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05.08.2026 à 15:00

Contre la gentrification, la touristification, comment faire front ? L’exemple marseillais

douchez.oceane

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vident des habitants pour faire.. Read More

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Texte intégral (2611 mots)

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vident des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.

Par Edwin Malboeuf

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29.07.2026 à 16:00

Au Liban, la convergence des luttes face à l’occupation israélienne

douchez.oceane

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026 « Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto Alors que pleuvent.. Read More

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Texte intégral (4136 mots)

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026

« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto

Alors que pleuvent les bombes, Beyrouth est devenue une ruche. La capitale libanaise, attaquée presque quotidiennement par Israël depuis le début de la guerre contre l’Iran le 2 mars, ne peut pas stopper les missiles : il n’y a pas plus de système de défense aérien que d’abris souterrains. Mais face au sentiment d’impuissance, ses habitants s’unissent pour au moins se soutenir quand tombe la mort. Un peu partout, la solidarité s’organise tandis que des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements et affluent dans les parcs, sur les trottoirs, dans les rares espaces publics de la ville.

Un maçon observe la destruction causée par une frappe israélienne dans le centre de Beyrouth, vue d’une maison qu’il tente de stabiliser, le 18 mars 2026

Pourtant, dès les premières heures des nouveaux bombardements israéliens sur le Liban, en parallèle à ceux sur l’Iran, les vieux réflexes se sont remis en marche. À l’automne 2024 déjà, la « guerre des 66 jours » avait suscité l’effroi mais aussi une vague de solidarité énorme. Mais ce n’était pas la première fois. Les Israéliens ont envahi le Liban en 1948, en 1976, en 1982, puis occupé le sud du pays jusqu’en 2000, avant d’envahir de nouveau en 2006, et maintenant, la guerre fait rage depuis le 7 octobre 2023. Pour les générations d’avant, les gestes à avoir en cas de bombardements sont gravés dans la mémoire musculaire. Mais pour toute une génération, c’est la première guerre, il faut tout apprendre.

Dès le premier jour de la guerre, des volontaires préparent des repas pour le million de personnes déplacées, à la cantine solidaire « Nation Station » à Beyrouth, le 2 mars 2026

Pour chaque détonation sourde d’un missile israélien qui s’abat, le son de milliers de coups de couteaux, de cuillères qui tintent, de marmites qui bouillent résonnent. C’est dans les cuisines que la résistance s’organise, dans celles des habitants les plus précaires aux restaurants les plus cossus de Beyrouth. Le million-et-demi de déplacés de guerre doit être nourri : ce n’est pas un acte de compassion ou de pitié, mais bien un geste politique. Alors que le Liban est un pays découpé par les puissances coloniales et ses propres élites en un mille-feuille de religions, de quartiers ou de régions et de classes sociales, c’est un véritable défi de se rassembler face à un ennemi et se serrer le coude.

De jeunes volontaires s’activent dans un rythme frénétique. Les poivrons hachés, les pois chiches mélangés au cumin et à l’huile d’olive, les tomates émincées, le tout servi à la chaîne dans des plateaux-repas, le plus vite possible. Les mêmes gestes répétés des centaines de fois, pour que les familles déplacées par Israël aient de quoi manger ce soir. Les muscles fatiguent, mais les conversations fusent. « Et toi, tu viens d’où ? Tu es Français ? Ah ben merci, c’est à cause de colonisateurs comme toi qu’on en est là aujourd’hui ! » s’esclaffe l’une des volontaires qui est là ce soir. L’humour libanais est direct et ironique, héritage de décennies de guerres civiles et d’invasions israéliennes, toutes causées, il est vrai, par l’accord de Sykes-Picot et la déclaration Balfour, il y a plus de 110 ans maintenant.

Ici, dans cette cuisine en sous-sol d’un café beyrouthin, des Syriens, Libanais, Palestiniens et occidentaux s’activent ensemble. Il ne s’agit pas d’une ONG internationale aux protocoles cadrés et aux bilans rutilants, mais d’une petite initiative d’aide mutuelle. Pas forcément anarchiste, car ce courant politique se fait rare ici, mais c’est la même idée : les expats et émigrés envoient leur argent, qui sert à acheter des provisions ou des médicaments ; des dizaines de volontaires cuisinent ; un petit groupe d’activistes coordonne et distribue le tout directement aux familles ayant trouvé refuge dans la rue. Tout est direct, sans commissions, sans intermédiaire, sans « chargés de projets » ni « superviseurs ». On se tutoie, on rigole, on fatigue, on désespère ensemble.

Dans une autre cuisine souterraine située à quelques kilomètres de là, même ambiance. Sauf qu’ici, la fondatrice de l’initiative dénote : il s’agit de Mama Jay, une icône trans de la petite mais joyeuse et combative communauté queer de Beyrouth. Septuagénaire, elle a survécu aux affres de la guerre civile et de l’homophobie ambiante, à la violence des milices et de l’État libanais. Après avoir subi multiples viols, une « thérapie de conversion » et des arrestations à la pelle, c’est aujourd’hui face au rouleau compresseur israélien qu’elle se bat avec sa cuisine solidaire.

La communauté queer s’engage ainsi de plein pied dans la lutte, utilisant l’expérience de décennies de structures autogérées, de levées de fond secrètes, d’associations et de combativité. Mais sans pour autant le revendiquer ouvertement. La répression homophobe des dernières années, les agressions et la guerre ont mis en pause le chapitre extravagant des soirées drag et des tentatives de monter des événements pour le mois des Fiertés. Mais aussi parce que le plus important, aujourd’hui, n’est pas d’être queer ou de gauche, mais bien de s’opposer à l’écocide, au génocide, à l’urbicide d’Israël.

Défendre une société qui criminalise les actes sexuels « contre-nature » (article 534 du code pénal libanais) face un État réputé progressiste sur les questions LGBTQIA ? Si en Occident le mythe de l’Israël tolérant aux « minorités sexuelles » est répandu, ici tout le monde le sait : le paradis du pinkwashing et des parades pailletées à Tel Aviv est aussi le tombeau des Palestiniens et des Libanais, qu’ils soient queer ou hétéros. Dans les cuisines solidaires et d’aide mutuelle de Beyrouth, tous les pronoms se côtoient, les activistes féministes hachent du persil à côté d’une gouine de la bourgeoisie beyrouthine mais aussi d’un camarade écolo du Liban-Sud et d’une réfugiée palestinienne bi ou encore d’une travailleuse migrante éthiopienne. Dans ces temps de survie, ce n’est même pas un sujet, mais bien une évidence.Un membre de l’association de protection animale «Animals Lebanon» tente de sauver des animaux domestiques après une frappe israélienne sur le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026.

Comme le dit un adage bien répandu au Liban : « les bombes israéliennes ne discriminent pas ». Le rouleau compresseur de Tsahal broie tout sur son passage, sans se soucier des nationalités, des orientations sexuelles, de la couleur de peau. Tel Aviv prétend viser des « terroristes du Hezbollah », tout en demandant aux autres Libanais de ne pas aider la communauté chiite (celle traditionnellement attachée au « Parti de Dieu »), et assume donc viser particulièrement cette branche religieuse de l’Islam, qui représente environ un tiers du Liban. Elle compte sur les Chrétiens, alliés cooptés par le Mandat français puis par la cause sioniste, pour créer une guerre civile au Liban.

Des volontaires distribuent des repas à des travailleur. eus.es migrants déplacés par les bombardements israéliens à l’Eglise jésuite St Joseph à Beyrouth, le 8 mars 2026

Mais l’immense majorité de la population, ici, refuse cette instrumentalisation. Même si le gouvernement libanais et de nombreux médias jouent le jeu des États-Unis et déclarent que le Hezbollah est son ennemi prioritaire, la population n’oublie pas d’où viennent les bombes qui la déchiquettent. Et les centaines de victimes syriennes, africaines, palestiniennes et queer ne sont pas oubliées (par tous). Pas plus que les animaux de compagnie écrasés dans les décombres ou morts de faim ; pas plus que les hyrax (mulots) et les tortues du Liban-Sud, pris au piège ; pas plus que les oliviers déracinés, les champs de fleurs brûlés, les forêts bulldozées, les villages dynamités.

Les écologistes et défenseurs des animaux se sont ainsi retrouvés alliés aux « fellaha » (paysans) chiites du Sud-Liban ; ils se retrouvent à planter des semences paysannes et bio dans des terres ravagées au phosphore blanc, à quelque pas d’un portrait d’un jeune « martyr » du Hezbollah.

Car Israël ne cherche pas seulement à éradiquer le Hezbollah, mais bien tout l’environnement dans lequel vivent ses combattants. C’est ainsi que le Liban-Sud est devenu une « zone morte », avec une soixantaine de villages rayés de la carte, 50 000 hectares de terres arables brûlées, dont 18 000 hectares d’oliveraies, depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.

Rjeyli Bou Rjeyli, agriculteur bio dans le Chouf (montagnes au-dessus de Beyrouth), vend ses produits à prix bloqués aux cuisines solidaires qui aident les personnes déplacées par la guerre au Liban. Kfar Him, 21 mars 2026

Face à cet écocide, les associations écolo se mobilisent. Certaines œuvrent pour la phyto ou bioremédiation, qui revient à utiliser certaines plantes pour éponger les métaux lourds des sols bombardés et à redonner vie à la terre meurtrie. D’autres mènent des campagnes de reforestation dans des zones dangereuses, ou soutiennent les agriculteurs qui restent proches du front, leur distribuent des semences ou des moyens financiers. Des paysans bio hébergent des familles déplacées ; des éleveurs accueillent des troupeaux entiers pour les mettre à l’abri.

Des associations et des individus secourent les chiens et chats errants. Juste après une frappe aérienne, des équipes débarquent avec des cages et des friandises pour trouver les animaux survivants. D’autres tentent de sauver les plages de sable fin de Tyr, lieu de ponte des tortues.

Mais une litanie de tristes nouvelles s’abat sur eux : Rahma, une travailleuse migrante sri-lankaise vivant dans un village du Liban-Sud et connue pour ses rondes de distribution de croquettes en pleine guerre, a été tuée par une frappe israélienne début juin. Peu après, Mona Khalil, une activiste pour la protection de l’environnement, est blessée dans un bombardement. Des apiculteurs et leurs abeilles, des éleveurs et leurs troupeaux, des activistes sont tués régulièrement depuis octobre 2023.

Mais les survivants ne baissent pas les bras. Face au carnage, les humains qui habitent le Liban affirment leur droit à la vie, ainsi que leur attachement aux écosystèmes dans lesquels ils sont enracinés. Chaque bombe israélienne qui tombe aujourd’hui rappelle que le véritable ennemi, c’est celui qui vous occupe et vous envahit depuis 80 ans, et pas le réfugié syrien, la drag-queen ou l’agriculteur démuni.

Malgré les différences, les haines confessionnelles, queerphobes, racistes, chaque bombe cimente l’esprit de cohésion d’une population qui se bat pour exister. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes.

Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, village chrétien du Sud-Liban près de Saida, alors que cette récolte saisonnière importante est perdue dans tout le reste du sud du pays. Liban, 27 mars 2026

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22.07.2026 à 15:56

On fait comment pour passer ?

douchez.oceane

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir) La deux est prise ? Et la salle nature ? Occupée aussi. Bon… on fait comment ? Y’a.. Read More

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Texte intégral (1917 mots)

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir)

La deux est prise ? Et la salle nature ?

Occupée aussi.

Bon… on fait comment ?

Y’a presque un an, on s’est retrouvé à la maternité pour vivre la naissance de notre fille. On présente souvent les choses comme un moment magique, suspendu dans le temps. Dans la vraie vie, c’est surtout sportif. Pour la mère d’abord. Pour les sages-femmes, ensuite. Le service débordait. On les entendait courir dans le couloir, parler vite, compter les salles. Une femme venait de débarquer en plein travail et l’équipe de la maternité cherchait des solution. Des bouts d’hôpital. C’est devenu presque banal de le dire : les maternités sont sous tension, les personnels sont sous pression, et chacun finit par considérer cette situation comme allant de soit. Quelques heures plus tard, on s’est retrouvés dans une chambre enfin calme avec le petit souriceau tout neuf. Heureux, épuisés, vaguement sonnés. La première nuit n’a pas été reposante. Disons-le franchement, on n’a pas dormi. Alors ce matin-là, pendant que la mère et l’enfant somnolaient enfin, je suis descendu chercher un semblant de petit déjeuner. Un café surtout. Et un peu d’air pour laisser retomber la pression.

C’est là que j’ai entendu les cris.

Non mais vous déconnez ou quoi ? Un ambulancier hurlait depuis son véhicule.

Et si j’avais une urgence vitale, on fait comment ?!

Son ambulance était arrêtée devant la barrière qui permet d’accéder au parking de la maternité. Petit détail, cette barrière ne sert pas seulement aux visiteurs. Elle permet aussi aux ambulances d’accéder à l’entrée des urgences. Mais ce matin-là, elle restait obstinément fermée. Je regardais la scène avec intérêt parce qu’à vrai dire, la veille déjà, un détail m’avait frappé. Le parking… privé, sur le site d’un hôpital public. Quand vous venez pour une naissance, ou pour autre chose, parfois bien pire, vous n’avez pas forcément la tête à étudier des grilles tarifaires. Pourtant, au CHU d’Amiens comme ailleurs, la question vous saute rapidement à la gueule : où se garer, combien ça coûte, combien de temps on reste. Naïvement, j’avais posé la question à l’accueil de la maternité :

Excusez-moi… il y a un système prévu pour les hospitalisations ? Un ticket hôpital ou quelque chose comme ça ?

La personne derrière le bureau m’a souri.

Non monsieur. Elle attrape quelque chose sur le comptoir et me tend un prospectus, un flyer Indigo.

Mais vous avez des forfaits avantageux avec l’application.

Je regarde le papier.

Donc si je comprends bien… pour venir accoucher à l’hôpital public, faut télécharger une appli de parking pour payer moins cher ?

Elle, elle hausse les épaules, elle y peut rien la pauvre.

Vous n’êtes pas obligé, mais oui c’est moins cher avec l’application Indigo.

Indigo. Je l’ai téléchargée, leur application. Comme tout le monde finit par le faire. Parce qu’on est fatigué. Parce qu’on a autre chose à penser. Parce que dans ces moments-là, on ne mène pas une bataille philosophique contre le capitalisme.. Mais ça m’a travaillé de voir cet ambulancier bloqué à la barrière. Quand il a finalement réussi à déposer sa patiente et rejoint la machine à café avec son collègue, je suis allé le voir.

Bonjour… je vous ai vu tout à l’heure à la barrière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le type souffle.

Je sais pas, je crois que la barrière est neuve et ne reconnaît pas encore nos ambulances.

Ça arrive souvent des bugs comme ça ?

C’est pas tous les jours, mais les petites galères oui c’est fréquent. Faut tout le temps négocier avec la technologie, et quand ça merde, bah ça merde.

Comment on en est arrivés à devoir négocier avec une barrière pour entrer dans un hôpital public ? Parce qu’au fond, ce parking c’est pas juste un parking. C’est un symptôme. À Amiens, cette histoire a un nom et une durée. Indigo a remporté en 2019 la délégation de service public du stationnement du CHU pour vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, c’est pas un dépannage provisoire le truc. L’entreprise finance les ouvrages, gère les accès, exploite le stationnement et se rémunère directement sur son usage. Elle revendique aujourd’hui la gestion d’environ 4 000 places sur le site.

Mais c’est quoi exactement une délégation ? L’hôpital n’a pas vendu son terrain. Mais il a confié pour plus de deux décennies un morceau de son fonctionnement quotidien à une entreprise chargée d’en tirer sa rémunération. On pourrait croire que ce n’est qu’une affaire de parking. Pourtant, derrière se cache un choix politique beaucoup plus large.

Ok, le raisonnement est connu : les hôpitaux croulent sous les dettes, construire des parkings coûte cher, le privé investit à leur place. À court terme, ça paraît logique. On construit sans sortir immédiatement les millions nécessaires. Mais au fond, combien ça coûte réellement ? Parce que non, une concession n’est pas un miracle budgétaire. Le CHU évite de sortir le chéquier, mais la dépense ne s’évapore pas pour autant. Dans un communiqué du 14 décembre 2021, le CHU d’Amiens-Picardie annonçait que la concession attribuée à Indigo prévoyait la création de 1 000 places supplémentaires pour un investissement de 12 millions d’euros. Les prévisions financières détaillées du contrat ne sont pas publiques, mais une chose est certaine : un investissement de 12 millions d’euros n’est pas transformé en service gratuit par le simple fait qu’il est confié au privé. Il est remboursé autrement.

Et non… un parking ça ne s’autofinance pas ! Il y a forcément quelqu’un qui paie la note : ceux qui passent la barrière. Et ce déplacement n’est pas neutre. Dans un modèle public classique, le coût de l’infrastructure serait supporté par l’hôpital, financé par l’impôt, les emprunts ou les subventions publiques, puis réparti sur l’ensemble de la collectivité. Avec une concession, la logique est différente. Une partie de la facture est reportée directement sur les usagers du parking. Puis, il faut rembourser l’investissement, financer l’entretien, payer les équipements, les personnels, les barrières… et dégager une rémunération pour l’opérateur et ses actionnaires. Non, ce déplacement n’est vraiment pas neutre. Parce que le contribuable paie selon ses moyens. Parce que l’usager du parking, lui, paie selon les aléas de la vie.

12 millions, pour 21 ans de délégation, le calcul est vite vu, il faut que les barrières rapportent au moins un demi million d’euros par an, juste pour rentrer dans les frais. Ensuite vient la marge. Après tout, les naissances, les maladies et les visites à l’hôpital doivent bien finir par rapporter à quelqu’un ! Et ce quelqu’un c’est l’actionnaire… mais pas d’inquiétude, nul doute qu’ils sauront, si on leur demande gentiment, se montrer raisonnables.

Certaines personnes se garent désormais à l’extérieur du CHU pour économiser quelques euros et terminent les dix dernières minutes à pied. Mais qui peut réellement se permettre cette stratégie ? Certainement pas les plus fragiles. L’économie réalisée existe, bien sûr. Mais elle suppose déjà une forme de capital physique : avoir encore la force de marcher.

Quelques mois plus tard, j’y suis retourné à l’hôpital. Pas pour une naissance cette fois, pour rendre visite à une amie en fin de vie. Cancer du pancréas. J’avais presque oublié cette histoire de parking, j’avais autre chose à penser. Je me suis présenté à la barrière et avant même que je m’arrête complètement, elle s’est ouverte toute seule, magie de l’application téléchargée des mois plus tôt. Un message est apparu : Bienvenue, vous entamez une session neo. J’ai trouvé ça pratique… et profondément dérangeant. Parce qu’au moment même où je venais tenir la main de quelqu’un qui s’approchait de l’un de ses derniers passages à l’hôpital, le système m’accueillait comme un client fidèle.

Le mot n’est pas méchant, mais tout était là. La logique du service public n’est pas censée être celle de la fidélisation commerciale. L’hôpital n’est pas un espace de consommation dont il faudrait optimiser le parcours client. Pourtant, c’est doucement cette logique qui s’installe : flux, expérience, abonnement, reconnaissance automatique, optimisation des usages. À court terme, déléguer semble rationnel. À long terme, on cède autre chose. On abandonne des espaces, des fonctions, des habitudes collectives. Peu à peu, ce qui relevait du commun devient du profit à maximiser.

Le matin de la naissance de ma fille, l’ambulancier avait fini par passer. La barrière s’était ouverte. Heureusement. Mais je repense encore à sa colère. Pas seulement parce qu’il était bloqué. Parce qu’au fond, son cri parlait d’autre chose.

C’est peut-être devenu ça, la question des services publics aujourd’hui. Pas leur disparition, mais la multiplication des intermédiaires. Une application pour accéder à un parking d’hôpital, une plateforme pour parler à l’administration, un logiciel privé pour suivre la scolarité de ses enfants.

Finalement la question reste : On fait comment pour passer ? Dans tous les sens du terme, pour naître, pour mourir, sans devoir négocier chaque porte.

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17.07.2026 à 17:38

Les voyageurs ne sont pas des touristes

douchez.oceane

Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long… Par Macko Dràgàn S’il.. Read More

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Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long…

Par Macko Dràgàn

S’il est un sujet qui, à l’apéro (et y compris dans notre rédac), vous expose de façon quasi-systématique à une engueulade en bonne et due forme et à un procès en vilain-intolérant-gâcheur-de-joie-probablement-stalinien, c’est bien celui-là : la critique du tourisme. Presque tout le monde, moi compris, ayant été touriste au moins une fois dans sa vie, ou l’est, ou le sera, et nombre donc sont celles et ceux qui supportent fort mal qu’on leur fasse remarquer que le tourisme de masse, avec la possibilité d’aller en avion ou en gros bateau qui pue, où l’on veut, pour quelques jours, juste parce que pourquoi pas, est probablement l’une des pires choses qui soient arrivé à notre petite planète qui n’en demandait pas tant.

L’ARNAQUE DE LA LIBÉRATION TOURISTIQUE

Aller faire chier des gens qui ne veulent pas de vous (ou qui ne veulent que votre argent) pour participer à la dévastation du monde au nom d’un sentiment de liberté factice dûment fabriqué par nos maîtres demeure ainsi encore une activité qui fait partie des derniers tabous, même chez les gauchos, de nos sociétés dites « développées » (mdr). Comme l’écrit Rodolphe Christin, même « la pensée critique semble avoir parfaitement ignoré cette fabuleuse action de marketing lancée pour enrôler les usages du temps libre dans les circuits de la marchandisation ». Opération pour le coup brillamment pensée consistant, depuis les conquis du Front Pop’, à faire en sorte que le prolo continue à travailler durant ses congés, mais cette fois-ci sous forme de consommateur. « Le tourisme, avec ses plaisirs en série, fait de nous des individus normaux …, producteurs au travail, jouisseurs en vacances. Provisoirement consolés d’avoir travaillé dur, nous voici ravis du monde comme il va »¹.

Et pendant que le « monde civilisé » en short se mure dans le déni et dans une forteresse de barbelés à la frontière de laquelle on tire à balles réelles sur les migrant·e·s, c’est le monde dans son entier qui se meurt de cette économie délirante, dont le poids était estimé par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en 2000, à près de 500 milliards de dollars par an en prenant en compte les dépenses touristiques internationales directes, mais pas les profits générés tout le long de la chaîne par les promoteurs, tour-opérateurs, transporteurs…² Partout, « la perspective de profits substantiels a incité des promoteurs privés ou publics à se lancer dans une spéculation immobilière et hôtelière parfois débridée, aux impacts néfastes tant pour les sites paysagers que pour les écosystèmes et les mœurs locales […] le mercantilisme n’a pas de bornes, de la station Mir aux simulations de camps de réfugiés, en passant par le scandale du tourisme sexuel »³.

À tel point sans limite en effet, que SpaceX, de l’autre abruti-milliardaire-sans-talent-pourri-gâté Musk, a lancé en septembre 2021 la mission Inspiration4, un vol spatial de quelques jours avec quatre touristes à son bord, et plus récemment, la boite du magnat fan de bitcoin Richard Branson a annoncé le retour des vols spatiaux commerciaux à partir de la fin juin ; on va donc aussi aller faire chier les martiens.

LE TOURISME : VISITER CE QU’ON DÉTRUIT

Paysages piétinés, récifs coralliens détruits, littoraux bétonnés, pollutions dues aux transports, gentrification… Des lieux « instagramables » engloutis sous une marée d’imbéciles sitôt le premier cliché sorti sur les réseaux à mon cher Vieux-Nice, où j’habite et où la foule de badauds ahuris marchant en plein milieu de la rue me donne quotidiennement de violentes envies d’oubli de ma promesse solennelle d’aimer mon prochain comme moi-même, le tourisme de masse ennuie la planète entière et détruit tout ce qu’il touche.

Et ça vaut aussi, évidemment, pour un prétendu « écotourisme » en toc qui ne vise qu’à mettre du verni « label 100 % bio » sur la même chose qu’auparavant, mais sans le côté beauf du Club Med et avec l’avantage de se donner bonne conscience.

Le Monde Diplomatique, dans un article de 2006 d’Anne Vigna⁴, donne ainsi entre autres l’exemple du Honduras, qui, après avoir refourgué ses îles aux gringos pour la plongée, et ses terres agricoles à la compagnie américaine United Fruit (aujourd’hui Chiquita Brands Company), a développé cet « écotourisme » sur sa côte caraïbe, à l’entrée du parc national Jeanette Kawas. Cet espace est celui des Garifunas, un peuple afro-créole qui y est présent depuis 1880 : pas de bol pour eux, « au nom du très pratique « intérêt national », l’Institut du tourisme du Honduras a purement et simplement exproprié 300 hectares de littoral sans indemniser les Garifunas. En 2004, il a vendu cette bande de terre 19 millions de dollars à la société privée qui s’est constituée pour réaliser le grand projet Micos Beach & Golf Resort ».

Un terme qui a d’ailleurs tout du crachat à la gueule des Garifunas, dans la mesure où dans leur langue, micos signifie… singe, et que, comme l’explique un jeune porte-parole, « il n’y a jamais eu de singe par ici. Leurs seuls singes sur la plage, c’est nous ! »⁴ Racisme, dites-vous ?

Au Mexique également, au Chiapas plus précisément, terre emblématique des luttes de nos camarades zapatistes, le gouvernement tente d’implanter, par la force s’il le faut, un capitalisme écotouristique carnassier présenté comme la seule voie de pacification de la région. Et « quand les communautés refusent un projet sur leurs terres, les méthodes employées pour les convaincre laissent présager un sombre avenir… Ainsi, le conseil autonome de la communauté zapatiste Roberto Barrios a dénoncé à plusieurs reprises les intimidations de fonctionnaires publics comme celles d’investisseurs privés pour créer un projet d’écotourisme proche de ses cascades [alors même que] le premier droit d’une communauté est de pouvoir refuser l’arrivée de visiteurs sur ses terres, donc de ne pas se voir imposer de projets, même s’ »ils sont très, très bien », comme le répète sans cesse à la presse la responsable du tourisme au Chiapas »⁵. A quand la même chose dans le Vieux-Nice, où l’on s’est fait imposer la construction d’un hôtel 5 étoiles, contre notamment l’avis d’un collectif d’habitant·e·s débouté·e·s en justice ?

ALORS ON FAIT QUOI ?

À Barcelone, une ville que j’aime pour y avoir vécu un an dans la joie, les membres d’un parti de gauche radicale se réclamant du municipalisme libertaire, le Candidatura d’Unitat Popular (CUP), ont attaqué un bus de touristes à coups de jets de peinture, et proprement crevé les pneus de vélos de location. Quant à Ada Colau, chouette maire de la ville depuis 2015, ancienne militante du droit au logement assez radicale elle aussi, outre un contrôle renforcé sur Airbnb, elle a mis en place un plan d’urbanisme pour logements touristiques (Peuat) consistant à découper la ville en trois cercles concentriques : dans le premier, le centre-ville historique, stop, on vise la « décroissance naturelle » en gelant les projets touristiques ; dans le second, c’est « croissance zéro », nécessité étant faite pour proposer un nouveau projet de le faire en récupérant un bâtiment préexistant mais ayant fermé ; le troisième, en périphérie, sera lui disponible pour le développement de projets immobiliers⁶.

Un plan sans doute imparfait, mais qui a le mérite d’essayer des choses, ce à quoi ont renoncé depuis longtemps un maire comme Christian Estrosi, qui visiblement ne connaîtra pas le repos tant qu’il n’aura pas intégralement noyé notre ville sous la crème solaire, les effluves de pollution, l’argent sale et le béton. Pour le plus grand plaisir des riches.

Car il ne faut pas oublier, comme le rappelle justement à nouveau Rodolphe Christin, que « le tourisme n’est pas un produit de première nécessité. Il reste réservé aux individus qui ont les moyens économiques de séjourner ailleurs pour leur « plaisir ». » En faire un symbole de la démocratie populaire relève du même abus de langage que celui qui a vu le « mérite » devenir le principe ordonnateur supposé de nos sociétés.

Mais ceci, évidemment, et Christin va dans ce sens en conclusion de son superbe article, ne vise pas à faire « du territoire un camp retranché », ce que souhaitent et les parangons identitaires des folklores indigestes trafiqués, et les soutiens fanatisés du tourisme de masse, deux facettes d’une même pièce capitaliste. Il invite de son côté à « revenir à une pensée des lieux, ces formes spatiales du vivre en commun, du quartier à la forêt, pour les considérer comme des espaces de rassemblement où l’humanité se recueille, où des rapports nouveaux s’établissent entre les humains et le monde matériel ou la nature », à « fonder une politique de l’hospitalité, à l’écart des relations marchandes. Pourquoi ne pas imaginer des échanges à la manière de trocs (de logements, de canapés) interurbains, interrégionaux et internationaux ? […] Articuler des échanges respectant la singularité de chaque société dans ses relations avec son territoire naturel ».

Il conclut, se basant sur la pensée du grand penseur anarchiste Murray Bookchin, que l’on connaît très bien à Mouais : « La ligne politique consisterait à fabriquer la « vivabilité » du monde par une solidarité ouverte à l’ensemble du vivant. Là, le voyage prend tout son sens en tant qu’expérience sensible, en mouvement, de cette solidarité étendue. » Parce que ouais, ne l’oublions pas : le touriste n’est pas un voyageur, il est même son ennemi, et c’est bien le voyage qu’il s’agit de défendre contre ceux qui veulent le travestir en simple amusement de bourgeois ennuyés (ou de prolos tentant de les singer).

Ce même voyage qui était sublimé dans la poésie d’Alvaro de Campos⁸, sur laquelle j’ai envie de mon côté de conclure : « Je porte dans mon cœur comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein, tous les lieux que j’ai hantés, tous les ports où j’ai abordé, tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots, ou des dunettes, en rêvant, et tout cela, qui n’est pas peu, est infirme au regard de mon désir. »

NB : Mon titre est emprunté à l’exposition Santa Manza, de l’artiste niçois et camarade de Vieux-Nice Maurice Maubert, maurice-maubert.com.

Notes :
1. Repartir, mais pas comme avant…, Rodolphe Christin, Le Monde diplomatique, juillet 2020.
2. De la « villégiature » au tourisme de masse, Jean-Pierre Lozato & Philippe Rekacewicz, Manière de voir, 2003.
3. Ibid.
4. Les charlatans du tourisme vert, Anne Vigna, Le Monde diplomatique, juillet 2006.
5. Cité par Anne Vigna, ibid.
6. Voir notamment Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom, « Marchandisation touristique du logement et sanplanification urbaine à Barcelone », Sud-Ouest européen, 46 | 2018, 9-22.
7. Ibid.
8. Qui, certes, était un bourgeois ennuyé, mais lui je le pardonne. À lire absolument : Fernando Pessoa, *Le gardeur de troupeau* suivi de *Poésies d’Alvaro de Campos*, Folio Gallimard, trad. Armand Guibert.

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15.07.2026 à 17:37

Aller vers la fin de la « guerre à la drogue »

douchez.oceane

La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight Une histoire de la réduction des.. Read More

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Texte intégral (2960 mots)

La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight

Une histoire de la réduction des risques

La guerre à la drogue n’a comme conséquence que de déplacer un problème encore trop méconnu. C’est pourquoi une approche sanitaire, et non plus répressive, est nécessairement à envisager. La RDR (Réduction Des Risques) repose sur le principe qu’il est préférable de ne pas consommer de drogues, mais que s’il doit y avoir consommation, quelle qu’en soit la raison, mieux vaut réduire les risques et les dommages liés à cette consommation. Elle naît de la lutte contre le VIH, à une époque où les « junkies » partageaient leurs seringues, et le VIH au passage, et commence par la distribution de Stéribox (kits d’injection stérile). Distribution illégale dans un premier temps, militante donc. La RDR est mise en place de manière active et même activiste tout d’abord par des associations comme « Médecins du Monde » ou « Act-Up ». Elle finit par être défendue et même déclarée de « santé publique » en 2004 par Simone Veil (1927-2017). L’idée est simple, les acteur·ices de RDR permettent aux usager·ères de drogues de se rapprocher des acteur·ices de santé. Parce qu’une personne en situation de dépendance est avant tout malade, et bien souvent éloignée du système de santé.

Mais au-delà du problème de la drogue, se pose celui de la précarité sanitaire. Parce que là aussi, il y a clairement « deux salles, deux ambiances ». Entre le millionnaire qui tourne à la cocaïne du matin au soir et le SDS (Sans Domicile Stable) qui shoote des médicaments, il y a un monde. Et il n’est pas question de dépeindre un schéma qui serait réducteur, mais simplement de constater que l’accès aux soins est bien plus difficile quand on est précaire et que l’on se plante des seringues dans le bras dans la rue.

À Nice, une répression assumée

À Nice, depuis des décennies, et ce malgré le travail acharné des associations spécialisées, la RDR ne semble pas être une priorité. Cela s’explique le plus simplement du monde par le fait que les SDS et plus particulièrement les usager·ères de drogues sont loin d’être la priorité de la ville. Je dirais même que la seule préoccupation de la ville les concernant est de les déplacer du centre-ville pour ne pas faire tache et déranger le tourisme.

De nombreux faits en attestent ; ici, la guerre incessante faite aux personnes usagères de drogues, du moins celles en situation de précarité, prend un visage très concret. En témoignent les interventions quotidiennes des forces de l’ordre, l’histoire d’« Entractes », ancien CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), délogé du centre-ville, le déplacement de l’automate distributeur de Steribox du centre-ville vers un quartier où il est cinq fois moins efficient, l’arrêt des emplacements sur des places de stationnement réservées à la réduction des risques dans le centre-ville. En témoigne également l’histoire du pôle addiction de Tzarewitch : il était question de rassembler un CAARUD et un CSAPA (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) et de les implanter dans un quartier non loin du centre-ville. Le projet a été travaillé pendant deux ans avec la mairie avant que cette dernière ne recule au dernier moment, suite à la pression du comité de quartier. Enfin, l’an dernier, la rue Tiranty, régulièrement occupée pour des scènes de consommation à ciel ouvert, a été fermée pendant une semaine sur décision de la mairie, en installant de part et d’autre des barrières et des agents municipaux. Si elles bénéficient certes au confort des riverain·es et des commerçant·es, la conséquence de ce type d’actions, hélas, du point de vue sanitaire, est que les professionnel·les de santé ont plus de mal à trouver les usager·ères, et ne fait que déplacer loin des regards un problème omniprésent.

« Aller vers » les personnes usagères de drogue

Les acteur·ices de réduction des risques sont là où les usager·ères de drogues se trouvent, et non l’inverse, comme professé par la mairie de Nice et bien d’autres dans le pays. C’est ce qui est dénommé « l’aller vers » ; le principe selon lequel il faut aller chercher les personnes usagères de drogue là où elles se trouvent, avec l’objectif premier de créer du lien et de réduire les risques, et éventuellement celui de les accompagner vers un système de soin adapté. C’est donc là un engagement fort, qu’une ville de la taille de Nice, 5ᵉ plus grande commune de France, se doit de porter. Un engagement dans le sens des personnes les plus précaires, qu’il faut aller chercher là où elles sont. Parce qu’« aller vers » les plus précaires est le signe d’une ville en bonne santé. Et il se trouve donc, vous l’aurez compris, que Nice est en bien mauvaise santé. Il semble alors intéressant de tenter de faire un bilan des dernières années dans la rue de notre jolie ville touristique.

Tout d’abord, nous assistons à un nombre croissant inquiétant d’overdoses à la cocaïne. Durant les mois de mai et juin 2025, le CAARUD Lou Passagin a dénombré un nombre inhabituellement élevé et préoccupant d’overdoses liées à cette drogue. Cela est inquiétant en ce sens que le problème pourrait être lié à une composition ou concentration inhabituelle du produit. Deux hypothèses sont alarmantes. Tout d’abord le fait que la cocaïne soit de plus en plus pure, en attestent les diverses analyses sur le plan national. Il est alors à craindre que certains arrivages ne soient trop concentrés en cocaïne, entraînant des surdoses et donc des décès par overdose. Ensuite, les services spécialisés ont une inquiétude et ainsi une attention particulière à l’éventualité de trouver du fentanyl (1) dans un des produits de coupe de la cocaïne.

Ensuite, l’année 2025 a été fortement bousculée par un cluster VIH signalé par l’Agence régionale de santé au mois de mai. Les professionnels de réduction des risques ont alors immédiatement réagi, et ainsi réalisé un maximum de tests rapides d’orientation diagnostique aux maladies infectieuses (TROD). En deux jours, nous avons détecté quatre nouveaux cas, ce qui est parfaitement inédit et fortement inquiétant.

Vers un nouveau paradigme sanitaire ?

À ce jour, toutes les instances sanitaires et sociales du département travaillent en connivence pour unir leurs forces afin d’accompagner les personnes malades et de limiter au maximum les éventuelles nouvelles contaminations. Il apparaît donc à ce jour plus que jamais important de s’ouvrir à la RDR, notamment par le biais de récupération d’échantillons de produits afin d’avoir une meilleure lecture du phénomène, mais également par une présence effective des acteur·ices de santé publique sur le terrain.

Il semble essentiel de faire réagir les autorités locales ainsi que la population. Dans cette optique, un local de médiation sociale spécialisé sur les questions de précarité de rue et de consommations pourrait participer au changement de prisme nécessaire. L’idée repose sur le parti pris que le travail de médiation de rue participe à la tranquillité publique dans la mesure où il crée du lien, du sens et donc plus de proximité et d’empathie. En sachant qu’il est extrêmement difficile de sortir de l’addiction tout en vivant dans la rue, un CSAPA avec hébergement permettrait aux personnes voulant se soigner de le faire sous un toit. Enfin, une salle de consommation à moindre risque devrait s’ouvrir dans chaque grande ville. Il s’agit d’un endroit encadré par des professionnel·les de santé (médecins, infirmier·ères) où il est possible de venir s’injecter de manière stérile et à l’abri des regards. Une conséquence directe est une baisse de la consommation dans la rue, et donc un moins grand nombre de seringues retrouvées dans la rue. Les risques de contaminations ou d’abcès sont également considérablement plus bas. L’accès aux soins de manière générale y est largement facilité.

Voilà donc les trois propositions fortes qui pourraient grandement améliorer une situation sanitaire préoccupante, à Nice comme partout ailleurs après des décennies de répression aveugle. Car, ainsi que toutes les expériences menées sur le terrain le prouvent, un environnement médical empathique et adapté réduit les risques, rapproche les plus précaires du système de santé et favorise la tranquillité publique.

La parole aux concerné·es

« L’aller vers » plutôt que la criminalisation des consommateur·ices permet en outre d’utiliser l’expérience et l’expertise des personnes concernées. Pour conclure, moi qui travaille en CAARUD, je voulais vous parler de Dada. C’est son vrai surnom. Parce que quand il était jeune, tout le monde lui disait que les maths, c’était son dada. Il a 61 ans, et a vécu toute une vie à la rue. Il est hébergé depuis peu par un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale). Il a toujours consommé. Alcool, cocaïne, sulfate de morphine, méthadone, benzodiazépine… je le connais depuis 20 ans, et le vois souvent car il est toujours motivé pour partager son expérience et œuvrer lui aussi à la tranquillité publique. Tout le monde l’apprécie. Les agents des espaces verts, de la mairie, les commerçant·es du quartier, les riverain·nes du CAARUD, les précaires, les consommateur·ices… et même quelques politiques.

Il tient un rôle essentiel dans l’avancement de la philosophie de la réduction des risques dans le monde de la santé publique.

Je passe le plus clair de mon temps dans la rue, en maraude, et Dada m’accompagne parfois. Il a notamment participé à une vidéo, encadrée par la Fédération Addiction, et démontrant que la médiation de rue est vectrice de tranquillité publique. Alors, quand j’ai participé à un congrès organisé par la même association, il est venu avec moi pour présenter un atelier. Voici son intervention lors de l’atelier en question :

« Au CAARUD, on m’appelle monsieur le Maire. Je suis le représentant délégué des usagers du CAARUD. Les usagers ont confiance et se confient à moi. On m’appelle monsieur le Maire car je coordonne et fais de la médiation. J’organise et anime les réunions d’expression des usagers ou simplement d’organisation, de sortie… Je porte leurs messages aux professionnels. Au CAARUD comme à la rue.

Les gens se confient souvent plus à la rue. Les murs sont un frein, dehors la parole est libre et donc plus facile. Et puis dans la rue tout le monde me connaît et je connais tout le monde. Je fais de la prévention auprès des agents des espaces verts. Je croise le cantonnier tous les matins, on prend le temps de discuter. Les commerçants du centre-ville me saluent à la manche. Les agents de police aussi me connaissent et on a une bonne relation. Ils savent que je ramasse mon matos (2) et celui des autres aussi.

Plus les gens nous connaissent et connaissent nos situations, plus ils nous comprennent et comprennent nos difficultés et moins ils jugent. En fait la médiation dans la rue crée de la tranquillité publique. Et ça permet de regarder la situation avec nos yeux et pas ceux des médias ou de la police.

On a développé un projet photo il y a deux ans dans ce sens, « Regard expert ». On devait prendre une photo avec comme angle « que signifie réellement se piquer dans la rue ? » Un article est né dans un journal local indépendant (3). On y voit deux hommes avec tout leur matos d’injection autour d’eux dans les escaliers d’un parking souterrain. Et l’article aborde la question de la salle de consommation à moindres risques.

Le but de ce genre de démarche est vraiment d’éveiller les consciences sur les réelles problématiques et de réelles pistes de solutions sanitaires et pas seulement politiques.

Dans le même esprit et toujours avec l’idée de dépasser les frontières institutionnelles et sociétales habituelles, on a mené cette année un projet culturel basé sur le slam. On a participé avec une compagnie à des ateliers d’écriture avec pour finalité la présentation d’un spectacle de slam et de chanson dans une salle de spectacle alternative de la ville.

Toujours avec cette idée d’aller vers une éducation populaire et participative, on a clamé nos vies à qui voulaient les écouter et on a rempli la salle de spectacle. »

Pour Dada

Dada, cela fait bien longtemps que je ne suis plus son éducateur. Dada c’est mon plus ancien collègue. Dada, c’est mon ami.

Hier soir, Dada a fait un arrêt cardiaque. Il a été réanimé miraculeusement au bout de 19 minutes de massage cardiaque. Son pronostic vital est plus qu’engagé. À l’heure où je finalise ce texte sans lui, il est entre la vie et la mort.

Cet article lui est évidemment dédié. Bats-toi frérot, t’as encore des milliers de slams à écrire. Et puis qui va chanter Daniel Guichard des larmes plein les yeux au CAARUD ? Et puis comment je vais faire au CAARUD moi sans toi ? Sans ton vieux pardessus râpé…

Les derniers mots seront donc pour lui. Voici le slam qu’il a écrit, et que nous avons joué ensemble à la Zonmé, et au congrès de la Fédération Addiction :

« Bonjour messieurs-dames… Et les autres… Aimez-vous avec des caresses et ayez de la tendresse. On a tous le pouvoir d’être tendres, même si on ne connaît pas la gentillesse.

Soyez gentils les uns envers les autres. Ce n’est que de l’amour que tu donnes. Parce que nous sommes tous amour… ça t’étonne ?

La femme restera toujours au cœur de cet amour car elle donne la vie. Le cœur de cet amour que tout le monde partage, qui nous enrichit.

Hommes, femmes, quels que soient nos choix de vie. Il faut nous rappeler Adam et Eve. Nous ne sommes qu’amour, la vie se poursuit.

On évolue avec son temps, vive l’amour, vive la vie. Soyez heureux, c’est ça l’amour. C’est la vie qui se construit.

C’est le temps qui passe. Qui suit son cours. Qui passe… Qui nous surpasse …Et qui trépasse… »

(1) Analgésique opioïde 100 fois plus fort que la morphine utilisé pour soulager la douleur des patient·es en phase terminale de cancer et parfois dérivé par certain·es usager·ères de drogues.
(2) Matériel stérile d’injection.
(3) Mouais, pour ne pas le nommer.
(4) La compagnie « Pas Sages Obligés ».
(5) La Zonmé.

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07.06.2026 à 02:50

L’infantisme, une grille de lecture politique pour repenser le travail social

douchez.oceane

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale,.. Read More

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Texte intégral (1495 mots)

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale, un mode de contrôle des corps et des existences, qui traverse également le travail social.

• Par Camille Fiandrino

Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.

Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.

C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.

Des fondements théoriques à questionner

Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*

Nous avons besoin de penser les concepts de manière plus moderne et intersectionnelle

Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.

La peur de la rébellion

Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire  ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.

Vers une pratique marxiste du travail social ?

Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.

En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.

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06.06.2026 à 03:30

Techno-éco-fascisme, histoire d’une dystopie écologique

douchez.oceane

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller. • Par Jide, en affinité avec Accattone L’héritage du.. Read More

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Texte intégral (3924 mots)

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.

• Par Jide, en affinité avec Accattone

L’héritage du totalitarisme et la menace technologique

Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.

J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.

De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure

On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.

Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.

De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable

Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en «  zones de sacrifice ».

C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. «  L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.

Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)

Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.

À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.

Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]

Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs

Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.

Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.

« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999

A lire :

Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.

Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.

Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.

Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.

Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.

Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».

Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.

L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.

Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.

L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.

A voir :

ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.

Le contrôle par la pénurie et les ressources

Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :

La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.

Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :

L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.

Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :

Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.

Le contrôle par la technologie et l’illusion

Matrix (Les Wachowski, 1999) :

L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.

Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :

Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.

Le contrôle par la stratification spatiale

Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :

Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.

Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :

La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.

Notes et Sources :

1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.

2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer

3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).

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03.06.2026 à 12:50

Agro-fascisme en Palestine occupée

admin

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle. par Camille et Théo, publié initialement par Archipel.. Read More

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Texte intégral (2947 mots)

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle.

par Camille et Théo, publié initialement par Archipel 356

Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: «Welcome to Texas». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…

Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur. Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu: déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres. Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et de partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par les Nations unies. Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à l’ONU et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.

Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel

Elle est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre: l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…

La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leurs champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps. Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister: «Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948.»

Nous observons le colonialisme pastoral: se découvrant éleveur·euses, iels utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction : ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es. Leur action devient vite routinière : le berger descend de l’avant-poste vers 8 heures, arrache la clôture des oliviers vers 9 heures et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballants devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.

Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là ou l’élevage extensif les faisaient vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.

La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shebabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elle, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses. Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes Palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.

Une route de contournement, réservée aux Palestiniens, passe en dessous d’une colonie israélienne près de Jérusalem. Crédit : Pluto

L’objectif: l’épuisement des communautés

Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leurs visages le soir au coin du feu: cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :

« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte… Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre. En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité. Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé. Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire. Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »

Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée ». Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver. Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.

Une piscine d’irrigation, dans laquelle des colons israéliens armés viennent parfois se baigner, à Wadi Fukin. Crédit : Pluto

En ce qui nous concerne

L’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand-chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.

Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilèges de blanc·hes, entre les codétenu·es palestinien·nes qui souffraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne. Nous serons les sixièmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. Trente-sept organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecins Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.

Cet État colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.

Camille et Théo*

*Théo s’est rendu en Palestine en décembre 2025 avec trois autres personnes afin d’y soutenir les agriculteur/trices. (Voir l’article «Agroécologie, colonisation et résistance», Archipel 355, février 2026, et la suite dans ce numéro.) Il avait prévu de rester jusqu’à fin mars, mais a été expulsé vers la France quelques jours après son arrestation.

Cet article est issu du Mouais #61, disponible en kiosques jusqu’à la fin du mois de juin. Retrouvez nos points de vente ici.

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28.05.2026 à 14:07

Une histoire de la Sécurité sociale, en dehors de l’Etat et du capital, avec Nicolas Da Silva

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En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française.. Read More

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Texte intégral (4441 mots)

En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, il analyse comment la Sociale s’est construite, en tentant de tenir à distance l’État et le capital dans sa réalisation.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Edwin Malboeuf : Le titre de l’ouvrage indique en sous-titre « Une histoire du système de santé ». On serait tenté de dire une autre histoire du système de santé, tant celle racontée dans le narratif dominant est éloignée de celle-ci, plus proche de la réalité ? Il y a une bataille de narratifs autour de la Sécu ? 

Nicolas Da Silva : Je ne prétends pas dire que cette histoire est la seule et que les autres sont fallacieuses. Quand on dit bataille des narratifs on peut imaginer que ce ne sont que des mots et qu’il manque derrière ces mots des éléments de preuve. Or, en tant qu’universitaire, avec les éléments de preuve qu’on a, on peut tout à fait défendre l’histoire que je propose, qui à mon avis, est plus pertinente que celle qui existe par ailleurs. Je suis obligé de concéder que les autres ont aussi du sens. Il faut distinguer la dimension purement académique et la dimension plus militante et politique, où l’on peut affirmer que la Sécurité sociale est une bataille. La frontière entre ces deux visions a vocation à bouger à mesure que le champ académique réussit à se mettre d’accord, probablement que ça permet d’aller vers une vision politique plus univoque. Ce n’est pas ce qui se passe. Il y a une vision dominante qui explique l’émergence de la Sécu comme la conséquence de la croissance progressive de l’Etat et des institutions représentatives, et du rôle des hauts-fonctionnaires, comme Pierre Laroque (l’un des rédacteurs des ordonnances de 1945 NDLR). Là où je suis en désaccord, c’est que pour comprendre l’histoire de la protection sociale il faut la replacer dans une histoire des conflits. Les conflits militaires et les conflits sociaux, le conflit de classe. J’insiste sur cet aspect, là où on entend qu’au contraire la Sécurité sociale serait une institution du consensus, de l’accord généralisé. 

EM : Le fil rouge de votre livre est de démontrer que l’idée originelle de la Sociale, a été de se construire en dehors de l’Etat et du capital. Vous aviez à cœur de rappeler cela en l’écrivant ? 

NDS : C’est le fil rouge car c’est ma conviction et une hypothèse de recherche. Il est possible de comprendre la naissance et le développement des institutions de protection sociale publiques à partir de cette idée d’opposition au capital et à l’Etat. C’est assez difficile de faire cela car dans le champ académique et politique ce n’est pas du tout la norme actuelle. Ce qui est évident, c’est la forme d’opposition au capital, ce qui est beaucoup plus rare c’est d’être aussi critique de l’Etat. L’idée était de tenir les deux. Critique du capital, car si le capital, comme rapport social de production, gouverne la santé, c’est un problème pour la majorité en particulier les classes populaires. Et critique de l’Etat, car on peut considérer qu’il va promouvoir des formes de protection contradictoires avec les intérêts de la population. Dans l’ordre politique, expliquer que l’Etat n’est peut-être pas l’alpha et l’omega, et que l’enjeu n’est pas simplement la conquête de l’appareil d’Etat, mais son dépassement voire sa destruction, c’est beaucoup plus rare. Je pose ces deux hypothèses. Ce qui ne veut pas dire que l’Etat et le capital n’ont pas à voir avec la Sécurité sociale. Ces hypothèses permettent de réfléchir et d’avancer dans une interprétation de la dynamique historique.

EM : Comment ses hypothèses se traduisent-elles ? 

NDS : Dès la Révolution française, on a des propositions, à partir de 1793, pour organiser une forme de protection sociale publique. On ne dit pas encore État social mais c’est ce que ça veut dire. Les intentions sont là mais on voit bien que ceux qui finissent la Révolution n’en veulent pas du tout. On sort de la Révolution et l’Etat refuse de mettre en place des formes protectrices de couverture de droits sociaux, mais en plus il va réprimer les ouvriers et les travailleurs, avec une interdiction de s’organiser. C’est la loi Le Chapelier, le décret Allarde. On est à la préhistoire de la Sécu, et malgré les interdits et la répression, ils vont tout de même s’organiser. Cela donne les sociétés de secours mutuels. Ils vont développer ces premières formes de solidarité. On met un peu d’argent de côté pour organiser une solidarité contre l’Etat et le capital. Il y a aussi des sociétés de secours mutuel à l’initiative du capital, pour calmer les révoltes contre les conditions de travail. On voit qu’on a déjà un dualisme qu’il y aura toujours. Cela peut être un outil pour dépasser, contester l’ordre social, ou un outil pour passer la serpillière sur ses dégâts les plus terribles. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. 

EM : Finalement la Sécu est un cas idéal-typique d’auto-organisation de la classe ouvrière ? 

NDS : C’est une façon de l’interpréter. Mais il faut avoir en tête que la classe ouvrière échafaude des plans, et vu la diversité de celle-ci, ne parvient pas forcément à les réaliser. Finalement, je pense que la Sécurité sociale est quelque chose d’un peu imprévu. Au début du XXème siècle, la CGT est fortement contre les assurances sociales. Elle pense que c’est une arnaque et ce n’est pas sa priorité. Une partie du mouvement ouvrier considère que la protection sociale, c’est un moyen de détourner du combat principal qu’est la lutte contre le capitalisme. Or, si on organise la protection sociale des gens, ils auront moins envie de lutter contre le capitalisme. On a des cotisations qui ne vont pas aux salaires, et on a des droits organisés de manière paternaliste. En 1910, la CGT est vent debout contre la retraite ouvrière et paysanne car elle s’instaure à 60 ans, alors que les ouvriers meurent en moyenne à 55 ans. Malgré cette hostilité, le mouvement ouvrier obtient des choses, par exemple les lois d’assurances sociales et la Sécurité sociale. Dans un combat social, on lutte pour un objectif général, et on obtient des choses en chemin. La Sécu, il y a un peu de ça. En 1945, plutôt que d’être nationalisée, elle est socialisée. Et le mouvement ouvrier se retrouve avec la Sécu. Le mouvement social est ambivalent avec cet objet, car il permet à la fois de conserver l’ordre établi ou de le dépasser. Considérer que, parce la CGT ne veut pas avant-guerre et l’obtient après-guerre, il n’y a pas de rapport avec la lutte sociale, c’est ne pas comprendre les dynamiques conflictuelles et institutionnelles.

EM : Comment se met en place la Sécu en 1945 ?

NDS : En 1945, les ordonnances sont seulement de l’encre sur du papier qui prévoit une Sécurité sociale gérée majoritairement par les organisations ouvrières. Sauf qu’il faut mettre en place les caisses. Ce qu’il y a en 1945, c’est ce qu’il reste des lois de 1928-1930. Pour comprendre l’originalité de 1945, et en quoi c’est une institution sociale, il faut revenir sur 1928-1930. On a la loi des assurances sociales qui instaure les cotisations obligatoires, mais avec une liberté d’affiliation, ce qui crée bon nombre de caisses très dispersées mobilisées par le clergé, le patronat, les mutuelles. Et c’est pour ça que le mouvement ouvrier est contre. Sauf qu’en 1945, il y a un régime unique où le pouvoir revient majoritairement aux intéressés, avec une minorité patronale. Cela veut dire concrètement que pour créer toutes ces caisses, il a fallu des militants qui vont les construire, trouver des locaux, s’installer, prendre la législation nouvelle, trouver les numéros d’affiliation des salariés, récolter les cotisations. C’est un boulot monstrueux, qui aujourd’hui est fait par l’administration, mais qui à l’époque est fait par la CGT. 

EM : Quelles sont les oppositions qui ont été rencontrées ? 

NDS : Tout ceux qui y perdent. Les mutualistes : ils étaient devenus les notables (avocats, enseignants etc) de la IIIème République, avec une gestion paternaliste. Ils sont vent debout et disent que la Sécurité sociale, c’est totalitaire. Ils perdent leurs locaux, les caisses, c’est une perte terrible de pouvoir en plus d’être une perte économique. Les médecins également, car cela veut dire qu’ils doivent négocier leur rémunération avec des ouvriers de la CGT, ce qui est scandaleux pour eux. Toute une partie de la droite, le Mouvement des Républicains populaire (MRP), s’abstient au moment du vote car ils considèrent que la Sécu reprend la place de la mutualité. 

EM : Dans votre livre, vous écrivez : « Tout est élaboré les six premiers mois de 1946 par la CGT et le PCF ». Il y a eu une utopie réelle mais courte. Devrions-nous revenir à cet esprit originel ? 

NDS : Dans ce moment, que je propose d’appeler la Sociale, plutôt que l’Etat social, c’est vraiment une autre distribution du pouvoir politique et économique qui embarque toute une partie de la population qui est cantonnée à une forme de minorité politique. C’est décisif. L’un des enjeux du système de santé aujourd’hui, c’est le manque de moyens, à l’hôpital public notamment. Mais ce n’est pas la seule question. L’une des questions centrales, c’est qui décide de l’utilisation de ces moyens. Aujourd’hui, on met de l’argent dans les cliniques privés à but lucratif, les EHPAD à but lucratif, les médicaments, qui entretiennent le capitalisme pharmaceutique. Plus d’argent ce n’est pas suffisant. Il faut changer les institutions et la distribution du pouvoir. Mais 1946, ce n’est pas un nirvana. Aujourd’hui on est mieux soigné qu’en 1946. Mais là où elle me semble supérieure, c’est sur la distribution du pouvoir. Une Sécu qui fonctionnerait avec des principes démocratiques pourrait faire des choses beaucoup plus progressistes, contester des choses problématiques. En 1946, ce n’est pas un modèle fini mais c’est un horizon dans lequel on peut organiser le système de santé en se débarrassant du capital et en ayant des formes démocratiques beaucoup plus évolué que l’Etat centralisé.

EM : Sur le manque de moyens, vous rappelez plusieurs fois dans votre ouvrage que la « Sécurité sociale est une institution en pleine santé financière, et que le déficit du régime général est un artifice statistique pour le remettre en cause ». Pourquoi ment-on autant à ce sujet sur le « trou de la Sécu » et la santé financière de la Sécu ? 

NDS : Il y a un enjeu d’instrumentalisation politique. Pour réformer une institution plutôt populaire, c’est très difficile à faire, il faut dire qu’elle ne fonctionne pas. C’est pour cela qu’on va se focaliser sur certains chiffres plutôt que d’autres. C’est cela que mon collègue Duval appelle le « mythe du trou de la Sécu ». C’est construire une vision politique de la Sécurité sociale en imposant des problèmes et des solutions. Si on veut avoir une vision plus objectivée, on peut dire que ces chiffres existent mais on peut les relativiser. Bien sûr que le régime général est en déficit, ce qui pour moi n’est pas un problème. Par contre, la Sécu n’est pas au bord de la faillite. C’est une institution parmi les plus puissantes, qui représente plus que le budget de l’Etat, et qui a un déficit minime par rapport au déficit public. La dette, c’est de la dette de l’Etat, pas de la Sécu. L’essentiel du déficit du régime général vient de choix de politiques publiques que l’on peut contester. Par exemple, à l’époque du Ségur de la Santé, il a été décidé des hausses de rémunérations des professionnels de santé, ce qui était très bien, mais sans mettre en face des recettes en plus. On met 13 milliards de dépenses en plus tous les ans et on s’étonne qu’il y ait 13 à 15 milliards de déficit. Donc l’essentiel du déficit est construit par les politiques publiques. Aussi, une partie des ressources de la Sécu est utilisée pour payer sa dette. Quand on regarde, elle se désendette plus vite qu’elle ne fait du déficit, donc sa situation s’améliore. Tout cela est fait pour justifier des politiques restrictives, réduire les droits. L’exemple le plus criant est celui de l’exonération de cotisations pour les entreprises qui représentent 100 milliards d’euros par an, payés par l’Etat. Quand on a un déficit qui s’établit à 21 milliards cette année, peut-être que le problème ce n’est pas les gens qui s’arrêtent parce qu’ils sont malades.

EM : Pour revenir un peu sur les notions d’Etat et de capital, vous reprenez le concept de capitalisme politique qui préside à la Sécurité sociale actuelle, soit une convergence d’intérêts entre l’administration et la prédation du capital. Pouvez-vous détailler ce que vous entendez par là ? 

NDS : L’idée du capitalisme politique c’est de dire que dans le capitalisme contemporain, quoique ce n’est pas si nouveau, il faut de la concurrence avec les offreurs et les demandeurs. Traditionnellement dans le capitalisme, ce qui compte c’est la sanction concurrentielle – si un concurrent n’est pas très bon, il tend à disparaître. Dans le capitalisme politique, ces sanctions de comportements peu efficaces n’existent plus car les élites politiques et économiques se mettent d’accord, ce qui veut dire que les acteurs du marché font leur vie et prélèvent plutôt une rente. Ils sont à l’abri de la sanction concurrentielle. Mais aussi de la sanction démocratique. On a des coalitions et des collusions entre le politique et l’économique. L’un de ces exemples, c’est les complémentaires santé. On sait que ça marche moins bien que la Sécurité sociale, ça coûte plus cher, c’est plus inégalitaire. On se demande alors : mais pourquoi ça existe encore ? 

En 2021, un rapport est sorti, expliquant que si la Sécu prenait cette charge on ferait des économies de l’ordre de 5,4 milliards d’euros par an. On pourrait étendre la Sécu, faire des économies, et réduire les inégalités, pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? Il n’y a pas de contrôle politique de la population sur cette question. Mais également car les élites politiques et économiques sont d’accord pour laisser aux complémentaires leur situation rentière. On a par exemple des mutuelles, très proches de certains partis politiques, comme les socialistes. Les institutions de prévoyance sont gouvernés de façon paritaire, syndicat-patronat. Ces gens ne veulent pas remettre en cause leur situation. On a des sphères d’influence politique qui peuvent aller de très à gauche comme très à droite. Tout cela crée une coalition politique qui refuse le changement, qui remettrait en cause une économie rentière qui repose sur des amis. 

EM : Sur la question de l’Etat social, on peut faire le lien entre deux de vos chapitres sur ses fondements en temps de guerre totale, notamment la Première Guerre mondiale, et son extension durant la pandémie de Covid. Sont-ce des moments où l’Etat se légitime en tant que tel ?

NDS : Oui il y a un lien évident. C’est après la Première Guerre mondiale que l’Etat se met à intervenir dans la protection sociale. De nombreux travaux montrent qu’il y a un lien très fort entre le développement de l’Etat social, c’est-à-dire des politiques publiques sociales portées par l’Etat, et la guerre totale. Une guerre dans laquelle il y a une abolition de la frontière entre les citoyens et les soldats. Toute la société est en guerre. Cela crée des formes de relations sociales nouvelles. A partir du moment où on envoie massivement les gens à la guerre, cela crée des obligations nouvelles qui légitime l’Etat, notamment pour soigner les blessés. On a aussi des politiques natalistes qui se mettent en place, justifiées par la préparation à la guerre. On assiste également à une centralisation très forte, qui fait face à des révoltes. Ce que disent les historiens, c’est qu’en face de l’impôt du sang, l’Etat donne de nouveaux droits aux individus, et c’est comme cela que commencent à se développer les politiques sociales. Pour comprendre ce qui se passe en 2020, avec le Covid, il faut se rappeler ce qu’il passe avant avec des politiques austéritaires très forte. On se rappelle tous de cette phrase d’Emmanuel Macron : « Il n’y a pas d’argent magique », prononcé dans un hôpital face à une professionnel de santé en 2018. Entre-temps, il y a les Gilets jaunes, on voit que ça bouge un peu, grâce à la conflictualité sociale. En 2020, cela peut être approché de l’idée de guerre. Pas simplement parce que Macron en a parlé, mais parce qu’on observe une centralisation forte du pouvoir économique et politique. On a mis de côté les façons de penser traditionnelles, notamment sur le marché. On a réglementé la main d’œuvre, en confinant certaines catégories et d’autres non. Et puis, alors qu’on nous disait qu’il n’y avait pas d’argent, tout d’un coup, il y a énormément d’argent. Cela montre deux choses. Que le discours sur le déficit de la Sécurité sociale est mythique. Mais aussi que lorsque l’ordre social est en danger, l’Etat est toujours capable de mener des politiques publiques pour le conserver. Là, cela a été par le confinement, le chômage partiel. On a déversé des milliards d’euros pour financer les soins, mais aussi pour que les entreprises puissent garder leur équilibre financier alors que tout est à l’arrêt. Ce qui évidemment a créé des déficits énormes. Les rapports de force dans la société changent, on investit dans l’hôpital avec le Ségur de la Santé, alors que ce n’était pas possible deux ans avant. Ce qui était impossible devient possible. Néanmoins, tout cela se fait sous l’égide de l’Etat, et si cela avait été la CGT par exemple, on aurait sans doute dépensé cet argent autrement. 

EM : Puisque Bernard Friot préface votre livre, pensez-vous comme lui, que la Sociale est un mode de production alternatif au capitalisme, notamment via la cotisation, et que l’on pourrait tout produire comme cela ? 

NDS : Dans le cas des soins de santé, c’est vraiment l’illustration la plus évidente de Bernard Friot. En finançant la production par de la cotisation, on peut échapper au pouvoir capitaliste. On a le contrôle sur la production. On met de la monnaie dans des caisses via les cotisations sur les salaires. Ces caisses sont contrôlées démocratiquement et permettent d’orienter la production. La Sécu c’est du financement, mais grâce au contrôle sur le financement, on peut orienter vers des types de production particuliers. Quand on contrôle la Sécu, on peut favoriser l’hôpital public plutôt que les cliniques privées, les médecins conventionnés plutôt que les médecins hors convention. L’exemple typique c’est celui de l’hôpital. Une infirmière qui fait une prise de sang dans l’hôpital public, d’après les représentations classiques du débat public, c’est une dépense publique, une ponction. Il y a cette idée fausse qu’il n’y a pas de production de valeur. Une infirmière qui fait exactement le même travail dans la clinique privée à but lucratif, elle, elle produit de la valeur, parce que ça génère du profit et donc du PIB. On voit bien que la même activité donne lieu à un regard différent, du fait de notre obsession avec le PIB, et les catégories capitalistes. Dans un cas, la reconnaissance de la valeur du travail passe des institutions non capitalistes, de la cotisation, qui ne sont pas reconnues par la classe dominante. Dans l’autre cas, ça passe par un prix de marché. Tout ceci est ancré dans nos représentations plus que ce n’est une réalité matérielle. Notre enjeu, c’est de comprendre comment on peut reconnaître du travail autrement que par les catégories capitalistes comme le prix de marché, le profit, le contrôle du capital etc. Le système de santé nous permet de voir ça. Et surtout de voir que ça marche mieux ! La Sécu marche mieux que les complémentaires santé. L’hôpital public permet de reconnaître des formes de travail beaucoup plus valorisées que dans des cliniques privées à but lucratif. Dans ce monde, où l’on peut comparer les deux, on voit la supériorité des institutions de la cotisation.

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16.05.2026 à 11:46

Qui nous sauvera de l’écologie bourgeoise ?

admin

Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières. Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est.. Read More

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Texte intégral (2742 mots)

Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières.

Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste. Pour l’instant, il est loin de l’être. » Sur une scène des Résistantes, rencontre festive des luttes locales et globales, rapporte Reporterre « une dizaine de militants racisés, la voix tremblante d’émotion et de colère. Sur l’herbe, les festivaliers, des personnes blanches pour la quasi-totalité, dans un silence de plus en plus chargé ».

Présent aux rencontres en tant que journaliste à Mouais, je n’ai cependant pas assisté à ceci -j’étais déjà parti. Mais inutile de dire que cela correspond à une problématique sur laquelle il va vraiment falloir finir par se pencher à gauche pour créer enfin cette « écologie pirate » rêvée par Fatima Ouassak, une écologie donc qui nous permette de « reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste. Un projet de résistance qui a comme objectif la libération de la terre, et comme horizon l’égale dignité humaine et la liberté de circuler » -contrairement à écologie blanche bourgeoise à la EELV, incapable de penser aussi bien la violence policière en banlieues que la lutte du peuple palestinien.

Il est en effet crucial, selon cette autrice, de disposerd’imaginaires pensés à hauteur de prolétaires -et, donc, de personnes racisées-, pour que l’on puisse voir ce qui est possible pour nous, la classe dominée, à notre échelle. Ce n’est pas juste de penser qu’il suffit de partir, de fuir le système, mais de se dire qu’on peut aussi s’emparer des espaces que l’on occupe. On peut se réapproprier nos HLM, transformer nos quartiers, les rendre autonomes, les faire vivre autrement. C’est une possibilité qui existe, une utopie concrète, hélas négligée. On parle trop souvent de solutions uniquement pensées pour les classes supérieures, ou pour ceux qui ont les moyens de s’échapper dans des espaces plus verts. Mais il nous faut aussi imaginer un futur où on redonne du sens à ce que l’on vit dans nos quartiers, dans nos villes, et ce n’est pas en pensant les choses uniquement du point de vue des élites intellectuelles ou politiques que l’on arrivera à avancer. Il faut que l’imaginaire collectif englobe tout le monde, même ceux qui, justement, n’ont pas ce luxe de bifurquer, selon un terme à la mode ces dernières années. Penser une écologie prolétaire, queer, déviante, ouverte aux magrinalisé·es, loin aussi bien des modèles hétéronormés que des récupérations mercantiles -en un mot, punk.

Créer un imaginaire écolo des vies marginalisées, et comment le punk peut y contribuer

Il sera utile, ici, de faire un bref retour historique sur les origines du punk -et sur ce que ceci peut nous apprendre aujourd’hui (1).

Tout commence, dans les années 60, avec les « mods », fans de rock issus de classes moyenne basses, « consommateurs passionnés d’habits, de disques et de toutes sortes de gadgets, [ils] prôneront un mode de vie festif et hédoniste, entièrement tournée vers le loisir et la satisfaction de leurs envies ». Ce qui fera très rapidement l’objet de vives critiques de la part de celles et ceux que l’ont appellera les « hard mods », rejetons de la classe pop’ qui « revendiqueront en réaction haut et fort leur identité ouvrière en affichant avec arrogance toute une vie de travail manuel ». Prolos et fiers de l’être donc. Et, développeront, au contact de la population des « rude boy » des quartiers jamaïcains, une « affinité émotionnelle » basée sur la sensation d’occuper le même « lumpen-statut » (selon l’expression de Jean-Yves Barreyre) ; et « plus cette prise de conscience grandira, plus les deux groupes se copieront et se respecteront mutuellement ».

Ce qui, progressivement, à Londres, Liverpool, Birmingham, Newcastle et Glasgow, allait donner naissance à la cultureskinheads, ces jeunes prolétaires au crâne rasé adeptes de ska, rocksteady et early reggae.

Avançons. Une décennie plus tard, le mouvement skin a quasiment disparu, faute notamment de nouveau courant musical apte à correspondre à ses attentes, la rupture ayant été consommée avec le reggae de la contre-culture noire des « rastas ». Néanmoins, « loin de la période de croissance et de prospérité qui avaient caractérisé les années 1960, une nouvelle génération de skinheads émergera au début des années 1980 dans une Angleterre ébranlée par le choc pétrolier de 1973 et qui sombrera dans une crise économique sans précédent. Les vieux bastions industriels s’effondreront entraînant un chômage de masse tandis que partout se multiplieront de graves et violents conflits sociaux, grèves mais aussi émeutes dans les quartiers pauvres tels que Brixton où les populations immigrées subiront cette crise de plein fouet en plus d’un harcèlement policier incessant ». Si tout ceci vous rappelle quelque chose…. Et c’est dans « cette atmosphère de désenchantement général » que le punk surgira en 1976, « enfant illégitime d’une société en crise », qui montreront de leur côté une attirance marquée pour la culture rasta de Londres, trouvant dans le reggae « une bande son prête à l’emploi pour la rébellion ».

Fouiller dans l’« inconfort collectif »

Revenons maintenant à notre sujet. A la salutaire action de ces personnes racisées venues crier leur colère : « Ce [silence], c’est un sentiment d’inconfort collectif. Une transformation systémique nécessite un inconfort collectif. […] Sentez l’inconfort, la transformation antiraciste qui est en train de vous traverser, et j’espère qu’à un moment vous serez des militants antiracistes avec nous. »

Plongeonsnous de plain pied dans cet inconfort, et regardons directement l’éléphant dans la pièce : si en 2003, le film Afropunk : the Rock’n’Roll Nigger Expérience de James Spooner a jeté vivement la lumière sur un mouvement culturel peu connu jusque là, l’afropunk donc, né à Brooklyn, le punk a été principalement porté par des blancs. Et a enfanté également une branche skin néonazie hélas encore partiellement active aujourd’hui, même si les jeunes gens d’extrême-droite n’écoutent aujourd’hui plus guère de punk. Cependant, les « affinités émotionnelles » des punks conscients de partager le même « lumpen-statut » que les personnes racisées des quartiers périphériques a également joué dans l’autre sens, et mène aujourd’hui Casey, rappeuse de Saint-Denis d’origine martiniquaise, à déclarer de façon très claire, dans un entretien : « Si t’es noir, t’as pas besoin d’être punk ! Punk, c’est une position que tu prends pour te mettre à l’écart. Le noir n’a pas besoin d’être punk, il est punk de fait. De fait il est en marge » (3). Cette « affinité élective », pour reprendre la formule de Benjamin citant Goethe, devrait nous inspirer aujourd’hui, tandis que la musique punk des origines est il est vrai assez loin de ses grandes heures, à re-créer une culture contestataire métissée, prolétaire, vive et vivace. Une poésie des marges du Kapital.

Selon le journaliste britannique Jon Savage, cité par Fabien Hein (4), les punks « étaient porteurs d’une révolte culturelle fondamentale. Il s’agissait d’une confrontation radicale avec la face obscure de l’histoire et de la culture. Aucune génération n’avait jamais abordé ce sujet avec une telle acuité. Cette critique a fait prendre conscience à la société des dangers qui la menaçaient. Elle déclarait en substance : ce qui vous attend, ce n’est pas un futur mais un cauchemar ». Donc, en gros : une esthétique énervées de sales gosses touche-à-tout prêts à faire feu de tout bois pour ruiner, taguer, squatter, subvertir un monde capitaliste courant à la catastrophe écologique. « Jeunes, issus de classe ouvrières désormais au chômage, parfois des immigrations post-coloniales, ils étaient et se disaient sans avenir, sans représentation politique, sans utopie à rejoindre ils choisirent de rendre visible leur situation hors système, pour en faire une attitude antisystème, dont l’aspect ne pouvait être que sale. Toutes [leurs] pratiques étaient littéralement déplacées : elles ramenaient le hors-monde au milieu du monde, sur le devant de la scène » (je souligne), a écrit quant à elle Jeanne Guien dans son article Usages de la saleté dans les pratiques et esthétiques du punk.

De nombreuses créations, aujourd’hui, fouillent à la fois sans cette utopie et dans cet inconfort -dans cette utopie plus ou moins confortable, dans ce « hors-monde » qui ne demande qu’à apparaître tel un crachat à la face de Trump. Et, à ce titre, l’essor contemporain de l’esthétique dite « cyberpunk » est signifiant, en ce qu’il renouvelle à la fois les thématiques punks et celles de l’écologie la plus radicale, le tout sous une forme furieusement pop.

« le cyberpunk, m’expliquait le grand auteur de SF afro-caribénne Michael Roch dans l’entretien qu’il m’a accordé pour mon dernier livre, est un genre qui utilise la technologie comme une arme contre-politique d’émancipation des classes sociales les plus basses, et un outil de combat dans un monde dystopique ». Dans un autre entretien, il disait par ailleurs : « L’aspect décolonial de mon travail fait que ce cyberpunk peut prendre des tournures solarpunk dans des récits contre-dystopiques, c’est-à-dire où les luttes et l’esprit d’une justice sociale et écologique sont omniprésents. À la différence du cyberpunk, la libération ne se fait pas uniquement par le piratage de la technologie, mais également par un retour à la terre, au corps, aux forces invisibles présentes dans les sociétés caribéennes à travers le vaudou, la santería et des rapports traditionnels, cultuels, qui existent aussi dans les récits occidentaux mais différemment » (5).

Faire appel aux « aux forces invisibles » –et à celles des invisibilisé·es

Vallée de la Roya, festival des Passeurs d’humanité, juillet 2021. Cy Lecerf Maulpoix, journaliste indépendant et activiste LGBTQIA+, présente son premier livre, Écologies déviantes « qui détaille la complexité de l’articulation du combat pour la justice climatique et du combat des minorités marginalisées » (6), sachant que ces populations, c’est son hypothèse, sont les plus exposées aux bouleversements induits par le changement climatique : « Il s’agit d’esquisser une écologie plurielle qui ne peut être qu’intersectionnelle, fondamentalement anticapitaliste, queer, décoloniale et féministe », explorant la vie et l’œuvre de l’anarchiste anglais Howard Carpenter, les communauté queer espagnoles, les écrits de Starhawk ou encore les « queer blocs » des marches pour le climat.

L’exemple de Starhawk (voir la Lutteuse) est particulièrement intéressant, ce que dans Rêver l’obscur : femmes, magie et politique par exemple, elle plaide pour une écologie basée sur la figure de la sorcière, afin de retrouver, à travers divers rituels, une façon renouvelée de faire communauté au cœur du vivant : « La communauté signifie une force qui rejoint notre propre force pour faire le travail qui doit être fait. Des bras pour nous soutenir quand nous défaillons. Un cercle de guérison. Un cercle d’amis. Un lieu où nous pouvons être libres ».

Ceci n’est pas sans évoquer les propos édifiant d’un consultant états-unien en stratégie militaire, cité par Jean Tible dans Politique sauvage : « historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses […] se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, je veux parler de la forêt ». Et, poursuit-il, « je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde ». Tible conclut quant à lui : « Sorcière, magicienne, guérisseuse, ensorceleuse -ces insultes traversent les siècles et sont encore utilisés aujourd’hui . Leur objectif ? Contrôler le désordre exprimé par les corps rebelles et leur alliances », notamment lors de mouvements paysans dirigés par des femmes. Et d’en appeler, reprenant les mots de Sandra Benites, à une politique de l’aty guasu, la « grande conversation », « une assemblée composée de femmes, d’hommes, de personnes trans, mais aussi d’esprits, de champignons, d’arbres, de poulpes, de grands primates et bien d’autres » -le tout sur une bande-son bien punk comme il se doit. Et ainsi, sur la base de cette sauce prolétarienne à base de queer, de magie sorcière et d’esprit punk, peut-être arriveront nous à créer des communautés vivantes hors du capital qui nous broie, tout en évitant l’écueil de l’écologie bourgeoise.

Par Macko Dràgàn. Un article tiré du Mouais n°61, actuellement en kiosque, soutenez-nous, achetez-nous près de chez vous ! 

(1) Nous nous reposerons ici sur Gildas Lescop, « Skinheads : du reggae au Rock Against Communism », Volume !, 9 : 1 | 2012, 129-149.

(2) https://reporterre.net/Vous-etes-tous-racistes-la-colere-antiraciste-au-sein-du-mouvement-ecologiste

(3) https://lebonson.org/2020/10/23/casey-interview-10-bons-sons/

(4) Hein, F. (2021). Troubles dans la scène punk rock. Sens-Dessous, 27(1), 163-170. https://doi.org/10.3917/sdes.027.0163.

(5) https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/12/17/marronner-vers-des-postures-liberatrices-entretien-avec-michael-roch/

(5) Leclerc, E. (2022). Cy Lecerf Maulpoix, Écologies déviantes. Voyage en terres queers, Éditions Cambourakis, Paris, 2021. Écologie & Politique, 64(1), 163-166. https://doi.org/10.3917/ecopo1.064.0163.

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