15.03.2026 à 17:05
Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité
Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.
Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?
Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.
Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, musées, monuments historiques classés par Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 22 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.
Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.
Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.
Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et plus encore depuis le 28 février ?
C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.
Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?
Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »
Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…
Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.
Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.
Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?
Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.
D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.
En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…
Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.
Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?
Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.
Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?
Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.
Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.
Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.
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On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.
En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…
Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que dans le contexte actuel ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.
Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?
C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.
Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?
La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.
Propos recueillis par Grégory Rayko
Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.03.2026 à 10:35
Renata Varga, Maitresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Lille
Viktor Orban, 62 ans, premier ministre depuis 2010, fait figure de représentant de l’ancienne génération face au leader du parti pro-européen Tisza, Péter Magyar, de 18 ans son cadet, actuellement en tête dans les sondages malgré la campagne particulièrement véhémente menée à son encontre par l’équipe au pouvoir. L’enjeu des législatives du 12 avril prochain dépasse la seule Hongrie, Orban étant depuis des années le leader du pays de l’UE le plus compréhensif à l’égard de Vladimir Poutine.
À quelques semaines des élections législatives hongroises du 12 avril 2026, la campagne électorale atteint son paroxysme dans un climat de tension palpable. Viktor Orban et son parti, le Fidesz, font face à un rival unique : Péter Magyar, président du parti Tisza (Respect et Liberté), qui surpasse largement le premier ministre dans les intentions de vote.
Selon le dernier sondage de l’institut Medián, Tisza devance le Fidesz de vingt points parmi les électeurs certains de voter et de onze points dans l’ensemble de la population – une situation inédite depuis l’arrivée au pouvoir d’Orban en 2010. On semble donc s’acheminer vers la fin d’une ère en Hongrie.
L’entrée en scène de Péter Magyar en 2024, dans un contexte de crise politique et morale, a profondément recomposé les forces partisanes. Aux élections européennes de juin 2024, le parti Tisza a recueilli 29,7 % des suffrages, derrière le Fidesz‑KDNP, arrivé en tête avec 44,6 % des voix. L’opposition de gauche traditionnelle (Coalition démocratique, Parti socialiste, Dialogue) s’est effondrée à 8,2 %, tandis que le parti d’extrême droite Notre patrie a fait son entrée avec 6,7 %. Depuis lors, Magyar, aujourd’hui âgé de 44 ans, mène de front la structuration de son mouvement et une campagne hybride mêlant présence continue sur les réseaux sociaux et mobilisations dans l’espace public. Il a réussi à consolider son leadership auprès des électeurs de l’opposition.
D’abord ignoré, puis raillé par le pouvoir et ses cercles proches, Magyar est désormais pris très au sérieux, sans que le premier ministre ne le reconnaisse publiquement comme un véritable rival. Depuis 2024, les tentatives de déstabilisation à son égard se sont multipliées, visant sa personnalité et sa supposée incapacité à gouverner : il a été accusé de violence domestique à l’encontre de son ex-femme, de manque de maîtrise de soi, d’agressivité et d’instabilité psychologique. Gergely Gulyas, le porte-parole du gouvernement, a franchi une étape en le qualifiant de « mentalement dérangé ».
Loin de l’affaiblir, ces attaques produisent un effet boomerang : elles renforcent son image de résistance face au rouleau compresseur du Fidesz.
En février 2026, une ligne rouge est franchie avec une atteinte manifeste à la vie privée. Une photo énigmatique diffusée anonymement – montrant une chambre d’hôtel au lit défait et accompagnée du message « Coming soon » – a tenu le pays en haleine pendant plusieurs jours. Magyar a finalement affirmé que le pouvoir cherchait à le discréditer à l’aide d’une vidéo intime, tournée à son insu en août 2024, évoquant un « kompromat », c’est-à-dire une méthode de pression à la soviétique éprouvée. L’affaire a suscité une indignation généralisée et n’a pas entamé sa popularité dans les sondages. En même temps, l’attention médiatique a permis de détourner les projecteurs d’un scandale impliquant le gouvernement.
Après l’échec des premières attaques ad hominem visant Magyar, le gouvernement a lancé en décembre 2025 une vaste campagne fondée sur un document fictif : un prétendu programme électoral du parti Tisza. Il s’agit d’un document de plus de 600 pages, dont l’analyse a montré qu’il a été généré par IA et qu’il est truffé d’incohérences de forme et de contenu. Peu importe : Orban l’a présenté comme le « programme secret » de son adversaire, et brandi dans ses vidéos diffusées sur TikTok une liasse de pages imprimées comme preuve que Tisza projetterait d’augmenter drastiquement les impôts. Malgré les démentis répétés, les ministres en ont fait un axe central de la campagne pour tenter de le discréditer.
Cette manœuvre intervient dans un contexte où le bilan de seize ans de gouvernance du Fidesz – économie stagnante, inflation élevée, services publics au bord de l’effondrement, scandales gouvernementaux récurrents – peine à convaincre.
Orban demande aux électeurs quatre années supplémentaires pour « achever le travail », avec pour horizon son projet, à l’instar du MAGA de Trump, de « rendre à la Hongrie sa grandeur ». Son ambition, a-t-il expliqué, est de « changer le destin de la Hongrie » pour en faire « le peuple le plus prospère d’Europe centrale ».
Au cœur du discours du Fidesz se déploie un récit anxiogène où la guerre en Ukraine occupe une place centrale. Selon cette narration, l’Union européenne, de concert avec Tisza et le président Zelensky, pousserait la Hongrie dans le conflit, et en cas de victoire de Tisza, les contribuables hongrois financeraient l’effort de guerre tandis que des soldats seraient envoyés au front.
Ce choix binaire – paix sous le Fidesz versus guerre et désintégration nationale sous Tisza – s’appuie sur la proximité revendiquée d’Orban avec Donald Trump, présenté comme garant d’une ligne « pro-paix », contre les « pantins de Bruxelles ».
Dans ce récit de campagne, l’Ukraine, les Ukrainiens et le président Zelensky deviennent des figures de l’ennemi, tandis que Magyar apparaît comme le complice et serviteur de Zelensky, engagé dans un « pacte » contraire aux intérêts hongrois.
Les outils numériques amplifient cette rhétorique émotionnelle. Des vidéos générées par IA diffusent des messages alarmistes : l’une d’entre elles, particulièrement controversée, met en scène une fillette attendant le retour de son père auprès de sa mère en pleurs, suivie de l’image d’un peloton d’exécution où des gradés en uniforme de la Wehrmacht datant des années 1940 s’apprêtent à fusiller des soldats hongrois.
Bien que les bourreaux de ce récit soient censés être russes (puisque l’idée est d’avertir qu’en cas de victoire de Magyar, les Hongrois se retrouveront à guerroyer contre l’armée de Moscou), l’univers iconique et la mise en scène ravivent le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, notamment chez les personnes âgées, cible privilégiée du Fidesz.
L’interruption de l’acheminement du pétrole russe vers la Hongrie via l’oléoduc Droujba, endommagé par des frappes russes en Ukraine en janvier 2026, offre une nouvelle occasion de dramatisation. Orban présente cette situation comme des « représailles politiques » de Volodymyr Zelensky, en réponse au blocage hongrois de l’aide européenne et au refus d’exporter du diesel vers l’Ukraine.
Fin février, Orban annonce, sur un ton dramatique, avoir « ordonné le renforcement de la protection des infrastructures énergétiques critiques », évoquant de possibles « actions supplémentaires » ukrainiennes visant à « perturber le système énergétique hongrois ». Le ton s’intensifie rapidement : il qualifie l’incident de « blocus pétrolier », parle de « chantage » des Ukrainiens « capables de tout » et déclare même que la Hongrie est « attaquée ».
Parallèlement, une « pétition nationale 2026 », envoyée par courrier postal à l’ensemble des citoyens – doublée d’une campagne d’affichage 4x4 dans l’espace public – appelle à « dire non au financement de la guerre en Ukraine ». En mobilisant les moyens institutionnels de l’État à des fins électorales et en mettant en avant l’armée, le gouvernement suggère l’existence d’une menace extérieure réelle et imminente.
Les tensions culminent début mars avec la déclaration de Volodymyr Zelensky, excédé par le blocage de l’aide européenne : il évoque la possibilité de « donner les coordonnées de la [personne responsable] à l’armée ukrainienne pour que [leurs] gars l’appellent ». Interprétée comme une menace directe, cette déclaration provoque une crise diplomatique et politique. Orban déclare que les attaques ne visent pas sa personne mais la Hongrie, réaffirmant qu’elles ne sauront le détourner de sa mission de « protéger les familles hongroises ».
Face aux messages de peur viscérale véhiculés par le Fidesz, Péter Magyar affiche une posture de fermeté en dénonçant toute ingérence étrangère, ukrainienne comme russe, pour défendre la souveraineté hongroise, condamnant fermement la sortie de Zelensky.
Contrairement à Orban, qui ramène la campagne vers la politique extérieure, Magyar se concentre sur la politique intérieure et propose un horizon d’espoir. Plus qu’une simple alternance, il promet un changement de régime politique – retour à l’État de droit, démantèlement de la corruption systémique, réintégration européenne et construction d’un pays fonctionnel. Les élections apparaissent ainsi comme un référendum pour ou contre le système Orban.
Parallèlement, Magyar cultive une image de compétence et de sérieux. En février 2026, après avoir présenté une série d’experts dans les principaux domaines (économie, agriculture, santé, politique sociale, relations internationales), il a dévoilé son programme détaillé, précisant les priorités du gouvernement Tisza en cas de victoire électorale ainsi que les réformes structurelles envisagées. Cette stratégie contraste avec l’approche affective du Fidesz, qui « prend les gens aux tripes » en exacerbant les sentiments négatifs.
La société hongroise se trouve aujourd’hui profondément divisée, dans un contexte de polarisation extrême où les électeurs des deux camps semblent vivre dans des réalités parallèles, rendant tout dialogue impossible. Les mensonges et la violence verbale dominent cette campagne, tandis que le premier ministre, se tenant au-dessus de la mêlée, refuse catégoriquement tout débat.
Malgré cette fracture, jamais une élection n’a suscité un tel engouement populaire : les sondages annoncent une participation record, portée par l’espoir d’une alternance chez les électeurs de l’opposition. Cet optimisme reste cependant teinté d’incertitude, liée aux craintes d’interventions étrangères et d’« opérations sous fausse bannière » susceptibles de semer le doute parmi les électeurs encore indécis. Vladimir Poutine et Donald Trump ont exprimé un soutien explicite à Orban. L’incident diplomatique avec l’Ukraine tombe à pic pour alimenter la psychose guerrière du Fidesz, offrant à Orban un argument massue pour les dernières semaines de campagne. Dans ce contexte tendu, Péter Magyar mobilise largement à chaque étape de sa campagne, affichant force et détermination. Son appel – « N’ayez pas peur » –, revêt une résonance particulière : un encouragement à oser un tournant historique.
Renata Varga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.03.2026 à 15:28
Iain Boyd, Director of the Center for National Security Initiatives and Professor of Aerospace Engineering Sciences, University of Colorado Boulder
Des milliers de drones et de roquettes peuvent aujourd’hui saturer les systèmes de défense les plus sophistiqués. Pour répondre à cette nouvelle réalité des champs de bataille, les militaires développent des armes capables de tirer plus vite, plus longtemps et à moindre coût.
Les batteries de missiles Patriot constituent depuis plusieurs décennies le système de défense aérienne emblématique de l’arsenal des États-Unis. Mais l’évolution des menaces – des roquettes bon marché aux drones encore moins coûteux – a contraint les Américains et d’autres armées à développer toute une gamme d’armes défensives capables d’y répondre.
En représailles aux frappes menées par les États-Unis et Israël, l’Iran mène des attaques aériennes quotidiennes contre Israël et plusieurs pays de la région du golfe Persique à l’aide de missiles et de drones. En décembre 2025, l’Iran a également lancé un raid coordonné de grande ampleur, mobilisant des centaines de missiles et de drones contre Israël.
Le Hamas avait déjà mené une offensive encore plus massive en octobre 2023, tirant plusieurs milliers de roquettes à bas coût et de missiles rudimentaires contre Israël, submergeant son très médiatisé système de défense aérienne Iron Dome. Et dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, on a également observé plusieurs exemples de raids de drones de grande ampleur menés par les deux camps.
En tant qu’ingénieur spécialiste des systèmes de défense, je constate qu’à mesure que se multiplient et se diversifient les menaces – missiles et drones –, les armées sont contraintes d’adapter leur dispositif de défense et de répondre avec une rapidité et une variété comparables.
Les armes défensives sont des éléments de systèmes de défense aérienne intégrés, qui comprennent notamment les moyens de détecter et de suivre les menaces, généralement grâce à différentes formes de radar. Hérités de la guerre froide, les missiles intercepteurs sont l’arme traditionnellement utilisée pour neutraliser ou détruire ces menaces.
Parmi les exemples bien connus de systèmes de défense aérienne utilisant des missiles intercepteurs figurent donc le système Patriot et l’Iron Dome israélien. Ces dispositifs sont conçus pour être efficaces contre un nombre limité de missiles, notamment des missiles balistiques de courte portée, ainsi que contre des avions et des drones. Les États-Unis utilisent également le système Terminal High Altitude Area Defense pour se défendre contre des missiles balistiques de portée intermédiaire, notamment en interceptant ces missiles avant qu’ils ne rentrent dans l’atmosphère terrestre.
Le conflit actuel dans le Golfe offre un nouvel exemple du calcul implacable au cœur de la défense aérienne. L’Iran a tiré des milliers de missiles et de drones, et il faut souvent plus d’un intercepteur pour abattre un missile entrant. Les États du Golfe seraient aujourd’hui à court d’intercepteurs.
Les stocks américains sont eux aussi sous pression, et les États-Unis envisageraient de déplacer certains intercepteurs depuis la Corée du Sud vers la région du Golfe.
Comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d'euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes qui ne coûtent qu’environ 90 000 euros constitue une équation perdante. Un tel conflit asymétrique est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs.
De plus, un attaquant peut tout à fait submerger un défenseur. Lors de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’approche traditionnelle de la défense aérienne fondée sur les intercepteurs s’est révélée moins efficace que prévu face à une offensive de grande ampleur impliquant des milliers de missiles et de roquettes relativement rudimentaires. Des premiers rapports font également état d’une importante salve de roquettes tirée par le Hezbollah contre Israël le 11 mars 2026.
Ce qu’il faut plutôt, ce sont des approches de défense aérienne capables de s’adapter à l’ampleur et au niveau de sophistication croissants des menaces. Comme le Phalanx Close-In Weapon System de la marine américaine, utilisé pour défendre les navires contre les missiles ainsi que contre de petites embarcations de surface. Il s’agit d’une mitrailleuse automatisée capable de tirer jusqu’à 4 500 coups par minute. Elle détruit les cibles entrantes en les pulvérisant sous les tirs. Chaque munition coûte moins de 30 euros, et une centaine de coups sont généralement nécessaires pour neutraliser une cible.
Si cette approche est plus économique que l’utilisation d’intercepteurs coûteux, le chargeur du Phalanx peut être vidé très rapidement, en 20 à 30 secondes, ce qui le rend vulnérable face à un grand nombre de missiles arrivant simultanément. Il s’agit en outre de la dernière ligne de défense. Idéalement, les menaces doivent être neutralisées bien avant que le système Phalanx n’entre en action.
Des attaques aériennes de grande ampleur et à bas coût impliquant des drones armés ont été utilisées dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie ainsi qu’au Moyen-Orient. Bien que les drones puissent être abattus à l’aide de missiles intercepteurs, cette solution n’est pas économiquement efficace. Des systèmes d’armes à canon, comme le Phalanx, se révèlent efficaces contre les drones. Les forces américaines, celles des États du Golfe et les forces israéliennes ont également abattu des drones à l’aide de tirs de canons depuis différents aéronefs.
Une autre approche récente, utilisée par les forces ukrainiennes, consiste à développer des drones anti-drones. Ils peuvent endommager ou détruire d’autres drones par différents moyens, notamment par la guerre électronique – qui consiste à brouiller leurs systèmes de commande radio et de communication – ou par interception cinétique, lorsqu’ils percutent directement le drone ciblé. On pense par exemple à Merops, que les États-Unis seraient en train d’envoyer dans la région du Golfe.
Les armées développent également des armes défensives non cinétiques fondées sur des technologies d’énergie dirigée. Les deux formes les plus courantes d’armes à énergie dirigée sont les lasers de haute énergie et les micro-ondes de forte puissance. Les deux transforment l’énergie électrique en effets physiques capables d’endommager ou de détruire des cibles aériennes.
L’un de leurs principaux avantages par rapport aux armes traditionnelles, c'est qu'ils sont souvent présentés comme disposant d’un « chargeur infini ». Tant qu’ils sont reliés à une source d’électricité, ils peuvent continuer à tirer. Cette affirmation n’est toutefois pas totalement exacte : ces systèmes doivent être mis à l’arrêt périodiquement afin de refroidir. Ils restent néanmoins plus économiques et disposent d’une capacité de tir bien plus importante que les systèmes cinétiques.
Les armées du monde entier déploient des armes à laser de haute énergie pour se protéger contre l’artillerie légère, les drones et les embarcations de surface. Les lasers peuvent produire différents effets, notamment en perforant les cibles ou en provoquant leur embrasement.
Par exemple, le système naval américain High Energy Laser with Integrated Optical-dazzler and Surveillance est un dispositif embarqué de 60 kilowatts utilisé pour la protection aérienne des navires. Il peut perturber, ou éblouir, les capteurs des missiles et des drones.
Les armes à micro-ondes de forte puissance ne sont pas encore aussi avancées pour les applications de défense aérienne. Elles fonctionnent en provoquant des courts-circuits dans les systèmes électriques des missiles et des drones, ce qui leur fait perdre le contrôle et les détourne de leur cible.
Dans le jeu du chat et de la souris qui caractérise la guerre moderne, le développement d’armes offensives s’accompagne en permanence de contre-mesures défensives. Face à la tendance récente consistant à utiliser un grand nombre d’armes moins sophistiquées et relativement peu coûteuses, la réponse actuelle consiste à développer des solutions capables d’être déployées à grande échelle et à moindre coût.
Iain Boyd reçoit des financements du département de la Défense des États-Unis et de la société Lockheed Martin.