15.05.2026 à 11:40
Annie Persons, Lecturer in Literature, University of Virginia

Pourquoi le charbon est-il si souvent représenté comme « propre », « beau » ou même « mignon » ? De la publicité du XIXe siècle aux réseaux sociaux de l’administration Trump, l’histoire de cette communication révèle une longue entreprise de banalisation des dangers du charbon.
Si vous suivez les publications de l’administration Trump sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être remarqué sa nouvelle mascotte : un morceau de charbon en dessin animé, doté de grands yeux et de traits rappelant ceux d’un bébé. Baptisé « Coalie », le personnage a déclenché une vague de critiques presque immédiatement après sa présentation par le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum pour l’Office of Surface Mining and Reclamation Enforcement au début de l’année 2026.
Le design de Coalie s’inspire du style japonais kawaii, un terme signifiant « mignon » ou « adorable ». Cette mascotte s’inscrit dans les efforts récents de la Maison Blanche pour présenter le charbon comme quelque chose d’inoffensif, malgré les effets bien documentés de l’extraction et de la combustion de cette énergie fossile sur l’environnement et la santé humaine.
En tant que spécialiste de la littérature et de la culture américaines, je travaille sur les représentations médiatiques du charbon, depuis le XIXe siècle, lorsque cette ressource est devenue la principale source d’énergie aux États-Unis. L’utilisation du charbon a continué de croître jusqu’au début des années 2000, avant que d’autres sources d’énergie deviennent moins coûteuses et que ses effets néfastes sur la santé et l’environnement ne deviennent inacceptables pour une partie croissante du public.
Si « Coalie » est une nouveauté, la logique qui le sous-tend, elle, ne l’est pas. Depuis des siècles, les promoteurs du charbon s’efforcent de présenter cette ressource comme inoffensive — mais aussi « propre » et « belle », pour reprendre les mots du président Donald Trump.
Les humains vivant au contact du charbon brûlé s’en plaignent depuis aussi longtemps qu’ils l’utilisent. Ainsi, en 1578, la reine Élisabeth Ire se disait déjà « profondément incommodée et irritée par [son] goût et sa fumée » dans l’air. En 1661, le traité Fumifugium de John Evelyn décrivait quant à lui les effets néfastes du charbon sur la santé respiratoire.
Les colons anglais ont notamment été attirés vers l’Amérique du Nord en raison de l’abondance de ses ressources en bois, qui constituait une alternative au charbon devenu extrêmement coûteux en Angleterre à cause de la déforestation.
Mais au XIXe siècle, le prix du bois augmenta lui aussi aux États-Unis. Lorsque, dans les années 1820, la découverte des riches gisements d’anthracite de Pennsylvanie se répandit, les habitants des villes accueillirent avec enthousiasme cette nouvelle source d’énergie moins chère.
Outre son prix plus faible, l’anthracite est devenue attractive en raison de sa forte teneur en carbone et de sa faible teneur en soufre, qui produisaient moins de fumée visible lors de la combustion. Dans une lettre enthousiaste publiée en 1815 dans l’American Daily Advertiser, un lecteur décrivait cette forme de charbon — reflétant des opinions de plus en plus répandues — comme procurant « une chaleur très régulière et agréable ».
La diffusion de l’anthracite a également renforcé l’acceptation d’un charbon bitumineux plus fumant, mais meilleur marché. Pour aider les ménages, des manuels domestiques destinés aux principales utilisatrices du charbon, les femmes, tentaient d’imaginer des solutions pour limiter la fumée. En 1869, Harriet Beecher Stowe, surtout connue comme autrice de La Case de l’oncle Tom, et sa sœur Catharine Beecher publient ainsi l’un des nombreux textes du XIXe siècle reconnaissant les « méfaits » de la fumée de charbon, tout en expliquant comment créer « une maison saine » dans leur manuel domestique American Woman’s Home.
Les consommateurs proposaient également des solutions temporaires pour préserver la qualité de l’air intérieur malgré l’usage du charbon, en envoyant leurs astuces aux manuels domestiques, magazines et journaux qui les publiaient ensuite.
Dans le même temps, à mesure que le siècle avançait, les compagnies charbonnières et les fabricants de poêles à charbon commencèrent à affirmer que brûler du charbon était bon pour la santé, capable non seulement d’améliorer l’air intérieur mais aussi d’embellir les foyers. Une publicité publiée dans un journal en 1892 affirmait ainsi que les poêles étaient « nécessaires pour chauffer, égayer et embellir la maison tout en préservant sa santé ».
Au XXe siècle, les publicitaires ont multiplié les arguments plus colorés encore sur les prétendus bienfaits du charbon. Dans une publicité de magazine, une mère et son enfant montrent un poêle crépitant alimenté par le charbon de la compagnie, présenté comme « inégalé en matière de pureté, de propreté et de qualité de combustion ».
De son côté, la compagnie ferroviaire Lackawanna Railroad Company a créé le personnage élégant — et souvent adepte des slogans rimés — de Phoebe Snow. Dans l’une de ses publicités, elle insiste sur l’importance du confort, suggérant que l’anthracite permettait non seulement de voyager plus vite, mais aussi de rendre les trajets, et la vie en général, plus agréables.
Les campagnes publicitaires autour du charbon mettaient souvent en scène des enfants afin d’évoquer la sécurité et de toucher les parents. Une autre publicité de la série Phoebe Snow promettait ainsi que les voyages en train alimentés à l’anthracite permettraient aux enfants de rester « propres et pleins de vie ».
Dans les années 1930, une publicité est même allée jusqu’à placer un morceau d’anthracite à côté d’un enfant dans une baignoire, une proximité visuelle suggérant que le charbon était presque aussi bénéfique que le savon.
Il existait d’ailleurs — et il existe toujours — des savons fabriqués à partir de « goudron de houille », un sous-produit liquide issu de la production du coke, un combustible dérivé du charbon bitumineux utilisé dans les hauts fourneaux industriels. L’entreprise britannique Wright’s, également populaire aux États-Unis, a ainsi diffusé de nombreuses publicités vantant les propriétés antiseptiques de ses savons pour les enfants.
Toutes ces publicités cherchaient à exploiter le désir des mères de protéger la santé de leurs enfants. Elles tentaient aussi de contrer l’image tyrannique du « King Coal » (« le roi charbon »), apparue dans un contexte marqué par les grèves de mineurs dénonçant des conditions de travail et de vie dangereuses et dégradées, ainsi que par l’augmentation des cas de maladie du poumon noir.
Au milieu du XXe siècle, le pétrole a remplacé le charbon comme principale source d’énergie aux États-Unis. Dans le même temps, le mouvement écologiste américain gagnait en influence, tandis que le gaz naturel commençait à apparaître comme une alternative au charbon.
En réaction, les compagnies charbonnières ont redoublé d’efforts pour entretenir le fantasme d’un « charbon propre ».
Une publicité de 1979 d’American Electric Power allait ainsi à rebours des obligations imposées par le Clean Air Act, qui forçaient les compagnies charbonnières à installer des systèmes de « lavage » destinés à retirer le dioxyde de soufre des fumées. La publicité représentait pourtant quelqu’un en train de nettoyer du charbon… à la main.
Aujourd’hui, le charbon ne produit plus que 16,2 % de l’électricité américaine, contre plus de la moitié de la production électrique du pays dans les années 1990. Mais les États-Unis n’en ont pas fini avec cette énergie. Même si la production de charbon est aujourd’hui bien inférieure à son niveau historique maximal, et alors que les entreprises tentent de fermer d’anciennes centrales devenues non rentables, Donald Trump a promis de « relancer » l’industrie charbonnière américaine.
Outre le fait d’ordonner le maintien en activité de certaines centrales à charbon, l’administration Trump a ressorti d’anciennes méthodes de promotion du charbon, notamment en le qualifiant à plusieurs reprises de « propre et beau ». L’une des images de communication montre même Coalie aux côtés d’une famille de mineurs, dans une mise en scène rappelant les publicités d’il y a un siècle.
Et, comme les campagnes qui l’ont précédée, cette image cherche à donner une apparence innocente à un produit qui nuit à la santé humaine et à l’environnement.
Une étude publiée en 2018 a montré que les cas de maladie du poumon noir étaient en augmentation dans les Appalaches, région où est aujourd’hui extrait environ 40 % du charbon américain. Vivre à proximité d’une centrale électrique fonctionnant aux énergies fossiles expose les habitants à des polluants qui contribuent à des décès prématurés, à l’asthme et au cancer du poumon, notamment les particules fines PM2.5, le dioxyde de soufre et le mercure.
Même lorsqu’il est simplement stocké en tas avant d’être utilisé dans une centrale, le charbon peut nuire à la santé humaine : le vent disperse alors la poussière de charbon dans l’air, jusque dans les poumons des habitants.
Le mythe d’un charbon sain et compatible avec une image familiale existe depuis des siècles — mais le charbon n’a jamais été ni propre, ni mignon.
Annie Persons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:21
Gaëlle Balineau, Économiste du développement, Agence Française de Développement (AFD)
Depuis 2020, le Kenya, qui vient de co-présider avec la France, à Nairobi, le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai, a subi sans sombrer la pandémie de Covid-19, mais aussi des sécheresses, une flambée des prix des matières premières et les effets de l’instabilité régionale. Cette résistance affichée cache une fragilité structurelle : l’investissement est faible, la dépendance énergétique est élevée, et les tensions sociales et politiques persistent. Alors que la guerre en Iran a un impact direct sur l’économie du pays, le shilling et les réserves de change tiendront-ils cette fois ?
Depuis 2020, le Kenya a subi les mêmes chocs externes que le reste du monde – Covid-19, hausse du prix des matières premières, durcissement des conditions de financement, reconfiguration de l’ordre géopolitique et économique mondial. Mais dans le cas kényan, il faut y ajouter les sécheresses récurrentes en Afrique de l’Est, les invasions de criquets et la proximité de conflits armés – voire guerres civiles – en Éthiopie, au Soudan et dans la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda).
S’il est important de souligner que le Kenya parvient globalement à résister à ces chocs externes, le répit pourrait n’être que de courte durée. À court terme, la guerre en Iran pourrait de nouveau déstabiliser le pays. À moyen et à long terme, d’importantes réformes sont nécessaires pour réduire les vulnérabilités du pays en augmentant l’investissement, la productivité et l’inclusivité d’une économie en partie capturée par les élites dirigeantes.
Durant la pandémie de Covid-19, les autorités kényanes ont mis en place différentes mesures, incluant confinements, couvre-feu, port du masque, restrictions de déplacement et vaccination. Les chiffres du ministère de la santé font état de 5 638 morts, dans un pays de quelque 55 millions d’habitants. Même si des études montrent que ces chiffres pourraient être sous-estimés, la surmortalité aurait été limitée à la vague Delta (variante du SARS-CoV-2) et aux plus de 65 ans. Le Kenya a évité une crise sanitaire d’ampleur.
En revanche, la pandémie, mais aussi les sécheresses et la hausse du prix des matières premières due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une dégradation de la situation économique du pays et de celle de ses habitants, en particulier des plus vulnérables : si la récession a été contenue à 0,3 % en 2020, le taux de pauvreté (fixé au seuil de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat) est passé de 56,8 % à 65,6 % entre 2019 et 2020.
À la veille des élections présidentielles et générales d’août 2022, l’inflation était en passe d’atteindre son pic à 9-10 %, les subventions au prix du pétrole et d’autres soutiens « Covid-19 » s’estompaient, et des manifestations virulentes contre la hausse du coût de la vie avaient lieu. Dans ce contexte, les élections ont été qualifiées de « triomphe pour la démocratie kényane » dans la mesure où elles se sont déroulées sans heurts majeurs comparé à un historique de violences – souvent qualifiées à tort d’« ethniques ».
Pour autant, la structure économique du Kenya reste fragile. L’image de la start-up nation, sixième économie d’Afrique à la croissance de 5 %, attirant les investisseurs du monde entier dans le secteur des technologies de l’information et de la communication, coexiste avec une autre réalité : l’économie kényane, basée sur l’agriculture et les services, pâtit de la faiblesse des investissements (cf.graphique 1), est peu productive, et exporte principalement des matières premières agricoles peu transformées (thé, café, fleurs coupées).
Les recettes du tourisme (2,9 % du PIB en 2024), et les devises apportées par les migrants (3,4 % du PIB) ne sont pas suffisantes pour équilibrer le compte courant, structurellement déficitaire du fait de la dépendance aux importations d’énergie, de biens d’équipement et alimentaires lors des sécheresses.
Ainsi, au plus fort de la crise énergétique post-invasion de l’Ukraine, le déficit du compte courant a atteint 5 % du PIB en 2022, dont 4,5 points liés aux importations d’énergie. L’accès à des devises est donc nécessaire vu le besoin de financement externe du Kenya, qui atteint 5,8 % du PIB en 2022 (cf. graphique 2).
Or, le pays attire moins d’investissements provenant de l’étranger que le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie, et les pays de sa classe de revenu en moyenne (cf. graphique 3).
En 2022, le recours aux marchés internationaux était par ailleurs exclu, les spreads kenyans ayant atteint 14 % en juillet 2022, reflet du resserrement monétaire dans les pays riches, mais aussi de l’incertitude liée à la période préélectorale. S&P, Fitch et Moody’s avaient ainsi toutes dégradé la note souveraine du Kenya en six mois, entre décembre 2022 et mai 2023. Dès lors, le Kenya a dû puiser dans ses réserves de change pour couvrir ses besoins de financements externes.
En mai 2023, les réserves sont au plus bas depuis 2019 (cf. graphique 4), et la perspective d’un défaut sur le remboursement de l’Eurobond de 2 milliards de dollars, arrivant à échéance en juin 2024, emballe les marchés qui ont en tête le défaut du Ghana en 2022. Sinon auto-réalisatrices, ces anticipations auront eu de lourdes répercussions sur les fuites de capitaux, les conditions de financement, l’épuisement des réserves de change et la dépréciation du shilling : après des années de parité maintenue autour de 100 KES/1 USD, le shilling a atteint un point bas historique à 162 en janvier 2024 (soit une dépréciation réelle de 16,9 % sur l’année 2023).
Après des mois de diplomatie et de communication active du gouvernement, et avec un très fort soutien des bailleurs, le FMI a approuvé en urgence un prêt exceptionnel de 941 millions de dollars en janvier 2024. Cet apport se combinant à l’émission de 1,5 milliard d’Eurobond en février 2024 à la faveur du desserrement monétaire international, le Kenya remboursera son Eurobond.
En 2024-2025, le Kenya se relève de ces multiples chocs externes dans une situation très contrastée. Les indicateurs macroéconomiques affichent de bonnes performances, mais la situation socio-politique est tendue.
Contrairement à ses pairs régionaux, le Kenya est loin d’avoir retrouvé son niveau de pauvreté pré-pandémie : celui situé sous le seuil de 3 dollars/jour a même augmenté de 37,7 % à 43,8 %. Des manifestations d’ampleur, réprimées par la force, ont eu lieu en 2024 lorsque le gouvernement propose un projet de loi de finances destiné à redresser les comptes publics, qui reposait sur des taxes sur les produits du quotidien et le numérique, notamment. Le gouvernement abandonnera une partie des mesures mais, dans un contexte de capture du pouvoir économique par les élites dirigeantes, il ne se résout pas à mener certaines réformes structurelles nécessaires pour stimuler l’économie (plus fermée que ses pays pairs ou de référence (cf. graphique 1) ni à adopter une politique de réduction du déficit public qui ne reposerait pas sur une taxation affectant de façon disproportionnée les plus pauvres. Ces blocages ont mené à l’arrêt anticipé du programme du FMI dans le pays en 2025.
Si la guerre en Iran se prolongeait, l’impact serait important, via les mêmes canaux externes et internes que ceux qui ont fait tanguer le Kenya en 2023-2024 : le pétrole représente environ 20 % des importations depuis 2021 (dont la moitié des Émirats arabes unis et un quart supplémentaire des autres États du Golfe). Ainsi, la balance commerciale devrait être fragilisée par la hausse de la facture énergétique, et encore davantage si la hausse du prix des billets d’avion faisait baisser le tourisme.
Le déficit du compte courant est ainsi prévu à 4,1 % par le FMI (contre 3,4 % avant la guerre). Si ces tendances devaient se poursuivre, le risque est fort d’assister à une dépréciation du shilling, à une fuite des capitaux et à un durcissement des conditions de financement international. Pour l’instant, les spreads ont légèrement augmenté au début de la guerre, mais ils sont revenus à leur niveau préguerre fin avril. Du côté des réserves, la crise au Moyen-Orient arrive à un moment où elles sont, tant en volume (environ 13 milliards de dollars) qu’en équivalent-mois d’importations (5,5) à un niveau historiquement haut.
Cependant, la baisse toute récente visible sur le graphique 4, en partie liée à un remboursement anticipé de titres de dette juste après une émission comme en 2024, pourrait aussi être le signe que le Kenya commence à puiser dans ses réserves pour payer ses importations et/ou pour soutenir le shilling.
Du côté interne enfin, le pétrole représente 12 % du panier de consommation des Kenyans, et l’alimentation, sujette à la hausse du prix des engrais, 36 %. La hausse des prix de l’énergie a déjà un impact visible sur l’inflation : à +5,6 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, et +6,5 % rien que pour les prix des transports entre mars et avril 2026, c’est la plus forte hausse depuis le pic d’avril 2022. Or, avec un déficit public initialement prévu à 5,6 % du PIB en 2026 par le FMI, mais qui devrait maintenant atteindre 6,4 %, le gouvernement a très peu de marges de manœuvre pour soutenir une population déjà largement éprouvée… à un an d’une élection présidentielle qui pourrait bien s’accompagner une nouvelle fois d’une montée des tensions.
Gaëlle Balineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:21
Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Moins visibles que leurs homologues chinoises, les sociétés militaires privées sud-coréennes, que l’on nomme également les K-SMP ou K-PMC en anglais, sont aujourd’hui en pleine expansion, notamment en Asie. Bien que le développement de sociétés militaires privées au service de Séoul ait commencé à partir du conflit en Irak de 2003, le pays entretient un rapport très différent à ces organisations, en comparaison de celui que l’on peut observer en Europe de l’Ouest ou encore en Amérique du Nord.
L’émergence des K-SMP s’explique d’abord par la création, en Corée du Sud, des premiers acteurs privés œuvrant dans le domaine de la sécurité. En effet, avant toute volonté d’externalisation des activités militaires, le pays a vu apparaître à partir des années 1950 une série de petites sociétés dédiées au soutien des forces armées. D’abord au service de l’armée américaine pour assurer des livraisons de produits frais aux troupes stationnées dans le pays, ces sociétés vont se tourner progressivement vers la protection d’installations militaires et offrir de véritables services de sécurité. Avec la Guerre du Vietnam (1955-1975) et le retour des troupes sud-coréennes qui ont participé au conflit, le secteur de la sécurité privée en Corée du Sud va se développer, passant de 800 personnes en 1971 à 150 000 en 2013, avec environ 4 500 entreprises enregistrées.
Le lien entre Séoul et Washington va profondément influencer l’armée sud-coréenne. Celle-ci assiste notamment à l’usage progressif de sous-traitants par les troupes américaines durant leurs différents engagements conjoints — notamment en Irak en 2004 quand la division sud-coréenne Zaytun est déployée au Kurdistan irakien — mais également sur le territoire coréen, où certaines SMP américaines ont obtenu des contrats auprès des forces américaines stationnées sur place.
Si l’on ajoute à cela les tensions toujours persistantes entre Séoul et Pyongyang et les nombreuses opérations de maintien de la paix à l’international auxquelles a participé la Corée du Sud, on comprend pourquoi l’armée sud-coréenne est aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du monde de par sa modernité et son expérience.
En complément de ces éléments historiques, deux facteurs favorisent le développement des K-SMP. Le premier est la démographie. La Corée du Sud est aujourd’hui confrontée à l’effondrement de son taux de natalité et à une décroissance démographique depuis 2020.
L’enjeu du maintien des capacités militaires du pays se pose d’autant plus que l’armée de Séoul est en partie dépendante de la conscription masculine. Pour y faire face, le pays a déjà recours à la sous-traitance, notamment dans les domaines de la logistique, de la sécurisation d’installations militaires, du cyber ou de l’entretien et de la maintenance de matériels.
Face à cette situation, le législateur sud-coréen a réagi. Certes, d’un côté, le contrôle des armes à feu demeure strict dans le pays, ce qui limite de facto la marge de manœuvre des sociétés militaires privées, mais, de l’autre, la réglementation autour des K-SMP a petit à petit évolué, notamment en ce qui concerne les missions de protection des navires face aux actes de piraterie. Des travaux en la matière ont été initiés à partir de 2014 et il existe aujourd’hui un véritable cadre légal pour les sociétés privées assurant ces missions, avec un système de licence pour les entreprises et un contrôle de leurs personnels.
L’emploi et la reconversion d’anciens membres des forces armées, des services de renseignement ou encore des forces de police est d’ailleurs favorisé par le cadre réglementaire coréen qui impose des limites d’âge pour occuper un poste de commandement (officier, inspecteur de police, etc.), mais également une durée maximale de temps en fonction. À l’issue de cette période, la personne est placée en retraite de son institution — ce qui, bien sûr, favorise le secteur privé, lequel peut récupérer des personnels expérimentés à la recherche d’une deuxième carrière après un long passage dans les services régaliens.
On retrouve des traces de Sud-Coréens travaillant comme « conseillers en sécurité » en Afrique durant la guerre froide et les conflits de décolonisation. Toutefois, le phénomène de développement des K-SMP en tant que telles semble remonter au conflit en Irak en 2003. En effet, en parallèle de l’engagement militaire sud-coréen aux côtés des États-Unis, on retrouve dès ce conflit les traces d’une première société militaire privée coréenne, la New Korea Total Service ou NKTS.
Fondée en 2003 à Séoul, NKTS débuta ses opérations au Moyen-Orient en décembre de la même année en obtenant des contrats en Jordanie, en Arabie saoudite, au Koweït, en Irak et aux Émirats arabes unis. Au total, la société aurait employé environ 100 Coréens — anciens des forces spéciales ou encore des services de police — et 300 employés issus des pays où elle était implantée.
NKTS offrait des services de protection aux personnes, de gardiennage, de la sécurité bâtimentaire ou encore des services de formation destinés à des forces étatiques, mais également à des personnes se rendant dans des zones de conflit comme l’Irak. En outre, la société possédait un centre de formation et une filiale, le Global Industrial Group (GIG), qui commercialisait des équipements de sécurité, de protection ou encore de nombreux scanners et détecteurs de métaux.
Au final, malgré une assurance affichée dans les médias et des projets de croissance, la société n’a pas perduré.
Depuis, de nouvelles sociétés ont émergé, avec notamment deux acteurs majeurs. La première, Black Iron, a été fondée par Eric Ku, un ancien membre des forces spéciales sud-coréennes. Black Iron offre des services de protection de navires, de formation au combat mais également de protection des personnes et des infrastructures, ainsi que ce qui semble être de l’intelligence économique. Elle emploierait également d’anciens policiers et militaires et notamment d’anciens membres des forces spéciales. Le groupe déclare être actif en Israël, en Autriche, au Brésil, en Arabie saoudite ou encore aux États-Unis et en Indonésie où la société posséderait des succursales dans ces deux derniers.
Plus récemment, Black Iron a développé ses activités en Thaïlande. En plus de ces services de formation, la société servirait également d’intermédiaire pour la vente de matériel militaire sud-coréen comme des drones ou encore des simulateurs pour parfaire la formation des forces armées thaïlandaises. Notons que la société s’assume très clairement comme une SMP, utilisant même le terme de mercenaire dans sa communication
Concernant la seconde société, il s’agit de Bullet-K une SMP installée à Séoul. Cette dernière serait active depuis le début des années 2000 et œuvre dans les domaines de la protection des navires, des personnes, des infrastructures ou encore dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique — missions de détective privé, due diligence, etc.
Ajoutons à cela le domaine de la formation, dans lequel la société revendique avoir offert ses services en Afghanistan, en Irak ou encore au Nigeria. Au total, le groupe aurait travaillé dans 17 pays et notamment en Libye. Précisons que cette société, à l’instar de Black Iron, revendique le terme de SMP et, comme sa concurrente, elle disposerait de personnels issus des services de renseignement et des forces spéciales sud-coréens.
Aujourd’hui, les marchés ouverts aux acteurs privés de la sécurité et de la défense en Corée du Sud semblent se multiplier. Bien que leur niveau de développement soit largement inférieur à celui du voisin chinois, la Corée du Sud est l’un des rares pays de la région qui développe des sociétés agissant en dehors de ses frontières, à la différence de Taïwan ou encore du Japon, ce dernier ne semblant pas posséder de SMP.
De plus, l’extension des ventes d’armes de Séoul à l’étranger, par exemple des chars et des obusiers à la Pologne depuis 2022, pourrait également offrir de nouveaux débouchés à l’avenir pour les K-SMP, ces dernières pouvant offrir leurs expertises pour former les armées acquéreurs de matériel sud-coréen.
Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.