17.07.2026 à 17:38
douchez.oceane
Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long… Par Macko Dràgàn S’il.. Read More
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S’il est un sujet qui, à l’apéro (et y compris dans notre rédac), vous expose de façon quasi-systématique à une engueulade en bonne et due forme et à un procès en vilain-intolérant-gâcheur-de-joie-probablement-stalinien, c’est bien celui-là : la critique du tourisme. Presque tout le monde, moi compris, ayant été touriste au moins une fois dans sa vie, ou l’est, ou le sera, et nombre donc sont celles et ceux qui supportent fort mal qu’on leur fasse remarquer que le tourisme de masse, avec la possibilité d’aller en avion ou en gros bateau qui pue, où l’on veut, pour quelques jours, juste parce que pourquoi pas, est probablement l’une des pires choses qui soient arrivé à notre petite planète qui n’en demandait pas tant.
Aller faire chier des gens qui ne veulent pas de vous (ou qui ne veulent que votre argent) pour participer à la dévastation du monde au nom d’un sentiment de liberté factice dûment fabriqué par nos maîtres demeure ainsi encore une activité qui fait partie des derniers tabous, même chez les gauchos, de nos sociétés dites « développées » (mdr). Comme l’écrit Rodolphe Christin, même « la pensée critique semble avoir parfaitement ignoré cette fabuleuse action de marketing lancée pour enrôler les usages du temps libre dans les circuits de la marchandisation ». Opération pour le coup brillamment pensée consistant, depuis les conquis du Front Pop’, à faire en sorte que le prolo continue à travailler durant ses congés, mais cette fois-ci sous forme de consommateur. « Le tourisme, avec ses plaisirs en série, fait de nous des individus normaux …, producteurs au travail, jouisseurs en vacances. Provisoirement consolés d’avoir travaillé dur, nous voici ravis du monde comme il va »¹.
Et pendant que le « monde civilisé » en short se mure dans le déni et dans une forteresse de barbelés à la frontière de laquelle on tire à balles réelles sur les migrant·e·s, c’est le monde dans son entier qui se meurt de cette économie délirante, dont le poids était estimé par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en 2000, à près de 500 milliards de dollars par an en prenant en compte les dépenses touristiques internationales directes, mais pas les profits générés tout le long de la chaîne par les promoteurs, tour-opérateurs, transporteurs…² Partout, « la perspective de profits substantiels a incité des promoteurs privés ou publics à se lancer dans une spéculation immobilière et hôtelière parfois débridée, aux impacts néfastes tant pour les sites paysagers que pour les écosystèmes et les mœurs locales […] le mercantilisme n’a pas de bornes, de la station Mir aux simulations de camps de réfugiés, en passant par le scandale du tourisme sexuel »³.
À tel point sans limite en effet, que SpaceX, de l’autre abruti-milliardaire-sans-talent-pourri-gâté Musk, a lancé en septembre 2021 la mission Inspiration4, un vol spatial de quelques jours avec quatre touristes à son bord, et plus récemment, la boite du magnat fan de bitcoin Richard Branson a annoncé le retour des vols spatiaux commerciaux à partir de la fin juin ; on va donc aussi aller faire chier les martiens.
Paysages piétinés, récifs coralliens détruits, littoraux bétonnés, pollutions dues aux transports, gentrification… Des lieux « instagramables » engloutis sous une marée d’imbéciles sitôt le premier cliché sorti sur les réseaux à mon cher Vieux-Nice, où j’habite et où la foule de badauds ahuris marchant en plein milieu de la rue me donne quotidiennement de violentes envies d’oubli de ma promesse solennelle d’aimer mon prochain comme moi-même, le tourisme de masse ennuie la planète entière et détruit tout ce qu’il touche.
Et ça vaut aussi, évidemment, pour un prétendu « écotourisme » en toc qui ne vise qu’à mettre du verni « label 100 % bio » sur la même chose qu’auparavant, mais sans le côté beauf du Club Med et avec l’avantage de se donner bonne conscience.
Le Monde Diplomatique, dans un article de 2006 d’Anne Vigna⁴, donne ainsi entre autres l’exemple du Honduras, qui, après avoir refourgué ses îles aux gringos pour la plongée, et ses terres agricoles à la compagnie américaine United Fruit (aujourd’hui Chiquita Brands Company), a développé cet « écotourisme » sur sa côte caraïbe, à l’entrée du parc national Jeanette Kawas. Cet espace est celui des Garifunas, un peuple afro-créole qui y est présent depuis 1880 : pas de bol pour eux, « au nom du très pratique « intérêt national », l’Institut du tourisme du Honduras a purement et simplement exproprié 300 hectares de littoral sans indemniser les Garifunas. En 2004, il a vendu cette bande de terre 19 millions de dollars à la société privée qui s’est constituée pour réaliser le grand projet Micos Beach & Golf Resort ».
Un terme qui a d’ailleurs tout du crachat à la gueule des Garifunas, dans la mesure où dans leur langue, micos signifie… singe, et que, comme l’explique un jeune porte-parole, « il n’y a jamais eu de singe par ici. Leurs seuls singes sur la plage, c’est nous ! »⁴ Racisme, dites-vous ?
Au Mexique également, au Chiapas plus précisément, terre emblématique des luttes de nos camarades zapatistes, le gouvernement tente d’implanter, par la force s’il le faut, un capitalisme écotouristique carnassier présenté comme la seule voie de pacification de la région. Et « quand les communautés refusent un projet sur leurs terres, les méthodes employées pour les convaincre laissent présager un sombre avenir… Ainsi, le conseil autonome de la communauté zapatiste Roberto Barrios a dénoncé à plusieurs reprises les intimidations de fonctionnaires publics comme celles d’investisseurs privés pour créer un projet d’écotourisme proche de ses cascades [alors même que] le premier droit d’une communauté est de pouvoir refuser l’arrivée de visiteurs sur ses terres, donc de ne pas se voir imposer de projets, même s’ »ils sont très, très bien », comme le répète sans cesse à la presse la responsable du tourisme au Chiapas »⁵. A quand la même chose dans le Vieux-Nice, où l’on s’est fait imposer la construction d’un hôtel 5 étoiles, contre notamment l’avis d’un collectif d’habitant·e·s débouté·e·s en justice ?
À Barcelone, une ville que j’aime pour y avoir vécu un an dans la joie, les membres d’un parti de gauche radicale se réclamant du municipalisme libertaire, le Candidatura d’Unitat Popular (CUP), ont attaqué un bus de touristes à coups de jets de peinture, et proprement crevé les pneus de vélos de location. Quant à Ada Colau, chouette maire de la ville depuis 2015, ancienne militante du droit au logement assez radicale elle aussi, outre un contrôle renforcé sur Airbnb, elle a mis en place un plan d’urbanisme pour logements touristiques (Peuat) consistant à découper la ville en trois cercles concentriques : dans le premier, le centre-ville historique, stop, on vise la « décroissance naturelle » en gelant les projets touristiques ; dans le second, c’est « croissance zéro », nécessité étant faite pour proposer un nouveau projet de le faire en récupérant un bâtiment préexistant mais ayant fermé ; le troisième, en périphérie, sera lui disponible pour le développement de projets immobiliers⁶.
Un plan sans doute imparfait, mais qui a le mérite d’essayer des choses, ce à quoi ont renoncé depuis longtemps un maire comme Christian Estrosi, qui visiblement ne connaîtra pas le repos tant qu’il n’aura pas intégralement noyé notre ville sous la crème solaire, les effluves de pollution, l’argent sale et le béton. Pour le plus grand plaisir des riches.
Car il ne faut pas oublier, comme le rappelle justement à nouveau Rodolphe Christin, que « le tourisme n’est pas un produit de première nécessité. Il reste réservé aux individus qui ont les moyens économiques de séjourner ailleurs pour leur « plaisir ». » En faire un symbole de la démocratie populaire relève du même abus de langage que celui qui a vu le « mérite » devenir le principe ordonnateur supposé de nos sociétés.
Mais ceci, évidemment, et Christin va dans ce sens en conclusion de son superbe article, ne vise pas à faire « du territoire un camp retranché », ce que souhaitent et les parangons identitaires des folklores indigestes trafiqués, et les soutiens fanatisés du tourisme de masse, deux facettes d’une même pièce capitaliste. Il invite de son côté à « revenir à une pensée des lieux, ces formes spatiales du vivre en commun, du quartier à la forêt, pour les considérer comme des espaces de rassemblement où l’humanité se recueille, où des rapports nouveaux s’établissent entre les humains et le monde matériel ou la nature », à « fonder une politique de l’hospitalité, à l’écart des relations marchandes. Pourquoi ne pas imaginer des échanges à la manière de trocs (de logements, de canapés) interurbains, interrégionaux et internationaux ? […] Articuler des échanges respectant la singularité de chaque société dans ses relations avec son territoire naturel ».
Il conclut, se basant sur la pensée du grand penseur anarchiste Murray Bookchin, que l’on connaît très bien à Mouais : « La ligne politique consisterait à fabriquer la « vivabilité » du monde par une solidarité ouverte à l’ensemble du vivant. Là, le voyage prend tout son sens en tant qu’expérience sensible, en mouvement, de cette solidarité étendue. » Parce que ouais, ne l’oublions pas : le touriste n’est pas un voyageur, il est même son ennemi, et c’est bien le voyage qu’il s’agit de défendre contre ceux qui veulent le travestir en simple amusement de bourgeois ennuyés (ou de prolos tentant de les singer).
Ce même voyage qui était sublimé dans la poésie d’Alvaro de Campos⁸, sur laquelle j’ai envie de mon côté de conclure : « Je porte dans mon cœur comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein, tous les lieux que j’ai hantés, tous les ports où j’ai abordé, tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots, ou des dunettes, en rêvant, et tout cela, qui n’est pas peu, est infirme au regard de mon désir. »
NB : Mon titre est emprunté à l’exposition Santa Manza, de l’artiste niçois et camarade de Vieux-Nice Maurice Maubert, maurice-maubert.com.
Notes :
1. Repartir, mais pas comme avant…, Rodolphe Christin, Le Monde diplomatique, juillet 2020.
2. De la « villégiature » au tourisme de masse, Jean-Pierre Lozato & Philippe Rekacewicz, Manière de voir, 2003.
3. Ibid.
4. Les charlatans du tourisme vert, Anne Vigna, Le Monde diplomatique, juillet 2006.
5. Cité par Anne Vigna, ibid.
6. Voir notamment Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom, « Marchandisation touristique du logement et sanplanification urbaine à Barcelone », Sud-Ouest européen, 46 | 2018, 9-22.
7. Ibid.
8. Qui, certes, était un bourgeois ennuyé, mais lui je le pardonne. À lire absolument : Fernando Pessoa, *Le gardeur de troupeau* suivi de *Poésies d’Alvaro de Campos*, Folio Gallimard, trad. Armand Guibert.
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15.07.2026 à 17:37
douchez.oceane
La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight Une histoire de la réduction des.. Read More
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La guerre à la drogue n’a comme conséquence que de déplacer un problème encore trop méconnu. C’est pourquoi une approche sanitaire, et non plus répressive, est nécessairement à envisager. La RDR (Réduction Des Risques) repose sur le principe qu’il est préférable de ne pas consommer de drogues, mais que s’il doit y avoir consommation, quelle qu’en soit la raison, mieux vaut réduire les risques et les dommages liés à cette consommation. Elle naît de la lutte contre le VIH, à une époque où les « junkies » partageaient leurs seringues, et le VIH au passage, et commence par la distribution de Stéribox (kits d’injection stérile). Distribution illégale dans un premier temps, militante donc. La RDR est mise en place de manière active et même activiste tout d’abord par des associations comme « Médecins du Monde » ou « Act-Up ». Elle finit par être défendue et même déclarée de « santé publique » en 2004 par Simone Veil (1927-2017). L’idée est simple, les acteur·ices de RDR permettent aux usager·ères de drogues de se rapprocher des acteur·ices de santé. Parce qu’une personne en situation de dépendance est avant tout malade, et bien souvent éloignée du système de santé.
Mais au-delà du problème de la drogue, se pose celui de la précarité sanitaire. Parce que là aussi, il y a clairement « deux salles, deux ambiances ». Entre le millionnaire qui tourne à la cocaïne du matin au soir et le SDS (Sans Domicile Stable) qui shoote des médicaments, il y a un monde. Et il n’est pas question de dépeindre un schéma qui serait réducteur, mais simplement de constater que l’accès aux soins est bien plus difficile quand on est précaire et que l’on se plante des seringues dans le bras dans la rue.
À Nice, depuis des décennies, et ce malgré le travail acharné des associations spécialisées, la RDR ne semble pas être une priorité. Cela s’explique le plus simplement du monde par le fait que les SDS et plus particulièrement les usager·ères de drogues sont loin d’être la priorité de la ville. Je dirais même que la seule préoccupation de la ville les concernant est de les déplacer du centre-ville pour ne pas faire tache et déranger le tourisme.
De nombreux faits en attestent ; ici, la guerre incessante faite aux personnes usagères de drogues, du moins celles en situation de précarité, prend un visage très concret. En témoignent les interventions quotidiennes des forces de l’ordre, l’histoire d’« Entractes », ancien CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), délogé du centre-ville, le déplacement de l’automate distributeur de Steribox du centre-ville vers un quartier où il est cinq fois moins efficient, l’arrêt des emplacements sur des places de stationnement réservées à la réduction des risques dans le centre-ville. En témoigne également l’histoire du pôle addiction de Tzarewitch : il était question de rassembler un CAARUD et un CSAPA (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) et de les implanter dans un quartier non loin du centre-ville. Le projet a été travaillé pendant deux ans avec la mairie avant que cette dernière ne recule au dernier moment, suite à la pression du comité de quartier. Enfin, l’an dernier, la rue Tiranty, régulièrement occupée pour des scènes de consommation à ciel ouvert, a été fermée pendant une semaine sur décision de la mairie, en installant de part et d’autre des barrières et des agents municipaux. Si elles bénéficient certes au confort des riverain·es et des commerçant·es, la conséquence de ce type d’actions, hélas, du point de vue sanitaire, est que les professionnel·les de santé ont plus de mal à trouver les usager·ères, et ne fait que déplacer loin des regards un problème omniprésent.
Les acteur·ices de réduction des risques sont là où les usager·ères de drogues se trouvent, et non l’inverse, comme professé par la mairie de Nice et bien d’autres dans le pays. C’est ce qui est dénommé « l’aller vers » ; le principe selon lequel il faut aller chercher les personnes usagères de drogue là où elles se trouvent, avec l’objectif premier de créer du lien et de réduire les risques, et éventuellement celui de les accompagner vers un système de soin adapté. C’est donc là un engagement fort, qu’une ville de la taille de Nice, 5ᵉ plus grande commune de France, se doit de porter. Un engagement dans le sens des personnes les plus précaires, qu’il faut aller chercher là où elles sont. Parce qu’« aller vers » les plus précaires est le signe d’une ville en bonne santé. Et il se trouve donc, vous l’aurez compris, que Nice est en bien mauvaise santé. Il semble alors intéressant de tenter de faire un bilan des dernières années dans la rue de notre jolie ville touristique.
Tout d’abord, nous assistons à un nombre croissant inquiétant d’overdoses à la cocaïne. Durant les mois de mai et juin 2025, le CAARUD Lou Passagin a dénombré un nombre inhabituellement élevé et préoccupant d’overdoses liées à cette drogue. Cela est inquiétant en ce sens que le problème pourrait être lié à une composition ou concentration inhabituelle du produit. Deux hypothèses sont alarmantes. Tout d’abord le fait que la cocaïne soit de plus en plus pure, en attestent les diverses analyses sur le plan national. Il est alors à craindre que certains arrivages ne soient trop concentrés en cocaïne, entraînant des surdoses et donc des décès par overdose. Ensuite, les services spécialisés ont une inquiétude et ainsi une attention particulière à l’éventualité de trouver du fentanyl (1) dans un des produits de coupe de la cocaïne.
Ensuite, l’année 2025 a été fortement bousculée par un cluster VIH signalé par l’Agence régionale de santé au mois de mai. Les professionnels de réduction des risques ont alors immédiatement réagi, et ainsi réalisé un maximum de tests rapides d’orientation diagnostique aux maladies infectieuses (TROD). En deux jours, nous avons détecté quatre nouveaux cas, ce qui est parfaitement inédit et fortement inquiétant.
À ce jour, toutes les instances sanitaires et sociales du département travaillent en connivence pour unir leurs forces afin d’accompagner les personnes malades et de limiter au maximum les éventuelles nouvelles contaminations. Il apparaît donc à ce jour plus que jamais important de s’ouvrir à la RDR, notamment par le biais de récupération d’échantillons de produits afin d’avoir une meilleure lecture du phénomène, mais également par une présence effective des acteur·ices de santé publique sur le terrain.
Il semble essentiel de faire réagir les autorités locales ainsi que la population. Dans cette optique, un local de médiation sociale spécialisé sur les questions de précarité de rue et de consommations pourrait participer au changement de prisme nécessaire. L’idée repose sur le parti pris que le travail de médiation de rue participe à la tranquillité publique dans la mesure où il crée du lien, du sens et donc plus de proximité et d’empathie. En sachant qu’il est extrêmement difficile de sortir de l’addiction tout en vivant dans la rue, un CSAPA avec hébergement permettrait aux personnes voulant se soigner de le faire sous un toit. Enfin, une salle de consommation à moindre risque devrait s’ouvrir dans chaque grande ville. Il s’agit d’un endroit encadré par des professionnel·les de santé (médecins, infirmier·ères) où il est possible de venir s’injecter de manière stérile et à l’abri des regards. Une conséquence directe est une baisse de la consommation dans la rue, et donc un moins grand nombre de seringues retrouvées dans la rue. Les risques de contaminations ou d’abcès sont également considérablement plus bas. L’accès aux soins de manière générale y est largement facilité.
Voilà donc les trois propositions fortes qui pourraient grandement améliorer une situation sanitaire préoccupante, à Nice comme partout ailleurs après des décennies de répression aveugle. Car, ainsi que toutes les expériences menées sur le terrain le prouvent, un environnement médical empathique et adapté réduit les risques, rapproche les plus précaires du système de santé et favorise la tranquillité publique.
« L’aller vers » plutôt que la criminalisation des consommateur·ices permet en outre d’utiliser l’expérience et l’expertise des personnes concernées. Pour conclure, moi qui travaille en CAARUD, je voulais vous parler de Dada. C’est son vrai surnom. Parce que quand il était jeune, tout le monde lui disait que les maths, c’était son dada. Il a 61 ans, et a vécu toute une vie à la rue. Il est hébergé depuis peu par un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale). Il a toujours consommé. Alcool, cocaïne, sulfate de morphine, méthadone, benzodiazépine… je le connais depuis 20 ans, et le vois souvent car il est toujours motivé pour partager son expérience et œuvrer lui aussi à la tranquillité publique. Tout le monde l’apprécie. Les agents des espaces verts, de la mairie, les commerçant·es du quartier, les riverain·nes du CAARUD, les précaires, les consommateur·ices… et même quelques politiques.
Il tient un rôle essentiel dans l’avancement de la philosophie de la réduction des risques dans le monde de la santé publique.
Je passe le plus clair de mon temps dans la rue, en maraude, et Dada m’accompagne parfois. Il a notamment participé à une vidéo, encadrée par la Fédération Addiction, et démontrant que la médiation de rue est vectrice de tranquillité publique. Alors, quand j’ai participé à un congrès organisé par la même association, il est venu avec moi pour présenter un atelier. Voici son intervention lors de l’atelier en question :
« Au CAARUD, on m’appelle monsieur le Maire. Je suis le représentant délégué des usagers du CAARUD. Les usagers ont confiance et se confient à moi. On m’appelle monsieur le Maire car je coordonne et fais de la médiation. J’organise et anime les réunions d’expression des usagers ou simplement d’organisation, de sortie… Je porte leurs messages aux professionnels. Au CAARUD comme à la rue.
Les gens se confient souvent plus à la rue. Les murs sont un frein, dehors la parole est libre et donc plus facile. Et puis dans la rue tout le monde me connaît et je connais tout le monde. Je fais de la prévention auprès des agents des espaces verts. Je croise le cantonnier tous les matins, on prend le temps de discuter. Les commerçants du centre-ville me saluent à la manche. Les agents de police aussi me connaissent et on a une bonne relation. Ils savent que je ramasse mon matos (2) et celui des autres aussi.
Plus les gens nous connaissent et connaissent nos situations, plus ils nous comprennent et comprennent nos difficultés et moins ils jugent. En fait la médiation dans la rue crée de la tranquillité publique. Et ça permet de regarder la situation avec nos yeux et pas ceux des médias ou de la police.
On a développé un projet photo il y a deux ans dans ce sens, « Regard expert ». On devait prendre une photo avec comme angle « que signifie réellement se piquer dans la rue ? » Un article est né dans un journal local indépendant (3). On y voit deux hommes avec tout leur matos d’injection autour d’eux dans les escaliers d’un parking souterrain. Et l’article aborde la question de la salle de consommation à moindres risques.
Le but de ce genre de démarche est vraiment d’éveiller les consciences sur les réelles problématiques et de réelles pistes de solutions sanitaires et pas seulement politiques.
Dans le même esprit et toujours avec l’idée de dépasser les frontières institutionnelles et sociétales habituelles, on a mené cette année un projet culturel basé sur le slam. On a participé avec une compagnie à des ateliers d’écriture avec pour finalité la présentation d’un spectacle de slam et de chanson dans une salle de spectacle alternative de la ville.
Toujours avec cette idée d’aller vers une éducation populaire et participative, on a clamé nos vies à qui voulaient les écouter et on a rempli la salle de spectacle. »
Dada, cela fait bien longtemps que je ne suis plus son éducateur. Dada c’est mon plus ancien collègue. Dada, c’est mon ami.
Hier soir, Dada a fait un arrêt cardiaque. Il a été réanimé miraculeusement au bout de 19 minutes de massage cardiaque. Son pronostic vital est plus qu’engagé. À l’heure où je finalise ce texte sans lui, il est entre la vie et la mort.
Cet article lui est évidemment dédié. Bats-toi frérot, t’as encore des milliers de slams à écrire. Et puis qui va chanter Daniel Guichard des larmes plein les yeux au CAARUD ? Et puis comment je vais faire au CAARUD moi sans toi ? Sans ton vieux pardessus râpé…
Les derniers mots seront donc pour lui. Voici le slam qu’il a écrit, et que nous avons joué ensemble à la Zonmé, et au congrès de la Fédération Addiction :
« Bonjour messieurs-dames… Et les autres… Aimez-vous avec des caresses et ayez de la tendresse. On a tous le pouvoir d’être tendres, même si on ne connaît pas la gentillesse.
Soyez gentils les uns envers les autres. Ce n’est que de l’amour que tu donnes. Parce que nous sommes tous amour… ça t’étonne ?
La femme restera toujours au cœur de cet amour car elle donne la vie. Le cœur de cet amour que tout le monde partage, qui nous enrichit.
Hommes, femmes, quels que soient nos choix de vie. Il faut nous rappeler Adam et Eve. Nous ne sommes qu’amour, la vie se poursuit.
On évolue avec son temps, vive l’amour, vive la vie. Soyez heureux, c’est ça l’amour. C’est la vie qui se construit.
C’est le temps qui passe. Qui suit son cours. Qui passe… Qui nous surpasse …Et qui trépasse… »
(1) Analgésique opioïde 100 fois plus fort que la morphine utilisé pour soulager la douleur des patient·es en phase terminale de cancer et parfois dérivé par certain·es usager·ères de drogues.
(2) Matériel stérile d’injection.
(3) Mouais, pour ne pas le nommer.
(4) La compagnie « Pas Sages Obligés ».
(5) La Zonmé.
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07.06.2026 à 02:50
douchez.oceane
La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale,.. Read More
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Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.
Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.
C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.
Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*
Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.
Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.
Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.
En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.
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