28.05.2026 à 14:07
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En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française.. Read More
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16.05.2026 à 11:46
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Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières. Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est.. Read More
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Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières.
Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste. Pour l’instant, il est loin de l’être. » Sur une scène des Résistantes, rencontre festive des luttes locales et globales, rapporte Reporterre « une dizaine de militants racisés, la voix tremblante d’émotion et de colère. Sur l’herbe, les festivaliers, des personnes blanches pour la quasi-totalité, dans un silence de plus en plus chargé ».
Présent aux rencontres en tant que journaliste à Mouais, je n’ai cependant pas assisté à ceci -j’étais déjà parti. Mais inutile de dire que cela correspond à une problématique sur laquelle il va vraiment falloir finir par se pencher à gauche pour créer enfin cette « écologie pirate » rêvée par Fatima Ouassak, une écologie donc qui nous permette de « reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste. Un projet de résistance qui a comme objectif la libération de la terre, et comme horizon l’égale dignité humaine et la liberté de circuler » -contrairement à écologie blanche bourgeoise à la EELV, incapable de penser aussi bien la violence policière en banlieues que la lutte du peuple palestinien.
Il est en effet crucial, selon cette autrice, de disposerd’imaginaires pensés à hauteur de prolétaires -et, donc, de personnes racisées-, pour que l’on puisse voir ce qui est possible pour nous, la classe dominée, à notre échelle. Ce n’est pas juste de penser qu’il suffit de partir, de fuir le système, mais de se dire qu’on peut aussi s’emparer des espaces que l’on occupe. On peut se réapproprier nos HLM, transformer nos quartiers, les rendre autonomes, les faire vivre autrement. C’est une possibilité qui existe, une utopie concrète, hélas négligée. On parle trop souvent de solutions uniquement pensées pour les classes supérieures, ou pour ceux qui ont les moyens de s’échapper dans des espaces plus verts. Mais il nous faut aussi imaginer un futur où on redonne du sens à ce que l’on vit dans nos quartiers, dans nos villes, et ce n’est pas en pensant les choses uniquement du point de vue des élites intellectuelles ou politiques que l’on arrivera à avancer. Il faut que l’imaginaire collectif englobe tout le monde, même ceux qui, justement, n’ont pas ce luxe de bifurquer, selon un terme à la mode ces dernières années. Penser une écologie prolétaire, queer, déviante, ouverte aux magrinalisé·es, loin aussi bien des modèles hétéronormés que des récupérations mercantiles -en un mot, punk.
Il sera utile, ici, de faire un bref retour historique sur les origines du punk -et sur ce que ceci peut nous apprendre aujourd’hui (1).
Tout commence, dans les années 60, avec les « mods », fans de rock issus de classes moyenne basses, « consommateurs passionnés d’habits, de disques et de toutes sortes de gadgets, [ils] prôneront un mode de vie festif et hédoniste, entièrement tournée vers le loisir et la satisfaction de leurs envies ». Ce qui fera très rapidement l’objet de vives critiques de la part de celles et ceux que l’ont appellera les « hard mods », rejetons de la classe pop’ qui « revendiqueront en réaction haut et fort leur identité ouvrière en affichant avec arrogance toute une vie de travail manuel ». Prolos et fiers de l’être donc. Et, développeront, au contact de la population des « rude boy » des quartiers jamaïcains, une « affinité émotionnelle » basée sur la sensation d’occuper le même « lumpen-statut » (selon l’expression de Jean-Yves Barreyre) ; et « plus cette prise de conscience grandira, plus les deux groupes se copieront et se respecteront mutuellement ».
Ce qui, progressivement, à Londres, Liverpool, Birmingham, Newcastle et Glasgow, allait donner naissance à la cultureskinheads, ces jeunes prolétaires au crâne rasé adeptes de ska, rocksteady et early reggae.
Avançons. Une décennie plus tard, le mouvement skin a quasiment disparu, faute notamment de nouveau courant musical apte à correspondre à ses attentes, la rupture ayant été consommée avec le reggae de la contre-culture noire des « rastas ». Néanmoins, « loin de la période de croissance et de prospérité qui avaient caractérisé les années 1960, une nouvelle génération de skinheads émergera au début des années 1980 dans une Angleterre ébranlée par le choc pétrolier de 1973 et qui sombrera dans une crise économique sans précédent. Les vieux bastions industriels s’effondreront entraînant un chômage de masse tandis que partout se multiplieront de graves et violents conflits sociaux, grèves mais aussi émeutes dans les quartiers pauvres tels que Brixton où les populations immigrées subiront cette crise de plein fouet en plus d’un harcèlement policier incessant ». Si tout ceci vous rappelle quelque chose…. Et c’est dans « cette atmosphère de désenchantement général » que le punk surgira en 1976, « enfant illégitime d’une société en crise », qui montreront de leur côté une attirance marquée pour la culture rasta de Londres, trouvant dans le reggae « une bande son prête à l’emploi pour la rébellion ».
Revenons maintenant à notre sujet. A la salutaire action de ces personnes racisées venues crier leur colère : « Ce [silence], c’est un sentiment d’inconfort collectif. Une transformation systémique nécessite un inconfort collectif. […] Sentez l’inconfort, la transformation antiraciste qui est en train de vous traverser, et j’espère qu’à un moment vous serez des militants antiracistes avec nous. »
Plongeons–nous de plain pied dans cet inconfort, et regardons directement l’éléphant dans la pièce : si en 2003, le film Afropunk : the Rock’n’Roll Nigger Expérience de James Spooner a jeté vivement la lumière sur un mouvement culturel peu connu jusque là, l’afropunk donc, né à Brooklyn, le punk a été principalement porté par des blancs. Et a enfanté également une branche skin néonazie hélas encore partiellement active aujourd’hui, même si les jeunes gens d’extrême-droite n’écoutent aujourd’hui plus guère de punk. Cependant, les « affinités émotionnelles » des punks conscients de partager le même « lumpen-statut » que les personnes racisées des quartiers périphériques a également joué dans l’autre sens, et mène aujourd’hui Casey, rappeuse de Saint-Denis d’origine martiniquaise, à déclarer de façon très claire, dans un entretien : « Si t’es noir, t’as pas besoin d’être punk ! Punk, c’est une position que tu prends pour te mettre à l’écart. Le noir n’a pas besoin d’être punk, il est punk de fait. De fait il est en marge » (3). Cette « affinité élective », pour reprendre la formule de Benjamin citant Goethe, devrait nous inspirer aujourd’hui, tandis que la musique punk des origines est il est vrai assez loin de ses grandes heures, à re-créer une culture contestataire métissée, prolétaire, vive et vivace. Une poésie des marges du Kapital.
Selon le journaliste britannique Jon Savage, cité par Fabien Hein (4), les punks « étaient porteurs d’une révolte culturelle fondamentale. Il s’agissait d’une confrontation radicale avec la face obscure de l’histoire et de la culture. Aucune génération n’avait jamais abordé ce sujet avec une telle acuité. Cette critique a fait prendre conscience à la société des dangers qui la menaçaient. Elle déclarait en substance : ce qui vous attend, ce n’est pas un futur mais un cauchemar ». Donc, en gros : une esthétique énervées de sales gosses touche-à-tout prêts à faire feu de tout bois pour ruiner, taguer, squatter, subvertir un monde capitaliste courant à la catastrophe écologique. « Jeunes, issus de classe ouvrières désormais au chômage, parfois des immigrations post-coloniales, ils étaient et se disaient sans avenir, sans représentation politique, sans utopie à rejoindre ils choisirent de rendre visible leur situation hors système, pour en faire une attitude antisystème, dont l’aspect ne pouvait être que sale. Toutes [leurs] pratiques étaient littéralement déplacées : elles ramenaient le hors-monde au milieu du monde, sur le devant de la scène » (je souligne), a écrit quant à elle Jeanne Guien dans son article Usages de la saleté dans les pratiques et esthétiques du punk.
De nombreuses créations, aujourd’hui, fouillent à la fois sans cette utopie et dans cet inconfort -dans cette utopie plus ou moins confortable, dans ce « hors-monde » qui ne demande qu’à apparaître tel un crachat à la face de Trump. Et, à ce titre, l’essor contemporain de l’esthétique dite « cyberpunk » est signifiant, en ce qu’il renouvelle à la fois les thématiques punks et celles de l’écologie la plus radicale, le tout sous une forme furieusement pop.
« le cyberpunk, m’expliquait le grand auteur de SF afro-caribénne Michael Roch dans l’entretien qu’il m’a accordé pour mon dernier livre, est un genre qui utilise la technologie comme une arme contre-politique d’émancipation des classes sociales les plus basses, et un outil de combat dans un monde dystopique ». Dans un autre entretien, il disait par ailleurs : « L’aspect décolonial de mon travail fait que ce cyberpunk peut prendre des tournures solarpunk dans des récits contre-dystopiques, c’est-à-dire où les luttes et l’esprit d’une justice sociale et écologique sont omniprésents. À la différence du cyberpunk, la libération ne se fait pas uniquement par le piratage de la technologie, mais également par un retour à la terre, au corps, aux forces invisibles présentes dans les sociétés caribéennes à travers le vaudou, la santería et des rapports traditionnels, cultuels, qui existent aussi dans les récits occidentaux mais différemment » (5).
Vallée de la Roya, festival des Passeurs d’humanité, juillet 2021. Cy Lecerf Maulpoix, journaliste indépendant et activiste LGBTQIA+, présente son premier livre, Écologies déviantes « qui détaille la complexité de l’articulation du combat pour la justice climatique et du combat des minorités marginalisées » (6), sachant que ces populations, c’est son hypothèse, sont les plus exposées aux bouleversements induits par le changement climatique : « Il s’agit d’esquisser une écologie plurielle qui ne peut être qu’intersectionnelle, fondamentalement anticapitaliste, queer, décoloniale et féministe », explorant la vie et l’œuvre de l’anarchiste anglais Howard Carpenter, les communauté queer espagnoles, les écrits de Starhawk ou encore les « queer blocs » des marches pour le climat.
L’exemple de Starhawk (voir la Lutteuse) est particulièrement intéressant, ce que dans Rêver l’obscur : femmes, magie et politique par exemple, elle plaide pour une écologie basée sur la figure de la sorcière, afin de retrouver, à travers divers rituels, une façon renouvelée de faire communauté au cœur du vivant : « La communauté signifie une force qui rejoint notre propre force pour faire le travail qui doit être fait. Des bras pour nous soutenir quand nous défaillons. Un cercle de guérison. Un cercle d’amis. Un lieu où nous pouvons être libres ».
Ceci n’est pas sans évoquer les propos édifiant d’un consultant états-unien en stratégie militaire, cité par Jean Tible dans Politique sauvage : « historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses […] se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, je veux parler de la forêt ». Et, poursuit-il, « je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde ». Tible conclut quant à lui : « Sorcière, magicienne, guérisseuse, ensorceleuse -ces insultes traversent les siècles et sont encore utilisés aujourd’hui . Leur objectif ? Contrôler le désordre exprimé par les corps rebelles et leur alliances », notamment lors de mouvements paysans dirigés par des femmes. Et d’en appeler, reprenant les mots de Sandra Benites, à une politique de l’aty guasu, la « grande conversation », « une assemblée composée de femmes, d’hommes, de personnes trans, mais aussi d’esprits, de champignons, d’arbres, de poulpes, de grands primates et bien d’autres » -le tout sur une bande-son bien punk comme il se doit. Et ainsi, sur la base de cette sauce prolétarienne à base de queer, de magie sorcière et d’esprit punk, peut-être arriveront nous à créer des communautés vivantes hors du capital qui nous broie, tout en évitant l’écueil de l’écologie bourgeoise.
Par Macko Dràgàn. Un article tiré du Mouais n°61, actuellement en kiosque, soutenez-nous, achetez-nous près de chez vous !
(1) Nous nous reposerons ici sur Gildas Lescop, « Skinheads : du reggae au Rock Against Communism », Volume !, 9 : 1 | 2012, 129-149.
(2) https://reporterre.net/Vous-etes-tous-racistes-la-colere-antiraciste-au-sein-du-mouvement-ecologiste
(3) https://lebonson.org/2020/10/23/casey-interview-10-bons-sons/
(4) Hein, F. (2021). Troubles dans la scène punk rock. Sens-Dessous, 27(1), 163-170. https://doi.org/10.3917/sdes.027.0163.
(5) https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/12/17/marronner-vers-des-postures-liberatrices-entretien-avec-michael-roch/
(5) Leclerc, E. (2022). Cy Lecerf Maulpoix, Écologies déviantes. Voyage en terres queers, Éditions Cambourakis, Paris, 2021. Écologie & Politique, 64(1), 163-166. https://doi.org/10.3917/ecopo1.064.0163.
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14.04.2026 à 13:35
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Qu’y a-t-il à grailler sur les tables des libraires en ce début d’année ? L’expérience de cette série d’articles consiste à goûter « la crème » des livres parus en ce début d’année 2026, par le prisme de ce qu’ils offrent à manger. Au menu : romans, essais et BD, uniquement ceux qui régalent. Par Lauren Malka La sélection s’ouvre avec Brûler grand, deuxième roman de Juliette Oury. L’autrice de.. Read More
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Qu’y a-t-il à grailler sur les tables des libraires en ce début d’année ? L’expérience de cette série d’articles consiste à goûter « la crème » des livres parus en ce début d’année 2026, par le prisme de ce qu’ils offrent à manger. Au menu : romans, essais et BD, uniquement ceux qui régalent. Par Lauren Malka
La sélection s’ouvre avec Brûler grand, deuxième roman de Juliette Oury. L’autrice de Dès que sa bouche fut pleine nous entraîne dans la chute d’Émilie, magistrate hyper-consciencieuse broyée par son métier et qui atterrit dans un centre de « réparation » pour cadres en burn-out. C’est un roman sur le vertige d’une femme brûlée par son éthique et sa vocation, sur la violence du monde du travail à travers le miroir grossissant du système judiciaire. C’est aussi un livre sur le cirque de la « résilience managériale » portée par les industries du « bien-être », où l’on feint de réparer les individus pour restaurer leur « force productive » et les renvoyer au charbon.
Si le récit dissèque l’épuisement professionnel, la nourriture y tient le rôle de messagère discrète et symbolique. Au centre de repos, les menus sont végétariens, probablement pour purifier les organismes intoxiqués par l’entreprise. Ils sont préparés par une héroïne de l’ombre, la Pythie en tablier du roman : Charlotte. Ancienne « petite soldate » des ministères, essorée par le système, elle a fui la vacuité de l’« intérêt général » pour la vérité des fourneaux, seul endroit où « tout part au savon » sans se salir les mains. Le jour où la narratrice envisage de remettre la tête dans la lessiveuse d’un poste prestigieux, Charlotte lui sert un déjeuner amer aux airs de message codé : salade de radicchio, roquette, choux de Bruxelles et crème à la chicorée. Un avant-goût de la soumission qui l’attend, lui rappelant que les corps comprennent souvent ce que les esprits nient – à l’image d’Alexandre, ce cadre qui vomit en cachette chaque matin tout en jurant ne pas être en burn-out. Dans ce roman qui pulvérise magnifiquement – et de façon hilarante – l’illusion d’une résilience productive, la nourriture fait office d’avertissement : on ne guérit pas d’un système qui nous dévore en continuant d’avaler ses couleuvres.
La dégustation se poursuit avec Mexico Médée, deuxième livre de Dahlia de la Cerda traduit en français après l’inoubliable Chiennes de garde. L’autrice mexicaine s’empare de la tragédie grecque pour la passer au crible du féminisme intersectionnel, dans un Mexique contemporain hanté par la narco-cultura. Loin d’une simple transposition, c’est une réécriture où Médée, surgissant au volant d’une Jetta « comme une boule de feu », traverse le temps et les récits. Torturée par son infanticide, elle vient tenter de sauver les enfants des autres dans un pays transformé en fosse commune. De nouvelle en nouvelle, elle cherche la rédemption en s’alliant aux mères brisées, offrant son aide à celles qui doivent survivre face aux créateurs masculins pour qui « le truc le plus abject » reste une femme qui « sort du moule », car « ça leur fout la trouille d’écrire sur une femme qui coupe les couilles des hommes infidèles ». L’écriture de Dahlia de la Cerda est un choc : une oralité crue, un flot argotique mêlant haute philosophie, culture populaire et haine viscérale. C’est la langue des filles de La Judas, le quartier imaginaire de la première nouvelle, qui vous interpellent d’un « je te jure, meuf » pour raconter l’enfer.
Dans ce pays aride que Médée décrit comme un « no man’s land […] sauvage. Un pays qui tue les femmes », la nourriture est omniprésente. Elle dit la violence de classe écrasant les mères et les illusions tuant leurs fils. Il y a d’abord le rituel de soin apporté par Médée à une jeune femme avant son avortement : une infusion d’« herbes de grâce » et d’« haleine d’Hadès », potion amère libérant un corps qui refuse de donner la vie dans un monde en guerre. Il y a le menudo blanco, soupe de tripes traditionnelle qui symbolise l’esclavage domestique. Préparée à l’aube, elle exige un nettoyage exténuant au chlore pour blanchir l’estomac de bœuf : un « bouillon de merde » que les femmes purifient jusqu’à l’épuisement pour nourrir les hommes. À l’opposé, il y a la nourriture des jeunes garçons enrôlés par les cartels. Bercés par les corridos — ces ballades épiques à la gloire des narcos qui leur promettent richesse et statut de « boss » —, ils finissent par grelotter de froid dans les montagnes en avalant des Maruchan, nouilles instantanées devenues l’aliment de la mort avant leur exécution. Un père utilise cette image pour s’en moquer : « Le corrido, ils y ont cru et ils se retrouvent à bouffer des soupes instantanées ». Et enfin, il y a les plats de résistance au sens propre : les tamales au poivron que les « mères chercheuses » partagent en fouillant la terre pour retrouver les os de leurs fils disparus. Mais aussi la kittychela, ce cocktail pimenté servi dans un verre Hello Kitty, que Médée serre dans sa main sous les balles, tout en aidant une femme à accoucher en pleine fusillade. Dans Mexico Médée, on mange pour marquer son appartenance aux vivants, juste avant que le ciel nous tombe sur la tête.
En guise de touche finale, place au roman de la compositrice et écrivaine Mathilde Forget, Certaines fièvres échappent au mercure, qui accomplit la prouesse de se révéler aussi magnifique que son titre. Dans ce livre, manger est un acte quasi-fantastique qui propulse tantôt vers le fantasme, tantôt vers le cauchemar et la peur de la mort. L’histoire d’amour entre deux femmes, racontée avec une poésie folle, se cristallise autour d’un repas désastreux mais fondateur : « Dans chacune des assiettes, tu as servi deux nuggets cramés et de la purée Mousline trop liquide. (…) Tu t’es relevée pour sortir du frigo une grande bouteille de ketchup, format familial […]. À cet instant, quelque chose s’est produit en moi. J’ai souvent eu honte de mes lacunes en arts de la table, difficiles à dissimuler. Grâce à cette bouteille de ketchup, je fuirai moins tôt de chez toi les matins. Elle est un des points de départ de l’histoire. Tu ne ravivais aucune de mes hontes ».
Avant cette étape décisive, alors que l’amoureuse semble encore distante, le désir s’éprouve dans une dévoration imaginaire. La narratrice voudrait avaler le ciel qui précède son arrivée chez elle, avoir les poils de ses jambes entre les dents, manger les boucles de ses cheveux au petit déjeuner « avec du lait », bref, déguster une par une toutes les parties du corps et de l’âme qui composent la personne qu’elle aime. Il arrive aussi à ses fantasmes de tourner, comme une sauce mal dosée. Par exemple, quand elle imagine sa nouvelle amoureuse tuée par une moto au moment même où elle lui achète à manger. Cette bouteille de ketchup industriel, premier aliment-vrai que les deux jeunes femmes partagent, contient toute la merveille d’une rencontre au moment où le fantasme se réalise sans risquer de se briser, peut-être même grâce à la trivialité rassurante des nuggets cramés dans lesquels il s’apprête à se déverser.
À l’autre bout de ce fil amoureux, un secret douloureusement ingéré, acte violent et solitaire. Enfant, terrorisée d’aimer les filles, la narratrice commet une eucharistie inversée : elle arrache la petite colombe en or de la croix de sa mère défunte et l’avale. Elle décrit le métal brut, l’aide de la salive pour faire descendre l’oiseau, puis la nécessité de manger du pain pour « recouvrir la colombe » et l’enterrer sous le silence. Que se passe-t-il quand on réveille le goût de métal froid bien enfoui dans le passé d’un squirt de ketchup ? Entre la colombe d’or et les mauvaises fritures, le « ciel comestible » et les boucles dans le lait, Mathilde Forget invente une cuisine inexplorée de l’amour fou et nous offre un livre qui retourne le cœur et le ventre.
Après une pause digestive, la suite du banquet sera à découvrir dans le prochain numéro de Mouais, avec des livres déjà en cours de dégustation mais qui, comme le bon miel, n’ont aucune date de péremption !
Un article tiré du Mouais n°60, actuellement en vente dans le kiosque le plus proche de chez vous, soutenez nous, achetez-nous !
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