet d'autrui, c'est, autour de chaque objet que je perçois ou de chaque idée que je pense, l'organisation d'un monde marginal […] où d'autres objets, d'autres idées peuvent sortir suivant des lois de transition qui règlent le passage des uns aux autres » [18]. Autrui produit toujours une autre perspective, un autre pli, sur ce monde que nous avons en partage, sa lumière éclaire un fragment de réel qui m'était inconnu. Par exemple, son « visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant, ou de quelque chose d'effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore […]. Le visage terrifié ne ressemble pas à la chose terrifiante, il l'implique, il l'enveloppe comme quelque chose d'autre, dans une sorte de torsion qui met l'exprimé dans l'exprimant […]. Autrui, c'est l'existence du possible enveloppé » [19]. Autrui ébrèche mon monde, en fait voir l'incomplétude ; ces béances sont « autant de cloques qui contiennent des mondes possibles » [20]. Cette conceptualisation conduit Deleuze à renverser nos idées préconçues sur la perversion. Selon lui, et contrairement aux fausses évidences, elle ne consiste pas d'abord à heurter, abîmer, malmener Autrui :

ce n'est pas parce qu'il a envie, parce qu'il désire faire souffrir l'autre que le sadique le dépossède de sa qualité d'autrui. C'est l'inverse, c'est parce qu'il manque de la structure Autrui, et vit sous une toute autre structure servant de condition à son monde vivant, qu'il appréhende les autres soit comme des victimes soit comme des complices, mais dans aucun des deux cas ne les appréhende comme des autruis, toujours au contraire comme des Autres qu'autrui […].

Le contresens fondamental sur la perversion consiste, en raison d'une phénoménologie hâtive des comportements pervers, en vertu aussi des exigences du droit, de rapporter la perversion à certaines offenses faites à autrui. Et tout nous persuade, du point de vue du comportement, que la perversion n'est rien sans la présence d'autrui : le voyeurisme, l'exhibitionnisme, etc. Mais, du point de vue de la structure, il faut dire le contraire : c'est parce que la structure Autrui manque, remplacée par une tout autre structure, que les « autres » réels ne peuvent plus jouer le rôle de termes effectuant la première structure disparue, mais seulement, dans la seconde, le rôle de corps-victimes [...] ou le rôle de complices-doubles, de complices-éléments. Le monde du pervers est un monde sans autrui, donc un monde sans possible [21]

Manquant de la structure-Autrui, engoncé dans la nécessité, le pervers est un être sans béance, où l'autre ne peut plus être que l'accessoire de sa réalisation. Et c'est là où la définition de pensée comme recherche d'une phrase possible me semble révéler le lien entre perversion, absence de pensée et banalité du mal. C'est que l'absence de pensée et la perversion sont les signes du même symptôme : celle de l'abolition du possible, c'est-à-dire de l'Autre, au profit d'une immanence saturée [22], formelle et auto-référentielle ; d'une combinatoire, de ce calcul que Brecht tournait en dérision. Car, comme l'écrit Arendt :

La seule faculté de l'esprit humain qui n'ait besoin ni du moi, ni d'autrui, ni du monde pour fonctionner sûrement, et qui soit aussi indépendante de la pensée et de l'expérience, c'est l'aptitude au raisonnement logique dont la prémisse est l'évident en soi. Les règles élémentaires de l'évidence incontestable, le truisme que deux et deux font quatre, ne peuvent devenir fausses même dans l'état de désolation absolue. C'est la seule « vérité » digne de foi à laquelle les êtres humains peuvent se raccrocher avec certitude, une fois qu'ils ont perdu la mutuelle garantie, le sens commun, dont les hommes ont besoin pour faire des expériences, pour vivre et pour connaître leur chemin dans un monde commun. Mais cette « vérité » est vide, ou plutôt elle n'est aucunement la vérité car elle ne révèle rien. […] Dans l'état de désolation, l'évident en soi n'est donc plus qu'un simple moyen de l'intelligence et il commence à être productif, à développer ses propres axes de « pensée » [23]

Devenue calcul, la pensée n'a plus besoin de l'Autre – de son reste –, pour tourner à vide. Que le système économique dans lequel se développe l'IA ne produise que séparation et désolation, ce n'est plus à démontrer. Il suffit, si l'on en doute, de relire La question juive (où l'on verra réapparaître un autre thème leibnizien) :

la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d'une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée, repliée sur elle-même […]. [L]e droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné enfermé en lui-même [24]

L'individu borné enfermé en lui-même, n'est-ce pas une caractéristique du pervers chez Deleuze, c'est-à-dire de l'être prisonnier de sa nécessité ? Dans le capitalisme, Autrui apparaît comme limite, mais jamais comme réalisation ; comme ce qui circonscrit ma nécessité, non ce qui possibilise mon ex-istence. Le destin inévitable de la pensée est alors de se muer en calcul, le calcul de l'agent rationnel, de l'homo oeconomicus, qui, comme le montre Arendt, peut fonctionner sans rapport à l'autre. Sans doute ce calcul, comme négation de la pensée, est la première condition à la prolifération du mal, d'un mal si banal qu'il n'émeut plus personne devant son écran. S'il « n'est pas de pensées dangereuses », mais si « c'est la pensée qui est dangereuse » [25] alors on pourrait interpréter sa stérilisation en calcul comme une énième manifestation de l'entreprise de mise en sécurité du monde. Et l'IA-réservoir-à-mazout comme ultime faiseuse de paix, faiseuse de Bien. Tous les ouvrages en dressant les louanges m'apparaissent, en tout cas, comme des théodicées contemporaines.

Voilà donc esquissés quelques liens entre technologie, perversion ordinaire, banalité du mal et absence de pensée. Mais il faut, pour conclure, me risquer à la définir (en attendant qu'un-e autre cherche une phrase qui pour moi est impossible, troue ma nécessité).
Penser signifie désirer l'Autre, l'incalculable ; s'ouvrir à son insu.

Tristan Pellion


[1] 700 Intelektuelle beten einen Öltank an, première publication en 1928, repris dans Bertolt Brecht, Werke, vol. 11 : Gedichte 1, 1918-1938, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1968, p. 174-176. Jean Torrent en a donné une traduction, citée ici, dans La Nouvelle Objectivité. Textes critiques (1925-1935), édition établie par Angela Lampe et Sophia Goetzmann, éditions du Centre Pompidou, 2022, p. 31.

[2] P. Alferi, Chercher une phrase, Christian Bourgois, 1991, p. 45.

[3] J. B. Brenet, Qu'est-ce que la philosophie ?, Payot&Rivages, 2025, p. 19.

[4] G. W. Leibniz, Lettre à Arnauld du 14 juillet 1686, dans Lettres de Leibniz à Arnauld, PUF, 1952, p. 42.

[5] G. W. Leibniz, Essais de Théodicée (sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal), GF, 1969, p. 253. Je souligne cette dernière locution pour faire écho à ce que j'ai esquissé dans Formes-du-déjà.

[6] J.C. Milner, L'œuvre claire. Lacan, la science, la philosophie, Seuil, 1995, p. 8.

[7] « Ménager plutôt qu'aménager. Jardiner les possibles, prendre soin de ce qui se tente, partir de ce qui est, en faire cas, le soutenir, l'élargir, le laisser partir, le laisser rêver », écrit-elle bellement dans Nos Cabanes, Verdier, 2019, p. 17

[8] F. Neyrat, Atopies. Manifeste pour la philosophie, Nous, 2014, p. 9.

[9] J. L. Borges, Funes ou la mémoire [1942, tr. fr. P. Verdevoye], dans Fictions, Gallimard, 1983, p. 115.

[10] Idem, p. 118.

[11] T. Kaczynski, La société industrielle et son avenir, traduction française, éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 1998, p. 83.

[12] H. Arendt, Les origines du totalitarisme, partie III, traduction française dans Les origines du totalitarisme / Eichmann à Jerusalem, Gallimard, 2002, p. 808.

[13] Idem, p. 811.

[14] Lettre à G. Scholem du 24 juillet 1963, dans Les origines du totalitarisme / Eichmann à Jerusalem…, p. 1358.

[15] H. Arendt, Eichmann à Jerusalem, dans Les origines du totalitarisme / Eichmann à Jerusalem..., p. 1295

[16] M. Foucault, entretien avec D. Trombadori, dans Dits et Écrits, IV, Gallimard, 1994, p. 43.

[17] Les origines du totalitarisme / Eichmann à Jerusalem..., p. 1065.

[18] G. Deleuze, Logique du sens, éditions de Minuit, 1969, p. 354.

[19] Idem, p. 357.

[20] Idem, p. 360.

[21] Idem, p. 371-372.

[22] J'emprunte l'expression à Frédéric Neyrat. Voir Atopies…, p. 30.

[23] Les origines du totalitarisme, dans Les origines du totalitarisme / Eichmann à Jerusalem…, p. 836.

[24] K. Marx, La question juive [tr. fr. M. Rubel], dans Philosophie, Gallimard, 1982, p. 71-72.

[25] H. Arendt, Considérations morales, tr. fr. M. Ducassou et D. Maes, Payot&Rivages, 1996, p. 54.

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01.06.2026 à 12:58

Université 3.0, « la franche, la libre »

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« Vertuz, je prens congé de vous a tousjours. Je en auray le cueur plus franc et plus gay. » Sylvia Kratochvil

- 1er juin / , ,
Texte intégral (2822 mots)

En écho à un article publié l'année dernière dans lundimatin (Rennes 2, « la rouge, la juste » de Romain Huët, Alexandre Rouxel & Olivier Sarrouy), Sylvia Kratochvil tente d'enfoncer un coin au milieu d'un paradoxe : comment être fidèle au désir de recherche et d'étude lorsque l'institution qui le chapeaute est engagée dans une rationalité économique, sociale et bureaucratique qui ne cesse de la faire se décomposer sur elle-même ? Ou, pour le dire autrement, comment permettre des formes d'intellectualisme éthique dans lesquelles convergent pratique et savoir, don et communauté ?

L'article Rennes 2, « la rouge, la juste » (lundimatin #463), consacré au mouvement étudiant et à l'érosion du sens même de la vie universitaire, laisse affleurer, dans une de ses phrases, une curieuse expérience subjective de l'enseignant-chercheur : « Il est aujourd'hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire lorsqu'on se sent sincèrement tenu à un problème que l'on veut penser, que lorsqu'on se contente de satisfaire aux exigences des tableaux Excel, des PowerPoint et des boucles auto-référentielles de l'hyper-spécialisation. » Cet aveu entre en résonance avec le thème d'une conférence tenue par Max Weber en 1917 sur la profession et la vocation de la science (Weber, La science, profession et vocation, Paris, Agone, 2005). La seule vocation valable, dans la science, est selon Weber celle qui met le chercheur tout entier au service d'une chose. La définition wébérienne de la vocation mélange en vérité deux registres : celui, académique, de la vocation et celui, théologique, de la dévotion. La communauté universitaire ressemble de ce fait à une forme d'Église sécularisée fondée sur le partage d'une participation sincère aux problèmes qui se posent. Néanmoins, son intellectualisme éthique exclut toute identité immédiate entre la connaissance et la pratique. L'université est reconnue comme une institution de médiation et de transmission, ce qui implique la reconnaissance d'une autorité au service de laquelle — et c'est ici que les choses deviennent équivoques — le sujet travaille comme chercheur. Dans certaines circonstances, le sujet peut se sentir sincèrement tenu à un problème, alors que sa manière de s'y tenir entre en opposition avec l'autorité institutionnelle. Je pense que ce clivage, qui s'est creusé avec le temps, est au cœur de la crise de l'université, au point qu'il devient impossible d'en différer l'affrontement et d'ajourner la décision.

Si le double visage de l'enseignant-chercheur — et le déchirement intérieur qui l'accompagne — se dessinent déjà dans la conférence de Max Weber, il y manque encore le contraste entre, d'un côté, la ruine du monde universitaire, de l'autre, ces bâtiments nouvellement construits ou rénovés, blancs, lumineux, aux angles arrondis et bordés de jeunes arbres. Le rapport entre chose, forme et nom s'est délié : on pourrait presque constater, avec l'architecte Léon Krier, que l'université n'est plus définie par sas forme interne, mais que le pouvoir continue à lui donner ce nom devenu arbitraire, voire fantaisiste (Dewitte, La texture des choses, Paris, Salvator, 2024, p. 51 sq.). L'université en tant que sas vers le marché du travail garde un certain aura de prestige ; ses bassins gris de préparation professionnelle sont continuellement alimentés en formations, en nouvelles compétences, de sorte à maintenir les individus dans un flux permanent d'activité cognitive et technique où chaque effort paie.

Berufen werden, pour revenir à Weber, signifie « être nommé(e) » à une fonction, mais aussi « être appelé(e) » à une mission ou avoir vocation à accomplir une tâche. Il s'agit ainsi d'un terme qui se déploie selon une double orientation : vers l'extérieur/ vers l'intérieur. L'ambivalence de la vocation se stabilise dans le statut unifié combinant enseignement et recherche dans la fonction publique universitaire : l'enseignant-chercheur est un produit des réformes des années soixante. Sa fonction hybride se reflète dans l'architecture des campus, où les maisons de recherche côtoient les bâtiments d'enseignement (souvent vétustes ou en cours de rénovation). Ainsi, la recherche peut être perçue comme plus « noble » que l'enseignement — un cloisonnement dont témoignent les salles souvent vides des colloques et les amphis blindés. L'enseignant-chercheur est aussi divisé que l'université qui l'appelle.

Émergeant progressivement, entre le XIIe et le XIIIe siècle, le nom universitas désigne davantage une forme d'organisation des savoirs — une corporation magistrorum et scholarium — que l'institution même. Le terme fait référence à un tout, ce qui introduit d'emblée une tension, dès la constitution des premières universités, entre unification et différenciation des savoirs. L'université médiévale, et notamment la faculté de théologie parisienne, est un univers clérical, qui définit la scolastique par l'exclusion d'autres logiques minoritaires ou hérétiques. De nos jours, la « soi-disant » université n'a plus de visage. Le corps enseignant est une réalité abstraite tenue ensemble par des listes de diffusion, des critères d'évaluation et des logiciels de visioconférence. Il se réunit pour être « opérationnel » — voter, recruter, évaluer — non pour prouver (ou réfuter) l'existence de Dieu. À la différence du summum bonum fournissant à la science humaine son objet — la création — les mécènes de nos jours ne cherchent pas à s'effacer dans leur don : la dotation demande nécessairement des data en retour. La recherche privatisée appartient à des unités de recherche qui doivent se positionner comme fournisseurs. Ce régime est aux antipodes d'une expérience inaliénable, non objectivable, non appropriable de la science, telle qu'elle affleure dans le propos « se sentir sincèrement tenu à un problème que l'on veut penser ». Penser, et non pas soumettre aux logiques du marché du savoir, des compétences et des intelligences ce bien suprême : le penser librement.

Revenons au début de la phrase : « Il est aujourd'hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire ». Est-ce que cela signifie qu'il n'y a plus de place parce qu'il n'y a presque plus de poste, à cause du gel du recrutement ? Sous l'effet du froid, la structure des corps se resserre et l'insertion d'éléments extérieurs devient plus difficile. Cette explication physique reste néanmoins à la surface des choses. Passons du domaine de la gestion quantitative à celui, bien plus reculé, de la gestion qualitative, qui appartient à la sphère de la vocation. On vit la science comme une vocation (Beruf), lorsqu'on se sent sincèrement tenu à investir son temps et son énergie dans l'investigation d'une question qui se présente à la fois par le vécu et par les savoirs. Lorsqu'on se contente, en revanche, de satisfaire aux exigences d'un métier au service d'une logique économique, on exerce la science comme profession (Beruf – les termes se recoupent en allemand). Cette tension n'est pas sans rappeler les distinctions platoniciennes entre les pratiques orientées vers le bien et celles qui relèvent d'un savoir-faire monnayable, efficace.

Il est donc tout à fait naturel que l'enseignant-chercheur en germe s'interroge sur sa vocation. Entre ses interventions sur le terrain et les comités de sélection il y a un gouffre symbolique qui sépare la passion du calcul stratégique et le dévouement intérieur de l'injonction de faire « comme si ». Or, dans ce domaine il n'y a pas de compromis. Enseigner, c'est adapter la jeunesse aux exigences du marché ; chercher, c'est gravir les échelons. Aussi longtemps qu'elle arrive à se projeter dans un avenir insaisissable et précaire — nourrie par une économie de l'espoir entretenue par des contrats de courte durée et des encouragements (jamais on ne vous dira : « Partez ! ») — la vocation peut trouver sa place dans le monde universitaire. Or, lorsqu'elle prend conscience d'avoir durablement vécu dans une angoisse impensée et un élan non partagé, la vocation rafistolée de l'enseignant-chercheur se disloque.

Qu'on ne se trompe pas : Max Weber — le sociologue du désenchantement objectif (le retrait des valeurs ultimes de la sphère publique et non le retrait de la subjectivité) — ne prend pas le parti de la jeunesse de son temps. Elle érige une personnalité romantisée en contrepoint des fonctionnaires ternes de la science. La seule « personnalité » qui vaille, dans la science, est celle qui se met entièrement au service d'une chose, souligne-t-il. Non celle, moderne, qui veut se vouloir elle-même (possédée par le démon du non serviam), mais celle, puritaine, qui met toute sa vie au service d'une tâche.

Bien. Mais de quelle tâche est-il question ? Il ne saurait pas s'agir d'une tâche métaphysique ou religieuse, car l'intégrité intellectuelle n'est pas appelée par un Dieu qui, par définition, s'est retiré. Le savant n'est pas un serviteur de l'Éternel comme les prophètes : il est au service du progrès.

La mobilisation du progrès engage un autre rapport au temps que la simple traversée. Une vie placée à l'intérieur de la tempête du progrès ne peut, selon sa logique immanente, avoir de terme. L'enseignant-chercheur n'est non seulement serviable, il est par définition un être qui ne saurait pas mourir. La concurrence déloyale de l'intelligence artificielle dans cette course contre la mort est de ce fait fatale — plus fatale que la menace qu'elle représente pour le fétiche de l'indépendance intellectuelle. La fonction survit au fonctionnaire, simple maillon d'une chaîne d'intelligences limitées dans le temps, qui se succèdent comme les versions d'un vaste système d'exploitation, qui fait « laboratoire », « labo ». Mais, à la différence de l'IA, nous sommes encore des êtres qui ont un rapport vécu au temps. Que signifie, pour un mortel, être au service du progrès ?

Le rapport au futur se délie : la fin cesse d'être une figure d'achèvement pour devenir, dans le régime de mobilisation continue, un simple jalon du mouvement. L'esprit s'engage dans un escalier sans palier et continue à grimper les marches, parce qu'il a déjà trop donné. Dans cet engrenage, la vérité qui, dans les sagesses anciennes, ressort du négatif traversé, est inhibée : l'échec ne donne plus lieu à un nouveau départ, il est soigneusement évité ou reversé dans le mouvement. La temporalité du progrès, du labyrinthe orienté où la sortie est ajournée en permanence — parce qu'il y a toujours moyen d'aller plus loin, parce que de nouveaux débouchés s'offrent à chaque virage — est ce à quoi nous prépare notre parcours scolaire (qui fait surtout le tri entre ceux qui « s'arrêtent » plus tôt pour entrer sur le marché du travail et ceux qui visent un Bac+5). Travailler au service du progrès, dans des sciences humaines qui suivent les innovations techniques plus qu'elles ne les produisent, exige de la « flexibilité » (le mot nouveau pour soumission), de « l'efficacité » (obéissance) et la faculté de suspendre son jugement quant au sens d'une telle course.

« Qu'y a-t-il de pesant ? » demande l'esprit décrit par Zarathoustra dans Les trois métamorphoses qui s'agenouille comme le chameau pour recevoir sa charge. Parmi les fardeaux qu'il reçoit avant de courir vers son désert : se nourrir des glands, de l'herbe de la connaissance, et souffrir la faim dans son âme, pour l'amour de la vérité ; descendre dans l'eau sale de la vérité et ne point repousser les grenouilles visqueuses et les purulents crapauds ; aimer qui nous méprise et tendre la main au fantôme lorsqu'il veut nous effrayer ; monter bien haut. Au fond du désert, il devient lion pour affronter le grand dragon et conquérir la liberté. Le grand dragon qui s'appelle « Tu dois » est orné des valeurs millénaires qui brillent sur ces écailles d'or : une généalogie figée. En réalité, avec sa carapace luisante imperméable à la subjectivité, il est l'animal héraldique d'une probité qui tourne à vide et se reflète. Comment sortir de cet engrenage pour devenir « une roue qui roule sur elle-même », un « premier mouvement » ?

Pour sortir du mauvais infini du parcours universitaire, il suffit de renoncer à la vertu qui commandait de s'y abandonner. Au lieu d'orienter la recherche vers un régime dominé par les besoins extrinsèques de la société, l'amour de la science l'élève à sa pleine puissance —d'où elle contemple, à la manière de Moïse, « le serviteur de l'Éternel », la terre promise sans pouvoir y entrer (Deutéronome, 34, 1-5). Cette mystique est un antidote à un spiritualisme nihiliste qui consiste à dissocier la « personne » universitaire, prise dans l'entrelacs de ses multiples devoirs, de l'ego censé cultiver sa liberté ailleurs, dans des formes de fuite, bien souvent érotiques ou ludiques.

La description la plus aboutie d'une sortie de cet état de mendicité perpétuelle se trouve dans le Miroir des simples âmes anéanties de Marguerite Porete. Au chapitre six — qui contribua à la condamnation du mouvement des béguines par l'Inquisition catholique et, implicitement, par l'université médiévale — Marguerite écrit en ancien français : « Vertuz, je prens congé de vous a tousjours. Je en auray le cueur plus franc et plus gay. » L'âme épuisée par ses « œuvres de bonté » atteint un ultime degré du repos — un suprême état de « franchise » — trop élevé pour cohabiter avec un hôte étranger. Traduit en français moderne : le sujet s'affranchit de la rationalité économique, sociale et bureaucratique qui préside à sa carrière dans le monde. Il ne s'ensuit pas une anomie, comme le suppose Max Weber pour certaines communautés mystiques (p. 357-358), mais une forme particulière d'intellectualisme éthique dans laquelle convergent pratique et savoir, don et communauté. La référence à la transcendance dissout la médiation extérieure, le dragon nietzschéen, pour libérer l'utopie d'une communauté de personnes sincèrement détachées d'une profession qui leur assure ou leur promet un titre et une réputation. Ou comme le dit Simone Weil, ayant lu le Miroir à Londres, en 1942, un an avant sa mort : « Les rapports entre la collectivité et la personne doivent être établis avec l'unique objet d'écarter ce qui est susceptible d'empêcher la croissance et la germination mystérieuse de la partie impersonnelle de l'âme. » (p. 27).

S'il est aujourd'hui devenu plus difficile de trouver sa place dans le champ universitaire, il est peut-être temps de s'en détacher pour œuvrer, loin des think tanks et de ses cuves, à cette germination irréductible aux programmes.

Sylvia Kratochvil

Jacques Dewitte, La texture des choses. Contre l'indifférenciation, Paris, Salvator, 2024.

Romain Huët, Alexandre Rouxel et Olivier Sarrouy, « Rennes 2, ‘La rouge, la juste' », in lundimatin #463, le 11 février 2025 ;

https://lundi.am/Rennes-2-La-rouge-la-juste

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Les trois métamorphoses », trad. Henri Albert ; https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Premi%C3%A8re_partie/Les_trois_m%C3%A9tamorphoses .

Marguerite Porete, Miroir des âmes simples et anéanties, Bibliothèque et Archives du château de Chantilly (Musée Condé), Ms. 157 ; https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Miroir_des_simples_%C3%A2mes/Texte_principal .

Max Weber, La science, profession et vocation, trad. Isabelle Kalinowski, Paris, Agone, 2005.

Max Weber, « Religiöse Gemeinschaften », in Wirtschaft und Gesellschaft — Religiöse Gemeinschaften, Max Weber-Gesamtausgabe, I/22-2, ed. Hans G. Kippenberg, Petra Schilm et Jutta Niemeier, Tübingen, Mohr Siebeck, 2001.

Simone Weil, La Personne et le sacré, Paris, Allia, 2024.

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01.06.2026 à 12:46

Qui sont les fondamentalistes autour de Trump ?

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Une autre histoire des États-Unis Jean-Marc Royer

- 1er juin / , ,
Texte intégral (8926 mots)

Ce texte fait partie d'une recherche plus générale sur le changement d'époque en cours. Dans ce cadre, il est important de comprendre les énormes bouleversements qui se produisent aux États-unis et que l'on rapporte trop souvent à la seule personnalité de Trump. Ses multiples interventions militaires [1] témoignent d'une tentative de relancer un impérialisme en perte de vitesse et sa volonté d'abattre l'État de droit [2] s'est concrétisée, entre autres choses, par la signature de quarante-deux décrets en dix jours en suivant les indications du « Project 2025 » [3]. Mais ce qui est souvent négligé, parce que cela nous est totalement étranger, ce sont les tendances fondamentalistes [4] qui travaillent l'ensemble du corps social étatsunien depuis des décennies car elles sont profondément éloignées de notre histoire, de notre culture, de nos conceptions laïques.

C'est pour rendre cette distance évidente que nous avons choisi d'utiliser tels quels les termes religieux qui sont entrés de longue date dans le langage courant aux États-unis, sans y mettre de guillemets. C'est également une invitation à se confronter à la radicale étrangeté d'un autre opium – différent de QAnon ou du Fentanyl – proposé par ces nouveaux prophètes. C'est aussi aborder la part délirante – au sens psychiatrique du terme – que charrie toute idéologie totalitaire, laquelle fait écho à celle de tout apprenti dictateur d'hier ou d'aujourd'hui.

Or, c'est toujours cette part délirante qui illumine l'inconscient des foules appareillées, qu'elle s'appelle « Reich de mille ans », « Ère du Millénium », (autre nom du Royaume du Christ sur Terre) ou encore « Make America Great Again » [5]. Et pour les plus démunis, cette indentification charrie la promesse d'une indulgence salvatrice et gratuite en temps de misère humaine galopante.

Les débuts de l'évangélisme aux États-unis

Les premiers à s'appeler « évangéliques » furent les luthériens pour se distinguer des calvinistes qui, eux, gardèrent le nom de Réformés, mais le terme évangélique s'est répandu à la suite des mouvements dits de « Grands Réveils [6] » dès le XVIIIe siècle au Royaume-uni, ses colonies et en Amérique du Nord.

Le mouvement évangélique se définit par quatre caractères : l'expérience centrale donnée à la conversion à l'âge adulte vécue comme une renaissance (reborn ou born again), le rapport personnel à la Bible comme seul fondement de la foi, la centralité de la crucifixion de Jésus et de ses effets salvateurs, le prosélytisme et l'action sociale. Mais ces caractéristiques rendent difficilement compte de la variété théologique, organisationnelle ou des formes communautaires englobées sous l'appellation d'évangélique qui compte de nombreuses déclinaisons dont le pentecôtisme et le charismatisme. Les charismatiques, eux, sont issus des « trois vagues de l'esprit » [7] au début du XXe siècle, dans les années 1960 et au début des années 1980.

L'association nationale des évangéliques, fondée en 1942 aux États-unis, représente dans le pays 45 000 églises issues d'une cinquantaine de confessions différentes qui se sont regroupées afin de combattre le libéralisme théologique des autres protestants et le pluralisme de mœurs en général [8]. L'évangélisme n'a pas d'autorité centrale comme le pape pour les catholiques, il repose sur une nébuleuse de pasteurs, de théologiens et « d'influenceurs ». Dans l'ambiance idéologique de la guerre froide et en défense de l'ordre établi, le prédicateur Billy Graham [9] avait inauguré les rassemblements spectaculaires dans de nombreux pays, ce qui ouvrira la voie aux megachurchs de plusieurs milliers de places puis aux télévangélistes, un phénomène social de première grandeur, y compris lors des campagnes électorales étatsuniennes, et ce dès le milieu des années 1970. Cela a pris ensuite une dimension économique telle qu'en 2007, six ministères charismatiques ont fait l'objet d'une enquête du Sénat étatsunien pour détournements de dons vers le financement des modes de vie extravagants des télévangélistes [10].

Ronald et Nancy Reagan saluant Billy Graham à la prière nationale du petit déjeuner, hôtel Hilton, 1981. Domaine public.

Le projet politique de la nouvelle réforme apostolique

Etant donné son type d'organisation très décentralisé, il est difficile de donner une date précise de création de la nouvelle réforme Apostolique (New Apostolic Reformation, NAR), mais en 1996, le théologien Peter Wagner, a organisé avec cinq cent dirigeants évangéliques une convention qui est généralement considérée comme un moment crucial de sa cristallisation. C'est un mouvement suprémaciste chrétien proche ou associé à l'extrême-droite qui vise l'avènement du royaume de dieu sur Terre. Il a puisé son inspiration auprès des pentecôtistes des débuts du XXe siècle puis des charismatiques [11] des années 1960 et gagne en audience aux États-unis et sur tous les continents depuis plusieurs décennies. Dans son réseau, les « apôtres » et « prophètes » [12] circulent d'une église et d'un pays à l'autre pour délivrer une conception intégrale du salut imprégnée d'une théologie de la mission. Le mouvement plaide pour une dérégulation des institutions théologiques et politiques qui doivent s'effacer en faveur de l'autorité visionnaire d'individus supposés directement élus par Dieu et cooptés par leurs pairs. Ce faisant, le mouvement bascule vers un modèle autocratique justifié par les révélations particulières que le Saint-Esprit accorderait à ces personnes. C'est dans ce milieu affranchi de toute instance de régulation – mais soumis aux figures d'autorité que sont les « apôtres » et les « prophètes » – que va se répandre la théologie du « dominion ».

La notion de dominion, renvoie à la fois à l'idée de « mandat », de « territoire » et à celle de « domination » énoncée par Dieu lors de la Création : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ». C'est la matrice de l'engagement de la NAR et de la droite chrétienne dans la vie politique étatsunienne : leur tâche consiste à devenir des activistes spirituels et sociaux jusqu'à ce que la domination de Satan prenne fin [13]. Mais à partir du moment où le politique est configuré par une théologie selon laquelle les adversaires sont sous la coupe d'entités démoniaques, la possibilité du compromis disparaît car cela reviendrait à pactiser avec le diable. L'espérance chrétienne n'est plus centrée sur le salut individuel mais sur le salut de la collectivité dont l'horizon est la croisade, terme employé par Pete Hegseth, le nouveau « secrétaire à la guerre », ex-présentateur de Fox News.

Tatouages de Pete Hegseth, qu'il explique ainsi : « Lorsque je réalisais une série pour Fox Nation, j'ai donné une interview pendant que je me faisais tatouer par le seul tatoueur de Bethléem. Je me suis fait tatouer Yehweh, qui signifie Jésus en hébreu. J'ai également sur mon avant-bras un Benjamin Franklin, plus précisément une caricature politique datant des années 1760. Il s'agit du serpent Join or Die (Unissez-vous ou mourez). J'ai Deus Vult (Dieu le veut) sur mon biceps, qui était le cri de ralliement des croisés. J'ai un grand drapeau avec l'AR-15 que je portais en Irak sur mon biceps. Puis, sur mon épaule, j'ai l'écusson de l'unité avec laquelle j'ai servi en Irak. Mon pectoral est entièrement recouvert d'une croix de Jérusalem. Israël, le christianisme et ma foi sont des choses qui me tiennent profondément à cœur ». Compte X MyLordBebo

Le réseau de la nouvelle réforme apostolique a ceci de particulier qu'il fonctionne en grande partie sur le modèle de la logique économique concurrentielle. Les apôtres et prophètes se comportent comme des entrepreneurs qui proposent des produits religieux et leur légitimité dépend en bonne partie de la popularité de leurs visions et révélations, dont certaines s'apparentent à de véritables marques déposées ; les télé-évangélistes en furent les précurseurs [14]. Il en va ainsi de la vision popularisée par Lance Wallnau [15], figure importante de la NAR aujourd'hui, lequel enjoint les chrétiens à prendre le contrôle des « Sept Montagnes » qui composent la société – la famille, l'éducation, la religion, le gouvernement politique, les affaires, les médias, les arts et spectacles. L'idée d'hégémonie culturelle, d'origine gramscienne, est qu'en plaçant des chrétiens au sommet de chacune de ces sphères, il sera possible de prendre le contrôle de la société [16].

Lorsque le langage du combat spirituel est conjugué à la théologie du dominion, cela a des conséquences politiques directes. L'espace public n'est alors plus conçu comme le lieu d'expression d'une pluralité de positions divergentes mais comme un champ de bataille cosmique dans lequel Dieu et ses armées célestes affrontent sans relâche Satan et ses hordes de démons pour le salut des âmes, mais aussi des villes et des nations. Ainsi, l'économie et l'influence des États-Unis doivent être renforcés si le pays veut réaliser sa destinée divine [17].

Les divers courants de la NAR et les sionistes chrétiens qui s'y rattachent (les chrétiens conservateurs, les chrétiens nationalistes [18], les chrétiens théocrates) sont parmi les nombreuses tendances qui composent cette droite chrétienne aux États-unis.

« Ces courants sont désormais très présents au sein de la Maison Blanche, avec des effets très concrets sur la géopolitique, mais aussi sur les politiques internes et le discours qui est tenu par l'administration […] Et ce qui est étonnant, c'est que c'est un miroir des opposants que l'on cherche à annihiler aujourd'hui, à la fois en Afghanistan, en Iran ou ailleurs » [19].

Les sionistes chrétiens à l'oeuvre

Le mouvement sioniste chrétien devient populaire après la guerre des Six Jours de juin 1967 à l'issue de laquelle Israël contrôle Jérusalem-est et implante des colonies en Cisjordanie. Une alliance politique se forme alors entre les dirigeants israéliens, comme Menahem Begin et ces sionistes évangéliques, alliance que reprendra Benyamin Netanyahou. À la même époque aux États-unis, le présentateur télé Hal Lindsey prédit que la reconstruction du Temple de Jérusalem et donc l'Apocalypse, auront bientôt lieu ; son livre, The Late Great Planet Earth (La dernière grande planète Terre) s'est écoulé à plus de quinze millions d'exemplaires devenant ainsi l'ouvrage de non-fiction le plus vendu des années 1970, puis sera adapté au cinéma en 1978.

En 1979, lorsque le pasteur Jerry Falwell [20] fonda une organisation politique regroupant des conservateurs et des fondamentalistes chrétiens, The Moral Majority, il fit notamment du soutien au sionisme un pilier de son institution. Le Christian's Israel Public Action Campaign (CIPAC, fondé en 1991) se répand chez les élus républicains, tandis qu'en 2006, John Hagee, pasteur d'une megachurch au Texas, créé avec le soutien de 400 dirigeants religieux le CUFI (Christians United For Israël), la plus visible, la plus large et la plus active des organisations chrétiennes pro-Israël. Afin de la crédibiliser et de la rendre moins millénariste, Hagee et ses disciples ont dû mettre de côté leurs croyances prophétiques et eschatologiques, les plus extrêmes [21], au profit des lois divines. Ainsi, beaucoup d'évangéliques agissent politiquement au nom des juifs et d'Israël par crainte de la malédiction divine : ils ont peur que le courroux divin les frappe sous forme de catastrophes [22]. Le CUFI compte à présent une centaine de groupes distincts et plus de 10 millions de membres, ce qui en fait la plus grande organisation de soutien au sionisme. Elle a fait alliance avec le Christian Allies Caucus, parti ultra-nationaliste d'Avigdor Liberman [23]. Après l'accord de 2015 passé avec Téhéran pour en contrôler le nucléaire [24], John Hagee déclarait aux milliers de sympathisants du CUFI, réunis pour leur sommet à Washington en juillet de la même année, que l'accord était un désastre pour la sécurité d'Israël et aussi pour celle des États-Unis [25]. Trump s'en retire le 8 mai 2018.

Les notions d'élection puis de destinée manifeste présentes dans l'imaginaire étatsunien à travers, autrement dit l'idée que les États-unis constituaient dès le XVIIe siècle la nouvelle terre promise, nourrit leur inséparable communauté de destin et leur alliance politique indéfectible avec l'État d'Israël. En outre, pour une partie des courants évangéliques, l'existence d'Israël est une condition de la fin des temps, qui s'y achèvera par le second avènement de Jésus. Cet événement est relaté dans le Livre de l'Apocalypse, qui décrit les maux que l'humanité connaîtra avant le retour du Christ sur Terre pour combattre une dernière fois les forces du mal, récompenser les pieux par leur enlèvement au ciel et punir les pêcheurs. Et enfin, puisque la Bible ne mentionne pas l'existence d'un peuple palestinien, il n'existe donc pas, ce qui est une opinion maintes fois exprimée par des Républicains évangéliques ultraconservateurs [26].

« Cyrus le Grand est vivant ! Trump glorifié en Israël et comparé à l'ancien roi perse », Courrier International, 14 octobre 2025

Donald Trump est le nouveau Cyrus le Grand

En 2017, Paula White-Cain [27] fut la première femme à prononcer une prière d'invocation lors de la cérémonie d'investiture d'un président étatsunien, celle de Trump. Elle dit l'avoir évangélisé et conduit au Salut depuis vingt ans avant de devenir sa conseillère spirituelle. Sa position lui a permis de mettre sur pied un puissant réseau, One Voice Prayer Movement (notre prière d'une seule voix), afin de lutter contre les forces démoniaques qui encerclent la Maison Blanche et empêchent les citoyens de recevoir le message de l'Évangile [28].

Les évangélistes charismatiques, dont Paula White-Cain est une figure majeure, sont persuadés que la lutte conduira vers une nouvelle guerre civile dont les croyants doivent dès maintenant s'assurer de la victoire. C'est à peu de choses près ce que Pete Hegseth [29] a soutenu devant huit cents généraux et amiraux de l'armée le 30 septembre 2025 en terminant son intervention par une prière car « l'identité américaine chrétienne de toujours est menacée par des ennemis intérieurs » [30].

Pour ce courant charismatique prédominant [31], Trump est le roi perse Cyrus le Grand des temps modernes : c'est le libérateur choisi par Dieu malgré ses turpitudes, pour l'affranchissement du peuple juif au VIe siècle avant notre ère et afin que sur la terre promise à Abraham, advienne le retour du Christ. Pour eux, Trump-Cyrus est l'instrument du chaos divin qui ouvrira de nouvelles possibilités sur le plan individuel et sociétal ; d'ailleurs, la guerre entre l'Iran et les États-unis serait annonciatrice d'un tel évènement et Trump aurait été élevé au siège du pouvoir pour accomplir cet objectif [32]. Netanyahou avait déjà fait cette comparaison entre Trump et le roi perse [33] en 2018, après l'établissement de l'ambassade des États-unis à Jérusalem [34] ce qui ne faisait que confirmer, selon eux, les prophéties bibliques déjà annoncées par la création de l'État moderne d'Israël en 1948. L'idée que Trump soit un Cyrus des temps modernes est particulièrement populaire parmi les chrétiens évangéliques, notamment pour expliquer le décalage entre le comportement personnel de Trump et son soutien à leur programme [35] : Trump serait sur le point de défaire « l'esprit de Jézabel » incarné par le féminisme, l'avortement, l'immoralité et la pornographie aux États-unis.

De même, lorsque le 3 janvier 2020 Trump a ordonné l'assassinat de Qassem Soleimani par drone sur l'aéroport de Bagdad, ces évangélistes l'ont interprété comme un signe de la fin des temps annonçant la seconde venue du Christ. L'idée que Trump ou une autre personne puisse exercer le pouvoir par décret divin fait clairement écho à l'ordre théocratique des récits de l'Ancien Testament. Selon Wallnau, Trump a également été oint pour rétablir le rôle des États-Unis en tant que première puissance militaire mondiale [36]. C'est pourquoi les mouvements charismatiques tiennent pour déraisonnable, voire impie, la critique de ses actions ou de son bilan politique.

Selon leur théologie du pouvoir, les évangéliques auraient reçu mandat pour dominer le monde par la conquête des « Sept Montagnes » afin de préserver l'héritage chrétien sur lequel la nation étatsunienne a été fondée. Tout doit être en conformité avec la parole de Dieu, seule source de vérité contenue dans la Bible.

Trump vend des bibles intitulées « God Bless the USA ». Imprimées en Chine, elles sont vendues entre 60 et 1 000$. Jean-Benoît Harel, Regards Protestants, 21 octobre 2024. Ceux et celles qui débourseront ce montant non négligeable découvriront cependant un produit de piètre qualité. La publicité annonce une Bible avec couverture en véritable cuir, mais il s'agit d'un revêtement plastique qui demeure marqué lorsqu'il est plié. Francis Daoust, Société Catholique de la Bible. Le président Donald Trump a gagné 1,3 million de dollars grâce à la vente de bibles en 2024. Daniel Siliman, Info chrétienne, 19 juin 2025.

Épilogue provisoire

À la fin des années 1970, de bras armé religieux des États-Unis en Corée du sud, en Asie et en Amérique Latine durant la guerre froide, les évangéliques deviennent eux-mêmes un des piliers de la droite chrétienne qui lutte contre la laïcisation en cours des sociétés. Remarquons aussi qu'en prêchant la « théologie de la prospérité [37] », celle-ci viendra de facto conforter la propagation du néolibéralisme.

Bien sûr, toutes ces églises déterritorialisées – c'est-à-dire sans paroisse et sans attaches avec les appareils d'État locaux – sont plus à même de s'ouvrir aux professions de foi les moins ancrées dans la réalité quand elles ne sont pas simplement délirantes. Mais c'est surtout le rôle majeur et singulier de la religion dans l'histoire et la cohésion socio-politique du pays qui sont difficiles à comprendre pour tout étranger à ce pays. Car son existence est due à une colonisation de protestants blancs [38] qui n'ont cessé d'élaborer l'indispensable refoulement des deux crimes contre l'humanité sur lesquels ce pays a été construit (esclavage des Africains, éradications des Amérindiens) [39]. Et c'est pourquoi les religions y tiennent et y tiendront encore longtemps une place inexpugnable.

La dimension politique des pratiques et du vocabulaire charismatique n'a été perçue qu'au début des années 2010 [40]] ; en outre, cela n'a pas été suivi d'effets étant donné l'inexistence d'une force d'opposition digne de ce nom. Voilà pourquoi on s'égare en abordant la l'évolution actuelle du pouvoir étatsunien sous le prisme de « dérives » de tel homme politique ou de telle église. Ce n'est ni un problème d'individu, ni un problème d'orientation ecclésiale, mais bien celui de l'histoire inassumée d'un empire qui tente, en pleine période de déclin, d'y faire face en dérivant vers un totalitarisme théocratique dirigé par un cercle mafieux.

ANNEXES

« Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l'Armageddon ». L'imposition des mains des pasteurs protestants, le 5 mars 2026. À gauche Paula White-Cain, à sa gauche avec une cravate rouge Robert Jeffress et derrière elle, Pete Hegseth [41].

Le 5 mars 2026, Trump accueille dans le bureau Ovale une quinzaine de pasteurs évangéliques qui prient pour le président et pour les soldats américains engagés dans la guerre. Le pasteur Tom Mullins demande explicitement à Dieu de protéger les forces armées américaines et d'accorder au président « la sagesse venue du ciel ». Cette séquence transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l'autorité présidentielle à l'intercession pastorale ; et elle inscrit l'action armée dans la narration religieuse d'une nation « under God ». L'image du président entouré de pasteurs imposant leurs mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : ainsi, la guerre est implicitement placée sous la protection divine.

Les figures de la NAR tels Wagner, Enlow, Taylor et Wallnau postulent tous que la réforme apostolique mondiale et l'établissement du royaume de Dieu sur terre seront menés à bien par une Église réformée apostolique, en alliance avec des États-Unis économiquement et mondialement puissants.

Rapport d'Amnesty International, 2022

« Plus d'un Américain sur cinq se définit comme évangélique ; majoritairement blancs, les évangéliques forment un bloc électoral compact. Ils ont plébiscité Donald Trump lors de l'élection présidentielle de 2016 (77 %) et davantage en 2020 (84 %), soit le plus gros score jamais obtenu par un candidat, malgré que ce soit un propriétaire de casinos plusieurs fois divorcé, par ailleurs impliqué dans divers scandales sexuels et escroqueries […]

Dieu était partout lors des émeutes du 6 janvier 2021. Sur les tee-shirts et les pancartes, dans les prières et les mots d'ordre des émeutiers qui envahissaient le Sénat pour contester le résultat de l'élection présidentielle… Et Dieu était invariablement associé au président sortant Donald Trump. À l'intérieur du Capitole, devant lequel des groupes avaient érigé des croix géantes, le vice-président Mike Pence, alors l'évangélique le plus haut placé des États-Unis, était confronté à un dilemme […]

Certifier la victoire du candidat démocrate Joe Biden devant les sénateurs équivalait à trahir le trumpisme soutenu par la grande majorité des évangéliques. Pence a décidé de la certifier. À l'extérieur, la foule a réclamé sa mise à mort par pendaison […]

Que Mike Pence soit honni par la base évangélique pour avoir respecté le vote du peuple américain symbolise bien la métamorphose d'une religion transformée en projet politique, fusionnant avec le trumpisme et ses tendances les plus paranoïaques. Trois quarts de l'électorat évangélique déclarent approuver la théorie d'une fraude aux élections ; plus d'un quart serait proche de la mouvance QAnon, selon laquelle les démocrates s'adonnent à la pédophilie et au satanisme rituel […] » [42].

Autres sources

  • Claire Bernole, « États-Unis : pour les évangéliques pro-Trump, le christianisme doit dominer le pays », La Vie, 16 octobre 2025.
  • Sébastien Fath, Le Nouveau pouvoir évangélique, Grasset, 2026.
  • Louis Fraysse, interview de Philippe Gonzalez, « Transformer Washington en théocratie : Trump et les racines de la guerre chrétienne en Amérique », Le Grand Continent, 4 septembre 2025.
  • André Gagné, Ces évangéliques derrière Trump, Labor et Fides, 2020.
  • David Gonzalez interview de Philippe Gonzalez, « Qui sont ces évangéliques qui résistent à Trump ? », Regards Protestants, 20 janvier 2025.
  • Philippe Gonzalez, Que ton règne vienne. Des évangéliques tentés par le pouvoir absolu, Labor et Fides, 2014.
  • Philippe Gonzalez, « Dénoncer le nationalisme chrétien », Multitudes, n°95, 2024.
  • Joan Stavo-Debauge, « John Dewey face aux fondamentalismes. Les origines des discours 'post-séculiers' et leur antidote », Éditions de l'université de Lorraine, 24 janvier 2024.
  • « Trump II, les religieux sont-ils au pouvoir ? », France Culture, Question du soir, 28 octobre 2025.
  • « Les évangéliques à la conquête du monde », un documentaire en trois volets de Thomas Johnson, diffusion en 2023 sur Arte.

[1] « Donald Trump a ordonné plus de frappes en un an que Biden au cours de ses quatre années de mandat », Le Grand Continent, 3 janvier 2026.

[2] Devant 800 officiers supérieurs réunis le 30/09/2025, Trump a dit, parlant des villes dirigées par le parti démocrate : « Nous devrions utiliser certaines de ces villes dangereuses comme terrains d'entraînement pour notre armée […]. Nous subissons une invasion de l'intérieur. Ce n'est pas différent d'un ennemi étranger, mais c'est à bien des égards plus difficile, car ils ne portent pas d'uniformes ». Une orientation confirmée par Pete Hegseth et Stephen Miller, chef adjoint du cabinet de la Maison Blanche qui avait déclaré sur Fox News le 25 août précédent : « Le parti Démocrate une entité entièrement dédiée à la défense des criminels endurcis, des membres de gangs, et des tueurs et terroristes illégaux étrangers. Le Parti démocrate n'est pas un parti politique. C'est une organisation extrémiste intérieure ». « Project 2025 : le manuel secret de Trump prend vie », The Conversation, 16 octobre 2025.

[3] « Le grand remplacement conservateur », élaboré par la Heritage Fondation, un think tank ultra-conservateur.

[4] Ils sont majoritairement évangélistes, mais précisons qu'une bonne partie de l'administration de Trump et des dirigeants de la tech se revendique d'un catholicisme (J. D. Vance s'y est converti en août 2019) qui, depuis au moins deux décennies, s'est coulé dans le moule extrémiste que les évangéliques on su rendre prépondérant à tous les niveaux de décision socio-politiques. Les évêques étatsuniens, eux, tentent de résister à ces tentations morbides.

[5] Seconde dénomination d'America First, une organisation nationaliste, antisémite et germanophile de l'entre deux guerres. Un de ses leaders, Charles Lindbergh, accepta d'être personnellement décoré par Hermann Göring au nom d'Adolf Hitler le 18 octobre 1938.

[6] Mouvements qui prêchent le retour aux fondamentaux de la foi et donneront naissance à de nouvelle églises. Le premier « Grand Réveil » est daté des décennies 1730 à 1755, le second de 1790 à 1840 et le troisième de la fin des années 1850 jusqu'aux premières décennies du XXe siècle.

[7] Cf. les trois articles de Louis Fraysse intitulés « Les trois vagues de l'évangélisme charismatique », Réforme, 7 au 12 mai 2020.

[8] L'association nationale des évangéliques, Britannica online Encyclopedia, 15 juillet 2021.

[9] Evangéliste maccarthyste proche de Richard Nixon et de Ronald Reagan.

[10] Cf. Jacqueline L. Salmon, “GOP Senator Investigates Spending at Several TV Ministries”, Washington Post, 7 novembre 2007.

[11] Les charismatiques prônent diverses eschatologies catastrophistes précédant le retour de Jésus sur Terre.

[12] Calqué sur une idéalisation contemporaine des communautés antiques, l'apôtre est un ambassadeur qui exerce une forme de représentativité de la part de Dieu. Le prophète est une personne qui bénéficie d'une inspiration particulière de l'Esprit Saint qui lui permet de recevoir les paroles de Dieu.

[13] « L'acceptation du créationnisme a participé à la formation de croyants sourds aux 'vérités de fait' et configurant le monde comme l'enjeu d'une 'bataille' cosmique entre Dieu et le démon. Son corollaire antiévolutionnisme fut la première cause qui rassembla les protestants conservateurs étatsuniens, transformant une coalition religieuse hétéroclite en un puissant mouvement social étendu à d'autres confessions ». Philippe Gonzalez et Johan Stavo-Debauge, « Dominez la terre ! » Le créationnisme, du fondamentalisme à la désécularisation », OpenEdition/EHESS, Archives de sciences sociales des religions, Janvier-mars 2015.

[14] Ce mariage de l'idéologie entrepreneuriale et de la religion a d'abord fait florès à la télévision avant d'exploser sur Internet.

[15] Un rapport conjoint du Comité mixte baptiste pour la liberté religieuse et de la Freedom From Religion Foundation sur le rôle du nationalisme chrétien dans l'attaque du Capitole du 6 janvier 2021 soutient que la « rhétorique guerrière » de Wallnau y est liée.

[16] Gramsci, dans ses Cahiers de prison parlait de gagner la bataille des idées auprès de la population.

[17] On ne peut s'empêcher de penser à « la Destinée manifeste » qui fut un des fondements idéologiques des Etats-unis et sur lequel nous reviendrons.

[18] Ils regroupent les évangéliques dominionistes, les pentecôtistes de la nouvelle réforme et les catholiques intégralistes, tous ces courants se retrouvant pour professer que l'égalité sociale n'a pas été voulue par Dieu et que la société doit être gouvernée par des personnes élues par Dieu – et non par les urnes. Leur but est de soumettre tous les aspects de la vie et de la culture aux prescriptions de la Bible telle qu'ils l'interprètent, allant jusqu'à défendre une intégration de l'Eglise et de l'État, sur le modèle de l'Europe médiévale. Julie Ingersoll, « Aux États-Unis, le nationalisme chrétien participe au démantèlement de la démocratie », Le Monde, 31 janvier 2026.

[19] Cf. François Gauthier, « Les chrétiens nationalistes américains, ces talibans du christianisme », RTS, 7 avril 2026.

[20] « Télévangéliste fondamentaliste et ultraconservateur », Françoise Lazare, Le Monde 21 mai 2007.

[21] Qui supposent certes « le retour des juifs en Terre sainte, mais aussi leur conversion avant que le Messie revienne, à peine d'être égorgés dans le Temple », Jean-François Colosimo, directeur des éditions du Cerf, émission « Affaires étrangères », France culture, 2 mai 2026, 30e minute.

[22] Katia Batut, « La défense de l'État d'Israël par les évangéliques américains », Jewish-Christian Relations, 31 août 2018.

[23] Colon de Cisjordanie qui a créé et dirige le parti d'extrême droite Israel Beytenou.

[24] Accord sur le contrôle du nucléaire iranien signé le 14 juillet 2015 par huit parties : le Conseil de sécurité des Nations unies, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Union européenne.

[25] Cf. Blandine Chelini-Pont, Laurent Tessier, « Le sionisme chrétien, une influence majeure sur la nouvelle administration Trump », The Conversation, 18 et 27 janvier 2025.

[26] Cf. Sarah Laurent, « La droite chrétienne évangélique américaine, un soutien historique d'Israël », Slate, 11 octobre 2023. « Les dénominations protestantes évangéliques, interprètent littéralement les passages prophétiques de la Bible, ce qui veut dire qu'ils pensent que les événements décrits vont avoir lieu sur Terre et cherchent donc des signes de leur réalisation dans l'actualité ».

[27] Nommée « La mante religieuse de Donald Trump » par le journaliste, écrivain et poète suisse Jean-Noël Cuenod, dirigeante du « bureau de la foi » à la Maison Blanche, elle clamait dans un prêche de janvier 2020 : « Nous ordonnons à toutes les grossesses sataniques de faire des fausses couches ».

[28] Cf. Henrik Lindell, « États-Unis : Paula White, une prédicatrice évangélique à la Maison blanche », La Vie,‎ 13 novembre 2019.

[29] « Notoirement sioniste chrétien, masculiniste qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson », puis il a invité ce dernier en janvier 2026 à officier lors du nouveau service religieux chrétien mensuel institué par le Pentagone. Cf. l'article « États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran ». The Conversation, 10 mars 2026. Dans la brochure coécrite avec J. Steven Wilkins et intitulée Southern Slavery, As It Was (Canon press, Moscou, 1996), Doug Wilson affirmait que « l'esclavage a engendré dans le Sud une véritable affection entre les races, affection qui, à notre connaissance, n'a jamais existé dans aucune nation avant la guerre ni depuis ». William L. Ramsey, « The Late Unpleasantness in Idaho : Southern Slavery and the Culture Wars », History News Network, 19 décembre 2004.

[30] Cf. l'article « Donald Trump et Pete Hegseth appellent 800 généraux à combattre l'ennemi intérieur », The Conversation, 11 octobre 2025. Ce fut une réunion d'ampleur inédite de ces chefs militaires. Outre les limogeages de très hauts responsables, les réductions d'effectifs et leur redéploiements vers l'indo-Pacifique, il s'agissait d'implanter une révolution culturelle « anti-woke » dans les armées.

[31] Selon la NAR, la fin des temps qui présuppose que le royaume de Dieu ne peut s'imposer que si les chrétiens sont obéissants et que les forces du mal dans le monde sont vaincues.

[32] Cf. Dario Lanfranconi, « Ces fondamentalistes de l'armée américaine qui prennent la guerre en Iran pour l'Armageddon », RTS, 15 avril 2026.

[33] Cf. Andrew Silow-Carrol, “Who is King Cyrus, and why did Netanyahu compare him to Trump ?”, Times of Israel, 8 mars 2018.

[34] Ambassade dirigée par le pasteur Mike Huckabee (un apôtre du Grand Israël) et qui fut précédée par une ambassade évangélique avant ce transfert.

[35] « Mais certains observateurs se demandent si cette comparaison n'est pas simplement un moyen commode pour les évangéliques de gérer les multiples divorces de Trump, ses aveux d'infidélité et les multiples accusations d'agression sexuelle ». Andrew Silow-Carrol, art. cit.

[36] Cf. Arne Helge Teigen, « Les prophéties concernant Donald Trump, les États-Unis et le mouvement NAR. Une étude critique des prophéties concernant Donald Trump, les États-Unis et le Royaume de Dieu au sein du mouvement néo-apostolique », Fjellhaug International University College, Oslo.

[37] Pour la théologie de la prospérité, la réussite matérielle et l'accumulation de richesses signent la bénédiction de Dieu. Si cette réussite matérielle n'est pas au rendez-vous, c'est que le fidèle n'est pas assez pieux, a encore des corruptions morales ou n'a pas assez donné à son église de rattachement.

[38] En raison des persécutions de l'Église anglicane contre les puritains, les « pères pèlerins » britanniques seront plus de 20 000 à émigrer entre 1630 et 1640 en Nouvelle-Angleterre. « Les puritains s'identifiaient avec le peuple hébreu de la Bible et plusieurs d'entre eux portaient des noms hébraïques. En outre, au XVIIe siècle, ils se sentaient appelés par Dieu tout en s'imaginant être persécutés par Pharaon, autrement dit le roi Charles Ier », extrait de l'article intitulé « La défense de l'Etat d'Israël par les évangéliques américains », Jewish-Christian Relations, 31 août 2014.

[39] Puis le troisième qui se nomme Hiroshima-Nagasaki sur lequel sa puissance actuelle repose.

[40] En 2013, Frank Schaeffer interpelle Paul Krugman et le New York Times en ces termes : « Cessez d'être polis, le moment est venu d'exposer la menace de la religion extrémiste pour notre démocratie ». « Re : Gov. Shutdown ; An Appeal to Paul Krugman and the New York Times : Stop Being Polite, It's Time to Expose Extremist Religion's Threat to Our Democracy », 7 octobre 2013. http://www.huffingtonpost.com/frank-schaeffer/re-gov-shutdown-an-appeal_b_4056548.html [consulté le 11 mai 2025

[41] Un fondamentaliste raciste. Cf. à ce sujet « Controverse autour du pasteur Robert Jeffress qui a dirigé la prière à l'ambassade américaine à Jérusalem », France Info, 15 mai 2018.

[42] « Aux Etats-Unis, le lobbying des « évangéliques » menace les droits humains », Amnesty international, 3 mai 2022.

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01.06.2026 à 12:42

Position dérisoire

dev

« L'adaptation au pire augmente le débit de l'inévitable » Natanaële Chatelain

- 1er juin / , ,
Texte intégral (956 mots)

Attaque sournoise – elle vise nos attachements.
L'effondrement se fait par petites touches addictives,
par simplification des tâches. Dès l'enfance
les mains sont éduquées à la pensée binaire –
l'esprit critique s'atrophie, la sensorialité est livide,
le langage a du mal à parler…
L'arbre devant la fenêtre a perdu son feuillage.
Il fait beau.

Le cours des choses prend de l'ampleur…
De bon matin dans les salles de pause
le consensus salive. De bon matin
les engrais chimiques sont célébrés comme garantie
de domination, de maîtrise, de domestication du vivant.
Les âmes mortes font masse et la masse fait dictature.
Déni de la mort qui pue derrière un écran de fumée.
Les mots sont remplacés par des « éléments de langage ».
Il fait beau.
L'arbre devant la fenêtre a perdu ses feuilles.

Surchauffe, la terre se fend, le printemps est brûlant.
L'adaptation au pire augmente le débit de l'inévitable :
poissons crevés dans nos silences,
puits à sec à côté du tout à l'égout,
fruits blets dans les hangars sans saisons.
L'automatisation de nos vies devient programme politique.
Tout se fait sans heurt, par prolongement de nos désirs
sur des applications. Salle de pause sans fenêtre –
la mort pue dans les cœurs aseptisés où les bons sentiments
s'allient aux grammaires de l'exclusion.
La sous-traitance repose sur des gestes égoïstes
et salauds : la mise en esclavage de son prochain.
Le mensonge – rendu plus attractif que la vérité ?!

L'arbre n'est plus qu'un moignon. La nuit n'arrive pas.
La fraîcheur n'arrive pas.
Sur cette terre qui nous est étroite [1], une voix crie…
…crie que la vie n'a pas lieu
si l'on n'apprend pas à penser contre soi – flancs
déchirés aux falaises des savoirs inculqués…
…crie contre les faux-semblants qui empestent
et détruisent les humus langagiers...
…crie que l'on ne vit pas le chaos avec de l'appris :
« Je n'ai pas renié le monde, je suis son corps
déchiqueté aux filets des chalutiers géants... »
La soif fait enfler la gorge, le souvenir brûle les chairs,
inquiète le fameux « sens de l'histoire ».
Dehors, on étouffe. L'air étouffe. L'arbre étouffe.
La vie n'existe que dans l'inséparé… la souffrance
est son regard qui claque aux barreaux de l'âme.

Je reprends les mots estropiés qui traînent sur le trottoir
des récits et des langues.
Je m'arrache au destin de naphtaline raidi sur ma soif.
Réveil en sursaut au beau milieu de la nuit,
mes rêves reprennent du poil de la bête, jamais…
jamais au détriment de la réalité où vibre les ailes des insectes.
La voix me revient comme une boule sonore
au fond de la gorge. Et soudain ça sort, matière verbale
debout comme le chevreuil aux aguets dans la lande,
debout comme l'ardoise gravée dans un cri,
debout comme un signe à rebours de l'angle suicidaire.
Il fait trop chaud. Printemps à sec.
J'avance dans une odeur de pourri qui remonte par la fenêtre.
Pas de décor. Saillance des os sous la peau.
La phrase tient – les yeux grand-ouverts sur l'insupportable,
chargée de pluies acides, elle s'entête la va-nu-pieds,
la primitive,
elle réclame de vastes amplitudes de temps pour penser…
Est-ce naïf ? Est-ce inculte ?
Aucune abstraction ne vient désherber le paysage –
la résistance à l'oppression passe par là, passe
par cette intimité déchirée et déchirante au vivant.
Lieu étroit, dérisoire, mais si l'on risque ici sa mémoire,
si notre pensée fait corps avec lui – ce dérisoire
est peut-être ce qui est fiable.

À Paris, mai 2026
natanaële chatelain


[1] La terre nous est étroite, poème de Mahmoud Darwich

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01.06.2026 à 12:33

La dernière fenêtre

dev

« Tenir le cadre pour mieux l'abolir »

- 1er juin / , ,
Texte intégral (760 mots)

Je l'ai vu,
à travers la croix de ma lucarne,
sous mansarde,
l'homme qui porte à bout de bras
sa fenêtre
lui qui va bientôt,
au bord de, tout prêt de, est sur le point de
la laisser tomber,
sa fenêtre.

Alors fracassée, au sol,
vitres brisées, verre répandu,
croix écorchée, déchiquetée,
ossature à vif bras tendus,
écartés,
tessons de verre qui appellent
le sang,
mastic vieilli, inutile,
décollé, tombé par endroits
sous l'érosion du temps,
déjà, bien avant.

Est-ce lui ou moi,
soudain sauté à pieds joints
dans la rue,
de lucarne à fenêtre
dans les débris ?

Ça y est, j'y suis,
le nez à la rebique,
relevé, piquant
les étoiles,
taon sur les flancs du cheval
majestueux, constellé.

Ça chante aveugle,
les mains obstinées, agrippées
sur le cadre relevé
à hauteur,
hauteur de rien.
Les deux rideaux noués,
deux gnômes, goguenards,
à genoux, qui rigolent,
mon œil les invente.

Ça chante, la nuit
chante,
engouffrée par la fenêtre
qui laisse tout passer,
bourrasque, pluie, chauve-souris,
cafards, le chat,
le voleur,
la vie restituée
sans discernement,
noire.

Vie aveugle, tactile,
débordante, le cadre
dérisoire d'une découpe
en ruine
rappelle juste
la tenue
sur deux pieds,
sur la pointe des pieds
effleurant le sol
qui se dérobe.

Pas même un rideau bleu
déchiré,
pour attendrir
la lyre.

Tenir le cadre
pour mieux l'abolir,
mais ce n'est pas moi
qui le veux,
un souffle puissant a
pulvérisé
la fenêtre,
héritée entre mes mains,
que j'accroche encore,
tel le naufragé sa planche,
jusqu'à
cette heure fatale, attendue de moi
avec impatience,
où les clous cèderont
et les battants s'envoleront,
fouettés par le vent,
percutant le sol par bonds,
vers la décharge.

Tout enveloppé de nuit,
n'ai plus rien à bâtir,
revenu à la terre,
mon regard aveugle
observe désormais,
longtemps,
d'un étrange clair-obscur,
avant de parler.

S'il faut parler,
ou bien plutôt se taire.

Un enfant ligoté
par une armée fanatique
fredonne
une ritournelle,
un chœur entonne
le chant sublime
de la première nuit,
celle d'avant.

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01.06.2026 à 12:28

Une autre charte, Murray ?

dev

« Les gens sont bêtes, hihi »

- 1er juin / , , ,
Texte intégral (2851 mots)

Je croyais que le Dr Murray avait été emporté par ses démons. Ceux-ci étaient apparus sous la forme d'une étrange tortue – réalité surgie trop radicalement aux abords d'une mégabassine [1]. Mais c'était sans compter sur la résilience de sa carapace. Et voilà qu'il m'adresse une parole ragaillardie…

– Bon alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ?

– Ah ? Docteur Murray. Vous vous en êtes sorti ? Euh… Je ne voulais pas vraiment savoir…

– Et bien, dites !

– Euh… Euh… Je voudrais savoir comment il me serait possible de servir à quelque chose dans la situation actuelle. En matière de guerre et d'écologie surtout.

– Les gens sont bêtes, hihi.

– Ah bon ?

– On ne peut pas véritablement connaître une situation, mon pauvre. On peut seulement connaître des faits, analyser des conditions et des rapports de variables.

– Ah.

– A partir de là, on argumente avec clarté en ayant souci de participer à construire une discussion contradictoire.

– Ah. Mais ce n'est pas si facile quand…

– Pfff… Les gens sont bêtes, haha.

– Ah bon ?

– Ils ne se mettent pas à la hauteur des débats scientifiques.

– C'est-à-dire ?

– Scientifique, c'est quand on fait des débats contradictoires à partir des faits et qu'on argumente clairement.

– Ah.

– Bon alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ?

– Euh… Je voudrais savoir comment il me serait possible de servir à quelque chose dans la situation actuelle. En matière de guerre et d'écologie surtout.

– Très bonne idée, hihi. Le problème, aujourd'hui, c'est que les gens n'agissent pas pour changer la situation.

– Ah vous trouvez que...

– Oh que oui ! Voyez-vous, ils sont bêtes, ils n'écoutent pas la science.

– Vous pensez qu'ils agiraient s'ils écoutaient les scientifiques ?

– Evidemment. Mais ils sont trop bêtes.

– C'est peut-être aussi parce que…

– Parce que quoi ?

– Parce que les connaissances scientifiques montrent comment sont les choses de façon déterminée, si bien qu'il ne paraît plus possible de les changer.

– Hoho, un antiscientiste primaire ! Alors allez-y, Monsieur je-sais-tout, dites-nous comment il faut faire !

– Ben non, justement, je ne sais pas.

– Pourquoi faites-vous la leçon alors ?

– Je ne fais pas la leçon, je me pose seulement la question de savoir comment servir à…

– Moi j'ai des réponses à donner, voyez-vous, et tous les jours. Et je vous dis que pour agir, il faut connaitre.

– Ah.

– Je fais des graphiques et des tableaux qui permettent aux gens d'avoir une vision simple et claire et de la partager pour agir en conséquence.

– Ben oui, mais ils n'agissent pas, vous le dites vous-mêmes.

– C'est la faute des gens, haha, ils sont trop bêtes. Ils réagiront quand ils ouvriront les yeux.

– Ah. J'ai quand même l'impression que vous partez du principe qu'ils ne savent pas et…

– Dépasser les biais des gens, voyez-vous, dépasser le langage ordinaire et ses représentations grossières, c'est la clef pour parler de la réalité.

– Ah… Aller contre l'opinion est ce qui permet de parler du réel et d'agir en conséquence ?

– Hoho, voilà qu'on s'interroge ! Vous êtes relativiste, Monsieur ?

– C'est-à-dire ?

– Vous pensez que tous les avis se valent ? Vous n'êtes pas au courant que dilater la frontière entre savoir et non savoir ouvre la porte au mysticisme ?

– Non, je ne pense pas que tous les avis se valent. Je me méfie seulement d'une certaine tendance à disqualifier les autres.

– Vous êtes prêts à croire n'importe quoi, n'importe qui ? Vous êtes platiste, Monsieur ?

– Non, mais…

– Voyez-vous, un scientifique s'applique à ne pas dire n'importe quoi.

– Mais pourquoi penser que tous les autres disent n'importe quoi ?

– Les gens sont bêtes, hihi. Ils croient que les scientifiques donnent seulement leur avis. Mais en réalité, nous, nous faisons des débats contradictoires depuis 400 ans, avec des arguments clairs à partir des faits.

– Mais pourquoi dire que les autres ne pensent pas ?

– Car ils sont bêtes. Ils ne savent pas se taire quand ils ignorent.

– Ah ? Et vous, vous vous taisez quand vous ne savez pas ?

– Evidemment. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha.

– Mais alors, puisque vous attendez des preuves, c'est que vous ne savez pas ce qui est vrai a priori. Donc en toute logique, vous ne devriez pas disqualifier les autres comme vous le faites, si ?

– Hoho, voilà qu'on propose un raisonnement, maintenant ! Continuez, Monsieur le philosophe.

– Et bien… J'ai l'impression que, réciproquement, vous taisez ce qui pourrait paraitre non-scientifique – par peur d'être renvoyés au monde de l'opinion. Surtout quand vous êtes en présence d'un savant que vous ne comprenez pas.

– Mais non, mon pauvre. Parce ce qu'entre nous il y a de la tolérance, voyez-vous, une certaine ouverture d'esprit. C'est un peu comme la charte du scientifique.

– Mais alors pourquoi me mettre aussi promptement, moi, dans le sac des relativistes ou des platistes ?

– Ce n'est pas moi qui dis que vous êtes relativiste. En réalité nous sommes tous d'accord, avec mes collègues.

– J'ai l'impression que les scientifiques sont effectivement assez solidaires quand il s'agit de pointer l'intrus. Dans ces conditions plus besoin de faire l'épreuve de l'ouverture, d'une certaine égalité.

– Blabla. Si vous vous sentez seul, vous n'avez qu'à vous former à la discussion scientifique.

– C'est-à-dire ?

– Apprendre à dire des choses claires.

– Ah… Aller vers la clarté est ce qui me permettrait de parler du réel et d'agir en conséquence ?

– Vous préférez le baragouinage ou les propos de comptoir, Monsieur l'obscurantiste ?

– Non, mais je me dis que vous évacuez bien vite ce qui est trop complexe pour être mis au clair.

– Oui, peut-être, mais c'est pour le bien de l'humanité.

– Le bien de l'humanité ?

– Oui, nous sommes dévoués à cette cause. Car en plus des protocoles, voyez-vous, il y a un « esprit », Monsieur. C'est un peu comme la charte du scientifique.

– Ah. Mais alors…

– Vous insinuez que ce que je fais pourrait être mauvais ? Ce n'est pas possible. Par définition, nous, on est la science, on fait le bien de l'humanité, alors que la religion fait les guerres.

– Les guerres sont faites avec vos armes.

– Non. Nous, nous faisons de la science pure. Nous nous emparons d'une question, nous construisons un objet, nous faisons des débats contradictoires à partir des faits.

– Et la question sort de nulle part ? Les réponses ne vont nulle part ?

– Si, mais ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha. Et puis nous, nous faisons de la science pure.

– Comment pouvez-vous prétendre servir à quelque chose alors ?

– Par définition.

– Ah… L'investigation scientifique est en elle-même une action ?

– C'est un peu ça.

– Dans ces conditions, je crains que votre action consiste avant tout à réduire le monde.

– Pfff ! La science est respectueuse de ce qui existe, Monsieur le sceptique. Nous veillons même au consentement de ceux que nous étudions. C'est un peu comme la charte du scientifique, voyez-vous.

– Je ne suis pas sûr que constituer des « objets » de recherche revienne à demander le consentement. Je crois même savoir que des animaux sont « élevés », quand ils ne sont pas « prélevés », pour être analysés. Et que des études qui consistent à introduire des objets dans leur corps sont réputés « non invasives ».

– Oui, peut-être, mais c'est pour les connaitre.

– En leur faisant violence ? En les capturant ? En les retenant dans un parc fermé ?

– C'est pour que les animaux n'aient pas de contact avec les hommes.

– Vous pensez qu'un vrai animal est un animal enfermé par les hommes pour ne pas avoir de contact avec les hommes, c'est cela ?

– Hoho, voilà qu'on raisonne à nouveau ! Bravo-bravo, mais c'est incohérent, Monsieur. Car en réalité, il n'y a aucune interaction.

– C'est exactement ce que je vous dis, Docteur Murray. Et je me demande si la connaissance ne devrait pas plutôt impliquer une interaction. Au lieu d'espionner la vie, vous pourriez connaitre au regard de ce qui est connu, non ?

– Non. Nous, nous faisons de la science pure. C'est un peu comme la charte du scientifique.

– J'ai plutôt l'impression que vous ignorez sciemment d'autres relations de connaissance. En d'autres termes, que vos connaissances créent de l'ignorance.

– Ah, ça non ! Nous sommes des progressistes, Monsieur. Nous éradiquons l'ignorance.

– J'ai plutôt l'impression que vous misez sur le progrès et qu'après, vous ne voyez plus rien de ce qui pourrait le contredire. Je crains même que votre désir illimité de connaissance conduise au viol de la nature.

– Pfff… C'est un propos intellectuellement malhonnête. Voyez-vous, les scientifiques s'immergent dans la nature. Quand ils collectent des données, ils tissent un lien avec elle.

– Mais quel lien tissent-ils ? Un lien destructeur ?

– Non. La science consiste seulement à dépasser l'humain pour aller vers la nature.

– La science dépasse l'humain, et serait pourtant humaine ? La science va vers la nature mais soumet les êtres de nature ? Pas évident votre affaire.

– Ben oui, mais bon, il faut bien qu'on connaisse. Par exemple, on ne sait pas où vont les tortues quand elles ne sont plus…

– On pourrait penser qu'elles ont décidé d'aller ailleurs.

– Non, quand même, il faut être sérieux deux minutes. Nous, nous mettons en évidence des patterns nets, voyez-vous, sans considérer les intentions – ça manquerait de rigueur.

– Ah oui, c'est vrai. On torture des tortues, on les soumet à un régime de vérité constante, mais c'est pour le bien de l'humanité – un mal pour un bien.

– Qu'est-ce que vous insinuez ?

– Que vous vous mettez des ornières pardi ! Je crains même, finalement, que vous ayez été recrutés en raison de cette capacité à vous mettre des ornières.

– Vous croyez que nous ne réfléchissons pas à ces choses, Monsieur je-sais-tout ?

– Dites-moi ce que vous en pensez alors.

– Et bien… Voyez-vous, nous suivons une démarche scientifique, mais par ailleurs, en tant que citoyens, nous nous sentons concernés par l'effondrement du monde.

– Ceci revient précisément à dire que la science est un mode de connaissance désengagé. Et puis quel lien y a-t-il entre cet engagement citoyen et la production de connaissances ?

– Pfff… Vous croyez que nous ne réfléchissons pas à ces choses ?

– Je crains que votre science soit une façon pour vos consciences de s'empêcher d'agir.

– N'importe quoi ! Nous sommes capables de transgresser la neutralité pour agir. Il y a même des Scientifiques en rébellion aujourd'hui, Monsieur le psychanalyste, alors...

– Et alors ?

– Et alors… Mais qu'est-ce que vous voulez à la fin ? Supprimer les scientifiques ?

– Non, je voudrais changer la connaissance. La réinsérer dans une perspective de vérité, là où existent des sujets. Cela n'a rien à voir avec le relativisme.

– Comment cela ?

– Je voudrais que le scientifique commence par considérer la réalité de son « esprit », comme vous dites. Qu'il assume sa subjectivité proprement scientifique.

– Hein ?

– Pour être pris au sérieux, vous versez dans la quantification. Et puisque les énoncés deviennent ainsi « portables », vous taisez tout le reste. Ceci vous conduit à dénier l'existence de la subjectivité. Or rien n'est moins réaliste que d'oublier l'existence même du scientifique.

– De quoi parlez-vous à la fin ?

(Il articule exagérément) Je veux parler de l'existence de l'esprit scientifique dans la réalité dont il parle ! Pour faire les bons constats sur la situation, il faut adopter la pensée apte à faire ces bons constats. Or ceci implique de considérer que la pensée appartient à la situation.

– Pfff ! Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, haha.

– Ah, revoilà les idéologèmes ! La science s'impose à quiconque veut dire quelque chose, mais les scientifiques exigent volontiers le silence des autres.

– Mais qu'est-ce que vous me dites ? Je ne comprends rien – tortue. Est-ce que vous allez vous taire – tortue ?

– Bon, il va falloir opérer en direct je crois (il s'approche).

– Mais qu'est-ce que vous faites – tortue ?

– Je vous installe dans la position d'un objet que je vais analyser. Ne vous inquiétez pas, je vais faire des expériences non-invasives. Ce sera un mal pour un bien – le bien de l'humanité.

– Mais qu'est-ce que vous…

– Allez, une autre charte, Murray ?

– Quoi ?

– Répétez après moi. Article 1.

– Quoi ?

– Répétez. Article 1. Je serai un bon élève. Après un bac scientifique où j'aurais incubé la disqualification des autres, moqué ceux qui ont le temps de lire des livres, je ferai un master et une thèse imposée en prenant soin d'être poli avec les professeurs. Je jouerai des coudes et ferai du guiliguili pour avoir un poste dans un laboratoire.

– Mais qu'est-ce que…

– Article 2. Je prétendrai m'avancer en penseur de terrain, au contraire des philosophes reclus dans leur tour d'ivoire. Je chanterai la désillusion de l'Homme et des Essences au profit des hommes concrets et des réalités positives.

– Mais qu'est-ce…

– Article 3. Je mettrai en place des protocoles, récolterai des données et produirai des résultats. Je souffrirai le management et me rappellerai tous les jours que c'est publier ou périr. Mon salaire sera quand même la preuve de ma valeur, voire de mon utilité.

– Mais qu'… (Il se reprend) Bon, alors, qu'est-ce que vous voulez savoir – tortue ?

– Répétez ! Article 4 : Je disqualifierai à tout va pour fonder mon propre discours, j'attendrai avec arrogance « qu'on me montre », et « validerai » ensuite les savoirs de terrain. Je m'émouvrai de recevoir une leçon, brandirai la séparation science-technoscience, ignorerai les aboutissants quand ils ne seront pas jolis-jolis.

– Scientifique, c'est quand on fait des débats contradictoires à partir des faits et qu'on argumente clairement – tortue.

– Article 5 : Je feindrai de ne pas voir telle et telle chose, partagerai l'aveuglement avec mes collègues. Je nierai toute ma carrière qu'il puisse y avoir une alternative à la recherche scientifique et, à la retraite, je jouerai au repenti en disant qu'il aurait fallu faire autrement.

– Scientifique, c'est quand on fait des graphiques et des tableaux qui permettent d'avoir une vision simple et claire et de la partager pour agir en conséquence – tortue.

– Article 6. Je moquerai les activistes en prétendant qu'il faut être sérieux mais, à la moindre crise, je ferai des constats alarmants et des appels citoyens à la paix dans le monde et à l'action écologique.

– Scientifique, haha, c'est quand ce dont on ne peut parler, il faut le taire – tortue.

Toute ressemblance avec des scientifiques existant.es serait purement fortuite.


[1] Retrouvez la précédente aventure du docteur Murray : https://lundi.am/Une-autre-salve-Murray. Et la première : https://lundi.am/Une-autre-vague-Murray.

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01.06.2026 à 12:11

L'épreuve du feu

dev

Entretien avec le réalisateur Aurélien Peyre [Visionnage conseillé avant lecture]

- 1er juin / , ,
Texte intégral (6821 mots)

Il y a des premiers films qui ne laissent pas indifférents. L'Épreuve du Feu d'Aurélien Peyre fait partie de ceux-là. Animé par une attention minutieuse aux enjeux de classe et de genre, ce premier film s'impose comme une œuvre singulière dans le paysage du cinéma hexagonal. Si le film a reçu un accueil particulièrement favorable, il nous a surtout frappé par des qualités que peu de productions françaises contemporaines parviennent encore à convoquer. Il règne en effet dans cette œuvre une douce mélancolie, une empathie rare, et une tendresse dont nous avons, plus que jamais sans doute, besoin face à ce que semble nous promettre l'époque. L'Épreuve du Feu nous apparaît donc comme un espace de respiration salutaire, à la fois intime et politique, d'une justesse émotionnelle qui en fait une œuvre précieuse.

Entretien avec le réalisateur Aurélien Peyre autour d'un film qui conjugue sensibilité, acuité sociale et regard générationnel.

Optimisation du corps par le sport, puis optimisation de la virilité par le style, jusqu'à l'optimisation de la vie sentimentale par une mise en concurrence des personnages féminins comme prétendantes possibles et donc comme options envisageables… L'optimisation de soi, et plus généralement le développement personnel, semble constituer, de manière assez implicite, un des sous-textes du récit. Pourquoi ce thème te semblait-il pertinent pour décrire Hugo, ton personnage principal, et plus largement pour décrire les mutations contemporaines de la masculinité et du genre ? Et qu'est-ce que, selon toi, cela dit de notre époque ?

Oui, c'est bien vu. Par contre, je ne tiens pas particulièrement à tenir un discours sur l'époque. Je m'y inscris, évidemment, car je suis relativement jeune et reste perméable à ses mouvements, mais je ne tiens pas consciemment un discours sur elle. Ce que je trouvais intéressant pour décrire le personnage d'Hugo, ce qui me plaisait chez ce garçon, c'est son incapacité à s'accepter lui-même. Il cherche toujours à être mieux, à faire mieux, il vise la meilleure version de lui-même. Il y a là-dedans, effectivement, quelque chose de très contemporain, car on est tous influencés par un certain nombre de choses, de contenus, sur les réseaux, par exemple… Je souhaitais parler d'un garçon qui puisse répondre à toutes ces injonctions — à la virilité, à la beauté, etc. — répondre à des choses que j'ai pu observer, notamment sur les réseaux sociaux, où l'on conseille par exemple aux garçons de se taper la mâchoire avec un marteau pour qu'elle devienne plus carrée, pour qu'ils aient l'air plus virils. Ce sont typiquement le genre de choses que le personnage d'Hugo pourrait faire. J'ai d'ailleurs quelques regrets à cet endroit : si nous avions pu avoir plus de place dans le film, j'aurais aimé clarifier ce propos. Il était d'ailleurs prévu d'intégrer au film une vidéo de coach sportif qu'Hugo reproduirait dans son entraînement. Je trouvais cette idée marrante, mais le film était déjà assez dense et comportait déjà beaucoup de personnages, donc on n'a pas pu traiter frontalement la thématique.

Longtemps en marge de la masculinité et des enjeux du monde hétérosexuel, le personnage d'Hugo rencontre ces réalités sur le tard, et les rencontre avec une boulimie que rien ne semble pouvoir contenter. Il perd rapidement toute notion de limites et, en les perdant, perd tout ce qui lui est cher, notamment sa dignité. Hugo semble submergé, dépassé, presque accablé par tout ce qui lui arrive. Il feint d'être dans le contrôle mais se laisse largement piloter par des impératifs qui lui sont d'abord étrangers. Hugo a-t-il été pensé comme une allégorie de l'identité masculine, contrainte de se conformer, avec plus ou moins de difficulté, aux normes de la virilité auxquelles elle se condamne ?

L'allégorie est sans doute trop théorique. Mais effectivement, ce qui a été pensé et conscientisé, c'est sa quête. La quête du personnage principal, qui est un élément fondamental dans un scénario, est effectivement la quête de sa virilité. Lorsque j'écris des personnages, j'essaie de leur trouver des spécificités qui puissent les rendre uniques, complexes, vraisemblables, je ne souhaite pas qu'ils deviennent un discours que je porterais sur le monde. Pour autant, le film porte évidemment un discours sur la masculinité. Le fait qu'Hugo se retrouve avec un nouveau corps, porte un discours sur la masculinité. C'est aussi pourquoi le personnage de Paul, ou le personnage de son grand frère, ont été intégrés au récit. Ce sont des mecs très virils, qui agissent en miroir avec lui et qui deviennent des gens qu'il admire, qu'il imite. Hugo est un personnage qui passe par plusieurs phases. Au début, il paraît enfantin, naïf, puis il se rase le crâne pour répondre aux injonctions de sa petite amie, et poursuit ensuite sa transformation au contact des autres garçons. La question du pull, que le grand frère de Paul lui prête, lui permet aussi de lui ressembler, de s'en rapprocher, de s'approprier un peu de sa virilité. Le fait qu'il se mette à fumer, tout cela a été mûrement réfléchi. Mais le véritable point de départ de tout ce développement se résumait à la question : « Qu'est-ce qui l'attire chez Queen ? », qui est une jeune femme ne correspondant pas exactement à ses codes sociaux à lui. Et en me demandant ce qui lui plaisait autant chez elle, j'ai compris qu'il était en fait à la recherche de sa masculinité, et que c'était cette recherche qui l'entraînait d'un extrême à l'autre. Avoir Queen à son bras, qui a tous les attributs de l'hyperféminité, le valorise en tant que garçon. En tout cas, jusqu'à ce qu'il prenne conscience que, dans le regard des autres garçons de la bande, elle ne le valorise pas, mais, au contraire, le dévalue.

Donc, l'hyperféminité de Queen permettrait à Hugo de gagner des points de masculinité ?

C'est ça. Pour le dire de façon un peu clichée : au bras de Queen, Hugo devient un « bonhomme ». D'ailleurs, la scène où les deux marchent sur la plage, après qu'Hugo se soit fait raser le crâne, en est une parfaite illustration. C'est très performatif. Au fond, Queen n'est qu'un faire-valoir. C'est aussi pourquoi Hugo change de cible si rapidement. C'est pourquoi il commence à s'intéresser au personnage de Colombe, qui a un peu été pensé comme le pompon du manège sur cette île et qui, au sein de ce groupe de jeunes bourgeois, est considérée comme la fille inatteignable, comme le « but ultime ». Si cela arrive si vite, c'est aussi parce qu'Hugo n'a pas appris à regarder Queen : au fond, Hugo se regarde lui-même à travers elle. C'est une relation miroir. Il aime l'image qu'elle lui renvoie.

On a vu ces dernières années des films comme Fragile d'Emma Benestan, ou À l'abordage de Guillaume Brac… On sent une envie de dépeindre d'autres types de masculinités à l'écran, plus vulnérables, plus sensibles, et dans le cas de L'Épreuve du feu, plus influençables et finalement sous pression. Observes-tu quelque chose de générationnel dans ce besoin de nouvelles représentations ?

Les enjeux de masculinité sont certainement plus en vue aujourd'hui. Mais je ne pense pas que ce soit quelque chose de plus lié que ça au cinéma. En tant que réalisateur, je suis plutôt isolé. Mes amis ne sont pas du métier. Par contre, ce que je peux observer, que ce soit dans les films ou les séries que j'ai pu regarder, c'est que les questions de féminisme sont devenues très centrales depuis 2018, et il est bien logique que la masculinité soit à son tour questionnée. Cela accompagne naturellement le mouvement féministe de ces dernières années. Nous faisons partie d'une génération qui a grandi avec ces questionnements. Nous avons donc aussi été plus sensibilisés à ces enjeux. C'est finalement assez circonstanciel. J'aime penser que de jeunes hommes comme Hugo puissent voir ce film et en tirent des conclusions. J'avais envie de m'adresser à ces garçons — ces garçons mal dans leur peau, un peu fragiles, qui ne parviennent pas à répondre au poids de toutes ces injonctions. On parle beaucoup des impératifs auxquels sont soumises les femmes, mais un peu moins de ceux auxquels se soumettent les garçons. Je souhaitais parler de ça, et leur parler directement, à eux. Je pense qu'un film peut avoir un impact plus fort sur les jeunes que sur des hommes qui auraient déjà leur vie derrière eux.

J'imagine que nous n'atteindrons une société véritablement féministe que lorsque les hommes auront, eux aussi, entrepris leur propre révolution…

Très clairement. C'est la base.

Tu parles de 2018, as-tu été sensibilisé aux questions féministes avec le mouvement #MeToo ?

Mon premier moyen-métrage, La bande à Juliette, que nous avons tourné en 2014, suivait déjà l'histoire d'une jeune fille qui accusait un mec d'attouchement, mais dont le témoignage n'était pas pris au sérieux par les autres personnages. À l'époque, lors des projections en festival, le public doutait souvent de la sincérité de l'héroïne, jusqu'à ce qu'un twist vienne finalement le contredire. Aujourd'hui, le film est vu d'une toute autre manière. Avant #MeToo, l'audience avait tendance à être du côté de ceux qui ne la croyaient pas. Aujourd'hui, tout le monde est tout de suite avec elle. J'ai toujours été très porté sur les questions féministes. Coqueluche, mon second moyen-métrage, était aussi imprégné de ces thématiques. Ces questions m'ont toujours mobilisé.

Si tu déconstruis la figure masculine, tu tentes par la même occasion de valoriser en miroir une figure de la féminité souvent méprisée. Il y avait déjà eu des tentatives d'humaniser la « cagole » dans le cinéma français, comme dans Bimboland d'Ariel Zeitoun, La Fille de Monaco d'Anne Fontaine, ou plus récemment Une fille facile de Rebecca Zlotowski. Qu'est-ce qui t'a attiré dans cette figure hyperféminine, presque archétypale, et qu'avais-tu envie de raconter à travers elle ?

J'ai toujours eu ce type de filles pour amies. Des filles avec qui je me suis toujours bien entendu. Des filles que je trouvais injustement maltraitées, notamment par les mecs avec qui elles avaient des histoires. Cela m'a toujours révolté. Mais le véritable point de départ pour Coqueluche a été la mise en ligne de quelques passages de Loft Story sur YouTube. Petit, je n'avais pas le droit de regarder le Loft. J'ai donc découvert ça vers 2016. Je ne connaissais le personnage de Loana que par ce qu'on en disait dans les cours de récré, qui n'étaient pas des choses particulièrement positives. Mais en découvrant le personnage, j'ai été très surpris par sa personnalité, son intelligence, sa mélancolie. L'image publique qu'on avait faite d'elle et ce que l'on pouvait observer dans le programme avaient peu à voir l'un avec l'autre. Cette différence m'a tout de suite fasciné. C'est par là que je suis arrivé à la lecture de son autobiographie, un bouquin qui m'a beaucoup touché, et que j'ai donné à lire à l'actrice de Coqueluche, puis à Anja Verderosa pour L'Épreuve du feu. Il y a d'ailleurs une phrase dans le bouquin sur laquelle je me suis un peu appuyé : « Il y a deux Loana, la grande pin-up et la petite huître. » Cela résume assez bien ces personnages. J'avais déjà observé ça chez mes copines. Elles étaient tellement différentes en groupe que lorsque nous étions dans l'intimité : si peu naturelles et si éloignées de ce que je connaissais d'elles. J'avais du mal à les reconnaître dans ces moments-là. J'avais envie de faire ressentir aux spectateurs un dévoilement similaire à celui que j'avais ressenti en découvrant Loana. Je pense que ce qui m'intéresse dans ce type de personnages, c'est le mépris qu'ils reçoivent. Un mépris de classe, déjà, doublé de misogynie. Des personnages qui subissent beaucoup de sexisme, parce qu'elles portent sur elles tous les attributs de l'hyperféminité.

Le personnage de Queen est exubérant, folklorisé et perçu comme une curiosité par le regard bourgeois, mais elle n'est jamais sexualisée par la caméra, malgré le fait que le point de vue du film soit masculin. Beaucoup de réalisateurs ont tenté d'aborder des thématiques féministes depuis #MeToo, mais ont souvent reproduit malgré eux des cadres, des plans, une esthétique phallocentrée. Est-ce que ton choix de travailler avec des femmes est en lien direct avec cette peur de mal faire ? Et est-ce que le fait d'être conseillé par Charlotte Sanson au scénario et de collaborer avec Inès Tabarin à la photographie t'a-t-il permis d'éviter certains écueils ?

Je pense que la question du male gaze passe surtout par le désir hétérosexuel, ce qui n'est pas mon cas. Donc, je ne craignais pas de sexualiser ma comédienne dans mes plans. Dans Coqueluche, il y avait le parti pris du male gaze, que j'avais conscientisé et que je souhaitais volontairement exploiter comme un cadre enfermant. Mais je ne craignais pas d'érotiser par inadvertance Anja, parce que, moi aussi, j'aurais pu avoir du désir pour elle. C'est sensiblement la même chose avec des comédiens garçons : pour moi, la question ne se pose jamais, car j'ai toujours l'impression de filmer des personnages. Même dans Coqueluche, il y avait quelque chose de très clinique, de presque mécanique ; je ne pense pas que mes films transpirent le désir. D'ailleurs, les scènes de sexe dans mes films ne sont pas des plus érotiques. Ce n'est pas ce qui m'intéresse dans le fait de faire des films. Pour autant, je me suis très clairement posé la question. J'ai beau ne pas être hétérosexuel, je reste un garçon, et j'avais envie d'avoir des regards féminins sur l'œuvre, notamment pour la cheffe opératrice. Je trouvais intéressant que ce soit une femme. Elle avait travaillé juste avant sur la série d'Iris Brey qui a beaucoup théorisé là-dessus [1]. Elle avait aussi fait beaucoup de scènes de sexe dans cette série. Elle était donc plus à l'aise que moi dans cet exercice, et j'aimais la savoir à mes côtés. Mais au-delà de ça, ça reste surtout une très bonne cheffe opératrice. Elle avait fait de superbes images dans d'autres films et c'est pourquoi je souhaitais travailler avec elle [2]. Quant à Charlotte, elle a été consultante sur le scénario à partir de la sixième version, donc en fin d'écriture. Elle m'a d'ailleurs fait un retour qui a changé beaucoup de choses, parce qu'elle m'a beaucoup aidé sur le parcours d'Hugo. Je galérais un petit peu à lui donner du sens, et c'est à ce moment-là que nous lui avons trouvé sa quête de masculinité, son parcours vers « l'homme viril ». Ce développement est dû à Charlotte. Mais encore une fois, je ne l'ai pas non plus choisie parce que c'était une femme, mais parce que je savais qu'elle ferait un excellent travail sur ce scénario. Son expérience avec les jeunes et sa formation en études de genre faisaient d'elle le profil idéal pour ce projet [3]. Pour tout dire, une majorité de chefs de poste étaient des femmes sur le tournage, mais cela n'a jamais été conscientisé. J'ai choisi les gens avec qui j'avais envie de travailler, et il s'avérait que les personnes avec qui je souhaitais travailler étaient des femmes. C'est assez naturel pour moi de travailler avec des femmes. Ce n'est pas vraiment une question qui se pose.

Ton film joue beaucoup sur les oppositions : opposition de classes, de genres, de territoires (notamment avec l'opposition Paris/Province et Continent/Île). Pourtant, le film reste toujours nuancé, jamais manichéen. Ton moyen-métrage Coqueluche, dont L'Épreuve du feu est une réadaptation, était plus frontal, parfois plus cliché sur ces oppositions. Qu'est-ce qui t'a permis d'affiner ton regard entre les deux films ?

Déjà, le fait d'avoir filmé Coqueluche, de lui trouver beaucoup de défauts. Et en identifiant ces défauts, d'accepter m'être trompé sur certains choix, et d'affiner mon regard pour mieux faire. Certaines lectures sociologiques m'ont très certainement aidé en ce sens. Je me suis mieux documenté. Le temps entre les deux tournages a aussi beaucoup joué. Il y a presque 8 ans qui les séparent. L'approche a aussi été très différente. Coqueluche a été écrit très rapidement. L'Épreuve du feu a pris plus de temps. De la même manière, Coqueluche a été pensé comme une comédie. J'imagine que je le pensais comme un geste de mise en scène, plus que comme un film profond, concerné par ses personnages ; c'est là certainement le plus gros défaut du film. Coqueluche ne s'intéresse jamais vraiment à ses personnages.

Tu sembles t'être beaucoup intéressé aux dynamiques de groupe, un sujet qui transparaît dans l'ensemble de tes projets. Ici, ce sont le désir d'appartenance, le mépris de classe, la quête de validation, le conformisme, le complexe d'infériorité des uns et de supériorité des autres qui nourrissent ton récit… Ton film a effectivement une dimension très sociologique, sans pour autant qu'il ne devienne chiant ou didactique. Quelle est ta méthode de travail pour aborder ces thématiques ? Et comment parviens-tu à les faire infuser dans l'œuvre sans tomber dans le moralisme, le pathos ou l'indigeste ?

Je pense que la sociologie m'a justement permis d'éviter le moralisme. Elle m'a permis de relativiser certaines choses. Dans Coqueluche, l'opposition était simpliste : la gentille cagole vs les méchants bourgeois. Ce n'est pas fondamentalement très intéressant. La sociologie m'a permis de comprendre que les enjeux de classe n'avaient pas à se résumer à de la condamnation. Il y a évidemment, dans ce groupe de jeunes bourgeois, des personnages moralement répréhensibles. Mais ils ne sont bien souvent que le produit de leurs milieux respectifs. C'est aussi cela qui m'intéresse dans le fait que ces personnages soient jeunes : on peut, en un sens, moins leur tenir rigueur de ce qu'ils font. Ils ont 19 ans, viennent de sortir du nid et ne font que reproduire ce qu'on leur a transmis. C'est aussi pourquoi nous avons choisi de ne pas faire apparaître les parents dans le film, pour mieux les deviner par les maisons, leur habitat, tout ce que nous avons fait avec la cheffe décoratrice, pour être le plus précis possible sur les milieux sociaux que nous voulions raconter.

Au cours des dix dernières années, de nombreuses tentatives métapolitiques ont cherché à transmettre des messages à travers les séries, les films… mais cela s'est souvent fait au détriment de la mise en scène. Des œuvres qui ont malheureusement tendance à devenir de plus en plus bavardes, farcies de dialogues souvent sur-explicatifs. À l'inverse, tu passes par la mise en scène, les plans, l'habillage sonore pour décrire des états émotionnels, des subjectivités. Par exemple, l'illustration du mépris de classe à travers les gros plans sur certaines actions de Queen est une idée de mise en scène particulièrement efficace. Tu places le public dans une position de malaise, de jugement, presque surplombant le récit, et c'est à lui de décider ce qu'il fait de ce jugement, sans que le film n'ait à y répondre directement. Qu'est-ce qui te pousse à cultiver cette forme de subtilité, quand toute l'époque semble au contraire favoriser des prises de conscience à grands coups de marteau-pilon ?

Je ne souhaitais juger aucun de mes personnages. Je souhaitais tous les aimer. Même le personnage de Paul, qui est somme toute un petit con, un gros con même. Mais j'ai tellement réfléchi à qui il est. Sa relation à son frère, à ses parents. Beaucoup de choses ne sont jamais mentionnées dans le film, pourtant elles existent et me permettent de comprendre son comportement. Je ne souhaite pas excuser mes personnages, mais je ne souhaite pas les juger non plus. Concernant le reste, je pars rarement de l'envie de faire passer un message quand j'ai une idée de film, bien que mes idées, mes choix de personnages et de situations soient politisés. Mais il me semble qu'assez rapidement dans le processus d'écriture, les personnages finissent par prendre le dessus sur les idées, et c'est peut-être ce qui permet qu'elles n'aient pas l'air trop stabilotées.

Tu sembles aussi avoir pensé l'île comme une métaphore de la condition sociale, et en quelque sorte d'une forme de déterminisme. Certains voudraient faire partie de l'île mais n'y auront jamais accès, tandis que d'autres disposent de ce privilège sans avoir à le conscientiser. Chaque lieu est en quelque sorte une cartographie mentale des personnages qui s'y trouvent : la petite maison de pêcheur, le manoir, la villa, le bateau… Ce film regorge de paraboles, de métaphores et de symboles. C'est une approche conceptuelle assez rare dans le cinéma français, qui reste largement dominé par le naturalisme. Qu'est-ce qui t'intéresse dans cette approche ?

J'aimerais te retourner la question : qu'est-ce qui t'intéresse, toi, dans cette approche ? (rires) Je fais un peu les choses d'instinct, sans trop me poser de questions. Mais tout ce que tu dis est factuel. Tout cela a été conscientisé. La petite maison de pêcheur, perdue dans les bois, raconte un personnage plutôt solitaire et secret. La terrasse du manoir, qui surplombe la plage publique et se place donc au-dessus d'elle… Tout cela a été pensé. Pour autant, j'inscrirais le film dans une veine naturaliste. Évidemment, il y a des archétypes : la cagole, la bourgeoise aux beaux-arts qui vit dans un château, tout est très marqué, ce sont des archétypes. Mais tout mon travail consiste ensuite à gommer ces artifices pour rendre l'ensemble le plus organique possible. Quant à l'île, je vais te rejoindre sur l'allégorie : disons qu'elle est comme une classe sociale. L'île est un lieu difficile à rejoindre, difficile à quitter. C'est difficile d'être un transclasse, c'est difficile de se déclasser.

Les personnages me semblent d'ailleurs transcender leur individualité pour incarner, chacun à leur manière, des groupes sociaux bien distincts. Au-delà d'un simple récit d'apprentissage, le film se mue rapidement en une analyse plus systémique des intérêts, des privilèges et des contradictions sociales auxquels chacun participe à son niveau. C'était un choix délibéré dès l'écriture ? De faire des protagonistes des représentants d'un groupe social particulier ?

Oui. C'est ce dont je te parlais plus tôt quant au choix des maisons, aux efforts faits sur la décoration. Je souhaitais avoir un panel large de typologie de gens. Je souhaitais aussi qu'au sein même de la bande de bourgeois, il y ait différents pôles. Colombe et Victoire pourraient très bien être des aristos. Paul et son frère pourraient très bien être le pôle économique de la bourgeoisie. Leurs codes ne sont pas tout à fait les mêmes, pour autant ils se retrouvent entre eux. Queen, qui appartient à une tout autre classe sociale, ne peut pas accéder à leur groupe. Quand bien même ses codes à elle sont finalement plus proches de ceux de Paul, qui a tendance à dire « frère » toutes les trois secondes. C'est quelque chose que je trouvais amusant. Quelque chose que j'ai pu observer sur les castings. De voir des jeunes bourgeois qui avaient très certainement grandi dans le 16ᵉ, mais qui avaient une manière de parler très argotique, très populaire. Mais ce qui m'intéressait dans tout ça, c'est qu'Hugo soit au milieu… Qu'il ait le cul entre deux chaises pendant tout le film. Et puisqu'Hugo est le personnage point de vue du spectateur, je souhaitais que le spectateur soit aussi placé dans cet entre-deux pendant tout le film.

La trajectoire d'Hugo m'a beaucoup fait penser au « refus de parvenir » d'Albert Thierry. Thierry théorise au début du XXᵉ siècle ce principe selon lequel l'émancipation ne doit pas passer par le reniement de sa classe sociale, mais suppose au contraire de lui rester fidèle, de ne pas l'abandonner ni la trahir, de conserver ses origines et de ne jamais oublier d'où l'on vient. Le personnage d'Hugo s'emploie à faire exactement le contraire. Il confond amour-propre et dédain, ment et se ment à lui-même, et finit par renier tout ce qui le constitue pour s'adapter à des consignes qui lui sont parfaitement étrangères. Englué dans un véritable conflit intérieur, Hugo s'emploie à reproduire des ambitions comme on imite des maniérismes, exactement comme le ferait un transfuge étourdi par l'ampleur de ses nouveaux privilèges. Au deuxième visionnage du film, j'ai trouvé qu'Hugo matérialisait assez justement le dilemme dans lequel se trouve en réalité toute la classe moyenne. Comme elle, Hugo vise une bourgeoisie qui lui reste inaccessible, et dénigre pour y parvenir les classes populaires dont il est issu et avec lesquelles il a bien plus en commun qu'il ne souhaite finalement le reconnaître. Cette double lecture a-t-elle été envisagée dès la conception du récit, ou a-t-elle émergé naturellement au fur et à mesure de son développement ?

Hugo est clairement dans une position intermédiaire, autant dans sa masculinité que dans la classe dans laquelle il évolue. J'ai l'impression qu'il y a effectivement un mouvement concret de détachement vis-à-vis des classes populaires. Un détachement qui consiste à éviter d'être considéré comme un « cassos ». Il y a un vrai stigmate à ce propos. Kamil et Queen sont un peu perçus comme ça par la bande de bourgeois. Tout le mouvement du film est effectivement un mouvement ascendant. Hugo tente de s'élever, et il le fait au point de renier ses propres goûts, notamment ceux qui sont trop populaires. Par contre, je ne suis pas certain d'avoir théorisé Hugo comme étant symboliquement la classe moyenne ; j'ai conscientisé sa place, son rôle, mais je ne suis pas certain de l'avoir complètement théorisé sur le plan symbolique. Je ne pense pas l'avoir fait dans ces termes.

Je ne sais pas dans quelle mesure cela a été conscientisé non plus, mais la façon dont les classes sociales sont incarnées dans ton œuvre est d'autant plus savoureuse qu'Hugo, représentant de la classe moyenne, se retrouve conseillé par Paul, qui incarne un peu la classe patronale, l'élite économique. Cela rend le message du film encore plus brutal, pour ne pas dire cruel…

Tout ce que tu dis est très intéressant, et c'est tout l'intérêt de l'analyse. Je ne te dirais pas que j'ai consciemment pensé à cela, mais il n'est pas impossible que, de manière inconsciente, toutes ces choses m'aient traversé l'esprit. J'ai choisi que ce soit Paul qui manipule Hugo, pas quelqu'un d'autre, et effectivement, Paul est un peu le représentant des étudiants en école de commerce. Ce n'est pas anodin. Inconsciemment, tout cela a certainement dû se produire. Mais cette lecture me permet aussi d'avoir un nouveau regard sur mon film. C'est assez riche pour moi. Finalement, tu rends mon film plus intelligent qu'il ne l'a été pensé consciemment. (rires)

Je pense au contraire que le film est très intelligent. Pour moi, tout est déjà là. Je me suis simplement contenté de pousser la logique du récit à son paroxysme, quitte à la surinterpréter. (rires) Par exemple, si l'on considère Hugo comme l'incarnation de la classe moyenne… on peut clairement dire qu'elle apparaît comme un groupe social fragilisé, insatisfait, un peu ingrat et conditionné par des influences extérieures qu'il peine à maîtriser… Est-ce que ce n'est pas une définition assez nette de ce qu'est la classe moyenne aujourd'hui ? Une classe qu'on tient par la promesse du mieux, sans que rien ne vienne jamais l'exaucer ?

(rires) C'est super ce que tu me racontes. (rires) Il y a sans doute des gens qui écrivent des scénarios de façon beaucoup plus construite que moi. Parfois, lorsque les films sont trop théoriques, les personnages n'existent plus. Je suis beaucoup plus dans des questions de ressenti. Le début d'un scénario est très important. Tout ce qu'on pose comme base du récit. Penser l'origine sociale des personnages, leurs trajectoires individuelles, penser leurs expressions de genre, etc. Mais une fois que tout est posé, j'oublie le théorique. Par contre, la décision de le faire appartenir à la classe moyenne est venue très tard, à la cinquième version du scénario. Ce n'était pas le cas au début, ce n'était pas le cas dans Coqueluche. Je souhaitais qu'Hugo ne puisse être à l'aise nulle part. Il est d'ailleurs le seul de sa classe dans le film.

Kamil et Queen sont tous deux issus du prolétariat, pourtant, ils ne créent pas nécessairement de relations non plus. As-tu envisagé, durant l'écriture, de les faire se rapprocher ? Par solidarité de classe, par exemple ?

Il y a eu des versions où cette relation existait plus à l'écran, mais faire un film, c'est aussi faire des choix. Il fallait recentrer des choses. Il y avait tellement de personnages, tellement de choses à raconter, la place manquait pour créer une vraie relation entre eux. Pour autant, on peut observer Kamil prendre la défense de Queen dans le film…

Le personnage de Colombe, jouée par l'excellente Suzanne Jouannet, incarne aussi parfaitement les contradictions de la bourgeoisie culturelle. Elle est aux beaux-arts, couche avec un prolo issu de l'immigration, fait des œuvres féministes, et en même temps méprise les « beaufs », dénigre les pratiques populaires et entretient avec Queen une relation qui est tout sauf sororale. Colombe représente assez bien la bourgeoisie culturelle dans toute son hypocrisie, bonne élève en théorie mais avare de pratique. Elle est aussi la grande défenseuse de la culture officielle, institutionnelle, classique, et malgré son allure de rebelle apprêtée, elle reste en réalité la gardienne du bon goût bourgeois. À l'inverse, tu sembles avoir puisé sans cynisme dans des programmes comme L'Amour est dans le pré pour composer le personnage d'Hugo, ou dans Loana pour celui de Queen. N'est-ce donc pas un peu ironique, voire paradoxal, de voir ton film nommé aux Césars, qui, pour le commun des mortels, sont une sorte de grand cérémonial ritualisé de la distinction de classe et de la culture légitime ? Comment vis-tu avec cette contradiction ? Et au fond, y en a-t-il vraiment une ?

Pour être complètement honnête, moi, les Césars, je ne connaissais pas bien. J'avais regardé une seule fois. C'est donc la seconde cérémonie que je vois.

La première devant sa télé, la seconde dans le public en tant que nommé. (rires) Respect.

Oui (rires). Quant au reste, les Césars comptent 5000 votants. Je ne sais pas ce que donnerait une analyse sociologique de ces votants. Mais géographiquement parlant, il y a de la diversité. Il y a des techniciens, pas uniquement des techniciens de la capitale. Des gens de la régie. Le panel qui constitue la « profession du cinéma » est somme toute assez large. Il peut y avoir des exploitants de petites salles, qui ne sont pas nécessairement des grands bourgeois. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a pas que des producteurs et des financiers dans les votants. Ensuite, la véritable question qui se pose lorsqu'on décide de faire des films, c'est qu'ils soient vus. J'ai commencé par faire des courts-métrages fauchés. L'Épreuve du feu, je l'ai écrit seul dans ma chambre. Et je n'ai jamais pensé à tout ça. Je ne pensais pas à ce que signifiait la profession de réalisateur. J'assume depuis peu de répondre « réalisateur » lorsqu'on m'interroge sur ma profession. Mais avant L'Épreuve du feu, cette question me mettait toujours mal à l'aise. Maintenant je l'assume, parce que j'ai l'impression que c'est important pour moi, pour imprimer dans ma tête que réalisateur, c'est un métier, et c'est désormais le métier que je fais. Tout arrive assez brusquement. Toutes ces mises en lumière arrivent si vite. Et oui, effectivement, un jour on se retrouve en tenue de gala, sans se sentir exactement à sa place. C'est sûr que ça me fait bizarre, d'être habillé comme ça, à boire du champagne, être au Fouquet's, ça me surprend, parce que ce n'est pas ce que j'ai choisi de faire en décidant de réaliser des films. Par contre, ce que j'apprécie dans cette mise en lumière, c'est ce qu'elle procure à la vie d'un film. La chance que c'est pour un premier film, d'avoir cette exposition. D'abord parce que ce sont les gens de la profession qui y ont accès, et ensuite parce que cela me permettra de défendre plus facilement mes prochains récits. Et par récits, j'entends les thématiques que je souhaite défendre, le cinéma que je souhaite défendre. Au fond, je pense que ce serait très snob d'empêcher mon film d'être vu par le plus grand nombre. Je souhaite évidemment rester fidèle à qui je suis et à ce que je souhaite faire, mais qu'un tel film puisse toucher le plus de gens possible me ravi. C'est pour ça que je fais du cinéma. Je pense qu'on peut souhaiter le meilleur pour son film, tout en parvenant à ne pas se compromettre.

Pour conclure cet entretien, y a-t-il des thématiques qui t'inspirent particulièrement en ce moment ? Des sujets que tu aimerais explorer dans tes prochains films ?

Oui, je suis sur quelque chose. Mais je ne peux pas en parler pour l'instant. Disons que le sujet des marges m'intéresse.

Tu te vois continuer dans le cinéma d'auteur à dimension sociale, ou as-tu déjà envie d'explorer d'autres horizons ? Peut-être des films de genre ou des projets plus inattendus ?

J'ai toujours voulu faire des films de genre. Mon rêve ultime, c'est de pouvoir réaliser un film d'horreur. J'ai un penchant pour toute l'école A24. J'adore Midsommar par exemple. Tout le parcours de cette jeune femme, ce que ça raconte, je trouve ça magnifique. Déjà pour L'Épreuve du feu, j'ai donné Scream à la cheffe opératrice, dont on a d'ailleurs volé un plan. Je pense qu'il y a mille manières de raconter une histoire. On peut raconter un drame amoureux par l'horreur, comme on peut raconter l'histoire d'un serial killer par la comédie. C'est ce que je trouve passionnant. Aujourd'hui, les inspirations sont tellement plurielles, la télé, le cinéma, les clips, les jeux vidéo, tout cela s'amalgame de façon très intéressante et vient nourrir le cinéma d'auteur, qui n'est pas toujours très accessible, ni toujours attrayant. Je pense que notre génération est au carrefour des influences, et c'est une chose qui m'enthousiasme.

Illustrations & Graphisme : https://mielo3.bigcartel.com/products
https://www.instagram.com/miel.o3


[1] Iris Brey est l'autrice du livre Le regard féminin, une révolution à l'écran. Elle a également créé et réalisé la mini-série SPLIT.

[2] Inès Tabarin avait, par exemple, signé une photographie remarquable pour le trop sous-estimé Le Système Victoria de Sylvain Desclous.

[3] Charlotte Sanson a créé et scénarisé la série Netflix Les 7 vies de Léa. Elle a aussi créé, écrit puis réalisé la série Pécheresses.

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01.06.2026 à 12:06

petit poème pour rien, pour hier et pour les jours à venir

dev

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seul l'olivier, seul le pain, seul le thym, seule l'huile,
seule la vigne, seul le verbe, seule la danse, seul l'éclat,
seul le chant, seul le grain, seule la terre, seule la branche,
seule l'argile, seule la brise, seul le maquis, seule l'image,
seul un cri, seule l'aube, seuls nos pas, seule l'ombre,
seule l'averse, seul le rivage, seul le filet, seuls les battements,
seul le verbe, seules les fables, seul le sel, seul l'infâme,
seul le déluge, seules les statues, seul l'autel, seul l'impuni,
seules nos armes, seul l'impur, seuls les corbeaux, seuls les chardons
seule l'ogive, seul le sifflement, seuls les mortels, seul l'antre,
seules les heures, seule la pierre, seules les pages, seule la lie,
seule l'encre, seule la sève, seul l'enfant, seule la mère,
seul le cordon, seule l'aiguille, seul l'acier, seule la poudre,
seule l'odeur, seuls les brancards, seuls les couloirs, seule la morgue,
seules les mains, seules les tentures, seules les morsures,
seules les poutres, seul le verre, seule l'ouïe, seul l'agneau
seul le pollen, seule la prunelle, seul le drone, seule la cendre,
seule l'orée, seul le phosphore, seule la brune, seule la peau,
seuls les liens, seules les chenilles, seul le noyau, seules les ailes
seules nos entrailles, seuls nos boyaux, seules nos roses
seul l'écran, seule la voix, seuls les nuages, seule ton absence

Ghassan Salhab
(photographie prise dans une ruelle de Nabatiyeh, au sud Liban)

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01.06.2026 à 12:06

La Realidad, Paris, Neige SInno au prisme de La Realidad, Chiapas, Mexique

dev

Texte intégral (5981 mots)

La Realidad. Le titre du livre renvoie au nom d'un caracol zapatiste — un lieu particulièrement emblématique, qui fut celui des premières rencontres internationales de 1996. On s'attend donc assez naturellement à ce que l'ouvrage traite du mouvement zapatiste. D'ailleurs, à la table de notre collectif de solidarité avec le Chiapas, il n'est pas rare que des personnes viennent interroger : qu'en penser ? Que dit ce livre des zapatistes ? On peut le poser d'emblée : le portrait du mouvement zapatiste — ou même des réseaux de solidarité qui lui sont liés — ne constitue pas le point fort de l'ouvrage.

Les impressions de lecture que je propose sont donc évidemment subjectives et partielles : ancrées dans ma position, mon point d'observation aux côtés des zapatistes, parfois de près, souvent de loin, mais de manière aussi informée que possible et depuis plus de dix ans. Avec ces lunettes, résolument attachées à quelques-uns des mondes chiapanèques actuels, je vous emmène au fil du livre : d'abord, le voyage de la narratrice et de son amie Maga, qui ne rencontrent pas « les » zapatistes (qu'elles ne cherchent d'ailleurs pas vraiment, qui ne sont pas évoqués) ni Marcos (qu'elles cherchent, disons bêtement mais sincèrement) ; ensuite, nous passerons rapidement sur la longue section que l'autrice consacre à Antonin Artaud au Mexique ; enfin, dans un dernier mouvement, la narratrice participe à deux rencontres zapatistes, et termine sur ce qui m'apparaît comme la véritable, quoique ponctuelle, révélation politique de ce texte.

* * *

Disons-le franchement : toute la première partie du livre m'a éminemment agacée. Non pas le style, qui est léger, dans cet ordre courant aujourd'hui dans les récits d'auto-fiction : négociant son rythme avec l'oralité, visant plutôt une forme de transparence de la matière linguistique, à l'opposé d'une littérature opaque ou hermétique. Mais plutôt fin quand même. Bref, ça coule, ça se lit vite. En revanche, le rapport à l'objet, aux personnages, aux zapatistes en particulier… pour moi, c'était infernal. La narratrice est jeune, naïve, sans pertinence politique et – comme d'autres personnages le lui font remarquer – elle n'y comprend rien. En soi, pourquoi pas ? Tous les personnages ont leur intérêt. Mais dans ce cas particulier, il n'y a pas de petit écart qui pourrait faire vibrer de la nuance entre un niveau discursif plus profond, entre narrateur et lecteur.

D'abord, le fait de regarder le monde par ces yeux naïfs nous empêche de voir quoi que ce soit : pourquoi ce regard exotisant porté sur San Cristóbal de Las Casas ? Pourquoi cette manière de figer les personnages dans une étrangeté esthétisée, parfois teintée de kitsch — telle cette Bárbara : « Une reine gitane à la portée de tous, dans son royaume dépenaillé, et elle brillait au milieu de la nuit enfumée comme une dent en or dans une bouche. » ? Je précise que d'après les informations données par le livre, Bárbara n'a aucun lien avec les peuples Rrom, tsigane ou gitan, convoqué ici seulement au titre d'un cliché facile et qui permet de mettre tous ces bruns exotiques dans le même paquet esthétique hyperbolique et que l'on peut contempler à distance. Mais ce n'est qu'un exemple parmi mille : tout semble reconduire vers une logique d'étrangeté et d'incompréhension, au lieu d'ouvrir à une intelligence du réel. Un peu plus ou un peu moins, selon le degré de proximité avec les protagonistes : la vie de bohème de leurs jeunes compagnons de lieu de vie à San Cristóbal m'a semblé plus proche d'une humanité vécue que les personnages seulement rencontrés en ville, eux-même mieux rendus que les simples ombres menaçantes croisées dans des bourgs plus petits, et sans parler des zapatistes dans leurs communautés qui, elleux, n'existent juste pas, pas même comme horizon absent. Certes, il y a quelque chose à la racine de tout cela : la narratrice et son amie Maga ne comprennent pas ce qui les entoure — et le texte insiste lourdement sur ce point. C'est même sans doute le sujet central, si on se risque à parler d'un sujet dans un texte narratif. On pourrait défendre ce choix : après tout, mettre en scène des personnages naïfs n'a rien d'illégitime, et le titre même du livre suggère un rapport problématique, peut-être manqué, à la réalité. Les approximations mises en scène sur le nom de certains lieux le disent assez – « était-ce Las Margaritas, Vicente Guerrero ou Guadalupe Tepeyac ? », se demande la narratrice a posteriori. Comme il est assez facile de résoudre au moins partiellement cette question, on entend bien la proclamation de l'incertitude comme une indication au lecteur. Mais cette naïveté affichée ne devient pas un outil critique : elle fait écran. Elle empêche tout accès au monde. San Cristóbal est bien là, avec ses détails concrets — le bar Revolución existe réellement — mais rien ne nous est dit de pertinent sur ce petit monde de la ville, moins encore sur celui des bourgs plus retirés, des villages, des zapatistes, de celleux qui en sont solidaires ou qui leur sont hostiles… rien, on ne saura rien d'elle ni d'eux. Le réel est présent comme décor seulement. On attendrait peut-être la présence d'une narratrice double, qui complexifie le discours, donne de l'épaisseur, apporte un autre rapport au monde – un rapport faisant place, par exemple, à des morceaux de réel – une place nécessairement partielle, nécessairement partiale, bien sûr, mais qui ne soit pas seulement miroir opaque pour le rapport des naïves protagonistes à une altérité interchangeable et de toute façon inatteignable !

Plus grave : le choix de ces deux figures comme seules voyageuses internationales produit un effet de réduction problématique. Maga, qui a lu des choses, touchante de volonté, mais dans l'enthousiasme aveuglant et le malentendu permanent ; la narratrice, que son amie surnomme Netcha, encore plus ignorante, qui ne parle pas la langue – je ne veux pas dire les langues mayas, mais même pas l'espagnol ! — et se fait embarquer, presque perdue. Ce sont les seules voyageuses internationales mises en scène dans le livre. Comme si cela constituait l'éventail des attitudes possibles, existantes. Or cet éventail est faux. Je connais une part non négligeable de ces jeunes qui se rendent au Chiapas — chaque année, en petit nombre. Beaucoup passent par des formations que nous donnons, un week-end chaque printemps. Ils ne sont ni naïfs, ni inconséquents. Ils sont préparés par nous, d'une part : ils savent quelles consignes de sécurité sont non-négociables dans la situation actuelle – fluctuante, mais justement, s'ils partent quelques années après avoir effectué leur préparation, on ré-organise un coup de fil pour les mettre à jour. Ils savent en tout cas, tous, depuis des décennies, qu'on ne part pas en milieu de journée pour un trajet San Cristóbal–La Realidad. Jamais. Si tu es incapable de faire tes préparatifs la veille et te réveiller à 4h30, tu ne pars pas. Parce que sinon, on se retrouve évidemment à cours de transport au moment de chercher une correspondance au milieu du trajet. Ils savent aussi se renseigner efficacement sur un trajet (oui, à un pâté de maison près pour trouver les bons transports collectif, qui non seulement vont au bon endroit, mais sont aussi gérés par des personnes non-hostiles). Ils savent qu'on ne va ni chercher des informations au Revolución, ni surtout s'y épancher sur ses projets. C'est un bar. Nous le leur disons ; moi, je le leur dis. Au Revo, il y a potentiellement des mouchards. Vas prendre un verre où tu veux, mais quand tu es en ville, dans les bars, bouche cousue, tu joues au touriste naïf, tu joues les personnages de Neige Sinno.

Mais surtout, ces jeunes qui partent au Chiapas, ils n'ont pas besoin de nous et de nos préparations pour être loin au-dessus de tout cela. Si je les voyais arriver avec l'idée d'apporter un paquet de livres à Marcos, je… je ne sais pas ce que je ferais. Rien d'approchant ne s'est jamais produit. Certains viennent après avoir beaucoup lu et étudié le mouvement, et avec l'envie d'en savoir plus, d'autres ont une grande expérience de l'organisation autonome et viennent plutôt chercher auprès de nous les repères qui leur manquent sur l'histoire, le système politique et le rapport de force au Mexique.

Vous me direz, je suis une lectrice difficile. Mais je suis aussi une lectrice idéale : celle qui réagi aux premiers frémissements, celle dont la tension monte au moment où elle lit que les deux personnagettes quittent la ville en fin de matinée pour se rendre à La Realidad, celle qui saisit le premier indice et pense : « Mais quelles connes ! » Et politiquement, je suis celle qui juge que c'est vraiment une erreur de donner une telle notoriété à toute cette histoire sous cette forme, comme si elle était représentative de la jeunesse qu'un élan pousse à la rencontre des zapatistes.

Tout un public, peut-être presque tout le monde, a envie de croire que les jeunes qui partent au Chiapas présentent le degré d'incompétence et de légèreté que leur prête Neige Sinno, et que leur discours, leurs idées, leurs proposition au retour ne méritent pas d'être écoutées – ils sont idéalistes, n'ont de toute façon sans doute rien compris. Le mépris pour la jeunesse est déjà grand dans nos sociétés ; la parole des jeunes est au mieux l'objet de condescendance. Le désaveu envers une gauche altermondialiste est une barrière supplémentaire. Alors tout ça ensemble, c'est un obstacle important à faire entendre de manière fructueuse, ici, l'expérience de ceux qui sont allés jusque là-bas. Dans ce contexte, renforcer ces préjugés est un problème, et je ne remercie pas l'autrice. Par ailleurs, la répartition des rôles pose un problème de représentation genrée : deux filles qui ne savent rien cherchent le Grand Homme Héroïque. Vraiment ?

J'ai plutôt confiance dans l'autrice pour être une alliée. C'est pourquoi je qualifie ces problèmes d'« erreur » et pas « trait venimeux ». Pourtant, non seulement elle n'aide pas à comprendre quoi que ce soit, mais elle discrédite une bonne partie de ceux qui pourraient aider un éventuel lecteur non-spécialiste à comprendre le Chiapas et le mouvement zapatiste. Pourquoi cela ? Est-ce que c'est l'écueil autobiographique : est-ce qu'elles ont vraiment existé ? Ou est-ce qu'elles sont l'image au miroir déformant d'une sévérité excessive envers de jeunes personnes appartenant à un passé mal-aimé, repeintes en voyageuses les plus naïves de l'histoire de tous les réseaux de solidarité ? D'ailleurs, elles ne sont pas dans les réseaux, et elles ne trouvent pas non plus à les rencontrer : elles ne vont pas voir ceux qui sont vraiment en lien, pas au CIDECI, pas au centre des droits humains, pas dans les hébergements solidaires de volontaires qui sont impliqués dans des projets, dans des communautés. Et du reste, les zapatistes eux-mêmes ne semblent pas vraiment les intéresser, juste leur Grand Homme Médiatique Visible, auquel le mouvement zapatiste se résume pour les personnages du roman. Marcos, celui qui, dans le vrai monde, finira par décider de tuer son personnage par ras-le-bol de cette fixette sur lui au détriment de… de tout, en fait, de tout le mouvement collectif, ses constructions, ses propositions politiques… Ou est-ce une manière d'avertir le lecteur, un faire-valoir pour lui proposer plutôt la démarche décrite dans la dernière partie du livre ? Si c'est le cas, de mon point de vue, le dommage est disproportionné. Car je crois que faire advenir ces personnages naïves, les plus individualisées et fortes de l'ouvrage en réalité, c'est un geste efficace, une action, et que cette action est contre-productive.

Par certains aspects, elles ressemblent pourtant à une certaine jeunesse voyageuse au Mexique : celle qui collecte des contes, qui voyage en jouant de la musique – la Maga qui ne veut pas entendre un refus, qui s'obstine à vouloir apprendre des techniques de travail du métal, celle-là me parle. Oui, j'ai déjà rencontré des jeunes qui proposaient des spectacles de cirque en itinérance, au Mexique. Et ils venaient solliciter les autorités zapatistes, dans un caracol, de les accepter dans les villages de leur zone. Pas de culte des Grands Hommes. Pas de naïveté crasse. Juste l'envie de porter leur projet aussi dans des communautés zapatistes, pour le plaisir de rencontrer les gens, et d'en tirer des éléments d'expérience, de compréhension. Sûr qu'ils n'avaient pas tout vu du monde, qu'il y aurait des malentendus, des difficultés – ils n'avaient par exemple pas bien pris en compte le temps nécessaire à la décision et à cette autorisation, ce qui risquait de faire échouer leur initiative. Le voilà, le degré de naïveté usuelle que l'on rencontre chez les jeunes voyageurs au Chiapas.

Si vous avez lu La Realidad, que je vous ai convaincus que le livre vous tendait un faux miroir au moins sur ce point, et que vous voulez vous faire une meilleure idée de la faune qui voyage, passe, repasse ou séjourne dans le halo des zapatistes, je dirais qu'il est compris dans une large fourchette entre, d'un côté, les touristes venus visiter des sites mayas, acheter de l'artisanat en admirant l'architecture coloniale de San Cristóbal, et dont certains ont le projet inassouvi, une aspiration jamais mise en acte à connaître mieux le mouvement zapatiste – peut-être parce qu'ils savent, eux, qu'ils vont devoir apprendre vraiment l'espagnol avant de pouvoir espérer quoi que ce soit – ou juste l'envie de se gargariser de leur nom avec les regards entendus de ceux qui n'y entendent rien ; à l'autre extrémité, celleux qui s'engagent, s'installent, travaillent durant des années au centre des droits humains, restent actifs toute leur vie dans des réseaux de solidarité internationale, documentent dans des mondes plus institutionnels pour les uns, plus autonomes pour les autres, et qui sont sans doute aujourd'hui les meilleurs connaisseurs du mouvement et de ses circonstances spécifiques. Au milieu, des journalistes internationaux qui se font guider pour essayer d'y comprendre quelque chose bien qu'ils passent toujours trop vite, ou encore les jeunes que nous préparons chaque printemps, ou les camarades circassiens que je mentionnais plus haut. Et dans tout ce panel, voyez-vous, les plus jeunes ne sont pas les moins informés.

* * *

La partie centrale du livre, sur les traces d'Antonin Artaud, m'a ennuyée. On peut dire que c'est chacun son goût : peut-être que vous adorez Artaud, ou au moins que vous avez une appétence pour les hommes du monde intellectuel privilégié du 20e siècle qui étaient un peu fous, mais dont le statut conférait à cette folie le goût de l'intéressant. Moi, non. J'aimerais qu'on traite toutes les folies avec respect, qu'on apaise celles qui font souffrir, qu'on fasse place aux autres, qu'on n'en aiguise aucune par la cruauté sociale. La graine de folie qui condamne certains SDF à se perdre jusqu'au bout de la détresse humaine, mais qui fait trait de pensée génial chez d'autre, ça m'évoque des souvenirs gênés d'hypokhâgne – et pourtant, j'étais bonne pâte et intéressée à tout, en hypokhâgne, curieuse de découvrir, sans cesse en ébullition, l'impression que le monde de la pensée s'ouvrait à moi. Mais Artaud, franchement, quoiqu'à la mode, et même si les gens en parlaient comme d'un truc intéressant, pour moi, ça n'a jamais pris ; j'étais bloquée par la sociologie, je pense.

Plus près de notre sujet zapatiste et actuel : toute cette partie centrale du livre, ce n'est pas mon Mexique. Je ne veux pas dire seulement que je n'ai pas pris de peyotl ou que la Huasteca n'a pas été mon terrain de jeu. C'est vrai aussi. Mais surtout, le Mexique m'intéresse, existe à mon cœur et à mes pensées pour ce qu'il est, du moins ce que je parviens à en saisir avec un vrai effort. Or toute cette partie centrale de l'ouvrage, pourtant écrite par une autrice qui vit au Mexique, et qui a forcément vécu des formes de rencontre là-bas, dit toujours très, très peu des régions décrites. C'est encore focus sur Artaud et ses projections de lui-même devant un décor qui pourrait tout autant être de carton-pâte. Vraiment, pour lire toute ces pages, espérons qu'Artaud vous intéresse, ou au moins le paradigme qu'il donne d'un certain rapport au monde – en revanche, ce monde lui-même, le Mexique, ses habitants dans leur diversité et leurs oppositions, les combats de certains, les communautés indigènes, les bourgs métis, les élites même pas métis… nada, rien, zéro. Les paysages sont évoqués. Rien d'autre.

* * *

Et puis enfin arrivent les dernières dizaines de pages. La narratrice la plus proche de nous, celle d'il y a quelques années, n'est plus une jeunette inconsciente, et elle va enfin se rendre vraiment en territoire zapatiste, où, on l'espère, elle rencontrera des gens – même si on ne peut pas en attendre un reportage, ni même un témoignage centré sur la lutte des femmes zapatistes.

Elle voyage à l'occasion de l'escuelita zapatista, puis d'une rencontre de femmes, dans un groupe de personnes solidaires, un bus affrété de Morelia (Michoacan) à Morelia (caracol zapatiste proche d'Altamirano, au Chiapas). Et là, je dois dire, mon espoir de lectrice renaît : je reconnais une expérience représentative. Elle vaut ce qu'elle vaut, je ne sais pas si j'en aurais fait un roman (d'ailleurs, l'autrice non plus n'a pas fait un roman de cette seule expérience, seulement une sorte de long épilogue), mais enfin, c'est une parcelle d'existence, des expériences partagées par un certain nombre de personnes. On espère donc une forme de rencontre. La surface de l'escuelita me semble joliment rendue. Aucun élément du contenu, de l'organisation ou de la parole politique des zapatistes, mais une tranche de vie, et quelques éléments de l'organisation en acte. Du reste, je ressens des affinités avec cette narratrice qui se rend à un évènement zapatiste avec son enfant de deux ans, et avec l'expérience qui en découle – je n'y reconnais pas tout de moi, mais des éléments de camaraderie que j'aurais plaisir à partager autour d'un arroz con leche ou d'un de ces cafés de communauté qui me convient très bien, et qui n'est pas tout à fait ce que nous appelons du café.

De la rencontre des femmes en particulier sont énoncés quelques éléments, de l'ordre de ce qu'on trouve dans les témoignages vidéo en ligne, mais avec de l'épaisseur, le rendu d'une expérience vivante, humaine, et une voix dans laquelle je me reconnais parfois – quoique je dois avoir des amis français moins critiques que la narratrice, et je ne ressens pas le besoin de défendre si fort le fait qu'en une seule rencontre, on ne soit pas arrivées à des solutions pour améliorer l'ensemble de la situation des violences faites aux femmes. Elle dit la rencontre des femmes : on s'y sent plus en sécurité que partout ailleurs au Mexique, qu'on y rencontre plus d'extérieures venues assister à l'évènement que de zapatistes qui y ont invité (je ne crois néanmoins toujours pas que ces extérieurs, souvent jeunes, soient des Maga ou des Netcha du début de l'ouvrage), il y a des propositions auxquelles on ne comprend rien et d'autres auxquelles on adhère, parfois on est levée tôt, et on se demande pourquoi, d'autant qu'il fait froid ; les prises de parole et partages en assemblées sont longues et pas toutes également pertinentes, et puis il existe chez certaines une volonté, l'espoir idéalisant envers les zapatistes qu'elles aient toutes les réponses à tous les problèmes — spoiler : non.

Et donc, figurez-vous, si on demande au débotté à une grand-mère zapatiste, comme ça, ce qui est fait dans tout le mouvement — des centaines de milliers de personnes, réparties de manière discontinue sur un territoire de l'ordre de celui de la Belgique, organisées par zones, et en commissions thématiques de travail, des gens qui se forment, qui réfléchissent, qui s'engagent les unes sur un sujet, les autres sur un autre… –- donc parmi tout ceux-là, on prend une grand-mère au hasard, et on lui demande ce qui est fait dans leur mouvement contre les agressions sexuelles commises sur les enfants, elle répond… ben rien de pertinent. Ouaip. Et franchement, là, je dois dire que j'y crois : moi aussi, j'ai déjà tenté de poser certaines questions du même ordre. Tu es avec le responsable du campamento à La Realidad, imaginons – oui, oui, le même village de La Realidad qui donne son titre au bouquin ; sauf que ce serait un lieu réel avec ses habitants, ses conflits, ses problèmes, les chevaux qu'il ne faut pas laver plus haut dans la pente, sinon cela salit l'eau qui arrive au village, et aussi sa route qui va de San Quintin à Las Margaritas, les militaires qui passent sur cette route, les collines environnantes, le système de « radio » de collines en collines, le profil de ces collines boisées dans le matin ou la nuit tombante, le brouillard qui y languit, la rivière qui coule dans la vallée, entre le campamento et la nouvelle école construite après l'assassinat de Galeano, la fraîcheur de cette eau dans la chaleur humide de l'air, car on est en terres chaudes, c'est-à-dire de faible altitude, et puis encore l'embranchement à angle droit vers le caracol, juste derrière le campamento, les femmes qui apportent volontiers les tortillas, qui tournent le moulin à maïs, qui apprennent avec plaisir à faire les pizzas ou les crêpes, pour la joie, pour le moment partagé, et aussi pour évaluer si ça marche aussi bien sur un comal que dans une crêpière, parce qu'elles montent une cantine coopérative et ce serait amusant de proposer parfois des plats plus inhabituels que les tamales, la sopita avec des nouilles dedans, le pollo, et le reste ; elles ont aussi un collectif d'élevage bovin, en non-mixité pour s'obliger à apprendre les gestes traditionnellement masculins de la gestion du troupeau ; et puis il y a les jeunes qui ont monté un groupe de musique… je m'arrête là, à un centième, un millième de ce qu'on pourrait dire, sans même trop chercher, de ce lieu qui est un vrai lieu, pas juste un titre de livre qui sonne bien pour questionner en même temps le rapport inaccessible au monde. Et n'imaginez pas que je suis une personne exceptionnelle, une grande connaisseuse de La Realidad en particulier. Des gens comme moi, qui à un titre ou un autre y ont séjourné, suffisamment pour pouvoir, dans un seul souffle même et sans recherches supplémentaires, donner à ce lieu et ceux qui le font vivre une épaisseur, une consistance, une réalité, il y en a des milliers.

Mais donc moi aussi, j'ai déjà essayé la question random au compañero random : Esteban, toi, responsable du campamento de La Realidad, tu en sais quoi des personnes LGBT chez les zapatistes ? Ben il n'en savait rien, Esteban. Il a dit qu'ils n'avaient pas de problème avec ça, mais que dans leur village, à La Realidad, il n'y en avait pas eu jusqu'ici, de LGBT… Est-ce que j'y crois ? Je crois en sa bonne foi, au moment où il me le dit. Que vraiment, il n'est pas au courant que les quelques personnes concernées (il y en a forcément, statistiquement, sur un village de quelques centaines d'âmes), elles se sont senties plus à l'aise à partir en ville, ou dans des bourgs plus gros, et que lui, il ne s'est pas posé la question. Est-ce que pour autant ça résume la position des zapatistes ? (Donc les centaines de milliers de personnes, sur un territoire grand comme la Belg– enfin, je ne la refais pas, vous l'avez…) Ben non. Depuis des décennies, le mouvement zapatiste a produit de nombreux textes, a fait vivre des prises de positions claires pour les personnes que nous classerions dans le mouvement LGBTQIA+, et notamment celleux qui sont, dans leur langage, les otroas – des personnes trans, dirions-nous. Jusqu'à donner la place d'honneur, lors du voyage pour la Vie, leur grand voyage collectif vers l'Europe, à une zapatiste trans, Marijosé. Cela ne veut pas dire, évidemment, que tout est résolu en la matière. Mais cela veut dire que la réponse d'un compañero particulier, comme ça, sans préparation, elle ne vaut rien pour la connaissance de l'ensemble des réflexions et initiatives dans tout le mouvement. Ou plutôt, elle vaut comme chez nous, la réponse du premier venu, assis à une terrasse de café dans ma rue, sur l'ensemble des initiatives et réflexions portées dans toute la région parisienne sur telle ou telle thématique : il va falloir demander souvent et longtemps, à beaucoup de personnes différentes pour se faire une idée plus large du degré de conscience dans la société ; et puis si on veut vraiment savoir ce qui existe, ça vaudrait la peine d'aller voir celleux qui s'organisent sur cette question.

Les zapatistes indigènes maya ne sont pas plus interchangeables entre eux que nous et nos voisins. Ni omniscients, ni tous idiots. Et sur ce point, c'est en fait comme dans toutes les sociétés. Tout comme.

Mais puisqu'on se demande, donc, ce que les zapatistes ont bien pu faire pour prévenir les abus sexuels sur les enfants, je tente au passage quelques lignes hypothétiques, et qui pourraient être poursuivies si quelqu'un voulait travailler la question : Neige Sinno part du principe, sans doute juste, que l'inceste existe dans toutes les sociétés et tous les milieux sociaux ; néanmoins, on ne peut pas imaginer qu'il existe toujours et partout dans les mêmes proportions ; il y a des facteurs qui rendent possible l'agression, notamment l'injonction faite aux enfants d'obéir, l'étouffement de leur parole, la domination adulte en somme et sa forme patriarcale qui fait que les hommes (car ce sont presque toujours les hommes) savent qu'ils ont l'impunité. J'ajouterai que l'alcool semble être un facteur aggravant de toutes les affaires de violences intra-familiales, en particulier dans les contextes de destruction systémique de la dignité des personnes, ce dont le système colonial est un exemple par excellence. Que la femme zapatiste interrogée commence par citer l'interdiction de l'alcool comme protection ne me semble donc pas du tout idiot. Cela ne désamorce pas tout, mais par exemple on entend des témoignages parmi les zapatistes parlant d'une réduction drastique des viols, de l'ordre de 95 % (chiffre cité de mémoire). Sans minimiser la souffrance des victimes qui restent, si 19 agressions sur 20 sont évitées, c'est déjà une énorme réussite. Ensuite, la place faite aux enfants, la liberté qui leur est donnée petits ainsi que, surtout, l'éducation pensée comme un accompagnement plutôt qu'une imposition autoritaire, et puis la voix qui leur est accordée, y compris en assemblée, dès avant l'adolescence – et le pendant de cela, qui est que de très jeunes adultes se retrouvent en position d'autorité… tout cela me parle d'un travail contre l'adultisme. Donc ces démarches s'inscrivent, directement ou indirectement, dans un travail contre les facteurs structurels de l'inceste. L'entraide au-delà de la famille nucléaire, celle que la narratrice expérimente lors de l'escuelita est aussi une réponse : ne pas fabriquer des adultes à bout, des adultes poussés dans les derniers retranchements, ne pas tester quels monstres ils deviennent quand ils n'en peuvent plus. Car oui, on co-fabrique les agresseurs : cela ne les excuse pas, car on peut aussi souffrir sans devenir agresseur ; cela n'explique que très partiellement, puisque certains semblent basculer dans l'agression alors même qu'ils ne sont pas visiblement écrasés par les circonstances ; parfois on a l'impression qu'ils profitent juste de leur impunité, sans comprendre d'où vient la pulsion destructrice en premier lieu. Mais c'est tout de même un facteur à prendre en compte : si on fait en sorte que tout le monde aille mieux dans sa dignité et sa capacité d'action sur sa vie, on diminue les cas de devenir-monstre, et les occurrences de passages à l'acte.

Évidemment, je n'ai aucune raison de prétendre que les zapatistes ont trouvé la solution à tous les problèmes de la Terre, ni que l'inceste aurait chez eux disparu. Je ne veux insulter personne, et surtout pas nier la possibilité qu'il existe des victimes se débattant à l'instant présent, y compris en contexte zapatiste, avec ce qu'ils ou elles ont subi. Mais si l'on s'interroge sur le chemin collectif, ce que les zapatistes font pour protéger leurs fils et leurs filles, je dirais qu'il faut a minima mentionner ces pistes-là. Puis, si l'on veut aller au-delà des présupposés des uns et des autres (par exemple les miens : que tout système d'oppression crée de l'impunité et que les crimes y prolifèrent, tandis qu'un groupe qui travaille à préserver la dignité de chacun protège mieux ses membres des potentiels agresseurs, en même temps qu'il fabrique aussi moins d'adultes agresseurs), il faudrait travailler : aller sérieusement essayer de mesurer la fréquence de crimes si caché qu'il est difficile de les quantifier, mais tout de même essayer, ne serait-ce que pour documenter, là-bas comme ailleurs, ce qui marche ou ne marche pas, et pouvoir avancer un peu plus éclairés, s'inspirer des avancées qui fonctionnent…

En fin d'ouvrage, Neige Sinno nous livre enfin ce qui a constitué pour moi un micro-séisme de révélation politique. De retour de la rencontre des femmes organisée par les zapatistes, elle parle d'une promesse, que chacune fasse ce qu'elle peut faire pour lutter, pour protéger nos fils et nos filles. Pour elle, ce sera écrire un livre. On le comprend, elle écrira Triste Tigre. Et alors là, pardon, mais toutes les circonvolutions, les solutions qui n'ont pas été trouvées, s'effacent devant cet élément… la rencontre suscitée par les femmes zapatistes, ces partages-là, ont suscité entre autre – entre mille autres actions puisées à l'énergie partagée là-bas, à la résolution qui s'y est affermie – Triste Tigre, le bouleversement de la scène littéraire française autour de l'inceste. Excusez du peu. Je pense bien que ce livre, on ne le doit pas aux zapatistes, que sa gestation est plus longue, rendue possible par la genèse d'une écrivaine dans son rapport à la littérature, au travail de reconstruction de celle qui avait été victime d'inceste – mais imaginer que la rencontre des femmes, l'impulsion de ce moment-là a contribué à le déclencher, cela jette une lumière essentielle sur la fonction de ces rencontres et ce qu'on peut en espérer. J'ai participé à de telles rencontres. Peut-être ai-je croisé Neige Sinno sans le savoir. J'ai conscience de la force qui s'en dégage. Plus encore, en préparant et en incitant d'autres que moi à s'y rendre également, je mise souvent sur ce qu'une rencontre avec le mouvement zapatiste peut produire dans les parcours : l'avancée dans la réflexion sur un monde faisant place à de nombreux mondes, le degré de conviction enracinée au plus profond, de motivation pour construire de nouvelles propositions. Je ne devrais donc pas être surprise. Dans un jeu de dominos, sur le mode indirect, je sais bien, j'espère bien ces mises en mouvement. Et pourtant, là, je suis étonnée. Qu'une de ces rencontres ait pu avoir pour répercussion directe l'écriture de Triste Tigre, ait pu percuter si frontalement la scène littéraire et intellectuelle française si loin du monde autonome ou des réflexions politiques zapatistes, je ne l'aurais pas pensé – et bien sûr, percuter dans un geste fructueux, qui bouscule la parole sur l'inceste, qui mette en mouvement les cadres de pensée et de parole, et qui vient changer quelque chose au monde dans lequel grandissent nos enfants ; restreindre le champ d'action des agresseurs, augmenter celui de leurs victimes dont on souhaite même qu'un jour, elles aient la possibilité de se protéger, de trouver alliées et une protection si efficace, si évidente qu'elles ne deviennent pas victimes.

* * *

Un ami me rappelle, a posteriori, que La Realidad a été écrit avant Triste Tigre, mais qu'il n'a dans un premier temps pas trouvé d'éditeur. Puis est venue la sortie fracassante, l'ouvrage à succès. Et c'est à la suite de cette consécration que le manuscrit antérieur a pu être accepté et publié. Je m'imagine de manière générale que la publication ou non d'un roman est une affaire de chance plus que de qualité. Les éditeurs eux-mêmes disent qu'ils ne peuvent pas lire tous les manuscrits sous lesquels ils sont ensevelis. On a mille témoignages de grands auteurs commençant par voir leur manuscrit refusé 30 ou 40 fois avant qu'il ne trouve sa voie. Mais dans ce cas particulier, je dirais qu'effectivement, Triste Tigre, que j'avais laissé passer à l'époque mais que j'ai été convaincue de lire récemment, en le retrouvant relié de manière inattendu à mes amitiés politiques chiapanèques, a une puissance non seulement thématique mais littéraire autrement plus forte. Donc en guise de conclusion : allez lire Triste Tigre. Et écoutez vos amis, camarades, connaissances qui sont allés au Chiapas et tentent de vous en dire quelque chose.

Ma' Jlumal A.

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01.06.2026 à 12:06

De la guerre en Amérique

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Un lundisoir avec Catherine Hass

- 1er juin / , , ,
Texte intégral (4792 mots)

Quelle est la doctrine de guerre de Trump ? En a-t-il d'ailleurs une ? Peut-on la comprendre à partir de celle de l'administration Bush ? Voire même à partir du Vom Kriege (De la guerre) de Carl von Clausewitz, le livre qui a structuré la pensée de la guerre révolutionnaire marxiste autant que celle des états-majors de la bourgeoisie occidentale ? Les guerres sont-elles toujours subordonnées à une politique ? Mais si c'est le cas, n'y a-t-il pas autant de guerres que de manières de faire de la politique ? Pour répondre à ces questions, nous recevons Catherine Hass à propos de son livre Aujourd'hui la guerre, paru en 2019, dont la finesse des analyses a pris toute sa pertinence ces derniers temps entre le génocide à Gaza, les dévastations du Soudan, les opérations de pure prédation et le retour des guerres de haute intensité entre superpuissances de l'Ukraine à l'Iran.

À voir lundi 1er juin à partir de 20h

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Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

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Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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01.06.2026 à 12:06

En finir avec le déni

dev

de Marc Joly & Christian Savestre [Note de lecture]

- 1er juin / , , ,
Texte intégral (3341 mots)

« Déni de la réalité loc. nom. (Psychanal.) : Refus de reconnaître une réalité dont la perception est pénible pour le sujet qui la place hors du champ de la conscience. » C'est une des propositions de mon dico pour « déni ». Dès lors, En finir avec le déni, comme le revendique le titre du livre éponyme de Marc Joly & Christian Savestre récemment paru chez Anamosa, me semble représenter un « vaste programme », comme l'avait dit, raconte-t-on, de Gaulle commentant un cri provenant de la foule massée sur son passage : « Mort aux cons ! » Non que je conteste en quoi que ce soit la nécessité ici affirmée, mais cela me paraît un chouïa volontariste, à l'heure où, toustes autant que nous sommes, nous nous retrouvons souvent à pratiquer ce refus, à coup de « je sais bien mais quand même », à propos de l'usage des smartphones, par exemple. Pour autant, et comme l'ont très bien montré deux excellents articles récents de Brice Costa (parus sur lundi matin) à propos de ces dispositifs asservissants [1], il ne s'agit pas de s'en remettre à une soi-disant responsabilité individuelle de leurs usagers lambdas.

[Voir notre entretien avec Marc Joly : Emmanuel Macron est-il un pervers narcissique ?]

Ce n'est évidemment pas ce que font les deux auteurs de ce très bon livre. Ils lèvent d'ailleurs l'équivoque qui pourrait naître du titre dès le premier chapitre de leur ouvrage, plus précisément dès la première section de ce chapitre intitulée : « Politique du déni pervers ». « Pour les psychologues, écrivent-ils, le déni est un mécanisme de défense, un aménagement psychique qui aide à supporter une contradiction interne ou une effraction externe, à surmonter une rupture brutale de la continuité et de l'intégrité cohésives du moi. Il revêt nécessairement une dimension interactive, soit que son organisation même repose sur autrui, ce qui est le propre des dénis pervers ; soit qu'il détermine une certain type de relation à l'objet, ce qui vaut pour tous les dénis. » Je reprends ici l'exemple des smartphones : je sais bien que leur fabrication requiert différentes matières premières dont l'extraction engendre à la fois des dégâts écologiques et des catastrophes « humanitaires [2] » – voir, entre autres, la situation à l'est du Congo (RDC). Je sais bien que leur commercialisation enrichit les firmes qui se sont révélées, ces dernières années, les meilleures alliées de ce qu'il y a de pire comme néofascistes sur la planète – voir, entre autres là aussi, le soutien de la « tech » à Trump et consorts. Je sais bien que leur usage nous transforme à notre tour en un gigantesque gisement de datas – dont les mêmes firmes tirent des profits faramineux. Je sais bien encore que cet usage généralisé rend possible une surveillance policière tout aussi généralisée – y compris des réfractaires au smartphone, lesquelleux deviennent suspects d'office – un dispositif diabolique dont n'aurait osé rêver aucune dictature d'avant la « révolution de l'information et de la communication ». Je sais bien enfin que plus le flux d'information augmente, moins je comprends quoi que ce soit au monde qui m'entoure et, du même mouvement, plus je communique et moins j'ai de monde, je veux dire, plus je m'enfonce dans une solitude surpeuplée. Je sais bien mais quand même… On comprend que j'use du déni afin de « surmonter une rupture brutale de la continuité et de l'intégrité cohésive du moi ». Je reconnais qu'il n'est pas simple de se dépêtrer des rets du capital (pour résumer). En l'occurrence, sur le smartphone, je renvoie de nouveau aux articles déjà cités de Brice Costa qui, s'il ne propose pas de solution magique afin de s'en débarrasser, propose tout de même quelques pistes de réflexion afin, peut-être, de commencer à réfléchir ensemble à des voies d'émancipation possibles (oui, je sais, c'est flou, mais on parle d'un gros loup, là).

Cela dit, le livre est plutôt consacré au déni « pervers » : « Le déni pervers, écrivent les auteurs, comme mécanisme de défense psychique et comme technique de domination, est le trait le plus caractéristique d'une oligarchie qui, pour perpétuer ses privilèges, doit détruire l'esprit et la réalité des sociétés démocratiques et libérales dont elle procède. » Je ne suis pas tout à fait sûr d'être d'accord avec la fin de cette phrase – sur « l'esprit et la réalité », etc. Par contre, le début me semble marqué au coin du bon sens. Mécanisme de défense psychique : on pourrait dire, par exemple, que les horreurs infligées à leurs ennemis par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale (tapis de bombes incendiaires sur les grandes villes allemandes et japonaises, bombardements nucléaires d'Hiroshima et Nagasaki [3] » où, à partir du scandale des « Pentagon Papers » qui éclata au début des années 1970, Hannah Arendt analyse comment les politiciens américains mentaient grossièrement sur la conduite de la guerre du Vietnam, elle dit en substance qu'à force de raconter des mensonges, ils avaient fini par y croire – et qu'il est impossible, en général, de mentir longtemps sans croire à ses mensonges. C'est ainsi que j'interprète cette notion de défense psychique. Quant au mécanisme de domination, si je comprends bien, il fonctionne en deux temps. L'apprenti tyran doit tout d'abord se convaincre lui-même qu'il « le vaut bien » – ou, si l'on préfère d'autres termes, l'aspirant à la haute fonction publique, à la carrière politique ou aux fonctions de direction dans le privé, doit être convaincu de sa légitimité : il existe pour cela de « grandes écoles » spécialisées, auxquelles, de surcroît, on accède par concours, ce qui signifie bien que les heureux élus sont meilleurs que les autres dès leur entrée dans la carrière – et ils le seront – convaincus d'être les meilleurs – encore plus après quelques années de « brillantes » études, lorsqu'ils rejoindront des postes « en vue ». On comprend ici, qu'« en même temps », tous les autres, celleux qui ne brillent pas et qu'on ne voit pas, sont des nuls, ou à peu près. Que c'est leur faute, z'avaient qu'à « traverser la rue » et « mettre une cravate ». Bref, il y a « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (ces derniers coûtant « un pognon de dingue », en plus). Ça vous rappelle quelque chose – quelqu'un ? Oui, forcément, sauf si vous débarquez d'une autre planète. Un portrait en triple exemplaire de Macron, façon photomaton, portant des lunettes bleutées d'aviateur américain, figure sur la première de couverture de ce livre. Un ex du même portrait est reproduit, à l'envers, sur le revers de la quatrième de couv, laquelle montre également une effigie du même PDG de la start-up nation, traitée, celle-là, sous la forme d'un pion (ou peut-être plutôt d'un cavalier ?) de jeu d'échecs. Ultime facétie, on a reproduit sur la face intérieure blanche de la première de couverture un autographe : « Merci beaucoup pour cet achat ! », de l'encore même « Emmanuel Macron ». Car, si les auteurs abordent plusieurs terrains d'exercice du déni pervers par les classes dirigeantes dans leur premier chapitre : « Vous avez dit déni ? » où ils cherchent à en donner une définition claire et distincte – l'après 7-Octobre (Gaza), les procès en antisémitisme, le retour en force du suprémacisme, le chaos climatique, la finance prédatrice, la masculinité toxique… – leur attaque vise clairement, sinon Emmanuel Macron ad hominem, du moins sa personne – au sens de persona –, le personnage public tel qu'il se pavane devant nous sous les feux de la rampe, sunlights d'autant plus puissants qu'ils sont là aussi pour occulter certaines zones vouées à demeurer dans l'ombre. C'est qu'il a des choses à cacher concernant ses intérêts financiers et sa fortune personnelle, qu'il n'a pas cru devoir exposer en pleine lumière à partir du moment où il a décidé de faire de la politique après avoir fait de la banque… Je ne rentrerai pas ici dans les détails, c'est assez complexe et il faut vraiment prendre du temps pour se plonger dans le chapitre II qui traite du parcours dans la finance de ce « Mozart de l'opacité ». Marc Joly, sociologue spécialiste de la perversion narcissique, avait publié en 2024 chez le même éditeur Anamosa La Pensée perverse au pouvoir, qui traitait déjà du « cas » Macron [4]. Il s'appuyait « sur les plus grandes théories sociologiques et psychanalytiques pour explorer le mode de fonctionnement et la structure mentale du président. Un portrait au vitriol aussi féroce que lucide [5] ». Ici, il s'est associé avec Christian Savestre qui est un journaliste spécialiste de l'évasion fiscale et des cabinets d'audit et de stratégie, et qui, je pense, est à l'origine de l'essentiel de ce chapitre II, lequel montre que selon toute vraisemblance, le candidat Macron n'a absolument pas respecté les règles de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HAVT) instaurée après l'affaire Cahuzac, ce ministre du Budget de François Hollande pris en flagrant délit de fraude fiscale – des règles pourtant bien peu contraignantes, au point que nos auteurs titrent un encadré à ce sujet « Une farce légale : HAVT et transparence présidentielle ». Bref. Macron a fait des millions (c'était son job) puis de l'« optimisation fiscale » (également son job). Pourquoi ne l'a-t-il jamais déclaré ? probablement qu'il avait peur que l'État lui pique tout. Peut-être aussi que ça la foutait mal de s'étaler multimillionnaire pour un prétendant à la magistrature suprême qui avait sorti en guise de programme un livre titré Révolution [6] (XO éditions, novembre 2016).

Le troisième chapitre est consacré à « La macronie, ou la prospérité du déni pervers ». Ici non plus, je ne commenterai pas longuement. Il suffira je pense de rappeler la séquence réforme des retraites-dissolution-refus d'appeler à Matignon une personnalité issue des rangs du NFP. Et ne parlons même pas de l'attitude de l'inénarrable Bayrou par rapport au scandale de « l'affaire Bétharram »… Et encore moins des petits arrangements entre amis PS-Lecornu dont le seul résultat tangible risque fort d'être l'accession du RN au pouvoir l'an prochain. Ce chapitre est tout aussi intéressant que les deux précédents. Cependant, ce serait une erreur de considérer que le livre est seulement une charge contre Macron et la macronie. Loin de là, il montre bien que les mœurs politiques du personnage et de son entourage sont emblématiques du fonctionnement d'un monde dont les auteurs nous disent que « tout se passe comme si nous assistions à [son] agonie, [le monde] du suprémacisme blanc masculin blanc à base capitaliste ». Or, poursuivent-ils,

Vivre le crépuscule d'un régime de domination, c'est devoir subir l'usage, par les groupes et individus qui en tiraient légitimement profit, des moyens les plus paradoxaux pour conjurer l'inévitable fin. Le prix dont il faut payer cette jouissance terminale ? Un risque de destruction généralisée. Le pire n'est pas impossible ; il semble en tout cas souhaité. Le mélange de victimisation et de terreur qui caractérise le discours antiféministe contemporain, l'invraisemblable déni du dérèglement climatique dans lequel se complaît Donald Trump [7]Drill, Baby, drill ! ») ; les renversements accusatoires auxquels procèdent systématiquement les groupes militants prosionistes [8] depuis le 7 octobre 2023 […] ; la résistance farouche des ultrariches à tout projet de taxation efficace du capital : tout cela sonne comme un chant du cygne. Tous ces éléments s'entremêlent et, parmi eux, Gaza pourrait bien être le point de jonction le plus sensible des contradictions occidentales. Que la solidarité inconditionnelle avec Israël soit devenue une question de vie et de de mort pour une partie des élites occidentales est tout sauf rassurant.

Gaza, chaos climatique, capitalisme financier prédateur, masculinité toxique : qu'il y ait là, pour résumer, autant de conséquences et de manifestations d'une même stratégie de domination, et que celle-ci vaille également comme mécanisme de défense, beaucoup, confusément, le ressentent. Le problème est le déni pervers. Ses ingrédients privilégiés sont, d'une part, la dissimulation ; de l'autre, une effusion de victimisation, de projection et de discrédit. Ses cibles principales sont, d'une part, l'intelligence créative et réflexive des minorités, des groupes et individus dominés ; de l'autre, le savoir objectif.

On aura compris que j'ai apprécié ce livre et que je recommande sa lecture qui nous aide à comprendre un peu mieux le fonctionnement psychique des dominants, qui à la fois s'inventent (et nous inventent) de jolies histoires (aujourd'hui, on dit souvent des « narratifs », le terme me laisse un peu circonspect) afin d'éviter de se voir et surtout de voir leurs actes tels qu'ils sont : criminels et, non contents d'apparaître ainsi blancs (c'est le cas de le dire) comme neige, projettent leurs pires turpitudes sur leurs ennemis (les dominés, pour aller vite). À la fin de cette note de lecture, je repense à ce livre de Sarah Schulman, Le conflit n'est pas une agression [9], dans lequel elle parlait déjà de ces mécanismes – et déjà aussi, entre autres, de Gaza, bien avant le 7 octobre…

Le samedi 30 mai 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.


[2] Bon, je ne devrais pas utiliser ce terme, d'où les guillemets. Disons plutôt : (sur)exploitation capitaliste des hommes, femmes et enfants, à la limite de l'esclavagisme.

[3] Ma référence là-dessus est Sven Lindqvist, Une histoire du bombardement, traduit du suédois par Cécilia Monteux et Marie-Ange Guillaume, La Découverte, 2012.][]->#_edn3]) étaient problématiques pour une conscience « civilisée » : ils visaient exclusivement des civils, justement. Donc, il fallut avoir recours à de bons vieux arguments du genre « la fin justifie les moyens », « c'était eux ou nous »… Dans « Du mensonge en politique[[Recueilli dans Hanna Arendt, Du Mensonge à la violence, traduit de l'anglais par Guy Durand, Le Livre de poche, 2020.

[4] Ce livre avait fait l'objet d'un entretien avec son auteur dans lundi soir, à retrouver par ici. Au passage, en consultant le site d'Anamosa, je m'aperçois que la couv. de ce premier opus consacré à notre pervers narcissique préféré – pardon, élu – comportait le même portrait photomaton en trois exemplaires, sauf que sur celui-là, Macron ne portait pas les fameuses lunettes d'aviateur…

[5] Extrait du commentaire de Anne, libraire à la Librairie de Paris, piqué sur le site d'Anamosa.

[6] Ce qui ne manque pas de sel, si l'on songe qu'en 2015, alors qu'il était encore ministre de Hollande, il avait déclaré : « il nous manque un roi », ajoutant ensuite : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort ».

[7] Las, s'il n'y avait que lui… Voir par exemple les déclarations du PDG de Total Énergies lors de l'AG des actionnaires vendredi 29 mai. Défendant son bilan – 4,96 milliards d'euros de bénéfices au 1er trimestre, en hausse de 51% sur un an – il a ajouté : « TotalEnergies n'a pas à s'excuser de réussir. » Et il a osé parler, entre autres, d'environnement… Si ça n'est pas du déni pervers, je ne sais pas ce que c'est.

[8] Comment ça les « groupes militants » ? Une bonne partie des États, de la classe politique et des médias mainstream occidentaux, me semble-t-il.

[9] Dont j'avais rendu compte également sur Antiopées.

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01.06.2026 à 12:06

La nuit du carrefour

dev

« Canal + et l'Empire Bolloré sont un cosmos » Nicolas Klotz

- 1er juin / , ,
Texte intégral (2634 mots)

Dans sa deuxième réponse aux signataires de Zapper Bolloré, parue dans Libération le 29 mai 2026, Maxime Saada rassure les techniciennes, techniciens : « Nous n'allons pas traquer des personnes qui ont besoin de leur travail pour vivre ».

Mais continuera de stigmatiser les affreux cinéastes (qui eux n'auraient pas besoin de travailler pour vivre) : « Mais il est vrai que je vais ajouter une nouvelle dimension aux dossiers que nous allons étudier et je ne veux pas m'en cacher. Cette dimension sera la suivante : quelle est la considération portée par les personnes à l'origine du projet vis-à-vis de Canal + ? ».

Canal + et l'Empire Bolloré sont un cosmos.

Un cosmos privé avec ses lois, ses règles, ses systèmes financiers, ses décideurs, ses actionnaires, ses trous noirs, ses anti-matières, ses satellites, ses drones, ses hommes de main, son empire cinématographique, audiovisuel, médiatique, ses plateformes, ses hommes politiques…

Nous, cinéastes, sommes juste des terriennes et des terriens qui tentent de filmer la vie telle qu'elle va et ne va pas.

Nous croyons au cinéma et à l'avenir de la démocratie, même si elle est aujourd'hui trouée de toutes part par l'agenda de ce cosmos néo-féodal.

Nous avons vu trop les films de Fritz Lang pour nous laisser berner par la propagande du Dr Mabuse.

En tant que terriennes et terriens, nous sommes collectivement aussi attaqué.es que le climat.

Et nous sommes pris.es de vertiges devant les ravages de l'IA dans ce monde de prédation en guerre perpétuelle, qui ne connait que la fuite en avant, justifie les génocides, admire la force brute des puissants qui vantent leurs chocs d'autorité, valorisent la peste brune de l'individualisme et de l'infantilisation de nos imaginaires.

Le langage de ce capitalisme de l'urgence a tellement corrompu les autres langages et les dialectes de notre démocratie, effacé nos histoires, dressé les un.e contre les autres, désespéré les vivants ; que l'immense majorité des femmes et des hommes sur cette terre ont perdu tout espoir parce qu'il est devenu LE langage universel des prédateurs.

Un langage sur-armé d'outils financiers capables de détruire sous nos yeux tous les autres langages.

Ça se voit dans les rues, dans les solitudes, dans la chasse aux immigré.es, dans l'écart génocidaire entre les ultra-riches et tous les autres ; un écart que les uns appellent « le talent », et les autres le néo-fascisme.

Dans ce monde-là, faire des images qui tenteraient d'échapper à cet immense réseau de camps de concentrations financiers et idéologiques, est devenu un défi héroïque.

Privé d'argent privé et peut-être bientôt du Centre National du Cinema crée par André Malraux en 1946, le cinéma est aujourd'hui face à ce défi là.

Avec un œil ouvert sur la catastrophe humaine et un œil fermé sur le monde à venir, dont nous ne voulons rien savoir.

Le cinéma qui vient, c'est l'ouverture de cet autre oeil, refermé de force sur le monde par les anciens tortionnaires, les Waffen SS et leurs dynasties financières.

Devant l'importance historique de ce moment que nous vivons, nous avons décidé de republier ici avec Lundimatin, notre tribune parue le 26 mai dernier dans le Club de Médiapart.


Nous pouvons remercier Maxime Saada d'avoir été aussi direct, à froid, quatre jours après la publication de la tribune Zapper Bolloré dans Libération.

Près de 4000 signataires supplémentaires depuis, dont quelques illustres cinéastes européens. Une plainte déposée par la Ligue des Droits de l'Homme et la CGT Spectacle. Peut-être le début d'un vaste mouvement fédérant cinéastes, écrivains et d'autres travailleurs et travailleuses du monde culturel.

La réjouissante puissance fédératrice de cette tribune solaire vient de ces paroles libérées jusqu'à présent étouffées par une partie importante de la profession. Autocensures, dénies, fausse naïveté, corporatismes fossiles, aveuglements volontaires, pragmatisme sans envergure, compromis qui n'en sont pas, cynisme économique.

Interrogations sur la volonté et le courage que le cinéma français aurait à s'engager contre l'agenda politique du principal actionnaire de Canal + qui diffuse sans complexes son projet « civilisationnel » a travers toute la société française.

Cette dépendance industrielle et financière est aujourd'hui si importante pour le cinéma français, que l'indifférence de la profession ne peut que provoquer un profond malaise cinématographique et politique.

Ce qui ouvre sur cette autre question : pourquoi est-ce qu'en 40 ans, le cinéma français n'a pas eu la volonté de penser et construire d'autres alternatives pour défendre, produire et distribuer des films plus libres, plus engagés, moins chers, plus inventifs ?

Le cinéma français est aujourd'hui engagé dans un carrefour historique qui l'obligera à prendre clairement position dans moins d'un an. C'est la première fois depuis le régime de Vichy que l'extrême droite pourrait accéder au pouvoir.

Beaucoup trop relativisent cette catastrophe en évaluant le degré d'emmerdements et de contorsions qu'il faudrait assumer pour justifier de cohabiter avec le fascisme.

Pourtant le cinéma français et européen a souvent raconté cette histoire, à travers de nombreux chefs-d'œuvres, parmi lesquels Le Silence de la mer, Les Cavaliers de l'Apocalypse, Allemagne Année Zéro, Les bourreaux meurent aussi, Nuit et Brouillard, L'Armée des Ombres, Un condamné à mort s'est échappé, Monsieur Klein, Les Damnés, Le Conformiste, Un temps pour aimer un temps pour mourir, Le Chagrin et la Pitié, Non-Réconcilies (seul la violence aide là ou la violence règne), Shoah, Histoire(s) du cinéma, En sursis, Images du monde et inscription de la guerre, Le Secret de Veronika Voss, Salo ou les 120 journées de Sodome, Aurelia Steiner (Melbourne, Vancouver)… Jusqu'à très récemment, le troublant et magnifique La Zone d'Interêt, en attendant avec impatience de découvrir Notre Salut d'Emmanuel Marre.

René Vauthier, Gillo Pontocorvo, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Pierre Melville, Vincente Minnelli, Roberto Rossellini, Jean Renoir, Fritz Lang, Alain Resnais, Joseph Losey, Luchino Visconti, Bernardo Bertolucci, Douglas Sirk, Marcel Ophuls, Robert Bresson, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, Claude Lanzmann, Jean-Luc Godard, Harun Farocki, Rainer Werner Fassbinder, Pier Paolo Pasolini, Marguerite Duras, Jonathan Glazer… Difficile de nier que la grandeur de leurs cinémas vient de leur engagement cinématographique, politique et générationnel.

Cela fait quand même doucement rigoler de voir l'acteur Gilles Lellouche incarner aujourd'hui Jean Moulin dans le film de Laszlo Nemes - portant le même chapeau que Jean-Louis Trintignant, le petit fasciste du Conformiste de Bertolucci - expliquer avec son réalisateur aux journalistes au festival de Cannes, du haut de cet orgueil un peu lâche qui frôle l'opportunisme, qu'ils n'étaient pas là pour commenter la politique française. Jean Moulin serait juste « un homme ordinaire », un héros solitaire, c'est-à-dire, au-dessus des partis, habité par un destin individuel. Mensonge pathétique.

Malheureusement je doute beaucoup que le cinéma « du centre », maladivement individualiste, soit capable de défendre d'autres valeurs que celles du statu quo s'il estime que ses intérêts privés ne sont pas immédiatement menacés. Même confronté aux discours et aux actions haineuses qui intoxiquent la société.

Pourtant, cette idée qu'il faudrait laisser faire les gens « responsables » a déjà été largement défaite par les réalités cauchemardesques qu'est devenu notre monde.

Le génocide à Gaza, les projets de capture des états par les interêts privés des entreprises du manifeste Palantir, la guerre civile pilotée par l'IA contre les personnes d'origines étrangères aux Etats-Unis, l'interdiction de plusieurs centaines de mots et d'expressions par l'administration Trump, la célébration d'une minute de silence pour un néo-nazi à l'Assemblée Nationale, le refus de nommer le salut nazi d'Elon Musk un salut nazi que pourtant les militant.es d'extrême droite du monde entier ont immédiatement applaudi, les anti-fascistes transformés en nouveaux fascistes, l'inversion de tant de valeurs démocratiques en leurs contraires. Les imaginaires toxiques de l'extrême droite sont déjà partout dans les médias.

A cet égard, Les Irresponsables (2024) et Le Temps des Salauds (2025) - les formidables livres de Johann Chapoutot et d'Hugues Jallon - abordent chacun à sa manière comment les puissances financières et notables allemandes, les banques, les politiques, les intellectuels, les médias de l'époque, ont mis leurs fortunes, leurs carrières, leurs postes, leurs privilèges, sous protection de l'extrême droite en 1930 contre l'arrivée d'une gauche qu'ils ont détruit en quelques mois ; et la récidive inquiétante dans les milieux financiers et intellectuels aujourd'hui en France.

Le cinéma, même français, ne peut pas vivre au-dessus du réel, dans un monde qui n'existe plus, en se déconnectant du sens de l'histoire et des grands bouleversements qui fracassent l'époque.

Et comme le réel, qui insuffle toutes les beautés et sa grandeur au cinéma, est constamment tordu et combattu par des récits conçus et fabriqués pour accompagner des agendas financiers, médiatiques ou politiques ; le cinéma perdrait son âme s'il n'était pas au rendez-vous.

D'ailleurs, quand on gratte un peu l‘exposition médiatique de sa luxueuse surface, malgré les masses financières considérables qui y circulent, le cinéma français aujourd'hui, ce sont des dizaines de milliers de précaires, des milliers de projets de films abandonnés chaque année, de carrières brisées, de vies gâchées, même souvent avant d'avoir commencé.

Une profession sous emprise, largement traumatisée et en déshérence par les viols et les coups portés par la brutalité du marché, qui lui a appris à accepter la brutalisation des conditions de travail dans lesquelles la majorité des films se font.

Une emprise qui tente d'étouffer particulièrement le cinéma d'auteur français, qui se réfugie dans les marges, le maquis de son recommencement.

Le grand aristocrate décadent du Puy du Fou et ses ami.es LR_RN_Reconquête diront que tous ces losers assisté.es n'ont qu'à changer de métier s'ils n'ont pas de « talent » ou traverser la rue pour trouver n'importe quel autre autre travail. Imaginons-nous un seul instant les ravages provoqués dans le cinéma français si Sébastien Chenu ou Charles Alloncle prenaient la tête du Ministère de la Culture ?

Depuis des mois, le RN annonce sans ambiguïté qu'une de ses priorités immédiates sera de démanteler le Centre National du Cinéma et de privatiser l'audiovisuel public.

En cas de victoire, qu'envisagerait l'empire Bolloré pour le cinéma français, qu'il tient dans sa main ? Pourrait-il échapper à son emprise ? Comme l'affirment de nombreux professionnels, contrairement aux écrivains qui ont quitté Grasset, Bolloré ne lâcherait pas le cinéma français parce qu'il représente une masse financière beaucoup plus considérable.

Est-ce dire que le cinéma français se considérerait trop riche pour se sentir concerné ?

Certains commentateurs s'étonnent qu'aucun « poids lourd » du cinéma français n'ait accepté de signer cette tribune, donc de figurer sur cette « black liste ». Faut-il s'en étonner ?

Le renouvellement du cinéma s'est toujours réalisé par les marges, jamais par le poids excessivement lourd et replié sur lui-même du centre, bien installé et repu, toujours prêt à collaborer avec les pouvoirs dominants de droite ou de droite extrême, n'est-ce pas ?

Après les 15 années destructrices du cycle Hollande - Macron, il faut le dire et le redire clairement, jamais le centre nous sauvera de l'extrême droite, des écocides, du cynisme libéral, de la déshumanisation, de l'avidité guerrière et paternaliste des prédateurs, de la destruction des services publics.

Godard disait au siècle dernier que c'était la marge qui faisait tenir les pages ensemble.

Comment imaginer que pris dans cet étau mortel qui se resserre sur lui, le cinéma français tout entier ne saisisse pas ce moment historique pour tourner cette grande page fissurée de toutes parts, en s'engageant sur un projet de refonte majeur de ses financements, et de sa magnifique et inspirante diversité ?

Avec cette question fondatrice : que serait le Centre National du Cinéma de la 6e République ?

Pourquoi « de la 6e République » ?

Parce qu'un projet d'une telle ambition ne pourrait ni se penser, ni s'organiser, sans un état profondément renouvelé avec une politique antifasciste très claire, et qui s'engagerait pour rendre aux services publics toutes leurs puissances économiques, égalitaires et démocratiques.

Un chantier qui associerait aux travailleuses et travailleurs du cinéma, des économistes, des juristes, des constitutionnalistes, des historiennes et historiens du cinéma, des philosophes, des écrivains, des chercheuses et chercheurs qui analysent les effets sociaux, politiques et humains des technologies, des sociologues, des fonctionnaires du CNC, des critiques de cinéma, des représentant.es de l'Assemblée Nationale.

L'histoire du cinéma, celle que nous connaissons, tout comme celle qui n'a pas encore été racontée, est une source inépuisable d'énergie, de désir, d'invention et de résistance.

En libérant nos paroles, Zapper Bolloré pourrait bien être le premier pas vers la création de la première grande action politique des cinéastes depuis la fondation de la Société des Réalisateurs de Films en mai 68.

Comme dirait une amie très chère : confiance, courage, guérison.

((Nicolas Klotz, cinéaste
Illustration : La nuit du carrefour Jean Renoir, 1936

Nicolas Klotz a réalisé avec Elisabeth Perceval de nombreux films parmi lesquels Paria, La blessure, La question humaine, Low Life, L'Héroïque Lande (la frontière brûle), Nous disons révolution, Cosmocide, Nouveau Monde !

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