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05.08.2026 à 15:23

Renseignement : comment les services secrets sont devenus un pilier de l’État

Julien Fragnon, Enseignant en science politique et chercheur-associé au laboratoire Triangle (UMR 5206, Université de Lyon) et à l'IRSEM, Sciences Po Lyon

Longtemps méfiant envers ses services secrets, l’État en France a fait du renseignement une politique publique centrale. Retour sur une transformation récente et ses enjeux démocratiques.
Texte intégral (2210 mots)
Avec la série *le Bureau des légendes* (2015-2020, Canal+), les services de renseignement ont changé d’image auprès du grand public. Le Bureau des légendes/Canal +

L’ESSENTIEL

  • Longtemps cantonné aux marges de l’action publique, le renseignement est devenu, à partir des années 2000, un instrument pleinement assumé de l’État.

  • Attentats, mutations géopolitiques : cette transformation a profondément modifié la place des services secrets dans la démocratie française.

  • Pour garantir le respect des libertés individuelles, un renforcement des contrôles doit accompagner l’extension des moyens des services secrets.


Contrairement aux pays anglo-saxons, le pouvoir politique français s’est longtemps tenu à distance des services de renseignement. Jusqu’aux années 2000, les présidents se méfiaient d’organisations jugées très autonomes, parfois soupçonnées de politisation ou d’avoir été impliquées, directement ou indirectement, dans des épisodes sensibles (guerre d’Algérie, affaire Markovic, opérations clandestines en Afrique, etc.). Les services de renseignement, intérieurs comme extérieurs, travaillaient avant cette époque sans cadre législatif et fonctionnaient de manière très cloisonnée. Inhérent à l’État mais extérieur à la culture politique, tel était le statut paradoxal du renseignement en France.

Aujourd’hui, la situation a bien changé. La loi du 24 juillet 2015 relative au renseignement a consacré ce dernier comme une politique publique qui fournit une information stratégique nécessaire au processus de décision dans la conduite de la politique étrangère, de défense et de sécurité de l’État. Dix ans après cette loi, le renseignement serait-il devenu une politique publique comme les autres ?

Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de faire un retour en arrière. Trois grands moments jalonnent l’histoire contemporaine du renseignement en France : la fin des années 1980, les années 2008-2010 et les années 2015 et 2016. Chacune de ces périodes illustre les facteurs classiques du changement en science politique : le volontarisme politique, une analyse du contexte sociopolitique ou la conséquence des crises externes.

Le lent tournant de l’État vers une culture du renseignement

À la fin des années 1980, le regard politique sur les services a commencé à changer. Michel Rocard, alors premier ministre, se déplace au siège de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et fait évoluer l’image du renseignement en un outil d’aide à la décision indispensable dans la future société de l’information. Avec la fin de la guerre froide et la première guerre du Golfe (2 août 1990–28 février 1991), les armées revendiquent la nécessité de renforcer les missions de connaissance et d’anticipation face au retard français en matière de renseignement militaire. Ainsi, la nouvelle donne internationale conduit la France à développer son propre système de renseignement afin de ne plus être dépendante des États-Unis, comme ce fut le cas en 1990-1991.

Une deuxième étape débute avec la lutte contre le terrorisme post-2001. Le renseignement connaît une première phase de centralisation et de reconnaissance dans l’appareil d’État, avec la création de plusieurs instances durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy :

En outre, la fonction de reconnaissance et d’anticipation devient la mission première des armées dans la nouvelle stratégie de défense issue du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008. Le renseignement évolue ainsi de plus en plus comme une fonction légitime de l’État, assumée publiquement par les plus hautes autorités politiques.

Dernière étape en 2015 où le renseignement est inscrit dans la loi comme une politique publique formelle. Là encore, cette évolution est le fruit de plusieurs facteurs : une vague historique d’attentats djihadistes qui frappe la France à partir de 2015, un besoin d’encadrement des pratiques partagé par les parlementaires et les services de renseignement, le durcissement du contexte international (jusqu’au retour de la guerre sur le sol européen depuis 2022).

L’évolution des perceptions du grand public sur le sujet joue également un rôle non négligeable. Ainsi, la série télévisée le Bureau des légendes connaît un succès critique et populaire qui contribue, en pleine vague d’attentats en France, à modifier le regard du grand public sur le quotidien et les missions d’un service secret. Jusque là, aucune production fictionnelle française n’avait abordé les espions sous un angle réaliste avec une volonté quasi documentaire. Le succès de cette série, auprès des services comme du public, marque d’ailleurs une vraie rupture au point d’engendrer de nombreuses candidatures. À la même époque, plusieurs scandales médiatiques (Snowden ou Pegasus) donnent à voir un autre versant, plus sombre, des services et de leurs immenses capacités de surveillance.

Bande-annonce de la saison 1 de la série le Bureau des légendes.

Dans ce contexte, la loi du 24 juillet 2015 définit un cadre dans lequel les services secrets sont autorisés à recourir à des techniques spécifiques (balisage, sonorisation de lieux privés, écoutes, captation de données informatiques, etc.). Elle crée aussi un nouvel organisme de contrôle : la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR).

Cette évolution de la place du renseignement dans les politiques publiques parachève une forme de « banalisation » ou de « normalisation » du renseignement qui se rapproche ainsi des autres politiques publiques de l’État. Mais ce mouvement de reconnaissance dans l’appareil d’État et dans le droit se heurte à un paradoxe.

Comment contrôler démocratiquement une activité secrète ?

Depuis 2015, le renseignement a connu une augmentation historique de ses moyens humains et financiers : plus de 2 200 emplois supplémentaires pour les services de renseignement aux ministères de l’intérieur et de la défense entre 2015 et 2020, la DGSE qui passe de 4 400 agents en 2008 à 6 100 aujourd’hui, son budget qui augmente de près de 60 % depuis 2018 (1,3 milliard d’euros en 2026) avec un total prévisionnel de 5,4 milliards d’euros sur la période 2024-2030.

Pour garantir le respect de l’État de droit et des libertés individuelles, cette extension des moyens des services secrets doit toutefois s’accompagner d’un renforcement des mécanismes de contrôle.

Longtemps vu comme une activité illégitime liée à la raison d’État, le renseignement connaît alors un encadrement croissant par le droit. Toutefois, le renseignement demeure un domaine très particulier qui ne peut pas être soumis aux usages habituels de publicité et de contrôle démocratique.

Aujourd’hui, trois échelons de contrôle, dont les membres sont soumis au secret de la défense nationale, participent à son encadrement externe :

  • un contrôle administratif exercé par la CNCTR,

  • un contrôle parlementaire par la délégation parlementaire au renseignement,

  • un contrôle juridictionnel confié à une formation spécialisée au sein de la section du contentieux du Conseil d’État.

Le droit constitue alors un puissant vecteur de normalisation de pratiques qui sont, au premier abord, dérogatoires des règles démocratiques habituelles (absence de publicité des actions pour cause de secret-défense, absence d’évaluation publique des politiques menées, validation de pratiques de surveillance de la population, etc.).

En renforçant le contrôle de ces pratiques secrètes, le droit permet donc un meilleur encadrement du renseignement, mais contribue aussi à légitimer son existence, tout en légalisant des mesures dérogatoires, ce qui se révèle paradoxal.

Du secret à la parole publique

Désormais, pas une semaine ne passe sans que l’espionnage ne fasse la une de l’actualité. Guerres en Ukraine, en Iran ou à Gaza, espionnage entre États, « failles » du renseignement, lutte contre le terrorisme, etc. bien que secret, le renseignement est partout.

Aujourd’hui, les médias interrogent le rôle des services secrets dans la plupart des enjeux de sécurité soit comme un outil de compréhension de la menace, soit comme un outil de réponse. Ces derniers mois, plusieurs directeurs de services de renseignement sont même apparus dans les médias pour décrire les menaces pesant sur la France. Dans un monde saturé de fake news et de désinformation, la parole des services de renseignement, autrefois absente et secrète, est devenue un instrument de crédibilité pour informer les citoyens et alerter sur les menaces sécuritaires. Ces interventions médiatiques signalent une étape supplémentaire dans la place du renseignement dans la culture politique.

La normalisation laisse la place à une forme de certification du renseignement : les menaces sont crédibles à partir du moment où elles sont énoncées par les représentants des services de renseignement.

Au-delà du questionnement sur la réussite de ce soft power, cette présence médiatique des services de renseignement est aussi le symptôme nouveau d’une lacune ancienne des dirigeants politiques. Si les directeurs des services s’expriment dans les médias, c’est forcément après avoir obtenu l’autorisation de l’échelon politique. Ce dernier y voit donc un intérêt afin de crédibiliser les menaces sécuritaires dans une stratégie de pédagogie sur l’effort de défense et de sécurité à consentir de la part des citoyens.

Ce recours à des acteurs administratifs pour donner du crédit à cette stratégie de conviction signale donc en creux la perte d’influence des acteurs politiques. Ces derniers ne suffisent plus pour convaincre les citoyens d’adopter leurs visions du monde afin de le transformer.

The Conversation

Julien Fragnon est collaborateur d'élu local et national.

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05.08.2026 à 15:23

Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise

Elsa Gisquet, Sociologue, Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po

Après un incendie, les difficultés ne s’arrêtent pas avec l’extinction des flammes. Mesurer les risques, écouter les habitants et organiser le retour reste un défi pour l’action publique.
Texte intégral (2083 mots)

L’ESSENTIEL

  • La gestion des incendies reste organisée autour de l’urgence alors que les difficultés peuvent se prolonger après l’extinction du feu.

  • L’accompagnement des habitants de retour chez eux est fragmenté. Un certain nombre de connaissances en matière d’expositions nocives ou de nuisances sont manquantes.

  • Associer les habitants permettrait de repérer plus vite les problèmes et d’organiser un véritable suivi du retour à des conditions de vie normales.


Alors que les incendies d’ampleur qui ont frappé la France sont en passe d’être maîtrisés, la catastrophe ne s’achève pas pour autant. Pour les habitants, elle se prolonge lorsqu’il faut rentrer chez soi, reprendre son activité, évaluer les risques persistants et déterminer ce qu’il est encore possible de faire sans danger.

Jusqu’à présent, les feux sont principalement appréhendés sous l’angle de la lutte contre les flammes, à partir de réponses techniques ou politiques. Au-delà de ce combat contre le feu, l’enjeu est aussi de préserver l’habitabilité des territoires et de mieux associer les riverains à la gestion de l’après-incendie.

Deux failles institutionnelles dans la prise en charge

En France, la gestion des crises repose sur un ensemble de normes, de plans et de dispositifs (notamment le dispositif Orsec) organisant l’intervention en différentes phases : préparation, urgence et gestion post-accidentelle (l’organisation du retour des habitants, l’évaluation des pollutions persistantes, la remise en état des infrastructures). Malgré cette formalisation de la gestion de crise, deux failles pourraient entraîner des conséquences importantes pour les dizaines de milliers de personnes qui regagneront prochainement leur domicile.

La première faille tient au séquençage des différentes phases de la gestion de crise : préparation, urgence et période post-accidentelle. Pendant la phase aiguë, les pompiers assurent la direction des opérations et combattent le feu, tandis que les forces de sécurité organisent les évacuations et contrôlent les accès. Une fois la menace immédiate écartée, d’autres acteurs prennent le relais sans nécessairement disposer des capacités de permanence et de mobilisation immédiate propres aux services d’urgence : DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), organismes de surveillance de l’air, entreprise de nettoyages, opérateurs de transport et chauffeurs de bus.

Mais qui accompagne les habitants entre ces deux phases, lorsque la menace immédiate est levée, sans que les dispositifs post-accidentels soient encore pleinement déployés ? Dans cet intervalle se nichent des interstices de prise en charge.

Une habitation peut être restée intacte tout en demeurant difficilement habitable. Lorsque les incendies seront maîtrisés en Gironde et que les ordres d’évacuation seront levés, qui sera chargé de ramasser les suies des maisons et les débris calcinés déposés dans les jardins ? Pourra-t-on laisser les enfants fréquenter les aires de jeux et, dans le cas contraire, qui devra les nettoyer et dans quels délais ? Enfin, qui pourra vérifier qu’un logement n’a pas subi de dommages moins visibles causés par la chaleur, les fumées ou les eaux d’extinction ? Ces questions relèvent de compétences dispersées entre plusieurs acteurs, sans qu’un service soit clairement désigné pour en assurer une prise en charge immédiate, coordonnée et continue.

Incendies dans le Var : des habitants réintègrent leur maison.

La seconde faille concerne la production des connaissances sur les conséquences de l’incendie, notamment lorsque des milliers d’hectares brûlent à proximité d’habitations, d’infrastructures ou de sites industriels sensibles. En effet, la capacité à caractériser ces pollutions dépend des dispositifs installés en amont.

À Fontainebleau (Seine-et-Marne) par exemple, les fortes concentrations ont pu être documentées parce qu’une station fixe située à cinq kilomètres de l’incendie s’est trouvée sous le vent du panache. Or, c’est rarement le cas. Sans capteurs, mesures de référence ou échantillons prélevés au moment du passage des fumées, certaines expositions deviennent difficiles à reconstituer. Les connaissances disponibles après le feu sont donc largement déterminées par ce qui a été anticipé et mesuré avant et pendant l’incendie.

Elles dépendent aussi de ce que les dispositifs ont été conçus pour observer. Les autorités sanitaires peuvent suivre les hospitalisations, les consultations ou les appels à SOS Médecins. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils saisissent mal les atteintes diffuses ou peu médicalisées : irritations, conjonctivites, nausées, odeurs persistantes, dépôts inhabituels ou atteintes aux animaux et aux végétaux. Ces phénomènes ne prouvent pas à eux seuls une contamination mais, lorsqu’ils ne sont ni recueillis ni examinés, ils constituent des angles morts de la connaissance. Ils ne peuvent alors ni orienter les prélèvements ni ouvrir de nouvelles investigations, tandis que des préjudices affectant concrètement les conditions de vie restent sans qualification.

Quand la crise devient un mécanisme de régulation

Ces deux failles – fragmentation de l’assistance et manque de connaissances – se renforcent mutuellement. Lorsqu’une difficulté se situe dans un interstice de prise en charge, qu’aucun responsable n’est clairement désigné ou qu’un signalement n’est ni recueilli ni documenté, elle peut difficilement faire l’objet d’une enquête, être qualifiée et rattachée au mandat d’une institution.

Certaines difficultés ne sont alors reconnues qu’après l’accumulation de plaintes, de mobilisations ou de controverses publiques.

C’est ce que l’on a observé après l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), en 2019. Une fois le feu éteint, les inquiétudes des riverains se sont amplifiées face aux retombées visibles de suies dans les cours d’école et sur les cheveux des enfants, face à la découverte, dans les jardins, de fragments de toiture contenant de l’amiante, aux odeurs persistantes à plusieurs kilomètres à la ronde.

L’incertitude entourant les effets sanitaires à moyen et long terme ont continué d’affecter la vie quotidienne des riverains bien après la fin de l’incendie. Le manque de réponses jugées claires sur les conséquences sanitaires et environnementales du feu a alimenté un sentiment d’abandon et un rejet croissant de la parole officielle qui s’est notamment traduite par des manifestations devant la préfecture et la constitution d’associations de victimes et de collectifs de riverains.

Les habitants ont progressivement obtenu des interlocuteurs institutionnels, tandis que des instruments d’enquête ont été mis en place pour répondre à leurs préoccupations. Santé publique France a ainsi été chargée d’évaluer les effets sanitaires de l’incendie à court, moyen et long termes, tandis que l’Anses a notamment été saisie des risques alimentaires liés aux retombées du panache. Ces réponses sont incontestablement utiles, mais elles reposent sur des indicateurs sanitaires et environnementaux standardisés, qui saisissent mal des atteintes plus diffuses : malaise, perte de repères, difficulté à réinvestir et à prendre soin de son territoire. Et surtout, toutes ces réponses ont été adoptées à la suite de l’insistance et des protestations des habitants.

La crise devient ainsi un mécanisme de régulation : un problème n’obtient un responsable, une qualification et une réponse qu’une fois devenu suffisamment visible ou conflictuel. Pour éviter cette mise en crise, il faut organiser dès l’amont la continuité entre l’urgence et le retour à des conditions de vie ordinaires.

Comment faire mieux ?

Les habitants ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes à protéger ou comme les destinataires d’une information institutionnelle. Ils disposent d’une connaissance fine des territoires, de leurs usages, de leurs vulnérabilités et des difficultés qui apparaissent pendant et après la crise. Leur participation pourrait être organisée dès la préparation des plans et se poursuivre au cours du retour et de la reconstruction, notamment à travers des comités locaux chargés d’identifier les besoins, de signaler les dysfonctionnements et de discuter des priorités.

Les autorités pourraient également publier des bulletins d’habitabilité réunissant les données sur la qualité de l’air et de l’eau, la situation sanitaire, l’état des réseaux et les signalements des habitants : fumées, odeurs, dépôts, symptômes ou difficultés rencontrées lors du retour.

Des dispositifs comparables existent en Amérique du Nord : après les incendies de Los Angeles de janvier 2025, le comté a créé un tableau de bord rassemblant les mesures relatives à l’air, aux sols et surfaces, à l’eau et à la santé humaine ; à Jasper, au Canada, les rapports de rétablissement suivent notamment la remise en service des réseaux, la qualité de l’air, les contaminations et les conditions du retour. Ces outils restent toutefois principalement alimentés par les données des institutions et intègrent peu les observations produites par les habitants.

Chaque signalement par les habitants pourrait ainsi être tracé afin de repérer les récurrences, de localiser les phénomènes et de déclencher, si nécessaire, de nouveaux prélèvements, des enquêtes complémentaires de problèmes émergents non anticipés ou des échanges avec les populations concernées.

L’expérience des « nez normands », formés par l’association Atmo Normandie à décrire les phénomènes olfactifs et dont la mobilisation s’est renforcée depuis l’incendie de Lubrizol, illustre cette complémentarité. Les observations citoyennes peuvent utilement compléter les données issues des capteurs, sans se substituer à l’expertise toxicologique. Une politique de l’habitabilité traiterait ainsi les observations et les inquiétudes comme des signaux à instruire, sans les considérer d’emblée comme des preuves ni les disqualifier comme de simples perceptions.

Alors que les actions trop limitées contre le changement climatique laissent présager des étés de plus en plus rudes, marqués par une multiplication des risques d’incendies, il n’est plus seulement question de savoir comment combattre les flammes. L’après-feu et les enjeux de l’habitabilité qui lui sont associés doivent désormais être pensés comme une composante à part entière de la gestion de crise.

The Conversation

Elsa Gisquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.08.2026 à 16:08

Ce que l’accès aux toilettes publiques révèle des inégalités de genre dans les villes

Belen Martinez, Research Fellow, Centre for Regional Economic and Social Research, Sheffield Hallam University

Dans les gares, les festivals ou sur les stations d’autoroute, les femmes doivent patienter bien plus longtemps que les hommes pour accéder aux toilettes.
Texte intégral (1498 mots)

L’ESSENTIEL

  • Dans les gares, dans les festivals ou sur les stations d’autoroutes, accéder aux toilettes relève pour les femmes de l’épreuve de patience.

  • Le design uniformisé des toilettes publiques cache des normes de genre qui produisent des inégalités.

  • Loin d’être triviale, la question des sanitaires interroge la conception des espaces urbains.


Vous souvenez-vous de la dernière fois que vous avez dû faire la queue pour aller aux toilettes ? Si plusieurs exemples vous viennent immédiatement à l’esprit, il y a de fortes chances que vous ayez été dans la file d’attente des femmes. Que ce soit dans les théâtres, les aéroports, les centres commerciaux ou les festivals, le constat est le même : les hommes entrent et sortent des toilettes sans difficulté, sans presque jamais attendre, tandis que les femmes doivent patienter dans de longues files.

Dans la plupart des bâtiments publics, l’espace réservé aux toilettes est réparti en fonction de la superficie, ce qui attribue aux hommes et aux femmes un espace à peu près égal. Bien que cela puisse paraître équitable, des études sur le genre et la conception des toilettes ont montré qu’une superficie égale ne garantit pas l’égalité de l’accès. Cette conception part du principe que les hommes et les femmes utiliseraient les toilettes de la même manière et pendant la même durée, et c’est celle qui prévaut dans la plupart des toilettes publiques.

Design uniformisé, inégalités d’accès

Les toilettes pour hommes combinent généralement des cabines et des urinoirs, qui prennent moins de place et permettent une utilisation plus rapide. Les toilettes pour femmes ne comportent que des cabines ; ainsi, même lorsque les deux types d’installations occupent la même surface, celles destinées aux hommes peuvent servir à davantage d’usagers.

Le temps joue également un rôle. Les femmes mettent généralement plus de temps car elles doivent s’asseoir plutôt que rester debout, portent souvent des vêtements plus complexes à enlever et remettre, elles peuvent avoir leurs règles, être enceintes et sont plus susceptibles de souffrir de troubles tels que l’incontinence ou des infections urinaires.

De nombreuses normes de conception reposent encore sur le modèle du « corps masculin par défaut », qui suppose une utilisation rapide des toilettes, en position debout et avec un temps de passage minimal. Lorsque les espaces sont aménagés en fonction du corps et des habitudes des hommes, les retards sont facilement imputés au comportement des femmes – qui « prendraient trop de temps » – plutôt qu’à un problème dans la conception même des toilettes.

La conséquence la plus visible de ces normes d’aménagement est la file d’attente devant les toilettes pour femmes. Mais, comme le montre ma recherche, cela peut également avoir des répercussions économiques et sanitaires. Pour les travailleurs mobiles, comme les chauffeurs de taxi, le temps passé à faire la queue est du temps perdu pour gagner leur vie.

Un coût économique

Et il ne s’agit pas seulement de la longueur de la file d’attente : le simple fait d’installer des toilettes publiques est déjà un choix d’aménagement qui a davantage de conséquences pour les femmes que pour les hommes, qui peuvent plus facilement trouver un endroit où se soulager lorsqu’ils en ont besoin.

Pour la plupart des femmes, faire la queue pour aller aux toilettes est un désagrément certes, mais qu’elles jugent mineur et intègrent dans leur quotidien sans y prêter vraiment attention. Cependant, lors de mes recherches sur les femmes chauffeurs de taxi en Espagne, j’ai réalisé que ces inégalités en matière de toilettes pouvaient avoir des conséquences plus graves.

Lorsque je leur ai demandé quels étaient les aspects frustrants de leur métier, leur première réponse n’était presque jamais la circulation, les passagers difficiles ou les longues journées de travail, mais bien les toilettes. Trouver des toilettes pendant leur service exigeait souvent une organisation minutieuse et de longues attentes, entraînant une perte de revenus, alors que leurs collègues masculins ne s’absentaient pas plus de quelques minutes pour les mêmes raisons.

Rosario, une conductrice Uber de 26 ans, a qualifié les pauses toilettes pendant son service de « drame du métier » ! Comme beaucoup d’autres conductrices ayant participé à mon étude, elle a expliqué qu’elle planifiait son itinéraire en fonction des toilettes dont elle connaissait l’emplacement. D’autres ont indiqué qu’elles évitaient de boire de l’eau pour ne pas avoir à s’arrêter « tout le temps », tandis que certaines ont établi un lien entre des infections urinaires récurrentes et le fait de « se retenir trop longtemps ».

Ces stratégies deviennent toutefois inopérantes en période de règles. Comme l’explique Juana :

« Il faut s’organiser et s’obliger à s’arrêter. Après une course, au lieu de se rendre directement à une station de taxis pour prendre un nouveau client, il faut se rendre dans une station-service pour pouvoir d’abord aller aux toilettes. »

Des normes de genre implicites

Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.

Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.

Il est également plus facile d’un point de vue anatomique – et souvent socialement plus accepté – pour les hommes d’uriner au bord d’une route ou ailleurs lorsqu’il n’y a pas de toilettes publiques à disposition.

Si l’intimité des femmes fait l’objet d’une attention particulière dans la conception des toilettes, il n’en va pas de même de leur temps. Les recherches consacrées à la « parité en matière de toilettes » (« toilet parity ») montrent qu’une augmentation du nombre de cabines ou la création de cabines non genrées permet de réduire considérablement les files d’attente des femmes, avec un impact minime sur celles des hommes. Des expérimentations menées lors de grands événements, notamment avec l’installation d’urinoirs conçus pour les femmes, montrent qu’une réflexion sur la capacité d’accueil des sanitaires peut pratiquement éliminer les temps d’attente.

Pour les femmes ayant participé à mon étude, la quête frustrante d’un accès à des toilettes ne relève pas seulement de l’attente, mais aussi de la dignité et du droit d’occuper l’espace urbain sur un pied d’égalité. En ce sens, les toilettes indiquent de manière discrète mais éloquente pour qui l’espace public est réellement conçu, et quelles sont les personnes dont les corps sont censés s’adapter, encore aujourd’hui.

The Conversation

Belen Martinez a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council (ES/P00072X/1).

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04.08.2026 à 16:07

Le pouvoir politique face aux incendies : depuis la Rome de Néron, un exercice de mise en scène ?

Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille

Comment les textes antiques peuvent-ils nous aider à remettre en perspective les rouages de la communication politique en situation de crise ?
Texte intégral (1908 mots)
*L’Incendie de Rome*, par Hubert Robert (vers 1771). Musée d’art moderne André-Malraux, via Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • Le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron s’est rendu en Gironde pour saluer les « forces mobilisées » face au feu.

  • Les textes antiques, comme le récit par Tacite de l’incendie de Rome en 64 de notre ère, permettent d’éclairer les rouages de cette communication de crise du pouvoir.

  • S’il dispose de plus de canaux pour s’exprimer, le doute face au mythe du chef secourable ne date pas d’hier.


On croit souvent que l’Antiquité n’a rien à nous apprendre sur le présent, sinon par analogie vague ou par élégance de style. C’est oublier que certains textes anciens ont déjà pensé, avec une lucidité rarement égalée depuis, les mécanismes même de la communication du pouvoir – et qu’ils permettent, par contraste, de mieux voir ce qui se joue sous nos yeux.

Dans Mythologies (1957), Roland Barthes définit le mythe contemporain comme une parole qui transforme l’histoire en nature, le contingent en évidence. C’est ainsi qu’un geste politique – une visite, une déclaration, une image – cesse d’être perçu comme un acte parmi d’autres possibles pour devenir un signe qui « va de soi ». L’image du chef de l’État aux côtés des pompiers, dans la boue ou les cendres, n’est jamais évaluée comme une décision de communication ; elle symbolise immédiatement la sollicitude de l’État, avant même d’être jugée sur ses effets.

On l’a encore vu la semaine passée. Les mégafeux de Gironde, des Landes, du Var, du Tarn et de Corse – environ 117 000 hectares brûlés depuis le début de l’année, selon le ministre de l’intérieur, un orage de feu inédit observé en Gironde, deux sapeurs-pompiers morts au combat – ont donné lieu à un ballet bien identifiable : lundi 27 juillet, Emmanuel Macron s’est rendu au centre opérationnel de Bordeaux, a présidé une cellule interministérielle de crise et est allé à la rencontre des forces mobilisées pour leur dire le soutien de la nation.

Pendant ce temps, à Lège-Cap-Ferret, des dizaines de maisons détruites restent en zone interdite, et les habitants évacués ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. D’où la critique, récurrente, d’un décalage entre cette mise en scène de l’engagement et le fond du problème – structurel, écologique – (et les solutions à y apporter) qui reste largement hors champ du moment médiatique.

La catastrophe change d’échelle, le pouvoir se manifeste

Ce mécanisme a un précédent presque parfait, et il ne date pas d’hier. En 64 de notre ère, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. L’historien Tacite en donne, dans ses Annales (livre XV, chapitre 39), un récit qui commence par un détail de calendrier qui en dit long – voici le passage, dans une traduction personnelle :

« En ce temps-là, Néron, qui séjournait à Antium, ne revint à Rome que lorsque le feu approcha de sa propre demeure, celle par laquelle il avait relié le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put pourtant empêcher que le Palatin, cette demeure et tout ce qui l’entourait, ne fussent dévorés. Mais, pour soulager le peuple chassé de ses maisons et errant, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d’Agrippa, et même ses propres jardins, et fit élever des abris provisoires pour recevoir la foule indigente ; on fit venir des vivres d’Ostie et des municipes voisins, et le prix du blé fut abaissé jusqu’à trois sesterces. »

Quelques lignes, et déjà tout y est. D’abord ce détail qu’on pourrait croire anodin : Néron ne rentre à Rome que lorsque le feu approche sa propre demeure. Tacite ne commente pas, il constate – mais il place ainsi, dès la première phrase, le moment où l’intérêt privé du prince rejoint l’intérêt public.

Macron, lui, s’est déplacé tôt, dès le lundi, avant que le feu ne touche rien qui lui appartienne en propre : la logique n’est donc pas identique. Elle obéit pourtant à la même grammaire du seuil. Il aura fallu, dans les deux cas, que la catastrophe change d’échelle pour que le pouvoir se rende visible sur zone – 117 000 hectares, un phénomène météorologique jamais observé en France, deux morts, d’un côté ; la proximité du palais, de l’autre.

Vient ensuite le secours, et il faut ici résister à la tentation du procès facile : l’aide que décrit Tacite n’a rien de fictive. Ouverture d’espaces d’accueil, hébergements provisoires, vivres acheminés d’Ostie, prix du blé plafonné – la réponse matérielle est concrète, chiffrée, documentée.

Il en va de même aujourd’hui, avec la cellule interministérielle de crise, la mobilisation nationale des pompiers, les dispositifs de relogement engagés en Gironde. Mais ce secours immédiat ne suffit pas à clore le débat, parce qu’il ne répond pas à la question posée : celle de la prévention et de l’aménagement du territoire face à un risque d’incendie structurellement aggravé par le changement climatique.

L’image de la sollicitude de l’État

Le gouvernement Lecornu lui-même qualifie cette saison d’inédite et d’exceptionnelle – une formule qui décrit un phénomène, non une politique. C’est précisément sur cet autre terrain, celui de la prévention et de l’aménagement forestier dans la durée, que se loge la critique – un terrain que ni l’aide d’urgence de Néron ni la cellule de crise de Bordeaux ne peuvent occuper.

Et puis il y a le geste lui-même, le plus tacitéen des trois mouvements. Néron va jusqu’à ouvrir ses jardins personnels ; un geste qui vaut par ce qu’il donne à voir autant que par son effet pratique. La déclaration présidentielle depuis le centre opérationnel de Bordeaux suit une économie comparable : elle s’ouvre sur une pensée pour les deux sapeurs-pompiers qui sont tombés avant le soutien de toute la nation – la parole se construit comme un rituel de deuil et de reconnaissance, filmé et retransmis, avant d’être un acte administratif.

C’est la mécanique exacte que Barthes appellera, 19 siècles après Tacite, un mythe : un signe qui circule pour lui-même, presque indépendamment de son efficacité mesurable. L’image du président au centre opérationnel signifie la sollicitude de l’État avant même qu’un seul hectare ne soit repris au feu.

On pourrait s’arrêter là et se satisfaire du parallèle. Mais Tacite ne se contente jamais de décrire un geste sans en interroger la portée, et c’est peut-être ce qui le distingue le plus nettement de Barthes. Pour ce dernier, le mythe fonctionne précisément parce qu’il efface sa propre construction : c’est ce qui fait sa puissance idéologique, sa capacité à se faire passer pour une évidence naturelle plutôt que pour un discours.

Or, Tacite ne laisse jamais le geste de Néron s’installer dans cette évidence. Le chapitre suivant enchaîne aussitôt sur la rumeur d’un Néron chantant la prise de Troie pendant que Rome brûle – rumeur que l’historien rapporte sans trancher, mais qu’il place assez près du récit du secours pour que le lecteur ne puisse plus lire l’un sans l’autre.

Tacite expose la construction du mythe impérial plutôt que de la laisser opérer : il fait, 1 900 ans avant Mythologies, un travail de démystification.

Face au geste de crise, l’expression du soupçon

Reste un écart qu’il faut se garder d’effacer. Néron gouverne sans opposition institutionnelle ni presse indépendante capable de vérifier ses actes ; la rumeur est, chez Tacite, le seul contre-pouvoir disponible – un mécanisme souterrain, diffus, invérifiable.

Aujourd’hui, la mise en doute du geste politique se fait au grand jour, immédiatement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, avec un accès direct aux faits et aux chiffres. C’est peut-être là, plus que dans la ressemblance elle-même, que se trouve la vraie leçon : le soupçon envers le geste de crise n’est pas une invention moderne, Tacite le pratiquait déjà avec les moyens de son temps.

Ce qui a changé, ce n’est pas le mécanisme du mythe, c’est son régime de visibilité. Ce qui circulait en rumeur clandestine chez Tacite est devenu, cette semaine, un chiffre publié en direct par la préfecture, une cartographie satellite mise à jour chaque jour, des habitants de Lège-Cap-Ferret filmés devant leurs maisons détruites, une critique formulée dans l’heure sur la prévention et l’aménagement forestier.

La rumeur romaine n’avait qu’un canal, incontrôlable et invérifiable ; la contestation d’aujourd’hui en a mille, tous vérifiables – mais tout aussi impuissants à faire coïncider le temps du geste et celui du problème.

Le mythe du chef secourable ne convainc donc jamais tout à fait : le geste a beau être réel, un doute subsiste toujours sur ce qu’il dissimule ou ce qu’il évite. Et c’est sans doute là la vraie leçon de ce parallèle : ce n’est pas Néron, mais Tacite – celui qui a su regarder ce geste avec distance et en exposer les ressorts – qui reste le modèle le plus utile pour lire notre propre époque médiatique.

The Conversation

Je suis juste chercheur associé à l'Université de Lille, comme indiqué dans mon profil sur The Conversation.

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03.08.2026 à 16:05

Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes

Patty Heyda, Professor of Urban Design and Architecture, Washington University in St. Louis

Qui décide de ce qui apparaît sur une carte ? En réintroduisant les informations omises et en croisant des données rarement associées, les contre-cartes offrent une lecture plus complète des territoires et ouvrent de nouvelles possibilités d’action collective.
Texte intégral (2979 mots)
L’île de la Tortue (« Turtle Island ») est le nom que certains peuples autochtones donnent à l’Amérique du Nord. Cette contre-carte est orientée vers l’est, c’est-à-dire en direction du soleil levant. The Decolonial Atlas, CC BY-NC-ND

Les cartes ne se contentent pas de représenter le monde : elles contribuent à le façonner. Longtemps utilisées pour asseoir le pouvoir politique, économique ou colonial, elles peuvent aussi, en réintroduisant les informations omises et en croisant des données rarement associées, révéler les inégalités, les exclusions et les rapports de force invisibles qui structurent nos territoires.


À travers l’histoire, les cartes ont été des outils précieux pour les puissants, leur permettant d’affirmer leur emprise sur des territoires et des marchés. Les responsables politiques engagent des batailles de redécoupage électoral à l’échelle nationale afin de garantir le contrôle de leur camp, affaiblissant ainsi le pouvoir des électeurs. Les postures géopolitiques de l’administration Trump à propos du Groenland s’inscrivent dans une longue histoire de l’impérialisme appuyé par les cartes. Et dans la Rome antique, la table de Peutinger représentait une vision immense de l’Empire en plaçant Rome au centre du monde.

Mais les cartes peuvent aussi raconter des histoires cachées sur la politique et le pouvoir, permettant aux populations de se réapproprier leurs espaces et leur avenir. C’est notamment le cas des contre-cartes – c’est-à-dire des cartes qui remettent en question les présupposés existants – en élargissant les récits dominants sur un lieu pour y intégrer des points de vue jusque-là exclus.

Comme urbaniste, architecte, cartographe et chercheuse en politique de l’espace, j’ai pu constater de quelle manière les cartes façonnent les espaces urbains et les récits que l’on construit à leur sujet. J’ai également vu comment elles peuvent remettre en question ces récits et faire émerger d’autres significations d’un lieu, portées par les habitants et les travailleurs qui l’occupent au quotidien.

Bien plus que de simples outils numériques d’orientation, les cartes sont des instruments stratégiques de construction du monde. Elles montrent que certaines idées ou frontières que l’on croit immuables peuvent en réalité être rendues flexibles. Chacun peut créer une carte et, parce qu’elles sont des outils de narration spatiale, les possibilités qu’elles révèlent sur les lieux sont pratiquement infinies.

Qui fabrique les cartes ?

Le géographe Mark Monmonier est célèbre pour avoir expliqué comment mentir avec les cartes. Il soulignait que les producteurs de cartes disposant d’un pouvoir important, qu’il s’agisse des gouvernements ou des entreprises, recourent à une sélection des informations afin de promouvoir des objectifs particuliers ou de diffuser une image de marque.

Les cartes routières de Shell Oil des années 1950 constituent un exemple révélateur de l’utilisation des cartes comme outil marketing. Arborant un grand logo en couverture et la rose des vents aux couleurs de Shell à l’intérieur, ces cartes étaient distribuées gratuitement dans les stations-service à travers le pays. Elles faisaient la promotion de la marque tout en facilitant les déplacements en automobile grâce à la représentation des routes et des principaux points de repère. Au verso figuraient également des tableaux de kilométrage permettant aux automobilistes de planifier leurs arrêts pour faire le plein. En revanche, ces cartes passaient sous silence les réseaux de transport concurrents, comme les lignes d’autobus.

Carte de San Diego
Cette carte routière de Shell Oil Company, datant de 1956 et consacrée à San Diego, exclut de manière notable les lignes de transports publics. Shell Oil Company/David Rumsey Map Collection, David Rumsey Map Center, Stanford Libraries, CC BY-NC-SA

Les institutions publiques et les organismes nés de partenariats public-privé utilisent également des cartes pour promouvoir certains agendas politiques. Ainsi les cartes de redlining (une pratique consistant à exclure certains quartiers de l’accès au crédit immobilier) de la Home Owners’ Loan Corporation des années 1930 montrent de manière particulièrement explicite comment les pouvoirs publics et le secteur immobilier se sont servis des cartes pour exclure certaines communautés. Réalisées pour la quasi-totalité des grandes villes américaines, elles identifiaient comme risqués pour les prêteurs les quartiers où vivaient les Afro-Américains, les excluant de fait de l’accès à la propriété.

Aujourd’hui encore, les opérations de redécoupage électoral partisan menées dans des États, comme le Texas ou la Floride, permettent de voir comment les cartes sont utilisées pour contrôler l’accès aux leviers de la démocratie. Ces redécoupages ont été réalisés en dehors du calendrier habituel du recensement afin de maximiser les chances d’obtenir davantage de sièges au Congrès lors des élections de 2026.

Recartographier les coulisses

Si les cartes servent à écarter systématiquement les quartiers minoritaires des marchés immobiliers, alors le fait de recartographier ces systèmes permet de mettre au jour les mécanismes par lesquels les pouvoirs publics et les acteurs privés organisent cette exclusion, ainsi que les bénéficiaires de celle-ci.

Dans mon livre, Radical Atlas of Ferguson, USA, je propose une nouvelle cartographie de cette ville américaine afin de montrer ce qui se joue en coulisses dans la planification régionale et municipale. Cette approche révèle pourquoi des inégalités aussi marquées continuent d’y perdurer.

La banlieue de Ferguson, située dans le nord du comté de St. Louis, s’est retrouvée sous les projecteurs en 2014 lorsqu’un policier blanc a abattu Michael Brown Jr, un adolescent noir non armé. La mobilisation suscitée par cette injustice a contribué à donner un nouvel élan au mouvement Black Lives Matter.

Dans les cartes réunies dans ce livre, j’ai superposé de nouveaux récits afin de mettre en lumière le contexte politique et économique complexe qui sous-tend la situation de Ferguson. Ainsi, l’historien Walter Johnson souligne que plusieurs grandes entreprises figurant au classement Fortune 500 sont implantées à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où Michael Brown a été tué. Alors que ces entreprises bénéficient d’importantes exonérations fiscales et d’aides publiques destinées à soutenir leur développement immobilier, les dépenses municipales consacrées à des besoins essentiels, comme les écoles publiques ou les trottoirs, demeurent insuffisamment financées. En mettant en évidence ces différentes dimensions du territoire, les cartes peuvent révéler qui influence réellement la vision des urbanistes et des responsables politiques.

Carte du Missouri mettant en évidence Ferguson et présentant les niveaux de criminalité contre les biens
Alors que les institutions financières commettent, elles aussi, des atteintes aux biens (indiquées ici par les hachures rouges), notamment à travers les prêts hypothécaires à risque (« subprime »), ces infractions figurent rarement sur les cartes de la criminalité patrimoniale, qui se limitent généralement aux vols de biens ou de véhicules, aux cambriolages et aux incendies volontaires. Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing

La recartographie aide les décideurs à mieux prendre conscience des biais présents dans les données qu’ils utilisent pour évaluer les quartiers et produire les cartes municipales. Les cartes présentant des données de criminalité apparemment objectives, par exemple, tendent souvent à renforcer les représentations du risque associées aux quartiers minoritaires. Mais lorsque les délits contre les biens recensés dans le nord du comté de St. Louis, où vit une majorité de résidents noirs, sont mis en regard des fraudes hypothécaires commises par des acteurs de la finance lors de la crise de 2008 – un jeu de données généralement absent des catalogues municipaux –, il apparaît clairement que cette zone a été spécifiquement ciblée par les prêteurs spécialisés dans les crédits hypothécaires (subprimes). Élargir la manière dont nous évaluons les données et leurs sources permet ainsi de déplacer l’attention vers les forces sous-jacentes qui produisent ces statistiques.

Le remapping (ou recartographie) permet également de croiser des couches d’information qui semblent, à première vue, sans rapport, afin de faire émerger de nouvelles connexions spatiales. Pourquoi, par exemple, la participation électorale est-elle si faible dans le quartier où Michael Brown a été tué ? Une carte combinant la répartition raciale de la population et l’emplacement des bureaux de vote révèle non seulement l’absence de bureau de vote dans le quartier majoritairement afro-américain, mais aussi l’existence de barrières physiques, notamment une voie ferrée surélevée et un corridor fluvial, qui compliquent l’accès des habitants à l’hôtel de ville et aux autres bureaux de vote.

Carte de Ferguson montrant l’emplacement des bureaux de vote, les lignes de transports publics et les quartiers à majorité noire par circonscription électorale
Les cartes révèlent les obstacles physiques qui contribuent à la faible participation électorale à Ferguson, notamment le manque de bureaux de vote et l’absence de transports publics desservant l’hôtel de ville. Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing

Des cartes au service du public

À mesure que les détenteurs du pouvoir continuent de politiser les cartes, la pratique du remapping peut servir l’intérêt général en rendant ces systèmes de pouvoir plus visibles pour tous. Les contre-cartes ont inspiré de nombreux militants à réintroduire dans les récits dominants des informations qui en avaient été exclues.

Le cartographe Andrew Middleton m’a ainsi fait découvrir un exemple parlant : une relecture pétrofuturiste des cartes routières de Shell Oil. Ces contre-cartes représentent les routes figurant sur les cartes de Shell comme étant submergées en fonction des projections d’élévation du niveau de la mer liées au changement climatique – un phénomène principalement causé par la combustion des énergies fossiles produites par des entreprises telles que Shell.

Les cartes sont des représentations géographiques à échelle réduite, conçues pour être lisibles et utiles. Elles sont comprises par des personnes de tous âges. Elles communiquent visuellement au-delà des langues et sont faciles à transporter. Lorsque les cartes et les contre-cartes mettent au jour et superposent des relations autrement invisibles qui façonnent un lieu, elles contribuent à faire émerger de nouvelles formes de mémoire collective et proposent des conceptions plus riches et plus significatives de l’autorité publique.

The Conversation

Patty Heyda ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.08.2026 à 15:34

Canicules, mégafeux, inondations : l’extrême droite à l’offensive

Juliette Quénéa, doctorante en sociologie, Université de Rennes

Laura Chazel, chercheuse en sciences politiques, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes; University of Edinburgh

Vincent Dain, Doctorant en science politique au Laboratoire Arènes, Université Rennes 1, Université de Rennes 1 - Université de Rennes

Canicules, incendies, inondations : comment se positionnent les partis d’extrême droite ? Analyse en France, en Espagne et aux États-Unis.
Texte intégral (1762 mots)

Alors que les événements climatiques extrêmes (vagues de chaleur, feux de végétation, inondations, etc.) se multiplient sous l’effet du dérèglement climatique, les acteurs d’extrême droite se sont récemment emparés du sujet pour avancer leur propre agenda anti-écologiste dans plusieurs pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou les États-Unis.


On pourrait s’attendre à ce que l’exposition des citoyen·nes à des événements climatiques extrêmes renforce la conscience écologique, le soutien aux politiques climatiques, voire le vote en faveur de partis identifiés comme « pro-climat ». Pourtant, les travaux existants montrent que ce lien est loin d’être automatique. Et si une partie de l’explication tenait à la manière dont les acteurs politiques s’emparent de ces épisodes pour influencer l’opinion publique ? Les partis d’extrême droite, en particulier, s’évertuent aujourd’hui à créer du conflit autour de ces événements climatiques extrêmes afin de promouvoir leur propre agenda et d’en tirer un bénéfice politique.

Événements climatiques extrêmes et extrême droite

À première vue, la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilise le positionnement des acteurs d’extrême droite. Elle atteste de manière flagrante la gravité d’un phénomène qu’ils s’attachent habituellement à minimiser, voire à nier. Il est en effet désormais solidement documenté que la fréquence et l’intensité de ces épisodes augmentent sous l’effet du dérèglement climatique.

Les dirigeant·e·s politiques d’extrême droite sont-ils désormais contraints de reconnaître cet état de fait ? L’examen de leurs prises de position récentes dans trois pays – France, Espagne, États-Unis – donne à voir des résultats contrastés. En France, la vague de chaleur historique de juin 2026 a offert au RN l’opportunité d’un aggiornamento de façade. Le parti cherche désormais à gommer plusieurs années de positions climatosceptiques en reconnaissant à demi-mot la brutalité des effets du dérèglement climatique à travers la canicule. « Il faut savoir dire en politique qu’on n’a pas été clairs et qu’on a même dit des bêtises », a admis le député Thomas Ménager, occultant les multiples saillies des cadres du RN contre l’« alarmisme » du GIEC ou leurs tentatives de détourner l’attention vers la lutte contre le « réchauffement islamiste ».

En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a tenu un tout autre discours lors des inondations qui ont dévasté une partie de la province de Valence et provoqué la mort de plus de 200 personnes en octobre 2024. Ses dirigeants se sont empressés de se démarquer du « consensus climatique » en arguant que « la goutte froide le [phénomène météorologique à l’origine des inondations] a toujours existé ». Cette naturalisation de l’aléa, procédé emblématique du climatonégationnisme, vise précisément à contester l’influence du changement climatique d’origine anthropique dans la survenue de la catastrophe pourtant attestée par les études d’attribution.

Aucune remise en question non plus du côté de Donald Trump à la suite des incendies qui ont embrasé une partie de la région de Los Angeles en janvier 2025. Le président des États-Unis ne mentionne à aucun moment un lien avec le dérèglement climatique et campe sur les positions climatonégationnistes déjà exprimées à l’occasion des incendies qui ont ravagé l’État de Californie en 2020. Exhorté par les autorités de l’État à prendre en compte les savoirs scientifiques sur le changement climatique, il répondait alors : « ça va commencer à se rafraîchir, attendez juste de voir ».

L’inversion du blâme : la faute aux écologistes

Si la reconnaissance du rôle du dérèglement climatique dans la survenue des aléas varie selon les cas, les partis d’extrême droite mobilisent un même ressort discursif pour désigner les responsables supposés de l’inadaptation des sociétés à ces épisodes. Par un mécanisme d’inversion du blâme, les politiques environnementales et les écologistes sont ainsi accusés d’entraver la prévention des risques et d’accroître la vulnérabilité des populations.

En Espagne, Vox a relayé les contre-vérités qui accusent les acteurs écologistes d’avoir provoqué les inondations en encourageant la destruction supposée de barrages et l’interdiction de nettoyer les cours d’eau. Bien que largement démentie, cette assertion s’accompagne d’un travail de disqualification idéologique et morale des écologistes, repeints en « éco-criminels » et en « apôtres d’une religion climatique ». À l’expression employée par le président socialiste, « le changement climatique tue », l’extrême droite espagnole oppose le slogan : « le fanatisme climatique tue ».

Le même procédé est à l’œuvre dans le discours de Donald Trump face aux incendies à Los Angeles. Pour le président des États-Unis, l’acharnement des écologistes à vouloir protéger l’éperlan du Delta, une espèce de poisson menacée de disparition, aurait empêché d’acheminer la ressource en eau vers le sud de la Californie et, par conséquent, privé les secours des moyens nécessaires pour lutter contre la propagation des incendies. Là encore, l’explication ne résiste pas à l’épreuve des faits.

En France, le RN n’est pas en reste. Ces dernières semaines, Marine Le Pen comme Jordan Bardella n’ont pas manqué l’occasion de faire porter la responsabilité de l’impréparation du pays sur une « écologie de la décroissance » réfractaire à la climatisation. La même stratégie est mobilisée face aux incendies qui sévissent actuellement en Gironde : le porte-parole du RN, Julien Odoul a accusé « les Verts » de refuser les débroussaillages. En 2022 déjà, lors des précédents feux dans le département, Laure Lavalette accusait des « écolos un peu dingos » d’avoir empêché la réalisation de pare-feux au nom d’une conception de la forêt sanctuarisée, laissée « sous cloche » et soustraite à toute intervention humaine.

Solutionnisme technologique et dérégulation environnementale

S’ils blâment les mesures environnementales et les écologistes, les partis d’extrême droite s’accordent sur des réponses d’adaptation technosolutionnistes et profitent des événements climatiques extrêmes pour promouvoir leur agenda de dérégulation environnementale.

Le grand plan d’équipement en climatisation proposé par le RN face aux vagues de chaleur en est une illustration. Balayant les conséquences écologiques qu’impliquerait la mise en œuvre d’une telle mesure – surconsommation d’énergie, réchauffement général, etc. –, ce cadrage permet au parti de réaffirmer son soutien à la filière nucléaire, de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles, tout en continuant à s’opposer par ailleurs au déploiement des énergies renouvelables.

Du côté de l’extrême droite espagnole, les inondations de Valence sont l’occasion d’insister sur l’inaction générale à laquelle confinerait l’écologie politique, guidée par la « théorie selon laquelle les fleuves doivent couler de leur source jusqu’à la mer, sans qu’aucun barrage, déversoir ou autre ne vienne entraver le cours naturel des fleuves ». C’est dans cette logique que Gil Lázaro, député de Vox, accompagne en mars 2025 la motion de censure déposée contre le gouvernement d’un grand plan prévoyant la construction de nouveaux réservoirs et barrages.

Les incendies de Los Angeles sont quant à eux devenus un prétexte à la relance par Donald Trump d’un ancien projet d’acheminement des eaux du nord de la Californie vers la vallée centrale et le sud de l’État. Initialement défendus en 2020 pour soutenir l’agro-industrie, ces grands travaux avaient été rejetés par le gouverneur démocrate de Californie en raison de ses conséquences néfastes pour la biodiversité et de son caractère infondé scientifiquement.

L’instrumentalisation des événements climatiques extrêmes s’inscrit dans une tendance à la promotion de la dérégulation environnementale dans l’Union européenne comme aux États-Unis. L’extrême droite s’impose ainsi comme l’acteur de premier plan d’un grand mouvement de détricotage des avancées écologiques : de la sortie des Accords de Paris pendant le premier mandat de Trump, au combat de Vox contre la loi européenne de restauration de la nature, en passant par les propositions du RN de baisser drastiquement les dépenses en faveur de l’environnement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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29.07.2026 à 16:28

Fusillade de Montréal : la haine des femmes n’a pas de parti, montre un manifeste laissé par le tireur

Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po; Université du Québec en Outaouais (UQO)

Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Une fusillade à Montréal a fait trois morts le 22 juin. Le tireur a laissé un manifeste masculiniste, un patchwork idéologique dont la seule constante est la haine des femmes.
Texte intégral (2122 mots)

Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique. Seule constante : la haine des femmes et la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité de celles-ci.


Le 22 juin 2026, le quartier montréalais de Côte-des-Neiges a été le théâtre d’une fusillade qui a fait trois morts : un policier, un résident du secteur et le tireur lui-même, abattu par la police. L’auteur a laissé un manifeste d’une centaine de pages, fidèle au vocabulaire et à la « philosophie » « incel » (pour involuntary celibate, « célibataire involontaire »), cette sous-culture masculiniste structurée par la haine des femmes. À noter que les termes incel tout comme celui de masculiniste, proviennent de ces communautés elles-mêmes et qu’ils sont forgés dans le but de légitimer la haine portée par ces mouvements comme le souligne la chercheuse Stéphanie Lamy.

Nous avons pu lire ce document. Premier constat : il résiste à toute classification politique nette sur l’axe gauche-droite. Pour justifier l’« hypergamie » qu’il prête aux femmes – qu’il présente comme une loi biologique les poussant à préférer systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières –, l’auteur recycle la théorie marxiste de la lutte des classes – les hommes célibataires y forment le véritable prolétariat, opprimé par une classe « bourgeoise » qu’il dit aussi « judéo-bourgeoise ». Il y greffe un darwinisme social assumé, convoquant La Filiation de l’homme de Darwin pour naturaliser une prétendue guerre des sexes, avant de verser dans l’appel explicite à la lutte armée contre des forces de l’ordre jugées corrompues.

Vouloir trancher si l’auteur était « de gauche » ou « de droite » est donc un faux problème : son texte est un patchwork idéologique. Mais sous ce désordre apparent, une constante : l’antiféminisme. Quelle que soit la référence convoquée, les ennemis désignés restent les mêmes : les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+.

Extrémisme à la carte

Cette impossibilité de ranger le manifeste sur l’axe gauche-droite n’est pas anecdotique : elle illustre ce que les chercheurs nomment l’extrémisme à la carte (salad bar extremism), ces trajectoires violentes qui puisent dans des griefs hétéroclites – antiflicage, anticapitalisme, antisémitisme, rejet de la pornographie – sans jamais former une doctrine cohérente. Comme le souligne l’analyse du manifeste par notre collègue, un seul fil relie ces fragments : la misogynie.

C’est la fonction que la recherche prête à l’antiféminisme : un ciment symbolique (gender as symbolic glue) capable de souder des univers politiques par ailleurs incompatibles. Conservateurs religieux, complotistes, ethnonationalistes – et désormais des individus se réclamant de l’anticapitalisme – désignent les mêmes ennemis sans partager le reste de leur programme.

L’analyse comparée des manifestes extrémistes le confirme : la misogynie en constitue le dénominateur le plus constant, transversal aux étiquettes idéologiques. Cet antiféminisme est d’autant plus efficace qu’il prospère sur un fond social déjà tolérant à son égard.

Comme l’analyse la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme et autrice d’un ouvrage sur l’attentat de Polytechnique (au cours duquel 14 femmes ont été assassinées en 1989 à Montréal), la rage exprimée dans ces manifestes s’appuie moins sur une doctrine cohérente que sur la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité des femmes. C’est cette grammaire du ressentiment, et non telle ou telle filiation théorique, qui arme la violence.

Le manifeste ne s’embarrasse d’aucune nuance sur ce point : les femmes y sont réduites à une ressource (l’intimité) qu’elles « distribueraient » injustement à une minorité d’hommes « favorisés », les célibataires formant la classe spoliée. De cette comptabilité découle une double désignation de l’ennemi : les hommes qui accaparent cette ressource et les femmes, sommées de la redistribuer.

C’est précisément cette indétermination qui facilite la normalisation. Tant qu’un discours violent peut être rattaché à un camp clairement identifié, il reste contestable.

Son absence d’ancrage politique unique et identifiable rend ce discours plus difficile à discréditer : il se reformule aussi bien dans un lexique anticapitaliste qu’un registre identitaire. Par conséquent, il peut être relayé par tous les bords sans que chacun se sente concerné par les dérives des autres : sa violence finit par apparaître non plus comme un extrémisme, mais comme un grief ordinaire que l’on peut formuler partout. L’antiféminisme se banalise d’autant plus vite qu’il se retrouve affilié à tout bord politique, même ceux considérés opposés.

C’est aussi pourquoi la convergence entre antiféminisme et extrême droite peut être lue comme le symptôme d’une stratégie plus large de normalisation idéologique (parfois appelée métapolitique) orchestrée par l’extrême droite elle-même. Cette stratégie consiste à faire circuler des idées réactionnaires et radicales en les dissimulant dans un discours misogyne et antiféministe culturellement banalisé. Ces idées semblent ainsi plus acceptables pour certains que si elles étaient présentées sous leur bannière politique initiale.

En France, un angle mort

Cette leçon devrait éclairer le débat français, où la prise de conscience est récente et partielle. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) commence tout juste à intégrer le masculinisme à son champ de surveillance, en alertant sur une menace « plus jeune et plus dangereuse ». L’an dernier, pour la première fois, la justice antiterroriste s’est saisie d’un projet d’attentat « incel » déjoué, après l’interpellation d’un adolescent de 18 ans près de Saint-Étienne qui projetait de s’en prendre à des femmes.

En juillet 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a franchi un pas supplémentaire avec un rapport unanime, « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qui qualifie le masculinisme non plus de simple tendance en ligne mais de mouvement politique structuré, menaçant à la fois les droits des femmes et le socle démocratique, et pointe une menace terroriste « en lien avec la mouvance incel et proche de l’ultradroite ».

Mais ce tournant s’accompagne d’un cadrage qui en limite la portée. Dans son travail de renseignement, la DGSI a récemment communiqué dans la presse et via une note d’information sur sa façon d’appréhender le problème. Elle rattache la menace incel à son suivi de l’ultradroite, et le rapport sénatorial reprend cette proximité en décrivant l’ultradroite comme trouvant dans le discours masculiniste un « levier de mobilisation » auprès des jeunes. Ce rattachement n’est pas faux : nos travaux montrent que l’antiféminisme fonctionne souvent comme un tremplin vers des idéologies réactionnaires.

Mais faire du masculinisme un simple satellite de cette famille idéologique revient à ne voir qu’une partie de la menace : la violence misogyne peut frapper sans passeport partisan. C’est ce que nous enseigne la tuerie de Montréal et d’autres qui l’ont précédée.

Une réception divisée dans la communauté incel

Bien que plusieurs membres de la communauté scientifique et des médias aient souligné l’affiliation du tireur à l’idéologie incel, certains utilisateurs actifs sur des forums incels la contestent. En effet, selon les critères de certains d’entre eux, la tuerie serait un « échec » puisqu’il n’y a pas de femmes parmi les victimes alors que le manifeste indique clairement les considérer comme ressources à distribuer, et les hommes ayant accès à ces ressources, comme cibles à abattre.

Quant à ceux qui ont pris connaissance du manifeste, ils le décrivent comme une forme de plagiat de l’idéologie de la pilule noire – la conviction fataliste selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait entièrement déterminé par la génétique et l’apparence physique, condamnant sans recours les hommes jugés « laids » à une solitude définitive –, qui constitue le socle de la mouvance.

Des utilisateurs se réjouissent de la visibilité médiatique que cet événement apporte, tandis que d’autres craignent une surveillance accrue. Ces réactions contradictoires soulignent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.

Repenser la surveillance de l’antiféminisme

L’enjeu, pour les pouvoirs publics, est d’éviter une lecture trop étroite. S’il y a des convergences réelles entre masculinisme et ultradroite, autant du point de vue des mouvements sociaux que du point de vue sécuritaire – la DGSI évoque une « potentialité terroriste forte » et fait de la mouvance incel « la forme la plus préoccupante du masculinisme » –, cette approche reste insuffisante pour bâtir des politiques publiques capables d’endiguer cette radicalisation.

Les femmes, premières visées, ne s’y trompent pas : au lendemain de la fusillade, beaucoup ont dit leur effroi face à une violence qui résonne avec d’autres actes qu’elles subissent quotidiennement : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viol et féminicide. La leçon de Côte-des-Neiges est que la prochaine attaque ne portera peut-être pas les couleurs attendues. Le combat contre la violence masculiniste ne se gagnera pas en surveillant un camp, mais en comprenant un langage transversal, celui du ressentiment de certains hommes érigé en programme politique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du CRIDAQ (Québec)

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

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29.07.2026 à 11:48

Forces de l’ordre et recours aux armes : comment la Révolution française a posé les termes du débat

Luc Demarconnay, Docteur en histoire, Sorbonne Université

En créant la gendarmerie nationale le 16 février 1791, les révolutionnaires proposent une conception nouvelle de la force publique armée qui structure encore le droit aujourd’hui.
Texte intégral (2509 mots)
Commandant de l'armée Parisienne donnant des ordres à un Aide de Camp. Gendarmerie à cheval. Musée Carnavalet, via Wikimedia commons

Quand les policiers et les gendarmes peuvent-ils avoir recours à leurs armes ? Ces usages sont-ils bien encadrés par la loi ? Ou les forces de l’ordre disposent-elles de prérogatives trop importantes ? La proposition de loi sur la présomption de légitime défense, votée le 7 juillet 2026 à l’Assemblée, a ravivé des débats anciens, qui datent même de la Révolution française. C’est là que se met en place la conception contemporaine d’une force publique armée. Retour sur cette histoire qui éclaire les enjeux actuels.


L’adoption par l’Assemblée nationale, le mardi 7 juillet 2026, d’une proposition de loi instaurant une présomption d’usage légitime des armes au profit des policiers et des gendarmes a ravivé une controverse ancienne. Les forces de l’ordre disposent-elles d’un cadre juridique devenu inadapté à la violence contemporaine ou, au contraire, bénéficient-elles déjà de prérogatives excessives ?

Ce débat n’est pas nouveau, et l’histoire montre que ses principaux termes ont été posés dès la Révolution française.

Lorsque les députés de l’Assemblée constituante créent la gendarmerie nationale, le 16 février 1791, ils ne se contentent pas de rebaptiser l’ancienne maréchaussée. Ils élaborent une conception entièrement nouvelle de la force publique armée, dont les principes continuent aujourd’hui encore de structurer la droit français d’usage des armes.

La Révolution invente la « force publique »

Maréchaussée, 1786. Steinbeisser, via Wikimedia

Sous l’Ancien Régime, la maréchaussée est déjà une institution ancienne et solidement implantée sur le territoire. Organisée à partir du XIIIe siècle pour maintenir l’ordre dans la troupe et sur ses arrières, empêcher les pillages et rattraper les déserteurs, la maréchaussée voit progressivement ses missions s’étendre à tous les vols ou crimes commis sur les grands chemins, quel que soit le statut de l’auteur, militaire ou civil, puis aux atteintes à l’autorité royale ou à la sécurité publique.

Force de police, la maréchaussée est aussi une juridiction permanente d’exception, qui juge immédiatement et en dernier ressort les auteurs de certains délits, comme l’indique Jean-Noël Luc.

Cette conception de l’ordre public change cependant profondément de signification avec la Révolution. Les constituants veulent désormais construire un État fondé sur la souveraineté de la Nation. Ils se nourrissent pour cela des nombreuses réflexions qui se développent durant les Lumières, et notamment celle de Jacques de Guibert, en grande partie méconnue aujourd’hui.

Dans son essai De la force publique considérée dans tous ses rapports, publié en 1790, l’auteur distingue la « force publique du dehors », destinée à la guerre, de la « force publique du dedans », chargée de maintenir l’ordre intérieur. Il justifie ainsi le maintien d’une maréchaussée, « le moyen le plus efficace de police que le [pouvoir exécutif] ait dans ses mains », tout en affirmant qu’elle ne doit plus être l’instrument d’un roi mais l’instrument de la Loi. Les autorités civiles, écrit-il, doivent « la requérir et non lui commander ».

Il n’est donc pas étonnant de retrouver une grande partie des principes de Guibert dans le rapport sur l’organisation de la force publique présenté par Rabaut-Saint-Etienne devant l’Assemblée constituante, le 21 novembre 1790. Ce texte marque le passage de la théorie à la loi. Il refuse aussi bien une armée déployée au maintien de l’ordre qu’une garde nationale mobilisée en permanence. La France possède déjà, explique-t-il, une institution adaptée, la maréchaussée, à condition qu’elle soit entièrement placée au service de la Loi.

Cet esprit de l’action publique est d’ailleurs inscrit dans le marbre dès le décret du 10 août 1789 « pour le rétablissement de la tranquillité publique », réitéré par la loi du 3 août 1791 relative « à la réquisition et à l’action de la force publique contre les attroupements ».

Lorsque la loi du 16 février 1791 transforme la maréchaussée en gendarmerie nationale, les députés de l’Assemblée constituante ne préservent donc pas une force militaire ancienne, pas plus qu’ils ne créent une force militaire supplémentaire. Ils instituent « une force publique […] pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée », comme le stipule l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Préservé, son statut militaire n’apparaît plus comme une exception. Il devient le moyen d’assurer la disponibilité, la discipline et l’implantation territoriale d’une institution chargée d’exécuter les décisions de la puissance publique dans le respect du droit.

Une force publique armée, mais d’abord une force publique de droit

Contrairement aux soldats, dont l’emploi de la force relève de la conduite de la guerre, les gendarmes interviennent quotidiennement au contact de la population. Ils doivent faire respecter la Loi sans se comporter comme une troupe combattante. Cette double identité – militaire par son statut, policière par ses missions principales – explique que la question de l’usage des armes se pose immédiatement dans des termes particuliers.

Officier de gendarmerie sous la Révolution française, vers 1790
Officier de gendarmerie sous la Révolution française, vers 1790. Livre Huit siècles de gendarmerie, éditions Paris-France 1967

Il n’est donc pas surprenant que les premiers textes fondateurs de la jeune gendarmerie nationale ne reconnaissent pas à ses militaires une faculté générale de faire usage des armes. Ils limitent ce recours à des hypothèses précisément définies par le droit. La loi du 28 germinal an VI (17 avril 1798), qui organise durablement l’institution, leur confie des pouvoirs étendus, mais les rattache toujours à une mission précise : arrêter les malfaiteurs, disperser les attroupements illégaux, protéger les autorités ou assurer l’exécution des décisions de justice.

En outre, le titre X de la loi détaille les « moyens d’assurer la liberté des citoyens contre les détentions illégales et autres actes arbitraires ». Il y est clairement mentionné qu’« il est expressément défendu à tous, et en particulier aux dépositaires de la force publique, de faire aux personnes arrêtées aucun mauvais traitement ni outrage, même d’employer contre elles aucune violence, à moins qu’il y ait résistance ou rébellion : auquel cas seulement ils sont autorisés à repousser par la force les violences et voies de fait commises contre eux dans l’exercice des fonctions qui leur sont confiées par la loi ».

Quant aux dispositions générales prévues à l’article XVII, non seulement elles prévoient les sommations préalables de l’autorité publique, « Obéissance à la loi : on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent », répétées à trois reprises, mais elles précisent les cas où les gendarmes sont autorisés à « déployer la force des armes » :

« si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux-mêmes […] s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent, les postes ou personnes qui leur sont confiés, ou enfin si la résistance est telle qu’elle ne puisse être vaincue autrement que par le développement de la force armée ».

Encadrer la violence légitime et prévenir l’arbitraire

Loin de consacrer un privilège au profit des gendarmes, la loi organise donc simultanément la protection des citoyens contre l’arbitraire et la protection des dépositaires de la force publique lorsqu’il sont eux-mêmes victimes de violences. Cette articulation entre responsabilité et efficacité constitue ainsi le cœur du droit français de l’usage des armes.

Cette distinction majeure ne révèle-t-elle pas en réalité une ambition plus large ? Comment ne pas faire le lien avec la définition que Max Weber donnera, quelques décennies plus tard, de l’État comme institution revendiquant avec succès le monopole de la violence physique légitime ? La singularité des textes révolutionnaires réside dans le fait que cette violence légitime est immédiatement pensée comme une violence juridiquement encadrée.

En d’autres termes, le législateur révolutionnaire cherche moins à autoriser la violence qu’à l’organiser par le droit. Le gendarme est armé parce qu’il représente l’autorité de l’État, mais cette autorité demeure encadrée par un ensemble de règles destinées à prévenir l’arbitraire.

En dépit des changements de régimes et des crises qui vont se succéder, et qui vont conduire le législateur à adapter à plusieurs reprises les conditions d’usage des armes par les forces de l’ordre, les questionnements des années révolutionnaires demeurent étonnamment d’actualité.

Chaque réforme réactive la même interrogation : comment permettre aux personnes chargées de protéger la population d’agir efficacement sans les soustraire au contrôle du droit ? C’est précisément cette question que soulève aujourd’hui la proposition de loi du 7 juillet dernier. L’histoire ne dit pas si cette évolution est opportune. En revanche, elle rappelle une évidence souvent oubliée : la doctrine française d’usage des armes n’est pas née pour faciliter le recours à la force. Elle a été conçue pour rendre compatible l’exercice de la contrainte publique avec les principes de l’État de droit.

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Luc Demarconnay, docteur en histoire, chercheur associé au Centre d'histoire du XIXe siècle de Sorbonne Université et affilié à la chaire d'histoire HiGeSeT de la gendarmerie, sert au sein de la direction des ressources humaines de la gendarmerie nationale.

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28.07.2026 à 16:13

Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?

Ambuj Tewari, Professor of Statistics, University of Michigan

Face à la baisse des taux de réponse et à l’explosion des coûts des enquêtes, les « répondants synthétiques » apparaissent comme une solution séduisante. Mais ces systèmes ne mesurent pas l’opinion publique : ils en produisent une simulation fondée sur les données dont ils disposent.
Texte intégral (1583 mots)
L’IA pourrait transformer la manière de concevoir et d’analyser les sondages, sans nécessairement remplacer les personnes interrogées. pics five

Les instituts de sondage explorent de plus en plus l’idée de remplacer une partie de leurs répondants par des intelligences artificielles capables de simuler des profils humains. Moins coûteuse et plus rapide, cette approche soulève toutefois une question fondamentale : une opinion générée par un modèle est-elle vraiment comparable à celle d’un citoyen ?


Les enquêtes et les sondages permettent aux sociétés de mieux comprendre ce que pensent les citoyens sur des sujets aussi variés que la politique, la santé ou l’éducation. Mais de moins en moins de personnes acceptent d’y répondre, ce qui oblige les instituts à solliciter davantage de participants et fait fortement grimper les coûts. Aux États-Unis, un prestataire de sondages facture ainsi une enquête de dix minutes auprès de 1 000 personnes plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les modèles d’intelligence artificielle pourraient-ils remplacer à terme des centaines, voire des milliers de répondants en reproduisant la diversité des réponses qu’apporteraient de vrais êtres humains ? Cette pratique, appelée « enquêtes synthétiques » ou « échantillon silicium » (« silicon sampling »), est déjà utilisée et coûte bien moins cher. Mais les résultats sont-ils fiables ?

Je suis un chercheur en apprentissage automatique. J’étudie les grands modèles de langage et leurs usages en médecine et dans la recherche scientifique. Ces systèmes évoluent en permanence à mesure que les entreprises les mettent à jour. Selon les consignes fournies, les paramètres utilisés ou la version du modèle, les réponses à une même question peuvent varier considérablement.

Cette caractéristique peut rendre ces modèles difficiles à utiliser de manière fiable dans les recherches en sciences sociales. Mais elle peut aussi être mise à profit pour simuler les réponses d’un grand nombre de personnes, ce que les chercheurs appellent des « répondants synthétiques ».

Pour générer, par exemple, 10 000 réponses avec ChatGPT, un institut de sondage peut fournir au modèle quelques informations démographiques de base ainsi qu’un contexte, par exemple : « Vous êtes un jeune électeur urbain, étudiant à l’université et de sensibilité politique conservatrice. Répondez aux questions suivantes. » Les chercheurs peuvent ensuite faire varier ces caractéristiques démographiques afin d’obtenir, pour une même question, une grande diversité de réponses produites par ChatGPT.

Le modèle possède également sa propre part d’aléa interne, ce qui l’amène naturellement à produire des réponses différentes lorsqu’une même question lui est posée à plusieurs reprises. Les chercheurs peuvent ainsi combiner les consignes fournies au modèle et cette part de hasard pour générer 10 000 réponses synthétiques différentes.

Les simulations ne sont pas des opinions

Les sondeurs utilisent depuis longtemps des modèles statistiques pour généraliser les résultats obtenus à partir d’un nombre limité de réponses. Et différents analystes peuvent tirer des conclusions différentes à partir des mêmes données d’enquête. Les études portant sur les répondants synthétiques suggèrent qu’ils pourraient être encore plus sensibles que les humains à de légères modifications des consignes ou des paramètres produisant des résultats très différents.

Mais l’utilisation de répondants synthétiques soulève une question plus fondamentale. Les sondages ne sont pas seulement des outils de prédiction. Ce sont aussi des instruments de mesure destinés à saisir ce que les gens pensent réellement. Un thermomètre mesure directement votre température. Vous ne feriez sans doute pas confiance à un appareil qui se contenterait d’estimer votre température en consultant un modèle d’intelligence artificielle.

Les grands modèles de langage et les autres outils d’IA héritent des biais et des angles morts présents dans les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Par exemple, l’IA peut simplifier à l’excès ou déformer les opinions de groupes de population sous-représentés en ligne. Les sondages traditionnels comportent eux aussi des biais, mais nombre de ceux qui affectent les systèmes d’IA modernes restent invisibles au public, enfermés dans des modèles propriétaires dont le fonctionnement n’est pas transparent. Plus problématiques encore, certains instituts pourraient présenter au public des résultats issus de répondants synthétiques comme s’ils provenaient d’enquêtes réalisées auprès de personnes réelles.

Ces limites risquent d’éroder la confiance dans les sondages et, plus largement, dans la recherche par enquête. Elles soulèvent également un paradoxe intéressant. Les données synthétiques, créées par ordinateur ou par simulation, sont largement utilisées dans l’IA moderne. Elles servent à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, la finance, la robotique, les véhicules autonomes et bien d’autres. Pourquoi, dès lors, les réponses synthétiques à des sondages semblent-elles poser davantage de problèmes ?

La différence essentielle est que les données synthétiques sont vérifiées à l’aune du réel. Une voiture autonome peut être entraînée à partir d’images et de vidéos synthétiques représentant différentes conditions de circulation, mais aucun constructeur ne la mettrait en circulation sur la voie publique sans de vastes tests en conditions réelles. Si les données synthétiques dégradent les performances du système, les ingénieurs peuvent le corriger, le réentraîner ou le remplacer.

Les chercheurs peuvent être tentés de considérer les réponses synthétiques à des enquêtes comme une représentation de l’opinion publique. Pourtant, le système ne mesure pas réellement cette opinion. Il exécute une simulation de l’opinion publique fondée sur les données sur lesquelles il a été entraîné. Si ces opinions simulées s’éloignent de la réalité, les chercheurs risquent de ne s’en apercevoir qu’une fois que des conclusions erronées auront déjà influencé des politiques publiques, des décisions d’entreprise ou des travaux de recherche scientifique.

Des enquêtes mieux conçues et mieux analysées

Cela ne signifie pas pour autant que l’IA n’a aucun rôle à jouer dans la recherche par sondage. Elle peut au contraire aider les chercheurs à améliorer la conception des enquêtes sans affaiblir la mesure de l’opinion publique. Les outils d’IA peuvent contribuer à formuler des questions plus claires en simplifiant leur rédaction, en réduisant les ambiguïtés et en éliminant les répétitions. Ils peuvent aussi aider à supprimer les questions inutiles, ce qui facilite la participation des répondants. Ces outils sont également capables d’adapter les questionnaires à différentes langues.

Une fois l’enquête terminée, l’IA peut aider les chercheurs à organiser de grands volumes de réponses ouvertes, à résumer les thèmes récurrents et à traiter les questionnaires incomplets plus efficacement que des analystes humains. Certains chercheurs explorent ainsi des approches hybrides, combinant des enquêtes réalisées auprès d’échantillons humains plus restreints avec des outils d’analyse assistés par l’intelligence artificielle.

Les décideurs s’appuient sur les enquêtes et les sondages pour écouter et comprendre la voix des personnes affectées par leurs décisions. Remplacer les répondants humains par des répondants synthétiques risque d’affaiblir ce lien. Dans le même temps, la baisse des taux de réponse et l’augmentation des coûts constituent de véritables défis pour la recherche par sondage.

Je suis convaincu que de futurs travaux permettront de trouver des moyens d’utiliser l’intelligence artificielle de façon transparente, efficace et scientifiquement rigoureuse, sans pour autant remplacer les personnes elles-mêmes.

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Ambuj Tewari a reçu des financements de la National Science Foundation et des NIH.

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27.07.2026 à 15:21

Loi d’urgence agricole : pourquoi la droite et le centre ne lâchent rien sur les néonicotinoïdes et le stockage de l’eau

François Dedieu, Directeur de recherche en sociologie, Inrae

La loi d’urgence agricole autorise certains néonicotinoïdes dangereux. Comment expliquer une telle obstination politique, malgré la mobilisation citoyenne ?
Texte intégral (2024 mots)

La loi d’urgence agricole a été adoptée par le 21 juillet. Elle réaffirme les choix controversés de la loi « Duplomb » de juillet 2025, autorisant certains néonicotinoïdes dangereux et facilitant le stockage de l’eau. Comment expliquer une telle obstination, malgré une importante mobilisation citoyenne et la censure du Conseil constitutionnel ?


Rien n’y fera. Ni une pétition signée par 2,5 millions de citoyens, ni les censures du Conseil constitutionnel. La dernière loi d’urgence agricole reprend plusieurs dispositions déjà vivement contestées de la loi Duplomb : un accès facilité aux infrastructures de stockage de l’eau et une autorisation dérogatoire de certains néonicotinoïdes, désormais limitée à certaines filières et subordonnée à un avis de l’Anses. Comment expliquer cette remarquable obstination à faire adopter des mesures aussi controversées ?

La colère des agriculteurs contre les normes écologiques : un nouveau capital politique

Dès 2022, trois sénateurs – Laurent Duplomb (LR, Haute-Loire), Daniel Gremillet (LR, Vosges, vice-président de la commission des affaires économiques) et Marie-Lise Housseau (Union centriste) – tirent la sonnette d’alarme sur la perte de compétitivité de l’agriculture française en publiant un rapport consacré à ce sujet, dont les constats sont par ailleurs corroborés par d’autres études.

Les sénateurs identifient plusieurs facteurs expliquant ce décrochage. Selon eux, des exigences environnementales plus strictes en France créent des distorsions de concurrence, notamment en matière d’usage de produits phytosanitaires. Ils dénoncent également une complexité administrative excessive, qui freinerait le développement des retenues d’eau destinées à l’irrigation.

En 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine s’accompagne d’une forte hausse des coûts de production, sous l’effet de l’augmentation des prix des engrais et des carburants. Le projet de suppression de l’avantage fiscal sur le gazole non routier (GNR), annoncé en 2023, met le feu aux poudres. En janvier 2024, le mouvement des panneaux de communes retournés prend une tournure plus radicale. Les manifestations ciblent alors les normes environnementales, présentées comme la principale entrave à la compétitivité de l’agriculture française. Le mouvement bénéficie d’un large soutien de l’opinion publique, une majorité de Français déclarant comprendre ou partager la colère des agriculteurs.

Les difficultés de compétitivité de l’agriculture française relèvent avant tout de facteurs macroéconomiques. La stagnation des rendements des céréales s’explique par une hausse tendancielle des coûts de production, conjuguée à une forte pression concurrentielle sur les prix dans un marché mondialisé. Parmi les solutions avancées figurent entre autres les « tunnels de prix », qui visent à corréler les coûts de production et les prix d’achat. Actuellement expérimenté dans la filière laitière, ce dispositif produit des résultats encore incertains dans les autres filières et suscite de vives réserves de la part des industriels et des interprofessions.

Ce type de réponse structurelle étant complexe, coûteux et long à mettre en œuvre, il apparaît politiquement plus avantageux de privilégier les mesures de court terme. Celles-ci permettent non seulement d’alléger certaines charges pesant sur les exploitations, mais en reposant sur l’assouplissement des normes environnementales, elles présentent aussi un fort intérêt symbolique dans les circonscriptions rurales. Le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, en a bien conscience et annonce dès janvier 2024 une série de mesures allant dans ce sens, parmi lesquelles la suspension provisoire puis la réorientation du plan Écophyto visant une réduction durable des pesticides grâce à un changement d’indicateurs. La FNSEA, mais aussi et surtout la majorité sénatoriale Centre-Les Républicains, relayée in fine par le gouvernement, font le pari de cette stratégie de recul environnemental au profit d’un apaisement temporaire de l’opinion, sans toutefois revendiquer explicitement leur alliance.

L’alliance de trois fragilités

Depuis quelques années, l’influence de la FNSEA est pourtant de plus en plus contestée dans les urnes. Pour nombre d’observateurs, le syndicat a perdu une partie de sa capacité d’influence politique. Mais c’est justement dans ce contexte qu’il devient essentiel pour le syndicat de l’agro-industrie de renforcer ses appuis politiques, en particulier issus de la droite traditionnelle, son alliée historique. Le profil de Laurent Duplomb s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Agriculteur de profession, à la tête d’une exploitation laitière à Saint-Paulien, il a présidé les Jeunes Agriculteurs, organisation proche de la FNSEA. Il a également présidé la chambre d’agriculture de la Haute-Loire sous l’étiquette de la FDSEA, la branche départementale de la FNSEA, et siégé au conseil de surveillance du groupe Candia.

Le parti Les Républicains traverse pour sa part une période de fragilité. Les élections présidentielles de 2017 et de 2022 se sont soldées par des échecs sévères, tandis que son espace politique s’est progressivement réduit sous l’effet de la concurrence exercée à la fois par le centre et par l’extrême droite. Dans ce contexte, faire de la défense des agriculteurs face aux normes environnementales un nouveau marqueur politique répond à une logique électorale classique : consolider un électorat tenté par la dispersion mais qui demeure majoritairement acquis à la droite républicaine et au centre sur ce champ de revendications. Cette stratégie est d’autant plus attractive qu’elle s’inscrit dans un registre populiste consistant à opposer le « bon sens » des agriculteurs à des élites politiques, administratives ou scientifiques, accusées de produire des normes écologiques déconnectées des réalités du terrain.

Les Républicains disposent néanmoins de deux atouts majeurs : leur fort ancrage dans les collectivités territoriales et, surtout, leur position dominante au Sénat, où ils constituent le premier groupe politique avec 131 sièges sur 348.

Le poids du Sénat

La haute assemblée a vu sa capacité d’influence s’accroître mécaniquement avec l’instabilité de l’Assemblée nationale depuis la dissolution de 2024. Cette fragmentation parlementaire place les gouvernements d’Emmanuel Macron dans une situation de fragilité permanente, comme en témoigne la succession de cinq gouvernements entre 2024 et 2026. Dans ce contexte, l’exécutif est contraint de rechercher en permanence le soutien du Sénat et de sa majorité pour faire adopter les textes qu’il juge prioritaires.

Cette nécessité se traduit dans la composition des gouvernements. Le gouvernement Barnier comptait ainsi neuf anciens sénateurs, un record sous la Ve République. Plus largement, des formes de coopération se sont développées entre les gouvernements successifs et la majorité sénatoriale de droite et du centre. L’exécutif choisit ainsi fréquemment d’engager la navette parlementaire en commençant par le Sénat afin de favoriser la recherche de compromis en commission mixte paritaire.

La réforme des retraites de 2023, priorité du gouvernement, a ainsi été adoptée par le Sénat avant d’être définitivement adoptée à l’Assemblée nationale à la suite du recours à l’article 49, alinéa 3, et du rejet des motions de censure. De même, la majorité sénatoriale LR-centristes a joué un rôle important dans l’élaboration de la loi de finances pour 2026, même si son adoption juridique est finalement intervenue à l’Assemblée nationale.

À l’inverse, cette configuration permet tout autant à la majorité sénatoriale de faire progresser des textes qui lui sont chers. Traditionnellement qualifié de « vigie législative », le Sénat voit son pouvoir d’initiative renforcé par l’absence de majorité stable à l’Assemblée nationale. Son travail en commission s’est intensifié, tout comme son influence dans les commissions mixtes paritaires. Au cours de la session 2022-2023, près de 30 % des lois définitivement adoptées étaient issues de propositions de loi sénatoriales, un niveau inédit sous la Vᵉ République.

Cette convergence d’intérêts entre l’exécutif et la majorité sénatoriale de droite et du centre contribue à expliquer la remise en cause répétée de certaines contraintes environnementales dans les lois agricoles. La loi Duplomb est ainsi adoptée en juillet 2025 à l’issue d’un accord trouvé en commission mixte paritaire, grâce aux voix des Républicains, du Rassemblement national et d’une partie de la majorité gouvernementale. Le Conseil constitutionnel censure toutefois les dispositions relatives à la réintroduction de l’acétamipride et formule plusieurs réserves d’interprétation concernant le régime applicable aux ouvrages de stockage de l’eau.

Quelques mois plus tard, la loi d’orientation agricole reprend plusieurs dispositions sans prise en compte des réserves constitutionnelles, là encore sous pression sénatoriale. Au Sénat, un amendement porté par la majorité de droite et du centre propose notamment d’inscrire le principe selon lequel il ne devrait pas y avoir « d’interdiction sans solution » en matière de produits phytopharmaceutiques. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, déclare s’en remettre dès lors à la « sagesse » du Sénat.

En 2026, le gouvernement dépose un projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, examiné en premier lieu par… Le Sénat. Laurent Duplomb est désigné corapporteur du texte. Les amendements adoptés par la commission réintroduisent, sous une rédaction différente, plusieurs dispositions proches de celles précédemment censurées ou contestées : facilitation des projets de stockage de l’eau et autorisations dérogatoires, limitées dans le temps et à certaines filières, pour des substances phytopharmaceutiques. Après une nouvelle réunion de la commission mixte paritaire, le texte est définitivement adopté le 16 juillet 2026.

Pour le gouvernement, le compromis tient à l’introduction d’un avis favorable de l’Anses comme condition préalable à toute dérogation. Pour mesurer réellement la portée de cette contrainte, il faudra donc attendre les conclusions de l’Anses, une agence elle-même en lutte pour le maintien de son autonomie. Ce court historique révèle néanmoins le rôle fondamental joué par l’alliance tacite entre l’exécutif, la FNSEA et la majorité sénatoriale, pour une suspension des normes environnementales dans les lois agricoles.

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François Dedieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.07.2026 à 15:19

Comment la présence de MSC Croisières dans les ports français est devenue un enjeu de souveraineté nationale

Ronan Kerbiriou, Ingénieur d'études, Université Le Havre Normandie

Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie

Les chantiers de Saint-Nazaire sont dépendants de MSC Croisières, qui appartient au groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial.
Texte intégral (2370 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les chantiers de Saint-Nazaire sont dépendants la construction des paquebots géants, notamment du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial.

  • Une étude met en lumière l'importance de ces entreprises de navigation touristique pour l'économie des ports français.

  • Au-delà des bateaux de tourisme, les territoires portuaires français cherchent à diversifier leurs activités.


L’été s’est installé en France et la saison des contestations des croisières est relancée. Symbole du tourisme de masse, la croisière est critiquée en raison des pollutions (visuelles, atmosphériques, sonores), des impacts environnementaux et du surtourisme qu’elle entraîne dans les villes portuaires.

En France, la Mediterranean Shipping Company (MSC) occupe une place majeure dans l’activité de la croisière maritime et dans le système productif. Les chantiers navals de Saint-Nazaire, 10 000 emplois (directs et indirects), sont dépendants de ces commandes de paquebots géants.

Ces dernières années, une double interdépendance touristique et industrielle s’est construite entre cet armateur et un certain nombre de territoires portuaires. Cette interdépendance implique un risque sur la capacité des autorités à mettre en place des régulations à l’encontre de cette activité sujette à débat.

Notre recherche s’inscrit dans le cadre théorique des réseaux de production globalisés, et plus spécifiquement sur la façon dont les activités productives s’ancrent dans des territoires. Ces derniers cherchent à attirer des investissements, des capitaux et des flux pour créer de la valeur et du développement, dans un processus qualifié de couplage stratégique dans la littérature.

MSC Croisières est un cas particulièrement intéressant. C’est un des principaux armateurs de croisières au monde, avec un chiffre d’affaires de 3,5 milliards d’euros en 2024 et environ 20 000 collaborateurs. Cette filiale fait également partie du groupe MSC, première entreprise de transport maritime mondial et très implantée dans les ports français, notamment via les terminaux de sa filiale TIL.

18 % de parts de marché en France

Depuis la période post-pandémie de Covid-19, MSC Croisières a augmenté son nombre d’escales en France, passant d’une centaine par an à plus de 350 en 2025. Sa part de marché est passée de 11 % en 2015 à 18 % en 2025.

Marseille concentre une part significative de son activité avec 276 escales réalisées en 2025 (contre 124 en 2018). Ainsi, en 2025, 40 % des escales de croisière à Marseille ont été opérées par MSC. La croissance de l’activité du groupe italo-suisse concerne également d’autres ports : Le Havre (de 3 à 27 escales), Cherbourg (de 3 à 11) ou encore Ajaccio (de 0 à 8).

Évolution du nombre d’escales de MSC Croisières. Fourni par l'auteur

Dans ces villes portuaires, l’activité croisière de MSC est souvent vue comme un levier de développement territorial.

Investissements dans les villes portuaires

Les villes portuaires tentent de s’insérer dans les circuits de croisières en réalisant des investissements majeurs avec plus de 100 millions d’euros au Havre et 200 millions d’euros à Marseille.


À lire aussi : La nationalisation évitée des chantiers navals de Saint-Nazaire


Des terminaux spécialisés avec branchements à quai sont mis à disposition des armateurs pour réduire les émissions polluantes locales et atmosphériques et réaliser des « escales zéro fumée ». Cela répond à une source de contestation majeure contre ce secteur d’activité et d’anticiper les futures réglementations européennes sur l’obligation du branchement à quai des navires passagers.

Ces actions se positionnent dans une forme de développement spéculatif avec l’espoir de retombées économiques pour la ville portuaire, sans certitude sur la pérennité des itinéraires des navires et sur la portée des retombées économiques territoriales.

Maintenir à flot Saint-Nazaire

Depuis le début du XXIe siècle, MSC Croisières fait des Chantiers de l’Atlantique, situés à Saint-Nazaire, son principal constructeur de paquebots – 24 sur les 34 de sa flotte.

MSC s’inscrit comme le client majeur du dernier grand chantier naval français en étant à l’origine de la moitié de son chiffre d’affaires entre 2012 et 2024 – 7,2 milliards d’euros sur un total de 15,3 milliards d’euros. Cette relation s’inscrit sur le long terme avec un carnet de commande de six navires à l’horizon 2031 pour un total de neuf milliards d’euros.

Cette importance des commandes a permis d’éviter la faillite des chantiers navals et de doubler le nombre d’emplois relevant de la construction navale dans la zone d’emploi de Saint-Nazaire au cours des dix dernières années.

Évolution du nombre de salariés dans la construction navale dans la zone d’emplois de Saint-Nazaire. URSSAF, Fourni par l'auteur

Souveraineté nationale

Dans un contexte de restructuration industrielle, le maintien des compétences et du tissu industriel dans le secteur de la construction navale apparaît comme un enjeu stratégique majeur. Il concerne notamment les capacités de production militaire, en particulier en lien avec Naval Group.

Le lancement du nouveau porte-avions « La France Libre », annoncé par le président Emmanuel Macron en mars 2026, illustre la nécessité de préserver les capacités de construction navale. Cependant, les commandes militaires, par nature irrégulières, ne suffisent pas à garantir la viabilité économique à long terme du secteur.

Illustration du futur porte-avion français « La France libre ». Rama/Wikimedia

La construction de navires de croisière, qui requiert un haut niveau de technologie et d’expertise, s’avère primordiale pour le maintien de l’emploi et des compétences. L’armateur italo-suisse contribue pleinement à l’ancrage productif et à la pérennité à long terme d’un secteur stratégique pour la souveraineté militaro-industrielle française et européenne.

Concentration de MSC Croisières dans les ports français

Les dimensions touristiques et industrielles de MSC mettent en évidence une forte concentration des formes d’ancrage territorial au sein des territoires portuaires. Il y a donc un couplage stratégique entre la firme MSC et les ports français, représentés par une pluralité d’acteurs – gestionnaires des ports, collectivités territoriales, clusters industriels, notamment de la construction navale, acteurs locaux du tourisme et l’État.

S’il existe une interdépendance, elle est asymétrique et nécessite d’appréhender les rapports de pouvoir qui en découlent. Ces écosystèmes territoriaux sont exposés aux décisions d’une firme susceptible, pour diverses raisons, de réorienter la localisation de ses activités ou de ses circuits de croisière, de se désengager ou de contourner certains ports.

Il existe donc un risque : la dépendance économique à l’égard d’un acteur dominant. Elle peut conduire les institutions publiques, qu’elles soient locales, régionales ou nationales, à une certaine réticence lors de la mise en œuvre de réglementations visant à limiter les externalités négatives de l’activité de croisière.

Dans ce contexte, une forme de compromis semble se dessiner, fondée sur la poursuite de l’activité parallèlement à une évolution progressive des normes et des pratiques, comme en témoigne la Charte croisière durable en Méditerranée, signée entre la Cruise Lines International Association (CLIA) et l’État français en 2022, puis renouvelée en 2025.

The Conversation

Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet "Réindustrialisation, Transitions et Logistique"

Ronan Kerbiriou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.07.2026 à 09:37

Comment lutter contre les informations toxiques : trois leviers pour protéger le débat démocratique

Nicolas Curien, Professeur émérite honoraire du CNAM, Académie des technologies

Thierry Weil, Chaire Futurs de l'industrie et du travail (CERNA, I3, CNRS), Membre de l’Académie des technologies, Mines Paris - PSL

Face aux informations toxiques, la régulation des plateformes est indispensable mais insuffisante. Quelles stratégies permettent de limiter durablement la désinformation ?
Texte intégral (2174 mots)
Selon une fausse information et des images générées par IA circulant sur Internet, le 12 août 2026 à 14h33, le monde va perdre sa gravité pendant sept secondes, propulsant les gens à plusieurs mètres dans les airs. Instagram / Les Vérificateurs

Dans un espace informationnel bouleversé par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, les informations toxiques constituent un défi majeur pour les démocraties. Leur prolifération impose de penser une réponse globale, qui articule régulation, adaptation et renforcement de la culture scientifique.


Qu’elles soient émises par des entreprises pour préserver leurs marchés, par des États cherchant à justifier leurs prétentions territoriales, par des militants promouvant leur agenda ou par des individus en quête de reconnaissance, les informations toxiques saturent aujourd’hui l’espace informationnel. Les informations toxiques sont définies comme tout contenu dégradant la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général.

Face à ce TsuNumi (tsunami numérique) d’informations douteuses ou sorties de leur contexte, d’opinions présentées comme des faits, de vérités alternatives, il est difficile de savoir qui croire et que penser. Sombrer dans un relativisme consistant à mettre toutes les informations sur le même plan devient tentant, avec des effets délétères sur la démocratie.

Car celle-ci ne repose pas seulement sur le suffrage universel et sur l’État de droit. Elle s’appuie aussi sur la pratique du débat public, fondé sur l’accès de chacun à des informations fiables. Or comment aujourd’hui garantir cet accès, dans un espace informationnel et cognitif vicié, entretenu par un modèle économique reposant sur la captation de l’attention ? Quelles mesures prendre pour lutter efficacement contre les informations toxiques ?

La réglementation européenne à la peine

À l’exception de X (anciennement Twitter), les grandes plateformes numériques se sont engagées à respecter un code de conduite sur la désinformation dans tous les pays de l’Espace économique européen. Il contient plusieurs mesures utiles : mettre en place des réseaux de fact checking, partager des informations sur les sources et techniques de désinformation, réduire voire éliminer le financement publicitaire des relais d’infox. En février 2025, la Commission a officialisé ce code de conduite au titre du règlement sur les services numériques (DSA) mais son efficacité, qui repose sur un esprit de co-régulation entre la Commission et les acteurs, reste incertaine.

Après deux ans de mise en œuvre du DSA, sur la dizaine de procédures qui ont été initiées au titre de sa violation, seules quatre ont été clôturées. Trois d’entre elles ont donné lieu à des engagements des entreprises incriminées. Pour Ali Express, le renforcement des systèmes de détection des produits illégaux. Pour Tik Tok, d’une part le retrait de son programme de récompenses jugé trop addictif, d’autre part la transparence de son répertoire publicitaire. La quatrième procédure a débouché sur la condamnation d’X/Twitter à 120 M€ d’amende. Ce montant, dérisoire par rapport aux profits tirés des comportements délictueux, est intégré au cost of doing business et n’a donc aucun réel effet incitatif.

Le cadre européen ne pèche donc pas tant par son architecture, certes perfectible, que par la timidité de sa mise en application, d’une part due à la complexité du dispositif, d’autre part à la crainte de représailles de la part de la gouvernance nord-américaine : aux États-Unis, particulièrement depuis la réélection de Donald Trump en 2024, la régulation de l’espace numérique est perçue comme une entrave inadmissible à la liberté d’expression.

Mais la régulation, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une des composantes d’un vaste dispositif de lutte contre les informations toxiques.

D’après nos travaux, qui ont conduit aux conclusions d’un rapport de l’Académie des technologies paru en juin 2026, trois types de lutte doivent être simultanément menés.

  • des mesures d’atténuation des émissions toxiques et de leurs effets ;

  • des modalités d’adaptation à un contexte dans lequel le faux et le manipulatoire ne pourront être totalement éradiqués ;

  • des initiatives de contre-offensive visant à donner l’envie et les moyens de faire valoir le vrai.

Atténuer la désinformation

En amont de la chaîne de l’infox, de multiples actions sont envisageables, venant renforcer le cadre réglementaire. Nous recommandons notamment que ce cadre :

  • exige des plateformes une chasse aux faux comptes et une meilleure détection d’agents non humains coordonnés entre eux pour diffuser de l’infox ;

  • confère aux algorithmes de recommandation des plateformes et aux systèmes d’IA génératives un statut de responsabilité éditoriale, analogue à celui de la presse et des médias audiovisuels ;

  • impose un principe de pluralisme dans la présentation des réponses fournies par ces outils numériques, lorsqu’il s’agit de sujets se rattachant à un débat d’intérêt général.

Autre instrument, et non le moindre, pour tarir l’infox : couper son financement publicitaire, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Le non-respect des engagements de démonétisation figurant dans le règlement DSA devrait être lourdement sanctionné. L’Arcom devrait être habilitée à contrôler le montant des recettes publicitaires lié aux campagnes de désinformation visant le public français. Des mécanismes devraient être instaurés afin que des annonceurs de bonne foi ne financent pas l’infox à leur insu. Des taxes devraient être levées sur la revente de listes d’abonnés et de données personnelles.

Se tournant maintenant vers l’aval de la chaîne, selon le psychiatre Serge Tisseron, l’information toxique exploite les fragilités psychologiques et sociales, qu’elle contribue à renforcer. Ainsi, les « infoxiqués » sont-ils pour une grande part des personnes en manque de respect, d’écoute et de visibilité. Afin de réduire leur appétence pour les vérités alternatives, il faudrait donc alléger leur colère et leur frustration, les considérer avec bienveillance, prendre le temps d’aller à leur rencontre et de les entendre. C’est une tâche immense à laquelle des agents conversationnels peuvent contribuer.

Prendre en compte la désinformation et s’y adapter

S’agissant ensuite d’adaptation, il est préalablement nécessaire de mieux comprendre la nuisance à combattre. L’effort de recherche sur les pathologies de l’information doit être poursuivi en l’étendant à l’ensemble des domaines où sévissent le faux ou le manipulatoire : quelle est la genèse des informations toxiques, comment prolifèrent-elles, quelles sont leur nature, leur volumétrie et leurs impacts, quelle est l’efficacité des remèdes envisageables ?

Ensuite, l’éducation aux médias et à l’information, animée en France par le CLEMI, à l’école au collège et au lycée, est indispensable. D’une part, pour stimuler la prise de conscience de nos biais cognitifs, comme celui de confirmation, par lequel nous accordons plus de foi aux informations confortant nos croyances a priori. D’autre part, pour développer l’esprit critique : non pas se méfier de tout, mais doser les degrés de confiance accordés à diverses sources. Notons que les faussaires informationnels dévoient l’esprit critique, dont souvent ils se réclament.


À lire aussi : Ces images qui informent ou désinforment : sur les réseaux numériques, cultiver l’esprit critique


Concomitamment, les médias audiovisuels et leurs déclinaisons en ligne, ainsi que les sources en amont (AFP) doivent contribuer à améliorer la qualité de l’information : notamment, en accroissant l’espace réservé aux documentaires et débats sur la science, la technologie et l’industrie.

Le fact checking et les investigations sur les opérations de désinformation, ainsi que l’encyclopédie collective Wikipédia, globalement très fiable à défaut d’être infaillible, doivent être considérés comme des missions d’intérêt général et bénéficier de financements adéquats.

Par souci de transparence, les grandes plateformes en ligne (réseaux sociaux, YouTube, Amazon…) devraient avoir l’obligation de calculer et d’afficher un score d’artificialité pour leurs contenus les plus viraux. Ce score combinerait deux composantes : d’une part la probabilité que le contenu soit créé par l’IA, d’autre part celle que la viralité soit poussée par un réseau de faux comptes coordonnés.

Par ailleurs, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, il apparaît nécessaire de renforcer la capacité nationale en matière de lutte contre les ingérences numériques étrangères.

Préparer la contre-offensive

S’agissant enfin de contre-offensive du vrai contre le faux, une action prioritaire mais de longue haleine consiste à construire un socle de savoir scientifique de base au sein de la population dans son ensemble. Il nous apparait qu’un effort particulier doit cibler les grands dirigeants et le personnel politique, afin qu’ils disposent des connaissances nécessaires pour effectuer des choix éclairés sur les questions sociétales à forte composante technologique.

Les experts, les enseignants, les éducateurs, les scientifiques mais aussi les personnes qui, sans que ce soit leur métier, contribuent à transmettre un rapport exigeant à l’information jouent un rôle clé dans la contre-offensive. Ils peuvent être des modèles et des prescripteurs de l’attitude souhaitable face à l’information et la connaissance, faite à la fois d’une quête collaborative de vérité et d’une reconnaissance de notre ignorance dans certains registres.

Une plateforme donnant accès à une mosaïque de ressources pédagogiques destinées aux différents types d’enseignants et d’apprenants devrait être créée et continuellement mise à jour. Les soldats de la résistance à l’information toxique doivent être convenablement armés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.07.2026 à 08:58

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Si la consommation de drogues baisse à l’adolescence, elle va de pair avec un accroissement des inégalités et de nouvelles tendances comme le « binge drinking ».
Texte intégral (2345 mots)

L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).


Une partie des résultats mobilisés dans cet article est issue du dispositif EnCLASS coordonné par l’association pour le développement d’EnCLASS, sous la responsabilité scientifique de Emmanuelle Godeau (EHESP, Cerpop-Inserm) et Stanislas Spilka (OFDT, CESP-Inserm). L'enquête EnCLASS est réalisée avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale (Direction générale de l’enseignement scolaire, Dgesco et Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, Depp), de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), de l’École des hautes études en santé publique (EHESP), de Santé publique France et de l’Inserm.

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l'OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l'Université de Nantes).

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