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27.10.2026 à 16:19

Qui doit payer les morts ? Une histoire politique du prix des obsèques

Alèxe Duvaut, Docteur en Sciences Politiques, Sciences Po Bordeaux

Pierre Mirambet, Docteur en sociologie, Université de Bordeaux

Depuis le XIXᵉ siècle, la prise en charge financière des obsèques s’est transformée. Aujourd’hui, la question de la création d’une « sécurité sociale de la mort » revient sur le devant de la scène.
Texte intégral (2914 mots)

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Ce cinquième épisode s’intéresse au coût des funérailles. À partir d’une analyse sociohistorique du secteur funéraire, il révèle que le problème du prix des obsèques, initialement pensé comme un enjeu de justice sociale et de redistribution à travers le système des pompes funèbres, a changé de nature au fil du temps.


L’ESSENTIEL

  • Au XIXᵉ siècle, en France, les recettes générées par les obsèques les plus coûteuses servent à financer celles des plus démunis.

  • Le secteur du funéraire s’est transformé dans les années 1990, avec la fin du monopole communal et l’ouverture à la concurrence.

  • Depuis quelques années, une nouvelle reconfiguration est en cours, et la question du coût des obsèques et de leur prise en charge collective revient dans les débats.


Les obsèques coûtent cher : 4 000 euros en moyenne en 2026. En France, leur prix est régulièrement dénoncé, et les enquêtes d’associations de consommateurs alimentent l’idée d’un marché abusif. Pourtant, malgré cette médiatisation récurrente, les politiques publiques n’ont jamais véritablement cherché à encadrer le niveau des prix.

Ce paradoxe invite à déplacer le regard. Car le secteur funéraire ne constitue pas un marché comme les autres : il intervient dans un moment de forte vulnérabilité et mobilise des valeurs morales.

Il constitue ce que l’on appelle un « marché contesté », dont le fonctionnement est encadré par des outils de régulation publique qui arbitrent entre logiques économiques et exigences symboliques. Mais encore faut-il comprendre sur quoi porte cette régulation.

En réalité, le prix des obsèques n’est plus, aujourd’hui, défini comme un problème de « niveau de prix ». Il est désormais cadré comme un problème de transparence, dans un marché concurrentiel.

Faire payer les riches pour enterrer les pauvres

Dès la Révolution française, la question des obsèques devient un enjeu politique, notamment à travers le problème de l’inhumation des plus pauvres. La prise en charge des défunts est alors progressivement sortie du seul domaine religieux pour devenir une responsabilité publique.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, un système original de régulation se met en place. Il repose sur un principe simple : organiser le marché funéraire de manière à garantir l’accès de tous à des obsèques. Pour cela, les prestations sont structurées en différentes classes tarifaires, permettant aux familles les plus aisées d’organiser des funérailles plus fastueuses. C’est le début de la « pompe », c’est-à-dire le faste du cérémonial qui accompagne les funérailles.

Les écarts sont alors très visibles. Émile Zola décrit dans Comment on meurt les convois les plus prestigieux, où « le corbillard est une voiture de première classe, empanachée de plumes, drapée de tentures à franges d’argent (…) le corbillard triomphal ». À l’inverse, les plus pauvres sont enterrés dans des conditions bien plus modestes : « Quatre planches mal rabotées, fournies gratuitement par l’administration, sur le certificat d’indigence. »

Cette régulation ne repose pas sur un seul acteur, mais sur une architecture institutionnelle. Les opérateurs funéraires organisent concrètement les obsèques pour l’ensemble de la population. Les fabriques religieuses encadrent encore une partie des rites et des pratiques. Les communes assurent la gestion des cimetières et deviennent progressivement centrales dans l’organisation du service. L’État, enfin, joue un rôle de régulateur en structurant les règles du secteur et en permettant des mécanismes de redistribution.

Mais loin d’être purement symboliques, ces différences de traitement ont une fonction économique et politique essentielle. Les recettes générées par les obsèques les plus coûteuses servent à financer celles des plus démunis. Les obsèques des 20 % les plus riches permettent ainsi de prendre en charge celles des 80 % les plus pauvres.

Ce système repose sur un paradoxe assumé : on encourage l’inégalité au nom de l’égalité. La « pompe » devient un instrument de redistribution. La marchandisation n’est pas rejetée, mais encadrée et mise au service d’un objectif de justice sociale. Dans ce cadre, le prix des obsèques ne constitue pas un problème public en tant que tel. Il est au contraire un levier d’action publique, permettant de garantir à chacun un accès à des funérailles dignes. La question centrale n’est pas celle du coût, mais celle de l’égalité devant la mort.

Au cours du XXᵉ siècle, l’organisation des obsèques se stabilise autour d’un cadre institutionnel durable. La loi de 1905 consacre le funéraire comme un service public communal, affirmant le principe d’une prise en charge collective des morts et, à ce titre, d’une forme d’égalité de tous face au service funéraire.

Dans ce cadre, le service extérieur des pompes funèbres relève des communes, qui en assurent la responsabilité tout en en déléguant très largement l’exercice à des opérateurs spécialisés, en particulier les Pompes funèbres générales (PFG). Ce système, fondé sur un monopole public dans ses principes, mais largement délégué dans sa mise en œuvre, structure le secteur pendant près d’un siècle. Il permet d’encadrer les pratiques funéraires, d’en homogénéiser l’organisation et de limiter les formes les plus visibles de concurrence.

Dans cet espace stabilisé, la question du prix des obsèques n’est pas constituée en problème public autonome. Elle reste intégrée à une organisation du service orientée vers un objectif central : garantir la continuité de la prise en charge des défunts et l’accès de tous aux obsèques.

La victoire du cadrage de la transparence

Ce modèle est profondément remis en cause dans les années 1990. La loi de 1993 ou loi Sueur, met fin au monopole communal et ouvre le secteur à la concurrence. Les opérateurs funéraires deviennent des acteurs d’un marché, en concurrence pour capter une clientèle.

Avec cette libéralisation, le problème du prix ne disparaît pas, mais il change de nature. Alors que les médias et les associations de consommateurs dénoncent des obsèques « trop chères », ce cadrage ne s’impose pas dans les politiques publiques.

Dès la fin des années 1980, un autre diagnostic s’affirme : celui d’un marché opaque, dans lequel les familles, fragilisées par le deuil, ne disposent pas des informations nécessaires pour comparer les offres. Le déséquilibre entre professionnels et usagers est ainsi requalifié : il n’est plus pensé comme économique, mais comme informationnel.

Ce déplacement est décisif : il structure l’ensemble des politiques publiques depuis trente ans. Plutôt que d’encadrer les prix, l’État cherche à organiser la transparence du marché.

Plusieurs dispositifs sont progressivement mis en place. En 1999, il devient obligatoire de fournir une documentation accessible aux familles et d’afficher les informations générales sur les prestations. En 2004 et en 2008, les contrats d’obsèques sont encadrés, les exigences en matière d’information, renforcées, et des devis types sont mis en place, qui permettent de comparer les prestations entre opérateurs.

Ces instruments poursuivent un même objectif : donner aux familles la possibilité de faire jouer la concurrence en rendant les prix lisibles et comparables. Autrement dit, l’action publique ne vise pas à faire baisser les prix, mais à améliorer les conditions dans lesquelles ils sont présentés. Le bon fonctionnement du marché est censé produire, à lui seul, une forme de régulation des prix.

La transparence, un compromis acceptable pour les acteurs du secteur

Ce cadrage de la transparence ne s’est pas imposé spontanément. Il est le produit d’un travail politique mené par certains acteurs, dans des arènes spécifiques.

Il est d’abord porté par des acteurs institutionnels et professionnels du secteur funéraire, ainsi que par certains responsables politiques investis de longue date sur ces questions, comme le sénateur Jean-Pierre Sueur. Pour ces acteurs, faire de la transparence le cœur du problème présente un avantage décisif : cela permet de corriger les déséquilibres du marché sans remettre en cause son fonctionnement ni intervenir directement sur les prix.

Ce cadrage s’impose principalement dans des arènes politiques discrètes et spécialisées où se fabriquent concrètement les politiques publiques. Dans ces espaces relativement fermés, les acteurs les mieux dotés en ressources institutionnelles et en expertise disposent d’un avantage décisif pour définir les termes du problème.

À l’inverse, le cadrage concurrent centré sur le niveau des prix, porté notamment par des associations de consommateurs, reste largement cantonné à des arènes médiatiques. S’il contribue à publiciser l’enjeu et à dénoncer des pratiques abusives, il peine à se traduire en dispositifs contraignants.

La transparence s’impose ainsi non seulement parce qu’elle repose sur un diagnostic partagé – la vulnérabilité des familles face aux professionnels – mais aussi parce qu’elle constitue un compromis acceptable pour les acteurs dominants du secteur.

Elle permet de réguler le marché sans en contester les fondements. C’est cette combinaison, du travail politique d’acteurs institutionnels et d’un accès différencié aux arènes de décision et compatibilité avec le fonctionnement du marché, qui explique que, depuis plus de trente ans, les politiques publiques portent sur la transparence plutôt que sur la fixation des prix.

Mais ce cadrage n’est pas sans contestation : depuis quelques années, des acteurs portant l’idée d’une « sécurité sociale de la mort », tentent de remettre au centre la question du coût des obsèques et de la justice sociale, ouvrant la voie à une redéfinition possible du problème.

Créer une « sécurité sociale de la mort » ?

En France, les ordonnances du 4 octobre 1945 ont institué à l’échelle nationale la couverture collective des risques individuels, avec la mise en place du régime général en 1946, qui a concrétisé la Sécurité sociale.

L’article 3 prévoyait alors de confier aux caisses primaires d’assurance la « gestion des risques maladie, maternité et décès ». Si plusieurs dispositifs de solidarité furent créés, couvrant progressivement un certain nombre de ces « risques » (maladie, famille, accidents du travail, retraite), aucun ne fut mis en place concernant les droits liés à la mort. Ce vide fut comblé par le secteur privé de l’assurance.

Fondé en 2021, et inspiré par les travaux du sociologue et économiste Bernard Friot – avec qui il collabore d’ailleurs –, le Collectif pour une Sécurité sociale de la mort développe un discours autour de la possibilité d’une extension de la Sécurité sociale afin de protéger les individus de leur naissance jusqu’à leur mort, en prenant en charge les obsèques de chacun. Puisque, en dernière analyse, ce sont les vivants qui payent.

Ce projet de Sécurité sociale de la mort se décompose en trois axes :

  • pour les familles : le remboursement automatique des frais liés aux obsèques pour l’ensemble des décès du territoire et la mise en place d’un congé deuil (période de congé durant laquelle 100 % du salaire est conservé) ;

  • pour les professionnels : le conventionnement des entreprises sous certains critères et un salaire lié à la qualification des agents directement payés par la Sécurité sociale ;

  • pour la gouvernance : l’accès aux collèges funéraires pour les familles et professionnels afin de prendre conjointement les décisions concernant le secteur funéraire et ses évolutions.

Pour financer ces nouveaux droits, les porteurs de l’initiative proposent son financement par une cotisation du salaire brut à hauteur de 0,27 % qui permettrait de couvrir les 2,5 milliards d’euros de frais d’obsèques annuels en France (soit, en moyenne, 3  euros/décès).

Cette idée de sécurité sociale de la mort a su trouver au fil des mois des relais au sein de différentes arènes de légitimation. Outre un certain écho médiatique, le député LFI Hadrien Clouet a déposé, le 28 octobre 2025, une proposition de loi visant à instaurer une « sécurité sociale funéraire ».

Tenir compte de l’histoire du secteur funéraire

Cette proposition a le mérite de proposer un cadrage alternatif à celui de la transparence des prix. Renouant avec le principe de justice sociale hérité de la période révolutionnaire, elle permet de reposer la question du prix mais aussi celle de savoir à qui il revient de prendre en charge ce risque universel qu’est la mort : l’individu ou la collectivité ?

Pour autant, elle présente une limite importante. Elle apparaît en partie sourde à l’histoire du secteur funéraire, marquée par une implication ancienne et durable des acteurs privés.

Loin d’un service public initial qui aurait ensuite été privatisé, le secteur funéraire s’est construit dans une relation étroite entre autorités publiques et opérateurs privés, les premières ayant longtemps délégué l’organisation concrète des obsèques.

Dans ce contexte, la perspective d’une démarchandisation de la mort suppose non seulement de nouveaux instruments de financement, mais aussi une reconfiguration profonde des équilibres institutionnels anciens, ce qui contribue à expliquer les difficultés de ce cadrage à s’imposer.

Cette difficulté tient notamment à son caractère profondément transformateur. Là où le cadrage de la transparence s’inscrit dans la continuité du marché, celui de la Sécurité sociale de la mort implique une reconfiguration des rapports entre État, marché et solidarité. Il en résulte une asymétrie forte entre les cadrages en présence. Le cadrage de la transparence, compatible avec l’ordre existant, s’est imposé durablement dans l’action publique.

Le cadrage de la justice sociale, lui, reste porté par des acteurs moins institutionnalisés comme les associations de consommateurs, et dépend encore de leur capacité à transformer une critique du marché en instruments politiques.

Néanmoins, le départ de Jean-Pierre Sueur, grand artisan de la transparence des prix, ouvre de nouveaux horizons pour les autres politiciens qui souhaiteraient se saisir des questions relatives au funéraire.

Cette reconfiguration constitue une occasion de déplacer les débats ayant trait au funéraire d’un référentiel purement technique vers un référentiel plus politique : la question du coût des obsèques et de leur prise en charge collective, largement éludée par le cadrage de la transparence, revient aujourd’hui sur le devant de la scène.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.10.2026 à 16:14

Face au délitement du pouvoir, la violence est-elle une façon de se faire entendre ?

Denis Merklen, Sociologue, professeur des universités, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

Barrages, blocus, grèves : de quelle façon les mobilisations pèsent-elles en démocratie ? Entre force et violence, la frontière éclaire celles du 17 octobre, lues comme une manière de chercher à se faire entendre quand le rapport de forces s’affaiblit.
Texte intégral (2785 mots)

L’ESSENTIEL

  • La démocratie repose aussi sur les mouvements sociaux, qui s’expriment par la parole puis par un rapport de forces (grève, blocus, barrage), sans que la force se confonde avec la violence.

  • Ce rapport de forces serait plus difficile à établir, en raison de transformations économiques et politiques et de lois encadrant la grève.

  • La violence du 17 octobre aurait une fonction expressive : elle chercherait à se faire entendre et à dénoncer ce qui est qualifié d’usage illégitime de la contrainte par les agents de l’État.


La mobilisation des jeunes lycéens et des étudiants n’est ni la première ni la seule à s’associer à des formes violentes de conflit. Il suffit de penser aux gilets jaunes en 2018 ou aux jeunes des quartiers populaires en 2005 ou en 2023. Avant et après ceux-ci, c’est le cas de nombreuses mobilisations écologistes, comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes entre 2009 et 2018 ou les manifestations contre le projet de barrage de Sivens en octobre 2014, où meurt le jeune botaniste Rémi Fraisse.

C’est également le cas de nombreuses mobilisations paysannes, comme lors des protestations contre l’annonce des accords UE-Mercosur en 2024, la colère agricole de 2024 où de nombreuses routes et autoroutes sont bloquées en Haute-Garonne et les locaux de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) à Carcassonne sont soufflés par une explosion le 19 janvier 2024, ou encore les protestations pour le traitement donné à l’épidémie de dermatose nodulaire fin 2025.

La répression policière et les dénonciations de l’usage illégitime de la force constituent l’acte premier de cette dégradation de la démocratie. Mais la manière dont notre système politique accueille et abrite la mobilisation sociale en est probablement une cause plus profonde.

Démocratie, mouvements sociaux et rapport de forces

La démocratie, c’est la libre expression de la parole dans l’espace public que le vote vient sanctionner à intervalle régulier. Or, la démocratie, ce sont aussi des mouvements sociaux. Et ceux-ci doivent pouvoir agir sur deux plans, de deux manières.

Ils se manifestent d’abord dans l’espace public pour convaincre les autres citoyens, la presse, le gouvernement, les associations, les partis, les syndicats ou les organisations patronales ; ils descendent ensuite dans l’arène pour défendre leurs intérêts. Le mouvement social établit alors un rapport de forces avec l’adversaire auquel il s’oppose, qu’il s’agisse du gouvernement, d’un autre groupe social ou d’un acteur plus ou moins organisé.

Les agriculteurs bloquent parfois les routes. Les mouvements écologistes se manifestent par la parole, pour éveiller les consciences et, sur le territoire, en faisant barrage à des projets qui menacent l’environnement. Les étudiants occupent ou bloquent leurs établissements et défilent dans la rue en défense de l’éducation. Tout cela fait couramment partie d’une démocratie. L’espace politique n’est pas fait de la seule parole, et la démocratie n’est pas indépendante de la société, faite de rapports de pouvoir. On ne peut pas ignorer que la prise de parole elle-même dépend de la puissance de communication des médias et des réseaux sociaux, par exemple. Jusque-là, la force ne se confond pas avec la violence.

Droit de grève et mouvement ouvrier

Toute l’histoire du mouvement ouvrier s’est ainsi construite. C’est seulement quand les deux modalités de l’action, la manifestation et la grève, ont été reconnues dans le droit qu’il a pu être pleinement intégré à la démocratie.

C’est seulement avec la IVe République que le droit de grève acquiert une reconnaissance pleine, plus d’un siècle de mobilisations réprimées s’étant alors écoulé. Reconnue comme un rapport de forces légitime, la grève demeure l’un des acquis majeurs des démocraties contemporaines. En paralysant la production et les services lorsqu’il cesse de travailler, le salarié peut exiger une rétribution plus juste. La grève suppose la possibilité de faire plier la volonté du patron ou du gouvernement, de leur tenir tête. Mais son inscription dans le droit ne constitue nullement une victoire assurée. Le mouvement social engage toujours un bras de fer à l’issue incertaine.

Pourquoi les formes de mobilisation changent

Les formes que prennent aujourd’hui les mobilisations sont en grande partie la conséquence des défaites nettes essuyées depuis vingt ans par les mouvements sociaux.

Les gilets jaunes ont échoué à modifier l’ordre territorial qui relègue leur quotidien et impose l’utilisation de la voiture, avec des carburants dont les prix s’envolent à nouveau. Les jeunes des quartiers populaires continuent à dénoncer les violences policières qui ont enflammé de nombreux quartiers depuis Vaulx-en-Velin, à la fin des années 1970, sans qu’un changement majeur vienne répondre à une revendication qui tient des droits humains contre l’action illégitime des forces de l’ordre.

Manifestations et grèves n’ont pu arrêter la réforme des retraites ou du Code du travail ni celle du statut de la SNCF ou des universités par la loi LRU en 2007, même lorsqu’elles rassemblent des millions de personnes.

Ce délitement du pouvoir populaire tient à des facteurs divers. Sur le plan économique, les évolutions technologiques et la libéralisation des échanges qu’on appelle mondialisation ont transformé les formes de valorisation du capital, qu’il est devenu presque impossible d’identifier comme un adversaire social. Le capital semble inatteignable à la mobilisation, mais il conduit la marche vers l’avenir par la révolution technologique et son incontrôlable capacité de concentration des richesses. Le travail se précarise, les institutions de l’État social s’affaiblissent, les écarts de revenus se creusent.

Sur le plan politique, la détermination des gouvernements à poursuivre leurs projets même lorsqu’ils sont contestés, le transfert des décisions à des instances supranationales, comme l’Union européenne, l’indifférence à l’égard de l’abstention électorale et l’ascendant croissant de la décision technocratique sur la parole politique tendent à transformer les citoyens en simples spectateurs des décisions qui pourtant affectent leurs modes de vie.

Grève, blocus et barrage : des effets différents

Plus profondément, la grève est plus difficile pour un salariat de services que pour un salariat industriel. L’ouvrier qui paralyse la production de marchandises ne perturbe que l’activité de l’usine et la rentabilité de l’entreprise. L’employé de services, en revanche, produit une gêne immédiate pour les usagers, les voyageurs, les élèves et leurs familles, les patients de l’hôpital, les clients du commerce.

Potentiellement, le mouvement social suscite l’incompréhension de qui voit son quotidien immédiatement perturbé par l’arrêt de l’activité. Le blocus ou l’occupation d’un établissement et le barrage d’une route ont les mêmes conséquences. La solidarité des concitoyens avec la protestation est plus difficile. C’est ce qui est présent dans la thématique de « prise en otage » des usagers, souvent confondue avec la violence alors qu’il s’agit d’un rapport de forces. Un blocus, une occupation ou un barrage ne présupposent de la violence ni contre les biens ni contre les personnes.

Des lois et des gouvernements face à l’action collective

Or, la démocratie s’étiole quand on coupe l’une des deux ailes du mouvement social. Toute action de force, comme bloquer un lycée ou un rond-point, est dénoncée comme antidémocratique. Des lois sont venues limiter l’efficacité des rapports de force, telle la loi n° 2007-1224 du 21 août 2007 sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs, qui a réduit la portée du droit de grève sur les services publics.

Là où les conditions économiques ne suffisaient pas à l’affaiblir, les gouvernements se sont employés à diminuer la force de l’action collective. Le rapport de forces n’est admis que sur le plan du marché, comme quand les taux d’intérêt montent et mettent un gouvernement dans la contrainte de mettre en œuvre des coupes dans le budget.

Mais côté foule, seule l’expression des opinions dans l’espace public semble tolérée. Or, à croire les pancartes et les chants des manifestants que nous observons sur le terrain, ceux qui ont le sentiment de ne pas être entendus sont de plus en plus nombreux.

Gardes à vue et blessés depuis le début du mouvement lycéen

La violence qui s’exprime aujourd’hui est avant tout une réponse à la violence policière, telle que la séquence qui va du 21 septembre au 24 octobre : au 8 octobre, le ministère de la justice fait état de 6 877 personnes placées en garde à vue, dont 86 % sont des mineurs. Le tout, avant la journée du 17 octobre, où la violence des manifestants provoquera une grande émotion. Pour cette seule journée, le bilan consolidé est de 2 397 interpellations ; et pour le 24 octobre, à l’issue de la manifestation, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez fait état de 1 000 interpellations (chiffre non consolidé au moment où nous rédigeons ces lignes).

Toujours avant les manifestations du 17 octobre, quatre adolescents ont été grièvement blessés à la suite de l’usage d’« armes de force intermédiaire » par les forces de l’ordre : le 28 septembre, à Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans perd la quasi-totalité de ses dents et voit sa mâchoire fracturée.

Le 30, à Tours, un jeune de 16 ans perd l’usage de son œil droit lors du blocus du lycée Balzac. Le 1 octobre à Argenteuil, un autre jeune de 16 ans également été blessé et pourrait perdre l’usage de son œil gauche, selon son avocat.

À Lens, un élève de 15 ans perd sa main et une partie de l’avant-bras suite à l’explosion d’une grenade de désencerclement. La réponse du gouvernement à la mobilisation a été essentiellement policière, et elle a été rude.

Que dit la violence ?

Nous n’entrerons pas ici dans les complexes distinctions existantes entre violence symbolique et physique, contre les biens et contre les personnes, mais celle-ci est fondamentale.

Résultant en partie des difficultés à établir un rapport de forces, en partie de la réponse policière à la mobilisation, la violence du 17 octobre, comme celles de 2018, de 2005 et de 2023, remplit une fonction expressive : se faire entendre et dénoncer l’usage illégitime de la contrainte par les agents de l’État. C’est pourquoi elle éclate contre le commerce, les représentations de l’État et les forces de l’ordre, comme lors de nos enquêtes concernant les incendies de bibliothèques, et elle quitte de plus en plus les périphéries des ronds-points et des quartiers pour chercher les centres-villes, les symboles du pouvoir et les signes de la richesse.

Dans l’action, les manifestants trouvent un signe qui les réunit, désignent clairement un adversaire (le gouvernement, les technocrates et les riches) et inventent un mode d’action qui, certes, n’arrive pas à rendre à la mobilisation sa double capacité d’action. La violence est aussi une conséquence de leur incapacité à s’organiser pour établir un rapport de forces. Mais les manifestants, pacifiques comme violents, viennent dire que la démocratie française est habitée par un peuple dont il faut tenir compte.

Le pouvoir face à la mobilisation

Affaibli, se montrant en difficulté pour articuler une réponse politique aux revendications, le président Macron ordonne de renforcer l’arsenal répressif. Mais les classes populaires, intégrées à la démocratie contemporaine par l’institutionnalisation de l’État social, ne peuvent se résigner à la défaite ni accepter sans mot dire un modèle économique, social et politique qui leur est imposé.

Le gouvernement invoque l’État de droit et la démocratie représentative, mais il rétrécit le droit et étend, mécaniquement, le champ de l’illégal. Il risque ainsi d’entamer la légitimité de la loi, d’éroder celle de la force publique et de transformer la police en force du gouvernement.

La démocratie en jeu

Dans son allocution du 18 octobre, le président de la République manifeste sa volonté de réduire la mobilisation sociale à la seule expression de revendications. Le vote viendrait ensuite sanctionner leur place lors de la séquence électorale de 2027, élections présidentielle puis législatives. Mais le gouvernement s’est montré incapable d’entendre ceux qui ont manifesté et bloqué leurs centres d’études avec l’objectif de les défendre contre les coupes budgétaires et les réformes du système éducatif mises en place en 2018 (réforme du lycée et du baccalauréat, et mise en place de la plateforme Parcoursup pour l’accès aux études supérieures).

Affaibli après la dissolution de l’Assemblée nationale (2024), le pouvoir condamnera durablement les perdants de la mondialisation à la défaite. En apprenti sorcier, il empêche la formation d’un rapport de forces. Il met ainsi, la démocratie en péril en créant les conditions d’affrontements toujours plus violents, dont il sera difficile de sortir.

The Conversation

Denis Merklen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.10.2026 à 16:14

Pourquoi le narcotrafic résiste si bien à la répression policière ? Ce que l’expérience brésilienne peut enseigner à la France

François-Michel Le Tourneau, Géographe, directeur de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Gabriel Feltran, Sociologie, directeur de recherche au CNRS rattaché au CEE de l'IEP de Paris, Sciences Po

Le durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée du narcotrafic est-il vraiment efficace ? Étude de cas au Brésil et en Guyane française.
Texte intégral (2538 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée du narcotrafic est-il vraiment efficace ? Étude de cas au Brésil et en France.

  • Engager les forces de police dans une logique d’affrontement peut couper celles-ci d’une partie de la population, pourtant indispensable pour démanteler les réseaux.

  • Les marchés illégaux reposent sur des organisations capables de se reconstituer en permanence. Il faut donc se demander pourquoi la demande de stupéfiants est si importante dans nos sociétés.


Depuis plusieurs années, monte en France un discours sur la répression du narcotrafic, souvent qualifiée de « guerre », justifiant des mesures exceptionnelles et un durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée de la violence, la puissance financière et la capacité de corruption et de nuisance des réseaux criminels.

De fait, la situation est grave. Les records historiques de saisies de cocaïne s’enchaînent en France (53,5 tonnes en 2024, 81 tonnes en 2025) et la disponibilité du produit reste extrêmement élevée. Ports, chaînes logistiques commerciales, et leurs personnels, apparaissent de plus en plus exposés à la corruption, à l’intimidation et, dans certains cas, à la violence.

Le raisonnement qui consiste à répondre par toujours plus de répression repose sur au moins trois présupposés :

  1. Une représentation très binaire du marché des drogues, où l’on distingue, d’un côté, des trafiquants violents et, de l’autre, une société qui en serait simplement victime.

  2. Une association presque mécanique entre narcotrafic et violence.

  3. L’idée que les sanctions ont un effet dissuasif ou inhibiteur proportionnel à leur force.

Ces présupposés peuvent être nuancés :

  1. La consommation de drogues provient de consommateurs insérés dans toutes les couches de la société, y compris dans les classes moyennes et supérieures. Elle ne peut donc pas être comprise uniquement comme le résultat de l’emprise de trafiquants sur des individus captifs.

  2. Concernant la violence, les quantités de cocaïne saisies au Havre sont considérables, mais le niveau de violence (qui existe) reste bien inférieur à celui de Marseille, ce qui montre que le volume d’un marché ne détermine pas automatiquement le volume des exactions.

  3. Nos travaux respectifs, basés sur des recherches de longue durée au Brésil et en France sur les marchés illégaux et les organisations criminelles, amènent à un constat commun qui nuance le troisième présupposé : les marchés illégaux ne résistent pas à la répression simplement parce qu’elle est insuffisante, mais aussi parce qu’ils reposent sur des formes d’organisation économique et des formes sociales spécifiques qui incluent une capacité à s’adapter à la répression.

Au Brésil, l’échec de la guerre contre le trafic de drogue

Le Brésil est en guerre contre le trafic de drogue depuis les années 1980. Sa population carcérale est passée de moins de 100 000 personnes à la fin des années 1980 à près d’un million aujourd’hui, accompagnant une période de très forte violence homicide, alimentée par les conflits entre groupes criminels, mais également par une létalité policière exceptionnellement élevée. Face à des organisations criminelles dont la puissance augmentait, l’État brésilien a cherché à frapper de plus en plus fort leurs dirigeants en créant des établissements et des régimes de détention de très haute sécurité afin de les isoler et de réduire leur capacité de commandement.

Si une répression extrêmement forte suffisait à faire disparaître le narcotrafic, le Brésil devrait donc être débarrassé de ce problème. Au contraire, on y observe que les marchés illégaux restent extrêmement puissants et que certaines organisations criminelles ont désormais acquis une implantation territoriale et économique qui dépasse largement le seul commerce des drogues. Par exemple, le Primeiro Comando da Capital (PCC), né dans les prisons de São Paulo, s’est progressivement inséré dans une chaîne transnationale reliant producteurs sud-américains, intermédiaires criminels, mafias européennes et marchés de consommation, fonctionnant moins comme un cartel que comme une sorte de plateforme capable d’organiser transactions, garanties, financement et logistique.

Si la violence homicide a fortement diminué dans plusieurs régions du Brésil au cours des dernières années, il est difficile d’attribuer cette évolution à la seule répression. La stabilisation des rapports de force entre groupes criminels, la diminution de certaines guerres territoriales et la consolidation de formes internes de régulation ont aussi joué un rôle fondamental.

Ces constatations ne prouvent pas que la répression serait inutile en elle-même. Une société doit poursuivre les auteurs d’homicides, démanteler les réseaux violents, saisir leurs avoirs et protéger ceux qui en sont victimes. La France fait cela, sur de nombreux plans, beaucoup mieux que le Brésil. La question est de savoir si ces instruments peuvent, à eux seuls, résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques qui permettent aux marchés criminels de se reproduire.

Des systèmes criminels très résilients

En premier lieu, les profits du trafic sont astronomiques et son économie est florissante, car il existe donc une demande solvable et stable, issue d’une partie non négligeable des sociétés concernées, pour des produits dont le prix final est sans commune mesure avec leur coût de production. Le trafic offre en conséquence d’innombrables possibilités d’emploi et de service, dont le degré d’implication dans le « crime » varie énormément. Vendre de la drogue est une chose. Transporter les produits, fournir une information, louer un véhicule ou un appartement, transférer de l’argent, recycler des profits ou mettre en relation des acteurs en sont d’autres. L’ensemble de ces opérations ne se réalise pas sous le contrôle vertical d’organisations criminelles centralisées. Nombre d’acteurs vendent plutôt des services précis et restent indépendants. Cela rend l’ensemble extrêmement flexible. Une arrestation ne détruit pas l’ensemble de la chaîne.

Les travaux menés sur l’orpaillage clandestin en Guyane française permettent d’observer un phénomène assez comparable. L’État y déploie depuis longtemps des moyens militaires, policiers et administratifs considérables pour détruire les sites clandestins et interrompre leurs approvisionnements. Pourtant, le « système garimpeiro » s’est montré particulièrement résilient, notamment parce qu’il ne constitue pas une organisation pyramidale qu’il suffirait de décapiter, mais un univers économique et social beaucoup plus diffus, composé de patrons de chantiers, d’ouvriers, de logisticiens, de commerçants, de transporteurs et d’intermédiaires. Lorsque l’État détruit un chantier, intercepte un convoi ou arrête certains participants, de nouveaux entrepreneurs surgissent pour occuper les niches de marché laissées vacantes. Bien que, sous une forte pression et contenu, le système réussit donc à se maintenir.

Le parallèle entre les deux situations est que lorsqu’une activité est extrêmement rentable et que son organisation repose sur de nombreux acteurs remplaçables, la destruction d’une infrastructure ou l’arrestation d’une personne peut représenter un succès policier sans produire nécessairement un effet durable. Face à des perspectives professionnelles considérées comme très peu rémunératrices, certaines activités illégales semblent préférables, même lorsqu’elles exposent à la prison, à la violence ou, moins souvent que l’on pense, à la mort.

On arrive ici à un paradoxe de la politique répressive. Une partie du profit tiré des activités clandestines vient du risque qu’il y a à les exercer. Une augmentation de ces risques peut donc être intégrée dans le fonctionnement économique du marché. Plus de répression augmente les coûts, mais aussi les marges de profit. Et lorsqu’une position économique existe et qu’elle est très rentable, quelqu’un finit généralement par l’occuper.

Les prisons, principaux espaces de recrutement

Mais il faut revenir au Brésil pour voir deux autres effets qui méritent attention.

Le premier concerne la prison. Les prisons de haute sécurité n’ont pas empêché l’expansion des grandes organisations criminelles contemporaines. Au contraire : la prison est aujourd’hui l’un des principaux espaces de recrutement, de socialisation et d’organisation de groupes comme le PCC.

C’est pourquoi les politiques de dispersion ou de concentration des détenus doivent être pensées avec prudence. Au Brésil, la circulation de prisonniers entre établissements et régions a parfois facilité les contacts et les alliances criminelles. La prison ne doit donc pas être pensée uniquement comme un lieu où l’on neutralise le crime. Elle est aussi un espace social qui produit des organisations nouvelles. Comme l’expansion de l’incarcération au Brésil a produit environ cinq millions d’anciens détenus depuis 1995, auxquels on peut ajouter trois personnes par famille, environ 10 % de la population est aujourd’hui en contact direct avec le monde carcéral, donnant une idée de son influence globale.

La confiance de la population dans la police, un facteur clé

Le second effet concerne la relation entre police et population. Au Brésil, la représentation de la sécurité publique comme une guerre repose sur l’opposition entre deux catégories morales : les « travailleurs » et les « bandits », la police devant protéger les premiers et punir les seconds.

Or, lorsque les modes d’intervention sont surtout fondés sur l’affrontement, la force publique peut finir par être perçue, dans certains quartiers, non comme un arbitre, mais comme un des acteurs armés en lutte sur le territoire. Cependant, si la population ne fait plus confiance à la police, elle collabore moins avec elle. Témoignages, informations et connaissance quotidienne des territoires, des ressources fondamentales pour le travail policier, deviennent plus difficiles à obtenir. À l’inverse, les garimpeiros brésiliens installés en Guyane française n’hésitent pas à dénoncer à la police française des crimes qui dépassent un certain niveau, justement parce qu’ils la considèrent comme un acteur impartial et non comme une autre faction.

Toute comparaison a ses limites. Les niveaux de violence au Brésil et en France sont très différents, les inégalités sociales également, et le comportement, la formation et les institutions des forces de sécurité dans les deux pays ont peu à voir.

Les enseignements de la comparaison France-Brésil

Si le Brésil n’est pas nécessairement le futur de la France, il permet de tirer des enseignements :

  1. L’augmentation des peines et de l’incarcération peut produire des résultats ponctuels importants sans générer nécessairement d’effet structurel sur le marché.

  2. Positionner les forces de sécurité dans une « guerre » peut les amener à se couper d’une partie de la population.

  3. La vision binaire trafiquants/victimes cache toute une économie de services située dans des zones grises entre activités légales et illégales.

  4. La force du système criminel réside dans la puissance financière du marché et la capacité de celui-ci à distribuer les tâches à des acteurs remplaçables.

Finalement, mettre en avant une répression toujours plus forte peut aussi permettre aux sociétés concernées d’éviter les questions les plus inconfortables : pourquoi la demande de produits stupéfiants demeure-t-elle si importante, quels usages sociaux ou souffrances révèle-t-elle, et sur quels fondements distingue-t-on certains produits licites d’autres, pourtant parfois comparables dans leurs effets, comme illicites ?

Une réponse plus cohérente supposerait donc de compléter la sanction des violences et des organisations criminelles par des politiques de santé publique, de prévention et, selon les produits, d’une plus forte régulation des marchés.

The Conversation

François-Michel Le Tourneau a reçu des financements de l'ANR, la FAPESP et d'administrations françaises pour le support de projets de recherche sur l'orpaillage illégal ou la coopération scientifique France/Brésil.

Gabriel Feltran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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