03.04.2025 à 18:00
nfoiry
« Un extra-terrestre dévore sa propre oreille, une vache vomit une portée de poussins, des hommes musclés se transforment en étalons. C’est un rêve, un cauchemar, un gros délire ?
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Ces images étranges se multiplient sur Instagram. Depuis que l’intelligence artificielle (IA) se diffuse et se démocratise, des monstres surgissent sur ce réseau social. Souvent créées par des “artistes IA” auto-revendiqués, ces pastilles vidéo sont un phénomène dont on parle assez peu. Elles sont pourtant vues des milliers de fois par des habitants de toute la planète qui “likent” et commentent massivement. Pour cause : en regarder une seule nous oblige à en voir des dizaines d’autres, car l’algorithme repère vite notre intérêt.
Toute fascination, même fugace, encourage donc cette grouillante prolifération. Certaines de ces vidéos sont quasi insoutenables tant elles sont étranges… Et pourtant elles attirent le regard et poussent à “scroller” à l’infini. On se retrouve très rapidement submergé par un défilé de chimères : des chats-fleurs, des poissons-cailloux, ou des humains bicéphales avec des pattes d’ours. Difficile de ne pas être interloqué non seulement par ce qui est représenté – un monstre hyperréaliste en pleine métamorphose – mais aussi par l’esthétique des images qui défilent. Elles sont gluantes, fluides, flasques, lisses, mouvantes, ondoyantes et s’accompagnent de bruits spongieux ou de musiques sensationnalistes. C’est à la fois écœurant et étrangement addictif.
“Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.” C’est à cette célèbre formule du philosophe italien Antonio Gramsci que je pense, quand je vois défiler sur mon écran ce cabinet de curiosités 2.0. Je suppose alors que nous avons affaire à des espèces de rejetons de la modernité qui témoignent de ce moment d’incertitude, de trouble permanent, que nous vivons. Si ces images ont tant de succès – et au niveau mondial ! –, c’est donc peut-être parce qu’elles matérialisent nos doutes et nos angoisses (beaucoup de productions montrent des effondrements d’immeubles, des tremblements de terre, des tsunamis surréalistes accompagnés de bestioles bizarroïdes et menaçantes). Sur nos écrans, l’apocalypse existe déjà depuis longtemps.
Ces monstres ne viennent pas de nulle part. Ils sont fabriqués à partir de grandes bases de données avalées par l’IA. Ils sont donc le résultat de l’accumulation d’informations qui nous concernent tous. Il y a quelque chose de nous en elles. On s’y reconnaît un peu, tout en les rejetant vivement. Ces choses informes ne sont pas nous, et pourtant on se dit qu’elles sont faites à partir de nous. Leur inquiétant onirisme est calqué sur nos cauchemars les plus absurdes.
“C’est quoi cette horreur ?” est une réaction classique face à ce genre de contenu. Car à bien des égards ces vidéos sont abjectes. Elles le sont en tout cas au sens où l’entend la philosophe et psychanalyste Julia Kristeva : à savoir en tant qu’élément fondamentalement “ambigu”, “mixte”, qui “ne respecte pas les limites”. “L’abjection est surtout ambiguïté. Parce que, tout en démarquant, elle ne détache pas radicalement le sujet de ce qui le menace”, explique-t-elle dans son essai Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection (1980). Nous sommes reliés, inféodés à ce que l’intelligence artificielle produit.
En avalant nos données, l’IA dévoile donc une part abjecte de nous-même, qui nous écœure autant qu’elle nous fascine. Via ces vidéos “artistiques”, nous accédons petit à petit à un magma informe que l’on pourrait nommer “inconscient numérique”, contenant toutes nos névroses collectives enfouies. À quelle science, à quel spécialiste faut-il se vouer pour faire face à cette tératologie d’un nouveau genre ? À l’ère de la santé mentale, faut-il que l’IA entame, elle aussi, une thérapie ? J’ai hâte que le hérisson géant doté de tentacules de pieuvre passe sur le divan. »
avril 202503.04.2025 à 17:20
nfoiry
La condamnation de Marine Le Pen à l’inéligibilité assortie d’une exécution provisoire bouleverse la vie politique française. Peut-on pour autant parler d’un « coup d’État de droit », comme l’affirment les responsables du Rassemblement national (RN) ? La magistrate Magali Lafourcade dénonce une attaque populiste contre les juges et la justice.
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« La décision de condamner Marine Le Pen est-elle juste ? Il ne m’appartient pas de dire si la décision est juste ou non. En revanche, je peux souligner que cette décision intervient à l’issue d’un processus qui a respecté scrupuleusement les principes directeurs de la procédure pénale – avec une enquête fouillée, des mises en examen respectueuses des droits des parties, des voies de recours qui ont été largement utilisées à tous les stades, puis deux mois d’audience où toutes les preuves ont pu être présentées et débattues, dans le respect du principe du contradictoire. Le document de jugement, qui fait 150 pages, éclaire les raisons pour lesquelles, en fait et en droit, les juges sont entrés en voie de condamnation pour tous les prévenus (sauf un, il y a donc eu une relaxe) et pourquoi ils ont choisi telle ou telle peine en respectant le principe constitutionnel d’individualisation de la peine par rapport à la nature des faits commis par chacun et par rapport à leur personnalité. Ce processus a été mené à son terme dans le respect des principes déontologiques.
➤ Retrouvez également “Les juges perpètrent un assassinat politique”, la tribune d’Yves Michaud face à la condamnation de Marine Le Pen.
Si les soutiens de Marine Le Pen expriment une telle indignation, c’est d’abord parce qu’ils en ont les moyens : contrairement aux délinquants ordinaires, l’élite politico-financière peut s’offrir une tribune au « 20 heures » de TF1 et envoyer ses lieutenants sur les plateaux télé. Ensuite, parce qu’ils cherchent à construire un récit : attaquer les juges pour occulter les détournements de fonds publics et les atteintes à la probité. La situation est pour le moins compliquée pour le RN, condamné en tant que personne morale : rappelons que le parti a déjà été condamné dans l’affaire des kits de campagne, les faits faisant l’objet du jugement de condamnation se sont déroulés sur une douzaine d’années, ce qui a amené le tribunal à considérer le risque de récidive. Or les membres du RN ont construit leur dédiabolisation en répétant que eux ne « piquaient pas dans la caisse » : ce sont les mots qu’a prononcés Marine Le Pen elle-même. Depuis des années, le parti porte l’idée qu’il faut réformer une justice jugée trop laxiste afin qu’elle soit plus sévère, que les peines aient un effet immédiat, le parti exige le rétablissement des peines planchers. Dans ce contexte, il est difficile pour ses représentants d’encaisser cette décision sans sortir l’artillerie lourde ; c’est pourquoi ils n’ont rien trouvé d’autre que de faire le procès de la justice elle-même, en employant des termes très durs : « coup d’état judiciaire », « mise à mort politique »… et en attaquant les magistrats sur leur indépendance et leur impartialité.
“Il ne s’agit pas de ‘moraliser’ la vie politique, comme on dit souvent, mais d’interdire la violation de la loi pénale”
Il est vrai que l’idée d’une impunité dont jouiraient les politiques a toujours été très présente dans l’opinion, d’où la surprise face à ce jugement. De fait, il y a eu pendant très longtemps une certaine complaisance de l’institution judiciaire qui n’osait pas attaquer les puissants. Mais à partir des années 1980, des juges ont commencé à appliquer les mêmes techniques d’enquête pour la délinquance en col blanc que pour la délinquance ordinaire, ce qui a énormément heurté les responsables politiques : on parlait de « juges rouges ». Depuis, l’opinion a évolué. Les citoyens veulent savoir si leurs candidats aux élections sont corrompus ou non. En 2016, pendant l’affaire Cahuzac, 85 % des Français étaient pour une peine d’inéligibilité définitive, c’est-à-dire à vie – et c’était aussi ce que portait le Front national à l’époque. On exige désormais de la probité en politique. Ce n’est pas un droit acquis à tout un chacun de pouvoir être un élu : rappelons qu’il y a tout de même 400 métiers en France qui sont interdits aux gens qui ont un casier judiciaire ! Il ne s’agit pas de « moraliser » la vie politique, comme on dit souvent, mais d’interdire la violation de la loi pénale. Et contrairement à ce qui est parfois suggéré, tous les partis politiques sont passés sous les fourches caudines de la justice : les socialistes avec Jérôme Cahuzac, des responsables de La France insoumise qui font l’objet d’une procédure, le MoDem avec François Bayrou (qui a été relaxé, mais le parquet a fait appel), LR avec François Fillon… Il n’y a là pas de choix partisan.
Certains mettent en cause cette décision sous prétexte qu’elle pourrait avoir des conséquences massives sur le destin politique du pays. Or il faut observer les choses avec recul. Marine Le Pen a aujourd’hui un mandat de députée et n’a pas à l’abandonner du fait de cette décision de justice. Elle est chef du groupe RN à l’Assemblée nationale et n’a pas à démissionner de cette fonction. Si elle le souhaitait, elle pourrait reprendre la présidence de son parti. Enfin, elle a fait appel et est donc présumée innocente. À l’été 2026, elle sera rejugée – ce qui lui laisse le temps, si elle est blanchie, de se présenter à l’élection de 2027. Il n’y a pas de mise à mort politique. Elle ne sera empêchée de participer à l’élection présidentielle que si elle est de nouveau condamnée en 2026 et qu’une peine d’inéligibilité est prononcée.
“Si les décisions des juges produisent des effets dans la vie politique, c’est parce que le législateur a voulu que les délits d’atteinte à la probité soient assortis de peines complémentaires d’inéligibilité”
Rappelons que si les décisions des juges produisent des effets dans la vie politique, c’est parce que le législateur a voulu que les délits d’atteinte à la probité soient assortis de peines complémentaires d’inéligibilité. En 2016, la loi Sapin II en a même fait le principe. Depuis lors, le magistrat ne peut déroger à cette peine qu’à la condition de pouvoir motiver les raisons pour lesquelles il ne l’applique pas – ce qu’il peut faire à partir de deux éléments : la nature des faits ou la personnalité de l’accusé.
Dans cette affaire, le choix d’assortir la peine de prison d’une peine complémentaire d’inéligibilité a été longuement expliqué dans le jugement : on parle d’un système très organisé, étalé sur trois mandatures, qui s’est sophistiqué au cours du temps, pour un détournement de 4,1 millions d’euros au préjudice du contribuable. Quant à la personnalité de l’auteur, elle ne s’apprécie pas selon l’importance du sujet sur la scène politique, mais en fonction de l’attitude des prévenus.Or Marine Le Pen a prétendu pendant tout son procès qu’il s’agissait d’un différend administratif, les cadres du parti ont contesté jusqu’aux faits matériels. Les juges ont estimé qu’il y avait un risque de récidive et ont fait application de la loi.
Reste la question de l’exécution provisoire, qui est très délicate. Celle-ci est devenue un principe en matière civile et est de plus en plus utilisée en matière pénale pour une raison simple : à cause de l’engorgement des juridictions. Aucun programme politique ne s’en soucie, alors que c’est un énorme problème : il faut donner des moyens à la justice française, qui est l’une des plus pauvres du Conseil de l’Europe, et augmenter les effectifs pour pouvoir garantir des arrêts de cours d’appel plus rapides. Cette affaire devrait être l’occasion de remettre cette question à l’ordre du jour.
Dernier point : pourquoi cette décision arrive-t-elle aussi tard ? Tout le monde se focalise sur 2027 en se disant que Marine Le Pen pourrait être empêchée de se présenter aux élections. Or il y a des élections présidentielles tous les cinq ans. Cette affaire aurait été jugée avant 2022, si la défense n’avait pas utilisé tous les recours – certes légaux – pour retarder ce procès, comme des questions prioritaires de constitutionnalité, des questions préjudicielles, etc.
Notons enfin la violence inédite qui s’exerce à l’égard des magistrats. Autrefois, il pouvait y avoir des critiques de la justice, mais c’était peu incarné. Se déploient à présent des attaques ad personam, avec des photos des magistrats qui circulent, mais aussi des menaces de mort. Ce climat de peur constitue une attaque à l’État de droit typique du populisme, avec des conséquences politiques potentiellement dramatiques. Rendre la justice ne devrait pas devenir un acte de courage. »
avril 202503.04.2025 à 17:20
nfoiry
En condamnant Marine Le Pen à l’inéligibilité, le tribunal compromet ses chances de pouvoir se présenter à la prochaine élection présidentielle. Simple application de la loi ou abus de pouvoir ? Pour le philosophe Yves Michaud, il s’agit d’une véritable mise à mort politique. Nous publions ici sa tribune.
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Première réflexion : sur l’inéligibilitéJe fais partie de ceux qui considèrent que le citoyen dont émane le pouvoir législatif souverain doit toujours avoir la primauté. Les juges sont chargés d’appliquer la loi, pas de la faire, encore moins de déterminer les choix électoraux en éliminant des candidats qui n’ont tué personne mais dont la moralité laisse à désirer (la moralité laisse à désirer chez beaucoup, même aux plus hautes fonctions, y compris parmi les magistrats…). Montesquieu, lui-même magistrat, promoteur de la séparation des pouvoirs, avait la plus grande méfiance envers le pouvoir judiciaire et ses empiétements.
➤ Retrouvez également “Rendre la justice ne devrait pas devenir un acte de courage”, l’analyse de la magistrate Magali Lafourcade face à la condamnation de Marine Le Pen.
La décision d’exécution provisoire immédiate (on admirera le doux euphémisme) de la peine de cinq ans d’inéligibilité prononcée en première instance contre Marine Le Pen confirme la dérive française du pouvoir judiciaire.
Il m’est arrivé, comme à tant d’autres, y compris Marine Le Pen réclamant par le passé l’inéligibilité à vie des politiciens corrompus, de trouver logique l’inéligibilité. C’est une réaction naturelle face à la malhonnêteté politique, avec une vision quand même naïve des hommes et plus encore de la politique. Le jour où elle sera conduite exclusivement par des incorruptibles, on verra – ou plutôt on a vu avec Robespierre et Saint-Just, et on n’a pas forcément envie de recommencer.
Les démêlés de Trump avec la justice et les réflexions d’analystes politiques et de juristes m’ont mené à une position beaucoup plus nuancée.
“Dans le cas de Marine Le Pen, l’exécution provisoire immédiate de l’inéligibilité est le point où les juges ont abusé de leur pouvoir et piétinent les droits du citoyen”
On dénonce en général les empiétements de pouvoir exécutif sur la justice mais on n’ose aborder le problème encore plus grave des empiétements des juges sur la souveraineté du citoyen. Je sais à quel point peut paraître aberrant et exorbitant de soutenir que si le « peuple » veut élire un assassin ou un fou, il doit pouvoir le faire, mais on ne peut laisser le pouvoir de décision à des juges ou des experts qui ne sont pas forcément impartiaux (c’est très probablement le cas aujourd’hui en France) ou qui peuvent se tromper (ce pourquoi l’appel existe). Dans le cas de Marine Le Pen, l’exécution provisoire immédiate de l’inéligibilité est le point où les juges ont abusé de leur pouvoir, piétinent les droits du citoyen, et perpètrent en fait un assassinat politique. L’appel est rendu d’avance inopérant et le provisoire ipso facto est définitif. J’emploie consciemment le mot grave d’« assassinat », car, qui plus est, la préméditation politique est peu discutable : désignation par Macron de Ferrand à la présidence du conseil constitutionnel, en dépit de ses casseroles, pour en neutraliser l’avis, Darmanin potentiel candidat à l’élection présidentielle et garde des sceaux maître du Parquet qui en reçoit ses consignes, même générales. Pour ne rien dire de la création du Parquet national financier sous Hollande, une juridiction d’exception qui n’a jusqu’ici, comme par hasard, assassiné politiquement que des politiciens de droite, y compris en usant de moyens douteux – qu’on songe à l’affaire Bismuth/Sarkozy. Quant aux juridictions d’exception, mieux vaut ne pas réveiller de terribles souvenirs.
Reste évidemment à savoir comment, en cas de souveraineté populaire mal placée, on gère une cascade d’autres problèmes, notamment celui de l’exercice du pouvoir par quelqu’un qui serait derrière les barreaux ou à l’asile. Le juge Juan Merchan qui a condamné début janvier 2025 Trump dans l’affaire Stormy Daniels mais sans fixer de peine a parfaitement vu et élégamment traité le problème. S’il avait condamné Trump à de la prison, on aurait été dans le cas du président gouvernant depuis sa cellule. Trump est désormais à jamais un « criminel », un « repris de justice » (felon) – c’est probablement aussi un fou furieux mégalomane –, mais le peuple américain l’a élu et il fallait respecter la voix populaire.
Seconde réflexion : maintenant on fait quoi ?
Le fonds de commerce électoral du président Macron et d’une bonne partie de la caste politique est l’anathème contre le RN, appelé élégamment « arc républicain ». Le « non pas ça, pas ça » prononcé par Macron d’une manière hystérique à Marseille le 27 avril 2017 m’a tout de suite inquiété. Cette recette a marché en 2017, un peu moins bien en 2022. Perdant la main, Macron a alors tenté le coup de la dissolution en juin 2024. Coup foireux, mais rattrapé par un vol. Grâce à l’alliance paradoxale NFP-En Marche-LR, l’électeur s’est retrouvé dans presque toutes les circonscriptions sans possibilité de choix autre que celui du NFP ou de la galaxie macronienne. D’où cette représentation nationale absurde de cogneurs, d’Indigènes de la République et de transfuges venus qui de la gauche, qui de la droite, et un gouvernement dont la politique se résume à : attendre, consulter, attendre, consulter.
“Comme ça se présentait encore plus mal à l’horizon 2027, on a fait donner les juges avec le résultat impeccable que l’on sait”
Comme ça se présentait encore plus mal à l’horizon 2027, on a fait donner les juges avec le résultat impeccable que l’on sait. Le Conseil constitutionnel qui, s’il exerçait vraiment sa haute mission, devrait trancher dans une question aussi grave que celle de la relation entre pouvoir judiciaire et pouvoir législatif s’est défaussé au nom de l’indépendance de la justice, mission de bas étage remplie.
Beaucoup d’hypothèses sont maintenant envisageables.Marine Le Pen fait appel mais les juges prennent soin, au nom du calendrier chargé et de l’égalité des justiciables devant le majestueux temps judiciaire, de fixer la date du procès et du rendu du jugement de telle manière qu’elle ne puisse être candidate à l’élection présidentielle.Bardella devient le candidat du RN avec Marine Le Pen dans l’ombre – si elle ne peut être candidate, elle peut encore militer. Sauf que… sauf que… sauf que… la détention domiciliaire avec bracelet électronique est une détention, pas une formalité ; elle est assortie d’une limitation sérieuse des déplacements et sorties, et Marine Le Pen verra sa liberté de mouvement réduite de manière draconienne – après tout, elle devrait être en tôle comme n’importe quel délinquant (sauf Matzneff) et elle a déjà de la chance !Autre hypothèse apparemment saugrenue mais moins absurde qu’il semble, Macron, grand « turbuleur », démissionne dans les mois qui viennent, coupant l’herbe sous le pied à l’incertitude d’un appel de Marine Le Pen. Le Conseil constitutionnel juge qu’il peut être candidat à un troisième mandat – la Constitution est très peu claire sur ce point et Ferrand est favorable à… trois mandats. On revient à la case départ de la séance d’avril 2017 à Marseille : « non pas ça, non pas ça », « non pas ça, non pas ça », « non pas ça, non pas ça » !
Maintenant, je ne sais pas pendant combien de temps le Tiers-État acceptera de se faire rouler et voler. Cocu, battu, pendu mais content ? Pas sûr. Il y a cependant de fortes chances pour que la situation internationale soit tellement compliquée et surprenante que tous ces problèmes de politique intérieure n’aient aucune importance. Partout se profilent le temps des dictateurs et la fin de la démocratie. Merci mesdames et messieurs les juges, vous avez fait une bonne partie du boulot – good job, comme dirait Trump.
avril 202503.04.2025 à 08:00
nfoiry
Après avoir décrypté les ambitions de Poutine dans Le Mage du Kremlin, le politologue Giuliano da Empoli livre ici le fruit de son enquête qui paraît aujourd'hui en librairie, L’Heure des prédateurs (Gallimard), où il éclaire les ressorts du nouveau désordre mondial consécutif à l’élection de Donald Trump.
Un entretien à retrouver dans notre tout nouveau numéro consacré à la tyrannie, également disponible chez votre marchand de journaux.
avril 202502.04.2025 à 18:29
nfoiry
« Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Ou alors par ouï-dire. 1970. Joe Dassin adapte un tube du groupe Christie, Yellow River, qui raconte le retour au bercail d’un soldat de la guerre de sécession. Un tube aux États-Unis sur fond de guerre du Vietnam. Mais Dassin, petit-fils d’émigré juif ukrainien en fait le chant d’espoir d’un candidat au départ : “L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai.” Je vous le chanterai volontiers, mais la période ne s’y prête pas. Vu les derniers décrets trumpiens, qui a envie d’aller aux States comme on disait alors ?
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Je suis ébahi. À vrai dire, je ne digère pas ce qui se passe. J’ai le sentiment effrayant d’avoir basculé dans un univers parallèle, une uchronie dickienne, à la manière du Maître du Haut Château (qui décrit un monde post-1945 dominé par l’Allemagne et le Japon), mais revue par les scénaristes de la Maison Blanche.
L’Amérique de mes 17 ans (quelque chose entre Monsieur Smith au Sénat, Easy Rider, le train sifflera trois fois et, bien sûr, Le Jour le plus long) avait beau être celle du Watergate et de la présidence Nixon, elle m’apparaissait, fantasmatiquement au moins, comme la terre promise par le révérend Samuel Williams – philosophe, astronome et un peu escroc – dans un sermon de 1774, “les provinces d’Amérique du Nord sont la patrie des hommes libres. Elles sont le refuge, le dernier refuge, vers lequel on peut fuir le déluge général”. Pas forcément ouvert à tout le monde, et le bon pasteur s’asseyait sans vergogne sur l’esclavage. Mais vu de l’Europe des années 1930, il y avait de l’autre côté de l’Atlantique, peut-être putativement, une contrée bienveillante. De New York, où elle a trouvé refuge en 1941, Hannah Arendt écrit à Karl Jaspers que “la liberté politique associée à l’esclavage social est la contradiction fondamentale de ce pays”. Cependant, expliquera-t-elle plus tard, en faisant l’éloge de la démocratie américaine, “ce qui détermina mon choix [de prendre la nationalité] fut la liberté d’opter pour une citoyenneté sans avoir à en payer le prix par l’assimilation”.
Que dirait Arendt aujourd’hui ? Pas grand-chose. Elle aurait probablement été arrêtée, menottée, expulsée. Comme le Salvadorien Abrego Garcia – réfugié dans le Maryland depuis quinze ans, papiers en règle et sous protection judiciaire – qui allait chercher son fils autiste âgé de 5 ans chez sa grand-mère mais a été arrêté par la police de l’immigration et des frontières (ICE) et expédié par le premier avion dans une prison de son pays d’origine, où il risque sa peau : erreur administrative, plaide une immigration américaine aussi kaflkaïenne que dickienne, en précisant que, désormais, ce n’est plus son affaire.
Mais le pompon du jour est attribué à l’un des plus récents décrets promulgués par le président des États-Unis. Intitulé “Restaurer la vérité et le bon sens dans l’histoire américaine”, il vise cette fois la Smithsonian Institution – vénérable entité muséale ayant pour objectif de “favoriser l’accroissement et la diffusion du savoir pour tous les hommes”. Elle serait, selon Donald Trump, “sous l’influence d’une idéologie centrée sur la division et la race”. Dans la ligne de mire de Washington, il y a spécifiquement La Fabrique du pouvoir, race et sculptures américaines, une exposition qui explore la manière dont, depuis plus de deux cents ans, la sculpture a à la fois façonné et reflété les attitudes racialisantes aux États-Unis. L’executive order trumpien lui reproche d’affirmer que “la race est une invention humaine” et, ce faisant, de “défendre l’idée que la race n’est pas une réalité biologique mais une construction sociale”.
C’est une forme molle de lyssenkisme (le pseudo-scientifique soviétique Trofim Lyssenko affirmait – je résume – que les lois de l’hérédité sont des lois bourgeoises et incompatibles avec le stalinisme). Molle, parce qu’il n’y a pas d’affirmation explicite de la supériorité des races, tout est en creux. Et que derrière cette pénultième attaque contre le monde des sciences, il y a un rapport au monde et à la vérité semblable à celui revendiqué par l’administrateur Mustapha Menier dans un autre roman dystopique, Le Meilleur des mondes : “La vérité est une menace, la science est un danger public.” »
avril 202502.04.2025 à 18:27
nfoiry
Ce vendredi 4 avril paraîtra Hypnocratie chez Philosophie Magazine Éditeur. Un livre-événement, qui captive depuis sa parution en Italie en décembre dernier. Mieux qu’aucun autre, cet essai inclassable saisit le nouveau régime qui manipule notre perception, et dont Donald Trump et Elon Musk sont les acteurs autant que les symptômes : l’« hypnocratie ». Signé par le philosophe hongkongais Jianwei Xun, ce livre est aussi « un livre dans un livre » et une expérience de pensée dont l’ampleur sera exposée dans la postface. Celle-ci paraîtra en première mondiale avec l’édition française du livre et révèlera toute l’originalité du projet de l’auteur.
Nous en publions l’introduction en avant-première et en exclusivité pour nos abonnés.
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« L’Hypnocratie est le premier régime qui agit directement sur la conscience.
Elle ne contrôle pas les corps. Elle ne réprime pas les pensées.
Elle induit plutôt un état de transe permanent.
Un sommeil lucide. Une transe fonctionnelle.
L’éveil a été remplacé par le rêve guidé.
La réalité par la suggestion continue.
L’attention est modulée comme une vague.
Les états émotionnels sont induits et manipulés.
La suggestion se répète inlassablement et la réalité se dissout dans de multiples rêves guidés.
L’esprit critique est doucement endormi et la perception est remodelée, couche par couche.
Pendant ce temps, les écrans ne cessent de briller dans la nuit de la raison.
L’information coule comme une rivière hypnotique tandis que le choc et la torpeur alternent dans un rythme étudié.
L’expérience se fragmente et se multiplie en mille miroirs.
La répétition bat comme un tambour souterrain.
Les sens sont submergés par des stimuli constants.
La dopamine circule dans le système.
L’incrédulité se dissout comme la brume matinale.
Le temps se contorsionne.
La mémoire devient un pâle écho.
L’obéissance coule, invisible.
La réalité s’est brisée en mille réalités.
Il n’y a plus de centre, plus de récit unificateur permettant de comprendre le monde. Nous nous trouvons dans un espace fragmenté où d’innombrables récits se disputent une éphémère supériorité et où chacun se proclame vérité ultime. Ces récits ne dialoguent pas : ils se heurtent. Ils se chevauchent et se reflètent sans fin entre eux, créant une vertigineuse galerie des glaces où réalité et simulation deviennent synonymes.
Mais le pouvoir a évolué bien au-delà de la force physique et de la persuasion logique. Il est devenu gazeux, invisible, capable d’infiltrer tous les aspects de notre vie. Chaque image, chaque mot, chaque fragment de données n’est plus neutre ; c’est une arme subtile conçue pour capturer, manipuler et transformer la conscience. Nous vivons dans un état d’hypnose permanente, où la conscience est endormie mais jamais tout à fait éteinte.
L’ère de l’Hypnocratie bat son plein.
Dans ce scénario évoluent des figures emblématiques, créateurs et symboles de cette époque du monde : Donald Trump et Elon Musk. Ce ne sont pas simplement des individus puissants, ce sont les prêtres de ce nouveau paradigme, des forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. D’un côté, Trump épuise le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dépourvus de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se matérialiser, entraînant les esprits dans une perpétuelle transe d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent les désirs, réécrivent les attentes et colonisent l’inconscient.
Tous deux ont perfectionné l’art de créer des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se présenter comme un protecteur. Musk prédit des apocalypses causées par l’intelligence artificielle (IA) pour ensuite se présenter comme le gardien de l’humanité. C’est la technique hypnotique de la création et de la résolution de problèmes imaginaires.
Leur emprise sur la conscience collective est si profonde que les contradictions les plus évidentes non seulement n’entament pas leur pouvoir, mais le renforcent. Trump peut être simultanément la victime d’un système corrompu et l’homme le plus puissant du monde. Musk peut critiquer le transhumanisme tout en implantant des puces dans les cerveaux, accuser les milliardaires tout en accumulant une fortune astronomique.
L’élément le plus troublant repose dans leur capacité à transformer toute critique en confirmation, tout démasquage en preuve d’authenticité. C’est le signe d’une hypnose parfaite : le sujet hypnotisé interprète chaque tentative de réveil comme une raison de s’immerger plus profondément dans la transe.
Leur influence s’étend bien au-delà des adeptes directs. Même les critiques restent piégés dans le champ hypnotique, contraint de réagir, de répondre, d’exister par rapport à cette réalité alternative. L’opposition elle-même devient une partie de la transe.
Le véritable danger de l’Hypnocratie se révèle précisément ici : elle n’a pas besoin de convaincre tout le monde ; il lui suffit de maintenir une certaine masse critique en état de transe pour modifier tout le champ de la réalité sociale. Trump et Musk ont perfectionné cet art pour devenir les plus grands hypnotiseurs de notre temps.
Après tout, le capitalisme numérique n’est pas une simple évolution du capitalisme traditionnel. Les algorithmes ne sont pas seulement des outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies d’hypnose de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas seulement un business model : c’est un système d’induction de transe collective.
L’enchevêtrement est totalisant et opère à de multiples niveaux. Les plateformes ne vendent pas de la publicité : elles vendent des états de transe. Leur produit n’est pas de la donnée : c’est une suggestion profonde. Elles ne profilent pas les utilisateurs : elles modulent les états mentaux. Elles n’épient pas les comportements : elles induisent des rêves.
Les algorithmes de recommandation sont de véritables techniques hypnotiques automatisées. Chaque scroll est une induction plus profonde. Chaque notification est un déclencheur hypnotique. Chaque feed est une séance d’hypnose personnalisée. La personnalisation algorithmique ne sert pas à nous montrer ce qui nous intéresse : elle sert à nous maintenir dans un état de transe optimal pour la consommation et le contrôle.
Le capital n’accumule plus seulement de la plus-value économique : il superpose des états de transe. Les cryptomonnaies ne sont pas seulement de la spéculation : ce sont des formes de transe financière collective. Les NFT ne sont pas seulement des actifs numériques : ce sont des fétiches hypnotiques. Le métavers n’est pas une nouvelle frontière technologique : c’est un environnement de suggestion intégrale.
L’économie des plateformes est donc une économie de transe. Poursuivons les révélations : Uber ne vend pas des courses, il vend le rêve de l’entrepreneuriat indépendant. Airbnb ne loue pas de maisons, il vend des fantasmes de vie alternative. Amazon ne livre pas de produits, il distribue des microépanouissements dopaminergiques. L’intelligence artificielle n’émule pas l’intelligence humaine, elle perfectionne les techniques d’induction hypnotique. La gig economy n’est pas seulement une précarisation, c’est l’induction d’une transe de travail permanente où l’autoexploitation est vécue comme une liberté. Enfin, le smart working n’est pas seulement du travail à distance : c’est la transformation de toute vie en travail.
La société algorithmique est une société hypnotique où chaque aspect de l’existence est médié par des technologies de suggestion. Le capital numérique a compris que la véritable valeur ne réside pas dans le contrôle des moyens de production physiques, mais dans le contrôle des états de conscience. Il n’est pas nécessaire de posséder des usines si l’on peut posséder des esprits. Il n’est pas nécessaire de contrôler le travail physique si l’on peut induire un état de transe productive permanent.
L’Hypnocratie est donc la forme parfaite du capitalisme à l’ère numérique : un système où les pouvoirs économique, politique et technologique convergent dans la capacité d’induire, de maintenir et de moduler des états de transe à l’échelle mondiale.
La résistance à cet enchevêtrement ne peut donc se limiter à la critique du capital ou de la technique. Elle doit comprendre la nature hypnotique du système et développer des pratiques de présence qui permettent de résister à la suggestion continue. Mais plus qu’un « éveil » complet (est-il possible ? est-il souhaitable ?), nous devons développer une forme de lucidité dans la transe, de folie contrôlée, d’alphabétisation de la réalité ; une capacité à naviguer consciemment dans des états altérés tout en maintenant un noyau de présence critique.
Les plateformes numériques sont les endroits les plus hostiles, car elles sont les nouveaux laboratoires du pouvoir. Elles ne se contentent pas de se faire l’intermédiaire de la réalité : elles la réécrivent. Chaque image publiée ne reflète pas le monde : elle le crée. Chaque algorithme n’enregistre pas les comportements : il les anticipe, les dirige.
Mais l’Hypnocratie n’est pas un système fermé. C’est un champ de force en expansion continue, capable d’assimiler toute résistance. L’opposition n’est pas seulement futile, elle est une nourriture qui fait le bonheur de l’adversaire. Tout acte de rébellion est absorbé : la rébellion est l’avant-poste du système, l’instrument par lequel il étend sa portée. La dissidence devient marchandise, le refus devient consentement. On ne peut pas combattre l’Hypnocratie en s’opposant à sa logique.
Aucun éveil n’est possible. L’alternative n’est pas de chercher une échappatoire, mais d’apprendre à déchiffrer les codes qui régissent l’illusion. Il faut s’éduquer à habiter le seuil, cet espace intermédiaire où la présence peut se maintenir dans l’altération. Car la réalité n’a pas vraiment disparu. Elle est devenue un reflet. L’illusion n’a jamais été aussi réelle, et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire. »
avril 2025