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15.02.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : ajusteurs d'une industrie mondiale

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue des ajusteur qui, à l’usine Airbus de Montoir et chez le fabricant de moteurs géants MAN, peaufinent leurs pièces de moteurs géants et de tronçons d’airbus dans le périmètre du port et des chantiers navals de Saint-Nazaire-Montoir, tout en situant leur travail dans un horizon planétaire . L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est planétaire » ( Tony, technicien aéronautique ) Quand je suis entré dans la vie active, j’ai travaillé ici ou là dans le domaine de la chaudronnerie, du tournage, du fraisage. Un jour, je rencontre quelqu’un qui me dit : « Tiens, ils cherchent du monde à l’Aérospatiale ». Je ne savais même pas qu’il y avait cette entreprise dans la région de Saint-Nazaire - Montoir. Lorsque, venant de la Mayenne, j’étais arrivé dans la région en 1989 pour suivre mes parents du côté de Pontchâteau, on ne parlait que des Chantiers : « – Tu travailles où ? – Je travaille aux Chantiers de l’Atlantique… » À l’époque, il y avait plus de 10 000 personnes employées là-bas. L’image de la région, c’était celle des paquebots. En fait, j’ai été embauché à l’aérospatiale, dans l’usine de Montoir. [ Devant le siège de l’usine de Montoir, le « SO-30P Bretagne », un moyen courrier de 1947. Photographie P. Madiot .] Là, j’ai d’abord travaillé sur la zone des panneaux sous voilures avant d’être affecté à la fabrication de la « case de train » du programme Airbus A330. Cette « case » est l’endroit où les roues de l’avion viennent se loger après le décollage. Ensuite, j’ai passé quelques années sur la ligne d’assemblage du fuselage de l’A300. À la longue, j’ai eu des problèmes de dos et je me suis retrouvé dans un service adapté. J’ai alors repris des études et j’ai décroché un diplôme qui, parmi les 563 métiers répertoriés chez Airbus, m’a permis d’en choisir un qui soit compatible avec mes soucis de santé. Je suis donc maintenant technicien aéronautique – un « col blanc » – chargé de remédier aux défauts de montage et d’améliorer le process sur le programme des A350. À partir du moment où l’humain fabrique quelque chose, il a beau suivre rigoureusement les plans, il y a toujours un trou qui n’est pas au bon diamètre ou au bon endroit, une pièce manquante ou abîmée… Une multitude d’anomalies peuvent arriver comme dans n’importe quelle entreprise industrielle. La plupart du temps, ces désordres sont signalés par les opérateurs : « Là, j’ai eu un problème… Là j’ai fait une bêtise… Là j’ai mon outil qui a cassé, du coup il y a eu un défaut sur le trou de fixation… » Ce ne sont pas des anomalies de conception. Tous les programmes ont tellement d’ancienneté qu’il est très rare qu’une pièce ne soit pas conforme. La difficulté est que, pour former le volume de l’avion, on doit assembler les divers éléments avec des marges d’erreur très étroites. Malgré les tolérances, il faut parfois reprendre une pièce. C’est en cela que consiste précisément le métier d’ajusteur. En cas de souci, je me rends donc sur la chaîne de montage pour étudier avec les opérateurs la solution à mettre en œuvre. Tout cela se fait dans un esprit de collaboration. Un poste de travail, c’est une équipe dont tous les membres sont dépendants les uns des autres. Cela veut dire que le tronçon ne pourra partir que si l’équipe a fait son travail. J’arrive donc de mon bureau et je rejoins les collègues de la chaîne venus donner un coup de main. Et on discute : « Ben voilà, tu vas sur-diamétrer »… ou « On va faire une pièce spéciale qui sera validée par le bureau d’études ». Mon propre bureau se trouve dans un open-space situé à l’intérieur même des immenses hangars où se trouvent les lignes d’assemblage. Dès qu’un opérateur m’alerte, il me suffit de traverser une allée pour me rendre immédiatement sur place et réagir au plus vite, parce que les cadences sont relativement élevées. Là, au bout de cet immense espace de près de 300 mètres de long et de 20 mètres de haut, je vois le poste où commencent à être assemblés les éléments de la structure de l’avion. Dès que la première opération est terminée, on lève le tronçon avec un pont pour le placer sur un autre poste où sont apportées d’autres pièces. Puis, de poste en poste, le tronçon arrive terminé au bout de la chaîne, tandis qu’en tête de ligne on en place un nouveau. C’est un système qu’on appelle une « pulse line » : 13 ou 14 tronçons, côte à côte, se décalent automatiquement d’un cran à intervalle régulier. Le tronçon d’avion, équipé électriquement et hydrauliquement, n’a plus qu’à être acheminé vers les FAL (Final Assembly Line) de Toulouse, de Hambourg, de Chine ou des États Unis pour être raccordé à d’autres tronçons et former un Airbus complet. Ainsi, tous les éléments centraux des Airbus quels que soient les modèles : depuis l’A318, jusqu’à l’A350 en passant par le 400M militaire, sont réalisés dans la région de Saint-Nazaire. [ Des tronçons d’Airbus fabriqués à Montoir. Photographie P. Madiot .] Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est donc planétaire. C’est pourquoi, à côté des gros bâtiments du site de Montoir, qui s’étirent sur une longueur de 2 200 mètres, s’étend la piste de l’aéroport de Gron où les énormes avions cargos Béluga embarquent les tronçons vers les quatre coins du Monde. […]   Casseur d’angles ( Patrice, ajusteur chez MAN-Energy Solutions, constructeur de moteurs diésel géants ) Je suis un « casseur d’angles ». C’est comme ça que notre ancien patron, à son époque, appelait ceux qui, comme moi aujourd’hui, ébavuraient les bielles dans les ateliers de l’usine MAN-ES de Saint-Nazaire. Lorsqu’elles sortent de fabrication, ces pièces de moteur diésel ont des angles vifs. Il faut les effacer. Depuis que je suis arrivé dans l’usine comme ajusteur, il y a vingt ans, la technique n’a pas changé. Je me sers toujours de la lime comme j’ai appris à le faire à l’école. Il faut sentir la matière. Je passe un coup et j’enlève peut-être deux millimètres d’acier… En deux ou trois coups de lime, c’est vite fait. Certains utilisent la meule équipée d’une lime-aiguille en carbure. Mais je n’aime pas ça… Casser les angles ne réclame pas spécialement de précision, on peut se contenter d’un angle de 30° ou de 45°. Mais pour monter le corps et le chapeau de la bielle, il s’agit de faire un serrage. Dans ce cas, il est nécessaire que les jeux soient précis. En ce moment, je suis en train d’assembler des corps de bielles pc4 SEMT Pielstick (marque historique du site) qui mesurent à peu près 2 mètres avec le chapeau. Il faut que je monte à 1 000 bars de pression sur des pièces de diamètre 50 tout en gardant quand même un jeu que je mesure avec des cales. Si j’ai un jeu de 1,8 mm d’un côté et 1.6 de l’autre, ce n’est pas normal. […] L’entreprise MAN-ES de Saint-Nazaire construit des moteurs qui peuvent faire 350 tonnes. Ce sont des générateurs pour les centrales électriques (moteur MAN), des moteurs de trains, de sous-marins ou encore des groupes de secours pour les centrales nucléaires (moteur Pielstick). Avant d’être expédiés dans le monde entier, ils sont entreposés dans plusieurs endroits du port. Ceux qu’on peut voir actuellement sur le quai sont fabriqués à partir de pièces provenant d’Allemagne. Ces pièces, qui arrivent en camion, sont acheminées dans le grand bâtiment où se trouve la ligne de montage. C’est l’atelier « Assemblage essai », situé non loin de la forme Joubert. Une fois montés, les moteurs sont essayés avant d’être envoyés chez IDEA, l’usine juste à côté, qui les peint puis les transporte directement sur le quai du port. [ Des moteurs diésel en attente de livraison. Photographie P. Madiot. ] L’atelier où je travaille se trouve, lui, de l’autre côté d’IDEA, dans ce qu’on appelle l’îlot « Puissance », auprès des locaux de la direction et des bureaux qui gèrent tout ce qui est commercial. Dans le même bâtiment, on trouve aussi les îlots « Combustion » et « Fluides », ainsi que le magasin où l’on récupère les pièces à usiner, et où elles retournent finies avant de partir chez les clients. Mon poste de travail, en fait, c’est un tout petit coin de l’atelier. Lorsque je suis à la magnéto, ma cabane mesure à peine 4 mètres de long sur 3 de large. À l’ajustage, mon espace se résume à un établi… […] Je pense que les gens sont fiers de travailler chez MAN-ES mais, entre nous, on ne se le dit pas. Pourtant, beaucoup se lassent… Depuis 20 ans que je travaille ici, j’ai vu plutôt une dégradation dans le travail. On nous en demande beaucoup plus avec beaucoup moins de personnel. Quand je suis arrivé dans l’îlot, où je travaille en 3 x 8, on était 20 ou 25 par quart. On se retrouve à 4 parce que les anciens n’ont pas toujours été remplacés. Le problème, c’est que MAN-ES France fait partie du groupe Volkswagen, qui pratique une politique d’économies et de réduction du personnel pour compenser les pertes du groupe. Dans les négociations, la direction de l’usine est indifférente au contexte de l’histoire ouvrière de Saint-Nazaire, parce que les ordres viennent de plus haut. C’est pour ça que, tous les ans, au moment des NAO (Négociations Annuelles Obligatoires) on fait grève. Tout le monde se rejoint. C’est convivial, on se met devant la boîte, on brûle les pneus, pour avoir un peu des sous que le patron ne veut pas nous donner. Comme je suis délégué du personnel, j’ai contact avec les ouvriers et les cadres. Dans le travail quotidien, ça me va très bien de faire l’interface. Je dis ce que j’ai à dire. Par exemple, à la suite des départs consécutifs au dernier PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi), il y a moins de monde sur les machines, et moins de pièces qui sortent pour les ajusteurs. J’ai dit au cadre: « Sors de ton bureau et viens te rendre compte dans l’atelier. » [ L’atelier Assemblage-essais près de la Forme Joubert. Photographie P. Madiot. ] D’habitude, on a toujours des palettes et des palettes avec des pièces à faire. Et là, on n’avait rien. Faute de stock, les gars devaient aller directement aux machines récupérer les pièces qui sortaient. À la direction, ils croyaient qu’il n’y avait aucun problème… En réalité, c’est nous qui nous organisons entre nous pour que le boulot soit fait dans les temps. En contrôle magnéto, quelqu’un peut par exemple venir me demander telles ou telles pièces pour pouvoir continuer son travail. Normalement, c’est au gestionnaire – une sorte de contremaître – de s’occuper de ça. Mais, quand c’est évident, nous n’attendons pas qu’il nous dise quoi faire. On est tous comme ça. On a cette mentalité de vouloir travailler. Chaque fois qu’on a terminé une tâche, chacun regarde sa feuille et va voir un autre chef : «Tu n’as pas quelque chose à me donner ? Parce que, là, je n’ai plus rien à faire… » Disons que c’est notre façon de faire vivre le collectif de travail. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Tony  et de Patrice  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dans le dossier « Travail & territoire » . Le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire s'est associé à la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » pour continuer à recueillir des récits de travail dans la région nazairienne. * Illustration en haut d'article : Airbus A350 XWB. Tristan Kamin (CC BY-NC-SA 3.0 FR).  
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13.02.2026 à 11:00

L'égoïsme qui gagne la société

Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille Peugny  montre que la solidarité diminue au sein de la société et que cela a des effets délétères pour elle. Ce phénomène concerne en particulier, au-delà des ultra-riches, les « classes moyennes supérieures », mais les classes populaires n’en sont pas toujours exemptes non plus. Le responsable en est le contexte social de concurrence accrue pour les places, d'hégémonie des élites économiques et de fragmentation du travail.   Nonfiction : Vous décrivez l’adhésion croissante des « classes moyennes supérieures » aux principes de concurrence et aux logiques de la responsabilité individuelle. Comment l'expliquer ? Camille Peugny : Le débat public se focalise souvent sur les ultra-riches, ce qui est tout à fait essentiel pour saisir l’explosion des hauts revenus et les logiques de « repatrimonialisation » de la société française. Pour autant, il est également très important de s’intéresser aux 20 ou 30 % des individus composant ces « classes moyennes supérieures » car ces dernières contribuent à diffuser leurs valeurs au sein de l’espace social. Par « classes moyennes supérieures », j’entends la conjonction du cœur des classes moyennes stabilisées et des classes supérieures « ordinaires ». Ce regroupement demeure en partie hétérogène mais des travaux récents ont montré des formes de rapprochement entre ces différentes catégories, en matière d’origine sociale ou d’alliances conjugales. Surtout, les individus qui composent cet ensemble partagent des niveaux de diplôme élevés et des revenus bien supérieurs au revenu médian. Je m’attache à décrire l’évolution de l’ économie morale de ces classes moyennes supérieures au cours des vingt dernières années, en creusant tout particulièrement leurs attitudes à l’égard des questions économiques et sociales. Que pensent-elles du rôle de l’État-providence, de la protection sociale, du sort des plus démunis ou encore des politiques de redistribution ? Grâce aux données du baromètre d’opinion de la Drees , je mets en évidence leur adhésion accrue aux principes du néolibéralisme : concurrence, responsabilité individuelle, mérite. Si on assimile à la droite de l’échiquier politique ces grilles de lectures, qui n’accordent parfois qu’une place très secondaire aux différentes formes de logiques sociales, il est donc possible de parler de droitisation de ces groupes sociaux. Il est important de souligner que les classes moyennes supérieures ne sont animées par aucun déni des inégalités : en revanche, elles les expliquent désormais majoritairement par des différences de mérite individuel. Trois phénomènes sociologiques peuvent expliquer ces évolutions. D’abord, l’élévation de l’origine sociale de ces classes moyennes supérieures, et donc leur embourgeoisement relatif depuis le début des années 1980, lorsque les cadres et les professions intermédiaires étaient plus fréquemment issus des classes populaires. Ensuite, les conditions de formation de ces hommes et femmes ont évolué : le développement des écoles de commerce, de gestion ou de management joue un rôle important dans la diffusion de ce modèle de l’entreprenariat, et plus largement, de ces grilles de lecture individualisantes. Enfin, l’individualisation croissante de la relation de travail et la fragilisation des collectifs de travail est autant une conséquence de ces dynamiques qu’un terreau fertile pour leur diffusion. Un dernier point peut être mentionné : cette diffusion des valeurs caractéristiques du néolibéralisme économique parmi les classes moyennes supérieures n’est pas totalement indépendante de ce qui se produit au-dessus d’elle : la domination accrue, au sein du champ du pouvoir, des élites économiques. La concurrence accrue que rencontrent les enfants des classes moyennes supérieures suite à la massification scolaire les a conduites à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour assurer le maintien de leurs avantages, avec un certain succès, expliquez-vous. La compétition accrue pour les places constitue le contexte dans lequel se déploie la montée des égoïsmes que j’analyse dans ce livre. Bien sûr, le concept est ici déchargé de toute connotation morale. En tant que sociologue, je décris ces comportements comme étant le fruit d’une contrainte sociale, produits par le fonctionnement d’une société qui jette les individus et les groupes sociaux dans une compétition de plus en plus rude. L’école est bien évidemment le premier temps de cette compétition. Dans une société qui fonctionne au diplôme, au sens où ce dernier exerce une emprise sur l’ensemble de la carrière des individus, les verdicts scolaires sont décisifs. De ce point de vue, la massification scolaire a contraint les classes moyennes supérieures à défendre leurs avantages pour s’assurer que leurs enfants demeurent les vainqueurs de la compétition scolaire. Leurs stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation : choix d’options et de filières spécifiques, enseignement privé, etc. Plus substantiellement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est aussi filiarisé. Le sociologue Pierre Merle a proposé le concept de « démocratisation ségrégative » pour souligner le fait que des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives liées au type de filière fréquentée. Cette filiarisation de l’école explique pourquoi la massification scolaire ne s’est pas traduite, au cours des dernières décennies, par des progrès plus substantiels en matière de mobilité sociale. Vous montrez que cette diminution de la solidarité concerne également les classes populaires, les employés et ouvriers non-qualifiés. Dans quelle mesure peut-on y voir la conséquence des évolutions du travail qui ont fragilisé les collectifs et isolé les salariés ? Parmi les classes populaires, les emplois dont le nombre et la proportion augmentent le plus rapidement sont des emplois dans le secteur des services, qui font évoluer celles et ceux qui les exercent loin de tout collectif de travail digne de ce nom. Pour les femmes, il s’agit des emplois du secteur des services à la personne : aides à domicile, assistantes maternelles ou femmes de ménage. Pour les hommes, songeons aux emplois dans la sécurité, ou autour des plateformes logistiques. Plus généralement, l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entreprenariat ou encore l’uberisation d’une partie de l’activité économique sont autant de dynamiques qui contribuent à fragiliser, voire saper, les collectifs. Cet isolement nuit bien évidemment à l’action collective. Plus encore, associé à la fragilisation des protections offertes par l’État social (songeons aux réformes de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, ou aux multiples réformes des retraites), il contraint ces hommes et ces femmes à devenir auto-entrepreneur de leur propre précarité. Ces emplois se situent clairement à la marge du salariat, lequel finit par ne plus constituer un horizon possible pour beaucoup de ces personnes. C’est un piège redoutable qui se referme sur elles, d’ailleurs : cette individualisation contrainte favorise la reproduction de conditions d’emploi et de travail très dégradées. On comprend que ces attitudes et comportements des différents groupes sociaux, pris ensemble, font système. On peut penser, écrivez-vous, qu’ils ne sont pas pour rien dans le faible score à laquelle la gauche semble désormais réduite lors des élections. Mais surtout ils laissent entrevoir une pente dangereuse pour la société tout entière. Pourriez-vous en dire un mot ? À nouveau, l’égoïsme, tel que je le définis sociologiquement, et les différentes formes d’individualisme, progressent à mesure que l’État social recule et que la compétition sociale s’accroit. Ils obéissent en partie à des dynamiques différentes – plutôt une forme d’individualisme par défaut parmi les classes populaires, et plutôt une forme d’individualisme par excès dans le haut de la structure sociale, pour reprendre la grille de lecture de Robert Castel. Mais tout ceci n’est pas sans lien avec les performances électorales de la gauche depuis plusieurs années. Si elle semble plafonner autour de 30 % des suffrages exprimés, ce n’est pas seulement en raison de la turpitude de ses leaders ou de leur désunion. C’est aussi parce que les valeurs qui se diffusent au sein de la société ne lui sont guère favorables. La désaffection des classes populaires à son égard est documentée depuis assez longtemps. Si on y ajoute les évolutions en cours parmi les classes moyennes, qui ont été historiquement l’une des forces sociales soutenant le Parti socialiste, notamment, on mesure l’ampleur du défi pour la gauche. Mais on a aussi le droit de penser que cette dernière porte une part de responsabilité dans la situation, faute d’avoir su proposer un récit alternatif suffisamment solide pour résister face au rouleau compresseur du there is no alternative . Pourtant, la montée des égoïsmes crée beaucoup de souffrance, y compris parfois parmi celles et ceux qui peuvent avoir été les défenseurs de ces valeurs de compétition et de mérite individuel. C’est le cas, par exemple, des cadres qui peuvent connaître des formes d’épuisement professionnel et être brutalement digérés par et éjectés de cette société du chacun pour soi. Au niveau collectif, bien sûr, tout ceci sape la cohésion sociale et entretient des formes de repli sur soi et de défiance dont on ne finit pas de mesurer les traductions électorales.   À lire également sur Nonfiction, du même auteur : Un entretien à propos de son livre, Pour une politique de la jeunesse (Seuil/République des idées, 2022)
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11.02.2026 à 11:00

Comment la gauche a gagné la mairie de New York

L'élection d'un jeune socialiste et musulman à la mairie de New York, face à un cacique du parti démocrate, est venue nous rappeler que l'Amérique n'était peut-être pas totalement vouée au trumpisme. Plus généralement, cette élection est aussi venue redonner espoir à la gauche progressiste, incitant d'éventuels candidats à étudier sa campagne, qui a très vite fait figure de modèle, pour s'en inspirer, comme l'explique Tristan Cabello dans l'ouvrage qu'il vient de faire paraître.   Nonfiction : La victoire de Zohran Mamdani à New York a suscité un grand intérêt dans le monde entier et notamment en France, où elle a été lue comme la preuve que la gauche et les minorités contre lesquelles Trump s’acharne pouvaient l’emporter contre lui et ses soutiens  — même si l’on sait que New York présente des caractéristiques très particulières. Quels groupes d’électeurs en particulier ont permis cette victoire ? Tristan Cabello : La victoire de Zohran Mamdani vient contredire un récit désormais bien installé, celui d’une gauche condamnée à l’échec face à la droite radicale, dès lors qu’elle assume des positions claires sur l’économie. On insiste souvent sur le caractère « particulier » de New York pour relativiser cette victoire. Pourtant, New York n’est pas une anomalie politique hors sol. Elle fonctionne plutôt comme un espace d’anticipation, où apparaissent plus tôt les grandes recompositions sociales et électorales qui traversent ensuite l’ensemble du pays — et parfois même au-delà des frontières américaines. Certes, la ville possède des caractéristiques spécifiques : une forte densité urbaine, une immigration importante, une longue histoire de luttes municipales. Mais ces traits ne l’isolent pas du reste des États-Unis. Ils préfigurent au contraire ce que deviennent de nombreuses métropoles et territoires populaires confrontés à la même crise du coût de la vie. La force de Mamdani n’a pas été d’additionner des électorats dits « minoritaires », mais de les unifier autour de problèmes matériels communs. Les groupes décisifs sont précisément ceux que le Parti démocrate avait cessé de mobiliser : les jeunes urbains précaires d’abord, en particulier les locataires ; les électeurs issus des diasporas sud-asiatiques, musulmanes et indo-caribéennes, ensuite, qui ont voté en masse là où l’abstention dominait auparavant. Une partie significative de l’électorat juif progressiste, notamment parmi les plus jeunes, s’est également engagée, en rupture avec les positions institutionnelles dominantes. Enfin, Mamdani a regagné une fraction de l’électorat populaire qui avait voté Trump en 2024 par rejet du statu quo économique. Cette coalition ne repose pas sur une identité unique, mais sur une expérience sociale partagée : la vie chère. Cette victoire n’a été possible, montrez-vous, que grâce une énorme mobilisation de bénévoles et d’organisateurs des communautés, dont on peinerait à trouver des équivalents en France. Qu’est-ce qui les distingue de l’ensemble des responsables des mouvements associatifs et politiques engagés à gauche que l’on peut trouver en France ? Cette mobilisation a d’abord été structurée politiquement par des petits partis politiques, au premier rang desquels les Democratic Socialists of America et le Working Families Party. Numériquement, ce sont des partis modestes, mais très organisés, tournés aussi bien vers le travail de terrain que vers le numérique. À bien des égards, leur fonctionnement n’est pas très éloigné de celui de partis de gauche français comme La France insoumise. Ils ont constitué la colonne vertébrale de la campagne de Mamdani, en fournissant des cadres militants et des méthodes d’organisation. Autour de ce noyau se sont agrégées des organisations de quartier, des associations de locataires, des syndicats locaux ainsi que des réseaux communautaires et religieux. La force de la campagne tient à cette articulation entre un parti structuré et un tissu dense d’organisations enracinées dans la vie quotidienne des quartiers populaires. Ce modèle reste, à ce stade, plus structuré qu’en France, même si des dynamiques comparables commencent à émerger dans certains territoires, comme en témoignent des initiatives telles que l’Assemblée des quartiers. La différence tient moins à l’absence de forces sociales qu’à leur intégration encore incomplète dans un projet partisan. Ce qui distingue surtout l’« organizing » new-yorkais, c’est son pragmatisme. Il ne s’agit pas d’abord de produire un discours idéologique général, mais de résoudre des problèmes concrets : loyers, transports, accès aux services publics. L’élection n’est qu’un moment dans un rapport de force permanent. La victoire de Zohran Mamdani bouscule fortement la majorité du parti démocrate, dont la direction a été jusqu’à cautionner une alliance avec les trumpistes pour essayer de l’empêcher. Qu’est-ce qui a suscité ce rejet de leur part ? Vous expliquez que la majorité de l’opinion aux États-Unis serait pourtant acquise à des mesures de gauche, telles que celles que Mamdani mettait en avant dans son programme ; mais les principaux responsables du parti démocrate restent très réticents à s’engager dans cette voie. Pourriez-vous exposer l’état des forces au sein du parti ? Le problème que pose Mamdani à l’establishment démocrate n’est pas son programme, relativement modéré, mais sa méthode. Il montre qu’on peut gagner sans grands donateurs, sans consultants traditionnels, et sans dépendre de l’appareil du parti. Ce qu’il remet en cause, c’est l’ordre interne. Le Parti démocrate demeure profondément structuré par des intérêts puissants, notamment ceux de la finance et de l’immobilier. Depuis 2016, une aile progressiste s’est incontestablement renforcée, mais elle a été systématiquement contenue par l’aile centriste, comme l’ont montré les primaires de 2016 et de 2020. Le décalage est aujourd’hui massif entre une opinion publique largement favorable à des politiques économiques de gauche et une direction partisane attachée aux compromis avec le capital. La nouveauté, c’est que Mamdani n’est plus une exception. Des candidats de gauche battent désormais l’establishment démocrate, dans les grandes villes comme dans des territoires ruraux. La victoire de Analilia Mejia dans le New Jersey en est un signal clair. Les centristes se retrouvent de plus en plus contestés par des candidats de gauche dans des primaires. Pour Mamdani, tout reste à faire, comme vous l’écrivez en conclusion. On peut s’attendre à ce qu’il rencontre des difficultés dans la mise en œuvre de son programme. Ses soutiens sauront-ils s’accommoder du pragmatisme qui devrait s’imposer s’agissant de la gestion d’une ville de la taille de New York ? Et réussira-t-il à traduire ses promesses de campagne dans des actions concrètes ? Les difficultés seront réelles. Gouverner New York implique de composer avec un appareil administratif puissant et des lobbys structurés. Mamdani devra hiérarchiser ses priorités et accepter des compromis tactiques. La question n’est pas de savoir s’il sera pragmatique, mais sur quoi portera ce pragmatisme. Sa ligne est claire : le programme, rien que le programme. Tant que le Parti démocrate lui permet d’avancer sur ses priorités centrales, il accepte des alliances tactiques. C’est dans cette logique qu’il a soutenu Kathy Hochul et Hakeem Jeffries. Et les premiers résultats sont déjà visibles : la gouverneure de l’État de New York a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État. Il s’agissait de l’une des promesses centrales de sa campagne. Pour l’instant, cette stratégie fonctionne. Zohran Mamdani apparaît comme un maire profondément politique et tactique, qui n’a jamais dévié de sa ligne : il veut être jugé sur une seule chose : la réalisation de son programme. À ce stade, cela tient. Les prochaines échéances électorales diront s’il existe d’autres Mamdani, capables ailleurs de construire des coalitions populaires similaires et d’imposer un programme social ambitieux.
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