15.09.2026 à 10:04
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« Imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste » Quelques TDS
- 14 septembre / Positions, Avec une grosse photo en haut, 2
Les projets de loi visant à criminaliser le travail du sexe (TDS) s'enchaînent. La logique est à chaque fois la même, sous couvert de protéger, on criminalise. Des travailleureuses du sexe avaient déjà évoqués les présupposés idéologiques à l'origine de cette fièvre législative : une vision libérale du féminisme et un conservatisme sénile. Cette semaine, ils et elles se sont penchées sur le dernier projet de loi en date, présenté à l'assemblée nationale le 11 août 2026. Ils en livrent ici leur analyse.
Après avoir alerté sur l'extension du contrôle numérique, d'abord appliqué au porno, à l'ensemble des usagers d'internet sous le prétexte hypocrite de « protection des mineurs », nous devons faire face à une vague de lois qui vise à prohiber notre activité en ligne. Après deux propositions de loi déposées au Sénat nous visant, celui d'une sénatrice LR puis PS, une troisième proposition de loi datant du 11 août 2026 « apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants » comprend un article, le 25, qui prévoit de criminaliser l'achat de contenus sexuels en ligne entre adultes consentants de même qu'à étendre le délit de proxénétisme de manière à y inclure le fait : « d'aider, d'assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance […] d'actes de nature sexuelle en échange d'une rémunération ».
Nous sommes confronté-es à une espèce de névrose obsessionnelle de quelques sénatrices et député-es toujours aussi désoeuvré-es et incapables de justifier leur rente autrement qu'en écrivant des lois à notre encontre.
Ainsi le travail du sexe se trouve directement réduit à une violence sexiste et sexuelle en soi parmi d'autres et grossièrement criminalisé au même titre que la pédocriminalité, l'inceste, la prostitution de mineur, les violences domestiques etc. Nous n'avons pas la prétention ici d'analyser dans son ensemble cette loi sur les VSS mais d'en décrire les effets sur notre condition. Nous avons néanmoins le sentiment qu'elle intervient à la fin du mandat de Macron et qu'il s'agit d'une opération pour le bloc central (PS et macronistes) de se racheter une conscience à peu de frais après tant d'années de déchéance morale sur les problèmes que cette loi prétend régler après les avoir couvert. Les dernières pitreries en date pour esquiver et étouffer l'affaire Epstein en France, Bétharram, les louanges adressées à Depardieu, le soutien à Ary Abittan etc. sont assez significatives non seulement de l'absence de volonté politique en la matière mais du moindre égard pour les victimes.
Nous concernant c'est l'ensemble des employés (monteurs, assistants, chatteurs etc.), entreprises, agences et plates formes impliquées dans notre activité de même que des proches (colocataires, compagnons etc.) qui sont susceptibles d'être considérés comme proxénètes selon cette nouvelle définition précitée. Évidemment, comme créateurs de contenu en ligne, ce sont nos intérêts directs et « corporatistes » qui sont visés, c'est-à-dire la possibilité de continuer à gagner notre vie de cette manière de même que tout le travail réalisé jusqu'à maintenant pour y parvenir.
Aucun article dans cette loi comme pour les précédentes ne vise à offrir un statut visant à protéger et garantir des droits aux travailleurs du sexe, à renforcer les moyens de lutter contre le « vrai » proxénétisme et l'exploitation sexuelle ou de faciliter le processus de reconversion des TDS autrement que par la réinsertion dans des tafs de merde sous payés, etc. Il est un pur produit idéologique et moral d'une espèce de pseudo-féminisme bourgeois moralisateur, conservateur et crypto-chrétien. Car leur but, à travers ces propositions de loi, n'est jamais de « protéger » les TDS ou ceux qui souhaitent le devenir face à des « tiers », mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu'elles font pour leur « bien », au nom de leur « dignité », selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.
Depuis l'émergence des plates-formes, il semblerait que la possibilité qu'elles offrent, notamment pour des femmes, de compléter leurs revenus ou de s'enrichir en relative indépendance (sans dépendre de sociétés de production en tout cas) à travers leur sexualité constitue un délit qui mérite d'être punis. Et pour ce faire il s'agit de pénaliser les clients (abonnés) et de nous couper de toute forme de soutien technique, matérielle, juridique, financier potentiel.
Nous affirmons ici que cette espèce d'épée de Damoclès qu'on agite au dessus de nos têtes est une attaque directe contre une stratégie, pour une partie du prolétariat, qui vise à se soustraire au salariat classique et ses salaires de merde en se valorisant au mieux par ailleurs. Nous ne ferons ici que rappeler l'obscène déploration de la sénatrice LR Marie Mercier lorsqu'elle constate naïvement que : « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d'entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. » Cette avant garde du néolibéralisme de droite comme de gauche et de la startup nation s'offusque donc des conséquences morales qu'elle juge désastreuse de leur incessante politique de prolétarisation, dont le contexte de confinement n'aura été qu'un « accélérateur » notamment en terme de monétisation de relations parasociales.
Maintenant il nous semble aussi évident que pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe, il faudra en finir une fois n'est pas coutume avec le PS et sa fausse conscience dégoulinante de bonne vertu. Ce parti moribond, qui ne cesse pas de crever et de se décomposer, dont le cadavre a malheureusement été déterré par le NFP, a su conserver un profond pouvoir de nuisance pour le mouvement social et nos luttes. Une véritable machine à capter, instrumentaliser, neutraliser et, une fois au gouvernement, réprimer nos aspirations. Il a mené de sales offensives néolibérales, antisociales et autoritaires lorsqu'il était au pouvoir, préparant savamment le terrain à cette espèce de perversion généralisée proto-fasciste de la vie et du langage politique qu'est le macronisme. Personne n'a oublié le CICE, la loi travail, l'expulsion militarisée de la zad de NDDL et de Sivens où Rémi fraisse a été abattu par la police etc. Que les membres d'un tel parti se rachètent une conscience progressiste sous couvert de féminisme et de lutte contre les VSS, pour mieux attaquer encore une fois le peu de droits et de liberté d'une partie du prolétariat jugée impure et indigne, ne nous étonne pas.
Mais le silence ou le peu d'attention d'une partie de la gauche de rupture ou du camp révolutionnaire sur ce sujet, qui n'est et reste marginal que du fait des préjugés et les stigmates moraux qui lui sont liés, est plus consternant. Il ne s'agit pas seulement d'un manque de curiosité mais d'une sorte de petite lâcheté voire d'une hostilité franche à reconnaître notre simple place légitime au sein du mouvement social. Il va pourtant falloir crever l'abcès et affronter cette queue de comète du pseudo-féminisme prohibitionniste qui sévit encore du PS au PCF jusque dans les syndicats, qui refusent absurdement que les TDS puissent s'y syndiquer car il refuse que cela puisse être considéré à part entière comme un « travail ».
La question n'est pas de défendre ici le travail du sexe d'un point de vue moral ou comme fin en soi, comme un vrai métier parmi d'autres (ce que de fait il peut être), de faire l'éloge de la pornographie de masse ou de la prostitution comme forme de subversion de l'économie politique patriarcale (faire payer aux hommes les services sexuels dont il bénéficie gratuitement comme un dû), mais de cesser simplement de le réprimer et de le criminaliser comme si cela allait le faire disparaître.
Il est vrai qu'entre ceux qui se revendiquent « abolitionnistes » en prétendant nous sauver de l'esclavagisme sexuel et nous rédimer ; ceux qui nous traitent de « petites bourgeoises » parce que nous vendons des services comme des commerçant-es ; les marxistes qui distinguent la vente de la « force de travail » de celle de son « corps » pour nous disqualifier comme sujet politique tant ils sont prisonniers de leur abstraction sémantique foireuse (quand un ouvrier meurt au travail c'est donc seulement sa « force de travail » qui meurt ou bien son corps ? Quand on participe à la reproduction de la force de travail en baisant, on baise quoi ? une abstraction ?) ; les réactionnaires et les mascus qui nous déshumanisent et qui se réjouissent de notre mort violente comme la fin inéluctable et méritée d'une vie aussi dissolue (affaire Sonia Bellina) ; les libertariens qui n'y voit qu'une forme d'entrepreneuriat comme un autre... il n'est pas facile de défendre une position matérialiste et partisane de notre activité.
Enfin entre les théories qui font des TDS les agents du renversement du patriarcat contre l'appropriation gratuite des organes génitaux des femmes ou celles qui les considèrent comme les complices consciente ou non de la sexualisation, de la réification et de la marchandisation hétéro-patriarcale des femmes, le grand écart est vertigineux. Nous cherchons de notre côté à contourner cette espèce de tenaille théorique en nous intéressant aux subjectivités et aux stratégies individuelles ou collectives qui se déploient dans l'espace du travail du sexe sans nier l'hétérogénéité qui le constitue.
Parce que nous partons du principe que l'analyse matérialiste consiste justement à appréhender le réel non pas indépendamment de toute recherche éthique et partisane de justice et d'égalité, mais détaché d'une perspective moralisatrice, puritaine, hygiéniste et simplement prophylactique des rapports sociaux. Il s'agit d'échapper à la vaine alternative entre conservatisme et progressisme pour tenter de saisir le réel par delà l'affrontement binaire du bien et du mal, sans le condamner au nom d'un idéalisme abstrait, comprendre les rapports de force qui s'y jouent et les intensifier dans une direction éthique, matérielle et politique claire.
Il faut aussi en finir avec cette confusion entre (hyper)sexualisation et réification que certain-es comme Aurore Bergé ont l'air d'avoir du mal à distinguer. Confusion qui sert souvent à dénoncer l'influence immorale des réseaux sociaux et des plates-formes sur la jeunesse et susciter ainsi de vaines paniques morales sur la dégénérescence des mœurs. On retrouve là un énième avatar de ce topos de la fausse critique réactionnaire, qui loue la modernité capitaliste et son développement comme source de puissance tout en s'alarmant piteusement des conséquences culturelles et psychologiques jugées « décadentes » de celle-ci.
Il n'y a aucun mal en soi à se constituer comme corps désirable et désiré à travers certaines conduites ou codes vestimentaires et cela ne constitue pas en soi une forme d'(auto) réification. Celle-ci désigne bien plutôt la transformation des hommes entre eux et avec leur milieu naturel en relation d'objet instrumental dans laquelle nous ne sommes plus que des ressources disponibles sexuellement ou productivement. Nul n'échappe véritablement à ce processus aujourd'hui, ou relativement. Mais certains voient dans la marchandisation de la sexualité et de la sphère intime la face la plus immorale et abjecte de cette réification alors qu'elle n'en est qu'un des aspects parmi d'autres et ce depuis un bout de temps. Il ne s'agit pas de nier que l'acte sexuel soit un moment singulier et déterminant d'un jeu de distance entre les corps, que la marchandisation a tendance à dissoudre et désacralisé violemment pour certain-es qui versent encore dans une idéalisation surannée des femmes et de leur sexualité. Mais ça ne peut pas être le prétexte à une forme de bannissement moral et politique des TDS ou à leur infériorisation dont on sait qu'elle a aussi été théorisée pour diviser les femmes entre elles, les hiérarchiser selon leur sexualité qu'il s'agit de contrôler et, in fine, pour satisfaire le désir masculin.
Par conséquent si combattre la réification patriarcale et marchande du monde semble un projet parfaitement louable, ce combat n'a rien à voir avec celui réactionnaire qui dénonce une « sexualisation » dont on ne sait jamais ni où elle commence ni où elle finit, et qui vise toujours à culpabiliser les femmes tout en niant leur subjectivité et leur autonomie pour n'en faire que des victimes passives du regard et désir masculin.
Il est donc temps de voir le TDS réel ou virtuel, sans chercher à le légitimer spécialement, comme la ressource que beaucoup de prolétaires, quel que soit leur genre, utilisent pour améliorer leurs conditions de vie et d'existence matérielles sous le capitalisme et parfois s'enrichir pour certain-es. Qu'une perspective réellement « abolitionniste » ne peut donc se penser et s'élaborer que dans un processus de démarchandisation des rapports sociaux et de réductions massives des inégalités économico-politiques sans quoi le sexe restera un moyen d'échange parmi d'autres quelque soit les tabous qu'on essaye d'imposer sur le sujet et les politiques répressives et prohibitionnistes qu'on appliquera pour le faire disparaître de l'espace public et politique. Que cette politique répressive sous couvert de féminisme et de progressisme finit par rejoindre de fait celle conservatrice et réactionnaire qui hiérarchise les femmes en fonction de leur sexualité et de leur comportement. Qu'en attendant, nous chercherons comme n'importe quel travailleur ici bas à défendre a minima notre dignité et nos droits sociaux élémentaires comme celui par exemple d'accéder normalement à des « services bancaires » sans en être bannis. Certains lecteurs de Lundi Matin pourraient trouver cela parfaitement trivial. Mais de l'accès à ces services dépend l'accès au logement, à l'emprunt, à l'investissement etc. Un-e TDS ne peut pas sans quelques subterfuges coûteux s'acheter sa micro ferme à la campagne avec ses compagnons pour déserter le monde de la marchandise autoritaire. Mais elle a le droit de raquer pour les impôts quand même. Il s'agit d'un exemple relativement significatif de la manière dont on nous pourrit la vie, administrativement et financièrement déjà.
Enfin, l'enjeu pour nous dans ce combat est aussi de sortir les TDS d'une logique purement entrepreneuriale et individualiste à laquelle le manque de protection collective et le mépris social les conditionnent. Le fait de tisser des liens pour se confronter à nos adversaires nous permet de repenser notre condition collectivement de même que gagner des droits permettrait de sortir des tactiques marketing lassantes et aliénantes de pure valorisation de soi.
Nous appelons donc notre camp à nous soutenir par tous les moyens médiatiques et politiques dont ils disposent, pour participer non seulement à ce rapport de force mais aussi imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste.
15.09.2026 à 09:33
C'est souvent le cas en période électorale et ça l'est probablement davantage au vu de la montée en puissance fascisante : tout est suspendu, le bon sens, le réel, l'audace, l'autonomie, la détermination. À la place, on sonde, on calcule, on se chuchote des petits secrets à l'oreille et l'on éructe des postures qui sonnent faux. Tout le monde pense manipuler tout le monde, mais c'est toujours avec le réel que l'on magouille. L'auteur de ce texte propose d'examiner ce que charrie cette appétence pour la stratégie politicienne. Spoiler : toute la logique d'un monde qu'elle prétend critiquer.
Toute stratégie politique, de quelque bord qu'elle soit, part de deux hypostases majeures : le sujet souverain et l'appareil d'État. De quelque côté qu'elle soit, elle suggère une intervention depuis l'extérieur vers le dedans des structures. Qu'elles veuillent éviter le déclin de la race blanche ou conjurer le fascisme qui arrive, les stratégies politiques reposent sur la même fiction éculée : le sujet – politique. Que leurs fins soient inversées ne change rien à leur forme. L'une hait ce que l'autre défend, mais toutes deux somment un sujet de se lever, un peuple de se compter, une masse de se laisser conduire. Or il n'y a pas de sujet, pas plus que d'objet. Il y a des compositions, des décompositions, des recompositions, des vitesses. La stratégie, elle, impose cette grammaire : un sujet qui vise, qui calcule, qui se tient devant ; un objet qu'elle nomme, qu'elle fixe, qu'elle promet. La réalité, c'est qu'il n'y a pas de sujet politique qui se tient là, devant les structures qu'il prétend pouvoir modifier. Il y a une production singulière d'un contexte particulier : le sujet politique est une fable de l'État moderne autant que l'État moderne est un effet de cette fable – chacun a besoin de l'autre comme la rive le fleuve.
Alors les stratèges suggèrent que l'heure est grave, plus qu'avant, que jamais. Qu'au nom de toutes les existences précarisées, il faut se salir les mains, faire la retape pour les structures centenaires d'une république qui a massacré nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Au nom, cela veut dire que ce n'est jamais depuis les massacres que ces voix s'élèvent ; mais depuis des estrades d'universités, depuis des entreprises fructueuses de bavardage sur Twitch, depuis des députations, depuis des maisons d'édition : depuis des intérêts très spécifiques dont les voix sont intelligibles. En cela, quels que soient les objectifs des différentes stratégies, leurs architectures sont analogues. Elles ont les mêmes points aveugles et reconduisent les mêmes structures. Elles suggèrent les mêmes modes d'action, les mêmes rapports au monde, à la masse – Que faire des abstentionnistes ? Comment mobiliser les quartiers ? Faut-il abandonner la ruralité ? Ainsi pris dans les mêmes représentations fallacieuses de l'État, du Peuple et du Pouvoir, les stratèges partagent la même obsession de l'administration des masses, avec des leviers plus ou moins ridicules, toujours plus paternalistes, encore trop didactiques. Car l'État est un mode de gouvernementalité dont l'axiome fondamental est la séparation : entre le sujet et l'objet, l'individu et le collectif, le public et le privé, le politique et le quotidien. Cette séparation, aussi fictionnelle soit-elle, produit des rapports, existe à travers eux. Partant de là, tout ce qui vise stratégiquement la conquête de l'appareil d'État ne peut prétendre être autre chose qu'une production issue des rapports codés et distribués par l'appareil d'État lui-même, et ne peut par conséquent engendrer autre chose que la continuation de ces rapports-là. Aussi révolutionnaire que soit la stratégie, elle fait tarder la révolution.
Ce qui fait varier le cours normal des choses, c'est moins les objectifs qu'on se donne pour faire advenir la variation que la pratique de la variation elle-même. Avoir comme mode d'agir la temporisation, l'attente en des dispositifs macro-politiques, la foi dans les institutions, cela stabilise, cela institue. Et ce qui institue conjure la variation, nécessairement : le poste et ce qui le brigue sont faits du même codage. Ce qui varie vraiment n'a pas de poste ; ce qui a un poste ne varie pas vraiment. Dans la forme donc, rien ne change d'avec l'ennemi : le meeting, le programme, le chef, la ferveur. Et tout est une question de forme. Le problème de l'État, c'est moins ses conséquences directes sur nos vies que la forme des rapports qu'il produit entre nous et en nous. Le problème de la stratégie politique, ce n'est pas qu'elle serait mal adaptée à la situation qu'elle prétend combattre ; c'est qu'elle est une pure émanation de la politique telle que l'appareil d'État la conçoit : c'est que sa forme est strictement endogène à ce qui ravage le monde et empêche de l'habiter. Alors quand nous entendons qu'il faut mobiliser des affects pour agglomérer des camps, puis faire élire un parti réformiste, nous y voyons sinon une grande méconnaissance de ce que sont les affects, en tout cas une gigantesque faute matérialiste. Les affects sont des productions, eux-aussi. Ils ont lieu dans le monde. Si les affects majoritaires sont ceux de la sécurité, du refuge, de l'identité, des frontières, ce n'est pas parce que les gens en ont décidé ainsi ou que des supposé.e.s dominant.e.s en font leurs chevaux de bataille, mais parce que l'économie, en tant qu'elle sépare et administre, produit nécessairement des formes de vie agencées autour de ces fétiches. Il ne s'agit donc pas de draguer des masses en mobilisant des affects produits par une situation donnée – ce qui, très logiquement, ne peut mener qu'à la continuation de cette situation – mais de laisser advenir des pratiques qui désactivent tous les rapports consubstantiels à la situation que nous voulons voir nous quitter.
La stratégie croit qu'elle donne sur un monde à venir, sans voir qu'elle est le résultat d'une présence qui se refuse à elle-même. Elle croit qu'elle est déterminée par un objectif qu'elle se serait fixé, sans voir qu'elle-même ainsi que son objectif sont les conséquences strictes de son aveuglement sur ce qui a lieu ici et maintenant. Et puisqu'elle est rivée à ce qui n'arrivera jamais, tout semble demeurer tel quel. D'ailleurs, ne le souhaite-t-elle pas ?
Ce qu'évite la pensée stratégique, c'est la singularité de ce qui se tisse dans ce qu'elle juge non-politique : l'attention à ce qui a déjà lieu, à ce qui s'organise dans l'immanence, sans projet, sans programme, à ce qui échappe aux ravages de la gestion. Pas de coup d'éclat, pas de bruit, le silence. Puisqu'elle se fonde sur un objectif toujours déjà différé, la pensée stratégique part d'une absence. À l'inverse, partir d'une présence, cela signifie ménager des puissances afin de laisser la variation advenir, configurer des rapports non prescriptifs, tenir le monde ouvert.
14.09.2026 à 16:24
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« Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. »
- 14 septembre / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2
Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.
L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.
Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.
À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.
Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.
Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.
Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.
Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.
Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.
Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.
Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.
Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.
La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.
Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.
Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.
Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.
Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.
Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.
C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.
Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.
Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?
Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.
Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.
Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.
Mais pour qui reste-t-il de la place ?
C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.
Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.
Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.
Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.
Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.
Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.
Quelque chose brûle.
Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.
Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.
C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.
Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.
Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.
Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.
De la sève mêlée de pus et de sang.
Laury Garcia Haouji
[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]