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28.07.2026 à 16:13

Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

Ambuj Tewari, Professor of Statistics, University of Michigan

Face à la baisse des taux de réponse et à l’explosion des coûts des enquêtes, les « répondants synthétiques » apparaissent comme une solution séduisante. Mais ces systèmes ne mesurent pas l’opinion publique : ils en produisent une simulation fondée sur les données dont ils disposent.
Texte intégral (1583 mots)
L’IA pourrait transformer la manière de concevoir et d’analyser les sondages, sans nécessairement remplacer les personnes interrogées. pics five

Les instituts de sondage explorent de plus en plus l’idée de remplacer une partie de leurs répondants par des intelligences artificielles capables de simuler des profils humains. Moins coûteuse et plus rapide, cette approche soulève toutefois une question fondamentale : une opinion générée par un modèle est-elle vraiment comparable à celle d’un citoyen ?


Les enquêtes et les sondages permettent aux sociétés de mieux comprendre ce que pensent les citoyens sur des sujets aussi variés que la politique, la santé ou l’éducation. Mais de moins en moins de personnes acceptent d’y répondre, ce qui oblige les instituts à solliciter davantage de participants et fait fortement grimper les coûts. Aux États-Unis, un prestataire de sondages facture ainsi une enquête de dix minutes auprès de 1 000 personnes plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les modèles d’intelligence artificielle pourraient-ils remplacer à terme des centaines, voire des milliers de répondants en reproduisant la diversité des réponses qu’apporteraient de vrais êtres humains ? Cette pratique, appelée « enquêtes synthétiques » ou « échantillon silicium » (« silicon sampling »), est déjà utilisée et coûte bien moins cher. Mais les résultats sont-ils fiables ?

Je suis un chercheur en apprentissage automatique. J’étudie les grands modèles de langage et leurs usages en médecine et dans la recherche scientifique. Ces systèmes évoluent en permanence à mesure que les entreprises les mettent à jour. Selon les consignes fournies, les paramètres utilisés ou la version du modèle, les réponses à une même question peuvent varier considérablement.

Cette caractéristique peut rendre ces modèles difficiles à utiliser de manière fiable dans les recherches en sciences sociales. Mais elle peut aussi être mise à profit pour simuler les réponses d’un grand nombre de personnes, ce que les chercheurs appellent des « répondants synthétiques ».

Pour générer, par exemple, 10 000 réponses avec ChatGPT, un institut de sondage peut fournir au modèle quelques informations démographiques de base ainsi qu’un contexte, par exemple : « Vous êtes un jeune électeur urbain, étudiant à l’université et de sensibilité politique conservatrice. Répondez aux questions suivantes. » Les chercheurs peuvent ensuite faire varier ces caractéristiques démographiques afin d’obtenir, pour une même question, une grande diversité de réponses produites par ChatGPT.

Le modèle possède également sa propre part d’aléa interne, ce qui l’amène naturellement à produire des réponses différentes lorsqu’une même question lui est posée à plusieurs reprises. Les chercheurs peuvent ainsi combiner les consignes fournies au modèle et cette part de hasard pour générer 10 000 réponses synthétiques différentes.

Les simulations ne sont pas des opinions

Les sondeurs utilisent depuis longtemps des modèles statistiques pour généraliser les résultats obtenus à partir d’un nombre limité de réponses. Et différents analystes peuvent tirer des conclusions différentes à partir des mêmes données d’enquête. Les études portant sur les répondants synthétiques suggèrent qu’ils pourraient être encore plus sensibles que les humains à de légères modifications des consignes ou des paramètres produisant des résultats très différents.

Mais l’utilisation de répondants synthétiques soulève une question plus fondamentale. Les sondages ne sont pas seulement des outils de prédiction. Ce sont aussi des instruments de mesure destinés à saisir ce que les gens pensent réellement. Un thermomètre mesure directement votre température. Vous ne feriez sans doute pas confiance à un appareil qui se contenterait d’estimer votre température en consultant un modèle d’intelligence artificielle.

Les grands modèles de langage et les autres outils d’IA héritent des biais et des angles morts présents dans les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Par exemple, l’IA peut simplifier à l’excès ou déformer les opinions de groupes de population sous-représentés en ligne. Les sondages traditionnels comportent eux aussi des biais, mais nombre de ceux qui affectent les systèmes d’IA modernes restent invisibles au public, enfermés dans des modèles propriétaires dont le fonctionnement n’est pas transparent. Plus problématiques encore, certains instituts pourraient présenter au public des résultats issus de répondants synthétiques comme s’ils provenaient d’enquêtes réalisées auprès de personnes réelles.

Ces limites risquent d’éroder la confiance dans les sondages et, plus largement, dans la recherche par enquête. Elles soulèvent également un paradoxe intéressant. Les données synthétiques, créées par ordinateur ou par simulation, sont largement utilisées dans l’IA moderne. Elles servent à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, la finance, la robotique, les véhicules autonomes et bien d’autres. Pourquoi, dès lors, les réponses synthétiques à des sondages semblent-elles poser davantage de problèmes ?

La différence essentielle est que les données synthétiques sont vérifiées à l’aune du réel. Une voiture autonome peut être entraînée à partir d’images et de vidéos synthétiques représentant différentes conditions de circulation, mais aucun constructeur ne la mettrait en circulation sur la voie publique sans de vastes tests en conditions réelles. Si les données synthétiques dégradent les performances du système, les ingénieurs peuvent le corriger, le réentraîner ou le remplacer.

Les chercheurs peuvent être tentés de considérer les réponses synthétiques à des enquêtes comme une représentation de l’opinion publique. Pourtant, le système ne mesure pas réellement cette opinion. Il exécute une simulation de l’opinion publique fondée sur les données sur lesquelles il a été entraîné. Si ces opinions simulées s’éloignent de la réalité, les chercheurs risquent de ne s’en apercevoir qu’une fois que des conclusions erronées auront déjà influencé des politiques publiques, des décisions d’entreprise ou des travaux de recherche scientifique.

Des enquêtes mieux conçues et mieux analysées

Cela ne signifie pas pour autant que l’IA n’a aucun rôle à jouer dans la recherche par sondage. Elle peut au contraire aider les chercheurs à améliorer la conception des enquêtes sans affaiblir la mesure de l’opinion publique. Les outils d’IA peuvent contribuer à formuler des questions plus claires en simplifiant leur rédaction, en réduisant les ambiguïtés et en éliminant les répétitions. Ils peuvent aussi aider à supprimer les questions inutiles, ce qui facilite la participation des répondants. Ces outils sont également capables d’adapter les questionnaires à différentes langues.

Une fois l’enquête terminée, l’IA peut aider les chercheurs à organiser de grands volumes de réponses ouvertes, à résumer les thèmes récurrents et à traiter les questionnaires incomplets plus efficacement que des analystes humains. Certains chercheurs explorent ainsi des approches hybrides, combinant des enquêtes réalisées auprès d’échantillons humains plus restreints avec des outils d’analyse assistés par l’intelligence artificielle.

Les décideurs s’appuient sur les enquêtes et les sondages pour écouter et comprendre la voix des personnes affectées par leurs décisions. Remplacer les répondants humains par des répondants synthétiques risque d’affaiblir ce lien. Dans le même temps, la baisse des taux de réponse et l’augmentation des coûts constituent de véritables défis pour la recherche par sondage.

Je suis convaincu que de futurs travaux permettront de trouver des moyens d’utiliser l’intelligence artificielle de façon transparente, efficace et scientifiquement rigoureuse, sans pour autant remplacer les personnes elles-mêmes.

The Conversation

Ambuj Tewari a reçu des financements de la National Science Foundation et des NIH.

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27.07.2026 à 15:21

Loi d’urgence agricole : pourquoi la droite et le centre ne lâchent rien sur les néonicotinoïdes et le stockage de l’eau

François Dedieu, Directeur de recherche en sociologie, Inrae

La loi d’urgence agricole autorise certains néonicotinoïdes dangereux. Comment expliquer une telle obstination politique, malgré la mobilisation citoyenne ?
Texte intégral (2024 mots)

La loi d’urgence agricole a été adoptée par le 21 juillet. Elle réaffirme les choix controversés de la loi « Duplomb » de juillet 2025, autorisant certains néonicotinoïdes dangereux et facilitant le stockage de l’eau. Comment expliquer une telle obstination, malgré une importante mobilisation citoyenne et la censure du Conseil constitutionnel ?


Rien n’y fera. Ni une pétition signée par 2,5 millions de citoyens, ni les censures du Conseil constitutionnel. La dernière loi d’urgence agricole reprend plusieurs dispositions déjà vivement contestées de la loi Duplomb : un accès facilité aux infrastructures de stockage de l’eau et une autorisation dérogatoire de certains néonicotinoïdes, désormais limitée à certaines filières et subordonnée à un avis de l’Anses. Comment expliquer cette remarquable obstination à faire adopter des mesures aussi controversées ?

La colère des agriculteurs contre les normes écologiques : un nouveau capital politique

Dès 2022, trois sénateurs – Laurent Duplomb (LR, Haute-Loire), Daniel Gremillet (LR, Vosges, vice-président de la commission des affaires économiques) et Marie-Lise Housseau (Union centriste) – tirent la sonnette d’alarme sur la perte de compétitivité de l’agriculture française en publiant un rapport consacré à ce sujet, dont les constats sont par ailleurs corroborés par d’autres études.

Les sénateurs identifient plusieurs facteurs expliquant ce décrochage. Selon eux, des exigences environnementales plus strictes en France créent des distorsions de concurrence, notamment en matière d’usage de produits phytosanitaires. Ils dénoncent également une complexité administrative excessive, qui freinerait le développement des retenues d’eau destinées à l’irrigation.

En 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine s’accompagne d’une forte hausse des coûts de production, sous l’effet de l’augmentation des prix des engrais et des carburants. Le projet de suppression de l’avantage fiscal sur le gazole non routier (GNR), annoncé en 2023, met le feu aux poudres. En janvier 2024, le mouvement des panneaux de communes retournés prend une tournure plus radicale. Les manifestations ciblent alors les normes environnementales, présentées comme la principale entrave à la compétitivité de l’agriculture française. Le mouvement bénéficie d’un large soutien de l’opinion publique, une majorité de Français déclarant comprendre ou partager la colère des agriculteurs.

Les difficultés de compétitivité de l’agriculture française relèvent avant tout de facteurs macroéconomiques. La stagnation des rendements des céréales s’explique par une hausse tendancielle des coûts de production, conjuguée à une forte pression concurrentielle sur les prix dans un marché mondialisé. Parmi les solutions avancées figurent entre autres les « tunnels de prix », qui visent à corréler les coûts de production et les prix d’achat. Actuellement expérimenté dans la filière laitière, ce dispositif produit des résultats encore incertains dans les autres filières et suscite de vives réserves de la part des industriels et des interprofessions.

Ce type de réponse structurelle étant complexe, coûteux et long à mettre en œuvre, il apparaît politiquement plus avantageux de privilégier les mesures de court terme. Celles-ci permettent non seulement d’alléger certaines charges pesant sur les exploitations, mais en reposant sur l’assouplissement des normes environnementales, elles présentent aussi un fort intérêt symbolique dans les circonscriptions rurales. Le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, en a bien conscience et annonce dès janvier 2024 une série de mesures allant dans ce sens, parmi lesquelles la suspension provisoire puis la réorientation du plan Écophyto visant une réduction durable des pesticides grâce à un changement d’indicateurs. La FNSEA, mais aussi et surtout la majorité sénatoriale Centre-Les Républicains, relayée in fine par le gouvernement, font le pari de cette stratégie de recul environnemental au profit d’un apaisement temporaire de l’opinion, sans toutefois revendiquer explicitement leur alliance.

L’alliance de trois fragilités

Depuis quelques années, l’influence de la FNSEA est pourtant de plus en plus contestée dans les urnes. Pour nombre d’observateurs, le syndicat a perdu une partie de sa capacité d’influence politique. Mais c’est justement dans ce contexte qu’il devient essentiel pour le syndicat de l’agro-industrie de renforcer ses appuis politiques, en particulier issus de la droite traditionnelle, son alliée historique. Le profil de Laurent Duplomb s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Agriculteur de profession, à la tête d’une exploitation laitière à Saint-Paulien, il a présidé les Jeunes Agriculteurs, organisation proche de la FNSEA. Il a également présidé la chambre d’agriculture de la Haute-Loire sous l’étiquette de la FDSEA, la branche départementale de la FNSEA, et siégé au conseil de surveillance du groupe Candia.

Le parti Les Républicains traverse pour sa part une période de fragilité. Les élections présidentielles de 2017 et de 2022 se sont soldées par des échecs sévères, tandis que son espace politique s’est progressivement réduit sous l’effet de la concurrence exercée à la fois par le centre et par l’extrême droite. Dans ce contexte, faire de la défense des agriculteurs face aux normes environnementales un nouveau marqueur politique répond à une logique électorale classique : consolider un électorat tenté par la dispersion mais qui demeure majoritairement acquis à la droite républicaine et au centre sur ce champ de revendications. Cette stratégie est d’autant plus attractive qu’elle s’inscrit dans un registre populiste consistant à opposer le « bon sens » des agriculteurs à des élites politiques, administratives ou scientifiques, accusées de produire des normes écologiques déconnectées des réalités du terrain.

Les Républicains disposent néanmoins de deux atouts majeurs : leur fort ancrage dans les collectivités territoriales et, surtout, leur position dominante au Sénat, où ils constituent le premier groupe politique avec 131 sièges sur 348.

Le poids du Sénat

La haute assemblée a vu sa capacité d’influence s’accroître mécaniquement avec l’instabilité de l’Assemblée nationale depuis la dissolution de 2024. Cette fragmentation parlementaire place les gouvernements d’Emmanuel Macron dans une situation de fragilité permanente, comme en témoigne la succession de cinq gouvernements entre 2024 et 2026. Dans ce contexte, l’exécutif est contraint de rechercher en permanence le soutien du Sénat et de sa majorité pour faire adopter les textes qu’il juge prioritaires.

Cette nécessité se traduit dans la composition des gouvernements. Le gouvernement Barnier comptait ainsi neuf anciens sénateurs, un record sous la Ve République. Plus largement, des formes de coopération se sont développées entre les gouvernements successifs et la majorité sénatoriale de droite et du centre. L’exécutif choisit ainsi fréquemment d’engager la navette parlementaire en commençant par le Sénat afin de favoriser la recherche de compromis en commission mixte paritaire.

La réforme des retraites de 2023, priorité du gouvernement, a ainsi été adoptée par le Sénat avant d’être définitivement adoptée à l’Assemblée nationale à la suite du recours à l’article 49, alinéa 3, et du rejet des motions de censure. De même, la majorité sénatoriale LR-centristes a joué un rôle important dans l’élaboration de la loi de finances pour 2026, même si son adoption juridique est finalement intervenue à l’Assemblée nationale.

À l’inverse, cette configuration permet tout autant à la majorité sénatoriale de faire progresser des textes qui lui sont chers. Traditionnellement qualifié de « vigie législative », le Sénat voit son pouvoir d’initiative renforcé par l’absence de majorité stable à l’Assemblée nationale. Son travail en commission s’est intensifié, tout comme son influence dans les commissions mixtes paritaires. Au cours de la session 2022-2023, près de 30 % des lois définitivement adoptées étaient issues de propositions de loi sénatoriales, un niveau inédit sous la Vᵉ République.

Cette convergence d’intérêts entre l’exécutif et la majorité sénatoriale de droite et du centre contribue à expliquer la remise en cause répétée de certaines contraintes environnementales dans les lois agricoles. La loi Duplomb est ainsi adoptée en juillet 2025 à l’issue d’un accord trouvé en commission mixte paritaire, grâce aux voix des Républicains, du Rassemblement national et d’une partie de la majorité gouvernementale. Le Conseil constitutionnel censure toutefois les dispositions relatives à la réintroduction de l’acétamipride et formule plusieurs réserves d’interprétation concernant le régime applicable aux ouvrages de stockage de l’eau.

Quelques mois plus tard, la loi d’orientation agricole reprend plusieurs dispositions sans prise en compte des réserves constitutionnelles, là encore sous pression sénatoriale. Au Sénat, un amendement porté par la majorité de droite et du centre propose notamment d’inscrire le principe selon lequel il ne devrait pas y avoir « d’interdiction sans solution » en matière de produits phytopharmaceutiques. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, déclare s’en remettre dès lors à la « sagesse » du Sénat.

En 2026, le gouvernement dépose un projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, examiné en premier lieu par… Le Sénat. Laurent Duplomb est désigné corapporteur du texte. Les amendements adoptés par la commission réintroduisent, sous une rédaction différente, plusieurs dispositions proches de celles précédemment censurées ou contestées : facilitation des projets de stockage de l’eau et autorisations dérogatoires, limitées dans le temps et à certaines filières, pour des substances phytopharmaceutiques. Après une nouvelle réunion de la commission mixte paritaire, le texte est définitivement adopté le 16 juillet 2026.

Pour le gouvernement, le compromis tient à l’introduction d’un avis favorable de l’Anses comme condition préalable à toute dérogation. Pour mesurer réellement la portée de cette contrainte, il faudra donc attendre les conclusions de l’Anses, une agence elle-même en lutte pour le maintien de son autonomie. Ce court historique révèle néanmoins le rôle fondamental joué par l’alliance tacite entre l’exécutif, la FNSEA et la majorité sénatoriale, pour une suspension des normes environnementales dans les lois agricoles.

The Conversation

François Dedieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.07.2026 à 15:19

Comment la présence de MSC Croisières dans les ports français est devenue un enjeu de souveraineté nationale

Ronan Kerbiriou, Ingénieur d'études, Université Le Havre Normandie

Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie

Les chantiers de Saint-Nazaire sont dépendants de MSC Croisières, qui appartient au groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial.
Texte intégral (2370 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les chantiers de Saint-Nazaire sont dépendants la construction des paquebots géants, notamment du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial.

  • Une étude met en lumière l'importance de ces entreprises de navigation touristique pour l'économie des ports français.

  • Au-delà des bateaux de tourisme, les territoires portuaires français cherchent à diversifier leurs activités.


L’été s’est installé en France et la saison des contestations des croisières est relancée. Symbole du tourisme de masse, la croisière est critiquée en raison des pollutions (visuelles, atmosphériques, sonores), des impacts environnementaux et du surtourisme qu’elle entraîne dans les villes portuaires.

En France, la Mediterranean Shipping Company (MSC) occupe une place majeure dans l’activité de la croisière maritime et dans le système productif. Les chantiers navals de Saint-Nazaire, 10 000 emplois (directs et indirects), sont dépendants de ces commandes de paquebots géants.

Ces dernières années, une double interdépendance touristique et industrielle s’est construite entre cet armateur et un certain nombre de territoires portuaires. Cette interdépendance implique un risque sur la capacité des autorités à mettre en place des régulations à l’encontre de cette activité sujette à débat.

Notre recherche s’inscrit dans le cadre théorique des réseaux de production globalisés, et plus spécifiquement sur la façon dont les activités productives s’ancrent dans des territoires. Ces derniers cherchent à attirer des investissements, des capitaux et des flux pour créer de la valeur et du développement, dans un processus qualifié de couplage stratégique dans la littérature.

MSC Croisières est un cas particulièrement intéressant. C’est un des principaux armateurs de croisières au monde, avec un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros en 2024 et environ 20 000 collaborateurs. Cette filiale fait également partie du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial et très implantée dans les ports français, notamment via les terminaux de sa filiale TIL.

18 % de parts de marché en France

Depuis la période post-pandémie de Covid-19, MSC Croisières a augmenté son nombre d’escales en France, passant d’une centaine par an à plus de 350 en 2025. Sa part de marché est passée de 11 % en 2015 à 18 % en 2025.

Marseille concentre une part significative de son activité avec 276 escales réalisées en 2025 (contre 124 en 2018). Ainsi, en 2025, 40 % des escales de croisière à Marseille ont été opérées par MSC. La croissance de l’activité du groupe italo-suisse concerne également d’autres ports : Le Havre (de 3 à 27 escales), Cherbourg (de 3 à 11) ou encore Ajaccio (de 0 à 8).

Évolution du nombre d’escales de MSC Croisières. Fourni par l'auteur

Dans ces villes portuaires, l’activité croisière de MSC est souvent vue comme un levier de développement territorial.

Investissements dans les villes portuaires

Les villes portuaires tentent de s’insérer dans les circuits de croisières en réalisant des investissements majeurs avec plus de 100 millions d’euros au Havre et 200 millions d’euros à Marseille.


À lire aussi : La nationalisation évitée des chantiers navals de Saint-Nazaire


Des terminaux spécialisés avec branchements à quai sont mis à disposition des armateurs pour réduire les émissions polluantes locales et atmosphériques et réaliser des « escales zéro fumée ». Cela répond à une source de contestation majeure contre ce secteur d’activité et d’anticiper les futures réglementations européennes sur l’obligation du branchement à quai des navires passagers.

Ces actions se positionnent dans une forme de développement spéculatif avec l’espoir de retombées économiques pour la ville portuaire, sans certitude sur la pérennité des itinéraires des navires et sur la portée des retombées économiques territoriales.

Maintenir à flot Saint-Nazaire

Depuis le début du XXIe siècle, MSC Croisières fait des Chantiers de l’Atlantique, situés à Saint-Nazaire, son principal constructeur de paquebots – 24 sur les 34 de sa flotte.

MSC s’inscrit comme le client majeur du dernier grand chantier naval français en étant à l’origine de la moitié de son chiffre d’affaires entre 2012 et 2024 – 7,2 milliards d’euros sur un total de 15,3 milliards d’euros. Cette relation s’inscrit sur le long terme avec un carnet de commande de six navires à l’horizon 2031 pour un total de neuf milliards d’euros.

Cette importance des commandes a permis d’éviter la faillite des chantiers navals et de doubler le nombre d’emplois relevant de la construction navale dans la zone d’emploi de Saint-Nazaire au cours des dix dernières années.

Évolution du nombre de salariés dans la construction navale dans la zone d’emplois de Saint-Nazaire. URSSAF, Fourni par l'auteur

Souveraineté nationale

Dans un contexte de restructuration industrielle, le maintien des compétences et du tissu industriel dans le secteur de la construction navale apparaît comme un enjeu stratégique majeur. Il concerne notamment les capacités de production militaire, en particulier en lien avec Naval Group.

Le lancement du nouveau porte-avions « La France Libre », annoncé par le président Emmanuel Macron en mars 2026, illustre la nécessité de préserver les capacités de construction navale. Cependant, les commandes militaires, par nature irrégulières, ne suffisent pas à garantir la viabilité économique à long terme du secteur.

Illustration du futur porte-avion français « La France libre ». Rama/Wikimedia

La construction de navires de croisière, qui requiert un haut niveau de technologie et d’expertise, s’avère primordiale pour le maintien de l’emploi et des compétences. L’armateur italo-suisse contribue pleinement à l’ancrage productif et à la pérennité à long terme d’un secteur stratégique pour la souveraineté militaro-industrielle française et européenne.

Concentration de MSC Croisières dans les ports français

Les dimensions touristiques et industrielles de MSC mettent en évidence une forte concentration des formes d’ancrage territorial au sein des territoires portuaires. Il y a donc un couplage stratégique entre la firme MSC et les ports français, représentés par une pluralité d’acteurs – gestionnaires des ports, collectivités territoriales, clusters industriels, notamment de la construction navale, acteurs locaux du tourisme et l’État.

S’il existe une interdépendance, elle est asymétrique et nécessite d’appréhender les rapports de pouvoir qui en découlent. Ces écosystèmes territoriaux sont exposés aux décisions d’une firme susceptible, pour diverses raisons, de réorienter la localisation de ses activités ou de ses circuits de croisière, de se désengager ou de contourner certains ports.

Il existe donc un risque : la dépendance économique à l’égard d’un acteur dominant. Elle peut conduire les institutions publiques, qu’elles soient locales, régionales ou nationales, à une certaine réticence lors de la mise en œuvre de réglementations visant à limiter les externalités négatives de l’activité de croisière.

Dans ce contexte, une forme de compromis semble se dessiner, fondée sur la poursuite de l’activité parallèlement à une évolution progressive des normes et des pratiques, comme en témoigne la Charte croisière durable en Méditerranée, signée entre la Cruise Lines International Association (CLIA) et l’État français en 2022, puis renouvelée en 2025.

The Conversation

Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet "Réindustrialisation, Transitions et Logistique"

Ronan Kerbiriou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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