27.10.2026 à 16:14
François-Michel Le Tourneau, Géographe, directeur de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Gabriel Feltran, Sociologie, directeur de recherche au CNRS rattaché au CEE de l'IEP de Paris, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Le durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée du narcotrafic est-il vraiment efficace ? Étude de cas au Brésil et en France.
Engager les forces de police dans une logique d’affrontement peut couper celles-ci d’une partie de la population, pourtant indispensable pour démanteler les réseaux.
Les marchés illégaux reposent sur des organisations capables de se reconstituer en permanence. Il faut donc se demander pourquoi la demande de stupéfiants est si importante dans nos sociétés.
Depuis plusieurs années, monte en France un discours sur la répression du narcotrafic, souvent qualifiée de « guerre », justifiant des mesures exceptionnelles et un durcissement de la réponse pénale pour contrer la montée de la violence, la puissance financière et la capacité de corruption et de nuisance des réseaux criminels.
De fait, la situation est grave. Les records historiques de saisies de cocaïne s’enchaînent en France (53,5 tonnes en 2024, 81 tonnes en 2025) et la disponibilité du produit reste extrêmement élevée. Ports, chaînes logistiques commerciales, et leurs personnels, apparaissent de plus en plus exposés à la corruption, à l’intimidation et, dans certains cas, à la violence.
Le raisonnement qui consiste à répondre par toujours plus de répression repose sur au moins trois présupposés :
Une représentation très binaire du marché des drogues, où l’on distingue, d’un côté, des trafiquants violents et, de l’autre, une société qui en serait simplement victime.
Une association presque mécanique entre narcotrafic et violence.
L’idée que les sanctions ont un effet dissuasif ou inhibiteur proportionnel à leur force.
Ces présupposés peuvent être nuancés :
La consommation de drogues provient de consommateurs insérés dans toutes les couches de la société, y compris dans les classes moyennes et supérieures. Elle ne peut donc pas être comprise uniquement comme le résultat de l’emprise de trafiquants sur des individus captifs.
Concernant la violence, les quantités de cocaïne saisies au Havre sont considérables, mais le niveau de violence (qui existe) reste bien inférieur à celui de Marseille, ce qui montre que le volume d’un marché ne détermine pas automatiquement le volume des exactions.
Nos travaux respectifs, basés sur des recherches de longue durée au Brésil et en France sur les marchés illégaux et les organisations criminelles, amènent à un constat commun qui nuance le troisième présupposé : les marchés illégaux ne résistent pas à la répression simplement parce qu’elle est insuffisante, mais aussi parce qu’ils reposent sur des formes d’organisation économique et des formes sociales spécifiques qui incluent une capacité à s’adapter à la répression.
Le Brésil est en guerre contre le trafic de drogue depuis les années 1980. Sa population carcérale est passée de moins de 100 000 personnes à la fin des années 1980 à près d’un million aujourd’hui, accompagnant une période de très forte violence homicide, alimentée par les conflits entre groupes criminels, mais également par une létalité policière exceptionnellement élevée. Face à des organisations criminelles dont la puissance augmentait, l’État brésilien a cherché à frapper de plus en plus fort leurs dirigeants en créant des établissements et des régimes de détention de très haute sécurité afin de les isoler et de réduire leur capacité de commandement.
Si une répression extrêmement forte suffisait à faire disparaître le narcotrafic, le Brésil devrait donc être débarrassé de ce problème. Au contraire, on y observe que les marchés illégaux restent extrêmement puissants et que certaines organisations criminelles ont désormais acquis une implantation territoriale et économique qui dépasse largement le seul commerce des drogues. Par exemple, le Primeiro Comando da Capital (PCC), né dans les prisons de São Paulo, s’est progressivement inséré dans une chaîne transnationale reliant producteurs sud-américains, intermédiaires criminels, mafias européennes et marchés de consommation, fonctionnant moins comme un cartel que comme une sorte de plateforme capable d’organiser transactions, garanties, financement et logistique.
Si la violence homicide a fortement diminué dans plusieurs régions du Brésil au cours des dernières années, il est difficile d’attribuer cette évolution à la seule répression. La stabilisation des rapports de force entre groupes criminels, la diminution de certaines guerres territoriales et la consolidation de formes internes de régulation ont aussi joué un rôle fondamental.
Ces constatations ne prouvent pas que la répression serait inutile en elle-même. Une société doit poursuivre les auteurs d’homicides, démanteler les réseaux violents, saisir leurs avoirs et protéger ceux qui en sont victimes. La France fait cela, sur de nombreux plans, beaucoup mieux que le Brésil. La question est de savoir si ces instruments peuvent, à eux seuls, résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques qui permettent aux marchés criminels de se reproduire.
En premier lieu, les profits du trafic sont astronomiques et son économie est florissante, car il existe donc une demande solvable et stable, issue d’une partie non négligeable des sociétés concernées, pour des produits dont le prix final est sans commune mesure avec leur coût de production. Le trafic offre en conséquence d’innombrables possibilités d’emploi et de service, dont le degré d’implication dans le « crime » varie énormément. Vendre de la drogue est une chose. Transporter les produits, fournir une information, louer un véhicule ou un appartement, transférer de l’argent, recycler des profits ou mettre en relation des acteurs en sont d’autres. L’ensemble de ces opérations ne se réalise pas sous le contrôle vertical d’organisations criminelles centralisées. Nombre d’acteurs vendent plutôt des services précis et restent indépendants. Cela rend l’ensemble extrêmement flexible. Une arrestation ne détruit pas l’ensemble de la chaîne.
Les travaux menés sur l’orpaillage clandestin en Guyane française permettent d’observer un phénomène assez comparable. L’État y déploie depuis longtemps des moyens militaires, policiers et administratifs considérables pour détruire les sites clandestins et interrompre leurs approvisionnements. Pourtant, le « système garimpeiro » s’est montré particulièrement résilient, notamment parce qu’il ne constitue pas une organisation pyramidale qu’il suffirait de décapiter, mais un univers économique et social beaucoup plus diffus, composé de patrons de chantiers, d’ouvriers, de logisticiens, de commerçants, de transporteurs et d’intermédiaires. Lorsque l’État détruit un chantier, intercepte un convoi ou arrête certains participants, de nouveaux entrepreneurs surgissent pour occuper les niches de marché laissées vacantes. Bien que, sous une forte pression et contenu, le système réussit donc à se maintenir.
Le parallèle entre les deux situations est que lorsqu’une activité est extrêmement rentable et que son organisation repose sur de nombreux acteurs remplaçables, la destruction d’une infrastructure ou l’arrestation d’une personne peut représenter un succès policier sans produire nécessairement un effet durable. Face à des perspectives professionnelles considérées comme très peu rémunératrices, certaines activités illégales semblent préférables, même lorsqu’elles exposent à la prison, à la violence ou, moins souvent que l’on pense, à la mort.
On arrive ici à un paradoxe de la politique répressive. Une partie du profit tiré des activités clandestines vient du risque qu’il y a à les exercer. Une augmentation de ces risques peut donc être intégrée dans le fonctionnement économique du marché. Plus de répression augmente les coûts, mais aussi les marges de profit. Et lorsqu’une position économique existe et qu’elle est très rentable, quelqu’un finit généralement par l’occuper.
Mais il faut revenir au Brésil pour voir deux autres effets qui méritent attention.
Le premier concerne la prison. Les prisons de haute sécurité n’ont pas empêché l’expansion des grandes organisations criminelles contemporaines. Au contraire : la prison est aujourd’hui l’un des principaux espaces de recrutement, de socialisation et d’organisation de groupes comme le PCC.
C’est pourquoi les politiques de dispersion ou de concentration des détenus doivent être pensées avec prudence. Au Brésil, la circulation de prisonniers entre établissements et régions a parfois facilité les contacts et les alliances criminelles. La prison ne doit donc pas être pensée uniquement comme un lieu où l’on neutralise le crime. Elle est aussi un espace social qui produit des organisations nouvelles. Comme l’expansion de l’incarcération au Brésil a produit environ cinq millions d’anciens détenus depuis 1995, auxquels on peut ajouter trois personnes par famille, environ 10 % de la population est aujourd’hui en contact direct avec le monde carcéral, donnant une idée de son influence globale.
Le second effet concerne la relation entre police et population. Au Brésil, la représentation de la sécurité publique comme une guerre repose sur l’opposition entre deux catégories morales : les « travailleurs » et les « bandits », la police devant protéger les premiers et punir les seconds.
Or, lorsque les modes d’intervention sont surtout fondés sur l’affrontement, la force publique peut finir par être perçue, dans certains quartiers, non comme un arbitre, mais comme un des acteurs armés en lutte sur le territoire. Cependant, si la population ne fait plus confiance à la police, elle collabore moins avec elle. Témoignages, informations et connaissance quotidienne des territoires, des ressources fondamentales pour le travail policier, deviennent plus difficiles à obtenir. À l’inverse, les garimpeiros brésiliens installés en Guyane française n’hésitent pas à dénoncer à la police française des crimes qui dépassent un certain niveau, justement parce qu’ils la considèrent comme un acteur impartial et non comme une autre faction.
Toute comparaison a ses limites. Les niveaux de violence au Brésil et en France sont très différents, les inégalités sociales également, et le comportement, la formation et les institutions des forces de sécurité dans les deux pays ont peu à voir.
Si le Brésil n’est pas nécessairement le futur de la France, il permet de tirer des enseignements :
L’augmentation des peines et de l’incarcération peut produire des résultats ponctuels importants sans générer nécessairement d’effet structurel sur le marché.
Positionner les forces de sécurité dans une « guerre » peut les amener à se couper d’une partie de la population.
La vision binaire trafiquants/victimes cache toute une économie de services située dans des zones grises entre activités légales et illégales.
La force du système criminel réside dans la puissance financière du marché et la capacité de celui-ci à distribuer les tâches à des acteurs remplaçables.
Finalement, mettre en avant une répression toujours plus forte peut aussi permettre aux sociétés concernées d’éviter les questions les plus inconfortables : pourquoi la demande de produits stupéfiants demeure-t-elle si importante, quels usages sociaux ou souffrances révèle-t-elle, et sur quels fondements distingue-t-on certains produits licites d’autres, pourtant parfois comparables dans leurs effets, comme illicites ?
Une réponse plus cohérente supposerait donc de compléter la sanction des violences et des organisations criminelles par des politiques de santé publique, de prévention et, selon les produits, d’une plus forte régulation des marchés.
François-Michel Le Tourneau a reçu des financements de l'ANR, la FAPESP et d'administrations françaises pour le support de projets de recherche sur l'orpaillage illégal ou la coopération scientifique France/Brésil.
Gabriel Feltran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.10.2026 à 16:13
Marin Ferry, Maître de conférences à l'Université Gustave Eiffel, membre de l'ERUDITE et chercheur associé à l’UMR LEDa (Université Paris-Dauphine, IRD, CNRS, DIAL)., Institut de recherche pour le développement (IRD)
Antoine Boucher, Post-Doctorant - Economie politique, Economie historique, Economie du développement, Aix-Marseille Université (AMU)
Lisa Chauvet:, Professeure des Universités - Economie du développement, Financement du développement, Croissance, Migration, Economie politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
Les crédits consacrés à l’aide publique au développement (APD) ne cessent de baisser, sur fond d’accusations d’inefficacité et de gaspillage d’argent public.
Pourtant, les recherches montrent que l’APD sert aussi les intérêts économiques et géopolitiques des donateurs, parfois au détriment de l’objectif initial.
Un choix s’offre aujourd’hui aux pays donateurs : assumer que leur « aide » vise avant tout leur propre bénéfice ou renforcer les contrôles et les règles qui l’encadrent afin de lutter plus efficacement contre la pauvreté.
Depuis le 13 octobre, les députés examinent en séance publique le projet de loi de finances (PLF) pour 2027. Celui-ci prévoit une nouvelle baisse des crédits de la mission « Aide publique au développement » (APD), la sixième consécutive depuis février 2024.
La France n’est pas un cas isolé. Les données du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE montrent la même tendance chez d’autres grands donateurs, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Japon. Aux États-Unis, les coupes massives décidées au début du second mandat Trump n’apparaissent encore que partiellement dans ces statistiques, mais leurs effets se font déjà sentir dans les pays bénéficiaires, notamment dans le secteur de la santé.
Le contexte budgétaire de certains pays donateurs est certes tendu, mais ces coupes pèsent peu face à l’enjeu de leur dette. En France, les crédits de la mission APD ont été divisés par deux en trois ans. Ils ne représenteraient plus que 0,18 % des dépenses publiques totales en 2027, contre 0,40 % en 2024. La baisse de 400 millions d’euros prévue pour 2027 représente moins de 1 % (environ 0,7 %) de l’effort budgétaire de 54 milliards d’euros annoncé par le gouvernement pour 2027.
Or ces coupes entament sérieusement l’effort de solidarité internationale. En 1970, les pays riches s’étaient engagés, à travers une résolution ad hoc de l’ONU, à consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’APD. Cet objectif n’a jamais été atteint par la plupart d’entre eux, et il s’en éloigne désormais : la France y a consacré 0,42 % de son RNB en 2025, et devrait descendre en dessous de 0,40 % en 2026.
Ce n’est cependant pas la première fois que l’aide recule. Au lendemain de la guerre froide, les années 1990 ont connu une période dite de « fatigue de l’aide ». Plusieurs facteurs se sont alors combinés : fin des intérêts stratégiques des pays donateurs à la suite de la chute de l’URSS, contraintes budgétaires en Europe et récessions économiques chez d’autres importants donateurs (notamment les États-Unis, les pays nordiques et le Japon). Enfin, les chercheurs ne s’accordaient pas sur l’efficacité réelle de l’aide, ce qui a donné lieu jusqu’au milieu des années 2000 à un débat scientifique houleux, qualifié de « Aid Dispute » (Chauvet et Ferry, 2023).
Si le contexte budgétaire actuel rappelle celui des années 1990, sur le plan scientifique, en revanche, la situation a changé. Les travaux menés depuis une quinzaine d’années ont résolu certains problèmes méthodologiques des études plus anciennes et mettent en évidence de nombreux effets positifs de l’APD sur le développement économique et social des pays bénéficiaires (Chauvet et Ferry, 2023).
Les détracteurs de l’APD, qui ont toujours soutenu les multiples coupes faites dans son financement, sont peut-être passés à côté de ces études, mais leurs récentes attaques reposent surtout sur un autre argument. En effet, au fil des déclarations de responsables politiques, des tribunes et communiqués officiels, un discours plus « patriotique » s’est graduellement imposé (sous Laurent Fabius, ministre français des affaires étrangères de 2012 à 2016, la « diplomatie économique » mettait déjà l’aide « au service des intérêts français », mais présentait cela comme un argument pour la soutenir, non pour la réduire). Selon ce narratif, l’APD ne profiterait pas aux pays qui la versent, voire irait contre leurs intérêts. C’est la justification avancée par l’administration Trump, pour qui les États-Unis ne doivent plus distribuer d’argent sans contrepartie pour les Américains.
On retrouve des variantes de ce discours au Royaume-Uni chez le chef du parti Reform UK Nigel Farage, en Allemagne avec le leader du Parti libéral-démocrate (FDP) et ancien ministre des finances (2021-2024) Christian Lindner, en Belgique chez le ministre-président du gouvernement flamand Matthias Diependaele, et en France avec le Rassemblement national ou encore l’eurodéputée Sarah Knafo.
Ces discours ont peu d’écho chez les économistes du développement. Depuis les années 1970, ceux-ci étudient la façon dont l’aide est répartie entre les pays. Leur conclusion est constante : l’aide des gouvernements donateurs (l’aide « bilatérale ») a toujours servi aussi leurs intérêts économiques et géopolitiques.
Dès les premiers travaux (McKinlay et Little, 1978 ; Maizels et Nissanke, 1984), il est démontré que ces intérêts expliquent mieux la répartition de l’aide bilatérale que les besoins des pays pauvres. Pendant la guerre froide, les pays qui achètent des armes à un donateur reçoivent ainsi davantage d’aide de sa part. C’est aussi le cas de ses anciennes colonies et des pays qui votent comme lui à l’ONU (Alesina et Dollar, 2000).
Après la chute du mur de Berlin, la dimension commerciale se renforce : plus un pays pauvre importe depuis un pays riche, plus il en reçoit d’aide (Berthélemy et Tichit, 2004). Ce lien passe alors en grande partie par « l’aide liée », c’est-à-dire accordée à condition d’acheter des biens ou des services aux entreprises du donateur ou de ses partenaires (autres membres de l’UE par exemple). Une partie de l’argent revient ainsi directement à l’économie des pays donateurs. Le Comité d’aide au développement de l’OCDE recommande dès 2001 de « délier » l’aide aux pays les moins avancés, et la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement (2005) prolonge ce mouvement. La part de « l’aide liée » recule alors nettement.
La logique géopolitique, elle, perdure. Quand ils sont élus pour deux ans membres non permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les pays pauvres reçoivent nettement plus d’aide américaine, surtout les années où les enjeux diplomatiques sont forts (Kuziemko et Werker, 2006). Et après le 11 septembre 2001, l’aide américaine semble se détourner des pays les plus pauvres au profit des pays jugés stratégiques pour la « guerre contre le terrorisme » (Fleck et Kilby, 2010).
Ces travaux rendent difficilement tenable l’idée selon laquelle l’aide ne profiterait pas aux pays donateurs. D’autres études vont plus loin : elles montrent que les donateurs cherchent aussi à infléchir l’aide versée par les institutions multilatérales, comme la Banque mondiale ou l’ONU. C’est dans cette lignée que s’inscrit notre étude, récemment publiée dans World Development, qui se concentre sur l’APD décaissée par la Banque mondiale sous forme de marchés publics.
Chaque année, les fonds de la Banque mondiale financent environ 10 milliards de dollars de marchés publics. Des entreprises sont payées pour construire des routes, équiper des hôpitaux ou fournir des services dans les pays qui reçoivent l’aide. Environ 60 % de ces contrats reviennent à des entreprises du pays bénéficiaire. Les 40 % restants vont à des entreprises étrangères, dont près des deux tiers viennent de pays riches. Ces marchés sont en principe bien protégés. Ce sont les gouvernements bénéficiaires qui choisissent les entreprises, sous le contrôle de la Banque mondiale, qui s’est dotée depuis 2007 d’une stratégie anticorruption renforcée.
Nous avons voulu vérifier si ces contrats échappaient vraiment aux distorsions observées pour l’aide bilatérale, en nous intéressant aux calendriers électoraux. Pour cela, nous avons croisé la base des contrats de la Banque mondiale avec les dates des élections nationales dans le monde entier.
Le résultat le plus frappant concerne les entreprises étrangères. Dans le semestre qui précède une élection dans leur pays d’origine, elles remportent des contrats en moyenne 43 % plus importants, et cela alors même que les projets sont réalisés dans un autre pays, parfois à des milliers de kilomètres. Nous parlons à ce propos de « cycle politique transfrontalier ».
Ce cycle n’apparaît pas au hasard. Il est d’abord plus marqué quand l’élection dans le pays de l’entreprise s’annonce serrée, quand le dirigeant sortant se représente ou quand le chômage augmente. Il l’est aussi quand ce pays autorise les dons d’entreprises aux candidats. Ces conditions suggèrent deux motivations : financer des campagnes électorales et soigner l’image du gouvernement sortant en soutenant l’emploi national, et ce en utilisant l’aide de la Banque mondiale. Le cycle est également plus fort dans trois cas :
quand le pays de l’entreprise a des liens historiques, notamment coloniaux, avec le pays où le contrat est exécuté ;
quand il en est un important bailleur d’aide ;
quand il siège au conseil d’administration de la Banque mondiale aux côtés du pays bénéficiaire.
Ces relations pourraient servir de leviers ou de canaux privilégiés. À travers eux, le gouvernement d’un pays donateur peut peser sur celui du pays bénéficiaire, qui choisit les entreprises, pour que ses propres entreprises remportent ces contrats. C’est un coup de pouce économique pour le gouvernement sortant du pays donateur à l’approche d’une élection : direct, par le financement de campagne, ou indirect, par une meilleure image.
Un dernier résultat éclaire ce mécanisme. Le cycle transfrontalier est plus marqué pour les pays donateurs qui ont le plus réduit leur aide liée. Tout se passe comme si, privés de ce moyen de récupérer une partie de leur aide, ces donateurs cherchaient un autre canal pour en tirer un rendement : aider leurs entreprises à remporter des contrats de la Banque mondiale. Ils récupéreraient ainsi une partie de leur contribution à l’institution, en particulier à l’approche des élections.
Ces distorsions concernent surtout les donateurs historiques. Elles interrogent le mot même d’« aide ». Selon le CAD de l’OCDE, l’aide publique au développement doit remplir trois conditions : elle doit être fournie par des organismes publics ; elle doit être accordée à des conditions plus avantageuses que celles du marché (sous forme de dons, ou de prêts à des taux inférieurs à ceux auxquels ces pays pourraient emprunter) ; enfin, elle doit avoir pour objectif principal le développement économique et social des pays bénéficiaires.
Les discours récents cherchent à subordonner ce dernier critère à l’« intérêt national » des donateurs. Or une aide qui revient d’abord aux entreprises du donateur coûte plus cher aux pays bénéficiaires car elle renchérit de 15 % à 30 % le coût des projets de développement, réduisant d’autant ce qu’elle permet réellement de financer.
Elle les prive aussi d’une occasion de développer leurs propres entreprises et leurs propres compétences. C’est aussi pour cela que les donateurs s’étaient engagés à délier leur aide. Les résultats de notre étude suggèrent que cet engagement a été en partie contourné, jusque dans l’aide multilatérale.
Le débat budgétaire qui s’ouvre repose donc sur un paradoxe. Ceux qui réclament la baisse de l’APD au motif qu’elle ne profiterait pas aux donateurs ignorent qu’elle leur profite déjà, parfois au détriment de son objectif de départ. Notre étude suggère même qu’elle peut profiter, plus étroitement encore, à des gouvernements en quête de réélection. Couper dans l’aide au nom de l’intérêt national, tout en continuant à l’utiliser à cette fin, voire à des fins électorales, n’est donc pas tenable.
Deux voies s’offrent alors aux pays donateurs. La première consiste à renforcer la transparence et le contrôle, pour maximiser l’efficacité de l’aide dans les pays qui la reçoivent, même avec des budgets en baisse : faire mieux avec moins. La seconde consiste à assumer ouvertement un désengagement de la lutte contre la pauvreté mondiale, au profit de partenariats explicitement fondés sur les intérêts des donateurs, en cessant alors de les présenter comme de la solidarité internationale : faire moins bien, mais le dire.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.10.2026 à 12:02
Roberta Picussa, Cientista política e pesquisadora de pós-doutorado no Instituto Nacional de Ciência e Tecnologia em Representação e Legitimidade Democrática (INCT ReDem), Universidade Federal do Paraná (UFPR); Sciences Po
Andressa Zanin Rovani, Political Science Researcher, Sciences Po; Universidade Estadual de Campinas (Unicamp)

L'ESSENTIEL
Au Brésil, la mobilisation dans la rue et sur les réseaux sociaux a contribué à la victoire de Lula à la présidentielle, qui a notamment réussi à convaincre des abstentionnistes du premier tour.
Pour gouverner face à un Congrès plus à droite, le président devra obtenir le soutien de partis de droite et composer avec les pressions de l’administration Trump.
L’extrême droite reste puissante dans le pays malgré sa défaite, mais l’avenir du bolsonarisme est incertain alors que la famille Bolsonaro se trouve dans la tourmente judiciaire.
Luiz Inácio Lula da Silva a remporté l’élection présidentielle brésilienne avec 51,79 % des suffrages, renversant contre toute attente le résultat du premier tour, remporté par Flávio Bolsonaro. Une première dans l’histoire des élections présidentielles au Brésil. Entre les deux tours, il a gagné environ 10,4 millions de voix supplémentaires.
Battu, son adversaire de droite Flávio Bolsonaro a annoncé qu’il demanderait l’annulation de l’élection. Le lendemain, son parti, le Parti libéral (PL), a reconnu le résultat.
Au-delà du coup d’arrêt porté à l’influence de Donald Trump et de son secrétaire d’État Marco Rubio dans la région, le résultat de l’élection brésilienne indique des pistes pour contenir les succès de l’extrême droite dans d’autres pays. C’est aussi une défaite personnelle pour Trump, qui a mobilisé son énergie et son influence sans déclarer ouvertement son soutien, mais avec pour objectif de ramener la famille Bolsonaro au pouvoir.
La victoire de Lula peut être attribuée à trois facteurs d’égale importance. Le premier est un ensemble de mesures sociales : une augmentation de la Bolsa Família, le principal programme d’allocations du gouvernement ; l’annonce de mesures en faveur des microentrepreneurs individuels (MEI), qui représentent près de 70 % des entreprises en activité au Brésil ; et, surtout, l’adoption, pendant la campagne du second tour, du projet de loi gouvernemental réduisant la semaine de travail de six à cinq jours sans perte de salaire.
Dans un sondage réalisé quatre jours avant le scrutin, cette loi était le fait d’actualité qui pesait le plus dans le choix des électeurs (17 %). Suivaient les informations sur l’implication de juges de la Cour suprême fédérale (STF) dans l’affaire de corruption de la Banco Master (14 %), celle de responsables politiques dans la même affaire (13 %), puis la levée par le gouvernement Lula de l’interdiction des sites de paris en ligne, appelés « bets » (11 %).
Entre les deux tours, Lula a vu le taux d’approbation de son gouvernement progresser, notamment parmi les électeurs aux revenus les plus élevés (+6 points de pourcentage) et les électeurs de droite non affiliés au bolsonarisme (+12 points de pourcentage), deux groupes qui constituent la base électorale de Flávio. Au cours de la même période, la crainte d’un retour au pouvoir de la famille Bolsonaro a dépassé celle d’une réélection de Lula (44 % contre 42 %).
Ce retournement a été porté en grande partie par la mobilisation massive des partisans de Lula dans la rue et sur les réseaux sociaux. De grands rassemblements organisés à l’appel d’étudiants et d’autres jeunes pour la plupart ont réuni des millions de personnes dans les rues, rompant avec l’ambiance morose des semaines précédentes. Le plus grand rassemblement en soutien à Lula a eu lieu à São Paulo le 24 octobre. Les manifestants y ont chanté l’hymne de l’indépendance du Brésil, une référence explicite à l’indépendance du pays face à la politique interventionniste de Trump.
Une partie de cet interventionnisme a été attribuée aux agissements de Meta, la maison mère d’Instagram, de Facebook et de WhatsApp. Pendant la campagne du second tour, les accusations selon lesquelles l’entreprise aurait favorisé Flávio Bolsonaro et d’autres candidats d’extrême droite en manipulant ses algorithmes se sont multipliées. Meta a nié tout favoritisme, invoquant des défaillances techniques. Mais des messages internes révélés par Folha de S. Paulo ont montré que l’équipe de campagne de Lula n’avait pas pu promouvoir ses publications pendant près de 24 heures au mois d’octobre.
En réaction à la domination de l’extrême droite dans l’espace numérique, l’un des faits marquants du second tour a été la création de « l’Armée de Lula », un canal WhatsApp lancé par un député fédéral qui a réuni plus de 10 millions de membres en quelques jours. Sa mission était de susciter des interactions sur les réseaux sociaux afin d’accroître de manière organique la visibilité des comptes de la campagne de Lula et de ses partisans. L’armée appelait ses membres des soldats et comptait un général ainsi qu’un maréchal (Lula), s’appropriant ainsi le vocabulaire de l’extrême droite. Elle est parvenue à inscrire à l’agenda des thèmes chers à la gauche, tout en attirant l’attention sur une série de scandales impliquant Flávio, notamment des enquêtes policières et des contradictions dans ses propositions.
Le mouvement dans la rue et la mobilisation sur les réseaux sociaux ont tous deux redynamisé la base électorale de Lula dans des proportions rarement observées dans le pays. Ils montrent une voie que les démocraties peuvent emprunter pour résister à la montée de l’extrême droite.
Convaincre les électeurs de son rival de changer leur vote aurait été une tâche herculéenne, compte tenu du taux de rejet extrêmement élevé de Lula. La stratégie de campagne a donc consisté à mobiliser les abstentionnistes du premier tour. Un objectif qui semblait presque impossible à atteindre au lendemain de celui-ci. Traditionnellement, le taux d’abstention reste stable et se concentre dans les régions les plus pauvres, souvent éloignées des bureaux de vote, ce qui pénalise Lula.
Pour gagner, Lula devait donc avant tout s’attaquer à la défiance à l’égard du processus électoral afin d’accroître la participation dans ces territoires. C’est ce qu’a fait son équipe de campagne : 3 millions de personnes supplémentaires se sont rendues aux urnes, ramenant le taux d’abstention à son niveau le plus bas depuis 20 ans, à 19,2 %. Par ailleurs, 1,8 million de personnes qui avaient voté blanc ou nul trois semaines auparavant ont décidé de choisir un candidat, une autre évolution historique entre les deux tours. Les votes blancs et nuls ont représenté 3 % du total des suffrages au second tour, contre près de 10 % en 2018. Parmi les suffrages exprimés supplémentaires obtenus par les deux candidats, 74 % sont allés à Lula, ce qui explique l’ampleur du retournement.
Sur le plan géographique, ces gains ne se sont pas concentrés dans une région en particulier. Lula est arrivé en tête dans 51,6 % des municipalités du pays. Dans cinq des 26 États, ainsi que dans le District fédéral, son score a progressé d’au moins 7 points de pourcentage par rapport au premier tour. Le Sud-Est a fourni une grande partie des nouveaux électeurs de Lula, puisqu’il en représente près de la moitié.
Le profil des électeurs de Lula et de Bolsonaro reste toutefois largement inchangé. Depuis 2018, de nouvelles formes d’alignement électoral sont apparues au Brésil et se sont consolidées lors de cette élection. Des groupes sociodémographiques dont les caractéristiques n’influaient auparavant sur le vote que de manière intermittente ou en fonction des candidats se sont durablement ralliés à un camp politique. Les évangéliques en sont l’exemple le plus net. Leur comportement électoral distinctif est antérieur à Bolsonaro, mais, depuis 2018, il s’est aligné sur la rhétorique chrétienne évangélique du bolsonarisme. Au sein de ce groupe, 60 % des personnes interrogées déclaraient vouloir voter pour Bolsonaro avant le second tour.
Le genre est un autre facteur important du vote d’extrême droite au Brésil. Un écart significatif entre les femmes et les hommes est apparu en 2018, en réaction aux propos misogynes de Jair Bolsonaro. Il s’est maintenu autour de 9 points de pourcentage en 2018 comme en 2022, et les sondages de 2026 confirment un écart similaire. Aujourd’hui, le taux de rejet de Flávio atteint 58 % chez les femmes. Dans les derniers jours précédant le scrutin, Lula a également vu son soutien progresser parmi les électeurs à faibles revenus et les moins diplômés. Il est trop tôt pour savoir si la coalition de Lula parviendra à conserver ses nouveaux électeurs à l’avenir.
Avec ce résultat, l’extrême droite restera dans l’opposition, mais plus forte que jamais. Pour gouverner, Lula aura besoin du soutien des partis de droite. Bien que le système politique brésilien soit conçu pour fonctionner avec des coalitions, en former une représentait déjà un défi pour le président de centre gauche pendant son mandat actuel. La tâche sera encore plus difficile avec un Congrès davantage à droite. Lula l’a toutefois emporté avec 3,6 points de pourcentage d’avance sur Flávio Bolsonaro, soit une marge presque deux fois supérieure à celle de sa victoire sur Jair Bolsonaro en 2022. Ce résultat pourrait lui conférer un soutien populaire plus solide au début de son quatrième mandat.
Lula devrait en outre continuer de subir les pressions de l’administration américaine. La politique de Trump, qui considère les Amériques comme une sphère d’influence des États-Unis, est devenue explicite fin 2025 et a été formalisée dans ce que l’on a appelé le « corollaire Trump ». Au lendemain de l’élection, le président américain a déclaré que celle-ci semblait truquée, tout en affirmant qu’il s’entendait bien avec Lula. Marco Rubio a dit y voir des signes de fraude électorale.
Au lendemain de l’élection, les Brésiliens se sont réveillés à l’affût de signes d’une réaction antidémocratique de l’extrême droite, encore marqués par la tentative de coup d’État de janvier 2023. C’est pourtant au Congrès que la revanche devrait se jouer.
Pour le bolsonarisme, le défi consiste à conserver le soutien des partis de droite et de centre droit qui ont appuyé sa campagne – et la famille Bolsonaro – jusqu’à présent. Celle-ci se trouve désormais dans la tourmente. Jair Bolsonaro étant en prison, Eduardo en fuite aux États-Unis et Flávio visé par une enquête pénale, les Bolsonaro vont devoir tenter de préserver leur immense capital électoral. La question est de savoir si le bolsonarisme, qui a séduit près de la moitié du pays, peut leur survivre.
Roberta Picussa a reçu un financement du Conseil national brésilien pour le développement scientifique et technologique (CNPq).
Andressa Zanin Rovani a reçu un financement de la CAPES (Coordination pour le perfectionnement du personnel de l’enseignement supérieur), ainsi qu’un financement du ministère brésilien de l’Éducation chargé des études doctorales et postuniversitaires.