LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 25 dernières parutions

13.06.2026 à 14:49

En Bolivie, les « cholitas futbolistas » jouent aussi le match de la représentation

Nayra Vacaflor, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, travaillant sur les représentations médiatiques et les pratiques numériques en contexte interculturel, à partir d’approches créatives de recherche, Université Bordeaux Montaigne

La figure des « cholitas futbolistas » oscille entre reconnaissance et folklorisation des identités autochtones.
Texte intégral (1502 mots)

En Bolivie, les cholitas futbolistas gagnent en visibilité médiatique. Mais derrière ces images fascinantes, se jouent des enjeux de genre, d’indigénéité et de représentation.


À plus de 4 000 mètres d’altitude, sur les terrains poussiéreux d’El Alto à La Paz (Bolivie), une scène insolite se répète : des femmes en pollera, tenue traditionnelle andine, jouent au football. Surnommées cholitas futbolistas, leurs images circulent aujourd’hui largement dans les médias internationaux. Mais que dit réellement cette visibilité médiatique ?

Entre reconnaissance et folklorisation, ces figures révèlent les tensions qui traversent la représentation des identités autochtones.

Des terrains d’El Alto aux écrans du monde

La médiatisation à laquelle sont sujettes les cholitas futbolistas ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans la logique de captation de l’attention propre aux médias contemporains. Le contraste visuel retient l’attention et devient un puissant levier narratif : des femmes en tenue traditionnelle jouent au football dans les paysages andins.

À titre d’exemple, en 2021, une vidéo publiée par The Guardian Football sur YouTube montre des cholitas escaladoras (alpinistes) jouant au football, sous un titre particulièrement accrocheur : « Bolivia’s Cholitas Climbers play football at 5,890m in the Andes. » Un reportage de CNN en Espagnol relaie ces images en insistant sur la dimension spectaculaire du lieu et de la pratique.

Ce regard médiatique ne s’est pas construit avec le football. Il s’inscrit dans une trajectoire plus longue : celle des cholitas luchadoras (catcheuses boliviennes) des années 2000, puis des cholitas escaladoras (grimpeuses), mises en lumière par le documentaire primé à plusieurs reprises Cholitas (2019), et dernièrement des cholitas skaters.

Ce succès a contribué à créer une forme de « matrice médiatique » : celle de la femme indigène en tenue traditionnelle accomplissant des performances physiques inattendues. Aujourd’hui, ce sont les cholitas futbolistas qui héritent de cette dynamique.

Les médias ne se contentent pas de montrer : ils sélectionnent, cadrent et construisent le sens. Comme l’ont montré les cultural studies des années 1960, la représentation médiatique est toujours une mise en forme du réel.

Ici, la circulation des images repose sur leur lisibilité immédiate : elles combinent genre, indigénéité et pratique sportive, ce qui rend la scène surprenante et incite à la partager.

Cette mise en visibilité repose sur un double standard : d’un côté, elle participe à rendre visibles des pratiques longtemps marginalisées ; de l’autre, elle accentue une esthétique de la différence, en insistant sur les marqueurs culturels (polleras, tresses, chapeaux) – au risque de simplifier les trajectoires sociales. On peut y voir l’expression d’un « regard colonial », qui fige la femme autochtone dans une altérité visuelle immédiatement identifiable. En se focalisant sur l’esthétique de la différence, les caméras risquent de figer ces actrices sociales dans un processus de folklorisation qui, comme le souligne la sociologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui dans son ouvrage Colonialism and Ethnic Resistance in Bolivia (2008), rend les populations indigènes visibles tout en occultant les rapports de domination et les luttes qu’elles portent.

Un espace d’émancipation bien réel

Longtemps marginalisées et cantonnées aux sphères domestiques ou au commerce informel (gremialistas), les cholitas ont progressivement investi l’espace public urbain, notamment à La Paz et El Alto, dans un contexte de transformations sociales et politiques. Cette évolution fait écho à l’émergence de figures indigènes féminines dans les domaines publics et médiatiques, à l’image de Remedios Loza, la première femme aymara élue au Parlement bolivien. C’est dans ce mouvement plus large d’appropriation de l’espace public que s’inscrit aussi leur présence dans le champ sportif.

Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines représentations, ces pratiques ne surgissent pas dans un vide sportif. Le football féminin existe depuis plusieurs décennies en Bolivie, notamment à travers les ligas de barrio ou ligas zonales, ces ligues de quartier qui structurent les pratiques populaires. Les travaux de Juliane Müller montrent que le football, pour ces femmes, ne se réduit pas à un loisir. Il constitue un espace de sociabilité, de solidarité et d’organisation collective. Former une équipe permet de consolider des réseaux, parfois liés à des systèmes d’entraide économique et sociale comme le pasanaku – un système d’épargne collective traditionnel, largement pratiqué en Bolivie, notamment par des groupes de femmes, où chaque participante contribue régulièrement à une cagnotte commune, redistribuée à tour de rôle – et de renforcer des formes de reconnaissance collective.

Dans ce cadre, le football devient un outil de space-making (création d’espace). En investissant les terrains souvent monopolisés par les hommes, ces femmes produisent de nouveaux usages de l’espace urbain et redéfinissent les frontières du possible. Le terrain devient un espace de négociation identitaire et de légitimation sociale. Ainsi, les cholitas futbolistas ne sont pas seulement des figures médiatiques : elles sont des actrices sociales qui transforment les normes.

Une reconnaissance sous condition médiatique

La visibilité dont font l’objet les cholitas ne doit pas être interprétée comme une reconnaissance évidente. Les recherches sur le football féminin montrent que les femmes restent historiquement sous-représentées dans les médias sportifs, et que leur visibilité dépend souvent de leur capacité à incarner des figures singulières. Les cholitas futbolistas apparaissent comme un cas particulièrement révélateur : leur visibilité ne tient pas seulement à leur pratique sportive, mais à la manière dont celle-ci est mise en récit.

Elles deviennent visibles parce qu’elles se situent à l’intersection de plusieurs rapports de domination : genre, ethnicité et classe sociale, comme l’analyse le concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw en 1989.

Cette hypervisibilité produit une forme de reconnaissance spécifique. Elle permet une circulation internationale, une valorisation symbolique et l’ouverture de nouveaux espaces d’expression, mais ne correspond pas nécessairement à une « reconnaissance sportive » au sens strict. Les cholitas ne sont pas seulement perçues comme des footballeuses, mais comme des figures exceptionnelles voire « exotiques ».

La sociologue mexicaine Rossana Reguillo souligne que la visibilité médiatique produit des subjectivités, fabriquant des figures socialement reconnaissables en sélectionnant certaines formes d’apparition plutôt que d’autres. Les cholitas futbolistas accèdent à la visibilité à travers des cadres qui rendent leur présence immédiatement lisible. Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir si ces femmes sont reconnues, mais comment elles le sont, et à quelles conditions. Ce qui se joue ici dépasse le football : il s’agit de comprendre pourquoi certaines figures deviennent visibles, quand d’autres restent dans l’ombre.

Cette circulation numérique des images fait que les cholitas futbolistas incarnent un paradoxe : elles gagnent en visibilité tout en restant prises dans des cadres de représentation qui orientent la manière dont elles sont perçues.

Gooool (but) pour les cholitas, qui accèdent à de nouveaux espaces de reconnaissance. Pénalty pour les médias, qui en fixent les règles du jeu. Et si au fond, les deux se jouaient sur le même terrain ?

The Conversation

Nayra Vacaflor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

13.06.2026 à 14:48

La communauté hispanique, moteur économique oublié du « soccer » aux États-Unis

Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Passionnés par le football, bien plus que les autres communautés du pays, les Hispaniques des États-Unis ont pourtant un rapport distancié à l’égard de l’équipe nationale et du championnat local.
Texte intégral (1997 mots)

Qui fait réellement vivre le « soccer » aux États-Unis, pays où ce sport est moins populaire que plusieurs autres ? La réponse à cette question pointe systématiquement vers la communauté hispanique. Or, celle-ci n’a jamais vraiment été intégrée dans les structures de ce sport qu’elle pratique et regarde plus que n’importe qui d’autre.


Les Hispaniques (les personnes d’origine latino-américaine hispanophones résidant aux États-Unis) constituent aujourd’hui le deuxième groupe ethno-racial aux États-Unis : leur nombre est estimé à environ 67 millions de personnes, soit 20 % de la population du pays. Selon le Bureau du recensement, leur poids devrait passer à 28 % en 2060. Dans un marché sportif ultraconcurrentiel comme celui des États-Unis, où NBA (basket-ball), NFL (football américain), MLB (baseball), NHL (hockey sur glace) et MLS (soccer, terme employé pour désigner ce qui est appelé football partout ailleurs) se disputent l’attention des spectateurs, cette réalité a des conséquences économiques colossales.

En 2025, une étude conjointe de l’institut McKinsey et de la chaîne de télévision hispanophone Telemundo a chiffré l’impact des fans hispaniques dans l’économie sportive du pays : ils dépensent en moyenne 15 % de plus que les non-Hispaniques en billets, abonnements à des services de diffusion, produits dérivés et paris sportifs. Un chiffre d’autant plus frappant que les revenus médians de cette communauté restent largement inférieurs à ceux des Blancs américains. L’étude prévoit qu’ils représenteront 25 % de l’économie sportive américaine d’ici à 2035. L’avenir économique du sport professionnel aux États-Unis est donc en bonne partie hispanique.

NBCUniversal, groupe propriétaire de Telemundo, a bien intégré cette réalité en acquérant les droits de diffusion en espagnol de l’intégralité du Mondial 2026, soit 104 matchs (contre 64 en 2022). Mais un autre chiffre en dit long sur l’évolution des mentalités : lors de la Coupe du monde 2022, 38 % des spectateurs de ces chaînes ne parlaient pas espagnol. Comme le soulignait le New York Magazine à l’époque, « il n’y a rien de plus américain que de regarder le soccer en espagnol ».

Pour une partie des États-Uniens, suivre les matchs en espagnol est devenu une sorte de folklore culturel, une façon de consommer le football « à l’authentique », notamment pour entendre le légendaire « GOOOOOOOL » à chaque but. C’est révélateur en soi : on apprécie l’emballage culturel hispanique, on le consomme comme une expérience exotique, mais le fútbol reste, dans l’inconscient collectif, un sport d’immigrés.

Le « Tebbit test »

Cette communauté qui finance et regarde le foot plus que les autres ne s’identifie guère à l’équipe nationale des États-Unis, l’United States Men’s National Team (USMNT), et à la Major League Soccer (MLS, le championnat professionnel du pays, créé en 1993). Elle préfère largement la Liga MX (le championnat mexicain) et les sélections nationales de ses pays d’origine (Mexique, Salvador, Guatemala, Colombie).

Dans le débat politique états-unien, cette préférence est parfois perçue comme un signal problématique : les Hispaniques ne s’assimileraient pas, et ne seraient pas pleinement loyaux envers la bannière étoilée. Ces questionnements ne sont d’ailleurs pas propres aux seuls États-Unis. En Angleterre, le « Tebbit test » – du nom de Norman Tebbit, ministre conservateur sous Margaret Thatcher – posait dès 1990 la question suivante aux communautés sud-asiatiques : « Quelle est votre équipe de cricket favorite ? » Répondre l’Inde ou le Pakistan était censé révéler un manque d’attachement à l’Angleterre, et donc un défaut d’intégration.

Ce raisonnement mélange deux réalités : l’attachement culturel et l’appartenance nationale. L’attachement d’un Hispanique à une autre équipe reflète une histoire personnelle construite bien avant son arrivée aux États-Unis. On supporte l’équipe que l’on a appris à aimer enfant, dans son pays d’origine. Celle que son père immigrant a transmise comme un héritage – affectif autant que culturel.

Le fútbol joue d’ailleurs un rôle social considérable au sein des communautés hispaniques : les ligues organisées par les associations communautaires, les Églises communautaires ou les regroupements de quartier constituent de véritables espaces de sociabilité et d’intégration donnant des occasions de maintenir des liens culturels et identitaires forts, ce qui est largement invisible aux yeux des institutions sportives officielles.

Une exclusion structurelle documentée

La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi les Hispaniques ne soutiennent pas l’USMNT, mais pourquoi les institutions sportives américaines n’ont jamais vraiment cherché à les y inviter.

Le soccer américain s’est historiquement développé selon un modèle sociologique très particulier. Dès les années 1990, il s’est massivement implanté dans les banlieues pavillonnaires blanches et aisées, porté par la figure de la soccer mom – cette mère de famille de classe moyenne (souvent blanche, débordée) qui conduit ses enfants aux entraînements en minivan. Ce modèle, fondé sur des clubs privés aux frais souvent prohibitifs, a structurellement exclu les familles hispaniques aux revenus plus modestes.

L’équipe nationale féminine, malgré ses succès retentissants, incarne parfaitement ce modèle : ethniquement très blanche, issue des filières universitaires et des clubs de banlieue, elle reste culturellement très éloignée des réalités de la communauté hispanique.

Une étude menée conjointement par McKinsey et la fédération américaine de soccer révèle que les enfants latinos (le terme « latino », plus large qu’« hispanique », inclut également les personnes originaires de pays non hispanophones d’Amérique latine, comme le Brésil) sont trois fois plus susceptibles que les enfants blancs d’abandonner la pratique du soccer parce qu’ils se sentent mal accueillis dans les équipes existantes. L’ancien international états-unien Clint Dempsey résumait lucidement cette réalité :

« C’est difficile pour certains Hispaniques, comme pour les Afro-Américains et les joueurs de toutes origines. L’argent devient un problème pour ceux qui n’ont pas ce privilège. »

Cette exclusion se retrouve au niveau professionnel. Cette année, seuls quatre joueurs d’origine hispanique figurent parmi les 26 sélectionnés de l’USMNT pour le Mondial 2026. La MLS aime à se vanter d’être le championnat le plus diversifié des États-Unis, avec plus de 30 % de joueurs latinos dans ses effectifs. Mais il s’agit pour l’essentiel de joueurs étrangers, souvent argentins ou brésiliens, représentant des nations traditionnelles du football mondial davantage que les communautés hispaniques nées aux États-Unis.

Post Instagram du bouquet TNT Sports annonçant la signature pour le club de l’Inter Miami (MLS) du Brésilien Micael dos Santos Silva, qui rejoint ainsi les deux plus grandes superstars du championnat : l’Uruguayen Luis Suarez et, surtout, l’Argentin Lionel Messi, indéniable tête d’affiche de la MLS. Compte Instagram de TNT Sports

De plus, les Latinos états-uniens restent largement absents des instances dirigeantes : ils n’occupent que 5 % des postes de direction dans les grandes ligues professionnelles sportives. Enfin, côté sportif, les résultats de l’USMNT n’ont rien arrangé : peu performante ces dernières années, elle n’a pas pu créer un véritable lien d’attachement avec des fans locaux.

Un paradoxe qui interroge

Alors que le Mondial 2026 vient de commencer à Mexico (le Mexique et le Canada accueilleront au total 14 matchs chacun, contre 78 aux États-Unis, dont la finale qui aura lieu à New York, le 19 juillet), le paradoxe est saisissant.

Tout le monde veut l’argent, l’attention et l’enthousiasme de la communauté hispanique : les politiciens le savent bien ; ainsi, des spots publicitaires en espagnol ont spécialement visé l’électorat hispanique lors de la dernière Copa América, en 2024, en pleine campagne présidentielle.

C’est également le cas des diffuseurs, des sponsors et des organisateurs, qui ont délibérément choisi des villes à forte concentration hispanique comme Los Angeles, San Francisco, Houston, Dallas ou Miami. Mais les structures qui organisent cette fête sont les mêmes qui ont ignoré pendant des décennies les pratiques sportives de cette communauté, rendu leurs filières de formation largement inaccessibles à ses enfants et relégué ses représentants aux marges des instances décisionnelles.

La préférence des Hispaniques pour la Liga MX ou le maillot de telle ou telle sélection d’Amérique latine n’a jamais été une forme de déloyauté. C’est la conséquence prévisible d’une exclusion structurelle de longue durée. Et regarder les matchs en espagnol par folklore ne suffira pas à changer cela.

The Conversation

Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

12.06.2026 à 16:18

Nous avons lancé 100 000 simulations de la Coupe du monde. Et le vainqueur est…

Achim Zeileis, Professor of Statistics, University of Innsbruck

Quels sont les favoris de la Coupe du monde 2026 ? Grâce à un algorithme d’apprentissage automatique combinant cotes des bookmakers, performances des joueurs et historiques de matchs, des chercheurs ont calculé les chances de chaque sélection.
Texte intégral (1403 mots)

L’Espagne, la France ou l’Angleterre soulèveront-elles le trophée ? En s’appuyant sur les données de milliers de matchs, des statisticiens ont simulé 100 000 fois la Coupe du monde 2026 de foot pour identifier les scénarios les plus probables.


Autrefois, pour savoir quelle équipe allait remporter la Coupe du monde, il fallait consulter des voyants à la boule de cristal, lire l’avenir dans les feuilles de thé ou espérer que Paul le Poulpe nous révèle ce qui allait se passer.

Aujourd’hui, la science des données offre une alternative plus fiable. Au sein d’une équipe de statisticiens, j’ai contribué à entraîner un algorithme d’apprentissage automatique afin de prédire le scénario le plus probable du tournoi.

Prévisions probabilistes et dés pipés

L’algorithme que nous avons conçu fonctionne en deux étapes. Dans un premier temps, des modèles statistiques sophistiqués sont combinés aux analyses des bookmakers et aux données du marché des transferts afin d’évaluer la force de toutes les équipes et de leurs joueurs. Dans un second temps, un algorithme d’apprentissage automatique détermine la meilleure façon de combiner ces estimations avec d’autres informations concernant les équipes.

Cette approche permet de produire une prévision probabiliste pour chaque match possible du tournoi. On peut l’imaginer comme une paire de dés pipés : au lieu de présenter les chiffres de 1 à 6 avec une probabilité identique, ces dés attribuent des probabilités différentes au nombre de buts que chaque équipe est susceptible de marquer.

Par exemple, selon nos prévisions, le dé du Mexique produit en moyenne 1,9 but lors du match d’ouverture, tandis que celui de son adversaire, l’Afrique du Sud, n’en produit que 0,7. Cela ne signifie toutefois pas que le Mexique gagnera à coup sûr. Une victoire mexicaine constitue simplement l’issue la plus probable, avec une probabilité de 65 %. Un match nul est moins probable (21 %), tandis qu’une victoire de l’Afrique du Sud représente le scénario le moins probable (14 %).

« ¡Vuelve a casa, el fútbol vuelve a casa! »

En utilisant différentes paires de dés pipés, il est possible de simuler le résultat de chaque match de la Coupe du monde. Nous avons pris en compte le tirage au sort officiel du tournoi ainsi que l’ensemble des règles de la FIFA, y compris les prolongations et les séances de tirs au but. Nous avons ensuite effectué 100 000 simulations afin de déterminer le scénario le plus probable de la compétition.

Les résultats montrent que l’Espagne est la favorite pour le titre, avec une probabilité de victoire de 14,5 %. Elle est suivie de près par l’Angleterre et la France, toutes deux à 12,4 %, puis par l’Allemagne avec 11,2 %.

En raison de l’élargissement du tournoi – cette Coupe du monde réunit 48 équipes et comporte cinq tours à élimination directe –, les écarts entre les favoris restent relativement faibles. Le Portugal et l’Argentine disposent eux aussi de solides chances de remporter le trophée, avec respectivement 8,9 % et 8,2 % de probabilité de victoire finale.

De son côté, les États-Unis ont de bonnes chances d’atteindre les seizièmes de finale : 78 %. Il s’agit de la probabilité la plus élevée de leur groupe, qui compte trois autres équipes. En revanche, lors de la phase à élimination directe, où chaque match est décisif, les chances de l’équipe américaine de poursuivre son parcours diminuent assez rapidement. La probabilité de voir le pays hôte soulever le trophée lors de la finale disputée au MetLife Stadium le 19 juillet n’est que de 1 %.

Les coulisses du modèle

Notre algorithme d’apprentissage automatique et les simulations qui en découlent reposent sur un mélange de données, d’expertise et de modèles statistiques.

Tout d’abord, l’ensemble des matchs internationaux disputés au cours des huit dernières années sert de base à une estimation rétrospective du niveau des équipes. Ensuite, une estimation prospective est établie à partir des cotes proposées par différents bookmakers internationaux, lesquelles reflètent leur appréciation experte du tournoi à venir.

Troisièmement, des évaluations individuelles des joueurs sont établies à partir de leur contribution aux buts marqués en club comme en sélection nationale. Enfin, la qualité actuelle des joueurs et leur potentiel futur sont appréhendés à travers leur valeur marchande estimée. Ces données sont disponibles sur le site Transfermarkt, qui s’appuie sur une approche fondée sur l’intelligence collective pour estimer des valeurs de marché qui, par nature, restent inconnues.

Ces quatre variables sont ensuite combinées à un large éventail d’autres indicateurs pertinents décrivant l’état actuel des différentes équipes et des pays qu’elles représentent. Cela comprend des éléments propres aux sélections, comme leur classement FIFA ou le nombre de joueurs ayant atteint les demi-finales de la Ligue des champions cette année. Nous avons également intégré des facteurs socio-économiques propres à chaque pays, tels que le PIB par habitant.

Pour déterminer si ces variables influencent réellement les résultats d’une Coupe du monde, et dans quelle mesure, nous avons eu recours à un algorithme d’apprentissage automatique.

Plus précisément, nous avons utilisé ce que l’on appelle une forêt aléatoire (random forest), un modèle composé d’un grand nombre d’arbres de décision, chacun étant entraîné sur des sous-ensembles légèrement différents des données. L’algorithme a été entraîné à partir de tous les matchs disputés lors des grandes compétitions internationales depuis la Coupe du monde 2006.

Il apprend ainsi à relier le niveau des équipes, la valeur marchande de leurs joueurs et d’autres facteurs au nombre de buts marqués lors des matchs de Coupe du monde. C’est cette information qui permet de « piper les dés » utilisés dans nos simulations.

Quelle fiabilité ?

Ce n’est pas la première fois que notre équipe, composée d’Andreas Groll, de Rouven Michels et de leurs collègues de l’université technique de Dortmund en Allemagne, ainsi que de Lars Magnus Hvattum du Molde University College en Norvège, de Gunther Schauberger de l’université technique de Munich et de moi-même, collabore pour prédire l’issue d’une Coupe du monde.

Lors de la Coupe du monde féminine 2019, nous avions correctement désigné les États-Unis comme futurs vainqueurs. Lors de la Coupe du monde féminine 2023 et de la Coupe du monde masculine 2022, les équipes sacrées — l’Espagne et l’Argentine — n’étaient pas nos favorites, même si notre modèle les identifiait comme de sérieuses prétendantes au titre.

La principale leçon est qu’une prévision repose sur des probabilités. Notre programme ne prétend pas prédire le vainqueur avec une certitude absolue. Mais il a peut-être davantage de chances de succès qu’un mollusque à huit bras.

The Conversation

Achim Zeileis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
3 / 25
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓