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13.04.2026 à 14:48

Rima Hassan et « la drogue » (2) : désinformation de Franc-Tireur et LCI

Pauline Perrenot

Texte intégral (3006 mots)

Dans un précédent article, nous sommes revenus sur le fiasco médiatique généralisé autour de la prétendue découverte d'une « drogue de synthèse » dans le sac de Rima Hassan lors de sa garde à vue le 2 avril : un paroxysme de journalisme de préfecture. Alors que les rédactions observaient un silence gêné après avoir largement cotisé à cette séquence de désinformation massive, l'équipe de Franc-Tireur dégaine à retardement et remet dix pièces dans la machine de dénigrement, 24 heures avant que l'on apprenne… le classement sans suite de cette (non-)affaire.

L'opération débute sur LCI, dans l'émission « 24h Pujadas » du 7 avril, où la chronique de Caroline Fourest permet de faire la promotion de l'hebdomadaire. En grande pompe :

David Pujadas : Vous vous emparez de cette affaire de la drogue, qui peut apparaître de prime abord comme une affaire de vie privée, après tout, mais il y a une raison bien particulière à ce que vous révéliez, parce que ce sont des révélations, un aspect de cette affaire que l'on n'a pas vu.

Caroline Fourest ne boude pas son plaisir : ainsi annonce-t-elle que les « révélations » en question correspondent à « des confidences et des messages » prêtés à Rima Hassan, datant d'« une dizaine d'années, qui remontent à la sortie de ses études », et dont la cheffe de Franc-Tireur indique qu'ils ont été recueillis par l'illustre Nora Bussigny [1] au cours de son enquête sur l'eurodéputée parue en septembre 2025. Toujours selon Caroline Fourest, Rima Hassan y « raconte sa consommation de drogue dure et de drogue de synthèse ». Dans le numéro de Franc-Tireur, Nora Bussigny ne dévoile pas les messages en question… mais assure qu'ils « sèment le doute », avant de faire le pont avec « l'affaire » en cours : « Le test urinaire réalisé lors de [la] garde à vue [de Rima Hassan] n'en comporte aucune trace [de drogues dures]. Mais sa défense, elle, sent la poudre aux yeux. » Traduisons : des messages (allégués) vieux de dix ans sont utilisés pour accréditer la fake news qui a été déversée dans les médias. Caroline Fourest n'en fait d'ailleurs aucun mystère :

Caroline Fourest : Il n'y a peut-être rien de surprenant, j'allais dire de stupéfiant à retrouver de la drogue de synthèse dans les affaires de Rima Hassan, même en petite quantité, en l'occurrence là c'est du 3-MMC apparemment, au regard de ce que nous nous savions du parcours de Rima Hassan avant même qu'elle devienne parlementaire […].

Sauf que ce que nous savons, surtout, c'est que tout était faux : de drogue, il n'y avait point… et la procédure a été classée sans suite. Mais le procédé est éculé, en particulier s'agissant de Rima Hassan et de la question palestinienne en général : entretenir la suspicion et semer le doute.

Dans son édito de Franc-Tireur, Caroline Fourest pousse même un cran au-dessus en faisant comme si « une dizaine d'années » (selon ses propres dires) ne s'étaient pas passées entre les messages (allégués) et l'affaire en cours :

Caroline Fourest : D'autres politiques, pris dans ces affres, admettent généralement un problème d'addiction, promettent de se soigner. Rima Hassan a choisi le déni et l'attaque. La procédure judiciaire en cours est publique et sa mauvaise foi, très politique. Voilà pourquoi nous décidons d'alerter. Pour que le citoyen ne soit pas dupé.

Sans apporter de preuve tangible à même d'étayer un « problème d'addiction » chez Rima Hassan – ni hier, et encore moins aujourd'hui –, Caroline Fourest se contente de laisser courir le bruit en rejoignant de surcroît les deux « affaires ». Deux procédés manipulatoires supplémentaires. Mais la journaliste n'en est sans doute plus à ça près... Car son but est ailleurs.

Dans sa chronique de LCI – comme dans son édito de Franc-Tireur où elle dénonce « le numéro de claquettes victimaire auquel se sont livrés Rima Hassan et son avocat » –, Caroline Fourest reconnaît en effet à plusieurs reprises sa volonté de peser dans l'enquête et le débat public en cours… dans une tirade ayant (déjà) très mal vieilli :

Caroline Fourest : À l'époque, […] nous l'avions gardé pour nous ; nous décidons aujourd'hui de le publier parce qu'il y a une procédure en cours et parce qu'il y a eu un flagrant délit de possession de drogue de synthèse. Et surtout je vais vous dire plus encore, c'est une décision que nous avons prise suite à la défense […] qu'a choisie Rima Hassan, qui a été le déni, de crier au mensonge […], son avocat en a fait des tonnes là-dessus ! Les autres représentants de La France insoumise sont allés très très loin dans les accusations contre la presse, contre la police, contre la justice.

Aussi la « journaliste » fait-elle valoir « un but légitime d'informer » – défense de rire –, avant d'y insister plus tard : « Là réellement, le but légitime d'informer, moi, me paraît réuni pour dire : "Attention, ne soyez pas dupes de cette défense". »

« La France insoumise a usé et abusé de la post-vérité trumpiste »

Là est donc l'essentiel : discréditer point par point la défense de Rima Hassan [2]. Au moment même où s'accumulent des éléments qui devraient conduire les journalistes à faire profil bas, c'est au contraire la tête haute que Caroline Fourest désinforme. Ainsi répète-t-elle à plusieurs reprises et sans conditionnel qu'« on avait retrouvé de la drogue, pas simplement du CBD mais aussi de la drogue de synthèse dans la valise lors de cette garde à vue de Rima Hassan ». C'était faux. Ainsi soutient-elle, par cinq fois, que « le parquet confirme ». Ce qui est (encore) faux, le parquet ayant communiqué – au moyen d'une formule certes ambiguë [3], mais qui aurait justement dû inciter les journalistes à la prudence – sur la présence de substances « s'apparentant à ».

Rima Hassan dénonce-t-elle des « accusations […] totalement fausses » en évoquant simplement du CBD ? « C'est un mensonge, tonne Caroline Fourest. Depuis on le sait, puisque le parquet a confirmé. » La France insoumise monte-t-elle au créneau et l'avocat Vincent Brengarth dénonce-t-il des accusations au service d'un « récit politique visant encore une fois à atteindre la réputation de Rima Hassan » ? Caroline Fourest parle d'une « petite musique qui est celle du complot politique », celle « que font tous les populistes et les démagogues quand ils sont pris […] la main dans le sac ». Et de condamner : « désinformation » et « manipulation de l'opinion » ! Orwell. Mais personne ne l'arrête :

Caroline Fourest : C'est scandaleux de monter sur les grands chevaux […] en traitant les journalistes qui avaient donné cette information de menteurs, parce que ça, ils [Les Insoumis] ont été pris encore une fois là en flagrant délit d'avoir essayé de manipuler l'opinion.

Naturellement, la défense de la corporation est totale : « Les journalistes ont été traités de menteurs ! », s'indigne-t-elle. Et plus tard : « Ce n'était pas un mensonge de la presse et pourtant, des politiques ont osé le dire ! » Comme chacun pourra le constater. Mathilde Panot (LFI) dénonce-t-elle la précipitation et le fiasco médiatique sur Franceinfo (7/04) ? Caroline Fourest désespère :

Caroline Fourest : Le fait d'informer est considéré en soi comme un mensonge. Ça, c'est vraiment le signe d'un parti qui est en pleine dérive populiste, de manipulation de l'opinion, et pour le coup, oui, il est légitime d'essayer d'informer le public sur au moins le fait de la vraisemblance de ce qu'un parquet de la République a confirmé.

Il en va là, tout bonnement, d'un nouveau naufrage en règle pour Caroline Fourest. Un naufrage dont témoigne également l'éditorial qu'elle signe dans le numéro de Franc-Tireur – « Stupéfiante Hassan » (8/04) – et sur lequel s'appuyait sa chronique de LCI. L'éditocrate n'y allait pas de main morte : « Le fiel factieux est un poison que fabriquent les abeilles de la ruche populiste LFI », débute-t-elle, avant de s'acharner d'emblée contre « la piquante Rima Hassan ». Et d'entretenir la fake news de la « drogue de synthèse » en calomniant, sans trêve ni repos :

Caroline Fourest : Dans cette affaire, La France insoumise a usé et abusé de la post-vérité trumpiste, jusqu'à répandre de fausses informations pour contrer le travail de la presse, jusqu'à nier les déclarations du parquet, jusqu'à clamer qu'il n'y avait pas de drogue dans ce sac, que c'était un « mensonge des médias » […]. Et bien sûr, la horde d'excités croit déjà à un complot du Mossad, puisque Rima Hassan elle-même l'habitue à le voir partout, même dans l'affaire Epstein. Qu'il s'agisse des Juifs ou des immigrés, la technique ancestrale du bouc émissaire permet toujours d'exacerber les fantasmes pour masquer ses démons, de gagner un public et du temps. L'autre option ? Mentir.

Accablant. Mais à l'heure où nous écrivons ces lignes, le pamphlet de Caroline Fourest ne comporte pas le moindre erratum, contrairement à celui de Nora Bussigny, qui fut agrémenté d'une « mise à jour » en dépit du fait que, d'après Mediapart, cette dernière « ne renie rien ».

Ajoutons que le tout fut accompagné d'une titraille tapageuse et, sur les réseaux sociaux, d'un montage iconographique (réalisé par l'IA) qui subliment la débâcle…

Et ce n'est pas fini : deux jours plus tard (9/04), Christophe Barbier, membre (lui aussi) de Franc-Tireur, disposant (lui aussi) de son rond de serviette sur LCI, se fend d'un éditorial (lui aussi) accusateur en relayant la fake news. Ainsi déplore-t-il qu'« on ne parle plus ni de l'apologie du terrorisme, ni de l'affaire de la drogue qui a été trouvée dans les affaires de Rima Hassan » :

Christophe Barbier : Et ici la défense de Rima Hassan est fragilisée ! Parce qu'au début, elle a commencé par nier les faits par la voix de son avocat Vincent Brengarth. [Diffusion d'un extrait où ce dernier dit notamment : « Il n'y a strictement aucune drogue consommée par Rima Hassan. »] Ah, aucune drogue ? Et pourtant, c'est confirmé ! Le CBD, c'est légal certes, mais la drogue chimique, il faudra bien donner des explications ! La défense change de pied, ben… contre l'évidence. Évidence confortée par les révélations d'une journaliste, Nora Bussigny, dans Franc-Tireur, le journal de Caroline Fourest auquel j'ai l'honneur de participer. […] Ah mais quand la vérité dérange, eh bien, faut organiser la diversion !

Bref, comme l'a souligné Daniel Schneidermann (X, 9/04), « à quatre heures près, Barbier s'évitait une honte supplémentaire ! » Et convenons-en, dans ce domaine, la liste est plutôt longue... Des excuses seront-elles présentées à l'antenne de LCI ? Pas dans la matinale du lendemain en tout cas : lorsque la présentatrice introduit les deux éditos de Christophe Barbier le 10 avril – successivement à 6h16 et à 7h18 –, personne ne revient sur les erreurs diffusées [4]. L'occasion de rappeler le dicton forgé par l'éditocrate lorsqu'en 2019, il refusait de s'excuser pour ses plantages en série dans l'affaire Delevoye : « La vérité de 6h50 n'est pas celle de midi. »

Dans la même veine, le tweet infamant d'une autre éditocrate est par exemple toujours en ligne.

***

De Caroline Fourest à Christophe Barbier en passant par Nora Bussigny, l'équipe de Franc-Tireur choisit de booster une fake news au moment même où s'accumulent les éléments devant inciter les journalistes à la prudence… et seulement quelques heures avant que l'ensemble du récit médiatique tombe à l'eau. Cette « affaire » avait beau être frappée dès ses débuts d'invraisemblance, les francs-tireurs y ont vu, au contraire, une « évidence » (Christophe Barbier). Une « évidence » confortée par l'opinion qu'ils (se) font de Rima Hassan… et par la campagne de dénigrement et de délégitimation ayant cours à son encontre, depuis maintenant deux ans, dans la quasi-totalité des médias dominants. Dans le fiasco journalistique d'ensemble, cet épisode est un cas chimiquement pur de désinformation. En dépit de lourds bagages en la matière, les grands médias continuaient jusqu'à présent à dérouler le tapis rouge à Caroline Fourest et consorts. Combien de temps encore ?

Pauline Perrenot


[1] Voir notamment les articles d'Élodie Safaris chez Arrêt sur images : « Pourquoi la journaliste "infiltrée chez les woke" est devenue un même » (2/10/2023) et sa contre-enquête concernant le livre de Nora Bussigny, Les nouveaux antisémites, en trois parties : volet 1, volet 2 et volet 3.

[2] Dans sa chronique de LCI, le contradictoire a d'ailleurs dû, là encore, se contenter de la portion congrue : seulement deux extraits de la conférence de presse du 3 avril sont retransmis pour une durée cumulée… de 47 secondes (sur 9 minutes et 30 secondes consacrées à cette affaire par Caroline Fourest) !

[3] À propos de la communication du parquet, voir l'article de Mediapart, « Rima Hassan, la drogue et les médias : autopsie d'un fiasco » (10/04).

[4] Non plus dans les journaux de 6h et 7h, alors que dans les deux cas, une brève fait état du classement sans suite.

09.04.2026 à 16:50

Rima Hassan et « la drogue » : fiasco médiatique, apothéose du journalisme policier

Jérémie Younes, Pauline Perrenot

Texte intégral (5316 mots)

Jeudi 2 avril 2026, trop pressées de taper sur l'une de leurs cibles favorites, de nombreuses rédactions ont propagé des fausses informations à propos de la garde à vue de la députée européenne LFI Rima Hassan, distillées au goutte-à-goutte et en direct par leurs sources policières. Ce naufrage médiatique illustre à merveille la dynamique du journalisme de préfecture, enclenchée par des services « police-justice » n'ayant aucun mal à fouler au pied les principes élémentaires du journalisme, pour peu que leur source fût la police.

Le 2 avril, Rima Hassan est une nouvelle fois entendue dans le cadre d'une procédure pour « apologie du terrorisme » à la suite de plaintes et/ou de signalements déposés par un député d'extrême droite, des associations pro-israéliennes et le ministre de l'Intérieur. Auditionnée librement lors des convocations précédentes – treize procédures ont toutes abouti à un classement sans suite [1] –, la députée européenne est cette fois-ci placée en garde à vue pour un tweet effacé. L'affaire est instantanément (et massivement) médiatisée.

Donne-t-elle lieu à une présentation des faits équitable et pluraliste ? À des interrogations quant au recul des libertés publiques et au caractère coercitif de cette garde à vue ? À un débat sur la judiciarisation à géométrie variable des expressions publiques relatives à la question « Israël-Palestine » ? À des mises en perspective sur la criminalisation de la solidarité avec la Palestine en général, et, en particulier, des activités politiques de la juriste franco-palestinienne ? La plupart du temps, non : le journalisme dominant ne se pose pas ces questions – ou alors dans ses marges [2]. Comme au printemps 2024, les grands médias légitiment au contraire la (ré)pression et, dans la droite ligne du traitement stigmatisant qu'ils réservent à Rima Hassan, participent pleinement à la co-construction d'une séquence à charge. Et tous les coups sont (de nouveau) permis.

De France Culture à CNews : l'emballement médiatique sur « la drogue »

Très tôt, les moindres détails de la garde à vue de Rima Hassan fuitent dans la presse. Et ce qui devait arriver arriva : c'est en relayant sans distance un bruit de commissariat que les grands médias vont céder aux sirènes du sensationnalisme. « Il y a une affaire dans l'affaire, s'emballe le journal de RTL à 18h, puisque les policiers ont trouvé dans son sac quelques grammes de drogue de synthèse ». L'« information » circulait en boucle sur BFM-TV dès 16h30 : la cheffe adjointe du service « police-justice », Alexandra Gonzalez, relayait alors « une source proche de l'enquête confirmant une information de nos confrères du Parisien », tout en concédant ne pas savoir grand-chose, encore moins « ce que l'eurodéputée dit de ces faits [nous soulignons] pour l'instant ». Et pour cause : cette dernière ne sortira de garde à vue que… sept heures plus tard.

Peu importe : des 20h aux journaux radio, en passant par les chaînes d'information en continu, la presse audiovisuelle choisit de s'affranchir du contradictoire et de s'engager tête baissée dans le « scoop ». Florilège non exhaustif :

Comme nous l'apprendra six jours plus tard l'avocat de Rima Hassan, Vincent Brengarth, « la procédure concernant la prétendue découverte d'un produit stupéfiant dans les affaires de madame Rima Hassan lors de sa garde à vue a fait l'objet d'un classement sans suite par le parquet du tribunal judiciaire de Paris. […] Le scellé ayant fait l'objet de la fuite abusivement présenté comme contenant de la "3-MMC" ne contient en réalité aucun produit stupéfiant ».

Un fiasco médiatique dans les règles de l'art, donc, dont la palme revient comme souvent à CNews… et à l'émission de Gauthier Le Bret en particulier. « Parti de drogués », « véritable séisme au sein de La France insoumise », « nouvel épisode de la triste série narco-LFI », « sentiment d'impunité absolument total », « comportement de délinquant », « problème d'immigration » : le plateau du 2 avril s'est surpassé dans tous les domaines. Extraits montés :

Si le vaisseau amiral du groupe Bolloré agite à l'extrême le cocktail racisme/misogynie, la quasi-totalité des médias audiovisuels sont impliqués dans l'emballement. BFM-TV, notamment, aura nourri la séquence avec roulements de tambour [3]. Les présentateurs de toutes les émissions diffusées entre 16h30 et 21h ont en effet soigné leur mise en scène : « Quand elle arrive en garde à vue, elle a ses petites affaires personnelles, et là… drogue dans le sac ! », déclare Alain Marschall. Lorsque Marc Fauvelle prend l'antenne à 18h48, le journaliste en fait sa Une : « Bonsoir à tous, ravis de vous retrouver. Une garde à vue pour apologie du terrorisme et de la drogue retrouvée sur elle. Rima Hassan, l'étoile des Insoumis au cœur de la tempête ce soir. » Idem lorsqu'à 20h18, la journaliste Julie Hammett abrège temporairement son édition spéciale sur l'Iran et s'amuse avant la page de pub : « On reviendra sur Rima Hassan qui a été placée en garde à vue pour apologie du terrorisme à Paris et qui avait pris dans son sac pour sa convocation quelques drogues de… quelques drogues de synthèse. Voilà ! "C'est ballot", dit Didier François ! On marque une courte pause, à tout de suite. »

Dans ce grand tohu-bohu, il ne se trouve presque aucun invité pour marquer ses distances à l'égard de ce qui est reçu et commenté comme une information certifiée : dans la roue du service « police-justice », c'est bien toute la chaîne rédactionnelle qui est impliquée. Ainsi, lorsqu'un présentateur soutient que « c'est la deuxième fois qu'un député LFI se retrouve impliqué dans une affaire de drogue » (Olivier Truchot), l'éditorialiste politique rebondit sans le moindre doute : « Absolument ! » (Guillaume Daret). Posté devant le commissariat du 10e arrondissement de Paris, le « reporter » y va lui aussi franco : « On sait que c'est une drogue de synthèse qui est plus communément appelée de la 3-MMC, qui fait les effets d'une drogue de synthèse qui peut s'apparenter entre la cocaïne, la MDMA, c'est une drogue de synthèse qui était dans son sac à main » (Maxime Brandstaetter). Et lorsqu'Alain Marschall demande à l'un de ses invités – en l'occurrence le maire de Béziers et pilier de comptoir sur BFM-TV – son sentiment sur le fait que Rima Hassan « avait [dans son sac] des substances diverses et variées, bref, de la drogue », la saillie de Robert Ménard donne à la chaîne un titre de bandeau instantané : « Hassan/Ménard : "Ça fait beaucoup de drogués à LFI" ».

Itinéraire d'une fake news, cas d'école de journalisme de préfecture

Si l'audiovisuel agit telle une caisse de résonance assourdissante, la fake news a surgi de la presse écrite, en l'occurrence d'un quotidien très en pointe dans le journalisme de préfecture [4]. Dès 12h30 le 2 avril, Le Parisien revendiquait en effet son exclusivité avec un gros titre tapageur : « Info Le Parisien. De la drogue de synthèse retrouvée dans le sac de Rima Hassan lors de sa garde à vue ». À l'origine de l'article, deux journalistes du service « police-justice », Denis Courtine et Jean-Michel Décugis. Se prévalant de « sources concordantes » n'incluant pas le parquet de Paris – dont les deux journalistes soulignent l'absence de réaction –, ces derniers sont formels et ne s'embarrassent d'aucun conditionnel :

[Rima Hassan] était d'abord en garde à vue pour apologie du terrorisme. Elle l'est maintenant également pour usage, transport et détention de drogue. La députée européenne Rima Hassan est dans de sales draps. Quelques grammes de drogue de synthèse ont été découverts ce jeudi matin dans le sac qu'elle avait apporté pour sa convocation [...]. Une convocation pour apologie du terrorisme qui avait aussitôt débouché, sans surprise, sur un placement en garde à vue. Ce qui était, en revanche, beaucoup plus inattendu c'était donc la présence d'un produit stupéfiant dans le baise-en-ville de la femme politique. On ignore, pour l'heure, de quelle drogue de synthèse précise il s'agit et quelle est la quantité exacte.

Les « informations » avancées sont plus que parcellaires, mais les deux fins limiers ne se démontent pas. Au cours de la journée, le quotidien éditera cet article à plusieurs reprises en aggravant son cas. Les modifications, que nous avons réussi à identifier au fil de (trois) versions successives, sont en partie les suivantes :

Bref, Le Parisien ne sait rien avec certitude, mais n'hésite pas à gloser sur le chemsex avec un « expert » anonyme à l'appui : non seulement le journalisme est passé par-dessus bord, mais la pratique vise ici, très clairement, à nuire doublement à la réputation de Rima Hassan. Même pratique du côté de BFM-TV. Dans un article présenté comme factuel [5], auquel contribuent pas moins de quatre journalistes « police-justice » de la chaîne et sa cheffe adjointe, BFM-TV affabule au point d'inclure, l'air de rien, un ancien podcast sur les « pratiques dangereuses » du chemsex dans le corps de l'article consacré à la garde à vue de l'eurodéputée :

Idem jusque dans L'Indépendant, où un journaliste entretient la circulation circulaire de la fake news tout en écrivant ne rien savoir de la « nature de la drogue dont les traces ont été trouvées dans les urines de l'eurodéputée » – nous y reviendrons… –, mais en consacrant un paragraphe entier aux effets de la 3-MMC, avec les mots-clés tapageurs attendus :

La faillite journalistique est totale.

Dans la foulée du Parisien, d'autres journalistes vont activer leurs réseaux policiers pour entretenir le « feuilleton » de la drogue. Et c'est une prime à celui ou celle qui dispose de la meilleure vue sur l'intérieur du commissariat ! À 13h57 le 2 avril, l'AFP « confirme les infos du Parisien » au présent de l'indicatif : « "Quelques grammes de drogue" de synthèse ont été trouvés dans le sac de l'eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, lors de sa garde à vue à Paris pour "apologie du terrorisme", a-t-on appris de source proche du dossier. » Notons ici l'emploi du mot « source » au singulier. La dépêche est reprise massivement et la « drogue de synthèse » figure dans tous les titres : Libération, Le Figaro, le HuffPost, France 24, Europe 1, 20 Minutes, Valeurs Actuelles, Ouest-France, Midi Libre, L'Indépendant, etc. [6]

Puis, à partir de 15h43, c'est le journaliste « police-justice » du groupe TF1-LCI, Raphaël Maillochon, qui se transforme publiquement en courroie de transmission police-média. Sans aucun filtre : « En faisant la liste des biens personnels de la députée européenne lors de sa fouille, les [policiers] ont mis la main sur... des stupéfiants = GAV supplétive », écrit-il avec assurance sur X. L'inspecteur Maillochon ajoute : « La députée européenne avait donc en sa possession 1g de 3-MMC (drogue de synthèse) et du cannabis (test en cours pour savoir s'il s'agit de CBD). » Puis, il s'autocite quelques heures plus tard de manière à parfaire le voyeurisme, piétiner plus encore le contradictoire et ajouter à son tableau de chasse une autre « exclusivité » made in TF1 : « Le test urinaire de [Rima Hassan] fait apparaître un résultat positif à une drogue. » Résumons : la garde à vue est toujours en cours, mais des journalistes ont accès à des éléments particulièrement précis ne pouvant provenir que de l'intérieur du commissariat et décident de transgresser allégrement, au compte-gouttes et en direct sur les réseaux sociaux, le secret de l'instruction : présence de « stupéfiant », grammage et nature de la drogue, jusqu'au résultat du test urinaire !

Les tweets de Maillochon connaissent un franc succès : sa consœur Ruth Elkrief le cite par exemple dans sa chronique du soir même sur LCI (« 24h Pujadas ») et juge ces déclarations assez solides pour se passer du conditionnel : « Il y a une petite quantité de drogue de synthèse qui a été retrouvée dans le sac de Rima Hassan, des cristaux d'un dérivé de la 3-MMC. » Dans la journée, le parquet de Paris communique lui-aussi : « La fouille des effets de Rima Hassan a révélé la présence de matières s'apparentant d'une part à du CBD et d'autre part à de la 3MMC. » La plupart des journalistes ne s'attardent pas sur la curieuse expression : « s'apparentant à » [7]. Il se sentent, au contraire, confortés dans leurs « révélations » : si les informations se révèlent erronées, au moins n'auront-ils fait que relayer la parole officielle… Dans le sujet qu'il consacre à Rima Hassan le 3 avril dans l'émission « C à vous » (France 5), c'est d'ailleurs ce que sous-entend le courageux Paul Larrouturou, intervieweur du matin sur Franceinfo, en retraçant le déroulé des événements et ses prémices : « Une affaire éclate dans l'affaire. Effectivement, le parquet annonce que du cannabis aurait été trouvé dans les affaires de l'eurodéputée. » À quel communiqué se réfère ici le journaliste ? On ne saura pas… mais Paul Larrouturou croit en tout cas pouvoir exempter la presse de sa responsabilité : las, la fausse information sur la « drogue de synthèse » fut d'abord et avant tout divulguée par Le Parisien (sans confirmation alléguée du parquet), avant d'avoir été répercutée dans la quasi-totalité des grands médias.

Disons-le tout net : nous sommes ici devant un cas d'école de journalisme de préfecture. Et même devant un paroxysme du genre. Dépendance aux sources policières, croyance aveugle dans leurs « révélations », course à l'audience et au scoop, sensationnalisme, recoupement des sources inexistant, traitement dénigrant, instrumentalisations politiques : tous les ingrédients du fiasco sont réunis. Et celui-ci est de taille, car les éléments distillés par des « insiders » du commissariat vont bel et bien se révéler frelatés. Pour une bonne raison : des bruits de commissariat ou de « source proche du dossier » – selon la formule tristement consacrée –, ne constituent pas une « information ». En théorie, pour que ces bruits deviennent une « information », il faut les soumettre à des recroisements, puis à ce que le journalisme appelle « le contradictoire ». Ce qui, en l'occurrence, ne pouvait être fait puisqu'au moment où les journaux et les plateaux divaguaient sur la « drogue de synthèse retrouvée dans le sac de Rima Hassan », celle-ci était encore au commissariat, d'où elle ne sortira qu'aux alentours de 23h.

Un rétropédalage à bas bruit

Le contradictoire arrive donc enfin le lendemain, 3 avril, lors d'une conférence de presse tenue en fin d'après-midi par Rima Hassan, son avocat Vincent Brengarth et le député LFI Paul Vannier. Dans celle-ci, au moins deux précisions d'importance sont apportées après 24h de matraquage médiatique à sens unique. D'une part, l'avocat déclare que les deux contenants saisis « correspondent à du CBD », que la députée européenne a indiqué s'être procuré de manière légale dans une boutique de Bruxelles, dont elle a en outre indiqué l'adresse à la police ; le « test urinaire positif » – « scoop » rapporté par Maillochon et brandi par une partie de la presse comme preuve ultime du fait que la députée était « une droguée » –, n'a fait que « [confirmer], rapporte son avocat, qu'il n'y a pas de consommation de drogue ou de stupéfiant », celui-ci ne détectant chez Rima Hassan que de faibles traces de THC, correspondantes à une consommation… de CBD.

En bref : sept heures d'attente auraient suffi à ce que la presse ne s'engage pas dans un gigantesque emballement, avec, à la clé, un gloubi-boulga de raccourcis, fausses informations, mensonges par omission et élucubrations diverses et variées. Une séquence qui, toute bien pesée, aurait dû être un « non-événement » médiatique, mais qui s'est au contraire transformée en un violent déferlement de sensationnalisme, de fake news policières, de mise à l'index, de stigmatisation, de racisme et de misogynie. En peu de mots : une désinformation de masse.

À la mi-journée le lendemain, sur BFM-TV (3/04), le présentateur Christophe Delay commence à douter en questionnant la formulation du parquet de Paris : « "S'apparentant à une drogue de synthèse", c'est ce que disait hier le parquet. » « Je pense que c'est une question de vocable », rebondit la cheffe du service « police-Justice », Pauline Revenaz. « Franchement, "s'apparentant", c'est pas très sérieux, s'agace le présentateur qui se sent sans doute dupé. Soit c'est, soit c'est pas ! » Pauline Revenaz en convient : « C'est très bizarre de la part du parquet qui est très prudent en général… Gardons la prudence nous aussi de notre côté. » Une consigne (et une exigence journalistique de base) bien trop tardives : comme à chaque fois dans pareils cas, le mal est déjà fait.

Et ce d'autant que la chaîne ne va pas (du tout) dépenser autant d'énergie à médiatiser les démentis qu'elle n'en avait déployé la veille pour matraquer les informations erronées : alors que Christophe Delay avait par exemple annoncé que les téléspectateurs de BFM-TV pourraient « évidemment » suivre la conférence de presse à partir de 17h, l'heure venue, la chaîne fait l'impasse et ne la diffuse que sur sa chaîne numérique [8], BFM2 ! Si Franceinfo la donne à voir, LCI et CNews n'en retransmettront en revanche pas un mot en direct. Cette disproportion volontaire entre la médiatisation massive de la fake news et la mise en sourdine de son correctif s'illustre aussi dans la pratique du 20h de France 2. Le 3 avril, la rédaction se contente en effet d'un tweet de « mise à jour » posté sous le sujet qui, la veille, affirmait que « les policiers font état d'une petite quantité de drogue retrouvée dans son sac ». Selon les chiffres de Médiamétrie, le 20h a été regardé par 3,43 millions de téléspectateurs ; à l'heure où nous écrivons ces lignes, le tweet de « mise à jour » apportant une partie du contradictoire cumule 3 913 vues [9], dont rien ne garantit, en outre, qu'elles correspondent ne serait-ce qu'à une partie des téléspectateurs du 20h…

Le Monde, qui avait repris le 2 avril à 17h55 la dépêche de l'AFP rapportant les pseudo-« confirmations » du parquet de Paris sur la détention de « drogue », s'est vu lui aussi contraint de se doter d'une mise à jour mentionnant le contradictoire, le 3 avril, à 12h36. D'autres médias n'ont même pas eu cette élégance minimale : au lendemain de la conférence de presse, samedi 4 avril, Le Parisien, BFM-TV et L'Indépendant n'avaient par exemple toujours pas jugé bon de modifier les trois articles (en ligne) dont nous parlions plus haut, n'y d'y adjoindre le moindre erratum… et encore moins d'excuse.

Pire : alors que les rédactions observent un silence gêné après avoir saturé leurs médias de fausses informations, la fine équipe de Franc-Tireur revient à la charge… cinq jours plus tard. « Exclusif. Rima Hassan et la drogue. Révélations », annonce en manchette la Une de l'hebdomadaire (8/04), dont Caroline Fourest fait le service avant-vente sur LCI, à l'occasion de sa chronique attitrée dans l'émission « 24h Pujadas » (7/04). Si nous aurons probablement l'occasion de revenir sur cet épisode, contentons-nous de souligner, pour l'heure, qu'il s'agit de jeter la suspicion et de discréditer la défense de Rima Hassan… en (re)boostant la fake news. Au moment même où s'accumulent des éléments qui devraient inciter les journalistes à faire profil bas, c'est au contraire la tête haute que Caroline Fourest remet dix pièces dans la machine. En répétant par exemple dans sa chronique, à plusieurs reprises et sans conditionnel, qu'« on avait retrouvé de la drogue, pas simplement du CBD mais aussi de la drogue de synthèse dans la valise lors de cette garde à vue de Rima Hassan ». Et tout en soutenant par cinq fois que « le parquet confirme », ce qui est faux, comme le rapportera explicitement une dépêche AFP le 8 avril : « Cette information n'a pas été corroborée par le parquet à l'issue de la garde à vue, affirmant qu'il fallait attendre les résultats "d'analyses complémentaires" du produit pour se prononcer. » Le 2 avril peu après 23h, la communication du parquet en question, répondant aux journalistes sollicités, était la suivante : « La fouille des effets de Rima Hassan a révélé la présence de matières s'apparentant d'une part à du CBD et d'autre part à de la 3MMC, sur lesquelles elle a été interrogée. Ces éléments sont disjoints et feront l'objet d'une procédure distincte. » Et nous avons aujourd'hui le fin mot de l'histoire : le sac de Rima Hassan ne contenait aucune drogue.

***

Dans Les médias contre la gauche, nous résumions en quelques mots le processus qui caractérise régulièrement les épisodes de journalisme de préfecture : « Phase 1 : désinformation massive. Phase 2 : rétropédalage et demi mea culpa. Phase 3 : maintien des informations bidonnées. » Dans le cas d'espèce, la deuxième phase fut généralement passée par pertes et profits. Intoxiqués aux sources policières, aveuglés par leur traitement ordinaire à charge contre Rima Hassan, incapables de tirer les leçons de leurs errements passés, les médias dominants ont sauté à pieds joints dans une nouvelle cabale. Le rythme instantané du traitement de l'« information » accélère le phénomène de circulation circulaire… et aggrave le pouvoir de nuisance : en seulement quelques heures, les mots-épouvantails ont fusé sans le moindre recul d'une chaîne à l'autre, d'une radio à une autre, d'une colonne à une autre. Restent les faits : la procédure pour prétendue « détention de drogue » contre Rima Hassan est classée sans suite ; le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé avoir saisi l'inspection générale de la justice après un article du Canard enchaîné (7/04) et une enquête est ouverte par la procureure de la République sur la « violation du secret de l'instruction »… que les médias ont massivement confondus avec le « journalisme ».

Pauline Perrenot et Jérémie Younes, avec Florent Michaux pour le premier montage vidéo.


[1] Dans une communication à la presse du 2 avril, le parquet de Paris indique que Rima Hassan est mise en cause dans « 6 autres procédures toujours en cours, soit au parquet, soit confiées à la BRDP [...]. Il n'y a pas de communication sur ces procédures toujours en cours ».

[2] Une fois n'est pas coutume, signalons que le billet de Thomas Legrand dans Libération (4/04) constitue une goutte de pluralisme au sein des grands médias.

[3] Le 7 avril, Manuel Bompard et Paul Vannier rendent public un courrier dans lequel ils annoncent qu'ils ont saisi l'Arcom. Le lendemain, les deux députés LFI adressent un courrier public à la direction de BFM-TV « pour exiger un rectificatif clair au sujet des fausses informations diffusées en boucle le 2 avril » (X, 8/04).

[4] Voir, pour rappel, le fiasco du quotidien autour de l'affaire Dupont de Ligonnès (jour 1 et jour 2), et bien d'autres cas de journalisme de préfecture.

[5] « "Apologie du terrorisme", drogue de synthèse, immunité parlementaire : ce que l'on sait de la garde à vue de Rima Hassan », BFM-TV, 2/04.

[6] Mise à jour, 10/04 : le 2 avril, Le Nouvel Obs reprend aussi la dépêche AFP (et relaie l'article du Parisien), mais ne mentionne pas la « drogue de synthèse », contrairement à ce que nous écrivions.

[7] Raphaël Maillochon tweete d'ailleurs le 3 avril en coupant la citation du parquet à l'endroit précis de cette formule… tout en postant une capture d'écran de la communication en question !

[8] C'est-à-dire accessible sur internet et via les box des fournisseurs d'accès et les télévisions connectées.

[9] Contre plus de 130 000 vues pour le tweet ayant relayé le sujet du 20h.

06.04.2026 à 09:37

Cadmium : les errements du Point

Jérémie Younes

Texte intégral (2981 mots)

La contamination de notre alimentation par un métal lourd cancérogène, le cadmium, revient dans l'actualité périodiquement, présentée comme une « bombe sanitaire ». Retour critique sur le travail du magazine Le Point, qui a pendant des mois traité cette information comme une « fausse alerte ».

Mercredi 25 mars, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a rendu public un rapport « alarmant », indiquant qu'une part significative de la population française était « imprégnée » à des niveaux « préoccupants » par un métal cancérogène que l'on trouve dans les engrais phosphatés (et donc dans notre alimentation), le cadmium. L'information est largement relayée par la presse, quelle que soit la ligne éditoriale. La pollution de l'alimentation par le cadmium est « préoccupante » dans Le Figaro comme dans Libération, qui lui consacre sa Une (26/03). La Croix se demande « comment réduire notre exposition au cadmium » (26/03), et Le Parisien dresse une liste des aliments les plus contaminés (26/03). Le Nouvel Obs explore la question de savoir « D'où vient le cadmium dans nos assiettes ? » (26/03), quand Les Échos se demandent si nous avons là « une nouvelle bombe sanitaire ».

C'est la troisième fois en moins d'un an que le nom de ce métal lourd surgit dans l'actualité. La première occurrence, en juin 2025, se situait dans la foulée d'une alerte lancée par des « médecins libéraux », parlant eux aussi d'une « bombe sanitaire ». L'article du Monde (5/06/25) était sans équivoque : « Les Français, en particulier les enfants, sont massivement contaminés par ce cancérogène présent dans les engrais phosphatés, à travers la consommation de céréales, de pain ou de pâtes. » Et le journal d'ajouter : « Santé publique France fait le lien avec l'explosion des cancers du pancréas. » À l'époque, si L'Express, Le Figaro et bien d'autres journaux de droite reprennent l'alerte, il se trouve déjà des titres de la presse réactionnaire pour relativiser le danger. Une journaliste très en vue sur les questions agro-industrielles a particulièrement creusé ce sillon à propos du cadmium dans l'alimentation, le présentant comme un « faux scandale » voire comme un complot russe : l'inévitable rédactrice en chef au Point, Géraldine Woessner.

Le Point et le cadmium

Nous sommes en octobre 2024. Le Point produit une « enquête du dimanche » (sic) sur la « géopolitique des engrais » (13/10/2024). Au détour d'un paragraphe, Erwan Seznec parle de « la grande intox du cadmium » (c'est l'intertitre). Pour lui, c'est clair : « En Europe au moins, la situation est très rassurante », les émissions de cadmium dans l'atmosphère ayant chuté « de 81% ». « On trouve aussi du cadmium dans les engrais phosphatés », ajoute-t-il aussitôt, avant d'avancer que les niveaux de cadmium présents dans les engrais marocains, que l'Europe consomme massivement, sont 3 à 5 fois supérieurs aux recommandations de la Commission européenne. Mais le journaliste n'insiste pas sur ce point et en vient à sa conclusion : « Les phosphates russes, en revanche, sont naturellement pauvres en cadmium... À Moscou, on a senti l'aubaine ! » C'est ici que Seznec nous expose sa thèse centrale : si les ONG et les médias s'intéressent au cadmium, c'est parce qu'ils ont « marché » dans la campagne d'un lobby auquel participe un géant russe de l'agro-industrie. Indulgent, Seznec concède : « Les activistes de l'écologie, bien entendu, n'entendaient pas faire le jeu des Russes. » Mais avec ce principe de précaution élargi, ils ont tout de même tiré « une balle dans le pied » de la France : « Nous sommes exemplaires, mais est-ce vraiment utile ? », s'interroge le journaliste.

Ce n'était pourtant pas la première fois que Le Point parlait de cadmium. Et jusqu'alors, l'hebdomadaire ne se risquait pas à relativiser ses dangers. En 1999 déjà, le magazine titrait : « Marseille : alerte au cadmium ». Sous la plume du journaliste Thierry Noir, nous apprenions que, à la suite de rejets en cadmium d'une usine, les riverains marseillais étaient invités par les autorités sanitaires locales à « ne plus consommer les légumes de leurs jardins », car « il est plus grave d'ingérer [du cadmium] que d'en respirer » (24/09/1999). En 2010 ensuite, dans une brève, le magazine nous apprend la disparition d'une espèce de plante, à cause de la contamination au cadmium (8/04/2010) : « La plante carnivore Sarracenia leucophylla aurait de bonnes raisons de porter plainte contre les insectes pour empoisonnement. En effet, Iain Green (université de Bournemouth) explique sa disparition par une contamination au cadmium. Celui-ci proviendrait des larves de mouche dont elle se nourrit, elles-mêmes contaminées par les engrais. » En 2011, Le Point publie une « enquête exclusive », « Ces poisons qui polluent nos assiettes », basée (déjà) sur une alerte de l'Anses pointant 445 substances toxiques, dont le cadmium (30/06/2011) : « 15 % des enfants courent un risque de surexposition au cadmium, susceptible d'entraîner fragilité osseuse et lésions rénales en raison de leur forte consommation de pain et de pommes de terre ». En 2013 enfin, c'est un reportage en Chine que l'on pouvait lire dans les pages du magazine : « Le riz au cadmium sème la panique en Chine » (29/06/2013).

Géraldine Woessner, le cadmium et les « fausses informations »

Mais Géraldine Woessner ne va pas s'inscrire dans cet héritage… et va préférer tirer le fil de son collègue Erwan Seznec. La rédactrice en chef s'y met dès février 2025 : « Cancer : alerte au "tsunami" de fausses informations » (12/02/2025). Elle écrit : « Ces dernières semaines, une avalanche d'alertes médiatiques sur les risques de cancer ont alimenté l'inquiétude : cadmium, PFAS , pesticides, aspartame, traces de mercure dans le thon , eau tritiée... » Si le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses informations », ce sera sa seule mention de tout l'article : Woessner ne pose aucune question à propos du cadmium au cancérologue qu'elle interroge, Jacques Robert, qui ne l'évoque pas lui-même.

Deuxième occurrence en juin 2025. Comme ses confrères et consœurs préposés aux rubriques scientifiques, Géraldine Woessner rapporte l'alerte lancée par les Unions régionales des professionnels de santé (URPS) à propos du cadmium dans l'alimentation (8/06/25). Toute la presse a trouvé « alarmant » ce courrier envoyé au Premier ministre et rendu public ; Woessner l'a elle trouvé « très alarmiste » : « L'alerte lancée jeudi 5 juin […] avait tout pour soulever une formidable tempête médiatique », regrette-t-elle. « L'information n'est pourtant pas nouvelle », « le cadmium est un métal cancérogène prouvé » depuis le début des années 1990. Mais « ni les autorités sanitaires ni le gouvernement n'ont sonné le tocsin », relativise encore la journaliste. Alors, « pourquoi maintenant ? », s'interroge l'oncologue Jérôme Barrière, à qui Woessner tend cette fois le micro. Toute cette agitation médiatique ne serait-elle pas la résultante d'un « affrontement entre science, peur... et géopolitique » ? Géraldine Woessner est sur la piste russe : elle l'a remarqué, la « campagne » des lanceurs d'alerte « pointe un seul responsable de la "contamination au cadmium" : les engrais », et ne porte « qu'une seule exigence », « l'abaissement immédiat de la limite pour la teneur en cadmium des engrais phosphatés à 20 mg/kg, sans attendre 2034 ». Un abaissement que propose l'Anses depuis… 2011 (Anses, février 2026) : les autorités sanitaires avaient donc bel et bien « sonné le tocsin », contrairement à ce qu'écrivait Woesner trois lignes plus haut. Peu importe, cette revendication unique des médecins libéraux signe leurs intentions selon la journaliste : faire du lobbying pour les engrais russes, moins contaminés que les engrais marocains. « La Russie se frotte les mains », écrit Woesnner : « Ses engrais ont une teneur en cadmium remarquablement basse, inférieure à 5 mg/kg. Et elle met tout en œuvre pour le faire savoir… » La campagne contre la contamination au cadmium tombe « à point nommé », pour la journaliste.

Woessner creuse encore la thèse russe deux semaines plus tard : « Emballement médiatique, intérêts russes : les dessous consternants du dossier cadmium » (18/06/25). Elle écrit : « Deux semaines après l'alerte des médecins libéraux sur les dangers du cadmium dans les engrais phosphatés, l'enquête révèle une campagne de désinformation aux motivations géopolitiques. […] le soufflé retombe. Et pas qu'un peu. » Persuadée d'avoir mis le doigt sur « un emballement médiatique orchestré sur fond de rivalités géopolitiques », Géraldine Woessner donne alors la parole à un « géant marocain des engrais » : « Cette campagne est complètement folle », estime celui-ci, aidé dans sa démonstration par la journaliste qui assure que les engrais marocains « s'avère[nt] bien moins sale[s] qu'annoncé ». Dans la suite de son papier, Géraldine Woessner nous fournit d'autres « données rassurantes », qui ne sont, au fond, pas inintéressantes (nous y reviendrons) : teneur naturelle en cadmium des sols français, autres sources de contaminations que les engrais, variétés de plantes dans lesquelles le cadmium s'accumule moins vite. Mais très vite, « l'ombre de Moscou » revient : « Un acteur se frotte les mains : la Russie. » Celle qui, quelques lignes plus haut, fustigeait les « conclusions simplistes » des activistes écologistes, se contente d'une concordance de dates pour crier au complot : « Entre 2021 et 2024, les importations d'engrais phosphatés russes vont quasiment doubler […]. Avant que le Parlement européen […] n'adopte le 25 mai 2025 une surtaxe de 6,5 % visant précisément les engrais phosphatés […]. La campagne contre le cadmium, en France, rebondit quelques jours plus tard. » « Le timing est parfait » commente anonymement un « haut fonctionnaire européen ». Et Woessner de conclure son raisonnement par une dernière saillie « rassuriste » : il ne faut pas « céder, chaque semaine, à une nouvelle panique, qu'elle soit ou non orchestrée ». Circulez !

Quelques mois plus tard, en décembre 2025, sur X, Géraldine Woessner est toujours persuadée que la contamination de l'alimentation au cadmium, et son possible lien avec certains cancers, est un « faux scandale » (28/12/25). Le 4 janvier 2026, elle décrète 2025 « année de la désinformation scientifique ». La journaliste du Point interroge pour cela l'épidémiologiste Catherine Hill, et réitère le procédé qu'elle avait employé précédemment : le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses alertes », mais aucune réponse de l'interviewée ne porte spécifiquement sur le cadmium.

Puis, le 8 février, Le Point publie une tribune, expliquant que « La politisation des cancers est insupportable et mine la démocratie », rien que ça. Elle est signée par de nombreux interlocuteurs de Géraldine Woessner, les médecins Jérôme Barrière et Jacques Robert (encore eux), le présentateur de M6 et « pseudo-rationaliste » Mac Lesggy, l'ancien ministre et conférencier occasionnel pour le lobby des semenciers François de Rugy, ou encore le moins connu Gil Rivière-Wekstein, fondateur du site Agriculture & Environnement, un site identifié comme « diffus[ant] des propos climato-sceptiques » [1].

Bref, on retrouve là en grande partie ce que le sociologue Sylvain Laurens et les journalistes au Monde Stéphane Horel et Stéphane Foucart décrivent comme l'écosystème des « marchands de doute » [2]. Leurs procédés rhétoriques s'articulent toujours de la même façon : moquer les « marchands de peur », comme le faisaient les industriels du tabac au XXe siècle ; opposer « la rationalité virile de la science » à « la déraison environnementaliste hystérique » ; présenter les velléités de régulation au nom du principe de précaution comme plus dangereuses pour la démocratie que le laisser-faire ; pourfendre, au fond, tout ce qui relève de « la critique du capitalisme agricole ».

Le cadmium revient dans l'actualité

Le 25 mars 2026, patatras ! L'Anses publie son nouveau rapport, et il est assez clair : les craintes à propos du cadmium sont confirmées. Les voies de la contamination humaine ? « Cette expertise confirme que l'alimentation est la source majeure de l'imprégnation humaine. » Les sources de la contamination de l'alimentation ? « Il en ressort qu'il faut agir avant tout à la source de la contamination des aliments, liée en grande partie à la présence de cadmium dans les sols agricoles », synthétise l'agence sanitaire. Le lien avec certains cancers ? « Compte tenu de niveaux d'imprégnation […], des effets sanitaires du cadmium sur la santé (cancérogénicité certaine ou suspectée pour l'Homme selon le type de cancer […]) et du caractère bioaccumulable dans l'organisme […], la nécessité de réduire les sources d'exposition, telle que déjà formulée (Anses 2011 ; 2019) est réaffirmée. » Bref, le discours « rassuriste » est largement balayé.

Comme l'ensemble de la presse, et à contre-courant de ce qu'elle avait produit jusque-là sur le sujet, Géraldine Woessner titre sur les « risques réels » de l'exposition au cadmium. Mais elle relativise aussitôt par un cadrage sur le « débat brouillé » : « Exposition au cadmium : risque réel, débat brouillé » (25/03). Et l'on sent bien, dès l'introduction, que c'est de ça dont a vraiment envie de parler la journaliste : « Depuis plusieurs mois, le cadmium s'est imposé dans le débat public sur un mode inhabituellement tendu. […] À l'arrivée, une série d'alertes et de prises de parole alarmistes qui ont installé un climat d'inquiétude […]. » Pas dégonflée, la journaliste ne lâche pas sa ligne « rassuriste » : « Si aucune alerte sanitaire immédiate n'est identifiée, l'agence pointe une accumulation progressive préoccupante. » Un risque sanitaire est identifié, l'accumulation progressive est préoccupante, mais l'alerte n'est pas immédiate ! Où l'on retrouve la logique fondamentale des « marchands de doute »… et la constance de leurs pratiques : ne jamais faire amende honorable, même lorsque l'on a pendant des mois, au nom de « la science », vendu le doute sur un risque pourtant avéré.

***

Dans leur ouvrage Les Gardiens de la raison, Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens décrivent en ces termes l'action médiatique des « marchands de doute » : « Dans un monde traversé par l'incertitude et les fake news, les professionnels de l'influence investissent désormais dans la médiation scientifique. La tactique leur permet de se tenir au plus près des lieux de décision politique et de s'y présenter comme faisant œuvre utile. Revêtant leurs panoplies de fact-checkers face aux "marchands de peur", ils peuvent alors jouer le rôle de promoteurs de la "Science" auprès du grand public. » Ce retour critique sur la production éditoriale du Point à propos du cadmium permet de voir que, sur ce sujet comme sur d'autres, l'hebdomadaire a joué à plein son rôle de « marchand de doute », en appliquant les mêmes stratégies éculées (multifactorialité, instrumentalisation de l'incertitude, relativisation du risque). Ce parti pris constant, relativiste, favorable à l'agro-industrie, ne semble pas avoir écorné la crédibilité journalistique de ce magazine ou de ses rédacteurs en chef, qui continuent de bénéficier de leurs ronds de serviette à la télé et à la radio, où ils peuvent au contraire poser en « gardiens autoproclamés de la science » contre les « paniques inventées » (par la gauche, précisent-ils parfois). La « Science » ne dit pas jusqu'à quand cette imposture tiendra.

Jérémie Younes


[1] « Le lobbying de Monsanto : une attaque contre notre planète et la démocratie », Corporate Europe Observatory, 2/11/2016.

[2] Les Gardiens de la raison, La Découverte, 2020.

02.04.2026 à 15:27

Racisme contre les nouveaux maires : Franceinfo change de sujet

Pauline Perrenot

Texte intégral (2154 mots)

Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.

Que peut-on attendre d'un plateau de Franceinfo réunissant les quatre journalistes Agathe Lambret, Renaud Dély, Alix Bouilhaguet et Étienne Girard ? Le 31 mars dans l'émission « Les informés du matin », le bandeau semblait à première vue très clair : « Le maire de Saint-Denis victime d'attaques racistes ». Un agenda salutaire compte tenu de la déferlante raciste qui, bien au-delà des médias Bolloré, s'abat contre plusieurs nouveaux maires de communes notamment franciliennes comme Bally Bagayoko (Saint-Denis), Aly Diouara (La Courneuve) ou Demba Traoré (Le Blanc-Mesnil) et, par extension, contre les habitants racisés des quartiers populaires. Sauf qu'on le comprend très vite, ce sujet n'est pas auto-suffisant, ni même ce dont semblent vouloir réellement parler les « informés ». La présentatrice Agathe Lambret synthétise le cadrage d'entrée de jeu :

Agathe Lambret : Pourquoi le maire de Saint-Denis est-il la cible d'attaques racistes et pourquoi LFI investit le champ identitaire avec son concept de « nouvelle France » ?

Ici,« l'effet de cadrage » donne instantanément la mesure de son pouvoir de nuisance : la problématique est suffisamment mal posée pour que tout le plateau dérive et s'enlise, lentement mais sûrement. D'une part, en mettant strictement sur le même plan des attaques racistes et le concept de « nouvelle France » développé et promu par les responsables LFI. D'autre part, en réduisant ce concept à la célébration d'une « nouvelle France racisée » – ainsi que le soutiendront frauduleusement Agathe Lambret et Renaud Dély à plusieurs reprises [1] – et en assimilant la volonté de faire des discriminations raciales un sujet politique de premier plan à un discours « identitaire », comparé de surcroît au corpus doctrinal des courants politiques réactionnaires et, singulièrement, de l'extrême droite.

Pour qui n'avait pas compris le projet de l'émission, Renaud Dély paraphrase sa consœur et monte d'un cran :

Renaud Dély : Alors pourquoi [Bally Bagayoko] est-il d'abord la cible de ces attaques racistes ? Est-ce qu'il y a eu comme un déclic, une libération de la parole raciste avec son élection, est-ce qu'en ce sens il est d'ailleurs un symbole de ce climat ce nouveau maire de Saint-Denis ? Et d'autre part, pourquoi est-ce que la direction de La France insoumise et plus précisément Jean-Luc Mélenchon semble, lui, recourir aussi à un vocabulaire visant à racialiser le débat politique, au risque donc d'ailleurs de susciter aussi ces réactions racistes qu'on a […] entendues ces derniers jours en réaction ?

De là à rendre Jean-Luc Mélenchon responsable des propos racistes, il n'y a qu'un pas… que Renaud Dély franchit allègrement. « Jean-Luc Mélenchon, en investissant ce terrain [identitaire], joue avec le feu ou met de l'huile sur le feu », insiste plus tard l'éditocrate, avant d'en appeler doctement à « distinguer le feu et l'huile », c'est-à-dire d'une part « le feu raciste » et, d'autre part, « l'huile » supposément « identitaire » que LFI déverserait par bidons entiers sur la société et le débat public. Une précaution d'usage sur un plateau qui, de toute évidence, s'inquiète bien davantage de « l'huile » que du « feu ». La preuve ? Les toutologues ont consacré :

- environ 5 minutes à commenter – parfois de (très) loin – l'avalanche de racisme à l'encontre des nouveaux maires ;

- environ 8 minutes et 30 secondes à divaguer sur le concept (mal compris) de « nouvelle France », à étriller le projet politique (déformé) et les stratégies (fantasmées) de La France insoumise, sans oublier de cultiver un affrontement (factice) entre Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko.

Ainsi Renaud Dély insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que Bally Bagayoko « récuse ce terme de "racisé" qui est utilisé en particulier par Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il défend sa "nouvelle France", lui se dit plutôt un Français "héritier de l'immigration" », avant de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d'« instrumentaliser y compris des élus insoumis qui eux récusent ces termes ». Sans doute le grand penseur croit-il ici tenir son « eurêka ! », sans avoir bien l'air de se rendre compte qu'au-delà de choix sémantiques différenciés, une ligne politique commune est défendue sur le fond.

« Les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires »

Après avoir donc soigneusement laissé de côté le sujet principal – le racisme en roue libre –, les commentateurs se raccrochent avec une spontanéité déconcertante au prêt-à-penser médiatique : c'est le temps des divagations autour du concept de « nouvelle France ». L'inénarrable Alix Bouilhaguet s'y colle la première. Et contre toute attente, ça commence plutôt « bien »… ou en tout cas moins mal qu'on l'attendait : cette dernière évoque en effet « une France […] on peut dire plus jeune, plus populaire, plus urbaine, qui est issue de la diversité, qui est donc plus métissée », avant de souligner : « Ça, c'est pour ceux qui portent ce combat et notamment La France insoumise. » Las… Apparemment dotée d'une lucidité hors-norme lui permettant de lire dans les entrailles insoumises, la journaliste politique reprend immédiatement le dessus et prétend dévoiler la véritable signification de cette ligne politique :

Alix Bouilhaguet : Après, on peut voir les choses d'une autre manière : on peut aussi se dire que ce sont deux France qui s'opposent. En clair, la France des blancs contre la France des diversités. Dire qu'il y a une « nouvelle France », c'est dire qu'il y a une « ancienne France » qui serait à mettre finalement à la poubelle et on est plus dans une lecture communautariste des choses. On n'est pas dans le vivre ensemble, on n'est plus dans le vivre ensemble, et finalement, la couleur de peau fracture l'unité nationale, et ça effectivement, ça pose un problème.

Une interprétation qui ne repose sur aucun élément concret mais à laquelle se rattache l'ensemble du plateau par la suite, comme en témoigne d'ailleurs la relance d'Agathe Lambret : « En tout cas, Jean-Luc Mélenchon a investi le champ identitaire qui était plutôt délaissé par la gauche et occupé surtout à droite et à l'extrême droite. »

Quiconque a écouté ou lu ne serait-ce qu'un semblant des développements de responsables insoumis à propos de la « nouvelle France » sait que l'exégèse qu'en propose Franceinfo est faussée. Sans réclamer aux « informés » de longues lectures, une formation accélérée aurait pu consister à parcourir la note synthétique publiée la veille de l'émission sur le blog de Jean-Luc Mélenchon sous un titre apparemment encore trop abscons pour retenir leur attention : « Qu'est-ce que la nouvelle France ? » (30/03). Mais on le sait : les fast-thinkers ont la science infuse. Cette note mentionne-t-elle « d'importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » et esquisse-t-elle différents « groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique » ? L'éditocratie n'en retient qu'un seul et accuse du même coup LFI d'« obsession identitaire ». Qui est obsédé ?

Auto-intoxiqué par son propre commentaire, ses raccourcis permanents et ses idées reçues – lesquelles sont assises sur le prêt-à-penser de « la quête des quartiers » durablement installé par des années de matraquage –, le plateau ne cesse ainsi de dériver :

Alix Bouilhaguet : Il n'y a pas plus clivant que ce concept dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon parce qu'en fait, il faut le traduire quand même comme grosso modo une France racisée versus une France raciste. Enfin… je caricature un peu mais c'est les deux France qu'il veut quand même opposer. Alors naturellement, on peut dire que dans cette stratégie de La France insoumise, il y a une volonté de dénoncer un racisme décomplexé, il y a une volonté de politiser les discriminations pour finalement mettre le doigt dessus. Après, on peut aussi dire le contraire ! On peut aussi dire que ce grand remplacement, ça veut bien dire qu'il y a une forme de revanche à prendre, de revanche sur les gens qu'on doit remplacer et c'est pour ça que certains peuvent dire : bah voilà, ils ont fait preuve de clientélisme électoral, les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires pour pouvoir effectivement étendre leur mainmise.

L'incarnation du n'importe quoi tient lieu de « journalisme ». Le reste est en effet du même tonneau, témoignant des plus spectaculaires renversements dont est capable, 24h/24, le commentariat ordinaire. Florilège :

Résumons :

- Quand un plateau de Franceinfo prétend rendre compte des attaques racistes subies par le maire de Saint-Denis, les journalistes évacuent le sujet au profit d'un autre – « Est-ce qu'il est dangereux ce concept de "nouvelle France", […] a minima clivant ? » (Agathe Lambret) – et sur la base de cette inversion victime/coupable, en font le « problème » n°1.

- Une fois installé, le commentaire sur le concept de « nouvelle France » peut être déformé (à l'unisson) par quatre journalistes « respectables », lesquels communient dans la désinformation et décrètent qu'il en va là d'une « stratégie identitaire ». Les questions de la représentativité ethno-sociale des élus et des discriminations raciales, notamment, sont passées par pertes et profits, interprétées comme autant d'éléments à charge contre LFI.

- Sur la base de ces interprétations frauduleuses, les journalistes peuvent ressortir le prêt-à-penser des « extrêmes qui se valent », en réussissant le tour de force de dresser une équivalence entre la « nouvelle France » et le « grand remplacement » [2] – un fantasme raciste et complotiste légitimé par les grands médias –, c'est-à-dire à banaliser l'extrême droite dans un sujet supposément consacré au racisme qu'elle déverse à torrent continu contre des élus noirs et arabes. Terminus de ce grand voyage accéléré au pays des éditocrates ? « Jean-Luc Mélenchon sert en fait l'extrême droite ». Dixit Renaud Dély.

Pauline Perrenot


[1] Si l'on trouve l'expression de « nouvelle France racisée » dans un tweet de Jean-Luc Mélenchon (X, 4/10/2024), c'est aux côtés d'autres versants que recouvre précisément le concept de « nouvelle France », au rang desquels par exemple « la nouvelle France des femmes » ou encore « la nouvelle France des villes ».

[2] Ils s'appuient pour ce faire sur l'un de leurs procédés favoris, éprouvé très largement, à savoir sélectionner des bouts de déclarations de Jean-Luc Mélenchon pour soutenir qu'il fait lui-même ce rapprochement, alors que son propos, tenu lors d'un meeting à Toulouse le 22 janvier, visait précisément (et classiquement) à retourner le stigmate.

30.03.2026 à 17:10

Dans l'audiovisuel, un tapis rouge pour l'ambassadeur d'Israël

Pauline Perrenot

Texte intégral (3555 mots)

Au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, débute une intense tournée médiatique. Propagande à foison, invisibilisation des victimes, contradiction atone : on pensait avoir tout vu, tout entendu. C'était sans compter une séquence inédite, qui se répétera sur trois plateaux différents en dix jours…

Entre le 1er et le 11 mars 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, a cumulé 19 interviews dans l'audiovisuel. Alors qu'il est accusé de génocide devant la Cour internationale de justice et que son Premier ministre est sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, l'État d'Israël voit son ambassadeur défiler dans les médias français à une fréquence inégalée. Aucun de ses homologues ne bénéficie d'une telle caisse de résonance… ni d'une telle complicité médiatique. La complaisance des chefferies éditoriales, comme des journalistes les plus en vue, est vertigineuse.

Dix-neuf cocons de propagande

Le 1er mars, au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le présentateur de Franceinfo, Renaud Blanc, revendique son « exclusivité » : « C'est la première fois qu'un représentant d'Israël prend la parole à l'international », lance-t-il aux auditeurs, avant de remercier son invité « d'avoir choisi » la radio de service public. S'ensuivent quinze longues minutes de propagande, racontées dans le détail par Arrêt sur images (7/03). « L'exclusivité » Franceinfo ne fut pas garantie très longtemps puisque l'ambassadeur a l'occasion de réitérer son laïus quelques heures plus tard sur BFM-TV, sans plus de contradiction. Joshua Zarka déplore-t-il lors de cette édition spéciale que le pouvoir iranien « [fasse] en sorte d'essayer de toucher le plus possible des civils pour qu'il y ait un coût humain à cette guerre » ? La répartie de la présentatrice est impitoyable : « Vous voulez dire qu'il n'y a pas d'objectif militaire dans les frappes iraniennes ? »

Le lendemain, 2 mars, Joshua Zarka est l'invité de la matinale de TF1, dont il quitte les studios pour rejoindre ceux de RTL : deuxième matinale… et nouvelle promenade de santé, ponctuée d'une seule timide interruption (en dix minutes) de la journaliste Céline Landreau. Cette dernière ne manque pas d'évoquer les « premiers décès de soldats américains » ni d'interroger l'ambassadeur quant au « bilan humain qui est déjà lourd », mais la journaliste fait ici référence aux dix victimes israéliennes : les centaines de civils iraniens et libanais tués, les écolières de Minab écrasées sous les bombes deux jours plus tôt n'auront pas droit à un seul mot. L'ambassadeur déclare-t-il à deux reprises que l'objectif d'Israël, « c'est [de] vivre en paix dans notre petit coin du Moyen-Orient et qu'on nous laisse tranquilles » ? Cela ne suscite chez la journaliste aucune relance. La veille sur BFM-TV, Joshua Zarka avait du reste éprouvé mot pour mot cet élément de langage [1], enrichi d'un commentaire du même calibre – « On veut […] que nos voisins, proches et lointains, cessent d'essayer de nous exterminer » –, sans déclencher le moindre holà en plateau, où, comme ailleurs, le génocide des Palestiniens relève à l'évidence de l'histoire ancienne… quand il n'est pas purement et simplement nié.

Le 3 mars, on retrouve Joshua Zarka sur CNews, où il s'était déjà rendu la veille, et (de nouveau) sur BFM-TV. Au cours de cette dernière interview de près de quinze minutes, Maxime Switek et Ulysse Gosset poseront 21 questions à l'ambassadeur d'Israël. Aucune ne mentionnera les victimes civiles des bombardements en Iran et au Liban [2]. En seulement deux jours, les 2 et 3 mars, on comptabilise déjà pas moins de sept apparitions sur six médias différents (TF1, RTL, CNews, LCI, BFM-TV, RMC). Ce n'était là qu'un début…

Le 4 mars, Joshua Zarka bénéficie d'un nouvel entretien sur Europe 1 ; le 5, dans la matinale de France 2 mais aussi sur Radio J et le 6, dans la matinale de Radio Classique, où le journaliste Marc Bourreau s'illustre lui aussi par son mordant – et sa défense à tout crin du droit international –, en particulier lorsque Joshua Zarka jure la main sur le cœur que le but d'Israël « n'est pas d'envahir des pays voisins […], malgré toutes les rumeurs que certains antisémites, qu'ils soient en France ou autres, aiment publier ; notre but n'est pas de prendre des territoires, d'agrandir notre territoire ». Alors qu'Israël envahit alors le Liban et accélère le processus d'annexion de la Palestine, tant à Gaza qu'en Cisjordanie occupée [3], la réaction du journaliste est là encore à couper le souffle : ce sera un silence radio… agrémenté d'un hochement de tête.

Le 7 mars, l'ambassadeur d'Israël poursuit sa tournée médiatique sur Franceinfo puis, pour la troisième fois en une semaine, sur CNews. Le 9, il est invité sur le plateau de France 24, mais aussi dans l'émission spéciale de France 2, « L'événement », présentée par Caroline Roux. Puis, quand il ne félicite pas les experts tout terrain sur X en relayant ici une outrance de Jean Quatremer (11/03), là une chronique de Sophia Aram sur France Inter qui se moque de « ceux qui réduisent les bombardements contre un régime islamique à une "offensive contre le droit international" » (10/03), ou encore une « très bonne analyse » d'Alain Bauer sur LCI (10/03), il continue son défilé sous les auspices des hauts gradés du journalisme.

Le 10 mars, il est ainsi convié une deuxième fois par Apolline de Malherbe, cette fois-ci dans le fauteuil le plus exposé de la matinale de RMC, diffusée simultanément sur BFM-TV, et le lendemain, Europe 1 le gratifie d'une seconde invitation dans ses studios. « Nous n'avons aucune dispute avec le Liban, rien, soutient Joshua Zarka face à Apolline de Malherbe. Nous n'avons pas de dispute territoriale, c'est un pays qui pourrait être un pays ami, nous avions même un accord de paix en 1983 ; la seule raison pour laquelle il y a ces hostilités, c'est le Hezbollah qui est dirigé par le Ha… par l'Iran. » Dans pareil cas, une journaliste refuserait de tenir le haut-parleur : elle rappellerait 2006, au moins, l'occupation du sud du Liban par l'armée israélienne pendant vingt-deux ans à partir de 1978, surtout, et, s'agissant de la période récente, se saisirait instantanément des innombrables ressources mises à disposition par les Nations unies (en général), la Finul (en particulier) et les ONG afin de contrecarrer ces éléments de langage [4]. Comment a donc réagi Apolline de Malherbe ? En posant la question suivante : « Pourquoi vous n'avez pas prévenu la France ? » CQFD.

Treize interviews sans aucune référence aux victimes civiles en Iran

Nous avons écouté la totalité de ces interviews. Comme on a commencé à l'entrevoir, le journalisme est aux abonnés absents à peu près partout. Aussi ces dispositifs ont-ils contribué à doper un récit médiatique aligné sur la propagande israélo-américaine, dont l'un des versants consiste à invisibiliser les crimes commis par ces deux États. Les médias dominants jouent ici brillamment leur partition : dans treize interviews sur dix-neuf, les journalistes aux commandes se sont dispensés, par exemple, de toute référence aux victimes civiles iraniennes.

Dans les six cas restants, la moisson n'est guère plus glorieuse. Sur Franceinfo, si Renaud Blanc évoque bien « 200 morts [et] 500 blessés », la question qui accompagne ce bilan se passe de commentaire : « Est-ce que vous avez un message, si je puis dire, aux Iraniens qui ont été durement frappés, […] à la population iranienne ? » Le 4 mars, la démarche du journaliste d'Europe 1 est sensiblement la même : passer les plats pour mieux blanchir les crimes. « On sait qu'il y a déjà des pertes civiles, avance le journaliste Charles Luylier. Est-ce qu'une réflexion est menée pour qu'elles soient aussi faibles que possible ? » L'occasion, pour l'ambassadeur, de disserter sur la capacité fort connue d'Israël à « cibl[er] seulement les institutions gouvernementales et bien sûr les institutions militaires » et à « minimiser au maximum les pertes civiles » sous les acquiescements du studio – alors que dans le cas d'espèce, l'un comme l'autre des propos étaient déjà démentis par les faits.

Sur France 2 cinq jours plus tard (9/03), c'est encore pire. Si la journaliste de France 24 Mariam Pirzadeh tente d'ouvrir le chapitre du bombardement américain de l'école de Minab, celui-ci est clos instantanément par Joshua Zarka… avec le renfort de la présentatrice Caroline Roux, qui relaie en prime la fake news (déjà débunkée) de Donald Trump :

- Mariam Pirzadeh : Si vous dites que vous vous coordonnez [avec les États-Unis], ça veut dire que vous avez des informations sur l'école de fillettes à Minab, il y a plus de 160 petites filles qui ont été… [coupée]

- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël.

- Mariam Pirzadeh : Ce n'était pas Israël, donc ça veut dire que c'est les Américains.

- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël. C'est tout.

- Mariam Pirzadeh : Quand vous vous êtes décidé d'attaquer… [coupée]

- Caroline Roux : Donald Trump a dit, juste, il a été interrogé sur cette question hier et il a dit : c'est les Iraniens.

Fin de l'histoire. Personne ne bronche. Personne n'y reviendra.

Cet entretien et celui de RMC (3/03) – au cours duquel Joshua Zarka évoque par deux fois « une erreur de frappe iranienne » sans être contredit – seront les deux seuls cas (sur dix-neuf) où des auditeurs et téléspectateurs entendront parler, pendant quelques secondes, du massacre de Minab. L'ambassadeur d'Israël a beau s'enorgueillir à longueur d'antenne d'une « coordination totale » (France 2, 9/03) entre les armées israélienne et américaine, les journalistes ne lui réclament aucun compte. Mention spéciale au chroniqueur de France Inter Pierre Haski qui, en toute fin d'interview lors de l'émission spéciale de France 2, fait part à l'ambassadeur « des informations qui nous parviennent tous les jours de la violence des colons en Cisjordanie, pendant que tout le monde a les yeux fixés sur l'Iran ». Sa question est donc « logiquement » la suivante :

Pierre Haski : Est-ce que ce qui se passe en Cisjordanie, et l'armée laisse faire visiblement, n'est pas totalement contre-productif du point de vue israélien ?

Sidérant.

Si les victimes civiles au Liban sont évoquées un peu plus fréquemment par les journalistes – dans huit entretiens sur dix-sept [5] –, elles sont la plupart du temps, elles aussi, mentionnées de manière périphérique, sans considération réelle, à l'exception d'Apolline de Malherbe (sur BFM-TV/RMC le 10 mars) et d'Achren Verdian (sur France 24 le 8 mars), les deux seules intervieweuses à insister davantage sur leur cas, à trois reprises. Pas de quoi contrebalancer l'imaginaire des « dommages collatéraux », néanmoins. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'agit presque jamais d'avancer ces faits dans les termes et le cadre du droit international humanitaire, ce qui favorise in fine le récit dominant de « crimes sans criminels ». Ainsi les journalistes neutralisent-ils systématiquement leurs interviews en les dépouillant du fond, c'est-à-dire de tout rappel concret au génocide des Palestiniens et de toute référence solide au droit international, auxquels les journalistes préfèrent généralement des considérants inoffensifs du type : « Jusqu'où Israël est-il prêt à aller ? » ; ou ses variantes : « Jusqu'à quel objectif allez-vous continuer à frapper ? » (TF1) ; « Jusqu'où Israël va poursuivre ses opérations dans le pays ? » (France 24)

« Vous dites quoi à vos enfants qui vivent avec ces alertes en permanence ? »

Las… Non seulement le tapis rouge fut presque systématiquement de mise, mais pour couronner le tout, ce défilé a donné lieu à une séquence à notre connaissance inédite dans l'histoire de la télévision. « Bonsoir Joshua Zarka, merci d'être avec nous, l'accueille Maxime Switek sur BFM-TV (3/03). Je vous ai vu tout de suite regarder votre téléphone portable en arrivant dans ce studio. Pourquoi ? » L'ambassadeur évoque alors « une application qui sonne à chaque fois que des missiles tombent sur [ses] enfants ». Sic. Les journalistes l'écoutent attentivement, la compassion est de mise. Ils en feront tout autant lorsque son téléphone sonnera quelques secondes plus tard, comme leurs confrères et consœur sur Franceinfo et CNews, où l'épisode se répétera (en pire) le 7 mars. Trois séquences qui résument, à elles seules, les compassions sélectives et la hiérarchie raciste des vies humaines auxquelles se livrent, consciemment ou non, les commentateurs les plus en vue. Pour le croire, mieux vaut le voir :

La télévision française est obscène.

***

Début mars 2026, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) recensait 21 283 enfants palestiniens massacrés par Israël à Gaza depuis octobre 2023. Selon l'Unicef (13/01), « plus de 100 enfants [y] ont été tués […] depuis le cessez-le-feu début octobre [2025] », soit « environ un enfant tué chaque jour ». L'ONG Save the children (6/09/2025) fait état de dizaines de milliers d'enfants blessés, souffrant d'un handicap permanent, portés disparus ou présumés ensevelis sous les décombres. Dans la nuit du 14 au 15 mars 2026, en voiture de retour de Naplouse, Mohamed et Othman, respectivement âgés de 5 et 6 ans, ont été assassinés avec leurs parents par l'armée israélienne [6], portant à 233 le nombre d'enfants palestiniens tués par Israël en Cisjordanie occupée entre le 7 octobre 2023 et le 15 mars 2026 [7]. Pour tous ceux-là, pour ceux du Liban et d'Iran, le temps des chaînes d'info ne s'est jamais suspendu. Et aucune alarme n'a retenti sur les plateaux de télévision.

Pauline Perrenot


[1] Qu'il répétera à l'envi au cours des interviews suivantes.

[2] Ulysse Gosset évoquera toutefois les réfugiés libanais.

[3] Lire le dernier reportage de Jean Stern, « Palestine. À Naplouse, "pour tenir, il ne faut plus penser au lendemain" », Orient XXI, 24/02 et « Dans la bande de Gaza, l'enfer de la "ligne jaune" », Le Monde, 6/03.

[4] En faisant valoir, par exemple, les violations quotidiennes du « cessez-le-feu » par l'État d'Israël depuis sa mise en place le 27 novembre 2024 ; les adresses répétées du représentant permanent du Liban auprès des Nations unies concernant les atteintes à la souveraineté du Liban, parmi lesquelles « la construction d'un mur [qui] aura pour effet de grignoter des terres libanaises d'une superficie estimée à 4 100 mètres carrés » (25/11/2025) ; mais aussi les alertes d'ONG libanaises et internationales concernant les (multiples) violations du droit international humanitaire par Israël, recensées succinctement dans une lettre ouverte aux autorités libanaises (Amnesty International, 27/02).

[5] Nous avons exclu du décompte les deux interviews du 1er mars puisque les bombardements israéliens n'avaient pas encore « (re)commencé » du point de vue de l'histoire… médiatique.

[7] Selon l'agrégateur de données du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, qui, au total, recensait 1 071 Palestiniens tués au 15 mars 2026.

29.03.2026 à 11:00

Notre action, notre critique, notre média (1996)

Acrimed

Le premier texte d'orientation d'Acrimed.

- Quelle association ? / ,
Texte intégral (767 mots)

Il y a 30 ans jour pour jour, le 29 mars 1996, l'Assemblée générale constitutive d'Acrimed adoptait un texte d'orientation – Notre action, notre critique, notre média –, premier jalon de notre réflexion et de notre activité, qui sera publié dans le Bulletin n°1 de l'association (octobre 1996), et que nous reproduisons ci-dessous.

Notre action, notre critique, notre média

Pourquoi une intervention démocratique sur le terrain des médias rend-elle nécessaire la constitution d'une nouvelle association alors que, multiforme et éclatée, cette intervention existe déjà - s'appuie sur des organisations tournées vers l'action, s'accomplit dans des réflexions tournées vers la critique et s'exprime à travers de nombreux médias ?

Pour répondre à cette question, il suffit, provisoirement, de dresser un constat de carence sur un point : l'absence d'une action démocratique à la hauteur des enjeux. Notre ambition devrait être de contribuer à combler cette carence, et, à cette fin, de rechercher et d'établir les convergences entre les acteurs (professionnels ou non) des médias, les usagers et les chercheurs concernés - entre tous ceux qui souvent remplissent à la fois cette triple fonction.

Voici, en quelques mots, ce que pourraient être notre action, notre critique, notre média.

Notre action

Constituer un réseau transversal, établissant des points de contact et de passage, entre les protagonistes de l'action démocratiques (et non un simple prolongement des syndicats de salariés, des associations de consommateurs ou des laboratoires de recherches) ;

Promouvoir, dans et hors du champ médiatique, une action coordonnée destinée à obtenir l'exercice d'une démocratie pluraliste et égalitaire, affranchie de la tutelle des pouvoirs et des discours dominants. Une action déployée dans plusieurs directions :

Une action directe et massive en direction des pouvoirs publics et médiatiques, qui en appelle à la mobilisation des citoyens chaque fois que leurs droits démocratiques, notamment en matière d'information, sont bafoués ;

Une action diffuse et concertée au sein même du champ médiatique, destinée à promouvoir une information démocratique des citoyens et une expression démocratique des protagonistes de la vie intellectuelle, artistique et politique, et particulièrement des acteurs du mouvement social ;

Une action en direction des professionnels, destinée non à redoubler leur action syndicale, mais à renforcer sa portée démocratique.

Notre critique

Déployer une réflexion qui cumule les acquis de l'expertise scientifique, de la réflexion professionnelle et de la contestation citoyenne, mais qui dépasse par des propositions critiques les limites du savoir d'expert réservé aux experts, de la compétence professionnelle consacrée à la défense professionnelle, de la protestation citoyenne murée dans la protestation ;

Se fonder sur une recherche approfondie, mais tournée (par ses méthodes, ses contenus et ses formes) vers une intervention critique qui permette de saisir comment les médias se transforment pour pouvoir transformer les médias. Une intervention répondant à quelques exigences :

Une réflexion qui permette non seulement de critiquer les effets des médias sur l'exercice de la démocratie, mais de déceler le potentiel de transformation des médias par l'exercice de la démocratie et de formuler des propositions de transformation démocratique des médias ;

Une réflexion permanente qui permette de soustraire le débat aux aléas de la conjoncture, mais dans le but de fournir des outils d'intervention et des propositions alternatives ;

Une réflexion ouverte et plurielle qui permette de métisser les savoirs critiques des chercheurs et ceux des acteurs qui tentent de dénouer et de déjouer les connivences entre les médias et les autres pouvoirs (économiques, politiques, intellectuels).

Notre média

Doter l'Association de tous les moyens d'expression et de communication correspondant à ses objectifs. Privilégier dans l'immédiat le bulletin d'information, de confrontation, de liaison.

27.03.2026 à 17:28

Les atteintes à la liberté de la presse en France (Ofalp)

Texte intégral (1869 mots)

Acrimed est membre de l'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). Nous relayons ici l'introduction de son premier rapport sur les atteintes à la liberté de la presse en France, qui porte sur l'année 2024. Le pdf du rapport complet est disponible ici.

L'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) est une association créée en 2023. Elle a été fondée par un collectif d'une vingtaine de personnes issues d'horizons géographiques et médiatiques variés, majoritairement journalistes et/ou représentantes d'organisations liées à la défense de la liberté de la presse.

Cet observatoire s'est donné pour mission de recenser, qualifier et rendre publiques les atteintes à la liberté de la presse en France de la manière la plus exhaustive possible, dans un rapport annuel. Ce rapport vise à proposer une lecture consolidée et détaillée de ces atteintes, fondée sur une méthodologie et un périmètre d'analyse spécifiques, dont la combinaison apporte un éclairage inédit, complémentaire des dispositifs existants. [1]

En objectivant les faits, l'Ofalp entend documenter méthodiquement le phénomène pour dépasser l'impression, partagée par ses fondateurs, d'une situation qui se détériore ces dernières années, avec une multiplication des atteintes. Être en mesure de les compter et les analyser pour en comprendre les mécanismes, afin d'agir collectivement pour défendre le droit d'informer et d'être informé dans un contexte démocratique fragilisé, voilà la mission que notre observatoire s'est donnée.

Journalistes et citoyen.nes main dans la main

Le collectif informel [2] qui a donné naissance à l'Ofalp a vu le jour en marge des Assises du journalisme de Tours, en avril 2023. Pendant 8 mois, une vingtaine de personnes, essentiellement journalistes, se sont réunies pour poser les bases de cet observatoire. [3]

À l'issue de cette période de gestation, le collectif s'est constitué en association loi 1901 en novembre 2023. Elle s'est dotée d'une gouvernance collégiale, composée de 5 coprésidents, et d'un conseil d'administration d'une vingtaine de membres. Les membres du conseil d'administration sont élus parmi les membres adhérents, constitués de trois collèges distincts : un collège journalistes, un collège citoyens non-journalistes et un collège personnes morales réunissant les organisations adhérentes (syndicats, associations, etc.). Fin 2025, l'Ofalp comptait près de 80 adhérents, dont une trentaine de membres activement impliqués dans la vie de l'Ofalp et le travail sur ce premier rapport.

Au-delà des inquiétudes, objectiver les faits

L'Ofalp est né de la nécessité de rendre compte des atteintes à la liberté de la presse, parce que nous avions le sentiment de les voir se multiplier ces dernières années, sous différentes formes :

• Rachats de médias par des millionnaires et milliardaires de l'information qui opèrent des coupes budgétaires drastiques et des changements de ligne éditoriale brutaux ;

• Défiance grandissante du public se traduisant par des violences verbales ou physiques à l'encontre des journalistes, sur le terrain et sur les réseaux sociaux ;

• Refus d'interviews ou de communications de documents publics ou d'intérêt général de la part d'administrations ou de représentants de l'État ;

• Nouvelles formes de menaces à la liberté d'informer, notamment par des procédures-bâillons (tentatives de violation du secret des sources, contournement du régime procédural applicable au droit de la presse, notamment via le recours aux tribunaux de commerce ou aux procédures sur requêtes, poursuites judiciaires disproportionnées ou avortées…) ;

• Nombreux cas de violences policières en direction des journalistes (en particulier durant le mouvement des Gilets jaunes et la mobilisation contre la réforme du système de retraite) ;

• Réduction des espaces dédiés à l'investigation dans les médias publics et privés ;

• Restrictions budgétaires et attaques répétées contre les médias de l'audiovisuel public ;

• Opérations d'influence, de trolling ou de déstabilisation via l'usage de fake news ou de deep fakes, facilitées par l'arrivée de l'IA…

Le journalisme semble donc attaqué de toutes parts, sur les fronts financier, judiciaire, éditorial… Au point que l'on peine à définir quelle est l'urgence et comment faire barrage, comment reconstruire des digues là où l'eau monte le plus vite.

Résultat : des journalistes qui s'épuisent ou perdent parfois le sens de ce qu'ils font ; et un sentiment – de plus en plus partagé au sein de la profession, mais aussi d'une partie du public –, d'inquiétude, de frustration et de grand découragement.

Un recensement jamais réalisé en France de cette manière

Pour sortir de la sidération et reprendre la main, l'Ofalp s'est donc donné pour mission de documenter et comptabiliser les atteintes à la liberté de la presse à travers un travail d'analyse annuelle à partir des données recensées de façon systématique (voir méthodologie détaillée en Annexe 3 p. 57).

En plus de ce travail, l'Observatoire ambitionne de mener à terme des analyses thématiques ponctuelles. Objectif : s'emparer de phénomènes difficiles à saisir par le biais de données quantitatives, mais tout aussi délétères pour la qualité et la liberté de l'information, comme le mouvement d'hyper-concentration des médias, les mécanismes d'autocensure ou l'impact de la précarisation de la profession sur la qualité et la diversité de l'information produite.

En 2025, l'Observatoire a entamé pour la première fois son travail de recensement annuel, dont l'analyse doit produire chaque année une sorte de « photographie » de l'état de la liberté de la presse en France. Au fil des rapports, l'Ofalp comparera bien sûr l'évolution - qualitative et quantitative – des données relevées, et les principaux enseignements de cette analyse seront présentés chaque année.

Dans le présent rapport, vous allez découvrir les atteintes recensées pour l'année 2024. L'Ofalp s'y intéresse tout particulièrement à travers le prisme de quatre grands indicateurs :

• Leur nature : procédure-bâillons, entraves d'accès à des documents administratifs ou à des lieux, intimidations verbales ou menaces de recours par lettre d'avocats, campagne de harcèlement sur les réseaux sociaux, agression au cours d'une manifestation, vol ou casse de matériel… L'Ofalp étudie les atteintes dans toute leur diversité, y compris les plus silencieuses ou invisibles (comme les refus d'accréditation, refus d'accès à des lieux ou à des documents administratifs).

• Leurs auteurs : sont-ils des représentants de l'État, et si oui, à quel échelon (local ou national, élus ou non, parlementaires, membres du gouvernement…) ? Sont-ils affiliés à des organisations politiques, et si oui de quelle obédience ? Sont-ils issus du secteur privé ? Dans quelle mesure ces atteintes viennent-elles aussi des citoyens ?

• Le contexte des atteintes et le profil des victimes présumées : les journalistes pigistes, qui travaillent de façon indépendante pour différents médias, sont-ils plus susceptibles d'être visés par certaines attaques que les salariés en poste au sein d'une rédaction ? Les victimes sont-elles plus souvent des hommes ou des femmes ? Y a-t-il des thématiques plus « à risque » que d'autres ?

• Les conséquences des atteintes recensées : la production de l'information a-t-elle été perturbée ou empêchée ? L'intégrité physique des journalistes a-t-elle été compromise ? Ont-ils eu à souffrir des conséquences psychologiques ou de dégâts matériels ? La protection des sources a-t-elle été mise à mal ?

Ce premier rapport porte sur les atteintes à la liberté de la presse ayant eu lieu entre le 1er janvier et le 31 décembre 2024 sur le sol français. Pour mener à bien ce travail, l'Ofalp a construit une méthodologie rigoureuse (voir Annexe 3 p. 57). Pour une lecture fine du phénomène, l'Observatoire a établi sa propre nomenclature. Les atteintes sont réparties en 5 grandes catégories, puis en 19 sous-catégories (version détaillée p. 8).

Le rapport complet :

[1] Depuis 2020, le projet « Media Freedom Rapid Response » (MFRR) via sa carte européenne des atteintes (Mapping Media Freedom) recense de nombreux cas partout en Europe, dont en France. Quant à Reporters sans frontières, l'ONG établit chaque année un classement mondial de la liberté de la presse, et produit une carte recensant les journalistes tués, détenus, otages ou disparus dans le monde. Dans les deux cas, le périmètre et la granularité en termes de catégories d'atteintes sont différents de ceux de l'Ofalp.

[3] À noter que le collectif « Informer n'est pas un délit » avait en tête depuis plusieurs années de recenser les atteintes à la liberté de la presse en France ; et qu'un chantier d'observatoire régional de ces atteintes avait également été ouvert en Bretagne en 2020, à l'initiative de journalistes de Splann ! notamment.

25.03.2026 à 11:31

« Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants, nous nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

Texte intégral (1058 mots)

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici. (Acrimed)

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.

Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.

Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.

Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.

Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.

Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.

Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

La liste complète des signataires est consultable ici.

18.03.2026 à 11:45

Municipales : face aux résultats de LFI, l'éditocratie tétanisée

Jérémie Younes

Texte intégral (1884 mots)

Les résultats du premier tour des élections municipales ont surpris la plupart des éditorialistes de plateaux, qui n'ont pas su cacher leur dépit et leur inquiétude face à l'écart entre le prêt-à-penser qui leur sert d'analyse… et la réalité électorale. Meilleur du pire.

Dimanche 15 mars 2026, premier tour des élections municipales. Les chaînes d'info sont toutes en édition spéciale, ce qui consiste pour elles à organiser les mêmes bavardages que le reste de l'année, mais cette fois interrompus par des annonces de résultats et des correspondants qui ânonnent des banalités en duplex depuis les QG de campagne.

À 20h, la trêve électorale est levée. Comme souvent, priorité au RN : duplex à Toulon, duplex à Perpignan, diffusion du discours de Jordan Bardella : Samuel Gontier relève que sur 25 minutes d'émission spéciale de France 2, Léa Salamé et Laurent Delahousse réussissent l'exploit d'en consacrer 15 à l'extrême droite. Mais très vite, un « bruit » gagne les plateaux : dans les grandes villes, les scores de LFI ne sont pas si mauvais que les éditorialistes les avaient anticipés (et espérés).

C'est le drame : « LFI est beaucoup plus fort, vous l'avez dit, donc les campagnes de diabolisation inversée ont une efficacité très très relative, pour ne pas dire relativement nulle », observe un rien circonspect Mathieu Bock-Côté sur CNews (15/03). Son camarade Franz-Olivier Giesbert lui emboîte le pas : « Pour l'instant il y a un vainqueur quand même assez clair […], c'est LFI, hélas. Hélas parce que quand on pense que c'est David Guiraud qui risque de devenir maire de Roubaix […], c'est absolument affligeant du point de vue français, quand on aime ce pays. C'est-à-dire un élu de la haine, du racisme, de l'antisémitisme, parce que ce sont ses spécialités… avec derrière évidemment beaucoup de violence. » Sur France 2 (15/03), Benjamin Duhamel s'étonne également d'« une forme de dissonance [avec] le débat public à l'échelle nationale ». Aussi en profite-t-il pour refaire le film (médiatique) en évoquant « les polémiques sur la mort de Quentin Deranque » ou encore « les soupçons d'antisémitisme après les propos tenus par Jean-Luc Mélenchon »… avant de conclure : « Tout cela n'a pas empêché les électeurs de mettre un bulletin insoumis dans l'urne. » Ce n'est pourtant pas faute d'y avoir mis du cœur

L'ambiance n'est pas bien différente sur Franceinfo, où Gilles Bornstein ne parvient pas à cacher sa panique (15/03) : « Si à Lille il y a une alliance entre les Insoumis et les Verts au profit de la liste de la candidate insoumise, et bien les Insoumis peuvent prétendre à la mairie de Lille dimanche soir, ce qui serait un cataclysme. » Non pas une « surprise » ou un « coup de théâtre » : un « cataclysme ». Rien de tel ne sera prononcé par le présentateur s'agissant des mairies remportées au premier tour par le RN. Du reste, sur Franceinfo, le prêt-à-penser (raciste) qui tient lieu d'analyse est le même qu'ailleurs. C'est « l'expert » sondagier Brice Teinturier qui s'y colle : « Il est plus que probable que La France insoumise ait réussi son pari de mobiliser les catégories abstentionnistes, notamment les jeunes et notamment les quartiers populaires où il y a aussi une forte concentration de personnes issues de l'immigration maghrébine. […] Les municipales sont un petit test de vérification de la pertinence de cette stratégie, qu'on a appelée "stratégie Gaza" à d'autres moments… » Face à lui, l'invité Louis Boyard (LFI) s'offusque de cette curieuse expression, « stratégie Gaza ». Myriam Encaoua intervient : « C'est une analyse d'expert qui tend à montrer que vous êtes en dynamique. » Tout va bien : nous insultons vos électeurs, entretenons la logorrhée raciste, mais le commentaire vise à signifier que votre stratégie est efficace : parole d'expert !

Sur LCI, après quelques heures de plateau, Isabelle Saporta joue la même partition (15/03) : « C'est la nouvelle France contre la France blanche. La partition idéologique elle est là Jean-Michel [Aphatie], on ne va pas faire semblant de ne pas voir, c'est la nouvelle France contre la France blanche. Donc, ce qui s'installe là c'est, excusez-moi, le débat de la présidentielle à venir. » Par un petit glissement sémantique, la « partition idéologique » de Saporta est donc devenue… une partition ethnique. Une analyse qui plaît beaucoup à la chaîne concurrente CNews, qui la remobilise le lendemain (16/03) : « Je citerai une chroniqueuse de gauche [sic] hier sur une chaîne concurrente : c'est la nouvelle France contre la France des blancs ! Sans aller aussi loin qu'elle, ose Erik Tegnér (Frontières), je trouve cette remarque intéressante […]. Saint-Denis, c'est la ville qui est racontée par Jérôme Fourquet comme celle qui à la base était un bastion ouvrier, communiste, et qui aujourd'hui est devenue un bastion migratoire. »

Sur Europe 1, Vincent Trémolet de Villers paraphrase lui aussi le gloubi-boulga fourquettiste qu'il apprécie tant : « La gauche des villes et la droite des champs […]. Avec [Mélenchon] ce n'est pas la politique à l'état gazeux mais le radicalisme à l'état Gaza. Un mélange d'équivoque antisémite, de dialectique victimaire pour agréger la jeunesse urbaine diplômée et les électeurs français musulmans des périphéries. » Le directeur de la rédaction du Figaro, qui voit cette élection comme un « test grandeur nature de l'efficacité [du] plan diabolique [de Mélenchon] », n'est pas le seul à placer « Gaza » dans le bingo. Sur CNews (16/03), les éditorialistes des magazines d'extrême droite égrainent ainsi les villes qui risquent de passer (ou de rester) à gauche. Toulouse ? Jules Torres (Valeurs Actuelles) reproche à « Monsieur Piquemal » de « ne pas être un tendre », d'avoir « fait beaucoup campagne sur Gaza », de s'être « rendu sur une flottille à plusieurs reprises » et s'alarme en conséquence : « Voilà aujourd'hui la racialisation, le côté communautariste qu'on va retrouver dans la quatrième ville de France ! » Erik Tegnér (Frontières) parle quant à lui d'une ville de « punks à chien » et « d'antifas ». Lyon ? Rodolphe Cart désespère des résultats où à l'instar d'autres grands centres urbains « surperforme le vote on va dire islamo-gauchiste, ou alors le vote antifasciste complétement assumé ».

Bref, les éditorialistes n'auront pas attendu très longtemps pour reprendre l'intense campagne de dénigrement de LFI, menée avec une intensité accrue ces dernières semaines [1].

Sur X, les habitués du crachoir en rajoutent une couche. Le journaliste de Libération Jean Quatremer : « La stratégie de Mélenchon, qui a tout misé sur Gaza, des provocations antisémites et la brutalisation politique (soutien aux milices d'extrême gauche), n'est gagnante que dans les banlieues populaires (à l'exception de Toulouse) et une partie de la jeunesse radicalisée. Ailleurs, c'est non seulement un échec, mais parfois une déroute. » Le journaliste de L'Express Jean-Dominique Merchet : « LFI est une organisation politique dangereuse pour notre pays. Il faut lui faire barrage : c'est la priorité absolue au vu de ses positions radicales (racialisme, islamo-gauchisme, soutien à la Jeune Garde, etc.) » Nicolas Bouzou, commentant Toulouse : « En s'alliant avec un parti aux idées antisémites, racialistes et antidémocratiques, pour battre une personnalité de centre-droit, le Parti Socialiste se couvre de honte. Un crachat au visage de Blum, Jaurès, Mendes France. Les Français finiront par se réveiller. » Ou Brice Couturier : « Et ça vous étonne, que l'antisémitisme soit électoralement payant dans nos pays ? Car idem en Espagne, en Grande-Bretagne... et pour les mêmes raisons : présence islamiste croissante et haine d'Israël prêchée à la jeunesse universitaire woke... »

« Présence islamiste », « haine d'Israël », « wokisme » : les éditorialistes se sont construits un prêt-à-penser qui tient en peu de mots. Céline Pina décide de les jeter tous ensemble dans un même tweet : « LFI rassemble aujourd'hui tous les marqueurs de l'extrémisme : utilisation de l'antisémitisme comme outil de mobilisation, légitimation de la violence politique, création d'une milice violente, diabolisation de l'adversaire, discours de haine, justification d'agressions et de meurtre au nom de la cause (affaire Quentin Deranque). […] LFI est aujourd'hui le seul représentant signifiant de l'existence d'une forme de fascisme en France. » Franz-Olivier Giesbert, sur CNews, parachève le chef d'œuvre : « On voit bien que la stratégie aujourd'hui c'est l'antifascisme, et donc le fascisme, parce que y'a un fascisme aujourd'hui et il est d'extrême gauche, et il revient par l'antifascisme… »

***

Focalisés sur la « percée » (réelle) de LFI, les éditorialistes et les journalistes politiques n'ont pas versé d'aussi chaudes larmes pour rendre compte des résultats importants du RN et de ses alliés, en tête dans des dizaines de communes. Partout, le commentaire façonne LFI comme un parti « à part », « anormal », « pas comme les autres »… et le traite en conséquence. Le résultat de la double dynamique diabolisation de la gauche / normalisation du RN – que nous documentons depuis des années – se matérialise de manière exacerbée dans le contexte électoral. Et ce fait confirme une chose que l'on savait déjà : l'extrême droite n'effraie pas l'éditocratie. Elle est en revanche terrifiée par la gauche de gauche. Il n'en va là, du reste, que d'un petit concentré de quelques heures ayant suivi les résultats. Au cours des jours suivants, le bavardage redouble d'intensité, les cabales s'étoffent et les journalistes politiques sont plus que jamais dans leur élément : face aux jeux d'alliance, ces derniers n'entendent pas simplement observer et rendre compte… mais participer activement au jeu politicien.

Jérémie Younes


16.03.2026 à 19:24

Iran : l'éditocratie en renfort d'une « guerre juste »

Jérémie Younes, Pauline Perrenot

Texte intégral (7881 mots)

Le 28 février, alors que des discussions diplomatiques indirectes, sous médiation omanaise, avaient lieu à Genève, les États-Unis et Israël ont lancé une nouvelle guerre d'agression impérialiste contre l'Iran. Toute à son campisme et à son dédain habituel pour le droit international, la presse va-t-en-guerre légitime une « guerre juste ». Et de propagande en invisibilisation des victimes civiles, le bruit médiatique laisse une impression amère de superficialité, de légèreté et de grande confusion.

« C'est la fête, les gens sont en train de hurler aux fenêtres ! » Les États-Unis et Israël viennent de déclencher une campagne de bombardements intensifs sur Téhéran et l'annonce de la mort de l'ayatollah Khamenei est arrivée sur le plateau de LCI (28/02). Mona Jafarian exulte : « Ce sont des explosions de joie en ce moment en Iran. » L'émotion est partagée sur Franceinfo par le chroniqueur venu de CNews, Nathan Devers : « Moi je suis évidemment très ému [...], c'est un moment peut-être émouvant, et peut-être qu'enfin ce régime va tomber. » Des « peut-être » de précaution, mais beaucoup d'émotion. Comme au Parisien, chez l'éditorialiste Olivier Auguste (28/02) : « L'espoir, voire la joie », à peine « lesté d'un peu d'amertume ». « Une délivrance », lance Vincent Hervouët sur CNews (2/03). « Suprême délivrance », renchérit Franc-Tireur (4/03). Abnousse Shalmani dirait même plus [1] : « Je ne peux pas empêcher cette émotion-là, c'est que les Perses et les Juifs, c'est 2 600 ans d'histoire, alors pour moi ce qui est en train de se passer, c'est des retrouvailles, c'est une cousinade qui se retrouve, et ça, ça fait hyper plaisir. » (LCI, 2/03) « Les scènes filmées ont de quoi abasourdir, écrit encore Aurélien Viers dans Marianne (5/03). On a rarement vu un peuple applaudir des bombes lui tombant dessus. » Deux jours après les funérailles ayant réuni des milliers d'Iraniens suite au bombardement meurtrier de l'école primaire de Minab [2], il fallait oser.

Mais les bombes n'effraient aucun des exaltés qui pullulent sur les plateaux, auxquels le chaos inspire même des métaphores messianiques : « Les Iraniens s'inquiètent mais en même temps, c'est un sentiment de libération extraordinaire, s'emballe Vincent Hervouët sur CNews (2/03). Quand ils défilaient il y a quelques mois, c'était le Christ et le tyran. […] Et bien le tyran est mort ! Le ciel les a exaucés ! Le ciel, c'est à dire l'aviation israélo-américaine ! […] C'est une bénédiction ! » Même tonalité dans Valeurs actuelles (4/03), où l'inénarrable François d'Orcival parle d'un « châtiment à Téhéran » : « Nous étions trois jours avant une fête de vingt-quatre heures en Israël, Pourim, qui rappelle les événements rapportés dans un texte biblique, le livre d'Esther [...]. Pour la première fois avec cette ampleur, Israéliens et Américains réagissaient par une même opération pour abattre les restes du régime. L'heure des comptes était arrivée ; comme dans la Bible, et comme dans une tragédie du Grand Siècle. »

« En Iran, l'espoir d'un jour nouveau », titre Sud Ouest sur un mode plus réservé, mais néanmoins optimiste au lendemain de l'agression militaire (1/03) : « Si l'on ne peut pas se réjouir du feu de la guerre, concède la journaliste Aude Ferbos, la mise hors d'état de nuire de ce dictateur sanguinaire qui a mis son peuple à genoux est une bonne nouvelle pour le pays comme pour l'équilibre du Moyen-Orient. » Sacrée prédiction. Guillaume Roquette formule la même dans son éditorial du Figaro (6/03) : « Il est permis de penser que [les frappes israélo-américaines] peuvent renforcer la paix à moyen terme. » « Un tyran de moins » titre en Une Franc-Tireur (4/03), jugeant que « la planète est plus sûre sans Khamenei ». Bref, comme Nicolas Baverez dans Le Point (5/03), la plupart des chefferies éditoriales, qui n'ont visiblement pas médité les désastres afghan, irako-syrien ou libyen du dernier quart de siècle, font un « pari sur l'émergence d'un nouveau Moyen-Orient ».

« La guerre de Trump en Iran est juste »

En quelques heures en effet, la presse mainstream avait fait son choix éditorial : ce sera, au nom de la « civilisation », une « guerre juste », de celles qui ne sont pas légales mais incontestablement légitimes. Et d'ailleurs, il ne se trouve (presque) personne pour le contester. « Israël et les États-Unis défendent le monde libre », clame Jean Quatremer (LCI, 12/03) et « la guerre de Trump en Iran est juste », décrète Bernard-Henri Lévy, plus constant qu'un métronome (Le Point, 5/03). Dans Franc-Tireur (4/03), sa disciple Caroline Fourest le suit au mot près :

Caroline Fourest : Il ne s'agit pas d'une guerre impérialiste ni d'une invasion. Il s'agit d'éliminer suffisamment de tueurs au pouvoir pour permettre aux démocrates de reprendre leur pays en main, afin qu'une dictature cesse de menacer la paix de la région et du monde. Et cela change tout. Car c'est précisément ce qui sépare une guerre injuste d'une intervention risquée, mais qui vise juste.

Sur Franceinfo (1/03), le lieutenant-colonel Vincent Arbarétier n'en pense pas moins en évoquant un « droit d'ingérence humanitaire » : « Dans le cas de l'Iran, il y a une ingérence humanitaire. Et je dirais même qu'il est bien dommage que les Américains ne soient pas intervenus plus tôt… » Le lancement du journaliste Gilles Bornstein avait d'entrée cadré le « débat » et donné le ton du bruit médiatique : « La question s'énonce très clairement : tous les coups sont-ils permis quand il s'agit de faire tomber un dictateur ? Peut-on s'affranchir du droit international pour redonner la liberté à un peuple ? Bref, Iran : la fin justifie-t-elle les moyens ? » L'éditorialiste semble ne pas s'en rendre compte, mais tout le campisme de la presse alignée sur le récit israélo-américain est ici replié dans sa question, qu'il croit sans doute neutre et objective, voire équilibrée, mais qui suggère d'emblée que si les États-Unis et Israël se sont « affranchis du droit international », c'est forcément pour « redonner la liberté à un peuple ». Que pourraient-ils vouloir d'autre ?

Le fait que cette agression soit menée par des puissances néofascistes, et dans le cas de la seconde, par un dirigeant actuellement sous mandat d'arrêt international pour crimes contre l'humanité, bénéficiant du soutien politique et militaire constant des États-Unis dans le génocide des Palestiniens, ne change rien à l'affaire. « Faute de légalité incontestable, reconnaît Bruno Jeudy dans La Tribune dimanche (1/03), l'opération se pare d'une légitimité morale : celle d'un droit d'ingérence invoqué au nom de la défense des libertés », que l'éditorialiste légitime plus qu'à son tour en reprenant à son compte le narratif d'« une guerre pour l'Histoire », chère aux gouvernements israélien et américain : « Qui versera des larmes sur l'anéantissement d'une dictature islamiste qui a instrumentalisé la foi pour asservir son peuple ? » Ceci posé, l'éditorialiste Luc de Barochez – passé du Point à L'Express sans dépaysement –, se charge de l'étape suivante en expliquant « pourquoi l'Europe doit s'impliquer en Iran » :

Luc de Barochez : Bien sûr, les précédents historiques tendent à prouver que les avions de combat ne sont pas un vecteur adapté pour promouvoir la démocratie. Il n'empêche : l'opération en Iran se présente comme une occasion historique de contrer et peut-être d'éliminer un régime malfaisant, qui fait régner la terreur depuis un demi-siècle au Proche-Orient et au-delà. […] Qu'on le veuille ou non, les Européens ne peuvent pas se soustraire à ce conflit. (L'Express, 5/03)

Dans cette ambiance de parti pris à courte vue, les plateaux télés font du cinéma de guerre, au point de scénariser des scènes de victoire dans lesquelles les troupes américaines entreraient à Téhéran sous les acclamations des Iraniens :

- Darius Rochebin : Il y a des Iraniens qui accueilleraient à bras ouverts les Américains […] Il y a ce mot de Jefferson qui dit : « Les États-Unis sont l'empire de la liberté. » Oui, c'est un impérialisme, mais qui diffuse la liberté.

- Peer de Jong : C'est comme au Vietnam. Absolument partout, il y a marqué « I love New York ».

- Darius Rochebin : Imaginez cette scène, les rues de Téhéran pavoisées pour accueillir peut-être pas Trump, mais un régime pro-américain.

Cette scène surréaliste, relevée par Samuel Gontier, s'est passée sur LCI (4/03). La chaîne du groupe Bouygues, qui tente de se distinguer par une spécialisation sur l'international, guettait depuis des semaines le retour de cette guerre. Aussi Darius Rochebin ne peut-il contenir son enthousiasme : « La guerre de très haute intensité, on y est ! »

À l'affût comme lui du moindre bourdonnement militaire, les professionnels du bavardage en ont pour leur compte : le commentaire technique de la guerre et le point de vue des « alliés » s'imposent partout dans un présentisme exacerbé. Et ce d'autant que sur les chaînes d'information en continu, les militaires supplantent les journalistes. Même Éric Brunet ne s'y retrouve plus : « Nous avons l'amiral Alain de Dainville qui est avec nous... Ah non, il va arriver dans quelques instants. Mais nous avons un autre amiral, voyez, nous avons beaucoup d'amiraux. » « Ils sont tous sur le plateau ! », renchérit la coprésentatrice en rigolant (LCI, 9/03).

On saluera ainsi « l'excellence et la finesse du renseignement israélien », comme Christian Makarian sur LCI (1/03), ou on repensera, émerveillée, à l'« incroyable » opération « des bipeurs au Liban », comme Alexandra Schwartzbrod (Libération) sur Franceinfo (1/03). BFM-TV produit immédiatement un long format sur « les coulisses de l'incroyable opération "Epic Fury" » (6/03). Marc Semo parle d'« un exploit » dans Challenges (5/03), béat devant les engins militaires israélo-américains qui « se sont très rapidement arrogé la maîtrise des airs ». Il en va encore d'« une prouesse » dans L'Express (12/03), qui glorifie en Une le compagnonnage « CIA-Mossad » pour son « nouvel art de la guerre », une semaine après que le directeur adjoint de la rédaction, Thomas Mahler, a ouvertement félicité « le stratège Bibi » : « Plus de deux ans après le jour le plus tragique de l'histoire d'Israël, le bilan de Tsahal et du Mossad est spectaculaire : le Hamas a été décimé, Hassan Nasrallah […] tué par une frappe, le dictateur syrien Bachar el-Assad est en exil à Moscou. Mais Bibi Netanyahou vient d'obtenir son plus prestigieux trophée avec la mort de Khamenei. » (L'Express, 5/03)

Propagande israélo-américaine : le grand déploiement

Incarnant le « grand méchant » par excellence, l'Iran est campé comme la source première de déstabilisation de la région : une « évidence » indiscutable au sein des grands médias, dans la roue de la propagande israélo-américaine. En ouverture du Nouvel Obs (4/03), si le directeur adjoint de la rédaction Grégoire Leménager dénonce un « mépris des règles du droit international », c'est néanmoins à l'Iran qu'il reproche d'« embraser le Moyen-Orient, comme c'est hélas déjà le cas au Liban », ce qui ne manquera pas de convaincre les centaines de Libanais tués et les centaines de milliers de déplacés du fait des bombardements... israéliens.

Dépeindre l'Iran en agresseur n°1 contre lequel Israël – et « l'Occident », plus généralement – se défend : tel est le travail auquel s'attèle sans relâche l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka. Si le diplomate est dans son rôle, le tapis rouge que lui déroulent la plupart des journalistes est, en revanche, proprement sidérant. Entre le 1er et le 11 mars, Joshua Zarka a cumulé 19 interviews dans l'audiovisuel, la plupart du temps sans grande contradiction : quel autre État impliqué dans des crimes contre l'humanité bénéficie d'une telle caisse de résonance… et d'une telle complaisance ? D'autant que si ses interventions ont incontestablement contribué à doper le bruit médiatique, les rédactions n'en avaient nullement besoin pour servir, toutes seules, de haut-parleur à la propagande israélienne.

« Le but premier, c'est d'annihiler les capacités militaires de l'Iran, et notamment le développement d'une arme nucléaire ? », demande Gauthier Le Bret à Olivier Rafowicz (CNews, 6/03). « C'est bien, vous pouvez être porte-parole », lui répond son invité. Des félicitations que le porte-parole (authentique) de l'armée israélienne pourrait adresser plus largement. Dans L'Express (5/03), sous la plume de Thomas Mahler, c'est toute sa propagande qui est ainsi dûment télégraphiée : « Une seule chose compte pour les Israéliens : que [l'Iran] soit durablement affaibli sur le plan militaire, privé de programme nucléaire et vacciné contre ses ambitions antisionistes. » Dans La Tribune dimanche (1/03), la correspondante à Tel-Aviv s'illustre elle aussi par un alignement total sur la propagande israélienne. Tandis que les appels va-t-en-guerre des hauts gradés militaires sont reproduits sans aucune forme de distance, la propagande de guerre la plus grossière tient lieu d'analyse absolument partout. Benjamin Netanyahou déclare-t-il vouloir « éliminer la menace existentielle posée par le régime iranien » ? La formule donne son titre à l'article – « Pour Israël, une guerre existentielle » – et ses slogans à la correspondante : « Israël réaffirme sa doctrine fondée sur le principe d'empêcher l'émergence d'une menace stratégique », soutient-elle, avant d'enfoncer le clou en conclusion : « L'État hébreu agit avant que la menace ne devienne irréversible. »

Dans ce chapitre, si les discours spécifiques sur la « menace nucléaire » de l'Iran varient d'un jour(nal) à l'autre avec leur lot d'approximations, les chefferies pratiquent généralement la politique de la peur. Au Parisien (12/03) par exemple, où le journaliste Enzo Guerini l'affirme comme « une certitude : la traque de l'uranium iranien est l'obsession du tandem Trump-Netanyahou », dont la parole est donc prise pour argent comptant : « Près de 200 kg d'uranium enrichi à 60 % […] sommeilleraient encore [en Iran]. Assez de matière pour produire plusieurs armes atomiques. Impensable, pour Washington (qui en fait son principal objectif de guerre) et Tel Aviv, de laisser à Téhéran une telle marge de manœuvre sans avoir des garanties de sécurité. » Peu importe que neuf mois plus tôt, à l'issue d'une « guerre des 12 jours » (juin 2025) qui semble n'avoir jamais avoir existé, les mêmes médias reprenaient en chœur les déclarations de « Donald Trump assur[ant] que les sites nucléaires [en Iran] sont "complètement détruits" » et celles de Benjamin Netanyahou selon lequel « Téhéran n'aurait "jamais l'arme atomique" » (BFM-TV, 25/06/2025). Peu importe les « concessions historiques faites par l'Iran » au cours des négociations des derniers mois en matière de matériel nucléaire (Orient XXI, 2/03). Et peu importe, évidemment, que contrairement à l'Iran, les États-Unis et Israël ne soient pas signataires du traité de non-prolifération nucléaire… et détiennent l'arme atomique. Dans un paysage médiatique où la moindre déclaration des responsables israéliens et américains tient lieu d'information, la presse peut bien se contredire du jour au lendemain.

Et mobiliser au gré du vent, tantôt l'un, tantôt l'autre versant de la propagande : « Epic Fury, ce n'est pas pour empêcher les Iraniens de se doter de la menace nucléaire, avance Jean Quatremer, tout aussi sûrement que Le Parisien disait le contraire. C'est pour renverser le régime, et c'est pour préserver la population » (LCI, 12/03). Quoi qu'il en soit, tout le monde s'accorde sur un point : « La sécurité d'Israël devrait être la priorité du monde libre », clame Guillaume Roquette dans Le Figaro (6/03). Nicolas Baverez fait la synthèse… et l'ambassadeur d'Israël aurait pu la signer :

Nicolas Baverez : L'attaque contre l'Iran vise à la fois la réorientation profonde sinon la fin du régime, sa renonciation à la bombe nucléaire et à ses capacités balistiques, l'arrêt de la déstabilisation du Moyen-Orient comme des menaces existentielles contre Israël et l'Occident. (Le Point, 5/03)

Alors que se poursuit le génocide des Palestiniens, alors que l'annexion de la Cisjordanie se déroule dans l'indifférence générale, alors que de l'Iran au Liban, des civils meurent par milliers sous les bombes et subissent des déplacements forcés d'une ampleur terrifiante [3], c'est Israël qui est en proie à une « menace existentielle ». Omniprésente dans la bouche des commentateurs, cette rhétorique est le symptôme le plus éloquent de l'occidentalo-centrisme et de l'impensé suprémaciste et raciste qui structurent le récit dominant.

Dans ce cadre, il n'est pas étonnant que le 7 octobre 2023 soit (de nouveau) invoqué comme le début du commencement de l'histoire, cette fois non plus seulement palestinienne, mais moyen-orientale : « Cette guerre est l'ultime réplique du traumatisme des massacres du 7 octobre », assure l'omniprésent David Khalfa à Challenges (5/03), à l'instar du directeur délégué de la rédaction de Marianne, Aurélien Viers : « Netanyahou pourrait sortir grand gagnant de la séquence ouverte par le pogrom du 7 octobre 2023 – déclenchée par le Hamas, vassal de l'Iran. » (5/03) L'analyse sera paraphrasée par Michel Onfray deux jours plus tard sur CNews (7/03) : « Les frappes iraniennes sont la suite du 7 octobre. » Les « experts » médiatiques qui déracinèrent les événements du 7 octobre 2023 de la (longue) histoire du conflit colonial opposant l'État d'Israël aux Palestiniens – et surjouaient à l'époque « la main de l'Iran » – sont les mêmes qui, aujourd'hui, opèrent une décontextualisation dans la décontextualisation afin de mieux décrire l'agression israélo-américaine comme une « réplique ». Un récit frauduleux, qui n'est rien d'autre qu'une reconfiguration de la propagande israélienne elle-même, visant à légitimer l'agression israélo-américaine, dédouaner coûte que coûte l'État d'Israël… et réaffirmer son « droit à se défendre » contre une « menace existentielle ». Dans sa chronique de France Inter (1/03), Pierre Haski n'y coupe pas, évoquant « le massacre commis en Israël par le Hamas palestinien, l'un des "proxies" [de l'Iran] » pour sous-entendre, à son tour, qu'Israël ne ferait au bout du compte que « riposter » : « Cette attaque [du 7 octobre 2023], qui a ébranlé Israël dans ses certitudes protectrices, a déclenché un retour de bâton dont l'épilogue, sans doute provisoire, a été la mort du Guide suprême iranien. »

Dépolitisation et déshistoricisation : la persistance de ces deux biais n'en finit plus de miner le traitement médiatique de la région. « Le récit ne décrit pas toujours les faits, mais fixe le moment à partir duquel ils doivent être regardés, écrit Muzna Shihabi (Blast, 9/03). C'est ce renversement que le poète Mourid Barghouthi désignait par le mot secondly. Commencer l'histoire par "ensuite", écrivait-il, suffit à mettre le monde à l'envers. […] Commencez par le second moment, et […] les bombes deviennent défense. »

« Le droit international c'est formidable entre nations respectables »

Pour cette presse alignée sur la loi du plus fort, le droit international est donc devenu totalement accessoire. Le phénomène n'est pas nouveau : après l'avoir profondément enterré dans leur couverture du génocide des Palestiniens, les grands médias ont poursuivi dans la même veine au Venezuela et ailleurs. Les effets cumulatifs de ces transgressions tolérées font peu à peu passer des paliers au commentaire médiatique. Nombre d'éditorialistes n'ont donc plus aucun mal à balayer le droit international d'un revers de main, avant de parler d'autre chose. Et il est peu de dire que LCI, qui se targue d'être en pointe sur l'international, a aussi été en pointe sur la négation du droit international : « Le droit international ne peut pas être un totem d'immunité pour les tyrans », affirme Jean Quatremer, dans une chronique de quinze longues minutes qui a de quoi consterner historiens et juristes, dans laquelle le journaliste de Libération parle de « droit mou », de « légitime défense préventive » et de « lutte pour le monde libre » [4]. Sur la même chaîne, Luc Ferry lance lui aussi un cri du cœur autoritariste et suprémaciste (8/03) :

Luc Ferry : Tout ça, c'est des rengaines sur le droit international, vous savez la « souveraineté des États », le droit international... On se fout du monde ! Le droit international, il faut quand même réfléchir trois secondes... Parlons-en un peu sérieusement. Le droit international, c'est formidable entre nations respectables. [...] Tout ça n'est utile qu'entre gens raisonnables, entre démocraties, mais avec des voyous criminels, l'appel au droit international, non seulement c'est une plaisanterie, c'est une absurdité [...], mais ça dissimule en vérité dans les trois quarts des cas la haine d'Israël, pour ne pas aller plus loin.

De là à parler d'un « droit international antisémite », il n'y a qu'un pas, qu'ont déjà franchi plusieurs propagandistes s'agissant par exemple de l'ONU

Forcé d'admettre que « la Maison Blanche aurait dû, en bonne logique, s'autoriser d'une résolution du Conseil de Sécurité des Nations unies » – épargnant ici sagement Israël –, BHL fait quant à lui dans l'élaboration théorique (Le Point, 5/03). Revendiquant « une sorte de droit coutumier international né de l'expérience » de précédentes interventions militaires, il s'invente (comme de coutume) une loi (du plus fort) qui lui sied davantage, laquelle serait basée sur trois « autres principes » : « la "menace imminente", la "riposte collective entre alliés" et la "responsabilité de protéger" ». Ce n'est qu'après avoir réécrit le droit international sur son coin de table que l'éditocrate peut partir en guerre la conscience tranquille : « C'est sur [la] légitimité supérieure [de ces principes] qu'il convient de s'appuyer pour sauver le peuple iranien. On n'oppose pas un droit failli à des vies menacées. »

Emballez, c'est pesé. D'autres propagandistes ne se donneront pas autant de mal… En plein exercice de manipulation (ordinaire), dans le même journal, Géraldine Woessner déclare ainsi que « les juristes convergent sur un point : qualifier l'offensive de "manifestement illégale" relève davantage du jugement politique. » « Les juristes » seront ravis d'apprendre cette « convergence de fait », en particulier celles et ceux travaillant pour l'ONU qui, la veille, condamnaient des « attaques militaires illégales » et rappelaient que les bombardements « s'inscrivent dans un schéma plus large d'actions unilatérales illégales menées par les États-Unis et Israël qui déstabilisent toute la région, notamment en provoquant le déplacement arbitraire de milliers de personnes. » On retrouvait l'une des (trois) juristes interrogées par Géraldine Woessner, l'avocate Sarah Scialom [5], chez Gilles Bornstein quelques jours plus tôt sur Franceinfo (1/03), lui qui se demandait si « tous les coups étaient permis pour faire tomber un dictateur ». Le présentateur n'avait alors invité qu'une seule juriste pour répondre à sa question : celle qui, à peu près seule, explique que la guerre lancée par les États-Unis et Israël n'est peut-être pas illégale car « préemptive » – à ne pas confondre avec une guerre « préventive », élément de langage mobilisé les premiers jours par les gouvernements états-unien et israélien… et repris entre autres par Sophia Aram : « Israël lance une "attaque préventive" contre l'Iran » (Le Point, 5/03). Les exécutions extrajudiciaires ? « Un programme de regroupement familial orchestré par Israël », ironise l'humoriste, précédée sur ce ton, au premier jour des bombardements israélo-américains, par un éditocrate en fin de carrière :

Contre la violation du droit international = pro-Mollahs

Dans un tel périmètre de « pensée » autorisée, s'opposer aux violations du droit international relève d'un pari plutôt risqué. L'Espagne assure-t-elle le 2 mars que les États-Unis n'utiliseraient pas ses bases militaires pour son agression contre l'Iran ? « Terrifiant », juge le journaliste de Libération Jean Quatremer, qui ne peut en tirer qu'une conclusion : « L'Espagne, dévorée par un antisémitisme d'Etat, officiellement représentante des intérêts de la mollahrchie et du Hamas. » (X, 2/03) Dans la même veine sur Franceinfo (3/03), son confrère Marc Semo analyse la difficulté d'une « position commune » en Europe en raison de la coexistence entre des « pays type l'Allemagne » et des pays comme l'Irlande ou l'Espagne que le journaliste qualifie de « très clairement pro-palestiniens voire pro-Hamas quasiment ». La présentatrice tentera un léger recadrage… mais le reste des invités applaudit ou ne pipe mot.

Les rappels du droit international ont beau être peu nombreux, ceux qui les professent sont instantanément stigmatisés. « Il n'y a qu'ici en Europe, à la gauche, qu'il y a comme une forme d'agacement face à la fatalité américaine, d'anti-impérialisme qui renaît éternellement... », se désole Vincent Hervouët (CNews, 2/03). Franz-Olivier Giesbert est d'accord avec lui : « Les pleureuses qui ont condamné l'opération au nom du "droit international" [...] s'appellent Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Olivier Faure, Rima Hassan. Sans parler des Auguste à la bouche en cul-de-poule du Quai d'Orsay et, à l'autre bout de notre Vieux Continent, du charmant Vladimir Poutine ? » On remarquera que l'éditocrate n'hésite plus à écrire « droit international » entre guillemets, comme Caroline Fourest sur X (3/03), qui ne manque pas non plus l'occasion de taper sur « LFI et l'extrême gauche » dans Franc-Tireur (4/03) : « [Elles] nous expliquent qu'intervenir pour contrer un tyran relève du crime impérialiste. Un classique qui a toujours fait le jeu des salauds », tranche-t-elle. À l'unisson de son confrère Yann Barte, dans le même numéro : « Dès les premières frappes américaines et israéliennes sur l'Iran, LFI a sauté sur son clavier pour désigner l'agresseur... et se ranger, sans surprise, du côté des mollahs. » Désinformation ordinaire… « Le pacifisme LFI ? », interroge-t-il : « Une colombe en carton-pâte qui roucoule pendant que les dictatures se renforcent. »

En posant la question à Brice Couturier, L'Express (5/03) savait à quoi s'attendre… et n'aura donc pas été déçu : « Toute une partie de la gauche, gagnée par l'islamo-gauchisme, pratique un double standard moral : quiconque se réclame de l'islam politique est considéré comme un allié. » La « partie de la gauche » dont parle Couturier et qu'il imagine proche de « l'islam politique » est très large et englobe, en fait, tous ceux qui osent dénoncer des violations du droit international ou des crimes de guerre.

Comme sur la Palestine, l'effet de stigmatisation et le verrouillage du débat opèrent indistinctement selon que ces voix proviennent du champ politique, humanitaire ou universitaire. Sur Franceinfo par exemple (2/03), c'est le géographe Bernard Hourcade qui en fait les frais face à Gilles Bornstein, dans une séquence où le présentateur eut (à nouveau) l'occasion d'étaler aux yeux du grand public l'ampleur de son inconséquence :

Hiérarchie et négation des vies humaines

Quiconque a suivi le naufrage des grands médias en Palestine ne sera pas surpris, enfin, de voir le constat se répéter en Iran : face à la légitimation de la loi du plus fort, l'invisibilisation des victimes civiles le dispute à la banalisation des bombardements perpétrés par Israël et les États-Unis. Passer le droit international par pertes et profits implique fatalement de légitimer ou de couvrir les crimes des pays « alliés », comme de déresponsabiliser leurs auteurs : ainsi le récit dominant de la « guerre juste » visant à « libérer le peuple iranien » se doit-il, aussi, d'être celui d'une « guerre propre ». Dans les grands médias, deux expressions ordinaires remplissent à merveille ce travail d'invisibilisation/légitimation/déresponsabilisation : les « frappes ciblées » et les « dommages collatéraux ». Il y en a beaucoup d'autres.

Sur Franceinfo (10/03), le présentateur Loïc de La Mornais invente par exemple le concept éloquent de « frappes chirurgicales mais qui ne le sont jamais complétement ». Il est alors question du bombardement de l'école de filles à Minab. Dans la bouche du présentateur, il n'en va pas là d'un crime, mais d'une « bavure », sinistre terme également présent en bandeau : « École bombardée en Iran : une bavure américaine ? » En plateau, Marc Lavergne, « directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste du Moyen-Orient », donne corps à l'expression :

Marc Lavergne : Il y a une erreur de tir de la part des Américains, sans doute, mais tout ça, ce ne sont que des victimes collatérales finalement, c'est pas le cœur du sujet.

Arrêt sur images a montré qu'en effet, le massacre de ces enfants était tellement peu « le cœur du sujet » qu'entre le 28 février et le 2 mars, les principales chaînes de télévision françaises ne lui ont consacré que « quatre minutes de temps d'antenne » (3/03). Le 2 mars sur CNews, Laurence Ferrari versait même dans la fake news à ce propos en affirmant qu'« il s'est avéré que c'était une frappe iranienne ». « Oui », lui rétorquait Rachel Khan. Oui… mais non : elle est américaine.

La presse hebdomadaire ne fait guère mieux. Au fil des cinq articles qui composent le dossier spécial « Iran » de Franc-Tireur (4/03), on dénombre seulement trois occurrences du terme « civil » sur un total d'un peu plus de 2 000 mots. Et pour l'hebdomadaire, il n'en existe qu'une seule catégorie : les civils tués par l'Iran. Dans son article, Caroline Fourest évoque ainsi la répression sanglante et les massacres menés par le régime iranien en janvier 2026, parle au futur « des militaires et même des civils [qui] seront touchés par [la] vengeance aveugle » de l'Iran... mais ne trouve bizarrement aucune place pour les civils massacrés au présent sous les bombes israéliennes et américaines. Ceux-là n'existent pas : aucun article n'en fait mention. Rappelons qu'en date du 3 mars, c'est-à-dire à la veille de la parution du numéro de Franc-Tireur, « le Croissant-Rouge iranien recensait déjà 787 victimes parmi les populations civiles » [6]. La dernière des (trois) occurrences du terme « civil » scelle définitivement la vocation propagandiste de Franc-Tireur. Ainsi apprend-on, sous la plume de Simone Rodan, chroniqueuse régulière de l'hebdomadaire et, accessoirement, ex-directrice de la branche française du lobby American Jewish Committee, que « dans les vingt-quatre heures » ayant suivi l'assassinat de Khamenei, « Israël dépêchait un officier à Abu Dhabi, à la demande des Émirats, pour conseiller sur la protection des civils ». Sûr qu'ils en connaissent un rayon...

Même oubli de Grégoire Leménager dans son éditorial du Nouvel Obs (4/03) : « En soixante-douze heures, déjà six soldats américains étaient morts », écrit le directeur adjoint de la rédaction, qui n'établira pas le début du commencement d'un décompte équivalent s'agissant des civils iraniens. Œillères volontaires également dans L'Express (5/03) : trois éditoriaux sur l'Iran, mais pas un mot concernant les victimes civiles. À la page 16 de l'hebdomadaire, dans un article entièrement focalisé sur le commentaire militaire et stratégique, il est fait mention de « 555 Iraniens » tués, et ceux-ci figurent littéralement dans une incise, après que L'Express parle de « déjà six morts du côté de l'armée américaine ». Au Point (5/03), BHL, Franz-Olivier Giesbert, Sophia Aram, Nicolas Baverez et Géraldine Woessner consacrent leurs chroniques à l'Iran… mais on n'y trouvera aucune trace non plus des victimes écrasées sous les bombes israélo-américaines.

Sur BFM-TV (8/03), devant les images de Téhéran en flammes après le bombardement de sites pétroliers, BHL pontifie : « Cela fait partie des horreurs de la guerre. » Et d'enfoncer le clou : « Il y a aujourd'hui quatre installations pétrolières qui ont été détruites. C'est horrible. C'est tragique. Où est-ce, l'escalade ? Où est la tragédie ? Est-ce que c'est ça, ou est-ce que c'est les 30 ou 35 000 civils mitraillés à bout portant les 8 et 9 janvier par le régime qui est aujourd'hui attaqué. Je veux dire, c'est ça la question. » Comme nombre de ses camarades éditocrates soutenant activement l'agression israélo-américaine, BHL ne peut pas dire « les deux », fait le tri entre les civils et entretient un raisonnement totalement normalisé au sein des grands médias : le meurtre de civils iraniens justifie le meurtre d'autres civils iraniens. Sur Franceinfo (2/03), Fahimeh Robiolle, présentée comme « ancienne ingénieure nucléaire en Iran », dirait même plus : « Il faut demander quand même l'avis aux Iraniens. […] Les Iraniens considèrent que tous ces bombardements, c'est une action humanitaire. » Bernard Hourcade s'en offusque et l'interrompt, mais le présentateur Gilles Bornstein recadre le tout en avançant que chacun peut s'exprimer : « C'est un débat. »

« Comme pour Gaza, écrivait Sarra Grira le 2 mars dans Orient XXI, les mêmes chroniqueurs sont aux abonnés absents quand Israël bombarde des hôpitaux, comme les trois établissements ciblés à Téhéran. Sans doute nous dira-t-on bientôt qu'ils abritaient des membres des Gardiens de la révolution, comme ceux de Gaza abritaient ceux du Hamas. » Il n'aura pas fallu attendre très longtemps… Le même jour en effet, la propagandiste Rachel Khan s'attelait à la tâche sur CNews, en parlant d'un peuple iranien « pris en otage » et d'un « régime des Mollah qui fait de sa population des boucliers humains ». C'est ici tout un plateau qui communie : « On a eu des images bien avant le début de la guerre qui montraient aussi qu'ils étaient installés dans les hôpitaux, soutient Sara Safari [7], et qu'ils étaient installés dans les écoles, pour pouvoir effectivement dire après : "Vous voyez, vous avez tué nos enfants et nos femmes". »

Franceinfo n'hésite pas à s'entourer d'experts portant le même message. Mahnaz Shirali par exemple, présentée comme « sociologue et politologue, spécialiste de l'Iran », qui déroule sans se voir opposer la moindre contradiction ni le moindre rappel au droit international :

Mahnaz Shirali : La première responsable de la mort de ces enfants [à Minab], c'est encore et toujours la République islamique, qui construit ses dépôts de munitions juste à côté des écoles primaires. […] Systématiquement […], les dirigeants de la République islamique, ils se cachent dans les crèches, ils se cachent dans les hôpitaux, ils se cachent dans les écoles. Et ça, ça veut dire prendre une population comme bouclier humain. (Franceinfo, 10/03)

La « spécialiste de l'Iran » avait du reste annoncé la couleur en qualifiant l'intervention israélo-américaine comme « la seule solution. Il n'y avait pas d'autre solution ». D'ailleurs, soutiendra-t-elle plus tard, « le but de cette guerre, c'est de démanteler les centres de répression qui ont massacré des enfants de ce pays pour que le peuple iranien arrive à prendre son destin politique en main, et je trouve ça très logique ». Un « mal nécessaire ? » l'interroge le présentateur. « Absolument. »

Même refrain sur LCI (7/03). Propulsée « experte » sur de nombreux plateaux de télévision pour commenter la situation en Iran, la mannequin iranienne Negzzia escorte la propagande : « Israël et les États-Unis attaquent seulement les endroits qu'il faut attaquer. Ils n'attaquent jamais les maisons, les gens normaux. Mais le problème, c'est que le gouvernement iranien se cache dans les hôpitaux et les écoles des enfants, où il cache ses armes. » Pataugeant dans le bavardage, les commentateurs invisibilisent les victimes civiles, laissant croire que seuls des tyrans sanguinaires – dont ils justifient les assassinats extrajudiciaires – seraient visés. En un coup de crayon de Xavier Gorce, ça donne ceci dans Le Point (3/03) :

***

Ce panorama n'a pas vocation à l'exhaustivité. Il retranscrit, néanmoins, le bruit médiatique tel qu'il s'impose dans les grands médias d'envergure nationale. Invisibilisant le « vrai visage de la guerre », les professionnels du bavardage quadrillent le débat public, au point de recouvrir et de rendre inaudibles les quelques correspondants présents en Iran, dont le travail mérite d'être salué. Invités pour des directs elliptiques avant d'être recouverts par le brouhaha ambiant, nombre d'entre eux voient leur travail bâclé, piétiné quotidiennement par les chefferies éditoriales et les journalistes les plus en vue. Économie médiatique à front renversé ; cadrage (à nouveau) dominant en soutien de l'agression israélo-américaine ; suivisme à l'égard du positionnement français ; (extrême) droitisation totale du débat public… Comment pourrait-il en être autrement ? Affligée par le climat médiatique ambiant, l'avocate franco-iranienne Chirinne Ardakani, présidente de l'ONG Iran Justice, résume l'inconséquence du dispositif général : « Quand […] je passe […] à chaque plateau 15 minutes pour déjà expliquer pourquoi est-ce qu'on peut agir pour protéger les populations civiles sans aller les bombarder en disant que c'est pour leur bien, évidemment il me reste 2 minutes pour expliquer ce qu'on pourrait faire concrètement pour aider les populations civiles. Vous voyez à quel point le débat, de plus en plus, il se rétrécit ? » (Franceinfo, 10/03) La remarque atteindra-t-elle son interlocutrice du jour, en l'occurrence Nathalie Saint-Cricq ? Rien n'est moins sûr…

Pauline Perrenot et Jérémie Younes


[1] Un extrait d'anthologie relevé par Blast.

[2] « Une bombe a frappé l'école primaire de filles Shajareh Tayyebeh pendant les cours. Le bâtiment s'est effondré sur les salles de classe où se trouvaient encore les élèves. Selon les autorités iraniennes, le bilan est estimé entre 165 et 180 morts, majoritairement des écolières âgées de 7 à 12 ans, et environ 95 blessés. » (Orient XXI, 16/03).

[3] 3, 2 millions d'Iraniens selon l'UNHCR et plus de 800 000 Libanais (AFP, 11/03).

[4] Sur les outrances récurrentes de ce journaliste de Libération, lire : « À "Libé", Jean Quatremer provoque (encore) la colère de la rédaction » (Arrêt sur Images, 12/02).

[5] Une avocate encore peu connue, mais assurément promise à un grand avenir médiatique. Il y a un an, sur RCJ, elle affirmait que les frappes menées par Israël sur Gaza étaient « parfaitement conformes au droit international » ; en avril 2025, elle était dans Le Monde et Le Parisien pour expliquer qu'Israël avait parfaitement le droit de bombarder des sites historiques protégés, comme la mosquée Al-Omari à Gaza, et répétait ceci dans une interview… pour le Fonds national juif (KKL), une structure fondatrice du sionisme, créée en 1901 pour acheter et gérer des terres en Palestine.

[7] Membre de l'association Femme Azadi, comme Mona Jafarian. Au sujet de cette dernière et de Mahnaz Shirali, lire notre article « Iran : le lobbying pro-chah dans les médias français (2/03).

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