29.04.2026 à 16:32
Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia
Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL
La prospective militaire ne se contente pas de décrire l’avenir, elle contribue à le façonner. Dès lors, une question s’impose : quelles hypothèses guident aujourd’hui nos représentations de la guerre, et que laissent-elles dans l’ombre ?
Les imaginaires contemporains de la guerre sont saturés d’images technologiques : drones autonomes, essaims robotisés, intelligence artificielle, armes hypersoniques, cyberconflits permanents. La conflictualité du futur s’y donne à voir comme un théâtre d’objets, toujours plus rapides, plus intelligents, plus autonomes.
Ces représentations ne sont pas fausses. Mais elles sont incomplètes – et, à bien des égards, trompeuses. En concentrant l’attention sur les innovations visibles, elles produisent un effet de substitution cognitive : la technologie devient le lieu apparent de la transformation, reléguant au second plan les dynamiques structurelles qui conditionnent pourtant son efficacité.
Ce déplacement du regard n’est pas neutre. Il reconduit une forme de fétichisme technologique où les artefacts sont perçus comme des causes, plutôt que comme des expressions de systèmes plus profonds. Or, les guerres ne se gagnent pas uniquement par les objets que l’on voit, mais par les structures que l’on ne voit pas (logistiques, industrielles, organisationnelles, sociales).
Nous continuons à observer la guerre par sa surface, mais beaucoup de choses se jouent ailleurs.
L’histoire militaire l’a souvent montré : les conflits sont moins déterminés par une innovation isolée que par la combinaison de facteurs structurels. La logistique, la capacité industrielle, la cohésion sociale, l’organisation des forces ou la résilience économique jouent souvent un rôle déterminant.
L’historien et analyste Stephen Biddle, dans un ouvrage déterminant écrit au début des années 2000, Military Power, démontre ainsi que la performance militaire dépend moins de la sophistication technologique que de l’intégration de cette technologie dans un « système de combat moderne » cohérent, reposant sur la coordination interarmes, la dispersion des unités, la discipline tactique et la capacité d’adaptation. Pour l’auteur, la supériorité américaine lors de la guerre du Golfe en 1991 ne s’explique pas uniquement par la possession de munitions guidées de précision, ou d’autres technologies d’ailleurs, mais par leur insertion dans un ensemble doctrinal et organisationnel plus large, combinant renseignement, commandement, logistique, dimensionnement adéquat des unités et supériorité aérienne. Autrement dit, la technologie n’est performative que lorsqu’elle est absorbée par un système capable de la rendre opérante.
La guerre moderne dépend par exemple de systèmes logistiques complexes, de réseaux énergétiques, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et de capacités industrielles capables de soutenir un effort militaire prolongé. Souvent présenté comme l’avion de combat le plus avancé au monde, le F35 américain dépend d’un système informatique qui centralise notamment toutes les données de maintenance et d’opération (initialement le système ALIS remplacé progressivement par ODIN). Comme le montrent plusieurs rapports, cette dépendance crée des vulnérabilités importantes : remontée des données d’usage et de maintenance aux États-Unis avec une potentielle perte de souveraineté induite pour les usagers non américains, dépendance aux infrastructures états-uniennes, difficultés de maintenance, etc. Ainsi, une plateforme technologiquement supérieure peut devenir un point de fragilité systémique si elle s’inscrit dans un écosystème logistique instable ou centralisé.
De même, des variables moins visibles peuvent s’avérer décisives, comme le moral des troupes, la cohésion des sociétés, la culture organisationnelle des armées, la capacité d’adaptation doctrinale ou le lien entre les armées et le politique.
Le cas ukrainien semble en être un excellent exemple : cohésion nationale, commandement décentralisé, capacité d’innovation tactique, intégration rapide de technologies civiles (drones commerciaux, plates-formes de communication comme Telegram ou Starlink). Cette « adaptabilité distribuée » a permis à l’Ukraine de compenser des asymétries initiales majeures en matière de puissance de feu et de ressources.
Dans cette perspective, la question n’est pas que les technologies sont secondaires, mais c’est simplement qu’il faut les appréhender moins comme des ruptures autonomes que comme des multiplicateurs d’effets au sein de systèmes plus larges. Elles n’abolissent ni la friction ni l’incertitude ; elles vont simplement redéfinir les termes dans lesquels ces dernières s’expriment. Les asymétries technologiques n’ont pas permis aux États-Unis de remporter la guerre en Afghanistan, certains critiques expliquant simplement que les Américains n’avaient pas compris la nature sociale, culturelle et politique du conflit. Et aucune technologie n’a semblé capable de pallier cela.
Comprendre les conflits contemporains et à venir implique donc de déplacer le regard : des objets visibles vers les dynamiques invisibles, des capacités affichées vers les structures profondes, des innovations spectaculaires vers les processus d’apprentissage et d’adaptation qui en conditionnent l’efficacité réelle.
Si l’on prend cette idée de multiplicateur, l’intelligence artificielle, par exemple, améliore les capacités de ciblage ou de reconnaissance, mais elle transforme également des dimensions moins visibles : optimisation logistique, gestion sanitaire des forces avec un accompagnement aux décisions de triage médical, anticipation des risques environnementaux ou épidémiologiques, logistique des médicaments. Des travaux récents en défense montrent ainsi que l’IA peut avoir des effets systémiques en modifiant les processus de décision, les structures de commandement et les modes de formation.
Même si nous regardions les bonnes variables, un problème fondamental demeurerait : l’adversaire pense aussi. La stratégie n’est pas une science exacte, c’est un jeu d’anticipations imbriquées, chaque acteur tentant d’anticiper les décisions des autres. Mais il doit aussi anticiper ce que les autres pensent qu’il fera lui-même. Cette dynamique produit des chaînes d’anticipation complexes, où les perceptions et les représentations jouent un rôle central.
La guerre devient alors, en partie, une collision d’erreurs anticipées. Les conflits pouvant émerger plus facilement lorsque plusieurs acteurs interprètent mal les intentions de leurs adversaires, surestiment leurs propres capacités ou sous-estiment les risques d’escalade. Les surprises stratégiques pouvant naître ou être aggravées par ces décalages de perception.
Les scénarios, les discours prospectifs et les imaginaires de guerre ne se contentent pas, quant à eux, de décrire des évolutions possibles : ils contribuent à orienter les comportements présents. Les acteurs prennent leurs décisions en fonction de futurs anticipés, même incertains. Ces « attentes fictionnelles » structurent ainsi les investissements, les doctrines et les arbitrages stratégiques.
Cette performativité des visions du futur est aujourd’hui largement documentée. Les technologues et historiens Sheila Jasanoff et Sang-hyun Kim ont ainsi introduit en 2015 la notion « d’imaginaire sociotechnique » pour désigner la manière dont des représentations collectives du futur orientent les politiques publiques et les trajectoires technologiques. Appliquée au domaine militaire, cette approche permet de comprendre comment certaines visions de la guerre – notamment celles centrées sur l’autonomie, la vitesse et la précision algorithmique – structurent déjà les programmes d’armement et les doctrines d’emploi.
Les visions du futur circulent aujourd’hui dans les doctrines militaires, les think tanks, les simulations de crise, mais aussi dans la culture populaire, les jeux vidéo ou les représentations médiatiques de la guerre. Et ces récits contribuent à structurer les attentes collectives et les décisions stratégiques. Les États-Unis ont clairement compris à quel point ces récits jouent un rôle stratégique.
Des recherches soulignent l’imbrication étroite de Hollywood, du Pentagone et de l’industrie de défense dans la production d’images de guerre. Ces représentations ne se limitent pas à la sphère culturelle : elles participent à la légitimation des choix stratégiques et à la diffusion internationale d’un imaginaire technologique de la conflictualité. Leur diffusion est telle qu’elles ont d’ailleurs un impact sur les visions européennes, affectant notre capacité à envisager de manière originale et alternative les conflits à venir.
La prospective militaire ne vise pas à prédire avec exactitude ce que sera la guerre en 2040 ou en 2050. Elle consiste plutôt à éviter certaines formes de surprise stratégique et à se préparer aux conflits de demain, en élargissant le champ des futurs envisagés et en identifiant les dynamiques susceptibles de transformer des tensions en ruptures.
Penser le futur est un acte pleinement stratégique. Les scénarios produits aujourd’hui orientent déjà les investissements, les doctrines et les alliances de demain. À ce titre, ils contribuent à structurer les conflits futurs autant qu’ils prétendent les anticiper. Dès lors, la question centrale pourrait d’ailleurs ne pas être de savoir quel sera le futur de la guerre, mais de comprendre dans quelle mesure nos représentations actuelles contribuent, sans que nous en ayons toujours conscience, à en réduire la diversité et à en orienter les formes.
Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre. Il est aussi cofondateur de Making Tomorrow et investisseur dans Command AI
Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.
28.04.2026 à 16:21
James Piazza, Liberal Arts Professor of Political Science, Penn State
Le 25 avril 2026 au Washington Hilton, lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Donald Trump a essuyé une menace d’agression. Les faits précis entourant l’incursion d’un homme armé restent flous. Alors que l’enquête progresse, Alfonso Serrano, rédacteur en chef de la rubrique politique et société de The Conversation aux États-Unis, a interrogé James Piazza, spécialiste de la violence politique à Penn State, pour comprendre les racines de ce phénomène états-unien et les solutions possibles.
Ce n’est pas la première fois que Trump essuie des violences politiques. Que révèle cette dernière attaque ?
Elle souligne surtout l’extrême dangerosité du climat politique américain. Depuis plusieurs années – et assurément depuis le 6 janvier 2021 (l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, NDLR) –, le pays connaît une période de recrudescence de la violence politique, définie comme une violence motivée par un dessein politique ou visant à faire passer un message partisan. Les travaux du Polarization & Extremism Research & Innovation Lab ont confirmé cette tendance à la hausse. Plusieurs exemples récents viennent à l’esprit : l’invasion du Capitole ; les multiples tentatives d’assassinat contre le président Trump (en 2016 ; en juillet et septembre 2024 ; puis en février 2026, NDLR) ; les meurtres des législateurs du Minnesota Melissa Hortman et John Hoffman ; l’agression de Paul Pelosi ; l’assassinat de Charlie Kirk. Dans mon État natal, la Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a été visé par un incendie criminel à sa résidence.
Qu’est-ce qui explique cette flambée de violence politique qui frappe les États-Unis ?
Plusieurs facteurs concourent à la violence politique qui sévit actuellement aux États-Unis, selon mes recherches et celles d’autres chercheurs. Les États-Unis sont aujourd’hui politiquement très polarisés : le fossé se creuse entre les Américains selon leur allégeance partisane. Ils se méfient les uns des autres, se montrent hostiles, et cela créé un climat tendu et instable où chaque élection prend des allures de confrontation existentielle, dans un jeu à « somme nulle ».
Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension morale de cette polarisation. Champ camp ne considère plus l’autre comme porteur d’une opinion différente, mais plutôt comme malfaisant ou immoral. Cet environnement a conduit à une normalisation de la violence politique et a affaibli la réaction négative du public lorsqu’elle se produit, rendant celle-ci plus probable.
En outre, la rhétorique politique est devenue beaucoup plus clivante et violente par nature. Ce phénomène va de pair avec la polarisation et contribue à normaliser davantage la violence politique. En particulier lorsque les politiciens ont recours à une rhétorique diabolisante ou déshumanisante pour attaquer leurs adversaires – par exemple, en utilisant des mots qui dépeignent leurs adversaires comme « sous-humains ». Ce sont des pratiques qui encouragent l’extrémisme et contribuent à inciter le passage à l’acte physique.
La désinformation est aussi un facteur majeur de la violence politique. Un certain nombre de personnes ayant participé à des actes de violence politique récents semblent avoir été motivées par des théories du complot et d’autres formes de désinformation, souvent glanées sur les réseaux sociaux. La désinformation joue un rôle particulièrement important dans le contexte des communautés des réseaux sociaux, où les personnes sont exposées à de grandes quantités de désinformation et sont hermétiquement coupées d’autres sources susceptibles de remettre en cause leur vision du monde – ce qui facilite la radicalisation et, dans certains cas, alimente la violence politique.
Enfin, je pense qu’un autre facteur important réside dans l’attaque actuelle contre les normes démocratiques et les institutions aux États-Unis. La démocratie américaine subit des pressions inédites à l’ère moderne, ce qui affecte directement la confiance des Américains dans le gouvernement, dans les institutions démocratiques et dans la valeur même du régime démocratique. Mes travaux montrent que les personnes sceptiques à l’égard de la démocratie sont bien plus disposées à tolérer, voire à soutenir, la violence politique.
En quoi cette vague de violence politique diffère-t-elle des autres périodes de violence dans l’histoire des États-Unis ?
Si les États-Unis connaissent actuellement une recrudescence de la violence politique, celle-ci n’est malheureusement pas sans précédent. On peut penser à la période de forte polarisation des années 1850, à l’aube de la guerre de Sécession. À cette époque, il existait une division marquée entre les abolitionnistes et les partisans de l’esclavage, aboutissant à des assassinats politiques, à l’agression d’un membre abolitionniste du Congrès par un membre pro-esclavagiste du Congrès, et à un conflit civil sanglant au Kansas entre des groupes armés pro-esclavagistes et anti-esclavagistes. Au début du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale, on a observé une nouvelle recrudescence de la violence politique liée aux conflits sociaux et celle perpétrée par la deuxième génération du Ku Klux Klan. Enfin, les années 1960 ont connu une période de violence politique intense autour de l’opposition à la guerre du Vietnam et au rejet du mouvement des droits civiques. Même si la violence politique d’aujourd’hui présente certaines caractéristiques propres – notamment l’influence des réseaux sociaux –, je pense que l’on peut trouver des parallèles avec ces premières périodes de violence politique.
Enfin, que peut-on retenir de cet épisode ?
Je pense qu’il est essentiel que les responsables politiques, tant démocrates que républicains – ou quel que soit leur bord –, s’unissent pour condamner cette attaque et toute forme de violence politique, et que les commentateurs et influenceurs en fassent de même.
Les chercheurs montrent amplement que ce que disent les élites politiques (politiciens, dirigeants politiques, commentateurs médiatiques, influenceurs en ligne) à la suite de ce genre d’événements a un effet considérable sur les attitudes des citoyens. Si ce message est unifié et vient de l’ensemble du spectre politique, il contribuera d’autant plus à réduire l’état d’esprit qui alimente la violence.
James Piazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.04.2026 à 15:48
Elise Barandon, Doctorante en science politique, co-éditrice au Rubicon, Université Paris-Panthéon-Assas
La visite de James Marape, le premier ministre papouan-néo-guinéen, à Paris en mai 2026, marquée par la signature d’accords de sécurité et l’ouverture d’une ambassade, illustre le rapprochement stratégique, dans un contexte de recomposition géopolitique du Pacifique, de la France et de cet État océanien membre du Commonwealth et troisième territoire insulaire le plus grand du monde.
La visite du premier ministre papouan-néo-guinéen James Marape à Paris, prévue mi-mai 2026, pourrait passer inaperçue. Or, à Port Moresby comme à Paris, cet évènement n’a rien d’anodin : la signature attendue d’un accord de shipriding et l’officialisation de l’ouverture d’une ambassade papouane-néo-guinéenne à Paris comptent en témoigner. Cette visite s’inscrit plus largement dans un contexte de recomposition des équilibres géopolitiques dans le Pacifique insulaire, notamment marqué par la multiplication des accords de sécurité (en particulier avec l’Australie et les États-Unis, notamment face à l’influence chinoise dans le pays), et le renforcement des souverainismes.
À l’aune d’analyses des documents stratégiques et d’entretiens conduits à Port Moresby, plusieurs questions sous-tendent notre analyse : comment deux conceptions différenciées de la sécurité peuvent-elles produire une coopération mutuellement bénéfique ? Comment la France construit-elle une relation de sécurité différenciée avec un État mélanésien aux ambitions sécuritaires régionales ? Il s’agit ici d’appréhender la coopération de sécurité entre les deux États, tout en s’attachant à réinscrire les logiques insulaires au cœur des enjeux régionaux et internationaux qui les sous-tendent, afin que les dynamiques de compétition entre puissances n’occultent pas les voix et formes d’agentivité propres aux États du Pacifique insulaire.
Longtemps reléguée aux marges des analyses en relations internationales, la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) est pourtant le premier État insulaire de la région par sa population (environ 80 % des habitants du Pacifique insulaire) et son territoire (462 840 km2), lui permettant ainsi de s’imposer comme un acteur incontournable en Océanie.
La PNG, anciennement sous administration coloniale germano-britannique, puis australienne et indépendante depuis 1975, s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique de montée en puissance progressive dans les domaines de la sécurité et de la défense, cherchant à affirmer plus nettement son influence et ses ambitions sur la scène régionale. Si, dans la continuité de l’héritage de ses pères fondateurs, elle s’est longtemps définie comme « amie de tous, ennemie de personne » (doctrine de l’universalisme), cette posture tend désormais à évoluer vers une stratégie plus sélective, fondée sur la consolidation de « partenariats stratégiques ». Dans ce contexte, la stratégie de la PNG est fréquemment interprétée comme relevant d’une logique de hedging.
Parallèlement, Port Moresby exprime sa volonté de s’affirmer à l’échelle régionale ; elle aspire à jouer un rôle plus actif, parfois qualifié de « grand frère », au sein du Pacifique insulaire. Ces inflexions ont mené à une prise de conscience accrue des limites capacitaires nationales, notamment en matière de sécurité intérieure et de défense. Les effectifs des forces armées (Force de défense de Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou PNGDF) et de la police (RPNGC) demeurent en effet inférieurs aux standards généralement recommandés à l’échelle internationale. Le paysage sécuritaire national, quant à lui, se caractérise par une forte hybridité : dans les espaces urbains par exemple, les entreprises de sécurité privée jouent un rôle central – l’État n’ayant pas le monopole effectif de la sécurité. La PNGDF fait aussi l’objet d’un processus de transformation visant à accroître ses effectifs (10 000 personnels à l’horizon 2030, contre près de 4 000 aujourd’hui) et à faire évoluer son modèle organisationnel. Il s’agit notamment de passer d’une force historiquement structurée autour d’un « modèle de brigade » – à dominante « cérémonielle » – à une organisation plus « fonctionnelle » articulée autour de trois composantes (aérienne, maritime et terrestre).
Or, si l’attention stratégique portée à la Papouasie-Nouvelle-Guinée s’est accrue ces dernières années, et que les jalons des ambitions ont été posés, les priorités sécuritaires du pays restent encore largement sous-analysées. En effet, la PNG se caractérise par une diversité géographique et culturelle exceptionnelle (plus de 1 000 tribus) et une mosaïque de structures sociales organisées autour de clans, dont une grande partie vit dans des régions isolées. Les violences intertribales – parfois qualifiées de « terrorisme local » – côtoient des phénomènes de criminalité (raskoll) plus classiques. La porosité des frontières, tant terrestres que maritimes, favorise les trafics d’armes (notamment via la frontière indonésienne) et de stupéfiants, tandis que la pêche illégale constitue une menace persistante pour les ressources et la souveraineté économique du pays. À ces enjeux s’ajoutent des problématiques structurelles telles que les inégalités de développement, les tensions liées aux industries extractives, ainsi qu’une forte exposition aux catastrophes naturelles. Dans un tel environnement, la sécurité ne saurait être réduite à sa seule dimension militaire : elle s’inscrit dans un ensemble plus large de dynamiques politiques, économiques et sociales, qui appellent des réponses à la fois multidimensionnelles et adaptées aux réalités locales. Les enjeux dits de sécurité non traditionnelle occupent une place centrale dans les priorités exprimées localement et conditionnent, en grande partie, la stabilité à long terme du pays.
Si la coopération de sécurité entre la PNG et la France s’inscrit dans une longue temporalité, elle connaît, depuis le début des années 2020, un regain de dynamisme significatif. La signature d’un accord relatif au statut des forces (SOFA) en 2022 en a constitué une étape structurante. L’année suivante, à la faveur de la visite du président Emmanuel Macron dans la région, la relation entre Port Moresby et Paris a été revitalisée grâce au lancement de l’Académie du Pacifique, une initiative portée par les forces armées en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française. Le livre blanc de politique étrangère de la PNG précité inscrit d’ailleurs la France dans son « voisinage ».
Avec l’aide de la stratégie indopacifique française – réactualisée en 2025 – et de la National Security Policy 2025-2029 de la PNG, la coopération franco-papouane-néo-guinéenne a particulièrement augmenté en l’espace de quelques mois. Les escales, les patrouilles maritimes, et les transferts de capacités ciblées à l’image du don de drones de surveillance maritime DELAIR UX-11, en sont des exemples manifestes. La PNG prend également part à des exercices multilatéraux français (Croix du Sud) qui favorisent l’interopérabilité. En parallèle, des formations sont dispensées – de l’entraînement des forces spéciales au perfectionnement tactique (parachutisme, par exemple) –, contribuant à l’élévation du niveau opérationnel de la PNGDF. Enfin, la coopération s’inscrit également dans des cadres multilatéraux régionaux, tels que le South Pacific Defence Ministers’ Meeting (SPDMM) ou le Pacific Response Group.
Ces éléments opérationnels mettent en lumière une dimension stratégique singulière : celle d’une France perçue et décrite par nos interlocuteurs comme un partenaire de sécurité certes discret, mais crédible et souvent « sous-estimé ». Dans un environnement partenarial dense, la France pourrait être qualifiée de « puissance d’ajustement » pour la PNG. À rebours des approches plus structurantes de l’Australie, des États-Unis ou de la Chine – néanmoins parfois considérées comme « intrusives » voire « condescendantes » –, cette discrétion constitue une ressource. En proposant une approche complémentaire de celles existantes pour ne pas saturer le partenaire, la France contribue à certaines fonctions sécuritaires clés, souvent qualifiées de « niches » par les interlocuteurs, mais dont la plus-value est reconnue.
Les perspectives d’approfondissement de la coopération sécuritaire entre la France et la Papouasie-Nouvelle-Guinée apparaissent nombreuses. La revitalisation en cours de la composante aérienne de la PNGDF, et la rénovation de la base navale de Lombrum en parallèle de l’accord de shipriding (patrouiller dans les eaux territoriales et les zones économiques exclusives d’un État tiers, en embarquant un officier du pays concerné), ouvrent de nouveaux champs de coopération, susceptibles d’élargir le spectre des interactions opérationnelles. Des soutiens dans des secteurs émergents (cybersécurité, renseignement, opérations de maintien de la paix des Nations unies) sont également appelés à occuper une place croissante.
Ces perspectives prometteuses ne sauraient toutefois occulter un certain nombre de contraintes et de points de vigilance, voire de friction. Les cycles électoraux à venir dans les deux pays en 2027 sont susceptibles d’introduire des incertitudes dans la continuité des engagements, et certaines évolutions politiques internes appellent également à la prudence : la question de l’indépendance de Bougainville pourrait redessiner les équilibres régionaux et ouvrir de nouvelles configurations partenariales, tout en ravivant des tensions héritées d’un passé conflictuel.
Fondamentalement, une connaissance fine des réalités locales demeure indispensable : la PNG, en raison de sa grande diversité, ne peut être appréhendée comme un bloc monolithique, et toute approche standardisée comporte des risques d’inadéquation. Il convient en outre de rappeler que la coopération s’inscrit dans un contexte fragile : budgets serrés, défis en matière de professionnalisation, corruption, fragilités voire scandales institutionnels, et décalages des élites urbaines, constituent autant de facteurs susceptibles d’affecter la mise en œuvre des projets de coopération.
Enfin, la question de la saturation partenariale doit être prise en compte. Dans un pays où les offres de coopération se multiplient et où les ressources – humaines comme financières – sont limitées, l’enjeu n’est pas tant d’accumuler les initiatives que de les rationaliser. Si elle constitue un partenaire utile et apprécié, la France demeure structurellement un acteur secondaire dans l’écosystème sécuritaire de la PNG.
En définitive, la consolidation d’un partenariat durable repose sur des principes fondamentaux de réciprocité, d’écoute et de respect des priorités locales, faisant échos au wantok local. À cet égard, un proverbe en Tok Pisin (pidgin local) résume avec justesse l’esprit dans lequel cette relation peut se déployer : « Yu harim tok blo mi, bai mi harim tok blo yu » (« Si tu m’écoutes, je t’écouterai. »).
Elise Barandon est officier de réserve (Marine nationale) à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et doctorante associée à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM).