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▸ Les 19 dernières parutions

21.10.2026 à 19:11

Émeutes, pillages et état d'urgence

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Premières leçons du 17 octobre Avec Eugénie Mérieau et Samuel Hayat

- 19 octobre / , , ,
Texte intégral (5124 mots)

Allons nous enfin quitter l'époque contemporaine ? C'est la question qu'est venu ouvrir avec fracas le soulèvement du 17 octobre. Pour discuter de cette journée, de ce qu'elle enseigne, appelle et peut-être présage, nous allons enchaîner les invitations et les discussions. Pour cette première, nous accueillons Eugénie Mérieau et Samuel Hayat. On discute de ce qui a fait événement et de pourquoi cet événement naît d'une époque, celle-là même que tout le monde veut quitter et pas seulement la GenZ. Comment la police s'est-elle retrouvée à ce point en déroute ? Pourquoi l'état d'urgence n'a-t-il pas encore été décrété ? Sommes-nous à l'aube d'un virage encore plus autoritaire du régime ou de sa dislocation finale ? En quoi le pillage doit-il être défendu contre ceux qui s'en désolidarisent ? Pourquoi faut-il soutenir ce que d'aucuns appellent la « casse » ? Allons-nous enfin devoir choisir entre apocalypse et révolution ?

Lire le très bon texte de Samuel Hayat, Rouvrir l'époque contemporaine.
00:00 Teaser - produire une lecture commune des évènements
03:23 Que signifie quitter l'époque contemporaine ?
07:35 Assumer l'évènement : ce n'est pas la police qui fait l'émeute
09:35 La vengeance des enfants
11:33 La décrédibilisation totale et symbolique de l'État de sa police
14:50 Impréparation et stratégie du chaos, comment l'un n'exclut pas l'autre
17:24 La police soutiendra-t-elle le régime Macron jusqu'au bout ?
26:42 L'hypothèse du passage à un régime ouvertement autoritaire
31:58 L'état d'urgence perlé et le déni libéral du caractère autoritaire du régime
36:52 Ce que dévoilent la répression policière et l'état d'urgence latent
38:38 17 octobre 2026 / 17 octobre 1961
45:59 Comment s'expliquer que l'émeute et le pillage se soient diffusés dans toutes les grandes villes de France en même temps ?
53:52 Le pillage comme pratique politique
1:05:55 Apocalypse ou révolution, l'alternative d'une génération

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Faire sauter Parcoursup - Bruno Andreotti

De mai 68 à octobre 26 - Ludivine Bantigny

Corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte - Sébastien Charbonnier

Le temps des promesses - Christian Ingrao

Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle

Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane

L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch

« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat

De la guerre en Amérique - Catherine Hass

Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard

Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni

« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay

Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand

Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD

L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau

Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet

Tempus - Laura Perrudin

Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault

Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault

Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau

Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo

Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul

Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard

La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj

Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher

Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi

Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer

Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel

Du nazisme quantique - Christian Ingrao

(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)

Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass

Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d'attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate

Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l'ère de l'IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l'ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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21.10.2026 à 14:38

Aujourd'hui, Tirana est une ville qui brûle...

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Comprendre le soulèvement albanais Julian Bejko

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (3925 mots)

Pour décrire la situation de l'Albanie (en révolte elle aussi), le sociologue Julian Bejko nous propose un analogie entre l'accaparement de l'espace commun albanais par les oligarques et le gouvernement Rama, et la réduction de la taille des humains dans le film Downsizing.

Le film d'Alexander Payne Downsizing offre une solution aux difficultés quotidiennes de l'époque libérale : toute personne peut faire partie d'un programme médical, semblable à l'industrie de la chirurgie esthétique ; une équipe de médecins peut réduire la taille des gens, disons de 175 cm à 10 cm. C'est une industrie – fille de celle des nazis – de réduction de la taille des humains, dont, une fois le processus achevé, on ne peut revenir. Mais pour en bénéficier il faut d'abord se soumettre à une intense réflexion et il y a un prix à payer. Il faut vendre tous ses biens, maison, voiture, objets personnels avant de pouvoir profiter du luxe d'un mini-vie dans un espèce d'aquarium - des mini-colonies humaines à échelle réduite. Ces ruches faites d'humains domestiqués, réduits à la condition de modèles réduits, ont plusieurs avantages : ils occupent peu de place, consomment peu d'énergie, utilisent peu de ressources, produisent peu d'ordures et surtout sont débarrassés de tout souci politique, ne sont plus sujets au mécontentement et cessent de se bagarrer avec un régime en fin de course. C'est un monde qui propose de remplacer la vie difficile du quotidien – espace de réflexion et d'action – par une miniature d'hédonisme, le fameux American Dream version maquette dans un aquarium.

Mais peu à peu, le discours du film lui-même en vient à se rétrécir. Il abandonne la réflexion critique implicite sur l'accroissement des élites – downsizing democracy [1] – et sur ces gens qui n'ont désormais, pour se perpétuer, qu'une solution, la réduction en petit format. Car la réduction physique des humains vient effacer l'espace terrestre que chacun occupe de droit naturel et rationnel. C'est l'événement politique le plus important : il consiste à abandonner littéralement du terrain, de l'espace, aux intérêts d'un monde oligarchique. Or le film hésite à frapper au cœur de l'ordre techno-libéral et à dénoncer l'un de ses traits les plus détestable - l'ultracolonialisme comme art économique et politique.

L'image la plus générale qu'on se fait du colonialisme est bien évidemment celle d'une puissance/État projetée hors de ses frontières dans l'idée d'accaparer des territoires, de dominer, d'exploiter et de s'approprier ce que bon lui semble, d'implanter ses colons, d'expulser les locaux, de substituer une population à une autre, de perpétrer des génocides, et de réduire les conditions de la vie même afin que les gens décident de se réduire eux-mêmes aux proportions de cette vie réduite, c'est-à-dire : s'adaptent à l'hégémonie du XXL made in USA.

Mais bien avant que le colonialisme ne devienne un phénomène d'outre-mer suivi par un vaste système de clientélisme global et des alliés soumis au ridicule, c'est d'abord un processus interne. C'est ce que montre aujourd'hui le gouvernement albanais. Il exerce son autorité sur le territoire et la population comme s'il s'agissait d'une horde hostile et menaçante. Il considère sacrifiables les communautés locales, les pousse à céder leur place, à se dépouiller des droits d'occuper un espace, les invite à chercher leur vie ailleurs, donc à se rétrécir.

Avec cet état d'esprit, le gouvernement fait du territoire l'extension de son propre corps, son domaine réservé et son droit, il a la possibilité de circonscrire son royaume, de délimiter ses zones d'influence, où, si jamais il devait s'y manifester la moindre résistance, la moindre contradiction, on les réduirait encore et encore, au point de leur arracher tout lien au réel, à la terre, au village, au passé et aux lendemains.

En Albanie, ce type de gouvernement - c'est en vérité un gang -, peu importe qu'il soit le client state d'une plus grande puissance, lui assurant l'autonomie de petit violeur local ou quoi que ce soit d'autre. Son but n'est pas de gouverner au sens positif, par exemple de protéger les vulnérables, ceux qui sont exposés à toutes sortes de risques et de dangers, d'offrir une certaine sécurité et du travail, d'imposer un système de justice, un monde d'ordre et de confiance. Il cherche plutôt à perturber, à affaiblir, à minimiser, à briser et à rétrécir la puissance sociale – gouverner consiste à gérer librement les multi-espaces du vivant, désormais propriété privé, partagée entre une minorité criminelle prospérant dans le real estate et un réseau de banques globales et anonymes.

C'est l'inauguration festive d'une oligarchie coloniale qui traite la société comme un bien destiné à être vendu et le territoire comme domaine seigneurial. On en a l'exemple avec le Premier ministre albanais et son règne, au pouvoir depuis 2013, piloté par l'Occident dans la gestion de ce misérable latifundium. Pour ses concitoyens il est un monarque absolu dans un état de délire ; pour ses collègues il est un tyran psychotique en train de bouffer l'un après l'autre tous ses dauphins politiques : certains sont fugitifs politiques, d'autres sont en prison, d'autres encore sont silenciés. En fait il est l'exemple du tragi-comique dans la mosaïque burlesque de la Méditerranée : servus des patrons, despote à la maison.

Depuis 2013, lui et son entourage ont réussi à s'approprier de jure une grande partie du territoire albanais par des lois et des réformes, comme toujours, au nom du progrès et du rapprochement avec l'UE. La loi est désormais l'instrument d'un pouvoir concentré dans une seule main. Ils ont colonisé ce qui en principe appartient au peuple. Ils se sont accaparé des plages, des endroits stratégiques, des villages, des villes, des ressources, tout ce qui constitue le système capillaire de la vie d'une société.

Par une realpolitik de downsizing dans tous les domaines, ce régime pousse les gens à abandonner le pays – depuis 2013, l'Albanie subit une forte hémorragie démographique. Ses réformes économiques, juridiques et culturelles ont encore rétréci les espaces quotidiens. La vie intellectuelle y est dégueulasse, le pays n'a au son et à l'image, 24h sur 24h, que la voix et le visage de son guignol imperator. Dans son histoire polyphonique, l'Albanie n'a jamais été si contractée et la richesse jamais si mal partagée. Jamais la vie d'un pays n'a été à la merci d'un homme dont la médiocrité illimitée rendrait jaloux les grands tyrans du passé, que l'on risquerait de considérer au regarde de l'histoire, et par comparaison, comme des bienfaiteurs. Petit rappel : le Premier ministre albanais est celui qui a signé l'accord racial avec Meloni et qui a rendu possible la création des centres de détention en Albanie.

L'installation de l'oligarchie économique en Albanie a rendu possible et nécessaire la colonisation de la république, un putsch, un coup d'État pour instaurer une dynastie libérale et légale, sur directive implicite de l'Occident – le plus grand firestarter des guerres et des conflits. Il serait impossible de faire une liste de toutes les interminables catastrophes, échecs et scandales associés à la tyrannie libérale de Rama. Le plus grand scandale est la présence de ce vieillard voûté, sec comme un fruit périmé et seul comme un arbre au début de l'hiver : sans feuilles, les branches tordues, prêt à tout les compromis, pour conspirer contre le cours de l'Histoire.

Le dernier scandale c'est la donation d'une partie de plage et la seule île albanaise (Sazan) à la dynastie Trump-Kushner. Derrière eux, il y a toute une alliance internationale où figurent des Arabes, des Juifs et des Américains et qui sait quoi encore. L'idée est de construire des hôtels de luxe au point le plus stratégique d'Albanie. Le détroit d'Otrante est la porte de l'Adriatique mais aussi une des portes de la Méditerranée, donc le Proche-Orient, le Moyen-Orient, Suez, la Route de la Soie, le pétrole, les pipelines de gaz et des ZEE (zones économiques exclusives). Pour l'Albanie c'est le seul avantage géostratégique et donc le seul joker qu'elle peut abattre, dans le poker occidental.

Pendant le régime socialiste (1944-1991), l'île de Sazan ainsi que la baie de Vlora étaient la zone la plus fortifiée du pays – pour paraphraser le bon camarade Enver Hoxha, Sazan est la clef de l'Adriatique et cette clef est dans les mains des Albanais. Elle doit désormais se voire privatisée (la république perd sa souveraineté sur l'île) et ramenée à l'intérieur de l'espace OTAN (Albanie en fait partie depuis 2009). Sazan avec la baie de Vlora risque de devenir un checkpoint, un Ormuz à péage américain, un Groenland luxueux, un Suez d'or, un Gaza pour les riches, bref un prétexte hôtelier sous lequel passeraient des intérêts géostratégiques et dont l'Albanie mais aussi l'UE perdrait l'exclusivité.

Il n'y a pas longtemps, une fille naviguait dans sa trirème de luxe. Partie du Monténégro, elle passe devant l'île et là, tombe en amour devant ce rocher bizarre. Elle hallucine, fascinée par le béton des bunkers communistes, puis un petit port, des bateaux à voiles, des hélicoptères, des casinos, bref elle demande à qui appartient ce massif solitaire. Son mari demande quel est ce pays africain. Quelqu'un ose le corriger – Messire, on n'est pas loin de l'Afrique, mais c'est l'Albanie. Ils exigent alors que contact soit pris avec le seigneur du coin. Tout émotionné, Rama se pame devant cette invitation à passer quelques heures sur la trirème pour discuter de l'avenir de l'île.

On est en pleine campagne électorale aux USA et Trump caracole en tête dans les sondages. Sous le coup d'une forte émotion, Rama offre aussi la plage en face de Sazan, la seule plage de sable intacte de Vlora, à côté de la lagune de Narta, un petit paradis naturel pour les oiseaux migratoires. En 2025, la fille Trump débarque à Vlora, visite privée sur la plage de Zvërnec, toute contente de voir l'État albanais humblement à son service. Des mains signent en silence, loin de toute publicité. Mais c'était sans compter l'une de ces mains qui vend la mèche : la propagande du gouvernement propage elle-même le mythe d'un Trump investissant en Albanie. Le projet est dans tous les médias du monde. Sazan devient Trump island. Mais à côté de l'île de Sazan il y une autre plage à accaparer. Zvërnec, 251 hectares.

Avant 1991, en Albanie il n'y avait pas de propriété privée, surtout pour les terrains agricoles, plages et d'autres types de terrain. Pourtant, à la fin de son existence, le régime socialiste a rendu intacts tous les documents cadastraux des anciens propriétaires. Donc, il était assez facile pour le bonne démocratie libérale de corriger les maux socialistes, par un coup fatal et présomptueux de baguette tragique. Comme toute nouvelle élite arrivée au pouvoir après la faillite du précédent régime et sous le coup d'un ébranlement profond de la société, elle doit bien faire des promesses populistes pour survivre dans une situation politique précaire. Et dans une société physiquement et mentalement rurale, le discours sur la terre, c'est un hameçon qui marche toujours.

À l'époque il y avait deux groupes sociaux à prendre en considération : les paysans (majorité) et les anciens propriétaires (minorité) réclamant leurs terres. La loi sur la terre et la propriété fut le premier acte arbitraire du pluralisme démocratique accompagné par une corruption énorme. Cette loi demeure même aujourd'hui un sujet d'affrontement – les statistiques parlent d'environ treize mille morts en Albanie (1992-2025) à cause des disputes sur la propriété privée.

En donnant à chaque paysan un petit bout de terre, ils ont parcellisé et paralysé la production agricole ainsi que la puissance socio-politique de la plus grande communauté – l'Albanie des années 1990 comptait d'environ 60% de population rurale. Souvent les paysans vendaient la terre pour pouvoir acheter un appartement en ville. La terre agricole désormais n'avait plus le même intérêt qu'au début, à l'exception des endroits facilement accessibles comme les plages et les terrains qui en étaient proches. Ce fut l'époque de la grande soif d'achat ou d'occupation des terrains proches des plages et de la construction de monstres en béton, peu important alors à qui appartenait vraiment ce bout de terre.

La plage de Zvërnec est l'objet de disputes mettant aux prises deux groupes de propriétaires. Des personnages douteux dont on ne sait pas trop comment ils ont pu acheter des hectares et des hectares dans un endroit aussi stratégique – on soupçonne qu'ils ont falsifié des documents cadastraux et ils ont acheté pour une poigné de dollars une partie du territoire qui appartenait à l'État dans les années 1990. Aujourd'hui ils ont vendu leur partie de la plage pour 230 millions de dollars à un fonds d'investissement arabe liée au le tandem Trump-Kushner.

Le deuxième groupe de propriétaire de cette zone, ce sont des banques albanaises. Comment en sont-elles entrées en possession ? Les paysans devenus propriétaires avec la réforme de 1991, avaient un besoin urgent de liquidités. Entre 1993 ou 1997, le revenu principal était l'argent des entreprises pyramidales, avec l'espoir de doubler ou tripler les gains en laissant la terre en collatéral. En 1997, une bonne partie des paysans a perdu le collatéral et les banques sont devenues les héritières de la dette, de cette plage et de ses alentours agricoles.[Cette histoire mérite une analyse à part. Il faudrait montrer le choc de la colonisation libérale : le plus grand mensonge, qui a promis le paradis et a assurée l'enfer, en arrachant la terre aux paysans pour la donner aux riches.]

Puis un jour, vers mi-mai 2026, on voit apparaitre du fil barbelé sur les plages, sur le parc, sur les terres agricoles. Ils marquent un territoire désormais défini comme privé et conseillent de se tenir éloigné. Les habitants des villages sont stupéfiés. Le paysan réclame sa propriété, sa terre, ses ancêtres. C'est tellement surréaliste que les premières images publiées sur les réseaux sociaux incitent à penser qu'elles sont produites par IA. Alors éclatent les premières tensions entre les paysans et les gardiens de l'entreprise privée qui s'occupe du barbelé. Toujours rien sur les médias, juste les réseaux sociaux. Les tensions montent, on en vient au contact physique. La police de l'État est sur place, tout à fait passive, elle ne fait rien, elle s'occupe de protéger la police privée qui élargit le barbelé et invite les paysans à se tenir éloignés.

Quelques habitants transgressent l'interdit pour discuter avec les types de la police privée, mais eux, ils ne discutent pas. Ils commencent à s'en prendre aux habitants à coup de matraques et de gaz lacrymo. L'un d'eux est emmené violemment par les gardes privés sous les yeux de la police d'État qui regarde et hésite à réagir. L'acte abominable consistant à maltraiter les paysans se produit à l'intérieur d'un espace privé et juste devant la police qui refuse de transgresser la sacralité du privé. C'est la première fois dans l'histoire moderne du pays qu'un paysan, sur sa terre est traité comme un criminel, sous le regard paisible de la police et abandonné à la violence de la milice privée.

Les bagarres se multiplient et finalement les médias commencent à publier les premières images après quelques jours de silence. Il est clair que la police et les médias ont reçu l'ordre, politique, de se taire. D'une petite communauté de paysans, on est passé à une grandissante manifestation populaire contre le projet de destruction du parc naturel, contre l'investissement, contre le savoir-faire du gouvernement et contre les trente cinq années d'abus de pouvoir.

Le Premier ministre Rama insiste sur le fait que le gouvernement ne doit pas se mêler de l'affaire, car c'est un litige entre particuliers, entre acheteur et vendeur – pourtant il est l'archange du projet qui selon lui relève d'une nécessité vitale.

Après une semaine, la manif se déplace de Zvërnec à Tirana, devant le Palais royal de la république. Le grand boulevard est rempli surtout de jeunes qui dénoncent tout le système politique albanais. C'est la première fois depuis la fin du socialisme que des gens protestent contre un système pervers. C'est une manifestation particulière : pas de bagarres, pas de violences, souvent des familles avec les enfants, la lutte passe par les médias et les réseaux sociaux, par le sarcasme et la qualité ironique des messages politiques.

Le gouvernement est pris de panique et tremble. L'opposition, prête à arracher les yeux de Rama, se range à ses côtés et tous deux soutiennent le projet. L'UE fait quelque déclaration à la con, genre la manifestation c'est un droit essentiel de la démocratie, le gouvernement doit respecter ce droit ainsi que la nature, les investissements doivent prendre en compte l'environnement, etc.. L'UE veut bien critiquer le gouvernement albanais mais elle a peur de vexer Trump.

Le gouvernement se met à l'œuvre, il a un plan bien précis pour réduire l'effet de la manifestation. Il trouve des ennemis, il annonce que celle-ci est organisée par des voisins qui veulent détruire l'image du pays auprès des touristes, que l'Iran a introduit ses missionnaires dans la manif, qu'il ne s'agit pas de protéger le parc naturel des flamants roses mais de flétrir l'honneur Trump.

Les médias travaillent en plein régime pour salir l'action populaire. Des gardiens du régime montés sur les toits, d'autres en tenue civile se cachent, ils filment et captent des visages. C'est l'art policier, avec une certaine nostalgie du passé, de fouiller pour trouver de petits secrets chez les individus qui y participent.

Des analystes mal payés à la télé font la distinction entre bon et mauvais manifestant. D'autres poussent le mouvement à déclarer qui sont ses dirigeants politiques. L'idée est de diviser, couper, morceler pas à pas le potentiel populaire et le risque de voir grandir son impact politique. À la fin, ils introduisent des individus masqués et des mercenaires, qui par leurs actes de violence parviennent à éloigner une bonne partie des manifestants. Par là, ils offrent sur un plateau au gouvernement l'argument selon lequel tout ceci est organisé en vue de nuire à la bonne image du pays et à son rapprochement avec l'UE.

Cette histoire n'est pas un cas isolé, elle représente la majorité des investissements sur le littoral, le grand théâtre de bagarres et des violences entre l'oligarchie et les habitants. C'est la marque et le trait principal du monde libéral fondé sur la colonisation et l'exclusion.

Après plus de cent vingt jours de manifestations paisibles sur le boulevard principal de Tirana, contre le projet Trump et contre le modus operandi de toute la classe politique albanaise, les manifestants en ont marre de voir la neutralité et l'indifférence totale du gouvernement. Depuis trois jours ils sont passés à l'action. Ils brûlent et détruisent les institutions, le bâtiment du ministère de l'éducation, des finances, de la justice, celle de la mairie, puis les banques et tous ceux qu'ils trouvent sur le chemin. C'est principalement des jeunes qui surgissent de partout, pas seulement à Tirana mais dans d'autre villes, des étudiants, des lycéens, des hommes et femmes qui attaquent les gardiens de l'ordre, qui bloquent les avenues et les boulevards de Tirana du matin jusqu'à minuit.

Le gouvernement est choqué et paralysé par la rage de cette jeunesse plébéienne laquelle refuse de se laisser réduire. Elle utilise la force brute contre les manifestants, mais personne ne recule, bien au contraire. En ce moment, Tirana est une ville qui brûle, une ville policière qui ne gère plus rien sauf les matraques sur les corps de ce qu'on appelle l'avenir du pays. Les rues et les places de Tirana sont hors contrôle et ce n'est que le début d'une collectivité en colère qui récupère le terrain de l'action politique volé depuis longtemps.

Aujourd'hui (16.10.2026) les gardes-chiens du régime ont cherché à canaliser le mouvement (qui a pour slogan L'Albanie n'est pas à vendre) en le traitant de force antisémite ayant avec affinités nazies, ou bien en l'accusant d'être contrôlé par l'Iran ou par des forces anti-occidentales. En vérité, ce mouvement n'a aucune coloration antisémite. L'Albanie est un des rares pays du monde actuel où des touristes israéliens (trois à quatre avions par jours arrivent à Tirana depuis Tel-Aviv) se promènent tranquillement et en toute sécurité à Tirana et ailleurs, avec leurs styles vestimentaires facilement identifiables. C'est une sécurité qu'ils n'ont pas chez eux, et c'est pour cette raison qu'ils viennent passer leurs vacances en Albanie ! Le seul fascisme identifiable se trouve au gouvernement Rama (très pote avec le régime israélien). Il réprime ses citoyens depuis très longtemps, il légalise les centres de détentions pour les migrants et impose le diktat des oligarques.

L'Albanie est une terre d'accueil pour tout le monde, y compris les Juifs et les Palestiniens, son histoire est celle d'une île-refuge et ne deviendra jamais une île des seigneurs. Elle appartient aux peuples réduits chez eux, invités à prospérer ici, avec nous autres.

Nous ne nous laisserons pas downsizer.

Julian Bejko


[1] Le mauvais fonctionnement du mode démocratique USA et ses fils a aussi pour origine, le débordement continu des élites qui voient dans ce modèle, désormais un poids mort lequel doit s'enterrer au plus vite.

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21.10.2026 à 13:21

Dimanche 18 octobre 2026

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« Allez Papiiiii » Valentine Fell

- 19 octobre / ,
Texte intégral (1913 mots)

Je me suis réveillé vers 9h35, douchée, pris une tartine et suis sortie. J'ai pédalé jusqu'au canal Saint-Martin en essayant de pas rouler sur des débris de verre. Il y en avait partout. Il faisait beau et le soleil brillait dans tout ça comme sur une mer infinie. J'ai entendu une femme dire : « Pour une fois que ça a brûlé intra-muros, ça change. » J'ai souri. J'étais d'accord.

Place de la République, les marches sur lesquelles on s'assied de temps en temps pour regarder les gars jouer au foot, ont été arrachées comme des dents. Il y a des bouts de pierres encore par terre. Il y a des pipettes vides de sérum phy, des palets de lacrymo, des vélos couchés. Il y a aussi des hommes, des femmes, des familles qui prennent en photo le squelette d'un kiosque cramé, de trois carcasses de voitures brûlées et le dos de la statue. Elle est couverte d'un gilet jaune qui dit : « 1961 la police noie les algériennes ». Son rameau se découpe sur un ciel sans nuage. Je plisse les yeux à cause de la lumière et de la fatigue. J'essaye de me souvenir de la journée d'hier qui m'arrive en flashes.

12H : Deux jeunes adultes, en bas du Père Lachaise ont installé une petite table. Un thermos et une pile de gobelets. Ils proposent du café pour qui va marcher. Sympa.

13H : Angle Parmentier / Avenue de la République, une dame crie : « le sérum, les lunettes, les masques, dans vos chaussettes ! Ça fouille à République. » Elle distribue certains de ces trucs pour ceux qui en manquent. Mon amie crie à son tour pour que le mot passe. Et derrière nous ça fait ricocher l'info. On planque nos petites affaires dans nos soutifs. « Pourquoi ils prennent le sérum phy ? On ne peut rien faire avec ça, à part se nettoyer les yeux de leur gaz », j'entends dire une mère.

13H20 : Avenue de la République / Boulevard Richard Lenoir : Ça passe moyen. On ne saurait pas dire si c'est parce qu'il y a trop de monde ou parce que l'accès est déjà bloqué. On glisse vers la rue du Faubourg du Temple pour voir si c'est plus fluide. Le départ de la manif autorisée est prévu à 14H. On est large. Ça claque des bises à droite à gauche mais ça ne parvient pas à rejoindre le point de rendez-vous.

13H40 : Il y a du monde partout. Qu'ils voudraient nasser Repu qu'ils seraient eux-mêmes nassés tant nous sommes nombreux. La manif déborde, dégueule. Alors on coupe direct sur Jacques Bonsergent. On se colle à Révolution Permanente. Ça chante, ça gueule acab. Je dis à ma voisine : « Les flics qui nous entendent crier « plus d'agent au lycée pour pas finir policier », vont avoir envie de nous caillasser d'autant ». Elle me répond : « Je pense qu'ils s'en foutent total... D'ailleurs, ils sont où là les CRS ? » C'est vrai qu'on n'en voit aucun. Les pancartes au-dessus de nos têtes gueulent en majuscule. J'accroche sur celle qui dit : « Recherche studio. Minimum : 18m2. Maximum : 700 euros. » Plus de la moitié d'un smic pour faire 4 pas et demi sur 4 et y vivre.

15H : Arrivée à Barbes. Chaque métro aérien qui passe suscite nos acclamations. On distingue les quelques voyageurs, collés aux vitres, éberlués. Je m'agrippe à un feu rouge pour regarder derrière si ça suit. La mer infinie, c'est nous.

16H : « Allez Papiiii » chante en chœur une cinquantaine de lycéens en pause boulevard de Clichy. Au troisième étage, sur son balcon, un vieux monsieur s'agrippe à sa rambarde et danse. Il lève un bras. Les adolescents l'encouragent. Il lève le deuxième et tout le monde s'exclame : « Allez Papiiiii ». Frêle et radieux le papi étire ses mains au ciel. Et nous avec lui.

16H30 : Juste avant la place, une meuf à vélo remonte le courant : « C'est bloqué, on peut plus avancer, ça descend par la rue Blanche direction Saint-Lazare. » À notre tour on diffuse le mot dans l'épaisseur du cortège. La foule dévie, s'engouffre dans les rues adjacentes.

17H30 : À Saint-Lazare mes nouveaux voisins ont leur google maps ouvert sur l'itinéraire : Palais de l'Élysée. On remonte place Saint-Augustin. Côté Madeleine, ça fume. Vers la place de l'Étoile l'accès semble fermé. Premiers CRS qui repoussent l'avancée de la manifestation. Ils se mettent à charger et même si tout le monde dit « ne courez pas », tout le monde court. Avec deux adolescentes, je me fous sur un banc pour regarder si ça se calme et d'un coup on voit un groupe de manifestants charger les flics. On explose de rire et de peur. Aujourd'hui, ce sont les chargés qui chargent. On entame un retour en espérant que la réplique ne fera pas de blessés.

18H40 : Place de l'Opéra chaque axe est terminé à l'horizon par une ligne de gyrophares bleus, surmontée d'une colonne de fumée noire. On s'adosse au métro fermé pour réaliser à quel point nous sommes partout et indociles. Un gars nous montre sur son téléphone la photo du bus touristique qui a bloqué une avenue pour ralentir l'arrivée des camions des forces de l'ordre. Ma pote lui raconte qu'en chemin, on a vu des jeunes gens monter des barricades grâce à des barrières JCDecaux, des poubelles et des vélos. Sur le toit d'un des hôtels qui bordent la place, trois silhouettes noires se dessinent. Aucune idée de qui sont ces gens. Des policiers ou des camarades.

19H : On se disperse. La nuit commence à tomber. Je remonte le boulevard des Italiens en suivant les indications qu'on me donne sur différents groupes. La Brav-M vue ici, vue-là. Je prends les petites rues. Porte Saint-Martin ça pète. Rue de la Lune, j'opère un demi-tour en deux-deux quand une trentaine de personnes se mettent à détaler vers moi. L'adrénaline est mêlée de joie. Il n'y a pas de lumière. Il n'y a pas de peur. Ça rit même. Ça rit de ce pouvoir prendre. Prendre la rue. Rue Saint-Martin, les silhouettes agiles trottinent. Trois adolescents ont les bras chargés, l'un me tend un pot de crème « Madame pour vos cheveux bouclés, c'est une super marque qui coûte chère », me dit-il en me tendant un pot d'après-shampoing l'Oréal. Je le remercie et l'invite à la garder puisque lui aussi, a les cheveux bouclés. « C'était pour partager, mais allez, pourquoi pas », dit-il en mettant le pot dans sa poche et m'offrant un large sourire.

19H30 : Pause chez mamie qui habite pas loin. Elle a essayé de me joindre plus tôt pour que je reste chez moi. Je passe la rassurer et voir si tout va bien. Elle est branchée sur LCI et n'est pas sortie de la journée. Sur l'écran de sa télé, la mairie de Limoges brûle et celle de Marseille se fait pénétrer. Au-loin on entend les tirs qui partent de la place de la République. Elle tricote, repliée sur elle-même. À ses côtés j'écoute Nunez qui dit : « Il y a eu 110 défilés sur l'ensemble du territoire national qui ont réunis aujourd'hui 550 000 personnes dont 110 000 à Paris. Une partie d'entre eux ont été déclarée d'ailleurs par les organisations syndicales. En marge de ces défilés nous avons assisté à une mobilisation importante de la mouvance d'ultra gauche ou d'extrême gauche radicale qui a fait dégénérer une grande partie de ces actions. » Mamie me tend le menton pour savoir ce que j'en pense moi qui étais dehors. Mais je ne lui réponds pas, je me demande comment Nunez nous qualifierait moi et mes amix qui avons marché en marge des cortèges : les rues étaient tellement bondées que ça débordait des tracés officiels. Est-ce que du coup, toutes ces personnes avec qui nous avons cheminé dans Paris, dévié rue Blanche, ou rue de la Lune pour rejoindre Saint-Lazare ou se rapprocher de République, étaient d'ultra gauche et de gauche radicale ? Si oui, tant mieux. Si non, peut-être étions-nous simplement trop nombreux et nombreuses pour qu'un tracé nous contienne tous et toutes ? Pour qu'un seul tracé accueille notre joie et notre colère.

À 22H22 je quitte mamie qui me prie de rester dormir chez elle et que je rassure : « Je ferai demi-tour si c'est trop chaud ». Je la laisse devant le direct qui montre des images de Paris dans le noir en regrettant qu'elle n'ait pas vue sur rue avec un balcon. Sans doute serait-elle moins inquiète si elle n'avait pas que LCI et son imagination pour tisser un récit aux cris lointains. Peut-être même aurait-elle levé les bras, et on aurait chanté « allez mamie ». Elle, là-haut mais ensemble.

En bifurquant par la rue de Bretagne pour rejoindre Bastille, je croise une vingtaine de motos et le double de voltigeurs. Je serre les dents. Une cousine de la peur me remonte dans le dos même si de toute évidence, je ne crains rien. Je suis seule, je suis blanche, je suis habillée avec du bleu. Je préviens sur les groupes que le Brav-M se dirige sur République, pour ceux qui y sont encore. Dans les bistrots les gens boivent des coups comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire. Pourtant ça pue l'électricité. Pour me tenir compagnie je fais un vocal à une amie qui était coincée avec moi la nuit du 13 au 14 novembre, dans un bar rue Bichat, entre le petit Cambodge et la Bonne Bière. Je lui dis : « La comparaison ne tient pas, mais y a un truc dans l'air qui me rappelle quelque chose de la nuit du 13. Quand on était remontés à pied rue Belleville, à 2H du matin, que tout était noir et tendu. Y a un truc dans l'air… Sur la crête. » Elle m'a répondu aussitôt : « C'était la seule fois où les Parisiens ont vu l'ordre des choses tel que connu, en véritable danger. Mais aujourd'hui, ce n'est pas mortifère. Tout le contraire même. »

Un peu avant 23H00 j'ai traversé le boulevard Richard Lenoir. Une femme négociait le prix d'une paire de Nike bleues à une autre qui portait sous son bras trois boîtes neuves. Je ne sais pas à combien la première évaluait le prix de sa prise de risque. Ni comment elles ont reparti cette richesse. Mais elles m'ont semblé satisfaites. Un homme me dépassant a marmonné d'un ton réprobateur qu'il était honteux de piller. Je n'ai pas répondu, j'ai gardé la tête baissée. À ses chaussures, j'ai compris qu'il n'avait pas de difficulté à s'en offrir des nouvelles.

Valentine Fell

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21.10.2026 à 13:17

Le communisme primordial ou comment devenir autiste

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Léanne Pelletier Palardy

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (2521 mots)

Je chercherai dans ce texte à rendre compte de ce que peuvent nous apprendre sur « l'autisme » et les « non-autistes » les écrits de Fernand Deligny issus de l'expérience « antipsychiatrique » qu'il mena avec ses camarades et amies dans les Cévennes dans le sud de la France de 1967 au début des années 80. Il sera ainsi question du « réseau » comme méthode d'intervention développée par Deligny, puis de ses conséquences théoriques allant du développement d'une distinction entre « l'humain » et « l'homme-que-nous-sommes », jusqu'à la découverte d'un « communisme primordial » et de ce qu'il serait possible d'appeler un devenir mutique (ou devenir autiste). Je chercherai finalement à proposer la piste d'une réactualisation contemporaine de la pensée de Deligny en la mettant en contraste avec le concept de « neurodiversité » et en la faisant entrer en relation avec la notion de devenir minoritaire proposée dans Mille plateaux par Deleuze et Guattari.

« Les cartes, à vrai dire, ne disent pas grand-chose, sinon que l'humain, on ne sait pas du tout ce que c'est, et le commun non plus.

D'où le fait qu'être communiste, c'est bien ce qu'il y a de plus difficile dans cet univers

où l'homme s'acharne et s'entête […] »

« Or le commun dont je veux parler, réfractaire à l'intrusion du langage, ne communie ni ne communique. »

« Serions-nous partisans d'un régime tout à fait obsolète ?

Pas du tout ; le régime est idéal, l'idéal du régime est de ne pas être. »
Fernand Deligny

Le réseau des Cévennes comme méthode

C'est dans un contexte marqué par des expériences de réformes radicales en psychiatrie que doit être placé le projet de Deligny de constituer un réseau de prise en charge d'enfants mutiques [1] à l'air libre en dehors des murs de l'institution psychiatrique. Plutôt que de s'en tenir à chercher à « soigner l'institution » comme l'ont fait les tenantes du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, qui avaient pour but d'abolir les séparations et hiérarchies instituées entre médecins et personnes hospitalisées, c'est l'institution en tant que telle à laquelle Deligny décidera de tourner le dos. Rejetant ce mode de prise en charge et les savoirs qui en découlaient, il en vint donc à développer son propre modèle d'intervention anti-institutionnel, qui prend justement la forme du réseau. Concrètement, à partir de 1967, Deligny et ses camarades squattent des terres dans une région campagnarde du sud de la France. Se tisse un réseau « d'aires de séjours », où les enfants mutiques sont libre de circuler et d'agir librement et où les adultes usant du langage prennent en charge les travaux de subsistance. Au-delà de la liberté absolue qui est laissée aux enfants mutiques, une autre particularité, qui en est en fait la condition, participe de l'originalité de la méthode de Deligny, c'est que les adultes usant ou disposant du langage évitent à tout prix d'interpeller les enfants. En effet, il ne s'agissait pas de chercher à forcer les mutiques à parler ou à incorporer le mode d'être des personnes usant du langage.

Il ne s'agissait pas, non plus, pour Deligny et ses camarades de chercher à comprendre pourquoi les mutiques ne se comportent pas comme « on » voudrait qu'iels se comportent, comme le font les savoirs(-pouvoirs) institutionnels, mais plutôt de créer un espace, un topos selon les termes de Deligny, qui permette à des interactions fructueuses d'advenir entre les enfants mutiques et les adultes usant du langage, ainsi qu'entre les mutiques et leur environnement naturel et anthropique. Il ne s'agit donc pas, selon cette logique, de produire un savoir permettant de prédire les comportements des mutiques pour mieux les régler-diriger-contrôler, mais plutôt de relever les coïncidences, comme lieux, évènements et interactions à l'intérieur du réseau qui sont sources de joie et qui viennent neutraliser les manifestations de mal-être. Deligny et ses camarades considèrent en effet que les enfants mutiques sont plus à même de vivre des vies épanouies et libres s'iels existent dans un environnement ouvert et vivant (donnant lieu à des interactions imprédictibles ne pouvant pas être l'objet d'un savoir), que dans un environnement institutionnel fermé où les interactions sont dans les faits réduites au minimum (favorisant peut-être la production d'un savoir prédictif, mais étouffant à la naissance toute coïncidence fructueuse).

Pour relever ces coïncidences et construire ce qu'on pourrait appeler un non-savoir expérientiel, Deligny et ses camarades développèrent donc l'outil des cartes. Plutôt que de chercher l'intention derrière les gestes des mutiques, geste par lequel iels n'auraient fait que projeter le mode d'être des personnes usant du langage sur la réalité des enfants mutiques, iels s'en sont donc remis à l'étude des gestes des personnes mutiques et des personnes usant du langage en tant qu'ils se déploient dans l'espace, sur les aires de séjour, sur le topos. Iels produirent donc des cartes rendant compte des trajets des personnes usant du langage (appelés lignes coutumières, en tant qu'elles sont rattachées au activités coutumières ou de subsistance) et ceux des personnes mutiques (appelés lignes d'erre en tant qu'elles relèvent de l'errance et qu'elles dévient des lignes coutumières). Cette méthode cartographique, permet ainsi de rendre visibles les coïncidences qui émergent du réseau, des croisements qui s'opèrent entre les trajets des personnes mutiques et ceux des personnes usant du langage où se devinent l'existence d'un Nous au carrefour de deux modes d'être.

L'humain face à l'homme-que-nous-sommes

Le « non-savoir expérientiel » développé par Deligny et ses camarades ne permis pas seulement de faire advenir des coïncidences fructueuses, il donna lieu également à la construction de distinctions analytiques permettant de mieux comprendre les modes d'être respectifs des personnes mutiques et des personnes usant du langage. Selon Deligny, le mode d'être mutique est celui de l'humain. L'humain comme espèce se déploit en réseaux asubjectifs avant que la conscience (associée au langage ou à la « fonction symbolique ») ne le fasse émerger comme sujet. Ainsi plutôt que de relever de l'humain comme espèce, le langage, ainsi que ses corollaires le sujet (distinct de l'objet) et le moi (distinct de l'autre), relèvent de l'homme-que-nous-sommes comme ethnie.

L'humain du mode d'être mutique et l'homme-que-nous-sommes des personnes usant du langage se distinguent également, selon Deligny, par leurs manières d'être en action. Ainsi, l'humain agit sans fin (sans objectif) et sans intention manifeste, c'est ce qu'il appelle l'agir, alors que l'homme-que-nous-sommes fait avec une intention et en fonction de fins, c'est ce qu'il appelle le faire. Les lignes coutumières par exemple relèvent donc du faire, alors que les lignes d'erre relèvent elles de l'agir.

En outre, il apparait que puisqu'iel n'est pas sujet, l'humain, le/la mutique, contrairement à l'homme-que-nous-sommes, à la personne usant du langage, n'est pas interpellable, il ne sert donc proprement à rien de chercher à faire d'iel un sujet, puisque l'agir contrairement au faire, ne répond pas à l'interpellation qui régit l'organisation autoritaire, étatique et capitaliste (dit autrement institutionnelle) de la vie. Il apparait également que l'humain ou le/la mutique « ne fait pas de distinctions de sexe » (on dirait aujourd'hui de genre), on pourrait donc dire qu'avant le langage et la subjectivité, l'humain est « non-binaire », que l'humain est une iel.

Si l'homme-que-nous-sommes tend à vouloir faire de lui-même un modèle et à faire de l'humain son inférieure, une déviation, une dégénérescence, une erreur de la nature, un déchet à anéantir, il apparait à Deligny qu'il y a là une grande erreur. On peut voir dans ces distinctions analytiques issues d'un « non-savoir expérientiel », une tentative de revaloriser le mode d'être des personnes mutiques, qui plutôt que d'échapper à l'humanité, serait en réalité le propre de l'humain tel qu'il existe au fond de nous, éclipsé par le sujet, par l'homme-que-nous-sommes. En effet, bien que selon lui cette distinction soit nécessaire, pour lui, derrière le faire, il y a toujours de l'agir, derrière le sujet se déploie, toujours une toile asubjective, mutique (ou dirions-nous « autiste »).

Le communisme primordial et l'orné comme devenir mutique

Le réseau cherchera donc à rendre possible le déploiement de ce mode d'être mutique caractéristique de l'humain. Deligny dira que ce mode d'être humain est un communisme primordial. Il s'agit d'un communisme, puisque tout y est commun. Il n'y existe en effet pas de distinctions claires entre sujets et objets, ni entre sujets, l'agir dans le milieu, sur le topos est donc essentiellement commun. Cet agir commun est le lieu d'une structure en réseau, autre que celle du langage qui régit le faire de l'homme-que-nous-sommes. En effet, si le trajet des enfants mutiques, leurs lignes d'erre, dévient des lignes coutumières des adultes usant du langage, il le fait d'une manière étrangement réglée. Suivant Deligny, le communisme primordial n'est autre que le monde asubjectif du « mouvement réitéré des choses qui précède la distinction entre moi et toi ». Ce communisme est dit primordial, dans la mesure où il n'est pas « primitif », c'est-à-dire qu'il ne correspond pas à un stade qui devrait être dépassé. Le mode d'être mutique, n'est en effet pas conçu ici comme un « trouble de développement », mais comme un monde propre à l'humain que l'homme-que-nous-sommes devrait cesser de combattre et qu'il devrait chercher à retrouver.

C'est donc ce communisme primordial que Deligny et ses camarades chercheront à faire émerger du réseau des Cévennes. Pour ce faire, en plus d'éviter, comme on l'a vu, d'avoir recours à quelque forme que ce soit d'interpellation (l'interpellation cherchant à faire émerger un ou des sujets, elle est en contradiction totale avec le mode d'être asubjectif des mutiques), iels développeront une technique qu'iels nommeront l'orné. L'orné consiste en le fait pour les adultes usant du langage participant du réseau à intégrer à leurs trajets et activités comme lignes coutumières des détours « inutiles », qui font écho à l'agir, soit aux actions sans fins ni intentions des enfants mutiques. On pourrait dire ce faisant, que d'une certaine manière, l'orné est le geste qu'exécute l'homme-que-nous-sommes lorsqu'il cherche à devenir humain, l'action qui permet aux personnes usant du langage de commencer à devenir mutique (ou autiste).

Deligny et la neurodiversité

Il m'apparait ainsi que l'orné est une des contributions fondamentales de Deligny et de ses camarades. Cette notion, cette pratique, ou dirions-nous, cette notion pratique, permet en effet d'envisager la rencontre entre un mode d'être historiquement dominant (ou majeur), celui de l'homme-que-nous-sommes, et un mode d'être historiquement minorisé, celui de l'humain. Il m'apparait ainsi que l'orné est un devenir mutique, au sens des devenirs minoritaires tels qu'ils furent théorisés par Deleuze et Guattari notamment dans Mille plateaux. Un devenir minoritaire étant en quelque sorte le mouvement par lequel le mode d'être d'une minorité cesse d'être définit par son rapport à la majorité (le modèle de la majorité étant celui de l'homme adulte) pour se déployer de lui-même. Il est entendu pour Deleuze et Guattari que ce devenir minoritaire de la minorité, va de pair avec un mouvement réciproque par lequel la majorité devient mineure, se minorise, se transforme en adoptant des rapports propres au mode d'être de la minorité.

Ainsi, interpréter l'orné à la manière d'un devenir minoritaire nous permet d'envisager une voie alternative non-essentialiste à ce qu'on appelle aujourd'hui le « mouvement de la neurodiversité ». Puisque le concept de « neurodiversité » renvoie à des catégories issues d'un savoir-pouvoir institutionnel (la psychiatrie et les neurosciences), il tend à être essentialiste, il produit des « intériorités » au travers desquelles il cherche à catégoriser, à cataloguer et à fixer les gens. Au contraire, l'orné, le devenir mutique de l'homme-que-nous-sommes, notamment du fait qu'il est issu non pas d'un savoir-pouvoir institutionnel, mais de ce que j'appelle dans ce texte un non-savoir expérientiel est ouvert sur l'extérieur (sur le dehors), il ne fixe-fige personne dans ses catégories. Une telle conception non-essentialiste permettrait donc de politiser pleinement la question de l'autisme et des soi-disant « neurodivergences » (le neuro est problématique en tant qu'il continu de se rattacher aux savoirs-pouvoirs institutionnels plutôt qu'aux non-savoirs expérientiels), en tant qu'elle permet d'envisager la possibilité de rendre les non-autistes autistes, les non-divergentes divergentes, d'entrainer la majorité sur un devenir minoritaire, plutôt que d'intégrer la minorité au monde de la majorité moyennant la reconnaissance d'une soi-disant « neurodiversité » encadrée dans son expression par la psychiatrie et les neurosciences.

Bibliographie :

Deleuze, G. et Guattari, F. (1980). Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Les Éditions de Minuit.
Deligny, F. (2008). L'Arachnéen et autres textes. L'Arachnéen.


[1] C'est le nom qu'il donnait à celleux qu'on appelle aujourd'hui des « autistes non verbaux ».

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21.10.2026 à 12:44

17 octobre : la magistrature au pas

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Instants d'audience au tribunal de Lyon

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (5131 mots)

Ne s'embarrassant pas d'une quelconque séparation des pouvoirs, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a exigé publiquement que la justice soit la plus sévère possible à l'encontre des manifestants interpellés le 17 octobre. La magistrature, peu connue pour son indépendance vis-à-vis des coups de menton du pouvoir, semble obtempérer. Quelques instants d'audience recueillis au tribunal de Lyon.

Deux jeunes femmes arrivent dans le box. L'une est accusée de vol en réunion (en « récidive légale »). L'autre d'avoir conduit un véhicule alors que son permis est suspendue et d'avoir commis un « refus d'obtempérer ».
« Est-ce que quelqu'un est là pour la société JD sport, partie civile » demande le juge. Pas de réponse.
Le procès commence. Vers 3h du mat', une patrouille de police est positionnée derrière le JD Sport de la Soie à Vaulx-en-Velin. La porte de la réserve a été fracturée et « un pillage est en cours ». Le sol est jonché de vêtements. L'équipage remarque un jeune homme, chargé de vêtements, qui s'engouffre dans une voiture, qui démarre. La police les prend en chasse sur quelques dizaines de kilomètres (30 min de course-poursuite apparemment). Puis la voiture stoppe. Le jeune homme en sort et s'enfuit dans un immeuble.
La conductrice stoppe la voiture quelques rues plus loin et les deux occupantes sont sorties de force et menottées. La passagère est dépistée au cannabis. La voiture finit au commissariat de Villeurbanne.

Le préjudice des vêtements retrouvés dans la voiture s'élève à 1725 euros. Mais, précise, le juge, des vêtements ont été jeté par la fenêtre durant toute la course-poursuite.

La conductrice raconte : « j'étais posé, je regardais les petits qui sortaient du magasin, y'avait plein de gens qui sortaient les bras chargés. En vrai, je cautionne pas. »
Un type est venu dans sa voiture. Il lui a proposé 50 euros pour le ramener à Vaulx-en-Velin. Le véhicule qui devait le récupérer était parti. Le véhicule de police s'est rapproché. La proposition s'est transformé en menaces (« je connais ton blaze, démarre »). Et la course-poursuite s'est lancée.
« En garde à vue, j'ai réalisé que j'avais fait de la merde, je ne peux plus revenir en arrière. »

Le juge, à son amie qui a ramassé des vêtements devant le magasin : « vous avez dit que c'était une pulsion dans votre corps ? » « Non j'ai jamais dit ça. Les policiers ne m'ont pas laissé relire ma déposition. »

Procureur : « Vous avez un certain nombre de choses qui se sont passées dans le centre, des événements qui ont secoué la ville de Lyon ce week-end. Ces faits sont qualifiés par la loi au préjudice du magasin JD Sport. On peut se dire que ce ne sont que des atteintes aux biens, que ce n'est pas très grave. Des gens ont profité du chaos, ce qui a donné lieu à des scènes de pillage au préjudice des magasins et des habitants des quartiers. »
« On est là dans l'expression de comportements asociaux. Ils profitent de l'anonymat de ces rassemblements. Elles ont profité de l'anarchie. L'agglomération a été à feux et à sang, tout le monde regarde la télé et les réseaux sociaux. Les fonctionnaires de police ont été débordés. Elles sont les seules à se faire interpeller, certes. Tant pis pour elles. »
« Ces dames ont bien vu ce qui se jouait cette nuit-là. Il y avait un pillage en cours. Même ramasser les vêtements par terre, c'est du vol. Elles n'ont pas d'intégration de la loi. »

La proc' demande 10 mois avec mandat de dépôt, dont 6 mois assortis d'un TIG + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans. Pour la conductrice 9 mois d'emprisonnement + la révocation d'un sursis de 3 mois, le tout avec mandat de dépôt + interdiction de Vaulx-en-Velin pour 5 ans et confiscation de la voiture + interdiction de repasser le permis pour 5 ans.
[Les deux jeunes femmes ont les yeux rougis.]

Avocat : « J'entends qu'on parle d'une nuit de chaos. À chaque fois, c'est un dossier, une personnalité, ce ne sont pas des éléments de contexte qui doivent contraindre cette décision. Quand un pillage est opéré, ce ne sont pas les 20 premiers qui sont interpellés. Ce sont les derniers, ceux qui étaient là parce que c'était noël. Par opportunisme, l'une a ramassé des affaire. Attrapé les dernières n'a pas empêché les 30 premiers de prendre des affaires. La sanction ne doit pas satisfaire le pouvoir politique. Le "refus d'obtempérer" en comparution immédiate, c'est le lot quotidien. Elle n'a pas eu de comportement particulièrement dangereux. La culpabilité a été reconnue. »
« Mais quand j'entends 9 mois d'enfermement avec mandat de dépôt, est-ce qu'on fait du maintien de l'ordre ici ? Non, c'est la justice ici. Je n'ai pas entendu que les règles de droit aient changé dernièrement. J'entends qu'il y a des attentes d'ordre de la part de la population. Prononcer cette peine, c'est complètement disproportionné, ses enfants risquent d'être placés. Elle a une charge de famille, on doit basculer sur du ferme aménageable. »
« L'interdiction de Vaulx-en-Velin ? Toute sa famille habite là-bas, le père de ses enfants. Les interdictions territoriales, c'est pour des infractions liées au territoire. »

Avocate de la deuxième : « Je voudrais que cette jeune femme soit sanctionnée pour ce qu'elle a commis. Vous ne devez pas cédé à la pression, par exemple de cette salle qui est pleine [en vérité, la plupart des gens sont des proches des arrêtés]. Ne rendez pas des décisions qui sont des exemples. Elle ne s'est jamais retrouvée devant la justice. »

Verdict : pour l'une, 8 mois avec sursis, interdiction de Vaulx-en-Velin pour 2 ans.
Pour l'autre, 6 mois + 3 mois de sursis révoqués, 3 mois pour le refus d'obtempérer, le tout sous bracelet. Interdiction du Carré de Soie pour 2 ans.
Pour les dommages et intérêts pour JD Sport, la cour renvoie à plus tard.

* * *

Un jeune homme comparait pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ».
Le juge : « On a retrouvé sur vous une cagoule et du sérum physiologique, vous avez été arrêté dans le Monoprix de Bellecour. Vous êtes aussi accusé d'avoir exercé des violences sur Benjamin C., fonctionnaire de police, n'ayant pas entraîné d'ITT de plus de 8 jours, en l'espèce en lui mettant un coup de tête. On a reçu un courrier de constitution de partie civile. »
« Pouvez-vous nous expliquer ce que vous veniez faire ? Dans quel contexte vous êtes vous retrouvés là. »
Prévenu : « J'ai bien tenté de voler. En sortant j'ai été interpellé par les CRS. Je n'ai pas tenté de fuir. Ils m'ont fait mal, je me suis débattu. Ils ont considéré ça comme de la violence. En aucun cas je n'en avais l'intention. »
J : « Qu'allez-vous faire dans un Monoprix en train de se faire piller ? » (le juge précise qu'il a un casier vierge). »
P : « J'avais manifesté de manière pacifique. »
J : « Justement, on entend dire qu'il faut distinguer les manifestants des pillards. Mettez-vous à la place des CRS, votre tenue, c'est une tenue pour aller manifester ? Pourquoi êtes-vous surpris qu'on vous interpelle ? Quand on est interpellé on lâche prise, sinon on risque la rébellion. Et vous pouvez blesser des policiers. Et le coup de tête au menton ? »
J : « Je n'avais pas l'intention de lui faire mal ». L'avocat intervient : en réalité, dans sa tentative de fuite, le policier certifie dans sa déposition qu'il a pris un coup de bras involontairement et que c'est le poids de son casque qui l'a blessé. Contrairement à certains PV du dossier, il n'y a jamais eu de coup de tête…

Maitre Bohé, l'avocat de la police prend la parole. Il se met à poursuivre l'interrogatoire du jeune homme. comme si on était encore en garde à vue. « À quelle heure êtes-vous arrivés pour la manifestation ? Celui-ci habite en Suisse, pourquoi venez-vous à une manifestation à Lyon ? (« J'ai déjà habité en France, je voulais soutenir la cause ») ? Quelles informations avez-vous eu sur le 17 octobre ? Êtes-vous sur des groupes telegram ? Il y avait de nombreux black blocs de toute l'Europe, que veniez-vous faire-là ? Pourquoi en noir ? Pourquoi ne pas être reconnaissable ? Vous alliez dormir où ? Avez-vous jeté des pierres plus tôt ? »
L'avocat de la défense se lève : « Cher collègue, on s'égare, on déborde du dossier, tout cela n'est pas dans la prévention. Il n'a pas d'obligation de vous répondre. »

L'avocat de la partie civile (Monop') demande un renvoi sur intérêt civil pour « chiffrer le préjudice ».

L'avocat de la police (de nouveau) : « Je me lève en soutien de la défense des fonctionnaires de police. La CRS83 était là pour du maintien de l'ordre. Première chose : il y avait ce 17 octobre un mouvement social qui devait se dérouler à Lyon et à d'autres endroits. La police avait été déployée pour permettre son bon déroulement. Certains groupes sont venus uniquement pour affronter la police. Je rappelle que cent policiers ont été blessés au cours de cette journée à Lyon.
La manifestation s'est déroulée sans trop de difficulté [ça c'est le plus gros mensonge de la journée, il n'y a jamais eu à Lyon de manifestation « bon enfant » « revendicative » avec à la marge du pillage. Il y a eu des cortèges sauvages toute la matinée puis une foule qui s'est massée à Bellecour et autour en fin de matinée/début d'aprem, puis sa dispersion par gaz, puis une marée humaine qui a grossi en différents endroits de la presqu'île, des affrontements avec les flics, de l'expropriation de marchandises toute l'après-midi, une mutinerie au CRA de St-Ex et deux bâtiments incendiés, des répliques à Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Mermoz, etc.].
« Les CRS sont lourdement défendus. Les projectiles lancés pouvaient les tuer s'ils n'étaient pas protéger. 1000 grenades lacrymogène ont été tirées ce jour-là, les stocks locaux étaient presque épuisés. »
« Sur le plan collectif, ça a été très destructif. Quand on participe individuellement à une œuvre aussi destructive, il faut se rendre compte qu'on va devoir assurer les conséquences. La plupart des prévenus ont accepté d'être interpellés. Lui non. Tous n'étaient pas habillés comme lui. »
« Je crains qu'il ne soit venu avec d'autres sur la ville de Lyon pour provoquer des saccages. L'essentiel des blessures aux cervicales de mon client est dû à son casque très lourd. En dépit de son arrêt de travail, ce policier m'a dit qu'il était retourné en mission aujourd'hui. Le prévenu a essayé d'échapper à ses responsabilités. Il y a une sidération par rapport à cette violence que Lyon n'avait pas connu depuis longtemps. »

Procureur : « Il y a eu des exactions particulièrement graves. Un PV global a été demandé pour se rendre compte de l'ensemble de ce qui s'est passé. Il nous dit si je résume "j'étais seul, qu'est-ce que je pourrais faire de mal ?" Il ne pourra pas vous faire croire qu'il a agi de manière décorrélée du contexte de guérilla urbaine. On a tous été sidéré. On a tous suivi pas à pas ce qui se passait. J'attends que votre tribunal prenne en compte ce PV de contexte. Ce jeune homme a des capacités à s'exprimer. Il a des convictions. »
« Je vais mettre ma petite cagoule et je vais rentrer dans un magasin pillé. Vous avez un citoyen qui est capable de s'en prendre physiquement à un fonctionnaire de police. L'intéressé a bien participé à un groupement formé. Je vous demande d'entrer en voie de condamnation : 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du Rhône pendant 5 ans.

Avocat de la défense : « Le "coup de tête" se transforme au gré des PV. Benjamin F. (CRS) dit que deux personnes étaient à l'intérieur du Monoprix. Mon client a été sorti du magasin par deux fonctionnaires de police. Ils l'ont remis à un troisième qui tenait à la main une grenade. Il a vu l'occasion de se carapater.
Après avoir été maîtrisé, le police enclenche sa caméra piéton et commence une audition sauvage alors que mon client est menotté au sol. Ce n'est pas son office. Mon client reconnaît la tentative de vol mais c'est irrecevable. C'est illégal. Dans sa fuite, son bras a heurté le menton du policier, le poids de son casque a accentué sa "blessure". »
« Le sérum physiologique qu'on a retrouvé sur lui pour caractériser le "groupement" ? Tout le monde en a, les manifestants comme les policiers. »
« Le certificat médical du policier ? Pour des femmes battues que j'ai défendu avec des bleus sur tout le corps, je n'ai obtenu que deux jours d'ITT1. Il a des acouphènes ? Ça n'a rien d'objectif, c'est lui qui le dit. Huit jours pour des “contractures aux cervicales” ? On se moque du monde ? Je tombe des nues. »
« La comparution immédiate n'était à mon sens pas nécessaire, ça valait une CRPC2. On est là juste parce qu'il est étranger. Ce qu'il a fait appelle à une simple peine d'avertissement. »
« Porter une cagoule et avoir tenté de voler des chips ne constitue pas un groupement pour commettre des violences. »

L'avocat de la police reprend la parole. Il avait oublié de demander les dommages et intérêt pour son client : 3000 euros.

Verdict : relaxe pour le « groupement de vue de... », 12 mois de sursis + interdiction du Rhône pendant 3 ans + 500 euros pour le policier-blessé-qui-va-travailler-le-lendemain pour ses « souffrances endurées » [sic].
Enfin, il est renvoyé sur « intérêt civil » pour indemniser « l'agent judiciaire de l'État »...

* * *

M. est arrêté avec un sac contenant six porte-feuilles, un pantalon, deux paires de lunettes, un sac en cuir, un en tissu (le tout Louis Vitton). Il serait entré par effraction par une vitrine cassée. Il est en « récidive ».

Juge : « Vous avez été interpellé à 23h40 en marge des pillages. Vous êtes interpellé avec deux personnes (un mineur et un dont l'état s'avérera incompatible avec la poursuite de la garde à vue). Il n'y a pas d'inventaire des marchandises. Simplement des photos.Que nous dites-vous aujourd'hui ? »
Prévenu : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, y'avait trop de trucs par terre. Je ne suis pas rentré, je n'ai rien cassé. »
J : « Pourquoi vous ramassez alors ? Qu'est-ce que vous faisiez ici ce soir-là ? »
P : « Non je passais par là. »
J : « Que vouliez-vous faire avec ces objets ? [narquois] Les payer ?
P : « … Je ne sais pas, c'était juste devant le magasin. Y'avait trop de trucs par terre. Je m'excuse. »

Proc : « [narquoise] Est-il si naturel pour vous de voler que vous ne vous en rendez même plus compte ? »
P : « Tout le monde le faisait, c'était par terre. »
P : « C'était à quelle heure ? Le magasin était ouvert ? [se foutant de sa gueule] Ah non !
[bis repetita] Vous saviez que les gens qui étaient autour de vous n'étaient pas les services de la ville quand même ! »

Juge : « Vous avez déjà un sursis pour vol en réunion. Vous êtes algérien, arrivé en 2020, vous vivez chez votre tante, vous êtes célibataire sans enfant. Vous avez une OQTF depuis le 10 mai 2026. »

Proc : « Le tribunal appréciera les agissements de l'intéressé. Je ne veux pas être redondante mais vous apprécierez aussi le PV de contexte qui constate une situation catastrophique de la presqu'île lyonnaise. »
« Il vient vous soutenir qu'il n'avait pas conscience qu'il volait. Le tribunal appréciera. Le tribunal pour enfants l'a déjà condamné à 3 mois avec sursis, on peut se poser la question de savoir s'il n'abuse pas le tribunal. Je ne vais pas alourdir votre audience, il y a encore beaucoup d'individus qui ont commis des exactions. »
« Le centre-ville était une vaste zone de guerre. Pour la vol aggravé, vous le condamnerez, le tribunal le rappellera à ses responsabilités. Je demande 6 mois ferme + les 3 mois de sursis, le tout assorti d'un mandat de dépôt + interdiction du territoire de 5 ans. »
« Il a un gros défaut d'intégration de la loi chez nous. L'autorité administrative le lui a fait comprendre. Mais il faut qu'il comprenne qu'il n'a rien à faire sur notre territoire. Derrière moi se tiennent les citoyens qui veulent qu'on puisse vivre de manière apaisée. »

La défense : « C'est un vol d'opportunité, il était en "tenue bourgeoise" [vocabulaire policier]. Il n'avait pas de sac [il l'a ramassé sur place], pas un élément de préparation. »
« On a pas le temps de faire un inventaire précis des biens volés... Je m'interroge. Tout le monde sait que ce sont des biens de grande valeur. Comme tout le monde, j'ai vu les vidéos suspectes de policiers qui semblaient subtiliser des marchandises… Je n'accuse personne. Mais je m'interroge. Attention quand même. »
L'avocat rappelle qu'il y a eu une mutinerie au CRA de St-Ex le 17 octobre et que certains policiers ont été envoyés en urgence sur place « Si vous voulez lui faire quitter la France, ce n'est pas nécessaire de le mettre en prison. »

Verdict : condamné à 6 mois avec mandat de dépôt + interdiction du territoire français pour 2 ans.

* * *

Nouvel accusé dans le box. Il lui est reproché d'avoir exercé des violences sur des fonctionnaires de police avec une « barre ». « Voulez-vous être jugé aujourd'hui ou préférez-vous un délai ? » L'homme ne comprend pas complètement ce qu'on lui dit.
« Monsieur vous n'avez pas demandé d'interprète en garde à vue. Il est indiqué que vous ne pouvez ni lire ni écrire le français. Vous le comprenez ou pas ? [Silence] Vous voulez un renvoi pour avoir un interprète ? [moment de flottement] Vous vivez en France depuis 2017, vous arrivez à échanger avec les gens ? » [réponse peu audible] Le tribunal décide alors de renvoyer l'affaire.

Juge : « Vous avez un casier vierge, célibataire sans enfant, avec un titre de séjour jusqu'en 2027. Vous êtes intérimaire dans le BTP, vous gagnez 1700 euros/mois. Vous faites aussi un peu de "Uber" ».

Procureur : « En fonction des éléments pénaux, il y a des risques de fuite hors de France et qu'il ne se représente pas. Je demande le placement en détention. »

Avocat : « Ces réquisitions, je ne m'y attendais pas, elles ne sont pas raisonnables. Il est "réfugié", il n'y a pas de risque de retour dans le pays qu'il a quitté. Qu'est-ce qu'il faisait dans le quartier ? Il y habite. Il n'a pas de casier. Il doit comprendre ce qu'on lui reproche. Avec un interprète, nous serons plus à l'aise pour communiquer avec lui. »

Verdict : il est placé sous contrôle judiciaire jusqu'au 10 décembre, date de l'audience avec interdiction de manifestation dans le Rhône.

* * *

Nouvel inculpé, renvoyé devant le tribunal pour recel, refus d'obtempérer (il aurait fait mine de s'arrêter, puis redémarré brusquement sur 20 mètres avant d'être bloqué par la circulation, selon les policiers). Il aurait percuté la jambe d'un policier, la voiture serait donc une « arme par destination ».

Il demande un délai pour préparer sa défense.

Proc : Elle requiert le placement en détention. « Je crois que sans aller à l'examen du fond de cette affaire, les faits sont suffisamment graves. Il se voit reproché encore une fois des faits de pillages dans un JD Sport. Un fonctionnaire a été blessé ».
« Le tribunal doit avoir à l'esprit que les faits sont graves. Je pose la question de la garantie qu'on a qu'il se représente devant votre tribunal ou qu'il re-commette les mêmes faits. »
« Les promesses d'embauche apparaissent toujours de manière magique alors que les gens déclarent n'avoir ni revenus ni ressources en GAV [désapprobation dans la salle]. »

La défense : « les faits sont graves ? On en a même pas parlé encore ! Ce soir il ne participait pas aux pillages. Il passe devant les policiers, il décide de les filmer, ceux-ci le braquent. La gravité des blessures des policiers ? Un seul agent sans ITT, pas de certificat médical, rien. »
« Il s'est exprimé sans avocat en GAV, durant laquelle il a amendé sa version à la fin sous pression des policiers. Là, il n'est pas en état de s'exprimer. Tous les éléments hormis le contexte permettent de ne pas le placer en détention. Dans ce tribunal, on ne fait pas de politique général, on fait du particulier. »

Verdict : affaire renvoyée au 8 décembre avec interdiction jusque là de conduire un véhicule, et interdiction de se rendre à Vaulx.

* * *

Nouveau prévenu qui prend place dans le box.

Juge : « Il vous est reproché d'avoir dérobé des bouteilles d'alcool (Monoprix) et un téléphone (Orange), une sacoche Nike, des bijoux, une enceinte provenant d'un vol et dissimulé tout ou partie de votre visage sans motif légitime. »
« Vous êtes interpellé sur la presqu'île avec un sac JD Sport. Le butin est estimé à 850 euros. On a visionné de courtes vidéos sur votre téléphone : notamment l'incendie de l'office du tourisme, puis la caméra qui se retourne et qui vous filme cagoulé. Des messages ont été trouvé dans des conversations : « c'est la guerre », « on a tout niqué », « je viens de péter la caisse on a tout défoncé », etc.

Prévenu : « Je suis bien allé à la manif mais je n'ai pas... »
Juge [le coupe] : « Alors je veux bien qu'on fasse la différence entre aller manifester et aller piller. »
P : « Je ne suis pas rentré dans le magasin, le téléphone on me l'a donné devant. »
J : « Vous aviez conscience que les vêtements étaient neufs ? »
P : « Oui. »
J : « Y'a eu une distribution de téléphones devant Orange ? »
P : « Oui. »
J : « Vous n'êtes rentré dans aucun magasin pillé ? »
P : « Non. Sauf peut-être Monoprix. "On a pété la caisse", c'était un "on" euphorique. »
J : Vous n'étiez pas sidéré ? Qu'est-ce qui peut vous rendre euphorique dans un tel contexte ? Vous étiez accompagné ? Vous vous êtes donnés rendez-vous devant des magasins semble-t-il [exploitation du tel] ? Vous aviez une cagoule, une casquette ? »
P : « Oui je ne savais pas que c'était interdit d'être masqué, c'était plus pour les gaz. »
J : « Vous savez que vous risquez 7 ans de prison ? »
P : …
J : « Vous allez manifester sans savoir pourquoi. »
P : « Si pour la hausse des salaires. »
J : « Vous croyez que ça sert votre cause de faire ça ? Vous aviez un sac ? »
P : « Non je n'en avais pas, je l'ai trouvé sur place. »

Proc : « Vous dites vouloir participer à la manifestation ? Mais vos conversations toutes entières [sur le tel] ne parlent pas de manifestation. “Le 17/10, on va remplir des sac JD” je vois.
Vous assumez que vous n'êtes pas allé manifester mais pour piller ? »
Elle lit les derniers messages reçus : « vous êtes fous, vous aller tous finir à la rate, au hebs. » puis « Ramène des pâtes ».

Il est en alternance depuis 8 mois.
Proc : « Vous n'avez pas pensé à votre patron ? Il va penser quoi de vous ? Il peut ne pas y avoir de rupture de confiance. Il s'est fait interpellé dans une configuration qui interroge beaucoup sur sa capacité à se tenir en société. Il est en marge de la société, de la manif, il vient faire son petit commerce. Il n'est pas là pour des destructions de biens mais on peut s'interroger sur ce qu'il a fait avant son interpellation. On a quelqu'un qui était sur la presqu'île pendant 4h, qui était hyper-actif.
Le mouvement lycéen est bien malheureusement invisibilisé par toutes ces actions.
Ces faits signent une personnalité. Il est coupable de faits inadmissibles dans un contexte de guérilla. Tout le monde n'a pas fini dans un magasin à faire n'importe quoi. »
« Je vais requérir pour le recel, le vol aggravé et la dissimulation du visage. 12 mois, dont 6 avec sursis avec du TIG, un mandat de dépôt et une interdiction du 2e arrondissement.

Avocat : « Les vols sont très opportunistes. Il n'est pas rentré dans le JD Sport, il a trouvé des affaires devant. Est-ce que c'est un vol ? Je vous pose la question. Ça devient tellement facile, la barrière morale cède rapidement. C'est dans la rue, à la portée de n'importe quel passant, alors on ramasse. »
« Qu'a-t-on ? On a un jeune homme pris dans un effet de groupe. S'il avait été déterminé et prévoyant, il n'aurait pas laissé libre accès à son téléphone avec toutes les informations. La peine demandée est très sévère. Cette peine mettrait un terme à ce qu'il est en train de construire. C'est un âge où les choses ne sont pas encore très claires. Les réquisitions ne sont pas en phase avec les éléments du dossier. »

Verdict : 12 mois de sursis (il part en prison pendant 5 jours jusqu'à ce que le JAP aménage sa peine) + interdiction de manifestation pendant 2 ans.

* * *

« Il vous est reproché d'avoir frauduleusement soustrait une paire de baskets en pénétrant par effraction dans une enseigne et ceci en "récidive légale". »
« Lors de votre interpellation, vous êtes porteur d'une cagoule et de masques chirurgicaux. Vous n'avez pas reconnu les faits de dégradation. Vous déclarez être rentré dans le magasin sur recommandation d'une personne qui vous aurait dit qu'il y avait "moyen de se faire de l'argent". »

Prévenu : « L'alcool m'est monté à la tête, je suis allé dans le magasin, je me suis fait prendre par la police. »
Juge : « Vous étiez venu sur Lyon pourquoi ? »
P : « À la base, j'étais venu signer au commissariat avec un collègue, je descends chaque semaine.
On est passé à coté du JD, on a vu que tout le monde se servait. »
J : « Vous saviez que ça allait se passer comme ça [à Lyon. Il vient de Dijon] et vous venez quand même ? Pourquoi vous venez cagoulé ? »
P : « Parce que les gens autour son cagoulés. »
J : « On vous voit en photo avec d'autres gens cagoulés sur l'exploitation de votre téléphone » (qui n'a pas été réalisée entièrement, faute de temps).

Proc : « Celui-ci comparait pour ces faits qu'il a l'air de reconnaître, avec un contexte d'opportunité. Il était avec des individus qui étaient très intéressés par l'ambiance (« ça nique le Rolex »). Il n'était pas venu manifester contre la vie chère mais il était là pour du vol. Il a été découvert sur lui tout l'attirail pour piller. »
« Pas de chance pour lui, beaucoup de gens ont commis des vols et des délits mais n'ont pas été attrapés, la police étant débordée. »
Elle requiert : 3 mois + 6 mois de sursis révoqués, le tout avec mandat de dépôt + confiscation du téléphone + interdiction du Rhône pendant 2 ans.

Avocate : « le pillage est déclarée commencer à 17h22. Il est interpellé à 20h. Il n'est plus alors avec les casseurs. Arrivait-il sur Lyon dans l'intention de manifester, de se livrer à des déprédations ? La question se pose. Si ça avait été le cas, il aurait été équipé autrement.
Il m'a demandé s'il pouvait faire sa peine de détention chez lui.
On peut lui prêter des intentions qu'on veut. Mais il n'a rien cassé, il a été interpellé avec une paire de chaussures seulement sur lui. »

Prévenu : « J'ai vu la manif. Je n'ai aucune haine de la police. Je n'ai rien fait, à part voler cette paire de chaussures. C'est la seule chose que j'ai faite. »

Verdict : 4 mois + 6 mois révoqués avec mandat de dépôt. Interdiction du Rhône pour 2 ans + confiscation du tel.

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21.10.2026 à 11:41

Pour Ritchy Thibault, premier prisonnier politique du mouvement lycéen

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Ritchy Thibault est Gilet jaune depuis ses 14 ans, voyageur depuis toujours, écrivain quand il le faut. Étudiant brillant sur son temps libre, assistant parlementaire interdit d'accès à l'assemblée, journaliste quand ça lui chante, il est aussi le premier prisonnier politique du mouvement lycéen en cours pour avoir appelé au soulèvement. Placé à l'isolement à la prison de Fleury-Mérogis, les contacts vers l'extérieur lui sont théoriquement interdits, nous avons proposé à ses amis de lui écrire en vidéo et à ses avocats de raconter comment en France, en 2026, on peut finir en prison pour des mots.

Ami et un collaborateur de lundimatin, il tient désormais dans une page une chronique hebdomadaire depuis sa détention.

Pour lire les deux premières :
Le 17 octobre depuis le quartier d'isolement de Fleury-Mérogis

Pourquoi les lycées brûlent-ils ?

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21.10.2026 à 11:24

Fallait pas confisquer les dimanches de poche

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Les enfants, les smartphones, Jacques Rancière et la révolte

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (4803 mots)

Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Une réponse de Distributed Gallery

Les lycéennes, ces animaux possédés

Michel Pastoureau raconte qu'au Moyen Âge, on tenait le cochon pour une bête diabolique. Le groin dans la boue et le cul à l'air, le cochon ne lève jamais les yeux vers le ciel. Morale : qui ne lève pas les yeux reste prisonnier de sa condition. Les préjugés ont la vie dure. Quelques siècles plus tard, le soupçon tient toujours, mais a changé de cible. Ce sont maintenant les lycéennes, ces petites diablotines au nez plongé dans leur téléphone comme des pourceaux dans l'auge, qu'on accuse de ne plus voir le monde.

Le 6 octobre 2026, dans un article publié par Le Grand Continent, un professeur du 93 avance ainsi une hypothèse qui a de quoi retenir l'attention : et si l'interdiction du téléphone dans les lycées, à la rentrée de septembre, avait déclenché la vague de blocus et de manifestations lycéennes qui secoue le pays depuis la fin du mois ? Les écrans, explique-t-il, feraient des élèves des « zombies », que leur téléphone, « stupéfiant-image », arracherait au monde. Leur confiscation aurait ainsi fait l'effet d'un électrochoc. Privés d'écran, les porcelets auraient enfin levé les yeux au ciel pour y découvrir leur misérable existence, et avec elle, ce que les adultes font de leur monde.

L'hypothèse est sans doute bienveillante. Le professeur précise qu'il écrit « sans aucune agressivité ni mépris envers mes élèves, que j'aime et apprécie ». On le croit, et c'est bien le problème. Le berger peut parfaitement aimer son troupeau : il n'en reste pas moins un berger. Or en matière de pouvoir pastoral, la sollicitude est parfois pire que le mépris.

Il faut en effet comprendre ce que cette hypothèse suppose : qu'avant la confiscation de leur téléphone, les lycéennes ne voyaient pas grand-chose. Comme s'il avait fallu leur retirer leurs écrans pour qu'iels deviennent enfin capables de regarder leur propre vie. Comme s'il avait fallu la décision d'un ministre pour qu'iels découvrent que leur lycée est une porcherie.

Car de porcherie, il est bien question, mais pas de celle du groin dans les réseaux. Ce sont les rats, les chiottes bouchés, les canicules dans les préfabriqués. C'est cette lycéenne de Paul-Eluard qui résume tout au micro de l'Humanité : « On dirait pas on est des classes, on dirait on est un élevage. »

On peut donc raconter cette histoire autrement. À une condition : ne pas tomber dans le piège symétrique, qui consisterait à faire du téléphone l'instrument de leur libération. Zombies ou affranchies, ce serait encore laisser un objet décider pour les lycéennes de ce qu'iels sont ; et ce serait encore laisser des adultes prendre la parole à leur place pour le constater. De ce second écueil, ce texte ne se défera pas : il est lui aussi écrit par des darons. Du premier, au moins, il tâchera de se garder.

Ce qu'on regarde et ce qu'on voit

Commençons par rendre aux écrans ce qui leur revient. Ce ne sont pas seulement des machines à nous abrutir : ils donnent aussi à voir des mondes qui, sans eux, nous seraient restés étrangers, et qui, à leur manière, rendent le nôtre étrange. Les écrans sont des fenêtres. Des fenêtres qui ont ceci d'embêtant qu'elles décident elles-mêmes de ce qu'on voit dehors, mais des fenêtres quand même.

Or une fenêtre se regarde toujours depuis quelque part. Chaque doomscroll met en rapport le lointain et le familier, le bout du monde et le bout de la rue, ce qui défile sur l'écran et l'existence lycéenne. Il n'y a pas les petits cochons le nez dans la merde des réseaux sociaux d'un côté, et le monde de l'autre. Il y a une navette incessante entre les deux. Pour la plupart des lycéennes, le téléphone n'est pas une distraction parmi d'autres : c'est le principal accès à l'information. On n'y ouvre pas le journal, on n'y écoute pas la radio ; c'est dans des vidéos TikTok qu'on apprend ce qui se passe à Gaza, à l'Assemblée ou dans le lycée d'à côté. C'est souvent la première fois qu'on entend parler du monde autrement qu'à la table familiale, et qu'on peut s'en faire un avis qui ne soit pas celui du patriarche.

Car ces fenêtres qui décident de ce qu'on voit dehors, on sait très bien les orienter. Un étudiant nous racontait qu'il trompait l'algorithme exprès, pour qu'il cesse de lui servir toujours le même plat. Le fil n'est pas une fatalité : c'est un réglage, et iels le connaissent mieux que celleux qui les en croient prisonnieres. Le mouvement lui-même, d'ailleurs, est parti de là : quelques lycées, le nez dans la merde, qui commencent à bloquer ; des vidéos qui circulent sur TikTok ; et des lycées de la France entière qui suivent. Le comble, pour la thèse de notre professeur du 93 : la révolte qu'il attribue à la confiscation des téléphones s'est propagée par téléphone. Ce n'est pas dire que l'écran a fait le mouvement. C'est dire que ces fenêtres-là donnent aussi sur la rue.

Les boomers nous rétorqueront que sur l'écran, il n'y a aucune poésie : que tout y est « débile », « abrutissant », « toxique ». Admettons un instant que ce soit le cas et qu'on n'y regarde effectivement que de la merde. Ce serait encore oublier que ce qui est regardé n'est pas ce qui est vu. Devant un match de MMA, tu ne regardes pas qu'un combat. Tu vois aussi un niveau de vie, une ambiance de foule, une gestuelle propre à la culture du show à l'américaine. Devant un tuto maquillage, tu vois aussi l'aménagement d'une chambre douillette, le goût qui l'a disposée, une voix et un phrasé qui n'appartiennent qu'à ce corps-là. Et tout cela n'est pas regardé depuis nulle part. C'est regardé depuis un bahut hardcore de Saint-Denis.

Ce lointain-là ne laisse pas le lycée Paul-Eluard intact. Évidemment, ni le MMA ni le tuto ne t'apprennent que ton lycée est merdique et que c'est une insulte faite à ta vie d'y passer huit heures par jour : ça, tu le sais déjà. Mais scroller, c'est comparer. On prélève un geste, une expression, une manière de se tenir. On les rapporte dans la cour, on les rejoue sur son corps, on les affiche en patchs sur son sac. On partage des références, on adopte des codes, on se construit des goûts. On participe à des mondes qui débordent de toutes parts l'« élève » que dessinent les fichus fichiers de l'Éducation nationale. Au lycée, personne n'est jamais « l'apprenant », ni « l'acteur de ses apprentissages », ni, plus con encore, « le scripteur autonome » que l'institution croit avoir devant elle.

Rancière dit du spectateur qu'il « compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui ». C'est exactement ça. Sauf qu'il faut lire Rancière jusqu'au bout. Et c'est là que l'histoire se complique.

Le guichet d'à côté

Car le spectateur n'est qu'une porte d'entrée. Dans La Nuit des prolétaires, Rancière raconte ces ouvrieres du XIXᵉ siècle qui, au lieu d'employer leurs nuits et leurs dimanches à recharger leurs batteries pour le lundi, discutent métaphysique, écrivent des vers et fondent des journaux. Là aussi, on composait son poème avec ce qu'on avait devant soi : la langue des poètes qu'on lisait, les mots des journaux, tout ce qui tombait sous la main. On serait tenté d'en faire les ancêtres des lycéennes d'aujourd'hui qui rejouent dans la cour un geste prélevé sur un écran, et de voir dans le téléphone une sorte de dimanche de poche : un bout de nuit ouvrière qu'on emporterait partout avec soi et qu'on sortirait entre deux cours. Mais ce n'est pas la poésie qui émancipe ces ouvrieres, pas plus que la lecture ou le théâtre. Rancière le montre avec Gabriel Gauny, menuisier, qui pose du parquet dans un appartement bourgeois et s'arrête pour contempler la vue par la fenêtre. Au beau milieu de sa journée de travail, il s'approprie le regard désintéressé du propriétaire : un regard qui n'était pas censé appartenir à sa condition.

Ce qui compte, ce n'est pas la vue. C'est la place. Notre monde impose un ordre, que Rancière appelle « police » : un certain partage du sensible, qui distribue à chacune une place, un temps et des capacités. Depuis Platon, l'artisan n'a pas le temps d'être ailleurs qu'à son ouvrage. Gauny prend ce temps. Il prend un regard qu'on lui refusait. La subjectivation politique est une désidentification : ne plus coïncider avec la place qu'on nous assigne. Et vérifier par là une égalité des intelligences que l'ordre de ce monde passe son temps à nier.

Or c'est là que ça coince. L'ado le nez dans son téléphone n'est pas une figure qui déroge à sa place. C'est la place elle-même : sa définition sociale la plus banale. L'article discuté ici en est la preuve vivante. Le zombie à l'écran, c'est l'identité qu'on lui colle. Le monde ne lui refuse pas le scroll, il l'attend. Pire : il en vit (ou plutôt : certaines en vivent). Les dimanches de Gauny échappaient au patron ; le temps du doomscroll est la matière première d'une industrie entière. Le dimanche de poche est le lundi de quelqu'un d'autre.

Bien sûr, la police n'est pas toujours d'accord avec elle-même. L'une veut que tu regardes ton téléphone ; l'autre exige que tu écoutes ton prof désespéré parler de Molière ou de trigonométrie. À l'école, la place assignée est celle d'élève, et sortir son téléphone la transgresse : c'est un illégalisme minuscule. Mais on passe alors d'une identité assignée à une autre identité assignée. Ce n'est pas une désidentification, c'est un changement de guichet.

On aurait tort de croire qu'en confisquant aux lycéennes leurs téléphones, on a rendu la vue aux aveugles. Mais on aurait tort, à l'inverse, de croire qu'on les a privées d'un instrument d'émancipation : scroller, à lui seul, n'a jamais suffi à sortir de sa place. Ce qu'on leur a pris est plus discret, et plus précieux qu'il n'y paraît.

Le seul endroit où l'on n'est pas noté

Revenons à Saint-Denis. Ce que voient celleux qui scrollent là-bas, ce n'est pas un monde, mais deux. Il y a celui qui se définit en les excluant : le show à l'américaine et la chambre douillette du tuto ne leur réservent aucun rôle sur scène, et les placent en spectateurices de ce qui leur manque : du prestige, de la thune, des paillettes. Et puis il y a l'autre, où, d'une vidéo à l'autre, des gens de leur âge et de leur quartier parlent comme elleux et filment les mêmes cours de récré, les mêmes bus, les mêmes galères.

D'un côté comme de l'autre, pourtant, rien ne se passe comme prévu : on traduit, on détourne, on rejoue. C'est bien le spectateur de Rancière, celui qui compose son propre poème. Mais ce qui rend ce spectateur possible, ce n'est pas l'écran. C'est une condition très particulière de son usage : le droit de regarder de travers, sans que personne ne vienne redresser ton regard.

L'école, elle aussi, fait des élèves des spectateurs : spectateurs du savoir du maître. Mais c'est une position sous surveillance. On explique, puis on vérifie qu'on a été compris. Ce que l'élève a vu doit être restitué, justifié, évalué, rapporté à une grille de compétences. L'institution mesure en permanence l'écart entre ce qu'iel a compris et ce qu'iel aurait dû comprendre. C'est ce que Rancière, dans Le Maître ignorant, appelle l'abrutissement : l'explication, qui suppose l'incapacité de cellui à qui elle s'adresse, et confirme ainsi à chaque leçon l'inégalité qu'elle prétend combler. On n'a pas le droit de mal voir, ou de voir autrement.

Le téléphone, lui, ne corrige rien. On objectera qu'il compte tout : les vues, les likes, le Snapscore, les flammes qu'il faut entretenir chaque jour pour ne pas les voir s'éteindre. C'est vrai, et les copains comptent aussi : qui a liké, qui a vu sans répondre, qui a laissé s'éteindre la flamme. Mais l'algorithme mesure ton attention, pas ta compréhension. Il n'existe pas de bonne manière de regarder un tuto, pas de contresens possible sur un combat de MMA. On peut y être compté sans y être corrigé. L'algorithme se fout royalement de ce que tu comprends : il veut seulement que tu restes. C'est là le paradoxe. Cette indifférence ouvre un espace où l'on peut habiter la position de spectateur à sa façon, sans en rendre compte à personne. Ce que tu vois là-dedans ne regarde que toi : personne ne te le note, personne ne te l'explique.

N'en faisons pas pour autant un maître ignorant. Celui de Jacotot ne savait rien, mais il voulait tout : il exigeait que l'élève cherche, et lui demandait sans relâche ce qu'iel voyait, ce qu'iel en pensait, ce qu'iel en faisait. L'algorithme ne pose qu'une question, toujours la même : on continue ? Et il n'attend même pas la réponse. Sa seule pédagogie, c'est l'autoplay. Ce n'est pas un maître ignorant, c'est un maître qui s'en fout. Mais au cœur du pire dispositif de capture jamais inventé, c'est justement ce je-m'en-foutisme qui laisse, malgré lui, une place vide : celle où personne ne corrige.

Ce n'est pas encore une émancipation. C'est une disposition, parfois déjà un exercice, et elle se vit dans la place même qu'on t'assigne. Mais elle change tout au rapport à l'école. Quand on fait chaque jour l'expérience d'une appropriation qui se passe de validation, la grille scolaire cesse d'apparaître comme la nature même du savoir : les fiches, les compétences, « l'apprenant ». Elle apparaît pour ce qu'elle est : un régime particulier, et arbitraire, de distribution des capacités.

Voilà ce que l'interdiction a confisqué. Pas un divertissement, pas une drogue, pas une liberté : le seul endroit de la journée où l'on pouvait regarder sans être noté. Le dimanche de poche, c'était ça. Quelques heures par jour où l'école-prison ne décidait pas de ce que tu avais le droit de voir.

Édouard Geffray a cru bon d'arracher les images des cours de récré pour faire rentrer les élèves dans le « monde réel ». En leur signifiant qu'iels n'étaient pas là pour regarder mais pour apprendre, il leur a surtout rappelé, à chaque fouille de sac, que l'école entend tenir leur regard tout entier. Il a voulu remettre les spectateurs à leur place. Il leur a montré qu'on ne leur en laissait aucune.

Touch grass, les NPC !

L'ironie de l'histoire, c'est qu'à vouloir forcer les lycéennes à touch grass, le gouvernement les voit débouler en hordes sur le bitume. Et c'est là, pas sur l'écran, que commence l'émancipation au sens strict.

Car celleux qui prennent la rue sont des mineures, assignées à la place des « enfants ». Ce sont les sans-voix de la politique : on parle à leur place, et les ministres règlent le contenu de leurs poches et de leurs sacs. En prenant la parole publique, iels font exactement ce que Rancière appelle la politique : celleux qui ne comptaient pas se mettent à compter, et instituent, sans la demander à personne, la part des sans-part. Gauny regardait par la fenêtre du bourgeois ; les lycéennes occupent la chaussée du ministre.

Et iels ne viennent pas les mains vides. Du 6-7 aux battles d'aura, de Batman à Spider-Man, du Snap français à la course au wanted level, c'est tout un peuple de personnages qui pop. Des T-Rex gonflables, Mickey qui kalash au mortier, Super Mario qui jump dans les lacrymos. Tout ce qui faisait la navette entre les écrans et les cours de lycée a trouvé une nouvelle destination : la rue.

On aurait tort d'y voir la simple preuve que les écrans les ont colonisées. Dans la manif, les mèmes changent de statut. Les lycéennes reprennent l'identité qu'on leur colle (les gamins des écrans, les zombies, les NPC) et l'exhibent comme nom politique dans l'espace public. On les disait NPC, ces personnages non joueurs qui attendent dans le décor qu'on vienne leur parler : iels débarquent en Mario, en Spider-Man, en personnages principaux de leur propre partie. On les disait zombies : iels marchent en zombies, mais en cortège, et vers où iels l'ont décidé. Iels ne refusent pas l'étiquette, iels la portent si ostensiblement qu'elle devient un costume. Or un costume, ça se joue, et ça s'enlève : c'est le contraire d'une nature. C'est cela, se désidentifier : non pas fuir la place assignée, mais en rajouter jusqu'à la faire voir pour ce qu'elle est, une assignation. Le téléphone a fourni le répertoire, et jusqu'à la traînée de poudre ; mais c'est la rue qui en fait une politique.

Pendant ce temps, sur Snapchat, la police fait ses devoirs. Pour remonter les fils des blocus, des flics en civil se glissent dans les groupes et se font passer pour des lycéennes. Ils demandent l'air de rien des noms, des prénoms, l'heure du prochain blocage, dans ce qu'ils imaginent être la langue des jeunes : un argot d'adulte qui a révisé ses fiches. Même l'appli leur résiste. Il arrive que la localisation du message les trahisse, posée pile poil sur un commico. Captures d'écran, parodies : la police devient la risée des réseaux.

C'est le maître ignorant à l'envers. D'ordinaire, c'est l'élève qui doit prouver qu'iel a compris, et l'institution qui lui démontre, copie après copie, qu'iel n'a rien compris. Cette fois, c'est la police, au sens le plus littéral, qui passe l'examen. Elle doit restituer des codes qu'elle n'a jamais habités, et ce sont les lycéennes qui corrigent. Iels mesurent l'écart entre ce qu'elle a compris et ce qu'elle aurait dû comprendre, l'épinglent, le font circuler. Celleux qui passent leur temps à dire ce que sont les jeunes ne savent pas en imiter une cinq minutes. Pour une fois, la grille a changé de mains.

Demandez-leur pourquoi iels bloquent. Une lycéenne nous a répondu sans détour : parce que c'est marrant. Les revendications sont bien réelles, précisait-elle, et c'est bien dans des lycées croulants que tout a commencé. Mais elles ne pèsent pas partout du même poids, et ce qui a fait suivre les autres tient aussi à autre chose : à la solidarité avec les premiers lycées bloqués, à une envie de révolution qui couvait depuis longtemps, au plaisir de se retrouver, à celui de désobéir à celleux qu'on n'aime pas, à la joie d'arracher sur le temps des cours une journée enfin traversée par autre chose que l'ennui auquel elle était destinée.

Un adulte y verrait la preuve que le mouvement est vide. Nous choisissons d'y voir l'exact inverse. La politique ne tient pas toute entière dans une liste des revendications : elle commence quand on interrompt le partage ordinaire du temps. Les revendications disent ce qui ne va pas ; la joie de bloquer montre que l'ordre des journées n'a rien de naturel. Le blocus, c'est Gauny qui lève les yeux de son parquet : un dimanche pris en plein lundi.

Malgré la répression ignoble de la cuve à pisse Nuñez et sa meute, cette mobilisation est sans doute la plus drôle qu'il nous ait été donné de voir. Les imaginaires des mangas, des jeux vidéo et des mèmes débordent des écrans pour s'incarner au milieu des lacrymos, avec le second degré d'une génération qui n'a plus grand-chose à perdre. Un peu comme dans Sirāt, où l'on trouve encore l'énergie de danser sur la fin du monde et de rire dans le chaos.

Vous avez voulu assigner les lycéennes à la place des enfants, et pour ça, vous leur avez confisqué leur dimanche de poche. Bravo. Les voilà qui se le reprennent, en plus grand, en plein jour, IRL. Iels sont sublimes, et vous allez les prendre dans la gueule.

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21.10.2026 à 11:00

« Meeting nazi = meeting interdit ! »

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Archives des interruptions populaires des rassemblements fascistes (3/3) 27 juin 1978

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (3561 mots)

Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 27 juin 1978, lorsque l'organisation fasciste parti des forces nouvelles (PFN) organise un meeting à la Mutualité à Paris dans le cadre d'une campagne rassemblement de différentes organisations fascistes européennes, l'Eurodroite.

Après le meeting chahuté du 21 juin 1973 (voir le deuxième volet de notre série), Ordre nouveau, dissous, fini par se recomposer en 1974 dans le PFN. À la fin des années 1970, les partis communistes de France, d'Espagne et d'Italie collaborent pour élaborer une doctrine prenant ses distances avec celles de l'URSS : l'eurocommunisme. Cette démarche provoque à l'extrême droite une volonté d'unification en réaction, en ayant en perspective les premières élections européennes. Des partis fascistes de France (le PFN), d'Espagne (Fuerza Nueva) et d'Italie (le MSI) travaillent ensemble à constituer… l'eurodroite ! Le congrès fondateur est à Rome en avril 1978, exactement au moment où Aldo Moro, le président du conseil Italien, est capturé par les brigades rouges.

En juin 1978, le PFN prévoit d'héberger un meeting de l'Eurodroite à Paris, à la Mutualité.
Une réaction antifasciste s'organise en demandant son interdiction mais le spectre du 21 juin 1973 et de sa violence est dans toutes les têtes. Les organisations de gauche (dont le PCF, le PS et le PSU), cette fois, appellent à un rassemblement, une partie des organisations révolutionnaires, comme la LCR, s'y associent. La stratégie est celle du front commun, avec un appel à une large manifestation tout de même scindée en deux qui ne cherche pas physiquement à interdire le meeting. Près de 4000 flics sont mobilisés pour protéger les fascistes.

Des groupes autonomes et quelques organisations révolutionnaires tentent d'accéder à La Mutualité sans parvenir à renverser le rapport de force.

En 1979, les premières élections européennes sont un véritable échec pour l'eurodroite. En France, le PFN, dont la liste est dirigé par Jean-Louis Tixier-Vignancourt, un collaborateur député poujadiste passé par le gaullisme puis revenu à l'extrême droite, n'obtient que 1,3 % des votes.

Archive 1 : « Le meeting nazi doit être interdit ! »

L'Étincelle, no 74, 25 juin 1978

Trois organisations fascistes européennes, le PFN, Fuerza Nueva (Espagne) et le MSI (Italie) ont annoncé leur décision de tenir un meeting à Paris, le 27 juin, « contre le terrorrisme ». Cette réunionoù doivent se produire les « furhers » des trois organisations, se tient dans le cadre de la préparation des futures élections européennes. C'est dans cette perspective qu'elles avaient créé, à Rome, il y a quelques semaines, un cartel européen ; « l'eurodroite ».

Car les trois principaux mouvements néo-fascistes d'Europe (si l'on excepte le NPD Allemand que l'on n'a pas invité par soucis de respectabilité) ont décidé de faire des prochaines élections européennes, leur thème principal de campagne. Pour cela, ils cherchent à se donner un aspect respectable. Dans ce souci, le PFN a choisi de prendre comme tête de liste pour ses candidats, Tixier-Vignacourt, ancien secrétaire d'État de Pétain, dans le but de s'attirer les faveurs des notabilités d'extrême droite.

Pourtant, derrière les volonté de respectabilité et leur proclamation démocratique, les buts et les méthodes des fascistes européens n'ont pas changé.

Les héritiers du Duce

Le MSI (mouvement social italien), s'est proclame, dès ses origines, comme un parti fasciste. Créé le 26 décembre 1946, dans l'appartement d'Arturo Michelini, ancien vice-président de la fédération fasciste de l'Urbe, ses statuts précisent qu'il est basé « sur le fascisme révolutionnaire de 1919 et sur les 18 points du manifeste de Vérone. »
Même son sigle traduit, on ne peut mieux, la filiation du MSI. La flamme aux couleurs italiennes, jaillissant d'un catafalque, représente la pérénnité de l'idée de l'idée jaillissant de la dépouille du Duce.
En 1972, lançant la « droite nationale », qui devait fournir une façade respectable au MSI, Almirante s'écriait : « si l'État est absent ou inefficace, c'est à la droite nationale qu'incombe de devoir de choc contre les subversifs de l'extrême gauche ».
Les groupes fascistes et notamment le MSI sont en effet impliqués dans des dizaines de meurtres et d'attentats. L'un des derniers en date étant l'assassinat d'un militant du PCI par le député MSI Sandro Saccucci. Un certain nombre d'éléments du MSI ont impliqués dans la « stratégie de la tension », stratégie de la provocation destinée à créer en Italie un climat propice à l'instauration d'un pouvoir fort. Qui peut nier aujourd'hui les liens puissants qui unissaient certains secteurs de l'appareil d'État italien et les fascistes ? On en eut l'illustration quand, en 1972, on vit de nombreux officiers supérieurs — tels l'ancien commandant du Centre Méditerranée de l'OTAN, l'amiral Birindelli — se présenter sur les listes MSI.

Les assassins d'Atocha

Dans leur stratégie de la provocation, les fascistes italiens avaient des ramifications internationales (avec le Portugal de Caetano, L'Espagne de Franco, la Grèce des colonels). Le groupe espagnol Fuerza Nueva, du député Blas Pinar, ancien combattant de la guerre civile, n'est pas en reste sur ses collègues italiens. On a vu, à plusieurs reprises, ses troupes de choc ratonner les rues de plusieurs grandes villes ou attaquer les locaux d'organisations de gauche. L'un des protagonistes de la tuerie d'Atocha (attentat contre un cabinet d'avocats des commissions ouvrières en 1976), Carlos Garcia Julia, est membre de Fuerza Nueva.
Par ailleurs, FN collabore avec le CEDADE (Cercle espagnol des amis de l'Europe), organisme nazi, créé par d'anciens volontaires du Front de l'Est, dont l'un des piliers fut Otto Skorzeny (ancien chef des commandos hitlériens « Friedenthal »). Le CEDADE est affilié au Nouvel ordre européen, dont le congrès rassembla le 5 avril 1969 toutes les organisations fascistes d'Europe. Nombreux sont les membres de cette secte nazie qui militent à Fuerza Nueva.
Ajoutons que FN, n'entretient pas, en France de liens qu'avec le seul PFN. Il est aussi lié à la CFT et aux réseaux Foccart (patron occulte des SAC). C'est l'un des lieutenants de Blas Pinar, Enrique Valarte, qui a assuré la liaison avec des responsables des réseaux Foccart.

Attentats en tout genres

L'un de ceux qui organisaient ces contacts se nomme Pino Rauti, ancien chef du groupe terroriste Ordine Nuovo, inculpé en 1972 pour complicité dans les attentats et mystérieusement blanchi par la suite. C'est le même Rauti, qui voit son influence se renforcer au sein du MSI, après la scission de 1977, où 17 parlementaires (les plus modérés — sic ! —) décidèrent de fonder Démocratie nationale.
Ce sont aussi des éléments du MSI que l'on retrouve impliqués dans une stratégie de provocation à l'échelle européenne. Ainsi, l'un des plus actifs dans les récents attentats en Espagne se nomme Stefano Delle Chiaie, qui s'est enfui d'Italie, à la suite des attentats de 1969.

Les nostalgiques du pétainisme

Point n'est besoin de parler longuement du PFN français. Les lecteurs de L'Étincelle savent à quoi s'en tenir avec les héritiers d'Ordre nouveau. Personne n'a oublié que les auteurs du rapt Hazan étaient membres du PFN et que l'un d'eux, Mischini, était l'un des responsables de la liaison avec le MSI. Personne n'a oublié que des militants du PFN combattirent aux côtés des phalangistes au Liban. Personne n'a oublié les attentats du GIN (groupe d'intervention nationaliste) et dont chacun sait maintenant que les auteurs étaient « proches » du PFN.
Les nazillons français veulent aujourd'hui faire peau neuve, remplacer les casques et les matraques par le complet veston. Pourtant, le passé des dirigeants du PFN ne peut laisser aucune illusion sur les intentions de ce groupe en mal de respectabilité. Qu'il s'agisse de Rolant Gaucher ancien du Rassemblant national populaire de Marcel Déat, d'Alain Robert et de Gauchon, anciens dirigeants d'Ordre nouveau), de Dupuy de Méry, ancien du SO d'Ordre nouveau et toujours en quêtes de place de chef (il vient de passer du secrétariat du mouvement de Furnon au Bureau politique du PFN), tous ces hommes ont à leur actif, des années de propagande raciste et de provocation contre le mouvement ouvrier.

Pas de nazis à Paris !

Oui, le meeting du 27 juin est une provocation. Derrière le sigle de l'Eurodroite se cachent des forces qui ont collaboré aux pires actes contre les travailleurs. Le visage « design » que veut se donner l'extrême droite ne peut cacher la couleur brune de ses drapeaux, son idéologie raciste, antisémite, sa haine du mouvement ouvrier.
Aujourd'hui les groupes fascistes ne représentent pas une menace immédiate, néanmoins la bourgeoisie peut s'en servir en tant que forces de provocations contre les travailleurs, car ces SS charognards sont toujours à l'affût de meurtres et attentats contre tout ceux qui luttent.
Nazis, nazillons, fascistes, extrême droite : quelle que soit l'étiquette qu'on leur colle, notre haine reste la même ; leur existence est une continuelle insulte, une continuelle provocation à la vie et aux libertés des peuples ;
Nous ne pouvons pas laisser parader cette vermine le [27] juin, nous ne devons pas tolérer l'expression de cette internationale fasciste.
Tout doit être mis en œuvre pour que ce meeting ne se tienne pas. Pas de nazis à Paris !

Louis Vernon

Archive 2 : « Les attentats depuis un an »

Rouge, no 683, 27 juin 1978

3/6/1977 : attentat contre le foyer chilien de Fontenay-sous-Bois, revendiqué par le groupe Hermann Gœring.
4/6/1977 : assassinat du gréviste CGT Pierre Maître à Reims par un commando appartenant à la CFT.
5/6/1977 : attentat contre l'avocat algérien Assouline.
15/7/1977 : attentat contre les locaux du MRAP signé Groupe Joachim Peiper.
4/11/1977 : attaque contre le consulat général d'Algérie du Front national de la jeunesse.
28/11/1977 : attentat du GIN contre Air-Algérie.
2/12/1877 : Laïd Sebaï, gardien de l'Amicale des Algériens en Europe, est assassiné de 10 balles de 11,43 par un commando de trois hommes. L'attentat est revendiqué par les commandos Delta. C'est le 71e Algérien assassiné en France en six ans.
4/12/1977 : appel à une manifestation « contre la puissance juive » à Marseille, interdite.
Décembre 1977-janvier 1978 : inscriptions antisémites à Dijon et menaces téléphoniques de la « section francaise d'Odessa International » (organisation des filières d'évasion des anciens SS), « décidée à condamner à mort certains membres de la juiverie dijonnaise » (sic).
11/12/1977 : attentat contre le foyer Sonacotra de Strasbourg revendiqué par les commandos Delta. « Elsa » une revue autonomiste fasciste alsacienne publie sous la plume du Dr lffrig : « Je vous donne les conseils suivants : qu'on brûle leurs synagogues et leurs écoles et s'il en reste quelque chose qu'on mette des pierres et de la terre, pour qu'on ne voie plus rien d'eux. »
5/1/1978 : inscriptions au lycée Gérard-de-Nerval de Luzarches « À bas la dictature judéo-marxistes, Arabes et communistes hors de France, Arabes et Juifs tous égaux devant les fours », signé GAJ-Ordre nouveau.
6/1/1978 : dans « le Dauphiné libéré », Robert Mosnier, président de la Chambre des métiers de Grenoble, publie une lettre à la mairie :
« Doit-on céder Grenoble aux Algériens ? » et demande à la municipalité PS ce qu'elle compte faire contre l'invasion étrangère dans la ville, concluant : « Que peuvent faire les commerçants contre cette invasion ? Il faut faire dégager les trottoirs pour une libre et honnête circulation. Je vous demande de prendre une décision. S'il en était autrement, nous n'hésiterions pas à passer à l'action. »

10/1/1978 : 60 coups de feu contre un foyer Sonacotra de Nice, revendiqué par le club Charles Martel.
27/1/1978 : Gérard Grosset, accusé du meurtre d'un Algérien Elaïd Djenati est acquitté par la cour d' assises de la Creuse. Le 11/12/1976, Grosset, qui avait eu une altercation avec Djenatti, était aller chercher chez lui une winchester et était revenu abattre Djenatti. Légitime défense ont estimé les jurés.
11/3/1978 : attentat à Toulon contre les locaux de l'Amicale des Algériens revendiqué par les commandos Delta. Deux arrestations : un mineur de 14 ans et Raymond Goudard.
4/5/1978 : assassinat d'Henri Curiel, en tant que « militant de la cause arabe », revendiqué par les commandos Delta. Le pistolet de 11,43 qui a abattu Curiel est le même que celui qui a servi pour l'assassinat de Laïd Sebaï.
26/5/1978 : attaque des locaux de « Jeune Afrique » à Paris par un commando de 20 personnes ; plusieurs personnes blessées dont un journaliste qui restera plusieurs jours dans le coma.
15/6/1978 : 10 militaires du 1er RMP de Tarbes ratonnent à Paimpol des Noirs en les traitant de « sales nègres du Zaïre ».

Archive 3 :« 15000 antifascistes dans les rues de Paris »

Rouge, no 285, 29 juin 1978

La riposte unitaire s'est déroulée pendant que plusieurs milliers de policiers protégeaient le meeting nazi.
Près de la moitié de la manifestation derrière les banderoles de l'extrême gauche.

Plus de 15 000 personnes ont répondu à l'appel de toutes les organisations ouvrières de Paris et ont participé à la manifestation antifasciste de la place d'Italie à la gare Montparnasse. Vu la force de ces organisations, ce chiffre peut paraître faible, mais il représente l'état de la manifestation des travailleurs. La campagne contre ce meeting a été mené en grande partie par l'extrême gauche et c'est l'écho qu'elle a rencontré qui a forcé les organisations réformistes à accepter, dans les derniers jours, le projet de manifestation.

Depuis des années, le PC et le PS ont abandonné toutes les traditions de lutte antifasciste, ils n'ont pas bougé le 21 juin 1973 contre le meeting raciste d'Ordre nouveau, ils n'organisent pas l'autodéfense contre les agressions de la CFT. Dès lors, il n'était pas étonnant de constater qu'hier soir à Paris, le cortège de l'extrême gauche, où Lutte ouvrière brillait par son absence, représentait plus de la moitié de la manifestation.

Ces faits étant rappelés, cette démonstration représente un succès. Son caractère unitaire est un tremplin qui va permettre de faire de la lute antifasciste une lutte de masse, une lutte de tous les travailleurs.

Certes, le meeting nazi a eu lieu, regroupant à peine 2000 personnes sous la protection de milliers de policiers. La mobilisation et la politique des grandes organisations ouvrières n'ont pas permis de l'empêcher. Il s'agit maintenant, partout où nous travaillons, de montrer le danger que représente ces groupes fascistes, de dénoncer et d'expliquer le soutien qu'ils reçoivent du pouvoir, de promouvoir dans l'unité toutes les initiatives d'autodéfense contre leurs agressions. Le fascisme n'est pas un courant politique avec lequel on débat, il faut l'écraser.

Enfin, nul doute que bon nombre de militants du PC s'interrogeront sur les exclusives lancées par leur parti contre la moitié de la manifestation, comme si au Chili et en Argentine, les fascistes faisaient le tri entre les militants trotskystes, socialistes ou communistes.

La mobilisation policière était impressionnante : plusieurs milliers de flics, CRS et gendarmes mobiles bouclaient le quartier de la Mutualité. Place Maubert, ils sont regroupés par paquets de 15 ou 20. Au départ de la manifestation, et tout le long du cortège, les forces de police sont placées en évidence. À Montparnasse, plusieurs dizaines de cars placés en quinconce et des groupes de gardes mobiles bloquaient toute entrée sur la place.

15 000 à 20 000 personnes se sont retrouvées en fin d'après-midi place d'Italie à l'appel de plusieurs organisations ouvrières et démocratiques (PS, PC, CFDT, CGT, Ligue des droits de l'homme, etc. ) et des organisations d'extrême gauche (LCR. OCT, CCA, OCI, PCR, PCMLF). La manifestation se divisait en deux parties à peu égales.

A 18 h 45, le cortège démarre. En tête, ont pris place des femmes distribuant un tract signé « Des femmes du mouvement réunies en assemblée générale le 26 juin ». Elles avaient décidé de ne pas s'intégrer au cortège et précédaient la manifestation « officielle » de quelques dizaines de mètres. Celle-ci est introduite par les dirigeants des fédérations parisiennes du PC et du PS ainsi que les responsables syndicaux de la région parisienne, des dirigeants d'associations d'anciens combattants et de la Ligue des droits de l'homme. Le service d'ordre de la manifestation est assuré essentiellement par la CGT.

La majorité du cortège des organisations traditionnelles est dominée par des sections CGT et des sections du PCF. Ils crient : « Le fascisme ne passera pas ! » Un très mince cortège CFDT – quelques centaines ! - ajoute : « Barre, Giscard, Chirac, complices des fascistes ! ». « Union, action contre les nazillons ! ».

Plusieurs centaines de militants du Parti socialiste sont regroupés à la queue de cette première partie de la manifestation précédés par les élus socialistes à la mairie de Paris, drapés de leur écharpe tricolore.

Le cortège des organisation d'extrême gauche est ouvert par la Ligue communiste révolutionnaire qui rassemble plusieurs milliers de personnes aux cris de « A bas les assassins du mouvement ouvrier ». « Contre les tueurs d'immigrés et les agresseurs du mouvement ouvrier , mobilisation dans l'unité »,« Ils ont tué Pierre Maître, assassiné Curiel, autodéfense ouvrière ! ». « Contre les fascistes et les agresseurs, unité et mobilisation ».

Derrière, prennent placent successivement, plusieurs centaines de militants de l'OCT, des CCA et de l'OCI, puis les organisations marxistes-léninistes et enfin quelques groupes d'« autonomes » en queue de manifestation.

Ceux-ci provoqueront quelques incidents, notamment vers 19 h 15 sur le boulevard Saint-Jacques au niveau de la rue de la Santé. Un coktail Molotov est lancé contre les flics qui répondent immédiatement par des lacrymogènes.

Malgré un début de panique, le service d'ordre de la manifestation évite que l'incident aille plus loin.
A plusieurs reprises, des petits groupes de ces « autonomes » ont tenté sans succès d'emmener des manifestants vers la Mutualité.

La tête de la manifestation arrive place Montparnasse aux environs de 20 h. La dispersion aura lieu à quelques centaines de mètres sans incident notable.


19 h 30. Aux environs de la place Maubert, c'est Paranoïa-City. Des policiers partout ; ils encerclent la Mutualité, stationnent rue Monge, rue des Ecoles, un peu plus loin place du Panthéon.
Aux coins des rues, des groupes de fascistes flairent le vent, dévisagent des passants. Tout ce qui est jeune se regarde. Fachos ? Gauchos ? les genres vestimentaires se sont un peu mélangés, difficile de dire. Quelques crânes rasés et des « ray-bans » ( ce sont des lunettes) font parfois la différence.
On attend un incident. 20 h 30, le meeting commence. la place devant la Mutualité, se vide un peu, les journalistes mettent leurs brassards. le Cavelier, traîne-savate du SAC et du PFN est là, devisant, relax, avec des flics. Il est chez lui.
21 h 20. On signale un rassemblement d'une centaine de personnes au bas de la rue des Ecoles, juste devant Jussieu. les flics font mouvement. Quelques jets de pierres, cavalcades de gens qui se dispersent alors que les CRS tentent une petite charge. Ils reviennent en ramenant cinq « prises de guerre » : cinq personnes qui sont promptement fouillées sous le flash des photographes. Elles n'ont rien sur elles. Sans doute leur « allure » ...À 22 h, les flics stationnent toujours sur le carrefour qui fait l'angle entre la rue Cardinal-lemoine et la rue Jussieu. On attend alors que le meeting se déroule.
Devant la Mutualité, une centaine de motos de dispersion remontent la rue Monge.

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21.10.2026 à 10:46

ZONE 2026

dev

Texte intégral (1977 mots)

En 1913, Apollinaire ouvrait Alcools avec « Zone », qui commençait par « À la fin tu es las de ce monde ancien » et s'achevait sur « Adieu Adieu / Soleil cou coupé ». Cent treize ans plus tard, « Zone 2026 » s'empare de ce monument de la poésie française à la manière des casseurs. Écrit à chaud autour du 17 octobre, le poème traverse dix années de macronisme, des Gilets jaunes aux blocus lycéens, en mêlant colère, souvenirs et joie.

Wallah ce monde j'en peux plus frère

Tour Eiffel nique ta mère

Leurs monuments aux morts, c'est dead

Brûlez leurs Tesla et leurs SUV 2mer2
Eux qui se croient au temps des croisés
Qui comptent les enfants morts en contrats de Rafale

Prêts à grand remplacer la joie par des bombes
La France de la start-up nation pue la naphtaline
Tous ces vieux qui boivent CNews toute honte bue
Qui regrettent une France qu'ils n'ont pas connue
Le maréchal leur souhaite une bonne nuit
La poésie de ce monde n'est plus très réjouissante
Mieux vaut regarder un TikTok de lycéen
Il y a des dinosaures qui dansent dans la foule

Les lives de blocus font des millions de vues
J'ai vu hier un vieux sur un scooter PMR
Suivi par une liesse de lycéens en folie
Des images qu'on ne voit pas – Trotro aux infos !
Sur les plateaux ils ont tous des costumes
Qui porte des costumes dans la vraie vie ?
Je veux voir un gamin en Under Amour cagoulé
Balancer des pétards sur l'Élysée

Du lundi matin au samedi soir on n'en peut plus gros
Dans le RER on voyage en classe animale
Au lycée on nous demande notre carte d'identité
La sonnerie a été remplacée par les sirènes de keufs
Des cochons sans RIO se promènent dans les rues
Liberté Égalité Fraternité brille au fronton des mairies
On choisit ses mots pour ne pas faire de vagues
Radio Mille Collines est partout sur les ondes
Voici que les conscrits ont moins de dix-huit ans
Ton père ne te parle plus ou tu ne parles plus à ton père
Tu es très impie quand tu es seul avec ton VPN
Tu n'aimes rien tant que les pompes de l'Élysée
Il est sept heures l'orage est dehors et tu bois une Duckpin
Tu regardes L'Époque de Mathieu Bareyre
La veille du 17 octobre 2026
Tu espères que demain entrera dans les manuels
Autrement que le 17 octobre 1961
Quelle hâte de quitter l'époque contemporaine

Les fleurs de lys poussent dans les commicos
C'est la torche d'un tel qui enflamme la Bastille
C'est Bally le héros qu'on appelle monsieur le maire
C'est l'arbre qu'on coupe pour construire l'A-69
C'est le castor qu'on expulse lui l'espèce protégée
C'est l'étoile de David peinte sur un bulldozer
Ce sont des colons qui prient sur les terres qu'ils ont prises
C'est Mahomet qui scrolle les news sur son tel
Il fait défiler les noms d'enfants avec son pouce
Mohamed est sur la liste
Enfants du siècle plus personne ne sait à quel saint se vouer
Dans tous les pays ça n'en peut plus de finir
Des satellites dans l'espace privatisent la lumière
Les moustiques sont morts voici l'ère des drones
Qui piquent des écoles et des parcs pour enfants
Ils disent que c'était un accident
Ils crient que les lycéens sont des hordes barbares
Nahel est mort Eden ne peut plus parler Maël ne voit plus que d'un œil
Leurs visages passent sur les feeds
On connaît leurs prénoms mais pas ceux qui ont tiré
Les mortiers d'artifice fleurissent sur les condés
Ces hommes en bleu ne reconnaissent plus leurs fils
Des LBD rencontrent des mâchoires et des dents à 340 km/h
Les colombes ont les yeux rouges
Dans les rues des nuages de fumée
Lacrymo à tire-d'aile sur un air de blues
La BAC et la BRAV-M se prennent pour des hommes
Au-dessus de Paris les oiseaux cherchent les saisons
Ils viennent boire aux bouches des canons à eau
Le colibri bat des ailes devant le micro de Frontières
L'aigle débarque en jet privé
Des essaims de bots infestent les commentaires
Et combien de pigeons y a-t-il dans Paris
Ils couvent des œufs dans les casques de la garde républicaine
Des mouettes se disputent un kebab sur les quais de Seine
Les sirènes ont appris à chanter avec Auto-Tune
Un paon traverse Paris en faisant la roue arrière
Et des Dracaufeu s'envolent au passage d'un Tmax

Maintenant tu marches dans Panam multiplié par la foule
Des stories te parviennent des posts que tu déroules
L'amour de tous ces gens te desserre le gosier
Si tu vivais dans le présent tu t'allongerais sur l'herbe
Vous n'avez plus le temps de connaître l'ennui
Ils se moquent de vous puis vous demandent de lever la main
Ils comptent les mains levées un seul doigt est tendu
Le ministre a convoqué les représentants des doigts
Il leur promet une place autour de la table

Aujourd'hui tu reviens dans Paris les années ont passé sans passer
C'était tes vingt ans son premier quinquennat
Les gilets jaunes remontaient les Champs-Élysées
Tu as connu cette avenue avec des vitrines et sans
Notre-Dame a brûlé un soir devant toi
Ils ont confiné le printemps les cerises et les fleurs
Lui dit n'avoir jamais été adolescent et toi tu as déjà vécu cent ans
Des amis ont des enfants d'autres voient grandir ceux qu'ils n'ont pas eus
C'est toujours près de nous ces images qui fanent
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée dans une story
Sous les citronniers chacun vit sa meilleure vie
Tu connais les vacances de gens dont tu as oublié le prénom
Tes amis sont à Montpellier à Montreuil d'autres à Marrakech
Vous vous écrivez « Faut trop qu'on se voie »
Et chaque fois vous le pensez vraiment

Tu es dans la salle d'escalade
Tu te sens dans ton élément magnésie sur les mains
Et tu observes au lieu d'écrire des lignes de prose
Le grimpeur qui tremble sur une prise rose
Les romanciers vendent leurs méthodes pour changer
Tu étais un de ces ados en manque de confiance
Tu ressembles à un pastiche de toi-même
Tu lâches la prise et te jettes dans le vide
Tu avances depuis dans ta vie en tombant
En dévalant les échecs et les nuits en regardant
Des champignons pousser au milieu du salon

Te voici à Médicis au milieu des jardins

Te voici sur le mont Palatin jugé par des statues en ruines

Te voici à Paris on te remercie de ton intérêt

Te voici sous un pont à investir dans ton avenir
Les Champs-Élysées sont interdits aux gens qui veulent y marcher
Je me souviens d'un jour où des CRS m'ont menacé de mort
Combien ont été en GAV

Tu as traversé des frontières et changé plusieurs fois de vie
Avant de voir tes parents vieillir sur des écrans
Tu sais mieux aimer aujourd'hui qu'à vingt ans
Tu as passé tant de temps à attendre d'avoir du temps
Tu as rempli des dossiers pour avoir le droit de rester quelque part
Tu ne sais toujours pas dans quel pays tu vivras l'année prochaine

Tu regardes ces lycéens tu as de nouveau dix-sept ans
Ils ne demandent plus la permission de changer le monde
Ils rient si fort qu'on n'entend plus les ordres au mégaphone
Des trompettistes jouent debout sur les conteneurs verts
Tu retrouves les rues où tu as dansé et celles où tu as couru

Tu as vu des migrants grandir les pieds dans la boue
Ils dorment porte de la Chapelle à deux pas des hôtels
On voit les bidonvilles quand on roule sur le périph
Les voitures passent si près qu'elles font trembler les tentes

Tu es debout devant un comptoir qui colle aux manches
Tu prends une pinte à sept euros parmi les étudiants
Tu les regardes s'aimer comme on s'aimait avant
Sans argent pour partir et sans savoir rester
Il y a des baisers auxquels tu repenses dix ans plus tard
Tu as une tendresse immense pour les rendez-vous manqués
Les dealers t'envoient sur WhatsApp les prix de la soirée
La nuit te fait peur tu l'aimes et tu l'évites
Tu connais trop bien les lendemains de cuite
Tu as déjà dit trois fois que tu rentrais
Tu marches vers chez toi tu voudrais pouvoir t'en passer
Tu voudrais dormir sans lui mais il veille près de l'oreiller
Il contient les visages des vivants et les voix des morts
Tu le retournes pour ne plus voir la lumière

Odieu odieu
Jupiter cou coupé

Jupollinaire

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21.10.2026 à 10:30

Le monde ou rien

dev

(note sur la propagation et la sélection) Natacha Samuel

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (1662 mots)

Il semble que la vie est en train de reprendre ses droits. D'une seule voix, puissante, nuancée, foisonnante, joyeuse et hilarante. L'humour qui la traverse de part en part est sans doute le signe le plus clair de sa maturité et de sa juste distance

Depuis 2016 on s'égosille à appeler à la convergence des luttes et à la massification-nous-sommes-le-nombre. Qui demeure vœu pieux à force de se penser pensable et fabricable à coup d'ag interminables comme les manifs qui finissent le bec dans l'eau (de boudin)

Le mouvement actuel, parti des lycées des quartiers populaires, s'est d'emblée manifesté comme une puissance transversale/traversante court-circuitant classes, genres et toutes autres formes de séparations

Voilà les enfants du 93 qui ne s'embrasent pas d'abord contre la violence policière ou contre la relégation qu'ils subissent en propre mais pour le droit à étudier qui se veut commun. S'emparant du signifiant lycéen qui est commun comme peu (désignant une condition par quoi tous on veut passer) ils ont donné naissance à un champ de lutte vaste comme la jeunesse et capable de viser droit au cœur pourri du monde

Les enfants à privilèges ont très vite suivi jusqu'à Assas ou aux scouts cathos. C'est une génération entière qui fait sécession contre le monde d'avant, chacun voulant dire d'abord son appartenance à ses pairs horizontaux - à leur commune condition

La catastrophe qui leur est promise en place de futur par ceux qui ne seront plus là pour en éprouver le tragique : fait tomber comme peaux mortes les vieilles places et assignations. Qu'importe de posséder choses ou pouvoir qu'importe la fonction quand il va faire 50° six mois de l'année et que les vieilles demeures risquent l'incendie ou le déluge ? A l'aune de la catastrophe en cours la structuration sociale ancienne (héritage direct de l'ancien régime) semble dérisoire et grotesque

La massification n'est pas leur enjeu c'est leur point de départ et il jubile de se crier. Vingt ans qu'on leur promet le RN mais la jeunesse emmerde le front national et la comédie monstrueuse a assez duré. Comme Spiderman qui vient rattraper dans ses tendres bras la belle ou le beau juste avant qu'elle s'écrase au sol : ils viennent sauver le monde in extremis, parce que c'est toujours in extremis qu'on (se) sauve

Ils ont su faire de la catastrophe écocidaire prise au fascisme qui lui est consubstantiel l'élan décisif pour une mue révolutionnaire à même de reprendre le monde en mains. C'est que leur art de retourner le pharmakon dans le sens du possible est sans fin, comme leur lucidité. Dupes de rien, et ensemble

On a craint les écrans où on les voyait vissés. On n'a pas vu que leurs écrans étaient des trouées. Les uns vers les autres comme des détenus par les murs et fenêtres de cellule en cellule : ils ont appris à se parler à parler la même langue, à s'ajuster les uns aux autres contre la bêtise méchante du vieux monde et la prison des assignations. Leurs pratiques sont déjà prêtes à fusionner depuis longtemps. Ils ne jouaient pas aux jeux vidéos ils apprenaient la même langue. Ils ne scotchaient pas devant Star Wars et ne s'abrutissaient à relire One Piece : ils se créaient un cadre de référence commun. Longtemps qu'ils ont appris à chanter les mêmes morceaux et à se mettre en bouche les mêmes mots - d'arabe souvent, malgré ou contre la forclusion de cette langue la deuxième du pays (moins d'une dizaine de lycées sur tout le territoire où on peut « prendre arabe au bac »)

La propagation est leur forme géniale. A une vitesse qui défie l'idée même de temps. Voir comment la battle d'aura en deux semaines a gagné tous les mondes. Et la battle ils la plient facile parce qu'ils n'ont pas peur du ridicule : ils ont peur de la fin du monde

On dit qu'ils métabolisent synthétisent toutes les luttes anciennes récentes ou moins et en effet on dirait qu'ils vont savoir puiser jusqu'à la Commune. On oublie là-dedans de parler des luttes féministes. Qui par leur conscience de la transversalité intersectionnelle et par leur invention de l'inclusivité inconditionnelle – mon corps mon choix – ont réinventé les corps et les modes de se relier. Haute tolérance hospitalière à l'autre comme à soi, en vue du commun

Des garçons montent sur un camion pour réclamer des serviettes hygiéniques, des filles des beaux quartiers appellent à l'égalité et promettent la fin de la ségrégation

Le mouvement n'est pas frontalement antiraciste il n'en a pas besoin : il incarne l'antiracisme par sa forme même. Il rend le racisme caduque en proclamant : maintenant on fait corps

Non à la sélection : ils le crient en vain depuis 2018 et l'instauration de parcoursup qui marque la fin du droit à l'enseignement dit supérieur pour tous conquis après la seconde guerre mondiale et en réponse à elle - la fin d'une société appelant au moins en théorie chacun à se gorger de savoir et à s'aguerrir à penser

Non à la sélection parce qu'ils veulent à l'avenir continuer à faire corps - que l'avancée de l'un ne s'arrache pas sur la route barrée devant l'autre. Le fantasme sélectionneur ils connaissent bien ils ont déjà vu une grande part des leurs contraints de bifurquer dès la fin du collège, qu'ils le désirent ou non

Non à la sélection - comme s'ils s'adressaient encore au cauchemar d'Auschwitz. Celui qu'ont décrit comme marque au fer tous les survivants. Dès l'arrivée du train les corps dénudés défilant sous l'œil sadique du médecin DRH qui tranche dans la foule des vivants ceux qu'on peut encore user au travail de ceux qu'on envoie direct au gaz : valides aptes à l'emploi d'un côté, et de l'autre les vulnérables décrétés improductifs - vieux, trop jeunes, malades, enceintes. Selektion encore au hasard des jours dans le camp, arrivées et place à faire - un matin après l'appel les plus faibles du bloc : envoyés au gaz. Tout faire, alors, pour se tenir aussi en forme que possible, ne pas laisser son corps donner prise au sélectionneur

Selektion : c'était le signifiant maitre nazi, qui se justifiait de Darwin pour fantasmer la nouvelle consistance anthropologique du sujet. Ne devoir sa vie qu'à la mise à mort de l'autre, se hisser de la mort de l'autre, qui sera toujours en trop. C'est toujours le signifiant maître aujourd'hui. Forme nodale, à l'os de l'organisation sociale. Pour étudier pour travailler pour habiter pour créer pour participer pour « avoir une place » : il me faut en passer par un processus de sélection. Par la terreur de ne pas. La honte de. Ou la joie mauvaise. C'est que la sélection nous configure à l'intime et joue de nos structures les plus archaïques. Instillant en chacun la hantise du surnuméraire et la terreur de la mise à mort au moins symbolique elle rend nos psychismes instables et nos corps précaires. Les dispose ainsi à la compétition, son corollaire. A la mise au pas – soulagé d'avoir une place (sauvé, et pas toi) qui songerait à protester ?

C'est contre ce régime de mort que ceux qui arrivent pour porter le monde à leur tour sont en train de se lever, plus dupes. La sélection voulait briser l'idée de solidarité, dévier nos affects pour les retourner contre le corps social. Les enfants lui répondent que la solidarité est leur mécanique et qu'elle est increvable : ils sont des corps solidaires. S'en prendre à l'un c'est s'en prendre à l'autre. D'un quartier à l'autre, d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, d'un genre à l'autre

Des années que les mouvements sociaux ici et là appellent la jonction des quartiers et des centres villes. En partant des lycées du 93 le mouvement a pulvérisé ce qui faisait frontière. Et le feu a pris, transversal, visant le cœur pourri du monde. Il s'embrase contre le racisme, les privilèges hérités, les assignations et inégalités. Sans avoir besoin de le clamer, juste de le performer. Ils habitent la même terre et ils savent ce que ça veut dire. Ils ont retourné leur angoisse commune en élan décisif capable de nous jeter tous dans la bataille, sans plus rien à perdre que ce qui nous touche tous

C'est le sens lui-même qu'ils veulent se (et nous) rendre. En rappelant ça : la vie n'a pas à être indexée parmi les choses sur le marché des valeurs par nature relatives. Sinon elle se rebelle toute entière. Et de toutes les manières qui lui sied, en fonction des coordonnées (initiales ou construites) de chacun. La rage de l'un – qui vit depuis toujours en état d'oppression – n'a pas le temps des mots et s'engouffre d'abord dans l'action directe la plus immédiate. Elle vient appuyer de son urgence la position savante de l'autre qui n'a pas appris à mettre son corps en jeu. Que l'un et l'autre se rappellent seulement qu'ensemble ils font force, et que l'histoire a déposé à leur disposition de quoi prêter forme agile à leur commun désir de recommencement, pour qu'il l'emporte

Natacha Samuel
Photo : Bernard Chevalier

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21.10.2026 à 10:27

OK SAORGE

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Texte intégral (2309 mots)

Vendredi 16 octobre au matin, Ticho est mort. C'était un dragueur lourd, un musicien hors pair, un vieux punk dégarni, morveux, qui ces derniers temps se chiait dessus en parvenant, quand il n'était pas sous oxygène, à s'enquiller des quantités admirables de bières et de joints. Un survivant. D'ailleurs son groupe Long Time Survival – mythique au-delà des Alpes – aura nommé la prophétie, et Ticho l'aura accomplie. Il m'apparaissait increvable. Un vieux de la vieille. Quand les touristes se radinaient, on adorait sortir Ticho, qui leur aboyait des paroles en provençal. Il était chouette, il était chiant.

Avant de comprendre pour sa mort, j'étais au café-librairie. Je vois que c'est le jour de sortie du Manuel de survie. On l'a même reçu en avance. Je quitte les lieux après avoir imprimé quelques affiches. Je croise Moka, un vieil anar qui a vécu les belles années de la Butte aux Cailles. Il a une tronche d'enterrement. Il se radine devant la porte. Je lui dis qu'on est vendredi. Il me répond « tout est permis », je lui dis sauf qu'on est fermés. Il dit s'en foutre, parce qu'il attend les pompes funèbres. Je ne comprends pas. On se regarde, je lui dis ciao. Je remonte la ruelle du Vival, sans trop savoir pourquoi, c'est pas mon chemin d'habitude. Et j'arrive au niveau du Four. Ils sont tous là. Zylo qui regarde dans le vide, Noé qui a les yeux tout rouges. Je comprends maintenant, je m'arrête. Les larmes montent. C'est un peu incompréhensible, elles ne m'appartiennent pas vraiment, ce sont des larmes communautaires. Je monte au Bar le Pountin. Giovanni voit ma gueule de loin, me dit t'as appris la nouvelle. On se fait un câlin maladroit. Il est parti. Ça fait bizarre. Il ne pétera sur plus personne. Fita le lave, et tout le monde le veille en silence. La communion. Un mec se cache pour sangloter. Quelqu'un a mis de la musique. Son fils est là, assis devant. Quelques femmes s'activent doucement sur les papiers, le nettoyage, les trucs relou qu'il y a à faire dans ces cas là. Y'a des gens qu'on aime malgré eux, Ticho était de ces gens-là. Il a réussi à mourir. Ça c'est donc vendredi matin, ça commence fort.

Le soir au cinéma de Tende, un peu + haut dans la vallée, projection du film SOULÈVEMENTS. Autant dire que les discussions étaient houleuses. Thomas Lacoste se prend littéralement la tête. On est quelques uns à lutter contre un grand projet inutile. Certains sont fans des SdT, mais on n'a pas la stratégie. Des narvalos venus de Marseille disent qu'il faut cramer des voitures. On risquerait de se griller. « Faudrait faire sauter ce tunnel » me glisse à l'oreille une ancienne, venue de la vallée du Var. On rentre chez nous.

Ça faisait déjà quelques semaines que l'appel du 17 octobre grondait sur les réseaux sociaux et Internet. Ça allait être un énorme zbeul. La mairie rouge de Saorge avait fait paraître sur les boucles (tout maintenant, tient dans une boucle) une affiche immonde en IA (on est plein à haïr l'IA) figurant un groupe citoyen avec des typos fluides, ludiques et dynamiques. Pour annoncer cette grande journée « mouvement citoyen à Saorge ». Une alternative aux blocages, aux actions révolutionnaires. Il allait se passer quelque chose dans notre village. On ne savait pas encore quoi. Quelques jours plus tard cette affiche, suite à de petits coups de gueule, a été vite remplacée par une affiche + sympathique, artisanale, et digne des années 2000. On en arrive a adoré ce qui est mal fait par l'humain. Sur l'affiche on peut encore lire « brunch », « discussions », « débats », « intersyndicale », « gilets jaunes ». Le lendemain, il n'en est rien. Ce déjà légendaire samedi est donc finalement arrivé.

J'ouvre alors clandestinement la librairie, fais les cafés. Plusieurs personnes descendent à Nice. On s'échange des infos utiles. Je donne mon stock de sérum phy à mes copines, parties faire la révolution. J'essaye de rester au village, de prendre un petit peu au sérieux une hypothèse communaliste. Je suis là pour participer, et observer ce qui se trame. Et comme d'habitude ce qui se trame, c'est une gauche qui installe des stands (oui c'est la société du stand), et rabâche des complaintes oiseuses. Les élus se plaigent que les gens ne traduisent pas leur colère dans un vote qui irait à gauche. Je ne fais qu'entendre cette phrase ALLER AUX URNES. Ça me donne envie de pisser.

Ça fait des siècles qu'on réfléchit à pourquoi la vie politique a été gâchée par le vote, à comment faire le quotidien, refabriquer des relations et des responsabilités, habiter le monde singulièrement, au-delà des formes politiques politicardes, pour qu'à chaque fois ça recommence. Ensemble, oui, nous larmoierons sur l'abstention. Je suis furax. On me demande de faire un atelier pancarte avec les gosses. Je réponds non. Le maire, partisan communiste, se félicite d'incarner l'alternative à la violence. La gauche contre-insurrectionnelle. Le camp de l'ordre et des gentils. On est littéralement quatorze, et on s'ennuie. Nous mimons la vie politique. Cette anti-vie. Tout le monde s'adapte ou fait semblant. Moi je trépigne d'intolérance.

Nous sommes samedi, il est 13 heures. Partout l'insurrection commence. Et ici un calme d'église. La répression des émotions, et de la représentation. Le stand, le stand, et le spectacle. Surtout bien lisser les discours. Parler du fascisme sans parler de ses racines. De nos échecs. De nos erreurs. Ne surtout pas les regarder. Ils avaient beau être annoncés, écrits avec la bonne couleur sur l'affiche, personne n'a vu les gilets jaunes. Il y avait deux messieurs élus du PCF, un élu de la France Insoumise. C'est à croire que le monde tient dans une annonce, et que la vie (l'événement) ne compte pas.
La gauche n'a aucun intérêt à faire la révolution.

Je vois que certaines militantes – après des années de bagarres littorales – commencent à penser au repli post-élection. Si jamais le RN remporte les élections. Prendre le maquis et la montagne. Embrasser l'hypothèse village. Je regarde tout autour de moi et je ne vois que la victoire de cet esprit petit-bourgeois qui nous gouverne. Les forces magiques et chthoniennes, bizarroïdes, restent tapies. Elles sont tout le temps réprimées.

Les premières nouvelles nous arrivent. À Nice des affrontements violents, des pieds de biche qui dédalent la place. Des pavés jetés sur les flics qui envoient nasse, gaz et grenades. Un bus qui se met en travers de la promenade, ça fait une énorme barricade. Main arrachée, œil éclaté ; mairie en flammes, des offices de tourisme qui crament. Ça aurait bien plu à Ticho. J'entends déjà tous les discours et les yeux ronds des innocents qui se révulsent face aux saccages, et aux vitrines fracassées. L'habituation quotidienne à enjamber des sans-abris, et les larmes qui coulent pour des murs. Je vois partout de la lâcheté et du réflexe. Tellement de cœurs matrixés, anesthésiés. J'aimerais tant avoir la patience, j'aimerais que nous ayons l'espace et le luxe de la discussion. Parce que tous les doutes sont permis. Et qu'entre nous, entretenir les désaccords, les densifier, les clarifier, sera vital. Mais six ans après le confinement, la guerre civile est revenue. Avec encore des élections en balle de match.

Plus tard le soir et pour blaguer, à partir d'une photo navrante (où l'on voit le peu de personnes réunies face à un micro et à deux stands) le maire communiste de Saorge fera un petit montage sympa avec une foule agglutinée, grâce à l'IA.

J'aurais finalement préféré me joindre au virilisme lyrique des pillards. J'aurais voulu être avec celles qui avaient douze ans au moment des gilets jaunes et qui ont maintenant 18 ans ; avec ceux qui se sont faites confiné.es à la fin de l'école primaire, et sont désormais au lycée.

Lundi 19 octobre : toute la presse nationale larmoie sur les familles de vitres. Les journalistes lèchent leurs chaînes et imposent leur narratif dramatiquement anti-émeute, anti-révolte. L'État peut désormais poser l'ultimatum sempiternel : soit t'es du côté des casseurs, soit du côté de la République. Et la prouesse est encore là, beaucoup de gens tombent du côté de la République. Comme d'habitude.

Je descends à la gare de Breil. Je lis les journaux catholiques, j'achète aussi le Nice Matin. L'Humanité s'est quand même senti obligé de titrer L'EXPLOSION SOCIALE (couv de gauche) mais condamne les vengeances de classe (intérieur droite). Même La Croix est plus nuancée. C'est quasiment plus amusant d'entendre Ciotti dénoncer les islamo-narco-gauchistes. Ça c'est mon peuple. Je pars à Vence. J'arrive chez ma mère pour dîner. La télévision tourne en boucle. Je lui dis c'est dingo maman les gens adorent revendiquer toutes les Révolutions françaises, la Commune et Mai 68, mais quand ça surgit au présent, on trouve ça sale. Elle tombe d'accord, mais ne votera pas Mélenchon. On débouche une bouteille de rouge. Je n'ai pas le cœur de faire campagne. Est-ce que l'exercice du pouvoir peut être autre chose que contre-révolutionnaire ? Je vais me coucher.

Mardi 20 octobre 2026 : C'est le matin, je vais au bar. Ils ont fait passé le couvre-feu pour les mineurs. À quand une autre dissolution ou un énième état d'urgence. Un camarade infirmier (qui m'a tenue sur ses genoux quand j'étais encore un bébé et qu'il était un jeune adulte) me dit qu'à part en 2001, dans les révoltes anti-G8, il n'a jamais vu ça à Nice. Il me raconte les assauts d'une trentaine de nazillons contre certains manifestants. Il se souvient de 2001 : des habitant.es qu'on a forcé à héberger des snipers de l'armée française pour mater les insurrections ; les italien.nes antifascistes venu.es aider. Il me raconte les vidéos d'un street-médic ratonné, les flics filmés en train de sauter à pieds joints sur son visage ; un jeune homme qui saute dans le vide du haut de l'Arc de Triomphe ; plusieurs décès, la prison ferme et les détentions provisoires sur des minots.

Aujourd'hui L'Huma se concentre sur les crimes du corps policier. Combien de temps faudra-t-il attendre, pour que l'opinion générale raconte que c'était un scandale, ce maintien de l'ordre ? Une fois que tout le monde sera mort, comme pour Gaza ?

Je rentre déjeuner chez ma mère. Je terrifie mes géniteurs. Il faudrait que je les protège. On n'aura rien dit d'important sur l'infantisme tant qu'on ne regarde pas en face la terreur que les gosses inspirent aux adultes. La crudité du patriarcat c'est la terreur profonde que les hommes ressentent pour les femmes. Tout le reste n'est que bavardage. Esquives et réconciliations.

Le ciel s'y met. Épisode méditerranéen. Émeute météorologique. Les nuages bas et les nuées d'oiseaux paniques, nassés par l'orage qui arrive.

Nous ne sommes pas prêt.es, mais nous pouvons le devenir. Prendre au sérieux l'hypothèse révolutionnaire, croire en nos forces et préparer le monde d'après, c'est d'abord voir ce qui nous manque ; et se POURVOIR réellement, réunir toutes les conditions de la Commune. Mais nous sommes tellement différents. C'est difficile de se compter. Nous sommes en train d'apprendre encore, de mieux comprendre. Nous avançons. Mais est-ce que nous pouvons gagner, autrement que temporairement ?

Ce qui est complètement dément, c'est la co-existence intense de toutes nos solidarités – de lieux, de liens, de classe, d'espèce – et l'infini disparité qui nous distingue énormément les un.es des autres. Si ce que nous voulons vraiment c'est la reprise en main du soin, de l'éducation, de la vie, de la subsistance : si ce que nous voulons vraiment c'est la vie dans tous ses replis et ses recoins les + infectes, on n'est pas prêt.es, mais on peut peut-être le devenir.

Nous avons beaucoup à apprendre.

mais si nous traduisons encore
la foi en espoir et l'espoir en attente
et si nous attendons des autres
qu'ils nous libèrent à notre place
nous n'élirons que des bouffons

et on se rappellera encore
que même les bons deviennent des cons
une fois convertis au pouvoir

et surtout nous n'apprendrons pas
alors qu'il faut que l'on apprenne
si nous sommes révolutionnaires : nous voulons tout

c'est le déluge : nous voulons tout

Leïla Chaix

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21.10.2026 à 10:10

¡INVASORES ! Ceuta ou la métaphysique du dehors

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Texte intégral (2309 mots)

À Ceuta, le mot invasion est apparu presque au moment même où des dizaines de milliers de personnes franchissaient la frontière les 30 et 31 juillet 2026. Dès le 30 juillet, Santiago Abascal l'emploie pour qualifier les événements et présente ceux qui entrent comme des « hommes en âge militaire » appelés à « prendre d'assaut » la frontière. [1] Un mois plus tard, l'Instituto de Estudios Ceutíes parle d'« invasion civile » et rapporte explicitement les passages à ce qu'il présente comme l'« ambition territoriale » du Maroc. [2] Le 14 septembre, le terme n'appartient plus seulement au vocabulaire de Vox. Le président de la ville, Juan Jesús Vivas, déclare à son tour que Ceuta n'a pas connu une simple « crise migratoire », mais une « invasion en bonne et due forme ». [3]

Introduction : Le mot qui fait la guerre

Près de deux mois plus tard, alors que le franchissement massif de la frontière appartient au passé et que les personnes demeurées à Ceuta vivent pour beaucoup dans des campements précaires, des structures d'hébergement ou dans l'attente de pouvoir poursuivre leur route, le mot persiste. Surtout, son usage s'est déplacé. Il ne qualifie plus seulement ce qui se serait produit les 30 et 31 juillet, mais aussi ceux qui sont encore là. Le 22 septembre, le secrétaire général de Vox, Ignacio Garriga, déclare à Ceuta qu'il fera tout ce qui est en son pouvoir pour « sortir les envahisseurs d'ici ». Quelques jours plus tard, un article d'opinion publié dans El Faro de Ceuta désigne encore comme « envahisseurs » les personnes demeurées dans la ville. Une qualification de l'événement s'est ainsi prolongée en qualification des personnes auxquelles cet événement avait été rapporté. [4]

L'invasion n'est donc plus seulement ce qui aurait eu lieu. L'envahisseur devient ce que quelqu'un peut continuer d'être lorsque le mouvement auquel ce nom se rapportait a cessé. Des hommes qui ne franchissent plus aucune frontière, qui dorment depuis plusieurs semaines sur une plage, attendent une décision administrative, prennent un café, marchent dans une rue ou cherchent simplement à savoir ce qu'ils pourront faire le lendemain peuvent encore être désignés par le nom d'une action qu'ils ne sont plus en train d'accomplir.

Le mot est d'une violence extrême. Qualifier quelqu'un d'« envahisseur » ne consiste pas seulement à décrire son mode d'entrée ou à contester la légitimité de sa présence : c'est le faire passer dans le registre de l'agression, lui attribuer d'emblée une initiative hostile envers le monde où il apparaît et rendre pensables, en retour, sa mise à distance, son refoulement ou son expulsion comme autant de gestes de défense. La violence du terme tient précisément à cette opération : avant même que les actes de la personne aient été examinés, sa présence est déjà inscrite dans une scène de guerre.

Ce déplacement mérite d'être examiné autrement que comme une simple inflation rhétorique. L'ampleur exceptionnelle des franchissements de la fin juillet, les difficultés d'hébergement et de soin, les tensions sur certains espaces de la ville qu'ils ont entraînées peuvent être décrites sans que rien n'impose pour autant la catégorie de l'invasion. Une arrivée massive, un franchissement collectif de frontière et une invasion ne constituent pas trois degrés quantitatifs d'un même phénomène. Entre les premières descriptions et la dernière intervient une opération politique de qualification.

Le mot lui-même en conserve la trace. Invasio, invadere ne désignent pas seulement l'entrée ou le passage, mais portent également les significations de l'attaque, de l'irruption hostile, de la prise. [5] Cette histoire lexicale ne détermine évidemment pas à elle seule les usages contemporains du terme. Elle rappelle cependant qu'une invasion présuppose davantage qu'un déplacement puisqu'elle suppose un espace susceptible d'être pénétré, un dedans dont l'intégrité est supposée, un dehors dont provient ce qui le menace, et l'attribution d'une unité d'action à ceux qui franchissent la limite.

C'est à cet endroit que se dessine ce que l'on pourrait appeler une métaphysique de l'invasion . L'emploi politique du mot ne suppose pas seulement une certaine représentation du territoire, mais engage une manière de penser les êtres, les limites et les relations qui les constituent. Derrière la qualification politique apparaît ainsi une certaine organisation ontologique du monde. Pour qu'une invasion soit pensable, il faut supposer qu'un dedans et un dehors existent déjà comme tels avant leur rencontre. Il faut pouvoir identifier un territoire auquel serait attachée une communauté déjà reconnaissable, supposer un intérieur dont les limites précèdent ceux qui les franchissent, rapporter l'extérieur à un ensemble relativement homogène et attribuer enfin une intention commune à un sujet collectif. L'invasion ne nomme donc pas seulement un rapport entre des êtres et un espace. Elle suppose ainsi que les groupes et les territoires existent d'abord séparément, puis entrent en relation.

L'invasion a ainsi besoin d'un dehors : non seulement d'un extérieur géographique, mais d'une extériorité à laquelle puissent être attribuées l'initiative, l'altération et la menace. Elle ne se contente pas de constater ce dehors ; elle contribue à le produire comme ce dont le dedans aurait à se défendre.

À Ceuta, ces présupposés deviennent particulièrement difficiles à tenir pour évidents. Ville espagnole située sur le continent africain, issue d'une conquête européenne ancienne, inscrite dans une histoire impériale et dont la souveraineté demeure revendiquée par le Maroc, Ceuta ne se laisse pas aisément reconduire à l'image d'un dedans dont l'origine, l'identité et les limites auraient précédé les relations qui l'ont constitué. [6] Son histoire ne fournit pourtant pas davantage une origine plus ancienne qui permettrait de décider rétrospectivement qui serait le véritable occupant ou le véritable envahisseur. Ce serait maintenir intacte la structure même qu'il faut interroger en convertissant l'antériorité en titre et chercher dans un commencement le principe capable de commander le présent. Une telle recherche de l'arkhè reconduirait, sous une forme inversée, la prétention à faire d'une origine le fondement d'un droit supérieur sur le monde.

Ceuta ne constitue donc pas ici le cas particulier auquel viendrait s'appliquer une théorie générale de l'invasion. C'est depuis ce qui s'y est produit, depuis l'histoire singulière de la ville et depuis les déplacements mêmes du mot au cours de l'été 2026 que les présupposés politiques et métaphysiques de l'invasion deviennent perceptibles. Si l'analyse est conduite à excéder Ceuta, elle ne cesse pas pour autant d'en partir.

Mais cette métaphysique ne suffit peut-être pas à expliquer la puissance que retrouve aujourd'hui le mot. Les catégories militaires de l'invasion sont anciennes, comme l'est leur application aux migrations. Reste alors à comprendre pourquoi l'invasion acquiert, au début du XXIᵉ siècle, une telle puissance politique, pourquoi elle paraît pouvoir condenser des inquiétudes qui excèdent largement le franchissement d'une frontière et ce que signifie le fait qu'elle puisse continuer à nommer des hommes lorsque l'entrée à laquelle elle se rapportait a cessé depuis plusieurs semaines.

Une hypothèse peut alors être avancée à partir de deux transformations qui se rencontrent. D'un côté, un rapport plus inquiet à l'avenir, dans lequel certaines sociétés peinent à imaginer la continuité de leurs conditions présentes d'existence ; de l'autre, une manière de rapporter cette continuité à un territoire conçu comme le lieu propre d'une communauté, dont l'histoire et les attachements finissent par prendre la forme d'un titre.

Dans cette configuration, celui qui arrive ne menace plus seulement un espace présent. Il peut apparaître comme celui par lequel se modifieraient à la fois ce qui est ici et ce qui pourra encore y être demain. L'envahisseur devient alors la figure où se rencontrent une peur du futur et une revendication d'appartenance à la terre.

À Ceuta, cette question acquiert une intensité particulière. La ville, comme Melilla, demeure l'objet d'une revendication territoriale marocaine régulièrement réaffirmée, de sorte que le franchissement de la frontière peut immédiatement entrer en résonance avec une inquiétude qui excède la seule question migratoire : celle de la permanence même de Ceuta comme territoire espagnol. Dans ce contexte, le mot invasion rencontre un imaginaire politique déjà travaillé par la possibilité que la pression exercée à la frontière vise, au-delà de son franchissement, le territoire lui-même. Celui qui traverse peut alors être constitué comme le support d'une intention souveraine attribuée au Maroc, mais aussi devenir le signe de transformations futures dont il n'est pas l'auteur. Le même corps se trouve ainsi placé au croisement de plusieurs histoires et de plusieurs temporalités qui le dépassent.

L'invasion comme symptôme d'une certaine métaphysique politique du monde : telle est l'hypothèse qui orientera ce texte. Non une métaphysique intemporelle qu'il suffirait de retrouver identique sous chaque occurrence du mot, mais une organisation du dedans et du dehors, de l'appartenance et de l'extériorité. Il faudra en suivre la constitution historique, les processus de racialisation qu'elle réactive, la conversion de l'antériorité en titre et les transformations que lui imprime le présent.

Lorsque l'autre n'est plus seulement celui qui vient du dehors, mais celui par lequel on imagine que pourrait arriver ce que l'on craint du futur, quelle métaphysique politique du monde devient perceptible ?

Du nombre à l'intention

Une invasion ne se déduit pas d'un nombre. Que dix, mille ou soixante-dix mille personnes franchissent une frontière renseigne sur l'ampleur d'un mouvement, non encore sur sa nature politique. Le nombre peut produire des effets matériels considérables sans contenir par lui-même la signification politique qu'on leur attribuera. Dire que beaucoup de personnes sont entrées et dire qu'elles ont envahi ne sont donc pas deux manières, l'une faible et l'autre forte, de décrire le même fait. Entre les deux, une multiplicité de déplacements est transformée en action commune.

C'est cette opération qu'il faut d'abord isoler. Les 30 et 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes franchissent presque simultanément la frontière entre le Maroc et Ceuta. Le phénomène possède une unité de temps et de lieu. Il peut également avoir possédé des conditions communes d'organisation.

Le rapport présente les événements comme non spontanés et relève plusieurs éléments de planification. Il décrit notamment ce qu'il interprète comme un « guidage actif » vers les points de passage par des membres des forces de sécurité marocaines, sans identifier l'autorité politique qui aurait ordonné ou coordonné l'opération. [7] Supposer même cette organisation établie ne résout pourtant pas la question qui nous intéresse. Qu'un État, des agents, des réseaux ou une conjoncture politique rendent simultanément possible le passage d'une multitude n'implique nullement que cette multitude soit elle-même porteuse d'une intention politique unique. Les conditions qui rendent une action possible ne se confondent pas avec les fins que chacun de ceux qui y participent lui attribue.

Une frontière momentanément ouverte ou rendue franchissable peut être empruntée par des personnes qui ne désirent pas la même chose. L'une veut gagner la péninsule, une autre retrouver quelqu'un, une autre encore travailler, demander l'asile, quitter le Maroc, échapper à une situation familiale ou simplement saisir une possibilité dont elle ignore combien de temps elle restera ouverte. Certaines peuvent même ne pas savoir précisément ce qu'elles feront après le passage. L'hétérogénéité de ces motifs n'empêche aucunement la simultanéité des gestes. Or invasion accomplit exactement l'opération inverse en traitant la simultanéité comme le signe d'une volonté commune. « Beaucoup sont entrés » devient silencieusement : « ils sont entrés pour… »

Ce passage est décisif parce que l'invasion ne se contente pas de donner un nom à la multitude visible, et transforme la simultanéité des déplacements en signe d'une volonté qui leur serait commune. À partir du moment où le nombre cesse d'être composé d'êtres dont il faudrait encore connaître les histoires, les projets, les raisons ou les hésitations pour devenir le nombre d'un sujet, un « ils » peut apparaître auquel seront ensuite attribuées des intentions aussi différentes qu'entrer, prendre, occuper, déstabiliser, profiter ou reconquérir. La variation de ces verbes importe moins ici que l'opération qui les rend possibles, puisqu'une volonté collective surgit précisément au point où le mot permet de faire l'économie de la preuve qu'elle existe.

Dans la Critique de la raison dialectique, la distinction entre la série et le groupe donne une forme précise à ce problème, sans qu'il soit nécessaire de traiter la situation de Ceuta comme l'illustration d'une catégorie déjà constituée. Une multiplicité peut être rassemblée par une même situation sans former pour autant un sujet collectif. Les voyageurs attendant un autobus, dans l'exemple fameux de Sartre, partagent un lieu et une attente, soumis à des contraintes communes qui ne suffisent pas à faire d'eux un groupe poursuivant un même projet. Celui-ci suppose une praxis par laquelle il se constitue comme tel. [8] Dans le récit de l'invasion, cette médiation tend au contraire à disparaître lorsque la masse visible semble fournir immédiatement la preuve du groupe et que le fait d'être nombreux au même endroit, au même moment et orientés dans une même direction devient l'indice d'une intention partagée. La morphologie du mouvement tient alors lieu de politique.

De l'intention à l'ennemi

C'est pourquoi la question d'une éventuelle instrumentalisation marocaine doit être traitée avec une particulière rigueur. Il est parfaitement possible d'enquêter sur le comportement de l'État marocain, sur l'attitude de ses forces de sécurité, sur l'existence d'une décision de laisser faire, de faciliter ou d'organiser certains passages. Juan Jesús Vivas lui-même a parlé, dès le 31 juillet, d'une « manipulation » par le Maroc de sa propre population, tandis que le rapport policier rendu public en septembre a avancé des éléments en faveur d'une action planifiée. [9] Mais de telles hypothèses, même lorsqu'elles sont étayées, portent sur les conditions politiques du passage ou sur les intentions d'acteurs étatiques. Elles ne permettent pas d'attribuer mécaniquement ces intentions aux individus qui ont traversé.

Le glissement de l'une à l'autre constitue ce que l'on pourrait appeler un transfert d'intention souveraine. Une intention prêtée à un État vient se déposer sur le corps de ceux qui se déplacent depuis son territoire. Si Rabat cherche à exercer une pression sur Madrid, chaque Marocain qui franchit la frontière peut finir par apparaître comme l'instrument individuel de cette pression. Si le Maroc revendique Ceuta, celui qui y entre peut devenir l'agent imaginaire de cette revendication. La proposition « le Maroc utilise peut-être l'ouverture de la frontière à des fins politiques » peut ainsi se transformer en « les Marocains envahissent Ceuta ». Pourtant, entre ces deux énoncés, tout a changé. Le premier attribue une stratégie possible à un pouvoir tandis que le second fait d'une population le sujet de cette stratégie.

C'est ici que le mot invasion produit quelque chose qu'une expression comme « instrumentalisation migratoire » ne produit pas nécessairement. Même lorsqu'elle est discutable ou insuffisante, cette dernière conserve théoriquement une distinction entre celui qui instrumentalise et celui qui est instrumentalisé. L'invasion tend au contraire à les faire coïncider. Celui dont le déplacement peut avoir été rendu possible, encouragé ou exploité par une puissance devient lui-même porteur de la volonté de cette puissance. Le moyen supposé acquiert les intentions de celui qui l'emploierait. La différence entre être pris dans une stratégie et en être l'auteur s'efface.

Dans La Notion de politique, [10] Schmitt ne définit pas d'abord l'ennemi politique par la haine individuelle mais par son appartenance à une collectivité susceptible de s'opposer à la nôtre. Le terme invasion place d'emblée celui qui traverse dans ce type d'opposition. Il n'apparaît plus principalement comme un étranger, un ressortissant marocain, un mineur, un demandeur d'asile, une personne sans titre de séjour ou un travailleur possible, autant de catégories qui maintenaient encore la nécessité de distinguer des situations juridiques ou sociales. L'« envahisseur » relève d'un autre régime de perception, où la personne devient l'un des membres d'un ensemble antagoniste dont l'opposition précède l'examen de sa situation particulière.

Dès lors, les réponses qui paraissent légitimes changent elles aussi. Une demande d'asile, un statut administratif ou un franchissement irrégulier inscrivent une personne dans des dispositifs juridiques déterminés, aussi contestables que puissent être les règles qui les organisent. L'invasion accomplit une opération différente : elle déplace la personne du registre du droit vers celui de l'hostilité et contient presque dans son nom l'idée qu'elle doit être repoussée. Dès lors que ce qui advient est constitué comme agression, la fermeture peut se présenter comme défense, tandis que le refoulement ou l'expulsion cessent d'apparaître d'abord comme des actes exercés contre ceux qui entrent pour devenir des mesures prises en faveur de ceux qui seraient envahis. Le mot décide ainsi qui attaque et qui se défend avant même que les actes particuliers aient été examinés.

Butler permet de poser autrement la question : qu'est-ce qui fait qu'un geste apparaît d'emblée comme une agression et un autre comme une défense ? [11] Un cadre ne vient pas simplement entourer une réalité déjà constituée, puisqu'il sélectionne et ordonne ce qui pourra y apparaître comme intelligible. Une fois les événements cadrés comme « invasion », celui qui franchit la frontière est déjà situé du côté de l'initiative hostile, tandis que celui qui l'empêche, le refoule ou l'expulse peut apparaître du côté de la réaction. L'ordre chronologique apparent, où l'entrée précéderait la réponse, se double ainsi d'un ordre moral dans lequel la première devient agression et la seconde défense.

Les images peuvent renforcer considérablement cette évidence. Une foule qui avance, une barrière, des uniformes, des mouvements rapides de groupes, des hélicoptères, des militaires ou des véhicules de sécurité forment une syntaxe visuelle immédiatement disponible pour le récit de guerre. La présence effective de dispositifs militaires ou policiers, décidée en réponse à une situation exceptionnelle - l'armée espagnole fut effectivement mobilisée en soutien de la Guardia Civil le 30 juillet - peut en retour donner au spectacle frontalier l'apparence sensible d'une scène militaire. [12] Le dispositif destiné à répondre à ce qui est nommé invasion devient ainsi l'un des éléments visuels par lesquels l'invasion paraît s'attester elle-même. Loin d'être seulement dite, la guerre commence à organiser ce qui peut être vu.

Il faut pourtant maintenir une différence que cette syntaxe visuelle tend précisément à abolir, car une foule orientée dans une même direction ne constitue ni par elle-même une armée ni la preuve d'un commandement ou d'un projet partagé. Une frontière franchie simultanément par des milliers de personnes ne devient pas, par la seule géométrie de leurs mouvements, une opération politique unifiée, et même l'existence éventuelle d'une coordination extérieure ou d'une instrumentalisation étatique ne permet pas de convertir automatiquement ceux qui se déplacent en agents conscients de la volonté qui aurait rendu leur mouvement possible. Confondre ces différents plans revient à attribuer au corps collectif visible une subjectivité qu'il faudrait précisément démontrer.

Une autre face du problème apparaît si l'on replace la frontière dans l'économie différentielle des circulations analysée par Foucault. Les sociétés contemporaines ne cherchent pas à empêcher tout mouvement et organisent au contraire la circulation des personnes, des marchandises, des capitaux ou des informations selon des régimes profondément inégaux. La frontière moderne ne sépare donc pas simplement mobilité et immobilité, mais distribue des vitesses, des autorisations, des obstacles et des interdictions. [13] Dans ce système général, le mot invasion accomplit une opération singulière lorsqu'une circulation cesse d'apparaître comme telle pour devenir pathologie du territoire et qu'un mouvement qu'il aurait fallu administrer se voit attribuer la volonté de porter atteinte à ce qu'il traverse.

Ainsi apparaît un premier pouvoir du mot. Il rassemble sous une même figure des histoires qui ne se confondent pas, transforme leur simultanéité en indice d'une intention et peut déposer sur elles la volonté attribuée à un État, jusqu'à les inscrire dans la grammaire de l'inimitié. Une pluralité de trajectoires devient ainsi un sujet auquel quelque chose est prêté comme volonté, avant que cette volonté soit elle-même rapportée à un territoire contre lequel elle serait dirigée.

Mais une phrase telle que « ils nous envahissent » ne produit jamais seulement le sujet auquel elle attribue cette intention, puisqu'elle fait apparaître simultanément le terme qui lui est opposé et suppose l'existence d'un « nous » suffisamment constitué pour pouvoir être envahi. Ce second sujet n'est pourtant pas moins construit que le premier, et c'est vers les opérations par lesquelles le récit de l'invasion lui confère cohérence, antériorité et légitimité qu'il faut désormais déplacer le regard.

II. L'invasion fabrique en même temps un propriétaire

Dire « ils nous envahissent » ne fait pas seulement surgir un sujet auquel une intention commune est attribuée, mais fait apparaître dans le même mouvement celui qui peut être envahi, de sorte qu'après avoir demandé ce que le mot invasion produit sur ceux qu'il désigne, il faut retourner le regard vers celui qui le prononce et vers la position qu'il se donne en le prononçant.

« Chez nous »

L'« envahisseur » ne peut en effet être constitué comme tel qu'à la condition qu'existe, en face de lui, quelque chose dont l'intégrité puisse être atteinte, qu'il s'agisse d'un territoire, d'une communauté, d'une ville, d'une nation ou parfois d'une civilisation. Mais ce second terme ne se présente jamais comme produit par la relation elle-même, puisqu'il apparaît au contraire sous la forme d'une présence qui aurait précédé l'arrivée, d'une occupation déjà légitime que le franchissement viendrait interrompre et d'une continuité à laquelle le changement serait imposé depuis l'extérieur. Le mot distribue ainsi une asymétrie temporelle dont les conséquences deviennent immédiatement politiques. Celui qui arrive est saisi depuis le moment de son entrée, tandis que celui qui se dit envahi reçoit l'épaisseur d'un passé qui semble donner à sa présence une légitimité antérieure à la relation.

Toute la logique de l'invasion vient alors buter sur une question. À partir de quand l'antériorité devient-elle un titre ?

Être là avant quelqu'un est d'abord une relation temporelle. Cela peut produire des attachements, des usages, une mémoire, des droits juridiquement constitués, des responsabilités particulières envers un lieu. Mais l'invasion tend à effectuer une opération supplémentaire par laquelle ce qui relevait d'une antériorité devient la source d'une autorité. Celui qui était là avant peut alors se penser non seulement comme habitant du territoire, mais comme celui qui dispose d'un droit supérieur à déterminer les conditions auxquelles les arrivants pourront y prendre place.

C'est en ce sens qu'il faut parler de propriété, sans confondre cette propriété avec la possession juridique privée d'une parcelle de terre. Le territoire national n'appartient pas aux citoyens comme une maison appartient à son propriétaire. La souveraineté étatique, les droits politiques attachés à la citoyenneté, les règles d'entrée et de séjour constituent des institutions juridiques déterminées, et ne se réduisent pas à une propriété collective. Le discours de l'invasion introduit pourtant une logique de propriété. Le possessif s'installe avant le droit : notre ville, nos rues, nos plages, notre territoire, notre mode de vie. Ce « notre » ne désigne plus seulement une relation d'usage, de responsabilité ou de participation politique. Il peut finir par signifier que nous sommes ceux auxquels ce monde appartient suffisamment pour décider unilatéralement de ceux qui pourront en modifier la composition.

La différence est importante. Habiter un lieu produit des usages, des attachements, des responsabilités et des rapports de force qui se transforment historiquement. Le basculement se produit lorsque l'une de ces distributions contingentes se naturalise au point de devenir la propriété presque ontologique d'un groupe, comme si ce qui est déjà institué tirait de sa seule existence le droit de déterminer les formes de présence et de relation qui pourront lui succéder.

Le mot invasion donne à cette structure une puissance particulière parce qu'il fait de l'arrivée une atteinte. Celui qui entre ne se contente plus d'apparaître dans un espace où sa situation peut faire l'objet d'une qualification juridique. Son apparition semble déjà soustraire quelque chose à ceux qui étaient là. Même avant que l'on puisse identifier ce qui aurait été pris, l'idée de dépossession est contenue dans la scène puisque si quelqu'un envahit, quelqu'un d'autre est dépossédé, ou risque de l'être. Le territoire devient ainsi moins ce sur quoi plusieurs présences doivent organiser leurs rapports que ce dont l'une des présences peut se concevoir comme la gardienne préalable.

L'imaginaire de la maison possède à cet égard une efficacité particulière. « Chez nous » appartient à la langue la plus ordinaire et désigne le lieu où nous vivons, où se sont formés nos usages, nos relations, nos souvenirs et une partie de notre existence. Transposée à la communauté politique, cette expérience familière produit cependant un déplacement presque imperceptible, puisque la ville ou le pays peuvent commencer à prendre la forme d'une maison dont les habitants légitimes seraient les occupants premiers, tandis que celui qui arrive devient visiteur, hôte ou intrus. La question politique de l'entrée et du séjour risque alors d'être reformulée à partir d'une structure domestique dans laquelle celui qui dispose déjà du lieu se reconnaît comme celui auquel revient d'autoriser l'entrée, d'en fixer les conditions et d'en déterminer éventuellement le terme.

Cette métaphore contient ainsi une théorie implicite de la souveraineté, car le propriétaire d'une maison n'a pas à négocier avec celui qui frappe à sa porte le principe même de son droit à décider, l'asymétrie étant déjà instituée avant leur rencontre. L'hospitalité, dans sa forme la plus classique, ne supprime pas cette structure puisqu'elle distingue celui qui accueille de celui qui est accueilli, celui qui dispose du lieu de celui auquel une place y est accordée. L'invasion peut alors apparaître comme l'envers de l'hospitalité tout en conservant son architecture fondamentale, celle d'un monde dont la maîtrise est supposée antérieure à la relation.

Il ne s'agit pas encore ici de substituer à cette architecture une théorie du commun - ce sera l'une des questions finales de ce texte - mais de rendre visible ce qu'elle présuppose. Le point décisif n'est pas qu'un groupe humain puisse se dire « chez lui », ni que des attachements, des usages et des continuités historiques se soient constitués dans un lieu. La question commence lorsque le « chez-soi » se transforme en titre permettant de décider qui pourra jamais l'être.

L'antériorité change alors de nature. Elle cesse d'être seulement l'histoire d'une présence pour devenir une juridiction sur les présences futures. Le premier arrivé ne possède plus simplement davantage de mémoire du lieu, et acquiert une sorte de priorité métaphysique. Il peut se représenter comme plus profondément relié au territoire que celui qui vient après lui. De là se déduit aisément une hiérarchie entre des habitants pleinement du lieu, d'autres qui y sont tolérés, admis, intégrés ou régularisés, et ceux qui peuvent toujours être reconduits à leur arrivée, même lorsque cette arrivée appartient au passé.

C'est ici que la question de l'arkhè, annoncée dans l'introduction, commence à se dessiner sans qu'il soit encore nécessaire de la développer pleinement. Parce qu'arkhè dit à la fois le commencement, le principe et le commandement, le terme permet de saisir le moment où ce qui était premier acquiert le pouvoir d'ordonner ce qui vient après. L'antériorité devient alors autorité, et le récit des origines l'un des moyens de distribuer les titres. [14]

La logique immunitaire analysée par Roberto Esposito introduit une autre dimension du problème, puisqu'elle suppose un corps qui se protège contre ce qui pourrait altérer son intégrité. La scène de l'invasion se prête immédiatement à cette image, quelque chose venu du dehors pénétrant un corps constitué dont la protection demanderait alors d'empêcher l'entrée ou d'expulser ce qui est déjà entré. Mais l'enjeu se situe en amont de la seule métaphore biologique. Pour pouvoir être immunisé, le corps doit déjà être pensé comme suffisamment propre à lui-même pour que soient distingués ce qui lui appartient et ce qui lui demeure étranger. L'immunité présuppose ainsi non seulement une frontière, mais une certaine propriété de soi. [15]

L'invasion transforme alors le changement lui-même en dommage. Une communauté vivante ne cesse pourtant de se modifier avec les générations qui se succèdent, les pratiques qui changent et les habitants qui partent ou arrivent, tandis que son environnement matériel et économique se transforme avec elle. Le récit de l'invasion sélectionne certaines de ces modifications pour les rapporter à un agent extérieur, convertissant ce qui aurait pu apparaître comme processus historique en intrusion et faisant de l'altération, non plus le mode ordinaire d'existence d'un monde, mais l'effet imputable à celui qui serait venu du dehors.

Il apparaît ainsi que la propriété produite par le discours de l'invasion porte moins sur une chose que sur le pouvoir de définir les transformations légitimes d'un monde. Le propriétaire n'est plus seulement celui qui peut dire : « ceci est à moi ». Il est aussi celui qui peut décider quels changements appartiennent à la continuation normale du monde et lesquels seront interprétés comme des altérations venues du dehors. La propriété porte alors moins sur la conservation du territoire que sur le pouvoir de déterminer ce qu'il peut devenir.

Le présent hérite du passé

L'enjeu excède ainsi largement le vocabulaire de l'immigration et concerne plus profondément le rapport entre appartenance et puissance politique. Lorsque l'appartenance cesse d'être l'une des modalités historiques par lesquelles des êtres prennent part à un monde et devient la condition autorisant certains à définir la relation des autres à ce monde, ceux qui arrivent ne rencontrent plus seulement des institutions ou des droits différents des leurs. Ils comparaissent devant une appartenance qui se présente comme plus « originaire » et tire de cette antériorité la prétention à déterminer les conditions de leur présence.

Cette structure est d'autant plus difficile à saisir qu'elle peut se confondre avec le fonctionnement ordinaire de la souveraineté. Un État détermine juridiquement les conditions d'entrée sur son territoire, une communauté politique adopte des lois et les citoyens disposent de prérogatives que n'ont pas nécessairement les non-citoyens. Reconnaître ces différences institutionnelles ne tranche pourtant pas la question que pose ici l'invasion. Le mot ne dit pas seulement que certaines règles ont été enfreintes. Il introduit un autre registre où quelqu'un est entré dans ce qui nous appartient. Le problème n'est plus seulement celui du droit, mais celui de la possession, la frontière juridique commençant alors à fonctionner comme la limite d'un corps propre.

La question est plus en amont : comment le fait d'être déjà là peut-il se transformer en un titre donnant à certains un droit supérieur sur le lieu et sur ceux qui arrivent après eux ?

Cette question devient plus difficile encore lorsque l'appartenance se transmet. L'individu qui dit « chez nous » n'est souvent pas celui qui a lui-même pris possession du lieu, construit ses institutions ou tracé ses frontières. Il hérite d'une position. L'antériorité personnelle peut donc être faible ou inexistante. Elle est relayée par une antériorité collective où viennent se superposer les parents, les ancêtres, le peuple et l'histoire du groupe. Le présent acquiert le titre du passé.

Dès que l'on exige du passé qu'il fournisse réellement le titre que le présent prétend en tirer, surgit une question sans terme assuré : jusqu'où remonter et quel commencement retenir ? Il faudrait encore expliquer pourquoi celui-ci aurait davantage d'autorité que ceux qui l'ont précédé, déterminer depuis quand le « nous » actuel pourrait être traité comme le sujet continu de cette histoire et ce qu'il a lui-même absorbé, déplacé ou remplacé.

C'est précisément cette exigence que Ceuta rend difficile à satisfaire. Si l'invasion fabrique un propriétaire en naturalisant un « nous » antérieur, une ville européenne située en Afrique et dont l'ordre territorial présent procède lui-même d'une histoire de conquête, de transmission de souveraineté, d'empire et de différends territoriaux oblige à interroger la possibilité même de stabiliser ce propriétaire dans une origine. Il ne s'agira pourtant pas de retourner le mot contre ceux qui l'emploient en recherchant de plus anciens ou de « véritables envahisseurs », puisqu'une telle inversion conserverait intacte la structure que nous essayons de comprendre et continuerait à chercher, simplement plus loin dans le passé, celui dont l'antériorité fournirait le meilleur titre.

À Ceuta, la recherche de l'origine ne conduit donc pas vers un commencement plus légitime qui permettrait enfin de distribuer les titres, mais vers l'impossibilité de faire d'un commencement le fondement souverain du présent. Le « chez-nous » n'en disparaît pas pour autant. Il cesse seulement de pouvoir tirer de son antériorité le droit de commander ce qui vient après.

III. Ceuta, ou l'arkhè impossible

La question laissée ouverte à la fin du mouvement précédent prend à Ceuta une force particulière, dès lors que l'origine invoquée pour fonder le « chez-nous » cesse d'être évidente et que l'antériorité ne peut plus être rapportée à un commencement assez pur pour transformer définitivement ceux qui étaient là en propriétaires du présent. L'histoire de Ceuta oblige précisément à affronter cette difficulté, non parce qu'elle permettrait de désigner rétrospectivement de « véritables envahisseurs », mais parce qu'elle rend particulièrement instable l'opération par laquelle un commencement se transforme en titre.

Qui était là ?

Le statut juridique contemporain de la ville doit d'abord être distingué de cette histoire. Depuis l'adoption de son statut d'autonomie en 1995, Ceuta est définie par la législation espagnole comme « partie intégrante de la Nation espagnole » et dispose d'un régime d'autogouvernement propre. [16] Le Maroc continue cependant de revendiquer la souveraineté sur Ceuta et Melilla, revendication à laquelle le gouvernement espagnol oppose le caractère non négociable de son intégrité territoriale. Ces deux faits n'ont pas à être artificiellement réconciliés. Dire que Ceuta appartient aujourd'hui juridiquement à l'Espagne n'efface pas l'histoire de conquête à travers laquelle son ordre territorial s'est formé, de même que rappeler cette histoire ne suffit pas à transformer son statut présent en celui d'une colonie contemporaine. C'est précisément parce que ces deux plans ne se recouvrent pas que la ville constitue un lieu aussi fécond pour interroger la catégorie d'invasion.

Ceuta n'a évidemment pas commencé en 1415, puisque d'autres puissances et d'autres formations politiques s'y étaient succédé auparavant, mais la conquête portugaise de cette année constitue un moment déterminant dans l'histoire européenne de la ville. Une expédition militaire venue de la péninsule Ibérique traverse alors le détroit et s'en empare, avant que Ceuta ne demeure liée à la monarchie espagnole lorsque le Portugal recouvre son indépendance, situation entérinée en 1668. Bien plus tard, lorsque l'Espagne établit son protectorat dans le nord du Maroc, la ville n'en fait pas juridiquement partie mais participe pleinement à l'organisation militaire et politique de la présence espagnole dans la région, jusqu'à ce que l'indépendance marocaine de 1956 la laisse sous souveraineté espagnole. [17] Cette succession historique avait déjà été établie dans Fuera.

Il serait tentant de retourner cette histoire contre l'usage contemporain du mot invasion et de souligner qu'une ville conquise par une puissance européenne au début du XVe siècle qualifie aujourd'hui d'envahisseurs des populations venues du territoire africain environnant. Pourtant, conclure que les « véritables envahisseurs » auraient été les Portugais ou les Européens reviendrait à reconduire exactement la logique que nous cherchons à comprendre, puisqu'il suffirait ensuite de remonter plus loin encore pour rechercher ceux qui les avaient précédés et transformer l'histoire en compétition indéfinie pour l'occupation la plus ancienne. La critique ne ferait alors que déplacer le point à partir duquel l'antériorité est supposée produire un droit supérieur.

Ce qui importe est donc moins de trouver un autre premier occupant que de mettre en question le privilège politique accordé au premier. Aucun moment historique ne nous livre un groupe humain installé hors de toute histoire, comme s'il avait précédé les déplacements et les relations qui ont constitué le lieu qu'il habite. L'origine que l'on cherche se dérobe dès que l'on exige d'elle qu'elle fournisse un fondement absolu. On rencontre toujours des transformations antérieures et des formes d'appartenance qui ne coïncident pas avec celles du présent. L'histoire de Ceuta rend cette impossibilité particulièrement visible parce que l'identité politique actuelle du territoire ne peut être projetée sans reste sur les mondes qui l'ont précédée.

Cette impossibilité de retrouver un premier occupant qui fournirait enfin le bon titre ne condamne pourtant pas toute pensée de l'origine. Elle oblige plutôt à distinguer l'origine du commencement, distinction que Benjamin place au cœur de la « Préface épistémo-critique » de son grand livre L'Origine du drame baroque allemand. [18] L'Ursprung n'y désigne pas l'Entstehung, la genèse ou le moment où quelque chose serait apparu pour la première fois. Il ne se situe pas derrière l'histoire comme un état initial dont les formes ultérieures ne seraient que le développement. Benjamin le pense au contraire dans le devenir et le déclin, comme un « tourbillon dans le fleuve du devenir » qui saisit dans son mouvement les matériaux de ce qui naît. L'origine appartient donc à l'histoire qu'elle permet de penser au lieu d'en constituer le point extérieur.

C'est pourquoi elle ne se laisse jamais identifier au fait le plus ancien. L'originaire ne se révèle pas dans la simple factualité historique, pas davantage que la recherche de la première occurrence ne permet de l'atteindre. Son intelligibilité engage ce que Benjamin appelle sa Vor- und Nachgeschichte, son histoire antérieure et son histoire ultérieure. Ce qui précède une forme, les transformations qu'elle connaît et ce qu'elle devient après son apparition appartiennent ensemble à la manière dont son origine devient lisible. Celle-ci ne se trouve donc pas une fois pour toutes à la date où quelque chose aurait commencé ; elle apparaît dans une constellation temporelle où un phénomène rencontre à la fois ce qui l'a précédé et ce qu'il est devenu.

L'origine possède pour cette raison chez Benjamin une structure paradoxale. Elle porte quelque chose de la restauration ou de la restitution, mais cette restauration demeure inséparable de l'inachèvement. Ce qui revient ne restitue jamais une identité première demeurée intacte sous les transformations qui l'auraient recouverte. L'origine se manifeste dans ces transformations elles-mêmes, dans les reprises, les discontinuités et les devenirs à travers lesquels une forme acquiert son intelligibilité historique. Elle ne fournit donc aucun point pur où l'histoire pourrait être arrêtée afin d'y découvrir enfin un sujet identique à lui-même. [19]

Quand l'ancienneté commande

Les récits politiques de l'antériorité accomplissent presque le mouvement inverse. Ils prélèvent dans une histoire faite de déplacements, de conquêtes, de transmissions et de transformations un commencement déterminé, puis tendent à immobiliser ce moment afin d'établir qui était déjà là et qui serait venu ensuite. Leur enjeu n'est pas l'origine au sens benjaminien, puisque la préhistoire et l'histoire ultérieure du moment retenu risqueraient précisément d'en troubler l'évidence. Ils cherchent un premier suffisamment stable pour que la succession temporelle puisse être convertie en hiérarchie politique.

L'histoire moderne offre des exemples extrêmes de cette conversion de l'antériorité en titre. Le national-socialisme a cherché dans l'ascendance aryenne, les origines germaniques et le Blut und Boden la continuité d'un peuple avec un sol dont il pourrait se prétendre l'occupant propre, jusqu'à faire de cette profondeur supposée l'un des éléments de légitimation de la conquête, de l'expulsion et de la redistribution territoriale. [20]

Dans une histoire qui ne lui est évidemment pas assimilable, la conversion de l'antériorité en titre travaille également certaines formes contemporaines du sionisme religieux et du mouvement de colonisation israélien. Le rapport historique ou biblique du peuple juif à la terre n'y vaut plus seulement comme mémoire, tradition ou attachement. Il peut devenir le principe d'un droit territorial présent dont l'ancienneté semble dispenser d'avoir à repartir des êtres qui habitent aujourd'hui le lieu. [21] Cette structure apparaît presque à l'état pur lorsqu'un ancien colon de Gaza, appelant en octobre 2024 au rétablissement des implantations israéliennes dans l'enclave, affirme que la véritable raison de s'y installer tient au fait que Dieu aurait donné cette terre au peuple juif il y a trois mille ans. [22] Le retour projeté efface alors la différence entre une relation ancienne au territoire et un droit contemporain à en reprendre possession, tandis que plusieurs ministres israéliens présents à cette mobilisation appelaient simultanément au rétablissement des colonies à Gaza et, pour certains, à l'émigration des Palestiniens qui y vivent.

L'antériorité devient plus directement encore une politique territoriale en Cisjordanie occupée. Bezalel Smotrich a appelé à placer sous souveraineté israélienne de vastes portions du territoire en les désignant comme « Judée et Samarie », [23] a fait préparer en 2025 des cartes d'annexion et a défendu en 2026 l'expansion des colonies comme un renforcement de l'emprise sur la « patrie », tandis que l'État israélien continue d'invoquer l'ancienneté millénaire de la présence juive pour contester les objections internationales à la colonisation. La Cour internationale de Justice avait déjà estimé en juillet 2024 que les politiques de colonisation, l'extension du droit israélien et les transformations destinées à devenir irréversibles équivalaient à l'annexion de vastes parties du territoire palestinien occupé.

La même profondeur biblique intervient dans un contexte plus radical encore à Gaza. Elle ne suffit évidemment pas à expliquer la destruction du territoire ni à établir par elle-même l'intention qui définit juridiquement le génocide. [24] Mais les références scripturaires ont aussi pénétré la rhétorique de la guerre : des rapports des Nations unies ont notamment examiné l'invocation d'Amalek et sa reprise par des soldats parmi les éléments permettant d'interroger la manière dont l'anéantissement de l'ennemi pouvait recevoir une légitimation religieuse. En septembre 2025, la Commission internationale indépendante d'enquête des Nations unies a conclu qu'un génocide avait été commis à Gaza, conclusion rejetée par Israël et distincte de la procédure toujours pendante devant la Cour internationale de Justice. L'intérêt de ces éléments pour notre problème n'est pas d'établir une causalité simple entre un récit vieux de trois mille ans et la violence présente, mais de montrer jusqu'où peut conduire une politique de l'antériorité lorsque la profondeur du passé devient le titre à partir duquel sont pensés la souveraineté sur la terre, le déplacement de ceux qui l'habitent et le droit de décider de ce que ce territoire pourra devenir.

Ces situations ne sont ni historiquement équivalentes ni politiquement réductibles l'une à l'autre. Elles rendent cependant visible une opération que la critique benjaminienne de l'origine permet précisément d'interroger : faire d'une profondeur historique, réelle, reconstruite ou mythifiée, le principe d'une priorité politique présente. La question n'est alors plus seulement de savoir si un peuple entretient avec un lieu une relation ancienne, mais par quelle opération cette ancienneté pourrait conférer à ceux qui s'en réclament aujourd'hui un droit supérieur sur ceux qui l'habitent également.

C'est ici que la notion d'arkhè acquiert toute son importance. Le terme grec associe le commencement au principe et au commandement. Le problème commence lorsque ce qui fut premier reçoit, pour cette seule raison, le pouvoir d'ordonner ce qui vient après, lorsque l'antériorité cesse de désigner une différence de position dans le temps pour devenir une autorité sur le présent. Un « nous étions là » peut alors se transformer en « nous étions là avant vous », puis en « nous pouvons décider davantage que vous ».

Ceuta rend précisément cette conversion difficile à naturaliser. Choisir 1415 comme commencement revient à choisir une conquête, tandis que remonter avant cette date conduit vers des configurations politiques qui ne peuvent être simplement identifiées aux sujets nationaux d'aujourd'hui. La longue durée de la souveraineté espagnole atteste quant à elle une continuité politique devenue très ancienne, sans que cette continuité puisse transformer rétrospectivement les conditions historiques de son établissement en fait naturel. Le temps peut consolider un ordre et multiplier les attachements qui lui donnent une réalité vécue sans convertir pour autant son commencement historique en origine absolue.

La question philosophique devient alors moins celle de savoir à qui Ceuta aurait « véritablement » appartenu que de comprendre comment une histoire faite de conquêtes, de transmissions et d'institutions finit par apparaître sous la forme d'un territoire dont l'appartenance aurait toujours déjà été distribuée. La conception benjaminienne de l'histoire devient ici décisive précisément parce que le présent n'y constitue jamais l'aboutissement neutre de ce qui l'a précédé. Ce qui existe aujourd'hui a été historiquement produit alors même que les conditions de cette production peuvent disparaître dans l'évidence de ce qui en résulte, jusqu'à ce qu'une prise devienne un état de choses et qu'une frontière historiquement constituée paraisse aller de soi. La question n'est donc plus de rechercher les « vrais envahisseurs », mais de comprendre comment une prise historiquement constituée peut cesser d'apparaître comme prise.

Quand 1415 rencontre 2026

Faire de 1415 la cause cachée des discours prononcés en 2026 reconduirait pourtant une généalogie linéaire étrangère à ce geste. Entre les deux dates se sont transformés les régimes juridiques, les appartenances politiques et la population elle-même. Les habitants actuels de Ceuta ne prolongent pas sans rupture les conquérants portugais du XVe siècle, pas davantage que les Marocains qui traversent aujourd'hui la frontière ne peuvent être identifiés aux pouvoirs qui occupaient autrefois la région. La relation entre ces temps doit donc être pensée comme constellation plutôt que comme chaîne causale. Certains éléments du passé deviennent autrement lisibles lorsque le mot invasion surgit dans le présent, non parce qu'ils expliqueraient mécaniquement ce qui arrive, mais parce qu'ils font vaciller l'évidence avec laquelle le présent décrit sa propre position. »

Le paradoxe ceutí ne tient donc pas à l'idée que des descendants d'envahisseurs traiteraient aujourd'hui d'autres hommes d'envahisseurs, formule historiquement grossière qui reproduirait elle-même les sujets collectifs qu'elle prétend critiquer. Il réside plutôt dans la possibilité qu'une conquête cesse d'apparaître comme telle au point que l'ordre qu'elle a contribué à instituer devienne précisément le lieu depuis lequel une nouvelle arrivée pourra être immédiatement pensée comme invasion. Le passé n'est alors pas convoqué pour accuser le présent, mais pour rendre visible la manière dont une histoire a pu disparaître derrière l'évidence du territoire.

Des générations sont nées à Ceuta sans avoir rien conquis et y ont construit leur existence. Les habitants actuels ne sauraient être rendus solidaires de l'intention attribuée aux conquérants de 1415 sans reproduire le transfert d'intention décrit plus haut. Mais une appartenance présente n'a pas besoin de se déclarer innocente de l'histoire pour être réelle. Le problème commence lorsque le « chez-nous » efface les relations historiques qui l'ont produit et se transforme en titre sur ceux qui apparaissent ensuite.

La distinction entre colonialisme et colonialité élaborée par Aníbal Quijano donne une formulation précise à cette persistance de l'histoire dans le présent. [25] La disparition d'un régime colonial ne fait pas nécessairement disparaître les manières de classer les populations et de distribuer les espaces qui se sont constituées avec lui, la colonialité désignant justement ce qui continue d'agir au-delà des formes juridiques explicites du colonialisme. Rapportée à Ceuta, cette notion permet de refuser deux récits également insuffisants, dont l'un ferait de la ville une colonie actuelle par simple prolongement de son passé tandis que l'autre considérerait que la souveraineté juridique espagnole suffit à rendre ce passé sans pertinence pour comprendre la production contemporaine d'un dedans européen et de ses dehors.

La catégorie d'invasion rend précisément visible ce que cette séparation conserve de construit, puisque l'extérieur qu'elle désigne n'est jamais une donnée purement géographique mais porte déjà une histoire qui a rendu certains lieux et certaines populations plus facilement identifiables comme venant du dehors. Chez Mohamed Amer Meziane, la constitution impériale de l'Europe est inséparable de sa relation avec l'islam, ce qui interdit de penser l'Europe et son « extérieur musulman » comme deux mondes indépendants qui se seraient rencontrés après coup. [26] Le dehors musulman de l'Europe s'est au contraire constitué dans des relations impériales où il était simultanément pris dans l'histoire européenne et produit comme sa figure d'altérité. Le Marocain ou le musulman peuvent ainsi continuer d'être renvoyés vers un dehors européen alors même que l'histoire méditerranéenne rend impossible l'hypothèse d'une séparation originaire entre ces mondes.

Ceuta matérialise presque cette contradiction, puisqu'une frontière extérieure de l'Europe y passe sur le continent africain, à quelques kilomètres du Maroc, alors même que les histoires politiques et les circulations de part et d'autre du détroit ont constamment défait la simplicité d'une opposition entre deux ensembles clos. Le dedans européen et le dehors africain ne préexistaient pas sous leur forme actuelle aux relations qui les auraient ensuite rapprochés, et la frontière elle-même appartient à cette histoire relationnelle au lieu de venir simplement séparer deux réalités déjà constituées.

La mélancolie postcoloniale analysée par Paul Gilroy permet de nommer un autre versant de cette naturalisation, lorsque l'empire se retire du récit qu'une société se donne d'elle-même alors que les relations humaines qu'il a produites demeurent. [27] Des populations dont la présence est inséparable d'une histoire impériale longue peuvent dès lors apparaître comme nouvelles ou intrusives, la relation historique s'effaçant au moment même où l'un de ses effets devient visible. À Ceuta, où la frontière européenne elle-même se trouve sur le continent africain, cette disparition prend une forme particulièrement paradoxale lorsque le territoire présent peut apparaître comme naturellement européen tandis que le voisin marocain est constitué comme venant d'un dehors dont les relations anciennes avec la ville cessent de compter dans la perception immédiate.

L'histoire impériale ne disparaît donc pas au sens où elle cesserait d'avoir des effets. Elle disparaît plutôt comme histoire de la relation, laissant derrière elle des positions qui paraissent désormais naturelles. C'est précisément ce que le mot invasion risque de reconduire. Pour qu'une arrivée puisse être perçue comme l'irruption d'un dehors dans un dedans déjà constitué, il faut que la relation historique par laquelle ce dedans et ce dehors se sont formés se retire suffisamment du champ de perception. Le mot ne produit pas à lui seul cet oubli, mais il peut le transformer en évidence politique.

Ceuta révèle ainsi un problème qui excède son histoire particulière. Tout ordre territorial est institué et aucune frontière ne possède par elle-même le caractère d'un commencement métaphysique. L'ancienneté d'un ordre ne suffit pas à faire de cet ordre la forme naturelle du monde et aucune succession historique ne fournit par elle-même le principe à partir duquel certains seraient plus originairement autorisés que d'autres à décider de ce que le territoire pourra devenir.

Le passage du commencement au commandement demande donc toujours une opération supplémentaire, à laquelle le discours de l'invasion peut contribuer en donnant au présent deux épaisseurs temporelles inégales. Celui qui se dit envahi apparaît porté par la continuité d'un monde déjà là, tandis que celui qui arrive est ramené au moment visible de son franchissement et saisi depuis le point précis où il apparaît à la frontière. L'un reçoit toute l'histoire nécessaire pour rendre son appartenance évidente au moment même où l'autre est privé de la profondeur historique des relations qui le rattachent au lieu, de sorte que la différence entre celui qui était là hier et celui qui vient d'arriver aujourd'hui peut finir par masquer tout ce qui les reliait déjà.

Lorsque l'expression d'« invasion civile » est rapportée à l'« ambition territoriale » du Maroc, [28] la personne qui traverse peut ainsi devenir la manifestation corporelle d'un conflit de souveraineté dont les termes la précèdent largement, une volonté territoriale attribuée au Maroc venant se déposer sur elle jusqu'à faire de son déplacement la continuation visible d'une revendication d'État. Mais le même mécanisme agit dans l'autre sens lorsqu'un « nous » espagnol est présenté comme sujet continu d'une présence dont l'histoire pourrait être condensée dans l'évidence actuelle de la souveraineté. Se font alors face deux continuités imaginaires, l'une attribuant aux personnes qui traversent une intention marocaine qui n'est pas nécessairement la leur, l'autre effaçant les transformations historiques par lesquelles le « nous » qui se dit envahi s'est lui-même constitué. La critique ne peut choisir simplement l'une contre l'autre et doit plutôt interroger la forme qui permet à une continuité historique de devenir sujet souverain capable de parler au nom du passé.

C'est ici que la constellation benjaminienne devient décisive, non pour demander au passé ce que le présent devrait être, mais pour faire surgir ce passé au point où il interrompt le récit par lequel le présent se naturalise. La conquête de 1415 ne dit rien, à elle seule, de ce que devrait être juridiquement ou politiquement Ceuta aujourd'hui. Sa rencontre avec les discours contemporains d'invasion empêche en revanche que 2026 puisse se raconter comme si la distribution entre un dedans et un dehors avait précédé toute histoire.

L'arkhè est alors impossible non parce qu'il n'existerait aucun commencement identifiable, mais parce qu'aucun commencement ne peut fournir le principe souverain que l'on voudrait en tirer. L'histoire ancienne n'annule pas les appartenances présentes, mais leur retire la possibilité de se présenter comme les expressions d'une origine sans relation, en rappelant que le territoire a été transformé avant nous et continuera de l'être après nous sans que cette transformation puisse être attribuée une fois pour toutes à ceux qui arrivent du dehors.

Reste cependant à comprendre comment, malgré cette intrication historique, certains êtres peuvent continuer d'apparaître comme s'ils portaient le dehors avec eux. Si la frontière entre l'Europe et l'Afrique est le produit d'une longue histoire plutôt qu'une séparation première, il reste à comprendre comment elle acquiert une telle évidence qu'elle puisse devenir lisible jusque dans les corps. La catégorie d'« envahisseur » cesse alors de dépendre du seul franchissement territorial : elle accompagne certaines personnes à l'intérieur de la ville et inscrit sur leur apparence l'extériorité dont elles sont supposées provenir.

IV. Quand le dehors se fixe sur les corps

Si la frontière entre un dedans européen et un dehors africain ne constitue pas une séparation première mais le résultat d'une histoire longue dont Ceuta porte encore la trace, il reste à comprendre comment cette séparation acquiert malgré tout une telle évidence qu'elle puisse sembler immédiatement reconnaissable dans certains corps. Le problème se déplace ainsi du franchissement vers ce qui se produit après lui, lorsque l'extériorité cesse d'être exclusivement attachée à une ligne territoriale et commence à accompagner certaines personnes à l'intérieur même de la ville.

La frontière sur le visage

Un épisode survenu à Ceuta le 7 septembre 2026 rend cette transformation particulièrement visible. On a vu un homme musulman originaire de Ceuta, assis en plein centre-ville, près de la Gran Vía, pris à partie puis frappé par deux autres habitants qui le prennent pour l'un des Marocains entrés irrégulièrement à la fin du mois de juillet. Il a dû sortir sa carte d'identité espagnole pour établir qu'il est lui-même Ceutí. Ses agresseurs ont alors pris la fuite. Juste auparavant, à la fin d'une manifestation, une jeune fille musulmane avait été traitée d'« invasora ». [29]

Ces scènes importent moins parce qu'elles fourniraient des exemples particulièrement brutaux d'hostilité que parce qu'elles révèlent une transformation de la catégorie elle-même. Jusque-là, l'envahisseur pouvait encore être rapporté à un acte supposé, au franchissement d'une frontière, à la participation à un mouvement collectif interprété comme entreprise territoriale ou à une intention attribuée au Maroc. Ici, aucun franchissement n'a besoin d'être établi et l'homme n'est interrogé ni sur ce qu'il a fait le 30 juillet ni sur son parcours, tandis que son appartenance même à Ceuta ne le protège pas de la qualification qui lui est imposée. Quelque chose dans son apparence suffit à rendre plausible, aux yeux de ceux qui l'agressent, l'histoire selon laquelle il serait arrivé de l'extérieur. Idem pour la jeune fille musulmane dont rien n'indiquait qu'elle n'était pas elle-même Ceutie.

Le déplacement est considérable puisque le mot ne désigne plus seulement un acte, mais devient une manière de voir les corps, jusqu'à faire reconnaître un « envahisseur » avant même de savoir ce que l'homme a fait. La frontière ne disparaît donc pas lorsqu'elle est franchie, mais peut se recomposer dans l'espace urbain et séparer des personnes qui se trouvent pourtant juridiquement du même côté. La frontière se déplace du Tarajal vers le visage.

La « surdétermination de l'extérieur » décrite par Fanon dans Peau noire, masques blancs donne à cette expérience une formulation particulièrement précise. [30] Le corps n'y apparaît jamais comme une présence dont le sens resterait ouvert jusqu'à la rencontre, puisqu'il est précédé par une histoire de significations qui restreint d'avance ce que ses gestes pourront vouloir dire. Ce que l'autre croit reconnaître sur lui est déjà chargé de récits, d'affects et de rapports de pouvoir qui lui assignent une place avant même qu'il ait parlé. Les situations historiques ne sont évidemment pas superposables, mais quelque chose de ce mécanisme se retrouve lorsque l'homme rencontré dans une rue de Ceuta n'apparaît plus d'abord comme un inconnu dont l'identité reste à déterminer et que son corps semble avoir déjà répondu à la question. Les notes de Fuera avaient nommé captivité catégorielle cette situation où la catégorie n'abolit pas la possibilité d'agir mais transforme les conditions dans lesquelles les actes seront perçus et interprétés.

Cette surdétermination ne se sépare pas du langage qui la rend possible. Lorsque Fanon remarque dans Les Damnés de la terre [31] que le langage colonial appliqué au colonisé devient zoologique, il décrit une opération où les mots ne se contentent plus de nommer celui qu'ils désignent mais participent à la manière dont son corps est perçu. Sans transposer mécaniquement la situation coloniale à Ceuta, le vocabulaire de l'« invasion », de la masse ou de l'assaut peut être interrogé depuis cette puissance de réduction, puisqu'il rend plus difficile l'apparition de ceux qui franchissent la frontière comme pluralité d'êtres dont les histoires et les intentions ne se déduisent pas de la forme visible du groupe.

Le mot captivité importe précisément parce qu'il ne signifie pas que celui qui est ainsi perçu serait absolument incapable d'échapper aux significations qu'on lui attribue. L'homme agressé peut présenter sa carte d'identité, parler espagnol, raconter son histoire et faire reconnaître l'erreur commise à son égard, mais le fait même qu'il soit contraint de produire cette preuve révèle l'asymétrie de la situation, puisque son appartenance juridiquement établie doit venir interrompre une identification qui s'est déjà accomplie. La catégorie a précédé la personne, qui se trouve dès lors placée dans la position de devoir travailler à la défaire.

C'est là que la racialisation de l'invasion devient perceptible dans toute sa singularité. Elle ne suppose pas nécessairement une classification fondée sur un seul signe corporel ni une doctrine explicitement raciale. Plusieurs indices peuvent être associés dans la perception, parmi lesquels des traits physiques, des vêtements, une manière de parler ou la présomption d'une appartenance musulmane. Ce qui importe est moins de dresser l'inventaire de ces signes que de comprendre l'opération qui les rassemble. Un corps peut alors sembler venir du dehors avant même que l'on sache quoi que ce soit de lui, et quand bien même il serait né dans la ville et disposerait de la nationalité que ceux qui l'interpellent considèrent comme la leur.

La racialisation agit plus en amont. Elle contribue à décider qui paraît d'ici et qui peut toujours être renvoyé ailleurs. Certains peuvent ainsi habiter un lieu sans que leur présence appelle d'explication, tandis que d'autres continuent symboliquement d'arriver longtemps après que leur arrivée a cessé.

À Ceuta, cette différence devient particulièrement sensible parce que les catégories nationales et raciales ne se superposent pas proprement. Un musulman peut être espagnol et Ceutí depuis sa naissance tout en étant renvoyé par le regard d'autrui vers un Maroc dont il n'est pas ressortissant, si bien que l'appartenance établie par le droit peut être momentanément défaite par l'apparence. Il faut alors comprendre pourquoi certains habitants peuvent apparaître sans que leur présence soit immédiatement rapportée à une provenance, tandis que d'autres restent exposés à la possibilité d'être reconduits vers un ailleurs supposé.

Le dehors accompagne les corps

Chez Denise Ferreira da Silva, la racialité ne vient pas se déposer après coup sur une géographie déjà constituée, comme si l'Europe et l'Afrique existaient d'abord comme deux espaces neutres auxquels seraient ensuite attribuées des valeurs différentes. [32] Elle appartient historiquement à la production même de cet espace différencié, les processus impériaux ayant distribué conjointement des populations entre des régions, des temporalités et des positions inégales par rapport à l'universel. La distinction géographique et la différence racialisée ne constituent dès lors plus deux opérations successives, puisque chacune participe à rendre l'autre perceptible et politiquement intelligible.

Le corps paraît alors confirmer la géographie et celui qui est identifié comme marocain, africain ou musulman semble apporter avec lui le lieu auquel il est censé appartenir. L'extérieur n'est plus seulement derrière la frontière : il semble désormais accompagner certains corps.

C'est ce qui donne une portée particulière à l'expression selon laquelle le migrant pourrait devenir celui par lequel « le Maroc entre dans Ceuta ». L'intention souveraine attribuée à l'État marocain peut continuer d'être prêtée à ceux qui ont franchi la frontière, dès lors que certains traits associés à cette marocanité suffisent à faire réapparaître la limite au cœur de la ville et transforment le corps en lieu où elle continue d'être rejouée.

La mobilité des frontières contemporaines, sur laquelle Balibar a insisté, devient alors particulièrement sensible. [33] La frontière n'existe pas de la même manière pour tous ceux qui la rencontrent et ne se réduit jamais entièrement à la ligne juridiquement tracée sur une carte, puisque les dispositifs de contrôle et les conflits historiques dont elle est chargée peuvent faire sentir leurs effets bien au-delà du point de passage officiel. À Ceuta, le Tarajal n'est donc pas le seul endroit où la frontière agit, la rue, la plage ou l'entrée d'un commerce pouvant à leur tour réactiver la distinction entre celui dont la présence va de soi et celui dont elle demeure contestable.

Il faut cependant aller au-delà de la seule idée d'une frontière devenue ubiquitaire, car celle-ci ne suit pas simplement certains individus comme une contrainte administrative supplémentaire et peut déterminer ce qu'ils sont supposés être avant même qu'une institution n'intervienne. L'homme agressé près de la Gran Vía n'est pas arrêté par une police des frontières, mais lu par d'autres habitants comme si cette frontière était déjà inscrite dans son apparence. Le contrôle juridique laisse ainsi place à une police diffuse des signes qui peut fonctionner sans institution spécifiquement chargée de l'exercer.

Cette transformation éclaire à nouveau la captivité catégorielle élaborée dans Fuera. Le problème n'est pas simplement que quelqu'un soit mal classé. Les sociétés et les dispositifs juridiques classent, identifient et distribuent des situations. La difficulté apparaît lorsque la catégorie fournit par avance l'histoire dans laquelle les actes de la personne seront insérés. Un homme peut courir parce qu'il veut rejoindre quelqu'un ou simplement attraper un autobus. Si son corps est déjà associé à une représentation de la menace, le même geste peut recevoir plus rapidement une signification différente. La catégorie réduit alors l'indétermination ordinaire des comportements en donnant une plausibilité supérieure aux interprétations qui confirment ce qu'elle annonçait déjà. Fuera avait précisément décrit cette manière dont un cadre interprétatif peut rétrécir l'éventail des significations possibles d'un acte.

Le récit de l'invasion renforce encore cette structure parce qu'il possède déjà un sujet collectif. Lorsqu'un individu auquel la catégorie a été appliquée commet un acte violent ou provoque un conflit, son comportement peut aisément devenir une preuve supplémentaire concernant le groupe auquel il a été assigné. Le passage inverse se produit beaucoup moins facilement. Un geste d'entraide ou une conduite parfaitement ordinaire demeurent généralement attachés à celui qui les accomplit et n'acquièrent pas la même capacité à transformer la représentation collective. Fuera avait relevé cette dissymétrie, dans laquelle le comportement négatif d'un individu peut contaminer la catégorie alors qu'un comportement positif reste le plus souvent individuel.

On comprend alors pourquoi l'« envahisseur » risque progressivement de ne plus avoir besoin d'histoire personnelle, puisque la catégorie dispose déjà d'un récit permettant de décider d'où il vient, ce qu'il veut et ce que sa présence signifie avant même que ces questions lui soient posées. La singularité ne disparaît pas, mais elle devient politiquement moins nécessaire à l'interprétation, au point qu'un prénom, un âge ou un parcours peuvent être connus sans que ces informations suffisent à interrompre le récit général dans lequel la personne a été placée.

L'humanité probatoire

C'est à cet endroit que la notion d'humanité probatoire élaborée dans Fuera rejoint notre analyse. Elle désignait la situation de ceux qui doivent continuellement produire les signes de leur respectabilité pour conserver une reconnaissance pratique accordée beaucoup plus spontanément à d'autres, leurs comportements devenant ainsi des preuves susceptibles de confirmer ou d'infirmer la place qui leur est reconnue.

Les économies morales de la preuve, du soupçon et de la crédibilité étudiées par Didier Fassin dans les politiques contemporaines de l'immigration et de l'asile donnent une forme institutionnelle à cette dissymétrie. [34] Celui qui sollicite une protection peut être contraint d'établir la cohérence de son récit ou l'authenticité de sa souffrance là où d'autres n'ont pas à produire continuellement les preuves de la légitimité de leur présence. L'humanité probatoire ne désigne donc pas seulement une exigence morale de respectabilité, mais un régime dans lequel certains êtres doivent sans cesse fournir les signes susceptibles de confirmer qu'ils méritent une reconnaissance accordée beaucoup plus spontanément à d'autres.

Ce point permet de distinguer racialisation et simple erreur d'identification. L'agression du Ceutí musulman n'est pas philosophiquement significative seulement parce que deux hommes se sont trompés sur sa nationalité. Une erreur ordinaire se corrige lorsque l'information correcte est fournie. Ici, la possibilité même de l'erreur révèle l'existence d'un système préalable de vraisemblance. Pour que cet homme puisse être spontanément identifié comme « envahisseur marocain », il faut déjà qu'existe une certaine image de ce à quoi ressemble un envahisseur, suffisamment stable pour précéder toute connaissance de la personne.

Cette manière de voir ne suppose évidemment pas que tous les habitants de Ceuta regardent de cette manière, ni que les appartenances musulmanes ou marocaines possèdent partout la même signification. La ville elle-même, par la pluralité de ses histoires et de ses populations, dément toute représentation simple d'un corps ceutí homogène auquel s'opposerait un corps étranger facilement identifiable. C'est précisément pour cette raison que l'incident du 7 septembre est si révélateur. Le corps que la catégorie prétend assigner à l'extérieur appartient juridiquement et biographiquement à l'intérieur. La racialisation rend donc visible non une frontière qu'elle se contenterait de reconnaître, mais une frontière qu'elle contribue à produire.

La notion de race intervient ici moins comme taxinomie fixe que comme technologie historique de séparation. Elle rend certaines distinctions immédiatement évidentes et permet que des rapports politiques soient interprétés sous la forme d'une différence portée par les corps. Ce qui était encore dans la partie précédente une histoire de souveraineté devient ainsi une expérience sensible. Europe et Afrique cessent d'être seulement des positions sur une carte. Elles sont distribuées à même les présences, de sorte qu'un même espace urbain peut contenir des individus auxquels n'est pas accordée la même proximité symbolique avec le lieu qu'ils occupent.

La « politique de l'inimitié » décrite par Achille Mbembe nomme précisément une situation où l'ennemi n'a plus besoin d'être rejeté dans une extériorité absolue. [35] Il peut vivre parmi ceux qui le constituent comme menace et partager avec eux une partie des mêmes espaces ou des mêmes institutions tout en demeurant susceptible d'être reconduit vers un dehors imaginaire justifiant sa mise à distance. La frontière ne sert alors plus seulement à circonscrire le territoire, mais à maintenir à l'intérieur de celui-ci des différences suffisamment fortes pour que certaines présences puissent continuer d'être pensées comme étrangères au monde qu'elles habitent.

Cette opération éclaire rétrospectivement le passage du mot invasion de l'événement aux personnes observé dès l'introduction. Tant que l'invasion désigne les 30 et 31 juillet, elle reste attachée à un franchissement déterminé. Mais lorsque le nom d'« envahisseurs » continue d'être appliqué à ceux qui demeurent à Ceuta, l'acte passé semble s'incorporer aux personnes qui l'ont accompli. Il peut dès lors glisser vers d'autres qui n'y ont pas participé, mais dont le corps paraît appartenir au même monde perceptif.

La frontière peut ainsi se déplacer sans avoir matériellement bougé. Elle demeure juridiquement au Tarajal tandis que les distinctions dont elle est porteuse circulent dans la ville et rencontrent les corps de manière inégale, certains cessant progressivement d'être rapportés au franchissement alors que d'autres continuent d'être ramenés à leur arrivée et que des personnes qui ne l'ont jamais accomplie peuvent malgré tout se voir attribuer la position de celles qui viennent du dehors.

La racialisation de l'invasion ne consiste donc pas seulement à rendre l'étranger plus étranger, puisqu'elle peut fabriquer l'étranger là où le droit, la naissance ou l'expérience vécue auraient dû rendre cette qualification impossible, transformer une provenance supposée en propriété du corps et permettre ainsi que le dehors survive à son propre franchissement.

Mais cette extériorité ne transforme pas seulement la manière dont certains corps sont perçus. Elle modifie aussi les relations qui se nouent autour d'eux, le sens des gestes accomplis à leur égard et la légitimité reconnue à ceux qui se pensent du lieu comme à ceux qui sont renvoyés vers son dehors. Avant de revenir à la question de ce que l'invasion suppose comme corps menacé dans son intégrité, il faut donc suivre ce second mouvement par lequel la racialisation de certains êtres peut devenir une manière de redistribuer les positions, les perceptions et les puissances à l'intérieur de la société qui les regarde.

V. Ceuta, laboratoire de la frontière

La frontière dans les gestes ordinaires

Le déplacement de la frontière vers les corps ne s'arrête pas à la manière dont ceux-ci sont perçus. Il transforme aussi le sens des actes accomplis à leur égard. Surveiller quelqu'un parce qu'il ressemble à celui que l'on suppose être entré irrégulièrement peut alors apparaître comme une forme de vigilance, l'éloigner comme une restauration de l'ordre, le repousser ou le contrôler comme autant de gestes susceptibles d'être présentés comme des gestes de protection. Le cadre analysé à partir de Butler ne vaut plus seulement au moment du franchissement. Il commence à organiser les relations ordinaires dans la ville. Croiser quelqu'un dans une rue, l'entendre parler ou reconnaître certains vêtements et certains traits peut suffire à réactiver la distinction entre celui dont la présence va de soi et celui dont elle demeure susceptible d'être expliquée ou contestée. La frontière commence alors à donner un sens politique à des gestes ordinaires comme le fait de croiser quelqu'un, de l'entendre parler, de reconnaître un vêtement ou certains traits.

Cette grammaire ne crée évidemment pas à elle seule le racisme. Les distinctions qui permettent d'identifier certains corps au Maroc, à l'Afrique, à l'islam ou à la migration possèdent une histoire bien antérieure aux événements de juillet 2026, inséparable de la constitution impériale de l'Europe et de la production historique de ses dehors. Mais cette antériorité ne doit pas empêcher de voir le mouvement inverse par lequel une situation peut à son tour produire du racisme, en réactivant des distinctions jusque-là moins présentes dans les relations ordinaires et en donnant une évidence nouvelle à des comportements qui auraient auparavant demandé à être justifiés.

Il faut donc distinguer les catégories raciales préexistantes à partir desquelles une société interprète un événement des transformations que cet événement peut à son tour produire dans la société qui les mobilise. Réactivées par la séquence politique, ces catégories peuvent s'étendre à des situations où elles jouaient jusque-là un rôle moindre et rendre admissibles des attitudes qui l'étaient moins auparavant. Ce second mouvement importe particulièrement à Ceuta parce qu'il oblige à penser le racisme non seulement comme un héritage qui oriente la perception du présent, mais comme un processus qui se produit et se transforme au cours même des événements.

Le communiqué publié le 21 septembre 2026 à l'initiative de Border Resistance et d'activistes indépendantes, signé par près d'une centaine d'organisations, donne à cette transformation une première description collective. [36] Les violences qu'il rapporte ne sont pas présentées comme une juxtaposition d'actes indépendants, mais replacées dans un ensemble où les politiques migratoires et les dispositifs frontaliers rencontrent une histoire coloniale, des formes de racisme institutionnel et les politiques européennes d'externalisation. Le document distingue notamment la construction historique du « Maure-musulman » comme menace de la criminalisation des personnes africaines noires et soutient que ces constructions alimentent les récits d'« invasion » et de « dangerosité ».

Il importe de conserver le statut exact de ce document, dont les accusations reposent sur des témoignages recueillis par les collectifs signataires et appellent une enquête et une vérification indépendantes. Son intérêt pour notre problème ne dépend cependant pas seulement de l'établissement futur de chacun des actes rapportés, mais de la relation qu'il fait apparaître entre les discours d'invasion, les processus de racialisation, les pratiques de contrôle et les conditions faites aux personnes migrantes, ainsi qu'à ceux qui leur viennent en aide ou documentent leur situation.

Au cours de notre dernier séjour à Ceuta, en octobre 2026, nous avons recueilli le témoignage d'un homme qui rapporte avoir été arrêté, à la nuit tombée, par des militaires alors qu'il était sorti acheter des cigarettes. Selon son récit, ceux-ci l'auraient ensuite conduit dans une forêt aux abords de la ville, frappé à plusieurs reprises, puis brûlé à l'avant-bras avec des cigarettes. Avant de le relâcher, ils auraient inscrit sur son front : « Mohamed VI est gay ». Lorsque nous l'avons rencontré, il était encore profondément choqué, le visage tuméfié, et portait des marques rouges et violacées sur le dos et les bras, qu'il attribuait aux coups qu'il disait avoir reçus. Ce qui est décrit ici est ignoble et s'apparente, ni plus ni moins, à des actes de torture : frapper un homme, le brûler volontairement avec des cigarettes, l'humilier et inscrire jusque sur son corps un message destiné à le dégrader. La violence ne relève plus alors d'une simple intimidation. Elle vise le corps lui-même comme lieu de punition, d'humiliation et de domination.

Le passage de l'étranger à l'envahisseur ne modifie donc pas seulement la manière de percevoir celui qui arrive ; il modifie le champ des violences qui peuvent être exercées contre lui et la signification politique qu'elles reçoivent. Frapper, humilier, poursuivre ou expulser celui qui a été préalablement constitué comme agresseur peut plus facilement se présenter comme réponse, protection ou restauration d'un ordre menacé.

Le racisme n'apparaît alors plus seulement comme une opinion hostile entretenue par certains individus, mais comme un processus capable de transformer progressivement la perception d'une situation entière. Une fois celui qui arrive constitué comme menace, le fait qu'il demeure dans l'espace public ou qu'un conflit l'oppose à un habitant peut être absorbé par le récit qui avait déjà défini ce qu'il était supposé représenter, tandis que les conduites ordinaires ou les situations qui pourraient contredire ce récit possèdent rarement la même force de transformation.

La catégorie se confirme alors beaucoup plus facilement qu'elle ne se dément. On comprend alors comment du racisme peut se fabriquer sans qu'aucun centre en dirige la production ni qu'une doctrine raciale cohérente ait besoin d'être formulée. Discours politiques, images, rumeurs, pratiques policières, récits médiatiques, production et circulation sociales de la peur, difficultés matérielles peuvent entrer en résonance sans partager une causalité unique, jusqu'à rendre la menace de plus en plus vraisemblable, parfois avant même que la rencontre ait eu lieu.

La racialisation décrite dans la partie précédente apparaît alors sous un jour nouveau. Lorsqu'un Ceutí musulman doit montrer sa carte d'identité pour interrompre l'identification qui faisait de lui un « envahisseur », nous ne sommes pas seulement devant la persistance d'un préjugé ancien. Une situation politique récente réactive une manière plus ancienne de renvoyer le corps musulman vers un dehors marocain. Le récit de l'invasion donne désormais à cette extériorité supposée une forme politique précise dans laquelle cette extériorité supposée peut être insérée, puisque le soupçon ne porte plus seulement sur le fait que l'individu ne serait pas d'ici, mais sur la possibilité qu'il participe à ce qui menace le lieu.

Le mot invasion fait alors davantage qu'une désignation administrative comme « immigration irrégulière ». Celle-ci peut être contestée, criminalisée ou traitée avec dureté, mais elle continue en principe de renvoyer à une situation juridique déterminée. L'invasion va plus loin en rapportant la personne à une hostilité. La différence de statut peut alors devenir une différence d'allégeance, jusqu'à établir une hiérarchie entre des présences considérées comme constitutives du monde à protéger et d'autres qui sont rapportées à ce qui le menace.

Le terme de suprémacisme ne désigne pas ici toute forme d'hostilité envers les personnes migrantes ni ne rabat la situation ceutie sur l'histoire spécifique du white supremacy. La logique suprémaciste commence lorsque certains, parce qu'ils sont considérés comme plus légitimement d'ici, disposent de davantage de pouvoir pour décider des règles du monde commun.

Le suprémacisme ne suppose donc pas nécessairement l'affirmation explicite d'une humanité supérieure à une humanité inférieure. Il peut prendre une forme moins spectaculaire lorsque l'existence des uns dispose, plus que celle des autres, du pouvoir de décider ce qui doit être protégé et ce qui sera tenu pour normal, jusqu'à faire de cette position un droit supérieur à déterminer les conditions auxquelles les autres prendront part au monde commun.

De la vigilance à la chasse

Un acteur local a d'ailleurs employé explicitement ce vocabulaire au cours de la crise. Interrogé par Radio Nacional de España le 27 août, Uzman Bersabé, de l'Asociación Solidaria Al Ámbar, distinguait parmi les réactions des habitants celles de solidarité et celles qu'il qualifiait de « suprémacisme », en évoquant notamment le risque que la « chasse » au migrant atteigne aussi des Ceutís musulmans. [37] Cette qualification ne décrit pas une essence politique de la ville ; elle rend perceptible l'une des lignes de fracture qui la traversent, puisque le même espace où se développent des gestes d'accueil, d'entraide et d'organisation peut aussi devenir celui où l'apparence d'un corps suffit à le placer sous le soupçon d'un dehors.

Cette « chasse » ne prend pas seulement la forme d'agressions ou de poursuites. Elle peut aussi s'installer dans les relations les plus ordinaires et donner à certains habitants le sentiment qu'ils peuvent décider de la manière dont les nouveaux arrivants doivent se tenir dans la ville. Nous avons ainsi rencontré des personnes qui disaient vouloir protéger les migrants contre certains influenceurs venus les provoquer ou les filmer, mais qui leur ordonnaient en même temps de ne pas courir, de ne pas rester à certains endroits, de quitter une place ou d'aller ailleurs lorsqu'ils devenaient trop visibles.

La protection pouvait alors se confondre avec une injonction à ne pas attirer l'attention. Il ne suffisait plus de ne rien faire de répréhensible. Il fallait aussi éviter les gestes susceptibles d'être interprétés contre soi, ne pas courir parce que courir pouvait paraître suspect, ne pas se regrouper parce qu'un groupe pouvait être perçu comme menaçant, ne pas occuper trop longtemps un lieu parce que cette présence risquait de susciter l'hostilité. Celui qui était déjà regardé comme un possible « envahisseur » devait ainsi prévoir le regard porté sur lui et régler sa conduite en conséquence.

Une scène en donne une mesure particulièrement nette. Alors que nous étions avec Khalid, un homme qui disait précisément vouloir défendre les migrants contre les influenceurs lui expliqua comment ils devaient se comporter dans la ville, avant de me désigner moi-même comme l'un de ces influenceurs. Il ne savait rien de ce que nous faisions ensemble. La scène importe moins pour le malentendu qu'elle révèle que pour le droit de regard qu'il s'accordait sur Khalid : décider qui pouvait l'approcher, quelles relations étaient légitimes et comment il devait se comporter pour ne pas s'exposer.

La frontière ne passe plus alors seulement entre deux territoires ni même entre deux statuts juridiques. Elle intervient dans la manière de marcher, de courir, de s'arrêter ou de rester quelque part. Des personnes qui n'exercent aucune fonction publique peuvent participer à cette surveillance, parfois au nom même de la protection de ceux qu'elles surveillent. La « chasse » commence aussi là, lorsque certains doivent continuellement se demander si le simple fait d'être vus au mauvais endroit, au mauvais moment ou de la mauvaise manière ne suffira pas à les désigner.

La frontière quitte le Tarajal

La fabrique du racisme ne fait pas de Ceuta un sujet homogène. Ce serait reproduire l'opération même que le récit de l'invasion accomplit sur ceux qu'il désigne en attribuant à une multiplicité une intention et une identité uniques. Les solidarités observées pendant la même période et les relations qui ont continué de se nouer entre habitants et nouveaux arrivants interdisent une telle totalisation, obligeant au contraire à considérer Ceuta comme un champ de forces où s'affrontent des manières incompatibles de penser l'appartenance et le monde commun.

Ceuta peut être dite laboratoire non parce qu'un centre y aurait conçu et dirigé une expérimentation politique, mais parce que des phénomènes habituellement dispersés s'y rencontrent avec une intensité qui rend leurs rapports particulièrement visibles.

Ceuta concentre en effet dans un espace très réduit plusieurs lignes qui traversent l'Europe contemporaine. Une frontière extérieure de l'Union européenne se trouve matériellement située sur le continent africain, dans une ville dont l'histoire de conquête et de présence impériale rencontre une souveraineté juridiquement espagnole, une revendication territoriale marocaine persistante et les politiques européennes d'externalisation. [38] Les différences religieuses, nationales et raciales traversent en outre une population qui ne peut être ramenée à l'opposition simple entre un « nous » espagnol et un « eux » marocain. Après juillet 2026, ces tensions se trouvent renforcées par l'ampleur exceptionnelle des franchissements, la mobilisation militaire et policière, la crise des capacités d'accueil, les campements dans l'espace public et la circulation d'images ou de rumeurs auxquelles des acteurs politiques donnent des significations profondément divergentes.

Aucune de ces dimensions n'est propre à Ceuta, mais leur concentration permet d'observer avec une netteté particulière la manière dont la frontière quitte progressivement le lieu auquel nous pensions pouvoir l'assigner. La frontière demeure juridiquement au Tarajal, mais les distinctions dont elle est porteuse circulent dans la ville et rencontrent inégalement les corps. Elle réapparaît dans la rue lorsqu'un homme doit prouver son appartenance à la ville, puis sur la plage lorsque le lieu de loisir devient un espace de survie. Certains cessent progressivement d'être rapportés au franchissement qu'ils ont accompli ; d'autres restent reconduits à leur arrivée ; d'autres encore, qui n'ont jamais franchi la frontière, peuvent néanmoins se voir assigner la position de ceux qui viennent du dehors. La frontière traverse ainsi le regard, où certains traits deviennent les indices supposés d'une autre provenance, avant de pénétrer dans le langage lorsque « migrant », « Marocain », « musulman » et « envahisseur » commencent à glisser les uns vers les autres. Elle atteint enfin la représentation du futur lorsque celui qui est là devient inquiétant moins pour ce qu'il fait que pour ce que sa présence est supposée annoncer. Ce qui se diffuse n'est donc pas la frontière matérielle elle-même, mais les différences et les hiérarchies qu'elle fait jouer bien au-delà du point où elle est juridiquement située.

C'est peut-être en cela que Ceuta constitue un laboratoire plus profondément encore que par les innovations matérielles du contrôle frontalier. Ce qui y devient visible est la possibilité qu'une frontière cesse d'être seulement une institution du bord pour commencer à organiser les relations sociales elles-mêmes.

Ceuta montre alors quelque chose qui dépasse le seul contrôle des migrants : une question migratoire peut progressivement transformer des rapports politiques qui semblaient d'abord lui être extérieurs. Une difficulté d'hébergement peut devenir un problème d'appartenance, une apparence corporelle acquérir une valeur politique et une vulnérabilité être relue comme danger, jusqu'à ce que la protection d'un espace tende à se confondre avec celle de ceux auxquels cet espace serait supposé appartenir.

Une arrivée simultanée de dizaines de milliers de personnes produit des problèmes matériels d'hébergement, de soin, de circulation et d'usage des espaces communs. Leur existence ne porte cependant en elle-même aucune réponse politique déterminée. Le problème commence lorsque les réponses apportées à ces situations se transforment en différence générale entre ceux dont la présence constitue une raison de protéger le monde et ceux dont la présence devient ce dont il faudrait le protéger.

La racialisation peut ainsi faire de certains corps les porteurs immédiats d'un dehors supposé, tandis que d'autres peuvent se penser comme appartenant plus naturellement au lieu. La logique suprémaciste apparaît lorsque cette différence d'appartenance se convertit en pouvoir inégal de déterminer les conditions du monde commun. Ces opérations ne se confondent pas, mais peuvent s'articuler dès lors que l'appartenance cesse d'être seulement une relation à un lieu et devient le fondement d'une autorité supérieure sur ceux dont la présence y demeure conditionnelle.

Le propriétaire n'est alors plus seulement celui qui affirme que le territoire lui appartient ou que l'antériorité lui confère certains droits, et devient celui dont la présence va tellement de soi qu'elle sert de norme pour juger celle des autres. Sa présence n'a pas à se justifier puisqu'elle participe déjà de ce qui définit le lieu, tandis que celui qui apparaît depuis l'extérieur peut continuer d'être jugé à partir des effets qu'on lui suppose sur ce qui existait avant lui. La propriété cesse alors de désigner principalement la possession d'une chose pour devenir le pouvoir de décider quelles présences et quelles transformations appartiennent encore légitimement au lieu.

À Ceuta, aucune de ces séparations ne parvient pourtant à se fixer complètement. Un musulman pris pour un Marocain peut être espagnol et celui que l'on assigne au dehors peut être né dans la ville, tandis que le migrant constitué en menace entre dans des relations ordinaires avec ceux qui étaient là avant lui et que certains habitants refusent le « nous » homogène au nom duquel ils seraient supposés parler. Les relations réelles traversent ainsi les séparations produites par la frontière et montrent simultanément leur fragilité et le travail nécessaire pour les reconduire.

Ceuta montre à la fois la force de ces séparations et leur fragilité. La frontière peut profondément modifier la manière dont les uns voient et traitent les autres, mais elle ne parvient jamais à faire exister deux mondes réellement séparés. Les relations, les familles, les histoires et les appartenances ne cessent de traverser les divisions qu'elle impose. Cela ne l'empêche pas d'agir, et elle continue de faire peser davantage le soupçon sur certains, d'accorder plus spontanément protection et légitimité à d'autres, et de rétablir sans cesse une différence que la réalité elle-même vient compliquer.

Ceuta devient alors laboratoire non parce qu'elle annoncerait ce que toute l'Europe deviendra, mais parce qu'elle montre comment une frontière peut, après avoir séparé deux territoires, commencer à organiser les différences entre les êtres qui vivent du même côté. L'enquête sur la fabrication sociale de l'envahisseur rencontre dès lors son envers, puisque la constitution de certains comme porteurs d'un dehors menaçant suppose qu'un autre terme ait simultanément été produit comme ce dont l'intégrité, la continuité et l'avenir mériteraient d'être préservés. Il faut donc déplacer l'analyse vers ce qui se dit envahi et demander quel corps doit être supposé pour qu'une présence puisse apparaître comme son intrusion.

VI. La métaphysique de l'invasion : quel corps est envahi ?

Le corps « intact »

L'invasion ne peut être pensée à partir du seul envahisseur, puisqu'il faut également qu'un territoire ou une communauté puissent apparaître comme suffisamment constitués avant l'arrivée de ce qui les affecte pour que cette arrivée prenne la forme d'une atteinte portée à leur intégrité.

Cette condition est plus profonde que la simple existence d'une frontière juridique, qui peut séparer deux espaces sans impliquer que les sociétés vivant de part et d'autre existent sous la forme de corps fermés les uns aux autres. Le récit de l'invasion demande davantage en supposant qu'un dedans possède déjà une consistance propre avant qu'un élément venu du dehors ne franchisse sa limite et ne le modifie.

L'invasion contient en ce sens une scène ontologique dont le principe peut être formulé simplement : elle suppose que les êtres et les mondes soient constitués avant leur rencontre. Pour qu'un « nous » puisse être envahi par « eux », chacun de ces termes doit apparaître comme suffisamment déterminé avant la relation, laquelle devient seconde et peut troubler des identités qui la précèdent sans participer véritablement à leur constitution. Le dedans est ainsi supposé déjà intérieur avant que le dehors ne l'atteigne, de même que l'extérieur est pensé comme tel avant le franchissement de la frontière.

La métaphysique dont il est ici question ne désigne pas une doctrine explicitement professée, mais la structure implicite qui rend cette représentation possible. Les termes doivent pouvoir apparaître comme suffisamment constitués et séparés avant leur rencontre pour que celle-ci soit interprétée comme pénétration de l'un par l'autre.

Ceuta rend cette scène particulièrement difficile à maintenir dans sa simplicité, car le « corps » que l'on prétendrait protéger contre une pénétration extérieure ne possède aucune unité comparable à celle d'un organisme fermé sur lui-même. Espagnole par son statut politique actuel et africaine par sa situation géographique, la ville s'est constituée dans une histoire inséparable à la fois de la péninsule Ibérique et du nord du Maroc, tandis que ses populations et ses usages sont traversés par les relations mêmes que la frontière contemporaine cherche à stabiliser. Cela ne signifie nullement que toute distinction y aurait disparu, mais qu'aucune description sérieuse de ce qu'elle est ne peut traiter la relation avec ses différents dehors comme un événement simplement postérieur à son identité.

Le récit de l'invasion accomplit ainsi une double homogénéisation. Il transforme ceux qui arrivent en un sujet collectif plus cohérent qu'ils ne le sont, mais il tend aussi à produire rétrospectivement une cohérence équivalente du côté de ceux qui étaient déjà là. Le « nous » envahi doit pouvoir apparaître comme suffisamment unifié pour que l'altération de ses limites soit perçue comme une altération de lui-même.

Or le Manifeste cyborg de Donna Haraway met précisément en crise la fiction d'une telle intégrité préalable. Les oppositions par lesquelles la pensée moderne stabilise les identités en les séparant de ce qui serait leur dehors y cessent d'apparaître comme les découpages naturels d'êtres déjà constitués, jusqu'à l'organisme lui-même, qui ne précède pas les relations techniques et matérielles auxquelles il participe mais existe à travers elles. [39]

Rapportée avec prudence au problème de l'invasion, cette perspective déplace la question de savoir si ceux qui arrivent menacent réellement l'intégrité d'un monde existant vers celle des conditions dans lesquelles cette intégrité a d'abord pu être représentée comme antérieure à la relation. Il faut alors comprendre quel « nous » suffisamment clos doit être supposé pour que la présence de l'autre prenne la forme d'une pénétration.

L'enjeu ne concerne d'ailleurs pas seulement l'origine. Chez Haraway, la persistance elle-même est relationnelle. Un monde continue d'exister à travers les relations qui le transforment et non malgré elles. Montrer que Ceuta s'est historiquement constituée dans des relations complexes ne suffirait donc pas si l'on supposait qu'une fois cette composition achevée, la société aurait acquis une forme suffisamment stable pour devenir un corps désormais extérieur à ses relations. Ce que l'invasion imagine comme la pénétration d'un corps intact peut au contraire être compris comme une transformation supplémentaire d'un monde qui n'a jamais persisté autrement qu'en se transformant.

Dire qu'un monde ne persiste qu'en se transformant ne supprime aucun conflit sur ses transformations ; cela retire seulement à son état présent le privilège d'en constituer la mesure. Une identité peut avoir une consistance et une communauté une histoire singulière sans que leur forme actuelle acquière pour autant le droit de décider de ce qui devra leur succéder. Ce qui est mis en question n'est donc pas l'existence des différences, mais la fiction selon laquelle elles appartiendraient à des entités entièrement constituées avant les relations dans lesquelles elles sont prises.

Benjamin avait déjà profondément déplacé l'opposition entre nature et histoire en montrant comment des formes historiquement produites peuvent se présenter comme si elles appartenaient à l'ordre naturel des choses. La nature n'apparaît plus alors comme ce qui se tiendrait simplement hors de l'histoire, pas davantage que l'histoire ne se déploie sur un fond naturel demeuré intact ; l'une et l'autre deviennent lisibles dans les transformations, les ruines et les formes transitoires à travers lesquelles un ordre constitué révèle son caractère historique. [40]

La métaphysique de l'invasion accomplit précisément l'opération inverse lorsqu'elle naturalise le rapport entre un territoire et la communauté qui l'habiterait en propre. Une relation historiquement constituée finit alors par apparaître comme une donnée du monde : le territoire semble fournir le sol stable d'une identité déjà formée que l'arrivée d'un élément extérieur viendrait troubler. Or les lieux sont continuellement transformés par ceux qui les habitent, tandis que les communautés se modifient à travers les déplacements et les relations qui les traversent.

Cette difficulté deviendra particulièrement importante lorsque la protection d'un environnement commencera à se confondre avec celle d'un monde dont certains se pensent propriétaires. Il suffit pour l'instant de constater que le territoire supposément envahi n'est jamais une étendue naturelle à laquelle viendrait simplement s'ajouter une population culturellement définie : la relation entre le lieu et ceux qui l'habitent possède elle-même une histoire et ne cesse d'être recomposée.

Relation sans dissolution

La Relation de Glissant permet alors de penser cette transformation sans la confondre avec une dissolution. Elle n'abolit pas les singularités dans une totalité indifférenciée et n'exige pas davantage que les identités deviennent transparentes les unes aux autres. Une identité peut conserver sa consistance tout en se transformant au contact d'autres sans devoir pour autant s'y dissoudre.

La transformation n'équivaut donc ni nécessairement à une perte ni à la disparition de toute différence durable. L'opacité maintient au contraire une part d'irréductibilité sans faire de celle-ci le fondement d'une séparation souveraine. [41] La critique de la métaphysique de l'invasion ne consiste dès lors pas à affirmer que « tout est mélangé », formule qui remplacerait le fantasme de la pureté par une abstraction inverse, mais à penser des identités qui ne soient pas propriétaires d'elles-mêmes au point de pouvoir soustraire leur constitution aux relations qui les traversent.

La difficulté devient alors temporelle autant qu'ontologique. La métaphysique de l'invasion suppose que la relation arrive trop tard, dans un monde où sujets et territoires posséderaient déjà leur identité principale avant d'être affectés par leur rencontre. Or cette chronologie se défait à Ceuta, où le « nous » qui se dit envahi n'existe pas avant les relations méditerranéennes qui ont contribué à le former, pas davantage que ceux qui arrivent ne traversent la frontière avec une identité demeurée intacte au cours de leur propre histoire.

La relation ne doit donc pas être comprise comme ce qui surviendrait entre deux mondes déjà achevés, puisqu'elle participe à la manière dont ces mondes se constituent dans la durée et deviennent perceptibles l'un pour l'autre. Cela ne supprime ni le conflit ni la possibilité de relations violentes, mais interdit de faire de la séparation originaire l'état premier dont toute relation ne serait qu'un événement secondaire.

La question n'est dès lors plus seulement de savoir si une invasion a réellement eu lieu, mais de comprendre ce qu'un monde doit supposer de lui-même pour pouvoir se penser comme envahi. Le problème concerne autant l'image que se donnent d'eux-mêmes ceux qui se pensent envahis que la qualification appliquée à ceux qui entrent.

Un dehors sans ennemi

Reconnaître que les êtres et les mondes se constituent dans leurs relations ne signifie pourtant pas que toute extériorité doive disparaître. Une relation n'abolit ni la différence ni la distance entre ceux qu'elle transforme. Elle interdit seulement de faire de cette différence la preuve qu'ils appartiendraient à des mondes entièrement constitués l'un sans l'autre.

Le dehors peut alors cesser d'être pensé comme ce qui menace nécessairement l'intégrité du dedans. Quelqu'un peut demeurer étranger, conserver une histoire, une langue ou des attachements qui ne se confondent pas avec ceux du lieu où il arrive, sans que cette différence doive être convertie en hostilité. De même, une limite peut distinguer sans décider d'avance que celui qui la franchit porte atteinte au monde situé de l'autre côté.

La critique de la métaphysique de l'invasion ne demande donc ni l'abolition des différences ni leur absorption dans une relation sans reste. Elle porte sur le passage par lequel une différence devient extériorité menaçante, puis justification de la mise à distance. Ce qui doit être défait n'est pas le dehors lui-même, mais le privilège que s'accorde le dedans lorsqu'il prétend déterminer seul ce que ce dehors signifie et sous quelles conditions il pourra entrer en relation avec lui.

La critique de la forteresse engage au contraire une défense de la liberté de circulation et d'installation. Celle-ci ne se confond nullement avec l'idéal d'un monde intégralement soumis aux flux : la circulation des êtres ne désigne pas leur disponibilité permanente au déplacement, mais la possibilité de partir, de traverser une frontière, de demeurer et de construire une existence ailleurs sans que leur mobilité suffise à les constituer comme menace. Le problème n'est donc pas d'opposer abstraitement le flux à la frontière, mais de comprendre comment certains déplacements sont rendus légitimes, désirables ou presque sans entraves tandis que d'autres sont soumis au tri, à l'empêchement et au soupçon, jusqu'à faire de celui qui exerce la possibilité élémentaire de changer de lieu un « envahisseur ».

Il faut alors comprendre pourquoi certaines limites deviennent les supports d'une ontologie politique selon laquelle le monde se composerait de corps suffisamment clos que toute transformation venue de l'extérieur menacerait de pénétrer.

Lorsque cette ontologie s'installe, l'invasion ne constitue plus seulement l'une des interprétations possibles d'un événement, mais devient la forme sous laquelle la relation elle-même peut être rendue menaçante.

Ceuta permet de voir combien cette catégorie repose sur une reconstruction rétrospective. La ville dont on voudrait défendre l'intégrité n'est pas un corps qui aurait précédé les relations avant d'être soudain exposé à elles. Elle est déjà le résultat provisoire d'une histoire où les appartenances et les limites ont changé. Ce qui est présenté comme une intrusion dans son identité actuelle participe à son tour à un processus de transformation dont personne ne peut connaître entièrement l'issue. Rien dans ce constat n'oblige à considérer cette transformation comme bonne, mais rien n'autorise davantage à faire de l'état présent la forme achevée du lieu à partir de laquelle toute modification future deviendrait corruption.

La métaphysique de l'invasion engage ainsi une politique du temps autant qu'une organisation de l'espace, puisque le corps qu'elle prétend protéger doit être suffisamment constitué pour que son état présent puisse servir de norme à son devenir. La présence extérieure menace alors moins l'intégrité matérielle d'un territoire que la prétention de certains à décider par avance de ce que ce territoire devra rester.

Pour qu'un autre puisse devenir la menace future d'un monde, celui-ci doit donc être imaginé comme possédant une continuité propre dont certaines transformations seraient acceptables tandis que d'autres apparaîtraient comme atteintes venues du dehors. La métaphysique de l'invasion tient moins à la simple opposition entre intérieur et extérieur qu'à la priorité ontologique accordée au dedans, supposé exister d'abord et disposer de ce fait d'une autorité particulière sur ce qui pourra ensuite le transformer.

Déplacer cette priorité n'oblige ni à chercher derrière elle une origine plus pure ni à dissoudre toute différence dans l'idée d'une relation universelle. La question devient plutôt celle de ce que peut être un territoire lorsqu'il cesse d'être pensé depuis la priorité du propriétaire, et de ce que devient une limite lorsqu'elle ne sépare plus des mondes supposés déjà achevés.

La question change alors d'échelle. Si aucune communauté ne peut transformer son antériorité en propriété absolue du monde qu'elle habite, jusqu'où la Terre elle-même peut-elle être divisée sans que cette division se transforme en prétention à posséder la possibilité d'y apparaître ?

VII. Le futur entre dans la frontière

Quand l'avenir cesse d'être assuré

Ce que Ceuta a rendu visible ne s'épuise cependant pas dans la structure métaphysique de l'invasion. Il reste à comprendre pourquoi une catégorie aussi ancienne retrouve aujourd'hui une telle puissance politique et ce qui, dans le présent, fait à nouveau surgir l'image d'un dedans menacé par une pénétration extérieure.

Quelque chose semble en effet s'être transformé dans le rapport politique à l'avenir. Les dérèglements climatiques rendent moins assurée la permanence de certaines conditions d'existence, tandis que les instabilités économiques ou géopolitiques affaiblissent la représentation d'un futur qui prolongerait simplement le monde présent. Ces phénomènes ne possèdent ni la même histoire ni les mêmes causes et ne doivent pas être réunis sous le signe vague d'une catastrophe unique, mais leur coexistence contribue à rendre plus incertaine la possibilité de considérer l'avenir comme la continuation relativement stable de ce qui existe.

Sous le nom d'End Times Fascism, [42] Naomi Klein et Astra Taylor décrivent certaines évolutions de l'extrême droite contemporaine à partir d'un survivalisme politique qui ne promettrait plus à tous un monde meilleur après la crise, mais organiserait la protection sélective de certains dans un avenir supposé durablement instable. L'imaginaire de la fortification acquiert alors une signification qui dépasse la seule défense d'un territoire, puisqu'il s'agit de préserver des espaces dans lesquels certaines conditions matérielles d'existence pourraient être maintenues au moment où l'idée même d'un avenir commun devient plus difficile à soutenir.

Il serait abusif d'en faire une explication générale des politiques migratoires ou d'y subsumer les événements de Ceuta. L'hypothèse importe ici pour la transformation temporelle qu'elle fait apparaître dans la frontière. Celle-ci ne sépare plus seulement ceux qui sont ici de ceux qui viennent d'ailleurs et peut devenir le lieu où se décide, au moins imaginairement, qui continuera demain à bénéficier des conditions dont certains disposent aujourd'hui.

L'invasion change alors de signification. Dans sa forme classique, elle désigne une menace contre un territoire présent, tandis que certains usages contemporains appliqués aux migrations déplacent cette menace vers ce qui n'existe pas encore. Celui qui arrive n'est plus seulement accusé d'occuper un lieu auquel il n'aurait pas droit, puisque sa présence peut être chargée d'effets futurs supposés et apparaître comme le premier signe d'une transformation démographique, sociale ou matérielle à venir.

L'envahisseur devient ainsi moins celui qui aurait déjà pris possession du territoire que celui par lequel une prise future serait supposée commencer, et peut pour cette raison continuer d'être nommé ainsi longtemps après avoir franchi la frontière. Le terme ne renvoie plus seulement au geste passé de l'entrée, mais à ce que la présence est supposée annoncer, de sorte qu'un homme attendant depuis plusieurs semaines à Ceuta peut rester pris dans le récit de l'invasion alors même que l'acte auquel cette qualification avait d'abord été rapportée a cessé.

Le récit adopte alors une structure temporelle particulière qui ne relève plus seulement du passé composé de ce qui vient d'avoir lieu, « ils ont envahi », mais d'un futur antérieur agissant déjà sur le présent. La formule « ils auront envahi » condense cette logique dans laquelle un avenir supposé confère rétrospectivement un sens aux gestes présents, jusqu'à faire apparaître celui qui est aujourd'hui assis sur une plage depuis le monde que sa présence est censée avoir contribué à produire demain.

Cette temporalité possède une conséquence politique considérable, puisque l'action ne porte plus seulement sur ce qui existe mais sur ce qui pourrait advenir, la possibilité elle-même acquérant assez de réalité pour justifier une intervention présente. Dans Ontopower, Brian Massumi nomme préemption une logique du pouvoir qui agit sur la menace avant son actualisation afin d'empêcher qu'elle ne devienne réelle. [43] Le futur agit ainsi dans le présent lorsque l'événement anticipé produit déjà les décisions et les dispositifs censés répondre à ce qui n'a pas encore eu lieu.

Rapportée avec prudence à l'invasion, cette logique aide à comprendre comment un individu peut devenir dangereux moins par ce qu'il fait que par la puissance de transformation future qui lui est attribuée. La menace n'a plus besoin d'exister sous la forme d'un dommage actuel dès lors qu'une série d'effets supposés plausibles peut être attachée à sa présence et faire de celle-ci le commencement de ce que l'on cherche déjà à empêcher.

Cette opération prolonge celle qui avait transformé une pluralité en sujet collectif. Le même mécanisme s'étend désormais au temps. Après avoir attribué une intention commune à des trajectoires simultanées, le récit de l'invasion fait porter aux individus présents les conséquences supposées de milliers de présences futures. C'est pourquoi les discours contemporains de l'invasion portent souvent moins sur ce que les migrants font que sur ce que leur présence finirait par produire. Les inquiétudes relatives aux conditions matérielles d'existence et celles qui concernent la continuité d'un monde social ne sont pas équivalentes, mais peuvent partager une même structure temporelle lorsque le présent est jugé depuis un avenir auquel on attribue déjà la consistance d'un fait.

Le territoire comme réserve de futur

Le territoire acquiert alors une signification nouvelle, puisqu'il n'est plus seulement l'espace dont la propriété politique serait revendiquée au nom de ceux qui étaient là avant, mais devient aussi le lieu chargé de transmettre certaines conditions d'existence à ceux qui viendront après. L'antériorité qui fondait une prétention sur le présent peut ainsi se prolonger en prétention sur l'avenir, et le fait d'être « chez soi » en revendication d'une autorité sur ce que le lieu devra encore permettre demain.

C'est en ce sens que le territoire peut devenir une réserve de futur, non parce qu'un avenir y serait matériellement stocké, mais parce que certaines conditions d'habitation, certaines ressources ou certaines possibilités de projection peuvent être considérées comme devant revenir prioritairement à une communauté qui se pense déjà comme leur dépositaire. Le logement disponible ou l'accès aux ressources cessent alors d'apparaître seulement comme des biens dont l'usage devra être politiquement organisé entre ceux qui vivent dans le lieu et ceux qui arrivent, pour devenir des éléments d'un avenir dont l'attribution semble déjà partiellement décidée.

La frontière protège dès lors moins un espace présent qu'un droit supposé de priorité sur les conditions futures de l'existence dans cet espace, et celui qui arrive peut être perçu comme diminuant dès aujourd'hui la part de futur dont ceux qui étaient là avant lui se considèrent titulaires.

Cette transformation éclaire la force du langage de la raréfaction lorsqu'il rencontre les migrations. Des capacités administratives peuvent être limitées et des ressources publiques contraintes ; le basculement politique se produit lorsque ces limites servent à décider d'avance qui doit être protégé et qui sera présenté comme une pression sur cette protection.

Une arrivée peut alors être représentée moins comme l'apparition de nouveaux habitants possibles que comme une diminution de la part du monde disponible pour les habitants déjà reconnus. Le logement occupé par l'un devient celui dont l'autre serait privé et l'accès à une protection peut être pensé comme une soustraction à une protection préexistante, jusqu'à faire du monde commun un jeu à somme nulle, où toute possibilité ouverte à certains serait nécessairement retirée aux autres.

C'est précisément lorsque cette maîtrise devient incertaine que l'envahisseur peut acquérir une fonction nouvelle en offrant un objet visible sur lequel peut se fixer une inquiétude dont les causes sont beaucoup plus difficiles à circonscrire. L'instabilité du climat ou les transformations d'une économie mondialisée ne peuvent être arrêtées à un poste-frontière, tandis qu'un passage peut être fermé et une personne éloignée, rendant de nouveau visible l'exercice d'une souveraineté là où les processus plus généraux qui façonnent l'avenir échappent largement à sa prise.

La vieille scène territoriale de l'invasion donne ainsi une géographie simple à une inquiétude devenue temporelle, puisqu'un futur incertain peut prendre la forme d'un dehors que l'on chercherait encore à tenir à distance. La fortification promet alors moins d'abolir les causes de l'incertitude que de conserver un espace dans lequel certains espèrent en limiter les effets.

La frontière participe dès lors à une distribution des futurs en distinguant implicitement les vies dont la continuité doit être protégée de celles dont la présence apparaît plus facilement sous la forme d'un risque qu'elles feraient peser sur cette continuité. Cette distribution n'a pas besoin de prendre la forme d'une doctrine explicite et peut s'effectuer dans la manière même de poser le problème, lorsque l'avenir des uns devient un bien à préserver tandis que la présence des autres est définie comme ce qui pourrait le compromettre.

Le récit de l'invasion donne à cette confiscation du futur un sujet identifiable parce qu'il convertit l'incertitude en intention. Des transformations dont aucune ne possède de sujet unique peuvent ainsi être rapportées à des personnes identifiables, de sorte que ce qui arrivait au monde commence à être interprété comme ce que certains seraient en train de lui faire.

La logique du futur antérieur atteint ici toute sa force, puisque « ils auront envahi » signifie que la présence actuelle peut être lue depuis un résultat supposé dont elle constituerait rétrospectivement le commencement. Celui qui est aujourd'hui minoritaire peut devenir la première figure d'une majorité imaginée et celui qui demande une place le signe de ceux qui, demain, prendraient la place, le futur revenant ainsi vers le présent pour transformer la présence en menace.

Ce mouvement permet de comprendre pourquoi le langage de l'invasion peut survivre à la disparition de l'événement qui l'a fait naître. À Ceuta, le passage massif peut avoir cessé, la situation administrative se modifier et le nombre des personnes présentes diminuer sans que la catégorie disparaisse avec ces transformations, dès lors que l'invasion se trouve désormais située dans l'avenir attribué à ceux qui restent.

Après avoir quitté la ligne du Tarajal pour suivre certains corps dans la ville, la frontière s'étend ainsi dans le temps entre le présent et ce que ces corps sont supposés annoncer. L'envahisseur ne transporterait plus seulement avec lui un dehors géographique, mais un après dont sa présence deviendrait l'anticipation.

L'invasion articule alors une ancienne métaphysique du territoire à une inquiétude contemporaine sur la continuité du monde. La priorité accordée au dedans porte désormais également sur l'avenir et permet à ceux qui se pensent déjà chez eux de se concevoir comme les dépositaires légitimes de ce qui devra subsister. La question politique porte dès lors autant sur la distribution actuelle des places que sur le droit de décider quels futurs méritent d'être préservés et quelles présences pourront être constituées comme leur menace.

L'essentiel de ce qui rend cet avenir incertain ne possède pourtant ni le visage ni l'intention de ceux auxquels le récit de l'invasion attribue cette menace. Les transformations écologiques ou économiques débordent les frontières et ne se présentent pas sous la forme d'un adversaire identifiable. Reste alors à comprendre comment des inquiétudes dont les causes sont diffuses peuvent se fixer sur ceux qui traversent une frontière.

VIII. Donner un corps à la catastrophe

Les transformations auxquelles certaines sociétés associent désormais l'incertitude de leur avenir n'ont ni l'unité ni l'intention que le récit de l'invasion attribue à ceux qui traversent une frontière. Le dérèglement climatique ne poursuit aucun projet territorial et les mutations de l'économie mondiale ne constituent pas davantage un adversaire susceptible d'être repoussé hors d'un espace national, puisque leurs effets débordent les lieux où ils deviennent perceptibles et ne peuvent être rapportés à un sujet unique dont il suffirait d'empêcher l'entrée.

Donner un visage à la catastrophe

Dans Au temps des catastrophes, Isabelle Stengers nomme « intrusion de Gaïa » l'irruption de processus terrestres qui viennent troubler un ordre ayant longtemps traité la Terre comme le décor relativement stable de l'activité humaine. [44] Le choix du mot intrusion importe précisément parce que Gaïa n'est pas un sujet qui aurait décidé d'attaquer les sociétés humaines et ne peut donc être affrontée comme un ennemi. Elle impose une question à un ordre qui ne peut plus continuer exactement comme auparavant et oblige à répondre aussi bien à ce qui a produit cette situation qu'à ses conséquences.

La différence avec l'invasion apparaît alors plus nettement. Dans le récit de l'invasion, une intention peut au contraire être attribuée à quelqu'un : quelqu'un vient, quelque chose est visé et la menace peut être localisée dans celui auquel cette intention est prêtée. L'intrusion de Stengers ne possède pas cette structure. Elle interrompt un monde sans vouloir le conquérir, et rien ne permet de restaurer simplement l'ordre antérieur en la renvoyant vers un dehors dont elle serait venue puisque ce qu'elle manifeste procède aussi des relations à travers lesquelles cet ordre s'est constitué.

Dans certains de ses usages contemporains, le récit de l'invasion migratoire peut ainsi faire porter à des hommes identifiables la menace de transformations du monde qui n'ont pourtant ni sujet ni intention. Il ne s'agit ni de réduire les migrations au changement climatique ni de ramener toute hostilité envers les migrants à une angoisse écologique. Le mécanisme est différent : une transformation diffuse, dont les causes débordent ceux qui la subissent ou la perçoivent, se trouve reconduite vers une figure humaine identifiable à laquelle peuvent être attribuées intention et capacité de nuisance.

Ce qui fait irruption dans l'ordre ancien est alors une transformation des conditions du monde, mais cette transformation peut recevoir un corps. Le migrant comme corps de la catastrophe ne désigne pas celui qui causerait celle-ci, mais celui sur lequel viennent se fixer des effets et des inquiétudes dont les causes le dépassent. La catastrophe sans visage devient quelqu'un qui traverse une frontière.

Le point décisif tient à l'écart entre ce qui inquiète et ce sur quoi le pouvoir peut effectivement agir. Une transformation planétaire demeure difficile à circonscrire, tandis qu'un individu possède un visage, un statut administratif et une position sur laquelle le pouvoir peut intervenir par le contrôle ou l'éloignement. La souveraineté retrouve ainsi sur lui une prise que les transformations générales du monde lui refusent, comme si l'exercice visible du pouvoir sur celui qui entre pouvait compenser la maîtrise devenue impossible des processus qui rendent l'avenir incertain.

Ce déplacement transforme une inquiétude en un problème sur lequel le pouvoir sait agir. Des transformations multiples, diffuses et impossibles à repousser hors du monde peuvent alors être ramenées à la présence d'un individu sur lequel le pouvoir peut agir, jusqu'à donner à ce qui ne peut être expulsé du monde la forme de quelqu'un que l'on peut expulser d'un territoire.

La distinction établie par Dipesh Chakrabarty entre le global et le planétaire précise ce changement d'échelle. [45] Le global demeure largement construit à partir des histoires humaines de l'économie, des institutions et des circulations, tandis que le planétaire oblige à compter avec des processus terrestres qui décentrent l'humain et ne se laissent pas comprendre uniquement depuis l'histoire de la mondialisation. Il ne s'agit pas de deux mondes distincts mais de deux échelles qu'il faut penser ensemble dès lors que les activités humaines rencontrent les dynamiques du système terrestre.

Le migrant appartient au monde global des frontières et des inégalités de circulation, où son déplacement peut être juridiquement identifié et politiquement administré. Les transformations dont il risque de devenir le signe excèdent cependant cette géographie politique. Le climat n'obéit pas aux frontières à l'intérieur desquelles on tente d'en distribuer les conséquences, et le planétaire traverse les découpages du monde humain au moment même où certaines réactions politiques cherchent à les renforcer.

L'invasion migratoire peut alors devenir le récit par lequel une société réinscrit dans une géographie familière une transformation qui ne respecte plus cette géographie. Un dedans est fortifié contre un dehors humain au moment où les processus les plus décisifs pour son avenir rendent justement moins crédible l'idée qu'un territoire pourrait protéger seul les conditions de son existence.

La catastrophe n'a pas le même passé pour tous

L'idée de catastrophe ancestrale développée par Elizabeth Povinelli interdit cependant de raconter ce présent comme l'entrée simultanée d'une humanité jusque-là préservée dans une même catastrophe. Dans Between Gaia and Ground, les violences environnementales et sociales aujourd'hui rencontrées par certaines sociétés occidentales prolongent, pour de nombreux peuples colonisés et autochtones, des processus de dépossession et d'extraction beaucoup plus anciens. [46] La catastrophe ne possède donc aucun commencement commun à partir duquel tous découvriraient ensemble la précarité de leur monde.

Lorsque certaines sociétés européennes redoutent désormais la disparition de leurs conditions présentes d'existence, elles peuvent éprouver cette menace comme l'entrée dans un monde radicalement nouveau. Pourtant, la destruction d'un monde habitable ne commence pas avec la crise climatique contemporaine. La conquête, l'extraction et la colonisation ont déjà transformé des milieux jusqu'à rendre impossibles certaines formes d'existence et détruit des mondes sociaux dont la disparition n'avait rien de métaphorique pour ceux qui la subissaient.

Le futur catastrophique de certains peut ainsi ressembler à l'histoire déjà vécue d'autres populations. Cette dissymétrie interdit de parler trop rapidement de « notre » catastrophe comme si un sujet humain homogène se découvrait soudain menacé par des forces également extérieures à tous.

L'hypothèse du migrant comme corps de la catastrophe devient alors plus précise. Celui qui se déplace n'est pas nécessairement extérieur aux histoires ayant produit l'instabilité devant laquelle les sociétés d'arrivée se sentent aujourd'hui menacées, puisque son parcours peut lui-même appartenir à un monde façonné par des relations économiques et postcoloniales auxquelles ces sociétés participent. Cela ne permet évidemment pas de déduire l'histoire individuelle de chaque migrant d'une causalité globale, mais interdit de traiter son apparition comme l'irruption d'un phénomène sans relation avec l'espace qu'il rejoint.

Chez Mohamed Amer Meziane, l'histoire impériale est inséparable de l'histoire matérielle de la Terre moderne. [47] L'empire n'a pas seulement gouverné des populations, mais réorganisé les milieux et les économies en transformant les conditions d'extraction des ressources et de mise à disposition des territoires. La séparation entre histoire coloniale et histoire environnementale devient dès lors difficile à maintenir, puisque la mise en ordre impériale du monde a porté conjointement sur les êtres humains et sur les conditions matérielles de leur existence.

La « double fracture » analysée par Malcom Ferdinand désigne précisément la séparation entre question environnementale et domination coloniale. [48] Son écologie décoloniale, élaborée depuis l'histoire caribéenne de la plantation et de l'esclavage, montre combien la dévastation écologique appartient aussi à l'organisation coloniale des territoires. La défense abstraite d'une nature supposée commune demeure dès lors insuffisante lorsqu'elle laisse hors champ la distribution historiquement inégale des possibilités mêmes de l'habiter.

Une crise écologique universelle à laquelle succéderaient des migrations auxquelles le Nord répondrait ensuite par la xénophobie constituerait donc une chaîne causale beaucoup trop simple. Les conditions écologiques présentes appartiennent déjà à des histoires de production, d'extraction et de souveraineté qui ont distribué inégalement la possibilité de rester quelque part et la nécessité de partir. La mobilité ne vient pas après une catastrophe purement naturelle. Elle apparaît dans un monde où les possibilités d'habiter sont depuis longtemps politiquement différenciées.

Celui qui subit devient celui qui les apporte

C'est ici que s'accomplit l'une des inversions majeures de la métaphysique de l'invasion : celui qui subit les transformations du monde peut être représenté comme celui qui les apporte. Une mobilité produite par l'inégale possibilité d'habiter devient ainsi la menace supposée contre l'habitabilité du lieu d'arrivée.

Le migrant n'a pas besoin pour cela d'être explicitement rendu responsable du changement climatique ou de l'ordre économique mondial. Il suffit que sa présence soit associée aux conséquences dont une société cherche à se protéger, de sorte qu'un manque de logement ou la fragilité d'infrastructures dont l'histoire précède son arrivée peuvent trouver en lui un sujet visible auquel une part de leur aggravation sera rapportée.

Dans cette logique, le territoire peut apparaître comme une réserve dont certains se considèrent les dépositaires légitimes. Lorsque certaines conditions d'existence y sont pensées comme devant être préservées prioritairement pour une communauté donnée, le migrant peut apparaître comme celui qui viendrait puiser dans un avenir dont il ne serait ni le contributeur ni l'héritier légitime. Cette représentation efface pourtant les relations historiques par lesquelles les conditions d'existence du dedans ont pu dépendre de ressources et de milieux situés ailleurs, rendant impossible de soutenir durablement le partage entre ceux qui auraient produit le monde et ceux qui viendraient seulement en bénéficier.

Le récit de l'invasion arrache ainsi celui qui arrive aux processus qui ont rendu son déplacement possible ou nécessaire, puis le fait apparaître, dans le monde où il entre, comme la cause des transformations que ce monde redoute. L'histoire relationnelle disparaît au moment où le corps apparaît, tandis que le dedans efface les conditions historiques de sa propre constitution et rend le dehors responsable des changements associés à son apparition.

L'intrusion planétaire oblige un ordre à regarder les processus auxquels il participe lui-même, tandis que le récit de l'invasion lui permet de se penser d'abord comme victime en localisant la perturbation dans ce qui vient de l'extérieur. Il maintient ainsi la vieille géographie du dedans et du dehors au moment même où les transformations du présent en révèlent l'insuffisance : la planète rappelle que les conditions d'existence débordent les frontières, tandis que l'invasion rétablit une limite à partir de laquelle le problème peut encore sembler venir d'ailleurs.

À mesure que les causes deviennent difficiles à localiser, la frontière offre des responsables beaucoup plus faciles à désigner. Ce qui demeurait diffus et sans visage reçoit alors celui de quelqu'un qui traverse une frontière : des transformations sans intention ni provenance territoriale sont reconduites vers un corps auquel sont prêtées une volonté et une extériorité.

À Ceuta, le même corps peut alors porter à la fois l'intention territoriale attribuée au Maroc et les effets anticipés de transformations futures qui n'ont aucun rapport avec son projet individuel. Le transfert d'intention souveraine rencontre ainsi un second mouvement, par lequel la présence du migrant devient l'annonce d'un avenir redouté. Dans les deux cas, une personne se trouve chargée de significations qui l'excèdent radicalement.

L'homme qui traverse n'apparaît dès lors plus seulement comme celui qui cherche à aller quelque part, puisque son corps peut condenser aussi bien un conflit territorial qu'une inquiétude sur la continuité du monde, jusqu'à rendre son histoire propre secondaire devant les significations dont il est chargé.

L'inversion devient presque complète lorsque celui dont les possibilités d'habiter ont pu être fragilisées par les transformations contemporaines est représenté comme celui dont la présence menacerait l'habitabilité des autres. Celui qui se déplace dans un monde profondément inégal peut ainsi devenir la cause apparente d'une instabilité qu'il rencontre lui-même, ce qui conduit à revenir à Ceuta et à regarder autrement les plages occupées, les campements ou les déchets. Ces derniers cessent alors d'apparaître comme de simples problèmes de gestion locale. Ils posent aussi la question de savoir pour qui le milieu doit rester habitable et quelles transformations de ce milieu seront reconnues comme légitimes.

IX. Ni origine commune, ni forteresse : penser autrement la limite

Si l'invasion suppose un territoire dont certains peuvent se penser suffisamment propriétaires pour décider de ceux qui ont le droit d'y apparaître, la critique ne peut consister à substituer à cette propriété particulière une propriété plus vaste dont l'humanité entière deviendrait le sujet. Affirmer que la Terre appartient à tous déplacerait l'échelle de l'appropriation sans nécessairement en modifier la logique et risquerait de réintroduire, sous une forme universelle, l'arkhè dont il s'agissait précisément de suspendre le pouvoir. À l'origine nationale supposée fonder le droit des premiers occupants succéderait alors une origine humaine commune investie à son tour de l'autorité nécessaire pour déterminer ce qui doit suivre.

Il faut donc penser un monde qui puisse être commun sans faire du commun une propriété originaire et sans accorder aux limites existantes le privilège de leur propre permanence.

Une Terre finie sans propriétaire

Dans Vers la paix perpétuelle, le droit cosmopolitique kantien ne repose pas sur un droit illimité à s'établir partout. Le droit d'hospitalité y demeure beaucoup plus restreint, mais sa justification part d'une condition matérielle décisive. Les humains vivent sur la surface sphérique d'une Terre où ils ne peuvent se disperser indéfiniment et doivent finalement supporter leur voisinage. Aucun individu ne dispose ainsi originairement d'un droit supérieur à occuper un point de cette surface plutôt qu'un autre, de sorte que l'appropriation territoriale ne se déploie pas sur un monde vide attendant ses propriétaires mais sur une Terre finie où la coprésence ne peut être entièrement évitée. [49]

Les États et les droits territoriaux organisent effectivement la vie politique présente. Mais cette effectivité ne leur fournit aucun fondement absolu. L'appartenance juridique à une communauté politique produit des droits déterminés, non un titre originaire sur une portion du monde.

L'ordre implicite du récit de l'invasion se trouve ainsi renversé. Celui-ci part d'un territoire déjà possédé et demande ensuite à celui qui arrive de justifier sa présence, alors que la sphéricité de la Terre oblige à partir d'une condition dans laquelle aucun ailleurs infini ne permet aux êtres humains de s'éviter définitivement. La rencontre cesse dès lors d'apparaître comme une anomalie introduite dans l'ordre territorial et devient l'une des conséquences ordinaires du fait d'habiter un monde fini.

Cette finitude partagée ne doit pourtant pas devenir une nouvelle origine souveraine. L'absence de titre humain originaire sur la surface terrestre n'implique pas l'existence d'une communauté première dont les institutions présentes auraient à retrouver l'unité perdue. Reconstruire ainsi le commun comme un état initial antérieur aux séparations rétablirait sous une autre forme le mécanisme de l'arkhè. La Terre est commune en un sens plus exigeant, parce qu'aucune appropriation historique ne peut épuiser le rapport que d'autres êtres entretiennent avec elle.

Qu'une frontière produise aujourd'hui des effets politiques et juridiques ne lui confère aucun privilège métaphysique. Tout partage territorial est historiquement institué, donc susceptible d'être contesté, déplacé, transformé ou défait ; il ne peut se convertir en ligne séparant ceux auxquels le monde appartiendrait de ceux qui devraient obtenir la permission d'y apparaître.

Dans L'Éternité par les astres, Blanqui opère un autre décentrement. [50] La Terre cesse d'être l'horizon ultime à partir duquel l'appropriation humaine pourrait être pensée et devient un astre parmi une multiplicité qui excède radicalement les proportions selon lesquelles les hommes mesurent leur propre importance. Ce changement d'échelle ne fournit évidemment aucune règle concernant les frontières ou les migrations, mais rend plus étrange la prétention à faire de l'appropriation humaine la vérité dernière du lieu.

La terre que nous appelons « nôtre » demeure le lieu concret où les existences se déploient et où les conflits politiques prennent forme, sans pouvoir être réduite au rapport de possession. Avant d'être territoire national, propriété cadastrale ou espace administré, la terre appartient à des transformations matérielles qui excèdent les sujets capables de la nommer et aucun pouvoir politique ne peut en épuiser le sens.

Dans cette cosmologie, la distance entre les corps n'empêche pas leur relation. La séparation n'est donc pas nécessairement le commencement d'une étrangeté politique, pas davantage qu'entrer en relation n'exige la disparition de toute distance.

Une limite sans forteresse

La critique de l'interconnexion sans reste développée par Frédéric Neyrat [51] prolonge cette intuition en refusant aussi bien la clôture que l'image inverse d'un monde où tout serait relié, rendu disponible et absorbé dans un même système de relations. Sortir du monde des forteresses ne demande pas de construire un monde sans dehors. Une interconnexion qui ne laisserait rien subsister hors de sa prise pourrait constituer une autre forme d'appropriation, précisément parce que plus rien ne pourrait lui échapper.

La critique de la forteresse ne consiste donc pas à abolir l'extériorité, mais à dissocier celle-ci de l'hostilité. Quelque chose peut demeurer hors de moi sans menacer mon existence, comme un être peut entrer en relation avec d'autres sans que cette relation exige son absorption. La distance peut protéger l'altérité au lieu d'organiser son exclusion, et la séparation devenir l'une des conditions permettant à une relation de ne pas réduire l'un de ses termes à l'autre.

Cette distinction est décisive pour la frontière. Le problème n'est pas qu'une limite sépare, puisque toute limite institue nécessairement une différence entre des positions, des espaces ou des statuts. Il commence lorsque cette séparation prétend dire ce que sont ceux qu'elle distingue et transforme l'extériorité de l'un en menace pour l'intégrité de l'autre. Une différence réelle devient alors la preuve supposée de l'existence de deux mondes dont l'un aurait à se protéger de l'autre.

Une limite peut donc subsister sans devenir forteresse dès lors qu'elle ne décide pas par elle-même de la valeur des êtres qu'elle sépare ni de la signification de leur passage. Quelque chose peut rester hors de ma possession sans devenir pour cette raison la figure d'une hostilité nécessaire.

La frontière entre l'Espagne et le Maroc produit des effets juridiques très concrets, mais cette effectivité ne lui confère aucun privilège ontologique. Ce qui est en cause est le passage par lequel une différence institutionnelle se transforme en séparation entre deux mondes, l'un apparaissant comme le lieu légitime de l'appartenance, l'autre sous le signe de l'extériorité et de l'intrusion.

Penser une limite sans forteresse ne consiste pas à sauver la frontière en lui donnant une forme plus acceptable. Il s'agit de retirer à toute limite le pouvoir de décider par avance de la signification de ce qui la traverse. La forteresse commence lorsque la préservation du dedans détermine d'avance ce qui vient du dehors comme menace.

Le problème de l'arkhè trouve alors une autre issue. Le commun peut être dit an-archique en ce sens précis qu'aucun commencement historique ne peut valoir comme principe souverain : le fait d'avoir été là avant ne suffit pas à donner à un groupe un droit supérieur sur le lieu ni sur ce qu'il pourra devenir. Mais défaire ce privilège du premier ne consiste pas davantage à attribuer le monde à un propriétaire plus vaste qui aurait pour nom l'humanité. [52]

Le dehors peut alors être pensé autrement : non comme ce qui se tient simplement au-delà d'une limite, mais comme ce qui soustrait le monde à la prétention de l'ordre institué à décider seul de ce qu'il pourra devenir. Il nomme en ce sens une puissance d'interruption : ce qui brise le continuum par lequel le déjà-là cherche à se prolonger comme seule forme légitime de l'avenir. [53]

Le refus d'une arkhè souveraine engage également le rapport au futur. Si les habitants présents ne possèdent pas absolument le lieu qu'ils habitent, l'état présent ne possède pas davantage le droit de se prolonger comme norme. Ce qui vient peut déplacer, interrompre ou défaire des formes héritées ; aucune génération ne dispose d'un titre lui permettant de transformer sa propre continuité en mesure de l'avenir. La « réserve de futur » ne peut plus être tenue pour un bien à conserver d'abord pour ceux que le présent reconnaît comme ses semblables.

La question du commun rejoint alors celle de l'habitation : protéger un lieu suppose toujours de déterminer, explicitement ou non, pour qui ses conditions de vie doivent être préservées. À Ceuta, c'est sur les plages où certains ont dû faire d'un espace de loisir un lieu de survie que cette question devient pleinement matérielle.

X. Retour à Ceuta : pour qui le monde doit-il rester habitable ?

Revenir à Ceuta après le détour par la catastrophe, le futur et les formes contemporaines de fortification permet de regarder autrement des situations qui pourraient sembler relever seulement de la gestion locale. Les campements installés sur certaines plages après les passages de la fin juillet ont produit des difficultés matérielles réelles, notamment à Trampolín où des personnes ont vécu pendant plusieurs semaines dans des installations improvisées tandis que les services municipaux retiraient les déchets accumulés et cherchaient à rendre à la plage ses usages ordinaires. Reconnaître ces conséquences n'oblige pourtant pas à les détacher des conditions dans lesquelles elles ont été produites, notamment l'absence d'hébergement adapté, l'insuffisance des équipements sanitaires et la situation d'hommes contraints de transformer une plage en lieu de vie. [54]

Habiter une plage

Lorsqu'une plage devient lieu de sommeil, de toilette et d'abri, ses usages se transforment. La question politique commence lorsque cette transformation n'est plus interprétée depuis les conditions qui l'ont rendue nécessaire mais attribuée aux personnes elles-mêmes, de sorte que les déchets cessent de témoigner d'un campement privé de moyens satisfaisants d'assainissement et que l'abri improvisé devient l'indice d'une présence supposée intrinsèquement dégradante.

Le même mécanisme que nous avons observé à propos des corps réapparaît dans le rapport au milieu, lorsque les effets sont détachés des conditions de leur production puis rapportés au groupe auquel leurs auteurs ont été assignés. Le campement peut ainsi cesser d'apparaître comme le symptôme d'une absence de monde habitable pour ceux qui y vivent pour devenir la preuve qu'ils rendraient inhabitable le monde dans lequel ils sont apparus.

On peut appeler écologisation de l'indésirable le moment où les désordres produits par des conditions de vie précaires cessent d'être rapportés à ces conditions pour être attribués aux personnes elles-mêmes. La saleté, les déchets ou les abris improvisés deviennent alors les signes supposés d'une présence qui dégraderait le lieu par elle-même.

L'épisode du dauphin retrouvé mort à Trampolín au début du mois de septembre concentre particulièrement cette opération. Des images montrant plusieurs migrants autour du corps de l'animal ont circulé avec des accusations selon lesquelles ils auraient tué une espèce protégée, alors que les premières images rendues publiques ne permettaient pas, à elles seules, d'établir leur responsabilité, et qu'on les entendait au contraire dire qu'ils avaient trouvé l'animal ainsi. [55] Au-delà de l'incertitude de cette accusation particulière, la scène montre la facilité avec laquelle une image ambiguë peut recevoir un sens déjà préparé, comme si l'homme auparavant constitué en menace pour la sécurité ou l'identité du territoire pouvait désormais devenir une menace pour le vivant qui l'habite.

La plage occupée, le corps de l'animal et l'abri construit contre le vent peuvent dès lors être intégrés au même récit de dégradation, faisant basculer l'extériorité politique étudiée plus haut sur le terrain environnemental. Celui qui avait été constitué comme extérieur à la communauté risque ainsi de l'être également au milieu, comme si habiter légitimement supposait déjà une manière reconnue d'en user.

Les scènes observées au Sarchal, un quartier de Ceuta, où des jeunes migrants ont participé avec des habitants au nettoyage de la plage, défont cependant cette identification entre migration et dégradation sans qu'il soit nécessaire d'en tirer une preuve inverse de vertu collective. [56] Elles montrent plus simplement que la relation au milieu n'appartient naturellement à aucun groupe et dépend des relations, des moyens et des possibilités d'action dans lesquels les individus sont placés. Celui qui produit un désordre lorsqu'il est contraint d'habiter sans équipements peut également participer à l'entretien du même espace lorsqu'il y est reconnu comme capable d'agir avec d'autres.

L'écologie propriétaire ne réside pas dans l'attachement à un lieu, mais dans le moment où cet attachement se transforme en titre permettant à certains de décider seuls des usages compatibles avec le milieu et des êtres dont la présence pourra y être reconnue sans apparaître comme une atteinte à son intégrité.

Trampolín rend cette différence particulièrement visible parce que le même espace devient le lieu de deux manières très différentes d'habiter. Pour le baigneur ou le promeneur ceutí, la plage appartient à un ensemble d'usages dont les institutions entretiennent les conditions et qu'elles cherchent à restaurer lorsqu'un événement les perturbe. Pour l'homme qui y dort faute d'autre espace accessible, elle devient provisoirement ce qu'il faut transformer afin que son existence puisse matériellement continuer. Tous deux occupent le même morceau de côte sans y disposer de la même puissance pour faire reconnaître leur usage comme une raison légitime de modifier le lieu.

L'expression administrative d'« usage citoyen » donnée au rétablissement de l'usage ordinaire de la plage rend cette structure particulièrement perceptible sans qu'il soit nécessaire de supposer une intention explicite d'exclure les non-citoyens. [57] Certains usages apparaissent comme la destination normale du lieu, tandis que d'autres sont perçus comme une occupation provisoire ou un désordre appelé à disparaître.

De la chabola à la « colonie »

Le morceau de bâche tendu contre le vent acquiert alors une importance particulière. Construire un abri constitue l'un des gestes les plus élémentaires de l'habitation puisqu'il consiste à modifier un milieu afin de pouvoir y demeurer. Quelques objets déplacés et assemblés suffisent à transformer une surface en espace où un corps peut dormir. Mais ce même geste ne reçoit pas le même sens selon celui qui l'accomplit. Pour celui qui est reconnu comme habitant, adapter le lieu à ses besoins va de soi, alors que, chez l'arrivant, le geste peut être lu comme le début d'une appropriation.

Des influenceurs locaux qualifient même de « colonies » les campements de Marocains installés sur les plages, comme si une bâche, quelques planches et un endroit où dormir ne signalaient plus la précarité mais le début d'une installation sur le territoire, de sorte que l' « envahisseur », parce qu'il reste, peut désormais être décrit comme celui qui commencerait à coloniser le lieu.

Le renversement est particulièrement violent parce qu'il touche ceux qui disposent du moins de prise sur le lieu où ils vivent. Ces hommes n'ont souvent ni logement, ni espace dont ils puissent décider durablement de l'usage, ni même la certitude de pouvoir dormir le lendemain au même endroit. Pourtant, le vocabulaire de l'invasion et de la « colonie » leur prête la puissance dont ils sont précisément privés. Celui qui construit avec quelques planches un abri parce qu'il ne possède aucun lieu où vivre peut être présenté comme quelqu'un qui commence à prendre possession du territoire.

La pauvreté visible change ainsi de sens. Les sacs, les couvertures, les vêtements suspendus, les morceaux de bois et les bâches devraient d'abord montrer que des hommes vivent avec presque rien. Dans le récit de l'occupation, les mêmes objets peuvent devenir les signes d'une installation menaçante. Ce qui témoigne d'une extrême dépossession est relu comme le commencement d'une appropriation.

La différence tient alors au pouvoir inégal de faire reconnaître ses besoins. Un lieu n'est pas habitable seulement par ses qualités matérielles, mais aussi lorsque les besoins de celui qui y vit comptent assez pour que le lieu puisse être transformé en conséquence. L'habitabilité ne dépend pas seulement des qualités physiques d'un environnement, mais de la puissance dont dispose un être pour faire de ses besoins des motifs recevables de sa transformation. Habiter signifie alors non seulement pouvoir demeurer quelque part, mais pouvoir compter suffisamment pour qu'une part du monde se modifie parce que notre existence y importe.

La différence entre le baigneur et l'homme qui dort sur la plage tient aussi au poids reconnu à leurs besoins. La détérioration des conditions d'usage du premier appelle une intervention destinée à lui restituer le lieu, tandis que la situation du second peut demeurer pendant des semaines reconnue comme précaire sans disposer de la même capacité à obliger durablement l'espace à se transformer pour lui.

C'est en ce sens que des êtres peuvent partager le même espace sans disposer du même degré de monde. Pour les uns, la détérioration de leurs conditions de vie devient aussitôt une raison recevable de modifier l'environnement ; les autres demeurent davantage exposés aux conditions telles qu'elles sont, jusqu'à voir leurs propres tentatives pour rendre la vie possible désignées comme ce qu'il faudrait supprimer.

Le racisme ne distribue ainsi pas seulement des degrés d'humanité, mais également des degrés de monde. La différence ne consiste pas nécessairement à nier l'humanité ou certains droits fondamentaux d'une personne et peut se jouer dans la puissance concrète accordée à son existence pour déterminer la forme du milieu partagé. Avoir davantage de monde, c'est pouvoir compter davantage dans ce que le monde devra devenir.

La logique de l'humanité probatoire réapparaît ici dans le rapport au lieu. Celui dont l'appartenance au lieu est présupposée n'a pas à démontrer continuellement la compatibilité de sa présence avec celui-ci, puisque ses besoins appartiennent déjà à la définition ordinaire de l'espace. Celui qui demeure pris dans le soupçon de l'invasion peut au contraire voir son droit pratique à rester conditionné par la nécessité de réduire suffisamment son incidence pour ne pas obliger les autres à transformer trop profondément leurs propres conditions d'existence.

Cette attente contient une contradiction puisque tout habitant transforme le lieu où il vit, directement ou par l'intermédiaire des institutions qui rendent sa vie possible. Les logements, les routes, les services urbains ou les espaces de loisirs témoignent continuellement de transformations destinées à certaines existences, alors que la puissance de transformation de l'étranger peut devenir problématique en elle-même dès lors que son acceptabilité dépend de sa capacité à laisser le monde suffisamment semblable à ce qu'il était avant lui.

Les capacités d'hébergement peuvent être insuffisantes et des conflits d'usage apparaître dans l'espace public, mais leur existence ne décide ni de ceux qui devront supporter le manque ni des usages qui devront être restaurés en priorité. La question est précisément de savoir pour qui l'habitabilité du lieu est prise en charge.

À Trampolín, la même difficulté peut conduire soit à produire les conditions permettant à ceux qui dorment sur la plage de ne plus y vivre ainsi, soit à considérer leur éloignement comme la condition première de restauration du lieu. Les déchets sont réels dans les deux cas et la nécessité de nettoyer la plage demeure. Mais ce qui change est la priorité politique : améliorer les conditions de ceux qui vivent sur la plage, ou rétablir d'abord son usage antérieur.

Les deux situations ne sont pourtant pas comparables. Pour les uns, un espace destiné au bain, à la promenade ou au loisir devient plus difficilement disponible selon ses usages habituels ; pour les autres, l'absence d'hébergement transforme ce même espace en condition provisoire de survie. Mettre ces deux expériences sur le même plan effacerait précisément l'inégalité des positions et des puissances que la situation rend visible. La question politique est alors de savoir pourquoi le rétablissement de l'usage ordinaire des uns peut immédiatement apparaître comme une nécessité, tandis que la possibilité pour les autres de disposer simplement d'un lieu où vivre peut demeurer suspendue pendant des semaines.

C'est ici que l'écologie propriétaire rejoint la métaphysique de l'invasion. Un milieu apparaît d'abord comme le monde légitime d'une communauté déjà constituée. Une présence extérieure vient ensuite le modifier. La préservation du milieu peut alors se confondre progressivement avec la restauration de son état antérieur, et l'éloignement de celui qui l'a transformé prendre la forme d'une mesure de protection.

Quand les plages sont vidées

Les événements de la plage de Benítez, à la fin du mois de septembre, donnent à cette logique une forme presque littérale. Le campement installé aux abords de l'usine de désalinisation est finalement vidé de ses occupants. Les abris improvisés sont détruits et les personnes encore présentes conduites en bus vers les dispositifs d'identification. Une partie retourne au Maroc ; d'autres tentent d'échapper à l'enregistrement. Une trentaine de personnes s'enfuient par la plage, poursuivies par la police, qui en rattrape plusieurs. À peine les corps et les chabolas ont-ils disparu que les opérations de nettoyage commencent et que le périmètre de l'usine est renforcé afin d'empêcher une nouvelle occupation.

Dans une vidéo diffusée après l'opération, [58] un influenceur local se félicite que la plage soit enfin propre, que la désalinisatrice soit désormais sécurisée et que Ceuta puisse redevenir « accueillante ». La formule condense presque parfaitement la contradiction. Ceuta aime se représenter comme la ville de la coexistence de quatre cultures - chrétienne, musulmane, juive et hindoue - et faire de cette pluralité l'une des preuves de son hospitalité. Mais que signifie dire d'une ville qu'elle « redevient accueillante » au moment précis où elle vient de rendre impossible la présence visible de certains des plus pauvres parmi ceux qui y sont arrivés ? L'accueil cesse alors de désigner une relation avec celui qui vient et devient une qualité que le dedans s'attribue à lui-même une fois le dehors remis à distance.

Ce qui importe est la manière dont ce rétablissement peut être raconté comme un retour de la ville à elle-même, comme si l'ordre retrouvé exigeait que disparaissent du paysage ceux dont la présence en avait momentanément changé l'usage. L'« accueil » peut alors coexister sans contradiction apparente avec l'expulsion, puisqu'il n'est plus pensé depuis celui qui arrive, mais depuis la ville qui retrouve l'image qu'elle veut donner d'elle-même.

Benítez n'est pourtant que le premier moment d'une série d'évacuations qui, en quelques jours, transforme profondément le paysage de Ceuta. Une fois le campement vidé, des barrières sont installées afin d'empêcher ceux qui y vivaient de revenir s'établir aux abords de l'usine de désalinisation. L'opération ne consiste donc pas seulement à faire partir les personnes présentes à un moment donné. Elle ferme derrière elles le lieu où elles avaient trouvé refuge.

Quelques jours plus tard commence l'évacuation de Trampolín. Elle se déroule en deux temps, les 4 et 5 octobre. Depuis plus de deux mois, cette plage était devenue le principal lieu de vie de ceux qui n'avaient trouvé aucune autre solution d'hébergement. Plusieurs milliers de personnes y avaient progressivement construit des abris, organisé leurs affaires et tenté de rendre supportable une existence qui demeurait extrêmement précaire. En deux journées, le campement disparaît presque entièrement. Les hommes sont regroupés, conduits vers des bus et transportés jusqu'au CATE, près de la frontière du Tarajal. La présence policière se maintient ensuite autour des plages afin d'empêcher leur réoccupation. Une partie de ceux qui échappent à l'opération gagne la ville, les hauteurs ou les zones boisées pour trouver un nouvel endroit où dormir et éviter les contrôles.

Nous étions présents pendant ces opérations et avons suivi une partie de ce qui se passait au Tarajal. Les hommes y passent par petits groupes, généralement cinq à la fois, devant deux policiers. Ce qui se joue alors ne ressemble guère à un entretien destiné à entendre d'abord les raisons pour lesquelles chacun pourrait vouloir rester en Espagne ou demander une protection. Les policiers insistent au contraire sur ce qui les attend s'ils choisissent cette voie. Il leur est dit que les centres sont pleins, que des personnes qui s'y trouvent seront expulsées dans la nuit et que, si leur demande d'asile n'aboutit pas, ils risquent de ne plus pouvoir revenir en Europe pendant cinq ans.

Cette dernière affirmation doit être rapportée pour ce qu'elle est : ce que nous avons entendu les policiers dire aux hommes qui se trouvaient devant eux. Ce qui importe ici est l'effet d'ensemble de l'entretien. À des hommes qui viennent de passer des semaines ou des mois dans la rue et sur les plages, que l'on a regroupés, déplacés puis conduits à quelques mètres de la frontière, la possibilité de rester est d'abord présentée à travers les difficultés, les risques et la perspective d'une future expulsion. Certains repartent. D'autres diront ensuite qu'ils n'ont pas eu le sentiment d'avoir eu le choix.

Le terme de « retour volontaire », repris dans les comptes rendus officiels et dans une partie de la presse, isole ainsi le dernier moment d'un processus beaucoup plus long. Plus de 1 200 personnes évacuées de Trampolín sont présentées comme ayant choisi de retourner au Maroc après les opérations des 4 et 5 octobre. Mais savoir qu'un homme a finalement franchi la frontière de lui-même ne dit pas encore dans quelles conditions cette décision a été prise.

Ceux auxquels cette alternative est proposée ne se présentent pas librement au Tarajal pour annoncer qu'ils souhaitent rentrer chez eux. Beaucoup ont vécu pendant plus de deux mois sans logement stable, avec la crainte permanente d'être déplacés et sans savoir où ils pourraient dormir le lendemain. Ils viennent d'assister à la destruction ou à l'abandon du lieu où ils avaient fini par organiser une part de leur vie. Ils ont été conduits sous contrôle policier jusqu'à la frontière. La fatigue et l'épuisement appartiennent aux conditions dans lesquelles la décision est prise.

Il faut donc demander ce que signifie exactement « volontaire ». La question n'est pas de nier que quelqu'un puisse décider de repartir, ni de supposer que toute volonté disparaît dès qu'une contrainte existe. Elle est de savoir ce qui reste du choix lorsque l'une des possibilités est rendue beaucoup plus difficile que l'autre et qu'elle est présentée essentiellement à travers les risques auxquels elle expose. Le dernier oui ne suffit pas à effacer tout ce qui l'a précédé.

La question devient plus grave encore lorsqu'il s'agit de l'asile. Demander une protection suppose que chacun puisse exposer sa situation, expliquer pourquoi il craint de repartir et être entendu avant qu'une décision d'éloignement soit prise. Or le passage rapide par petits groupes auquel nous avons assisté ne donnait pas à voir un tel examen. La question juridique d'une possible expulsion collective se situe précisément là : non dans le seul nombre des personnes éloignées, mais dans la possibilité réelle accordée à chacune de faire entendre les raisons particulières qui pourraient s'opposer à son retour.

Une fois la frontière franchie, le déplacement ne s'arrête d'ailleurs pas nécessairement au Maroc. Selon les témoignages que nous avons recueillis, certains Algériens sont conduits vers la frontière algérienne, tandis que d'autres personnes sont emmenées très loin de Ceuta, vers l'intérieur du pays ou vers des régions désertiques. Il ne s'agit donc plus simplement de sortir d'une plage ni même de quitter la ville. Des personnes peuvent être transportées successivement d'un lieu à un autre jusqu'à se retrouver à des centaines de kilomètres de celui qu'elles avaient cherché à atteindre.

C'est dans ce sens politique précis que le terme de déportation de masse devient nécessaire. Il ne désigne pas ici une qualification pénale ni ne confond cette situation avec les formes historiques auxquelles le mot demeure attaché. Il nomme le déplacement organisé d'un grand nombre de personnes que l'on retire des lieux où elles vivent, que l'on regroupe, transporte vers une frontière puis, pour beaucoup, éloigne encore une fois celle-ci franchie. La qualification juridique de chaque opération demande son propre examen ; le fait matériel demeure qu'une population entière est mise en mouvement jusqu'à ce que sa présence cesse de peser sur la ville.

Tous ne repartent pourtant pas. Après Trampolín, certains fuient avant d'être identifiés, se dispersent dans les rues ou gagnent les zones boisées. La police maintient des contrôles autour des anciennes zones de campement et surveille les lieux où un nouveau regroupement pourrait se former. Plus de deux cents personnes auraient ainsi échappé au dispositif des 4 et 5 octobre, tandis que plusieurs se dirigent vers le Guano, devenu l'un des derniers endroits où il est encore possible de rester en groupe.

La recherche d'un endroit où dormir prend alors la forme d'un déplacement permanent. Un matin, dans un cimetière où plusieurs hommes avaient trouvé refuge pour la nuit, nous voyons la police venir les réveiller et les arrêter. D'autres se cachent dans les forêts ou changent continuellement de lieu afin d'éviter les contrôles. Après avoir été chassé d'une plage, il ne suffit donc pas de trouver un autre endroit : il faut encore que celui-ci échappe au regard assez longtemps pour pouvoir y passer la nuit.

Lorsque nous arrivons au Guano avant son évacuation, le lieu porte déjà les traces de ce processus. Une partie des chabolas est abandonnée, des objets sont dispersés, des espaces autrefois occupés sont vides. Quelques hommes vivent encore au milieu de ce paysage défait. Le campement n'a pas encore été officiellement supprimé, mais il semble déjà en train de disparaître. Ceux qui restent savent que l'évacuation approche ; certains partiront avant qu'elle commence, d'autres fuiront par les hauteurs lorsque la police arrivera.

Le 11 octobre, le Guano, dernier grand campement encore visible, est à son tour évacué. Plusieurs centaines d'agents participent à l'opération. Des hommes s'enfuient vers le monte pour éviter l'identification, tandis que les autres sont conduits au CATE. Le lendemain, plus de trois cents des personnes évacuées sont annoncées comme ayant regagné le Maroc.

La date n'est pas indifférente. Deux jours plus tard, le 13 octobre, Felipe VI et Letizia effectuent une visite officielle à Ceuta. C'est la première visite de Felipe VI dans la ville depuis son accession au trône et la première visite d'un chef de l'État espagnol depuis celle de Juan Carlos I et Sofía en 2007. Les évacuations avaient commencé auparavant et il serait faux de les rapporter toutes à cette visite. Mais l'évacuation du dernier grand campement intervient quarante-huit heures avant l'arrivée des souverains, alors que les plages sont nettoyées, les déchets retirés et les traces des installations improvisées effacées. Le 12 octobre, il ne reste presque plus rien sur le littoral de ce qui avait marqué la ville pendant plus de deux mois.

Ce qui devait être « nettoyé » pour la visite n'était donc pas seulement constitué de déchets ou de chabolas. Il fallait aussi que disparaissent du paysage les formes les plus visibles de la crise. Ceux qui ne sont pas repartis sont désormais dispersés, placés dans des structures d'hébergement ou repoussés vers des lieux où ils se voient moins. Les plages peuvent retrouver leur apparence antérieure alors même que la situation de ceux qui y vivaient n'a pas disparu avec leurs abris.

Le contraste devient particulièrement fort lorsque le roi et la reine se rendent au cimetière de Sidi Embarek pour rendre hommage aux personnes mortes pendant les passages de juillet. Les morts entrent alors dans une cérémonie officielle de mémoire au moment où une grande partie de ceux qui ont survécu aux mêmes journées vient d'être éloignée des plages, renvoyée au Maroc ou dispersée dans la ville. Il ne s'agit pas d'opposer le respect rendu aux morts à celui qui serait dû aux vivants, mais de constater que les premiers peuvent désormais être pleurés sans troubler l'ordre de la ville, tandis que la présence des seconds continue de poser la question de l'endroit où ils pourront rester.

Lorsque nous retournons sur les plages, elles sont presque désertes. À Benítez, les barrières rendent plus difficile le retour de ceux qui y avaient vécu. Autour de Trampolín et des anciens campements, la police reste présente et les contrôles se répètent. En quelques jours, des lieux qui concentraient des milliers de corps, d'abris et d'objets ont retrouvé l'apparence de plages ordinaires.

Mais ce qui a disparu du paysage n'est pas la situation qui avait conduit ces hommes à y vivre. C'est sa forme visible. Ceux qui n'ont plus de plage où dormir doivent chercher ailleurs, jusqu'à ce que cet ailleurs devienne à son tour impossible. La frontière ne se contente plus ici de décider qui peut entrer dans Ceuta. Elle finit par peser sur l'endroit où quelqu'un peut dormir, sur le temps pendant lequel il peut y rester et sur la possibilité même de revenir dans le lieu dont il vient d'être chassé.

La partie VII avait montré comment le territoire pouvait devenir une réserve de futur, c'est-à-dire un ensemble de conditions d'existence dont certains se considèrent comme les dépositaires prioritaires. À Ceuta, cette abstraction devient immédiatement concrète. Une plage, un logement disponible ou une capacité d'hébergement font partie de ce monde dont l'usage présent engage déjà l'avenir. Celui qui arrive peut dès lors être perçu comme celui qui prend non seulement une place aujourd'hui, mais une part de la possibilité future d'habiter dont les autres se pensaient déjà titulaires.

Le vocabulaire de la saturation devient politiquement décisif lorsqu'on passe de la capacité mesurable d'un centre à celle, beaucoup moins déterminable, d'un territoire. Un centre d'hébergement peut être saturé lorsqu'il ne dispose plus de places correspondant à ses conditions de fonctionnement, tandis qu'une ville ne possède pas une capacité d'habitation indépendante des transformations politiques que l'on accepte ou refuse d'y produire.

Dire qu'un dispositif est saturé peut donc conduire à accroître ses moyens ou à modifier son organisation, alors que parler d'un territoire saturé risque de naturaliser sous la forme d'une limite physique ce qui relève aussi de décisions portant sur la manière de partager les ressources et les espaces existants.

Ceuta permet alors de voir matériellement la rencontre entre deux mouvements analysés plus haut. Le transfert d'intention souveraine faisait porter au migrant marocain la volonté territoriale supposée d'un État. Dans le second, sa présence devenait l'annonce d'un futur catastrophique dont les causes le dépassaient. Sur les plages, les deux peuvent se rejoindre dans un même corps. Celui qui serait porteur d'un dehors politique devient également celui par lequel le dedans risquerait de perdre les conditions dans lesquelles il se reconnaît.

L'« invasion » transforme ainsi une crise de l'habitabilité en conflit sur ceux qui ont le droit d'habiter, reconduisant vers le nombre d'êtres que le monde existant pourrait supporter une question qui pourrait également porter sur la production et la distribution des conditions de vie. Or aucun nouvel habitant n'entre dans un monde sans le transformer, pas davantage que ceux qui y étaient déjà ne cessent de le modifier. La différence tient au fait que les transformations des seconds appartiennent plus facilement à l'histoire normale du lieu, tandis que celles de l'envahisseur peuvent être constituées comme illégitimes avant même d'avoir été évaluées.

Celui qui cherche un monde habitable peut ainsi devenir celui dont l'éloignement serait présenté comme nécessaire à la préservation de l'habitabilité, jusqu'à faire apparaître l'homme qui manque de monde comme celui qui prendrait trop de place dans le monde des autres.

Le problème posé par Ceuta concerne dès lors moins la seule possibilité de franchir une frontière ou de demeurer sous un statut déterminé que le pouvoir inégal dont disposent les êtres pour faire de leur présence une raison de transformer le monde partagé. Tant que certains peuvent habiter en modifiant légitimement leur milieu tandis que d'autres ne sont admis qu'à condition d'en réduire au minimum la transformation, le monde ne peut être dit commun qu'au sens géographique le plus faible.

XI. Après l'invasion : le commun sans propriétaire

Si l'invasion présuppose un monde suffisamment possédé pour que l'apparition d'un autre puisse être pensée comme une atteinte portée à son intégrité, sortir de son paradigme ne peut consister simplement à rendre le propriétaire plus accueillant. L'hospitalité conserve la structure dans laquelle quelqu'un est déjà chez lui avant de décider quelle place sera accordée à celui qui arrive. Toute l'enquête menée depuis Ceuta conduit précisément à déplacer ce titre préalable, puisque le « nous » supposé antérieur à la relation s'est révélé historiquement constitué par elle, tandis que le territoire et son avenir ne peuvent davantage être traités comme un corps intact dont certains seraient les dépositaires naturels.

Le commun se distingue alors de l'hospitalité en ce qu'il ne commence pas lorsque celui qui est chez lui consent à ouvrir son monde à l'étranger, mais lorsque la présence de celui qui arrive peut elle-même participer à la transformation de ce que signifie être chez soi.

La cohabitation non choisie de Judith Butler désigne cette condition dans laquelle nous partageons toujours déjà le monde avec des êtres que nous n'avons pas choisis. [59] Cette absence de choix ne constitue pas une défaillance de la souveraineté qu'il faudrait progressivement corriger, puisque le monde dans lequel nous apparaissons est déjà peuplé d'êtres que nous n'avons pas choisis et que ceux qui viendront après nous ne demanderont pas davantage notre autorisation pour appartenir au temps qui suit.

Le fantasme souverain contenu dans l'invasion tient peut-être moins au désir de supprimer toute altérité qu'à celui de disposer du pouvoir de choisir intégralement avec qui le monde sera partagé. La frontière semble offrir l'instrument d'une telle maîtrise en soumettant la coprésence à une décision préalable, alors qu'aucune institution territoriale ne peut abolir le fait que des êtres qui n'ont pas choisi leur coexistence devront néanmoins déterminer les formes qu'elle prendra. La coexistence demeure conflictuelle sans que l'existence non choisie de l'autre puisse, pour cette seule raison, être tenue pour une atteinte portée à la nôtre.

Le commun n'est pas une propriété

Chez Moten, le commun - commonality - n'est pas un bien que des individus déjà constitués décideraient ensuite de partager. [60] Le déplacement est décisif, car il récuse l'idée d'un sujet suffisamment autonome et propre à lui-même pour exister d'abord, puis entrer en relation avec les autres : le commun appartient déjà aux conditions dans lesquelles les sujets deviennent ce qu'ils sont. Si l'invasion suppose un « nous » capable de considérer qu'un monde lui appartient assez pour que la présence d'autrui puisse être éprouvée comme une atteinte, elle suppose donc aussi que ce « nous » puisse se penser comme constitué antérieurement à cette relation et propriétaire de ce qui lui serait ainsi propre.

La commonality met précisément en cause cette double fiction, celle de l'antériorité du sujet et celle de la propriété comme forme première de son rapport au monde. La question ne consiste dès lors plus seulement à savoir comment répartir plus équitablement ce qui serait déjà possédé, mais à interroger le geste par lequel un monde, un territoire ou une manière d'y appartenir peuvent d'abord être constitués comme des propriétés dont certains seraient fondés à décider l'accès.

Le propriétaire auquel s'attaque cette pensée du commun n'est pas simplement celui qui possède juridiquement un bien. C'est celui qui peut se représenter le monde comme suffisamment sien pour que la transformation provoquée par l'autre lui apparaisse d'abord comme une spoliation de ce qu'il possède.

Le commun commence lorsque la présence de l'autre n'est plus d'abord comptée comme une perte pour ceux qui étaient là.

À Ceuta, la question devient alors plus simple : aucun groupe ne peut tirer de son antériorité le droit de décider seul de la forme du lieu. Le commun sans propriétaire n'abolit pas le conflit, mais le délivre de la fiction d'un sujet collectif antérieur qui en aurait déjà fixé les termes et distribué les places.

Faire monde avec quelqu'un ne demande ni qu'il cesse d'être étranger ni qu'il devienne entièrement connaissable. La relation n'abolit pas ce qui demeure différent, opaque ou irréductible entre ceux qu'elle met en présence. Elle empêche seulement que cette différence suffise à décider d'avance de leur séparation.

Un commun sans propriétaire désignerait alors moins la disparition du dehors que l'impossibilité pour le dedans de transformer son antériorité en souveraineté absolue sur ce qui lui demeure extérieur. L'étranger peut rester étranger sans être condamné pour autant à devoir toujours justifier sa présence depuis les titres de ceux qui étaient là avant lui.

L'appartenance est l'une des formes historiques du rapport à un lieu mais ne confère aucun droit sur l'ensemble des relations futures dont ce lieu sera le théâtre. Les attachements à une langue, à un paysage ou à une forme de vie n'ont pas besoin de se transformer en droit de décider seul de ce que le lieu pourra devenir pour conserver leur force. Le problème commence lorsque cet attachement exige que le lieu appartienne suffisamment à certains pour que sa transformation par d'autres puisse déjà être nommée invasion.

Il en va de même pour l'avenir. Aucune génération ne reçoit un monde intact et aucune ne peut le transmettre comme tel, puisqu'elle hérite de transformations auxquelles elle n'a pas consenti avant d'ajouter les siennes à ce qu'elle laissera après elle. Être responsable de cet avenir ne signifie donc pas en être propriétaire, et la « réserve de futur » peut être retournée en reconnaissant qu'aucun présent ne dispose d'un titre suffisant pour déterminer seul ceux qui pourront participer à ce qui vient.

L'habitabilité devient une question véritablement commune lorsque les besoins de ceux qui arrivent peuvent eux aussi justifier une transformation du milieu. Un logement peut réellement manquer et un service atteindre ses limites, mais le manque ne décide pas à lui seul quels besoins sont légitimes. Ceux des habitants déjà reconnus ne peuvent aller de soi tandis que ceux des nouveaux arrivants seraient d'emblée traités comme une charge.

Un « nous » qui vient après

La figure benjaminienne des « amis étrangers » retrouve ici une force particulière sans qu'il soit nécessaire d'en faire une théorie politique achevée du commun. [61] Elle ouvre la possibilité d'une proximité qui ne demande pas à l'étranger de cesser de l'être pour devenir capable de nous concerner, et rejoint l'intuition développée ailleurs à partir de Benjamin et de L'Idiot, selon laquelle des êtres dépourvus d'origine commune ou de connaissance complète les uns des autres peuvent néanmoins s'affecter mutuellement. [62] Le « nous » qui apparaît ne précède alors plus leur relation mais en constitue l'un des effets fragiles.

Le commun ne désigne plus alors une substance qu'ils auraient découverte en eux. Il apparaît au moment où l'existence de l'un devient capable de produire une obligation ou une transformation chez l'autre sans que leur étrangeté disparaisse.

Le récit de l'invasion procédait en sens inverse puisqu'il constituait les termes avant leur rencontre et faisait de la frontière l'enregistrement d'une séparation déjà accomplie entre « nous » et « eux ». Le commun sans propriétaire refuse que les appartenances antérieures épuisent ce que les êtres peuvent devenir les uns pour les autres lorsque leur rencontre transforme la situation.

Ceuta peut alors être relue depuis son point de départ. Des hommes franchissent une frontière sans que rien garantisse qu'ils formeront une communauté avec ceux qui vivent déjà là, ni que leurs intérêts seront toujours compatibles. Mais rien ne permet davantage de décider avant toute relation que leur présence constitue en elle-même une invasion. Entre l'absorption et l'expulsion demeure tout l'espace dans lequel les êtres découvrent ce qu'ils pourront faire ensemble et où les formes de leur coexistence restent à disputer.

Le mot invasion ne décrit donc pas seulement l'ampleur d'une arrivée. Il permet aussi à celui qui se dit envahi de se penser propriétaire d'un monde, de transformer son antériorité en titre et d'étendre ce titre jusque sur l'avenir. Défaire cette construction consiste à retirer aux limites, aux appartenances et aux différences le pouvoir de se présenter comme la manifestation naturelle d'un ordre où les places auraient été distribuées avant la rencontre.

Le commun serait en ce sens moins un bien à partager qu'une limite opposée à toute appropriation absolue du monde. Être déjà là ne suffit pas à posséder la totalité de ce qui pourra y advenir, et habiter ensemble commence peut-être lorsque cette absence de maîtrise cesse d'être immédiatement vécue comme une dépossession.

L'invasion aura ainsi rendu visible la prétention de celui qui parle à se penser assez originairement chez lui pour que l'apparition d'un autre puisse prendre d'abord la forme d'une atteinte. La question que Ceuta adresse alors au-delà d'elle-même pourrait être formulée ainsi : qu'est-ce qui nous autorise à nous penser assez propriétaires d'un monde pour pouvoir dire de ceux qui y apparaissent qu'ils l'envahissent ?

Conclusion : La lâcheté du dedans

À Ceuta, à la fin du mois de juillet 2026, des milliers de personnes ont franchi une frontière. L'événement peut être décrit dans son ampleur et replacé dans les relations politiques entre l'Espagne et le Maroc sans que rien n'oblige encore à le nommer invasion. Le mot fait davantage que décrire cette arrivée. Il transforme une multiplicité de trajectoires en sujet collectif auquel une intention est attribuée et fait apparaître, dans le même mouvement, le « nous » qui pourra se dire envahi. Avec lui surgit un monde dont l'appartenance semble assez établie pour que le franchissement de sa limite soit vécu comme une atteinte.

Ce que le mot désigne n'est donc jamais séparable de la position depuis laquelle il est prononcé. Derrière l'envahisseur apparaît le propriétaire, dont l'antériorité tend à devenir un titre et à fonder la prétention de décider non seulement de ceux qui pourront entrer, mais des transformations auxquelles le monde devra consentir. Ceuta rend cette prétention particulièrement instable parce que son histoire empêche de faire d'un commencement le titre définitif du présent. Les conquêtes et les transformations successives du territoire empêchent l'antériorité de se présenter comme le principe souverain capable de fixer une fois pour toutes ceux auxquels le lieu devra appartenir.

L'impossibilité de faire de l'origine un fondement n'empêche pourtant pas la frontière de se reconstituer autrement après avoir été franchie. Certains corps continuent à porter le dehors avec eux lorsque leur apparence suffit à rendre plausible une provenance, une intention ou une appartenance que l'on croit pouvoir reconnaître avant même de connaître leur histoire. L'invasion cesse alors de qualifier seulement un acte et devient une manière de percevoir des êtres. À Ceuta, des processus ordinairement dispersés se rencontrent avec une intensité particulière et montrent comment le mot invasion peut transformer les relations sociales. Le racisme n'y apparaît plus seulement comme un héritage à travers lequel l'événement est interprété, puisque l'événement lui-même réactive des catégories anciennes et étend leur emprise à des situations où elles pesaient moins auparavant.

Le dehors ne se fixe pas seulement sur certains corps. Il se projette aussi dans le temps. L'envahisseur peut être constitué moins par ce qu'il ferait dans le présent que par ce que sa présence est supposée annoncer, au moment où l'incertitude écologique et matérielle rend plus fragile l'idée d'une continuité assurée du monde existant. La frontière devient l'un des lieux où l'on espère encore exercer une maîtrise sur ce qui vient, et le migrant peut recevoir le visage d'un futur dont il n'est pourtant pas l'auteur, sa présence actuelle étant regardée depuis les conséquences qu'on lui attribue par avance.

Cette logique devient matérielle lorsqu'elle touche aux conditions mêmes de l'habitation. L'homme qui dort sur une plage peut être celui pour lequel le monde est momentanément devenu presque inhabitable, tout en apparaissant comme celui dont la présence compromettrait l'usage que d'autres font de ce même lieu. Sa vulnérabilité risque alors de ne plus constituer une raison de transformer les conditions qui la produisent et peut devenir au contraire l'un des arguments de son éloignement. Celui qui manque de monde apparaît comme celui qui prendrait trop de place dans le monde des autres.

Défaire la forteresse n'abolit pas le dehors, mais retire au dedans le privilège de décider ce que le dehors signifie et ce qu'il est autorisé à devenir. Une frontière peut produire des effets juridiques réels sans acquérir pour autant le pouvoir de décider qui disposerait d'un droit supérieur sur le monde et sur ses transformations futures. De même, l'attachement à un lieu ne fonde aucun titre souverain sur ce qu'il pourra devenir. Ce qui est en cause est précisément le passage par lequel la limite devient forteresse, l'antériorité titre, puis pouvoir de déterminer à l'avance les formes légitimes de la relation.

Le dehors cesse alors de nommer ce que le dedans devrait expulser pour se conserver. Il devient ce qui empêche le dedans de faire de sa propre continuité la norme de tout ce qui pourra advenir.

Le commun ne désigne dès lors ni une propriété collective plus vaste ni le retour imaginaire à une humanité originairement une. Il commence plutôt là où aucune appartenance ne peut se transformer en droit exclusif sur ce que le monde pourra devenir. Les conflits demeurent, mais aucun ordre institué ne peut plus se prévaloir de son antériorité pour en fixer d'avance les termes. Ceux qui arrivent ne comparaissent plus devant un monde dont la forme aurait été entièrement déterminée avant eux ; leur présence participe elle-même à la transformation de ce que signifie être « chez soi ».

À Ceuta, cette question ne se sépare jamais des situations concrètes qui l'ont fait surgir, depuis la frontière jusqu'aux plages, en passant par les institutions qui fixent les statuts et par les mots qui décident parfois de ce que signifie une présence avant même que celui qui la porte ait parlé. Si le terme invasion importe, c'est parce qu'il révèle une architecture politique qui excède largement l'événement qu'il prétend décrire. Il faudrait aussi entendre ce qu'il trahit de suffisance et de pauvreté politique : une manière de réduire des histoires, des rapports de force, des inégalités économiques, des héritages coloniaux, des choix diplomatiques et des dispositifs européens de contrôle à la scène rudimentaire d'un dehors qui viendrait menacer un dedans. Le terme dispense ainsi de penser presque tout ce qu'il faudrait précisément analyser. Il substitue à la complexité des situations une géographie sommaire, à l'histoire l'évidence supposée d'une frontière, à la politique la peur d'une présence. Et il faut alors poser la question que cette rhétorique voudrait précisément rendre impossible : de quel droit certains peuvent-ils se penser assez premiers, assez propriétaires d'un territoire et du monde qu'ils y ont installé, pour décréter que l'arrivée de quelques corps constitue une effraction ? Parler d'invasion ne dit donc pas seulement quelque chose de celui qui entre. Le terme expose peut-être davantage encore celui qui le prononce, l'étroitesse du monde depuis lequel il parle et le pouvoir qu'il s'attribue de décider quelles présences sont légitimes et lesquelles devraient demeurer dehors.

Sur une plage de Ceuta, cependant, avant que les statuts, les récits et les procédures de classement ne viennent décider de ce qu'il est et de ce que sa présence signifie, quelqu'un cherche simplement de quoi s'abriter et faire d'un fragment de plage un endroit où « se poser ». C'est peut-être là que l'indécence du mot invasion apparaît le plus nettement, et avec elle la colère qu'il finit par susciter : il transforme celui qui cherche un peu de sable où dormir en menace contre un monde que d'autres se sont arrogé le droit de déclarer leur propriété. Ce geste élémentaire rappelle alors ce que toute cette machinerie de nomination s'emploie à rendre imperceptible : avant d'être celui qui menacerait un monde, celui qui arrive est d'abord un être qui cherche à pouvoir encore vivre quelque part dans le monde.

Dans la nuit, il ne reste alors presque rien de la « grande scène de l'invasion ». Seulement un corps, le vent, quelques mètres de sable et l'effort obstiné pour faire de ce peu un lieu où la vie puisse encore tenir. La rage commence peut-être précisément là, devant la disproportion obscène entre cette fragilité et tout l'appareil de peur, de propriété et de guerre mobilisé pour la transformer en menace.

Et face à cela, la révolte naît non seulement de la violence de leur misérable mot d'« invasion », mais de la médiocrité politique qu'il autorise, de tout ce qu'il dispense de penser et de l'assurance avec laquelle certains prétendent encore décider à qui le monde appartient : que vaut alors ce mot, sinon l'aveu d'un monde devenu assez pauvre pour appeler menace la simple obstination d'un être à ne pas disparaître ?

« Dans le noir nous verrons clair, mes frères » [63]

Sylvain George


[1] Santiago Abascal, message publié sur X le 30 juillet 2026. La déclaration est reproduite notamment par EFE, « Abascal denuncia una “invasión” en Ceuta y culpa a Sánchez de la crisis migratoria », 30 juillet 2026, et par Europa Press, « Abascal culpa a Sánchez de la “invasión” en Ceuta : “Hombres en edad militar llamados por el Gobierno corrupto” », 30 juillet 2026.EFE - 30 juillet 2026 : https://efe.com/espana/2026-07-30/abascal-migrantes-ceuta/

https://efe.com/espana/2026-07-30/a... ; Europa Press - 30 juillet 2026 : https://www.europapress.es/nacional/noticia-buxade-vox-acusa-sanchez-ser-responsable-situacion-migratoria-ceuta-tilda-asalto-masivo-20260730120008.html

[2] Instituto de Estudios Ceutíes, « Proclama del Instituto de Estudios Ceutíes sobre la situación actual de Ceuta », adoptée le 31 août 2026. Le texte intégral de la proclamation est reproduit par Ceuta Actualidad.
https://www.ceutaactualidad.com/articulo/comunicados/iec-rompe-silencio-acusa-marruecos-invasion-civil-ceuta/20260831134759281088.html

[3] Pierre Lomba et Bárbara Ayuso, « Vivas, en “El Hormiguero” : “Lo que se ha vivido en Ceuta no es una crisis migratoria. Ha sido una invasión en toda regla” », El País, 14 septembre 2026. L'article reproduit les principaux passages de l'entretien accordé par Juan Jesús Vivas à El Hormiguero, sur Antena 3.
https://elpais.com/espana/2026-09-14/vivas-en-el-hormiguero-lo-que-se-ha-vivido-en-ceuta-no-es-una-crisis-migratoria-ha-sido-una-invasion-en-toda-regla.html

[4] José Andrés González, « Garriga, en Ceuta : “Vamos a hacer todo lo que esté en nuestra mano para sacar a los invasores de aquí” », Ceuta Actualidad, 22 septembre 2026. https://www.ceutaactualidad.com/articulo/politica/garriga-acusa-sanchez-permitir-invasion-ceuta-reclama-vivas-gobierno-coalicion-vox/20260922150028283480.html ; Voir également « Nadie puede contabilizar el número de invasores que continúan en Ceuta », El Faro de Ceuta, 27 septembre 2026. Il s'agit non d'un article d'information mais d'une tribune d'opinion, publiée dans la rubrique « El rincón de Juanki » ; cette précision permet de distinguer le statut de cette prise de parole de celui des déclarations de responsables politiques précédemment citées. https://elfarodeceuta.es/nadie-puede-contabilizar-numero-invasores-continuan-ceuta/

[5] Voir Trésor de la langue française informatisé, s. v. « invasion », pour l'histoire du terme français et son dérivé latin invasio, -onis ; voir également l'entrée « envahir », issue du latin classique invadere.
https://www.cnrtl.fr/etymologie/invasion ; https://www.cnrtl.fr/etymologie/envahir

[6] La conquête portugaise de Ceuta date du 21 août 1415. Après la restauration de l'indépendance du Portugal en 1640, Ceuta demeure rattachée à la monarchie hispanique ; le traité de Lisbonne de 1668 reconnaît juridiquement cette situation. Voir Gobierno de Ceuta, « Nuestra historia ».
https://turismodeceuta.com/ceuta/conoce-ceuta/nuestra-historia/ ; La revendication marocaine n'est pas seulement historique : le ministre marocain de la Justice Abdellatif Ouahbi l'a publiquement réaffirmée en août 2026, parlant d'un « droit historique et géographique » du Maroc sur Ceuta et Melilla. Le gouvernement espagnol a officiellement rejeté cette déclaration le 22 août et réaffirmé la souveraineté espagnole sur les deux villes.
https://efe.com/espana/2026-08-22/espana-rechazo-tajante-pretensiones-marruecos-territorio-ceuta-melilla/

[7] Centro Nacional de Inmigración y Fronteras (CENIF), rapport établi à la demande de la juge María Tardón de l'Audiencia Nacional, septembre 2026. Le document, dont le texte intégral n'est pas publiquement accessible à ce jour, est décrit de manière détaillée par EFE et Europa Press. https://efe.com/espana/2026-09-02/informe-policia-entrada-masiva-ceuta/ ; https://www.europapress.es/nacional/noticia-informe-policia-cuestiona-fuerzas-marruecos-apunta-guiado-activo-migrantes-ceuta-planificacion-20260902184619.html . Une précaution est toutefois nécessaire. Quelques heures après la publication de ces éléments, le directeur général de la Police, Francisco Pardo, déclare qu'aucun rapport policier n'attribue aux forces de sécurité marocaines en tant qu'institution la planification ou l'exécution des événements. Il précise également qu'il n'avait pas eu connaissance du rapport avant sa remise à l'Audiencia Nacional. Il faut donc distinguer les comportements attribués à certains agents, l'hypothèse d'une opération organisée et l'attribution de cette organisation à l'État marocain ou à une autorité politique déterminée. https://efe.com/espana/2026-09-02/ceuta-policia-informe-ceuta-marruecos/

[8] Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, t. I, Théorie des ensembles pratiques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1960, p. 363 et suiv., dans la section consacrée aux collectifs et à la sérialité. L'exemple de la file d'attente à l'arrêt d'autobus intervient dans ce développement.

[9] Juan Jesús Vivas, conférence de presse du 31 juillet 2026. Voir EFE, « El presidente de Ceuta (PP) atribuye la entrada masiva de migrantes a una “manipulación de Marruecos de su población” », 31 juillet 2026. Cette déclaration politique précède de plus d'un mois la diffusion des conclusions du rapport du CENIF, cf. supra, note 7.https://efe.com/espana/2026-07-31/vivas-ceuta-entrada-migrantes-marruecos/

[10] Carl Schmitt, La Notion de politique ; Théorie du partisan, trad. Marie-Louise Steinhauser, préf. Julien Freund, Paris, Calmann-Lévy, « Liberté de l'esprit », 1972, particulièrement p. 66-67. La distinction entre hostis et inimicus et la précision selon laquelle l'ennemi politique n'implique pas nécessairement de haine personnelle se trouvent p. 67.

[11] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, trad. Joëlle Marelli, Paris, Zones, 2010, notamment p. 9-15 et 30. Sur la fonction des cadres dans la constitution des conditions de visibilité et d'intelligibilité, voir en particulier p. 9 ; sur le « morcellement sélectif de l'expérience », p. 30.

[12] Le ministère espagnol de la Défense et le ministère de l'Intérieur annoncent le 30 juillet la mobilisation des Forces armées en soutien de la Guardia Civil à Ceuta, sous coordination du commandement des opérations. EFE, « Las Fuerzas Armadas reforzarán a la Guardia Civil en Ceuta tras la llegada de miles de personas desde Marruecos », 30 juillet 2026. https://efe.com/espana/2026-07-30/fuerzas-armadas-refuerzo-guardia-civil-ceuta/

[13] Voir Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, éd. Michel Senellart, sous la dir. de François Ewald et Alessandro Fontana, Paris, Seuil/Gallimard, 2004, particulièrement la leçon du 25 janvier 1978, p. 67. Foucault y caractérise le dispositif de sécurité non par la suppression de la circulation, mais par son organisation différentielle : il s'agit de « laisser faire les circulations », de les contrôler et de « trier les bonnes et les mauvaises ». Cette formulation est particulièrement pertinente ici, puisqu'elle empêche d'opposer trop simplement frontière et circulation : la frontière peut précisément fonctionner comme un dispositif qui sélectionne et hiérarchise les mobilités.
https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/securite-territoire-et-population

[14] Le grec ἀρχή (arkhè), dérivé de ἄρχω, rassemble effectivement plusieurs champs sémantiques : commencement ou origine, principe, mais également pouvoir, commandement, magistrature ou autorité. Le Liddell-Scott-Jones Greek-English Lexicon donne notamment : « beginning, origin », « first principle », mais aussi « rule, office, empire » ; le verbe ἄρχω signifie à la fois « commencer » et « commander/gouverner ». Cette polysémie ne signifie évidemment pas que tout commencement soit en lui-même commandement ; elle rend possible l'interrogation philosophique menée ici sur la conversion politique de l'antériorité en autorité.
https://atlas.perseus.tufts.edu/dictionaries/entry/urn%253Acite2%253Ascaife-viewer%253Adictionaries.v1%253Alsj-n15893/

[15] Voir Roberto Esposito, Immunitas. Protection et négation de la vie, trad. Léo Texier, Paris, Seuil, « L'Ordre philosophique », 2021 ; et, en amont, Communitas. Origine et destin de la communauté, trad. Nadine Le Lirzin, Paris, PUF, 2000. Chez Esposito, communitas et immunitas sont pensées à partir du munus : là où la communauté expose le sujet à une obligation qui le dessaisit d'une pleine propriété de soi, l'immunité désigne l'exemption et la protection contre cette exposition. D'où le rapport structurel entre le paradigme immunitaire et la distinction entre le « propre » et ce qui est constitué comme élément étranger ou menaçant.

[16] Ley Orgánica 1/1995, de 13 de marzo, de Estatuto de Autonomía de Ceuta, Boletín Oficial del Estado, no 62, 14 mars 1995. L'article 1 dispose : « Ceuta, como parte integrante de la Nación española y dentro de su indisoluble unidad, accede a su régimen de autogobierno y goza de autonomía para la gestión de sus intereses ». Pour la revendication contemporaine du Maroc sur Ceuta et Melilla, voir supra, note 6. https://www.boe.es/buscar/doc.php?id=BOE-A-1995-6358

[17] Pour 1415 et le traité de Lisbonne de 1668, voir supra, note 6. Le protectorat espagnol au Maroc est établi en 1912 et prend fin en 1956. Ceuta et Melilla n'appartiennent juridiquement pas au territoire du Protectorat : le portail des Archives espagnoles (PARES) les décrit comme des territoires espagnols limitrophes de celui-ci. Cette séparation juridique n'implique cependant nullement une séparation politique et militaire : de 1918 à 1956, la Comandancia General de Ceuta est subordonnée au Haut-Commissaire du Protectorat espagnol pour les responsabilités politiques et militaires, tandis que le développement du Protectorat entraîne un renforcement considérable de la garnison et des infrastructures militaires de la ville.
https://ejercito.defensa.gob.es/unidades/Ceuta/comge_ceuta/Historial/index.html

[18] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand [Ursprung des deutschen Trauerspiels, 1928], trad. de l'allemand par Sibylle Muller, avec le concours d'André Hirt, préf. Irving Wohlfarth, Paris, Flammarion, 1985, « Préface épistémo-critique », p. 43-44.

[19] Ibid., p. 43-44. Dans le même passage, Benjamin demande que l'origine soit reconnue simultanément comme « restauration, restitution » et comme quelque chose d'« inachevé, toujours ouvert » ; il précise également qu'elle concerne la Vor- und Nachgeschichte du phénomène, sa « pré- et post-histoire ». Ces déterminations sont inséparables : l'origine n'est précisément pas un état initial intact qu'il s'agirait de retrouver sous les transformations historiques.

[20] L'expression Blut und Boden (« sang et sol »), antérieure au régime nazi, devient l'un des mots d'ordre centraux de son idéologie : le « sang » renvoie à la construction d'un peuple aryen prétendument racialement homogène, le « sol » à une relation mystifiée entre ce peuple et son territoire. Le United States Holocaust Memorial Museum souligne que ce schème fut également mobilisé pour légitimer la conquête de territoires en Europe orientale, l'expulsion des populations qui les habitaient et leur colonisation par des populations considérées comme allemandes. https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/nazi-symbols-of-hate

[21] Voir la Déclaration d'indépendance de l'État d'Israël, 14 mai 1948, qui fonde notamment la création de l'État sur le « lien historique et traditionnel » du peuple juif avec la terre et invoque son « droit naturel et historique » ; voir également la Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif, 19 juillet 2018, art. 1, qui définit la Terre d'Israël comme la « patrie historique du peuple juif » et l'autodétermination comme réalisation d'un droit « naturel, culturel, religieux et historique ». https://main.knesset.gov.il/about/occasion/pages/declaration.asp

[22] Jeremy Sharon, « Senior ministers call for new settlements in Gaza at ultranationalist conference », The Times of Israel, 21 octobre 2024. Lors de la conférence « Preparing to Settle Gaza », organisée près de Gaza par le mouvement Nachala avec la participation de plusieurs ministres et députés, Haim Waltzer, ancien résident de Gush Katif, déclare que la raison fondamentale de la colonisation est que Dieu aurait donné cette terre au peuple juif « il y a 3 000 ans », selon la Bible. Itamar Ben Gvir y appelle parallèlement à « encourager l'émigration » des habitants palestiniens de Gaza ; Bezalel Smotrich affirme que Gaza fait partie de la Terre d'Israël et soutient le rétablissement des colonies. https://www.timesofisrael.com/government-ministers-call-for-new-settlements-in-gaza-at-ultranationalist-conference

[23] Voir notamment Knesset, déclaration adoptée le 23 juillet 2025 appelant à l'application de la souveraineté israélienne sur les implantations de « Judée, Samarie et vallée du Jourdain », et affirmant le « droit naturel, historique et légal » d'Israël sur les territoires d'Eretz Israel ; Bezalel Smotrich, projet d'annexion présenté en septembre 2025, prévoyant l'application de la souveraineté israélienne sur une grande partie de la Cisjordanie. Voir également Cour internationale de Justice, Conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d'Israël dans le Territoire palestinien occupé, avis consultatif du 19 juillet 2024.

https://main.knesset.gov.il/en/news/pressreleases/pages/press23725r.aspx

[24] Commission internationale indépendante d'enquête des Nations unies sur le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël, Legal analysis of the conduct of Israel in Gaza pursuant to the Convention on the Prevention and Punishment of the Crime of Genocide, A/HRC/60/CRP.3, 16 septembre 2025, notamment § 251 et conclusions ; voir également son rapport A/80/337, 14 août 2025, §§ 65-76. La Commission conclut qu'Israël est responsable de la commission d'un génocide contre les Palestiniens de Gaza et relève quatre des cinq actes énumérés par la Convention de 1948 ainsi que l'intention spécifique requise. Israël rejette cette qualification. La procédure Afrique du Sud c. Israël devant la Cour internationale de Justice est toujours pendante au fond en septembre 2026 : la Cour n'a donc pas encore rendu de jugement définitif sur la qualification de génocide.

https://www.un.org/unispal/document/commission-of-inquiry-report-genocide-in-gaza-a-hrc-60-crp-3/

[25] Aníbal Quijano, « Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America », Nepantla : Views from South, vol. 1, no 3, 2000, p. 533-580. Quijano désigne par « colonialité du pouvoir » la persistance, au-delà des formes juridico-politiques du colonialisme, d'un modèle de pouvoir constitué dans l'expérience coloniale et fondé notamment sur la classification raciale de la population mondiale. Dès l'ouverture de l'article, il souligne que l'axe racial, d'origine coloniale, s'est révélé « plus durable et plus stable que le colonialisme dans la matrice duquel il s'est constitué » (p. 533, notre traduction). La colonialité ne désigne donc pas la survivance inchangée d'un régime colonial, mais la persistance et la transformation de rapports de pouvoir dont celui-ci a été une matrice historique. C'est en ce sens précis que la notion est mobilisée ici, et non pour identifier sans médiation la situation contemporaine de Ceuta à celle d'une colonie juridiquement constituée. https://www.decolonialtranslation.com/english/quijano-coloniality-of-power.pdf

[26] Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021, particulièrement l'introduction et les chapitres consacrés à « la race et l'impérialité de la sécularisation », à « la République professant l'islam » et à « la race et l'inconvertible ». Meziane récuse le récit dans lequel une Europe déjà constituée et sécularisée rencontrerait ensuite l'islam comme réalité extérieure : la production de l'Europe moderne, de son universalisme et de sa prétention à la sécularité se constitue aussi dans l'expérience impériale, notamment à travers la racialisation de l'islam comme altérité supposément fanatique, inconvertible ou insécularisable.

[27] Paul Gilroy, Mélancolie postcoloniale, trad. Marc Saint-Upéry, Paris, B42, 2020 [Postcolonial Melancholia, New York, Columbia University Press, 2005]. Gilroy analyse notamment le décalage entre la persistance des effets sociaux, politiques et démographiques de l'histoire impériale et le refus ou l'incapacité des anciennes puissances coloniales à intégrer cette histoire à la représentation qu'elles donnent d'elles-mêmes. La présence des populations issues des mondes coloniaux peut alors être interprétée comme une intrusion récente précisément parce que l'histoire qui permettrait de comprendre cette présence comme relationnelle a été refoulée du récit national.

[28] Instituto de Estudios Ceutíes, « Proclama del Instituto de Estudios Ceutíes sobre la situación actual de Ceuta », 31 août 2026. Le texte qualifie explicitement les événements d'« invasión civil » et les rapporte à « la ambición territorial del vecino reino de Marruecos ». Texte reproduit dans Ceuta Actualidad, « El IEC rompe su silencio y acusa a Marruecos de “invasión civil” en Ceuta », 31 août 2026. https://www.ceutaactualidad.com/articulo/comunicados/iec-rompe-silencio-acusa-marruecos-invasion-civil-ceuta/20260831134759281088.html

[29] Les deux faits ont été rapportés le 7 septembre par plusieurs médias locaux puis documentés le lendemain par RTVE. Concernant l'homme agressé près de la Gran Vía, El Faro de Ceuta, Ceuta Actualidad et Ceuta24Horas indiquent qu'il s'agissait d'un Ceutí musulman de nationalité espagnole, pris pour l'un des Marocains entrés le 30 juillet et contraint de montrer son DNI après avoir été pris à partie et frappé. Concernant la jeune fille, RTVE rapporte le témoignage de sa tante : âgée de treize ans et issue d'une famille espagnole depuis cinq générations, elle aurait été interpellée en raison notamment de son apparence, sommée de montrer sa pièce d'identité par des particuliers et traitée d'« invasora ». https://elfarodeceuta.es/agreden-ceuti-confundirlo-invasor-marroqui/ ; https://www.rtve.es/noticias/20260908/ceuties-musulmanes-se-plantan-tras-semanas-acoso-somos-espanoles-parece-tenemos-ir-con-dni-frente/17215864.shtml

[30] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, chap. V, « L'expérience vécue du Noir », notamment p. 93. La formule exacte de Fanon est : « Je suis surdéterminé de l'extérieur. » Ce passage porte précisément sur la manière dont le sujet noir se découvre précédé par un ensemble de significations historiques et raciales qui investissent son « apparaître ». Il convient cependant de maintenir la précaution formulée dans le texte : Fanon analyse ici l'expérience noire dans un ordre colonial et racial déterminé. Le rapprochement proposé avec Ceuta porte sur une structure d'assignation, non sur l'identité des situations historiques.

[31] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspero, 1961, chap. I, « De la violence » ; rééd. Paris, La Découverte, 2002, p. 45-46. Fanon insiste sur le rapport entre déshumanisation coloniale et vocabulaire animalisant : le colonisé est rapporté aux « hordes », au « pullulement », au « grouillement » et plus généralement au bestiaire. L'intérêt du passage pour l'analyse présente tient donc moins à tel terme isolé qu'au pouvoir du langage de configurer perceptivement une population avant même l'examen des personnes singulières.

[32] Denise Ferreira da Silva, Toward a Global Idea of Race, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007. L'un des déplacements décisifs opérés par Da Silva consiste à ne pas traiter le racial comme un principe venant simplement exclure certains sujets d'un monde déjà constitué : le savoir racial participe lui-même de la production de l'espace global moderne. Son analyse articule ainsi « historicité » et « globalité », nation et racialité, en montrant comment la différence raciale institue des régions morales inégalement situées par rapport aux idéaux modernes d'universalité et d'autodétermination. C'est dans ce sens précis - production conjointe des différences spatiales et raciales - que l'ouvrage est mobilisé ici.

[33] Étienne Balibar, « Qu'est-ce qu'une frontière ? », repris dans Cosmopolitique. Des frontières à l'espèce humaine, Paris, La Découverte, 2022. Voir notamment les développements consacrés à « l'hétérogénéité et l'ubiquité » des frontières. Dans la version anglaise de l'essai, Balibar souligne que certaines frontières ne se situent désormais plus à la frontière au sens géographico-politique du terme : elles réapparaissent « partout où se trouvent des contrôles sélectifs ». Cette ubiquité ne signifie donc pas disparition de la frontière, mais multiplication et déplacement de ses fonctions. https://fr.scribd.com/document/59013158/Politics-and-the-Other-Scene

[34] Voir notamment Didier Fassin et Estelle d'Halluin, « The Truth from the Body : Medical Certificates as Ultimate Evidence for Asylum Seekers », American Anthropologist, vol. 107, no 4, 2005, p. 597-608. Les auteurs montrent comment, dans le traitement de l'asile en France, la parole du demandeur a progressivement été affectée d'un soupçon tel que la preuve médicale ou psychologique de la persécution a pu acquérir une valeur supérieure au récit lui-même : le corps devient alors un lieu privilégié de production institutionnelle de la vérité. Voir également Didier Fassin, « Truth Ordeal : Attesting Violence for Asylum Seekers », dans Humanitarian Reason : A Moral History of the Present, Berkeley, University of California Press, 2011, p. 109-130. https://anthrosource.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1525/aa.2005.107.4.597 ;

[35] Achille Mbembe, Politiques de l'inimitié, Paris, La Découverte, 2016, notamment chap. II, « La société d'inimitié ». Mbembe analyse la généralisation d'une relation d'inimitié dans laquelle les démocraties elles-mêmes se réorganisent autour de la recherche, de la production et de la séparation de figures ennemies. Dans ses développements sur les migrations et les frontières, cette logique rejoint celle d'une frontière de plus en plus militarisée, travaillée par la désignation de l'« intrus » et de celui « dont on ne veut pas ». La référence est donc utilisée ici pour penser l'inimitié comme relation politique productrice d'un dehors, y compris lorsque celui qui y est assigné se trouve déjà à l'intérieur.

[36] Une centaine d'organisations dénoncent les violences contre les personnes migrantes à Ceuta », communiqué conjoint à l'initiative de Border Resistance et d'activistes indépendantes à Ceuta, 21 septembre 2026, reproduit notamment par Migreurop et la FASTI. Parmi les organisations signataires figure Migreurop. Le communiqué indique s'appuyer sur des dizaines de témoignages directs ainsi que sur un travail de documentation réalisé par Border Resistance, des activistes et les sections de Tétouan, Fnideq et Nador de l'Association marocaine des droits humains. Il faut conserver la distinction opérée dans le texte principal : le communiqué constitue une source militante documentant et qualifiant les faits, et non le résultat d'une enquête judiciaire ou administrative indépendante.

https://migreurop.org/article3623.html

[37] Uzman Bersabé, représentant de l'Asociación Solidaria Al Ámbar, entretien dans Las mañanas de RNE, Radio Nacional de España, 27 août 2026. Bersabé distingue explicitement ceux qui réagissent « con solidaridad » de ceux qui le font « con supremacismo » et ajoute : « cuando van a la caza lo mismo van detrás de un migrante que le pueden dar un palo a un ceutí musulmán ».
https://www.rtve.es/play/audios/las-mananas-de-rne/discurso-del-senor-vivas-del-pp-unica-solucion-marruecos-expulsar-todos/17203307

[38] Le terme d'« externalisation » est ici une catégorie analytique et non le vocabulaire officiel de l'Union européenne. Il désigne notamment le déplacement vers des États tiers d'une partie des fonctions de contrôle, de prévention des départs et de gestion des frontières. La coopération UE-Maroc comprend explicitement le soutien à la gestion des frontières, à la lutte contre les passages irréguliers et les réseaux de passeurs, aux retours et réadmissions, ainsi qu'un financement important de ces dispositifs. Un document de la Commission indiquait notamment que 179 millions d'euros, soit 77 % des crédits concernés du Fonds fiduciaire d'urgence pour l'Afrique au Maroc, avaient été consacrés à la « gestion intégrée des frontières » et à la lutte contre le trafic et la traite ; 150 millions d'euros supplémentaires ont été alloués en 2022 sur quatre ans à la coopération migratoire avec le Maroc. https://enlargement.ec.europa.eu/system/files/2023-03/EU_support_migration_morocco.pdf

[39] Donna Haraway, « Manifeste cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle », in Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes, anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, trad. notamment Nathalie Magnan, Paris, Exils, 2007, p. 29-92. Le déplacement effectué ici excède toutefois l'objet immédiat du texte de Haraway : le cyborg y sert d'abord à défaire plusieurs dualismes constitutifs de la pensée occidentale - humain/animal, organisme/machine, nature/culture - et à mettre en crise l'idée d'identités possédant des frontières naturelles et originaires.

[40] Voir notamment Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand, trad. Sibylle Muller, avec le concours d'André Hirt, Paris, Flammarion, 1985. Le rapport entre nature et histoire traverse particulièrement l'analyse baroque de la ruine, où ce qui paraît relever de la nature porte la marque de l'histoire, tandis que l'histoire elle-même devient lisible dans la caducité des formes. Il ne s'agit pas d'attribuer à Benjamin une critique anthropologique de la distinction nature/culture au sens où elle sera formulée ultérieurement, mais de reprendre son geste consistant à retirer aux formes historiquement constituées l'apparence d'un ordre naturel.

[41] Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990, particulièrement « Pour l'opacité », p. 203-209. L'opacité ne désigne pas chez Glissant l'isolement ou l'incommunicabilité : elle s'oppose à l'exigence de réduction de l'autre aux catégories permettant de le « comprendre » et rend possible une Relation qui ne requiert pas la transparence intégrale de ses termes. Le « droit à l'opacité » protège ainsi la singularité sans la transformer en clôture autarcique.

[42] L'expression End times fascism est développée par Naomi Klein et Astra Taylor dans « The Rise of End Times Fascism », The Guardian, 13 avril 2025, puis dans End Times Fascism : And the Fight for the Living World, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2026. Leur analyse met notamment en relation la catastrophe écologique et sociale avec des stratégies de fortification, de séparation et de survie réservée à quelques-uns.
https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2025/apr/13/end-times-fascism-far-right-trump-musk ;
https://us.macmillan.com/books/9780374621407/endtimesfascism/

[43] Brian Massumi, Ontopower. War, Powers, and the State of Perception, Durham, Duke University Press, 2015, notamment chap. I, « The Primacy of Preemption : The Operative Logic of Threat », p. 3-20. Massumi distingue la préemption de la prévention classique : elle n'attend pas qu'une menace soit suffisamment constituée et connaissable pour intervenir, mais agit à partir de sa potentialité même, de sorte que l'avenir anticipé acquiert une efficacité causale dans le présent.

[44] Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2009 ; rééd. La Découverte, 2013, chap. IV, « L'intrusion de Gaïa ». Le terme d'« intrusion » est décisif : Gaïa n'est pour Stengers ni une Terre harmonieuse à laquelle il suffirait de revenir ni un sujet doté d'intentions, mais le nom donné à des processus devenus impossibles à ignorer et indifférents aux raisons humaines.

[45] Dipesh Chakrabarty, Après le changement climatique, penser l'histoire, trad. de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, préf. François Hartog, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2023 [The Climate of History in a Planetary Age, Chicago, University of Chicago Press, 2021], notamment la première partie consacrée au « global » et au « planétaire ». Chakrabarty distingue le global, encore largement pensé depuis les histoires humaines du capital, de la mondialisation et des institutions, du planétaire, qui oblige à introduire des dynamiques du système Terre débordant les cadres de l'histoire humaine ; les deux échelles doivent cependant être pensées ensemble plutôt que comme deux réalités séparées.

[46] Elizabeth A. Povinelli, Between Gaia and Ground. Four Axioms of Existence and the Ancestral Catastrophe of Late Liberalism, Durham, Duke University Press, 2021. Aucune traduction française publiée de l'ouvrage ne semble disponible à ce jour. La notion d'« ancestral catastrophe » désigne précisément le fait que ce qui apparaît à certains secteurs du monde libéral comme une catastrophe climatique, environnementale ou sociale nouvelle prolonge des formes de dépossession et de destruction que les peuples autochtones et colonisés subissent depuis des siècles. Elle interdit ainsi de donner à « la catastrophe » un commencement universel et contemporain.

[47] Cf. supra, note 26. Pour cette dimension plus spécifiquement écologique, voir particulièrement Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021, chap. IV, « Anatomie de l'État fossile : la question du Sécularocène ». Meziane y relie rivalités interimpériales, exploitation des sols et sous-sols, développement des puissances fossiles et destruction de l'écosystème global.

[48] Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l'écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2019, particulièrement le prologue, « Une double fracture coloniale et environnementale : la Caraïbe au cœur de la tempête moderne ». Ferdinand désigne par « double fracture » le découplage historique entre, d'un côté, les critiques écologiques qui laissent hors champ esclavage, colonialisme et racisme et, de l'autre, les pensées anticoloniales ou antiracistes qui peuvent laisser hors champ les rapports environnementaux. Son projet d'écologie décoloniale consiste précisément à tenir ensemble ces deux histoires.

[49] Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle, dans Vers la paix perpétuelle. Que signifie s'orienter dans la pensée ? Qu'est-ce que les Lumières ? et autres textes, trad. Jean-François Poirier et Françoise Proust, Paris, Flammarion, GF, 1991, troisième article définitif, p. 93-97. Kant distingue explicitement le « droit de visite » du droit de résidence et fonde le premier sur la « commune possession de la surface de la Terre » : puisque celle-ci est sphérique, les humains « ne peuvent se disperser à l'infini » et doivent finalement supporter leur coprésence. Il précise que « personne à l'origine n'a plus qu'un autre le droit d'occuper tel endroit ».

[50] Auguste Blanqui, « L'Éternité par les astres », dans Instructions pour une prise d'armes ; L'Éternité par les astres, hypothèse astronomique et autres textes, textes établis et présentés par Miguel Abensour et Valentin Pelosse, Paris, Sens & Tonka, 2000 [1re éd. 1872]. Blanqui est utilisé ici moins comme source d'une théorie du territoire que comme clé de lecture permettant de déplacer l'échelle à laquelle l'appropriation humaine du monde se donne pour évidence. Ce déplacement prolonge librement celui qu'opère Walter Benjamin lorsqu'il fait de L'Éternité par les astres l'une des clés critiques de la modernité du XIXᵉ siècle : dans la conclusion de l'« Exposé de 1939 » de Paris, capitale du XIXe siècle, il lit la cosmologie blanquiste comme une « fantasmagorie » cosmique où la croyance au progrès se renverse en répétition du même et où l'univers de la modernité révèle quelque chose de sa clôture infernale. Voir Walter Benjamin, « Paris, capitale du XIXe siècle », Exposé de 1939, dans Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, trad. Jean Lacoste, Paris, Éditions du Cerf, 1989, p. 58-59 ; voir également les matériaux consacrés à Blanqui dans la section D, « L'ennui, éternel retour ».

[51] Frédéric Neyrat, La Part inconstructible de la Terre. Critique du géo-constructivisme, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2016. Contre aussi bien la coupure absolue que le fantasme fusionnel d'un monde entièrement connecté et constructible, Neyrat propose une « écologie de la séparation » fondée sur la reconnaissance d'une altérité et d'une part inconstructible qui échappent à l'appropriation. L'expression « interconnexion sans reste » employée dans le texte condense ici cette critique ; elle ne constitue pas une citation littérale de Neyrat.

[52] Reiner Schürmann, Le Principe d'anarchie. Heidegger et la question de l'agir, Paris, Seuil, 1982 ; nouvelle éd., Zürich, Diaphanes, coll. « Transpositions », 2022. Schürmann appelle « principe d'anarchie » le mouvement par lequel la déconstruction de la métaphysique retire à l'agir la possibilité de recevoir son principe d'une arkhè, c'est-à-dire d'un Premier susceptible de fonder et de gouverner ce qui vient après. L'anarchie désigne ainsi chez lui moins l'absence empirique de toute règle qu'un « dépérissement de la règle » comprise comme dérivée d'un principe premier. Le terme est repris ici dans un sens voisin mais déplacé vers la question territoriale : dire le commun « an-archique » ne signifie ni lui attribuer une origine commune plus ancienne ni proposer sous ce nom une doctrine politique constituée, mais refuser qu'un commencement historique puisse être élevé au rang de principe souverain autorisant ceux qui s'en réclament à déterminer l'avenir du lieu. L'usage du trait d'union — an-archie — vise précisément à maintenir visible cette relation critique à l'arkhè.

[53] Le « dehors » ne désigne pas ici un extérieur pur qui préexisterait aux relations ni un espace simplement situé de l'autre côté d'une limite. Le texte a au contraire cherché à montrer comment certains dehors sont historiquement produits, notamment par les relations impériales, raciales et frontalières qui constituent simultanément ce qu'elles présentent ensuite comme intérieur et extérieur. Le terme est cependant déplacé à ce point de l'analyse : le dehors ne nomme plus seulement ce qu'un dedans constitue comme extérieur et éventuellement comme menace, mais aussi ce qui échappe à sa clôture et l'empêche de faire de son état présent la mesure souveraine de tout ce qui pourra lui advenir.

Cet usage rencontre, sans s'y identifier, une tradition philosophique qui passe notamment par Maurice Blanchot, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Dans « La pensée du dehors », texte consacré à Blanchot, Foucault soustrait le dehors à la simple opposition spatiale de l'intérieur et de l'extérieur : il désigne une expérience dans laquelle la pensée cesse de se rapporter à une intériorité souveraine dont elle serait l'expression. Voir Michel Foucault, « La pensée du dehors », Critique, no 229, juin 1966, p. 523-546, repris dans Dits et écrits I, 1954-1975, Paris, Gallimard. Gilles Deleuze reprend et déplace à son tour cette question dans Foucault, notamment dans la section « Les stratégies ou le non-stratifié : la pensée du dehors (Pouvoir) ». Le dehors y n'est pas un autre monde placé au-delà des formes constituées, mais le champ non stratifié des rapports de forces à partir duquel celles-ci se forment, se transforment et peuvent être défaites ; le dedans lui-même apparaît alors comme un pli du dehors plutôt que comme son contraire originaire. Voir Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Éditions de Minuit, 1986.

Le déplacement proposé ici est à la fois politique et territorial. Il ne s'agit ni de reprendre telle quelle la pensée blanchotienne de l'expérience du dehors, ni d'identifier le dehors aux rapports de forces deleuziens, mais de penser ce qui soustrait un monde à la prétention du déjà-là à se constituer en principe de son avenir. En ce sens, le dehors peut désigner aussi bien une présence, une relation, un événement ou une transformation qui interrompt la reproduction de l'ordre institué et empêche celui-ci de convertir sa propre continuité en norme de ce qui pourra venir. Le dehors ne s'oppose donc plus au dedans comme l'étranger à son territoire : il nomme ce par quoi aucun dedans ne peut devenir absolument propriétaire de son devenir.

[54] Après les passages des 30 et 31 juillet, la plage du Trampolín s'est durablement transformée en lieu d'habitation improvisé. Les opérations municipales des 20 et 21 août visaient explicitement à retirer les déchets accumulés et à rétablir les conditions de « limpieza, salubridad y uso ciudadano » de la plage ; elles furent suivies du retour d'une partie importante des personnes qui y vivaient, faute de stabilisation immédiate de leur hébergement. Début septembre, le campement continuait à s'étendre, avec multiplication des abris improvisés ; le 10 septembre, la Croix-Rouge y distribuait encore quotidiennement nourriture et aide de première nécessité.
https://www.ceutaactualidad.com/articulo/actualidad/ceuta-activa-operativo-integral-recuperar-playa-trampolin-desalojo/20260820092207279924 ; https://elfarodeceuta.es/cruz-roja-mantiene-ayuda-humanitaria-concentracion-inmigrantes-trampolin/

[55] La vidéo a bien été tournée à la plage du Trampolín le 2 septembre 2026 et montre plusieurs hommes manipulant une jeune femelle de dauphin apparemment morte. Les premières publications virales ont affirmé qu'ils l'avaient capturée, frappée ou tuée. Le 4 septembre, la vérification de Newtral indiquait toutefois qu'aucune image disponible ne permettait alors d'établir que le groupe avait tué ou frappé l'animal. L'association DAUBMA a, de son côté, soutenu disposer d'autres images montrant une agression et a déposé plainte ; une enquête judiciaire a ensuite été ouverte afin d'établir les causes de la mort et d'identifier les personnes impliquées. Il convient donc de distinguer ce que montre la vidéo publique des accusations formulées par l'association et des faits que l'enquête doit encore établir.
https://www.newtral.es/delfin-ceuta-migrantes/20260904/ ; https://es.euronews.com/2026/09/04/asociacion-denuncia-muerte-violenta-cria-delfin-playa-del-trampolin-ceuta ; Voir aussi, Sylvain George, « Fuera - Ceuta et l'épreuve du commun », in Lunimatin#535, 28 septembre 2026. https://lundi.am/FUERA-Ceuta-ou-l-epreuve-du-commun

[56] Le 8 août 2026, une opération organisée par Coastwatch Europe España avec des habitants du Sarchal a réuni environ soixante personnes pour nettoyer la plage, parmi lesquelles plusieurs jeunes migrants qui y dormaient depuis les franchissements de la fin juillet. El Faro de Ceuta rapporte que l'initiative avait explicitement pour objectif à la fois le nettoyage du littoral et la création d'un espace de rencontre entre habitants et nouveaux arrivants. https://elfarodeceuta.es/vecinos-inmigrantes-duermen-sarchal-unen-limpiar-playa/

[57] L'expression vient du vocabulaire employé par la Ciudad Autónoma dans la présentation de l'opération du 20 août : l'objectif annoncé était de restaurer « la limpieza, salubridad y uso ciudadano » de la plage du Trampolín et de lui rendre son état environnemental et paysager antérieur. L'usage qui en est fait ici porte sur la structure de cette formulation ; il ne suppose pas que l'administration ait explicitement entendu opposer juridiquement citoyens et non-citoyens.

https://www.ceutaactualidad.com/articulo/actualidad/ceuta-activa-operativo-integral-recuperar-playa-trampolin-desalojo/20260820092207279924.html

[59] Judith Butler, Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme, trad. Gildas Le Dem, Paris, Fayard, 2013 [Parting Ways : Jewishness and the Critique of Zionism, 2012]. Butler place au centre de l'ouvrage l'idée que la cohabitation avec ceux que nous n'avons pas choisis constitue une condition de la vie politique et non un accident que la souveraineté pourrait légitimement supprimer.

[60] Voir Fred Moten, entretien avec Nehal El-Hadi, « Ensemble : An Interview with Dr. Fred Moten », MICE Magazine, 2018. Partant de la formule de Glissant « consent à n'être plus un seul », Moten propose de déplacer le consentement lui-même : plutôt qu'un acte accompli par un sujet déjà constitué, il pourrait relever d'« une sorte de commonality » donnée indépendamment du sujet et de ses actes. Moten précise lui-même qu'il s'agit d'un déplacement - une « déviance » respectueuse - par rapport à Glissant. La commonality n'est donc pas à traiter comme une doctrine systématiquement constituée sous ce nom, mais comme une formulation particulièrement nette de sa critique du sujet propriétaire et singulier. https://micemagazine.ca/issue-four/ensemble-interview-dr-fred-moten

[61] Walter Benjamin, lettre à Carla Seligson du 17 novembre 1913, dans Correspondance I, 1910-1928, éd. Gershom Scholem et Theodor W. Adorno, trad. Guy Petitdemange, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, p. 89. Revenant sur une formule qu'il avait employée dans une intervention aujourd'hui perdue, Benjamin écrit : « non pas l'amitié des frères et des camarades, mais une amitié des amis “étrangers” » (eine Freundschaft der fremden Freunde). La formule appartient au contexte très particulier des conflits internes du mouvement de jeunesse auquel participe alors Benjamin et à sa relation avec Fritz Heinle ; elle ne constitue donc pas chez lui une théorie achevée du commun. C'est précisément pour cette raison que le texte n'en retient ici qu'une figure de relation dans laquelle la proximité n'exige pas l'abolition de l'étrangeté. Voir aussi Sylvain George, « Fuera - Ceuta et l'épreuve du commun », opus cité, 28 septembre 2026. https://lundi.am/FUERA-Ceuta-ou-l-epreuve-du-commun

[62] Walter Benjamin, « L'Idiot de Dostoïevski », texte rédigé à l'été 1917 et publié en 1921 dans Die Argonauten, repris dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000, p. 166-171. Une première traduction française avait paru dans Europe, no 804, avril 1996, p. 43-46. Dans cette lecture très précoce du roman, Benjamin rapporte la singularité de Mychkine à la question de la jeunesse, du peuple et d'une vie dont la signification ne se laisse pas épuiser par les relations sociales qui prétendent la fixer ; sa personne semble s'effacer derrière une vie que Benjamin qualifie d'« inoubliable » et d'« immortelle ». La proposition formulée dans notre texte — des êtres sans origine commune ni connaissance complète les uns des autres peuvent néanmoins s'affecter et faire apparaître un « nous » qui ne leur préexistait pas - constitue une clé de lecture élaborée à partir de Benjamin, et non une thèse que celui-ci aurait formulée sous cette forme. Voir également Irving Wohlfarth, « Une certaine idée de la jeunesse. Walter Benjamin lecteur de L'Idiot », Europe, no 804, avril 1996, p. 47-71. Voir aussi, Sylvain George, « Fuera - Ceuta et l'épreuve du commun », opus cité, 28 septembre 2026. https://lundi.am/FUERA-Ceuta-ou-l-epreuve-du-commun

[63] Henri Michaux, « Contre ! », dans Œuvres complètes, t. I, éd. Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 458

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21.10.2026 à 09:36

Crimes, casse, émeute et délinquance, polar et encoignures de portes

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Texte intégral (1613 mots)

Journaliste et écrivain marseillais [1], Cédric Fabre raconte ici les réactions au 17 octobre entendues à Cognac, l'un des derniers grands festivals du polar avec une ligne politique clairement engagée. Ou comment jusque dans la littérature historiquement sociale, on préfère parfois refuser le réel et choisir le déni.

(à l'arrache)
Pardon d'enfoncer à nouveau les portes ouvertes mais il y en a encore qui se cognent aux encoignures.
On était au formidable festival de polar de Cognac, la journée insurrectionnelle du samedi 17 octobre. Dans la salle de la Salamandre, avec des amis et amies chers et chères, auteurs, autrices, réals, acteurs, actrices, lecteurs, lectrices, et surtout avec Dany et Bernard (l'un des derniers grands directeurs et organisateur de festival de polar qui défend les « petits » éditeurs, et surtout qui ne cesse de réaffirmer une ligne politique, celle qui fait la réputation de ce genre littéraire dit « engagé »), à parler livres, films et séries ou docs projetés dans la salle au-dessus, causer romans de barricades et d'insurrection, pendant que c'était dehors que ça se passait…

On a vu, revu, vérifié beaucoup de vidéos, parfois mal légendées, on a recoupé ce que racontaient les camarades, des scènes dont ils ont été témoins. La violence inouïe des flics (on connaissait) sur des gamins, des provocations multiples, des flics-casseurs, des flics-pilleurs, des tabassages en règle, des gazages à dose jamais vue avec nassage, sur des points de départ de manifs, donc des citoyens conduits à un état de colère et de révolte ultime, des manifestants venus de partout, lycéens (mineurs et majeurs), parents, étudiants, travailleurs, ouvriers, commerçants, minots des quartiers, black blocs… Même combat et mêmes slogans bien souvent, méthodes « divergentes » -aucune condamnation de ma part des uns ou des autres émeutiers /car tout cela ne serait pas arrivé si…
(Bon, on a recoupé autant que possible, mais de nombreuses infos restent effectivement, par ailleurs, invérifiables)

Alors qu'on se retrouve entre auteurs et autrices qui choisissent la fiction pour tenter, souvent, de définir ce que sont les contours du réel, de manière la plus réaliste possible, on se heurte, dans le réel, lors de nombreux échanges, à des gens qui ignorent et récusent la réalité… Je raconte que mes deux filles, dans deux manifs différentes, à Angoulême et à Marseille, ont été gazées et nassées d'emblée, à peine arrivées au point de rencontre, dans une ambiance pacifique, et l'on m'assure que non, que ce n'est pas arrivé, que ce sont les « casseurs » -comme si, à ce stade et dans ces lieux, le pillage et la casse sortaient par ailleurs miraculeusement du champ politique. Je discute avec un ancien flic qui écrit des romans, qui est persuadé que la police n'a jamais gazé d'entrée de jeu… Il n'a pas l'info, pourtant relayée partout, on a les témoignages en direct d'une femme qui était devant la mairie de Bordeaux avant d'arriver à Cognac, c'est sourcé, c'est vérifié et recoupé, mais non, « ça n'est pas arrivé près de chez vous ». On a le doc sur le maintien de l'ordre sur Arte, on a le copain qui connait bien le truc de l'intérieur et qui raconte comment les formations des CRS aujourd'hui incluent ce « savoir-faire », l'usage de la violence préventive et incitative, les techniques des « appariteurs », les flics-casseurs. Tout ça est sourcé, documenté, mais non. L'écrivain dit : « Non, je pense que c'est faux, ça n'arrive pas ». Ne vérifiant pas pour autant que c'est le factuel.

La question « d'où vient la violence ? » est constamment éludée ; il n'y a aucune lisibilité des événements.

Alors ils cherchent le « bon » mot, celui qui va bien ; nous on dit les émeutiers, pas les « casseurs » - résultat de la novlangue et de l'inculture, soit la triste conséquence de la fin de l'instruction pour tous et des politiques d'éducation populaire, qui touchent ceux qui n'ont pas appris, qui transfèrent alors leur frustration et haine poisseuse précisément sur les jeunes qui veulent, eux, apprendre (tout est cohérent, ici) ; l'Histoire de France, l'Histoire des luttes sociales et politiques sont devenues un héritage peu à peu « refusé ». (Trop de « dettes » dans l'héritage ? Tout ce que les acquis/conquis sociaux doivent aux luttes, aux combats de rue, à la casse, à une certaine forme de violence ?) Bref, des tas de gens ne croient pas le/au réel, ils pensent et estiment que le réel se trompe, ils verrouillent tout pour que le réel reste à l'extérieur, s'accrochent à un récit imaginaire que même les auteurs de fiction ne parviennent hélas plus à ébranler. Le comble. C'est comme le déni climatique ; une partie des gens a fait sécession, se sont eux-mêmes expatriés ou exfiltrés hors de leur propre espace de pensée. Tout ça est préalablement rendu possible par les médias/courroies de transmission du pouvoir (surtout la télé, on est d'accord), par l'ultra-efficacité de la superstructure, par la « sécession des élites » (qui n'habitent plus le réel), et par la malveillance des gens ordinaires, fabriquée par des décennies de politiques violentes et maltraitantes. C'est un peu un comble aussi d'observer la cessation d'activité du cerveau dans le monde du polar aujourd'hui… Comment autant d'esprits et de plumes contre-révolutionnaires et réactionnaires ont pu infiltrer cette littérature ? (« Si les lycéens se font gazer, c'est qu'ils l'ont bien cherché ! », ai-je entendu ce week-end dans la bouche d'un écrivain). Il y a 25 ans, ça se frittait plutôt entre stals et trotskards et totos et anars, la majorité (presque) défendait l'ami Battisti et le principe d'une littérature « d'intervention sociale », gauchiste, héritage des grands auteurs de romans noirs hard-boiled américains des années 1920-1940, Hammett ou Chandler, encartés ou proches du Parti Communiste américain à l'époque. Ça parait fou et scandaleux pour nombre d'écrivains de polar en 2026. Ils ne comprennent même pas.

Car les autres auteurs de polar visés par ces derniers écrivent sur la violence sociale, le plus souvent ils la connaissent de près (ils/elles), ainsi que la causalité de la chose qui se traduit par une autre forme de violence, ce que certains appellent « délinquance ». Des innocents ont été blessés dans leur chair. Les gens n'en peuvent plus. Les pratiques de l'émeute étaient prévisibles et méritent mieux que des spéculations morales et moralisatrices au rabais ou le déni. Pourquoi ne pas simplement accepter que cette réalité EST réelle et tangible et observable/vérifiable ?

D'une façon plus générale, elle n'est pas innocente, cette très artisanale « pensée » de déni (pardon : vive l'artisanat ! ), de la part de gens qui ne comprennent même plus ce qu'ils défendent.

En prétendant défendre les nouvelles technologies porteuses de progrès, ils forment un inquiétant maillage fait de pensées formatées, consensuelles et convergentes, bref des sortes d'IA humaines parfaitement complémentaires des IA dont ils pensent le plus grand bien « puisqu'on n'a jamais essayé » -rituel pervers et mécanique qui est une très bonne mesure de la baisse de l'intelligence collective (merci la jeunesse et les résistants divers, de nous prouver le contraire, par votre conscience aiguisée, votre courage et votre détermination, cette intelligence et humanité (!) collectives qui (re)voient le jour). Bref, en défendant ce technocapitalisme qui permet à des machines de créer des bulles spéculatives/financières, pour que le capital soit toujours mieux (et vite) rémunéré tandis que le travail ne le sera bientôt plus, ces gens réfléchissent en mode paléolithique -même si j'ai plutôt de la sympathie pour les chasseurs-cueilleurs d'il y a 40 000 ans, mais on ne va pas polémiquer sur l'invention de l'agriculture, quand on a tout fait vriller en inventant en même temps le gardien des stocks de grains, vrai premier banquier de l'histoire.

Bref, tous ces impensés, tous ces impenseurs, c'est fou. Renier et récuser le réel est fou. Avec quels alibis ? (Ce qui me rappelle by the way un canard polar sympa où on bossait jadis et qu'on regrette.) Animal on est mal, il fait un temps à sauter d'un parachute en avion. Amen.

Cédric Fabre
(Cédric Fabre est un journaliste et écrivain marseillais, auteur notamment de La commune des minots, Série Noire/Gallimard, 2000, et de L'invention du futur, IN8/Faction, 2026)


[1] Il est notamment de La commune des minots, Série Noire/Gallimard, 2000, et de L'invention du futur, IN8/Faction, 2026.

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21.10.2026 à 08:40

« Assommons les groupuscules d'extrême gauche ! »

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Texte intégral (971 mots)

Détournement du célèbre « Assommons les pauvres ! » de Charles Baudelaire (Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique.).

Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des journaux et des chaînes d'information à la mode dans ce temps-là ; je veux parler de ces émissions où il est traité de l'art de rendre les peuples libres, tranquilles et obéissants, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de sécurité publique, — de ceux qui conseillent aux Français de sacrifier leurs libertés individuelles sur l'autel de la sécurité collective, et de ceux qui leur persuadent qu'ils vivent dans un pays livré aux professionnels du chaos. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de maintien de l'ordre dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises informations engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

Comme j'allais entrer dans un café, je rencontrai une manifestation. Des étudiants défilaient en brandissant des pancartes sur lesquelles étaient inscrites quelques revendications que je n'eus pas le loisir de déchiffrer. L'un d'eux, un jeune homme d'apparence chétive, portait un sac à dos et tenait à la main une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Moins de flics, plus de frites ! » Il avait un de ces regards inoubliables qui renverseraient les gouvernements, si les regards renversaient les gouvernements, et si les slogans faisaient tomber les ministres.

En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c'était celle d'un bon Ange, ou d'un bon Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de civisme, signé du subtil Retailleau et du bien-avisé Bardella ?

Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne prévenir, neutraliser, réprimer. Ce pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur ; le mien est un grand sécurisateur, le mien est un Démon d'ordre, ou Démon de pacification.

Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est libre, qui vit en sécurité, et celui-là seul mérite la sécurité, qui ne trouble jamais l'ordre public. »

Immédiatement, je sautai sur mon étudiant. D'un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé aux opérations de maintien de l'ordre, pour neutraliser rapidement ce jeune homme, je le saisis d'une main par le collet de son blouson, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j'avais préalablement inspecté les environs d'un coup d'œil, et que j'avais vérifié que, dans cette rue momentanément déserte, je me trouvais, pour un assez long temps, protégé par les agents de police, qui, à quelques pas de là, observaient avec une bienveillance toute républicaine les progrès de mon intervention.

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce dangereux représentant de l'ultragauche, je me saisis de sa pancarte tombée à terre, et je le battis avec l'énergie obstinée des gouvernements qui veulent rétablir l'ordre public.

Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du citoyen qui vérifie l'excellence de sa théorie ! — je vis ce jeune corps se retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais soupçonnée dans un individu si manifestement hostile aux valeurs de la République, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le petit professionnel du chaos se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même pancarte me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique intervention, je venais donc de démontrer l'extrême violence de ces groupuscules !

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais l'opération comme terminée, et me relevant avec la satisfaction d'un ministre de l'Intérieur qui vérifie l'excellence de sa doctrine, je lui dis : « Monsieur, vous êtes un danger pour la République ! Veuillez me faire l'honneur de reconnaître que votre réaction confirme exactement ce que nos meilleurs experts avaient annoncé ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement attaché aux libertés publiques, qu'il faut désormais vous abstenir de participer à ces manifestations où l'ordre public se trouve si gravement menacé.

Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie, et qu'il renoncerait désormais à manifester.

Qu'en dis-tu, citoyen Retailleau ?

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20.10.2026 à 13:05

De Mai 68 à Octobre 6-7 ?

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Battles d'aura, avatars, mèmes, gamification sociale, folklore militant et monde numérique Coline Rousteau

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (6419 mots)

Si vous avez ricané en regardant les vidéos d'adolescents s'adonnant à des « Battle d'aura », qu'il vous a fallu demander à plus jeune ce que pouvait bien signifier « farmer » ou que par principe vous tenez pour superficielles et dérisoires les modes de cours de récré, alors cet article est pour vous.

Ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. [1]

Guy Debord place en exergue du premier chapitre de La Société du spectacle une réflexion de Ludwig Feuerbach, selon laquelle « notre temps [2]… préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être… Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré » [3]. Cinquante-neuf ans après la publication de La Société du spectacle, il serait tentant de voir dans les smartphones brandis devant les lycées, les vidéos TikTok, les mèmes et les « battles d'aura » – ces brefs duels de présence où deux personnes entrent successivement dans un cercle jusqu'à ce que le bruit du public désigne qui l'emporte – l'accomplissement presque littéral de ce diagnostic. La première génération entièrement socialisée à travers le monde numérique et ses images aurait fini par ne plus pouvoir manifester sans immédiatement se représenter en train de manifester, transformant le conflit en contenu et le blocage en décor. Il y aurait pourtant quelque chose de paradoxalement peu debordien à réduire ainsi le « spectacle » à une simple prolifération d'images. Guy Debord lui-même récuse explicitement cette réduction lorsqu'il affirme que « le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » [4]. Inutile, donc, d'opposer une expérience supposément authentique à sa représentation dégradée, et encore moins de croire que les corps seraient politiques tant qu'ils agissent, et aliénés dès lors que leur action fait l'objet d'une représentation filmique.

Le ou la spectatrice « aussi agit », elle « observe, [...] sélectionne, [...] compare, [...] interprète » écrit Jacques Rancière [5], retournant le soupçon qui pèse sur celui ou celle qui regarde et prenant, sur ce point, explicitement ses distances avec la critique debordienne du spectacle. Voir n'est pas l'antithèse de l'action : l'émancipation commence, au contraire, lorsque cesse d'aller de soi la division entre les personnes auxquelles on reconnaît la capacité de comprendre ce qu'elles font et celles que leur position de spectatrice condamnerait à recevoir passivement un sens qui serait fabriqué par autrui.
Le mépris générationnel suscité par le nouveau phénomène socioculturel des « battles d'aura » reproduit finalement assez bien cette vieille méfiance – que Jacques Rancière associe à une matrice platonicienne – à l'égard des images et de la position de spectateurices. Celles et ceux qui prétendent savoir ce qu'est une véritable manifestation expliquent aux personnes qui entrent aujourd'hui dans la lutte qu'elles ne savent pas ce qu'elles font ; celles et ceux qui se réclament de leur connaissance de l'histoire révolutionnaire disposent déjà d'une sorte de police esthétique de ce qu'une lutte doit montrer, jusque dans les affects qu'elle autorise. À cela s'ajoute une suspicion plus récente en apparence, mais remarquablement compatible avec la précédente : chaque téléphone brandi serait la preuve qu'une jeunesse entière est désormais incapable d'habiter le monde autrement qu'à travers un écran, autrement qu'à travers sa représentation.

Tout ce petit monde se tient, bien entendu, du bon côté du partage : celui où l'on sait. La situation actuelle ne nous invite-t-elle pas, au contraire, à renverser la question ? « Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » [6], écrit Guy Debord dès la première thèse de La Société du spectacle. Les battles d'aura ne font pourtant pas simplement le chemin inverse, comme si des images supposément confinées aux écrans venaient soudain se réincarner dans des corps. L'irruption de nouvelles icônes insurrectionnelles brouille ce partage : elles se forment à même les corps au moment où elles deviennent images, sans cesser d'agir sur les gestes dont elles procèdent. Leur trajectoire est ainsi beaucoup plus ambiguë et multidirectionnelle. Des écrans aux cours de récréation, des mèmes aux blocages, d'une battle organisée pour rire à un face-à-face avec un cordon de CRS, les images et les gestes circulent sans cesse entre les espaces en ligne et hors ligne. Ce qui paraissait relever d'une séparation produit parfois les conditions d'une nouvelle coprésence.

À Mayotte, le lycée du Nord de M'tsangadoua est bloqué dès le 31 août ; à Cayenne, le lycée Félix-Éboué l'est le 7 septembre. Ces scènes ont beaucoup moins circulé que celles qui ont ensuite saturé les réseaux depuis l'Hexagone. Vieille géographie coloniale de la visibilité, où ce qui se passe outre-mer demeure aisément hors-champ du récit national jusqu'à ce qu'ailleurs surgissent les images appelées à devenir celles du mouvement. À Cayenne, des revendications sont formulées dès le 7 septembre autour des conditions matérielles de scolarisation.⁹ Le fait mérite d'être rappelé parce que le mouvement que l'on découvre ensuite à travers ses images commence par quelque chose d'aussi peu spectaculaire qu'un service public devenu matériellement inhabitable.

Blocage du lycée de Bandrélé, début octobre (photo : Mayotte la 1re)

Vendredi 2 octobre, à Montpellier, les lycéennes parties de Clemenceau rejoignent Joffre après les premiers gaz et les premières interpellations. Nouvelle arrestation, nouveaux tirs de lacrymogènes. Puis, devant les CRS, ça danse. À Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne, une battle d'aura s'improvise, Michael Jackson entre dans le cercle, après Batman, Spider-Man et les T-Rex gonflables qui peuplent depuis quelques jours les blocages. Les reels abondent, enchantent le mouvement, galvanisent.

À Montpellier, une lycéenne de dix-sept ans est grièvement blessée à l'œil ; ailleurs, des adolescentes perdent des dents ou l'usage d'un œil, une grenade de désencerclement arrache la main d'un lycéen de quinze ans. Au 2 octobre, plus de cinq mille personnes ont été interpellées, mineures à 85 % de l'aveu même du ministre de l'Intérieur [7]. Sylvain George a commencé, dans ces mêmes pages, à établir beaucoup plus systématiquement ce registre de la répression [8]. Tenir le registre des violences est devenu une tâche presque bureaucratique, et d'autant plus nécessaire.

Une jeunesse qui danse devant la police peut être regardée comme si elle ne comprenait pas complètement la gravité de ce qui lui arrive ; cette infantilisation rend ensuite beaucoup plus aisée l'idée qu'il revient aux adultes armés présents en face de rappeler ce qu'est réellement le sérieux. Casques, visières, boucliers, gilets, protège-tibias, armes suspendues au corps et silhouettes uniformisées sont censés ne pas apparaître comme des costumes. Le rapprochement presque involontaire entre des costumes de super-héros (où sont nos héroïnes ?) et des équipements policiers produit pourtant une curieuse hésitation visuelle. Les policiers, eux, se présentent comme la forme naturelle de l'autorité légitime, pendant que Batman, Spider-Man ou le dinosaure gonflable signalent d'emblée leur appartenance au déguisement. Et pourtant, leur juxtaposition rend soudain perceptible ce que l'habitude avait naturalisé. L'État, lui aussi, travaille ses silhouettes, des signes de puissance, des augmentations techniques du corps et une iconographie de l'invulnérabilité. Le ridicule n'annule évidemment aucune asymétrie matérielle ; le T-Rex reste en plastique et le LBD peut mutiler. Mais pendant quelques minutes vacille au moins la répartition selon laquelle des adolescentes costumés « jouent » tandis que des adultes suréquipés s'occupent sérieusement de l'ordre.

Il faut même un certain effort pour continuer à considérer le T-Rex comme le seul corps déguisé de la scène. Spider-Man annonce immédiatement sa fiction ; le policier, lui, tire une partie de son efficacité symbolique de ce que son casque, son armure, ses armes, sa couleur, ses gestes appris et la standardisation de sa silhouette aient cessé de nous apparaître comme les éléments d'une mise en scène. Devant le lycée parisien Hélène Boucher, des lycéennes ont chantonné « La Marche impériale » de Star Wars devant une ligne de CRS qui avançait vers elles et eux. Quelques notes suffisent, et les casques deviennent des casques de stormtroopers, ce qu'ils n'étaient pas une seconde auparavant et ce qu'ils avaient pourtant toujours un peu été. Rien n'est symétrique, et ce serait manquer l'image que de le prétendre : le premier, Spider-Man, peut tout au plus être ridicule, tandis que le second, le policier, dispose de la puissance matérielle de l'État. La dissymétrie matérielle rend pourtant le trouble visuel plus intéressant, parce que le costume qui avoue être un costume oblige pendant quelques secondes l'autre à redevenir visible comme costume.

« CRS = SS », slogan apparu dans les conflits miniers de 1948 puis massivement réactivé en 1968, opérait déjà en arrachant les policiers au registre de la violence légitime pour les projeter dans une iconographie de la violence d'État. Une image importée d'ailleurs dérègle la lecture officielle de la scène. La « police », chez Jacques Rancière, c'est « un ordre des corps qui définit les partages entre les modes du faire, les modes d'être et les modes du dire », qui assigne des corps à certaines places et décide quelles paroles seront entendues comme des discours et lesquelles comme du bruit [9]. Un ordre policier réussit lorsqu'une place ne se montre plus comme place : le policier paraît simplement être policier et l'élève simplement élève. Le proviseur, lui, aura bientôt l'occasion de vérifier la même chose. Quant au ou à la spectateurice, son rôle semble aller de soi tant qu'il ou elle reste là où on l'a mise. Chacun à sa place ; surtout, que personne ne voie la place.

Le lycée est l'un de ces grands appareils de répartition des temps, des lieux et des capacités. Entrer à telle heure, se placer dans telle salle, attendre qu'un professeur arrive ou qu'un remplacement soit enfin trouvé, recevoir une note, remplir un dossier, être orienté, classé puis distribué par Parcoursup. La mobilisation commence quand cette concordance entre une identité et sa place se défait. On ne rentre plus au lycée, mais on déplace les poubelles devant ses portes ; la chaussée devient un lieu d'assemblée ; des élèves d'établissements différents se rencontrent ; un mineur filme un policier ; des personnes auxquelles l'institution demande ordinairement de recevoir une évaluation inventent un système de notation absurde où elles s'attribuent entre elles des milliards de points d'aura. C'est lorsqu'un corps quitte « le lieu qui lui était assigné » et qu'un espace change de destination que la politique commence chez Jacques Rancière [10].

Rappel des faits pour les adultes du fond. Dansant avec un flegme olympien à la proue d'un bateau engagé dans une course traditionnelle de Pacu Jalur en Indonésie, Rayyan Arkan Dikha, onze ans, entraîne les passions sur les internets à l'été 2025. Il farme de l'aura. L'expression circulait pourtant déjà : le 28 janvier 2024, un utilisateur de TikTok avait légendé « Aura Farming » une vidéo de bowling où l'enjeu consistait à faire beaucoup d'effet en ayant l'air de ne fournir aucun effort. La formule fait ensuite tache d'huile autour des personnages d'anime et des streamers avant que la vidéo indonésienne ne lui fournisse, en 2025, son enfant-prophète involontaire. Rayyan, placé à l'avant du bateau dans le rôle traditionnel de togak luan, ne dansait pourtant ni pour TikTok ni dans l'espoir de faire monter un quelconque compteur. S'y ajoutaient déjà les « aura points », qui récompensent ou sanctionnent fictivement les gestes les plus infimes de la vie quotidienne. Un an plus tard, la blague sort des écrans. Au Brésil, des championnats apparaissent au début de l'été 2026 ; le 4 juillet, plus de deux cents personnes se retrouvent au Parque Max Feffer de Suzano, près de São Paulo, autour d'une compétition organisée par le créateur de contenu Uvitinho. Quelques secondes pour faire effet, puis le bruit du public décide qui reste dans le cercle. La forme essaime ensuite ailleurs en Amérique latine avant de réapparaître, à la rentrée, dans les établissements français puis devant leurs grilles bloquées.

Farmer, dans le jeu vidéo, consiste à répéter certaines opérations afin d'accumuler des ressources ou de faire progresser un compteur. Appliqué à l'aura, le terme transforme quelque chose d'aussi peu docile à la mesure que le style ou le charisme en capital imaginaire susceptible de s'effondrer aussi vite qu'il a grandi. Digression : certaines parlent de « gamification sociale », la gamification désignant l'introduction d'éléments issus du game design dans des situations qui ne sont pas elles-mêmes des jeux [11]. Stabilisée au tournant des années 2010 dans des mondes très proches du marketing, elle désigne aussi la mobilisation des puissances du jeu afin de rendre productives des activités qui lui sont extérieures, comme apprendre, travailler, modifier un comportement, accepter une évaluation, se mettre en compétition, avec cette promesse assez contemporaine qu'une contrainte deviendrait plus aimable dès lors qu'elle attribue des points. Emmanuelle Savignac insiste à juste titre sur le potentiel aliénant du jeu, dans la mesure où le cadre auquel on adhère en jouant peut cesser d'apparaître lui-même comme une prescription [12].

Les battles d'aura reprennent ce langage de la mesure jusqu'à ce qu'il commence à capoter. Si le moindre geste est susceptible de faire valoir un gain imaginaire, un score, une maladresse peut générer un malus, puis se métamorphoser en triomphe si celui ou celle qui vient de trébucher réussit suffisamment bien sa sortie de scène. Sous cet angle, les aura points prolongent assez directement les likes, les classements et les métriques qui structurent déjà les plateformes. Mais les aura points ont ceci de bizarre qu'ils sabotent presque aussitôt la mesure qu'ils prétendent instaurer. En somme, les aura points ont emprunté au capitalisme contemporain son obsession de la mesure pour en faire une monnaie dont personne ne tient les comptes. La métrique y devient si arbitraire qu'elle finit par parodier la possibilité même de mesurer, tâche dévolue à Pronote. Cela n'en fait pas spontanément une pratique anticapitaliste, pas plus que l'ironie ne nous protège magiquement des formes sociales que nous tournons en dérision. Mais le phénomène reste plus ambigu qu'une simple intériorisation adolescente de la compétition. Davantage encore, la battle reprend la logique de valorisation personnelle dont les plateformes tirent profit, tout en produisant une valeur dont l'inconsistance rend impossible une véritable comptabilité.

TikTok, Marvel, Dragon Ball, GTA, le football mondialisé, la drill ou les mangas ne sont pas des objets extérieurs au capital qui seraient soudain venus contaminer la politique. Ils proviennent d'industries dont l'économie repose sur la propriété des formes et la captation de l'attention. On ne gagne cependant pas grand-chose à en déduire que leur origine fixe une fois pour toutes leurs usages. Le sens d'un signe ne doit en effet pas être assigné à son lieu de production, il évolue et se charge différemment au gré des situations. Un mouvement n'a d'ailleurs jamais à sa disposition un magasin d'utopies intactes où il pourrait choisir des symboles enfin débarrassés de leurs compromissions. Il travaille avec ce qui existe, c'est-à-dire avec des objets chargés d'histoire, de domination, de plaisir, de commerce et de contradictions. Guy Debord et Gil J Wolman avaient théorisé ce déplacement dès 1956 sous le nom de détournement [13]. Dix ans plus tard, à Strasbourg, André Bertrand, étudiant proche des situationnistes, annonçait De la misère en milieu étudiant par une bande dessinée détournée, Le Retour de la colonne Durutti [14]. Le Guy Debord que l'on convoque aujourd'hui contre les mèmes avait donc lui-même pensé la puissance politique de formes compromises [15], tout en pensant aussi l'inverse : la récupération, par laquelle le spectacle digère ce qui le conteste.

Jeudi 1er octobre, devant le lycée Ambroise-Paré de Laval bloqué, le proviseur Philippe Minzière entre dans un certain cercle à l'invitation de ses élèves et se livre à une battle depuis devenue virale. Il reste extraordinairement proviseur, épargnant à tout le monde le tour de force, toujours légèrement déprimant, d'un chef d'établissement devenu adolescent parmi les adolescentes. Il reste au contraire extraordinairement proviseur. Son maintien lui colle au corps jusque dans la battle, et la petite raideur professionnelle avec laquelle il s'y engage contribue au rire. In other words, la battle n'a pas aboli son rôle et personne n'a oublié qui pouvait ouvrir le portail ou sanctionner. Elle l'a rendu visible comme rôle. Pendant quelques secondes, Philippe Minzière, le proviseur, force légèrement le trait. Il se regarde être proviseur au milieu d'un dispositif qui n'était pas prévu par sa fonction et accepte que son maintien devienne un matériau susceptible d'être applaudi ou tourné en dérision. C'est un effet voisin de celui que produisent les T-Rex gonflables devant les CRS. Le déguisement déclaré fait ressortir le déguisement qui ne se donne jamais comme tel. L'uniforme ou la posture d'autorité rendent les fonctions immédiatement lisibles, au point de faire oublier qu'ils les mettent aussi en scène. Le pouvoir n'a nul besoin d'être faux pour être théâtral. Il gagne même une partie de sa force lorsque ses signes ont été assez répétés pour ne plus apparaître comme des signes. Quelques jours plus tard, les rôles reprennent d'ailleurs très bien leurs droits : le même proviseur, hostile aux blocages, retrouve avec certaines élèves un rapport autrement conflictuel.

Les réseaux sociaux ont considérablement élargi le temps que nous passons à entretenir notre propre personnage, non pas au sens où une existence réelle se cacherait intacte derrière un avatar mensonger, mais parce qu'il faut désormais tenir ensemble ce que nous faisons et ce que nos profils sont en mesure d'en montrer. Une photographie malheureuse s'efface, une opinion ancienne revient dix ans plus tard. L'image accumulée exige une certaine fidélité à elle-même. Plus on se raconte, plus il devient coûteux de cesser de coïncider avec le récit produit. De ce point de vue, l'aura farming pourrait sembler la forme presque grotesquement accomplie de la réification numérique : il ne suffit plus de posséder du capital social ou culturel, encore faut-il capitaliser sa façon de marcher, de regarder, de perdre à un jeu, de se relever après une chute. La présence elle-même devient valeur à faire fructifier. Et... c'est là que la battle fait un petit croche-pied à la logique dont elle provient. Le meilleur moyen de perdre de l'aura serait théoriquement de paraître ridicule ; or le ridicule est partout. On exagère une pose, on rejoue un geste de manga avec un sérieux impossible, on grimace devant l'adversaire, on accepte qu'un mouvement échoue sous les cris du cercle. Pour continuer à farmer, il faut parfois cesser de protéger son image. L'aura peut naître de l'instant où l'on arrive à capitaliser sur un faux-mouvement pour en faire une matière de jeu, au lieu de naître d'une parfaite maîtrise de soi. Si le double numérique ne disparaît évidemment pas – tout le monde filme –, l'identité, elle, se fissure un peu.

Ce petit défaut de coïncidence ne concerne d'ailleurs pas que l'avatar. Sébastien Charbonnier, auteur parmi ces pages, décrivait la répression du mouvement comme une manière de « corriger les enfants pour mieux rejouer la comédie adulte ». On pense au proviseur farmant de l'aura : c'est lorsqu'une posture se voit exagérée, ou qu'un costume ostensiblement faux vient se placer à côté de l'uniforme que la couture réapparaît.

Un cercle où deux corps s'avancent l'un vers l'autre pour régler une affaire de prestige n'a d'ailleurs rien d'une invention de TikTok. Aucun lien généalogique direct n'autorise à faire descendre les battles d'aura du breaking ou du voguing, et il serait assez grossier d'aplatir les histoires noires et latino, parfois queer, dont ces pratiques procèdent afin d'offrir une noblesse rétrospective à un mème de la GenZ. Dans les battle cyphers du South Bronx, Imani Kai Johnson montre comment le cercle organise une manière d'entrer dans l'espace, de répondre et de fabriquer une réputation sans que le défi soit réductible à une simple démonstration technique [16]. Les ballrooms ont, dans une autre histoire sociale, fait de la pose elle-même une puissance de présentation et de jugement collectif. Si une battle d'aura n'en hérite pas directement, leur présence empêche au moins de traiter comme une extravagance spécifiquement numérique cette vieille affaire qui consiste à mettre son corps en jeu devant d'autres corps et à faire de l'apparition elle-même le lieu du défi.

On décèle aussi un voisinage troublant avec le clowning militant. Lors des mobilisations contre le G8 de Gleneagles en 2005, la Clandestine Insurgent Rebel Clown Army avançait en treillis et nez rouges, imitait de travers les gestes policiers et astiquait les boucliers. Même étrangeté produite que pour le T-Rex, qui n'a pas besoin de savoir que la CIRCA a existé pour nous rendre étrangeres aux policiers.

À la veille du 17 octobre, il serait évidemment ridicule de décider déjà quelles formes resteront. C'est le propre d'un folklore en train de se faire que d'être composé de choses dont personne ne sait encore lesquelles seront oubliées le mois prochain et lesquelles deviendront, rétrospectivement, les signes reconnaissables d'un moment. Le folklore révolutionnaire fait ce que font les folklores lorsqu'ils sont encore vivants : il vole. Et il oublie aussi volontiers qu'il est folklore. Mai 68 nous parvient aujourd'hui à travers une iconographie suffisamment sélectionnée et répétée pour sembler avoir toujours appartenu à l'essence même du mouvement insurrectionnel. Et le marché s'est chargé d'en achever la patrimonialisation lorsque, pour le quarantième anniversaire, des affiches des Ateliers populaires sont passées sous le marteau à Drouot. Le comique de situation, c'est de reprocher aux lycéennes leur dépendance aux images tout en exigeant implicitement d'elles et d'eux qu'iels viennent faire de la politique habillées comme dans les albums photos des années 1960. Les lycéennes de 2026 n'ont aucune obligation de fabriquer les images dont nous posséderions déjà la nostalgie.

Elles n'ont pas davantage à produire d'abord les bonnes formes d'une revendication pour mériter d'être entendues. La politique commence aussi lorsqu'une parole que l'on voudrait tenir pour du vacarme parvient à se faire entendre comme parole [17]. Je tiens ici à tenir ensemble deux choses que le commentaire public s'empresse souvent de séparer par volonté de se cultiver une bonne conscience : les casseureuses et la revendication de conditions d'études décentes. Qu'une fenêtre d'un lycée soit brisée ne permet pas de conclure que celles et ceux qui cassent veulent la disparition du service public ; défendre un lycée comme service public n'oblige inversement personne à sanctuariser l'ensemble de ses objets ou la forme institutionnelle qu'il a prise. On peut demander des professeures et attaquer l'ordre scolaire qui organise la sélection. On peut aimer l'étude, et considérer qu'il y a mille choses à réinventer. Je reconnais ici un fatalisme qui m'est familier, chez les millennials comme chez les zillennials, qui ont appris à préparer la prochaine étape tout en voyant se dérober l'horizon qui devait lui donner sens. Un présent fuyant, où l'avenir existe surtout sous la forme de ce qu'il faut anticiper administrativement. La lutte des classes est déjà là : elle traverse la possibilité même de se projeter, parce que l'avenir ne coûte pas la même chose à tout le monde.

Une difficulté reste ouverte : les battles d'aura sont profondément générationnelles, jusque dans leur capacité à demeurer partiellement opaques aux adultes, tandis que la politique suppose qu'un tort puisse déborder celles et ceux qui l'éprouvent directement. Comment une parole située dans la minorisation de la jeunesse devient-elle une parole qui ne vaut pas seulement pour « les jeunes » ? À Rennes, quatre lycéennes manifestaient derrière cette pancarte : « Assez grandes pour se faire gazer mais pas pour manifester ». Ou comment la minorité juridique se mue en contradiction politique.

Guy Debord, encore : « À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil »¹². Devant Joffre, le 2 octobre, on voit très bien qui monte la garde. Le premier grade de la police nationale porte un nom qui ne s'invente pas : gardien de la paix. La paix qu'ils gardent ressemble beaucoup à ce sommeil-là, celui d'un ordre qui voudrait qu'on ne voie pas ses costumes et qu'on prenne ses rôles pour des états de nature. Reste à savoir qui rêve. Pas l'ado en Spider-Man : il sait qu'il est déguisé, il le montre et il en joue. Celui qui dort debout, c'est l'homme casqué persuadé de ne porter aucun costume, et l'éditorialiste persuadé de n'avoir devant lui que des écrans.

Le rêveur qui sait qu'il rêve est déjà en train de se réveiller ; la battle d'aura ressemble à ce moment-là. Et ce qui réveille, dans le parc de Suzano comme devant les grilles de Joffre, c'est peut-être ce point où le bruit devient audible sans tout à fait cesser d'être du bruit, où la parole garde quelque chose du vacarme qui l'a fait émerger. Les gardiens de la paix ont des LBD et des grenades. En face, il y a un T-Rex gonflable et beaucoup de bruit. On n'a jamais réveillé personne en chuchotant.

Coline Rousteau
Photo : Bernard Chevalier
Une première intuition de ce texte est née d'une conversation avec mon ami Simone Buzzi.
Ces premières réflexions feront l'objet d'un approfondissement dans un texte prochain. Merci, aussi, à mon ami Frédéric et à mon amie Zoé pour leur lecture et leurs réflexions aiguisées.


[1] Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, § 30, p. 31.

[2] Écrite en 1843, cette réflexion de Feuerbach vise la société de son temps, celle du 19e siècle, et plus particulièrement la tendance de la conscience religieuse et philosophique moderne à privilégier les représentations et les illusions au détriment de la réalité. Debord, en reprenant cette citation en exergue de La Société du spectacle (1967), l'actualise au sein de la société capitaliste moderne du milieu du 20e siècle.

[3] Ludwig Feuerbach, « Préface » à la deuxième édition de L'Essence du christianisme, cité dans Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., chap. I, « La séparation achevée ».

[4] Ibid., chap. I, § 4.

[5] Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2008, p. 19.

[6] Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., § 1.

[7] Le 2 octobre à 20 h 13, Laurent Nuñez annonce « plus de 5 000 » interpellations depuis le début de la semaine et indique que 85 % des personnes interpellées sont mineures. Le Monde.fr

[8] Sylvain George, « L'ordre contre la jeunesse. Violence d'État et gouvernement de l'interruption », lundimatin, n° 536, octobre 2026.

[9] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995, p. 51-52.

[10] Ibid., p53, Jacques Rancière écrit que « l'activité politique est celle qui déplace un corps du lieu qui lui était assigné ou change la destination de ce lieu ».

[11] Sebastian Deterding, Dan Dixon, Rilla Khaled et Lennart Nacke, « From Game Design Elements to Gamefulness. Defining Gamification », Proceedings of MindTrek, 2011.

[12] Emmanuelle Savignac, « La gamification et le pouvoir productif du jeu en questions », Inflexions, 2025/2, n° 60, p. 97-104.

[13] Guy-Ernest Debord et Gil J Wolman, « Mode d'emploi du détournement », Les Lèvres nues, n° 8, mai 1956.

[14] André Bertrand, Le Retour de la colonne Durutti, Strasbourg, 1966. Voir « Nos buts et nos méthodes dans le scandale de Strasbourg », Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967.

[15] Voir aussi Guy Debord, La Société du spectacle, op. cit., § 208 : « Le détournement est le contraire de la citation. »

[16] Imani Kai Johnson, « Battling in the Bronx : Social Choreography and Outlaw Culture Among Early Hip-Hop Streetdancers in New York City », Dance Research Journal, vol. 50, n° 2, 2018, p. 62-75.

[17] Jacques Rancière, La Mésentente, op. cit., p. 53 : l'activité politique « fait entendre comme discours ce qui n'était entendu que comme bruit ».

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20.10.2026 à 11:58

De la porte de Maricarmen à la Puerta del Sol

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Le mouvement pour le logement en Espagne : entre hypothèse syndicale et débordement

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (5100 mots)

Le 23 septembre dernier à Madrid, Maria del Carmen Abascal, 87 ans, était expulsée de son logement. Le 7 octobre, elle mourait sans avoir pu regagner l'appartement où elle avait vécu pendant près de soixante-dix ans. Son décès a déclenché une vague de manifestations autour du logement dans toute l'Espagne.

Le 23 septembre, l'huissier de justice et la Policía Nacional étaient convoqués pour procéder à l'expulsion de Maricarmen de son logement, dans le quartier madrilène d'El Retiro. C'était la quatrième tentative ; les trois précédentes avaient échoué grâce à la pression et au travail du Sindicato de Inquilinas de Madrid [1], qui avait organisé la défense du logement contre Urbagesa, un groupe d'investissement immobilier spécialisé dans les achats dits « con bicho dentro » [2]. En clair : acheter à bas prix un bien avec son locataire à l'intérieur, destiné à être expulsé sur ordre d'un juge qui fera respecter le sacro-saint droit de propriété privée et l'Empire de la Loi.

À première vue, rien d'extraordinaire : une expulsion de plus parmi celles qui ont constitué le visage le plus visible du cycle ouvert par la crise de 2008. Selon le CGPJ [3], entre 2013 et 2025, 627 421 expulsions ont été exécutées dans l'ensemble de l'État espagnol, avec une part toujours plus importante des impayés de loyer par rapport aux défauts de remboursement des prêts immobiliers, dans un pays où l'accession à la propriété a été une affaire d'État — rappelons la formule du ministre phalangiste José Luis Arrese, qui voulait « un pays de propriétaires, pas de prolétaires » [4] — et presque une norme sociale.

Pourtant, l'expulsion de Maricarmen avait quelque chose de particulier : elle a réussi à canaliser l'exaspération latente d'une partie de la société espagnole face à l'inertie du « gouvernement le plus progressiste de l'histoire » [5] en matière de régulation du marché du logement.

Cette exaspération a des racines structurelles. Les loyers ont atteint des niveaux exorbitants dans les grands centres urbains, sous l'effet, notamment, du tourisme et de la dépendance des générations les plus âgées aux revenus locatifs pour maintenir leur niveau de vie, dans un contexte de bas salaires et de pensions insuffisantes. La loi adoptée en 2023 [6] s'est révélée clairement insuffisante pour freiner cette escalade et les expulsions. L'étau se resserre même autour des jeunes qui aspirent à rejoindre les classes moyennes et occupent un emploi public dans les grandes villes, en entravant leur reproduction sociale, sans parler de la quasi-impossibilité, pour le prolétariat migrant, d'accéder à la propriété.

La veille au soir, en prévision de l'arrivée de la police, convoquée pour le lendemain matin, de nombreuses personnes ont passé la nuit sous tente devant la porte de Maricarmen. Parmi elles, on a vu une bonne partie de la crème de la crème de la gauche espagnole : musiciens d'hier et d'aujourd'hui, humoristes, animateurices de podcasts… La stratégie d'organisation et de communication du Sindicato de Inquilinas a poussé beaucoup de personnes à se sentir appelées à engager leur corps, ce jour-là, pour empêcher l'expulsion. Elle a obtenu davantage encore : déplacer le récit politique et médiatique du cadrage droitier de l'« invasion » marocaine de Ceuta [7] et de la crise migratoire, qui avait dominé l'été, vers la question du logement.

Après une manifestation en soirée qui s'est achevée devant un appartement de luxe au dernier étage, acheté par la Communauté de Madrid pour la modique somme de 6,3 millions d'euros et qui, selon des indices de plus en plus nombreux, serait le domicile de la présidente de la région, des militants du Sindicato de Inquilinas, avec des membres d'autres collectifs de la ville, ont annoncé qu'ils planteraient leurs tentes à la Puerta del Sol. La Communauté de Madrid, c'est-à-dire le gouvernement régional présidé par Isabel Díaz Ayuso, est le bastion du Partido Popular, principal parti d'opposition au gouvernement central de gauche. Le choix du lieu n'était pas non plus anodin : le gouvernement régional siège à la Puerta del Sol, et c'est là qu'est née, en mai 2011, l'acampada du 15M [8].

En un peu moins d'une semaine, l'acampada de Madrid est passée de quelques dizaines de personnes à plus de 1 200 tentes, devenant un véritable espace d'expérimentation politique. Un microcosme singulier s'y est constitué : chaque jour, des assemblées du mouvement pour le logement s'y tiennent et la gestion des problèmes quotidiens du campement s'organise collectivement. C'est, en somme, un espace qui a largement débordé les frontières du ghetto militant et où se pense, ici et maintenant, la question de la Commune. Il s'est également reproduit par contagion dans les principales villes de l'État espagnol, comme Malaga, Alicante, Santander, Barcelone ou Bilbao, pour ne citer que quelques villes avec lesquelles l'auteur de ces lignes entretient des liens. Naturellement, le rapprochement avec le 15M et le mouvement des indignés de 2011 est la première chose qui vient à l'esprit.

Quinze ans après : le retour du mouvement des places ?

Le 15 mai 2011, à l'issue d'un cycle de mobilisations à l'appel de Juventud sin Futuro et de Democracia Real YA [9], un groupe de jeunes a décidé de camper à la Puerta del Sol, probablement inspiré par l'écho des printemps arabes. Cette expérience a pris au dépourvu la majeure partie de l'establishment politique, aussi bien institutionnel que militant, qui a oscillé entre deux lectures : celle de ceux qui, avec davantage d'hostilité, qualifiaient les occupants de « perroflautas » [10], et celle des commentateurs télévisés plus condescendants, qui les présentaient comme de jeunes diplômés maîtrisant des langues étrangères et titulaires de masters, dont l'avenir avait été brisé. En peu de temps, l'acampada de Sol a dépassé toutes les prévisions : elle s'est multipliée dans les villes de tout l'État espagnol et a même suscité ses propres foyers parmi les Espagnols « exilés » à l'étranger.

Quinze ans plus tard, les tentes se dressent à nouveau dans de nombreuses villes espagnoles, mais le contexte a changé. La différence la plus évidente est que cette conjoncture survient dans une situation de relative prospérité économique. Certes, la hausse dramatique des loyers et l'effet de l'inflation sur les salaires réels érodent cette prospérité, mais la situation n'est pas comparable à celle d'alors.
En 2011, l'Espagne subissait les effets en chaîne de l'éclatement de la bulle immobilière, dans une société qui avait fait de la financiarisation du logement, par le crédit et les prêts hypothécaires, sa marque distinctive. L'effondrement de la valeur des biens immobiliers a provoqué un effet de cascade : la première vague d'expulsions pour défaut de remboursement des prêts, l'effondrement du secteur de la construction, qui avait employé jusqu'à 12,3 % des personnes en emploi, et une envolée du chômage, qui a fini par dépasser 25 % de la population active. Le tout dans un contexte européen dominé par la troïka [11], avec le sauvetage et la restructuration du système bancaire et des programmes d'austérité imposés et garantis par Bruxelles et, tout particulièrement, par Berlin.
Aujourd'hui, en revanche, le boom du tourisme, l'augmentation du nombre de postes ouverts aux concours de la fonction publique et les programmes européens, des fonds Next Generation au plan ReArm Europe, ont évité qu'un tel effondrement se reproduise.

Par ailleurs, un élément central pour comprendre la conjoncture espagnole actuelle est l'évolution de l'hypothèse du syndicalisme social au cours de toute cette décennie, en particulier au sein du mouvement pour le logement. Aujourd'hui, on ne peut expliquer l'installation des premières tentes à Sol sans l'intervention d'une machine organisationnelle très rodée, fondée sur les méthodes de l'organizing [12], que le Sindicato de Inquilinas a mise en mouvement ces dernières années. Celle-ci s'est notamment distinguée par un travail très soigné sur les porte-parole et la répartition des rôles, ainsi que par des systèmes de cotisations permettant de soutenir les conflits. S'y ajoutent les dispositifs qui regroupent les locataires d'un même propriétaire, les « bloques en lucha », les « blocs en lutte », qui ont en partie réussi à donner une résonance publique au problème du logement, notamment autour de la figure du locataire : la personne qui, en raison des prix de l'immobilier, se voit contrainte de rester en location, faute de pouvoir accéder à la propriété.

Cette structure est davantage présente dans certaines villes, surtout à Madrid et dans l'aire métropolitaine de Barcelone, mais son organisation confédérale permet l'existence de noyaux ailleurs également. Elle est ainsi capable de donner le tempo, malgré une certaine diversité tactique liée à l'ampleur du conflit urbain dans chaque ville.

On ne peut pas davantage expliquer la présence et la continuité des acampadas, qui ont débordé le Sindicato de Inquilinas dès les premiers jours, sans tenir compte du tissu d'expériences de syndicalisme de quartier qui existe dans tout l'État espagnol. Depuis des années, ce tissu se dévoue corps et âme à la défense du logement : il s'expose lors des expulsions, occupe, accompagne et organise les secteurs les plus durement touchés de la société. À l'échelle locale, ces expériences ont construit leurs propres formes d'articulation, dont les versions les plus abouties sont le COSHAC en Catalogne, le Proceso de Unión de Colectivos de Vivienda à Madrid et l'EHESS en Euskal Herria [13]. Leur contribution est immense : dans de très nombreuses villes, les processus d'auto-organisation ne peuvent s'expliquer sans leur présence et, peut-être, n'existeraient tout simplement pas sans elles. Mais elles ne sont pas encore parvenues à changer d'échelle pour porter le conflit à un niveau supérieur, par l'occupation, l'articulation autonome depuis la base et des structures populaires coordonnées au-delà de leurs territoires respectifs, dans le respect de l'autonomie et des rythmes de chacune.

L'existence de cet humus organisationnel rend peut-être la comparaison avec le 15M peu pertinente, précisément parce que ces organisations ont construit toute leur architecture organisationnelle et discursive en se démarquant des limites de ce modèle et du paradigme des mouvements sociaux. Dans les acampadas actuelles, personne ne sera non plus traité comme un extraterrestre pour s'être présenté avec un drapeau rouge [14], et il est peu probable que le « ni de droite ni de gauche » ou d'autres formules semblables, qui avaient trouvé leur place dans le 15M, y prennent racine. Si, dans un certain sens, le 15M a exprimé le malaise d'une partie de la jeunesse diplômée à qui l'on avait coupé les ailes sur la trajectoire sociale promise, les protagonistes d'aujourd'hui, tout en restant de jeunes issus des classes moyennes, ont probablement moins d'espoirs, ou ont déjà oublié que cette possibilité existe. Leur politisation s'est en effet forgée dans la crise de 2008 et dans la crise de la solution néolibérale qui lui a succédé.

Quoi qu'il en soit, le phénomène des acampadas dépasse la galaxie des collectifs organisés autour du logement. Avec un accompagnement inégal selon les villes, ces organisations sont intervenues dans les espaces des acampadas et ont engagé des processus de coopération qui ont soutenu leur reproduction quotidienne. Mais, souvent, ces espaces ont fini par déborder les organisations, ou se sont heurtés à la défiance envers les jeunes qui y affluaient : des personnes, dans bien des cas, totalement étrangères aux rituels et aux codes qui régissent l'identité militante. Dans les cas les plus féconds, les collectifs ont pu mettre à l'épreuve leurs analyses, leurs propositions et leur capacité de réaction face à un événement qui surgit et bouleverse les rythmes habituels du militantisme. Ils ont éprouvé leur capacité à infléchir une dynamique, à la prolonger et à l'élargir, et ont appris de la rencontre avec des terrains et des subjectivités qu'ils n'avaient jusqu'alors jamais croisés.

Ailleurs, comme à Bilbao, cela n'a tout simplement pas eu lieu, alors même que les personnes qui animent et mobilisent l'acampada ont démontré une incroyable capacité d'auto-organisation. Cette capacité s'est construite chemin faisant et se trouve constamment mise à l'épreuve par les défis quotidiens : faire tenir un tel espace, faire face aux inondations, se protéger des fascistes ou planter un drapeau en plein cœur touristique de la ville. Une capacité qui ne devrait en aucun cas être méprisée ni regardée de haut. Au contraire, si l'on ne trouve pas le moyen d'y remédier, la séparation entre ces deux sphères pourrait devenir une blessure dont nous finirons tous, tôt ou tard, par payer les conséquences.

Selon toute vraisemblance, la grève générale appelée pour le 11 novembre constituera l'une des portes de sortie honorables recherchées par celles et ceux qui ne sauront pas faire durer la puissance destituante qui habite les places. Aujourd'hui encore, je crois, nous ne savons pas clairement ce que signifie une grève qui déborde le domaine du travail au sens strict et touche de plein fouet la reproduction sociale et cet État social néolibéral si particulier. De plus, bien qu'elle soit portée par les syndicats du logement et les confédérations de tradition anarcho-syndicaliste, la CNT et la CGT [15], avec les syndicats souverainistes [16] et d'autres organisations plus petites, cette grève a également reçu le soutien des deux grandes confédérations du pays, CCOO et UGT [17]. Elles l'ont fait après leur absence fantasmagorique — ou peut-être pas tant que cela — pendant huit années marquées par l'inflation et la hausse constante des loyers.

Il faut être lucides : ces deux syndicats fonctionnent selon ce que la tradition syndicale a de pire. Ils constituent un élément fondamental de régulation de la force de travail et un prolongement du ministère du Travail depuis les pactes de la Moncloa de 1977 [18], qui ont construit l'architecture du marché du travail espagnol. Et, très probablement, ils font aujourd'hui le jeu de la manœuvre de Pedro Sánchez : un décret d'urgence et des élections anticipées le 29 novembre, auxquelles une grève générale dix-huit jours plus tôt peut servir de tremplin. Voyez le paradoxe : une grève qui pourrait finir par être une grève en faveur du gouvernement.

La manœuvre du Perro Sánchez

Face à ce nouveau séisme, la tentative de récupération la plus immédiate du gouvernement a été ce que l'on a appelé le « décret Maricarmen », un ensemble de mesures de protection des locataires. Dès le départ, il a fallu le scinder en deux décrets distincts pour négocier avec les bourgeoisies périphériques, catalanes et basques, qui font partie de la « coalition Frankenstein » [19] soutenant Pedro Sánchez, le « Perro », surnom né comme une insulte de la droite et qu'il a lui-même fini par revendiquer [20]. Malgré cela, les deux textes ont échoué au Congrès, qui n'a même pas validé le plus timoré des deux textes [21].

Malgré cette défaite, il est probable que le PSOE et ses partenaires de Sumar [22] se sentent plus à l'aise sur ce terrain de débat que sur celui qu'ils occupaient encore avant-hier. Ce terrain était, d'un côté, le cadrage droitier de l'« invasion » après la crise migratoire de Ceuta, qui a eu des répercussions jusque dans l'Italie de Meloni avec la suspension de la libre circulation dans l'espace Schengen. De l'autre, c'étaient les nombreuses affaires de corruption qui entourent le président, celles-là mêmes qui ont emporté José Luis Ábalos et Santos Cerdán, lesquels se sont succédé au poste de secrétaire à l'organisation du PSOE, le numéro trois du parti.

La manœuvre du Perro, qui s'est révélé être un véritable animal politique et à qui il faut reconnaître la capacité de survivre contre vents et marées, a consisté à convoquer des élections pour le 29 novembre. Le scénario électoral sera limpide : « nous ou l'extrême droite », « vote avec le V de vivienda, pas avec le B de buitre » [23]. Le tout, paradoxalement, après huit années d'inertie et de tiédeur. La pantomime saute aux yeux, car le problème du logement en Espagne ne peut être résolu par la voie institutionnelle : il tient à la structure du marché et au modèle économique.

La question est plutôt de savoir si le mouvement pour le logement, sous toutes ses formes, sera capable de déclencher un nouveau cycle de luttes. Il a déjà démontré, par la force des faits, qu'il pouvait provoquer un séisme institutionnel. Pour l'instant, les acampadas tiennent, les comités de grève commencent à se former et il semble exister un désir, une puissance, de pousser les choses plus loin contre la spéculation et le système rentier. Et ce, quel que soit le scénario des prochains mois : une reconduction du gouvernement du PSOE, qui fera du logement son étendard, ou un gouvernement de droite, dont les mesures régressives en matière de logement sont plus que prévisibles.

Quoi qu'il en soit, l'extension de cet événement a été inattendue. C'est pourquoi, quelle que soit l'issue, nous ne devons pas exclure l'émergence de nouvelles formes de conflit capables de mettre en crise le pacte social.

Pablo Oliveros


[1] Organisation autonome de locataires née sur le modèle du Sindicat de Llogateres de Barcelone (2017) et aujourd'hui membre d'une confédération à l'échelle de l'État espagnol. À ne pas confondre avec les syndicats de locataires italiens comme le SUNIA ou l'Unione Inquilini : elle ne propose ni services ni assistance, mais applique au logement locatif la logique du syndicalisme de base, avec une organisation par immeuble, des conflits collectifs contre les propriétaires et la défense contre les expulsions.

[2] Littéralement « avec la bête à l'intérieur ». Expression du jargon immobilier espagnol désignant les biens vendus avec leur locataire encore à l'intérieur, et donc à prix réduit.

[3] Consejo General del Poder Judicial, l'organe d'autogouvernement de la magistrature espagnole, équivalent du Conseil supérieur de la magistrature. Le chiffre porte sur les « lanzamientos », c'est-à-dire les expulsions effectivement exécutées, et non sur les procédures engagées.

[4] José Luis Arrese, ministre du Logement sous Franco, a prononcé cette phrase en 1957. Elle est restée la devise de la politique franquiste de promotion de l'accession à la propriété.

[5] Formule par laquelle s'est lui-même défini le gouvernement de coalition dirigé par Pedro Sánchez (PSOE), au pouvoir depuis 2020.

[6] Ley 12/2023 por el derecho a la vivienda. Le plafonnement des loyers dans les « zones de marché tendu » dépend de sa mise en œuvre par les communautés autonomes, les régions espagnoles. La Communauté de Madrid, gouvernée par le PP, a refusé de l'appliquer.

[7] Ceuta est une enclave espagnole sur la côte nord-africaine, frontalière du Maroc. Il est ici fait référence à l'entrée de milliers de personnes depuis le Maroc durant l'été 2026, présentée par la droite comme une « invasion ».

[8] Acampada : campement de protestation sur une place. Le 15M, nommé d'après la date du 15 mai 2011, est le mouvement des indignés, né précisément avec le campement de la Puerta del Sol.

[9] Plateformes de jeunes et de citoyens qui ont appelé aux mobilisations du printemps 2011, culminant avec la manifestation du 15 mai.

[10] Littéralement « chien-flûte » : terme péjoratif désignant un jeune alternatif à l'allure négligée, accompagné d'un chien et une flûte à la main. Équivalent approximatif du terme italien « punkabbestia » ou « punk à chien » en français.

[11] Contrairement à la Grèce et au Portugal, l'Espagne n'a pas fait l'objet d'un programme de sauvetage complet, mais d'un sauvetage bancaire en 2012. L'austérité de 2011 est arrivée avec la lettre de la BCE d'août de cette même année, analogue à celle adressée au gouvernement Berlusconi, et avec la réforme éclair de l'article 135 de la Constitution, qui a donné la priorité au remboursement de la dette.

[12] Méthode d'organisation d'origine états-unienne, de Saul Alinsky au syndicalisme des services. Elle repose sur la construction de leaderships à la base, sur des campagnes ciblées et sur une organisation à partir de lieux concrets.

[13] Coordinations de collectifs et de syndicats de quartier pour le logement, respectivement en Catalogne, à Madrid et au Pays basque.

[14] Allusion à l'hostilité répandue sur les places du 15M envers les drapeaux et les symboles de partis.

[15] La CNT et la CGT sont les deux principales confédérations de tradition libertaire en Espagne. La CGT espagnole ne doit pas être confondue avec la confédération française du même nom.

[16] Syndicats liés aux mouvements nationaux basque et galicien, comme ELA et LAB en Euskal Herria ou la CIG en Galice. Au Pays basque, ELA est le premier syndicat.

[17] Comisiones Obreras et Unión General de Trabajadores, les deux grandes confédérations syndicales espagnoles, historiquement proches du PSOE.

[18] Accords économiques et politiques signés en octobre 1977 par les partis de la Transition, qui ont fixé le cadre de la modération salariale et de la concertation sociale.

[19] Expression forgée en 2016 par le socialiste Alfredo Pérez Rubalcaba, puis reprise par la droite pour désigner la majorité hétérogène qui soutient Sánchez. Outre le PSOE et Sumar, elle comprend des partis indépendantistes et nationalistes catalans, basques et galiciens.

[20] Perro signifie « chien ».

[21] En Espagne, les décrets-lois du gouvernement doivent être validés par le Congrès dans un délai de trente jours, selon un mécanisme analogue à la conversion en loi des décrets en Italie.

[22] Coalition située à gauche du PSOE, partenaire minoritaire du gouvernement depuis 2023.

[23] Jeu de mots intraduisible : en espagnol, V et B se prononcent de la même manière. Vivienda signifie « logement, habitation ». Buitre, « vautour », renvoie aux fondos buitre, les fonds vautours.

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20.10.2026 à 11:48

Pourquoi des lycées brûlent-ils ?

dev

Texte intégral (1542 mots)

Incarcéré dans le quartier d'isolement de Fleury-Mérogis, Ritchy Thibault poursuit néanmoins sont travail journalistique pour lundmatin. Il s'interroge ici sur le triste sort que certains lycéens ont réservé à leur établissement.

« La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau déjà se lève, il doit nous trouver fermes, avisés et résolus. »
Franz Fanon, Les damnés de la terre

Où le surgissement lycéen a-t-il débuté ? Sur quelles terres la gestation de cette insurrection a-t-elle eu lieu ? Cette enthousiasmante irruption populaire a d'abord pris forme dans les territoires prolétariens qui sont sous le joug d'une gestion coloniale. Que ce soit dans les pays colonisés comme la Guyane et Mayotte ou bien dans les quartiers où sont ghettoïsées racialement les personnes issues de l'immigration coloniale et postcoloniale, tels Créteil et Saint-Denis.
Pour la jeunesse de manière générale, mais plus encore pour celle de condition subalterne, il nous faut analyser ce qu'incarne et représente le lycée. Sans cette étape préalable, il est impossible d'avoir la moindre compréhension de la mobilisation en cours.

Que représente le lycée et pourquoi l'abattre ?

Le lycée est la dernière étape de domestication avant l'âge adulte. C'est une institution disciplinaire. Un rythme infernal et nocif nous y est imposé. Les journées s'étalent souvent de 6h à 21h, entre le réveil et la fin des devoirs. C'est une véritable torture infligée à des corps et des esprits qui ne sont même pas encore arrivés au terme de leur développement biologique. Une certaine posture du corps est imposée, ainsi que le silence. Il faut lever la main avant de parler. En somme, se soumettre aux codes de bienséance attendus par la société et celui ou celle qui s'en écarte termine puni et sanctionné. Les diverses sonneries vous mettent au pas, en vous imposant un rythme. L'architecture de ces établissements n'est ni plus ni moins que carcérale : grillages, murs, etc. En leur sein les dispositifs sécuritaires sont de plus en plus nombreux : portiques de détection, vidéosurveillance, etc.

C'est aussi donc sur cet espace que l'État-nation intensifie son processus d'assimilation et d'uniformisation des gens pris entre ses griffes en particulier des groupes vivants dans les marges. Notre cerveau est dans leur viseur. Ils tentent d'y ingurgiter une langue, une culture, un récit national, un modèle de « réussite ». Il s'agit d'un réel formatage, d'une machine à fabriquer des clones. C'est pour reprendre la rhétorique clastrienne, la loi de l'Un. L'État tente d'inventer de toutes pièces un peuple en réduisant à néant une myriade d'inscriptions singulières dans le monde. Ce fait ethnocidaire est d'une violence accrue pour les populations traitées avec le logiciel colonial et sur les étrangers de l'intérieur que sont les Roms et les Voyageurs par exemple. Là-bas, dans leurs lieux « d'éducation » — le terme est particulièrement signifiant —, nos langues maternelles, nos manières d'être, nos croyances (au nom de leur laïcité) doivent être laissées à la porte. On nous impose une double attitude, le moi à l'école et celui en dehors. Si bien qu'à la fin il devient difficile de se situer, la personnalité s'en trouve troublée. Une véritable aliénation.

Nous sommes également avec le lycée face à une fabrique, une industrie visant à préparer en série d'individus qui, telles des machines, se limiteraient à produire et consommer. On nous inculque comment bien se vendre sur le marché du travail. Nous sommes dans l'antichambre de la sélection. Nos vies doivent être définies, déterminées, il nous est instamment enjoint de faire des choix, de trancher. Il faut que l'on se prépare à une morne existence, pouvant être résumée par le triptyque suivant : métro, boulot, caveau.

Tout cela rend la jeunesse malade, malheureuse, ça la fait souffrir. Il n'y a qu'à voir l'explosion juste colossale de la consommation d'anxiolytiques dans ma génération. Mais encore à se pencher sur l'accablante et macabre explosion du nombre de suicides dans cette catégorie d'âge. Au sein de cette institution, en particulier pour certains milieux comme nous l'avons évoqué, il règne pour reprendre un vocable fanonien une véritable atmosphère de mort. Nous pouvons donc dire sans trembler que brûler un lycée comme ça a été le cas à Nantes récemment, c'est faire disparaître un lieu d'oppression et de domination. C'est par l'action dire avec fermeté, non à la mort-vivance, à la demi-vie, à la survie. Nous refusons d'être des zombies, nous affirmons notre humanité.

« On est la GenZ »

Avant que des lycées partent en fumée, la rage de celles et ceux qui y sont assignés a pris le temps de germer et de fleurir. Dès la fin du mois d'août, des vidéos appelant au soulèvement et à l'insurrection dans le sillage revendiqué fièrement des gilets jaunes ont inondé TikTok et Instagram, touchant des millions de personnes. Il s'agit de vidéos faites quasi exclusivement par des jeunes noirs et arabes appelant à prendre la rue avec radicalité le 17 octobre, vêtus de gilets fluorescents contre la vie chère à laquelle nous condamnent Macron et son monde. C'est l'appel d'une génération qui n'a connu que la dèche et la misère et dont l'imaginaire politique est imprégné par les puissantes émeutes du 1er décembre 2018 et du 16 mars 2019 sur les Champs-Élysées. C'est une génération subalterne tant sur le plan de la race que de la classe - et qui a bien compris qu'elle a tout à gagner.

Nous sommes une génération résolument prête à accomplir sa mission. Le court récit d'une action survenue ce 15 octobre dans la prison de Fleury Mérogis va me permettre de l'illustrer. Nous avons ce jeudi matin, incapables d'attendre samedi, décidé collectivement de ne pas quitter la cour de promenade du quartier arrivant du bâtiment D5 et de ne pas réintégrer nos cellules avant d'être reçus par la direction pour faire entendre nos revendications concrètes, telles que l'accès à de l'eau chaude et des coussins pour dormir. Nous sommes 10 à avoir pris part au mouvement sur les 15 détenus présents dans la cour. Parmi ceux qui sont restés, nous avions tous entre 18 et 25 ans. Un camarade a d'ailleurs crié : « On est la GenZ ». Tout est dit. La suite de l'histoire c'est que trois d'entre nous avons été placés au quartier disciplinaire - le mitard - et nous allons passer ce lundi en commission de discipline. J'ai pour ma part entamé depuis hier une grève de la faim tant que ne sera pas levé ce châtiment à notre encontre.

Le 1er octobre avant de me faire interpeller à Saint-Denis puis d'être fait prisonnier entre ces murs, j'ai vécu des choses d'une puissance extraordinaire aux côtés d'autres lycéens et étudiants. Ne serait-ce que ces moments où nous avons pourchassé et fait fuir des voitures de la BAC. Ces modalités d'action, ce degré extrêmement élevé de combativité et d'offensivité est hautement signifiant sur le plan politique. Il y a, j'en suis intimement convaincu, dans la GenZ, davantage encore dans les strates de cette dernière appartenant au lumpenprolétariat, inscrit dans nos gènes et notre corporéité, un réflexe vital de réluctance et de confrontation directe avec l'autorité de l'État. C'est une chose glorieuse et prometteuse ! Comme le dit à merveille le slogan : « Qui sème la haggra récolte l'intifada ».

Je ne pourrai malheureusement pas suivre la mobilisation de ce 17 octobre, étant enfermé dans un cachot du quartier disciplinaire. Vous m'en donnerez des nouvelles. Une chose est certaine, il y a déjà un acquis très positif du mouvement en cours : avoir réussi à faire passer au second plan la vaste fumisterie et escroquerie de l'élection présidentielle. Affirmant ainsi que nous ne sommes pas des mougeons (moitié moutons, moitié pigeons) et que nous avons pleine conscience que c'est dans la rue que ça se passe. Maintenant il faut durer, faire monter en intensité la dynamique insurrectionnelle. Ayons notamment pour cap le 17 novembre qui vient et qui marquera les 8 ans des gilets jaunes. Donnons-nous les moyens d'assiéger l'Élysée et les sièges des entreprises du CAC 40.

Combativement !

Ritchy Thibault , le 16 octobre 2026 depuis depuis le quartier disciplinaire de Fleury-Mérogis.

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20.10.2026 à 11:01

Le 17 octobre 2026, depuis le quartier d'isolement de Fleury-Mérogis

dev

Texte intégral (1365 mots)

Le 1er octobre dernier, l'écrivain, voyageur et étudiant Ritchy Thibault a été interpellé en pleine rue pour avoir invité une foule de lycéens à mettre le feu à l'Élysée. Pour ces quelques paroles, il a été incarcéré dans l'attente d'un procès qui se tiendra le 9 décembre. Depuis le quartier d'isolement de la prison de Fleury-Mérogis, il nous a transmis ces quelques impressions quant à cette journée du 17 octobre à laquelle juges et ministres ne voulaient vraiment pas qu'il participe.

Quand ceux qui sont relégués dans les marges assiègent les centres

Dans la nuit du 17 au 18 alors que j'entamais mon quatrième jour de grève de la faim pour protester contre mon placement au quartier disciplinaire (mitard), un médecin a ordonné à l'administration pénitentiaire de m'en extraire au vu de mon état de santé qu'il jugeait préoccupant. J'ai donc partiellement eu gain de cause, car la direction ne m'a pas reconduit en détention « ordinaire », mais dans une aile d'isolement. J'ajoute que je dois passer devant un conseil de discipline (le fameux prétoire [juge et geôlier dans le même temps]) cet après-midi même. Tout ça pour vous dire que j'ai pu accéder à des informations sur la mobilisation de samedi dernier et son prolongement hier – avec, je précise, le philtre déformant de la presse bourgeoise aux ordres. Je vais donc brièvement vous donner mon sentiment sur cette journée dont j'aurais tellement voulu être.

Des cibles identifiées avec brio

Il ne faut pas perdre son temps à défiler et parader loin de tous les espaces de pouvoir. Il faut au contraire aller dans le viseur des institutions stratégiques. Il faut aller là où ça dérange. Il faut qu'ils tremblent. Si après l'attaque d'une cible vous les voyez s'indigner outrancièrement c'est que l'opération est une réussite.
Le 17 octobre j'ai ouï dire qu'un des premiers objectifs fut de prendre d'assaut les locaux du canal de propagande fasciste : CNEWS. C'est excellent ! Les propagandistes de l'ordre établi doivent être mis hors d'état de nuire dans nos manifestations et également dans leurs locaux. Peut-être devrions-nous redoubler d'efforts pour hacker/briser directement leurs sites et antennes de diffusions. Nous devons aussi mener les cyberbatailles. Ensuite j'ai eu des échos en ce qui concerne le saccage de la résidence de la préfète de Bordeaux. Les préfectures sont des cibles cruciales et déterminantes. Elles sont les centres opérationnels de la répression. Par exemple, sans la salle de commandement de la préfecture de police de Paris, les unités de matraqueurs dans la capitale se trouvent aveugles. Des poulaillers ont également fait l'objet d'énergiques prises d'assaut. C'est là aussi salutaire, le symbole est fort. Mais n'en oublions pas pour autant les palais de l'injustice, car c'est là-bas que se trouvent les magistrats qui nous envoient croupir dans des geôles en prison.
Enfin, je n'ai pu que me réjouir en apprenant qu'un groupe a réussi à se rapprocher de l'Élysée. N'oublions pas qu'il y a là-bas au moins une deuxième entrée, à savoir la grille du coq à l'arrière de sa résidence présidentielle.

Le ruissellement en acte

La bourgeoisie a toujours pris goût à afficher triomphalement, derrière des vitrines, ses produits de luxes que les gueux ne pourront jamais se payer. Il est donc absolument jouissif de voir, comme dirait le poète, ces boutiques s'ouvrir aux enfants du soufre. Les richesses ne circulent que quand les pauvres récupèrent d'autorité leur dû. Ce que l'on a vu samedi c'est le ruissellement en acte.
Les chaînes de distributions alimentaires, qui sont également ouvertes lors de ce type de journées offensives, disent aussi quelque chose de très politique. Il y a à la fois un : « on ne quémande ou mendie plus pour manger mais on se sert ! ». Mais également une apologie, une ode en acte à la gratuité – un réquisitoire contre l'argent roi.
Ils peuvent bien garder leur indignation mondaine. La prochaine fois, on organise un grand banquet populaire dans la Samaritaine. Nous sommes une génération qui hérite de glorieuses pratiques comme l'autoréduction. Et nous le disons fermement : tant que la boulangerie ne sera pas sous notre contrôle collectif, nous refuserons les miettes que l'on nous jette et nous réquisitionnerons toute la production, des chocolatines comme on dit chez moi jusqu'aux baguettes.

Les atouts de la mobilité et de la dispersion

Lorsque l'on défile entre République et Nation, même à 200 000, chacun de nos mouvements se retrouve cadenassé par un asphyxiant dispositif policier – qui se trouve sur son terrain de prédilection. A contrario si vous divisez cette masse en 20 groupes de 10 000 personnes, leur dispositif se retrouve tout de suite mis en échec. En réalité, en ce qui concerne Paris, il me semble que le plus pertinent serait de faire plusieurs dizaines de groupes très mobiles de 500 à 1000 personnes qui se dispersent aux quatre coins de Paris. La journée du 17 nous a donné un aperçu du potentiel immense de cette stratégie de la mobilité et de la dispersion.
J'ajoute que s'il y a un écueil à éviter c'est celui de faire converger toutes les forces du pays vers la capitale. Nous avons vu par le passé que cela facilite le travail de coercition des forces de répression en leur permettant de centraliser tous leurs moyens au même endroit. Il faut donc être partout sur le territoire comme samedi et renforcer des bastions combatifs comme Limoges. Même les plus petits bleds ne doivent pas échapper à la mobilisation générale. D'expérience, je dirai même que notre agentivité et nos marges de manœuvre, en matière d'action, sont bien plus importantes dans les campagnes que dans les centres urbains.

Conclusion

Le sursaut du 17 octobre est donc enthousiasmant à maints égards. D'abord, il faut le dire, quel hommage rendu aux martyrs de 1961 abattus et noyés dans la Seine par la police française (dont les pratiques n'ont jamais rien envié à la Gestapo). Cette insurrection vaut mille fois toutes les hypocrites commémorations des « élus » avec leurs vilaines écharpes chaque année. Ensuite, il faut le dire, le tribut fut encore une fois lourd. Nouvelle main arrachée, adolescente de 17 ans éborgnée, etc. Nous le savons, ils sont prêts à faire couler autant de sang que nécessaire pour s'accrocher à leurs privilèges. Cela nous rappelle qu'il faut toujours davantage renforcer nos vaillantes brigades de streets-medics.
Cet éclatant sursaut populaire, à l'initiative duquel furent des jeunes racialisés et parqués par l'État français dans des marges, a tué les sentiments de fatalité et de résignation qui pouvaient miner nos esprits. Nous nous sommes fait la propre démonstration qu'il est possible de les mettre en échec, de leur rendre les coups. Cette journée est donc en particulier sur le plan psychologique une immense réussite.
Il reste beaucoup à faire, rien n'est gagné mais un chemin est ouvert. Il nous appartient maintenant de gagner en intensité sur la durée. Le fait est que de remettre le couvert le dimanche 18 est de bon augure. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » disait Étienne de la Boétie : après en avoir fait le constat, il faut en tirer les justes conclusions. Écrivons la suite ! Gloire aux émeutières et émeutiers !!

Combativement !!!

Ritchy Thibault
Photo : Bernard Chevalier

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20.10.2026 à 10:16

À propos du 17 octobre

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Trois remarques sur l'heure de vérité présente

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (2206 mots)

L'édition de cette semaine a été chamboulée par la belle journée du 17 octobre et les courbatures qui s'en sont suivies. Une avalanche de récits et d'analyses sont en cours d'édition, pour commencer, ces quelques remarques sur l'heure de vérité présente.

L'intox ou le poker menteur

Tout d'abord, le coup de com' gouvernemental : les services de police auraient fait preuve d'impréparation. Le 17 octobre, l'Etat ne s'y attendait pas. Nous aurions surgi comme un orage d'été imprévu, explosant en un instant dans un ciel jusqu'alors si beau, si pur, si lumineux et étoilé - certes brouillé par les mobilisations lycéennes, mais ceci est un détail. Inattendus donc, saccageant sans pitié les mets raffinés dressés sur la table, gâchant le repas, arrachant la jolie nappe fleurie de la paix sociale, emportant tout dans un grondement criminel.

L'Etat, s'il avait vu la météo, aurait pu faire plus, promet-il dès dimanche matin : on aurait mis les assiettes sous cloche. L'Etat, aujourd'hui fait penser à ce type bourré et titubant à la sortie d'une boîte de nuit sur les Champs, sauvé par le gong et ses potes, levant le poing et promettant qu'il était à deux doigts de remporter la bagarre.

Alerte spoiler : c'est faux.

Donc, commençons par le plus facile : griller le bluff. Démasquer l'escroc. Dans sa main aujourd'hui, un 2 de carreau et un 7 de pique, et par conséquent, deux possibilités seulement : se coucher ou tenter de nous arnaquer. La clique à Macron choisit sans surprise la deuxième option.

Pourquoi la thèse de l'impréparation ne tient pas

Avec un budget de 37 milliards d'euros dont 27 milliards dédiés à la Police et la Gendarmerie Nationale, on aurait pu penser les RG suffisamment dotés pour infiltrer nos réseaux, pourtant publics. Tout y était exposé, depuis des semaines. Nos grands-parents étaient dans la rue, à nos côtés, eux qui pourtant n'ont ni Signal, ni Telegram, ni Instagram. Mais l'Etat, lui, ne savait pas. Peut-être devrait-il penser à engager Mamie. Elle est mieux renseignée.

Parenthèse : si c'était vrai ? S'ils n'avaient vraiment rien vu venir ? Alors combien faut-il ne rien comprendre au pays pour ne pas avoir vu l'explosion venir.

Mais ça ne tient pas. Disons les faits. L'Etat savait. Nunez la cuve à pisse savait.

Pour le dire autrement, voici donc ce qu'on tente de nous faire croire.

Si, ce samedi, à Lyon, Limoges, Marseille, Paris, Pau, Rennes, en Guadeloupe, etc. nous avons marché sur la tête des rois, ce n'est pas de notre fait. Non non braves gens, lycéens, étudiants, ouvriers et paysans, grands-mères en colère, gamins affamés, employés insultés, syndicalistes, prolétaires, et j'en passe, ne vous flattez point. Ne gonflez pas vos égos de cette (pourtant) si évidente et resplendissante victoire populaire sur l'autoritarisme et la violence des sociopathes en uniforme à la botte de Nunez. Vous n'avez pas marché sur la tête des rois. Au contraire, le roi, sa cuve à pisse (on ne se lasse pas de l'injure) et toute sa cour se sont laissés piétinés. Mais pourquoi ? Par négligence. Voilà ce qu'on veut nous faire croire. Braves gens, soyez prévenus. Une fois, pas deux.

Telle est l'embrouille, la tentative un peu ridicule et désespérée de poker menteur. Il faut nous faire croire à l'impréparation. Parce que derrière cette martialité de façade, ça tremble, ça panique.

Il faut entendre la chorale médiatique et ses journalistes de préfecture, du Monde à CNews reprendre en un seul et unique chant du cygne l'embrouille gouvernementale et appeler plus ou moins au carnage vengeur.

Voici donc l'Etat et ses préfets, le ministère de l'intérieur et le violeur de la Justice qui se flagellent (ne gâchons pas notre plaisir, c'est sympathique à voir) sans oublier de nous insulter puisque c'est leur unique langage avec celui des armes. Et tous ces bons soldats (à l'exception du chef suprême de ceux-ci bien sûr, car la honte n'a pas de prise sur Macron) proposent leur démission. Ah non ! répond Macron. Ne me laissez pas seul. Car ils ne sont pas loin - presque dans ma couche.

Il faut entendre l'effroi du roi.

Camarades, la victoire se perçoit à l'odeur de merde qui émane du pouvoir. Oui, ils se chient dessus. Dès samedi, repartons au combat.

Le malaise “pillage” ou la constitution d'un peuple révolutionnaire

A propos du piège cuit et recuit de la division des forces révolutionnaires

Âmes sensibles s'abstenir.

Breaking news : la révolution, c'est violent.

Ce qui ne nous empêche pas d'éprouver de la peine face aux images de ces petits commerçants dévalisés, cette fleuriste en larmes, cet opticien effaré assis au milieu des verres brisés, cette buraliste passée à tabac. Nous leur souhaitons un bon rétablissement, et que l'Etat et les assurances si chères payées indemnisent les victimes collatérales. Proposition : Prendre un peu (ou beaucoup) à Bernard Arnault ou à Bolloré, ces bons patriotes qui - prétendent-ils - aiment tant notre pays. Avec tous les cadeaux fiscaux et autres aides dont ils ont bénéficié à nos frais, peut-être peuvent-ils passer à la caisse - pour une fois.

Reprenons : nous sommes peinés de voir ces petits commerces assaillis, ces vies de labeur parties en éclats, d'autant plus lorsque nous passons devant une agence immobilière, bancaire ou d'intérim' restée intacte. Mais l'explosion d'une rage face à l'injustice ne s'embarrasse pas d'un livret de bonne conduite. Nous pouvons condamner les violences et hurler avec la meute, pour la plus grande jouissance de Laurence Ferrari, de Pascal Praud et leurs amis. Mais nous laisserons ce triste réflexe aux juges et aux curés. Par chance, nous ne sommes ni l'un ni l'autre.

Il faut lire Libération pour comprendre la radicalité de la détestation bourgeoise pour le peuple. Ainsi interroge-t-il « Pourquoi s'en sont-ils pris aux fleurs ? » Mais pour les offrir pardi. A un pote, un manifestant ou un.e amant.e. Car oui, les pauvres aussi ont droit à un joli bouquet. Et plus loin, dans ce même papier, la destruction des agences d'intérim est qualifiée d'« incongrue ». Combien faut-il méconnaître la réalité de la violence du système pour oser écrire ces mots ?

L'histoire de l'humanité est ainsi faite. Les régimes décrépissent, pourrissent puis s'effondrent dans le feu des révoltes. Comment faut-il le dire ? C'est un peuple de miséreux qui s'est exprimé samedi. La France crève la dalle. Nous sommes 10 millions de pauvres. La queue devant les CROUS pour un repas à 1 euro s'étend jusqu'à l'horizon. Nous sommes exploités par le patronat. Nous chauffer et nous nourrir coûte un rein. Partir en vacances avec ses gosses est devenu un luxe. 10 ans de macronie et de cadeaux aux oligarques ont fini de ruiner le pays. On nous berce quotidiennement de l'illusion de la richesse à portée de main, tandis que nos impôts financent le saccage de la planète pour le bénéfice des actionnaires des grands groupes.

Oui, nous avons débordé. Vilain Peuple Indocile, Ta colère aveugle a ruiné des petits commerçants. C'est vrai. Et pourtant. S'il faut tout détruire pour tout reconstruire, alors nous le ferons. Car oui, nous reconstruirons tout. L'exploitation a trop duré.

Ce que nous avons vu samedi 17 octobre : des mères de famille se ruer dans les enseignes de grandes distribution en traînant leurs mioches apeurés derrière elles, et des gosses -la jeunesse de ce pays- saisir leur chance dans des centres commerciaux pour une fois désarmés. Les horribles gauchistes n'y sont pour rien : la France a faim, tout simplement.

Ce qui se joue dans les premiers jours de cette potentielle nouvelle Révolution Française, c'est la constitution d'un peuple révolutionnaire. L'alliance stratégique de tous les affamés, par-delà nos distinctions de classe, de race, de genre. L'alliance des beaufs, des barbares et de cette si détestée gauche de rupture. Tenons bon. Ne cédons rien. Notre pouvoir de renversement est notre force. Ne nous effrayons pas de notre propre puissance. Combien de morts pour nous débarrasser de la monarchie ? Rassurez-vous. Nous n'en avons qu'après les fascistes et les macronistes.

Un dernier point. C'est en restant groupés et en apprenant à reconnaître nos ennemis que nous nous constituons non plus en groupuscules, en îlots et en territoires désignés par la presse et le pouvoir, mais au contraire, dans le seul espoir de notre devenir commun : en peuple révolutionnaire. Quant à nos adversaires les plus raffinés, ils sont simples à reconnaître : ce sont ceux qui tentent de nous diviser entre bons et mauvais manifestants. Entre manifestants et casseurs. Entre casseurs d'ultra-gauche et pilleurs de banlieue, etc. La division est sans fin.

Sachons donc reconnaître - même si cela nous dérange - que le pillage est politique. Intensément et terriblement politique. Que, écrabouillé, isolé, recroquevillé au fond de sa misère, le peuple s'est redressé et que sa colère est politique, jusque dans ses formes les plus subversives et inquiétantes. D'ailleurs, les pillards ont le sens de la formule : quel meilleur symbole du combat contre la vie chère qu'un mannequin Zara déshabillé, abandonné au coin d'une rue ?

Voilà comment s'expriment ceux que l'on muselle.

La victoire ou l'effondrement

L'effet de surprise est passé, et notre message aussi : le 17 octobre était une première sommation. Le gouvernement en a pris acte, et a fait le choix de ne pas reculer. De ne rien concéder. Parcoursup, pour ne citer que lui, est toujours là. Les 10 millions de pauvres aussi. Comme réponse, nous avons eu droit à des mots, toujours des mots comme chantait Dalida, vides de sens de la part d'un maître des horloges totalement déboussolé (et bien moins envoûtant que la chanteuse préféré de nos karaokés d'affamés). Et puis des menaces, comme toujours, et des couvre-feux en bataille de la part des criminels qui lui servent de ministres. Nous ne les oublierons pas et les traduirons très bientôt en justice.

S'il nous a semblé juste et important de souligner la fragilité du pouvoir, rappelons pour conclure qu'une bête n'est jamais si dangereuse que lorsqu'elle est blessée. Le pouvoir, la bourgeoisie et le camp de la réaction patientent, tapie dans l'ombre, prêts à dévorer l'espoir né de la révolte. Déjà, ils s'activent, en cherchant à nous diviser, en suppliant l'armée, la justice, la police, le bon Dieu, de nous arracher les mains, les pieds, la tête. De faire taire les pauvres, les gauchistes et la jeunesse.

Pour cette raison, nous n'avons plus le choix. Nous sommes allés trop loin pour faire machine arrière. L'extrême centre et l'extrême droite préméditent en ce moment même leur vengeance : à n'en pas douter, elle s'annonce terrible. A nous de les faire déjouer et de les en empêcher.

Il faut donc finir le boulot et conquérir le pouvoir. La défaite des Gilets Jaunes en 2021 nous a précipité dans un recul inédit de nos conquêtes sociales, au premier rang desquels le droit de manifester - dont cette journée du 17 octobre n'est qu'une conséquence logique. Si la maxime “si je ne gagne pas, j'apprends” s'applique dans le champ sportif, elle est inutile à la pratique contestataire. Une défaite s'accompagne toujours d'un retour de flammes qui ne nous enseigne rien, mais nous projette dans des années de ténèbres policières et de surveillance tous azimuts des moindres signaux contestataires.

Il nous faut agir avec un sens aigu du devoir. Dès 2016, nous promettions de devenir ingouvernables. Nous le sommes devenus. Désormais, il nous faut vaincre. Pour les blessés, les daronnes et nos mamies. Pour les lycéens qui sont le présent et l'avenir de ce pays et comptent (aussi) sur les adultes pour abolir le vieux monde.

Restons mobilisés jusqu'à la victoire.

Vive la Révolution !

Photo : Bernard Chevalier

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