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26.10.2026 à 19:04

Art Basel, la foire du Pillage

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Une fermeture spéculative

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1996 mots)

« L'époque contemporaine est finie (…). Autant en finir aussi avec les dîners de gala » La foire internationale du Grand Palais « Art Basel », supposée rassembler les nouvelles « scènes artistiques émergentes », a, pour la première fois de son histoire, été l'objet d'un véritable happening, d'une véritable émergence, le 24 octobre dernier : un appel à « reprendre le Palais », signé « Pillage de classe ». Il ne s'en est pas fallu davantage pour que les organisateurs spéculent sur l'irruption d'un peu de réel. La galerie fut suffisamment épatée pour fermer pendant trois jours. Spéculera bien qui spéculera le dernier !

Comme tous les ans à Paris, Art Basel – la foire internationale d'art contemporain – devait se dérouler la semaine dernière au Grand Palais dans un bêlement sédatif. Une foire préparée bien en avance pour laquelle il valait mieux ne pas se tromper, vu les prix de location astronomiques des stands à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Depuis quelques jours, professionnels et pique-assiettes étaient dans les starting-blocks pour enchaîner jusqu'au dimanche soir les soirées en plastique dans des clubs en toc, pour courir les événements du off (en concurrence les uns contre les autres), et pour subir les programmes de discussion assommants habituels (« les nouvelles scènes émergentes »). Tout aurait pu continuer tranquillement jusqu'à dimanche. C'était sans compter l'intrusion d'un phénomène très concret au cœur de la machinerie d'Art Basel : celui du mouvement en cours.

Mardi soir, premier coup de semonce. Alors que des ultra-riches s'agglutinaient à la preview, le compte Instagram Documentations.art publiait un appel à « reprendre le Palais le 24 octobre » signé d'un collectif : Pillage de classe. Le 24 octobre, soit le jour de l'acte II du mouvement social et insurrectionnel en cours. Le post, liké par milliers et relayé par la presse bourgeoise fut interprété comme une invitation à piller la foire. Menace symbolique ou réelle, toujours est-il que des appels à se rassembler aux abords du Palais pour déborder l'appareil sécuritaire mis en place pour le protéger commencèrent à se répandre.

Pour enfoncer un peu plus le clou, et prouver aux organisateurs que l'énorme dispositif de sécurité mis en place était incapable d'empêcher les intrusions – et, donc, que la foire ne serait pas protégée le 24 octobre en cas de débordement –, des actions sont organisées le jeudi 22 lors du vernissage publique : distribution de vrais-faux programmes détournant le graphisme d'Art Basel, collage d'affiches dans les toilettes dénonçant « la foire du pillage », déploiement d'une banderole dénonçant la collusion du marché de l'art et de l'armement…

Jeudi, la rumeur est confirmée : Art Basel fermera définitivement ses portes dès le vendredi soir. Plus de temps à perdre. Les transporteurs et les régisseurs sont rappelés en 4e vitesse pour décrocher. Il faut changer les billets de train et d'avion… Malgré le vernissage en cours, l'humeur en berne et le visage morose de certaines galeristes trahissent la fuite de Varennes qui s'organise au même moment en toute discrétion.

Sans surprise, une partie du monde de l'art tente de décrédibiliser cette victoire éclatante d'une mobilisation collective, révélant une fois de plus la posture contre-insurrectionnelle qui échoit à ce secteur. Il était de bon ton chez les professionnels de minimiser l'action, affirmant que les plus grosses transactions ayant eu lieu dès mardi soir, la fermeture anticipée du week-end n'aurait aucun impact sur le marché de l'art. Et qu'a contrario, en contraignant la foire à fermer ce week-end, nous pénalisions le « grand » public qui avait payé ses billets (47 euros !) et les « petites » galeries courageuses qui faisaient « un travail formidable de prospection pour soutenir de nouvelles pratiques ». Nous n'avons que faire des leçons des anti-communistes de l'art, qu'elles soient morales ou stratégiques !

La fermeture du week-end est une victoire qui résulte de la force tactique conférée par la puissance des mobilisations débordantes qui ont souvent lieu le week-end depuis les Gilets Jaunes. Certains semblent avoir des leçons à nous donner. Les mêmes qui nous demandent pourquoi ne pas avoir organisé un rassemblement le mardi soir, sont ceux qui nous accusent aussi d'approximations. Les journalistes du Monde, du Figaro, les professionnelles de l'art, vous vous plaigniez d'un manque de précisions. Et nous vous demandons : Qu'avez-vous à cacher derrière vos œuvres d'art ? Vos cours si bien révisés de défiscalisation ? Votre compromission avec les business les plus sales ? Ou bien nous avions mal compris et vous étiez prêts à piller le Palais dès le mardi ? Appelez-nous la prochaine fois.

Quoi qu'il en soit, l'impact financier de cette mobilisation sur l'ensemble de la foire a été considérable. Il touche en premier lieu les petites et moyennes galeries – plus fragiles, moins résilientes –, et ce n'est pas notre affaire. D'un point de vue systémique, ce sont ces petites galeries qui apportent le vernis progressiste dont l'art a besoin de se parer. Elles ont une fonction structurelle intégrative : ce sont elles qui repèrent les nouveaux artistes, les nouvelles formes, les nouvelles pratiques pour les transformer en marchandises et les intégrer à l'ensemble du système capitaliste. Pour autant, les mégas galeries auraient-elles couru le risque de voir leurs booths pillés ? Ce n'est pas nous qui regretterons que les petites galeries n'ait pas pu vendre ce weekend. Nous ne faisons pas de distinction morale entre bonnes et mauvaises galeries, gros ou petits commerçants au sein d'Art Basel. Chacune d'elle participe d'un système que nous souhaitons abolir, et non réformer !

Programme distribué devant la foire :

Nous nous sommes glissé-es dans la brèche laissées par la mise en concurrence des nombreuses entreprises de sous-traitants à qui reviennent les missions de sécurité, d'accueil, de médiation et nous avons pris une mission de distribution d'un tract au public de la foire. « Art Basel, vous voulez le programme d'Art Basel ? »

Nous serions en droit de questionner l'intérêt stratégique d'attaquer une foire telle qu'Art Basel. Pourquoi perdre son temps en d'aussi vaines occupations alors qu'il suffirait juste de de s'en détourner ? Nos modes de sociabilisation et d'action n'ont pas besoin de ceux du monde de l'art pour s'épanouir. Nous savons en revanche pourquoi il existe, ce rendez-vous mondial qui rassemble inlassablement, année après année, artistes, galeristes, curateurs, public, collectionneurs, agents, commissaires-priseurs, etc.. Et nous connaissons le rôle qu'il a pris au sein du système capitaliste impérialiste. En 2025, la pièce la plus chère s'y est vendue à 23 millions d'euros. Les quelques acheteurs (les fameux 1 %) y font leurs emplettes dans les conditions les plus opaques possibles, et le tout financé grâce à l'enchâssement obscur de puissants fonds d'investissement et holdings états-uniennes (Art Basel by MCH by Lupa Systems).

Pendant ce temps, dans des quartiers et des lycées qui auraient besoin d'argent public, la jeunesse a lancé un puissant mouvement social. Le 17 octobre, ils ont été rejoints par toutes celles et ceux qui dénoncent l'augmentation indécente du coût de la vie et la captation des richesses par quelques-uns. Certaines brisent courageusement les vitrines de Chanel au risque de leur vie et de la répression judiciaire. L'opulence, le style de vie, le luxe, ils prennent tout ce qu'ART BASEL et son monde présentent comme désirable. Et la presse bourgeoise appelle cela du pillage.

Comment s'appelle ce que fait ART BASEL ?

Un véritable pillage organisé ! Les ultra-riches s'y retrouvent pour acheter, vendre et spéculer sur des œuvres devenues des actifs financiers. À ce marché s'ajoutent les dispositifs de mécénat et les fondations privées, qui permettent aux grandes fortunes et aux entreprises de bénéficier d'avantages fiscaux considérables, tout en exerçant une influence sur la production et la consécration artistiques. Autant de recettes auxquelles les États renoncent, voyant de potentielles richesses publiques s'évanouir dans des manœuvres d'optimisation fiscale, grâce à l'entremise de fondations ou autres sociétés-écrans, alors qu'on entend sans cesse répéter que cet argent manque cruellement pour nos besoins élémentaires. La liste des cadeaux faits aux plus privilégiés s'allonge chaque fois qu'on se penche sur elle (retrait de l'ISF, refus de la taxe Zucman, augmentation du seuil de la taxation sur l'héritage...).

Les œuvres couvrent la violence de classe. Elles sont des « valeurs refuges » pour les bourgeois dans des moments où la spéculation est moins efficace ailleurs. Pour ne rien voir, tout doit briller ! D'ailleurs personne ne veut savoir que James Murdoch, via sa holding Lupa Systems, premier actionnaire de l'organisateur d'ART BASEL (MCH), a également un fonds « défense », étroitement lié au complexe militaire américain et dont le directeur a proposé une réforme ouvrant davantage le ministère de la défense des États-Unis aux géants de la tech.

ART BASEL incarne les deux faces d'une même bourgeoisie transnationale qui assure son hégémonie culturelle grâce aux conditions militaires et politiques de son enrichissement – au prix, s'il le faut, d'un génocide en Palestine.

Les foires d'art contemporain veulent se donner bonne conscience, et on aime citer Debord, Butler, Federici, Fanon et le "décolonial". Mais quand les artistes et les étudiantes demandent une sécurité sociale de la culture et un salaire étudiant, le marché de l'art et son monde les traite de casseurs.

L'époque contemporaine est finie : son système capitaliste aussi. Commençons par en finir avec les dîners de gala.

Le Grand Palais et les fantômes coloniaux qui le hantent doivent disparaître en même temps que les projets qu'il accueille. À l'instar des enseignes du grand luxe de la rue Saint-Honorée, saccagées lors de l'insurrection du 17 octobre, nous avons contraint la vitrine somptuaire de l'art contemporain et du capitalisme à baisser précipitamment le rideau ! Et nous recommencerons, autant de fois qu'il le faut.

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26.10.2026 à 18:37

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Du cardio mais des euros

- 26 octobre / ,
Lire + (108 mots)

En attendant l'abolition de la propriété privée et surtout du travail, lundimatin a cruellement besoin d'argent. Notre journal est totalement indépendant et intégralement gratuit, mêmes nos lecteurs et lectrices ne peuvent pas nous acheter. Vous pouvez néanmoins nous soutenir car le cardio ne fait pas tout. Notre campagne de soutien court toujours sur notre plateforme helloasso. Merci !

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26.10.2026 à 18:21

Un saut du tigre dans le passé

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À propos de l'incendie de l'Hôtel de Ville de Limoges

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (704 mots)

« Quelle horrrreueur ! » - propos transi d'un bourgeois des beaux quartiers de Limoges, au soir du 17 octobre 2026, face au panache flamboyant de l'Hôtel de Ville en train de partir en fumée, au terme d'un assaut mémorable de la plèbe insurgée – refrain de la Marseillaise en prime – contre ce monument d'arrogance autant que de vanité, héritage infâme d'une IIIe République ayant piétiné les cadavres de la Commune, foulé le sang des colonies, adoubé le régime de la Collaboration.

De cris d'orfraie en hurlements, de boursouflures outragées en petites vertus effarouchées, de condamnations morales en compulsions de haine, la France a peur : c'est que l'Histoire n'a pas dit son dernier mot, dont cet octobre en flammes figure déjà comme un retour ardent.

Car c'est bien à Limoges que les émeutes du pain de septembre 1791, qui ont aussi lieu dans d'autres villes, préludent au soulèvement local du 27 février 1792, au cours duquel les ouvriers en armes envahissent la salle du conseil municipal. Accusé à raison d'affamer la population, par un détournement calculé du blé destiné aux habitants, Naurissart, le maire de l'époque, prend bientôt la fuite.

C'est à Limoges, dans le contexte consécutif aux journées révolutionnaires de février 1848 (qui mettent fin à la Monarchie de Juillet et portent au pouvoir une bourgeoisie républicaine s'empressant d'écraser les révoltes ouvrières de juin), qu'une Garde populaire, appuyée par une foule d'ouvriers rejoints pour l'occasion par le peuple insoumis des ponts de Vienne (les Ponticauds), marche le 27 avril sur la mairie, défendue par une Garde bourgeoise finalement désarmée par la foule au corps-à-corps. Le matin même, ses canons avaient été renversés au Champ de Juillet. À la faveur du pillage bienvenu de plusieurs armureries de la ville, la Préfecture est également envahie. Préfiguration éphémère d'un véritable pouvoir ouvrier, un Comité provisoire est constitué. Prise de panique, la bourgeoise se fait la malle.

Après celle de Paris, en vigueur depuis le 18 mars 1871, mais aussi celles de Marseille ou de Lyon, c'est encore à Limoges, le 4 avril, que la Commune est proclamée. Commune d'un jour, qui débute par l'insoumission de soldats refusant de rejoindre les troupes versaillaises qui assiègent Paris. Une mutinerie éclate, qu'amplifie et prolonge une révolte ouvrière au cours de laquelle s'enchaînent la prise de l'hôtel de ville, la mort de Billet (colonel qui avait eu l'outrecuidance d'ordonner à la troupe de dégainer le sabre) et l'assaut nocturne sur la Préfecture, dont le locataire s'enfuit, déguisé en… ouvrier !

C'est toujours à Limoges, en avril-mai 1905, que le prolétariat en lutte (bas salaires, mauvaises conditions de travail, arbitraire et sexisme des contremaîtres) déclenche une grève générale insurrectionnelle d'ampleur. Outre de nombreuses barricades et le pillage désormais traditionnel de quelques armureries, une bombe est posée devant la résidence du grand patron local de l'industrie porcelainière d'alors, Théodore Haviland, dont l'automobile est bientôt incendiée tandis que les usines sont prises d'assaut, leurs portes enfoncées, les ateliers saccagés. Le 17 avril, les insurgé.es affrontent avec détermination les charges meurtrières de la cavalerie – au cours desquelles le jeune Camille Vardelle, ouvrier porcelainier de 20 ans, est tué par balles – suite à l'attaque de la prison où sont enfermés plusieurs grévistes que le préfet refuse de libérer.

À l'époque enfoncée à l'aide d'un bélier improvisé, la porte d'entrée ainsi qu'un pan non négligeable du mur d'enceinte de la prison de Limoges se verront à nouveau célébrés comme il se doit sous les coups de boutoir généreux d'une tractopelle, dérobée sur un chantier voisin, dans la nuit de Noël 1974...

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26.10.2026 à 18:21

De ces enfants trouvés que vous avez perdus

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(mélanges 21, les avant-dernières choses, Alexia Roux et Saad Chakali)

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (704 mots)

Un grand soleil rouge s'est levé
tout à coup devant ma face.
Et ce soleil était un enfant.

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26.10.2026 à 17:42

Cinéastes de notre temps

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Épisode 2 : BoumBoum de Laurie Lassale (en streaming)

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (705 mots)

Le 17 octobre, on a vu refleurir des barricades sur les Champs-Elysées et des groupes d'insurgés portant le gilet fluo ont à nouveau envahi le pays. La France a été marqué par ce soulèvement légendaire et le mouvement en cours s'inspire de ces codes et de ces pratiques pour se renforcer. Les Gilets Jaunes, qui ont su faire trembler le pouvoir, hantent les consciences et les imaginaires de la jeunesse qui prend aujourd'hui la rue et la parole. Pour ce deuxième épisode de Cinéastes de notre temps nous passerons BoumBoum de Laurie Lassalle (2022).

Il est parfois difficile d'extraire ce qui mérite d'être vu parmi les milliers de productions cinématographiques dont nous sommes abreuvés. Les films sont jetables comme n'importe quelles autres marchandises. Le cinéma peut être une place forte contre le spectacle seulement si nous sommes en mesure de défendre une culture critique.

« Je voudrais que Cinéastes de notre temps soit une émission de laboratoire pour la création d'un nouveau langage ... Pour moi, cette émission poursuit un ensemble de réflexions sur le matériau filmique et sur la manière dont le sens peut ou non s'en emparer ».
(André S. Labarthe. Cinéma 69, 140, novembre 1969.)

Régulièrement, nous proposerons sur lundimatin des films gratuits et en streaming pendant une semaine, accompagnés d'un entretien avec leurs cinéastes.

« L'idée était de mettre un réalisateur face à un autre réalisateur, qu'il soit mort ou vivant – même si on s'est vite aperçus que la rencontre avec les vivants présentait un plus vif intérêt. » (Entretiens avec André S. Labarthe,Thierry Lounas, 2011)

Notre époque est riche en soulèvements, en bouleversements, en évènements. Elle se caractérise par la mise en images et en sons, en cinéma, de ceux-ci. Nous irons à la rencontre des cinéastes qui ont été fidèles à un événement et qui ont fait du cinéma un lieu de son expression. Nous chercherons des films qui vont vers la rencontre et le dehors. Un cinéma dans lequel la vie se multiplie et qui invente de nouveaux désirs.

A rebours de la tyrannie de l'actualité et de la publicité, mais aussi contre toute nostalgie, nous essayerons de proposer ici une sélection de films « actuels » qui font l'épreuve du temps. C'est à dire que par leur puissance visionnaire, nous parions qu'ils ne s'useront pas.

Episode 2 : BoumBoum de Laurie Lassalle (2022)

Pendant les Gilets Jaunes à Paris, Laurie et Pierrot tombent amoureux. Ils filment ensemble la révolte populaire et les personnes qui, comme eux, y sont engagés. « Nos corps se mêlent à des milliers d'autres qui expriment leur colère dans la rue tous les samedis, des mois durant. » Le film est fait de ce tissu-là : des inconnus fédérés autour d'un désir de l'autre, d'un désir des autres et autour d'un désir de changement, d'une ouverture des possibles. Le tout entremêlé et sous une pluie de grenades. Boum, Boum : comment vivre l'amour libre et comment faire la révolution ? Réinventer l'amour, changer le régime, surmonter les blessures aussi bien psychiques que physiques. Leur histoire va se construire au cœur d'un soulèvement, leur entente en suivre l'intensité et les remous. BoumBoum c'est l'histoire d'un amour et d'une insurrection.

Episode 1 : L'Époque, toujours en ligne

A venir lundi prochain :

Entretien croisé - Matthieu Bareyre & Laurie Lassalle

Pour toutes propositions, écrire à dimanchepm@riseup.net

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26.10.2026 à 17:29

« Cher·es collègues, il va falloir cesser d'être respectables... »

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Quelques réflexions de professeur-es en colère sur le mouvement lycéen en cours

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1702 mots)

En attendant le « reprise des cours », des professeurs du secondaire ont réuni ces quelques réflexions quant à l'ambiguïté à laquelle les accule leur "statut" et au chantage exercé par l'institution qui les retourne de facto contre le mouvement.

« L'agent public doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »
Code général de la fonction publique (article L121-10)

1. Non, ce n'est pas « leur » mouvement : le mouvement des lycéens, en ce qu'il concorde précisément avec nos revendications, est aussi le nôtre. Il faut donc s'en sentir partie intégrante et se demander : que nous faut-il faire pour contribuer à faire triompher notre mouvement ?

2. D'abord, reconnaitre une chose : les lycéennes ont réussi là où les professeures ont échoué. Notre profession, corporatiste et « bonne élève » est si soucieuse d'être constructive et respectable qu'il y a bien longtemps qu'elle n'est plus prise au sérieux. Après des années de mobilisations de personnels de l'éducation, qui se sont révélées pour la plupart perdantes, car elles cherchaient à rester crédibles aux yeux du gouvernement, le mouvement lycéen nous met face à nous-mêmes : allons-nous, cette fois encore, rester respectables ?

3. Rester « respectables », c'est persister à « remplir notre mission » comme si de rien n'était. Ne surtout pas déroger à nos « obligations légales » : la place d'une professeure est dans sa salle de classe, n'est-ce pas ? et puisque certaines élèves veulent faire cours, quelle professeure serais-je si je ne les prenais pas ? C'est se persuader que sa place n'est pas dehors, avec les élèves qui bloquent, mais bien dedans, derrière la vitre, derrière la grille – il ne s'agirait pas de cautionner, par notre présence, des tirs de mortier ou des poubelles brûlées. C'est recommencer à placer des évaluations dès que l'occasion se présente parce qu'il faut bien les évaluer, les élèves…

4. Si nous sommes autant à être tentées par la respectabilité, c'est que, au-delà de la position de supériorité morale qu'elle semble nous conférer, le chantage de l'institution est fort. Cette période révèle en effet avec cruauté ce que cette dernière attend réellement de nous, ce pour quoi nous sommes réellement payées : mettre des notes. Au-delà de nos envies si légitimes de retrouver nos élèves, de faire cours, de leur transmettre nos savoirs, telle est, in fine, notre crainte : ne pas pouvoir les évaluer. Même si nous savons qu'y procéder sans faire cours, sans passer du temps avec elleux, sans les préparer n'a pas de sens, nous persistons à vouloir le faire ; car l'absence de sens nous semble encore moins pire que le sentiment de les abandonner. Prises en tenaille par ces injonctions absurdes et culpabilisantes, dès lors que nous glissons dans un soutien marqué au mouvement, nous voilà réduites par les discours des proviseures, des médias des milliardaires, de certains parents et du gouvernement à la position intenable d'être des traîtres à la mission de l'école. Professeures soutenant les blocus, nous serions des opportunistes ou bien des fainéantes, des gauchistes cherchant à « manipuler les élèves ». Tous les jours où nous déciderons de débrayer, de nous mettre en grève, de soutenir les élèves face à la police, quelque bon serviteur zélé de l'institution sera là pour nous rappeler quelle est notre place, sans se gêner de nous rendre moralement responsables des « débordements ».

5. Reconnaissons-le : l'institution, par le biais de ses directions d'établissement, exploite notre attachement à notre travail pour faire de nous, malgré nous, derrière la police, des agentes de la casse du mouvement.

6. Mais la vérité, c'est que, si nous soulageons temporairement notre conscience professorale en programmant des évaluations ou en donnant du travail aux élèves pour « rattraper le temps perdu », ce même geste ne viendra jamais soulager notre conscience d'avoir vu nos élèves se faire gazer, matraquer, se faire mettre en joue, courser, charger, renverser, mutiler, interpeler, enfermer, insulter, brutaliser par la police de l'État. Il ne viendra pas effacer dans nos mémoires l'image des visages de nos élèves, de 14 ans, 15 ans, 16 ans, en pleurs, en rage, décontenancés, choqués, tout rouges et boursouflés du gaz, les bleus, les doigts, pieds, mains en sang, vides de pancartes confisquées sous l'œil bien affairé d'une direction complice. Il ne viendra pas annuler comme par magie les lignes rouges qui ont été franchies par un gouvernement qui ne reconnaît pas le traitement barbare qu'il réserve à ceux et celles qu'il prétend protéger contre toutes les violences : les enfants. La vérité, c'est que, dans ce moment si crucial, le sens que nous cherchons doit se construire ailleurs qu'en acceptant de courber l'échine face à une institution qui nous maltraite sans distinction.

7. Demandons-nous : est-il vraiment désirable de reprendre les cours quand aucune revendication du mouvement n'a véritablement été entendue ? (inutile ici de dénoncer la mascarade des 3000 professeures remplaçantes) Souhaitons-nous vraiment reprendre nos élèves dans nos classes toujours surchargées, dans des salles gagnées par le froid, avec le même manque de personnels d'encadrement, professoral ou médico-social ? Quand ce gouvernement offre pour réponse au mouvement un énième simulacre de « dialogue social » (après le « grand débat », les cahiers de doléances des Gilets jaunes, la convention citoyenne pour le climat, encore 100 000 réponses à un formulaire qui vont rester au placard ?) auquel il fera mine de longuement méditer pour finir par répondre qu'il ne peut pas débloquer d'argent supplémentaire ? Quand ce même gouvernement, qui n'a plus aucune légitimité ni respectabilité, plonge, par le réflexe fasciste de préservation d'une bourgeoisie en crise, dans un autoritarisme assumé ? Avons-nous oublié qu'avant de voir les élèves réclamer eux-mêmes le minimum de décence pour leur éducation, nous avons passé des années à en faire autant ? Notre colère n'est-elle que de façade ? Au nom de quoi devrions-nous nous montrer respectables aux yeux de l'institution et faire notre travail quand cette dernière et le gouvernement ont à ce point failli ?

8. Envisageons alors ceci : devenir ingouvernables auprès de notre propre institution pour redevenir véritablement respectables aux yeux de nos élèves, celles et ceux pour qui nous enseignons, à qui nous faisons cours chaque jour et à qui nous tentons de transmettre des savoirs susceptibles de les émanciper d'une société qui cherche à éteindre leur voix.

9. Dès lors :
Refusons massivement de prendre nos élèves à la rentrée, en nous mettant en grève reconductible jusqu'au 5 novembre et au-delà ; acceptons mentalement de perdre des journées entières de cours, des semaines s'il le faut.
Accentuons la pression médiatique : faisons venir des médias devant nos établissements mobilisés, en lien avec les parents d'élèves ;
Érigeons-nous contre les discours et manœuvres coercitives ou culpabilisantes des directions, dont le but sera de chercher à tout prix un « retour au calme ».
Car là est le rapport de force.

Construisons et abondons dès maintenant des caisses de grève locales, qui peuvent être alimentées par des syndicats.
Car là est la sécurité du mouvement.

Protégeons et défendons nos élèves face la répression policière, judiciaire et administrative pour leur permettre de continuer à se mobiliser : faisons barrage avec nos corps, notre présence, fournissons-leur des masques, du sérum physiologique, transmettons-leur tous les conseils pour survivre en garde à vue, assurons-leur la présence d'une avocate par l'intermédiaire de legal team ou de collectifs d'avocates mobilisées, faisons le suivi des élèves interpelés, dénonçons les conseils de discipline qui toucheraient les élèves bloqueur-ses, récoltons des témoignages vidéos et écrits de nos élèves pour dénoncer avec les parents les violences policières ayant eu lieu aux abords de nos établissements en noyant le rectorat de rapports et en saisissant le défenseur des droits et le procureur de la République.
Car là est la solidarité.

10. Si l'école est assimilable à une usine, alors un blocus est un piquet de grève. Les élèves, les grévistes, la direction, le patron. Le patron voudra toujours rouvrir son usine au plus vite. Pour cela, il a deux options :
1-fermer l'usine, c'est-à-dire fermer l'école (ce qu'il rechignera toujours à faire) ;
2-mater la grève, c'est-à-dire briser le blocus (en faisant disperser les élèves par la police, quel qu'en soit le coût). Et nous, cheres collègues, que ferons-nous ?

Des professeur-es en colère

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26.10.2026 à 15:09

Quelques notes sur la séquence en cours

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Politiser la plainte. Organiser la colère. Révolutionner la joie Maria Kakogianni

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (3283 mots)

1. Sous le ciel, l'ordre déborde de cruauté. Il est temps de se lever. En nombre.

2. Politiser la plainte. Organiser la colère. Révolutionner la joie.

3. À chaque révolution, il y a eu des pillages. Le problème n'est pas de savoir s'il y a des pillages, mais s'il y a, sinon révolution, au moins le désir, l'envie, la passion, d'une révolution. C'est-à-dire quelque chose de l'ordre d'une dynamique émotive qui dépasse l'émeute évanescente et bascule vers une temporalité révolutionnaire. Le peuple est parfois acculé à une violence dont il ne voulait pas, mais qu'il assume.

4. Entendons par émeute, un soulèvement populaire à parti d'un élan émotionnel partagé : colère, sentiment d'injustice, plainte… Pour l'historienne Sophie Wahnich, les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques [1]. C'est dans ce sens que l'on peut parler de dynamique émotive révolutionnaire. Bien sûr, cette dynamique ne sera pas la même à chaque fois qu'il y a révolution, puisqu'il n'y a pas Une mais des révolutions. Par-delà ou en-deça de la radicalisation ou non des discours, de la dynamique narrative des événements, il y a cet élément émotionnel, irréductible aux discours, mais très lié à la manière dont les gens agissent ou non dans une séquence. Lors de la journée de 24 octobre, plusieurs manifestations ont été interdites partout en France. Sur une pancarte, on pouvait lire : « Je suis en manifestation parce que j'ai peur d'aller en manifestation ».

5. Selon une très vieille grille de lecture des moments d'agitation populaire, les êtres humains en foule perdent leur humanité. Les instincts s'emparent d'eux ils agissent comme des bêtes. - Ah comme c'est déplorable !Comme c'est dommage ! On comprend bien sûr la colère mais... C'est alors le rôle des bergers, des chiens de garde, des éclaireurs de consciences, de ramener tout ce beau monde à la “raison”.

6. Depuis le 19e siècle et l'ère des révolutions, il y a une ambivalence fondamentale dans les comportements des foules agitées. Freud qui ne peut nullement être qualifié de révolutionnaire ou d'agitateur public souligne ce double aspect : dans un rassemblement d'individus en foules, les inhibitions individuelles tombent, il est possible d'avoir une exaltation des pulsions mais il est tout aussi possible de voir se déployer un grands accès de renoncement, de désintéressement, de dévouement à un idéal – Dignité, solidarité, égalité, liberté. Dans ce deuxième cas, on peut parler d'une “moralisation de l'individu par la foule” [2]. Autrement dit, la foule peut rendre les être humains bestiaux ou inversement capables de participer à quelque chose de plus grand que leur petit Moi, Moi, Moi. Rien ne peut fixer en amont ou en aval l'une des deux directions. Rien ne peut trancher définitivement le triomphe de l'une et l'effacement de l'autre.

7. Lors des pillages en temps d'émeute, désinhibés, les individus profitent de l'occasion pour s'en mettre plein les poches. Mais les pillages peuvent être aussi le signe d'un communisme précaire, momentanément réalisé ; désinhibés, les individus se montrent capables de sortir des eaux glacés du calcul égoïste, s'emparant des objets non pas pour leur propre usage mais seulement pour le geste de s'en emparer et/ou de partager. Le 17 octobre, il y a eu des scènes qui attestent tout aussi bien de l'un que de l'autre. La question politique n'est pas statistique : combien de personnes ont pillés pour revendre leur butins, combien pour la simple joie de distribuer gratuitement, quel est leur profil sociologique, leur appartenance religieuse, etc. La question politique est celle des invisibilisations : qu'est-ce qui ne doit pas apparaître ? Qu'est-ce qui a lieu et pourtant est exclu du visible ?

8. On comprend peut-être mieux pourquoi en ce moment, sur les plateaux télé et dans toute discussion respectable, il y a une condition d'entrée : condamner les pillages. On ne peut parler que si on accepte cete condition minimale : la nécessité du maintien de l'ordre et la défense de la propriété privée. Ce qui s'y joue fondamentalement, c'est l'exclusion des certaines personnes et des certaines pratiques de toute forme de “nous”.

9. À entendre les responsables politiques, les journalistes et les experts invités sur les plateaux télé, il existerait trois types de profils : les manifestants légitimes, les casseurs, les pilleurs. Autre nomination aujourd'hui répandue : la gauche, l'ultra-gauche, les barbares. Ou encore : le bon “nous” qui manifeste pacifiquement et porte des revendications ; celles et ceux qui veulent casser les formes des “nous” mais constituent quand même une forme de “nous” ; enfin celles et ceux qui sont totalement exclus, qui se placent à la limite extérieure des assemblages des “nous”. Ce sont les parias de l'universel.

10. Ces trois figures ou trois personaes permettent les représentations du peuple, son théâtre. Ainsi, certaines et certains font pleinement partie du peuple, d'autres en sont à la frontière et d'autres encore en sont totalement exclus. Il en va de même quant à l'expression de la voix du peuple. Du latin infans, étymologiquement les enfants sont ceux qui ne parlent pas, les sans-voix. D'où une tendance récurrente de l'ordre à infantiliser les manifestants.

11. La politique révolutionnaire – et la politique tout court – ont souvent été saisis dans la métaphore du théâtre. Historienne spécialiste de la Révolution française et qui a eu comme geste singulier de s'occuper de la question des émotions, Sophie Wahnich propose une métaphore plus musicale : celle de l'opéra. Au lieu d'analyser en termes de périodes, elle propose l'unité des séquences. “La Révolution française n'est pas faite d'un seul bloc. Elle est faite de séquences qui s'ouvrent et se referment. L'historien tente de les repérer et de les saisir dans leur singularité. Étudier une séquence plutôt qu'une période, c'est affirmer qu'il n'y a pas de lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. La séquence joue une partition qui est bien sûr habitée par ce qui l'a précédé mais dans une articulation entièrement imprévisible, entièrement neuve. La nouveauté peut être fidèle à des gestes, à des idéaux, être forte d'une expérience, elle n'est pas moins neuve. Cette nouveauté réside dans le désir de ne pas répéter justement la même histoire, de ne pas répéter les erreurs passées, des ne pas se laisser prendre aux mêmes pièges [3].”

12. Il n'est absolument pas question ici d'entreprendre un travail d'historien puisque la séquence est en cours et que rien ne permet de trancher pour l'instant son issue ni sa marque symbolique dans le futur : un mouvement social, une série d'émeutes, l'anti-chambre d'une révolution, etc. “Je viens du futur et nous avons gagné” pouvait-on lire sur une pancarte, tenue par un manifestant habillé en astronaute.

13. En s'inspirant de Sophie Wahnich, nous pouvons aborder les événements en cours comme une séquence plutôt qu'un découpage par période. Nous pouvons avancer l'hypothèse que depuis le 17 octobre quelque chose de la précédente séquence de Gilets jaunes se rejoue en France. Non seulement parce que des gilets jaunes sont réapparus dans les manifestations mais plus fondamentalement encore, parce que quelque chose dans la dynamique émotive actuelle rejoue cette partition et tente ne pas répéter la même histoire. “Les cahiers de doléances servent de papier toilette à l'Elysée” [4]. Ces propos récents appartiennent à Benjamin Ball qui a co-construit le site 17octobregiletjaune.net. Six ans séparent les cahiers de doléances issus du mouvement des Gilets Jaunes et du Grand débat national de 2019 et ces propos de Benjamin Ball sur un plateau télé. Les gouvernants restent sourds à ces doléances qu'ils ont eux-mêmes sollicitées, sourds aux résultats des urnes, sourds aux mouvements sociaux d'ampleur, la “voix du peuple” n'est jamais entendue. Après les Gilets jaunes, après le mouvement contre la reforme des retraites, après la dissolution de l'Assemblée nationale, après la succession de gouvernements sans légitimité, le peuple se retrouve acculé, en ce mois d'octobre 2026, à une violence dont il ne voulait pas mais qu'il est dispsosé à asumer. Comme Sophie Wahnich le préconise, il ne s'agit pas de chercher un lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. Il s'agit d'essayer d'aborder le plus finement possible une dynamique émotive qui se radicalise. Les rappels à l'ordre et le gouvernement par la peur qui fonctionnent habituellement ne semblent plus opérants, malgré les mutilations, les milliers de garde à vue, les interdictions de manifester, les gens semblent continuer de vouloir s'organiser. Au lieu de rentrer les moutons dans la bergerie et les sauvages à l'abattoir, les gestes d'auto-organisation se démultiplient.

14. En septembre, dès le début du mouvement lycéen, le gouvernement préfère envoyer la police, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes, multiplier les interpellations et les gardes à vue, faire peur. L'émotion populaire monte. Après qu'un lycéen de 15 ans ait eu la main arrachée par une grenade assourdissante, leur usage est annoncée suspendu. En plus de la violence de la repression, le narratif des plateaux télé prétend que les jeunes seraient manipulés par La France Insoumise. Le gouvernement refuse de donner le moindre signe d'écoute, la suggestion d'un meneur manipulateur creuse d'avantage le sentiment populaire d'un mépris des gouvernants. Le mercredi 14 octobre, le syndicat de police Alliance dépose plainte contre l'Etat, en dénonçant des injonctions contradictoires et des consignes insuffisamment claires qui exposent les policiers à des risques sur le terrain. A la veille de la manifestation du 17 octobre, le ministre de l'Intérieur se veut rassurant auprès des policiers : il a suspendu uniquement un seul type de grenades et uniquement pour le mouvement lycéen. Demain, rassure-t-il, s'il devait y avoir des violences urbaines extrêmement graves, ce type d'armement pourra bien évidemment être utilisé. Le lendemain, les forces de l'ordre sont débordés dans plusieurs villes en France. [5]

15. La fin de l'époque des révolutions est le début d'un nouvel air révolutionnaire ?

16. Depuis le début du mouvement lycéen, sur TikTok et dans les différents cortèges, les appels à mettre fin à l'époque contemporaine se multiplient. Est-ce une prophétie, un mot d'ordre ? Par quel bout prendre cet énoncé : “Quitter l'époque contemporaine” ? Est-ce la voix du peuple ? Un air du temps ? Quel rapport avec ce qui se passe ailleurs qu'en France ? Et puis de quelle “époque” s'agit-il ? Dans quel type de temporalité s'inscrit-elle ? Celle des cycles à la répétition parfaite et uniforme, celle de la temporalité linéaire, du temps mécanique des horloges, celle des corps célestes qui tournent en ellipse et des comètes qui s'entrechoquent ?

17. Samuel Hayat note que le fait de vouloir “faire un geste qui fait événement” ou “qui fait époque” est lui-même pris dans une conception de l'histoire qui est complétement liée à l'époque contemporaine [6]. En annonçant “quitter l'époque” le mouvement ré-ouvre le geste révolutionnaire constitutif de la modernité : la capacité à articuler un “nous, le peuple” à partir d'une position instituante, contre un ordre ancien. Samuel Hayat semble faire l'hypothèse que ce qui est en train de se passer est autre chose qu'un nouveau soulèvement antipolitique, caractéristique des années 2010, que les refus de toute institutionnalisation ont si souvent conduit à l'échec. Il est vrai que la théorie de “la puissance déstituante” de Giorgio Agamben a été à la mode pendant les mouvement des places des années 2011-2016. Mais difficile de croire que les milliers de manifestants et manifestantes dans tous ces pays ont suivi ou appliqué une théorie. Ce qui se propage et fait écho c'est un “air du temps”. Plutôt que d'opposer ces deux périodes, les soulèvements antipolitiques ou déstituants des années 2010 et les soulèvements actuels de la GenZ, il me semble que l'approche par séquences peut être utile. Malgré les immenses mobilisations populaires de ces dernières années, le désert se creuse, les va-t-en guerre continuent de se réarmer, les températures montent et et la fraîcheur devient un privilège. La séquence actuelle rejoue une partition, elle est habitée par ce qui l'a précédé mais dans une articulation imprévisible qui tente de ne pas répéter l'histoire.

18. La Terre est émue. L'époque du Progrès doit finir. L'époque de l'Homme qui exclu le reste du vivant en dehors de la scène de l'Histoire doit finir aussi. Dans un sens radical, oui il faut quitter l'époque. C'est à dire traverser le fantasme d'un surgissement tout nouveau qui coupe l'histoire en deux avec un avant et un après pour les êtres humains qui sont acceptés dans la catégorie des êtres parlants.

19. En revanche, l'époque des puissances collectives, des intelligences et sensibilités collectives, des “nous” capables de faire de l'histoire doit être révolutionnée. C'est à dire revisitée, rejouée, retournée, au sens fort que les enfants donnent au “jeu”. Une expérimentation de la joie. Ce par quoi la joie expérimente des matières, des formes et des souffles. Malgré la peur, l'échec, les bobos.

20. En ce XXIe siècle, la prise du pouvoir d'État comme modèle révolutionnaire et dynamique narrative semble quand même ébranlé. Son exacte opposé, la désertion comme idéal et le refus de toute institutionnalisation, aussi. Le temps est aux com-positions, aux mélanges impurs et aux contaminations mutuelles. Au Sri Lanka, au Bengladesh, au Népal, à Madagascar, les récents mouvements ont renversé des gouvernements. Qu'en est-il des lendemains ? En Serbie, né du drame de l'effondrement d'une structure de la gare de Novi Sad, en 2024, le mouvement de contestation étudiant continue deux ans plus tard à bousculer l'échiquier politique, en ce dimanche 25 octobre, au moment où ces lignes sont écrites, des élections législatives anticipées sont organisées avec une liste issue du mouvement étudiant, le scrutin a pris la forme d'un referendum anti-Vucic, dirigeant nationaliste à la tête du pays depuis 2014. Un retour en arrière, un saut en avant ? Nous ne savons pas encore la forme que prendront les révolutions nouvelles du XXIe siècle, les étapes d'échecs et d'ajustements par lesquelles elles vont passer. Une chose est sûre. Il nous faut des révolutions.

21. Si “nous le peuple” ne peut être un sujet absolument souverain ni un sujet de progrès. Si la voix du peuple est toujours en partie à la lisière du bruit des sans-voix. Rien n'oblige de répéter la même histoire, les mêmes erreurs. Soyons inventifs et inventives au moins vis-à-vis de nos erreurs.

22. Nos joies ne parlent pas toujours, c'est vrai. La peur de l'échec est plus bavarde, la propagande de la réussite aussi. Si les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques, d'une certaine manière, nous ne sommes que les enfants de nos joies et de ce qu'elles sont capables d'expérimenter. En révolutionnant le jeu et ses règles.

Free Richy

Maria Kakogianni


[1] Sophie Wahnich, La longue patience du peuple : 1792. Naissance de la République, 2008, Payot & Rivages.

[2] Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, cité par Sophie Wahnich, La longue patience du peuple, p.32.

[3] Sophie Wahnich, op.cit., p. 14, je souligne.

[5] Un élément qui ne peut que nous inquiéter, après le débordement du 17 octobre, dès le 24 octobre des groupes fascistes, nationalistes sont apparus dans les rues, ont provoqué les manifestants, parfois sous le regard des policiers.

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26.10.2026 à 12:27

« Un feu de poubelle c'est important »

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Dans un lycée de Seine-Saint-Denis, une rentrée peu ordinaire

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (953 mots)

Que se passe-t-il dans la tête et dans les corps des enseignants lorsque leurs élèves se font harceler par la police, brutaliser par la répression ? Il s'éprouve quelque chose comme de la fébrilité mais aussi du courage et de la solidarité. C'est ce que raconte, ici, une professeure de Seine-Saint-Denis.

Un feu de poubelle, c'est important. C'est un feu de paille qui appartient à un•e adolescent•e. Un•e adolescent•e s'étant levé•e ce matin et n'ayant rien qui ne lui appartienne d'autre que son corps et sa famille. Alors, ce matin, c'est un feu de poubelle qui lui appartient.

Je ne me nourris plus que de café et de beurre de cacahuètes. Je fixe le mur pendant des heures, je zone sur WhatsApp, j'épluche des brochures. Je dors beaucoup. Je regarde des vidéos. Nos élèves interpellés et frappés. Je lis les rapports de visite des avocats au dépôt de Bobigny, j'attends que X et Y sortent du tribunal. Je lis les messages nous informant qu'un tel a été perquisitionné ce matin, chez sa mère, et emmené au réveil au commissariat. Je lis, chaque matin, le bouleversement des vies.
Je ne les connais pas. Je suis prof depuis trois semaines. Je n'ai pas eu le temps. Pas eu le temps avant le blocus, avant la charge, avant un lundi matin de septembre, gris et doux.

Lundi matin, au loin, la fumée des poubelles qui brûlent. Le brouhaha de la rumeur collective. Je me glisse dans la foule, me noie dans la cohorte joyeuse des élèves, auprès de mes collègues. On discute, pour une fois, on a le temps, on ne s'essouffle pas dans nos quotidiens étouffés. On se rencontre, on rigole, on veut autre chose.
Mais on a pas le temps, si peu de temps avant la charge, soudain, nos corps sous les matraques, mon corps contre les boucliers, on prend tarif, ils appuient sur nos corps, coups de boucliers, ils poussent, ils nous écrasent. J'étouffe. J'ai peur. Je suis sidérée. Un élève plaqué au sol, menotté dans le dos, trois hommes armés autour de lui, un homme des forces de l'ordre me demande de reculer, un homme que je n'ai jamais vu me pousse sur la poitrine, je repousse son bras, lui dit de ne pas me toucher, il continue de s'approcher de moi et de me pousser, je répète, je lève les mains, je répète de ne pas me toucher et de ne pas toucher l'élève.

Résigné au sol, extrêmement calme, la joue gauche contre le bitume. Il est emmené dans une voiture vers le commissariat en face du lycée.
Je partage des informations de protections judiciaires, de soutien psychologique. Je fais des cauchemars. Je ne vais plus en manif. Je sursaute aux claquements de portes, je vérifie les insignes sur les polos avant de parler. Je vais chez les médecins, je récupère les certificats, je vois bien les mots, j'ai les symptômes. Anxiété, tristesse, pleurs, difficulté de concentration. Irritabilité. Oui, je suis irritable. Ou est-ce vous qui vous sentez irrité ? En tout cas, irritée, moi je le suis, c'est le moins qu'on puisse dire. Peut-être scalpée, abrasée, raclée, serait plus approprié. Voyez bien ma fleur de peau déchirée.
Je ne vois pas les élèves, je ne sais pas où iels sont. Je m'inquiète. Je ne les connais pas.

Je pense seule, en silence, clouée au lit, incapable de sortir, que c'est trop inspirant cette façon que tu as de rigoler parce que t'as plus de lacets en sortant de garde à vue, alors que tes yeux sont terrassés, que j'hallucine de vos sourires et de vos intelligences, que ça me donne des frissons de vous voir surpris que des adultes vous soutiennent et vous protègent, putain, pardon, c'est monstrueux que vous soyez seul•es, vos parents vous aiment, on vous aime. Mais alors, après toi, quand on t'a menotté par terre avec un genou et 80kg de muscles appuyés sur tes cervicales à quatorze, quinze, seize ans, que t'as passé la nuit au comico et pas dans ton lit, qu'au petit-déj c'est pas ta mère ou ton père dans la cuisine, c'est des keufs qui veulent te voir disparaître, comment tu tombes amoureux, comment tu rêves, comment tu fais pour tes vacances, tu vas chercher par miracle de quoi organiser le mariage de tes rêves, super tôt dans ta vie parce qu'il faut se dépêcher d'être heureux, parce que l'éclaircie est courte, que tu n'as pas de vacances, pas de répit, pas de repos, tu me l'as dis, sur le blocus lundi, t'as l'habitude, c'est tous les jours, tu ne peux pas te déplacer sans faire gaffe à ta peau.

Je fixe le mur. Je fixe le silence. Je zone sur Whatsapp. Je fais un café. Dans dix jours, j'y retourne. Il faut des idées. Je veux te dire que tu vaux quelque chose et que tu as de l'avenir.

Une professeure de Seine-Saint-Denis

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26.10.2026 à 12:11

Le vrai du faux sur le mouvement de 2026

dev

Parce que le combat contre la désinformation est essentiel

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (2515 mots)

Rien de pire, pour une société démocratique, que la diffusion de fausses informations qui manipulent les esprits et trompent les citoyens. Afin de « débunker » quelques erreurs et autres fake news s'étant malheureusement glissées dans les compte-rendus médiatiques du soulèvement en cours, le service « Le vrai du faux » s'est attelé à rétablir quelques vérités. Les faits, seulement les faits !

1) Emmanuel Macron a-t-il condamné « fermement » les « violences commises par les forces de sécurité » et appelé les autorités à faire preuve de « retenue », à « s'abstenir de toute violence et à respecter les droits fondamentaux des citoyens » ?
Ça peut paraît étonnant mais c'est complètement vrai . La précision à ajouter est qu'il s'agissait du soulèvement iranien de 2024. Pour les macronistes et les commentateurs, la révolte n'est possible que dans les pays du sud arriérés. Ici, il faut sourire et être bien content de ne pas vivre là-bas. Tout ce qui peut ressembler à une révolte populaire sur notre sol n'est que désordres orchestrés par LFI & l'ultragauche, et en définitive des scènes de violences qui devraient faire honte à toutes les mamans.
2) Existe-t-il quelque chose comme une « ultra-violence » des « casseurs » comme le répètent à l'envie beaucoup de médias ?
Globalement non, les manifestants, aussi en colères soient-ils, restent très mesurés. Il n'y a pas si longtemps (un petit siècle et demi), le premier réflexe des insurgés quand éclatait une révolte était de piller les armureries, de monter des barricades et de les défendre les armes à la main face à la troupe. Les manifestants d'aujourd'hui disposent au mieux de pierres, d'artifices et de petites protections un peu dérisoires face aux armures, boucliers, matraques et autres grenades en tout genre des forces du régime.
3) Des internautes ont plusieurs fois pointé le fait que les médias seraient aux ordres du pouvoir en place, est-ce vrai ?
C'est globalement vrai à une nuance près. Les journalistes de la Pravda en Union soviétique savaient qu'ils étaient des propagandistes du régime et qu'ils devaient présenter les faits et « l'actualité » de manière à coller à l'idéologie du régime. La plupart des journalistes actuels en France ne se conçoivent pas comme des propagandistes, bien que tout dans leur manière de travailler et dans leurs articles en fasse souvent, objectivement, de vulgaires propagandistes (inviter constamment des hommes politiques à déballer leur propagande, travailler majoritairement à partir des dépêches de l'AFP et des autorités, refuser d'imaginer qu'une vie sans gouvernement est possible, être majoritairement partisan du statu quo, se penser comme membres d'un des pays les plus avancés de la civilisation, etc.). C'est surtout lors de situations de crise et de révolte que leur servilité saute aux yeux. Aux lycéens, ils diront : « est-ce-que-vous-condamnez-la-violence ? », « est-ce-vous-condamnez-la-récupération-de-Jean-Luc-et-ses-sbires-dont-vous-êtes-victimes ? », « est-ce-que-vous-avez-conscience-que-les-caisses-sont-vides ? Mais-non-bien-sûr-vous-êtes-trop-jeunes », etc. Derniers titres vus qui donne un aperçu de leurs désirs : « Casseurs, comment les identifier ? », « Blocages défilés, la mobilisation s'essoufle-t-elle ? »). En cela, ils sont plus dangereux que la Pravda précisément parce qu'ils se pensent comme « libres » et « indépendants », alors que celle-ci ne se faisait pas d'illusion sur le type de pouvoir qu'elle était servait. En cela aussi ils n'ont pas de colonne vertébrale.


4) Le mouvement en cours a-t-il été « dénaturé » ? Est-il devenu le théâtre de « scènes de pillage » et d'« émeutes urbaines » comme le répètent en boucle la quasi-totalité des médias ?
C'est assez faux et ce type d'arguments fait parti des éléments de langage (gouvernementaux et donc médiatiques) de la « gestion de crise » actuelle. Le fait de voir dans tout ce qui se passe, depuis le début du mouvement lycéen, une suite scandaleuse de violences contre l'école, les profs, les gentils policiers, puis maintenant la République tout entière, les élus et les citoyens tient

1) de la propagande du régime en place pour se défendre. Tel un magicien, il essaie d'opérer sur les perceptions pour empêcher le plus grand nombre de se rallier aux insurgé-e-s. Il gagne chaque fois qu'on se sent plus meurtri et indigné par des images de vitrines éventrées ou de gremlins repartant les bras chargés de cadeaux, que par la mutilation d'un lycéen, l'éborgnement d'une autre, la mort d'un manifestant à Paris dont le gouvernement fait tout pour retarder la nouvelle.

Toutes les sources contactées nous le confirment, le principal terrain d'opération du gouvernement n'est pas de répondre ou de négocier avec les syndicats (lycéens ou autres) mais d'opérer sur les perceptions. Par exemple, le gouvernement via le système médiatique va dire : « cette semaine 761 policiers ont été blessés depuis le début de la contestation lycéenne ». Le lecteur pas malin va alors se dire « putain, c'est fou, c'est énorme comme chiffre, c'est vraiment des sauvages en face. En tout cas pas des personnes normales (comme moi et mes proches) ». Et face à des sauvages, l'Histoire a bien montré que tout est justifié. Y compris des tirs tendus de lacrymo, des mâchoires brisées, des mains arrachées, des tabassages, des éborgnements, des tirs de LBD dans la tête, etc. Et qui a fait ses propres recherches va se rendre compte assez vite de l'énormité du mensonge : ces chiffres seraient compatibles à la limite avec une insurrection menée par des joueurs de rugby (et encore). En réalité, les policiers ont très peu de blessés, l'essentiel venant de leur propre gaz, de leurs propres chutes, des coups qu'ils mettent [1], des grenades qu'ils se lancent sur eux-mêmes, etc.

Comme dirait Francis Huster : « C'est-à-dire qu'il y a 42 millions de policiers blessés, 70 % sont des chrétiens, et Macron reste à l'Élysee ? Au lieu d'aller à Limoges et de dire : “Tuez-moi ! Je représente le Christ ! Je représente le Christ ! »

2) Mais ce genre d'argument vient aussi simplement du fait de vivre, depuis des décennies, dans une bulle sécuritaire où forcément tout imprévu est vu depuis cet angle. Des mortiers explosent devant un lycée ? Activation du protocole intrusion et confinement des élèves dans des classes comme si un intrus armé avait pénétré le lycée pour une tuerie. Une AG va être organisée dans une faculté ? Intervention « musclée » de la police et/ou fermeture administrative préventive parce que la « sécurité » n'est plus garantie [2]. On a l'impression de vivre dans le cerveau d'un grand paranoïaque... De fait, la droitisation du débat et des politiques fait qu'on vit déjà plus ou moins sous gouvernement RN depuis un certain temps.

5) Les lycéens aiment-ils le travail ? (« Vous croyez que ça fait plaisir aux jeunes de devoir se mobiliser, de devoir se lever tous les matins pour aller bloquer et perdre des heures de cours pour simplement faire valoir leur droit ? », un gauchiste quelconque).
La grève, ouvrière comme lycéenne, n'est pas un travail mais d'abord une joie, joie d'arrêter la machine scolaire, ivresse de ne pas être derrière son bureau 8h/jour, prise de conscience accélérée qu'à plusieurs on peut bousculer la routine. Avec un peu d'organisation, quelques messages sur snapchat, quelques décisions et quelques poubelles, on peut arrêter facilement la machine scolaire. La grève et le blocage permettent de goûter à un petit bout de liberté. Dans un système aussi taré que le nôtre où ce sont des algorithmes qui déterminent les parcours et les possibilités futures, ce n'est pas rien d'arriver à mettre un grain de sable dans l'engrenage.
6) Est-ce que manifester permet d'être entendu ? (« Promettant que les revendications lycéennes 'seront entendues', le ministre de l'Éducation nationale, Edouard Geffray, a annoncé le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants 'dans les heures et les jours qui viennent'. »)
C'est plus compliqué que ça. La première réaction du gouvernement n'est jamais d'écouter les manifestants, encore moins les lycéens, mais de les terroriser. Grenades offensives, tirs de LBD, voitures qui foncent dans les cortèges, arrestations, mutilations, tabassages, etc. le première réponse est toujours de type un peu mafieuse : « je vais vous donner un bon conseil : rentrez chez vous ou ça risque de mal se passer ». En trois semaines, le nombre de lycéens puis de manifestants arrêtés (plus de 8 000) a dépassé le nombre d'arrestations pendant les gilets jaunes (soit le dernier mouvement presque insurrectionnel que la France ait connu). C'est à peu près du niveau de ce que déclencherait le système répressif chinois ou russe devant un mouvement de contestation.

À l'inverse, le fait de ne pas avoir à subir cette répression quand on manifeste est le signe qu'on n'est pas pris au sérieux du coté des autorités, que votre mobilisation les fait sourire (« ah encore eux, ils sont mignons »). C'est presque un manque de respect.

7) Est-ce que Laurent Nunez a raison de dire que « Manifester est un droit. Semer le désordre avec violences n'en est pas un » ?
Sous les apparences du bon sens, et après des recherches approfondies, il apparaît que c'est faux. Contrairement à une idée reçue, manifester n'est absolument pas un droit constitutionnel, tout au plus une tolérance du pouvoir vis-à-vis de ses sujets : vous ne sortez pas les pics et les fourches, vos organisations encadrent la marche, vous allez de là à là et si tous se passe bien, on ne vous tirera pas dessus. Tope là ?

Les réactions (assez surjouées) des citoyens indignés devant les scènes de « chaos » et de « dévastation » ne doivent pas faire oublier que ça a dû être la même chose en 1789 quand c'est parti en couilles à la Bastille et sur le champ de Mars. Y'avait toujours quelques bourgeois à la masse et apeurés pour se lamenter : « mais putain, qu'est-ce que vous faites, c'est n'importe quoi ! Vous pourriez demander audience au Roi si vous avez des doléances. Il y a des cahiers pour ça ! »

8) Est-ce vrai de dire que « les manifestations (dans le calme) sont évidemment légitimes et les revendications tout autant ? »
Attention, ce genre de phrases gouvernementales relève de l'escroquerie. C'est la thèse du « double mouvement », que malheureusement parfois certains manifestant-e-s (ne comprenant pas l'opération), et certains syndicats (comprenant complètement l'opération), reprennent à leur compte.

Il n'y a pas les gentils manifestants d'un coté avec des revendications et, de l'autre, les hordes barbares venues faire n'importe quoi. Tous et toutes participons d'un même mouvement, dès lors que nous descendons dans la rue, convergeons en direction des lieux de pouvoir, affrontons les playmobils mis sur notre chemin. Condamner les pillages, c'est faire le jeu de la division, donc de l'ennemi. Les moyens d'actions sont pluriels. La seule objection à faire aux pillages est qu'ils peuvent nous détourner de l'objectif prioritaire : à savoir mettre à bas la macronie, le système politique et économique dans son ensemble, pour le dire vite. Manger des aliments qui contiennent des merdes, respirer de l'air merdique, être gouverner par des gens qui humainement et politiquement sont des merdes, être payer comme une merde, ça commence à faire beaucoup. Les fenêtres révolutionnaires qui s'ouvrent sont généralement courtes. Il faut bien savoir que les gens en face de nous (classe politique, haut fonctionnaires, décideurs, grands patrons) sont des fanatisés, des intégristes. Ça ne sert à rien de discuter avec eux. Ils ont leur doctrine (« ruissellement », maintien de l'ordre à tout prix, soutien à Israël jusqu'au bout, fuite en avant sécuritaire, etc.) et rien ne le fera dévier. Vouloir faire « pression » sur eux pour qu'ils prennent de moins mauvaises décisions est absurde. À ce petit-jeu là, on sera toujours perdant. L'important, dans le moment, est donc de pousser vers la chute du banquier-président et de l'ensemble de cet affreux régime en place.

La France est-elle un pays à tendance schizophrénique ?
Interrogée par « Le vrai du faux », Muriel Salmona, psychothérapeutre, s'est montrée catégorique : « Assurément. Un pays qui se pignole sur Jean Valjean qui vole du pain, la Révolution, la prise de la Bastille et mai 68 mais qui, dès que des gamins pètent une bijouterie et un Micromania ou qu'une mairie se fait incendier, hurle de partout 'C'est n'importe quoi ! C'est pas ma France !' doit aller consulter en vitesse. »

Pour le reste, « tout est prêt, les pires conditions matérielles sont excellentes » comme disait le poète.

À nous d'être à la hauteur.

Vous voulez poser à une question à l'un de nos rédacteurs ? Ecrivez-nous.
Vous avez vu passer une fausse information et vous ne voulez plus laisser passer, contacter nous également : premierround@riseup.net

Le vrai du faux est disponible en version illustrée en PDF et à imprimer.
Illustration : Bernard Chevalier


[1] N'importe quel praticien d'art martial sait qu'on peut facilement soi-même se blesser en mettant des coups comme un bourrin.

[2] En 2005, il était encore possible pour des lycéen-ne-s opposé-e-s à a réforme Fillon d'occuper et de dormir dans leurs lycées.

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26.10.2026 à 11:41

Bercy beaucoup

dev

Texte intégral (3054 mots)

Je suis dans le train pour Paris. C'est la tempête. Les inondations nous empêchent de dépasser Toulon. Des traînées de boues ont envahi les voies du train. Il y a des moustiques par milliers. Tous les téléphones diffusent la même alarme aiguë en boucle, l'alerte info du gouvernement. URGENT URGENT. RESTEZ CHEZ VOUS. Et ça fait sursauter tout le monde.
J'arrive enfin. On est mercredi 21 octobre. C'est les ténèbres. Les banques sont encore largement barricadées. Les murs sont encore chauds de tags. Je vois sur internet de nombreux gauchistes qui dénoncent les pillages. Sur les réseaux, ça appelle à la délation. Le hashtag balance ton casseur.

On voit dans les journaux français la mise en scène dramatique d'un pauvre État en PLS. Et d'un pays entier en deuil. Les journaux et les technocrates fabriquent une ovation tacite pour notre Police affaiblie, heurtée au cœur. Ainsi le ventre mou consent : il faudra + de punitions, de munitions. En quelques jours, c'est pourtant bien documenté : la plus grande vague de répression de toute l'histoire de notre pays. Logique, les budgets décuplent pour renforcer le bras armé de ce vieil État parental et subclaquant. Ça rappelle la défense navrante des vieux violeurs. L'impunité morbide et la soif infinie de pouvoir qui se cache derrière la concorde, la plaisanterie, la bonhommie. Comme l'a écrit Sarah Schulman, une des grandes perversités des oppresseurs est de retourner le conflit en agression, et ces agressions en conflit.

Journal La Croix (20 octobre). Récit d'un État en échec. Le drame d'un peuple submergé par des factieux, empreint d'une profonde compassion à l'égard d'un décor brisé.

tous les français, endoctrinés
pour devenir des supporters de la Police

ce que l'on appelle des pillages
sont évidemment des vengeances
une riposte
mais aussi un éclat de joie

c'est la revanche des enfants
et des barbares

il faut aussi entendre les rires, anxieux, exaltés
hystériques !
des journalistes
quand Poutou dit à la télé
que ça fait maintenant des années
que les flics s'habillent en casseurs
pour foutre la merde

Et puis à la télé, bien sûr, Marine Le Pen, a déjà l'air en plein exercice du pouvoir. Drapeau français, bibliothèque. Les arabes et les anarchistes, la négritude. On pactise avec le désordre. Les quartiers ont pris leur revanche sur la violence capitaliste. Les enfants ont repris leur voix, dans l'humiliation quotidienne.
D'une certaine façon on se trompe : la Police était à pleine balle. Ça n'a simplement pas suffit. Ils pensaient pouvoir gouverner sur des zombies. Malgré le peuple. Ils ont sous-estimé le nombre et la puissance.

On essaye d'avoir une compréhension univoque et cohérente de cette journée disparate et éclatée, foncièrement décentralisée. Il y avait au même moment, des milliers de sites différents. On cherche une version du réel qui explique, contienne, réponde. On veut prendre notre part d'arguments dans la bataille médiatique que l'État et que tous ses cadres, même ceux qui avaient l'air gentil, continuerons de nous livrer jour après jour. Cette bataille qui nous divise. Les ogres organisent la terreur. Et comme avec la Palestine : ils instrumentalisent les larmes pour justifier le génocide.

*

Il ne nous manquait d'ailleurs plus que la lâcheté des cadres de gauche. Dans le journal L'Humanité, le matin du 19 octobre, on pouvait lire cette citation de Victor Hugo : « l'émeute raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas (…) Elle étire les muscles de la Police. » Et puis finalement, le lendemain, à la même page, celle de Brecht : « On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit rien des rives qui l'enserrent ». La gauche y connaît quelque chose, en qualité presque de gaine.

Jeudi 22 octobre (Paris)
Ça incarcère massivement des adolescents violenté, qui n'ont rien fait. Qui sont potentiellement coupables. Il y a l'intra-utérin, et les complots antiterro : vous auriez pu être sur le point de commettre. Devenir capable de commettre. À votre insu.
D'ailleurs tout matériel de protection face aux violences hyper-toxiques constitue un acte outrageux.

le corps est nu
devant la violence du Pater
s'offrir encore pour la fessée bien méritée
la punition crépusculaire

Le problème c'est que les gens gobent. Et voilà tous ces abrutis qui condamnent cette sauvagerie !

L'ennemi veut que nous tremblions. Il enferme, punit, surveille. Une situation de bascule est logiquement vertigineuse. Nous avons peur. Chacun..e examine réellement son désir de révolution. Nous les artistes, nous ne savons pas ce que nous voulons. Notre vie est aimable ainsi, sous le néolibéralisme. Nous nous sommes bien accommodés de ce régime. Il nous convient. On le surfe et on le maintient. Il nous faudra bien du courage pour accepter de faire tenir les conditions d'un basculement. D'une reprise en main réelle de l'existence. Mais le courage ne s'invente pas. Il faut sortir de l'amnésie. S'entraîner, apprendre, se tromper. Recommencer. Réveiller les ancêtres en nous. Réveiller les cellules mortes, les corps tombés, les terres volées, les arbres et les cœurs arrachés. Se souvenir. Ré-envoûter.
Apprendre à durer, à mourir. Apprendre à fabriquer la vie.
Les vidéos ne suffiront pas. Nous aurons besoin de consistance et de réel. Muscler la foi, se faire confiance. Ressentir dans le plus profond de nos tissus la force et les raisons profondes de la révolte. C'est animal. Imiter ne suffira pas. Réagir ne suffira pas. Nous apprenons à nous souvenir, à nous rappeler, pour mieux savoir à quoi l'on tient. Et d'où on est. Nous ne sommes peut-être pas français. Ces ennemis sont nos ennemis depuis longtemps. Ils ont massacré nos espaces, supprimés nos langues, nos pratiques.
Nous ne sommes pas si blancs que ça. Il faut arrêter d'être blancs.
Ne pas plier. Ne pas succomber à ce gouffre, ce déracinement permanent et ce détachement immonde dont le pouvoir a tant besoin. Pour tenir il faut être ancré. Et ressusciter nos fantômes.
Au-delà de l'imitation grégaire : est-ce que je veux que les choses changent ? À quoi je tiens réellement ? D'où puis-je tenir et faire tenir ? De quelle ambiguïté je pars ? Quelle est ma force, quelle est ma forme ? Quels sont mes gestes ?

déguisons-nous : soyons sublimes
demeurons à mourir de rire
face à un monde qui meurt d'ennui
soyons plus drôle, plus inventif que le vide
résistons en carnavalesques

*

Bruxelles, vendredi 23 octobre

Naya dort dans la chambre d'hôtel. On a des débats politiques à propos de l'anti-racisme. On s'empiffre au petit déjeuner et je me casse. J'erre sous la pluie pour aller voir des peintures de Jérôme Bosch. Ces gueux gluants vus du dessus en mode god-mode comme dans un jeu vidéo. Pas de personnage principal. La co-existence radicale.

chienlit velue et anarchie
ça m'émeut et ça me remplit
tant de fourmillements déviants
toutes ces formes, dépareillées
hirsutes
hostiles
hétérogènes

nous devrons sûrement réapprendre
à devenir des créatures
monstrueuses
sorties des entrailles de la terre
jaillies des anus insurgés

ne pas avoir peur d'être laids
dangereux, méchants

tempêtes de vents
pluies qui me fouettent

*

le lendemain (24 octobre) vite revenir à Paris
arrivée à 12h30, repartir dans le 18e
charger le vélo, les enceintes, le matériel
préparer les sacs, les affaires, la nourriture, les protections

définir un point de rendez-vous, loin de la manif officielle
la carte Gilets Jaunes en ligne
vague décision sur une boucle
de se rejoindre à Saint Lazare

départ vers place de Clichy
ghetto blaster sur le vélo
musique très fort
fendre la grisaille du réel

c'est assez drôle
contrôles de policier partout

Gigi et Clé disent qu'elles se sont faites contrôler
et voler toutes leurs affaires par une milice de CRS
(elles fumaient passivement une clope à l'abribus)

j'ai pas envie de me faire péter
on décide de rejoindre le cortège de la manif autorisée
traverser Paris à vélo
le déguisement de Wolverine
descendre jusqu'à Porte Dorée
tout en blastant
« SORTEZ LES ARMES »
rire avec les jeunes dans la rue

trouver cette marrée humaine
danser un peu
chanter beaucoup
peindre des phrases

quelqu'un dit « allons à Bercy !
au Ministère de l'Économie ! »

on y va sans trop bien savoir
mais on s'ambiance
on a le micro mais on n'a pas
la stratégie

on est une trop petite centaine
les gens sont jeunes et impatients
il pleut, on est mous
on gondole

certain.es veulent qu'on fasse quelque chose
qu'on bloque vraiment quelque chose
nous bégayons collectivement
les gens sont pas d'accord entre eux

on arrive face au Ministère
tellement vide
pas protégé
OFFERT, GRATUIT et DISPONIBLE

on stagne là, on n'ose pas

ça nous abîme de nous sentir nombreux et faibles
incapables de direction

« il ne faut pas rester statiques »
« il y a rancard à l'Élysée »
« prenons Bastille »
« il faut pas aller vers Bastille parce qu'il y a la BRAV-M là-bas »
les infos sont contradictoires
« il faut qu'on rejoigne les cortèges »

nous ne sommes pas là où l'on est
parce qu'on a envie d'être ailleurs

ça repart mais certains regrettent qu'on ne tente rien
qu'on ne s'arrête pas un petit peu
on rebrousse finalement chemin
certain.es se cassent
d'autres reviennent
on voit les flics qui arrivent

un mec dit quitte à être là, bloquons la route putain de merde
on peut pas rester là comme ça
comme des moutons

les camionnettes déboulent vers nous
bloquent la rue
on arrive à sauver le matos
B. est passé
Gigi et moi on est fouillées
contrôlées et palpées
la keuf me regarde vite fait dans les yeux
je lui rend un regard lubrique

c'est vraiment pas leur meilleure prise
ça les fait chier
des intermittentes du spectacle
rien d'excitant

ils volent nos masques et bizarrement
me rendent mes bombes de peinture

là où nous étions, à Paris
ce samedi était de gauche malheureusement
et presqu'ordinairement plaintif

nous les adultes
on a manqué de volontés
d'agentivités
de folie
nous avons refait l'expérience
trop bien connue et mollassonne
de geindre ensemble

ça fait jamais que
un partout

après l'incandescence du jeu
la passive absence de structure

on a besoin d'actions précises
ciblées, utiles
et de se former davantage

FABRIQUER DES SITUATIONS
DES ESPACE-TEMPS
en marge des trajectoires connues autorisées
des hubs de rencontres et de fun
SUBVERTIR
OUVRIR DES ESPACES

sortir de l'effet troupeau
SURGIR hors du mode pastoral

et partout où l'on est : CONSTRUIRE
dès aujourd'hui
les forces de l'autonomie

*

dimanche 25 octobre (coups de fil des camarades de Nice)
Ce qui est en train de se produire dans plusieurs villes moins centrales, et qui n'ont pas ces habitudes, c'est la découverte d'un nouvel ethos collectif : via des manifestations sauvages et des déambulations longues, intempestives. Déjouer les trajets de la Police. Des syndicats. Reprendre avec nos corps, nos villes et nos quartiers.
Auto-défense nécessaire. Se structurer. Frapper efficacement aussi. Cibler, se préparer encore, s'organiser.
On reprend forme, on reprend vie. On se rend compte qu'on est nombreux.ses, bien plus nombreux qu'on ne le croyait. C'est une insurrection profonde, territoriale, géographique. Des insurrections éclatées. C'est le vertige d'être à la fois là où on est, nulle part ailleurs, et à la fois partout ailleurs. Là où les autres aussi, ferraillent.
Que chaque district, chaque village, chaque vallée, chaque versant puisse être repris, défendu, ré-habité.
Nous avons besoin de techniques. Ré-apprendre à tout fabriquer, ré-agencer ; bouger ensemble, tenir, avancer, faire bloc. Faire des écoles de guérilla anti-fasciste, d'artisanat, de subsistance.

nous voulons tout
on a donc besoin de tout le monde
on a même besoin des ancêtres
et des ravagés du quartier

On ne peut pas laisser la FOMO et les images dicter nos façons de résister. Nous sommes irréductiblement (presque uniquement) LÀ où l'on se trouve. C'est ça que l'époque nous enseigne : chaque localité rayonne, exprime différemment l'aura de ses membres, sa présence et les nombreuses tentatives. Ça ne se laisse pas unifier. Il n'y a là rien d'univoque. Que des fragments.

*

C'est quand elle entre dans un musée qu'une œuvre cesse d'être puissante. Parce qu'elle devient « intéressante ». Nos mouvements révolutionnaires peuvent encore s'inspirer des jams, d'improvisations musicales :

donner de l'espace pour le jeu
distribuer des rôles fonctions
accords, écoutes, concentrations
l'œil qui s'allume
tendu vers l'autre

Que chaque corps puisse trouver sa place, ses propres gestes et ses variantes ; que ça s'agence et co-existe ; que ça se joigne sans s'annuler, sans se réduire. Qu'on se mélange sans devenir neutre. En devenant capables et puissants. Se laisser faire et modifier, profondément.

que nos styles et nos tentatives
se marient pour faire des musiques
caco-fauniques

*

Les insurrections actuelles posent la question de la misère, de l'ubiquité des réseaux, du racisme structurel, de l'éducation comme vitrine que l'on fracasse, du pouvoir vide et chancelant, tellement fragile ; de la viralité des images, de l'absurdité abyssale de l'existence, et de l'irréductibilité de la présence. On n'est jamais qu'à un endroit. Et il y en a des milliards d'autres.
Ces corps qui dénoncent la violence, qui renversent enfin le mépris, l'humiliation, avec leur ORGUEIL COLLECTIF. Nous trentenaires, on essaye de suivre.
On est largués.
Continuons.

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26.10.2026 à 10:38

Bis repetita !

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« Tremblez Messires ! Les Jacques, les Sans-culottes, les Communards, les Zapatistes, Les Soixantehuitards, Les Gilets Jaunes, sont de retour. »

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1457 mots)

« On s'étonne que le peuple ait pu subsister tant de siècles en gémissant sous le fardeau de tant de calamités. »
Chamfort, Tableaux historiques de la révolution française, 1792.

Il y a 58 ans, au cours d'une insurrection contre le césarisme régnant alors, des murs en France s'ornaient d'une inscription nette : Nous voulons des structures au service de l'homme, non pas l'homme au service des structures. L'exigence était claire : les insurgés de ce mois de mai aspiraient à une organisation sociale conçue pour servir au bien être et à l'épanouissement des humains, et non celle dans laquelle ils étaient pris en étau, ne concevant les humains que comme outils au service des gérants de la machine à fric. S'éveillant de la catatonie dans laquelle les avait plongés la guerre, les serfs de cette machinerie retrouvaient la volonté, maintes fois exprimée et vaincue, de s'en émanciper. Ils reprenaient le projet d'en finir avec le carcan social dans lequel « la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l'extrème minorité. » *

Mais ils furent vaincus, eux aussi. Et pendant plus d'un demi-siècle, la société insupportable dont ils ne voulaient plus a réussi à se maintenir et les faire s'user et se tuer pour « maximiser » le rythme des moisonneuses à pognon, et beurrer les brioches de leurs « timoniers ». Ayant eu une grosse trouille, les mafiosi du « marché » et leur majordomes « républicains », se sont appliqués à tout faire pour éviter que ça revienne. Ils ont travaillé à renforcer leur pouvoir que la révolte avait ébrèché, consolider leur domination en la perfectionnant grâce à de nouveaux moyens technologiques performants, un développement sophistiqué des outils de surveillance et contrôle de leurs « sujets », un déploiement policier sans précédent. Tout cela étant assisté par un matraquage propagandiste de grande intensité commençant par un « nettoyage » du langage pour qu'il ne serve plus qu'à faire gober leurs mensonges, soutenant un abrutissement des esprits par toute sortes de manipulations psychiques zombifiantes et d'opérations de distraction spectaculaires, le tout visant à embrouiller suffisamment les gens pour les rendre incapables de se révolter, éviter même qu'ils y songent, n'imaginant apaiser leurs malaises que par un recours aux « tranquilisants ». Cela n'empécha pas quelques révoltes ponctuelles, mais elles furent promptement « réduites » et le règne oligarchique se poursuivit et se renforça.

Ainsi, pendant 58 ans, les îlotes enchaînés à cet « ordre » ont dû subir ces saigneurs, leur vampirisme, leurs pillages, leurs délires, leurs interdits et leurs camisoles, leur « sécurisation » lacrymogène et déchirante, leurs guerres. Plus d'un demi-siècle à trimer pour des carottes avariées et pour le homard du patron, à lécher ou sucer le chef et faire éventuellement quelque saleté pour ne pas perdre le job, risquer l'accident du travail pour « remplir les objectifs », mais tout de même subir les « ajustements » amaigrissants, les « plans sociaux » laxatifs, le chômage peau de chagrin, la brutale « fin de droits » tu peux crever ! Plus d'un demi-siècle à se serrer la ceinture pour dorer les caprices des ploutocrates ou aider les banques à rattraper leurs conneries. Plus d'un demi-siècle à payer toujours tout plus cher, surtout des produits en toc et des services bâclés, à voir le carburant devenir inaccessible quand la bagnole est devenue indispensable, voir la « sécu » limiter ses remboursements, les aumones de « solidarité » conditionnées à un labeur de « bénévolat obligatoire ». Plus d'un demi-siècle à essayer de surmonter les difficultés à trouver un logement, une crêche, une école, un médecin, une place à l'hôpital, un Ehpad, des pompes funêbres et payer tout ça, ou au moins trouver un abri pour la nuit et une soupe. Plus d'un demi-siècle à faire face aux obligations administratives, à leurs exigences aberrantes, à errer dans le labyrinthe bureaucratique où toutes les lignes sont occupées et où se produisent des « erreurs système ». Plus d'un demi-siècle, de temps perdu dans les embouteillages, dans les cohues en commun, les pannes, rongé par les énervements, irritations, querelles idiotes, malaises, infarctus. Plus d'un demi-siècle à bouffer des OGM, éviter les vaches folles et les grippes aviaires, respirer de l'amiante, des pesticides, subir des pandémies, les dégâts des accidents industriels et nucléaires, l'empoisonnement de l'eau, les saccages de la nature, les effets dévastateurs du changement climatique.

Plus d'un demi-siècle de tromperies « démocratiques », de « droits » bafoués, d'obligations et d'interdits renforcés sans cesse, de surveillance accrue et dotée de moyens toujours plus perfectionnés. Plus d'un demi-siècle à se faire, parquer, filmer, fiché, sommé de « circuler », à subir l'état de siège voilé, ses intrusions arbitraires, ses contrôles au faciès, ses gardes à vue, ses « bavures ». Et, si l'on a osé protester contre l'une ou l'autre, ou l'ensemble, de ces violences « normales », si l'on a participé à quelque manifestation, brandi la mauvaise pancarte, renvoyé à un édile sa petite phrase insultante, s'en trouver puni, assommé de « poursuites », amendes, matraquages, perquisitions, incarcérations, condamnations, mises en cage, persécution. Et parfois, Oups ! « bavure ».

Plus d'un demi-siècle. Trois générations prises dans cette toile d'araignée « moderne ». Trois générations de citrons plébéiens pressés jusqu'à la dernière goutte par les exploiteurs de « ressources humaines ». Trois générations humiliées, blessées, étranglées, promises à un futur dégeulasse. Trois générations obligées de ramer dur sur une galère qui prend l'eau et menace de se changer en radeau des médusés.

Ça finit, raisonnablement par péter. Attisée par la débauche de violence « légale » infligée à des jeunes modestement revendicatifs, la tonne de griefs accumulée et de rage trop longtemps refoulée fait descendre des milliers de fâchés dans les rues et explose sur les bords, en faisant, comme toute explosion, quelques « dégâts collatéraux » . Lesquels, évidemment déplorables, étant toutefois sans commune mesure avec les AZF et Fukushima des apprentis sorciers du « progrés ».

Aussitôt les aboyeurs des médias à la botte des autocrates feignent d'être surpris par une barbarie aussi inexcusable qu'incompréhensible, et entonnent les hymes rituels à la mobilisation patrouillotarde en défense du « patrimoine », ces lieux prétendus « biens publics » où le gratin tient habituellement ses agapes loin des gueux. Mais qui espèrent ils abuser encore en s'efforçant de rendre invisibles, derrière les vitrines brisées et mairies incendiées, les milliers de manifestants et leurs raisons clairement exprimées ? Croient-ils, en entonnant la vieille rengaine propagandiste recrutant une fois de plus le méchant casseur, qu'ils vont éteindre cette rage en occultant ses causes ? Croient-ils qu'en continuant à envoyer leurs troupiers taper dans le tas ils vont rétablir la soumission ?

Ils se trompent. La révolte qui explose ici, ne s'éteindra pas sous les muselières et les cachots. On peut même douter qu'elle se satisfasse de quelques concessions qui lui seraient faites, par « sagesse » politicienne conseillant de lâcher quelques miettes pour ne pas se faire piquer le gâteau. Cette nouvelle « perturbation » de la paix des clapiers n'est pas d'une nature que quelques aumones peuvent éteindre. C'est l'humanité outragée qui clame sa volonté de ne plus supporter cet état de chose. C'est l'humain qui veut pouvoir vivre sans avoir offrir ses veines aux vampires. L'humain qui veut que la vie ne soit plus un chemjn de croix sur lequel il faut ramper sous les crachats et les flèches tombant du haut des remparts néroniens. L'humain qui veut tout simplement pouvoir respirer, avancer dans l'existence sans entraves et sans avoir à redouter toutes sortes d'agressions, décider lui même de son parcours, pouvoir vivre pleinement, dignement, heureusement. Cette aspiration est irréductible. On peut la freiner, la piéger, l'emprisonner. On ne peut la tuer. Tant qu'il y aura des humains, elle ressurgira. Comme elle ressurgit aujourd'hui.

Tremblez Messires ! Les Jacques, les Sans-culottes, les Communards, les Zapatistes, Les Soixantehuitards, Les Gilets Jaunes, sont de retour.

Gédicus,
Le 26 octobre 2026.

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26.10.2026 à 10:27

Quelques mots sur Trappes, la nécropolitique et le traitement des « pillages »

dev

Texte intégral (2559 mots)

L'attentat raciste du 23 octobre, qui a tué Pengo Bossio Wangi et blessé cinq autres personnes dont une enfant de 12 ans, on aurait pu le prévoir, et on aurait dû l'empêcher. Malgré la violence et le harcèlement auxquels leurs luttes les exposent, c'est contre une telle actualisation de la violence raciste que se mobilisent chaque jour les militant.es antiracistes. Par son abjection monstrueuse, l'assassinat déchire la réalité mais il n'est pas moins le produit de cette réalité, et de tout ce qui en elle relève, jusque dans l'apparente normalité des discours quotidiens, de la mécanique organisée du racisme.

Que le racisme soit en cours d'intensification en France, et qu'il tue, on le savait. Que tous les discours, politiques, intellectuels, médiatiques, qui relativisent ou nient l'existence du racisme - allant même jusqu'à remettre en question le terme d'islamophobie - partagent la responsabilité dans cet assassinat, on le sait. On savait aussi que le racisme ne s'arrête pas aux portes de l'extrême droite, qu'il structure le contrat racial, non seulement comme un crime originel, mais comme une domination perpétuée et amplifiée par des discours qui sursaturent l'espace public et social, des négligences organisées, des lois, telles que la proposition de destitution de la nationalité (inextirpable d'un ancrage fasciste), ou par les différentes juridictions qui étendent la laïcité pour en faire un régime de disciplinarisation raciale. Que ce soit à Trappes, précisément dans la ville qui n'a cessé d'être visée par l'extrême droite, que l'assassinat raciste ait été perpétré, expose on ne plus clairement que le racisme fonctionne comme une chaîne de concaténation entre les discours qui désignent une population, l'assignent à une sauvagerie extérieure à la politique, au monde commun, à l'humanité même, et le passage à l'acte. Et il faut lire ce qui est clamé dans les rassemblements commémoratifs et écrit sur les les pancartes, il faut lire ce que les gens savaient déjà : « les mots tuent », « vos discours de haine tuent [1] », « le monde politique et les médias ont armé le terroriste [2] », « vous ciblez, ils tuent [3]. »

On savait aussi que les vies non blanches sont constamment exposées à la violence d'État, et que cette violence est vouée à s'étendre. Rappelons un fait symptomatique : la Cour d'appel de Versailles a récemment décidé de retirer « l'intention d'homicide » du jugement du policier qui a assassiné en 2023, à bout portant, Nahel Merzouk, un adolescent non blanc de 17 ans, pour la remplacer par un jugement pour « coups mortels [4] ». Ce n'est pas seulement que la police et que l'État tuent, c'est que le racisme d'État organise d'un même geste le meurtre, sa non-reconnaissabilité comme homicide au sein du dispositif juridico-politique où celui-ci est commis, et sa possible répétition par d'autres meurtres, d'autres vies violentées, tuées, retirées du monde. L'extension de la brutalité policière et étatique prend également une autre forme. Depuis au moins les répressions contre les Gilets jaunes, les « forces de l'ordre » étendent leur capacité à violenter les corps pour exposer un peu plus clairement à chaque mouvement social la violence meurtrière qui les fonde, et que le gouvernement a encore confirmée et explicitée par la proposition, cette année, d'une loi sur « la présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre », c'est-à-dire d'un droit de tuer (adopté par l'Assemblée nationale, et en cours d'examen au Sénat).

Ainsi, la violence aujourd'hui en France, c'est les vies tuées, les mains arrachées, les yeux explosés, les gaz contre la foule rassemblée, les nasses, les gardes à vue [5], les confiscations arbitraires de matériel des manifestants, les atteintes au droit fondamental de manifester, l'extension d'une logique autoritaire, la normalisation de l'état d'urgence, l'impossibilité pour les jeunes enfants de participer et de brandir des pancartes colorées pour affirmer leur appartenance au présent et au futur de la communauté sans risquer d'être gazé.es. La violence, ce sont toutes les raisons éminemment politiques qui ont mené les gens dans les rues : lycéen.nes, étudiant.es, gilets jaunes, parents, minorités, précaires, retraité.es, militant.es. Parce que la violence, c'est que dans ce régime capitaliste, hier mais spécifiquement aujourd'hui, la vie bonne n'est pas possible.

La violence, aujourd'hui, c'est que Pengo Bossio Wangi n'est plus en vie, qu'il n'y a plus que ses proches pour se souvenir des mille et mille petits tous qui composaient son existence. Et nous toustes qui le connaissions pas, qui n'avions jamais entendu ni son nom ni sa voix, jamais aperçu son visage, sommes tenus de prendre soin du trou béant qu'il a laissé dans le monde, de le pleurer, de faire résonner son nom et de lutter contre la possibilité que d'autres vies soient exposées à la domination raciale. La violence c'est qu'une petite fille de douze ans puisse non seulement craindre le racisme, mais se souvenir du moment où une arme a été pointée contre son corps pour la tuer.

Le meurtre de Pengo Bossio Wangi est le produit de la domination raciale et de toutes les complicités qui la légitiment et la reproduisent. Kevin T., le tireur présumé, l'a révélé explicitement : il voulait s'en prendre « aux Noirs et aux Arabes » afin de « venger » les commerçants victimes de « pillages » en marge des manifestations du 17 octobre [6]. L'invocation de la vengeance pour les « pillages » expose que quelque chose d'autre est en cause dans ce meurtre. Non pas autre chose que le racisme, ou autre chose que le fascisme (un exemplaire de Mein Kampf a été découvert au domicile du tueur présumé), mais une actualisation spécifique de la domination qui désigne dans la configuration présente une responsabilité collective gravissime.

Dans un célèbre article publié en 2006, le chercheur Achille Mbembe analyse les « formes contemporaines de soumission de la vie au pouvoir de la mort » par « lesquelles de nombreuses populations sont soumises à des conditions d'existence leur conférant le statut de morts-vivants [7] », c'est-à-dire, pourrait-on commenter, d'individus et de populations surexposés à la possibilité de la mort tout au long de la vie. Le politologue relève plusieurs matrices et actualisations historiques de la constitution moderne d'un droit de tuer, d'un pouvoir qui s'exerce en faisant mourir ou en laissant expressément mourir certaines populations. Dans l'analyse qu'il consacre au colonialisme, il résume ainsi la brutalité de la rationalité coloniale, c'est-à-dire la manière qu'a celle-ci de percevoir et de traiter les colonisé.es : « Les colonies ne sont pas organisées sous une forme étatique ; et elles n'ont pas généré un monde humain. Leurs armées ne forment pas une entité distincte et leurs guerres ne sont pas des guerres entre armées régulières. Elles n'impliquent pas la mobilisation de sujets souverains (citoyens) se respectant mutuellement en tant qu'ennemis. Elles n'établissent pas de distinction entre combattants et non combattants ou encore entre « ennemi » et « criminel ». Il est donc impossible de conclure la paix avec eux [8]. » Parce que la juridiction politique européenne fait dépendre le droit (et la politique) de la propriété d'un État, les espaces colonisés étaient catégorisés comme des territoires du non-politique, de non-droit, justifiant ce paradoxe essentiellement mortifère consistant à produire un droit de tuer. En d'autres mots, les vies colonisées sont assignées à un statut d'exception extérieur à toute politique, et c'est notamment cela qui les rendait tuables pour le pouvoir colonial : « le droit souverain de tuer n'est soumis à aucune règle dans les colonies. Le souverain peut y tuer à tout moment, de toutes les façons [9]. »

Dans la lignée des travaux de Foucault et d'Agamben, les analyses d'Achille Mbembe donnent à voir que l'assignation d'un groupe de personnes à l'extériorité du politique, et à une extériorité présentée comme menaçante, sauvage, essentiellement anti-politique, est non seulement constitutive de la rationalité coloniale, mais fonctionne comme l'une des manière de rendre des populations vulnérables à la violence, à l'homicide, de les désigner comme tuables, et donc de produire la chaîne de concaténation des passages à l'acte. Or la dépolitisation de ce qui s'est passé le 17 octobre, l'obsession des médias et politiciens, non seulement d'extrême droite, mais du prétendu arc républicain lui-même, du désordre et du nécessaire retour à l'ordre, la racialisation des « pillages » qui n'a cessé de déferler à travers videos, modifications IA, discours, mais aussi la séparation entre les bons manifestants et les prétendus sauvages ainsi dépolitisés, tout cela n'est pas indifférent à ce qui s'est passé à Trappes le vendredi 23 octobre. Cela s'inscrit dans un dispositif nécropolitique qui désigne tout un groupe de personnes comme étranger à la communauté, voire comme ennemi, en le dépolitisant et en lui refusant l'accès au monde.

Critiquer cela ne signifie pas pour autant que nous devrions présumer toute action comme politique a priori, mais plutôt qu'inlassablement, nous sommes ramené.es à l'exigence de penser la politique, de la dissocier de l'État, et d'en radicaliser l'extension afin que justice soit rendue aux vies assignées à l'invisible et donc à l'infra-politique — sans oublier de rester fidèles à la charge imprévisible et disruptive de l'action politique, jamais réductible à une simple gestion des existences. Double impératif donc, et toujours conflictuel, consistant à « faire entendre [que] ce qui ne semblait pas relever du « champ » politique se trouve en fait en son cœur [10] », et que c'est donc à nous, là, tout de suite, de résister à la séparation qui nous est faite, entre bons et mauvais manifestants, celleux qui pensent et celleux qui ne pensent pas, bonnes revendications et sauvageries pré-politiques, et à nous de donner sens et pratique aux gestes communs tendus vers un monde que nous voulons faire devenir commun.

Un monde où Pengo Bossio Wangi serait encore en vie.

Yuna Visentin


[1] Deux pancartes au rassemblent à Trappes.

[2] Teddy, un acteur associatif à Trappes, cité dans : Faïza Zerouala, « Avant, c'était une haine virtuelle, là c'est réel » : recueillement et colère après l'attentat à Trappes », Mediapart, 24 octobre 2026.

[3] Paroles de la députée écologiste Léa Balage El Mariky, citée dans Annton Rouget, « Vous ciblez ils tuent : la gauche demande des actions contre les discours de haine après l'attentat de Trappes », Mediapart, 24 octobre 2026.

[4] Camille Polloni, « Dans l'affaire Nahel Merzouk, la notion de meurtre disparaît », Mediapart, le 5 mars 2026. Voir aussi : Sylvain George, « Nahel Merzouk, acte II : La « deuxième mort » ou la souveraineté judiciaire », paru dans lundimatin#511, le 11 mars 2026.

[5] Voir notamment : Myriam Bahaffou, « Dénoncer la répression, organiser la riposte », Club Mediapart, 22 octobre 2026 : https://blogs.mediapart.fr/myriambahaffou/blog/221026/denoncer-la-repression-organiser-la-riposte

[7] Achille Mbembe, « Nécropolitique », in Raisons politiques 2006/1 n°21, pages 29 à 60, Éditions Presses de Sciences Po.

[8] Ibidem.

[9] Ibid.

[10] Bernard Aspe, La division politique, Éditions Nous, 2024.

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26.10.2026 à 10:24

Génération niketout

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« Il nous reste quelques grammes de vie et nous allons tout donner »

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1600 mots)

Pour évoquer la journée du 17 octobre, nous parlions la semaine dernière d'une vengeance des enfants face à l'écrasement répressif et policier et à l'étouffement du quotidien. La catégorie d'"enfance" doit néanmoins être manipulée avec précaution, le retour à l'ordre adulte se tient toujours en embuscade. Il nous faut par ailleurs acter le caractère générationnel de la révolte en cours qui prend appui sur la fin des espérances contemporaines et une fin du monde annoncée. Ce texte que nous avons reçu, propose de circonscrire le plan d'action de la GenZ qui pourrait aussi se nommer la « génération niketout ».

Qu'est-ce qu'on se marre bien dans vos rues ternes devant vos faces consternées par nos feux de joie. Ne vous méprenez pas chers spectateurs, il y a beaucoup de peur dans nos gestes, plus que de désespoir ou de haine. Chaque poussée émeutière est un coup de dès jeté à la face de votre république. On sait que ça va être dur et on assume le conflit ouvert.

On ne sait pas de quoi le futur sera fait et on se doute que les jours sombres ne feront que grandir. On ne sait même pas contre quoi ou qui s'énerver et vos flics on en a rien à foutre. Le pouvoir est impersonnel, alors on détruira tout, même si on a compris que les bâtiments que les flics protègent et les zones urbaines sécurisées sont les points où il faut aller. On ne s'arrêtera pas tant que vos schmits ou vos treillis ne nous mettront pas des balles... et on se doute bien que ça va bientôt déraper, ça dérape déjà.

On sait juste qu'il y a quelque chose qui cloche dans votre système de merde et qu'il part en couille. On a juste pas envie de crever avec lui et nous allons tout donner. Tu sais ce truc qui fait une boule au ventre et qui donne envie de crier de toutes ses forces tellement ça oppresse. Ton béton ? tes caméras ? tes flics ? tes injonctions ? tes pubs ? ton futur de merde ? ça doit être ça, on a besoin d'air.

Nous, les moins que rien, les petites guêpes, les pue-la-pisse, les crèves la dalle, les shlags, les « autonomes », les « ultra-gauchistes », les casseurs, les racailles, ça nous fait sortir les jours de manifs toute cette frustration.

Les jours où ça sent la lacrymo, ça nous libère du dogme, ça nous fait vivre quand on sent que tout vacilles. Les faces blêmes de tes pantins à la télé qui répètent les mots du pouvoir nous en disent beaucoup sur le niveau de décomposition de ta république de fantoches. Maintenant on sait que tes forteresses sont pénétrables ! Et plus les images se répètent, plus on comprend qu'on est proche de tout péter.

On ne s'aime pas particulièrement dans la rue. On est pas des « camarades » ou des « frères » ou d'autres conneries de gauchistes de ce genre, mais ce système pourrie nous a fait nous retrouver au même endroit, dans les mêmes pratiques et avec une certaine connivence de pirate de ton monde et on partage tous un certain goût de la piraterie une envie de changer d'air.

C'est vrai que l'on ne crache pas sur quelques butins qui sont comme une petite récompense face aux risques que l'on prend. Mais c'est pas avec trois polos Lacoste et une paire de TN que l'on va s'assagir. ça nous rend juste moins nerveux et on a l'impression d'avoir un peu travaillé dans ta ville qui nous fait miroiter toute l'année des marchandises qu'on pourra pas souvent se payer.

C'est Noël ! Et comme les jours de fête, le lendemain la gueule de bois est sévère parce que rien n'a vraiment changé. L'adrénaline passée, on se dit que l'on aurait pu faire mieux et que la prochaine émeute sera la bonne. On se demande même quand on ne fuira plus face à tes agents Smith.

En direct de la fin du monde, ou plutôt d'un monde, on va continuer gentiment à foutre le zbeul et à frapper là où vous ne nous attendrez pas.

Tu crains encore pour ta place dans ce système moisi ? Tu y crois encore un peu hein ? Avoue ? Tu t'imagines pénard dans 10, 20, 30 ans à cotiser pour ta retraite, pour une place au soleil, échappant au cancer ou à la guerre ? Si tu crois encore à toutes ces conneries, c'est qu'ils t'ont bien eu et que tu es cuit. T'es qu'un petit pion dans l'armée de réserve de l'ordre existant, t'es bon pour la chambre à gaz des banquiers type Soleil Vert, le four à crématoire du capital, le camp de consommation du Leclerc !

Et on veut pas finir comme toi !

Avec la force de nos petit essaims, sans stratagèmes et complètement désorganisés, on a compris depuis 2018 avec les Gilets Jaunes qu'on pouvait avoir le dessus et te déstabiliser. Des milliers d'essaims frappant de partout. Nous avions besoins de nous revoir et de comprendre notre détermination ce 17 octobre. Et maintenant que tout flambe, les occasions ne vont pas manquer d'éprouver les résistance de tes murailles.

La pratique de l'émeute, les gestes de l'émeute, les habits de l'émeute sont maintenant universellement partagés. La mode sera au jogging noir pour tous ! Continuons et faisons confiance à cette intelligence des foules, elles ont montré qu'elles comprenaient sans réfléchir, comme le vol des étourneaux.

Un culture du zbeul est maintenant bien ancré qui, au-delà des accoutrements et des messages muraux, est en fait la négation en acte qui refait surface. Elle ne peut pas être récupérée car c'est un parricide des générations d'avant, type Bernard Tapie, golden boy, clope au bec et insouciance des grands magasins. On prend notre revanche contre cet héritage qui va nous filer les leucémies et le 50°C l'été. Toutes vos merdes laissées valent bien quelques barricades enflammées, non ?

Mais du coup cela promet d'autres beaux 'soubresauts' historiques voire même des moments intéressants révolutionnairement parlant. Il n'y a pas besoin de manuel, de plan ou de leaders maximo pour guider les foules sans visages. Car magasins détruit ou pas, le Mal de la démocratie touche la plus grande part de la jeunesse qui n'y croit plus et qui a vécu plus intensément en trois semaines de blocages que toute une année dans ton bagne climatisé qu'est le bahut, la fac ou le boulot de merde. Alors enfiler une cagoule et péter des trucs, sans rien attendre, est comme un entraînement face à ce qui nous attend. La barricade est le prolongement du blocus qui est le prolongement d'année a fulminer tout seul sur son banc..... sauf que maintenant nous sommes nombreux dans la rue à ne plus avoir de revendications et à ne défiler sous aucune bannière. Notre seul mot d'ordre : le feu.

Notre génération sait qu'elle ne récoltera pas la moindre miette des retombées de ton système nauséabond. Plus besoin de lire Das Kapital pour comprendre qu'à long-terme les contradictions de l'économie vont tous nous tuer et que nous somme arrivé à terme cher téléspectateur ! Le Métro Terre arrive au terminus ! Maintenant que les fruits pourris de ton marché empoisonnent directement nos corps et nos esprits, nos vies et nos quotidiens spectraux, plus besoin d'explications alambiquées et de mots en allemand. Nous le vivons et ça nous épuise, et ça nous fatigue et ça nous énerve et ça nous rend malade, ça nous tue et tue nos proches... nous avons compris la leçon, mais nous avons aussi compris qu'il existait des failles. Nous allons donc les exploiter pour le temps qu'il nous reste à vivre dans ce merdier-monde.

La génération Niketout n'est qu'un acte de survie d'une population qui n'a plus de faux rêves auxquels se raccrocher : 'démocratie', 'pouvoir d'achat', 'espérance de vie', 'retraite', 'avenir' sont devenus des running gag sortant de la bouche des politiciens et des syndicats.

La génération Niketout sait que le gâteau a été mangé et qu'il était empoisonné, alors elle n'a plus rien à perdre, elle n'a plus faim, elle veut seulement vivre.

La génération Niketout n'aura aucune aide de Papa-État ou de Maman-économie alors elle ne compte que sur elle.

La génération Niketout est une erreur. Mais une erreur qui va vous péter à la gueule !

Beaux cauchemars pour les prochaines années. Peut importe qui nous sommes, ce qui compte c'est ce que nous allons faire.

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26.10.2026 à 09:18

La bande à « Balance ton Claude »

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L' affaire Thélyson Orélien, le technofascisme et Pierre-Edouard Stérin

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (14762 mots)

Nous avons déjà longuement abordé les ressorts de l'« affaire Thélyson Orélien » dans nos pages (nous renvoyons, entre autres, à cet excellent texte de Jean Claude Noel). L'enquête qui suit porte sur ses délateurs, la bande à « Balance ton Claude » du nom du compte X à l'origine de la polémique. On y découvre que l'affaire Thélyson Orélien, est un double écran de fumée qui masque une convergence d'intérêts, financiers, idéologiques et géopolitiques, entre l'industrie de l'IA, les libertariens de la Silicon Valley, les christo-fascistes de l'administration Trump, et leurs imitateurs bien-de-chez-nous.

« Démarche complètement apolitique », « lanceur d'alerte », anonymat nécessaire pour éviter les attaques ad hominem… Toutes ces auto-justifications offertes par la bande à « Balance ton Claude », qui est derrière la polémique Thélyson Orélien, servent à ripoliner une opération idéologique, menée par un groupe de jeunes « libéraux-conservateurs » (doux euphémisme), très actifs dans l'espace médiatique, depuis les colonnes du Figaro, et les fabriques à propagande du projet Périclès. En outre, ces alarmes hypocrites s'inscrivent dans les récits IApocalyptiques déployés par l'industrie pour faire gonfler investissements publics et privés. Une bulle profitant surtout aux nouveaux technoligarques, qui sont prêts à jeter la démocratie et l'humanité entière dans le chaudron de la valorisation et de la domination sans partage.

Les problèmes posés par la rédaction IAssistée cachent une autre forme d'imposture : les allégations de neutralité politique répétées par la bande à « Balance ton Claude ». Une fine équipe, composée de cinq membres, d'après le premier accusateur anonyme sorti du bois [1], et qui n'a pas eu droit à la même attention que Thélyson Orélien.

« Notre démarche était complètement apolitique [2] », déclarait ainsi Samuel Fitoussi dans Le Point, après avoir tombé le masque. Pourtant, le profil de nos Claudettes risque d'affoler votre détecteur à bullshit. Pas besoin du logiciel Pangram, vous allez voir, pour confondre ces immenses tartufes, présentés comme des « lanceurs d'alerte ayant l'amour de la vérité chevillé au coeur et dénonçant les impostures intellectuelles [3] ».

Samuel Fitoussi

Commençons par vous donner une idée de l'honnêteté intellectuelle de M. Fitoussi. Quelques heures après avoir lancé la polémique sur le livre de Thélyson Orélien depuis le compte X « Balance ton Claude » (encore anonyme à ce moment-là), le chroniqueur du Figaro intervient sur Radio J, où il déclare : « comme aujourd'hui, le RN n'est pas un parti particulièrement violent ou antisémite ou quoi que ce soit, [renvoyer dos à dos les extrêmes] c'est en fait banaliser la dangerosité de cette gauche pro-Hamas... »

La journaliste lui fait alors remarquer que l'extrême-droite est quand même « très proche de l'AfD, un parti néo-nazi ». Réponse de Samuel Fitoussi : « J'ai beaucoup de critiques à l'égard de ces partis. Pour le RN, par exemple, je les trouve étatistes, socialistes, relativement incompétents […] mais je pense qu'il faut reconnaître que les choses ont évolué, que le RN n'est plus le RN d'il y a 30 ans, et c'est même plus le RN d'il y a dix ans, qui voulait sortir de l'Union européenne, et c'est plus le RN antisémite [4] ». L'amour de la vérité chevillé au cœur, on vous dit.

Par ailleurs, l'intérêt de M. Fitoussi pour les implications de l'IA générative n'est pas pure curiosité, étant donné qu'il travaille pour le fonds d'investissement FRST CAPITAL, spécialisé dans l'industrie naissante du machine learning (un des domaines informatiques que l'on trouve derrière la formule générique « IA », et dont les avancées ont notamment permis le développement des « grands modèles de langage » – ou LLM – comme le célèbre ChatGPT).

Incidemment, FRST CAPITAL est une ancienne filiale d'OTIUM CAPITAL, la holding de Pierre-Edouard Stérin, milliardaire christo-libertarien qui utilise ses gains pour financer un projet de conquête politique par l'extrême-droite, baptisé « Périclès » (pour Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes), et doté d'un budget de 150 millions d'euros [5].

Cerise sur le gâteau : FIRST CAPITAL n'investit pas seulement dans les « laboratoires d'IA », mais également dans la fabrique d'opinion, en produisant des sondages douteux sur la popularité d'Elon Musk ou l'attrait des Français pour un Pédégé de la République [6].

Samuel Fitoussi baigne dans l'ambiance de San Francisco, très bien décrite ici par Pierre Entremont, associé-fondateur de FRST CAPITAL :

« Ce qu'il se passe en ce moment à San Francisco est complètement dingue. Des gamins de 20 ans travaillent 18h par jour et dorment sous leurs bureaux pour arriver à l'AGI les premiers, tant ils sont persuadés - à tort ou à raison - que c'est le dernier moment pour “escape the permanent underclass” [échapper à la sous-classe humaine non-détentrice de capital qui serait privée de travail et de revenus par une automatisation généralisée] qui définira alors le reste de l'humanité. Des startups atteignent $100m de CA en 12 mois, $500m en 24. Plusieurs entreprises investissent des centaines de milliards par an pour grandir à des rythmes jamais vus, et prévoient de passer la barre des 10 000 milliards de valorisation prochainement. Les grands CEO, anticipant l'ère de l'abondance et de la fin du travail, appellent à en finir avec la pensée de la rareté et des jeux à sommes nulles pour se mettre à la hauteur de l'époque qui verra enfin la culture s'affranchir de la nature, après 2,5 millions d'années d'évolution humaine. Même les pessimistes sont optimistes. Les révolutions technologiques produisent parfois des bulles financières, concèdent-ils, mais l'explosion de la bulle IA ne sera d'après eux qu'un soubresaut de court-terme, négligeable à l'échelle de l'enjeu et du développement de l'humanité. [7] »

Voilà sans doute pourquoi, parallèlement à ses « alertes » sur la catastrophe du « slop » (production IAgénérée de qualité médiocre), qui ne sont qu'une variante des discours IApocalyptiques de l'industrie (voir à ce sujet l'article de Clément Pouré : « Pourquoi l'IA ne va pas tous nous tuer d'ici 10 ans... »), M. Fitoussi diffuse les récits cornucopiens de la Big Tech. À l'image de cet extrait de chronique recommandée sur X : « Préserver la distinction entre l'humain et l'artificiel, ce n'est pas résister au progrès. Tout au contraire ! C'est préparer le monde d'après, dans lequel, après l'abondance matérielle et peut-être l'abondance cognitive, ce qui demeurera rare et précieux sera précisément la relation authentiquement humaine. [8] »

Rappelons enfin que Samuel Fitoussi avait tout intérêt à revendiquer la paternité de cette polémique pour hacker la rentrée littéraire, au bénéfice de son dernier livre (un recueil de ses chroniques publiées dans Le Figaro) sorti le 10 septembre. Quelques heures après le lancement de la polémique, qui continue d'enfler, il ne peut d'ailleurs s'empêcher de retouiter « Balance ton Claude » en faisant son auto-promo : « Ça me semble être un bon moment pour partager à nouveau l'article dans lequel j'étaye mon pronostic : bientôt, plus aucun humain n'écrira, et plus aucun humain ne lira. [9] »

Bref à ce stade, vous devez avoir une meilleure idée d'où parle notre première Claudette. Passons donc au deuxième membre du gang, qui est sorti de l'anonymat le 2 octobre, via une tribune publiée dans Le Grand Continent [10] (le 26 septembre, la revue dirigée par Gilles Gressani avait déjà publié une interview très complaisante de Samuel Fitoussi, signée Guillaume Erner [11]).

Pierre-Thomas Eckert

Pierre-Thomas Eckert est un habitué des tribunes FigaroVox. Sans surprise, le « chercheur en philosophie morale » s'y montre plutôt critique de... la gauche. Exemple : « Avec le cas Gérard Miller, la gauche morale découvre la différence entre la parole et les actes [12] ».

Suite à l'assassinat du militant d'extrême-droite américain Charlie Kirk, les discours de « certains penseurs de gauche radicale » inspirent encore à M. Eckert cette analyse : « Le consensus sur ce qui constitue une méthode violente est clair (l'atteinte intentionnelle directe à l'intégrité physique d'une personne sur la base de ses opinions) alors que le consensus sur ce qui constituerait une idée violente (une violence « symbolique » ou « systémique ») ne l'est pas du tout et est précisément l'enjeu du débat démocratique lui-même [13] ».

C'est ce qui s'appelle philosopher à coups de marteau ! Car, en vertu de cette distinction, on sortirait du champ de la violence officielle les violences physiques indirectes et les violences verbales qui sont pourtant bien définies dans le code pénal. Quid des propos racistes ou négationnistes ? De la provocation à la haine ? Leur caractère délictuel serait donc sujet à débat... ? Et que dire – puisqu'on parle ici d'IA – des suicides et des mass shootings possiblement encouragés par des « agents conversationnels » [14] [15] ? Et oui, Maître Eckert, c'est plus compliqué que ça, la différence entre la parole et les actes…

N'empêche, après la mort de Quentin Deranque, militant néo-nazi mort après avoir reçu les coups d'un groupe d'antifascistes qu'il était venu affronter en bande, Pierre-Thomas Eckert remet ça : « Avec le meurtre du jeune Quentin, commente-t-il sur X, on retrouve le même type de réactions de la part de la gauche intellectuelle que lors de l'assassinat de Charlie Kirk il y a quelques mois. [16] »

Et c'est retouité par qui... ? Samuel Fitoussi [17], qui martèle (notamment dans Le Figaro [18]) que « l'accusation de fascisme/nazisme remplit une fonction psychologique : elle délivre un permis de violence [19] ». Bref, nos deux jeunes gens sont bien prompts à monter au créneau quand la victime est d'extrême-droite...

Mais revenons à cette tribune parue dans Le Grand Continent. Pourquoi M. Eckert quitte-t-il l'anonymat ? Officiellement, c'est pour élargir le débat : « Même si j'ai beaucoup d'estime pour le travail de Fitoussi, écrit-il, je pense qu'il est important que le combat que nous menons contre la pollution de l'écriture par les contenus générés par IA soit aussi large et transpartisan que possible. Maintenant que le nom de Fitoussi a été ébruité dans la presse, je pense qu'il est préférable que le mien sorte également, afin que le grand public comprenne mieux certaines des autres motivations qui animent notre collectif. »

Passons sur cette malheureuse fuite du nom de M. Fitoussi dans Le Figaro… Que sont ces « autres motivations qui animent » la bande à « Balance ton Claude » ?

Aux questions soulevées par la polémique sur la « production littéraire » IAssistée ou « la qualité des échanges sur les réseaux sociaux » inondés de slop, Pierre-Thomas Eckert ajoute « le danger tout autant existentiel que l'IA fait peser sur la qualité de la production universitaire et académique ».

Tout cela ne va pas très loin. M. Eckert se contente de « recentrer le débat » sur le bon usage qui devrait être fait des LLM (pour « brainstormer » un peu, ça va). Il n'a rien à dire sur une autre controverse qui monte au sujet de l'éditorialiste d'extrême-droite Jules Torres, par exemple. Pourtant, le 25 septembre, Libération avance que « ces derniers mois, la production du journaliste habitué de CNews, également rédacteur en chef de 'l'Infiltré', est écrite en très grande majorité avec l'intelligence artificielle, selon l'outil Pangram. Y compris les citations de ses interlocuteurs, presque tous anonymes. [20] »

Le 30 septembre, Octave Bonnaud, rédacteur en chef de La Lettre, accuse encore Jules Torres de plagiats grossiers : « Après un intense 'teasing' sur l'exclusivité de leurs infos, écrit M. Bonnaud sur X, Jules Torres et son équipe ne se sont pas fatigués : ils ont tout simplement plagié pas moins de 4 infos dévoilées par @lalettre_fr, sans aucune mention de leur provenance […] Pas besoin non plus de Pangram pour voir que l'article sur Emmanuel Grégoire est une légère reformulation de celui paru dans La Lettre 7 jours plus tôt ». Ces plagiats-là, manifestes, et l'usage répété de l'IA, attesté via Pangram, auraient-ils échappé à la vigilance de « Balance ton Claude »... ?

Pierre-Thomas Eckert ne dit rien non plus sur l'industrie financière qui alimente de manière cynique la bulle de l'IA, et qui se contrefout de la démocratie, comme du dérèglement climatique. Tant pis si Mistral AI aide Total à exploiter de nouveaux gisements d'hydrocarbures [21]. Qu'importe si les lobbyistes font pression pour échapper aux obligations environnementales [22] et mettre le holà sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre [23]. Eric Schmidt, l'ex-pédégé de Google qui investit à fond dans le supercalcul (il est actionnaire de Mistral AI, notamment), a raison : « De toute façon, nous n'atteindrons jamais nos objectifs climatiques. » Il vaut mieux « parier que l'IA résoudra le problème. [24] »

Dans le monde réel, les rendements agricoles chutent, les glaciers fondent à vue d'oeil… mais nos deux « lanceurs d'alerte » n'ont d'yeux que pour le slop. Et quand M. Eckert s'inquiète pour la recherche scientifique – qui était entravée par les marchands de doute et l'extrême-droite bien avant ChatGPT –, la climapocalypse passe au second plan [25].

Rien d'anormal pour des contributeurs du Figaro, où les climato-négationnistes trouvent encore de l'écho (Chantal Delsol, Bertrand Alliot [26]...) ? D'autant que le groupe Dassault a foutu le paquet sur l'IA dernièrement : drones de combat pour Dassault Aviation [27], « IA industrielle » développée main dans la main avec l'américain Nvidia pour Dassault Systèmes [28]…

Néanmoins, on s'étonne que des (ultra-)libéraux restent muets devant le viol systématique de propriétés intellectuelles, face au vol à échelle industrielle dont sont coupables les développeurs de LLM : Guillaume Lample, co-fondateur de Mistral AI, a ainsi piraté des millions de livres quand il travaillait chez Meta [29]. Même pratique chez Anthropic et Amazon [30] [31], qui scannnent désormais des millions de livres imprimés avant de les détruire, pour développer des modèles d'IA… Silence sur ce hold-up en grand. La destruction littérale de l'écrit n'est pas un crime, tant que la data paie.

Enfin, voilà pour notre deuxième Claudette. Il en reste trois dans le noir. Fort heureusement pour nous, Samuel Fitoussi est très bavard. Dans une interview chez Atlantico, le chroniqueur du Figaro fournit lui-même une liste de suspects : « il existe encore aujourd'hui dans le débat public des intellectuels brillants, dit-il, ils ont certes un certain âge, mais des jeunes semblent prendre la relève (Pierre Valentin, Pierre-Thomas Eckert, Robin Nitot, Marc le Chevallier, etc.) [32] » Ouvrons donc cette parenthèse !

Pierre Valentin

Qui est Pierre Valentin ? Et bien, malgré son jeune âge, M. Valentin a déjà produit 49 tribunes et entretiens FigaroVox... Dont un papier de mars 2022, co-signé par Samuel Fitoussi, et titré : « Sur les campus américains, hystérie sanitaire et wokisme s'embrassent [33] ». Une amitié d'écriture solide, puisque, quelques jours plus tard, MM. Valentin, Fitoussi et Nitot sortaient un ouvrage conjoint [34].

La chaîne YouTube de Pierre Valentin, « Transmission », créée en 2024, est une sorte d'annexe du Figaro. On y voit défiler : Eugénie Bastié, Paul Sugy, Chantal Delsol, Aziliz Le Corre, Alexandre Devecchio, Guillaume Perrault, Mathieu Bock-Côté, Samuel Fitoussi…

Par ailleurs, en creusant un peu sur X, on constate que M. Valentin signale du texte machinique, qu'il a détecté graĉe au « logiciel Pangram », le 1er juin 2026 [35]. Le compte « Balance ton Claude » est justement créé ce mois-là. Le 29 juillet, Pierre Valentin recommande encore aux « rédacteurs en chef perdus » d'utiliser « le logiciel (imparfait) Pangram [36] ». Un conseil visiblement oublié depuis que Jules Torres a été pris la main dans le slop…

Ajoutons que Pierre Valentin et Pierre-Thomas Eckert se connaissent, et tiennent des discours très semblables. « L'élargissement constant de la définition de la violence ('symbolique', 'systémique', 'sociale') fait passer la violence bien réelle pour une simple riposte, avance ainsi M. Valentin sur Figaro TV. La jeune gauche conceptualise une sorte de 'légitime défense préventive'. » Et M. Eckert abonde : « Merci à l'ami @PierreValentin d'avoir formulé clairement cette idée, qui est vraiment centrale à toute culture démocratique digne de ce nom. J'avais tenté d'exprimer cette même idée en m'aidant de Karl Popper, dans une tribune pour le Figaro à l'occasion de la mort de Kirk. [37] »

Mais le soupçon qui pèse sur Pierre Valentin s'alourdit véritablement quand on découvre qu'il est la deuxième personne à retouiter l'accusation de « Balance ton Claude ». Oui, il retouite le message du compte anonyme avant Samuel Fitoussi. Et après... Robin Nitot ! Or, vu le peu d'abonnés du compte, à 16h39, ce 21 septembre 2026, il y a de fortes chances pour que MM. Fitoussi, Eckert, Valentin et Nitot soient de mèche. Ce qui viendrait compromettre un peu plus l'image « apolitique » de notre bande...

Pourquoi ? Parce que Pierre Valentin est une recrue de Périclès [38]. Et le projet de conquête extrême-droitier financé par Pierre-Edouard Stérin comporte un volet idéologique aux objectifs clarissimes : « imposer nos thèmes et en maîtriser la fenêtre d'Overton [...] Décrédibiliser et attaquer les idées adverses (réalité des faits/chiffres, shaming, procès) [39] ».

« Imposer nos thèmes » ? L'IApocalypse, c'est fait. « Shaming » ? La polémique Thélyson Orélien, véritable bingo pour la droite et l'extrême droite, qui permet de ridiculiser d'un seul coup : « la gauche germanopratine [40] » (Pierre Valentin), « les intellectuels 'officiels' [41] » (Pierre Entremont), « le logiciel antiraciste [42] » (Mathieu Bock-Côté), « les utilisateurs de Bluesky [qui ont] horreur de l'IA [43] » (Robin Nitot)…

Et si jamais vous pensez toujours que Thélyson Orélien a été ciblé sans arrière-pensée, laissez-moi mentionner cet autre personnage reçu par Pierre Valentin sur Transmission TV : Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l'Observatoire de l'Immigration et de la Démographie, une organisation spécialiste de la « réalité des faits/chiffres », qui émane, tenez-vous bien… de Périclès [44] !

Robin Nitot

Ce qui m'amène à notre premier retouiteur de « Balance ton Claude » : figurez-vous que Robin Nitot était journaliste et responsable des réseaux sociaux... au Figaro. Et ce, avant de rejoindre l'Observatoire Hexagone, une fabrique à statistiques et sondages tout droit sortie de... Périclès ! Jolie illustration de la perméabilité entre « libéraux-conservateurs » et extrême-droite christo-libertarienne.

Sur X, M. Nitot déplore lui aussi l'inondation de slop. « Encore 10 ans d'IA et tout débat nous paraîtra répugnant », écrit-il en mars 2026, au-dessus de ce cri du coeur poussé par un autre un internaute : « Envie de me crever les yeux en voyant défiler tous ces pavés de 'pensée politique' générés par IA. » (Eugénie Bastié commente : « STOP [45] »).

Robin Nitot alimente avec régal la polémique « Balance ton Claude », en tapant sur la gauche antiraciste (« La créolisation, c'est quand on a tellement de mal à écrire qu'on fait faire son livre par une IA. Mais si vous remarquez que c'est de l'IA, vous êtes raciste [46] »). Il se délecte de la découverte ultérieure des plagiats de Thélyson Orélien, puis de son retrait de la liste des prétendants au Goncourt, qui va libérer, dit-il, de l'espace médiatique pour la visite du Pape (« Fin du feuilleton de la semaine, on va pouvoir se concentrer sur la venue du Saint-Père en France [47] »).

Difficile de croire que c'est la seule détestation des impostures littéraires qui motive Robin Nitot. Sa ligne éditoriale est d'une remarquable cohérence, avant et après la polémique : le 20 septembre, par exemple, il partage une tribune FigaroVox accordée à Nicolas Pouvreau-Monti (de l'Observatoire Stérinien de l'Immigration et de la Démographie, rappelez-vous) qui s'intitule : « Les personnes d'origine extra-européenne pourraient devenir majoritaires en France après 2050 [48] » ; le 2 octobre, suite aux révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, il allume ce contre-feu de poubelle : « Mediapart aurait pu faire du mal à Bardella si LFI n'avait pas foutu le contre-feu aux lycées [49] ».

À combien on en est, là... ? Un, deux, trois, quatre... il manque un cinquième mousquetaire ! Allons voir le pedigree du dernier nom cité par Samuel Fitoussi...

Marc Le Chevallier

Marc Le Chevallier est un bon candidat : il a signé une demi-douzaine de tribunes FigaroVox…

En outre, le jeune chercheur en politique a travaillé pour l'Institut Thomas More et l'Institut des Français de l'Etranger, deux think tanks financés par le projet Périclès [50] [51]. Aujourd'hui, il collabore avec Nuances d'Avenir, une « mystérieuse association qui veut ancrer l'écologie à droite [52] », et qui est très liée avec ce même Institut Thomas More.

Ces deux organisations ont publié un rapport conjoint en septembre 2026. Ce qui fut l'occasion pour Marc Le Chevallier de clamer dans Le Figaro que « l'écologie doit réapprendre à aimer son territoire, en s'appuyant sur nos chasseurs et nos pêcheurs [53] ». Joli spin-off de Chasse, pêche, nature et tradition.

Néanmoins, soyons honnêtes : M. Le Chevallier est beaucoup moins actif sur X, et ne semble pas être intervenu publiquement dans la polémique Thélyson Orélien, comme MM. Valentin et Nitot. Il est donc logique de l'écarter de la liste des suspects. D'autant que nous devons parler de deux autres jeunes loups, qui militent depuis juillet pour un plan massif d'investissement dans l'IA...

Aymeric Roucher

Le premier s'appelle Aymeric Roucher. Il est ingénieur spécialisé en machine learning, et aime visiblement moucher les sloppeurs.

Invité début septembre sur la chaîne YouTube de Pierre Valentin, pour une émission intitulée « IA : jusqu'où peut-elle nous dépasser ? », M. Roucher déclare : « moi, ça me poserait un problème moral, en tout cas, de commencer à mettre des posts générés par IA, parce que j'ai l'impression que ça rompt un peu un contrat implicite qu'on a quand on poste quelque chose sur les réseaux d'authenticité. […] Souvent, je fais ça : quand je vois que quelqu'un a liké quelque chose et que c'était généré par IA, j'envoie un screenshot, 'pour info, c'est fait par IA'. Et souvent les gens tombent des nues. [54] »

Sur X, le 26 septembre, Aymeric Roucher balance effectivement un IAssisté : « Ce format 'grand pavé de slop' de Brivael cartonne, écrit-il, parce que les gens likent en réalité une forme que les LLM ont appris à optimiser pour maximiser la préférence humaine […] Brivael, si tu penses vraiment que tes prompts ont de la valeur, tu devrais les poster directement ! Le passage à la moulinette de Claude pour 'étoffer' (en réalité 'diluer dans des exemples cherry-picked avec plus ou moins de bonne fois pour coller à la thèse du prompt'), on peut le faire nous-même. [55] ».

Autre indice de potentielle appartenance à la bande à « Balance ton Claude » : le 12 mars 2026, Aymeric Roucher est reçu par Eugénie Bastié sur le plateau de Figaro TV, pour un programme baptisé « L'IA va-t-elle tuer la création ? [56] ».

L'ingénieur y confie déjà son irritation face au slop : « Sur Amazon, je regarde régulièrement où en sont les meilleures ventes des livres sur l'IA pour voir si le mien se place correctement. En fait, je suis très vexé de voir qu'il y a des bouquins qui sont, de manière criante, écrits par ChatGPT : Je vais vous apprendre à utiliser l'IA en 50 leçons, on voit quelques pages, ça ressemble vraiment à la réponse à un prompt […] c'est imprimé, les gens achètent ça, et il y a des centaines de commentaires qui disent c'est magnifique ».

Deux autres intervenants étaient là : Samuel Fitoussi, qui abonde dans le sens de M. Roucher (« Il y a des livres aujourd'hui, qui paraissent, où on reconnaît le style distinctif de ChatGPT, et il se trouve que ces livres-là sont extrêmement mauvais. »), et puis, un certain Raphaël Doan...

Raphaël Doan

Ce jeune énarque est également atteint de slopophobie. Le 9 avril 2026, M. Doan partage ainsi sur X un article de son blog, « Technoclassicisme », avec ce commentaire : « Pourquoi suis-je agacé par les posts écrits par IA qu'on voit partout sur Twitter, alors que je lis sans déplaisir les réponses de Claude aux questions que je lui pose moi-même ? Une brève réflexion sur la bonne manière de se servir des LLM quand on écrit en public [57] ». Son camarade Roucher retouite.

Samuel Fitoussi partage, lui, ce passage : « Ensuite, ne jamais se servir d'un LLM pour faire plus long. Pourquoi faire tenir en dix paragraphes ce qui aurait pu tenir en un seul ? Au contraire, il faut s'en servir pour faire plus court, ce qui n'est pas toujours facile. Le temps des autres est précieux et il faut, si l'on est poli, tâcher de l'économiser. De toute façon, on a rarement beaucoup de choses intéressantes à dire d'un coup (la plupart des livres sont trop longs aussi) ».

Et, au-dessus de l'extrait, M. Fitoussi précise : « Lu chez @raphaeldoan. Très juste. Il y a, chez ceux qui publient du slop IA de 50 lignes qu'ils auraient pu condenser en 10 lignes, un manque de savoir-vivre, un manque de respect pour leurs lecteurs. Ils transfèrent leur effort d'écriture sur notre temps de lecture. [58] » Raphaël Doan retouite (avec une citation de Pascal, tout de même) [59].

Il y a donc chez ces trois trentenaires (ou presque, Samuel Fitoussi est né en 1997) un même désamour du prompt paresseux, qui conduirait à la fin de « la civilisation de l'écrit [60] ». « Dans un monde où tout le monde écrit avec l'IA, plus personne ne voudra lire [61] », avertit ainsi Samuel, le 29 août, chez FigaroVox. Et, le 23 septembre, toujours chez FigaroVox, Raphaël reprend la même complainte : « Qui écrira et qui lira dans un monde où l'écriture n'est plus spécifiquement humaine ? [62] »

« Opération Prométhée »

Toutefois, la polémique Thélyson Orélien et les alertes sur le slop ne doivent pas éclipser le fond de l'affaire : tous ces jeunes gens militent pour des investissements gigantesques dans le supercalcul.

Au mois de juillet 2026, MM. Roucher et Doan (ainsi que deux autres larrons, l'ingénieur en machine learning Victor Storchan, et l'énarque Tristan Claret-Trentelivres) publient dans Le Grand Continent « une pièce de doctrine à l'attention du prochain président de la République et de ses électeurs », dans laquelle ils proposent une « Opération Prométhée » pour que « la France gagne la course à l'IA [63]. »

Qu'est-ce que c'est que cette « Opération Prométhée » ? Une sorte de plan Messmer, prévoyant une enveloppe de 620 milliards d'euros sur trois ans, pour bâtir les infrastructures matérielles et logicielles d'une IA « souveraine ».

Quel intérêt ? Et bien, selon ce document, « l'IA sera le principal moteur de l'économie à horizon 2030 ». Il n'y a qu'à voir : « l'IA est déjà aujourd'hui, et de très loin, le principal moteur de la croissance américaine. »

Cette croissance est-elle saine ? N'y aurait-il pas une toute petite bulle en formation ? Les acteurs investis dans cette hypercroissance ne sont-ils pas en train de recourir à des mécanismes financiers opaques rappellant les prémices de la crise des subprime [64]... ? Ces questions économiques ne semblent pas préoccuper nos promoteurs de l'IA.

Tous partagent les mêmes rêves de techno-croissance. En version gaullo-pompidolienne chez Aymeric Roucher, qui écrit sur Linkedin : « C'est une opportunité similaire à celle du nucléaire dans les années 1960. Elle est aussi coûteuse, et porte de semblables promesses de prospérité. » Dans une veine plus libertarienne chez Samuel Fitoussi, qui commente avec ironie le post du camarade Roucher : « Bravo ! J'ai toujours rêvé d'être ami avec un communiste [65] ».

Promesses de prospérité, d'un côté ; menaces existentielles, de l'autre. Car, au-delà de la fin annoncée de la civilisation de l'écrit, c'est la France qui est en danger : « ne pas être autonomes sur l'IA, prévient le quatuor prométhéen, serait nous soumettre aux impérialismes. […] Importer nos flux d'intelligence artificielle revient à dépendre d'autrui pour une part croissante de notre productivité, de notre puissance industrielle et de notre sécurité. »

Patriotisme, ou marketing ?

Permettez-moi de questionner la sincérité des discours renouvelés sur la « souveraineté ». Parce que les acteurs économico-politiques ont une fâcheuse tendance à confondre leurs propres intérêts avec ceux de la nation. C'est particulièrement le cas au sein de la Big Tech américaine, où le slogan « Make America Great Again » est un argument de vente qui sert surtout l'enrichissement et l'empowerment personnels.

L'élite gallo-ricaine, hélas, n'échappe pas aux conflits d'intérêts : souvenez-vous de Cédric O, ex-secrétaire d'État au Numérique (LREM) qui, après les élections présidentielles de 2022, est devenu actionnaire de Mistral AI, puis multi-millionnaire, pour une mise de départ de 176,10 euros [66].

La position d'Aymeric Roucher n'est pas moins problématique. Car ce dernier travaille actuellement pour Anthropic, énorme « AI lab » (en mai 2026, l'entreprise est valorisée à près de 1000 milliards de dollars, et, quatre mois plus tard, on parle déjà de 2000 milliards... [67]) basé à San Francisco, et concurrent principal d'Open AI (le créateur de ChatGPT). Est-ce un hasard si le pédégé d'Anthropic, Dario Amodei, son fondateur, Christopher Olah, ou leur ex-employé Jacob Coxon, mutiplient des discours IApocalyptiques [68] [69] [70] qui font gonfler les valorisations du secteur ?

Quant à Samuel Fitoussi, il est également juge et partie, en tant qu'associé chez FRST CAPITAL, qui investit dans tout un tas de starts-ups, comme Poolside AI, où Victor Storchan (le co-rédacteur de MM. Roucher et Doan) est actuellement employé.

Ces intérêts financiers substantiels, entrecroisés, ne peuvent être mis sous le tapis. D'autant qu'il est difficile de savoir si ce sont les affaires qui sont mises au service de la politique, ou la politique au service des affaires.

Comme l'exprime un twittos avisé, s'appuyant sur The Strategy of Conflict, du « prix Nobel » d'Economie Thomas C. Schelling : « la fabrique de l'information cherche avant tout à imposer un rapport de force et fixer l'agenda public et par conséquent le traitement médiatique constitue fondamentalement une arme stratégique déployée sous couvert d'éthique […] le traitement de l'actu obéit d'abord à des impératifs de puissance, soigneusement emballés dans un discours moral [71] ».

Et ce n'est pas une coïncidence si la première structure d'influence de Pierre-Edouard Stérin s'appelle... le Fonds du Bien Commun.

« Puissances de l'IA »

Reste que la maîtrise des infrastructures énergétiques et informatiques, tout comme la détention du capital, confèrent une puissance réelle, permettant de nouvelles formes de domination.

Aux États-Unis, le logiciel Immigration OS développé par Palantir – société du milliardaire techno-fasciste Peter Thiel, mentor et sponsor du vice-président américain J.D. Vance – est utilisé par l'ICE (Immigration Customs and Enforcement, police de l'immigration transformée en milice par l'administration Trump) pour surveiller, localiser et persécuter la population. Des citoyens, des enfants, sont brutalisés, envoyés dans des camps d'internement, et, même, parfois, assassinés en pleine rue.

Le « Département de l'Efficacité Gouvernementale » (« DOGE ») du milliardaire suprémaciste et néo-nazi [72] Elon Musk en fournit une autre illustration : en appuyant sur quelques boutons pour supprimer des crédits de l'US Aid, son équipe aurait déjà causé dans le monde des centaines de milliers de morts évitables [73]. Même chose avec Starshield, infrastructure de communication satellitaire opérée par SpaceX, que M. Musk est fortement soupçonné d'avoir coupée à l'Ukraine [74].

Fin septembre 2026, Pete Hegseth, christo-fasciste à la tête du ministère de la Défense rebaptisé Department of War, annonçait la création d'un « poste de commandement dédié à la guerre autonome » (Autonomous Warfare Command), c'est-à-dire, aux robots militaires guidés par l'IA [75].

Voilà ce qui devrait nous préoccuper, plus encore que la prolifération du slop : le boom de l'IA est une course à l'armement tout aussi dangereuse que l'escalade nucléaire. D'autant que le machine learning ne se substitue pas à l'atome, il s'y additionne. Cette continuité n'est pas seulement assumée par MM. Doan et Roucher, mais également par Donald Trump, qui, en novembre 2025, annonçait un « projet Manhattan de l'IA [76] ».

« Apocalypse »

Cependant, nous ne vivons pas exactement une deuxième « Guerre Froide ». Début 2025, Peter Thiel prévient : « Le retour de Trump à la Maison-Blanche augure l'apokálypsis des secrets de l'ancien régime ». Et cette prose mystique doit être prise comme un avertissement littéral, réflétant une évolution réelle de la nature du pouvoir.

Comme l'analyse l'économiste Francesca Bria, nous assistons en fait à un « coup d'État » : « toute une coalition d'entreprises, d'investisseurs et d'idéologues s'emploie à construire un système de contrôle techno-politique. […] Ayant échoué à construire des institutions parallèles, ils ont trouvé plus efficace : devenir l'infrastructure étatique [77] ».

Même son de cloche chez le politologue Lorenzo Castellani, pour qui le deuxième mandat de M. Trump marque une « accélération réactionnaire », l'avènement d'« un fonctionnement élitaire étranger à la politique, à l'administration et à ses métiers et qui comprend les gourous de la tech, la finance, les médias et le monde intellectuel. [78] » Or, la bande à « Balance ton Claude », comme nous l'avons vu, est très liée à cette nouvelle oligarchie, qui se réjouit de mettre à bas la social-démocratie à l'européenne.

Nos Claudettes ne semblent pas non plus rebutées par un programme totalitaire qui est au fondement de l'hyperdéveloppement de l'IA, pour un certain nombre d'illuminés de la Silicon Valley : le projet transhumaniste, qui vise de manière assumée le dépassement d'homo sapiens, par les miracles du silicium (voir « Le Manifeste Techno-optimiste » du financier Marc Andreessen [79], un des premiers actionnaires de Mistral AI). La déshumanisation de l'écrit n'est qu'une étape dans ce voyage, qui doit aboutir à l'hybridation avec la machine, toujours plus puissante, et, enfin, à l'immortalité.

Cette ultime transgression devrait normalement faire trembler des Catholiques conséquents. Sans compter que l'Arche transhumaniste ne peut accueillir tous les enfants de Dieu. Rappelez-vous le post Linkedin de Pierre Entremont : le gros de l'humanité, dépourvu de capital, ira rejoindre la « permanent underclass ». Et voilà peut-être le secret du technoptimisme de la bande à « Balance ton Claude » : la « destruction créatrice » de l'humanité se fait au bénéfice d'une petite caste régnante, dont ils font pour l'instant partie.

« French Tech » ?

Vous l'aurez compris, la polémique préfabriquée par notre bande, au sujet du livre de Thélyson Orélien, est un double écran de fumée. Elle masque une convergence d'intérêts, financiers, idéologiques et géopolitiques, entre l'industrie de l'IA, les libertaryens (oui, avec un y) de la Silicon Valley, les christo-fascistes de l'administration Trump, et leurs imitateurs bien-de-chez-nous.

En juin 2025, les sphères de MM. Stérin et Bolloré se sont ainsi rejointes, pour tenir au Casino de Paris un « Sommet des libertés » [80], copié-collé sur les Liberty Forums & Freedom Dinners de l'Atlas Network [81], réseau international d'organisations libertariennes et ultraconservatrices financé par des industriels [82]. D'ailleurs, ce grand raout était co-organisé par des think tanks liés au réseau Atlas, comme la fausse association citoyenne Contribuables Associés, qui diffuse le climato-négationnisme auprès des parlementaires français [83].

Ces ennemis du genre humain prospèrent sur « la honte prométhéenne » (Günther Anders), le sentiment d'être devenus impuissants, obsolètes, inutiles, que chacun peut ressentir devant les capacités de la technologie, y compris, désormais, chez les professions intellectuelles. L'impression d'être terriblement fragiles, aussi, face aux attaques cybernétiques et aux robots tueurs.

Pour une partie de la droite et de la gauche, il faudrait donc urgemment renouer avec la puissance publique, avec la planification industrielle, bâtir en vitesse des infrastructures nationales de supercalcul, pour éviter d'être « débranchés » par des ennemis ou des concurrents, et récolter, au milieu du chaos climatique, quelques fruits de la techno-croissance.

Mais, à supposer que l'indépendance soit possible, dans un monde où les chaînes de production et les capitaux sont internationaux (l'actionnaire majoritaire de « Campus IA », giga data center à 50 milliards d'euros prévu en Seine-en-Marne, est ainsi un fonds d'investissement émirati qui finance aussi de gigantesques infrastructures informatiques aux États-Unis [84]), peut-on vraiment fermer les yeux sur ces acteurs qui misent autant sur la « French Tech » que sur l'extrême-droite ?

Rappelons que François Durvye, qui dirigeait OTIUM CAPITAL de 2022 à 2026, conseillait en même temps le RN. Fin 2023, le bras droit de Pierre-Edouard Stérin a même remis à flot le clan Le Pen, en rachetant la villa détenue par Jean-Marie à Rueil-Malmaison. Et, en 2025, lorsqu'OTIUM investit dans VSORA, entreprise française de « puces à IA » qui veut concurrencer le géant américain Nvidia, c'est toujours M. Durvye qui est à la tête du fonds...

De même, on peut s'interroger sur la présence de FRST CAPITAL (ex-OTIUM VENTURE, souvenez-vous) au capital de Comand AI, start-up française qui développe notamment le logiciel militaire Prevail, une « solution déjà déployée auprès d'unités opérationnelles en France, en Allemagne et en Ukraine, [qui] analyse les données de terrain, agrège les flux de renseignement et assiste les états-majors dans la planification des opérations ».

Ces deux fonds d'investissement oeuvrent pour installer l'extrême-droite au pouvoir, mais ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle dans la start-up nation. Chez Frenchweb, par exemple, la crise se transforme en opportunité : « La défense, écrit la rédaction, n'est plus un secteur évité par les fonds de capital-risque, et devient progressivement l'un des segments les plus attractifs de la deeptech européenne, avec le soutien des gouvernements européens », qui accèderont ainsi à « la suprématie [85] ».

Internationale Anti-technofascistes

Imaginez ce que pourraient faire un gouvernement, même européen, avec tous ces nouveaux outils de surveillance, de propagande et de répression. Vous ne voyez pas... ? Pensez à la brutalité dont a déjà fait preuve l'exécutif français contre ses citoyens, racisés, gilets jaunes, écolos, lycéens…

Devant les récits IApocalyptiques – déluge de slop, chômage pour toustes, Robocops –, le climato-négationnisme de l'industrie, ou les délires des Übermenschen de la Tech, la seule conclusion possible est celle-ci : l'IA, même « souveraine », nous promet l'Inhumain Augmenté.

Même aux Etats-Unis, où l'on s'oppose à présent aux giga data centers à IA, on a saisi l'ampleur de cette attaque inédite contre la vie terrestre. Là-bas, ici, ailleurs, on commence à comprendre que les gains de productivité, la concurrence systématique et la finance dérégulée ne profitent décidément pas à tout le monde. Que le tout-numérique n'est pas gage d'indépendance, ni de sécurité, ni de prospérité, ni de bien-être. Que ni la liberté, ni l'autonomie, ni le service public, ni les liens sociaux, ni la chose commune… ne survivront à l'automatisation généralisée.

Finissons-en avec les fables du ruissellement et du retour prochain à une grandeur passée, qui séduisent hélas les désespérés, les humiliés, les déclassés, ceux qui ne sont rien... Tout ce que l'on peut espérer face au développement de ce complexe financiaro-militaro-industriel de l'IA, c'est un mouvement mondial contre sa prolifération, la constitution d'une Internationale Anti-technofascistes, des propositions politiques qui redonnent leur place aux gens, et brisent le tabou de la dénumérisation.

Ce sera d'autant plus difficile dans un contexte où l'hyperdéveloppement de l'IA est légitimé par la raison d'État : « projet national d'intérêt majeur » par-ci, « souveraineté » par-là, défense, état d'urgence… Des mots d'ordre qui changent automatiquement les opposants en traîtres (une accusation lancée par Elon Musk contre Sandrine Rousseau [86]), ou en terroristes (les critiques de l'extrême-droite israélienne, les écolos, les militants de gauche [87], à vrai dire, y ont déjà droit)…

N'en doutez pas, l'Internationale techno-fasciste est aux abois : elle ne reculera devant rien pour conserver son pouvoir. Elle s'est encore ingérée dans les élections présidentielles au Brésil, via les plateformes de Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp), pour favoriser le fils de l'ex-président Jair Bolsonaro [88], condamné à 27 ans de prison après sa tentative de coup d'État de 2023. Et Pangram ne nous sera d'aucune aide face à de tels ennemis de la démocratie.

Ps : À l'heure où j'écris ces lignes, impossible d'affirmer qui sont les trois derniers membres anonymes de la bande à « Balance ton Claude ». Cet article reste anonyme « pour éviter, comme le dit si bien dit Samuel Fitoussi, que le débat se déplace des faits vers [les] personnes [89] ».


[1] « On est cinq », dit Samuel Fitoussi dans l'émission « Tout un matin » du 25/09/26 sur Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/tout-un-matin/segments/rattrapage/2487028/entrevue-samuel-fitoussi-detenteur-compte-x-balance-ton-claude

[3] Eugénie Bastié, le 24/09/26, sur X.

[4] Le 22/09/26 dans le 6/9 de Radio J : https://www.youtube.com/watch?v=4OGbgve2ZGA

[16] Message publié sur X le 18/02/26 : https://x.com/pierto_eckert/status/2024095353717358909?s=20

[26] Bertrand Alliot, le porte-parole de la fausse association Action Ecologie, liée au réseau Atlas, signe aussi des tribunes FigaroVox : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/50-ans-de-la-loi-du-10-juillet-1976-la-protection-des-especes-a-t-elle-trop-bien-marche-20260710

[52] « Nuances d'avenir : la mystérieuse association qui veut ancrer l'écologie à droite », Jade Grandin de l'Eprevier, L'Opinion, 03/03/26 : https://www.lopinion.fr/politique/nuances-davenir-la-mysterieuse-association-qui-finance-lecologie-de-droite

[77] « Le coup d'État de la tech autoritaire », Francesca Bria, Le Monde Diplomatique, novembre 2025.

[83] En septembre 2020, le député (LR) Julien Aubert donne la parole aux climato-négationnistes Christian Gerondeau et François Gervais, à l'occasion d'un « rendez-vous parlementaire » de Contribuables Associés : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=aduepR0BF9E

[87] Le 20/10/26, David Lisnard évoque des « camps d'entraînement de terroristes sur le plateau de Millevaches », où se rendrait en « pélerinage » Jean-Luc Mélenchon : https://www.liberation.fr/politique/david-lisnard-fantasme-sur-des-camps-dentrainement-dans-le-limousin-pour-les-terroristes-de-gauche-20261020_RJQ4XNZ32NBDPAUDG73MCYCIFU/

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26.10.2026 à 09:13

Le 17 octobre ou le retour du ludique

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« Le jeu couplé au rire constitue indéniablement une ruse pour se défaire de l'emprise d'un dominant »

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1982 mots)

« Délinquance d'opportunisme », « grève-vacances », « absence de maturité politique », « cosplays enfantins », « destructions irréfléchies », « actes de rages », tous ces énoncés ennemis utilisés pour disqualifier l'insurrection en cours ont vu naître leurs antonymes politiques : « réappropriation matérielle », « revendications pour des conditions d'études », « conscientisation politique », « mises en scènes joyeuses », etc. Le 17 octobre aura été l'occasion d'une production tous azimuts d'une quantité faramineuse de contre-interprétations, de textes théoriques, d'hypothèses, sur ce qui anime le mouvement. Pourtant, une dimension souterraine à ses gestes et partout omniprésente nous paraît encore être ignorée : le ludique. Sans revenir à un examen approfondi des causes sous-jacentes du mouvement, ni à une lecture prescriptive de sa suite—guidée le plus souvent par l'intention de « manager » le mouvement—, nous tenions ici à ressaisir la passion à l'œuvre derrière les gestes émeutiers et la fougue lycéenne.

« Je te tiens, tu me tiens,
Par la barbichette,
Le premier de nous deux qui rira
Aura une tapette »

Début de la partie

Notre hypothèse, pouvant coexister avec d'autres, consiste à penser que le « ludique » entre en jeu comme une notion singulièrement opérante pour saisir l'activité émeutière fondamentalement joyeuse autour de laquelle se sont noués et organisés, affectivement, les subjectivités ayant pris part à l'insurrection.

Que ce soit dans les charivaris, carnavals ou les parades de lycéens déguisés en super-héros de comics, la chose est connue : le jeu couplé au rire constitue un domaine indéniable de tactiques et de ruses permettant de se défaire temporairement de l'emprise d'un dominant. Mais ce ludique-là n'est ni un simple renversement formel des positions ou une parodie impuissante du pouvoir. Il est une réfutation en acte des techniques apprises de protestation et autres gémissements revendicatifs. La lassitude des milieux militants traditionnels laissée derrière, et voilà déjà qu'un nouvel horizon d'actes joyeux et créatifs se dessine.

L'habileté stratégique lycéenne réside dans la réutilisation de codes jugés inoffensifs et beaucoup trop enfantins pour être réprimés et considérés : les super-héros, les déguisements, les trends Tik Tok, etc… Or, à chaque fois, ils les reconduisent dans un contexte d'assaut et d'offensives, entraînant la confrontation physique ou non, envers les forces de l'ordre. Exemple : Captain America lance une attaque suivie par des centaines d'individus en noirs. Elles mettent davantage encore à nu l'illégitimité foncière des policiers à user de la force. Et puis ; que peut faire un policier contre un Batman qui entame une danse devant lui ? Enrager, frapper ou éprouver son ennui, endurer sa docilité (ces deux dernières obligations étant habituellement réservées aux lycéens). Comment arrêter une battle d'aura, apothéose de l'absurde et de l'humour ? D'aucune autre manière qu'en rabat-joie. Une dernière : que peut faire un policier devant un militant de gauche, un prosélyte quelconque, mégaphone à la main, qui prononce les mêmes mots d'ordres quelconques ? L'ignorer comme un décor quelconque.

Lucidité(s) retrouvé(s)

L'un des attributs manifeste des complicités en présence avant et pendant le 17 octobre (gen Z, étudiants, intérimaires, banlieusards, subalternes, gilets jaunes, bref, subjectivités en voie de prolétarisation) c'est sa propension au « ludique ». Le geste anodin de déclencher une battle d'aura comme de briser une vitrine, même s'ils n'entretiennent aucune équivalence de fond, manifestent ce même rapport joueur à l'imposition métropolitaine d'un espace marchand. On aurait tort d'opposer actes de rage, de destructions et manifestation d'une joie retrouvée, ou autrement dit, actes de pillage, de mettre le feu, et jeu de rôles, battle d'aura, déguisement en super-héros. Ils condensent et procèdent des mêmes affects : en synthèse, une joie de détruire ou l'anticipation de détruire avec joie. Contre les mouvements et déplacements contenus, réguliers et monotones, donc toujours assignés à un but du monde urbain et marchand, ils opposent et démontrent aussi la possibilité hic et nunc d'une activité libre, d'une reprise en main de l'espace, sans but énoncé ni fonction préétablie. Dans Homo Ludens, Huizinga définit le jeu comme suit :

« on peut (…) définir le jeu comme une action libre, sentie comme fictive et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d'absorber totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité ; qui s'accomplit en un temps et dans un espace expressément circonscrits » et plus loin, « (il, le jeu) suscite dans la vie des relations de groupes s'entourant volontiers de mystère ou accentuant par le déguisement leur étrangeté vis-à-vis du monde habituel ».

L'appropriation matérielle par la destruction de biens ou l'auto réduction et l'amusement sous ses diverses formes de mise en scène se retrouvent dans le ludique. Enfin, il n'y a rien d'étonnant dans ce retour du ludique si on le comprend et l'inscrit dans le long déclin de l'institution scolaire qui a cherché sans relâche à conjurer tous les avatars possibles du jeu et du réappropriation de la vie quotidienne : distractions, amusement, détournement, et jusqu'à même récemment usage du téléphone. Le ludique doit être différenciée de la conception petite bourgeoise de la lutte comme folklore festif avec ces fameuses danses technos, pointe avancée de l'inoffensivité militante.

Devant les lycées et ailleurs, ces actes ont pour fonction la mise à nu le sérieux adulte et ses postures d'exemplarité, derniers éléments de camouflage d'une complicité toujours latente avec les institutions scolaires répressives (combien de réactions offusquées et révélatrices ont été provoqués par l'incendie de Nelson Mandela ?). Mise en suspens de l'ennui, exfiltration de l'espace scolaire de dressage, apprentissage de gestes indépendants de leur finalité marchande et professionnelle, refus de s'astreindre à la résignation et à l'immobilité devant la catastrophe, voilà dans quelles domaines le jeu est une option.

Mais pourquoi affirmer que cette propriété ludique est susceptible d'éclairer l'étonnante et puissante offensive de samedi dernier ? Une meilleure analyse ne suppose-t-elle pas de déceler dans la conjoncture matérielle ce qui présupposait le mouvement ? Sûrement.

Bien souvent, la volonté d'expliquer les causes d'un processus insurrectionnel contient une intention prescriptive. On cherche à mieux l'assimiler et à rendre sa continuation plus efficiente encore. L'effort est louable. Mais cela revient souvent à dire ce qu'il s'est passé pour mieux dire ce qui doit se passer ensuite. Comme le soulignait Benjamin en son temps : « Le caractère destructeur n'a aucun intérêt à être compris. Les efforts qu'on déploie dans ce sens lui paraissent superficiels. Être compris est une affaire de bourgeois. Le destructeur, lui, s'en moque. Il ne veut pas de disciples. Il préfère être seul, car c'est la seule façon pour lui de témoigner de la solitude de ce qui est détruit. » L'incompréhension suscitée par le pillage doit parfois être accompagnée d'un refus de toute explication chronophage, de toute tentative de se rendre respectable. Néanmoins, considérer que cette activité est minimalement « ludique », que casser une vitrine, s'introduire à l'intérieur des magasins, dérober parfois à l'aveugle et le plus rapidement possible des marchandises, dire que c'est un acte relevant du jeu, c'est souvent plus clair que toutes les justifications imaginables. Recevoir les leçons de l'efficacité du 17 octobre doit donc se faire sans vouloir déduire, figer ou projeter les formes souhaitables d'insurrection à venir. Sinon, le risque est de réincorporer l'évènement à un corpus militant de manières, de gestes, de savoirs, profondément antithétique et impuissant.

Contre la vigilance

Le coup-d 'éclat du 17 octobre découle en partie d'une conjonction de l'effervescence ludique avec le refus de l'inquiétude habituelle des « conséquences ». En effet, l'offensivité lycéenne tient aussi à ce qu'elle court-circuite les réflexes de vigilance des autonomes informés. Régulièrement, les actes étaient réalisés à visages découvert, retransmis en direct et parfois même, les émeutiers posaient fièrement avec leurs trophées.

Certains camarades le remarquent en l'appréciant, d'autres, plus nombreux, et partant des condamnations en série, le déplorent. Nous ne défendons pas qu'il faille aller aveuglément à l'assaut de vitrines sans mesurer l'étendue de la surveillance et des moyens mobilisés ex-post ; ou, plus bêtement et simplement encore, d'encourager chacun à foncer dans le tas. Mais il y a dans ce déchaînement ludique d'actes de pillages, une espèce d'élan inconséquence qui vient en premier, une inconscience qui traduit au fond ce que représente cette lutte : un enjeu existentiel, une pulsion de vie qui se traduit dans un quoi-qu'il-en-coûte et un peu-importe-les-répercussions. Loin de fonder une politique de l'émeute ou un outil de compréhension parfait, cette « inconséquence » permet d'opérer un déplacement avec nos conceptions traditionnelles de l'engagement bien souvent corrélés à la crainte de la répression. Plutôt que de concevoir la lutte comme un calcul rationnel d'aléas et de risques (« comment risquer moins et faire plus ? »), le geste émeutier lui refuse une assignation à cette logique comptable. Il faut faire ici et maintenant, retrouver un kaïros compatible avec le désir collectif, avant d'abord de penser anticipation du pire et par conséquent, de refouler dans un futur fictif et détaché de notre temps l'agir révolutionnaire. Car ce que charrie la diffusion des pratiques d'anti-répression dans leur ensemble, bien qu'elles soient toujours bienvenues, c'est la volonté d'une stabilisation de l'après-insurrection, un désir de figuration d'un modèle serein et compréhensible de révolte. Or, par essence, le prolongement de la révolte, c'est un saut dans l'inconnu le plus total, nouveauté avec laquelle il faut s'efforcer de composer.

Par ailleurs, si les geôles et les procès à n'en plus finir nous effraient, l'existence qui nous est promise s'y apparente de très près. Dans ces circonstances, retrouver le ludique peut aussi consister, à l'image de Ritchy Thibault et ses irrévérencieuses audiences-tribunes, à refuser de fléchir devant la mascarade juridique et ses jeux de dupes.

Garder cette inconséquence ludique, c'est court-circuiter le pouvoir de dissuasion de la logorrhée sécuritaire ambiante, caractérisée par une diffusion en continu de nouvelles mesures, d'outils et de forces de répressions sophistiqués : usage de l'IA, pistolets ADN, liquide qui s'imprègne durablement sur les vêtements, déploiement du Raid, du GIGN, de l'Armée… Nul besoin de développer sur la panoplie à disposition de l'état en matière de contre-insurrection. Les lycéens et la GenZ, nouveaux conspirateurs professionnels en chefs, nous indiquent la voie pour les mettre hors d'état de nuire ; conjurer le risque, embrasser l'inconséquence.

Références d'ouvrages :

Benjamin, W. (2000). Le caractère destructeur (R. Rochlitz, Trad.). Dans Œuvres : Vol. II (p. 361-363). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1931).
Huizinga, J. (1988). Homo ludens : Essai sur la fonction sociale du jeu (C. Seresia, trad.). Gallimard. (Ouvrage original publié en 1938)

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26.10.2026 à 07:39

Lettre ouverte de prisonniers du 17 octobre 2026

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« Nous ne regrettons rien ! »

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (910 mots)

Depuis des semaines, la répression contre le mouvement en cours s'intensifie. Au lendemain du 17 octobre, le Garde des sceaux Gérald Darmanin, foulant toute séparation des pouvoirs, enjoignait la magistrature à condamner le plus durement possible les manifestant interpellés et poursuivis. Nombre d'entre eux, dorment donc désormais en prison. Des prisonniers du 17 octobre sont parvenus à nous transmettre cette lettre ouverte, comme un aveux et un appel à continuer la lutte.

Nous vous écrivons depuis une prison d'Ile-de-France dont ne nous vous communiquerons pas le nom, ceci afin de nous protéger des risques de représailles et surtout des administrations judiciaires et pénitentiaires.

Nous sommes étudiants, lycéens, professeurs, chômeurs, restaurateurs, petits entrepreneurs, livreurs, gangsters, de tous les quartiers et de toutes les villes de la région, de Créteil, de Bobigny, de Belleville, de Montreuil, de Bagnolet, de Noisy-le-Sec, de Seine-et-Marne, de Seine-Saint-Denis et de Paris. Nous sommes de tous les âges, de toutes les couleurs de peau et de toutes les nationalités, nous sommes des Arabes, des Blancs, des Noirs, des Tziganes, des Turcs, des Allemands, des Français.

Nous avons été accusés à tort ou à raison d'avoir pillé, d'avois commis des violences contre les forces de l'ordre, de nous être attroupés illégalement, d'avoir dissimulé nos visages. Peu importe finalement nos situations ou ce qu'on pouvait nous reprocher, car les tribunaux se sont pliés aux ordres de la macronie pour nous envoyer tous en taule. Même si les prisons sont toutes plus insalubres et surpeuplées les unes que les autres, tant que ça rentre !

Cela nous rappelle à quel point ce que l'on nomme la Justice, n'est en rien une institution indépendante, d'autant moins lorsque l'État et la bourgeoise se sentent menacés.

En prison, nous avons le privilège de pouvoir nous abrutir toute la journée devant BFMTV, CNEWS et les chaînes des autres chiens de garde du régime. L'offensive idéologique sur ces plateaux télé vient soutenir la politique répressive de ceux qui pensent nous gouverner. Cette offensive est à la hauteur de la peur qui les traverse depuis samedi dernier. Il s'agissait d'un véritable avertissement révolutionnaire. Partout, ils essayent désormais de nous faire regretter, fléchir, de nous dissuader de revenir les samedis suivants. Ils taisent le soutien, la fierté et tous ces petits mots que nous avons pu lire et entendre depuis ces derniers jours du type « j'aurais aimé être là » ou bien encore « vous leur avez fait payer ». Ils veulent nous faire croire que notre violence est comparable aux milliers de vie broyées par le capitalisme au quotidien.

Si les serviteurs médiatiques du pouvoir ne parviennent pas à déterminer le « profil type » des insurgés, c'est que nous autres sommes le peuple qui s'est soulevé. Le peuple qui souffre et qui désormais se bat pour ne plus souffrir. Ils tentent de nous diviser, de nous catégoriser en manifestants, casseurs, pilleurs, racailles ou d'ultra-gauche. Mais ils n'ont pas compris que nous sommes tout cela à la fois ! Nous sommes unis par notre colère et notre désir de révolution. Une révolution qui nous redonne la possibilité de respirer et d'espérer, de partager et de mettre en commun. De nous permettre enfin de décider de la manière dont nous voulons vivre. Une révolution qui mette fin à cette humiliation qui dégueule de luxe.

Cette rage sociale nous a poussé dans la rue samedi dernier, c'est la même que l'on retrouve dans les couloirs et les cellules de la prison où nous sommes enfermés. Cette rage explique aussi le soutien et le respect des autres détenus pour les insurgés du 17 octobre. Nous n'accepterons pas non plus que nous soyons séparés entre d'un côté les prisonniers politiques et les prisonniers de droit commun car nous avons tous été poussés dans les prisons de ce régime par ce monde injuste.

Pour toutes ces raisons, nous vous le disons avec force, nous ne regrettons rien ! Rien si ce n'est de ne pas nous être suffisamment protégés contre la violence répressive qui allait s'abattre sur nous.

Nous appelons donc toutes celles et ceux qui sont dehors à continuer à tenir face à l'État et à retourner dans la rue chaque samedi, jusqu'à la chute de Macron et de tout son monde pourrissant.

Nous vous appelons à vous organiser entre chaque samedi, à vous vous rencontrer, à vous préparer et à prendre vos vies en main dès maintenant.

Nous vous appelons à soutenir tous les prisonniers comme nous et tous les insurgés d'ici et d'ailleurs.

Nous vous appelons à éviter autant que possible toutes les petites boutiques, pour rappeler que notre justice populaire ne vise que les plus gros, les plus riches, les multinationales, uniquement ceux qui nous volent, nous écrasent et nous méprisent depuis trop longtemps.

Nous vous appelons à refuser toute séparation entre nous et à affirmer haut et fort ce pour quoi nous combattons : la révolution.

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26.10.2026 à 07:29

Certaines graines

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Certaines graines germent dans les cendres tièdies. Il y en a d'autres qui viennent bien dans une terre toute tassée, l'empreinte des bottes qui nous piétinent Nous ne cherchons pas de victoire. Nous voulons juste défaire leur monde. Ce monde qui nous jette dans la fournaise pour alimenter son délire. C'est vertigineux. C'est possible. Ayé, ayé ! Nous quittons l'époque ! Nous ne jouons plus leur jeu, ils sont défaits. Ce que nous faisons maintenant, et comme nous le faisons, c'est la (…)

- 26 octobre / , ,
Lire + (403 mots)

Certaines graines germent dans les cendres tièdies. Il y en a d'autres qui viennent bien dans une terre toute tassée, l'empreinte des bottes qui nous piétinent
Nous ne cherchons pas de victoire.
Nous voulons juste défaire leur monde.
Ce monde qui nous jette dans la fournaise pour alimenter son délire.
C'est vertigineux. C'est possible.

Ayé, ayé ! Nous quittons l'époque !
Nous ne jouons plus leur jeu, ils sont défaits.
Ce que nous faisons maintenant, et comme nous le faisons, c'est la défaite d'un monde qui était parti à la conquête de l'univers quitte à tout détruire.
C'est vertigineux. Et aussi, c'est possible.

Nous ne voulons pas grand chose.
Nous voulons touTEs vivre au mieux en faisant avec ce qui vient.
Nous ne voulons pas de palaces.
Juste une place pour touTEs et chacunes
À la table commune et sous un toit qui lui ressemble.
C'est vertigineux.
C'est possible aussi.

Nulle victoire, pourtant.
Quelle victoire ce serait dans le désastre que nous laisse l'époque ?
Il suffit que ça germe encore et ça ira.
Il y aura des fleurs et d'autres graines encore.
Pas de victoire.
Mais il y a des mondes à vivre qu'on n'imagine encore même pas.
Il suffit pour y vivre d'y laisser croitre ce qui nous rassemble, que nos communes prennent vie.
Sans l'appui des certitudes et des grands plans, sans le pouvoir des personnes providentielles.
Assez solidaires de proche en proche pour affronter la tempête qui vient.
C'est vertigineux.
C'est possible aussi.

C'est possible là où ensemble on abolit les injustices.
Mais ça ne marche pas tant qu'il reste quelque part de l'injustice.
Ça aussi c'est vertigineux.
Et c'est possible.

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26.10.2026 à 07:28

Casser tout | L'espoir des damné·e·x·s

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Nassera Tamer | nan marci

- 26 octobre / , ,
Lire + (497 mots)

Casser tout

Du sol au plafond
Les moulures avec
Les parquets croix de Hongrie
Casser les colonnes de marbre
Les pierres de taille
Les moquettes épaisses
Les canapés Roche-Bobois
Casser les rues pavées
Casser jusqu'au béton
Jusqu'à l'asphalte
Casser l'inaccessible
L'ultra-centre
Le triangle d'or
Le comico et le beffroi
Les hôtels particuliers
Les palais
Casser les vitrines
Qui attirent, rutilent
Exhibent, escamotent
Les casser en cascade
À coups de talons
Casser les guichets
Sans attendre que son numéro soit appelé
Casser les vélibs, les bus, les SUV
Les rails, les trains qui ne passent plus
Les France Travail et Parcoursup
Les numéros verts et les formulaires
Casser tout
Qu'ielles flippent un peu leurs mères
Se disent « ah bah merde alors »
Qu'ielles tremblent
Qu'ielles aient la peau un peu plus livide
La tension un peu plus élevée
Casser tout
Le temps et la fatigue
Le manque et la honte
Casser la casse en morceaux
Et la casser encore
Casser pour bouffer
S'habiller
Régaler les amis, la famille
Faire plaisir
Casser avec force, joie
Et casser à nouveau
Pour vivre encore un peu
Nassera Tamer

L'espoir des damnéexs

La survie est un dû,
aussi la vie meilleure.
J'ai pour casseurs
de jolis frères.
Nous exigeons
l'extension du vol
des chaussures neuves :

piller au monde
ce qu'il nous doit,
pousséexs jusqu'au bien
par l'espoir des damnéexs.

nan marci

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26.10.2026 à 07:27

Réponse aux évêques de France

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« Nous, catholiques de France, sommes joyeux et fiers d'avoir été partie prenante aux soulèvements du 17 octobre dernier. »

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1454 mots)

Au sur-lendemain du soulèvement du 17 octobre, la Conférence des évêques de France a jugé nécessaire de « condamner le chaos » dans les pages de La Croix. Des fidèles ont souhaité faire entendre un autre son de cloche. Le grand quotidien catholique ayant refusé ce droit de réponse, ils nous ont proposé de le publier dans la lundimatin.

Nous, catholiques de France, sommes joyeux et fiers d'avoir été partie prenante aux soulèvements du 17 octobre dernier. En chrétiens, nous nous sommes tenus aux côtés de nos sœurs et frères révoltés, nous avons chanté avec eux, lutté parmi eux, prié au milieu d'eux et sous les feux de la répression. C'est pourquoi nous ne pouvons que déplorer certaines des prises de parole de nos évêques, publiées dans La Croix le 19 octobre dernier. Nos prélats y appellent à la réconciliation, voire même à la communion, tout en reprenant les éléments du narratif officiel de l'État. Quand M. Macron demande « qu'ont-ils dans la tête ? » pour répondre que « rien ne le justifie, rien ne l'explique, rien ne l'excuse », les évêques soutiennent que « c'est fou, c'est irrationnel ». Quand M. Macron croit parler au nom des Français en évoquant leur « colère » et leur « honte », les évêques parlent de « sidération », de « peur », de « désolation ». Quand M. Macron pose comme une évidence le partage de ceux qui « ont manifesté avec la volonté de porter des revendications légitimes », et des « factieux, issus de groupuscules d'ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants », les évêques reprennent en chœur, rappelant les « revendications légitimes » des uns, tout en « condamnant » les « violences » des autres. Et pourtant, nous croyons avec Mgr Aubert que, nous chrétiens, nous pouvons et devons porter un « langage différent [...], même si celui-ci peut paraître inaudible ».

Au lendemain de ce samedi 17 octobre, dans nos églises et nos paroisses, la liturgie nous proposait le fameux passage du « rendez à César » dans l'Évangile de Matthieu (Mt 22). Jésus n'hésite pas à y insulter les légalistes hypocrites qui posent de fausses alternatives dans le seul but de piéger. Or c'est une telle hypocrisie qui est véhiculée dans le langage de la discrimination des méchants « factieux » et des bons « manifestants », car – quoi que l'on pense des convictions politiques des dénommés « factieux d'ultragauche » – il est évident qu'une telle discrimination n'a d'autre but que de les exclure du champ de la vie politique et de poser ainsi leur conviction comme intrinsèquement disqualifiante. Or, s'il est une évidence aujourd'hui indéniable, c'est que l'option révolutionnaire est prise au sérieux par une frange non négligeable et grandissante de la jeunesse de toutes nos régions françaises, et même européennes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces jeunes révoltés hyperpolitisés sont rejoints par ceux que le langage policier et présidentiel nomme des « délinquants » venus des banlieues précarisées de nos villes : c'est la convergence des exclus, des stigmatisés, de celles et ceux qui voient, depuis longtemps ou depuis peu, qu'ils n'ont plus rien à attendre des institutions de notre République, si non l'humiliation ou la mutilation. Ce sont eux, les stigmatisés, que Jésus a l'audace d'appeler ses disciples. Dans la Galilée occupée du premier siècle, le « publicain » était peut-être plus stigmatisé que le zélote. Aujourd'hui, à l'inverse, le langage des officialités n'a d'autre but que de stigmatiser les « émeutiers » (et s'ils ne sont pas moins pécheurs que Messieurs Macron et Guérin, c'est bien pour eux tous que Jésus est venu mourir sur la Croix). Ce que les « condamnations de la violence » révèlent publiquement, c'est donc que la « chose publique », la res-publica, n'est ouverte que sous conditions. L'universalité catholique a donc aujourd'hui l'occasion de se montrer plus large. Le langage auquel nous invite Mgr Aubert devrait donc commencer par refuser le partage simpliste des « manifestants » et des « casseurs ». Messieurs les évêques, quelle « communion » est-elle possible sur la base d'une telle exclusion ?

On nous répondra que ce sont les « factieux » qui s'excluent eux-mêmes du champ politique, par le mode opératoire « violent » qu'ils choisissent et revendiquent. Certes, nous, « émeutiers », nous ne respectons pas les règles du jeu politique tel qu'il est actuellement institué en France. (M. Macron n'a d'ailleurs pas tort de dire que, selon ces règles, il serait aujourd'hui inutile d'aller dans la rue, puisque tout se décidera dans une élection prévue dans 6 mois… élection dont nous savons déjà, d'expérience, qu'il n'y aura rien à attendre.) C'est que nous ne voyons que trop clairement que ce jeu est un jeu de dupes, dont les pauvres sont les premières victimes ; un « jeu » dont le « Prince de ce monde » est passé maître, non moins mortifère pour les âmes que pour les corps. La révolution, c'est l'option de celles et ceux qui ne veulent pas « jouer le jeu » qui empoisonne nos océans autant que nos intériorités, qui appauvrit les miséreux et abrutit les riches. La révolution, c'est l'option de celles et ceux qui veulent que ce jeu soit révolu. Devant la mairie de Limoges en flammes, certains d'entre nous discutaient avec de jeunes catholiques ouverts et sincères qui déploraient, peut-être à juste titre, la perte d'un patrimoine commun. Il nous aura fallu leur rappeler que le sort des pauvres – nos seuls vrais maîtres – devrait nous émouvoir davantage que la beauté des édifices de ce monde voué à la destruction. Car, à tort ou à raison, c'est bien par et pour les pauvres que la rue s'est levée (les lycéens et étudiants précarisés, les paysans pris à la gorge, les banlieues depuis longtemps mises au ban… sans parler des Palestiniens écrasés par un pays considéré comme allié). Si les hommes se taisent, alors il faudra que les pierres crient (Lc 19, 40). Telle est l'option révolutionnaire dont nous ne nous désolidarisons pas, selon l'appel que nous lançait d'ailleurs le pape François : « Aujourd'hui, un chrétien, s'il n'est pas révolutionnaire, n'est pas chrétien ! » (17 juin 2013).

Nous ne rêvons pas que nos évêques français aient subitement le courage de François. À l'heure où les catholiques de notre pays sont de plus en plus nombreux à s'assumer d'extrême droite, nous savons que la CEF ne les appellera pas de sitôt à épouser notre option révolutionnaire, et la sensibilité aux plus pauvres qui la motive. Les saints Oscar Romero ne sont pas légion. Plus modestement, nous demandons à nos évêques de ne pas avoir la naïveté de croire œuvrer pour la communion quand ils reprennent un langage qui nous exclut, nous, catholiques fidèles et révolutionnaires. Mgr Aubert rappelait judicieusement que « le défi de l'Église est de faire communion en son sein, mais aussi de l'élargir au reste de la société ». Cette communion dont l'Église a à être le signe – « signe de contradiction » (Lc 2, 24) dans un monde de rivalité et de haine organisées – nous l'avons éprouvée concrètement dans l'émeute, avant de la retrouver mystiquement dans l'hostie ; nul ne nous le fera oublier. Quiconque a pris le risque de rencontrer ces mouvements, autrement que par l'interface des écrans, aura constaté que, depuis le point de vue de la rue, c'est un seul et même peuple qui s'est soulevé. Il y a longtemps que la leçon des Hongkongais est parvenue chez nous : la solidarité des assoiffés de justice prime sur les différences méthodologiques des actions de protestation. C'est au nom de cette communion que nous proposons à nos évêques cette réponse fraternelle, et même filiale. C'est au nom de cette communion que nous refuserons toujours de nous désolidariser des « émeutiers » du 17 octobre, car si, effectivement, il y eut de la « folie » dans les rues de nos villes, nous n'oublions pas que « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages » (1Cor 1,27)

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26.10.2026 à 07:12

Tableau d'une manifestation

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Texte intégral (1025 mots)

En 1878, Claude Monet peint La Rue Montorgueil pavoisée. C'est comme pour un 14 juillet. Le peintre fait jaillir du ravin de la rue des centaines de drapeaux tricolores déchiquetés, volatiles et tirés comme des langues vers un ciel dans la fraîcheur pâle duquel, au haut de l'image, ils se fondent.
Soufflés hors de la falaise des immeubles, ces oriflammes ébranlent l'immobilité du bâti urbain, crépi d'habitudes, sans fenêtres visibles, opaque. Ils réaniment ces parois mortes et vouent à une réinvention déstabilisante l'espace où elles gisaient.

Pour un peu, cette réinvention emporterait avec elle, pas loin de vouloir conquérir le ciel, les minuscules silhouettes qui piétinaient, écrasées, dans la rue, en bas.
Effet : renaissance, exaltation.
Alors on se souvient de ce que Michelet disait des enthousiasmes de 1789 : « le peuple est passé du néant à l'être ».
Devant le tableau de Monet, au moins peut-on se souvenir que ce passage fut un jour possible et que la vie (civique en tout cas,) l'action sociale, l'exaltation politique n'ont de sens et de prix qu'à vouloir que ce possible revienne.

Ces lignes un peu naïvement survoltées parce que ces jours derniers le tableau de Monet a ressurgi devant moi. D'abord subliminal, puis triomphalement sur-imprimé aux images des manifestations lycéennes de cette fin octobre.
Les médias dominants ont fait des efforts méticuleux pour ne nous montrer de ces manifestations que les violences adjacentes (incendies et pillages). On sait pourquoi. On sait de quoi ça permet de ne pas parler et avec quel cynisme ça renverse la logique des causes et des effets [1].
Cette manipulation des images disponibles a largement caché (censuré) la prolifération, dans les manifestations et les piquets des grève, des petits écriteaux brandis par les manifestants. En, tout cas elle en a pour le moins minimisé la présence, l'effet, le sens.
Or, ces innombrables pancartes individuées : quelle présence spatiale (visuelle, plastique) ! quels effets de volubilité goguenarde ! quel afflux de sens critique et d'inventivité politique ! quel brio dans les jeux de langue que mobilisent ces inscriptions jaillies de la colère et de la créativité d'un monde jeune ! Placardées sur des bouts de carton (Arte povera ? Nouveau Réalisme ?) et agitées comme des papillons au-dessus des bitumes et des fumées, elles sont prêtes à décoller comme les drapeaux de Monet à l'assaut du ciel.

Leçon : face à l'injustice et à la rudesse de la vie, il y a la souffrance (implacable), la colère (légitime), la violence (inéluctable), les désespoirs, les ravages et les exactions ; mais quelle joie, aussi, dans ce papillotement pullulant des paroles et des inscriptions ! quelle solidarité gaie, derrière ! quel déploiement d'enthousiasme ! et quelle confiance, au fond, en la raison politique pour nous faire passer du misérable néant d'aujourd'hui à un être à nouveau désirable !

Regarder ces scènes comme des images, en deçà de la compréhension sérieusement politique des choses, c'est sans doute d'une coupable légèreté (esthétisation poétique ?). Mais cette vision peut aussi fixer le sens de l'ignoble face à face auquel l'état macronien et ses commanditaires nous font assister (en nous sommant de choisir notre camp : celui de « l'ordre », forcément) ?
D'une part les jeunes corps, les vies fragiles agitant au-dessus de leurs têtes les ailes de leurs pauvres cartons ocellés de paroles : la fluidité moléculaire du monde non encore figé et ossifié par l'usure de « la vie ».
D'autre part les noirs robots cuirassés, casqués, avec cnémides de soudards romains, les fronts de bœuf anonyme, les machines sans voix, les camions de cauchemars voués à rien d'autre qu'à terrifier et à changer tout effort de pensée et de parole en rage animale : les cohortes funèbres du molaire [2], du pouvoir ossifié, de l'injustice légalisée, de l'inégalité instituée, du pseudo pragmatisme économique, de l'interdit signifié à toute excursion utopique.

Christian Prigent


[1] 1/ Ceux qui depuis des décennies cassent les services publics (école, hôpital, poste…) ont bien besoin de désigner des « casseurs » d'un jour. Plantons cet arbre, disent-ils, et étendons son ombre : il cachera la forêt sauvage que nous sommes… 2/ Ceux à qui sans cesse on désigne d'une main les choses bonnes à acheter et qu'on empêche de l'autre d'acheter, comment n'iraient-ils pas une bonne fois se servir gratos aux boutiques provocantes ?

[2] Molaire vs moléculaire : on se souvient des catégories dessinées naguère par Gilles Deleuze et Félix Guattari.

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26.10.2026 à 07:11

Macron est un homme mort

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Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité (…)

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (1801 mots)

Ce titre n'est pas une provocation. Il est un simple constat, un énoncé descriptif, comme on dit en sciences humaines, et non prescriptif. Nulle menace, donc, ni même d'appel au meurtre, bien sûr. La mort sociale de Macron est un fait : cet homme ne peut plus vivre avec les autres ni sortir dans la rue ; il s'est construit plus terrible sort que le bracelet électronique, car il s'est auto-infligé une peine de mort sociale, dont les effets relèvent de la mise en danger de son intégrité physique. Latente, potentielle, cette menace pourrait surgir du face à face avec n'importe quelle citoyenne française. Justice implacable de la sanction immanente !

« …la tentative de suppression brutale d'un tyran est vaine,
à moins que l'on ne supprime les causes, par ailleurs,
dont est résultée la tyrannie du prince. »
Spinoza, Traité de l'autorité politique, V, § 7
(abondant Machiavel)

Le pouvoir est toujours deux choses à la fois : politiquement, il est détestable par sa brutalité et sa nocivité ; épistémologiquement, il est misérable par sa bêtise et son incompétence. Être dominante ou parvenue, c'est opérer dans un monde fait pour soi, où tout coule au service de soi ; on est donc forcément amenée à ne pas avoir besoin de comprendre les autres et les milieux dont on jouit. Alors, comme dirait Bourdieu, à force de ne jamais avoir à comprendre les nécessités du social, on ne comprend rien à rien. Macron est un pur produit de cela : il est complètement crétin et dangereux à la fois.

Mais cette infinie misère n'invite à aucune commisération : elle est la part d'ombre, nullement enviable, du pouvoir. Ne perdons pas une miette de notre temps à les plaindre, car on a mieux à faire : combattre les nuisances innombrables que l'extorsion de leurs privilèges abat sur nous, et la stupidité subséquente de leur réponse à notre révolte – taper, mater, mutiler, tuer.

Justement : parlons de cette mort qui hante l'exercice du pouvoir ! Sa létalité intrinsèque suinte de toute part : mort psychique des exécutantes (le ou la policière-zombie ; la ou le politicien-vampire : toujours dévitaliser la puissance), meurtrissures des opprimées (nos esprits traumatisés et nos corps abîmés par leur violence institutionnelle, jusqu'à la mort « premier degré » : féminicides, mortes au travail, suicides dès l'adolescence, mortes de froid ou de faim, etc.). Et dans ce ballet de la mort, il y a, à côté de la contre-violence nécessaire des luttes, une chose bien étrange qui rôde comme un spectre : le fantasme, de la part des opprimées, de la mort des oppresseures…

Prenons un exemple, à partir d'un texte percutant de Barbara Deming sur son père mourant, cité dans les premières pages de La Volonté de changer de bell hooks : « je savais déjà que sa mort me permettrait de me sentir plus libre. Je me lamentais qu'il en soit ainsi. C'est un chagrin dont il m'est difficile de parler. Qu'il ait fallu qu'il soit étendu mort pour que je puisse me sentir libre de le toucher sans me sentir menacée par le pouvoir qu'il exerçait sur moi – cela m'est insupportable. » Et bell hooks ajoute, depuis sa propre expérience : « À l'époque où j'étais une jeune femme d'une vingtaine d'années qui ne comptait pas encore sur ses propres forces, j'ai souvent souhaité la mort des hommes qui m'entouraient. J'ai désiré la mort de mon père dès mon enfance. C'était ma manière de répondre à sa rage, à sa violence. Je rêvais qu'il parte, qu'il meure, qu'il parte pour toujours. La mort, c'était le moyen de conjurer la peur… »

Voilà ce que cela fait d'occuper une position de pouvoir : toutes celles et ceux que vous opprimez rêvent de votre mort comme d'une délivrance. Ainsi, combien de Françaises se couchent chaque soir en se berçant de la douce idée que « Macron mort » seraient les plus doux des mots entendables à la radio, son café chaud à la main ? Combien fomentent imaginairement de s'en débarrasser, comme un rituel doudou, sachant pertinemment qu'ils et elles ne le feront jamais (par manque de compétence ou par intelligence politique – sachant que ça n'atteindrait pas les vraies causes qui sont toujours structurelles, comme l'expliquent Machiavel et Spinoza) ?

Car Macron n'est rien, il est parfaitement remplaçable. L'anonymat des rapports de pouvoir explique les « deux corps du roi » : un parvenu mort, la parvenue survit à travers un nouveau parvenu, etc. (« Le roi est mort, vive le roi »). [1] Par la force des institutions, les nuisibles renaissent perpétuellement de leurs cendres.

Paradoxalement, Macron est en même temps le point de fuite où nos perspectives de révolte convergent, tant il concentre sur lui les haines populaires. Car penser politiquement en termes de causalité n'empêche pas de saisir les incarnations d'une époque, comme point d'accroche. On aura beau penser en termes de structures, la personnalisation est un moment nécessaire de la compréhension : si l'on accepte l'idée « l'homme, fruit des conséquences », encore faut-il « ne pas broncher aux conséquences », comme le suggère avec force Aimé Césaire, citant l'implication fulgurante qu'en tire Marx dans La Sainte Famille : « Si l'homme est formé par les circonstances, il en résulte qu'il faut donner aux circonstances une figure humaine. » [2] Il est donc juste que la colère populaire se cristallise sur quelques figures, bien que celles-ci ne soient pas le tout des causes de ses souffrances.

Revenons maintenant au sens de notre titre. Parler de la mort sociale de Macron signifie que cet homme est en danger où qu'il aille. Il s'est mis lui-même dans cette situation à force de servir les pouvoirs les plus hostiles à la vie. Il faut avoir été aveuglé par l'entre-soi social et le microcosme des flagorneries (la fable définitive à ce sujet reste Les Habits neufs de l'empereur, d'Andersen) pour ne pas comprendre qu'il a signé son arrêt de mort social à tant vouloir servir les pires.

Et ce n'est pas rien d'habiter une époque et un espace où la très grande majorité des humaines vous souhaitent mort plutôt que vivant – en rêve ou en projet. De fait, Macron ne peut plus se déplacer dans quelque espace public sans une armée de garde du corps, voire sans vider littéralement les lieux de tout humain – à coup de militaires. Il existe de nombreux articles qui ont documenté comment des parties entières de villes sont confinées pour préparer un déplacement du chef de l'État. On est loin d'un président de l'Islande qui pouvait recevoir à domicile (après la crise des subprimes, alors même que le pays était dans une phase critique entre 2008 et 2012) ! Par contraste, la monarchie française suppose un niveau d'étanchéité géographique et de blindage social pour demeurer. Depuis l'automne 2026, nous savons que ce sont des dizaines de mètres de béton symbolique qu'il va falloir entretenir à un prix logistique et sécuritaire hallucinant pour que ces gens, Macron en tête, continuent de vivre et de nuire.

Macron et son monde vivent donc avec une épée de Damoclès qui n'est rien d'autre que la forme de vie la plus joyeuse et la plus spontanée, ordinairement : croiser des gens. Ce qui est le plus beau dans l'existence, à savoir les rencontres humaines, l'altérité dans toute sa splendeur, l'hospitalité coûtumière et le gîte partagé, tout cela leur est une expérience devenue impossible.

Toquer à une porte, au hasard, c'est risquer de se voir accueilli à la manière dont Budd « reçoit » la Mariée dans Kill Bill 2 : un bon coup de fusil direct. Pour pasticher Rémi Gaillard, on pourrait dire que Macron a réalisé cette prophétie sombre : c'est en se faisant détester de n'importe qui qu'on peut mourir de n'importe quoi.

Reste la bunkérisation de son existence, le transit perpétuel d'un espace sécurisé à un autre espace sécurisé. Macron a décidé de faire la guerre aux Françaises, il vit désormais sur Mars. Cosmonaute à vie, sur Terre. Le moindre souffle d'air, la moindre brèche de vie l'aspirerait dans le vide et disloquerait ses chairs.

Héloïse


[1] Voir l'ouvrage classique d'Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi, Gallimard, 1989 [1957].

[2] Karl Marx, La Sainte Famille ; cité par Aimé Césaire, « Discours d'inauguration de la place de l'Abbé-Grégoire » (1950), reproduit en guise de préface pour Abbé Grégoire, De la traite et de l'esclavage des noirs, Paris, Arléa, 2005 [1815], p.15-16.

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26.10.2026 à 07:09

Instructions pour une prise d'ânes

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(Pour une vraie réforme de l'éducation) Groupe Fernand Illich

- 26 octobre / , ,
Texte intégral (4704 mots)

Après son brillant manifeste du lumpen-scoletariat qui exposait les mécanismes socio-économiques, historiques et éthiques à l'œuvre dans le soulèvement lycéen, le Groupe Fernand Illich s'attelle cette semaine à répondre à la plus épineuse des questions : « mais alors qu'est-ce que vous proposez ? ». Principes généraux d'éducation, organisation et restructuration des enseignements, un programme en 26 points à la hauteur de l'audace et de la mobilisation lycéenne.

« Comme vous me plaisez bien maintenant, – depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité tous épanouis : il me semble que pour des fleurs comme vous il faut des fêtes nouvelles, – une brave petite folie, un culte ou une fête de l'âne… »
F. Nietzsche, « La fête de l'âne »

Préambule. L'institution scolaire n'a plus pour mission de préparer les enfants à entrer dans le monde tel qu'il est, mais de leur donner les moyens de rendre ce monde suffisamment étrange pour qu'il ne puisse plus continuer comme avant, ou plus aussi vite qu'avant. Ceci est donc un programme-cadre de déprogrammation ou de dyscolarisation raisonnée, dont les principes découlent des leçons générales d'Octobre 26.

I. Principes généraux de l'« école-blocus »

1. Le maître zen demande à son disciple : « Imagine que tu sois entièrement prisonnier dans un bloc de pierre, comment en sors-tu ? » Le disciple réfléchit. Il cherche une énigme à résoudre dans la question de son maître. Il devient nerveux, tracassé par l'énigme. Finalement il revient voir son maître, honteux de n'avoir pas trouvé la solution. Le maître répond : « On sort du bloc en faisant un pas en avant ou sur le côté. » Le disciple est illuminé [1].

(Réhabiliter l'illumination comme principe d'enseignement. L'illumination n'est pas seulement de maître à disciple. Les illuminations sont aussi collectives et imprévues, offertes par les occasions critiques. Il suffit de construire des situations qui rendent de telles occasions possibles. Octobre 26 a été une illumination pour beaucoup : accélération paradoxale de l'intelligence politique, par et dans le ralentissement qu'instaure le blocus. Des jeunes filles en débardeur blanc et aux cheveux lisses sont devenues conscientes, politiquement conscientes des faits de répression et de brutalité policière qui, la veille du 1er ou du 8 octobre 26, ne les concernaient pas.)

2. Bienvenue dans l'« école-blocus ». Elle repose sur la prise de conscience – sur la conscience renversée – que le blocage n'est pas un état exceptionnel de la vie scolaire, mais qu'il en est au contraire l'état normal inconscient. Tout le monde est par avance bloqué à l'école. Les maîtres et les maîtresses bloquent doucement les enfants sur des chaises, dans des salles, 6h par jour. Les professeurs sont eux-mêmes bloqués par les programmes, par le temps métrique des emplois du temps, par les copies, par les échéances. L'école bloque l'imagination. Elle bloque la pensée en dialectique, en dissertation, en protocoles. Elle bloque le présent par l'avenir (« Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? ») L'architecture bloque les corps dans des couloirs et des itinéraires centralisés, inévitables, répétés sans fin. Etc. Mais tous ces blocages sont acceptés comme s'ils étaient naturels.

Le principe de l'école-blocus est simple : le blocus conscient et visible est un droit strictement relatif à l'état de blocage normal (naturalisé, invisible) dont il est le contrecoup vital, le sursaut, la résistance. Dans l'école réformée, le blocus sera un recours possible permanent, tenu pour légitime et honorable. Ainsi tout élève pourra interrompre un cours en déclarant par exemple l'état d'urgence onirique. On devra alors, dans les minutes qui suivent immédiatement ce recours, produire la preuve de la valeur onirico-politique du contenu enseigné. (L'onirico-politique est l'une des nouvelles matières de l'école réformée, qui remplace la géopolitique en HGGSP.)
(Le recours demeurera cependant exceptionnel et son abus sera puni d'heures de travail onirique. L'état d'urgence onirique ne sera déclaré comme régime normal quotidien que dans les cas les plus avérés de blocage majeur par principe-de-réalité.)

3. Nul ne pourra être interrogé sur ce qu'il ignore sans que l'on interroge d'abord le monde sur ce qu'il lui cache.

4. Nous destituons les tables. Nous destituons l'algorithme. Nous destituons la question et la main levée. Nous destituons le texte. Nous destituons les disciplines. Nous destituons les portes. Nous destituons l'après-midi.

5. Chaque classe disposera désormais d'une chaise vide symbolique, au premier rang, pour les absents. Interdit de s'assoir sur la chaise d'un Grand Absent. (Profanation intolérable, qui sera punie d'heures de khôl.) Nul ne pourra commencer un cours tant que personne ne se sera demandé qui manque, qui n'est pas sur les listes, de qui les présents ont pris la place. Des rituels pour l'Absent devront ensuite être observés avant que l'on puisse commencer le cours prévu.

6. Toc toc toc. Les murs de l'école appartiennent à ceux qui sont hors de l'école. (Les journées de blocus d'octobre 26 se sont passées aux grilles, aux portes des lycées, à la limite, sur le seuil.) Nous nommons ce principe le principe liminal ou le principe de l'intermédiaire : ce qui sépare est ce qui relie. L'école doit ainsi multiplier les intermédiaires, faire en sorte que les zones de séparation deviennent des zones liminales de contact. Enseigner par le dehors : les exclus, les sans-abri, les oubliés seront des maîtres occasionnels et particulièrement respectés, ils pourront enseigner ce que signifie vraiment habiter le monde.

7. Nous instituons la parole. Nous instituons les matières (multiples, texturées, pensantes). Nous instituons le sommeil, nous instituons le rêve. Nous instituons le matin. Nous instituons l'amitié, nous instituons la profondeur. Nous instituons le problème. Nous instituons l'écriture. Nous instituons les règles en lieu et place de la loi. Nous instituons les jeux.

Scolie. Si vous vous demandez pourquoi diable il faudrait instituer des choses qui existent déjà, telles que la parole ou le matin, c'est précisément que vous n'avez pas compris ce que « institution » veut dire. Il n'y a pas de réalité, même naturelle, qui ne doive être instituée pour valoir comme désirable (leçon d'Oury). L'Institution doit être démajusculée, profanée, multipliée, convertie en rites illocutoires collectifs : les institutions à la place de l'Institution, mille institutions en train de se faire, se défaire et se refaire par assemblées et conseils, comme des groupes actifs se forment sporadiquement dans un mouvement d'insurrection urbaine au gré de l'évolution des fronts. On peut instituer quelque chose pour une année, pour un trimestre, pour une journée ou pour une heure. Les institutions génèrent le désir. On peut changer.
(Même les pillages du 17 octobre 26 ont fonctionné comme une institution soudaine et éphémère : magasins ouverts. Ce n'était pas une pulsion consumériste capricieuse et chaotique, comme l'ont dit en chœur les ayants solidaires des commerçants pillés et de l'économie établie : c'était une utopie économique en acte. La preuve : les partages de biens entre les pilleurs en fonction de leur utilité, leur besoin de justice entre eux. Une institution, même dans l'euphorie de la violence, ne peut pas se passer de règles, par exemple des règles de répartition.)

8. Bismillah c'est les ténèbres : tout langage est un code secret pour initiés. Jusqu'à présent l'école a conservé ses codes voilés, réservés à ses héritiers tacites. Les élèves qui possédaient le code étaient des infiltrés – conscients ou non, peu importe. Mais ça ne marche plus : lalangue n'existe pas, il n'existe que des jeux de langage. Tout le monde joue au langage, sans savoir qu'il joue. (Jusqu'à présent l'école a été essentiellement un système ventriloque, les professeurs des poupées qu'on enfile, les élèves des poupées, les chefs d'établissement des poupées maximales. Je ne parle pas, on me parle. Chacun doit dorénavant travailler à apprendre qui le parle et l'école doit être le lieu de cet apprentissage.) Nous décrétons l'égalité absolue des jeux de langage entre eux. Wesh ma chère. On intervertira les jeux, on les croisera, on les tirera au sort chaque jour (parler chef, parler prof, parler cité, etc.) Il n'est pas un jeu supérieur à un autre, il y a seulement différents jeux avec des règles différentes. Il faut apprendre à jouer au jeu de l'autre et à jouer à son propre jeu avec les règles et les trucs du jeu de l'autre, et alors l'école sera enfin un espace social ouvert et non une crypte. (Wittgenstein dès le CP.)

9. Asinus ad lyram. L'un des buts fonde à mentaux de l'école est d'âpre rendre à lyre et à écrire, de rap rang drap à écrire comme il faux à ceux qui nœud ça veut plus. Appât retire deux mains tenant, nous adoptons le prince hip de la dyslexie générative. Les textes et cris par des dys (dyslexiques, dysorthographiques, etc.) qu'on se tie tueront la base du cours de litté rature, ils seront lus par tous laids autres comme du vit que tord hue-go ou du beau de l'air et leurs fautes inter prêtées comme des trous vaille peau et tique.

10. Plusieurs fois par jour, le silence sera observé.

11. L'orientation est interdite. (Tout projet sera puni.)

12. On ne produit pas.

Scolie. L'école n'est pas une banque (Paulo Freire), où il s'agit de « transmettre » (idéal aliéné de la conscience pédagogique), c'est-à-dire de transférer des capitaux cognitifs d'esprit à esprit (du professeur à l'élève). Elle n'est pas une usine, où il s'agit de produire à la chaîne (des cours, des devoirs, des notes, des bulletins, des moyennes, de la statistique, etc.), produire, produire à flux tendu jusqu'aux échéances (examens, conseils de classe, fin d'année, orientation postbac, etc.) Elle n'est pas non plus une entreprise, où il s'agit de se produire soi-même comme sujet employable, flexible, adaptable (par les projets, les exposés, les « activités »). La banque, l'usine, l'entreprise : modèles capitalistes qui travaillent l'école au corps.

Dans l'école-blocus, tout est fait pour que la « production de richesse » apparaisse au contraire comme une injure, comme un crime contre l'esprit. Les élèves productifs seront sévèrement punis. Les élèves coopératifs seront punis. Ni production, ni coopération : mots-pièges. Dans l'école-blocus, les mots sont les vraies choses. Tout est retraduit : « mérite » est dit « privilège », « échec scolaire » est dit « exclusion », etc. (Les élèves pourront inventer des mots nouveaux à la place des plus usés. Ou ils feront parler les vieux mots par dyslexie générative comme l'anneau magique de Mangogul fait parler le sexe des femmes, pour leur faire dire leur vérité cachée. L'amer eat aux crasses hi hi hi.)

Ainsi « production » se dit maintenant « destruction » (destruction de ressources, destruction progressive de la possibilité même de produire encore sur terre). « Richesse » : appauvrissement, raréfaction, biocide, etc. (Exercices quotidiens : les élèves doivent calculer tout ce qu'on perd à gagner sa vie, calculer tout ce qu'on a en moins pour avoir la « production-de-richesse ». Direction pour une réforme de l'arithmétique : il faudra introduire le domaine des opérations dites « réelles », distinctes des opérations « abstraites ». Une addition réelle suppose toujours des quantités négatives symétriques ou occultes qu'il faut additionner avec les quantités explicites. Les élèves apprennent à compter en ombre portée, en miroir, en sang versé. Calculs nouveaux. Vous ne pouvez plus compter votre argent en quantités explicites, sans y ajouter le négatif de ce que vous prenez en sous-main. Les commerçants doivent tout recompter en opération réelle. La hiérarchie des richesses est bouleversée.)

L'école-blocus valorise les richesses. Il faut les débloquer. « La » richesse est un surgeon-traître des richesses, un appât-leurre qui nous détourne des autre biens. La richesse est possessive et exclusive : ce que j'ai, si je l'ai, tu ne l'as pas ; au contraire, les richesses sont inclusives, participables. (Si deux individus possèdent chacun un billet, et qu'ils échangent leurs billets, chacun, après l'échange, n'aura toujours qu'un seul billet. Mais si les deux individus ont chacun une idée et qu'ils échangent cette idée, alors après l'échange, chacun aura deux idées. Si je donne mon produit à autrui, je le perds à son profit ; par contre, si je lui « donne » mon idée, je ne la perds pas. Les idées ne se possèdent pas : elles sont participables. Je ne les ai pas au même sens où j'ai de l'épargne ou du patrimoine immobilier. Gagner en donnant : postulat de l'école-blocus. On ne coopère pas, on prend part à l'indivisible.)

13. Les notes sont remplacées par des animaux.

Scolie 1. La tortue désigne une progression lente et solide. Le corbeau signale une capacité à trouver des solutions à des problèmes imprévus. Le poulpe indique une aptitude à travailler dans plusieurs directions. Le hérisson témoigne d'un besoin de protection. Le pigeon voyageur signale une tendance à transporter les idées des autres. L'âne valorise la capacité à subvertir les erreurs et les vérités, à détourner les idées d'une matière à l'autre. Mais on remarque que le dispositif se dérègle rapidement : certains élèves refusent le hérisson, d'autres revendiquent le poulpe, et un groupe accuse le corbeau de favoriser les élèves déjà considérés comme brillants. Le conseil de classe doit alors débattre de la manière dont les catégories produisent des réputations, des attentes et des inégalités. Les animaux ne peuvent être attribués définitivement ; ils changent au gré des situations, et chacun peut contester le sien. On invente aussi des animaux nouveaux, hybrides, mutants. Mais il faut un traitement plus profond du problème : peu à peu on découvre que le problème vient en fait de l'usage symbolique des animaux. Brûlez les doudous [2]. Il faut abolir le symbolique ; au minimum, toujours coupler le symbolique au réel. Dessine-moi un ornithorynque. Exercice quotidien : trouvez des vivants autour de vous, sur vous et en vous. Faites la liste des animaux dont vous vivez. – La note, désymbolisée, finira par mesurer un degré de conscience.

Scolie 2. La note à l'école a toujours peine à dépasser le fétichisme du produit (noter le produit du travail en lui-même, séparé de l'effort qui l'a produit et des capitaux implicites et inégaux entre élèves-producteurs). Certes la notation s'est employée à reconnaître la valeur du travail (intégrer à la note l'effort, l'acquisition, le progrès accompli par l'élève d'un devoir à l'autre, indépendamment de la qualité du produit qui peut demeurer encore médiocre). Mais en réalité la notation relative à l'effort valorise non pas le travail, mais la docilité à la forme, c'est-à-dire la subjectivation, la constitution de l'élève en sujet de la forme qui lui vaut sa note. L'usage invasif des IA par les élèves, automates maximalement dociles à une forme dictée, rend de toute façon caduque la notation chiffrée, moulée sur cette docilité. L'abolition de la notation a pour fonction de faire accéder le travail à sa puissance protéiforme et à sa valeur intrinsèque. Désormais, on ramassera uniquement les brouillons et les esquisses, on évaluera les ratures, les auto-corrections, les reprises, les réécritures visibles. « Ce n'est pas assez brouillon » sanctionnera les copies lisses comme du chatgpt.

14. Dans chaque école, on ouvre un bureau où l'on peut venir faire une déposition contre les croyances collectives encombrantes et bloquantes : « je ne suis pas légitime », « il faut souffrir pour réussir », « les choses ont toujours été ainsi », « il faut travailler pour réussir », « je ne travaille bien que sous pression », « j'ai pris trop de retard », etc. Chaque croyance est enregistrée, consignée, inscrite sur un registre administratif ouvert. On note ses occurrences au quotidien, explicites ou implicites, on décrit ses effets. Le registre est public : le signalement de la croyance suspecte grossit de la contribution des autres élèves qui peuvent désormais la reconnaître dans leur propre expérience, documenter son usage, témoigner des dégâts subis sous l'influence de cette croyance. Le plaignant doit ensuite faire la preuve, devant un conseil spécial, du préjudice causé par la croyance dans un parcours scolaire choisi comme typique. Une fois la croyance jugée coupable, elle est retirée des pratiques éducatives où elle continuait à infuser, et son usage est interdit dans l'institution. Elle est pourchassée partout où elle peut encore sévir. La liste des croyances-blocs est ouverte. Elle s'allonge de jour en jour. Une croyance ne vaut que si elle est instituée par acte illocutoire collectif, expressis verbis.

15. Pendant l'année, à des dates rituelles, l'école devra rendre ce qu'elle a pris. Les heures confisquées, les curiosités découragées, les questions restées sans réponse seront déposées dans la cour. Chacun pourra repartir avec ce qui lui appartient. (On est propriétaire de ses vides seulement.)

II. Organisation des enseignements

1. L'école-blocus repose sur la grande réforme du temps.

1.1. Introduction de la monnaie du temps. Principe : le temps scolaire devient une ressource prioritaire et précieuse, rare comme l'eau : une ressource qui doit être libérée, protégée, soustraite à son gaspillage, investie, intéressée, multipliée. L'introduction de la chrono-monnaie a pour but de faire prendre conscience du chrono-pouvoir, de la chronopolitique scolaire invasive. Une partie de la chrono-ressource peut être négociée. Chaque semaine, un conseil de classe dispose d'un budget de temps collectif qu'il doit répartir.

1.2. Pour obtenir le temps vivant de chaque élève, les heures objectives de présence physique obligatoire à l'école doivent désormais être calculées par addition des quantités négatives d'absence psychique et d'inattention, c'est-à-dire de temps mort. La somme de ces deux quantités (temps objectif moins temps mort) est le temps vivant. Tout doit être fait pour que chaque élève prenne conscience de ses phases de temps vivant. Elles lui appartiennent en propre et sont investies selon son choix libre absolu.

1.3. Introduction du temps réel à l'école. Le temps réel n'est pas donné par l'horloge : c'est la durée vécue par la conscience. Les cours se terminent lorsque la classe estime collectivement que le capitalisme temporel a suffisamment exploité son attention. Parfois, un cours peut durer 1h, ou 1h30, sans pause, 2, 3 ou 4h dans les cas exceptionnels : c'est possible quand on sent que quelque chose est en train de se passer, que les intelligences sont en phase d'accélération collective. D'autres fois, le cours peut être interrompu avant son terme prévu, quand on sent que plus rien ne peut se passer. Dans le régime réformé du temps, on considère désormais qu'une minute de lucidité ou d'intelligence accélérée vaut largement 10h de présence inattentive ou forcée. Les montres sont confisquées et fondues pour fabriquer des cloches.

1.4. Réquisition générale de l'ennui. L'ennui devient un bien commun, protégé contre toute tentative de rentabilisation pédagogique. Chaque élève dispose de deux heures quotidiennes d'ennui (au moins), opposables à son EdT. L'ennui et l'attention sont désormais considérés comme étant la même chose. Tout professeur disant « Soyez bien attentif… » sera puni, privé de tableau, temporairement marqué d'un signe infâme sur le front pour concentrer naturellement l'attention des élèves à son préjudice. Cheh.

1.5. Interdiction des intercepteurs et vampires de temps. Toute phrase commençant par « Quand tu seras grand… » entraîne la suspension temporaire de l'adulte concerné et son inscription à un stage obligatoire de déconstruction de la nostalgie toxique.

1.6. La lenteur est une vitesse paradoxale. Dans l'école-blocus, tout est plus lent. Mais paradoxalement, tout est aussi plus rapide, par et dans cette lenteur même.

2. Réorganisation structurelle des enseignements.

2.1. Principe de l'âne savant : chaque élève devra enseigner une heure par semaine une matière qu'il ne comprend pas à ceux qui croient ou prétendent la comprendre.

2.2. Les savoirs clandestins. Deux tableaux : sur l'un, on explicite les capitaux culturels implicites présupposés par l'école-caserne pour la réussite des « bons élèves » ; sur l'autre, les savoirs non reconnus comme légitimes par l'école. Un espace permanent accueille les compétences sauvages, non reconnues, celles que les élèves possèdent en dehors des disciplines scolaires : tchatcher, surmonter une déception amoureuse ou un refus d'embauche, se souvenir précisément de ce qu'on vous a confié de personnel, consoler quelqu'un sans lui donner de conseil, coder, prendre soin d'un animal, etc. Ces compétences peuvent être opposées à des critiques sur les savoirs scolaires en cours d'acquisition, et donner lieu à des compensations au cas où l'élève parvient à montrer comment il peut bricoler sa réussite avec ses savoirs clandestins enfin reconnus.

2.3. Tout élève peut déposer une demande officielle de détour intellectuel. (La neuro-atypie est érigée en mode de pensée.) Au milieu d'un cours sur les fractions, un élève souhaite comprendre pourquoi les horloges divisent l'heure en soixante minutes. Une leçon de géographie provoque une enquête sur le prix des bananes et l'histoire des migrations. Le détour n'est pas automatiquement accepté, car le temps collectif est limité. Mais toute demande doit recevoir une réponse argumentée : acceptation, report ou refus motivé. Chaque semaine, la classe choisit un détour et lui accorde un temps d'enquête. Le détour doit, à son tour, pouvoir revenir au chemin initial, mais en le transformant : on cherche ce qu'il révèle du sujet, des outils employés et des relations entre les matières.

2.4. Le zeugme devient l'exercice-type. (Bouffe ma chatte, pas mon avenir.)

2.5. Redécoupage, découplage et recouplages transversaux des matières : la poésie dirige les mathématiques, l'éducation physique contrôle les sciences économiques. D'autres croisements doivent proliférer. Faites l'histoire de votre ruisseau vu de Sirius. Multipliez Rimbaud par Schumpeter. Faites le commentaire de la bataille de Stalingrad par récurrence. Calculez le taux de variation métaphorique de la guerre. Observez un événement entre la lame et la lamelle. Translate your negative emotions into economic language. Vous avez 4h (en temps vivant).

Groupe Fernand Illich


[1] Dans cette fable, le disciple était bloqué parce qu'il cherchait une solution rationnelle à la situation. Son blocage étant admis comme un fait, il ne pouvait pas en sortir. La solution consiste simplement à sortir du bloc de pierre en faisant un geste qui n'était pas autorisé dans la situation telle qu'elle est décrite, autrement dit, à ne pas admettre la situation initiale telle qu'elle est imposée par le récit qu'un autre en fait pour moi.

[2] Soit « Sirens of the Lamb » de Banksy. 2013, dans les rues de New-York, des animaux en peluche entassés à bord d'une bétaillère, roulant en direction de l'abattoir. Les peluches aux hurlements stridents, animées par des marionnettistes, semblent pleurer et appeler à l'aide. Cette installation attire l'attention des passants, fait pleurer les enfants. Ironie de Banksy : nous sommes insensibles à la mort industrielle des bêtes réelles dont nous consommons massivement la chair chaque jour, mais réagissons à la souffrance factice de leurs effigies enfantines. C'est que, dans l'expérience de l'homme moderne, les animaux ont été remplacés par leurs images (dessins animés, doudous, produits de consommation de masse). Il ne s'agit pas de réintroduire le réel à l'école, mais de réintroduire la conscience dans le réel. Même chose avec la réalité sociale. On aime les pauvres en images. Mais pas quand ils sortent de leur ghetto pour envahir les centres-villes.

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24.10.2026 à 11:28

Reconnaissance faciale et techniques de surveillance

dev

Noémie Levain de La Quadrature du Net

- 19 octobre / , ,
Lire + (94 mots)

Suite aux déclarations Gérald Darmanin qui a annoncé la mise en œuvre de la reconnaissance faciale algorithmique afin de traquer les manifestants, nous avons sollicité les spécialistes de La Quadrature du Net afin qu'ils nous éclairent sur ce que l'État peut (et ne peut pas encore) faire en termes de techniques de surveillance.

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24.10.2026 à 10:30

Entre la légalité et la légitimité, la révolution à l'horizon

dev

Texte intégral (2782 mots)

En cet automne 2026, sous les feuilles mortes, ont surgis soudainement des fleurs de révolte irradiantes. Initiée par des lycéens des quartiers populaires, la révolte a été reprise par des prolétaires de tout âge des banlieues discriminées et bien au-delà. En un mois, du 21 septembre au 17 octobre, les feux se sont répandus partout, surprenant et déstabilisant les gendarmes-pompiers de l'Etat. Malgré ses immenses pouvoirs, ses dizaines de milliers de policiers et gendarmes super armés, ses moyens technologiques d'espionnage, ses rouages de propagande médiatique bien lubrifiés, l'ordre bourgeois a été ébranlé par la déferlante des populations opprimées.

Face aux revendications parfaitement légitimes des lycéens en révolte, comme au cours de ces dernières années face à celles des prolétaires en Gilet Jaune, des salariés du privé et du public, la seule et unique réponse de l'Etat a été la répression. Violente, de plus en plus violente, jusqu'à provoquer des mutilations à vie, des blessures et de traumatismes graves chez des jeunes de 14-17 ans. En matraquant et mettant en GAV des milliers de mineurs, en envoyant en prison ferme des centaines parmi eux. Au nom de la loi.

Au nom de la loi, sortant du chapeau le despotique 49-3 devant les énormes mobilisations sociales contre les réformes capitalistes des droits des travailleurs et des chômeurs, de la sécurité sociale, des retraites, et tant d'autres luttes légitimes et justifiées par l'exigence d'une vie digne et respectable. Au nom d'une loi truquée à l'avance. Bien avant Macron malheureusement, l'Oligarchie dominante habillée en Démocratie élective, impose aux plus nombreux, aux classes populaires, leur volonté. Par un codicille juridique inventé par eux, ou alors par la matraque si les récalcitrants insistent et résistent.

La journée insurrectionnelle du 17 octobre 2026, qui a vu pas loin d'un million de personnes mobilisées en France, a été décriée par les Gouvernants et leurs thuriféraires médiatiques sous les termes de « chaos, violences urbaines, saccages, pillages ». Violences auxquelles il fallait une réponse ferme de l'Etat : des couvre-feu, des militaires déployés dans les rues, des interdictions de manifester, de divulguer des informations et des appels sur les réseaux sociaux etc. Des mesures souvent illégales selon le droit, mais prise « en urgence » afin de rétablir l'ordre et la légalité, la leur, celle de l'Oligarchie dominante.

Celles et ceux qui l'ont vécue de l'intérieur, pas vue à la télé, ont bien vu qu'il s'agissait d'une énorme révolte populaire, faisant exploser les colères accumulées pendant des années, voire des générations. Colère contre des études misérables, des travaux ingrats et mal payés, des habitats infâmes, des exclusions et humiliations de toute sorte. Des luttes tout-à-fait légitimes, largement partagées par les populations concernées, et pourtant violemment réprimées « au nom de la loi ».

Une loi variable, en effet. Depuis des décennies tous les Gouvernements français ont cédé et satisfait les revendications des agro-industriels, considérant que leurs exigences étaient légitimes. Généreux et aussi cléments et miséricordieux, passant l'éponge sur toutes les actions illégales (blocages de routes et péages, attaques et saccages de Préfectures et Ministères etc.) commises par des entrepreneurs agricoles juchés sur des tracteurs de 300 chevaux (300.000 euros).

C'est qui les casseurs, c'est qui les pilleurs ?

Au lendemain du 17 octobre, Gouvernants et médias complices ont commenté superficiellement les grandes manifestations qui avaient eu lieu dans toute la France, mettant la focale inquisitoriale sur les « hordes sauvages » qui ont éventré et pillé des supermarchés et des boutiques du centre-ville. Les commentateurs le moins hostiles aux manifestants (genre Le Monde et Libération) disant comprendre, à la limite, les affrontements avec la police, les barricades en feu, voire les attaques contre des Mairies, des Préfecture et autre sièges de Pouvoir, mais condamnant sans aucune excuse possible les pillages des commerces.

Bien entendu, les mêmes tenants et suppôts du système ont dit qu'il fallait faire la différence entre manifestants pacifiques et black bloc, entre étudiants et travailleurs exprimant légitimement leurs plaintes et revendications, et « les casseurs, les délinquants se greffant par opportunisme parmi les manifestants ». Renvoyant « casseurs et pilleurs » dans la sphère de la criminalité, sans aucune justification de nature politique.

Sauf que, vu de la place ou de l'avenue en feu, dans l'action, l'image était bien différente. Malin qui aurait pu faire la différence entre manifestants pacifistes, révolutionnaires, black bloc en gilet jaune ou vice-versa, entre groupes qui se lançaient dans des actions offensives et d'autres qui se limitaient à l'auto-défense. En tout cas, les milliers et milliers de personnes qui ont vécu du matin au soir les événements du 17 octobre, ont toutes eu le sentiment d'avoir participé à un mouvement collectif unitaire et multiforme. On n'a pas vu des « militants pacifistes » s'opposer à des « vilains casseurs », par contre on a vu des paquets de marchandises voler comme s'il en pleuvait, jetés dehors des magasins par des pères-noël habillés en noir, faisant le bonheur de passants, de petites-dames et de sans-abris. Pourquoi ? Pourquoi, dans les faits, la masse des manifestants a porté un regard compréhensif, voire complice, sur ces actes « illégaux » ?

Par une prise de conscience diffuse que des vitres cassées étaient bien moins importants que des vies cassées. Comme disait Berthold Brecht : « Qu'est-ce que le casse d'une banque face à la fondation d'une banque ? ». Autrement dit, en regardant avec d'autres lunettes que celles imposées par le système capitaliste, on pourrait considérer que les pillages de magasins ne sont que de la récupération partielle, de la réappropriation par des pauvres démunis des spoliations systémiques dont ils sont victimes.

La chose est aussi simple que ça : si l'on vole c'est parce qu'on n'a pas l'argent pour l'acheter. Les riches ne volent pas au supermarché (d'ailleurs ils envoient leur bonne faire les courses), ils vont au gros, en gants blancs. Au demeurant, c'était bien le pouvoir d'achat indigent la raison fédérative des manifestations du 17 octobre. Alors que certains aient pensé qu'il fallait arrêter de quémander la soupe aux cantines populaires et qu'il fallait se servir soi-même, apparaît tout-à-fait logique et conséquent. Comment expliquer autrement que des gens prennent le risque d'affronter la police, d'être arrêtés et finir au gnouf ? Peut-on imaginer la joie d'un fan de foot récupérant des vêtements sportifs qu'il n'aurait pas pu se payer, une jeune-fille qui se retrouve avec des vêtements de marque, un adulte qui n'aurait pas pu s'habiller avec un beau costard ? Envisager que des parents, des mamies n'aient pas grondé les jeunes quand ils sont rentrés à la maison, les bras plein de cadeaux pour toute la famille ?

« Des délinquants habituels, saisissant de façon opportuniste le chaos de la manif, pour leurs propres intérêts », comme veulent faire croire « les sources policières et le Ministère » ? D'après les profils des arrêtés jugés en procédure sommaire et arbitraire (dite de comparution immédiate), il s'agit de jeunes et moins jeunes, pères de famille ou célibataires, travaillant chez Amazon ou Uber, chômeurs, intérimaires, livreurs, lycéens ou étudiants en BTS, et d'autres prolétaires exploités des temps modernes. Des profils et des histoires individuelles diverses et variées qui disent finalement qu'ils considéraient légitime de voler aux voleurs. Conscients que l'illégalité du vol avait été imposée par les premiers voleurs, les grands voleurs à l'origine du droit de propriété. Un droit imposé d'abord par les armes, par la loi du plus fort, codifié ensuite par l'usurpateur lui-même et ses fidèles notaires soudoyés.

Politiciens, politistes, journalistes criant au scandale et à l'incompréhension qu'un mouvement social de révolte puisse virer de l'émeute au pillage, affichent leur profonde ignorance de l'histoire. Toutes les révoltes connues depuis l'antiquité à nos jours ont contemplé des saccages et des pillages, tant en ville qu'à la campagne. Les récits historiques du Moyen Âge et de l'Ancien Régime, écrits par des membres de l'aristocratie et de la bourgeoisie, évoquent et exècrent les pillages de caves et celliers de châteaux, de monastères, de manoirs. Rien de neuf sus le soleil. Quand le peuple a faim il va au grain, car le droit à la vie est supérieur au droit de propriété.

République ou Démocratie, c'est toujours l'Oligarchie

Les dénonciations des casseurs, des pilleurs, des manifestants violents vont toujours de pair avec les rappels aux principes sacrés de la démocratie et de la république. Une rhétorique creuse autant que perfide, dans la bouche des oligarques.

L'une des principales revendications des mouvements sociaux est l'appel à la démocratie. Les Gilets Jaunes, réclamant la démission du jeune Président-Monarque, le RIC et autres initiatives populaires, l'ont crié haut et fort. Car ils avaient bien compris que les Gouvernants étaient tous de la même race, la grande bourgeoisie, et qu'au-delà des nuances entre le noir, le bleu, le rose, voire le vert, la classe politique (sauf exceptions millésimales) appartenait aux élites socio-économiques. En France les ministres sont millionnaires, aux Etats Unis ils sont milliardaires. Des ploutocraties, des oligarchies en fait. Où trouve-t-on la démocratie, à savoir le pouvoir du peuple par le peuple ? Nulle part, dans aucun Pays du Monde.

N'en déplaise aux naïfs et aux croyants dans des concepts abstraits et facilement vendables, la Démocratie n'a jamais existé. Aucun régime politique connu dans l'histoire n'a vu le peuple dans son ensemble gérer de façon égalitaire et fraternelle la vie en société. Si la démocratie et la république ont été invoquées tout au long des siècles et des espaces pour s'opposer aux rois et aux tyrans, les régimes politiques créés au nom du peuple n'ont jamais été démocratiques et républicains. Tous les régimes qui se sont dits démocratiques et républicains ont été de fait des oligarchies, et les références à la démocratie et à la république n'ont été que rhétoriques, opportunistes, instrumentales. Une immense escroquerie déployée par une minorité de gens riches et puissants pour prendre le pouvoir et s'y maintenir. Au nom du peuple mais pour leur gueule.

La grande légende, alimentée par des historiens, des politistes, des philosophes, et reprise par des politiciens de tout bord à leurs fins, s'est construite sur une frise historique occidentale. A commencer par la supposée naissance de la démocratie en Grèce ancienne, quand la majorité de la population était composée d'esclaves, de serfs, de métèques (étrangers) exclus de tout droit de citoyenneté, à fortiori du droit de vote. L'agora était réservée à une petite minorité de riches et puissants. Tant dans la Grèce de Périclès que dans la Rome de Mucius Scaevola, dans la Florence de Dante comme dans la France postrévolutionnaire, la démocratie et la république n'ont jamais eu cours. Pour la simple raison que, outre les femmes … et les mineurs …, la grande majorité de la population masculine en était exclue et que les Pouvoirs ont toujours été et sont encore aujourd'hui aux mains d'une élite restreinte, ce qu'on appelle l'Oligarchie.

L'insurrection qui monte qui monte…

Les sans-culottes des temps modernes sont dans la rue. Partie de France, l'insurrection jeune et populaire de l'automne 2026 est en train de se répandre, rapidement, en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Albanie, en Grèce et ailleurs en Europe. Avec des points de départ qui peuvent être différents (comme la lutte pour un logement abordable en Espagne) mais qui, au fonds, disent que les classes populaires n'en peuvent plus de leurs conditions de vie invivables. Courber l'échine, travailler dur pour un salaire misérable, pour habiter dans une cage à lapin dans une cité de périphérie, pour ne pouvoir s'offrir qu'un kebab ou une pizza pour profiter de la vie. Par-delà des revendications sectorielles des uns et des autres, les insurgés veulent un changement radical de leurs conditions actuelles, mais surtout pouvoir envisager une vie désirable, plaisante, pourvoyeuse d'amour et tendresse, pas de ressentiment et de haine.

Comme en France, le peuple en révolte dans les autres Pays européens présente des caractéristiques similaires. Beaucoup de jeunes et une présence significative d'enfants d'immigrés, un spectre de couleurs montrant l'évolution démographique dans les anciens Pays colonialistes. Si leurs parents ou grands-parents ont courbé l'échine, travaillé en silence pour se faire accepter et survivre, la nouvelle génération issue de l'immigration a pris conscience de l'injustice de leur condition, et se révolte ouvertement.

Les formes d'action, les objectifs visés sont aussi semblables : les lieux de Pouvoir (Ministères, Préfectures, Mairies, Commissariats, Banques et Assurances, Dôme de Milan …), les défenseurs du Pouvoir (policiers, gendarmes, médias, fachos), ainsi que le pouvoir d'achat (les supermarchés et les boutiques du centre-ville).

Les mots d'ordre se répercutent d'une frontière à l'autre, en particulier ceux qui disent la haine accumulée contre les forces de l'ordre, identifiées comme les ultimes défenseurs du système, sans lesquels les Riches et Puissants seraient nus et accablés. « ACAB » et « Tout-le-monde déteste la police » sont sans doute les slogans le plus criés par les manifestants, en France comme partout en Europe. « Forces de l'ordre », « gardiens de la paix » ? Ça pourrait être une blague sémantique, si ça ne faisait pas mal quand ça tape. De plus en plus de gens sont désormais convaincus que les policiers ne sont là que pour défendre la paix des nantis et l'ordre qu'ils se sont créé pour assoir leurs privilèges.

Un policier en uniforme serait censé incarner la légalité, et pourtant sa légitimité est de plus en plus questionnée. Tout comme ladite démocratie représentative, l'égalité devant la Justice et tant d'autres impostures. Une légalité supposée juste, neutre, intangible, alors que ce n'est que le produit de l'illégalité sociale des Puissants, usurpateurs et violents, qui l'ont construite à leurs fins.

Car, qu'est-ce que les lois ? Des constructions socio-culturelles, historiquement et géographiquement déterminées, y compris les lois « divines ». Qui changent, évoluent ou sont abolies, par des rapports de force sociaux et culturels. Il suffit de penser à la légalité de l'esclavage, du travail des enfants, de la torture. Ou à l'interdiction et à la criminalisation de l'homosexualité, durant des longs siècles en Occident et encore aujourd'hui dans une vaste partie du Monde. A la loi d'ainesse. A toutes les lois faisant des femmes des mineures soumises aux hommes, et tant d'autres lois qui ne sont que la consécration d'un ordre suprémaciste et discriminant.

Quand les Puissants se sentent acculés, que leurs mensonges et leurs aumônes n'arrivent plus à calmer le peuple en révolte, ils n'ont plus qu'un mot : « C'est la loi ! C'est comme ça ! ». L'abolition du vieux monde devrait commencer par abolir ces injonctions proférées tous les jours par tous les pouvoirs possibles. Les mouvements de révolte qui se diffusent en ce moment sont justement porteurs de la déligitimation de tous les Pouvoirs structurels, en même temps que de l'affirmation de nouvelles légitimités constituantes. Dans les manifs, les affrontements avec les flics, les actions offensives, on entend de plus en plus le cri désirant : Révolution !

Alessandro Stella est directeur de recherche en anthropologie historique au CNRS et enseignant à l'EHESS de Paris.

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24.10.2026 à 10:08

Après le 17 octobre, le spectre de l'auto-justice

dev

Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (1104 mots)

Depuis les événements du 17 octobre 2026, le spectre de l'auto-justice resurgit dans le débat public. La menace est brandie par le ministre de la Justice Gérald Darmanin : « si la réponse pénale aux violences liées au 17 octobre n'est pas extrêmement ferme », alors « les commerçants et les habitants feront justice eux-mêmes ». Elle est reprise par Patrick Delvau, président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie Paris – Île de France, qui relaie la colère de commerçants en proie à un sentiment d'abandon et déterminés à « créer des milices d'autodéfense ». L'extrême-droite surenchérit, à l'instar de Marion Maréchal : « L'étape suivante ce sera l'autodéfense », déclare-t-elle avec gravité au lendemain des manifestations. Quel crédit accorder à ces discours alarmistes ? Alors que s'intensifie la critique des défaillances de l'État, le temps des justiciers est-il venu ?

Le chantage à la création d'une milice, vouée à se substituer aux pouvoirs publics pour rétablir l'ordre, n'est pas nouveau. Il s'agit d'un discours bien rodé depuis la fin du XIXe siècle. Dès qu'une population s'estime insuffisamment défendue par l'État contre les cambrioleurs, les trafiquants ou les kidnappeurs, elle menace de prendre les armes, de rendre justice par elle-même sans s'encombrer de subtilités juridiques. Dans l'histoire récente, la menace du passage à l'acte justicier a le plus souvent tenu de la fanfaronnade, destinée à capter l'attention des pouvoirs publics ou à réclamer davantage de police. L'appel à s'affranchir du carcan de l'État de droit face aux « racailles », « casseurs » et autres « dealers » devient un cri de ralliement pour les leaders réactionnaires en quête d'attention. « Retenez-nous ou on forme une milice ! », clament à leur tour les porte-voix des commerçants ulcérés par les pillages d'octobre 2026.

Ces derniers jours, diverses initiatives ont fleuri sur les réseaux sociaux pour organiser « l'entraide citoyenne entre habitants et commerçants ». C'est notamment le cas du groupe Alpha Rise, lancé par un influenceur fitness montpelliérain, qui recense les volontaires prêts à se tenir aux côtés des commerçants « quand une ville s'agite ». Pour l'heure, les modérateurs de ces groupes affirment vouloir agir dans un strict respect de la légalité. En cela, ces initiatives s'adressent moins à des redresseurs de torts prompts à en découdre qu'à des vigies prêtes à s'impliquer dans des dispositifs de surveillance citoyenne encadrés par la loi.

La France n'est pourtant pas immunisée contre la fièvre justicière. On l'a vu en outre-mer, notamment en Nouvelle-Calédonie en 2024, où face au soulèvement des indépendantistes kanaks, des groupes de « voisins vigilants » se sont constitués en milices armées pour défendre leur quartier. En métropole, les passages à l'acte coercitif se multiplient également : des créateurs de contenu en quête de notoriété sur Internet s'investissent dans la traque des pédophiles ou dans la chasse aux pickpockets ; des groupes d'extrême-droite intimident, voire agressent des migrants et leurs soutiens ; des agriculteurs ou des chefs d'entreprise se mobilisent contre les militants écologistes, les zadistes et autres opposants aux projets d'équipement qu'ils soutiennent. Tous partagent un constat similaire : face à l'impuissance de l'État, la seule alternative possible consiste à se défendre et rendre justice par soi-même.

Largement reprise dans les médias, cette opposition entre répression publique et initiatives justicières est cependant simpliste. Dans certains cas, professionnels et amateurs du maintien de l'ordre font bon ménage. On l'a vu à Nouméa, où les milices caldoches ont pu bénéficier du soutien tacite des pouvoirs publics. On le voit aussi dans de nombreuses luttes environnementales, où les gros bras de la FNSEA et de la Coordination rurale agressent les militants écologistes, patrouillent sur les routes et bloquent les accès aux lieux de mobilisation en toute impunité. À Sivens en 2014-2015, agriculteurs et chasseurs harcèlent les occupants de la ZAD du Testet ; à Saint-Père-en-Retz en 2019, ils usent de tonnes à lisier pour dissuader les opposants à la construction d'un surf park de s'installer dans un champ ; sur la route de Melle en 2024, ils agressent des cyclistes rejoignant un campement organisé par les Soulèvements de la Terre, Bassines Non Merci et d'autres organisations hostiles aux mégabassines. Dans ces trois cas, lorsque les militants saisissent la justice, les plaintes des victimes sont ignorées, les enquêtes bâclées et les condamnations rarissimes. Plus récemment, les agents de sécurité déployés autour du chantier de l'A69, dans le Tarn, se sont livrés à diverses exactions contre les opposants au projet autoroutier, au vu et au su des forces de l'ordre. Et ces dernières semaines, dans les villes touchées par les blocus de lycées et d'universités, des militants d'extrême droite s'en sont quant à eux pris aux jeunes gens mobilisés sans jamais être inquiétés par la police.

Loin de déborder les dispositifs policiers, ces justiciers autoproclamés, prétendant rétablir l'ordre et sanctionner les fauteurs de troubles par eux-mêmes, s'insèrent en réalité dans un continuum répressif où l'usage de la force est de plus en plus mutualisé. La répression des luttes sociales et environnementales est ainsi devenue une entreprise participative, surtout lorsqu'elle se déploie contre des adversaires politiques accusés de paralyser l'économie ou d'empêcher ceux qui le souhaitent de travailler. Pour l'heure localisées et informelles, ces collusions n'en esquissent pas moins les contours d'un nouvel espace de permissivité pour les partisans de l'auto-justice, dès lors qu'ils revendiquent de défendre la propriété, la liberté du travail et l'ordre économique.

Même s'ils ne passent pas à l'acte, les aspirants justiciers serviront toujours d'épouvantail pour justifier les tours de vis sécuritaires. Depuis le 17 octobre, le gouvernement a beau jeu de s'inquiéter du risque de débordements miliciens. Il place en réalité les Français devant un dilemme fallacieux : préférez-vous les mesures d'urgence ou les citoyens armés ?

Chercheurs au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues et Laurent Gayer sont les auteurs de Fiers de punir. Le monde des justiciers hors-la-loi (Seuil, 2021).

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24.10.2026 à 09:52

Les ténèbres, le chaos, la clarté

dev

Mythologies du 17 octobre

- 19 octobre / , ,
Texte intégral (2954 mots)

Du chaos, un cheval de Troie, des métamorphoses et la sortie des ténèbres comme de l'époque. Quelques éléments mythologiques pour une compréhension du 17 octobre et de ses suites.

Le chaos

Ils ont raison, le 17 octobre c'était le chaos. C'est-à-dire, selon la mythologie grecque, « l'espace préexistant à toute chose et notamment à la lumière. »

Le 17 octobre a été « un gouffre » dans le calendrier de la démocratie représentative qui aurait dû réguler nos révoltes jusqu'aux élections, « une faille » dans le règne de la marchandise qui devait organiser nos vies jusqu'à la fin des temps.

Avant d'être un chaos ce fut un Kairos, toujours selon les grecques, « l'usage du moment opportun. » La rencontre entre une bulle spéculative d'internet, les défaites passés et le mouvement de la jeunesse. Un accident de calendrier, le dieu du temps rattrapé par les cheveux, « une autre dimension du présent créant de la profondeur dans l'instant. »

Quelles sont les forces qui, en chutant dans « la béance » du chaos, ont débordé et humilié le dispositif policier ?

Les fantômes des Gilets jaunes obligeant la préfecture à stationner des troupes autour des lieux de pouvoir. Le « peuple de gauche » défilant dans les cortèges autorisés et fixant une partie du dispositif autour des axes principaux.

Surtout, la rencontre entre deux gestes émeutiers. Celui du cortège sauvage, avec banderoles, pancartes et drapeaux ; des pratiques d'affrontement, de dissimulation et de déplacement collectif, de la musique et des chars carnavalesques. Et celui du pillage, des petits groupes hyper-mobiles et non-identifiables, qui, profitant du désordre ouvrent les magasins et attaquent les forces de l'ordre.

Le chaos du 17 octobre a été possible d'une part par l'imprévisibilité et l'opacité d'un soulèvement lié à une date improbable. D'autre part, par la massification de ces deux gestes d'émeute et leur déploiement simultané.

Le cheval de Troie

Les étudiants en art de la prestigieuse école Boulle ont construit un char en forme de cheval de Troie qui, après des heures de manifestations sauvages dans le centre, est parvenu à 80 mètres de l'Elysée.

Comme les grecques devant les murs de Troie, la jeunesse a joué la ruse. Après un début de mouvement explosif et décentralisée dans les lycées et les universités, elle a fait comme si elle rejoignait les cortèges encadrés et les manifestations autorisées (6 et 8 octobre). Mais pendant ce temps elle a construit « une grande statue représentant un cheval, abandonné sur le rivage. » (L'Odyssée, Homer)

Pendant des heures, le char des étudiants de Boulle a mené des milliers de déserteurs de la manifestation place de la République vers l'ouest de Paris, et ce malgré les multiples barrages et dispersions tentés par la Brav-M, jusqu'aux Champs et jusqu'à l'Elysée.

Le char, tenu fermement et avec bravoure par les étudiants et les lycéens, bientôt rejoints par n'importe qui, fut l'avant-garde du 17 octobre à Paris. Si le phénix était la mascotte de la jeunesse en 2016, le symbole de la renaissance d'une force autonome sur les cendres du mouvement ouvrier, le cheval de Troie est sa nouvelle effigie.

Qui était caché à l'intérieur du cheval ? un prolétariat sauvage et bigarré. Derrière la jeunesse des classes moyennes inquiètes de leur prolétarisation s'est agrégé les enfants du prolétariat urbain, le lumpen-scolétariat et tous les futurs prolétaires de France.

Alors que le pouvoir regardait avec appréhension les lycées privés bloqués, les étudiants d'HEC virer les journalistes, les élèves d'Assas cramer des poubelles, et qu'il retenait ses chiens en jouant la désescalade et en mimant le dialogue, le futur prolétariat investissait le 17 octobre pour redonner un souffle à la force éruptive des débuts du mouvement.

« Les Troyens célèbrent leur victoire au cours d'un grand banquet, puis s'endorment ; c'est alors que les guerriers grecs sortent de l'intérieur du cheval où ils s'étaient dissimulés, font pénétrer leurs troupes amies et commencent le sac de la ville. » (L'Odyssée, Homer)

Les métamorphoses

Pour Ovide dans les Métamorphoses{}, le chaos est une « masse informe et confuse qui n'était encore rien que poids inerte, amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans lien entre eux. »

Pour certains observateurs, le 17 octobre serait la preuve qu'un mouvement spontané, informe et confus, parviendrait à réaliser l'insurrection dont tout le monde rêve. C'est vrai et faux à la fois.

Les cortèges sauvages ont une histoire : depuis 2016 et l'apparition du cortège de tête dans les manifestations syndicales, les cortèges sauvages cherchent à s'autonomiser de la manifestation d'où ils sont nés. Le 17 octobre, des milliers puis des centaines de milliers de personnes, se sont enfuits des manifestations encadrées pour former, rejoindre ou disperser ce genre de cortège partout dans Paris.

Le pillage, lié aux émeutes dites « de banlieue », a lui aussi une histoire. Depuis les émeutes de 2005, il cherche à s'étendre vers les centres bourgeois et à sortir des cités pour porter la violence au cœur des métropoles. Le 17 octobre, des milliers de bandes sont descendues dans le centre et ont ravagé la ville en se mêlant plus ou moins aux cortèges sauvages.

Il est vrai que cette conjonction de gestes n'avait ni direction ni cohérence idéologique et qu'elle fut partagée par des groupes hybrides, des néo-manifestants, des masses, bref qu'elle a largement dépassé les cercles restreints des professionnels, tant du black bloc que du pillage.

Mais il est faux de dire qu'elle serait entièrement spontanée. Ces dix dernières années, les manifestants, les émeutiers et les pilleurs ont appris à se connaitre et à s'épauler. Le mouvement lycéen, dès son origine porté par ses marges radicalisées et déscolarisées, participa à cimenter les frontières sociales entre des franges potentiellement antagoniques du prolétariat.

La détermination des cortèges sauvages dans Paris n'aurait pas été possible sans les semaines de mobilisations qui ont précédé le 17 octobre, sans les dix dernières années de bordélisation des manifestations syndicales, sans l'apparition sur la scène politique des Gilets jaunes. Le geste émeutier de pillage et d'incendie de voiture ne serait peut-être jamais sorti des banlieues, ni compris par d'autres secteurs de la population, sans les émeutes pour Nahel et le travail politique de la gauche Ter ter.

En France c'est la première fois que nous voyons véritablement à l'œuvre cette rencontre, qui a déjà eu lieu aux Etats-Unis pendant les émeutes pour George Floyd.

Le 17 nous nous sommes rendus compte de la puissance de cette dialectique de gestes obligeant la police à courir à droite et à gauche, ne sachant pas sur qui frapper, rendant le terrain illisible, ne leur laissant pas le temps de le contrôler et de le nettoyer (sur le terrain des tonnes de matériaux « qui n'étaient encore rien que poids inerte » attendait les émeutiers au coin des rues : marchandises, sac de ciment, échafaudages, palettes de bouteilles en verre.

C'est l'informalité de « l'amas en un même tout de germes disparates » qui a donné la force au 17, c'est son absence de « liens entre eux » qui sera sa faiblesse. Les Gilets jaunes ne sont pas venus et les travailleurs rechignent à s'engager dans la bataille.

Les prolétaires de ce pays laisseront-ils sa jeunesse seule dans le chaos face à la l'hydre policière et fasciste ?

L'époque contemporaine

L'influenceur Rayan PSN, aujourd'hui interpellé, avait appelé sur Twitch à rejoindre le 17 octobre pour « changer d'époque », annonçant « la fin de l'époque contemporaine. » Le parquet l'accuse d'avoir engendré une insurrection.

Si le 17 a été un évènement, c'est par l'intelligence du mouvement de la jeunesse et des bandes de cité et non pas par le fait magique des réseaux. Ce qui donne la consistance à une révolte ce sont les liens qui lui préexistent.

Sans la force du mouvement étudiant et lycéen, c'est-à-dire, sans des gens qui continuent de se voir et à se retrouver ensemble, en dehors des réseaux justement, dans les restes de l'éducation nationale, elle-même vestige d'un état social en partie extérieur au capital, le 17 octobre aurait été une coquille vide ressemblant au 10 septembre 2025. Sans les pratiques des bandes révolutionnaires et émeutières, qui s'organisent dans des lieux collectifs ou des cités, le dépassement du dispositif aurait été limité dans ses gestes.

« L'époque contemporaine » c'est le post-modernisme, un temps lisse, plat, sans fin, un continuum de crises à gérer et d'états d'exception, la fin de l'histoire du néolibéralisme triomphant. Il n'y a plus qu'au lycée où l'on enseigne encore une histoire linéaire droite dont la préhistoire est le début, la modernité la fin, la révolution française le milieu.

Qu'elle est notre époque ? Celle du capitalisme de la subsomption réelle, le capital-devenu monde où nous sommes devenus capital. L'arrêt brutal de la temporalité par l'irruption apocalyptique appartient encore à la modernité. Il n'y a plus ni grand soir, ni catastrophe hollywoodienne ni grève générale. Ce que nous voyons, malgré les conditions écologiques, politiques et sociales désastreuses, ce sont des micros-soulèvements et des micros-apocalypses.

Malheureusement, le 17 ne met pas fin à l'époque contemporaine. Mais il fait renaitre une force que l'on croyait enfouit à jamais, le millénarisme. Le 17 octobre fut peut-être le premier soulèvement micro-millénariste.

« Le rêve d'un millénium, mille ans de bonheur, autant dire l'éternité, instauré, ou plutôt restauré, sur terre. (…) le millénarisme révolutionnaire ne prospère que dans certaines situations sociales précises (…) il tirait sa force d'une population vivant en marge de la société. » (L'incendie Millénariste)

Si le 17 octobre a été une explosion de colère rarement vue, un débordement sans précédent du dispositif policier, une journée plus que joyeuse, il n'a pas été une insurrection. Une insurrection se pose dans la durée, bloque l'ennemi dans ses positions et s'organise pour survivre à son délitement.

On a pu le sentir, il ne manque pas grand-chose à une insurrection : une grève massive, le blocage des flux, c'est-à-dire la poursuite d'une dialectique des gestes de révolte. Celui des rond-points, du blocage des axes routiers et des flux de marchandises qui ont eu lieu pendant les Gilets jaunes ; celui des entrepôts et des usines, des flux pétroliers et ferroviaires qui ont eu lieu pendant les révoltes syndicales.

Mais pour « changer d'époque » il faut ouvrir cette question : comment faire durer une insurrection dans cette fin infinie de l'époque contemporaine ? Comment pouvoir manger, se déplacer et communiquer quand nous sommes devenus entièrement dépendant de notre ennemi ?

Les ténèbres

Selon la théogonie d'Hésiode, le chaos précède l'origine du monde, mais aussi celle des dieux. Il donne naissance à « Erèbe », les ténèbres.

Dans les ténèbres se glissent les spectres. Les fantômes des Gilets jaunes, convoqués mais absents, dont l'aura suffi à faire trembler le pouvoir au point de concentrer ses forces sur les bâtiments officiels.

17 octobre et octobre 17. « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme » (Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels, 1848.)

17 octobre 1961, la police française noie des algériens dans la Seine. L'armée des spectres tués par la police, le racisme et le colonialisme.

Les ténèbres c'est l'heure de la violence parce que c'est l'heure de la vengeance. Vengeance sur la police qui mutile et assassine, sur le capital qui broie et qui détruit.

Comment expliquer les violences ? À partir de ce que les êtres charrient de spectres en eux et entre eux.

Lénine à propos de la révolution de 1905 : « il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait de groupuscules qui recevaient de l'argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. […] sans cette participation, la lutte des masses n'est pas possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement ils s'attaqueront au Capital. » (Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916.)

La clarté

De la masse enchevêtrée du chaos, surgit Héméra, la lumière du jour, et Ether, la lumière des cieux, les premiers jaillissements de la clarté.

Qu'est-ce que la république ? la défense des biens contre les personnes.

Qu'est-ce que la gauche ? les bergers en dernier recours.

Qu'est-ce que les fascistes ? des gardes boutiques et des forces auxiliaires.

Qu'est-ce que les médias ? les relais de la pensée bourgeoise et des communiqués de la préfecture.

Qu'est-ce que la force de l'ordre ? le massacre jusqu'aux enfants.

Qu'est-ce qu'une insurrection ? ce qu'on ne sait pas encore comment construire.

Qu'est-ce que la révolution ? une inconnue.

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