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10.09.2026 à 16:57

Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite « Valeurs actuelles » sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève.
Texte intégral (1989 mots)

L’ESSENTIEL

  • Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève dimanche 13 et lundi 14 septembre.

  • La direction de la radio publique justifie son choix au nom de pluralisme. Mais cette approche du pluralisme, consistant à accumuler des chroniqueurs engagés politiquement, est-elle pertinente ?

  • En Belgique, une autre approche du pluralisme a été promue : les politiciens d’extrême droite peuvent s’exprimer dans les médias publics, mais jamais en direct, afin de permettre aux journalistes de contextualiser leurs propos.


L’arrivée sur France Inter de Charles Sapin, directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, en tant qu’éditorialiste politique, a déclenché une levée de boucliers chez les salariés de Radio France. Tandis que les médias de droite parlent de « comédie ringarde des frondeurs du service public », Éric Zemmour dénonce « une agence de propagande de la gauche ». La ministre de la culture Catherine Pégard a mis en garde contre « la chasse aux sorcières ».

La Société des journalistes de France Inter rappelle que l’hebdomadaire a été condamné à plusieurs reprises pour injures racistes ou pour provocation à la haine, ce qui constitue pour elle une ligne rouge. Les membres de la rédaction ont constaté que, dans le même temps, le journaliste de Libération Thomas Legrand était contraint de quitter l’antenne. « Le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation des discours de haine, condamnables ou condamnés, sur nos antennes », ont déclaré les salariés de la station lors d’une assemblée générale, qui a voté la grève pour les 13 et 14 septembre.

Céline Pigalle, la directrice de France Inter, a répondu qu’il fallait regarder « la photo d’ensemble », « le rôle du service public » étant d’exprimer « le pluralisme » des opinions. Et que ce recrutement s’inscrit dans une volonté « d’organiser la conversation entre toutes les opinions ».

Dans une interview au Monde, la présidente de Radio France Sibyle Veil souligne « qu’il n’y a pas, en cette rentrée, de radio plus pluraliste que France Inter ». Elle justifie son choix par la présence d’autres journalistes aux idées présumées différentes : la journaliste du Figaro magazine Guyonne de Montjou, l’ancien directeur d’Alternatives économiques Christian Chavagneux, l’ancien directeur de Libération Dov Alfon, le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein ou Camille Vigogne Le Coat du Nouvel Obs. Elle ajoute : « Nous souhaitons que toutes les sensibilités puissent s’exprimer sur nos antennes. »

Le nouveau casting de France Inter vient compléter la présence de polémistes d’extrême droite dans les médias du service public, après ceux du privé : France 2 embauche la catholique traditionnaliste et conservatrice Eugénie Bastié, star du Figaro et de Cnews. Au-delà, Sonia Mabrouk, venue des médias Bolloré, arrive sur BFM TV ce qui a crispé la rédaction de la chaîne, les syndicats de journalistes l’accusant d’« importer la ligne de CNews ».

La confusion entre journalisme et propagande

Dans cette affaire, la question du pluralisme est un leurre, déployé depuis longtemps par l’extrême droite. Ainsi, dans le dernier numéro (33, été 2012) de la revue Médias, dirigée par Robert Ménard et sa compagne Emmanuelle Duverger, figurait un pseudo sondage, réalisé via Twitter auprès de 105 journalistes (sur plus de 35 000), qui proclamait fièrement que « 74 % des journalistes votent à gauche » (en réalité, les chiffres indiquaient 64 %, mais personne n’est à l’abri d’une erreur). Ce chiffre, présenté comme une vérité révélée, est repris depuis par tous les politiciens de droite et d’extrême droite.

Pourtant, depuis 2012, le paysage médiatique a profondément changé. Dans une étude publiée en 2024, « Médias, à droite toute ? » les chercheurs Nicolas Kaciaf et Enrique Klaus montraient la « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias dominants ». Les anciens de Valeurs actuelles (Alexis Brézet, Guillaume Roquette) ou d’autres médias très conservateurs (Vincent Trémolet de Villers, ancien du Spectacle du monde), ont été blanchis de leur passé extrémiste en passant au Figaro, et s’installent depuis dans les médias audiovisuels publics et privés.

La décision du Conseil d’État rendue le 13 février 2024 donnant raison à l’ONG Reporters sans frontières, qui accusait la chaîne d’information CNews de manquer de pluralisme, a semé le trouble dans les médias audiovisuels. Elle a entraîné une délibération de l’Arcom (17 juillet 2024) qui élargit l’obligation de pluralisme au-delà du seul personnel politique à l’ensemble des intervenants et des sujets traités. Mais il n’est évidemment pas question des journalistes, car l’Arcom ainsi que tous les conseils de déontologie respectent la liberté éditoriale. Ce sont les intervenants non politiques, « les experts de plateaux », qui développent des commentaires, qui sont concernés, à la différence des journalistes qui parlent de faits.

Le pluralisme, ce n’est pas accueillir toutes les opinions de chroniqueurs, sinon il faudrait aussi recevoir des trotskistes, des royalistes et des bonapartistes, et pourquoi pas des trumpistes et des poutiniens. Le faux équilibre entre une journaliste du Nouvel Obs un jour et un journaliste de Valeurs actuelles un autre jour résulte de la pression de l’extrême droite, confortée par la commission de Charles Alloncle.

Le pluralisme, c’est accepter que tous les partis représentés dans les assemblées puissent s’exprimer, mais le véritable journalisme d’information du public exige que l’on puisse contextualiser leurs propos, voire les contredire :

« Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. »
– Charles Prestwich Scott, fondateur du Manchester Guardian, 1929

Et ils peuvent être contredits.

Cette confusion entre pluralisme politique et journalisme d’information, qui ne propose pas d’opinions politiques, est la source du malentendu. Dans cette affaire, les éditorialistes et les chroniqueurs ont un statut intermédiaire et entretiennent cette confusion en envahissant les plateaux.

Les commentateurs peuvent bien avoir une carte de presse, ce n’est pas pour cela qu’ils font du journalisme. Sur ce sujet de la confusion entre journalisme et politique, il est intéressant de se pencher sur le cas belge.

En Belgique, le cordon sanitaire

Le « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite a été acté en Belgique après les élections du 24 novembre 1991, qui ont vu la percée du parti nationaliste et xénophobe le Vlaams Blok, devenu depuis le Vlaams Belang. Ce code de bonne conduite est un accord tacite entre partis démocratiques et médias pour exclure l’extrême droite de toute alliance politique ou de l’estrade des émissions en direct.

Le cordon politique engage les partis démocratiques à ne pas s’allier ni former de coalition avec les formations d’extrême droite (comme le Vlaams Belang) au niveau communal, régional ou fédéral.

Le cordon médiatique est spécifique à la Belgique francophone : il interdit aux médias audiovisuels publics et régionaux de donner la parole en direct à des représentants de l’extrême droite. Les interventions se font en différé afin de permettre aux journalistes de contextualiser et de contrer immédiatement les propos jugés contraires aux droits humains.

Plusieurs avis du Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone et du Conseil supérieur de l’audiovisuel belge ont estimé que cette pratique n’était pas contraire à la déontologie et au respect du pluralisme puisque toutes les tendances politiques avaient le droit de parole : les politiques d’extrême droite peuvent s’exprimer, mais en différé, et les médias peuvent refuser d’accepter à l’antenne des journalistes qui contreviennent aux règles démocratiques et prêchent la haine.

En Flandre, la percée du Vlaams Belang se maintient, mais il est cantonné dans l’opposition. En Wallonie, les partis populistes restent marginaux ; est-ce grâce au « cordon sanitaire » médiatique ou à l’absence de leader ? Nul ne le sait. Depuis quelques années, le « cordon sanitaire » médiatique est contesté par ceux qui estiment que les réseaux sociaux ont bouleversé la donne de la fabrique de l’opinion. Mais c’est un autre débat.

Tout ceci montre que les journalistes dignes de ce nom font de l’information et non de la propagande, de quelque bord qu’elle soit. C’est aussi le cas en France.

Accumuler des chroniqueurs sous prétexte de pluralisme politique est une erreur, une méprise ou un coup porté à l’audiovisuel public. En effet, les deux solutions qui se présentent maintenant sont néfastes : soit Charles Sapin est maintenu à l’antenne, ce qui signifie que France Inter était précédemment partiale et donne raison à Charles Alloncle ; soit Charles Sapin est retiré de l’antenne, ce qui donne raison à l’extrême droite qui considère que l’audiovisuel public est un repaire de gauchistes. Dans les deux options, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, cela ouvre la porte à la privatisation ou à la mainmise du pouvoir et à « l’assainissement » des rédactions, comme ce fut le cas dans la Hongrie d’Orban ou dans l’Amérique de Trump.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.09.2026 à 15:59

Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum

Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Chercheuse associée au laboratoire HISTEME (Histoire, Territoires, Mémoires), Université de Caen Normandie

Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés. Qui sont ces hommes qui se sont engagés, en France, de la fin du XVIIIᵉ siècle au XXᵉ siècle, pour l’émancipation des femmes ?
Texte intégral (2303 mots)
Le philosophe Condorcet, l’inventeur et militant Jules Allix, l’économiste Victor Considerant, le médecin et franc-maçon Georges Martin, le chef du gouvernement sous le Front populaire Léon Blum, l’écrivain Victor Margueritte (de gauche à droite et de haut en bas).

L’ESSENTIEL

  • Face aux violences sexistes et sexuelles, de plus en plus d’hommes disent publiquement leur soutien à la « cause des femmes ».

  • Cet appui n’est pas nouveau. Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés.

  • Des cadres aux adeptes actifs, ce féminisme masculin est varié, mais a aussi été traversé d’ambiguïtés.


De tribunes en lettres ouvertes, jusqu’à l’intervention remarquée de l’astronaute Thomas Pesquet dans l’émission La Grande Librairie en mai 2026, les hommes que l’on peut qualifier de féministes sont de plus en plus nombreux.

Aujourd’hui, la plupart de ces appels masculins concernent la sécurité physique des femmes et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Certains réclament même la fin du patriarcat, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur la domination des hommes et leur offrant, au détriment des femmes, des privilèges de naissance, sans même qu’ils aient besoin de les conquérir.

Ces hommes ne sont pas les premiers à soutenir la cause des femmes. Bien avant eux, il y eut des pionniers, dont il est important de rappeler l’existence, même si l’on ne peut pas, bien entendu, calquer notre définition actuelle du féminisme sur la situation sociale et culturelle du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle.

Il y a alors mille façons d’être féministe, et mille teintes de féminisme. On peut, par exemple, défendre l’accession des femmes à certaines professions, sans vouloir leur accorder les droits politiques ou bien leur accorder ces droits en étant nataliste et anti-avortement (une position encore largement consensuelle sous la IIIᵉ> République). Le féminisme peut aussi passer par une meilleure valorisation du rôle domestique des femmes… Autant de positions assumées par des féministes des deux genres.

Acceptons donc ici une définition large, comme volonté de progrès pour les femmes et d’un rôle social mieux valorisé, et voyons comment des hommes, philosophes à la pensée structurante, compagnons de route ou « adeptes actifs », se sont inscrits précocement dans cette grande histoire des féminismes.

De Condorcet à Fourier, des figures tutélaires

En 1914, plusieurs associations féministes se coordonnent pour une grande manifestation en faveur du suffrage des femmes. Leur marche a une destination bien précise et très symbolique : la statue de Condorcet (1743-1794), sur le quai de Conti, à Paris.

Le marquis philosophe est l’une des figures tutélaires du mouvement suffragiste. Il leur a en effet offert des arguments puissants dans plusieurs de ces écrits pétris d’humanisme et d’égalité, que ce soit dans ses Lettres d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie (1788) et, surtout, dans l’article « Sur l’admission des femmes au droit de cité » paru dans Journal de la Société de 1789 en 1790.

Cet apport universaliste, fondé sur l’égale humanité des femmes et des hommes, qui doit se répercuter dans la loi, est complété dans les années 1830 par les réflexions de Saint-Simon (1760-1825) et de Fourier (1772-1837).

Saint-Simon prônait l’association de l’homme et de la femme et davantage d’égalité dans la société, dans une vision différentialiste, c’est-à-dire fondée sur la complémentarité des qualités « spécifiquement » masculines ou féminines. Le mouvement se met en quête de la « Femme-messie » qui complétera l’homme. La vision est donc quasiment religieuse, mais elle a encouragé beaucoup de femmes à s’engager sur le chemin de l’émancipation.

Fourier complète ce cadre spirituel et pratique en faisant de la mesure de l’émancipation des femmes un indicateur de l’émancipation sociale de toute la société, tout en prônant une vision plus socialiste que celle de Saint-Simon, dans laquelle le Progrès par l’industrialisation avait une place importante.

Un combat pour le suffrage universel

Les deux mouvements, saint-simonien et fouriériste, ont un écho immense auprès de beaucoup de femmes et d’hommes, durant tout le XIXᵉ siècle. Des femmes ont alors réalisé qu’elles pouvaient être les égales des hommes, au profit de l’humanité tout entière. Et des hommes ont été inspirés, eux aussi, par ces principes.

Victor Considerant (1808-1893) et Pierre Leroux (1797-1871), par exemple, sont les deux seuls élus à demander que les femmes soient incluses dans le suffrage universel, sous la IIᵉ République, et ils sont tous deux saint-simoniens. Toute une branche du socialisme du XIXᵉ siècle est issue de cette tradition, ouverte au féminisme.

Caricature de Léon Richer, par André Gill. via Wikimedia

S’inspirant de leurs théories, une poignée d’hommes s’engage avec ferveur dans le mouvement féministe. Ils sont les compagnons de route des féministes et, parfois, leurs compagnons de vie. Léon Richer (1824-1911), en particulier, co-anime le mouvement en faveur des droits civils des femmes avec Maria Deraismes (1828-1894). En 1869, il fonde un hebdomadaire, le Droit des femmes, quelques mois avant de créer l’association pour le droit des femmes en 1870.

Moins connu et plus polémique, le communard Jules Allix (1818-1903), proche de la féministe Louise Barberousse (1836-1900), accompagne le mouvement en faveur du suffrage des femmes dans les années 1880.

Des couples engagés

Un grand nombre de féministes sont en couple avec des hommes qui soutiennent leur action, qui les soutiennent aussi, parfois, dans leur difficile combat – rappelons que la société du XIXᵉ siècle et du premier XXᵉ siècle réprouve l’expression publique et politique des femmes.

On voit ainsi Georges Lhermitte (1867–1943), mari de Maria Vérone (1874-1938), grande avocate et présidente, à partir de 1919, de la Ligue française pour le droit des femmes, enlever sa chaussure lors d’une réunion publique pour prouver que son épouse sait ravauder des chaussettes. C’est que, pour faire accepter l’émancipation des femmes, il faut rassurer en prouvant qu’elles continueront à jouer leur rôle au foyer…

On peut aussi citer le bel hommage posthume rédigé par Hubertine Auclert (1848-1914) dans le Radical, en janvier 1902 lors de la mort du mari de Léonie Rouzade (1839-1916), Auguste, suffragiste et libre-penseuse :

« Les féministes apprendront, avec peine, la mort de M. Auguste Rouzade, membre de la société Le Suffrage des Femmes, qui joignait à beaucoup d’autres mérites, celui si rare de savoir reconnaître et proclamer la supériorité intellectuelle de sa compagne, notre distinguée consœur Léonie Rouzade. »

Enfin, parmi de très nombreux exemples, il convient de mettre en lumière le rôle majeur de Georges Martin (1844-1916), mari de Marie-Georges Martin (1850-1914), qui fonde en 1901 le Suprême Conseil universel mixte Le Droit humain, permettant aux femmes de poursuivre leur parcours maçonnique vers les grades les plus hauts. La franc-maçonnerie est alors un véritable creuset républicain auquel appartiennent plusieurs figures du féminisme, femmes et hommes.

Militer pour l’émancipation des femmes à différents niveaux

À côté de ces « cadres masculins » du féminisme, les « adeptes actifs » sont innombrables, et il serait vain de vouloir être exhaustif, en particulier sous la IIIᵉ République. Chacun dans sa discipline a apporté sa pierre en démontrant que l’émancipation des femmes n’était pas un danger pour la société, que c’était au contraire une étape incontournable du progrès social.

Les hommes de lettres, bien sûr, se sont particulièrement illustrés. Victor Hugo (1802-1885) a ainsi été le premier président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes, créée en 1882 par Maria Deraismes. Le roman la Garçonne s’est imposé comme modèle de femme émancipée dans les années 1920, faisant perdre à son auteur, Victor Margueritte (1866-1942), sa Légion d’honneur.

Des hommes politiques ont aussi été en première ligne de plusieurs combats féministes. On y trouve des socialistes, comme Marcel Sembat (1862-1922) ou Léon Blum (1872-1950), mais aussi des radicaux, comme Jules Siegfried (1837-1922), ou des hommes de centre droit, comme Paul d’Estournelle de Constant (1852-1924) ou Louis Marin (1871-1960), défenseur inlassable des droits politiques féminins.

Il faudrait aussi évoquer les nombreux journalistes qui ont acculturé les Français aux thématiques des droits des femmes au quotidien, mais aussi les acteurs de tant de disciplines qui ont soit fait place aux femmes, soit étudié les femmes pour sortir des clichés, notamment en psychiatrie ou en physiologie.

Une frilosité face au vote ?

À voir tous ces soutiens, on peut se demander pourquoi ils n’ont pas eu le succès espéré. Plus d’une fois, les hommes féministes ont été accusés de ne pas aller assez loin.

C’est que la position des hommes féministes ne manque pas parfois d’ambiguïté. Le féminisme ne fait pas tout. On place parfois au-dessus de lui de simples calculs politiques, ou un principe encore plus grand : celui de la République.

Or, bien des républicains, en particulier de la mouvance radicale, issue des pères fondateurs de la République, animée sans cesse par la crainte de la chute du régime, sont plus que frileux vis-à-vis du vote des femmes. Incapables de prévoir comment cet apport nouveau d’électrices s’orienterait, ils préfèrent tuer la réforme dans l’œuf.

Voilà sans doute ce qui brouille le souvenir de ces hommes féministes, qui ont malgré tout fait aboutir de nombreuses réformes en faveur des femmes dans le domaine du travail, de l’éducation, de la protection de la maternité ou de leurs droits civils, tout en prouvant que femmes et hommes faisaient partie d’une même humanité.

The Conversation

Anne-Sarah Bouglé-Moalic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.09.2026 à 17:13

« L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle »

Jean-Yves Dormagen, Professeur de Science politique, Université de Montpellier

Les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour, à huit mois du scrutin.
Texte intégral (3480 mots)

L’ESSENTIEL

  • À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour.

  • Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, le front républicain est désactivé.

  • La dynamique des partis d’extrême droite touche tous les pays occidentaux. Que montrent les études de sociologie électorale sur ce phénomène difficile à cerner ?


The Conversation : Les derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit le candidat qui l’affronte. Est-ce nouveau ?

Jean-Yves Dormagen : Oui, c’est la première fois dans l’histoire électorale française que le Rassemblement national est donné gagnant dans les sondages. La question de départ de la campagne est donc nouvelle : Marine Le Pen peut-elle perdre ? Si le rapport de force actuel se confirme, elle sera élue présidente de la République. En 2022, Emmanuel Macron semblait difficilement battable, nous avons changé de nature d’élection.

Bien évidemment, les sondages ne donnent pas la vérité du second tour qui aura lieu le 2 mai 2027. En huit mois, le contexte va changer, une campagne aura lieu. Il peut se passer beaucoup de choses et la perception des candidats peut évoluer. Ces sondages n’indiquent que l’état de l’opinion aujourd’hui, mais ils permettent de poser en quelque sorte les termes de l’équation électorale, et il est important de se rendre compte de ce qui a évolué.

Le RN était, jusqu’à présent, l’objet d’un veto majoritaire. Quel que soit le candidat opposé au Rassemblement national, une majorité d’électeurs exerçait par principe un vote de barrage contre le RN. Aujourd’hui, ce barrage n’existe plus selon nos études : le front républicain n’est plus actif.

Enquête Cluster 17-Terra Nova, réalisée en ligne du 22 au 24 juillet 2026, auprès d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de commune et région). Les données ont fait l’objet d’un redressement sociodémographique et politique, Fourni par l'auteur

Pourtant, beaucoup ont du mal à croire à cette possible victoire…

J.-Y. D. : La victoire de Marine Le Pen est difficile à croire pour certains analystes ou citoyens. Sans doute déjà parce qu’ils n’ont pas envie d’y croire, pour se rassurer, et parce que le FN, puis le RN a toujours perdu la présidentielle depuis plus de quarante ans.

Il y a toujours cette idée que, au dernier moment, s’exercera un vote de barrage, et qu’une majorité d’électeurs le rejettera. J’entends cela très régulièrement. Mais ce raisonnement relève plus de la pensée magique que de la réalité des chiffres désormais.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; le rejet combiné associe la note 0 et la candidature déclarée impossible. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

En effet, dans les études que nous produisons régulièrement, on constate une évolution qui peut se révéler décisive : Marine Le Pen est désormais moins rejetée que tous ses concurrents. Ce rejet est certes très proche, mais il est moindre que ceux d’Édouard Philippe, de Raphaël Glucksmann ou de Gabriel Attal ; Jean-Luc Mélenchon, lui, est plus rejeté que les autres. En gros, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour elle, mais un peu plus d’un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour l’un de ses concurrents.

Ainsi, les candidats macronistes font l’objet d’un rejet très fort, non seulement des électeurs de droite nationaliste, mais aussi d’une partie de l’électorat traditionnel de la droite et, bien sûr, d'une partie significative de la gauche. Dans tous ces électorats, les reports de voix pour Édouard Philippe ou Gabriel Attal sont très mauvais face à Marine Le Pen.

De l’autre côté du spectre, beaucoup d’électeurs de gauche modérée déclarent voter blanc ou nul si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour face à Marine Le Pen. Quand on teste un second tour entre Raphaël Glucksmann et Marine Le Pen, plus de la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon déclarent s’abstenir.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; chaque ligne somme à 100 ; le non-vote inclut abstention, vote blanc et vote nul. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Tous ces rejets croisés rendent la victoire du RN très crédible. C’est donc l’évolution de ces niveaux de rejet et, plus globalement, des reports de voix entre électorats qu’il faudra suivre, car c’est la clé de cette présidentielle.

Comment explique-t-on la progression spectaculaire du RN ces dernières années ?

J.-Y. D. : L’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement national. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.

À partir de 2022, le RN a franchi un palier et ses gains électoraux se sont faits essentiellement sur des électeurs qui, jusque-là, votaient pour Les Républicains, ceux qui, en 2007 ou en 2012, avaient voté pour Nicolas Sarkozy.

Le durcissement des électeurs conservateurs a ainsi rencontré la stratégie de normalisation du Rassemblement national : des électeurs de plus en plus conservateurs ont rencontré une offre qui cherchait à les séduire à travers la « stratégie de la cravate ».

Lecture : trois attentes arrivant le plus souvent en première position dans chaque électorat. Les autres réponses ne sont pas affichées. Source : enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur à partir de la première attente classée. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas adopté une stratégie de normalisation : il a au contraire choisi de cliver, au prix d’un fort rejet des électorats voisins ou plus éloignés.

L’extrême droite est également très dynamique aux États-Unis, en Allemagne et dans de nombreux pays occidentaux. Quels facteurs structurants l’expliquent ?

J.-Y. D. : Les thèmes qui sont mis en avant par les partis d’extrême droite, en Europe ou aux États-Unis, sont proches, alors que les contextes diffèrent. L’élection de Donald Trump en 2016 se fait principalement sur des enjeux identitaires et raciaux.

Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain… J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.

Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…

In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France. D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.

Mais quel est le carburant de cette crispation identitaire ? Est-ce la conséquence d’une mondialisation libérale qui a fragilisé les vieux pays industriels ?

J.-Y. D. : Je suis prudent avec un certain nombre d’explications économiques. Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.

Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés. La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.

Quelles conditions permettraient malgré tout à l’un des concurrents de Marine Le Pen de l’emporter en mai 2027 ?

J.-Y. D. : Marine Le Pen peut encore perdre. Mais elle ne perdra probablement pas par la simple réactivation automatique d’un front républicain déjà constitué. À ce stade, ce front n’existe plus comme une majorité prête à l’emploi.

Sa première vulnérabilité tient au cadrage de la campagne. Les thèmes de l’immigration, de l’identité et de l’autorité unifient son électorat. Une campagne davantage centrée sur l’Europe, la guerre, la crédibilité économique, les retraites ou le fonctionnement des institutions ferait apparaître des divisions plus fortes entre le cœur souverainiste et rupturiste de son camp et les électeurs plus attachés à la stabilité qu’elle doit conquérir pour gagner.

La deuxième condition serait l’émergence d’un concurrent crédible à droite, ou d’un adversaire capable de rassembler simultanément une partie de la gauche, le centre et la droite traditionnelle. Aucun des candidats testés ne réalise aujourd’hui cette synthèse. Mais le duel mesuré à 52-48 montre qu’un rapport de force serré peut être inversé par quelques points de mobilisation ou de transfert.

Enfin, la normalisation du RN reste incomplète. Marine Le Pen n’est plus davantage rejetée que ses concurrents, mais elle demeure associée, dans une partie de l’électorat, au risque institutionnel et autoritaire. Une campagne qui réactiverait fortement ce doute sur sa capacité à gouverner pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est aujourd’hui crédible ; elle n’est pas acquise.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Jean-Yves Dormagen est le président et fondateur de l'institut d'étude de l'opinion Cluster 17

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