26.10.2026 à 16:06
Julie Metta, Chercheuse en économie, Université Savoie Mont Blanc

L’ESSENTIEL
Les petits gestes individuels ont peu d’effets contre la pollution plastique.
Les incitations financières également semble-t-il, comme le montrent des expériences réalisées dans divers endroits du monde.
Seules des législations paraissent efficaces, à l’instar de ce qui a été fait, par exemple, au Rwanda.
Saviez-vous que depuis le 1er juillet 2021, en France, à la suite de la loi Anti-gaspillage et économie circulaire (Agec), il est obligatoire de proposer une réduction sur l’achat de votre café (ou toute autre boisson) à emporter à condition que vous apportiez votre propre tasse ?
Ce genre de proposition visant à diminuer l’utilisation de plastique peut sembler idéale sur le papier. Mais dans les faits, ce genre de coup de pouce ou « nudge » ne fonctionne pas toujours comme on peut l’espérer.
(Sources : Richard Thaler et Gauri Chandra.)
C’est ce que nous avons pu constater dans une étude sur l’utilisation de différents types de tasses à café (tasses jetables et tasses réutilisables) dans 223 cafés appartenant à six grandes chaînes internationales à Hongkong (de début 2018 et fin 2019). Nous voulions voir si les stratégies d’incitations financières visant à offrir un léger rabais aux consommateurs qui amènent leur propre tasse fonctionnaient.
Nos données collectées ont montré que les réductions proposées ne parvenaient pas à infléchir les comportements dans le sens espéré. Concrètement, près de 80 % des points de vente proposaient un rabais pour les clients apportant leur propre tasse (en moyenne un peu moins de 3 HKD, soit 0,40 euro, environ 13 % du prix d’un café allongé), mais ce dispositif n’a été associé à aucune augmentation statistiquement significative de la part de clients utilisant une tasse réutilisable. Au contraire, nous avons même observé une légère baisse de la proportion de tasses réutilisables dans les cafés offrant un rabais par rapport à ceux qui n’en offraient pas.
De même, 37 % des enseignes affichaient une communication explicite sur l’existence du rabais (affiche, logo, message au comptoir), et cet affichage, pourtant pensé comme un nudge, n’a pas augmenté l’usage de tasses réutilisables.
Certains cafés proposaient également aux clients consommant sur place de boire leur café dans une tasse en porcelaine plutôt que dans une tasse jetable. Ce type d’affichage n’a pas non plus eu d’effet sur eux.
Au contraire, un effet d’exclusion est apparu : dans les enseignes où un rabais est mis en avant, les clients qui n’y avaient pas droit (parce qu’ils n’avaient pas apporté leur tasse) se tournaient plus souvent vers une tasse jetable plutôt que vers une tasse réutilisable fournie sur place, comme si le fait de voir d’autres consommateurs « récompensés » rendait leur propre geste moins valorisé ou plus coûteux à fournir.
Ce retour de terrain est-il propre à Hongkong ? Pas nécessairement. On peut déjà rappeler que ce territoire est un carrefour mondial où résident de nombreuses nationalités. Il y avait par exemple plus de 20 000 Français résidents l’année de l’étude.
De plus, notre étude se situe dans la lignée de divers travaux pointant les mêmes réalités à travers le monde. Au Royaume-Uni et au Brésil ainsi qu’au Canada, des travaux ont montré que les nudges informatifs et les incitations financières douces n’encourageaient pas les consommateurs à abandonner les emballages jetables et à passer aux réutilisables. L’habitude et la recherche de commodité prenant systématiquement le dessus à moins d’appliquer des pénalités financières strictes ou des réglementations contraignantes.
Tous ces travaux permettent de constater que les incitations financières mineures et les nudges s’avèrent largement insuffisantes pour contrer l’ancrage profond des habitudes liées au plastique, se révélant parfois même contre-productives face à la résistance des consommateurs. À Hongkong comme ailleurs, les réductions et les affiches ne parviennent pas à compenser le coût logistique et l’ancrage des habitudes de consommation jetable. En somme, le bénéfice monétaire est « évincé » par les habitudes des consommateurs et des enseignes.
Ces travaux permettent en creux de pointer une autre réalité : seule une transition vers des politiques contraignantes, telles que des interdictions strictes ou des taxes dissuasives, permet d’obtenir des résultats environnementaux significatifs et durables là où les approches comportementales volontaires échouent.
C’est avec cette réalité en tête que, en 2019, la directive plastique fut mise en place par l’Union européenne. En France, elle s’est traduite en 2021 par l’interdiction à la vente de dix produits plastiques à usage unique tels que les cotons-tiges, les couverts (fourchettes, couteaux, cuillères, baguettes), les assiettes, les pailles, les bâtonnets mélangeurs pour boissons, les tiges pour ballons, les récipients et gobelets alimentaires en polystyrène expansé, et les plastiques oxo‑dégradables.
Au‑delà de l’Union européenne, d’autres interdictions ambitieuses montrent qu’un encadrement réglementaire peut réellement réduire la pollution plastique : le Rwanda a, ainsi, banni les sacs plastiques dès 2008, avec une application rigoureuse qui a fortement diminué la présence de sacs dans l’environnement, tandis que la Californie a instauré un ensemble de restrictions sur les sacs et certains articles à usage unique, contribuant à la baisse des déchets plastiques locaux.
En Europe comme ailleurs, cependant, ces politiques peuvent se heurter au poids des lobbys du plastique, qui tâchent désormais de communiquer auprès du grand public pour redorer le blason des emballages plastiques, avec par exemple la campagne Too Much début 2026.
Lancée par Polyvia, syndicat des industriels de la plasturgie Polyvia, cette campagne utilisait des visuels montrant des objets du quotidien sans leur protection plastique pour illustrer un chaos potentiel (nourriture périmée, objets cassés). Elle visait à convaincre le consommateur que le problème n’est pas le matériau (le plastique), mais uniquement sa fin de vie (le déchet), évitant ainsi de parler de la réduction de la production à la source. Il est pourtant important de rappeler que le plastique a été reconnu comme polluant affectant et la santé et le bien-être humain.
Julie Metta a reçu des financements de la commission européenne, sous le project DECEP (Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA): 101211786) et Julie fait part du project ANR PRICK (ANR-24-CE53-1368). L'idée du sondage et de l'étude fut développée en collaboration avec Dana Winograd de PlasticFreeSeas.
26.10.2026 à 16:06
Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
Journaliste et militante, Frances Power Cobbe (1822-1904) a dénoncé, outre-Manche, les violences que subissaient les femmes mariées et qu’elle appelait « tortures conjugales » avant de consacrer son énergie à combattre la vivisection.
Le sort des femmes et celui des animaux obéissent, selon elle, à la même logique, celle de la propriété.
Sa pensée singulière fait écho à certaines revendications écoféministes contemporaines.
Des jets d’œufs pourris, des pierres, des bordées d’insultes. Dans l’Angleterre victorienne, c’est ce qui attendait les animalistes tout comme celles et ceux qui réclamaient des droits pour les femmes. Frances Power Cobbe a mené ces deux combats, et a compris ce qui les reliait.
Figure incontournable de la culture britannique du XIXᵉ siècle, elle reste pourtant peu connue aujourd’hui. Afin de participer à lui redonner une voix, voici un aperçu de ses combats et de ses nombreux travaux.
Née en Irlande en 1822, Cobbe s’installe en Angleterre en 1858 et y vit de sa plume en tant que journaliste et chroniqueuse. Dans ses articles, elle évoque de nombreux sujets d’avant-garde : l’instruction des femmes, les droits des épouses, la situation des célibataires – qu’elle connaissait elle-même –, les difficultés qui se présentaient aux femmes dans les carrières artistiques, littéraires, philanthropiques ou médicales.
Elle prit la défense des épouses battues, en analysant finement les causes de la violence conjugale, qu’elle appelle « torture conjugale » et qu’elle juge systémique. Son article « La torture des épouses en Angleterre » a eu une influence telle qu’il a contribué au vote d’une loi sur le divorce en 1878, permettant aux femmes mariées victimes de violences de demander le divorce et de réclamer la garde de leurs enfants. Cobbe se pencha aussi sur la santé féminine et sur son traitement par les médecins. Elle revendiqua le droit de vote pour elle‑même et ses consœurs. Elle élabora, somme toute, un discours global pour les droits des femmes.
Elle avait, par ailleurs, perçu les similitudes entre la situation du sexe dit « faible » et celle des animaux non humains, notamment la violence et l’appropriation dont elles et ils étaient victimes et avaient en partage. Destinataires d’un même mépris, en raison de leur caractère jugé irrationnel, femmes et animaux étaient, écrivait-elle, traités par le droit selon la même logique : on les juge inférieurs par nature, donc légitimement soumis.
Les animaux de laboratoire et les femmes battues ont par ailleurs en commun de ne pouvoir porter plainte, il leur faut donc des porte-parole. De plus, les membres des deux groupes n’existent, moralement, qu’à travers leur relation à un autre : ce sont des êtres relatifs.
Enfin, le même mécanisme opère dans leur expulsion de la communauté morale. Ce mécanisme – l’animalisation – est direct pour les animaux et indirect pour les femmes, qui sont animalisées pour être déshumanisées.
Le langage même de l’époque rappelle cette hiérarchie. Un vieux dicton anglais veut qu’« un épagneul, une femme et un noyer, plus nous les battons, meilleurs ils sont ». Lorsqu’un correspondant de Liverpool lui assure de surcroît que « nos femmes sont comme les chiens », Cobbe retourne l’argument dans la réponse qu’elle lui fait :
« L’ancien postulat selon lequel les animaux existent d’abord pour servir l’homme est aussi complètement discrédité que le principe analogue selon lequel les étoiles existent pour que nos nuits soient plus claires, et pour guider nos navires. Même de ces animaux que nous nous sommes pleinement appropriés, on n’oserait plus dire qu’ils ont été “créés” uniquement nous servir. (…) Mais, si l’on admet que les chevaux et les chats furent créés, d’abord, pour leur bien-être propre, et seulement en second lieu pour qu’ils servent leur maître, il est pour le moins illogique de supposer que la plus stupide des femmes ait été envoyée sur terre par le Tout-Puissant essentiellement pour procurer du réconfort à John ou à James ; ou même que Robert ou Richard puisse avoir une mère à qui devoir la vie (…). »
À côté des droits des femmes, Frances Power Cobbe était investie pour ceux des animaux dits « de laboratoire ». Dans les années 1870, la Grande-Bretagne adopte la méthode expérimentale déjà pratiquée en France et en Allemagne. Les médecins, fiers de leurs avancées en matière d’anesthésie, d’antisepsie et de vaccination, s’appuient sur des animaux vivants pour mener des expériences et ainsi accumuler des données sur les fonctions nerveuses, la digestion, le métabolisme, la circulation sanguine… en invoquant l’utilité de ces expériences pour la santé humaine, argument qui emporte l’adhésion du public.
Pourquoi Cobbe a-t-elle jeté toutes ses forces dans ce combat qui l’occupera jusqu’à la fin de sa vie ? Le déclencheur fut une affaire canine.
Fin 1874, lors d’un congrès médical dans le nord de l’Angleterre, un médecin opère en public des chiens vivants. Dans la presse, l’information circule et scandalise une partie de la population. Une procédure est engagée contre l’expérimentateur, mais échoue. Cobbe fait alors circuler une pétition et fonde la première société contre l’expérimentation animale. Elle retrouve dans cette pratique la violence qu’elle dénonce chez les maris, cette fois exercée par des médecins, et conteste l’argument du progrès de la santé humaine, pensant que les scientifiques ne sont motivés que par une curiosité malsaine.
Elle a ainsi fondé les deux principales organisations britanniques de défense des animaux dits « de laboratoire », la Society for the Protection of Animals Liable to Vivisection en 1875 puis, des années plus tard, une organisation plus radicale, la British Union for the Abolition of Vivisection, en 1898. Les deux sont toujours actives à ce jour.
Cobbe était animée sur ce terrain par des motifs moraux, voyant le plaisir pris au mal d’autrui comme l’une des pires formes de cruauté. N’est-il pas éminemment paradoxal, pensait-elle, de vouloir combattre la souffrance humaine et prolonger les vies des membres de cette espèce au mépris des vies animales ? Ainsi Cobbe écrivait-elle :
« Je pose la question : quels sont les fondements moraux de ce stupéfiant nouveau principe d’égoïsme d’espèce ? Qu’y a-t-il chez l’homme (…) qui devrait faire de sa douleur insignifiante une affaire si extraordinairement grave, et de l’agonie d’un autre animal, tout aussi sensible physiquement, une chose dérisoire en comparaison ? Quelle est la raison morale qui nous ferait préférer la souffrance de mille chevaux à celle d’un seul homme ? »
Le nombre impressionnant de textes et d’ouvrages que l’écrivaine a laissé derrière elle permet de retracer un itinéraire singulier, tant par la clairvoyance du propos que par la multiplicité des engagements. L’idéologie cobbienne présage des préoccupations contemporaines sur ces questions en mettant au jour les schémas sexistes et spécistes qui s’expriment à travers la mise à profit des individus pour autrui.
Cobbe n’était cependant pas écoféministe au sens où nous l’entendrions aujourd’hui. Paternaliste envers les autres femmes, traditionaliste sur le mariage et la morale sexuelle, proche du Parti conservateur, elle avait toutefois bien identifié que celui ou celle qui prend parti pour des subalternes hérite du mépris exprimé à leur endroit. L’antivivisectionniste est ainsi ramenée à une figure de dominée et accusée de sensiblerie. La féministe qui dénonce les violences conjugales fait elle, à l’instar des victimes, l’objet de railleries en tout genre : le magazine Punch présente ainsi les maris violents comme de pauvres bougres et leurs épouses comme des mégères qui l’ont bien cherché.
La stigmatisation de l’empathie et de la vulnérabilité n’a cependant pas empêché Frances Power Cobbe d’écrire, de dénoncer, d’interpeller le Parlement, et ce, jusqu’à sa mort, en 1904.
Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
25.10.2026 à 08:04
Alexandre Garel, Professor of Sustainable Finance, Audencia
L’ESSENTIEL
Depuis 2021, la plus mauvaise performance en matière de consommation d’énergie primaire ou d’émissions de gaz à effet de serre (GES) définit la classe de diagnostic de performance énergétique (DPE) d’un logement.
Par ailleurs, sur le marché immobilier, les acheteurs ont développé des raccourcis mentaux : deux maisons de caractéristiques équivalentes dont le DPE est situé de part et d’autre du seuil entre deux classes (par exemple, entre D et E) se vendent avec des écarts de prix significatifs, même si la différence de consommation d’énergie n’est que de quelques kilowattheures.
Ce phénomène se produit désormais aussi lorsque ce sont les émissions de GES qui conditionnent la lettre du DPE. À la clé, un instrument de politique climatique efficace à moindre coût, même s’il n’est pas à l’abri de manipulations.
Depuis 2021, la note finale du diagnostic de performance énergétique (DPE) d’une maison peut être dégradée par ses émissions de gaz à effet de serre, même si sa consommation d’énergie primaire est bonne. Depuis, les logements sont classés en fonction d’un « double-seuil ». La plus mauvaise performance, en consommation d’énergie ou en émissions de gaz à effet de serre (GES), définit désormais la classe de DPE du logement.
Quelles sont les conséquences de ce nouveau mode de calcul sur le marché immobilier ? Notre article de recherche en prépublication montre que les acheteurs de maisons n’ont pas changé leurs habitudes. Ils se fient toujours à la note finale plutôt qu’au détail du diagnostic.
Mais comme cette note intègre désormais les émissions de GES, celles-ci pèsent dorénavant également sur les prix. Ce nouveau DPE pourrait ainsi constituer un instrument de politique climatique efficace à moindre coût, qui ne nécessite ni subvention ni taxation.
Face à une information complexe, notre cerveau prend des raccourcis. Plutôt que de traiter toutes les données, il s’appuie sur un indicateur simple. Ce réflexe économise du temps et de l’attention, mais il crée des effets de seuil, où un changement faible au plan quantitatif peut entraîner des conséquences de plus grande ampleur.
Le DPE estime en premier lieu la consommation d’énergie d’un logement en kilowattheure par mètre carré (m²) et par an, puis la traduit en une note de A à G, chaque lettre correspondant à une tranche de consommation. Avant 2021, par exemple, un logement était classé C jusqu’à 150 kWh/m²/an, et D au-delà.
Deux maisons presque identiques situées de part et d’autre de ce seuil reçoivent donc des notes différentes et ne se vendent pas au même prix, à localisation, à date de vente et à caractéristiques comparables.
Nos résultats montrent qu’en moyenne, une maison située juste du mauvais côté d’un seuil se vend moins cher. Par exemple, au seuil entre D et E, l’écart de prix atteint 3,5 %.
À lire aussi : Le DPE peut-il aider les logements à respecter l’accord de Paris ?
Obligatoire lors des ventes depuis 2006, le DPE comporte deux étiquettes :
l’une pour la consommation d’énergie,
l’autre pour les émissions de gaz à effet de serre.
Or les deux indicateurs peuvent diverger dans de nombreuses situations. Pour tenir compte des pertes d’énergie liées à la production d’électricité (le rendement d’une centrale nucléaire, par exemple, n’est que d’environ 33 %), le DPE multipliait chaque kilowattheure électrique par 2,58, alors que le gaz, le fioul ou le bois étaient comptés tels quels.
Une maison chauffée à l’électricité obtenait donc une moins bonne note qu’une maison identique chauffée au gaz, alors que l’électricité française est décarbonée à plus de 90 % grâce au nucléaire et à l’hydraulique. Par conséquent, une maison chauffée au gaz ou au fioul, plus émettrice de GES, pouvait être mieux notée sur son étiquette de consommation d’énergie.
Jusqu’en 2021, seule l’étiquette consommation d’énergie déterminait la note finale. L’étiquette relative aux émissions de gaz à effet de serre, bien que visible, n’était affichée qu’à titre d’information et n’avait donc aucun effet détectable sur les prix.
Cette indifférence du marché aux émissions de GES s’explique rationnellement. Une maison économe en énergie réduit les factures de son propriétaire. L’acheteur a donc un intérêt direct à la payer plus cher. Les émissions, elles, ne pèsent pas sur son budget mais sur l’ensemble de la société, à cuse du changement climatique. C’est ce que les économistes appellent une externalité négative, et elle incite peu à valoriser une maison sobre en carbone. Dans ce cas, l’intérêt de l’acheteur est plus indirect.
Depuis le 1er juillet 2021, le DPE repose sur un « double seuil ». La note finale correspond à la plus mauvaise des deux sous-notes, énergie et émissions. Une maison notée C en énergie mais D en émissions est donc désormais classée D.
Ce changement n’est pas anecdotique. En effet, notre étude, basée sur les données de l’Ademe croisées avec les données de demandes de valeurs foncières (DVF), montre que 15 % des maisons vendues avec un DPE nouvelle formule reçoivent une note finale inférieure à leur sous-note énergie.
Si les acheteurs continuent de se fier à la seule note finale, une habitude forgée par quinze ans de DPE, alors les émissions devraient désormais se refléter dans les prix. C’est ce que nous avons vérifié, en comparant les maisons situées juste de part et d’autre des seuils d’émissions, à caractéristiques, date de vente, et localisation comparables.
À lire aussi : Le diagnostic de performance énergétique (DPE), utile mais pas miraculeux pour inciter à la rénovation
Au final, un effet de seuil apparaît bel et bien.
Lorsque ce sont les émissions qui déterminent la note finale, une maison située juste au-dessus d’un seuil se vend en moyenne 2 % moins cher qu’une maison située juste en dessous. Cet écart est comparable à celui observé aux seuils énergétiques.
En revanche, là où les émissions ne déterminent pas la note finale, aucun saut de prix n’apparaît. Autrement dit, les acheteurs raisonnent comme avant. Ils continuent de se fier à la note finale. Mais comme celle-ci intègre désormais les émissions, celles-ci peuvent influencer le prix.
Les vendeurs, eux, ont intérêt à regarder le détail du diagnostic. Puisque les acheteurs réagissent aux passages de seuils, améliorer la note pour passer un seuil est une décision stratégique. Si la note finale est déterminée par la sous-note émissions, alors les vendeurs doivent agir sur leurs émissions pour pouvoir passer un seuil.
Nous observons que les émissions des maisons vendues s’améliorent significativement depuis la réforme. Cela peut soit refléter une baisse réelle des émissions, soit le fait que les propriétaires des maisons les plus émettrices retardent leur vente.
D’autres facteurs peuvent-ils intervenir ? La réforme de 2021 ne s’est pas limitée au double seuil. Elle a unifié la méthode de calcul, abaissé le coefficient appliqué à l’électricité et rendu le DPE juridiquement opposable. La loi Climat et Résilience a, en outre, programmé l’interdiction de louer les logements les moins performants : ceux classés G depuis 2025, F en 2028 puis E en 2034.
Ces changements, à eux seuls, ne peuvent pas entièrement expliquer nos résultats. En effet, nos estimations neutralisent la décote propre à chaque note finale due à ces changements réglementaires, y compris celle liée aux interdictions de location.
De plus, ces changements concernent toutes les maisons, alors que les sauts de prix n’apparaissent qu’aux seuils d’émissions devenus déterminants.
À lire aussi : Le DPE peut-il aider les logements à respecter l’accord de Paris ?
Donner un prix aux émissions passe habituellement par des outils coûteux ou politiquement sensibles, comme une taxe carbone.
Ici, ni taxe ni subvention, il a suffi de changer la manière dont deux informations, déjà calculées et affichées, sont combinées en une seule note. Tant que celle-ci ne reflétait que la consommation d’énergie primaire, le marché récompensait les économies d’énergie mais pas forcément la baisse des émissions.
La réforme aligne davantage le signal-prix de l’immobilier sur l’objectif de décarbonation. La baisse du coefficient appliqué à l’électricité, à 1,9 depuis le 1er janvier 2026, puis à 1,7 au 1ᵉʳ janvier 2027, va dans le même sens. Elle réduit la pénalité des logements chauffés à l’électricité, peu émetteurs dans le système électrique français très décarboné.
La leçon vaut au-delà de la France. D’autres pays européens affichent des informations sur les émissions dans leurs diagnostics, sans les intégrer à la note finale. C’est, par exemple, le cas de l’Energieausweis allemand. Mais afficher ne suffit pas. L’information n’entre dans les prix que si elle devient déterminante pour la note finale du DPE.
La même logique pourrait s’appliquer à d’autres produits notés par des lettres, comme l’électroménager, les véhicules ou l’alimentation.
Cette stratégie a toutefois ses limites :
le recul sur ces mesures reste faible (trois ans dans notre étude), et l’effet pourrait s’éroder si les acheteurs apprennent à regarder au-delà de la note finale ;
pour les maisons dont la note est fixée par les émissions, une meilleure isolation (permettant de réduire la consommation d’énergie) qui ne change pas la sous-note émissions n’est plus récompensée par un saut de prix ;
enfin, les seuils attirent les manipulations. En France, les diagnostics se concentrent anormalement juste du bon côté des seuils, signe probable de comportements stratégiques de la part des vendeurs ou des diagnostiqueurs, conduisant à de potentiels « DPE de complaisance ».
Alexandre Garel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.