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05.08.2026 à 15:00

Contre la gentrification, la touristification, comment faire front ? L’exemple marseillais

douchez.oceane

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vident des habitants pour faire.. Read More

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Texte intégral (2611 mots)

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vident des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.

Par Edwin Malboeuf

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29.07.2026 à 16:00

Au Liban, la convergence des luttes face à l’occupation israélienne

douchez.oceane

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026 « Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto Alors que pleuvent.. Read More

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Texte intégral (4136 mots)

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026

« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto

Alors que pleuvent les bombes, Beyrouth est devenue une ruche. La capitale libanaise, attaquée presque quotidiennement par Israël depuis le début de la guerre contre l’Iran le 2 mars, ne peut pas stopper les missiles : il n’y a pas plus de système de défense aérien que d’abris souterrains. Mais face au sentiment d’impuissance, ses habitants s’unissent pour au moins se soutenir quand tombe la mort. Un peu partout, la solidarité s’organise tandis que des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements et affluent dans les parcs, sur les trottoirs, dans les rares espaces publics de la ville.

Un maçon observe la destruction causée par une frappe israélienne dans le centre de Beyrouth, vue d’une maison qu’il tente de stabiliser, le 18 mars 2026

Pourtant, dès les premières heures des nouveaux bombardements israéliens sur le Liban, en parallèle à ceux sur l’Iran, les vieux réflexes se sont remis en marche. À l’automne 2024 déjà, la « guerre des 66 jours » avait suscité l’effroi mais aussi une vague de solidarité énorme. Mais ce n’était pas la première fois. Les Israéliens ont envahi le Liban en 1948, en 1976, en 1982, puis occupé le sud du pays jusqu’en 2000, avant d’envahir de nouveau en 2006, et maintenant, la guerre fait rage depuis le 7 octobre 2023. Pour les générations d’avant, les gestes à avoir en cas de bombardements sont gravés dans la mémoire musculaire. Mais pour toute une génération, c’est la première guerre, il faut tout apprendre.

Dès le premier jour de la guerre, des volontaires préparent des repas pour le million de personnes déplacées, à la cantine solidaire « Nation Station » à Beyrouth, le 2 mars 2026

Pour chaque détonation sourde d’un missile israélien qui s’abat, le son de milliers de coups de couteaux, de cuillères qui tintent, de marmites qui bouillent résonnent. C’est dans les cuisines que la résistance s’organise, dans celles des habitants les plus précaires aux restaurants les plus cossus de Beyrouth. Le million-et-demi de déplacés de guerre doit être nourri : ce n’est pas un acte de compassion ou de pitié, mais bien un geste politique. Alors que le Liban est un pays découpé par les puissances coloniales et ses propres élites en un mille-feuille de religions, de quartiers ou de régions et de classes sociales, c’est un véritable défi de se rassembler face à un ennemi et se serrer le coude.

De jeunes volontaires s’activent dans un rythme frénétique. Les poivrons hachés, les pois chiches mélangés au cumin et à l’huile d’olive, les tomates émincées, le tout servi à la chaîne dans des plateaux-repas, le plus vite possible. Les mêmes gestes répétés des centaines de fois, pour que les familles déplacées par Israël aient de quoi manger ce soir. Les muscles fatiguent, mais les conversations fusent. « Et toi, tu viens d’où ? Tu es Français ? Ah ben merci, c’est à cause de colonisateurs comme toi qu’on en est là aujourd’hui ! » s’esclaffe l’une des volontaires qui est là ce soir. L’humour libanais est direct et ironique, héritage de décennies de guerres civiles et d’invasions israéliennes, toutes causées, il est vrai, par l’accord de Sykes-Picot et la déclaration Balfour, il y a plus de 110 ans maintenant.

Ici, dans cette cuisine en sous-sol d’un café beyrouthin, des Syriens, Libanais, Palestiniens et occidentaux s’activent ensemble. Il ne s’agit pas d’une ONG internationale aux protocoles cadrés et aux bilans rutilants, mais d’une petite initiative d’aide mutuelle. Pas forcément anarchiste, car ce courant politique se fait rare ici, mais c’est la même idée : les expats et émigrés envoient leur argent, qui sert à acheter des provisions ou des médicaments ; des dizaines de volontaires cuisinent ; un petit groupe d’activistes coordonne et distribue le tout directement aux familles ayant trouvé refuge dans la rue. Tout est direct, sans commissions, sans intermédiaire, sans « chargés de projets » ni « superviseurs ». On se tutoie, on rigole, on fatigue, on désespère ensemble.

Dans une autre cuisine souterraine située à quelques kilomètres de là, même ambiance. Sauf qu’ici, la fondatrice de l’initiative dénote : il s’agit de Mama Jay, une icône trans de la petite mais joyeuse et combative communauté queer de Beyrouth. Septuagénaire, elle a survécu aux affres de la guerre civile et de l’homophobie ambiante, à la violence des milices et de l’État libanais. Après avoir subi multiples viols, une « thérapie de conversion » et des arrestations à la pelle, c’est aujourd’hui face au rouleau compresseur israélien qu’elle se bat avec sa cuisine solidaire.

La communauté queer s’engage ainsi de plein pied dans la lutte, utilisant l’expérience de décennies de structures autogérées, de levées de fond secrètes, d’associations et de combativité. Mais sans pour autant le revendiquer ouvertement. La répression homophobe des dernières années, les agressions et la guerre ont mis en pause le chapitre extravagant des soirées drag et des tentatives de monter des événements pour le mois des Fiertés. Mais aussi parce que le plus important, aujourd’hui, n’est pas d’être queer ou de gauche, mais bien de s’opposer à l’écocide, au génocide, à l’urbicide d’Israël.

Défendre une société qui criminalise les actes sexuels « contre-nature » (article 534 du code pénal libanais) face un État réputé progressiste sur les questions LGBTQIA ? Si en Occident le mythe de l’Israël tolérant aux « minorités sexuelles » est répandu, ici tout le monde le sait : le paradis du pinkwashing et des parades pailletées à Tel Aviv est aussi le tombeau des Palestiniens et des Libanais, qu’ils soient queer ou hétéros. Dans les cuisines solidaires et d’aide mutuelle de Beyrouth, tous les pronoms se côtoient, les activistes féministes hachent du persil à côté d’une gouine de la bourgeoisie beyrouthine mais aussi d’un camarade écolo du Liban-Sud et d’une réfugiée palestinienne bi ou encore d’une travailleuse migrante éthiopienne. Dans ces temps de survie, ce n’est même pas un sujet, mais bien une évidence.Un membre de l’association de protection animale «Animals Lebanon» tente de sauver des animaux domestiques après une frappe israélienne sur le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026.

Comme le dit un adage bien répandu au Liban : « les bombes israéliennes ne discriminent pas ». Le rouleau compresseur de Tsahal broie tout sur son passage, sans se soucier des nationalités, des orientations sexuelles, de la couleur de peau. Tel Aviv prétend viser des « terroristes du Hezbollah », tout en demandant aux autres Libanais de ne pas aider la communauté chiite (celle traditionnellement attachée au « Parti de Dieu »), et assume donc viser particulièrement cette branche religieuse de l’Islam, qui représente environ un tiers du Liban. Elle compte sur les Chrétiens, alliés cooptés par le Mandat français puis par la cause sioniste, pour créer une guerre civile au Liban.

Des volontaires distribuent des repas à des travailleur. eus.es migrants déplacés par les bombardements israéliens à l’Eglise jésuite St Joseph à Beyrouth, le 8 mars 2026

Mais l’immense majorité de la population, ici, refuse cette instrumentalisation. Même si le gouvernement libanais et de nombreux médias jouent le jeu des États-Unis et déclarent que le Hezbollah est son ennemi prioritaire, la population n’oublie pas d’où viennent les bombes qui la déchiquettent. Et les centaines de victimes syriennes, africaines, palestiniennes et queer ne sont pas oubliées (par tous). Pas plus que les animaux de compagnie écrasés dans les décombres ou morts de faim ; pas plus que les hyrax (mulots) et les tortues du Liban-Sud, pris au piège ; pas plus que les oliviers déracinés, les champs de fleurs brûlés, les forêts bulldozées, les villages dynamités.

Les écologistes et défenseurs des animaux se sont ainsi retrouvés alliés aux « fellaha » (paysans) chiites du Sud-Liban ; ils se retrouvent à planter des semences paysannes et bio dans des terres ravagées au phosphore blanc, à quelque pas d’un portrait d’un jeune « martyr » du Hezbollah.

Car Israël ne cherche pas seulement à éradiquer le Hezbollah, mais bien tout l’environnement dans lequel vivent ses combattants. C’est ainsi que le Liban-Sud est devenu une « zone morte », avec une soixantaine de villages rayés de la carte, 50 000 hectares de terres arables brûlées, dont 18 000 hectares d’oliveraies, depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.

Rjeyli Bou Rjeyli, agriculteur bio dans le Chouf (montagnes au-dessus de Beyrouth), vend ses produits à prix bloqués aux cuisines solidaires qui aident les personnes déplacées par la guerre au Liban. Kfar Him, 21 mars 2026

Face à cet écocide, les associations écolo se mobilisent. Certaines œuvrent pour la phyto ou bioremédiation, qui revient à utiliser certaines plantes pour éponger les métaux lourds des sols bombardés et à redonner vie à la terre meurtrie. D’autres mènent des campagnes de reforestation dans des zones dangereuses, ou soutiennent les agriculteurs qui restent proches du front, leur distribuent des semences ou des moyens financiers. Des paysans bio hébergent des familles déplacées ; des éleveurs accueillent des troupeaux entiers pour les mettre à l’abri.

Des associations et des individus secourent les chiens et chats errants. Juste après une frappe aérienne, des équipes débarquent avec des cages et des friandises pour trouver les animaux survivants. D’autres tentent de sauver les plages de sable fin de Tyr, lieu de ponte des tortues.

Mais une litanie de tristes nouvelles s’abat sur eux : Rahma, une travailleuse migrante sri-lankaise vivant dans un village du Liban-Sud et connue pour ses rondes de distribution de croquettes en pleine guerre, a été tuée par une frappe israélienne début juin. Peu après, Mona Khalil, une activiste pour la protection de l’environnement, est blessée dans un bombardement. Des apiculteurs et leurs abeilles, des éleveurs et leurs troupeaux, des activistes sont tués régulièrement depuis octobre 2023.

Mais les survivants ne baissent pas les bras. Face au carnage, les humains qui habitent le Liban affirment leur droit à la vie, ainsi que leur attachement aux écosystèmes dans lesquels ils sont enracinés. Chaque bombe israélienne qui tombe aujourd’hui rappelle que le véritable ennemi, c’est celui qui vous occupe et vous envahit depuis 80 ans, et pas le réfugié syrien, la drag-queen ou l’agriculteur démuni.

Malgré les différences, les haines confessionnelles, queerphobes, racistes, chaque bombe cimente l’esprit de cohésion d’une population qui se bat pour exister. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes.

Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, village chrétien du Sud-Liban près de Saida, alors que cette récolte saisonnière importante est perdue dans tout le reste du sud du pays. Liban, 27 mars 2026

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22.07.2026 à 15:56

On fait comment pour passer ?

douchez.oceane

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir) La deux est prise ? Et la salle nature ? Occupée aussi. Bon… on fait comment ? Y’a.. Read More

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Texte intégral (1917 mots)

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir)

La deux est prise ? Et la salle nature ?

Occupée aussi.

Bon… on fait comment ?

Y’a presque un an, on s’est retrouvé à la maternité pour vivre la naissance de notre fille. On présente souvent les choses comme un moment magique, suspendu dans le temps. Dans la vraie vie, c’est surtout sportif. Pour la mère d’abord. Pour les sages-femmes, ensuite. Le service débordait. On les entendait courir dans le couloir, parler vite, compter les salles. Une femme venait de débarquer en plein travail et l’équipe de la maternité cherchait des solution. Des bouts d’hôpital. C’est devenu presque banal de le dire : les maternités sont sous tension, les personnels sont sous pression, et chacun finit par considérer cette situation comme allant de soit. Quelques heures plus tard, on s’est retrouvés dans une chambre enfin calme avec le petit souriceau tout neuf. Heureux, épuisés, vaguement sonnés. La première nuit n’a pas été reposante. Disons-le franchement, on n’a pas dormi. Alors ce matin-là, pendant que la mère et l’enfant somnolaient enfin, je suis descendu chercher un semblant de petit déjeuner. Un café surtout. Et un peu d’air pour laisser retomber la pression.

C’est là que j’ai entendu les cris.

Non mais vous déconnez ou quoi ? Un ambulancier hurlait depuis son véhicule.

Et si j’avais une urgence vitale, on fait comment ?!

Son ambulance était arrêtée devant la barrière qui permet d’accéder au parking de la maternité. Petit détail, cette barrière ne sert pas seulement aux visiteurs. Elle permet aussi aux ambulances d’accéder à l’entrée des urgences. Mais ce matin-là, elle restait obstinément fermée. Je regardais la scène avec intérêt parce qu’à vrai dire, la veille déjà, un détail m’avait frappé. Le parking… privé, sur le site d’un hôpital public. Quand vous venez pour une naissance, ou pour autre chose, parfois bien pire, vous n’avez pas forcément la tête à étudier des grilles tarifaires. Pourtant, au CHU d’Amiens comme ailleurs, la question vous saute rapidement à la gueule : où se garer, combien ça coûte, combien de temps on reste. Naïvement, j’avais posé la question à l’accueil de la maternité :

Excusez-moi… il y a un système prévu pour les hospitalisations ? Un ticket hôpital ou quelque chose comme ça ?

La personne derrière le bureau m’a souri.

Non monsieur. Elle attrape quelque chose sur le comptoir et me tend un prospectus, un flyer Indigo.

Mais vous avez des forfaits avantageux avec l’application.

Je regarde le papier.

Donc si je comprends bien… pour venir accoucher à l’hôpital public, faut télécharger une appli de parking pour payer moins cher ?

Elle, elle hausse les épaules, elle y peut rien la pauvre.

Vous n’êtes pas obligé, mais oui c’est moins cher avec l’application Indigo.

Indigo. Je l’ai téléchargée, leur application. Comme tout le monde finit par le faire. Parce qu’on est fatigué. Parce qu’on a autre chose à penser. Parce que dans ces moments-là, on ne mène pas une bataille philosophique contre le capitalisme.. Mais ça m’a travaillé de voir cet ambulancier bloqué à la barrière. Quand il a finalement réussi à déposer sa patiente et rejoint la machine à café avec son collègue, je suis allé le voir.

Bonjour… je vous ai vu tout à l’heure à la barrière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le type souffle.

Je sais pas, je crois que la barrière est neuve et ne reconnaît pas encore nos ambulances.

Ça arrive souvent des bugs comme ça ?

C’est pas tous les jours, mais les petites galères oui c’est fréquent. Faut tout le temps négocier avec la technologie, et quand ça merde, bah ça merde.

Comment on en est arrivés à devoir négocier avec une barrière pour entrer dans un hôpital public ? Parce qu’au fond, ce parking c’est pas juste un parking. C’est un symptôme. À Amiens, cette histoire a un nom et une durée. Indigo a remporté en 2019 la délégation de service public du stationnement du CHU pour vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, c’est pas un dépannage provisoire le truc. L’entreprise finance les ouvrages, gère les accès, exploite le stationnement et se rémunère directement sur son usage. Elle revendique aujourd’hui la gestion d’environ 4 000 places sur le site.

Mais c’est quoi exactement une délégation ? L’hôpital n’a pas vendu son terrain. Mais il a confié pour plus de deux décennies un morceau de son fonctionnement quotidien à une entreprise chargée d’en tirer sa rémunération. On pourrait croire que ce n’est qu’une affaire de parking. Pourtant, derrière se cache un choix politique beaucoup plus large.

Ok, le raisonnement est connu : les hôpitaux croulent sous les dettes, construire des parkings coûte cher, le privé investit à leur place. À court terme, ça paraît logique. On construit sans sortir immédiatement les millions nécessaires. Mais au fond, combien ça coûte réellement ? Parce que non, une concession n’est pas un miracle budgétaire. Le CHU évite de sortir le chéquier, mais la dépense ne s’évapore pas pour autant. Dans un communiqué du 14 décembre 2021, le CHU d’Amiens-Picardie annonçait que la concession attribuée à Indigo prévoyait la création de 1 000 places supplémentaires pour un investissement de 12 millions d’euros. Les prévisions financières détaillées du contrat ne sont pas publiques, mais une chose est certaine : un investissement de 12 millions d’euros n’est pas transformé en service gratuit par le simple fait qu’il est confié au privé. Il est remboursé autrement.

Et non… un parking ça ne s’autofinance pas ! Il y a forcément quelqu’un qui paie la note : ceux qui passent la barrière. Et ce déplacement n’est pas neutre. Dans un modèle public classique, le coût de l’infrastructure serait supporté par l’hôpital, financé par l’impôt, les emprunts ou les subventions publiques, puis réparti sur l’ensemble de la collectivité. Avec une concession, la logique est différente. Une partie de la facture est reportée directement sur les usagers du parking. Puis, il faut rembourser l’investissement, financer l’entretien, payer les équipements, les personnels, les barrières… et dégager une rémunération pour l’opérateur et ses actionnaires. Non, ce déplacement n’est vraiment pas neutre. Parce que le contribuable paie selon ses moyens. Parce que l’usager du parking, lui, paie selon les aléas de la vie.

12 millions, pour 21 ans de délégation, le calcul est vite vu, il faut que les barrières rapportent au moins un demi million d’euros par an, juste pour rentrer dans les frais. Ensuite vient la marge. Après tout, les naissances, les maladies et les visites à l’hôpital doivent bien finir par rapporter à quelqu’un ! Et ce quelqu’un c’est l’actionnaire… mais pas d’inquiétude, nul doute qu’ils sauront, si on leur demande gentiment, se montrer raisonnables.

Certaines personnes se garent désormais à l’extérieur du CHU pour économiser quelques euros et terminent les dix dernières minutes à pied. Mais qui peut réellement se permettre cette stratégie ? Certainement pas les plus fragiles. L’économie réalisée existe, bien sûr. Mais elle suppose déjà une forme de capital physique : avoir encore la force de marcher.

Quelques mois plus tard, j’y suis retourné à l’hôpital. Pas pour une naissance cette fois, pour rendre visite à une amie en fin de vie. Cancer du pancréas. J’avais presque oublié cette histoire de parking, j’avais autre chose à penser. Je me suis présenté à la barrière et avant même que je m’arrête complètement, elle s’est ouverte toute seule, magie de l’application téléchargée des mois plus tôt. Un message est apparu : Bienvenue, vous entamez une session neo. J’ai trouvé ça pratique… et profondément dérangeant. Parce qu’au moment même où je venais tenir la main de quelqu’un qui s’approchait de l’un de ses derniers passages à l’hôpital, le système m’accueillait comme un client fidèle.

Le mot n’est pas méchant, mais tout était là. La logique du service public n’est pas censée être celle de la fidélisation commerciale. L’hôpital n’est pas un espace de consommation dont il faudrait optimiser le parcours client. Pourtant, c’est doucement cette logique qui s’installe : flux, expérience, abonnement, reconnaissance automatique, optimisation des usages. À court terme, déléguer semble rationnel. À long terme, on cède autre chose. On abandonne des espaces, des fonctions, des habitudes collectives. Peu à peu, ce qui relevait du commun devient du profit à maximiser.

Le matin de la naissance de ma fille, l’ambulancier avait fini par passer. La barrière s’était ouverte. Heureusement. Mais je repense encore à sa colère. Pas seulement parce qu’il était bloqué. Parce qu’au fond, son cri parlait d’autre chose.

C’est peut-être devenu ça, la question des services publics aujourd’hui. Pas leur disparition, mais la multiplication des intermédiaires. Une application pour accéder à un parking d’hôpital, une plateforme pour parler à l’administration, un logiciel privé pour suivre la scolarité de ses enfants.

Finalement la question reste : On fait comment pour passer ? Dans tous les sens du terme, pour naître, pour mourir, sans devoir négocier chaque porte.

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