17.06.2026 à 17:41
Romain Lucas, PhD candidate in political science, Sciences Po Lyon; Université Laval
Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement intensifié le recours à la détention des Palestiniens, en s’appuyant sur un arsenal juridique ancien fondé sur l’exception sécuritaire. Les ONG et l’ONU dénoncent une multiplication des détentions sans procès, des conditions d’emprisonnement assimilées à de mauvais traitements ou à de la torture ainsi qu’un affaiblissement des garanties judiciaires. L’adoption en mars 2026 d’une loi instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme marque une nouvelle étape dans l’évolution du système carcéral et alimente les inquiétudes sur la trajectoire du régime israélien.
Les pratiques d’enfermement constituent un révélateur privilégié de ce qu’est un État : comment il use du droit, de la force, et comment il traite les populations qu’il domine. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, le recours israélien à la détention des Palestiniens s’est considérablement intensifié, jusqu’à l’adoption, le 30 mars 2026, de la « Loi sur la peine de mort pour les terroristes ».
Cette mesure, qui a conduit plusieurs organisations de défense des droits humains et chancelleries européennes à tirer la sonnette d’alarme, s’inscrit dans la continuité d’un système juridique et administratif bien plus ancien, fondé sur un droit d’exception qui n’a plus rien d’exceptionnel.
L’ampleur de la détention des Palestiniens depuis 2024 n’a pas surpris ceux qui observent ce système depuis longtemps. En 2021, l’anthropologue et historienne française Stéphanie Latte Abdallah publie un ouvrage de référence sur la question. Bien avant le tournant du 7 octobre 2023, elle y restitue les récits de détenus qu’elle a rencontrés, les procès auxquels elle a assisté, et décrit ce qu’elle qualifie de « toile carcérale » tissée autour des Palestiniens. Cette toile repose sur une « définition floue, atemporelle et virtuelle des délits » qui enserre une population entière : un peu moins de la moitié des hommes palestiniens passeront par la prison au cours de leur vie.
La question carcérale figurait déjà parmi les enjeux centraux des négociations d’Oslo, au début des années 1990, sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Il y a près de vingt ans, l’historien Ilan Pappe, l’une des figures du courant des « nouveaux historiens » israéliens (groupe informel d’historiens qui remettent en cause, à partir des années 1980, l’historiographie de l’État israélien et ses mythes fondateurs), proposait une lecture structurelle du phénomène. Pour lui, Israël fonctionnait comme un Mukhabarat State, de l’arabe mukhabarat (renseignement) soit, par extension, un État fondé sur la surveillance et le contrôle.
Cette lecture éclaire une symétrie troublante : la privation collective de liberté que subissent les Palestiniens dans les territoires occupés trouve son prolongement dans la privation individuelle éprouvée par ceux que le système carcéral entraîne dans son engrenage. Les deux dimensions d’un même système se répondent. Ce que l’on observe depuis octobre 2023 n’est donc pas une rupture, mais le déploiement prévisible d’un arsenal juridique progressivement construit.
La détention est une étape par laquelle doivent passer de très nombreux Palestiniens, principalement les hommes et les jeunes garçons, dès l’adolescence. Entre 20 et 40 % des Palestiniens seront détenus un jour dans leur vie. Depuis des décennies, l’État israélien dispose d’un outillage juridique d’envergure conçu et pensé pour encadrer l’administration des Palestiniens. La détention administrative en est une des pièces maîtresses.
La détention administrative est, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, « une incarcération sans procès ni inculpation, fondée sur l’allégation qu’une personne projette de commettre une infraction ». Elle correspond aussi à la réalité juridique du système pénal en vigueur dans les territoires occupés, celui d’une justice militaire et d’enquêtes menées par les services de renseignement, où la preuve et l’équité sont bafouées par le caractère sécuritaire et secret.
Derrière une ordonnance de détention administrative se trouve, dans la quasi-totalité des cas, un dossier instruit par le Shin Bet (Shabak), le service de sécurité intérieure israélien. C’est lui qui produit les « preuves secrètes » sur lesquelles le juge militaire s’appuie, sans que ni le détenu ni son avocat ne puissent en contester le contenu.
Le nombre de ces détentions a été multiplié par deux depuis octobre 2023. Mais la détention administrative existe avant cette date. Héritée du droit d’urgence britannique du mandat colonial (1920-1948), elle permet de détenir tout individu sur la base de « preuves secrètes » que ni le détenu ni son avocat ne peuvent consulter. C’est, par définition, l’antithèse du procès équitable.
Une autre catégorie est particulièrement importante et s’est elle aussi redéveloppée depuis presque trois ans : celle des « combattants illégaux ». Le statut de « combattant illégal » est issu d’une loi de 2002, largement tombée en désuétude avant octobre 2023. Invoquée pour la première fois en cinq ans après le 7 Octobre, elle sert dans un premier temps à détenir des personnes soupçonnées d’avoir participé aux attaques. Elle a rapidement été élargie pour servir à la détention massive de Gazaouis – sans inculpation ni procès –, selon plusieurs ONG.
En décembre 2023, le Parlement israélien (Knesset) en a durci les conditions via un amendement temporaire : la durée de détention sans ordonnance a été portée de 96 heures à 45 jours et le délai avant première comparution devant un juge est passé de 14 à 75 jours. Un allongement des délais pour un recul du droit. Amnesty International recueillera le témoignage de nombreux civils, médecins ou journalistes parmi les « combattants illégaux » arrêtés et détenus après l’amendement n°4 de décembre 2023. L’amendement, temporaire, a été reconduit à plusieurs reprises.
Mais l’évolution du régime carcéral n’est pas qu’une réponse aux attaques perpétrées le 7 octobre 2023. Ses manifestations les plus marquantes ne se produisent d’ailleurs pas dans la bande de Gaza mais en Cisjordanie. Dès juillet 2024, l’ONG palestinienne Addameer dénombrait quelque 9 700 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 380 en détention administrative. La grande majorité est dans l’attente d’un procès (détention provisoire) ou détenue administrativement (sans charge pénale). La grande majorité est aussi issue de Cisjordanie.
L’autre particularité qu’il faut aussi mentionner est l’implication de l’Autorité palestinienne (entité gouvernementale en charge de l’administration des Palestiniens en Cisjordanie) dans cette extension et dans l’évolution du régime carcéral israélien. L’Autorité assume et prend en charge une partie de l’effort carcéral, en collaboration quotidienne avec l’État israélien.
En août 2024, B’Tselem publie un rapport sur la détention des Palestiniens : « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »). Fondé sur les témoignages de dizaines de Palestiniens relâchés – dont plus de la moitié sont de Cisjordanie –, le document décrit de manière systématique ce que ses auteurs qualifient de « réseau de camps de torture ». Violences physiques répétées, humiliations, positions de contrainte prolongées, privation de nourriture, absence d’hygiène, refus de soins médicaux, agressions sexuelles, les témoignages convergent, en provenance de multiples centres de détention militaires et civils.
Le camp militaire de Sde Teiman, dans le Néguev, est devenu le symbole de ces conditions. Partiellement reconverti en centre de détention après l’adoption de l’amendement n°4 sur les combattants illégaux (décembre 2023), il héberge des détenus maintenus les yeux bandés et menottés dans des enclos grillagés.
En juillet 2024, un prisonnier palestinien y a été hospitalisé avec des blessures graves à l’abdomen compatibles avec une agression sexuelle. Neuf réservistes de Tsahal, dont un officier, ont été mis en cause. L’affaire a déclenché une crise politique inédite en Israël : des parlementaires d’extrême droite ont forcé l’entrée du camp pour s’opposer aux arrestations, avec le soutien public du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir. En mars 2026, le prisonnier a été libéré de sa détention et renvoyé à Gaza pour permettre aux cinq soldats d’éviter un procès.
Les organisations internationales sont parvenues à des conclusions convergentes. En septembre 2025, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies dans les Territoires palestiniens occupés (OHCHR) publie un rapport documentant au moins 75 décès de Palestiniens en détention israélienne depuis le 7 octobre 2023.
Le rapport onusien recense des pratiques documentées : coups répétés, simulacres de noyade, positions de contrainte, violences sexuelles, privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux pour des pathologies préexistantes. Il note également le refus d’Israël d’appliquer une décision de sa propre Haute Cour de justice (Bagatz), rendue en septembre 2025, ordonnant d’améliorer l’approvisionnement alimentaire des détenus.
En août 2024, des experts indépendants mandatés par l’ONU ont alerté publiquement :
« L’utilisation généralisée et systématique par Israël de la torture contre les détenus palestiniens, et ses pratiques d’arrestation arbitraire sur des décennies, couplées à l’absence de tout garde-fou depuis le 7 octobre 2023, brossent un tableau alarmant sous couvert d’une impunité totale. »
Le véritable tournant, ou sans doute le plus symbolique, est législatif. Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté, par 62 voix contre 48, une loi portée par le parti d’Itamar Ben Gvir instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme meurtrier.
En surface, le texte est universel : il s’applique à « toute personne » ayant intentionnellement causé la mort « dans le but de mettre fin à l’existence de l’État d’Israël ». Mais sa mécanique interne est discriminatoire.
En faisant de l’atteinte à l’existence de l’État d’Israël un critère déterminant, la loi restreint son application aux auteurs perçus comme des ennemis de l’État, excluant ainsi presque systématiquement les auteurs juifs israéliens.
Plus encore, pour les Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, la loi prévoit que la qualification terroriste d’un homicide entraîne la peine capitale par défaut, sans que ni le procureur ni le représentant du parquet militaire n’aient à la requérir. La mort devient le point de départ, non l’exception. Une fois la peine de mort prononcée, elle ne peut être ni réduite ni commuée et doit être exécutée dans les 90 jours suivant le jugement définitif.
Le texte franchit en outre une ligne que certains juristes israéliens ont soulignée : la Knesset légifère désormais pour la Cisjordanie, territoire soumis au droit militaire et non à la souveraineté israélienne. Le Times of Israël, dans un éditorial juridique, a qualifié ce glissement d’« inconstitutionnel » et de rapprochement de facto d’une annexion formelle, en ce qu’il contourne l’autorité du commandement militaire, juridiquement seule autorité souveraine en Cisjordanie.
Berlin, Londres, Paris et Rome avaient conjointement appelé la Knesset à renoncer au projet, estimant qu’il risquait de « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques ». Le Conseil de l’Europe a évoqué un « grave recul ». Une déclaration conjointe d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres grandes ONG a demandé à l’UE des mesures urgentes, rappelant que la Cour internationale de justice avait déjà, dans son avis consultatif de juillet 2024 sur l’occupation israélienne, jugé contraires au droit international certaines pratiques discriminatoires visant les Palestiniens.
En résumé, il serait inexact de présenter ce qui se passe comme une rupture totale avec le passé ou comme un droit d’exception dans un contexte particulier. Certains mécanismes juridiques se sont renforcés depuis près de trois ans. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine capitale ciblant particulièrement les Palestiniens semble aller en ce sens. Mais l’évolution du régime carcéral doit nous inviter à penser l’évolution du régime dans son ensemble, dans un contexte progressif d’autocratisation.
Les grands instituts (V-Dem, Freedom House) alertent à ce sujet et notent le déclassement israélien, non seulement pour son régime d’occupation et de détention des Palestiniens mais, plus généralement, pour un recul et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les oppositions à la réforme du système judiciaire dès janvier 2023 témoignent d’une dérive qui ne naît pas d’une situation exceptionnelle. Les pratiques autoritaires à l’œuvre dans la détention des Palestiniens ne sont pas des exceptions contenues, elles signalent une dérive profonde du régime dans son ensemble.
Le cas israélien invite peut-être à une conclusion qui le dépasse. L’évolution d’un régime carcéral constitue un indicateur privilégié de l’évolution du régime politique dans son ensemble. Les transformations des pratiques d’incarcération, des statuts de détention et des garanties procédurales ne sont pas de simples ajustements techniques mais donnent à voir les mutations profondes du rapport entre coercition, droit et pouvoir. C’est précisément ce que Foucault, Garland et d’autres théoriciens du carcéral nous ont appris à analyser.
La citation généralement attribuée à Dostoïevski conserve, dans ce cadre, toute sa valeur heuristique : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Elle rappelle que l’enfermement n’est jamais un objet marginal : il est, pour qui accepte de le regarder, l’un des révélateurs les plus sûrs de ce qu’un État fait du droit et de ceux qu’il gouverne.
Romain Lucas a reçu des financements de l'Université Laval.
17.06.2026 à 12:26
Charlotte Carayol, Doctorante en études germaniques, Université Bordeaux Montaigne

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.
En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.
Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.
On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.
L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.
Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.
Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.
L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.
« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »
À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.
Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.
Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.
En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».
Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.
Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.
Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.
Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.
Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.
Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.
Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.
Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:24
Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours
Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.
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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.
Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.
Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».
En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.
Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.
La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.
À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.
Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.
La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.
Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?
Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.
Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.
Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).
Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).
Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).
Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.
Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.
Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).
Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).
Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.
Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.
Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.
Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.
La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».
Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.
La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.
Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.
La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.
Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).
Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.
La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.
Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).
Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.
Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.
Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d'asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n'engagent pas l'institution
17.06.2026 à 12:23
Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université
Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.
Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.
Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.
Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.
En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.
La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.
Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.
Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.
Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.
Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.
En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.
Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.
Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.
Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.
Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.
Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.
Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.
S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.
À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.
Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:21
François Robinet, Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Le 6 avril 1994, la destruction en vol par un tir de missile de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana, ainsi que le chef de l’État burundais Cyprien Ntaryamira, marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda, au cours duquel plus d’un million de personnes furent massacrées en quelque trois mois. L’entourage de la veuve d’Habyarimana, Agathe, est accusé d’avoir joué un rôle majeur dans l’instigation de ce carnage à grande échelle. Réfugiée depuis des années en France, Mme Habyarimana, qui a bénéficié en 2025 d’un non-lieu qui vient d’être infirmé par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, pourrait être jugée pour ces faits. Un tel procès, s’il avait lieu, aurait une importance cruciale pour l’histoire du génocide des Tutsi.
Alors qu’un non-lieu semblait se profiler, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a ordonné, le 6 mai dernier, la reprise de l’instruction des plaintes visant Agathe Habyarimana pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
Pour quelles raisons cette décision, qui rouvre un dossier ancien de près de vingt ans, est-elle si importante pour les rescapés comme pour les associations engagées à leurs côtés ? Comment expliquer la durée de l’instruction ? Que pourrait-on attendre d’un procès si l’information judiciaire devait aboutir à un renvoi en cour d’assises ?
L’affaire semblait entendue. En août 2025, après dix-sept ans d’enquête judiciaire en France – la justice française a été saisie à la suite d’une plainte déposée en février 2007 par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), la présence d’Agathe Habyarimana sur le sol français permettant l’ouverture d’une enquête pour des faits présumés de génocide – deux juges d’instruction considéraient les charges insuffisantes pour renvoyer l’ancienne première dame rwandaise, veuve du président Juvénal Habyarimana, devant une cour d’assises.
L’ordonnance de non-lieu des juges Stéphanie Tacheau et Carole Vujasinovic semblait définitivement éloigner la perspective d’un procès d’Agathe Habyarimana pour ses responsabilités présumées dans le génocide contre les Tutsi.
Cette ordonnance de non-lieu a suscité de vives réactions et a été contestée aussi bien par les parties civiles et plusieurs associations de rescapés que par le parquet national antiterroriste lui-même.
Ainsi, dans une tribune publiée par le Monde, le 30 mars dernier, plusieurs personnalités et historiens spécialistes du Rwanda – parmi lesquels l’auteur de ces lignes – rappelaient que les travaux historiques ainsi que les procédures judiciaires conduites devant le Tribunal pénal international avaient mis en lumière le rôle joué par le réseau informel parfois appelé « Akazu » (un réseau parfois surnommé le « clan de Madame ») dans la radicalisation du régime, puis dans la mise en œuvre des massacres.
Les réactions furent d’autant plus vives que l’ordonnance de non-lieu décrivait Agathe Habyarimana comme une « victime » des événements et de l’exil qui suivit, une formulation qui a suscité l’incompréhension de plusieurs associations de rescapés et parties civiles.
Encore récemment, plus de 600 Rwandaises publiaient une lettre ouverte dénonçant la possible clôture de l’instruction dans un texte exprimant leur inquiétude – et leur indignation – face au risque de voir disparaître la possibilité même d’un débat public sur le rôle d’Agathe Habyarimana dans le génocide.
La décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel du 6 mai dernier, contestée en cassation par madame Habyarimana, marque donc un nouveau retournement de situation, un retournement qui ne préjuge en rien de l’organisation d’un futur procès et encore moins d’une éventuelle condamnation.
Plus de trente ans après le génocide, cette décision rappelle surtout à quel point le cas Agathe Habyarimana (aujourd’hui âgée de 83 ans) occupe une place singulière au cœur des débats historiques, judiciaires et mémoriels consacrés au génocide des Tutsi.
Comprendre cette singularité exige de revenir sur le travail d’enquête et de documentation exceptionnel qui a été mené depuis 1994 et dont la justice dispose aujourd’hui pour se prononcer.
Dès les années 1990, les recherches consacrées au génocide des Tutsi ont permis de mieux comprendre le rôle joué par ce que les contemporains appelaient alors publiquement l’« Akazu » (la « Petite Maison »). Derrière ces termes se dessinait un premier cercle du pouvoir rwandais structuré autour de la famille présidentielle – de proches alliés politiques, militaires et économiques, majoritairement originaires du nord-ouest du Rwanda.
De nombreux travaux – notamment ceux d’Andrew Wallis et d’autres historiens, journalistes, acteurs judiciaires et associations de défense des droits humains – ont souligné à quel point ce réseau informel joua un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie du Hutu Power (idéologie extrémiste qui présente les Tutsi comme une menace à éliminer), dans le soutien aux médias extrémistes comme la Radio télévision libre des Mille Collines (RTLM) ou le journal Kangura, dans la préparation puis dans l’exécution même du génocide.
Au cœur de ce réseau, Agathe Habyarimana apparaît comme une figure centrale. Elle n’a certes occupé aucune fonction officielle dans l’appareil d’État, mais sa position au sein des réseaux familiaux et politiques du régime – ainsi que sa renommée et le prestige de son clan – lui donnait une influence singulière.
Si les logiques de pouvoir à l’œuvre sont désormais bien connues, comment expliquer les difficultés de la justice à établir les responsabilités individuelles d’Agathe Habyarimana ?
D’abord, comme souvent dans les affaires liées aux crimes imprescriptibles, le temps finit par devenir lui-même un acteur du dossier judiciaire : des témoins disparaissent, les mémoires se fragmentent et les archives écrites – parfois difficilement accessibles – prennent une place croissante dans la compréhension des événements.
Il reste par ailleurs difficile de qualifier précisément les responsabilités pénales individuelles alors même que les mécanismes de décision au sein de l’« Akazu » passaient principalement par des relations de proximité, d’influence et de patronage, un tel système de pouvoir reposant moins sur des décisions administratives classiques laissant des traces écrites que sur des échanges informels.
Il faut enfin comprendre qu’Agathe Habyarimana – et son fils Jean-Luc Habyarimana (qui n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires pour une participation présumée au génocide des Tutsi) – restent après le génocide des figures symboliquement importantes dans les controverses mémorielles et politiques liées au génocide des Tutsi, nombreux étant les anciens dignitaires du régime engagés dans des stratégies de renversement des responsabilités voire de négation du génocide.
Les journées des 6, 7 et 8 avril 1994 se trouvent au cœur des investigations et, là encore, les responsabilités individuelles ne sont pas si simples à documenter précisément.
Plusieurs témoignages recueillis après le génocide décrivent la résidence présidentielle de Kanombe, à Kigali, comme un lieu de regroupement et de coordination du premier cercle du régime dans les heures qui suivent l’attentat contre l’avion présidentiel. Certains témoignages évoquent la présence d’Agathe Habyarimana lors de discussions concernant la traque des opposants politiques et des Tutsi. D’autres témoignages demeurent indirects, contradictoires ou fragiles tandis que les sources écrites disponibles restent souvent lacunaires. L’informalité même du fonctionnement de l’« Akazu » complique considérablement le travail de la justice comme celui des historiens.
Ces difficultés ne doivent pourtant pas conduire à invisibiliser ce que les travaux historiques ont progressivement mis en lumière : le génocide des Tutsi a été porté par un appareil politico-militaire dont le premier cercle présidentiel constitua l’un des principaux centres de gravité.
C’est sans doute là que réside, à mon sens, l’enjeu si particulier d’un éventuel procès d’Agathe Habyarimana. Non dans la révélation spectaculaire de faits inconnus. Non dans l’illusion qu’une procédure judiciaire pourrait à elle seule enrichir l’histoire du génocide des Tutsi. Mais dans la création d’un temps de confrontation publique entre archives, témoignages et savoirs historiques autour du rôle joué par l’entourage présidentiel.
L’important me semble ici que les procès pour génocide ne produisent pas seulement des verdicts. Ils constituent aussi des moments de mise en visibilité, de discussion publique, d’intelligibilité partagée, comme l’ont montré les procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha ou ceux en compétence universelle en Europe. Si l’on peut regretter que ces derniers n’aient pas bénéficié de la même attention que les grands procès historiques des années 1980-1990 (Barbie, Touvier, Papon), leurs audiences ont tout de même contribué à révéler des témoignages, à exhumer certains documents, à inscrire plus profondément le génocide des Tutsi dans notre mémoire collective.
La tenue d’un procès d’Agathe Habyarimana aurait, c’est vrai, une portée bien particulière. Parce qu’il se déroulerait vraisemblablement à Paris. Parce qu’il concernerait une personnalité présente en France depuis 1994. Parce qu’il rouvrirait nécessairement, dans l’espace public français, des questions longtemps demeurées sensibles sur les relations entre Paris et le régime Habyarimana, sur l’opération Amaryllis (8-14 avril 1994) ou encore sur les réseaux politiques, militaires et médiatiques qui entourèrent l’ancien pouvoir rwandais avant, pendant et à la suite du génocide.
L’absence de procès aurait aussi une signification historique et mémorielle. Pour de nombreux rescapés du génocide, pour plusieurs associations et pour une partie des chercheurs travaillant depuis des années sur le génocide des Tutsi, elle laisserait ouverte une question devenue centrale : celle de la possibilité même d’examiner publiquement en France les responsabilités des réseaux politico-familiaux qui gravitaient autour du pouvoir présidentiel rwandais en 1994, privant du même coup les rescapés comme les citoyens français d’un moment important de clarification publique.
Les recherches de François Robinet ont bénéficié de financements accordés par différentes organisations publiques de soutien à la recherche scientifique.
16.06.2026 à 17:44
Mark Corcoral, Chercheur associé au Centre de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po, Sciences Po
Alors que la relation qu’entretient Donald Trump avec le droit n’a jamais fait couler autant d’encre, Mark Corcoral, spécialiste de la politique de sécurité nationale américaine et chercheur au CERI (Sciences Po), explore le fonctionnement du département états-unien de la justice. À travers son ouvrage Le Droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, il montre comment Washington utilise stratégiquement le droit, à la fois pour bénéficier de la légitimité qu’il confère et pour s’affranchir de ses principes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des États-Unis.
Les rivalités internationales se jouent de plus en plus sur le terrain du droit et de la justice. L’affaire Huawei en est une parfaite illustration. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois des télécommunications, a été arrêtée à l’aéroport de Vancouver à la demande des États-Unis. Poursuivie pour fraude bancaire sur fond de contournement de l’embargo américain contre l’Iran, Huawei l’était aussi, en plus d’être accusé de vol de secrets commerciaux.
La riposte de Pékin ne s’est pas fait attendre : deux ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine pour de prétendues atteintes à la sûreté de l’État, et un troisième a vu sa peine de prison pour trafic de drogue commuée en peine capitale. Par la suite, les services de renseignement chinois sont allés jusqu’à tenter d’espionner l’équipe du procureur en charge du dossier Huawei. De leur côté, les États-Unis ont exploité l’affaire à des fins diplomatiques et économiques. Washington a invoqué ces poursuites pour justifier l’exclusion des équipements Huawei des réseaux américains et convaincre ses alliés d’en faire autant. Le département du Commerce a même imposé des restrictions contre l’entreprise, nuisant fortement à ses approvisionnements.
Cette affaire illustre bien la manière dont le droit peut être utilisé comme une arme dans l’arène internationale. Pourtant, on aurait tort d’établir une équivalence entre les actions américaines et chinoises. Tandis que les premières étaient soumises aux exigences de l’État de droit, les secondes ne l’étaient absolument pas. Cette différence apparaît notamment dans le traitement réservé aux accusés. Meng Wanzhou a été défendue par les avocats de son choix, qui ont eu accès aux charges et aux preuves retenues contre elle, le tout dans le cadre d’une procédure régulière et transparente. Rien de cela ne fut vrai pour les Canadiens arrêtés en Chine.
Certains observateurs en déduisent que l’usage stratégique du droit – ou « lawfare » – serait l’apanage de régimes autoritaires. Eux seuls auraient une « utilisation belliqueuse du droit » pour « déguiser des stratégies de puissance derrière le paravent d’un argumentaire juridique supposé plus neutre ». L’analyse des doctrines officielles abonde dans ce sens. Alors que le Parti communiste chinois charge son Armée populaire de libération (APL) de conduire la « guerre du droit » depuis des décennies, la doctrine américaine ne fait référence au lawfare que pour dénoncer les pratiques d’adversaires.
Considérer le lawfare comme chasse gardée d’États autoritaires n’en demeure pas moins trompeur. […] Alors qu’il était à la tête du DOJ, l’Attorney General Bill Barr a établi un lien direct entre l’affaire Huawei et la rivalité sino-américaine. D’après lui, laisser « la Chine établir une domination » dans le déploiement des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) représenterait « un danger monumental » pour les États-Unis et les poursuites judiciaires seraient une manière d’y répondre. […] La synergie entre les actions pénales du DOJ et les efforts diplomatiques du département d’État contre Huawei n’était pas simplement fortuite, mais délibérée. Nous en voulons pour preuve qu’Adam Hickey — le haut fonctionnaire du DOJ chargé de superviser ces poursuites – a été intégré à plusieurs délégations américaines visant à convaincre des alliés d’exclure les équipements chinois de leurs réseaux.
Cette affaire Huawei montre que les États-Unis utilisent le droit stratégiquement, eux aussi. Le fait qu’ils n’assument pas toujours le caractère stratégique de leurs manœuvres juridiques s’explique par leur identité d’État de droit – un système défini par la soumission de toutes les personnes et des institutions à un droit libéral. Dans un tel système, il est difficile pour les autorités de « tenir ouvertement une parole de lawfare » sans se renier. Dès lors, l’objectif principal de ce livre est d’expliquer le lawfare d’un État de droit, en analysant les pratiques du département de la Justice américain. […]
Fruit de plus de quatre années de recherches, l’explication qu’il propose est la suivante : le lawfare permet aux autorités de bénéficier de la légitimité et de la sécurité juridique que confère le droit, tout en dérogeant à ses principes pour mieux protéger la nation. Animé par une quête de dérogations normatives, de sécurité juridique et de légitimité politique, le lawfare du DOJ renforce l’influence et la puissance des États-Unis, au prix de compromissions de leur identité libérale.
L’illibéralisme de l’administration Trump 2 apparaît dès lors sous un jour nouveau. Si certaines de ses pratiques sont inédites, elles sont bien souvent rendues possibles par des manœuvres juridiques familières, éprouvées durant la période post-11-Septembre, sur laquelle se concentre cet ouvrage. Ces manœuvres comportent deux volets, autour desquels se structure la suite de notre réflexion :
Le lawfare défensif vise à libérer l’action sécuritaire des États-Unis de certaines contraintes normatives sans compromettre sa légitimité politique ni l’immunité de ses artisans. Il s’agit alors pour le DOJ d’habiliter l’État à agir aux marges de la légalité — voire au-delà — tout en minimisant les risques juridiques auxquels s’exposent les acteurs de la politique de sécurité nationale. […]
Le lawfare offensif du DOJ transforme la justice pénale en un instrument de sécurité nationale, malgré l’indépendance des juges et les exigences d’équité censées régir le système judiciaire américain. Il s’agit alors de maximiser l’efficacité de l’action pénale du DOJ pour neutraliser des menaces pesant sur la sécurité des États-Unis.
Mark Corcoral ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.06.2026 à 17:41
Jean-Guillaume Ditter, Professeur permanent, Burgundy School of Business
La boisson fermentée iconique sera l’une des stars de la Coupe du monde. En dehors des terrains, elle est l’objet d’une guerre commerciale entre les trois pays hôtes. Analyse de ces trois marchés brassicoles et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.
La bière est indissociable des événements festifs. La Coupe du monde masculine de football 2026 ne devrait pas faire exception à la règle, avec une croissance attendue de la consommation de 560 millions de litres.
Et vous, quelle bière allez-vous choisir pour célébrer les trois pays hôtes ? Une Budweiser, fleuron historique des États-Unis et sponsor officiel de l’évènement ? Une Corona, fer de lance de l’industrie brassicole mexicaine ? Une Labatt Blue, pils favorite des Canadiens ?
Quel que soit votre choix, il profitera au géant belge ABInBev, propriétaire de ces trois enseignes, parmi un portefeuille de plus de 500 marques qui lui assure 25 % du marché mondial. La bière ne connaît pas de frontières… quoique.
Le contexte géoéconomique nord-américain pourrait gâcher la fête. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis perturbe les économies canadienne et mexicaine, avec en perspective une difficile renégociation de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) en juillet prochain.
Voyons comment la bière reflète ces tensions, en nous appuyant sur les données de Statista.
En 1994, l’adoption de l’accord de libre-échange nord-américain, l’Alena, a entraîné un accroissement rapide des échanges entre les trois pays signataires et une intégration accrue de leurs systèmes productifs. Aujourd’hui, Donald Trump déclare qu’il ne sait pas s’il va renouveler cet accord devenu ACEUM en 2018.
La filière brassicole nord-américaine n’a pas échappé à ce mouvement. Elle est de fait fortement intégrée au niveau régional. Les États-Unis et le Canada produisent l’orge, le malt et le houblon. Le Mexique et le Canada exportent l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes. Le Mexique, premier exportateur mondial de bières, fournit notamment les États-Unis, deuxième marché mondial.
Les États-Unis, deuxième producteur et deuxième marché mondial derrière la Chine, occupent une position centrale dans l’industrie brassicole nord-américaine. La consommation annuelle y est de 23 milliards de litres, soit 67 litres par habitant, contre 33 litres en France.
Le marché est dominé par l’incontournable ABInBev – Budweiser, Bud Light –, le canado-états-unien Molson‑Coors – Coors Light, Miller Lite, Molson – et l’États-Unien Constellation Brands, qui distribue les marques mexicaines Corona Extra et Modelo Especial. Les États-Unis sont aussi le berceau des bières artisanales, ou craft, apparues dans les années 1970. Elles sont produites par près de 10 000 brasseries, dont le succès mondial des IPA américaines témoigne du dynamisme et de l’inventivité.
La production états-unienne ne couvre qu’environ 80 % de sa consommation intérieure, faisant du pays le premier importateur mondial. Il en résulte un déficit commercial significatif avec la plupart de ses partenaires, au premier rang desquels le Mexique, avec 82 % des importations et les Pays-Bas avec 8,5 %.
Les États-Unis sont toutefois le premier producteur mondial de houblon, qu’ils exportent massivement vers le Mexique et le Canada.
Autre géant de la bière, le Mexique est le troisième producteur et quatrième consommateur mondial avec 6 milliards de litres ; chaque Mexicain en consomme 58 litres en moyenne.
La filière brassicole y est là aussi dominée par les grands groupes internationaux : Grupo Modelo, filiale d’ABInBev, brasse les bières Corona et Modelo, évoquées précédemment, tandis que le néerlandais Heineken possède la Cervecería Cuauhtémoc Moctezuma, qui produit, entre autres, la marque Dos Equis.
Le pays occupe le rang inattendu de premier exportateur mondial, devant les Pays-Bas. La production et les exportations brassicoles mexicaines ont connu un essor rapide après la signature de l’Alena. La suppression des obstacles aux échanges sur les produits de base a permis aux brasseurs mexicains d’accéder au marché de leur voisin du Nord.
La demande états-unienne de bière mexicaine a également été portée par la croissance de la population latino-américaine aux États-Unis et le tourisme états-unien au Mexique. Plus de 95 % des exportations mexicaines sont actuellement destinées aux États-Unis, générant un excédent commercial significatif.
Le Mexique importe par ailleurs de l’orge et du malt des États-Unis, mais lui vend une partie de l’aluminium destiné à produire ses canettes.
Le Canada n’est que le 19ᵉ producteur et 16ᵉ consommateur mondial. Molson Coors, ABInBev, Heineken et les autres multinationales représentent de nouveau l’essentiel des volumes produits, mais on dénombre plus de 1 200 brasseries artisanales, généralement de petite taille.
L’une des particularités du marché canadien tient à l’organisation des importations et de la distribution de l’alcool, qui relève d’un monopole public dans la majorité des provinces.
Le Canada est 9ᵉ importateur mondial et occupe une place mineure en matière d’exportation… à l’exception des États-Unis où il se positionne au 4ᵉ rang et avec un solde commercial excédentaire d’environ 75 millions de dollars états-uniens (64,6 millions d’euros).
Quatrième producteur mondial, le Canada fournit par ailleurs de l’orge et du malt aux États‑Unis. Il est aussi l’un de ses principaux fournisseurs en aluminium, à qui sont destinés 90 % de ses exportations.
La bière fait régulièrement l’objet de tensions industrielles et commerciales entre ces trois pays. Celles-ci ont pris une nouvelle ampleur depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et de sa vision mercantiliste du commerce international.
Au printemps 2025, l’administration états-unienne a imposé des droits de douane de 25 % sur de nombreux produits importés, en s’appuyant sur une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette dernière autorise le président des États-Unis à prendre des mesures exceptionnelles en situation d’urgence nationale.
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La bière n’était pas visée en tant que telle, mais l’orge canadienne a été touchée. L’aluminium, qu’il soit canadien ou mexicain, a été lui aussi soumis à des droits de douane de 25 %, puis de 50 %, appliqués à la fois aux canettes vides, mais aussi à la bière importée en canettes, sur la base d’arguments de sécurité nationale (défense d’une industrie stratégique) et d’accusations de concurrence déloyale, ou dumping.
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La Cour suprême a annulé, le 20 février 2026, les droits de douane adoptés dans le cadre de l’IEEPA, jugeant que le président des États-Unis n’avait pas l’autorité légale pour les instaurer. Mais, l’administration Trump les a remplacés rapidement par des mesures générales fondées sur la section 122 du Trade Act de 1974. Les droits de douane sur l’aluminium, qui s’appuyaient sur l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce de 1962 autorisant le président des États-Unis à restreindre les importations lorsqu’elles menacent les intérêts vitaux du pays, ont quant à eux été maintenus.
Ces mesures alimentent les tensions avec le Canada et le Mexique, entraînant une baisse des exportations de ces deux pays. Le Mexique est particulièrement touché car, en plus des droits de douane, les mesures anti-immigration états-uniennes inquiètent la population d’origine latino-américaine et pèsent sur sa consommation.
Pour ne rien arranger, l’industrie brassicole mexicaine souffre d’une sécheresse chronique entraînant la surexploitation des nappes phréatiques, particulièrement dans le nord du pays. Les brasseries étant prioritaires face aux usages domestiques, les conflits autour de l’accès à l’eau se multiplient.
Le changement climatique pèse enfin sur l’amont agricole de la filière : la baisse des rendements de l’orge menace l’approvisionnement des brasseurs mexicains et augmente encore leurs coûts de production.
Mais ces droits de douane touchent aussi les brasseurs et distributeurs états-uniens, dont le coût des importations a rapidement augmenté. Constellation Brands est en première ligne, car très dépendant de ses importations mexicaines. En 2013, sous la pression des autorités de la concurrence, ABInBev lui a cédé les droits de distribution de ses bières Corona et Modelo sur le territoire des États-Unis pour ne pas s’y trouver en position ultradominante.
Cette offensive commerciale a donné lieu à des contre-mesures au Canada, où le gouvernement fédéral a imposé, en mars 2025, des droits de douane de 25 % sur des produits états-uniens, dont l’orge et la bière, avant de les lever en septembre de la même année dans le cadre des négociations en cours.
Certains gouvernements provinciaux ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de stopper purement et simplement la distribution des bières et autres alcools états-uniens sur leur territoire. Les exportations de bière états-unienne vers le Canada ont en conséquence connu une chute de plus de 25 % en 2025.
On assiste donc à un morcellement progressif du marché de la bière nord-américain, au niveau de la production comme de la consommation.
Les brasseurs cherchent en premier lieu à réduire leur exposition aux droits de douane en diversifiant et relocalisant leurs approvisionnements : des brasseries canadiennes ont cherché à limiter leur dépendance aux importations de canettes états-uniennes en augmentant préventivement leurs stocks, en développant l’usage des bouteilles consignées, des fûts réutilisables en métal et des fûts en bois. Le Mexique développe pour sa part sa propre production de houblon.
Ils adaptent également leur communication commerciale pour valoriser l’ancrage local de leurs produits. Le groupe AB-Inbev a par exemple signé des accords d’approvisionnement avec les fermiers états-uniens afin d’obtenir le label « US Farmed » (cultivé aux États-Unis) pour certaines de ses bières. Sa marque Budweiser se définit comme « américaine » plutôt que « nationale » (domestic), terme jugé trop neutre. Sa campagne publicitaire lancée durant le Superbowl 2026 est une célébration patriotique qui l’inscrit au cœur de l’identité états-unienne, sur fond de rock sudiste.
Les consommateurs ne sont pas en reste. Les Canadiens, privés de bières états-uniennes et désireux de soutenir l’économie et l’emploi locaux, se tournent vers les bières craft canadiennes.
Aux États-Unis, le réflexe « buy American » est aussi très fort. Les bières locales et craft y sont favorisées comme marqueur identitaire et pour soutenir l’économie locale. Mais la hausse des prix, combinée à la préférence croissante des consommateurs pour les boissons peu ou pas alcoolisées (mouvement No-Low), entraîne une baisse continue de la consommation intérieure qui pèse sur l’industrie.
Le Mexique compte, pour sa part, sur le tourisme international et la ferveur de la population locale durant les matchs pour soutenir sa propre consommation intérieure.
Eh bien oui, lever le coude a toujours été un geste politique ! Et cela devient plus évident encore dans un monde marqué par la fragmentation des marchés et le renouveau du patriotisme économique.
N’oublions pas que la consommation d’alcool est à l’origine de 49 000 décès par an. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site Alcool Info Service.
Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.06.2026 à 17:23
Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l'influence, diplomatie publique, Sciences Po
L’Otan renforce sa présence dans le Grand Nord et Moscou ressort le projet de tunnel sous le détroit de Béring. Mais la vraie bataille du Nord, et au-delà, porte sur le contrôle des flux.
Le 6 juin 2026, des forces terrestres de l’Otan ont commencé à se déployer en Finlande et en Suède, pour tenir le flanc nord-est de l’Alliance et sécuriser l’Arctique face à l’activité militaire russe et à l’intérêt grandissant de la Chine.
La région, a résumé le commandant suprême allié en Europe, est « l’une des zones les plus importantes sur le plan stratégique ». On raisonne ici en territoires et en flancs, selon une carte où sont disposées des troupes, à une certaine distance de frontières et suivant ce qui est nommé une posture.
La même semaine, à l’autre bout du même Grand Nord, Moscou ressortait un tout autre objet. En marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, un proche du Kremlin annonçait que le tunnel sous le détroit de Béring, qui relierait la Russie à l’Alaska – rebaptisé « tunnel Poutine-Trump » – pourrait être conçu d’ici à la fin de l’année. Le projet court depuis les tsars : un serpent de mer qui resurgit tous les vingt ans, entre deux des littoraux les plus vides de la planète. Et s’il fait la une des journaux, c’est qu’il est taillé pour cela, aidant à la circulation d’un récit bien plus que des flux auxquels sont normalement destinés les tunnels.
De fait, ni les troupes du flanc finlandais, ni le tunnel rêvé ne disent où se joue vraiment la puissance dans le Nord.
La vraie prise sur le Nord porte sur l’ensemble de tout ce qui transite, de tout ce qui est convoyé sous différentes formes (les flux de marchandises, d’équipement, de pétrole ou de gaz, etc.). Béring dessine l’entrée orientale de la route maritime du Nord, que la Russie referme méthodiquement, sans un coup de canon. Elle invoque l’article 234 du droit de la mer — prévu pour les zones prises par les glaces – pour réglementer la navigation dans sa zone économique. Détenant le quasi-monopole des brise-glaces nucléaires, seul sésame d’un passage où nul ne s’aventure sans escorte, elle refuse de confier cette escorte aux brise-glaces chinois.
Comme l’a montré le géographe Frédéric Lasserre, spécialiste des routes arctiques, la liberté de navigation y est de fait effacée. L’océan Arctique devient une mer fermée – un mare clausum – reconstituée non par la puissance ou la crainte du canon, mais par le droit, la glace et l’escorte.
La question, ici n’est donc plus « à qui appartient un détroit, un espace géographique contraint ? », mais « qui tient le flux qui le traverse, et par quel levier ? » C’est ce que j’appelle la rhéopolitique, un concept que je développe dans mes analyses : contrôler les flux plutôt que les territoires – les régler, les moduler, les interrompre.
On tient un flux par le canon : à Bab el-Mandeb, drones et missiles ont suffi à dérouter une partie du commerce mondial par le cap de Bonne-Espérance. Par le tarif : douane, sanction, et jusqu’au péage – depuis la fermeture de fait d’Ormuz, fin février 2026, Téhéran conditionne le passage par ses eaux à une redevance versée aux gardiens de la révolution, selon la publication de référence du transport maritime mondial, Lloyd’s List a surnommée le « péage de Téhéran ». Ou par un levier plus discret encore, la prime. Les assureurs ayant classé le Golfe en zone de guerre, les primes se sont envolées ; le détroit, resté ouvert en droit, devenait impraticable en fait. Et pour rétablir un trafic, ce ne fut pas une marine de guerre, mais un montage assurantiel – la prime, non la canonnière – qui rouvrit la voie et décida des navires admis. Le canon s’alignait sur la prime.
De La Rochelle assiégée en 1628 à Ormuz en 2026, j’ai montré ailleurs que les détroits se ferment moins par la bataille que par le contrôle des flux.
C’est pourquoi, sur les rives d’Ormuz comme aux deux entrées du canal de Panama, il est significatif d’observer la même signature sur les portiques : le conglomérat hongkongais CK Hutchison, présent dans des dizaines de terminaux à travers le monde – véritables structures du commerce mondial que le grand public ne connaît pas.
Deux épisodes récents, deux formes de contrainte. À Panama, sous la pression de Washington, l’opérateur s’est vu contester la propriété même de ses concessions : un consortium mené par BlackRock a négocié le rachat, la concession historique a été remise en cause et depuis l’affaire se joue désormais en arbitrage — le tout sans un coup de feu. À Ormuz, nul n’a disputé la propriété des terminaux ; c’est le flux qui les irriguait qui s’est tari. Un même acteur, deux détroits : ici la maîtrise du lieu, là celle de la circulation. D’un côté, une géographie des lieux, héritée des atlas ; de l’autre une géographie des liens, celle des flux qui relient les territoires au monde.
Reste le plus troublant : si l’opérateur peut être observé, lui, à qui obéit-il ? Depuis la loi de sécurité nationale de 2020, l’autonomie des groupes hongkongais à l’égard de Pékin n’est plus certaine – et c’est d’ailleurs Pékin qui a d’abord bloqué la vente. Le pavillon d’un navire dit de moins en moins qui le possède ; la nationalité d’un opérateur, de moins en moins à qui il répond.
À ces portes, le levier décisif n’est tenu ni par un État, ni par une marine, mais par un assureur, un opérateur de terminaux, un gestionnaire d’actifs – un pouvoir exercé sans vote, et souvent sans visibilité. Il ne s’agit ni de prôner le repli, ni de rêver d’une renationalisation des passages, vaine dans une économie de flux. Il s’agit de regarder en face ce que nous avons cessé de cartographier : des contrats, des concessions, des polices, des chaînes d’allégeance.
Savoir penser la puissance aujourd’hui est, pour Luis Vassy, qui dirige Sciences Po, « un défi intellectuel de notre temps ». À l’aune de ce que montrent les détroits, la réponse est nette : la puissance se lit désormais autant dans les flux que dans les territoires. Le déploiement de l’Otan dans le Grand Nord et le tunnel rêvé de Béring relèvent du même réflexe : penser en flancs et en annonces. Pendant ce temps, le long de la route du Nord, à Ormuz ou à Panama, des flux bien réels changent de main, discrètement. On ne défend pas ce que l’on ne sait plus voir.
Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.06.2026 à 17:22
Sylvain Kahn, Professeur agrégé d'histoire, docteur en géographie, européaniste au Centre d'histoire de Sciences Po, Sciences Po
Le discours de Pete Hegseth en Normandie illustre la rupture stratégique entre les États-Unis de Donald Trump et l’Union européenne, sommée d’assurer seule sa défense face aux défis sécuritaires contemporains. Devant les pressions russes, chinoises et désormais américaines, l’UE développe progressivement des instruments financiers, industriels, commerciaux et militaires destinés à renforcer son autonomie.
Venu en Normandie, le 6 juin dernier, pour les commémorations du 82e anniversaire du Débarquement, Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des États-Unis (dénommé ainsi depuis que Donald Trump a décidé de donner ce nom au secrétariat à la défense en septembre 2025), s’est notamment rendu à Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Après s’être recueilli face aux 9 387 croix blanches du cimetière de soldats américains tombés sur la plage d’Omaha Beach, il y a prononcé un discours parfaitement cohérent avec la Stratégie nationale de sécurité américaine publiée en novembre 2025.
Citant les arrivées de navires et de migrants sur les côtes espagnoles, italiennes, grecques et bulgares, Hegseth a affirmé que l’Europe se trouvait sous la menace des flux migratoires, qualifiés d’« invasion », s’est interrogé sur la capacité de réaction des États membres de l’UE face à ce « débarquement d’un nouveau type » et s’est demandé s’il n’était pas déjà trop tard.
Refusant de participer à la célébration internationale officielle, il a admonesté les Européens : renforcez rapidement votre autonomie militaire, et ne comptez plus sur les États-Unis pour vous défendre, a-t-il dit en substance.
Cette séquence aura fourni une confirmation supplémentaire de la nouvelle politique européenne des États-Unis martelée par l’administration Trump depuis février 2025 – y compris par Hegseth lui-même à Bruxelles moins de trois semaines après l’entrée en fonction de celle-ci le 20 janvier. Du point de vue de son tableau géopolitique d’ensemble, l’Union européenne fait face depuis seize mois à une situation singulièrement inédite, qui la rend vulnérable. Pour y répondre, est-elle en train d’inventer une forme de réponse singulière, qui serait la robustesse ?
L’UE a déjà commencé à démontrer une aptitude inattendue à agir concrètement face à des chocs imprévus et inédits. Dans le domaine financier et budgétaire, la création du plan de relance NextGenerationEU dans la foulée du Covid et des confinements en 2020, a posé les bases d’un « proto-Trésor européen », permettant de financer nos biens publics par l’emprunt commun.
En parallèle, le volet économique et commercial s’est musclé avec l’Instrument anti-coercition (ACI) – qui permet de sanctionner des entreprises, ou des États, ou d’instaurer rapidement des droits de douane exceptionnels, et qui a été conçu pour répliquer aux chantages commerciaux, notamment de la République populaire de Chine – tandis que le Chips Act et le Net-Zero Industry Act visent la souveraineté technologique, notamment en cherchant à raffiner en Europe 40 % des métaux rares nécessaires à notre industrie.
Avec l’invasion de l’Ukraine à grande échelle par la Russie lancée en 2022, le défi le plus important demeure celui de la défense, où l’objectif est désormais l’« autosuffisance militaire ». Si l’Europe a réalisé qu’elle produisait déjà plus de munitions que les États-Unis, elle doit encore briser le « corporatisme nationaliste » de ses industries ; c’est pourquoi l’UE a mis au point des leviers nommés Règlement relatif au soutien à la production de munitions (ASAP) ou Stratégie industrielle européenne de défense (EDIS) de façon à encourager la volonté de bâtir progressivement une base industrielle et technologique de défense (Bitd) européenne, c’est-à-dire une industrie de défense européenne et un marché de l’armement européen. Ces instruments sont les prémisses d’une authentique politique industrielle de défense européenne.
Cette dynamique de nouvelles réponses aux défis des politiques impérialistes ne s’arrête pas aux frontières de l’UE : elle s’inscrit dans un vaste « système territorial européen » incluant le Royaume-Uni, la Norvège ou encore les pays candidats à l’adhésion y compris la Turquie, qui est en union douanière avec l’UE.
Dans un monde de rivalités, l’UE a intérêt à coaliser des « puissances moyennes » pour protéger l’interdépendance contre les prédations. En 2026, le premier ministre canadien Mark Carney a appelé explicitement, à Davos, à la mise en réseau de ces États pour peser ensemble (commerce, normes, sécurité économique). D’une certaine façon, Mark Carney propose d’étendre bien au-delà du petit territoire européen (ce cap… écrivait Paul Valéry) la boîte à outils, le bricolage et l’assemblage que mettent en œuvre, sans tambour ni trompette ni fierté particulière, les Européens depuis trois générations.
Vue sous cet angle, la Communauté politique européenne révèle au grand jour l’existence d’un système territorial européen (l’expression est de Pascal Orcier) que polarise et anime l’UE : l’UE et tous ses associés, de la Turquie (union douanière) au Canada (Ceta), en passant par l’Espace économique européen, Schengen, le Voisinage, le Royaume-Uni (accord de commerce et de coopération) et les Candidats.
Cette réactivité s’appuie sur une nature politique unique : l’UE est une « étaticité multiterritoriale ». Depuis 1950, elle s’est construite en substituant le droit à la force, privilégiant ce que Zaki Laïdi nomme la « puissance par la norme• ». Par l’« effet Bruxelles », elle impose ses standards (IA, environnement, RGPD) au reste du monde car l’accès à son marché demeure vital. Depuis 1950, l’Europe s’est construite contre l’esprit de puissance classique qui avait mené au suicide du continent. L’UE ne cherche pas de la puissance par la coercition, mais par la régulation et l’interdépendance.
Cependant, dans le contexte actuel, la simple régulation ne suffit plus ; il faut y ajouter la robustesse. La robustesse est la faculté d’un système à absorber des chocs extérieurs et à préserver son autonomie sans trahir son identité juridique. Cela implique de passer d’une dépendance subie à une « vulnérabilité choisie » (Mathilde Lemoine, économiste) grâce à la diversification des partenariats. L’Europe ne cherche pas la coercition classique du XXᵉ siècle, mais une capacité à rester libre et autonome dans un environnement hostile.
Nous devons d’abord poser un diagnostic lucide sur notre environnement. Ce besoin de robustesse est la réponse directe à un environnement marqué par une « triple coercition » :russe, chinoise et, c’est la nouveauté radicale de 2025, américaine.
L’impérialisme russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est affirmée comme un « État mafieux » qui érige la violence en principe de gouvernement. Elle conteste vitalement le modèle européen fondé sur le droit et le pluralisme. Tandis que la Russie occupe l’est de l’Ukraine et bombarde chaque jour les villes et les civils qui sont à l’arrière du front, les Européens les soutiennent financièrement, par l’envoi d’armes et par l’accueil de réfugiés. Rappelons que l’UE partage près de 2 300 kilomètres de frontières avec la Russie, et près de 1 300 kilomètres avec l’Ukraine.
La rivalité chinoise. La République populaire de Chine est désormais un « rival systémique » (selon la doctrine de l’UE publiée en 2019 par Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne), c’est-à-dire non seulement économique, mais aussi idéologique à l’échelle du système international et de l’espace mondial. Elle utilise des pratiques de concurrence déloyale pour évincer l’Europe des relations avec le Sud global et pour créer des dépendances critiques, menaçant des pans entiers de notre industrie, comme l’automobile.
Enfin, le choc le plus perturbant est celui du « trumpisme 2 », qui marque le décès de l’atlantisme. Les États-Unis ne nous traitent plus en alliés mais comme des « gisements de ressources ». C’est ce que l’on peut qualifier d’« emprisme » : une forme d’emprise américaine transformant notre interdépendance historique de près d’un siècle en un rapport de force contraignant, où l’accès au renseignement comme aux technologies devient un levier de chantage pour imposer des droits de douane injustifiés, un affaiblissement du soutien à l’Ukraine et des ingérences dans les vies politiques des États membres de l’UE.
En définitive, alors que les Européens n’aspirent pas à devenir une puissance guerrière capable d’agressions et d’occupations, leur singularité est de chercher à construire une autonomie praticable.
L’UE pourrait s’affirmer comme une « puissance d’architecture » : elle stabilise le monde en codifiant l’interdépendance par le droit et en armant son marché commun contre la coercition. Cette transformation de la puissance normative en autonomie robuste doit désormais s’accélérer pour faire face aux politiques russe, chinoise et américaine de type impérialiste.
In fine, la viabilité de ces outils dépendra de la mobilisation des citoyens eux-mêmes ; car la robustesse de l’État des Européens est, avant tout, entre leurs mains.
Sylvain Kahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.06.2026 à 10:33
Gaetan Lefebvre, Ingénieur géologue, BRGM
Nicolas Charles, Géologue, PhD, BRGM
Théo Arnaud, Analyste en intelligence minérale, BRGM
C’est en Europe que l’histoire des terres rares a commencé, mais ce n’est plus sur le Vieux Continent que s’écrivent désormais les grandes réussites industrielles autour de ces ressources. La Chine en a aujourd’hui le monopole, mais l’Europe – et notamment la France – veulent inverser la vapeur. Est-ce possible, et à quelles conditions ? Le sujet a été placé en tête de l’agenda dans le cadre de la présidence française du G7, qui se déroule du 15 au 17 juin à Évian.
L’histoire des terres rares a débuté en Europe il y a plus de deux siècles, précisément en 1787, lorsque le lieutenant et chimiste suédois Carl Axel Arrhenius découvrit un minéral noir à Ytterby, à vingt kilomètres au nord-est de Stockholm. S’ensuivit une grande histoire de découvertes scientifiques et de développements industriels autour de ce qui sera identifié comme un groupe de 17 éléments chimiques, les terres rares, aboutissant progressivement au paysage actuel : une industrie ultra-dominée par la Chine.
Les terres rares sont, aujourd’hui, un instrument géopolitique majeur. Elles relèvent d’enjeux de souveraineté, car elles sont indispensables à toute économie développée, en particulier dans le cadre de la transition énergétique. On en retrouve en effet tant dans les éoliennes, les véhicules électriques que dans l’électronique grand public. Dans ce contexte, une question légitime se pose : l’Europe a-t-elle encore sa place dans cette histoire ?
Aujourd’hui, l’expertise européenne se remobilise pour faire émerger une filière des terres rares qui s’affranchirait, du moins partiellement, du monopole chinois en cas de crise géopolitique.
Présenté le 5 mai 2026, le plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » va dans ce sens. Ce plan s’inscrit dans un double cadre :
d’abord, celui de la présidence française du G7, qui se déroule du 15 au 17 juin à Évian. Le sujet des matières premières critiques est arrivé en haut de l’agenda du sommet.
il est également le fruit d’un travail pluriannuel engagé entre les ministères français et les industriels, avec le soutien d’experts de l’Observatoire français des ressources minérales pour les secteurs industriels (Ofremi).
Avant de devenir essentielles aux technologies modernes, les terres rares ont eu de nombreuses applications. D’abord exploitées pour des usages très spécifiques et en faibles volumes, elles se sont peu à peu généralisées à plus large échelle.
À cette évolution correspondent plusieurs phases de découvertes et d’exploitation industrielle des terres rares, impliquant en particulier des acteurs suédois, autrichiens et français, puis états-uniens et chinois.
(Source : Charles et coll., 2024)
À la suite de la découverte du « minéral d’Ytterby » en 1787, nombre de scientifiques européens contribuent à l’identification et à la séparation progressive des différents éléments de terres rares. À commencer par le professeur Johan Gadolin, nommant ce minéral « ytterbia » en 1794, ensuite transformé en « yttria », puis « yttrium », tel que nous le connaissons aujourd’hui dans le tableau de Mendeleïev.
De nouvelles terres rares sont ensuite peu à peu identifiées et réparties en deux groupes :
les terres « yttriques » découvertes à la suite de l’yttria,
et celles dites « cériques », à la suite de la découverte de la céria (oxyde de cérium) par Martin Heinrich Klaproth et, pratiquement en même temps, par Jöns Jacob Berzelius et Wilhelm Hisinger en 1803.
Parallèlement à ces découvertes, des usages industriels émergent, toujours en Europe. Ainsi, l’Autrichien Carl Auer von Welsbach sépare le néodyme et le praséodyme en 1885 par cristallisation fractionnée et remarque aussi la forte luminescence de certains éléments des terres rares.
Par la suite, il développe les lampes à gaz « Auer », imbibées d’oxydes de cérium et de thorium, qui révolutionnent l’éclairage urbain en Europe dans la première partie du XXᵉ siècle. En 1903, il invente également la pierre à briquet (en anglais flint lighter), constituée d’un alliage ductile mêlant cérium, lanthane, néodyme et fer, utilisé encore aujourd’hui.
Au début du XXᵉ siècle, les terres rares sont également utilisées comme poudres de polissage. L’oxyde de cérium devient alors indispensable dans la fabrication du verre optique, des lentilles, des miroirs de précision.
C’est également en médecine que des applications apparaissent, par exemple avec l’oxalate de cérium utilisé comme antiémétique dans la « Peremesin » pour lutter contre le mal de mer et les nausées, ou encore avec le néodyme pour lutter contre les thromboses avec le « Thrombodym ».
Pour autant, les quantités exploitées restent minimes et le peu d’éléments de terres rares employés créent, à cette époque, des stocks de matière non utilisées.
Ce constat va pousser à de nouvelles découvertes, comme celle des propriétés catalytiques dans le raffinage du pétrole de certaines terres rares (comme le lanthane et le cérium), puis à l’utilisation en tonnages de plus en plus importants d’éléments de terres rares, à partir des années 1950 et 1960.
Cette évolution se traduit de la même manière en matière de gisements exploités. L’extraction dominante de la monazite, minéral principalement situé dans les « sables à minéraux lourds » des côtes, notamment au Brésil ou en Inde, évolue vers des gisements de carbonatites riches en terres rares, comme celui de Mountain Pass aux États-Unis, puis de Bayan Obo en Chine.
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La découverte aux États-Unis du gisement de Mountain Pass, en 1949, constitue un événement majeur. Celle-ci survient dans le contexte de la recherche pour les grands programmes atomiques de l’époque, notamment le projet Manhattan.
La production minière à Mountain Pass commence en 1952, d’abord à petite échelle puis croît rapidement, jusqu’à produire 70 % des terres rares mondiales au début des années 1980. Cet essor fait suite à la demande croissante en terres rares, notamment en europium, alors utilisé dans les tubes cathodiques des écrans de télévision.
À partir des années 1980, une véritable révolution technologique a lieu avec les aimants samarium-cobalt (SmCo), puis néodyme-fer-bore (NdFeB), qui jouent un rôle clé dans la fabrication d’aimants permanents.
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Ce succès n’échappe pas à la Chine, qui identifie elle aussi, dans les années 1980, les terres rares comme un levier stratégique de développement industriel et de puissance nationale. Pékin met alors en place une politique volontariste combinant investissements publics, planification étatique et faibles contraintes environnementales.
Profitant de vastes gisements, notamment en Mongolie intérieure autour de Bayan Obo, la Chine augmente rapidement sa production et inonde les marchés mondiaux à bas prix dans les années 1990. Cette stratégie entraîne progressivement le déclin des producteurs concurrents, incapables de soutenir cette compétition.
Au début des années 2000, la Chine assure déjà l’essentiel de l’extraction mondiale, puis étend sa domination au raffinage et à la transformation, étapes clés de la chaîne de valeur. Sur l’ensemble de la chaîne de valeur, les risques de dépendance à la Chine se sont accentués depuis que cette dernière a accéléré ses restrictions. D’abord sur l’exportation de certaines technologies et équipements, en 2022 et en 2023), puis sur les terres rares ou aimants permanents directement en 2025.
Le potentiel géologique en terres rares en Europe et au Groenland est réel. Mais deux freins majeurs subsistent : les gisements sont le plus souvent situés dans des points chauds environnementaux et présentent une minéralogie complexe (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas nécessairement faciles à exploiter avec les technologies conventionnelles).
Tout cela peut pénaliser la rentabilité économique des projets européens, du moins en l’état actuel des technologies d’extraction. Et quand bien même une mine finirait par ouvrir, toutes les problématiques sur le sol européen ne seraient pas résolues, car les conditions de structuration d’une chaîne de valeur sur les aimants permanents sont délicates à assurer.
En effet, le véritable problème est que la Chine vend aujourd’hui ses aimants moins cher que les terres rares qu’ils contiennent. C’est le point majeur à résoudre pour faire émerger une filière souveraine, des terres rares aux aimants permanents.
Certes, des acteurs européens – et notamment français – sont aujourd’hui positionnés à chaque étape de la chaîne de valeur avec une forte expertise, un atout majeur dans le contexte mondial. Mais ce qu’il reste à créer, c’est un écosystème vertueux, c’est-à-dire qui développe à la fois des capacités de financement et des débouchés pour les aimants à l’échelle du continent.
Autrement dit, il faut pouvoir construire une véritable chaîne de valeur des aimants permanents, de la mine (extraction) à l’aimant (usage final), qui intègre des acteurs industriels européens et français afin de réduire les risques de dépendance aux importations chinoises.
Si l’on veut pouvoir créer cette chaîne de valeur des terres rares en Europe, il faudra pouvoir s’affranchir d’un risque trop important de volatilité des prix. C’est un élément extrêmement contrôlé par la Chine à l’heure actuelle, qui crée des difficultés pour les acteurs européens. Pour gagner en indépendance vis-à-vis de la Chine, l’enjeu n’est donc pas de couvrir l’ensemble des besoins en aimants, mais de garantir un niveau minimal de capacité de production, et ce, à toutes les étapes de la chaîne de valeur.
Pour cela, il faut des engagements de la part des acteurs européens, c’est-à-dire qu’ils acceptent de produire et d’acheter ces aimants à un coût unitaire supérieur, en considérant cette nouvelle capacité à produire comme une assurance mutualisée en cas de rupture totale d’approvisionnement, et c’est là que se trouve l’argument de souveraineté.
Le plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » répond à ces défis en articulant mobilisation de la demande, soutien à l’offre et coopération internationale.
Les conditions de succès sont les suivantes :
il s’agit d’abord de garantir une part d’achats des aimants européens par les industries européennes des secteurs d’aval, c’est une condition indispensable pour la viabilité industrielle des projets à chaque étape, pour leur assurer des débouchés solides et pérennes.
D’autre part, il faut conserver une diversité suffisante dans la fabrication des aimants. La filière européenne ne peut pas se concentrer uniquement sur les aimants à forte valeur ajoutée, comme ceux de la mobilité électrique ou des éoliennes, au risque de rester dépendante (pour un secteur comme l’automobile, par exemple, les petits aimants sont aussi indispensables au fonctionnement des véhicules).
Enfin, pour viabiliser les projets européens, il apparaît nécessaire d’imaginer que des garanties d’État puissent s’appliquer en cas de crise. Reste toutefois à en déterminer les meilleures modalités.
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Les auteurs remercient Anne Bialkowski et Stéphane Bourg (BRGM/OFREMI) pour leurs conseils et relecture attentive.
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